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diff --git a/58362-0.txt b/58362-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6707ef7 --- /dev/null +++ b/58362-0.txt @@ -0,0 +1,4358 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58362 *** + + + + + + + + + + + + UN + ROMAN DE COEUR, + + PAR + MARAT, + L'AMI DU PEUPLE; + + Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit + autographe, et précédé d'une notice littéraire; + + Par le bibliophile JACOB. + + I. + + PARIS, + CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI. + 8, RUE DU JARDINET. + + 1848. + + + + +Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47. + + + + +PRÉFACE. + + +L'authenticité de cet ouvrage inédit de Marat est incontestable: le +manuscrit original, entièrement autographe, est resté, pendant plus d'un +mois, exposé dans les bureaux du SIÈCLE, où le public a été admis à le +voir; il n'y avait pas de doute possible pour quiconque connaît +l'écriture de l'auteur. Ce manuscrit, qui depuis dix ans était entré +dans la bibliothèque de M. Aimé Martin, figure sous le nº 713 du +catalogue de cette précieuse bibliothèque et doit être vendu aux +enchères publiques, le 25 novembre prochain. + +La publication du roman de Marat, faite dans un journal, avait été +réduite aux conditions de la presse périodique, c'est-à -dire tronquée et +même altérée: le journal ne pouvait accepter certains détails, certaines +scènes d'un genre un peu trop vif, qui eussent blessé peut-être la +louable pruderie du feuilleton; mais le livre n'ayant pas de ces +réserves timorées à garder avec ses lecteurs, nous avons jugé nécessaire +de rétablir tout ce que le journal avait supprimé et de ne rien changer +au style du manuscrit, sans toutefois en respecter l'orthographe bizarre +et souvent incorrecte. + +Il a fallu cependant se reporter au temps où l'ouvrage a été composé, +pour conserver l'orthographe, alors usitée, des noms historiques et +géographiques polonais: c'eût été commettre un véritable anachronisme, +que d'écrire ces noms autrement qu'ils sont écrits dans tous les livres +du XVIIIe siècle. Nous avons dû les laisser tels qu'on les avait +francisés à cette époque où les relations avec la Pologne n'étaient pas +assez fréquentes pour qu'on eût des idées justes et exactes à l'égard de +ce pays. De là , une foule d'erreurs étranges dans le roman de Marat, qui +prend quelquefois un nom d'homme pour un nom de ville et réciproquement. +On n'eût pas corrigé ces fautes qui nous semblent si grossières +aujourd'hui et qui existent dans la plupart des romans français +contemporains, sans altérer le caractère de l'oeuvre même. Il +appartiendra aux éditeurs futurs d'apprendre à Marat la géographie de la +Pologne, par exemple, et de rectifier le texte dans les notes. Quant à +cette première édition, qui ne paraît qu'en 1847, Marat s'y montre aussi +naïvement que si son roman eût été imprimé en 1775, à Amsterdam, chez +Marc-Michel Rey, avec la _Nouvelle-Héloïse_ de J.-J. Rousseau. + +Il est donc nécessaire, en le lisant, de se rappeler la date de la +composition et le goût littéraire de ce temps-là , pour apprécier les +qualités réelles de l'ouvrage, à travers les descriptions pittoresques, +les dissertations sentimentales et les thèses philosophiques dont +l'action est surchargée. On comprendra que l'apparition du _Roman de +coeur_ de Marat aurait été un événement dans la littérature lorsque la +_Nouvelle-Héloïse_, _Candide_ et le _Sopha_ faisaient les délices de la +société française, la plus polie et la plus spirituelle de l'Europe. + + + + +MARAT + +PHILOSOPHE ET ROMANCIER. + + +Il y a six ans à peine, Marat n'était pas tout-à -fait mort sous le +poignard de Charlotte Corday, puisque sa soeur, Albertine Marat, vivait +encore à Paris, fidèle héritière des idées et des doctrines de ce +terrible Ami du Peuple. + +Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-même l'âme forte et +passionnée de son frère, qu'elle pleurait sans cesse, comme si elle ne +l'eût perdu que de la veille. + +C'était une républicaine inflexible, que l'âge n'avait pas refroidie, +que les événements n'avaient pas changée; vainement le Directoire, le +Consulat, l'Empire, la Restauration et même la Révolution de juillet +1830 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face +du pays: elle n'y avait pas pris garde, semblable à une somnambule qui +poursuit son rêve sans tenir compte des objets extérieurs, et qu'on +n'éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée; elle +rêvait donc que l'esprit de 93 planait autour d'elle et que Marat +veillait toujours sur son peuple. + +Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse +qu'on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette +prêtresse de notre grande Révolution, et surtout l'éternelle oraison +funèbre de son héros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans +horreur et sans effroi. + +Il faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le +connaissons, tel que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang; +elle en faisait un être exclusivement vertueux, animé des plus purs +sentiments de patriotisme, bon et généreux, que sais-je! simple et +candide, un véritable philosophe enfin, qui avait mission de régénérer +le monde, ou du moins la France. + +On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une conviction solennelle, +que le fanatisme sans-culotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ, +l'Évangile au journal de l'_Ami du Peuple_, et composer une prière +adressée sans doute à la guillotine, et commençant ainsi: _O sacré coeur +de Jésus! ô sacré coeur de Marat!_ + +Cette vieille femme, à la physionomie dure et sévère, au regard fier et +inspiré, à la parole ardente et audacieuse, survivait donc à son frère, +d'effroyable mémoire, pour lui décerner une espèce de culte, pour lui +refaire un panthéon dans la pauvre demeure où elle s'était retirée avec +les reliques de celui qu'elle appelait hautement le _martyr de la +liberté_, avec les livres, les papiers et les manuscrits de Jean-Paul +Marat. + +Bien des hommes curieux de s'instruire du passé, bien des esprits +préoccupés de l'étude de cette Révolution si pleine de mystères, bien +des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes gens qui n'avaient fait +que lire, allèrent alors interroger les souvenirs de la soeur de Marat +et s'en retournèrent émus ou étonnés, n'osant porter un jugement de +réprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractère de cet +étrange Ami du Peuple. + +Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, à la source de la +Révolution et qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademoiselle +Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand +mérite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de l'_Histoire +littéraire du Maine_; un littérateur ingénieux, M. de Labédollière; un +poète, M. Esquiros; un témoin éclairé et impartial des faits et gestes +de la République et de ses enfants, M. le colonel Maurin, bien connu par +la précieuse collection révolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante +ans; un écrivain distingué de l'école sentimentale de Bernardin de +Saint-Pierre, M. Aimé-Martin, cet excellent homme qui vient de +s'éteindre immortalisé par l'adieu de Lamartine. + +Aimé-Martin était un esprit doux, tendre et honnête: il n'avait jamais +tourné les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les +agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui +inspirait un invincible dégoût. + +Eh bien! il surmontait ce dégoût, il le cachait même sous un air froid +et poli, quand il se rendait chez la soeur du _monstre_, comme il le +désignait avec une énergique indignation. + +Qu'allait-il donc faire dans cette maison? + +Aimé-Martin était, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et +collecteur de livres et d'autographes. Or, c'était aux manuscrits de +Marat qu'il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Albertine +eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère) il +emporta sous son bras le volume autographe qui l'empêchait de dormir +depuis qu'il en avait appris l'existence; un roman inédit, un roman de +coeur, inventé, pensé, écrit par Marat: _Les aventures du jeune comte +Potowsky_. + +Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé-Martin se +dispensa de fréquenter le petit club d'Albertine, qui mourut peu de +temps après en distribuant les papiers du _Sacré-Coeur de Marat_. + +Allez visiter l'intéressante collection du vénérable colonel Maurin, et +vous y verrez les épreuves de journal que Marat corrigeait dans son bain +lorsqu'il fut frappé par Charlotte Corday: ces épreuves ont été teintes +de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna +plus d'une fois à son défenseur; vous y verrez les portraits et les +bustes qui furent un moment les idoles de la nation. + +Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages écrites de sa plus jolie +écriture, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revêtu d'une +charmante reliure _janséniste_ en maroquin noir par un habile artiste, +Niédrée ou Bauzonnet, et il demeura caché dans la bibliothèque +d'Aimé-Martin jusqu'à sa mort. C'est dans cette bibliothèque que nous +sommes allés le chercher pour le mettre en lumière. + +Aimé-Martin s'était toujours refusé à publier cet ouvrage remarquable à +différents titres, malgré nos instances: il nous permit, toutefois, de +l'examiner, et nous en signala même les passages les plus singuliers. + +Il voulait, disait-il, avoir seul le privilége de connaître, de +conserver le véritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat +écrivain, Marat romancier. + +--Il y a eu deux Marat, nous disait-il avec cette originalité de +causerie fine et spirituelle qu'on se plaisait tant à écouter chez lui +et chez Charles Nodier: le Marat que tout le monde sait, l'affreux, +l'exécrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille +têtes pour orner son autel de la patrie, je n'en parlerai pas; je +voudrais croire, pour l'honneur de l'humanité, qu'un pareil scélérat n'a +jamais vécu; mais l'autre Marat, dont personne aujourd'hui ne soupçonne +l'existence, celui qui fut l'élève et l'admirateur de Jean-Jacques +Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'être à sa façon +l'_Ami du Peuple_, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de +Newton dans la chimie et la physique, l'écrivain énergique et coloré qui +a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genève... + +--Et c'est Marat qui a fait tout cela? interrompis-je; j'avouerai +n'avoir rien lu de lui, excepté quelques hideuses citations de son +journal. + +--Le journal du second Marat? mais le premier n'a écrit que des ouvrages +scientifiques, philosophiques et littéraires; le premier était médecin +des gardes-du-corps du comte d'Artois; il mourut ou plutôt il disparut à +la fin de l'année 1789 pour faire place à son odieux homonyme. + +--Je les ai beaucoup connus l'un et l'autre! reprit Nodier, qui se +trouvait là , et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les +acteurs de la Révolution, qu'il ne vit pas même passer devant son +berceau. Mais il me semble que le bourreau devait être fils du médecin, +et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses +expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes +d'hommes. + +--Ne parlons pas de ce cannibale, repartit Aimé-Martin; mais de l'autre, +tant qu'il vous plaira. C'était une belle âme qui s'ouvrait à tous les +sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour +modèles: il eût mérité de se placer à côté d'eux, comme moraliste, comme +écrivain. Par malheur, il osa s'attaquer à la secte des philosophes, à +Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot: il fut écrasé ou plutôt +étouffé dans l'obscurité. Je ne doute pas que l'injustice de ses +contemporains à son égard ne l'ait poussé à changer de route et à +s'éloigner de la scène des sciences et des lettres: «Siècle ingrat, +dit-il alors, tu n'as pas voulu accepter le savant qui t'a révélé le +vrai système de la lumière, des couleurs, de l'électricité, le +philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme; eh bien! tu +accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton +sang!», + +--Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la +transformation du royaliste en démagogue furieux, de l'élève de Rousseau +en séïde de Danton; il y a, entre ces deux personnages, une solution de +continuité immense que je voudrais m'expliquer. + +--Dites-moi seulement, répliquai-je, vous qui avez connu le premier +Marat, s'il était aussi laid, aussi repoussant que le second? + +--Il n'était pas laid, puisqu'il était aimé et amoureux, objecta Nodier. + +--Marat a été aimé par une femme! m'écriai-je. + +--Assurément, dit Aimé-Martin; celui qui a répandu son coeur dans ce +roman, était inspiré par une passion véritable, comme Rousseau composant +la _Nouvelle Héloïse_. + +--Voilà de quoi réhabiliter Marat, repris-je; malheureusement on n'y +croira pas. + +--Oui, si le manuscrit autographe n'était pas là , si l'on n'avait pas +d'ailleurs le traité _De l'Homme_, rempli de tableaux voluptueux et +d'images gracieuses. + +--En vérité, vous me donnez goût à étudier votre Marat, et s'il se peut +faire, nous lui rendrons la place qui lui appartient parmi les +philosophes et les écrivains français. + +Je me mis à l'oeuvre, et je commençai par lire le roman posthume que me +confia Aimé-Martin: je crus relire la _Nouvelle Héloïse_, et par +intervalles, à ma grande surprise, les _Amours du chevalier de Faublas_. +Je compris alors comment Marat, après sa métempsychose, gardait tant de +haine contre Louvet: c'était sans doute jalousie de métier. + +Je fus donc amené sans répugnance à rechercher et à lire tous les +ouvrages du premier Marat, et j'y trouvai, comme Aimé-Martin me l'avait +annoncé, le savant profond et hardi, le philosophe sagace et +intelligent, le moraliste sensible et passionné, l'écrivain pittoresque, +assez élégant, mais peu correct; enfin, ce que Nodier ni Aimé-Martin +n'eussent pas reconnu, le législateur sage et humain. + +Ce sont ces découvertes assez inattendues que je voudrais démontrer au +plus incrédule, en publiant pour la première fois ce roman inédit, qui, +quoique signé par Marat, ne serait peut-être pas désavoué par l'auteur +de la _Nouvelle Héloïse_. + +La jeunesse de Marat s'est passée dans l'étude et la méditation. + +«Il paraît, dit Fabre d'Églantine dans le _Portrait de Marat_, que les +premières années de sa vie se sont écoulées à la campagne ou dans les +lieux simples et retirés: c'est là que la bonté de son naturel s'était +développée et consolidée par l'aspect de la nature et des hommes les +plus rapprochés d'elle et par l'influence d'un état de moeurs simples et +paisibles.» + +Il était né comme Jean-Jacques, au pied des Alpes, à Baudry, petit +village de la principauté de Neufchâtel, et avant d'étudier l'homme, il +avait étudié la nature. + +Ses ouvrages sont tout parsemés de descriptions champêtres qui ne +feraient pas mauvais effet dans _Émile_ ou dans les _Promenades d'un +penseur solitaire_; par exemple: + +«A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'émail, de ses +rayons changeants, à la fin d'une journée sereine, on ressent un plaisir +secret qu'on goûte rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux +parfum des fleurs, le chant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine +des zéphirs portent insensiblement la gaîté dans l'âme: on sent couler +une douce paix dans le coeur; on éprouve une espèce d'enchantement +involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d'un +charmant séjour est propre à nous inspirer la joie, autant la vue d'un +affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse. Des plaines sans +gazon et sans fleurs, des arbres desséchés ou couverts d'un sombre +feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et +noircis par le temps, le bruit des torrents qui se précipitent avec +fracas du haut des montagnes, mêlé au croassement des corbeaux et aux +cris lugubres des aigles, objets affreux qui font passer la tristesse +dans l'âme par tous les sens!» + +Le Marat qui a tracé ce tableau agreste dans le _Traité de l'Homme_, +liv. III, est-il bien le même que ce Marat qui, après avoir dit dans son +_Appel à la Nation_ en 1790: «Quelques têtes abattues à propos arrêtent +pour longtemps les ennemis publics!» et dans son placard _C'en est fait +de nous_: «Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos, +liberté et bonheur!» demandait cinq cent mille têtes deux ans plus tard? + +Il aimait les fleurs, les ruisseaux, les zéphyrs _au souffle lascif_, ce +bon M. Marat, médecin des gardes-du-corps de Monsieur. «Personne plus +que moi n'abhorre l'effusion du sang, s'écrie l'_Ami du Peuple_ dans son +adresse _aux Patriotes français_, placardée dans Paris le 10 août 1792; +mais, pour empêcher qu'on en fasse verser à flots, je vous presse d'en +verser quelques gouttes!» + +Saint-Lambert et Roucher, dans leurs poèmes, Rousseau et Bernardin de +Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux, Gessner et Florian, dans leurs +idylles, nous ont répété cent fois que l'homme vertueux était l'amant de +la nature. Ils avaient compté sans Marat, l'_Ami du Peuple_. + +Celui-ci aimait tant la nature, qu'il se regardait comme le plus +vertueux des Génevois: «Je respecte la vérité, j'adore la justice, et je +ne veux que le bien!» s'écriait-il dans son _Appel à la Nation_; il +avait conscience de sa vertu, puisqu'il en parlait à chaque instant: +«Que l'homme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre, +écrivait-il dans sa _Dénonciation au tribunal du public contre Necker_, +et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie +de publier les preuves de mon déshonneur!» + +Cette vertu n'allait pas jusqu'à lui défendre d'employer la sensibilité +de son coeur, peut-être même la sensualité de son organisation, avant +que la politique en eût fait un fidèle époux, sinon une statue de +marbre. + +Le citoyen Ballin vante la _sévérité des moeurs_ de Marat, dans +l'oraison funèbre qu'il lui consacra sous le titre de: _Marat, du séjour +des immortels, aux Français!_ + +Mais J. M. Henriquez, dans la _Dépanthéonisation de Marat, patron des +hommes de sang et des terroristes_, publiée, il est vrai, après le 9 +thermidor, ne craint pas de nous représenter Marat comme un libertin: + +«Marat, adonné au plus crapuleux libertinage, avait pour déesse une de +ces femmes vendeuses de voluptés, et qu'une loi sage ne peut avouer pour +épouse légitime sans autoriser la subversion du corps social... Est-il +vrai que Marat ait été marié? Est-il mort dans le concubinage? S'il +était marié, que d'outrages faits à la foi conjugale!» + +Marat n'était pas marié, mais il avait une maîtresse qui vivait +maritalement avec lui, à l'époque de son assassinat. + +Cette audacieuse maîtresse, que Marat ne s'est pas contenté de peindre +en buste dans le roman des _Aventures du jeune comte Potowsky_, était +devenue ce que deviennent toutes choses en vieillissant, décrépite et +enlaidie; elle n'en était que plus attachée à Marat, qu'elle admirait +autant qu'elle l'avait aimé et dont elle osait quelquefois s'approprier +le redoutable nom. + +Ce fut en signant _femme Marat_, qu'elle écrivit au baron de B... +(Besenval), qui avait pris la défense de Necker, dénoncé par Marat au +tribunal du public: «On peut vous mettre au nombre de ces petits roquets +qui, ne pouvant plus aboyer par vieillesse, toussent, toussent, pour +donner des preuves de leur existence.» + +Le baron répondit en baron, très-poliment, en se félicitant de ce que +son petit livre lui avait valu l'honneur de recevoir une lettre de +madame Marat. Il ajouta pourtant en post-scriptum: «Quelques-uns de mes +amis m'ont voulu soutenir que M. Marat n'était point marié... Qu'il ait +une femme à lui ou à un autre, qui ait le droit de prendre son nom, ou +qui ne fasse qu'en emprunter le droit, cela m'est égal.» + +Cette femme, qui écrivait par la petite poste à un baron, ne savait pas +lire, si l'on en croit Vincent Formaleoni, canonnier de Paris, auteur +anonyme d'un _Éloge de Jean-Paul Marat_. + +Ce Vincent Formaleoni nous apprend que Marat, décrété d'accusation et de +prise de corps, poursuivi par les gardes nationaux du général Lafayette, +ne dut sa liberté et son salut qu'au dévoûment d'une _femme généreuse et +sensible_. + +Est-ce la même qui s'intitula _veuve Marat_, quand l'Ami du Peuple ne +fut plus là pour l'envelopper d'ombre et de mystère, et qui obtint sous +ce titre une pension civique qu'elle dut moins à ses droits qu'à la +munificence de l'Assemblée nationale? + +«Enthousiaste de la liberté, dit Formaleoni, la femme forte avait conçu +la plus haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux +sentiments de l'estime... L'hospitalité et l'amour furent assez +ingénieux pour dérober Jean-Paul Marat aux poursuites de ses +persécuteurs.» + +On m'assure que l'_amour_ et l'_hospitalité_ représentent deux femmes +qui étaient d'intelligence pour sauver Marat: mademoiselle Fleury, du +Théâtre-Français, sous le nom de l'Hospitalité, et l'héroïne du roman, +sous le nom de l'Amour. + +L'Amour hérita de l'imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui +laissa d'ailleurs qu'un assignat de vingt-cinq sous, comme le déclara +fièrement Albertine Marat dans sa _Réponse aux détracteurs de l'Ami du +Peuple_, où elle avouait que son frère avait été «obligé, pour exister, +à accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa _compagne_.» + +Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d'accord avec mademoiselle Marat +pour publier les oeuvres politiques de l'Ami du Peuple: cette édition +devait former quinze volumes in-8º, y compris un ouvrage posthume +intitulé l'_École du citoyen_. + +Le prospectus parut seul, annonçant qu'on s'abonnait chez la citoyenne +veuve Marat, rue Marat, nº 30, au prix de cinq livres par volume de 480 +pages; mais dès que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre +fit saisir, dit-on, le matériel de l'imprimerie et arrêta la publication +comme dangereuse à son parti. + +Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donné cette veuve +Marat, qui s'était enfermée avec lui dans le souterrain fameux «où la +pudeur serait superflue» selon l'auteur du _Panégyrique de Marat_, +imprimé en l'an III; cet auteur malicieux a prétendu que Charlotte +Corday avait puni Marat de ses insolentes privautés, Marat qui allait +«sautillant de nymphe en nymphe, et qui aimait à nager dans des torrents +de délices.» + +La veuve, que plus d'un historien du temps a traitée de mégère, eut +l'air en effet de satisfaire un sentiment personnel de jalousie, +lorsqu'elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en +vomissant contre elle mille sales injures. + +Quoi qu'il en soit, Marat avait connu l'amour; son livre _De l'Homme_ en +parle avec trop de science pour que ce soit seulement le résultat de la +réflexion et du ouï-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet +ouvrage, qu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. II, +p. 374): «Que les critiques me montrent donc, s'écrie-t-il, une autre +passion tenant au physique qui puisse fournir un tableau supportable!» + +On ne supporterait pas maintenant les différents tableaux que lui +fournit cette passion peinte d'après nature. + +C'est lui, toujours lui qui se pose en scène; ici, il fait un tendre +aveu: «Lorsque vous pressez une maîtresse pudique de vous ouvrir son +coeur, quoique soumise à regret aux leçons de sa mère, n'attendez pas +néanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiments; c'est toujours de +l'amitié qu'elle a pour vous, mais quand lassée d'une longue et pénible +résistance, cette fille dissimulée laisse enfin triompher son heureux +amant...» + +Là , il est séparé de ce qu'il aime: «L'amant malheureux éloigné de sa +maîtresse chérie promène languissamment ses regards autour de lui; sans +cesse occupé de cette chère image, il ne prend aucun intérêt à tout le +reste; dans sa douce mélancolie, il recherche la retraite, la solitude, +le silence des bois...» + +Plus loin, il est inhumain à l'égard d'une belle, qui se meurt d'amour +pour lui: «Après les fureurs d'une passion irritée, son âme succombe à +ses maux, un feu interne la consume et la tient sans cesse éveillée; +bientôt ses forces l'abandonnent... Déjà le lustre de ses beaux yeux est +éteint...» + +Ailleurs, enfin, il s'écrie comme Bertin l'élégiaque: _Elle est à moi!_ +et il chante un hymne à l'amour vainqueur: «L'amour élève le pouls, +enflamme l'oeil, anime le teint, embellit la face, donne la vie à ses +traits et la grâce à tous ses mouvements.» + +Oui, l'amour embellissait la face de Marat. + +«Ses traits étaient hideux», dit le rédacteur de son article dans la +_Biographie universelle_; «Sa laideur affreuse, dit l'auteur de son +_Panégyrique_ cité plus haut, coopère prodigieusement à ses triomphes. +On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec +désavantage. Sa physionomie offre à l'oeil surpris des traits confondus +de l'hyène, du furet, du singe et du crapaud.» + +Nous avons vu la toile, admirable d'horreur, où David l'a peint mort +dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller +au-delà ; mais Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le +temps de mourir de la maladie qu'il combattait en vain depuis trois ans +(«il avait, dit Henriquez, le cerveau exalté par certaines pilules dans +lesquelles il entre certaine dose de mercure»), Marat n'était plus Marat +amoureux, philosophe et romancier. + +Fabre d'Églantine, du moins, en a tracé un portrait moins horrible et +plus ressemblant: «Il était de la plus petite stature; à peine avait-il +cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force, sans être gros +ni gras; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les +cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il +les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il portait une +tête d'un caractère très-prononcé: il avait le visage large et osseux, +le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et +avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un de ses coins par +une contraction fréquente; les lèvres minces; le front grand; les yeux +de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins, +naturellement doux, même gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil +rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et +négligés.» + +Ne voilà -t-il pas la laideur de Marat presque réhabilitée? + +Il était loin de se croire laid, puisqu'il savait sa physionomie +expressive: + +«Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant +où chaque mouvement de l'âme est rendu avec force et délicatesse.» + +Il savait aussi que ses yeux _gris-jaune_ n'étaient pas sans pouvoir sur +le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'oeil est de toutes les +parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à +l'expression. «C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'âme se +peint principalement; il en exprime les émotions les plus tumultueuses +et les sentiments les plus doux.» + +Il se flattait donc que son âme lui gagnerait les coeurs que sa figure +eût pu lui aliéner. + +L'âme de Marat! + +Il ne badinait pas là -dessus, il proclamait hautement l'immortalité de +l'âme, et dès le début de son livre _De l'Homme_, il avait averti les +lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question, +qu'il n'écrivait pas pour eux. Il était si bien persuadé de l'existence +de l'âme, qu'il en avait fixé le siége dans les méninges ou tuniques du +cerveau. + +Voltaire le plaisanta sur la place préfixe qu'il donnait à l'âme, en +l'appelant le _maréchal des logis de S. A. S. l'Ame_; mais les +découvertes récentes de la physiologie ont prouvé que le logement +n'était pas mal trouvé, et que Marat aurait dû y mettre le principe de +la vie plutôt que l'âme, pour parler en anatomiste. + +On voit que dès-lors, dés l'année 1775, il s'était occupé de la +décapitation, sans prévoir les effets de la guillotine: «L'âme n'a plus +de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tête en est séparée,» +(t. Ier, p. 92.) + +Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprimé en 1775 chez le +libraire-éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, à Amsterdam, on sent déjà +Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce qu'il est capable de devenir +sous l'influence des événements. + +Le chapitre sur la Pitié, où il réfute un prétendu paradoxe de Voltaire, +est une révélation menaçante du Marat sanguinaire caché dans la peau du +philosophe: «il est aisé de se convaincre que la nature n'a pas fait +l'homme compatissant... La pitié est un sentiment factice, acquis dans +la société. Ce sentiment naît de l'idée de la douleur et des rapports de +forme avec les êtres sensibles... La pitié n'est autre chose que notre +sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous +identifions... N'entretenez jamais l'homme d'idées de bonté, de douceur, +de bienfaisance, et il méconnaîtra toute sa vie jusqu'au nom de pitié... +Ainsi, longtemps frappée du même spectacle, l'âme n'en sent plus +l'impression; elle s'endurcit à l'aspect des misères humaines; elle +s'accoutume à voir souffrir, et elle devient impitoyable.» + +Telle devint l'âme de Marat, quoique Fabre d'Églantine fasse l'éloge de +sa _bonhomie naturelle_: «Il avait plus que de la bonhomie, dit-il. +L'une des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable +qu'engendrent et nourrissent toujours dans une âme honnête la +simplicité, l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon.» + +Marat avait dit lui-même dans son livre _De l'Homme_: «N'est-ce pas +l'amour du beau et de l'honnête qui devient au coeur du sage une source +inaltérable de sentiments délicieux, et lui fait éprouver au milieu des +alarmes cette douce paix que l'infortune ne peut troubler?» + +Le conventionnel Boileau, qui osa monter à la tribune pour accuser +Marat, en disant: «Voici ce que ce tigre a écrit avec ses griffes de +sang!» eût été bien surpris à la lecture du traité sur _l'Homme_. + +Dans ce traité, Marat se passionne pour les sentiments élevés, pour les +passions _factices_ de l'imagination, pour l'amour de la gloire, pour +l'amour de la patrie. «Les âmes passionnées de la gloire, dit-il, aiment +l'estime pour l'estime, et la fumée de la réputation pour elle-même... +C'est l'amour de la patrie, dit-il plus loin, qui porta les Posthumius, +les Curtius, les Décius à se dévouer pour elle; c'est lui qui, dans +Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l'exemple de la modération +la plus rare, lui fit respecter la liberté de ses ingrats concitoyens, +avec la puissance de les opprimer, vivre en homme privé, pouvant +commander en maître, suivre constamment les lois de l'austère vertu et +conserver pendant le cours de sa longue vie son âme innocente et pure; +c'est lui qui produisit l'incorruptible voeu de Caton!...» + +Marat déifiait déjà les héros des républiques grecque et romaine. + +Cependant on peut supposer que Marat se fût borné à des travaux de +science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapporté l'honneur +et le profit qu'ils méritaient, si les académies ne s'étaient coalisées +en quelque sorte pour tenir ses découvertes sous le boisseau, si +Voltaire et les encyclopédistes n'avaient pas foudroyé de leurs dédains +le livre _De l'Homme_. + +Imprudent Marat, qui avait osé, dans son discours préliminaire, énumérer +les philosophes physiologistes sans nommer Voltaire, et qui ne l'avait +nommé dans son ouvrage que pour l'accuser de légèreté et +d'inconséquence! + +Voltaire, âgé alors de plus de 82 ans, se fit journaliste pour répondre +à cet adversaire qu'il invitait à se consacrer à ses malades plutôt qu'à +la philosophie. Voltaire n'eut pas de peine à mettre l'auteur hors de +combat et son livre hors de cause. + +Ce livre, qui devait placer Marat entre Lecat et Cabanis, tomba du +ridicule dans l'oubli. + +Marat n'osa plus s'essayer dans le genre philosophique, il ne publia pas +même son roman des _Aventures du comte Potowski_, composé à cette époque +et prêt à paraître. Il se concentra tout entier dans les recherches +scientifiques, et il fit imprimer, seulement après la mort de Voltaire, +ses belles découvertes sur la lumière et l'optique, sur le feu et sur +l'électricité. + +Voltaire ne ressuscita pas pour l'attaquer de nouveau, mais Marat trouva +dans l'Académie des Sciences une opposition non moins vive et plus +compacte que naguère dans la littérature. Il avait délivré aux +académiciens tant de brevets d'ignorance, que ce fut un parti pris de +nier ses découvertes ou de les passer sous silence. + +Tous les efforts de Marat ne réussirent pas à vaincre cette ligue de +savants qu'il combattit sans relâche de 1779 à 1785. + +Il était redouté depuis trois ans sous le nom d'_Ami du Peuple_, quand +il rappela aux académiciens, ses ennemis, qu'il pouvait se venger, en +leur adressant comme un adieu menaçant, en 1791, son pamphlet des +_Charlatans modernes_ ou _Lettres sur le Charlatanisme académique_. Il +ne songeait guère alors à reprendre ses expériences de physique! + +Mais si l'espace nous manque pour montrer le médecin devenu tout-à -coup +grand législateur dans un admirable écrit: _la Constitution_, qui n'est +pas même connu par son titre, l'espace nous manque aussi pour +caractériser le talent littéraire de Marat avant la Révolution. Je ne +puis, par des citations choisies même dans ses oeuvres scientifiques, +prouver que son style se modelait souvent sur celui de Rousseau, et que +le but qu'il s'est proposé sans cesse a été d'imiter l'auteur d'_Émile_ +et de la _Nouvelle Héloïse_. + +C'est le sublime Rousseau qu'il invoque dans la péroraison du deuxième +volume du traité _De l'Homme_, ce qui fit dire à Voltaire: «Il est +plaisant qu'un médecin cite deux romans, au lieu de citer Boerhave et +Hippocrate.» + +Voltaire ignorait que ce médecin avait lui-même un roman en +portefeuille, un roman de sentiment, un roman d'amour, auquel il eût pu +mettre cette épigraphe tirée de son livre de philosophie: «L'amant +sensuel ne peut se passer de jouissance, le véritable amant ne peut se +passer de coeur.» Fabre d'Églantine donne à Marat un certificat de +sensibilité; il connaissait sans doute les _Aventures du comte +Potowsky_. + +C'est donc avec raison que le citoyen Morel, capitaine au premier +bataillon du Jura, s'écrie dans son _Éloge funèbre de Marat_: «Comme +Jésus, Marat fut extrêmement sensible et humain; il avait l'âme sublime +de Rousseau!» + +Vienne maintenant quelque citoyen critique, qui fasse le parallèle +impartial des _Aventures du comte Potowsky_ et de la _Nouvelle Héloïse_, +et qui rende enfin à Marat ce qui est à Marat, comme Jésus rendait à +César ce qui est à César. + +PAUL L. JACOB, bibliophile. + + + + +LES AVENTURES + +DU + +JEUNE COMTE POTOWSKI. + + + + +I. + +GUSTAVE POTOWSKI A SIGISMOND PANIN. + + +A Pinsk en Polésie. + +Quitte ces assemblées tumultueuses, ces bruyants plaisirs, ces concerts, +ces danses, ces fêtes et tous ces jeux auxquels tu as recours pour +charmer ton ennui. Il est pour un coeur sensible, pour toi, cher Panin, +une source de joie plus pure. Veux-tu la connaître, viens vers ton ami, +et contemple son bonheur. + +Quand la félicité daigne descendre sur la terre pour visiter les +mortels, elle cherche, et ne trouve que le sein des amants où elle +puisse se reposer. Elle se plaît avec deux coeurs unis, appuyés l'un sur +l'autre, et endormis ensemble dans une paix voluptueuse. + +Que l'amour est un charmant délire! Dans sa douce ivresse, l'âme inondée +de plaisir s'écoute en silence: dans ses vifs transports, elle se fond +et s'écoule. Malheureux qui ne l'éprouva jamais! + +Habitué dès mon jeune âge à vivre avec Lucile dans une douce +familiarité, je ne connaissais encore que l'amitié, lorsqu'au milieu de +nos amusements, les ris s'enfuirent tout-à -coup. Lucile devint rêveuse: +peu à peu les rubis de ses lèvres perdirent leur éclat, les roses de ses +joues pâlirent, le doux son de sa voix s'altéra. A sa vivacité naturelle +avait succédé une sorte de langueur, et l'on découvrait dans ses regards +je ne sais quoi d'inquiet et de tendre. + +Cette langueur passa de l'âme de Lucile dans la mienne. Un nouveau +sentiment de plaisir semblait s'y arrêter. Je me sentais attendri, et je +ne savais pourquoi. Les jeux folâtres, qui avaient amusé notre enfance, +commençaient à m'ennuyer. Je n'aimais plus à courir: les ris, le fracas, +la lumière, la dissipation me déplaisaient; et pour la première fois mon +âme s'écoutait en silence. + +Je n'étais content qu'auprès de Lucile, et j'étais chagrin dès que je la +quittais. Même auprès d'elle la gaîté parut m'abandonner, et je +commençai à ne me trouver bien nulle part. Sous les yeux de nos parents, +je désirais d'être seul avec Lucile; loin des témoins incommodes, je +craignais de la trouver seule: je sentais que j'avais quelque chose à +lui dire, et ne pouvais démêler quoi. + +Un jour que j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, je voulus l'embrasser. +Elle s'y opposa; et les efforts que je fis pour m'en rendre maître, +ayant dérangé son fichu, j'entrevis sous la gaze deux petits charmes +naissants que Cupidon semblait avoir placés lui-même. A cette vue, je +sentis palpiter mon coeur. + +Lucile parut fâchée, et allait s'échapper; je la retins, et la fixai +longtemps. Elle baissait la vue. A la fin je rencontrai ses yeux; et ce +coup-d'oeil, lancé et rencontré au hasard, alluma dans mon sein la +flamme qui le dévore. + +Longtemps nous nous en tînmes à de simples regards. + +Je ne pouvais vivre un instant sans Lucile. Lucile ne s'accommodait pas +mieux de mon absence, mais elle n'était plus aussi familière, aussi +naïve, aussi affectueuse; elle semblait se refuser à mes innocentes +caresses; lorsque je lui dérobais un baiser, la pudeur colorait ses +joues; lorsque je la pressais contre mon sein, elle cherchait à se +dégager; lorsque je la retenais dans mes bras, elle tremblait de +crainte. + +L'amour produisit sur le corps de Lucile un changement plus frappant +encore que sur son âme. A mesure qu'il se développait, chaque jour elle +devenait plus belle: semblable à une tendre fleur qui, sentant au matin +l'influence des rayons du soleil, ouvre ses boutons, étend ses feuilles, +épanouit ses fleurs, et paraît avec un nouvel éclat. + +Un soir que nous étions sur le gazon fleuri au pied d'un arbre touffu, +mille petits oiseaux s'égayaient parmi le feuillage, et faisaient +retentir les airs de leurs chants amoureux. Je sentais une douce émotion +parcourir de veine en veine tout mon corps. Je tenais une main de Lucile +et n'osais lui parler; elle me regardait en silence: mais nos regards +s'étaient tout dit, avant que notre voix s'en fût mêlée. + +Enfin je hasarde de lui ouvrir mon jeune coeur. A chaque mot que je +prononce, sa bouche sourit amoureusement, et un coloris plus animé que +celui des roses se répand sur son joli visage. + +A peine lui eus-je fait l'aveu de l'émotion nouvelle que je ressentais, +que j'obtins d'elle un pareil aveu pour réponse. Il n'était pas dans +notre caractère de dissimuler: d'ailleurs comme l'amour que nous +éprouvions l'un pour l'autre ne différait guère de l'amitié que par un +sentiment plus vif, nous fûmes bientôt à notre aise, et le mystère de +notre nouvelle situation fit place à un retour de confiance. + +L'amour perçait insensiblement et faisait des progrès. Nos entretiens +devenaient plus fréquents, plus animés, plus intimes. En nous +entretenant de l'état de nos coeurs, nous avions toujours quelque chose +à nous dire, comme si nous eussions oublié ce que nous nous étions dit +tant de fois. Lorsque je l'assurais combien elle m'était chère, elle me +faisait sentir qu'elle le savait: mais lorsqu'elle me parlait de sa +tendresse, souvent je feignais de ne pas l'en croire, pour avoir le +plaisir de l'ouïr de nouveau. + +Quelquefois il s'élevait entre nous de petits débats, et toujours elle +scélait ses tendres protestations par un baiser encore plus tendre. +Alors je sentais couler dans mon âme cette joie délicieuse qui fait le +bonheur des amants. + +Dès-lors notre inclination mutuelle devint de jour en jour plus tendre. + +Aujourd'hui elle est telle qu'il semble que nous n'avons qu'une vie et +qu'une âme. Nos coeurs s'entendent et s'entretiennent. Si j'attache les +yeux sur Lucile, elle me regarde avec l'expression la plus vive du +sentiment. Si je soupire, elle soupire à son tour. Si je lui jure que je +l'adore, elle me jure que je suis adoré. Si je lui dis qu'elle fait le +bonheur de ma vie, elle me répond que je fais le charme de la sienne. + +O tendre union! Céleste flamme! Six ans l'ont épurée et nourrie dans mon +coeur. Six ans j'en ai goûté la douce ivresse. + +Que te dire? Je ne trouve de plaisir qu'aux côtés de Lucile, et ce +plaisir est toujours nouveau. + +Quand je la vois me sourire tendrement, mon coeur palpite de joie. Quand +je lui donne un baiser, je cueille sur ses lèvres de roses un nectar +plus doux que celui que l'abeille exprime des fleurs. Mais, quand +mollement penché sur son sein je savoure le plaisir d'être aimé, je me +crois au nombre des dieux. + +Cher ami! depuis quelques années tu as renoncé à l'amour: que de temps +perdu pour le bonheur! + +De Varsovie, le 12 février, 1769. + + + + +II + +SIGISMOND A GUSTAVE. + + +L'amour, dit-on, est un fruit délicieux, que le ciel a accordé à la +terre, pour faire le charme de la vie. Cher Potowski! tu n'en connais +que les douceurs; je n'en connus que l'amertume. + +Comme toi, j'aimais autrefois à soupirer auprès des belles: mais si +souvent dupe de leur duplicité, jouet de leurs caprices, j'ai enfin +appris à fuir leur commerce dangereux. + +Pourrais-tu le croire? Je préfère à leurs fausses caresses, le plaisir +d'en médire. Dévoiler leurs artifices, publier leurs intrigues, et rire +de leur tourment au milieu d'un cercle d'amis aussi dégoûtés que moi; +voilà le seul plaisir qu'il m'en reste. + +Lorsque le feu de la conversation commence à s'éteindre, nous prenons en +main la coupe enchanteresse; un jus pétillant vient au secours de +l'esprit, ranime nos propos, nous inspire de nouvelles saillies, et fait +renaître la joie parmi nous. + +Au sortir de ces entretiens, je reviens au milieu des femmes, leur +montrer mon mépris et ma gaîté. + +De Pinsk, le 23 février 1769. + + + + +III + +LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA. + + +A Lublin. + +Tu t'étonnes, Charlotte, que je sois si éprise de Gustave: Mais peux-tu +le trouver étrange? Eh! comment n'aimerais-je point un aimable homme qui +m'adore, un homme tout occupé de mes plaisirs et de mon bonheur? + +D'ailleurs cette fraîche jeunesse, cette beauté ravissante, ces regards +tendres et animés, ce sourire fin et gracieux, cette voix touchante, et +tant d'autres agréments qui lui sont propres, n'ont-ils pas droit de lui +captiver les coeurs? + +Que si tu ne fais point de cas des attraits de sa figure: ne +compteras-tu pour rien non plus les belles qualités de son âme? + +Te dire que mon amant a tous les talents de son état, et tous les +agréments d'un homme du monde serait trop peu de chose. + +Mais Gustave a de l'esprit, il le sait et il n'en est pas vain: jamais +il ne le fit servir à désoler le bon sens, ni à affliger les sots. + +Il aime les plaisirs, mais il veut les choisir: il méprise ceux qui +manquent de délicatesse, préfère ceux qui récréent à ceux qui ne font +qu'étourdir, et ne recherche avec ardeur que ceux qui respirent la +tendresse. + +Modéré dans ses plaisirs, il sait s'arrêter avant le dégoût. Son humeur +est toujours égale: jamais on ne le voit d'une gaîté effrénée, puis, +d'une morne tristesse. + +Il est riche, aime la dépense, et accorde à son rang ce qu'il exige: +mais il ne donne rien au faste, aux caprices, à l'extravagance. Il est +quelquefois magnifique; plus souvent généreux, il destine aux infortunés +une partie de son superflu, et toujours il sait leur cacher la main qui +les soulage. + +Il a l'âme fière, mais sans arrogance: il n'est point entiché de sa +naissance, et il respecte plus dans l'homme le mérite que les dignités. + +Il est bouillant et ne peut souffrir un affront; mais sa colère n'est +pas féroce: son ressentiment passe comme un éclair, et la moindre excuse +suffit pour le désarmer. + +Jamais jeune homme ne reçut une meilleure éducation: mais chez lui, la +nature semble avoir tout fait. Son beau naturel, bien dirigé dès +l'enfance, est tel qu'il peut s'y abandonner sans crainte et sans +précaution. La décence, la candeur, la tendresse en font la base. Ennemi +du vice, indulgent aux ridicules, docile aux usages innocents, +incorruptible aux mauvais exemples, il est respecté de tout le monde, +aimé de toutes ses connaissances, et chéri de tous ses amis. + +Tel est mon amant; et tu veux que je justifie ma flamme. Va, Charlotte, +je m'applaudis de mon choix, et je ne crains point d'en être jamais +punie. + +De Varsovie, le 29 février 1769. + + + + +IV + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu +aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que +ressentiment. Il passera un jour ce ressentiment; tu peux t'y attendre, +et je te verrai de nouveau enlacé. Mais en attendant que tu +m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse; je vais +t'entretenir de la mienne. + +Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la réflexion pour +naître, et que je n'aie jamais cherché à m'éclairer sur le choix d'une +épouse, je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la +sagesse ne l'eût pu faire. + +Lucile n'a point ces grâces brillantes et légères dont le monde fait +tant de cas, ni cette humeur folâtre, ce babil frivole, ce petit manége, +ces aimables caprices qui vont si bien à quelques jolies femmes. Mais à +une belle figure, relevée par des grâces touchantes, elle joint une âme +tendre, noble, élevée; un esprit solide, enjoué, délicat: et je ne sais +quels charmes invincibles qui lui captivent tous les coeurs. + +Avec tant de belles qualités, un peu de vanité serait bien excusable: +toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes, elle se +distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs: tout le monde +admire sa beauté, elle seule paraît oublier ses attraits: on l'écoute +avec ravissement, elle seule ne s'aperçoit point du plaisir qu'elle +cause. + +Mais quel charme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont +elle est un modèle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais +fille n'en eut de plus marquées. Toujours elle leur obéit avec douceur: +souvent elle n'attend pas l'ordre, elle devine; et tout ce qu'ils +peuvent désirer est fait avant qu'ils se soient aperçus qu'elle y pense. + +Avec quel zèle elle ouvre la porte à l'honnête pauvreté! Quel air +d'attendrissement elle a pour les malheureux! Comme elle se plaît à +ramener la joie dans un coeur flétri! + +Hé! ne dirai-je rien de cette sensibilité délicate qui craint d'offenser +ou de déplaire, de cette ouverture de coeur qui gagne la confiance, de +cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette +timidité enchanteresse qui la rendent si séduisante. + +Chez elle rien n'est gêné, tout est naïf, tout est naturel, tout a +l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot: c'est +la Vertu sous les traits de la Beauté. + +Heureux celui qu'un doux hymen doit unir à Lucile! Il n'aura à craindre +que le malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher +Panin, tu le connais: c'est ton ami. + +De Varsovie, le 19 mars 1769. + + + + +V + +LUCILE A CHARLOTTE. + + +A Lublin. + +Je ne pense qu'à Potowski. Allumée au flambeau de l'amour, mon +imagination me présente partout sa douce image. Sans cesse je la vois, +elle me suit le jour, elle me suit la nuit, et ne me quitte pas même +durant mon sommeil. Avec quel transport mon âme s'élance vers lui! je +l'aime, je l'adore; et ce qui le rend si cher à mon coeur, c'est moins +sa beauté que sa vertu; c'est moins la violence que la pureté de sa +flamme. + +Hier, comme nous étions à faire de la musique sous un des arbres du +jardin, en extase à l'ouïe d'un air flatteur qu'il me chantait, je +laissai échapper mon théorbe, et les yeux fermés je reposais mollement +sur le gazon fleuri. + +Bientôt il s'avança vers moi et se plaisait à me contempler; mais il n'a +point avec audace levé le voile pour parcourir mes charmes; ses chastes +mains ont respecté jusqu'à la gaze légère dont ma gorge était couverte. + +Puis, approchant sa bouche, il pressait tendrement mes lèvres et +couvrait mes joues de baisers amoureux. Je ne sais quelle émotion +inconnue pénétrait alors tout mon être; j'étais languissante dans les +bras du plaisir. + +Réveillée par ses tendres caresses, je fis la surprise, la fâchée, je me +levai et voulus m'éloigner; mais il me retint dans ses bras, me prit la +main, et me dit d'un ton de voix enchanteur, en me regardant d'un air +tendre: + +--Quoi, ma Lucile, t'offenser de ces libertés innocentes, tandis que tu +étais à la discrétion de ton amant? Apprends à le mieux connaître. Non, +non, avec lui jamais tu ne seras en danger. Or çà , mon ange, faisons la +paix, et pour gage de mon pardon donne-moi un doux baiser. Tu me le +refuses; hé bien! je le prendrai moi-même. + +Chère Charlotte, je ne pus m'en défendre, et tandis qu'il collait ses +lèvres aux miennes, mon coeur palpitait de joie, la volupté se glissait +dans mes veines. + +Rien n'égalait mon embarras; je n'osais le fixer; et certes, je ne sais +ce que je serais devenue, s'il se fût aperçu des émotions qui agitaient +mon sein. + +Toi qui te piques d'avoir vu bien des choses, vis-tu jamais un amant +plus tendre, plus décent, plus respectueux? + +Une douce habitude de vivre ensemble resserre chaque jour les noeuds qui +nous attachent l'un à l'autre. A ses côtés je ne connais point le +chagrin; l'ennui ne se mêle jamais au paisible cours de ma vie, et le +dégoût n'ose en approcher. Avec lui il n'est point d'aurore qui en se +levant ne me promette une journée sereine et ne me fasse goûter quelque +plaisir nouveau. + +De Varsovie, le 5 avril 1769. + + + + +VI + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Sirad. + +Me voici depuis quelques jours à Lencini pour y passer une partie de la +belle saison. + +Hier, les comtes Sobieski, Kodna et Bressin firent partie d'aller en +famille passer la journée à l'île Tarnow. J'étais convenu de les joindre +à la maisonnette que le dernier a fait bâtir sur le bord du lac, où la +compagnie devait s'embarquer. + +A mon arrivée, je trouvai les hommes dans le salon à parler politique. +Les femmes avaient passé dans le parterre, et j'aperçus les jeunes +rangées autour d'un bassin et occupées à s'admirer dans l'onde limpide, +chacune une houlette à la main. + +Je fus frappé de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles +s'étaient ajustées! Combien leur beauté s'était embellie encore par les +secours de l'art! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient +de lustre à des charmes à demi-voilés! Combien les rubans et les cordons +relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure délicate, +ou plutôt des petits pieds mignons! + +Parmi ces gentilles bergères qui attiraient les désirs sur leurs pas, +qui n'eût distingué Lucile à l'élégance de sa taille, à son air noble, à +son port majestueux? + +Elle était vêtue d'une robe blanche, dont l'étoffe lustrée flottait à +grands plis autour de son corps, ses cheveux bouclés par les mains de la +nature tombaient avec grâce sur son col d'albâtre et se roulaient sur +son beau sein; un voile léger dérobait à l'oeil des charmes où les +coeurs viennent se prendre. + +Un petit chapeau d'osier entouré d'une guirlande de fleurs s'abaissait +sur ses beaux yeux. + +Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais +voir une Grâce décente entre des nymphes vives et légères. + +On servit quelques rafraîchissements et nous gagnâmes le bateau. + +Déjà les bateliers font blanchir l'écume sous leurs rames, le rivage +fuit loin de nous, et nous découvrons les fertiles coteaux de l'île. + +Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithéâtre sur +les bords du lac, et leur image est répétée dans le cristal de l'onde. +D'autres villages s'étendent dans les vallées; les flèches brillantes de +leurs clochers s'élèvent dans les airs, dominent d'espace en espace les +paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau. + +On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on +entendait de loin les chansons des bergères et des bergers dansant au +son des chalumeaux à l'ombre des bosquets. + +Nous abordâmes dans un golfe où les eaux amoncelées dorment depuis le +commencement des siècles dans des prisons profondes. + +Trois voitures découvertes nous attendaient sur le rivage. + +Nous arrivons; les barrières s'ouvrent, et le séjour enchanté du Nonce +s'offre à nos regards. A droite s'étend une vaste prairie, coupée par +plusieurs branches d'une jolie rivière qui la traverse et bordée d'un +parc où bondissent des troupeaux de daims. + +A gauche s'élève un riche coteau couvert de vignes et surmonté de deux +rochers élancés vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine +d'alentour. + +A chaque pas on croit voir les jeux variés de la nature: tantôt c'est +une nappe d'eau, où le hazard semble avoir jeté un pont; tantôt c'est un +antre où mille petits ruisseaux vont se perdre; tantôt ce sont des +bouquets d'arbres pittoresquement plantés. + +Un superbe palais se présente dans l'enfoncement. + +A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et +s'allonge devant l'oeil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes! +Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractère. Partout la +nature et l'art sont admirablement combinés. L'intelligence éclate dans +tous les points de l'ouvrage, rien n'y brille que d'un éclat propre à +faire valoir le reste; point de beautés prodiguées en vain. + +Mais c'est autour du château que les beaux-arts ont rassemblé les amours +et les ris. + +On n'y arrive point par de longues allées tirées au cordeau et semées de +sable. Il n'est pas non plus entouré de ces ennuyeux parterres dessinés +en symétrie, où l'on ne voit que quelques fleurs rangées dans de petits +carrés, des arbrisseaux mutilés, et des planches de coquillages. Situé +sur un monticule d'où l'oeil d'un seul regard embrasse toute l'étendue +du domaine, il s'ouvre par derrière dans un joli bosquet. + +Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessiné comme tant d'autres. On +n'y voit point les arbres alignés et taillés en berceaux se répondre les +uns aux autres, mais placés dans un heureux désordre et coupés de +sentiers qui par leurs contours variés ménagent toujours à l'oeil de +nouvelles surprises. + +De distance en distance on y trouve des bassins où nagent des cygnes, et +où se baignent des nymphes mêlées avec des tritons: des niches où un +faune ou un satire retient une timide bergère. + +Ici on voit Flore environnée de petits génies qui lui présentent des +fleurs. Là , Pomone entourée d'autres génies qui lui apportent des +fruits. Plus loin, des bacchantes invitent le dieu du vin à remplir sa +coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient à Pan. + +L'extérieur du palais répond à la magnificence des dehors, et +l'intérieur paraît le temple de la volupté. Tout ce que l'art inventa +jamais pour faire les délices de la vie y est étalé avec goût; tout y +inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais me lasser +d'admirer: dans mon extase, je croyais être dans un de ces palais que la +brillante fiction a pris soin de parer. + +Le nonce, tu le sais, est un de ces sybarites dont l'air ouvert et +content annonce un coeur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne +veulent que s'amuser. Il nous reçut avec empressement; et après nous +avoir fait voir les lambris dorés, les riches ameublements et les autres +raretés de ce délicieux séjour, il nous conduisit sous des berceaux +fleuris, où nous trouvâmes des tables délicatement servies. + +Il fit les honneurs de sa maison avec des grâces enchanteresses. Pour +entretenir la gaîté, il avait rassemblé autour de nous tous les +plaisirs; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que dès qu'il +le voulait ils accouraient en foule. + +Nous fûmes servis par de jolies bergères vêtues de blanc et couronnées +de fleurs; nous eûmes des vins exquis et une musique digne d'être +entendue à la table des dieux. + +Après le dîner, la compagnie se sépara; chacun tira d'un côté différent. +Je joignis Lucile et nous prîmes le chemin du bosquet. + +A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvâmes +vis-à -vis d'une grotte d'où sort un ruisseau qui, divisé en plusieurs +filets, serpente sur la verdure; nous nous assîmes sur le gazon semé de +violettes et de primevères. + +Lucile se mit à considérer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientôt les +zéphirs légers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les +sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se +contaient leur martyre sur les buissons d'alentour. + +J'étais à ses pieds, occupé à la contempler: jamais elle ne m'avait paru +si belle. En voyant cette fraîche jeunesse, ce teint de lis et de roses, +ces lèvres vermeilles qui appellent le baiser, ce sourire des grâces, +ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une +mortelle. + +Je me sentais ému. + +L'influence de cette saison charmante, où la nature invite toutes ses +créatures à l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps +en temps, les sons mélodieux qui frappaient mon oreille achevèrent +d'enivrer mon coeur, déjà échauffé par la musique, le vin et les +tableaux voluptueux. + +Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main +et commençai à lui faire quelques-unes de ces timides caresses que +l'amour semble dérober à la pudeur. Lucile fit un doux effort pour se +dégager, je lui opposai une douce résistance. + +Mes yeux tendrement attachés sur elle rencontrèrent les siens, et nos +regards se confondirent avec une douce langueur, que je pris pour un +tendre aveu. + +Tandis que mon coeur s'abreuvait de volupté, une émotion soudaine +s'empara de mes sens; mon oeil enflammé dévorait ses charmes. + +Puis tout-à -coup cédant à mes transports amoureux, je couvris son visage +de baisers; je portai mes lèvres sur sa belle gorge; j'osai malgré elle +approcher une main avide... + +Lucile irritée arrêta mon audace et me quitta d'un air indigné. A +l'instant revenu de mon délire comme par une espèce d'enchantement, je +la suivis pour lui demander grâce; elle ne daigna pas m'écouter. + +Pénétré de douleur, je marchais en silence à son côté, la tête baissée +et n'osant lever les yeux. + +Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie, j'essayai de +reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux +soupçons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris étaient forcés, j'avais la +mort dans le coeur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui +me jetait à la dérobée quelques regards. + +Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part: +tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne +soupirais qu'après le moment de partir. + +Il arriva enfin ce moment désiré. + +Le bateau est lancé, il fend l'onde; déjà le rivage fuyait loin de nous +et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin, +nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain; bientôt la +surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se déchaînent, +et notre frêle barque est abandonnée à la merci des flots. + +Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tâcher de gagner le +port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés +vers la côte opposée, au milieu des écueils. + +On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient, +après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles. + +Comme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large, +mais nous ne semblions avoir évité un danger que pour succomber à un +autre: les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient +vouloir se refermer sur nous. + +A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce +de petite baie. + +Le ciel était couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans +leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine. + +La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayées cherchaient à +se cacher. Lucile pâle, muette et tremblante, se réfugie dans mes bras, +elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein. + +Te l'avouerai-je? Panin. Charmé de sentir dans mes bras mon doux trésor, +je n'étais point fâché de cette tempête. + +La nuit vint augmenter les ténèbres; les éclairs fendaient la nue, la +foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des +cieux, ses longs roulements se répondaient d'une côte à l'autre; les +vents soufflaient avec plus d'impétuosité, et les vagues écumantes +élancées dans les airs semblaient découvrir le fond des abîmes à la +lueur des feux célestes. + +Lucile, à demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque +éteinte: + + «Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous précipiter + dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir + embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau!» + +Quoique mon courage commençât à s'ébranler, je tâchai de la rassurer; +puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence, nous nous tînmes +étroitement embrassés, en attendant que le cruel destin disposât de nos +jours. + +Enfin la tourmente s'apaise, les nuées crèvent, une pluie abondante fond +sur nous, le globe argenté de la lune paraît derrière les nuages; sa +lumière tremblante brille sur la surface de l'onde agitée: les nuages se +dissipent, le ciel s'éclaircit, et le sombre azur de la voûte céleste, +semé de brillantes étoiles offre un spectacle enchanteur. + +Bientôt nous eûmes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore. + +A la blancheur de l'aube du jour s'était mêlée cette légère teinte d'or +et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'élance de +dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux étincelants du sein +des eaux. A l'éclat de sa vive lumière, l'obscurité disparaît, les +ombres fuient, son disque se dégage, il s'élève, ses rayons se +projettent à grands flots sur la plaine liquide: l'horizon s'étend, et +la terre s'offre à notre vue. + +Déjà le sommet des montagnes paraît doré, nous reconnaissons le rivage; +les vents sont enchaînés, la surface de l'eau ne paraît plus qu'une +glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le +port. + +Arrivés à Warzimow, nous nous séparâmes. Je pris congé de Lucile, qui me +fit promettre de revenir bientôt auprès d'elle. + + +_En continuation._ + +J'ai trouvé ce matin avec Lucile une parente éloignée de la comtesse que +je n'avais pas vue depuis longtemps. + +C'est une jeune veuve, à cheveux noirs, à grands yeux bleus, à nez +aquilin, à lèvres vermeilles, à petite bouche, et à tout prendre d'une +assez jolie figure. Elle ne dit pas qu'elle cherche un mari; mais on le +devine. + +Sans être belle, elle plaît beaucoup; elle a des manières libres et +aisées qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui +enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et +passe pour avoir de grands biens. + +Ne serait-ce point là ton fait? + +De Lencici, le 15 mai 1769. + + + + +VII + +SOPHIE BAJOSKI A SA COUSINE. + + +J'ai sous les yeux un couple d'amants heureux. Enveloppés des ombres du +mystère, ils se livrent en silence au plaisir de s'aimer; ils ne +paraissent avoir d'autre soin que celui de se plaire, et tout occupés +l'un de l'autre ils se suffisent à eux-mêmes. + +Tu connais la maîtresse: la charmante Lucile. Je vais te peindre +l'amant. + +C'est un jeune homme de moyenne taille; mais de la plus séduisante +figure du monde. A un teint brun et animé il joint de grands yeux bien +fendus pleins de vivacité et de douceur, une moustache naissante, une +bouche dessinée par l'amour, des cheveux d'un noir d'ébène, une jambe +faite au tour et une main douce, blanche et potelée. + +Gustave (c'est son nom) est pétri de grâces; mais il n'a point ces airs +légers, tranchants, avantageux, comme tant d'autres jeunes gens, et il +n'en plaît que davantage. + +Quoique d'un naturel vif et sensible, il est peu porté à la galanterie. +Il n'est pas fait pour chercher les bonnes fortunes; je ne sais même +s'il saurait profiter de celles qui se présentent. Il me semble si neuf +que je parierais tout au monde qu'il n'a encore cueilli que les +premières fleurs de l'amour. + +Il est si épris de sa Lucile, qu'il n'a d'yeux que pour elle. Aux côtés +d'une autre femme il paraît mal à son aise et s'ennuyer beaucoup: mais à +ceux de sa belle, son oeil brille d'un feu divin, sa bouche sourit +amoureusement, toutes les grâces s'animent sur son visage, il est +charmant et enjoué. + +Je suis assez familière avec lui, et je lui dis souvent le petit mot +pour rire; mais il n'entend pas malice. + +Tu me diras peut-être que j'en suis amoureuse. Je ne sais; mais je +n'aime point à être longtemps sans le voir, je ne le revois jamais sans +plaisir et je cherche quelquefois à me trouver sur ses pas. Ce qui me +plaît le plus en lui n'est pas précisément sa beauté; son air novice a +quelque chose qui me flatte davantage et sa froideur auprès de moi pique +ma vanité. + +Qu'il serait doux, Rosette, de lui toucher le coeur, de lui donner la +première leçon du plaisir amoureux. + +Du château de Kamine, près Warzimow, le 20 mai 1769. + + + + +VIII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Sirad. + +Chaque fois que je vois Lucile, je découvre en elle quelque chose qui +m'enchante. + +Jamais fille n'eut plus d'égards pour tout le monde; jamais fille ne +craignit plus de déplaire, mais jamais fille aussi ne sut mieux l'art de +concilier les prédilections avec les bienséances. Cet art qui fait +l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris: je me trompe, +c'est l'amour qui le lui a enseigné. + +Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait naître ces +réflexions; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de +t'entretenir, et que tu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus +que de m'écouter. + +Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur +les prés fleuris du Staroste de Tarzin. + +Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour +relever l'éclat de ses charmes: cependant elle est passionnée des +fleurs, elle en porte presque toujours; ce sont ses perles et ses rubis. + +Quelques cavaliers qui connaissent son goût, se mirent à en cueillir. Je +suivis leur exemple. Le plus empressé à lui en présenter fut un jeune +seigneur français. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuite à la file, +chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfin elle se +rendit à leurs instances: mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet +qu'elle garda à la main. + +Tandis que ces agréables l'abordaient, mes yeux suivaient les siens sans +qu'elle s'en aperçût. + +Vint mon tour. J'avais choisi à dessein quelques chétifs brins de muguet +que je lui présentai avec ce compliment: + + «Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu.» + +Elle les prit, et les plaça sur son sein, en me jetant un regard tendre. +Que de choses obligeantes disait ce regard! Tous remarquèrent cette +distinction; quelques-uns même en furent jaloux. + + «C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible?» disait à basse voix le + plus piqué. + +Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je +m'éloignai et cessai de regarder Lucile: mais c'était pour aller penser +à elle à l'écart. + +Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent. +Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité; +et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du coeur; +mais en même temps, quelle délicatesse de procédés jusque dans les plus +petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs! + +Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me +touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine +à modérer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son coeur, +et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes +transports. + +De Lencici, le 30 mai 1769. + + + + +IX + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Sirad. + +A l'exemple de tant d'autres aspirants, je n'ai point fait la cour à la +mère pour obtenir la fille. Je ne sais même si la comtesse m'avait +d'abord choisi au fond de son coeur pour l'époux de Lucile. Mais elle a +vu notre inclination mutuelle naître et se développer sous ses yeux. +Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me témoigna beaucoup de +bonté. + +Au commencement j'avais pour elle cette espèce d'amitié, qu'ont +d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Dès que j'ai fait +usage de ma raison, cette amitié enfantine s'est changée en vrai +attachement, que rien n'altéra jamais. + +Cette respectable mère s'est chargée elle-même de l'éducation de sa +fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie +et la compagne. Lorsque le coeur de Lucile commença à s'ouvrir à la +tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de caché pour +sa mère, et je ne m'en cachais pas non plus. + +Je ne voyais en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon +coeur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappelé le respect que je +lui dois, sa familiarité me l'eût fait oublier. Ce n'est pourtant pas +qu'elle ne me reprenne quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du +badinage qu'elle déguise ses leçons. + +Malgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne +suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que +j'avance en âge, il me semble que sa présence me gêne. Devant elle, mon +coeur n'ose plus s'épancher avec Lucile. Cela n'est pas étrange. +L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mystère. + +Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin? Que ne viens-tu +nous faire une petite visite? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir à +te voir? + +De Varsovie, le 1er juin 1769. + + + + +X + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +Aujourd'hui il y avait assemblée chez le comte Sobieski; et, comme tu +peux bien croire, j'y étais invité. + +Lorsque j'arrivai, la compagnie était déjà nombreuse; et il n'y manquait +pas de jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient +la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupté qui +semble appeler le plaisir, et ce tendre babil qui captive les coeurs, +pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'était sûrement pas fait pour +les rebuter. + +Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Castellane +Bomiska. A la fleur de l'âge, elle joint une beauté si éclatante, des +manières si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si +touchante, des regards si parlants, et ce petit manége si propre à faire +des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que +dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la railler sur son air +d'innocence: mais elle a fait dès-lors quelque séjour à Paris; et +certes, elle n'a pas mal profité des leçons des Français. + +Avant le dîner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui +entretiennent la curiosité des oisifs de Varsovie. + +La Castellane se mit à raconter les aventures galantes de la princesse +Gal... Elle assaisonna de tant de sel la malignité de ses réflexions et +répandit tant de grâce sur son récit qu'il devint très-amusant. On rit +beaucoup, puis l'on se mit à table. + +Tandis qu'on servait le café, elle recommença ses propos badins. +Jalouses de sa beauté et de son esprit les autres femmes se retirèrent à +l'écart: nous fîmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux attachés sur +cette belle bouche qui savait si bien débiter d'agréables petits riens: +les ris recommencèrent et l'on s'amusa encore beaucoup. + +Comme l'on était à rire, les instruments qui commençaient à se faire +entendre nous appelèrent dans la grande salle. En y passant, je donnai +la main à cette aimable conteuse, et l'assurai qu'elle était charmante: +ce qu'elle n'eut pas de peine à croire. + +Elle reçut ce propos galant avec une tranquille complaisance, comme un +hommage qui lui était dû. + +Je me plaçai à son côté. + +On n'attendait pour ouvrir le bal que Lucile; et comme elle n'arrivait +point, sa mère pria qu'on n'y fît pas d'attention Néanmoins, on attendit +encore quelque temps, et sur les instances de la comtesse, on commença +la danse. Ce fut par un quadrille. + +Le jeune Lublin s'approcha de ma voisine et l'invita à danser avec lui. +En même temps trois autres cavaliers s'adressèrent aux plus jolies de la +compagnie. Quoique jeunes, lestes et bien faites, on n'eut cependant les +yeux que sur la Castellane. Que de précision, que de légèreté, que de +grâce dans les mouvements de cette séduisante figure! Quelle âme ses +regards donnaient à sa danse! Ses rivales voulurent par émulation donner +le même agrément à la leur: mais on ne vit qu'elle dans la fête. + +Le quadrille fini, elle vint reprendre sa place; Lublin l'y suivit. + +Que de femmes qui se piquent d'être belles et aimables, lui dis-je +doucement, doivent souffrir en votre compagnie. C'est un malheur qui +vous est attaché que celui de faire des jalouses, et ce malheur, je +crois, vous suit partout. + +Vous aimez à plaisanter, répondit-elle en souriant et me serrant +doucement la main. + +Te l'avouerai-je? A ses côtés, une certaine émotion s'était emparée de +mon âme: déjà j'aimais le doux poison qui coulait dans mes veines, et je +me surpris de nouveau à lui dire des douceurs. Je n'étais pas toutefois +si absorbé, que de temps à autre je ne cherchasse des yeux Lucile. Hé! +pouvais-je l'oublier? + +Elle venait d'entrer et s'était mise sans bruit dans un coin. Je la +comparai secrètement à la belle danseuse et le parallèle fut tout à son +avantage. + +Leur taille est à peu près de la même élégance, leur teint de la même +blancheur, leur physionomie également spirituelle. La beauté de Lucile, +il est vrai, n'est pas aussi régulière; mais elle a quelque chose qui +plaît davantage et qui plaît plus longtemps. Elle n'a point comme la +Castellane ce talent d'éblouir les yeux; mais elle a celui de captiver +les coeurs: elle n'a pas l'ombre de la coquetterie, ses manières ne sont +que le développement des grâces que la nature lui a prodiguées. + +Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui éclate dans la contenance +de l'autre; son maintien est décent, réservé et l'on voit sur son visage +cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beauté. + +Déjà mon coeur était retourné vers elle, ou plutôt il ne l'avait point +quittée: je commençais à négliger la Castellane; mais je ne voulais pas +la planter brusquement. + +Lucile s'étant aperçue de mon assiduité auprès de cette belle personne, +me fixait d'un air inquiet. J'étais charmé de son embarras et ne faisais +pas semblant de m'en apercevoir. + +Comme je vins à lever les yeux, je rencontrai les siens, et elle me jeta +un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de l'âme. A +l'instant percé comme d'un trait, je sentis un cuisant remords de m'être +ainsi oublié. Je rougis de ma faiblesse, et me la reprochai comme un +crime. + +Tandis que la réflexion empoisonnait ainsi le plaisir que j'avais goûté, +je n'attendais plus pour quitter la Castellane que la fin d'une +historiette qu'elle était à conter, et cette historiette ne finissait +point. J'avais de fréquentes absences; mais elle rappelait de temps en +temps mon attention par de petits coups d'éventail. Que faire? Il +fallait bien supporter de bonne grâce mon ennui. + +Cependant un beau jeune homme, qui avait été introduit par un ami de la +maison, s'était approché de Lucile. Il avait pour elle tous les soins +d'une galanterie empressée et je surpris des regards qu'il n'était que +trop aisé d'entendre. Quoique mon impatience fût extrême, je pris le +parti de dissimuler; mais j'observais du coin de l'oeil tout ce qui se +passait. + +Lucile ne cherchait proprement pas à lui plaire; elle n'était néanmoins +pas fâchée, je crois, d'avoir matière à se venger de ma négligence: elle +faisait semblant de l'écouter. + +A peine avais-je détourné un instant la tête, que je le vis penché sur +le dossier de la chaise de Lucile, lui disant un mot à l'oreille. Elle +baissait les yeux et rougissait avec beaucoup de grâce. + +Je croyais voir en lui un rival. + +A cette idée, je sentis mon sang bouillonner dans mes veines; je parvins +cependant à cacher mon émotion. + +Dès que je trouvai le moment de m'éloigner de mon éternelle conteuse, je +m'approchai de Lucile. J'aurais voulu lui parler; mais ce jeune importun +ne la quittait point. J'étais inquiet. Elle s'en aperçut, et se mit à +sourire. Mon inquiétude redoubla, et je me fis violence pour ne point +éclater. + +Toute la soirée, j'eus à dévorer mon chagrin. + +Lorsque la compagnie se fut retirée, j'abordai Lucile; elle avait les +yeux baissés et paraissait rêveuse. Nous n'osions nous regarder, mais +nous nous entendions sans rien dire, et chacun craignait de rompre le +silence. + +Enfin je voulus lui parler; elle refusa de m'écouter; je voulus lui +prendre la main; elle la retira avec humeur; elle s'éclipsa ensuite et +ne se laissa plus voir du reste de la soirée. + +Ces procédés me pénétraient de douleur, et je me retirai chez moi, en +maudissant pour la première fois la bizarrerie du sexe. + +De Varsovie, le 15 juin 1769. + + + + +XI + +LUCILE A CHARLOTTE. + + +A Tarzin. + +Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'amuser de tout! Tu ris, tu +chantes, tu folâtres, rien ne t'afflige; et il ne faut souvent qu'un +rien pour me faire pleurer. + +Hier, je passai bien mal mon temps; tu pus t'en apercevoir; mais ce que +tu ne sais pas, c'est qu'après que tu fus partie, je le passai plus mal +encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, tant mon âme est +agitée: je ne sais quand le calme s'y rétablira. + +Ne remarquas-tu pas comment toutes ces femmes avaient cherché à paraître +jolies? Mais comme si ce n'était pas assez pour des coquettes de se +montrer dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, elles avaient eu +grand soin de ne pas trop couvrir leurs charmes et de mettre en jeu +mille petits artifices innocents, ainsi qu'elles les appellent. + +Parmi ces beautés pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avait +une brune à grands yeux bleus, d'une figure assez intéressante, et qui +aurait même des grâces, si elle ne les gâtait à force d'affectation. + +Pris-tu garde comme elle s'écoutait avec complaisance, se souriait à +elle-même, s'admirait avec volupté et ne cessait de s'applaudir de ses +charmes. Elle ne m'avait pas l'air non plus d'être fort cruelle. Quelle +mollesse dans sa contenance! Quelle liberté dans ses propos! Quelle +volupté dans ses regards! + +Tous les cavaliers s'empressèrent à l'envi de lui faire la cour; et +c'était un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur +distribuer de petites faveurs. A l'un un sourire furtif; à l'autre un +petit coup d'éventail; à celui-ci un mot à l'oreille; à celui-là un +léger serrement de main. Que te dirai-je? C'est un parfait modèle de +coquetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de +grâce. + +Pourrais-tu le croire? Gustave lui-même but à la coupe de cette +enchanteresse et me laissa pour elle. + +Quand elle fut partie, il revint à moi et voulut réparer dans le +particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reçus d'un air +froid et réservé. Interdit, il balbutia quelques mots mêlés d'excuses et +de reproches; mais je me levai sans l'écouter et le plantai là . + +Voici la première fois, Charlotte, que mon coeur connaît les craintes de +la jalousie. + +Tandis que j'étais seule à rêver dans un coin, un jeune cavalier de la +compagnie qui paraissait peu se plaire aux contes scandaleux de cette +coquette, essaya, je pense, de me tirer de ma rêverie. + + «Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordant, l'art de charmer le + temps, puisque vous ne daignez prendre aucune part à la conservation.» + + «--Le temps me pèse peu, lui répondis-je; on m'a appris dès mon + enfance l'art de le trouver court.» + +Il se prévalut de cette réponse pour enfiler mon éloge; il me dit mille +choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer +par ses attentions. + +Enchantée toutefois que l'occasion se présentât de mortifier Gustave, je +les reçus avec moins de répugnance, que je ne l'eusse fait en toute +autre rencontre. Je feignis même de l'écouter avec complaisance; mais je +craignais que Gustave ne pénétrât le motif secret du plaisir que +j'affectai de prendre. + +Hélas! me serais-je jamais attendue d'avoir un jour à me venger ainsi de +lui? C'en est fait, je ne l'estime plus. Par quelle fatalité faut-il que +je l'aime encore? Mon coeur se révolte contre ma raison. Je voudrais +l'oublier, et malgré moi je soupire. + +Peut-être entreprendra-t-il de se plaindre à son tour? Tandis que le +jeune homme qui était auprès de moi me tenait un propos flatteur, je +vins à jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelque agacerie à +ma rivale. Il ne me fut pas possible de résister aux émotions qui +s'élevaient dans mon coeur: bientôt je sentis mon visage tout en feu; je +baissai la tête pour cacher ma rougeur. + +Mon voisin ne douta pas qu'il ne fût l'objet de cet embarras, il se +retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en ai reçu une déclaration +d'amour. + +Je ne sais comment faire pour me raccommoder avec Gustave; mais je sais +bien que je voudrais que cela fût déjà fait. + +De Varsovie, le 16 juin 1769. + + + + +XII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +L'amour naît dans un instant, et toujours sans peine: mais qu'il en +coûte pour le conserver! + +Rien n'est si délicat. Sensible à l'excès, une bagatelle l'offense, la +réserve le blesse, la défiance le révolte, et les plus légères atteintes +lui deviennent mortelles. Voilà les peintures que nous en font les +poètes. Peintures trop vraies pour mon malheur. + +Je me vantais un jour de n'en connaître que les douceurs et d'avoir seul +cueilli la rose sous l'épine: que les temps ont changé! + +Lucile continue à prendre avec moi un air de froideur qui m'afflige, +elle évite de se trouver sur mes pas, et lorsque je veux saisir le +moment d'un tête-à -tête, à l'instant elle s'approche de sa mère sous +divers prétextes. + +Ces procédés me font naître quelques soupçons. Serait-elle éprise de cet +inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure séduisante. J'ai suivi +Lucile de près; et chaque épreuve redouble mon inquiétude. + +Hier je voulais absolument m'aboucher avec elle. Ne la trouvant point +dans sa chambre, je passai dans son cabinet de toilette; elle n'y était +pas non plus: mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet à +portrait. + +Je m'approche: quelle fut ma surprise, lorsqu'à ce portrait je reconnus +mon rival! Je ne pus résister à la tentation d'ouvrir la lettre, quelque +bas que me parût ce procédé; je la parcourus en tremblant: elle était +conçue en ces termes: + + «Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprès de + vous; et que l'heureux mortel qui a su toucher votre coeur sait mal en + profiter! + + »Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans + désirer s'attacher votre personne? Au cas que votre coeur ne fût pas + engagé sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus + tendre. + + »Si je puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon + parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père. + C'est à lui que vous aurez la bonté d'adresser votre réponse, que + j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus + passionné. + + »Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce + billet.» + +Je ne pouvais en achever la lecture; je sentais mon coeur se flétrir, +mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se dérober sous moi. + +Dès que je fus un peu revenu de ma consternation: + +Il y a sûrement ici du mystère, m'écriai-je. C'est une trame que Lucile +me cache. Lucile infidèle! O ciel! Lucile, l'innocence même, la candeur, +l'ingénuité. Non, non, cela n'est pas possible... et cependant cela +n'est que trop assuré; autrement, pourquoi ce silence? Qui pourrait +l'avoir déterminée à me cacher ce qui se passe? Peut-être est-elle +piquée encore? Ah, que ne puis-je le croire!... Mais si ce n'était que +pique, les soumissions que je lui ai faites l'eussent désarmée; elle +n'eût pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue +des marques de mon repentir, elle eût pris pitié de moi, et m'eût rendu +son amour. Mais non: depuis qu'elle a vu ce nouveau venu, elle m'évite, +elle refuse de m'entendre, elle me rebute et s'efforce de me congédier. +Hélas! je le vois trop: elle voudrait m'éloigner pour se livrer en +liberté à celui qu'elle me préfère. Ah! je suis trahi, je n'en puis +douter. + +Emporté par mon ressentiment, j'éclatais en plaintes amères, et je +cherchais à voir ma dissimulée maîtresse pour l'accabler de reproches +avant de lui dire adieu. + +En descendant l'escalier, je trouvai sa femme de chambre. + + «Où est Lucile? + + «--A se promener dans le jardin avec la comtesse.» + +J'y courus. + +Chemin faisant, la réflexion vint à mon secours. + +Pourquoi tant de précipitation? me suis-je dit. Peut-être je m'alarme +d'une chimère. Voyons du moins si elle est coupable; car s'il arrivait +qu'elle fût innocente, comment réparer jamais l'injure que je lui aurais +faite? + +Dans cet instant, je l'aperçus. + +Elle ne se douta pas de ce qui s'était passé. Je m'avance à sa rencontre +et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me témoigne plus de +froideur que jamais. + + «C'en est fait, disais-je en moi-même, elle a tourné vers mon rival + ses voeux, et ne veut plus écouter les miens.» + +Mon premier mouvement, si nous avions été seuls, aurait été d'éclater, +je n'osais cependant le faire en présence de sa mère, qui venait de nous +joindre. + +Lucile, de son côté, s'efforçait de dissimuler, elle m'adressait souvent +la parole et voulait paraître gaie; mais son regard était vague, des +sourires forcés venaient se placer sur ses lèvres, et son enjouement +était affecté. Je n'étais pas dupe de ce retour de bon accueil. + + «La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir une explication en + présence de sa mère; elle craint les éclats d'une rupture, elle + tremble que je ne lui reproche sa perfidie.» + +Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de pensées affligeantes +se présentaient à mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop +bien fondées. Je ne doutais plus que Lucile n'aimât ce jeune homme. Je +ne pouvais me l'ôter de l'idée, je me le représentais toujours comme un +rival dangereux prêt à détruire mon bonheur; et dans la chaleur de la +passion, je formai le projet de l'immoler à mon amour, et de venir +ensuite expirer aux yeux de mon infidèle. + +Après avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prétextai quelque +affaire et me retirai bien résolu de ne pas laisser jouir mon rival de +son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes +gens d'épier tous ceux qui iraient chez le comte. + +S'il m'a enlevé le coeur de Lucile, du moins ne mourrai-je point sans +vengeance. + +Je connais ton humeur, Panin; si tu ne me plains pas, garde-toi +d'insulter à mon infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien +nous sommes brouillés sans retour. + +De Varsovie, le 19 juin 1769. + + + + +XIII + +SIGISMOND A GUSTAVE. + + +A Varsovie. + +Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois. + + «Ah! ah! m'écriais-je en la parcourant, le voilà enfin qui a bu dans + la coupe amère. Le pauvre garçon!» + +Cher Potowski, malgré tes menaces je ne puis m'empêcher de t'en +féliciter. + +Lucile serait-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en +trouvera difficilement un autre aussi bien partagé du côté de la figure; +et à coup sûr elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi bonne foi. +Mais elle a peut-être envie du titre de princesse; et que ne sacrifie +pas une femme à sa vanité! + +Rien n'est plus faible, plus léger, plus vain que l'amour des belles; ce +n'est tout au plus qu'un goût passager; l'ivresse qui en fait le charme, +elles ne la connaissent point. Au charmant délire de deux coeurs qui +s'aiment, elles préfèrent le plaisir de faire des conquêtes, et jamais +on ne peut leur ôter ce fond de coquetterie que la nature leur inspire +presqu'en naissant. + +Que tu connais peu les femmes! Le croiras-tu? Il en est qui s'amusent à +allumer les désirs de leurs adorateurs, pour le plaisir cruel de rire de +leur tourment. D'autres font métier de se jouer du malheureux qui les +adore, et d'accorder leurs faveurs au galant adroit qui affecte le plus +de les mépriser. D'autres, plus perfides encore, flattent nos désirs et +ne nous promettent que des douceurs, tant qu'elles se bercent de +l'espoir de nous captiver, mais une fois assurées de l'amant, elles +trompent cruellement l'époux. Enfin elles sont toutes également volages; +leurs yeux se promènent sans cesse sur de nouveaux objets, et leur coeur +est toujours prêt à se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition. + +Ne va pas te fâcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des +procédés de ta Lucile. Je sais qu'elle est séduisante avec son air +d'ingénuité; on s'y laisserait prendre aisément. Mais elle a le coeur +tout aussi susceptible qu'une autre. Eh! crois-tu bonnement que la +nature ait dû faire un miracle en ta faveur? + +Combien de fois je me suis diverti de ta simplicité lorsque tu +t'extasiais sur son amour! Ce n'était que pour tes beaux yeux qu'elle se +parait; elle ne cherchait à paraître aimable que pour te plaire; son +petit coeur ne palpitait que pour toi; et tu en étais bien sûr, car elle +te l'avait juré si souvent. + +Hé bien! qu'en dis-tu? Pauvre dupe! Oui, consume-toi à présent auprès +d'elle; fais-lui bien des soumissions, pousse bien des soupirs, verse +bien des larmes, éclate bien en reproches, si cela peut te soulager. +Mais prends garde qu'à force d'être triste, inquiet, jaloux, tu ne +l'excèdes, et ne l'obliges enfin à prendre le parti de te congédier +nettement, si toutefois tu ne l'es pas déjà . + +Le début de ta lettre m'a frappé; mais je n'ai pu m'empêcher de rire en +voyant la finale. + +Se couper la gorge pour une femme! Cela est un peu violent; quoiqu'on se +la coupe souvent à moins. Ami, je te conseille de remettre la partie à +une autre fois et de prendre ton parti en galant homme. + +Ton amante est jolie, j'en conviens; mais si tu l'as perdue, tu en seras +quitte pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille toujours +aimer la même? + +Que tu es encore enfant! Je voudrais bien une fois te voir un peu plus +raisonnable. + +De Pinsk, le 25 juin 1769. + + + + +XIV + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Cinq jours s'étaient passés, lorsque mon émissaire m'apprit qu'il venait +d'apercevoir trois cavaliers postés dans le petit bois derrière le +palais du comte Sobieski; et à quelque distance, un carrosse attelé de +quatre chevaux. + +Cette nouvelle ne me laissa plus de doutes sur le malheur que je +redoutais. + +A l'instant je monte à cheval avec deux de mes gens, et nous allons à +l'endroit indiqué. Nous les aperçûmes de loin, qui se promenaient dans +le bois: mais pour les joindre plus sûrement, nous fîmes un détour, et +nous mesurâmes notre marche de manière à les rencontrer sans qu'ils +pussent l'éviter. + +Nous n'en étions qu'à quelques pas, lorsque je reconnus mon rival. + +A son aspect, je sentis ma colère s'enflammer: je m'avançai vers lui, et +lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me +répondit d'un ton moqueur en m'apostrophant de noms injurieux, et mit à +l'instant le sabre à la main. + + --Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et notre + différent se décidera entre nous tout-à -l'heure: tes gens et les miens + demeureront spectateurs. + +Puis, tout-à -coup, fondant sur lui, je le blesse au bras droit, et le +désarme: il tombe de cheval en demandant quartier. + +Le sang coulait à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-même un +bandage, tout en lui reprochant sa perfidie. L'état de faiblesse où il +se trouvait me fit craindre qu'il ne fût blessé mortellement. Je versai +sur sa face un flacon d'eau de senteur. + +Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux, +souleva sa tête, et me dit d'un ton mourant: + + «J'ai peut-être quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais + pourrais-je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne + me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de + n'avoir su toucher son coeur.» + +En même temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présenta. + +Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles: + + «Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en + m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possède mon + coeur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de + confiance.» + +Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus +plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon âme dans une étrange +agitation. Mille sentiments contraires semblaient la partager. Je +sentis, il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon coeur; mais ce +n'était que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés +envers Lucile me pénétrait de douleur et je n'osais penser à l'état où +j'avais réduit cet infortuné rival. + +Tandis que j'étais en proie à ces affligeantes pensées, son bandage se +dérangea, il perdit beaucoup de sang, et ses yeux se couvrirent une +seconde fois des ombres de la mort. + + --Il expire! s'écria celui de ses gens qui était à lui soutenir la + tête. + +Arraché par ce cri à mes sombres rêveries, j'abaisse la vue sur ce corps +pâle et immobile: Je le crus sans vie. Dans l'excès de ma douleur, je me +jetai sur lui. + +Je ne sais ce que je devins alors, mais je me suis réveillé dans mon +appartement. Peu après on est venu m'apprendre que la blessure du nonce +de Mazovie (c'est le titre de mon rival) n'était pas dangereuse. Cette +nouvelle m'a un peu tranquillisé. + +A présent mon agitation est moins cruelle; mais je ne puis me défendre +d'une noire mélancolie, et tu penses bien quel peut en être l'objet. + +Tu t'impatientes sans doute du récit de mes infortunes. + +Il me semble te voir jeter ma lettre sur ta table, en levant les +épaules, et t'entendre dire d'un ton de pitié: Pourquoi me remplir la +tête de ses folies et de ses plaintes? Que ne fait-il comme moi. + +Patience, cher Panin. Il y a temps pour tout. Avant de prendre congé de +l'amour, il t'a fait passer plus d'un mauvais moment. Tu étais bien aise +alors de verser tes chagrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc pas +mauvais que je fasse de même. + +De Varsovie, le 27 juin 1769. + + + + +XV + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Tu as pris plaisir sans doute à alarmer mon amour, et à me tenir sur les +épines. Si ta lettre fût venue plutôt, elle m'eût fait une terrible +peur: mais tu ne jouiras pas de ta méchanceté. + +Comme je m'abusai sur le compte de Lucile! + +Ce que je prenais pour intrigue n'était que ressentiment, que dépit +simulé. Humiliée de mes attentions pour cette coquette, son âme sensible +s'est trouvée exposée aux premières atteintes de la jalousie et sa +délicatesse blessée ne lui a pas permis de chercher aucune explication, +ni même de me laisser entrevoir son chagrin. + +Après ce qui s'était passé, je brûlais d'envie de voir Lucile; et +cependant j'avais peine à m'y rendre. J'aurais fort souhaité que +quelqu'un m'eût épargné l'embarras d'une explication avec elle. + +Tandis que j'étais ainsi en suspens, la raison prit enfin le dessus. + + --Quoi donc, me suis-je dit, la mauvaise honte m'arrête? Je n'ai pas + craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindrai-je d'adoucir le + coup cruel que je lui ai porté? Ah! quand l'amour n'attendrait pas de + moi cette démarche, je la dois à la justice.» + +Honteux de ma faute, et pénétré de regret, je me rends chez le comte +Sobieski. Ils avaient déjà eu vent de mon affaire. + +Je me fais annoncer. + +A peine étais-je au haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon coeur +palpite: Lucile paraît. + +Je n'osai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se +jette à mon cou. Je reçois ses embrassements d'un air confus. Étonnée +que je répondisse si mal à sa tendresse, elle recule quelques pas, son +coeur est prêt à éclater, ses yeux se remplissent de larmes, elles +roulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embellissent +encore. + + --D'où vient cet air sombre, Potowski, me dit-elle en sanglottant. + Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je + fait? Tu détournes les yeux...» + +Tout ce que les grâces éplorées ont d'attendrissant était peint sur son +visage. + +Comme je continuai à garder le silence, elle se laissa aller sur un +sopha, et se mit à pleurer amèrement. Mon coeur ne put soutenir cette +dernière atteinte. Je courus à elle. + + --Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon + sein, laisse-moi essuyer tes larmes.» + +Lorsque mon coeur fut soulagé par les pleurs. + + «C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse; + et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les + démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?» + +Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa +main que je pressais longtemps contre mes lèvres. + +Comme je poussais un profond soupir. + + «Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens?» + + --Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever + ton coeur? + + --Quelle illusion! + + --Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés + repoussants. J'avais beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours + je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible + consolation même m'était refusée. Tu as été piquée de quelques + attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te + déplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connaître? au moindre + signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé. + + --Était-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice? Amants ou époux, + l'infidélité est un privilége que votre sexe s'est réservé; que ne + savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prévaloir? Pourquoi m'être + plainte? Il me paraissait inutile de courir après un volage qui me + laissait pour la première venue, et je dédaignais de devoir à la pitié + son retour. Ainsi forcée de supporter patiemment votre inconstance, je + renfermai ma douleur dans mon sein, et gémissais au fond de mon coeur. + + --Ah! Lucile! peux-tu faire cet outrage à mon amour? + +Elle parut fâchée de m'avoir fait sentir aussi vivement ma faute. +Cependant je me la reprochais plus vivement encore. + + «Hélas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une + coquette! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et + environnée de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi!» + +Quand je fus un peu revenu de ma consternation: + + --Tu m'affliges, Lucile, repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah! + de grâce, épargne ces regrets à ton amant, qui est au désespoir de se + les être attirés.» + +A ces mots, elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachèrent sur les +miens avec l'expression la plus naïve de la tendresse; je signai mon +pardon sur sa bouche, et mon coeur satisfait se livra de nouveau tout +entier au plaisir d'aimer. + +A présent que l'orage est passé, je te permets, cher ami, de rire de moi +tout à ton aise. + +De Varsovie, le 5 juillet 1769. + + + + +XVI + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Je me sais retirée de la capitale où j'ai dessein de séjourner jusqu'à +ce que la Pologne soit pacifiée. + +Mon château est trop près du théâtre de la guerre pour continuer à en +faire le lieu de ma résidence: peut-être, chère cousine, qu'une passion +bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer +ici mon séjour. + +Je ne connaissais pas l'amour, et déjà je croyais en avoir épuisé les +douceurs; je n'avais pas encore senti ces vifs élans, ces désirs +empressés, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le +trouble à nos coeurs et l'ivresse à nos sens. + +Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssais sans +l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides +caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable à ces femmes +mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs +à prix et se vendent aux plaisirs d'un maître. Bientôt j'éprouvai entre +ses bras les horreurs du dégoût. + +Longtemps j'eus à endurer ce martyre; enfin la mort eut pitié de mon +triste destin et rompit mes chaînes. + +Une fois maîtresse de moi-même, je me vis de nouveau environnée +d'adorateurs et fis quelques conquêtes: mais j'avais le goût des +plaisirs sans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'être +amoureuse: Gustave seul me l'a appris. + +Je croyais ne pas l'aimer; hélas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il +l'état de mon coeur! Que ne puis-je le voir à mes genoux, plein de la +même ardeur m'exprimer sa tendresse! que ne puis-je dans mes bras lui +faire oublier l'univers! + +Je le désire, mais que je suis loin de l'espérer. + +Longtemps j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret; mais ma constance +est épuisée: il faut lui en faire l'aveu. + +Je n'ose m'abandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et +de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler. +En présence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mot de +douceur; je commande à mes yeux mêmes de retenir leur langage: ma main +seule, en pressant furtivement la sienne, lui exprime quelquefois en +tremblant ma tendresse. + +Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par +mes regards ce qui se passe dans mon coeur: mais il fait comme s'il ne +m'entendait pas; il n'est point touché de mes attentions; et quelque +agacerie que je lui fasse, il garde toujours auprès de moi un maintien +réservé. Non que la crainte de déplaire balance en lui le désir d'être +heureux; mais il n'est réellement point entreprenant: je ne crois pas +même qu'il y ait au monde de jeune fille plus novice. + +Le croiras-tu? Au lieu de me rebuter, sa froideur ne sert +malheureusement qu'à approfondir l'impression qu'il a faite sur mon +coeur. + +Deux mois s'étaient passés en légères tentatives sans succès, et je vis +bien qu'il fallait lui ménager de plus fortes épreuves. + +Je ne te dirai pas tout le manége que j'ai employé depuis quelques +jours, pour allumer ses désirs et me faire attaquer. + +Je veux seulement t'en rapporter un trait. + +Jeudi dernier je me trouvai seule avec lui, et comme je le vis de fort +belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la +palatine B..., qui font à Varsovie la nouvelle du jour, et je n'oubliai +pas d'appuyer sur la manière dont elle s'est arrangée avec son époux. + + --Cela est comique, observa-t-il en riant, d'être la confidente de son + mari et le complaisant de sa femme. + + --Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant + homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai + doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une + femme coquette, ne feriez-vous pas de même? Dès qu'on ne trouve pas le + plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs. + + --Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun + vive à sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme + coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi à + nous passer nos torts. + + --Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient. + Trouvez-vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et + ce qui l'inspire. Il est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins + conviendrez-vous qu'il est assez agréable de changer d'objet. Rien + n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais + sans alarmes. La jalousie, les reproches, les éclats, les pleurs, + voilà son triste cortége. + + --Je ne sais, répliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pénétrait. + Je n'ai jamais aimé que Lucile, et je ne crois pas qu'il me fût + possible de jamais en aimer d'autre. + +Sa belle approchait, et elle m'eût surpris à lui dire des douceurs, si +je n'eusse bien vite changé de propos. + +Je ne suis pas contente de ce début, comme tu le penses bien. + +Cette première épreuve m'ayant si mal réussi, je veux lui en ménager une +seconde, plus propre à le mettre sur la voie. Peut-être est-il craintif +en public? Mais je verrai s'il a assez d'esprit pour se prévaloir de +l'occasion, et se dédommager dans le tête-à -tête. Les procédés galants +vont tout seul avec une jolie femme, quand on la trouve sans défense. + +Adieu, chère cousine. J'ai en vue certain stratagème peu commun, et je +ne doute pas qu'il n'ait un succès complet. + +De Varsovie, le 30 juillet 1769. + + + + +XVII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Ce matin j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus +plus surpris. + +Il avait l'air un peu défait. Je lui demandai des nouvelles de sa santé. + + --Je me porte aussi bien, répondit-il, qu'on peut l'espérer, d'un + homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une légère + roideur. (En même temps il remuait son bras). Il faut en convenir, + j'en ai été quitte à assez bon marché. + + --J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage, que vous ne + vous fussiez point mis dans ce cas. + + --Ma foi, c'est votre faute. + + --Comment cela, je vous prie? + + --Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir passé la soirée, il y a + deux mois environ, chez le prince Toninski? + + --Oui. + + --Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de + la fille du comte Sobieski? + + --Oui. + + --Hé bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu + incommodé, et ce jeune homme c'était moi. + + --Fort bien. + + --De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis pas un + mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des vertus de votre + amante, alluma dans mon coeur un ardent désir de la voir. J'en + cherchai l'occasion, qui se présenta bientôt dans la fête où nous + fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile, je la + distinguai entre ses compagnes; et, à vous dire vrai, je trouvai bien + faible votre pinceau. Quelle figure intéressante! disais-je en + l'admirant. Quelle élégante taille! Quel air noble! Quel teint de lis + et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le + regard! Que de finesse dans le sourire! Que de grâce dans les + manières! Que de modestie dans le maintien! Je la considérais avec + volupté et cherchais à démêler dans ses traits tout ce que je savais + qu'elle devait avoir dans l'âme. Tandis que vous étiez à vous amuser + auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis + ce moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant notre + entretien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit; + je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme + délicat et sensible. A ses côtés, je sentis mon coeur plus puissamment + attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et + de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne + songeai plus qu'à me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon + illusion ne fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous + portés naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne + désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose + n'était pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour, gagner + la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre d'amant. + C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce n'était pas celui + dont s'accommodait le mieux mon coeur impatient: je voulais aller vite + en besogne. N'osant lui faire de bouche l'aveu du choix de mon coeur, + je remis ce soin à ma plume: je lui offris ma main, et j'en reçus la + réponse que je vous ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma. + Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un + retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer + ma raison; en proie à ce délire, je ne songeai plus qu'aux moyens de + la posséder à quelque prix que ce fût. Néanmoins la réflexion me + revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi, son coeur n'est + plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui ne m'aime point? Non, + non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras + et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer à + elle! mon coeur n'était pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel + parti prendre? Tandis que j'étais en suspens, un rayon d'espérance + vint luire dans mon âme. Peut-être, me disais-je, son penchant pour + mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois à moi, son inclination + changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de + m'estimer; puis je gagnerai sa confiance, son amitié; et quand on vit + ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai donc + le projet de l'enlever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous savez + le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit oublié, + ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler vos + amours: j'étais votre rival, je serai votre ami. + + --J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que l'offre + que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous ménager la + facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à gagner de + troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne m'enlèvera Lucile qu'avec + la vie. + + --Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous avais + donné raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-vous, de votre + côté, que jamais mon coeur ne connut la dissimulation ni les vils + détours. La faiblesse où me jette la perte de mon sang avait + presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de + calme, j'ai fait des réflexions bien propres à m'en guérir + entièrement. A présent j'ai l'âme tranquille: pour preuve de ma + sincérité, je renonce dorénavant à voir votre amante. + + Puisque vous êtes si fort de bonne foi, je rougirais d'être moins + généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez à + voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe + demain; vous dînerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisément + d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont + porté, quoiqu'elle eût été au désespoir si vous aviez réussi; et vous + ne serez fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu + mieux. + +Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé. + +Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me +paraît que ce jeune homme a reçu de la nature une âme susceptible des +plus vives passions, jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à +la fougue des désirs; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la +raison: il connaît le devoir et sait y sacrifier. + +De Varsovie, le 11 août 1769. + + + + +XVIII + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon matin voir la +chasse aux filets dans les champs de Dasco. A dire le vrai, je n'en +avais nulle envie. Je voulais seulement que Gustave vînt m'éveiller. + +Quoique je n'aie pas à me plaindre de ma figure, et que je me fusse +contentée avec tout autre du simple attrait de mes charmes, il fallait +paraître jolie autant qu'il se pourrait. Je sautai donc en place au +lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux +parfums; puis, j'allai me remettre au lit en attendant l'aimable garçon +après avoir eu soin toutefois d'écarter les rideaux afin de laisser +passage à la lumière. + +Comme j'étais à rêver yeux ouverts, un domestique vint m'avertir qu'il +était temps de me lever. Peu après j'entends frapper à la porte de la +maison, c'est Gustave. + +Déjà Lucile était à finir sa toilette; elle me croyait à la mienne; et +pour n'avoir pas à attendre, elle envoya Potowski me talonner. Je +l'entends monter. A l'instant je pousse la couverture au pied du lit, je +laisse sortir une jambe, et un de mes bras couronnait ma tête, ma gorge +était découverte; et un linceul négligemment jeté voilait le reste. + +C'est ainsi à peu près que les peintres représentent la belle Ariadne +lorsqu'elle fut trouvée par Bacchus. + +La porte de ma chambre s'ouvre. Il approche doucement, entr'ouvre les +courtines. + +Je feignais de dormir, m'attendant de me sentir couverte de ses baisers. +Quel autre me trouvant dans cette attitude eût pu réprimer ses +transports amoureux? Mais ce froid mortel, le croiras-tu? ne me toucha +pas même du bout du doigt. A-t-on rien vu de si novice, de si sot, de si +impatientant? + + --C'est donc ainsi, belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous prenez + le frais? + +Je fis semblant de m'éveiller en sursaut. + + --Ciel, m'écriai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici! + retirez-vous, Gustave! + +Et comme si je fusse réellement honteuse d'avoir été surprise dans cet +équipage, je m'enveloppai de mes draps. + + --Je m'étais bien douté, reprit-il en riant, que vous êtes fort + matinière. + +Accablée de sa froideur: + + --Retirez-vous! lui criai-je une seconde fois, d'un ton dont il ne + soupçonnait guères le motif. + + --Ne craignez rien, je vous laisse, mais faites vite: savez-vous qu'il + y a une heure qu'on vous attend. + +Il se retira et je me levai, piquée jusqu'au vif de sa froide légèreté. + +Quelle est donc sa fascination pour cette fille? + +Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle; je ne lui cède point en +attraits, et je suis plus enjouée. Il lui trouve tous les charmes, des +grâces: mais c'est une beauté molle et inanimée. J'ai du moins de la +vivacité, moi. Il est enchanté de son humeur caressante; mais ses +caresses n'ont rien de piquant, rien de flatteur. Avec son air ingénu et +languissant, à peine dirait-on qu'elle a une âme sensible. Elle est si +insipide que je m'étonne qu'il n'en soit pas déjà dégoûté. + +A peine avais-je fait cette vive sortie, que je fus tout-à -coup saisie +d'une espèce de remords. + +Quel rôle bas je viens de jouer! Pour le captiver je cherche à corrompre +son coeur. Ah! si j'ai le malheur de réussir, qu'il me fera payer cher +les soins que je prends à le séduire. Insensée que je suis! Comment me +sera-t-il fidèle, si je lui ai fait un jeu de la fidélité et un +épouvantail de la vertu? Et puis quel agrément alors de lui être unie. +C'est de sa candeur autant que de sa beauté dont je suis si éprise: de +quel prix serait à mes yeux un coeur avili par les vices que je lui +aurai prêchés? C'est sa belle âme qui m'enchante, et je travaille à le +rendre indigne de moi. Le dispenser à présent des devoirs que je lui +imposerai dans la suite, quelle extravagance! Changera-t-il de moeurs en +changeant d'état? Les goûts frivoles et vils que je lui aurai inspirés +pour le détacher de sa belle, disparaîtront-ils devant moi? Non, pour +gagner son coeur, il faut paraître à ses yeux un objet plus digne que +Lucile. Hélas! je sens le ridicule, la bassesse de mes procédés; j'en +suis humiliée, et pour comble de malheur, mon faible coeur n'a pas la +force d'y renoncer. Par quelle fatalité faut-il que je suive encore un +parti que je condamne? + +Comme j'étais enfoncée dans ces sombres réflexions, Lucile vint m'en +tirer. J'étais attendue. + +La comtesse et son époux furent de la partie. La prise de tant +d'oiselets fournit divers incidents agréables. La joie fut vive et +brillante; mais mon coeur n'osait s'y livrer. + +Sans cesse l'image de Gustave venait s'offrir à mon esprit agité. Cruel +garçon! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos? Que suis-je +venue faire ici? Avant de t'avoir vu j'étais si tranquille! Je m'amusais +si bien! + +Ah, ma chère, que le monde est insipide. Que ses amusements sont froids +pour un coeur épris comme le mien! Répandue dans les sociétés les plus +brillantes: sollicitée par tous les plaisirs, pourrais-tu le croire? +Oui, je n'envie que le sort de Lucile. Je voudrais plaire à son amant: +l'entendre dire qu'il m'aime serait toute mon ambition, et le soin de +faire son bonheur mon unique étude. + +De Varsovie, le 1er septembre 1769. + + + + +XIX + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Tous mes voeux sont remplis, Lucile est à moi: nos parents, qui ont vu +naître notre inclination mutuelle, consentent à la voir couronnée. Mon +amour est à son comble. Je n'attends plus que l'heureux moment de le +consacrer au pied des autels. + +Déjà tout se prépare pour la cérémonie, qui est fixée au 24 du mois +prochain. + +Cher ami, renvoie ton voyage de quelques jours, et viens prendre part à +la fête. + +De Varsovie, le 25 septembre 1769. + + + + +XX + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Qu'il est difficile de toujours lutter contre un penchant qui plaît! + +Longtemps j'ai tâché de vaincre ma passion pour Gustave: mais mon faible +coeur ne peut plus s'en défendre. Je ne puis vivre sans lui; à peine +puis-je être un jour sans le voir, et son absence ne m'est pas moins +pénible qu'à Lucile. Hé bien, il faut que je la supplante. + +Hélas où mon esprit s'égare! Dans quel nouvel abîme je vais me plonger! +Ah! ma chère, que ne peut point la beauté sur une âme, puisqu'elle lui +fait oublier son devoir et le soin de son repos? + +Pour posséder Gustave, il faut gagner la confiance de Lucile, se rendre +maîtresse de ses secrets, faire naître adroitement entre eux de la +jalousie, et les brouiller l'un avec l'autre. Quoi, j'oublierai la +pitié? Je serai fausse par système? J'irai d'erreur en erreur, de crime +en crime? Je me rendrai méprisable à mes propres yeux? + +Mais que m'importe de vivre sans remords, s'il faut vivre infortunée! +Les maximes de mon siècle seront mon excuse. Ne m'as-tu pas dit toi-même +cent fois que la vertu n'est uniquement faite que pour les sots qui y +croient; qu'il ne faut avoir d'autre règle de conduite que son plaisir; +que la sagesse consiste à savoir jouir du présent, et que tout finit +avec nous. Tu n'as fait de ces maximes qu'une trop heureuse expérience: +depuis longtemps tu ne vis que pour toi. Que ne puis-je t'imiter, et +être aussi fortunée! + + +_P. S._ Il s'est élevé un différent entre les comtes Sobieski et +Potowski au sujet des confédérés. On craint une rupture. Lucile est dans +des transes continuelles dont je ne suis pas fâchée, et je ne sais +pourquoi. + +De Varsovie, le 15 octobre 1769. + + + + +XXI + +GUSTAVE A LUCILE. + + +Depuis quelque temps je vois avec chagrin les débats de nos parents au +sujet des confédérés. Déjà ils ont fait naître du refroidissement entre +nos familles; le jour de notre union est renvoyé, je ne puis plus te +voir aussi souvent que je le souhaite, et je tremble qu'à la fin cette +mésintelligence n'ait des suites funestes pour notre bonheur. + +Hélas! nous touchons peut-être au moment d'être séparés pour jamais. + +Chère Lucile, prévenons par un noeud indissoluble le coup fatal dont le +destin nous menace. Viens, âme de ma vie, viens, présentons-nous aux +autels de l'hymen, et qu'un doux lien nous unisse. Nous tenons encore +dans nos mains l'arrêt de notre sort: le laisserons-nous prononcer sans +retour? + +O ma Lucile, ne ferme pas ton oreille à la voix de ton amant. Rends-toi +à son ardente prière, ouvre ton âme aux plus doux sentiments et +garde-toi bien de résister au plus puissant des dieux qui veut couronner +notre bonheur. + +De la rue Neuve, le 27 octobre 1769. + + + + +XXII + +LUCILE A GUSTAVE. + + +Tes craintes ne font qu'augmenter les miennes, et achever de porter la +mort dans mon coeur. Mais comment écouter tes conseils? + +Une fille, sans être dénaturée, ne peut prévenir de la sorte le refus de +ses parents. + +Tant que les auteurs de mes jours ne consentiront point à notre union, +les dieux s'y opposent. Si je n'avais à consulter que mon coeur, ils le +savent, cher Gustave, dès ce moment je serais à toi. + +De la rue Bressi, le 28 octobre 1769. + + + + +XXIII + +GUSTAVE A LUCILE. + + +Ce que je redoutais si fort est enfin arrivé! + +Nos familles sont divisées: rien ne peut les réconcilier. Tu m'échappes. +Je ne puis soutenir ce revers; mon coeur se brise de douleur. + +Ah! Lucile, que n'as-tu suivi mes conseils! + +De la rue Neuve, le 29 décembre 1769. + + + + +XXIV + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Je touchais à l'objet de mes voeux. J'allais m'unir à Lucile. Comblée +des dons de la fortune, de la jeunesse, de la beauté, de la vertu, tous +ceux qui la connaissent enviaient mon sort. Que manquait-il à mon +bonheur? L'heure nuptiale était arrêtée. J'attendais mon épouse sous des +lambris dorés. Déjà la volupté faisait briller à mes yeux ses attraits +séducteurs, et mon coeur enivré de joie se livrait à ses transports. + +Mais tandis que le plaisir s'offrait à mon esprit sous la plus flatteuse +image, le destin jaloux minait sourdement mon bonheur. Les feux de la +discorde, qu'il souillait de toute part, ont pénétré jusqu'au sein de +nos familles: il m'arrache ma maîtresse. + +Hélas! mon bonheur s'est évanoui comme un songe. Ces riantes idées qui +enchantaient mon âme ont fini par devenir des pensées douloureuses; et +ce palais, qui devait voir deux époux couronnés, n'est plus qu'un temple +de deuil et de larmes. + +La source de la joie est tarie dans mon coeur. Dégoûté du présent, je +redoute l'avenir et suis insensible à tout, excepté à ma douleur. + +Aujourd'hui, cher Panin, le soleil s'est couché sur mon bonheur: à son +lever qu'il va me trouver malheureux! + +De Varsovie, le 29 décembre 1769. + + + + +XXV + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +Ah! cher ami, que n'ai-je un père comme le tien! Cet homme aimable! +jamais il ne se livra à la fougue des désirs, et ne ferma son oreille à +la voix de la raison. L'expérience des choses du monde le rendit sage de +bonne heure, et le calme de son âme le garantit toujours de la folie des +partis. S'il en épousait un, ce serait sûrement celui de la justice. Sa +vertu est éclairée, et la sagesse seule semble le gouverner. + +Mais le mien est emporté, fier, ambitieux; il ne connaît que ses +passions et ne compte pour rien le malheur d'un fils. + +Le voilà maintenant à ne s'occuper que des mécontentements des factieux. +Il a épousé leur cause avec tant de chaleur qu'il s'est déjà brouillé +avec le comte Sobieski, et je tremble qu'il ne s'oublie au point de +prendre parti parmi eux, malgré tous mes efforts pour l'en détourner. + + +_P. S._ Malgré que mon père ait rompu avec le comte Sobieski, il ne m'a +point fait un devoir de suivre son exemple. + +Quel motif peut l'avoir retenu? Serait-ce que sa haine ne s'est point +étendue jusqu'à Lucile? Serait-ce la honte de rétracter les éloges qu'il +en a faits, ou bien la crainte de porter le désespoir dans mon coeur? Je +ne sais. Je m'aperçois néanmoins qu'il n'est pas flatté que je continue +à la voir si assiduement. + +De Varsovie, le 19 janvier 1770. + + + + +XXVI + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Qui le croirait? Lucile me prend pour sa confidente et je suis sa +rivale. Me voilà donc maîtresse des secrets de son coeur, et cela sans +l'avoir cherché. Le sort pouvait-il mieux me servir? + +La conformité d'âge et d'état, plus que celle de caractère nous avait +unies: la pitié a resserré ces noeuds. + +Depuis quelque temps Lucile me découvre ses inquiétudes, et comme rien +n'est plus propre à gagner le coeur des malheureux que la part que l'on +prend à leur affliction; je parais si sensible à sa douleur et la flatte +si bien que cette fille crédule ne met plus de bornes à l'effusion de +son âme. + +Je viens de prendre de secrètes mesures pour assurer la réussite de mon +projet; déjà j'ai commencé à les mettre en exécution et rien ne pourra +les déconcerter. Il semble que le destin lui-même ait pris à tâche d'en +hâter le succès. + +Comme Lucile me parlait de la mésintelligence qui règne de plus en plus +entre son père et celui de son amant, + + --Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que + lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les + sentiments de la comtesse à son égard ne s'altéreront pas aussi? Pour + l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en + faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle + pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi, + ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et + qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne + sur qui vous puissiez compter. + + --Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et + jamais je n'eus lieu de m'en repentir. + + --Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on + préparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez + aujourd'hui sur le point de perdre votre amant? + + La malheureuse m'écouta; je connaissais son âme, elle n'examina rien, + et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me + chargea encore de ce fatal office. + + --Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert. + + --Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile, + je n'ai rien à vous refuser. + + --Qui plus que vous? ma chère Sophie. + +Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux! + +Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intérêts me sont +chers; j'en atteste l'amitié: mais loin d'en remplir les devoirs, je la +trahis, je l'immole à mon amour. Eh! avec quel front? Je lui souris, je +la flatte, je la caresse, tout en lui préparant des soupirs, des larmes +et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre +un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai faits. + +Ah! je n'ose y penser. + +De Varsovie, le 26 janvier 1770. + + + + +XXVII + +GUSTAVE A LUCILE. + + +Tout est perdu. Mon père s'est enrôlé dans le parti des confédérés et il +parle de me faire suivre son exemple. + +Non, non, chère Lucile, je ne te quitterai pas. Plutôt mourir que de +m'éloigner de toi. Mon père n'est pas impitoyable. Pour m'arracher de +tes bras, il faut qu'il me donne la mort. + +Je vais lui parler; pourra-t-il ne pas être touché de mes larmes? Je me +jetterai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, et ne le laisserai point +qu'il ne m'ait permis de rester. S'il refuse, c'en est fait, je renonce +à la vie. + +De la rue Neuve, le 25 février 1770. + + + + +XXVIII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Mon père vient de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au +désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa +démarche. + +Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas +le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut +toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en +apercevoir toute la difformité. + +Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh! +qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hélas, n'est-ce +pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps +désolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des +préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des +factieux? Presque toujours l'État a été divisé en deux partis, dont le +plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidents n'ont-ils +pas toujours été opprimés? + +Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant +de chaleur et d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de +leurs adversaires: mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans +le tort? + + * * * * * + +Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et +l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de +les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis +plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au +commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois +d'État des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents +n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne +fussent autorisés à prétendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun +puisse servir son Dieu à sa manière, et que tout citoyen ait part aux +avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge? + +L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le désir +de vengeance couverts des spécieux prétextes de religion et de justice, +voilà quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de +discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la +crainte des armes de la Russie; mais elles fermentèrent longtemps en +silence, et quand elles eurent bien fermenté, toutes ces passions +suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur +cours au moindre choc. + +L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la +tempête. + +Le mécontentement des ambitieux, à qui la crainte avait extorqué leur +suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se +déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux +de la sédition. + +Je ne veux pas non plus justifier l'impératrice d'avoir forcé les +suffrages des électeurs et fait tomber le choix sur une de ses +créatures. Mais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu même de ses +ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont généralement +parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux, +humain, généreux, et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'élèvent +contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne, auraient-ils +choisi mieux? Est-ce la vertu qui décide des voix à la diète? N'est-ce +pas, au contraire, le crédit et la force. + +On voit les membres de ces honteuses assemblées traiter des affaires +d'État, glaive en main; on y voit les plus intrigants et les plus +accrédités proposer ce qui leur plaît, et le plus fort arracher au plus +faible son consentement. + +Les mécontents, qui travaillaient à exciter des soulèvements dans +l'État, eurent recours au prétexte obscur de la religion et projetèrent +d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils +mirent donc en jeu les prêtres, toujours prêts à enflammer les esprits +au nom du Dieu de paix. Bientôt le fanatisme représenta les malheureux +dissidents comme les ennemis de la divinité. On refusa à ces sectaires +l'entrée aux diètes, l'admission aux délibérations nationales et les +autres droits de citoyens. + +Opprimés dans leur patrie, ils eurent recours à leur protectrice, qui +sollicita vivement la république de les rétablir dans leurs droits. Ces +sollicitations ne furent point écoutées. Dans l'espoir de briser leurs +chaînes les dissidents formèrent une confédération. L'impératrice les +prit sous sa protection, mais elle invita en même temps les nobles +Polonais de s'assembler extraordinairement pour remédier aux désordres +de l'État. + +Aussitôt il se forma des confédérations particulières, et afin d'obvier +aux malheurs de l'anarchie, ces confédérations se réunirent en une +seule, qui demanda le rétablissement de l'ordre public à une diète +protégée par la Russie. + +La diète s'étant assemblée, l'impératrice y fit proposer d'entretenir +perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le +maintien de la tranquillité publique. + +Quelques sénateurs frondèrent contre cette proposition. Dans les +diètines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de +cette princesse à notre cour, qui éclairait leurs démarches, les fit +arrêter de nuit. + +A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps à +perdre, sonnèrent l'alarme et se soulevèrent de toute part. Chaque jour +on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de +tous côtés les mécontents prendre les armes, porter le fer et le feu +dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles +excès. + +Voilà l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de +patriotes. Ah! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur +inique entreprise que la mort ou la honte d'être vaincus, la misère et +les fers. + +Pourquoi faut-il que mon père se soit enrôlé dans leur parti! + +Ah! cher Panin, l'indignation s'élève dans mon coeur. Je suis en proie à +la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette +terre, où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime. + +De Varsovie, le 30 février 1770. + + + + +XXIX + +SIGISMOND A GUSTAVE. + + +A Varsovie. + +Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te +marquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques mois. + +Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête. + +Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton +service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience: mais on me l'a +si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède +décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux disposé à entendre +raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de +traverses, et que tu ne dois pas prétendre être le seul exempté de la +commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te +permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu +d'humeur et beaucoup de prévention. + +Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'être obligé de sacrifier le +bonheur de sa vie aux volontés d'un père: mais ne va pas t'imaginer que +les confédérés soient aussi à blâmer que tu le prétends. + +Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs +sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les +dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours. +C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une +de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu +nous force de subir aujourd'hui le joug. + +Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer +dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement: mais observe +qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et +implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le +plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne, se contentèrent +de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la +jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent +point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que +Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement +chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire, +se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration +faite en 1766 au roi et à la république. Après avoir menacé tout +Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en +ennemi de l'État, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les +soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières +contre l'indépendance et les intérêts de la république. (Je le crois, et +certes elle n'est pas accoutumée à rougir pour si peu de choses); puis +elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne; que +loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement +personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions +l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre étrangère +qui menace les possessions de la république, S. M. I. les lui garantit, +et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles +contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien +peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle +bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques +commentaires. + +Dupes de ces protestations ou plutôt intimidées par les horreurs de +l'anarchie, les confédérations particulières se réunirent en une +confédération générale pour demander le rétablissement de l'ordre public +à une Diète protégée par la Russie. + +Les nobles Polonais firent même la sottise d'envoyer à la czarine quatre +ministres plénipotentiaires pour: «La remercier en leur nom de l'intérêt +qu'elle daignait prendre au rétablissement de la forme de la république, +et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie à ce qui +serait statué par les membres de la Diète, pour le maintien de la paix +et la conservation des droits de tout citoyen.» + +Cependant la czarine fit assurer de nouveau la république de tout +l'intérêt qu'elle prenait en qualité d'amie et d'alliée aux troubles qui +l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intérêt était +effectivement bien vif; laissons-les s'égayer; c'est du sérieux qu'il te +faut. + +Tout allait donc bien comme tu vois: mais ce n'était pas cela que +demandait notre bonne voisine. Car la Diète ne fut pas plutôt assemblée, +qu'elle y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps +auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillité +publique. + +Quoique Auguste II et Pierre Ier en fussent convenus par le traité de +Birzen, cette proposition tendait trop visiblement à l'asservissement de +la nation pour passer sans opposition. Elle aurait passé cependant si +quatre vrais patriotes ne s'y fussent opposés, et n'eussent tâché d'en +faire apercevoir le danger à leurs concitoyens. + +L'ambassadeur russe auprès de la république éclairait leurs démarches, +et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa +souveraine, il les fit arrêter de nuit à Varsovie par des troupes +impériales. + +La consternation fut générale. + +Le roi et la Diète assemblée enjoignirent à leur résident à +Saint-Pétersbourg, de demander l'élargissement des sénateurs arrêtés, et +pour l'obtenir, d'employer auprès de l'impératrice tout le poids que +pourrait avoir la prière d'un roi ou d'une nation. + +Leur élargissement eût apaisé les esprits, mais on voulait les +enflammer. + +Après avoir exercé un acte inoui de souveraineté, au milieu de la +capitale d'un État étranger, la Czarine prit un ton tendrement insolent. + +A tant de basses soumissions qui lui avaient été faites, elle répondit: +«Qu'elle ne pouvait se rendre aux prières du roi et de la république, +sans renoncer à leur rendre le service le plus réel.» (La bonne âme!) +«Qu'étant sûre de ses principes, sa conduite doit être conséquente. Que +son ministre en Pologne a exécuté ses ordres.» (Oh! je le crois.) «Et +n'a rien fait qui n'ait été publiquement annoncé dans les délibérations +de S. M. I.» (Il n'en fut jamais question.) «En faisant arrêter quatre +séditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre à la +république, c'est la leur livrer.» + +(Note s'il te plaît, que du nombre de ces quatre prétendus séditieux se +trouve un vieillard infirme, et un jeune homme à peine sorti de +l'enfance, personnages fort à craindre assurément.) + +Cette réponse fit ouvrir les yeux au gros de la nation, et souffrir +impatiemment la présence des troupes russes. + +Pour étouffer ces murmures, de nouveaux renforts arrivèrent de Russie, +malgré qu'on n'eût stipulé que sept mille hommes de troupes auxiliaires. + +Cependant la Diète se termina par un traité solennel, fait sous la +garantie de la Russie. + +Les dissidents furent rétablis dans leurs droits. Tout semblait pacifié, +mais de ce calme apparent devaient bientôt sortir les feux des +dissensions civiles. + +Les Russes favorisaient leurs protégés d'une manière affectée. Ceux du +parti opposé, alarmés des desseins de la Czarine se consultèrent. Il se +forma de toute part des confédérations, et l'on vit la moitié des +citoyens déclarer la guerre à l'autre moitié. + +L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas étrange, puisqu'il a +fait déraisonner tant de sages: mais il n'est que trop certain que +Catherine II cache sous des prétextes artificieux des vues ambitieuses. +Elle suit un projet formé depuis longtemps par ses prédécesseurs. + +Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir? +Pourquoi ces nouvelles légions qui viennent inonder les terres de la +république, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui +voudraient s'opposer à ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable +ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intéresse peu, si même +il l'intéresse du tout? Et ces actes de souveraineté exercés chez une +puissance étrangère ne seraient que le devoir d'une puissance alliée? +Non, non, ce sont autant de présages de la servitude qu'on nous prépare. + +Tu me fais rire avec ton éloge du protégé de Catherine. Poniatowski, je +l'avoue, n'a aucun vice fort à craindre dans un monarque, surtout dans +un monarque polonais qui n'a guères que le nom et le faste d'un +potentat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois. +Faible, inappliqué, sans fermeté, sans courage, sans soin des affaires +de la nation et sans amour pour ses peuples; on va commencer son règne +par des fêtes, et il continuera de même. + +Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consume +en délices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe +d'artistes, de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et +passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un +acteur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à +languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas là , tu dois en convenir, +le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la +plupart des rois. + +Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions +civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la +dignité de son emploi, il eût cherché à prendre de sages mesures pour +apaiser les esprits irrités; ou du moins, si se reposant fièrement sur +son courage, et se mettant à la tête de ses partisans, il eût essayé de +soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il +voit d'un oeil apathique ses États envahis et ses sujets s'entr'égorger. + +Funestes dissensions! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en +ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis +dont la tendresse s'est changée en haine, s'élèvent contre moi et +déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort +de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prêts à fondre sur la +Pologne. + +Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous? + +L'avenir me fait trembler, le présent m'humilie lors même que nous +n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins. + +Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes: +des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez +nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on +nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs officieux +s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de +commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens. + +Pour un vaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans +le monde! + +Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne +savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens +nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes, +nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous +entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs, +nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez +les autres: au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous. + +De Pinsk, le 3 mars 1770. + + + + +XXX + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Il y a quelques jours que mon père me fit sentir que je devais me +disposer à entrer en campagne avec lui. Je me flattais que la chose +n'était pas si sérieuse, qu'il le faisait paraître. Toutefois, pour ne +pas lui donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne témoignai +aucune répugnance, mais j'évitai de me trouver tête à tête avec lui: je +fis même une partie de chasse sur la terre de Minsko. + +A mon retour, il ne me parla de rien: je croyais son projet oublié, et +déjà je commençais à me livrer à la joie. Mais qu'elle a été de courte +durée! + +Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes préparatifs +étaient faits; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir. + + --Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt + que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi + ce cruel sacrifice. + +A peine avais-je achevé ces mots qu'il me dit avec aigreur: + + --Fils indigne du père qui t'a donné le jour: voilà donc comment tu + soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse + étrangère attente à la liberté de l'État; lorsque des ambitieux nous + dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des + ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas + à le venger? + +Je ne répondis que par mon silence. Dieux quel combat s'éleva dans mon +faible coeur entre l'amour et la nature? + + --Allons, Gustave, décide-toi; obéis ou renonce à ma tendresse. + +Le trouble de mon âme me tenait immobile, je n'avais pas la force +d'ouvrir la bouche. + + --Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père? + + --Vous me percez le coeur. + + --Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction. + +A l'ouïe de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil +douloureux, je gardais le silence; enfin je revins à moi, et je +répondis: + + --Non, mon père, je ne veux pas me charger de votre malédiction: et + puisque l'honneur m'enchaîne à vos destinées, je suis résolu de vous + suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le + temps de préparer Lucile à mon départ. + + --J'entends, tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me + fléchir. L'indigne fils que j'ai! Te voilà vaincu par les charmes + d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse! Sont-ce + là des sentiments dignes de tes ancêtres? + + --O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que + m'affliger; peut-être dans la suite serai-je plus disposé à me montrer + digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux + que moi combien elle mérite d'être pleurée. + +En prononçant ces mots, je fondais en larmes, et les sanglots +étouffèrent ma voix. + +Mon père, ne voulant pas donner à ma douleur le temps de s'exhaler par +de tristes réflexions, redoubla ses instances, et me dit d'un ton +sévère: + + --Connais ton devoir! + +Puis me saisissant la main avec effort: + + --Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne! + +Entraîné par son autorité, il fallut obéir. Il me conduisit dans son +appartement, où je trouvai deux domestiques à faire des malles. + + --Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche! A trois heures, + il faut que nos équipages soient prêts. + +Je fis à la hâte une liste de ce dont j'avais le plus besoin, et la +donnai à mon valet de chambre. + +Comme je voyais emballer mon bagage, j'entendis tout-à -coup dans la cour +un bruit confus d'hommes et de chevaux. + +Je m'approchai de la fenêtre. C'était un détachement des vassaux de mon +père qui s'étaient rendus à ses ordres. + +Tandis qu'il était occupé avec eux, je m'échappai un instant pour +prendre congé de Lucile. Elle était sortie avec Sophie; je ne trouvai +que la comtesse au logis. + + --Hé quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez + Lucile. Que de regrets vous allez causer! + + --Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame; mon père m'ordonne de + le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je à son amitié? + Irai-je me charger de sa malédiction? Sacrifierai-je le devoir à + l'amour? Je chéris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent + ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur. + +A ces mots elle me serra dans ses bras, et me dit d'un ton attendri: + +--Il faut donc se soumettre au destin. + +On avait envoyé quelques domestiques après Lucile. Impatient de la voir +venir, j'étais sans cesse à regarder ma montre. Le moment de partir +approchait, et elle ne venait pas. + +Désespéré de ce contre temps, je m'avance vers la comtesse pour lui +faire mes adieux: + + --Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur + père; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel + vous rende bientôt à nos désirs. + +Cependant je l'arrosai de mes larmes, je gémissais, je commençais des +paroles entrecoupées et n'en pouvais achever aucune: enfin je la +quittai. + +En rentrant je trouvai mon père à table qui m'attendait. Je pris un +morceau; puis nous montâmes à cheval, et je partis en maudissant le +destin. + +Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence +d'en jouir, d'être entraîné d'une maison dont la présence de tant d'amis +faisait une demeure délicieuse, et de quitter une maîtresse chérie, au +moment où on dressait le lit nuptial. + +Ah! lorsque la beauté me sourit et me tend les bras; faible jouet des +caprices d'un père! faut-il que je serve de victime à son ambition! +Qu'elle m'a déjà coûté de larmes! qu'elle va m'en coûter encore! + +De Parcow, le 25 mars 1770. + + + + +XXXI + +LUCILE A CHARLOTTE. + + +A Lublin. + +Pourrais-tu le croire? Gustave est parti sans me dire adieu. Cruel +amant, va chercher une folle gloire dans les combats: fuis où ton coeur +t'appelle: mais puisse l'image de la malheureuse Lucile en proie à son +désespoir te poursuivre sans cesse. + +Je roule dans mon âme de sombres pensées. Fatigues, famine, maladies, +combats, carnage; tout ce qu'il y a de plus sinistre se présente à mon +esprit: et comme si ce n'était pas assez de ces maux, la jalousie s'y +joint encore pour déchirer mon coeur. Hélas! loin de moi, il +m'abandonnera peut-être; peut-être que quelqu'autre captivera son coeur. + +Ah! Charlotte, je succombe à la douleur, et dans l'excès de ma +tristesse, je n'ai pas même la force de verser des larmes. + +De Varsovie, le 26 mars 1770. + + + + +XXXII + +GUSTAVE A LUCILE. + + +A Varsovie. + +Entraîné loin de toi par l'autorité d'un père barbare, j'ai longtemps +cherché l'occasion de lui échapper. Elle s'est offerte enfin pour mon +repos, mais trop tard au gré de mes désirs. + +A peine arrivé au rendez-vous général, que le sort vient de nous +séparer! + +Je me déroberai pendant la nuit, je marcherai à la clarté de la lune: +demain au coucher du soleil, je me rendrai au kikajon du parc. Je te +conjure d'aller m'y attendre, je ne vis que pour toi. + +De Parcow, le 27 mars 1770. + + + + +XXXIII + +LUCILE A CHARLOTTE. + + +A Lublin. + +J'accusais Gustave de cruauté, ah! je lui faisais tort. + +A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son père, je fus +pénétrée du plus mortel chagrin. Je m'attendais à le voir. Trois jours +s'étaient passés et il ne paraissait point. Trois jours se passèrent +encore à l'attendre vainement. + +Comme j'étais en proie à mon inquiétude, j'appris enfin qu'il était +parti. + +Rien n'égalait ma douleur. Dieux! dans quel état se trouvait mon âme, +lorsque j'en reçus un billet. Il me donnait un rendez-vous. J'y allai +avant l'heure fixée. L'amour et l'impatience précipitaient mes pas. + +Les yeux tournés vers l'endroit d'où il devait venir, au moindre bruit +mon coeur palpite. La porte s'ouvre; c'est lui, il court, il vole, il me +presse contre son sein et me fixe en soupirant; son coeur est prêt à +éclater: puis tout-à -coup oubliant sa douleur, il paraît enivré de +plaisir, et dans un transport de joie, il me saisit, me serre éplorée +entre ses bras et me couvre de baisers. + +Le feu de son coeur pénètre dans le mien; nos bouches se pressent et nos +âmes cherchent à se confondre; nous nous jurons cent fois un amour +éternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers. + +Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse +de longs gémissements, appuie sa tête sur mon sein qu'il arrose de ses +larmes, et d'une voix glacée par le désespoir: + +«Chère Lucile, dit-il, le cruel destin nous sépare, mais je te laisse +mon coeur: je vole où m'appelle un injuste devoir. Sois-moi fidèle, +bientôt le ciel propice te rendra ton amant.» + +A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse +défaillante dans ceux de Baboushow. + +De Varsovie, le 1er avril 1770. + + + + +XXXIV + +LUCILE A GUSTAVE. + + +A Tarnopol. + +Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton départ. On a beau chercher +à m'égayer; mon coeur demeure flétri au milieu des parties les plus +brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta triste image. Il me semble +te voir dans l'instant où tu t'arrachas de mon sein. + +Loin de la foule importune je vais souvent promener mes pas solitaires +sur ces bords fleuris où tu aimais à reposer près de moi. Mais au lieu +d'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout +m'y retrace nos entretiens, nos serments, tout m'y rappelle un triste +souvenir. + +Ici, dis-je toute seule, il me fit l'aveu de sa flamme; là je reçus les +premiers gages de sa tendresse. + +Et je demeure immobile, arrosant la terre de mes larmes. + +Il semble que tout ce qui m'environne prenne part à ma douleur. Les +oiseaux ne font plus retentir l'air que de tristes accents, les échos ne +leur répondent que par des plaintes; les zéphirs gémissent parmi le +feuillage et le murmure des ruisseaux imite mes soupirs. + +Lorsque tu fus parti, je me plaignais de ne pouvoir pleurer. Hélas! que +cette vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux ruisseaux de +larmes coulent sans cesse de mes yeux; la nuit j'en arrose ma couche, et +la source n'en peut tarir. + + +_P. S._ J'oubliai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert +de Sophie. C'est par son canal que je te ferai passer les miennes. + +Adieu, écris-moi souvent. + +De Varsovie, le 9 avril 1770. + + + + +XXXV + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Lorsque Gustave fut parti rien n'égalait le désespoir de Lucile. + +Elle tomba sans connaissance dans les bras de sa suivante et resta +longtemps plongée dans une douleur stupide. Quelquefois elle en sortait +pour appeler son amant, tourner les yeux du côté où il avait disparu, +tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retombait bientôt +après. + +A cet accablement a succédé une morne tristesse, la langueur de son +regard étale tout l'ennui de son âme, et son coeur flétri se refuse à +toute espèce de consolation. + +Sa chambre ne résonne plus de ses chants, mais elle y tient souvent de +tristes soliloques: + + «Est-il donc vrai, cher Potowski, (s'écriait-elle l'autre jour) est-il + donc vrai que tu m'as laissée? Hélas! il ne me reste plus de toi que + le souvenir de t'avoir possédé. O beaux jours! jours trop rapidement + écoulés! vous ne reviendrez plus. Que je suis malheureuse.» + +Puis elle soupirait amèrement. + +Te l'avouerai-je, son état me fait compassion et quand je la vois si +affligée, je ne me sens plus la force de la supplanter. Hélas! n'ai-je +pas assez de mes peines, sans m'embarrasser encore de celles d'autrui? + +Aujourd'hui Lucile paraît plus tranquille que d'ordinaire. Je viens de +lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverte avec transport. + +Tandis qu'elle la parcourait, on voyait la sérénité se rétablir sur son +visage; elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachés sur le +papier, elle disait à voix basse: + + «Cher Potowski, toi dont la vue seule faisait ma joie, si le ciel + conserve tes jours, et te laisse à ta maîtresse, mon âme est contente; + je lui pardonne tout. Mais hélas! que la vie est lente, et le terme de + mon bonheur éloigné!» + +Je ne saurais rendre raison des divers mouvements qui agitent mon sein; +à mesure que la plaie de son coeur paraît se fermer, je sens la mienne +se rouvrir. Mes bonnes résolutions se sont évanouies; mon premier projet +me trotte de nouveau par la tête. + +Ah! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments. + +De Varsovie, le 1er mai 1770. + + + + +XXXVI + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Que ce monde est changé! + +Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous +folâtrions, nous paraissons sur une nouvelle scène où tout est en +désordre, en confusion, en alarmes. Au son de la trompette guerrière, +appelés dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposés aux +plus dures fatigues, aux injures du temps, à la faim, à la soif, +toujours occupés à fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et +tour-à -tour la proie les uns des autres. + +Le parti de l'iniquité semble sans cesse renaître de ses cendres. Chaque +jour on voit se former quelque confédération, quelque conjuration +nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de l'État, de défenseurs de la +patrie. + +Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les +barrières des lois, et foulent aux pieds sans remords les devoirs les +plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils s'enrôlent chacun dans +diverses factions. Le fils combat contre le père, le frère contre le +frère, l'ami contre l'ami, et dans les transports de leur fureur +brutale, on les voit courant par troupes effrénées, le fer et le feu à +la main, répandre partout la terreur et l'effroi, ravager les provinces, +dévaster les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirait qu'ils se +font un jeu cruel de détruire autour d'eux jusqu'aux germes du bonheur. + +Que cette conduite est révoltante dans des êtres malheureux qui ne sont +nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur +qu'à s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant! + +Quelle foule de fléaux divers assiégent l'humanité! Les orages, les +tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste +ravagent tour-à -tour le monde. Insensés que nous sommes! fallait-il +encore y ajouter les horreurs de la guerre? + +Nous voici à Timkow: un corps de cinq mille Polonais avec un ramassis de +Tartares, de Français, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos +dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles! Vils aventuriers! +semblables à des oiseaux de proie attirés par l'odeur des cadavres! + +Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de +faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas! +faut-il que je sois enrôlé parmi ces barbares? Me voilà forcé de +partager toutes leurs horreurs. + +De Timkow, le 15 mai 1770. + + + + +XXXVII + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +Il s'est passé le 17 quelqu'affaire entre nous et les Russes, mais de +trop petite importance pour être rapportée. + +Nous apprîmes il y a trois jours qu'un gros d'infanterie ennemie +s'avançait de nos côtés. + +Birinski était instruit de leur marche et leur avait caché la sienne; il +s'était saisi de presque tous les passages, tenait les défilés et se +disposait à tomber sur eux dans le temps qu'ils s'y attendaient le +moins. + +Déjà ils étaient fort près, lorsqu'ils eurent vent de nos dispositions. +A l'instant ils font une contre-marche et se montrent le lendemain matin +sur une hauteur à quelque distance de nous. + +Dès que nous les aperçûmes, Birinski expédia un courrier à Twarowski +pour lui demander un renfort. + +Vers les dix heures, les ennemis firent quelques mouvements et vinrent à +nous. Nous les attendîmes de pied ferme. + +Tout se dispose à l'attaque. La trompette donne le signal. Bientôt les +deux armées sont enveloppées d'un tourbillon de flamme et de fumée: l'on +entend un bruit effroyable de décharges, de cris d'hommes et de +hennissements de chevaux. Le feu cesse, le jour renaît et le fer choisit +sa victime. Semblables à des lions féroces, les combattants se +précipitent les uns contre les autres avec acharnement. Des deux côtés +on voit voler la mort. La fureur des ennemis redouble, partout ils +portent la terreur et l'effroi. + +Birinski, le sabre à la main, faisait des prodiges de valeur; il voit +ses troupes qui plient: les yeux ardents de colère et la bouche écumante +de rage, il vole à eux et s'efforce en vain de les ramener au combat. + +Nous battons en retraite: l'ennemi animé au carnage nous poursuit et +atteint quelques fuyards qui tombent sous ses coups. Soudain un nuage +épais s'abat sur le camp, nous dérobe aux vainqueurs et nous sauve comme +par miracle. + +Une pluie abondante qui tomba ensuite servit encore à séparer les +combattants. + +La nuit s'avançait lorsque le ciel redevint serein, et nous profitâmes +de l'obscurité pour nous retirer à Marianow. + +Tandis que mes camarades s'entretiennent de cette malheureuse affaire, +je profite d'un moment de loisir pour t'apprendre notre défaite. + +Voilà un beau commencement de campagne, et certes il est bien juste +qu'après avoir épousé une pareille cause nous n'ayons pas sujet de nous +en glorifier! + +Je n'ai reçu dans l'engagement qu'une fort légère blessure au bras +gauche: je veux cacher cet accident à Lucile; je te prie de lui laisser +ignorer, si tu as occasion de la voir. + +Que tu es heureux, cher ami, de pouvoir passer tes jours loin du fracas +des armes. + + +_P. S._ Suivant les derniers avis, les Ottomans sont prêts à entrer de +nouveau en Pologne; ils doivent avoir passé le Driester à Dombassar. + +Voilà nos malheureuses provinces inondées de troupes étrangères. Je +frémis à l'idée des horreurs qu'elles vont commettre. + +De Marianow, le 21 mai 1770. + + + + +XXXVIII + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +Le renfort que nous avions demandé arriva le lendemain matin près de +Marianow. Nous le joignîmes et marchâmes droit aux ennemis. Ils étaient +dispersés sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une +retraite précipitée. + +Birinski se mit à leur poursuite avec le gros de notre armée. Loveski et +moi restâmes avec une petite troupe pour reconnaître nos morts. + +Nous nous mîmes donc à parcourir le champ de bataille. Ciel! quel +horrible spectacle! Une campagne inondée de sang et jonchée de cadavres, +tous couverts de blessures et étendus les uns sur les autres. + +A cet aspect je détournai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de +compassion. Insensés que nous sommes! Au milieu du tumulte des armes, +pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu'à nous distinguer, +nous nous animons à l'ouïe des clairons, le glaive en main nous marchons +au combat, nous fondons sur nos ennemis avec rage, donnons ou recevons +la mort, et nous nous faisons un jeu cruel de nous entr'égorger. Mais +lorsque dans un de ces moments de calme où la raison nous est rendue, +nous venons à jeter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits, +quelles tristes pensées s'élèvent dans notre esprit, de quels regrets ne +sommes-nous point pénétrés! + +Je ne pouvais retenir mes larmes. + +--Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'écriai-je dans un +transport de douleur. Ils ont si peu de jours à vivre! ces jours sont +déjà si malheureux! pourquoi précipiter une mort si prochaine? pourquoi +ajouter tant de sujets d'affliction à l'amertume dont les Dieux ont +rempli cette courte vie? + +--Hélas! me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanité +des choses humaines, et jeter un regard de pitié sur les grandeurs de ce +monde. Que d'ambitieux attirés sous les drapeaux par une lueur trompeuse +n'ont moissonné dans les combats que misère et souffrances! Que +d'hommes, hélas! pleins de vie et de santé, sont aujourd'hui dans les +bras de la mort! Combien, étendus maintenant sur la poudre, jouaient +naguère un rôle brillant. Combien, qui n'abaissaient sur les autres que +des regards dédaigneux, sont précipités pêle-mêle dans le même tombeau! +que de seigneurs sublimes dont la puissance est brisée! que de héros +magnanimes étendus sur les lâches qui leur donnèrent la mort! que de +princes ensevelis auprès des flatteurs qui les disaient immortels! Voilà +donc le terme de l'ambition! A cette idée, Gustave, comme nos désirs +lâchent prise à leurs objets frivoles! Ici finit la gloire avec la vie. +Ici s'évanouissent les titres, les dignités, les grandeurs, et toutes +ces vaines distinctions inventées par l'orgueil. Ici tout est égal et de +niveau: grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un +groupe confus dont les différences se perdent dans la fosse. + +Cependant nous allions, tête baissée, examinant les cadavres étendus sur +la poudre. Nous reconnûmes plusieurs de nos gens et quelques-unes de nos +connaissances. Lorsque nous eûmes donné les ordres nécessaires pour +enterrer les morts, et emporter quelques blessés qui respiraient encore, +nous nous retirâmes sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis +dans de tristes réflexions. + + +_P. S._ Mon père est passé en Turquie pour y solliciter de nouveaux +secours. Il a laissé le commandement de sa troupe au régimentaire +Baluski, au cas où je vinsse à me retirer. + +De Marianow, le 25 mai 1770. + + + + +XXXIX + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Hier je reçus une lettre de Gustave pour Lucile. Mon coeur palpitait en +la tenant dans mes mains. Je balançais si je la remettrais ou si je +l'ouvrirais. A la fin, je cédai à ma curiosité. + +Cette lettre ne contenait que des reproches à sa belle sur son long +silence, et des protestations d'amour. Le ton touchant dont il se +plaignait et la délicatesse de ses sentiments m'arrachèrent quelques +larmes. + +A peine l'avais-je serrée dans ma cassette que Lucile entra dans ma +chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit: + + --Voilà déjà deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir + de ses nouvelles; cette vaine attente jette la désolation dans mon + âme. Attentive à tout ce qu'on débite du parti auquel il est attaché, + je le suis en idée de lieu en lieu; je cours avec lui les mêmes + hasards, les mêmes dangers. Maintenant le voilà à l'extrémité du + royaume, poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer à mes + affligeantes pensées: peut-être est-il déjà tombé sous un fer + meurtrier. Ah! ma chère, j'ai perdu l'espoir de le revoir. + +En prononçant ces mots, elle se pencha vers une table, appuya sa tête +sur ses deux mains, et fondit en larmes. + +Mon trouble égalait le sien, je me sentais attendrie: j'aurais voulu +n'avoir pas décacheté la lettre; je fus même sur le point de la lui +remettre toute décachetée. L'embarras où je me trouvais était extrême; +je tremblais qu'elle ne vînt à lever les yeux sur moi et à s'en +apercevoir. + +Enfin, lorsque je fus un peu remise je tâchai de la consoler. + + --Pourquoi vous affliger ainsi pour des chimères, Lucile? Combien + d'accidents imprévus peuvent retarder l'arrivée d'une lettre dans + l'état où est le royaume. Un peu de patience. Vous êtes peut-être à la + veille de recevoir des nouvelles de Gustave. + +Ces paroles firent glisser un rayon d'espérance dans son coeur, et +adoucirent un peu ses noirs soucis. + +Elle ne fut pas plutôt sortie que je recachetai la lettre et l'envoyai +sous couvert à un ami à Cracovie, pour me l'expédier sans délai par la +poste. Dès qu'elle arriva, je la remis à Lucile. + +Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lèvres, l'ouvrit +avec précipitation. Bientôt des pleurs de joie inondèrent le papier. + +Après l'avoir relue deux ou trois fois, elle examina le cachet et parut +surprise de ne pas voir celui de Gustave. (Heureusement, je m'étais +servie d'un cachet de fantaisie). Elle fit quelques réflexions et n'en +parla plus. + +Le rôle que j'ai entrepris me déplaît beaucoup. + +Chère Rosette, que ne suis-je comme toi, une âme à l'épreuve! Tu ne +serais pas embarrassée en pareil cas: tu ne t'émeus pas pour si peu de +chose. Que veux-tu? Il n'est pas donné à toutes les femmes d'être des +héroïnes. + +De Varsovie, le 29 mai 1770. + + + + +XL + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Loveski vint avant-hier, dans un brillant équipage de cavalier, mettre +pied à terre à ma tente. Après avoir discouru de choses et d'autres, il +garda un instant le silence; puis, il vint m'embrasser et me parla +ainsi: + + --Cher Gustave, tu vois peut être ton ami pour la dernière fois. Notre + commandant, incapable par ses blessures de continuer son service, m'a + remis le bâton, jusqu'à ce qu'il soit en état de le reprendre. + L'ennemi est peu éloigné. Demain, j'espère le charger à la tête des + troupes, et sois sûr que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie. + Pour venir à nous, il doit traverser le bois voisin; va t'y poster à + la nuit tombante avec un détachement de cinq cents hommes; laisse-le + s'engager; dès qu'il sera passé, fais-moi signal, je m'avancerai à + l'instant; tandis que tu l'attaqueras en queue je le chargerai en + tête. + +Nous convînmes du lieu de l'embuscade et du signal. + + --Si je triomphe, reprit Loveski, accours dans mes bras, je partagerai + avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis: notre amitié serait un + crime impardonnable aux yeux des jaloux; ils chercheraient à se venger + sur toi de leur défaite. + +Dès qu'il eut achevé, il reçut mes embrassements et me fit ses adieux. + +Cher Panin, j'ai vu l'élévation de notre ami commun sans jalousie; je +n'ai pas même songé à l'en féliciter. + +Tandis qu'il me parlait, un saisissement involontaire parcourait mes +veines: même à présent, je ne sais quelle secrète horreur continue à +s'emparer de mon âme. + +Cette année ne sera pas moins signalée par les défaites des confédérés +que la précédente. + +Twarowski, qui en commandait un parti considérable, a été battu à plates +coutures près du bourg de Nadvorn. + +Un autre parti considérable, qui tenait la campagne avec cinq cents +Tartares Liponiens sous les ordres de Poulawski, ont été presque tous +taillés en pièces à Lwow. + +Ah! les dieux sont justes! ils se déclarent contre les coupables. + +De Boukovina, le 7 juin 1770. + + + + +XLI + +DU MÊME AU MÊME. + + +De Pinsk. + +Cher Loveski, digne fils du meilleur des pères; toi, dont l'âme +vertueuse était un trésor de morale, dont la bouche éloquente était +l'organe de la sagesse, dont le coeur simple et droit était l'asile de +la candeur; le sourire sur les lèvres, tu prodiguais autour de toi la +tendresse et épanchais sans réserve ton âme pure dans le sein de +l'amitié. + +Avec quel plaisir nous nous entretenions ensemble de sujets badins et +sérieux, loin de ces hommes vains et superbes, consacrés à la frivolité! +Nous nous aimions pour devenir plus sages. + +Que de beaux jours d'été nous avons embellis, assis ensemble au bord +d'un ruisseau, et respirant, avec la fraîche haleine du zéphir, le doux +sentiment de l'amitié! Que de jours d'hiver nous avons égayés, assis +ensemble au coin du feu, et versant dans nos coupes les saillies et la +joie! + +Hélas! il n'est plus. Dans le printemps de sa vie, lorsque le feu de la +jeunesse brillait dans ses yeux et que la santé pétillait dans ses +veines, il est tombé sous le fer d'un cruel ennemi. Infortuné jeune +homme! tes vertus ne t'assuraient-elles pas déjà l'estime publique? +fallait-il encore pour t'illustrer des marques de distinction? Séduit +par leur éclat, emporté par la fougue de la passion, tu acceptes, plein +de joie, ce poste dangereux, te promettant les succès que se promettait +ton jeune coeur. Hélas! eusses-tu pensé que tu courrais à ta perte? + +Revêtu de ses nouvelles marques de dignité, il attendait avec impatience +le lever du soleil, brûlant d'envie de signaler sa valeur. + +Le jour renaît, l'heure fatale arrive; les ennemis s'approchent, ils +passent, je donne le signal. + +Déjà Loveski avançait à la tête de ses brigades. Il découvre leurs +poudreux escadrons; à leur vue, il ne peut modérer son ardeur, il fond +sur eux le sabre à la main. L'ennemi étonné veut reculer. + +Je sors d'embuscade. + +Nous le serrons de près, ses escadrons sont enfoncés: ils fuient; nos +combattants les poursuivent et ne songent plus qu'à en faire carnage. + +Au milieu de la mêlée, tout-à -coup j'entends retentir le nom de Loveski. +Mes yeux le cherchent: je le vois seul, poursuivant un de leurs chefs. +Soudain quelques fuyards font volte-face et veulent l'envelopper; il se +défend, je vole à son secours avec deux des miens; déjà nous sommes +prêts à le joindre, mais il tombe à nos yeux percé du coup fatal qui +vient de trancher le fil de ses jours. + +On l'emporte à l'écart. Le voilà dans un lieu de sûreté. Je m'efforce de +le rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux et reconnaît son ami. + +Ses plaies s'envenimaient: il sent le danger de son état et n'en est +point alarmé. + +Ah! cher Panin! comment te faire le touchant portrait de Loveski dans +les bras de la mort? Quel air de tranquillité il conservait au milieu de +ses tourments! Quel air triomphant dans ses traits au milieu des ombres +du trépas! Lui-même il me consolait et soutenait mon courage. + +Séduit par sa constance, je croyais sa fin éloignée; la joie renaît dans +mon âme. Mais, hélas! combien elle dura peu! Bientôt les forces +l'abandonnent. + +Penché sur son lit funèbre, le coeur dans des angoisses mortelles, +j'essuyais ses froides blessures et soutenais sa tête défaillante. + +Déjà le flambeau de sa vie ne jetait plus que de faibles lueurs, je +comptais avec effroi les moments qui lui restaient à vivre; il veut +élever sa voix mourante, ses yeux presqu'éteints me cherchent encore. +Ses mourantes mains serrent faiblement les miennes et je recueille ses +derniers soupirs. + +Le bruit de sa mort se répand. Mais au lieu de voir ses amis accourir en +foule se ranger avec respect autour de sa tombe, comme dans un poste +d'honneur, pleins d'envie et de haine, ils fuient tous et dédaignent de +lui rendre les devoirs de la sépulture. + +Ainsi, après avoir quitté la vie sans bruit, il est descendu sans +appareil dans l'empire des morts. Les solennités les plus simples ont +été négligées, et celui qu'avaient illustré les vertus les plus +sublimes, le génie le plus vaste, la naissance la plus distinguée, ne +reçut pas même des honneurs vulgaires. Chère ombre, pardonne à la +nécessité! + +Atteint moi-même d'un trait cruel et tout couvert de sang, je lui creuse +une fosse; mes mains tremblantes l'y portent; je lui élève à la hâte un +monument. J'arrose sa tombe de mes larmes et lui fais mes derniers +adieux d'une voix étouffée de sanglots. + +Quand la mort nous enlève un ami, ceux qui nous restent nous exhortent à +nous consoler de sa perte. Ils s'empressent d'essuyer nos larmes. Ah +cruels! gardez vos soins officieux, laissez couler nos pleurs. Après la +perte que j'ai faite, puis-je trop en répandre! + +A la triste nouvelle de Loveski décédé, cher Panin, je vois couler tes +larmes, j'entends tes regrets, et, comme moi, tu ne craindras pas de +trop t'abandonner à la douleur. + +Que d'autres conservent la mémoire de leurs amis dans un buste ou une +triste épitaphe. Pour moi, je porterai celle de Loveski gravée dans mon +âme. Chaque jour j'irai pleurer sur sa fosse, et mon coeur sera la lampe +sépulcrale qui brûlera sur son tombeau. + +De Boukovina, le 10 juin 1770. + + + + +XLII + +GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA. + + +Quittez au plutôt Varsovie, madame, avec tous ceux qui vous sont chers. + +Les confédérés en veulent aux jours du roi et ne manqueront pas de faire +outrage à tous ceux de son parti. + +Retirez-vous dans votre terre d'Osselin: il n'y a pas d'apparence qu'ils +aient des vues de côté-là . + +Je n'ai le temps que de vous assurer des sentiments de ma considération, +et Lucile de ceux de mon amour. + +Des environs de Sokol, le 15 juin 1770. + + + + +XLIII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Je gémissais encore de la perte de Loveski, lorsque nous vint la +nouvelle de la malheureuse journée de Kodna. + +Quelques fuyards arrivés à Sokol m'apprirent que plus de onze cents +confédérés avaient été taillés en pièces, que Soboski, Lubow, Bominski +étaient restés sur le champ de bataille, et que Bressini, dangereusement +blessé, s'était retiré à Stanislaw. + +Tu sais mon attachement pour ce cher cousin. Comme j'en étais fort peu +éloigné, je me rendis près de lui, et le trouvai à l'extrémité dans les +bras de son père. + +Une pâleur mortelle s'était répandue sur sa face, ses yeux étaient +presque éteints. Il voulut faire ses derniers adieux à ceux qui +l'environnaient; mais en ouvrant la bouche, il expira. + +A peine eut-il rendu l'âme, que son père remplit la chambre de ses +tristes gémissements. + + --Malheureux, s'écriait-il, d'avoir vécu jusqu'à ce jour! Que n'ai-je + perdu la vie dans le combat! Je serais mort sans amertume. Maintenant + je vais traîner une vieillesse douloureuse. O mon fils! ô mon cher + fils! quand je perdis ton frère, je t'avais pour me consoler. Tout est + fini pour moi. Antoine! Stanislas! ô mes chers enfants, je crois que + c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux: la mort de l'un rouvre + les plaies que la mort de l'autre avait faites au fond de mon coeur. + Je ne vous verrai plus. + +Je l'écoutais dans un morne silence, en mêlant mes larmes aux siennes, +tandis que ceux qui étaient auprès de lui s'efforçaient de le consoler. + +Cher Panin, suis-je donc destiné à épuiser toutes les rigueurs de la +fortune? La cruelle ne se lasse point de me persécuter. Chaque jour elle +m'enlève les parties de moi-même les unes après les autres, et me laisse +isolé sur cette terre. De tant d'amis qui faisaient autrefois mes +délices, tu es le seul qui me reste: et ce n'est plus hélas! que pour +verser ma douleur dans ton sein. + +Pour surcroît de malheur, je viens de recevoir avis que le Staroste de +Sandomir, mon arrière oncle, indigné de voir que mon père était entré +dans la confédération de Bar, m'avait déshérité. + +Que l'état de mon âme est sombre! je ne puis plus supporter la +compagnie. Je cherche la solitude. Je vais visiter les tombeaux; et là , +assis au milieu des morts, je réfléchis sur la vanité des choses de la +vie. + +De Sokol, le 20 juin 1770. + + +_P. S._ La mauvaise fortune des confédérés les suit partout. Leur grosse +armée a été défaite à Joulkna. L'ennemi est à leur poursuite. Errants, +divisés, sans chefs, ils ne sauraient manquer d'être taillés en pièces. + + + + +XLIV + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Pour m'ôter un peu de devant les yeux la triste image de Lucile, j'ai +été passer quelques jours chez le comte Ogiski, où certainement il n'a +tenu qu'à moi de m'égayer. + +Le grand chambellan du roi, ennuyé d'un procès qu'il défendait contre le +comte, au sujet d'un héritage considérable, ayant proposé son hymen avec +la fille unique de sa partie adverse comme un moyen de terminer à +l'amiable leur différent, sa proposition fut acceptée, et la jeune +héritière consentit avec joie à être le gage de réconciliation entre les +deux familles. + +Il y a trois semaines qu'il s'est rendu ici pour effectuer cette +alliance. Dès-lors chaque jour a été une nouvelle fête, dont tout ce qui +a jamais été inventé pour le plaisir relevait l'éclat. + +La petite comtesse est bien la plus jolie brune qu'ait jamais formée +l'amour. Elle a une taille charmante, ses cheveux effacent le noir de +l'ébène et son teint la blancheur des lis. Ses yeux étincelants sont +couronnés par deux sourcils admirablement dessinés. Ses lèvres +vermeilles laissent entrevoir deux rangées de perles enchassées dans le +corail; une main délicate et potelée termine un bras bien arrondi. Elle +a une vivacité enchanteresse, une voix brillante, un regard qui annonce +le désir, et elle semble ne respirer que la volupté. + +L'époux n'est pas bel homme; mais son caractère est charmant: c'est la +gaîté, la complaisance, la galanterie même. + +Hier, il ratifia son mariage au pied des autels, et il fallait voir les +transports de sa joie au retour de la cérémonie! + +Sa chère moitié ne paraissait pas trop gaie. Peut-être était-elle un peu +troublée de l'approche du lit nuptial ou plutôt préoccupée des plaisirs +qui l'attendaient. Certainement elle n'a pas passé la nuit entière à +dormir; je crois même avoir entendu les soupirs de sa pudeur expirante, +car la chambre que j'occupe est voisine de celle où le mariage a dû se +consommer. + +Nos nouveaux époux se sont levés fort tard. Te l'avouerais-je? quand +j'ai vu cette jeune femme à son réveil, le teint animé, les yeux +languissants, la bouche riante, me dire par ses regards qu'elle venait +d'être heureuse, je n'ai pu m'empêcher de jeter sur elle un oeil +d'envie. + +Ah! chère Rosette, c'est à moi seule que l'amour n'a point ouvert ses +trésors. Ces traits brûlants dont il blesse les amants heureux, cette +douce ivresse et ces transports ravissants où il les plonge tour-à -tour, +je ne les connus jamais. Qu'il est triste d'avoir vu s'écouler devant +moi sans plaisirs tant d'années qui pouvaient être délicieuses! +Devrait-ce être là le sort d'une femme de vingt-deux ans... à qui le +ciel a donné de quoi plaire et plus encore de quoi aimer? + + +_En continuation._ + +Qu'ils sont heureux! Leurs regards expriment le délire de deux coeurs +enivrés de plaisir. Ils s'aiment sans inquiétude, se possèdent sans +dégoût, et ne sont occupés qu'à jouir de leur bonheur. + +La jolie chose, Rosette, que le mariage, tant que l'amour garantit les +amants de la froideur des époux. + +De Suross en Polakie, le 21 juin 1770. + + + + +XLV + +SIGISMOND A GUSTAVE. + + +A Sokol. + +J'étais allé faire une petite course à Cracovie. + +A mon retour, j'ai trouvé un paquet de tes lettres, où j'ai vu avec +chagrin le long enchaînement de tes malheurs et la triste fin de notre +ami commun. + +Je te plains, cher Gustave, mais mes larmes sont pour Loveski. Imprudent +jeune homme! fallait-il ainsi courir au devant du destin, pour laisser +après soi tant de regrets? + +Je te remercie, Potowski, au nom de l'amitié la plus tendre, des soins +que tu as pris de lui rendre les derniers devoirs. Mais que je suis +indigné contre ces faux amis qui l'ont ainsi abandonné dans ses derniers +moments! Ah! les traîtres! qu'ils ne viennent jamais se présenter devant +moi, ou je saurai les démasquer! + +Hélas! quel triste théâtre est devenue notre malheureuse Pologne! On +n'entend nulle part que les cris des dissensions civiles. Tout le +royaume est en feu, et dans ce concours tumultueux d'hommes acharnés les +uns contre les autres, ce n'est plus que vengeance, fureur, dévastations +et massacres. Il n'y a presque point de famille dans l'État qui ne soit +plongée dans l'affliction. Ici, une mère éplorée redemande son fils, une +épouse son époux; là , les soeurs pleurent un frère, les amis un ami. + +Hélas! j'ai eu beau m'éloigner de la folie des factions, me voilà +moi-même enveloppé dans le désastre commun; ma maison n'en est pas moins +remplie de deuil et de larmes. + +Insensés que nous sommes, d'attirer ainsi sur nous la désolation et la +mort! + +Heureux les peuples assez sages pour vouloir jouir des douceurs de la +paix. + +De Pinsk, le 22 juin 1770. + + + + +XLVI + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +A mon retour de Suross, j'ai trouvé Lucile dans l'affliction au sujet +d'un bruit qui s'est répandu, de l'entière défaite des confédérés à +Broda, où Gustave doit s'être trouvé. Elle craint qu'il ne soit resté +dans l'affaire. + + «Ah! chère Sophie, s'écria-t-elle en me voyant, c'en est fait, je ne + le reverrai plus; presque tous ceux de son parti ont été taillés en + pièces, le reste a été fait prisonnier, aucun n'a échappé. Je n'ose + même me flatter qu'il soit dans les fers; tout ce qu'il y a de plus + sinistre vient s'offrir à mon esprit, pour mettre le comble à mon + désespoir. Je me le représente percé de mille coups; je crois voir sa + tête séparée de son corps, et ce corps pâle et livide étendu sur la + poudre.» + +Je me mis auprès d'elle pour tâcher de la consoler, mais elle ne +m'écouta point. + + «Hélas! devait-il donc périr ainsi à la fleur de ses ans, + continua-t-elle en se penchant sur mon cou? Les barbares! ils ont eu + le coeur de plonger leurs mains dans son sang. Quel sentiment de + vengeance s'élève dans mon coeur! Soleil éclipse-toi; refuse ta + lumière à cette race odieuse de brigands, ou si tu te montres encore, + que ce soit pour les consumer de tes feux. Infortunée que je suis! + Hélas! qu'est devenu ce bonheur dont je m'étais flattée, cet avenir + dont je m'étais formé de si riantes images, cette chaîne de jours + fortunés? ils ont disparu comme un songe, et n'ont laissé après eux + que douleur, tristesse et désolation. Ah! la vie n'est plus pour moi + qu'un fardeau insupportable. Que ne puis-je à présent finir ma triste + carrière. Cruel destin! Si tu voulais m'arracher à ce que j'ai de plus + cher au monde, que n'ai-je aussi été en butte à tes coups, que le même + tombeau ne m'a-t-il pas réunie à mon amant?» + +En prononçant ces mots elle tomba dans mes bras et resta sans sentiment. + +Faut-il le dire, Rosette, je n'ai plus pour Lucile la même amitié, +depuis que je suis devenue sa rivale; et ses larmes commencent déjà à ne +plus me toucher. + +La conjoncture est favorable, il faut en profiter. Depuis que le bruit +de cette bataille s'est répandu, Lucile tremble que Gustave n'ait payé +de sa vie: faisons qu'elle n'en doute plus. + +Du château d'Osselin, le 25 juin 1770. + + + + +XLVII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Ah! cher Panin, dans quelle troupe de brigands je suis enrôlé! Comment +te décrire les horreurs dont mes yeux ont été témoins? + +Avant-hier, le régimentaire Marozoski reçut avis qu'un détachement russe +se trouvait cantonné dans le village de Longa pour couvrir les terres de +l'évêque de Kiovie. A l'instant il monte à cheval et y court avec les +siens. + +Je l'avais joint en chemin. La nuit était déjà avancée lorsque nous +arrivâmes devant la place; un calme profond régnait en ces lieux. + +A notre approche point de gardes, point de passants, point de lumières +aux fenêtres: chacun paraît endormi dans une sécurité profonde. Combien +il nous eût été facile de faire prisonnier l'ennemi! Mais le barbare +Marozoski ne prend conseil que de son ressentiment; il veut laver dans +le sang l'affront qu'il a reçu et en tirer une horrible vengeance. Il +ordonne qu'on mette le feu aux deux bouts du village et le fait +envelopper par ses troupes aussi sanguinaires que lui. + +Ciel, quel spectacle! Des tourbillons de fumée s'élèvent dans les nues; +déjà la flamme brille dans leur sein; les cris des malheureuses victimes +retentissent de toutes parts, tout est en alarmes; hommes, femmes, +chacun se précipite, à demi-nus, hors des maisons. On voyait fuir des +mères éplorées tenant à leur cou de petits enfants et d'autres par la +main; des vieillards portés par des jeunes gens se sauvaient de leurs +demeures embrasées; des malheureux à demi-brûlés se traînaient par les +rues, poussant des cris douloureux, et levant vers le ciel leurs mains +tremblantes, semblables à des victimes à demi-égorgées qui se dérobent +au couteau sacré et fuyent de l'autel. + +Cependant Marozoski avec sa troupe forcenée resserre ces infortunés et +poursuit les fuyards à la lueur des flammes. Ils reconnaissent leur +malheur, mais ils ont beau implorer miséricorde, il est sourd à leurs +cris: un fils est renversé tandis qu'il cherche à préserver les jours de +son père; la mère, noyée dans le sang de ses enfants, et le soldat +égorgé en demandant quartier à genoux. + +A la vue de ces horreurs, que je n'eusse jamais pu prévoir, je ne +pouvais retenir mes larmes. Je courais de tous côtés. + + «Ah! cruels! arrêtez. Quelle fureur brutale vous possède?» + +Ils étaient inexorables: tout ce qui échappa au feu fut moissonné par le +fer. + +La douleur et l'indignation se disputaient à l'envi mon coeur. +L'exécration se mêlait à mes voeux: transporté de fureur moi-même, je +commande à ma troupe de fondre sur ces barbares, ils refusent d'obéir; +seul, je tournai mes mains contre eux, et en immolai quelques-uns aux +mânes plaintives de tant d'innocentes victimes. + +Non, je ne pense jamais à ces horribles excès sans frémir. Hélas! +sont-ce donc là les fruits de l'amour de la patrie et de la justice dont +ces scélérats avaient l'audace de se couvrir? + +Encore s'il n'eût péri que le soldat! mais l'artisan, mais le laboureur, +mais les vieillards, les femmes, les enfants! Que d'innocents furent +immolés à la fureur de ces brigands! Ah! les dieux le virent, et ils +n'en eurent pas pitié. + +De Radomis, le 3 juillet 1770. + + +_P. S._ Depuis l'instant que Lucile reçut mes adieux je n'ai point eu de +ses nouvelles; je ne sais que penser de ce long silence, mes inquiétudes +sont indicibles. Informe-toi et me tire d'embarras. + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + +COULOMMIERS--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski +(1/2), by Jean-Paul Marat + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58362 *** diff --git a/58362-8.txt b/58362-8.txt deleted file mode 100644 index 112b3cd..0000000 --- a/58362-8.txt +++ /dev/null @@ -1,4749 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2), by -Jean-Paul Marat - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2) - Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple - -Author: Jean-Paul Marat - -Editor: Paul Lacroix - -Release Date: November 29, 2018 [EBook #58362] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - UN - ROMAN DE COEUR, - - PAR - MARAT, - L'AMI DU PEUPLE; - - Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit - autographe, et précédé d'une notice littéraire; - - Par le bibliophile JACOB. - - I. - - PARIS, - CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI. - 8, RUE DU JARDINET. - - 1848. - - - - -Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47. - - - - -PRÉFACE. - - -L'authenticité de cet ouvrage inédit de Marat est incontestable: le -manuscrit original, entièrement autographe, est resté, pendant plus d'un -mois, exposé dans les bureaux du SIÈCLE, où le public a été admis à le -voir; il n'y avait pas de doute possible pour quiconque connaît -l'écriture de l'auteur. Ce manuscrit, qui depuis dix ans était entré -dans la bibliothèque de M. Aimé Martin, figure sous le nº 713 du -catalogue de cette précieuse bibliothèque et doit être vendu aux -enchères publiques, le 25 novembre prochain. - -La publication du roman de Marat, faite dans un journal, avait été -réduite aux conditions de la presse périodique, c'est-à-dire tronquée et -même altérée: le journal ne pouvait accepter certains détails, certaines -scènes d'un genre un peu trop vif, qui eussent blessé peut-être la -louable pruderie du feuilleton; mais le livre n'ayant pas de ces -réserves timorées à garder avec ses lecteurs, nous avons jugé nécessaire -de rétablir tout ce que le journal avait supprimé et de ne rien changer -au style du manuscrit, sans toutefois en respecter l'orthographe bizarre -et souvent incorrecte. - -Il a fallu cependant se reporter au temps où l'ouvrage a été composé, -pour conserver l'orthographe, alors usitée, des noms historiques et -géographiques polonais: c'eût été commettre un véritable anachronisme, -que d'écrire ces noms autrement qu'ils sont écrits dans tous les livres -du XVIIIe siècle. Nous avons dû les laisser tels qu'on les avait -francisés à cette époque où les relations avec la Pologne n'étaient pas -assez fréquentes pour qu'on eût des idées justes et exactes à l'égard de -ce pays. De là, une foule d'erreurs étranges dans le roman de Marat, qui -prend quelquefois un nom d'homme pour un nom de ville et réciproquement. -On n'eût pas corrigé ces fautes qui nous semblent si grossières -aujourd'hui et qui existent dans la plupart des romans français -contemporains, sans altérer le caractère de l'oeuvre même. Il -appartiendra aux éditeurs futurs d'apprendre à Marat la géographie de la -Pologne, par exemple, et de rectifier le texte dans les notes. Quant à -cette première édition, qui ne paraît qu'en 1847, Marat s'y montre aussi -naïvement que si son roman eût été imprimé en 1775, à Amsterdam, chez -Marc-Michel Rey, avec la _Nouvelle-Héloïse_ de J.-J. Rousseau. - -Il est donc nécessaire, en le lisant, de se rappeler la date de la -composition et le goût littéraire de ce temps-là, pour apprécier les -qualités réelles de l'ouvrage, à travers les descriptions pittoresques, -les dissertations sentimentales et les thèses philosophiques dont -l'action est surchargée. On comprendra que l'apparition du _Roman de -coeur_ de Marat aurait été un événement dans la littérature lorsque la -_Nouvelle-Héloïse_, _Candide_ et le _Sopha_ faisaient les délices de la -société française, la plus polie et la plus spirituelle de l'Europe. - - - - -MARAT - -PHILOSOPHE ET ROMANCIER. - - -Il y a six ans à peine, Marat n'était pas tout-à-fait mort sous le -poignard de Charlotte Corday, puisque sa soeur, Albertine Marat, vivait -encore à Paris, fidèle héritière des idées et des doctrines de ce -terrible Ami du Peuple. - -Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-même l'âme forte et -passionnée de son frère, qu'elle pleurait sans cesse, comme si elle ne -l'eût perdu que de la veille. - -C'était une républicaine inflexible, que l'âge n'avait pas refroidie, -que les événements n'avaient pas changée; vainement le Directoire, le -Consulat, l'Empire, la Restauration et même la Révolution de juillet -1830 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face -du pays: elle n'y avait pas pris garde, semblable à une somnambule qui -poursuit son rêve sans tenir compte des objets extérieurs, et qu'on -n'éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée; elle -rêvait donc que l'esprit de 93 planait autour d'elle et que Marat -veillait toujours sur son peuple. - -Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse -qu'on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette -prêtresse de notre grande Révolution, et surtout l'éternelle oraison -funèbre de son héros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans -horreur et sans effroi. - -Il faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le -connaissons, tel que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang; -elle en faisait un être exclusivement vertueux, animé des plus purs -sentiments de patriotisme, bon et généreux, que sais-je! simple et -candide, un véritable philosophe enfin, qui avait mission de régénérer -le monde, ou du moins la France. - -On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une conviction solennelle, -que le fanatisme sans-culotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ, -l'Évangile au journal de l'_Ami du Peuple_, et composer une prière -adressée sans doute à la guillotine, et commençant ainsi: _O sacré coeur -de Jésus! ô sacré coeur de Marat!_ - -Cette vieille femme, à la physionomie dure et sévère, au regard fier et -inspiré, à la parole ardente et audacieuse, survivait donc à son frère, -d'effroyable mémoire, pour lui décerner une espèce de culte, pour lui -refaire un panthéon dans la pauvre demeure où elle s'était retirée avec -les reliques de celui qu'elle appelait hautement le _martyr de la -liberté_, avec les livres, les papiers et les manuscrits de Jean-Paul -Marat. - -Bien des hommes curieux de s'instruire du passé, bien des esprits -préoccupés de l'étude de cette Révolution si pleine de mystères, bien -des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes gens qui n'avaient fait -que lire, allèrent alors interroger les souvenirs de la soeur de Marat -et s'en retournèrent émus ou étonnés, n'osant porter un jugement de -réprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractère de cet -étrange Ami du Peuple. - -Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, à la source de la -Révolution et qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademoiselle -Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand -mérite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de l'_Histoire -littéraire du Maine_; un littérateur ingénieux, M. de Labédollière; un -poète, M. Esquiros; un témoin éclairé et impartial des faits et gestes -de la République et de ses enfants, M. le colonel Maurin, bien connu par -la précieuse collection révolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante -ans; un écrivain distingué de l'école sentimentale de Bernardin de -Saint-Pierre, M. Aimé-Martin, cet excellent homme qui vient de -s'éteindre immortalisé par l'adieu de Lamartine. - -Aimé-Martin était un esprit doux, tendre et honnête: il n'avait jamais -tourné les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les -agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui -inspirait un invincible dégoût. - -Eh bien! il surmontait ce dégoût, il le cachait même sous un air froid -et poli, quand il se rendait chez la soeur du _monstre_, comme il le -désignait avec une énergique indignation. - -Qu'allait-il donc faire dans cette maison? - -Aimé-Martin était, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et -collecteur de livres et d'autographes. Or, c'était aux manuscrits de -Marat qu'il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Albertine -eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère) il -emporta sous son bras le volume autographe qui l'empêchait de dormir -depuis qu'il en avait appris l'existence; un roman inédit, un roman de -coeur, inventé, pensé, écrit par Marat: _Les aventures du jeune comte -Potowsky_. - -Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé-Martin se -dispensa de fréquenter le petit club d'Albertine, qui mourut peu de -temps après en distribuant les papiers du _Sacré-Coeur de Marat_. - -Allez visiter l'intéressante collection du vénérable colonel Maurin, et -vous y verrez les épreuves de journal que Marat corrigeait dans son bain -lorsqu'il fut frappé par Charlotte Corday: ces épreuves ont été teintes -de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna -plus d'une fois à son défenseur; vous y verrez les portraits et les -bustes qui furent un moment les idoles de la nation. - -Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages écrites de sa plus jolie -écriture, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revêtu d'une -charmante reliure _janséniste_ en maroquin noir par un habile artiste, -Niédrée ou Bauzonnet, et il demeura caché dans la bibliothèque -d'Aimé-Martin jusqu'à sa mort. C'est dans cette bibliothèque que nous -sommes allés le chercher pour le mettre en lumière. - -Aimé-Martin s'était toujours refusé à publier cet ouvrage remarquable à -différents titres, malgré nos instances: il nous permit, toutefois, de -l'examiner, et nous en signala même les passages les plus singuliers. - -Il voulait, disait-il, avoir seul le privilége de connaître, de -conserver le véritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat -écrivain, Marat romancier. - ---Il y a eu deux Marat, nous disait-il avec cette originalité de -causerie fine et spirituelle qu'on se plaisait tant à écouter chez lui -et chez Charles Nodier: le Marat que tout le monde sait, l'affreux, -l'exécrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille -têtes pour orner son autel de la patrie, je n'en parlerai pas; je -voudrais croire, pour l'honneur de l'humanité, qu'un pareil scélérat n'a -jamais vécu; mais l'autre Marat, dont personne aujourd'hui ne soupçonne -l'existence, celui qui fut l'élève et l'admirateur de Jean-Jacques -Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'être à sa façon -l'_Ami du Peuple_, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de -Newton dans la chimie et la physique, l'écrivain énergique et coloré qui -a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genève... - ---Et c'est Marat qui a fait tout cela? interrompis-je; j'avouerai -n'avoir rien lu de lui, excepté quelques hideuses citations de son -journal. - ---Le journal du second Marat? mais le premier n'a écrit que des ouvrages -scientifiques, philosophiques et littéraires; le premier était médecin -des gardes-du-corps du comte d'Artois; il mourut ou plutôt il disparut à -la fin de l'année 1789 pour faire place à son odieux homonyme. - ---Je les ai beaucoup connus l'un et l'autre! reprit Nodier, qui se -trouvait là, et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les -acteurs de la Révolution, qu'il ne vit pas même passer devant son -berceau. Mais il me semble que le bourreau devait être fils du médecin, -et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses -expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes -d'hommes. - ---Ne parlons pas de ce cannibale, repartit Aimé-Martin; mais de l'autre, -tant qu'il vous plaira. C'était une belle âme qui s'ouvrait à tous les -sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour -modèles: il eût mérité de se placer à côté d'eux, comme moraliste, comme -écrivain. Par malheur, il osa s'attaquer à la secte des philosophes, à -Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot: il fut écrasé ou plutôt -étouffé dans l'obscurité. Je ne doute pas que l'injustice de ses -contemporains à son égard ne l'ait poussé à changer de route et à -s'éloigner de la scène des sciences et des lettres: «Siècle ingrat, -dit-il alors, tu n'as pas voulu accepter le savant qui t'a révélé le -vrai système de la lumière, des couleurs, de l'électricité, le -philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme; eh bien! tu -accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton -sang!», - ---Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la -transformation du royaliste en démagogue furieux, de l'élève de Rousseau -en séïde de Danton; il y a, entre ces deux personnages, une solution de -continuité immense que je voudrais m'expliquer. - ---Dites-moi seulement, répliquai-je, vous qui avez connu le premier -Marat, s'il était aussi laid, aussi repoussant que le second? - ---Il n'était pas laid, puisqu'il était aimé et amoureux, objecta Nodier. - ---Marat a été aimé par une femme! m'écriai-je. - ---Assurément, dit Aimé-Martin; celui qui a répandu son coeur dans ce -roman, était inspiré par une passion véritable, comme Rousseau composant -la _Nouvelle Héloïse_. - ---Voilà de quoi réhabiliter Marat, repris-je; malheureusement on n'y -croira pas. - ---Oui, si le manuscrit autographe n'était pas là, si l'on n'avait pas -d'ailleurs le traité _De l'Homme_, rempli de tableaux voluptueux et -d'images gracieuses. - ---En vérité, vous me donnez goût à étudier votre Marat, et s'il se peut -faire, nous lui rendrons la place qui lui appartient parmi les -philosophes et les écrivains français. - -Je me mis à l'oeuvre, et je commençai par lire le roman posthume que me -confia Aimé-Martin: je crus relire la _Nouvelle Héloïse_, et par -intervalles, à ma grande surprise, les _Amours du chevalier de Faublas_. -Je compris alors comment Marat, après sa métempsychose, gardait tant de -haine contre Louvet: c'était sans doute jalousie de métier. - -Je fus donc amené sans répugnance à rechercher et à lire tous les -ouvrages du premier Marat, et j'y trouvai, comme Aimé-Martin me l'avait -annoncé, le savant profond et hardi, le philosophe sagace et -intelligent, le moraliste sensible et passionné, l'écrivain pittoresque, -assez élégant, mais peu correct; enfin, ce que Nodier ni Aimé-Martin -n'eussent pas reconnu, le législateur sage et humain. - -Ce sont ces découvertes assez inattendues que je voudrais démontrer au -plus incrédule, en publiant pour la première fois ce roman inédit, qui, -quoique signé par Marat, ne serait peut-être pas désavoué par l'auteur -de la _Nouvelle Héloïse_. - -La jeunesse de Marat s'est passée dans l'étude et la méditation. - -«Il paraît, dit Fabre d'Églantine dans le _Portrait de Marat_, que les -premières années de sa vie se sont écoulées à la campagne ou dans les -lieux simples et retirés: c'est là que la bonté de son naturel s'était -développée et consolidée par l'aspect de la nature et des hommes les -plus rapprochés d'elle et par l'influence d'un état de moeurs simples et -paisibles.» - -Il était né comme Jean-Jacques, au pied des Alpes, à Baudry, petit -village de la principauté de Neufchâtel, et avant d'étudier l'homme, il -avait étudié la nature. - -Ses ouvrages sont tout parsemés de descriptions champêtres qui ne -feraient pas mauvais effet dans _Émile_ ou dans les _Promenades d'un -penseur solitaire_; par exemple: - -«A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'émail, de ses -rayons changeants, à la fin d'une journée sereine, on ressent un plaisir -secret qu'on goûte rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux -parfum des fleurs, le chant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine -des zéphirs portent insensiblement la gaîté dans l'âme: on sent couler -une douce paix dans le coeur; on éprouve une espèce d'enchantement -involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d'un -charmant séjour est propre à nous inspirer la joie, autant la vue d'un -affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse. Des plaines sans -gazon et sans fleurs, des arbres desséchés ou couverts d'un sombre -feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et -noircis par le temps, le bruit des torrents qui se précipitent avec -fracas du haut des montagnes, mêlé au croassement des corbeaux et aux -cris lugubres des aigles, objets affreux qui font passer la tristesse -dans l'âme par tous les sens!» - -Le Marat qui a tracé ce tableau agreste dans le _Traité de l'Homme_, -liv. III, est-il bien le même que ce Marat qui, après avoir dit dans son -_Appel à la Nation_ en 1790: «Quelques têtes abattues à propos arrêtent -pour longtemps les ennemis publics!» et dans son placard _C'en est fait -de nous_: «Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos, -liberté et bonheur!» demandait cinq cent mille têtes deux ans plus tard? - -Il aimait les fleurs, les ruisseaux, les zéphyrs _au souffle lascif_, ce -bon M. Marat, médecin des gardes-du-corps de Monsieur. «Personne plus -que moi n'abhorre l'effusion du sang, s'écrie l'_Ami du Peuple_ dans son -adresse _aux Patriotes français_, placardée dans Paris le 10 août 1792; -mais, pour empêcher qu'on en fasse verser à flots, je vous presse d'en -verser quelques gouttes!» - -Saint-Lambert et Roucher, dans leurs poèmes, Rousseau et Bernardin de -Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux, Gessner et Florian, dans leurs -idylles, nous ont répété cent fois que l'homme vertueux était l'amant de -la nature. Ils avaient compté sans Marat, l'_Ami du Peuple_. - -Celui-ci aimait tant la nature, qu'il se regardait comme le plus -vertueux des Génevois: «Je respecte la vérité, j'adore la justice, et je -ne veux que le bien!» s'écriait-il dans son _Appel à la Nation_; il -avait conscience de sa vertu, puisqu'il en parlait à chaque instant: -«Que l'homme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre, -écrivait-il dans sa _Dénonciation au tribunal du public contre Necker_, -et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie -de publier les preuves de mon déshonneur!» - -Cette vertu n'allait pas jusqu'à lui défendre d'employer la sensibilité -de son coeur, peut-être même la sensualité de son organisation, avant -que la politique en eût fait un fidèle époux, sinon une statue de -marbre. - -Le citoyen Ballin vante la _sévérité des moeurs_ de Marat, dans -l'oraison funèbre qu'il lui consacra sous le titre de: _Marat, du séjour -des immortels, aux Français!_ - -Mais J. M. Henriquez, dans la _Dépanthéonisation de Marat, patron des -hommes de sang et des terroristes_, publiée, il est vrai, après le 9 -thermidor, ne craint pas de nous représenter Marat comme un libertin: - -«Marat, adonné au plus crapuleux libertinage, avait pour déesse une de -ces femmes vendeuses de voluptés, et qu'une loi sage ne peut avouer pour -épouse légitime sans autoriser la subversion du corps social... Est-il -vrai que Marat ait été marié? Est-il mort dans le concubinage? S'il -était marié, que d'outrages faits à la foi conjugale!» - -Marat n'était pas marié, mais il avait une maîtresse qui vivait -maritalement avec lui, à l'époque de son assassinat. - -Cette audacieuse maîtresse, que Marat ne s'est pas contenté de peindre -en buste dans le roman des _Aventures du jeune comte Potowsky_, était -devenue ce que deviennent toutes choses en vieillissant, décrépite et -enlaidie; elle n'en était que plus attachée à Marat, qu'elle admirait -autant qu'elle l'avait aimé et dont elle osait quelquefois s'approprier -le redoutable nom. - -Ce fut en signant _femme Marat_, qu'elle écrivit au baron de B... -(Besenval), qui avait pris la défense de Necker, dénoncé par Marat au -tribunal du public: «On peut vous mettre au nombre de ces petits roquets -qui, ne pouvant plus aboyer par vieillesse, toussent, toussent, pour -donner des preuves de leur existence.» - -Le baron répondit en baron, très-poliment, en se félicitant de ce que -son petit livre lui avait valu l'honneur de recevoir une lettre de -madame Marat. Il ajouta pourtant en post-scriptum: «Quelques-uns de mes -amis m'ont voulu soutenir que M. Marat n'était point marié... Qu'il ait -une femme à lui ou à un autre, qui ait le droit de prendre son nom, ou -qui ne fasse qu'en emprunter le droit, cela m'est égal.» - -Cette femme, qui écrivait par la petite poste à un baron, ne savait pas -lire, si l'on en croit Vincent Formaleoni, canonnier de Paris, auteur -anonyme d'un _Éloge de Jean-Paul Marat_. - -Ce Vincent Formaleoni nous apprend que Marat, décrété d'accusation et de -prise de corps, poursuivi par les gardes nationaux du général Lafayette, -ne dut sa liberté et son salut qu'au dévoûment d'une _femme généreuse et -sensible_. - -Est-ce la même qui s'intitula _veuve Marat_, quand l'Ami du Peuple ne -fut plus là pour l'envelopper d'ombre et de mystère, et qui obtint sous -ce titre une pension civique qu'elle dut moins à ses droits qu'à la -munificence de l'Assemblée nationale? - -«Enthousiaste de la liberté, dit Formaleoni, la femme forte avait conçu -la plus haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux -sentiments de l'estime... L'hospitalité et l'amour furent assez -ingénieux pour dérober Jean-Paul Marat aux poursuites de ses -persécuteurs.» - -On m'assure que l'_amour_ et l'_hospitalité_ représentent deux femmes -qui étaient d'intelligence pour sauver Marat: mademoiselle Fleury, du -Théâtre-Français, sous le nom de l'Hospitalité, et l'héroïne du roman, -sous le nom de l'Amour. - -L'Amour hérita de l'imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui -laissa d'ailleurs qu'un assignat de vingt-cinq sous, comme le déclara -fièrement Albertine Marat dans sa _Réponse aux détracteurs de l'Ami du -Peuple_, où elle avouait que son frère avait été «obligé, pour exister, -à accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa _compagne_.» - -Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d'accord avec mademoiselle Marat -pour publier les oeuvres politiques de l'Ami du Peuple: cette édition -devait former quinze volumes in-8º, y compris un ouvrage posthume -intitulé l'_École du citoyen_. - -Le prospectus parut seul, annonçant qu'on s'abonnait chez la citoyenne -veuve Marat, rue Marat, nº 30, au prix de cinq livres par volume de 480 -pages; mais dès que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre -fit saisir, dit-on, le matériel de l'imprimerie et arrêta la publication -comme dangereuse à son parti. - -Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donné cette veuve -Marat, qui s'était enfermée avec lui dans le souterrain fameux «où la -pudeur serait superflue» selon l'auteur du _Panégyrique de Marat_, -imprimé en l'an III; cet auteur malicieux a prétendu que Charlotte -Corday avait puni Marat de ses insolentes privautés, Marat qui allait -«sautillant de nymphe en nymphe, et qui aimait à nager dans des torrents -de délices.» - -La veuve, que plus d'un historien du temps a traitée de mégère, eut -l'air en effet de satisfaire un sentiment personnel de jalousie, -lorsqu'elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en -vomissant contre elle mille sales injures. - -Quoi qu'il en soit, Marat avait connu l'amour; son livre _De l'Homme_ en -parle avec trop de science pour que ce soit seulement le résultat de la -réflexion et du ouï-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet -ouvrage, qu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. II, -p. 374): «Que les critiques me montrent donc, s'écrie-t-il, une autre -passion tenant au physique qui puisse fournir un tableau supportable!» - -On ne supporterait pas maintenant les différents tableaux que lui -fournit cette passion peinte d'après nature. - -C'est lui, toujours lui qui se pose en scène; ici, il fait un tendre -aveu: «Lorsque vous pressez une maîtresse pudique de vous ouvrir son -coeur, quoique soumise à regret aux leçons de sa mère, n'attendez pas -néanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiments; c'est toujours de -l'amitié qu'elle a pour vous, mais quand lassée d'une longue et pénible -résistance, cette fille dissimulée laisse enfin triompher son heureux -amant...» - -Là, il est séparé de ce qu'il aime: «L'amant malheureux éloigné de sa -maîtresse chérie promène languissamment ses regards autour de lui; sans -cesse occupé de cette chère image, il ne prend aucun intérêt à tout le -reste; dans sa douce mélancolie, il recherche la retraite, la solitude, -le silence des bois...» - -Plus loin, il est inhumain à l'égard d'une belle, qui se meurt d'amour -pour lui: «Après les fureurs d'une passion irritée, son âme succombe à -ses maux, un feu interne la consume et la tient sans cesse éveillée; -bientôt ses forces l'abandonnent... Déjà le lustre de ses beaux yeux est -éteint...» - -Ailleurs, enfin, il s'écrie comme Bertin l'élégiaque: _Elle est à moi!_ -et il chante un hymne à l'amour vainqueur: «L'amour élève le pouls, -enflamme l'oeil, anime le teint, embellit la face, donne la vie à ses -traits et la grâce à tous ses mouvements.» - -Oui, l'amour embellissait la face de Marat. - -«Ses traits étaient hideux», dit le rédacteur de son article dans la -_Biographie universelle_; «Sa laideur affreuse, dit l'auteur de son -_Panégyrique_ cité plus haut, coopère prodigieusement à ses triomphes. -On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec -désavantage. Sa physionomie offre à l'oeil surpris des traits confondus -de l'hyène, du furet, du singe et du crapaud.» - -Nous avons vu la toile, admirable d'horreur, où David l'a peint mort -dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller -au-delà; mais Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le -temps de mourir de la maladie qu'il combattait en vain depuis trois ans -(«il avait, dit Henriquez, le cerveau exalté par certaines pilules dans -lesquelles il entre certaine dose de mercure»), Marat n'était plus Marat -amoureux, philosophe et romancier. - -Fabre d'Églantine, du moins, en a tracé un portrait moins horrible et -plus ressemblant: «Il était de la plus petite stature; à peine avait-il -cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force, sans être gros -ni gras; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les -cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il -les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il portait une -tête d'un caractère très-prononcé: il avait le visage large et osseux, -le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et -avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un de ses coins par -une contraction fréquente; les lèvres minces; le front grand; les yeux -de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins, -naturellement doux, même gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil -rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et -négligés.» - -Ne voilà-t-il pas la laideur de Marat presque réhabilitée? - -Il était loin de se croire laid, puisqu'il savait sa physionomie -expressive: - -«Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant -où chaque mouvement de l'âme est rendu avec force et délicatesse.» - -Il savait aussi que ses yeux _gris-jaune_ n'étaient pas sans pouvoir sur -le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'oeil est de toutes les -parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à -l'expression. «C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'âme se -peint principalement; il en exprime les émotions les plus tumultueuses -et les sentiments les plus doux.» - -Il se flattait donc que son âme lui gagnerait les coeurs que sa figure -eût pu lui aliéner. - -L'âme de Marat! - -Il ne badinait pas là-dessus, il proclamait hautement l'immortalité de -l'âme, et dès le début de son livre _De l'Homme_, il avait averti les -lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question, -qu'il n'écrivait pas pour eux. Il était si bien persuadé de l'existence -de l'âme, qu'il en avait fixé le siége dans les méninges ou tuniques du -cerveau. - -Voltaire le plaisanta sur la place préfixe qu'il donnait à l'âme, en -l'appelant le _maréchal des logis de S. A. S. l'Ame_; mais les -découvertes récentes de la physiologie ont prouvé que le logement -n'était pas mal trouvé, et que Marat aurait dû y mettre le principe de -la vie plutôt que l'âme, pour parler en anatomiste. - -On voit que dès-lors, dés l'année 1775, il s'était occupé de la -décapitation, sans prévoir les effets de la guillotine: «L'âme n'a plus -de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tête en est séparée,» -(t. Ier, p. 92.) - -Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprimé en 1775 chez le -libraire-éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, à Amsterdam, on sent déjà -Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce qu'il est capable de devenir -sous l'influence des événements. - -Le chapitre sur la Pitié, où il réfute un prétendu paradoxe de Voltaire, -est une révélation menaçante du Marat sanguinaire caché dans la peau du -philosophe: «il est aisé de se convaincre que la nature n'a pas fait -l'homme compatissant... La pitié est un sentiment factice, acquis dans -la société. Ce sentiment naît de l'idée de la douleur et des rapports de -forme avec les êtres sensibles... La pitié n'est autre chose que notre -sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous -identifions... N'entretenez jamais l'homme d'idées de bonté, de douceur, -de bienfaisance, et il méconnaîtra toute sa vie jusqu'au nom de pitié... -Ainsi, longtemps frappée du même spectacle, l'âme n'en sent plus -l'impression; elle s'endurcit à l'aspect des misères humaines; elle -s'accoutume à voir souffrir, et elle devient impitoyable.» - -Telle devint l'âme de Marat, quoique Fabre d'Églantine fasse l'éloge de -sa _bonhomie naturelle_: «Il avait plus que de la bonhomie, dit-il. -L'une des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable -qu'engendrent et nourrissent toujours dans une âme honnête la -simplicité, l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon.» - -Marat avait dit lui-même dans son livre _De l'Homme_: «N'est-ce pas -l'amour du beau et de l'honnête qui devient au coeur du sage une source -inaltérable de sentiments délicieux, et lui fait éprouver au milieu des -alarmes cette douce paix que l'infortune ne peut troubler?» - -Le conventionnel Boileau, qui osa monter à la tribune pour accuser -Marat, en disant: «Voici ce que ce tigre a écrit avec ses griffes de -sang!» eût été bien surpris à la lecture du traité sur _l'Homme_. - -Dans ce traité, Marat se passionne pour les sentiments élevés, pour les -passions _factices_ de l'imagination, pour l'amour de la gloire, pour -l'amour de la patrie. «Les âmes passionnées de la gloire, dit-il, aiment -l'estime pour l'estime, et la fumée de la réputation pour elle-même... -C'est l'amour de la patrie, dit-il plus loin, qui porta les Posthumius, -les Curtius, les Décius à se dévouer pour elle; c'est lui qui, dans -Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l'exemple de la modération -la plus rare, lui fit respecter la liberté de ses ingrats concitoyens, -avec la puissance de les opprimer, vivre en homme privé, pouvant -commander en maître, suivre constamment les lois de l'austère vertu et -conserver pendant le cours de sa longue vie son âme innocente et pure; -c'est lui qui produisit l'incorruptible voeu de Caton!...» - -Marat déifiait déjà les héros des républiques grecque et romaine. - -Cependant on peut supposer que Marat se fût borné à des travaux de -science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapporté l'honneur -et le profit qu'ils méritaient, si les académies ne s'étaient coalisées -en quelque sorte pour tenir ses découvertes sous le boisseau, si -Voltaire et les encyclopédistes n'avaient pas foudroyé de leurs dédains -le livre _De l'Homme_. - -Imprudent Marat, qui avait osé, dans son discours préliminaire, énumérer -les philosophes physiologistes sans nommer Voltaire, et qui ne l'avait -nommé dans son ouvrage que pour l'accuser de légèreté et -d'inconséquence! - -Voltaire, âgé alors de plus de 82 ans, se fit journaliste pour répondre -à cet adversaire qu'il invitait à se consacrer à ses malades plutôt qu'à -la philosophie. Voltaire n'eut pas de peine à mettre l'auteur hors de -combat et son livre hors de cause. - -Ce livre, qui devait placer Marat entre Lecat et Cabanis, tomba du -ridicule dans l'oubli. - -Marat n'osa plus s'essayer dans le genre philosophique, il ne publia pas -même son roman des _Aventures du comte Potowski_, composé à cette époque -et prêt à paraître. Il se concentra tout entier dans les recherches -scientifiques, et il fit imprimer, seulement après la mort de Voltaire, -ses belles découvertes sur la lumière et l'optique, sur le feu et sur -l'électricité. - -Voltaire ne ressuscita pas pour l'attaquer de nouveau, mais Marat trouva -dans l'Académie des Sciences une opposition non moins vive et plus -compacte que naguère dans la littérature. Il avait délivré aux -académiciens tant de brevets d'ignorance, que ce fut un parti pris de -nier ses découvertes ou de les passer sous silence. - -Tous les efforts de Marat ne réussirent pas à vaincre cette ligue de -savants qu'il combattit sans relâche de 1779 à 1785. - -Il était redouté depuis trois ans sous le nom d'_Ami du Peuple_, quand -il rappela aux académiciens, ses ennemis, qu'il pouvait se venger, en -leur adressant comme un adieu menaçant, en 1791, son pamphlet des -_Charlatans modernes_ ou _Lettres sur le Charlatanisme académique_. Il -ne songeait guère alors à reprendre ses expériences de physique! - -Mais si l'espace nous manque pour montrer le médecin devenu tout-à-coup -grand législateur dans un admirable écrit: _la Constitution_, qui n'est -pas même connu par son titre, l'espace nous manque aussi pour -caractériser le talent littéraire de Marat avant la Révolution. Je ne -puis, par des citations choisies même dans ses oeuvres scientifiques, -prouver que son style se modelait souvent sur celui de Rousseau, et que -le but qu'il s'est proposé sans cesse a été d'imiter l'auteur d'_Émile_ -et de la _Nouvelle Héloïse_. - -C'est le sublime Rousseau qu'il invoque dans la péroraison du deuxième -volume du traité _De l'Homme_, ce qui fit dire à Voltaire: «Il est -plaisant qu'un médecin cite deux romans, au lieu de citer Boerhave et -Hippocrate.» - -Voltaire ignorait que ce médecin avait lui-même un roman en -portefeuille, un roman de sentiment, un roman d'amour, auquel il eût pu -mettre cette épigraphe tirée de son livre de philosophie: «L'amant -sensuel ne peut se passer de jouissance, le véritable amant ne peut se -passer de coeur.» Fabre d'Églantine donne à Marat un certificat de -sensibilité; il connaissait sans doute les _Aventures du comte -Potowsky_. - -C'est donc avec raison que le citoyen Morel, capitaine au premier -bataillon du Jura, s'écrie dans son _Éloge funèbre de Marat_: «Comme -Jésus, Marat fut extrêmement sensible et humain; il avait l'âme sublime -de Rousseau!» - -Vienne maintenant quelque citoyen critique, qui fasse le parallèle -impartial des _Aventures du comte Potowsky_ et de la _Nouvelle Héloïse_, -et qui rende enfin à Marat ce qui est à Marat, comme Jésus rendait à -César ce qui est à César. - -PAUL L. JACOB, bibliophile. - - - - -LES AVENTURES - -DU - -JEUNE COMTE POTOWSKI. - - - - -I. - -GUSTAVE POTOWSKI A SIGISMOND PANIN. - - -A Pinsk en Polésie. - -Quitte ces assemblées tumultueuses, ces bruyants plaisirs, ces concerts, -ces danses, ces fêtes et tous ces jeux auxquels tu as recours pour -charmer ton ennui. Il est pour un coeur sensible, pour toi, cher Panin, -une source de joie plus pure. Veux-tu la connaître, viens vers ton ami, -et contemple son bonheur. - -Quand la félicité daigne descendre sur la terre pour visiter les -mortels, elle cherche, et ne trouve que le sein des amants où elle -puisse se reposer. Elle se plaît avec deux coeurs unis, appuyés l'un sur -l'autre, et endormis ensemble dans une paix voluptueuse. - -Que l'amour est un charmant délire! Dans sa douce ivresse, l'âme inondée -de plaisir s'écoute en silence: dans ses vifs transports, elle se fond -et s'écoule. Malheureux qui ne l'éprouva jamais! - -Habitué dès mon jeune âge à vivre avec Lucile dans une douce -familiarité, je ne connaissais encore que l'amitié, lorsqu'au milieu de -nos amusements, les ris s'enfuirent tout-à-coup. Lucile devint rêveuse: -peu à peu les rubis de ses lèvres perdirent leur éclat, les roses de ses -joues pâlirent, le doux son de sa voix s'altéra. A sa vivacité naturelle -avait succédé une sorte de langueur, et l'on découvrait dans ses regards -je ne sais quoi d'inquiet et de tendre. - -Cette langueur passa de l'âme de Lucile dans la mienne. Un nouveau -sentiment de plaisir semblait s'y arrêter. Je me sentais attendri, et je -ne savais pourquoi. Les jeux folâtres, qui avaient amusé notre enfance, -commençaient à m'ennuyer. Je n'aimais plus à courir: les ris, le fracas, -la lumière, la dissipation me déplaisaient; et pour la première fois mon -âme s'écoutait en silence. - -Je n'étais content qu'auprès de Lucile, et j'étais chagrin dès que je la -quittais. Même auprès d'elle la gaîté parut m'abandonner, et je -commençai à ne me trouver bien nulle part. Sous les yeux de nos parents, -je désirais d'être seul avec Lucile; loin des témoins incommodes, je -craignais de la trouver seule: je sentais que j'avais quelque chose à -lui dire, et ne pouvais démêler quoi. - -Un jour que j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, je voulus l'embrasser. -Elle s'y opposa; et les efforts que je fis pour m'en rendre maître, -ayant dérangé son fichu, j'entrevis sous la gaze deux petits charmes -naissants que Cupidon semblait avoir placés lui-même. A cette vue, je -sentis palpiter mon coeur. - -Lucile parut fâchée, et allait s'échapper; je la retins, et la fixai -longtemps. Elle baissait la vue. A la fin je rencontrai ses yeux; et ce -coup-d'oeil, lancé et rencontré au hasard, alluma dans mon sein la -flamme qui le dévore. - -Longtemps nous nous en tînmes à de simples regards. - -Je ne pouvais vivre un instant sans Lucile. Lucile ne s'accommodait pas -mieux de mon absence, mais elle n'était plus aussi familière, aussi -naïve, aussi affectueuse; elle semblait se refuser à mes innocentes -caresses; lorsque je lui dérobais un baiser, la pudeur colorait ses -joues; lorsque je la pressais contre mon sein, elle cherchait à se -dégager; lorsque je la retenais dans mes bras, elle tremblait de -crainte. - -L'amour produisit sur le corps de Lucile un changement plus frappant -encore que sur son âme. A mesure qu'il se développait, chaque jour elle -devenait plus belle: semblable à une tendre fleur qui, sentant au matin -l'influence des rayons du soleil, ouvre ses boutons, étend ses feuilles, -épanouit ses fleurs, et paraît avec un nouvel éclat. - -Un soir que nous étions sur le gazon fleuri au pied d'un arbre touffu, -mille petits oiseaux s'égayaient parmi le feuillage, et faisaient -retentir les airs de leurs chants amoureux. Je sentais une douce émotion -parcourir de veine en veine tout mon corps. Je tenais une main de Lucile -et n'osais lui parler; elle me regardait en silence: mais nos regards -s'étaient tout dit, avant que notre voix s'en fût mêlée. - -Enfin je hasarde de lui ouvrir mon jeune coeur. A chaque mot que je -prononce, sa bouche sourit amoureusement, et un coloris plus animé que -celui des roses se répand sur son joli visage. - -A peine lui eus-je fait l'aveu de l'émotion nouvelle que je ressentais, -que j'obtins d'elle un pareil aveu pour réponse. Il n'était pas dans -notre caractère de dissimuler: d'ailleurs comme l'amour que nous -éprouvions l'un pour l'autre ne différait guère de l'amitié que par un -sentiment plus vif, nous fûmes bientôt à notre aise, et le mystère de -notre nouvelle situation fit place à un retour de confiance. - -L'amour perçait insensiblement et faisait des progrès. Nos entretiens -devenaient plus fréquents, plus animés, plus intimes. En nous -entretenant de l'état de nos coeurs, nous avions toujours quelque chose -à nous dire, comme si nous eussions oublié ce que nous nous étions dit -tant de fois. Lorsque je l'assurais combien elle m'était chère, elle me -faisait sentir qu'elle le savait: mais lorsqu'elle me parlait de sa -tendresse, souvent je feignais de ne pas l'en croire, pour avoir le -plaisir de l'ouïr de nouveau. - -Quelquefois il s'élevait entre nous de petits débats, et toujours elle -scélait ses tendres protestations par un baiser encore plus tendre. -Alors je sentais couler dans mon âme cette joie délicieuse qui fait le -bonheur des amants. - -Dès-lors notre inclination mutuelle devint de jour en jour plus tendre. - -Aujourd'hui elle est telle qu'il semble que nous n'avons qu'une vie et -qu'une âme. Nos coeurs s'entendent et s'entretiennent. Si j'attache les -yeux sur Lucile, elle me regarde avec l'expression la plus vive du -sentiment. Si je soupire, elle soupire à son tour. Si je lui jure que je -l'adore, elle me jure que je suis adoré. Si je lui dis qu'elle fait le -bonheur de ma vie, elle me répond que je fais le charme de la sienne. - -O tendre union! Céleste flamme! Six ans l'ont épurée et nourrie dans mon -coeur. Six ans j'en ai goûté la douce ivresse. - -Que te dire? Je ne trouve de plaisir qu'aux côtés de Lucile, et ce -plaisir est toujours nouveau. - -Quand je la vois me sourire tendrement, mon coeur palpite de joie. Quand -je lui donne un baiser, je cueille sur ses lèvres de roses un nectar -plus doux que celui que l'abeille exprime des fleurs. Mais, quand -mollement penché sur son sein je savoure le plaisir d'être aimé, je me -crois au nombre des dieux. - -Cher ami! depuis quelques années tu as renoncé à l'amour: que de temps -perdu pour le bonheur! - -De Varsovie, le 12 février, 1769. - - - - -II - -SIGISMOND A GUSTAVE. - - -L'amour, dit-on, est un fruit délicieux, que le ciel a accordé à la -terre, pour faire le charme de la vie. Cher Potowski! tu n'en connais -que les douceurs; je n'en connus que l'amertume. - -Comme toi, j'aimais autrefois à soupirer auprès des belles: mais si -souvent dupe de leur duplicité, jouet de leurs caprices, j'ai enfin -appris à fuir leur commerce dangereux. - -Pourrais-tu le croire? Je préfère à leurs fausses caresses, le plaisir -d'en médire. Dévoiler leurs artifices, publier leurs intrigues, et rire -de leur tourment au milieu d'un cercle d'amis aussi dégoûtés que moi; -voilà le seul plaisir qu'il m'en reste. - -Lorsque le feu de la conversation commence à s'éteindre, nous prenons en -main la coupe enchanteresse; un jus pétillant vient au secours de -l'esprit, ranime nos propos, nous inspire de nouvelles saillies, et fait -renaître la joie parmi nous. - -Au sortir de ces entretiens, je reviens au milieu des femmes, leur -montrer mon mépris et ma gaîté. - -De Pinsk, le 23 février 1769. - - - - -III - -LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA. - - -A Lublin. - -Tu t'étonnes, Charlotte, que je sois si éprise de Gustave: Mais peux-tu -le trouver étrange? Eh! comment n'aimerais-je point un aimable homme qui -m'adore, un homme tout occupé de mes plaisirs et de mon bonheur? - -D'ailleurs cette fraîche jeunesse, cette beauté ravissante, ces regards -tendres et animés, ce sourire fin et gracieux, cette voix touchante, et -tant d'autres agréments qui lui sont propres, n'ont-ils pas droit de lui -captiver les coeurs? - -Que si tu ne fais point de cas des attraits de sa figure: ne -compteras-tu pour rien non plus les belles qualités de son âme? - -Te dire que mon amant a tous les talents de son état, et tous les -agréments d'un homme du monde serait trop peu de chose. - -Mais Gustave a de l'esprit, il le sait et il n'en est pas vain: jamais -il ne le fit servir à désoler le bon sens, ni à affliger les sots. - -Il aime les plaisirs, mais il veut les choisir: il méprise ceux qui -manquent de délicatesse, préfère ceux qui récréent à ceux qui ne font -qu'étourdir, et ne recherche avec ardeur que ceux qui respirent la -tendresse. - -Modéré dans ses plaisirs, il sait s'arrêter avant le dégoût. Son humeur -est toujours égale: jamais on ne le voit d'une gaîté effrénée, puis, -d'une morne tristesse. - -Il est riche, aime la dépense, et accorde à son rang ce qu'il exige: -mais il ne donne rien au faste, aux caprices, à l'extravagance. Il est -quelquefois magnifique; plus souvent généreux, il destine aux infortunés -une partie de son superflu, et toujours il sait leur cacher la main qui -les soulage. - -Il a l'âme fière, mais sans arrogance: il n'est point entiché de sa -naissance, et il respecte plus dans l'homme le mérite que les dignités. - -Il est bouillant et ne peut souffrir un affront; mais sa colère n'est -pas féroce: son ressentiment passe comme un éclair, et la moindre excuse -suffit pour le désarmer. - -Jamais jeune homme ne reçut une meilleure éducation: mais chez lui, la -nature semble avoir tout fait. Son beau naturel, bien dirigé dès -l'enfance, est tel qu'il peut s'y abandonner sans crainte et sans -précaution. La décence, la candeur, la tendresse en font la base. Ennemi -du vice, indulgent aux ridicules, docile aux usages innocents, -incorruptible aux mauvais exemples, il est respecté de tout le monde, -aimé de toutes ses connaissances, et chéri de tous ses amis. - -Tel est mon amant; et tu veux que je justifie ma flamme. Va, Charlotte, -je m'applaudis de mon choix, et je ne crains point d'en être jamais -punie. - -De Varsovie, le 29 février 1769. - - - - -IV - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu -aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que -ressentiment. Il passera un jour ce ressentiment; tu peux t'y attendre, -et je te verrai de nouveau enlacé. Mais en attendant que tu -m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse; je vais -t'entretenir de la mienne. - -Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la réflexion pour -naître, et que je n'aie jamais cherché à m'éclairer sur le choix d'une -épouse, je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la -sagesse ne l'eût pu faire. - -Lucile n'a point ces grâces brillantes et légères dont le monde fait -tant de cas, ni cette humeur folâtre, ce babil frivole, ce petit manége, -ces aimables caprices qui vont si bien à quelques jolies femmes. Mais à -une belle figure, relevée par des grâces touchantes, elle joint une âme -tendre, noble, élevée; un esprit solide, enjoué, délicat: et je ne sais -quels charmes invincibles qui lui captivent tous les coeurs. - -Avec tant de belles qualités, un peu de vanité serait bien excusable: -toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes, elle se -distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs: tout le monde -admire sa beauté, elle seule paraît oublier ses attraits: on l'écoute -avec ravissement, elle seule ne s'aperçoit point du plaisir qu'elle -cause. - -Mais quel charme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont -elle est un modèle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais -fille n'en eut de plus marquées. Toujours elle leur obéit avec douceur: -souvent elle n'attend pas l'ordre, elle devine; et tout ce qu'ils -peuvent désirer est fait avant qu'ils se soient aperçus qu'elle y pense. - -Avec quel zèle elle ouvre la porte à l'honnête pauvreté! Quel air -d'attendrissement elle a pour les malheureux! Comme elle se plaît à -ramener la joie dans un coeur flétri! - -Hé! ne dirai-je rien de cette sensibilité délicate qui craint d'offenser -ou de déplaire, de cette ouverture de coeur qui gagne la confiance, de -cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette -timidité enchanteresse qui la rendent si séduisante. - -Chez elle rien n'est gêné, tout est naïf, tout est naturel, tout a -l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot: c'est -la Vertu sous les traits de la Beauté. - -Heureux celui qu'un doux hymen doit unir à Lucile! Il n'aura à craindre -que le malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher -Panin, tu le connais: c'est ton ami. - -De Varsovie, le 19 mars 1769. - - - - -V - -LUCILE A CHARLOTTE. - - -A Lublin. - -Je ne pense qu'à Potowski. Allumée au flambeau de l'amour, mon -imagination me présente partout sa douce image. Sans cesse je la vois, -elle me suit le jour, elle me suit la nuit, et ne me quitte pas même -durant mon sommeil. Avec quel transport mon âme s'élance vers lui! je -l'aime, je l'adore; et ce qui le rend si cher à mon coeur, c'est moins -sa beauté que sa vertu; c'est moins la violence que la pureté de sa -flamme. - -Hier, comme nous étions à faire de la musique sous un des arbres du -jardin, en extase à l'ouïe d'un air flatteur qu'il me chantait, je -laissai échapper mon théorbe, et les yeux fermés je reposais mollement -sur le gazon fleuri. - -Bientôt il s'avança vers moi et se plaisait à me contempler; mais il n'a -point avec audace levé le voile pour parcourir mes charmes; ses chastes -mains ont respecté jusqu'à la gaze légère dont ma gorge était couverte. - -Puis, approchant sa bouche, il pressait tendrement mes lèvres et -couvrait mes joues de baisers amoureux. Je ne sais quelle émotion -inconnue pénétrait alors tout mon être; j'étais languissante dans les -bras du plaisir. - -Réveillée par ses tendres caresses, je fis la surprise, la fâchée, je me -levai et voulus m'éloigner; mais il me retint dans ses bras, me prit la -main, et me dit d'un ton de voix enchanteur, en me regardant d'un air -tendre: - ---Quoi, ma Lucile, t'offenser de ces libertés innocentes, tandis que tu -étais à la discrétion de ton amant? Apprends à le mieux connaître. Non, -non, avec lui jamais tu ne seras en danger. Or çà, mon ange, faisons la -paix, et pour gage de mon pardon donne-moi un doux baiser. Tu me le -refuses; hé bien! je le prendrai moi-même. - -Chère Charlotte, je ne pus m'en défendre, et tandis qu'il collait ses -lèvres aux miennes, mon coeur palpitait de joie, la volupté se glissait -dans mes veines. - -Rien n'égalait mon embarras; je n'osais le fixer; et certes, je ne sais -ce que je serais devenue, s'il se fût aperçu des émotions qui agitaient -mon sein. - -Toi qui te piques d'avoir vu bien des choses, vis-tu jamais un amant -plus tendre, plus décent, plus respectueux? - -Une douce habitude de vivre ensemble resserre chaque jour les noeuds qui -nous attachent l'un à l'autre. A ses côtés je ne connais point le -chagrin; l'ennui ne se mêle jamais au paisible cours de ma vie, et le -dégoût n'ose en approcher. Avec lui il n'est point d'aurore qui en se -levant ne me promette une journée sereine et ne me fasse goûter quelque -plaisir nouveau. - -De Varsovie, le 5 avril 1769. - - - - -VI - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Sirad. - -Me voici depuis quelques jours à Lencini pour y passer une partie de la -belle saison. - -Hier, les comtes Sobieski, Kodna et Bressin firent partie d'aller en -famille passer la journée à l'île Tarnow. J'étais convenu de les joindre -à la maisonnette que le dernier a fait bâtir sur le bord du lac, où la -compagnie devait s'embarquer. - -A mon arrivée, je trouvai les hommes dans le salon à parler politique. -Les femmes avaient passé dans le parterre, et j'aperçus les jeunes -rangées autour d'un bassin et occupées à s'admirer dans l'onde limpide, -chacune une houlette à la main. - -Je fus frappé de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles -s'étaient ajustées! Combien leur beauté s'était embellie encore par les -secours de l'art! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient -de lustre à des charmes à demi-voilés! Combien les rubans et les cordons -relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure délicate, -ou plutôt des petits pieds mignons! - -Parmi ces gentilles bergères qui attiraient les désirs sur leurs pas, -qui n'eût distingué Lucile à l'élégance de sa taille, à son air noble, à -son port majestueux? - -Elle était vêtue d'une robe blanche, dont l'étoffe lustrée flottait à -grands plis autour de son corps, ses cheveux bouclés par les mains de la -nature tombaient avec grâce sur son col d'albâtre et se roulaient sur -son beau sein; un voile léger dérobait à l'oeil des charmes où les -coeurs viennent se prendre. - -Un petit chapeau d'osier entouré d'une guirlande de fleurs s'abaissait -sur ses beaux yeux. - -Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais -voir une Grâce décente entre des nymphes vives et légères. - -On servit quelques rafraîchissements et nous gagnâmes le bateau. - -Déjà les bateliers font blanchir l'écume sous leurs rames, le rivage -fuit loin de nous, et nous découvrons les fertiles coteaux de l'île. - -Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithéâtre sur -les bords du lac, et leur image est répétée dans le cristal de l'onde. -D'autres villages s'étendent dans les vallées; les flèches brillantes de -leurs clochers s'élèvent dans les airs, dominent d'espace en espace les -paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau. - -On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on -entendait de loin les chansons des bergères et des bergers dansant au -son des chalumeaux à l'ombre des bosquets. - -Nous abordâmes dans un golfe où les eaux amoncelées dorment depuis le -commencement des siècles dans des prisons profondes. - -Trois voitures découvertes nous attendaient sur le rivage. - -Nous arrivons; les barrières s'ouvrent, et le séjour enchanté du Nonce -s'offre à nos regards. A droite s'étend une vaste prairie, coupée par -plusieurs branches d'une jolie rivière qui la traverse et bordée d'un -parc où bondissent des troupeaux de daims. - -A gauche s'élève un riche coteau couvert de vignes et surmonté de deux -rochers élancés vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine -d'alentour. - -A chaque pas on croit voir les jeux variés de la nature: tantôt c'est -une nappe d'eau, où le hazard semble avoir jeté un pont; tantôt c'est un -antre où mille petits ruisseaux vont se perdre; tantôt ce sont des -bouquets d'arbres pittoresquement plantés. - -Un superbe palais se présente dans l'enfoncement. - -A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et -s'allonge devant l'oeil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes! -Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractère. Partout la -nature et l'art sont admirablement combinés. L'intelligence éclate dans -tous les points de l'ouvrage, rien n'y brille que d'un éclat propre à -faire valoir le reste; point de beautés prodiguées en vain. - -Mais c'est autour du château que les beaux-arts ont rassemblé les amours -et les ris. - -On n'y arrive point par de longues allées tirées au cordeau et semées de -sable. Il n'est pas non plus entouré de ces ennuyeux parterres dessinés -en symétrie, où l'on ne voit que quelques fleurs rangées dans de petits -carrés, des arbrisseaux mutilés, et des planches de coquillages. Situé -sur un monticule d'où l'oeil d'un seul regard embrasse toute l'étendue -du domaine, il s'ouvre par derrière dans un joli bosquet. - -Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessiné comme tant d'autres. On -n'y voit point les arbres alignés et taillés en berceaux se répondre les -uns aux autres, mais placés dans un heureux désordre et coupés de -sentiers qui par leurs contours variés ménagent toujours à l'oeil de -nouvelles surprises. - -De distance en distance on y trouve des bassins où nagent des cygnes, et -où se baignent des nymphes mêlées avec des tritons: des niches où un -faune ou un satire retient une timide bergère. - -Ici on voit Flore environnée de petits génies qui lui présentent des -fleurs. Là, Pomone entourée d'autres génies qui lui apportent des -fruits. Plus loin, des bacchantes invitent le dieu du vin à remplir sa -coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient à Pan. - -L'extérieur du palais répond à la magnificence des dehors, et -l'intérieur paraît le temple de la volupté. Tout ce que l'art inventa -jamais pour faire les délices de la vie y est étalé avec goût; tout y -inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais me lasser -d'admirer: dans mon extase, je croyais être dans un de ces palais que la -brillante fiction a pris soin de parer. - -Le nonce, tu le sais, est un de ces sybarites dont l'air ouvert et -content annonce un coeur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne -veulent que s'amuser. Il nous reçut avec empressement; et après nous -avoir fait voir les lambris dorés, les riches ameublements et les autres -raretés de ce délicieux séjour, il nous conduisit sous des berceaux -fleuris, où nous trouvâmes des tables délicatement servies. - -Il fit les honneurs de sa maison avec des grâces enchanteresses. Pour -entretenir la gaîté, il avait rassemblé autour de nous tous les -plaisirs; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que dès qu'il -le voulait ils accouraient en foule. - -Nous fûmes servis par de jolies bergères vêtues de blanc et couronnées -de fleurs; nous eûmes des vins exquis et une musique digne d'être -entendue à la table des dieux. - -Après le dîner, la compagnie se sépara; chacun tira d'un côté différent. -Je joignis Lucile et nous prîmes le chemin du bosquet. - -A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvâmes -vis-à-vis d'une grotte d'où sort un ruisseau qui, divisé en plusieurs -filets, serpente sur la verdure; nous nous assîmes sur le gazon semé de -violettes et de primevères. - -Lucile se mit à considérer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientôt les -zéphirs légers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les -sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se -contaient leur martyre sur les buissons d'alentour. - -J'étais à ses pieds, occupé à la contempler: jamais elle ne m'avait paru -si belle. En voyant cette fraîche jeunesse, ce teint de lis et de roses, -ces lèvres vermeilles qui appellent le baiser, ce sourire des grâces, -ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une -mortelle. - -Je me sentais ému. - -L'influence de cette saison charmante, où la nature invite toutes ses -créatures à l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps -en temps, les sons mélodieux qui frappaient mon oreille achevèrent -d'enivrer mon coeur, déjà échauffé par la musique, le vin et les -tableaux voluptueux. - -Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main -et commençai à lui faire quelques-unes de ces timides caresses que -l'amour semble dérober à la pudeur. Lucile fit un doux effort pour se -dégager, je lui opposai une douce résistance. - -Mes yeux tendrement attachés sur elle rencontrèrent les siens, et nos -regards se confondirent avec une douce langueur, que je pris pour un -tendre aveu. - -Tandis que mon coeur s'abreuvait de volupté, une émotion soudaine -s'empara de mes sens; mon oeil enflammé dévorait ses charmes. - -Puis tout-à-coup cédant à mes transports amoureux, je couvris son visage -de baisers; je portai mes lèvres sur sa belle gorge; j'osai malgré elle -approcher une main avide... - -Lucile irritée arrêta mon audace et me quitta d'un air indigné. A -l'instant revenu de mon délire comme par une espèce d'enchantement, je -la suivis pour lui demander grâce; elle ne daigna pas m'écouter. - -Pénétré de douleur, je marchais en silence à son côté, la tête baissée -et n'osant lever les yeux. - -Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie, j'essayai de -reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux -soupçons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris étaient forcés, j'avais la -mort dans le coeur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui -me jetait à la dérobée quelques regards. - -Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part: -tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne -soupirais qu'après le moment de partir. - -Il arriva enfin ce moment désiré. - -Le bateau est lancé, il fend l'onde; déjà le rivage fuyait loin de nous -et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin, -nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain; bientôt la -surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se déchaînent, -et notre frêle barque est abandonnée à la merci des flots. - -Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tâcher de gagner le -port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés -vers la côte opposée, au milieu des écueils. - -On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient, -après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles. - -Comme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large, -mais nous ne semblions avoir évité un danger que pour succomber à un -autre: les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient -vouloir se refermer sur nous. - -A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce -de petite baie. - -Le ciel était couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans -leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine. - -La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayées cherchaient à -se cacher. Lucile pâle, muette et tremblante, se réfugie dans mes bras, -elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein. - -Te l'avouerai-je? Panin. Charmé de sentir dans mes bras mon doux trésor, -je n'étais point fâché de cette tempête. - -La nuit vint augmenter les ténèbres; les éclairs fendaient la nue, la -foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des -cieux, ses longs roulements se répondaient d'une côte à l'autre; les -vents soufflaient avec plus d'impétuosité, et les vagues écumantes -élancées dans les airs semblaient découvrir le fond des abîmes à la -lueur des feux célestes. - -Lucile, à demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque -éteinte: - - «Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous précipiter - dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir - embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau!» - -Quoique mon courage commençât à s'ébranler, je tâchai de la rassurer; -puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence, nous nous tînmes -étroitement embrassés, en attendant que le cruel destin disposât de nos -jours. - -Enfin la tourmente s'apaise, les nuées crèvent, une pluie abondante fond -sur nous, le globe argenté de la lune paraît derrière les nuages; sa -lumière tremblante brille sur la surface de l'onde agitée: les nuages se -dissipent, le ciel s'éclaircit, et le sombre azur de la voûte céleste, -semé de brillantes étoiles offre un spectacle enchanteur. - -Bientôt nous eûmes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore. - -A la blancheur de l'aube du jour s'était mêlée cette légère teinte d'or -et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'élance de -dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux étincelants du sein -des eaux. A l'éclat de sa vive lumière, l'obscurité disparaît, les -ombres fuient, son disque se dégage, il s'élève, ses rayons se -projettent à grands flots sur la plaine liquide: l'horizon s'étend, et -la terre s'offre à notre vue. - -Déjà le sommet des montagnes paraît doré, nous reconnaissons le rivage; -les vents sont enchaînés, la surface de l'eau ne paraît plus qu'une -glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le -port. - -Arrivés à Warzimow, nous nous séparâmes. Je pris congé de Lucile, qui me -fit promettre de revenir bientôt auprès d'elle. - - -_En continuation._ - -J'ai trouvé ce matin avec Lucile une parente éloignée de la comtesse que -je n'avais pas vue depuis longtemps. - -C'est une jeune veuve, à cheveux noirs, à grands yeux bleus, à nez -aquilin, à lèvres vermeilles, à petite bouche, et à tout prendre d'une -assez jolie figure. Elle ne dit pas qu'elle cherche un mari; mais on le -devine. - -Sans être belle, elle plaît beaucoup; elle a des manières libres et -aisées qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui -enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et -passe pour avoir de grands biens. - -Ne serait-ce point là ton fait? - -De Lencici, le 15 mai 1769. - - - - -VII - -SOPHIE BAJOSKI A SA COUSINE. - - -J'ai sous les yeux un couple d'amants heureux. Enveloppés des ombres du -mystère, ils se livrent en silence au plaisir de s'aimer; ils ne -paraissent avoir d'autre soin que celui de se plaire, et tout occupés -l'un de l'autre ils se suffisent à eux-mêmes. - -Tu connais la maîtresse: la charmante Lucile. Je vais te peindre -l'amant. - -C'est un jeune homme de moyenne taille; mais de la plus séduisante -figure du monde. A un teint brun et animé il joint de grands yeux bien -fendus pleins de vivacité et de douceur, une moustache naissante, une -bouche dessinée par l'amour, des cheveux d'un noir d'ébène, une jambe -faite au tour et une main douce, blanche et potelée. - -Gustave (c'est son nom) est pétri de grâces; mais il n'a point ces airs -légers, tranchants, avantageux, comme tant d'autres jeunes gens, et il -n'en plaît que davantage. - -Quoique d'un naturel vif et sensible, il est peu porté à la galanterie. -Il n'est pas fait pour chercher les bonnes fortunes; je ne sais même -s'il saurait profiter de celles qui se présentent. Il me semble si neuf -que je parierais tout au monde qu'il n'a encore cueilli que les -premières fleurs de l'amour. - -Il est si épris de sa Lucile, qu'il n'a d'yeux que pour elle. Aux côtés -d'une autre femme il paraît mal à son aise et s'ennuyer beaucoup: mais à -ceux de sa belle, son oeil brille d'un feu divin, sa bouche sourit -amoureusement, toutes les grâces s'animent sur son visage, il est -charmant et enjoué. - -Je suis assez familière avec lui, et je lui dis souvent le petit mot -pour rire; mais il n'entend pas malice. - -Tu me diras peut-être que j'en suis amoureuse. Je ne sais; mais je -n'aime point à être longtemps sans le voir, je ne le revois jamais sans -plaisir et je cherche quelquefois à me trouver sur ses pas. Ce qui me -plaît le plus en lui n'est pas précisément sa beauté; son air novice a -quelque chose qui me flatte davantage et sa froideur auprès de moi pique -ma vanité. - -Qu'il serait doux, Rosette, de lui toucher le coeur, de lui donner la -première leçon du plaisir amoureux. - -Du château de Kamine, près Warzimow, le 20 mai 1769. - - - - -VIII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Sirad. - -Chaque fois que je vois Lucile, je découvre en elle quelque chose qui -m'enchante. - -Jamais fille n'eut plus d'égards pour tout le monde; jamais fille ne -craignit plus de déplaire, mais jamais fille aussi ne sut mieux l'art de -concilier les prédilections avec les bienséances. Cet art qui fait -l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris: je me trompe, -c'est l'amour qui le lui a enseigné. - -Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait naître ces -réflexions; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de -t'entretenir, et que tu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus -que de m'écouter. - -Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur -les prés fleuris du Staroste de Tarzin. - -Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour -relever l'éclat de ses charmes: cependant elle est passionnée des -fleurs, elle en porte presque toujours; ce sont ses perles et ses rubis. - -Quelques cavaliers qui connaissent son goût, se mirent à en cueillir. Je -suivis leur exemple. Le plus empressé à lui en présenter fut un jeune -seigneur français. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuite à la file, -chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfin elle se -rendit à leurs instances: mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet -qu'elle garda à la main. - -Tandis que ces agréables l'abordaient, mes yeux suivaient les siens sans -qu'elle s'en aperçût. - -Vint mon tour. J'avais choisi à dessein quelques chétifs brins de muguet -que je lui présentai avec ce compliment: - - «Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu.» - -Elle les prit, et les plaça sur son sein, en me jetant un regard tendre. -Que de choses obligeantes disait ce regard! Tous remarquèrent cette -distinction; quelques-uns même en furent jaloux. - - «C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible?» disait à basse voix le - plus piqué. - -Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je -m'éloignai et cessai de regarder Lucile: mais c'était pour aller penser -à elle à l'écart. - -Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent. -Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité; -et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du coeur; -mais en même temps, quelle délicatesse de procédés jusque dans les plus -petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs! - -Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me -touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine -à modérer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son coeur, -et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes -transports. - -De Lencici, le 30 mai 1769. - - - - -IX - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Sirad. - -A l'exemple de tant d'autres aspirants, je n'ai point fait la cour à la -mère pour obtenir la fille. Je ne sais même si la comtesse m'avait -d'abord choisi au fond de son coeur pour l'époux de Lucile. Mais elle a -vu notre inclination mutuelle naître et se développer sous ses yeux. -Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me témoigna beaucoup de -bonté. - -Au commencement j'avais pour elle cette espèce d'amitié, qu'ont -d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Dès que j'ai fait -usage de ma raison, cette amitié enfantine s'est changée en vrai -attachement, que rien n'altéra jamais. - -Cette respectable mère s'est chargée elle-même de l'éducation de sa -fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie -et la compagne. Lorsque le coeur de Lucile commença à s'ouvrir à la -tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de caché pour -sa mère, et je ne m'en cachais pas non plus. - -Je ne voyais en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon -coeur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappelé le respect que je -lui dois, sa familiarité me l'eût fait oublier. Ce n'est pourtant pas -qu'elle ne me reprenne quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du -badinage qu'elle déguise ses leçons. - -Malgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne -suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que -j'avance en âge, il me semble que sa présence me gêne. Devant elle, mon -coeur n'ose plus s'épancher avec Lucile. Cela n'est pas étrange. -L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mystère. - -Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin? Que ne viens-tu -nous faire une petite visite? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir à -te voir? - -De Varsovie, le 1er juin 1769. - - - - -X - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -Aujourd'hui il y avait assemblée chez le comte Sobieski; et, comme tu -peux bien croire, j'y étais invité. - -Lorsque j'arrivai, la compagnie était déjà nombreuse; et il n'y manquait -pas de jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient -la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupté qui -semble appeler le plaisir, et ce tendre babil qui captive les coeurs, -pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'était sûrement pas fait pour -les rebuter. - -Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Castellane -Bomiska. A la fleur de l'âge, elle joint une beauté si éclatante, des -manières si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si -touchante, des regards si parlants, et ce petit manége si propre à faire -des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que -dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la railler sur son air -d'innocence: mais elle a fait dès-lors quelque séjour à Paris; et -certes, elle n'a pas mal profité des leçons des Français. - -Avant le dîner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui -entretiennent la curiosité des oisifs de Varsovie. - -La Castellane se mit à raconter les aventures galantes de la princesse -Gal... Elle assaisonna de tant de sel la malignité de ses réflexions et -répandit tant de grâce sur son récit qu'il devint très-amusant. On rit -beaucoup, puis l'on se mit à table. - -Tandis qu'on servait le café, elle recommença ses propos badins. -Jalouses de sa beauté et de son esprit les autres femmes se retirèrent à -l'écart: nous fîmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux attachés sur -cette belle bouche qui savait si bien débiter d'agréables petits riens: -les ris recommencèrent et l'on s'amusa encore beaucoup. - -Comme l'on était à rire, les instruments qui commençaient à se faire -entendre nous appelèrent dans la grande salle. En y passant, je donnai -la main à cette aimable conteuse, et l'assurai qu'elle était charmante: -ce qu'elle n'eut pas de peine à croire. - -Elle reçut ce propos galant avec une tranquille complaisance, comme un -hommage qui lui était dû. - -Je me plaçai à son côté. - -On n'attendait pour ouvrir le bal que Lucile; et comme elle n'arrivait -point, sa mère pria qu'on n'y fît pas d'attention Néanmoins, on attendit -encore quelque temps, et sur les instances de la comtesse, on commença -la danse. Ce fut par un quadrille. - -Le jeune Lublin s'approcha de ma voisine et l'invita à danser avec lui. -En même temps trois autres cavaliers s'adressèrent aux plus jolies de la -compagnie. Quoique jeunes, lestes et bien faites, on n'eut cependant les -yeux que sur la Castellane. Que de précision, que de légèreté, que de -grâce dans les mouvements de cette séduisante figure! Quelle âme ses -regards donnaient à sa danse! Ses rivales voulurent par émulation donner -le même agrément à la leur: mais on ne vit qu'elle dans la fête. - -Le quadrille fini, elle vint reprendre sa place; Lublin l'y suivit. - -Que de femmes qui se piquent d'être belles et aimables, lui dis-je -doucement, doivent souffrir en votre compagnie. C'est un malheur qui -vous est attaché que celui de faire des jalouses, et ce malheur, je -crois, vous suit partout. - -Vous aimez à plaisanter, répondit-elle en souriant et me serrant -doucement la main. - -Te l'avouerai-je? A ses côtés, une certaine émotion s'était emparée de -mon âme: déjà j'aimais le doux poison qui coulait dans mes veines, et je -me surpris de nouveau à lui dire des douceurs. Je n'étais pas toutefois -si absorbé, que de temps à autre je ne cherchasse des yeux Lucile. Hé! -pouvais-je l'oublier? - -Elle venait d'entrer et s'était mise sans bruit dans un coin. Je la -comparai secrètement à la belle danseuse et le parallèle fut tout à son -avantage. - -Leur taille est à peu près de la même élégance, leur teint de la même -blancheur, leur physionomie également spirituelle. La beauté de Lucile, -il est vrai, n'est pas aussi régulière; mais elle a quelque chose qui -plaît davantage et qui plaît plus longtemps. Elle n'a point comme la -Castellane ce talent d'éblouir les yeux; mais elle a celui de captiver -les coeurs: elle n'a pas l'ombre de la coquetterie, ses manières ne sont -que le développement des grâces que la nature lui a prodiguées. - -Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui éclate dans la contenance -de l'autre; son maintien est décent, réservé et l'on voit sur son visage -cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beauté. - -Déjà mon coeur était retourné vers elle, ou plutôt il ne l'avait point -quittée: je commençais à négliger la Castellane; mais je ne voulais pas -la planter brusquement. - -Lucile s'étant aperçue de mon assiduité auprès de cette belle personne, -me fixait d'un air inquiet. J'étais charmé de son embarras et ne faisais -pas semblant de m'en apercevoir. - -Comme je vins à lever les yeux, je rencontrai les siens, et elle me jeta -un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de l'âme. A -l'instant percé comme d'un trait, je sentis un cuisant remords de m'être -ainsi oublié. Je rougis de ma faiblesse, et me la reprochai comme un -crime. - -Tandis que la réflexion empoisonnait ainsi le plaisir que j'avais goûté, -je n'attendais plus pour quitter la Castellane que la fin d'une -historiette qu'elle était à conter, et cette historiette ne finissait -point. J'avais de fréquentes absences; mais elle rappelait de temps en -temps mon attention par de petits coups d'éventail. Que faire? Il -fallait bien supporter de bonne grâce mon ennui. - -Cependant un beau jeune homme, qui avait été introduit par un ami de la -maison, s'était approché de Lucile. Il avait pour elle tous les soins -d'une galanterie empressée et je surpris des regards qu'il n'était que -trop aisé d'entendre. Quoique mon impatience fût extrême, je pris le -parti de dissimuler; mais j'observais du coin de l'oeil tout ce qui se -passait. - -Lucile ne cherchait proprement pas à lui plaire; elle n'était néanmoins -pas fâchée, je crois, d'avoir matière à se venger de ma négligence: elle -faisait semblant de l'écouter. - -A peine avais-je détourné un instant la tête, que je le vis penché sur -le dossier de la chaise de Lucile, lui disant un mot à l'oreille. Elle -baissait les yeux et rougissait avec beaucoup de grâce. - -Je croyais voir en lui un rival. - -A cette idée, je sentis mon sang bouillonner dans mes veines; je parvins -cependant à cacher mon émotion. - -Dès que je trouvai le moment de m'éloigner de mon éternelle conteuse, je -m'approchai de Lucile. J'aurais voulu lui parler; mais ce jeune importun -ne la quittait point. J'étais inquiet. Elle s'en aperçut, et se mit à -sourire. Mon inquiétude redoubla, et je me fis violence pour ne point -éclater. - -Toute la soirée, j'eus à dévorer mon chagrin. - -Lorsque la compagnie se fut retirée, j'abordai Lucile; elle avait les -yeux baissés et paraissait rêveuse. Nous n'osions nous regarder, mais -nous nous entendions sans rien dire, et chacun craignait de rompre le -silence. - -Enfin je voulus lui parler; elle refusa de m'écouter; je voulus lui -prendre la main; elle la retira avec humeur; elle s'éclipsa ensuite et -ne se laissa plus voir du reste de la soirée. - -Ces procédés me pénétraient de douleur, et je me retirai chez moi, en -maudissant pour la première fois la bizarrerie du sexe. - -De Varsovie, le 15 juin 1769. - - - - -XI - -LUCILE A CHARLOTTE. - - -A Tarzin. - -Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'amuser de tout! Tu ris, tu -chantes, tu folâtres, rien ne t'afflige; et il ne faut souvent qu'un -rien pour me faire pleurer. - -Hier, je passai bien mal mon temps; tu pus t'en apercevoir; mais ce que -tu ne sais pas, c'est qu'après que tu fus partie, je le passai plus mal -encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, tant mon âme est -agitée: je ne sais quand le calme s'y rétablira. - -Ne remarquas-tu pas comment toutes ces femmes avaient cherché à paraître -jolies? Mais comme si ce n'était pas assez pour des coquettes de se -montrer dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, elles avaient eu -grand soin de ne pas trop couvrir leurs charmes et de mettre en jeu -mille petits artifices innocents, ainsi qu'elles les appellent. - -Parmi ces beautés pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avait -une brune à grands yeux bleus, d'une figure assez intéressante, et qui -aurait même des grâces, si elle ne les gâtait à force d'affectation. - -Pris-tu garde comme elle s'écoutait avec complaisance, se souriait à -elle-même, s'admirait avec volupté et ne cessait de s'applaudir de ses -charmes. Elle ne m'avait pas l'air non plus d'être fort cruelle. Quelle -mollesse dans sa contenance! Quelle liberté dans ses propos! Quelle -volupté dans ses regards! - -Tous les cavaliers s'empressèrent à l'envi de lui faire la cour; et -c'était un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur -distribuer de petites faveurs. A l'un un sourire furtif; à l'autre un -petit coup d'éventail; à celui-ci un mot à l'oreille; à celui-là un -léger serrement de main. Que te dirai-je? C'est un parfait modèle de -coquetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de -grâce. - -Pourrais-tu le croire? Gustave lui-même but à la coupe de cette -enchanteresse et me laissa pour elle. - -Quand elle fut partie, il revint à moi et voulut réparer dans le -particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reçus d'un air -froid et réservé. Interdit, il balbutia quelques mots mêlés d'excuses et -de reproches; mais je me levai sans l'écouter et le plantai là. - -Voici la première fois, Charlotte, que mon coeur connaît les craintes de -la jalousie. - -Tandis que j'étais seule à rêver dans un coin, un jeune cavalier de la -compagnie qui paraissait peu se plaire aux contes scandaleux de cette -coquette, essaya, je pense, de me tirer de ma rêverie. - - «Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordant, l'art de charmer le - temps, puisque vous ne daignez prendre aucune part à la conservation.» - - «--Le temps me pèse peu, lui répondis-je; on m'a appris dès mon - enfance l'art de le trouver court.» - -Il se prévalut de cette réponse pour enfiler mon éloge; il me dit mille -choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer -par ses attentions. - -Enchantée toutefois que l'occasion se présentât de mortifier Gustave, je -les reçus avec moins de répugnance, que je ne l'eusse fait en toute -autre rencontre. Je feignis même de l'écouter avec complaisance; mais je -craignais que Gustave ne pénétrât le motif secret du plaisir que -j'affectai de prendre. - -Hélas! me serais-je jamais attendue d'avoir un jour à me venger ainsi de -lui? C'en est fait, je ne l'estime plus. Par quelle fatalité faut-il que -je l'aime encore? Mon coeur se révolte contre ma raison. Je voudrais -l'oublier, et malgré moi je soupire. - -Peut-être entreprendra-t-il de se plaindre à son tour? Tandis que le -jeune homme qui était auprès de moi me tenait un propos flatteur, je -vins à jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelque agacerie à -ma rivale. Il ne me fut pas possible de résister aux émotions qui -s'élevaient dans mon coeur: bientôt je sentis mon visage tout en feu; je -baissai la tête pour cacher ma rougeur. - -Mon voisin ne douta pas qu'il ne fût l'objet de cet embarras, il se -retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en ai reçu une déclaration -d'amour. - -Je ne sais comment faire pour me raccommoder avec Gustave; mais je sais -bien que je voudrais que cela fût déjà fait. - -De Varsovie, le 16 juin 1769. - - - - -XII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -L'amour naît dans un instant, et toujours sans peine: mais qu'il en -coûte pour le conserver! - -Rien n'est si délicat. Sensible à l'excès, une bagatelle l'offense, la -réserve le blesse, la défiance le révolte, et les plus légères atteintes -lui deviennent mortelles. Voilà les peintures que nous en font les -poètes. Peintures trop vraies pour mon malheur. - -Je me vantais un jour de n'en connaître que les douceurs et d'avoir seul -cueilli la rose sous l'épine: que les temps ont changé! - -Lucile continue à prendre avec moi un air de froideur qui m'afflige, -elle évite de se trouver sur mes pas, et lorsque je veux saisir le -moment d'un tête-à-tête, à l'instant elle s'approche de sa mère sous -divers prétextes. - -Ces procédés me font naître quelques soupçons. Serait-elle éprise de cet -inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure séduisante. J'ai suivi -Lucile de près; et chaque épreuve redouble mon inquiétude. - -Hier je voulais absolument m'aboucher avec elle. Ne la trouvant point -dans sa chambre, je passai dans son cabinet de toilette; elle n'y était -pas non plus: mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet à -portrait. - -Je m'approche: quelle fut ma surprise, lorsqu'à ce portrait je reconnus -mon rival! Je ne pus résister à la tentation d'ouvrir la lettre, quelque -bas que me parût ce procédé; je la parcourus en tremblant: elle était -conçue en ces termes: - - «Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprès de - vous; et que l'heureux mortel qui a su toucher votre coeur sait mal en - profiter! - - »Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans - désirer s'attacher votre personne? Au cas que votre coeur ne fût pas - engagé sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus - tendre. - - »Si je puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon - parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père. - C'est à lui que vous aurez la bonté d'adresser votre réponse, que - j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus - passionné. - - »Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce - billet.» - -Je ne pouvais en achever la lecture; je sentais mon coeur se flétrir, -mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se dérober sous moi. - -Dès que je fus un peu revenu de ma consternation: - -Il y a sûrement ici du mystère, m'écriai-je. C'est une trame que Lucile -me cache. Lucile infidèle! O ciel! Lucile, l'innocence même, la candeur, -l'ingénuité. Non, non, cela n'est pas possible... et cependant cela -n'est que trop assuré; autrement, pourquoi ce silence? Qui pourrait -l'avoir déterminée à me cacher ce qui se passe? Peut-être est-elle -piquée encore? Ah, que ne puis-je le croire!... Mais si ce n'était que -pique, les soumissions que je lui ai faites l'eussent désarmée; elle -n'eût pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue -des marques de mon repentir, elle eût pris pitié de moi, et m'eût rendu -son amour. Mais non: depuis qu'elle a vu ce nouveau venu, elle m'évite, -elle refuse de m'entendre, elle me rebute et s'efforce de me congédier. -Hélas! je le vois trop: elle voudrait m'éloigner pour se livrer en -liberté à celui qu'elle me préfère. Ah! je suis trahi, je n'en puis -douter. - -Emporté par mon ressentiment, j'éclatais en plaintes amères, et je -cherchais à voir ma dissimulée maîtresse pour l'accabler de reproches -avant de lui dire adieu. - -En descendant l'escalier, je trouvai sa femme de chambre. - - «Où est Lucile? - - «--A se promener dans le jardin avec la comtesse.» - -J'y courus. - -Chemin faisant, la réflexion vint à mon secours. - -Pourquoi tant de précipitation? me suis-je dit. Peut-être je m'alarme -d'une chimère. Voyons du moins si elle est coupable; car s'il arrivait -qu'elle fût innocente, comment réparer jamais l'injure que je lui aurais -faite? - -Dans cet instant, je l'aperçus. - -Elle ne se douta pas de ce qui s'était passé. Je m'avance à sa rencontre -et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me témoigne plus de -froideur que jamais. - - «C'en est fait, disais-je en moi-même, elle a tourné vers mon rival - ses voeux, et ne veut plus écouter les miens.» - -Mon premier mouvement, si nous avions été seuls, aurait été d'éclater, -je n'osais cependant le faire en présence de sa mère, qui venait de nous -joindre. - -Lucile, de son côté, s'efforçait de dissimuler, elle m'adressait souvent -la parole et voulait paraître gaie; mais son regard était vague, des -sourires forcés venaient se placer sur ses lèvres, et son enjouement -était affecté. Je n'étais pas dupe de ce retour de bon accueil. - - «La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir une explication en - présence de sa mère; elle craint les éclats d'une rupture, elle - tremble que je ne lui reproche sa perfidie.» - -Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de pensées affligeantes -se présentaient à mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop -bien fondées. Je ne doutais plus que Lucile n'aimât ce jeune homme. Je -ne pouvais me l'ôter de l'idée, je me le représentais toujours comme un -rival dangereux prêt à détruire mon bonheur; et dans la chaleur de la -passion, je formai le projet de l'immoler à mon amour, et de venir -ensuite expirer aux yeux de mon infidèle. - -Après avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prétextai quelque -affaire et me retirai bien résolu de ne pas laisser jouir mon rival de -son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes -gens d'épier tous ceux qui iraient chez le comte. - -S'il m'a enlevé le coeur de Lucile, du moins ne mourrai-je point sans -vengeance. - -Je connais ton humeur, Panin; si tu ne me plains pas, garde-toi -d'insulter à mon infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien -nous sommes brouillés sans retour. - -De Varsovie, le 19 juin 1769. - - - - -XIII - -SIGISMOND A GUSTAVE. - - -A Varsovie. - -Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois. - - «Ah! ah! m'écriais-je en la parcourant, le voilà enfin qui a bu dans - la coupe amère. Le pauvre garçon!» - -Cher Potowski, malgré tes menaces je ne puis m'empêcher de t'en -féliciter. - -Lucile serait-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en -trouvera difficilement un autre aussi bien partagé du côté de la figure; -et à coup sûr elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi bonne foi. -Mais elle a peut-être envie du titre de princesse; et que ne sacrifie -pas une femme à sa vanité! - -Rien n'est plus faible, plus léger, plus vain que l'amour des belles; ce -n'est tout au plus qu'un goût passager; l'ivresse qui en fait le charme, -elles ne la connaissent point. Au charmant délire de deux coeurs qui -s'aiment, elles préfèrent le plaisir de faire des conquêtes, et jamais -on ne peut leur ôter ce fond de coquetterie que la nature leur inspire -presqu'en naissant. - -Que tu connais peu les femmes! Le croiras-tu? Il en est qui s'amusent à -allumer les désirs de leurs adorateurs, pour le plaisir cruel de rire de -leur tourment. D'autres font métier de se jouer du malheureux qui les -adore, et d'accorder leurs faveurs au galant adroit qui affecte le plus -de les mépriser. D'autres, plus perfides encore, flattent nos désirs et -ne nous promettent que des douceurs, tant qu'elles se bercent de -l'espoir de nous captiver, mais une fois assurées de l'amant, elles -trompent cruellement l'époux. Enfin elles sont toutes également volages; -leurs yeux se promènent sans cesse sur de nouveaux objets, et leur coeur -est toujours prêt à se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition. - -Ne va pas te fâcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des -procédés de ta Lucile. Je sais qu'elle est séduisante avec son air -d'ingénuité; on s'y laisserait prendre aisément. Mais elle a le coeur -tout aussi susceptible qu'une autre. Eh! crois-tu bonnement que la -nature ait dû faire un miracle en ta faveur? - -Combien de fois je me suis diverti de ta simplicité lorsque tu -t'extasiais sur son amour! Ce n'était que pour tes beaux yeux qu'elle se -parait; elle ne cherchait à paraître aimable que pour te plaire; son -petit coeur ne palpitait que pour toi; et tu en étais bien sûr, car elle -te l'avait juré si souvent. - -Hé bien! qu'en dis-tu? Pauvre dupe! Oui, consume-toi à présent auprès -d'elle; fais-lui bien des soumissions, pousse bien des soupirs, verse -bien des larmes, éclate bien en reproches, si cela peut te soulager. -Mais prends garde qu'à force d'être triste, inquiet, jaloux, tu ne -l'excèdes, et ne l'obliges enfin à prendre le parti de te congédier -nettement, si toutefois tu ne l'es pas déjà. - -Le début de ta lettre m'a frappé; mais je n'ai pu m'empêcher de rire en -voyant la finale. - -Se couper la gorge pour une femme! Cela est un peu violent; quoiqu'on se -la coupe souvent à moins. Ami, je te conseille de remettre la partie à -une autre fois et de prendre ton parti en galant homme. - -Ton amante est jolie, j'en conviens; mais si tu l'as perdue, tu en seras -quitte pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille toujours -aimer la même? - -Que tu es encore enfant! Je voudrais bien une fois te voir un peu plus -raisonnable. - -De Pinsk, le 25 juin 1769. - - - - -XIV - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Cinq jours s'étaient passés, lorsque mon émissaire m'apprit qu'il venait -d'apercevoir trois cavaliers postés dans le petit bois derrière le -palais du comte Sobieski; et à quelque distance, un carrosse attelé de -quatre chevaux. - -Cette nouvelle ne me laissa plus de doutes sur le malheur que je -redoutais. - -A l'instant je monte à cheval avec deux de mes gens, et nous allons à -l'endroit indiqué. Nous les aperçûmes de loin, qui se promenaient dans -le bois: mais pour les joindre plus sûrement, nous fîmes un détour, et -nous mesurâmes notre marche de manière à les rencontrer sans qu'ils -pussent l'éviter. - -Nous n'en étions qu'à quelques pas, lorsque je reconnus mon rival. - -A son aspect, je sentis ma colère s'enflammer: je m'avançai vers lui, et -lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me -répondit d'un ton moqueur en m'apostrophant de noms injurieux, et mit à -l'instant le sabre à la main. - - --Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et notre - différent se décidera entre nous tout-à-l'heure: tes gens et les miens - demeureront spectateurs. - -Puis, tout-à-coup, fondant sur lui, je le blesse au bras droit, et le -désarme: il tombe de cheval en demandant quartier. - -Le sang coulait à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-même un -bandage, tout en lui reprochant sa perfidie. L'état de faiblesse où il -se trouvait me fit craindre qu'il ne fût blessé mortellement. Je versai -sur sa face un flacon d'eau de senteur. - -Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux, -souleva sa tête, et me dit d'un ton mourant: - - «J'ai peut-être quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais - pourrais-je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne - me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de - n'avoir su toucher son coeur.» - -En même temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présenta. - -Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles: - - «Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en - m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possède mon - coeur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de - confiance.» - -Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus -plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon âme dans une étrange -agitation. Mille sentiments contraires semblaient la partager. Je -sentis, il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon coeur; mais ce -n'était que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés -envers Lucile me pénétrait de douleur et je n'osais penser à l'état où -j'avais réduit cet infortuné rival. - -Tandis que j'étais en proie à ces affligeantes pensées, son bandage se -dérangea, il perdit beaucoup de sang, et ses yeux se couvrirent une -seconde fois des ombres de la mort. - - --Il expire! s'écria celui de ses gens qui était à lui soutenir la - tête. - -Arraché par ce cri à mes sombres rêveries, j'abaisse la vue sur ce corps -pâle et immobile: Je le crus sans vie. Dans l'excès de ma douleur, je me -jetai sur lui. - -Je ne sais ce que je devins alors, mais je me suis réveillé dans mon -appartement. Peu après on est venu m'apprendre que la blessure du nonce -de Mazovie (c'est le titre de mon rival) n'était pas dangereuse. Cette -nouvelle m'a un peu tranquillisé. - -A présent mon agitation est moins cruelle; mais je ne puis me défendre -d'une noire mélancolie, et tu penses bien quel peut en être l'objet. - -Tu t'impatientes sans doute du récit de mes infortunes. - -Il me semble te voir jeter ma lettre sur ta table, en levant les -épaules, et t'entendre dire d'un ton de pitié: Pourquoi me remplir la -tête de ses folies et de ses plaintes? Que ne fait-il comme moi. - -Patience, cher Panin. Il y a temps pour tout. Avant de prendre congé de -l'amour, il t'a fait passer plus d'un mauvais moment. Tu étais bien aise -alors de verser tes chagrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc pas -mauvais que je fasse de même. - -De Varsovie, le 27 juin 1769. - - - - -XV - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Tu as pris plaisir sans doute à alarmer mon amour, et à me tenir sur les -épines. Si ta lettre fût venue plutôt, elle m'eût fait une terrible -peur: mais tu ne jouiras pas de ta méchanceté. - -Comme je m'abusai sur le compte de Lucile! - -Ce que je prenais pour intrigue n'était que ressentiment, que dépit -simulé. Humiliée de mes attentions pour cette coquette, son âme sensible -s'est trouvée exposée aux premières atteintes de la jalousie et sa -délicatesse blessée ne lui a pas permis de chercher aucune explication, -ni même de me laisser entrevoir son chagrin. - -Après ce qui s'était passé, je brûlais d'envie de voir Lucile; et -cependant j'avais peine à m'y rendre. J'aurais fort souhaité que -quelqu'un m'eût épargné l'embarras d'une explication avec elle. - -Tandis que j'étais ainsi en suspens, la raison prit enfin le dessus. - - --Quoi donc, me suis-je dit, la mauvaise honte m'arrête? Je n'ai pas - craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindrai-je d'adoucir le - coup cruel que je lui ai porté? Ah! quand l'amour n'attendrait pas de - moi cette démarche, je la dois à la justice.» - -Honteux de ma faute, et pénétré de regret, je me rends chez le comte -Sobieski. Ils avaient déjà eu vent de mon affaire. - -Je me fais annoncer. - -A peine étais-je au haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon coeur -palpite: Lucile paraît. - -Je n'osai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se -jette à mon cou. Je reçois ses embrassements d'un air confus. Étonnée -que je répondisse si mal à sa tendresse, elle recule quelques pas, son -coeur est prêt à éclater, ses yeux se remplissent de larmes, elles -roulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embellissent -encore. - - --D'où vient cet air sombre, Potowski, me dit-elle en sanglottant. - Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je - fait? Tu détournes les yeux...» - -Tout ce que les grâces éplorées ont d'attendrissant était peint sur son -visage. - -Comme je continuai à garder le silence, elle se laissa aller sur un -sopha, et se mit à pleurer amèrement. Mon coeur ne put soutenir cette -dernière atteinte. Je courus à elle. - - --Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon - sein, laisse-moi essuyer tes larmes.» - -Lorsque mon coeur fut soulagé par les pleurs. - - «C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse; - et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les - démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?» - -Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa -main que je pressais longtemps contre mes lèvres. - -Comme je poussais un profond soupir. - - «Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens?» - - --Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever - ton coeur? - - --Quelle illusion! - - --Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés - repoussants. J'avais beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours - je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible - consolation même m'était refusée. Tu as été piquée de quelques - attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te - déplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connaître? au moindre - signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé. - - --Était-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice? Amants ou époux, - l'infidélité est un privilége que votre sexe s'est réservé; que ne - savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prévaloir? Pourquoi m'être - plainte? Il me paraissait inutile de courir après un volage qui me - laissait pour la première venue, et je dédaignais de devoir à la pitié - son retour. Ainsi forcée de supporter patiemment votre inconstance, je - renfermai ma douleur dans mon sein, et gémissais au fond de mon coeur. - - --Ah! Lucile! peux-tu faire cet outrage à mon amour? - -Elle parut fâchée de m'avoir fait sentir aussi vivement ma faute. -Cependant je me la reprochais plus vivement encore. - - «Hélas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une - coquette! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et - environnée de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi!» - -Quand je fus un peu revenu de ma consternation: - - --Tu m'affliges, Lucile, repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah! - de grâce, épargne ces regrets à ton amant, qui est au désespoir de se - les être attirés.» - -A ces mots, elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachèrent sur les -miens avec l'expression la plus naïve de la tendresse; je signai mon -pardon sur sa bouche, et mon coeur satisfait se livra de nouveau tout -entier au plaisir d'aimer. - -A présent que l'orage est passé, je te permets, cher ami, de rire de moi -tout à ton aise. - -De Varsovie, le 5 juillet 1769. - - - - -XVI - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Je me sais retirée de la capitale où j'ai dessein de séjourner jusqu'à -ce que la Pologne soit pacifiée. - -Mon château est trop près du théâtre de la guerre pour continuer à en -faire le lieu de ma résidence: peut-être, chère cousine, qu'une passion -bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer -ici mon séjour. - -Je ne connaissais pas l'amour, et déjà je croyais en avoir épuisé les -douceurs; je n'avais pas encore senti ces vifs élans, ces désirs -empressés, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le -trouble à nos coeurs et l'ivresse à nos sens. - -Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssais sans -l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides -caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable à ces femmes -mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs -à prix et se vendent aux plaisirs d'un maître. Bientôt j'éprouvai entre -ses bras les horreurs du dégoût. - -Longtemps j'eus à endurer ce martyre; enfin la mort eut pitié de mon -triste destin et rompit mes chaînes. - -Une fois maîtresse de moi-même, je me vis de nouveau environnée -d'adorateurs et fis quelques conquêtes: mais j'avais le goût des -plaisirs sans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'être -amoureuse: Gustave seul me l'a appris. - -Je croyais ne pas l'aimer; hélas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il -l'état de mon coeur! Que ne puis-je le voir à mes genoux, plein de la -même ardeur m'exprimer sa tendresse! que ne puis-je dans mes bras lui -faire oublier l'univers! - -Je le désire, mais que je suis loin de l'espérer. - -Longtemps j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret; mais ma constance -est épuisée: il faut lui en faire l'aveu. - -Je n'ose m'abandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et -de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler. -En présence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mot de -douceur; je commande à mes yeux mêmes de retenir leur langage: ma main -seule, en pressant furtivement la sienne, lui exprime quelquefois en -tremblant ma tendresse. - -Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par -mes regards ce qui se passe dans mon coeur: mais il fait comme s'il ne -m'entendait pas; il n'est point touché de mes attentions; et quelque -agacerie que je lui fasse, il garde toujours auprès de moi un maintien -réservé. Non que la crainte de déplaire balance en lui le désir d'être -heureux; mais il n'est réellement point entreprenant: je ne crois pas -même qu'il y ait au monde de jeune fille plus novice. - -Le croiras-tu? Au lieu de me rebuter, sa froideur ne sert -malheureusement qu'à approfondir l'impression qu'il a faite sur mon -coeur. - -Deux mois s'étaient passés en légères tentatives sans succès, et je vis -bien qu'il fallait lui ménager de plus fortes épreuves. - -Je ne te dirai pas tout le manége que j'ai employé depuis quelques -jours, pour allumer ses désirs et me faire attaquer. - -Je veux seulement t'en rapporter un trait. - -Jeudi dernier je me trouvai seule avec lui, et comme je le vis de fort -belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la -palatine B..., qui font à Varsovie la nouvelle du jour, et je n'oubliai -pas d'appuyer sur la manière dont elle s'est arrangée avec son époux. - - --Cela est comique, observa-t-il en riant, d'être la confidente de son - mari et le complaisant de sa femme. - - --Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant - homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai - doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une - femme coquette, ne feriez-vous pas de même? Dès qu'on ne trouve pas le - plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs. - - --Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun - vive à sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme - coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi à - nous passer nos torts. - - --Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient. - Trouvez-vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et - ce qui l'inspire. Il est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins - conviendrez-vous qu'il est assez agréable de changer d'objet. Rien - n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais - sans alarmes. La jalousie, les reproches, les éclats, les pleurs, - voilà son triste cortége. - - --Je ne sais, répliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pénétrait. - Je n'ai jamais aimé que Lucile, et je ne crois pas qu'il me fût - possible de jamais en aimer d'autre. - -Sa belle approchait, et elle m'eût surpris à lui dire des douceurs, si -je n'eusse bien vite changé de propos. - -Je ne suis pas contente de ce début, comme tu le penses bien. - -Cette première épreuve m'ayant si mal réussi, je veux lui en ménager une -seconde, plus propre à le mettre sur la voie. Peut-être est-il craintif -en public? Mais je verrai s'il a assez d'esprit pour se prévaloir de -l'occasion, et se dédommager dans le tête-à-tête. Les procédés galants -vont tout seul avec une jolie femme, quand on la trouve sans défense. - -Adieu, chère cousine. J'ai en vue certain stratagème peu commun, et je -ne doute pas qu'il n'ait un succès complet. - -De Varsovie, le 30 juillet 1769. - - - - -XVII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Ce matin j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus -plus surpris. - -Il avait l'air un peu défait. Je lui demandai des nouvelles de sa santé. - - --Je me porte aussi bien, répondit-il, qu'on peut l'espérer, d'un - homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une légère - roideur. (En même temps il remuait son bras). Il faut en convenir, - j'en ai été quitte à assez bon marché. - - --J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage, que vous ne - vous fussiez point mis dans ce cas. - - --Ma foi, c'est votre faute. - - --Comment cela, je vous prie? - - --Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir passé la soirée, il y a - deux mois environ, chez le prince Toninski? - - --Oui. - - --Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de - la fille du comte Sobieski? - - --Oui. - - --Hé bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu - incommodé, et ce jeune homme c'était moi. - - --Fort bien. - - --De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis pas un - mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des vertus de votre - amante, alluma dans mon coeur un ardent désir de la voir. J'en - cherchai l'occasion, qui se présenta bientôt dans la fête où nous - fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile, je la - distinguai entre ses compagnes; et, à vous dire vrai, je trouvai bien - faible votre pinceau. Quelle figure intéressante! disais-je en - l'admirant. Quelle élégante taille! Quel air noble! Quel teint de lis - et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le - regard! Que de finesse dans le sourire! Que de grâce dans les - manières! Que de modestie dans le maintien! Je la considérais avec - volupté et cherchais à démêler dans ses traits tout ce que je savais - qu'elle devait avoir dans l'âme. Tandis que vous étiez à vous amuser - auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis - ce moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant notre - entretien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit; - je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme - délicat et sensible. A ses côtés, je sentis mon coeur plus puissamment - attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et - de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne - songeai plus qu'à me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon - illusion ne fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous - portés naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne - désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose - n'était pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour, gagner - la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre d'amant. - C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce n'était pas celui - dont s'accommodait le mieux mon coeur impatient: je voulais aller vite - en besogne. N'osant lui faire de bouche l'aveu du choix de mon coeur, - je remis ce soin à ma plume: je lui offris ma main, et j'en reçus la - réponse que je vous ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma. - Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un - retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer - ma raison; en proie à ce délire, je ne songeai plus qu'aux moyens de - la posséder à quelque prix que ce fût. Néanmoins la réflexion me - revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi, son coeur n'est - plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui ne m'aime point? Non, - non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras - et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer à - elle! mon coeur n'était pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel - parti prendre? Tandis que j'étais en suspens, un rayon d'espérance - vint luire dans mon âme. Peut-être, me disais-je, son penchant pour - mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois à moi, son inclination - changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de - m'estimer; puis je gagnerai sa confiance, son amitié; et quand on vit - ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai donc - le projet de l'enlever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous savez - le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit oublié, - ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler vos - amours: j'étais votre rival, je serai votre ami. - - --J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que l'offre - que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous ménager la - facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à gagner de - troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne m'enlèvera Lucile qu'avec - la vie. - - --Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous avais - donné raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-vous, de votre - côté, que jamais mon coeur ne connut la dissimulation ni les vils - détours. La faiblesse où me jette la perte de mon sang avait - presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de - calme, j'ai fait des réflexions bien propres à m'en guérir - entièrement. A présent j'ai l'âme tranquille: pour preuve de ma - sincérité, je renonce dorénavant à voir votre amante. - - Puisque vous êtes si fort de bonne foi, je rougirais d'être moins - généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez à - voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe - demain; vous dînerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisément - d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont - porté, quoiqu'elle eût été au désespoir si vous aviez réussi; et vous - ne serez fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu - mieux. - -Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé. - -Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me -paraît que ce jeune homme a reçu de la nature une âme susceptible des -plus vives passions, jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à -la fougue des désirs; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la -raison: il connaît le devoir et sait y sacrifier. - -De Varsovie, le 11 août 1769. - - - - -XVIII - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon matin voir la -chasse aux filets dans les champs de Dasco. A dire le vrai, je n'en -avais nulle envie. Je voulais seulement que Gustave vînt m'éveiller. - -Quoique je n'aie pas à me plaindre de ma figure, et que je me fusse -contentée avec tout autre du simple attrait de mes charmes, il fallait -paraître jolie autant qu'il se pourrait. Je sautai donc en place au -lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux -parfums; puis, j'allai me remettre au lit en attendant l'aimable garçon -après avoir eu soin toutefois d'écarter les rideaux afin de laisser -passage à la lumière. - -Comme j'étais à rêver yeux ouverts, un domestique vint m'avertir qu'il -était temps de me lever. Peu après j'entends frapper à la porte de la -maison, c'est Gustave. - -Déjà Lucile était à finir sa toilette; elle me croyait à la mienne; et -pour n'avoir pas à attendre, elle envoya Potowski me talonner. Je -l'entends monter. A l'instant je pousse la couverture au pied du lit, je -laisse sortir une jambe, et un de mes bras couronnait ma tête, ma gorge -était découverte; et un linceul négligemment jeté voilait le reste. - -C'est ainsi à peu près que les peintres représentent la belle Ariadne -lorsqu'elle fut trouvée par Bacchus. - -La porte de ma chambre s'ouvre. Il approche doucement, entr'ouvre les -courtines. - -Je feignais de dormir, m'attendant de me sentir couverte de ses baisers. -Quel autre me trouvant dans cette attitude eût pu réprimer ses -transports amoureux? Mais ce froid mortel, le croiras-tu? ne me toucha -pas même du bout du doigt. A-t-on rien vu de si novice, de si sot, de si -impatientant? - - --C'est donc ainsi, belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous prenez - le frais? - -Je fis semblant de m'éveiller en sursaut. - - --Ciel, m'écriai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici! - retirez-vous, Gustave! - -Et comme si je fusse réellement honteuse d'avoir été surprise dans cet -équipage, je m'enveloppai de mes draps. - - --Je m'étais bien douté, reprit-il en riant, que vous êtes fort - matinière. - -Accablée de sa froideur: - - --Retirez-vous! lui criai-je une seconde fois, d'un ton dont il ne - soupçonnait guères le motif. - - --Ne craignez rien, je vous laisse, mais faites vite: savez-vous qu'il - y a une heure qu'on vous attend. - -Il se retira et je me levai, piquée jusqu'au vif de sa froide légèreté. - -Quelle est donc sa fascination pour cette fille? - -Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle; je ne lui cède point en -attraits, et je suis plus enjouée. Il lui trouve tous les charmes, des -grâces: mais c'est une beauté molle et inanimée. J'ai du moins de la -vivacité, moi. Il est enchanté de son humeur caressante; mais ses -caresses n'ont rien de piquant, rien de flatteur. Avec son air ingénu et -languissant, à peine dirait-on qu'elle a une âme sensible. Elle est si -insipide que je m'étonne qu'il n'en soit pas déjà dégoûté. - -A peine avais-je fait cette vive sortie, que je fus tout-à-coup saisie -d'une espèce de remords. - -Quel rôle bas je viens de jouer! Pour le captiver je cherche à corrompre -son coeur. Ah! si j'ai le malheur de réussir, qu'il me fera payer cher -les soins que je prends à le séduire. Insensée que je suis! Comment me -sera-t-il fidèle, si je lui ai fait un jeu de la fidélité et un -épouvantail de la vertu? Et puis quel agrément alors de lui être unie. -C'est de sa candeur autant que de sa beauté dont je suis si éprise: de -quel prix serait à mes yeux un coeur avili par les vices que je lui -aurai prêchés? C'est sa belle âme qui m'enchante, et je travaille à le -rendre indigne de moi. Le dispenser à présent des devoirs que je lui -imposerai dans la suite, quelle extravagance! Changera-t-il de moeurs en -changeant d'état? Les goûts frivoles et vils que je lui aurai inspirés -pour le détacher de sa belle, disparaîtront-ils devant moi? Non, pour -gagner son coeur, il faut paraître à ses yeux un objet plus digne que -Lucile. Hélas! je sens le ridicule, la bassesse de mes procédés; j'en -suis humiliée, et pour comble de malheur, mon faible coeur n'a pas la -force d'y renoncer. Par quelle fatalité faut-il que je suive encore un -parti que je condamne? - -Comme j'étais enfoncée dans ces sombres réflexions, Lucile vint m'en -tirer. J'étais attendue. - -La comtesse et son époux furent de la partie. La prise de tant -d'oiselets fournit divers incidents agréables. La joie fut vive et -brillante; mais mon coeur n'osait s'y livrer. - -Sans cesse l'image de Gustave venait s'offrir à mon esprit agité. Cruel -garçon! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos? Que suis-je -venue faire ici? Avant de t'avoir vu j'étais si tranquille! Je m'amusais -si bien! - -Ah, ma chère, que le monde est insipide. Que ses amusements sont froids -pour un coeur épris comme le mien! Répandue dans les sociétés les plus -brillantes: sollicitée par tous les plaisirs, pourrais-tu le croire? -Oui, je n'envie que le sort de Lucile. Je voudrais plaire à son amant: -l'entendre dire qu'il m'aime serait toute mon ambition, et le soin de -faire son bonheur mon unique étude. - -De Varsovie, le 1er septembre 1769. - - - - -XIX - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Tous mes voeux sont remplis, Lucile est à moi: nos parents, qui ont vu -naître notre inclination mutuelle, consentent à la voir couronnée. Mon -amour est à son comble. Je n'attends plus que l'heureux moment de le -consacrer au pied des autels. - -Déjà tout se prépare pour la cérémonie, qui est fixée au 24 du mois -prochain. - -Cher ami, renvoie ton voyage de quelques jours, et viens prendre part à -la fête. - -De Varsovie, le 25 septembre 1769. - - - - -XX - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Qu'il est difficile de toujours lutter contre un penchant qui plaît! - -Longtemps j'ai tâché de vaincre ma passion pour Gustave: mais mon faible -coeur ne peut plus s'en défendre. Je ne puis vivre sans lui; à peine -puis-je être un jour sans le voir, et son absence ne m'est pas moins -pénible qu'à Lucile. Hé bien, il faut que je la supplante. - -Hélas où mon esprit s'égare! Dans quel nouvel abîme je vais me plonger! -Ah! ma chère, que ne peut point la beauté sur une âme, puisqu'elle lui -fait oublier son devoir et le soin de son repos? - -Pour posséder Gustave, il faut gagner la confiance de Lucile, se rendre -maîtresse de ses secrets, faire naître adroitement entre eux de la -jalousie, et les brouiller l'un avec l'autre. Quoi, j'oublierai la -pitié? Je serai fausse par système? J'irai d'erreur en erreur, de crime -en crime? Je me rendrai méprisable à mes propres yeux? - -Mais que m'importe de vivre sans remords, s'il faut vivre infortunée! -Les maximes de mon siècle seront mon excuse. Ne m'as-tu pas dit toi-même -cent fois que la vertu n'est uniquement faite que pour les sots qui y -croient; qu'il ne faut avoir d'autre règle de conduite que son plaisir; -que la sagesse consiste à savoir jouir du présent, et que tout finit -avec nous. Tu n'as fait de ces maximes qu'une trop heureuse expérience: -depuis longtemps tu ne vis que pour toi. Que ne puis-je t'imiter, et -être aussi fortunée! - - -_P. S._ Il s'est élevé un différent entre les comtes Sobieski et -Potowski au sujet des confédérés. On craint une rupture. Lucile est dans -des transes continuelles dont je ne suis pas fâchée, et je ne sais -pourquoi. - -De Varsovie, le 15 octobre 1769. - - - - -XXI - -GUSTAVE A LUCILE. - - -Depuis quelque temps je vois avec chagrin les débats de nos parents au -sujet des confédérés. Déjà ils ont fait naître du refroidissement entre -nos familles; le jour de notre union est renvoyé, je ne puis plus te -voir aussi souvent que je le souhaite, et je tremble qu'à la fin cette -mésintelligence n'ait des suites funestes pour notre bonheur. - -Hélas! nous touchons peut-être au moment d'être séparés pour jamais. - -Chère Lucile, prévenons par un noeud indissoluble le coup fatal dont le -destin nous menace. Viens, âme de ma vie, viens, présentons-nous aux -autels de l'hymen, et qu'un doux lien nous unisse. Nous tenons encore -dans nos mains l'arrêt de notre sort: le laisserons-nous prononcer sans -retour? - -O ma Lucile, ne ferme pas ton oreille à la voix de ton amant. Rends-toi -à son ardente prière, ouvre ton âme aux plus doux sentiments et -garde-toi bien de résister au plus puissant des dieux qui veut couronner -notre bonheur. - -De la rue Neuve, le 27 octobre 1769. - - - - -XXII - -LUCILE A GUSTAVE. - - -Tes craintes ne font qu'augmenter les miennes, et achever de porter la -mort dans mon coeur. Mais comment écouter tes conseils? - -Une fille, sans être dénaturée, ne peut prévenir de la sorte le refus de -ses parents. - -Tant que les auteurs de mes jours ne consentiront point à notre union, -les dieux s'y opposent. Si je n'avais à consulter que mon coeur, ils le -savent, cher Gustave, dès ce moment je serais à toi. - -De la rue Bressi, le 28 octobre 1769. - - - - -XXIII - -GUSTAVE A LUCILE. - - -Ce que je redoutais si fort est enfin arrivé! - -Nos familles sont divisées: rien ne peut les réconcilier. Tu m'échappes. -Je ne puis soutenir ce revers; mon coeur se brise de douleur. - -Ah! Lucile, que n'as-tu suivi mes conseils! - -De la rue Neuve, le 29 décembre 1769. - - - - -XXIV - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Je touchais à l'objet de mes voeux. J'allais m'unir à Lucile. Comblée -des dons de la fortune, de la jeunesse, de la beauté, de la vertu, tous -ceux qui la connaissent enviaient mon sort. Que manquait-il à mon -bonheur? L'heure nuptiale était arrêtée. J'attendais mon épouse sous des -lambris dorés. Déjà la volupté faisait briller à mes yeux ses attraits -séducteurs, et mon coeur enivré de joie se livrait à ses transports. - -Mais tandis que le plaisir s'offrait à mon esprit sous la plus flatteuse -image, le destin jaloux minait sourdement mon bonheur. Les feux de la -discorde, qu'il souillait de toute part, ont pénétré jusqu'au sein de -nos familles: il m'arrache ma maîtresse. - -Hélas! mon bonheur s'est évanoui comme un songe. Ces riantes idées qui -enchantaient mon âme ont fini par devenir des pensées douloureuses; et -ce palais, qui devait voir deux époux couronnés, n'est plus qu'un temple -de deuil et de larmes. - -La source de la joie est tarie dans mon coeur. Dégoûté du présent, je -redoute l'avenir et suis insensible à tout, excepté à ma douleur. - -Aujourd'hui, cher Panin, le soleil s'est couché sur mon bonheur: à son -lever qu'il va me trouver malheureux! - -De Varsovie, le 29 décembre 1769. - - - - -XXV - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -Ah! cher ami, que n'ai-je un père comme le tien! Cet homme aimable! -jamais il ne se livra à la fougue des désirs, et ne ferma son oreille à -la voix de la raison. L'expérience des choses du monde le rendit sage de -bonne heure, et le calme de son âme le garantit toujours de la folie des -partis. S'il en épousait un, ce serait sûrement celui de la justice. Sa -vertu est éclairée, et la sagesse seule semble le gouverner. - -Mais le mien est emporté, fier, ambitieux; il ne connaît que ses -passions et ne compte pour rien le malheur d'un fils. - -Le voilà maintenant à ne s'occuper que des mécontentements des factieux. -Il a épousé leur cause avec tant de chaleur qu'il s'est déjà brouillé -avec le comte Sobieski, et je tremble qu'il ne s'oublie au point de -prendre parti parmi eux, malgré tous mes efforts pour l'en détourner. - - -_P. S._ Malgré que mon père ait rompu avec le comte Sobieski, il ne m'a -point fait un devoir de suivre son exemple. - -Quel motif peut l'avoir retenu? Serait-ce que sa haine ne s'est point -étendue jusqu'à Lucile? Serait-ce la honte de rétracter les éloges qu'il -en a faits, ou bien la crainte de porter le désespoir dans mon coeur? Je -ne sais. Je m'aperçois néanmoins qu'il n'est pas flatté que je continue -à la voir si assiduement. - -De Varsovie, le 19 janvier 1770. - - - - -XXVI - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Qui le croirait? Lucile me prend pour sa confidente et je suis sa -rivale. Me voilà donc maîtresse des secrets de son coeur, et cela sans -l'avoir cherché. Le sort pouvait-il mieux me servir? - -La conformité d'âge et d'état, plus que celle de caractère nous avait -unies: la pitié a resserré ces noeuds. - -Depuis quelque temps Lucile me découvre ses inquiétudes, et comme rien -n'est plus propre à gagner le coeur des malheureux que la part que l'on -prend à leur affliction; je parais si sensible à sa douleur et la flatte -si bien que cette fille crédule ne met plus de bornes à l'effusion de -son âme. - -Je viens de prendre de secrètes mesures pour assurer la réussite de mon -projet; déjà j'ai commencé à les mettre en exécution et rien ne pourra -les déconcerter. Il semble que le destin lui-même ait pris à tâche d'en -hâter le succès. - -Comme Lucile me parlait de la mésintelligence qui règne de plus en plus -entre son père et celui de son amant, - - --Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que - lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les - sentiments de la comtesse à son égard ne s'altéreront pas aussi? Pour - l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en - faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle - pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi, - ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et - qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne - sur qui vous puissiez compter. - - --Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et - jamais je n'eus lieu de m'en repentir. - - --Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on - préparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez - aujourd'hui sur le point de perdre votre amant? - - La malheureuse m'écouta; je connaissais son âme, elle n'examina rien, - et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me - chargea encore de ce fatal office. - - --Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert. - - --Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile, - je n'ai rien à vous refuser. - - --Qui plus que vous? ma chère Sophie. - -Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux! - -Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intérêts me sont -chers; j'en atteste l'amitié: mais loin d'en remplir les devoirs, je la -trahis, je l'immole à mon amour. Eh! avec quel front? Je lui souris, je -la flatte, je la caresse, tout en lui préparant des soupirs, des larmes -et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre -un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai faits. - -Ah! je n'ose y penser. - -De Varsovie, le 26 janvier 1770. - - - - -XXVII - -GUSTAVE A LUCILE. - - -Tout est perdu. Mon père s'est enrôlé dans le parti des confédérés et il -parle de me faire suivre son exemple. - -Non, non, chère Lucile, je ne te quitterai pas. Plutôt mourir que de -m'éloigner de toi. Mon père n'est pas impitoyable. Pour m'arracher de -tes bras, il faut qu'il me donne la mort. - -Je vais lui parler; pourra-t-il ne pas être touché de mes larmes? Je me -jetterai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, et ne le laisserai point -qu'il ne m'ait permis de rester. S'il refuse, c'en est fait, je renonce -à la vie. - -De la rue Neuve, le 25 février 1770. - - - - -XXVIII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Mon père vient de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au -désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa -démarche. - -Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas -le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut -toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en -apercevoir toute la difformité. - -Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh! -qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hélas, n'est-ce -pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps -désolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des -préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des -factieux? Presque toujours l'État a été divisé en deux partis, dont le -plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidents n'ont-ils -pas toujours été opprimés? - -Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant -de chaleur et d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de -leurs adversaires: mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans -le tort? - - * * * * * - -Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et -l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de -les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis -plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au -commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois -d'État des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents -n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne -fussent autorisés à prétendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun -puisse servir son Dieu à sa manière, et que tout citoyen ait part aux -avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge? - -L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le désir -de vengeance couverts des spécieux prétextes de religion et de justice, -voilà quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de -discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la -crainte des armes de la Russie; mais elles fermentèrent longtemps en -silence, et quand elles eurent bien fermenté, toutes ces passions -suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur -cours au moindre choc. - -L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la -tempête. - -Le mécontentement des ambitieux, à qui la crainte avait extorqué leur -suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se -déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux -de la sédition. - -Je ne veux pas non plus justifier l'impératrice d'avoir forcé les -suffrages des électeurs et fait tomber le choix sur une de ses -créatures. Mais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu même de ses -ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont généralement -parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux, -humain, généreux, et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'élèvent -contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne, auraient-ils -choisi mieux? Est-ce la vertu qui décide des voix à la diète? N'est-ce -pas, au contraire, le crédit et la force. - -On voit les membres de ces honteuses assemblées traiter des affaires -d'État, glaive en main; on y voit les plus intrigants et les plus -accrédités proposer ce qui leur plaît, et le plus fort arracher au plus -faible son consentement. - -Les mécontents, qui travaillaient à exciter des soulèvements dans -l'État, eurent recours au prétexte obscur de la religion et projetèrent -d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils -mirent donc en jeu les prêtres, toujours prêts à enflammer les esprits -au nom du Dieu de paix. Bientôt le fanatisme représenta les malheureux -dissidents comme les ennemis de la divinité. On refusa à ces sectaires -l'entrée aux diètes, l'admission aux délibérations nationales et les -autres droits de citoyens. - -Opprimés dans leur patrie, ils eurent recours à leur protectrice, qui -sollicita vivement la république de les rétablir dans leurs droits. Ces -sollicitations ne furent point écoutées. Dans l'espoir de briser leurs -chaînes les dissidents formèrent une confédération. L'impératrice les -prit sous sa protection, mais elle invita en même temps les nobles -Polonais de s'assembler extraordinairement pour remédier aux désordres -de l'État. - -Aussitôt il se forma des confédérations particulières, et afin d'obvier -aux malheurs de l'anarchie, ces confédérations se réunirent en une -seule, qui demanda le rétablissement de l'ordre public à une diète -protégée par la Russie. - -La diète s'étant assemblée, l'impératrice y fit proposer d'entretenir -perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le -maintien de la tranquillité publique. - -Quelques sénateurs frondèrent contre cette proposition. Dans les -diètines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de -cette princesse à notre cour, qui éclairait leurs démarches, les fit -arrêter de nuit. - -A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps à -perdre, sonnèrent l'alarme et se soulevèrent de toute part. Chaque jour -on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de -tous côtés les mécontents prendre les armes, porter le fer et le feu -dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles -excès. - -Voilà l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de -patriotes. Ah! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur -inique entreprise que la mort ou la honte d'être vaincus, la misère et -les fers. - -Pourquoi faut-il que mon père se soit enrôlé dans leur parti! - -Ah! cher Panin, l'indignation s'élève dans mon coeur. Je suis en proie à -la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette -terre, où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime. - -De Varsovie, le 30 février 1770. - - - - -XXIX - -SIGISMOND A GUSTAVE. - - -A Varsovie. - -Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te -marquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques mois. - -Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête. - -Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton -service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience: mais on me l'a -si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède -décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux disposé à entendre -raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de -traverses, et que tu ne dois pas prétendre être le seul exempté de la -commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te -permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu -d'humeur et beaucoup de prévention. - -Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'être obligé de sacrifier le -bonheur de sa vie aux volontés d'un père: mais ne va pas t'imaginer que -les confédérés soient aussi à blâmer que tu le prétends. - -Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs -sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les -dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours. -C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une -de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu -nous force de subir aujourd'hui le joug. - -Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer -dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement: mais observe -qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et -implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le -plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne, se contentèrent -de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la -jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent -point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que -Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement -chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire, -se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration -faite en 1766 au roi et à la république. Après avoir menacé tout -Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en -ennemi de l'État, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les -soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières -contre l'indépendance et les intérêts de la république. (Je le crois, et -certes elle n'est pas accoutumée à rougir pour si peu de choses); puis -elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne; que -loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement -personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions -l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre étrangère -qui menace les possessions de la république, S. M. I. les lui garantit, -et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles -contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien -peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle -bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques -commentaires. - -Dupes de ces protestations ou plutôt intimidées par les horreurs de -l'anarchie, les confédérations particulières se réunirent en une -confédération générale pour demander le rétablissement de l'ordre public -à une Diète protégée par la Russie. - -Les nobles Polonais firent même la sottise d'envoyer à la czarine quatre -ministres plénipotentiaires pour: «La remercier en leur nom de l'intérêt -qu'elle daignait prendre au rétablissement de la forme de la république, -et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie à ce qui -serait statué par les membres de la Diète, pour le maintien de la paix -et la conservation des droits de tout citoyen.» - -Cependant la czarine fit assurer de nouveau la république de tout -l'intérêt qu'elle prenait en qualité d'amie et d'alliée aux troubles qui -l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intérêt était -effectivement bien vif; laissons-les s'égayer; c'est du sérieux qu'il te -faut. - -Tout allait donc bien comme tu vois: mais ce n'était pas cela que -demandait notre bonne voisine. Car la Diète ne fut pas plutôt assemblée, -qu'elle y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps -auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillité -publique. - -Quoique Auguste II et Pierre Ier en fussent convenus par le traité de -Birzen, cette proposition tendait trop visiblement à l'asservissement de -la nation pour passer sans opposition. Elle aurait passé cependant si -quatre vrais patriotes ne s'y fussent opposés, et n'eussent tâché d'en -faire apercevoir le danger à leurs concitoyens. - -L'ambassadeur russe auprès de la république éclairait leurs démarches, -et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa -souveraine, il les fit arrêter de nuit à Varsovie par des troupes -impériales. - -La consternation fut générale. - -Le roi et la Diète assemblée enjoignirent à leur résident à -Saint-Pétersbourg, de demander l'élargissement des sénateurs arrêtés, et -pour l'obtenir, d'employer auprès de l'impératrice tout le poids que -pourrait avoir la prière d'un roi ou d'une nation. - -Leur élargissement eût apaisé les esprits, mais on voulait les -enflammer. - -Après avoir exercé un acte inoui de souveraineté, au milieu de la -capitale d'un État étranger, la Czarine prit un ton tendrement insolent. - -A tant de basses soumissions qui lui avaient été faites, elle répondit: -«Qu'elle ne pouvait se rendre aux prières du roi et de la république, -sans renoncer à leur rendre le service le plus réel.» (La bonne âme!) -«Qu'étant sûre de ses principes, sa conduite doit être conséquente. Que -son ministre en Pologne a exécuté ses ordres.» (Oh! je le crois.) «Et -n'a rien fait qui n'ait été publiquement annoncé dans les délibérations -de S. M. I.» (Il n'en fut jamais question.) «En faisant arrêter quatre -séditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre à la -république, c'est la leur livrer.» - -(Note s'il te plaît, que du nombre de ces quatre prétendus séditieux se -trouve un vieillard infirme, et un jeune homme à peine sorti de -l'enfance, personnages fort à craindre assurément.) - -Cette réponse fit ouvrir les yeux au gros de la nation, et souffrir -impatiemment la présence des troupes russes. - -Pour étouffer ces murmures, de nouveaux renforts arrivèrent de Russie, -malgré qu'on n'eût stipulé que sept mille hommes de troupes auxiliaires. - -Cependant la Diète se termina par un traité solennel, fait sous la -garantie de la Russie. - -Les dissidents furent rétablis dans leurs droits. Tout semblait pacifié, -mais de ce calme apparent devaient bientôt sortir les feux des -dissensions civiles. - -Les Russes favorisaient leurs protégés d'une manière affectée. Ceux du -parti opposé, alarmés des desseins de la Czarine se consultèrent. Il se -forma de toute part des confédérations, et l'on vit la moitié des -citoyens déclarer la guerre à l'autre moitié. - -L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas étrange, puisqu'il a -fait déraisonner tant de sages: mais il n'est que trop certain que -Catherine II cache sous des prétextes artificieux des vues ambitieuses. -Elle suit un projet formé depuis longtemps par ses prédécesseurs. - -Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir? -Pourquoi ces nouvelles légions qui viennent inonder les terres de la -république, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui -voudraient s'opposer à ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable -ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intéresse peu, si même -il l'intéresse du tout? Et ces actes de souveraineté exercés chez une -puissance étrangère ne seraient que le devoir d'une puissance alliée? -Non, non, ce sont autant de présages de la servitude qu'on nous prépare. - -Tu me fais rire avec ton éloge du protégé de Catherine. Poniatowski, je -l'avoue, n'a aucun vice fort à craindre dans un monarque, surtout dans -un monarque polonais qui n'a guères que le nom et le faste d'un -potentat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois. -Faible, inappliqué, sans fermeté, sans courage, sans soin des affaires -de la nation et sans amour pour ses peuples; on va commencer son règne -par des fêtes, et il continuera de même. - -Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consume -en délices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe -d'artistes, de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et -passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un -acteur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à -languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas là, tu dois en convenir, -le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la -plupart des rois. - -Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions -civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la -dignité de son emploi, il eût cherché à prendre de sages mesures pour -apaiser les esprits irrités; ou du moins, si se reposant fièrement sur -son courage, et se mettant à la tête de ses partisans, il eût essayé de -soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il -voit d'un oeil apathique ses États envahis et ses sujets s'entr'égorger. - -Funestes dissensions! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en -ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis -dont la tendresse s'est changée en haine, s'élèvent contre moi et -déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort -de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prêts à fondre sur la -Pologne. - -Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous? - -L'avenir me fait trembler, le présent m'humilie lors même que nous -n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins. - -Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes: -des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez -nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on -nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs officieux -s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de -commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens. - -Pour un vaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans -le monde! - -Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne -savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens -nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes, -nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous -entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs, -nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez -les autres: au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous. - -De Pinsk, le 3 mars 1770. - - - - -XXX - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Il y a quelques jours que mon père me fit sentir que je devais me -disposer à entrer en campagne avec lui. Je me flattais que la chose -n'était pas si sérieuse, qu'il le faisait paraître. Toutefois, pour ne -pas lui donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne témoignai -aucune répugnance, mais j'évitai de me trouver tête à tête avec lui: je -fis même une partie de chasse sur la terre de Minsko. - -A mon retour, il ne me parla de rien: je croyais son projet oublié, et -déjà je commençais à me livrer à la joie. Mais qu'elle a été de courte -durée! - -Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes préparatifs -étaient faits; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir. - - --Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt - que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi - ce cruel sacrifice. - -A peine avais-je achevé ces mots qu'il me dit avec aigreur: - - --Fils indigne du père qui t'a donné le jour: voilà donc comment tu - soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse - étrangère attente à la liberté de l'État; lorsque des ambitieux nous - dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des - ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas - à le venger? - -Je ne répondis que par mon silence. Dieux quel combat s'éleva dans mon -faible coeur entre l'amour et la nature? - - --Allons, Gustave, décide-toi; obéis ou renonce à ma tendresse. - -Le trouble de mon âme me tenait immobile, je n'avais pas la force -d'ouvrir la bouche. - - --Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père? - - --Vous me percez le coeur. - - --Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction. - -A l'ouïe de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil -douloureux, je gardais le silence; enfin je revins à moi, et je -répondis: - - --Non, mon père, je ne veux pas me charger de votre malédiction: et - puisque l'honneur m'enchaîne à vos destinées, je suis résolu de vous - suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le - temps de préparer Lucile à mon départ. - - --J'entends, tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me - fléchir. L'indigne fils que j'ai! Te voilà vaincu par les charmes - d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse! Sont-ce - là des sentiments dignes de tes ancêtres? - - --O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que - m'affliger; peut-être dans la suite serai-je plus disposé à me montrer - digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux - que moi combien elle mérite d'être pleurée. - -En prononçant ces mots, je fondais en larmes, et les sanglots -étouffèrent ma voix. - -Mon père, ne voulant pas donner à ma douleur le temps de s'exhaler par -de tristes réflexions, redoubla ses instances, et me dit d'un ton -sévère: - - --Connais ton devoir! - -Puis me saisissant la main avec effort: - - --Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne! - -Entraîné par son autorité, il fallut obéir. Il me conduisit dans son -appartement, où je trouvai deux domestiques à faire des malles. - - --Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche! A trois heures, - il faut que nos équipages soient prêts. - -Je fis à la hâte une liste de ce dont j'avais le plus besoin, et la -donnai à mon valet de chambre. - -Comme je voyais emballer mon bagage, j'entendis tout-à-coup dans la cour -un bruit confus d'hommes et de chevaux. - -Je m'approchai de la fenêtre. C'était un détachement des vassaux de mon -père qui s'étaient rendus à ses ordres. - -Tandis qu'il était occupé avec eux, je m'échappai un instant pour -prendre congé de Lucile. Elle était sortie avec Sophie; je ne trouvai -que la comtesse au logis. - - --Hé quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez - Lucile. Que de regrets vous allez causer! - - --Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame; mon père m'ordonne de - le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je à son amitié? - Irai-je me charger de sa malédiction? Sacrifierai-je le devoir à - l'amour? Je chéris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent - ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur. - -A ces mots elle me serra dans ses bras, et me dit d'un ton attendri: - ---Il faut donc se soumettre au destin. - -On avait envoyé quelques domestiques après Lucile. Impatient de la voir -venir, j'étais sans cesse à regarder ma montre. Le moment de partir -approchait, et elle ne venait pas. - -Désespéré de ce contre temps, je m'avance vers la comtesse pour lui -faire mes adieux: - - --Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur - père; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel - vous rende bientôt à nos désirs. - -Cependant je l'arrosai de mes larmes, je gémissais, je commençais des -paroles entrecoupées et n'en pouvais achever aucune: enfin je la -quittai. - -En rentrant je trouvai mon père à table qui m'attendait. Je pris un -morceau; puis nous montâmes à cheval, et je partis en maudissant le -destin. - -Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence -d'en jouir, d'être entraîné d'une maison dont la présence de tant d'amis -faisait une demeure délicieuse, et de quitter une maîtresse chérie, au -moment où on dressait le lit nuptial. - -Ah! lorsque la beauté me sourit et me tend les bras; faible jouet des -caprices d'un père! faut-il que je serve de victime à son ambition! -Qu'elle m'a déjà coûté de larmes! qu'elle va m'en coûter encore! - -De Parcow, le 25 mars 1770. - - - - -XXXI - -LUCILE A CHARLOTTE. - - -A Lublin. - -Pourrais-tu le croire? Gustave est parti sans me dire adieu. Cruel -amant, va chercher une folle gloire dans les combats: fuis où ton coeur -t'appelle: mais puisse l'image de la malheureuse Lucile en proie à son -désespoir te poursuivre sans cesse. - -Je roule dans mon âme de sombres pensées. Fatigues, famine, maladies, -combats, carnage; tout ce qu'il y a de plus sinistre se présente à mon -esprit: et comme si ce n'était pas assez de ces maux, la jalousie s'y -joint encore pour déchirer mon coeur. Hélas! loin de moi, il -m'abandonnera peut-être; peut-être que quelqu'autre captivera son coeur. - -Ah! Charlotte, je succombe à la douleur, et dans l'excès de ma -tristesse, je n'ai pas même la force de verser des larmes. - -De Varsovie, le 26 mars 1770. - - - - -XXXII - -GUSTAVE A LUCILE. - - -A Varsovie. - -Entraîné loin de toi par l'autorité d'un père barbare, j'ai longtemps -cherché l'occasion de lui échapper. Elle s'est offerte enfin pour mon -repos, mais trop tard au gré de mes désirs. - -A peine arrivé au rendez-vous général, que le sort vient de nous -séparer! - -Je me déroberai pendant la nuit, je marcherai à la clarté de la lune: -demain au coucher du soleil, je me rendrai au kikajon du parc. Je te -conjure d'aller m'y attendre, je ne vis que pour toi. - -De Parcow, le 27 mars 1770. - - - - -XXXIII - -LUCILE A CHARLOTTE. - - -A Lublin. - -J'accusais Gustave de cruauté, ah! je lui faisais tort. - -A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son père, je fus -pénétrée du plus mortel chagrin. Je m'attendais à le voir. Trois jours -s'étaient passés et il ne paraissait point. Trois jours se passèrent -encore à l'attendre vainement. - -Comme j'étais en proie à mon inquiétude, j'appris enfin qu'il était -parti. - -Rien n'égalait ma douleur. Dieux! dans quel état se trouvait mon âme, -lorsque j'en reçus un billet. Il me donnait un rendez-vous. J'y allai -avant l'heure fixée. L'amour et l'impatience précipitaient mes pas. - -Les yeux tournés vers l'endroit d'où il devait venir, au moindre bruit -mon coeur palpite. La porte s'ouvre; c'est lui, il court, il vole, il me -presse contre son sein et me fixe en soupirant; son coeur est prêt à -éclater: puis tout-à-coup oubliant sa douleur, il paraît enivré de -plaisir, et dans un transport de joie, il me saisit, me serre éplorée -entre ses bras et me couvre de baisers. - -Le feu de son coeur pénètre dans le mien; nos bouches se pressent et nos -âmes cherchent à se confondre; nous nous jurons cent fois un amour -éternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers. - -Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse -de longs gémissements, appuie sa tête sur mon sein qu'il arrose de ses -larmes, et d'une voix glacée par le désespoir: - -«Chère Lucile, dit-il, le cruel destin nous sépare, mais je te laisse -mon coeur: je vole où m'appelle un injuste devoir. Sois-moi fidèle, -bientôt le ciel propice te rendra ton amant.» - -A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse -défaillante dans ceux de Baboushow. - -De Varsovie, le 1er avril 1770. - - - - -XXXIV - -LUCILE A GUSTAVE. - - -A Tarnopol. - -Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton départ. On a beau chercher -à m'égayer; mon coeur demeure flétri au milieu des parties les plus -brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta triste image. Il me semble -te voir dans l'instant où tu t'arrachas de mon sein. - -Loin de la foule importune je vais souvent promener mes pas solitaires -sur ces bords fleuris où tu aimais à reposer près de moi. Mais au lieu -d'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout -m'y retrace nos entretiens, nos serments, tout m'y rappelle un triste -souvenir. - -Ici, dis-je toute seule, il me fit l'aveu de sa flamme; là je reçus les -premiers gages de sa tendresse. - -Et je demeure immobile, arrosant la terre de mes larmes. - -Il semble que tout ce qui m'environne prenne part à ma douleur. Les -oiseaux ne font plus retentir l'air que de tristes accents, les échos ne -leur répondent que par des plaintes; les zéphirs gémissent parmi le -feuillage et le murmure des ruisseaux imite mes soupirs. - -Lorsque tu fus parti, je me plaignais de ne pouvoir pleurer. Hélas! que -cette vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux ruisseaux de -larmes coulent sans cesse de mes yeux; la nuit j'en arrose ma couche, et -la source n'en peut tarir. - - -_P. S._ J'oubliai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert -de Sophie. C'est par son canal que je te ferai passer les miennes. - -Adieu, écris-moi souvent. - -De Varsovie, le 9 avril 1770. - - - - -XXXV - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Lorsque Gustave fut parti rien n'égalait le désespoir de Lucile. - -Elle tomba sans connaissance dans les bras de sa suivante et resta -longtemps plongée dans une douleur stupide. Quelquefois elle en sortait -pour appeler son amant, tourner les yeux du côté où il avait disparu, -tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retombait bientôt -après. - -A cet accablement a succédé une morne tristesse, la langueur de son -regard étale tout l'ennui de son âme, et son coeur flétri se refuse à -toute espèce de consolation. - -Sa chambre ne résonne plus de ses chants, mais elle y tient souvent de -tristes soliloques: - - «Est-il donc vrai, cher Potowski, (s'écriait-elle l'autre jour) est-il - donc vrai que tu m'as laissée? Hélas! il ne me reste plus de toi que - le souvenir de t'avoir possédé. O beaux jours! jours trop rapidement - écoulés! vous ne reviendrez plus. Que je suis malheureuse.» - -Puis elle soupirait amèrement. - -Te l'avouerai-je, son état me fait compassion et quand je la vois si -affligée, je ne me sens plus la force de la supplanter. Hélas! n'ai-je -pas assez de mes peines, sans m'embarrasser encore de celles d'autrui? - -Aujourd'hui Lucile paraît plus tranquille que d'ordinaire. Je viens de -lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverte avec transport. - -Tandis qu'elle la parcourait, on voyait la sérénité se rétablir sur son -visage; elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachés sur le -papier, elle disait à voix basse: - - «Cher Potowski, toi dont la vue seule faisait ma joie, si le ciel - conserve tes jours, et te laisse à ta maîtresse, mon âme est contente; - je lui pardonne tout. Mais hélas! que la vie est lente, et le terme de - mon bonheur éloigné!» - -Je ne saurais rendre raison des divers mouvements qui agitent mon sein; -à mesure que la plaie de son coeur paraît se fermer, je sens la mienne -se rouvrir. Mes bonnes résolutions se sont évanouies; mon premier projet -me trotte de nouveau par la tête. - -Ah! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments. - -De Varsovie, le 1er mai 1770. - - - - -XXXVI - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Que ce monde est changé! - -Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous -folâtrions, nous paraissons sur une nouvelle scène où tout est en -désordre, en confusion, en alarmes. Au son de la trompette guerrière, -appelés dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposés aux -plus dures fatigues, aux injures du temps, à la faim, à la soif, -toujours occupés à fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et -tour-à-tour la proie les uns des autres. - -Le parti de l'iniquité semble sans cesse renaître de ses cendres. Chaque -jour on voit se former quelque confédération, quelque conjuration -nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de l'État, de défenseurs de la -patrie. - -Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les -barrières des lois, et foulent aux pieds sans remords les devoirs les -plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils s'enrôlent chacun dans -diverses factions. Le fils combat contre le père, le frère contre le -frère, l'ami contre l'ami, et dans les transports de leur fureur -brutale, on les voit courant par troupes effrénées, le fer et le feu à -la main, répandre partout la terreur et l'effroi, ravager les provinces, -dévaster les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirait qu'ils se -font un jeu cruel de détruire autour d'eux jusqu'aux germes du bonheur. - -Que cette conduite est révoltante dans des êtres malheureux qui ne sont -nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur -qu'à s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant! - -Quelle foule de fléaux divers assiégent l'humanité! Les orages, les -tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste -ravagent tour-à-tour le monde. Insensés que nous sommes! fallait-il -encore y ajouter les horreurs de la guerre? - -Nous voici à Timkow: un corps de cinq mille Polonais avec un ramassis de -Tartares, de Français, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos -dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles! Vils aventuriers! -semblables à des oiseaux de proie attirés par l'odeur des cadavres! - -Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de -faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas! -faut-il que je sois enrôlé parmi ces barbares? Me voilà forcé de -partager toutes leurs horreurs. - -De Timkow, le 15 mai 1770. - - - - -XXXVII - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -Il s'est passé le 17 quelqu'affaire entre nous et les Russes, mais de -trop petite importance pour être rapportée. - -Nous apprîmes il y a trois jours qu'un gros d'infanterie ennemie -s'avançait de nos côtés. - -Birinski était instruit de leur marche et leur avait caché la sienne; il -s'était saisi de presque tous les passages, tenait les défilés et se -disposait à tomber sur eux dans le temps qu'ils s'y attendaient le -moins. - -Déjà ils étaient fort près, lorsqu'ils eurent vent de nos dispositions. -A l'instant ils font une contre-marche et se montrent le lendemain matin -sur une hauteur à quelque distance de nous. - -Dès que nous les aperçûmes, Birinski expédia un courrier à Twarowski -pour lui demander un renfort. - -Vers les dix heures, les ennemis firent quelques mouvements et vinrent à -nous. Nous les attendîmes de pied ferme. - -Tout se dispose à l'attaque. La trompette donne le signal. Bientôt les -deux armées sont enveloppées d'un tourbillon de flamme et de fumée: l'on -entend un bruit effroyable de décharges, de cris d'hommes et de -hennissements de chevaux. Le feu cesse, le jour renaît et le fer choisit -sa victime. Semblables à des lions féroces, les combattants se -précipitent les uns contre les autres avec acharnement. Des deux côtés -on voit voler la mort. La fureur des ennemis redouble, partout ils -portent la terreur et l'effroi. - -Birinski, le sabre à la main, faisait des prodiges de valeur; il voit -ses troupes qui plient: les yeux ardents de colère et la bouche écumante -de rage, il vole à eux et s'efforce en vain de les ramener au combat. - -Nous battons en retraite: l'ennemi animé au carnage nous poursuit et -atteint quelques fuyards qui tombent sous ses coups. Soudain un nuage -épais s'abat sur le camp, nous dérobe aux vainqueurs et nous sauve comme -par miracle. - -Une pluie abondante qui tomba ensuite servit encore à séparer les -combattants. - -La nuit s'avançait lorsque le ciel redevint serein, et nous profitâmes -de l'obscurité pour nous retirer à Marianow. - -Tandis que mes camarades s'entretiennent de cette malheureuse affaire, -je profite d'un moment de loisir pour t'apprendre notre défaite. - -Voilà un beau commencement de campagne, et certes il est bien juste -qu'après avoir épousé une pareille cause nous n'ayons pas sujet de nous -en glorifier! - -Je n'ai reçu dans l'engagement qu'une fort légère blessure au bras -gauche: je veux cacher cet accident à Lucile; je te prie de lui laisser -ignorer, si tu as occasion de la voir. - -Que tu es heureux, cher ami, de pouvoir passer tes jours loin du fracas -des armes. - - -_P. S._ Suivant les derniers avis, les Ottomans sont prêts à entrer de -nouveau en Pologne; ils doivent avoir passé le Driester à Dombassar. - -Voilà nos malheureuses provinces inondées de troupes étrangères. Je -frémis à l'idée des horreurs qu'elles vont commettre. - -De Marianow, le 21 mai 1770. - - - - -XXXVIII - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -Le renfort que nous avions demandé arriva le lendemain matin près de -Marianow. Nous le joignîmes et marchâmes droit aux ennemis. Ils étaient -dispersés sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une -retraite précipitée. - -Birinski se mit à leur poursuite avec le gros de notre armée. Loveski et -moi restâmes avec une petite troupe pour reconnaître nos morts. - -Nous nous mîmes donc à parcourir le champ de bataille. Ciel! quel -horrible spectacle! Une campagne inondée de sang et jonchée de cadavres, -tous couverts de blessures et étendus les uns sur les autres. - -A cet aspect je détournai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de -compassion. Insensés que nous sommes! Au milieu du tumulte des armes, -pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu'à nous distinguer, -nous nous animons à l'ouïe des clairons, le glaive en main nous marchons -au combat, nous fondons sur nos ennemis avec rage, donnons ou recevons -la mort, et nous nous faisons un jeu cruel de nous entr'égorger. Mais -lorsque dans un de ces moments de calme où la raison nous est rendue, -nous venons à jeter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits, -quelles tristes pensées s'élèvent dans notre esprit, de quels regrets ne -sommes-nous point pénétrés! - -Je ne pouvais retenir mes larmes. - ---Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'écriai-je dans un -transport de douleur. Ils ont si peu de jours à vivre! ces jours sont -déjà si malheureux! pourquoi précipiter une mort si prochaine? pourquoi -ajouter tant de sujets d'affliction à l'amertume dont les Dieux ont -rempli cette courte vie? - ---Hélas! me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanité -des choses humaines, et jeter un regard de pitié sur les grandeurs de ce -monde. Que d'ambitieux attirés sous les drapeaux par une lueur trompeuse -n'ont moissonné dans les combats que misère et souffrances! Que -d'hommes, hélas! pleins de vie et de santé, sont aujourd'hui dans les -bras de la mort! Combien, étendus maintenant sur la poudre, jouaient -naguère un rôle brillant. Combien, qui n'abaissaient sur les autres que -des regards dédaigneux, sont précipités pêle-mêle dans le même tombeau! -que de seigneurs sublimes dont la puissance est brisée! que de héros -magnanimes étendus sur les lâches qui leur donnèrent la mort! que de -princes ensevelis auprès des flatteurs qui les disaient immortels! Voilà -donc le terme de l'ambition! A cette idée, Gustave, comme nos désirs -lâchent prise à leurs objets frivoles! Ici finit la gloire avec la vie. -Ici s'évanouissent les titres, les dignités, les grandeurs, et toutes -ces vaines distinctions inventées par l'orgueil. Ici tout est égal et de -niveau: grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un -groupe confus dont les différences se perdent dans la fosse. - -Cependant nous allions, tête baissée, examinant les cadavres étendus sur -la poudre. Nous reconnûmes plusieurs de nos gens et quelques-unes de nos -connaissances. Lorsque nous eûmes donné les ordres nécessaires pour -enterrer les morts, et emporter quelques blessés qui respiraient encore, -nous nous retirâmes sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis -dans de tristes réflexions. - - -_P. S._ Mon père est passé en Turquie pour y solliciter de nouveaux -secours. Il a laissé le commandement de sa troupe au régimentaire -Baluski, au cas où je vinsse à me retirer. - -De Marianow, le 25 mai 1770. - - - - -XXXIX - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Hier je reçus une lettre de Gustave pour Lucile. Mon coeur palpitait en -la tenant dans mes mains. Je balançais si je la remettrais ou si je -l'ouvrirais. A la fin, je cédai à ma curiosité. - -Cette lettre ne contenait que des reproches à sa belle sur son long -silence, et des protestations d'amour. Le ton touchant dont il se -plaignait et la délicatesse de ses sentiments m'arrachèrent quelques -larmes. - -A peine l'avais-je serrée dans ma cassette que Lucile entra dans ma -chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit: - - --Voilà déjà deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir - de ses nouvelles; cette vaine attente jette la désolation dans mon - âme. Attentive à tout ce qu'on débite du parti auquel il est attaché, - je le suis en idée de lieu en lieu; je cours avec lui les mêmes - hasards, les mêmes dangers. Maintenant le voilà à l'extrémité du - royaume, poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer à mes - affligeantes pensées: peut-être est-il déjà tombé sous un fer - meurtrier. Ah! ma chère, j'ai perdu l'espoir de le revoir. - -En prononçant ces mots, elle se pencha vers une table, appuya sa tête -sur ses deux mains, et fondit en larmes. - -Mon trouble égalait le sien, je me sentais attendrie: j'aurais voulu -n'avoir pas décacheté la lettre; je fus même sur le point de la lui -remettre toute décachetée. L'embarras où je me trouvais était extrême; -je tremblais qu'elle ne vînt à lever les yeux sur moi et à s'en -apercevoir. - -Enfin, lorsque je fus un peu remise je tâchai de la consoler. - - --Pourquoi vous affliger ainsi pour des chimères, Lucile? Combien - d'accidents imprévus peuvent retarder l'arrivée d'une lettre dans - l'état où est le royaume. Un peu de patience. Vous êtes peut-être à la - veille de recevoir des nouvelles de Gustave. - -Ces paroles firent glisser un rayon d'espérance dans son coeur, et -adoucirent un peu ses noirs soucis. - -Elle ne fut pas plutôt sortie que je recachetai la lettre et l'envoyai -sous couvert à un ami à Cracovie, pour me l'expédier sans délai par la -poste. Dès qu'elle arriva, je la remis à Lucile. - -Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lèvres, l'ouvrit -avec précipitation. Bientôt des pleurs de joie inondèrent le papier. - -Après l'avoir relue deux ou trois fois, elle examina le cachet et parut -surprise de ne pas voir celui de Gustave. (Heureusement, je m'étais -servie d'un cachet de fantaisie). Elle fit quelques réflexions et n'en -parla plus. - -Le rôle que j'ai entrepris me déplaît beaucoup. - -Chère Rosette, que ne suis-je comme toi, une âme à l'épreuve! Tu ne -serais pas embarrassée en pareil cas: tu ne t'émeus pas pour si peu de -chose. Que veux-tu? Il n'est pas donné à toutes les femmes d'être des -héroïnes. - -De Varsovie, le 29 mai 1770. - - - - -XL - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Loveski vint avant-hier, dans un brillant équipage de cavalier, mettre -pied à terre à ma tente. Après avoir discouru de choses et d'autres, il -garda un instant le silence; puis, il vint m'embrasser et me parla -ainsi: - - --Cher Gustave, tu vois peut être ton ami pour la dernière fois. Notre - commandant, incapable par ses blessures de continuer son service, m'a - remis le bâton, jusqu'à ce qu'il soit en état de le reprendre. - L'ennemi est peu éloigné. Demain, j'espère le charger à la tête des - troupes, et sois sûr que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie. - Pour venir à nous, il doit traverser le bois voisin; va t'y poster à - la nuit tombante avec un détachement de cinq cents hommes; laisse-le - s'engager; dès qu'il sera passé, fais-moi signal, je m'avancerai à - l'instant; tandis que tu l'attaqueras en queue je le chargerai en - tête. - -Nous convînmes du lieu de l'embuscade et du signal. - - --Si je triomphe, reprit Loveski, accours dans mes bras, je partagerai - avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis: notre amitié serait un - crime impardonnable aux yeux des jaloux; ils chercheraient à se venger - sur toi de leur défaite. - -Dès qu'il eut achevé, il reçut mes embrassements et me fit ses adieux. - -Cher Panin, j'ai vu l'élévation de notre ami commun sans jalousie; je -n'ai pas même songé à l'en féliciter. - -Tandis qu'il me parlait, un saisissement involontaire parcourait mes -veines: même à présent, je ne sais quelle secrète horreur continue à -s'emparer de mon âme. - -Cette année ne sera pas moins signalée par les défaites des confédérés -que la précédente. - -Twarowski, qui en commandait un parti considérable, a été battu à plates -coutures près du bourg de Nadvorn. - -Un autre parti considérable, qui tenait la campagne avec cinq cents -Tartares Liponiens sous les ordres de Poulawski, ont été presque tous -taillés en pièces à Lwow. - -Ah! les dieux sont justes! ils se déclarent contre les coupables. - -De Boukovina, le 7 juin 1770. - - - - -XLI - -DU MÊME AU MÊME. - - -De Pinsk. - -Cher Loveski, digne fils du meilleur des pères; toi, dont l'âme -vertueuse était un trésor de morale, dont la bouche éloquente était -l'organe de la sagesse, dont le coeur simple et droit était l'asile de -la candeur; le sourire sur les lèvres, tu prodiguais autour de toi la -tendresse et épanchais sans réserve ton âme pure dans le sein de -l'amitié. - -Avec quel plaisir nous nous entretenions ensemble de sujets badins et -sérieux, loin de ces hommes vains et superbes, consacrés à la frivolité! -Nous nous aimions pour devenir plus sages. - -Que de beaux jours d'été nous avons embellis, assis ensemble au bord -d'un ruisseau, et respirant, avec la fraîche haleine du zéphir, le doux -sentiment de l'amitié! Que de jours d'hiver nous avons égayés, assis -ensemble au coin du feu, et versant dans nos coupes les saillies et la -joie! - -Hélas! il n'est plus. Dans le printemps de sa vie, lorsque le feu de la -jeunesse brillait dans ses yeux et que la santé pétillait dans ses -veines, il est tombé sous le fer d'un cruel ennemi. Infortuné jeune -homme! tes vertus ne t'assuraient-elles pas déjà l'estime publique? -fallait-il encore pour t'illustrer des marques de distinction? Séduit -par leur éclat, emporté par la fougue de la passion, tu acceptes, plein -de joie, ce poste dangereux, te promettant les succès que se promettait -ton jeune coeur. Hélas! eusses-tu pensé que tu courrais à ta perte? - -Revêtu de ses nouvelles marques de dignité, il attendait avec impatience -le lever du soleil, brûlant d'envie de signaler sa valeur. - -Le jour renaît, l'heure fatale arrive; les ennemis s'approchent, ils -passent, je donne le signal. - -Déjà Loveski avançait à la tête de ses brigades. Il découvre leurs -poudreux escadrons; à leur vue, il ne peut modérer son ardeur, il fond -sur eux le sabre à la main. L'ennemi étonné veut reculer. - -Je sors d'embuscade. - -Nous le serrons de près, ses escadrons sont enfoncés: ils fuient; nos -combattants les poursuivent et ne songent plus qu'à en faire carnage. - -Au milieu de la mêlée, tout-à-coup j'entends retentir le nom de Loveski. -Mes yeux le cherchent: je le vois seul, poursuivant un de leurs chefs. -Soudain quelques fuyards font volte-face et veulent l'envelopper; il se -défend, je vole à son secours avec deux des miens; déjà nous sommes -prêts à le joindre, mais il tombe à nos yeux percé du coup fatal qui -vient de trancher le fil de ses jours. - -On l'emporte à l'écart. Le voilà dans un lieu de sûreté. Je m'efforce de -le rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux et reconnaît son ami. - -Ses plaies s'envenimaient: il sent le danger de son état et n'en est -point alarmé. - -Ah! cher Panin! comment te faire le touchant portrait de Loveski dans -les bras de la mort? Quel air de tranquillité il conservait au milieu de -ses tourments! Quel air triomphant dans ses traits au milieu des ombres -du trépas! Lui-même il me consolait et soutenait mon courage. - -Séduit par sa constance, je croyais sa fin éloignée; la joie renaît dans -mon âme. Mais, hélas! combien elle dura peu! Bientôt les forces -l'abandonnent. - -Penché sur son lit funèbre, le coeur dans des angoisses mortelles, -j'essuyais ses froides blessures et soutenais sa tête défaillante. - -Déjà le flambeau de sa vie ne jetait plus que de faibles lueurs, je -comptais avec effroi les moments qui lui restaient à vivre; il veut -élever sa voix mourante, ses yeux presqu'éteints me cherchent encore. -Ses mourantes mains serrent faiblement les miennes et je recueille ses -derniers soupirs. - -Le bruit de sa mort se répand. Mais au lieu de voir ses amis accourir en -foule se ranger avec respect autour de sa tombe, comme dans un poste -d'honneur, pleins d'envie et de haine, ils fuient tous et dédaignent de -lui rendre les devoirs de la sépulture. - -Ainsi, après avoir quitté la vie sans bruit, il est descendu sans -appareil dans l'empire des morts. Les solennités les plus simples ont -été négligées, et celui qu'avaient illustré les vertus les plus -sublimes, le génie le plus vaste, la naissance la plus distinguée, ne -reçut pas même des honneurs vulgaires. Chère ombre, pardonne à la -nécessité! - -Atteint moi-même d'un trait cruel et tout couvert de sang, je lui creuse -une fosse; mes mains tremblantes l'y portent; je lui élève à la hâte un -monument. J'arrose sa tombe de mes larmes et lui fais mes derniers -adieux d'une voix étouffée de sanglots. - -Quand la mort nous enlève un ami, ceux qui nous restent nous exhortent à -nous consoler de sa perte. Ils s'empressent d'essuyer nos larmes. Ah -cruels! gardez vos soins officieux, laissez couler nos pleurs. Après la -perte que j'ai faite, puis-je trop en répandre! - -A la triste nouvelle de Loveski décédé, cher Panin, je vois couler tes -larmes, j'entends tes regrets, et, comme moi, tu ne craindras pas de -trop t'abandonner à la douleur. - -Que d'autres conservent la mémoire de leurs amis dans un buste ou une -triste épitaphe. Pour moi, je porterai celle de Loveski gravée dans mon -âme. Chaque jour j'irai pleurer sur sa fosse, et mon coeur sera la lampe -sépulcrale qui brûlera sur son tombeau. - -De Boukovina, le 10 juin 1770. - - - - -XLII - -GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA. - - -Quittez au plutôt Varsovie, madame, avec tous ceux qui vous sont chers. - -Les confédérés en veulent aux jours du roi et ne manqueront pas de faire -outrage à tous ceux de son parti. - -Retirez-vous dans votre terre d'Osselin: il n'y a pas d'apparence qu'ils -aient des vues de côté-là. - -Je n'ai le temps que de vous assurer des sentiments de ma considération, -et Lucile de ceux de mon amour. - -Des environs de Sokol, le 15 juin 1770. - - - - -XLIII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Je gémissais encore de la perte de Loveski, lorsque nous vint la -nouvelle de la malheureuse journée de Kodna. - -Quelques fuyards arrivés à Sokol m'apprirent que plus de onze cents -confédérés avaient été taillés en pièces, que Soboski, Lubow, Bominski -étaient restés sur le champ de bataille, et que Bressini, dangereusement -blessé, s'était retiré à Stanislaw. - -Tu sais mon attachement pour ce cher cousin. Comme j'en étais fort peu -éloigné, je me rendis près de lui, et le trouvai à l'extrémité dans les -bras de son père. - -Une pâleur mortelle s'était répandue sur sa face, ses yeux étaient -presque éteints. Il voulut faire ses derniers adieux à ceux qui -l'environnaient; mais en ouvrant la bouche, il expira. - -A peine eut-il rendu l'âme, que son père remplit la chambre de ses -tristes gémissements. - - --Malheureux, s'écriait-il, d'avoir vécu jusqu'à ce jour! Que n'ai-je - perdu la vie dans le combat! Je serais mort sans amertume. Maintenant - je vais traîner une vieillesse douloureuse. O mon fils! ô mon cher - fils! quand je perdis ton frère, je t'avais pour me consoler. Tout est - fini pour moi. Antoine! Stanislas! ô mes chers enfants, je crois que - c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux: la mort de l'un rouvre - les plaies que la mort de l'autre avait faites au fond de mon coeur. - Je ne vous verrai plus. - -Je l'écoutais dans un morne silence, en mêlant mes larmes aux siennes, -tandis que ceux qui étaient auprès de lui s'efforçaient de le consoler. - -Cher Panin, suis-je donc destiné à épuiser toutes les rigueurs de la -fortune? La cruelle ne se lasse point de me persécuter. Chaque jour elle -m'enlève les parties de moi-même les unes après les autres, et me laisse -isolé sur cette terre. De tant d'amis qui faisaient autrefois mes -délices, tu es le seul qui me reste: et ce n'est plus hélas! que pour -verser ma douleur dans ton sein. - -Pour surcroît de malheur, je viens de recevoir avis que le Staroste de -Sandomir, mon arrière oncle, indigné de voir que mon père était entré -dans la confédération de Bar, m'avait déshérité. - -Que l'état de mon âme est sombre! je ne puis plus supporter la -compagnie. Je cherche la solitude. Je vais visiter les tombeaux; et là, -assis au milieu des morts, je réfléchis sur la vanité des choses de la -vie. - -De Sokol, le 20 juin 1770. - - -_P. S._ La mauvaise fortune des confédérés les suit partout. Leur grosse -armée a été défaite à Joulkna. L'ennemi est à leur poursuite. Errants, -divisés, sans chefs, ils ne sauraient manquer d'être taillés en pièces. - - - - -XLIV - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Pour m'ôter un peu de devant les yeux la triste image de Lucile, j'ai -été passer quelques jours chez le comte Ogiski, où certainement il n'a -tenu qu'à moi de m'égayer. - -Le grand chambellan du roi, ennuyé d'un procès qu'il défendait contre le -comte, au sujet d'un héritage considérable, ayant proposé son hymen avec -la fille unique de sa partie adverse comme un moyen de terminer à -l'amiable leur différent, sa proposition fut acceptée, et la jeune -héritière consentit avec joie à être le gage de réconciliation entre les -deux familles. - -Il y a trois semaines qu'il s'est rendu ici pour effectuer cette -alliance. Dès-lors chaque jour a été une nouvelle fête, dont tout ce qui -a jamais été inventé pour le plaisir relevait l'éclat. - -La petite comtesse est bien la plus jolie brune qu'ait jamais formée -l'amour. Elle a une taille charmante, ses cheveux effacent le noir de -l'ébène et son teint la blancheur des lis. Ses yeux étincelants sont -couronnés par deux sourcils admirablement dessinés. Ses lèvres -vermeilles laissent entrevoir deux rangées de perles enchassées dans le -corail; une main délicate et potelée termine un bras bien arrondi. Elle -a une vivacité enchanteresse, une voix brillante, un regard qui annonce -le désir, et elle semble ne respirer que la volupté. - -L'époux n'est pas bel homme; mais son caractère est charmant: c'est la -gaîté, la complaisance, la galanterie même. - -Hier, il ratifia son mariage au pied des autels, et il fallait voir les -transports de sa joie au retour de la cérémonie! - -Sa chère moitié ne paraissait pas trop gaie. Peut-être était-elle un peu -troublée de l'approche du lit nuptial ou plutôt préoccupée des plaisirs -qui l'attendaient. Certainement elle n'a pas passé la nuit entière à -dormir; je crois même avoir entendu les soupirs de sa pudeur expirante, -car la chambre que j'occupe est voisine de celle où le mariage a dû se -consommer. - -Nos nouveaux époux se sont levés fort tard. Te l'avouerais-je? quand -j'ai vu cette jeune femme à son réveil, le teint animé, les yeux -languissants, la bouche riante, me dire par ses regards qu'elle venait -d'être heureuse, je n'ai pu m'empêcher de jeter sur elle un oeil -d'envie. - -Ah! chère Rosette, c'est à moi seule que l'amour n'a point ouvert ses -trésors. Ces traits brûlants dont il blesse les amants heureux, cette -douce ivresse et ces transports ravissants où il les plonge tour-à-tour, -je ne les connus jamais. Qu'il est triste d'avoir vu s'écouler devant -moi sans plaisirs tant d'années qui pouvaient être délicieuses! -Devrait-ce être là le sort d'une femme de vingt-deux ans... à qui le -ciel a donné de quoi plaire et plus encore de quoi aimer? - - -_En continuation._ - -Qu'ils sont heureux! Leurs regards expriment le délire de deux coeurs -enivrés de plaisir. Ils s'aiment sans inquiétude, se possèdent sans -dégoût, et ne sont occupés qu'à jouir de leur bonheur. - -La jolie chose, Rosette, que le mariage, tant que l'amour garantit les -amants de la froideur des époux. - -De Suross en Polakie, le 21 juin 1770. - - - - -XLV - -SIGISMOND A GUSTAVE. - - -A Sokol. - -J'étais allé faire une petite course à Cracovie. - -A mon retour, j'ai trouvé un paquet de tes lettres, où j'ai vu avec -chagrin le long enchaînement de tes malheurs et la triste fin de notre -ami commun. - -Je te plains, cher Gustave, mais mes larmes sont pour Loveski. Imprudent -jeune homme! fallait-il ainsi courir au devant du destin, pour laisser -après soi tant de regrets? - -Je te remercie, Potowski, au nom de l'amitié la plus tendre, des soins -que tu as pris de lui rendre les derniers devoirs. Mais que je suis -indigné contre ces faux amis qui l'ont ainsi abandonné dans ses derniers -moments! Ah! les traîtres! qu'ils ne viennent jamais se présenter devant -moi, ou je saurai les démasquer! - -Hélas! quel triste théâtre est devenue notre malheureuse Pologne! On -n'entend nulle part que les cris des dissensions civiles. Tout le -royaume est en feu, et dans ce concours tumultueux d'hommes acharnés les -uns contre les autres, ce n'est plus que vengeance, fureur, dévastations -et massacres. Il n'y a presque point de famille dans l'État qui ne soit -plongée dans l'affliction. Ici, une mère éplorée redemande son fils, une -épouse son époux; là, les soeurs pleurent un frère, les amis un ami. - -Hélas! j'ai eu beau m'éloigner de la folie des factions, me voilà -moi-même enveloppé dans le désastre commun; ma maison n'en est pas moins -remplie de deuil et de larmes. - -Insensés que nous sommes, d'attirer ainsi sur nous la désolation et la -mort! - -Heureux les peuples assez sages pour vouloir jouir des douceurs de la -paix. - -De Pinsk, le 22 juin 1770. - - - - -XLVI - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -A mon retour de Suross, j'ai trouvé Lucile dans l'affliction au sujet -d'un bruit qui s'est répandu, de l'entière défaite des confédérés à -Broda, où Gustave doit s'être trouvé. Elle craint qu'il ne soit resté -dans l'affaire. - - «Ah! chère Sophie, s'écria-t-elle en me voyant, c'en est fait, je ne - le reverrai plus; presque tous ceux de son parti ont été taillés en - pièces, le reste a été fait prisonnier, aucun n'a échappé. Je n'ose - même me flatter qu'il soit dans les fers; tout ce qu'il y a de plus - sinistre vient s'offrir à mon esprit, pour mettre le comble à mon - désespoir. Je me le représente percé de mille coups; je crois voir sa - tête séparée de son corps, et ce corps pâle et livide étendu sur la - poudre.» - -Je me mis auprès d'elle pour tâcher de la consoler, mais elle ne -m'écouta point. - - «Hélas! devait-il donc périr ainsi à la fleur de ses ans, - continua-t-elle en se penchant sur mon cou? Les barbares! ils ont eu - le coeur de plonger leurs mains dans son sang. Quel sentiment de - vengeance s'élève dans mon coeur! Soleil éclipse-toi; refuse ta - lumière à cette race odieuse de brigands, ou si tu te montres encore, - que ce soit pour les consumer de tes feux. Infortunée que je suis! - Hélas! qu'est devenu ce bonheur dont je m'étais flattée, cet avenir - dont je m'étais formé de si riantes images, cette chaîne de jours - fortunés? ils ont disparu comme un songe, et n'ont laissé après eux - que douleur, tristesse et désolation. Ah! la vie n'est plus pour moi - qu'un fardeau insupportable. Que ne puis-je à présent finir ma triste - carrière. Cruel destin! Si tu voulais m'arracher à ce que j'ai de plus - cher au monde, que n'ai-je aussi été en butte à tes coups, que le même - tombeau ne m'a-t-il pas réunie à mon amant?» - -En prononçant ces mots elle tomba dans mes bras et resta sans sentiment. - -Faut-il le dire, Rosette, je n'ai plus pour Lucile la même amitié, -depuis que je suis devenue sa rivale; et ses larmes commencent déjà à ne -plus me toucher. - -La conjoncture est favorable, il faut en profiter. Depuis que le bruit -de cette bataille s'est répandu, Lucile tremble que Gustave n'ait payé -de sa vie: faisons qu'elle n'en doute plus. - -Du château d'Osselin, le 25 juin 1770. - - - - -XLVII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Ah! cher Panin, dans quelle troupe de brigands je suis enrôlé! Comment -te décrire les horreurs dont mes yeux ont été témoins? - -Avant-hier, le régimentaire Marozoski reçut avis qu'un détachement russe -se trouvait cantonné dans le village de Longa pour couvrir les terres de -l'évêque de Kiovie. A l'instant il monte à cheval et y court avec les -siens. - -Je l'avais joint en chemin. La nuit était déjà avancée lorsque nous -arrivâmes devant la place; un calme profond régnait en ces lieux. - -A notre approche point de gardes, point de passants, point de lumières -aux fenêtres: chacun paraît endormi dans une sécurité profonde. Combien -il nous eût été facile de faire prisonnier l'ennemi! Mais le barbare -Marozoski ne prend conseil que de son ressentiment; il veut laver dans -le sang l'affront qu'il a reçu et en tirer une horrible vengeance. Il -ordonne qu'on mette le feu aux deux bouts du village et le fait -envelopper par ses troupes aussi sanguinaires que lui. - -Ciel, quel spectacle! Des tourbillons de fumée s'élèvent dans les nues; -déjà la flamme brille dans leur sein; les cris des malheureuses victimes -retentissent de toutes parts, tout est en alarmes; hommes, femmes, -chacun se précipite, à demi-nus, hors des maisons. On voyait fuir des -mères éplorées tenant à leur cou de petits enfants et d'autres par la -main; des vieillards portés par des jeunes gens se sauvaient de leurs -demeures embrasées; des malheureux à demi-brûlés se traînaient par les -rues, poussant des cris douloureux, et levant vers le ciel leurs mains -tremblantes, semblables à des victimes à demi-égorgées qui se dérobent -au couteau sacré et fuyent de l'autel. - -Cependant Marozoski avec sa troupe forcenée resserre ces infortunés et -poursuit les fuyards à la lueur des flammes. Ils reconnaissent leur -malheur, mais ils ont beau implorer miséricorde, il est sourd à leurs -cris: un fils est renversé tandis qu'il cherche à préserver les jours de -son père; la mère, noyée dans le sang de ses enfants, et le soldat -égorgé en demandant quartier à genoux. - -A la vue de ces horreurs, que je n'eusse jamais pu prévoir, je ne -pouvais retenir mes larmes. Je courais de tous côtés. - - «Ah! cruels! arrêtez. Quelle fureur brutale vous possède?» - -Ils étaient inexorables: tout ce qui échappa au feu fut moissonné par le -fer. - -La douleur et l'indignation se disputaient à l'envi mon coeur. -L'exécration se mêlait à mes voeux: transporté de fureur moi-même, je -commande à ma troupe de fondre sur ces barbares, ils refusent d'obéir; -seul, je tournai mes mains contre eux, et en immolai quelques-uns aux -mânes plaintives de tant d'innocentes victimes. - -Non, je ne pense jamais à ces horribles excès sans frémir. Hélas! -sont-ce donc là les fruits de l'amour de la patrie et de la justice dont -ces scélérats avaient l'audace de se couvrir? - -Encore s'il n'eût péri que le soldat! mais l'artisan, mais le laboureur, -mais les vieillards, les femmes, les enfants! Que d'innocents furent -immolés à la fureur de ces brigands! Ah! les dieux le virent, et ils -n'en eurent pas pitié. - -De Radomis, le 3 juillet 1770. - - -_P. S._ Depuis l'instant que Lucile reçut mes adieux je n'ai point eu de -ses nouvelles; je ne sais que penser de ce long silence, mes inquiétudes -sont indicibles. Informe-toi et me tire d'embarras. - - -FIN DU PREMIER VOLUME. - - -COULOMMIERS--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski -(1/2), by Jean-Paul Marat - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 *** - -***** This file should be named 58362-8.txt or 58362-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/3/6/58362/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/58362-h/58362-h.htm b/58362-h/58362-h.htm index 5a3f129..0b434ba 100644 --- a/58362-h/58362-h.htm +++ b/58362-h/58362-h.htm @@ -61,47 +61,7 @@ a { text-decoration: none; } <body> -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2), by -Jean-Paul Marat - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2) - Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple - -Author: Jean-Paul Marat - -Editor: Paul Lacroix - -Release Date: November 29, 2018 [EBook #58362] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58362 ***</div> <h1><span class="small">UN</span><br /> <b class="large">ROMAN DE CŒUR,</b></h1> @@ -6065,382 +6025,7 @@ et me tire d'embarras.</p> -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski -(1/2), by Jean-Paul Marat - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 *** - -***** This file should be named 58362-h.htm or 58362-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/3/6/58362/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. 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