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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58362 ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ UN
+ ROMAN DE COEUR,
+
+ PAR
+ MARAT,
+ L'AMI DU PEUPLE;
+
+ Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit
+ autographe, et précédé d'une notice littéraire;
+
+ Par le bibliophile JACOB.
+
+ I.
+
+ PARIS,
+ CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI.
+ 8, RUE DU JARDINET.
+
+ 1848.
+
+
+
+
+Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+L'authenticité de cet ouvrage inédit de Marat est incontestable: le
+manuscrit original, entièrement autographe, est resté, pendant plus d'un
+mois, exposé dans les bureaux du SIÈCLE, où le public a été admis à le
+voir; il n'y avait pas de doute possible pour quiconque connaît
+l'écriture de l'auteur. Ce manuscrit, qui depuis dix ans était entré
+dans la bibliothèque de M. Aimé Martin, figure sous le nº 713 du
+catalogue de cette précieuse bibliothèque et doit être vendu aux
+enchères publiques, le 25 novembre prochain.
+
+La publication du roman de Marat, faite dans un journal, avait été
+réduite aux conditions de la presse périodique, c'est-à-dire tronquée et
+même altérée: le journal ne pouvait accepter certains détails, certaines
+scènes d'un genre un peu trop vif, qui eussent blessé peut-être la
+louable pruderie du feuilleton; mais le livre n'ayant pas de ces
+réserves timorées à garder avec ses lecteurs, nous avons jugé nécessaire
+de rétablir tout ce que le journal avait supprimé et de ne rien changer
+au style du manuscrit, sans toutefois en respecter l'orthographe bizarre
+et souvent incorrecte.
+
+Il a fallu cependant se reporter au temps où l'ouvrage a été composé,
+pour conserver l'orthographe, alors usitée, des noms historiques et
+géographiques polonais: c'eût été commettre un véritable anachronisme,
+que d'écrire ces noms autrement qu'ils sont écrits dans tous les livres
+du XVIIIe siècle. Nous avons dû les laisser tels qu'on les avait
+francisés à cette époque où les relations avec la Pologne n'étaient pas
+assez fréquentes pour qu'on eût des idées justes et exactes à l'égard de
+ce pays. De là, une foule d'erreurs étranges dans le roman de Marat, qui
+prend quelquefois un nom d'homme pour un nom de ville et réciproquement.
+On n'eût pas corrigé ces fautes qui nous semblent si grossières
+aujourd'hui et qui existent dans la plupart des romans français
+contemporains, sans altérer le caractère de l'oeuvre même. Il
+appartiendra aux éditeurs futurs d'apprendre à Marat la géographie de la
+Pologne, par exemple, et de rectifier le texte dans les notes. Quant à
+cette première édition, qui ne paraît qu'en 1847, Marat s'y montre aussi
+naïvement que si son roman eût été imprimé en 1775, à Amsterdam, chez
+Marc-Michel Rey, avec la _Nouvelle-Héloïse_ de J.-J. Rousseau.
+
+Il est donc nécessaire, en le lisant, de se rappeler la date de la
+composition et le goût littéraire de ce temps-là, pour apprécier les
+qualités réelles de l'ouvrage, à travers les descriptions pittoresques,
+les dissertations sentimentales et les thèses philosophiques dont
+l'action est surchargée. On comprendra que l'apparition du _Roman de
+coeur_ de Marat aurait été un événement dans la littérature lorsque la
+_Nouvelle-Héloïse_, _Candide_ et le _Sopha_ faisaient les délices de la
+société française, la plus polie et la plus spirituelle de l'Europe.
+
+
+
+
+MARAT
+
+PHILOSOPHE ET ROMANCIER.
+
+
+Il y a six ans à peine, Marat n'était pas tout-à-fait mort sous le
+poignard de Charlotte Corday, puisque sa soeur, Albertine Marat, vivait
+encore à Paris, fidèle héritière des idées et des doctrines de ce
+terrible Ami du Peuple.
+
+Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-même l'âme forte et
+passionnée de son frère, qu'elle pleurait sans cesse, comme si elle ne
+l'eût perdu que de la veille.
+
+C'était une républicaine inflexible, que l'âge n'avait pas refroidie,
+que les événements n'avaient pas changée; vainement le Directoire, le
+Consulat, l'Empire, la Restauration et même la Révolution de juillet
+1830 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face
+du pays: elle n'y avait pas pris garde, semblable à une somnambule qui
+poursuit son rêve sans tenir compte des objets extérieurs, et qu'on
+n'éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée; elle
+rêvait donc que l'esprit de 93 planait autour d'elle et que Marat
+veillait toujours sur son peuple.
+
+Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse
+qu'on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette
+prêtresse de notre grande Révolution, et surtout l'éternelle oraison
+funèbre de son héros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans
+horreur et sans effroi.
+
+Il faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le
+connaissons, tel que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang;
+elle en faisait un être exclusivement vertueux, animé des plus purs
+sentiments de patriotisme, bon et généreux, que sais-je! simple et
+candide, un véritable philosophe enfin, qui avait mission de régénérer
+le monde, ou du moins la France.
+
+On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une conviction solennelle,
+que le fanatisme sans-culotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ,
+l'Évangile au journal de l'_Ami du Peuple_, et composer une prière
+adressée sans doute à la guillotine, et commençant ainsi: _O sacré coeur
+de Jésus! ô sacré coeur de Marat!_
+
+Cette vieille femme, à la physionomie dure et sévère, au regard fier et
+inspiré, à la parole ardente et audacieuse, survivait donc à son frère,
+d'effroyable mémoire, pour lui décerner une espèce de culte, pour lui
+refaire un panthéon dans la pauvre demeure où elle s'était retirée avec
+les reliques de celui qu'elle appelait hautement le _martyr de la
+liberté_, avec les livres, les papiers et les manuscrits de Jean-Paul
+Marat.
+
+Bien des hommes curieux de s'instruire du passé, bien des esprits
+préoccupés de l'étude de cette Révolution si pleine de mystères, bien
+des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes gens qui n'avaient fait
+que lire, allèrent alors interroger les souvenirs de la soeur de Marat
+et s'en retournèrent émus ou étonnés, n'osant porter un jugement de
+réprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractère de cet
+étrange Ami du Peuple.
+
+Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, à la source de la
+Révolution et qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademoiselle
+Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand
+mérite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de l'_Histoire
+littéraire du Maine_; un littérateur ingénieux, M. de Labédollière; un
+poète, M. Esquiros; un témoin éclairé et impartial des faits et gestes
+de la République et de ses enfants, M. le colonel Maurin, bien connu par
+la précieuse collection révolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante
+ans; un écrivain distingué de l'école sentimentale de Bernardin de
+Saint-Pierre, M. Aimé-Martin, cet excellent homme qui vient de
+s'éteindre immortalisé par l'adieu de Lamartine.
+
+Aimé-Martin était un esprit doux, tendre et honnête: il n'avait jamais
+tourné les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les
+agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui
+inspirait un invincible dégoût.
+
+Eh bien! il surmontait ce dégoût, il le cachait même sous un air froid
+et poli, quand il se rendait chez la soeur du _monstre_, comme il le
+désignait avec une énergique indignation.
+
+Qu'allait-il donc faire dans cette maison?
+
+Aimé-Martin était, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et
+collecteur de livres et d'autographes. Or, c'était aux manuscrits de
+Marat qu'il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Albertine
+eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère) il
+emporta sous son bras le volume autographe qui l'empêchait de dormir
+depuis qu'il en avait appris l'existence; un roman inédit, un roman de
+coeur, inventé, pensé, écrit par Marat: _Les aventures du jeune comte
+Potowsky_.
+
+Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé-Martin se
+dispensa de fréquenter le petit club d'Albertine, qui mourut peu de
+temps après en distribuant les papiers du _Sacré-Coeur de Marat_.
+
+Allez visiter l'intéressante collection du vénérable colonel Maurin, et
+vous y verrez les épreuves de journal que Marat corrigeait dans son bain
+lorsqu'il fut frappé par Charlotte Corday: ces épreuves ont été teintes
+de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna
+plus d'une fois à son défenseur; vous y verrez les portraits et les
+bustes qui furent un moment les idoles de la nation.
+
+Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages écrites de sa plus jolie
+écriture, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revêtu d'une
+charmante reliure _janséniste_ en maroquin noir par un habile artiste,
+Niédrée ou Bauzonnet, et il demeura caché dans la bibliothèque
+d'Aimé-Martin jusqu'à sa mort. C'est dans cette bibliothèque que nous
+sommes allés le chercher pour le mettre en lumière.
+
+Aimé-Martin s'était toujours refusé à publier cet ouvrage remarquable à
+différents titres, malgré nos instances: il nous permit, toutefois, de
+l'examiner, et nous en signala même les passages les plus singuliers.
+
+Il voulait, disait-il, avoir seul le privilége de connaître, de
+conserver le véritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat
+écrivain, Marat romancier.
+
+--Il y a eu deux Marat, nous disait-il avec cette originalité de
+causerie fine et spirituelle qu'on se plaisait tant à écouter chez lui
+et chez Charles Nodier: le Marat que tout le monde sait, l'affreux,
+l'exécrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille
+têtes pour orner son autel de la patrie, je n'en parlerai pas; je
+voudrais croire, pour l'honneur de l'humanité, qu'un pareil scélérat n'a
+jamais vécu; mais l'autre Marat, dont personne aujourd'hui ne soupçonne
+l'existence, celui qui fut l'élève et l'admirateur de Jean-Jacques
+Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'être à sa façon
+l'_Ami du Peuple_, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de
+Newton dans la chimie et la physique, l'écrivain énergique et coloré qui
+a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genève...
+
+--Et c'est Marat qui a fait tout cela? interrompis-je; j'avouerai
+n'avoir rien lu de lui, excepté quelques hideuses citations de son
+journal.
+
+--Le journal du second Marat? mais le premier n'a écrit que des ouvrages
+scientifiques, philosophiques et littéraires; le premier était médecin
+des gardes-du-corps du comte d'Artois; il mourut ou plutôt il disparut à
+la fin de l'année 1789 pour faire place à son odieux homonyme.
+
+--Je les ai beaucoup connus l'un et l'autre! reprit Nodier, qui se
+trouvait là, et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les
+acteurs de la Révolution, qu'il ne vit pas même passer devant son
+berceau. Mais il me semble que le bourreau devait être fils du médecin,
+et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses
+expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes
+d'hommes.
+
+--Ne parlons pas de ce cannibale, repartit Aimé-Martin; mais de l'autre,
+tant qu'il vous plaira. C'était une belle âme qui s'ouvrait à tous les
+sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour
+modèles: il eût mérité de se placer à côté d'eux, comme moraliste, comme
+écrivain. Par malheur, il osa s'attaquer à la secte des philosophes, à
+Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot: il fut écrasé ou plutôt
+étouffé dans l'obscurité. Je ne doute pas que l'injustice de ses
+contemporains à son égard ne l'ait poussé à changer de route et à
+s'éloigner de la scène des sciences et des lettres: «Siècle ingrat,
+dit-il alors, tu n'as pas voulu accepter le savant qui t'a révélé le
+vrai système de la lumière, des couleurs, de l'électricité, le
+philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme; eh bien! tu
+accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton
+sang!»,
+
+--Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la
+transformation du royaliste en démagogue furieux, de l'élève de Rousseau
+en séïde de Danton; il y a, entre ces deux personnages, une solution de
+continuité immense que je voudrais m'expliquer.
+
+--Dites-moi seulement, répliquai-je, vous qui avez connu le premier
+Marat, s'il était aussi laid, aussi repoussant que le second?
+
+--Il n'était pas laid, puisqu'il était aimé et amoureux, objecta Nodier.
+
+--Marat a été aimé par une femme! m'écriai-je.
+
+--Assurément, dit Aimé-Martin; celui qui a répandu son coeur dans ce
+roman, était inspiré par une passion véritable, comme Rousseau composant
+la _Nouvelle Héloïse_.
+
+--Voilà de quoi réhabiliter Marat, repris-je; malheureusement on n'y
+croira pas.
+
+--Oui, si le manuscrit autographe n'était pas là, si l'on n'avait pas
+d'ailleurs le traité _De l'Homme_, rempli de tableaux voluptueux et
+d'images gracieuses.
+
+--En vérité, vous me donnez goût à étudier votre Marat, et s'il se peut
+faire, nous lui rendrons la place qui lui appartient parmi les
+philosophes et les écrivains français.
+
+Je me mis à l'oeuvre, et je commençai par lire le roman posthume que me
+confia Aimé-Martin: je crus relire la _Nouvelle Héloïse_, et par
+intervalles, à ma grande surprise, les _Amours du chevalier de Faublas_.
+Je compris alors comment Marat, après sa métempsychose, gardait tant de
+haine contre Louvet: c'était sans doute jalousie de métier.
+
+Je fus donc amené sans répugnance à rechercher et à lire tous les
+ouvrages du premier Marat, et j'y trouvai, comme Aimé-Martin me l'avait
+annoncé, le savant profond et hardi, le philosophe sagace et
+intelligent, le moraliste sensible et passionné, l'écrivain pittoresque,
+assez élégant, mais peu correct; enfin, ce que Nodier ni Aimé-Martin
+n'eussent pas reconnu, le législateur sage et humain.
+
+Ce sont ces découvertes assez inattendues que je voudrais démontrer au
+plus incrédule, en publiant pour la première fois ce roman inédit, qui,
+quoique signé par Marat, ne serait peut-être pas désavoué par l'auteur
+de la _Nouvelle Héloïse_.
+
+La jeunesse de Marat s'est passée dans l'étude et la méditation.
+
+«Il paraît, dit Fabre d'Églantine dans le _Portrait de Marat_, que les
+premières années de sa vie se sont écoulées à la campagne ou dans les
+lieux simples et retirés: c'est là que la bonté de son naturel s'était
+développée et consolidée par l'aspect de la nature et des hommes les
+plus rapprochés d'elle et par l'influence d'un état de moeurs simples et
+paisibles.»
+
+Il était né comme Jean-Jacques, au pied des Alpes, à Baudry, petit
+village de la principauté de Neufchâtel, et avant d'étudier l'homme, il
+avait étudié la nature.
+
+Ses ouvrages sont tout parsemés de descriptions champêtres qui ne
+feraient pas mauvais effet dans _Émile_ ou dans les _Promenades d'un
+penseur solitaire_; par exemple:
+
+«A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'émail, de ses
+rayons changeants, à la fin d'une journée sereine, on ressent un plaisir
+secret qu'on goûte rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux
+parfum des fleurs, le chant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine
+des zéphirs portent insensiblement la gaîté dans l'âme: on sent couler
+une douce paix dans le coeur; on éprouve une espèce d'enchantement
+involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d'un
+charmant séjour est propre à nous inspirer la joie, autant la vue d'un
+affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse. Des plaines sans
+gazon et sans fleurs, des arbres desséchés ou couverts d'un sombre
+feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et
+noircis par le temps, le bruit des torrents qui se précipitent avec
+fracas du haut des montagnes, mêlé au croassement des corbeaux et aux
+cris lugubres des aigles, objets affreux qui font passer la tristesse
+dans l'âme par tous les sens!»
+
+Le Marat qui a tracé ce tableau agreste dans le _Traité de l'Homme_,
+liv. III, est-il bien le même que ce Marat qui, après avoir dit dans son
+_Appel à la Nation_ en 1790: «Quelques têtes abattues à propos arrêtent
+pour longtemps les ennemis publics!» et dans son placard _C'en est fait
+de nous_: «Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos,
+liberté et bonheur!» demandait cinq cent mille têtes deux ans plus tard?
+
+Il aimait les fleurs, les ruisseaux, les zéphyrs _au souffle lascif_, ce
+bon M. Marat, médecin des gardes-du-corps de Monsieur. «Personne plus
+que moi n'abhorre l'effusion du sang, s'écrie l'_Ami du Peuple_ dans son
+adresse _aux Patriotes français_, placardée dans Paris le 10 août 1792;
+mais, pour empêcher qu'on en fasse verser à flots, je vous presse d'en
+verser quelques gouttes!»
+
+Saint-Lambert et Roucher, dans leurs poèmes, Rousseau et Bernardin de
+Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux, Gessner et Florian, dans leurs
+idylles, nous ont répété cent fois que l'homme vertueux était l'amant de
+la nature. Ils avaient compté sans Marat, l'_Ami du Peuple_.
+
+Celui-ci aimait tant la nature, qu'il se regardait comme le plus
+vertueux des Génevois: «Je respecte la vérité, j'adore la justice, et je
+ne veux que le bien!» s'écriait-il dans son _Appel à la Nation_; il
+avait conscience de sa vertu, puisqu'il en parlait à chaque instant:
+«Que l'homme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre,
+écrivait-il dans sa _Dénonciation au tribunal du public contre Necker_,
+et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie
+de publier les preuves de mon déshonneur!»
+
+Cette vertu n'allait pas jusqu'à lui défendre d'employer la sensibilité
+de son coeur, peut-être même la sensualité de son organisation, avant
+que la politique en eût fait un fidèle époux, sinon une statue de
+marbre.
+
+Le citoyen Ballin vante la _sévérité des moeurs_ de Marat, dans
+l'oraison funèbre qu'il lui consacra sous le titre de: _Marat, du séjour
+des immortels, aux Français!_
+
+Mais J. M. Henriquez, dans la _Dépanthéonisation de Marat, patron des
+hommes de sang et des terroristes_, publiée, il est vrai, après le 9
+thermidor, ne craint pas de nous représenter Marat comme un libertin:
+
+«Marat, adonné au plus crapuleux libertinage, avait pour déesse une de
+ces femmes vendeuses de voluptés, et qu'une loi sage ne peut avouer pour
+épouse légitime sans autoriser la subversion du corps social... Est-il
+vrai que Marat ait été marié? Est-il mort dans le concubinage? S'il
+était marié, que d'outrages faits à la foi conjugale!»
+
+Marat n'était pas marié, mais il avait une maîtresse qui vivait
+maritalement avec lui, à l'époque de son assassinat.
+
+Cette audacieuse maîtresse, que Marat ne s'est pas contenté de peindre
+en buste dans le roman des _Aventures du jeune comte Potowsky_, était
+devenue ce que deviennent toutes choses en vieillissant, décrépite et
+enlaidie; elle n'en était que plus attachée à Marat, qu'elle admirait
+autant qu'elle l'avait aimé et dont elle osait quelquefois s'approprier
+le redoutable nom.
+
+Ce fut en signant _femme Marat_, qu'elle écrivit au baron de B...
+(Besenval), qui avait pris la défense de Necker, dénoncé par Marat au
+tribunal du public: «On peut vous mettre au nombre de ces petits roquets
+qui, ne pouvant plus aboyer par vieillesse, toussent, toussent, pour
+donner des preuves de leur existence.»
+
+Le baron répondit en baron, très-poliment, en se félicitant de ce que
+son petit livre lui avait valu l'honneur de recevoir une lettre de
+madame Marat. Il ajouta pourtant en post-scriptum: «Quelques-uns de mes
+amis m'ont voulu soutenir que M. Marat n'était point marié... Qu'il ait
+une femme à lui ou à un autre, qui ait le droit de prendre son nom, ou
+qui ne fasse qu'en emprunter le droit, cela m'est égal.»
+
+Cette femme, qui écrivait par la petite poste à un baron, ne savait pas
+lire, si l'on en croit Vincent Formaleoni, canonnier de Paris, auteur
+anonyme d'un _Éloge de Jean-Paul Marat_.
+
+Ce Vincent Formaleoni nous apprend que Marat, décrété d'accusation et de
+prise de corps, poursuivi par les gardes nationaux du général Lafayette,
+ne dut sa liberté et son salut qu'au dévoûment d'une _femme généreuse et
+sensible_.
+
+Est-ce la même qui s'intitula _veuve Marat_, quand l'Ami du Peuple ne
+fut plus là pour l'envelopper d'ombre et de mystère, et qui obtint sous
+ce titre une pension civique qu'elle dut moins à ses droits qu'à la
+munificence de l'Assemblée nationale?
+
+«Enthousiaste de la liberté, dit Formaleoni, la femme forte avait conçu
+la plus haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux
+sentiments de l'estime... L'hospitalité et l'amour furent assez
+ingénieux pour dérober Jean-Paul Marat aux poursuites de ses
+persécuteurs.»
+
+On m'assure que l'_amour_ et l'_hospitalité_ représentent deux femmes
+qui étaient d'intelligence pour sauver Marat: mademoiselle Fleury, du
+Théâtre-Français, sous le nom de l'Hospitalité, et l'héroïne du roman,
+sous le nom de l'Amour.
+
+L'Amour hérita de l'imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui
+laissa d'ailleurs qu'un assignat de vingt-cinq sous, comme le déclara
+fièrement Albertine Marat dans sa _Réponse aux détracteurs de l'Ami du
+Peuple_, où elle avouait que son frère avait été «obligé, pour exister,
+à accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa _compagne_.»
+
+Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d'accord avec mademoiselle Marat
+pour publier les oeuvres politiques de l'Ami du Peuple: cette édition
+devait former quinze volumes in-8º, y compris un ouvrage posthume
+intitulé l'_École du citoyen_.
+
+Le prospectus parut seul, annonçant qu'on s'abonnait chez la citoyenne
+veuve Marat, rue Marat, nº 30, au prix de cinq livres par volume de 480
+pages; mais dès que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre
+fit saisir, dit-on, le matériel de l'imprimerie et arrêta la publication
+comme dangereuse à son parti.
+
+Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donné cette veuve
+Marat, qui s'était enfermée avec lui dans le souterrain fameux «où la
+pudeur serait superflue» selon l'auteur du _Panégyrique de Marat_,
+imprimé en l'an III; cet auteur malicieux a prétendu que Charlotte
+Corday avait puni Marat de ses insolentes privautés, Marat qui allait
+«sautillant de nymphe en nymphe, et qui aimait à nager dans des torrents
+de délices.»
+
+La veuve, que plus d'un historien du temps a traitée de mégère, eut
+l'air en effet de satisfaire un sentiment personnel de jalousie,
+lorsqu'elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en
+vomissant contre elle mille sales injures.
+
+Quoi qu'il en soit, Marat avait connu l'amour; son livre _De l'Homme_ en
+parle avec trop de science pour que ce soit seulement le résultat de la
+réflexion et du ouï-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet
+ouvrage, qu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. II,
+p. 374): «Que les critiques me montrent donc, s'écrie-t-il, une autre
+passion tenant au physique qui puisse fournir un tableau supportable!»
+
+On ne supporterait pas maintenant les différents tableaux que lui
+fournit cette passion peinte d'après nature.
+
+C'est lui, toujours lui qui se pose en scène; ici, il fait un tendre
+aveu: «Lorsque vous pressez une maîtresse pudique de vous ouvrir son
+coeur, quoique soumise à regret aux leçons de sa mère, n'attendez pas
+néanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiments; c'est toujours de
+l'amitié qu'elle a pour vous, mais quand lassée d'une longue et pénible
+résistance, cette fille dissimulée laisse enfin triompher son heureux
+amant...»
+
+Là, il est séparé de ce qu'il aime: «L'amant malheureux éloigné de sa
+maîtresse chérie promène languissamment ses regards autour de lui; sans
+cesse occupé de cette chère image, il ne prend aucun intérêt à tout le
+reste; dans sa douce mélancolie, il recherche la retraite, la solitude,
+le silence des bois...»
+
+Plus loin, il est inhumain à l'égard d'une belle, qui se meurt d'amour
+pour lui: «Après les fureurs d'une passion irritée, son âme succombe à
+ses maux, un feu interne la consume et la tient sans cesse éveillée;
+bientôt ses forces l'abandonnent... Déjà le lustre de ses beaux yeux est
+éteint...»
+
+Ailleurs, enfin, il s'écrie comme Bertin l'élégiaque: _Elle est à moi!_
+et il chante un hymne à l'amour vainqueur: «L'amour élève le pouls,
+enflamme l'oeil, anime le teint, embellit la face, donne la vie à ses
+traits et la grâce à tous ses mouvements.»
+
+Oui, l'amour embellissait la face de Marat.
+
+«Ses traits étaient hideux», dit le rédacteur de son article dans la
+_Biographie universelle_; «Sa laideur affreuse, dit l'auteur de son
+_Panégyrique_ cité plus haut, coopère prodigieusement à ses triomphes.
+On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec
+désavantage. Sa physionomie offre à l'oeil surpris des traits confondus
+de l'hyène, du furet, du singe et du crapaud.»
+
+Nous avons vu la toile, admirable d'horreur, où David l'a peint mort
+dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller
+au-delà; mais Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le
+temps de mourir de la maladie qu'il combattait en vain depuis trois ans
+(«il avait, dit Henriquez, le cerveau exalté par certaines pilules dans
+lesquelles il entre certaine dose de mercure»), Marat n'était plus Marat
+amoureux, philosophe et romancier.
+
+Fabre d'Églantine, du moins, en a tracé un portrait moins horrible et
+plus ressemblant: «Il était de la plus petite stature; à peine avait-il
+cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force, sans être gros
+ni gras; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les
+cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il
+les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il portait une
+tête d'un caractère très-prononcé: il avait le visage large et osseux,
+le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et
+avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un de ses coins par
+une contraction fréquente; les lèvres minces; le front grand; les yeux
+de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins,
+naturellement doux, même gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil
+rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et
+négligés.»
+
+Ne voilà-t-il pas la laideur de Marat presque réhabilitée?
+
+Il était loin de se croire laid, puisqu'il savait sa physionomie
+expressive:
+
+«Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant
+où chaque mouvement de l'âme est rendu avec force et délicatesse.»
+
+Il savait aussi que ses yeux _gris-jaune_ n'étaient pas sans pouvoir sur
+le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'oeil est de toutes les
+parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à
+l'expression. «C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'âme se
+peint principalement; il en exprime les émotions les plus tumultueuses
+et les sentiments les plus doux.»
+
+Il se flattait donc que son âme lui gagnerait les coeurs que sa figure
+eût pu lui aliéner.
+
+L'âme de Marat!
+
+Il ne badinait pas là-dessus, il proclamait hautement l'immortalité de
+l'âme, et dès le début de son livre _De l'Homme_, il avait averti les
+lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question,
+qu'il n'écrivait pas pour eux. Il était si bien persuadé de l'existence
+de l'âme, qu'il en avait fixé le siége dans les méninges ou tuniques du
+cerveau.
+
+Voltaire le plaisanta sur la place préfixe qu'il donnait à l'âme, en
+l'appelant le _maréchal des logis de S. A. S. l'Ame_; mais les
+découvertes récentes de la physiologie ont prouvé que le logement
+n'était pas mal trouvé, et que Marat aurait dû y mettre le principe de
+la vie plutôt que l'âme, pour parler en anatomiste.
+
+On voit que dès-lors, dés l'année 1775, il s'était occupé de la
+décapitation, sans prévoir les effets de la guillotine: «L'âme n'a plus
+de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tête en est séparée,»
+(t. Ier, p. 92.)
+
+Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprimé en 1775 chez le
+libraire-éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, à Amsterdam, on sent déjà
+Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce qu'il est capable de devenir
+sous l'influence des événements.
+
+Le chapitre sur la Pitié, où il réfute un prétendu paradoxe de Voltaire,
+est une révélation menaçante du Marat sanguinaire caché dans la peau du
+philosophe: «il est aisé de se convaincre que la nature n'a pas fait
+l'homme compatissant... La pitié est un sentiment factice, acquis dans
+la société. Ce sentiment naît de l'idée de la douleur et des rapports de
+forme avec les êtres sensibles... La pitié n'est autre chose que notre
+sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous
+identifions... N'entretenez jamais l'homme d'idées de bonté, de douceur,
+de bienfaisance, et il méconnaîtra toute sa vie jusqu'au nom de pitié...
+Ainsi, longtemps frappée du même spectacle, l'âme n'en sent plus
+l'impression; elle s'endurcit à l'aspect des misères humaines; elle
+s'accoutume à voir souffrir, et elle devient impitoyable.»
+
+Telle devint l'âme de Marat, quoique Fabre d'Églantine fasse l'éloge de
+sa _bonhomie naturelle_: «Il avait plus que de la bonhomie, dit-il.
+L'une des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable
+qu'engendrent et nourrissent toujours dans une âme honnête la
+simplicité, l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon.»
+
+Marat avait dit lui-même dans son livre _De l'Homme_: «N'est-ce pas
+l'amour du beau et de l'honnête qui devient au coeur du sage une source
+inaltérable de sentiments délicieux, et lui fait éprouver au milieu des
+alarmes cette douce paix que l'infortune ne peut troubler?»
+
+Le conventionnel Boileau, qui osa monter à la tribune pour accuser
+Marat, en disant: «Voici ce que ce tigre a écrit avec ses griffes de
+sang!» eût été bien surpris à la lecture du traité sur _l'Homme_.
+
+Dans ce traité, Marat se passionne pour les sentiments élevés, pour les
+passions _factices_ de l'imagination, pour l'amour de la gloire, pour
+l'amour de la patrie. «Les âmes passionnées de la gloire, dit-il, aiment
+l'estime pour l'estime, et la fumée de la réputation pour elle-même...
+C'est l'amour de la patrie, dit-il plus loin, qui porta les Posthumius,
+les Curtius, les Décius à se dévouer pour elle; c'est lui qui, dans
+Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l'exemple de la modération
+la plus rare, lui fit respecter la liberté de ses ingrats concitoyens,
+avec la puissance de les opprimer, vivre en homme privé, pouvant
+commander en maître, suivre constamment les lois de l'austère vertu et
+conserver pendant le cours de sa longue vie son âme innocente et pure;
+c'est lui qui produisit l'incorruptible voeu de Caton!...»
+
+Marat déifiait déjà les héros des républiques grecque et romaine.
+
+Cependant on peut supposer que Marat se fût borné à des travaux de
+science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapporté l'honneur
+et le profit qu'ils méritaient, si les académies ne s'étaient coalisées
+en quelque sorte pour tenir ses découvertes sous le boisseau, si
+Voltaire et les encyclopédistes n'avaient pas foudroyé de leurs dédains
+le livre _De l'Homme_.
+
+Imprudent Marat, qui avait osé, dans son discours préliminaire, énumérer
+les philosophes physiologistes sans nommer Voltaire, et qui ne l'avait
+nommé dans son ouvrage que pour l'accuser de légèreté et
+d'inconséquence!
+
+Voltaire, âgé alors de plus de 82 ans, se fit journaliste pour répondre
+à cet adversaire qu'il invitait à se consacrer à ses malades plutôt qu'à
+la philosophie. Voltaire n'eut pas de peine à mettre l'auteur hors de
+combat et son livre hors de cause.
+
+Ce livre, qui devait placer Marat entre Lecat et Cabanis, tomba du
+ridicule dans l'oubli.
+
+Marat n'osa plus s'essayer dans le genre philosophique, il ne publia pas
+même son roman des _Aventures du comte Potowski_, composé à cette époque
+et prêt à paraître. Il se concentra tout entier dans les recherches
+scientifiques, et il fit imprimer, seulement après la mort de Voltaire,
+ses belles découvertes sur la lumière et l'optique, sur le feu et sur
+l'électricité.
+
+Voltaire ne ressuscita pas pour l'attaquer de nouveau, mais Marat trouva
+dans l'Académie des Sciences une opposition non moins vive et plus
+compacte que naguère dans la littérature. Il avait délivré aux
+académiciens tant de brevets d'ignorance, que ce fut un parti pris de
+nier ses découvertes ou de les passer sous silence.
+
+Tous les efforts de Marat ne réussirent pas à vaincre cette ligue de
+savants qu'il combattit sans relâche de 1779 à 1785.
+
+Il était redouté depuis trois ans sous le nom d'_Ami du Peuple_, quand
+il rappela aux académiciens, ses ennemis, qu'il pouvait se venger, en
+leur adressant comme un adieu menaçant, en 1791, son pamphlet des
+_Charlatans modernes_ ou _Lettres sur le Charlatanisme académique_. Il
+ne songeait guère alors à reprendre ses expériences de physique!
+
+Mais si l'espace nous manque pour montrer le médecin devenu tout-à-coup
+grand législateur dans un admirable écrit: _la Constitution_, qui n'est
+pas même connu par son titre, l'espace nous manque aussi pour
+caractériser le talent littéraire de Marat avant la Révolution. Je ne
+puis, par des citations choisies même dans ses oeuvres scientifiques,
+prouver que son style se modelait souvent sur celui de Rousseau, et que
+le but qu'il s'est proposé sans cesse a été d'imiter l'auteur d'_Émile_
+et de la _Nouvelle Héloïse_.
+
+C'est le sublime Rousseau qu'il invoque dans la péroraison du deuxième
+volume du traité _De l'Homme_, ce qui fit dire à Voltaire: «Il est
+plaisant qu'un médecin cite deux romans, au lieu de citer Boerhave et
+Hippocrate.»
+
+Voltaire ignorait que ce médecin avait lui-même un roman en
+portefeuille, un roman de sentiment, un roman d'amour, auquel il eût pu
+mettre cette épigraphe tirée de son livre de philosophie: «L'amant
+sensuel ne peut se passer de jouissance, le véritable amant ne peut se
+passer de coeur.» Fabre d'Églantine donne à Marat un certificat de
+sensibilité; il connaissait sans doute les _Aventures du comte
+Potowsky_.
+
+C'est donc avec raison que le citoyen Morel, capitaine au premier
+bataillon du Jura, s'écrie dans son _Éloge funèbre de Marat_: «Comme
+Jésus, Marat fut extrêmement sensible et humain; il avait l'âme sublime
+de Rousseau!»
+
+Vienne maintenant quelque citoyen critique, qui fasse le parallèle
+impartial des _Aventures du comte Potowsky_ et de la _Nouvelle Héloïse_,
+et qui rende enfin à Marat ce qui est à Marat, comme Jésus rendait à
+César ce qui est à César.
+
+PAUL L. JACOB, bibliophile.
+
+
+
+
+LES AVENTURES
+
+DU
+
+JEUNE COMTE POTOWSKI.
+
+
+
+
+I.
+
+GUSTAVE POTOWSKI A SIGISMOND PANIN.
+
+
+A Pinsk en Polésie.
+
+Quitte ces assemblées tumultueuses, ces bruyants plaisirs, ces concerts,
+ces danses, ces fêtes et tous ces jeux auxquels tu as recours pour
+charmer ton ennui. Il est pour un coeur sensible, pour toi, cher Panin,
+une source de joie plus pure. Veux-tu la connaître, viens vers ton ami,
+et contemple son bonheur.
+
+Quand la félicité daigne descendre sur la terre pour visiter les
+mortels, elle cherche, et ne trouve que le sein des amants où elle
+puisse se reposer. Elle se plaît avec deux coeurs unis, appuyés l'un sur
+l'autre, et endormis ensemble dans une paix voluptueuse.
+
+Que l'amour est un charmant délire! Dans sa douce ivresse, l'âme inondée
+de plaisir s'écoute en silence: dans ses vifs transports, elle se fond
+et s'écoule. Malheureux qui ne l'éprouva jamais!
+
+Habitué dès mon jeune âge à vivre avec Lucile dans une douce
+familiarité, je ne connaissais encore que l'amitié, lorsqu'au milieu de
+nos amusements, les ris s'enfuirent tout-à-coup. Lucile devint rêveuse:
+peu à peu les rubis de ses lèvres perdirent leur éclat, les roses de ses
+joues pâlirent, le doux son de sa voix s'altéra. A sa vivacité naturelle
+avait succédé une sorte de langueur, et l'on découvrait dans ses regards
+je ne sais quoi d'inquiet et de tendre.
+
+Cette langueur passa de l'âme de Lucile dans la mienne. Un nouveau
+sentiment de plaisir semblait s'y arrêter. Je me sentais attendri, et je
+ne savais pourquoi. Les jeux folâtres, qui avaient amusé notre enfance,
+commençaient à m'ennuyer. Je n'aimais plus à courir: les ris, le fracas,
+la lumière, la dissipation me déplaisaient; et pour la première fois mon
+âme s'écoutait en silence.
+
+Je n'étais content qu'auprès de Lucile, et j'étais chagrin dès que je la
+quittais. Même auprès d'elle la gaîté parut m'abandonner, et je
+commençai à ne me trouver bien nulle part. Sous les yeux de nos parents,
+je désirais d'être seul avec Lucile; loin des témoins incommodes, je
+craignais de la trouver seule: je sentais que j'avais quelque chose à
+lui dire, et ne pouvais démêler quoi.
+
+Un jour que j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, je voulus l'embrasser.
+Elle s'y opposa; et les efforts que je fis pour m'en rendre maître,
+ayant dérangé son fichu, j'entrevis sous la gaze deux petits charmes
+naissants que Cupidon semblait avoir placés lui-même. A cette vue, je
+sentis palpiter mon coeur.
+
+Lucile parut fâchée, et allait s'échapper; je la retins, et la fixai
+longtemps. Elle baissait la vue. A la fin je rencontrai ses yeux; et ce
+coup-d'oeil, lancé et rencontré au hasard, alluma dans mon sein la
+flamme qui le dévore.
+
+Longtemps nous nous en tînmes à de simples regards.
+
+Je ne pouvais vivre un instant sans Lucile. Lucile ne s'accommodait pas
+mieux de mon absence, mais elle n'était plus aussi familière, aussi
+naïve, aussi affectueuse; elle semblait se refuser à mes innocentes
+caresses; lorsque je lui dérobais un baiser, la pudeur colorait ses
+joues; lorsque je la pressais contre mon sein, elle cherchait à se
+dégager; lorsque je la retenais dans mes bras, elle tremblait de
+crainte.
+
+L'amour produisit sur le corps de Lucile un changement plus frappant
+encore que sur son âme. A mesure qu'il se développait, chaque jour elle
+devenait plus belle: semblable à une tendre fleur qui, sentant au matin
+l'influence des rayons du soleil, ouvre ses boutons, étend ses feuilles,
+épanouit ses fleurs, et paraît avec un nouvel éclat.
+
+Un soir que nous étions sur le gazon fleuri au pied d'un arbre touffu,
+mille petits oiseaux s'égayaient parmi le feuillage, et faisaient
+retentir les airs de leurs chants amoureux. Je sentais une douce émotion
+parcourir de veine en veine tout mon corps. Je tenais une main de Lucile
+et n'osais lui parler; elle me regardait en silence: mais nos regards
+s'étaient tout dit, avant que notre voix s'en fût mêlée.
+
+Enfin je hasarde de lui ouvrir mon jeune coeur. A chaque mot que je
+prononce, sa bouche sourit amoureusement, et un coloris plus animé que
+celui des roses se répand sur son joli visage.
+
+A peine lui eus-je fait l'aveu de l'émotion nouvelle que je ressentais,
+que j'obtins d'elle un pareil aveu pour réponse. Il n'était pas dans
+notre caractère de dissimuler: d'ailleurs comme l'amour que nous
+éprouvions l'un pour l'autre ne différait guère de l'amitié que par un
+sentiment plus vif, nous fûmes bientôt à notre aise, et le mystère de
+notre nouvelle situation fit place à un retour de confiance.
+
+L'amour perçait insensiblement et faisait des progrès. Nos entretiens
+devenaient plus fréquents, plus animés, plus intimes. En nous
+entretenant de l'état de nos coeurs, nous avions toujours quelque chose
+à nous dire, comme si nous eussions oublié ce que nous nous étions dit
+tant de fois. Lorsque je l'assurais combien elle m'était chère, elle me
+faisait sentir qu'elle le savait: mais lorsqu'elle me parlait de sa
+tendresse, souvent je feignais de ne pas l'en croire, pour avoir le
+plaisir de l'ouïr de nouveau.
+
+Quelquefois il s'élevait entre nous de petits débats, et toujours elle
+scélait ses tendres protestations par un baiser encore plus tendre.
+Alors je sentais couler dans mon âme cette joie délicieuse qui fait le
+bonheur des amants.
+
+Dès-lors notre inclination mutuelle devint de jour en jour plus tendre.
+
+Aujourd'hui elle est telle qu'il semble que nous n'avons qu'une vie et
+qu'une âme. Nos coeurs s'entendent et s'entretiennent. Si j'attache les
+yeux sur Lucile, elle me regarde avec l'expression la plus vive du
+sentiment. Si je soupire, elle soupire à son tour. Si je lui jure que je
+l'adore, elle me jure que je suis adoré. Si je lui dis qu'elle fait le
+bonheur de ma vie, elle me répond que je fais le charme de la sienne.
+
+O tendre union! Céleste flamme! Six ans l'ont épurée et nourrie dans mon
+coeur. Six ans j'en ai goûté la douce ivresse.
+
+Que te dire? Je ne trouve de plaisir qu'aux côtés de Lucile, et ce
+plaisir est toujours nouveau.
+
+Quand je la vois me sourire tendrement, mon coeur palpite de joie. Quand
+je lui donne un baiser, je cueille sur ses lèvres de roses un nectar
+plus doux que celui que l'abeille exprime des fleurs. Mais, quand
+mollement penché sur son sein je savoure le plaisir d'être aimé, je me
+crois au nombre des dieux.
+
+Cher ami! depuis quelques années tu as renoncé à l'amour: que de temps
+perdu pour le bonheur!
+
+De Varsovie, le 12 février, 1769.
+
+
+
+
+II
+
+SIGISMOND A GUSTAVE.
+
+
+L'amour, dit-on, est un fruit délicieux, que le ciel a accordé à la
+terre, pour faire le charme de la vie. Cher Potowski! tu n'en connais
+que les douceurs; je n'en connus que l'amertume.
+
+Comme toi, j'aimais autrefois à soupirer auprès des belles: mais si
+souvent dupe de leur duplicité, jouet de leurs caprices, j'ai enfin
+appris à fuir leur commerce dangereux.
+
+Pourrais-tu le croire? Je préfère à leurs fausses caresses, le plaisir
+d'en médire. Dévoiler leurs artifices, publier leurs intrigues, et rire
+de leur tourment au milieu d'un cercle d'amis aussi dégoûtés que moi;
+voilà le seul plaisir qu'il m'en reste.
+
+Lorsque le feu de la conversation commence à s'éteindre, nous prenons en
+main la coupe enchanteresse; un jus pétillant vient au secours de
+l'esprit, ranime nos propos, nous inspire de nouvelles saillies, et fait
+renaître la joie parmi nous.
+
+Au sortir de ces entretiens, je reviens au milieu des femmes, leur
+montrer mon mépris et ma gaîté.
+
+De Pinsk, le 23 février 1769.
+
+
+
+
+III
+
+LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA.
+
+
+A Lublin.
+
+Tu t'étonnes, Charlotte, que je sois si éprise de Gustave: Mais peux-tu
+le trouver étrange? Eh! comment n'aimerais-je point un aimable homme qui
+m'adore, un homme tout occupé de mes plaisirs et de mon bonheur?
+
+D'ailleurs cette fraîche jeunesse, cette beauté ravissante, ces regards
+tendres et animés, ce sourire fin et gracieux, cette voix touchante, et
+tant d'autres agréments qui lui sont propres, n'ont-ils pas droit de lui
+captiver les coeurs?
+
+Que si tu ne fais point de cas des attraits de sa figure: ne
+compteras-tu pour rien non plus les belles qualités de son âme?
+
+Te dire que mon amant a tous les talents de son état, et tous les
+agréments d'un homme du monde serait trop peu de chose.
+
+Mais Gustave a de l'esprit, il le sait et il n'en est pas vain: jamais
+il ne le fit servir à désoler le bon sens, ni à affliger les sots.
+
+Il aime les plaisirs, mais il veut les choisir: il méprise ceux qui
+manquent de délicatesse, préfère ceux qui récréent à ceux qui ne font
+qu'étourdir, et ne recherche avec ardeur que ceux qui respirent la
+tendresse.
+
+Modéré dans ses plaisirs, il sait s'arrêter avant le dégoût. Son humeur
+est toujours égale: jamais on ne le voit d'une gaîté effrénée, puis,
+d'une morne tristesse.
+
+Il est riche, aime la dépense, et accorde à son rang ce qu'il exige:
+mais il ne donne rien au faste, aux caprices, à l'extravagance. Il est
+quelquefois magnifique; plus souvent généreux, il destine aux infortunés
+une partie de son superflu, et toujours il sait leur cacher la main qui
+les soulage.
+
+Il a l'âme fière, mais sans arrogance: il n'est point entiché de sa
+naissance, et il respecte plus dans l'homme le mérite que les dignités.
+
+Il est bouillant et ne peut souffrir un affront; mais sa colère n'est
+pas féroce: son ressentiment passe comme un éclair, et la moindre excuse
+suffit pour le désarmer.
+
+Jamais jeune homme ne reçut une meilleure éducation: mais chez lui, la
+nature semble avoir tout fait. Son beau naturel, bien dirigé dès
+l'enfance, est tel qu'il peut s'y abandonner sans crainte et sans
+précaution. La décence, la candeur, la tendresse en font la base. Ennemi
+du vice, indulgent aux ridicules, docile aux usages innocents,
+incorruptible aux mauvais exemples, il est respecté de tout le monde,
+aimé de toutes ses connaissances, et chéri de tous ses amis.
+
+Tel est mon amant; et tu veux que je justifie ma flamme. Va, Charlotte,
+je m'applaudis de mon choix, et je ne crains point d'en être jamais
+punie.
+
+De Varsovie, le 29 février 1769.
+
+
+
+
+IV
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu
+aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que
+ressentiment. Il passera un jour ce ressentiment; tu peux t'y attendre,
+et je te verrai de nouveau enlacé. Mais en attendant que tu
+m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse; je vais
+t'entretenir de la mienne.
+
+Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la réflexion pour
+naître, et que je n'aie jamais cherché à m'éclairer sur le choix d'une
+épouse, je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la
+sagesse ne l'eût pu faire.
+
+Lucile n'a point ces grâces brillantes et légères dont le monde fait
+tant de cas, ni cette humeur folâtre, ce babil frivole, ce petit manége,
+ces aimables caprices qui vont si bien à quelques jolies femmes. Mais à
+une belle figure, relevée par des grâces touchantes, elle joint une âme
+tendre, noble, élevée; un esprit solide, enjoué, délicat: et je ne sais
+quels charmes invincibles qui lui captivent tous les coeurs.
+
+Avec tant de belles qualités, un peu de vanité serait bien excusable:
+toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes, elle se
+distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs: tout le monde
+admire sa beauté, elle seule paraît oublier ses attraits: on l'écoute
+avec ravissement, elle seule ne s'aperçoit point du plaisir qu'elle
+cause.
+
+Mais quel charme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont
+elle est un modèle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais
+fille n'en eut de plus marquées. Toujours elle leur obéit avec douceur:
+souvent elle n'attend pas l'ordre, elle devine; et tout ce qu'ils
+peuvent désirer est fait avant qu'ils se soient aperçus qu'elle y pense.
+
+Avec quel zèle elle ouvre la porte à l'honnête pauvreté! Quel air
+d'attendrissement elle a pour les malheureux! Comme elle se plaît à
+ramener la joie dans un coeur flétri!
+
+Hé! ne dirai-je rien de cette sensibilité délicate qui craint d'offenser
+ou de déplaire, de cette ouverture de coeur qui gagne la confiance, de
+cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette
+timidité enchanteresse qui la rendent si séduisante.
+
+Chez elle rien n'est gêné, tout est naïf, tout est naturel, tout a
+l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot: c'est
+la Vertu sous les traits de la Beauté.
+
+Heureux celui qu'un doux hymen doit unir à Lucile! Il n'aura à craindre
+que le malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher
+Panin, tu le connais: c'est ton ami.
+
+De Varsovie, le 19 mars 1769.
+
+
+
+
+V
+
+LUCILE A CHARLOTTE.
+
+
+A Lublin.
+
+Je ne pense qu'à Potowski. Allumée au flambeau de l'amour, mon
+imagination me présente partout sa douce image. Sans cesse je la vois,
+elle me suit le jour, elle me suit la nuit, et ne me quitte pas même
+durant mon sommeil. Avec quel transport mon âme s'élance vers lui! je
+l'aime, je l'adore; et ce qui le rend si cher à mon coeur, c'est moins
+sa beauté que sa vertu; c'est moins la violence que la pureté de sa
+flamme.
+
+Hier, comme nous étions à faire de la musique sous un des arbres du
+jardin, en extase à l'ouïe d'un air flatteur qu'il me chantait, je
+laissai échapper mon théorbe, et les yeux fermés je reposais mollement
+sur le gazon fleuri.
+
+Bientôt il s'avança vers moi et se plaisait à me contempler; mais il n'a
+point avec audace levé le voile pour parcourir mes charmes; ses chastes
+mains ont respecté jusqu'à la gaze légère dont ma gorge était couverte.
+
+Puis, approchant sa bouche, il pressait tendrement mes lèvres et
+couvrait mes joues de baisers amoureux. Je ne sais quelle émotion
+inconnue pénétrait alors tout mon être; j'étais languissante dans les
+bras du plaisir.
+
+Réveillée par ses tendres caresses, je fis la surprise, la fâchée, je me
+levai et voulus m'éloigner; mais il me retint dans ses bras, me prit la
+main, et me dit d'un ton de voix enchanteur, en me regardant d'un air
+tendre:
+
+--Quoi, ma Lucile, t'offenser de ces libertés innocentes, tandis que tu
+étais à la discrétion de ton amant? Apprends à le mieux connaître. Non,
+non, avec lui jamais tu ne seras en danger. Or çà, mon ange, faisons la
+paix, et pour gage de mon pardon donne-moi un doux baiser. Tu me le
+refuses; hé bien! je le prendrai moi-même.
+
+Chère Charlotte, je ne pus m'en défendre, et tandis qu'il collait ses
+lèvres aux miennes, mon coeur palpitait de joie, la volupté se glissait
+dans mes veines.
+
+Rien n'égalait mon embarras; je n'osais le fixer; et certes, je ne sais
+ce que je serais devenue, s'il se fût aperçu des émotions qui agitaient
+mon sein.
+
+Toi qui te piques d'avoir vu bien des choses, vis-tu jamais un amant
+plus tendre, plus décent, plus respectueux?
+
+Une douce habitude de vivre ensemble resserre chaque jour les noeuds qui
+nous attachent l'un à l'autre. A ses côtés je ne connais point le
+chagrin; l'ennui ne se mêle jamais au paisible cours de ma vie, et le
+dégoût n'ose en approcher. Avec lui il n'est point d'aurore qui en se
+levant ne me promette une journée sereine et ne me fasse goûter quelque
+plaisir nouveau.
+
+De Varsovie, le 5 avril 1769.
+
+
+
+
+VI
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Sirad.
+
+Me voici depuis quelques jours à Lencini pour y passer une partie de la
+belle saison.
+
+Hier, les comtes Sobieski, Kodna et Bressin firent partie d'aller en
+famille passer la journée à l'île Tarnow. J'étais convenu de les joindre
+à la maisonnette que le dernier a fait bâtir sur le bord du lac, où la
+compagnie devait s'embarquer.
+
+A mon arrivée, je trouvai les hommes dans le salon à parler politique.
+Les femmes avaient passé dans le parterre, et j'aperçus les jeunes
+rangées autour d'un bassin et occupées à s'admirer dans l'onde limpide,
+chacune une houlette à la main.
+
+Je fus frappé de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles
+s'étaient ajustées! Combien leur beauté s'était embellie encore par les
+secours de l'art! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient
+de lustre à des charmes à demi-voilés! Combien les rubans et les cordons
+relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure délicate,
+ou plutôt des petits pieds mignons!
+
+Parmi ces gentilles bergères qui attiraient les désirs sur leurs pas,
+qui n'eût distingué Lucile à l'élégance de sa taille, à son air noble, à
+son port majestueux?
+
+Elle était vêtue d'une robe blanche, dont l'étoffe lustrée flottait à
+grands plis autour de son corps, ses cheveux bouclés par les mains de la
+nature tombaient avec grâce sur son col d'albâtre et se roulaient sur
+son beau sein; un voile léger dérobait à l'oeil des charmes où les
+coeurs viennent se prendre.
+
+Un petit chapeau d'osier entouré d'une guirlande de fleurs s'abaissait
+sur ses beaux yeux.
+
+Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais
+voir une Grâce décente entre des nymphes vives et légères.
+
+On servit quelques rafraîchissements et nous gagnâmes le bateau.
+
+Déjà les bateliers font blanchir l'écume sous leurs rames, le rivage
+fuit loin de nous, et nous découvrons les fertiles coteaux de l'île.
+
+Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithéâtre sur
+les bords du lac, et leur image est répétée dans le cristal de l'onde.
+D'autres villages s'étendent dans les vallées; les flèches brillantes de
+leurs clochers s'élèvent dans les airs, dominent d'espace en espace les
+paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau.
+
+On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on
+entendait de loin les chansons des bergères et des bergers dansant au
+son des chalumeaux à l'ombre des bosquets.
+
+Nous abordâmes dans un golfe où les eaux amoncelées dorment depuis le
+commencement des siècles dans des prisons profondes.
+
+Trois voitures découvertes nous attendaient sur le rivage.
+
+Nous arrivons; les barrières s'ouvrent, et le séjour enchanté du Nonce
+s'offre à nos regards. A droite s'étend une vaste prairie, coupée par
+plusieurs branches d'une jolie rivière qui la traverse et bordée d'un
+parc où bondissent des troupeaux de daims.
+
+A gauche s'élève un riche coteau couvert de vignes et surmonté de deux
+rochers élancés vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine
+d'alentour.
+
+A chaque pas on croit voir les jeux variés de la nature: tantôt c'est
+une nappe d'eau, où le hazard semble avoir jeté un pont; tantôt c'est un
+antre où mille petits ruisseaux vont se perdre; tantôt ce sont des
+bouquets d'arbres pittoresquement plantés.
+
+Un superbe palais se présente dans l'enfoncement.
+
+A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et
+s'allonge devant l'oeil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes!
+Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractère. Partout la
+nature et l'art sont admirablement combinés. L'intelligence éclate dans
+tous les points de l'ouvrage, rien n'y brille que d'un éclat propre à
+faire valoir le reste; point de beautés prodiguées en vain.
+
+Mais c'est autour du château que les beaux-arts ont rassemblé les amours
+et les ris.
+
+On n'y arrive point par de longues allées tirées au cordeau et semées de
+sable. Il n'est pas non plus entouré de ces ennuyeux parterres dessinés
+en symétrie, où l'on ne voit que quelques fleurs rangées dans de petits
+carrés, des arbrisseaux mutilés, et des planches de coquillages. Situé
+sur un monticule d'où l'oeil d'un seul regard embrasse toute l'étendue
+du domaine, il s'ouvre par derrière dans un joli bosquet.
+
+Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessiné comme tant d'autres. On
+n'y voit point les arbres alignés et taillés en berceaux se répondre les
+uns aux autres, mais placés dans un heureux désordre et coupés de
+sentiers qui par leurs contours variés ménagent toujours à l'oeil de
+nouvelles surprises.
+
+De distance en distance on y trouve des bassins où nagent des cygnes, et
+où se baignent des nymphes mêlées avec des tritons: des niches où un
+faune ou un satire retient une timide bergère.
+
+Ici on voit Flore environnée de petits génies qui lui présentent des
+fleurs. Là, Pomone entourée d'autres génies qui lui apportent des
+fruits. Plus loin, des bacchantes invitent le dieu du vin à remplir sa
+coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient à Pan.
+
+L'extérieur du palais répond à la magnificence des dehors, et
+l'intérieur paraît le temple de la volupté. Tout ce que l'art inventa
+jamais pour faire les délices de la vie y est étalé avec goût; tout y
+inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais me lasser
+d'admirer: dans mon extase, je croyais être dans un de ces palais que la
+brillante fiction a pris soin de parer.
+
+Le nonce, tu le sais, est un de ces sybarites dont l'air ouvert et
+content annonce un coeur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne
+veulent que s'amuser. Il nous reçut avec empressement; et après nous
+avoir fait voir les lambris dorés, les riches ameublements et les autres
+raretés de ce délicieux séjour, il nous conduisit sous des berceaux
+fleuris, où nous trouvâmes des tables délicatement servies.
+
+Il fit les honneurs de sa maison avec des grâces enchanteresses. Pour
+entretenir la gaîté, il avait rassemblé autour de nous tous les
+plaisirs; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que dès qu'il
+le voulait ils accouraient en foule.
+
+Nous fûmes servis par de jolies bergères vêtues de blanc et couronnées
+de fleurs; nous eûmes des vins exquis et une musique digne d'être
+entendue à la table des dieux.
+
+Après le dîner, la compagnie se sépara; chacun tira d'un côté différent.
+Je joignis Lucile et nous prîmes le chemin du bosquet.
+
+A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvâmes
+vis-à-vis d'une grotte d'où sort un ruisseau qui, divisé en plusieurs
+filets, serpente sur la verdure; nous nous assîmes sur le gazon semé de
+violettes et de primevères.
+
+Lucile se mit à considérer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientôt les
+zéphirs légers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les
+sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se
+contaient leur martyre sur les buissons d'alentour.
+
+J'étais à ses pieds, occupé à la contempler: jamais elle ne m'avait paru
+si belle. En voyant cette fraîche jeunesse, ce teint de lis et de roses,
+ces lèvres vermeilles qui appellent le baiser, ce sourire des grâces,
+ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une
+mortelle.
+
+Je me sentais ému.
+
+L'influence de cette saison charmante, où la nature invite toutes ses
+créatures à l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps
+en temps, les sons mélodieux qui frappaient mon oreille achevèrent
+d'enivrer mon coeur, déjà échauffé par la musique, le vin et les
+tableaux voluptueux.
+
+Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main
+et commençai à lui faire quelques-unes de ces timides caresses que
+l'amour semble dérober à la pudeur. Lucile fit un doux effort pour se
+dégager, je lui opposai une douce résistance.
+
+Mes yeux tendrement attachés sur elle rencontrèrent les siens, et nos
+regards se confondirent avec une douce langueur, que je pris pour un
+tendre aveu.
+
+Tandis que mon coeur s'abreuvait de volupté, une émotion soudaine
+s'empara de mes sens; mon oeil enflammé dévorait ses charmes.
+
+Puis tout-à-coup cédant à mes transports amoureux, je couvris son visage
+de baisers; je portai mes lèvres sur sa belle gorge; j'osai malgré elle
+approcher une main avide...
+
+Lucile irritée arrêta mon audace et me quitta d'un air indigné. A
+l'instant revenu de mon délire comme par une espèce d'enchantement, je
+la suivis pour lui demander grâce; elle ne daigna pas m'écouter.
+
+Pénétré de douleur, je marchais en silence à son côté, la tête baissée
+et n'osant lever les yeux.
+
+Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie, j'essayai de
+reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux
+soupçons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris étaient forcés, j'avais la
+mort dans le coeur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui
+me jetait à la dérobée quelques regards.
+
+Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part:
+tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne
+soupirais qu'après le moment de partir.
+
+Il arriva enfin ce moment désiré.
+
+Le bateau est lancé, il fend l'onde; déjà le rivage fuyait loin de nous
+et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin,
+nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain; bientôt la
+surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se déchaînent,
+et notre frêle barque est abandonnée à la merci des flots.
+
+Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tâcher de gagner le
+port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés
+vers la côte opposée, au milieu des écueils.
+
+On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient,
+après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles.
+
+Comme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large,
+mais nous ne semblions avoir évité un danger que pour succomber à un
+autre: les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient
+vouloir se refermer sur nous.
+
+A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce
+de petite baie.
+
+Le ciel était couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans
+leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine.
+
+La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayées cherchaient à
+se cacher. Lucile pâle, muette et tremblante, se réfugie dans mes bras,
+elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein.
+
+Te l'avouerai-je? Panin. Charmé de sentir dans mes bras mon doux trésor,
+je n'étais point fâché de cette tempête.
+
+La nuit vint augmenter les ténèbres; les éclairs fendaient la nue, la
+foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des
+cieux, ses longs roulements se répondaient d'une côte à l'autre; les
+vents soufflaient avec plus d'impétuosité, et les vagues écumantes
+élancées dans les airs semblaient découvrir le fond des abîmes à la
+lueur des feux célestes.
+
+Lucile, à demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque
+éteinte:
+
+ «Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous précipiter
+ dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir
+ embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau!»
+
+Quoique mon courage commençât à s'ébranler, je tâchai de la rassurer;
+puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence, nous nous tînmes
+étroitement embrassés, en attendant que le cruel destin disposât de nos
+jours.
+
+Enfin la tourmente s'apaise, les nuées crèvent, une pluie abondante fond
+sur nous, le globe argenté de la lune paraît derrière les nuages; sa
+lumière tremblante brille sur la surface de l'onde agitée: les nuages se
+dissipent, le ciel s'éclaircit, et le sombre azur de la voûte céleste,
+semé de brillantes étoiles offre un spectacle enchanteur.
+
+Bientôt nous eûmes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore.
+
+A la blancheur de l'aube du jour s'était mêlée cette légère teinte d'or
+et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'élance de
+dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux étincelants du sein
+des eaux. A l'éclat de sa vive lumière, l'obscurité disparaît, les
+ombres fuient, son disque se dégage, il s'élève, ses rayons se
+projettent à grands flots sur la plaine liquide: l'horizon s'étend, et
+la terre s'offre à notre vue.
+
+Déjà le sommet des montagnes paraît doré, nous reconnaissons le rivage;
+les vents sont enchaînés, la surface de l'eau ne paraît plus qu'une
+glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le
+port.
+
+Arrivés à Warzimow, nous nous séparâmes. Je pris congé de Lucile, qui me
+fit promettre de revenir bientôt auprès d'elle.
+
+
+_En continuation._
+
+J'ai trouvé ce matin avec Lucile une parente éloignée de la comtesse que
+je n'avais pas vue depuis longtemps.
+
+C'est une jeune veuve, à cheveux noirs, à grands yeux bleus, à nez
+aquilin, à lèvres vermeilles, à petite bouche, et à tout prendre d'une
+assez jolie figure. Elle ne dit pas qu'elle cherche un mari; mais on le
+devine.
+
+Sans être belle, elle plaît beaucoup; elle a des manières libres et
+aisées qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui
+enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et
+passe pour avoir de grands biens.
+
+Ne serait-ce point là ton fait?
+
+De Lencici, le 15 mai 1769.
+
+
+
+
+VII
+
+SOPHIE BAJOSKI A SA COUSINE.
+
+
+J'ai sous les yeux un couple d'amants heureux. Enveloppés des ombres du
+mystère, ils se livrent en silence au plaisir de s'aimer; ils ne
+paraissent avoir d'autre soin que celui de se plaire, et tout occupés
+l'un de l'autre ils se suffisent à eux-mêmes.
+
+Tu connais la maîtresse: la charmante Lucile. Je vais te peindre
+l'amant.
+
+C'est un jeune homme de moyenne taille; mais de la plus séduisante
+figure du monde. A un teint brun et animé il joint de grands yeux bien
+fendus pleins de vivacité et de douceur, une moustache naissante, une
+bouche dessinée par l'amour, des cheveux d'un noir d'ébène, une jambe
+faite au tour et une main douce, blanche et potelée.
+
+Gustave (c'est son nom) est pétri de grâces; mais il n'a point ces airs
+légers, tranchants, avantageux, comme tant d'autres jeunes gens, et il
+n'en plaît que davantage.
+
+Quoique d'un naturel vif et sensible, il est peu porté à la galanterie.
+Il n'est pas fait pour chercher les bonnes fortunes; je ne sais même
+s'il saurait profiter de celles qui se présentent. Il me semble si neuf
+que je parierais tout au monde qu'il n'a encore cueilli que les
+premières fleurs de l'amour.
+
+Il est si épris de sa Lucile, qu'il n'a d'yeux que pour elle. Aux côtés
+d'une autre femme il paraît mal à son aise et s'ennuyer beaucoup: mais à
+ceux de sa belle, son oeil brille d'un feu divin, sa bouche sourit
+amoureusement, toutes les grâces s'animent sur son visage, il est
+charmant et enjoué.
+
+Je suis assez familière avec lui, et je lui dis souvent le petit mot
+pour rire; mais il n'entend pas malice.
+
+Tu me diras peut-être que j'en suis amoureuse. Je ne sais; mais je
+n'aime point à être longtemps sans le voir, je ne le revois jamais sans
+plaisir et je cherche quelquefois à me trouver sur ses pas. Ce qui me
+plaît le plus en lui n'est pas précisément sa beauté; son air novice a
+quelque chose qui me flatte davantage et sa froideur auprès de moi pique
+ma vanité.
+
+Qu'il serait doux, Rosette, de lui toucher le coeur, de lui donner la
+première leçon du plaisir amoureux.
+
+Du château de Kamine, près Warzimow, le 20 mai 1769.
+
+
+
+
+VIII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Sirad.
+
+Chaque fois que je vois Lucile, je découvre en elle quelque chose qui
+m'enchante.
+
+Jamais fille n'eut plus d'égards pour tout le monde; jamais fille ne
+craignit plus de déplaire, mais jamais fille aussi ne sut mieux l'art de
+concilier les prédilections avec les bienséances. Cet art qui fait
+l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris: je me trompe,
+c'est l'amour qui le lui a enseigné.
+
+Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait naître ces
+réflexions; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de
+t'entretenir, et que tu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus
+que de m'écouter.
+
+Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur
+les prés fleuris du Staroste de Tarzin.
+
+Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour
+relever l'éclat de ses charmes: cependant elle est passionnée des
+fleurs, elle en porte presque toujours; ce sont ses perles et ses rubis.
+
+Quelques cavaliers qui connaissent son goût, se mirent à en cueillir. Je
+suivis leur exemple. Le plus empressé à lui en présenter fut un jeune
+seigneur français. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuite à la file,
+chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfin elle se
+rendit à leurs instances: mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet
+qu'elle garda à la main.
+
+Tandis que ces agréables l'abordaient, mes yeux suivaient les siens sans
+qu'elle s'en aperçût.
+
+Vint mon tour. J'avais choisi à dessein quelques chétifs brins de muguet
+que je lui présentai avec ce compliment:
+
+ «Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu.»
+
+Elle les prit, et les plaça sur son sein, en me jetant un regard tendre.
+Que de choses obligeantes disait ce regard! Tous remarquèrent cette
+distinction; quelques-uns même en furent jaloux.
+
+ «C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible?» disait à basse voix le
+ plus piqué.
+
+Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je
+m'éloignai et cessai de regarder Lucile: mais c'était pour aller penser
+à elle à l'écart.
+
+Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent.
+Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité;
+et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du coeur;
+mais en même temps, quelle délicatesse de procédés jusque dans les plus
+petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs!
+
+Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me
+touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine
+à modérer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son coeur,
+et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes
+transports.
+
+De Lencici, le 30 mai 1769.
+
+
+
+
+IX
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Sirad.
+
+A l'exemple de tant d'autres aspirants, je n'ai point fait la cour à la
+mère pour obtenir la fille. Je ne sais même si la comtesse m'avait
+d'abord choisi au fond de son coeur pour l'époux de Lucile. Mais elle a
+vu notre inclination mutuelle naître et se développer sous ses yeux.
+Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me témoigna beaucoup de
+bonté.
+
+Au commencement j'avais pour elle cette espèce d'amitié, qu'ont
+d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Dès que j'ai fait
+usage de ma raison, cette amitié enfantine s'est changée en vrai
+attachement, que rien n'altéra jamais.
+
+Cette respectable mère s'est chargée elle-même de l'éducation de sa
+fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie
+et la compagne. Lorsque le coeur de Lucile commença à s'ouvrir à la
+tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de caché pour
+sa mère, et je ne m'en cachais pas non plus.
+
+Je ne voyais en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon
+coeur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappelé le respect que je
+lui dois, sa familiarité me l'eût fait oublier. Ce n'est pourtant pas
+qu'elle ne me reprenne quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du
+badinage qu'elle déguise ses leçons.
+
+Malgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne
+suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que
+j'avance en âge, il me semble que sa présence me gêne. Devant elle, mon
+coeur n'ose plus s'épancher avec Lucile. Cela n'est pas étrange.
+L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mystère.
+
+Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin? Que ne viens-tu
+nous faire une petite visite? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir à
+te voir?
+
+De Varsovie, le 1er juin 1769.
+
+
+
+
+X
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+Aujourd'hui il y avait assemblée chez le comte Sobieski; et, comme tu
+peux bien croire, j'y étais invité.
+
+Lorsque j'arrivai, la compagnie était déjà nombreuse; et il n'y manquait
+pas de jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient
+la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupté qui
+semble appeler le plaisir, et ce tendre babil qui captive les coeurs,
+pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'était sûrement pas fait pour
+les rebuter.
+
+Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Castellane
+Bomiska. A la fleur de l'âge, elle joint une beauté si éclatante, des
+manières si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si
+touchante, des regards si parlants, et ce petit manége si propre à faire
+des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que
+dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la railler sur son air
+d'innocence: mais elle a fait dès-lors quelque séjour à Paris; et
+certes, elle n'a pas mal profité des leçons des Français.
+
+Avant le dîner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui
+entretiennent la curiosité des oisifs de Varsovie.
+
+La Castellane se mit à raconter les aventures galantes de la princesse
+Gal... Elle assaisonna de tant de sel la malignité de ses réflexions et
+répandit tant de grâce sur son récit qu'il devint très-amusant. On rit
+beaucoup, puis l'on se mit à table.
+
+Tandis qu'on servait le café, elle recommença ses propos badins.
+Jalouses de sa beauté et de son esprit les autres femmes se retirèrent à
+l'écart: nous fîmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux attachés sur
+cette belle bouche qui savait si bien débiter d'agréables petits riens:
+les ris recommencèrent et l'on s'amusa encore beaucoup.
+
+Comme l'on était à rire, les instruments qui commençaient à se faire
+entendre nous appelèrent dans la grande salle. En y passant, je donnai
+la main à cette aimable conteuse, et l'assurai qu'elle était charmante:
+ce qu'elle n'eut pas de peine à croire.
+
+Elle reçut ce propos galant avec une tranquille complaisance, comme un
+hommage qui lui était dû.
+
+Je me plaçai à son côté.
+
+On n'attendait pour ouvrir le bal que Lucile; et comme elle n'arrivait
+point, sa mère pria qu'on n'y fît pas d'attention Néanmoins, on attendit
+encore quelque temps, et sur les instances de la comtesse, on commença
+la danse. Ce fut par un quadrille.
+
+Le jeune Lublin s'approcha de ma voisine et l'invita à danser avec lui.
+En même temps trois autres cavaliers s'adressèrent aux plus jolies de la
+compagnie. Quoique jeunes, lestes et bien faites, on n'eut cependant les
+yeux que sur la Castellane. Que de précision, que de légèreté, que de
+grâce dans les mouvements de cette séduisante figure! Quelle âme ses
+regards donnaient à sa danse! Ses rivales voulurent par émulation donner
+le même agrément à la leur: mais on ne vit qu'elle dans la fête.
+
+Le quadrille fini, elle vint reprendre sa place; Lublin l'y suivit.
+
+Que de femmes qui se piquent d'être belles et aimables, lui dis-je
+doucement, doivent souffrir en votre compagnie. C'est un malheur qui
+vous est attaché que celui de faire des jalouses, et ce malheur, je
+crois, vous suit partout.
+
+Vous aimez à plaisanter, répondit-elle en souriant et me serrant
+doucement la main.
+
+Te l'avouerai-je? A ses côtés, une certaine émotion s'était emparée de
+mon âme: déjà j'aimais le doux poison qui coulait dans mes veines, et je
+me surpris de nouveau à lui dire des douceurs. Je n'étais pas toutefois
+si absorbé, que de temps à autre je ne cherchasse des yeux Lucile. Hé!
+pouvais-je l'oublier?
+
+Elle venait d'entrer et s'était mise sans bruit dans un coin. Je la
+comparai secrètement à la belle danseuse et le parallèle fut tout à son
+avantage.
+
+Leur taille est à peu près de la même élégance, leur teint de la même
+blancheur, leur physionomie également spirituelle. La beauté de Lucile,
+il est vrai, n'est pas aussi régulière; mais elle a quelque chose qui
+plaît davantage et qui plaît plus longtemps. Elle n'a point comme la
+Castellane ce talent d'éblouir les yeux; mais elle a celui de captiver
+les coeurs: elle n'a pas l'ombre de la coquetterie, ses manières ne sont
+que le développement des grâces que la nature lui a prodiguées.
+
+Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui éclate dans la contenance
+de l'autre; son maintien est décent, réservé et l'on voit sur son visage
+cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beauté.
+
+Déjà mon coeur était retourné vers elle, ou plutôt il ne l'avait point
+quittée: je commençais à négliger la Castellane; mais je ne voulais pas
+la planter brusquement.
+
+Lucile s'étant aperçue de mon assiduité auprès de cette belle personne,
+me fixait d'un air inquiet. J'étais charmé de son embarras et ne faisais
+pas semblant de m'en apercevoir.
+
+Comme je vins à lever les yeux, je rencontrai les siens, et elle me jeta
+un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de l'âme. A
+l'instant percé comme d'un trait, je sentis un cuisant remords de m'être
+ainsi oublié. Je rougis de ma faiblesse, et me la reprochai comme un
+crime.
+
+Tandis que la réflexion empoisonnait ainsi le plaisir que j'avais goûté,
+je n'attendais plus pour quitter la Castellane que la fin d'une
+historiette qu'elle était à conter, et cette historiette ne finissait
+point. J'avais de fréquentes absences; mais elle rappelait de temps en
+temps mon attention par de petits coups d'éventail. Que faire? Il
+fallait bien supporter de bonne grâce mon ennui.
+
+Cependant un beau jeune homme, qui avait été introduit par un ami de la
+maison, s'était approché de Lucile. Il avait pour elle tous les soins
+d'une galanterie empressée et je surpris des regards qu'il n'était que
+trop aisé d'entendre. Quoique mon impatience fût extrême, je pris le
+parti de dissimuler; mais j'observais du coin de l'oeil tout ce qui se
+passait.
+
+Lucile ne cherchait proprement pas à lui plaire; elle n'était néanmoins
+pas fâchée, je crois, d'avoir matière à se venger de ma négligence: elle
+faisait semblant de l'écouter.
+
+A peine avais-je détourné un instant la tête, que je le vis penché sur
+le dossier de la chaise de Lucile, lui disant un mot à l'oreille. Elle
+baissait les yeux et rougissait avec beaucoup de grâce.
+
+Je croyais voir en lui un rival.
+
+A cette idée, je sentis mon sang bouillonner dans mes veines; je parvins
+cependant à cacher mon émotion.
+
+Dès que je trouvai le moment de m'éloigner de mon éternelle conteuse, je
+m'approchai de Lucile. J'aurais voulu lui parler; mais ce jeune importun
+ne la quittait point. J'étais inquiet. Elle s'en aperçut, et se mit à
+sourire. Mon inquiétude redoubla, et je me fis violence pour ne point
+éclater.
+
+Toute la soirée, j'eus à dévorer mon chagrin.
+
+Lorsque la compagnie se fut retirée, j'abordai Lucile; elle avait les
+yeux baissés et paraissait rêveuse. Nous n'osions nous regarder, mais
+nous nous entendions sans rien dire, et chacun craignait de rompre le
+silence.
+
+Enfin je voulus lui parler; elle refusa de m'écouter; je voulus lui
+prendre la main; elle la retira avec humeur; elle s'éclipsa ensuite et
+ne se laissa plus voir du reste de la soirée.
+
+Ces procédés me pénétraient de douleur, et je me retirai chez moi, en
+maudissant pour la première fois la bizarrerie du sexe.
+
+De Varsovie, le 15 juin 1769.
+
+
+
+
+XI
+
+LUCILE A CHARLOTTE.
+
+
+A Tarzin.
+
+Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'amuser de tout! Tu ris, tu
+chantes, tu folâtres, rien ne t'afflige; et il ne faut souvent qu'un
+rien pour me faire pleurer.
+
+Hier, je passai bien mal mon temps; tu pus t'en apercevoir; mais ce que
+tu ne sais pas, c'est qu'après que tu fus partie, je le passai plus mal
+encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, tant mon âme est
+agitée: je ne sais quand le calme s'y rétablira.
+
+Ne remarquas-tu pas comment toutes ces femmes avaient cherché à paraître
+jolies? Mais comme si ce n'était pas assez pour des coquettes de se
+montrer dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, elles avaient eu
+grand soin de ne pas trop couvrir leurs charmes et de mettre en jeu
+mille petits artifices innocents, ainsi qu'elles les appellent.
+
+Parmi ces beautés pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avait
+une brune à grands yeux bleus, d'une figure assez intéressante, et qui
+aurait même des grâces, si elle ne les gâtait à force d'affectation.
+
+Pris-tu garde comme elle s'écoutait avec complaisance, se souriait à
+elle-même, s'admirait avec volupté et ne cessait de s'applaudir de ses
+charmes. Elle ne m'avait pas l'air non plus d'être fort cruelle. Quelle
+mollesse dans sa contenance! Quelle liberté dans ses propos! Quelle
+volupté dans ses regards!
+
+Tous les cavaliers s'empressèrent à l'envi de lui faire la cour; et
+c'était un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur
+distribuer de petites faveurs. A l'un un sourire furtif; à l'autre un
+petit coup d'éventail; à celui-ci un mot à l'oreille; à celui-là un
+léger serrement de main. Que te dirai-je? C'est un parfait modèle de
+coquetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de
+grâce.
+
+Pourrais-tu le croire? Gustave lui-même but à la coupe de cette
+enchanteresse et me laissa pour elle.
+
+Quand elle fut partie, il revint à moi et voulut réparer dans le
+particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reçus d'un air
+froid et réservé. Interdit, il balbutia quelques mots mêlés d'excuses et
+de reproches; mais je me levai sans l'écouter et le plantai là.
+
+Voici la première fois, Charlotte, que mon coeur connaît les craintes de
+la jalousie.
+
+Tandis que j'étais seule à rêver dans un coin, un jeune cavalier de la
+compagnie qui paraissait peu se plaire aux contes scandaleux de cette
+coquette, essaya, je pense, de me tirer de ma rêverie.
+
+ «Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordant, l'art de charmer le
+ temps, puisque vous ne daignez prendre aucune part à la conservation.»
+
+ «--Le temps me pèse peu, lui répondis-je; on m'a appris dès mon
+ enfance l'art de le trouver court.»
+
+Il se prévalut de cette réponse pour enfiler mon éloge; il me dit mille
+choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer
+par ses attentions.
+
+Enchantée toutefois que l'occasion se présentât de mortifier Gustave, je
+les reçus avec moins de répugnance, que je ne l'eusse fait en toute
+autre rencontre. Je feignis même de l'écouter avec complaisance; mais je
+craignais que Gustave ne pénétrât le motif secret du plaisir que
+j'affectai de prendre.
+
+Hélas! me serais-je jamais attendue d'avoir un jour à me venger ainsi de
+lui? C'en est fait, je ne l'estime plus. Par quelle fatalité faut-il que
+je l'aime encore? Mon coeur se révolte contre ma raison. Je voudrais
+l'oublier, et malgré moi je soupire.
+
+Peut-être entreprendra-t-il de se plaindre à son tour? Tandis que le
+jeune homme qui était auprès de moi me tenait un propos flatteur, je
+vins à jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelque agacerie à
+ma rivale. Il ne me fut pas possible de résister aux émotions qui
+s'élevaient dans mon coeur: bientôt je sentis mon visage tout en feu; je
+baissai la tête pour cacher ma rougeur.
+
+Mon voisin ne douta pas qu'il ne fût l'objet de cet embarras, il se
+retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en ai reçu une déclaration
+d'amour.
+
+Je ne sais comment faire pour me raccommoder avec Gustave; mais je sais
+bien que je voudrais que cela fût déjà fait.
+
+De Varsovie, le 16 juin 1769.
+
+
+
+
+XII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+L'amour naît dans un instant, et toujours sans peine: mais qu'il en
+coûte pour le conserver!
+
+Rien n'est si délicat. Sensible à l'excès, une bagatelle l'offense, la
+réserve le blesse, la défiance le révolte, et les plus légères atteintes
+lui deviennent mortelles. Voilà les peintures que nous en font les
+poètes. Peintures trop vraies pour mon malheur.
+
+Je me vantais un jour de n'en connaître que les douceurs et d'avoir seul
+cueilli la rose sous l'épine: que les temps ont changé!
+
+Lucile continue à prendre avec moi un air de froideur qui m'afflige,
+elle évite de se trouver sur mes pas, et lorsque je veux saisir le
+moment d'un tête-à-tête, à l'instant elle s'approche de sa mère sous
+divers prétextes.
+
+Ces procédés me font naître quelques soupçons. Serait-elle éprise de cet
+inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure séduisante. J'ai suivi
+Lucile de près; et chaque épreuve redouble mon inquiétude.
+
+Hier je voulais absolument m'aboucher avec elle. Ne la trouvant point
+dans sa chambre, je passai dans son cabinet de toilette; elle n'y était
+pas non plus: mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet à
+portrait.
+
+Je m'approche: quelle fut ma surprise, lorsqu'à ce portrait je reconnus
+mon rival! Je ne pus résister à la tentation d'ouvrir la lettre, quelque
+bas que me parût ce procédé; je la parcourus en tremblant: elle était
+conçue en ces termes:
+
+ «Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprès de
+ vous; et que l'heureux mortel qui a su toucher votre coeur sait mal en
+ profiter!
+
+ »Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans
+ désirer s'attacher votre personne? Au cas que votre coeur ne fût pas
+ engagé sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus
+ tendre.
+
+ »Si je puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon
+ parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père.
+ C'est à lui que vous aurez la bonté d'adresser votre réponse, que
+ j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus
+ passionné.
+
+ »Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce
+ billet.»
+
+Je ne pouvais en achever la lecture; je sentais mon coeur se flétrir,
+mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se dérober sous moi.
+
+Dès que je fus un peu revenu de ma consternation:
+
+Il y a sûrement ici du mystère, m'écriai-je. C'est une trame que Lucile
+me cache. Lucile infidèle! O ciel! Lucile, l'innocence même, la candeur,
+l'ingénuité. Non, non, cela n'est pas possible... et cependant cela
+n'est que trop assuré; autrement, pourquoi ce silence? Qui pourrait
+l'avoir déterminée à me cacher ce qui se passe? Peut-être est-elle
+piquée encore? Ah, que ne puis-je le croire!... Mais si ce n'était que
+pique, les soumissions que je lui ai faites l'eussent désarmée; elle
+n'eût pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue
+des marques de mon repentir, elle eût pris pitié de moi, et m'eût rendu
+son amour. Mais non: depuis qu'elle a vu ce nouveau venu, elle m'évite,
+elle refuse de m'entendre, elle me rebute et s'efforce de me congédier.
+Hélas! je le vois trop: elle voudrait m'éloigner pour se livrer en
+liberté à celui qu'elle me préfère. Ah! je suis trahi, je n'en puis
+douter.
+
+Emporté par mon ressentiment, j'éclatais en plaintes amères, et je
+cherchais à voir ma dissimulée maîtresse pour l'accabler de reproches
+avant de lui dire adieu.
+
+En descendant l'escalier, je trouvai sa femme de chambre.
+
+ «Où est Lucile?
+
+ «--A se promener dans le jardin avec la comtesse.»
+
+J'y courus.
+
+Chemin faisant, la réflexion vint à mon secours.
+
+Pourquoi tant de précipitation? me suis-je dit. Peut-être je m'alarme
+d'une chimère. Voyons du moins si elle est coupable; car s'il arrivait
+qu'elle fût innocente, comment réparer jamais l'injure que je lui aurais
+faite?
+
+Dans cet instant, je l'aperçus.
+
+Elle ne se douta pas de ce qui s'était passé. Je m'avance à sa rencontre
+et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me témoigne plus de
+froideur que jamais.
+
+ «C'en est fait, disais-je en moi-même, elle a tourné vers mon rival
+ ses voeux, et ne veut plus écouter les miens.»
+
+Mon premier mouvement, si nous avions été seuls, aurait été d'éclater,
+je n'osais cependant le faire en présence de sa mère, qui venait de nous
+joindre.
+
+Lucile, de son côté, s'efforçait de dissimuler, elle m'adressait souvent
+la parole et voulait paraître gaie; mais son regard était vague, des
+sourires forcés venaient se placer sur ses lèvres, et son enjouement
+était affecté. Je n'étais pas dupe de ce retour de bon accueil.
+
+ «La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir une explication en
+ présence de sa mère; elle craint les éclats d'une rupture, elle
+ tremble que je ne lui reproche sa perfidie.»
+
+Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de pensées affligeantes
+se présentaient à mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop
+bien fondées. Je ne doutais plus que Lucile n'aimât ce jeune homme. Je
+ne pouvais me l'ôter de l'idée, je me le représentais toujours comme un
+rival dangereux prêt à détruire mon bonheur; et dans la chaleur de la
+passion, je formai le projet de l'immoler à mon amour, et de venir
+ensuite expirer aux yeux de mon infidèle.
+
+Après avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prétextai quelque
+affaire et me retirai bien résolu de ne pas laisser jouir mon rival de
+son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes
+gens d'épier tous ceux qui iraient chez le comte.
+
+S'il m'a enlevé le coeur de Lucile, du moins ne mourrai-je point sans
+vengeance.
+
+Je connais ton humeur, Panin; si tu ne me plains pas, garde-toi
+d'insulter à mon infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien
+nous sommes brouillés sans retour.
+
+De Varsovie, le 19 juin 1769.
+
+
+
+
+XIII
+
+SIGISMOND A GUSTAVE.
+
+
+A Varsovie.
+
+Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois.
+
+ «Ah! ah! m'écriais-je en la parcourant, le voilà enfin qui a bu dans
+ la coupe amère. Le pauvre garçon!»
+
+Cher Potowski, malgré tes menaces je ne puis m'empêcher de t'en
+féliciter.
+
+Lucile serait-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en
+trouvera difficilement un autre aussi bien partagé du côté de la figure;
+et à coup sûr elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi bonne foi.
+Mais elle a peut-être envie du titre de princesse; et que ne sacrifie
+pas une femme à sa vanité!
+
+Rien n'est plus faible, plus léger, plus vain que l'amour des belles; ce
+n'est tout au plus qu'un goût passager; l'ivresse qui en fait le charme,
+elles ne la connaissent point. Au charmant délire de deux coeurs qui
+s'aiment, elles préfèrent le plaisir de faire des conquêtes, et jamais
+on ne peut leur ôter ce fond de coquetterie que la nature leur inspire
+presqu'en naissant.
+
+Que tu connais peu les femmes! Le croiras-tu? Il en est qui s'amusent à
+allumer les désirs de leurs adorateurs, pour le plaisir cruel de rire de
+leur tourment. D'autres font métier de se jouer du malheureux qui les
+adore, et d'accorder leurs faveurs au galant adroit qui affecte le plus
+de les mépriser. D'autres, plus perfides encore, flattent nos désirs et
+ne nous promettent que des douceurs, tant qu'elles se bercent de
+l'espoir de nous captiver, mais une fois assurées de l'amant, elles
+trompent cruellement l'époux. Enfin elles sont toutes également volages;
+leurs yeux se promènent sans cesse sur de nouveaux objets, et leur coeur
+est toujours prêt à se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition.
+
+Ne va pas te fâcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des
+procédés de ta Lucile. Je sais qu'elle est séduisante avec son air
+d'ingénuité; on s'y laisserait prendre aisément. Mais elle a le coeur
+tout aussi susceptible qu'une autre. Eh! crois-tu bonnement que la
+nature ait dû faire un miracle en ta faveur?
+
+Combien de fois je me suis diverti de ta simplicité lorsque tu
+t'extasiais sur son amour! Ce n'était que pour tes beaux yeux qu'elle se
+parait; elle ne cherchait à paraître aimable que pour te plaire; son
+petit coeur ne palpitait que pour toi; et tu en étais bien sûr, car elle
+te l'avait juré si souvent.
+
+Hé bien! qu'en dis-tu? Pauvre dupe! Oui, consume-toi à présent auprès
+d'elle; fais-lui bien des soumissions, pousse bien des soupirs, verse
+bien des larmes, éclate bien en reproches, si cela peut te soulager.
+Mais prends garde qu'à force d'être triste, inquiet, jaloux, tu ne
+l'excèdes, et ne l'obliges enfin à prendre le parti de te congédier
+nettement, si toutefois tu ne l'es pas déjà.
+
+Le début de ta lettre m'a frappé; mais je n'ai pu m'empêcher de rire en
+voyant la finale.
+
+Se couper la gorge pour une femme! Cela est un peu violent; quoiqu'on se
+la coupe souvent à moins. Ami, je te conseille de remettre la partie à
+une autre fois et de prendre ton parti en galant homme.
+
+Ton amante est jolie, j'en conviens; mais si tu l'as perdue, tu en seras
+quitte pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille toujours
+aimer la même?
+
+Que tu es encore enfant! Je voudrais bien une fois te voir un peu plus
+raisonnable.
+
+De Pinsk, le 25 juin 1769.
+
+
+
+
+XIV
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Cinq jours s'étaient passés, lorsque mon émissaire m'apprit qu'il venait
+d'apercevoir trois cavaliers postés dans le petit bois derrière le
+palais du comte Sobieski; et à quelque distance, un carrosse attelé de
+quatre chevaux.
+
+Cette nouvelle ne me laissa plus de doutes sur le malheur que je
+redoutais.
+
+A l'instant je monte à cheval avec deux de mes gens, et nous allons à
+l'endroit indiqué. Nous les aperçûmes de loin, qui se promenaient dans
+le bois: mais pour les joindre plus sûrement, nous fîmes un détour, et
+nous mesurâmes notre marche de manière à les rencontrer sans qu'ils
+pussent l'éviter.
+
+Nous n'en étions qu'à quelques pas, lorsque je reconnus mon rival.
+
+A son aspect, je sentis ma colère s'enflammer: je m'avançai vers lui, et
+lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me
+répondit d'un ton moqueur en m'apostrophant de noms injurieux, et mit à
+l'instant le sabre à la main.
+
+ --Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et notre
+ différent se décidera entre nous tout-à-l'heure: tes gens et les miens
+ demeureront spectateurs.
+
+Puis, tout-à-coup, fondant sur lui, je le blesse au bras droit, et le
+désarme: il tombe de cheval en demandant quartier.
+
+Le sang coulait à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-même un
+bandage, tout en lui reprochant sa perfidie. L'état de faiblesse où il
+se trouvait me fit craindre qu'il ne fût blessé mortellement. Je versai
+sur sa face un flacon d'eau de senteur.
+
+Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux,
+souleva sa tête, et me dit d'un ton mourant:
+
+ «J'ai peut-être quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais
+ pourrais-je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne
+ me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de
+ n'avoir su toucher son coeur.»
+
+En même temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présenta.
+
+Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles:
+
+ «Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en
+ m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possède mon
+ coeur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de
+ confiance.»
+
+Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus
+plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon âme dans une étrange
+agitation. Mille sentiments contraires semblaient la partager. Je
+sentis, il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon coeur; mais ce
+n'était que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés
+envers Lucile me pénétrait de douleur et je n'osais penser à l'état où
+j'avais réduit cet infortuné rival.
+
+Tandis que j'étais en proie à ces affligeantes pensées, son bandage se
+dérangea, il perdit beaucoup de sang, et ses yeux se couvrirent une
+seconde fois des ombres de la mort.
+
+ --Il expire! s'écria celui de ses gens qui était à lui soutenir la
+ tête.
+
+Arraché par ce cri à mes sombres rêveries, j'abaisse la vue sur ce corps
+pâle et immobile: Je le crus sans vie. Dans l'excès de ma douleur, je me
+jetai sur lui.
+
+Je ne sais ce que je devins alors, mais je me suis réveillé dans mon
+appartement. Peu après on est venu m'apprendre que la blessure du nonce
+de Mazovie (c'est le titre de mon rival) n'était pas dangereuse. Cette
+nouvelle m'a un peu tranquillisé.
+
+A présent mon agitation est moins cruelle; mais je ne puis me défendre
+d'une noire mélancolie, et tu penses bien quel peut en être l'objet.
+
+Tu t'impatientes sans doute du récit de mes infortunes.
+
+Il me semble te voir jeter ma lettre sur ta table, en levant les
+épaules, et t'entendre dire d'un ton de pitié: Pourquoi me remplir la
+tête de ses folies et de ses plaintes? Que ne fait-il comme moi.
+
+Patience, cher Panin. Il y a temps pour tout. Avant de prendre congé de
+l'amour, il t'a fait passer plus d'un mauvais moment. Tu étais bien aise
+alors de verser tes chagrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc pas
+mauvais que je fasse de même.
+
+De Varsovie, le 27 juin 1769.
+
+
+
+
+XV
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Tu as pris plaisir sans doute à alarmer mon amour, et à me tenir sur les
+épines. Si ta lettre fût venue plutôt, elle m'eût fait une terrible
+peur: mais tu ne jouiras pas de ta méchanceté.
+
+Comme je m'abusai sur le compte de Lucile!
+
+Ce que je prenais pour intrigue n'était que ressentiment, que dépit
+simulé. Humiliée de mes attentions pour cette coquette, son âme sensible
+s'est trouvée exposée aux premières atteintes de la jalousie et sa
+délicatesse blessée ne lui a pas permis de chercher aucune explication,
+ni même de me laisser entrevoir son chagrin.
+
+Après ce qui s'était passé, je brûlais d'envie de voir Lucile; et
+cependant j'avais peine à m'y rendre. J'aurais fort souhaité que
+quelqu'un m'eût épargné l'embarras d'une explication avec elle.
+
+Tandis que j'étais ainsi en suspens, la raison prit enfin le dessus.
+
+ --Quoi donc, me suis-je dit, la mauvaise honte m'arrête? Je n'ai pas
+ craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindrai-je d'adoucir le
+ coup cruel que je lui ai porté? Ah! quand l'amour n'attendrait pas de
+ moi cette démarche, je la dois à la justice.»
+
+Honteux de ma faute, et pénétré de regret, je me rends chez le comte
+Sobieski. Ils avaient déjà eu vent de mon affaire.
+
+Je me fais annoncer.
+
+A peine étais-je au haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon coeur
+palpite: Lucile paraît.
+
+Je n'osai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se
+jette à mon cou. Je reçois ses embrassements d'un air confus. Étonnée
+que je répondisse si mal à sa tendresse, elle recule quelques pas, son
+coeur est prêt à éclater, ses yeux se remplissent de larmes, elles
+roulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embellissent
+encore.
+
+ --D'où vient cet air sombre, Potowski, me dit-elle en sanglottant.
+ Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je
+ fait? Tu détournes les yeux...»
+
+Tout ce que les grâces éplorées ont d'attendrissant était peint sur son
+visage.
+
+Comme je continuai à garder le silence, elle se laissa aller sur un
+sopha, et se mit à pleurer amèrement. Mon coeur ne put soutenir cette
+dernière atteinte. Je courus à elle.
+
+ --Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon
+ sein, laisse-moi essuyer tes larmes.»
+
+Lorsque mon coeur fut soulagé par les pleurs.
+
+ «C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse;
+ et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les
+ démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?»
+
+Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa
+main que je pressais longtemps contre mes lèvres.
+
+Comme je poussais un profond soupir.
+
+ «Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens?»
+
+ --Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever
+ ton coeur?
+
+ --Quelle illusion!
+
+ --Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés
+ repoussants. J'avais beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours
+ je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible
+ consolation même m'était refusée. Tu as été piquée de quelques
+ attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te
+ déplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connaître? au moindre
+ signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé.
+
+ --Était-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice? Amants ou époux,
+ l'infidélité est un privilége que votre sexe s'est réservé; que ne
+ savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prévaloir? Pourquoi m'être
+ plainte? Il me paraissait inutile de courir après un volage qui me
+ laissait pour la première venue, et je dédaignais de devoir à la pitié
+ son retour. Ainsi forcée de supporter patiemment votre inconstance, je
+ renfermai ma douleur dans mon sein, et gémissais au fond de mon coeur.
+
+ --Ah! Lucile! peux-tu faire cet outrage à mon amour?
+
+Elle parut fâchée de m'avoir fait sentir aussi vivement ma faute.
+Cependant je me la reprochais plus vivement encore.
+
+ «Hélas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une
+ coquette! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et
+ environnée de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi!»
+
+Quand je fus un peu revenu de ma consternation:
+
+ --Tu m'affliges, Lucile, repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah!
+ de grâce, épargne ces regrets à ton amant, qui est au désespoir de se
+ les être attirés.»
+
+A ces mots, elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachèrent sur les
+miens avec l'expression la plus naïve de la tendresse; je signai mon
+pardon sur sa bouche, et mon coeur satisfait se livra de nouveau tout
+entier au plaisir d'aimer.
+
+A présent que l'orage est passé, je te permets, cher ami, de rire de moi
+tout à ton aise.
+
+De Varsovie, le 5 juillet 1769.
+
+
+
+
+XVI
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Je me sais retirée de la capitale où j'ai dessein de séjourner jusqu'à
+ce que la Pologne soit pacifiée.
+
+Mon château est trop près du théâtre de la guerre pour continuer à en
+faire le lieu de ma résidence: peut-être, chère cousine, qu'une passion
+bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer
+ici mon séjour.
+
+Je ne connaissais pas l'amour, et déjà je croyais en avoir épuisé les
+douceurs; je n'avais pas encore senti ces vifs élans, ces désirs
+empressés, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le
+trouble à nos coeurs et l'ivresse à nos sens.
+
+Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssais sans
+l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides
+caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable à ces femmes
+mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs
+à prix et se vendent aux plaisirs d'un maître. Bientôt j'éprouvai entre
+ses bras les horreurs du dégoût.
+
+Longtemps j'eus à endurer ce martyre; enfin la mort eut pitié de mon
+triste destin et rompit mes chaînes.
+
+Une fois maîtresse de moi-même, je me vis de nouveau environnée
+d'adorateurs et fis quelques conquêtes: mais j'avais le goût des
+plaisirs sans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'être
+amoureuse: Gustave seul me l'a appris.
+
+Je croyais ne pas l'aimer; hélas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il
+l'état de mon coeur! Que ne puis-je le voir à mes genoux, plein de la
+même ardeur m'exprimer sa tendresse! que ne puis-je dans mes bras lui
+faire oublier l'univers!
+
+Je le désire, mais que je suis loin de l'espérer.
+
+Longtemps j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret; mais ma constance
+est épuisée: il faut lui en faire l'aveu.
+
+Je n'ose m'abandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et
+de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler.
+En présence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mot de
+douceur; je commande à mes yeux mêmes de retenir leur langage: ma main
+seule, en pressant furtivement la sienne, lui exprime quelquefois en
+tremblant ma tendresse.
+
+Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par
+mes regards ce qui se passe dans mon coeur: mais il fait comme s'il ne
+m'entendait pas; il n'est point touché de mes attentions; et quelque
+agacerie que je lui fasse, il garde toujours auprès de moi un maintien
+réservé. Non que la crainte de déplaire balance en lui le désir d'être
+heureux; mais il n'est réellement point entreprenant: je ne crois pas
+même qu'il y ait au monde de jeune fille plus novice.
+
+Le croiras-tu? Au lieu de me rebuter, sa froideur ne sert
+malheureusement qu'à approfondir l'impression qu'il a faite sur mon
+coeur.
+
+Deux mois s'étaient passés en légères tentatives sans succès, et je vis
+bien qu'il fallait lui ménager de plus fortes épreuves.
+
+Je ne te dirai pas tout le manége que j'ai employé depuis quelques
+jours, pour allumer ses désirs et me faire attaquer.
+
+Je veux seulement t'en rapporter un trait.
+
+Jeudi dernier je me trouvai seule avec lui, et comme je le vis de fort
+belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la
+palatine B..., qui font à Varsovie la nouvelle du jour, et je n'oubliai
+pas d'appuyer sur la manière dont elle s'est arrangée avec son époux.
+
+ --Cela est comique, observa-t-il en riant, d'être la confidente de son
+ mari et le complaisant de sa femme.
+
+ --Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant
+ homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai
+ doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une
+ femme coquette, ne feriez-vous pas de même? Dès qu'on ne trouve pas le
+ plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs.
+
+ --Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun
+ vive à sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme
+ coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi à
+ nous passer nos torts.
+
+ --Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient.
+ Trouvez-vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et
+ ce qui l'inspire. Il est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins
+ conviendrez-vous qu'il est assez agréable de changer d'objet. Rien
+ n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais
+ sans alarmes. La jalousie, les reproches, les éclats, les pleurs,
+ voilà son triste cortége.
+
+ --Je ne sais, répliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pénétrait.
+ Je n'ai jamais aimé que Lucile, et je ne crois pas qu'il me fût
+ possible de jamais en aimer d'autre.
+
+Sa belle approchait, et elle m'eût surpris à lui dire des douceurs, si
+je n'eusse bien vite changé de propos.
+
+Je ne suis pas contente de ce début, comme tu le penses bien.
+
+Cette première épreuve m'ayant si mal réussi, je veux lui en ménager une
+seconde, plus propre à le mettre sur la voie. Peut-être est-il craintif
+en public? Mais je verrai s'il a assez d'esprit pour se prévaloir de
+l'occasion, et se dédommager dans le tête-à-tête. Les procédés galants
+vont tout seul avec une jolie femme, quand on la trouve sans défense.
+
+Adieu, chère cousine. J'ai en vue certain stratagème peu commun, et je
+ne doute pas qu'il n'ait un succès complet.
+
+De Varsovie, le 30 juillet 1769.
+
+
+
+
+XVII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Ce matin j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus
+plus surpris.
+
+Il avait l'air un peu défait. Je lui demandai des nouvelles de sa santé.
+
+ --Je me porte aussi bien, répondit-il, qu'on peut l'espérer, d'un
+ homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une légère
+ roideur. (En même temps il remuait son bras). Il faut en convenir,
+ j'en ai été quitte à assez bon marché.
+
+ --J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage, que vous ne
+ vous fussiez point mis dans ce cas.
+
+ --Ma foi, c'est votre faute.
+
+ --Comment cela, je vous prie?
+
+ --Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir passé la soirée, il y a
+ deux mois environ, chez le prince Toninski?
+
+ --Oui.
+
+ --Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de
+ la fille du comte Sobieski?
+
+ --Oui.
+
+ --Hé bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu
+ incommodé, et ce jeune homme c'était moi.
+
+ --Fort bien.
+
+ --De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis pas un
+ mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des vertus de votre
+ amante, alluma dans mon coeur un ardent désir de la voir. J'en
+ cherchai l'occasion, qui se présenta bientôt dans la fête où nous
+ fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile, je la
+ distinguai entre ses compagnes; et, à vous dire vrai, je trouvai bien
+ faible votre pinceau. Quelle figure intéressante! disais-je en
+ l'admirant. Quelle élégante taille! Quel air noble! Quel teint de lis
+ et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le
+ regard! Que de finesse dans le sourire! Que de grâce dans les
+ manières! Que de modestie dans le maintien! Je la considérais avec
+ volupté et cherchais à démêler dans ses traits tout ce que je savais
+ qu'elle devait avoir dans l'âme. Tandis que vous étiez à vous amuser
+ auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis
+ ce moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant notre
+ entretien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit;
+ je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme
+ délicat et sensible. A ses côtés, je sentis mon coeur plus puissamment
+ attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et
+ de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne
+ songeai plus qu'à me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon
+ illusion ne fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous
+ portés naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne
+ désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose
+ n'était pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour, gagner
+ la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre d'amant.
+ C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce n'était pas celui
+ dont s'accommodait le mieux mon coeur impatient: je voulais aller vite
+ en besogne. N'osant lui faire de bouche l'aveu du choix de mon coeur,
+ je remis ce soin à ma plume: je lui offris ma main, et j'en reçus la
+ réponse que je vous ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma.
+ Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un
+ retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer
+ ma raison; en proie à ce délire, je ne songeai plus qu'aux moyens de
+ la posséder à quelque prix que ce fût. Néanmoins la réflexion me
+ revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi, son coeur n'est
+ plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui ne m'aime point? Non,
+ non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras
+ et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer à
+ elle! mon coeur n'était pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel
+ parti prendre? Tandis que j'étais en suspens, un rayon d'espérance
+ vint luire dans mon âme. Peut-être, me disais-je, son penchant pour
+ mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois à moi, son inclination
+ changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de
+ m'estimer; puis je gagnerai sa confiance, son amitié; et quand on vit
+ ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai donc
+ le projet de l'enlever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous savez
+ le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit oublié,
+ ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler vos
+ amours: j'étais votre rival, je serai votre ami.
+
+ --J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que l'offre
+ que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous ménager la
+ facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à gagner de
+ troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne m'enlèvera Lucile qu'avec
+ la vie.
+
+ --Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous avais
+ donné raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-vous, de votre
+ côté, que jamais mon coeur ne connut la dissimulation ni les vils
+ détours. La faiblesse où me jette la perte de mon sang avait
+ presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de
+ calme, j'ai fait des réflexions bien propres à m'en guérir
+ entièrement. A présent j'ai l'âme tranquille: pour preuve de ma
+ sincérité, je renonce dorénavant à voir votre amante.
+
+ Puisque vous êtes si fort de bonne foi, je rougirais d'être moins
+ généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez à
+ voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe
+ demain; vous dînerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisément
+ d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont
+ porté, quoiqu'elle eût été au désespoir si vous aviez réussi; et vous
+ ne serez fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu
+ mieux.
+
+Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé.
+
+Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me
+paraît que ce jeune homme a reçu de la nature une âme susceptible des
+plus vives passions, jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à
+la fougue des désirs; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la
+raison: il connaît le devoir et sait y sacrifier.
+
+De Varsovie, le 11 août 1769.
+
+
+
+
+XVIII
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon matin voir la
+chasse aux filets dans les champs de Dasco. A dire le vrai, je n'en
+avais nulle envie. Je voulais seulement que Gustave vînt m'éveiller.
+
+Quoique je n'aie pas à me plaindre de ma figure, et que je me fusse
+contentée avec tout autre du simple attrait de mes charmes, il fallait
+paraître jolie autant qu'il se pourrait. Je sautai donc en place au
+lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux
+parfums; puis, j'allai me remettre au lit en attendant l'aimable garçon
+après avoir eu soin toutefois d'écarter les rideaux afin de laisser
+passage à la lumière.
+
+Comme j'étais à rêver yeux ouverts, un domestique vint m'avertir qu'il
+était temps de me lever. Peu après j'entends frapper à la porte de la
+maison, c'est Gustave.
+
+Déjà Lucile était à finir sa toilette; elle me croyait à la mienne; et
+pour n'avoir pas à attendre, elle envoya Potowski me talonner. Je
+l'entends monter. A l'instant je pousse la couverture au pied du lit, je
+laisse sortir une jambe, et un de mes bras couronnait ma tête, ma gorge
+était découverte; et un linceul négligemment jeté voilait le reste.
+
+C'est ainsi à peu près que les peintres représentent la belle Ariadne
+lorsqu'elle fut trouvée par Bacchus.
+
+La porte de ma chambre s'ouvre. Il approche doucement, entr'ouvre les
+courtines.
+
+Je feignais de dormir, m'attendant de me sentir couverte de ses baisers.
+Quel autre me trouvant dans cette attitude eût pu réprimer ses
+transports amoureux? Mais ce froid mortel, le croiras-tu? ne me toucha
+pas même du bout du doigt. A-t-on rien vu de si novice, de si sot, de si
+impatientant?
+
+ --C'est donc ainsi, belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous prenez
+ le frais?
+
+Je fis semblant de m'éveiller en sursaut.
+
+ --Ciel, m'écriai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici!
+ retirez-vous, Gustave!
+
+Et comme si je fusse réellement honteuse d'avoir été surprise dans cet
+équipage, je m'enveloppai de mes draps.
+
+ --Je m'étais bien douté, reprit-il en riant, que vous êtes fort
+ matinière.
+
+Accablée de sa froideur:
+
+ --Retirez-vous! lui criai-je une seconde fois, d'un ton dont il ne
+ soupçonnait guères le motif.
+
+ --Ne craignez rien, je vous laisse, mais faites vite: savez-vous qu'il
+ y a une heure qu'on vous attend.
+
+Il se retira et je me levai, piquée jusqu'au vif de sa froide légèreté.
+
+Quelle est donc sa fascination pour cette fille?
+
+Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle; je ne lui cède point en
+attraits, et je suis plus enjouée. Il lui trouve tous les charmes, des
+grâces: mais c'est une beauté molle et inanimée. J'ai du moins de la
+vivacité, moi. Il est enchanté de son humeur caressante; mais ses
+caresses n'ont rien de piquant, rien de flatteur. Avec son air ingénu et
+languissant, à peine dirait-on qu'elle a une âme sensible. Elle est si
+insipide que je m'étonne qu'il n'en soit pas déjà dégoûté.
+
+A peine avais-je fait cette vive sortie, que je fus tout-à-coup saisie
+d'une espèce de remords.
+
+Quel rôle bas je viens de jouer! Pour le captiver je cherche à corrompre
+son coeur. Ah! si j'ai le malheur de réussir, qu'il me fera payer cher
+les soins que je prends à le séduire. Insensée que je suis! Comment me
+sera-t-il fidèle, si je lui ai fait un jeu de la fidélité et un
+épouvantail de la vertu? Et puis quel agrément alors de lui être unie.
+C'est de sa candeur autant que de sa beauté dont je suis si éprise: de
+quel prix serait à mes yeux un coeur avili par les vices que je lui
+aurai prêchés? C'est sa belle âme qui m'enchante, et je travaille à le
+rendre indigne de moi. Le dispenser à présent des devoirs que je lui
+imposerai dans la suite, quelle extravagance! Changera-t-il de moeurs en
+changeant d'état? Les goûts frivoles et vils que je lui aurai inspirés
+pour le détacher de sa belle, disparaîtront-ils devant moi? Non, pour
+gagner son coeur, il faut paraître à ses yeux un objet plus digne que
+Lucile. Hélas! je sens le ridicule, la bassesse de mes procédés; j'en
+suis humiliée, et pour comble de malheur, mon faible coeur n'a pas la
+force d'y renoncer. Par quelle fatalité faut-il que je suive encore un
+parti que je condamne?
+
+Comme j'étais enfoncée dans ces sombres réflexions, Lucile vint m'en
+tirer. J'étais attendue.
+
+La comtesse et son époux furent de la partie. La prise de tant
+d'oiselets fournit divers incidents agréables. La joie fut vive et
+brillante; mais mon coeur n'osait s'y livrer.
+
+Sans cesse l'image de Gustave venait s'offrir à mon esprit agité. Cruel
+garçon! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos? Que suis-je
+venue faire ici? Avant de t'avoir vu j'étais si tranquille! Je m'amusais
+si bien!
+
+Ah, ma chère, que le monde est insipide. Que ses amusements sont froids
+pour un coeur épris comme le mien! Répandue dans les sociétés les plus
+brillantes: sollicitée par tous les plaisirs, pourrais-tu le croire?
+Oui, je n'envie que le sort de Lucile. Je voudrais plaire à son amant:
+l'entendre dire qu'il m'aime serait toute mon ambition, et le soin de
+faire son bonheur mon unique étude.
+
+De Varsovie, le 1er septembre 1769.
+
+
+
+
+XIX
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Tous mes voeux sont remplis, Lucile est à moi: nos parents, qui ont vu
+naître notre inclination mutuelle, consentent à la voir couronnée. Mon
+amour est à son comble. Je n'attends plus que l'heureux moment de le
+consacrer au pied des autels.
+
+Déjà tout se prépare pour la cérémonie, qui est fixée au 24 du mois
+prochain.
+
+Cher ami, renvoie ton voyage de quelques jours, et viens prendre part à
+la fête.
+
+De Varsovie, le 25 septembre 1769.
+
+
+
+
+XX
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Qu'il est difficile de toujours lutter contre un penchant qui plaît!
+
+Longtemps j'ai tâché de vaincre ma passion pour Gustave: mais mon faible
+coeur ne peut plus s'en défendre. Je ne puis vivre sans lui; à peine
+puis-je être un jour sans le voir, et son absence ne m'est pas moins
+pénible qu'à Lucile. Hé bien, il faut que je la supplante.
+
+Hélas où mon esprit s'égare! Dans quel nouvel abîme je vais me plonger!
+Ah! ma chère, que ne peut point la beauté sur une âme, puisqu'elle lui
+fait oublier son devoir et le soin de son repos?
+
+Pour posséder Gustave, il faut gagner la confiance de Lucile, se rendre
+maîtresse de ses secrets, faire naître adroitement entre eux de la
+jalousie, et les brouiller l'un avec l'autre. Quoi, j'oublierai la
+pitié? Je serai fausse par système? J'irai d'erreur en erreur, de crime
+en crime? Je me rendrai méprisable à mes propres yeux?
+
+Mais que m'importe de vivre sans remords, s'il faut vivre infortunée!
+Les maximes de mon siècle seront mon excuse. Ne m'as-tu pas dit toi-même
+cent fois que la vertu n'est uniquement faite que pour les sots qui y
+croient; qu'il ne faut avoir d'autre règle de conduite que son plaisir;
+que la sagesse consiste à savoir jouir du présent, et que tout finit
+avec nous. Tu n'as fait de ces maximes qu'une trop heureuse expérience:
+depuis longtemps tu ne vis que pour toi. Que ne puis-je t'imiter, et
+être aussi fortunée!
+
+
+_P. S._ Il s'est élevé un différent entre les comtes Sobieski et
+Potowski au sujet des confédérés. On craint une rupture. Lucile est dans
+des transes continuelles dont je ne suis pas fâchée, et je ne sais
+pourquoi.
+
+De Varsovie, le 15 octobre 1769.
+
+
+
+
+XXI
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+Depuis quelque temps je vois avec chagrin les débats de nos parents au
+sujet des confédérés. Déjà ils ont fait naître du refroidissement entre
+nos familles; le jour de notre union est renvoyé, je ne puis plus te
+voir aussi souvent que je le souhaite, et je tremble qu'à la fin cette
+mésintelligence n'ait des suites funestes pour notre bonheur.
+
+Hélas! nous touchons peut-être au moment d'être séparés pour jamais.
+
+Chère Lucile, prévenons par un noeud indissoluble le coup fatal dont le
+destin nous menace. Viens, âme de ma vie, viens, présentons-nous aux
+autels de l'hymen, et qu'un doux lien nous unisse. Nous tenons encore
+dans nos mains l'arrêt de notre sort: le laisserons-nous prononcer sans
+retour?
+
+O ma Lucile, ne ferme pas ton oreille à la voix de ton amant. Rends-toi
+à son ardente prière, ouvre ton âme aux plus doux sentiments et
+garde-toi bien de résister au plus puissant des dieux qui veut couronner
+notre bonheur.
+
+De la rue Neuve, le 27 octobre 1769.
+
+
+
+
+XXII
+
+LUCILE A GUSTAVE.
+
+
+Tes craintes ne font qu'augmenter les miennes, et achever de porter la
+mort dans mon coeur. Mais comment écouter tes conseils?
+
+Une fille, sans être dénaturée, ne peut prévenir de la sorte le refus de
+ses parents.
+
+Tant que les auteurs de mes jours ne consentiront point à notre union,
+les dieux s'y opposent. Si je n'avais à consulter que mon coeur, ils le
+savent, cher Gustave, dès ce moment je serais à toi.
+
+De la rue Bressi, le 28 octobre 1769.
+
+
+
+
+XXIII
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+Ce que je redoutais si fort est enfin arrivé!
+
+Nos familles sont divisées: rien ne peut les réconcilier. Tu m'échappes.
+Je ne puis soutenir ce revers; mon coeur se brise de douleur.
+
+Ah! Lucile, que n'as-tu suivi mes conseils!
+
+De la rue Neuve, le 29 décembre 1769.
+
+
+
+
+XXIV
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Je touchais à l'objet de mes voeux. J'allais m'unir à Lucile. Comblée
+des dons de la fortune, de la jeunesse, de la beauté, de la vertu, tous
+ceux qui la connaissent enviaient mon sort. Que manquait-il à mon
+bonheur? L'heure nuptiale était arrêtée. J'attendais mon épouse sous des
+lambris dorés. Déjà la volupté faisait briller à mes yeux ses attraits
+séducteurs, et mon coeur enivré de joie se livrait à ses transports.
+
+Mais tandis que le plaisir s'offrait à mon esprit sous la plus flatteuse
+image, le destin jaloux minait sourdement mon bonheur. Les feux de la
+discorde, qu'il souillait de toute part, ont pénétré jusqu'au sein de
+nos familles: il m'arrache ma maîtresse.
+
+Hélas! mon bonheur s'est évanoui comme un songe. Ces riantes idées qui
+enchantaient mon âme ont fini par devenir des pensées douloureuses; et
+ce palais, qui devait voir deux époux couronnés, n'est plus qu'un temple
+de deuil et de larmes.
+
+La source de la joie est tarie dans mon coeur. Dégoûté du présent, je
+redoute l'avenir et suis insensible à tout, excepté à ma douleur.
+
+Aujourd'hui, cher Panin, le soleil s'est couché sur mon bonheur: à son
+lever qu'il va me trouver malheureux!
+
+De Varsovie, le 29 décembre 1769.
+
+
+
+
+XXV
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+Ah! cher ami, que n'ai-je un père comme le tien! Cet homme aimable!
+jamais il ne se livra à la fougue des désirs, et ne ferma son oreille à
+la voix de la raison. L'expérience des choses du monde le rendit sage de
+bonne heure, et le calme de son âme le garantit toujours de la folie des
+partis. S'il en épousait un, ce serait sûrement celui de la justice. Sa
+vertu est éclairée, et la sagesse seule semble le gouverner.
+
+Mais le mien est emporté, fier, ambitieux; il ne connaît que ses
+passions et ne compte pour rien le malheur d'un fils.
+
+Le voilà maintenant à ne s'occuper que des mécontentements des factieux.
+Il a épousé leur cause avec tant de chaleur qu'il s'est déjà brouillé
+avec le comte Sobieski, et je tremble qu'il ne s'oublie au point de
+prendre parti parmi eux, malgré tous mes efforts pour l'en détourner.
+
+
+_P. S._ Malgré que mon père ait rompu avec le comte Sobieski, il ne m'a
+point fait un devoir de suivre son exemple.
+
+Quel motif peut l'avoir retenu? Serait-ce que sa haine ne s'est point
+étendue jusqu'à Lucile? Serait-ce la honte de rétracter les éloges qu'il
+en a faits, ou bien la crainte de porter le désespoir dans mon coeur? Je
+ne sais. Je m'aperçois néanmoins qu'il n'est pas flatté que je continue
+à la voir si assiduement.
+
+De Varsovie, le 19 janvier 1770.
+
+
+
+
+XXVI
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Qui le croirait? Lucile me prend pour sa confidente et je suis sa
+rivale. Me voilà donc maîtresse des secrets de son coeur, et cela sans
+l'avoir cherché. Le sort pouvait-il mieux me servir?
+
+La conformité d'âge et d'état, plus que celle de caractère nous avait
+unies: la pitié a resserré ces noeuds.
+
+Depuis quelque temps Lucile me découvre ses inquiétudes, et comme rien
+n'est plus propre à gagner le coeur des malheureux que la part que l'on
+prend à leur affliction; je parais si sensible à sa douleur et la flatte
+si bien que cette fille crédule ne met plus de bornes à l'effusion de
+son âme.
+
+Je viens de prendre de secrètes mesures pour assurer la réussite de mon
+projet; déjà j'ai commencé à les mettre en exécution et rien ne pourra
+les déconcerter. Il semble que le destin lui-même ait pris à tâche d'en
+hâter le succès.
+
+Comme Lucile me parlait de la mésintelligence qui règne de plus en plus
+entre son père et celui de son amant,
+
+ --Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que
+ lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les
+ sentiments de la comtesse à son égard ne s'altéreront pas aussi? Pour
+ l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en
+ faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle
+ pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi,
+ ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et
+ qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne
+ sur qui vous puissiez compter.
+
+ --Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et
+ jamais je n'eus lieu de m'en repentir.
+
+ --Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on
+ préparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez
+ aujourd'hui sur le point de perdre votre amant?
+
+ La malheureuse m'écouta; je connaissais son âme, elle n'examina rien,
+ et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me
+ chargea encore de ce fatal office.
+
+ --Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert.
+
+ --Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile,
+ je n'ai rien à vous refuser.
+
+ --Qui plus que vous? ma chère Sophie.
+
+Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux!
+
+Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intérêts me sont
+chers; j'en atteste l'amitié: mais loin d'en remplir les devoirs, je la
+trahis, je l'immole à mon amour. Eh! avec quel front? Je lui souris, je
+la flatte, je la caresse, tout en lui préparant des soupirs, des larmes
+et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre
+un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai faits.
+
+Ah! je n'ose y penser.
+
+De Varsovie, le 26 janvier 1770.
+
+
+
+
+XXVII
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+Tout est perdu. Mon père s'est enrôlé dans le parti des confédérés et il
+parle de me faire suivre son exemple.
+
+Non, non, chère Lucile, je ne te quitterai pas. Plutôt mourir que de
+m'éloigner de toi. Mon père n'est pas impitoyable. Pour m'arracher de
+tes bras, il faut qu'il me donne la mort.
+
+Je vais lui parler; pourra-t-il ne pas être touché de mes larmes? Je me
+jetterai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, et ne le laisserai point
+qu'il ne m'ait permis de rester. S'il refuse, c'en est fait, je renonce
+à la vie.
+
+De la rue Neuve, le 25 février 1770.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Mon père vient de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au
+désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa
+démarche.
+
+Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas
+le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut
+toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en
+apercevoir toute la difformité.
+
+Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh!
+qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hélas, n'est-ce
+pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps
+désolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des
+préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des
+factieux? Presque toujours l'État a été divisé en deux partis, dont le
+plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidents n'ont-ils
+pas toujours été opprimés?
+
+Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant
+de chaleur et d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de
+leurs adversaires: mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans
+le tort?
+
+ * * * * *
+
+Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et
+l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de
+les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis
+plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au
+commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois
+d'État des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents
+n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne
+fussent autorisés à prétendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun
+puisse servir son Dieu à sa manière, et que tout citoyen ait part aux
+avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge?
+
+L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le désir
+de vengeance couverts des spécieux prétextes de religion et de justice,
+voilà quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de
+discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la
+crainte des armes de la Russie; mais elles fermentèrent longtemps en
+silence, et quand elles eurent bien fermenté, toutes ces passions
+suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur
+cours au moindre choc.
+
+L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la
+tempête.
+
+Le mécontentement des ambitieux, à qui la crainte avait extorqué leur
+suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se
+déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux
+de la sédition.
+
+Je ne veux pas non plus justifier l'impératrice d'avoir forcé les
+suffrages des électeurs et fait tomber le choix sur une de ses
+créatures. Mais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu même de ses
+ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont généralement
+parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux,
+humain, généreux, et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'élèvent
+contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne, auraient-ils
+choisi mieux? Est-ce la vertu qui décide des voix à la diète? N'est-ce
+pas, au contraire, le crédit et la force.
+
+On voit les membres de ces honteuses assemblées traiter des affaires
+d'État, glaive en main; on y voit les plus intrigants et les plus
+accrédités proposer ce qui leur plaît, et le plus fort arracher au plus
+faible son consentement.
+
+Les mécontents, qui travaillaient à exciter des soulèvements dans
+l'État, eurent recours au prétexte obscur de la religion et projetèrent
+d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils
+mirent donc en jeu les prêtres, toujours prêts à enflammer les esprits
+au nom du Dieu de paix. Bientôt le fanatisme représenta les malheureux
+dissidents comme les ennemis de la divinité. On refusa à ces sectaires
+l'entrée aux diètes, l'admission aux délibérations nationales et les
+autres droits de citoyens.
+
+Opprimés dans leur patrie, ils eurent recours à leur protectrice, qui
+sollicita vivement la république de les rétablir dans leurs droits. Ces
+sollicitations ne furent point écoutées. Dans l'espoir de briser leurs
+chaînes les dissidents formèrent une confédération. L'impératrice les
+prit sous sa protection, mais elle invita en même temps les nobles
+Polonais de s'assembler extraordinairement pour remédier aux désordres
+de l'État.
+
+Aussitôt il se forma des confédérations particulières, et afin d'obvier
+aux malheurs de l'anarchie, ces confédérations se réunirent en une
+seule, qui demanda le rétablissement de l'ordre public à une diète
+protégée par la Russie.
+
+La diète s'étant assemblée, l'impératrice y fit proposer d'entretenir
+perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le
+maintien de la tranquillité publique.
+
+Quelques sénateurs frondèrent contre cette proposition. Dans les
+diètines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de
+cette princesse à notre cour, qui éclairait leurs démarches, les fit
+arrêter de nuit.
+
+A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps à
+perdre, sonnèrent l'alarme et se soulevèrent de toute part. Chaque jour
+on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de
+tous côtés les mécontents prendre les armes, porter le fer et le feu
+dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles
+excès.
+
+Voilà l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de
+patriotes. Ah! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur
+inique entreprise que la mort ou la honte d'être vaincus, la misère et
+les fers.
+
+Pourquoi faut-il que mon père se soit enrôlé dans leur parti!
+
+Ah! cher Panin, l'indignation s'élève dans mon coeur. Je suis en proie à
+la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette
+terre, où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime.
+
+De Varsovie, le 30 février 1770.
+
+
+
+
+XXIX
+
+SIGISMOND A GUSTAVE.
+
+
+A Varsovie.
+
+Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te
+marquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques mois.
+
+Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête.
+
+Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton
+service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience: mais on me l'a
+si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède
+décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux disposé à entendre
+raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de
+traverses, et que tu ne dois pas prétendre être le seul exempté de la
+commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te
+permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu
+d'humeur et beaucoup de prévention.
+
+Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'être obligé de sacrifier le
+bonheur de sa vie aux volontés d'un père: mais ne va pas t'imaginer que
+les confédérés soient aussi à blâmer que tu le prétends.
+
+Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs
+sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les
+dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours.
+C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une
+de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu
+nous force de subir aujourd'hui le joug.
+
+Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer
+dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement: mais observe
+qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et
+implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le
+plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne, se contentèrent
+de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la
+jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent
+point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que
+Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement
+chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire,
+se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration
+faite en 1766 au roi et à la république. Après avoir menacé tout
+Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en
+ennemi de l'État, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les
+soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières
+contre l'indépendance et les intérêts de la république. (Je le crois, et
+certes elle n'est pas accoutumée à rougir pour si peu de choses); puis
+elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne; que
+loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement
+personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions
+l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre étrangère
+qui menace les possessions de la république, S. M. I. les lui garantit,
+et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles
+contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien
+peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle
+bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques
+commentaires.
+
+Dupes de ces protestations ou plutôt intimidées par les horreurs de
+l'anarchie, les confédérations particulières se réunirent en une
+confédération générale pour demander le rétablissement de l'ordre public
+à une Diète protégée par la Russie.
+
+Les nobles Polonais firent même la sottise d'envoyer à la czarine quatre
+ministres plénipotentiaires pour: «La remercier en leur nom de l'intérêt
+qu'elle daignait prendre au rétablissement de la forme de la république,
+et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie à ce qui
+serait statué par les membres de la Diète, pour le maintien de la paix
+et la conservation des droits de tout citoyen.»
+
+Cependant la czarine fit assurer de nouveau la république de tout
+l'intérêt qu'elle prenait en qualité d'amie et d'alliée aux troubles qui
+l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intérêt était
+effectivement bien vif; laissons-les s'égayer; c'est du sérieux qu'il te
+faut.
+
+Tout allait donc bien comme tu vois: mais ce n'était pas cela que
+demandait notre bonne voisine. Car la Diète ne fut pas plutôt assemblée,
+qu'elle y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps
+auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillité
+publique.
+
+Quoique Auguste II et Pierre Ier en fussent convenus par le traité de
+Birzen, cette proposition tendait trop visiblement à l'asservissement de
+la nation pour passer sans opposition. Elle aurait passé cependant si
+quatre vrais patriotes ne s'y fussent opposés, et n'eussent tâché d'en
+faire apercevoir le danger à leurs concitoyens.
+
+L'ambassadeur russe auprès de la république éclairait leurs démarches,
+et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa
+souveraine, il les fit arrêter de nuit à Varsovie par des troupes
+impériales.
+
+La consternation fut générale.
+
+Le roi et la Diète assemblée enjoignirent à leur résident à
+Saint-Pétersbourg, de demander l'élargissement des sénateurs arrêtés, et
+pour l'obtenir, d'employer auprès de l'impératrice tout le poids que
+pourrait avoir la prière d'un roi ou d'une nation.
+
+Leur élargissement eût apaisé les esprits, mais on voulait les
+enflammer.
+
+Après avoir exercé un acte inoui de souveraineté, au milieu de la
+capitale d'un État étranger, la Czarine prit un ton tendrement insolent.
+
+A tant de basses soumissions qui lui avaient été faites, elle répondit:
+«Qu'elle ne pouvait se rendre aux prières du roi et de la république,
+sans renoncer à leur rendre le service le plus réel.» (La bonne âme!)
+«Qu'étant sûre de ses principes, sa conduite doit être conséquente. Que
+son ministre en Pologne a exécuté ses ordres.» (Oh! je le crois.) «Et
+n'a rien fait qui n'ait été publiquement annoncé dans les délibérations
+de S. M. I.» (Il n'en fut jamais question.) «En faisant arrêter quatre
+séditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre à la
+république, c'est la leur livrer.»
+
+(Note s'il te plaît, que du nombre de ces quatre prétendus séditieux se
+trouve un vieillard infirme, et un jeune homme à peine sorti de
+l'enfance, personnages fort à craindre assurément.)
+
+Cette réponse fit ouvrir les yeux au gros de la nation, et souffrir
+impatiemment la présence des troupes russes.
+
+Pour étouffer ces murmures, de nouveaux renforts arrivèrent de Russie,
+malgré qu'on n'eût stipulé que sept mille hommes de troupes auxiliaires.
+
+Cependant la Diète se termina par un traité solennel, fait sous la
+garantie de la Russie.
+
+Les dissidents furent rétablis dans leurs droits. Tout semblait pacifié,
+mais de ce calme apparent devaient bientôt sortir les feux des
+dissensions civiles.
+
+Les Russes favorisaient leurs protégés d'une manière affectée. Ceux du
+parti opposé, alarmés des desseins de la Czarine se consultèrent. Il se
+forma de toute part des confédérations, et l'on vit la moitié des
+citoyens déclarer la guerre à l'autre moitié.
+
+L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas étrange, puisqu'il a
+fait déraisonner tant de sages: mais il n'est que trop certain que
+Catherine II cache sous des prétextes artificieux des vues ambitieuses.
+Elle suit un projet formé depuis longtemps par ses prédécesseurs.
+
+Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir?
+Pourquoi ces nouvelles légions qui viennent inonder les terres de la
+république, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui
+voudraient s'opposer à ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable
+ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intéresse peu, si même
+il l'intéresse du tout? Et ces actes de souveraineté exercés chez une
+puissance étrangère ne seraient que le devoir d'une puissance alliée?
+Non, non, ce sont autant de présages de la servitude qu'on nous prépare.
+
+Tu me fais rire avec ton éloge du protégé de Catherine. Poniatowski, je
+l'avoue, n'a aucun vice fort à craindre dans un monarque, surtout dans
+un monarque polonais qui n'a guères que le nom et le faste d'un
+potentat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois.
+Faible, inappliqué, sans fermeté, sans courage, sans soin des affaires
+de la nation et sans amour pour ses peuples; on va commencer son règne
+par des fêtes, et il continuera de même.
+
+Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consume
+en délices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe
+d'artistes, de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et
+passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un
+acteur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à
+languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas là, tu dois en convenir,
+le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la
+plupart des rois.
+
+Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions
+civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la
+dignité de son emploi, il eût cherché à prendre de sages mesures pour
+apaiser les esprits irrités; ou du moins, si se reposant fièrement sur
+son courage, et se mettant à la tête de ses partisans, il eût essayé de
+soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il
+voit d'un oeil apathique ses États envahis et ses sujets s'entr'égorger.
+
+Funestes dissensions! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en
+ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis
+dont la tendresse s'est changée en haine, s'élèvent contre moi et
+déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort
+de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prêts à fondre sur la
+Pologne.
+
+Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous?
+
+L'avenir me fait trembler, le présent m'humilie lors même que nous
+n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins.
+
+Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes:
+des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez
+nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on
+nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs officieux
+s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de
+commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens.
+
+Pour un vaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans
+le monde!
+
+Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne
+savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens
+nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes,
+nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous
+entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs,
+nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez
+les autres: au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous.
+
+De Pinsk, le 3 mars 1770.
+
+
+
+
+XXX
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Il y a quelques jours que mon père me fit sentir que je devais me
+disposer à entrer en campagne avec lui. Je me flattais que la chose
+n'était pas si sérieuse, qu'il le faisait paraître. Toutefois, pour ne
+pas lui donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne témoignai
+aucune répugnance, mais j'évitai de me trouver tête à tête avec lui: je
+fis même une partie de chasse sur la terre de Minsko.
+
+A mon retour, il ne me parla de rien: je croyais son projet oublié, et
+déjà je commençais à me livrer à la joie. Mais qu'elle a été de courte
+durée!
+
+Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes préparatifs
+étaient faits; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir.
+
+ --Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt
+ que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi
+ ce cruel sacrifice.
+
+A peine avais-je achevé ces mots qu'il me dit avec aigreur:
+
+ --Fils indigne du père qui t'a donné le jour: voilà donc comment tu
+ soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse
+ étrangère attente à la liberté de l'État; lorsque des ambitieux nous
+ dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des
+ ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas
+ à le venger?
+
+Je ne répondis que par mon silence. Dieux quel combat s'éleva dans mon
+faible coeur entre l'amour et la nature?
+
+ --Allons, Gustave, décide-toi; obéis ou renonce à ma tendresse.
+
+Le trouble de mon âme me tenait immobile, je n'avais pas la force
+d'ouvrir la bouche.
+
+ --Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père?
+
+ --Vous me percez le coeur.
+
+ --Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction.
+
+A l'ouïe de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil
+douloureux, je gardais le silence; enfin je revins à moi, et je
+répondis:
+
+ --Non, mon père, je ne veux pas me charger de votre malédiction: et
+ puisque l'honneur m'enchaîne à vos destinées, je suis résolu de vous
+ suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le
+ temps de préparer Lucile à mon départ.
+
+ --J'entends, tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me
+ fléchir. L'indigne fils que j'ai! Te voilà vaincu par les charmes
+ d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse! Sont-ce
+ là des sentiments dignes de tes ancêtres?
+
+ --O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que
+ m'affliger; peut-être dans la suite serai-je plus disposé à me montrer
+ digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux
+ que moi combien elle mérite d'être pleurée.
+
+En prononçant ces mots, je fondais en larmes, et les sanglots
+étouffèrent ma voix.
+
+Mon père, ne voulant pas donner à ma douleur le temps de s'exhaler par
+de tristes réflexions, redoubla ses instances, et me dit d'un ton
+sévère:
+
+ --Connais ton devoir!
+
+Puis me saisissant la main avec effort:
+
+ --Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne!
+
+Entraîné par son autorité, il fallut obéir. Il me conduisit dans son
+appartement, où je trouvai deux domestiques à faire des malles.
+
+ --Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche! A trois heures,
+ il faut que nos équipages soient prêts.
+
+Je fis à la hâte une liste de ce dont j'avais le plus besoin, et la
+donnai à mon valet de chambre.
+
+Comme je voyais emballer mon bagage, j'entendis tout-à-coup dans la cour
+un bruit confus d'hommes et de chevaux.
+
+Je m'approchai de la fenêtre. C'était un détachement des vassaux de mon
+père qui s'étaient rendus à ses ordres.
+
+Tandis qu'il était occupé avec eux, je m'échappai un instant pour
+prendre congé de Lucile. Elle était sortie avec Sophie; je ne trouvai
+que la comtesse au logis.
+
+ --Hé quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez
+ Lucile. Que de regrets vous allez causer!
+
+ --Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame; mon père m'ordonne de
+ le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je à son amitié?
+ Irai-je me charger de sa malédiction? Sacrifierai-je le devoir à
+ l'amour? Je chéris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent
+ ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur.
+
+A ces mots elle me serra dans ses bras, et me dit d'un ton attendri:
+
+--Il faut donc se soumettre au destin.
+
+On avait envoyé quelques domestiques après Lucile. Impatient de la voir
+venir, j'étais sans cesse à regarder ma montre. Le moment de partir
+approchait, et elle ne venait pas.
+
+Désespéré de ce contre temps, je m'avance vers la comtesse pour lui
+faire mes adieux:
+
+ --Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur
+ père; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel
+ vous rende bientôt à nos désirs.
+
+Cependant je l'arrosai de mes larmes, je gémissais, je commençais des
+paroles entrecoupées et n'en pouvais achever aucune: enfin je la
+quittai.
+
+En rentrant je trouvai mon père à table qui m'attendait. Je pris un
+morceau; puis nous montâmes à cheval, et je partis en maudissant le
+destin.
+
+Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence
+d'en jouir, d'être entraîné d'une maison dont la présence de tant d'amis
+faisait une demeure délicieuse, et de quitter une maîtresse chérie, au
+moment où on dressait le lit nuptial.
+
+Ah! lorsque la beauté me sourit et me tend les bras; faible jouet des
+caprices d'un père! faut-il que je serve de victime à son ambition!
+Qu'elle m'a déjà coûté de larmes! qu'elle va m'en coûter encore!
+
+De Parcow, le 25 mars 1770.
+
+
+
+
+XXXI
+
+LUCILE A CHARLOTTE.
+
+
+A Lublin.
+
+Pourrais-tu le croire? Gustave est parti sans me dire adieu. Cruel
+amant, va chercher une folle gloire dans les combats: fuis où ton coeur
+t'appelle: mais puisse l'image de la malheureuse Lucile en proie à son
+désespoir te poursuivre sans cesse.
+
+Je roule dans mon âme de sombres pensées. Fatigues, famine, maladies,
+combats, carnage; tout ce qu'il y a de plus sinistre se présente à mon
+esprit: et comme si ce n'était pas assez de ces maux, la jalousie s'y
+joint encore pour déchirer mon coeur. Hélas! loin de moi, il
+m'abandonnera peut-être; peut-être que quelqu'autre captivera son coeur.
+
+Ah! Charlotte, je succombe à la douleur, et dans l'excès de ma
+tristesse, je n'ai pas même la force de verser des larmes.
+
+De Varsovie, le 26 mars 1770.
+
+
+
+
+XXXII
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+A Varsovie.
+
+Entraîné loin de toi par l'autorité d'un père barbare, j'ai longtemps
+cherché l'occasion de lui échapper. Elle s'est offerte enfin pour mon
+repos, mais trop tard au gré de mes désirs.
+
+A peine arrivé au rendez-vous général, que le sort vient de nous
+séparer!
+
+Je me déroberai pendant la nuit, je marcherai à la clarté de la lune:
+demain au coucher du soleil, je me rendrai au kikajon du parc. Je te
+conjure d'aller m'y attendre, je ne vis que pour toi.
+
+De Parcow, le 27 mars 1770.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+LUCILE A CHARLOTTE.
+
+
+A Lublin.
+
+J'accusais Gustave de cruauté, ah! je lui faisais tort.
+
+A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son père, je fus
+pénétrée du plus mortel chagrin. Je m'attendais à le voir. Trois jours
+s'étaient passés et il ne paraissait point. Trois jours se passèrent
+encore à l'attendre vainement.
+
+Comme j'étais en proie à mon inquiétude, j'appris enfin qu'il était
+parti.
+
+Rien n'égalait ma douleur. Dieux! dans quel état se trouvait mon âme,
+lorsque j'en reçus un billet. Il me donnait un rendez-vous. J'y allai
+avant l'heure fixée. L'amour et l'impatience précipitaient mes pas.
+
+Les yeux tournés vers l'endroit d'où il devait venir, au moindre bruit
+mon coeur palpite. La porte s'ouvre; c'est lui, il court, il vole, il me
+presse contre son sein et me fixe en soupirant; son coeur est prêt à
+éclater: puis tout-à-coup oubliant sa douleur, il paraît enivré de
+plaisir, et dans un transport de joie, il me saisit, me serre éplorée
+entre ses bras et me couvre de baisers.
+
+Le feu de son coeur pénètre dans le mien; nos bouches se pressent et nos
+âmes cherchent à se confondre; nous nous jurons cent fois un amour
+éternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers.
+
+Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse
+de longs gémissements, appuie sa tête sur mon sein qu'il arrose de ses
+larmes, et d'une voix glacée par le désespoir:
+
+«Chère Lucile, dit-il, le cruel destin nous sépare, mais je te laisse
+mon coeur: je vole où m'appelle un injuste devoir. Sois-moi fidèle,
+bientôt le ciel propice te rendra ton amant.»
+
+A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse
+défaillante dans ceux de Baboushow.
+
+De Varsovie, le 1er avril 1770.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+LUCILE A GUSTAVE.
+
+
+A Tarnopol.
+
+Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton départ. On a beau chercher
+à m'égayer; mon coeur demeure flétri au milieu des parties les plus
+brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta triste image. Il me semble
+te voir dans l'instant où tu t'arrachas de mon sein.
+
+Loin de la foule importune je vais souvent promener mes pas solitaires
+sur ces bords fleuris où tu aimais à reposer près de moi. Mais au lieu
+d'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout
+m'y retrace nos entretiens, nos serments, tout m'y rappelle un triste
+souvenir.
+
+Ici, dis-je toute seule, il me fit l'aveu de sa flamme; là je reçus les
+premiers gages de sa tendresse.
+
+Et je demeure immobile, arrosant la terre de mes larmes.
+
+Il semble que tout ce qui m'environne prenne part à ma douleur. Les
+oiseaux ne font plus retentir l'air que de tristes accents, les échos ne
+leur répondent que par des plaintes; les zéphirs gémissent parmi le
+feuillage et le murmure des ruisseaux imite mes soupirs.
+
+Lorsque tu fus parti, je me plaignais de ne pouvoir pleurer. Hélas! que
+cette vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux ruisseaux de
+larmes coulent sans cesse de mes yeux; la nuit j'en arrose ma couche, et
+la source n'en peut tarir.
+
+
+_P. S._ J'oubliai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert
+de Sophie. C'est par son canal que je te ferai passer les miennes.
+
+Adieu, écris-moi souvent.
+
+De Varsovie, le 9 avril 1770.
+
+
+
+
+XXXV
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Lorsque Gustave fut parti rien n'égalait le désespoir de Lucile.
+
+Elle tomba sans connaissance dans les bras de sa suivante et resta
+longtemps plongée dans une douleur stupide. Quelquefois elle en sortait
+pour appeler son amant, tourner les yeux du côté où il avait disparu,
+tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retombait bientôt
+après.
+
+A cet accablement a succédé une morne tristesse, la langueur de son
+regard étale tout l'ennui de son âme, et son coeur flétri se refuse à
+toute espèce de consolation.
+
+Sa chambre ne résonne plus de ses chants, mais elle y tient souvent de
+tristes soliloques:
+
+ «Est-il donc vrai, cher Potowski, (s'écriait-elle l'autre jour) est-il
+ donc vrai que tu m'as laissée? Hélas! il ne me reste plus de toi que
+ le souvenir de t'avoir possédé. O beaux jours! jours trop rapidement
+ écoulés! vous ne reviendrez plus. Que je suis malheureuse.»
+
+Puis elle soupirait amèrement.
+
+Te l'avouerai-je, son état me fait compassion et quand je la vois si
+affligée, je ne me sens plus la force de la supplanter. Hélas! n'ai-je
+pas assez de mes peines, sans m'embarrasser encore de celles d'autrui?
+
+Aujourd'hui Lucile paraît plus tranquille que d'ordinaire. Je viens de
+lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverte avec transport.
+
+Tandis qu'elle la parcourait, on voyait la sérénité se rétablir sur son
+visage; elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachés sur le
+papier, elle disait à voix basse:
+
+ «Cher Potowski, toi dont la vue seule faisait ma joie, si le ciel
+ conserve tes jours, et te laisse à ta maîtresse, mon âme est contente;
+ je lui pardonne tout. Mais hélas! que la vie est lente, et le terme de
+ mon bonheur éloigné!»
+
+Je ne saurais rendre raison des divers mouvements qui agitent mon sein;
+à mesure que la plaie de son coeur paraît se fermer, je sens la mienne
+se rouvrir. Mes bonnes résolutions se sont évanouies; mon premier projet
+me trotte de nouveau par la tête.
+
+Ah! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments.
+
+De Varsovie, le 1er mai 1770.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Que ce monde est changé!
+
+Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous
+folâtrions, nous paraissons sur une nouvelle scène où tout est en
+désordre, en confusion, en alarmes. Au son de la trompette guerrière,
+appelés dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposés aux
+plus dures fatigues, aux injures du temps, à la faim, à la soif,
+toujours occupés à fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et
+tour-à-tour la proie les uns des autres.
+
+Le parti de l'iniquité semble sans cesse renaître de ses cendres. Chaque
+jour on voit se former quelque confédération, quelque conjuration
+nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de l'État, de défenseurs de la
+patrie.
+
+Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les
+barrières des lois, et foulent aux pieds sans remords les devoirs les
+plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils s'enrôlent chacun dans
+diverses factions. Le fils combat contre le père, le frère contre le
+frère, l'ami contre l'ami, et dans les transports de leur fureur
+brutale, on les voit courant par troupes effrénées, le fer et le feu à
+la main, répandre partout la terreur et l'effroi, ravager les provinces,
+dévaster les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirait qu'ils se
+font un jeu cruel de détruire autour d'eux jusqu'aux germes du bonheur.
+
+Que cette conduite est révoltante dans des êtres malheureux qui ne sont
+nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur
+qu'à s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant!
+
+Quelle foule de fléaux divers assiégent l'humanité! Les orages, les
+tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste
+ravagent tour-à-tour le monde. Insensés que nous sommes! fallait-il
+encore y ajouter les horreurs de la guerre?
+
+Nous voici à Timkow: un corps de cinq mille Polonais avec un ramassis de
+Tartares, de Français, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos
+dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles! Vils aventuriers!
+semblables à des oiseaux de proie attirés par l'odeur des cadavres!
+
+Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de
+faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas!
+faut-il que je sois enrôlé parmi ces barbares? Me voilà forcé de
+partager toutes leurs horreurs.
+
+De Timkow, le 15 mai 1770.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+Il s'est passé le 17 quelqu'affaire entre nous et les Russes, mais de
+trop petite importance pour être rapportée.
+
+Nous apprîmes il y a trois jours qu'un gros d'infanterie ennemie
+s'avançait de nos côtés.
+
+Birinski était instruit de leur marche et leur avait caché la sienne; il
+s'était saisi de presque tous les passages, tenait les défilés et se
+disposait à tomber sur eux dans le temps qu'ils s'y attendaient le
+moins.
+
+Déjà ils étaient fort près, lorsqu'ils eurent vent de nos dispositions.
+A l'instant ils font une contre-marche et se montrent le lendemain matin
+sur une hauteur à quelque distance de nous.
+
+Dès que nous les aperçûmes, Birinski expédia un courrier à Twarowski
+pour lui demander un renfort.
+
+Vers les dix heures, les ennemis firent quelques mouvements et vinrent à
+nous. Nous les attendîmes de pied ferme.
+
+Tout se dispose à l'attaque. La trompette donne le signal. Bientôt les
+deux armées sont enveloppées d'un tourbillon de flamme et de fumée: l'on
+entend un bruit effroyable de décharges, de cris d'hommes et de
+hennissements de chevaux. Le feu cesse, le jour renaît et le fer choisit
+sa victime. Semblables à des lions féroces, les combattants se
+précipitent les uns contre les autres avec acharnement. Des deux côtés
+on voit voler la mort. La fureur des ennemis redouble, partout ils
+portent la terreur et l'effroi.
+
+Birinski, le sabre à la main, faisait des prodiges de valeur; il voit
+ses troupes qui plient: les yeux ardents de colère et la bouche écumante
+de rage, il vole à eux et s'efforce en vain de les ramener au combat.
+
+Nous battons en retraite: l'ennemi animé au carnage nous poursuit et
+atteint quelques fuyards qui tombent sous ses coups. Soudain un nuage
+épais s'abat sur le camp, nous dérobe aux vainqueurs et nous sauve comme
+par miracle.
+
+Une pluie abondante qui tomba ensuite servit encore à séparer les
+combattants.
+
+La nuit s'avançait lorsque le ciel redevint serein, et nous profitâmes
+de l'obscurité pour nous retirer à Marianow.
+
+Tandis que mes camarades s'entretiennent de cette malheureuse affaire,
+je profite d'un moment de loisir pour t'apprendre notre défaite.
+
+Voilà un beau commencement de campagne, et certes il est bien juste
+qu'après avoir épousé une pareille cause nous n'ayons pas sujet de nous
+en glorifier!
+
+Je n'ai reçu dans l'engagement qu'une fort légère blessure au bras
+gauche: je veux cacher cet accident à Lucile; je te prie de lui laisser
+ignorer, si tu as occasion de la voir.
+
+Que tu es heureux, cher ami, de pouvoir passer tes jours loin du fracas
+des armes.
+
+
+_P. S._ Suivant les derniers avis, les Ottomans sont prêts à entrer de
+nouveau en Pologne; ils doivent avoir passé le Driester à Dombassar.
+
+Voilà nos malheureuses provinces inondées de troupes étrangères. Je
+frémis à l'idée des horreurs qu'elles vont commettre.
+
+De Marianow, le 21 mai 1770.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+Le renfort que nous avions demandé arriva le lendemain matin près de
+Marianow. Nous le joignîmes et marchâmes droit aux ennemis. Ils étaient
+dispersés sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une
+retraite précipitée.
+
+Birinski se mit à leur poursuite avec le gros de notre armée. Loveski et
+moi restâmes avec une petite troupe pour reconnaître nos morts.
+
+Nous nous mîmes donc à parcourir le champ de bataille. Ciel! quel
+horrible spectacle! Une campagne inondée de sang et jonchée de cadavres,
+tous couverts de blessures et étendus les uns sur les autres.
+
+A cet aspect je détournai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de
+compassion. Insensés que nous sommes! Au milieu du tumulte des armes,
+pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu'à nous distinguer,
+nous nous animons à l'ouïe des clairons, le glaive en main nous marchons
+au combat, nous fondons sur nos ennemis avec rage, donnons ou recevons
+la mort, et nous nous faisons un jeu cruel de nous entr'égorger. Mais
+lorsque dans un de ces moments de calme où la raison nous est rendue,
+nous venons à jeter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits,
+quelles tristes pensées s'élèvent dans notre esprit, de quels regrets ne
+sommes-nous point pénétrés!
+
+Je ne pouvais retenir mes larmes.
+
+--Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'écriai-je dans un
+transport de douleur. Ils ont si peu de jours à vivre! ces jours sont
+déjà si malheureux! pourquoi précipiter une mort si prochaine? pourquoi
+ajouter tant de sujets d'affliction à l'amertume dont les Dieux ont
+rempli cette courte vie?
+
+--Hélas! me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanité
+des choses humaines, et jeter un regard de pitié sur les grandeurs de ce
+monde. Que d'ambitieux attirés sous les drapeaux par une lueur trompeuse
+n'ont moissonné dans les combats que misère et souffrances! Que
+d'hommes, hélas! pleins de vie et de santé, sont aujourd'hui dans les
+bras de la mort! Combien, étendus maintenant sur la poudre, jouaient
+naguère un rôle brillant. Combien, qui n'abaissaient sur les autres que
+des regards dédaigneux, sont précipités pêle-mêle dans le même tombeau!
+que de seigneurs sublimes dont la puissance est brisée! que de héros
+magnanimes étendus sur les lâches qui leur donnèrent la mort! que de
+princes ensevelis auprès des flatteurs qui les disaient immortels! Voilà
+donc le terme de l'ambition! A cette idée, Gustave, comme nos désirs
+lâchent prise à leurs objets frivoles! Ici finit la gloire avec la vie.
+Ici s'évanouissent les titres, les dignités, les grandeurs, et toutes
+ces vaines distinctions inventées par l'orgueil. Ici tout est égal et de
+niveau: grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un
+groupe confus dont les différences se perdent dans la fosse.
+
+Cependant nous allions, tête baissée, examinant les cadavres étendus sur
+la poudre. Nous reconnûmes plusieurs de nos gens et quelques-unes de nos
+connaissances. Lorsque nous eûmes donné les ordres nécessaires pour
+enterrer les morts, et emporter quelques blessés qui respiraient encore,
+nous nous retirâmes sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis
+dans de tristes réflexions.
+
+
+_P. S._ Mon père est passé en Turquie pour y solliciter de nouveaux
+secours. Il a laissé le commandement de sa troupe au régimentaire
+Baluski, au cas où je vinsse à me retirer.
+
+De Marianow, le 25 mai 1770.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Hier je reçus une lettre de Gustave pour Lucile. Mon coeur palpitait en
+la tenant dans mes mains. Je balançais si je la remettrais ou si je
+l'ouvrirais. A la fin, je cédai à ma curiosité.
+
+Cette lettre ne contenait que des reproches à sa belle sur son long
+silence, et des protestations d'amour. Le ton touchant dont il se
+plaignait et la délicatesse de ses sentiments m'arrachèrent quelques
+larmes.
+
+A peine l'avais-je serrée dans ma cassette que Lucile entra dans ma
+chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit:
+
+ --Voilà déjà deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir
+ de ses nouvelles; cette vaine attente jette la désolation dans mon
+ âme. Attentive à tout ce qu'on débite du parti auquel il est attaché,
+ je le suis en idée de lieu en lieu; je cours avec lui les mêmes
+ hasards, les mêmes dangers. Maintenant le voilà à l'extrémité du
+ royaume, poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer à mes
+ affligeantes pensées: peut-être est-il déjà tombé sous un fer
+ meurtrier. Ah! ma chère, j'ai perdu l'espoir de le revoir.
+
+En prononçant ces mots, elle se pencha vers une table, appuya sa tête
+sur ses deux mains, et fondit en larmes.
+
+Mon trouble égalait le sien, je me sentais attendrie: j'aurais voulu
+n'avoir pas décacheté la lettre; je fus même sur le point de la lui
+remettre toute décachetée. L'embarras où je me trouvais était extrême;
+je tremblais qu'elle ne vînt à lever les yeux sur moi et à s'en
+apercevoir.
+
+Enfin, lorsque je fus un peu remise je tâchai de la consoler.
+
+ --Pourquoi vous affliger ainsi pour des chimères, Lucile? Combien
+ d'accidents imprévus peuvent retarder l'arrivée d'une lettre dans
+ l'état où est le royaume. Un peu de patience. Vous êtes peut-être à la
+ veille de recevoir des nouvelles de Gustave.
+
+Ces paroles firent glisser un rayon d'espérance dans son coeur, et
+adoucirent un peu ses noirs soucis.
+
+Elle ne fut pas plutôt sortie que je recachetai la lettre et l'envoyai
+sous couvert à un ami à Cracovie, pour me l'expédier sans délai par la
+poste. Dès qu'elle arriva, je la remis à Lucile.
+
+Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lèvres, l'ouvrit
+avec précipitation. Bientôt des pleurs de joie inondèrent le papier.
+
+Après l'avoir relue deux ou trois fois, elle examina le cachet et parut
+surprise de ne pas voir celui de Gustave. (Heureusement, je m'étais
+servie d'un cachet de fantaisie). Elle fit quelques réflexions et n'en
+parla plus.
+
+Le rôle que j'ai entrepris me déplaît beaucoup.
+
+Chère Rosette, que ne suis-je comme toi, une âme à l'épreuve! Tu ne
+serais pas embarrassée en pareil cas: tu ne t'émeus pas pour si peu de
+chose. Que veux-tu? Il n'est pas donné à toutes les femmes d'être des
+héroïnes.
+
+De Varsovie, le 29 mai 1770.
+
+
+
+
+XL
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Loveski vint avant-hier, dans un brillant équipage de cavalier, mettre
+pied à terre à ma tente. Après avoir discouru de choses et d'autres, il
+garda un instant le silence; puis, il vint m'embrasser et me parla
+ainsi:
+
+ --Cher Gustave, tu vois peut être ton ami pour la dernière fois. Notre
+ commandant, incapable par ses blessures de continuer son service, m'a
+ remis le bâton, jusqu'à ce qu'il soit en état de le reprendre.
+ L'ennemi est peu éloigné. Demain, j'espère le charger à la tête des
+ troupes, et sois sûr que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie.
+ Pour venir à nous, il doit traverser le bois voisin; va t'y poster à
+ la nuit tombante avec un détachement de cinq cents hommes; laisse-le
+ s'engager; dès qu'il sera passé, fais-moi signal, je m'avancerai à
+ l'instant; tandis que tu l'attaqueras en queue je le chargerai en
+ tête.
+
+Nous convînmes du lieu de l'embuscade et du signal.
+
+ --Si je triomphe, reprit Loveski, accours dans mes bras, je partagerai
+ avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis: notre amitié serait un
+ crime impardonnable aux yeux des jaloux; ils chercheraient à se venger
+ sur toi de leur défaite.
+
+Dès qu'il eut achevé, il reçut mes embrassements et me fit ses adieux.
+
+Cher Panin, j'ai vu l'élévation de notre ami commun sans jalousie; je
+n'ai pas même songé à l'en féliciter.
+
+Tandis qu'il me parlait, un saisissement involontaire parcourait mes
+veines: même à présent, je ne sais quelle secrète horreur continue à
+s'emparer de mon âme.
+
+Cette année ne sera pas moins signalée par les défaites des confédérés
+que la précédente.
+
+Twarowski, qui en commandait un parti considérable, a été battu à plates
+coutures près du bourg de Nadvorn.
+
+Un autre parti considérable, qui tenait la campagne avec cinq cents
+Tartares Liponiens sous les ordres de Poulawski, ont été presque tous
+taillés en pièces à Lwow.
+
+Ah! les dieux sont justes! ils se déclarent contre les coupables.
+
+De Boukovina, le 7 juin 1770.
+
+
+
+
+XLI
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+De Pinsk.
+
+Cher Loveski, digne fils du meilleur des pères; toi, dont l'âme
+vertueuse était un trésor de morale, dont la bouche éloquente était
+l'organe de la sagesse, dont le coeur simple et droit était l'asile de
+la candeur; le sourire sur les lèvres, tu prodiguais autour de toi la
+tendresse et épanchais sans réserve ton âme pure dans le sein de
+l'amitié.
+
+Avec quel plaisir nous nous entretenions ensemble de sujets badins et
+sérieux, loin de ces hommes vains et superbes, consacrés à la frivolité!
+Nous nous aimions pour devenir plus sages.
+
+Que de beaux jours d'été nous avons embellis, assis ensemble au bord
+d'un ruisseau, et respirant, avec la fraîche haleine du zéphir, le doux
+sentiment de l'amitié! Que de jours d'hiver nous avons égayés, assis
+ensemble au coin du feu, et versant dans nos coupes les saillies et la
+joie!
+
+Hélas! il n'est plus. Dans le printemps de sa vie, lorsque le feu de la
+jeunesse brillait dans ses yeux et que la santé pétillait dans ses
+veines, il est tombé sous le fer d'un cruel ennemi. Infortuné jeune
+homme! tes vertus ne t'assuraient-elles pas déjà l'estime publique?
+fallait-il encore pour t'illustrer des marques de distinction? Séduit
+par leur éclat, emporté par la fougue de la passion, tu acceptes, plein
+de joie, ce poste dangereux, te promettant les succès que se promettait
+ton jeune coeur. Hélas! eusses-tu pensé que tu courrais à ta perte?
+
+Revêtu de ses nouvelles marques de dignité, il attendait avec impatience
+le lever du soleil, brûlant d'envie de signaler sa valeur.
+
+Le jour renaît, l'heure fatale arrive; les ennemis s'approchent, ils
+passent, je donne le signal.
+
+Déjà Loveski avançait à la tête de ses brigades. Il découvre leurs
+poudreux escadrons; à leur vue, il ne peut modérer son ardeur, il fond
+sur eux le sabre à la main. L'ennemi étonné veut reculer.
+
+Je sors d'embuscade.
+
+Nous le serrons de près, ses escadrons sont enfoncés: ils fuient; nos
+combattants les poursuivent et ne songent plus qu'à en faire carnage.
+
+Au milieu de la mêlée, tout-à-coup j'entends retentir le nom de Loveski.
+Mes yeux le cherchent: je le vois seul, poursuivant un de leurs chefs.
+Soudain quelques fuyards font volte-face et veulent l'envelopper; il se
+défend, je vole à son secours avec deux des miens; déjà nous sommes
+prêts à le joindre, mais il tombe à nos yeux percé du coup fatal qui
+vient de trancher le fil de ses jours.
+
+On l'emporte à l'écart. Le voilà dans un lieu de sûreté. Je m'efforce de
+le rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux et reconnaît son ami.
+
+Ses plaies s'envenimaient: il sent le danger de son état et n'en est
+point alarmé.
+
+Ah! cher Panin! comment te faire le touchant portrait de Loveski dans
+les bras de la mort? Quel air de tranquillité il conservait au milieu de
+ses tourments! Quel air triomphant dans ses traits au milieu des ombres
+du trépas! Lui-même il me consolait et soutenait mon courage.
+
+Séduit par sa constance, je croyais sa fin éloignée; la joie renaît dans
+mon âme. Mais, hélas! combien elle dura peu! Bientôt les forces
+l'abandonnent.
+
+Penché sur son lit funèbre, le coeur dans des angoisses mortelles,
+j'essuyais ses froides blessures et soutenais sa tête défaillante.
+
+Déjà le flambeau de sa vie ne jetait plus que de faibles lueurs, je
+comptais avec effroi les moments qui lui restaient à vivre; il veut
+élever sa voix mourante, ses yeux presqu'éteints me cherchent encore.
+Ses mourantes mains serrent faiblement les miennes et je recueille ses
+derniers soupirs.
+
+Le bruit de sa mort se répand. Mais au lieu de voir ses amis accourir en
+foule se ranger avec respect autour de sa tombe, comme dans un poste
+d'honneur, pleins d'envie et de haine, ils fuient tous et dédaignent de
+lui rendre les devoirs de la sépulture.
+
+Ainsi, après avoir quitté la vie sans bruit, il est descendu sans
+appareil dans l'empire des morts. Les solennités les plus simples ont
+été négligées, et celui qu'avaient illustré les vertus les plus
+sublimes, le génie le plus vaste, la naissance la plus distinguée, ne
+reçut pas même des honneurs vulgaires. Chère ombre, pardonne à la
+nécessité!
+
+Atteint moi-même d'un trait cruel et tout couvert de sang, je lui creuse
+une fosse; mes mains tremblantes l'y portent; je lui élève à la hâte un
+monument. J'arrose sa tombe de mes larmes et lui fais mes derniers
+adieux d'une voix étouffée de sanglots.
+
+Quand la mort nous enlève un ami, ceux qui nous restent nous exhortent à
+nous consoler de sa perte. Ils s'empressent d'essuyer nos larmes. Ah
+cruels! gardez vos soins officieux, laissez couler nos pleurs. Après la
+perte que j'ai faite, puis-je trop en répandre!
+
+A la triste nouvelle de Loveski décédé, cher Panin, je vois couler tes
+larmes, j'entends tes regrets, et, comme moi, tu ne craindras pas de
+trop t'abandonner à la douleur.
+
+Que d'autres conservent la mémoire de leurs amis dans un buste ou une
+triste épitaphe. Pour moi, je porterai celle de Loveski gravée dans mon
+âme. Chaque jour j'irai pleurer sur sa fosse, et mon coeur sera la lampe
+sépulcrale qui brûlera sur son tombeau.
+
+De Boukovina, le 10 juin 1770.
+
+
+
+
+XLII
+
+GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.
+
+
+Quittez au plutôt Varsovie, madame, avec tous ceux qui vous sont chers.
+
+Les confédérés en veulent aux jours du roi et ne manqueront pas de faire
+outrage à tous ceux de son parti.
+
+Retirez-vous dans votre terre d'Osselin: il n'y a pas d'apparence qu'ils
+aient des vues de côté-là.
+
+Je n'ai le temps que de vous assurer des sentiments de ma considération,
+et Lucile de ceux de mon amour.
+
+Des environs de Sokol, le 15 juin 1770.
+
+
+
+
+XLIII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Je gémissais encore de la perte de Loveski, lorsque nous vint la
+nouvelle de la malheureuse journée de Kodna.
+
+Quelques fuyards arrivés à Sokol m'apprirent que plus de onze cents
+confédérés avaient été taillés en pièces, que Soboski, Lubow, Bominski
+étaient restés sur le champ de bataille, et que Bressini, dangereusement
+blessé, s'était retiré à Stanislaw.
+
+Tu sais mon attachement pour ce cher cousin. Comme j'en étais fort peu
+éloigné, je me rendis près de lui, et le trouvai à l'extrémité dans les
+bras de son père.
+
+Une pâleur mortelle s'était répandue sur sa face, ses yeux étaient
+presque éteints. Il voulut faire ses derniers adieux à ceux qui
+l'environnaient; mais en ouvrant la bouche, il expira.
+
+A peine eut-il rendu l'âme, que son père remplit la chambre de ses
+tristes gémissements.
+
+ --Malheureux, s'écriait-il, d'avoir vécu jusqu'à ce jour! Que n'ai-je
+ perdu la vie dans le combat! Je serais mort sans amertume. Maintenant
+ je vais traîner une vieillesse douloureuse. O mon fils! ô mon cher
+ fils! quand je perdis ton frère, je t'avais pour me consoler. Tout est
+ fini pour moi. Antoine! Stanislas! ô mes chers enfants, je crois que
+ c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux: la mort de l'un rouvre
+ les plaies que la mort de l'autre avait faites au fond de mon coeur.
+ Je ne vous verrai plus.
+
+Je l'écoutais dans un morne silence, en mêlant mes larmes aux siennes,
+tandis que ceux qui étaient auprès de lui s'efforçaient de le consoler.
+
+Cher Panin, suis-je donc destiné à épuiser toutes les rigueurs de la
+fortune? La cruelle ne se lasse point de me persécuter. Chaque jour elle
+m'enlève les parties de moi-même les unes après les autres, et me laisse
+isolé sur cette terre. De tant d'amis qui faisaient autrefois mes
+délices, tu es le seul qui me reste: et ce n'est plus hélas! que pour
+verser ma douleur dans ton sein.
+
+Pour surcroît de malheur, je viens de recevoir avis que le Staroste de
+Sandomir, mon arrière oncle, indigné de voir que mon père était entré
+dans la confédération de Bar, m'avait déshérité.
+
+Que l'état de mon âme est sombre! je ne puis plus supporter la
+compagnie. Je cherche la solitude. Je vais visiter les tombeaux; et là,
+assis au milieu des morts, je réfléchis sur la vanité des choses de la
+vie.
+
+De Sokol, le 20 juin 1770.
+
+
+_P. S._ La mauvaise fortune des confédérés les suit partout. Leur grosse
+armée a été défaite à Joulkna. L'ennemi est à leur poursuite. Errants,
+divisés, sans chefs, ils ne sauraient manquer d'être taillés en pièces.
+
+
+
+
+XLIV
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Pour m'ôter un peu de devant les yeux la triste image de Lucile, j'ai
+été passer quelques jours chez le comte Ogiski, où certainement il n'a
+tenu qu'à moi de m'égayer.
+
+Le grand chambellan du roi, ennuyé d'un procès qu'il défendait contre le
+comte, au sujet d'un héritage considérable, ayant proposé son hymen avec
+la fille unique de sa partie adverse comme un moyen de terminer à
+l'amiable leur différent, sa proposition fut acceptée, et la jeune
+héritière consentit avec joie à être le gage de réconciliation entre les
+deux familles.
+
+Il y a trois semaines qu'il s'est rendu ici pour effectuer cette
+alliance. Dès-lors chaque jour a été une nouvelle fête, dont tout ce qui
+a jamais été inventé pour le plaisir relevait l'éclat.
+
+La petite comtesse est bien la plus jolie brune qu'ait jamais formée
+l'amour. Elle a une taille charmante, ses cheveux effacent le noir de
+l'ébène et son teint la blancheur des lis. Ses yeux étincelants sont
+couronnés par deux sourcils admirablement dessinés. Ses lèvres
+vermeilles laissent entrevoir deux rangées de perles enchassées dans le
+corail; une main délicate et potelée termine un bras bien arrondi. Elle
+a une vivacité enchanteresse, une voix brillante, un regard qui annonce
+le désir, et elle semble ne respirer que la volupté.
+
+L'époux n'est pas bel homme; mais son caractère est charmant: c'est la
+gaîté, la complaisance, la galanterie même.
+
+Hier, il ratifia son mariage au pied des autels, et il fallait voir les
+transports de sa joie au retour de la cérémonie!
+
+Sa chère moitié ne paraissait pas trop gaie. Peut-être était-elle un peu
+troublée de l'approche du lit nuptial ou plutôt préoccupée des plaisirs
+qui l'attendaient. Certainement elle n'a pas passé la nuit entière à
+dormir; je crois même avoir entendu les soupirs de sa pudeur expirante,
+car la chambre que j'occupe est voisine de celle où le mariage a dû se
+consommer.
+
+Nos nouveaux époux se sont levés fort tard. Te l'avouerais-je? quand
+j'ai vu cette jeune femme à son réveil, le teint animé, les yeux
+languissants, la bouche riante, me dire par ses regards qu'elle venait
+d'être heureuse, je n'ai pu m'empêcher de jeter sur elle un oeil
+d'envie.
+
+Ah! chère Rosette, c'est à moi seule que l'amour n'a point ouvert ses
+trésors. Ces traits brûlants dont il blesse les amants heureux, cette
+douce ivresse et ces transports ravissants où il les plonge tour-à-tour,
+je ne les connus jamais. Qu'il est triste d'avoir vu s'écouler devant
+moi sans plaisirs tant d'années qui pouvaient être délicieuses!
+Devrait-ce être là le sort d'une femme de vingt-deux ans... à qui le
+ciel a donné de quoi plaire et plus encore de quoi aimer?
+
+
+_En continuation._
+
+Qu'ils sont heureux! Leurs regards expriment le délire de deux coeurs
+enivrés de plaisir. Ils s'aiment sans inquiétude, se possèdent sans
+dégoût, et ne sont occupés qu'à jouir de leur bonheur.
+
+La jolie chose, Rosette, que le mariage, tant que l'amour garantit les
+amants de la froideur des époux.
+
+De Suross en Polakie, le 21 juin 1770.
+
+
+
+
+XLV
+
+SIGISMOND A GUSTAVE.
+
+
+A Sokol.
+
+J'étais allé faire une petite course à Cracovie.
+
+A mon retour, j'ai trouvé un paquet de tes lettres, où j'ai vu avec
+chagrin le long enchaînement de tes malheurs et la triste fin de notre
+ami commun.
+
+Je te plains, cher Gustave, mais mes larmes sont pour Loveski. Imprudent
+jeune homme! fallait-il ainsi courir au devant du destin, pour laisser
+après soi tant de regrets?
+
+Je te remercie, Potowski, au nom de l'amitié la plus tendre, des soins
+que tu as pris de lui rendre les derniers devoirs. Mais que je suis
+indigné contre ces faux amis qui l'ont ainsi abandonné dans ses derniers
+moments! Ah! les traîtres! qu'ils ne viennent jamais se présenter devant
+moi, ou je saurai les démasquer!
+
+Hélas! quel triste théâtre est devenue notre malheureuse Pologne! On
+n'entend nulle part que les cris des dissensions civiles. Tout le
+royaume est en feu, et dans ce concours tumultueux d'hommes acharnés les
+uns contre les autres, ce n'est plus que vengeance, fureur, dévastations
+et massacres. Il n'y a presque point de famille dans l'État qui ne soit
+plongée dans l'affliction. Ici, une mère éplorée redemande son fils, une
+épouse son époux; là, les soeurs pleurent un frère, les amis un ami.
+
+Hélas! j'ai eu beau m'éloigner de la folie des factions, me voilà
+moi-même enveloppé dans le désastre commun; ma maison n'en est pas moins
+remplie de deuil et de larmes.
+
+Insensés que nous sommes, d'attirer ainsi sur nous la désolation et la
+mort!
+
+Heureux les peuples assez sages pour vouloir jouir des douceurs de la
+paix.
+
+De Pinsk, le 22 juin 1770.
+
+
+
+
+XLVI
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+A mon retour de Suross, j'ai trouvé Lucile dans l'affliction au sujet
+d'un bruit qui s'est répandu, de l'entière défaite des confédérés à
+Broda, où Gustave doit s'être trouvé. Elle craint qu'il ne soit resté
+dans l'affaire.
+
+ «Ah! chère Sophie, s'écria-t-elle en me voyant, c'en est fait, je ne
+ le reverrai plus; presque tous ceux de son parti ont été taillés en
+ pièces, le reste a été fait prisonnier, aucun n'a échappé. Je n'ose
+ même me flatter qu'il soit dans les fers; tout ce qu'il y a de plus
+ sinistre vient s'offrir à mon esprit, pour mettre le comble à mon
+ désespoir. Je me le représente percé de mille coups; je crois voir sa
+ tête séparée de son corps, et ce corps pâle et livide étendu sur la
+ poudre.»
+
+Je me mis auprès d'elle pour tâcher de la consoler, mais elle ne
+m'écouta point.
+
+ «Hélas! devait-il donc périr ainsi à la fleur de ses ans,
+ continua-t-elle en se penchant sur mon cou? Les barbares! ils ont eu
+ le coeur de plonger leurs mains dans son sang. Quel sentiment de
+ vengeance s'élève dans mon coeur! Soleil éclipse-toi; refuse ta
+ lumière à cette race odieuse de brigands, ou si tu te montres encore,
+ que ce soit pour les consumer de tes feux. Infortunée que je suis!
+ Hélas! qu'est devenu ce bonheur dont je m'étais flattée, cet avenir
+ dont je m'étais formé de si riantes images, cette chaîne de jours
+ fortunés? ils ont disparu comme un songe, et n'ont laissé après eux
+ que douleur, tristesse et désolation. Ah! la vie n'est plus pour moi
+ qu'un fardeau insupportable. Que ne puis-je à présent finir ma triste
+ carrière. Cruel destin! Si tu voulais m'arracher à ce que j'ai de plus
+ cher au monde, que n'ai-je aussi été en butte à tes coups, que le même
+ tombeau ne m'a-t-il pas réunie à mon amant?»
+
+En prononçant ces mots elle tomba dans mes bras et resta sans sentiment.
+
+Faut-il le dire, Rosette, je n'ai plus pour Lucile la même amitié,
+depuis que je suis devenue sa rivale; et ses larmes commencent déjà à ne
+plus me toucher.
+
+La conjoncture est favorable, il faut en profiter. Depuis que le bruit
+de cette bataille s'est répandu, Lucile tremble que Gustave n'ait payé
+de sa vie: faisons qu'elle n'en doute plus.
+
+Du château d'Osselin, le 25 juin 1770.
+
+
+
+
+XLVII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Ah! cher Panin, dans quelle troupe de brigands je suis enrôlé! Comment
+te décrire les horreurs dont mes yeux ont été témoins?
+
+Avant-hier, le régimentaire Marozoski reçut avis qu'un détachement russe
+se trouvait cantonné dans le village de Longa pour couvrir les terres de
+l'évêque de Kiovie. A l'instant il monte à cheval et y court avec les
+siens.
+
+Je l'avais joint en chemin. La nuit était déjà avancée lorsque nous
+arrivâmes devant la place; un calme profond régnait en ces lieux.
+
+A notre approche point de gardes, point de passants, point de lumières
+aux fenêtres: chacun paraît endormi dans une sécurité profonde. Combien
+il nous eût été facile de faire prisonnier l'ennemi! Mais le barbare
+Marozoski ne prend conseil que de son ressentiment; il veut laver dans
+le sang l'affront qu'il a reçu et en tirer une horrible vengeance. Il
+ordonne qu'on mette le feu aux deux bouts du village et le fait
+envelopper par ses troupes aussi sanguinaires que lui.
+
+Ciel, quel spectacle! Des tourbillons de fumée s'élèvent dans les nues;
+déjà la flamme brille dans leur sein; les cris des malheureuses victimes
+retentissent de toutes parts, tout est en alarmes; hommes, femmes,
+chacun se précipite, à demi-nus, hors des maisons. On voyait fuir des
+mères éplorées tenant à leur cou de petits enfants et d'autres par la
+main; des vieillards portés par des jeunes gens se sauvaient de leurs
+demeures embrasées; des malheureux à demi-brûlés se traînaient par les
+rues, poussant des cris douloureux, et levant vers le ciel leurs mains
+tremblantes, semblables à des victimes à demi-égorgées qui se dérobent
+au couteau sacré et fuyent de l'autel.
+
+Cependant Marozoski avec sa troupe forcenée resserre ces infortunés et
+poursuit les fuyards à la lueur des flammes. Ils reconnaissent leur
+malheur, mais ils ont beau implorer miséricorde, il est sourd à leurs
+cris: un fils est renversé tandis qu'il cherche à préserver les jours de
+son père; la mère, noyée dans le sang de ses enfants, et le soldat
+égorgé en demandant quartier à genoux.
+
+A la vue de ces horreurs, que je n'eusse jamais pu prévoir, je ne
+pouvais retenir mes larmes. Je courais de tous côtés.
+
+ «Ah! cruels! arrêtez. Quelle fureur brutale vous possède?»
+
+Ils étaient inexorables: tout ce qui échappa au feu fut moissonné par le
+fer.
+
+La douleur et l'indignation se disputaient à l'envi mon coeur.
+L'exécration se mêlait à mes voeux: transporté de fureur moi-même, je
+commande à ma troupe de fondre sur ces barbares, ils refusent d'obéir;
+seul, je tournai mes mains contre eux, et en immolai quelques-uns aux
+mânes plaintives de tant d'innocentes victimes.
+
+Non, je ne pense jamais à ces horribles excès sans frémir. Hélas!
+sont-ce donc là les fruits de l'amour de la patrie et de la justice dont
+ces scélérats avaient l'audace de se couvrir?
+
+Encore s'il n'eût péri que le soldat! mais l'artisan, mais le laboureur,
+mais les vieillards, les femmes, les enfants! Que d'innocents furent
+immolés à la fureur de ces brigands! Ah! les dieux le virent, et ils
+n'en eurent pas pitié.
+
+De Radomis, le 3 juillet 1770.
+
+
+_P. S._ Depuis l'instant que Lucile reçut mes adieux je n'ai point eu de
+ses nouvelles; je ne sais que penser de ce long silence, mes inquiétudes
+sont indicibles. Informe-toi et me tire d'embarras.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+COULOMMIERS--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski
+(1/2), by Jean-Paul Marat
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58362 ***
diff --git a/58362-8.txt b/58362-8.txt
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--- a/58362-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,4749 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2), by
-Jean-Paul Marat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2)
- Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
-
-Author: Jean-Paul Marat
-
-Editor: Paul Lacroix
-
-Release Date: November 29, 2018 [EBook #58362]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
- UN
- ROMAN DE COEUR,
-
- PAR
- MARAT,
- L'AMI DU PEUPLE;
-
- Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit
- autographe, et précédé d'une notice littéraire;
-
- Par le bibliophile JACOB.
-
- I.
-
- PARIS,
- CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI.
- 8, RUE DU JARDINET.
-
- 1848.
-
-
-
-
-Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-L'authenticité de cet ouvrage inédit de Marat est incontestable: le
-manuscrit original, entièrement autographe, est resté, pendant plus d'un
-mois, exposé dans les bureaux du SIÈCLE, où le public a été admis à le
-voir; il n'y avait pas de doute possible pour quiconque connaît
-l'écriture de l'auteur. Ce manuscrit, qui depuis dix ans était entré
-dans la bibliothèque de M. Aimé Martin, figure sous le nº 713 du
-catalogue de cette précieuse bibliothèque et doit être vendu aux
-enchères publiques, le 25 novembre prochain.
-
-La publication du roman de Marat, faite dans un journal, avait été
-réduite aux conditions de la presse périodique, c'est-à-dire tronquée et
-même altérée: le journal ne pouvait accepter certains détails, certaines
-scènes d'un genre un peu trop vif, qui eussent blessé peut-être la
-louable pruderie du feuilleton; mais le livre n'ayant pas de ces
-réserves timorées à garder avec ses lecteurs, nous avons jugé nécessaire
-de rétablir tout ce que le journal avait supprimé et de ne rien changer
-au style du manuscrit, sans toutefois en respecter l'orthographe bizarre
-et souvent incorrecte.
-
-Il a fallu cependant se reporter au temps où l'ouvrage a été composé,
-pour conserver l'orthographe, alors usitée, des noms historiques et
-géographiques polonais: c'eût été commettre un véritable anachronisme,
-que d'écrire ces noms autrement qu'ils sont écrits dans tous les livres
-du XVIIIe siècle. Nous avons dû les laisser tels qu'on les avait
-francisés à cette époque où les relations avec la Pologne n'étaient pas
-assez fréquentes pour qu'on eût des idées justes et exactes à l'égard de
-ce pays. De là, une foule d'erreurs étranges dans le roman de Marat, qui
-prend quelquefois un nom d'homme pour un nom de ville et réciproquement.
-On n'eût pas corrigé ces fautes qui nous semblent si grossières
-aujourd'hui et qui existent dans la plupart des romans français
-contemporains, sans altérer le caractère de l'oeuvre même. Il
-appartiendra aux éditeurs futurs d'apprendre à Marat la géographie de la
-Pologne, par exemple, et de rectifier le texte dans les notes. Quant à
-cette première édition, qui ne paraît qu'en 1847, Marat s'y montre aussi
-naïvement que si son roman eût été imprimé en 1775, à Amsterdam, chez
-Marc-Michel Rey, avec la _Nouvelle-Héloïse_ de J.-J. Rousseau.
-
-Il est donc nécessaire, en le lisant, de se rappeler la date de la
-composition et le goût littéraire de ce temps-là, pour apprécier les
-qualités réelles de l'ouvrage, à travers les descriptions pittoresques,
-les dissertations sentimentales et les thèses philosophiques dont
-l'action est surchargée. On comprendra que l'apparition du _Roman de
-coeur_ de Marat aurait été un événement dans la littérature lorsque la
-_Nouvelle-Héloïse_, _Candide_ et le _Sopha_ faisaient les délices de la
-société française, la plus polie et la plus spirituelle de l'Europe.
-
-
-
-
-MARAT
-
-PHILOSOPHE ET ROMANCIER.
-
-
-Il y a six ans à peine, Marat n'était pas tout-à-fait mort sous le
-poignard de Charlotte Corday, puisque sa soeur, Albertine Marat, vivait
-encore à Paris, fidèle héritière des idées et des doctrines de ce
-terrible Ami du Peuple.
-
-Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-même l'âme forte et
-passionnée de son frère, qu'elle pleurait sans cesse, comme si elle ne
-l'eût perdu que de la veille.
-
-C'était une républicaine inflexible, que l'âge n'avait pas refroidie,
-que les événements n'avaient pas changée; vainement le Directoire, le
-Consulat, l'Empire, la Restauration et même la Révolution de juillet
-1830 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face
-du pays: elle n'y avait pas pris garde, semblable à une somnambule qui
-poursuit son rêve sans tenir compte des objets extérieurs, et qu'on
-n'éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée; elle
-rêvait donc que l'esprit de 93 planait autour d'elle et que Marat
-veillait toujours sur son peuple.
-
-Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse
-qu'on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette
-prêtresse de notre grande Révolution, et surtout l'éternelle oraison
-funèbre de son héros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans
-horreur et sans effroi.
-
-Il faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le
-connaissons, tel que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang;
-elle en faisait un être exclusivement vertueux, animé des plus purs
-sentiments de patriotisme, bon et généreux, que sais-je! simple et
-candide, un véritable philosophe enfin, qui avait mission de régénérer
-le monde, ou du moins la France.
-
-On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une conviction solennelle,
-que le fanatisme sans-culotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ,
-l'Évangile au journal de l'_Ami du Peuple_, et composer une prière
-adressée sans doute à la guillotine, et commençant ainsi: _O sacré coeur
-de Jésus! ô sacré coeur de Marat!_
-
-Cette vieille femme, à la physionomie dure et sévère, au regard fier et
-inspiré, à la parole ardente et audacieuse, survivait donc à son frère,
-d'effroyable mémoire, pour lui décerner une espèce de culte, pour lui
-refaire un panthéon dans la pauvre demeure où elle s'était retirée avec
-les reliques de celui qu'elle appelait hautement le _martyr de la
-liberté_, avec les livres, les papiers et les manuscrits de Jean-Paul
-Marat.
-
-Bien des hommes curieux de s'instruire du passé, bien des esprits
-préoccupés de l'étude de cette Révolution si pleine de mystères, bien
-des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes gens qui n'avaient fait
-que lire, allèrent alors interroger les souvenirs de la soeur de Marat
-et s'en retournèrent émus ou étonnés, n'osant porter un jugement de
-réprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractère de cet
-étrange Ami du Peuple.
-
-Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, à la source de la
-Révolution et qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademoiselle
-Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand
-mérite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de l'_Histoire
-littéraire du Maine_; un littérateur ingénieux, M. de Labédollière; un
-poète, M. Esquiros; un témoin éclairé et impartial des faits et gestes
-de la République et de ses enfants, M. le colonel Maurin, bien connu par
-la précieuse collection révolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante
-ans; un écrivain distingué de l'école sentimentale de Bernardin de
-Saint-Pierre, M. Aimé-Martin, cet excellent homme qui vient de
-s'éteindre immortalisé par l'adieu de Lamartine.
-
-Aimé-Martin était un esprit doux, tendre et honnête: il n'avait jamais
-tourné les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les
-agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui
-inspirait un invincible dégoût.
-
-Eh bien! il surmontait ce dégoût, il le cachait même sous un air froid
-et poli, quand il se rendait chez la soeur du _monstre_, comme il le
-désignait avec une énergique indignation.
-
-Qu'allait-il donc faire dans cette maison?
-
-Aimé-Martin était, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et
-collecteur de livres et d'autographes. Or, c'était aux manuscrits de
-Marat qu'il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Albertine
-eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère) il
-emporta sous son bras le volume autographe qui l'empêchait de dormir
-depuis qu'il en avait appris l'existence; un roman inédit, un roman de
-coeur, inventé, pensé, écrit par Marat: _Les aventures du jeune comte
-Potowsky_.
-
-Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé-Martin se
-dispensa de fréquenter le petit club d'Albertine, qui mourut peu de
-temps après en distribuant les papiers du _Sacré-Coeur de Marat_.
-
-Allez visiter l'intéressante collection du vénérable colonel Maurin, et
-vous y verrez les épreuves de journal que Marat corrigeait dans son bain
-lorsqu'il fut frappé par Charlotte Corday: ces épreuves ont été teintes
-de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna
-plus d'une fois à son défenseur; vous y verrez les portraits et les
-bustes qui furent un moment les idoles de la nation.
-
-Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages écrites de sa plus jolie
-écriture, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revêtu d'une
-charmante reliure _janséniste_ en maroquin noir par un habile artiste,
-Niédrée ou Bauzonnet, et il demeura caché dans la bibliothèque
-d'Aimé-Martin jusqu'à sa mort. C'est dans cette bibliothèque que nous
-sommes allés le chercher pour le mettre en lumière.
-
-Aimé-Martin s'était toujours refusé à publier cet ouvrage remarquable à
-différents titres, malgré nos instances: il nous permit, toutefois, de
-l'examiner, et nous en signala même les passages les plus singuliers.
-
-Il voulait, disait-il, avoir seul le privilége de connaître, de
-conserver le véritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat
-écrivain, Marat romancier.
-
---Il y a eu deux Marat, nous disait-il avec cette originalité de
-causerie fine et spirituelle qu'on se plaisait tant à écouter chez lui
-et chez Charles Nodier: le Marat que tout le monde sait, l'affreux,
-l'exécrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille
-têtes pour orner son autel de la patrie, je n'en parlerai pas; je
-voudrais croire, pour l'honneur de l'humanité, qu'un pareil scélérat n'a
-jamais vécu; mais l'autre Marat, dont personne aujourd'hui ne soupçonne
-l'existence, celui qui fut l'élève et l'admirateur de Jean-Jacques
-Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'être à sa façon
-l'_Ami du Peuple_, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de
-Newton dans la chimie et la physique, l'écrivain énergique et coloré qui
-a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genève...
-
---Et c'est Marat qui a fait tout cela? interrompis-je; j'avouerai
-n'avoir rien lu de lui, excepté quelques hideuses citations de son
-journal.
-
---Le journal du second Marat? mais le premier n'a écrit que des ouvrages
-scientifiques, philosophiques et littéraires; le premier était médecin
-des gardes-du-corps du comte d'Artois; il mourut ou plutôt il disparut à
-la fin de l'année 1789 pour faire place à son odieux homonyme.
-
---Je les ai beaucoup connus l'un et l'autre! reprit Nodier, qui se
-trouvait là, et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les
-acteurs de la Révolution, qu'il ne vit pas même passer devant son
-berceau. Mais il me semble que le bourreau devait être fils du médecin,
-et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses
-expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes
-d'hommes.
-
---Ne parlons pas de ce cannibale, repartit Aimé-Martin; mais de l'autre,
-tant qu'il vous plaira. C'était une belle âme qui s'ouvrait à tous les
-sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour
-modèles: il eût mérité de se placer à côté d'eux, comme moraliste, comme
-écrivain. Par malheur, il osa s'attaquer à la secte des philosophes, à
-Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot: il fut écrasé ou plutôt
-étouffé dans l'obscurité. Je ne doute pas que l'injustice de ses
-contemporains à son égard ne l'ait poussé à changer de route et à
-s'éloigner de la scène des sciences et des lettres: «Siècle ingrat,
-dit-il alors, tu n'as pas voulu accepter le savant qui t'a révélé le
-vrai système de la lumière, des couleurs, de l'électricité, le
-philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme; eh bien! tu
-accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton
-sang!»,
-
---Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la
-transformation du royaliste en démagogue furieux, de l'élève de Rousseau
-en séïde de Danton; il y a, entre ces deux personnages, une solution de
-continuité immense que je voudrais m'expliquer.
-
---Dites-moi seulement, répliquai-je, vous qui avez connu le premier
-Marat, s'il était aussi laid, aussi repoussant que le second?
-
---Il n'était pas laid, puisqu'il était aimé et amoureux, objecta Nodier.
-
---Marat a été aimé par une femme! m'écriai-je.
-
---Assurément, dit Aimé-Martin; celui qui a répandu son coeur dans ce
-roman, était inspiré par une passion véritable, comme Rousseau composant
-la _Nouvelle Héloïse_.
-
---Voilà de quoi réhabiliter Marat, repris-je; malheureusement on n'y
-croira pas.
-
---Oui, si le manuscrit autographe n'était pas là, si l'on n'avait pas
-d'ailleurs le traité _De l'Homme_, rempli de tableaux voluptueux et
-d'images gracieuses.
-
---En vérité, vous me donnez goût à étudier votre Marat, et s'il se peut
-faire, nous lui rendrons la place qui lui appartient parmi les
-philosophes et les écrivains français.
-
-Je me mis à l'oeuvre, et je commençai par lire le roman posthume que me
-confia Aimé-Martin: je crus relire la _Nouvelle Héloïse_, et par
-intervalles, à ma grande surprise, les _Amours du chevalier de Faublas_.
-Je compris alors comment Marat, après sa métempsychose, gardait tant de
-haine contre Louvet: c'était sans doute jalousie de métier.
-
-Je fus donc amené sans répugnance à rechercher et à lire tous les
-ouvrages du premier Marat, et j'y trouvai, comme Aimé-Martin me l'avait
-annoncé, le savant profond et hardi, le philosophe sagace et
-intelligent, le moraliste sensible et passionné, l'écrivain pittoresque,
-assez élégant, mais peu correct; enfin, ce que Nodier ni Aimé-Martin
-n'eussent pas reconnu, le législateur sage et humain.
-
-Ce sont ces découvertes assez inattendues que je voudrais démontrer au
-plus incrédule, en publiant pour la première fois ce roman inédit, qui,
-quoique signé par Marat, ne serait peut-être pas désavoué par l'auteur
-de la _Nouvelle Héloïse_.
-
-La jeunesse de Marat s'est passée dans l'étude et la méditation.
-
-«Il paraît, dit Fabre d'Églantine dans le _Portrait de Marat_, que les
-premières années de sa vie se sont écoulées à la campagne ou dans les
-lieux simples et retirés: c'est là que la bonté de son naturel s'était
-développée et consolidée par l'aspect de la nature et des hommes les
-plus rapprochés d'elle et par l'influence d'un état de moeurs simples et
-paisibles.»
-
-Il était né comme Jean-Jacques, au pied des Alpes, à Baudry, petit
-village de la principauté de Neufchâtel, et avant d'étudier l'homme, il
-avait étudié la nature.
-
-Ses ouvrages sont tout parsemés de descriptions champêtres qui ne
-feraient pas mauvais effet dans _Émile_ ou dans les _Promenades d'un
-penseur solitaire_; par exemple:
-
-«A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'émail, de ses
-rayons changeants, à la fin d'une journée sereine, on ressent un plaisir
-secret qu'on goûte rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux
-parfum des fleurs, le chant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine
-des zéphirs portent insensiblement la gaîté dans l'âme: on sent couler
-une douce paix dans le coeur; on éprouve une espèce d'enchantement
-involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d'un
-charmant séjour est propre à nous inspirer la joie, autant la vue d'un
-affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse. Des plaines sans
-gazon et sans fleurs, des arbres desséchés ou couverts d'un sombre
-feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et
-noircis par le temps, le bruit des torrents qui se précipitent avec
-fracas du haut des montagnes, mêlé au croassement des corbeaux et aux
-cris lugubres des aigles, objets affreux qui font passer la tristesse
-dans l'âme par tous les sens!»
-
-Le Marat qui a tracé ce tableau agreste dans le _Traité de l'Homme_,
-liv. III, est-il bien le même que ce Marat qui, après avoir dit dans son
-_Appel à la Nation_ en 1790: «Quelques têtes abattues à propos arrêtent
-pour longtemps les ennemis publics!» et dans son placard _C'en est fait
-de nous_: «Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos,
-liberté et bonheur!» demandait cinq cent mille têtes deux ans plus tard?
-
-Il aimait les fleurs, les ruisseaux, les zéphyrs _au souffle lascif_, ce
-bon M. Marat, médecin des gardes-du-corps de Monsieur. «Personne plus
-que moi n'abhorre l'effusion du sang, s'écrie l'_Ami du Peuple_ dans son
-adresse _aux Patriotes français_, placardée dans Paris le 10 août 1792;
-mais, pour empêcher qu'on en fasse verser à flots, je vous presse d'en
-verser quelques gouttes!»
-
-Saint-Lambert et Roucher, dans leurs poèmes, Rousseau et Bernardin de
-Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux, Gessner et Florian, dans leurs
-idylles, nous ont répété cent fois que l'homme vertueux était l'amant de
-la nature. Ils avaient compté sans Marat, l'_Ami du Peuple_.
-
-Celui-ci aimait tant la nature, qu'il se regardait comme le plus
-vertueux des Génevois: «Je respecte la vérité, j'adore la justice, et je
-ne veux que le bien!» s'écriait-il dans son _Appel à la Nation_; il
-avait conscience de sa vertu, puisqu'il en parlait à chaque instant:
-«Que l'homme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre,
-écrivait-il dans sa _Dénonciation au tribunal du public contre Necker_,
-et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie
-de publier les preuves de mon déshonneur!»
-
-Cette vertu n'allait pas jusqu'à lui défendre d'employer la sensibilité
-de son coeur, peut-être même la sensualité de son organisation, avant
-que la politique en eût fait un fidèle époux, sinon une statue de
-marbre.
-
-Le citoyen Ballin vante la _sévérité des moeurs_ de Marat, dans
-l'oraison funèbre qu'il lui consacra sous le titre de: _Marat, du séjour
-des immortels, aux Français!_
-
-Mais J. M. Henriquez, dans la _Dépanthéonisation de Marat, patron des
-hommes de sang et des terroristes_, publiée, il est vrai, après le 9
-thermidor, ne craint pas de nous représenter Marat comme un libertin:
-
-«Marat, adonné au plus crapuleux libertinage, avait pour déesse une de
-ces femmes vendeuses de voluptés, et qu'une loi sage ne peut avouer pour
-épouse légitime sans autoriser la subversion du corps social... Est-il
-vrai que Marat ait été marié? Est-il mort dans le concubinage? S'il
-était marié, que d'outrages faits à la foi conjugale!»
-
-Marat n'était pas marié, mais il avait une maîtresse qui vivait
-maritalement avec lui, à l'époque de son assassinat.
-
-Cette audacieuse maîtresse, que Marat ne s'est pas contenté de peindre
-en buste dans le roman des _Aventures du jeune comte Potowsky_, était
-devenue ce que deviennent toutes choses en vieillissant, décrépite et
-enlaidie; elle n'en était que plus attachée à Marat, qu'elle admirait
-autant qu'elle l'avait aimé et dont elle osait quelquefois s'approprier
-le redoutable nom.
-
-Ce fut en signant _femme Marat_, qu'elle écrivit au baron de B...
-(Besenval), qui avait pris la défense de Necker, dénoncé par Marat au
-tribunal du public: «On peut vous mettre au nombre de ces petits roquets
-qui, ne pouvant plus aboyer par vieillesse, toussent, toussent, pour
-donner des preuves de leur existence.»
-
-Le baron répondit en baron, très-poliment, en se félicitant de ce que
-son petit livre lui avait valu l'honneur de recevoir une lettre de
-madame Marat. Il ajouta pourtant en post-scriptum: «Quelques-uns de mes
-amis m'ont voulu soutenir que M. Marat n'était point marié... Qu'il ait
-une femme à lui ou à un autre, qui ait le droit de prendre son nom, ou
-qui ne fasse qu'en emprunter le droit, cela m'est égal.»
-
-Cette femme, qui écrivait par la petite poste à un baron, ne savait pas
-lire, si l'on en croit Vincent Formaleoni, canonnier de Paris, auteur
-anonyme d'un _Éloge de Jean-Paul Marat_.
-
-Ce Vincent Formaleoni nous apprend que Marat, décrété d'accusation et de
-prise de corps, poursuivi par les gardes nationaux du général Lafayette,
-ne dut sa liberté et son salut qu'au dévoûment d'une _femme généreuse et
-sensible_.
-
-Est-ce la même qui s'intitula _veuve Marat_, quand l'Ami du Peuple ne
-fut plus là pour l'envelopper d'ombre et de mystère, et qui obtint sous
-ce titre une pension civique qu'elle dut moins à ses droits qu'à la
-munificence de l'Assemblée nationale?
-
-«Enthousiaste de la liberté, dit Formaleoni, la femme forte avait conçu
-la plus haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux
-sentiments de l'estime... L'hospitalité et l'amour furent assez
-ingénieux pour dérober Jean-Paul Marat aux poursuites de ses
-persécuteurs.»
-
-On m'assure que l'_amour_ et l'_hospitalité_ représentent deux femmes
-qui étaient d'intelligence pour sauver Marat: mademoiselle Fleury, du
-Théâtre-Français, sous le nom de l'Hospitalité, et l'héroïne du roman,
-sous le nom de l'Amour.
-
-L'Amour hérita de l'imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui
-laissa d'ailleurs qu'un assignat de vingt-cinq sous, comme le déclara
-fièrement Albertine Marat dans sa _Réponse aux détracteurs de l'Ami du
-Peuple_, où elle avouait que son frère avait été «obligé, pour exister,
-à accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa _compagne_.»
-
-Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d'accord avec mademoiselle Marat
-pour publier les oeuvres politiques de l'Ami du Peuple: cette édition
-devait former quinze volumes in-8º, y compris un ouvrage posthume
-intitulé l'_École du citoyen_.
-
-Le prospectus parut seul, annonçant qu'on s'abonnait chez la citoyenne
-veuve Marat, rue Marat, nº 30, au prix de cinq livres par volume de 480
-pages; mais dès que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre
-fit saisir, dit-on, le matériel de l'imprimerie et arrêta la publication
-comme dangereuse à son parti.
-
-Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donné cette veuve
-Marat, qui s'était enfermée avec lui dans le souterrain fameux «où la
-pudeur serait superflue» selon l'auteur du _Panégyrique de Marat_,
-imprimé en l'an III; cet auteur malicieux a prétendu que Charlotte
-Corday avait puni Marat de ses insolentes privautés, Marat qui allait
-«sautillant de nymphe en nymphe, et qui aimait à nager dans des torrents
-de délices.»
-
-La veuve, que plus d'un historien du temps a traitée de mégère, eut
-l'air en effet de satisfaire un sentiment personnel de jalousie,
-lorsqu'elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en
-vomissant contre elle mille sales injures.
-
-Quoi qu'il en soit, Marat avait connu l'amour; son livre _De l'Homme_ en
-parle avec trop de science pour que ce soit seulement le résultat de la
-réflexion et du ouï-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet
-ouvrage, qu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. II,
-p. 374): «Que les critiques me montrent donc, s'écrie-t-il, une autre
-passion tenant au physique qui puisse fournir un tableau supportable!»
-
-On ne supporterait pas maintenant les différents tableaux que lui
-fournit cette passion peinte d'après nature.
-
-C'est lui, toujours lui qui se pose en scène; ici, il fait un tendre
-aveu: «Lorsque vous pressez une maîtresse pudique de vous ouvrir son
-coeur, quoique soumise à regret aux leçons de sa mère, n'attendez pas
-néanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiments; c'est toujours de
-l'amitié qu'elle a pour vous, mais quand lassée d'une longue et pénible
-résistance, cette fille dissimulée laisse enfin triompher son heureux
-amant...»
-
-Là, il est séparé de ce qu'il aime: «L'amant malheureux éloigné de sa
-maîtresse chérie promène languissamment ses regards autour de lui; sans
-cesse occupé de cette chère image, il ne prend aucun intérêt à tout le
-reste; dans sa douce mélancolie, il recherche la retraite, la solitude,
-le silence des bois...»
-
-Plus loin, il est inhumain à l'égard d'une belle, qui se meurt d'amour
-pour lui: «Après les fureurs d'une passion irritée, son âme succombe à
-ses maux, un feu interne la consume et la tient sans cesse éveillée;
-bientôt ses forces l'abandonnent... Déjà le lustre de ses beaux yeux est
-éteint...»
-
-Ailleurs, enfin, il s'écrie comme Bertin l'élégiaque: _Elle est à moi!_
-et il chante un hymne à l'amour vainqueur: «L'amour élève le pouls,
-enflamme l'oeil, anime le teint, embellit la face, donne la vie à ses
-traits et la grâce à tous ses mouvements.»
-
-Oui, l'amour embellissait la face de Marat.
-
-«Ses traits étaient hideux», dit le rédacteur de son article dans la
-_Biographie universelle_; «Sa laideur affreuse, dit l'auteur de son
-_Panégyrique_ cité plus haut, coopère prodigieusement à ses triomphes.
-On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec
-désavantage. Sa physionomie offre à l'oeil surpris des traits confondus
-de l'hyène, du furet, du singe et du crapaud.»
-
-Nous avons vu la toile, admirable d'horreur, où David l'a peint mort
-dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller
-au-delà; mais Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le
-temps de mourir de la maladie qu'il combattait en vain depuis trois ans
-(«il avait, dit Henriquez, le cerveau exalté par certaines pilules dans
-lesquelles il entre certaine dose de mercure»), Marat n'était plus Marat
-amoureux, philosophe et romancier.
-
-Fabre d'Églantine, du moins, en a tracé un portrait moins horrible et
-plus ressemblant: «Il était de la plus petite stature; à peine avait-il
-cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force, sans être gros
-ni gras; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les
-cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il
-les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il portait une
-tête d'un caractère très-prononcé: il avait le visage large et osseux,
-le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et
-avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un de ses coins par
-une contraction fréquente; les lèvres minces; le front grand; les yeux
-de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins,
-naturellement doux, même gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil
-rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et
-négligés.»
-
-Ne voilà-t-il pas la laideur de Marat presque réhabilitée?
-
-Il était loin de se croire laid, puisqu'il savait sa physionomie
-expressive:
-
-«Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant
-où chaque mouvement de l'âme est rendu avec force et délicatesse.»
-
-Il savait aussi que ses yeux _gris-jaune_ n'étaient pas sans pouvoir sur
-le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'oeil est de toutes les
-parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à
-l'expression. «C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'âme se
-peint principalement; il en exprime les émotions les plus tumultueuses
-et les sentiments les plus doux.»
-
-Il se flattait donc que son âme lui gagnerait les coeurs que sa figure
-eût pu lui aliéner.
-
-L'âme de Marat!
-
-Il ne badinait pas là-dessus, il proclamait hautement l'immortalité de
-l'âme, et dès le début de son livre _De l'Homme_, il avait averti les
-lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question,
-qu'il n'écrivait pas pour eux. Il était si bien persuadé de l'existence
-de l'âme, qu'il en avait fixé le siége dans les méninges ou tuniques du
-cerveau.
-
-Voltaire le plaisanta sur la place préfixe qu'il donnait à l'âme, en
-l'appelant le _maréchal des logis de S. A. S. l'Ame_; mais les
-découvertes récentes de la physiologie ont prouvé que le logement
-n'était pas mal trouvé, et que Marat aurait dû y mettre le principe de
-la vie plutôt que l'âme, pour parler en anatomiste.
-
-On voit que dès-lors, dés l'année 1775, il s'était occupé de la
-décapitation, sans prévoir les effets de la guillotine: «L'âme n'a plus
-de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tête en est séparée,»
-(t. Ier, p. 92.)
-
-Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprimé en 1775 chez le
-libraire-éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, à Amsterdam, on sent déjà
-Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce qu'il est capable de devenir
-sous l'influence des événements.
-
-Le chapitre sur la Pitié, où il réfute un prétendu paradoxe de Voltaire,
-est une révélation menaçante du Marat sanguinaire caché dans la peau du
-philosophe: «il est aisé de se convaincre que la nature n'a pas fait
-l'homme compatissant... La pitié est un sentiment factice, acquis dans
-la société. Ce sentiment naît de l'idée de la douleur et des rapports de
-forme avec les êtres sensibles... La pitié n'est autre chose que notre
-sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous
-identifions... N'entretenez jamais l'homme d'idées de bonté, de douceur,
-de bienfaisance, et il méconnaîtra toute sa vie jusqu'au nom de pitié...
-Ainsi, longtemps frappée du même spectacle, l'âme n'en sent plus
-l'impression; elle s'endurcit à l'aspect des misères humaines; elle
-s'accoutume à voir souffrir, et elle devient impitoyable.»
-
-Telle devint l'âme de Marat, quoique Fabre d'Églantine fasse l'éloge de
-sa _bonhomie naturelle_: «Il avait plus que de la bonhomie, dit-il.
-L'une des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable
-qu'engendrent et nourrissent toujours dans une âme honnête la
-simplicité, l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon.»
-
-Marat avait dit lui-même dans son livre _De l'Homme_: «N'est-ce pas
-l'amour du beau et de l'honnête qui devient au coeur du sage une source
-inaltérable de sentiments délicieux, et lui fait éprouver au milieu des
-alarmes cette douce paix que l'infortune ne peut troubler?»
-
-Le conventionnel Boileau, qui osa monter à la tribune pour accuser
-Marat, en disant: «Voici ce que ce tigre a écrit avec ses griffes de
-sang!» eût été bien surpris à la lecture du traité sur _l'Homme_.
-
-Dans ce traité, Marat se passionne pour les sentiments élevés, pour les
-passions _factices_ de l'imagination, pour l'amour de la gloire, pour
-l'amour de la patrie. «Les âmes passionnées de la gloire, dit-il, aiment
-l'estime pour l'estime, et la fumée de la réputation pour elle-même...
-C'est l'amour de la patrie, dit-il plus loin, qui porta les Posthumius,
-les Curtius, les Décius à se dévouer pour elle; c'est lui qui, dans
-Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l'exemple de la modération
-la plus rare, lui fit respecter la liberté de ses ingrats concitoyens,
-avec la puissance de les opprimer, vivre en homme privé, pouvant
-commander en maître, suivre constamment les lois de l'austère vertu et
-conserver pendant le cours de sa longue vie son âme innocente et pure;
-c'est lui qui produisit l'incorruptible voeu de Caton!...»
-
-Marat déifiait déjà les héros des républiques grecque et romaine.
-
-Cependant on peut supposer que Marat se fût borné à des travaux de
-science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapporté l'honneur
-et le profit qu'ils méritaient, si les académies ne s'étaient coalisées
-en quelque sorte pour tenir ses découvertes sous le boisseau, si
-Voltaire et les encyclopédistes n'avaient pas foudroyé de leurs dédains
-le livre _De l'Homme_.
-
-Imprudent Marat, qui avait osé, dans son discours préliminaire, énumérer
-les philosophes physiologistes sans nommer Voltaire, et qui ne l'avait
-nommé dans son ouvrage que pour l'accuser de légèreté et
-d'inconséquence!
-
-Voltaire, âgé alors de plus de 82 ans, se fit journaliste pour répondre
-à cet adversaire qu'il invitait à se consacrer à ses malades plutôt qu'à
-la philosophie. Voltaire n'eut pas de peine à mettre l'auteur hors de
-combat et son livre hors de cause.
-
-Ce livre, qui devait placer Marat entre Lecat et Cabanis, tomba du
-ridicule dans l'oubli.
-
-Marat n'osa plus s'essayer dans le genre philosophique, il ne publia pas
-même son roman des _Aventures du comte Potowski_, composé à cette époque
-et prêt à paraître. Il se concentra tout entier dans les recherches
-scientifiques, et il fit imprimer, seulement après la mort de Voltaire,
-ses belles découvertes sur la lumière et l'optique, sur le feu et sur
-l'électricité.
-
-Voltaire ne ressuscita pas pour l'attaquer de nouveau, mais Marat trouva
-dans l'Académie des Sciences une opposition non moins vive et plus
-compacte que naguère dans la littérature. Il avait délivré aux
-académiciens tant de brevets d'ignorance, que ce fut un parti pris de
-nier ses découvertes ou de les passer sous silence.
-
-Tous les efforts de Marat ne réussirent pas à vaincre cette ligue de
-savants qu'il combattit sans relâche de 1779 à 1785.
-
-Il était redouté depuis trois ans sous le nom d'_Ami du Peuple_, quand
-il rappela aux académiciens, ses ennemis, qu'il pouvait se venger, en
-leur adressant comme un adieu menaçant, en 1791, son pamphlet des
-_Charlatans modernes_ ou _Lettres sur le Charlatanisme académique_. Il
-ne songeait guère alors à reprendre ses expériences de physique!
-
-Mais si l'espace nous manque pour montrer le médecin devenu tout-à-coup
-grand législateur dans un admirable écrit: _la Constitution_, qui n'est
-pas même connu par son titre, l'espace nous manque aussi pour
-caractériser le talent littéraire de Marat avant la Révolution. Je ne
-puis, par des citations choisies même dans ses oeuvres scientifiques,
-prouver que son style se modelait souvent sur celui de Rousseau, et que
-le but qu'il s'est proposé sans cesse a été d'imiter l'auteur d'_Émile_
-et de la _Nouvelle Héloïse_.
-
-C'est le sublime Rousseau qu'il invoque dans la péroraison du deuxième
-volume du traité _De l'Homme_, ce qui fit dire à Voltaire: «Il est
-plaisant qu'un médecin cite deux romans, au lieu de citer Boerhave et
-Hippocrate.»
-
-Voltaire ignorait que ce médecin avait lui-même un roman en
-portefeuille, un roman de sentiment, un roman d'amour, auquel il eût pu
-mettre cette épigraphe tirée de son livre de philosophie: «L'amant
-sensuel ne peut se passer de jouissance, le véritable amant ne peut se
-passer de coeur.» Fabre d'Églantine donne à Marat un certificat de
-sensibilité; il connaissait sans doute les _Aventures du comte
-Potowsky_.
-
-C'est donc avec raison que le citoyen Morel, capitaine au premier
-bataillon du Jura, s'écrie dans son _Éloge funèbre de Marat_: «Comme
-Jésus, Marat fut extrêmement sensible et humain; il avait l'âme sublime
-de Rousseau!»
-
-Vienne maintenant quelque citoyen critique, qui fasse le parallèle
-impartial des _Aventures du comte Potowsky_ et de la _Nouvelle Héloïse_,
-et qui rende enfin à Marat ce qui est à Marat, comme Jésus rendait à
-César ce qui est à César.
-
-PAUL L. JACOB, bibliophile.
-
-
-
-
-LES AVENTURES
-
-DU
-
-JEUNE COMTE POTOWSKI.
-
-
-
-
-I.
-
-GUSTAVE POTOWSKI A SIGISMOND PANIN.
-
-
-A Pinsk en Polésie.
-
-Quitte ces assemblées tumultueuses, ces bruyants plaisirs, ces concerts,
-ces danses, ces fêtes et tous ces jeux auxquels tu as recours pour
-charmer ton ennui. Il est pour un coeur sensible, pour toi, cher Panin,
-une source de joie plus pure. Veux-tu la connaître, viens vers ton ami,
-et contemple son bonheur.
-
-Quand la félicité daigne descendre sur la terre pour visiter les
-mortels, elle cherche, et ne trouve que le sein des amants où elle
-puisse se reposer. Elle se plaît avec deux coeurs unis, appuyés l'un sur
-l'autre, et endormis ensemble dans une paix voluptueuse.
-
-Que l'amour est un charmant délire! Dans sa douce ivresse, l'âme inondée
-de plaisir s'écoute en silence: dans ses vifs transports, elle se fond
-et s'écoule. Malheureux qui ne l'éprouva jamais!
-
-Habitué dès mon jeune âge à vivre avec Lucile dans une douce
-familiarité, je ne connaissais encore que l'amitié, lorsqu'au milieu de
-nos amusements, les ris s'enfuirent tout-à-coup. Lucile devint rêveuse:
-peu à peu les rubis de ses lèvres perdirent leur éclat, les roses de ses
-joues pâlirent, le doux son de sa voix s'altéra. A sa vivacité naturelle
-avait succédé une sorte de langueur, et l'on découvrait dans ses regards
-je ne sais quoi d'inquiet et de tendre.
-
-Cette langueur passa de l'âme de Lucile dans la mienne. Un nouveau
-sentiment de plaisir semblait s'y arrêter. Je me sentais attendri, et je
-ne savais pourquoi. Les jeux folâtres, qui avaient amusé notre enfance,
-commençaient à m'ennuyer. Je n'aimais plus à courir: les ris, le fracas,
-la lumière, la dissipation me déplaisaient; et pour la première fois mon
-âme s'écoutait en silence.
-
-Je n'étais content qu'auprès de Lucile, et j'étais chagrin dès que je la
-quittais. Même auprès d'elle la gaîté parut m'abandonner, et je
-commençai à ne me trouver bien nulle part. Sous les yeux de nos parents,
-je désirais d'être seul avec Lucile; loin des témoins incommodes, je
-craignais de la trouver seule: je sentais que j'avais quelque chose à
-lui dire, et ne pouvais démêler quoi.
-
-Un jour que j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, je voulus l'embrasser.
-Elle s'y opposa; et les efforts que je fis pour m'en rendre maître,
-ayant dérangé son fichu, j'entrevis sous la gaze deux petits charmes
-naissants que Cupidon semblait avoir placés lui-même. A cette vue, je
-sentis palpiter mon coeur.
-
-Lucile parut fâchée, et allait s'échapper; je la retins, et la fixai
-longtemps. Elle baissait la vue. A la fin je rencontrai ses yeux; et ce
-coup-d'oeil, lancé et rencontré au hasard, alluma dans mon sein la
-flamme qui le dévore.
-
-Longtemps nous nous en tînmes à de simples regards.
-
-Je ne pouvais vivre un instant sans Lucile. Lucile ne s'accommodait pas
-mieux de mon absence, mais elle n'était plus aussi familière, aussi
-naïve, aussi affectueuse; elle semblait se refuser à mes innocentes
-caresses; lorsque je lui dérobais un baiser, la pudeur colorait ses
-joues; lorsque je la pressais contre mon sein, elle cherchait à se
-dégager; lorsque je la retenais dans mes bras, elle tremblait de
-crainte.
-
-L'amour produisit sur le corps de Lucile un changement plus frappant
-encore que sur son âme. A mesure qu'il se développait, chaque jour elle
-devenait plus belle: semblable à une tendre fleur qui, sentant au matin
-l'influence des rayons du soleil, ouvre ses boutons, étend ses feuilles,
-épanouit ses fleurs, et paraît avec un nouvel éclat.
-
-Un soir que nous étions sur le gazon fleuri au pied d'un arbre touffu,
-mille petits oiseaux s'égayaient parmi le feuillage, et faisaient
-retentir les airs de leurs chants amoureux. Je sentais une douce émotion
-parcourir de veine en veine tout mon corps. Je tenais une main de Lucile
-et n'osais lui parler; elle me regardait en silence: mais nos regards
-s'étaient tout dit, avant que notre voix s'en fût mêlée.
-
-Enfin je hasarde de lui ouvrir mon jeune coeur. A chaque mot que je
-prononce, sa bouche sourit amoureusement, et un coloris plus animé que
-celui des roses se répand sur son joli visage.
-
-A peine lui eus-je fait l'aveu de l'émotion nouvelle que je ressentais,
-que j'obtins d'elle un pareil aveu pour réponse. Il n'était pas dans
-notre caractère de dissimuler: d'ailleurs comme l'amour que nous
-éprouvions l'un pour l'autre ne différait guère de l'amitié que par un
-sentiment plus vif, nous fûmes bientôt à notre aise, et le mystère de
-notre nouvelle situation fit place à un retour de confiance.
-
-L'amour perçait insensiblement et faisait des progrès. Nos entretiens
-devenaient plus fréquents, plus animés, plus intimes. En nous
-entretenant de l'état de nos coeurs, nous avions toujours quelque chose
-à nous dire, comme si nous eussions oublié ce que nous nous étions dit
-tant de fois. Lorsque je l'assurais combien elle m'était chère, elle me
-faisait sentir qu'elle le savait: mais lorsqu'elle me parlait de sa
-tendresse, souvent je feignais de ne pas l'en croire, pour avoir le
-plaisir de l'ouïr de nouveau.
-
-Quelquefois il s'élevait entre nous de petits débats, et toujours elle
-scélait ses tendres protestations par un baiser encore plus tendre.
-Alors je sentais couler dans mon âme cette joie délicieuse qui fait le
-bonheur des amants.
-
-Dès-lors notre inclination mutuelle devint de jour en jour plus tendre.
-
-Aujourd'hui elle est telle qu'il semble que nous n'avons qu'une vie et
-qu'une âme. Nos coeurs s'entendent et s'entretiennent. Si j'attache les
-yeux sur Lucile, elle me regarde avec l'expression la plus vive du
-sentiment. Si je soupire, elle soupire à son tour. Si je lui jure que je
-l'adore, elle me jure que je suis adoré. Si je lui dis qu'elle fait le
-bonheur de ma vie, elle me répond que je fais le charme de la sienne.
-
-O tendre union! Céleste flamme! Six ans l'ont épurée et nourrie dans mon
-coeur. Six ans j'en ai goûté la douce ivresse.
-
-Que te dire? Je ne trouve de plaisir qu'aux côtés de Lucile, et ce
-plaisir est toujours nouveau.
-
-Quand je la vois me sourire tendrement, mon coeur palpite de joie. Quand
-je lui donne un baiser, je cueille sur ses lèvres de roses un nectar
-plus doux que celui que l'abeille exprime des fleurs. Mais, quand
-mollement penché sur son sein je savoure le plaisir d'être aimé, je me
-crois au nombre des dieux.
-
-Cher ami! depuis quelques années tu as renoncé à l'amour: que de temps
-perdu pour le bonheur!
-
-De Varsovie, le 12 février, 1769.
-
-
-
-
-II
-
-SIGISMOND A GUSTAVE.
-
-
-L'amour, dit-on, est un fruit délicieux, que le ciel a accordé à la
-terre, pour faire le charme de la vie. Cher Potowski! tu n'en connais
-que les douceurs; je n'en connus que l'amertume.
-
-Comme toi, j'aimais autrefois à soupirer auprès des belles: mais si
-souvent dupe de leur duplicité, jouet de leurs caprices, j'ai enfin
-appris à fuir leur commerce dangereux.
-
-Pourrais-tu le croire? Je préfère à leurs fausses caresses, le plaisir
-d'en médire. Dévoiler leurs artifices, publier leurs intrigues, et rire
-de leur tourment au milieu d'un cercle d'amis aussi dégoûtés que moi;
-voilà le seul plaisir qu'il m'en reste.
-
-Lorsque le feu de la conversation commence à s'éteindre, nous prenons en
-main la coupe enchanteresse; un jus pétillant vient au secours de
-l'esprit, ranime nos propos, nous inspire de nouvelles saillies, et fait
-renaître la joie parmi nous.
-
-Au sortir de ces entretiens, je reviens au milieu des femmes, leur
-montrer mon mépris et ma gaîté.
-
-De Pinsk, le 23 février 1769.
-
-
-
-
-III
-
-LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA.
-
-
-A Lublin.
-
-Tu t'étonnes, Charlotte, que je sois si éprise de Gustave: Mais peux-tu
-le trouver étrange? Eh! comment n'aimerais-je point un aimable homme qui
-m'adore, un homme tout occupé de mes plaisirs et de mon bonheur?
-
-D'ailleurs cette fraîche jeunesse, cette beauté ravissante, ces regards
-tendres et animés, ce sourire fin et gracieux, cette voix touchante, et
-tant d'autres agréments qui lui sont propres, n'ont-ils pas droit de lui
-captiver les coeurs?
-
-Que si tu ne fais point de cas des attraits de sa figure: ne
-compteras-tu pour rien non plus les belles qualités de son âme?
-
-Te dire que mon amant a tous les talents de son état, et tous les
-agréments d'un homme du monde serait trop peu de chose.
-
-Mais Gustave a de l'esprit, il le sait et il n'en est pas vain: jamais
-il ne le fit servir à désoler le bon sens, ni à affliger les sots.
-
-Il aime les plaisirs, mais il veut les choisir: il méprise ceux qui
-manquent de délicatesse, préfère ceux qui récréent à ceux qui ne font
-qu'étourdir, et ne recherche avec ardeur que ceux qui respirent la
-tendresse.
-
-Modéré dans ses plaisirs, il sait s'arrêter avant le dégoût. Son humeur
-est toujours égale: jamais on ne le voit d'une gaîté effrénée, puis,
-d'une morne tristesse.
-
-Il est riche, aime la dépense, et accorde à son rang ce qu'il exige:
-mais il ne donne rien au faste, aux caprices, à l'extravagance. Il est
-quelquefois magnifique; plus souvent généreux, il destine aux infortunés
-une partie de son superflu, et toujours il sait leur cacher la main qui
-les soulage.
-
-Il a l'âme fière, mais sans arrogance: il n'est point entiché de sa
-naissance, et il respecte plus dans l'homme le mérite que les dignités.
-
-Il est bouillant et ne peut souffrir un affront; mais sa colère n'est
-pas féroce: son ressentiment passe comme un éclair, et la moindre excuse
-suffit pour le désarmer.
-
-Jamais jeune homme ne reçut une meilleure éducation: mais chez lui, la
-nature semble avoir tout fait. Son beau naturel, bien dirigé dès
-l'enfance, est tel qu'il peut s'y abandonner sans crainte et sans
-précaution. La décence, la candeur, la tendresse en font la base. Ennemi
-du vice, indulgent aux ridicules, docile aux usages innocents,
-incorruptible aux mauvais exemples, il est respecté de tout le monde,
-aimé de toutes ses connaissances, et chéri de tous ses amis.
-
-Tel est mon amant; et tu veux que je justifie ma flamme. Va, Charlotte,
-je m'applaudis de mon choix, et je ne crains point d'en être jamais
-punie.
-
-De Varsovie, le 29 février 1769.
-
-
-
-
-IV
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu
-aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que
-ressentiment. Il passera un jour ce ressentiment; tu peux t'y attendre,
-et je te verrai de nouveau enlacé. Mais en attendant que tu
-m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse; je vais
-t'entretenir de la mienne.
-
-Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la réflexion pour
-naître, et que je n'aie jamais cherché à m'éclairer sur le choix d'une
-épouse, je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la
-sagesse ne l'eût pu faire.
-
-Lucile n'a point ces grâces brillantes et légères dont le monde fait
-tant de cas, ni cette humeur folâtre, ce babil frivole, ce petit manége,
-ces aimables caprices qui vont si bien à quelques jolies femmes. Mais à
-une belle figure, relevée par des grâces touchantes, elle joint une âme
-tendre, noble, élevée; un esprit solide, enjoué, délicat: et je ne sais
-quels charmes invincibles qui lui captivent tous les coeurs.
-
-Avec tant de belles qualités, un peu de vanité serait bien excusable:
-toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes, elle se
-distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs: tout le monde
-admire sa beauté, elle seule paraît oublier ses attraits: on l'écoute
-avec ravissement, elle seule ne s'aperçoit point du plaisir qu'elle
-cause.
-
-Mais quel charme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont
-elle est un modèle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais
-fille n'en eut de plus marquées. Toujours elle leur obéit avec douceur:
-souvent elle n'attend pas l'ordre, elle devine; et tout ce qu'ils
-peuvent désirer est fait avant qu'ils se soient aperçus qu'elle y pense.
-
-Avec quel zèle elle ouvre la porte à l'honnête pauvreté! Quel air
-d'attendrissement elle a pour les malheureux! Comme elle se plaît à
-ramener la joie dans un coeur flétri!
-
-Hé! ne dirai-je rien de cette sensibilité délicate qui craint d'offenser
-ou de déplaire, de cette ouverture de coeur qui gagne la confiance, de
-cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette
-timidité enchanteresse qui la rendent si séduisante.
-
-Chez elle rien n'est gêné, tout est naïf, tout est naturel, tout a
-l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot: c'est
-la Vertu sous les traits de la Beauté.
-
-Heureux celui qu'un doux hymen doit unir à Lucile! Il n'aura à craindre
-que le malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher
-Panin, tu le connais: c'est ton ami.
-
-De Varsovie, le 19 mars 1769.
-
-
-
-
-V
-
-LUCILE A CHARLOTTE.
-
-
-A Lublin.
-
-Je ne pense qu'à Potowski. Allumée au flambeau de l'amour, mon
-imagination me présente partout sa douce image. Sans cesse je la vois,
-elle me suit le jour, elle me suit la nuit, et ne me quitte pas même
-durant mon sommeil. Avec quel transport mon âme s'élance vers lui! je
-l'aime, je l'adore; et ce qui le rend si cher à mon coeur, c'est moins
-sa beauté que sa vertu; c'est moins la violence que la pureté de sa
-flamme.
-
-Hier, comme nous étions à faire de la musique sous un des arbres du
-jardin, en extase à l'ouïe d'un air flatteur qu'il me chantait, je
-laissai échapper mon théorbe, et les yeux fermés je reposais mollement
-sur le gazon fleuri.
-
-Bientôt il s'avança vers moi et se plaisait à me contempler; mais il n'a
-point avec audace levé le voile pour parcourir mes charmes; ses chastes
-mains ont respecté jusqu'à la gaze légère dont ma gorge était couverte.
-
-Puis, approchant sa bouche, il pressait tendrement mes lèvres et
-couvrait mes joues de baisers amoureux. Je ne sais quelle émotion
-inconnue pénétrait alors tout mon être; j'étais languissante dans les
-bras du plaisir.
-
-Réveillée par ses tendres caresses, je fis la surprise, la fâchée, je me
-levai et voulus m'éloigner; mais il me retint dans ses bras, me prit la
-main, et me dit d'un ton de voix enchanteur, en me regardant d'un air
-tendre:
-
---Quoi, ma Lucile, t'offenser de ces libertés innocentes, tandis que tu
-étais à la discrétion de ton amant? Apprends à le mieux connaître. Non,
-non, avec lui jamais tu ne seras en danger. Or çà, mon ange, faisons la
-paix, et pour gage de mon pardon donne-moi un doux baiser. Tu me le
-refuses; hé bien! je le prendrai moi-même.
-
-Chère Charlotte, je ne pus m'en défendre, et tandis qu'il collait ses
-lèvres aux miennes, mon coeur palpitait de joie, la volupté se glissait
-dans mes veines.
-
-Rien n'égalait mon embarras; je n'osais le fixer; et certes, je ne sais
-ce que je serais devenue, s'il se fût aperçu des émotions qui agitaient
-mon sein.
-
-Toi qui te piques d'avoir vu bien des choses, vis-tu jamais un amant
-plus tendre, plus décent, plus respectueux?
-
-Une douce habitude de vivre ensemble resserre chaque jour les noeuds qui
-nous attachent l'un à l'autre. A ses côtés je ne connais point le
-chagrin; l'ennui ne se mêle jamais au paisible cours de ma vie, et le
-dégoût n'ose en approcher. Avec lui il n'est point d'aurore qui en se
-levant ne me promette une journée sereine et ne me fasse goûter quelque
-plaisir nouveau.
-
-De Varsovie, le 5 avril 1769.
-
-
-
-
-VI
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Sirad.
-
-Me voici depuis quelques jours à Lencini pour y passer une partie de la
-belle saison.
-
-Hier, les comtes Sobieski, Kodna et Bressin firent partie d'aller en
-famille passer la journée à l'île Tarnow. J'étais convenu de les joindre
-à la maisonnette que le dernier a fait bâtir sur le bord du lac, où la
-compagnie devait s'embarquer.
-
-A mon arrivée, je trouvai les hommes dans le salon à parler politique.
-Les femmes avaient passé dans le parterre, et j'aperçus les jeunes
-rangées autour d'un bassin et occupées à s'admirer dans l'onde limpide,
-chacune une houlette à la main.
-
-Je fus frappé de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles
-s'étaient ajustées! Combien leur beauté s'était embellie encore par les
-secours de l'art! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient
-de lustre à des charmes à demi-voilés! Combien les rubans et les cordons
-relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure délicate,
-ou plutôt des petits pieds mignons!
-
-Parmi ces gentilles bergères qui attiraient les désirs sur leurs pas,
-qui n'eût distingué Lucile à l'élégance de sa taille, à son air noble, à
-son port majestueux?
-
-Elle était vêtue d'une robe blanche, dont l'étoffe lustrée flottait à
-grands plis autour de son corps, ses cheveux bouclés par les mains de la
-nature tombaient avec grâce sur son col d'albâtre et se roulaient sur
-son beau sein; un voile léger dérobait à l'oeil des charmes où les
-coeurs viennent se prendre.
-
-Un petit chapeau d'osier entouré d'une guirlande de fleurs s'abaissait
-sur ses beaux yeux.
-
-Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais
-voir une Grâce décente entre des nymphes vives et légères.
-
-On servit quelques rafraîchissements et nous gagnâmes le bateau.
-
-Déjà les bateliers font blanchir l'écume sous leurs rames, le rivage
-fuit loin de nous, et nous découvrons les fertiles coteaux de l'île.
-
-Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithéâtre sur
-les bords du lac, et leur image est répétée dans le cristal de l'onde.
-D'autres villages s'étendent dans les vallées; les flèches brillantes de
-leurs clochers s'élèvent dans les airs, dominent d'espace en espace les
-paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau.
-
-On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on
-entendait de loin les chansons des bergères et des bergers dansant au
-son des chalumeaux à l'ombre des bosquets.
-
-Nous abordâmes dans un golfe où les eaux amoncelées dorment depuis le
-commencement des siècles dans des prisons profondes.
-
-Trois voitures découvertes nous attendaient sur le rivage.
-
-Nous arrivons; les barrières s'ouvrent, et le séjour enchanté du Nonce
-s'offre à nos regards. A droite s'étend une vaste prairie, coupée par
-plusieurs branches d'une jolie rivière qui la traverse et bordée d'un
-parc où bondissent des troupeaux de daims.
-
-A gauche s'élève un riche coteau couvert de vignes et surmonté de deux
-rochers élancés vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine
-d'alentour.
-
-A chaque pas on croit voir les jeux variés de la nature: tantôt c'est
-une nappe d'eau, où le hazard semble avoir jeté un pont; tantôt c'est un
-antre où mille petits ruisseaux vont se perdre; tantôt ce sont des
-bouquets d'arbres pittoresquement plantés.
-
-Un superbe palais se présente dans l'enfoncement.
-
-A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et
-s'allonge devant l'oeil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes!
-Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractère. Partout la
-nature et l'art sont admirablement combinés. L'intelligence éclate dans
-tous les points de l'ouvrage, rien n'y brille que d'un éclat propre à
-faire valoir le reste; point de beautés prodiguées en vain.
-
-Mais c'est autour du château que les beaux-arts ont rassemblé les amours
-et les ris.
-
-On n'y arrive point par de longues allées tirées au cordeau et semées de
-sable. Il n'est pas non plus entouré de ces ennuyeux parterres dessinés
-en symétrie, où l'on ne voit que quelques fleurs rangées dans de petits
-carrés, des arbrisseaux mutilés, et des planches de coquillages. Situé
-sur un monticule d'où l'oeil d'un seul regard embrasse toute l'étendue
-du domaine, il s'ouvre par derrière dans un joli bosquet.
-
-Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessiné comme tant d'autres. On
-n'y voit point les arbres alignés et taillés en berceaux se répondre les
-uns aux autres, mais placés dans un heureux désordre et coupés de
-sentiers qui par leurs contours variés ménagent toujours à l'oeil de
-nouvelles surprises.
-
-De distance en distance on y trouve des bassins où nagent des cygnes, et
-où se baignent des nymphes mêlées avec des tritons: des niches où un
-faune ou un satire retient une timide bergère.
-
-Ici on voit Flore environnée de petits génies qui lui présentent des
-fleurs. Là, Pomone entourée d'autres génies qui lui apportent des
-fruits. Plus loin, des bacchantes invitent le dieu du vin à remplir sa
-coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient à Pan.
-
-L'extérieur du palais répond à la magnificence des dehors, et
-l'intérieur paraît le temple de la volupté. Tout ce que l'art inventa
-jamais pour faire les délices de la vie y est étalé avec goût; tout y
-inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais me lasser
-d'admirer: dans mon extase, je croyais être dans un de ces palais que la
-brillante fiction a pris soin de parer.
-
-Le nonce, tu le sais, est un de ces sybarites dont l'air ouvert et
-content annonce un coeur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne
-veulent que s'amuser. Il nous reçut avec empressement; et après nous
-avoir fait voir les lambris dorés, les riches ameublements et les autres
-raretés de ce délicieux séjour, il nous conduisit sous des berceaux
-fleuris, où nous trouvâmes des tables délicatement servies.
-
-Il fit les honneurs de sa maison avec des grâces enchanteresses. Pour
-entretenir la gaîté, il avait rassemblé autour de nous tous les
-plaisirs; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que dès qu'il
-le voulait ils accouraient en foule.
-
-Nous fûmes servis par de jolies bergères vêtues de blanc et couronnées
-de fleurs; nous eûmes des vins exquis et une musique digne d'être
-entendue à la table des dieux.
-
-Après le dîner, la compagnie se sépara; chacun tira d'un côté différent.
-Je joignis Lucile et nous prîmes le chemin du bosquet.
-
-A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvâmes
-vis-à-vis d'une grotte d'où sort un ruisseau qui, divisé en plusieurs
-filets, serpente sur la verdure; nous nous assîmes sur le gazon semé de
-violettes et de primevères.
-
-Lucile se mit à considérer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientôt les
-zéphirs légers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les
-sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se
-contaient leur martyre sur les buissons d'alentour.
-
-J'étais à ses pieds, occupé à la contempler: jamais elle ne m'avait paru
-si belle. En voyant cette fraîche jeunesse, ce teint de lis et de roses,
-ces lèvres vermeilles qui appellent le baiser, ce sourire des grâces,
-ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une
-mortelle.
-
-Je me sentais ému.
-
-L'influence de cette saison charmante, où la nature invite toutes ses
-créatures à l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps
-en temps, les sons mélodieux qui frappaient mon oreille achevèrent
-d'enivrer mon coeur, déjà échauffé par la musique, le vin et les
-tableaux voluptueux.
-
-Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main
-et commençai à lui faire quelques-unes de ces timides caresses que
-l'amour semble dérober à la pudeur. Lucile fit un doux effort pour se
-dégager, je lui opposai une douce résistance.
-
-Mes yeux tendrement attachés sur elle rencontrèrent les siens, et nos
-regards se confondirent avec une douce langueur, que je pris pour un
-tendre aveu.
-
-Tandis que mon coeur s'abreuvait de volupté, une émotion soudaine
-s'empara de mes sens; mon oeil enflammé dévorait ses charmes.
-
-Puis tout-à-coup cédant à mes transports amoureux, je couvris son visage
-de baisers; je portai mes lèvres sur sa belle gorge; j'osai malgré elle
-approcher une main avide...
-
-Lucile irritée arrêta mon audace et me quitta d'un air indigné. A
-l'instant revenu de mon délire comme par une espèce d'enchantement, je
-la suivis pour lui demander grâce; elle ne daigna pas m'écouter.
-
-Pénétré de douleur, je marchais en silence à son côté, la tête baissée
-et n'osant lever les yeux.
-
-Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie, j'essayai de
-reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux
-soupçons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris étaient forcés, j'avais la
-mort dans le coeur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui
-me jetait à la dérobée quelques regards.
-
-Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part:
-tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne
-soupirais qu'après le moment de partir.
-
-Il arriva enfin ce moment désiré.
-
-Le bateau est lancé, il fend l'onde; déjà le rivage fuyait loin de nous
-et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin,
-nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain; bientôt la
-surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se déchaînent,
-et notre frêle barque est abandonnée à la merci des flots.
-
-Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tâcher de gagner le
-port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés
-vers la côte opposée, au milieu des écueils.
-
-On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient,
-après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles.
-
-Comme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large,
-mais nous ne semblions avoir évité un danger que pour succomber à un
-autre: les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient
-vouloir se refermer sur nous.
-
-A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce
-de petite baie.
-
-Le ciel était couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans
-leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine.
-
-La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayées cherchaient à
-se cacher. Lucile pâle, muette et tremblante, se réfugie dans mes bras,
-elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein.
-
-Te l'avouerai-je? Panin. Charmé de sentir dans mes bras mon doux trésor,
-je n'étais point fâché de cette tempête.
-
-La nuit vint augmenter les ténèbres; les éclairs fendaient la nue, la
-foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des
-cieux, ses longs roulements se répondaient d'une côte à l'autre; les
-vents soufflaient avec plus d'impétuosité, et les vagues écumantes
-élancées dans les airs semblaient découvrir le fond des abîmes à la
-lueur des feux célestes.
-
-Lucile, à demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque
-éteinte:
-
- «Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous précipiter
- dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir
- embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau!»
-
-Quoique mon courage commençât à s'ébranler, je tâchai de la rassurer;
-puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence, nous nous tînmes
-étroitement embrassés, en attendant que le cruel destin disposât de nos
-jours.
-
-Enfin la tourmente s'apaise, les nuées crèvent, une pluie abondante fond
-sur nous, le globe argenté de la lune paraît derrière les nuages; sa
-lumière tremblante brille sur la surface de l'onde agitée: les nuages se
-dissipent, le ciel s'éclaircit, et le sombre azur de la voûte céleste,
-semé de brillantes étoiles offre un spectacle enchanteur.
-
-Bientôt nous eûmes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore.
-
-A la blancheur de l'aube du jour s'était mêlée cette légère teinte d'or
-et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'élance de
-dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux étincelants du sein
-des eaux. A l'éclat de sa vive lumière, l'obscurité disparaît, les
-ombres fuient, son disque se dégage, il s'élève, ses rayons se
-projettent à grands flots sur la plaine liquide: l'horizon s'étend, et
-la terre s'offre à notre vue.
-
-Déjà le sommet des montagnes paraît doré, nous reconnaissons le rivage;
-les vents sont enchaînés, la surface de l'eau ne paraît plus qu'une
-glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le
-port.
-
-Arrivés à Warzimow, nous nous séparâmes. Je pris congé de Lucile, qui me
-fit promettre de revenir bientôt auprès d'elle.
-
-
-_En continuation._
-
-J'ai trouvé ce matin avec Lucile une parente éloignée de la comtesse que
-je n'avais pas vue depuis longtemps.
-
-C'est une jeune veuve, à cheveux noirs, à grands yeux bleus, à nez
-aquilin, à lèvres vermeilles, à petite bouche, et à tout prendre d'une
-assez jolie figure. Elle ne dit pas qu'elle cherche un mari; mais on le
-devine.
-
-Sans être belle, elle plaît beaucoup; elle a des manières libres et
-aisées qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui
-enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et
-passe pour avoir de grands biens.
-
-Ne serait-ce point là ton fait?
-
-De Lencici, le 15 mai 1769.
-
-
-
-
-VII
-
-SOPHIE BAJOSKI A SA COUSINE.
-
-
-J'ai sous les yeux un couple d'amants heureux. Enveloppés des ombres du
-mystère, ils se livrent en silence au plaisir de s'aimer; ils ne
-paraissent avoir d'autre soin que celui de se plaire, et tout occupés
-l'un de l'autre ils se suffisent à eux-mêmes.
-
-Tu connais la maîtresse: la charmante Lucile. Je vais te peindre
-l'amant.
-
-C'est un jeune homme de moyenne taille; mais de la plus séduisante
-figure du monde. A un teint brun et animé il joint de grands yeux bien
-fendus pleins de vivacité et de douceur, une moustache naissante, une
-bouche dessinée par l'amour, des cheveux d'un noir d'ébène, une jambe
-faite au tour et une main douce, blanche et potelée.
-
-Gustave (c'est son nom) est pétri de grâces; mais il n'a point ces airs
-légers, tranchants, avantageux, comme tant d'autres jeunes gens, et il
-n'en plaît que davantage.
-
-Quoique d'un naturel vif et sensible, il est peu porté à la galanterie.
-Il n'est pas fait pour chercher les bonnes fortunes; je ne sais même
-s'il saurait profiter de celles qui se présentent. Il me semble si neuf
-que je parierais tout au monde qu'il n'a encore cueilli que les
-premières fleurs de l'amour.
-
-Il est si épris de sa Lucile, qu'il n'a d'yeux que pour elle. Aux côtés
-d'une autre femme il paraît mal à son aise et s'ennuyer beaucoup: mais à
-ceux de sa belle, son oeil brille d'un feu divin, sa bouche sourit
-amoureusement, toutes les grâces s'animent sur son visage, il est
-charmant et enjoué.
-
-Je suis assez familière avec lui, et je lui dis souvent le petit mot
-pour rire; mais il n'entend pas malice.
-
-Tu me diras peut-être que j'en suis amoureuse. Je ne sais; mais je
-n'aime point à être longtemps sans le voir, je ne le revois jamais sans
-plaisir et je cherche quelquefois à me trouver sur ses pas. Ce qui me
-plaît le plus en lui n'est pas précisément sa beauté; son air novice a
-quelque chose qui me flatte davantage et sa froideur auprès de moi pique
-ma vanité.
-
-Qu'il serait doux, Rosette, de lui toucher le coeur, de lui donner la
-première leçon du plaisir amoureux.
-
-Du château de Kamine, près Warzimow, le 20 mai 1769.
-
-
-
-
-VIII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Sirad.
-
-Chaque fois que je vois Lucile, je découvre en elle quelque chose qui
-m'enchante.
-
-Jamais fille n'eut plus d'égards pour tout le monde; jamais fille ne
-craignit plus de déplaire, mais jamais fille aussi ne sut mieux l'art de
-concilier les prédilections avec les bienséances. Cet art qui fait
-l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris: je me trompe,
-c'est l'amour qui le lui a enseigné.
-
-Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait naître ces
-réflexions; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de
-t'entretenir, et que tu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus
-que de m'écouter.
-
-Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur
-les prés fleuris du Staroste de Tarzin.
-
-Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour
-relever l'éclat de ses charmes: cependant elle est passionnée des
-fleurs, elle en porte presque toujours; ce sont ses perles et ses rubis.
-
-Quelques cavaliers qui connaissent son goût, se mirent à en cueillir. Je
-suivis leur exemple. Le plus empressé à lui en présenter fut un jeune
-seigneur français. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuite à la file,
-chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfin elle se
-rendit à leurs instances: mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet
-qu'elle garda à la main.
-
-Tandis que ces agréables l'abordaient, mes yeux suivaient les siens sans
-qu'elle s'en aperçût.
-
-Vint mon tour. J'avais choisi à dessein quelques chétifs brins de muguet
-que je lui présentai avec ce compliment:
-
- «Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu.»
-
-Elle les prit, et les plaça sur son sein, en me jetant un regard tendre.
-Que de choses obligeantes disait ce regard! Tous remarquèrent cette
-distinction; quelques-uns même en furent jaloux.
-
- «C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible?» disait à basse voix le
- plus piqué.
-
-Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je
-m'éloignai et cessai de regarder Lucile: mais c'était pour aller penser
-à elle à l'écart.
-
-Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent.
-Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité;
-et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du coeur;
-mais en même temps, quelle délicatesse de procédés jusque dans les plus
-petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs!
-
-Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me
-touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine
-à modérer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son coeur,
-et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes
-transports.
-
-De Lencici, le 30 mai 1769.
-
-
-
-
-IX
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Sirad.
-
-A l'exemple de tant d'autres aspirants, je n'ai point fait la cour à la
-mère pour obtenir la fille. Je ne sais même si la comtesse m'avait
-d'abord choisi au fond de son coeur pour l'époux de Lucile. Mais elle a
-vu notre inclination mutuelle naître et se développer sous ses yeux.
-Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me témoigna beaucoup de
-bonté.
-
-Au commencement j'avais pour elle cette espèce d'amitié, qu'ont
-d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Dès que j'ai fait
-usage de ma raison, cette amitié enfantine s'est changée en vrai
-attachement, que rien n'altéra jamais.
-
-Cette respectable mère s'est chargée elle-même de l'éducation de sa
-fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie
-et la compagne. Lorsque le coeur de Lucile commença à s'ouvrir à la
-tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de caché pour
-sa mère, et je ne m'en cachais pas non plus.
-
-Je ne voyais en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon
-coeur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappelé le respect que je
-lui dois, sa familiarité me l'eût fait oublier. Ce n'est pourtant pas
-qu'elle ne me reprenne quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du
-badinage qu'elle déguise ses leçons.
-
-Malgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne
-suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que
-j'avance en âge, il me semble que sa présence me gêne. Devant elle, mon
-coeur n'ose plus s'épancher avec Lucile. Cela n'est pas étrange.
-L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mystère.
-
-Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin? Que ne viens-tu
-nous faire une petite visite? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir à
-te voir?
-
-De Varsovie, le 1er juin 1769.
-
-
-
-
-X
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-Aujourd'hui il y avait assemblée chez le comte Sobieski; et, comme tu
-peux bien croire, j'y étais invité.
-
-Lorsque j'arrivai, la compagnie était déjà nombreuse; et il n'y manquait
-pas de jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient
-la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupté qui
-semble appeler le plaisir, et ce tendre babil qui captive les coeurs,
-pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'était sûrement pas fait pour
-les rebuter.
-
-Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Castellane
-Bomiska. A la fleur de l'âge, elle joint une beauté si éclatante, des
-manières si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si
-touchante, des regards si parlants, et ce petit manége si propre à faire
-des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que
-dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la railler sur son air
-d'innocence: mais elle a fait dès-lors quelque séjour à Paris; et
-certes, elle n'a pas mal profité des leçons des Français.
-
-Avant le dîner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui
-entretiennent la curiosité des oisifs de Varsovie.
-
-La Castellane se mit à raconter les aventures galantes de la princesse
-Gal... Elle assaisonna de tant de sel la malignité de ses réflexions et
-répandit tant de grâce sur son récit qu'il devint très-amusant. On rit
-beaucoup, puis l'on se mit à table.
-
-Tandis qu'on servait le café, elle recommença ses propos badins.
-Jalouses de sa beauté et de son esprit les autres femmes se retirèrent à
-l'écart: nous fîmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux attachés sur
-cette belle bouche qui savait si bien débiter d'agréables petits riens:
-les ris recommencèrent et l'on s'amusa encore beaucoup.
-
-Comme l'on était à rire, les instruments qui commençaient à se faire
-entendre nous appelèrent dans la grande salle. En y passant, je donnai
-la main à cette aimable conteuse, et l'assurai qu'elle était charmante:
-ce qu'elle n'eut pas de peine à croire.
-
-Elle reçut ce propos galant avec une tranquille complaisance, comme un
-hommage qui lui était dû.
-
-Je me plaçai à son côté.
-
-On n'attendait pour ouvrir le bal que Lucile; et comme elle n'arrivait
-point, sa mère pria qu'on n'y fît pas d'attention Néanmoins, on attendit
-encore quelque temps, et sur les instances de la comtesse, on commença
-la danse. Ce fut par un quadrille.
-
-Le jeune Lublin s'approcha de ma voisine et l'invita à danser avec lui.
-En même temps trois autres cavaliers s'adressèrent aux plus jolies de la
-compagnie. Quoique jeunes, lestes et bien faites, on n'eut cependant les
-yeux que sur la Castellane. Que de précision, que de légèreté, que de
-grâce dans les mouvements de cette séduisante figure! Quelle âme ses
-regards donnaient à sa danse! Ses rivales voulurent par émulation donner
-le même agrément à la leur: mais on ne vit qu'elle dans la fête.
-
-Le quadrille fini, elle vint reprendre sa place; Lublin l'y suivit.
-
-Que de femmes qui se piquent d'être belles et aimables, lui dis-je
-doucement, doivent souffrir en votre compagnie. C'est un malheur qui
-vous est attaché que celui de faire des jalouses, et ce malheur, je
-crois, vous suit partout.
-
-Vous aimez à plaisanter, répondit-elle en souriant et me serrant
-doucement la main.
-
-Te l'avouerai-je? A ses côtés, une certaine émotion s'était emparée de
-mon âme: déjà j'aimais le doux poison qui coulait dans mes veines, et je
-me surpris de nouveau à lui dire des douceurs. Je n'étais pas toutefois
-si absorbé, que de temps à autre je ne cherchasse des yeux Lucile. Hé!
-pouvais-je l'oublier?
-
-Elle venait d'entrer et s'était mise sans bruit dans un coin. Je la
-comparai secrètement à la belle danseuse et le parallèle fut tout à son
-avantage.
-
-Leur taille est à peu près de la même élégance, leur teint de la même
-blancheur, leur physionomie également spirituelle. La beauté de Lucile,
-il est vrai, n'est pas aussi régulière; mais elle a quelque chose qui
-plaît davantage et qui plaît plus longtemps. Elle n'a point comme la
-Castellane ce talent d'éblouir les yeux; mais elle a celui de captiver
-les coeurs: elle n'a pas l'ombre de la coquetterie, ses manières ne sont
-que le développement des grâces que la nature lui a prodiguées.
-
-Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui éclate dans la contenance
-de l'autre; son maintien est décent, réservé et l'on voit sur son visage
-cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beauté.
-
-Déjà mon coeur était retourné vers elle, ou plutôt il ne l'avait point
-quittée: je commençais à négliger la Castellane; mais je ne voulais pas
-la planter brusquement.
-
-Lucile s'étant aperçue de mon assiduité auprès de cette belle personne,
-me fixait d'un air inquiet. J'étais charmé de son embarras et ne faisais
-pas semblant de m'en apercevoir.
-
-Comme je vins à lever les yeux, je rencontrai les siens, et elle me jeta
-un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de l'âme. A
-l'instant percé comme d'un trait, je sentis un cuisant remords de m'être
-ainsi oublié. Je rougis de ma faiblesse, et me la reprochai comme un
-crime.
-
-Tandis que la réflexion empoisonnait ainsi le plaisir que j'avais goûté,
-je n'attendais plus pour quitter la Castellane que la fin d'une
-historiette qu'elle était à conter, et cette historiette ne finissait
-point. J'avais de fréquentes absences; mais elle rappelait de temps en
-temps mon attention par de petits coups d'éventail. Que faire? Il
-fallait bien supporter de bonne grâce mon ennui.
-
-Cependant un beau jeune homme, qui avait été introduit par un ami de la
-maison, s'était approché de Lucile. Il avait pour elle tous les soins
-d'une galanterie empressée et je surpris des regards qu'il n'était que
-trop aisé d'entendre. Quoique mon impatience fût extrême, je pris le
-parti de dissimuler; mais j'observais du coin de l'oeil tout ce qui se
-passait.
-
-Lucile ne cherchait proprement pas à lui plaire; elle n'était néanmoins
-pas fâchée, je crois, d'avoir matière à se venger de ma négligence: elle
-faisait semblant de l'écouter.
-
-A peine avais-je détourné un instant la tête, que je le vis penché sur
-le dossier de la chaise de Lucile, lui disant un mot à l'oreille. Elle
-baissait les yeux et rougissait avec beaucoup de grâce.
-
-Je croyais voir en lui un rival.
-
-A cette idée, je sentis mon sang bouillonner dans mes veines; je parvins
-cependant à cacher mon émotion.
-
-Dès que je trouvai le moment de m'éloigner de mon éternelle conteuse, je
-m'approchai de Lucile. J'aurais voulu lui parler; mais ce jeune importun
-ne la quittait point. J'étais inquiet. Elle s'en aperçut, et se mit à
-sourire. Mon inquiétude redoubla, et je me fis violence pour ne point
-éclater.
-
-Toute la soirée, j'eus à dévorer mon chagrin.
-
-Lorsque la compagnie se fut retirée, j'abordai Lucile; elle avait les
-yeux baissés et paraissait rêveuse. Nous n'osions nous regarder, mais
-nous nous entendions sans rien dire, et chacun craignait de rompre le
-silence.
-
-Enfin je voulus lui parler; elle refusa de m'écouter; je voulus lui
-prendre la main; elle la retira avec humeur; elle s'éclipsa ensuite et
-ne se laissa plus voir du reste de la soirée.
-
-Ces procédés me pénétraient de douleur, et je me retirai chez moi, en
-maudissant pour la première fois la bizarrerie du sexe.
-
-De Varsovie, le 15 juin 1769.
-
-
-
-
-XI
-
-LUCILE A CHARLOTTE.
-
-
-A Tarzin.
-
-Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'amuser de tout! Tu ris, tu
-chantes, tu folâtres, rien ne t'afflige; et il ne faut souvent qu'un
-rien pour me faire pleurer.
-
-Hier, je passai bien mal mon temps; tu pus t'en apercevoir; mais ce que
-tu ne sais pas, c'est qu'après que tu fus partie, je le passai plus mal
-encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, tant mon âme est
-agitée: je ne sais quand le calme s'y rétablira.
-
-Ne remarquas-tu pas comment toutes ces femmes avaient cherché à paraître
-jolies? Mais comme si ce n'était pas assez pour des coquettes de se
-montrer dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, elles avaient eu
-grand soin de ne pas trop couvrir leurs charmes et de mettre en jeu
-mille petits artifices innocents, ainsi qu'elles les appellent.
-
-Parmi ces beautés pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avait
-une brune à grands yeux bleus, d'une figure assez intéressante, et qui
-aurait même des grâces, si elle ne les gâtait à force d'affectation.
-
-Pris-tu garde comme elle s'écoutait avec complaisance, se souriait à
-elle-même, s'admirait avec volupté et ne cessait de s'applaudir de ses
-charmes. Elle ne m'avait pas l'air non plus d'être fort cruelle. Quelle
-mollesse dans sa contenance! Quelle liberté dans ses propos! Quelle
-volupté dans ses regards!
-
-Tous les cavaliers s'empressèrent à l'envi de lui faire la cour; et
-c'était un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur
-distribuer de petites faveurs. A l'un un sourire furtif; à l'autre un
-petit coup d'éventail; à celui-ci un mot à l'oreille; à celui-là un
-léger serrement de main. Que te dirai-je? C'est un parfait modèle de
-coquetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de
-grâce.
-
-Pourrais-tu le croire? Gustave lui-même but à la coupe de cette
-enchanteresse et me laissa pour elle.
-
-Quand elle fut partie, il revint à moi et voulut réparer dans le
-particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reçus d'un air
-froid et réservé. Interdit, il balbutia quelques mots mêlés d'excuses et
-de reproches; mais je me levai sans l'écouter et le plantai là.
-
-Voici la première fois, Charlotte, que mon coeur connaît les craintes de
-la jalousie.
-
-Tandis que j'étais seule à rêver dans un coin, un jeune cavalier de la
-compagnie qui paraissait peu se plaire aux contes scandaleux de cette
-coquette, essaya, je pense, de me tirer de ma rêverie.
-
- «Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordant, l'art de charmer le
- temps, puisque vous ne daignez prendre aucune part à la conservation.»
-
- «--Le temps me pèse peu, lui répondis-je; on m'a appris dès mon
- enfance l'art de le trouver court.»
-
-Il se prévalut de cette réponse pour enfiler mon éloge; il me dit mille
-choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer
-par ses attentions.
-
-Enchantée toutefois que l'occasion se présentât de mortifier Gustave, je
-les reçus avec moins de répugnance, que je ne l'eusse fait en toute
-autre rencontre. Je feignis même de l'écouter avec complaisance; mais je
-craignais que Gustave ne pénétrât le motif secret du plaisir que
-j'affectai de prendre.
-
-Hélas! me serais-je jamais attendue d'avoir un jour à me venger ainsi de
-lui? C'en est fait, je ne l'estime plus. Par quelle fatalité faut-il que
-je l'aime encore? Mon coeur se révolte contre ma raison. Je voudrais
-l'oublier, et malgré moi je soupire.
-
-Peut-être entreprendra-t-il de se plaindre à son tour? Tandis que le
-jeune homme qui était auprès de moi me tenait un propos flatteur, je
-vins à jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelque agacerie à
-ma rivale. Il ne me fut pas possible de résister aux émotions qui
-s'élevaient dans mon coeur: bientôt je sentis mon visage tout en feu; je
-baissai la tête pour cacher ma rougeur.
-
-Mon voisin ne douta pas qu'il ne fût l'objet de cet embarras, il se
-retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en ai reçu une déclaration
-d'amour.
-
-Je ne sais comment faire pour me raccommoder avec Gustave; mais je sais
-bien que je voudrais que cela fût déjà fait.
-
-De Varsovie, le 16 juin 1769.
-
-
-
-
-XII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-L'amour naît dans un instant, et toujours sans peine: mais qu'il en
-coûte pour le conserver!
-
-Rien n'est si délicat. Sensible à l'excès, une bagatelle l'offense, la
-réserve le blesse, la défiance le révolte, et les plus légères atteintes
-lui deviennent mortelles. Voilà les peintures que nous en font les
-poètes. Peintures trop vraies pour mon malheur.
-
-Je me vantais un jour de n'en connaître que les douceurs et d'avoir seul
-cueilli la rose sous l'épine: que les temps ont changé!
-
-Lucile continue à prendre avec moi un air de froideur qui m'afflige,
-elle évite de se trouver sur mes pas, et lorsque je veux saisir le
-moment d'un tête-à-tête, à l'instant elle s'approche de sa mère sous
-divers prétextes.
-
-Ces procédés me font naître quelques soupçons. Serait-elle éprise de cet
-inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure séduisante. J'ai suivi
-Lucile de près; et chaque épreuve redouble mon inquiétude.
-
-Hier je voulais absolument m'aboucher avec elle. Ne la trouvant point
-dans sa chambre, je passai dans son cabinet de toilette; elle n'y était
-pas non plus: mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet à
-portrait.
-
-Je m'approche: quelle fut ma surprise, lorsqu'à ce portrait je reconnus
-mon rival! Je ne pus résister à la tentation d'ouvrir la lettre, quelque
-bas que me parût ce procédé; je la parcourus en tremblant: elle était
-conçue en ces termes:
-
- «Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprès de
- vous; et que l'heureux mortel qui a su toucher votre coeur sait mal en
- profiter!
-
- »Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans
- désirer s'attacher votre personne? Au cas que votre coeur ne fût pas
- engagé sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus
- tendre.
-
- »Si je puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon
- parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père.
- C'est à lui que vous aurez la bonté d'adresser votre réponse, que
- j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus
- passionné.
-
- »Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce
- billet.»
-
-Je ne pouvais en achever la lecture; je sentais mon coeur se flétrir,
-mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se dérober sous moi.
-
-Dès que je fus un peu revenu de ma consternation:
-
-Il y a sûrement ici du mystère, m'écriai-je. C'est une trame que Lucile
-me cache. Lucile infidèle! O ciel! Lucile, l'innocence même, la candeur,
-l'ingénuité. Non, non, cela n'est pas possible... et cependant cela
-n'est que trop assuré; autrement, pourquoi ce silence? Qui pourrait
-l'avoir déterminée à me cacher ce qui se passe? Peut-être est-elle
-piquée encore? Ah, que ne puis-je le croire!... Mais si ce n'était que
-pique, les soumissions que je lui ai faites l'eussent désarmée; elle
-n'eût pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue
-des marques de mon repentir, elle eût pris pitié de moi, et m'eût rendu
-son amour. Mais non: depuis qu'elle a vu ce nouveau venu, elle m'évite,
-elle refuse de m'entendre, elle me rebute et s'efforce de me congédier.
-Hélas! je le vois trop: elle voudrait m'éloigner pour se livrer en
-liberté à celui qu'elle me préfère. Ah! je suis trahi, je n'en puis
-douter.
-
-Emporté par mon ressentiment, j'éclatais en plaintes amères, et je
-cherchais à voir ma dissimulée maîtresse pour l'accabler de reproches
-avant de lui dire adieu.
-
-En descendant l'escalier, je trouvai sa femme de chambre.
-
- «Où est Lucile?
-
- «--A se promener dans le jardin avec la comtesse.»
-
-J'y courus.
-
-Chemin faisant, la réflexion vint à mon secours.
-
-Pourquoi tant de précipitation? me suis-je dit. Peut-être je m'alarme
-d'une chimère. Voyons du moins si elle est coupable; car s'il arrivait
-qu'elle fût innocente, comment réparer jamais l'injure que je lui aurais
-faite?
-
-Dans cet instant, je l'aperçus.
-
-Elle ne se douta pas de ce qui s'était passé. Je m'avance à sa rencontre
-et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me témoigne plus de
-froideur que jamais.
-
- «C'en est fait, disais-je en moi-même, elle a tourné vers mon rival
- ses voeux, et ne veut plus écouter les miens.»
-
-Mon premier mouvement, si nous avions été seuls, aurait été d'éclater,
-je n'osais cependant le faire en présence de sa mère, qui venait de nous
-joindre.
-
-Lucile, de son côté, s'efforçait de dissimuler, elle m'adressait souvent
-la parole et voulait paraître gaie; mais son regard était vague, des
-sourires forcés venaient se placer sur ses lèvres, et son enjouement
-était affecté. Je n'étais pas dupe de ce retour de bon accueil.
-
- «La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir une explication en
- présence de sa mère; elle craint les éclats d'une rupture, elle
- tremble que je ne lui reproche sa perfidie.»
-
-Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de pensées affligeantes
-se présentaient à mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop
-bien fondées. Je ne doutais plus que Lucile n'aimât ce jeune homme. Je
-ne pouvais me l'ôter de l'idée, je me le représentais toujours comme un
-rival dangereux prêt à détruire mon bonheur; et dans la chaleur de la
-passion, je formai le projet de l'immoler à mon amour, et de venir
-ensuite expirer aux yeux de mon infidèle.
-
-Après avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prétextai quelque
-affaire et me retirai bien résolu de ne pas laisser jouir mon rival de
-son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes
-gens d'épier tous ceux qui iraient chez le comte.
-
-S'il m'a enlevé le coeur de Lucile, du moins ne mourrai-je point sans
-vengeance.
-
-Je connais ton humeur, Panin; si tu ne me plains pas, garde-toi
-d'insulter à mon infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien
-nous sommes brouillés sans retour.
-
-De Varsovie, le 19 juin 1769.
-
-
-
-
-XIII
-
-SIGISMOND A GUSTAVE.
-
-
-A Varsovie.
-
-Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois.
-
- «Ah! ah! m'écriais-je en la parcourant, le voilà enfin qui a bu dans
- la coupe amère. Le pauvre garçon!»
-
-Cher Potowski, malgré tes menaces je ne puis m'empêcher de t'en
-féliciter.
-
-Lucile serait-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en
-trouvera difficilement un autre aussi bien partagé du côté de la figure;
-et à coup sûr elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi bonne foi.
-Mais elle a peut-être envie du titre de princesse; et que ne sacrifie
-pas une femme à sa vanité!
-
-Rien n'est plus faible, plus léger, plus vain que l'amour des belles; ce
-n'est tout au plus qu'un goût passager; l'ivresse qui en fait le charme,
-elles ne la connaissent point. Au charmant délire de deux coeurs qui
-s'aiment, elles préfèrent le plaisir de faire des conquêtes, et jamais
-on ne peut leur ôter ce fond de coquetterie que la nature leur inspire
-presqu'en naissant.
-
-Que tu connais peu les femmes! Le croiras-tu? Il en est qui s'amusent à
-allumer les désirs de leurs adorateurs, pour le plaisir cruel de rire de
-leur tourment. D'autres font métier de se jouer du malheureux qui les
-adore, et d'accorder leurs faveurs au galant adroit qui affecte le plus
-de les mépriser. D'autres, plus perfides encore, flattent nos désirs et
-ne nous promettent que des douceurs, tant qu'elles se bercent de
-l'espoir de nous captiver, mais une fois assurées de l'amant, elles
-trompent cruellement l'époux. Enfin elles sont toutes également volages;
-leurs yeux se promènent sans cesse sur de nouveaux objets, et leur coeur
-est toujours prêt à se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition.
-
-Ne va pas te fâcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des
-procédés de ta Lucile. Je sais qu'elle est séduisante avec son air
-d'ingénuité; on s'y laisserait prendre aisément. Mais elle a le coeur
-tout aussi susceptible qu'une autre. Eh! crois-tu bonnement que la
-nature ait dû faire un miracle en ta faveur?
-
-Combien de fois je me suis diverti de ta simplicité lorsque tu
-t'extasiais sur son amour! Ce n'était que pour tes beaux yeux qu'elle se
-parait; elle ne cherchait à paraître aimable que pour te plaire; son
-petit coeur ne palpitait que pour toi; et tu en étais bien sûr, car elle
-te l'avait juré si souvent.
-
-Hé bien! qu'en dis-tu? Pauvre dupe! Oui, consume-toi à présent auprès
-d'elle; fais-lui bien des soumissions, pousse bien des soupirs, verse
-bien des larmes, éclate bien en reproches, si cela peut te soulager.
-Mais prends garde qu'à force d'être triste, inquiet, jaloux, tu ne
-l'excèdes, et ne l'obliges enfin à prendre le parti de te congédier
-nettement, si toutefois tu ne l'es pas déjà.
-
-Le début de ta lettre m'a frappé; mais je n'ai pu m'empêcher de rire en
-voyant la finale.
-
-Se couper la gorge pour une femme! Cela est un peu violent; quoiqu'on se
-la coupe souvent à moins. Ami, je te conseille de remettre la partie à
-une autre fois et de prendre ton parti en galant homme.
-
-Ton amante est jolie, j'en conviens; mais si tu l'as perdue, tu en seras
-quitte pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille toujours
-aimer la même?
-
-Que tu es encore enfant! Je voudrais bien une fois te voir un peu plus
-raisonnable.
-
-De Pinsk, le 25 juin 1769.
-
-
-
-
-XIV
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Cinq jours s'étaient passés, lorsque mon émissaire m'apprit qu'il venait
-d'apercevoir trois cavaliers postés dans le petit bois derrière le
-palais du comte Sobieski; et à quelque distance, un carrosse attelé de
-quatre chevaux.
-
-Cette nouvelle ne me laissa plus de doutes sur le malheur que je
-redoutais.
-
-A l'instant je monte à cheval avec deux de mes gens, et nous allons à
-l'endroit indiqué. Nous les aperçûmes de loin, qui se promenaient dans
-le bois: mais pour les joindre plus sûrement, nous fîmes un détour, et
-nous mesurâmes notre marche de manière à les rencontrer sans qu'ils
-pussent l'éviter.
-
-Nous n'en étions qu'à quelques pas, lorsque je reconnus mon rival.
-
-A son aspect, je sentis ma colère s'enflammer: je m'avançai vers lui, et
-lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me
-répondit d'un ton moqueur en m'apostrophant de noms injurieux, et mit à
-l'instant le sabre à la main.
-
- --Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et notre
- différent se décidera entre nous tout-à-l'heure: tes gens et les miens
- demeureront spectateurs.
-
-Puis, tout-à-coup, fondant sur lui, je le blesse au bras droit, et le
-désarme: il tombe de cheval en demandant quartier.
-
-Le sang coulait à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-même un
-bandage, tout en lui reprochant sa perfidie. L'état de faiblesse où il
-se trouvait me fit craindre qu'il ne fût blessé mortellement. Je versai
-sur sa face un flacon d'eau de senteur.
-
-Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux,
-souleva sa tête, et me dit d'un ton mourant:
-
- «J'ai peut-être quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais
- pourrais-je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne
- me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de
- n'avoir su toucher son coeur.»
-
-En même temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présenta.
-
-Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles:
-
- «Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en
- m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possède mon
- coeur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de
- confiance.»
-
-Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus
-plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon âme dans une étrange
-agitation. Mille sentiments contraires semblaient la partager. Je
-sentis, il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon coeur; mais ce
-n'était que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés
-envers Lucile me pénétrait de douleur et je n'osais penser à l'état où
-j'avais réduit cet infortuné rival.
-
-Tandis que j'étais en proie à ces affligeantes pensées, son bandage se
-dérangea, il perdit beaucoup de sang, et ses yeux se couvrirent une
-seconde fois des ombres de la mort.
-
- --Il expire! s'écria celui de ses gens qui était à lui soutenir la
- tête.
-
-Arraché par ce cri à mes sombres rêveries, j'abaisse la vue sur ce corps
-pâle et immobile: Je le crus sans vie. Dans l'excès de ma douleur, je me
-jetai sur lui.
-
-Je ne sais ce que je devins alors, mais je me suis réveillé dans mon
-appartement. Peu après on est venu m'apprendre que la blessure du nonce
-de Mazovie (c'est le titre de mon rival) n'était pas dangereuse. Cette
-nouvelle m'a un peu tranquillisé.
-
-A présent mon agitation est moins cruelle; mais je ne puis me défendre
-d'une noire mélancolie, et tu penses bien quel peut en être l'objet.
-
-Tu t'impatientes sans doute du récit de mes infortunes.
-
-Il me semble te voir jeter ma lettre sur ta table, en levant les
-épaules, et t'entendre dire d'un ton de pitié: Pourquoi me remplir la
-tête de ses folies et de ses plaintes? Que ne fait-il comme moi.
-
-Patience, cher Panin. Il y a temps pour tout. Avant de prendre congé de
-l'amour, il t'a fait passer plus d'un mauvais moment. Tu étais bien aise
-alors de verser tes chagrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc pas
-mauvais que je fasse de même.
-
-De Varsovie, le 27 juin 1769.
-
-
-
-
-XV
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Tu as pris plaisir sans doute à alarmer mon amour, et à me tenir sur les
-épines. Si ta lettre fût venue plutôt, elle m'eût fait une terrible
-peur: mais tu ne jouiras pas de ta méchanceté.
-
-Comme je m'abusai sur le compte de Lucile!
-
-Ce que je prenais pour intrigue n'était que ressentiment, que dépit
-simulé. Humiliée de mes attentions pour cette coquette, son âme sensible
-s'est trouvée exposée aux premières atteintes de la jalousie et sa
-délicatesse blessée ne lui a pas permis de chercher aucune explication,
-ni même de me laisser entrevoir son chagrin.
-
-Après ce qui s'était passé, je brûlais d'envie de voir Lucile; et
-cependant j'avais peine à m'y rendre. J'aurais fort souhaité que
-quelqu'un m'eût épargné l'embarras d'une explication avec elle.
-
-Tandis que j'étais ainsi en suspens, la raison prit enfin le dessus.
-
- --Quoi donc, me suis-je dit, la mauvaise honte m'arrête? Je n'ai pas
- craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindrai-je d'adoucir le
- coup cruel que je lui ai porté? Ah! quand l'amour n'attendrait pas de
- moi cette démarche, je la dois à la justice.»
-
-Honteux de ma faute, et pénétré de regret, je me rends chez le comte
-Sobieski. Ils avaient déjà eu vent de mon affaire.
-
-Je me fais annoncer.
-
-A peine étais-je au haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon coeur
-palpite: Lucile paraît.
-
-Je n'osai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se
-jette à mon cou. Je reçois ses embrassements d'un air confus. Étonnée
-que je répondisse si mal à sa tendresse, elle recule quelques pas, son
-coeur est prêt à éclater, ses yeux se remplissent de larmes, elles
-roulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embellissent
-encore.
-
- --D'où vient cet air sombre, Potowski, me dit-elle en sanglottant.
- Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je
- fait? Tu détournes les yeux...»
-
-Tout ce que les grâces éplorées ont d'attendrissant était peint sur son
-visage.
-
-Comme je continuai à garder le silence, elle se laissa aller sur un
-sopha, et se mit à pleurer amèrement. Mon coeur ne put soutenir cette
-dernière atteinte. Je courus à elle.
-
- --Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon
- sein, laisse-moi essuyer tes larmes.»
-
-Lorsque mon coeur fut soulagé par les pleurs.
-
- «C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse;
- et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les
- démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?»
-
-Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa
-main que je pressais longtemps contre mes lèvres.
-
-Comme je poussais un profond soupir.
-
- «Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens?»
-
- --Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever
- ton coeur?
-
- --Quelle illusion!
-
- --Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés
- repoussants. J'avais beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours
- je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible
- consolation même m'était refusée. Tu as été piquée de quelques
- attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te
- déplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connaître? au moindre
- signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé.
-
- --Était-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice? Amants ou époux,
- l'infidélité est un privilége que votre sexe s'est réservé; que ne
- savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prévaloir? Pourquoi m'être
- plainte? Il me paraissait inutile de courir après un volage qui me
- laissait pour la première venue, et je dédaignais de devoir à la pitié
- son retour. Ainsi forcée de supporter patiemment votre inconstance, je
- renfermai ma douleur dans mon sein, et gémissais au fond de mon coeur.
-
- --Ah! Lucile! peux-tu faire cet outrage à mon amour?
-
-Elle parut fâchée de m'avoir fait sentir aussi vivement ma faute.
-Cependant je me la reprochais plus vivement encore.
-
- «Hélas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une
- coquette! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et
- environnée de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi!»
-
-Quand je fus un peu revenu de ma consternation:
-
- --Tu m'affliges, Lucile, repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah!
- de grâce, épargne ces regrets à ton amant, qui est au désespoir de se
- les être attirés.»
-
-A ces mots, elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachèrent sur les
-miens avec l'expression la plus naïve de la tendresse; je signai mon
-pardon sur sa bouche, et mon coeur satisfait se livra de nouveau tout
-entier au plaisir d'aimer.
-
-A présent que l'orage est passé, je te permets, cher ami, de rire de moi
-tout à ton aise.
-
-De Varsovie, le 5 juillet 1769.
-
-
-
-
-XVI
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Je me sais retirée de la capitale où j'ai dessein de séjourner jusqu'à
-ce que la Pologne soit pacifiée.
-
-Mon château est trop près du théâtre de la guerre pour continuer à en
-faire le lieu de ma résidence: peut-être, chère cousine, qu'une passion
-bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer
-ici mon séjour.
-
-Je ne connaissais pas l'amour, et déjà je croyais en avoir épuisé les
-douceurs; je n'avais pas encore senti ces vifs élans, ces désirs
-empressés, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le
-trouble à nos coeurs et l'ivresse à nos sens.
-
-Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssais sans
-l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides
-caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable à ces femmes
-mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs
-à prix et se vendent aux plaisirs d'un maître. Bientôt j'éprouvai entre
-ses bras les horreurs du dégoût.
-
-Longtemps j'eus à endurer ce martyre; enfin la mort eut pitié de mon
-triste destin et rompit mes chaînes.
-
-Une fois maîtresse de moi-même, je me vis de nouveau environnée
-d'adorateurs et fis quelques conquêtes: mais j'avais le goût des
-plaisirs sans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'être
-amoureuse: Gustave seul me l'a appris.
-
-Je croyais ne pas l'aimer; hélas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il
-l'état de mon coeur! Que ne puis-je le voir à mes genoux, plein de la
-même ardeur m'exprimer sa tendresse! que ne puis-je dans mes bras lui
-faire oublier l'univers!
-
-Je le désire, mais que je suis loin de l'espérer.
-
-Longtemps j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret; mais ma constance
-est épuisée: il faut lui en faire l'aveu.
-
-Je n'ose m'abandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et
-de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler.
-En présence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mot de
-douceur; je commande à mes yeux mêmes de retenir leur langage: ma main
-seule, en pressant furtivement la sienne, lui exprime quelquefois en
-tremblant ma tendresse.
-
-Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par
-mes regards ce qui se passe dans mon coeur: mais il fait comme s'il ne
-m'entendait pas; il n'est point touché de mes attentions; et quelque
-agacerie que je lui fasse, il garde toujours auprès de moi un maintien
-réservé. Non que la crainte de déplaire balance en lui le désir d'être
-heureux; mais il n'est réellement point entreprenant: je ne crois pas
-même qu'il y ait au monde de jeune fille plus novice.
-
-Le croiras-tu? Au lieu de me rebuter, sa froideur ne sert
-malheureusement qu'à approfondir l'impression qu'il a faite sur mon
-coeur.
-
-Deux mois s'étaient passés en légères tentatives sans succès, et je vis
-bien qu'il fallait lui ménager de plus fortes épreuves.
-
-Je ne te dirai pas tout le manége que j'ai employé depuis quelques
-jours, pour allumer ses désirs et me faire attaquer.
-
-Je veux seulement t'en rapporter un trait.
-
-Jeudi dernier je me trouvai seule avec lui, et comme je le vis de fort
-belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la
-palatine B..., qui font à Varsovie la nouvelle du jour, et je n'oubliai
-pas d'appuyer sur la manière dont elle s'est arrangée avec son époux.
-
- --Cela est comique, observa-t-il en riant, d'être la confidente de son
- mari et le complaisant de sa femme.
-
- --Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant
- homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai
- doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une
- femme coquette, ne feriez-vous pas de même? Dès qu'on ne trouve pas le
- plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs.
-
- --Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun
- vive à sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme
- coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi à
- nous passer nos torts.
-
- --Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient.
- Trouvez-vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et
- ce qui l'inspire. Il est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins
- conviendrez-vous qu'il est assez agréable de changer d'objet. Rien
- n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais
- sans alarmes. La jalousie, les reproches, les éclats, les pleurs,
- voilà son triste cortége.
-
- --Je ne sais, répliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pénétrait.
- Je n'ai jamais aimé que Lucile, et je ne crois pas qu'il me fût
- possible de jamais en aimer d'autre.
-
-Sa belle approchait, et elle m'eût surpris à lui dire des douceurs, si
-je n'eusse bien vite changé de propos.
-
-Je ne suis pas contente de ce début, comme tu le penses bien.
-
-Cette première épreuve m'ayant si mal réussi, je veux lui en ménager une
-seconde, plus propre à le mettre sur la voie. Peut-être est-il craintif
-en public? Mais je verrai s'il a assez d'esprit pour se prévaloir de
-l'occasion, et se dédommager dans le tête-à-tête. Les procédés galants
-vont tout seul avec une jolie femme, quand on la trouve sans défense.
-
-Adieu, chère cousine. J'ai en vue certain stratagème peu commun, et je
-ne doute pas qu'il n'ait un succès complet.
-
-De Varsovie, le 30 juillet 1769.
-
-
-
-
-XVII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Ce matin j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus
-plus surpris.
-
-Il avait l'air un peu défait. Je lui demandai des nouvelles de sa santé.
-
- --Je me porte aussi bien, répondit-il, qu'on peut l'espérer, d'un
- homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une légère
- roideur. (En même temps il remuait son bras). Il faut en convenir,
- j'en ai été quitte à assez bon marché.
-
- --J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage, que vous ne
- vous fussiez point mis dans ce cas.
-
- --Ma foi, c'est votre faute.
-
- --Comment cela, je vous prie?
-
- --Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir passé la soirée, il y a
- deux mois environ, chez le prince Toninski?
-
- --Oui.
-
- --Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de
- la fille du comte Sobieski?
-
- --Oui.
-
- --Hé bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu
- incommodé, et ce jeune homme c'était moi.
-
- --Fort bien.
-
- --De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis pas un
- mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des vertus de votre
- amante, alluma dans mon coeur un ardent désir de la voir. J'en
- cherchai l'occasion, qui se présenta bientôt dans la fête où nous
- fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile, je la
- distinguai entre ses compagnes; et, à vous dire vrai, je trouvai bien
- faible votre pinceau. Quelle figure intéressante! disais-je en
- l'admirant. Quelle élégante taille! Quel air noble! Quel teint de lis
- et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le
- regard! Que de finesse dans le sourire! Que de grâce dans les
- manières! Que de modestie dans le maintien! Je la considérais avec
- volupté et cherchais à démêler dans ses traits tout ce que je savais
- qu'elle devait avoir dans l'âme. Tandis que vous étiez à vous amuser
- auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis
- ce moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant notre
- entretien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit;
- je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme
- délicat et sensible. A ses côtés, je sentis mon coeur plus puissamment
- attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et
- de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne
- songeai plus qu'à me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon
- illusion ne fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous
- portés naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne
- désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose
- n'était pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour, gagner
- la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre d'amant.
- C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce n'était pas celui
- dont s'accommodait le mieux mon coeur impatient: je voulais aller vite
- en besogne. N'osant lui faire de bouche l'aveu du choix de mon coeur,
- je remis ce soin à ma plume: je lui offris ma main, et j'en reçus la
- réponse que je vous ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma.
- Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un
- retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer
- ma raison; en proie à ce délire, je ne songeai plus qu'aux moyens de
- la posséder à quelque prix que ce fût. Néanmoins la réflexion me
- revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi, son coeur n'est
- plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui ne m'aime point? Non,
- non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras
- et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer à
- elle! mon coeur n'était pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel
- parti prendre? Tandis que j'étais en suspens, un rayon d'espérance
- vint luire dans mon âme. Peut-être, me disais-je, son penchant pour
- mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois à moi, son inclination
- changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de
- m'estimer; puis je gagnerai sa confiance, son amitié; et quand on vit
- ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai donc
- le projet de l'enlever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous savez
- le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit oublié,
- ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler vos
- amours: j'étais votre rival, je serai votre ami.
-
- --J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que l'offre
- que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous ménager la
- facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à gagner de
- troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne m'enlèvera Lucile qu'avec
- la vie.
-
- --Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous avais
- donné raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-vous, de votre
- côté, que jamais mon coeur ne connut la dissimulation ni les vils
- détours. La faiblesse où me jette la perte de mon sang avait
- presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de
- calme, j'ai fait des réflexions bien propres à m'en guérir
- entièrement. A présent j'ai l'âme tranquille: pour preuve de ma
- sincérité, je renonce dorénavant à voir votre amante.
-
- Puisque vous êtes si fort de bonne foi, je rougirais d'être moins
- généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez à
- voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe
- demain; vous dînerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisément
- d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont
- porté, quoiqu'elle eût été au désespoir si vous aviez réussi; et vous
- ne serez fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu
- mieux.
-
-Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé.
-
-Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me
-paraît que ce jeune homme a reçu de la nature une âme susceptible des
-plus vives passions, jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à
-la fougue des désirs; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la
-raison: il connaît le devoir et sait y sacrifier.
-
-De Varsovie, le 11 août 1769.
-
-
-
-
-XVIII
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon matin voir la
-chasse aux filets dans les champs de Dasco. A dire le vrai, je n'en
-avais nulle envie. Je voulais seulement que Gustave vînt m'éveiller.
-
-Quoique je n'aie pas à me plaindre de ma figure, et que je me fusse
-contentée avec tout autre du simple attrait de mes charmes, il fallait
-paraître jolie autant qu'il se pourrait. Je sautai donc en place au
-lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux
-parfums; puis, j'allai me remettre au lit en attendant l'aimable garçon
-après avoir eu soin toutefois d'écarter les rideaux afin de laisser
-passage à la lumière.
-
-Comme j'étais à rêver yeux ouverts, un domestique vint m'avertir qu'il
-était temps de me lever. Peu après j'entends frapper à la porte de la
-maison, c'est Gustave.
-
-Déjà Lucile était à finir sa toilette; elle me croyait à la mienne; et
-pour n'avoir pas à attendre, elle envoya Potowski me talonner. Je
-l'entends monter. A l'instant je pousse la couverture au pied du lit, je
-laisse sortir une jambe, et un de mes bras couronnait ma tête, ma gorge
-était découverte; et un linceul négligemment jeté voilait le reste.
-
-C'est ainsi à peu près que les peintres représentent la belle Ariadne
-lorsqu'elle fut trouvée par Bacchus.
-
-La porte de ma chambre s'ouvre. Il approche doucement, entr'ouvre les
-courtines.
-
-Je feignais de dormir, m'attendant de me sentir couverte de ses baisers.
-Quel autre me trouvant dans cette attitude eût pu réprimer ses
-transports amoureux? Mais ce froid mortel, le croiras-tu? ne me toucha
-pas même du bout du doigt. A-t-on rien vu de si novice, de si sot, de si
-impatientant?
-
- --C'est donc ainsi, belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous prenez
- le frais?
-
-Je fis semblant de m'éveiller en sursaut.
-
- --Ciel, m'écriai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici!
- retirez-vous, Gustave!
-
-Et comme si je fusse réellement honteuse d'avoir été surprise dans cet
-équipage, je m'enveloppai de mes draps.
-
- --Je m'étais bien douté, reprit-il en riant, que vous êtes fort
- matinière.
-
-Accablée de sa froideur:
-
- --Retirez-vous! lui criai-je une seconde fois, d'un ton dont il ne
- soupçonnait guères le motif.
-
- --Ne craignez rien, je vous laisse, mais faites vite: savez-vous qu'il
- y a une heure qu'on vous attend.
-
-Il se retira et je me levai, piquée jusqu'au vif de sa froide légèreté.
-
-Quelle est donc sa fascination pour cette fille?
-
-Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle; je ne lui cède point en
-attraits, et je suis plus enjouée. Il lui trouve tous les charmes, des
-grâces: mais c'est une beauté molle et inanimée. J'ai du moins de la
-vivacité, moi. Il est enchanté de son humeur caressante; mais ses
-caresses n'ont rien de piquant, rien de flatteur. Avec son air ingénu et
-languissant, à peine dirait-on qu'elle a une âme sensible. Elle est si
-insipide que je m'étonne qu'il n'en soit pas déjà dégoûté.
-
-A peine avais-je fait cette vive sortie, que je fus tout-à-coup saisie
-d'une espèce de remords.
-
-Quel rôle bas je viens de jouer! Pour le captiver je cherche à corrompre
-son coeur. Ah! si j'ai le malheur de réussir, qu'il me fera payer cher
-les soins que je prends à le séduire. Insensée que je suis! Comment me
-sera-t-il fidèle, si je lui ai fait un jeu de la fidélité et un
-épouvantail de la vertu? Et puis quel agrément alors de lui être unie.
-C'est de sa candeur autant que de sa beauté dont je suis si éprise: de
-quel prix serait à mes yeux un coeur avili par les vices que je lui
-aurai prêchés? C'est sa belle âme qui m'enchante, et je travaille à le
-rendre indigne de moi. Le dispenser à présent des devoirs que je lui
-imposerai dans la suite, quelle extravagance! Changera-t-il de moeurs en
-changeant d'état? Les goûts frivoles et vils que je lui aurai inspirés
-pour le détacher de sa belle, disparaîtront-ils devant moi? Non, pour
-gagner son coeur, il faut paraître à ses yeux un objet plus digne que
-Lucile. Hélas! je sens le ridicule, la bassesse de mes procédés; j'en
-suis humiliée, et pour comble de malheur, mon faible coeur n'a pas la
-force d'y renoncer. Par quelle fatalité faut-il que je suive encore un
-parti que je condamne?
-
-Comme j'étais enfoncée dans ces sombres réflexions, Lucile vint m'en
-tirer. J'étais attendue.
-
-La comtesse et son époux furent de la partie. La prise de tant
-d'oiselets fournit divers incidents agréables. La joie fut vive et
-brillante; mais mon coeur n'osait s'y livrer.
-
-Sans cesse l'image de Gustave venait s'offrir à mon esprit agité. Cruel
-garçon! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos? Que suis-je
-venue faire ici? Avant de t'avoir vu j'étais si tranquille! Je m'amusais
-si bien!
-
-Ah, ma chère, que le monde est insipide. Que ses amusements sont froids
-pour un coeur épris comme le mien! Répandue dans les sociétés les plus
-brillantes: sollicitée par tous les plaisirs, pourrais-tu le croire?
-Oui, je n'envie que le sort de Lucile. Je voudrais plaire à son amant:
-l'entendre dire qu'il m'aime serait toute mon ambition, et le soin de
-faire son bonheur mon unique étude.
-
-De Varsovie, le 1er septembre 1769.
-
-
-
-
-XIX
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Tous mes voeux sont remplis, Lucile est à moi: nos parents, qui ont vu
-naître notre inclination mutuelle, consentent à la voir couronnée. Mon
-amour est à son comble. Je n'attends plus que l'heureux moment de le
-consacrer au pied des autels.
-
-Déjà tout se prépare pour la cérémonie, qui est fixée au 24 du mois
-prochain.
-
-Cher ami, renvoie ton voyage de quelques jours, et viens prendre part à
-la fête.
-
-De Varsovie, le 25 septembre 1769.
-
-
-
-
-XX
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Qu'il est difficile de toujours lutter contre un penchant qui plaît!
-
-Longtemps j'ai tâché de vaincre ma passion pour Gustave: mais mon faible
-coeur ne peut plus s'en défendre. Je ne puis vivre sans lui; à peine
-puis-je être un jour sans le voir, et son absence ne m'est pas moins
-pénible qu'à Lucile. Hé bien, il faut que je la supplante.
-
-Hélas où mon esprit s'égare! Dans quel nouvel abîme je vais me plonger!
-Ah! ma chère, que ne peut point la beauté sur une âme, puisqu'elle lui
-fait oublier son devoir et le soin de son repos?
-
-Pour posséder Gustave, il faut gagner la confiance de Lucile, se rendre
-maîtresse de ses secrets, faire naître adroitement entre eux de la
-jalousie, et les brouiller l'un avec l'autre. Quoi, j'oublierai la
-pitié? Je serai fausse par système? J'irai d'erreur en erreur, de crime
-en crime? Je me rendrai méprisable à mes propres yeux?
-
-Mais que m'importe de vivre sans remords, s'il faut vivre infortunée!
-Les maximes de mon siècle seront mon excuse. Ne m'as-tu pas dit toi-même
-cent fois que la vertu n'est uniquement faite que pour les sots qui y
-croient; qu'il ne faut avoir d'autre règle de conduite que son plaisir;
-que la sagesse consiste à savoir jouir du présent, et que tout finit
-avec nous. Tu n'as fait de ces maximes qu'une trop heureuse expérience:
-depuis longtemps tu ne vis que pour toi. Que ne puis-je t'imiter, et
-être aussi fortunée!
-
-
-_P. S._ Il s'est élevé un différent entre les comtes Sobieski et
-Potowski au sujet des confédérés. On craint une rupture. Lucile est dans
-des transes continuelles dont je ne suis pas fâchée, et je ne sais
-pourquoi.
-
-De Varsovie, le 15 octobre 1769.
-
-
-
-
-XXI
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-Depuis quelque temps je vois avec chagrin les débats de nos parents au
-sujet des confédérés. Déjà ils ont fait naître du refroidissement entre
-nos familles; le jour de notre union est renvoyé, je ne puis plus te
-voir aussi souvent que je le souhaite, et je tremble qu'à la fin cette
-mésintelligence n'ait des suites funestes pour notre bonheur.
-
-Hélas! nous touchons peut-être au moment d'être séparés pour jamais.
-
-Chère Lucile, prévenons par un noeud indissoluble le coup fatal dont le
-destin nous menace. Viens, âme de ma vie, viens, présentons-nous aux
-autels de l'hymen, et qu'un doux lien nous unisse. Nous tenons encore
-dans nos mains l'arrêt de notre sort: le laisserons-nous prononcer sans
-retour?
-
-O ma Lucile, ne ferme pas ton oreille à la voix de ton amant. Rends-toi
-à son ardente prière, ouvre ton âme aux plus doux sentiments et
-garde-toi bien de résister au plus puissant des dieux qui veut couronner
-notre bonheur.
-
-De la rue Neuve, le 27 octobre 1769.
-
-
-
-
-XXII
-
-LUCILE A GUSTAVE.
-
-
-Tes craintes ne font qu'augmenter les miennes, et achever de porter la
-mort dans mon coeur. Mais comment écouter tes conseils?
-
-Une fille, sans être dénaturée, ne peut prévenir de la sorte le refus de
-ses parents.
-
-Tant que les auteurs de mes jours ne consentiront point à notre union,
-les dieux s'y opposent. Si je n'avais à consulter que mon coeur, ils le
-savent, cher Gustave, dès ce moment je serais à toi.
-
-De la rue Bressi, le 28 octobre 1769.
-
-
-
-
-XXIII
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-Ce que je redoutais si fort est enfin arrivé!
-
-Nos familles sont divisées: rien ne peut les réconcilier. Tu m'échappes.
-Je ne puis soutenir ce revers; mon coeur se brise de douleur.
-
-Ah! Lucile, que n'as-tu suivi mes conseils!
-
-De la rue Neuve, le 29 décembre 1769.
-
-
-
-
-XXIV
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Je touchais à l'objet de mes voeux. J'allais m'unir à Lucile. Comblée
-des dons de la fortune, de la jeunesse, de la beauté, de la vertu, tous
-ceux qui la connaissent enviaient mon sort. Que manquait-il à mon
-bonheur? L'heure nuptiale était arrêtée. J'attendais mon épouse sous des
-lambris dorés. Déjà la volupté faisait briller à mes yeux ses attraits
-séducteurs, et mon coeur enivré de joie se livrait à ses transports.
-
-Mais tandis que le plaisir s'offrait à mon esprit sous la plus flatteuse
-image, le destin jaloux minait sourdement mon bonheur. Les feux de la
-discorde, qu'il souillait de toute part, ont pénétré jusqu'au sein de
-nos familles: il m'arrache ma maîtresse.
-
-Hélas! mon bonheur s'est évanoui comme un songe. Ces riantes idées qui
-enchantaient mon âme ont fini par devenir des pensées douloureuses; et
-ce palais, qui devait voir deux époux couronnés, n'est plus qu'un temple
-de deuil et de larmes.
-
-La source de la joie est tarie dans mon coeur. Dégoûté du présent, je
-redoute l'avenir et suis insensible à tout, excepté à ma douleur.
-
-Aujourd'hui, cher Panin, le soleil s'est couché sur mon bonheur: à son
-lever qu'il va me trouver malheureux!
-
-De Varsovie, le 29 décembre 1769.
-
-
-
-
-XXV
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-Ah! cher ami, que n'ai-je un père comme le tien! Cet homme aimable!
-jamais il ne se livra à la fougue des désirs, et ne ferma son oreille à
-la voix de la raison. L'expérience des choses du monde le rendit sage de
-bonne heure, et le calme de son âme le garantit toujours de la folie des
-partis. S'il en épousait un, ce serait sûrement celui de la justice. Sa
-vertu est éclairée, et la sagesse seule semble le gouverner.
-
-Mais le mien est emporté, fier, ambitieux; il ne connaît que ses
-passions et ne compte pour rien le malheur d'un fils.
-
-Le voilà maintenant à ne s'occuper que des mécontentements des factieux.
-Il a épousé leur cause avec tant de chaleur qu'il s'est déjà brouillé
-avec le comte Sobieski, et je tremble qu'il ne s'oublie au point de
-prendre parti parmi eux, malgré tous mes efforts pour l'en détourner.
-
-
-_P. S._ Malgré que mon père ait rompu avec le comte Sobieski, il ne m'a
-point fait un devoir de suivre son exemple.
-
-Quel motif peut l'avoir retenu? Serait-ce que sa haine ne s'est point
-étendue jusqu'à Lucile? Serait-ce la honte de rétracter les éloges qu'il
-en a faits, ou bien la crainte de porter le désespoir dans mon coeur? Je
-ne sais. Je m'aperçois néanmoins qu'il n'est pas flatté que je continue
-à la voir si assiduement.
-
-De Varsovie, le 19 janvier 1770.
-
-
-
-
-XXVI
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Qui le croirait? Lucile me prend pour sa confidente et je suis sa
-rivale. Me voilà donc maîtresse des secrets de son coeur, et cela sans
-l'avoir cherché. Le sort pouvait-il mieux me servir?
-
-La conformité d'âge et d'état, plus que celle de caractère nous avait
-unies: la pitié a resserré ces noeuds.
-
-Depuis quelque temps Lucile me découvre ses inquiétudes, et comme rien
-n'est plus propre à gagner le coeur des malheureux que la part que l'on
-prend à leur affliction; je parais si sensible à sa douleur et la flatte
-si bien que cette fille crédule ne met plus de bornes à l'effusion de
-son âme.
-
-Je viens de prendre de secrètes mesures pour assurer la réussite de mon
-projet; déjà j'ai commencé à les mettre en exécution et rien ne pourra
-les déconcerter. Il semble que le destin lui-même ait pris à tâche d'en
-hâter le succès.
-
-Comme Lucile me parlait de la mésintelligence qui règne de plus en plus
-entre son père et celui de son amant,
-
- --Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que
- lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les
- sentiments de la comtesse à son égard ne s'altéreront pas aussi? Pour
- l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en
- faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle
- pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi,
- ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et
- qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne
- sur qui vous puissiez compter.
-
- --Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et
- jamais je n'eus lieu de m'en repentir.
-
- --Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on
- préparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez
- aujourd'hui sur le point de perdre votre amant?
-
- La malheureuse m'écouta; je connaissais son âme, elle n'examina rien,
- et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me
- chargea encore de ce fatal office.
-
- --Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert.
-
- --Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile,
- je n'ai rien à vous refuser.
-
- --Qui plus que vous? ma chère Sophie.
-
-Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux!
-
-Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intérêts me sont
-chers; j'en atteste l'amitié: mais loin d'en remplir les devoirs, je la
-trahis, je l'immole à mon amour. Eh! avec quel front? Je lui souris, je
-la flatte, je la caresse, tout en lui préparant des soupirs, des larmes
-et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre
-un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai faits.
-
-Ah! je n'ose y penser.
-
-De Varsovie, le 26 janvier 1770.
-
-
-
-
-XXVII
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-Tout est perdu. Mon père s'est enrôlé dans le parti des confédérés et il
-parle de me faire suivre son exemple.
-
-Non, non, chère Lucile, je ne te quitterai pas. Plutôt mourir que de
-m'éloigner de toi. Mon père n'est pas impitoyable. Pour m'arracher de
-tes bras, il faut qu'il me donne la mort.
-
-Je vais lui parler; pourra-t-il ne pas être touché de mes larmes? Je me
-jetterai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, et ne le laisserai point
-qu'il ne m'ait permis de rester. S'il refuse, c'en est fait, je renonce
-à la vie.
-
-De la rue Neuve, le 25 février 1770.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Mon père vient de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au
-désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa
-démarche.
-
-Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas
-le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut
-toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en
-apercevoir toute la difformité.
-
-Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh!
-qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hélas, n'est-ce
-pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps
-désolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des
-préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des
-factieux? Presque toujours l'État a été divisé en deux partis, dont le
-plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidents n'ont-ils
-pas toujours été opprimés?
-
-Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant
-de chaleur et d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de
-leurs adversaires: mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans
-le tort?
-
- * * * * *
-
-Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et
-l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de
-les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis
-plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au
-commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois
-d'État des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents
-n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne
-fussent autorisés à prétendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun
-puisse servir son Dieu à sa manière, et que tout citoyen ait part aux
-avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge?
-
-L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le désir
-de vengeance couverts des spécieux prétextes de religion et de justice,
-voilà quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de
-discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la
-crainte des armes de la Russie; mais elles fermentèrent longtemps en
-silence, et quand elles eurent bien fermenté, toutes ces passions
-suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur
-cours au moindre choc.
-
-L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la
-tempête.
-
-Le mécontentement des ambitieux, à qui la crainte avait extorqué leur
-suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se
-déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux
-de la sédition.
-
-Je ne veux pas non plus justifier l'impératrice d'avoir forcé les
-suffrages des électeurs et fait tomber le choix sur une de ses
-créatures. Mais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu même de ses
-ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont généralement
-parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux,
-humain, généreux, et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'élèvent
-contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne, auraient-ils
-choisi mieux? Est-ce la vertu qui décide des voix à la diète? N'est-ce
-pas, au contraire, le crédit et la force.
-
-On voit les membres de ces honteuses assemblées traiter des affaires
-d'État, glaive en main; on y voit les plus intrigants et les plus
-accrédités proposer ce qui leur plaît, et le plus fort arracher au plus
-faible son consentement.
-
-Les mécontents, qui travaillaient à exciter des soulèvements dans
-l'État, eurent recours au prétexte obscur de la religion et projetèrent
-d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils
-mirent donc en jeu les prêtres, toujours prêts à enflammer les esprits
-au nom du Dieu de paix. Bientôt le fanatisme représenta les malheureux
-dissidents comme les ennemis de la divinité. On refusa à ces sectaires
-l'entrée aux diètes, l'admission aux délibérations nationales et les
-autres droits de citoyens.
-
-Opprimés dans leur patrie, ils eurent recours à leur protectrice, qui
-sollicita vivement la république de les rétablir dans leurs droits. Ces
-sollicitations ne furent point écoutées. Dans l'espoir de briser leurs
-chaînes les dissidents formèrent une confédération. L'impératrice les
-prit sous sa protection, mais elle invita en même temps les nobles
-Polonais de s'assembler extraordinairement pour remédier aux désordres
-de l'État.
-
-Aussitôt il se forma des confédérations particulières, et afin d'obvier
-aux malheurs de l'anarchie, ces confédérations se réunirent en une
-seule, qui demanda le rétablissement de l'ordre public à une diète
-protégée par la Russie.
-
-La diète s'étant assemblée, l'impératrice y fit proposer d'entretenir
-perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le
-maintien de la tranquillité publique.
-
-Quelques sénateurs frondèrent contre cette proposition. Dans les
-diètines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de
-cette princesse à notre cour, qui éclairait leurs démarches, les fit
-arrêter de nuit.
-
-A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps à
-perdre, sonnèrent l'alarme et se soulevèrent de toute part. Chaque jour
-on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de
-tous côtés les mécontents prendre les armes, porter le fer et le feu
-dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles
-excès.
-
-Voilà l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de
-patriotes. Ah! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur
-inique entreprise que la mort ou la honte d'être vaincus, la misère et
-les fers.
-
-Pourquoi faut-il que mon père se soit enrôlé dans leur parti!
-
-Ah! cher Panin, l'indignation s'élève dans mon coeur. Je suis en proie à
-la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette
-terre, où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime.
-
-De Varsovie, le 30 février 1770.
-
-
-
-
-XXIX
-
-SIGISMOND A GUSTAVE.
-
-
-A Varsovie.
-
-Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te
-marquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques mois.
-
-Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête.
-
-Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton
-service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience: mais on me l'a
-si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède
-décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux disposé à entendre
-raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de
-traverses, et que tu ne dois pas prétendre être le seul exempté de la
-commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te
-permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu
-d'humeur et beaucoup de prévention.
-
-Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'être obligé de sacrifier le
-bonheur de sa vie aux volontés d'un père: mais ne va pas t'imaginer que
-les confédérés soient aussi à blâmer que tu le prétends.
-
-Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs
-sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les
-dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours.
-C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une
-de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu
-nous force de subir aujourd'hui le joug.
-
-Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer
-dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement: mais observe
-qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et
-implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le
-plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne, se contentèrent
-de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la
-jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent
-point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que
-Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement
-chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire,
-se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration
-faite en 1766 au roi et à la république. Après avoir menacé tout
-Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en
-ennemi de l'État, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les
-soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières
-contre l'indépendance et les intérêts de la république. (Je le crois, et
-certes elle n'est pas accoutumée à rougir pour si peu de choses); puis
-elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne; que
-loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement
-personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions
-l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre étrangère
-qui menace les possessions de la république, S. M. I. les lui garantit,
-et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles
-contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien
-peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle
-bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques
-commentaires.
-
-Dupes de ces protestations ou plutôt intimidées par les horreurs de
-l'anarchie, les confédérations particulières se réunirent en une
-confédération générale pour demander le rétablissement de l'ordre public
-à une Diète protégée par la Russie.
-
-Les nobles Polonais firent même la sottise d'envoyer à la czarine quatre
-ministres plénipotentiaires pour: «La remercier en leur nom de l'intérêt
-qu'elle daignait prendre au rétablissement de la forme de la république,
-et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie à ce qui
-serait statué par les membres de la Diète, pour le maintien de la paix
-et la conservation des droits de tout citoyen.»
-
-Cependant la czarine fit assurer de nouveau la république de tout
-l'intérêt qu'elle prenait en qualité d'amie et d'alliée aux troubles qui
-l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intérêt était
-effectivement bien vif; laissons-les s'égayer; c'est du sérieux qu'il te
-faut.
-
-Tout allait donc bien comme tu vois: mais ce n'était pas cela que
-demandait notre bonne voisine. Car la Diète ne fut pas plutôt assemblée,
-qu'elle y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps
-auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillité
-publique.
-
-Quoique Auguste II et Pierre Ier en fussent convenus par le traité de
-Birzen, cette proposition tendait trop visiblement à l'asservissement de
-la nation pour passer sans opposition. Elle aurait passé cependant si
-quatre vrais patriotes ne s'y fussent opposés, et n'eussent tâché d'en
-faire apercevoir le danger à leurs concitoyens.
-
-L'ambassadeur russe auprès de la république éclairait leurs démarches,
-et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa
-souveraine, il les fit arrêter de nuit à Varsovie par des troupes
-impériales.
-
-La consternation fut générale.
-
-Le roi et la Diète assemblée enjoignirent à leur résident à
-Saint-Pétersbourg, de demander l'élargissement des sénateurs arrêtés, et
-pour l'obtenir, d'employer auprès de l'impératrice tout le poids que
-pourrait avoir la prière d'un roi ou d'une nation.
-
-Leur élargissement eût apaisé les esprits, mais on voulait les
-enflammer.
-
-Après avoir exercé un acte inoui de souveraineté, au milieu de la
-capitale d'un État étranger, la Czarine prit un ton tendrement insolent.
-
-A tant de basses soumissions qui lui avaient été faites, elle répondit:
-«Qu'elle ne pouvait se rendre aux prières du roi et de la république,
-sans renoncer à leur rendre le service le plus réel.» (La bonne âme!)
-«Qu'étant sûre de ses principes, sa conduite doit être conséquente. Que
-son ministre en Pologne a exécuté ses ordres.» (Oh! je le crois.) «Et
-n'a rien fait qui n'ait été publiquement annoncé dans les délibérations
-de S. M. I.» (Il n'en fut jamais question.) «En faisant arrêter quatre
-séditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre à la
-république, c'est la leur livrer.»
-
-(Note s'il te plaît, que du nombre de ces quatre prétendus séditieux se
-trouve un vieillard infirme, et un jeune homme à peine sorti de
-l'enfance, personnages fort à craindre assurément.)
-
-Cette réponse fit ouvrir les yeux au gros de la nation, et souffrir
-impatiemment la présence des troupes russes.
-
-Pour étouffer ces murmures, de nouveaux renforts arrivèrent de Russie,
-malgré qu'on n'eût stipulé que sept mille hommes de troupes auxiliaires.
-
-Cependant la Diète se termina par un traité solennel, fait sous la
-garantie de la Russie.
-
-Les dissidents furent rétablis dans leurs droits. Tout semblait pacifié,
-mais de ce calme apparent devaient bientôt sortir les feux des
-dissensions civiles.
-
-Les Russes favorisaient leurs protégés d'une manière affectée. Ceux du
-parti opposé, alarmés des desseins de la Czarine se consultèrent. Il se
-forma de toute part des confédérations, et l'on vit la moitié des
-citoyens déclarer la guerre à l'autre moitié.
-
-L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas étrange, puisqu'il a
-fait déraisonner tant de sages: mais il n'est que trop certain que
-Catherine II cache sous des prétextes artificieux des vues ambitieuses.
-Elle suit un projet formé depuis longtemps par ses prédécesseurs.
-
-Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir?
-Pourquoi ces nouvelles légions qui viennent inonder les terres de la
-république, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui
-voudraient s'opposer à ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable
-ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intéresse peu, si même
-il l'intéresse du tout? Et ces actes de souveraineté exercés chez une
-puissance étrangère ne seraient que le devoir d'une puissance alliée?
-Non, non, ce sont autant de présages de la servitude qu'on nous prépare.
-
-Tu me fais rire avec ton éloge du protégé de Catherine. Poniatowski, je
-l'avoue, n'a aucun vice fort à craindre dans un monarque, surtout dans
-un monarque polonais qui n'a guères que le nom et le faste d'un
-potentat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois.
-Faible, inappliqué, sans fermeté, sans courage, sans soin des affaires
-de la nation et sans amour pour ses peuples; on va commencer son règne
-par des fêtes, et il continuera de même.
-
-Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consume
-en délices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe
-d'artistes, de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et
-passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un
-acteur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à
-languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas là, tu dois en convenir,
-le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la
-plupart des rois.
-
-Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions
-civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la
-dignité de son emploi, il eût cherché à prendre de sages mesures pour
-apaiser les esprits irrités; ou du moins, si se reposant fièrement sur
-son courage, et se mettant à la tête de ses partisans, il eût essayé de
-soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il
-voit d'un oeil apathique ses États envahis et ses sujets s'entr'égorger.
-
-Funestes dissensions! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en
-ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis
-dont la tendresse s'est changée en haine, s'élèvent contre moi et
-déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort
-de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prêts à fondre sur la
-Pologne.
-
-Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous?
-
-L'avenir me fait trembler, le présent m'humilie lors même que nous
-n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins.
-
-Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes:
-des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez
-nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on
-nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs officieux
-s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de
-commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens.
-
-Pour un vaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans
-le monde!
-
-Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne
-savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens
-nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes,
-nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous
-entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs,
-nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez
-les autres: au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous.
-
-De Pinsk, le 3 mars 1770.
-
-
-
-
-XXX
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Il y a quelques jours que mon père me fit sentir que je devais me
-disposer à entrer en campagne avec lui. Je me flattais que la chose
-n'était pas si sérieuse, qu'il le faisait paraître. Toutefois, pour ne
-pas lui donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne témoignai
-aucune répugnance, mais j'évitai de me trouver tête à tête avec lui: je
-fis même une partie de chasse sur la terre de Minsko.
-
-A mon retour, il ne me parla de rien: je croyais son projet oublié, et
-déjà je commençais à me livrer à la joie. Mais qu'elle a été de courte
-durée!
-
-Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes préparatifs
-étaient faits; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir.
-
- --Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt
- que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi
- ce cruel sacrifice.
-
-A peine avais-je achevé ces mots qu'il me dit avec aigreur:
-
- --Fils indigne du père qui t'a donné le jour: voilà donc comment tu
- soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse
- étrangère attente à la liberté de l'État; lorsque des ambitieux nous
- dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des
- ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas
- à le venger?
-
-Je ne répondis que par mon silence. Dieux quel combat s'éleva dans mon
-faible coeur entre l'amour et la nature?
-
- --Allons, Gustave, décide-toi; obéis ou renonce à ma tendresse.
-
-Le trouble de mon âme me tenait immobile, je n'avais pas la force
-d'ouvrir la bouche.
-
- --Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père?
-
- --Vous me percez le coeur.
-
- --Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction.
-
-A l'ouïe de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil
-douloureux, je gardais le silence; enfin je revins à moi, et je
-répondis:
-
- --Non, mon père, je ne veux pas me charger de votre malédiction: et
- puisque l'honneur m'enchaîne à vos destinées, je suis résolu de vous
- suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le
- temps de préparer Lucile à mon départ.
-
- --J'entends, tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me
- fléchir. L'indigne fils que j'ai! Te voilà vaincu par les charmes
- d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse! Sont-ce
- là des sentiments dignes de tes ancêtres?
-
- --O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que
- m'affliger; peut-être dans la suite serai-je plus disposé à me montrer
- digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux
- que moi combien elle mérite d'être pleurée.
-
-En prononçant ces mots, je fondais en larmes, et les sanglots
-étouffèrent ma voix.
-
-Mon père, ne voulant pas donner à ma douleur le temps de s'exhaler par
-de tristes réflexions, redoubla ses instances, et me dit d'un ton
-sévère:
-
- --Connais ton devoir!
-
-Puis me saisissant la main avec effort:
-
- --Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne!
-
-Entraîné par son autorité, il fallut obéir. Il me conduisit dans son
-appartement, où je trouvai deux domestiques à faire des malles.
-
- --Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche! A trois heures,
- il faut que nos équipages soient prêts.
-
-Je fis à la hâte une liste de ce dont j'avais le plus besoin, et la
-donnai à mon valet de chambre.
-
-Comme je voyais emballer mon bagage, j'entendis tout-à-coup dans la cour
-un bruit confus d'hommes et de chevaux.
-
-Je m'approchai de la fenêtre. C'était un détachement des vassaux de mon
-père qui s'étaient rendus à ses ordres.
-
-Tandis qu'il était occupé avec eux, je m'échappai un instant pour
-prendre congé de Lucile. Elle était sortie avec Sophie; je ne trouvai
-que la comtesse au logis.
-
- --Hé quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez
- Lucile. Que de regrets vous allez causer!
-
- --Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame; mon père m'ordonne de
- le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je à son amitié?
- Irai-je me charger de sa malédiction? Sacrifierai-je le devoir à
- l'amour? Je chéris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent
- ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur.
-
-A ces mots elle me serra dans ses bras, et me dit d'un ton attendri:
-
---Il faut donc se soumettre au destin.
-
-On avait envoyé quelques domestiques après Lucile. Impatient de la voir
-venir, j'étais sans cesse à regarder ma montre. Le moment de partir
-approchait, et elle ne venait pas.
-
-Désespéré de ce contre temps, je m'avance vers la comtesse pour lui
-faire mes adieux:
-
- --Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur
- père; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel
- vous rende bientôt à nos désirs.
-
-Cependant je l'arrosai de mes larmes, je gémissais, je commençais des
-paroles entrecoupées et n'en pouvais achever aucune: enfin je la
-quittai.
-
-En rentrant je trouvai mon père à table qui m'attendait. Je pris un
-morceau; puis nous montâmes à cheval, et je partis en maudissant le
-destin.
-
-Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence
-d'en jouir, d'être entraîné d'une maison dont la présence de tant d'amis
-faisait une demeure délicieuse, et de quitter une maîtresse chérie, au
-moment où on dressait le lit nuptial.
-
-Ah! lorsque la beauté me sourit et me tend les bras; faible jouet des
-caprices d'un père! faut-il que je serve de victime à son ambition!
-Qu'elle m'a déjà coûté de larmes! qu'elle va m'en coûter encore!
-
-De Parcow, le 25 mars 1770.
-
-
-
-
-XXXI
-
-LUCILE A CHARLOTTE.
-
-
-A Lublin.
-
-Pourrais-tu le croire? Gustave est parti sans me dire adieu. Cruel
-amant, va chercher une folle gloire dans les combats: fuis où ton coeur
-t'appelle: mais puisse l'image de la malheureuse Lucile en proie à son
-désespoir te poursuivre sans cesse.
-
-Je roule dans mon âme de sombres pensées. Fatigues, famine, maladies,
-combats, carnage; tout ce qu'il y a de plus sinistre se présente à mon
-esprit: et comme si ce n'était pas assez de ces maux, la jalousie s'y
-joint encore pour déchirer mon coeur. Hélas! loin de moi, il
-m'abandonnera peut-être; peut-être que quelqu'autre captivera son coeur.
-
-Ah! Charlotte, je succombe à la douleur, et dans l'excès de ma
-tristesse, je n'ai pas même la force de verser des larmes.
-
-De Varsovie, le 26 mars 1770.
-
-
-
-
-XXXII
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-A Varsovie.
-
-Entraîné loin de toi par l'autorité d'un père barbare, j'ai longtemps
-cherché l'occasion de lui échapper. Elle s'est offerte enfin pour mon
-repos, mais trop tard au gré de mes désirs.
-
-A peine arrivé au rendez-vous général, que le sort vient de nous
-séparer!
-
-Je me déroberai pendant la nuit, je marcherai à la clarté de la lune:
-demain au coucher du soleil, je me rendrai au kikajon du parc. Je te
-conjure d'aller m'y attendre, je ne vis que pour toi.
-
-De Parcow, le 27 mars 1770.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-LUCILE A CHARLOTTE.
-
-
-A Lublin.
-
-J'accusais Gustave de cruauté, ah! je lui faisais tort.
-
-A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son père, je fus
-pénétrée du plus mortel chagrin. Je m'attendais à le voir. Trois jours
-s'étaient passés et il ne paraissait point. Trois jours se passèrent
-encore à l'attendre vainement.
-
-Comme j'étais en proie à mon inquiétude, j'appris enfin qu'il était
-parti.
-
-Rien n'égalait ma douleur. Dieux! dans quel état se trouvait mon âme,
-lorsque j'en reçus un billet. Il me donnait un rendez-vous. J'y allai
-avant l'heure fixée. L'amour et l'impatience précipitaient mes pas.
-
-Les yeux tournés vers l'endroit d'où il devait venir, au moindre bruit
-mon coeur palpite. La porte s'ouvre; c'est lui, il court, il vole, il me
-presse contre son sein et me fixe en soupirant; son coeur est prêt à
-éclater: puis tout-à-coup oubliant sa douleur, il paraît enivré de
-plaisir, et dans un transport de joie, il me saisit, me serre éplorée
-entre ses bras et me couvre de baisers.
-
-Le feu de son coeur pénètre dans le mien; nos bouches se pressent et nos
-âmes cherchent à se confondre; nous nous jurons cent fois un amour
-éternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers.
-
-Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse
-de longs gémissements, appuie sa tête sur mon sein qu'il arrose de ses
-larmes, et d'une voix glacée par le désespoir:
-
-«Chère Lucile, dit-il, le cruel destin nous sépare, mais je te laisse
-mon coeur: je vole où m'appelle un injuste devoir. Sois-moi fidèle,
-bientôt le ciel propice te rendra ton amant.»
-
-A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse
-défaillante dans ceux de Baboushow.
-
-De Varsovie, le 1er avril 1770.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-LUCILE A GUSTAVE.
-
-
-A Tarnopol.
-
-Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton départ. On a beau chercher
-à m'égayer; mon coeur demeure flétri au milieu des parties les plus
-brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta triste image. Il me semble
-te voir dans l'instant où tu t'arrachas de mon sein.
-
-Loin de la foule importune je vais souvent promener mes pas solitaires
-sur ces bords fleuris où tu aimais à reposer près de moi. Mais au lieu
-d'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout
-m'y retrace nos entretiens, nos serments, tout m'y rappelle un triste
-souvenir.
-
-Ici, dis-je toute seule, il me fit l'aveu de sa flamme; là je reçus les
-premiers gages de sa tendresse.
-
-Et je demeure immobile, arrosant la terre de mes larmes.
-
-Il semble que tout ce qui m'environne prenne part à ma douleur. Les
-oiseaux ne font plus retentir l'air que de tristes accents, les échos ne
-leur répondent que par des plaintes; les zéphirs gémissent parmi le
-feuillage et le murmure des ruisseaux imite mes soupirs.
-
-Lorsque tu fus parti, je me plaignais de ne pouvoir pleurer. Hélas! que
-cette vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux ruisseaux de
-larmes coulent sans cesse de mes yeux; la nuit j'en arrose ma couche, et
-la source n'en peut tarir.
-
-
-_P. S._ J'oubliai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert
-de Sophie. C'est par son canal que je te ferai passer les miennes.
-
-Adieu, écris-moi souvent.
-
-De Varsovie, le 9 avril 1770.
-
-
-
-
-XXXV
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Lorsque Gustave fut parti rien n'égalait le désespoir de Lucile.
-
-Elle tomba sans connaissance dans les bras de sa suivante et resta
-longtemps plongée dans une douleur stupide. Quelquefois elle en sortait
-pour appeler son amant, tourner les yeux du côté où il avait disparu,
-tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retombait bientôt
-après.
-
-A cet accablement a succédé une morne tristesse, la langueur de son
-regard étale tout l'ennui de son âme, et son coeur flétri se refuse à
-toute espèce de consolation.
-
-Sa chambre ne résonne plus de ses chants, mais elle y tient souvent de
-tristes soliloques:
-
- «Est-il donc vrai, cher Potowski, (s'écriait-elle l'autre jour) est-il
- donc vrai que tu m'as laissée? Hélas! il ne me reste plus de toi que
- le souvenir de t'avoir possédé. O beaux jours! jours trop rapidement
- écoulés! vous ne reviendrez plus. Que je suis malheureuse.»
-
-Puis elle soupirait amèrement.
-
-Te l'avouerai-je, son état me fait compassion et quand je la vois si
-affligée, je ne me sens plus la force de la supplanter. Hélas! n'ai-je
-pas assez de mes peines, sans m'embarrasser encore de celles d'autrui?
-
-Aujourd'hui Lucile paraît plus tranquille que d'ordinaire. Je viens de
-lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverte avec transport.
-
-Tandis qu'elle la parcourait, on voyait la sérénité se rétablir sur son
-visage; elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachés sur le
-papier, elle disait à voix basse:
-
- «Cher Potowski, toi dont la vue seule faisait ma joie, si le ciel
- conserve tes jours, et te laisse à ta maîtresse, mon âme est contente;
- je lui pardonne tout. Mais hélas! que la vie est lente, et le terme de
- mon bonheur éloigné!»
-
-Je ne saurais rendre raison des divers mouvements qui agitent mon sein;
-à mesure que la plaie de son coeur paraît se fermer, je sens la mienne
-se rouvrir. Mes bonnes résolutions se sont évanouies; mon premier projet
-me trotte de nouveau par la tête.
-
-Ah! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments.
-
-De Varsovie, le 1er mai 1770.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Que ce monde est changé!
-
-Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous
-folâtrions, nous paraissons sur une nouvelle scène où tout est en
-désordre, en confusion, en alarmes. Au son de la trompette guerrière,
-appelés dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposés aux
-plus dures fatigues, aux injures du temps, à la faim, à la soif,
-toujours occupés à fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et
-tour-à-tour la proie les uns des autres.
-
-Le parti de l'iniquité semble sans cesse renaître de ses cendres. Chaque
-jour on voit se former quelque confédération, quelque conjuration
-nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de l'État, de défenseurs de la
-patrie.
-
-Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les
-barrières des lois, et foulent aux pieds sans remords les devoirs les
-plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils s'enrôlent chacun dans
-diverses factions. Le fils combat contre le père, le frère contre le
-frère, l'ami contre l'ami, et dans les transports de leur fureur
-brutale, on les voit courant par troupes effrénées, le fer et le feu à
-la main, répandre partout la terreur et l'effroi, ravager les provinces,
-dévaster les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirait qu'ils se
-font un jeu cruel de détruire autour d'eux jusqu'aux germes du bonheur.
-
-Que cette conduite est révoltante dans des êtres malheureux qui ne sont
-nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur
-qu'à s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant!
-
-Quelle foule de fléaux divers assiégent l'humanité! Les orages, les
-tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste
-ravagent tour-à-tour le monde. Insensés que nous sommes! fallait-il
-encore y ajouter les horreurs de la guerre?
-
-Nous voici à Timkow: un corps de cinq mille Polonais avec un ramassis de
-Tartares, de Français, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos
-dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles! Vils aventuriers!
-semblables à des oiseaux de proie attirés par l'odeur des cadavres!
-
-Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de
-faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas!
-faut-il que je sois enrôlé parmi ces barbares? Me voilà forcé de
-partager toutes leurs horreurs.
-
-De Timkow, le 15 mai 1770.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-Il s'est passé le 17 quelqu'affaire entre nous et les Russes, mais de
-trop petite importance pour être rapportée.
-
-Nous apprîmes il y a trois jours qu'un gros d'infanterie ennemie
-s'avançait de nos côtés.
-
-Birinski était instruit de leur marche et leur avait caché la sienne; il
-s'était saisi de presque tous les passages, tenait les défilés et se
-disposait à tomber sur eux dans le temps qu'ils s'y attendaient le
-moins.
-
-Déjà ils étaient fort près, lorsqu'ils eurent vent de nos dispositions.
-A l'instant ils font une contre-marche et se montrent le lendemain matin
-sur une hauteur à quelque distance de nous.
-
-Dès que nous les aperçûmes, Birinski expédia un courrier à Twarowski
-pour lui demander un renfort.
-
-Vers les dix heures, les ennemis firent quelques mouvements et vinrent à
-nous. Nous les attendîmes de pied ferme.
-
-Tout se dispose à l'attaque. La trompette donne le signal. Bientôt les
-deux armées sont enveloppées d'un tourbillon de flamme et de fumée: l'on
-entend un bruit effroyable de décharges, de cris d'hommes et de
-hennissements de chevaux. Le feu cesse, le jour renaît et le fer choisit
-sa victime. Semblables à des lions féroces, les combattants se
-précipitent les uns contre les autres avec acharnement. Des deux côtés
-on voit voler la mort. La fureur des ennemis redouble, partout ils
-portent la terreur et l'effroi.
-
-Birinski, le sabre à la main, faisait des prodiges de valeur; il voit
-ses troupes qui plient: les yeux ardents de colère et la bouche écumante
-de rage, il vole à eux et s'efforce en vain de les ramener au combat.
-
-Nous battons en retraite: l'ennemi animé au carnage nous poursuit et
-atteint quelques fuyards qui tombent sous ses coups. Soudain un nuage
-épais s'abat sur le camp, nous dérobe aux vainqueurs et nous sauve comme
-par miracle.
-
-Une pluie abondante qui tomba ensuite servit encore à séparer les
-combattants.
-
-La nuit s'avançait lorsque le ciel redevint serein, et nous profitâmes
-de l'obscurité pour nous retirer à Marianow.
-
-Tandis que mes camarades s'entretiennent de cette malheureuse affaire,
-je profite d'un moment de loisir pour t'apprendre notre défaite.
-
-Voilà un beau commencement de campagne, et certes il est bien juste
-qu'après avoir épousé une pareille cause nous n'ayons pas sujet de nous
-en glorifier!
-
-Je n'ai reçu dans l'engagement qu'une fort légère blessure au bras
-gauche: je veux cacher cet accident à Lucile; je te prie de lui laisser
-ignorer, si tu as occasion de la voir.
-
-Que tu es heureux, cher ami, de pouvoir passer tes jours loin du fracas
-des armes.
-
-
-_P. S._ Suivant les derniers avis, les Ottomans sont prêts à entrer de
-nouveau en Pologne; ils doivent avoir passé le Driester à Dombassar.
-
-Voilà nos malheureuses provinces inondées de troupes étrangères. Je
-frémis à l'idée des horreurs qu'elles vont commettre.
-
-De Marianow, le 21 mai 1770.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-Le renfort que nous avions demandé arriva le lendemain matin près de
-Marianow. Nous le joignîmes et marchâmes droit aux ennemis. Ils étaient
-dispersés sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une
-retraite précipitée.
-
-Birinski se mit à leur poursuite avec le gros de notre armée. Loveski et
-moi restâmes avec une petite troupe pour reconnaître nos morts.
-
-Nous nous mîmes donc à parcourir le champ de bataille. Ciel! quel
-horrible spectacle! Une campagne inondée de sang et jonchée de cadavres,
-tous couverts de blessures et étendus les uns sur les autres.
-
-A cet aspect je détournai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de
-compassion. Insensés que nous sommes! Au milieu du tumulte des armes,
-pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu'à nous distinguer,
-nous nous animons à l'ouïe des clairons, le glaive en main nous marchons
-au combat, nous fondons sur nos ennemis avec rage, donnons ou recevons
-la mort, et nous nous faisons un jeu cruel de nous entr'égorger. Mais
-lorsque dans un de ces moments de calme où la raison nous est rendue,
-nous venons à jeter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits,
-quelles tristes pensées s'élèvent dans notre esprit, de quels regrets ne
-sommes-nous point pénétrés!
-
-Je ne pouvais retenir mes larmes.
-
---Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'écriai-je dans un
-transport de douleur. Ils ont si peu de jours à vivre! ces jours sont
-déjà si malheureux! pourquoi précipiter une mort si prochaine? pourquoi
-ajouter tant de sujets d'affliction à l'amertume dont les Dieux ont
-rempli cette courte vie?
-
---Hélas! me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanité
-des choses humaines, et jeter un regard de pitié sur les grandeurs de ce
-monde. Que d'ambitieux attirés sous les drapeaux par une lueur trompeuse
-n'ont moissonné dans les combats que misère et souffrances! Que
-d'hommes, hélas! pleins de vie et de santé, sont aujourd'hui dans les
-bras de la mort! Combien, étendus maintenant sur la poudre, jouaient
-naguère un rôle brillant. Combien, qui n'abaissaient sur les autres que
-des regards dédaigneux, sont précipités pêle-mêle dans le même tombeau!
-que de seigneurs sublimes dont la puissance est brisée! que de héros
-magnanimes étendus sur les lâches qui leur donnèrent la mort! que de
-princes ensevelis auprès des flatteurs qui les disaient immortels! Voilà
-donc le terme de l'ambition! A cette idée, Gustave, comme nos désirs
-lâchent prise à leurs objets frivoles! Ici finit la gloire avec la vie.
-Ici s'évanouissent les titres, les dignités, les grandeurs, et toutes
-ces vaines distinctions inventées par l'orgueil. Ici tout est égal et de
-niveau: grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un
-groupe confus dont les différences se perdent dans la fosse.
-
-Cependant nous allions, tête baissée, examinant les cadavres étendus sur
-la poudre. Nous reconnûmes plusieurs de nos gens et quelques-unes de nos
-connaissances. Lorsque nous eûmes donné les ordres nécessaires pour
-enterrer les morts, et emporter quelques blessés qui respiraient encore,
-nous nous retirâmes sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis
-dans de tristes réflexions.
-
-
-_P. S._ Mon père est passé en Turquie pour y solliciter de nouveaux
-secours. Il a laissé le commandement de sa troupe au régimentaire
-Baluski, au cas où je vinsse à me retirer.
-
-De Marianow, le 25 mai 1770.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Hier je reçus une lettre de Gustave pour Lucile. Mon coeur palpitait en
-la tenant dans mes mains. Je balançais si je la remettrais ou si je
-l'ouvrirais. A la fin, je cédai à ma curiosité.
-
-Cette lettre ne contenait que des reproches à sa belle sur son long
-silence, et des protestations d'amour. Le ton touchant dont il se
-plaignait et la délicatesse de ses sentiments m'arrachèrent quelques
-larmes.
-
-A peine l'avais-je serrée dans ma cassette que Lucile entra dans ma
-chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit:
-
- --Voilà déjà deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir
- de ses nouvelles; cette vaine attente jette la désolation dans mon
- âme. Attentive à tout ce qu'on débite du parti auquel il est attaché,
- je le suis en idée de lieu en lieu; je cours avec lui les mêmes
- hasards, les mêmes dangers. Maintenant le voilà à l'extrémité du
- royaume, poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer à mes
- affligeantes pensées: peut-être est-il déjà tombé sous un fer
- meurtrier. Ah! ma chère, j'ai perdu l'espoir de le revoir.
-
-En prononçant ces mots, elle se pencha vers une table, appuya sa tête
-sur ses deux mains, et fondit en larmes.
-
-Mon trouble égalait le sien, je me sentais attendrie: j'aurais voulu
-n'avoir pas décacheté la lettre; je fus même sur le point de la lui
-remettre toute décachetée. L'embarras où je me trouvais était extrême;
-je tremblais qu'elle ne vînt à lever les yeux sur moi et à s'en
-apercevoir.
-
-Enfin, lorsque je fus un peu remise je tâchai de la consoler.
-
- --Pourquoi vous affliger ainsi pour des chimères, Lucile? Combien
- d'accidents imprévus peuvent retarder l'arrivée d'une lettre dans
- l'état où est le royaume. Un peu de patience. Vous êtes peut-être à la
- veille de recevoir des nouvelles de Gustave.
-
-Ces paroles firent glisser un rayon d'espérance dans son coeur, et
-adoucirent un peu ses noirs soucis.
-
-Elle ne fut pas plutôt sortie que je recachetai la lettre et l'envoyai
-sous couvert à un ami à Cracovie, pour me l'expédier sans délai par la
-poste. Dès qu'elle arriva, je la remis à Lucile.
-
-Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lèvres, l'ouvrit
-avec précipitation. Bientôt des pleurs de joie inondèrent le papier.
-
-Après l'avoir relue deux ou trois fois, elle examina le cachet et parut
-surprise de ne pas voir celui de Gustave. (Heureusement, je m'étais
-servie d'un cachet de fantaisie). Elle fit quelques réflexions et n'en
-parla plus.
-
-Le rôle que j'ai entrepris me déplaît beaucoup.
-
-Chère Rosette, que ne suis-je comme toi, une âme à l'épreuve! Tu ne
-serais pas embarrassée en pareil cas: tu ne t'émeus pas pour si peu de
-chose. Que veux-tu? Il n'est pas donné à toutes les femmes d'être des
-héroïnes.
-
-De Varsovie, le 29 mai 1770.
-
-
-
-
-XL
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Loveski vint avant-hier, dans un brillant équipage de cavalier, mettre
-pied à terre à ma tente. Après avoir discouru de choses et d'autres, il
-garda un instant le silence; puis, il vint m'embrasser et me parla
-ainsi:
-
- --Cher Gustave, tu vois peut être ton ami pour la dernière fois. Notre
- commandant, incapable par ses blessures de continuer son service, m'a
- remis le bâton, jusqu'à ce qu'il soit en état de le reprendre.
- L'ennemi est peu éloigné. Demain, j'espère le charger à la tête des
- troupes, et sois sûr que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie.
- Pour venir à nous, il doit traverser le bois voisin; va t'y poster à
- la nuit tombante avec un détachement de cinq cents hommes; laisse-le
- s'engager; dès qu'il sera passé, fais-moi signal, je m'avancerai à
- l'instant; tandis que tu l'attaqueras en queue je le chargerai en
- tête.
-
-Nous convînmes du lieu de l'embuscade et du signal.
-
- --Si je triomphe, reprit Loveski, accours dans mes bras, je partagerai
- avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis: notre amitié serait un
- crime impardonnable aux yeux des jaloux; ils chercheraient à se venger
- sur toi de leur défaite.
-
-Dès qu'il eut achevé, il reçut mes embrassements et me fit ses adieux.
-
-Cher Panin, j'ai vu l'élévation de notre ami commun sans jalousie; je
-n'ai pas même songé à l'en féliciter.
-
-Tandis qu'il me parlait, un saisissement involontaire parcourait mes
-veines: même à présent, je ne sais quelle secrète horreur continue à
-s'emparer de mon âme.
-
-Cette année ne sera pas moins signalée par les défaites des confédérés
-que la précédente.
-
-Twarowski, qui en commandait un parti considérable, a été battu à plates
-coutures près du bourg de Nadvorn.
-
-Un autre parti considérable, qui tenait la campagne avec cinq cents
-Tartares Liponiens sous les ordres de Poulawski, ont été presque tous
-taillés en pièces à Lwow.
-
-Ah! les dieux sont justes! ils se déclarent contre les coupables.
-
-De Boukovina, le 7 juin 1770.
-
-
-
-
-XLI
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-De Pinsk.
-
-Cher Loveski, digne fils du meilleur des pères; toi, dont l'âme
-vertueuse était un trésor de morale, dont la bouche éloquente était
-l'organe de la sagesse, dont le coeur simple et droit était l'asile de
-la candeur; le sourire sur les lèvres, tu prodiguais autour de toi la
-tendresse et épanchais sans réserve ton âme pure dans le sein de
-l'amitié.
-
-Avec quel plaisir nous nous entretenions ensemble de sujets badins et
-sérieux, loin de ces hommes vains et superbes, consacrés à la frivolité!
-Nous nous aimions pour devenir plus sages.
-
-Que de beaux jours d'été nous avons embellis, assis ensemble au bord
-d'un ruisseau, et respirant, avec la fraîche haleine du zéphir, le doux
-sentiment de l'amitié! Que de jours d'hiver nous avons égayés, assis
-ensemble au coin du feu, et versant dans nos coupes les saillies et la
-joie!
-
-Hélas! il n'est plus. Dans le printemps de sa vie, lorsque le feu de la
-jeunesse brillait dans ses yeux et que la santé pétillait dans ses
-veines, il est tombé sous le fer d'un cruel ennemi. Infortuné jeune
-homme! tes vertus ne t'assuraient-elles pas déjà l'estime publique?
-fallait-il encore pour t'illustrer des marques de distinction? Séduit
-par leur éclat, emporté par la fougue de la passion, tu acceptes, plein
-de joie, ce poste dangereux, te promettant les succès que se promettait
-ton jeune coeur. Hélas! eusses-tu pensé que tu courrais à ta perte?
-
-Revêtu de ses nouvelles marques de dignité, il attendait avec impatience
-le lever du soleil, brûlant d'envie de signaler sa valeur.
-
-Le jour renaît, l'heure fatale arrive; les ennemis s'approchent, ils
-passent, je donne le signal.
-
-Déjà Loveski avançait à la tête de ses brigades. Il découvre leurs
-poudreux escadrons; à leur vue, il ne peut modérer son ardeur, il fond
-sur eux le sabre à la main. L'ennemi étonné veut reculer.
-
-Je sors d'embuscade.
-
-Nous le serrons de près, ses escadrons sont enfoncés: ils fuient; nos
-combattants les poursuivent et ne songent plus qu'à en faire carnage.
-
-Au milieu de la mêlée, tout-à-coup j'entends retentir le nom de Loveski.
-Mes yeux le cherchent: je le vois seul, poursuivant un de leurs chefs.
-Soudain quelques fuyards font volte-face et veulent l'envelopper; il se
-défend, je vole à son secours avec deux des miens; déjà nous sommes
-prêts à le joindre, mais il tombe à nos yeux percé du coup fatal qui
-vient de trancher le fil de ses jours.
-
-On l'emporte à l'écart. Le voilà dans un lieu de sûreté. Je m'efforce de
-le rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux et reconnaît son ami.
-
-Ses plaies s'envenimaient: il sent le danger de son état et n'en est
-point alarmé.
-
-Ah! cher Panin! comment te faire le touchant portrait de Loveski dans
-les bras de la mort? Quel air de tranquillité il conservait au milieu de
-ses tourments! Quel air triomphant dans ses traits au milieu des ombres
-du trépas! Lui-même il me consolait et soutenait mon courage.
-
-Séduit par sa constance, je croyais sa fin éloignée; la joie renaît dans
-mon âme. Mais, hélas! combien elle dura peu! Bientôt les forces
-l'abandonnent.
-
-Penché sur son lit funèbre, le coeur dans des angoisses mortelles,
-j'essuyais ses froides blessures et soutenais sa tête défaillante.
-
-Déjà le flambeau de sa vie ne jetait plus que de faibles lueurs, je
-comptais avec effroi les moments qui lui restaient à vivre; il veut
-élever sa voix mourante, ses yeux presqu'éteints me cherchent encore.
-Ses mourantes mains serrent faiblement les miennes et je recueille ses
-derniers soupirs.
-
-Le bruit de sa mort se répand. Mais au lieu de voir ses amis accourir en
-foule se ranger avec respect autour de sa tombe, comme dans un poste
-d'honneur, pleins d'envie et de haine, ils fuient tous et dédaignent de
-lui rendre les devoirs de la sépulture.
-
-Ainsi, après avoir quitté la vie sans bruit, il est descendu sans
-appareil dans l'empire des morts. Les solennités les plus simples ont
-été négligées, et celui qu'avaient illustré les vertus les plus
-sublimes, le génie le plus vaste, la naissance la plus distinguée, ne
-reçut pas même des honneurs vulgaires. Chère ombre, pardonne à la
-nécessité!
-
-Atteint moi-même d'un trait cruel et tout couvert de sang, je lui creuse
-une fosse; mes mains tremblantes l'y portent; je lui élève à la hâte un
-monument. J'arrose sa tombe de mes larmes et lui fais mes derniers
-adieux d'une voix étouffée de sanglots.
-
-Quand la mort nous enlève un ami, ceux qui nous restent nous exhortent à
-nous consoler de sa perte. Ils s'empressent d'essuyer nos larmes. Ah
-cruels! gardez vos soins officieux, laissez couler nos pleurs. Après la
-perte que j'ai faite, puis-je trop en répandre!
-
-A la triste nouvelle de Loveski décédé, cher Panin, je vois couler tes
-larmes, j'entends tes regrets, et, comme moi, tu ne craindras pas de
-trop t'abandonner à la douleur.
-
-Que d'autres conservent la mémoire de leurs amis dans un buste ou une
-triste épitaphe. Pour moi, je porterai celle de Loveski gravée dans mon
-âme. Chaque jour j'irai pleurer sur sa fosse, et mon coeur sera la lampe
-sépulcrale qui brûlera sur son tombeau.
-
-De Boukovina, le 10 juin 1770.
-
-
-
-
-XLII
-
-GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.
-
-
-Quittez au plutôt Varsovie, madame, avec tous ceux qui vous sont chers.
-
-Les confédérés en veulent aux jours du roi et ne manqueront pas de faire
-outrage à tous ceux de son parti.
-
-Retirez-vous dans votre terre d'Osselin: il n'y a pas d'apparence qu'ils
-aient des vues de côté-là.
-
-Je n'ai le temps que de vous assurer des sentiments de ma considération,
-et Lucile de ceux de mon amour.
-
-Des environs de Sokol, le 15 juin 1770.
-
-
-
-
-XLIII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Je gémissais encore de la perte de Loveski, lorsque nous vint la
-nouvelle de la malheureuse journée de Kodna.
-
-Quelques fuyards arrivés à Sokol m'apprirent que plus de onze cents
-confédérés avaient été taillés en pièces, que Soboski, Lubow, Bominski
-étaient restés sur le champ de bataille, et que Bressini, dangereusement
-blessé, s'était retiré à Stanislaw.
-
-Tu sais mon attachement pour ce cher cousin. Comme j'en étais fort peu
-éloigné, je me rendis près de lui, et le trouvai à l'extrémité dans les
-bras de son père.
-
-Une pâleur mortelle s'était répandue sur sa face, ses yeux étaient
-presque éteints. Il voulut faire ses derniers adieux à ceux qui
-l'environnaient; mais en ouvrant la bouche, il expira.
-
-A peine eut-il rendu l'âme, que son père remplit la chambre de ses
-tristes gémissements.
-
- --Malheureux, s'écriait-il, d'avoir vécu jusqu'à ce jour! Que n'ai-je
- perdu la vie dans le combat! Je serais mort sans amertume. Maintenant
- je vais traîner une vieillesse douloureuse. O mon fils! ô mon cher
- fils! quand je perdis ton frère, je t'avais pour me consoler. Tout est
- fini pour moi. Antoine! Stanislas! ô mes chers enfants, je crois que
- c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux: la mort de l'un rouvre
- les plaies que la mort de l'autre avait faites au fond de mon coeur.
- Je ne vous verrai plus.
-
-Je l'écoutais dans un morne silence, en mêlant mes larmes aux siennes,
-tandis que ceux qui étaient auprès de lui s'efforçaient de le consoler.
-
-Cher Panin, suis-je donc destiné à épuiser toutes les rigueurs de la
-fortune? La cruelle ne se lasse point de me persécuter. Chaque jour elle
-m'enlève les parties de moi-même les unes après les autres, et me laisse
-isolé sur cette terre. De tant d'amis qui faisaient autrefois mes
-délices, tu es le seul qui me reste: et ce n'est plus hélas! que pour
-verser ma douleur dans ton sein.
-
-Pour surcroît de malheur, je viens de recevoir avis que le Staroste de
-Sandomir, mon arrière oncle, indigné de voir que mon père était entré
-dans la confédération de Bar, m'avait déshérité.
-
-Que l'état de mon âme est sombre! je ne puis plus supporter la
-compagnie. Je cherche la solitude. Je vais visiter les tombeaux; et là,
-assis au milieu des morts, je réfléchis sur la vanité des choses de la
-vie.
-
-De Sokol, le 20 juin 1770.
-
-
-_P. S._ La mauvaise fortune des confédérés les suit partout. Leur grosse
-armée a été défaite à Joulkna. L'ennemi est à leur poursuite. Errants,
-divisés, sans chefs, ils ne sauraient manquer d'être taillés en pièces.
-
-
-
-
-XLIV
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Pour m'ôter un peu de devant les yeux la triste image de Lucile, j'ai
-été passer quelques jours chez le comte Ogiski, où certainement il n'a
-tenu qu'à moi de m'égayer.
-
-Le grand chambellan du roi, ennuyé d'un procès qu'il défendait contre le
-comte, au sujet d'un héritage considérable, ayant proposé son hymen avec
-la fille unique de sa partie adverse comme un moyen de terminer à
-l'amiable leur différent, sa proposition fut acceptée, et la jeune
-héritière consentit avec joie à être le gage de réconciliation entre les
-deux familles.
-
-Il y a trois semaines qu'il s'est rendu ici pour effectuer cette
-alliance. Dès-lors chaque jour a été une nouvelle fête, dont tout ce qui
-a jamais été inventé pour le plaisir relevait l'éclat.
-
-La petite comtesse est bien la plus jolie brune qu'ait jamais formée
-l'amour. Elle a une taille charmante, ses cheveux effacent le noir de
-l'ébène et son teint la blancheur des lis. Ses yeux étincelants sont
-couronnés par deux sourcils admirablement dessinés. Ses lèvres
-vermeilles laissent entrevoir deux rangées de perles enchassées dans le
-corail; une main délicate et potelée termine un bras bien arrondi. Elle
-a une vivacité enchanteresse, une voix brillante, un regard qui annonce
-le désir, et elle semble ne respirer que la volupté.
-
-L'époux n'est pas bel homme; mais son caractère est charmant: c'est la
-gaîté, la complaisance, la galanterie même.
-
-Hier, il ratifia son mariage au pied des autels, et il fallait voir les
-transports de sa joie au retour de la cérémonie!
-
-Sa chère moitié ne paraissait pas trop gaie. Peut-être était-elle un peu
-troublée de l'approche du lit nuptial ou plutôt préoccupée des plaisirs
-qui l'attendaient. Certainement elle n'a pas passé la nuit entière à
-dormir; je crois même avoir entendu les soupirs de sa pudeur expirante,
-car la chambre que j'occupe est voisine de celle où le mariage a dû se
-consommer.
-
-Nos nouveaux époux se sont levés fort tard. Te l'avouerais-je? quand
-j'ai vu cette jeune femme à son réveil, le teint animé, les yeux
-languissants, la bouche riante, me dire par ses regards qu'elle venait
-d'être heureuse, je n'ai pu m'empêcher de jeter sur elle un oeil
-d'envie.
-
-Ah! chère Rosette, c'est à moi seule que l'amour n'a point ouvert ses
-trésors. Ces traits brûlants dont il blesse les amants heureux, cette
-douce ivresse et ces transports ravissants où il les plonge tour-à-tour,
-je ne les connus jamais. Qu'il est triste d'avoir vu s'écouler devant
-moi sans plaisirs tant d'années qui pouvaient être délicieuses!
-Devrait-ce être là le sort d'une femme de vingt-deux ans... à qui le
-ciel a donné de quoi plaire et plus encore de quoi aimer?
-
-
-_En continuation._
-
-Qu'ils sont heureux! Leurs regards expriment le délire de deux coeurs
-enivrés de plaisir. Ils s'aiment sans inquiétude, se possèdent sans
-dégoût, et ne sont occupés qu'à jouir de leur bonheur.
-
-La jolie chose, Rosette, que le mariage, tant que l'amour garantit les
-amants de la froideur des époux.
-
-De Suross en Polakie, le 21 juin 1770.
-
-
-
-
-XLV
-
-SIGISMOND A GUSTAVE.
-
-
-A Sokol.
-
-J'étais allé faire une petite course à Cracovie.
-
-A mon retour, j'ai trouvé un paquet de tes lettres, où j'ai vu avec
-chagrin le long enchaînement de tes malheurs et la triste fin de notre
-ami commun.
-
-Je te plains, cher Gustave, mais mes larmes sont pour Loveski. Imprudent
-jeune homme! fallait-il ainsi courir au devant du destin, pour laisser
-après soi tant de regrets?
-
-Je te remercie, Potowski, au nom de l'amitié la plus tendre, des soins
-que tu as pris de lui rendre les derniers devoirs. Mais que je suis
-indigné contre ces faux amis qui l'ont ainsi abandonné dans ses derniers
-moments! Ah! les traîtres! qu'ils ne viennent jamais se présenter devant
-moi, ou je saurai les démasquer!
-
-Hélas! quel triste théâtre est devenue notre malheureuse Pologne! On
-n'entend nulle part que les cris des dissensions civiles. Tout le
-royaume est en feu, et dans ce concours tumultueux d'hommes acharnés les
-uns contre les autres, ce n'est plus que vengeance, fureur, dévastations
-et massacres. Il n'y a presque point de famille dans l'État qui ne soit
-plongée dans l'affliction. Ici, une mère éplorée redemande son fils, une
-épouse son époux; là, les soeurs pleurent un frère, les amis un ami.
-
-Hélas! j'ai eu beau m'éloigner de la folie des factions, me voilà
-moi-même enveloppé dans le désastre commun; ma maison n'en est pas moins
-remplie de deuil et de larmes.
-
-Insensés que nous sommes, d'attirer ainsi sur nous la désolation et la
-mort!
-
-Heureux les peuples assez sages pour vouloir jouir des douceurs de la
-paix.
-
-De Pinsk, le 22 juin 1770.
-
-
-
-
-XLVI
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-A mon retour de Suross, j'ai trouvé Lucile dans l'affliction au sujet
-d'un bruit qui s'est répandu, de l'entière défaite des confédérés à
-Broda, où Gustave doit s'être trouvé. Elle craint qu'il ne soit resté
-dans l'affaire.
-
- «Ah! chère Sophie, s'écria-t-elle en me voyant, c'en est fait, je ne
- le reverrai plus; presque tous ceux de son parti ont été taillés en
- pièces, le reste a été fait prisonnier, aucun n'a échappé. Je n'ose
- même me flatter qu'il soit dans les fers; tout ce qu'il y a de plus
- sinistre vient s'offrir à mon esprit, pour mettre le comble à mon
- désespoir. Je me le représente percé de mille coups; je crois voir sa
- tête séparée de son corps, et ce corps pâle et livide étendu sur la
- poudre.»
-
-Je me mis auprès d'elle pour tâcher de la consoler, mais elle ne
-m'écouta point.
-
- «Hélas! devait-il donc périr ainsi à la fleur de ses ans,
- continua-t-elle en se penchant sur mon cou? Les barbares! ils ont eu
- le coeur de plonger leurs mains dans son sang. Quel sentiment de
- vengeance s'élève dans mon coeur! Soleil éclipse-toi; refuse ta
- lumière à cette race odieuse de brigands, ou si tu te montres encore,
- que ce soit pour les consumer de tes feux. Infortunée que je suis!
- Hélas! qu'est devenu ce bonheur dont je m'étais flattée, cet avenir
- dont je m'étais formé de si riantes images, cette chaîne de jours
- fortunés? ils ont disparu comme un songe, et n'ont laissé après eux
- que douleur, tristesse et désolation. Ah! la vie n'est plus pour moi
- qu'un fardeau insupportable. Que ne puis-je à présent finir ma triste
- carrière. Cruel destin! Si tu voulais m'arracher à ce que j'ai de plus
- cher au monde, que n'ai-je aussi été en butte à tes coups, que le même
- tombeau ne m'a-t-il pas réunie à mon amant?»
-
-En prononçant ces mots elle tomba dans mes bras et resta sans sentiment.
-
-Faut-il le dire, Rosette, je n'ai plus pour Lucile la même amitié,
-depuis que je suis devenue sa rivale; et ses larmes commencent déjà à ne
-plus me toucher.
-
-La conjoncture est favorable, il faut en profiter. Depuis que le bruit
-de cette bataille s'est répandu, Lucile tremble que Gustave n'ait payé
-de sa vie: faisons qu'elle n'en doute plus.
-
-Du château d'Osselin, le 25 juin 1770.
-
-
-
-
-XLVII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Ah! cher Panin, dans quelle troupe de brigands je suis enrôlé! Comment
-te décrire les horreurs dont mes yeux ont été témoins?
-
-Avant-hier, le régimentaire Marozoski reçut avis qu'un détachement russe
-se trouvait cantonné dans le village de Longa pour couvrir les terres de
-l'évêque de Kiovie. A l'instant il monte à cheval et y court avec les
-siens.
-
-Je l'avais joint en chemin. La nuit était déjà avancée lorsque nous
-arrivâmes devant la place; un calme profond régnait en ces lieux.
-
-A notre approche point de gardes, point de passants, point de lumières
-aux fenêtres: chacun paraît endormi dans une sécurité profonde. Combien
-il nous eût été facile de faire prisonnier l'ennemi! Mais le barbare
-Marozoski ne prend conseil que de son ressentiment; il veut laver dans
-le sang l'affront qu'il a reçu et en tirer une horrible vengeance. Il
-ordonne qu'on mette le feu aux deux bouts du village et le fait
-envelopper par ses troupes aussi sanguinaires que lui.
-
-Ciel, quel spectacle! Des tourbillons de fumée s'élèvent dans les nues;
-déjà la flamme brille dans leur sein; les cris des malheureuses victimes
-retentissent de toutes parts, tout est en alarmes; hommes, femmes,
-chacun se précipite, à demi-nus, hors des maisons. On voyait fuir des
-mères éplorées tenant à leur cou de petits enfants et d'autres par la
-main; des vieillards portés par des jeunes gens se sauvaient de leurs
-demeures embrasées; des malheureux à demi-brûlés se traînaient par les
-rues, poussant des cris douloureux, et levant vers le ciel leurs mains
-tremblantes, semblables à des victimes à demi-égorgées qui se dérobent
-au couteau sacré et fuyent de l'autel.
-
-Cependant Marozoski avec sa troupe forcenée resserre ces infortunés et
-poursuit les fuyards à la lueur des flammes. Ils reconnaissent leur
-malheur, mais ils ont beau implorer miséricorde, il est sourd à leurs
-cris: un fils est renversé tandis qu'il cherche à préserver les jours de
-son père; la mère, noyée dans le sang de ses enfants, et le soldat
-égorgé en demandant quartier à genoux.
-
-A la vue de ces horreurs, que je n'eusse jamais pu prévoir, je ne
-pouvais retenir mes larmes. Je courais de tous côtés.
-
- «Ah! cruels! arrêtez. Quelle fureur brutale vous possède?»
-
-Ils étaient inexorables: tout ce qui échappa au feu fut moissonné par le
-fer.
-
-La douleur et l'indignation se disputaient à l'envi mon coeur.
-L'exécration se mêlait à mes voeux: transporté de fureur moi-même, je
-commande à ma troupe de fondre sur ces barbares, ils refusent d'obéir;
-seul, je tournai mes mains contre eux, et en immolai quelques-uns aux
-mânes plaintives de tant d'innocentes victimes.
-
-Non, je ne pense jamais à ces horribles excès sans frémir. Hélas!
-sont-ce donc là les fruits de l'amour de la patrie et de la justice dont
-ces scélérats avaient l'audace de se couvrir?
-
-Encore s'il n'eût péri que le soldat! mais l'artisan, mais le laboureur,
-mais les vieillards, les femmes, les enfants! Que d'innocents furent
-immolés à la fureur de ces brigands! Ah! les dieux le virent, et ils
-n'en eurent pas pitié.
-
-De Radomis, le 3 juillet 1770.
-
-
-_P. S._ Depuis l'instant que Lucile reçut mes adieux je n'ai point eu de
-ses nouvelles; je ne sais que penser de ce long silence, mes inquiétudes
-sont indicibles. Informe-toi et me tire d'embarras.
-
-
-FIN DU PREMIER VOLUME.
-
-
-COULOMMIERS--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski
-(1/2), by Jean-Paul Marat
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 ***
-
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diff --git a/58362-h/58362-h.htm b/58362-h/58362-h.htm
index 5a3f129..0b434ba 100644
--- a/58362-h/58362-h.htm
+++ b/58362-h/58362-h.htm
@@ -61,47 +61,7 @@ a { text-decoration: none; }
<body>
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2), by
-Jean-Paul Marat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2)
- Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
-
-Author: Jean-Paul Marat
-
-Editor: Paul Lacroix
-
-Release Date: November 29, 2018 [EBook #58362]
-
-Language: French
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-Character set encoding: ISO-8859-1
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 ***
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-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58362 ***</div>
<h1><span class="small">UN</span><br />
<b class="large">ROMAN DE C&OElig;UR,</b></h1>
@@ -6065,382 +6025,7 @@ et me tire d'embarras.</p>
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-End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski
-(1/2), by Jean-Paul Marat
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 ***
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-***** This file should be named 58362-h.htm or 58362-h.zip *****
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-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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