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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La femme assise - -Author: Guillaume Apollinaire - -Release Date: October 23, 2018 [EBook #58154] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ASSISE *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia (This file -was produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - GUILLAUME APOLLINAIRE - - LA FEMME - ASSISE - - CINQUIÈME ÉDITION - - nrf - - PARIS - ÉDITIONS DE LA - NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - 35 ET 37, RUE MADAME. 1920 - - - - -_OEUVRES DE GUILLAUME APOLLINAIRE_ - - - L'ENCHANTEUR POURRISSANT, bois gravés par André Derain 1909. - L'HÉRÉSIARQUE ET Cie 1910. - LE BESTIAIRE DU CORTÈGE D'ORPHÉE, bois gravés par Raoul Dufy 1911. - LES PEINTRES CUBISTES 1912. - ALCOOLS--poèmes 1913. - CASE D'ARMONS 1915. - LE POÈTE ASSASSINÉ, portrait de l'auteur, par André Rouveyre 1916. - VITAM IMPENDERE AMORI, dessins d'André Rouveyre 1917. - LES MAMELLES DE TIRESIAS, musique de Germaine-Albert-Birot et - dessins de Serge Ferrat 1918. - CALLIGRAMMES, portrait de l'auteur par Pablo Picasso 1918. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT VINGT-HUIT -EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA NAVARRE DE VOIRON -AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS -COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE -LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, VINGT EXEMPLAIRES -NUMÉROTÉS DE CI A CXX ET MILLE QUARANTE EXEMPLAIRES IN-SEIZE -DOUBLE-COURONNE SUR PAPIER VELIN LAFUMA DE VOIRON, DONT DIX EXEMPLAIRES -HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, HUIT CENTS EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS -DE L'ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 800, TRENTE EXEMPLAIRES D'AUTEUR -HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 801 A 830 ET DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTES -DE 831 A 1030, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT -L'ÉDITION ORIGINALE - - -TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES -PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1920. - - - - -LA FEMME ASSISE - - - - -I - - -Elvire Goulot est née à Maisons-Laffitte. Elle a tiré de cette origine -un goût déterminé pour les chevaux qu'elle peint d'une façon remarquable -et pour l'équitation bien qu'elle n'ait plus désormais l'occasion de s'y -livrer. Mais elle y songe souvent et surtout lorsqu'elle a des -embêtements. - -Elle a vu de merveilleux chevaux dans les écuries fameuses de sa ville -natale et cependant ceux dont elle se souvient avec le plus de plaisir, -ce sont les trois chevaux blancs attelés à la troïka de son amant, le -grand-duc André Pétrovitch: - -«J'avais à ma disposition la troïka de mon amant à laquelle étaient -attelés les trois plus beaux chevaux de toute la Russie. Ils étaient -aussi blancs que la neige et on les estimait un million pièce. Leurs -queues traînaient presque jusqu'à terre. Ils allaient comme le vent et -le cocher qui les guidait était le plus gros que l'on sût voir.» - -Dès l'enfance, Elvire eut un esprit délié et une mémoire remarquable. -Elle n'a jamais été croyante, mais n'a jamais cessé d'être -superstitieuse. Ses rêves ont toujours été tournés vers les choses de -l'amour. C'est ainsi qu'enfant, elle rêvait d'épingles, de pieux ou de -barrières, ce qui, au témoignage d'une certaine école, indique des -destinées charnelles nettement accusées. - -Son premier amant fut un médecin, homme marié, à la fois très gentil et -très débauché. Il la prit alors qu'elle avait quinze ans. Il en avait -trente-six. Elle était légèrement malade et il était venu pour lui -donner des soins. C'était un de ces hommes maigres qui connaissant tous -les raffinements de l'amour, corrompent l'esprit des femmes sans savoir -s'en faire aimer sincèrement. Leur liaison débuta par un scandale, car -la mère d'Elvire découvrit le pot aux roses et le suborneur fut -poursuivi et ne s'en tira que grâce à la déposition d'Elvire qui affirma -devant les juges que l'accusé ne l'avait pas eue vierge. Il fut acquitté -et lui en garda une vive reconnaissance. - -Le premier pas étant fait, voilà Elvire livrée à l'éducation dépravée de -ce Georges, le médecin. Il lui inculque le goût des femmes et elle est -devenue une tribade avérée. - -Pendant l'hiver de 1913, il l'emmena à Monte-Carlo où il la laissa -seule, ayant dû revenir précipitamment à Paris. C'est au Casino que le -vieux Replanoff, le premier avocat de Pétrograde, qui était alors -Saint-Pétersbourg, la remarqua et lui conseilla de le suivre en Russie. - -«Vous serez heureuse, lui disait-il. Vous remplacerez ma fille qui est -morte et à qui vous ressemblez. Venez, vous n'aurez rien à désirer. Vous -serez comme une reine. Je vous traiterai comme ma fille.» - -Et respectueusement mais passionnément, il lui baisait le bout des -doigts. - -Replanoff partit le premier, et comme Georges tardait à revenir, Elvire -se décida à partir pour la Russie. Elle alla prendre son billet à la -Compagnie des Wagons-Lits; mais elle était et paraissait si jeune -qu'elle dut obtenir le consentement préalable de son père auquel le -vieux Replanoff écrivit une lettre qui est un monument d'hypocrisie car, -aussitôt qu'Elvire fut à Pétrograde, il la vendit à une compagnie de -débauchés dont il faisait partie et elle devint la maîtresse du -grand-duc André Pétrovitch. Elle passa sept mois en Russie et, de ce -séjour chez les Moscovites, elle me parla une fois de la façon suivante: - -«Le grand-duc, mon amant, avait vingt-six ans. Il était très beau. Je -n'ai jamais vu d'homme aussi beau ni aussi brutal. Il aimait les femmes -et les garçons. Il était plus dépravé que Georges en ce sens que la -cruauté dominait tous ses scrupules et l'orgueil le faisait presque -délirer. Les femmes, Françaises pour la plupart, qui étaient les -maîtresses des autres débauchés, n'étaient ni jeunes, ni séduisantes. -C'étaient uniquement, d'après ce qui me parut, des femmes d'affaires qui -se prêtaient à tout ce qu'une imagination dépravée à l'extrême pouvait -suggérer à leurs amants. La plus jolie était une Russe. C'était aussi la -plus lascive et ses goûts s'accordaient avec ceux des hommes qui nous -entouraient. Elle avait une capacité d'estomac inimaginable, aussi bien -pour la nourriture que pour la boisson et je n'ai jamais vu de femme -pouvant boire autant de Champagne qu'elle. - -«Je me souviens d'une orgie chez le général Breziansko; il y avait là -une cinquantaine de convives, parmi lesquels deux grands-ducs et, -lorsqu'on eut fait se retirer les domestiques, cette jeune Russe, après -s'être mise en l'état de pure nature et semblable à une bacchante -échevelée et frénétique, passa sous la table et donna à ceux qui lui -plaisaient, hommes ou femmes, l'occasion de manifester la vivacité de -leurs sensations, de façon à déchaîner la joie de l'assistance. - -«Mais j'avais horreur de cette vie où le repos, la tendresse et la -douceur ne tenaient aucune place. Sans une amie que je m'étais faite, -une danseuse de restaurant, Française de vingt-huit ans, je n'aurais pu -rester un mois en Russie. Elle était en secret la maîtresse du vieux -général Breziansko qui, devenu gâteux, et donnant dans une dévotion à la -fois démesurée et incertaine, confondait à son propre usage ce que -disent les Evangiles à propos de la résurrection de la chair et ce -qu'ils racontent touchant la Flagellation.» - -La brune Georgette, si tendre avec Elvire qui était la vrille, devenait -un vrai démon quand il s'agissait de cingler la vieille peau du général -Breziansko et elle mettait à bien remplir cet office un soin d'autant -plus minutieux que chaque fois que la réussite couronnait ses efforts, -elle touchait une somme équivalente à vingt-cinq mille francs de notre -monnaie; mais l'événement était rare, nonobstant quoi ce vieux tambour -de Breziansko n'en était pas moins généreux et Georgette se trouvait -satisfaite de sa condition. - -Il n'en était pas de même d'Elvire qui maigrissait et souffrait -impatiemment les atteintes que son amant et ses amis portaient à son -orgueil. Ce qui l'irritait davantage encore, c'est qu'aucun dîner au -restaurant ne se terminait sans quelque épouvantable dispute, où -gérants, maîtres d'hôtels, Français pour la plupart, étaient traités -d'une manière à révolter Elvire qui essayait de se consoler grâce à -l'amour de Georgette et aussi en dessinant des fleurs, de petits -cochons, des chevaux qu'elle enluminait ensuite et qui lui servaient de -papier à lettres, ce qui faisait l'admiration du vieux Replanoff qui -venait la voir quelquefois et s'écriait: - -«Elle peint comme ma fille. Je te l'ai dit, Elvire, tu lui ressembles -d'une façon miraculeuse. C'est pourquoi je veille sur toi comme un père -et t'ai introduite dans la meilleure société de la Russie.» - -Elvire s'échappe un jour, le coeur un peu gros de quitter son bel -appartement de la Pentelemongkasa. Mais elle n'en pouvait plus et elle -avait beaucoup maigri. Georgette seule était au courant de la fuite. A -la frontière, nouvelle histoire. On ne voulait pas la laisser passer, -son passeport n'étant pas en règle. Par fortune, elle aperçut sur le -quai un officier qu'elle avait rencontré à Pétrograde. Celui-ci aplanit -toutes les difficultés et, en débarquant à la gare du Nord, Elvire ne -regrettait plus que des chants étranges et nostalgiques entendus, elle -ne savait plus où en Russie, dans un restaurant, ou bien à la campagne -et les trois chevaux blancs de neige, rapides comme le vent, et que le -plus gros cocher de toute la Russie menait à bras toujours tendus. - -Georges la reçut comme fut accueilli l'enfant prodigue et, par -l'entremise d'un de ses amis, la fit débuter dans un music-hall où elle -prit l'habitude de porter monocle. Elle y rencontra une petite -figurante, Mavise Baudarelle, dont les parents étaient marchands de -vins, boulevard Montparnasse[1], où elle prit pension, et Mavise -Baudarelle fit son bonheur jusqu'au jour où un jeune peintre russe de -bonne famille, Nicolas Varinoff, l'enleva à la famille Baudarelle. -Nicolas Varinoff partageait son temps entre sa soeur, la princesse -Teleschkine, et sa maîtresse Elvire, avec laquelle il s'installa dans un -atelier de la rue Maison-Dieu. Quand Nicolas était chez sa soeur, Elvire -peignait avec une fantaisie délicate et non sans force, des bouquets -éclatants où paraissaient des marguerites aux pétales noires et cette -vie qu'animaient l'art, l'amour, la danse à Bullier et le cinéma, -continua jusqu'au moment de la déclaration de guerre. - - [1] L'appellation édilitaire est boulevard du Montparnasse. - -Au reste, l'année 1914 commença par une gaîté folle. Comme au temps de -Gavarni, l'époque fut dominée par le Carnaval. La danse était à la mode, -on dansait partout, partout avaient lieu des bals masqués. La mode -féminine se prêtait si bien au travesti que les femmes déguisaient leurs -cheveux sous des couleurs éclatantes et délicates qui rappelaient celles -des fontaines lumineuses qui m'étonnèrent, quand j'étais enfant, à -l'exposition de 1889. On aurait dit encore des lueurs stellaires et les -Parisiennes à la mode avaient droit, cette année, qu'on les appelât des -_Bérénices_, puisque leurs chevelures méritaient d'être mises au rang -des constellations. - -Tout naturellement les bals de l'Opéra avaient ressuscité. Et la -plaisanterie grivoise du premier de ces nouveaux bals de l'Opéra où -chaque femme recevait une boîte fermée à clef, tandis que chaque homme -recevait une clef, à charge pour lui de trouver la serrure de sa clef, -paraissait d'excellent augure pour la gaîté générale. La vie semblait -devenir légère et peut-être plus tard, quand avec le tango, la maxixe, -la furlana, la guerre et ses «bombes funèbres» seront oubliées, -dira-t-on de l'époque pacifique de l'an 1914, comme dans la célèbre -lithographie de Gavarni: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a -beaucoup dansé.» - -D'ailleurs, il manquait aux travestissements de 1914 un artiste comme -Gavarni, qui en dessina tant, les inventant, sans rien emprunter à -personne. - -Il n'existait, en 1914, aucun type particulier à notre temps comme les -Débardeurs, les Dominos, les Pierrots, les Pierrettes, les Postillons, -les Bayadères, les Chicards, dont un poète ferait vite des personnages -comparables aux masques de la Comédie italienne et qui méritent qu'on ne -les abandonne point. - -Pour créer de nouveaux masques, il aurait fallu un nouveau Gavarni. - -Son chef-d'oeuvre fut le Débardeur, qui est surtout un travesti féminin -délicieusement équivoque et dont il a suffisamment souligné le caractère -dans cette légende à propos d'un débardeur femme lutinant Pierrette, qui -lui crie: «Va donc... singulier masculin!», en quoi se résume peut-être -la fantaisie insolente de tout le XIXe siècle. - -Il aurait fallu aussi, pour la nouvelle joie de l'époque, inventer un -nouveau cancan, l'ancien ayant été amené par la Goulue, Rayon d'Or, -Grille d'Egout, Valentin le Désossé et par la dévotion de grands -peintres comme Toulouse-Lautrec et Seurat au rang des danses -hiératiques. - -Il aurait fallu quelque chose qui répondît au cancan du temps de -Gavarni, à ce jeune cancan dont les différences avec le cancan du Moulin -Rouge sont bien marquées si on compare par exemple le tableau de Seurat, -_le Chahut_, au monologue beaucoup plus ancien, intitulé: - -_Mémoires de Mlle Fifine, ex-blanchisseuse_ (paroles de J. Choux, -musique de Javelot): - - La chahutte et la cancanska, - Dont j'connais les poses intimes, - Avec redowe et mazurka - M'font faire bien des victimes (_bis_). - -«Oh! la mazurka!... danse pleine d'abandon et qui montre une femme telle -qu'elle est... gracieuse toujours, balançant la basque sur la hanche et -se cambrant comme une Andalouse de Mossieu Monpou (elle chante): -«Avez-vous vu dans Barcelone une Andalou...» La polka a bien aussi son -charme; mais parlez-moi du cancan, de la cancanska, vulgairement appelée -quadrille. C'est là que je suis à mon aise (criant): En avant deux! -(Musique, elle figure quelques pas de cancan). Y a-t-il rien de plus -échevelé, de plus séduisant? Il n'y a jamais trop de place pour moi -(elle figure ce qui suit): je passe, repasse, balance et tourne sur -pivot, ne levant toujours la jambe qu'à une hauteur raisonnable... pour -ne pas tomber. Si l'on rit, je recommence de plus belle et finis -toujours par me rattraper... (criant) à la queue du chat! - -«Et puisque la danse est le pas de charge de l'amour, elle doit aussi -conduire au mariage. Dansons donc en attendant mieux (au refrain).» - -S'il manquait en 1914 l'imagination de Gavarni pour inventer de nouveaux -travestissements, il manquait aussi le don d'observation de Gavarni pour -noter en légendes point trop courtes les mille réflexions de ceux qui -s'amusaient. En 1914, comme aujourd'hui du reste, on ne goûte que les -légendes brèves ou plutôt personne ne sait plus en faire de longues. - -J'ai noté dans les lithos de Gavarni quelques légendes qui se rapportent -à ce monde des bals, à ces balochards, à ces débardeurs, ces chicards -qu'il avait inventés et qui ont aussi le mérite d'évoquer un peu pour -moi ces bals de 1914 qu'aucun artiste observateur n'a fixés: - -Un chicard à un débardeur: - -«Lilie! Lilie!... rien ne te dit donc que c'est moi, Lilie?» - -Un patron de lavoir à un débardeur: - -«Dachu! Dachu! tu m'ennuies! - ---Non, Norinne, c'est toi qui t'ennuies.» - -La mère du débardeur: - -«Malheureuse enfant! qu'as-tu fait de ton sexe?» - -Deux débardeurs: - -«Y en a-t-i des femmes, y en a-t-i!... et quand je pense que tout ça -mange tous les jours que Dieu fait; c'est ça qui donne une crâne idée de -l'homme!» - -Le mari: - -«Monter à cheval sur le cou d'un homme qu'on ne connaît pas, t'appelle -ça plaisanter, toi!» - -Mari-pierrot à sa femme débardeur: - -«Qui est plus à plaindre au monde qu'un homme uni à un débardeur? - ---C'est une femme en puissance de Pierrot.» - - * * * * * - -Domino à un jeune homme qui courtise une femme masquée: - -«C'est vieux et laid, mon cher; tu es floué comme dans un bois.» - - * * * * * - -Deux dominos à un chiffonnier: - -«Qu'est-ce que tu peux venir chercher par ici, philosophe? - ---Je ramasse toutes vos vieilles blagues d'amour, mes colombes: on en -refait du neuf.» - -Le débardeur homme.--Ne me parlez pas des hommes en carnaval pour -s'amuser: heureusement, moi, la mienne est mariée: on me la tient. - -Le postillon.--Moi, la mienne est mariée aussi, mais avec moi... ça fait -que je la tiens moi-même. - -Un domino qui passe.--Je les tiens tous les deux... Ils vont me le -payer. - - * * * * * - -«Eh bien! on dit que certain colonel se marie... te voilà veuve, ma -pauvre bayadère. - ---Hélas, oui, mon pauvre baron, et ta femme aussi.» - - * * * * * - -Deux débardeurs, homme et femme: - -«Agathe et toi, mon vieux Ferdinand, ça ne sera pas long; cette -petite-là est trop rouée pour toi parce que t'es plus roué qu'elle... et -pour que ça dure faut toujours qu'un des deux pose d'abord.» - - * * * * * - -Deux débardeurs, homme et femme: - -«Voyons si tu te souviens! numéro? - ---Dix-sept. - ---Rue? - ---Christine. - ---Madame? - ---Bienveillant... et il y a un bilboquet à la sonnette.» - - * * * * * - -Débardeur au pierrot: - -«Eh! bien non, Monsieur, non! ces manières-là ne peuvent pas me -convenir! vous menez une conduite beaucoup trop dissipée!» - - * * * * * - -Deux débardeurs, homme et femme: - -«J'ai cancanné que j'en ai pus de jambes, j'ai mal au cou d'avoir -crié... et bu que le palais m'en ratisse... - ---Tu n'es donc pas un homme?» - - * * * * * - -Deux débardeurs, homme et femme: - -«On va pincer son petit cancan, mais bien en douceur... faut pas -désobliger le gouvernement.» - - * * * * * - -Eunuque à une canotière: - -«Tel que tu me vois, Chaloupe, c'est moi qui soigne les chameaux du -Grand Turc. - ---Et tu gagnes à ça? - ---Quelques sequins, Chaloupe, et les satisfactions d'un coeur pur. - ---Et nourri.» - - * * * * * - -Débardeur homme à un jeune homme en redingote: - -«On rit avec vous et tu te fâches... en voilà un drôle de pistolet!» - - * * * * * - -Mousquetaire à une jeune femme que l'on coiffe: - -«C'est comme ça que t'es prête, toi? - ---Ne m'en parle pas! C'est ce nom de nom de merlan-là qui n'en finit -jamais.» - - * * * * * - -Débardeur-femme à un petit jeune homme en redingote: - -«Va dire à ta mère qu'a te mouche.» - - * * * * * - -Quand Gavarni se rendait à l'Opéra, il disait: «Je vais à ma -bibliothèque», et, à force de voir danser, il en était venu à considérer -l'amour même comme une danse, et le mot que nous a conservé Goncourt et -par lequel Gavarni voulait exprimer le sens d'aimer avec la tête, avec -l'imagination, ce mot si expressif de ginginer, qui mériterait qu'on le -conservât, ne ressemble-t-il pas au terme argotique guincher, qui -signifie danser? - -Il manquait donc un Gavarni en 1914, mais les danseurs et les danseuses -ne manquent pas. - -Dans un petit théâtre, quelques mois avant la guerre, j'ai vu danser la -furlana (prononcer fourlana), que les danseurs, avant de la danser, -qualifièrent de danse du pape; c'étaient des pas si lascifs que le pape -serait bien étonné d'être mentionné à ce propos. Et tandis que la -danseuse presque nue, plus que nue, atrocement nue, car le cache-sexe de -cette jolie fille la faisait ressembler aux Vénus orthopédiques, ballait -avec son cavalier, je pensais à cette scène gracieuse des Mémoires où -Casanova dansait la forlane à Constantinople. Et cette jolie page dont -je me souvenais, mieux que les histrions que j'avais sous les yeux, me -montrait la danse vénitienne sinon recommandée, du moins évoquée par le -pape Pie X comme un sûr remède au tango: cette danse vénérieuse et -merveilleuse, qui semble née sur un transatlantique et qui pour moi -évoque cette devise que j'avais choisie au début de ma vie d'écrivain -_tango non tangor_, j'ai eu depuis des raisons pour y renoncer, adoptant -une devise plus éclatante: «J'émerveille». Mais revenons à la jolie page -casanovienne sur la forlane: - -«Peu de jours après, je trouvai chez le bacha Osman mon Ismaïl-effendi à -dîner. Il me donna de grandes marques d'amitié, et j'y répondis, -glissant sur les reproches qu'il me fit de ne pas être allé déjeuner -avec lui depuis tant de temps. Je ne pus me dispenser d'aller dîner chez -lui avec Bonneval, et il me fit jouir d'un spectacle charmant: des -esclaves napolitains des deux sexes représentèrent une pantomime et -dansèrent des calabraises. M. de Bonneval ayant parlé de la danse -vénitienne appelée forlana, et Ismaïl m'ayant témoigné un vif désir de -la connaître, je lui dis qu'il m'était impossible de le satisfaire sans -une danseuse de mon pays et sans un violon qui en sût l'air. Sur cela, -prenant un violon, j'exécutai l'air de la danse; mais, quand même la -danseuse aurait été trouvée, je ne pouvais point jouer et danser tout à -la fois. - -Ismaïl, se levant, parla à l'écart à un de ses eunuques, qui sortit et -revint peu de minutes après lui parler à l'oreille. Alors l'effendi me -dit que la danseuse était trouvée; je lui répondis que le violon le -serait aussi bientôt, s'il voulait envoyer un billet à l'hôtel de -Venise, ce qui fut fait à l'instant. Le baïle Dona m'envoya un de ses -gens, très bon violon pour le genre. Dès que le musicien fut prêt, une -porte s'ouvre et voilà une belle femme qui en sort, la figure couverte -d'un masque de velours noir, tel que ceux qu'à Venise on appelle -Moretta. L'apparition de ce beau masque surprit et enchanta l'assemblée, -car il est impossible de se figurer un objet plus intéressant, tant pour -la beauté de ce qu'on pouvait voir de sa figure que pour l'élégance des -formes, l'agrément de sa taille, la suavité voluptueuse des contours et -le goût exquis qui se voyait dans sa parure. La nymphe se place et nous -dansons ensemble six forlanes de suite. - -J'étais brûlant et hors d'haleine; car il n'y a point de danse nationale -plus violente; mais la belle se tenait debout, et, sans donner le -moindre signe de lassitude, elle paraissait me défier; à la ronde du -ballet, ce qui est le plus difficile, elle semblait planer. L'étonnement -me tenait hors de moi, car je ne me souvenais pas d'avoir jamais vu si -bien danser ce ballet, même à Venise. - -Après quelques minutes de repos, un peu honteux de la lassitude que -j'éprouvais, je m'approche d'elle et lui dis: _Ancora sei, e poi basta, -se non volete vedermi morire._ Elle m'aurait répondu si elle avait pu, -mais elle avait un de ces masques barbares qui empêchent de prononcer un -seul mot. A défaut de la parole, un serrement de main que personne ne -pouvait voir me fit tout deviner. Dès que les six secondes forlanes -furent achevées, un eunuque ouvrit la porte et ma belle partenaire -disparut.» - -Nous avions donc les danses en 1914, mais il manquait, avec le Gavarni, -les Lévêques, les Seymour, les la Batut. - -Toutefois, il faut ajouter que le bal de l'Opéra de 1914 a grandement -attiré l'attention des peintres et beaucoup de ceux que je connais y -allèrent. - -Epoque de bals et de mascarades! l'époque était légère; on ne danse -jamais plus que dans le temps des révolutions et des guerres et quel -singulier poète a donc inventé ce lieu commun véritablement prophétique: -_danser_ comme sur un volcan? - -Le type le plus caractéristique de cette époque de bals et de ballets -russes, ce fut incontestablement Elvire que je revois à Bullier, avec -ses cheveux lilas, ses fourrures blanches et son monocle; on l'appelait -la vrille et nul doute que cet accoutrement, chevelure lilas, monocle et -fourrure blanche, ne se fût généralisé l'an suivant, si la guerre -n'était venue. Un Gavarni eût peut-être surgi et nous aurions eu au bal -de l'Opéra de délicieuses Vrilles comme au temps de Gavarni il y avait -de charmants débardeurs. - -Je la revois encore danser à Bullier, le jeudi et le dimanche, tandis -que le Dr Mardrus admirait la fête en savourant une glace et que M. et -Mme Robert Delaunay, peintres, opéraient la réforme du costume. - -L'orphisme simultané produisait à Bullier des nouveautés vestimentaires -qui n'étaient pas à dédaigner. Elles eussent fourni à Carlyle un curieux -chapitre du Sartor Resartus. - -M. et Mme Delaunay étaient des novateurs. Ils ne s'embarrassaient pas de -l'imitation des modes anciennes et, comme ils voulaient être de leur -temps, ils ne cherchaient point à innover dans la forme de la coupe des -vêtements, suivant en cela la mode du jour; mais ils cherchaient à -influencer en utilisant des matières nouvelles infiniment variées de -couleurs. - -Voici, par exemple, un costume de M. Robert Delaunay: veston violet, -gilet beige, pantalon nègre. En voici un autre: manteau rouge à col -bleu, chaussettes rouges, chaussures jaune et noir, pantalon noir, -veston vert, gilet bleu de ciel, minuscule cravate rouge. - -Voici la description d'une robe simultanée de Mme Sonia Delaunay Terck: -tailleur violet, longue ceinture violette et verte et, sous la jaquette, -un corsage divisé en zones de couleurs vives, tendres ou passées, où se -mêlent le vieux rose, la couleur tango, le bleu nattier, l'écarlate, -etc., apparaissant sur différentes matières, telles que drap, taffetas, -tulle, pilou, moire et poult de soie juxtaposés. - -Tant de variété méritait de n'avoir point passé inaperçue. Elle mettait -de la fantaisie dans l'élégance. - -Et si, en se rendant à Bullier, on ne les voyait pas aussitôt, on savait -que les réformateurs du costume se tenaient généralement au pied de -l'orchestre, d'où ils contemplaient non sans mépris les vêtements -monotones des danseurs et des danseuses. - -Elvire les intriguait à cause de son monocle et de ses cheveux aux -couleurs changeantes, mais elle refusa toujours de se lier avec eux, -préférant passer son temps à danser avec Mavise. - -Nicolas Varinoff les menait aussi parfois dans les bals-musettes; celui -des Gravilliers, où les musiciens se tenaient sur un petit balcon; le -Bal de la Jeunesse, rue Saint-Martin, dont le patron avait une si belle -collection de lingues qu'il donnait en prime à ses clients; celui -d'Octobre, rue Sainte-Geneviève, et qui appartenait en 1914 à M. -Vachier; le Petit Balcon, qui s'ouvrait dans une impasse près de la -Bastille; le bal de la rue des Carmes; la Fauvette, rue de Vanves, et le -Boulodrome de Montmartre, endroit charmant où la musique était, à mon -gré, plus plaisante que celle de M. Strauss. - -La guerre assassina tous ces «rendez-vous de noble compagnie» auxquels -aujourd'hui Elvire ne pense jamais sans éprouver une tendre mélancolie. - -La guerre éclata donc, brisant comme verre cette vie adorable et légère. - -Nicolas Varinoff fut extrêmement frappé par l'événement imprévu et, peu -de jours après la Marne, il déclarait à Elvire, qui se pressait contre -lui caressante comme une chatte, que le temps de l'amour était -interrompu et que les occupations qui l'entraînaient particulièrement -durant la nuit ne seraient reprises, en ce qui le concernait, qu'à la -fin des hostilités. Mais comme Elvire n'accordait à la guerre qu'un -intérêt médiocre, cette décision lui parut incohérente et, au firmament -de leur liaison, le dédain se prit à monter comme une lune rousse. - - - - -II - - -Douce poésie! le plus beau des arts! Toi qui, suscitant en nous le -pouvoir créateur, nous met tout proche de la divinité, les déceptions -n'ont pas abattu l'amour que je te portais dès ma tendre enfance! La -guerre même a augmenté le pouvoir que la poésie exerce sur moi et c'est -grâce à l'une et à l'autre que le ciel désormais se confond avec ma tête -étoilée. Douce poésie! je regrette que l'incertitude des temps ne me -permette pas de me livrer à tes inspirations touchant la matière de ce -livre, mais je suis pressé. La guerre continue. Il s'agit avant d'y -retourner, d'achever le roman et la prose est ce qui convient le mieux à -ma hâte. - -Mais pourquoi, parce que nous sommes en guerre, représenter toujours la -guerre et les misères du soldat ou ses loisirs, ou bien le miraculeux -tableau des Races mobilisées de tous les coins de l'univers sur notre -Front, ou encore le triste cheminement à travers les tranchées? - -Il faut bien cependant se souvenir de cette guerre invétérée. Il n'y a -pas moyen de s'en défendre. Chaque fois que je crois avoir échappé à -cette hantise, elle me reprend avec une douceur toujours croissante. Je -me souviens avant tout de l'instabilité de la vie du soldat. Il est un -jour ici; la nuit peut-être partira-t-il en toute hâte. Cette -incertitude est surtout le lot du fantassin. J'ai connu la vie de -l'artilleur et celle du fantassin ensuite. L'instabilité de la seconde -est plus surprenante. J'ai entendu appeler le fantassin, le Méfiant. Les -plus courageux même se méfient, car le moins qu'on puisse leur demander, -c'est le sacrifice de la vie. Mais j'ai gardé la nostalgie de cette vie -vagabonde et bien réglée. Je me souviens des villages parcourus au pas -cadencé et de trois filles sur la porte d'une ferme, au toit défoncé, -transformée en épicerie. - -Aujourd'hui Paris me sollicite. Voici le Montparnasse qui est devenu -pour les peintres et les poètes ce que Montmartre était, il y a quinze -ans, l'asile de leur simplicité. - -Le quartier Montparnasse, du témoignage de l'habitant des quartiers -environnants, est un quartier de louftingues. La vérité est que -Montparnasse remplace Montmartre, le Montmartre d'autrefois, celui des -artistes, des chansonniers, des moulins, des cabarets, voire même des -haschischophages, des premiers opiomanes, des sempiternels éthéromanes -et des cocaïnomanes ou visionnaires, comme on les appelle aujourd'hui où -la «coco» sévit encore; tous ceux (parmi les Montmartrois du grand art) -qui vivaient encore et que la noce expulsait du vieux Montmartre détruit -par les propriétaires et les architectes, conspué par les futuristes -parisiens, ou, d'ailleurs, tous ceux-là ont émigré sous forme de -cubistes, de Peaux-Rouges, de poètes orphiques. Ils ont troublé des -éclats de leur voix les échos du carrefour de la Grande Chaumière. -Devant un café établi dans une maison de licencieuse mémoire, ils -avaient dressé, dès avant la guerre, un concurrent redoutable, le café -de la Rotonde. En face, se tenaient les Boches. Ici, allaient toujours -les Slaves. Les Juifs continuent à aller indifféremment dans l'un ou -dans l'autre. - -Les marchands de couleurs dans toutes les rues avoisinantes offrent leur -multicolore tentation à tous ceux qu'un rapide coup d'oeil dans les -expositions d'avant-garde a fait s'écrier: _Anch'io son pittore_. - -Esquissons avant tout la physionomie du Carrefour. Vraisemblablement, -elle changera avant peu. A l'un des coins du boulevard du Montparnasse, -un grand épicier étale aux yeux de tout un peuple d'artistes -internationaux son nom énigmatique: Hazard. Sa marchandise est des plus -variées et ses chalands sont de toutes sortes. L'Américain y trouvait -avant la guerre les grapes-fruits qui sont au citron ce que le melon -d'eau est au cantaloup; le Russe y retrouvait ses pommes de paradis -semblables à des bigarreaux; le Hongrois sa charcuterie poivrée de -rouge, etc. Voici, à l'autre angle, la Rotonde; un Indien en grand -costume de cuir et de plumes... peintre et modèle, attirait les regards -en 1914. Quelquefois même la longue silhouette de Charles Morice se -profilait longtemps à l'intérieur contre la muraille. - -A l'angle du boulevard du Montparnasse et de la rue Delambre, c'est le -Dôme: avant la guerre, il avait une clientèle d'habitués, gens riches, -esthéticiens du Massachussets ou des bords de la Sprée, c'est encore -Pascin ou le Clinchtel contemporain; c'est ici que se décidait -l'admiration que l'on professait en Allemagne pour tel ou tel peintre -français. Les gloires de Géricault, de Courbet, de Seurat, du Douanier -n'ont pas eu à souffrir des entretiens esthétiques entre les Boches -millionnaires du Dôme. - -Un autre angle: c'est Baty ou le dernier marchand de vin. Quand il se -sera retiré, ce métier aura pratiquement disparu de Paris, à moins que -la guerre et la vie chère ne redonnent un regain de vogue à cet état. Il -restera «la petite boîte», comme on dit aujourd'hui, mais le chand'de -vin aura vécu. En attendant, ceux que les maladies ou plutôt les -médecins n'ont pas fait renoncer entièrement aux vins de France fêtent -encore à l'envi cette cave bien soignée. - -Plus loin, à droite, sur le boulevard Raspail, le petit café des -Vigourelles abritait en 1914, les jours où l'on ne dansait pas à -Bullier, une jeunesse pétulante; un homme au visage sévère s'y tenait -souvent. Il déclarait avec simplicité à qui voulait l'entendre: «Je suis -l'homme le plus emm...dant du quartier, j'emm...de même les conseillers -municipaux.» On l'appelait le lion. Il avait tellement emm...rdé de -monde qu'il en avait tiré des rentes. En effet, la plupart des cafés, -des bistrots du quartier préféraient lui donner de l'argent plutôt que -de le servir. Il n'avait qu'à se présenter dans ces endroits, pour -qu'aussitôt on lui donnât, selon l'importance de la maison, un franc, -deux francs et même trois francs cinquante. Chaque matin, cet homme de -génie faisait sa petite tournée dans le quartier et cela lui suffisait -pour vivre, il e...rdait tout le monde et ne devait rien à personne. -Dans ce petit café provincial des Vigourelles venaient quelquefois MM. -de Segonzac, Luc-Albert Moreau, André Derain, Edouard Férat, René Dalize -et un personnage énigmatique que l'on appelait le Finlandais, mais qui, -je crois, était en réalité un limousin, de Limoges. Le distingué -propriétaire de la maison s'était fait une popularité d'excellent aloi -dans son arrondissement en déclarant publiquement, dans un beau -mouvement d'éloquence: «Messieurs, tout en étant bistrot, j'aime -beaucoup les arts; le dimanche, quand je ne vais pas au cinéma, je vais -au Louvre.» Presque en face se trouvait la boutique de M. Cocula, qui, -par un singulier phénomène de mimétisme onomastique, en est venu, comme -son quasi-homonyme anglais, M. Cook, à s'occuper de voyages; les Anglais -ont l'agence Cook et les Français ont le train Cocula. - -Dans les rues qui entourent le cimetière du Montparnasse, et où le buste -de M. de Max garde le tombeau de Baudelaire, se trouvaient encore en -1916 les demeures d'anciens habitants célèbres de Montmartre; beaucoup -d'entre eux même, comme Picasso, habitèrent la célèbre maison du 13 de -la rue de Ravignan, aujourd'hui 13, place Emile-Goudeau. - -Redescendons rue de la Grande-Chaumière, rue des Académies, où, naguère -encore, l'unique Patagon de Paris, l'Araucanien Ortiz de Zarate, se -promenait en proclamant qu'il avait découvert la vérité. Ici se tenait -encore un fameux petit restaurant de modèles, fermé depuis la guerre, -Chez Papa; il était tenu par un ancien Garibaldien qui assaisonnait les -pâtes aussi bien que dans les _osterie_ romaines. C'était un lieu -charmant où M. Anatole France, s'il l'avait connu, serait souvent venu. -On y rencontrait d'aimables gens, parmi lesquels MM. Paul Morisse, André -Billy et Paul Léautaud. - -S'il a une couleur différente du Montmartre d'autrefois, le Montparnasse -contemporain, et même en temps de guerre, n'a pas moins de gaieté, de -simplicité et de laisser-aller. Les costumes à l'américaine des artistes -d'aujourd'hui ne sont ni moins larges ni d'un autre velours que celui -des rapins d'autrefois; ils sont larges d'une autre façon, voilà tout, -et la sandale, après tout, n'est pas moins germanique que l'affreuse -bottine à élastique de jadis. Bientôt, c'est-à-dire après la guerre, je -gage, sans le souhaiter, Montparnasse aura ses boîtes de nuit, ses -chansonniers, comme il a ses peintres et ses poètes. Le jour où un -Bruant aura chanté les divers coins de ce quartier plein de fantaisie, -les crèmeries, la caserne-atelier de la rue Campagne-Première, -l'extraordinaire Crèmerie-Grill-Room du boulevard du Montparnasse, le -restaurant Chinois, qui vient de mourir, les mardis de la Closerie des -Lilas, morts depuis la guerre, ce jour-là Montparnasse aura vécu. -L'Agence Cook y amènera ses caravanes, et le train Cocula émigrera en -quelque autre quartier, emportant les peintres, les Chinois, les -Patagons, les Indiens Comanches, les Limousins-Finlandais, les -Vigourelles et peut-être même l'homme le plus emm...dant du quartier, -vers une autre destination, vers un autre arrondissement, vers une autre -butte, vers un autre mont, sans doute les Buttes-Chaumont. - -En temps de guerre, Montparnasse a donné naissance à une idée exquise et -touchante, la poupée-portrait, qui mérite le succès qu'elle remporte. - -Une de mes premières impressions de Paris, lorsque j'y revins, blessé, -fut de surprendre, au téléphone de l'hôpital où l'on me pansait, cette -bribe de phrase: «... l'industrie admirable des poupées.» - -Qui parlait? je ne sais et peu importe: «C'est tout de même un peu fort, -pensai-je, de s'occuper de poupées en ce moment.» - -Depuis, mon opinion s'est bien modifiée à cet égard. - -La poupée de Paris qui montrait la mode à toute l'Europe ne faisait-elle -pas beaucoup pour le prestige de la France? - -Des artistes de Montparnasse, des femmes naturellement, ont eu l'idée de -faire des poupées portraits, idée charmante qui a déjà produit -d'agréables ouvrages comme ceux que Mlle Vassilieff a exposés un peu -partout et même sur les grands Boulevards. - -Si cette mode s'installe, nos petites-nièces possèderont de très -curieuses galeries d'ancêtres. - -On jouera _Hernani_ dans la chambre aux jouets. - -Ne voilà-t-il pas la grand'mère dans son costume de la Croix Rouge! -telle qu'elle était, toute jeune, en 1916! Elle voisine avec le grand -oncle en lieutenant de chasseurs, avec la croix de guerre... Il ne faut -pas que les enfants d'aujourd'hui puissent oublier ainsi qu'avaient -oublié ceux d'après 70. Il convient donc de multiplier les souvenirs et -les poupées portraits, ce sont des souvenirs quasi-vivants. - -Mais laissons les souvenirs. Leur temps viendra. La guerre continue. -Nicolas Varinoff est devenu sombre et préoccupé. Il va partir à la -guerre comme volontaire dans une ambulance ruthène. Son costume -mi-militaire, mi-sportman est enfin prêt. - -Quand il l'eut endossé pour la première fois, il se rendit avec Elvire à -la Coupole, boulevard Raspail, rendez-vous des peintres, des modèles et -des littérateurs. A la terrasse se tenait Egon d'Almanfeiner, fils d'un -fameux romancier autrichien qui inventa le vice singulier de se sentir -toujours sous le coup de poursuites judiciaires. Son histoire ressortit -à la psychopathie sexuelle et je ne m'étendrai pas davantage sur son -cas, ni sur celui de son fils qui doit, paraît-il, son permis de séjour -aux bontés que sa mère eut, il y a quelque vingt ans, pour le chef d'un -des partis d'opposition. - -J'aime mieux faire le portrait de Moïse Deléchelle qui, en compagnie de -Pablo Canouris, le peintre aux mains bleu céleste, tirait les cartes à -deux jeunes Roumaines, élèves assidus d'une Académie de croquis du -quartier. Moïse Deléchelle est un homme couleur de cendre dont le corps, -en toutes ses parties, est musical. Il se tape sur le ventre pour imiter -les sons profonds du violoncelle; de ses pieds il tire les résonnances -rauques de la crécelle; la peau tendue de ses joues est un cymbalon -aussi sonore que ceux des tziganes de restaurant et ses dents, sur -lesquelles il frappe au moyen d'un porte-plume, rendent les sons -cristallins des orchestres de bouteilles dont jouent certains artistes -de music-hall, ou qui font le chic de certaines grandes orgues -mécaniques dans les carrousels des foires. - -Elvire et Nicolas s'assirent à leur table et Moïse Deléchelle brouilla -les cartes. Au bout de quelques instants, les Roumaines s'en allèrent à -leur Académie et, avant qu'elles se fussent éloignées, leur place fut -prise par Anatole de Saintariste, poète et officier, blessé au bras et -qui, pour la première fois depuis la guerre, venait à la Coupole, en -compagnie de sa nouvelle amie, la jolie Corail, rousse aux yeux -noisettes, qui donnait dans son ensemble l'aspect d'une goutte de sang -sur une épée. - -Au bout de peu de temps, la conversation avait pris un tour assez vif et -l'on en vint à parler de polygamie. - -«Il paraît que les Boches vont l'autoriser, dit Pablo Canouris, et nous -serons sans doute amenés à en faire autant.» - -Et Pablo Canouris dit en rallumant sa pipe: «Pour aboir braiment une -femme, il faut l'aboir enlébée, l'enfermer à clef et l'occouper tout lé -temps. C'est déjà difficile d'occouper oune femme, tu parles, si on en a -plousieurs. La polygamie c'est oune théorie bonne pour les pipes, mais -pas pour les femmes.» - -Pablo Canouris, le peintre aux mains bleues, a des yeux d'oiseau. -D'origine albanaise, il est né en Espagne, à Malaga, mais son art et son -cerveau, qui comportent la force réaliste qui caractérise les -productions et l'esprit de la péninsule ibérique, ont gardé cette pureté -et cette vérité helléniques qui lui vient de ses ancêtres, car au -témoignage de tous ceux qui ont traité la question des historiens -byzantins depuis Commènes jusqu'à Thomas de Quincey pour ne citer aucun -écrivain contemporain, les prétendus Hellènes sont des Albanais et en -Pablo Canouris, le miracle pittoresque de Tolède, Le Greco même -renaissait dans le peintre aux mains bleu céleste, non que Canouris -imitât Le Greco, mais le côté mystérieux de son génie touchait avec -cette violence angélique qui angoisse délicieusement les amateurs de -Theocopouli. - -Aucune école depuis le Romantisme n'a autant remué le monde que la -nouvelle école de peinture où seuls ont joué un rôle des artistes -ressortissant à la civilisation méditerranéenne, des artistes -appartenant à une race latine. Ce succès est cause de la résistance que -l'on oppose de toutes parts à l'art d'un Canouris, de Picasso, de -Braque, de Derain, de Picabia, de Gleizes, de Metzinger, de Juan Gris, -de Survage, et qui va devenir plus violente encore qu'elle ne le fut -jamais. Les philosophes ont rempli, paraît-il, en vue de combattre l'art -moderne, tout «un arsenal de sophismes», comme disait mon ancien ami -Delormel. Mais que peuvent les philosophes contre les formes et la -matière qui sont les objets et les sujets des meilleurs d'entre les -peintres d'aujourd'hui? Que la peinture nouvelle soit différente de -celle d'hier, c'est évident; qu'elle ne s'accorde pas avec la tradition -du grand art, c'est une chose que je défie à quiconque de démontrer. Et -que cela fasse courir à l'art le moindre danger, je n'en crois rien. Les -études éclatantes, surprenantes et sévères des nouveaux peintres sont -profondément réalistes. Cet art n'éloigne pas de l'étude de la nature -ceux qui s'y livrent si préoccupés de fixer, de combiner toutes les -possibilités esthétiques. - -Excès de nouveauté? Qui sait? Je le répète, elle n'est pas dangereuse -pour l'art, mais seulement pour les artistes médiocres. Et ceux-là, quoi -qu'ils fassent, resteront médiocres; qu'importe, après tout, qu'en outre -ils soient absurdes. - -Dans le caractère de Canouris se mêlaient donc l'Espagne et l'Albanie. -Et d'apparence il était comme sont les Albanais parmi lesquels il y a de -beaux hommes, nobles, courageux, mais ayant une propension au suicide -qui ferait frémir pour leur race si leurs qualités génésiques ne -balançaient leur ennui de vivre. Ce qu'il y avait d'Espagnol en Canouris -n'avait pas écarté le goût pour la mort volontaire et il conservait pour -les femmes un goût espagnol fortement albanisé. - -J'appris à connaître Canouris pendant un séjour à Bruxelles qui m'a -laissé d'inoubliables et de précises impressions sur le sang qui, avec -l'Ecossais, peut-être, est le plus ancien de l'Europe. - -Pablo Canouris, qui y vécut, venant tout droit de Malaga et avant de -connaître Paris, y avait pour amie une Anglaise qui le faisait souffrir -comme peuvent pâtir d'amour ceux-là seuls qui appartiennent à l'élite de -l'humanité. - -Cette fille, dont la beauté était insolente à un point qu'il n'y a point -d'homme qui ne l'eût aimée à la folie, trompait mon ami avec ceux qui le -voulaient bien, et moi-même, qu'on me le pardonne, je délibérai -longtemps entre l'amitié et le désir. - -Impudique, d'une façon que ne peuvent manquer d'admirer ceux que la vie -a assez malmenés pour qu'ils soient devenus bigles de l'âme et borgnes -du coeur, Maud passait sa vie, dévêtue, dans l'appartement de mon ami. -Et quand il était sorti, la débauche entrait dans sa demeure. - -Et cette fille, cette Maud, faisait-elle partie de l'humanité? - -Elle n'en parlait aucun langage, mais un dialecte hybride, un mélange -d'anglais, de français, de tournures belges et germaniques. - -Un philologue l'eût adorée, un grammairien n'eût pu que la détester -malgré sa beauté. - -Anglaise, elle l'était par son père, officier cruel, condamné à mort -dans l'Inde pour sévices contre les indigènes. Mais sa mère était -Maltaise. - -Un jour, mon ami me dit: - ---Il faut que je me délivre. Je me tuerai demain. - -Je connaissais assez le caractère albanais de Pablo Canouris pour savoir -qu'il ne s'agissait point là de vaines paroles. - -Il se tuerait puisqu'il l'avait dit. - -Je ne le quittai plus, et le lendemain, grâce à ma présence, à mon -amitié, Pablo Canouris ne se tua pas. - -Il trouva lui-même un remède à son mal. - ---Cette femme, me dit-il, n'est point ma femme. Je l'aime, c'est vrai, -mais d'un amour qu'une épouse détruirait en moi. - ---Je ne comprends pas, m'écriai-je, expliquez-vous? - -Il sourit et continua: - ---Les races des Balkans et des monts qui sont aux bords de l'Adriatique -pratiquaient autréfois le rapt, et cette coutoume sourvit dans diverses -localités. - -«Ne nous appartient réellement que la femme que l'on a prise, celle que -l'on a domptée. - -«Sans rapt, point de mariage heureux. - -«J'ai fait la cour à Maud. C'est elle qui m'a pris. - -«Elle est libre et je veux reconquérir ma liberté.» - ---Et comment cela? lui demandai-je, étonné. - ---Le rapt! dit-il, avec un calme et une noblesse qui m'en imposèrent. - -Les jours suivants, nous voyageâmes, Pablo Canouris et moi. - -Il m'emmena en Allemagne et, pendant quelques jours, parut soucieux. - -Je respectais sa douleur et sans plus songer au rapt le louais -silencieusement d'essayer par l'absence d'oublier cette Maud qui -l'enfiévrait jusqu'au désir de la mort. - -Un matin, dans Cologne, au milieu de la Hohenstrasse, Canouris me montra -une jeune fille qui, un rouleau de musique à la main, marchait à côté de -sa gouvernante. - -Un laquais, vêtu d'une livrée de bon goût, marchait à dix pas derrière -les deux femmes. - -La jeune fille pouvait avoir dix-sept ans. Deux nattes lui tombaient -dans le dos. - -Fille de patriciens colonais, elle semblait gaie comme on ne l'est en -Prusse que dans la ville des rois Mages. - ---Suivez-moi, me dit tout à coup l'Albanais. - -Il se mit à courir, dépassa le laquais et, arrivé près de la jeune -fille, lui jeta un bras autour de la taille et la souleva en courant -plus fort. - -Je courais plein d'inquiétude sur les traces de mon ami. - -Je ne regardais point derrière moi, mais certainement le laquais et la -gouvernante, interdits, avaient perdu la tête, car ils ne criaient même -pas à la garde! - -Nous passâmes devant le Dôme, gagnâmes la gare. - -La jeune fille, fascinée par la prestance mâle de son ravisseur, -souriait, ravie dans tous les sens du terme et, quand nous fûmes dans le -wagon d'un train en marche vers Erbestal, vers la frontière, Pablo -Canouris, le peintre aux mains azurées, embrassait à en perdre l'âme la -plus soumise des fiancées. - -Elle mourut au bout de deux mois. Et je crus que cette fois je ne -pourrais pas écarter le suicide de mon ami. - -Mais je parvins à l'amener à Paris où il s'établit et le détail de ses -amours dans la capitale serait trop long. Qu'il suffise de dire que le -jour dont il s'agit, il était seul depuis une quinzaine de jours. - -«Je partirai demain pour la Guerre, dit Nicolas Varinoff à Pablo -Canouris, je te prie d'amener ce soir Elvire au cinéma; c'est vendredi, -on change de spectacle. Elle ne se consolerait pas d'en avoir manqué un -seul. J'ai, pour mon compte, pas mal de courses à faire et je dînerai en -famille chez ma soeur.» - -Au bout de quelques instants, il se leva, l'air soucieux, songeant à la -guerre et il dit au revoir à Elvire en pensant à autre chose et son -coeur se serra en voyant son amant s'éloigner sans se retourner une -seule fois. - -A ce moment, un sergent, Allemand nommé Waxheimer et qui avait réussi à -se faire prendre dans la légion étrangère, où il s'était engagé sous le -nom d'Ovide du Pont-Euxin, s'approcha. Il était en convalescence après -sa cinquième blessure. - -Et apercevant Elvire il lui cria: «Est-ce que vous ne m'avez pas raconté -un jour que votre grand'mère avait été mormonne.» - -«Oui, répondit Elvire, et c'est ce qui fait sans doute que je ne suis -pas jalouse. Mon amant peut avoir autant de maîtresses que cela lui -plaît, je ne serais pas plus jalouse que ne le serait de ses copines une -femme mormonne. On m'a toujours raconté chez moi l'escapade de ma -grand'mère Paméla. Mais celui qui m'a éclairé sur son compte est une -espèce de rat de bibliothèque, un Boche qui avait été le secrétaire de -Dreckeim, autre Boche qui a écrit une histoire du Mormonisme. Dreckeim -avait été dans la capitale des Mormons en 1895; en 1908, il y envoya ce -vieux Filnitz qui était amoureux de moi à Pétrograde où il servait -vaguement de secrétaire à Replanoff. Comme il parlait toujours des -Mormons, je lui ai sorti ma grand'mère. Il a été épaté et a retrouvé -dans ses papiers une copie faite par lui à Salt Lake City de la lettre -d'un mormon célèbre. C'est justement le type qui avait converti ma -grand'mère au mormonisme et il parle d'elle.» - -«Eh bien! dit le pseudo Ovide du Pont-Euxin, j'ai retrouvé depuis la -guerre un de mes grands-oncles, Hessois venu en France en 66 et qui, -comme tel, a le droit d'y demeurer. Je savais bien qu'il existait avant -la guerre, mais je n'allais jamais le voir. Depuis la guerre, il a été -très gentil pour moi et c'est chez lui que je suis en permission. Il a -été tout jeune dans l'Utah avec sa mère qui était veuve et s'était -laissée emmener là-bas dans un des premiers convois qui amenèrent -d'Europe de nouveaux fidèles. Mon grand-oncle, Otto Mahner, a passé -là-bas son enfance et n'est rentré dans son pays natal qu'à l'âge de -vingt-cinq ans, pour se marier à la façon européenne, mais il ne cesse -de me parler du mormonisme, depuis que je le revois. Il y revient -toujours en parlant comme d'un moyen de redonner à la France la -population dont elle a besoin pour rester une grande nation.» - -«Mais, dit Elvire, croyez-vous que ce soit utile qu'il y ait beaucoup -d'enfants?» - -«Fichtre! dit Ovide. Si c'est utile; mais dans cinquante ans il y aura -cent millions de Boches, soixante millions d'Italiens; je vous fais -grâce des Espagnols et autres nations qui confinent à la France et, du -train où l'on va, elle n'aura pas atteint à cette époque son quarantième -million.» - -«Ce serait rigolo, dit Elvire, que votre grand-oncle ait connu ma -grand'mère.» - -«Justement, dit Ovide, je lui ai promis que vous iriez le voir; c'est -près d'ici, rue Delambre, je vous donnerai l'adresse.» - -«Entendu, dit Elvire, comptez sur moi vers trois heures de l'après-midi. -J'apporterai la lettre. Elle est de 1851.» - -«Merveilleux! s'écria Ovide, je crois bien que mon grand-oncle Otto y -était. Enfin, à demain!» - -Et, comme c'était l'heure du dîner, Pablo Canouris l'emmena dans la -petite boîte en vogue du quartier. - -Dans le monde des artistes, on ne dit plus le bistrot; il y a belle -lurette que mastroquet n'existe plus, ce mot mourut au temps du -symbolisme et le dernier à qui je l'ai entendu dire est Rémy de -Gourmont. On dit maintenant: «Allons chez un tel, c'est une petite boîte -où on bouffe bien.» - -Et bistrot sera relégué dans le débarras des mots d'époque destinés à -devenir poétiques, tels paletot, cocotte, fiacre, victoria, teuf-teuf, -ohé! ohé!! dont les poètes qui voudront, dans cent ans, évoquer notre -temps farciront leurs poèmes, comme Verlaine qui mit dans ses fêtes -galantes les mots qui lui paraissaient les plus poétiquement évocateurs -du XVIIIe siècle. - -Et, après dîner, pendant la représentation cinématographique, Pablo -Canouris, qui regardait ce spectacle sans songer à mal, sentit tout à -coup une petite main se poser dans ses mains. Il en fut tout secoué -d'une sorte de volupté mêlée d'horreur. Et, peu à peu, sa main serra -celle d'Elvire. - - - - -III - - -Nicolas Varinoff était parti après avoir embrassé Elvire d'une façon -distraite et elle avait rendu son baiser d'une façon plus distraite -encore. Il pensait au communiqué, elle pensait au cinéma. - -Quelle chose bizarre, qu'une fille de la sorte d'Elvire, qui aimait les -femmes à la façon d'un homme, eût eu pour Nicolas Varinoff un béguin fou -qui n'était nullement aboli, mais qui s'assoupissait, étant donné toutes -les incertitudes qui avaient surgi depuis la guerre et aussi le fait -qu'il ne paraissait plus songer du tout à l'Amour. Pablo Canouris lui -plaisait et, comme il était d'un pays neutre, son sort paraissait moins -incertain que celui de Nicolas. Et sa renommée faisait de son amitié une -garantie de succès pour un peintre qui ne serait pas sans talent et -serait de ses amis. Elvire était peintre plus qu'elle ne le savait -elle-même. Mais elle ne songeait pas à Pablo Canouris ni à l'étreinte de -leurs mains. Elle se rappelait certaines scènes de cinéma qui l'avaient -enchantée et n'oubliait pas la conversation qu'elle avait eue avec le -faux Ovide touchant le mormonisme. - -En s'apprêtant pour aller rue Delambre et en cherchant la copie de la -lettre où il était question de sa grand'mère, elle se disait: - -«Je ne sais pas pourquoi, après tout, il n'y aurait pas un mormonisme -féministe, des femmes ayant plusieurs maris. Ce serait rigolo. Et -d'abord ça existe, pas pour les maris, mais pour les amants. Il faudra -que je fasse un portrait d'Anatole de Saintariste en lieutenant, à côté -de sa poule Corail. Elle est difficile à dessiner cette petite.» - -Puis, elle alla au rendez-vous, rue Delambre. Le vieil Hessois, qui -avait vécu chez les Mormons, était un beau vieillard, à l'intelligence -ouverte et claire. Il reçut Elvire en disant: «Sûrement j'ai connu votre -grand'mère en 1851. J'avais huit ans et je suis arrivé à Great Salt Lake -City en août 1851. Lisez-moi la lettre vous-même, car je ne peux plus -lire les écritures, même avec des lunettes.» - -Et, tandis que le pseudo Ovide du Pont-Euxin s'arrachait les petites -peaux près des ongles et que le vieil Otto Mahner ouvrait la bouche pour -mieux écouter et la fermait parfois en reniflant une prise, Elvire -déplia la copie de la lettre que lui avait donnée à Pétrograd le vieux -Filnitz, et la lut avec une lenteur digne d'une jeune femme qui avait -été commère aux Folies-Bergères. - - -A frère Brigham Young, président de l'Eglise des Saints-du-dernier-jour, -gouverneur du territoire d'Utah. - -Great Salt Lake City (Etats-Unis d'Amérique). - -Paris, le 20 décembre 1851. - -Je pense être le premier, frère Brigham Young, à vous renseigner sur les -événements tragiques qui ont mis à feu et à sang la malheureuse capitale -de la France. Toutefois, au cas où la nouvelle aurait devancé ma lettre, -celle-ci vous rassurera sur mon sort et celui de la mission. - -Lorsqu'obéissant aux volontés du conseil de l'Eglise, je pris congé de -mes épouses et quittai Salt Lake City, pour diriger les missionnaires -chargés d'aller évangéliser la vieille Europe, je n'éprouvai nulle part -l'étonnement fait d'admiration et d'horreur qui me surprit dans la cité -géante qui a remplacé Rome à la tête du monde. - -On trouve à Paris un singulier mélange de grandeur et de misère bien -fait pour frapper les yeux d'un citoyen des Etats-Unis, accoutumé à -l'agréable simplicité de nos villes naissantes dans lesquelles, s'il y -manque l'architecture sublime des palais, des monuments et des édifices -religieux, l'ordonnance grandiose des places et des jardins, les -perspectives ménagées avec un goût délicat et audacieux des promenades -publiques, on ne trouverait pas non plus l'affreuse saleté des faubourgs -parisiens, ces maisons épouvantables où vivent dans une promiscuité -écoeurante et parmi la vermine nauséabonde les ouvriers et les petits -bourgeois. - -Dans ces rues étroites et tortueuses, l'odeur de la pourriture essaie de -vaincre la fétidité de l'urine qui, souillant Paris tout entier, stagne -en flaques, écume dans les ruisseaux, et s'allie à la puanteur des -excréments d'hommes et de bêtes qui l'accompagnent. - -Nulle part en Europe je n'ai regretté comme à Paris ce que l'on y -appellerait la franche sauvagerie de nos contrées. - -Les façades lépreuses, témoins d'un grand nombre de révolutions, ont -l'air de vieilles femmes, de squaws usées par la vie et par les durs -traitements que les Peaux-Rouges, ces restes malheureux du malheureux -peuple des Lamanites, font subir à leurs femmes. - -D'autre part, la nature est ici, comme partout en Europe, plus mesquine -que dans notre patrie, et, en particulier, les fleuves y sont de -misérables ruisseaux au regard de notre Missouri, le Père des Eaux, ou -des autres fleuves américains. - -Je suis arrivé à Paris en avril, de Copenhague où j'ai eu le bonheur de -faire un grand nombre de prosélytes danois que vous avez eu sans doute -la joie d'accueillir dans notre sainte ville. - -Ayant visité Paris à diverses reprises, je connaissais la dure vie qu'y -menait frère Curtis Bolton, spécialement chargé de l'entreprise -difficile de convertir les Parisiens. Malgré mille obstacles, il a pu -mener à bien quatre cents conversions et je dois dire qu'il a été -médiocrement aidé par les circonstances. - -Il a vécu durant sept ans dans une mansarde de la rue de Tournon[2] et, -malgré ses efforts, n'a sûrement gagné plus de dix francs par mois, ce -qui le forçait à vivre de pain sec et d'eau fraîche. - - [2] L'Amérique ne connaissait pas encore les gratte-ciel et de nos - jours M. Taylor se serait récrié sur le petit nombre d'étages qu'ont - les maisons à Paris. Pour la rue de Tournon, je la connais, elle est - fort bien située et habitée par une population honorable. (Note - récente et anonyme d'un lecteur de la Bibliothèque de Salt Lake City - et peut-être du conservateur même des manuscrits.) - -J'ai pensé qu'il était temps qu'il se reposât et, dès mon arrivée, je me -suis chargé--connaissant suffisamment le français--de mettre au point sa -traduction du _Livre de Mormon_. - -Cet ouvrage paraîtra vraisemblablement dans le courant de l'année -prochaine. - -J'ai envoyé frère Curtis Bolton en Angleterre, parmi les gens de sa -race, qui l'ont bien accueilli et les lettres enthousiastes qu'il -m'adresse me font connaître que son apostolat provoque des bals et vous -savez combien ils sont agréables aux dieux, des concerts, des -excursions, des garden-partys et les jeux les plus aimables. - -N'a-t-il pas été à Jersey avec une troupe de demoiselles prêtes à -devenir nos soeurs et avec quelques Saints! et pendant ce voyage -d'agrément, ce ne furent que prédications, que cantiques et -qu'accomplissements des désirs de la chair selon la loi humaine et -divine qui exige la polygynie d'après l'exemple des patriarches et celui -de Christ qui eut trois épouses, comme on peut voir aux évangiles. - -Les vacances de frère Curtis Bolton sont maintenant achevées et, plein -de zèle, il se prépare à rentrer à Paris. - -L'apôtre étant de retour, je quitterai la France pour aller visiter nos -missions d'Italie. - -Mais voici quelques détails sur mon séjour ici: - -Arrivé à Paris, je me suis logé au 37 de la rue Paradis-Poissonnière, -populeuse et triste à la fois, et qui, par l'accoutumance, en est venue -à me plaire, bien que je sois toujours incommodé par l'air méphitique de -ma chambre, très basse, comme dans un très grand nombre de maisons -parisiennes. - -Quelle pitié n'éprouverait le coeur le plus endurci à l'aspect des -malheurs qu'a supportés la population de cette Capitale? La succession -rapide des révolutions et des émeutes ne donne pas à ce malheureux -peuple le temps de se remettre des guerres et des tueries. - -Les Dieux savent que nous autres, Saints-du-dernier-jour, nous sommes -accoutumés aux émeutes. L'une d'elles coûta la vie à notre prophète -Joseph Smith et au patriarche Hyrum son frère, dans la prison de -Carthage. J'y fus moi-même grièvement blessé. Nauvoo, la Cité Belle, que -nous édifiâmes de nos propres mains, nous fut ravie par les Gentils, -bien des nôtres y subirent le martyre et le Temple y tombe en ruines. -Mais rien ne peut donner l'idée de l'aspect désolé où je trouvai Paris -lorsque j'y arrivai cet avril. Des restes de barricades, des ruines -causées par l'incendie, les souvenirs des révolutions et des guerres, -les éclopés des uns et des autres, tout cela me fit penser que nos -plaies et nos tribulations à la recherche de ce pays de Déseret que vous -nous aviez promis, que nous trouvâmes et que vous nommâtes, en souvenir -d'une petite abeille surnaturelle et selon le mot qui vous fut révélé, -n'étaient que de douces récréations et de pieuses bénédictions, aux prix -des malheurs de toute sorte que la rage politique et l'amour mal compris -de la moins démocratique des libertés ont attirés en peu d'années sur -les Français et tout particulièrement sur les Parisiens. - -Je pensais que ces désolations touchaient à leur terme et entreprenant -vigoureusement mon apostolat d'après l'état où frère Curtis Bolton avait -laissé le sien, je pus baptiser quelques Français au nº 282 de la rue -Saint-Honoré. Pour soutenir ma prédication, je fondai un journal, selon -l'exemple du Prophète Joseph Smith et de vous-même, qui êtes notre -nouveau Prophète. Cette feuille paraît mensuellement depuis le mois de -mai: c'est l'_Etoile du Déseret_ et vous approuverez certainement ce -titre. - -La police n'ayant pas laissé de me tracasser comme elle a tracassé ou -plutôt persécuté notre pauvre frère Curtis Bolton, j'ai résolu de ne -rien traiter dans ce journal qui eût rapport avec la politique. Un des -nouveaux saints, frère Dupont, qui a été témoin d'un de mes miracles, -s'est trouvé être un poète fort médiocre à la vérité, mais les quelques -cantiques français qu'il a composés peuvent servir en attendant mieux. -Il a aidé frère Bolton dans sa traduction du _Livre de Mormon_ et me -rend service en corrigeant les épreuves typographiques. - -Dois-je ajouter que je ne révèle pas ce point de notre doctrine qui la -rend si séduisante pour les jeunes hommes? Je veux parler de la -polygamie. - -Le caractère léger et moqueur des Français m'a fait craindre que, dès le -début de mon apostolat, ils ne tournassent notre Eglise en dérision, -s'ils avaient eu connaissance de la condition rituellement patriarcale -de nos familles. - -Un des auteurs réputés classiques dans ce pays, M. Molière, qui a -composé, il y a deux siècles, d'impayables bouffonneries, a écrit dans -une pièce que j'ai entendue ces jours-ci au _Théâtre Français_ des vers -qui m'ont indigné, bien qu'ils semblent extrêmement drôles et -parfaitement sensés aux spectateurs parisiens qu'ils incitent à rire -immodérément et qui paraîtraient comme l'expression d'une sentence -légale (ou illégale _ad libitum_ pour ne pas oublier notre juge Lynch, -qui est une des manifestations de l'injustice même) à nos Gentils de -l'Illinois, à ceux du Congrès de Washington et de l'armée des -Etats-Unis. - -Voici ces vers de M. Molière, d'une sauvagerie digne de celle des -batteurs d'estrade, des aventuriers, des éleveurs les plus grossiers de -notre sauvage Far-West: - - La polygamie - Est un cas pendable. - -Vers cruels, inhumains, qui semblent composés en Amérique, exprès à -notre endroit, mais dont la réminiscence eût suffi à nous perdre pour -toujours dans l'esprit des Français qui nous eussent alors traités comme -des débauchés qu'ils sont eux-mêmes. - -D'autre part, la polygamie existe ici en fait et ainsi que je viens de -l'insinuer, sous la forme de débauche. - -Le mariage, s'il demeure en France une monogamie légale, devient souvent -et pour ainsi dire ouvertement une polygamie véritable, et pour le mari -et pour l'épouse, par l'adultère, qui est dans cette contrée un acte à -la fois grave et risible et il n'est point rare que le ridicule qu'il -entraîne y devienne mortel. - -Au demeurant, si la polygamie n'est plus dans ce pays _un cas pendable_ -au gré de la justice, si les vers cités plus haut sont profondément -bouffons plutôt que véritablement patibulaires, la loi française n'en -réprime pas moins la polygamie lorsqu'elle est sanctionnée par un acte -rituel ou légal; et mon désir d'éviter de graves différends avec la -police de ce pays est conforme à celui qui m'anime pour le triomphe de -l'Eglise des Saints-du-dernier-jour puisque l'expulsion des apôtres -ruinerait certainement le petit noyau de croyants qu'a pu réunir le zèle -déjà constaté de frère Curtis Bolton[3]. - - [3] Feu M. Dreckeim, le savant berlinois, qui vécut cinq ans à Salt - Lake City, où il dépouilla à la Bibliothèque les papiers laissés par - le regretté président Brigham Young, se permit d'aller demander à M. - Taylor, qui vivait encore, pourquoi, puisqu'il craignait que la - police n'ouvrît sa lettre, il y parlait si longuement de la - polygamie. A quoi M. Taylor répondit qu'il en parlait à dessein afin - que la police crût que de même qu'il n'était point traité de la - pluralité des femmes dans l'_Etoile du Déseret_, on n'en soufflait - mot dans les prédications; mais qu'au demeurant les gens instruits - et les fonctionnaires de la police n'ignoraient point que dans - l'Utah, les Mormons étaient polygames. (_Noté au crayon en marge de - la lettre._) - - C'est plus loin que M. Taylor manifeste sa crainte de ce fameux - cabinet noir où l'on devait avoir fort à faire, s'il est vrai qu'on - y ouvrait toutes les lettres. (_Noté à l'encre sous la note - précédente et d'une écriture de femme._) - -Ces choses dites, venons-en aux événements de ces derniers jours et le -grand nombre de gens qui y ont perdu la vie m'assure que la mienne a été -à deux doigts de sa perte. - -Ma volonté de ne pas me mêler de politique et de ne pas donner -d'appréciations qui pourraient être mal interprétées au cas où l'on -ouvrirait ma lettre, ainsi qu'avec raison la police le pratique, -paraît-il, couramment, m'interdit de vous faire connaître mes idées sur -la cause de ces événements, mais je veux vous la dire sans porter aucun -jugement. Les émeutes et les révolutions dont j'avais trouvé Paris -encore tout bouleversé au mois d'avril, se sont renouvelées à l'occasion -d'une certaine opération gouvernementale qu'on a appelée le Coup d'Etat. -Qu'il me suffise d'ajouter comme explication que le président de la -République française, qui est un membre de la famille des Bonaparte, -médite le rétablissement à son profit de la dignité impériale. Il a -commencé par une manifestation d'absolutisme qui a déplu à un certain -nombre de personnes de toutes les classes et particulièrement parmi les -ouvriers. - -Selon les conseils que l'on m'a donnés, je ne suis pas sorti le 2 -décembre ni le 3. Le 4 cependant, il fallut que j'allasse à notre -imprimerie située rue Saint-Benoît, sur la rive gauche de la Seine, et, -bien qu'aguerri, je ne laissai point d'être surpris par la brutalité des -soldats. Un détour m'amena rue de la Paix où je vis des lanciers, -soldats de la cavalerie, qui chargeaient une foule paisible, composée de -gens fort bien mis, de bonnes et d'enfants de la classe aisée. - -Je pus me garer cependant et éviter d'être foulé aux pieds des chevaux, -mais, en revenant de la rue Saint-Benoît, j'eus le tort de prendre un -chemin qui me parut plus court que celui que j'avais suivi précédemment. -J'errai ainsi de barricades en barricades et il me serait difficile de -reconstituer présentement mon itinéraire dans un dédale de rues -transformées par les barricades en citadelles improvisées. - -La constitution morale des nations européennes est si différente de -celle qui régit les Américains que je ne sais si vous comprendrez les -motifs des luttes intestines qui divisent les Français. Ici, rien n'est -véritablement démocratique; l'Egalité qui est inscrite sur les façades -des édifices publics n'est souhaitée par aucune classe de la -population[4]. - - [4] Ce missionnaire, qui était observateur, ne connaissait pas bien - l'humanité, puisqu'on ne souhaite l'égalité dans aucune classe - d'aucune nation. La terminologie des législateurs et des politiques - est souvent en contradiction avec les passions humaines et la nature - qui exigent l'ordre suivant: à chacun selon sa force son droit, ses - oeuvres. (_Cette remarque crayonnée en marge de la lettre y aurait - été inscrite par l'empereur du Brésil, don Pédro, lors de la visite - qu'il fit à Salt Lake City_.) - -Chez nous, tout est issu du populaire: la religion, les arts, le pouvoir -et la richesse. La nation américaine est une échelle dont les degrés -égaux entre eux n'offrent à l'observateur qu'une différence d'élévation. -Et cette parabole demeure aussi véritable dans le monde mental que dans -le monde matériel. De temps à autre on retourne l'échelle et rien n'est -changé. - -En France, au lieu d'une seule échelle, on en trouverait plusieurs -destinées à gravir la même cime. Chaque classe de la population, pour -m'exprimer d'une manière plus directe, forme ici un état dans la nation, -un état avec son aristocratie, sa bourgeoisie et sa plèbe. Les arts sont -organisés en cette guise et ne connaissent pas cette unité démocratique -que l'on admire chez nous. Les sciences et les métiers sont divisés -selon ce système. L'art de la guerre n'est pas compris autrement. La -science des fortifications même a trouvé, chose invraisemblable, une -application plébéienne dans la barricade, et, tandis que les guerriers -savants, portant très haut l'enseignement qu'ils tiennent des ingénieurs -italiens du XVe et du XVIe siècle, continuent d'appliquer leurs -connaissances au perfectionnement des fortifications, le peuple a -inventé la barricade, forteresse improvisée et imprévue, faite de pavés, -de poutres, de tonneaux, d'omnibus renversés, de paniers et de matelas. -Ces remparts montent parfois jusqu'à la hauteur d'un deuxième étage et -il est arrivé que les défenseurs de ces informes amas de débris et de -matériaux disparates aient eu raison des troupes régulières et de -l'artillerie. - -Chez nous, le peuple s'appelle tout-le-monde: millionnaires, -cultivateurs, journalistes, aventuriers et marchands de bétail; on -n'excepterait guère que les gardiens de troupeaux de moutons, les nègres -et les Indiens, les derniers sont des ennemis bénis que nous supplantons -sur leur propre sol, tandis que les premiers ne font pas partie de -l'humanité. - -Ici, le peuple n'est formé que par les criminels, les pauvres gens, les -ouvriers, les étudiants, les représentants, les artistes et les gens de -lettres. Et il a parfois de terribles colères ce monstre vigoureux! Le -gouvernement en a eu facilement raison, en l'occurrence, mais le sang a -coulé abondamment. - -Je ne vous donnerai point le détail des barricades qu'il m'a fallu -visiter le 4 de ce mois en tentant de revenir à mon logis. La -topographie de Paris ne vous est pas familière et ces explications vous -seraient inutiles. Qu'il me suffise de vous dire que dans une seule voie -nommée rue Rambuteau, que j'ai dû suivre, bien qu'elle m'éloignât de -chez moi, j'ai compté jusqu'à douze barricades. - -Ailleurs, devant une grande barricade barrant la rue Saint-Denis, à la -hauteur de la rue Guérin-Boisseau, j'ai été pris pour un homme de la -police, un mouchard[5], selon le mot populaire. Je n'étais pas fort -rassuré et, malgré ma qualité d'Américain que je tentais en vain de -faire constater, les émeutiers m'auraient fusillé si un représentant, -illustre comme poète, M. Victor Hugo, n'était intervenu. Il m'interrogea -et, après s'être enquis longuement des chutes du Niagara, des pilotis de -Mexico, des coutumes, des usages et du cours de l'Orénoque, il me fit -relâcher. Et devant les émeutiers qui l'écoutaient avec respect, il me -dit textuellement: «Sage citoyen des Etats-Unis d'Amérique, vous -témoignerez dans votre libre République des efforts que les Parisiens, -ce peuple de Titans, accomplissent ici pour cimenter la proche -fraternité des Etats-Unis d'Europe.» - - [5] En français dans le texte. - -Là-dessus, il me quitta après m'avoir serré les deux mains, et l'on -m'enferma dans une pharmacie que les émeutiers avaient transformée en -fabrique de poudre. - -D'après ce que m'a dit le président de la République vénitienne, M. -Manin, lors de la visite qu'il me fit, il y a environ trois mois, et où -il se montra curieux des choses du mormonisme, ce M. Victor Hugo -vivrait, autant que faire se peut, à Paris et sans entraîner le -scandale, d'après les principes admis par notre Eglise et notamment en -ce qui concerne la polygynie. - -Après quelques instants qui me parurent interminables, on me permit de -m'éloigner. De barricade en barricade, parmi les morts et les blessés, -malgré les soldats dont j'évitai les baïonnettes et les projectiles, je -me retrouvai, je ne sais comment, sur le boulevart[6] où la boucherie -était horrible. - - [6] En français dans le texte et avec cette orthographe surannée. - -Les soldats massacraient tous ceux qu'ils rencontraient et les cris -d'assassins, d'à bas Bonaparte, de vive la République, les commandements -des officiers, les lamentations des mourants, le crépitement de la -fusillade, le tonnerre du canon se mêlaient, formant une musique -effrayante. Je pensai qu'il se pouvait très bien que ma dernière heure -approchât et je songeai d'abord à me réfugier dans une boutique, mais la -plupart étaient fermées et, voyant dans celles qui étaient restées -ouvertes des cadavres de commerçants, je connus par là qu'il n'y avait -pas de refuge que les soldats respectassent. Je n'osai pas m'enfoncer -dans les rues étroites qui conduisaient chez moi. Je craignais de tomber -encore une fois auprès de quelque barricade; cela me paraissait aussi -dangereux que d'être exposé à la brutalité des soldats. - -Là-dessus, il se mit à pleuvoir et la boue qui se forma rapidement était -rouge de sang par endroits. Quelques passants, émeutiers voulant gagner -leur barricade, se hâtaient, parfois courbés pour échapper aux -projectiles ou fiers et défiant par des cris pleins d'insolence la force -armée. Toutefois ils ne s'arrêtaient point, désireux d'éviter l'arrivée -des soldats dont deux troupes venaient en sens contraire. Pour ma part, -certain de ne pas leur échapper, je me préparai à mourir. A ce moment, -une troupe de jeunes gens et de jeunes femmes, mis avec élégance, passa -près de moi en riant. J'eus l'idée de les suivre, car ils me semblaient -peu se soucier de l'émeute et même se croire à l'abri des dangers; mais -tout en riant et en plaisantant, ces débauchés,--car ils n'étaient pas -autre chose,--se retournèrent et m'écartèrent à coups de canne, disant: - -«Passe ton chemin, bonhomme, nous ne sommes pas de ton bord.» - -Et l'une des jeunes femmes qui s'était aussi retournée, ramassa une -bouteille vide qui se trouvait à ses pieds, près d'un shako et d'un -soldat mort, et me la jeta avec violence en criant: - -«Dépêche-toi donc, Paméla, et prends garde à ce socialiste.» - -En même temps, la bouteille m'atteignit au front, m'étourdissant et me -blessant au-dessus du sourcil droit. Aussitôt, j'entendis une voix douce -qui me disait: - -«Pauvre homme, votre sang coule.» - -Et voici près de moi un remuement de soie tandis qu'une main délicate -étanchait avec un mouchoir parfumé le sang de ma blessure. - -Je crus d'abord que c'était l'ange Moroni qui se manifestait sur le -champ de bataille et venait pour sauver un des fidèles de Joseph. Mais -les débauchés sans pitié qui dans ce jour de deuil se hâtaient vers -quelque cabaret, Rocher de Cancale ou autre, pour festoyer et se réjouir -des malheurs populaires, criaient encore en s'éloignant: «Paméla, -rejoins-nous vite, les soldats arrivent,» me firent comprendre qu'il n'y -avait point près de moi d'ange Moroni, mais seulement cette Paméla -retardataire que ses compagnons appelaient tout en ne se risquant plus, -malgré leur insouciance, à venir la rechercher dans le lieu dangereux où -elle se tenait volontairement afin de me secourir. Les bataillons -arrivaient en courant, rythmant leurs pas et le bruit cadencé que -faisaient leurs pieds s'approchait sinistre comme une danse macabre. - -L'ange Paméla ne s'en souciait pas et je pensai que j'allais mourir avec -elle. Cette fin romanesque m'enthousiasma un moment et je songeai à -crier, lorsque les baïonnettes m'atteindraient, un «Vive la République!» -qui, destiné dans ma bouche à glorifier légitimement nos Etats-Unis, -devait paraître (et c'était là une plaisanterie mortuaire que je trouvai -excellente) aux soldats qui allaient devenir mes bourreaux, une apologie -_in extremis_ du régime populaire contre lequel ils combattaient. - -Mais la main qui avait essuyé ma face me prit le poignet et m'entraîna, -je distinguai confusément les uniformes des militaires et la silhouette -angélique de la femme qui m'entraînait; elle tenait maintenant de la -main gauche le mouchoir taché de mon sang et ce linge me fit songer au -Christ et à la Sainte Véronique. Cette édifiante pensée m'occupa le -temps que nous mîmes à traverser le boulevart[7] et à gagner juste à -temps pour n'être pas la proie des soldats, une rue adjacente. - - [7] En français dans le texte. - -Vous venez de lire, frère Brigham, comment j'échappai pour ainsi dire -miraculeusement à la fureur disciplinée des militaires et je vous prie -d'excuser la digression qui suit à propos des femmes françaises. - -On pourrait dire d'elles ce que je vous écrivais naguère au sujet des -prêtres catholiques. Ils valent mieux que ceux de n'importe quelle -religion et nulle part, sauf dans notre Eglise, on ne rencontre autant -de Saints. Rien d'étonnant puisque le catholicisme est la vraie religion -qui a succédé au mosaïsme et qui a détenu la vérité jusqu'à l'apparition -de l'ange Moroni à Joseph Smith. Et j'ai été bien souvent charmé par les -vérités que les prêtres catholiques s'efforcent de propager avec un -courage et une bonne foi inexprimables. - -De même les femmes: elles sont ici excellentes comme santé, travail, -courage, grâce, goût, bon sens et bonne humeur et celles qui s'écartent -de cette retenue qui convient au beau sexe y sont plutôt amenées par les -vices des institutions que par leurs propres penchants. - -Nulle part la polygamie ne serait peut-être aussi utile qu'ici où l'on a -complètement perdu la notion du mariage. La liberté dans l'amour -apparaît comme un droit incontestable à beaucoup de socialistes et la -polyandrie est admise par Fourier même et dans le mariage et aussi dans -le célibat, par l'institution éminemment immorale du bayadérisme. - -La polygynie est la santé pour l'homme et pour la femme, elle supprime -la prostitution, les malheurs et les maladies qu'elle entraîne; elle -augmente la majesté de l'homme, en satisfaisant son goût inné pour la -domination. Cette constitution patriarcale conviendrait parfaitement à -ce pays qu'elle régénérerait en y résolvant peut-être la question -sociale, supprimant ces luttes intestines, ces idéologies malsaines qui -appauvrissent les corps et les esprits. Au lieu de cela, l'adultère en -créant une polygamie clandestine, la prostitution en faisant de l'acte -de chair une chose honteuse, détruisent le bonheur que l'homme éprouve à -procréer, entraînent les hommes à des folies, jettent sur la terre de -misérables enfants sans famille, sans destinée et voués au mépris pour -leur illégitimité. - -La femme qui m'avait entraîné me fit courir longtemps. Nous nous -trouvâmes enfin devant une maison et, prié de monter, je suivis mon -sauveur dans un appartement élégant et celle qui m'y avait gracieusement -introduit me dit: - -«Mon père et mon frère sont des ouvriers. Ils se battent contre la -tyrannie. C'est pourquoi mon coeur a été ému en vous voyant blessé par -cette grande lâche de Berthe. Je résolus aussitôt de vous sauver. -N'êtes-vous pas représentant?» - -Je fis connaître à cette personne ma qualité d'Américain et de -missionnaire mormon et elle parut vivement intéressée, me disant: - -«J'ai été enfant de Marie... c'était le bon temps.» - -Et je compris que cette jeune femme vivait dans la perdition et qu'elle -songeait avec regret à ses années d'innocence. Je pensai aussitôt -qu'elle serait une excellente mormonne et que les françaises étant rares -parmi les Saints, vous ne seriez pas fâché d'avoir parmi vous un -spécimen féminin de l'ingénieuse race des Français auxquels la -civilisation doit tant et dans tous les domaines. J'endoctrinai cette -lorette et je revins chaque jour dans ce quartier Bréda où elle loge. Je -lui montrai que le bonheur l'attendait à Great Salt Lake City, que nous -possédions la vraie doctrine, qu'elle aurait un mari aimable, que les -mormonnes étaient instruites et bien élevées, que nous aimions les bals, -la musique et les représentations théâtrales, que l'on s'efforçait à -Salt Lake City de suivre la mode de Paris et que, parisienne, son goût -la ferait sur ce point dominer toutes nos soeurs. Enfin, soit le -mariage, soit les détails de notre luxe, Mme Paméla m'écouta, jouant -avec ses repentirs et réfléchissant. Je sus qu'elle avait demandé -conseil à sa portière et que celle-ci s'était vivement opposée à mon -projet. Des amies de Paméla la dissuadèrent de m'écouter, mais elle eut -le bon sens de demander l'avis de son père, ouvrier fort écouté dans les -faubourgs et moins connu sous son nom de Monsenergues que sous le surnom -de Parisien dit la Couronne des Amours. Ce digne homme s'étant rendu -chez sa fille l'exhorta à la vertu. Il déplorait la faiblesse qu'il -avait montrée en n'immolant pas son enfant le jour où, entraînée par -l'amour du plaisir et du luxe, elle avait échappé à l'autorité -paternelle pour vivre dans la perdition. - -J'écoutai, les larmes aux yeux, cet homme rude et sensible dont les -mains calleuses avaient des gestes caressants. - -Ayant su ce que je conseillais, il s'exalta, me parla avec éloge de -l'Amérique d'après ce qu'il en savait, du Champ d'Asile, des généraux à -la Cincinnatus. Il engagea sa fille à suivre mes conseils. Ayant déploré -les événements politiques qui venaient d'avoir lieu et auxquels il avait -été mêlé, il m'exprima son indignation parce que la tyrannie avait -proscrit un homme qu'il tenait en haute estime, nommé Agricol -Perdignies, dit Avignonnais la Vertu. - -Cette entrevue décida Paméla Monsenergues à faire ses bagages, à vendre -ou distribuer tout ce qui aurait été un embarras en voyage et dans notre -pays, et j'ai le plaisir de vous annoncer que cette demoiselle a décidé -de se joindre à une troupe de saintes qui partira avant peu pour -l'Amérique, sous la conduite de frère Lorenzo Snow. Il s'y trouvera -quelques Anglaises, des Danoises, des Norvégiennes, une Française et une -famille suisse tout entière. Frère Lorenzo Snow, qui ramène une nouvelle -épouse dans son foyer de Salt Lake City, a décidé d'accompagner la -caravane. - -Je regrette de ne pouvoir vous envoyer plus de Françaises. Mais vous -vous contenterez du troupeau de génisses que j'achemine vers vous et les -puissants troupeaux de nos étables sacrées les féconderont avec délices -pour que s'agrandisse, dans la paix et le bonheur, le précieux domaine -que les dieux ont commis à la garde de frère Brigham, notre prophète. - -Pour terminer cette lettre, je dois vous annoncer qu'un pasteur anglican -vient de faire paraître un livre où implicitement il s'efforce de donner -un démenti aux vérités ethniques qui forment le fond de notre religion -et qui, avant ce siècle, ont été proclamées par les écrivains -catholiques, détenteurs de toute la vérité, jusqu'à l'apparition de -l'ange Moroni à Joseph. Ce pasteur, dans son voyage d'Asie, s'étant -trouvé chez les Nestoriens, prétend avoir reconnu en eux les -représentants de dix tribus d'Israël dont on avait perdu les traces -historiques jusqu'au jour où le livre de Mormon a prouvé qu'ayant émigré -en Amérique, il ne restait aujourd'hui qu'une faible partie d'une des -nations issues d'elles et la plus mauvaise, celle des Lamanites, juifs -punis de Dieu, mais qui n'en sont pas moins les derniers représentants -de son peuple, c'est-à-dire la race Rouge que nous respectons. Cet -ouvrage, plein de mauvaise foi, ne fait même pas allusion à nos vérités -et sa publication a été pour moi une nouvelle occasion de reconnaître -l'infernale ignorance et l'outrecuidante méchanceté de ces sectes que -l'iniquité a suscitées sur la terre. Au contraire, les prêtres -catholiques ont connu la vérité par révélation avant la révélation -complète des plaques à Joseph Smith qui estimait grandement le -catholicisme. Ils vivent avec dignité, avec désintéressement et sont -pleins de sanctification. Ils étaient les gardiens de la vérité et notre -Eglise n'est au catholicisme que sa continuation moderne et adaptée aux -nouvelles révélations. - -J'appelle votre sollicitude sur mon foyer et vous prie, selon une -révélation, de ne point hésiter à me substituer un remplaçant auprès de -mes épouses si cela était nécessaire pendant mon absence. - -Pénétré de respect, je suis vôtre - -Frère John TAYLOR, le martyr. - - -Elvire s'arrêta et ses yeux interrogeaient ce soi-disant Pont-Euxin qui -se faisait saigner les doigts en s'arrachant les peaux autour des ongles -et le vieux Manher qui lui dit: «Je me souviens parfaitement du martyr -John Taylor, de Lorenzo Snow et de votre grand'mère Malvina. Si vous -avez le temps, je vais évoquer devant vous son histoire. Nul autre que -moi ne pourrait vous la raconter. - -«J'étais enfant alors, mais les enfants vivaient dans une promiscuité -pleine de liberté. Nous étions observateurs, mais n'étions pas -innocents. Ma mère qui mourut là-bas, était une des onze femmes de Robin -Furmesneare; mais ce n'est pas l'histoire de ma mère que vous attendez -de moi, c'est celle de votre grand'mère. Ecoutez-moi. Si je vous -fatigue, dites-le moi, car je ne serai pas bref, heureux de m'étendre -sur un sujet si singulier et dont j'ai rarement l'occasion de parler.» - -«C'est entendu, dit Elvire, dites-moi tout ce que vous savez touchant ma -grand'mère. Je crois qu'elle devait me ressembler.» - -«C'est vrai, répliqua le vieil Otto après l'avoir attentivement -regardée, mais elle avait l'air boudeur et insolent à la fois, tandis -que vous avez surtout l'air renfermé.» - -«Comme je l'aime, s'écria Elvire, et comme elle était heureuse de vivre -en une époque aussi pleine d'imprévu.» - -«Ne vous plaignez pas! dit doucement le sergent qui avait pris le nom -d'Ovide. Ne vous plaignez pas! En fait d'imprévu, vous me semblez bien -servie, la Russie, les grands ducs, la peinture et la guerre! que vous -faut-il de plus?» - -«Ce n'est pas la même chose, observa Elvire. Pour étonnante qu'elle -paraisse, ma vie n'en est pas moins terre à terre.» - -«Vous êtes bien difficile! conclut le Pont-Euxin, et vous ne savez pas -goûter l'existence.» - -Et il se tourna vers le vieillard pour l'inviter à commencer son récit. - - - - -IV - - -«C'était dans l'Utah, dit le vieil Otto Mahner, sur la place qui occupe -le centre de la grande ville du Lac Salé, vers trois heures de -l'après-midi. La caravane avait apparu d'abord comme les petites fumées -d'une fusillade. Elles se condensèrent en de mouvants points noirs. Né à -l'horizon, d'où il serpentait comme une procession de fourmis, le -cortège avait vite grandi; près des fourgons recouverts de toile, des -charrettes, des piétons, hommes et femmes, chargés de fardeaux, -s'étaient montrées les silhouettes des cavaliers armés, et l'on avait -entendu les clameurs des gens, le grincement des roues, le hennissement -des chevaux. - -«Puis, par groupes, se succédant sans ordre, à intervalles, les piétons, -les cavaliers, les attelages étaient entrés dans la capitale des -Saints-du-dernier-jour. - -«Après une traversée de cinq mois, sans la vue d'aucune terre que le -sombre roc du cap Horn, une troupe d'émigrants avait débarqué en -Californie pour se joindre aux sectaires polygames de l'Amérique. Il -avait fallu voyager péniblement à travers le grand désert du sel et -tous: hommes et femmes, descendus des chevaux, sortis des fourgons, -regardaient, assis sur le sol, la cité bâtie en amphithéâtre contre les -monts Wasatch dont les neiges éternelles se coloraient délicatement de -rose tendre et de vert pâle. Ces voyageurs poudreux, ces jeunes filles -inquiètes et amaigries attendaient avec impatience le retour de -l'apôtre, Lorenzo Snow, qui s'était rendu chez le Prophète, et la -fatigue leur imposait le silence. - -«De larges rues sortaient de la place et, régulièrement espacées, des -maisons de bois se carraient dans des vergers pleins d'abricotiers et de -pêchers couverts de fruits. - -«Autour de la place, d'élégantes boutiques de modistes, de luthiers, de -grainetiers, de marchands de tabac, de spiritueux, de produits -comestibles, d'instruments aratoires, annonçaient leurs marchandises sur -des enseignes multicolores et la plupart d'entre elles, pour marquer que -le commerçant était mormon, portaient la figure d'un oeil peint en bleu. - -«Il y avait aussi des comptoirs de changeurs et dans des pots violets, -devant un hôtel, de petits orangers arrondissaient leurs mappemondes de -feuillage. - -«Bientôt, pour examiner les émigrants, tous les boutiquiers vinrent sur -le pas de leur porte. Les uns fumaient la pipe, d'autres chiquaient et -lançaient parfois sur le sol un long jet de salive mordorée; -quelques-uns enfin, un canif dans la main droite, taillaient à petits -coups un morceau de bois qu'ils tenaient dans la main gauche. - -«Des enfants peu à peu entouraient les nouveaux venus et minces, l'air -vicieux, les petits garçons donnaient la main aux fillettes, leur -prenaient la taille, les embrassaient effrontément en bavardant, en -riant, en faisant des grimaces à l'adresse des voyageurs. - -«Une de ces petites filles fumait la cigarette, l'écartant après chaque -bouffée qu'elle expirait les yeux fermés. C'étaient les premiers nés de -la ville naissante. - -«Cités! vous êtes les monuments les plus sublimes de l'Art humain. Le -mouvement indéfini de la marche humaine s'élève vers l'immobilité -infinie. La lassitude fait souhaiter au monde le repos plein d'activité -de la vie végétative. Des vagabonds s'arrêtent et, se tenant les uns -près des autres comme les arbres dans la forêt, ils plantent des racines -artificielles, leurs maisons se dressent, la ville projette ses ombres. -Et l'unité merveilleuse du nouvel établissement, avec ses tours et ses -demeures, ses aqueducs et ses cloaques, ses architectes et ses pontifes, -apparaît tout entière dans le nom de la cité. - -«Ces enfants jouaient au soleil et on ne leur avait pas enseigné la -pudeur. Ils vivaient dans une société où la religion prescrit et honore -l'oeuvre de chair et les sérails paternels exaltaient leur -concupiscence. - -«Trois Indiens sortirent fièrement d'un débit de boissons. C'étaient des -Utes, vêtus de vieux pantalons, coiffés de bonnets en fourrure de vison -et chaussés de mocassins précieux qu'ornaient des perles en verroterie -blanche et verte et un mouchoir rouge était noué à leur cou nu. Ces -Peaux-Rouges marchaient avec dignité, sachant qu'on les regardait comme -le reste des Lamanites, dernière nation issue des dix tribus d'Israël -qui furent perdues après la captivité de Babylone et dont le livre de -Mormon renferme l'histoire, la grandeur et les malheurs sur le continent -américain. - -«Ils formaient la noblesse de la nouvelle cité où, en faveur de leur -origine, on les laissait vivre pouilleux, débauchés et misérables. Et -les traditions qu'ils observaient encore, malgré leur décadence morale, -avaient servi de modèle aux réformateurs mormons. - -«Soudain la place s'anima avec violence. Les gens de la caravane se -levèrent et le peu d'hommes qui en faisaient partie s'en écarta pour se -mêler à la foule qui de toutes parts envahissait la place. Il ne resta -près des chariots que des femmes qui parlaient entre elles, se -brossaient l'une l'autre, se recoiffaient avec coquetterie pour se -montrer avec tous leurs avantages. C'étaient des Anglaises bien prises -dans des pantalons mexicains très larges par le bas et ornés sur la -couture par une bande de cuir frangé. C'étaient encore des Danoises, des -Norvégiennes qui, par pudeur, n'avaient pas osé mettre de vêtements -d'hommes. Elles paraissaient prétentieuses et misérables avec leurs -jupes tapageuses, maintenant défraîchies par le voyage, les volants qui -s'étaient déchirés, les cerceaux de crinoline qui s'étaient rompus. Une -jeune Suissesse était plus ridicule encore, en atours démodés qui -dataient d'avant 48, et sur la tête elle portait un bibi microscopique. -Une de ces femmes enfin, celle-là même qui vous intéresse, votre -grand'mère, Elvire, vêtue en matelot, le béret posé sur ses cheveux -dépeignés, ne semblait pas se soucier de sa mise et, les mains dans les -poches, regardait hardiment le peuple qui grouillait sur la place et -paraissait se grouper en deux assemblées qui ne voulaient point se -mêler, bien que la turbulence des enfants les parcourut l'une et -l'autre. - -«Les Indiens s'étaient assis au milieu de la place et, dédaignant le -tabac, ils fumaient leur kinikinik dans de précieuses pipes en terre -rouge. - -«Près d'eux vinrent se ranger des personnages vêtus de longues robes -blanches; ils étaient coiffés de tiares, également blanches à cimes -rondes et renflées. C'était la troupe vengeresse des Danites. - -«Ils défilèrent sur la place de l'Union avec des fusils à crosse plaquée -d'argent niellé. Sur le visage ils portaient un loup de soie verte et -sous les trous, ménagés à l'endroit des yeux, tremblaient des larmes -d'or. Leurs gants d'antilope étaient enrichis aux poignets de petits -morceaux d'or natif, de coquillages minuscules et leurs mocassins -étaient entièrement recouverts de plumes multicolores qui formaient des -motifs décoratifs dont les teintes contrastaient délicatement et -derrière les Indiens qui fumaient assis sur le sol, les Danites -merveilleux se tinrent immobiles et les cortèges d'épouses traversèrent -la place en tous sens et il en montait des paroles passionnées où l'on -aurait pu distinguer les mots d'Exterminateurs, d'Anges, d'Amour, -d'Eternité, de Musique, de Mort, de Vengeance, de baisers et -d'Esclavage. - -«Alors arrivèrent des gens de toutes races: c'étaient des Scandinaves en -culottes avec des bas à raies blanches et bleues et à l'oreille droite -ils avaient tous un anneau d'or. C'étaient des Russes en blouse rouge, -cheveux longs, coiffés de casquettes vertes à longue visière descendant -à angle très aigu sur les yeux. C'étaient des Anglais étalant leur barbe -en collier et moustaches rasées, c'étaient des Américains au visage -glabre, une patte de cheveux leur descendait jusqu'à la hauteur du lobe -de l'oreille, c'étaient quelques juifs vêtus de longues houppelandes et -très barbus. C'étaient des Allemands à casquette de drap et dont -beaucoup avaient des lunettes. Tous étaient mormons et leur cortège se -rangeait autour des Danites et des Indiens accroupis. Il se mêla aussi à -eux une femme Ute, hideuse à voir tant elle était ridée et, sur ses -épaules nues, sur son visage, sur sa tête, des plaies pustuleuses -étaient couvertes de mouches qui en suçaient la sanie sanguinolente. Et -puis ce furent encore des Mormons de toutes races, les uns engoncés dans -leurs cols évasés avec des cravates élégamment nouées et des redingotes -bien coupées et d'autres pauvrement mais proprement vêtus. Il vint -aussi, conduit par deux petits enfants, un aveugle tremblant aux pieds -nus; il n'était vêtu que d'un pantalon et d'une chemise et à ses -poignets il portait des bracelets de cordes que l'on avait enfilées dans -des pépites d'or percées. A son cou, il portait un collier de la même -sorte et une ceinture pareille lui entourait la taille. Et cet aveugle -était l'homme qui, en 1840, avait découvert l'or en Californie. On -disait que depuis ce jour il s'était mis à trembler de fièvre et cette -fièvre de l'or, il l'avait communiquée au monde entier. On disait encore -qu'il avait été aveuglé par l'éclat de l'or et, riche, pourvu de femmes -et d'enfants, il venait chaque jour sur la place de l'Union raconter son -histoire: - -«Je revenais de la guerre du Mexique pour rejoindre les Saints. Je -traversais à pied la Californie, travaillant un jour ici, marchant le -lendemain et m'embauchant chaque fois que mes ressources étaient -épuisées... Un jour, je travaillais pour le compte de l'ancien capitaine -des suisses du roi de France Charles X, je pensais à mes frères, à mes -femmes et je me penchai pour me laver dans le ruisseau qui faisait -tourner le moulin et je trouvai une pépite. Je ne m'y trompai pas. J'en -avais vu chez un changeur de Frisco. J'ai caché ma découverte pendant -plusieurs semaines, puis tout s'est su, mais je m'étais enrichi pendant -ce temps et c'est moi qui sauvai de la banqueroute notre nation et je -fus l'instrument que les dieux avaient choisi pour que soit accomplie la -prophétie de Joseph Smith, quand il prédit que les billets qu'il avait -émis et dont on ne voulait pas, vaudraient un jour autant que de l'or. -C'est moi qui ai trouvé tout l'or de notre monnaie, la plus précieuse -qui soit, puisqu'elle est en or pur. Et aucun mormon n'a plus droit -aujourd'hui d'être chercheur d'or.» Et les pépites sacrées qu'il portait -sur soi lui donnaient un aspect sauvage. - -Dans l'autre assemblée se mêlaient des gentils qui habitaient la ville -mormonne. On y voyait, comme parmi les mormons, des gens de toutes les -races: des Américains, des Hollandais, des Italiens, des Mexicains. Il y -avait en outre des nègres, beaucoup de Chinois, quelques Hawaïens et des -Japonais. C'étaient des familles entières de monogames, des trappeurs, -des batteurs d'estrade, des despérados de la frontière mexicaine, des -missionnaires catholiques et de diverses sectes, des déserteurs de -diverses marines européennes, échappés pendant une escale en Californie, -attirés par la prospérité de la nouvelle ville. Hommes et femmes -regardaient avec une sorte de mépris l'assemblée des mormons et le -campement des femmes nouvelles venues et au milieu des gentils se -promenaient en riant, en parlant fort, avec des mines pleines -d'affectation, avec des gestes maniérés, avec de grands airs, une -démarche noble et aisée, une troupe d'histrions qui devait jouer le soir -au théâtre. Et cette actrice si mince, si blonde, si majestueuse, qui -marchait en tête, avait une robe à traîne que portait derrière elle le -directeur de la troupe, petit bossu en frac noir et chapeau haut de -forme. Elle souriait aux jeunes filles et, à coups d'éventails, écartait -les hommes qui ne se rangeaient pas assez vite sur son passage. Et elle -s'arrêta lorsque ses camarades, acteurs et actrices, à l'aide de grands -cris et de longues déclamations, l'eurent détournée d'aller s'égarer -devant les assemblées parmi les cortèges d'épouses qui ne cessaient -d'arriver. - -«C'étaient les femmes de l'Elder Lubel Perciman. Elles étaient au nombre -de quatorze, toutes vêtues de robes en faille noire avec des volants de -dentelle couleur feu. Elles portaient toutes le nom de leur mari et se -distinguaient par leur prénom, c'étaient encore les épouses du Lion du -Seigneur, le prophète Brigham Young. Il y en avait vingt-quatre, dont la -plus jeune avait treize ans, tandis que deux avaient dépassé la -trentaine, ayant l'une trente-huit ans et l'autre cinquante-quatre ans. -On les distinguait par des numéros d'ordre et l'épouse nº 19, qui avait -vingt-quatre ans, ne cessait de se tourner passionnément du côté des -Danites. Elles étaient toutes très élégantes et portaient des bijoux de -prix. C'était aussi la troupe sévèrement habillée des vingt-deux femmes -du Cep de Chanaan Walter Ruffins. Leurs robes grises traînaient dans la -poussière, elles étaient coiffées de grands chapeaux de feutre noir sans -ornement et dont la calotte affectait la forme de gibus très bas tandis -que, très larges et recourbées devant et derrière, les ailes -s'étrécissaient sur les côtés. Il y avait le cortège des onze femmes du -Soleil de Perfection, Robin Farmesneare. L'une portait un vêtement de -laine rouge, c'était une mère, deux avaient des robes de soie puce, deux -autres avaient des jupes de toile blanche empesée avec des canezous -jaunes à bretelles roses, quatre avaient des jupes courtes, qui bleue, -qui verte, avec un grand noeud écossais à rayures jaunes, noires et -rouges sur le derrière, la dernière enfin avait une robe en soie de -couleurs changeantes, à taille courte; leurs cheveux étaient épars et -elles portaient sur la tête de petits diadèmes indiens en plumes -blanches et rouges. Elles portaient le nom de leur mari précédé de leur -nom paternel. Toutes onze étaient enceintes et leur grossesse à toutes -paraissait avancée; leurs ventres énormes se balançaient devant elles et -leur donnaient une noble apparence. - -«D'autres troupes de femmes se pressaient derrière elles. Comme des -rivières houleuses, elles coulaient de toutes les rues et maintenant -partout où les regards des émigrantes pouvaient se porter on ne voyait -plus que des femmes et presque toutes étaient enceintes. Elles étaient -si nombreuses que l'on n'apercevait plus derrière elles ni l'assemblée -des mormons, ni celle des gentils. Et, peu à peu, il y eut tellement de -ces femmes enceintes qu'il parût n'y avoir sur la place de l'Union que -leurs ventres énormes qui remuaient comme les petites vagues d'un lac -sur lequel flottaient comme des bouchons de petites têtes aux visages -enlaidis par la grossesse. - -«Et les émigrantes s'étonnaient que tant de fécondité se manifestât -après la stérilité du désert de sel. La religion qu'elles avaient -embrassée en Europe peu de mois auparavant, était celle de la fécondité. -Puis, se mêlant à la troupe des femmes étrangères, les fécondes matrones -vantaient leur bonheur, décrivaient les joies de leur foyer, louaient la -force et l'intelligence de leur époux: - -«--Venez avec moi, jeune fille, nous sommes déjà quatre épouses et nous -vivons en commun auprès de notre époux. Venez partager nos tendresses -communes. Nos enfants sont encore petits, ils ne sauront jamais laquelle -d'entre nous est leur mère et leur piété filiale nous entourera toutes -cinq. - -«--Venez avec moi, ô jeune fille, cinq épouses vivent à la maison et -notre mari a trois femmes encore, deux qui ont vécu jadis et une qui -naîtra dans trois siècles. - -«--Venez avec moi, ô jeune fille, vous serez féconde dans la nation de -la fécondité. Notre nation couvrira le monde et ce sera le temps, alors, -de la félicité. - -«--Venez avec moi, ô jeune fille, mon mari a quinze femmes et vous serez -la plus choyée étant la plus belle. - -«--Venez avec moi, ô jeune fille. Nous sommes vingt épouses et chacune a -son foyer dans un verger plein de fruits et notre mari nous visite à -tour de rôle. - -«--Venez avec moi, ô jeune fille, je suis venue aussi d'Europe, un jour. -J'avais perdu mon seul amour. Et c'est ici la ville sans amour. Et quel -bonheur est semblable à celui de la chair satisfaite quand l'esprit ne -peut plus connaître la jalousie? - -«Et ces épouses enceintes voulaient séduire les Européennes pour amener -à leur mari de nouvelles mariées. Elles parlaient avec enthousiasme de -leur bonheur sans amour, sans jalousie. Et toutes avaient oublié -d'anciens souhaits de tendresse entre deux êtres. - -«Les ventres de ces femmes prophétisaient la grandeur de la nation. Leur -descendance pullulerait par le monde. - -«Plusieurs épouses à chaque foyer s'encourageaient l'une l'autre, -s'aidaient, se soignaient mutuellement, s'entendaient pour que l'époux, -libéré des inquiétudes de la chair par la variété des satisfactions, pût -se consacrer à ses entreprises de richesse, tandis que la fécondité de -ses femmes augmentait l'activité de l'homme au fur et à mesure que -grandissaient les besoins du ménage. - -«Sur la place de l'Union, il y avait maintenant trois assemblées: celle -des gentils à laquelle étaient mêlés les hommes inférieurs, les nègres, -les jaunes et toute la population farouche des aventuriers; l'assemblée -des mormons avec les lamanites qui avaient oublié qu'après sa -résurrection Christ vint prêcher sur la terre américaine et enfin -l'assemblée des femmes où la fécondité des mormonnes étalait son faste -et ses promesses d'avenir aux yeux des Européennes. - -«A ce moment, la place entière s'agita, les têtes se tournèrent vers une -large avenue où une petite troupe d'hommes s'avançaient majestueusement. -Ils étaient vêtus de noir et coiffés de chapeaux haut de forme. C'était -le Conseil des douze: Weber C. Kimball, le Héraut de la Grâce; Perley P. -Pratt, l'Archer du paradis; Orson Hyde, la Branche d'Olivier d'Israël; -Willard Richards, le Gardien des Archives; William Smith, la Crosse -patriarcale de Jacob; Wilfred Woodruff, la Bannière de l'Evangile; -George A. Smith, l'Entablement de la vérité; Orson Pratt, la Jauge de la -philosophie; John Page, le Cadran solaire; Liman Wight, le Bélier -sauvage des montagnes. Il manquait le Champion du droit, John Taylor, -qui voyageait en Europe. Et, fermant la marche, venait le Lion du -Seigneur, Brigham Young lui-même, que l'on comparait à Saint-Pierre; -c'était le second prophète du mormonisme, le fondateur de la -nation nouvelle et qui portait le titre de Président des -Saints-du-dernier-jour. Il causait familièrement avec Lorenzo Snow, -l'elder qui était venu d'Europe pour accompagner les néophytes. - -«A l'aspect des illustres personnages, les mormonnes se remirent en -troupes et, laissant là les émigrantes, elles allèrent grossir la foule -de l'assemblée des Saints. Lorenzo Snow présenta au Prophète les soeurs -nouvelles et les émigrants qui avaient été se mêler aux gentils -revinrent et on les présenta aussi et plusieurs unions furent scellées -entre des émigrantes et des mormons qui vinrent les demander; on scella -aussi deux unions entre un émigrant et deux de ses compagnes de voyage. -Le Prophète lui-même augmenta son harem d'une Norvégienne qui ne cessait -de rire et de rougir, d'une Anglaise hardie dont les formes enflaient -bien le vêtement mexicain et d'une Hongroise aux yeux gris qui n'avait -pu apprendre un mot d'anglais pendant le voyage, tandis que ses -compagnes norvégiennes, allemandes, danoises, italiennes, suisses et -même cette Française unique que l'on avait pu emmener, s'y étaient vite -mises. - -«Ces émigrants et ces émigrantes étaient mariés maintenant. Il ne -restait plus que cette Française, vêtue en matelot. Elle avait refusé, -les uns après les autres, tous les mormons qui lui demandaient sa main; -le Prophète lui-même lui avait demandé d'entrer dans son harem, elle -l'avait repoussé comme les autres. Brigham Young l'avait regardée un -moment avec attention, puis il l'invita à venir dans sa demeure jusqu'au -jour où elle voudrait se marier. Les émigrants et les émigrantes -allèrent tous se ranger dans l'assemblée mormonne; les anciennes épouses -accueillirent avec joie leurs soeurs nouvelles; les dignitaires du -conseil des douze allèrent se ranger aux côtés de leurs femmes et il n'y -eut plus alors que deux assemblées, celle des gentils et celle des -mormons et Brigham Young était devant elles, ayant près de lui, -accroupie, cette Française capricieuse, qui regrettait maintenant trois -chambres sombres, remplies de fanfreluches et de bibelots, dans une rue -montante à Paris et les quadrilles du bal de la Grande Chartreuse où, -trois ans auparavant, elle avait débuté en bonnet, sous l'immense tente -qu'à cause de la victoire d'Isly on appelait la tente marocaine. -Lointains regrets! Elle faisait vis-à-vis à un ouvrier _fashionable_! -Lointains regrets! Elle était une grisette parmi les soldats en bordée, -quelques étudiants bohêmes et les rapins. Lointains regrets! au quartier -Bréda, elle était devenue Lorette. Elle chantonnait: - - C'est la Lorette, - Brune fauvette, - Qui toujours gazouille tout bas - Aimez, Monsieur, n'étudiez pas. - -«Sur la place de l'Union, Brigham Young avait levé les mains et tous les -hommes, Mormons et Gentils, s'étaient découverts. Alors le prophète se -mit à parler. Il vanta la noblesse de la religion nouvelle, disant -qu'elle était ouverte à toutes les vérités au fur et à mesure qu'elles -apparaissaient. Il se réjouit que les Dieux eussent envoyé des Anges -parmi la nation sacrée. Il ordonna aux riches de distribuer leur -superflu aux pauvres. Il exalta la polygamie, faisant l'éloge de -l'oeuvre de chair. - -«--C'est la joie immense de l'homme de pouvoir procréer comme la -divinité. Et l'on voudrait limiter le pouvoir créateur de l'homme au -ventre d'une seule femme! N'est-ce pas insulter la génération? Ce -pouvoir créateur de l'homme cesse-t-il pendant la grossesse de son -épouse? Et pourquoi, pendant qu'elle dure, interdire à l'époux de -procréer? Croissez et multipliez, enfants des Dieux! La volupté nous -divinise, nous montons au paradis quand nous la ressentons. Naissez, -naissez, fils et filles des Saints, croissez et multipliez au nom de -Merer, par Odiroth, Merevoss, Marinikambinissim...» - -«Et il continua à parler ainsi dans une langue révélée et l'émotion du -peuple entier des Mormons et des Gentils fut à son comble et tous les -yeux brillaient comme des gemmes ignées. Puis, des cris perçants -sortirent de la foule, pendant que le Prophète parlait. Les bras -s'agitèrent, des femmes enceintes riaient si fort que, ne pouvant plus -supporter le poids de leur ventre secoué, elles tombaient sur le sol. On -entendait des chants extravagants et les Indiens poussaient des -exclamations gutturales qui avaient un son de glas, puis ce furent des -cris déchirants de femmes du côté des gentils et quelques hommes, -frappés de terreur, tremblaient en sanglotant. Puis les cris rauques des -Mormonnes devinrent des hurlements et un certain nombre de personnes -s'évanouirent en poussant un cri perçant qui retentissait comme le -sinistre appel d'un oiseau de mauvais augure. Alors une frénésie -insensée secoua toute la foule. Le bark gagna le peuple tout entier et -tous ceux qui n'étaient pas évanouis se jetèrent à quatre pattes et, -levant la tête, regardant Brigham Young en face, ils aboyaient comme des -chiens furieux. Le prêche continuait et la voix du Prophète dominait en -paroles révélées les glapissements des hommes et des femmes. Il criait -de toutes ses forces, les yeux levés au ciel, son chapeau haut de forme -en arrière, le cou gonflé, et ses efforts firent craquer la boutonnière -de son col évasé, la cravate remonta sur le cou, la chemise s'ouvrit et -le goître du prophète s'étala sur sa poitrine comme un pis de vache. Il -parlait avec une voix tonnante et se penchait maintenant pour regarder -dans les yeux ces aboyeurs qui s'approchaient de lui, à quatre pattes, -qui grognaient, qui montraient les dents. - -«Alors il ôta sa redingote et l'agita au-dessus de sa tête en poussant -des cris inarticulés et tous ces chiens de folie se relevèrent et la -place soudain devint immobile et le Prophète reprit son prêche en langue -révélée. - -«Bientôt des convulsions saisirent ce peuple frénétique; les femmes -grosses avaient des spasmes violents comme si elles allaient accoucher; -des hommes se contorsionnaient comme un linge que l'on tord et une -troupe de femmes courait à reculons autour de la place et leurs têtes se -désarticulaient par enthousiasme au point que la face se trouvait -maintenant du côté du dos. Les yeux des Indiens étaient sortis des -orbites et pendaient sur le visage comme des araignées accrochées à leur -toile. Le jerk convulsait tout, les habitants, la cité. Leurs visages -transformés étaient méconnaissables et leur physionomie changeait d'un -instant à l'autre. - -«Puis l'enthousiasme grandissant sous les cris du prophète, tous -s'accroupirent et se mirent à sauter comme des crapauds en agitant les -bras, en se contorsionnant comme des reptiles inconnus, grotesques et -épouvantables. La voix du prophète s'adoucit, il parlait maintenant -d'une façon caressante et les contorsions cessèrent. Le peuple tout -entier se jeta sur le sol et se roula de côté et d'autre comme si on -l'avait bercé. Le mouvement des corps s'accéléra et il y en avait qui, -rigides, roulaient à travers toute la place et revenaient en se cognant, -en se surmontant, en se mêlant, en se blessant. - -«Et Brigham Young se mit à chanter d'une voix perçante et très aiguë en -agitant toujours sa redingote et ces modulations stridentes secouèrent -tous ces corps qui se relevèrent d'un coup et puis se courbèrent en -cercle, la tête touchant les pieds, et se mirent à rouler ainsi à -travers la place comme des cerceaux imparfaitement circulaires. - -Ils roulaient par milliers et le prophète chantait toujours, jusqu'au -moment où le soleil étant à son déclin, faisant de sa redingote un -fouet, il les en cinglait ces cerceaux humains pour les chasser dans les -rues avoisinantes où ils se détendaient en poussant un cri terrible et -restaient immobiles, tout couverts de poussière et de bave -sanguinolente.» - - - - -V - - -«C'est effrayant, dit Elvire, après un instant de silence et, tandis que -le vieux Mahner reprenait ses esprits. C'est effrayant. Et moi qui -croyais que c'était si amusant d'être mormonne.» - -«La polygamie n'est pas une sinécure, à ce que j'entends, fit remarquer -l'Ovide postiche, dont la bravoure était attestée par une palme, deux -étoiles d'argent et une d'or. Je m'en étais toujours douté. Et le danger -d'être un fanatique est aussi grand que celui que l'on affronte en -allant à l'assaut d'une tranchée pourvue de mitrailleuses.» - -«Ces scènes de fanatisme extrêmement fréquentes en Amérique quelque -trente ans auparavant, dit le vieux Mahner, étaient devenues rares à -l'époque dont je vous parle. - -«Je reprends mon récit! - -«Un soir, à l'heure du souper, l'elder Lubel Perciman revint chez lui -avec une épouse nouvelle, à laquelle le Prophète venait de le sceller, -c'était cette Française nommée Paméla Monsenergues, qui porterait -désormais le nom de Paméla Perciman. - -«Elle avait longtemps résisté aux avances que lui avaient faites de -jeunes mormons, mariés ou encore célibataires, et si elle s'était -décidée en faveur de Lubel Perciman, c'est que ses épouses étaient -jeunes, agréables à voir, qu'elles étaient venues la visiter dans la -demeure de Brigham Young où la Française avait reçu l'hospitalité. - -«Je reconnais bien là ma grand'mère, dit Elvire. Elle aimait les femmes -et, pour ma part, je n'en ai jamais rencontré de mal.» - -«Lubel Perciman, reprit le vieux Mahner, était Anglais de Londres; il -avait été attiré au Grand Lac Salé par la polygamie. La pensée qu'il -aurait un harem comme le Grand Turc l'avait décidé à se fixer parmi les -mormons et il avait fait partie de la première troupe d'émigrants amenés -d'Angleterre par Brigham Young. Il avait embrassé les doctrines des -Saints, mais au demeurant c'était un homme d'une indifférence complète -en matière de religion. - -«Les sceptiques sont, en Angleterre, moins rares qu'on ne croit. Lubel -Perciman ne croyait à rien qu'il n'eût pu se rendre compte de sa -réalité. Il aimait singulièrement les femmes et avait un grand souci de -sa respectabilité. - -«C'est à cause de ces tendances de son caractère qu'il s'était fixé -parmi les sectaires de l'Utah. Tandis qu'à Londres, en se laissant aller -à son penchant, il eût passé pour un débauché, au Lac Salé, le respect -qui l'entourait à cause de sa fortune et de sa ponctualité à observer -les préceptes et les rites du mormonisme, croissait avec le nombre de -ses femmes. Sa fortune, qui consistait en terres, en fermes, était -importante et, si les premières années de son séjour en Amérique il -avait vécu des revenus qu'il recevait d'Angleterre, il avait en peu -d'années fondé une fortune mormonne en s'intéressant aux entreprises de -Brigham Young qui était un homme fort entendu aux affaires. C'est lui -qui fonda le premier ces énormes magasins comme on en voit aujourd'hui -dans toutes les grandes villes et où l'on vend de tout. - -«Lubel Perciman avait pris d'abord trois femmes avec lesquelles il -s'était lié sur le vaisseau qui les amenait d'Europe et scellé dès leur -arrivée. Ils avaient vécu tous les quatre dans le meilleur hôtel du Lac -Salé, en attendant que le nouveau saint eût fait bâtir sa maison. - -«Par l'extérieur, elle ressemblait à une ferme anglaise et l'intérieur -en était meublé avec une recherche, un goût, une richesse rares chez les -mormons, à cette époque. A peine installé, Lubel Perciman avait demandé -la main de deux jeunes mormonnes, filles de personnages importants dans -la République et le Prophète, à qui tant de zèle pour la polygamie -plaisait fort, avait scellé ces unions. - -«Ensuite, on avait vu, à chaque arrivée d'émigrantes, Lubel Perciman -prendre une nouvelle épouse. Elles vivaient dans le luxe, ayant chacune -leur chambre, et l'on disait à Salt Lake City que leur mari avait fait -bâtir une maison assez grande pour qu'il y pût loger soixante-dix -femmes; mais l'on exagérait, il n'y aurait eu de place que pour -vingt-huit épouses. - -«Lubel Perciman en avait quatorze; toutes étaient jeunes et gracieuses. -Elles formaient un parterre où se mêlaient les fleurs de plusieurs -climats. Cinq étaient Anglaises, deux étaient nées dans l'Illinois, une -en Pensylvanie, une autre dans le Massachussets, il y avait deux -Danoises, une Irlandaise, une Russe, une Allemande et une Hollandaise. - -«Elles étaient toujours vêtues avec luxe, et, autant qu'il était -possible, à la mode de Paris. Chaque courrier apportait des journaux de -modes, des robes, des chapeaux, des rubans, des pièces d'étoffe, des -broderies, de la musique, destinés aux épouses Perciman. Ce n'étaient -pour elles que divertissements, collations, promenades en voiture, -séances de musique; elles ne manquaient pas une séance théâtrale et, -entre-temps, elles donnaient des soirées, où l'on parlait de -littérature, de religion et des affaires du temps, des bals où l'on -voyait la société la plus choisie de Salt Lake City. Trois d'entre elles -étaient musiciennes. Il y avait parmi ces femmes une poétesse dont les -productions paraissaient dans le _Deseret Review_. Elles avaient chacune -leur femme de chambre, tandis que deux cuisiniers chinois et quatre -valets nègres complétaient la maison. - -«Lorsqu'était arrivée la dernière caravane européenne, Lubel Perciman, -qui était venu examiner les émigrantes, avait jeté un regard de désir -sur cette Française, Paméla Monsenergues, vêtue en matelot et qui -regardait avec crânerie ceux qui venaient l'examiner. Il lui avait -brutalement proposé de l'épouser, mais elle avait dit non, en riant, -disant qu'elle voulait réfléchir. - -«Puis, dans la demeure du Prophète où il l'avait recueillie, ç'avait été -une crise de larmes et de désespoir. Elle criait qu'elle voulait -retourner à Paris, qu'elle ne savait pas ce qu'elle était venue faire -dans ce pays. Et le prophète avait commis le soin de la consoler à -quelques-unes de ses femmes, les épouses nº 8, nº 11, nº 19 et nº 20, et -elle leur parlait avec un accent détestable, en se servant du peu -d'anglais qu'elle avait appris sur le vaisseau, disant qu'elle ne -pourrait jamais vivre avec d'autres femmes, qu'elle croyait à la Vierge -et au bon Dieu, mais qu'ici elle voyait bien qu'elle se trouvait au -milieu de païens; qu'en quittant Paris, elle ne pensait pas aller dans -un pays sauvage, perdu au fin fond des déserts, qu'elle s'était laissée -persuader par M. Taylor qui n'était qu'un hypocrite avec sa mine de -saint homme et faisant un joli métier, à chercher des femmes pour les -Américains; et elle en disait de toutes les couleurs à l'adresse du -Droit du Seigneur, le traitant de mangeur de blancs et traduisant -littéralement le terme d'argot en anglais de telle façon que cela ne -voulait plus rien dire et l'épouse nº 19 riait à se tordre en écoutant -ces expressions saugrenues, ces barbarismes, ces plaintes, ces -invectives, tandis que mesdames nº 8, nº 11 et nº 20 avaient l'air -consterné. Puis, Paméla Monsenergues parla de ses amants et du dernier, -Adolphe, qui avait une douillette doublée de satin crème et qui l'avait -quittée pour se mettre avec une actrice, une femme qui n'était plus -jeune. Pour elle, Paméla, elle ne l'avait jamais aimé, cet Adolphe, mais -il était blagueur et l'amusait et elle s'ennuyait un peu de lui, lorsque -Taylor l'avait rencontrée sur les boulevards, le 4 décembre, et elle -avait fait la plus grosse bêtise de sa vie: aller en Amérique. Elle la -devait aussi à son père qui voyait toujours en bien ce qui se passait -hors de France. - -«Ah! non! plus de déserts, de campements, d'Indiens, plus de Dieux, plus -d'Esprits, plus de harems! Comment faites-vous donc pour vous entendre -toutes? Non, l'Europe, la France, Paris, le boulevard, Romainville, la -Porte Maillot. - -«Et elle pleurait, s'essuyant les yeux d'une main et de l'autre -caressant un mouton des montagnes, semblable à un petit daim qui, privé, -lui léchait gentiment le bras. Et les épouses nº 8, nº 11 et nº 20 -laissant madame nº 19 rire à son aise, s'efforcèrent de détruire les -mauvaises dispositions de la Française. Elles la flattaient, lui faisant -des compliments sur sa robe, sur son corsage et ses manches à la pagode, -lui disant qu'elle était jolie et que les larmes l'enlaidissaient, lui -vantant la vie de famille dans l'Utah, mettant en valeur le luxe dont -elles disposaient et ajoutant qu'elle jouirait d'un luxe semblable si -elle se décidait à écouter les propositions de Lubel Perciman à qui le -Prophète l'avait destinée. - -«--Et quel bonheur, ajoutaient-elles, de n'avoir plus de sujet de -jalousie. Chez les mormons, une femme ne craint plus que son époux la -trompe hors de chez soi. Il a à la maison une félicité variée qui -garantit contre la satiété. Et s'il cesse de l'aimer, qu'importe, -l'amour charnel n'est pas immortel, tandis que l'amour conjugal est -éternel. Elle demeure au foyer, respectée, aimée, sinon adorée, et son -autorité domestique s'accroît, tandis que les plaisirs de la chair sont -le lot des nouvelles épouses que l'époux amène à son foyer. - -«Et elles se disaient plus heureuses que les autres femmes qui ne -peuvent se laisser aller au cours de leur vie naturelle, ne peuvent -penser qu'à la coquetterie pour retenir un époux, un amant et souvent y -sont impuissantes, tandis que chez les mormons, si une femme ne peut -retenir le mari, une autre épouse est là qui l'attire et le retient au -foyer conjugal et c'est aussi un va et vient de tendresse quand, ce qui -se produit toujours, la délaissée redevient la favorite. Tous les jeux -de l'Amour divertissent le foyer mormon et l'on n'a que rarement à y -déplorer comme ailleurs que la fougue virile, dépassant les bornes -permises, aille s'ébrouer dans un domaine dont l'accès est interdit. - -«Pareillement la pluralité des épouses les maintient dans la réserve -nécessaire au beau sexe, chacune d'elles ne se souciant point de se -déconsidérer aux yeux des femmes qui les entourent et qui, ne la -quittant guère, ne lui donnent pas d'occasion (pas plus qu'elles n'en -trouvent elles-mêmes) de rompre la foi conjugale. - -«Et peu à peu ces discours firent de l'impression sur l'esprit de -Paméla. Elle se laissa aller à ces raisonnements sans cependant les -prendre au pied de la lettre. L'épouse nº 19 lui souriait en dessous, -haussait les épaules, mais ne se mêlait point de catéchiser et, pendant -que les autres parlaient, elle se mettait à la fenêtre et son visage -s'attristait comme si elle avait attendu quelqu'un qui ne venait jamais. -Puis, quand elle se retournait, elle souriait encore, comme pour se -moquer de ce qu'on disait et proposait qu'on prît du thé avec de la -crème et des crêpes soufflées. - -«Et parfois le prophète traversait la salle, majestueux et silencieux. - -«Pendant ce temps, Lubel Perciman n'arrêtait point ses démarches, et -chaque matin Paméla recevait un bouquet de fleurs rares qu'il lui -envoyait. Une fois il lui fit venir des mocassins précieux ornés de -petits rubis, de plumes bleues et de coquillages. Un autre jour, les -épouses de Lubel Perciman vinrent en troupe prendre le thé et toutes ces -femmes, de différentes nationalités, vantèrent la vie qu'elles menaient, -la galanterie de leur époux, sa force, son intelligence, sa nature -aimante et ses richesses, au point que Paméla fut charmée de les -entendre et quand Lubel Perciman arriva le lendemain, élégamment vêtu, -avec une cravate blanche faisant trente-six tours, elle agréa sa -demande, pensant: - -«--Après tout, un riche mariage est une occasion qu'il faut saisir quand -elle se présente et je n'en trouverai pas autant à Paris; ces gens ont -peut-être raison.» - -«Elle exigea cependant que le mariage serait scellé après qu'elle aurait -eu le temps de se procurer une robe blanche qu'elle coupa et cousit -elle-même avec l'aide des épouses du Prophète. Elle n'osa pas demander -de fleur d'oranger parce qu'elle n'y avait plus droit, pensait-elle, -mais, le jour de la cérémonie, elle se fit couronner de roses blanches -et se para d'un collier que son fiancé lui donna et qui était composé de -perles énormes, comme celles que les Romaines appelèrent unions à partir -de la guerre de Jugurtha. - -«Et pendant la cérémonie du scellement son coeur était triste jusqu'à la -mort, de nostalgie et d'anxiété; elle se comparait involontairement à -ces rivières qu'elle avait vues pendant son voyage dans la Californie et -dans l'Utah, au fond desquelles grouillent des milliers de serpents. -Elle ressentait mille tristesses au fond d'elle-même et les cérémonies -insolites qui ne la touchaient point aggravaient sa peine. - -«Une voiture devait amener les époux au logis et il se trouva qu'au -moment où Lubel Perciman aidait Paméla à franchir le marchepied, un -cavalier passa près d'eux, au pas d'une jument noire qu'il montait, et -lui-même était vêtu d'une longue tunique blanche, et sur son visage -masqué, elle reconnut le loup vert et les larmes d'or des Danites. Sa -tiare immaculée lui donnait un aspect imposant. Et le coeur de Paméla -battit plus fort, elle pensa: «Voilà celui que j'aurais dû épouser. Il -est beau et mystérieux, tandis que mon Lubel a l'air d'un négociant -parvenu avec sa barbe en collier.» Et des idées d'adultère, de fuite lui -traversèrent l'esprit. Elle souhaita que le Danite la prît en croupe et -l'emportât dans un autre pays, puis elle pensa à la réputation terrible -des Danites et, frissonnante, elle se serra contre son mari qui la -regardait à peine et ne disait pas un mot. Et quand elle fut à sa -nouvelle demeure, en pénétrant dans le salon, elle vit les quatorze -femmes debout pour la recevoir et, comme elles étaient rangées de front -au centre de la pièce, elle éclata de rire, pensant: - -«Il n'y a pas à dire, mon foyer conjugal a un drôle d'air, il ne manque -que la négresse.» - -«Le fait est, dit Elvire, tandis que M. Mahner humait une prise, le fait -est que ce n'était pas ordinaire. J'ai vu des choses bien singulières en -Russie, et mon premier amant, Georges, m'en a fait voir ici de toutes -les couleurs, mais je n'ai jamais vu un harem. Ça ne doit pas être -ordinaire! Peut-être qu'après tout ce n'est pas embêtant de vivre dans -un harem lorsque comme moi on ne déteste pas les femmes.» - -«Vous goûterez peut-être à cette vie après la guerre, dit le factice -Ovide du Pont-Euxin; mais, j'y pense, si le récit de mon grand-oncle -pose le problème, nos institutions et nos moeurs européennes lui donnent -d'avance une solution négative.» - - - - -VI - - -«O gens d'un pays où rien ne change, dit sentencieusement Otto Mahner, -que celui qui n'est pas polygame en Europe jette la première pierre aux -mormons!» - -Et, après avoir reniflé une nouvelle prise, il reprit le cours de son -récit: - -«Avec ce son de parchemin remué qui signale l'approche des serpents à -sonnettes, les quinze femmes de l'elder Lubel Perciman, décolletées, -vêtues en robes de moire à volants, sortirent de leur jardin, se -concertèrent un instant au carrefour où était située leur demeure, près -de la maison d'Orson Spencer, à l'angle Nord-Ouest où se croisent la rue -de la Maison du Concile et la rue de l'Emigration. - -«Parmi les quinze épouses, on distinguait facilement les quatre -Américaines à leurs chevelures énormes où se combinaient avec de faux -cheveux en quantité étonnante, les leurs qu'elles avaient fort beaux et -elles se poudraient immodérément le visage, le cou, la poitrine, les -bras, avec de la poudre d'amidon. Les cinq épouses anglaises portaient -royalement les diadèmes de leurs chevelures d'or rose dont les teintes -d'aurore à peine différentes l'une de l'autre faisaient ressembler ces -femmes, parfaitement blanches, à cinq cierges allumés. - -«Les deux épouses danoises, la Russe et la Hollandaise se faisaient -d'épais chignons avec les lourdes nattes de leurs cheveux, tandis que -les cheveux noirs de l'Irlandaise en molles torsades faisaient ressortir -la blancheur animée de son visage. Et la Française Paméla avait seule -des cheveux châtains comme le pelage d'une loutre. - -«Elles s'en allaient ainsi toutes quinze par les rues de la nouvelle -cité où les boutiques étaient fermées parce que ce 29 septembre 1852 -était un jour de grande fête, celle où Brigham le Prophète proclamait au -peuple mormon la révélation sur la polygamie. Les portes étaient closes, -mais les vitrines laissaient voir des étalages disposés avec soin et -avec un goût barbare pour la décoration. - -«Le photographe Marsenne Cannon avait exposé des daguerréotypes des -principaux personnages du mormonisme et de leurs épouses. - -«William Hennefer le barbier, qui tenait en même temps un restaurant, -avait construit avec des bouteilles de vin américain, de Catawba et -d'Isabella et aussi de Champagne et de Porto, en pains de savons blancs, -roses et verts, en flacons d'eau de Cologne, en boîtes de conserves, un -bizarre édifice qui représentait le temple bâti par les mormons à -Nauvoo. Dans la boutique de William Nixon, c'était d'énormes amas de -grains de froment ou de maïs, de pommes de terre, de melons qui -étonnaient dans cette ville élevée dans un désert aride. - -«Chez John and Enoch Roese, épiciers, c'étaient des pyramides en boîtes -de conserves d'huîtres, en pots de confitures entre lesquels s'étalaient -des vêtements de cuir de daim, des cordages, des armes et des munitions, -des boucauts de sucre, des caisses de tabac, des barils de porc, de -farine, des sacs de café. C'étaient des boutiques de modes avec la -mention _Modes de Paris et du Déseret_. C'étaient encore dans Main -Street des libraires, des crémiers, le grand hôtel de l'Utah tenu par un -Piémontais qui était aussi dentiste, épicier et maquignon et devant sa -maison il avait attaché à des piquets toutes ses mules. Elles se -tenaient toutes là, bêtes précieuses pour ceux qui voyagent à travers -les monts et les déserts, les unes noires, les yeux limpides et -expressifs, hautes comme des juments, d'autres petites, vives, -gracieuses et que l'on comparait si volontairement à de grandes souris. -On les avait coiffées de petites ruches, ce qui est un des symboles du -mormonisme et, chaque fois qu'un cheval passait dans la rue ou dans les -rues voisines, ces mules s'efforçaient de rompre la longe pour le suivre -et elles étaient si nombreuses que l'on n'avait pu les faire tenir -toutes devant l'hôtel et qu'il y en avait jusque devant les boutiques de -James Needham, de Georges P. Bourne, de John Chillett, le fourreur qui, -taillant du bois, causait sur le pas de sa porte avec un chasseur qui -parlait des pays qu'il avait parcourus, des régions de la rivière Rouge, -le Tennesse et l'Arkansas. Et partout sur les boutiques, sur les -maisons, sur le Museum, sur le Tabernacle, sur la maison d'Eudore, sur -la maison du lion avec son portique, c'étaient, gravés ou peints, la -ruche symbolique ou encore le nom révélé de Déseret et toujours -l'«oeil qui voit tout», entouré de rayons, emblème sacré des -Saints-du-dernier-jour. - -«Et les quinze femmes de l'Elder Lubel Perciman arrivèrent ainsi devant -le Tabernacle de la théocratie mormonne où venait de s'achever la -cérémonie pendant laquelle le Prophète avait proclamé aux Saints et à -l'univers entier le dogme de la polygynie. Et pour donner plus de -majesté encore à cette consécration de la puissance virile, une -procession rituelle sortait du Tabernacle pour faire le tour de la cité. - -«En tête marchaient, portant la truelle et l'équerre, les pontifes qui -avaient jeté des arcs sur le Jourdain de la Terre Promise américaine et -derrière, portant les mêmes insignes emblématiques, venaient les -sculpteurs, les architectes et les maçons, occupés à édifier le temple. - -«Puis, traîné par des boeufs que menaient cinq jeunes squaws aux longs -cils, aux cheveux noirs plats et luisants qui leur cachaient à demi le -visage, drapées dans un manteau à liseré jaune, ornées de colliers où se -mêlaient des griffes, des turqueries, des coquillages marins, des -pendants de poterie et un sac de médecine brodé de perles, venait un -chariot sur lequel était une cage énorme où treize aigles noirs, -figurant les treize états originaires, battaient des ailes, tandis que -les Indiennes, avec des voix dont les intonations étaient exquises, -chantaient en leur langage. - -«Derrière ce char, exécutant leurs sonneries martiales, marchaient les -trompettes de la milice que précédait le porte-étendard et que suivaient -une bande de musiciens vêtus à la mexicaine et coiffés de larges -chapeaux pointus; ils jouaient du fifre, de la clarinette et du hautbois -et leur musique alternait avec le son des trompettes, les cuivres de la -fanfare du Sicilien Ballo et les voix des chanteurs qui venaient -ensuite, vêtus en pionniers et portant des sachets indiens. - -«Puis, en bon ordre, commandé par le capitaine Pettigrew, marchait un -détachement de miliciens mormons, entourant quatre esclaves noirs qui -portaient une grande ruche symbolisant le territoire d'Utah et rappelant -le nom révélé de Déseret ou pays de la petite abeille. - -«A ce moment un nègre missourien, arrivé le matin même, poussant une -brouette, accompagné d'un trappeur du Michigan venu pour tendre des -pièges sur la rivière du Jourdain et aux bords du lac Utah, bouscula les -quinze épouses de l'Elder Lubel Perciman. Ce nègre à chemise bleue, à -l'oeil calme, trompetait sa marchandise à travers la ville et s'arrêtait -parfois pour danser la gigue devant les demeures qui lui paraissaient -opulentes, repoussait avec violence ces femmes en vêtements de soirée -qui se trouvaient sur son passage et, tandis que toutes se garaient, les -Américaines poussaient des cris de courroux et, vite revenues de leur -premier mouvement de crainte, tombèrent sur l'importun à coups -d'éventails. Et lui qui voulait parler au Prophète qui arrivait à son -rang dans le cortège auprès du patriarche et parmi les Apôtres, fit un -faux pas et tomba devant la troupe auguste. - -«Le président s'arrêta et avec lui le cortège tout entier et, tandis que -se prolongeaient les sonneries de trompettes, le nègre criait: - -«--J'ai vu d'un ciel orange Christ-Adam descendre avec ses femmes et des -dieux à l'infini traversaient les espaces pour annoncer la rédemption -des noirs.» - -«Mais Brigham Young demanda à son voisin Kimball qui riait bruyamment: - -«--Quel esprit maudit et menteur habite pour ses péchés au tabernacle de -ce nègre?» - -«Et de la troupe des Septante qui venait ensuite sortirent quatre hommes -qui prirent à la Française Paméla, sans la demander, l'écharpe qu'elle -avait posée sur son bras; ils tordirent cette bande de soie comme un -cordage, firent un noeud coulant qu'ils lancèrent par-dessus une grosse -branche de mûrier qui bordait la rue et, saisissant le nègre qui se -débattait et criait désespérément: - -«--C'est moi Esu Caudland, un fils du Missouri» - -ou encore: - -«--Je suis un Yankee!» - -«Ils le pendirent aux applaudissements de tous ceux qui assistaient à ce -spectacle et aux rires en cascades des Américaines dont les yeux -brillaient de la joie qu'elles éprouvaient à avoir été promptement -vengées. - -«Le pendu se débattait encore, ses pieds dansant la gigue avec l'agilité -à laquelle il les avait accoutumés et dans son visage sombre il semblait -qu'il y eût à la place des yeux deux grands scorpions blancs qui -marchaient l'un contre l'autre et la joie fut à son comble lorsque de la -bouche du pendu un jet de salive étant sorti, un des musiciens de -l'orchestre de Nauvoo, qui avait été baleinier, cria: - -«--Elle souffle là!» - -«comme fait, lorsqu'il aperçoit la baleine, le matelot qui interroge la -mer du haut du mât. - -«Puis, après les derniers soubresauts du nègre missourien, le cortège -reprit sa marche devant le regard fixe du mort, rigide comme un mangeur -d'opium. - -«Avant tout passa un grand mannequin représentant une femme assise et -couronnée d'étoiles et d'invisibles roues, dissimulées dans le socle, -étaient poussées par deux hommes que l'on ne pouvait voir, tandis qu'un -troisième faisait tourner la tête comme si elle avait appartenu à une -femme vivante et, de temps en temps, le prodigieux simulacre parlait et -c'était ces hommes qui criaient à l'intérieur de la machine: - -«_Je suis la Démocratie de l'Amérique, terre des femmes grandes et des -hommes turbulents qui procréeront des géants plus grands que les énormes -séquoises!_» - -«Puis ce furent le conseil des évêques et les collèges des prêtres -inférieurs suivis de quelques Chamanes de race ute que suivait le char -des Ecritures de la Presse où l'on avait entassé les papyrus d'Abraham, -les manuscrits de la traduction du livre de Mormon par Joseph Smith, les -premiers livres et les premiers journaux imprimés par les mormons, -tandis que, menant les boeufs qui traînaient le char et l'entourant, -marchaient les restes de la famille de Joseph Smith; sur le char, le -patriarche, jeune homme qui s'y tenait les yeux fermés, portait dans un -coffret d'argent l'urim et thummin, instrument divin de la clairvoyance. - -«Une multitude de jeunes filles, vêtues de mousseline blanche, portaient -des bannières aux couleurs des différentes nations du globe et, les -suivant à dix mètres environ, M. Phelps marchait seul, les yeux baissés, -et on le regardait avec terreur car le bruit courait que c'est lui qui -figurait le diable aux cérémonies de l'endowment, il est de la dotation, -et derrière venait une longue troupe d'enfants qui portaient des -écriteaux avec des suscriptions en caractères de Mormons et ces enfants -chantaient sur un ton qui rappelait parfois le rire de l'oie wa-wa et -parfois encore, s'enflant soudain comme le son d'une trompette, leurs -voix juvéniles évoquaient le cri du grand cygne du nord. - -«Puis, en rangs pressés, précédant la foule des fidèles, s'avançaient, -causant entre eux, les notables mormons. Lubel Perciman quitta les rangs -et vint saluer ses épouses avec lesquelles il devait dîner chez Kimball -où l'on devait donner la comédie, après quoi on danserait. Il s'approcha -de Paméla, lui demanda si elle s'accoutumerait à la vie des mormons et -il ajouta: - -«--Vous savez, Paméla, que mes désirs ne sont pas encore accomplis. Je -suis votre mari, mais n'ai point encore exercé les droits d'un époux. -Respectant les scrupules que vous pouviez avoir, j'attendais que le -Prophète eût proclamé la révélation touchant la polygynie. Désormais, la -pluralité des épouses devient un de nos dogmes et c'est en toute -sainteté que ce soir je m'unirai à vous.» - -«Mais Paméla ne l'écoutait guère au moment où passaient, au pas de leurs -chevaux, les Danites éblouissants de blancheur et ses yeux ne quittaient -point celui qui marchait à leur tête et dont le masque un instant se -tourna vers elle. Et, dans la foule qui regardait la procession -s'écouler, il y avait quelques officiers fédéraux qui souriaient lorsque -leurs yeux rencontraient les yeux de telle ou telle mormonne et Paméla -vit que l'un d'eux se tournait constamment d'un côte où se tenait la -troupe des épouses du Prophète. L'épouse nº 19 se tournait souvent vers -l'officier et leurs yeux avaient la couleur du myrte mouillé. Ils -étaient séparés par un groupe où se tenait un juif nommé Chéri de -Mendoza, qui s'était incliné au moment où avaient passé, pompeusement -disposés sur le char, les papyrus autographes d'Abraham. Il avait -ensuite repris une vive discussion avec le chef ute Milopitz qui se -tenait près de lui et qui lui répondait brièvement en un anglais -guttural, sans f. à cause de l'impossibilité où sont les gens de sa race -à prononcer cette consonne. L'Ute avait abordé Chéri de Mendoza en -l'appelant mon frère et le juif, qui ne le connaissait pas, lui avait -demandé la raison de cette familiarité. - -«--Ne savez-vous pas, avait répondu l'Indien, qu'au témoignage des -mormons, nous sommes de la même race.» - -«Et Chéri de Mendoza avait réfléchi tête baissée pendant le passage des -reliques d'Abraham. - -«--Je vous crois, dit-il en relevant la tête. Il y a bien des analogies -entre les coutumes rituelles de nos deux nations. D'autre part, le nom -d'Ute, qui se prononce à peu près comme le mot qui désigne les Juifs en -allemand, pourrait désigner une origine judaïque. Cependant, avouez que -nos esprits ne se ressemblent guère, car s'il est vrai que l'esprit de -la race, celui de la famille, l'esprit en un mot, des traditions nous -anime, les malheurs qui ont atteint notre position parmi des races très -différentes de la nôtre, nous ont donné une réelle facilité à -comprendre, à utiliser toutes les nouveautés. Nous avons l'esprit -pratique, non seulement pour les choses matérielles, mais aussi pour -tout ce qui est du domaine de l'intelligence et de l'âme. Vous, au -contraire, si vous êtes attachés à des traditions, vous ne savez pas les -conserver pures, c'est-à-dire vivantes et modernes. Vous êtes la plèbe -des dix tribus, nous sommes les princes de la tribu royale de Jude. -Cette différence explique l'abaissement où l'on vous voit, explique -aussi notre génie qui est de dominer en accaparant les richesses et en -judaïsant les rites et il s'en faut de peu que la judaïsation de tout le -bassin de la Méditerranée ne soit un fait accompli. D'autre part, -monsieur l'Ute, vous savez que j'ai ouvert dans Main Street une boutique -de curiosités, d'antiquités, n'oubliez pas que je vous paierai un bon -prix tout ce qu'il vous plaira de me vendre, car j'ai le placement de -tous objets curieux ou archéologiques tels qu'armes, étoffes, cuirs, -travaux en plumes, pierres gravées, sculptures, poteries, aussi bien -chez les particuliers de l'Est que dans les musées d'Europe.» - -«Et Chéri de Mendoza, qui était un bel exemple de la judaïsation, qu'il -annonçait, attestait par toute sa personne qu'au sang israélite se -mêlait en lui le sang nègre et le sang chinois. - -«Le chef ute Milopitz regardait gravement et non sans mépris cet homme -qui était peut-être de sa race et qui lui proposait de vendre les -témoignages honorables d'un passé glorieux. Il hocha la tête et se -tourna vers l'épouse qui, portant un lourd ballot sur son dos, se tenait -à ses côtés humble et courbée. Ils étaient l'un et l'autre l'ignorance, -la superstition, la sottise et la lubricité, quelque chose de plus bas -que la plèbe et, cependant, sans qu'ils le sussent, c'était sur eux que -se modelait l'Etat, les moeurs et les croyances, car, ainsi que l'homme -a été fait du limon de la terre, les nations sont tirées de la plèbe.» - - - - -VII - - -«J'avoue, dit Elvire, que j'ai pour ma grand'mère une très grande -admiration. Elle pouvait résister aux hommes, tandis qu'aujourd'hui, si -les femmes ont plus de droits qu'autrefois, il leur est beaucoup plus -difficile de résister aux désirs virils même lorsque, comme moi et comme -ma grand'mère à ce que j'ai cru deviner, enclines à aimer les femmes en -général et sujettes à des béguins pour quelques hommes en très petit -nombre. Dès ce soir, je ferai le portrait d'un Danite. C'est drôle, il -me semble qu'il a les traits de Pablo Canouris.» - -«Ma foi, dit M. Mahner, je crois bien n'avoir jamais vu de Danites sans -leur masque vert. - -«Mais il se fait tard, je me suis laissé entraîner par mes souvenirs, je -vais essayer d'abréger le reste de mon récit. - -«La table avait été dressée dans la salle du Social Hall. Il y avait là -Kimball qui donnait la fête, entouré de ses épouses, Brigham Young et -toute sa famille, Lubel Perciman et son harem, d'autres mormons et leurs -femmes. Les familles n'étaient point groupées, mais on avait alterné les -sexes et Paméla était placée entre Chéri de Mendoza et James Ferguson, -officier de la milice de l'Utah et qui était aussi avocat, orateur et -acteur. C'était un homme d'une trentaine d'années, fort, énergique et -spirituel; ses talents de société le faisaient rechercher dans toutes -les fêtes; bien que célibataire, il eut la réputation d'un adultère et, -tout en reconnaissant ses mérites, les mormons le craignaient. En face -de Paméla se trouvait l'officier fédéral ayant à sa gauche l'épouse nº -19 et à sa droite l'actrice blonde qui était en tournée à Salt Lake -City. - -«Des nègres faisaient le service et sur la table il y avait des -flambeaux allumés et, dans des vases de céramique locale, des fleurs -artificielles en cire de formes étranges, un des travaux où excellent -les mormonnes. - -«On servit d'abord comme hors-d'oeuvre des sauterelles, des racines de -camisch, des oignons qui servent de nourriture aux Indiens et du vin de -Catawba, qui est le produit des vignes du bord de l'Ohio. - -«On écouta avec attention Chéri de Mendoza qui vantait la saveur des -sauterelles rôties: - -«--C'est un mets antique, disait-il, et cependant c'est aussi pour les -Européens un aliment nouveau et qui rebuterait plus d'un blanc, même -parmi ceux qui se croient sans préjugés. Les nouveautés, loin de nuire -aux coutumes et aux saines traditions, les enrichissent, les vivifient, -les fécondent. C'est ainsi que les sages polygames de l'Utah, loin de -nuire à l'institution de la famille, lui donnent plus de grandeur et -plus de force en l'étendant.» - -«Et Brigham Young qui l'entendit, se tourna vers lui, disant: - -«--Les mormons sont un peuple d'élus, placés ici-bas dans une sphère -spirituelle particulière, ce qui leur permet de ne tenir compte ni des -lois humaines, ni des richesses superflues du monde.» - -«Et le Prophète s'étant versé du Catawba, leva son verre dans la -direction de Chéri de Mendoza qui but d'abord aux dames et ensuite au -Prophète. - -«Les nègres se hâtaient pour changer les assiettes et les couverts, puis -l'on servit des truites saumonées du lac Utah et le rideau de la scène -qui se trouvait au bout de la salle se leva. - -«Le décor était fait d'une tenture jaune au milieu de laquelle se -détachait l'OEil-Qui-Voit-Tout et un jeune homme qui figurait l'Europe -et une jeune demoiselle qui représentait l'Amérique, venant, l'une du -côté cour et l'autre du côté jardin, s'abordèrent en souriant et il -s'ensuivit un dialogue dont je me souviens presqu'entièrement, parce que -l'année suivante on nous le fit apprendre par coeur à l'école. - - -L'EUROPE - - «Nations, je vous offre et l'ordre et la beauté - Des ruines qui ont la grâce des jeunes filles - Et mes fleuves semblables aux vers des grands poètes - Et tous mes esclavages, toutes mes royautés, - Tous mes dieux charmants qui sont ma foi, qui sont mon art, - Tous ces peuples querelleurs et des fleurs odorantes. - O vieilles maisons, nourrices du progrès, - Carrefours où les âges choisirent leur route et s'en allèrent, - Patries, Patries, Patries dont les drapeaux me vêtent, - Fantômes, ô forêt du génie où chaque arbre est un nom d'homme, - O Forêt qui marches à reculons sans que tu t'éloignes - Je suis tous les fantômes, tous les ombrages, - Les patries, les villes, les champs de bataille - Amérique, ô ma fille et celle de Colomb.» - - -L'AMÉRIQUE - - «Hommes qui souffrez, ô femmes qui aimez, et vous, enfants, venez - Puiser l'eau du second baptême - Dans le petit lac bleu où le Mississipi puise son onde - Je suis l'espoir aux grands espaces et l'avenir sans souvenirs. - Parmi les troupes de chevaux sauvages issus des chevaux d'Europe, - Gambadent les troupeaux de jeunes pensées issues de pensées d'Europe - Et de nouvelles vérités sont révélées ici à ceux qui sont las des - anciennes. - Elles chantent ou pleurent, ou prient ou éclatent de rire - Et préparent de nouveaux travaux. - Un dieu nouveau se dresse dans le canot d'écorce - Une déesse se peigne en chantant dans les prairies où mûrit le riz - sauvage - Et d'autres dieux réclament des héros. - C'est aussi l'arrivée d'un vaisseau - Ecoutez danser là-bas des voyageurs équivoques dans un bal de - quarteronnes, - Ecoutez aussi au loin, derrière les horizons, la plainte, - La plainte de ceux qui meurent en Europe en se rappelant - Des prairies où le riz sauvage mûrit au bord du Mississipi - Et les noires cyprières drapées dans la tillandzia argentée!» - -«L'Europe et l'Amérique se prirent par la main et, en choeur, elles -chantèrent: - - «La mer sépare les deux époux - Ce sont les noces énormes de deux continents. - De l'un jaillit un vaisseau à travers l'océan, - L'Europe féconde l'Amérique, - L'Europe, nom viril dans le langage diplomatique, - C'est-à-dire international qui est le français, - Et l'on entend distinctement l'article masculin, - Tandis que l'article féminin marque bien - Dans la langue des Nations ou langue française, - Le sexe de l'Amérique. - L'Europe étend frénétiquement la rigide péninsule d'Armor - Et l'Amérique s'étale, largement ouverte, - Où l'isthme humide tressaille aux tropiques. - Amour sublime! des nations naissent du couple démesuré - Dont les éléments favorisent les épousailles. - Le vaisseau poursuit son voyage fécondateur, - Les vents gonflent les voiles, ils gémissent, - Crient la volupté des géants qui s'entraiment.» - -«Et à ce moment des petits garçons habillés en Indiens mêlés à de -petites filles vêtues en vieilles dames vinrent danser autour de -l'Europe et de l'Amérique qui s'embrassèrent aux applaudissements des -convives. Puis on laissa entrer quelques amateurs de théâtre qui -venaient pour assister à la représentation de _Jedediah le Grand_. Ils -avaient payé leurs billets en nature: en melons, en poteries, etc. - -«Des Chinois vinrent enlever les tables et, pendant ce temps, les nègres -firent de la musique au son de laquelle on se mit à danser à la mode des -mormons, c'est-à-dire un homme et deux femmes. Pendant ce temps, on -disposait des chaises, des bancs, puis la rampe s'éclaira, on éteignit -les lumières de la salle, et comme l'on continuait de danser en -attendant les trois coups qui annonceraient le spectacle, les portes -s'ouvrirent tout à coup et quelques officiers fédéraux entrèrent dans la -salle. Des soldats les éclairaient avec des torches. - -«Tout ce monde s'arrêta de danser et Kimball se dirigea vers les -nouveaux venus pour protester contre leur intrusion, mais cinq officiers -se précipitèrent sur les mormonnes et les saisirent à bras le corps, les -entraînèrent vers la sortie, avant que les mormons eussent songé à les -en empêcher. L'officier fédéral qui avait assisté au repas et qui -dansait avec Paméla et l'épouse nº 19 les poussa vers ses camarades; ils -se trouvèrent dehors avant que l'officier de la milice Ferguson, qui -remplissant un petit rôle dans la pièce de _Jedediah le Grand_ se -fardait dans les coulisses, sortit. - -«Des chevaux attendaient les ravisseurs qui hissèrent leurs précieux -fardeaux presque évanouis sur les montures, s'enchevalèrent et -galopèrent hors de la ville. - -«Ce fut une course effrénée durant laquelle Paméla, plus morte que vive, -se laissait aller, résignée à tout. Au bout d'une demi-heure, il lui -sembla que derrière eux d'autres chevaux arrivaient. Les ravisseurs -activèrent la course, mais les poursuivants gagnaient du terrain, ils -s'approchaient. Bientôt il y eut des coups de feu; le cheval sur lequel -était Paméla s'abattit, elle s'évanouit et, quand elle revint à soi, -elle ne vit que le visage masqué du Danite aux larmes d'or qui la -contemplait. - -«Elle lui dit: - -«--Merci de m'avoir sauvée.» - -«Il dit: - -«--Je regrette de n'avoir pu sauver que vous seule, les autres ont été -enlevées par les gentils.» - -«Paméla pensa aussitôt à l'épouse nº 19, se disant: - -«--Elle s'est sauvée, c'est ce qu'elle désirait.» - -«A ce moment arrivèrent d'autres Danites qui avaient été chercher une -mule pour Paméla et elle revint à Salt Lake City assise sur sa mule que -conduisait par la bride le Danite éblouissant qui l'avait reprise à ses -ravisseurs. - -«Lubel Perciman l'attendait et lui fit fête. Toutefois on ne vit point -paraître ce jour-là, ni durant la semaine qui suivit Brigham Young dont -l'épouse préférée avait pris la fuite d'une façon définitive. - -«Quand la nuit fut devenue silencieuse, tandis que la lune versait une -lueur froide et vive, l'elder Lubel Perciman, bien rasé, vêtu d'un -pantalon de toile bleue, les pieds nus dans des mocassins ornés de -verroteries versicolores, voulut connaître dans toute son étendue le -bonheur conjugal et pénétra dans la chambre de Paméla. Il souriait, -sachant qu'au dehors les Danites veillaient sur la félicité des mormons. -Les pâles étoiles supportaient à l'infini les dieux de toute puissance -et, plus loin que ces dieux, d'autres dieux plus puissants encore -emplissaient la plénitude du monde d'une énergie incréée et sans -limites. - -«Avant tout, l'elder Lubel Perciman, soulevant le flambeau qu'il tenait -à la main, se regarda dans le miroir. Il se trouva bien coiffé et son -visage maigre lui plut et il lui sembla que sa chevelure jaune était -comme un foyer lumineux où s'alimentait la lune de cette nuit -d'Amérique. Ensuite il jeta un coup d'oeil sur le lit bas où devait -dormir votre grand'mère, semblable alors à une déité exilée et rompue de -fatigue. Mais le flambeau pensa tomber des mains de l'elder Lubel -Perciman, car le lit était vide. Paméla s'était enfuie sitôt revenue et -mon récit touchant votre grand'mère doit s'arrêter ici puisqu'elle ne -reparut plus au milieu des Mormons et que l'on n'en entendit plus -parler, pas plus que du Danite, d'ailleurs. Et l'on supposa qu'elle -s'était enfuie avec lui, mais on fit le silence sur ce qui la concernait -car on craignait la colère de l'elder Lubel Perciman qui n'en parla plus -jamais. Pour mon compte, je n'en ai plus entendu souffler mot jusqu'à ce -matin où mon diable de neveu est venu de votre part me rappeler cette -jolie fille mutine, aux cheveux ébouriffés qui, lorsque vêtue en -matelot, elle parut sur la place de l'Union, fit tant d'impression sur -les Saints-du-dernier-jour. J'oubliais d'ajouter que le bruit se -répandit peu à peu que le Danite qui avait disparu en même temps que -votre grand'mère n'était autre que l'ange Moroni.» - -«--Un ange, s'écria Elvire, mais il me semble à moi qui suis la petite -fille de celle dont vous m'avez raconté l'histoire, que des ailes me -poussent et ma foi je fais tout ce que je peux pour les retenir, car je -tiens à rester une femme et je n'ai, je crois, aucune vocation pour -l'aviation.» - -«Enfin, ajouta l'Ovide de fantaisie, votre grand'mère ne manquait ni de -bon sens ni d'honnêteté puisqu'elle est revenue se marier dans son pays -et y faire souche. Et n'est-ce pas suffisant pour juger de la valeur -morale de la polygamie légale. Les Français ne deviendront pas plus -mormons que Turcs. Et allez! on repeuplera tout de même. La -repopulation, à tout prendre, c'est avant tout une question de -propagande.» - - - - -VIII - - -Lorsqu'il fut dans le train qui l'emmenait à Marseille, Anatole de -Saintariste, l'officier permissionnaire dont il est question, s'endormit -profondément. Il y avait plusieurs mois qu'il couchait sur le sol, et la -douceur des banquettes du wagon de première où il voyageait le faisait -dormir, en quelque sorte, de tendresse... C'était sa première permission -depuis le commencement de la guerre... - -L'arrivée dans la Capitale eut lieu par un beau soleil et, le soir, -quand le Permissionnaire reprit le rapide, il emportait de Paris une -excellente impression que gâtaient seulement quelques embuscades -surprises çà et là... - -A Marseille, il attendit le bateau qui devait le transporter en Algérie. -Il profita de cette attente forcée pour visiter les camps anglais. - -La rencontre d'un de ses amis, devenu interprète auprès de l'armée -anglaise, lui facilita ses excursions. Son cicerone savait porter -l'uniforme kaki orné des têtes de sphinx, c'est pourquoi il jouissait -d'une certaine popularité parmi les officiers britanniques et le -Permissionnaire fut bien reçu sous leurs tentes, et ceux qui, parmi les -officiers anglais, entendaient le français, fredonnèrent une -chansonnette dont les Interprètes sont les héros: - - Non seul'ment faut savoir l'français, - Faut même connaître un peu d'anglais, - Ça peut servir, on sait jamais, - Aux Interprètes. - -Le Permissionnaire vit les Hindous faire leur cuisine et les Tommies -s'exercer au maniement d'armes. - -Au demeurant, la ville était pleine d'Anglais, d'Hindous, de Serbes, -d'Annamites. Ces derniers étaient vêtus en artilleurs et destinés, -disait-on, à l'aviation; il y avait encore quelques officiers russes et -des officiers italiens en petit nombre... - -Le second jour, le Permissionnaire s'en fut visiter Aix où il eut la -surprise d'être conduit par un cocher qui avait été le propre cocher de -Cézanne. Ce brave homme, nommé Baptiste Curnier, se souvenait bien de -son maître: «Il fallait dire comme lui, mais il ne fallait pas le -flatter.» - -On alla ainsi jusqu'au Jas de Bouffan où peignit Cézanne... Après quoi, -rentré à Marseille, le Permissionnaire put enfin, le surlendemain, -prendre le bateau qui, tous feux éteints, le porta jusqu'à O..., où il -passa le temps de sa permission. - -Il y entendit raconter plusieurs histoires dont voici un échantillon: - -Ancien professeur au lycée des garçons, puis avocat, X... était encore -capitaine des pompiers et vénérable de la loge d'O... - -A la déclaration de guerre, il laisse sa femme et ses cinq enfants, -s'engage et part comme capitaine. - -Un jour, sa mort est annoncée officiellement. Et des soldats de son -régiment, ses concitoyens, écrivent à sa veuve des détails précis. Le -capitaine X... a été tué alors qu'il montait à l'assaut en tête de sa -compagnie et son corps, resté suspendu aux fils de fer et très visible, -a fait l'objet de maints combats, mais en vain, car on n'a pu le -reprendre. (Notons qu'en Champagne l'on a aussi montré ce corps habité -par les rats et garnissant un cheval de frise sur le billard -(c'est-à-dire l'espace entre les premières lignes adverses) ou du moins -un corps qui passe pour être celui du capitaine X... au -permissionnaire...) - -A quelque temps de là, la veuve reçoit d'Allemagne une lettre venue par -des voies neutres... Il est dit dans la lettre qui venait du vénérable -d'une loge allemande: - -«Votre mari n'est pas mort, mais seulement blessé. Il est en ce moment -bien soigné... Surtout ne parlez de cette lettre à âme qui vive, sans -quoi vous ne reverriez jamais votre mari.» - -Le Permissionnaire entendit aussi raconter l'histoire d'une dame de la -société d'O... qui, déguisée en Mauresque, parcourt les cafés pour dire -leur fait aux embusqués et leur intimer l'ordre de partir sur le Front. - -Le Permissionnaire assista à des couchers de soleil merveilleux où le -ciel s'emplissait de roses ardentes, de lilas flamboyants et de -violettes phosphorescentes. - -Il s'arrêta parfois dans les faubourgs pour écouter les petites -fillettes des écoles, petites Françaises, petites Espagnoles et petites -Mauresques qui chantaient des rondes nouvelles en sautant à la corde: - - A. B. C. D. - Les Français ont gagné, - Les All'mands ont perdu, - Le Kaiser sera pendu. - -Ou cette ronde-ci qui a deux couplets: - - Ah! mon Dieu! quell' triste année! - Tout le mond' mobilisé. - Ya des morts et des blessés, - Il y a mêm' des prisonniers. - - Viv' la classe de vingt ans! - C'est des homm's, plus des enfants, - S'ils s'en vont aux Dardanelles, - Qu'ils n'oublient pas leurs petit's demoiselles. - -Le Permissionnaire visita la mosquée d'O..., mais il fut aussi à la -cathédrale où il entendit un prédicateur démontrer fort ingénieusement -l'existence du Dieu unique: - -«Il n'y a qu'un Dieu, il ne pourrait y en avoir d'autre. En effet, -puisque Dieu est partout, où se mettrait l'autre?...» - -Enfin, dans une famille amie, s'étant approché d'une petite fille qui -étudiait ses leçons et, ayant parcouru le cahier de dictées, il vit que -les auteurs à qui les professeurs du lycée de jeunes filles d'O... -empruntaient le plus souvent leurs textes étaient M. Pierre Mille et M. -Ernest Gaubert, sous-préfet. - -Puis, sa permission expirée, l'officier permissionnaire reprit le bateau -et quitta le port d'O... par une belle nuit où la mer était -phosphorescente. Le navire fendait l'or vert et liquide. Des tirailleurs -sur le pont sombre comme celui du Vaisseau-Fantôme chantonnaient _Amela -Djiriwel ya la la..._ Et quand le jour revint, la côte d'Afrique avait -disparu... - -En repassant par Paris, le Permissionnaire entendit raconter l'histoire -d'une dame qui sait quand la guerre doit finir. Cette dame se rendait au -Sacré-Coeur, à Montmartre. Le fiacre qui la conduisait avançait -cahin-caha, car la montée est rude. - -Une pauvresse suivait péniblement le même chemin. La dame lui offre -charitablement une place dans sa voiture. La vieille accepte et la -conversation s'engage. - -Le sujet, tout le monde le devine. - -«Rassurez-vous, ma petite dame, la guerre sera finie au mois de... - ---En..., vous plaisantez? - ---La guerre sera finie en..., aussi vrai que le cocher qui nous conduit -sera mort dans une heure.» Ce n'est pas la seule prophétie que je -connaisse concernant la guerre et, à Nîmes, on m'a montré le manuscrit -d'un prophète-poète, émule de Nostradame de Salon. Le prophète se -nommait Paillet et vivait vers 1880. - -Ces prophéties inédites m'ont paru se rapporter à la guerre actuelle. Je -les donne ici sans les commenter: - -La première a trait à Anvers: - - Anvers, on bâtit une tour. - Ville sauvée, un prince arrive. - Toutes tes mains à la dérive - Maigres comme un cou de vautour. - -La seconde est plus claire: - - Reims à l'honneur de peine en peine - Les Marniats ont délivré, - Pour qu'il brille, ton nom sacré: - Regard de roi, regard de reine. - -La troisième est sybilline: - - O ma douleur de Baccarat. - Le petit loup qui s'y dérobe. - Eclairs, éclairs au ciel pour robe - Quand Franc victoire y trouvera. - -Dans la quatrième de ces prophéties, je tiens toutefois à faire -remarquer l'expression énigmatique Foudunbras, fou d'un bras, qui -s'applique à merveille au Kaiser, manchot d'Allemagne. Coulogne est -évidemment ici pour Cologne: - - La marchandise de Coulogne - Preux et preuses saccageront, - Le Foudunbras s'ouvre le front - A Strasbourg où va la cigogne. - -Elles arrivent, se séparent et chacune va faire ses dévotions. En -sortant, la dame aperçoit sa voiture, le siège était vide. - -Elle cherche son cocher: on venait, lui dit-on, de le transporter dans -une pharmacie voisine, mort d'une congestion. - -Voilà un conte à dormir debout; le plus extraordinaire c'est que, -paraît-il, il est véridique... - -Puis, de retour sur le front, en Champagne, l'officier permissionnaire -retrouva: - - La tranchée en première ligne, - Les éléphants des pare-éclats, - Une girouette maligne - Et le regard des guetteurs las - Qui veillent le silence insigne. - -Et, quelques jours après, il rencontra quelqu'un de sa connaissance, un -caporal d'un régiment voisin. Ce gradé, chargé d'un énorme barda, -conduisait un petit détachement et, un monocle suspendu à un cordonnet -de soie, se balançait élégamment devant lui. C'était le caporal Gabriel -Boissy et, durant quelques minutes, ils parlèrent sans aigreur, avec -commisération même, des embusqués de leur connaissance. - -Il reprit la dure et périlleuse vie du sous-lieutenant, chef de section -dans les tranchées tragiques de la Champagne pouilleuse, où moi-même -j'ai entendu un jour, près de l'Arbre de la côte 193, cette réponse -héroïque: - -«Mais, nom de d'là, tu es blessé et tu ne le dis pas. Fallait crier, mon -vieux!» - -«Crier! T'es pas fou! ce mort qu'est là s'plaint pas, crie pas; je -m'serais fait honte de crier en n'étant que blessé.» - -Au demeurant, voici quelques remarques touchant le fantassin du front: - -Tous les fantassins méritent la croix de guerre et tous ne l'ont point. - -Ce qui domine dans un combat, c'est le tac tac tac de la mitrailleuse. - -Le langage du fantassin est riche en synonymes, par exemple, le même -engin de tranchées, l'horrible bombe qui naguère venait en se lamentant -et que les Boches ont réussi à rendre muette, se nomme, selon les -secteurs, youyou, fléchette ou queue de rat. - -A l'abri-caverne collectif par escouade ou demi-section, le fantassin -préfère, bien que ce soit défendu, se creuser un abri individuel dans le -flanc de la tranchée. - -Celui qui n'a pas vécu en hiver dans une tranchée où ça barde ne sait -pas combien la vie peut être une chose simple. - -La vermine est chargée de faire la toilette des fantassins, officiers, -sous-officiers et soldats. - -Celui qui n'a pas vu des musettes suspendues à un pied de cadavre -pourrissant sur le parapet de la tranchée ne sait pas combien la mort -est une chose simple. - -L'héroïsme du fantassin, durant la guerre qui commença en 1914, surpasse -tout ce qu'on connaissait jusqu'alors en fait d'héroïsme. - -Ceux qui n'ont pas vécu dans la craie de la Champagne pouilleuse ne -savent pas combien le blanc peut être sale. - -Au reste ceux qui ont fait la guerre en Champagne et qui survivront -reviendront sans doute visiter avec une atroce curiosité cette région -infernale qui va de la butte de Souain à Massiges. - -Au dire de ceux qui connaissent les autres parties du front, c'est -peut-être là que le drame est le plus poignant, et cela d'une façon -définitive, depuis le début de la guerre. - -Aucune désolation n'égale l'épouvantable aspect de ces ondulations de -terrain zébrées de boyaux et de profondes tranchées blanches. Rien -n'évoque plus fortement l'enfer comme ces grands entonnoirs crayeux qui -furent le théâtre de corps à corps effroyables d'hommes à hommes, -d'hommes à engin effroyable. Côte 193, côte 196, butte de Souain, butte -de Tahure et vous, mystérieuse butte de Mesnil, Main de Massiges, ces -deux mamelles de sol stérile, abreuvé de sang et de sacrifices sans -nombre! Croix des cimetières, croix françaises, croix ennemies et vous, -simple croix qui abritez, dit-on, les cadavres de deux jeunes femmes, -dont on ignore le nom et la nationalité, que l'on trouva expirantes dans -une cagnat d'officier boche, auprès de laquelle j'ai demeuré quelques -semaines durant les derniers temps de ma vie d'artilleur. La cagnat -boche que j'habitais s'appelait «Café Sprind» et les fondateurs de ce -singulier café avaient ajouté sur la porte l'avis suivant: - -_Dieser Unterstand ist von der Gruppe Malinowski ausgebaut und wird auch -von ihr bewohnt._ Autour se trouvaient des cagnats nommées Lustige -Mühle, villa Beaulieu, villa Schweizertal, villa Hiddekk, mot acrostiche -fait avec les premières lettres de l'épiphonème boche que voici: -_Haupsache ist dass das England Klage kriegt._ Le principal, c'est que -l'Angleterre soit battue. - -Dans le voisinage, les deux cimetières du Trou-Bricot étalaient leur -macabre décoration où se mêlait la funèbre craie sculptée, le pin, le -bouleau et les inscriptions funéraires: _Sei getreu bis in dem Tod; -Liewer düd as Slaw; Kein Schönr'er Tod ist auf der Welt als wer vor'm -Feind erschlagen,_ etc. - -O souvenirs de la Champagne pouilleuse! - -Qui a jamais connu un spectacle plus tragique que celui de la côte 196, -vue du Balcon? - -Et ce petit coin de Beauséjour, qui devait être un si charmant séjour -avant la guerre! - -Celui qui parcourra plus tard la Champagne pouilleuse cherchera avec -intérêt la petite tombe qui abrite les cadavres du fermier de Beauséjour -et de sa fille. - -Région où la vie est dure, mais le courage, l'esprit de sacrifice, -l'entrain y sont d'autant plus grands. - -Qui regardera, après la guerre, sans émotion, pointer le bouton rose de -l'euphorbe verruquée ou s'étaler les spatules de la pimprenelle à saveur -de concombre? - -Et le berger qui mènera plus tard paître ses moutons sur ces crêtes qui -furent les volcans de cette guerre se baissera parfois pour ramasser -quelque débris d'obus ou quelque fragment de cuir de ce qui fut un -casque boche et regardera curieusement ce débris informe de notre -époque. Mais des mains pieuses entretiendront les cimetières où, chaque -fois qu'il en avait l'occasion, Louis Derôme allait errer, redressant -les croix, méditant sur cette activité étrange qui a poussé et poussera -toujours les hommes à s'entretuer quand un peu de charité et moins -d'avidité suffiraient à assurer la paix éternelle. - -Le 27 juillet 1915, jour de Saint Pantaléon, fête patronale de -Mesnil-les-Hurlus, où se trouvaient nos positions, les canonniers de ma -batterie restaurèrent une tradition qui s'était perdue, je crois, depuis -1875. C'est le jeu de la roue, tradition de l'endroit. Louis Derôme, -dont le bataillon était au demi-repos de ce côté, assista à la fête et -nous nous promenâmes ensemble dans ce village dont il ne reste d'intact -dans les décombres de l'église que la cloche chue du clocher, mais -demeurée entière; plus de maisons, partant plus d'habitants. - -Mais la roue (non une roue de charron toutefois, mais un dévidoir à fil -téléphonique) descendit et remonta maintes fois la pente de la colline -et les artiflots s'amusèrent comme des gosses et je crois bien que vers -la fin des grivetons de la biffe se mêlèrent à ce jeu qui avait -autrefois un but matrimonial. - -Grièvement blessé enfin, transporté d'ambulance en Hôpital auxiliaire, -Louis Derôme arriva un matin au Val-de-Grâce et, dès ses premières -sorties, il constata que Paris ne l'étonnait plus comme lors de sa -permission; il rencontra Corail qu'il avait aperçue une fois avant la -guerre, car elle était, depuis le mois de décembre 1913, l'amie d'un de -ses amis qui avait été tué à la guerre. C'est pourquoi ils se lièrent et -elle ne le quittait point tandis que, convalescent, il reprenait pour -ainsi dire sa vie d'avant la guerre. - -Dans le milieu de poètes et de peintres qu'ils fréquentaient, milieu où -l'on n'est pas toujours enclin à la bonté, mais où l'on est toujours -sensible, une anecdote émouvante remuait alors les coeurs, c'est une -anecdote de guerre et cependant ce n'est pas une anecdote militaire. -Elle m'a été racontée par le héros lui-même. Il m'a prié de taire son -nom et de changer légèrement quelques circonstances. Je m'incline devant -son désir, tout en regrettant de ne pouvoir donner ce cachet -d'authenticité, ou plutôt cette précision à un si beau trait de la vie -contemporaine. - -Pour ma part je ne connais rien de plus noble que cette vision d'un -village en ruines qui se dresse superbement intact sur le Thabor -transfigurateur de l'Art. - -Le peintre A... D... avait obtenu d'aller peindre dans la zone des -armées les vues pittoresques des ruines de la guerre. - -Il parcourait le front depuis les confins de la Suisse et maintenant -qu'il approchait du village où il était né, son coeur battait très fort. - -Il avait vu un grand nombre de villages que l'artillerie et l'incendie -ont ruinés. Les uns sont réduits à l'état de squelettes; il ne reste que -quelques murs. Quelquefois l'église est presque intacte. Le plus souvent -le clocher a été abattu. Mais tous ces décombres ont déjà l'aspect -grandiose des ruines antiques. Malgré l'horreur qu'elles représentent, -on est forcé d'en admirer la beauté, que dis-je? la pureté. - -Dans les villes du front, la guerre n'a causé que des dégâts dont -l'apparence sinistre ne peut que serrer le coeur. Il n'y a que des -démolitions. Dans les villages, au contraire, la ruine est pour ainsi -dire achevée et forme un ensemble empreint le plus souvent d'une -grandeur touchante, d'une délicatesse à pleurer. - -A... D... avait reproduit ce caractère dans ses études, car il était -sensible et chacune des ruines qu'il avait vues avait éveillé en lui un -sentiment où se mêlait à la haine contre la barbarie destructrice un -profond respect artistique. - -Voyageant à pied, comme les paysagistes d'autrefois, il goûtait -pleinement, en même temps que la fraîcheur de la belle matinée -d'automne, le charme d'un paysage qu'il s'étonnait de ne plus -reconnaître. - -En effet, il approchait du village natal. Cette région qu'il parcourait -et où son enfance s'était écoulée tout entière, lui était familière -entre toutes et cependant il la reconnaissait à peine. - -Partout s'enchevêtraient des routes nouvelles, soigneusement -entretenues. C'étaient encore des chemins de fer à voie étroite et de-ci -de-là, le long de ces artères, de ces veines du corps sublime des armées -combattantes, se dressaient des baraquements, des hangars. Villages -inattendus, les cantonnements groupaient leurs huttes sous les arbres -des boqueteaux. - -Et A... D... admirait cette vie nouvelle née de la guerre. Car si les -ruines ont été accumulées, les voies de communications ont été -multipliées et elles concourent si grandement à la richesse d'une -contrée, qu'on peut se demander si, pour un grand nombre de ces -villages, le perfectionnement des moyens de communication ne compense -pas dans une large mesure la perte des maisons, abstraction faite -toutefois de ce que ces ruines pouvaient représenter comme valeur -artistique. - -Elle était souvent très grande, mais, en l'état des réflexions du -peintre A... D..., restait entièrement hors de la question. - -C'est un Champenois qui par tempérament examine les choses et les idées -sous tous les aspects que lui présente son esprit mobile et pénétrant. - -La raison l'incitait à moraliser et, sans que l'esthétique y perdît ses -droits, il s'attachait à deviner les conséquences de ce qu'il voyait. - -Un Provençal, un Breton eussent tenu d'autres raisonnements selon une -autre logique, et cette variété de tempéraments qui se rejoignent dans -la haute civilisation française explique comment la France peut si bien -remplir son admirable mission. C'est elle qui, depuis la ruine de -l'antiquité, joue vis-à-vis de l'humanité le rôle qu'ont joué avant elle -la Grèce et puis Rome. - -Voilà donc A... D... s'approchant de son village natal par des routes -inconnues. Tout est propre et bien entretenu. Des cavaliers passent à -travers champs. Il croise une théorie de lourds camions de -ravitaillement. Les trous d'obus ici et là sont bien faits, bien ronds -et pleins de fleurs qui tranchent dans la campagne comme des corbeilles -dans un jardin. Au loin, des coups de canon éclatent pompeusement. Des -avions, sentinelles aériennes, semblent des abeilles qui butinent sur -les fleurs subites des éclatements le miel si doux de la victoire. A... -D... sent alors tout le charme de cette fraîche matinée d'automne et, -tout à coup, au tournant d'un coteau, apparaît le village natal. - -Est-ce lui? Rien n'est demeuré de ce qui pouvait le faire reconnaître. -Où est le fin clocher? Où sont les vergers qui l'entouraient jadis et -qui, au printemps, le ceignaient d'une guirlande fleurie? Où est le -petit château, cette merveille de grâce qui depuis la Renaissance se -mirait dans l'étang? Où est l'usine dont la haute cheminée était ce que -le XIXe siècle avait apporté dans le pays de plus caractéristique en -fait d'architecture? Pas de doute cependant, voici l'étang et quelques -pans de murs, restes du château; voici le cimetière qui paraît s'être -agrandi; voici les ruines de l'église; voici la maison natale d'A... -D... La voici entre d'autres maisons semblables; de chacune d'elles, il -reste deux murs nettement silhouettés qui se terminent en forme de -brisques, attestant ainsi la durée de la guerre et des blessures... - -Mais, Dieu! que ces ruines sont vivantes! Les décombres ont été -déblayés. Partout on a fait place nette et, au flanc du coteau, un -bivouac s'est établi, dans des gourbis, et sur l'un d'eux, A... D... -reconnaît, avec un plaisir ému, la porte, la jolie porte de sa maison -natale. - -Et le voilà installé, il ouvre son carnet et dessine fiévreusement, avec -joie. L'inspiration l'anime, jamais aucune ruine ne l'a transporté à ce -point. Il ne se borne point à tracer un croquis. Il achève son dessin. -Il n'a de cesse qu'il soit complet. Tout y est. Voici à droite le -cimetière grand comme celui d'une petite ville. A gauche ce sont les -baraquements qui paraissent continuer le village qui ainsi se développe -à l'ouest, ce qui est une loi urbaine bien reconnue. Voici encore le -bivouac à flanc de coteau et plusieurs larges routes qui se croisent sur -la grande place où n'aboutissaient autrefois que des chemins mal -entretenus et des sentiers bordés de murs et de haies vives. - -Et, le dessin achevé, A... D... contemple son ouvrage avec étonnement. - -Est-ce bien son village ruiné qu'il a dessiné? - -Oui, pas de doute. Tout est rendu avec exactitude et cependant voici que -sur le papier, malgré cette exactitude minutieuse, le village s'est -transfiguré; il est plus grand, plus beau qu'auparavant, qu'au temps de -son enfance. Les perspectives des ruines ont pris l'aspect de maisons -bien alignées. Un rideau de peupliers dissimule les ruines du château, -de la haute cheminée et du clocher, tandis qu'il n'apparaît de l'église -qu'une partie de la nef encore intacte. - -Le village d'A... D... c'est maintenant une petite ville desservie par -de larges et nombreuses voies de communications. Un petit chemin de fer -passe au milieu de ces vastes baraquements qui, sur le dessin, ont pris -l'importance d'un quartier nouveau. Et ce dessin si exact apporte aussi -une vision de ce que deviendra après la guerre ce village maintenant en -ruines. - -A... D... m'a raconté qu'il regarda longtemps avec un attendrissement -sans tristesse son dessin précis et prophétique, puis, ayant serré son -cahier et ses crayons, il se mit en route et s'éloigna de son village -natal où il n'était point entré. Il marcha et, lorsqu'il eut gravi la -petite côte qui se dirige vers l'ouest, il s'arrêta, se tourna et -contempla les ruines qui lui avaient paru si prospères. Il en aperçut -toute la tristesse, toute l'horreur. Il ne vit plus les routes neuves, -ni les baraquements, ni le petit chemin de fer. L'église était sans toit -et sans clocher, l'usine sans cheminée; du château et des maisons, il ne -restait que des pans de murs. Il regarda tout cela longtemps, son coeur -se serra et il se mit à pleurer. - -Voilà le tableau tel qu'il m'a été décrit par A... D...; mais je ne peux -rendre l'accent extraordinairement passionné avec lequel il me parla de -cette transfiguration merveilleuse. - -J'ai vu le dessin miraculeux, il est d'une beauté touchante, mais il -faudrait que tout le monde eût en France la vision nette de l'avenir, -comme l'eut le peintre A... D... devant les ruines de son village natal. -Il faudrait que dans tous les esprits s'accomplit le miracle patriotique -de la double vue. - -Partout en France, la guerre peut amener des changements magnifiques: il -faut les apercevoir dès aujourd'hui afin de pouvoir les réaliser. - -C'est devant ce dessin, exposé rue de Penthièvre, dans «les salons de -Couture» (c'est bien l'expression qui convient) de Mme Bougard, que -Pablo Canouris, Elvire, Moïse Deléchelle, le fantaisiste sergent du -Pont-Euxin, la jolie rousse Corail, écoutaient Anatole de Saintariste -leur dire les réflexions qui lui venaient en contemplant ce -chef-d'oeuvre. - -«J'en suis touché à l'extrême, disait-il, car rien ne m'émeut comme de -découvrir les traces de ce qui se prépare de grand dans les âmes de mes -compatriotes. - -«Il faut faire place nette pour une nouvelle France à la fois jalouse de -ses traditions et extrêmement audacieuse dans ce qui concerne le -progrès. C'est pourquoi les ruines m'émeuvent à la façon dont elles -peuvent émouvoir dans ce dessin: j'aperçois déjà ce qui les remplacera. -Et les morts, pour émouvantes qu'elles soient, évoquent pour moi le -prochain repeuplement de la France. Il faut que dans cinquante ans elle -soit devenue une nation de cent millions d'habitants. - -«Instituez le mormonisme, réplique l'Ovide d'imitation, et que chaque -homme fasse des enfants à plusieurs femmes.» - -Et Pablo Canouris disait à Elvire: - -«Du moment que Nicolas est parti et que tu es ma maîtresse, il n'y a -plus de raison que tu restes chez lui. Viens chez moi.» - -Mais Elvire, dont les yeux pétillaient de malice, pensait que son amie -Mavise l'attendait chez elle et, tout en serrant le bras de Pablo -Canouris, elle pensait à des caresses d'une douceur infinie, non celles -qu'elle aurait pu recevoir, mais bien les caresses qu'elle savait donner -et qui ne pouvaient toucher qu'un coeur de femme. - -On revint à pied vers Montparnasse en chantant: - - C'est la fille à la Fatma, - Qui habite à la Casbah - Au fond de l'Algérie - Elle n'est pas jolie, jolie, - Mais dans tout le pays - Tous les sidis l'envient. - -Et l'on ne s'arrêta qu'un instant devant une de ces anciennes -constructions de bois qui depuis si longtemps déjà marquent -l'emplacement d'un chantier du Métro ou du Nord-Sud pour écouter cette -histoire que raconta Moïse Deléchelle, après avoir caressé tendrement le -cou de l'Ovide de contrefaçon: - -«On pense généralement, dit Moïse, en imitant à ravir le ton prétentieux -des professeurs mondains, leur mine et leurs gestes, on pense -généralement que les Anglais sont les gens les plus flegmatiques du -monde. C'est une erreur et l'histoire authentique suivante, dont on n'a -point parlé, bien qu'elle soit extraordinaire, montre assez que certains -Français et même des Parisiens rendraient des points aux insulaires les -plus froids. - -«Le 1er janvier 1907, à dix heures du matin, M. Ludovic Pandevin, mon -oncle, puisqu'il a épousé la soeur de ma mère, mais qui est aussi un -riche négociant du Sentier, étant sorti de son opulente demeure située -avenue du Bois de Boulogne, prenait un fiacre, près de l'Etoile. - -«--A la gare Saint-Lazare, grandes lignes, dit-il au cocher, et un peu -vite, je dois prendre le train du Havre. - -«M. Pandevin allait à New-York pour affaires et n'emportait qu'une -petite valise. L'heure pressait et le fiacre arriva à la gare quelques -minutes à peine avant le temps indiqué sur l'horaire pour le départ du -train. - -«M. Pandevin tendit au cocher un billet de mille francs, mais -l'automédon n'avait pas de monnaie. - -«--Attendez-moi, dit le négociant, donnez-moi votre numéro, je vais -revenir.» - -«Il laissa sa valise dans la voiture et alla prendre son billet. Mais -voyant alors qu'il s'en fallait d'une minute que le temps indiqué sur -l'horaire pour le départ du train fût accompli, M. Pandevin pensa: - -«--Ce cocher a ma valise et des papiers qui après tout ne me sont pas -indispensables. Il attendra, trouvera mon adresse sur la valise et se -fera payer chez moi.» - -«Et il s'en fut prendre son train qui ne partit que deux heures plus -tard, car il y a belle lurette que les horaires ne sont plus respectés. -Au Havre, il prit le bateau pour l'Amérique et ne pensa plus au cocher. - -«Celui-ci attendit patiemment son client et se dit au bout de vingt -minutes: «Ce n'est plus à la course, c'est à l'heure.» - -«Puis il se remit à attendre philosophiquement. - -«A midi, il se fit apporter à déjeuner par un camelot, descendit pour -manger et, de crainte que l'on emportât sa valise, la serra dans son -coffre sous le siège. Le soir il dîna comme il avait déjeuné, donna le -picotin à son cheval et continua d'attendre jusqu'au dernier train, -après minuit. - -«Alors il secoua les rênes sur cocotte et sortit de la cour du Havre -sans témoigner d'humeur ni d'impatience. - -«Il s'arrêta devant le chantier du Nord-Sud qui s'élevait à cette époque -devant la gare Saint-Lazare, descendit de son siège et ouvrit la porte -de cette singulière construction de bois que les Parisiens ont admirée -pendant de longues années et dont les nombreuses répliques ornent encore -certains points privilégiés de la capitale. Prenant son cheval par la -bride, le cocher dont je parle et duquel il est juste que la postérité -connaisse le nom, Evariste Roudiol, propriétaire d'un hongre et de la -voiture de place nº 20364, remisa le tout dans le chantier couvert qui, -somme toute, constituait une demeure assez confortable et située en -plein centre de Paris. Il y avait là de la paille dont il fit litière -pour son cheval qu'il détela et lui-même dormit commodément dans la -voiture, bien enveloppé de couvertures, quoique la nuit, malgré la -saison, ne fut pas trop froide. - -«A cinq heures il fut sur pied, battit la semelle, agita ses bras -horizontalement et vigoureusement pour se réchauffer, attela, et laissa -l'équipage dans le chantier couvert, car un fiacre ne peut entrer dans -la cour du Havre s'il n'a point de voyageurs. - -«Et le cocher Evariste Roudiol fut se poster à l'entrée de la gare, à -l'endroit même où son client l'avait quitté la veille. Vers sept heures, -il alla prendre un café au bistrot qui se trouve dans la cour du Havre, -il écrivit à sa femme un bleu qu'il fit porter à la poste par un garçon -et fut se remettre en observation. - -«Vers midi, Mme Roudiol fit apporter à son mari un ameublement sommaire, -avec de la paille, du foin et de l'avoine pour le cheval qui semblait -fort heureux de ses nouveaux loisirs. Il est vrai que ces allées et -venues parurent insolites aux passants. Ils n'avaient jamais vu aucun -ouvrier dans le chantier. La police cependant trouva que le tout était -naturel et que, sans doute, on avait installé là un gardien pour -empêcher les sabotages d'une part et, de l'autre, tout travail -intempestif aussi bien qu'inusité. - -«Et une vie délicieuse commença pour l'homme et pour le cheval qui -prenait de l'embonpoint, tandis que Roudiol fumait la pipe tout le jour -en surveillant l'arrivée des voyageurs. - -«Puis, ce furent les beaux jours. Mme Roudiol vint tenir compagnie à son -mari qu'elle quitta vers le milieu de l'automne quand la bise fut -venue... - -«Des années passèrent sans que rien interrompît la vie paisible que -menaient l'homme et la bête, singuliers Robinsons d'un des quartiers les -plus animés de Paris. - -«De temps à autre, pour donner un peu d'exercice à Cocotte, le cocher -priait un passant de monter dans la voiture afin de pénétrer dans la -cour du Havre. Là, le hongre trottait un peu, sans que Roudiol perdît de -vue la sortie de la gare. Et, avant de se coucher, de sa grosse écriture -appliquée, il inscrivait chaque soir quelques chiffres sur un vieux -carnet crasseux et gauchi. - -«Le 1er janvier 1910, Roudiol, debout à quatre heures du matin, pansa -son cheval, l'attela, et, vers huit heures, voyant que le temps était -beau, se dit qu'il fallait en profiter. - -«Il fit monter un camelot dans la voiture et entra dans la cour du Havre -où, après quelques évolutions, il alla se placer près de la sortie des -grandes lignes... - -«A neuf heures, un monsieur parut et s'arrêta comme pour chercher -quelqu'un. Mais le cocher avait reconnu son client: - -«--Voilà, bourgeois! lui cria-t-il en sautant à bas de son siège. - -«--C'est vous? dit M. Pandevin, attendez! Et il tira son portefeuille où -il prit un bulletin. - -«--C'est bien cela, dit-il, 20364. Combien vous dois-je? - -«--Cinquante-six mille trois cent vingt-deux francs, répondit le cocher, -et vingt-cinq centimes pour le colis. - -«M. Pandevin vérifia le calcul: trois ans moins une heure à deux francs -l'heure, tarif de jour, et deux francs cinquante l'heure, tarif de nuit, -en modifiant les totaux quotidiens selon les horaires d'hiver ou d'été -et sans oublier d'ajouter une journée pour l'année bissextile 1908. - -«--C'est juste, observa M. Pandevin, voilà votre dû.» Et il lui donna -56.322 fr. 50, car il comptait vingt-cinq centimes pour le pourboire. - -«Roudiol serra le tout dans son grand porte-monnaie. - -«--Maintenant, chez moi!» dit M. Pandevin qui, après avoir donné son -adresse, monta dans la voiture. - -«Et, quand ils furent arrivés à destination, il donna au cocher un franc -soixante-quinze pour la course.» - -«Cette merveilleuse patience, qui est aussi bien française que -britannique, et avec laquelle les Allemands n'avaient pas compté, a -permis à cette guerre invétérée de durer. Mais le beau de l'histoire, -c'est qu'aujourd'hui ni mon oncle Pandevin, ni l'ancien cocher Roudiol -ne sont au front; ils fabriquent des munitions. C'est Roudiol qui est -allé proposer l'affaire à son ancien client. - -«Je vous promets qu'ils ne s'embêtent pas et que, la guerre finie, ils -pourront affronter la vie chère.» - -Après quoi, à Montparnasse, chacun s'en alla avec sa chacune et en -route. - -Anatole demanda à Corail: - -«--Tu n'avais jamais trompé Hyacinthe avant moi, c'est-à-dire avant sa -mort? - -«--Mais si, répondit Corail. - -«--Il l'a su? demanda Anatole avec une souffrance indicible. - -«--Il s'en est bien douté, répondit Corail, et il en était navré. - -«--Avec qui, dit Anatole, tandis que des larmes venaient au bord de ses -paupières. - -«--Avec un juif, répondit Corail, il était du ...e d'artillerie, mais il -s'est arrangé pour ne jamais partir au front. Il ne couchait même pas à -la caserne à Nanterre et avait loué une petite villa. - -«Durant les huit premiers mois de la guerre, je n'avais jamais trompé -Hyacinthe. J'avais une petite amie, Geneviève, avec qui je sortais et -allais souvent à Nanterre où était son ami. René, c'est le juif, me vit -et me suivit jusque dans le train qui nous ramenait à Paris. Dans le -wagon il nous fit tellement rire que nous ne pûmes faire autrement que -de lier conversation avec lui. Cela se fit vite. Je ne l'aimais pas, -mais il était si amusant et je m'ennuyais tellement. Plus tard, un jour -que je me disputais avec lui, je lui tordis si fort la main que je lui -cassai le petit doigt. Il parvint à faire croire qu'il se l'était cassé -en service commandé et réussit à se faire réformer. - -«Quand Hyacinthe vint en permission, il se doutait de quelque chose, car -un grand nombre des lettres quotidiennes que je lui adressais venaient -de Nanterre. Je lui avouai tout. Et il n'eut pas le courage de me faire -des reproches, mais je le sentis si profondément désolé que je sus -aussitôt qu'il serait tué. Et, depuis, je pris le juif en haine et -j'aurais voulu mourir.» - -Anatole de Saintariste ne répondit rien, mais il eut aussitôt la vision -de la mort héroïque et désolée du pauvre brancardier Hyacinthe à -l'affaire du bois des Buttes, dans l'Aisne, devant Pontavert, en face la -Ville-au-Bois. - -Tandis que les Français allaient à l'assaut, le bois s'emplit de rumeurs -d'un autre temps: bruits d'armes, de lances et de boucliers. Des troupes -silencieuses s'avançaient et se rangeaient sous les arbres. - -Anatole, dont l'imagination évoquait ce merveilleux spectacle, vit -l'«Ennéade» de ceux qui savent toute bravoure. Ce sont les abeilles des -batailles de tous les temps. Mais ce n'est pas que tous soient des -vainqueurs. - - -CRI DES NEUF DE LA RENOMMÉE - -Nous passerons tour à tour jusqu'à ce que l'Ennéade soit complète. Ne -vous étonnez pas, il n'y a point de femmes parmi nous, car elles -n'aiment pas la guerre et pas toujours même le guerrier. Les amazones -elles-mêmes, qu'en penser? puisqu'elles n'avaient qu'un seul têton. - -Un mirage de Judée s'étala, des montagnes, des torrents, des blocs de -jaspe vert, çà et là, des arbrisseaux épineux, des troncs écimés. Le -premier de la renommée passa précédé des sonneurs de trompe. - - -JOSUÉ - -L'important n'est pas de nourrir son peuple. Il faut lui donner la terre -promise qui produit les raisins miraculeux et les fontaines de lait. -L'important n'est pas de briser les veaux d'or, prétextes de rondes et -de chansons. Il faut être assez ignorant des lois de la nature pour -arrêter le soleil d'or afin que sa lumière soit un prétexte de victoire. -Car, il ne faut pas le bonheur de tout homme, mais que tout homme ait ce -qui lui a été promis. De même pour les peuples. Ils espèrent des -victoires et la destruction des autres peuples. Le geste de ma main vers -le soleil est le plus beau monument de l'ignorance et de la puissance -humaine, surhumaine. O ma mémoire! Le soleil s'arrêta, froidit, et -pendant la nuit solaire les ennemis, las de soleil, s'enfuyaient. - -Dans le même décor de Judée, passa le second de la renommée. - - -DAVID - -Les batailles? des batailles pour vos amours. Hélas! Hélas! nul -n'espérera ton retour. Ceux qui partent seront oubliés et leurs peuples -n'en auront pas de regret et leurs femmes n'en auront pas de souvenir. -Combats singuliers. C'est là le meilleur. Ils n'impliquent ni départ, ni -déroute, ni retour. Ah! chaque guerre est un péché d'amour. Moi, -qu'ai-je fait? Sinon cette guerre pour l'adultère. Bethsalie qui -baignais tes pieds dans un bassin sous mes terrasses, au jardin de -cèdres et de cyprès. Les femmes n'aiment ni la guerre ni les guerriers, -mais les jardins de cèdres et de cyprès, les palais à terrasses et les -rois qui tergiversent. Vieux rois, qui ne partez pas en guerre, -souvenez-vous de Moïse qui fabriqua un anneau d'oubli pour amortir les -voeux impudiques que Thaïba nourrissait pour lui. Rois puissants, rois -barbus qui partez pour la guerre, souvenez-vous de Moïse qui fabriqua un -anneau de mémoire pour Séphora, sa femme, lorsqu'il se sépara d'elle -pour aller à la cour de Pharaon. - -Dans le même décor de Judée, écrasé par l'éléphant, entouré de morts et -de mourants, le troisième de la renommée râla: - - -JUDAS MACCHABÉE - -Les ennemis de vos peuples sont les bêtes. Il faut les tuer jusqu'à en -mourir. Les batailles doivent être les chasses. Tuez la brute avant -l'homme, mais mourez sous la brute si vous espérez qu'elle meure sur -vous. Pour chaque râle d'homme, une hécatombe n'est pas suffisante. Et, -chaque jour, ô vertueux, donnez des bêtes à sacrifier. Et, chaque jour, -ô braves, surmontez les répugnances et soyez boucher devant les prêtres -prêts à interpréter l'état des entrailles des victimes sur des autels -dédiés par un grand peuple à son vrai Dieu. - -Un mirage d'Asie Mineure, paysage marécageux de Troade, cours du Simoïs -et du Scamandre. Un héros sanglant, qui était le quatrième de la -renommée, s'écria: - - -HECTOR - -Défendez-vous, peuples. Défiez-vous des étrangères, gardez vos dieux, -vos vrais dieux, ne croyez pas à la vertu des simulacres sauveurs. Et si -vous ne répugnez pas à une guerre de dix années, il viendra le jour où, -héros, vous aurez une mort héroïque. Car pour les peuples et les hommes, -malgré leurs dieux, leurs vrais dieux, il vient toujours le jour où l'on -entend chanter la femelle de l'alcyon et elle est proche en ce cas; la -mort qui vient en dansant, bataillant, souvent femme, parfois homme et -alors rien n'y fait, ni la valeur, ni l'invulnérabilité. On tombe, homme -ou peuple, sur le champ de bataille et malheur aux vivants, hommes ou -peuples, ils tombent en esclavage. Mais la défaite, honte des hommes et -des peuples, est le bonheur des femmes et des nations qui pleurent et -politiquent, chantent et se mutinent, se prostituent et s'acclimatent -sous d'autres hommes, aux pieds d'autres dieux. - -Un mirage de Grèce s'étala, paysage de midi, silence panique, rocs -stériles, temples blancs, pins et la mer avec des îles. - - -ALEXANDRE - -Les plus doctes leçons ne nous enseignent pas la modération dans la soif -des conquêtes et la soif physique. Quel homme plus altéré qu'un guerrier -après une journée de combat. Quel conquérant peut être magnanime s'il -n'a jamais connu la défaite. Pour bravoure, je ne connais que celle des -Argyraspides, un courage pompeux, calme et anonyme qui permet de -supprimer l'illusion des récompenses. Rois, si vous n'êtes pas fils d'un -dieu, renoncez aux conquêtes, car les empires sont de trop courte durée -si les peuples conquis ne peuvent pas vous élire pour leur dieu, pendant -la paix politique qui doit suivre les guerres victorieuses. Mais quels -souvenirs, ceux des batailles! ton char royal désigné à l'attention des -tiens et des ennemis par des banderolles où s'inscrit ton nom, fend, -rapide, les troupes pressées dont les lances sont aussi nombreuses à -perte de vue que les soies d'un sanglier. Tu te saoules des clameurs, ta -vue ranime tes soldats défaillants et ton audace décide une victoire qui -vaudra la perte de l'indépendance à quelque peuple policé ou sauvage que -tu feras selon ta volonté un peuple d'esclaves. A moins toutefois que -les vaincus n'aient l'audace de vouloir n'être qu'un peuple de martyrs. - -Paysage latin des villas, des plaines cultivées. Le sixième de la -renommée. - - -CÉSAR - -Ce que l'on fait est bien fait. Le doute est une erreur. Y a-t-il des -conquêtes possibles, fais-les. Quel étrange sentiment est-ce que celui -qui ne procède pas du désir de gloire. On conquiert les femmes et les -peuples. Les premières conquêtes nous rendent chauves, les autres nous -font perdre l'estime des hommes. Mais, en toutes choses, il ne faut pas -se préoccuper de la fin. Qu'importe les livres sybillins, les sybilles -et le vol des oiseaux. Que chacun fasse selon la liberté qu'il se croit -dévolue et il n'y a pas de crime au monde, ni pour les conquérants, ni -pour les adultères. Si tu es roi, agis en roi. Si tu es peuple, agis en -peuple roi. - -Et César s'en étant allé, les arbres du bois des Buttes crièrent: -«Soldats, soldats français! - -«Tous ceux de la renommée ne sont pas morts et certains d'entre eux sont -encore à naître. Celui qui vient n'est mort que pour renaître et être -roi comme il le fut, c'est Arthur, le septième de la renommée.» - - -ARTHUR - -Soldats, il faut vous apprêter à mourir pour renaître ainsi que je -ferai. Qu'importe la mort et la table ronde si je dois revenir pour -régner encore après la mort de ceux qui me sont égaux. Il est un château -avec cinq tours. Une au milieu et quatre autour. Les quatre sont -blanches et belles. Mais celle du milieu est vermeille. Les blanches -tours on les prendra. Celle au milieu résistera. O ma Bretagne, ô douce -France, devinez-moi! - -Le vieil empereur Charlemagne passa tandis que parfois au loin mourait -l'ancien son du cor que ne parvenait pas à dominer le crépitement de la -mitrailleuse, le froissement de soie des obus de passage et le tonnerre -des départs et le fracas des arrivées. - - -CHARLEMAGNE - -La vérité de la guerre est dans l'immobilité des forêts savantes. -Entends les futaies chanter sauvagement et que l'avenir soit ta guerre -et ta tristesse au milieu de ta gloire paisible. - -Alors parut de nouveau un paysage ardent et maigre dans la Judée. - - -GODEFROY DE BOUILLON - -A genoux plutôt que debout et guerroie loin de ton pays natal. Les mains -des barons sont les servantes de la terre. Les bras des laboureurs sont -les amants du sol qu'ils fécondent. Les filles ne doivent pas faire les -servantes dans leur propre famille. Il faut que le guerrier vive loin de -son pays natal, il faut qu'il vive en exil et dans l'inquiétude. Et la -mort est belle quand on lutte pour une grande et sainte cause. Arrive, ô -nuit, ô nuit plus belle que le jour! Et, tandis que sa gloire éternelle -grandissait au loin, l'Ennéade avait disparu. Il ne resta que l'atroce -tristesse de la bataille; le petit brancardier agenouillé ne songeait ni -à l'Ennéade de bravoure ni au danger où il était. Il pensait à Corail, -cette petite fille qu'il aimait et qui l'aimait, mais sans avoir la -constance de lui rester fidèle en l'attendant. Il était triste, si -triste qu'il sentit qu'il allait mourir et, voyant un de ses camarades -blessé qui criait: «à l'aide», il s'élança pour le secourir et c'est -alors qu'une balle de mitrailleuse l'atteignait en pleine poitrine et il -tombait mort, sans souffrance, tandis que le nom adoré de Corail -expirait sur ses lèvres. - -A ce moment, Anatole et Corail croisèrent Elvire et Pablo Canouris qui -s'embrassaient près du cimetière Montparnasse. - -Anatole dit à Corail: «Ne les regarde pas», et Canouris dit à Elvire: -«Maintenant que Saintariste et Corail nous ont vu nous embrasser, tout -le monde saura bien que tu es ma maîtresse et tu n'as plus de raison de -ne pas venir chez moi.» - -«Voyons, Pablo, dit Elvire, tu n'y songes pas. Nicolas revient demain de -la guerre. Le médecin chef de l'hôpital du gouvernement de Ruritanie l'a -fait réclamer comme indispensable. C'est fini entre nous.» - -«Eh bien! dit Canouris, si tu m'abandonnes, j'irai trouver la soeur de -Nicolas et je lui raconterai tout.» - -«Ah! comme tu me dégoûtes, dit Elvire. Si j'avais su je ne t'aurais -jamais aimé. Je te hais, laisse-moi tranquille.» - -Et elle se mit à courir dans la direction de sa demeure. Mais Pablo -Canouris courut après elle. Il la rattrapa au moment où elle sonnait. -Ils se battirent passionnément et Elvire aurait fini par céder si Pablo -n'avait pas glissé sur le pavé. Il tomba à genoux, elle en profita pour -entrer et fermer la porte que le concierge avait ouverte depuis un bon -moment. - -Et tout le reste de la nuit elle entendit Pablo Canouris tambouriner aux -volets du rez-de-chaussée en criant: «Elbirre, écoute-moi, oubrre-moi, -jé te aime, jé te adore et si tu né m'obéis pas, je té touerrai avec mon -rébolber. Elbirre, jé té jourre qué jé raconté tout à Nicolas et à sa -soeur. Oubrré-moi, Elbirre: L'amourr c'est moi; l'amourr c'est la paix, -et je souis l'amourr puisque je souis neuttrre, et lui c'est la guerre. -La guerre c'est pas l'amourr, c'est la haine. Donque tou lé détestes et -tou me aimes, ma petite Elbirre, oubrre-moi, oubrre à ton Pablo qui té -adorres.» - - - - -IX - - -«Vers la fin du premier semestre de 1915, tandis que les Austro-Hongrois -attaquaient G..., il advint un fait singulier digne de demeurer dans les -annales de l'Amour. - -«De race polonaise, le commandant de l'artillerie qui attaquait le -secteur était le comte Pr..., propre cousin du commandant de -l'artillerie russe, le comte Cs... La guerre a créé de ces pénibles -situations dans les familles éparpillées de la Pologne déchirée. - -«Très riche, bien qu'il fût «au service de l'Autriche», le comte Pr..., -qui possédait d'immenses domaines dans la région, y avait longtemps vécu -avant la guerre et même s'était vu contraint d'y laisser son amie, une -marchande au long corps potelé, au regard voluptueux et musicienne -accomplie, laquelle, depuis peu de temps, était du dernier bien avec le -comte Cs..., commandant de l'artillerie russe. De son côté, celui-ci -laissait derrière les lignes sa maîtresse qu'il aimait tendrement. Cette -jeune patricienne, veuve depuis un an à peine, et qui connaissait pour -la première fois le plaisir d'aimer, se désolait d'être séparée de son -amant, et le comte Pr..., qui avait eu l'occasion de lui être présenté -avant qu'il devînt l'ennemi, l'envahisseur, lui faisait en vain une cour -très assidue. Il n'avait pas oublié toutefois sa musicienne, la -marchande de G... et, musicien lui-même, compositeur de talent, pour se -rappeler au souvenir de sa maîtresse, il eut l'idée de lui donner un -concert, tour à tour aubade et sérénade, tel qu'aucun amant n'avait -encore tenté d'en flatter l'ouïe de sa maîtresse. Après avoir mesuré le -son des canons de façon à connaître le timbre et la hauteur de la note -qui sortait de leur âme, il composa une épouvantable symphonie qu'il fit -exécuter à ses batteries; et son rival, le commandant de l'artillerie -russe, non moins musicien que lui, le comprit si bien qu'à ce terrible -concert il mêla les accents aussi sauvages, mais malheureusement moins -puissants, de ses canons, complétant ainsi l'horrible symphonie de son -ennemi. Ce n'était rien moins que de la musique de chambre. Et ce -concert, qui portait la mort, dura ainsi deux jours et deux nuits, -terrifiant ceux qui l'écoutaient et auraient bien voulu ne pas -l'entendre, mais ne pouvaient s'empêcher d'en admirer l'effrayante et -magnifique harmonie. - -«Durant la deuxième nuit, le comte Pr... fit lancer sur la ville de G... -des obus à gaz suffocant où, s'étant souvenu des alcancies des Mores de -Grenade, il avait fait mêler des parfums très subtils qui embaumèrent la -ville assiégée et les odeurs les plus variées et les plus violentes s'y -succédèrent jusqu'à l'aube, tandis que le front des tranchées -s'éclairait d'une merveilleuse pyrotechnie de fusées de toutes les -couleurs qui montaient sans cesse et mouraient doucement. La garnison -russe et la presque totalité de la population de G... périrent de ce -concert avec la maîtresse du comte Pr... qu'il retrouva morte sur le -cadavre de son amant. Quant à la maîtresse de celui-ci, qui avait -résisté jusque-là au désir du vainqueur, il fallut qu'elle cédât à sa -violence, mais le soir même elle poignarda le comte Pr... qui s'était -endormi gorgé de viande, ivre d'hydromel et de tokay centenaires, après -quoi une dernière rafale tirée de loin sur les batteries russes laissa -tomber un obus sur le petit castel où vivait la jeune veuve et la tua de -telle façon qu'à l'accord final du concert sanglant, il ne demeura aucun -des quatre amants polonais.» - -Et la princesse Nathalie Teleschkine ajouta: - -«Cette histoire m'est parvenue dans une lettre de Russie. Qu'y a-t-il de -plus précaire que l'amour en tous les temps? Ne vous étonnez pas, mon -cher Pablo, qu'il le soit davantage en temps de guerre.» - -Et elle reprenait une à une les lettres qu'Elvire avait écrites à Pablo. -Depuis le retour de son amant Nicolas, Elvire, après avoir rompu avec -Pablo, l'avait revu et la vie s'écoulait sans heurts. Nicolas -s'intéressait de moins en moins à Elvire et courait de son côté avec les -petites actrices qui venaient donner des séances à l'hôpital ruritanien. -Elvire en était profondément froissée et bien plus jalouse qu'elle ne -disait, car elle voyait le manège de son Nicolas, tandis que celui-ci ne -s'était pas aperçu des intrigues d'Elvire. - -Elles lui furent révélées par la marraine de guerre d'un des officiers -soignés à l'hôpital. Elle lui avait fait des avances auxquelles il avait -fait un accueil incertain, car il était sorti avec elle et l'avait menée -quelquefois prendre le thé rue de Rivoli. Il l'avait même présentée à -Elvire qui passait maintenant la moitié de son temps à la Coupole avec -son Pablo aux mains d'azur et ses amis. Mais Nicolas ne s'était jamais -décidé à faire sérieusement la cour à la marraine du lieutenant Emmanuel -Verde-Croya, la jolie Nicole, qui, dépitée et pour brusquer la rupture -qu'elle souhaitait entre Elvire et Nicolas, lui déclara un jour qu'elle -était venue voir son filleul à l'hôpital: «Mon cher, vous êtes cocu.» Et -elle eut une crise de nerfs au moment où, rouge de honte, il répondait: -«Je ne crois pas.» Et tandis que le lieutenant Verde-Croyes sortait de -la chambre en boitillant et en chantonnant la chanson de Chérubin - - J'avais une marraine - Que mon coeur, que mon coeur a de peine - -Nicolas, qui n'y croyait pas, fit cependant à ce propos, dès le soir -même, une scène à Elvire et tout Montparnasse qui était au courant se -mêla de les séparer. Seule, Elvire se mit dans la tête qu'il fallait -qu'elle restât avec son Nicolas, nia si bien, qu'elle nia tout ce qu'on -lui reprochait, cessa d'aller à la Coupole et de voir Canouris qui lui -écrivit et elle lui répondit d'un ton courroucé que leur camaraderie -était finie et, moitié pour ravoir Elvire, moitié pour que Nicolas, dont -il était l'ami, fut au courant du caractère de sa maîtresse, Pablo, qui -avec les femmes ne connaissait que la violence et qui les méprisait, -prit la résolution de prévenir la soeur de Nicolas, afin que l'étendue -du scandale empêchât toute réconciliation. - -Il alla chez la princesse Teleschkine, lui dit qu'il aimait Nicolas -comme un frère, qu'il était navré de le savoir acoquiné avec une fille -comme Elvire, la présenta comme une dangereuse Sirène dont il avait été -lui-même la victime, la montra s'amusant avant lui avec des aviateurs -anglais, des journalistes américains et un auxiliaire du service de -santé. - -Nathalie Teleschkine l'écouta avec une joie épouvantablement douloureuse -car depuis longtemps elle souhaitait que son frère rompît avec Elvire -et, d'autre part, elle craignait qu'il ne supportât pas sans beaucoup en -souffrir cette inévitable rupture. - -Pablo Canouris lui montra les lettres qu'Elvire lui avait écrites, mais -elles ne pouvaient servir qu'à renforcer une conviction morale car elles -n'étaient pas, en elles-mêmes, compromettantes. Elles étaient amicales, -c'est tout. Finalement il montra des croquis qu'il avait faits d'après -Elvire nue et une photo où elle était représentée nue aussi. - -La princesse Teleschkine n'en avait pas besoin de tant pour asseoir sa -conviction, elle remercia Pablo de la preuve d'amitié qu'il venait de -donner à l'endroit de Nicolas et sa colère à l'égard d'Elvire était si -grande que, si elle l'avait tenue, elle l'eût étranglée sur l'heure, -mais elle ne put se venger que sur un bouquet que la maîtresse de son -frère avait peint et qui représentait des pivoines d'un rose éclatant -sur un fond azuré. Elle le lacéra. Et Pablo, que le talent d'Elvire -séduisait, ne vit pas sans peine s'accomplir sous ses yeux cet acte -inutile de vandalisme. - -Quand Nicolas vint à l'heure du thé chez sa soeur, elle le mit au -courant avec des accents tragiques et celui-ci, plus pâle qu'un mort, -revint aussitôt à son atelier et pria Elvire de s'en aller car il était -au courant de tous ses déportements, il lui dit qu'il était inutile -désormais de les nier, que Pablo lui-même avait tout raconté, puis il -sortit pour permettre à Elvire de faire ses bagages et de partir. - -Mais, lorsqu'il revint, il ne put rentrer chez lui, car la clef avait -été laissée dans la serrure, à l'intérieur, et une forte odeur de gaz -émanait des jointures de la porte. Il donna l'alarme et, avec le -concierge, enfonça la porte, et l'on trouva Elvire asphyxiée sur le -fourneau à gaz. Le médecin, qui arriva sur ces entrefaites, eut bien du -mal à la faire revenir à elle, et Nicolas lui pardonna tout, ajoutant -foi à ses dénégations et comme, en effet, rien ne prouvait que Pablo eût -dit la vérité, Nicolas mit ses dénonciations sur le compte du dépit -qu'il avait eu de ne point réussir à enlever Elvire. - -Les croquis ne prouvaient rien non plus, car Pablo pouvait fort bien les -avoir faits de chic et la photo, au dire d'Elvire, avait été prise à -Pétrograd; l'épreuve que détenait Pablo, Elvire l'avait perdue ou -peut-être même Pablo l'avait-il dérobée un jour qu'il était venu visiter -ses amis. - -Si bien qu'il ne restât rien de cette histoire que huit jours de lit -durant lesquels le faux Ovide du Pont-Euxin vint en visite à l'atelier -de la rue Maison-Dieu en compagnie du vieil Otto Mahner qui, voyant de -quoi il s'agissait dans cette maison, l'Eros luttant sauvagement avec -l'Anteros, ne parla que de la guerre et mentionna une petite brochure -qu'il gardait précieusement et relisait chaque année avec un étonnement -toujours croissant: - -«C'est sans doute, dit-il, aux frais du prophète anonyme qu'on a imprimé -et distribué une singulière prophétie concernant les événements à venir -avant le 9 avril 1931. - -«L'exemplaire que je possède, et qui a paru en 1903, m'a été donné dans -la rue, à Paris, la même année. - -«Certaines prédictions, notamment celles concernant le Maroc et Tripoli, -et qui se trouvent réalisées, donnent un intérêt à la brochure du -Nostradame inconnu. - -«La brochure est un in-12 de 42 pages, en comptant la couverture. - -«Voici le titre complet: - -«Vingt événements à venir--Selon le Prophète Daniel et -l'Apocalypse--Entre 1906 et la fin de cette Ere en -1929-1931--Révolutions et Guerres dans le cours de 1906 à -1919.--Confédération de dix Royaumes vers 1919: la France, la Grande -Bretagne, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche, la Grèce, l'Egypte, la Syrie, -la Turquie, les Etats des Balkans.--Venue d'un Napoléon comme roi d'un -des Etats grecs vers 1920-21 et comme roi de Syrie vers 1922-23 et le -Président de la Confédération de 1925-27 à 1929-31.--Ascension de -144.000 chrétiens au ciel, sans qu'ils aient vu la mort, le 26 février -1924 ou 1926.--Alors d'étonnants phénomènes.--Guerre universelle de -janvier à août 1925 ou 1927.--Grande tribulation et persécution pour 3 -ans 1/2, de août 1925 ou 1927.--Descente de Jésus-Christ à Jérusalem le -2 mai 1929 ou 9 avril 1931, pour détruire les méchants et régner sur les -nations 1000 ans.--Aussi le livre du Prophète Daniel.--Librairie -Charles, 8, rue Monsieur-le-Prince, boulevard Saint-Germain, Paris. - -«Il faut noter que le Napoléon venu de Syrie est appelé tantôt Empereur -des Dix Royaumes et tantôt Président de la Confédération. - -«Une image en couleurs représentant quatre personnages à cheval, -symboles des événements prédits, illustre ce titre, dont j'ai respecté -les bizarreries. - -«Les pages 2, 3 et 4 de la couverture sont occupées par des images en -couleurs, celle de la page 4 est la plus surprenante. Elle représente la -bataille d'Armageddon à Jérusalem, à la fin de cette ère, le 2 mai 1929 -ou 9 avril 1931. - -«Au bas de la 4e page de la couverture, on lit: Imprimerie Tom Browne et -Compagnie, Hyson Green, Nottingham. - -«A en croire certains renseignements contenus dans la brochure, la -première édition en aurait été publiée à la librairie Martien, en 1863, -à Philadelphie. Une autre édition, augmentée, aurait paru en 1893. - -«L'édition de 1903 serait la plus intéressante, car les dates précises -des vingt événements à venir s'y trouvent pour la première fois. Il est -possible que les premières éditions aient été publiées en anglais, mais -l'auteur n'en dit rien. - -«Les premières pages de la prophétie peuvent la faire prendre pour un -ouvrage de propagande bonapartiste. Cependant le Napoléon annoncé finit -par tomber dans de telles impiétés, de si grandes cruautés que si la -brochure n'était qu'un pamphlet de propagande politique, elle irait à -l'encontre de son but. - -«L'auteur connaît, pour les avoir parcourus, les Etats-Unis, l'Europe, -la Palestine. - -«D'autre part, on se trouve en présence d'un historien éclairé, sinon -érudit. Aucun des problèmes de la politique contemporaine ne lui est -inconnu. Il n'affecte pas des prétentions prophétiques: ses prédictions -ne sont que des gloses sur des textes sacrés. - -«--Des révolutions et des guerres dans le cours de 1906 à 1919, dit le -prophète inconnu, amèneront la séparation de la Macédoine, l'Albanie et -la Syrie de la Turquie, et l'extension de la France jusqu'au Rhin, et -transformeront, pas plus tard que 1919, les 22 royaumes ou Etats qui -occupent maintenant le territoire de l'ancien Empire romain de César en -dix royaumes gouvernés par dix souverains, comme le représentent les dix -cornes de la bête de Daniel, ainsi que les dix orteils de la statue de -Daniel. II, 33; VII, 24. Les 22 Royaumes ou Etats sont: (1) la France; -(2) la Grande Bretagne; (3) la Belgique; (4) le Luxembourg; (5) la -Suisse; (6) la Bavière; (7) Bade; (8) Wurtemberg; (9) provinces du Rhin; -(10) l'Espagne; (11) le Portugal; (12) le Maroc qui sera ajouté à la -France ou à l'Espagne; (13) Tripoli, qui sera ajouté à la France ou à -l'Italie; (14) l'Autriche; (15) l'Italie; (16) la Grèce; (17) l'Egypte; -(18) la Turquie; (19) la Bulgarie; (20) la Serbie; (21) la Roumanie; -(22) le Monténégro. - -«Dans le cours de 1906 à 1931, il y aura des révolutions et des guerres -dans toutes les parties du monde, ainsi que des grèves et des luttes -entre patrons et ouvriers, de grands tremblements de terre, des -troubles, des commotions, des famines et des pestes; des signes dans le -soleil, dans la lune et les étoiles.» - -«Un second passage mentionne ces faits qui doivent se produire avant -1919. - -«Formation de ces dix royaumes en une Confédération ou Alliance de dix -royaumes (remplaçant la triple alliance actuelle de l'Allemagne, de -l'Autriche et de l'Italie, ainsi que la double alliance de la France et -de la Russie). Les dix royaumes confédérés se composeront de: (1) la -France, s'annexant plusieurs petits états ou royaumes, et ainsi agrandie -jusqu'au fleuve du Rhin et le mur romain de Bingen à Ratisbonne, parce -qu'autrefois ce fleuve et ce mur formaient la frontière de l'Empire -Romain entre la France et l'Allemagne; (2) la Grande Bretagne séparée -(du moins tant que ces pays auront des parlements à eux) de l'Irlande et -de l'Inde, ainsi que ses autres colonies qui n'ont jamais fait partie de -l'Empire Romain de César; (3) l'Espagne avec le Portugal et toute cette -partie du Maroc qui ne sera pas ajoutée à la France; (4) l'Italie -probablement avec Tripoli; (5) l'Autriche, au moins les provinces -situées au nord du Danube, c'est-à-dire moins presque toute la Hongrie -et la Bohême, la Moravie et la Galicie; (6) la Grèce avec la Thessalie, -l'Epire, la Macédoine et l'Albanie comme il fut autrefois; (7) l'Egypte; -(8) la Syrie, séparée de la Turquie; (9) la Turquie qui ne comprendra -plus que l'ancienne Grèce et la Bithynie; (10) les Etats des Balkans ou -Etats slaves, c'est-à-dire la Bulgarie et la Roumanie et une partie de -la Serbie et de la Hongrie. - -«Il y aura donc ainsi cinq royaumes d'Orient et cinq d'Occident, espèce -d'Etats-Unis. - -«Chacun de ces dix royaumes aura un gouvernement constitutionnel, -c'est-à-dire démocratique, monarchique. Conséquemment l'Egypte, la Syrie -et la Turquie auraient avant 1919 des parlements et des députés élus par -les peuples. - -«Un chef remarquable (semblable à Napoléon Ier de 1798 à 1806) -apparaîtra en France dans les guerres qui auront lieu à quelque période -entre 1906 et 1919 et il élèvera cette confédération de dix Royaumes, -semblable à un Eiffel politique, et ainsi, inconsciemment, il préparera -le chemin pour le Napoléon qui deviendra la petite corne vers 1920-21, -et Roi de Syrie vers 1922 et l'Empereur de dix Royaumes vers 1926, -sommet de la pyramide politique, pour trois ans et demi.» - -Nicolas Varinoff, qui s'intéressait passionnément à la guerre, observa: - -«--Il n'est pas souvent question de l'Allemagne, ni de la Russie dans -cette singulière prophétie.» - -«--Pas plus que de l'Amérique et du Japon, ajouta Mahner, mais c'est le -propre des prophéties d'être singulières.» - -«--Le plus singulier, dit Nicolas, c'est qu'il commence à être -sérieusement question d'une confédération latine et des historiens comme -Ferrero et Luchaire s'occupent, par des enquêtes, d'y préparer l'opinion -publique.» - -«--Mais, dites-moi donc, s'écria Elvire, qui commençait à s'intéresser à -la question, quel âge peut avoir aujourd'hui le Napoléon dont il -s'agit?» - -«--Je l'ignore, mon enfant, dit Mahner, et peut-être n'est-il appelé ici -Napoléon que par manière de parler et symbolise-t-il tout simplement le -nouvel astre impérial qui se prépare à rayonner sur le monde, -l'Impérialisme civilisateur né de l'adroite solution des problèmes qui -se posent encore aujourd'hui dans la Méditerranée orientale.» - - - - -X - - -Le long stationnement que la guerre a imposé aux soldats a fait éclore -sur le front un certain nombre de superstitions et tout un folklore -mystique ou profane qui mérite qu'on l'étudie passionnément. - -La superstition relative à l'allumette unique donnant du feu à trois -cigarettes nous vient d'Angleterre. - -«Le régiment a longtemps combattu auprès des Anglais, me dit le -lieutenant D..., qui le premier me parla de cette superstition, et ce -sont ceux qui nous ont enseigné cette chose si tragique et d'apparence -un peu ridicule. - -«Je ne suis pas plus superstitieux qu'un autre. Je ne vous dirai point -que j'y crois fermement ou que je n'y crois pas. On expliquera la chose -comme on voudra, mais je ne puis nier des faits dont j'ai été témoin. -Chaque fois qu'on a allumé devant moi trois cigarettes avec la même -allumette, il s'en est suivi, dans un délai très bref, la mort d'un des -trois fumeurs. - -«Les Anglais nous ont appris, au demeurant, que cette superstition -n'était pas neuve, mais qu'en temps de paix les dommages qui en -résultaient n'étaient pas si graves qu'à la guerre, où, ce qui peut -arriver de plus simple et de plus naturel, c'est de perdre la vie. - -En ce qui me concerne, comme le lieutenant D..., je ne dirai pas: «J'y -crois» ou: «Je n'y crois pas». Mais blasé sur la mort et le sang comme -peuvent l'être ceux qui ont longtemps pratiqué la zone de feu, où je fus -artilleur d'abord, fantassin ensuite, je ne me souviens jamais sans -émotion de la mort du sous-lieutenant d'artillerie François V..., qui -était attaché à l'Etat-Major d'un corps d'armée. - -Il m'avait invité un jour à sa popote et quelqu'un ayant parlé de cette -superstition des trois cigarettes, tout le monde en rit, sauf moi-même -et mon ami François V..., qui la déclara fort intéressante et ajouta -qu'il était urgent de noter tout ce qui se rapportait au folklore de la -guerre. - -Mais, au même moment, ayant allumé une cigarette, j'avais passé -l'allumette enflammée au voisin du jeune officier d'artillerie qui, se -penchant vers elle, alluma, lui troisième, sa cigarette. - -Je ne puis exprimer combien ce geste fit d'impression sur moi... Le -lieutenant François V... fut tué le lendemain matin en accomplissant une -mission, tué bêtement à sept ou huit kilomètres des lignes par un de ces -obus que les Allemands tirent au hasard. - -Je note cette histoire entre mille où j'ai joué un rôle ou que j'ai -entendue raconter par des témoins dignes de foi. - -Au reste, le témoignage a ici peu d'intérêt, et ce qu'il importe de -noter c'est la superstition ou croyance (comme on voudra) qui est cause -que souvent, quand trois poilus veulent allumer leur cigarette à la même -allumette, l'exclamation suivante fait jeter le tison enflammé: «Jamais -trois cigarettes!» - -Et le capitaine T..., d'un régiment mixte, tirailleurs et zouaves, qui -en parlait un jour devant moi, ajoutait: - -«On ne s'en méfie pas tant à cause de la mort qui s'ensuit. La mort, en -effet, ne fait plus peur à personne. Mais surtout parce qu'on a remarqué -que c'est toujours une mort bête qui survient. Cette mort par éclat -d'obus dans la tranchée ou au repos à l'arrière, qui n'aurait rien -d'héroïque s'il y avait quelque chose dans cette guerre qui ne fût pas -héroïque.» - -Parmi les petites superstitions du front, il en est une que j'ai eu -l'occasion de noter dans quatre régiments différents. - -Je veux parler de l'autobus de rêve. - -J'en ai entendu parler la première fois par les poilus d'une batterie -composée de gens du Nord. Ils m'affirmèrent que ceux qui avaient été -tués à la bataille (un très petit nombre, d'ailleurs, cinq ou six) -avaient, la veille ou l'avant-veille, rêvé d'un autobus. - -J'essayai d'abord de m'expliquer cette croyance en la rapportant aux -autobus parisiens qui ont rendu tant de services sur le front. Mais, -somme toute, mon explication était fort incomplète. - -Un sapeur du Midi me raconta la même chose, en termes à peu près -identiques. - -Mais ce qui me frappa surtout, ce fut plus tard d'entendre un caporal -d'infanterie de la région de Paris me dire avec assurance qu'il ne -tarderait pas à être tué, qu'il le savait bien, ayant rêvé d'un autobus, -et il me détailla les circonstances de son rêve. - -«Il était minuit, me dit-il, un autobus s'en allait lourdement et vite -sur une route. Il était complet et les voyageurs qui se trouvaient -serrés les uns contre les autres me regardaient avec des yeux ternes qui -me faisaient frissonner... - -«J'étais moi-même dans un boyau où tout le régiment défilait et je -pliais sous le poids d'un barda plus lourd qu'un piano à queue. Je -trébuchais, m'étalais, remontais sur mes pattes pour retomber dans un -trou où je m'enlisais jusqu'aux cartouchières. - -«Et cette marche dans le boyau était coupée par le «Faites passer que ça -ne suit pas». Puis, tandis que l'on attendait, appuyé contre les parois -suintantes, que les égarés eussent rejoint, je faisais signe à l'autobus -de s'arrêter pour me prendre; mais lui, lourdement, allait toujours plus -vite, sans dépasser la colonne des biffins arrêtés sous terre et le -regard des voyageurs devenait plus morne, tandis que dans le boyau une -corvée de soupe ayant passé avant nous et un faux pas ayant fait se -renverser des marmites de campement, les macaronis présentaient les -armes sur un tas de glaise.» - -En effet, trois jours après, ce caporal mourut très bravement en allant -couper des fils de fer. Il fut tué par une torpille qui éclata avec un -bruit d'engloutissement. - -Un autre soldat ayant un jour rêvé d'un autobus, un sergent, né malin, -s'efforça de changer le caractère de ce songe. Il y réussit et le soldat -vient de passer caporal. L'anecdote est d'autant plus intéressante -qu'elle se double d'une sorte de prophétie qui vient de se réaliser sur -le front anglais grâce aux exploits des tanks. - -«T'as rêvé d'un autobus, toi? dit le sergent. Comment que t'aurais fait, -vu que t'as jamais été à Paris?» - -Et le soldat lui décrivit la machine. - -«Ça, un autobus! dit le sergent, une mécanique qui marche comme si -qu'elle avait le vertige, tandis qu'elle lessive son foîron dans la -terre des tranchées qu'elle éventre! Y a pas plus d'autobus que de -beurre au ... Ce que t'as vu c'est sûrement une nouvelle machine qui va -rentrer dans le chou aux Boches. Sois tranquille, tu verras ça et moi -aussi.» - -Il m'a été rapporté que dans un régiment du midi, la croyance à -l'autobus de rêve existait, mais modifiée, car c'est d'un camion -automobile qu'il s'agissait, et qu'on avait eu plusieurs exemples de la -véracité de ce songe bizarre, qui n'est pas la moins curieuse des -superstitions qu'a fait naître la longue station dans les tranchées. - -Je laisse de côté les pratiques religieuses dont le caractère sacré est -au-dessus du but que je me suis proposé ici et qui, méritant un respect -particulier, ne doivent pas être confondues avec les petites -superstitions qui sont nées de la guerre, comme celles qui s'attachent à -l'or monnayé. - -Le front a donné pas mal d'or au gouvernement, mais je crois qu'il en -possède encore beaucoup. Cela vient de la croyance superstitieuse que -les Allemands soignent mieux les prisonniers blessés quand ils ont des -pièces de vingt ou de dix francs. En quoi l'on se trompe, car les Boches -font sans doute main basse sur l'or que peuvent posséder les prisonniers -français; mais pour ce qui est de les mieux traiter que les autres, -c'est sans doute absolument faux. - -D'autre part, c'est une croyance très répandue parmi les canonniers -(aussi bien les servants que les conducteurs) que les Boches châtrent -les artilleurs qui n'ont pas au moins une pièce d'or pour se racheter. - -L'or monnayé a ainsi pris peu à peu le caractère d'un talisman destiné à -éviter une mutilation à ceux qui ont le malheur d'être faits -prisonniers, blessés ou non. - -J'ai connu une batterie où, au mois de mai 1915, grâce à la fabrication -et au commerce (interdit depuis) des bagues, des ronds de serviettes, -coupe-papiers, etc., parmi les hommes de troupe seuls, il n'y avait pas -moins de cinq mille francs d'or, recueilli principalement chez les -fantassins qui étaient les meilleurs clients des bijoutiers de -l'artillerie. - -Les appels réitérés du Gouvernement conseillant aux soldats de se -débarrasser de leur or, afin de ne pas alimenter le trésor allemand au -cas où ils tomberaient aux mains des ennemis, ont été transmis avec tant -de discrétion qu'ils n'ont pas toujours été suivis d'effet. Et je crois -bien que, dans ce cas particulier, l'infanterie a mieux compris que -l'artillerie l'intérêt patriotique qu'il y avait à ne point conserver de -l'or monnayé. - -Cette manie de l'or a pris, la guerre durant, une apparence -superstitieuse qui fait qu'elle relève maintenant du folklore; mais -c'est avant tout une superstition d'ordre pratique, dont il n'est pas -toujours facile de démontrer le mal-fondé dans un pays où, l'or ayant -toujours abondé, tout le monde est bien fixé sur sa valeur d'échange. - -Beaucoup de ceux qui gardent de l'or monnayé le placent sur le côté -gauche, les pièces champ contre champ, de façon à blinder le coeur et le -protéger des balles. - -J'ai encore entendu raconter que l'or aurait la vertu d'attirer les -Boches et qu'un sergent qui possédait une pièce de vingt francs avait, -en la faisant miroiter au soleil, charmé une trentaine de Feldgrau qui -l'avaient suivi jusque dans la tranchée française où ils avaient été -facilement capturés, tout cela grâce à la vertu de l'or. - -Un soldat, cultivateur de la région lyonnaise, a émis un jour, devant -moi, l'opinion que chaque homme a son étoile qu'il lui importe de -connaître. Jusqu'ici, rien que de commun et il n'y a là qu'une -application du dicton: avoir foi dans son étoile. Mais le poilu ajoutait -qu'il fallait être en communication avec cette étoile, afin que sa vertu -protectrice pût s'exercer et que l'or monnayé seul pouvait vous mettre -en communication avec l'étoile. - -Il possédait lui-même sa pièce d'or et, comme il avait foi en son -étoile, aucun acte de bravoure ne lui paraissait dangereux à accomplir. - -«Je suis tranquille, disait-il, je ne serai jamais touché.» - -Il ne fut pas tué, mais grièvement blessé. Je ne crois pas qu'il ait -conservé cette foi aveugle dans les vertus de l'or. - -La dernière que j'aie entendue vanter, c'est le pouvoir qu'il aurait -d'empêcher la putréfaction, si bien qu'après la guerre, le cadavre étant -reconnaissable, pourrait être transporté dans la tombe familiale, au -petit cimetière du village natal. - -Celui qui exprimait cet avis était un petit Breton ingénu et très brave. -Sa mère lui avait dit ce qu'il répétait touchant l'or. - -Au reste, il n'en possédait pas. - -Mais il ne faut pas rire de ces petites superstitions. Elles montrent la -fraîcheur d'imagination d'une race et il n'en résulte que de l'héroïsme. - -Voici, d'autre part, une légende née sur le front. Je l'ai recueillie de -la bouche d'un conducteur d'artillerie, avant la guerre «monteur» à -Saint-Quentin et qui avait été versé, avec un certain nombre de ses -camarades des régions envahies, dans un régiment du midi. - -Cette légende de la Branche de laurier, que je m'excuse de rapporter en -termes qui traduisent mal le mouvement du récit tel qu'il me fut fait, a -l'avantage de montrer la superbe confiance des soldats français dans -leurs chefs. - -La voici; elle est née de la méditation et de la collaboration d'un -grand nombre de conducteurs, tandis qu'un hiver durant ils chantaient le -Pont de Minaucourt, le soir, avant de s'endormir à l'échelon: - -La propriété des Charbatzky, aux environs de Moscou, a une histoire. -Napoléon s'y est arrêté un jour et une nuit avant d'arriver dans la -ville sainte. - -On y a toujours cultivé avec soin un laurier qu'il y planta de sa main. - -Il se trouve au bord d'une grande pelouse, dont le centre est occupé par -un petit bois de trembles. - -Près du laurier est un banc, et c'est là que, chaque matin, la jeune et -jolie princesse Lydie Charbatzky, vient lire ou songer. - -Son père et ses trois frères sont soldats. C'est à eux qu'elle songe et -aussi à toutes les femmes qui ont des êtres chers à la guerre. - -C'est ainsi qu'un matin, pensant à tout cela, elle tendit machinalement -la main vers le beau laurier et en cueillit une branche qu'elle porta à -ses lèvres. Et, l'ayant baisée, elle la jeta au vent en disant: - -«Petite branche de laurier, je te dédie à celui qui ramènera ceux que -nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prépare la -victoire!» - -Et la jolie princesse Lydie jeta la branche de laurier au vent qui -soufflait vers l'ouest. - -Et le vent emporta la branche aromatique sur une route où passait un -officier blessé qui, après guérison, se rendait à une gare pour regagner -le front. - -Il vit tomber la branche à ses pieds: - -«Une branche de laurier, se dit-il, c'est de bon augure.» - -Il la ramassa aussitôt et la piqua allègrement à sa casquette. - -Le laurier était en effet un excellent présage car, dès son arrivée au -front, l'officier eut à mener ses hommes à l'assaut d'un retranchement, -d'où il ramena un grand nombre de prisonniers et du matériel de guerre, -ce qui lui valut d'être décoré et promu à un grade supérieur. - -Mais pendant l'assaut, le vent qui soufflait fort avait emporté la -branche de laurier au delà des lignes allemandes et, comme un oiseau -blessé, elle s'abattit sur les genoux d'un journaliste américain qui, -assis sur une borne, écrivait sur un bloc-notes un article destiné au -grand journal de New-York dont il était le correspondant: - -«Une branche de laurier, se dit celui-ci, voilà un noble souvenir de la -guerre, je l'emporterai en Amérique.» - -Et il en empanacha son feutre. - -A quelque temps de là, le journaliste américain, ayant suffisamment -visité le front oriental, s'en alla sur celui d'occident. Mais, en -passant par Lille, il rencontra un convoi de jeunes filles et de femmes -françaises que les Allemands arrachaient à leur foyer pour les mener -travailler loin de chez elles. Et il fut si touché de ce spectacle qu'il -tendit à l'une d'elles la branche de laurier qu'il détacha de son -chapeau. - -La jeune fille le remercia. Mais, lorsqu'il eut tourné le dos, -l'officier allemand qui conduisait le cortège se précipita sur la jeune -fille et lui arracha la branche de laurier. Cependant il lui en resta -une feuille qu'elle mit sur son coeur. - -A ce moment passa un aviateur allemand que connaissait l'officier: - -«Tiens, Fritz, dit celui-ci, voici une branche de laurier. Tu la -mérites, garde-la. Mais examine bien la tige pour voir si elle ne -contient aucun billet. C'est un journaliste neutre qui a donné cette -branche de laurier à une de mes prisonnières et avec les neutres on ne -sait jamais; ils finissent toujours par sortir de leur neutralité.» - -Fritz prit la branche de laurier, l'examina, s'assura si elle ne -contenait rien de suspect et enfin l'arbora fièrement à son béret. - -A sa première sortie, quelques jours plus tard, il s'en fut survoler les -lignes françaises et les dépassa, s'efforçant de recueillir le plus de -renseignements possible. - -Tout à coup parut un appareil français qui lui donna la chasse, le -rejoignit et, modernes chevaliers, ils se mesurèrent en combat -singulier, entre ciel et terre, à coups de mitrailleuses. - -L'Allemand eut le dessous; son appareil en flammes tomba comme une -loque; de l'aviateur, il ne resta qu'une masse informe et sanglante. -Mais la branche de laurier qu'il avait mise à son casque descendit en -tournoyant, puis le vent l'entraîna au-dessus de Verdun et elle -s'envolait glorieuse parmi les obus de gros calibre qui passaient à côté -d'elle, avec un bruit strident. Soudain, le vent changeant de direction, -elle alla s'abattre plus à l'ouest et près des lignes, au milieu d'une -batterie composée de gens du midi: - -«Du laurier! dit le cuistot de la 4e pièce qui vit tomber la petite -branche. Du laurier, on va le mettre dans la soupe!» - -Mais telle n'était point la destinée de cette branche de laurier -impérial. Avant que le brave cuistot l'eut ramassée, le vent la reprit -et l'emporta sur la route où, à ce moment, passait une automobile. La -vitre de la portière était ouverte et la petite branche de laurier s'y -engouffra et se posa délicatement sur le képi du généralissime qui -faisait sa tournée le long du front. - -Et c'est ainsi que la petite branche du laurier impérial des environs de -Moscou accomplit la mission que lui avait confiée la jeune et jolie -princesse Lydie Charbatzky en disant: - -«Petite branche de laurier, je te dédie à celui qui ramènera ceux que -nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prépare la -victoire.» - -On pourrait étendre à l'infini cette petite contribution à l'étude des -superstitions et du folklore du front. Nul doute par exemple que l'armée -d'Orient ne fournisse un merveilleux appoint à ces investigations -passionnantes. - -Les débuts incertains de la campagne d'Orient eux-mêmes ont fait -merveilleusement renaître la fable antique. - -Dardanelle est Dardanie ou l'antique Ilion. Le premier boulet des -Britanis est tombé non loin du tombeau d'Achille, le second près de -celui de Protésilas, mort devant Troie avant tout autre. - -Je crois que le tombeau de Léandre est sur une rive de l'Hellespont et -qu'un fanal marin surmonte sa colonne mutilée. Un aussi bon nageur que -lord Byron pourrait traverser le détroit par une belle nuit nacrée. -L'antique maîtresse du grec est sur le rivage. Elle enlace le baigneur -téméraire en qui elle croit reconnaître son amant. Elle est folle; et -les Dieux l'ont punie d'avoir jadis attenté à ses jours. Ainsi la -prêtresse de Vénus est-elle condamnée à courir sur la rive jusqu'à la -fin des siècles. Elle a le goût de coquillage quand on la «mange». -C'était un conte de l'ancienne marine au temps où les enseignes -connaissaient la fable et citaient le vers «solitaire» de Lemierre: - - Le trident de Neptune est le sceptre du monde. - -Un canonnier de la batterie à laquelle j'ai appartenu reçut un jour de -son frère, marin qui mourut plus tard à Athènes, ces nouvelles qui, à -l'époque, m'enchantèrent. - -Quand le navire amiral fut en vue du Détroit, une barque, gouvernée par -un vieux marinier qui ressemblait à Poseidon, fit signe qu'elle désirait -accoster. On laissa venir et une vieillarde brandissant un feuillard de -laurier escalada la coupée et réclama les honneurs. - -Elle dit ensuite au matelot de Ploërmel qui lui taillait une basane pour -réponse, qu'elle voulait parler au Chef, qu'elle se nommait [Grec: -melnorêra] ou Tête Noire, encore qu'elle fût blanche; qu'elle avait -voyagé à Claros, Samos, Délos et Delphes, et qu'elle connaissait la -passe de Troie. A la seconde basane, elle remit une enveloppe et -redescendit avec dignité. Le matelot porta le pli à l'Amiral qui en tira -une feuille de laurier sur laquelle étaient tracés ces alexandrins -énigmatiques: - - Fils d'Ulysse, ô nocher Boué de Lapeyrière, - Si le Turc est vaincu, le Grec sera derrière. - -Le premier mouvement de l'Amiral fut de jeter cette feuille de laurier, -dont l'inscription lui parut futile, et de punir l'importun tailleur de -basanes, ce qui lui donna le temps de la réflexion. Le second mouvement -fut donc de regarder l'enveloppe, laquelle portait à gauche en lettres -rouges: _Trou de la Sybille_. C'était l'Hellespontienne. - -Et la flotte a retenu les deux vers sybillins qui présagent la Victoire -en dépit de Constantin et de son épouse, les matelots se les renvoient -d'un bord à l'autre, comme les compagnies de débarquement les chantaient -pendant la charge. - -Bref, il y eut la marche d'Austerlitz: on va leur percer le flanc, -rantanplan tire lire; celle d'Iéna: j'aime l'oignon frit à l'huile, -j'aime l'oignon quand il est bon; celle des combats au Maroc: Ah! qu'ils -sont bons quand ils sont cuits, les macaronis, les macaronis. - -Il y a déjà la marche de Tsarigrade: Si le Turc est vaincu, le Grec sera -derrière, qui fera pendant aux vers célèbres trouvés dans ma mémoire, -mais avec une prosodie incertaine et dont l'auteur m'échappe: - - Illacrymabuntur Constantinopolitani - Innumerabilibus Sollicitudinibus - -Il n'y a pas de raison, au demeurant, pour que cette étude ne s'étende -pas aux superstitions nées à l'arrière ou qui se sont fortifiées depuis -la guerre. - -Elvire était superstitieuse et, depuis la guerre, ses croyances ne -s'étaient point assurées, mais sa superstition avait grandi. - -Elle travaillait maintenant tous les jours, faisant des progrès dans son -art. - -Depuis quelques jours elle revoyait Pablo Canouris qui lui donnait des -conseils pour peindre, mais elle ne le disait pas à Nicolas Varinoff qui -vivait, à son propos, dans une incertitude qui le faisait jaunir. - -Pablo l'engageait aussi à venir avec lui. Et elle commençait à l'écouter -de nouveau avec complaisance. - -Un jour, la jolie Corail qui était venue la voir, lui parla avec éloges -d'une voyante qui était aussi cartomancienne et avait un grand nombre de -façons de consulter l'avenir. - -Elles y allèrent le lendemain. Mme Adonysia habitait aux Batignolles, -rue Nollet. - -Elle prédisait l'avenir depuis la guerre, étant la veuve d'un professeur -de mathématiques qui l'avait laissée sans ressources. - -Pour se distinguer des autres extra-lucides, elle avait inventé -d'interroger le Bienheureux Jean-Baptiste Vianney, curé d'Ars, ou encore -le mage Papus, de son vrai nom le docteur Eucansse qui venait de mourir. -Ces oracles lui répondaient de façon satisfaisante, au dire de sa -clientèle. - -Il ne venait pas d'hommes chez elle où les femmes seules étaient -admises. Elle ne faisait aucune réclame dans les journaux et ne -recrutait ses clientes que par relations. - -Le taux de la consultation était de cinq francs, payables d'avance, et -celles que, parmi ses clientes, elle jugeait le plus discrètes, -pouvaient, moyennant vingt francs, recourir à ce qu'elle appelait «la -grande interrogation de guerre», qui consistait à répandre sur une -assiette la poudre contenue dans une douille de cartouche Lebel et à -interpréter la façon dont la poudre s'était ainsi répandue. - -Comme Mme Adonysia connaissait Corail pour une personne raisonnable et -pleine de discrétion, elle voulut bien, par considération pour elle, se -livrer, en faveur d'Elvire, à «la grande interrogation de guerre». - -La poudre répondit qu'Elvire quitterait son amant actuel pour aller avec -celui qui lui faisait la cour. - -Elle revint fort impressionnée de cette visite. - -Le lendemain matin, elle s'éveilla de bonne heure et, entendant un chien -hurler dans la rue, elle secoua Nicolas Varinoff qui, bâillant, lui -demanda de quoi il s'agissait. - -«Entends-tu le chien hurler, lui dit-elle, cela signifie séparation». Il -n'y prit pas garde et se rendormit; mais dans la journée, tandis que -Nicolas était chez sa soeur, Elvire courut chez Pablo et lui dit qu'elle -était prête à rester avec lui. Et il marqua de cette décision une -satisfaction si grande que, ainsi qu'il faisait quand il avait une -nouvelle maîtresse, il l'emmena dans un grand magasin où il lui acheta -un imperméable avec lequel elle vint le soir même à la Coupole, en -compagnie de son nouvel amant. - -Le lendemain, elle reçut, par les soins de Nicolas Varinoff, toutes ses -affaires, son linge, ses robes, ses fourrures, ses souvenirs de Russie, -son attirail de peintre et ses tableaux. - -Mais, dès le second jour, elle était lasse de Pablo. Son amour pour -Nicolas lui regonflait le coeur; elle lui écrivit et il lui répondit de -revenir et, dès le huitième jour de son installation chez Pablo -Canouris, tandis que celui-ci était allé se promener à Montmartre, elle -se fit aider de Corail et quitta l'atelier du peintre aux mains bleu -céleste qui, en l'accueillant chez lui, n'avait pas eu la présence -d'esprit de lui dire qu'elle était chez elle et de lui confier les -clefs. - -Car les femmes ont aujourd'hui le sentiment de leur importance unique -comme gardienne d'une race dont les représentants mâles font leur -possible pour s'anéantir. Dans ou hors le mariage, elles ne supportent -plus qu'impatiemment le joug viril, veulent être maîtresses des -destinées de l'homme et ont désormais le goût de la liberté, car, pour -sauver la race humaine, il faut bien que la femme ait les mains libres. - -C'est pourquoi, de retour chez Nicolas Varinoff, qui n'avait pas jugé à -propos de conserver son empire sur elle et, partant pour la guerre, lui -avait donné l'occasion de savourer la liberté, elle médita sur le cas de -sa grand'mère Paméla Monsenergues, la mormonne, et jugea, d'après cette -expérience, que la poligynie n'était pas ce qui s'imposait en temps de -guerre. Elle décida que les femmes, par leur nombre, et grâce à la -liberté dont elles jouissaient vis-à-vis de l'Etat, détenaient désormais -une puissance qui dépassait celle qui autrefois paraissait dévolue à -l'homme, devenu l'esclave de la nation. - -Elle pensa que cette puissance de la femme s'exercerait fort bien et -avec profit pour l'humanité si la femme s'adonnait désormais ouvertement -à la polyandrie et elle prit cinq amants, ce qui, en comptant Nicolas -Varinoff, lui en faisait six, qu'elle considérait presque comme des -esclaves. Elle élut un clown piémontais dont la robe multicolore et le -maquillage l'enchantaient, un étudiant en médecine qui se destinait aux -lettres, un mutilé des deux bras qui lui parlait brutalement et -l'adorait, un aviateur de l'arrière nommé Pentelemon. Il appartenait au -contingent de Ruritanie. Elle l'avait choisi à cause de son nom qui lui -rappelait celui de la Pentelemonskaia, la rue où Elvire avait habité à -Pétrograde, un tourneur d'obus, qui était un gas de ch'Nord et savait de -belles chansons. - -Elle travailla avec une ardeur inimaginable ayant à coeur de ne pas être -à charge à un homme et, le succès aidant, elle gagna bien sa vie. - -Elle jouait en reine de la puissance que la guerre lui avait donnée. -Mais aucun de ses amants désormais n'occupait son coeur qu'elle -partageait entre Mavise Baudarelle et Corail, la jolie rousse aux yeux -noisette, dont l'aspect évoquait si bien une goutte de sang sur une -épée. - -Un jour que je vis Elvire dans son atelier, siégeant devant son -chevalet, je pensai involontairement à la «Femme Assise», cette pièce -helvétique que, dans mon enfance, il fallait prendre garde de ne pas -accepter. - -Elvire (elle existera toujours) est, à un haut degré, ce que sont toutes -les femmes qui, ainsi que l'écu suisse, sont fausses et ne passent pas. - - -FIN - - -ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR FRÉDÉRIC PAILLART LE 14 AVRIL 1920 A ABBEVILLE -(SOMME) - - - - - - -End of Project Gutenberg's La femme assise, by Guillaume Apollinaire - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ASSISE *** - -***** This file should be named 58154-8.txt or 58154-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/1/5/58154/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia (This file -was produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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