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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57992 ***
+
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+
+ DES VARIATIONS
+ DU
+ LANGAGE FRANÇAIS
+ DEPUIS LE XIIe SIÈCLE,
+
+ OU RECHERCHE DES PRINCIPES QUI DEVRAIENT RÉGLER L'ORTHOGRAPHE ET LA
+ PRONONCIATION.
+
+ PAR F. GÉNIN,
+ PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE STRASBOURG.
+
+ «Vox populi.»
+
+ PARIS,
+ LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,
+ IMPRIMEURS DE L'INSTITUT,
+ Rue Jacob, 56.
+
+ 1845.
+
+
+
+
+PARIS.--TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, 56.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+La faculté de penser est illimitée, et rien n'est au contraire plus
+borné, plus rebelle que la parole; en sorte que l'on pourrait presque
+douter si la parole est destinée à favoriser ou à contrarier l'essor de
+la pensée.
+
+Depuis tantôt six mille ans, l'homme est à la recherche d'un instrument
+à l'aide duquel il puisse traduire sa pensée, la produire au dehors sans
+plus de travail qu'elle n'en demande pour naître au dedans: il n'en
+trouve point de tel. Il en choisit un, le forme, le développe, le polit,
+en étend les ressources; et, après un long et pénible travail, il finit
+par le jeter là pour essayer d'un autre, qu'il abandonnera de même un
+jour.
+
+On serait épouvanté si l'on pouvait savoir le nombre de langues qui ont
+successivement été parlées sur la terre. De temps en temps on en
+retrouve d'antiques débris cachés sous des ruines, dans l'Asie ou dans
+l'Inde. Mais ils sont comme ces instruments de musique du moyen âge,
+conservés dans la bibliothèque de Strasbourg: on les regarde d'un oeil
+stupéfait, on n'en soupçonne pas le mécanisme, on a peine à concevoir
+que ces machines bizarres, énormes, aient jamais été mises en jeu par
+des hommes.
+
+Que si du langage on veut descendre à l'écriture, les difficultés se
+multiplient et se compliquent d'une façon prodigieuse; et comme la
+parole est insuffisante à la pensée, l'écriture est encore plus
+insuffisante à la parole.
+
+Pour réduire les sons en caractères, il est impossible de prendre son
+point d'appui dans la nature. La nature n'a aucune loi qui serve à
+déterminer le rapport du caractère au son. Tout y sera donc arbitraire
+et de pure convention.
+
+Le clavier de la voix humaine articulée, renferme des sons et des
+nuances de son à l'infini; et il faut se borner à une vingtaine de
+caractères, car d'en assigner un à chaque son, à chaque nuance, on
+tomberait dans l'inconvénient des Chinois, chez qui un mandarin passe sa
+vie à étudier l'art de peindre la parole, et meurt avant de le posséder.
+
+Représenter l'infini avec un nombre de figures excessivement limité,
+voilà le problème. On reconnaît tout de suite qu'il est insoluble.
+
+Cependant combien a-t-on vu, voit-on et verra-t-on de gens qui se
+présentent avec assurance pour le résoudre? Ils veulent _écrire comme on
+parle_. Écoutez-les: rien n'est plus facile. Prenez seulement leur
+système. Et de tous ces systèmes destinés à produire un seul et même
+résultat, il n'en est pas deux pareils!
+
+Ces réformateurs de l'orthographe ressemblent aux chercheurs de la
+quadrature du cercle, qui, pour la plupart, ne pénètrent même pas le
+vrai sens de la question.
+
+Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est d'approcher du but par des
+combinaisons de plus en plus ingénieuses.
+
+Les méthodes scientifiques vont du simple au composé: d'abord l'analyse,
+ensuite la synthèse. Tel n'est pas le procédé naturel de l'esprit
+humain: il va constamment du composé au simple; il commence par la
+synthèse pour finir par l'analyse. En tout, la simplicité est le dernier
+terme de l'art. C'est ce que n'ont pas compris ceux qui ont rejeté bien
+loin des études le secours de ce qu'ils appellent dédaigneusement _la
+routine_. Pour avoir entrevu le parti qu'on en pourrait tirer de cette
+routine, quelques hommes, dans ces derniers temps, se sont fait une
+espèce de nom.
+
+Priez votre cuisinière d'écrire six lignes sous votre dictée, vous lui
+verrez employer trois ou quatre fois plus de caractères qu'il n'en faut.
+Elle avait pourtant une idée exacte de la valeur de chacun; mais c'est
+qu'elle ignore les lois convenues de la combinaison. Répétez
+l'expérience sur autant de personnes qu'il vous plaira, vous la verrez
+tourner toujours de même; c'est-à-dire que pas une ne péchera par excès
+de sobriété, mais toutes pécheront par intempérance.
+
+Voulez-vous une autre épreuve non moins décisive? Vous en ferez
+vous-même les frais, vous, dont l'oreille est exercée à saisir les sons,
+et la main habituée à les fixer à l'aide d'une orthographe aussi bien
+concertée que possible. Essayez d'écrire du patois, un patois qui vous
+soit bien familier, afin d'épargner à votre oreille toute incertitude.
+Vous n'en viendrez pas à bout sans un grand embarras, et sans recourir à
+une multitude de lettres qui donneront à votre écriture l'aspect
+grotesque de celle de votre cuisinière.
+
+Ce n'est pas tout. Vous êtes satisfait de ce que vous avez noté, et vous
+y retrouvez les sons que vous vouliez figurer? Fort bien. Mais donnez-le
+à lire à quelqu'un qui ne sache pas le patois; vous n'en reconnaîtrez
+pas un mot.
+
+Et vingt personnes, à qui vous vous adresserez, écriront le même passage
+de vingt manières différentes.
+
+Venez donc maintenant nous proposer d'écrire comme on parle!
+
+Ce résultat tient évidemment à ce qu'il n'existe pas de conventions pour
+peindre les sons du patois.
+
+Quelles sont les conditions essentielles d'une bonne orthographe?
+Dépenser tout juste assez de caractères pour déterminer le son d'un mot
+et rappeler l'étymologie. Rien au delà.
+
+Le français me paraît, de toutes les langues, la plus voisine du but.
+
+Les langues du Nord sont surchargées de caractères, surtout de
+consonnes. C'est le défaut essentiel de l'allemand; l'anglais en tient
+beaucoup, et, de plus, rien de si capricieux que la valeur de ses
+groupes: la même notation se traduit par trois ou quatre prononciations
+diverses; on dirait l'oeuvre de la fée Fantasque.
+
+ * * * * *
+
+J'avoue que le français n'est pas tout à fait à l'abri de ce reproche.
+Un étranger sera toujours surpris de voir différencier, par l'écriture,
+des sons qui se confondent à son oreille, ou prononcer diversement des
+syllabes identiques sur le papier, par exemple, _femme_ et _dame_;
+_Rouen_ et _Dinan_; un habit de _lin_ et le département de l'_Ain_; un
+_fils_ et des _fils_ de soie; _heureux_ et _gageure_, _etc._
+
+Ce sont les témoignages des systèmes de notation qui se sont succédé, et
+qui, en se retirant, ont laissé derrière eux quelques vestiges.
+
+Comme à l'aide des coquilles et des fossiles on étudie et l'on retrouve
+l'histoire de la formation du globe, on en peut faire autant pour celle
+de notre langue, au moyen de ces restes épars.
+
+ * * * * *
+
+On a traité avec un souverain mépris notre vieille langue, sans la
+connaître. On ne voulait même pas la connaître: il fallait la condamner
+sans l'entendre. Voltaire, ordinairement plus équitable et plus
+judicieux, dit, à l'article _France, Français_: «Il n'est pas question
+de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est; il importe peu
+de connaître quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur
+Julien, au hurlement des bêtes.»
+
+J'ai un respect infini pour l'empereur Julien, mais j'attache peu
+d'importance à l'opinion d'un Grec sur le français, d'autant que ce
+jugement, porté au IVe siècle, ne peut guère concerner le français qui
+ne commença d'exister que vers le Xe. Dans tous les cas, je tiens qu'il
+importe beaucoup de connaître la langue parlée par nos aïeux, d'où s'est
+formée la nôtre. Est-ce que le présent n'invoque pas tous les jours
+l'autorité du passé? Comment donc en vue de l'avenir peut-on raisonner
+juste lorsqu'on dit: Il n'importe de connaître le passé, le présent nous
+suffit? Supprimez donc aussi l'étude de l'histoire, de la législation
+romaine, de toute l'antiquité. Ces gens-là ne sont pas nous: occupez-moi
+de nous. Il est vrai que demain nous mourrons, et que nos fils imbus de
+cette doctrine nous auront oubliés après-demain, sans que nous ayons le
+droit de nous plaindre. Voltaire ajoute: «Songeons à conserver dans sa
+pureté la belle langue qu'on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.»
+Cela vous plaît à dire. Pour la conserver, il faut la comprendre: pour
+la comprendre, il faut connaître ses origines. C'est une généalogie dans
+laquelle tout se tient. Et si tout à coup l'on s'avisait de nier aussi
+le XVIIe siècle, pour faire prévaloir une littérature nouvelle? Il ne
+faudrait d'autre argument que celui de Voltaire: Il est passé, et nous
+sommes présents. Mais encore, sans vouloir affaiblir la gloire du XVIIe
+siècle, faut-il reconnaître que le génie de la langue française existait
+avant Louis XIV. Il a fleuri dans tout son éclat à la fin du règne de
+Louis XIV, j'y consens; mais, pour bien apprécier les effets, il faut
+les rapprocher des causes, surtout lorsqu'on veut obtenir de nouveaux
+effets analogues aux premiers. Le moyen de tirer une ligne droite, c'est
+de ne pas perdre de vue les deux points extrêmes. De tout cela, je
+conclus, contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nous faut étudier
+notre vieille langue.
+
+ * * * * *
+
+C'est ce que j'essaye dans ce livre.
+
+Je ne viens pas le premier à cette besogne difficile, mais je crois que
+le premier je me suis placé à ce point de vue de considérer avant tout
+la langue parlée, le langage, et non la langue écrite; de rechercher la
+musique de l'idiome de nos pères: la langue écrite n'est que secondaire;
+on parle avant d'écrire.
+
+Cependant personne jusqu'ici ne s'est préoccupé que de l'écriture, d'où
+l'on a laissé conclure la prononciation arbitrairement et au hasard.
+C'est, il me semble, prendre la question à rebours. Déterminer le
+rapport de l'orthographe à la prononciation, doit être la première étude
+de quiconque veut travailler utilement sur notre vieille langue. C'est
+d'où il faut partir, si l'on ne veut s'exposer presque infailliblement à
+faire fausse route et à manquer le but.
+
+Faute d'avoir trouvé ce fil conducteur, Fallot, dont les recherches sont
+d'ailleurs si estimables, s'est fourvoyé dans un labyrinthe sans issue.
+Égaré dans un dédale de terminaisons, il a recueilli avec un labeur
+extrême toutes les formes d'un même mot, et s'est donné la tâche de leur
+retrouver à chacune une signification précise, un rôle particulier. Il
+n'a pas vu que c'était supposer l'unité d'orthographe dans un temps où
+l'orthographe était livrée à l'arbitraire le plus complet, où l'on ne
+savait ce que c'était qu'orthographe, car c'est une science d'hier.
+L'écrivain de ce temps-là se guidait sur l'étymologie latine et sur un
+très-petit nombre de règles générales; le reste allait comme il pouvait.
+Cette cause, compliquée de certains _provincialismes_, si l'on me permet
+ce mot, jetait dans l'écriture un effroyable désordre, et il en résulte
+pour nos yeux l'apparence très-exagérée d'une multitude de formes.
+
+Sans doute quelques formes variaient essentiellement: la France du nord
+ne parlait pas comme celle du midi; et la France du milieu, soumise à
+deux influences, ne pouvait faire autrement que de se ressentir de l'une
+et de l'autre. Mais c'est un spectacle curieux et pénible à la fois, de
+voir Fallot amonceler de toutes parts des mots différemment
+orthographiés, et, sur ces bases chancelantes, reconstruire des
+déclinaisons, des genres, des dialectes, toutes sortes d'inventions
+subtiles et de visions grammaticales. Par exemple, rencontrant ce
+substantif _suer_, _ma suer_, il s'est imaginé que le mot _soeur_ s'est
+prononcé quelque part autrefois comme le verbe _suer_. Et il note
+religieusement cette forme de dialecte: c'est du picard ou du wallon, ou
+du bourguignon, ou quelque autre docte chimère.
+
+Le lendemain, il voit, dans les sermons de saint Bernard: «Les _does_
+festes de la Croix;» le voilà tout de suite qui imagine que _does_ est
+le féminin de _deux_ dans le dialecte bourguignon. Comme il est avant
+tout de bonne foi, il ne dissimule pas qu'il a rencontré souvent _does_
+employé au masculin. Savez-vous comment il s'en tire? C'est, dit-il, que
+la règle de la distinction des genres, telle que je l'indique ici,
+_tomba de bonne heure en confusion et en désuétude_. (_Recherches_, p.
+205.) Avec de pareilles excuses, il n'est point de système ni
+d'aberration qu'on ne justifie.
+
+Si Fallot eût étudié les rapports de l'ancienne orthographe à la
+prononciation, il eût aisément constaté que _ue_ et _oe_ avaient servi à
+noter le son _eu_, et que _suer_ et _does_ n'ont jamais fait autre chose
+que _soeur_ et _deux_. Et j'ose dire que, par cette étude, il se fût
+épargné bien des efforts, des peines et des erreurs, sans compter qu'il
+les eût épargnées aux autres.
+
+Fallot s'est dit: Les formes écrites étaient multiples, donc la langue
+parlée était multiple aussi. Mauvaise conséquence. Il faut au contraire
+poser en principe l'unité du langage, et ramener à cette unité la
+multiplicité des formes écrites, en les expliquant par les incertitudes
+de l'orthographe.
+
+J'ose affirmer le second principe aussi lumineux que l'autre est obscur.
+L'un se trouvera fécond en conséquences nettes et positives; l'autre ne
+conduira jamais qu'à des résultats de plus en plus embrouillés et
+confus, à des difficultés inextricables. Je m'en rapporte d'ailleurs à
+l'expérience, et j'attends avec confiance son arrêt.
+
+ * * * * *
+
+Fallot s'est égaré sur les pas d'Orell. Aussi pourquoi, voulant
+approfondir les origines et les anciennes habitudes du français, s'aller
+mettre à la suite d'un Allemand? Qui ne sait que les Allemands ont des
+systèmes sur tout? Il fallait marcher tout seul, en lisant et comparant
+les vieux monuments de notre langue, et se remettant du reste à
+l'instinct national. On fait ainsi le chemin qu'on peut, mais au moins
+l'on ne risque pas de se perdre dans les ténèbres, sur la foi d'un guide
+mal sûr.
+
+Mais, dira-t-on, comment aller du langage à l'écriture? Cela est
+impossible. Nous sommes forcés, bon gré mal gré, de remonter de
+l'écriture au langage, de rechercher la prononciation à travers
+l'orthographe, puisque ce son ou cette musique de la parole s'est
+évanouie complétement.
+
+Peut-être!... il reste peut-être encore aujourd'hui des témoignages
+vivants de la langue parlée au XIIe siècle.--Où sont-ils?--Eh! mon Dieu,
+pas bien loin. Il ne faut que se baisser un peu pour les recueillir. Ce
+n'est pas à la cour, ce n'est pas dans les académies ni dans les salons
+que vous les trouverez: c'est dans la rue, parmi le peuple.
+Souvenez-vous du propos de Malherbe: «J'apprends tout mon françois des
+gens du port.» Cela n'était pas exact: il n'apprenait pas d'eux tout le
+français qu'il mettait dans ses odes, mais il en apprenait le génie de
+la langue française; c'est ce qu'il voulait dire, et la phrase ainsi
+entendu exprime une importante vérité. Et Regnier, qui se moquait de
+Malherbe et de son école, l'imitait en cela tant qu'il pouvait.
+
+La langue d'un peuple ressemble à l'Océan, dont la surface est
+turbulente et sans repos; une vague pousse l'autre. Mais là-dessous est
+le calme profond. En sorte que comme la surface est l'image de
+l'inconstance et de l'agitation, le fond pourrait servir de symbole à
+l'immobilité.
+
+Allons-nous donc ériger en loi suprême le langage du peuple, et
+soumettre l'autorité des mieux parlants à l'autorité inattendue de ceux
+qui passent pour parler le plus mal? Nullement. Il ne s'agit pas
+d'ailleurs ici de déterminer la prééminence du vieux français sur le
+français moderne, ou du moderne sur l'ancien. Je ne veux que constater
+les faits; trop heureux, si je parviens à les établir, d'en laisser
+tirer à d'autres les conséquences.
+
+Supposons un insulaire, un Chinois, qui ne connaîtrait le français que
+par les livres, et comme une langue morte. Quelque intelligence qu'on
+lui attribue, jamais on ne croira qu'il puisse se faire une juste idée
+de notre langue, ni des chefs-d'oeuvre de notre littérature.
+Conduisez-le à la Comédie française: faites-lui entendre Talma récitant
+Racine, ou mademoiselle Mars récitant Molière; je le tiendrai fort
+habile s'il parvient seulement à suivre le fil des idées et du dialogue.
+Et si cet homme veut se mêler de comparer, de juger, de rendre des
+arrêts sur Racine et Molière, ne le trouverons-nous pas d'une
+présomption impertinente? car enfin, avec un peu de sens commun, cet
+homme comprendrait qu'il ne possède pas les éléments indispensables pour
+se former une opinion, et que son rôle est d'apprendre à _parler_
+français, et d'ajourner son jugement à la fin de ses études.
+
+Nous sommes tous ce Chinois présomptueux par rapport à nos écrivains du
+moyen âge. La plupart ont écrit en vers, c'est-à-dire, dans une forme
+qui requiert avant tout le nombre et l'harmonie. Nous ignorons leur
+système de versification, leur prononciation, leur syntaxe même, jusqu'à
+un certain point; mais cela ne fait rien: nous leur prêtons les règles
+de notre temps, et là-dessus nous les jugeons intrépidement, et nous
+haussons les épaules de pitié.
+
+Il faut tâcher pourtant de s'instruire. C'est une circonstance bien
+favorable à ce désir, que le moyen âge ait produit tant de vers; car
+vous voyez de quel secours nous seront les rimes pour déterminer la
+prononciation. Voilà déjà un puissant auxiliaire de nos recherches, la
+rime. Ensuite les discordances d'orthographe. Si le même mot se
+rencontrait toujours écrit de même, il faudrait désespérer; mais le
+voilà écrit de quatre façons à la même époque, souvent dans le même
+manuscrit; or, il se prononçait assurément toujours de même: il ne
+s'agit donc que de ramener ces quatre notations à une seule valeur.
+L'une éclairera l'autre, et de nombreux rapprochements, de nouvelles
+analogies nous fournissant un supplément de lumières, nous arriverons
+avec de la patience à poser des règles générales. Ces règles, si elles
+sont justes, ne manqueront pas d'être confirmées par des exemples
+ultérieurs, et presque toujours aussi par des applications restées dans
+le langage du peuple, parfois même dans la langue des lettrés, où elles
+apparaissent comme des bizarreries inexplicables, des inconséquences,
+des caprices de l'usage. Sur tous ces indices réunis et coordonnés nous
+pourrons reconstruire le monument, au moins dans ses parties
+principales; car il y a cela de bon que la langue, fondée avec une
+logique admirable et dans un système d'ensemble aussi régulier que
+vaste, a été défaite au hasard, comme un édifice dont le temps ou le
+mauvais instinct des passants pousse à bas tantôt une pierre, tantôt une
+autre, sans choix, suite ni raison. Le voyageur inattentif n'y voit plus
+qu'un amas de décombres informes et sans intérêt; mais la sagacité de
+l'antiquaire écarte l'herbe et les plantes parasites qui
+s'épanouissaient sur ces vénérables ruines; il dégage, il nous fait
+reconnaître les pierres angulaires; aidé de ce qui demeure, il retrouve
+ce qui n'est plus, il relie le présent au passé, et le plan du vieil
+architecte sort enfin de dessous les décombres. Nous admirons le castel
+féodal avec ses tours, ses bastions et ses créneaux; et tout en
+préférant, si c'est notre goût, le système des constructions modernes,
+au moins nous garderons-nous de dire désormais: Il n'y a jamais eu là
+qu'un tas de pierres, de la mousse et des ronces.
+
+Tel est le but de ce travail, tels en sont les moyens. Je ne suis pas
+l'architecte ingénieux dont j'ai parlé, mais tôt ou tard il viendra; je
+me contenterai, pour moi, du mérite de l'avoir appelé de loin, et de lui
+avoir indiqué de quel côté il devait diriger ses fouilles.
+
+Il serait digne de la France de s'occuper enfin de ses antiquités.
+L'idée d'une collection des _Documents inédits de l'histoire de France_,
+était grande, et pouvait conduire à d'importants résultats; mais
+l'exécution n'y a point répondu. Absence totale d'unité, de plan, de
+direction; textes de toutes les époques et de toutes les langues,
+roulant sur toutes les matières, imprimés (je parle de ceux du moyen
+âge) dans toutes les orthographes, avec quelques notes rares, écourtées,
+sans tables, sans index ni glossaires, ou bien ce qu'il y en a est
+insuffisant, misérable; rien de plus mêlé que cette collection, où
+quelques publications excellentes sont noyées dans des travaux
+médiocres, pour ne pas dire pis. C'est là que les extrêmes se touchent;
+c'est l'image fidèle du chaos:
+
+ Frigida pugnabant calidis, humentia siccis;
+ Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus.
+
+Quel dommage de voir des forces si considérables dépensées au hasard, et
+perdues parce qu'elles divergent! Le vice fondamental est que nulle
+pensée critique ne préside à l'ensemble; aucun lien, aucune force de
+cohésion ne rattache l'une à l'autre ces parties isolées. Ce n'est que
+l'apparence d'un monument, comme ces masses que de loin, à travers le
+crépuscule, le voyageur prend pour de magnifiques palais, et qui, vues
+de près, se trouvent n'être qu'un amas de rochers.
+
+Peut-être un jour quelqu'un s'occupera-t-il d'introduire l'ordre, la vie
+et la fécondité dans cette gigantesque entreprise; d'y tracer des
+sections, d'y marquer des séries que l'on tâchera de faire avancer dans
+un sens et vers un but arrêtés, afin de rendre les travaux utiles à
+quelqu'un; car jusqu'ici tout le monde a besoin de la collection, et
+elle ne satisfait personne. Parmi ces divisions, il s'en rencontrera
+peut-être une pour la langue française. Il faudra tâcher de l'établir
+sur un plan, où le premier soin devra être de rassembler les textes les
+plus anciens et les plus authentiques, disposés chronologiquement sur
+deux séries, l'une de prose, l'autre de vers. Je ne prétends pas
+ordonner ici le détail de ce plan, ni trancher des questions de dates
+encore controversées; mais en me bornant à une esquisse approximative,
+et toute réserve faite des droits de la discussion, il me semble qu'on
+pourrait avoir,
+
+
+POUR LE XIe SIÈCLE,
+
+ _En prose_:--Les Lois des Normands, données par Guillaume
+ le Conquérant, mort en . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1087
+ La Traduction des Rois et des Macchabées;
+ Le Commentaire sur le Psautier;
+ Le Cantique de saint Athanase;
+ Les Morales et les Dialogues de saint Grégoire;
+ Le Sermon anonyme sur la sagesse.
+
+ _En vers_:--La chanson de Roland, qui fut chantée pour la dernière
+ fois à la bataille d'Hastings, en. . . . . . . . . . . . . . . 1066
+
+Si quelques endroits de ce poëme paraissent interpolés, la plus grande
+partie échappe au soupçon. On n'en possède que le texte publié par M.
+Francisque Michel, d'après le manuscrit d'Oxford; il faudrait le
+collationner de nouveau, et y joindre comme objet de comparaison les
+deux textes conservés à la Bibliothèque royale, ou au moins leurs
+variantes, si elles ne sont pas assez considérables pour motiver
+l'impression complète. Peut-être des recherches dans les bibliothèques
+de province feraient découvrir encore d'autres copies. On n'en saurait
+trop avoir d'une oeuvre si pleine de génie.
+
+
+XIIe SIÈCLE.
+
+ Charte de l'abbaye de Honecourt, en. . . . . . . . . . . . . . . 1133
+
+(Dans l'_Histoire de Cambrai_, par J. le Carpentier, t. II, p. 18.)
+«Cette pièce, dit Duclos, pourrait bien être le plus ancien monument de
+cette espèce.» (_Mém. sur la lang. fr._)
+
+ Sermons de saint Bernard, mort en. . . . . . . . . . . . . . . . 1153
+
+Le manuscrit des Feuillants, donné au père Goulu, général de l'ordre,
+par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII, fut exécuté environ
+vingt-cinq ans après la mort du saint, c'est-à-dire vers 1178. Un
+manuscrit d'une date certaine et aussi reculée, double de valeur pour
+l'histoire de la langue. On n'en a publié qu'une partie; il faudrait
+l'imprimer dans son intégrité textuelle.
+
+ Quelqu'un des grands et beaux ouvrages que Henri II d'Angleterre
+ fit composer ou traduire par la pléiade des romanciers[1] qui
+ florissait à sa cour vers l'an . . . . . . . . . . . . . . . . 1180
+
+ [1] Robert Wace; Luce du Guast; Gasse le Blond; Gautier Map; Robert de
+ Borrou; Hélie de Borron et Rusticien de Puise.
+
+On aurait à se décider entre le _saint Graal_, le _Tristan_, le
+_Merlin_, le _Lancelot_, _etc., etc._, puisque malheureusement on ne
+peut les donner tous. Il suffirait d'un ou deux pour révéler des trésors
+de style et d'imagination.
+
+Pour les vers, on n'aurait que l'embarras du choix, et l'on pourrait ici
+joindre l'intérêt du fond à celui de la forme. Le _Lapidaire_, traduit
+du latin, ouvre cette période.
+
+Wace fit paraître le roman de Brut en 1155, et celui de Rou dix ans plus
+tard.
+
+Vers la fin de ce siècle, Guillaume de Bapaume publia les romans de
+Guillaume au court nez et du Moniage Guillaume; Chrestien de Troyes, les
+romans de Cliges, d'Erec et Enide, du roi Marc et d'Iseult. On a la
+grande chronique des ducs de Normandie, par Benoît de Sainte-More; le
+Partonopeus de Blois, dont l'action se passe en 510, sous Clovis, _etc.,
+etc._
+
+
+XIIIe SIÈCLE.
+
+Le siècle de Louis IX est, pour le moyen âge, ce qu'est le siècle de
+Louis XIV pour les temps modernes: notre vieille littérature y parvient
+à son apogée. Sans se laisser égarer au milieu de tant de richesses, il
+suffirait d'y prendre de quoi représenter l'état de la langue, car c'est
+le but que nous ne devons jamais perdre de vue. Par exemple, l'ami de
+Dante, à qui Pasquier l'égalait, celui que le moyen âge surnomma _le
+père et inventeur de l'éloquence_, Jean de Meung nous a laissé autant de
+prose que de vers. Outre les compositions originales, ce sont des
+traductions de Végèce, de Boëce, des lettres d'Héloïse et d'Abailard,
+etc. On n'a publié de l'Ennius français que _le Roman de la rose_[2];
+nous aurions donc sur les Grecs cet avantage de pouvoir comparer les
+deux formes de notre ancienne langue dans les oeuvres d'un même
+écrivain. De quel prix n'eût pas été pour la philologie grecque un
+ouvrage en prose d'Homère! L'histoire littéraire trouverait sa part dans
+des tableaux aussi complets que possible, où seraient classés les noms
+des auteurs et les titres des ouvrages, avec toutes les indications
+certaines ou présumées de temps et de lieux.
+
+ [2] Quelques ouvrages imprimés au XVe siècle sont introuvables; la
+ traduction d'Abailard, le _Testament_, sont complétement inédits.
+
+ * * * * *
+
+Ce plan serait continué jusqu'à la fin du XVe siècle; au XVIe, la langue
+se renouvelle par les influences de l'antiquité classique, et les
+matériaux pour l'étudier étant à la portée de tout le monde, il serait
+superflu de les reproduire dans notre collection; mais aucun ouvrage
+n'en ferait partie, qui ne fût accompagné d'un index très-abondant et
+très-fidèle.
+
+Toutes ces richesses tiendraient facilement en dix volumes. Ce recueil,
+analogue à ce qui existe pour le droit, pour les inscriptions, pour la
+poésie latine et la poésie grecque, fournirait à la philologie française
+une mine inépuisable; il porterait aux hommes studieux de la province
+les ressources des bibliothèques de Paris, ou, mieux encore, il
+rassemblerait sous la main de tout le monde des matériaux épars, et qu'à
+Paris même on ne peut se procurer sans beaucoup de recherches, de
+courses, d'assiduité, en un mot, sans une perte de temps considérable.
+Au contraire, la facilité inviterait à une étude à laquelle personne
+aujourd'hui ne songe, et dont la littérature profiterait. La philologie
+française n'a pas encore été à la mode; pourquoi n'y viendrait-elle pas
+à son tour? Pourquoi des savants qui consacrent volontiers tant de
+veilles à éplucher des bribes d'Ennius ou de Pacuvius, en
+refuseraient-ils quelques-unes aux origines de leur langue maternelle?
+
+Enfin, la collection dont j'indique ici le projet renfermerait les
+éléments du livre le plus nécessaire et qu'en l'état actuel des choses
+il est le moins permis d'espérer: un bon dictionnaire historique de
+notre langue.
+
+Plus ce recueil serait appelé à rendre d'éminents services, plus il
+importerait d'en méditer avec soin et d'en surveiller ensuite
+l'exécution. Il faudrait surtout que la direction fût une, car rien
+n'est insupportable comme de se sentir, au milieu de ses travaux,
+tiraillé par des systèmes et des autorités contradictoires.
+
+Mais ce ne serait encore là que la moitié de la besogne. Ces vieux
+textes sont, pour le gros du public, hiéroglyphes purs: _sacrés ils
+sont_. Il n'est qu'un seul moyen d'y attirer l'attention et d'y faire
+pénétrer la curiosité: l'enseignement oral. La parole humaine vivifie
+tout. Il n'est point de livre qui puisse atteindre aux résultats de la
+parole, surtout dans les matières peu connues et qui ne sollicitent pas
+directement l'attention. Notre vieille langue et notre vieille
+littérature réclament d'être enseignées dans des chaires publiques[3].
+
+ [3] Je m'attends bien que ce passage donnera lieu à des
+ interprétations. Ceux qui ne peuvent jamais supposer dans autrui des
+ vues désintéressées, diront... Qu'importe ce qu'ils diront? Et où en
+ serions-nous, s'il fallait par crainte de ces charités faire taire
+ sa conscience et supprimer des vérités utiles? Que la lacune soit
+ comblée, que la chaire soit créée, et qu'on y mette ensuite qui l'on
+ voudra, pourvu qu'il y suffise.
+
+Cet enseignement de l'idiome national n'existe en aucun pays; mais aussi
+qui plus que la France aurait intérêt à en donner l'exemple?
+L'Angleterre, qui n'a point de langue à elle, qui nous a dérobé celle
+dont elle se sert, et, voulant étudier ses origines, serait condamnée à
+étudier le vieux français? L'Italie ou l'Espagne? Leur langue depuis sa
+naissance s'est modifiée trop peu. Pour être compris, ce qu'ils ont de
+monuments anciens ne demande point ou presque point d'étude. Un Italien
+lit couramment Pétrarque et Boccace, qui sont du XIVe siècle, tandis que
+pour un Parisien, Montaigne et Rabelais, venus deux cents ans plus tard,
+sont souvent, l'un très-pénible, et l'autre inabordable. Les romances du
+Cid sont bien plus intelligibles au delà des Pyrénées que n'est chez
+nous le roman de Renart ou le roman de la Rose. En Italie, le XVIe
+siècle est le grand siècle, il est resté modèle; chez nous, au
+contraire, la rupture s'est faite entre le XVIe et le XVIIe siècle.
+L'éclat du siècle de Louis XIV a repoussé dans une ombre noire tout ce
+qui l'avait précédé. En cela, le XVIe siècle a souffert de justes
+représailles; car lui-même, trop fier des idées nouvelles apportées par
+la renaissance, s'était séparé dédaigneusement du moyen âge. C'est donc
+derrière ce double rempart qu'il nous faut aujourd'hui regarder. Nous y
+trouverons gisante dans la poussière et dans l'oubli toute une
+littérature, toute une civilisation, avec ses livres de science,
+d'histoire, d'art et de poésie, ses chroniques naïves et ses merveilleux
+romans. Tâchons de nous défaire de cette idée vaniteuse, que
+l'imagination, le jugement, le génie sont des créations récentes de Dieu
+en faveur des modernes. Persuadons-nous bien que ces qualités existaient
+dès le XIIIe siècle; seulement elles se révélaient sous des formes
+différentes. Ce sont ces formes qu'il faut se rendre familières.
+Dira-t-on qu'en ce travail la peine surpassera le profit? Qu'en
+savez-vous? Mais l'incertitude est déjà pour votre paresse une barrière
+suffisante: il vous faut des gains assurés. Eh bien! acceptez du moins
+le témoignage unanime de tant d'hommes illustres, attestant que la
+France au moyen âge était le foyer d'où la lumière rayonnait sur
+l'Europe civilisée. De toutes les contrées on accourait aux leçons de la
+France: Thomas d'Aquin suit Albert le Grand du collége de Naples au
+collége Saint-Jacques; Dante exilé vient s'asseoir sur les bancs de nos
+écoles de théologie, et soutient une thèse brillante devant notre
+université; Boccace, envoyé à Paris pour y apprendre le commerce (tant
+nous étions alors les maîtres en tout genre), retourne à Florence, la
+mémoire meublée de nos fabliaux, dont il ornera plus tard son
+_Décameron_. Le français était la langue universelle, indispensable.
+L'Angleterre et l'Écosse parlaient français; dans l'un et l'autre pays,
+les actes publics étaient rédigés en français. Lorsqu'un parti voulut
+expulser des conseils royaux saint Ulstan, évêque de Vigorgne, quel
+prétexte mit-il en avant? Un seul: Ulstan ignorait le français, et par
+conséquent ne pouvait être qu'un idiot, indigne et incapable de siéger
+dans le conseil du roi (MATTH. PARIS, _ad ann._ 1095). Le français
+prenait rang d'importance immédiatement après le latin, et ne tarda pas
+à le supplanter. Dès le XIIIe siècle, Martino da Canale traduit en
+français l'histoire latine de Venise, «parce que la langue françoise
+cort parmi le monde, et est plus delitable a lire et a oir que nulle
+altre.» Le même motif, exprimé presque dans les mêmes termes, décide le
+maître de Dante, Brunetto Latini, à écrire son _Thresor_ en français,
+«pour chou que la parleure en est plus delitable et plus commune a
+toutes gens.» (_Préface du_ THRESOR.)
+
+Ainsi, pour les idées comme pour le langage, nous voyons dès le XIIIe
+siècle la France marcher en tête du monde civilisé. Se peut-il que la
+France du XIXe siècle, qui affecte tant de zèle pour les recherches
+historiques, continue à mépriser un passé si glorieux, et s'obstine à ne
+le vouloir pas connaître, parce qu'il est le sien?
+
+Cependant, si l'étude du vieux langage devait pour tout résultat se
+borner à satisfaire une curiosité rétroactive, elle n'aurait droit qu'à
+un intérêt limité. Mais non: elle sera d'une application plus utile
+encore et plus étendue. Notre langue française a grand besoin de se
+retremper à ses sources. Chaque jour les influences du dehors, trop bien
+secondées par une espèce de barbarie intérieure, la dessèchent et la
+détournent du lit où la faisait couler son génie primitif. Une foule de
+soi-disant grammairiens ont subtilisé sur les mots et les tours de
+phrase, introduit quantité de distinctions sophistiques, de règles
+fausses, de difficultés chimériques: ils ont rempli la grammaire de
+fantômes. A mesure que les grands écrivains s'efforçaient de donner à
+notre langue la force, la richesse, l'aisance et la liberté, les autres
+parvenaient à l'énerver, à la dépouiller, et à l'enfermer dans mille
+entraves. D'où leur est venue cette autorité? On ne sait: ils se sont
+couronnés de leurs propres mains. On a vu des pédants, incapables
+d'écrire dix lignes, saisir leur férule et en frapper insolemment
+Corneille, Bossuet, Molière et la Fontaine! Et le public, sous les yeux
+de qui s'accomplit cette lutte scandaleuse, la tolère avec patience. Que
+dis-je! il donne raison aux grammairiens contre les écrivains;
+l'arrogance des mauvais préceptes l'emporte sur la modestie des bons
+exemples. Qu'en arrive-t-il? Que notre langue se détériore, s'enroidit,
+et devient chaque jour plus rebelle à revêtir la pensée.
+
+Cet état de choses ne peut durer: il faut poursuivre le redressement de
+ces abus, ramener au milieu de nous le génie de la langue française; et
+le meilleur, l'unique moyen d'y parvenir, c'est de nous rendre
+parfaitement familières la langue et la littérature de nos aïeux.
+
+Ce n'est qu'en possédant notre vieille langue qu'on possédera la
+véritable langue moderne, qu'on en pénétrera le génie et les ressources.
+Plût à Dieu que cette étude s'organisât dans les colléges, à côté du
+grec et du latin! On y enseigne les langues vivantes, l'anglais,
+l'allemand, l'italien, l'espagnol, en sorte qu'il ne reste plus de place
+pour la langue nationale. Je le conçois: il est plus essentiel à un
+jeune Français de lire Pope et Milton que d'entendre Joinville et
+Villehardouin. Mais l'histoire de la langue française ne pourrait-elle
+du moins trouver asile dans les facultés? Chose étonnante: la
+Restauration sentit le besoin d'une chaire d'idiome provençal, et
+personne n'a jamais senti le besoin d'une chaire de vieux français!
+Cependant nous ne tenons que de loin aux troubadours, et les trouvères
+sont nos aïeux immédiats. L'histoire d'une langue, c'est l'histoire de
+la nation qui la parle; or, nous avons des chaires d'hébreu, de
+syriaque, de chinois, de malais, de persan, d'indoustani, d'arabe, de
+tatare-mandchou, une foule d'autres chaires dont quelques-unes en
+double; et il n'existe pas à Paris ni dans toute la France une seule
+chaire où l'on explique le vieux français! La philologie officielle de
+l'État embrasse le Nord et le Midi, le Levant et le Couchant, excepté la
+France. Ne ressemblons-nous pas un peu à ces curieux avides de tout ce
+qui se passe chez les voisins, mais très-ignorants et insouciants des
+affaires de leur propre famille? Certes, je n'ai pas la témérité de
+comparer comme importance le vieux français au sanscrit; gardons toutes
+ces chaires de langues orientales ou occidentales, mortes ou vivantes,
+qui sont une des gloires intellectuelles du royaume; seulement, n'y
+pourrait-on joindre une chaire de vieux français? Continuons à jouir des
+livres des brames, mais tâchons aussi de déchiffrer les ouvrages
+composés par nos pères. Dans ces temples de l'érudition, où l'on
+commente l'Iliade, l'Énéide et les Livres sacrés de l'Inde, pourquoi
+n'admettrait-on pas _la chanson de Roland_, par exemple? On ne l'entend
+non plus que si elle était en langue punique; mais si elle était en
+langue punique, tout le monde savant y courrait, et l'on créerait demain
+pour l'interpréter deux chaires plutôt qu'une. Le mal est qu'elle est en
+français. Eh bien! je le déclare sans rougir, Olivier, Charlemagne et
+Roland me touchent plus que ne font Lao-Tseu, Meng-Tseu ni Confutzée;
+plus que le Ramayana ni le Mahabarata; et, s'il faut l'avouer, autant
+pour le moins qu'Hector, Achille et Agamemnon.
+
+ * * * * *
+
+J'ai exposé les idées qui ont présidé à la composition de ce livre; il
+ne me reste plus qu'à solliciter l'indulgence du public. Si, pour
+l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaillé longtemps et en conscience,
+je serais assez rassuré; mais cela ne suffit pas. J'ai lieu de craindre
+que la nouveauté de certaines idées, en opposition avec les idées
+reçues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi
+de l'usage et des préjugés de l'habitude. On a beau leur dire que
+justement parce que le langage est tel aujourd'hui, c'est une raison
+pour qu'il ait été différent il y a six siècles: cette raison ne les
+touche point; ce qui étonne leurs oreilles, leur jugement le repousse
+sans le vouloir examiner: ils ne peuvent se représenter le passé que
+sous la figure du présent, ce qui ne les empêche pas de tenir hautement
+pour la doctrine du progrès.
+
+Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux
+critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre à la
+première objection qui troublera leur conscience, mais plutôt de songer
+que probablement cette objection s'est aussi présentée à l'auteur parmi
+une foule d'autres. Si je ne l'ai pas accueillie, c'est sans doute que
+je ne l'ai pas trouvée considérable, ou bien c'est que la suite de la
+lecture doit la faire évanouir. Les parties d'un système bien lié se
+soutiennent mutuellement, mais on ne les saurait présenter toutes à la
+fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer
+d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hâte pas de prononcer le
+jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu'à la fin de l'ouvrage.
+J'ose assurer que telle proposition, qui paraîtra téméraire à l'énoncer,
+dix pages plus loin aura acquis la force d'une vérité démontrée.
+
+Non que j'aie la présomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce
+serait une rare merveille que d'être parvenu à s'en garantir absolument
+dans une matière si délicate et si neuve. Mais j'espère qu'elles ne se
+trouveront que dans les détails, et non dans les principes. Je n'ai émis
+de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aimé
+des lacunes dans mon système que des propositions douteuses. Pour mieux
+dire, je n'ai point fait de système: d'un grand nombre d'observations
+comparées, j'ai déduit quelques lois générales dont j'ai tâché de
+marquer les rapports, le tout justifié par des exemples. Voilà mon
+livre; j'espère qu'il facilitera la besogne de mes successeurs: la
+fatigue est pour celui qui défriche un terrain sauvage; le gré revient à
+celui qui y sème des fleurs: mais on se consolerait d'être oublié, si
+l'on avait la certitude d'avoir été utile.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+ Pages.
+ Introduction v
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+ DES CONSONNES.
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+ De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.--Opinion de
+ Voltaire, accréditée par MM. Roederer et Nodier.--Des consonnes
+ consécutives.--INITIALES.--MÉDIANTES.--Que _GN_ sonnait
+ _N_.--_L_, _M_ et _N_ redoublées.--Suppression de la liquide;
+ grasseyement.--Liquide transformée ou transposée.--Conformité
+ avec les Grecs et les Latins 1
+
+ CHAPITRE II.
+ De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur
+ la finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les
+ rimes en _i_. 41
+
+ CHAPITRE III.
+ Des consonnes euphoniques intercalaires _C, D, L, N, S, T, V_ 89
+
+ CHAPITRE IV.
+ Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins 117
+
+ DEUXIÈME PARTIE.
+ DES VOYELLES.
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+ Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en
+ latin?--Absence de diphthongues dans le premier âge de notre
+ langue.--_AI_, _AU_.--_AO_.--_EI_.--_EU_.--_OE_, _OI_, _OU_ 129
+
+ CHAPITRE II.
+ Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les
+ modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues
+ par une réaction de la langue écrite sur la langue parlée.--Accents
+ vicieux chez les modernes.--Notations diverses du son _EU_.--_OU_
+ et _EU_ se remplaçant. 147
+
+ CHAPITRE III.
+ De l'élision.--On élidait les cinq voyelles 182
+
+ CHAPITRE IV.
+ Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.--De
+ la tmèse. 193
+
+ CHAPITRE V.
+ Des priviléges de l'ancienne versification 237
+
+ CHAPITRE VI.
+ D'un système de déclinaison en français.--Dialectes. 249
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+ APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES.
+
+ Avertissement. 275
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+ De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Conséquences
+ du système actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus. 277
+
+ CHAPITRE II.
+ Du patois des paysans de comédie. 289
+
+ CHAPITRE III.
+ De l'orthographe de Voltaire. 300
+
+ CHAPITRE IV.
+ De l'âge de quelques mots et de quelques locutions. 308
+
+ CHAPITRE V.
+ Observations détachées.--Ail, métail.--_AOI_.--Assavoir.--Aucun.
+ --Avec.--Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler
+ et grouiller.--_D_ ou _T_ euphonique: dans, dedans; d'aucuns;
+ dorer; tante; chape-chute; lute.--Dame. 320
+
+ CHAPITRE VI.
+ Suite des observations détachées.--Degrés de comparaison formés à
+ l'imitation du latin.--_De_ après le comparatif.--Diable à quatre
+ (faire le).--Drap, linge.--Dur, dru, rude.--_ÊTRE_, ses formes
+ primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant.
+ --Festival, _how do you do_. 349
+
+ CHAPITRE VII.
+ Suite des observations détachées.--Fleur d'orange et fleur
+ d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, léans,
+ céans.--Lésine ou alesine.--Mystères; de quelques finesses de
+ versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues
+ et ogres.--Où.--Par, parmi. 376
+
+ CHAPITRE VIII.
+ Péquin ou pékin.--Professeur; le pays.--Peu s'en faut que ne...
+ quelque que,... qui que ce soit qui...--Piéça.--_Que_ après
+ _davantage_.--Se souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de...
+ --Très, en composition.--Trou de chou.--Trousser, trousses.
+ --Vassal et valet.--Verbes réfléchis.--Trois périodes dans
+ notre langue. 414
+
+ APPENDICE.
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+ ARLEQUIN. Son origine, ses métamorphoses. 451
+
+ CHAPITRE II.
+ MALBROU. Est-il Anglais? Est-ce un héros moderne? 470
+
+ CHAPITRE III.
+ Du Dictionnaire de l'Académie. 482
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+DES VARIATIONS
+
+DU
+
+LANGAGE FRANÇAIS.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+DES CONSONNES.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.--Opinion de
+Voltaire, accréditée par MM. Nodier et Roederer.--Des consonnes
+consécutives.--INITIALES.--MÉDIANTES.--Que _GN_ sonnait simplement
+_N_.--_L_, _M_ et _N_ redoublées.--Suppression de la liquide;
+grasseyement.--Liquide transformée ou transposée.--Conformité avec les
+Grecs et les Latins.
+
+
+S'il est une opinion accréditée, c'est celle de la barbarie du vieux
+langage français; et, chose remarquable, cette opinion s'appuie surtout
+sur la multiplicité des consonnes dont se hérissait alors la
+prononciation. Écoutons Voltaire:
+
+«C'est à force de politesse que notre langue est parvenue à faire
+disparaître les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette
+barbarie à qui voudrait y regarder de près. On verrait que le nombre
+vingt vient de _viginti_, et qu'on prononçait autrefois ce _g_ et ce _t_
+avec une rudesse propre à toutes les nations septentrionales...
+
+«De _lupus_ on avait fait _loup_, et on prononçait le _p_ avec une
+dureté insupportable. Toutes les lettres qu'on a retranchées depuis dans
+la prononciation, mais qu'on a conservées en écrivant, sont nos anciens
+habits de Sauvages.» (_Dict. Phil._, art. LANGUES.)
+
+Il a répété ailleurs cette dernière phrase textuellement. Mais où
+Voltaire a-t-il pris qu'on prononçât ce _p_, ce _g_ et ce _t_ avec une
+dureté insupportable, ou d'une façon quelconque? Il l'a supposé, parce
+qu'il les a vus écrits. L'écriture est dans trop de cas un faux témoin;
+le même argument subsisterait contre la langue actuelle, car combien de
+consonnes écrivons-nous qui disparaissent dans la prononciation! Le
+nombre en était plus grand autrefois, voilà tout. Mais autrefois les
+consonnes faisaient partie essentielle d'un système complet, par où l'on
+suppléait à nos accents modernes. Celles qui sont demeurées ne servent à
+rien du tout: les unes étaient des conséquences, les autres sont des
+inconséquences.
+
+M. Nodier est tombé dans la même erreur que Voltaire.
+
+Je lis dans ses _Éléments de Linguistique_:
+
+«Quand l'Académie française, peu éloignée encore de son origine,
+retrancha imprudemment des mots les lettres étymologiques _qui ne se
+prononçaient plus_, qu'aurait-elle répondu à l'homme qui lui eût parlé
+ainsi: Vous ne remarquez pas que ces caractères, _devenus superflus dans
+la prononciation_... etc.[4]»
+
+ [4] «Nodier, qui, dans tout ce qui tient à l'étude des langues, s'est
+ fait remarquer _par de bonnes intentions plutôt que par de bons
+ ouvrages_.» _Revue de l'Instruction publique_ (du 4 octobre 1844).
+
+Il y a deux erreurs dans ce peu de lignes: d'abord le retranchement des
+consonnes superflues ne s'est point fait par l'Académie, mais par
+l'hôtel de Rambouillet, par les précieuses; ensuite, je ne me lasserai
+pas de le répéter, ces consonnes, à aucune époque de la langue,
+n'avaient été prononcées. Leur rôle était de rappeler l'étymologie, et
+d'indiquer ou l'accent ou la quantité des voyelles. Elles ne sont
+devenues un embarras, une superfétation dans l'écriture, que lorsqu'on
+eut inventé de noter l'accent par un signe particulier, et qu'on perdit
+la clef de l'ancien mécanisme des lettres.
+
+J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un
+perfectionnement qu'en apparence. Il limite à trois les nuances de
+l'accentuation, qui autrefois étaient bien plus nombreuses, ayant aussi
+pour se manifester une bien plus grande variété dans les formes de
+l'orthographe. Le système des accents est, dira-t-on, plus net et plus
+simple. Peut-être; mais, en tout cas, voyez ce que vous coûte cette
+netteté et cette simplicité: vous ne l'achetez qu'aux dépens de la
+délicatesse des inflexions et de la musique du langage. Il n'est pas
+malaisé de simplifier en supprimant.
+
+Les précieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se doutaient pas
+de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que ces consonnes ne
+se prononçaient _plus_, et par conséquent n'avaient _plus_ de rôle dans
+les mots. On aurait bien surpris l'hôtel de Rambouillet, très-ignorant
+des origines de notre langue, si l'on était venu déclarer, en pleine
+chambre bleue, que ces lettres ne s'étaient prononcées dans aucun temps,
+non plus que dans le siècle d'Arténice. Les mères de ce concile
+grammatical n'avaient pour se guider dans la réforme de l'orthographe
+que cette fausse règle de l'écriture: elles travaillaient uniquement
+pour les yeux. Elles prenaient les mots les uns après les autres, les
+mettaient sur la sellette, et les renvoyaient estropiés dans la
+circulation. Elles défaisaient ainsi à coups d'épingle un système
+considérable, dont l'ensemble s'est toujours dérobé à leur vue; et c'est
+heureux, car elles en ont laissé échapper assez pour nous aider à le
+reconstruire, sinon intégralement, du moins en grande partie. La
+patience des observateurs, aidée par le temps, retrouvera ce qui manque
+aujourd'hui. Telle a été l'oeuvre des précieuses sur le matériel des
+mots; si on l'examinait par rapport à la syntaxe, c'est encore bien pis!
+Et puis, que M. Roederer et ses trop confiants imitateurs viennent
+encore nous vanter les services rendus à notre langue par la _société
+polie_!
+
+Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par
+l'opinion publique l'arrêt porté contre notre vieille langue par des
+juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir
+que notre langue française a été constituée principalement sous
+l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les procédés.
+Si je voulais soutenir _à priori_ que ces deux qualités y étaient plus
+sensibles au XIIe siècle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant aux habitudes
+des idiomes voisins, le Français a plus perdu que gagné, on ne
+manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thèse choque l'opinion
+commune: nos pères étaient des barbares, des grossiers; l'oreille
+humaine s'est bien perfectionnée depuis le temps de saint Louis! Voilà
+ce qu'il faut dire pour être accueilli favorablement, et voir tout le
+monde se ranger d'avance à une proposition si flatteuse qu'elle en est
+évidente, et que, sur le simple énoncé, on vous quitte très-volontiers
+de la démonstration.
+
+Ma conscience ne me permet pas de flatter à ce point la vanité des
+modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prééminence que je
+viens ici débattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pères
+parlaient autrement que ne fait leur postérité; c'est un point accordé.
+Comment parlaient nos pères? C'est ce que je cherche. Quel langage est
+le meilleur, le leur ou le nôtre? C'est ce que je laisse à décider; je
+me contente de rassembler les observations qui pourront mettre sur la
+voie les curieux de philologie française.
+
+ * * * * *
+
+RÈGLE.--Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes
+consécutives écrites, soit au commencement, soit au milieu, soit à la
+fin d'un mot; soit l'une à la fin d'un mot, et l'autre au commencement
+du mot suivant. Je regarde cette règle sans exception comme la clef de
+voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos
+ancêtres.
+
+La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi sans
+inconvénient conserver les traces de l'étymologie des mots: en outre, la
+présence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et tenait lieu
+de notre système d'accents qui n'existait pas alors, et qui est bien
+moins sûr et moins exact. Un accent est sitôt mis ou effacé! Par les
+accents s'est modifiée la prononciation d'une foule de mots que
+l'orthographe étymologique aurait maintenus.
+
+
+SECTION PREMIÈRE.
+
+INITIALES.
+
+Il faut appuyer par des exemples ce que nous venons de dire sur les
+doubles consonnes.
+
+Au chapitre IX de _Gargantua_, Rabelais dit que les faiseurs de _rébus_,
+abusant de l'homophonie de certains mots, faisaient peindre une _sphère_
+pour signifier _espoir_. Donc la prononciation confondait ou du moins
+rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis convaincu qu'on prononçait
+_de l'épouère_.
+
+Observez tous les mots tirés du latin, et commençant dans cette langue
+par deux consonnes _st_, _sp_, _sc_, etc.: vous les verrez tous
+commencer en français par un _e_ euphonique. _Spongium_,
+esponge;--_strangulare_, estrangler;--_stannum_, estain;--_spiritus_,
+esprit;--_spatium_, espace;--_scandalum_, esclandre, etc., etc. De même
+pour les mots empruntés à l'italien: _spada_, espée;--_strano_,
+estrange;--_snello_, isnel, en allemand _schnell_ (celui-ci a reçu l'_i_
+au lieu de l'_e_ initial); _sparmiare_, espargner.--Vous n'en trouverez
+pas un seul qui échappe à cette loi, ou bien ceux que vous trouverez,
+vous pouvez conclure sûrement qu'ils sont de formation moderne. C'est un
+indice de l'âge des mots. _Spectre_, _squelette_, _spectacle_, sont tard
+venus dans la langue. _Espace_, _estomach_, sont anciens; les adjectifs
+_spacieux_, _stomachal_, sont modernes. Quand on les a faits, depuis
+longtemps était oubliée la règle qui doit présider à la formation des
+mots, et par laquelle nos pères obviaient à la dureté des doubles
+voyelles initiales.
+
+Et qui peut affirmer que cette prononciation ne fût pas transmise par
+les Latins?
+
+Les dialectes méridionaux, bien plus voisins que notre français du
+langage romain, affectent toujours cet _e_ euphonique. Les Gascons
+parlent mal, selon nous, en disant un _esquelette_, un _espectacle_;
+mais les Espagnols parlent très-correctement leur langue lorsqu'ils
+disent _espectaculo_, _espectro_, _esqueleto_, _espejo_ (de _speculum_),
+etc.
+
+Outre la ressource de l'_e_ préposé, il y en avait une autre plus rare,
+et réservée spécialement pour les mots commençant par un _p_, suivi
+d'une consonne dure: c'était d'abattre tout uniment le _p_ initial dans
+la prononciation. On écrivait _ptisane_, du latin _ptisanum_, et l'on
+prononçait _tisane_. Ce _p_ étymologique s'est conservé sur le papier
+jusqu'à la fin du XVIIe siècle: les grammaires avertissaient de le
+supprimer en parlant.
+
+Marot écrit encore _psalme_, de _psalmus_; on prononçait _saume_. _Les
+sept saumes de la penitence._ Ménage remarque que les ecclésiastiques de
+son temps affectaient de prononcer _psaumes_, en faisant sentir le _p_.
+Le peuple a toujours dit _saume_, _sautier_, comme au moyen âge:
+
+ Tant qu'il jurerent sor lor vie,
+ Seur la crois et seur le _sautier_,
+ Et seur toz les sains du moustier...
+
+ (_De Constant Duhamel_.)
+
+ Et ele sot tot son _sautier_.
+
+ (_De frere Denise_, v. 152.)
+
+«Et elle sut tout son psautier.»
+
+La _psallette_, qui est l'école annexée à l'église et où l'on instruit
+les enfants de choeur, se prononce _la sallette_, au témoignage de
+Ménage (_Obs. sur la langue française_, p. 93). Il observe qu'on dit
+cependant toujours le _psalmiste_ et _psalmodier_. C'est à cause de la
+formation relativement récente de ces mots. _Saume_, _sautier_, ont été
+faits par le peuple et bien faits; _psalmiste_, _psalmodier_, ont été
+introduits par les savants enfarinés de grec et de latin. Or, les
+premiers seuls parlent français.
+
+
+SECTION II.
+
+MÉDIANTES.
+
+Théodore de Bèze a publié, en 1584, un petit Traité latin de la bonne
+prononciation du français, qui, s'il fût venu plus tôt à ma
+connaissance, m'eût épargné du temps et de la peine; car une règle
+importante que j'ai tirée d'une longue étude et de la comparaison
+assidue des textes, je l'eusse trouvée là toute formulée. Peut-être
+aussi j'y aurais fait moins d'attention. Il en est des idées comme des
+plantes: celles que personne n'a semées, et qui viennent d'elles-mêmes,
+poussent et se développent bien plus vigoureusement que les plantes
+repiquées toutes grandes de la main du jardinier. Dans l'esprit comme
+dans le jardin, ce qui est adoptif n'égale jamais l'énergie de ce qui
+est natif.
+
+Voici le passage où Théodore de Bèze pose en principe qu'on ne doit
+jamais faire sonner deux consonnes consécutives. J'aurai du moins
+l'avantage d'appuyer de son autorité le résultat de mes recherches.
+
+«Les Français émettent toutes les lettres avec une sorte de mollesse et
+de négligence. Leur langue est si antipathique à toute rudesse de
+prononciation, que sauf le _c_, l'_m_, l'_n_ et l'_r_ redoublées, comme
+dans _accès_, _somme_, _année_, _terre_, ils ne font jamais sentir deux
+consonnes de suite...
+
+«Leur prononciation, mobile et rapide comme leur génie, ne se heurte
+jamais au concours des consonnes, ni ne s'attarde guère sur des syllabes
+longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la voyelle
+initiale du mot suivant; si bien qu'une phrase entière glisse comme un
+seul et unique mot.» (_De Francicæ linguæ recta pron._, p. 9 et 10.)
+
+Voilà le caractère essentiel de notre langue; et lorsqu'il tend de jour
+en jour davantage à s'effacer et à disparaître dans l'oubli, il est
+heureux qu'un témoignage daté du XVIe siècle prévienne la perte complète
+de la tradition. Si, malgré ce témoignage, on ne veut ni revenir sur les
+abus accomplis, ni enrayer sur la pente qui nous mène dans le précipice,
+nous aurons du moins la satisfaction de perdre notre langue à plaisir et
+en pleine connaissance de cause.
+
+On rit des gens du peuple qui prononcent _il m'ostine_; c'est un enfant
+_ostiné_; _ne m'ostinez pas_. Ils parlent comme on parlait à la cour de
+Henri III, et pourraient couvrir de confusion les pédants, en leur
+citant la règle tracée en latin par Théodore de Bèze. Après avoir
+prescrit de prononcer _oscur_, cet illustre savant ajoute: «_B_
+disparaît absolument devant _st_, comme dans ces mots _obstiné_,
+_obstination_, qu'on prononce _ostiné_, _ostination_ (p. 64).» Il semble
+que le peuple des rues de Paris ait lu Théodore de Bèze, ou fréquenté le
+Louvre d'Henri III. Bèze recommande aussi de dire _ovier_, et non
+_obvier_; et il cite à ce propos un quolibet qui avait cours de son
+temps; c'est un hémistiche qui est tout à la fois latin et français:
+
+ Omnia malo viæ.
+ On y a mal obvié.
+
+_Debte_, _debteur_, ont toujours été prononcé _dette_, _detteur_. Le
+XVIe siècle, très-pédant, avait rétabli le _b_ sur le papier, pour
+rappeler l'étymologie _debitum_, _debitor_; mais souvent on l'oubliait,
+et dans Marot comme dans ses prédécesseurs du XVe siècle et dans ses
+successeurs du XVIIe. La Fontaine, par exemple, écrit _detteur_.
+
+Dans les mots où il double une autre consonne, le _b_ ne sonnait pas
+plus que ne fait sa dure, le _p_, dans _temps_ et dans _baptiste_.
+
+Dans _sceptre_, on éteignait le _p_ et l'on prononçait _scêtre_ long,
+comme _ancêtre_:
+
+ Loys aussi, son beau-pere et _ancestre_,
+ Qui prospera en couronne et en _sceptre_.
+
+ (Jean Bouchet, 38e _épître familière_.)
+
+Écoutez Louis Maigret, un des premiers qui se soient avisés d'analyser
+le langage, et qui fut en cette matière l'oracle de son temps:
+
+«Tenez pour règle générale que _b_ et _f_ ne se rencontrent jamés en la
+prononciation françoise avant _v_ consonnante.» (_L'Escriture
+françoise_.)
+
+Maigret, à l'appui de cette règle, allègue aussi le mot _obvier_. Les
+deux grammairiens n'ont d'autre tort que de restreindre le précepte à
+certains cas spéciaux; ils devaient dire que jamais deux consonnes de
+suite ne se font entendre; et la raison en est simple: c'est qu'on ne
+peut les articuler sans glisser entre deux un _e_ muet, qui allonge le
+mot d'une syllabe.
+
+
+§ Ier.
+
+QUE _GN_ SONNAIT SIMPLEMENT _N_.
+
+_Montagne_, _Champagne_, formés de _montana_, _campana_ (sub. _terra_),
+se sont prononcés _montane_, _campane_. Le _g_ y était muet, la preuve
+en est qu'on le rencontre dans les mêmes textes avec ou sans le _g_:
+
+--«... Cum des sicomors ki creissent en la _Champagne_.»
+
+(_Rois_, III, p. 275.)
+
+--«Li reis Sedecias s'enfuid par la _campaigne_ del desert.»
+
+(_Rois_, IV, p. 435.)
+
+L'ancien nom de renard est _goupil_, dérivé de _vulpes_, _voulpil_ ou
+_goupil_, d'où nous gardons encore _goupillon_, parce que cet instrument
+était fait de poil de renard, ou parce qu'on se servit d'abord d'une
+queue de renard pour goupillon.
+
+Ce mot _renard_ ne remonte pas plus haut que le XIIe siècle, époque où
+parut le fameux roman de Perrot de Saint-Cloud. Chaque animal qui y joue
+un rôle porte, outre son nom générique, une espèce de nom de baptême ou
+de sobriquet. Le loup s'appelle Isengrin; l'ours, dom Bruyn; le coq,
+Chanteclair; le goupil, Regnard; ainsi des autres. Le prodigieux succès
+de cette composition, qui était la grande comédie de moeurs de l'époque,
+fit entrer dans la langue le nom du héros comme substantif commun, ce
+qui s'est depuis renouvelé pour _Tartufe_, et peu à peu _Regnard_ a
+supplanté _Goupil_. Le mot tartufe n'a pas fait disparaître le mot
+hypocrite. Apparemment on a trouvé que, pour désigner le renard, c'était
+assez d'un substantif, mais que pour les hypocrites, ce n'était pas trop
+de deux.
+
+_Regnard_ vient par syncope de _Reginaldus_. C'était, dit la tradition,
+un grand seigneur de la cour d'Austrasie, de qui le caractère servit de
+type à celui du Goupil de Perrot de Saint-Cloud.
+
+_Reginaldus_ a fait _reginald_ ou _reginard_, qui, par les règles qu'on
+verra tout à l'heure concernant les finales, ont donné l'un _regnault_,
+_renaud_, _reynaud_; l'autre, _regnard_, _renard_, _reynard_.
+
+Il faut dire _le roman_ DE _Renard_, et non DU _renard_, puisque, dans
+ce titre, _Renard_ est un nom propre.
+
+Le nom de notre second poëte comique doit se prononcer _Renard_,
+quoiqu'il s'écrive _Regnard_, parce que ce _g_ étymologique n'a jamais
+sonné.
+
+On rencontre, dans _le roman de Renart_ et ailleurs, le mot _borgne_
+ainsi figuré, _borne_. Renart, toujours défiant, ne veut pas s'approcher
+du cheval pour lire le nom écrit sous le pied de cet inconnu. Pour s'en
+dispenser, il allègue sa mauvaise vue:
+
+ Lors renart a les yeux couvers,
+ Le _borne_ fait, et le travers.
+
+ (_Renart contrefait._)
+
+Les ennemis d'Abélard, déterminés à ne lui laisser aucun repos, même
+après l'avoir forcé de fuir Paris et de se réfugier avec ses disciples
+dans la solitude, lui imputèrent à hérésie d'avoir appelé son église et
+son monastère _le Paraclet_:--«Et disoient que nulle esglise ne devoit
+pas estre _assinée_ especialement au Saint-Esprit plus que a Dieu le
+Pere, ou a son Fils, ou a toute la Trinité ensemble.» (_Trad. inéd. de
+Jean de Meung._)
+
+Beaumarchais, dans ses mémoires étincelants de verve, s'égaye aux dépens
+de ce pauvre Lejay, qui, au bas d'un acte controuvé, avait écrit de sa
+main, _siné Lejay_, pour _signé Lejay_. C'était l'antique prononciation.
+Dans la chronique arbitrairement et à tort baptisée _Chronique de
+Rains_: «La roine se _sina_ de la main diestre;» et le dictionnaire de
+l'Académie, en 1835, nous prévient encore que dans _signet_ d'un livre
+le _g_ ne se prononce pas, et qu'il faut dire _sinet_.
+
+Le nom de _Lusignan_, dans la même chronique, est toujours écrit
+_Lusinan_.
+
+Le XVIe siècle retenait la vraie prononciation. Voyez, pour preuve, les
+rimes de ce rondeau, adressé à Marot par Étienne Clavier:
+
+ Pour bien louer une chose tant _digne_
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dont de despit souvent me paye et _disne_,
+ Car je connoy que le fond et _racine_
+ De ses escriz ont prins leur _origine_.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Donc, orateurs, chascun de vous _consigne_
+ Termes dorés puisés en la _piscine_
+ Palladiane, etc.
+
+ (_OEuvres de Marot_, t. III, p. 26.)
+
+Les relations que le mariage de Louis XIII établit entre la France et
+l'Espagne, introduisirent chez nous la langue et les usages espagnols;
+la prononciation usitée par delà les Pyrénées pour l'_n con la tilde_,
+s'attacha dès lors à cette notation _gn_, et le XVIIe siècle n'en connut
+plus d'autre.
+
+«Tous les Parisiens généralement, dit Ménage, prononcent _anneau_ au
+lieu d'_agneau_: _une moitié d'anneau_, _un quartier d'anneau_; qui est
+une prononciation très-vicieuse à la considérer en elle-même, à cause de
+l'équivoque d'_anneau_ en la signification d'_agnus_, avec _anneau_ en
+la signification d'_annulus_.»
+
+Cette raison serait très-mauvaise, car il n'y aurait point là
+d'équivoque possible. Admettons un moment qu'on prononce _anneau_. Si
+l'on dit: _J'ai mangé un morceau d'anneau_, ou qu'on parle d'un _rôti
+d'anneau_, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis
+en broche et avalé une _bague_. La langue est pleine de mots qui sonnent
+identiquement, à l'oreille sans aucun danger de confusion pour
+l'intelligence. Mais les grammairiens de profession, dès qu'ils sont en
+face d'une différence d'orthographe, recourent d'abord à cette
+explication: C'est pour distinguer. Ils croient toujours qu'on lit, et
+ne pensent jamais qu'on parle.
+
+Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que Ménage, tout en blâmant cette
+prononciation, prescrit de la suivre: «Mais comme ces messieurs (les
+Parisiens) sont les maîtres du langage, il faut parler comme eux, _quand
+même ils parlent mal_. Il faut donc dire avec eux _un anneau_, _un
+cartier d'anneau_, et non pas, comme nous disons dans nos provinces, _un
+agneau_, _un quartier d'agneau_. Quelques-uns croient qu'il faut dire
+l'_agneau pascal_.» (_Observ. sur la lang. fr._, p. 347.)
+
+Il est suivi par l'auteur des _Réflexions sur l'usage de la langue_, et
+voici la docte règle qu'ils ont établie à frais communs: «Il faut
+prononcer _de l'anneau_ en parlant de l'animal cuit, un _anneau rôti_;
+et s'il est vivant, _de l'agneau_, comme _voici l'agneau de Dieu,
+l'agneau pascal_[5].»
+
+ [5] Voyez _l'Art de bien parler françois_, t. I, p. 20.
+
+Et quand il n'est plus vivant et n'est pas encore cuit, comment doit-on
+l'appeler?
+
+La première édition du dictionnaire de l'Académie autorise encore
+_agneau_ et _anneau_, au choix. La seconde prescrit _agneau_.
+
+Racine avait, comme la Fontaine, quelques prétentions confuses à la
+noblesse; mais eux-mêmes n'en savaient pas bien le conte. J'ai trouvé,
+sur des états manuscrits de la maison de François Ier, un Jehan Racine
+et un Jehan de la Fontaine, inscrits parmi les _escuyers d'écurie_. Ce
+sont probablement des aïeux de nos deux poëtes, qui eux-mêmes ignoraient
+cette belle généalogie. La Fontaine prenait le titre d'_écuyer_ jusqu'à
+l'époque d'un procès qu'on lui fit, et qu'il perdit pour n'avoir pu
+fournir la preuve de son droit. Racine avait des armes, et qui plus est
+des armes parlantes, c'est-à-dire qui traduisaient son nom en rébus.
+C'était un _rat_ et un _cygne_, qui, suivant la prononciation primitive,
+faisaient _ra-cine_. Dans une lettre à sa soeur madame de Rivière,
+l'auteur d'_Athalie_ parle de sa noblesse généalogique: «Vous savez, lui
+dit-il, qu'il y a un édit qui oblige tous ceux qui ont ou qui veulent
+avoir des armoiries sur leurs vaisselles ou ailleurs, de donner pour
+cela une somme qui va tout au plus à 25 francs, et de déclarer quelles
+sont leurs armoiries. Je sais que celles de notre famille sont un _rat_
+et un _cygne_, dont j'avois seulement gardé le _cygne_, parce que le
+_rat_ me choquoit; mais je ne sais point quelles sont les couleurs du
+chevron sur lequel grimpe le rat, ni les couleurs aussi de tout le fond
+de l'écusson. Vous me ferez un grand plaisir de m'en instruire. Je crois
+que vous trouverez nos armes peintes aux vitres de la maison que mon
+grand-père fit bâtir, et qu'il vendit à M. de la Clef. J'ai ouï dire
+aussi à mon oncle Racine qu'elles étoient peintes aux vitres de quelque
+église... J'ai aussi quelque souvenir d'avoir ouï dire que feu notre
+grand-père fit un procès au peintre qui avoit peint les vitres de sa
+maison, à cause que ce peintre, au lieu d'un _rat_, avoit peint un
+_sanglier_. Je voudrois bien en effet que ce fût un sanglier, ou la hure
+d'un sanglier, qui fût à la place de ce vilain rat!» (16 janvier 1697.)
+
+L'élégant et délicat Racine était trop absorbé par sa juste douleur pour
+s'apercevoir qu'un sanglier et un cygne n'eussent pas fait _Racine_, et
+qu'après tout le vilain rat remplissait mieux son office que n'eût fait
+le noble sanglier. Le grand-père Racine paraît avoir porté dans cette
+affaire moins d'imagination que son petit-fils, mais un sens plus
+judicieux[6].
+
+ [6] Au bas du portrait gravé par Edelinck, sont placées les armes de
+ Racine; on n'y voit figurer que le cygne. L'auteur d'_Athalie_ avait
+ décidément expulsé le rat de son blason.
+
+Mais si Racine, lié avec les courtisans de Louis XIV, ignorait la
+prononciation du XVIe siècle, la Fontaine, habitué à fréquenter chez nos
+vieux auteurs, la connaissait parfaitement; et quand tout le monde
+l'oubliait autour de lui, il a montré qu'il s'en souvenait.
+
+Dans la fable de _l'Autour, l'Alouette et l'Oiseleur_:
+
+ Un manant au miroir prenoit des oisillons.
+ Le fantôme brillant attire une alouette;
+ Aussitôt un autour planant sur les sillons
+ Descend des airs, fond et se jette
+ Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau.
+ Elle avait évité la perfide _machine_,
+ Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau,
+ Elle sent son ongle _maline_.
+
+ (Liv. VI, fab. 15.)
+
+Plus loin, parlant de la Discorde chassée du ciel, et que Jupiter ne
+savait où envoyer:
+
+ Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles,
+ On y trouva difficulté.
+ L'auberge enfin de l'hyménée
+ Lui fut pour maison _assinée_.
+
+ (Liv. VI, fab. 20.)
+
+
+§ II.
+
+_L_, _M_ ET _N_ REDOUBLÉES.
+
+_L_ redoublée, _ll_, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des
+deux _l_ mouillées de _bouilli_, _caillou_. L'orthographe moderne veut
+toujours un _i_ au moins avant les deux _ll_ mouillées. Dans l'origine,
+il suffisait que les _ll_ fussent entre deux voyelles. L'_i_ se mettait
+ou s'omettait sans conséquence. _Paillard_ s'écrivait sans _i_,
+_pallars_.
+
+ Quand li _pallars_ le vit entrer.
+
+ (_R. du chast. de Coucy_, v. 4054.)
+
+Coucy reçoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son
+confident:
+
+ Sire, bien plaire
+ Vous doit ce mandement, sans _falle_,
+ Et vous irez _vaille_ que _valle_.
+
+ (_Ibid._, v. 6535.)
+
+Sans _faille_, sans faute.--La double orthographe du mot _vaille_, dans
+le dernier vers, ne laisse pas même la ressource de supposer qu'on
+prononçât alors autrement qu'aujourd'hui.
+
+_Mellor_, _mervelle_, _conselle_, _aparelle_, sonnaient avec les _ll_
+mouillées.
+
+ Car cis aime miols les _mellors_,
+ Et tient bas sos piez les piors.
+
+ (_Partonop._, v. 4330.)
+
+«Car celui-ci préfère les meilleurs (les braves), et tient les pires
+(pejores) bas sous ses pieds.»
+
+ Et li _conselle_ et loe et prie.
+
+ (_Ibid._, v. 4455.)
+
+ Une lanterne atant li _baille_;
+ La _candelle_ qui art dedans
+ N'estaint por orez ne por vens...
+ Il _apparelle_ son aler.
+
+ (_Ibid._, 4465.)
+
+«A ces mots, il lui remet une lanterne. La _chandeille_[7] qui brûle
+dedans ne s'éteint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus s'apprête à
+partir.»
+
+ [7] C'est l'ancienne prononciation, conservée avec soin dans toute la
+ Picardie.
+
+ Partonopeus le voit el vis
+ N'est _mervelle_ s'il est permis.
+
+ (_Partonop._, v. 7410.)
+
+La _chanson de Roland_ écrit _consell_, _amirall_; c'est _conseil_,
+_amirail_, quand suit une voyelle; autrement, _conseu_, _amirau_, comme
+on le rencontre souvent figuré.
+
+C'est la marque d'un manuscrit relativement récent lorsqu'on y trouve le
+féminin _elle_ par deux _l_, comme aujourd'hui. Les textes les plus
+anciens écrivent toujours _ele_; _elle_, dans l'origine, aurait sonné
+_eille_.
+
+La règle actuellement encore en vigueur, par laquelle une consonne
+redoublée rend brève et ouverte la voyelle précédente, cette règle
+n'était pas connue au XIIe siècle. Doubler les consonnes eût semblé une
+superfluité, hormis le cas où il s'agissait de rappeler une syncope. Le
+plus ancien manuscrit français, le _Livre des Rois_, écrit toujours
+_femme_ par deux _m_, _feminam_, _fem-ne_, _fem-me_. La règle était de
+répartir la consonne doublée entre les deux syllabes adjacentes, et de
+prononcer _fan-me_.
+
+D'_animam_ on fit d'abord _aneme_, comme d'_imaginem_, _multitudinem_,
+_imagene_, _multitudine_, formes constantes dans saint Bernard et dans
+les _Rois_. Les _Rois_ écrivent souvent aussi _anme_; c'est la
+prononciation la plus voisine d'_aneme_. La _chanson de Roland_
+n'emploie jamais d'autre forme:
+
+ Guaris de mei l'_anme_ de tuz périls...
+ Morz est Rolans: Deus en ad l'_anme_ es cels!...
+
+ (St. 173.)
+
+Abélard, dans l'histoire de sa vie:
+
+«Et moy qui estois son filz ainsnés, de tant qu'il m'avoit plus chiers,
+de tant mist il plus grant cure que je fusse plus _diligenment_
+(_diligen-ment_) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus
+legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y enhardige
+plus _ardanmant_.»
+
+(_Trad. inéd. de Jean de Meung._)
+
+D'après cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui,
+considérez ce passage des _Femmes savantes_:
+
+ PHILAMINTE.
+
+ Veux-tu toute ta vie offenser la _grammaire_?
+
+ MARTINE.
+
+ Qui parle d'offenser grand-père ni _grand'mère_?
+
+Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois; il
+ne l'est pas suivant la méthode aujourd'hui en usage, de jeter les deux
+_m_ dans la seconde syllabe, et de prononcer la _gra-mmaire_. De ces
+deux _m_, l'une appartient à la première syllabe, l'autre à la seconde,
+ce qui confond tout à fait _la gram-maire_ avec _la grand'mère_.
+
+Le nom propre _Grammont_ se prononce aussi mal _gra-mmont_. C'est
+_gram-mont_ qu'il faut dire. Jadis on écrivait le plus souvent
+_grandmont_, en latin _grandimons_. Le _d_ est tombé d'abord, parce
+qu'il ne servait qu'à noter l'étymologie, et disparaissait dans la
+prononciation; ensuite on a mal à propos réuni les deux _m_ en une
+seule, et voilà comment le nom a fini par se trouver défiguré en
+_Gramont_.
+
+Le mot _nenni_, autrefois si usité dans certaines provinces, et même à
+Paris sous François Ier, lorsqu'on le rencontre dans Marot ou ailleurs,
+on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit _né-ni_; c'est
+ainsi qu'il est estropié au théâtre. D'autres, en petit nombre, _na-ni_.
+Allez donc en Lorraine apprendre à prononcer _nan-ni_, en traînant sur
+la première syllabe.
+
+Je préviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me faire, en
+trouvant plus loin, dans des citations, _femme_, _âme_, figurés _fame_,
+_ame_. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par l'âge des
+manuscrits, où les copistes introduisaient l'orthographe de leur temps.
+Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle des
+mots _femme_, _âme_, remonte très-haut; mais l'autre l'avait
+certainement précédée, et la règle générale se maintint encore longtemps
+après que les mots _fame_ et _ame_ y faisaient exception. Nous serions
+trop heureux d'avoir les manuscrits originaux, ou seulement
+contemporains des auteurs! C'est déjà un grand bonheur, et dont il faut
+remercier le hasard, que les plus anciens textes nous soient parvenus
+dans les plus anciennes copies.
+
+Il y a encore des provinces où l'on prononce _malhon-nête_. Je ne
+prétends pas que ces sons du fond de la gorge, _fan-me_, _malhon-nête_,
+très-fréquents dans notre vieille langue, fussent plus agréables que
+ceux du bout des lèvres par lesquels on les a remplacés. D'ailleurs,
+nous ne pouvons guère juger ces questions impartialement, étant séduits
+par l'habitude. Mon unique but est de montrer que ces inconséquences
+apparentes, si multipliées dans notre langage, ne tiennent pas au fond
+de la langue, mais sont des déviations résultant de l'oubli des règles
+primitives.
+
+
+§ III.
+
+SUPPRESSION DES LIQUIDES.--GRASSEYEMENT.
+
+Les Français sont enclins à grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient
+de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'_r_ et l'_l_ ne
+sont liquides qu'à condition d'occuper la seconde place; mais à la
+première, elles sont très-dures. En ce cas, on avait deux ressources:
+supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On écrivait _marbre_
+et _arbre_, par respect de l'étymologie _marmor_ et _arbor_; mais en
+parlant, on supprimait la première _r_, _abre_, _mabre_, qui sont restés
+ainsi chez le peuple. Nous disons encore un _candélabre_; on le disait
+ainsi, mais on écrivait _candelarbre_, arbre qui porte des chandelles ou
+candelles, _candelas_:
+
+ Et quant il volt aler coucier,
+ Les _candelarbres_ volt drecier.
+
+ (_Partonopeus_, v. 1697.)
+
+Il arrive même souvent que cette _r_ est supprimée dans l'écriture. M.
+Méon, dans son glossaire du _Roman de la Rose_, fait cette note sur le
+mot _chartre_:--«Aux _Quinze joyes du mariage_, on lit _geolier
+chatrin_, parce que les anciens ôtaient l'_r_ de plusieurs mots; ils
+écrivaient _quatier_, _mabre_, _paler_, _bone_ (_borne_).» (Méon, _R. de
+la Rose_, IV, p. 228.) On voit que le grasseyement parisien remonte
+très-haut.
+
+_Garson_ est le mot _gars_, avec la forme augmentative italienne _one_.
+La Normandie a retenu l'usage de _gars_, qu'elle prononce _gâs_,
+très-long:--Mon _gâs_;--N'a-vous point vu mon _gâs_? On prononçait donc
+aussi _gâçon_. C'est la prononciation légitime et primitive; il est
+fâcheux qu'elle soit devenue ridicule, comme il est fâcheux que le
+féminin de _gars_, qui ne signifiait d'abord qu'une jeune fille, soit
+devenu une grossière injure.
+
+_Fors_, qui est aujourd'hui _hors_, éteignait également l'_r_ et sonnait
+_fô_. La preuve existe dans le mot _faubourg_, dont la vraie et
+primitive orthographe est _forsbourg_;--bourg extérieur, du dehors.--Les
+gens qui écrivent, abusés par leur oreille et leur ignorance, ont noté
+_faux-bourg_. Il n'y a rien de _faux_ dans un _faubourg_; mais il est
+situé _foras burgi_.
+
+_Armure_ se prononçait _amure_, et souvent on le rencontre figuré ainsi.
+Anséis frappe Turgis, et lui met au corps l'armure de son bon épieu:
+
+ Del bon espiet el cors li met l'_amure_.
+
+ (_Ch. de Roland_, st. 97.)
+
+_Arme_ et _ame_ se confondant par la prononciation, on ne doit pas être
+surpris que les copistes aient fréquemment confondu aussi l'orthographe
+des deux mots, et mis l'un pour l'autre.
+
+Dans le _Fabel d'Aloul_:
+
+ Tel loier a qui ce _encharge_;
+ Ma dame n'a soing de _hontage_.
+
+Évidemment on prononçait _enchage_ sans _r_.
+
+_Arsi_, participe du verbe _ardre_, se prononce encore actuellement en
+Picardie _asi_. Le _Livre des Rois_ écrit indifféremment l'un et
+l'autre:
+
+--«Il volt que d'iloc en avant nuls sun fil ne sa fille al deable ne
+offrist ne nen _arsist_.»
+
+(_Rois_, IV, p. 427.)
+
+--«Il voulut que dorenavant nul en ce lieu n'offrist au démon ni ne
+bruslast son fils ou sa fille.»
+
+--«E a sa quesine (de Salomon) furent _asis_ chascun jor dis bues gras.»
+
+(_Rois_, III, p. 239.)
+
+Rue des _Arsis_;--rue des _Asis_, des brûlés.
+
+_Lard_ rimait très-bien avec _gras_:
+
+ Car il sait bien que el plus _gras_
+ Est tout ades li mieudres _lars_.
+
+ (Le _Fabel d'Aloul_.)
+
+«Car il sait bien qu'au plus gros cochon se trouve aussi le meilleur
+lard.»
+
+_Mecredi_, en grasseyant, bonne prononciation, conforme aux vieux
+textes, et non _mere-credi_.
+
+_Robert_ se prononçait _Robet_:
+
+ Estes vous poignant a droiture
+ Contre lui son bouvier _Robet_:
+ Qu'as tu? fait il; qu'as tu, _vallet_?
+
+ (_De Constant Duhamel_, v. 312.)
+
+--«Voici accourant droit à lui son bouvier Robert: Qu'as-tu, valet?
+demanda-t-il.»
+
+Ce mot _valet_, bien qu'on écrivît par abus _varlet_, ne s'est jamais
+prononcé autrement que _valet_, en grasseyant. Il est certain que
+l'étymologie commandait avant l'_l_ une consonne; mais c'était l'_s_ et
+non l'_r_, puisque _valet_ vient de _vassallettus_, diminutif de
+_vassallus_. La bonne orthographe est donc _vaslet_, et c'est celle
+aussi qu'on rencontre le plus souvent.
+
+L'autre liquide, _l_, était absolument dans les mêmes conditions.
+
+On prononcera très-bien _couple_, sans qu'il faille insérer un _e_ muet
+rapide entre le _p_ et l'_l_;--_coulpe_ (de _culpa_) éteignait l'_l_
+devant le _p_ et sonnait _coupe_, comme une _coupe_, vase.
+
+Le sire de Coucy faisant sa déclaration d'amour à la dame de Fayel:
+
+ Dame, pour vous amours sentir
+ Me fait ses maus à son plaisir.
+ --Sire, ma _coupe_ nesse mie.
+
+ (_R. de Coucy_, v. 555.)
+
+«Monsieur, ce n'est pas ma faute.»
+
+Nous disons _inculpé_, on disait au moyen âge _encoupé_, bien plus
+raisonnablement, puisque _in_ se traduit d'habitude par _en_, et _u_ par
+_ou_.
+
+Coucy, surpris par Fayel dans le vestibule de la châtelaine, jure qu'il
+ne venait pas pour elle. Il n'hésite pas à faire un faux serment, à
+damner son âme pour sauver sa maîtresse:
+
+ Et ainsi soit m'ame sauvee
+ Qu'a tort l'en avez _encoupee_.
+
+ (_Coucy_, v. 4771.)
+
+Pour qui donc venait-il?--Pour la suivante. Isabelle, dévouée à sa
+maîtresse, prend tout le déshonneur sur son propre compte:
+
+ J'aime trop mieux estre _encoupee_
+ Que ma dame en fust diffamee.
+
+ (_Ibid._, v. 3659.)
+
+La locution qu'on reproduit encore quelquefois est donc _battre ma
+coupe_, et non pas ma _coule-pe_.
+
+Le mot _sépulcre_ revient plusieurs fois dans _Garin_. Il est écrit
+partout _sepucre_, sans _l_.
+
+ Ha, sire Abes, por l'amor Dieu merci,
+ Por saint _sepucre_, ne faites mie ainsi!
+
+ (T. II, p. 250.)
+
+
+§ IV.
+
+LIQUIDE TRANSFORMÉE OU TRANSPOSÉE.
+
+TRANSFORMATION.--Le grasseyement conduisit à transformer l'_r_ sur le
+papier, lorsque cette consonne était suivie d'une _l_; car alors l'_r_
+se changeait elle-même en _l_. Ainsi en avaient usé les Latins dans
+_pellucidus_, _pellego_, etc.
+
+On écrivait donc _parler_, _merle_, ou, comme l'on prononçait, _paller_,
+_melle_.
+
+Le héros du fabliau d'_Auberée la vielle maquerelle_, était célèbre dans
+le pays de Compiègne et même au delà:
+
+ De sa valor, de sa largesse
+ _Palloit_ l'en jusqu'en Beauvoisin.
+
+_Palloit l'en_, parlait on, on parlait.
+
+Notre jaloux, dit Auberée au jeune amant, garde bien sa femme; mais
+
+ Ja ne la saura si garder
+ Que ne vos face lui _paller_.
+
+Le nom propre _Charles_ se prononçait _Châ-les_, qu'on a plus tard écrit
+_Chasles_. _Charlemagne_ est souvent écrit _Challemagne_, _Challes_,
+_Challon_, _Challot_, pour _Charlon_, _Charlot_: l'écriture usait
+indifféremment des deux orthographes:
+
+ _Challot_, _Challot_, biauz doulz amis...
+ _Challoz_ en est venuz au bois...
+ _Charlot_, se Diex me doint sa grace...
+ Hom n'en auroit pas, samedi,
+ Fait _Charlos_ autant au marchié.
+
+ (Ruteboeuf, _De Charlot le Juif_.)
+
+_Merlin_ se prononçait _Mellin_;--_Merlot_, diminutif de _Merlin_,
+_Mellot_.--«Le dit de _Merlin-Mellot_.» Prononcez de _Mellin-Mellot_.
+
+Il y a, en Normandie, un château de Chantemelle; c'est _Chante-Merle_.
+La prononciation induisit à écrire _Chantemesle_. C'est mal à propos.
+
+ Orsignot, _melle_ ne mauvis,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ N'estoit si plaisans a entendre.
+
+ (_Le lai de l'oiselet_, v. 85.)
+
+«Rossignol, merle ni alouette, n'était si agréable à entendre.»
+
+Un _merlan_ se prononçait _un mellan_. Dans le fabliau de saint Pierre
+et du Jongleur, saint Pierre, en l'absence du diable, descend en enfer,
+proposer une partie de dés au jongleur commis à la garde des chaudières:
+Hélas! je n'ai point d'argent, dit le jongleur.--Mets des âmes au jeu,
+répond saint Pierre, qui avait fait son plan de tricher pour tirer
+d'affaire les pauvres damnés, comme de fait il y réussit:
+
+ Dist li jougleres: C'est a droit.
+ Lors jete deseur le berlenc.
+ --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_,
+ Dist saint Pierre; perdu l'avez.
+
+ (Barbaz., II, 195.)
+
+L'auteur de ce joli fabliau était Picard. Le peuple d'Amiens prononce
+encore _un mélan_.
+
+De même le verbe _hurler_ sonnait _huller_.
+
+Dans le _Renart contrefait_, par Jacquemars Gielée, _Renart_, voyant sa
+propre image reflétée dans l'eau d'un puits, croit apercevoir sa commère
+_Hersent_:
+
+ Lors a _hullé_ une grant foiz.
+
+Roland, traversant une forêt, entend au loin la chasse du roi:
+
+ Les veneors du roy oï priser, corner,
+ Et les chiens d'altre part et glatir et _usler_.
+
+ (_Gerard de Viane_, v. 155.)
+
+La rue _du Grand-Hurleur_ est inscrite, dans le catalogue de l'abbaye
+Saint-Germain (1450), _rue de Hulleu_;--rue de Hurleur. Leboeuf a
+prétendu que le nom de cette rue devait s'écrire _Hue-le_, parce qu'il y
+avait probablement une maison de prostitution, et que probablement aussi
+le peuple _huait_ tous ceux qu'il en voyait sortir. C'est une heureuse
+imagination!
+
+Pourquoi écrivons-nous un chambe_ll_an, sinon par la tradition de la
+prononciation ancienne? Vous voyez dans les vieux auteurs _chamberlan_,
+ou _chambrelan_, _cambrelanc_, etc...
+
+Antoine de la Salle, l'auteur de ce charmant livre du _Petit Jehan de
+Saintré_, le _Télémaque_ du XVe siècle, nous apprend, au chapitre II,
+que la jeune dame des belles Cousines, depuis le trépas de feu
+monseigneur son mari, «ne se voult remarier pour quelque occasion que ce
+feust, pour ressembler aux autres vrayes vesves de jadis, dont les
+histoires romaines, qui sont les _suppellatives_ de toutes, font tant de
+glorieuses mencions.»
+
+_Mellusine_ est pour _Merlusine_ ou plutôt _mère Lusine_, mère des
+Lusignan, dont le nom se prononçait _Lusinan_, témoin ce passage et une
+foule d'autres de la chronique mal à propos intitulée _Chronique de
+Rains_: «Et eschei li roaumes a une siene sereur qui estoit en la terre
+de Surie, et estoit mariee à monsignor Guion _de Lusinan_.» (P. 18.)
+
+Quant à la fée Mellusine, qui épousa Raymond de Lusignan et fut la tige
+d'une illustre et nombreuse famille, ce n'est pas ici le lieu de
+raconter sa merveilleuse histoire; il suffit de dire que lorsqu'un de
+ses descendants devait mourir, elle apparaissait la nuit sur les murs de
+son château, poussant des cris lamentables; d'où le peuple a dit, en
+commun proverbe: des cris de _Mère Lusine_. L'Académie prescrit de dire:
+cris de _Mélusine_. Madame de Sévigné écrit _Mellusine_ par deux _l_.
+
+ * * * * *
+
+TRANSPOSITION.--On usait souvent aussi de la seconde ressource quand
+l'_r_ suivait une voyelle, étant suivie elle-même d'une consonne;
+c'était de la transposer en avant de la voyelle. On écrivait _formage_,
+à cause de _forma_, _formago_, _formagium_ (Du Cange), mais on
+prononçait _fromage_;--_ferpes_ (_ferpatæ vestes_, habits troués,
+effiloqués, guenilles), et on prononçait _frepes_, d'où _freperie_,
+_friperie_.
+
+ Apres ne doy oublier mie
+ Saint Seurin, pour la _ferperie_
+ Qui est achatée et vendue
+ En son carrefour.
+
+ (_Le Dit des Moustiers._)
+
+On dit encore en Picardie _flepes_, par la substitution d'une liquide à
+l'autre. _Aller à flepes_, c'est porter des guenilles. _Un manteau
+efflepé_.
+
+Nos pères faisaient _fourmi_ du masculin: _li formiz_. Le peuple dit
+toujours _un fremi_.
+
+_Pormener_ ou _pourmener_, sonnait _proumener_.
+
+ Quant la _porcession_ fut hors du grant moustier,
+ Felix par la main destre a pris le chevalier.
+
+ (_Le Dit des trois Moines._)
+
+C'est la _procession_.
+
+Furetière témoigne qu'on disait autrefois _porfil_ (_contour_), au lieu
+de _profil_; c'est-à-dire qu'il a rencontré ce mot écrit _porfil_.
+Effectivement, je trouve dans un fabliau du XIIIe siècle:
+
+ Li surcoz fu toz a _porfil_
+ Forrez de menuz escureax.
+
+ (_D'Auberée la vielle maquerelle._)
+
+«Le surcot était tout autour garni d'une fourrure d'écureuil.»
+
+Mais le changement a eu lieu dans l'orthographe et non dans la
+prononciation, qui a toujours été _profil_.
+
+_Fremer_, _défremer_, pour _fermer_, _défermer_, se dit encore en
+Picardie:
+
+ En la grange le moine, si li a _defremée_...
+ L'ostesse s'emparti, à la clef _frema_ l'huis.
+
+ (_Le Dit du Buef._)
+
+--«Que vous dirois jou? la pais fu faicte et _confremée_.»
+(_Villehard._, p. 185.)
+
+_Dexter_ a fait _dextre_, et _sinister_, _senestre_. On prononçait
+_dêtre_ et _senêtre_, comme _fenêtre_. _L_ et _r_ étant deux liquides,
+ne comptent pas à la seconde place pour des consonnes entières;
+cependant le désir d'obtenir un mot plus coulant à l'oreille a déterminé
+quelquefois une transposition superflue en principe. Ainsi l'on a dit,
+au lieu de _dêtre_, _drète_. Ensuite, à cette forme féminine, on a créé
+le masculin _dret_, que l'on a écrit plus tard _droit_, _droite_; et
+voilà comment _droit_ dérive de _dexter_, par métathèse ou
+transposition.
+
+_Faible_ vient de même de _flebilis_, et a existé sous la forme
+_floible_ (_flouèble_). Dans le _Livre des Rois_, dans saint Bernard,
+dans les Moralités sur Job, on ne rencontre jamais que _floibe_,
+_afloibir_; _floibeteit_, pour _faiblesse_, de _flebilitas_. Jean de
+Meung, dans sa version d'Abélard, n'emploie jamais que _floibe_; le
+roman de _Berte aus grans piés_ nous montre déjà ce mot avec deux _l_,
+dont la seconde seule a survécu:
+
+ Mais elle avoit el bois receu trop male rente
+ Que de plusieurs meschiefs ot eu plus de trente,
+ Si que ne pot mengier, tant fu et _floible_ et lente[8].
+
+ (_Berte aus grans piés_, p. 72.)
+
+ [8] Ce dernier exemple donne lieu à une observation que je ne veux pas
+ différer, bien qu'elle soit anticipée et hors de la matière que nous
+ traitons en ce moment.
+
+ La mesure de ces vers prouve qu'il faut prononcer dans le premier
+ _receu_ en deux syllabes, comme il est aujourd'hui; et dans le
+ second, _é-u_, avec diérèse, c'est-à-dire séparation des voyelles.
+
+ J'espère faire voir plus loin que la langue française, dans
+ l'origine, n'avait point de diphthongues; qu'on prononçait _é-u_,
+ _vé-u_, _bé-u_, _recé-u_, etc., etc.
+
+ La difficulté gît bien moins à constater de pareils faits, qu'à en
+ limiter l'étendue et la durée; d'autant qu'il y a toujours eu un
+ moment plus ou moins long où les deux formes étaient en concurrence
+ et subsistaient ensemble.
+
+ Observons donc, puisque l'occasion s'en présente, que Adenes,
+ l'auteur de _Berte aus grans piez_, était contemporain de S. Louis;
+ qu'ainsi, dès le XIIIe siècle, la diphthongue commençait à s'établir
+ pour le participe passé en _u_. On la faisait ou on ne la faisait
+ pas, selon le besoin.
+
+ Théodore de Bèze, en 1584, nous apprend que de son temps on
+ conservait religieusement l'habitude de la diérèse dans le pays
+ Chartrain et dans l'Orléanais, comme fait encore le peuple de Paris
+ pour le seul participe _eü_.
+
+ Les Picards ont toujours affectionné la terminaison en _u_, et
+ prononcé _Diu_, _fiu_, du _fu_, le _liu_, les _yus_. Or, l'influence
+ picarde ayant été prédominante dans le français, à cause du nombre
+ considérable de poëtes fournis par la Picardie, au moyen âge, il est
+ vraisemblable qu'il faut attribuer à cette influence la forme qui a
+ fini par prévaloir.
+
+ Remarquez aussi qu'Adenes, ménestrel du duc de Brabant, Henri III,
+ vivait dans le voisinage de la Picardie: son langage devait s'en
+ ressentir.
+
+Saint _Sulpice_ est appelé par le peuple _saint Suplice_, et c'est comme
+l'écrit l'auteur du _Dit des Moustiers de Paris_:
+
+ Apres, saint Pere du sablon
+ Et saint _Souplis_ i assemblon.
+
+Un _brelan_ s'est d'abord écrit _un berlan_, _un berlenc_ (le _c_
+euphonique):
+
+ Un _berlenc_ aporte et trois dés
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Lors jete dessus le _berlenc_:
+ --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_!
+
+ (_De S. Pierre et du Jongleur._)
+
+On prononçait _un bellan_, comme _un mellan_, ou bien plutôt _un
+brelan_, parce qu'il était facile et doux de reporter l'_r_ de _berlan_,
+ce qui ne se pouvait faire pour _merlan_.
+
+_Berbis_, formé de _vervex_, est devenu _brebis_. Les anciens textes du
+XIIe siècle, saint Bernard, _les Rois_, écrivent toujours _berbis_. On
+n'a jamais prononcé que _brebis_.
+
+Et _bergier_, par la même raison, se prononçait _breger_.
+
+Hernaïs, le neveu de Garin, se rend à l'armée suivi de cent braves
+chevaliers:
+
+ Il n'i vint pas comme villain _bregier_,
+ Mais comme prou et vigoureux et fier.
+
+ (_Garin_, t. I, p. 133.)
+
+Il existe un nom propre _Bregé_;--c'est _Berger_.
+
+_Héberger_, _hébreger_:
+
+ Et sachiez bien que nul escamp
+ Ne querrons de vous _hebregier_,
+ Que ne semblez mie _bregier_.
+
+ (_La Violette_, p. 79.)
+
+--«Cuens des blans dras, cuens des blans dras, te deust ore avoir nus
+essoigne tenu que tu... ne l'eusses _hebregié_ et recueilli?»
+(_Villehard._, p. 196.)
+
+Un des plus curieux exemples de la transposition de l'_r_ se trouve dans
+la _chanson de Roland_, où le nom de la province de _Frise_ est toujours
+écrit _Fizer_; mais on est averti par la rime:
+
+ Li reis serat as meillors pors de _Fizer_
+ S'arrere guarde aurat detres sei _mise_.
+
+ (St. 43.)
+
+On voit ici l'_r_ avancer de deux syllabes; c'est comme dans le mot
+_Fontevrault_ (_Fons Ebraldi_), qu'on prononçait, du temps de Louis XIV,
+_Frontevault_. Ménage a grand soin de nous en avertir. Cependant il n'y
+avait pas ici nécessité absolue, l'_r_ étant aussi bien liquide après le
+_v_ qu'après l'_f_; mais comme l'_f_ est plus forte, l'_r_ s'y appuie
+mieux.
+
+C'est le même motif qui a changé _boucle_ en _blouque_:--«... La grant
+espée de parement du roy, dont le pommeau, la croix, _la blouque_...
+estoient couverts de veloux azuré.»
+
+(_Monstrelet_, III, fol. 22, 1572.)
+
+Lorsqu'il s'agit de transporter en français le mot _spiritus_, comme il
+n'y avait pas moyen de garder les deux consonnes consécutives, on usa de
+la ressource convenue en pareil cas, qui était de les faire précéder
+d'un _e_ et d'éteindre ensuite l'_s_ dans la prononciation, en donnant à
+l'_e_ le son fermé.--On supprimait la terminaison latine.
+
+Cela produisit le mot _espir_, qui est la forme écrite la plus ancienne,
+la seule à peu près qu'on rencontre dans les textes du XIIe siècle, et
+qui se montre encore quelquefois dans les manuscrits du siècle suivant.
+
+--«Cis filh vivent dedans par _espir_ ki defors muerent par char.»
+(_Job_, 504.)
+
+«Ces fils vivent au dedans par l'esprit, qui au dehors meurent par la
+chair.
+
+--«La splendors del _Saint Espirs_.» (_Ibid._, 513.)
+
+Mais on transposait l'_r_, et l'on prononçait comme bientôt on
+l'écrivit, _esprit_.
+
+ Amis, de part le _Saint-Espir_,
+ Tos tes voloirs veuil accomplir.
+
+ (_De S. Pierre et du Jongleur._)
+
+«De par le Saint _Epri_--tous tes vouloirs veuil _accompli_.»
+
+_Fierte_ vient de _feretrum_. D'après les règles précédentes, vous
+prononcerez _fetre_, _ie_ valant _é_ accentué, et l'_r_ se transposant
+après le _t_:--_La fetre_ de saint Romain. Ce mot se rapproche de
+_feretrum_ bien plus que _fiere-te_.
+
+Le peuple, fidèle à cette habitude de transposer l'_r_ pour fuir deux
+consonnes consécutives, persiste à nommer _un épervier_, _un éprevier_.
+C'est l'antique prononciation. Turold nous apprend que Barbamouche, le
+cheval du Sarrasin Climborins, était plus rapide qu'épervier ni
+hirondelle:
+
+ Plus est isnels qu'_eprever_ ne arunde.
+
+ (_Chans. de Roland_, st. 115, v. 10.)
+
+L'ancien dictionnaire de l'Académie enregistre cette prononciation sans
+la blâmer ni l'approuver; mais Ménage, de son autorité privée, décide
+que _épervier_ est la seule prononciation légitime. C'est dans ses
+_Réflexions sur la langue françoise_, dans ses _Observations_ il s'était
+contenté de dire:
+
+«Celui qui porte les épreuves (d'une imprimerie) s'appelle _épervier_,
+par corruption pour _épreuvier_, ou par allusion à un _épervier_, à
+cause qu'il doit voler et _voler viste comme un épervier_, en portant et
+rapportant les épreuves. Et à ce propos, il est à remarquer que nos
+anciens disoient _éprevier_, au lieu d'_épervier_.» (_Obs._, p. 336.)
+
+Tout le génie étymologique de Ménage brille dans cette conjecture sur
+l'_épreuvier_, qui vole comme un _épervier_.
+
+De _verus_ on a fait _voir_, qu'on prononçait _vouére_, quand l'_r_
+finale était suivie d'une voyelle: _voir est_, _verum est_. Mais quand
+le second mot commençait par une consonne, on ne pouvait plus conserver
+l'_r_ à la fin, ce qui eût ajouté un _e_ muet et donné deux syllabes au
+lieu d'une. Que faisait-on alors? On transposait l'_r_ en parlant, et,
+tout en écrivant _voir_, on prononçait _vroi_, _vroué_, et finalement
+_vrai_.
+
+ Enfans, ce dist Aymon, soyez bien retenans
+ Ce que vo mere dist, car elle est _voir_ disans.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 138.)
+
+Car elle est _vré disant_, et non _voire disant_, qui romprait la
+mesure.
+
+La _broderie_ fut inventée pour orner le _bord_ d'un vêtement. _Border_,
+_broder_, c'est le même mot; l'un est le mot écrit, l'autre le mot
+parlé.
+
+On écrivait _poverté_ à cause de _paupertas_, mais on prononçait
+_povreté_:
+
+ Ben a cinq ans qu'ai chi devant esté
+ Ne puis veoir riens de lor _poverté_.
+
+ (_Ogier_, v. 7590.)
+
+_Verté_, contracté de _vérité_, prononcez _vreté_.
+
+ Quand l'empereur entendi la _verté_.
+
+ (_Ogier_, v. 424.)
+
+_La ferté_ est par syncope pour _la fermeté_; _firmitas_, dans la basse
+latinité, est une forteresse. La Ferté-Milon, la Ferté-sous-Jouarre,
+c'est la Forteresse-Milon, la Forteresse-sous-Jouarre. Mais en écrivant
+_la Ferté_ par respect de l'étymologie, on ne prononçait pas, comme
+aujourd'hui, _la Fereté_ en trois syllabes. A quoi aurait-il servi de
+syncoper _Fermeté_? On prononçait _la Freté_, et il est arrivé
+quelquefois aux copistes de l'écrire ainsi: l'auteur du _Roman de
+Gaydon_ dit que Thibaut d'Apremont possédait, outre cette terre, la
+noble forteresse de Hautefeuille:
+
+ Suens fu Mont aspres, s'en tint les heritez,
+ Et Haute foille, celle noble _Fretez_.
+
+ (_Intr. du Roland_, p. 24.)
+
+«Sien fut Montaspres, il en tint les héritages, et Hautefeuille, cette
+noble _ferté_.»
+
+_Liber_, libre; _libertas_, _libreté_, quoiqu'on écrivît _liberté_.
+
+_Virtus_, _vertu_, c'est-à-dire _vretu_.
+
+_Tremper_ vient de _temperare_, l'_r_ transposée pour faciliter la
+syncope. Les vieux romans parlent souvent de _tremper une harpe_, c'est
+l'accorder. On accorde encore les pianos _par tempérament_, c'est-à-dire
+en _tempérant_ les quintes, parce qu'il est impossible de les accorder
+avec une justesse mathématique.
+
+Aussi les malheureux scribes finissaient-ils par ne plus s'y
+reconnaître, confondant la forme parlée avec la forme écrite, figurant
+_er_ où il fallait _re_ selon l'étymologie, et _vice versa_:
+
+ Li quens Rolians Gualter de luing apelet[9]:
+ _Pernez_ mil Francs de France nostre tere.
+
+ (_Chanson de Roland_, st. 63.)
+
+ [9] _t_ euphonique, muet.
+
+«Le comte Roland de loin appelle Gautier: _Prenez_ mille Français, etc.»
+
+Il fallait écrire _prenez_, puisque la racine est _prendere_.
+
+Je terminerai ce chapitre sur les consonnes consécutives, par une
+observation qui doit fortifier ce que j'en ai dit. Je la tire d'un
+grammairien latin, Priscien, qui écrivait au commencement du IVe siècle.
+Il nous apprend que la plus dure des consonnes, l'_s_, perdait souvent
+sa force, et que _les plus anciens poëtes latins_, _et maxime
+vetustissimi_, la faisaient disparaître en certaines rencontres. Et il
+cite de Virgile, _ponite Spes sibi quisque suas_, que l'on prononçait
+_ponite 'pes_; sans quoi l'_e_ de _ponite_ fût devenu long.
+
+Il est assurément curieux de rencontrer l'usage si complétement d'accord
+avec la logique, et de voir un principe appliqué ainsi jusque dans ses
+dernières conséquences.
+
+Mais voici qui recule encore beaucoup l'origine de cette loi: c'est
+qu'on la retrouve dans Homère. Homère fait brève la voyelle suivie de
+_st_, _sk_, évidemment en ne tenant pas compte de l'_s_ dans la
+prononciation:
+
+ [Grec: PolystaphyLON TH' HISTIaian]
+
+ (_Iliad._, II, v. 537.)
+
+ [Grec: OUDE SKAmandros elêge to hon menos, all' eti mallon...]
+
+ (_Ibid._, XXI, v. 305.)
+
+ [Grec: ALLA SKAmandros]
+
+ (_Ibid._, v. 124.)
+
+Et dans l'Odyssée:
+
+ [Grec: Pelekyn megan, ÊDE SKEparnon][10].
+
+ [10] Voyez Priscien, dans Putsch, p. 557-564, et 1320.
+
+Comme les vers ont toujours été calculés pour l'oreille et non pour
+l'oeil, il est manifeste qu'on prononçait, en retranchant le _sigma_:
+[Grec: Hitiaian,--alla Kamandros,--êde keparnon.]
+
+Catulle a dit de même, _Unda Scamandri_. Si l'on doute que l'assertion
+de Priscien soit exacte, il suffit d'ouvrir tout ce qui nous reste
+d'anciens poëtes latins cités dans Nonius Marcellus: Ennius, Lucrèce,
+les fragments de Lucile, Plaute, ce fidèle témoin des habitudes du
+langage. De leur temps, l'_s_ suivie d'une autre consonne s'effaçait
+non-seulement de la prononciation, mais encore de l'écriture:
+
+ Volito viv_u' p_er ora vivum.
+
+ (_Ennius._)
+
+ Quam semper fuvit stolidum genus Aiacidarum!
+ Bellipotent_ei' s_unt mag_i q_uam sapientipotenteis!
+
+ (Id., _Ex Annal._, VI.)
+
+ Tum mare velivolum florebat navib_u' p_andis.
+
+ (_Lucrèce_, V.)
+
+ Majorem interea capiunt dulcedin_i' f_ructum.
+
+ (_Ibidem._)
+
+ Nec molles op_u' s_unt motus uxoribus hilum.
+
+ (_Id._, IV.)
+
+Lucrèce se procure ainsi sans façon quantité de dactyles que ses
+successeurs n'osaient plus avoir; car, chez les Romains aussi, la langue
+écrite devint la langue littéraire, au préjudice de la langue parlée; et
+le témoignage des yeux prévalut sur celui de l'oreille. A peine dans
+Horace et dans Virgile retrouve-t-on quelque vestige de l'ancien usage
+général[11]. L'archaïsme, comme chez nous, y passe pour une faute ou
+pour une licence.
+
+ [11] Le _sæpe _st_ylum_ d'Horace devait se prononcer _sæpe 'tylum_, et
+ ce vers de Virgile,
+
+ Inter se coiisse _viros et_ decernere ferro.
+
+ (_Æneid._, XII, 709.)
+
+ serait mieux écrit:
+
+ Inter se coiisse _viro' et_ decernere ferro.
+
+ Quelques commentateurs et éditeurs ont imaginé de substituer
+ _cernere_ à _decernere_; rien ne les y autorisait, que leur embarras
+ de comprendre la mesure. Servius indique positivement l'élision de
+ _viros_ sur _et_.
+
+ La question du _sigmatisme_, tant controversée par les érudits, est
+ au fond bien simple: les exemples qu'on allègue pour et contre ne
+ sont qu'une affaire d'orthographe.
+
+ Au Xe siècle, Abbon, bénédictin de l'abbaye de Fleury, écrit à ses
+ disciples anglais que dans _Deus summus_ la première _s_ disparaît,
+ afin d'éviter le sifflement: «Inter duas etiam partes cum _s_
+ præcedit, ut _Deus summus_, ne nimius sibilus fiat, prior _s_ sonum
+ perdit.»
+
+ (_Quæst. grammat._, ap. Maio, _Bibl. Vaticana_, t. V, p. 337.)
+
+Les habitudes de langage du temps d'Ennius, de Pacuvius et de Plaute,
+puisqu'elles avaient sous Auguste cédé à des habitudes opposées, comment
+se retrouvent-elles à l'origine de notre langue, et si fortes qu'elles
+en deviennent un caractère essentiel? La réponse est facile: Le latin
+s'est transmis dans les Gaules par l'armée, par les soldats. Le peuple
+de Rome, comme celui de Paris, ignorait les vicissitudes du parler
+littéraire, et conservait intacte la tradition orale. Notre
+prononciation française nous vint des contemporains d'Ennius.
+
+Voilà donc une loi d'euphonie transmise sans altération depuis Homère
+jusqu'aux trouvères de la langue d'_oui_, en traversant toute la poésie
+latine. On conviendra qu'il y a quelque dommage de l'avoir laissée périr
+après trois mille ans d'existence et de bons services. Nous avons fait
+triompher sur l'harmonie grecque la barbarie du Nord. Voltaire, en nous
+appelant Athéniens, nous faisait trop d'honneur.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur la
+finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les rimes en
+_i_.
+
+
+§ Ier.
+
+N'est-il pas ridicule que nous prononcions _aimer_, _jouer_, _louer_,
+comme _aimé_, _joué_, _loué_, et que nous fassions sentir la finale _r_
+dans _courir_, _mourir_, _jouir_? Le peuple n'a pas accepté cette
+inconséquence: il continue à dire à l'infinitif, _couri_, _mouri_,
+_queri_, _joui_. Il a raison.
+
+RÈGLE.--On ne faisait jamais sentir de consonne finale; et il ne pouvait
+y avoir à cette règle une seule exception; car elle est la conséquence
+immédiate de celle des consonnes consécutives. Supposez en effet qu'on
+prononce avec l'_r_ finale _courir_, _mourir_; vous retombez aussitôt
+dans l'inconvénient qu'à tout prix on avait résolu d'éviter, deux
+consonnes de suite. _Courir fort_, _mourir bientôt_, dans la
+prononciation moderne, ne peuvent s'articuler sans l'intercalation de
+cet _e_ muet qu'on écrase, et qui obscurcit notre langage d'une
+multitude de sons sourds, rudes et confus.
+
+Une autre conséquence, c'est que la plupart des mots avaient deux
+terminaisons, l'une devant une voyelle, l'autre devant une consonne, et
+qu'il existait, dans tel ou tel cas donné, deux prononciations pour une
+seule orthographe. Par exemple, on prononçait l'infinitif du verbe
+_aimer_ comme le participe passé, comme nous faisons aujourd'hui; et
+l'on eût dit, en faisant sentir l'_r_,--_Aimer éternellement_.
+
+Je rappellerai ici un passage de Théodore de Bèze, que j'ai déjà cité;
+mais il est important: «Une consonne finit-elle un mot, elle se lie à la
+voyelle initiale du mot suivant, si bien qu'une phrase glisse tout
+entière comme un seul et unique mot.» (_De Fr. ling. recta pron._, p.
+10.)
+
+Th. de Bèze ne parle que du cas où le second mot commence par une
+voyelle; mais il a fallu prévoir aussi le cas où il commencerait par une
+consonne, et, pour obtenir cette prononciation coulante qui fait glisser
+la phrase entière comme un seul mot, on a pratiqué, sinon formulé, cette
+loi de n'articuler jamais de consonne finale.
+
+Cette consonne doit donc être considérée comme n'appartenant pas dans la
+prononciation au mot qui la traîne après soi sur le papier, mais plutôt
+au mot subséquent. C'est une espèce d'en-cas réservé pour les besoins de
+l'euphonie, pour servir de liaison et adoucir le passage entre deux
+voyelles. Son rôle est d'être présente quand on a besoin d'elle, et de
+s'effacer lorsqu'on n'en a pas besoin.
+
+Une objection toute naturelle se présente: d'après cet arrangement, tout
+mot devrait se terminer par une consonne, afin de fuir les hiatus. C'est
+ce qui n'a pas lieu; le soin de l'euphonie n'allait donc pas si loin que
+je le prétends.
+
+Je réponds que cela n'a _plus_ lieu, mais que dans l'origine, et je le
+ferai facilement voir, tout mot se terminait par une consonne, tantôt
+étymologique, tantôt intercalaire, quand l'étymologie n'en fournissait
+pas. Je montrerai que de ces consonnes, les unes ont été recueillies et
+fixées par l'écriture, les autres ont été omises arbitrairement, au
+hasard; et que ces omissions, par l'influence inévitable de la langue
+écrite sur la langue parlée, ont introduit à la longue cette immense
+quantité d'hiatus qui défigurent notre prose, et ont fini par rendre la
+poésie à peu près impossible. Les consonnes euphoniques seront l'objet
+d'un chapitre particulier; il me suffit de les indiquer ici, et, sans
+anticiper sur cette matière, je reviens aux finales, qu'il faut passer
+rapidement en revue, afin de constater et l'ancien usage et les
+inconséquences modernes.
+
+
+B.
+
+Il n'y a rien à dire du _b_. Comme finale, il n'a jamais été
+employé[12]. C'est une labiale trop molle; on se servait de sa forte le
+_p_, sur lequel la terminaison s'appuie mieux.
+
+ [12] Bien entendu, il n'est question ici que des mots français, et non
+ de ceux qu'on a importés d'Allemagne ou d'Angleterre.
+
+
+C.
+
+_Bec._ On ne disait pas le _beque_ d'un oiseau, mais le _bé_; témoin le
+mot _béjaune_, si fréquent dans Molière, et que les anciennes éditions
+écrivent encore _bec jaune_. Laissez-moi lui montrer son _béjaune_, lui
+montrer qu'il est né d'hier, et manque de jugement et d'expérience
+autant que ces jeunes oiseaux qui ont encore le bec entouré de jaune.
+
+_Sec_ sonnait _sé_, aussi bien que sel, en sorte que _siccus_ et _salis_
+se confondaient pour l'oreille. Aussi, dans _le Dit des rues de Paris_,
+la rue _de l'Arbre-Sec_ est-elle inscrite rue _de l'Arbre-Sel_,
+absurdité qui s'explique tout de suite par la prononciation: c'était
+toujours la rue de l'_Abre Sé_. Le copiste, peu soucieux de
+l'étymologie, n'a vu qu'une chose, l'avantage de rimer plus richement à
+l'oeil:
+
+ En la rue de l'_Arbre-Sel_,
+ Qui descent sur un beau _ruissel_.
+
+Si l'abbé Leboeuf eût songé à la prononciation, il n'eût pas été forcé
+de recourir à cette conjecture, que _l'Arbre-Sel_ était peut-être pour
+_l'Arbrissel_: rue de l'Arbrisseau.
+
+On fait aujourd'hui sonner bien fort le _c_ final de _mameluc_, comme
+s'il y avait _Mameluque_; cet abus date du XIXe siècle, car, du temps de
+Voltaire, on prononçait _mamelus_:
+
+ Contre les _mamelus_ son courage l'appelle.
+
+ (_Zaïre_, III, sc. 1.)
+
+Toutes les éditions imprimées du vivant de Voltaire, et l'édition de
+Kehl, portent _mamelus_; et la tradition de cette prononciation s'était
+conservée au Théâtre-Français, que la barbarie à la mode envahit
+déplorablement chaque jour.
+
+Nous prononçons encore _estomac_ sans faire sonner le _c_, non plus que
+dans _porc_, ni dans _porc-épic_. Porc-_épique_, comme quelques-uns
+affectent de dire, s'entendrait tout au plus du sanglier d'Érymanthe, ou
+du cochon rôti dont Ulysse fut régalé chez Eumée.
+
+_C_ au milieu d'un mot, devant une voyelle, s'adoucissait en _g_ par la
+prononciation: _segond_, de _secundus_. Les Latins disaient de même
+_quingenti_ pour _quincenti_. Au contraire, _ago_ faisait _actus_, et
+non _agtus_, la dureté du _t_ ne pouvant s'allier à la mollesse du _g_.
+
+_C_ se rencontrant dans un mot suivi d'un _t_, laisse dominer le _t_, ou
+plutôt se transforme pour renforcer ce _t_:
+
+ Belle _dottrine_ met en lui
+ Qui se chastie par autrui[13].
+
+ (_L'Hostel de Cluny_, p. 128.)
+
+ [13] S'instruit par l'exemple d'autrui.
+
+On écrivait _pacte_, et l'on prononçait _patte_. _Apactir_ (sens
+analogue à _affermer_), _apatir_, _tenir en apatis_:--«Laquelle cité un
+pauvre soudoyer Bourgognon, nommé Pernet Braset, _tenoit en apatis_, le
+roi estant dedans.»
+
+(_Olivier de la Marche_, liv. I, ch. 3, p. 124, édit. de 1567; Gand.)
+
+C'est pourquoi quelques scribes mettaient _ct_ où l'étymologie demandait
+deux _tt_. Par exemple, dans les Mémoires de Jacques du Clercq,
+_mettre_, _remettre_, _promettre_, sont toujours écrits _mectre_,
+_remectre_, _promectre_. (Édit. Buchon). La différence n'existe que pour
+l'oeil.
+
+
+D.
+
+(Voyez le chapitre des consonnes euphoniques intercalaires.)
+
+
+F.
+
+_F_ finale précédée d'un _é_ tombait, et l'_é_ sonnait fermé.
+
+_Chef_ sonnait _ché_, comme _clef_, de _clavis_, n'a pas cessé de sonner
+_clé_. _Chef-d'oeuvre_, _Chédeville_ (nom propre, pour _chef-de-ville_).
+
+ Lor vont trancher les _chés_ des bucs[14].
+
+ (_Benoît de Sainte-More_, v. 2243.)
+
+ [14] Des bustes. Le _c_ indique l'étymologie _bucha, truncus, stipes_
+ (cf. Ducange), plutôt que _bustum_, qui est du bon siècle.
+
+ La veissiez tant decouper!
+ Tant _chés_ fendus en deux meitiez!
+
+ (_Ibid._, v. 5148.)
+
+Si Charlemagne ne s'enfuit au plus vite, dit l'amiral Baligant, le roi
+Marsile va être ici vengé: j'en livrerai la tête (de Charlemagne).
+
+ Li reis Marsile enqui serat venget:
+ Par sun puing destre en livrerai le _chés_.
+
+ (_Ch. de Roland_, st. 196, 20.)
+
+On écrit toujours _chef_, et l'on commence à n'écrire plus que _clé_. On
+peut encore mettre en vers _chef auguste_; on n'y peut plus mettre
+_bailli arrogant_, qu'on eût écrit jadis _baillif arrogant_, de
+_baillivus_.
+
+Le peuple persiste à dire _un habit neu_;--il a fait adopter à la bonne
+société le _boeu_ gras. Un _boeufe_ et un habit _neufe_ sont aussi
+barbares qu'un homme _veufe_, la _soife_, les _Juifes_, etc.
+
+Dans _la Chace dou cerf_:
+
+ Dois tu crier: Appelle! appelle!
+ Le cuir trousse derriere toi:
+ N'est pas merveille se t'as _soi_.
+
+ (Jubinal, _Nouv. recueil_, I, p. 169.)
+
+Tous les anciens manuscrits écrivent _les Juis_; c'est comme le
+prononçait Regnier, qui fait rimer ce mot à _ennuis_:
+
+ ... J'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'_ennuis_,
+ Me voir à Rome pauvre, entre les mains des _Juifs_.
+
+ (Sat. VIII.)
+
+L'_f_ finale se change, devant une voyelle, en sa douce _v_. _Chef_,
+_chevet_; _neuf_, _neuve_; _Juif_, _Juive_. C'est pourquoi l'on prononce
+_neuv hommes_.
+
+
+G.
+
+On le rencontre aux premières personnes de l'indicatif: _Ving_, _tieng_,
+etc.:
+
+ Contre-val rue de la Harpe
+ _Ving_ en la rue S. Seuering.
+
+ (Guillot de Paris, _le Dit des rues_.)
+
+ Beau fils, ce _tieng_ a grant savoir
+ Que faciez trestoz son vouloir.
+
+ (_Partonopeus_, v. 3913.)
+
+_G_ représente ici le pronom _je_: _Vins-je? tiens-je?_
+
+Mais il est marqué souvent où il n'y a point d'élision, ni de pronom de
+la première personne: ainsi, à la fin de _saint Sevring_, et d'une foule
+d'autres mots, _ung_, _loing_, _soing_, _besoing_, _tesmoing_, etc.,
+etc., où l'étymologie ne justifie pas sa présence. C'est un des nombreux
+abus d'un temps où il n'existait point de code pour la grammaire ni pour
+l'orthographe.
+
+Il faut observer que le _g_ final parasite ne se rencontre pas dans les
+manuscrits d'une très-haute antiquité. Il se montre au XIVe siècle,
+devient plus fréquent au XVe, et le XVIe l'a prodigué; car la pédanterie
+des consonnes inutiles a été le caractère de cette époque. On croyait,
+en surchargeant l'écriture, étaler une grande érudition d'étymologies.
+
+Nos pères avaient grand soin d'appuyer fortement les terminaisons de
+leurs mots. Ils écrivaient _sanc_ par un _c_, et nous disons encore du
+_sanc_ humain, quoique nous écrivions _sang_ avec un _g_, à cause de
+_sanguis_. Devant une liquide le _g_ reparaissait: _sanglant_,
+_sanglot_.
+
+Mais, suivi d'une consonne plus forte que lui, il la laisse prévaloir.
+Ainsi dans _Magdelaine_ il s'efface devant le _d_.
+
+
+H.
+
+L'_h_ ne termine aucun mot dans notre langue; mais puisque l'occasion se
+présente d'en dire quelque chose, nous ne la laisserons pas échapper.
+
+C'était, chez les Grecs, un signe d'aspiration; elle ne paraît pas avoir
+joué ce rôle chez les Latins, qui l'ont reproduite plutôt comme
+indication étymologique et par imitation. Les Italiens modernes, après
+l'avoir employée, l'ont bannie de leur langue.
+
+L'emploi le plus clair de l'_h_ dans notre vieille langue, c'est d'avoir
+marqué la diérèse. Elle servait à empêcher la fusion de deux voyelles en
+une diphtongue. Par exemple, _Loherain_; _Loheraine_.
+
+ _Loherane_ ont et Ardane escillie.
+
+ (_Ogier_, v. 10784.)
+
+ Mes sires est li _Loherains_ Garin.
+
+ (_Garin_, II, p. 270.)
+
+Prononcez comme _Laurain_, comme dans _Hohenlohe_, l'_au_ si long qu'il
+compte pour deux syllabes. C'est encore la prononciation actuelle en
+Lorraine.
+
+Quant à l'_h_ aspirée au commencement des mots, je crois qu'elle était
+inconnue, au moins pour les mots dérivés du latin. Aujourd'hui même,
+elle n'y tient qu'un emploi commémoratif: _honnête_, _habile_, _homme_,
+_honneur_, _humble_, _habitude_, _héritier_, etc., etc., se passeraient
+parfaitement de l'_h_ initiale; la prononciation n'y perdrait rien. Elle
+a été transportée chez nous par imitation; et cette imitation aveugle
+l'a même attachée à des mots où elle est tout à fait intruse: _huile_,
+d'_oleum_;--_hermite_, d'_eremita_;--_haut_, de _altus_;--_huit_,
+d'_octo_, etc.
+
+La valeur d'aspiration s'est aussi fixée au hasard. Pourquoi aspire-t-on
+l'_h_ dans _héros_, et pas dans _héroïque_ ni dans _héroïne_[15]?
+Pourquoi dans _huit_ et pas dans _dix-huit_? Le _Livre des Rois_ écrit
+partout _uit_, _dise uit_, comme nous prononçons encore aujourd'hui:
+
+ [15] Vaugelas donne pour motif le danger de confondre les _héros_ avec
+ les _zéros_ et les _hérauts d'armes_. Ménage n'approuve que la
+ moitié de cette excuse.
+
+--«_Uit_ ans out Josias quant il cumenchad a regner.» (_Rois_, IV, p.
+422.)
+
+--«_Dise uit_ anz out Joachim quant il cumenchad a regner.» (P. 432.)
+
+La _chanson de Roland_ met _oidme_ pour huitième. Benoît de Sainte-More,
+_uitme_:
+
+ En l'_uitme_, si cum nos lisum,
+ Le jor de s'expiation.
+
+ (_Chron. des ducs de Normandie_, v. 7022.)
+
+«Dans le huitième jour, comme nous lisons.»
+
+ E si cum l'estoire remembre
+ Dreit à l'_uitain_ jor de décembre.
+
+ (_Ibid._, v. 4281.)
+
+ Tant ont alé qu'a l'_uitme_ nuit
+ Sont en Salence od grand deduit.
+
+ (_Partonopeus_, v. 6165.)
+
+ Et pres d'_uit_ jor i sejournerent.
+
+ (Barbaz., I, p. 102.)
+
+Nous disons _le huit_, _le huitième_; c'est du caprice, et ce caprice
+est encore bien plus frappant dans le mot _onze_, que nous aspirons,
+sans même qu'il y ait pour la vue le prétexte de l'_h_. Vers _les onze_
+heures, _au onzième_ siècle, se prononcent comme s'il y avait _les Honze
+heures_, _au Honzième siècle_. Nos pères ne soupçonnaient pas ces
+étrangetés. Ils figuraient _haut_ avec ou sans _h_; mais s'ils en
+écrivaient une, ils n'en tenaient pas compte dans le langage, comme le
+montre ce passage de Benoît de Sainte-More:
+
+ Dit li reis: _Queu_ baronie,
+ _Quel_ haute gent de Normandie.
+
+ (T. II, p. 143.)
+
+Du temps de François Ier, on n'aspirait pas encore l'_h_ de _haut_;
+notre prononciation paraît avoir été inconnue à la reine de Navarre:
+
+ Et qu'est cecy? Tout soudain en cette heure
+ Daigner tirer mon ame en _telle haultesse_,
+ Qu'elle se sent de mon corps la maistresse!
+
+ (_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 22.)
+
+ Oyez qu'il dit: O _invincible haultesse_...
+
+ (_Ibid._, p. 68.)
+
+ O _admirable hautesse_,
+ Grace nous te rendons.
+
+ (_La Nativité de J. C._, p. 166.)
+
+La reine de Navarre, qui s'exprimait ainsi, mourut en 1549.
+Trente-quatre ans après, c'était déjà une grosse faute de ne point
+aspirer l'_h_ dans _haut_, _hautesse_. Théodore de Bèze, en 1583,
+signale «ce vice de prononciation, insupportable aux oreilles délicates
+(_purgatis auribus_). Cependant, ajoute-t-il, en Bourgogne, en Guyenne,
+à Bourges, dans le Lyonnais, tout le monde, à peu près, prononce _en
+ault_, _l'autesse_, _l'aquenée_, _l'azard_, _les ouseaux_.» (_De Ling.
+fr. rect. pron._, p. 25.) Et il fait suivre sa remarque d'une liste des
+mots où l'_h_ est aspirée. Cela nous montre avec quelle rapidité les
+langues se modifient dans les sphères élevées.
+
+Dans des mots d'origine autre que latine, peut-être y avait-il des
+raisons d'aspirer l'_h_; par exemple, dans _haine_[16], _honte_, etc.
+Cependant on lit fréquemment, dans le _Livre des Rois_, _jo l'haz_,--je
+le hais.
+
+ [16] Ménage dérive _haïr_ d'_odire_, «vieux mot inusité, pour lequel
+ on a dit _odisse_.» (_Observat._, p. 185.) Cela paraît au moins
+ douteux. L'Académie range _haïr_ parmi les mots qui ne viennent pas
+ du latin (voyez l'art. _H_); elle y joint _hâbler_, _hasard_,
+ _hâter_, _happer_, etc., qui tous aspirent l'_h_ et sont modernes.
+
+
+K.
+
+Il n'y a rien à dire du _k_ comme finale, puisqu'il ne paraît jamais à
+la fin d'un mot.
+
+Mais il est fréquent comme initiale, et beaucoup plus fréquent qu'on ne
+le croirait si l'on s'en fiait au rapport des yeux. En effet, la
+notation par _ch_ était pour le langage identique à celle du _k_. On
+employait indistinctement l'une ou l'autre: le même manuscrit écrit
+_carles_, _kalles_; _karlemaine_, _challemaine_; _charlon_, _carlun_,
+_kallon_.--C'est ainsi que le nom propre _Callot_ est le même que nous
+voyons écrit _Charlot_.
+
+Nous prononçons aujourd'hui _chaud_, qui vient de _calidus_; nos pères
+écrivaient _chalt_, et prononçaient _caud_.
+
+_Chambre_, de _camera_, est aussi souvent écrit _cambre_;--_chanson_,
+_canson_;--_charn_, _carn_ (_carnem_), aujourd'hui _chair_;--_chaîne_,
+de _catena_; _chastier_, de _castigare_; _chien_, de _canis_; _chaïr_,
+de _cadere_; _chaste_, de _castus_; _chanoine_, de _canonicus_;
+_charbon_, de _carbo_; _chanut_, aujourd'hui _chenu_, de _canutus_;
+_chape_ ou _cape_, de _caput_; tous ces mots, et une multitude de
+semblables, se rencontrent figurés par _ch_, _c_ ou _k_, et les trois
+formes, je le répète, dans le même manuscrit. En rapporter des exemples
+serait chose infinie; il suffit d'ouvrir la _chanson de Roland_, ou le
+_Livre des Rois_, ou le premier texte venu du moyen âge. Les plus
+anciens sont toujours les meilleurs.
+
+La valeur attachée actuellement à cette notation _ch_ est moderne, on
+peut en être sûr.
+
+Rien ne l'autorise que l'imitation des étrangers, puisque l'étymologie
+prescrit partout le son rude du _k_.
+
+La Picardie, qui a tant fourni à la langue française et à la littérature
+du moyen âge, a retenu la prononciation originelle du _ch_. Elle dit un
+_kien_, la _bouke_, une _mouke_, etc. C'est ce qu'on pourrait appeler
+les libertés de la langue picarde, aussi compromises, hélas! que celles
+de l'Église gallicane; ce qui n'empêche pas la Picardie d'avoir aussi de
+son côté le droit et la raison, si l'usage est contre elle.
+
+Car pourquoi prononcez-vous de même le _coeur_ d'un homme et le _choeur_
+d'une église? Comment n'êtes-vous pas _choqués_ de prononcer un
+_choriste_? d'avoir l'adjectif _charnel_ et le substantif _carnage_,
+qu'on écrivait _charnage_ autrefois? On emploie aujourd'hui des
+_charpentiers_; on ne connaissait jadis que des _carpentiers_, comme
+vous l'atteste le nom propre, témoin irrécusable. Avouez qu'un _char_
+fuyant dans la _carrière_ est une inconséquence; les Picards n'ont point
+à se la reprocher, qui disent un _kar_ et une _karette_. On se croit
+dans le bon chemin, parce qu'on suit la mode; ce sont les Picards qui
+sont dans le bon _kemin_ (_caminus_, Du Cange), parce qu'ils suivent
+l'étymologie et les coutumes de nos pères.
+
+Les notations _cu_, _qu_, équivalaient au signe _k_. _Queux_, _cuider_,
+_cuisine_ ou _quisine_, étaient prononcés _keux_, _kider_, _kisine_, et
+le plus souvent même figurés ainsi. La distinction du son de l'_u_ dans
+ce groupe, date du milieu du XVIe siècle seulement. Elle fut introduite
+par les ecclésiastiques, non sans résistance; car on cite un bénéficier
+qui fut dépouillé de ses bénéfices pour s'être obstiné à garder
+l'ancienne mode, et à prononcer _kiskis_ et _kankan_, pour _quisquis_ et
+_quanquam_. On sait la part que prit dans cette ridicule affaire le
+malheureux Ramus: il tenait aussi pour _kiskis_. Bien que ses
+adversaires aient triomphé, grâce à l'adresse qu'ils eurent de mettre le
+roi et le parlement de leur côté, l'on prononce encore aujourd'hui _ki_,
+_kelle_, et _un kidan_ (_quidam_). _Quem_ sonnait _kem_, ou plutôt
+_kan_. Nous nous en souviendrons plus tard, quand nous rechercherons
+l'étymologie de _péquin_.
+
+
+L.
+
+Les syllabes _al_, _el_, _ol_, sonnaient isolément ou suivies d'une
+consonne, _au_, _eu_, _ou_; suivies d'une voyelle, comme aujourd'hui,
+_ale_, _ele_, _ole_.
+
+Ainsi les mots finissant par l'une des trois avaient double terminaison,
+selon l'occurrence.
+
+On disait _vau_, _chevau_, _mau_, _Vaufleury_, _chevau-léger_,
+_Maupertuis_; et l'oeil voyait, _Valfleury_, _cheval-léger_,
+_Malpertuis_. Mais on prononçait _Val antive_ ou _Val ancienne_[17],
+_cheval agile_, etc.
+
+ [17] _Val_ était féminin. C'est sans doute la finale masculine _au_
+ qui a conduit au changement de genre.
+
+On écrivait indifféremment par _al_ ou par _au_.
+
+ Cil auront les meillors _cevals_,
+ Les plus corans et les plus _beaus_.
+
+ (_Partonop._, v. 7290.)
+
+_Juvénal_ sonnait _Juvénaus_.
+
+ _Juvenaus_ nous an dit tot voir.
+
+ (_Dolopathos_, p. 371.)
+
+«Juvénal nous en dit tout vrai.»
+
+_Quel_, _tel_, _mortel_, sonnaient _queu_, _teu_, _morteu_.
+
+--«Si cum li dux maria sa seror au comte de Bretaigne, et _queus eirs_
+(quels hoirs) elle en out.» (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p.
+415.)
+
+Devant une voyelle, l'_l_ reparaissait:
+
+ A _teu_ joie et a _tel_ honor.
+
+ (_Ibid._, II, p. 127.)
+
+ ... Fait li reis: _Queu_ baronie,
+ _Quel_ haute gent de Normandie...
+
+ (_Ibid._, II, p. 413.)
+
+_Queu diable!..._ que le fréquent usage a maintenu, est pour _quel
+diable!..._ exclamation suivie d'une réticence, comme qui dirait: Quel
+diable est-ce là? Quelques-uns écrivent mal à propos: _que diable!_
+
+Le peuple conserve avec soin _queuqu'un_ et _queuques un_. Dans le
+dernier, l'_s_ finale est la marque euphonique du nominatif.
+
+Dans _la Chanoinesse de Vergy_:
+
+ Ele parla un jor a lui,
+ Et mit a raison par mots _teux_:
+ Sire, vos estes biax et preux.
+
+ (Méon, _Fabliaux_, IV, p. 329.)
+
+ Ne sai _quel_ chose trainoient.
+
+ (_Dolopathos_, p. 257.)
+
+Prononcez: _Queu_ chose traïnoient.
+
+Il n'y a jamais d'incertitude sur _al_ et _ol_. Je crois bien que dans
+l'origine il n'y en avait pas davantage sur _el_: _chapel_, _tonel_,
+_martel_, sonnaient _chapeu_, _toneu_, _marteu_, d'où sont venus plus
+tard _chapeau_, _tonneau_, _marteau_. Le _ciel_ s'est prononcé d'abord
+le _cieu_, et cela s'accorde parfaitement avec le pluriel actuel. Mais
+il est sûr qu'avant d'arriver au son _au_, cette finale _el_ (_eu_) a
+passé par _é_.
+
+S'il y a un mot que l'usage quotidien ait dû, ce semble, maintenir
+inaltéré, c'est assurément le mot _ciel_. Cependant ouvrez Rabelais au
+chapitre IX de _Gargantua_; il parle de ces _glorieux de court, de ces
+transposeurs de mots_, qui composaient des _rébus_, «faisant pourtraire
+ung _lict sans ciel_ pour ung _licencié_.»
+
+«Qui sont, ajoute Rabelais dans sa sainte colère, homonymies tant
+ineptes, tant fades, tant rustiques et barbares, que l'on debvroit
+attacher une queue de regnart au collet, et faire ung masque d'une bouze
+de vache, a ung chacun d'iceulx qui en vouldroient d'ores en avant user
+en France, après la restitution des bonnes lettres.»
+
+Cela semble un peu rigoureux; car enfin vous voyez qu'on peut tôt ou
+tard extraire d'un _rébus_ quelque chose d'utile. Sans le rébus du
+_licencié_, comment pourrait-on prouver, contre l'usage et la
+vraisemblance, l'ancienne prononciation du mot _ciel_?
+
+ * * * * *
+
+En vertu de la même déviation, _quel_, qui primitivement avait sonné
+_queu_, sonna _qué_. Le peuple dit indifféremment _queu bel homme_, ou
+_qué bel homme_. Mais _qué_ est la seconde forme, la forme du XVIe
+siècle; c'est l'acheminement à _quel_.
+
+L'_o_ suivi d'une _l_ était soumis aux mêmes conditions que l'_a_ et
+l'_e_.
+
+_Col_, _mol_, _fol_, sonnaient _cou_, _mou_, _fou_. Le nom propre
+_Rollon_, par abréviation _Rol_, sonnait _Rou_: le roman de _Rou_.
+_Arnold_, nom germanique, s'est francisé dans _Arnould_.
+
+Aujourd'hui, que l'ignorance de la langue et de son génie fait des
+progrès si rapides, on prononce, sans être ridicule, _un colle_, _un
+solle_. On dira bientôt un lit _molle_, un homme _folle_.
+
+On écrivait _chol_, de _caulis_, et l'on prononçait _chou_. Fallot,
+continuellement obsédé de ses visions de déclinaisons, et pénétré d'une
+foi robuste dans la fidélité de l'orthographe du moyen âge,--temps où
+personne ne soupçonnait pas plus la chose que le mot,--Fallot enregistre
+gravement la forme _chol_ pour le régime singulier, et _chous_ pour le
+régime pluriel. Il cite en preuve «dessous _un chol_,» et «dessous _des
+chous_,» du roman de Renart. (_Recherches, etc._, p. 120.)
+
+J'aurai à reparler de ce genre de preuves qui consiste à ne montrer que
+les exemples à l'appui de notre système, et à cacher ceux qui le
+renverseraient.
+
+Fallot n'avait qu'à jeter les yeux sur le fabliau d'_Estula_, un des
+plus connus du recueil de Barbazan; il y aurait lu partout _chols_, au
+nominatif comme au cas régime:
+
+ Li riches _fols_
+ En son cortil avoit des _chols_...
+ Et cil qui les _chols_ ot coillis...
+ Qui son sac avoit plain de _chols_.
+
+Il faut partout prononcer _choux_; comme il faut dire _cou_ et _fou_, en
+lisant ces vers du même fabliau:
+
+ Prenez l'estole a votre _col_,
+ Dist li prestres: tu es tout _fol_...
+ Povreté fait maint homme _fol_:
+ Li uns prent un sac en son _col_...
+
+Observez que la prononciation primitive de cette finale rétablit
+l'analogie habituelle et régulière entre le singulier et le pluriel: un
+_chevau_, des _chevaux_;--le _cieu_, les _cieux_;--un _fou_, des _fous_.
+
+ * * * * *
+
+Les mots _cercueil_, _vermeil_, sonnaient _cerqueu_, _vermeu_.
+
+La geôlière de Partonopeus lui rend la liberté sur parole, afin qu'il
+puisse aller combattre à un tournoi. Elle fait plus: elle promet de
+l'équiper d'armes et de cheval:
+
+ Et vos presterai une espee
+ Qui fu en un _sarqueu_ trovee,
+ Tranchant aenciane et dure.
+
+ (V. 7720.)
+
+Partonopeus se rend donc au lieu du tournoi. En traversant une forêt, il
+rencontre cinq écuyers,
+
+ Dont chascun meine un bon destrier,
+ Et portent cinq _vermeus_ escuz,
+ Forz et noveax au cox penduz.
+ Es chevax a _vermeilles_ selles
+ Qui bien tailliees sont et beles,
+ Couertes de _vermeil_ samit.
+
+ (V. 7776.)
+
+L'orthographe employée dans le second vers nous apprend la valeur de
+celle que nous trouvons dans le dernier, et qu'il faut prononcer
+
+ Couertes de _vermeu_ samit.
+
+Je lis, dans M. J.-J. Ampère:--«La forme _al_, _el_, _ol_, est toujours
+plus ancienne que la forme _au_, _eu_, _ou_, qui est une contraction.»
+(_Hist. de la lang. fr._, p. 233.)
+
+Rien, que je sache, n'autorise une pareille assertion: c'est une
+conjecture de M. Ampère. Je crois le principe erroné, ainsi que la
+conséquence: «On a dit _val_ avant de dire _vau_, _capel_ avant
+_chapeau_, _fol_ avant de dire _fou_.» (_Ibid._) Ce sont formes
+contemporaines, non-seulement dans le langage, mais même dans
+l'écriture.
+
+
+M et N.
+
+_Mon_, _ton_, _son_, _bon_, réservaient leur _n_ à la voyelle
+subséquente, et sonnaient _mo_, _to_, _so_, _bo_. La prononciation
+miraculeusement conservée du mot _monsieur_ en est la preuve
+irrécusable: _mo-sieu_; _bo-jou, mosieu_.
+
+_Mont_ (montagne) se prononçait aussi _mo_. Ménage nous avertit qu'il
+faut prononcer _Mô-rever_ le nom de l'assassin de Mouy et de Coligny,
+quoiqu'il s'écrive correctement _Mont-revel_; et il cite à l'appui ce
+passage du _Clovis_ de Desmarets:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et sur le _mont Revel_, qui s'élève en la Bresse:
+ La race de la Baume en tire sa noblesse[18].
+
+ (_Obs._ de Mén., p. 246.)
+
+ [18] Ainsi la vraie orthographe de ce nom n'est pas douteuse, mais la
+ prononciation a été une cause d'erreur. On a écrit _Maurevel_, et
+ c'est ainsi qu'on lit partout dans la _Confession de Sancy_: «La
+ pluspart de ceux cy estoient braves soldats, bons petardiers du
+ seminaire de _Maureuel_.» (T. II, p. 420.) Mézeray écrit _Morevel_.
+
+On prononce encore traditionnellement _Momorency_, et l'on écrit
+_Montmorency_. Le dictionnaire de Trévoux recommande expressément de
+prononcer _Momorency_.
+
+On prononçait _mo-nami_,--_bo-nenfant_. La prononciation actuelle
+suppose deux _n_: _mon-nami_,--_bon-nenfant_,--_ton-nâme_,--_son-népée_.
+On dit de même, et à tort, _un nenfant_. La prononciation légitime, et
+conforme à l'ancien usage, est _u-nenfant_.
+
+Soit au commencement, au milieu, ou à la fin des mots, _m_ ou _n_,
+précédées de l'_e_, sonnaient invariablement _an_. _Examen_, que nous
+prononçons _examin_, eût sonné _essaman_.
+
+_Vienne_, _Ardenne_, _Guienne_, _Gien_, _Agen_, sont mal prononcés par
+_ain_, à la moderne; c'est _Viane_, _Guiane_, _Ajan_, _Gian_, comme
+_Sens_, _Caen_ et _Rouen_. Dans _Gérard de Viane_:
+
+ Vous cuidiez bien que je fusse endormis
+ Dedans _Viane_, ou de vin estordis.
+
+ (V. 3538.)
+
+ _Vianne_ escrie: Deus, aidiez S. Moris.
+
+ (V. 1497.)
+
+ Vers _Vianne_ est Oliviers retourné.
+
+ (V. 552.)
+
+Renaud de Montauban, après avoir tué Bertoulet, neveu de Charlemagne,
+s'enfuit de la cour, et le poëte raconte
+
+ Comment grant povreté lui convint endurer
+ Ens es forests d'_Ardane_.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 30.)
+
+Partout dans le roman d'Ogier on lit _Ardane_: Ogier d'_Ardane_, Tierri
+d'_Ardane_, Geufroy d'_Ardane_.
+
+ Loherene ont et _Ardane_ escillie.
+
+ (_Ogier_, v. 10784.)
+
+«Les Sarrasins ont dévasté la Lorraine et l'Ardenne.»
+
+Au XVIe siècle, la vraie prononciation était encore en vigueur.
+Marguerite, soeur de François Ier, dans ses lettres autographes, écrit
+toujours _Gyan_, la ville de _Gyan_.
+
+Le nom propre _Vivien_ sonnait _Vivian_:
+
+ Ils sont entré en Espagne la grant,
+ La terre guastent as Turs et as Persans,
+ Tuent les fames[19], ocient les enfans.
+ Par tote l'ost fait crier _Vivians_...
+
+ (_Gérard de Viane._)
+
+ [19] Sur cette orthographe du mot _femme_, voyez plus haut, pages 20
+ et 21.
+
+La célèbre fée _Viviane_, élève et maîtresse de l'enchanteur Merlin,
+était la fée _Vivienne_.
+
+_Carême_, _gemme_, _crême_, sont écrits, dans Saint-Bernard, _quaramme_,
+_jamme_, _cramme_:
+
+--«De l'encommencement de _quaramme_.--Nous entrons hui, chier frere, el
+tens del saint _quarammme_.» (P. 561.)
+
+--«Cuidiez vous, cher frere, ke li _cramme_ faillist el baptisme de
+Crist?» (_Ibid._, p. 563.)
+
+--«... C'est des _jammes_ et des pierres precieuses.» (_Ibid._, p. 572.)
+
+Le nom de _Bethléem_ se prononçait _Belléan_, comme _Jérusalem_,
+_Jerusalan_; et c'est ainsi qu'on les trouve écrits la moitié du temps
+dans les manuscrits les plus anciens. MM. Ampère et Fallot ont pris à
+tort cette orthographe pour l'indication d'un cas oblique.
+
+Dans le mystère de la Passion, représenté à Paris en 1507, lorsqu'il est
+question d'aller au temple présenter Marie, alors âgée de trois ans, la
+femme de chambre de sa mère suppose que cette jeune enfant ne pourra pas
+faire à pied la route de Jérusalem:
+
+ LA CHAMBRIÈRE.
+
+ Vous porterai-je?
+
+ MARIE.
+
+ Je suis forte
+ Assez pour cheminer un _an_;
+ Mais que soye en _Hierusalem_,
+ Humblement me reposeray,
+ Le sainct temple visiteray,
+ S'il plaist à Dieu, tout à mon aise.
+
+ ( _Hist. du Th. fr._, par les frères Parfaict, I, 102.)
+
+Les noms propres latins _Arrianus_, _Cassianus_, _Spartianus_,
+_Gratianus_, _Gordianus_, et autres terminés de même, se traduisaient
+_Arrien_, _Cassien_, _Gratien_, etc., afin de les rapprocher, par cette
+orthographe, le plus près possible de la forme latine; car, écrits
+ainsi, ils se prononçaient _Arrian_, _Cassian_, _Gratian_.
+
+Cette prononciation de _en_ nous était particulière; les autres peuples
+le font sonner _ain_. En Angleterre, _Ruthwen_, _Owen_; en Italie,
+_Marengo_; en Espagne, Notre-Dame del _Carmen_, _Baylen_, etc. Lorsque,
+par suite des relations politiques, l'habitude étrangère eut corrompu la
+nôtre, beaucoup d'écrivains, pour conserver l'ancienne prononciation,
+voulurent écrire par un _a_ les finales en _en_. Mais les savants, chose
+étrange, aimèrent mieux retenir l'ancienne orthographe, et y appliquer
+la prononciation nouvelle; tant ils tiennent à la forme écrite! Ménage,
+entre autres, décida qu'il ne fallait pas prononcer _Appian_, mais
+_Appi-in_. Cette décision introduisait une inconséquence dans le
+langage, puisque l'on continuait à dire _Caen_, _Rouen_, et _engager_;
+elle choquait l'ancienne règle, le bon sens et l'étymologie: elle fut
+adoptée sans difficulté, et s'est toujours maintenue depuis.
+
+D'après la règle qui fait l'objet de ce chapitre, _rien_, _bien_,
+_tiens_, etc., ont dû se prononcer _rian_, _bian_, _tians_; aussi les
+poëtes comiques, lorsqu'ils font parler des paysans, Molière, Regnard,
+Dufresny, Dancourt, n'y manquent-ils pas.--«Ça n'y fait _rian_,
+Piarrot!--J'en avons vu _bian_ d'autres!» (_Le Festin de Pierre._)
+
+
+P.
+
+Nous prononçons _un lou_, et non pas _un loupe_.
+
+Voltaire dit qu'on faisait autrefois sentir le _p_; il n'en sait rien,
+mais il le suppose. Voltaire se fût garanti de cette erreur, s'il eût
+seulement jeté les yeux sur le fabliau _du Lou et de l'oue_ (du loup et
+de l'oie), publié dans Barbazan. On ne prononçait pas plus _un loupe_
+que l'on ne prononçait _un coupe_, _un drape_, _un sepe de vigne_,
+_beaucoupe_, etc.
+
+Le _p_ final ne sonnait jamais, et rarement l'écrivait-on suivi d'une
+autre consonne. Certains grammairiens reprochent à Voltaire d'avoir
+supprimé le _p_ de _tems_. Qu'ils portent leur blâme plus haut, car,
+dans les manuscrits antérieurs à la renaissance, ce mot n'a jamais de
+_p_; il est partout figuré _tens_ ou _tans_. On n'en mettait pas
+davantage à _corps_, de _corpus_, qui est toujours figuré _cors_. Les
+manuscrits écrivent de même _dras_, _hanas_, pour _draps_, _hanaps_
+(vases à boire):
+
+ Li escanson misent le vin
+ En coupes, en _henas_ d'or fin.
+
+ (_Partonopeus_, v. 1013.)
+
+C'est le XVIe siècle qui, dans sa pédanterie d'étymologies, s'est avisé
+de rappeler le _p_ de _tempus_. Jusque-là, on ne s'en était jamais
+occupé.
+
+On prononce mal le _cape_ de Bonne-Espérance. Les Gascons et les
+Normands nous enseignent la vraie prononciation, qui disent, les uns
+_cadedis_ (_cap de Dieu_), les autres le _ca d'Antifé_ (_cap
+d'Antifer_).
+
+_P_ suivi d'un _t_ au milieu d'un mot, s'efface, et laisse la seconde
+consonne retentir seule. Nous prononçons très-bien _baptême_,
+_Baptiste_, _baptiser_, avec le _p_ muet; mais nous prononçons très-mal
+_adopter_, comme s'il y avait _adopeter_. Pourquoi faisons-nous sentir
+dans _septembre_ le _p_, qu'on ne fait point sentir dans _sept_?
+Autrefois on écrivait _set_ et _setme_, pour _sept_ et _septième_. La
+_chanson de Roland_ et le _Livre des Rois_ ne l'ont pas une seule fois
+autrement.
+
+ Et la _sedme_ est de cels de Jericho.
+
+ (_Roland_, st. 223.)
+
+«Et la _sème_, la septième, est de ceux de Jéricho.»
+
+
+Q.
+
+Il n'existe en français que deux mots terminés par un _q_, _cinq_ et
+_coq_. On prononçait _co_, témoin _codinde_ pour _coq d'inde_, et la
+chanson de Boufflers:
+
+ Or de ces nids, de ces _coqs_, de ces lacs,
+ L'amour a formé _Ni-co-las_.
+
+Les manuscrits écrivent souvent _cin_. Ce _q_ muet a occasionné la
+mauvaise prononciation _cintième_.
+
+Pour le _Q_ initial, voyez l'article du _K_.
+
+
+R.
+
+_R_ finale était muette.
+
+Le pauvre bûcheron du _Dit de Mellin-Mellot_ lamente sa misère:
+
+ Certes, vilain sui je gateis comme un _ours_.
+ De tous les tens du mont sui je nez en _decours_,
+ Ma femme et mes enfans aront povre _secours_
+ Quant m'en irai sans busche duel aront et _courous_.
+
+ (Jubinal, _Nouv. fabl._, I, 129.)
+
+Il est évident que l'_r_ des trois premières rimes s'éteignait, puisque
+ces mots _ours_, _decours_, _secours_, riment avec _courroux_.
+
+Cette prononciation du mot _ours_ le rendait parfaitement homonyme
+d'_oue_ (_oie_). C'est pourquoi la rue _aux Oues_, peuplée jadis de
+rôtisseurs, est aujourd'hui la rue _aux Ours_. Pour accomplir cette
+métamorphose des oies en ours, il n'a fallu que la main de l'ouvrier
+chargé d'écrire l'inscription à l'angle de cette rue, que le peuple
+continue d'appeler sagement _rue aux Oues_.
+
+_R_, comme liquide, avait sur les voyelles _a_ et _o_ la même influence
+que l'autre liquide _l_.--Nous avons vu que _al_, _ol_, sonnaient
+isolément _au_, _ou_; l'_r_ partageait ce privilége, qui se combinait en
+outre avec l'usage du grasseyement.
+
+Par exemple, _cors_, de _corpus_ ou de _curtus_; _cort_, de _chors_, _la
+cour_, sonnaient également _cou_, l'_o_ prenant le son _ou_, et l'_r_
+tombant par le grasseyement et par la règle de la consonne finale
+muette. Ainsi _cours_ rime avec _genoux_:
+
+ Avant retaste et puis arriere,
+ Tant qu'il rencontre les _genoux_;
+ Si cuide avoir trové os _cors_ (_os breve_)
+ C'on i ait mis por le sechier.
+
+ (_Le Fabel d'Aloul_.)
+
+_Por_ sonnait _pou_, comme le prononce encore le peuple: c'est _pou_
+rire.
+
+_Tor_, _jor_; _tour_, _jour_; de là vient que _Bordeaux_ était
+anciennement prononcé _Bourdeaux_. _Bordeaux_ a prévalu dans l'usage,
+et, au contraire, la forme primitive _Bologne_ a cédé la place à
+_Boulogne_.
+
+Le _for l'évêque_ était le lieu où l'évêque exerçait sa juridiction,
+_forum episcopi_, comme le _for intérieur_ est le tribunal intérieur, la
+conscience. Le peuple ne manquait pas de dire _le four l'évêque_ (le mot
+_for intérieur_ n'ayant jamais été à son usage, est demeuré _for
+intérieur_): On l'a mis _au four-l'évêque_. Là-dessus, Ménage s'imagine
+que, dans cette forme populaire, _four_ signifie un four à cuire le
+pain. «Il reste à décider, dit-il, qui est le meilleur de
+_for-l'évesque_ ou de _four-l'évesque_; c'est sans doute
+_for-l'évesque_.» Et il ajoute sa grande raison, après laquelle il ne
+reste plus qu'à s'incliner: «C'est ainsi que parlent _les honnêtes
+gens_.» (_Obs._, pag. 431.) Les _honnêtes gens_, selon Ménage, sont ceux
+qui savent lire; ceux à qui on ne l'a pas appris, et qui ne suivent que
+la tradition orale, ne peuvent pas être honnêtes. Cela n'empêche pas
+qu'ils ne puissent quelquefois avoir raison contre les autres, par
+exemple, dans le cas de _four l'évêque_.
+
+ Estula avoit nom li chiens;
+ Mes de tant lor avint il biens
+ Que la nuit n'est mie en la _cort_.
+ Et li vallés prenoit _escout_.
+
+ (_Estula_, v. 45.)
+
+«Le chien s'appelait _Estula_; mais ils (les voleurs) eurent cette
+fortune qu'il n'était pas cette nuit-là dans la cour. Et le jeune homme
+écoutait.»
+
+Les noms propres _Gérard_, _Girard_, _Évrard_, étaient prononcés
+_Géraud_, _Giraut_, _Évraud_. _Fontevrault_ est la fontaine-Évrard.
+
+Cependant ce son de diphthongue n'avait pas toujours lieu. Quelquefois
+l'_r_ tombait tout simplement en allongeant l'_a_ ou l'_o_ qui la
+précédait. Ainsi _lard_, _gars_, _char_, sonnaient _lâ_, _gâ_, _châ_,
+très-long. _Lard_ rimait ainsi avec _gras_. Voyez plus haut l'article du
+grasseyement.
+
+L'_r_ finale précédée de l'_e_, ne lui communiquait pas le son _eu_,
+mais seulement le son de l'_é_ fermé; propriété qu'elle a conservée dans
+notre système; par exemple: _Roger_, _bûcher_, et les infinitifs de la
+première conjugaison.
+
+Dans toute la Normandie on prononce encore _la mé_ pour _la mer_, du
+_fé_ pour du _fer_. _Le ca d'Antifé_ est le _cap d'Antifer_.
+
+Considérez quel bénéfice nous a produit la confusion de _la mer_ (mare)
+avec _la mère_ (mater): il est devenu impossible de faire rimer _la mer_
+avec _aimer_, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'oeil, ce
+qui est absurde, et va directement contre le but de la versification.
+
+La même difficulté se représente pour _fer_ et _étouffer_, et pour une
+quantité d'autres: il faut opter entre l'oeil et l'oreille. Le poëte,
+qui trouve avec raison son vocabulaire déjà bien assez pauvre, se décide
+pour l'oeil, et de là ces rimes indigentes qui n'existent que sur le
+papier. Nos pères avaient bien plus de bon sens, qui se préoccupaient
+d'abord et avant tout du son, et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux
+qu'on me fasse rimer _l'hivé_ avec _planter_, que de me faire rimer
+_l'hivere_ avec _trouver_. Et encore, c'est que le poëte moderne, qui me
+blesse l'oreille, tournera en ridicule le poëte du moyen âge, et me
+contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est
+fausse, et que la sienne est une rime riche! En vérité, l'habitude fait
+passer d'étranges choses!
+
+On conviendra qu'il est très-fâcheux de trouver dans la Fontaine des
+rimes qui n'en sont pas, telles que celles-ci:
+
+ La belle étoit pour les gens _fiers_.
+ Fille se coiffe _volontiers_
+ D'amoureux à longue crinière.
+
+Cette rime était excellente dans le temps qu'on prononçait _fiés_ et non
+_fières_.
+
+Sous le règne de Louis XV et même de Louis XVI, la vieille cour
+maintenait la véritable prononciation de l'_r_ finale dans les
+substantifs en _eur_. Elle disait des _porteux_, des _passeux_, des
+_précheux_, etc.; ce qui n'est qu'une application particulière de la
+règle générale.
+
+En termes de chasse, on ne prononce jamais autrement que _des piqueux_.
+Sur quoi je ferai observer combien les vocabulaires techniques sont
+d'excellents témoins du vieil usage, et combien il serait à désirer
+qu'on eût des dictionnaires sûrs et complets des termes de droit, de
+ceux de marine, de chasse, de pêche, etc., etc. Ces termes, aujourd'hui
+sortis de la langue usuelle, en faisaient partie quand l'art ou le
+métier auquel ils appartiennent a commencé d'être connu chez nous. Ils
+se sont conservés et transmis par la routine, chose meilleure qu'on ne
+croit, et sont des témoins infaillibles.
+
+
+S.
+
+Je n'ai pas besoin de faire voir que l'_s_ finale était effacée de la
+prononciation de nos aïeux, puisque nous-mêmes ne la faisons pas sentir;
+_des verses_, _des moeurses_, pour des _vers_, des _moeurs_, sont une
+tradition particulière à la Comédie française, et tout à fait mauvaise:
+heureusement elle commence à se perdre.
+
+Quant à la manière affectée dont on fait aujourd'hui siffler l'_s_
+finale sur la voyelle qui commence le mot suivant, il en sera traité au
+chapitre des consonnes articulées à la moderne.
+
+Je rappelle ici pour mémoire que l'_s_ suivie d'une autre consonne dans
+le courant d'un mot, disparaît pour laisser prévaloir la seconde:
+_esprit_, _estomach_, et quelques autres, sont des vices consacrés, mais
+dans le fond aussi choquants que le seraient _esse-pée_, _esse-tonner_.
+
+Dans ce passage de la Fontaine:
+
+ Ces deux veuves, en badinant,
+ En riant, en lui faisant fête,
+ L'alloient quelquefois _testonnant_,
+ C'est-à-dire ajustant sa tête.
+
+ (_L'Homme entre ses deux âges._)
+
+On ne manque pas de faire prononcer aux enfants _tesse-tonant_, comme
+aussi dans l'occasion _fesse-toyer_. Prononcez donc aussi _esse-trange_,
+_tesse-te_ et _fesse-te_.
+
+Les poëtes latins ne se faisaient aucun scrupule d'abattre l'_s_ et de
+maintenir la voyelle brève devant ces formes _st_, _sp_, _sc_, autorisés
+en cela de l'exemple des Grecs. Voyez plus haut (p. 38 et 39) la preuve
+de ce fait.
+
+
+T.
+
+Les conventions d'autrefois par rapport au _t_ final n'ont pas changé:
+il est toujours effacé.
+
+Dans l'intérieur d'un mot, le _t_ précédé d'une _s_ l'emporte sur elle,
+et se fait seul sentir. Si la voyelle antécédente était un _e_, cet _e_
+prenait l'accent aigu, _estrange_, _étrange_.
+
+
+V.
+
+Jusqu'au milieu du XVIe siècle, l'_u_ consonne, que nous appelons _v_,
+n'eut pas de figure distincte de celle de l'_u_ voyelle. Ce fut Ramus
+qui s'avisa de lui attribuer un signe particulier. Avant Ramus, l'usage
+de la prononciation apprenait seul à en faire la différence.
+
+Le _v_ ne termine aucun mot; il n'a pas assez de résistance. Quand
+l'étymologie en fournissait un, l'on y substituait sa forte _f_.
+
+L'_u_ final était, selon l'occurrence du mot suivant, ou voyelle ou
+consonne.
+
+De _Deus_ on fit _deu_, au féminin _deuesse_, c'est-à-dire _devesse_, et
+non _déesse_:
+
+--«E ço li frai par ço que guerpid me as, e as aured Astarten, _deuesse_
+de Sydonie.» (_Rois_, III, p. 279.)
+
+«Et ce lui ferai-je parce que tu m'as abandonné, et as adoré Astarté,
+déesse de Sidon.»
+
+Tous les éditeurs de textes anciens ont pris sur eux de distinguer dans
+l'impression l'_u_ voyelle et l'_u_ consonne, qui sont confondus dans
+les manuscrits, et qui se substituaient parfois l'un à l'autre dans le
+langage. Ainsi _j'auerai_ devait se lire, selon ce que voulait la
+mesure, tantôt _j'averai_ en trois syllabes, tantôt _j'aurai_ en deux.
+L'éditeur de la _chanson de Roland_ imprimant toujours _j'averai_,
+estropie quelquefois le vers par cette orthographe. Cette distinction
+est, à la rigueur, une infidélité, comme l'introduction des accents.
+Reproduire les manuscrits, c'est à quoi l'on doit s'attacher.
+
+
+X.
+
+Ce caractère _x_ a été inventé pour représenter le son dur de deux _ss_.
+Dans l'écriture manuscrite, il figure deux _c_ dos à dos.
+
+_Saint Maixant_, _Bruxelles_, _Auxonne_, _Auxerre_, _Auxi-le-Château_,
+se prononcent _Saint Maissant_, _Brusselles_, etc.
+
+_Paix_, _poix_, dans la formation de leurs verbes, ne donnent pas
+_poixer_, _paxifier_, mais _poisser_, _pacifier_.
+
+La version manuscrite d'Abélard par Jean de Meun (mort en 1322) commence
+par cette phrase:--«_Essamples_ attaignent souvent les talens des hommes
+plus que ne font paroles.» (Manusc. nº 7273 _bis_.)
+
+Et la Bible de Guyot de Provins:
+
+ Dou siecle puant et orrible
+ M'estuet commencer une Bible
+ Por poindre et por aguillonner,
+ Et por grant _essample_ monstrer.
+
+On a écrit _lexive_, de _lixivium_; on écrit encore _soixante_, de
+_sexaginta_, et l'on a toujours prononcé _lessive_ et _soissante_. Ceux
+qui prononcent _Bruqueselles_ devraient prononcer pareillement
+_soiquessante_.
+
+A la fin du XVIe siècle, l'_x_ se prononçait encore comme _ss_. On
+disait _une massime_, _Alessandre_; c'est Henri Estienne qui l'atteste.
+A la vérité, il cite cette prononciation pour s'en moquer, preuve que
+l'autre était dès lors assez répandue. Henri Estienne blâme la première,
+parce que c'est la prononciation italienne, et qu'il la croit introduite
+depuis peu par les mignons d'Henri III. Il ignore que c'est la valeur
+ancienne de l'_x_; il s'imagine que l'_x_ est banni par cette
+prononciation, et remplacé par la double _s_. Au reste, voici comment
+s'exprime au sujet de cet _x_ M. Philausone; je conserve l'orthographe
+étrange d'Henri Estienne:
+
+«Philausone.--Je pense bien que quant au mot latin _vexare_, si un
+Italien qui entendret le francés en voulet user, l'accommodant à son
+langage, autant qu'il auroit l'honnesteté en recommandation, autant
+seret il soigneux de lui garder sa lettre _x_.»
+
+Philalèthe demande naïvement pourquoi.--«Pour ce, répond l'autre, qu'il
+tomberet en un equivoque fort deshonneste au langage francés.»
+
+(_Du langage français italianisé_, p. 571.)
+
+Henri Estienne s'imagine que c'est là un argument d'une grande portée.
+Cela ne prouve rien du tout, sinon qu'alors le mot _vexer_ n'était pas
+encore fait, et que quand on l'a créé, _l'equivoque deshonneste_ n'était
+plus à craindre, parce que la tradition de la véritable valeur de l'_x_,
+perdue dans beaucoup de mots, permettait de prononcer _vexer_ comme on
+prononce aujourd'hui _maxime_ et _Alexandre_.
+
+Dans les plus vieux monuments de la langue française, par exemple dans
+Villehardoin, _x_ à la fin d'un mot donne à la voyelle précédente _a_ ou
+_e_, le son d'une diphthongue moderne composée avec cette voyelle et
+l'_u_. Ainsi Villehardoin met toujours des _chevax_, des _vaissiax_;
+c'est sans aucun doute _chevaux_, _vaissiaux_. L'_s_ n'aurait pas eu
+cette propriété. On rencontre, dans des écrits du XIIIe siècle, _beax_
+et _loyax_ pêle-mêle avec la notation _beaus_ et _loyaus_, qui
+s'établissait dès cette époque.
+
+Dans la traduction inédite des _Lettres d'Abélard_ par Jean de Meun, on
+lit à la page 6: «La parole que _Ajaus_ disait.» _Ajaus_, parce que le
+latin s'écrit _Ajax_. Le scribe a figuré la prononciation de son temps.
+
+_Diex_, _Dieu_:
+
+ Pardonne moi, biau sires Diex,
+ Car je sens que je deviens _vieux_.
+
+Dans le fabliau d'_Auberée la vielle maquerelle_, Auberée raconte au
+mari dupé comment un jeune homme lui a confié, pour le raccommoder, un
+surcot dont il avait, dans une partie de plaisir, déchiré la fourrure
+d'écureuil:
+
+ Un vallet vint ci avant hier;
+ Por recoudre et por afaitier
+ Si me bailla un sien sercot,
+ Que rompu ot a un escot
+ Ne sai trois _escurex_ ou quatre.
+
+_Escureux_. Le même mot se trouve écrit _escureax_, pour le besoin de la
+rime, dans la description de ce surcot:
+
+ Li surcoz fu toz a porfil
+ Forrez de menuz _escureax_.
+ Mult soloit estre gens et _beax_...
+
+_Escureaux_ rime avec _beaux_.
+
+«Le surcot était sur tous les bords fourré de fins écureuils. Le jeune
+homme était ordinairement gentil et beau.»
+
+Peu à peu s'établit l'usage de figurer l'_u_ dans ces diphthongues; mais
+cet usage ne bannit pas celui de terminer le mot par _x_. L'_x_ conserva
+une place désormais sans fonctions[20].
+
+ [20] Il est superflu d'expliquer sa présence dans les finales où
+ l'étymologie latine le justifie: _croix_, _poix_, _noix_, _six_,
+ _paix_, etc.--Il se trouve dans _prix_, _deux_, _dix_, par un hasard
+ d'imitation que l'usage a consacré. Ménage veut que ce soit pour
+ distinguer le substantif _prix_ du participe de _prendre_, et le nom
+ de nombre _dix_, de _tu dis_, etc. En général, ce motif, tiré de la
+ nécessité de distinguer, me paraît une misérable subtilité de
+ grammairien aux abois. De quoi voulait-on distinguer _deux_? L'_x_ y
+ est venu comme consonne euphonique, puisque la forme primitive était
+ _dou_, de _duo_. _Dou_, _dui_, c'est comme parlent toujours le
+ _Livre des Rois_, S. Bernard, et la _chanson de Roland_.
+
+Ménage raconte que Louis XIV, ayant un jour demandé d'où venait cet _x_
+final dans les pluriels où l'_s_ semblait plus naturellement appelée,
+personne ne put le lui dire. Cette question avait déjà occupé les
+grammairiens. Jacques Pelletier, du Mans, l'a traitée et résolue à sa
+manière dans son dialogue de l'orthographe. C'est, dit-il, que les
+Français, écrivant trop vite et lisant de même, sont sujets à confondre
+les lettres; et, pour prévenir les effets de cette rapidité, ils ont
+imaginé d'employer des caractères de diverse figure. Par exemple, ils
+ont écrit le nombre _deux_ par un _x_, afin qu'on ne pût lire _dens_. Il
+serait si facile, en effet, de prendre l'un pour l'autre! Voilà où en
+viennent tous ceux qui ne voient que la langue écrite. Cette habile
+explication de Pelletier a été recueillie précieusement par Théodore de
+Bèze; Ménage ose douter qu'elle soit la bonne.
+
+
+Z.
+
+_Z_ final communique à l'_e_ qui le précède le son fermé.
+
+Bonaventure Desperriers donne à ses élèves une règle pour l'emploi du
+_z_ à la fin des substantifs pluriels. Si le singulier se termine par un
+_é_ fermé, le pluriel prend un _z_ au lieu d'une _s_:
+
+ Vous avez toujours _s_ à mettre
+ A la fin de chaque pluriel,
+ Sinon qu'il y ait une lettre
+ Crestée[21] au bout du singulier,
+ Et quand _e_ y a son entier.
+ _Bonté_ vous guide à _ses bontez_.
+ Si vous suivez autre sentier,
+ Vos bonnes notes mal notez.
+
+ (_OEuvres_ de B. Desperriers (1544), p. 182.)
+
+ [21] _Crêtée_, c'est-à-dire ayant une _crête_, un accent; et quand le
+ son de l'_e_ y est aussi complet que possible: _é_.
+
+«Car, dit Étienne Dolet, _z_ est le signe de _e_ masculin (_é_) au
+pluriel nombre des verbes de seconde personne, et ce, sans aucun accent
+marqué dessus. Exemple: Si vous aym_ez_ la vertu, jamais vous ne vous
+adonner_ez_ à vice, et vous esbatter_ez_ toujours à quelque exercice
+honneste.» (_Les Accents françois_.)
+
+Il prescrit, en conséquence, d'écrire _des voluptés_ avec l'accent aigu
+si l'on met une _s_ à la fin, ou par un _z_ sans accent sur l'_e_.
+
+Quoique le _z_ soit depuis longtemps dépossédé de ces fonctions que lui
+assignait Desperriers, nous avons conservé l'habitude irréfléchie
+d'écrire par un _z_ _le nez_, et nous mettons l'_s_ et l'_é_ accentué à
+_des gens bien nés_.
+
+
+§ II.
+
+OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS.
+
+Il est essentiel de noter ici comment on écrivait au pluriel les mots
+terminés au singulier par _d_ ou _t_. Nos grammaires modernes
+prescrivent d'ajouter une _s_ tout simplement: _grand_, _grands_;
+_enfant_, _enfants_; _moment_, _moments_.
+
+Nos pères n'en usaient pas ainsi. Le _t_ était la finale euphonique
+caractérisant le singulier; l'_s_ était celle du pluriel. On substituait
+l'une à l'autre, on ne les accumulait pas.
+
+--«Amasa partid de curt pur faire _le cumandemenT_ le rei.»
+
+(_Rois_, II, p. 197.)
+
+--«E ço fud encuntre li lei Deu e _sun cumandemenT_.»
+
+(P. 285.)
+
+--«E n'ad pas tenu mes veies e _mes cumandemenZ_.»
+
+(P. 280.)
+
+--«E si tu oz de quer _mes cumandemenZ_.»
+
+(_Ibid._)
+
+--«Tantost cume li reis out oïd les dures paroles ki furent en cel livre
+de la lei, _ses guarnemenZ_ de dol et de _marremenT_ dessirad.»
+
+(_Rois_, p. 424.)
+
+«Il déchira ses habits, de deuil et de chagrin.»
+
+La _gent_, et les vaillantes _genz_;--un _tréud_ (tribut), les
+_tréuz_;--_grant_, _granz_;--_païsant_, _païsanz_, etc.--«Tuit li
+_granz_ e li _petiz_...»
+
+(_Rois_, _passim_.)
+
+De même pour les substantifs en _é_ et les participes passés passifs,
+qui alors prenaient le _d_ final euphonique, ou le _t_.
+
+--«... E _humilieD_ te as devant lui, e tes riches guarnemenz as
+_desrameZ_, e devant lui as _plureD_...»
+
+(_Rois_, p. 425.)
+
+«Et tu t'es humilié... et tes habits as déchirés, et tu as pleuré...»
+
+--«Mais ki est cil ke il ad _ramposneD_, e vers ki il ad mal _parleD_? E
+ki est cil vers ki il ad _crieD_, e les oils par orguil _leveZ_?»
+
+(_Rois_, p. 414.)
+
+--«E asist (brûla) la _citeD_ de Jerusalem, e li reis Joachim eissid de
+la _citeD_.»
+
+(_Rois_, p. 433.)
+
+--«E fist assembler tuz les pruveires _des citeZ_ de Juda.»
+
+(P. 427.)
+
+--«Tuz les temples ki esteint _es citeZ_ de Samarie.»
+
+(P. 429.)
+
+--«E li reis meismes estud sur _un degreD_.»
+
+(P. 426.)
+
+--«E l'um muntad del un en l'autre tut par _degreZ_.»
+
+(P. 251.)
+
+_PechieT_, _pechieZ_;--_aturneD_, _aturneZ_;--_costeD_, _costeZ_;--etc.,
+etc. (_passim_).
+
+ * * * * *
+
+La même règle est observée partout. Je me bornerai à citer la _chanson
+de Roland_.
+
+ La bataille est e mervillose e _granT_...
+ La veissiez si _grant_ dulor de _genT_...
+
+ (St. 123.)
+
+ Par tel paroles vus ressemblez _enfanT_...
+
+ (St. 132.)
+
+ Les oz sunt beles e les cumpaignes _granZ_.
+
+ (St. 242.)
+
+ De cels de France XX mille _cumbatanZ_...
+
+ (St. 230.)
+
+ Ensemble od els XV milie de Francs
+ De bachelers que Carles cleimet _enfanS_.
+
+ (_Ibid._)
+
+_Allemant_, _Normant_, font au pluriel _Allemans_, _Normans_.
+
+Pour les mots terminés par _é_ fermé, soit participes, adjectifs ou
+substantifs:
+
+ Dist Baligant: Que avez vos _trovet_?
+ U est Marsilie que jo aveie _mandet_?
+ Dist Clarien: Il est a mort _naffret_.
+
+ (St. 195.)
+
+_Trouvé_; _mandé_; _navré_.
+
+ De cels de France XX milie _adubez_.
+
+ (St. 195.)
+
+ Asez i ad evesques et _abez_,
+ Moines, canoines, provoires _coronez_...
+ Gaillardement tuz les unt _encensez_
+ A grant honor, poi les unt _enterrez_.
+
+ (St. 209.)
+
+Même règle pour les mots en _i_ ou en _u_: _faillit_,
+_failliz_;--_petit_, _petiz_;--_hait_, _haiz_;--_Arabit_, _Arabiz_.
+
+Thierry blessé par Pinabel lui fend la tête jusqu'au nez:
+
+ Jusqu'al nasel li a frait e _fendut_;
+ Del chef li a le cervel _repandut_;
+ Brandit son colp, si l'a mort _abatut_.
+ A icest cop est li esturs _vencut_.
+ Escrient Franc: Deus i a fait _vertut_!
+ Asez est dreit que Guenes soit _pandut_.
+
+ (_Roland_, st. 288.)
+
+«A ce coup le combat est gagné. Les Français s'écrient: Dieu y a fait
+vertu! il est juste que Ganelon soit pendu.»
+
+ Pur Karlemagne fist Deus _vertuZ_ mult granz.
+
+ (St. 176.)
+
+Roland se sent frappé à mort:
+
+ Ço sent Rollans, de sun tens n'i ad plus.
+ Devers Espaigne est en _un_ pui _aguT_;
+ A l'une main si ad sun pis _batuD_:
+ Deus! meie culpe vers _les_ tues _vertuZ_
+ De mes pechez, des granz e _des menuZ_.
+
+ (St. 172.)
+
+«Roland sent que son temps est fini, il est tourné vers l'Espagne sur un
+sommet aigu. D'une main il se frappe la poitrine: Mon Dieu, je m'accuse
+à tes vertus de tous mes péchés, grands et petits.»
+
+Charlemagne demande conseil à ses preux sur ce qu'il fera des parents de
+Ganelon, livrés en otage:
+
+ Carles apelet ses cuntes e ses dux:
+ Que me loez de cels qu'ai _retenuz_?
+ Pur Ganelun erent a plait _venuz_,
+ Pur Pinabel en ostage _renduz_.
+
+ (St. 290.)
+
+«Que me conseillez-vous de ceux que j'ai retenus qui sont venus plaider
+pour Ganelon, et se sont rendus otages pour Pinabel?»
+
+Ces passages rapprochés démontrent clairement l'intention de la règle. A
+quoi est destinée la consonne finale? A pratiquer la liaison sur le mot
+suivant. Une seule y suffit. Le singulier se lie par le _t_, le pluriel
+par l'_s_; _ts_ forme un double emploi, et prouve l'ignorance complète
+des principes. Je demande que, dans tout ce qu'il existe de manuscrits
+du moyen âge, on me fasse voir un exemple, un seul, d'_enfants_ écrit
+par _ts_, du mot _corps_ ou du mot _temps_ écrit avec un _p_. Au moyen
+de cette dernière orthographe, on peut aujourd'hui se procurer le
+spectacle de quatre consonnes consécutives:--_temps couvert_, et même de
+cinq:--_temps pluvieux_. Il faut laisser aux Allemands le plaisir de
+contempler sept consonnes de suite dans un de leurs mots les plus
+usuels, _Geschi_chtschr_eiber_ (historien).
+
+Quand Voltaire proposait de supprimer au pluriel le _p_ et le _t_,
+d'écrire: _enfans_, _mouvemens_, il était remis dans le bon chemin par
+son instinct admirable de la langue française; il suivait l'inspiration
+secrète de ce génie dont furent animés à un si haut degré la Fontaine et
+Molière. Si Voltaire eût connu les monuments littéraires du XIIe siècle,
+il eût appuyé sa réforme sur des arguments victorieux.
+
+L'_s_ caractéristique du pluriel souffre volontiers devant soi les
+liquides _m_, _n_, _l_, _r_: _autels_, _bacheliers_; et d'autres
+consonnes, _c_, _f_, qui ne sont pas dures comme le _t_, et n'ont pas
+comme lui le privilége spécial de marquer le singulier; en sorte qu'il
+n'y a pas antipathie. On a toujours écrit: les _Francs_,--les _chefs_;
+les _caitifs_,--_tens_, _encens_, etc.
+
+
+§ III.
+
+DEUX CONSONNES FINALES.--PREUVE PAR LES RIMES EN _I_.
+
+On demande de deux consonnes finales laquelle se détache sur la voyelle
+initiale suivante:
+
+La pénultième quand c'est une liquide, _l_ ou _r_;
+
+Autrement, la dernière.
+
+_Fils_ est la moitié du temps écrit sans _s_.
+
+ Mais la douce virge Marie
+ Est primerains en piez saillie;
+ Devant son _fil_ en est venue.
+
+ (_La Court de Paradis_, v. 537.)
+
+ Faites tost mes _dras_ emmaler
+ Et vostre _fil_ apareillier.
+
+ (_L'Enfant remis au soleil_, v. 60.)
+
+Faites sentir l'_s_ de _draps_ et l'_l_ de _fils_.
+
+_Ile zont_, comme l'on prononce aujourd'hui, est tout à fait moderne:
+tous les textes donnent _il ont_, et Théodore de Bèze, à la fin du
+_XVI_e siècle, en fait encore une règle expresse:--«L'_s_ ne sonne
+_jamais_ dans le pronom pluriel _ils_, que le mot suivant commence par
+une voyelle ou par une consonne, il n'importe. _Ils ont dit_, _ils
+disent_, prononcez _il ont dit_, _i disent_.»
+
+(_De Ling. fr. rect. pron._, p. 72.)
+
+_Mort angoisseuse_, _corps alègre_, _fort et ferme_; prononcez hardiment
+_mor angoisseuse_, _cor alègre_, _for et ferme_.
+
+Dans le cas d'une consonne initiale suivante, il va sans dire qu'on
+arrêtait la voix sur la dernière voyelle; l'euphonie, qui défend
+d'articuler une finale, à plus forte raison en défendra deux. Il était
+réservé à notre siècle de prononcer _more taffreuse_, _remore zet
+crime_.
+
+Le mutisme complet des finales est encore démontré par les rimes.
+
+Car s'il est vrai que jamais consonne ne fût articulée ni n'agît à
+reculons sur la voyelle précédente, il s'ensuit que les poëtes,
+travaillant pour l'oreille et attentifs uniquement à la satisfaire,
+doivent avoir employé quantité de rimes qui aujourd'hui révolteraient
+également l'oreille et les yeux.
+
+C'est précisément ce qui arrive, et par là se trouve confirmée la règle
+posée au début de ce chapitre: Toute consonne finale s'annule.
+
+Ainsi _venin_ rimait avec _ennemi_:
+
+ Qui doulceur baille a ennemi
+ Si le tendra il pour veni_n_.
+
+ (_Marie de France_, fable VIII.)
+
+Le refrain de la _chanson des Ordres_, par Ruteboeuf, est:
+
+ Papelart et begui_n_
+ Ont le siecle honni.
+
+ (_Fabliaux_, éd. Méon, II, 299.)
+
+Dans la chronique de saint Magloire (Méon, II, p. 229):
+
+ Un an aprez, ce m'est avi_s_,
+ Fu la grant douleur à Provi_ns_.
+
+Plus loin:
+
+ L'an mil deux cens et quatre vi_ns_
+ Rompirent li pons de Pari_s_.
+
+Cette prononciation se conserve dans le patois limousin, et dans les
+provinces méridionales:
+
+ Efan nouri de _vi_,
+ Fenno qe parlo _lati_,
+ Fagheron jamas bono _fi_.
+
+«Enfant nourri de vin, femme qui parle latin, ne firent jamais bonne
+fin.»
+
+Dans le fabliau des _Trois Bossus_, la dame qui les trouve étouffés dans
+les coffres où elle les a cachés se résout à les faire jeter dans la
+rivière. Elle appelle un robuste portefaix:
+
+ La dame ouvri l'un des escri_ns_[22]:
+ Amis, ne soiez esbahi_s_;
+ Cest mort en l'eve me portez,
+ Si m'aurez moult servie à gré.
+
+ [22] _Scrinium_, coffre.
+
+Rien n'est plus curieux par rapport aux rimes que le roman de Garin le
+Loherain, composé au XIIe siècle par Jean de Flagy, qui du moins le
+termina, s'il n'est l'auteur du tout. L'ouvrage contient quinze mille
+vers, dont une partie a été publiée. Ce poëme est en longs couplets
+monorimes; mais on pourrait dire qu'il est tout entier sur la rime en
+_i_, tant les couplets sur une autre rime sont rares et courts. Voici
+pour échantillon deux fragments:
+
+ En son vergier li quens Fromons se si_st_:
+ Il vit les routes de chevaliers veni_r_;
+ Il enappelle Bouchart et Hardui_n_:
+ --Ques gens sont ore que je vois la veni_r_?
+ Et dist Bouchart[23]: Cest Hugues de Beli_n_
+ Qui lez nos terres vient ardoir et brui_r_.
+ --Il a grant droit, certes! (Fromons a di_t_)
+ S'il en povoit au desseure veni_r_,
+ Il vous devroit escorchier tretoz vi_fs_,
+ Fils a putain! De quoi vous movoit i_l_
+ Quand vos seigneur osastes envahi_r_?
+ En traïson et sa femme folli_r_?
+ --Laissiez ester, dit Bernart de Naisi_l_,
+ Une autre chose faites, je vous en pri:
+ Mandez au roi le tournoi le mati_n_;
+ S'esprouverons vostre fils Fromondi_n_
+ Comment saura trestourner et guenchi_r_.
+ --Je l'otroi bien, Fromons li respondi_t_.
+
+ (T. II, p. 149.)
+
+ [23] Ce nom se prononce la première fois _Bouchare_: «_Bouchar et_
+ Harduin;» la seconde fois, _Bouchau_: «Et dist _Bouchau: C'est_
+ Hugues de Belin.»
+
+_Traduction._--«Le comte Fromont s'assit en son verger: il vit venir les
+troupes de chevaliers; il appelle Bouchard et Hardouin: Quelles gens
+est-ce que je vois là venir? Et Bouchaud répond: C'est Hugues de Belin
+qui vient brûler et tapager auprès de nos terres.--Il a certes bien
+raison, dit Fromond, s'il peut être le plus fort! Il vous devrait tous
+écorcher vifs, fils de putains! Qu'est-ce qui vous poussait, quand vous
+osâtes envahir par trahison votre seigneur et lui prendre sa
+femme?--Laissez, dit Bernard de Naisil; faites une chose, je vous en
+prie: mandez au roi le tournoi; demain matin nous éprouverons votre fils
+Fromondin, comment il saura se retourner et assaillir.--Je l'accorde
+volontiers, répondit Fromond.»
+
+On fait jouter contre Fromondin son cousin Rigaud, dont voici l'agréable
+portrait:
+
+ Derrier lui garde, si voit Rigaut veni_r_,
+ Un damoisel fils au vilain Hervi.
+ Gros out les bras et les membres forni_s_,
+ Larges épaules et si out gros le pi_s_.
+ Hiereciez fu, s'ot mascure le vi_s_;
+ Ne fu lavez de six mois accompli_s_,
+ Ne n'i ot aive, se du ciel ne chaï_t_.
+ Cotele courte, jusqu'aux genous li vi_nt_;
+ Hueses tirees dont li talons en i_st_.
+ Begues le voit, si l'a a raison mi_s_:
+ Venez avant, fait il, sires cousi_ns_.
+
+ (T. II, p. 153.)
+
+«Il (le duc) regarde derrière lui, et voit venir Rigaud, un jeune homme
+fils du roturier Hervis. Rigaud avait de gros bras, des membres épais,
+larges épaules et large poitrine, les cheveux hérissés, le visage
+barbouillé; il y avait six mois pleins qu'il ne s'était lavé, et l'eau
+ne le touchait point, sinon qu'elle tombât du ciel. Il portait une robe
+courte qui lui allait au genou, des bottes usées d'où son talon sortait.
+Le duc Bègues le voit, il lui adresse la parole: Monsieur mon cousin,
+venez un peu ici, etc.»
+
+Au moyen de cette condition, je veux dire l'annulation de la consonne ou
+des consonnes finales, la rime en _i_ se trouve la plus féconde de notre
+langue.
+
+On écrivait _prins_, _surprins_ avec une _n_, pour rappeler aux yeux
+l'infinitif _prendre_; mais on prononçait _pris_, _surpris_.
+
+Dans le _Mystère de la Passion_, les apôtres saint Pierre et saint Jean
+vont préparer la cène dans la maison de Zachée. «Ils dressent la table
+et la touaille, et des fouasses dessus, avecques des laictues vertes en
+des plats turquins, et abillent l'agneau pascal;» puis, lorsque ces
+préparatifs sont terminés, ils s'impatientent de ne pas voir arriver
+Jésus:
+
+ S. PIERRE.
+
+ Viegne hardiment nostre maistre
+ Quant il luy plaira; tout est prest.
+
+ S. JEHAN.
+
+ Je ne say d'où vient cet arrest
+ Qu'il n'est venu.
+
+ S. PIERRE.
+
+ La place est _prinse_,
+ Le vin tiré, la table _mise_,
+ L'aigneau rosti, la saulce faicte.
+ Il ne fault sinon qu'on se mette
+ A table.
+
+En présence de faits si nombreux et si concluants, il me semble
+impossible de révoquer en doute le mutisme des consonnes multipliées,
+qui blessent nos regards dans les textes du moyen âge. Évidemment nous
+avions confondu l'indication étymologique ou euphonique avec le signe du
+langage.
+
+Que devient cependant l'accusation de barbarie intentée par Voltaire?
+Ruinée par la base, elle tombe à plat. Voltaire s'est trompé, pour en
+avoir cru ses yeux. Il a raisonné cette fois comme les grammairiens qui
+voient toujours leur morceau de papier, et ne voient que cela. C'est au
+papier qu'ils rapportent tout. On écrit _fust_ et _baailler_, dit
+Théodore de Bèze, pour distinguer _un fust_ d'_il fut_, et _baailler_
+(_oscitare_) de _bailler_ (_donner_). Cela était effectivement bien
+nécessaire, car il y aurait grand danger de confondre un bâton, _fust_,
+avec le subjonctif du verbe _être_, et l'idée de bâillement avec celle
+d'un cadeau! De même, on a mis un _p_ à _compte_, bien adroitement! pour
+distinguer un _compte_ d'argent du possesseur d'un _comté_, et l'un et
+l'autre d'un _conte_ à dormir debout. Et cette _s_, cet _a_, ce _p_,
+sont d'autant plus efficaces à prévenir la confusion qu'on ne les
+prononçait pas: c'est de Bèze lui-même qui nous en avertit. Mais l'oeil,
+mais le papier!... Il semble, à entendre Théodore de Bèze, qu'on eût
+posé en principe de bannir de la langue toute apparence des mots
+homonymes. Cette loi eût été aussi mal observée qu'elle était puérile.
+
+_Fust_ prenait une _s_, en mémoire de _fustis_; _baailler_ prenait deux
+_a_, parce qu'il a été formé par onomatopée; _compte_ avec un _p_ venait
+de _computum_; _comte_ avec une _m_, de _comes_; _conte_ avec une _n_,
+de l'italien _conto_ ou _racconto_. Les yeux voyaient l'étymologie, mais
+l'oreille ne l'entendait pas.
+
+De tout cela, je conclus que les modernes ont été dupes de leur vanité,
+et n'ont pu deviner un système meilleur que le leur, car il conciliait
+l'étymologie et la prononciation, tandis que nous nous évertuons à
+sacrifier l'une pour nous rapprocher de l'autre. Nous avons renoncé à
+marquer l'étymologie; toutefois nous sommes encore empêtrés d'une foule
+de consonnes parasites, et nous figurons très-mal la prononciation.
+
+L'ignorance des règles primitives du langage et de l'écriture a
+introduit des milliers d'abus et d'inconséquences. On s'est mis à faire
+jouer la consonne finale sur deux voyelles, en avant et en arrière à la
+fois. Il en résulte qu'on prononce aujourd'hui d'une façon absolument
+identique: _cet homme_ et _sept hommes_; dans une phrase donnée, il
+faudrait parler latin pour ôter l'équivoque et expliquer ce qu'on veut
+dire en français. On disait jadis _ce-thomme_; _ce tici_, _ce tila_
+(cettui ci, cettui la). C'est encore la prononciation du peuple,
+c'est-à-dire la bonne. Les lettrés qui veulent s'en moquer la figurent
+ou plutôt la défigurent en écrivant _sthomme_, _stici_, _stila_, mots
+barbares impossibles à prononcer pour un Gaulois du bon temps,
+puisqu'ils commencent par deux consonnes.
+
+Dans _sept hommes_, le _t_ appartient à _sept_ comme venant de _septem_;
+dans _ce thomme_, le _t_ est purement euphonique, et se porte sur
+_homme_ sans affecter _ce_, non plus que dans _appelle-t-on_ il
+n'affecte _appelle_. Ce _t_ est si bien d'emprunt, qu'il ne paraît pas
+dans _ce monde_. C'est une de ces consonnes intercalaires que nos aïeux
+prodiguaient dans le discours parlé au grand bénéfice de l'euphonie, et
+dont l'abolition graduelle, et aujourd'hui à peu près totale, a
+complétement bouleversé la physionomie du langage français, lui enlevant
+son caractère essentiel de douceur, pour y substituer la rudesse du
+Nord.
+
+Par bonheur il reste encore dans le langage du peuple et dans les
+manuscrits assez d'indications pour nous guider, et nous aider à
+retrouver le mécanisme de ce système. Nous allons l'essayer dans le
+chapitre suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Des consonnes euphoniques intercalaires _C_, _D_, _L_, _N_, _S_, _T_,
+_V_.
+
+
+Le plus grand soin de nos pères, en formant la langue française, a été
+de la constituer euphoniquement. Le moyen qu'ils avaient trouvé
+consistait à établir un si juste équilibre, une répartition si régulière
+des voyelles et des consonnes, que jamais le parler ne fût amolli et
+précipité par la fluidité des unes, jamais non plus entravé ni endurci
+par la résistance des autres.
+
+Ce fut ce système de prononciation qui, joint à une grande lucidité dans
+la syntaxe, commença la fortune de la langue française, et en fit
+trouver aux étrangers _la parleure plus delitable_ que toute autre.
+
+J'ai exposé les précautions prises relativement aux consonnes
+consécutives. Mais ce n'était là que la moitié de la besogne: il y avait
+à prévenir aussi le concours des voyelles. On y mit ordre en glissant
+dans l'intervalle une consonne euphonique.
+
+Il n'est pas douteux que la première pensée de nos pères ait été de
+conserver tous les mots dans leur intégrité, et de préserver, à l'aide
+de ces consonnes euphoniques, jusqu'aux finales les plus délicates et
+les plus fragiles, celles en _e_ muet. Effectivement, dans la prose du
+_Livre des Rois_ comme dans les vers de la _chanson de Roland_, on
+trouve ces finales armées toutes d'un _d_, ou d'un _t_, ou de quelque
+autre consonne.
+
+La plupart du temps, la consonne euphonique appartient légitimement au
+mot qui s'en couvre, et l'étymologie l'autorise, comme dans la troisième
+personne des verbes aujourd'hui en _a_ ou en _e_ muet: il a, il aime,
+_habet_, _amat_. Il nous est impossible de dire en vers: Il a aimé. Nos
+pères auraient dit sans difficulté: Il _at_ aimé. Nous disons encore
+comme eux: Aime-_t_-il? _amat ille_. Mais nous l'écrivons ridiculement.
+Que signifie ce _t_ entre deux traits d'union? Il ne faut rien de
+douteux ni d'équivoque. Le _t_ appartient au verbe: joignez-le donc au
+verbe.--Mais alors le présent _aimet il_ se confondra avec l'imparfait
+_aimait il_.--Nullement. Rappelez-vous la règle primitive: Jamais
+consonne n'agit à reculons sur la voyelle précédente. _Aime_ ne peut
+sonner comme _aimai_. Le _t_ final n'est pour agir que sur l'_i_ de
+_il_.
+
+Si l'on veut comprendre l'écriture de nos pères, il faut laisser de côté
+les règles perverties par leurs descendants.
+
+Mais l'étymologie ne donnait pas toujours droit à une consonne finale.
+Quelques mots, en quantité relativement minime, en étaient dépourvus: ce
+sont des adverbes, des prépositions, comme _où_, _aussi_; des noms de
+nombre, _dou_ (deux), _quatre_, etc.
+
+A ceux-là, il fallait bien prêter une consonne convenue une fois pour
+toutes. On choisit l'_s_ comme la liaison la plus naturelle et la plus
+douce entre deux voyelles.
+
+Les principales consonnes euphoniques intercalaires sont donc l'_s_ et
+le _t_. On a quelquefois aussi employé _l_ et _n_.
+
+Le _d_ n'est qu'une modification du _t_, qui apparemment dans ces
+occasions ne sonnait pas durement: _il parlad à lui_ ou _il parlat à
+lui_, c'est la même chose. De même, l'_f_ finale s'adoucissait en _v_:
+_chef_, chevet; _neuv heures_; _maison neuve_.
+
+On ne sera pas surpris que, dans un temps où il n'existait aucune espèce
+de code grammatical, des copistes ignorants aient parfois substitué une
+consonne euphonique à une autre, et les aient tantôt figurées où elles
+ne sonnaient pas, tantôt omises où elles sonnaient. Ce sont des
+accidents faciles à découvrir; et l'on se démêle bien vite de ces
+erreurs, une fois qu'on tient en main le fil d'Ariane, c'est-à-dire le
+sens de la règle.
+
+Nous allons passer rapidement en revue les consonnes que l'on rencontre
+employées comme euphoniques.
+
+
+C.
+
+Je trouve (rarement, il est vrai) le _c_ employé comme consonne
+euphonique à la fin de certains mots à qui l'étymologie n'en fournissait
+pas. Par exemple, _jo_ (_je_).
+
+ Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant;
+ Voz estes proz e vostre[24] saveir est grant;
+ Vostre conseil _ajoc_ evud tuz tens.
+
+ (_Ch. de Roland_, st. 256.)
+
+ [24] Il ne faut prononcer que _vo_.
+
+«L'amiral dit: Jangleu, approchez-vous. Vous êtes brave et votre savoir
+est grand; j'ai toujours pris vos conseils.»
+
+_A-joc evud_,--_ai-je eu_.--Il y a grande apparence qu'ici le _c_
+représentait le son ferme de l'_s_, et non celui du _k_: _ai-jos évu_.
+Pourquoi le _c_ sonnerait-il dur, suivi de l'_e_? Le _c_, dans cette
+occasion, n'est qu'une maladresse ou une ignorance de copiste[25].
+
+ [25] Je suppose que l'éditeur a bien lu le manuscrit d'Oxford, et n'a
+ pas pris une lettre pour une autre.
+
+
+D.
+
+Le manuscrit de la version des _Rois_ l'emploie constamment; celui des
+Sermons de saint Bernard, celui de la _chanson de Roland_ préfèrent le
+_t_.
+
+«E li reis se _desguisad_, car sa vesture _muad_ e _od_ dous cumpaignons
+i _alad_. Vindrent a la sorciere de nuiz, e Saul i _parlad_.»
+
+(_Rois_, I, p. 109.)
+
+«Saul a terre tut _estendud chaid_... e d'altre part il _fud_ afebliz,
+_od_ ço qu'il _fud deshaited_[26], kar il n'out le jur de pain
+_mangied_.»
+
+(_Ibid._, p. 111.)
+
+ [26] Avec cela qu'il fut abattu.
+
+«E bien s'aperceut que Deus _fud od_ David. Micol sun _marid_ forment
+_amad_.»
+
+(_Rois_, I, p. 72.)
+
+Le _d_ tient ici la place de sa forte, le _t_.
+
+_Dedans_ est composé avec _de_, _en_ ou _ens_, et un _d_ euphonique
+intercalaire _de d ens_, _dedans_. _Dehors_ était préservé de l'élision
+par l'_h_ aspirée; d'ailleurs la forme première était _defors_. Voyez
+l'article du _T_.
+
+
+L.
+
+Dans le fabliau du _Vilain mire_, qui est le _Médecin malgré lui_, la
+femme du vilain, lasse des coups qu'elle reçoit, s'avise un jour de
+cette réflexion:
+
+ Fu onques mon mari batu?
+ _Nennil_, il ne sait que cops sont.
+ S'il le seust, par tout le mont!
+ Il ne m'en donnast pas itant.
+
+ (_Barb._, I, p. 8.)
+
+«Nenni, il ne sait ce que sont les coups. S'il le savait, par le monde
+entier! il ne m'en donnerait pas tant.»
+
+Cette réflexion lui suggère le tour qu'elle joue à son mari pour lui
+faire tâter aussi du bâton.
+
+L'usage de cette _l_ se maintint longtemps.
+
+Dans la sixième des _Cent Nouvelles_, un ivrogne, après s'être confessé
+de force à un prieur qu'il trouve par les champs, requiert ce prieur de
+le tuer, afin qu'étant en état de grâce, l'absolution reçue, il aille
+droit en paradis.
+
+«Ha dea! dit le prieur tout esbay, il n'est ja mestier d'ainsy faire; tu
+iras bien en paradis par autre voye.--_Nennil_, respond l'yvrongne; je y
+_veuil_ aler tout maintenant, et icy mourir par vos mains. Avancez vous,
+et me tuez.»
+
+L'_l_ de _nennil_ est muette, et conséquemment notée mal à propos; mais
+celle de _je veuil_ est bien mise.
+
+De même un peu plus haut:--«Que veulx tu dire?--Je me _veuil_ confesser,
+dit-il.--Or, avant, dist le prieur, je le _veuil_, avance toy.»
+Prononcez la première fois: Je me _veux_ confesser; et la seconde: Je le
+_veuil_, avance toy.
+
+_Oui_ est le participe passé passif du verbe _ouir_; _oui_ signifie donc
+_entendu_. C'est le signe du consentement. Le proverbe oriental dit:
+_Entendre, c'est obéir_.
+
+_Oui_, ou, pour le figurer à l'antique, _oy_, est toujours de deux
+syllabes. Devant une voyelle on le termine par une _l_ euphonique. De là
+cette expression, _langue d'oil_, que beaucoup prononcent _langue
+d'o-i-le_. C'est tout simplement _langue d'oui_.
+
+Le mari déguisé en prêtre dit à sa femme: Poursuivez votre confession,
+s'il vous reste des péchés à dire:
+
+ Sire, dist elle, _oil_ assez.
+
+ (Barbazan, II, p. 109.)
+
+_Ou-il assez_.
+
+Le roi Marsile demande à son trésorier Mauduit si les présents sont
+prêts pour Charlemagne:
+
+ L'aveir Karlun est il appareillé?
+ E cil respunt: _Oïl_, sire; asez bien.
+
+ (_Ch. de Roland_, st. 50.)
+
+«Et lui répond: _Ou-i_, sire, assez bien.»
+
+Me rendra-t-on mon cheval Broiefort? demande Ogier le Danois au duc
+Naimes de Bavière:
+
+ Raverai ge Broiefort, mon destrier?
+ --_Oïl_, dist il, par Dieu le droiturier.
+
+ (_Ogier_, v. 10660.)
+
+Dans ces deux derniers exemples, le scribe aurait pu se dispenser
+d'écrire l'_l_ euphonique, puisqu'elle y restait muette.
+
+
+N.
+
+L'instinct de l'euphonie est universel, mais dans ses applications il
+varie d'un peuple à l'autre. L'effet de l'_s_ plaisait surtout à nos
+pères; le _d_ chez les Latins avait la préférence; chez les Grecs
+c'était le [Grec: n], qu'ils appelaient additionnel, [Grec: ny
+ephelkystikon]. Cette _n_ a été aussi employée en France.
+
+ Karles l'entant, ne dist _neN_ o ne non.
+
+ (_Gerars de Viane_, v. 1596.)
+
+«Ne dit ne oui ne non.»
+
+_Ainsin_ devant une voyelle: ainsi _n_ un jour, ainsi _n_ autrefois...;
+devant une consonne, ce n'était qu'ainsi.
+
+L'_n_ se trouve également donnée à quelques substantifs ou adjectifs
+pour finale euphonique, _amin_, _antin_, pour _ami_, _anti_.
+
+M. J.-J. Ampère voit dans cette _n_ un vestige de déclinaison. Il avance
+que _amin_ était le cas régime d'_ami_. Mais dira-t-on qu'_ainsin_ est
+l'accusatif d'_ainsi_, _neN_ l'accusatif de _ne_? M. Ampère passe sous
+silence ces cas, aussi bien que les exemples nombreux où l'on voit
+_amin_ au nominatif.
+
+Au surplus, la question des prétendues déclinaisons françaises sera
+traitée dans un chapitre spécial.
+
+
+S.
+
+Voici la plus importante de toutes les consonnes euphoniques, celle dont
+l'usage était le plus fréquent. Cet usage approchait de l'abus, car les
+liaisons procurées par l'_s_ intercalaire étaient les plus douces à
+l'oreille de nos pères. Aussi donnaient-ils de préférence l'_s_ pour
+finale aux mots que l'étymologie laissait découverts, tels que les
+pronoms et les adverbes.
+
+ Iluec seront o _luiS_ assis
+ Cil sor qui li esgarz est mis
+ De dire par voir jugement
+ Qui vaincra le tournoiement.
+
+ (_Partonopeus_, v. 6595.)
+
+«Là seront assis avec lui (avec elle) les juges du tournoi.»
+
+Un jeune et beau chevalier, se rendant à un tournoi, reçoit
+l'hospitalité dans un château. On fête sa bienvenue par un banquet suivi
+d'un bal.
+
+ Quant li chevaliers _enS_ entra,
+ Chascuns contre lui se leva.
+ Les puceles qui carolerent
+ Toutes contre lui s'en alerent,
+ Et le conte _aussiS_ y ala,
+ Qui en la bouche le baisa.
+ Aussi volentiers la contesse,
+ Plus volentiers que n'oïst messe.
+
+ (_Les Bijoux indiscrets_.)
+
+Un riche seigneur se bâtit un superbe château:
+
+ Apres le pere l'ot li fiz,
+ Puis le vendi a cel vilain;
+ _AinsiS_ ala de main en main.
+
+ (_Le lai de l'Oiselet_, Barb., I, 180.)
+
+La préférence qui fit adopter l'_s_ comme finale euphonique où
+l'étymologie n'en donnait pas, avait encore un autre motif que la
+douceur de ces liaisons: l'analogie. L'_s_ revenait si fréquemment dans
+le langage; elle terminait régulièrement la plupart des mots dans une
+foule d'occasions:
+
+Nominatifs et vocatifs singuliers (au masculin);
+
+Tous les cas obliques du pluriel;
+
+Toutes les secondes personnes des verbes, etc...
+
+M. Raynouard a le premier signalé la règle de l'_s_ à la fin du
+nominatif singulier; mais M. Guessard, s'appuyant sur les grammaires
+provençales de Faydit et de Vidal, a judicieusement observé que cette
+règle se restreignait aux substantifs masculins. Lorsque l'_s_ se trouve
+à la fin d'un nominatif féminin, elle n'y peut être que par abus ou pour
+l'euphonie; comme dans Marot:
+
+ Dessous l'arbre où l'ambre dégoutte,
+ La petite _formiS_ ala.
+
+Ce qui a été imité par la Fontaine:
+
+ L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits.
+ Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe,
+ Quand sur l'eau se penchant une _fourmis_ y tombe;
+ Et dans cet océan l'on eût vu la _fourmis_
+ S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
+ La colombe aussitôt usa de charité:
+ Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
+ Ce fut un promontoire où la _fourmis_ arrive.
+
+Ce qui a causé la faute de Marot, c'est qu'il avait vu dans les anciens
+poëtes _fourmis_ avec une _s_; mais il n'a pas pris garde que _fourmi_
+était alors du masculin.
+
+«Comment li criquet demanda _au fourmi_ de son bled, et il li refusa:
+
+ Li criquet ot disette
+ En yver, et povrete
+ _Au fourmi_ est venu...
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Le fremi_ li a dist:
+ Ja ne vous aiderai...»
+
+ (_Marie de France_.)
+
+Et quand il l'aurait remarqué, il ne se fût pas arrêté à cela: Marot
+ignorait déjà les règles du vieux français, comme il l'a prouvé par son
+édition de Villon. A son tour, Marot a trompé la Fontaine. Les erreurs
+se lèguent comme les vérités, et mieux encore.
+
+L'_s_ a servi également de finale euphonique à la première personne du
+singulier des verbes. Par exemple, dans ce vers de _Constant Duhamel_:
+
+ J'ai en vous, dit il, mal parent;
+
+On prononçait, je n'en doute pas, _j'aiS_ en vous... comme on disait je
+_suiS_ un homme de bien. L'_s_ s'est attachée au verbe _être_, et ne
+s'est pas attachée au verbe _avoir_. C'est un fait bizarre et certain,
+que l'écriture est beaucoup plus inconséquente que la parole.
+
+Mais l'_s_ n'était pas la finale étymologique de cette première
+personne. C'était l'_e_ muet, du moins à l'imparfait:
+
+ _Eram_, j'ere. _Amabam_, j'aimoie.
+ _Eras_, tu eres. _Amabas_, tu aimois.
+ _Erat_, il eret, il ert. _Amabat_, il aimoit.
+
+Les poëtes se permirent de retrancher cet _e_, _j'aimeroi_, _j'alloi_,
+_je faisoi_; et le soin de l'euphonie amena l'insertion de l'_s_, par
+l'antipathie instinctive de l'hiatus. Ronsard ayant dit:
+
+ Plus haut encor que Pindare et qu'Horace,
+ J'_appenderois_ à ta divinité;
+
+Muret fait cette remarque:
+
+«_J'appenderois_, pour _j'appenderoi_. La lettre _s_ y est ajoutée à
+cause de la voyelle qui s'ensuit.»
+
+Et Ronsard lui-même dans son _Art poétique_:
+
+«Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la
+première[27], pourvu que la personne finisse par une voyelle ou
+diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, afin d'éviter un
+mauvais son qui te pourroit offenser; comme, _j'allois_ à Tours, pour
+dire _j'alloi_ à Tours; _je parlois_ à madame, pour _je parloi_ à
+madame, et mille autres semblables[28].»
+
+ [27] Non pas de la seconde personne pour la première, mais de
+ l'orthographe de cette seconde personne.
+
+ [28] Voyez, à une époque où la pédanterie égarait le jugement et
+ émoussait la délicatesse de l'oreille, voyez combien se montre
+ vivace cet instinct natif de fuir l'hiatus chez des poëtes qui
+ l'avaient érigé en droit, et en usaient habituellement sans
+ scrupule.
+
+Dans ce poste où elle s'était glissée à la faveur de l'euphonie, l'_s_
+rendit de si bons services, que son usurpation est aujourd'hui consacrée
+et convertie en droit légitime. Il n'en est pas moins vrai que quand
+Molière et la Fontaine écrivent _je di_, _je croi_, _je voi_, _je
+reçoi_, ils usent d'une forme ancienne, et ne se permettent pas de
+supprimer l'_s_ pour le besoin de la rime, comme leurs commentateurs ne
+manquent pas de l'affirmer.
+
+Tel passage d'un poëme présente à vos yeux un hiatus où il n'y en avait
+pas. Pourquoi? Parce qu'il se glissait entre les deux mots une consonne
+euphonique. Le scribe ne l'a pas notée, comptant sur l'intelligence du
+lecteur et sur l'habitude. Ainsi, dans cette description d'un charivari
+donné à un nouveau marié le soir de ses noces:
+
+ Il y avoit un grant Jayant
+ Qui trop forment aloit brayant.
+ _Vestu ert_ de bon broissequin.
+ Je cuids que c'estoit Hellequin,
+ Et tuit li altre sa mesnie.
+
+ (_Roman de Fauvel._)
+
+Il faut prononcer: _vestuS ert_.
+
+Car _vestu_ se rapporte au sujet de la phrase, qui est un nominatif
+masculin; et l'_s_ est caractéristique du nominatif masculin. Un enfant
+jadis savait cela. Qu'importe donc que le copiste ait mis _vestu_ ou
+_vestus_?
+
+ * * * * *
+
+Les adverbes, prépositions, noms de nombre, etc., terminés par _e_ muet,
+à qui l'étymologie ne fournissait pas de consonne euphonique, ont reçu
+dès l'origine une _s_ finale, pour les protéger et les maintenir
+intacts. Cela était de règle générale; la trace en a persisté longtemps,
+et n'est pas encore complétement effacée.
+
+Mithridate dit à Monime:
+
+ Jusqu'ici la Fortune et la Victoire _mêmes_
+ Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
+
+Les commentateurs déclarent que la nécessité de la rime a fait commettre
+au poëte une faute grave, parce que _même_ est ici adverbe, et par
+conséquent ne prend point d'_s_.
+
+Autrefois le mot _même_, adverbe ou non, avait toujours l'_s_ à la fin.
+Les poëtes, à qui l'on accordait tant de libertés, avaient celle de
+garder ou de retrancher cette _s_. Villon, dans une de ses plus jolies
+ballades, offre l'exemple de l'une et l'autre orthographe:
+
+ Je connoy pourpoint au collet;
+ Je connoy le moine à la gonne;
+ Je connoy le maistre au valet;
+ Je connoy au voile la nonne;
+ Je connoy quand pipeur jargonne;
+ Je connoy fols nourris de _cresme_;
+ Je connoy le vin à la tonne;
+ Je connoy tout, fors que moy _mesme_.
+
+Voici maintenant _mesmes_ avec l'_s_.
+
+ Je connoy vision de somme;
+ Je connoy la saulce des _bresmes_;
+ Je connoy le pouvoir de Romme;
+ Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.
+
+ ENVOY.
+
+ Prince, je connoy tout en somme:
+ Je connoy coulorez et _blesmes_;
+ Je connoy mort, qui tout consomme;
+ Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.
+
+Marot, avant Racine, avait employé cette rime de _mesmes_ avec
+_diadèmes_. Il était alors homme de guerre, et se trouvait au camp
+d'Attigny, près de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiéger
+Mézières, dont la défense valut tant de gloire à Bayard (1521). Marot
+écrit à Marguerite, soeur de François 1er, qui fut depuis la célèbre
+reine de Navarre, et qui n'était alors que madame d'Alençon. Le soldat
+poëte envoie à la duchesse des nouvelles de l'armée:
+
+ Ne pensez pas, dame où tout bien abonde,
+ Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde;
+ Car, à vrai dire, il semble que nature
+ Leur ait donné corpulence et facture
+ Ainsy puissante, avec le coeur de _mesmes_,
+ Pour conquerir sceptres et _diadesmes_.
+
+ (T. II, ép. 3, du camp d'Attigny, p. 24.)
+
+Il faut rire de Ménage qui tire _même_ invariable du latin _maxime_, et
+_même_ variable de l'italien _medesimo_.
+
+Dans l'origine, _même_ était toujours adverbe; et, à le bien considérer,
+il ne peut pas être autre chose dans _lui-même_. La distinction entre
+l'adjectif et l'adverbe a été introduite tardivement; _même_, adverbe,
+prenait une _s_ à la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des
+mots, comme tous les adverbes terminés par _e_ muet: _Jusques_,
+_encores_, _guères_ et _naguères_, _oncques_, _doncques_, _avecques_,
+_certes_, _illecques_, _presques_. Marot décrivant le _temple de
+Cupido_:
+
+ En tous endroits je visite et contemple,
+ _PresqueS_ étant de merveille esgaré.
+
+Les poëtes, dès le XVe siècle, comme nous l'avons vu, laissaient ou
+retranchaient cette _s_; et, des vers, cette licence s'est coulée dans
+la prose.
+
+On a dit: _ores_, _ore_, _or_;--_avecques_, _avecque_, _avecq'_, ou
+_avec_;--_doncques_, _doncque_, _doncq_, _donc_. La dernière de ces
+formes est aujourd'hui la seule usitée; mais on est encore libre de
+choisir entre _guères_ et _guère_, _jusques_ et _jusque_, _certes_ et
+_certe_. Rien de si capricieux que l'usage.
+
+J'ai dit que _même_, isolé ou joint à un pronom, était essentiellement
+adverbe. Ronsard l'a traité ainsi:
+
+ Les immortels _eux mesme_ en sont persecutés.
+
+En quoi il a été suivi par le père Lemoine, dont le _Saint-Louis_ mérite
+de faire autorité:
+
+ D'autres sont élevés sans armes et paisibles,
+ Qui, braves contre _eux même_ et contre _eux même_ forts...
+
+Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, _même_
+contre eux... forts, _même_ contre eux?--Les immortels, _même_ eux!
+_même_ les immortels!...
+
+La distinction entre _même_ adjectif et _même_ adverbe est donc toute
+chimérique, une pure subtilité des grammairiens modernes, pour rendre
+compte tellement quellement de la présence ou de l'absence de l'_s_
+finale. Où ils l'ont remarquée, ils ont conclu qu'il y avait accord, et
+ils se sont hâtés de bâtir leur règle; puis, rencontrant _mesmes_ joint
+à un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont
+prononcé qu'il y avait licence poétique ou faute de français de la part
+de ceux à qui nous devons la langue française.
+
+_Même_ vient de l'italien _medesimo_; on a dit d'abord en trois syllabes
+_méismes_, pour mieux rappeler _medesimo_. Rutebeuf décrivant une noce:
+
+ Ne sai combien de gens i furent;
+ Assez mangerent, assez burent,
+ Assez firent et feste et joie.
+ Je _meismes_ qui i estoie
+ Ne vi piesa si bele faire.
+
+ (_De Charlot le Juif_.)
+
+L'Académie autorise _quatre-z-yeux_, _entre quatre-z-yeux_; mais elle
+n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais
+l'Académie devrait-elle se contenter du rôle de greffière de l'usage?
+d'être à l'usage ce que le daguéréotype est aux formes extérieures? Elle
+est vraiment trop modeste; essayons de suppléer à son silence.
+
+Rétablissons d'abord l'orthographe véritable de cette locution: _Entre
+quatreS yeux_, c'est l'_s_ euphonique; tous les noms numériques la
+prenaient, hormis ceux à qui l'étymologie fournissait une autre
+consonne.
+
+_Uns_, _unes_: rien n'est plus commun.
+
+--«_Uns_ bers fu ja en l'antif pople Deu.» (_Rois_, I, p. 1.)
+
+ S'_uns_ hom loue un pasteur pour ses brebis garder,
+ Il li doit sauvement mener et ramener.
+
+ (_De Triacle et venin_; Jubinal, _Contes_.)
+
+ Si s'est armés hastivement
+ D'_unes_ armes pures d'argent.
+
+ (_Roman de Coucy_, v. 3271.)
+
+ D'_unes fauses armes_ l'arma
+ Li rois qui molt petit l'ama.
+
+ (_La Violette_, p. 90.)
+
+ D'_unes forces_ qu'ot apportées
+ A errant ses tresces copées.
+
+ (_Roman de Coucy_, v. 7344.)
+
+Les Espagnols disent de même _unos_, _unas_. On s'en étonne, l'on a
+tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l'_s_ ajoutée à la fin d'un
+mot ne réveille plus que l'idée de pluriel; et l'on croit avoir produit
+un argument sans réplique, en disant que _un_ ne peut avoir de pluriel.
+Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l'_s_ finale
+avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce
+n'est pas la faute de ceux qui l'ont employée à son second usage.
+
+_Deux_ vient de _duo_; la première forme a été _dui_, _dou_, _dous_
+devant une voyelle.
+
+ Il estoient jadis _dui_ frere,
+ Sans soustien de pere ni mere.
+
+ (_Estula_, Barbaz., III.)
+
+«Li reis David lur livrad _dous_ des fiz Saul.»
+
+(_Rois_, p. 202.)
+
+_Trois_, dérivé de _tres_, a l'_s_ par droit de naissance.
+
+_Quatre_, c'est le point en litige.
+
+_Cinq_ n'a pas besoin de l'_s_ euphonique: _quinque_ lui fournit la
+consonne.
+
+_Six_ tient la sienne de _sex_.
+
+_Sept_ reçoit de _septem_ un _t_ qui lui suffit.
+
+_Huit_, d'_octo_, prend le _t_ euphonique, qui le rapproche de la forme
+latine.
+
+_Neuf_, de _novem_.
+
+_Dix_, de _decem_, est obligé de recourir à l'_s_ finale pour pouvoir se
+maintenir devant une voyelle.
+
+_Vingt_, dans le _livre des Rois_, est partout écrit _vinz_:
+
+--«Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de _quatre vinz ans_.» (P.
+195.)
+
+C'est notre prononciation actuelle, de même que pour _cent_ au pluriel:
+dans le _livre des Rois_ il est toujours écrit _cenz_:
+
+--«E li fers de sa lance pesad _treis cenz unces_.» (_Rois_, p. 208.)
+
+Il n'y aurait donc que le mot _quatre_ que l'on aurait laissé manquer
+d'une consonne euphonique dans un temps où l'on s'en montrait si
+libéral? Cela n'est pas croyable; _quatres yeux_ dépose contre cette
+supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en
+voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de _Malbrou_,
+qui est une pièce du moyen âge, comme j'espère le faire voir ailleurs:
+
+ L'ai vu porter en terre par _quatreS_ officiers.
+
+--«Li _quatreS_ maistres de l'hospital... Des _quatreS_ maistres de
+l'ospital...»
+
+(_Hist. de Metz_, texte de 1284.)
+
+Fallot, à qui j'emprunte cette dernière citation, ne manque pas de voir
+là son système de déclinaisons, et des sujets et des régimes. «Il faut
+observer, dit-il, que dans cet exemple même la règle est mal suivie,
+puisque le premier _quatre_, sujet, devrait être écrit sans _s_.» (Pag.
+232.) On n'a jamais pensé à décliner ni _quatre_, ni _deux_; il n'y a là
+que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'était entêté de ce malheureux
+système: rien ne pouvait lui dessiller les yeux.
+
+
+T.
+
+On lit dans Montaigne (livre III, ch. 2):
+
+«Ayez un maistre ès arts, conferez avecques luy: que ne nous faict il
+sentir ceste excellence artificielle?... Que ne nous _domine il_ et
+persuade comme il veut? Un homme si advantageux en matiere et en
+conduite, pourquoy _mesle il_ à son escrime les injures, l'indiscretion
+et la rage?»
+
+Vous trouverez cette façon d'écrire dans la reine de Navarre, dans tous
+les écrivains antérieurs au XVIIe siècle. Qui se fierait au témoignage
+de cette écriture s'abuserait fort, car on ne manquait pas de prononcer
+avec un _t_ intermédiaire, comme aujourd'hui nous écrivons.--«Souvent
+aussi, dit Jacques Pelletier, nous prononçons des lettres qui ne
+s'écrivent pas, comme quand nous disons _dine-ti_? _ira-ti_? et écrivons
+_dine-il_? _ira-il_? et seroit chose ridicule si nous les écrivions
+selon qu'ils se prononcent.» (Ier livre de l'_Orthographe_, p. 57.)
+
+Le témoignage de Théodore de Bèze n'est pas moins formel.--«Cette
+lettre, dit-il en parlant du _t_, offre une particularité curieuse:
+c'est qu'on la prononce là où elle n'est pas écrite. Vous voyez écrit
+_parle il?_ et vous prononcez, en intercalant le _t_, _parle til?_ On
+écrit _ira il?_ _parlera il?_ _va il?_ _aime il?_ et l'on prononce _ira
+til?_ _parlera til?_ _va til?_ _aime til?_» (_De Fr. ling. recta
+pronunt._, p. 36.)
+
+Cela démontre surabondamment combien l'écriture est un témoin trompeur
+de la prononciation.
+
+Mais quand, au lieu du pronom _il_, on employait _on_ indéterminé, le
+_t_ euphonique n'était pas nécessaire, parce que l'on recourait à cette
+forme _l'on_.
+
+Montaigne parlant des grands:--«A l'adventure les _estime l'on_ et
+apperceoit moindres qu'ils ne sont.»
+
+«Les dignités, les charges se donnent necessairement plus par fortune
+que par mérite, et _a lon_ tort souvent de s'en prendre aux roys.»
+(Livre III, ch. 8.)
+
+On a disputé sur cette qualification d'_euphonique_ donné au _t_ final;
+on a dit: Il n'est pas euphonique, car il appartient de droit à la
+troisième personne du verbe. C'est une chicane de mots comme les
+grammairiens les aiment; il est bien certain que il _fu_, il _ouvre_, il
+s'en _va_, représentent _fuit_, _aperuit_, _abit_. Il n'est pas moins
+certain que le _t_ en français sert à l'euphonie; maintenant
+accordez-lui ou lui refusez cette épithète, peu m'en chaut: le seul
+point auquel je tienne, c'est que c'est fort bien dit: Malbrough s'en
+_vat_ en guerre. Un académicien, qui attend son confrère pour condamner
+solennellement cette prononciation du peuple, demande: _Vat_ il bientôt
+venir?
+
+Florence de Rome était une femme de qualité, fille d'un empereur romain
+anonyme. Ses malheurs, causés par sa vertu, la réduisirent, après les
+plus étranges aventures, à entrer comme servante chez un brave
+châtelain. Sire Thierry _estoit moult preudom_, et sa femme _moult
+preude femme_; mais ils tenaient chez eux un coquin de sénéchal, _un
+glouton_:
+
+ Li faus fu senechal au courtois chastelain
+ Nommez estoit Macaire.--C'est un nom trop vilain!
+ Souvent requist Flourence, et au soir et au main,
+ Que s'amour li donnast, mais il ouvroit en vain,
+ Car elle se laissast avant vive escorchier.
+ Un jour la trouva seule li glouton pautonnier:
+ Par force la _cuida accoler_ et baisier;
+ Mais Flourence li fist le sanc vermeil raier
+ A grant ru de la bouche, et deux dens li brisa.
+
+Prononcez hardiment: la _cuidaT_ accoler.
+
+Il y a plus: c'est que le _t_ se glissait en des places où il est
+impossible de justifier sa présence, sinon par le besoin de l'euphonie.
+Nous disons encore: _voilà-t-il_, _ne voilà-t-il pas_... C'est bien là
+un _t_ euphonique, exclusivement euphonique, et un témoignage du soin de
+nos ancêtres à rendre la prononciation musicale. De l'écriture, on ne
+s'en embarrassait pas; on écrivait _voilà il_; le langage était façonné
+par ceux qui parlaient: c'est tout le monde; ceux qui écrivaient ne
+comptaient pas.
+
+Dans les verbes, l'_s_ était la finale euphonique de la seconde
+personne; _t_ caractérisait la troisième, sans aucune exception et par
+tous les temps. Ces lettres seront écrites ou non, cela n'importe;
+suffit que vous êtes prévenus. C'est à vous, par l'application de cette
+règle, d'éviter les hiatus.
+
+L'orthographe qui, après la découverte de l'imprimerie, s'établit peu à
+peu, s'est mise à recueillir ces finales; mais avec quelle négligence et
+quelle maladresse! En les attachant à certains temps et à la plupart des
+verbes, elle les a, par un oubli inconcevable, omises dans quelques
+autres. Cette inexactitude a introduit dans le langage une foule
+d'irrégularités et d'inconséquences. L'auxiliaire _avoir_, par exemple,
+ne devrait pas jouir de moins de priviléges que l'auxiliaire _être_; ils
+étaient jadis sur le même pied:
+
+ _Sum_, je sui. _Habeo_, j'ai.
+ _Es_, tu e_S_. _Habes_, tu a_S_.
+ _Est_, il es_T_. _Habet_, il a_T_.
+
+Y _a-t-il_ une raison raisonnable (l'usage en est une déraisonnable)
+pour tantôt accorder, tantôt refuser ce _t_? pour permettre à Racine:
+
+ Sur quel roseau fragile _a-t-il_ mis son appui?
+
+et défendre au peuple: il _at_ acheté?
+
+Pour autoriser _va-t-il_ venir? et condamner Malbrough s'en _vat_ en
+guerre? C'est une tyrannie épouvantable! c'est abuser étrangement du
+titre d'académicien et du droit de faire un dictionnaire. Le peuple,
+dont les doctes méprisent le langage, pourrait leur répondre, comme le
+lion de la fable:
+
+ Avec plus de raison nous aurions le dessus,
+ Si mes confrères savaient peindre.
+
+Rien n'est plus fréquent dans les manuscrits que le _t_ figuré à la
+troisième personne de l'indicatif d'_avoir_:
+
+ Quant li provost l'_at_ entendu...
+ Du duel qu'il _at_ et de la honte.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+Dans le _Testament de l'asne_ de Rutebeuf, on vient dénoncer un curé à
+son évêque. Qu'a-t-il fait? demande l'évêque:
+
+ Il _at_ fait pis, c'un Beduyn![29]
+ Qu'il _at_ son asne Bauduyn
+ Mis en la terre beneoite!...
+
+ [29] Les croisades de saint Louis en Afrique avaient déjà fait
+ connaître en France les Bédouins.
+
+Le pauvre curé s'excuse de son mieux à son supérieur:
+
+ Mes asnes _at_ lonc tans vescu;
+ Moult avoie en li boen escu!
+ Il m'_at_ servi et volentiers,
+ Moult loiaument, XX ans entiers.
+
+Ce _t_ est parfaitement à sa place, c'est le droit de la troisième
+personne de le prendre comme caractéristique. Mais ceux qui, fondés sur
+ce droit, refusent au _t_ dans cette place la qualification
+d'euphonique, que diront-ils quand on le leur montrera à la fin de la
+première personne du présent de l'indicatif, _j'aime_;--je _dîne_;--je
+_mange_; à la fin des participes passés en _i_, en _é_, en _u_; à la fin
+des substantifs aujourd'hui terminés en _é_, comme _cité_, _humilité_?
+Conviendront-ils que c'est une lettre introduite pour l'euphonie? Ils
+n'auront plus ici la ressource d'alléguer le latin.
+
+Dans une stance monorime en _e_ muet:
+
+ Li reis Marsilie la tient (Saragosse), ki Dieu n'en _aimet_,
+ Mahumet sert e Apollin _reclaimet_,
+ Ne s' poet garder que mals ne li _ateignet_.
+
+ (_Chanson de Roland_, st. 1.)
+
+ Ni a paien ki un seul mot _respundet_,
+ Fors Blancandrins de castel de Val Funde:
+ Oez, seignurs, quel pecchet nus _encumbret_...
+
+ (St. 2.)
+
+La _chanson de Roland_, le _livre des Rois_, les sermons de saint
+Bernard, figurent toujours ce _t_, qu'il en soit ou non besoin pour
+éviter un hiatus. Il n'empêche même pas l'élision au milieu du vers:
+
+ Il _enapelet_ e ses dus e ses cuntes.
+
+ (St. 2.)
+
+ Sa costume (à Charlemagne) est qu'il _parolet_ a leisir.
+
+ (St. 10.)
+
+Nous gardons encore la trace de ce _t_ euphonique: _crie-t-il?_
+_appelle-t-on?_ Mais il faudrait avoir le courage d'écrire _criet-il_;
+_appellet-on?_
+
+Nous avons vu qu'au XVIe siècle, on prononçait le _t_ euphonique sans
+l'écrire; et nous voyons maintenant qu'au XIIe siècle on l'écrivait
+souvent où il ne se prononçait pas. Les uns trouvant sur le papier
+_aime-il_, _va-il_, ne manquaient pas de lire _aime-t-il_, _va-t-il_.
+Les autres y voyant les derniers vers que je viens de transcrire, les
+lisaient ainsi:
+
+ Il _enappelle_ et ses dus et ses countes...
+ Sa coutume est qu'il _parole_ à leisir...
+
+Voici d'autres exemples (on en citerait par centaines):
+
+ Branches d'olives en vos mains porterez;
+ Co _senefiet_ pais et _humilitet_.
+
+ (St. 5.)
+
+ Munjoie _escriet_: Co est l'enseigne Carlun.
+
+ (St. 92.)
+
+Lisez: ce _senefie_... Montjoie _écrie_, c'est l'enseigne (la devise)
+Carlon (de Charles).
+
+Ainsi notre oeil déçoit notre oreille, qui, à son tour, abuse notre
+jugement. Nous sommes trompés à la fois et par ce que nous voyons et par
+ce que nous ne voyons pas. Il faut avouer que dans cette condition il
+est malaisé d'éviter l'erreur.
+
+Voilà pour le présent de l'indicatif.
+
+La consonne euphonique se retrouve attachée aux troisièmes personnes du
+singulier du prétérit et du futur; au participe passé passif en _é_, en
+_i_, en _u_.
+
+Le _Livre des Rois_, manuscrit du XIIe siècle, peut-être du XIe, emploie
+le _t_ ou le _d_, qui n'est qu'un _t_ adouci.
+
+--«E del livre _parlad_ que li evesches _oud truved_ e _lut_ devant le
+rei.»
+
+(_Rois_, p. 424)
+
+--«La liepre Naaman _purprendrat_ et _aherderat_ a tei.»
+
+(_Rois_, p. 365.)
+
+«La lèpre de Naaman prendra et s'attachera à toi.»
+
+--«E li Enfes crut e _esforcad_. A un jor, li Emfes _alad_ a sun peire
+en champz... si _Amaladid_, si s'en plainst.»
+
+--«Mais la mere prist l'enfant, si l' _culchad_ sur le lit al prophete,
+e l'us puis _fermad_, si s'en _turnad_.»
+
+(P. 357.)
+
+--«_Pecchiet_ ai a lui sol.» (P. 548.) «J'ai péché à lui seul.»
+
+--«Il aveit _oid_ dire que il out _ested_ malades.»
+
+(P. 418.)
+
+--«Si cume li rei le sout e _veud_ les out, _parlad_ al prophete.
+
+(P. 368.)
+
+--«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ (advenu) par
+aventure.» (_Saint Bernard_, 552.)
+
+Les substantifs aujourd'hui terminés en _té_ recevaient tous le _t_
+euphonique. Il suffit d'ouvrir un manuscrit d'une date un peu reculée,
+pour en trouver des exemples à foison. Le _livre des Rois_, celui de
+_Job_, les sermons de saint Bernard, n'offrent pas un seul de ces
+substantifs désarmé de sa consonne finale.
+
+--«Li fruiz la _nativiteit_ de Nostre Seignor... S. Johan buit lo boyvre
+de _salveteit_...»
+
+(_Saint Bernard_, p. 542.)
+
+--«Li pecchiez d'_enfermeteit_ et de non sachance... la _volenteit_ et
+l'oyvre de _salveteit_...»
+
+(_Ibid._, p. 544.)
+
+--«Cil ki a l'_umaniteit_ ajosteit le nom de Deu.»
+
+(_Ibid._, p. 548)
+
+ * * * * *
+
+Fallot avait déjà signalé ce _t_ final comme la marque d'une haute
+antiquité dans le manuscrit, mais il n'en avait pas reconnu l'usage
+régulier ni l'origine. Il ne le constate qu'aux substantifs en _té_, et
+ne le remarque pas à la fin des substantifs et participes en _u_, comme
+_escut_, _vertut_, _pendut_, où il joue le même rôle.
+
+ L'_escut_ li fraint e l'osberc li derumpt.
+
+ (_Chanson de Roland_, st. 117.)
+
+ Escrient Franc: Deus i ad fait _vertut_.
+
+ (_Ibid._, st. 288.)
+
+ Turpins de Rains quant se sent _abattut_
+ De IV espiez parmi le cors _ferut_...
+ Rollant reguardet, puis si li est _curut_,
+ Et dist un mot: Ne sui mie _vencut_.
+
+ (_Ibid._, st. 153.)
+
+On attribuait le _d_ ou _t_ euphonique à des mots qui n'y avaient pas
+droit étymologiquement, à des monosyllabes essentiels, qui eussent
+disparu dans l'élision ou qui eussent produit des hiatus désagréables;
+par exemple, _o_ (_avec_), _à_, marque du datif, etc.
+
+ Luisent cis elme ki _ad_ or sunt gemmez.
+
+ (_Roland_, st. 79.)
+
+«Les écus brillent émaillés d'or.»
+
+ L'escut li fraint ki est a flurs e _ad_ or.
+
+ (_Ibid._, st. 96.)
+
+«Il lui brise le bouclier orné de fleurs et d'or.
+
+«_Qu'est_ à flours.»--L'_i_ s'élide dans cet exemple.
+
+
+V.
+
+La prononciation introduisait un _v_ euphonique au sein de beaucoup de
+mots où l'écriture ne le marquait pas; par exemple, devant la
+terminaison _oir_ précédée d'une voyelle; devant _eu_ (_eü_) du
+participe passé passif, _etc._ Son rôle était de prévenir un hiatus, ou
+de rappeler la consonne figurative du radical.
+
+Le _v_ dans _pleuvoir_ est purement euphonique. Il n'y en avait pas dans
+le latin _pluere_, ni dans _pluendo_:--_Aqua quæ pluendo crevisset_, de
+Cicéron, se lisait sans doute: _quæ pluVendo crevisset_. La chose est
+d'autant plus vraisemblable qu'on trouve _pluvi_, _pluverat_ dans Plaute
+et dans Lucile. _Fuvit_ pour _fuit_, avec la première longue, est dans
+Ennius:
+
+ Quam semper _fuvit_ stolidum genus Æacidarum!
+
+ (_Fragm._, ap. Planck, _Ennii Medea_, p. 104.)
+
+Nonius cite de Lucile _luvi_, prétérit de _luo_.
+
+Cela suffit pour montrer que les Latins ont employé comme nous le _v_
+intercalaire, suivant ce que leur demandait l'oreille. Je ne le trouve
+pas dans _pluit_, et il se montre dans _pluVia_; nous, au contraire,
+nous le mettons dans _pleuVoir_ et le supprimons dans _pluie_.
+
+De _pleuvoir_, le diminutif _plouiner_, _plouViner_:
+
+ Endroit la tierce a plouiner se prist.
+
+ (_Garin_, II, p. 228.)
+
+«Vers l'heure de tierce, il commença de tomber une petite pluie.»
+
+Pouvoir, de _posse_, n'a aucun droit au _v_. On l'écrivait _pooir_:
+
+ Ele ne _pooit_ soumillier.
+
+ (_R. de la Violette_, p. 85.)
+
+Lisez: elle ne pouvoit sommeiller.
+
+ En nule guise
+ Ne _pueent_ cil estre rendu.
+
+ (_Ibid._, p. 84.)
+
+Gardez-vous bien de confondre ce _pueent_ avec la troisième personne du
+verbe _puer_. Lisez: _ne peuvent_ cil (les morts) estre rendus.
+
+De _recipere_, _recevoir_, et au participe _receu_ en trois syllabes. Je
+suis persuadé qu'on prononçait _recevu_, de même que, trouvant écrit
+_receoir_, ou ne manquait pas de lire _receVoir_.
+
+Pourquoi le _v_ d'_avoir_, qui représente le _b_ d'_habere_,
+disparaît-il au participe _eu_? et pourquoi ce participe est-il
+monosyllabe quand l'infinitif est de deux syllabes? Originairement cette
+irrégularité n'existait pas, car on prononçait _évu_. Il se rencontre
+même écrit ainsi, par un accident dont on ne peut trop se féliciter:
+
+ Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant;
+ Voz estes proz e vo saveir est grant.
+ Vostre conseil ajoc _evud_ tuz tens.
+
+ (_Ch. de Roland_, st. 256.)
+
+Bénissons ces fautes de copistes, qui, nous restituant la vraie
+prononciation, nous mettent sur la voie de l'ancien usage, et sans
+lesquelles on pourrait taxer de chimériques les propositions les plus
+vraies, mais destituées de preuves.
+
+On dut prononcer de même tous les participes en _eu_; _apercevu_,
+_concevu_, etc., qui ainsi redeviennent réguliers. _Avoir_ faisait
+_évu_, comme _tenir_ fait _tenu_; _courir_, _couru_; _vouloir_, _voulu_.
+
+Le mot _avoi_, _allons_ (_à voie_), d'où les Anglais ont fait _away_,
+est écrit partout dans la _chanson de Roland_ AOI. On suppléait le
+_v_[30].
+
+ [30] Voyez sur cette exclamation la IIIe partie, au mot AOI.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins.
+
+
+§ Ier.
+
+Pour résumer en bref ce vaste et important système des consonnes
+euphoniques intercalaires, pour le présenter d'une manière plus sensible
+et plus suivie, je vais mettre ici quelques extraits de la _chanson de
+Roland_. Ces passages, en faisant connaître le plus poétique et l'un des
+plus anciens monuments du moyen âge littéraire, rompront utilement
+l'aridité de ces recherches. On ne sera pas fâché de faire plus ample et
+plus sérieuse connaissance avec le vieux Turold, l'Homère de Roncevaux,
+que l'élévation de la pensée, la grandeur et en même temps la naïveté de
+l'expression rapprochent si souvent de l'Homère grec[31].
+
+ [31] Le gouverneur de Guillaume le Conquérant se nommait Turold:
+ «_Turoldus tenera ætate pædagogus._» (Guillaume de Jumiéges, p.
+ 268.) Rien n'empêche de le regarder comme le même Turold qui se
+ déclare l'auteur de la chanson de Roland:
+
+ Ci falt la geste que _Turoldus_ declinet.
+
+ (St. 293, vers dernier.)
+
+ «Ici finit le poëme de Turold.»
+
+ L'abbé de la Rue place la composition du _Roland_ avant 1130, et
+ rien jusqu'ici ne contredit cette date. Turold aurait donc été
+ l'Aristote d'un autre Alexandre, pour qui il aurait composé son
+ poëme, ne pouvant lui faire lire l'_Iliade_. Dans un temps où
+ l'antiquité était profondément ignorée, il est remarquable de
+ rencontrer une mention de Virgile et d'Homère; c'est à la stance
+ 195. Baligant, l'amiral du roi Marsile, était, dit Turold, plus
+ vieux que Virgile et Homère:
+
+ Ço est l'amirail, le viel d'antiquitet;
+ Tut survequist e Virgilie et Omer.
+
+ comme on dirait aujourd'hui: Plus vieux que Mathusalem.
+
+ Dans la tapisserie de Bayeux, ouvrage de Mathilde, femme de
+ Guillaume le Conquérant, on voit un personnage qui tient les chevaux
+ durant l'entretien d'Harold et de Guidon; sur sa tête est tracé le
+ nom TUROLDUS. Est-ce notre Turold? Il est difficile de prononcer.
+
+J'écris en italique toutes les consonnes muettes. Les autres, au
+contraire, doivent être senties.
+
+Roland s'est décidé enfin à sonner de son cor pour avertir Charlemagne,
+et ramener l'avant-garde au secours de l'arrière-garde, vendue et livrée
+aux Sarrasins du roi Marsile par le traître Ganelon. Ganelon est avec
+Charlemagne pour le tromper et l'empêcher de retourner sur ses pas, si
+par hasard l'idée lui en venait:
+
+ Li quen_s_ Rolan_s_, pa_r_ peine e par ahan_s_,
+ Pa_r_ gran_t_ dulo_r_, sune_t_ son olifan.
+ Par mi la buche en sa_lt_ fo_rs_ li cle_rc_ san_cs_,
+ De sun cerve_l_ li temple en e_st_ rumpan_t_.
+ De_l_ co_rn_ qu'i_l_ tien_t_ l'oïe en e_st_ mu_lt_ gran_t_;
+ Karle_s_ l'enten_d_ ki est as po_rs_ passan_t_:
+ Naime_s_ li duc l'oï_d_, si l'escu_l_ten_t_ li Fran_c_.
+ Ce di_st_ li reis: Jo oï le co_rn_ Rolan_t_!...
+ Un_c_ ne _l_' suna_st_, se ne fu_st_ cumbatan_t_.
+ Guesne_s_ respun_t_: De bataille est i_l_ nien_t_.
+ Ja[32] e_s_te_s_ viel_z_ e fluris e blan_cs_;
+ Par te_ls_ paroles vu_s_ ressemblez enfan_t_.
+ Ase_z_ save_z_ le grant orgoi_ll_ Rollan_t_.
+ Ço e_st_ merveille que Deu_s_ le soefre_t_ tan_t_!
+ Pur un su_l_ levre va_t_ tute ju_r_ sunan_t_;
+ Devan_t_ se_s_ per_s_ ore vait i_l_ gaban_t_.
+ Ca_r_ cheva_l_ce_z_, pu_r_ qu'alez arre_s_tan_t_?
+
+ (St. 132.)
+
+ [32] L'_a_ s'élide. Le vers n'est que de quatre pieds.
+
+«Le comte Roland, avec peine, fatigue et grand'douleur, sonne son cor
+d'ivoire. Le sang clair lui en sort parmi la bouche, et la tempe de son
+cerveau s'en éclate. Le son du cor porte bien loin[33]! Charles l'entend
+qui passe à cette heure les portes des défilés; le duc Naimes aussi. Les
+Français l'écoutent, et le roi dit: J'entends le cor de Roland! Il n'en
+sonne jamais que pendant le combat. Ganes répond: Il n'est pas question
+de combat. Vous êtes déjà vieux, blanc et fleuri; vous parlez comme un
+enfant. Vous connaissez, de reste, l'orgueil démesuré de Roland. C'est
+merveille que Dieu le souffre si longtemps! Pour un seul lièvre il va
+corner tout un jour. A cette heure il s'amuse avec ses pairs. Chevauchez
+toujours. Pourquoi vous arrêtez-vous?»
+
+ [33] Il est dit dans une autre stance que l'avant-garde l'entendit de
+ trente lieues.
+
+Malgré les instances du traître Ganelon, Charles retourne sur ses pas de
+trente lieues. Quand il arrive, tout est fini! La vallée est jonchée de
+cadavres: Olivier. Roland, l'archevêque Turpin, tous sont morts. Voici
+comment le poëte décrit la première nuit passée par Charlemagne, non
+loin de ces tristes débris de sa vaillante armée:
+
+ Clere e_st_ la noit, et la lune luisante;
+ Carle_s_ se gi_st_, mais doel a_d_ de Rollan_t_,
+ E de Oliver li peise_t_ mu_lt_ formen_t_[34],
+ Des XII per_s_ e de franceise gent
+ [Qu']en Rencevals a_d_ laise_t_ mor_s_ san gen_z_.
+ Ne poe_t_ mue_r_ n'en plur_t_ e ne s' desmen_t_,
+ E prie_t_ Deu qu'as anme_s_ sei_t_ guaren_t_.
+ Las e_st_ li rei_s_, kar la peine e_st_ mu_lt_ gran_t_;
+ Endormiz e_st_, ne pou_t_ mais en avan_t_.
+ Pa_r_ tu_z_ les prez o_r_ se do_r_men_t_ li Fran_c_;
+ Ni a_d_ cheva_l_ ki puisse_t_ e_st_re en e_st_ant.
+ Ki herbe voelt, i_l_ la prent en gisan_t_.
+ Mu_lt_ ad apri_s_ ki bien connu_is_t ahan.
+
+ (St. 180.)
+
+ [34] Transposez l'_r_: _froment_.
+
+«Claire est la nuit, et la lune luisante. Charles est couché, mais il a
+deuil de Roland et d'Olivier; il lui pèse fortement et des douze pairs,
+et des Français qu'il a laissés à Roncevaux sans gens (pour les garder).
+Il ne peut s'empêcher d'en pleurer et de se désespérer, et prie Dieu de
+sauver leurs âmes. Le roi est las, car la peine est bien grande. Il
+s'est endormi, car il ne peut résister davantage. Par tous les prés
+dorment les Français; n'y a cheval qui se puisse tenir debout. Celui qui
+veut de l'herbe la prend couché. Qui connaissait déjà la fatigue, en a
+encore bien appris là-dessus!»
+
+Charlemagne, de retour à Aix-la-Chapelle, fait juger Ganelon. Les pairs
+le condamnent à mort; mais Pinabel, aussi de la perfide maison de
+Mayence, se présente pour soutenir en champ clos la cause de son cousin.
+Thierry d'Ardene, oncle d'Ogier le Danois, se déclare l'adversaire de
+Pinabel. La scène est à Aix-la-Chapelle; l'empereur fait porter _quatre
+bancs sur la place_, pour former le champ clos; les deux champions se
+préparent de leur côté:
+
+ Pui_s_ que i_l_ sont a bataille juste_z_,
+ Ben sun_t_ cunfez e aso_l_s et sei_g_ne_z_,
+ Oen_t_ lu_r_ messe_s_ e sunt acuminie_z_,
+ Mu_lt_ granz offrendes metent pa_r_ ces mu_s_ter_s_.
+ Devan_t_ Ca_r_lun andui sun_t_ repaire_z_;
+ Lur e_s_peruns unt en lo_r_ pie_z_ ca_l_ce_z_,
+ Ve_s_tent osbers blan_c_s e for_s_ e lege_rs_;
+ Lur helme_s_ cler_s_ unt fermez[35] en lu_r_ che_fs_;
+ Ceinent e_s_pees enhede_l_e_s_ d'o_r_ mie_r_;
+ En lu_r_ co_ls_ pendent leur e_s_cu_s_ de qua_r_te_rs_,
+ En lu_r_ puin_z_ de_s_tre_s_ un_t_ lu_r_ tranchanz e_s_pie_z_,
+ Pui_s_ sun_t_ muntez en lu_r_ curan_t_ de_s_tre_rs_.
+ Idun_c_ plureren_t_ .C. milie chevale_rs_
+ Qui pu_r_ Rolan_t_ de Tierri un_t_ pitie_t_.
+ Deu_s_ set ase_z_ cumen_t_ la fin en e_rt_!
+
+ (St. 282.)
+
+ [35] _Fremez_.
+
+«Après qu'ils sont prêts pour le combat, bien confessés, absous et
+bénis, ils entendent leur messe et sont communiés, et ils laissent de
+très-grandes offrandes parmi ces moutiers. Devant Charles tous deux sont
+retournés; ils ont chaussé leurs éperons, vêtent hauberts blancs, forts
+et légers; leurs casques brillants sont fermés sur leur tête; ceignent
+épées emmanchées d'or pur; à leurs cous pendent leurs boucliers avec
+leurs écussons, à leur poing droit leurs tranchants épieux, puis sont
+montés sur leurs agiles destriers. Alors pleurèrent cent mille
+chevaliers qui, tenant pour Roland, ont pitié de Thierry. Dieu sait
+assez quelle en sera la fin!»
+
+La fin, c'est que, après un succès longtemps douteux, Pinabel reçoit sur
+la tête un coup qui lui fend le casque et la tête jusqu'au nez, et fait
+jaillir la cervelle sur l'arène. O madame de Sévigné, où étiez-vous
+alors?
+
+ Escrien_t_ Fran_c_: Deus i fai_t_ ve_r_tu_t_[36]!
+ Asez e_st_ drei_t_ que Guene_s_ sei_t_ pendu_t_,
+ E si paren_t_ ki plaidet un_t_ pu_r_ lu_i_.
+
+ (St. 288.)
+
+ [36] _Vretu_.
+
+«Les Français s'écrient: Dieu y a fait vertu! Il est bien droit que
+Ganes soit pendu, lui et ses parents qui ont plaidé pour lui.»
+
+Ganelon n'est point pendu, mais il est tiré à quatre chevaux. Pinabel et
+le reste sont accrochés à des potences, _al arbre de mal fust_ ou de
+bois maudit, comme parle le poëte. Le brave Thierry assiste au supplice
+de Ganelon entre les bras de Charlemagne, qui lui essuie le visage de
+ses superbes fourrures de martre:
+
+ Li reis a_d_ pris Tierri entre sa brace;
+ Te_rt_ lui le vis o_d_ ses gran_z_ pe_lz_ de ma_r_tre.
+
+ (St. 289.)
+
+Ainsi se termine ce poëme, le plus curieux peut-être et le plus
+intéressant que nous aient légué nos aïeux; par malheur, c'est aussi le
+plus mutilé.
+
+Donc, pour lire et apprécier des vers composés au moyen âge, la première
+condition serait de savoir replacer en leur lieu les consonnes
+euphoniques omises la moitié du temps par les copistes, comme aussi de
+négliger celles qu'ils marquent trop souvent hors de propos.
+
+J'ajoute tout de suite qu'il faut savoir aussi remédier à l'étourderie
+ou à l'ignorance des copistes relativement aux voyelles, car ils ne se
+bornent pas à pécher sur les consonnes. L'_e_ muet est surtout leur
+écueil. Cette finale était facultative dans certains mots, comme
+aujourd'hui en italien. _Comme_, _homme_, _vostre_, _nostre_, étaient,
+au gré du poëte, _com_, _hom_, _vos_, _nos_. Quand le copiste estropie
+la mesure, soit par luxe ou par indigence, c'est au lecteur à la
+rectifier, et à ne se fier au manuscrit que de la bonne sorte.
+
+On voit, sans que j'aie besoin de le montrer, de quelle conséquence a
+été la suppression des consonnes euphoniques. Pour ne parler que de la
+poésie, son vocabulaire a été tout d'un coup restreint des trois quarts.
+La versification, si facile au XIIIe siècle, qu'on dédaignait d'écrire
+en prose, même les traductions, est devenue au XVIIe un tour d'adresse,
+que, à force de le voir répéter, on imitait assez facilement au XVIIIe,
+et qui de nos jours tombe dans le procédé.
+
+Avant de déterminer la finale d'un mot, nos pères se préoccupaient
+toujours de l'initiale du mot suivant. Cette habitude a dicté la
+principale règle de la rime dans la versification moderne.
+Originairement tout rimait, pourvu que la consonnance fût la même; c'est
+ce qu'on pourrait nommer le temps de la poésie naturelle, où tout le
+monde était convié. Mais quand un art plus délicat succéda à un art dans
+l'enfance, on sentit qu'il fallait mettre des bornes à cette faculté des
+rimes, et que la difficulté vaincue entrait pour beaucoup dans le mérite
+de la versification. Examinant alors de plus près les habitudes et le
+génie du langage, on fut conduit à porter cette loi: Un pluriel ne rime
+pas avec un singulier, ni un mot terminé par une consonne avec un mot
+terminé par une voyelle. (Les consonnes euphoniques intercalaires
+étaient déjà perdues.) Dès ce moment, le participe _pillé_ ne rime plus
+avec l'infinitif _habiller_; ni le comparatif _mieux_ avec le substantif
+_pieu_; ni _plus_ avec un _élu_; _courir_ avec _chéri_, etc., etc., etc.
+Pourquoi, puisque ces rimes satisfont pleinement l'oreille? C'est
+qu'elles ne la satisferont plus si le mot suivant commence par une
+voyelle, et que la rime ne veut pas s'exposer aux hasards d'une élision
+ou d'un hiatus. Il faut que l'exactitude de la rime soit garantie à tout
+événement.
+
+Les autres raffinements n'ont pas tardé à suivre celui-là, comme la
+richesse de la rime, la mobilité de l'hémistiche, la recherche des
+coupes, de l'enjambement, etc.
+
+A partir de ce jour, la versification quitte les rangs du peuple, et se
+renferme dans les rangs de la classe supérieure; car, désormais, pour
+faire des vers, il faudra avant et surtout être lettré, savoir
+l'orthographe; bientôt même cette condition sera la seule exigée.
+
+
+§ II.
+
+L'usage des consonnes euphoniques paraît un legs des anciens Latins. A
+cet égard, il ne faut pas demander les révélations au siècle d'Auguste,
+pas plus qu'au siècle de Louis XIV; mais remontons le cours des âges:
+peut-être y a-t-il un moyen de savoir comment prononçaient les Romains
+du temps des guerres puniques. Nous avons de leur main un manuscrit
+authentique, monument qui date aujourd'hui de deux mille cent cinq ans:
+c'est la colonne Duilienne. L'emploi du _d_ euphonique y est manifeste:
+IN ALTOD MARID... IN SICELIAD... PUCNANDOD... NAVALED PRÆDAD. Dans la
+première inscription du tombeau des Scipions, GNAIVOD PATRE PROGNATUS;
+dans une inscription de Vérone (Orelli, nº 3147), QUAISTORES AIRE
+MOLTATICOD DEDERONT; dans le sénatus-consulte sur les Bacchanales, SACRA
+IN OQVULTOD NE QUISQUAM FECISE VELET. D'où provient ce _d_, et quel en
+est l'usage, s'il n'est destiné à sauver la voyelle finale du choc d'une
+voyelle initiale?
+
+On a dit là-dessus que le _d_ était une marque de l'ablatif. Nullement.
+Vous retrouvez dans cette assertion précipitée la coutume des
+grammairiens, de convertir d'abord en principe général le fait
+particulier. Si les exemples qu'on cite sont le plus souvent à
+l'ablatif, la raison en est simple: c'est que l'ablatif surtout a une
+voyelle finale désarmée. Mais ne détournez pas vos yeux des adverbes,
+prépositions, impératifs, accusatifs en _a_, en _o_ ou en _e_, auxquels
+je rencontre attaché le _d_ final. Par exemple, dans le sénatus-consulte
+des Bacchanales, _extrad_, _suprad facilumed_:--NEVE IN POPLICOD, NEVE
+IN PRIVATOD, NEVE EXTRAD URBEM. Le décret sera affiché en lieux où il
+soit le plus facilement en vue: UBEI FACILUMED GNOSCIER POTISIT.
+
+L'accusatif, étant naturellement muni d'une consonne finale, n'avait pas
+besoin du _d_ euphonique. Les accusatifs _me_, _te_, _se_ font exception
+à la règle; aussi les trouve-t-on écrits _med_, _ted_, _sed_:
+
+ Solus solitudine ego te_d_ atque ab egestate abstuli.
+
+ (Plaute, _Asinar._, I, 3, 11.)
+
+ Nec nobis præter me_d_ alius quisquam est servus Sosia.
+
+ (_Amphitruo_, I, 2, v. 244.)
+
+Festus signale _sed_ mis pour _se_. On le trouve dans Plaute, et avant
+Plaute dans le sénatus-consulte des Bacchanales: NEVE QUISQUAM FIDEM
+INTER SE_D_ DEDISE VELET.
+
+L'accusatif pluriel _ea_ y est écrit _ead_: SEI ESENT QUEI ARVORSUM EAD
+FECISENT QUAM SUPRAD SCRIPTUM EST.
+
+On trouve même dans une inscription _senatud_ pour _senatum_.
+
+ Quaistores senatu_d_ cosoluere.
+
+ (_Orelli_, nº 3257.)
+
+Probablement par une heureuse inadvertance du sculpteur, comme lorsque
+les scribes de notre moyen âge nous révèlent, par certaines fautes
+d'orthographe, les préoccupations de leur esprit, les habitudes de leurs
+yeux et l'usage de leur temps.
+
+Le _d_ était donc la consonne euphonique intercalaire qui plaisait le
+plus aux Romains; et cela s'ajuste bien à un passage de Macrobe.
+«Nigidius, dit-il, déclare qu'Apollon et Janus sont le même personnage,
+et que _Diana_ est aussi le nom _Iana_, précédé du _d_ euphonique qui
+s'attache volontiers à l'_i_: _Reditur_, _redintegratur_, _redhibetur_,
+etc.» (_Saturn._ I, c. 9.)
+
+Peut-être, en y regardant mieux, pourrait-on saisir la trace d'autres
+consonnes euphoniques. Par exemple, l'infinitif passif en _ier_ ne
+rentrerait-il pas dans cette catégorie? Le sénat ordonne que cette table
+d'airain soit attachée... _etc._ DE SENATUOS SENTENTIAD UTIQUE EAM
+FIG_ier_ IOUBEATIS.
+
+Le _c_ paraît avoir servi au même usage dans la touchante épitaphe de
+Claudia, qui avait vu mourir un fils, et en laissait un autre.
+
+ Gnatos duos creavit; _horunC_ alterum
+ In terra linquit, alium sub terra locat.
+
+ (Egger, _Reliquiæ vetust. serm._, p. 348.)
+
+Le _c_ empêche l'élision d'_horum_, qui détruirait le vers. Et voyez
+combien les vestiges d'un usage populaire sont ineffaçables! A l'autre
+extrémité de la langue latine, nous retrouvons encore _tunc_ pour _tum_,
+qui atteste l'usage et les propriétés de l'ancien _c_ euphonique. _Tunc_
+s'est sauvé à côté de _tum_, lorsque _horunc_ était sacrifié à _horum_
+par les écrivains d'une époque plus polie.
+
+_Nunc_ n'est autre chose aussi que le _nun_ grec, qui s'est tenu
+constamment armé de sa finale euphonique.
+
+C'est un fait bien curieux à étudier que ce phénomène se reproduisant à
+un si long intervalle chez deux peuples différents. Une simple tradition
+orale de la république romaine se glisse à travers toutes les
+révolutions de gouvernements et de religions; elle franchit le temps et
+l'espace, la civilisation de l'empire et les invasions de la barbarie;
+elle pénètre dans les Gaules, elle se verse d'un idiome dans un autre,
+et l'y voilà établie, enracinée, sans s'être laissé briser ni
+endommager. Les _d_ euphoniques de la colonne Duilienne sont arrivés
+intacts dans la _chanson de Roland_; ils ont passé du tombeau de Scipion
+dans la version du _livre des Rois_. Comment cette tradition a-t-elle
+fait un pareil chemin? C'est à l'abri de la protection populaire; c'est
+en marchant au fond de la société. La classe bien élevée la traite de
+mépris? Que lui importe? Les modes littéraires changent: la langue du
+peuple ni l'oreille humaine ne changent pas. Vous la croyez morte, cette
+tradition, tuée par le beau parler de l'Académie? Soyez certain d'une
+chose: c'est que si la langue française laisse en mourant des filles,
+l'une d'elles au moins héritera des _cuirs_ que le peuple de Paris a
+hérités des matelots de Duilius.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+DES VOYELLES.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en
+latin?--Absence de diphthongues dans le premier âge de notre
+langue.--_AI_, _AU_,--_AO_,--_EI_,--_EU_.
+
+
+Les Grecs n'avaient pas de diphthongues: _græcis nulla est diphthongus_,
+dit Th. de Bèze. (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 41)
+
+Nous possédons trop peu de renseignements sur la prononciation des
+Latins pour oser décider s'ils avaient ou non des diphthongues;
+plusieurs indices se réunissent pour faire croire le contraire.
+Convenons d'abord de ce que nous entendons par diphthongue: c'est un
+groupe de deux voyelles écrites, que le langage confond en une seule
+voix.
+
+D'après cette définition, le son _ou_ des Latins n'est point une
+diphthongue, car il était figuré par un seul signe _u_; de plus, ce son
+était bref: _Dominus_, _Deus_, _meus_.
+
+_Au_, selon toute apparence, sonnait _av_ ou _af_; c'était la valeur du
+digamma éolique.
+
+_Æ_, dans Ennius, dans Lucile, Lucrèce, etc., sonne _aï_ par diérèse:
+
+ Et micat interdum _flammaï_ fervidus ardor...
+ Ut nunc montibus e magnis decursus _aquaï_...
+ Sustineat corpus tenuissima vis _animaï_...
+
+Et lors même que les deux voyelles ne comptèrent plus que pour une
+syllabe, elles sonnaient encore distinctement, et la diphthongue
+accomplie pour l'oeil n'était pas tout à fait admise par l'oreille; cela
+résulte invinciblement d'un passage où Varron note la mauvaise
+prononciation des paysans, qui, pour _mæsius_ par _æ_, prononçaient par
+_e_ simple _mesius_, et de même _hedus_ pour _hædus_. (_De Ling. lat._
+lib. VI, ad fin.)
+
+Festus observe également que les paysans ne prononcent pas les
+diphthongues, disant, par exemple, _orum_ pour _aurum_ (_aou-roum_).
+
+Enfin Cicéron, au troisième livre de l'Orateur, reprend Cotta qui
+supprimait l'_i_ et ne faisait entendre que l'_e_ dans les mots
+autrefois écrits par _ei_, comme _leiber_, _leibertas_.
+
+Il paraît donc bien clair que la diphthongue, chez les Romains, n'était
+que la réunion rapide de deux voyelles en une seule syllabe. Et c'est
+ainsi qu'elle existe toujours en italien:
+
+ _Chiudiam_ l'orecchie al dolce canto e rio.
+
+ (_Gerus._, XV, 57.)
+
+ Ed _impaurita_ al suon, fuggendo e ratia...
+
+ (_Ibid._, st. 49.)
+
+Il en était de même en français, avec cette différence que les deux
+voyelles comptaient pour deux syllabes. En d'autres termes, toutes les
+voyelles sonnaient isolément; les diphthongues étaient inconnues.
+
+D'après la définition que nous en avons donnée, nous ne compterons pas
+comme diphthongues les sons _au_, _eu_, _ou_, très-fréquents dans le
+langage, mais que l'écriture ne peignait pas comme aujourd'hui, n'y
+employant alors qu'une seule voyelle. _Au_, _eu_, _ou_, résultaient des
+notations _al_, _el_, _ol_, suivies d'une consonne; _ou_ s'écrivait
+encore _u_. Il n'y a pas là de diphthongue.
+
+Le passage de Varron nous montre que nous prononçons très-mal le mot
+_ætas_, en disant comme les paysans latins, _étas_. La prononciation
+légitime est celle des Italiens et des Allemands, qui disent _aétas_.
+Cet _aétas_ vous donne sur-le-champ l'origine du vieux mot _Aé_,
+aujourd'hui modifié en _âge_.
+
+Benoît de Sainte-More nous dit que le duc Robert demeurait à Rouen,
+
+ Pleins de vieillesce et plein d'_aé_,
+ Dunt le cors a fraint e quassé.
+
+ (_Chron. des ducs de Normandie_, v. 8180.)
+
+ Seignors, fait il, biens est dreiz
+ Que tuit communaument sacheiz,
+ Pur quei ci sommes assemblé:
+ Mult est li dux de grant _aé_.
+
+ (_Ibid._, v. 8116.)
+
+ Ains ne l'aimai nul jour de mon _aé_.
+
+ (_Garin._)
+
+ Il a dit coiement et en a mult juré
+ Qu'il n'en demourroit ja au jor de son _aé_.
+
+ (_Chron. de Duguesclin._)
+
+_Aé_ était par apocope d'_ætas_. Par la suite des temps, l'_é_ est
+devenu muet; on a intercalé un _g_ euphonique, et nous avons _âge_, dont
+l'accent circonflexe rappelle encore de loin la diphthongue d'_ætas_.
+
+
+AI, AU.
+
+On écrivait _trair_, _oir_, _maistre_, _veoir_, et l'on prononçait
+_trahir_, _ouïr_, _ma-ïstre_ (_magister_), _vé-oir_. C'est une
+inconséquence moderne de dire _trahir_ et _traître_; l'ancienne langue
+prononçait _traï-tre_ ou _trahitre_; _trahison_ a été mieux conservé.
+
+Un écolier à qui vous présenterez le mot _laicus_, le lira naturellement
+en trois syllabes; les Français écrivaient aussi _laic_, et
+prononçaient, selon l'occurrence du mot suivant, _laï_ ou _laïque_;
+frère _laï_;--_laïque_ ou sacré. On dit aujourd'hui, avec une double
+forme écrite et parlée,--_un laïque_ et _frère lai_:
+
+ Car dans ces dîmes de rebut
+ Les _lais_ trouvaient encore à frire.
+
+ (_La Fontaine._)
+
+Cela est aussi peu judicieux que _haïr_ et je _hais_. Jadis la diérèse
+était constante: _haine_ sonnait _haïne_, sans qu'il fût besoin
+d'indication particulière.
+
+Et encore au XVIe siècle, qui est l'époque où l'on se mit à bouleverser
+la langue, on maintenait _je haïs_. Joachim du Bellay fut un des
+premiers à se permettre _je hais_:
+
+ Je _hay_ les biens que l'on adore,
+ Je hay les honneurs qui perissent.
+
+De quoi il fut aigrement repris par un des meilleurs élèves de Marot,
+Charles Fontaine:--«La première personne du verbe _haïr_, que tu fais
+monosyllabe, est de deux syllabes divisées, sans diphthongue, comme il
+appert par le participe et l'infinitif qui sont divisés, et ainsi par
+tous les temps et personnes» (_Quintil. Horatian._)
+
+ * * * * *
+
+Par la même raison, _au_ sonnait _a-ü_. _Caoir_ ou _chaoir_ de _cadere_,
+faisait au participe _caut_, ou _chaut_; c'est-à-dire _kaüt_. C'est
+ainsi qu'il faut prononcer dans cette phrase de saint Bernard:--«E por
+ce Deu creat il les hommes,... ki restorassent les murs de Jerusalem, ki
+_chaut_[37] estoient.» (P. 524.)
+
+ [37] Le nom bien connu d'une danse obscène signifie _la chute_.
+
+ Carles cancelet; por poi qu'il n'est _caut_;
+ Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne _vencut_.
+
+ (_Chanson de Roland_, st. 263.)
+
+«Charlemagne chancelle; peu s'en faut qu'il ne soit tombé, etc.»
+
+Le tréma est, comme les accents, d'invention très-moderne. Observons que
+tous ces signes extérieurs imaginés pour maintenir la prononciation, en
+ont au contraire hâté la ruine, en poussant à l'oubli des conventions
+d'orthographe qui la régissaient autrefois. Ces signes inspiraient une
+sécurité trompeuse: où l'on ne les voyait pas, on a mal prononcé; et
+comme rien n'est plus vite omis ou ajouté, le mauvais usage s'est
+substitué facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont évité cet
+inconvénient: ils continuent à dire _chaü_ et je _haïs_.
+
+Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorité privée, décida qu'il
+fallait dire _je hais_ et _nous haïssons_. Il devait au moins autoriser
+la forme usitée alors en province, _nous hayons_, _vous hayez_, _ils
+hayent_, cela eût été conséquent; mais il semble que ce redouté Vaugelas
+se soit plu à faire éclater sa toute-puissance dans l'inconséquence de
+sa décision; pareil à ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes à
+choquer la raison, pour constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent
+aucune loi supérieure à leur volonté, non pas même le sens commun.
+
+Au surplus, le guide principal des grammairiens du XVIIe siècle était
+une sorte d'empirisme qu'ils appelaient l'_usage_, sans distinguer le
+bon du mauvais par l'étude des origines. Les autorités ordinairement
+invoquées par Ménage sont la cour, les Parisiens, et par-dessus tout les
+dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le
+reste: «J'ai dit dans mon _Jardinier_... J'ai écrit dans mon
+_Oiseleur_... dans mon éclogue de _Christine_... dans mes _Origines_,
+etc.» Il a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en réfère de temps
+à autre; mais pas beaucoup: cela se borne à peu près à Rabelais et au
+dictionnaire de Nicot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise l'île
+de _Chypre_; Ménage lui résiste hardiment, parce que Nicod dit l'île de
+_Cypre_. Il se rallie à Nicod. Mais les dames disent de la poudre de
+_Chypre_, il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour être avec les
+dames sans être avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la
+galanterie, qui sera le vainqueur? Ménage trouve un moyen le plus simple
+du monde de tout concilier:--«Je dirais donc l'_île de Cypre_ et _de la
+poudre de Chypre_.» (_Observ._, p. 290.) Il n'a pas cédé!
+
+Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait venir _Mandore_,
+sorte de luth, de _Pandore_, en changeant _P_ en _M_, étymologie au
+moins aussi plaisante que celle d'_Alfana_, dérivé d'_Equus_. La
+difficulté ne serait pas plus grande à tirer _Pandore_ de _Mandore_, en
+changeant _M_ en _P_.
+
+Le XIIe siècle, serrant de près l'étymologie latine, avait fait de
+_adorare_, _aurer_;--de _adornare_, _aurner_;--de _aperire_,
+_auverir_;--d'_adjuvare_, _aidier_;--d'_adumbrare_, _aumbrer_, et
+_aumbremens_;--d'_adunare_, _auner_. Prononcez tous ces mots avec la
+diérèse.
+
+--«Et ço requiere que nostre sires me parduint cel pechie, s'il avient
+que mis sires entred al temple Remon pur _aurer_; e s'il se apuit sur
+mei, si je _aur_ al temple Remon quant mis sires i _aurrad_.» (IVe liv.
+des _Rois_, p. 364.)
+
+C'est-à-dire: «Et je requiers ceci, que notre seigneur me pardonne ce
+péché, s'il avient que mon seigneur entre au temple de Remon pour
+adorer; et s'il s'appuie sur moi, si j'adore dans le temple de Remon
+quand mon seigneur y adorera.»
+
+--«Et Atalie la felenesse reine et li suen ourent mult destruit le
+temple Nostre Signur, et de riches _aurnemenz_ del temple aveient
+honured la mahumerie Baalim.»
+
+«Et des riches ornements du temple avaient honoré la mosquée de Baal.»
+
+Elisée--«Refist ses uraisuns, que nostre sires _auverist_ lur
+oils.»--«Ouvrît leurs yeux.»
+
+--«Les _aumbremenz_ des arbres ki furent el munt cuntre Jerusalem... Li
+reis fist detrenchier les _aumbremenz_.» (_Rois_, p. 428.)
+
+«Les ombrages d'arbres sur la montagne... Le roi fit supprimer les
+ombrages...»
+
+La prose laisserait incertain le nombre des syllabes, mais les vers ne
+permettent pas le doute: Ganelon dit au roi Marsile, en l'abordant:
+
+ ... Salvez seiez de Deu
+ Li glorius que devum _aurer_,
+
+ (_Ch. de Roland_, st. 52.)
+
+«Le glorieux que devons _a-ourer_, adorer.»
+
+ Demain soit nostre gent armee,
+ Et soit es cans nostre _aünee_.
+
+ (_Partonop._, v. 2883.)
+
+«Et soit aux champs notre assemblée.»
+
+ La gent faee s'aünent environ.
+
+ (_Guillaume d'Orange._)
+
+«Les fées s'assemblent aux environs.»
+
+ Son umbre (dont suis effreie)
+ _Aümbrout_ tote Normandie.
+
+ (Benoît de Sainte-More, v. 31501.)
+
+«Ombrageait toute Normandie.»
+
+ Apres, vout Deu le munt former
+ E les elemenz diviser;
+ E quant il out tuit _aorné_...
+
+ (_Ibid._, 23767.)
+
+ Mult quida bien certainement
+ Que de la doloreuse perte
+ Li fust grant honur _aoverte_.
+
+ (_Ibid._, v. 12830.)
+
+Tous les mots de notre langue primitive sont tirés du latin, la plupart
+avec une syncope, ou du moins la suppression d'une consonne. _Adjuvare_,
+par exemple, et _adjutorium_, laissaient tomber leur _d_ dans le trajet:
+_aïder_, _aïe_, _aïue_, qui sont devenus _aide_ et _aider_:
+
+ Ah! dist il, tres orde _traïtre_,
+ M'es tu ja venue ferir?...
+ Mes si m'_aïst_ sainz esperiz,
+ Je te ferai male nuit traire.
+
+ (_De sire Hains et dame Anieuse_, v. 180.)
+
+ Se m'_aïst_ Diex et sainte croix.
+
+ (_Les Braies au Cordelier_, v. 170.)
+
+ Armees lor sunt bien _aïes_,
+ E tote lor granz compaignies.
+
+ (Benoît de Sainte-More, v. 21261.)
+
+«Les armées leur font bonne aide.»
+
+D'autres fois _aiues_, ou plutôt _ajues_:
+
+ Car il est reis de grant puissance,
+ D'autres _ajues_ que de France.
+
+ (_Ibid._, v. 21137.)
+
+ Il n'aveient mais defense,
+ Conseil, _ajue_, ne despense[38].
+
+ (_Ibid._, v. 2603.)
+
+ [38] _Aveient_ est ici de trois syllabes, _a-vei-ent_, probablement
+ avec un _v_ euphonique intercalaire devant la troisième. _Avoient_,
+ dissyllabe, qu'on rencontre de très-bonne heure, n'infirme point ce
+ que j'ai dit sur l'absence des diphthongues, car c'est déjà une
+ forme contracte; la forme primitive, comme on verra plus loin, est
+ _avevoient_, _habebant_.
+
+«Ils n'avaient davantage (_ma-ïs_, _magis_) défense, conseil, aide, ni
+de quoi dépenser.»
+
+On voit, par cet exemple, que _mais_, originairement, retenait le sens
+et la mesure de _magis_, d'où il dérive. Le passage suivant, de Villon,
+nous montre le même emploi de _mais_ à la fin du XVe siècle:
+
+ Si tu n'as tant que Jaques Coeur,
+ Mieux vaut vivre sous gros bureaux
+ Pauvre, qu'avoir esté seigneur,
+ Et pourir sous riches tombeaux.
+ Qu'avoir esté seigneur!... Que dis?
+ Seigneur!... helas! l'est-il _mais_?...
+
+ (_Le Grand Testament._)
+
+_L'est-il ma-ïs_, l'est-il plus, l'est-il encore?
+
+Le sens originel, non la mesure de _mais_, se conserve dans la locution,
+_n'en pouvoir mais_; c'est-à-dire, n'y pouvoir davantage: _non posse
+magis_. C'est une espèce d'ellipse, comme si l'on disait: Vous voyez
+qu'il n'en peut rien; eh bien! _il n'en peut mais_.
+
+
+AO.
+
+LAON était toujours de deux syllabes. Les quatre fils Aymon, envoyés par
+leur père, se présentent à la cour de Charlemagne; et Richard, le plus
+hardi des quatre, demande au grand empereur de les équiper et de les
+armer chevaliers. Charlemagne, enchanté de leur bonne mine et de leur
+tournure, y consent:
+
+ A un lundi matin, en bel establison,
+ Les adouba le roy de France et de _Laon_.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 244.)
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et quant Renaut la vit (_sa mère_) de tel condicion,
+ Qui li eust doné la cité de _Laon_,
+ Ne se tenist il point en icelle saison
+ Qu'il n'eust souspiré.
+
+ (_Ibid._, v. 513.)
+
+On écrivait aussi _Loon_, _mont Loon_ (peut-être avec une consonne
+euphonique intercalaire), comme _poon_ pour _paon_:
+
+ Au manger ont maint _poon_ et maint cine.
+
+ (_Aubri le Bourg._, Bekker, p. 152.)
+
+ Asez i ont e claret et vin viez,
+ _Poons_ pevrez et capons et dainsiez.
+
+ (_Ibid._)
+
+«Il y eut au repas assez de vin clairet et vieux, paons poivrés
+(épicés), chapons et venaison.»
+
+PAOUR, de _pavor_, aujourd'hui resserré en une seule syllabe, en faisait
+deux:
+
+ En tremblant de _paour_ s'aventure a contée.
+
+ (_Le Dit du Buef._)
+
+TAON, AOUST, FAON, SAOUL, se prononçaient de même par diérèse:
+
+ Oncques vache que point _tahons_
+ Ne vi si galoper par chaut
+ Comme Galestrot va le saut.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+«Jamais je ne vis dans la chaleur vache piquée d'un taon galoper en
+sautant comme fait Galestrot.»
+
+ Un roncinet de povre coust
+ Qu'il avoit tret devant l'_aoust_.
+
+ (_Des deux chevaux_, Barb., II, 63.)
+
+ Ce fut a la foire d'_aoust_
+ Que sire Reniers de Dissise
+ Se partit de dame Phelise.
+
+ (_La Bourse pleine de sens_, v. 74.)
+
+On prononçait en trois syllabes la _mi-août_:
+
+ Et lor dist qu'a la _mi aoust_
+ Soient apareillie quoy qu'il coust.
+
+ (_R. de Coucy_, v. 6955.)
+
+_Mi-oût_, comme le prescrit l'Académie, n'est guère plus harmonieux que
+_mi-août_. Ce n'était pas la peine de changer la coutume.
+
+ Les oiseaux, aussi les poissons,
+ Qui sont moult beaux a regarder,
+ Savent bien mes regles garder:
+ Tous _faonnent_ a leurs usages,
+ Et font honneur a leurs lignages.
+
+ (_Roman de la Rose._)
+
+Un moine de Saint-Acheul, voulant troquer un cheval maigre contre celui
+d'un paysan qui passait, fait l'éloge de sa bête. Il ne faut pas,
+dit-il, s'en rapporter aux apparences:
+
+ Encore soit il povre et maigres,
+ S'est il plus vaillans et plus aigres
+ Que tel que l'on vendroit cent sous.
+ Mais il ne fu pieça _saous_.
+
+ (_Des deux chevaux_)
+
+Au XVIe siècle, nous retrouvons tous ces mots resserrés d'une syllabe;
+la synérèse est consommée, la diphthongue existe. On écrit _ouvrir_,
+_ombreux_, _orner_, etc. Si quelquefois on veut bien encore figurer
+l'_a_ sur le papier, c'est pure complaisance:--«Nous l'escrivons encore
+en _saoler_, _aorner_, là où il n'est nulle mémoire de l'_a_ en la
+prononciation.» (Meygret, _de l'Escriture françoise_.)
+
+Ou bien nous rencontrons dès cette époque les inconséquences dont
+fourmille notre langue actuelle.--«Nous prononçons _pan_ et _fan_, dit
+Théodore de Bèze; mais pour le verbe _faonner_, la diphthongue _ao_
+subsiste dans la prononciation comme dans l'écriture.» (_De Ling. fr.
+rect. pron._, p. 43.)
+
+L'Académie, aujourd'hui, prescrit de dire _fan_ et _fanner_; quelque
+grammairien y trouvera l'inconvénient d'une équivoque avec _faner un
+pré_.
+
+A quelle époque commença-t-on de prononcer comme nous faisons
+aujourd'hui les mots _paon_, _aoust_, etc.? Ce doit être vers la fin du
+XVe siècle. Voici ma raison: dans les _Chroniques de Normandie_, on lit
+que Richard sans Peur rencontra la nuit, dans une forêt, une étrange
+assemblée de gens établis sur un grand drap; c'était la Mesnie
+Hellequin. Richard saute sur le tapis, questionne le chef: Nous allons
+en Palestine combattre les Sarrasins et âmes damnées, pour notre
+pénitence faire.--Il y veut aller aussi. On part sur le tapis volant,
+comme dans les _Mille et une Nuits_. Au bout d'un temps, Richard entend
+une clochette: Qu'est cela?--C'est matines qui sonnent à
+Sainte-Catherine du mont Sinaï. Richard, comme dévot, veut descendre
+pour assister aux matines; le roi de la Mesnie lui donne à tenir un
+_pan_ du tapis:
+
+«Lors le roi dist au duc Richard: Tenez ce _paon_ de drap, et ne laissez
+point que vous ne soyez dessus; et allez à l'esglise prier pour nous, et
+puis au retourner nous vous revendrons querir. Lors vint le duc Richard
+atout son _paon_ de drap, et entra dans l'esglise de Sainte-Katherine du
+mont Sinaï, etc.» (Chap. VII, feuille signée _Eiii_.)
+
+On voit, par l'orthographe de ce texte, que dès lors la prononciation
+confondait le _paon_, oiseau, avec un _pan_ de drap. Or, l'impression de
+ces chroniques est datée de Rouen, le quatorzième jour de mai 1487.
+
+
+EI.
+
+La mesure démontre qu'il faut prononcer _ei_ par diérèse dans une foule
+de cas.
+
+Le prétérit de _facio_, _feci_, était traduit par _je feis_, _fé-is_, en
+deux syllabes:
+
+ Mes miex l'en aime et miex l'en veut
+ Que il ne _feist_ onques mes.
+
+ (_Le lai d'Aristote._)
+
+«Mais il l'en aime mieux et lui en veut plus de bien qu'il ne fit
+jamais.»
+
+Une femme enceinte désire savoir si elle aura un garçon ou une fille; on
+lui enseigne un moyen de le découvrir:
+
+ Si m'enseigna l'on a aler
+ Entor le mostier sans parler
+ Trois tors, dire trois patenostres
+ En l'onor Dieu et ses apostres;
+ Une fosse au talon _feisse_,
+ Et par trois jors y revenisse.
+
+ (Rutebeuf, _De la Dame qui feit trois tors entor le moustier_.)
+
+«On me conseilla de faire, sans parler, trois fois le tour de l'église,
+dire trois patenôtres, et creuser avec mon talon une petite fosse, où je
+reviendrais pendant trois jours.»
+
+MEISME, par syncope de _medesimo_, _meme_, est toujours de trois
+syllabes:
+
+ Li baron montent, si ont le cri levé;
+ Kalles _meisme_ sor un mulet monté...
+
+ (_Introd. à la ch. de Roland_, p. XXI.)
+
+Rutebeuf décrit une noce somptueuse: j'y étais moi-même, dit-il, et
+depuis je n'en ai pas revu une pareille:
+
+ Je _meismes_ qui y estoie
+ Ne vi piesa si bele faire.
+
+ (_De Charlot le Juif._)
+
+VEIR (_videre_) est dissyllabe:
+
+ A ces paroles le porent bien _veir_;
+ Les destriers brochent, si sont alé ferir.
+
+ (_La Desconfite de Roncevaux._)
+
+Nous pouvons bien, dit Corsabrine, allié de Marsile, soutenir cette
+bataille. De ceux de France vous en verrez peu demeurer: c'est
+aujourd'hui qu'il leur faut mourir; Charlemagne ne pourra jamais les
+sauver:
+
+ Ceste bataille bien la poons soffrir.
+ De ceuz de France i poez po _veir_:
+ Hui est li jors qu'il les covient morir,
+ Que jamais Charles n'es porra garantir.
+
+ (_Introd. du Roland_, p. LVI.)
+
+Sur la tombe de Begon de Belin fut gravé ce vers: Il fut le meilleur qui
+onques monta destrier:
+
+ La lettre dist qu'il ont desor lui mis:
+ Ce fust li mieuldres qui sor destrier _seist_.
+
+ (_Garin_, II, p. 272.)
+
+
+EU.
+
+Dans l'origine, on prononçait toujours avec la diérèse, _é-u_.
+
+Le vilain du dit de _Merlin Mellot_ se vante à sa femme d'avoir à sa
+disposition un trésor.--Et où le prendras-tu?
+
+ Au bout de cest courtil, droit dessous un _seur_[39]
+ (C'est un arbre qui est en septembre _meur_).
+ --Devant que le verrai ne serai _asseur_,
+ Lors prirent pic et houe pour querir leur _eur_.
+
+ (Jubinal, _Nouv. Recueil_, I, 131.)
+
+ [39] Un _séyu_, un _sureau_, en picard.
+
+«Au bout du jardin, droit dessous un sureau (c'est un arbre qui mûrit en
+septembre.)--Jusqu'à ce que je l'aie vu, je n'en serai pas certaine.
+Alors ils prirent pic et houe pour chercher leur bonheur.»
+
+Prononcez _séu_,--_méu_,--_asséu_,--_éu_. Cette forme serre de plus près
+le latin _securus_, _maturus_.
+
+C'est surtout pour le participe passé passif en _u_ que cette diérèse
+est essentielle à observer. Je ne crains pas, vu l'importance de la
+remarque, de répéter ici ce que j'ai dit plus haut à l'article du _v_
+euphonique. Quantité de verbes, par suite de la synérèse, c'est-à-dire,
+de la fusion de deux voyelles en une, ont perdu une syllabe au participe
+passé passif, et ainsi présentent une irrégularité; mais cette
+irrégularité est toute moderne. Autrefois _savoir_ faisait _sé-u_;
+_recevoir_, _recé-u_; _apercevoir_, _apercé-u_; _véoir_, _vé-u_;
+_avoir_, _é-u_; etc.:
+
+ Trop par _éüs_ le cuer hardi[40]
+ Quand tu devant moi feru l'as...
+ Et quand j'ai _béü_ et mangié.
+
+ (_Le Dit du Buffet_, Barb., II, 164, 165.)
+
+ [40] Réunissez _parhardi_. _Par_, comme le per des Latins,
+ communiquait à l'adjectif au positif la force du superlatif. Voyez,
+ dans la troisième partie, l'article de PAR.
+
+«Tu eus le coeur par trop hardi quand tu le frappas en ma présence.»
+
+On prononçait _évus_, _bévu_,--d'autant que la forme primitive n'était
+pas _boire_, mais _bevre_, de _bibere_,
+
+Au XVIIe siècle, _éu_ ou _évu_ subsistait encore dans la bouche même des
+lettrés; témoin ce vieux couplet cité par Ménage à propos d'autre chose:
+
+ Comtesse de Cursol,
+ _La, ut, ré, mi, fa, sol_,
+ Je veux mettre en musique
+ Que vous avez _éu_,
+ _La, ré, mi, fa, sol, u_,
+ Plus d'amants qu'Angélique.
+
+Peu à peu la diphthongue a pris le dessus: on a prononcé la finale en
+une seule syllabe, _beu_, _receu_, _sceu_, et de la diphthongue on est
+descendu à la simple voyelle _u_. L'_e_ a été éliminé de l'écriture
+comme il l'était déjà de la prononciation, et nous écrivons aujourd'hui
+_bu_, _su_, _reçu_, etc., sans même y ajouter l'accent circonflexe.
+
+
+OE, OI, OU.
+
+Voici quelques exemples de la diérèse d'_oë_, _oï_, _oü_[41].
+
+ [41] J'emploie ce tréma, comme plus haut, p. 136, pour indiquer la
+ diérèse, et non la prononciation actuelle de l'_u_.
+
+Ganelon menace le roi Marsile de la vengeance de Charlemagne:
+
+ Pris e liez serez par _poested_;
+ Al siege ad Ais en serez amenet...
+
+ (_Roland_, st. 32.)
+
+«Vous serez pris et lié par force (poësté), et conduit à Aix, au siége
+de l'empereur.»
+
+ Que mun nevold _poïs_ venger Rollant!
+
+ (_Ibid._, st. 224.)
+
+«Que je puisse venger mon neveu Roland!»--C'est la prière de Charlemagne
+à Dieu, après la défaite de Roncevaux.
+
+ Veer ala en sa gesine
+ Li dus Gerberge la _Roïne_.
+
+ (Benoît de Sainte-More, v. 10763.)
+
+Roland, au milieu de la bataille, dit à Olivier:
+
+ Tanz bons vassals veez gesir par tere!
+ Pleindre _poüms_ France dulce la bele!...
+
+ (_Roland_, st. 126.)
+
+«Nous pouvons plaindre douce France la belle.»
+
+POÜR, POÜRUS, _peur_, _peureux_, dans Benoît de Sainte-More:
+
+ Sunt esbahi e merveillant,
+ Plus _poürus_ e plus dotant...
+
+ (_Chronique des Ducs de Norm._, v. 325.)
+
+LOÜN, LOÜNEIS, dans le même, c'est _Laon_, _le Laonnois_:
+
+ Li dux Guillaume
+ Est a _Loün_ dreit repairié.
+
+ (_Ibid._, v. 10621.)
+
+ Vint a _Loün_ li dux normant.
+
+ (_Ibid._, 10742.)
+
+Ce sont là les vestiges d'un système qui ne pouvait se conserver
+longtemps pur; les diphthongues s'étaient glissées dans le langage, peu
+nombreuses, il est vrai, mais elles ne tardèrent pas à se multiplier
+rapidement une fois admises dans l'écriture: elles étaient trop
+nécessaires. Une circonstance d'ailleurs favorisa singulièrement leur
+introduction: ce fut la manière dont on imagina de peindre les diverses
+inflexions des voyelles simples, ce que nous faisons aujourd'hui à
+l'aide des accents. J'ai montré comment on y employait les consonnes, et
+comment _e_, par exemple, prenait le son fermé devant _st_, _sp_:
+_estrange_, _esprit_. Ce moyen fut jugé sans doute insuffisant, et
+l'idée vint de modifier une voyelle par l'adjonction d'une autre
+voyelle. Le premier résultat fut l'abréviation ou l'éclaircissement de
+la voyelle longue et sombre; le second fut un son mixte auquel les deux
+voyelles concouraient également, c'est-à-dire une diphthongue.
+
+Ainsi la plupart des diphthongues actuelles furent écrites avant d'être
+parlées.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les
+modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues par
+une réaction de la langue écrite sur la langue parlée.--Accents vicieux
+chez les modernes.--OU et EU se suppléant.
+
+
+§ Ier.
+
+Cinq caractères pour représenter toutes les voix du gosier humain, c'est
+bien peu! La musique du moins possède sept notes, et elle a le secours
+des dièses et des bémols, sans compter les octaves; mais le langage en
+est réduit aux cinq voyelles.
+
+Encore sur les cinq y en a-t-il une dont l'énergie native se refuse à
+toute modification, excepté celle de la durée. C'est l'_i_, qui ne subit
+d'accent que le circonflexe.
+
+On en tira parti comme l'on put en le condamnant à modifier les quatre
+autres, desquelles l'_a_ et l'_e_ se montrèrent les plus souples et
+dociles; l'_o_ et l'_u_ se prêtent à moins d'altérations.
+
+Il faut poser en principe que la valeur primitive, individuelle de ces
+quatre sons A, E, O, U, était longue et fermée; ce qu'un grammairien du
+VIe siècle me paraît exprimer assez bien par _pingues_ et
+_impinguntur_[42]. On fit ressource de l'_i_ pour leur donner le son
+bref, sec et ouvert.
+
+ [42] _Virgile Maron._, apud Mai, _Bibl. Vat._, t. V.
+
+
+A.
+
+M. J.-J. Ampère observe que _amo_ a fait _j'aime_, _panis_, _pain_, et
+_manus_, _main_. Et il se hâte de formuler cette règle générale: Dans
+les mots dérivés du latin, devant _m_ ou _n_, _a_ se change en _ai_.
+(_Format. de la lang. fr._, p. 228.)
+
+C'est aller bien vite! _Aimer_, _pain_ et _main_, sont des formes
+modernes; l'ancienne forme est _amer_, _pan_ et _man_, qui se retrouvent
+dans _amant_, _pannetier_, _manoeuvre_. Si la règle de M. J.-J. Ampère
+était exacte, on aurait dû dire, à une époque quelconque, _de l'aimour_.
+Or, qu'on écrivît _amur_ ou _amor_, cela n'a jamais fait autre chose
+qu'_amour_; et comme le mot est très-vieux, il doit faire autorité.
+
+PAQUES est souvent écrit _Paikes_:
+
+ Ce fut à _Paikes_ ke l'en dit en esteit,
+ Florisent bois et ranverdisent preit.
+
+ (_Gérard de Viane_, 348.)
+
+Il est certain qu'on prononçait sans _i_, _Pâques_.
+
+JE HAZ, JE FAZ, ont été les premières formes de _je hais_, _je fais_.
+
+Achab dit du prophète Michée:
+
+«Jo _lhaz_ pur ço que tuz jurs me prophetizad mal, e nul bien.» (_Rois_,
+p. 335.)
+
+«Je le hais parce qu'il m'a toujours prophétisé du mal, et jamais du
+bien.»
+
+Hebers, le versificateur du _Dolopathos_, parlant du jeune Lucinien
+exposé par la reine aux séductions d'une troupe de demoiselles
+charmantes, compare le pauvre garçon à un homme assailli de serpents. A
+peine ce mot est-il écrit, que le bon trouvère en éprouve du remords, et
+fait cette réflexion:
+
+ Je cuit ke _je faz_ vilenie
+ Quant serpent apel damoiseles
+ Qui tant erent plesans et beles
+ C'om ne pot miex vaillans trover.
+
+ (_Dolopathos_, p. 168.)
+
+Un peu auparavant, le poëte avait montré la reine rassemblant les jeunes
+filles les plus jolies de la ville, celles qui savaient le mieux chanter
+et danser, et leur enjoignant de déployer tout leur art auprès de
+Lucinien:
+
+ Vestir les fait apertement,
+ Prie et commande doucement,
+ Et par amor et par _menaice_,
+ Que chascune son pooir _faice_.
+
+ (_Ibid._, p. 166.)
+
+Cette reine est éprise de son beau-fils; quand elle le voit, elle perd
+la tête. Quand la reine voit sa _face_, elle ne sait que elle _fasse_:
+
+ Quant la reine voit sa _faice_,
+ Dont ne set ele kele _faice_.
+
+ (_Ibid._, p. 175.)
+
+_Aige_, _saige_, _usaige_, ne prennent un _i_ que pour éclaircir le son
+de l'_a_; autrement les racines _ætas_, _sapiens_, _usus_, n'autorisent
+pas la présence de cet _i_.
+
+Dans _plaine_, de _plana_; _bain_, de _balneum_; _vain_, de _vanus_, et
+une foule d'autres, on ne tenait en parlant nul compte de l'_i_. Voyez
+les composés, _planer_, _bagner_[43], _vanité_. Une preuve que
+_plaindre_ sonnait _plandre_, comme _plangere_, c'est qu'on le trouve
+écrit _plendre_: «Puis après devant plusurs se commence à _plendre_ de
+son mari et le mauldire.» (_R. des sept Sages_, p. 109.)
+
+ [43] Th. de Bèze témoigne que de son temps on le prononçait ainsi.
+ (_De Franc. ling. recta pron._, p. 42.)
+
+AIMABLE, d'_amabilis_, garde sa vraie prononciation dans le nom de
+baptême _Amable_ et dans _amabilité_.
+
+On écrivait indifféremment _bairon_ ou _baron_:
+
+ _Bairon_, fait il, or oiez mon avis.
+
+ (_Gérard de Viane_, v. 355.)
+
+ Quant au moustier oyent les sains[44] soner,
+ La messe vont li _bairon_ escouter.
+
+ (_Ibid._, v. 967.)
+
+ [44] Les cloches.
+
+D'AQUÆ, _Aqs_ ou _Aix_.
+
+Nous avons fait d'_Aquitania_, l'_Aquitaine_, mais on prononçait sans
+_i_ l'_Aquitane_, comme l'_Occitanie_. De _la Quitane_, ainsi divisée
+par erreur, on a dit _la Guiane_, qu'on écrivit, conformément aux règles
+d'alors, _la Guienne_, et que nous prononçons mal _Guiaine_.
+
+Pourquoi disons-nous _de la chair_, puisqu'il n'y a point d'_i_ dans
+_carnem_? Nos pères écrivaient _charn_, _carn_, _char_.
+
+SAINT était prononcé _sant_; d'où vient qu'on écrit aujourd'hui
+_Senlis_; c'est _saint Lis_:
+
+ Bernart le conte de _Saint Lis_.
+
+ (Benoît de Sainte-More, v. 9284.)
+
+ Tote la nuit chevauche a tire
+ Dreit a _Saint Lis_.
+
+ (_Ibid._, 14065.)
+
+SENNETERRE est de même _Saint-Nectaire_, _San-Nettaire_.
+
+AGU, AGUILLE, d'_acutus_. L'âne se plaint au cheval de ses travaux
+excessifs:
+
+ Et puis me ramaine batant
+ Et d'un _aguillon_ petillant...
+
+ (_De l'Asne et don Cheval_.)
+
+Ménage discutait encore si l'on devait dire _agu_ ou _aigu_.
+
+Marot use des deux orthographes; il écrit au hasard _ai_ ou _a_, et
+pourtant il ne prononçait sans doute que d'une seule manière. Dans le
+dialogue de l'abbé et d'Isabeau, l'abbé tolère aux femmes de lire des
+livres français, mais il leur défend le latin:
+
+ Des livres je vous supporte,
+ Mais non latiner.
+
+ ISABEAU.
+
+ Voicy _raige_!
+ Pourquoy?
+
+ L'ABBÉ.
+
+ Pourceque tel _langaige_
+ Aux femmes n'est pas bien seant.
+
+Un peu plus loin, l'abbé, apologiste de l'ignorance, dit:
+
+ La frequentacion des livres
+ Pour vray engendre _frenasie_.
+
+ ISABEAU.
+
+ Voicy estrange _fantasie_!
+
+Lisez sans hésiter _rage_, _langage_, comme _frenasie_ et _fantasie_; le
+verbe était _fantasier_; l'adjectif, _fantasque_; la racine grecque,
+_phantasia_. Dans tout cela il n'y a point d'_i_, du moins à la seconde
+syllabe.
+
+Pourquoi dit-on _je vais_ ou _je vas_? Ce verbe nous vient de _vado_. Je
+_vas_ est l'ancienne prononciation; je _vais_ est une prononciation
+récente, suggérée par l'orthographe.
+
+On affecte aujourd'hui de prononcer _Montaigne_; on devrait dire aussi
+_Champaigne_. L'_i_ a été retranché du nom commun et conservé au nom
+propre, et l'inconséquence de l'orthographe a entraîné celle de la
+prononciation. Il faut prononcer, comme on a toujours fait, _Montagne_
+et _Champagne_ sans _i_, aussi bien que _Fontanes_. Pascal _écrit
+Montagne_.
+
+
+E.
+
+L'_E_ avait naturellement le son muet qu'il garde dans l'article _le_;
+mais _e_ suivi d'une autre voyelle, recevait de droit l'accent aigu.
+
+L'_e_, parmi toutes les voyelles, est la plus susceptible d'être
+modifiée. On la combinait avec l'_i_ de deux façons, _ie_ ou _ei_. _Ie_
+représentait le son de notre _é_ fermé; _ei_, celui de l'_e_ ouvert,
+_è_. Il ne faut pas s'arrêter à ce qu'on les a quelquefois confondus et
+employés l'un pour l'autre: aujourd'hui même l'_e_ final de _vérité_ est
+une autre lettre à Rouen qu'à Paris.
+
+_Ier_ à la fin des substantifs et des infinitifs: _Sanglier_,
+_destrier_, _mestier_, _couchier_, _rochier_, sonnaient _sanglé_,
+_détré_, _mété_, _couché_, _roché_.
+
+On rencontre très-souvent ces finales écrites sans _i_:
+
+ S'il pert l'osbert et le _destrer_...
+
+ (Benoît de Sainte-More.)
+
+ Queu part alout le chevalier?
+ E portout il un _esprever_?...
+
+ (_Ibid._, t. II, p. 456.)
+
+ De vasselage fut asez _chevaler_.
+
+ (_Roland_, st. 3.)
+
+ Sire Rolant, e vus, sire _Oliver_.
+
+ (_Roland_, st. 130.)
+
+ Pur Deu vos pri ne vos contraliez;
+ Ja li corner ne nos aureit _mester_.
+
+_Ne nous aurait mestier_, ne nous servirait de rien.
+
+Nous avons gardé l'ancienne orthographe de _bachelier_, _chevalier_,
+_sanglier_, _destrier_, _etc._, en y appliquant la prononciation
+moderne; et nous avons réformé sur l'ancienne prononciation
+l'orthographe de _rocher_, _coucher_, _verger_, etc. _Sanglier_,
+_bouclier_, sont aujourd'hui de trois syllabes, aussi bien que
+_destrier_; et quand on les rencontre dissyllabes dans Corneille et les
+autres, on accuse ces vieux poëtes d'avoir eu l'oreille dure!
+
+ * * * * *
+
+Dans le corps des mots, _ie_ ne faisait qu'un _é_ plus ouvert. Saint
+_Pierre_ a été pour tout le moyen âge _saint Père_, l'abbaye de
+_Saint-Père_, de Chartres. Le chevalier à la robe vermeille s'informe à
+son réveil des présents que lui avait montrés sa femme:
+
+ Et disiez que tout estoit mien.
+ C'est present de par vostre frere.
+ --Sire, fait elle, par saint _Pere_,
+ Il a bien deux mois et demi
+ Ou plus que mon frere ne vi.
+
+ (Barbazan, II, p. 180.)
+
+De là les diminutifs sans _i_ dans la première syllabe, _Perrot_,
+_Perrin_, _Perrinet_, _Perrette_. Un _chien_ était un _chen_:
+
+ Li pastoraus le _chen_ menace...
+ De grans _perres_ lance al mastin.
+
+ (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. 455.)
+
+ Vos li durrez urs e leuns e _chens_.
+
+ (_Chanson de Roland_, st. 3.)
+
+«Vous lui donnerez (à Charlemagne) ours et lions et chiens.»
+
+L'archevêque Turpin voyant la perte des Français assurée, dit à Roland
+et à Olivier: «Nous serons vengés si vous sonnez du cor: nos Français
+reviendront; ils nous trouveront morts et mis en morceaux; ils nous
+emporteront en des cercueils sur des sommiers: ils nous enfouiront dans
+les _atres_ (_in atriis_) des moutiers; ni loup, ni porc, ni chien, ne
+toucheront à nos cadavres:»
+
+ Nostre Franceis i descendrunt a pied;
+ Truverunt nos e morz e destranchez;
+ Leverunt nos en bieres sur _sumers_;
+ Enfuerunt en aitres de _musters_;
+ N'en mangeront ne lu, ne por, ne _chen_.
+
+ (St. 130.)
+
+D'ailleurs, le diminutif _chenet_ atteste encore l'ancienne
+prononciation. _Chen_ pour _chien_ explique la prononciation populaire
+_men_ et _ben_, pour _mien_ et _bien_. _Matière_ sonnait _matère_; de là
+vient que le peuple et ceux qui parlent mal disent, avec une certaine
+raison, des _matéraux_.
+
+D'où pourrait venir un _i_ à _brief_ (_brevis_);--_chier_,
+(_carus_);--_grief_ (_gravis_)?
+
+On prononçait _bré_, d'où _abréviateur_, _abrégé_;--_ché_, d'où
+_chérir_;--_gré_, d'où _grever_, etc., etc.
+
+L'imparfait de l'auxiliaire _être_ se rencontre écrit avec deux
+orthographes; j'_iers_, tu _ieres_, il _iert_; et j'_ere_, tu _eres_, il
+_ert_. Vous sentez bien qu'on prononçait d'une seule façon, de celle qui
+se rapproche le plus du latin _eram_, _eras_, _erat_, sans l'_i_, qui
+venait là uniquement pour aiguiser le son de l'_e_ muet.
+
+HIER, de _heri_, se prononçait _her_. Tout le XVIe siècle a dit et écrit
+_hersoir_ pour _hier soir_.
+
+PIECE, _pèce_, comme en italien _pezzo_.--_Dépecer_.
+
+PIED de _pes_, _pé_, d'où _pédestre_:
+
+ Les _pez_ baisent a ambedous.
+
+ (Benoît de Sainte-More, v. 315.)
+
+ E la se trenchent _pez_ e bras.
+
+ (_Ibid._, v. 3639.)
+
+On notait par _ie_ la terminaison des adjectifs et participes en _é_:
+
+--«Lors se tint moult _a engignie_ cil qui fu _trebuchiez_ en la mer.»
+(_Roman des sept Sages_, p. 102.)
+
+Il se tint _à enginé_, c'est-à-dire, se reconnut trompé.
+
+Le premier novembre, saint Jean convoque tous les saints à la cour de
+paradis. Il voit arriver tous les martyrs
+
+ Qui pour Dieu furent _traveillie_ (travaillés).
+ Saint Symons lor dist de cuer _lie_.
+
+ (_La court de Paradis_.)
+
+«De coeur _lé_,» joyeux (_læto corde_).
+
+ Or sont trestout _apareillie_,
+ Cil Angelot et baut et _lie_.
+
+ (_Ibid._)
+
+_Appareillés_, _lés_, prêts et joyeux.
+
+ Hoi furent il trop _esveillie_
+ Qu'il m'ont trahi et _engignie_.
+
+ (_De Constant Duhamel_, v. 610.)
+
+_Éveillés_, _enginé_.
+
+Les mots _congé_, _péché_, dans S. Bernard et les _Rois_, ont jusqu'à
+trois orthographes: _congie_, _pechie_;--_congiet_,
+_pechiet_;--_conget_, _pechet_. C'est toujours _congé_, _péché_. La
+dernière notation prouve que l'_i_ était muet.
+
+PITIE se prononçait _pité_, d'où _piteable_, aujourd'hui
+_pitoyable_;--_piteux_, et non _pitieux_;--_apiter_, et non _apitoyer_:
+
+ Hé Dieu! pourquoi n'a Charles par devers moi _pité_?
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 835.)
+
+ Car il chantoit de Nostre Dame
+ Si doucement, n'est hom ne fame
+ Cui tout li cuers n'en _apitast_.
+
+ (_Miracles de la Vierge_, liv. II.)
+
+Renaud de Montauban, pour expier ses péchés, fait voeu d'aller outre
+mer:
+
+ Telle est ma voulenté,
+ Et s'en la paine muers, Dieu ait de moi _pité_.
+
+ (_Ibid._, 863.)
+
+AMISTIE sonnait pareillement _amité_, et non _amitié_:
+
+ Je n'ai el mont, sire, plus d'_amisté_.
+ Li rois l'oï, s'a un sospir geté.
+
+ (_Aubri li Borguinon_, v. 135.)
+
+ Naymon, dist ele, je vos doing m'_amisté_;
+ Pren cet anel de fin or esmeré.
+
+ (_Agolant_, v. 1316.)
+
+Ce ne sont pas là des accidents dus au besoin de la rime; dans ces trois
+poëmes et dans plusieurs autres, il est rare de rencontrer jamais
+autrement qu'_amisté_, _pité_. Le scribe avait apparemment adopté cette
+forme, qui lui paraissait plus rapprochée de la prononciation; et cette
+circonstance indique une transcription relativement récente, puisqu'à
+cette époque on abandonnait déjà la notation _ie_ pour y substituer
+l'_e_ simple. Quelques pas de plus, et l'on jettera sur cet _e_ l'accent
+aigu, _é_; et la forme primitive aura pour jamais disparu, sera si
+complétement oubliée, que si quelqu'un tente d'en réveiller le souvenir,
+cette idée passera pour une chimère philologique.
+
+Ainsi vous voyez qu'une seule classe de substantifs dans la langue
+ancienne, les substantifs en _ie_ (_é_) en a fourni deux à la langue
+moderne: les substantifs en _é_ et ceux en _ié_. En échange d'un accent
+aigu, _congie_, _pechie_ ont cédé leur _i_, et l'on a oublié de
+reprendre cet _i_ à _pitié_, _amitié_. Les premiers ont revêtu
+l'orthographe moderne pour garder la prononciation ancienne; les
+seconds, en cumulant les deux orthographes, y ont gagné une
+prononciation nouvelle.
+
+Passons à la seconde manière de modifier l'_e_ par l'apposition de
+l'_i_, en cette sorte, _ei-è_. Nous l'avons conservée dans _treize_,
+_seize_.
+
+On terminait aussi par cet _ei_ les adjectifs, les participes passés,
+comme _rachatei_, _suplantei_; et les substantifs féminins, comme
+_virginitei_, _nativitei_, _veritei_, _santei_, etc.
+
+Fallot dit que c'est une forme normande. Il est vrai que Wace et Marie
+de France l'emploient constamment, et que les Normands prononcent encore
+ces finales très-ouvertes: _véritai_, _virginitai_, _achetai_. Cependant
+c'est aussi l'orthographe habituelle du _livre des Rois_ et des sermons
+de Saint Bernard, que Fallot classe, au moins le saint Bernard, parmi
+les textes bourguignons les plus purs:
+
+--«Chier _freire_, il vient del cuer de Deu lo _Peire_ el ventre de la
+Virgine sa meire... (_S. Bernard_, p. 525.)--Ses orgoyl ne rezoit nul
+_remeide_ de penitence. (P. 524.)--Ancor devoit estre _rachateiz_... Por
+ceu ke li malices d'altrui l'avoit _supplanteit_... Mais veigne la
+_veriteiz_, et cele me deliverrat.» (_S. Bernard_, p. 524.)
+
+Le cordelier frère Denise dit à la jeune pénitente qu'il veut rendre
+cordelier aussi, en la faisant passer pour homme:
+
+ Se de voir poole savoir
+ Qu'en nostre ordre entrer vousissiez,
+ Et que sans _fauceir_ peussiez
+ _Gardeir_ vostre _virginitei_,
+ Sachiez de fine _veritei_
+ Qu'en nostre bienfait vous mettroie.
+
+ (_De frère Denise_, Barb., I, 125.)
+
+«Si je pouvais savoir de vrai que vous voulussiez entrer dans notre
+ordre et garder votre virginité sans la fausser, sachez que
+véritablement je vous mettrais de notre bienfait.»
+
+
+O.
+
+Le son naturel de l'_o_ est celui que nous figurons _au_. On
+l'éclaircissait par l'addition de l'_i_, et les traces de ce procédé
+subsistent encore; car pourquoi écrivons-nous avec un _i_, _oignon_,
+_empoigner_, lorsque nous prononçons sans _i_, _ognon_, _empogner_?
+L'Académie écrit _cogner_ et _cognée_ avec raison, puisqu'il n'y a pas
+plus d'_i_ dans _cuneus_ que dans _pugnus_; mais le temps n'est pas loin
+de nous où elle écrivait _coigner_ et _coignée_.
+
+Saint Bernard ne dit jamais que _glore_ et _victore_: «_Glore_ soit a
+Dieu ens haltismes. (P. 543.)--Beneoit soit li nons de sa _glore_ ki
+sainz est. (P. 542.)»
+
+GRINGORE est la prononciation de _Gringoire_. Sur le premier feuillet du
+manuscrit des _Moralités sur Job_, une main inconnue a mis, en écriture
+du XVe siècle:--«Job en françoys et le dialogue _saint Gregore_ en
+françois.» ANTOINE était prononcé _Antone_, _Bueves d'Antone_:
+
+ Vers Viane est Oliviers retourné,
+ Quant ot _Antone_ ocis et afolé.
+
+ (_Gérard de Viane_, v. 552, Bekker.)
+
+La racine de _remémorer_ est _mémore_, et non pas _mémoire_:
+
+BOIS rime parfaitement avec _dos_:
+
+ Ainsi fuioie parmi les _bois_
+ Ausi com s'il me fust au _dos_.
+
+ (_Dolopathos_, p. 251.)
+
+On le trouve écrit _bos_ aussi souvent au moins que _bois_:
+
+ Et l'endemain revois au _bos_;
+ Si me recarche l'en le _dos_.
+
+ (_De l'Asne et du Cheval._)
+
+Le nom de la ville de _Beaugency_ est mal orthographié par suite de la
+prononciation; c'est _Bois-Gency_. Jusqu'au XVIIIe siècle on ne l'a pas
+figuré autrement.
+
+Les diminutifs _bosquet_ ou _boquet_, _bocage_, _boquillon_, ne laissent
+aucun doute.
+
+D'_historia_ on fit ESTOIRE, qu'on prononçait _étore_:
+
+--«Per Diu, souvieigne vous des preudomes anciens qui devant nous ont
+esté, et qui encore sont ramenteu es livres des _estores_.»
+(_Villehard._, p. 180.)
+
+D'_estore_ se forma le verbe _estorer_, plus tard _historier_, qui se
+dit encore familièrement dans le sens de _garnir_, _arranger avec soin_.
+La _Bible historiaus_ est une Bible ornée de nombreuses enluminures.
+
+La plupart des contrats de mariage passés sous l'empire de la coutume de
+Picardie, réservent à la femme, en cas de décès du mari, avant tout, _sa
+chambre étorée_,--sa chambre garnie[45].
+
+ [45] Le _Dictionnaire de Trévoux_ ne donne pas le verbe _estorer_;
+ mais, interprétant mal quelques phrases de Villehardouin, il donne
+ _estoire_ et _estorée_ (une _estorée_), qu'il traduit par _navis_,
+ _classis_, _exercitus navalis_. C'est une grave erreur.--«Le roi
+ d'Angleterre avait fait appareiller _une grant estorée de nef_.»
+ (_Chr. de Flandres._) Une _grande histoire_ de vaisseaux.--«Comment
+ ils puissent avoir navire et _estoire_.» (Villehardouin.) C'est
+ navire et le reste de l'équipement, et _toute l'histoire_. Selon
+ Trévoux, qui cite cette phrase, ce serait _navire et navire_.--«Mult
+ fut belle cette _estoire_, et riche.» (Villehardouin.) Tout cet
+ appareil fut très-beau, toute cette _histoire_ fut très-riche.
+
+ Trévoux conclut en dérivant _estoire_ de _stolus_, _stolium_, et du
+ grec _stello_, _j'envoie_. C'est quelquefois un malheur d'être si
+ savant.
+
+ Le _Dictionnaire de Napoléon Landais_ fait ce petit article:
+
+ «ESTORÉE, subst. fém. (_ècetorée_), flotte, armée navale.--Inusité.»
+
+ Le _Complément du Dictionnaire de l'Académie_ dit:
+
+ «ESTORER, _créer_, _fonder_, _restaurer_;»--en quoi il se trompe.
+ Mais il ajoute: «_meubler_, _fournir_, _garnir_;--en quoi il a
+ raison.
+
+ L'Académie garde un auguste silence.
+
+ Il était bien simple de mettre en quatre mots:
+
+ ESTOIRE, _histoire_; ESTORER, _historier_.
+
+Au livre IV, chapitre XIII de _Pantagruel_, se trouve le récit de la
+belle diablerie que fit Villon pour se venger du pauvre frère Tappecoue,
+sacristain des cordeliers de Saint-Maixent:
+
+--«Ses dyables... tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de
+fusées; aultres portoient longs tisons alumez, sur lesquels à chascun
+carrefour jectoient pleines poignées de _parasine_.»
+
+_Parasine_, c'est ainsi que portent toutes les éditions, se copiant
+l'une l'autre. Il est clair que la première qui le donne a pris un _o_
+pour un _a_, et qu'il faut lire _porasine_, c'est-à-dire,
+_poix-raisine_, l'_i_ de la diphthongue muet dans les deux mots.
+
+Nous prononçons sans _i_ _grogner_, et avec un _i_ _éloigner_,
+_témoigner_. Le XVIIe siècle figurait l'_i_ dans tous les trois, et ne
+le prononçait dans aucun. C'est conformément à la prononciation que
+Sarrasin met sans _i_:
+
+ Puisque Voiture s'_élogne_,
+ Je m'en vais dans la _Pologne_.
+
+Le cardinal Duperron écrit _cigoigne_ et _éloigne_. Soyez sûr qu'on n'a
+jamais prononcé autrement que _cigogne_ (_ciconia_):
+
+ Là, l'orgueilleux sapin qui sert à la _cigoigne_
+ De sejour élevé pour voisiner les cieux,
+ Roi des vastes forests, jusqu'aux astres _éloigne_
+ Sur tous les autres bois son chef ambitieux.
+
+Ménage prescrit de dire _cigogne_ sans _i_; mais il déclare que
+_témogner_, _élogner_, _rognons_, c'est mal parlé: il veut qu'on dise
+_témoigner_, _éloigner_, _roignons_. Tout cela n'est que caprice et
+inconséquence. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le moyen âge
+prononçait _témon_, _beson_, pour _témoin_, _besoin_. Dieu, s'écrie
+Roland dans le _roman de Roncevaux_, Dieu
+
+ Qui en la virge preis anuncion,
+ Saint Daniel delivras dou lyon,
+ Et saint Jonas dou ventre dou poisson...
+ Sainte Suzanne garis dou faux _tesmoing_ (sic),
+ Et a Marie feis tu le pardon...
+ Vengier me lais dou comte Ganelon.
+
+ (_Introd. à la chans. de Roland_, p. XX.)
+
+L'auteur des _Quatre fils Aymon_ fait rimer _compagnon_ et _besoin_.
+C'est dans la conclusion de son poëme; on y voit un rapprochement
+d'idées assez mal édifiant:
+
+ Or, prions tous a Dieu par grant devotion
+ Qu'il nous otroit sa gloire par son saintisme non,
+ A celui qui l'_a_[46] escrit veuille doner en don
+ Or et argent assez, car _il en aroit bon beson_ (sic)
+ Pour donner aux fillettes et maint bon compagnon;
+ Car c'est tout ce qu'il aime: que vous celeroit on?
+
+ (_Introd. du Fierabras_, Bekker, p. XII.)
+
+ [46] _a_ élidé.
+
+Il est tout naturel que _beson_ ait produit _besogner_.
+
+Du latin _ungere_, _ondre_, que nous écrivons et prononçons avec un _i_,
+_oindre_.
+
+Le _Bestiaire_ raconte comment de la peau du crocodile on faisait un
+_onguent_ dont usaient les vieilles femmes pour effacer leurs rides:
+
+ De sa couane seulement
+ Soloit on faire un _ongement_.
+ Les vielles femmes s'an _ognoient_;
+ Par tel _ongement_ s'estendoient
+ Les fronces dou vis et dou front.
+
+ (_Du Cange_, au mot FRONSSATUS.)
+
+La _chanson de Roland_ et les poëmes du XIIe siècle ne disent pas _le
+poing_, mais _le pong_: le _punt_ d'une épée, d'où venait l'orthographe
+_empongner_:
+
+ L'espée jurent et le _pont_
+ Cil qui dedenz la vile sunt,
+ Que ja la vile n'iert rendue.
+
+ (Benoît de Sainte-More, v. 29487.)
+
+«Ils jurent par la lame et la poignée de l'épée que la ville ne sera pas
+rendue.»
+
+ Al _pont_ de fin or entaillié.
+
+ (_Ibid._, v. 16413.)
+
+«... A la poignée d'or fin ciselé.»
+
+Il est certain que l'on prononçait encore au commencement du XVIe siècle
+_le pong_, si l'on écrivait _le poing_. Dans _la bataille de Marignan_,
+mise en musique, en 1515, par Clément Jennequin:
+
+ Aventuriers, bons compagnons,
+ Ensemble croisez vos tromblons.
+ Nobles, sautez dans les arçons,
+ Frappez dedans la lance au _poing_,
+ La lance au poing hardis et prompts.
+
+On voit combien Voltaire se trompe lorsqu'il accuse notre vieille langue
+de barbarie précisément au sujet de ces affreux sons en _oin_:--«Le plus
+insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos
+terminaisons en _oin_... Il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands
+charmes pour se faire pardonner ces sons qui tiennent moins de l'homme
+que de la plus dégoûtante espèce des animaux.»
+
+(_Dict. phil._, art. FRANCE.)
+
+Cet _oin_, qui révolte à si juste titre l'oreille de Voltaire, est
+indubitablement d'invention moderne; les Welches et les Gaulois ne le
+connaissaient pas: c'est ce qu'on appelle un progrès.
+
+ * * * * *
+
+L'_o_ suivi immédiatement d'une seconde voyelle sonnait _ou_. C'est
+encore en anglais la valeur de deux _o_ consécutifs: _boots_. Moniot,
+contemporain de Louis IX:
+
+ Gardez vous de Fortune, seigneur, je le vous _loe_[47].
+ Quant Fortune a fait homme haut chanter comme _aloe_[48],
+ Et il cuide miex estre assis dessus la _roe_,
+ Lors retorne Fortune, si le gete en la _boe_.
+
+ (_Le Dit de Fortune._)
+
+ [47] Je vous le conseille.
+
+ [48] Nous n'avons plus que le diminutif _alouette_.
+
+«Teles furent ces _roes_ cume les _roes_ de curres.»
+
+(_Rois_, p. 255.)
+
+--«Il se misent au fuir sans plus attendre, et s'esparsent, li uns cha
+et li autres la, ausi come les _aloes_ font por les espreviers.»
+(_Villehardouin_, p. 182.)
+
+Par cette règle, _poëte_, _poésie_ ont dû sonner _pouëte_, _pouésie_.
+C'est effectivement comme on les prononçait au XVIe siècle, Marguerite
+de Navarre écrit toujours poète avec un _u_. Dans une lettre à M. de
+Montmorency pour lui recommander Marot:
+
+--«Il me semble que Nostre Seigneur faict tant de grâces au roy et à ses
+serviteurs, que jamais ne feut plus besoin de favoriser aux _pouhetes_
+que maintenant[49].» (_Lettres inédites_, I, p. 304.)
+
+ [49] Remarquez en passant ce latinisme, _favoriser aux poëtes_. On
+ disait de même _prier à Dieu_... _supplier à Dieu_... _Je luy
+ supplie_.
+
+Le nom de M. de Rohan, dans ces lettres, est toujours figuré _Rouhan_.
+Les anciens traités avertissaient encore de cette prononciation, et
+recommandaient aussi de dire _pouëtes_ et _pouésie_.
+
+Nous n'avons pas conservé l'_u_ dans _poëte_, mais nous le faisons
+toujours entendre dans _moelle_; nous l'écrivons et le prononçons dans
+_loue_, _boue_, _roue_, et nous le prononçons sans l'écrire dans _roi_,
+_bois_, _loin_, _foin_, _coin_. C'est la confusion des systèmes.
+
+La famille _de Croï_ s'appelle de _Crouï_; les _de Moy_ sont _de Mouhy_.
+_Héloïse_ écrivait son nom _Heloys_; c'était _Hélouis_ devant une
+consonne; devant une voyelle, _Hélouise_ au corps gent. C'est le même
+nom que _Louise_.
+
+Ce nom de Louise me rappelle une historiette de Racan. Elle nous apprend
+qui a porté le dernier coup à la règle du moyen âge, qu'une tradition
+incomprise faisait encore observer au commencement du XVIIe siècle.
+
+Un jour, dit Racan, Henri IV, qui traitait Malherbe avec une grande
+bienveillance, lui montra une lettre écrite par le Dauphin, qui fut
+depuis Louis XIII. C'est bien, dit Malherbe; mais monseigneur le Dauphin
+ne s'appelle-t-il pas Louis?--Assurément, dit Henri IV.--Pourquoi donc
+le fait-on signer _Loys_? La censure de celui qu'on appelait le vieux
+tyran des syllabes parut juste; la signature du Dauphin fut réformée, et
+c'est depuis ce temps que les princes du nom de _Loys_ signent, avec un
+_u_, _Louis_.
+
+Henri IV s'est trop hâté de déférer à l'observation de Malherbe; car
+cette observation, spécieuse pour un ignorant, est radicalement fausse.
+Malherbe aurait pu exiger aussi, pour être conséquent, qu'on écrivît _de
+louin_, du _fouin_, la rivière de _Louing_, _trouois_, _mouoi_, _le
+rouoi_, _la louoi_, _rouayal_, etc., etc.; car c'est ainsi qu'on
+prononce, et non pas _la loâ_, _le roâ_, _troâ_.
+
+L'autorité de Malherbe n'a donc servi en cette occasion qu'à introduire
+une inconséquence.
+
+
+U.
+
+«L'_u_, dit M. Ampère, avait au moyen âge le son peu mélodieux qu'il a
+de nos jours; sans cela, on n'aurait pas eu besoin d'imaginer la
+diphthongue pour remplacer l'_u_ latin dans _ubi_, _où_, et dans
+_multum_, _moult_.» (_Hist. de la Litt. fr. au moyen âge_, p. 305.)
+
+Je prendrai la liberté de contredire ici M. Ampère. La première valeur
+de cette lettre _u_ fut le son _ou_, comme en latin.
+
+La diphthongue _ou_ fut si peu inventée pour réduire l'_u_ de _ubi_ ou
+de _multum_, que, dans les plus anciens textes, on trouve partout _u_
+pour _où_ (_ubi_), et pour _ou_ marquant l'alternative. _Moult_ s'est
+écrit d'abord _mult_, _multeplier_, qui sonnaient _mou_, _mouteplier_.
+_Amur_, _securs_, n'ont jamais été à l'oreille qu'_amour_, _secours_. Le
+plus ancien monument de la langue française, la version du _livre des
+Rois_, en fournit la preuve à chaque ligne:
+
+--«Respundirent ces de Jabes: _Dune nus_ respit set _jurs_; _manderum_
+nostre estre a _tuz_ ces de Israel. Si _poum_ aveir _rescusse_, nus
+l'_atenderum_; si _nun_, _nus nus rendrum_.» (P. 36.)
+
+Prononcez:--«Répondirent ceux de Jabès: Doune nous répit sept jours;
+(nous) manderouns notre être (notre position) à tous ceux d'Israël. Si
+(nous) pou(_v_)ouns aveïr récousse, nous l'atenderouns; si noun, nous
+nous rendrouns.»
+
+--«Li message vindrent en Gabaath, _u_ li reis Saul maneit.» (_Ibid._,
+36.)
+
+«Les messagers vinrent en Gabaath, où demeurait le roi Saül.»
+
+On pourrait affirmer que la notation actuelle _ou_ fut aussi introduite
+de très-bonne heure, si les manuscrits de Villehardouin étaient du XIIe
+siècle, car on y lit déjà _moult_; mais la copie en est plus récente.
+
+Comme il arrive toujours en pareil cas, les deux notations subsistèrent
+quelque temps l'une à côté de l'autre. Dans Benoît de Sainte-More,
+compatriote et contemporain de Wace (1160), on lit:
+
+ A Beauvais _rout_ un _cutelier_,
+ Prisiez, sages de son mester;
+ Cil apareilla deus _couteaux_.
+
+ (_Chron. des ducs de Normandie_, II, 519.)
+
+Si, comme le veut M. Ampère, l'_u_ avait eu dès l'origine le même son
+qu'aujourd'hui, cette notation _un_ n'eût jamais pu sonner _on_:
+
+ Alez, vous pri, au rei _Othon_;
+ Si li dites _cum_ je l'_semun_...
+
+ (Benoît de Sainte-More, II, p. 97.)
+
+«Comme je le semonds.»
+
+ Assez esteit la _cupe_ meindre.
+
+ (Benoît, II, p. 522.)
+
+La _cupe_ se prononçait la _coupe_, du latin _culpa_.
+
+On écrivait aussi _coulpe_, en rapprochant l'orthographe de l'étymologie
+et de la prononciation.
+
+Je suis donc d'un avis directement opposé à celui de M. Ampère: il croit
+que _u_ fut le son primitif, et qu'il fallut se mettre en peine de
+chercher une notation pour marquer le son _ou_. Je suis persuadé que le
+son primitif de l'_u_ fut _ou_, et qu'il fallut au contraire trouver une
+combinaison orthographique pour affaiblir ce son, et le réduire à l'_u_
+actuel.
+
+ * * * * *
+
+Le moyen qu'on y employa fut celui qu'on avait déjà appliqué aux
+voyelles _a_, _e_, _o_; on se servit de l'_i_, mis, comme pour l'_e_,
+tantôt à la première place, tantôt à la seconde.
+
+Je vois qu'au XIIe siècle, la terminaison du participe passé en _u_,
+celle du prétérit de certains verbes, comme _il but_, _il fut_,
+s'écrivait par _ui_:
+
+--«Saint-Johan _buit_ aussi lo boyvre de salveteit.» (_Saint Bernard_,
+p. 548.)
+
+--«Mais por mi _at perduit_ une grant partie d'engeles et toz les
+homes.» (_Ibid._, 524.)
+
+--«Abraham _engenruit_ (_engenrut_, _engendra_) Isaac; Isaac, Jacob.»
+(528.)
+
+--«Ou est le tant poc de farine dont li prophetes fu _sostenuiz_?»
+(572.)
+
+«Où est ce peu de farine dont le prophète fut soutenu?»
+
+--«Nostres sires fu _semonuiz_ as noces.» (_Saint Bernard_, p. 553.)
+
+_Semonus_, _invité_, de _semondre_.
+
+--«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ par aventure.»
+(_Ibid._, 552.)
+
+Le prétérit _je fus_, _tu fus_, _il fut_, représente _fui_, _fuisti_,
+_fuit_. Quelquefois les copistes français écrivent encore l'_i_: ceux-là
+étaient les doctes en étymologie. _Je suis_, de _sum_, a probablement
+sonné _je sus_, comme prononcent encore les paysans picards. _Je suis_,
+en faisant sentir l'_i_, est moderne.
+
+Le _livre des Rois_ écrit indistinctement _les Ju_ ou _les Jui_. Ce sont
+les _Juifs_.
+
+CUIRE, dans le _Dolopathos_, est écrit tantôt _cuire_, tantôt _cure_:
+«J'exhortai la dame à mettre cuire ce cadavre et à me donner son fils,
+qu'il ne mourût:»
+
+ Ke maintenant le mesist _cure_,
+ E por ceu ke ses fiz ne _mure_,
+ Le me donast.
+
+ (_Dolopathos_, p. 255.)
+
+CUITE y rime à _lutte_:
+
+ Quant la char del larron fut _cuite_,
+ Lai poissiez veoir grant _lucte_.
+
+ (_Ibid._, p. 257.)
+
+Nous disons _lutin_, et le diminutif, comme peu usité, est demeuré écrit
+_luiton_: _Notre ami, monsieur le luiton_, dans la Fontaine, c'est
+_monsieur le lutton_.
+
+On trouve _je me dolui_ pour _je me dolus_, du verbe _se douloir_;
+_estuide_ pour _étude_, de _studium_, etc.
+
+ Par mechief _recui_ en la bouche
+ Un poi de noif qui fu tant douce,
+ Que ce bel enfant en _concui_,
+ D'un seul petit que je _recui_.
+
+ (_L'Enfant qui fu remis au soleil._)
+
+«Par malheur, je reçus dans la bouche un peu de neige, dont je conçus ce
+bel enfant, pour un seul petit flocon que j'en reçus.»
+
+HUIS, PERTUIS, sonnaient _hus_, _pertus_. On ne voit point d'_i_ dans la
+première syllabe d'_uscio_, ni dans _pertusum_:
+
+ Si li prestres fu eschaufez,
+ Li provos fu autant ou _plus_,
+ Quant il la vit par le _pertuis_
+ Demener si vilainement.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+Le nom propre _Perthus_ atteste cette prononciation.
+
+ * * * * *
+
+Mais il arriva par la suite que l'_i_ disputa la prédominance, et finit
+par l'emporter sur l'_u_; si bien qu'il l'effaça, et ressortit seul de
+cette notation _ui_.
+
+_Ki_, _kider_, _kidan_, _kisine_, _keux_, furent très-bien figurés
+_qui_, _cuider_ ou _quider_, _quidam_, _quisine_ ou _cuisine_,
+_queux_..., etc.
+
+_Et puis_, _puisque_, se prononcèrent _et pis_, _pisque_.
+
+De ce conflit résulta la double forme _il vécut_, _il véquit_.
+
+On s'avisa alors d'une autre combinaison pour briser le son de l'_u_: on
+abandonna l'_i_, et la fonction qu'il ne remplissait plus fut donnée à
+l'_e_; seulement il fallut mettre cet _e_ avant l'_u_, _eu_, parce que
+l'autre disposition _ue_ était déjà consacrée à un autre emploi. _U_ fut
+donc noté par _eu_; mais ce fut une invention tardive, et qui ne me
+paraît pas remonter plus haut que le XVIe siècle.
+
+A cette époque, _eu_ sonnait _u_. «Tout ce qui parle bien en France, dit
+Théodore de Bèze, prononce _hûreux_.» (_De Fr. ling. rect. pr._, p. 60);
+_meur_, _blesseure_, _heurler_, sonnaient _mûr_, _blessure_, _hurler_.
+De là date le resserrement de toute une classe de participes passés. On
+les écrivait jadis par _eu_, avec diérèse; la nouvelle convention
+orthographique leur enleva une syllabe. On continuait à écrire _sceu_,
+_veu_, _receu_, _conneu_, et l'on prononçait _sçu_, _vu_, _reçu_,
+_connu_, du moins à Paris; car à Chartres, à Orléans et en Normandie, on
+continuait à dire _vé-u_, _recé-u_, _conné-u_.--_Vitiosè_, dit Théodore
+de Bèze, qui ne soupçonne pas que c'était _archaïcè_.
+
+De _jejunium_, _jé-une_, avec diérèse, puis _june_, _juner_:
+
+ Sire, dit el, je suis venue
+ Anguilles cuire a mon seignor.
+ Nous avons _juné_ tote jor.
+
+ (_Des trois Dames qui troverent un anel_, v. 146.)
+
+Il n'y a plus aujourd'hui que les Gascons qui prononcent _hûreux_, mais
+tout le monde continue à prononcer _gageure_ par un _u_. Le peuple
+prononce encore par _u_ simple les noms propres _Eugène_, _Eustache_.
+Les Picards prononcent toujours par _u_ les finales écrites _eu_. Après
+ce qui vient d'être exposé sur ces deux notations _ui_ et _eu_, on
+comprendra que des poëtes, plus soigneux d'être exacts à l'oreille qu'à
+la vue, aient fait rimer _lieu_ et _nului_.
+
+Aloul parcourt sa maison, cherchant s'il n'y a pas quelque amant caché,
+à qui sa femme ait donné rendez-vous:
+
+ Ca et la vait par son manoir
+ Savoir s'il y avoit _nului_
+ A cui sa femme eust mis _lieu_.
+
+ (Le _Fabel d'Aloul_.)
+
+Prononcez _nulu_ et _liu_.
+
+
+§ II.
+
+NOTATIONS DIVERSES DU SON _EU_.
+
+On ne répétera pas ici ce qui a été dit, page 54, sur _el_ exprimant le
+son _eu_.
+
+Nos pères reconnurent dès l'origine que le son _eu_ n'est qu'un
+affaiblissement du son plein de l'_u_ (_ou_). Pour amoindrir ce son, ils
+attachèrent à l'_u_ un _e_, en cette manière, _ue_.
+
+--«_Quel_ chose est li homes ke tu l'magnefies, ou por koi mes tu ton
+_cuer_ a luy?» (_Saint Bernard_, p. 526.)--«_Queu_ chose est l'homme que
+tu le magnifies, ou pourquoi mets-tu en lui ton coeur?»--«Il les _cuers_
+daignet enlumineir par sa niant visible poixance.» (_Ibid._, 528.)--«Il
+daigne illuminer les coeurs par son invisible puissance.»
+
+BUES, CUE;--_boeuf_, _queue_.
+
+L'archevêque Turpin montait un cheval qui avait la queue blanche et la
+crinière jaune:
+
+ Blanche la _cue_ et la crignete jalne.
+
+ (_Chans. de Roland_, st. 113.)
+
+Le IIIe livre des _Rois_, chapitre VII, dit que l'on voyait dans le
+temple de Salomon douze boeufs, dont les queues étaient tournées toutes
+ensemble:
+
+--«... Duzes _bues_... e les _cues_ tutes ensemble une part turnerent.»
+(P. 524.)
+
+Le héros _Bueves d'Antone_ est _Beuve d'Antone_.
+
+SUER, DUEL, que Fallot discute gravement comme des formes de dialectes,
+sont tout simplement _soeur_ et _deuil_, et dans le langage ne se
+confondaient pas plus qu'aujourd'hui avec l'infinitif _suer_ (_sudare_)
+et _duel_ (_duellum_.)
+
+IL PEUT s'écrivait _il puet_;--_il esteut_, il prend fantaisie, il
+convient, _il estuet_;--_Eudes_, nom propre, _Uede_ ou _Huedes_, etc.
+
+ * * * * *
+
+On rencontre très-fréquemment aussi une notation du son _eu_ qui paraît
+empruntée aux Allemands; c'est par _o e_ séparés, ou réunis comme dans
+le nom de _Goethe_.
+
+EUDES, dans _Auberi le Bourguignon_, est écrit partout _Hoedes_:
+
+ _Hoedes_ ot non, de Laingres fu saisiz.
+ _Hoedes_ de Laingres...
+
+ (_Intr. du Roland_, p. 36, 37.)
+
+Le _livre des Métiers_, chapitre XI, prescrit aux armuriers d'employer
+de la toile _noeve_, et de garnir intérieurement les jambières
+d'_escroes_. En Picardie, on appelle encore des chaussons en lisières de
+drap _des écreux_.
+
+JOENE, JOENESSE, c'est _jeune_, _jeunesse_. Le bourgeois dont il est
+parlé dans le fabliau d'_Auberée_ était riche:
+
+ Et si avoit un moult beau fil
+ Qui maint denier mist à essil[50],
+ Tant comme il fut en sa _joenesse_.
+
+ (D'_Auberée la vielle maquerelle_.)
+
+ [50] _Mit à exil_, c'est-à-dire, _dépensa_.
+
+Le clerc du fabliau de _Gombers_ cherche à tâtons le lit de la fille de
+son hôte; et l'ayant trouvé,
+
+ Lez li se couche, les dras _oevre_.
+ Qui est ce, Diex, qui me _descuevre_?
+ Fait ele quant ele le sent.
+
+Ce passage atteste que les deux formes de notation _u_, _oe_, ont été
+contemporaines.
+
+En voici une autre preuve tirée de Rutebeuf, qui florissait sous saint
+Louis.
+
+Le poëte s'élève contre la perversité du siècle, contre les envieux et
+les médisants hypocrites. Personne, dit-il, ne leur échappe!
+
+ Ja n'iert tant biaux ne gracieux:
+ Se dix en sont chiez lui assis,
+ Des mesdisans i aura six,
+ Et d'envieus i aura _nuef_.
+ Par derrier nel prisent un _oes_,
+ Et par devant li font il feste!
+ Chascun l'encline de la teste.
+
+ (_Le testament de l'Asne._)
+
+Prononcez _neu_, un _eu_.
+
+Nous écrivons encore sans _u_ _oeil_ et _oeillet_. _Coeur_, _soeur_,
+_oeuvre_, présentent la fusion des deux méthodes.
+
+
+§ III.
+
+ACCENTS VICIEUX CHEZ LES MODERNES.
+
+Le système que nous venons d'exposer, par lequel on notait l'accent à
+l'intérieur du mot, tantôt au moyen des consonnes, tantôt au moyen des
+voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de précision et de
+délicatesse que n'ont pas nos accents modernes. Nous n'avons aujourd'hui
+qu'un seul _é_ fermé; nos pères en connaissaient trois ou quatre
+nuances: _veritet_; _pitie_; _maufez_; _rocher_; _espee_. Voyez que de
+manières d'indiquer l'accent aigu! Est-il probable que cet accent, sous
+ces formes diverses, fût partout absolument le même?
+
+En outre, un accent est bien vite omis ou ajouté hors de propos. Il
+s'absente ou se fixe; l'habitude se prend, et voilà un mot défiguré.
+C'est ainsi que l'Académie écrit _dorénavant_, qui est pour
+_d'ore-en-avant_, comme si les racines étaient _doré-navant_.
+
+Que le premier venu prononce _débonnaire_ avec un accent aigu, on n'y
+prend pas garde; il ne fait pas autorité. Mais on s'afflige de voir
+l'Académie consacrer cette faute, et écrire _débonnaire_, comme si elle
+ignorait le vrai sens et l'étymologie de ce mot. C'est une métaphore
+empruntée, comme tant d'autres, à cet art de la vénerie, dont nos pères
+faisaient leurs délices. Il est _de bonne aire_, il est issu d'un bon
+nid, de bonne extraction.
+
+Roland voyant étendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse
+quelques mots d'oraison funèbre:
+
+ E! gentilz hom, chevaler _de bon aire_,
+ Hui te commant al gloriuis céleste!
+
+ (_Roland_, st. 164.)
+
+_De pute aire_, que nous avons laissé perdre, exprimait le sens opposé:
+
+ Moult fit la male serve que fausse et _de pute aire_.
+
+ (_Berte aus grans piés_, p. 95.)
+
+ Vos maris est _de si pute aire_,
+ Qu'il m'aura ja tout esmié.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+ Fortune est bele et bonne aus bons, et _debonnaire_;
+ Mauvese aus maufesanz, et laide, et _deputaire_.
+
+ (_Le Dit de Fortune._)
+
+Le système d'orthographe de nos pères était plus favorable que le nôtre
+au maintien de l'étymologie et de la prononciation. Nos mots, amaigris
+de jour en jour, compromettent l'une et l'autre.
+
+Cependant ce système n'était pas sans quelque inconvénient. J'y ai
+trouvé celui de faire servir quelquefois la même notation à deux usages,
+et de confondre dans un cas donné l'adjectif féminin avec un masculin.
+Par exemple, _lie_, de _lætus_, sonnait également _lé_ et _lie_, comme
+aujourd'hui. Le fait paraît incontestable. Dans cette même _Court de
+Paradis_, où j'ai puisé des exemples de _lie_ sonnant _lé_, _lie_ rime à
+_la vierge Marie_, et à _blesmie_ (_blâmée_):
+
+ Es flans de la virge _Marie_
+ Qui pour lui fu dolante et _lie_.
+
+ (V. 13.)
+
+ Que peu ne grant ne fu _blesmie_
+ De ce fu moult joians et _lie_.
+
+ (V. 21.)
+
+Peut-être sont-ce là des licences pour la rime, car ailleurs on lit
+_liee_ et _lee_. Mais dans tous les cas, je ne doute point que ces
+groupes de voyelles destinées d'abord uniquement à modifier l'inflexion
+et au rôle de l'accent moderne, n'aient amené la multiplication des
+diphthongues. _Oi_ a sonné d'abord par diérèse _o-i_, puis _o_ ouvert,
+puis _oué_, puis enfin _oi_, comme dans _poix_, _François_. Ainsi des
+autres.
+
+ * * * * *
+
+De leur côté, les modernes, complétement étrangers aux conventions de
+l'ancienne orthographe, défigurent le langage de nos pères, en
+saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient. C'est une
+véritable manie, et je ne vois point d'éditeur qui ait eu la sagesse de
+s'en garantir, et de se borner à reproduire les manuscrits. Je plains
+ceux qui travailleront un jour sur des textes si étrangement falsifiés.
+Ils devront croire que des _oeufs_, des _boeufs_, se sont appelés
+autrefois des _oés_, des _boés_ ou des _boès_; ils sueront à deviner
+comment de _huèses_ (des bottes) on a pu faire le diminutif _houseaux_,
+de _enfant_, _enfès_; comment on a pu dire pour _neuve_ et _deux_,
+_noès_, _doès_; pour des _queues_ (_cues_), des _cuès_. Un ancien poëte,
+dont le nom est assez connu pour avoir été un des plus répétés dans ces
+derniers temps, s'appelait _Adam_ ou _Adanes_, qui s'écrit, suivant
+l'orthographe du moyen âge, _Adenes_ par un _e_, comme _Caen_, _Rouen_,
+_Agen_, etc... On a transformé cet Adanes en une espèce d'espagnol du
+beau nom d'_Adenès_. Si Adanes revenait au monde, il entendrait
+longtemps parler d'Adenès avant de soupçonner que c'est de lui qu'il
+s'agit.
+
+J'ouvre le _livre des Mestiers_ d'Estienne Boileve, et je lis au
+chapitre _des Mesureus de blé_:
+
+«Nus _mesurères_ ne puet...--Ailleurs: _Li vendères_...--_Nus
+garnisères_ ne puet...--Cil qui est _tannères_, se il est _tannnères
+decaupères_...--_Viès_, _vièses_, etc., etc.» Évidemment il faut lire:
+_Nus mesureux_,--li _vendeux_,--nus _garniseux_,--cil qui est _tanneux_,
+se il est tanneux décaupeures;--_vieux_, _vieuses_, etc.
+
+Au chapitre _des Oubliers_, il est dit que nul ne pourra être admis dans
+ce corps, s'il ne fait au moins «un mil de _nièles_ le jour.» Il ne
+s'agit pas de _nièles_, mais de _nieules_.
+
+On disait _nieules_ comme on disait _saint Gabrieus_ et saint _Andrieu_:
+
+ Et _Gabrieus_ et seraphins
+ Qui les cuers ont loiaus et fins.
+
+ (_La Court de Paradis._)
+
+ Saint _Gabrieus_ a repondu.
+
+ (_Ibid._)
+
+ Saint _Andrieu_ le debonnaire.
+
+ (_Ibid._)
+
+ Et saint _Michieus_ aloit devant.
+
+ (_Ibid._)
+
+L'éditeur de _Garin_ imprime partout _né_ pour _ne_, _sé_ pour _se_:
+
+ _Né_ n'i ot aive _sé_ du ciel ne chaï.
+
+ (_Garin_, II, p. 153.)
+
+«Il n'y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombât du ciel.»
+
+ N'est mie miens li chastiaus de Belin,
+ _Né_ la valdoine, _né_ mons esclavorins.
+
+ (_Ibid._, II, p. 182.)
+
+Il aurait pu prendre une utile leçon de Thomas Diafoirus, qui en son
+compliment ne dit pas: _Né_ plus _né_ moins que la fleur que les anciens
+nommaient héliotrope... mais: _ne_ plus _ne_ moins.
+
+Comment faire élider _ne_ et _se_, si on leur donne l'_é_ accentué?
+
+La considération de cet _é_ accentué n'a pas arrêté non plus l'éditeur
+d'_Ogier_, qui écrit partout l'_enfès_:
+
+ Sire, dist l'_enfès_, vous n'en verrez ja el.
+
+ (_Ogier_, v. 1402.)
+
+L'_e_ muet à l'hémistiche ne comptait pas; mais l'_é_ accentué y met
+deux syllabes de trop. _Enfes_ peut à la rigueur passer pour
+monosyllabe, mais _enfesse_, non. Cette faute revient à chaque instant.
+
+
+§ IV.
+
+_OU_, _EU_, SE REMPLAÇANT.
+
+_Eu_ n'étant qu'une modification de _ou_ (U), il n'est pas surprenant
+que ces deux syllabes se substituassent volontiers l'une à l'autre.
+L'analogie explique et autorise cette substitution. Il semble même
+qu'elle ait été de règle en certains cas, et que, dans les verbes ayant
+à l'infinitif _ou_, cet _ou_ se changeât régulièrement en _eu_ à
+l'indicatif; en voici des exemples:
+
+Mouvoir,--je meus.
+
+Plorer ou plourer,--je pleure.
+
+Pouvoir,--je peux.
+
+Trouver,--je treuve.
+
+Mourir,--je meurs.
+
+Ouvrir,--j'oeuvre, et le substantif _oeuvre_.
+
+Couvrir,--je coeuvre.
+
+ O dur tombeau, de ce que tu en _coeuvres_
+ Contente toi; avoir n'en peux les oeuvres.
+
+ (Marot, _Épist. de Guillaume Cretin._)
+
+Se douloir,--je me deuls.
+
+Prouver,--je preuve, et le substantif _preuve_.
+
+ ISABEAU.
+
+ Vous _appreuvez_ tous ceulx quicunques
+ Vivent d'une mauvaise vie.
+
+ (Marot, _Colloque d'Erasme_, t. IV, p. 293.)
+
+Estevoir,--il esteut (_il convient_).
+
+Savourer,--je saveure.
+
+ L'ABBÉ.
+
+ Il ne vient fors
+ De ce que je sens et _saveure_
+ Ou que je voy.
+
+ ISABEAU.
+
+ Je vous _asseure_, etc.
+
+Demourer,--je demeure.
+
+Secourir,--je sequeure.
+
+ Sire, por Dieu omnipotent,
+ Que querez vous ci à ceste eure?
+ Suer, dist il, se Diex me _sequeure_...
+
+ (_De Gombers et des deux Clers._)
+
+ De France n'a nul grant qui la _sequeure_,
+ Et des petits qui sont en sa demeure
+ Son mary veult, sans qu'un seul y _demeure_,
+ La rebouter.
+
+ (Marot, _Epistre à la roine de Navarre_.)
+
+Les commentateurs se trompent, qui, rencontrant dans la Fontaine ou dans
+Molière _je treuve_, nous expliquent que le poëte a altéré le mot par
+licence et pour le besoin de sa rime. La Fontaine et Molière ont pu se
+servir d'un archaïsme; cela leur arrive souvent, mais ils n'ont jamais
+estropié les mots.
+
+Le mot _paour_ est devenu _peur_; _troubadour_ ou _trouvadour_ est
+devenu _trouveur_, qu'on écrivait _trouvere_ (le premier _e_ muet). Le
+verbe _houser_ (_botter_) a fait le substantif _heuse_: Robert
+_courte-heuse_; et nous avons encore le diminutif _houseaux_:
+
+ Le pauvre diable y laissa ses _houseaux_.
+
+ (_La Fontaine_.)
+
+Par métaphore, pour dire qu'il y périt, y laissa sa vie, comme on laisse
+ses bottes ou bottines au fond d'un bourbier.
+
+Fallot avait fait cette remarque avant moi, et voici la règle qu'il
+pose.--«C'est une règle invariable dans notre langue, que toutes les
+fois qu'elle dérive un mot du latin, et que dans ce mot il y a un _o_,
+elle change cet _o_ en _ou_, ou en _eu_: _color_, _dolor_, _soror_,
+couleur, douleur, soeur.» (_Recherches_, p. 447.)
+
+Il eût dit plus exactement que cet _o_ s'est changé d'abord en _ou_, qui
+est devenu _eu_ par la suite. _Flos_, _flur_, _flour_, _fleur_; _dolor_,
+_dulur_, _doulour_ (qui subsiste en _douloureux_), _douleur_, etc.
+
+Au XVIe siècle, les poëtes se permettaient même dans les noms propres de
+mettre indifféremment _eu_ pour _ou_. Nicolas Denisot (le comte
+d'Alsinois) dans _le Tombeau de la reine de Navarre_ adressé aux trois
+miss Seymour:
+
+ Christ, ô filles de _Seymeur_,
+ Pour Apollon il faut prendre,
+ Or que vostre ange non _meur_
+ A la fleur encore tendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+De l'Élision.--On élidait les cinq voyelles.
+
+
+L'emploi des consonnes euphoniques intercalaires fournissait le
+principal moyen d'éviter l'hiatus; il y en avait encore un autre,
+c'était l'élision.
+
+Nous n'élidons plus aujourd'hui qu'une seule voyelle, l'_e_ muet;
+autrefois on les élidait toutes, comme en latin.
+
+
+A.
+
+ Ha, monseigneur Merlin, ou _m'esperance_ est toute,
+ Venez parler a moi qui vous aime et redoute.
+
+ (_Merlin-Mellot._)
+
+ Quant la pucelle fu en la grange embatue,
+ Ou tas d'estrain se boute atout sa pel vestue,
+ A Dieu fist _s' oroison_, et, sa coupe batue,
+ Que prochainement muire et soit _s' ame_ absolue.
+
+ (_Le Dit du Buef._)
+
+«Quand la jeune fille fut entrée dans la grange, elle se met dans le tas
+de paille, toute couverte de sa peau de boeuf; elle fait sa prière, et,
+sa coulpe battue, demande à Dieu de mourir bientôt et d'être sauvée.»
+
+ Par _t' ame_, prends y garde!
+
+ (_Ibid._)
+
+Il nous reste de cet usage _m' amie_ et _m' amour_.
+
+Quand on s'occupera de retrouver l'âge des mots et des formules, sans
+quoi l'on ne fera jamais rien, il sera curieux de savoir qui s'avisa le
+premier de cet affreux solécisme _mon amie_, _mon épée_. La Fontaine a
+bien raison de dire que _l'accoutumance enfin nous rend tout familier_;
+autrement on serait révolté de cette façon de parler universellement
+accréditée, qui joint un substantif féminin à un pronom masculin, on ne
+conçoit pas par quel motif. Ce n'est pas l'euphonie sans doute, car on
+dit _l'âme_, _l'épée_, _l'oraison_, qui sont pour _la âme_, _la épée_,
+etc. L'élision de l'_a_ dans l'article féminin n'est ni plus ni moins
+douce que dans le pronom possessif. Mais on s'est imaginé que l'article
+élidé devant ces substantifs féminins était _le_; et c'est par suite de
+cette imagination que nous avons _l'amour_ masculin au singulier, tandis
+qu'il est resté féminin au pluriel, grâce à la forme _les_, commune aux
+deux genres.
+
+Il faut avouer que nos pères montraient en ce point plus de logique et
+de bon sens que leurs fils. _Mon épouse_, _ton hôtesse_, les eût choqués
+autant et à aussi bon droit que nous le serions de _ma chapeau_, _ta
+soulier_.
+
+On trouve encore l'élision de l'_a_ dans Marot:
+
+ L'ABBÉ.
+
+ Mais d'où vient
+ Qu'aux femmes aussy mal advient
+ Science qu'un bast à ung boeuf?
+
+ ISABEAU.
+
+ Croyez, _domine abbate_,
+ _Qu'un_ boeuf sied mieux d'estre basté
+ Qu'à un asne de porter mitre.
+
+ (_Colloque d'Erasme._)
+
+_Qu'un boeuf_ est pour _qu'à ung boeuf_. Marot n'a certainement pas
+construit dans la même phrase _il sied_ avec l'accusatif et avec le
+datif: _il sied un boeuf_... _il sied à un âne_. Outre qu'il n'y a point
+d'exemple de ce solécisme: _il sied quelqu'un_.
+
+
+E.
+
+L'_é_, que nous marquons d'un accent, ne s'est jamais élidé. Il serait
+superflu de produire des exemples de l'élision de l'_e_ muet. Je me
+bornerai à une seule observation.
+
+Aujourd'hui, c'est toujours l'_e_ final (muet), qui s'élide. Voici un
+exemple de l'_e_ élidé au commencement d'un mot; c'est dans cette
+locution, _où est-ce que_. Le peuple prononce traditionnellement _où
+'st-ce que_, au profit manifeste de l'euphonie. Il ne pouvait pas élider
+_où_ dont le son est trop fort; le fort a emporté le faible.
+
+Les lettrés qui prétendent figurer sur le papier la prononciation du
+peuple, écrivent _ousque_. Cet _ousque_, suivant les lois de l'ancienne
+orthographe, ne pourrait sonner que _ouque_: le peuple dit
+indifféremment, _où qu'est mon père?_ en supprimant _est-ce_, ou bien en
+le conservant: _Où 'st-ce qu'est mon père?_ Les gens délicats et bien
+élevés prononcent, avec un horrible hiatus: _Où est_-ce qu'est mon père?
+mais aussi ils ont passé dix ans au collége!
+
+Il faut remarquer ici que le peuple en usait, dans l'ancienne Rome,
+comme il fait à Paris. Toujours guidé par l'instinct de l'euphonie, les
+Romains en parlant élidaient l'_e_ de _est_. Ouvrez, non pas Virgile ni
+Cicéron, qui représentent les académiciens de leur époque, non pas même
+l'élégant Térence, mais Plaute, qui note le langage énergique du peuple:
+
+ Malus clandestinus est amor; _damnum 'st_ merum.
+ Ut quæquæ illi _obcasio 'st_...
+ Tam a me _pudica 'st_...
+ Quid? quod _palam 'st_ venale: si _argentum 'st_ emas...
+ Hoc Æsculapi _fanum 'st_...
+
+Une seule page du _Curculion_ fournit ces exemples, qui prouvent qu'aux
+dépens de _est_ on conservait intacte et forte la finale du mot
+précédent, celle que les prosodies modernes ordonneraient au contraire
+d'élider sur _est_.
+
+Évidemment la forme d'élision d'après les grammairiens est monotone; la
+forme populaire produit autant de variété que les finales des divers
+mots en comportent.
+
+
+I.
+
+On ne rencontre jamais en vers, _il y a_, _il y avait_; mais _il a_, _il
+avait_. Si par aventure l'_y_ est figuré, peu importe: la mesure vous
+avertit assez de le supprimer. Quand vous voyez dans _les Quatre fils
+Aymon_,
+
+ Il _y_ a plus de douze ans que la guerre a duré,
+
+ (V. 832.)
+
+vous comprenez tout de suite qu'il faut prononcer: _Il a_ plus de douze
+ans.
+
+ _Il a_ bien dous mois et demi
+ Ou plus, que mon frere ne vi.
+
+ (_Du Chevalier à la robe vermeille._)
+
+ Bonne robe de bons pers d'Ypre;
+ _Il n'a_ meillor deciq' a Chipre.
+
+ (_La Bourse pleine de sens_, v. 173.)
+
+ Le soir, qu'_il ot_ ja maint estoiles...
+
+ (_De la Dame qui fist trois tours_, v. 48.)
+
+«Le soir, qu'il y eut déjà mainte étoile.»
+
+Et ce n'est pas imposé par le besoin du mètre, car la prose parle de
+même:
+
+--«Par Diu, sire Cuens, il ne m'est pas avis que _il ait_ en vostre
+requeste raison.»
+
+(_Villehardouin_, p. 199.)
+
+ Li chien dist qu'il a plus de honte;
+ _Li_ asnes dist qu'il a plus de paine.
+
+ (_De l'Asne et dou Chien._)
+
+ Seignurs baruns, dist _li_ empereres Karles...
+
+ (_Roland_, st. 13.)
+
+ D'altre part est _li_ arcevesques Turpin.
+
+ (_Ibid._, st. 87.)
+
+La mesure commande évidemment d'élider l'_i_, et de dire l'_empereur_,
+l'_archevêque_, l'_âne_; et comme cette élision se pratiquait également
+en prose, c'est elle sans doute qui amena la confusion des formes _li_
+et _le_, auparavant distinctes.
+
+La même observation est applicable à _qui_ et _que_; _qui est_, _qui a_,
+étaient prononcés comme ils le sont aujourd'hui par le peuple, _qu'est_,
+_qu'a_:
+
+ Or est cheus en mal lien
+ De sa fame, qui l'en despite
+ Pour sa provande _qui est_ petite.
+
+ (_De Morel, etc._, Barbez., III, 248.)
+
+O mon Dieu! s'écrie saint Bernard:--«Tu trepassas primiers por mei
+l'estroit pertuix de la passion, por ceu ke tu large entriee faces a les
+membres k'_apres_ ti vont.» (P. 562.)--«Tu passas pour moi par l'étroite
+ouverture de la passion, pour agrandir la voie à tes membres qui te
+suivent.»
+
+Dans le fabliau _du Provoire qui mangea les meures_, le curé, debout sur
+sa jument pour atteindre aux branches du mûrier, après avoir satisfait
+sa gourmandise, réfléchit qu'en ce moment qui, près de lui, crierait
+_hé!_ lui jouerait un mauvais tour. L'action accompagne la pensée: la
+jument part, et le curé tombe dans la haie d'épines.
+
+ Diex, fait il, _qui ore_ diroit: Hez!...
+
+«Dieu, fait-il, qu'_ore_ dirait: Hé!...»
+
+ * * * * *
+
+Il est essentiel d'observer que ces élisions étaient, pour le poëte,
+facultatives et non obligatoires, comme l'est aujourd'hui celle de l'_e_
+muet: par exemple, le passage que je viens de citer est précédé de
+celui-ci:
+
+ S'en ot li prestres moult grant joie
+ _Qui a_ deux piez est sus montez.
+
+_Qui a_ n'était à coup sûr pas élidé, soit qu'on souffrît cet hiatus qui
+n'a rien de choquant, soit qu'on y remédiât par une _s_ euphonique:
+_quiS a_. Le second me paraît plus probable. (_Voy._ p. 96.)
+
+L'exemple suivant rassemble l'élision de _qui_ et celle de _li_:
+
+ _Qui qu' onques_ soit li vostre eslis,
+ Partonopeus est _li_ hais.
+
+ (_Partonopeus_, v. 6704.)
+
+Il faut prononcer avec deux diérèses: _Partonopeüs_ est l'_haïs_.
+
+_Quiconque_, qui semble dériver naturellement de _quicumque_, n'en vient
+pas. Il est formé de _qui qui onques_. Cela est attesté par
+l'orthographe fréquente _kikiunkes_, et par l'emploi non moins fréquent
+de cette formule _qui qui_..., remplacée de nos jours par cette kyrielle
+de cinq syllabes dures et vides, _qui que ce soit qui_...
+
+Aubri le Bourguignon
+
+ Vint au palais, _qui qu'en poist_ ne qui non;
+ Trois cops hurta au postis d'un baston.
+
+ (_Aubri li B._, p. 155; Bekker.)
+
+«Qui que soit qui s'en fâche, s'y oppose, ou non.» _Poist_ est ici le
+subjonctif du verbe _poiser_, _peser_: _à qui qu'il en pèse, ou non_.
+
+Le duc Sanson, à la bataille de Roncevaux, attaque l'almacur, espèce de
+connétable du roi païen Marsile: il lui transperce le foie et le poumon,
+de sorte
+
+ Que mort l'abat, _qui qu'en peist u qui nun_,
+ Dist l'arcevesques: Cis cop est de baron!
+
+ (_Roland_, st. 96.)
+
+Cette formule revient très-souvent, comme les formules consacrées
+d'Homère.
+
+Guinemer renverse un roi sarrasin,
+
+ Que mort l'abat, _ki k'en plurt u ki 'n rie_.
+
+ (_Ibid._, st. 244.)
+
+«Qui qu'en pleure ou qu'en rie.»
+
+RUE QUINCAMPOIX; c'est, dans les vieux titres, la rue _Qui qui en
+poist_, _Qui qui s'en fâche_. On élidait le second _i_, _qui qu'en
+poist_, comme _qui qu'en grogne_. Une quiqu'engrogne était la maîtresse
+tour d'un castel picard, la plus altière, construite, pour ainsi dire,
+malgré l'opposition de ceux qu'elle menace: Je la bâtirai, _qui qui en
+grogne_.
+
+La rue _Qui qu'entonne_? est devenue, par corruption, rue _Tiquetonne_,
+dont le nom moderne est aussi insignifiant que celui de la rue
+_Quincampoix_[51].
+
+ [51] On aimait alors cette forme d'appellation. Il y avait encore la
+ _rue qui m'y trova si dure_, abrégée, du temps de Sauval, en _rue
+ trop va qui dure_. C'est aujourd'hui la _Vallée de misère_, quai des
+ Augustins.
+
+
+O.
+
+La langue française n'a plus de mots terminés par _o_[52]. Elle en a
+jadis possédé trois: _jeo_, ou _jo_, _iceo_ et _ceo_, ou _co_ (l'_e_
+n'est que pour adoucir le _c_), formes normandes, qui furent bientôt
+remplacées par _je_, _ice_, dont il nous reste _icel_, _icelui_, et
+_ce_, abrégé d'_ice_.
+
+ [52] Bien entendu, je ne compte pas les mots importés de l'italien ou
+ du latin, comme _alto_, _soprano_, _vertigo_, _prurigo_; ce ne sont
+ pas des mots français.
+
+Les formes en _o_ ne se rencontrent guère que dans les textes du XIe
+siècle, ou du commencement du XIIe, dans le _livre des Rois_, dans saint
+Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans les deux poëmes de Wace, _le
+Rou et le Brut_, dans quelques fabliaux, etc. Dans le provençal, d'où
+ces formes paraissent venues, la terminaison en _o_ est une terminaison
+féminine, qui remplace la terminaison italienne en _a_, et la française
+en _e_ muet; il est donc tout naturel que cet _o_ puisse s'élider.
+
+Charlemagne demande qui veut aller en ambassade à Sarragosse, vers le
+roi Marsile:
+
+ Respunt dux Naimes: _Jo irai_ par vostre dun.
+
+ (_Roland_, st. 17.)
+
+«J'irai par votre don, par votre grâce.»
+
+Le fils du roi Marsile, voyant son père irrité du message de
+Charlemagne, veut tuer Ganelon, qui en a été le porteur. Livrez-le-moi,
+s'écrie-t-il:
+
+ Liverez le mei, _jo en_ ferai la justise,
+
+ (_Ibid._, st. 36.)
+
+où il est clair qu'il faut prononcer, en contractant et en élidant:
+_livrez_-le-moi, _j'en_ ferai la justice.
+
+ Dient païen: De _co avum_ nus asez.
+
+ (_Ibid._, st. 5.)
+
+«De ce avons nous assez.»
+
+Dans le _livre des Rois_, que j'estime écrit moitié prose, moitié vers
+rimés par assonnance, comme la _chanson de Roland_:
+
+ Cum _iço oid_ Saul, forment se curucad,
+ E li Sainz Esperiz cunseil li dunad.
+
+ (Liv. Ier, p. 37.)
+
+_Cunseil_, en trois syllabes, de _consilium_. _Coume ice ouït
+Saül_.--«Comme Saül entendit cela, il entra en grande fureur, et le
+Saint-Esprit lui donna conseil.»
+
+
+U.
+
+L'élision de l'_u_ est plus rare, parce qu'il y a moins de mots terminés
+en _u_, et surtout à cause de la faculté de changer au besoin l'_u_
+voyelle en _u_ consonne, de prononcer _Dev a dit_, quand il y a sur le
+papier _Deu a dit_.
+
+Mais il est à remarquer que le peuple fait toujours l'élision de l'_u_
+du pronom de la seconde personne _tu_, et dit _t'as_, _t'auras_, pour
+_tu as_, _tu auras_:
+
+ Dois tu crier: Appele! appele!
+ Le cuir trousse derriere toi.
+ N'est pas merveille se _t'as soi_.
+
+ (_La Chace dou cerf_, Jubinal, _Nouv. fabl._, I, p. 169.)
+
+Dès l'instant que toutes les voyelles s'élident l'une sur l'autre, il
+est clair qu'elles s'élident sur elles-mêmes; que deux _a_, deux _i_,
+venant à se rencontrer, l'un à la fin d'un mot, l'autre au commencement
+du mot suivant, s'absorberont en un seul, et ne compteront que pour une
+syllabe. Un homme du peuple ne dira pas, Je vais _à Amiens_, mais Je
+vais _à 'miens_, ou Je vais _'Amiens_. Cette fusion est la plus
+naturelle de toutes. Personne, à moins d'être un pédant renforcé, ne
+prononce _j'y irai_, en faisant sentir la répétition de l'_i_: on dit
+simplement _j'irai_, par respect pour les oreilles d'autrui; mais en
+vers cette élision n'est plus permise, qui l'était autrefois.
+
+Roland, à la bataille de Roncevaux, trouve le cadavre de son cher
+Olivier mêlé parmi ceux des soldats. On le relève, on le charge sur un
+bouclier, et l'archevêque Turpin vient bénir les morts et leur donner
+l'absolution, ce qui augmente, _rengrège_, comme parle encore la
+Fontaine, le deuil et la pitié:
+
+ Sur un escut l'ad as altres culchet,
+ Et l'arcevesque les _a assols_ et seignet.
+ Idunc[53] agreget le doel et la pitet.
+
+ (_Roland_, st. 161.)
+
+ [53] Alors, _tunc_.
+
+L'_a_ ne se prononce qu'une fois, comme dans cet autre exemple:
+
+ La fame s'en prist _a apercoivre_.
+
+ (_De la Bourse pleine de sens_, v. 18.)
+
+Cette sorte d'élision se pratiquait en provençal:
+
+ Per Bafomet mon Deu, qui totz nos _a a_ judgier.
+
+ (_Ferabras prov._, v. 308.)
+
+La consonne finale n'empêche pas au besoin la fusion des voyelles; on en
+est quitte pour la tenir muette:
+
+ Le duc _Oger et_ l'arcevesque Turpin.
+
+ (_Roland_, st 12.)
+
+«Le duc _Og'_ et l'archevêque.»
+
+ L'endemain au _matin, ains_ que levast li solaus.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 1005.)
+
+«L'endemain au _mat', ains_...
+
+ Seignurs baruns, _ki i_ purruns enveier?
+
+ (_Roland_, st. 18.)
+
+«Seigneurs barons, qui pourrons-nous y envoyer?»
+
+Ces procédés, autrefois tout simples, ne sont plus possibles depuis que,
+par un résultat nécessaire de l'imprimerie, la langue écrite a pris le
+pas sur la langue parlée, dont elle n'était jadis qu'un accessoire. Les
+yeux ont asservi la langue et l'oreille.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.--De la
+tmèse[54].
+
+ [54] On m'excusera d'employer ces termes d'école; ils ont l'avantage,
+ une fois expliqués, d'épargner de grandes circonlocutions.
+
+
+§ 1er.
+
+SYNCOPE DANS LES NOMS.
+
+Une tendance constante à resserrer les mots, combinée avec un soin
+scrupuleux de l'euphonie, voilà les deux caractères essentiels du génie
+de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est développée.
+
+Voltaire avait reconnu le premier: «C'est, dit-il, une propriété des
+barbares d'abréger tous les mots.» Je lui en demande pardon, mais je
+crois l'épithète injuste. En toute chose, la simplicité est le dernier
+terme de l'art. Considérez les langues des sauvages ou celles qui se
+sont arrêtées à l'état primitif, comme le basque: quels mots
+incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas
+trop de la vie entière d'un homme pour apprendre à parler. Voilà le vrai
+caractère de la barbarie. La civilisation, au contraire, économise le
+temps; elle simplifie l'instrument, pour avoir le loisir d'exercer
+l'art. Ennius et ses contemporains disaient _induperator_, _avispicium_,
+_dedecoramentum_, _indupetrare_, _extera_, _supera_, qui, sous Auguste,
+étaient resserrés en _imperator_, _auspicium_, _dedecus_, _impetrare_,
+_extra_, _supra_. Au compte de Voltaire, Horace, Virgile et Cicéron,
+seraient les barbares; Ennius, Pacuvius et Lucile, les hommes plus
+civilisés.
+
+Autre chose est d'abréger les mots, autre chose de les estropier. S'il
+est démontré qu'une abréviation conserve les caractères natifs,
+essentiels du mot, et s'allie en même temps avec la douceur et la
+facilité du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement.
+
+Nous aussi nous avons commencé par des formes développées, que nous
+avons resserrées à mesure que nous avancions.
+
+C'est un fait singulier, et qui n'a pas encore été remarqué, que la
+plupart de nos substantifs tirés du latin ne sont pas calqués sur le
+nominatif, mais sur l'accusatif. Apparemment nos pères regardaient
+l'accusatif comme la forme du mot la plus complète. _Vierge_, _image_,
+_multitude_, _ordre_, etc., dérivent de _virginem_, _imaginem_,
+_mutitudinem_, _ordinem_; la forme primitive était _virgine_, _imagine_,
+_multitudine_, _ordene_.
+
+--«Chier frère, ceste génération ki raconterat? li angeles l'anonzat...
+_li virgine_ croit; de foit conzoit _virgine_; _virgine_ enfantet, e
+_virgine_ parmaint!»
+
+(_Saint Bernard_, p. 531.)
+
+Le livre de _Job_ traduit ces parole: _imago coram oculis meis_, «une
+_ymagene_ devant mes oez.» (P. 486.)
+
+--«Li fils si est la _imagene_ del pere.» (_Ibid._)
+
+L'amiral Baligant fait un voeu à ses divinités Apollon et Mahomet, de
+leur élever des statues d'or fin:
+
+ Mi damne Deu, je vuz ai mult servit!
+ Tes _ymagenes_ ferai tutes d'or fin.
+
+ (_Roland_, st. 255.)
+
+ Li amirals mult par est riches hom.
+ De devant sei fait porter sun dragon,
+ E l'estandart Tarvagan e Mahum,
+ E un _ymagene_ Apolin le felun.
+
+ (_Ibid._, st. 237.)
+
+«L'amiral est un homme très-riche: il fait porter devant soi son dragon,
+l'étendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le félon.»
+
+APOLIN est abrégé d'_Apollinem_, comme _fontaine_, de _fontem_.
+_Origine_ ne représente pas _origo_, mais _originem_. On disait par
+syncope _orine_:
+
+ Cil pautonier ki sont de pute _orine_.
+
+ (_Rom. de Guillaume d'Orange._)
+
+«Cette canaille de sale origine.»
+
+MULTITUDE est par syncope de _multitudine_, qui est dans les _Rois_ et
+dans saint Bernard:
+
+--«E avez grant _multitudine_ de gens e veels de or.»
+
+(_Rois_, III, 398.)
+
+GUASTINE ou _wastine_ était formé pareillement de _vastitudinem_.
+
+--«Uns huem mest en la _guastine_ de maon.» (_Rois_, I, 96.)--«Ki est
+encontre la _wastine_ al chemin[55].»
+
+(_Ibid._, 103.)
+
+ [55] Il est singulier de voir, deux lignes plus haut, le mot _désert_
+ employé pour désigner la même chose: «E Saul vint al _desert_ de
+ Ciph.»
+
+ORDENE (_ordinem_), _ordre_.
+
+Saladin pressant Hugues de Tabarie afin d'être par lui fait chevalier,
+Hugues s'y refuse net:
+
+ Biau sire, fait il, non ferai.
+ Porquoi? et je le vous dirai:
+ Sainte _ordene_ de chevalrie
+ Seroit en vous mal emploiiee,
+ Car vous estes de male loi
+ Se n'avez batesme ne foi.
+
+ (_L'Ordene de chevalerie_, v. 81.)
+
+--«Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines apartignent
+proprement a trois _ordenes_ de sainte Eglise: une chacune fontaine a un
+chascun _ordene_.»
+
+(_Saint Bernard_, p. 539.)
+
+ORGENES (d'_organa_), aujourd'hui _orgues_:
+
+--«E David sunout une manière de _orgenes_ ki esteient si aturné ke l'om
+les liout as espaldes celi ki 's sunout.» (_Rois_, p. 141.)--«Et David
+jouait d'une espèce d'orgues qu'on liait aux épaules de celui qui en
+jouait.»
+
+ * * * * *
+
+La syncope ne tarda pas à resserrer tous ces mots. Le _livre des Rois_
+dit partout _aneme_ (_animam_); la _chanson de Roland_ écrit déjà
+_anme_. Roland à l'agonie se recommande à Dieu:
+
+ Guaris de mei l'_anme_ de tuz perils...
+ Mors est Rollans, Deu en a l'_anme_ es cels.
+
+ (St. 173.).
+
+ENGELE, dans _les Rois_ et dans saint Bernard:
+
+--«Glore soit a Deu en haltismes, ce dient li _engele_.» (P.
+543.)--«Jacob vit les _engeles_ montanz et «descendanz.»
+
+(_Job_, p. 480.)
+
+Dans le _Roland_, c'est déjà _angle_:
+
+ Ço sent Rollans que la mort li est pres,
+ Par les oreilles fors se ist la cervel:
+ De ses pers priet Deu que 's apelt
+ E poi de lui al _angle_ Gabriel.
+
+ (_Roland_, st. 155.)
+
+«Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par les
+oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se
+recommande lui-même à l'ange Gabriel.»
+
+Charlemagne arrive sur le champ de bataille de Roncevaux après la
+défaite accomplie. La nuit arrive, et l'armée française dort parmi les
+débris:
+
+ Karles se dort cume hume traveilliet.
+ Seint Gabriel li ad Deus enveiet,
+ L'empereur li cumande a guarder:
+ Li _Angles_ est tute noit a sun chef.
+
+ (_Ibid._, st. 280.)
+
+«Charlemagne repose comme un homme agité d'inquiétude. Dieu lui a envoyé
+saint Gabriel, avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la
+nuit à son chevet.»
+
+CHAIR ne dérive pas de _caro_, mais de _carnem_; d'où vient que dans les
+plus vieux textes il n'est jamais écrit autrement que _carn_, _karn_,
+_charn_. L'_n_ reparaît encore aujourd'hui dans _charnel_, _décharner_,
+_carnassier_.
+
+RÈRE-GUARDE, ANS-GARDE ou _engarde_, pour _arrière-garde_,
+_avant-garde_, se trouvent à chaque page de la _chanson de Roland_:
+
+ Se en _rere guarde_ troevet le cors Rollant.
+
+ (St. 46.)
+
+--«S'il trouve Roland à l'arrière-garde.»
+
+ Qu'en _rere guarde_ trover le poüsum.
+
+ (St. 47.)
+
+--«Que nous le pussions trouver à l'arrière-garde.»
+
+ E ki sera devant mei en l'_ansgarde_?
+
+ (St. 57.)
+
+«--Et qui sera devant moi à l'avant-garde?»
+
+MAIN, par syncope de _matin_.
+
+On se tromperait de croire que _main_ vient directement de _mane_, et a
+précédé _matin_. Premièrement, on abrége un mot racine, mais on ne
+l'allonge pas; cela est contraire au génie des langues en général, et à
+celui de la nôtre en particulier; ensuite le fait est une preuve
+irrécusable: le _livre des Rois_, celui de Job, saint Bernard, emploient
+toujours _matin_, et non pas _main_:--«_Le matin_ a vus vendrum, e en
+vostre merci nus metrum.»
+
+(_Rois_, I, p. 37.)
+
+La femme d'Aloul va se promener au point du jour dans son verger; ils
+avaient pour voisin un prêtre:
+
+ Et li prestres en icele eure
+ Estoit levez par un _matin_.
+ Il erent si tres pres voisin...
+ Dame, fait il, bon jour aiez.
+ Por qu'estes si _matin_ levee?
+ --Sire, dist elle, la rousee
+ Est bone et saine en icest tans...
+ --Dame, dist il, ce cuit je bien,
+ Car par _matin_ fait bon lever.
+
+ (_Le Fabel d'Aloul_; Barb., II, 256.)
+
+ La dame a son seignor a dit:
+ Sire, vous levastes _matin_,
+ Foi que vous devez saint Martin,
+ Venez vous delez moi gesir.
+
+ (_Du Chevalier à la robe vermeille_, Barb., II, 175.)
+
+_Matin_ est par syncope de _matutinè_, qu'on trouve dans Pline, Diomède
+et Priscien, auteurs plus connus au moyen âge que Virgile et Cicéron. On
+rencontre, dès le XIIIe siècle, les deux formes employées concurremment:
+
+ En petit d'eure Diex labeure,
+ Tel rit au _main_ qui le soir pleure;
+ Et tels est au soir couroucies
+ Qui au _main_ est joians et lies.
+
+ (_Estula_, Barb., III, p. 67.)
+
+ Oiez, seigneur, un bon fabel;
+ Uns clers le fist por un anel
+ Que trois dames un _main_ troverent.
+
+ (_Des trois Dames_, Barb., III, p. 66.)
+
+_Main_ subsiste encore dans _demain_, qui signifie _de matin_, et dans
+_l'endemain_, dont nous avons fait avec deux articles, _le lendemain_.
+_Le lendemain_ est aussi ridicule que pourrait être _le lapropos_. Les
+anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que _l'endemain_:
+
+--«De ce pristrent li message jour de respondre _à l'endemain_... _à
+l'endemain_ manda li dus son grant conseil...»
+
+(_Villehardouin_, § 15.)
+
+ _A l'endemain_ quant il li plout.
+
+ (_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)
+
+ Tant que ce vint _a l'endemain_
+ Qui li borjois leva bien main.
+
+ (_La Bourse pleine de sens._)
+
+ _L'endemain_ si compaignon vindrent,
+ Et lor parlement a li tindrent.
+
+ (_Une femme pour cent hommes._)
+
+ Cil qui fame viaut justiser
+ Chascun jor la puet contrister,
+ Et _l'endemain_ r'est tote saine
+ Por resuffrir autre tel paine.
+
+ (Rutebeuf, _De la Dame qui fist trois tours_.)
+
+Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la
+réduplication de l'article, a été commise plus d'une fois. Ainsi le mot
+_lierre_ présente le même cas que _l'endemain_. Du latin _hedera_, on
+avait fait _hiere_, _l'hierre_, ou, sans _h_, _l'ierre_:
+
+ Jehans li Galois d'Aubepierre
+ Nous dist si com la fuelle _d'yerre_
+ Se tient fresche, novelle et vert...
+
+ (_La Bourse pleine de sens_, v. 418.)
+
+Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en
+rendit un autre; et nous disons aujourd'hui _le lierre_.
+
+De _medecina_, MEDECINE, et par syncope MECINE:
+
+ Apres apris tote _mecine_
+ Quanqu'est en erbe et en racine.
+
+ (_Partonopeus_, v. 4585.)
+
+ --Suer ce li respont la roïne:
+ Mes duels ne puet avoir _mecine_.
+
+ (_Ibid._, v. 4933.)
+
+«Mon deuil ne peut avoir de remède.»
+
+--«Ensi fait maintes foiz la _mecine_ dele soveraine pieteit.»
+
+(_Job_, p. 489.)
+
+La femme du _vilain mire_ (_le Médecin malgré lui_) vante les
+connaissances de son mari à ceux qui cherchent un habile praticien:
+
+ Certes il sait plus de _mecine_
+ Et de vrais jugemens d'orine
+ Que ne sot onques Ypocras.
+
+ (Barbaz., I, p. 9, v. 155.)
+
+Saint Bernard dit toujours _saint_ ESTEVENE (_S. Stephanus_).--«Nos
+avons en saint _Estevene_ l'oyvre et la volunteit ensemble del martre.»
+
+(P. 542.)
+
+_Estevene_ a fait par syncope _Estene_, ainsi qu'il est toujours écrit
+dans _la Court de Paradis_; d'où la forme _Estève_.
+
+On aura remarqué, dans la citation qui précède, _martre_ pour _martyre_.
+Cette syncope se maintient dans _Montmartre_ (_mons Martyrum_).
+
+De _prosperitas_ on avait fait PROSPÉRITÉ, par syncope _prospreté_:
+
+--«Lors assemblad li reis Achab de ses prophetes quatre cenz, e enquist
+se il a _prosperitez_ ireit Ramoth de Galaad assegier.»
+
+(_Rois_, p. 335.)
+
+--«Tuit li prophete a une voiz annuncient al rei tute _prospreté_.»
+
+(_Ibid._, p. 336.)
+
+Et même _prosprement_, adverbe, pour _prosperement_:
+
+--«E tuit cil prophete diseient ensement: Va en Ramoth de Galaad;
+_prosprement_ i iras, e la cited prendras.»
+
+(_Ibid._)
+
+De même VERTÉ (_vreté_), pour _vérité_;--FERTÉ (_freté_) pour
+_fermeté_.--MESTIER, de _ministerium_; comme MOUSTIER, de _monasterium_.
+
+De l'italien _medesino_ on fit MEISME, en trois syllabes, aujourd'hui
+_même_.
+
+Le sire de Coucy, embarrassé de la déclaration qu'il veut faire à la
+dame de Fayel, se trouvant avec elle tête à tête, s'effraye, et pense
+qu'il aimerait mieux être au fond d'un abîme:
+
+ En son cuer pense en soi _meisme_
+ Miex me venist estre en abisme.
+
+ (_R. du chast. de Coucy_, v. 605.)
+
+--«E il _meismes_ vers Ramatha alad.»
+
+(_Rois_, p. 76.)
+
+De _pessimus_, PESME, contraction de _pessime_:
+
+--«Lonz soit, chier freire, ades de nos cis tres _pesmes_ chaigemenz et
+cis tres horribles enduremenz de cuer!»
+
+(_Saint Bernard_, p. 562.)
+
+«Loin de nous, mon cher frère, ce très-mauvais changement et
+très-horrible endurcissement de coeur!»
+
+ Bataille auerum e aduree e _pesme_.
+
+ (_Ch. de Roland_, st. 239.)
+
+«Nous aurons bataille dure et très-mauvaise.»
+
+ Dist Blancandrins: Mult est _pesmes_ Rollans!
+
+ (_Ibid._, st. 29.)
+
+--«Mais si maris fud dur e _pesmes_ e malicius.»
+
+(Rois, p. 96.)
+
+Les poëtes ont abusé quelquefois de la syncope, et sans doute tout ce
+qu'ils se permettent en ce genre n'était pas reconnu par l'usage.
+
+Je n'ai rencontré qu'une fois _mauvaise_ contracté en _maise_. C'est
+dans _le Dit de la borjoise de Narbone_:
+
+ Or serai je pendus, nen eschaperai ja
+ Pour _maise_ compaignie que j'ai menee pieça.
+
+ (Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I, 37.)
+
+Il est bien probable qu'il y avait ici abus.
+
+YDLES. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais d'autre mot pour traduire
+_idolum_.
+
+--«Si que il aourad neis les _ydles_ as Amorriens.»
+
+(Rois, p. 333.)
+
+«De sorte qu'il (David) adora jusqu'aux idoles des Amorrhéens.»
+
+Nous ayons refait le mot d'après le latin, en lui rendant la syllabe
+retranchée par nos pères. Cela est arrivé plus d'une fois, notamment
+pour les adjectifs numéraux que nous terminons en _ième_. Le _livre des
+Rois_ et _la chanson de Roland_ sont d'accord sur ce point: voici les
+termes qu'ils emploient: _prime_ ou _premer_, _l'altre_, _tierce_,
+_quarte_, _quinte_, _siste_, _sedme_, ou _setme_, _uitme_, _noesme_,
+_disme_.
+
+L'amiral Baligant a formé dix bataillons:
+
+ Li amirals .X. eschieles ad justedes[56];
+ La _premere_ est des Jaians de Malperse,
+ _L'altre_ est de Huns, e _la terce_ de Hungres,
+ E _la quarte_ est de Baldise la lunge,
+ E _la quinte_ est de cels de val Penuse,
+ E _la siste_ est de la gent de Maruse,
+ E _la sedme_ est de cieus d'Astri monies (_sic_),
+ _L'oidme_ est d'Argoilles, et _la noef_[57] de Clarbone,
+ E _la disme_ est des barbez de fronde.
+
+ (_Roland_, st. 236.)
+
+ [56] Remarquez l'élision de l'_a_ sur lui-même, _a ajustées_.
+
+ [57] _La neuf_, pour _la neuvième_.
+
+Nous avons restitué une syllabe à ces adjectifs numéraux, ainsi qu'à ces
+adverbes _grandement_, _loyalement_, _fortement_, qui n'en avaient jadis
+que deux:
+
+ Uns chevaliers avoit, il n'y a mie _gramment_,
+ Avecques li sa femme, qu'il amoit _loyalment_.
+ Mais un autre jeune homme la requist si _forment_,
+ Qu'ele acorda du tout a faire son talent.
+
+ (_Le Dit des Anelets_, Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I.)
+
+_A faire son talent_, à faire son désir. Les Italiens ont conservé le
+sens primitif de _talento_.
+
+
+§ II.
+
+SYNCOPE DANS LES VERBES.
+
+INFINITIFS.--L'étude du vieux français, celle de toutes les langues, je
+pense, mène à reconnaître ce phénomène étrange, qu'une langue, à son
+origine, est régulière, logique dans toutes ses parties, et, à son point
+de perfection, pleine d'inconséquences et d'irrégularités. Comment cela
+se peut-il? Comment des barbares si éloignés de la civilisation qu'ils
+n'en ont pas même le premier instrument, une langue à eux, ces barbares
+composant leur langage à la hâte, au hasard, des débris d'un autre
+langage vieilli et corrompu; comment ces gens-là auraient-ils pu
+observer l'ordre, la déduction, l'analogie, toutes ces lois
+philosophiques qu'une méthode rigoureuse, fortifiée d'un long exercice,
+a tant de peine encore à maintenir? Au contraire, lorsque la société
+s'est organisée, lorsque les arts sont cultivés en paix, lorsqu'une
+lente et savante analyse remplace de tous côtés une synthèse brutale et
+précipitée; en un mot, lorsque fleurissent les académies, c'est alors
+que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont être
+épluchées, rectifiées au compas de la géométrie, classées dans un bel
+ordre et un enchaînement régulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble
+et d'en comprendre la suite d'un coup d'oeil.
+
+Nous sommes, grâce à Dieu, dans cette dernière période. Nous jouissons
+non pas d'une, mais de cinq académies, sans compter les sociétés
+savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus
+effroyable chaos dans la langue; l'impossibilité démontrée, ou peu s'en
+faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la
+grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six
+greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner à
+comprendre et à exécuter ainsi la chose, que l'Académie n'en est pas
+venue et n'en viendra jamais à bout.
+
+Au contraire, nos aïeux, sans doctrine et sans académiciens, s'étaient
+arrangé une langue si régulière, qu'à une énorme distance, et à travers
+le brouillard des âges, un oeil attentif en saisit encore les
+principales dispositions. Un pareil concert est incompréhensible.
+L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je
+m'estimerai assez heureux si j'arrive à le faire reconnaître.
+
+Il semble qu'on eût arrêté d'économiser sur chaque infinitif latin au
+moins une syllabe: c'était en entrant dans notre langue comme un péage,
+un droit d'admission. _Audire_ fit _ouïr_; _separare_, _sevrer_;
+_movere_, _mouvoir_; _amare_, _aimer_; _plangere_, _dolere_, _plaindre_
+et _se douloir_; _parolare_, _parler_; _rotolare_, _rouler_[58];
+_ingenerare_, _engendrer_, etc. _Mourir_ n'a que deux syllabes, comme en
+latin; mais d'abord _mori_, à titre de verbe déponent, peut être mis
+dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est réellement
+_moriri_, qui se trouve dans Plaute et même dans Ovide.
+
+ [58] Roland fut ainsi nommé, parce qu'en venant au monde il _roula_
+ jusqu'au bord de la caverne où sa mère Berthe, soeur de Charlemagne,
+ lui donna le jour. Son père Milon rend compte à Berthe du motif de
+ ce nom: «La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il
+ _rotolava_, e in franzoso è a dire rotolare, _roorlare_... Io voglio
+ per rimemoranza che l' habbia nome _Roorlando_.» (_I Reali di
+ Franza_, liv. VI, c. 55.)
+
+ «La première fois que je le vis, je le vis qui _rotolait_, et le mot
+ italien _rotolar_, c'est en français _rouler_... Je veux qu'en
+ commémoration il s'appelle _Roulant_.»
+
+ C'est donc _Roulant_, et non _Roland_, qu'il faudrait dire. Tout le
+ moyen, âge a prononcé _Rouland_, conformément à la valeur de
+ l'orthographe exposée page 57. Le hasard fait que, dans un manuscrit
+ anglo-normand cité par M. Fr. Michel, ce nom se trouve écrit à la
+ moderne, _Roulant_:
+
+ De Roulant u de Oliver
+ Orrium mult plus volenters
+ Ke ne frium, si cum jo quit,
+ La passiun de Jesus Christ.
+
+ (_Chans. de Roland_, p. 208.)
+
+ «Nous sommes, dit le bon trouvère, si _feinz_ (si _feignants_), que
+ nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de
+ _Rouland_, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de
+ Jésus-Christ.»
+
+C'est cette condition inflexible de la syncope qui paraît avoir
+déterminé les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a
+qu'une: _re_[59]. Apparemment le français n'en aurait pas eu davantage,
+et tous nos infinitifs auraient été faits comme _lire_, _mettre_,
+_courre_, sans les convenances de l'euphonie, qui venait après la
+syncope, mais non moins exigeante.
+
+ [59] L'allemand n'en a qu'une non plus, _en_.
+
+Enlevez la syllabe du milieu d'_amare_, _inflare_, _probare_: ce qui
+reste ne peut s'articuler _amre_, _enflre_, _prouvre_. On a retourné la
+position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprimé l'_e_
+final, et, par la métamorphose habituelle de l'_a_ en _e_, on a eu
+_aimer_, _enfler_, _prouver_.
+
+Les infinitifs qui, après avoir subi l'opération de la syncope, se
+trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurés en _re_:
+_boire_, _clore_, _lire_, _faire_, _croire_, _feindre_, etc.
+
+Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre
+situation, avaient les deux terminaisons à la fois. Par exemple,
+_ardere_ avait fait _ardre_ ou _arder_. Ce n'était pas, comme on
+pourrait le croire, une différence de dialecte; on employait
+indifféremment l'un et l'autre:
+
+--«E li reis tut fist _ardre_ defors Jerusalem el val de Cedron, e en
+Betel la puldre porter.» (_Rois_, 426.)
+
+--«... E le curre ki faid fud en la reverence al soleil fist _ardeir_.»
+
+(P. 427.)
+
+Il n'est peut-être pas inutile d'observer que _ardre_ se trouve ici dans
+le corps d'une phrase, et _ardeir_ à la fin. Le premier fait mieux
+couler le discours, le second l'arrête plus net.
+
+ * * * * *
+
+Quant aux terminaisons en _ir_ et en _oir_, quel principe en décidait
+l'emploi plutôt que celui de _er_? Il y en avait un certainement. On se
+réglait apparemment sur la voyelle du latin; car il ne faut pas
+s'imaginer que ces substitutions de voyelles se fissent au hasard; tout
+était prévu, et ce qui confond de la part de ces prétendus barbares,
+c'est de les trouver observateurs si ponctuels de lois si minutieuses.
+
+_A_ se traduisait généralement par _e_:--_Amare_, _aimer_;--_laudare_,
+_louer_.
+
+_E_, par _i_:--_Implere_, _emplir_;--_fallere_, _faillir_;--_jacere_,
+_gésir_;--_quærere_, _querir_;--_legere_, _lire_;--_dire_, _fleurir_,
+etc.
+
+Ou bien par _oi_:--_sapere_, _savoir_;--_cadere_, _chaoir_;--_sedere_,
+_seoir_;--_vedere_, _veoir_;--_recevoir_, _mouvoir_.
+
+L'_i_ long de l'infinitif latin demeurait _i_ en français. _Salire_,
+_mentiri_, _sentire_, _audire_, _ferire_, etc.; _saillir_, _mentir_,
+_sentir_, _ouir_, _férir_, _venir_.
+
+Cette dernière disposition est remarquable en ce que, par une loi
+précisément contraire, hors des verbes, l'_i_ latin se change en _e_
+français: _mihi_, _sibi_, _tibi_, _me_, _te_, _se_;--_si_ dubitatif,
+_se_;--_nisi_, _nes_;--_ubi_, _ove_ (première forme de _où_);--_illic_,
+_illec_;--_in_, _en_;--_inter_, _entre_, etc.; d'où l'on peut tirer une
+indication utile pour reconnaître l'âge des mots composés. Dans les mots
+formés à une bonne époque, _in_, _inter_, sont toujours traduits _en_,
+_entre_: _engager_, _enhardir_, _emmancher_, _engendrer_, _entretenir_,
+_entreprendre_, ont été faits par des gens qui savaient la règle, ou du
+moins en conservaient la tradition; mais _inventer_, _introduire_,
+_inspirer_, _instruire_, _imprimer_, _interdire_, _intervenir_,
+_intéresser_, etc., portent le cachet moderne.
+
+Cette règle de discernement s'applique également aux substantifs.
+
+ * * * * *
+
+IMPARFAITS.--La forme de l'imparfait de l'indicatif, telle que nous
+l'employons aujourd'hui, est une forme syncopée. La forme primitive,
+calquée plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison _bam_,
+_bas_, _bat_: _j'ameveis_, _tu ameveis_, _il ameveit_. Saint Bernard, le
+_Commentaire sur Job_, n'en connaissent pas d'autre.
+
+--«En ceste terre _habondaveit_ et si _sorhabondeveit_.» (_Saint
+Bernard_, p. 553.) _Abundabat_ et _superabundabat_.
+
+--«Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le
+peires k'il a nule creature n'en _espargneveit_?» (_Ibid._, 523.)--«Et
+que faisait le fils voyant son père si ému à le venger qu'il n'épargnait
+nulle créature?»
+
+--«Et s'il donkes ne _veskivet_ jai mie selonc la char.»--Et s'il ne
+vivait (_véquivait_, _vivebat_) déjà plus selon la chair.» (_Ibid._, p.
+554.)
+
+--«... Et la chambriere ki portiere _eret_ et le frument _purgievet_,
+dormit.» (_Job_, p. 444.) _Et purgabat frumentum._
+
+Remarquez _eret_, _erat_; preuve que la forme _ert_ était dès lors une
+forme syncopée.
+
+--«Dunkes li sainz hom _proievet_ ke li jors perisset.» Priait que le
+jour pérît. (_Ibid._, 445.)
+
+--«Et por offrir les sacrefices soi _levevet_ main.» (_Ibid._ 492.)
+
+Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme
+complète, qui ne se rencontre pas dans le _livre des Rois_. Celui-ci
+écrit partout _se giseit_, _se dormeit_, dans la forme moderne; est-ce à
+dire que le _livre des Rois_ soit d'une rédaction postérieure à celle
+des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncopée de
+l'imparfait fût déjà en usage? Je ne le pense pas; la différence vient
+sans doute des copistes, dont les uns auront marqué le _v_ euphonique,
+l'autre au contraire l'aura négligé partout, laissant à ses lecteurs à
+le suppléer. Nous voyons par là clairement comment on a été amené à la
+forme contracte. Effectivement, _levevait_, _avevait_, _poursuivevait_,
+choquaient trop l'euphonie pour être longtemps maintenus: on les
+contracta promptement en _avait_, _levait_, _poursuivait_. Mais il est
+précieux d'avoir la certitude qu'ils ont existé sous la forme complète.
+
+ * * * * *
+
+PRÉTÉRITS.--Nos pères écrivaient avec une _s_ la troisième personne du
+singulier du parfait de l'indicatif: _il dist_, _il fist_. Cette _s_
+témoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit: _il disit_, _il
+fesit_.
+
+Au XVIe siècle, cette _s_ fut réservée comme caractéristique à
+l'imparfait du subjonctif: je voudrais _qu'il aimast_, _fist_, _dist_.
+Nous l'avons totalement abolie au prétérit, et remplacée à l'imparfait
+du subjonctif présent par l'accent circonflexe.
+
+ * * * * *
+
+FUTURS.--Le futur de nos verbes a été formé d'après la terminaison du
+futur latin _ero_. On ajustait cette terminaison française _erai_, sans
+s'inquiéter si l'infinitif était en _er_, comme _aimer_, ou en _re_,
+comme _mettre_; tous deux faisaient _j'aimerai_, je _metterai_.
+
+_ESTRE_, _j'esserai_; _AVOIR_, _j'averai_, puis, par syncope, _j'aurai_
+ou _j'arai_; _RECEVOIR_, _je receverai_, par syncope _recevrai_;
+_APPERCEVOIR_, _j'apperceverai_, _j'appercevrai_; _VALOIR_, _je
+vauderai_, _vaudrai_; _AIMER_, _j'aimerai_; _LOUER_, _je louerai_, ou
+_je lourai_, pour la facilité de la versification.
+
+Le portefaix jetant dans la rivière le second bossu, qu'il croit avoir
+déjà noyé tout à l'heure:
+
+ Va-t'en, dit il, au vif Maufé[60].
+ Tant _t'averai_ hui apporté!...
+
+ (_Des trois Bossus._)
+
+ [60] Au diable vivant.
+
+Le médecin malgré lui ayant guéri la fille du roi, se voit contraint par
+le bâton de guérir aussi tous les malades de la ville: il les rassemble
+dans une salle, où il a fait allumer un grand feu: Je vais, dit-il,
+brûler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre, et
+seront guéris. A ce mot ils le sont tous, et en se retirant rendent
+témoignage au roi de la science du faux médecin:
+
+ Moult a grand chose a vous garir,
+ Je n'en poroie a chief venir.
+ Le plus malade en eslirai
+ Et en cel feu le _meterai_;
+ Si l'_arderai_ en icel feu,
+ Et tuit li autre en aront preu[61],
+ Car cil qui la poudre _bevront_
+ Tout maintenant gari seront.
+
+ (_Du Vilain Mire._)
+
+ [61] Profit.
+
+Le poëte aurait pu dire _beveront_, comme il a dit
+_metterai_.--Ailleurs, _je la garrai_, pour je la _garirai_.
+
+Les poëtes du XIIIe siècle employaient la forme primitive et complète du
+futur, ou la forme syncopée, selon l'exigence du mètre. Voici un passage
+où l'on trouve ces deux formes réunies. Il est tiré d'un fabliau que
+j'aime à citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille
+littérature, le fabliau d'_Aubérée_. On jugera si ma prédilection est
+mal fondée, et si l'auteur, qui doit avoir été enfant de Compiègne ou de
+Saint-Quentin, manquait de verve et de comique.
+
+Il faut savoir que l'adroite Aubérée a excité la jalousie d'un mari, en
+cachant dans le lit nuptial un vêtement masculin, un surcot. L'époux,
+brutal de sa nature, sans autre forme de procès, a jeté sa femme à la
+porte; la charitable et dévote Aubérée l'a recueillie. Tout cela était
+calculé avec un amant caché chez dame Aubérée. Le lendemain, il s'agit
+de calmer les soupçons du _borgois_. Aubérée se place sur le chemin de
+cet homme, et commence une lamentation désespérée: on lui avait confié
+un surcot à raccommoder; elle l'a emporté en ville, l'a oublié, perdu
+quelque part; bref, on lui réclame ou le surcot ou sa valeur, trente
+sous:
+
+ Elle s'escrie a haute voix!
+ «--Trente sols! la veraie croix!
+ Trente sols! dolente chaitive;
+ Trente sols! lasse! que ferai?
+ Trente sols! et où les _prendrai_?
+ Diex! je suis trop malhéureuse!
+ Trente sols! lasse! dolereuse!
+ Or m'est il trop mésavenu!
+ Estes-vous[62] le borgois venu;
+ Dame Aubérée veu l'a,
+ Si crie encor et ça et la:
+ Trente sols! lasse! trente sols!
+ Or viendra Çaiens le prevoz,
+ Si _prendera_ ce pou que j'ai.
+ C'est le songe que je songeai!
+
+ [62] Voici.
+
+Cela n'est-il pas digne de Regnier, voire de Molière?
+
+_Il gerra_, _il parra_, _je lairai_, _nous emmenrons_, pour _il gésira_,
+_il paraîtra_, _je laisserai_, _nous emmenerons_, etc.
+
+ Ja ne _gerra_ mais delez moi
+ Li vilains qui tel hernois porte.
+
+ (_Du Vilain à la C. N._, Barb., II, 129.)
+
+«Jamais ne couchera près de moi le vilain, etc.»
+
+Le Jongleur n'ose pas risquer au jeu les âmes à lui confiées par Satan:
+
+ Dist saint Pierre: Qui li dira?
+ Ja pour vingt ames n'y _parra_.
+
+ (_De S. Pierre et du Jongleor._)
+
+ Que _donras_ tu a mon seignor,
+ Se je te faz estre deslivres?
+ --Sire, je li _donrai_ vingt livres.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+Dans _le Chevalier qui fist sa femme confesse_ (_le Mari confesseur_, de
+la Fontaine), le chevalier emprunte le costume de son ami le prieur:
+
+ Se vos dras noirs me presterez,
+ Ains mienuit toz les raurez,
+ Et vos grans bottes chaucerai,
+ Et je ma robe vous _lerrai_.
+ Ceens avez mon palefroi,
+ Et le vostre _menrai_ o moi[63].
+ Le moine tout li otria.
+
+ [63] _Avec moi._ Prononcez l'_i_ comme _j_: _meneraije o moi_.
+
+
+§ III
+
+CONTRACTIONS MALGRÉ UNE CONSONNE INTERMÉDIAIRE.
+
+Le peuple a retenu l'usage d'une sorte de contraction particulière, par
+laquelle deux syllabes se fondent en une, bien que séparées par une
+consonne. Je trouve cette fusion pratiquée principalement sur des
+monosyllabes: _Jes_, _tes_, _nes_, _des_, pour _je les_, _te les_, _ne
+les_, _de les_.
+
+Dans _Gombers et les deux clercs_, dont la Fontaine, après Boccace, a
+fait _le Berceau_, dame Guile dit à celui qu'elle croit son mari:
+
+ Levez tost sus, car il me semble
+ Que nos clers sont meslé ensemble.
+ Je ne sai qu'il ont a partir.
+ --Dame, _jes_ irai despartir.
+
+«Je les irai séparer.»
+
+Satan dit au Jongleur, en lui confiant la garde de ses chaudières:
+
+ Garde ces ames, sor tes iex,
+ Car je _tes_ creveroie andex.
+
+ (_De S. Pierre et du Jongleor._)
+
+«Je te les crèverais tous deux.»
+
+Les chefs de l'armée païenne crient à leurs soldats: Gardez que les
+Français ne se retirent vivants! _Félon soit qui ne les va envahir!_
+
+ Tut par seit fel ki _n'es_ vat envaïr.
+
+ (_Roland_, st. 151.)
+
+Les païens font retraite du côté de l'Espagne. Roland ayant perdu
+Veillantif son cheval, ne les saurait poursuivre, _n'es ad dunc
+encalcez_. Il demande à l'archevêque Turpin la permission d'aller, avant
+tout, reconnaître et chercher les cadavres des Français. Il faut savoir
+que Turpin est lui-même grièvement blessé, étendu à terre devant Roland,
+qui, pour le panser, lui a déchiré sa blaude ou son _bliaut_. Le passage
+est noble et touchant; on me saura gré de ne point l'abréger:
+
+ Si li tolist le blanc obert leger,
+ Et sun bliaut li a tut detrenchet,
+ En ses granz plaies les pans li ad butet,
+ Cuntre sun piz puis si l'ad embraceit,
+ Sus l'erbe verte puis l'at suef culchet.
+ Mult dulcement li at Rollans preiet:
+ «E, gentilz hom, car me dunez cunget.
+ Nos cumpaignuns que evumes tant chers
+ Or sunt il morz; _n'es_ i devums laiser.
+ _Jo es_ voell aler e querre e entercer
+ De devant vos juster e enrenger.
+ --Dist l'arcevesque: Alez, e repairez.
+
+ (_Roland_, st. 159.)
+
+«Si lui ôta le blanc haubert léger, et lui détrancha toute sa blaude, et
+lui en a mis les pans dans ses grands plaies. Puis l'a embrassé contre
+sa poitrine, et puis l'a couché tout doux sur l'herbe verte. Roland lui
+a fait bien doucement cette prière: Hé, gentilhomme, car me donnez
+congé. Nos compagnons que nous eûmes si chers, or sont-ils morts. Nous
+ne devons pas les laisser là. Je les veux aller chercher et reconnaître,
+avant de vous ajuster et arranger.--Allez, dit l'archevêque, et
+revenez.»
+
+Cela est plein d'émotion, de grandeur et de simplicité. Le beau antique
+ne va pas plus loin, ce me semble.
+
+ On dist que c'est aumosne _des_ povres hosteler.
+
+ (_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_.)
+
+«On dit que c'est faire l'aumône que de loger les pauvres.» _De les_
+pauvres hosteler.
+
+ _S'es_ attendons, tuit somes morz ou pris.
+
+ (_Garin_, II, p. 124.)
+
+«Si nous les attendons.»
+
+Dans tous ces exemples, on voit la même voyelle, deux _e_, se resserrer
+en une seule. Mais il n'est pas plus rare de trouver cette contraction
+opérée sur deux voyelles différentes, l'_i_ et l'_e_. _Ki 's_, _si 's_,
+_qui les_, _si les_:
+
+ Cent mile humes i plurent _ki 's_ esgardent.
+
+ (_Roland_, st. 283.)
+
+«Qui les regardent.»
+
+Charlemagne ordonne à son voyer Basbrun de pendre toute la famille du
+traître Ganelon:
+
+ Va, _si 's_ pent tuz al arbre de mal fust.
+
+ (_Roland_, st. 290.)
+
+«Va, et si les pends tous à l'arbre de bois maudit.»
+
+_Se_, _le_, même suivis d'une consonne initiale, souffrent souvent une
+espèce d'élision ou plutôt de contraction, et ne sont plus représentés
+que par _s'_, _l'_.
+
+Roland à l'agonie, couché sous un pin, se souvient de ses victoires, de
+douce France (_et dulces moriens reminiscitur Argos_), des hommes de sa
+famille, et de Charlemagne son seigneur, qui le nourrit:
+
+ De plusurs choses a remembrer li prist:
+ De tantes terres cume li bers cunquist,
+ De dulce France, des humes de son lign,
+ De Carlemagne sun seignor, ki _l' nurrit_.
+
+ (_Roland_, st. 173.)
+
+Ganelon condamné à mort, son parent Pinabel demande pour lui le jugement
+de Dieu. Charlemagne fait disposer, en manière de champ clos, sur la
+place d'Aix-la-Chapelle, quatre bancs, où vont s'asseoir ceux qui se
+doivent combattre, Pinabel et Thierry d'Ardenne:
+
+ Puis fait porter quatre bancs en la place.
+ La vunt sedeir cil ki _s' deivent_ cumbatre.
+
+ (_Ibid._, st. 281.)
+
+Il ne faut pas croire que ce fussent autant de licences réservées à la
+poésie. On les retrouve dans la prose, plus difficiles à reconnaître,
+parce que la mesure n'est plus là pour les constater quand l'orthographe
+omet de les peindre. Quand je lis dans le _livre des Rois_ (P.
+411):--«Pur ço fais _ta ureisun_ a Deu;»--je ne doute pas qu'il ne
+faille prononcer _fais t' ureisun_. Au surplus, les copistes ont figuré
+ces contractions assez souvent pour nous permettre de suppléer aux
+incertitudes de l'écriture.
+
+--«Li prusdum li volt force faire de receivre, mais ne _l' volt_ pas
+oir.»
+
+(_Rois_, p. 363.)
+
+«Naaman voulait forcer Élysée à recevoir ses présents, mais le saint
+homme ne le voulut ouïr.»
+
+--«E nostre sires s'en curechad (courrouça) vers Ozam, si _l' ferid_ e
+il chait morz en la place.»
+
+(_Rois_, p. 140.)
+
+--«... Ço est encuntre lur ydles e lur fals deus, _ki 's_ metterunt a
+plur e a plainte.»
+
+(_Rois_, p. 139.)
+
+«C'est contre leurs idoles et leurs faux dieux, qui les mettront à pleur
+et à plainte.»
+
+--«E _jo 's_ destruirai e tut depecerai... _jo 's_ osterai si cume la
+puldre de la tere...»
+
+(_Rois_, p. 209.)
+
+«Et je les destruirai et tout dépécerai... je les ôterai comme la poudre
+du sol...»
+
+Saint Bernard compare les hommes attachés aux biens d'ici-bas à des
+hommes qui se noient, et s'accrochent à ceux qui les voudraient sauver:
+
+--«Tu varoyes k'il ceos tiennent _k 'es_ tienent...»
+
+(P. 523.)
+
+«Tu verrais qu'ils tiennent ceux qui les tiennent.»
+
+
+§ IV.
+
+DE L'APOCOPE.
+
+Outre la syncope, on a beaucoup usé de ce que les grammairiens appellent
+_apocope_: c'est le retranchement d'une ou plusieurs syllabes finales.
+On se contentait souvent de la première syllabe pour représenter le mot
+entier.
+
+Exemples: _Mi_ pour _milieu_: _parmi_; _emmi_ (_en mi._)
+
+VIS, pour _visage_; d'où il nous reste _vis-à-vis_, c'est _visage à
+visage_. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces
+locutions à la mode de son temps parmi les méchants écrivains: Mon
+respect _vis-à-vis de lui_; il a de grandes bontés _vis-à-vis de moi_.
+_Vis-à-vis_ ne peut être synonyme de _par rapport à_ ou _à l'égard de_.
+
+FONT, pour _fontaine_, comme _mont_, pour _montagne_: _font Evrault_
+(_fons Ebraldi_), les _Fonts_ baptismaux; _la Font_, _la Chaude font_,
+noms propres. _Fontaine_ a existé dans notre langue avant _font_. La
+forme complète se rencontre beaucoup plus souvent que l'abrégée dans le
+_livre des Rois_ et dans saint Bernard:
+
+--«El chief est _li fontaine_ de la divine pitiet ke ne puet estre
+espuisie.»
+
+(_Saint Bernard_, p. 562.)
+
+--«Jonathas e Achimas esturent deled _la fontaine_ Roell.»
+
+(_Rois_, II, p. 183.)
+
+--«Li ost des Philistins s'assemblad en Afech, e Israel se fud alogied
+sur une _fontaine_ ki lores esteit en Jesrael.»
+
+(_Rois_, I, p. 112.)
+
+--«Eve de _funtaine_ i aparut... ei la levad de _funz_ e de
+baptisterie.»
+
+(_Rois_, II, p. 207.)
+
+Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont été usitées
+ensemble, et remontent à la plus haute origine de la langue.
+
+PROU, PREU, abréviation de _profit_ ou _proufit_.
+
+ Oïl voir, sire, pour vostre _preu_ i viens.
+
+ (_Garin_, t. I, p. 153.)
+
+Plus tard, _prou_ est devenu adverbe signifiant _beaucoup_; l'idée
+d'abondance se lie naturellement à celle de _profit_.
+
+ Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure.
+ J'ai _prou_ de ma frayeur en cette conjoncture.
+
+ (Molière, _l'Etourdi_.)
+
+Ni _peu_ ni _prou_.
+
+ Qu'ils ne se mangeroient leurs petits _peu ni prou_.
+
+ (_La Fontaine._)
+
+NOS, VOS, au singulier, pour _nostre_, _vostre_.
+
+ Or repairons a _no_ maison.
+
+ (_Coucy_, v. 3113.)
+
+«Retournons chez nous.»
+
+ Et chascuns soir en _vos_ bosquet,
+ Assez pres du petit huisset,
+ Le gaiterez songneusement.
+
+ (_Ibid._, v. 4228.)
+
+«Et chaque soir en votre bosquet, tout près de la petite porte, vous le
+guetterez soigneusement.»--C'est le conseil donné à Fayel par son
+espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy.
+
+On employait indifféremment la forme complète ou l'abrégé, _vostre_ ou
+_vos_.
+
+Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:
+
+ Car _vo_ grant sens et _vo_ biautez,
+ _Vostre_ maniere, _vo_ nobletez,
+ Font que je suis _vos_ vrais amis.
+
+ (_Coucy_, v. 200.)
+
+Cette forme est proprement du langage picard, où elle subsiste toujours.
+Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, écrivant
+rapidement, mettent quelquefois, par faute d'attention, _vos_, _nos_,
+pour _vostre_, _nostre_; et réciproquement, _nostre_, _vostre_, pour
+_nos_, _vos_. Il faut savoir cela pour rétablir en lisant la mesure d'un
+vers estropié sur le papier, par exemple:
+
+ Vos estes proz et _vostre_ saveir est grant.
+
+ (_Roland_, st. 256.)
+
+Il faut lire _et vos saveir_.
+
+RU pour _ruisseau_.
+
+ Et le sang a grant _ru_ couler.
+
+ (_De Flourence de Rome._)
+
+D'où les noms _Grand-ru_, _Duru_, ou _Val-ru_, _Vauru_.
+
+ L'un est monsieur _du Ru_, l'autre, monsieur de l'Orme.
+
+ (Boursault, _les Mots à la mode_.)
+
+LIN, pour _linage_ (lignage); CIT, pour _cité_. Rien de plus fréquent:
+
+ France dame seit enoree,
+ Qui si bel maine son engin,
+ Que son fils ne seit de put _lin_.
+
+ (_Partonopeus_, v. 310.)
+
+«Franche dame soit honorée, qui se conduit si bien que son fils ne soit
+pas de vilain lignage.»
+
+ Femme li donnent de haut _lin_;
+ Lor sires fu dusqu'en la fin.
+
+ (_Ibid._, st. 390.)
+
+ Li cuens Fromons les troi contes a pris:
+ S'es fait porter a Bordelle la _cit_.
+
+ (_Garin_, II, p. 175.)
+
+«Il les fait conduire à la cité de Bordeaux.»
+
+ Il s'en est fui d'Orliens, la noble _cit_.
+
+ (_Garin_, t. II, p. 129.)
+
+Le poëte, quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime,
+emploie _cité_:
+
+ Ne tornerai s'aurai la _cité_ pris...
+ En _la cité_ furent li ostel prins...
+
+ (_Garin_, II, p. 128 et 136.)
+
+SUM, SOM, SON.--Le _sommet_, le haut:
+
+ En _sum_ la tur est montée Bramidone.
+
+ (_Roland._)
+
+«Au sommet de la tour est montée Bramidone.»
+
+ Porquant si l'a il tant hasté
+ Qu'en _som_ le tertre l'a mené.
+
+ (_Partonopeus_, v. 691.)
+
+«Au sommet du tertre.»
+
+Le nom propre _Granson_ signifie _grand sommet_.
+
+Il ne faut pas croire que _sommet_ soit d'une formation postérieure, car
+il est dans le _livre des Rois_:
+
+«La guaite ki esteit al _sumet_ de la porte vid venir Achimas.»
+
+(_Rois_, p. 188.)
+
+Et dans la _chanson de Roland_:
+
+ Desu lui met s'espee, e l'olifan en _sumet_[64].
+
+ (_Roland_, st. 171.)
+
+ [64] Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192,
+ que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure:
+ l'_olif' en sumet_.
+
+«Il met sous lui son épée, et son cor sur lui.»
+
+ * * * * *
+
+Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les poëtes, que la suppression
+de la finale en _e_ muet dans les temps des verbes, mais seulement au
+singulier.
+
+_Je cuis_, _j'aim_, _je demant_, _je commant_, _je lais_, _je cons_, _je
+main_; pour _je cuide_, _aime_, _demande_, _commande_, _laisse_,
+_conte_, _mène_:
+
+ D'un vilain vous _cons_ qui prist fame.
+
+ (Barbazan, III, p. 128.)
+
+Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:
+
+ Mais pour Dieu, prenge vous pitie
+ De moi qui vous _aim_ loiaument
+ Et sui tout vos entierement.
+
+ (_Coucy_, v. 532.)
+
+ Il m'a mandé que je lui _main_
+ Lui et sa femme hui ou demain...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Si li dist debonairement:
+ Dame, à dame Dieu vous _commant_.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+Que je lui mène.--Je vous recommande au Seigneur Dieu, _Domino Deo_.
+
+On dénonce un curé pour avoir enterré son âne dans le cimetière.
+L'évêque irrité mande le prêtre, et le tance vertement. Ce passage de
+Rutebeuf donne une heureuse idée de son talent poétique; c'est pourquoi
+je ne crains pas de le citer au long:
+
+ Faux, desleaus, deu[65] anemis,
+ Ou avez vous vostre asne mis,
+ Dist l'evesque? Mout avez fait
+ A sainte Eglise grant meffait;
+ Onques mais nuns[66] si grant n'oi,
+ Qui avez vostre asne enfoi
+ La ou on met gent crestienne!
+ Par Marie l'Egyptienne!
+ S'il puet estre chose provee
+ Ne par la bone gent trovée,
+ Je vos ferai mettre en prison,
+ Qu'onques n'oi teil mesprison:
+
+ Dist li prestres: Biax tres dolz sire,
+ Toute parole _se lait_ dire;
+ Mais _je demant_ jor de conseil,
+ Qu'il est droit que _je me conseil_[67].
+
+ [65] _Dev_, pour _desvé_, insensé.
+
+ [66] _Nullum._
+
+ [67] _Se conseiller_, _se conseiller à quelqu'un_, était encore
+ d'usage vers la fin du XVIe siècle.--«Comment Panurge se conseille à
+ Her Trippa.»--«Comment Panurge se conseille à Pantagruel, pour
+ savoir s'il doit se marier.»
+
+«Faux, déloyal, insensé, où avez-vous mis votre âne? Vous avez fait à
+l'église un affront tel que jamais je n'en ouïs conter, vous, qui avez
+enterré votre âne où l'on met les chrétiens! Par sainte Marie
+l'Égyptienne! si le fait peut être prouvé, constaté par bons témoins, je
+vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ouïs parler d'un tel
+outrage!»
+
+Le prêtre dit: Beau doux seigneur, toute parole se laisse dire; mais je
+demande un jour de réflexion, car il est juste que je prenne conseil.»
+
+Si l'on est curieux du dénoûment, le voici: le curé met vingt livres
+dans une bourse, retourne chez l'évêque, et lui dit:
+
+ Mes asnes at lonc tans vescu,
+ Mout avoie en li boen escu;
+ Il m'at servi et volentiers
+ Moult loiaument XX ans entiers.
+ Se je ne soie de Dieu assous,
+ Chascun an gaaignait XX sols,
+ Tant qu'il ot espargnie XX livres;
+ Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres
+ Les vos baille en son testament.
+ --Et dist l'evesques: Diex l'ament[68],
+ Et si li pardoint ses meffais
+ Et tous les peschies qu'il a fais!...
+
+ [68] Que Dieu l'amende.
+
+Rabelais, Swift ni Voltaire ne content pas d'une manière plus piquante.
+Quelle charmante naïveté que celle de ce bon évêque, qui, sans autre
+transition que celle de prendre la bourse, donne sa dévote bénédiction à
+l'âne inhumé en terre sainte, et invoque sur l'âme du défunt quadrupède
+la miséricorde du ciel! Voilà comment, grâce aux écus du malin curé, _li
+asnes remest crestiens_, l'âne demeure chrétien. On entrevoit que,
+moyennant un supplément, il eût été canonisé.
+
+Croit-on qu'une littérature qui abonde en écrivains de ce mérite, ne
+vaille pas d'être étudiée avec quelque peine?
+
+ * * * * *
+
+Deux syllabes consécutives commençant par un _v_ produisent l'effet
+désagréable d'un bégaiement. Le désir de remédier à ce vice d'euphonie
+conduisit à retrancher la seconde syllabe d'_avez_, _savez_, dans ces
+formes _avez vous_, _savez vous_, qui devenaient ainsi plus rapides et
+plus coulantes: _a'vous_, _sa'vous_.
+
+Cette apocope se faisait dès le XIIIe siècle, marquée ou non dans
+l'écriture, cela n'importe.
+
+Dans _la Bourse plein de sens_, par Jean le Gallois d'Aubepierre, un
+marchand entretient une maîtresse; sa femme s'en aperçoit bien vite, et
+ne peut se tenir de lui en faire des reproches:
+
+ Biau sire, a moult grant deshonor!
+ Usez vostre vie lez moi.
+ _N'avez vous honte?_--Dame, de quoi?
+
+ (Barbaz., I, p. 62.)
+
+Le dernier vers se doit lire: _n'a'vous honte_.
+
+Le XVIe siècle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur.
+Les poésies de la reine de Navarre, extrêmement travaillées et châtiées,
+en offrent cent exemples:
+
+ Pourquoy _av' ous_ espousé l'estrangere?
+
+ (_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 35.)
+
+ Mais _qu'av' ous_ fait, voyant ma repentance?
+
+ (_Ibid._, p. 37.)
+
+Les deux formes, contracte et non contracte, sont mélangées sans
+scrupule:
+
+ _Av' ous_ souffert que je fusse huée,
+ Montrée au doigt, ou battue ou tuée?
+ _M'avez vous_ mise en prison tres obscure,
+ Ou bannie sans avoir de moy cure?
+ _M'av' ous_ osté vos dons et vos joyaux,
+ Pour me punir de mes tours desloyaux?
+
+ (_Ibid._, p. 42.)
+
+Et à la fin de ce siècle, qui vit changer et modifier tant de choses de
+toute nature, Théodore de Bèze dit expressément:
+
+--«Il est d'usage d'employer l'apocope dans certaines locutions,
+_a'vous_, pour _avez vous_; _sa'vous_, pour _savez vous_. Mais _aga_
+pour _regarde_, _agardez_ pour _regardez_, sont des formes abandonnées à
+la populace de Paris.»
+
+(_De Ling. fr. recta pron._, p. 84.)
+
+_A'vous_ et _sa'vous_ sont aujourd'hui descendus au niveau d'_aga_ et
+_agardez_. Ces locutions sont reléguées avec dédain parmi le peuple,
+après avoir brillé au Louvre de François Ier et de Henri III.
+
+
+§ V.
+
+ADJECTIFS INVARIABLES EN GENRE.
+
+C'est ici le lieu de parler de certains adjectifs dont le féminin
+ressemble au masculin. _Grand_ est aujourd'hui le plus connu ou même le
+seul connu, à cause des locutions conservées _grand messe_, _grand
+route_, _j'ai grand faim_, etc. Ce mot a l'air d'être l'objet d'une
+exception bizarre, parce qu'il survit seul de toute une classe. Il n'est
+pas nécessaire d'avoir beaucoup fréquenté les auteurs du moyen âge, pour
+avoir observé quantité d'autres adjectifs uniformes au masculin et au
+féminin. On pourrait supposer que c'est par le retranchement de l'_e_
+muet de la dernière syllabe; il n'en est rien: cet _e_ ne leur a jamais
+appartenu.
+
+M. Raynouard avait signalé cette apparente bizarrerie, dont l'origine a
+été indiquée par M. J.-J. Ampère avec beaucoup de sagacité.
+
+Les adjectifs latins en _is_, comme _grandis_, _fortis_, _viridis_,
+n'ont qu'une terminaison pour le masculin et le féminin; tous leurs
+dérivés français observent la même condition.
+
+TALIS, QUALIS; _tel_, _quel_:
+
+ Ne sai _quel_ chose traïnoient.
+
+ (_Dolopathos_, p. 257.)
+
+VIRIDIS, _vert_:
+
+ Son escuier lui apareille
+ Une robe _vert_ qu'il avoit.
+
+ (_Du Chevalier à la robe vermeille._)
+
+VIRGINALIS, _virginal_:
+
+ Sainte Marie, roïne _virginal_,
+ Garissez moi mon cors et mon cheval.
+
+ (_Agolant_, v. 337, Bekker.)
+
+REGALIS, _royal_:
+
+ Une vierge _royaulx_ digne et purifiie.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 749, Bekker.)
+
+De là, cette expression _lettres royaux_, conservée au palais:
+
+ J'obtiens _lettres royaux_ et je m'inscris en faux.
+
+ (_Les Plaideurs._)
+
+FORTIS, _fort_:
+
+ A tant li a on aportees
+ Armes molt beles et molt chieres,
+ Qui _fors_ estoient et legieres.
+
+ (_La Violette_, p. 88.)
+
+ Les cauces maintenant li lacent;
+ A _fors corroies_ li attachent.
+
+ (_Ibidem._)
+
+--«Naples et Corinte, deux citez qui sieent sur la mer, les plus _fors_
+qui soient el pais.»
+
+(_Villehardouin_, p. 99.)
+
+GRANDIS, _grand_:
+
+ Moult y ot _grant noise_ et _grant presse_.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+Observez cependant qu'à cette rigide invariabilité il y avait deux
+conditions: 1º que l'adjectif fût immédiatement uni au substantif; s'il
+en était séparé, ne fût-ce que par l'article, il perdait aussitôt son
+droit et rentrait dans la classe commune:
+
+ Or fu au lit _grande_ la _noise_
+ De la dame et de son mari.
+
+ (_Le Fabel d'Aloul._)
+
+2º Que l'adjectif précédât le substantif:
+
+--«Et vint Saul ad unes faldes de brebis (_ad caulas ovium_) ki sur son
+chemin esteint: truvad i _une cave grande_, u il entrad pur sei aiser.»
+
+(_Rois_, p. 93.)
+
+La même règle d'invariabilité, mais sans condition, gouverne les
+adjectifs verbaux qui, dérivés d'un participe latin en _ens_, _veniens_,
+_moriens_, _vivens_, n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour
+les trois genres:
+
+ Ma peine veuil mettre et ma cure
+ En raconter une aventure
+ De sire Constant Duhamel.
+ Or en escoutez le fabel
+ Et de dame Ysabiaus sa fame,
+ Qui moult estoit courtoise dame,
+ Et _preus_ et sage et _avenant_;
+ El pais n'avoit si _vaillant_
+ Por esgarder et por veoir.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+_Preus_, _avenant_, _vaillant_, invariables à cause de _prudens_,
+_adveniens_, _valens_.
+
+L'empereur de Constantinople, sur le point de se séparer de sa fille
+qu'il vient de marier, lui donne les conseils suivants:--«Biele fille,
+or soiiez sage et _courtoise_. Vous avez un home pris, avoec lequel vous
+vous en alez, qui est auques (_aliquantum_) sauvages... Por Diu, gardez
+que vous ja por chou ne soiiez ombrage vers lui, ne _changeans_ de
+vostre talent... Si soiiez simple, douche, débonnaire et _souffrans_,
+tant come vostre mari voudra.»
+
+(_Villehard._, p. 189.)
+
+_Courtois_ varie, mais _changeant_ et _souffrant_ sont invariables.
+
+Ces formes de féminin identiques à celles du masculin ne sont donc ni
+par apocope ni par élision, quoique nous écrivions _grand'messe_ avec
+une apostrophe, et que tous les grammairiens admettent sérieusement
+cette élision impossible d'une voyelle sur une consonne.--«L'_e_ muet de
+_grande_ s'élide quelquefois: on dit et on écrit _grand'mère_,
+_grand'tante_, etc.»--Qui parle ainsi? L'oracle de la science,
+l'imposante GRAMMAIRE DES GRAMMAIRES, _ouvrage mis par l'Université au
+nombre des livres à donner en prix, et reconnu par l'Académie française
+comme indispensable à ses travaux_.» Cela ressemble à une épigramme
+contre l'Académie.
+
+L'erreur de Girault-Duvivier existe déjà, il est vrai, dans Théodore de
+Bèze; et c'est là probablement qu'on l'a été prendre. Le progrès eût été
+de l'y laisser.
+
+Voici le texte de Bèze:--«Observandum est autem particulariter foeminium
+adjectivum _grande_, in quo _e_ consuevit _etiam ante confortantes
+elidi_, ut _une grand' besogne_, _une grand' chose_, _une grand' femme_.
+
+(_De ling. fr. rect. pron._, p. 83.)
+
+A cette occasion, je remarquerai que Théodore de Bèze n'est pas un guide
+toujours sûr, et que les érudits du XVIe siècle étaient incomparablement
+meilleurs philologues en latin où en grec qu'en français. Dans le XVIe
+siècle, à la fin surtout, le français subissait déjà de graves
+altérations. La renaissance des lettres grecques et latines détournait
+l'attention de la vieille littérature nationale, en avait fait même
+l'objet d'un docte mépris, qui a été rendu avec usure par le siècle
+suivant. Le XVIe siècle ne voyait rien de plus glorieux que d'effacer
+tout ce que nous avions, pour recommencer une langue et une littérature
+d'après l'antiquité. L'influence italienne exercée par la cour achevait
+de tout brouiller. Il ne faut donc se fier qu'avec circonspection aux
+témoignages soit de Henri Estienne, soit de Théodore de Bèze, soit des
+autres écrivains. Ils ont déjà perdu la pure tradition des règles et du
+langage; toutefois ils en sont encore bien plus rapprochés que nous, et
+c'est dans ce sens qu'on peut les étudier avec fruit.
+
+
+§ VI.
+
+DE LA TMÈSE.
+
+La tmèse est l'opposé de la contraction: celle-ci resserre les mots,
+celle-là en écarte les parties pour insérer un autre mot dans
+l'intervalle.
+
+On ne pratique plus la tmèse dans notre langue, mais autrefois elle y
+était fréquente. Cinq expressions y étaient particulièrement sujettes:
+_senon_ (sinon),--_vez ci_, _ez vous_ (voici),--_jamais_ et _par_ dans
+un certain sens qu'il ne pouvait avoir isolément:
+
+ A sire Constant Duhamel
+ N'a sa fame, dame Isabel,
+ Ne diront mes riens, _se_ bien _non_.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+«Ils ne diront jamais rien, sinon du bien.»
+
+ Quoi que je die et quoi que non,
+ Nus n'est vilains, _se_ de cuer _non_.
+
+ (_Des Chevaliers, des Clercs et des Vilains_, v. 43.)
+
+«Sinon de coeur.»
+
+ Mais une autre merveille i ot,
+ Que li vergiers durer ne pot,
+ _Se_ tant _non_ que li oisillons
+ Y venoient chanter les doux sons.
+
+ (_Le Lai de l'Oiselet_, v. 113.)
+
+«Mais il y eut une autre merveille, c'est que le verger ne pouvait
+subsister, sinon tant que l'oiselet y viendrait chanter.»
+
+L'exemple suivant réunit la tmèse de _jamais_ et celle de _senon_.
+
+L'époux si finement joué par Aubérée n'aurait jamais, sans le surcot,
+pensé de sa femme que du bien:
+
+ Se ne fust-ce por le sercot,
+ _Ja_ n'y pensast _mais se_ bien _non_.
+
+ (_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
+
+On disait aussi _se ce non_,--_si cela non_, _sinon cela_:
+
+ Ou _se ce non_, je vous rends le païs.
+
+ (_Garin_, t. I, p. 5.)
+
+«Ou si vous ne consentez à cela, sinon cela, etc.»--«La ot si grant
+asemblée de gens, que ce ne fu _se_ merveille _non_.»
+
+(_Villehard._, p. 110.)
+
+_Vez ci_, _vez la_, c'est-à-dire _vois ici_, _vois là_.
+
+ _Vez_ me _ci_, biax amis, que veux-tu? comment t'est?
+
+ (_De Merlin Mellot._)
+
+ La dame respondi au prestre:
+ Sire, _vez_ me _ci_ toute preste.
+
+ (_De la Dame qui fist trois tours._)
+
+_Revez la_, revoyez là, _revoilà_.
+
+Dans _les trois Bossus_, la dame dit au portefaix qui vient de jeter à
+la rivière le cadavre du second bossu:
+
+ Voiez, dist elle, grant merveille!
+ Qui oï unques la pareille?
+ _Revez la_ le boçu ou gist.
+
+ (Barbaz., II, p. 135.)
+
+«Revoilà le bossu au gîte.»
+
+Cette expression _vez ci_, _vez la_; _voici_, _voilà_, _v'là_; succédait
+déjà à une expression plus ancienne, et traduite immédiatement du latin
+_ecce_: c'est _ez_ ou _ekevos_, _ecce vobis_:
+
+ A tant _ez_ Robin qui y monte.
+
+ (_Le Fabel d'Aloul._)
+
+ A tant _ez_ un vilain raoul,
+ Un bouvier qui vient de charrue.
+
+ (_Le Dit du Buffet._)
+
+Saint Bernard emploie toujours _ekevos_:
+
+--«_Ekevos_ ke cis vient saillanz ens montaignes et trespessanz les
+tertres.»
+
+(_S. Bernard_, p. 528.)
+
+«Voici qu'il vient bondissant par les montagnes et franchissant les
+hauteurs.»
+
+--«_Eykevos_ uns bers vient, et Orianz est ses noms.»
+
+(_Ibid._, p. 530.)
+
+«Voici un seigneur qui vous vient, et Oriant est son nom.»
+
+On disait également bien _ez vous_:
+
+ _Esvous_ les maufez revenus!
+
+ (_De S. Pierre et du Jongleur._)
+
+«Voici les diables de retour.»
+
+ _Esvous_ la presse qui engroisse.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+«Voici la foule qui grossit.»
+
+ Atant _es vos_ Guenes e Blanchandrins.
+
+ (_Roland_, st. 30.)
+
+«En ce moment voici Ganelon et Blancandrin.»
+
+ _Es vus_[69] Rolant sur sun cheval pasmet.
+
+ (_Ibid._, st. 147.)
+
+ [69] _As vous_, comme on lit dans l'imprimé, est une faute ou de
+ lecture ou de copiste.
+
+Mais ce qui est bien bizarre, c'est la forme _estes vous_. Il faut
+croire qu'ayant perdu de vue l'origine de _ez_ ou _es_, on l'a pris pour
+la seconde personne du verbe _être_, et l'on aura jugé mal séant de
+joindre cette seconde personne du singulier à un pronom au pluriel. La
+prétendue faute a été corrigée, comme nous en voyons corriger tous les
+jours[70], et d'_es vous_ s'est formé, par cette judicieuse
+rectification, _estes vous_:
+
+ [70] Par exemple, _fleur d'oranger_, qui s'accrédite, au lieu de
+ _fleur d'orange_. Voyez ce mot dans la troisième partie.
+
+ _Estes vous_ le prevost errant;
+ La dame li fist biau semblant.
+
+ (_De Constant Duhamel._)
+
+«Voici en hâte le prévôt,» etc...
+
+ _Estes vous_ dant Constant, bruiant,
+ Une grant hache paumoiant.
+
+ (_Ibid._)
+
+«Voici monsieur Constant, faisant tapage, et maniant une grande hache.»
+
+_Estes vous_ est la forme constamment employée dans le _livre des Rois_:
+
+--«_Estes vus_ Saul ki de ses cultures respairad.»
+
+(_Rois_, p. 37.)
+
+«Voici Saül qui revient de ses champs.»
+
+Il faut observer que si la version des _Rois_ est du XIe siècle, le
+manuscrit n'est que du XIIe; qu'ainsi le copiste, suivant l'usage, aura
+pu substituer la forme usitée de son temps à celle qu'il ne comprenait
+plus ou qu'il voyait tombée en désuétude. Voilà comment _estes vous_ a
+pu remplacer _ekevous_ dans le plus ancien monument de notre
+littérature.
+
+Je n'ai jamais rencontré la tmèse employée sur _ekevous_ ni _estes
+vous_.
+
+Quant à la tmèse de _voici_, nous la pratiquons encore tous les jours:
+_Vois cet homme-ci_, _vois ces femmes-là_, c'est _vois ci_ ou _ici_ cet
+homme;--_vois là_ ces femmes. Il faut observer pourtant une différence
+importante: c'est que nous avons immobilisé comme un adverbe la forme de
+l'impératif singulier. Même en nous adressant à plusieurs personnes,
+nous disons _voici_ (_vois ici_); nos pères auraient dit logiquement
+_veez-ci_. _Vois ci_ était réservé pour ne parler qu'à un seul.
+
+ * * * * *
+
+PAR est aujourd'hui destitué d'un privilége important, emprunté aux
+coutumes de la grammaire latine. _Per_ se joignait aux verbes, aux
+adjectifs, aux adverbes, pour leur communiquer la force d'un superlatif,
+une idée de perfection. Ainsi, _permagnus_, _pergravis_, _peramarus_,
+pour _maximus_, _gravissimus_, _amarissimus_.--_Pernoctare_, veiller la
+nuit entière.--_Peragere_, faire complétement, parachever.
+
+_Parachever_ a vieilli; _parfournir_ ne se dit plus; mais nous disons
+encore _parcourir_ et _parfumer_.
+
+ Son bon destrier que il _paramoit_ si!
+
+ (_Garin_, t. II, p. 147.)
+
+Villehardouin emploie _paraller_ pour _aller jusqu'au bout_. L'empereur
+eût poussé sa course jusqu'à Salonique, s'il eût pu.--«Il fust _paralés_
+jusques a Salenyque, s'il peust.»
+
+(_Villehard._, p. 194.)
+
+Le vieux français accordait à _par_, dans cette fonction, une liberté
+dont _per_ ne jouissait pas en latin; c'est que _par_ n'était pas
+nécessairement uni au mot auquel il communiquait sa vertu: il y avait
+_tmèse_ le plus souvent.
+
+Dans l'_Adoubement Vivien_, Guillaume au court nez dit à son cheval, qui
+va succomber de fatigue:
+
+ Cheval, moult _par_ estes _lassez_!
+
+_Parlassé_, _perlassus_.
+
+ Moult _par_ li est au cuer _amere_
+ L'essample des biens qu'il ot dire.
+
+ (_Le Dit du Buffet._)
+
+_Peramarum exemplum._
+
+ Trop _par_ eus le cueur _hardi_
+ Quant tu devant moi feru l'as.
+
+ (_Ibid._)
+
+_Cor nimis peraudax_, _audacissimum_.
+
+De cet emploi de _par_ ajoutant une force de superlatif, il nous reste
+cette locution _par trop_. _Cela est par trop fort._ _Par_ se réunit à
+l'adjectif et non à l'adverbe: _Nimis fortissimum_, comme _trop
+parhardi_; en style actuel: _par trop hardi_.
+
+«Son extérieur était _trop parlaid_ ou _par trop laid_.»
+
+ Sa façon _trop par_ estoit lait.
+
+ (_Les trois Bossus._)
+
+Quand on ne faisait pas la tmèse, on conservait volontiers à _par_ la
+forme latine:
+
+ Or prions doucement à la vierge Marie...
+ Nous gart et nous otroit la _perdurable_ vie.
+
+ (_Du Chevalier et de l'Escuier._)
+
+On retrouve _par_ en composition de quelques substantifs, où il
+représente cette idée d'excellence de principauté: _pardon_, _parvis_.
+Le _pardon_ est le don suprême, le plus précieux de tous les dons; le
+_parvis_ est le visage principal, la grande façade de l'église.
+
+Les Anglais nous l'ont emprunté.--AMOUNT, _à mont_, _en
+haut_.--PARAMOUNT, _lord paramount_, le chef souverain; en allemand,
+_der oberste_, _hoechste_, au superlatif. PARAMOUR, le bien-aimé ou la
+bien-aimée.--_Eine liebste._
+
+Autrefois _en_, composé avec un verbe, s'employait par tmèse;
+aujourd'hui il adhère inséparablement au verbe, excepté pour le verbe
+_aller_. On prescrit de dire, _s'en aller_ et _il s'en est allé_; _il
+s'est en allé_ passe pour une faute. Pourquoi, puisqu'on ne dit pas _il
+s'en est volé_, _il s'en est fui_; mais, _envolé_, _enfui_, d'un seul
+mot?
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Des priviléges de l'ancienne versification.
+
+
+Je réduis les priviléges de l'ancienne versification à deux, concernant,
+l'un l'hémistiche, l'autre la rime et la mesure.
+
+Le repos de l'hémistiche était bien plus long, conséquemment plus
+obligatoire, dans l'ancienne poésie que dans la moderne. L'alexandrin
+était comme partagé en deux petits vers, dont le premier restait sans
+rime. Mais aussi cet hémistiche jouissait des priviléges d'une véritable
+fin de vers, c'est-à-dire qu'on y admettait l'hiatus, comme nous
+l'admettons d'un vers à l'autre, et que l'_e_ muet n'y comptait pas plus
+qu'il ne compte à la fin d'un vers féminin. C'était une grande facilité
+accordée aux poëtes. Ils étaient donc intéressés à maintenir
+rigoureusement le repos de l'hémistiche. Je ne crois pas que dans tout
+ce que le moyen âge nous a légué de vers (et il y aurait de quoi
+contre-balancer tout ce qu'on en a fait depuis), on trouvât un seul
+exemple du repos de l'hémistiche violé. On se donnait d'autres licences,
+mais jamais celle-là.
+
+Plus tard, comme on veut toujours raffiner sur ses devanciers, on
+imagina, sous prétexte d'une versification plus sévère, de retrancher ce
+privilége de l'_e_ muet surabondant. Dès ce moment la règle perdit de
+son importance; on continuait à la prescrire, mais elle était souvent
+violée. Le repos avait diminué de durée; on en vint à le regarder comme
+une règle sans motif, une difficulté arbitraire et puérile; on se mit à
+le supprimer, ou à le transporter sans façon dans une autre partie du
+vers. On y gagna les effets de la césure mobile.
+
+Mais il ne faut pas mépriser les inventeurs d'une loi dont on a perdu le
+sens et l'application.
+
+Voici un passage qui servira d'exemple. Il est tiré d'un conte dévot du
+XIIIe siècle: _Le dit de la Borjoise de Narbonne_. Le diable, pour faire
+pièce à cette bourgeoise, lui débauche son fils, le ruine par le jeu et
+les femmes, et l'ayant mis sans ressource, l'induit à voler dans une
+église pour satisfaire ses passions:
+
+ Compains, dit li _deables_,--sais tu que tu feras?
+ Ça dehors _demorrai_,--en l'église t'en vas;
+ Le prestre n'y est _mie_,--le calice embleras:
+ Tu revendras à _moy,--et_ puis jouer porras.
+ Li valles li respont--que tantost le fera.
+ En l'esglise s'en _entre_,--que plus n'y demora;
+ Dessous l'autel tantost--le galice pris a...
+ Or oez biau _miracle_--qui oir le vouldra.
+ L'en voloit le _service_--de la messe chanter;
+ Les gens de la _paroisse_--le vinrent escouter;
+ Cil qui tient le _calice_--ne s'en pooit aler.
+ Lors veissiez les gens--entor lui assembler.
+
+On saisit le voleur sacrilége; il est condamné au feu. Sa mère, femme
+très-vertueuse et particulièrement dévote à la sainte Vierge, se met en
+prières. La Vierge descend sur le bûcher, délie l'enfant, le rend à sa
+mère, et remonte au ciel en présence de tout le peuple émerveillé, et au
+son de toutes les cloches de la ville, sonnant d'elles-mêmes.
+
+Cette facilité de l'hémistiche n'a rien de bien contraire à nos
+habitudes actuelles: toute la différence est que nous avons restreint
+cette licence à l'hémistiche final, tandis que, autrefois, elle était
+commune au premier et au second.
+
+Mais un point bien plus important était la permission d'altérer les mots
+dans leur terminaison pour le besoin de la rime, et dans le nombre de
+leurs syllabes pour le besoin de la mesure. Les conséquences en ont été
+fort graves. Peut-être chercherait-on vainement un second fait d'une
+égale influence sur la formation du langage.
+
+Cette licence était portée fort loin, et l'on conçoit qu'elle n'ait
+choqué personne et n'ait pas soulevé d'opposition à une époque où tant
+de finales étaient régulièrement mobiles et incertaines. On ne
+s'offensait pas d'entendre un poëte prononcer _dix sous_, et une minute
+après, _dix saus_:
+
+ Dix _sols_ c'ont mangie et beu...
+
+ Fet li clerc: Quinze _sols_ vous doi...
+
+ Li pain, li vin et li pasté
+ Ont bien cousté plus de dix _saus_,
+ Tant ont ils bien eu entre aus.
+
+ (_Des trois Aveugles de Compiègne_, Barb., III, p. 68.)
+
+Cela n'était pas plus étonnant que d'entendre dire, selon l'occurrence,
+un _cheval_ et un _chevau_;--_sénéchal_, ou _sénéchau_;--un _chapel_, un
+_chapeu_;--un _fol_, un _fou_, etc.
+
+Mais il faut reconnaître aussi que les versificateurs usaient de ce
+privilége jusqu'à en abuser. Voici des exemples.
+
+Au lieu de _trois_, _troie_:
+
+ Saint Pierre n'eut a cele voie
+ Fors cinc et quatre et un seul _troie_.
+
+ (_De S. Pierre et du Jongleur._)
+
+«Saint Pierre n'amena cette fois que cinq et quatre et un trois.»
+
+_La toux_ était la forme ordinaire; mais au besoin le poëte, pour gagner
+une syllabe, disait _la touse_, à l'exemple de l'Italien, qui met à son
+choix _amor_ ou _amore_; ou bien même il disait _la teuse_.
+
+La vieille Aubérée de Compiègne s'introduit chez une jeune dame, sous
+prétexte de solliciter quelque friandise pour sa fille malade:
+
+ Dame, fist elle, je vieng a vos,
+ C'une goute a ma fille el flanc:
+ Si voloit de vostre vin blanc
+ Et un seul de vos pains faitis;
+ Mais que ce soit des plus petiz!
+ Dieu merci! je suis si honteuse!...
+ Mais ainsi m'engesse _la teuse_,
+ Que le me covient demander.
+ Je ne soi onques truander.
+
+ (_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
+
+«Madame, dit-elle, je viens à vous, car ma fille a la goutte au côté.
+Elle voudrait de votre vin blanc et un seul de vos jolis pains, pourvu
+que ce soit un des plus petits! Dieu merci, je suis si honteuse!... Mais
+ainsi m'angoisse la toux, comme il est vrai que je suis réduite à vous
+le demander. Je ne sus jamais truander.»
+
+La bonne pièce continue longuement sa harangue, digne de la Macette de
+Regnier. Elle se fait montrer la chambre nuptiale, le lit, etc. Elle
+questionne avec un tendre intérêt la nouvelle mariée, lui donne des
+conseils, se montre satisfaite de l'opulence du logis:
+
+ A tant issirent de la chambre,
+ Et la vielle tozdis[71] sarmone.
+ Maintenant la dame li done
+ Plain pot de vin et une miche,
+ Et une piece d'une _fliche_,
+ Et de pois une grant potée.
+
+ (Jubinal, _Nouv. rec._, I, 207.)
+
+ [71] _Toudis_, _toujours_, en picard.
+
+ DIS (_dies_): _Mi-di_; _lun-di_:
+
+ Mais il ne caut a Persewis:
+ Sole i remaint XL, _dis_.
+
+ (_Partonop._, v. 6305).
+
+ Et vos porrez veoir _tans dis_
+ Et son gent cors et son cler vis.
+
+ (_Ibid._, v. 6855.)
+
+ _Tans-dis_ (_tantos dies_) est un accusatif absolu, comme
+ _tous-jours_, et ne veut pas plus que _toujours_ être suivi de
+ _que_. _Tandis que_ est une absurde invention du tyran Vaugelas.
+ Jusqu'à lui, personne ne s'était avisé de joindre _que_ à
+ _tandis_:--«_Tandis_ sa femme ne fut pas oiseuse à l'hostel.» (_Les
+ cent Nouvelles_, nouv. 34.)--_Tandis_ rostir la perdrix l'on
+ faisait. (Marot.)--_Tandis_ la nuit s'en va, les lumieres
+ s'esteignent. (Malherbe.)
+
+ _Tandis_ l'ignorance arma
+ L'aveugle fureur des princes.
+
+ (Ronsard, ode X, liv. 1er.)
+
+ L'étymologie, la raison, l'usage, l'autorité des meilleurs
+ écrivains, Vaugelas a tout méprisé, pour tuer une locution
+ indispensable et sans équivalent, et surcharger la langue d'un
+ double emploi. On avait déjà _pendant que_.
+
+_Fliche_ pour _flèche_; un morceau d'une flèche de lard pour accommoder
+ses pois. C'était un mets très en honneur chez nos pères. Aussi, dans le
+fameux catalogue de l'abbaye Saint-Victor, voit-on figurer un traité
+«Des pois au lart, _cum commento_.»
+
+On ne craignait pas de retrancher l'_e_ muet de la fin d'un mot, pour
+satisfaire à l'exigence de la rime. Le sage qui raconte, dans le
+_Dolopathos_, l'histoire des sorcières qu'il nomme _Estries_ (du latin
+_strygas_), dépeint l'arrivée tumultueuse de ces _Estries_:
+
+ Et firent parmi la forest
+ Trop grant noise et trop grant _tempest_.
+
+ (_Dolopathos_, p. 261.)
+
+Les Anglais se sont approprié le mot sous cette forme.
+
+On ne se faisait non plus scrupule d'allonger les mots que de les
+raccourcir. De _spiritus_, _espir_ ou _esperites_. Dans le _Dolopathos_:
+
+ Puis ke li _espirs_ fort en vient
+ Que l'ome pasmer en convient.
+
+Et vingt vers plus bas:
+
+ A la bouche et au nez li mist
+ Por l'_esperite_ fors atrere.
+
+ (_Dolopathos_, p. 164.)
+
+D'autres fois, à une voyelle on en substituait une autre. On vient de
+voir _teuse_ pour _touse_, afin de rimer à _honteuse_; on trouve de
+même, au lieu de _lire_, _lere_, pour rimer avec _compère_. Le renard,
+prié par le loup de lire le mot écrit sous la semelle du cheval, s'en
+excuse sur ce qu'il _a éü la rhume_, qui lui a troublé la vue:
+
+ Dit renart: J'ai la rume ehue,
+ Por quoi j'ai troublee la vehue...
+
+Puis il ne sait lire que le latin; puis enfin il fait trop sombre:
+
+ Et dist: N'y voi goute, compere;
+ Ge ne pourroie letre _lere_.
+
+Dans Rutebeuf, _vallot_ au lieu de _vallet_:
+
+ Chascun ot maistre, nes[72] Challos,
+ Qui n'estoit pas moult biaux _vallos_.
+
+ (_De Charlot le Juif._)
+
+ [72] _Nisi._
+
+«Chacun trouva maître, excepté Charlot, qui n'était pas fort beau
+garçon.»
+
+Il est utile d'observer que toutes ces contractions se retrouvent dans
+saint Bernard, dans les commentaires sur Job, et dans la version du
+_livre des Rois_; et par conséquent ne doivent pas être considérées
+comme des licences poétiques[73]. C'étaient des habitudes communes à la
+prose comme aux vers; seulement les poëtes en ont poussé l'usage jusqu'à
+l'abus. On ne rencontre que chez eux certains exemples de syncopes et
+d'apocopes vraiment extraordinaires, commandées par le besoin du mètre
+ou de la rime; par exemple, _mauvaise_ resserré en _maise_;--_trahi_
+réduit à sa première syllabe _tra_:
+
+ [73] Le _livre des Rois_ à lui seul ne ferait pas une autorité
+ suffisante, bien qu'il ait été publié comme un texte de prose. La
+ question, sur ce point, me semble avoir été tranchée un peu
+ légèrement.
+
+ Barbazan, le premier qui s'occupa du manuscrit des cordeliers et en
+ signala l'importance, n'a pas hésité de dire que cette traduction
+ était en vers; non pas en vers toujours d'égale mesure et rimés
+ partout sévèrement, mais en vers libres, et souvent rimés par
+ assonance. A l'appui de son opinion, il allègue un long passage, le
+ cantique d'Anne, dont il rétablit les lignes dans la forme de vers.
+
+ Quantité d'autres passages se prêteraient à la même expérience;
+ mais, pour tout dire, il en est beaucoup aussi qu'il paraît
+ difficile d'y soumettre.
+
+ Quoi qu'il en soit, l'éditeur de ce vénérable texte, M. Leroux de
+ Lincy, aurait peut-être dû prendre davantage en considération l'avis
+ de Barbazan. Il se contente de le mentionner et d'y opposer le sien,
+ qu'il ne motive pas; car on ne peut accepter l'argument unique de M.
+ Leroux de Lincy, tiré d'un passage des _Florides_, d'Apulée. Ce
+ passage de cinq lignes présente le retour évidemment cherché de
+ quelques rimes; et comme il n'est pas en vers, M. Leroux de Lincy en
+ conclut que la fréquence des rimes dans la version des _Rois_,
+ circonstance à laquelle d'ailleurs se joint si souvent l'exactitude
+ de la mesure, n'implique pas non plus un ouvrage en vers. Ce
+ raisonnement irait à supposer la versification latine fondée sur le
+ même système que la française.
+
+ Une traduction du XIe siècle, mélange de vers et de prose, était
+ cependant un fait bien curieux à constater. L'emploi des deux formes
+ indique une littérature déjà fort avancée, et il serait intéressant
+ d'examiner le choix des passages mis en vers.
+
+ Por _maise_ compagnie qu'aie hantée jadis.
+
+ (_De la Borjoise de Narbonne._)
+
+Le neveu du roi Marsile, à Roncevaux, se précipite sur les Français en
+criant:
+
+ Felon François, Mahomet vos maudie!...
+ _Tra_ vos a Ganes, tuit i perdrez la vie.
+
+ (_La Desconfite de Roncevaux_, dans l'introd. du _Roland_, p. LIV.)
+
+Observez que, vingt-huit vers plus haut, l'auteur a fait dire à Roland:
+
+ _Traï_ nos a Ganes li soduianz.
+
+Il est impossible d'avouer plus clairement qu'on cède à la contrainte de
+la nécessité. Mais ce sont là des exceptions.
+
+ * * * * *
+
+Des deux priviléges de l'ancienne poésie, le premier, celui de
+l'hémistiche, est de petite conséquence; mais l'autre, l'altération des
+mots pour la rime ou la mesure, doit avoir exercé la plus grande
+influence sur le langage. Il serait curieux de rechercher si telle
+prononciation dominante dans telle province n'y a pas été accréditée par
+les poëtes de cette province[74].
+
+ [74] Il faudrait commencer par connaître ces poëtes, et les
+ distribuer, les classer selon les dates et les pays; ensuite il
+ faudrait en donner des éditions; il faudrait de plus qu'ils fussent
+ expliqués dans des chaires publiques. Mais on n'a pas le temps d'y
+ songer; on est déjà si occupé par les cours indispensables de
+ malais, d'indoustan, de chinois, etc., etc.!
+
+Les poëtes ne se bornaient pas à modifier les finales pour le besoin de
+la rime: ils resserraient les mots dans le corps du vers, sous prétexte
+des exigences de la mesure. Ainsi la langue française, encore molle et
+ductile, a été par eux façonnée, pétrie en diverses façons sous les yeux
+du peuple, qui choisissait et retenait ce qui lui plaisait le mieux. Le
+génie public était juge, et ses arrêts s'exécutaient sans avoir été
+formulés. On n'avait pas encore inventé la profession de grammairien,
+invention si funeste à la langue, qui substitue aux droits de toute une
+nation quelques hommes, savants ou ignorants, c'est ce que nul
+n'examine.
+
+Au XIIe et au XIIIe siècle on écrivit prodigieusement de vers, et rien
+que des vers. La rime paraissait le seul vêtement convenable des pensées
+dignes d'être conservées et transmises. Au surplus, toutes les
+littératures ont débuté de même par la poésie; car outre qu'elle aide la
+mémoire par ses formes arrêtées, elle offre encore l'avantage de
+défendre la pureté du texte, et de maintenir la lettre contre les
+infidélités volontaires ou involontaires. L'euphonie et la rapidité,
+telles ont été les régulatrices de notre langue, par l'intermédiaire des
+poëtes. On ne saurait trop se le persuader.
+
+Mais les affreux malheurs du XIVe siècle, l'occupation de la France par
+les Anglais, les guerres civiles, toutes ces longues et terribles
+tempêtes bouleversant notre patrie, corrompirent, détruisirent un bien
+qui n'était pas encore assez affermi. La littérature fut perdue, la muse
+s'envola épouvantée. Les temps étaient trop réellement épiques en
+actions pour qu'on songeât à construire des épopées en paroles et à
+agencer des mots. Homère n'eût pas chanté dans le camp d'Agamemnon: il
+faut que le poëte regarde de loin, soit dans le passé, soit dans
+l'avenir; pour lui, le présent n'existe pas.
+
+Aussi, que fit le XVe siècle quand il s'avisa de vouloir lire? Il mit en
+prose les vers des siècles précédents. Toutes ces vastes compositions,
+ces poëmes moraux, satiriques, fabuleux, historiques, sacrés ou
+profanes, d'amour ou de chevalerie, tout cela ne se pouvait plus
+comprendra dans la forme que leur avaient donnée les auteurs. Il fallut
+les abaisser au ton qui était devenu le ton général. La prose naquit
+véritablement alors: Villehardouin et Joinville ne doivent être
+considérés que comme exceptions. C'est du XVe siècle que la prose date
+son existence officielle, et qu'elle s'établit dans notre littérature la
+rivale de la poésie; rivale ambitieuse, qui dès le premier pas aspire à
+la suprématie, et depuis a si bien élargi sa place, que demain ou après
+elle régnera sans partage.
+
+Si le XVe siècle ne comprenait déjà plus le XIIIe, encore moins celui-ci
+fut-il compris du XVIe. En cet endroit, il y eut rupture complète des
+traditions. La chaîne était à jamais brisée, dont je m'efforce ici de
+retrouver et de rajuster ensemble quelques anneaux chargés de rouille.
+Il y parut bien quand Marot, sans comparaison le plus habile de son
+temps comme le plus versé dans la littérature ancienne, voulut se mêler
+de rajuster le _Roman de la Rose_. Les changements qu'il y fit prouvent
+une ignorance à peine excusable dans un savant de nos jours. La lignée
+des poëtes s'était renouvelée, et aussi les procédés de leur art; et ni
+les nouveaux poëtes ni l'art nouveau n'étaient en progrès sur les
+anciens. Les derniers venus s'étaient séparés du peuple; ils avaient
+leur langue à eux tout seuls, qu'ils établissaient naturellement fort
+au-dessus de l'autre. Leurs devanciers avaient écouté parler dans la
+rue; ceux-ci, enfermés dans leur cabinet, regardèrent la langue sur le
+papier. De ce moment il y eut divorce entre le peuple et les
+littérateurs. Qu'y gagnèrent les lettres? Le plus clair de leur bénéfice
+fut l'introduction de l'hiatus dans la versification. En voyant les
+hiatus innombrables dans l'écriture, les poëtes les adoptèrent sans
+hésiter, persuadés qu'ils ne faisaient en cela que continuer l'ancienne
+école. Un jour enfin le sentiment naturel se réveilla et reprit le
+dessus: l'hiatus fut de nouveau proscrit; et cette fois par une sentence
+solennelle, car il s'était installé des tribunaux publics pour le
+langage. Sans s'en douter, on revenait sous Louis XIII à la loi qui
+avait servi de point de départ sous Philippe-Auguste. C'était fort bien;
+mais dans l'intervalle tout le système des consonnes euphoniques avait
+disparu de _la belle langue_, et le vocabulaire poétique se trouva tout
+à coup réduit des trois quarts. La poésie, obligée de faire figure et
+plus que jamais avec cette mince fraction de son ancien revenu, se vit
+contrainte, pour dissimuler son indigence, à des ruses incroyables, à
+des efforts, des subtilités au-dessus de l'imagination. Un temps elle
+parvint à se suffire à l'aide de ces tours d'adresse, et secondée
+d'ailleurs par des génies extraordinaires. Mais ce temps ne pouvait
+toujours durer: on se fatigue; les hommes de génie meurent; les tours
+d'adresse s'épuisent; à force d'être répétés, ils finissent par être
+imités et tomber dans le mépris. C'est où nous en sommes.
+
+Si nous sortirons de là et comment, c'est une question dont nos
+arrière-neveux pourront voir la solution. En attendant, le peuple a
+gardé son langage; et comme c'est encore le meilleur et le plus commode
+pour rendre sa pensée, sinon pour parler à la cour, il se console
+facilement du dédain des classes _éclairées_. Un poëte s'est mis avec le
+peuple; il a écrit pour ceux qui ne savent pas lire. Aussi voyez quel
+succès! Il a fait comme Marie, soeur de Marthe: il a choisi la meilleure
+part, qui ne lui sera point enlevée. Quant aux autres, qu'ils se fassent
+lire par les académiciens, s'ils peuvent.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+D'un système de déclinaisons en français.--Dialectes.
+
+
+§ Ier.
+
+Faute d'avoir reconnu les faits exposés précédemment, des savants d'une
+grande érudition sont tombés dans ce que je ne craindrai pas d'appeler
+une erreur bizarre et des plus graves. Partis de cette idée que
+l'orthographe du moyen âge était arrêtée, uniforme et toujours exacte;
+frappés ensuite des variations qu'ils y rencontraient, et résolus de
+s'en rendre compte à toute force, ils ont imaginé de transformer ces
+différences en vestiges d'anciennes déclinaisons françaises.
+
+A ce point de vue, ils ont noté, recueilli, commenté toutes ces formes
+nées du hasard ou d'une autre cause qui leur échappait; et, après un
+labeur infini, ils sont parvenus à orner la langue française d'un
+monument comparable aux déclinaisons du latin; c'est un château en
+Espagne très-vaste, très-obscur, où il est à peu près impossible de se
+reconnaître et de se conduire; aussi deux Allemands en furent-ils les
+principaux architectes: MM. Orell et Dietz ont travaillé sur le vieux
+français comme ils auraient pu faire sur le persépolitain ou le
+sanscrit. Grâce à M. Dietz, le vieux français possède trois
+déclinaisons. Mais voici un autre embarras: la multitude des formes est
+telle, qu'il en faudrait mettre six ou sept sur chaque cas; pesant
+fardeau qui écraserait le fragile édifice de ces trois déclinaisons.
+Heureusement on s'avisa des _dialectes_, c'est-à-dire des patois; toute
+la surcharge des déclinaisons fut distribuée dans ces dialectes; avec
+les dialectes et les déclinaisons, il n'est aujourd'hui plus rien qui
+réduise les savants au silence: ils expliquent tout! Que s'il en a coûté
+de la peine, la satisfaction est grande aussi.
+
+Il faut voir cela dans l'ouvrage posthume de Fallot. Jamais le regard
+n'a plongé dans un chaos plus effroyable. Il est réellement affligeant
+de voir tant de travail et de science engloutis dans un pareil gouffre!
+
+Le premier auteur du mal fut M. Raynouard, dont les travaux sur une
+prétendue langue romane[75] procurèrent quelques années de vogue aux
+romans de linguistique. Depuis, on a nié la langue romane, mais ceux qui
+la niaient ont retenu quelque chose des doctrines de l'inventeur: on a
+donné de l'extension à certaines idées de M. Raynouard, lorsqu'il aurait
+fallu les restreindre. Dans ce nombre, l'idée d'un système de
+déclinaisons françaises.
+
+ [75] On n'entend pas ici nier l'existence du roman provençal, mais
+ seulement l'étendue et l'importance que lui prête M. Raynouard.
+
+Commençons par dégager le seul point de toute cette affaire compliquée
+qui soit d'une vérité reconnue, incontestable.
+
+Nos pères prirent à coeur de distinguer dans une phrase le nominatif,
+quand ce nominatif était un nom masculin. Ils lui donnèrent alors par
+privilége une _s_ au singulier; au pluriel cette _s_ disparaissait du
+nominatif, et n'appartenait qu'aux cas obliques ou régimes[76].
+
+ [76] On appelle _cas obliques_ tous les cas autres que le nominatif.
+ M. Ampère les nomme _cas régime_, c'est-à-dire _régis_, et non _qui
+ régissent les autres_, comme l'amphibologie de l'expression pourrait
+ le faire croire.
+
+M. Raynouard trouva cette règle dans une grammaire provençale; il la
+reproduisit, et rendit, en l'exhumant, un service réel à l'étude de la
+vieille langue.
+
+On ne peut nier qu'il n'y ait là un souvenir de la seconde déclinaison
+latine: _dominus_, _domini_, _dominos_; mais la chose n'est pas, dans
+cet emploi de l'_s_, allée plus loin. Malheureusement on a voulu
+l'étendre, et tirer de cette simple donnée un système complet de
+terminaisons. C'était un moyen d'occuper cette multitude de consonnes
+finales, dont le rôle purement euphonique n'était pas soupçonné.
+
+On regrette que cette idée ait été accueillie et développée par M. J.-J.
+Ampère, dans son savant livre de la _Formation de la langue française_.
+L'auteur est obsédé de la préoccupation des cas obliques; il en voit
+partout. Examinons quelques-unes de ses assertions sur ce point:
+
+--«Par une transformation singulière, l'_u_ du cas régime se changeait
+en _f_. _Pontieu_ est le cas régime de _Pontiex_. Au lieu de _Pontieu_,
+l'on trouve _Pontif_:»
+
+ En Some en _Pontif_ arrivèrent.
+
+ (_Roman de la Rose_, v. 268.)
+
+«Ils arrivèrent dans le Ponthieu par la Somme.»
+
+ Allez avant à ma suer de _Pontif_.
+
+ (_Garin_, I, p. 154.)
+
+«A ma soeur de Ponthieu.»
+
+M. Ampère signale encore _Brunof_ pour _Bruno_ ou _Brunou_ de
+l'_Histoire des ducs de Normandie_; _antif_, dans le _livre des Rois_:
+«_En l'antif pople Dieu_;»--et de _Garin_:
+
+ El pinel entrent dedans ung val _antif_.
+
+Et le mot _blé_ écrit _blef_ dans un fabliau:
+
+ Dieu done _blef_, deable l'amble.
+
+ (Barbaz., éd. Méon, IV, p. 126.)
+
+M. Ampère trouve là une marque du cas régime:
+
+--«Le nominatif est _antis_ pour _antics_ (_anticus_), qui fait au cas
+régime _antif_, comme _Pontiex_ ou _Pontis_ fait _Pontif_.»--Et il
+conclut:--«L'_f_ était _donc_ une forme très-rare du cas régime.»
+
+(_Hist. de la lang. fr._, p. 62 et 63.)
+
+M. Ampère aurait probablement conçu quelques doutes sur la justesse de
+cette conséquence, si dans le passage de _Garin_ il eût remarqué, onze
+vers avant celui dont il s'autorise:
+
+ Vostre seror la dame _de Pontis_.
+
+Et cinq vers plus bas:
+
+ Ainc ne finerent, si vinrent en _Pontis_.
+
+Voilà donc au cas oblique ou régime la forme réservée par M. Ampère pour
+le nominatif.
+
+Nous avons reconnu qu'on ne prononçait aucune consonne finale. Ainsi,
+vous ne serez pas surpris de rencontrer des exemples où le scribe l'a
+omise: _saint Po_ pour _saint Paul_, dans le _roman de Renart_; Bernard
+_de Baillo_ pour _de Baillol_, dans _Jordan Fantosme_.
+
+Vous direz simplement: Ici, le copiste a figuré la prononciation, et
+vous passerez.
+
+Mais M. Ampère vous arrêtera, et vous dira que, «dans certains mots
+terminés en _l_, on indiquait le cas régime par le retranchement de la
+dernière consonne du radical.» (P. 63.)
+
+_Alfré_, _Davi_, pour _Alfred_, _David_, vous semblent rentrer aussi
+dans la règle des finales muettes. Point! M. Ampère vous affirme que
+c'est l'effet du cas régime, lequel se marque par le retranchement du
+_d_ «dans certains noms propres.» (_Ibid._)
+
+_L_ supprimée dans certains mots; _d_ retranché dans certains noms...
+Mais quels mots, quels noms? et pourquoi ceux-là plutôt que d'autres?
+C'est ce que M. Ampère ne dit pas. Autant d'exemples, autant de règles.
+C'est de l'empirisme pur.
+
+Ce cas régime accapare tous les moyens. Quand il ne se révèle pas par la
+suppression d'une finale, c'est par l'addition, ou bien c'est par la
+contraction du mot, ou bien par le changement de la terminaison; et ce
+changement s'opère d'une multitude de manières, toutes plus capricieuses
+les unes que les autres.
+
+L'_n_ à la fin d'un mot, par exemple, _amin_, _Moysen_, signe du cas
+régime. (P. 67.)
+
+Le _t_ final, signe du cas régime, souvenir de la déclinaison
+imparisyllabique. (P. 68.)
+
+Le _d_ pareillement. (P. 71.)
+
+Et pareillement le _c_. (P. 74.)
+
+Et tout cela soutenu d'exemples. De quoi ne trouve-t-on pas des
+exemples? Si M. Ampère eût voulu établir, au contraire, que ces mêmes
+circonstances indiquaient le sujet de la phrase, les exemples ne lui
+eussent pas manqué davantage.
+
+Je ne suis embarrassé que d'une chose, c'est de savoir comment le peuple
+distinguait, en parlant, la consonne finale: _Loherens_ par une _s_, de
+_Loherenc_ par un _c_, et celui-ci de _Loherent_ par un _t_; _Helisens_
+par une _s_, d'_Helisent_ par un _d_ ou par un _t_ (p. 71). Certes,
+l'oreille devait être beaucoup plus subtile en ce temps-là
+qu'aujourd'hui, ou bien il faut poser en règle que l'on faisait
+fortement claquer toutes les consonnes finales, sans jamais en omettre.
+C'est trop visiblement le contraire de la vérité.
+
+Et cela même ne nous tirerait pas d'affaire; car comment expliquer la
+présence de certaines consonnes, surtout de l'_s_ et du _t_, à la fin de
+mots incapables de se décliner, des adverbes, des prépositions, des
+particules? M. Ampère, sans se troubler, répond que c'est une mauvaise
+habitude:--«L'_s_ final s'ajoutait même aux particules, tant était
+grande l'habitude de la placer après tous les mots qui n'étaient pas
+régis.» (P. 83.)--«Le principe de la déclinaison romane était si
+profondément dans les instincts de l'ancien français, que son action
+s'étendait au delà du cercle des substantifs.» (P. 81.)
+
+Cela s'appelle mettre en fait ce qui est en question. Avec un procédé
+pareil, M. Ampère est assuré de n'être jamais pris en défaut.
+
+Et puis, notre organisation est donc terriblement changée, qu'un
+instinct si profond, si vivace, si universel chez les Français du moyen
+âge, n'ait pas laissé la moindre trace chez leurs enfants?
+
+Cependant l'idée de l'_s_ euphonique s'est présentée à M. Ampère; mais
+il l'a tout de suite repoussée bien loin pour son compte, prenant soin
+même de prémunir contre elle son lecteur:--«Et qu'on ne dise point que
+cette _s_ était euphonique; l'ancienne langue ne craignait point
+l'hiatus.» (P. 84.) Qui vous l'a dit? Sur quelle autorité s'appuie cette
+assertion?
+
+Revenons au cas régime, dont nous sommes loin d'avoir épuisé les
+métamorphoses.
+
+--«Quelquefois même le cas régime paraît indiqué par une contraction:
+_Fontevrault_ pour _Fontaine-Evrard_.» (P. 64.)
+
+A la page 61:--«Quelquefois le cas régime a laissé sa forme au vieux mot
+français; ainsi, _crimene_, de _crimine_.»
+
+Voilà ce qui s'appelle une règle sûre! _Fontevrault_ est au cas régime
+parce qu'il est contracté, et _crimene_ y est aussi parce qu'il ne l'est
+pas. Bien maladroit qui s'y tromperait[77]!
+
+ [77] Nous examinerons tout à l'heure si effectivement _Fontevrault_ et
+ les composés analogues renferment un nominatif et un génitif, ou
+ bien deux nominatifs juxtaposés.
+
+La confusion des terminaisons n'est pas moindre que celle des consonnes
+finales; on ne sait où se prendre. Ce n'est pas au moins faute de
+règles, car, dès qu'il rencontre un exemple, M. Ampère le généralise et
+en fait un principe. Ainsi, la poule, dans le _roman de Renart_, est
+appelée _Pinte_ ou _Pintain_; on lit ici _Eve_, là _Evain_. C'est assez;
+M. Ampère écrit: «Les féminins surtout formaient leurs cas indirects en
+_ain_:
+
+ Comme Diex ot de paradis
+ Et Adam et _Evain_ fors mis.
+
+ (_Renart_, v. 44.)
+
+ _Pintain_ appele ou moult se croit[78].
+
+ (_Ibid._, v. 97.)
+
+ [78] _Se fie._
+
+(_Hist. de la format. de la lang. fr._, p. 66.)
+
+Mais M. Ampère s'est-il mis en peine de vérifier si l'on ne trouvait
+jamais cette forme en _ain_ donnée au sujet de la phrase? s'est-il
+assuré que _Pintain_ et _Evain_ sont ici des formes déterminées par les
+verbes actifs _appeler_, _mettre_? Non; il s'est trop hâté de céder à
+une illusion chérie. On disait, à l'accusatif, _Eve_ aussi bien
+qu'_Evain_, ou plutôt il n'y avait point d'accusatif.--«Père éternel,
+qui créas le monde,
+
+ Adam feis de tere et de limon,
+ Et sa moilier, _Eve_ l'appelet on.
+
+ (_Gerars de Viane_, v. 2822.)
+
+Le nom de la belle Aude, soeur d'Olivier et femme de Roland, est écrit
+tantôt _Aude_, tantôt _Audain_; c'est le hasard ou le besoin du vers qui
+en décide. Vous plaît-il que nous suivions le système de M. Ampère?
+Soit: _Aude_ est le nominatif, _Audain_ le cas régime. Preuves
+(remarquez que je les prends toutes dans le même ouvrage, dans _Gerars
+de Viane_):
+
+Nominatif _Aude_:
+
+ Venue i fuit _la bele Aude_ au vis cler.
+
+ (_Gerars de Viane_, v. 633.)
+
+ La pucele Aude l'en at araisonné.
+
+ (v. 745.)
+
+ L'iaue demandent, s'aseient au souper,
+ Gerard s'assist, et Oliver le ber,
+ Et dant Lambert _et Aude o le vis cler_.
+
+ (v. 915.)
+
+Cas régime _Audain_:
+
+ _Audain_ aurois ma seror a moillier.
+
+ (v. 2263.)
+
+ _Audain_ aurai, cui k'en doie anuier.
+
+ (v. 2267.)
+
+ Viane aurai, et _Audain_ a moillier.
+
+ (v. 2308.)
+
+Vous plaît-il au contraire de renverser cette loi, et de voir au
+nominatif _Audain_, et _Aude_ pour le cas régime? rien n'est plus
+facile. Preuves:
+
+Nominatif _Audain_:
+
+ Evos (_voici_) _Audain_ corant parmi le prey.
+
+ (v. 757.)
+
+ Au col li pandent un escu de quartier
+ Ke li donnoit _Audain_ o le vis fier.
+
+ (v. 1046.)
+
+ Esvoz _Audain la bele_, l'eschevie.
+
+ (v. 1771.)
+
+Cas régime _Aude_:
+
+ Le destrier point _vers Aude_ en est alé.
+
+ (v. 651.)
+
+ Acointeiz s'est _de bele Aude_ au vis cler.
+
+ (v. 1099.)
+
+Il est manifeste que, dans ces deux derniers vers, il fallait au poëte
+une élision: il a mis _Aude_ à l'accusatif et au génitif. Ailleurs, où
+l'élision l'eût gêné, il a mis au nominatif _Audain o le vis fier_.
+
+Passons au changement de terminaison.
+
+Vous savez la valeur de cette notation _em_, _en_. _Jérusalem_,
+_Bethléem_, sonnaient _Jérusalan_, _Bethléan_, comme aujourd'hui encore
+_Caen_ et _Rouen_. Vous ne serez pas surpris que les deux orthographes
+par _e_ et par _a_ aient coexisté. M. Ampère voit un cas régime dans
+_Bethléan_, ou plutôt _Belléan_, par la règle de l'assimilation des
+consonnes. Il affirme que le nominatif était _Bethléems_ avec une _s_
+(dont je crois qu'il serait un peu embarrassé de produire un exemple),
+et dans ce vers de _Garin_:
+
+ Par Dieu vous pri qui maint en _BelliaM_.
+
+_Belliam_ est au cas régime. Il est vrai que, plus loin, on rencontre:
+«Qui de la Virge en _BélianT_ naquit.»
+
+«_Beliant_, dit M. Ampère, est le cas régime en _t_ de _Bethléem_, comme
+_Belliam_ en est le cas régime en _am_.» (P. 72.)
+
+Il ne se peut rien de plus commode pour l'inventeur du système; pour ses
+lecteurs, c'est autre chose.
+
+M. Ampère aurait dû s'apercevoir que l'argument tiré des noms propres
+traduits est sans valeur, parce que ces noms propres n'ayant pas de
+forme déterminée en français, on les transportait tels qu'on les
+rencontrait. _Deus dixit Moysi_: Dieu dit à _Moysi_.--_Deus allocutus
+est Moysen_: Dieu dit à _Moysen_ ou à _Moysant_.--_Reedificavit ergo
+Salomon... Palmiram in terra solitudinis_: «Puis reedifiad li reis
+Salomun... _Palmiram_ qui est al desert.» (_Rois_, p. 269.)--_Dux super
+Israel et super Judam_: «Maistres sur Israel e sur _Judam_» (_Formation
+de la lang. franç._, p. 224), etc. _En Baalim_, _de Niniven_, et autres,
+que cite M. Ampère, ne concluent rien du tout par rapport à la langue
+française. Turold avait besoin d'une rime à _tourment_, il écrit
+_Niniven_; ailleurs il dit, en apostrophant Dieu le père:
+
+ Saint _Lazaron_ de mort resurrexis
+ Et _Daniel_ des lions guaresis.
+
+ (_Roland_, st. 173.)
+
+_Lazaron_, dans le premier vers, faisait mieux son affaire que _Lazare_,
+et _Danielem_ l'eût gêné dans le second.
+
+Je ne vois nulle part le cas régime de _Roland_, _Olivier_, _Michel_,
+_Turpin_, etc.
+
+«Il y a aussi des exemples de cas régime en _in_,» dit M. Ampère, qui
+cite pour preuve:
+
+ Dieu donnez m'a mari _Garin_,
+ Mon doux _amin_.
+
+ (_Romancero fr._, p. 72.)
+
+Je lui demanderai d'abord comment _Garin_ faisait au nominatif; puis,
+quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra
+de cette même forme, _Garin_, _amin_, pour le sujet de la phrase.
+
+A qui persuadera-t-il que _Colin_, _Robin_, _Girardin_, sont le génitif
+ou l'accusatif de _Colas_, _Robert_, _Girard_? Que _nonnain_ est
+l'accusatif de _nonne_, et _Jupin_ celui de _Jupiter_? Que _Gothon_
+faisait au nominatif _Gothe_? Que _Marie_ faisait à l'accusatif
+_Marion_? Que _Pierron_ et _Pierrot_, _Charlon_ et _Charlot_, sont des
+cas obliques de _Pierre_ et de _Charles_? (_Formation de la langue
+franç._, p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de
+déclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que _Perrin_ ou
+_Perrinet_ revient à _petit Pierre_, et _Pierron_ à _gros Pierre_. Voilà
+ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouillé la vue à
+contempler trop fixement une chimère. J'avoue que M. Ampère me paraît
+dans ce cas fâcheux; et comme il s'entoure de preuves érudites, il faut
+bien, pour empêcher son illusion de se répandre, la combattre par des
+preuves analogues.
+
+«C'est, dit M. Ampère, quand on a perdu la tradition des lois
+grammaticales auxquelles obéissait le français du moyen âge, qu'on a cru
+qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler _Huon de Bordeaux_. Le
+héros du roman écrit en prose au XIVe siècle s'appelait originairement
+_Hues de Bordeaux_, et son nom était mis au cas régime dans le titre:
+_Histoire d'Huon_. Appeler _Hues_, _Huon_, c'est comme si l'on perdait
+le titre des déclinaisons latines, et qu'on appelât _Ciceron_,
+_Ciceronis_, parce qu'on lit en tête de ses ouvrages: _Ciceronis
+opera_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.)
+
+Voilà qui est positif.
+
+Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce début d'un acte, daté de 1266, sur
+lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampère: «_Je
+Huon_, et je Phelipe, femme _au devant dit Huon_...» (Lelong, _Hist. de
+Laon_, p. 609.)
+
+M. J.-J. Ampère appelle souvent en témoignage le poëme de _Garin le
+Loherens_; en effet, ce monument date de la bonne époque de la
+littérature du moyen âge; l'auteur écrivait au plus tard vers le
+commencement du règne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le
+plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois
+grammaticales était alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur.
+M. Ampère ne récusera donc pas l'autorité du poëme de _Garin_, dont
+précisément un des héros s'appelle _Huedes_, c'est-à-dire, _Eudes_, ou
+_Hues_, comte de Cambrésis.
+
+Si je voulais ne montrer qu'une face de la vérité, rien ne me serait
+plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampère: _Hues_ au
+nominatif, _Huon_ aux autres cas, aux cas régimes; exemples:
+
+ Comment diables, _li quens Huedes_ a dist.
+
+ (_Garin_, I, p. 146.)
+
+ _Hues_ s'eveille, si oïst le Hustins.
+
+ (_Ibid._, p. 167.)
+
+ _Hues_ se dort en son palais marbrin.
+
+ (_Ibid._)
+
+ _Hues_ l'oïst, mie ne fu esbahis.
+
+ (_Ibid._)
+
+Au contraire:
+
+ Fromons manda _Huon_, qui Gornai tint.
+
+ (_Garin_, p. 162.)
+
+ Vint à _Huon_, fierement li a dist.
+
+ (_Ibid._, p. 167.)
+
+Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir là; la
+preuve semblerait évidente.
+
+Mais je suis, en conscience, obligé d'ajouter qu'on trouve également
+_Huon_ pour le nominatif:
+
+ _Huons_ repaire dou riche poigneïs[79].
+
+ (_Garin_, I, p. 77.)
+
+ [79] Revient du terrible combat.
+
+Et _Hues_ à l'accusatif:
+
+ Li Borguignon ont Aubri adoubé,
+ Et l'Alemant et _Huedes_ le sené.
+
+ (_Ibid._, p. 35.)
+
+«Les Bourguignons ont équipé Aubri, l'Allemand et Eudes le sensé.»
+
+ _Huons_ ist fort sovent comme prodons.
+
+ (_Ibid._, p. 175.)
+
+ Souvent ist fort _Hues_ de Cambresis.
+
+ (_Ibid._, p. 176.)
+
+Il est manifeste que le poëte n'attache pas à la terminaison la valeur
+que lui prête M. Ampère. Il se sert au hasard de celle-ci ou de
+celle-là. Un second exemple confirmera ce que je dis.
+
+_Begues_, duc de Belin, est un autre acteur du même poëme. Ce nom, fait
+comme celui de _Hues_, doit suivre les mêmes règles. Aussi, _Begon_,
+dirait M. Ampère, est le cas régime de _Begues_. Nous allons voir.
+
+Nominatif, _Begues_:
+
+ Là est dux _Begues_ del chastel de Belin.
+
+ (_Garin_, I, p. 113.)
+
+ Et dist dux _Begues_: Nous avons gens assez.
+
+ (P. 103.)
+
+ Et respond _Begues_: Merveilles avez dist.
+
+ (P. 100.)
+
+Nominatif, _Begons_:
+
+ _Begons_ li dux, li chevaliers membrés.
+
+ (I, p. 103.)
+
+ _Begons_ le voit, à ses compagnons dist.
+
+ (P. 100.)
+
+ Droit en Gascogne va _Begons_ de Belin.
+
+ (P. 19.)
+
+ _Begons_ les guie (guide), li dux au fier talent.
+
+ (P. 84.)
+
+--«Il est bien reconnu aujourd'hui que de _Charles_ on faisait
+_Charlon_; de _Hugues_ ou _Hues_, _Hugon_ ou _Huon_; de _Pierre_,
+_Pierron_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.)
+
+Sans doute, cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que
+ces formes fussent le résultat d'une déclinaison à l'instar de la
+déclinaison latine. Jusqu'à nouvelle preuve, je croirai que la
+terminaison en _on_ marquait ou un diminutif, ou plutôt un augmentatif,
+comme en italien _Carlo_, _Carlone_; _Ugo_, _Ugone_. Un _capello_ est un
+chapeau; un _capellone_, un grand chapeau.
+
+ * * * * *
+
+Dans le système de M. J.-J. Ampère, _garçon_ était le cas oblique de
+_gars_, comme _sapin_ le cas oblique de _saps_. Cela est dit
+formellement p. 67 et 74. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais que le
+mot _saps_; l'exemple invoqué par M. Ampère est celui-ci: «Et tut frai
+tun plaisir de cedres et de _saps_.» (_Rois_, p. 243.) Mais c'était ici
+précisément l'occasion du cas oblique _sapin_, s'il eût existé en cette
+qualité. _Sapin_ ne se rencontre jamais dans la version des _Rois_; il
+n'a existé que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le
+nom simple.
+
+_Gars_ et _garçon_ différaient de sens. _Gars_ est tout uniment un jeune
+homme; _garçon_ emporte une idée de mépris: c'est un _gars_ de basse
+extraction et de mauvaises moeurs; tout au moins un valet. Les femmes de
+la fée Mélior ne l'eussent point blâmée d'avoir pris pour amant un
+_gars_; mais ignorant la naissance de Partonopeus, elles le croyaient un
+_garçon_:
+
+ Et dient qu'elle a mescoisi (_méchoisi_),
+ Quant d'un _garçon_ fist son ami.
+ Tant bon cevalier l'attendoient,
+ Qui tant bel et tant rice estoient!
+ Bien l'a ses talens sorportée,
+ Quant a un _garçon_ s'est coplée!
+
+ (_Partonop._, v. 4825 à 4830.)
+
+«Sa passion l'a bien soutenue, pour qu'elle ait osé s'unir à un
+_garçon_.»
+
+Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux, défend que
+personne, écuyer ni _garçon_, reste auprès des morts avant qu'ils ne
+soient vengés:
+
+ Laissez gesir les morz tut issi cum il sunt...
+ Que [nul] n'i adeist esquier ne _garcun_...
+
+ (_Roland_, st. 174.)
+
+_Garçon_, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons
+encore quand nous disons à un garçon de café: _Garçon!_ c'est le premier
+sens du mot.
+
+De plus, _garçon_ est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il
+au cas régime? M. Ampère n'a pas pris garde à cette difficulté: à la
+page 74, il avance que _garçon_ est le cas régime de _gars_; et à la
+page 105, il cite _garçon_ au nominatif:
+
+ Et menjurent priveement
+ Ele et _le garçon_ seulement.
+
+ (_Fabliaux_, t. I, p. 249.)
+
+_Garsun_, dans _les Rois_, comme _garcio_ dans tous les écrivains du
+moyen âge, signifie un laquais, un mauvais sujet.--«Et avec ce, lui dist
+plusieurs injures et villenies en l'appelant _garson_.» (_Procès-verbal
+de 1376_, cité par du Cange.)
+
+_Garçon_, aujourd'hui, n'est plus une injure; mais le féminin de _gars_
+en est devenu une des plus basses. C'était autrefois la traduction
+exacte de _puella_, et rien davantage.
+
+Vous voulez que _Karles_, _Aymes_, soient pour le nominatif, et
+_Karlon_, _Aymon_, pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples à
+l'appui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la
+renverser, et prouver que ces formes s'employaient indifféremment, selon
+le caprice ou le besoin du poëte.
+
+Dans un couplet monorime, dont l'assonnance est _a_:
+
+ Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karles_.
+
+ (_Roland_, st. 13.)
+
+«Il crie _Montjoie!_ c'est la devise de Charlemagne.»
+
+Dans un monorime en _o_:
+
+ Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karlun_.
+
+ (_Roland_, st. 92.)
+
+Penseriez-vous, par hasard, qu'ici le poëte a fait céder la règle aux
+exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez:
+
+ Le roy _Karles_ parla qui fut de cuer marris...
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 323.)
+
+ _Karlon_ ot un neveu qu'il aimat et tint chier.
+
+ (_Ibid._, v. 261.)
+
+ Sire, dit le duc _Aymes_, je vous ferai devis.
+
+ (_Ibid._, v. 334.)
+
+ Duc _Aymon_ de Dordonne du roy a congie pris.
+
+ (_Ibid._, v. 339.)
+
+Le nom seul des _quatre fils Aymon_ prouve contre le système de M.
+Ampère, puisque, dans cette formule, _Aymon_ est au nominatif. Deux
+nominatifs juxtaposés indiquaient alors le rapport de possession de l'un
+à l'autre, aujourd'hui marqué par le génitif du second substantif.
+
+Et, relativement à cette forme, la préoccupation du cas régime a
+précipité M. Ampère dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampère
+avance que ces expressions composées, la _Fête-Dieu_, la _Ferté-Milon_,
+_Château-Thierry_, _rue Saint-Denis_, _Place-Maubert_, etc., renferment
+un nominatif et un génitif.--«Il est contre le vieux génie de notre
+langue de placer le _de_ avant ces dénominations de localités»
+(_Fête-Dieu_ n'est pas une localité), «et de dire, la rue _de_
+Richelieu, l'église _de_ Notre-Dame; car notre langue, _grâce au cas
+régime_, permettait, dans l'origine, d'_exprimer le génitif par la
+terminaison_, sans le secours de la particule _de_.» (_Formation de la
+lang. franç._, p. 76.)
+
+Il est impossible d'accorder à M. Ampère cette proposition, qui
+d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait
+modifier sa terminaison. Or, cela n'est pas soutenable. Je demanderai à
+M. Ampère où est la terminaison caractéristique du génitif dans les
+exemples suivants:--«Micol, _la fille Saul_, n'en out enfant jusqu'al
+jor de sa mort, car ele murut al enfanter.» (_Rois_, p. 142.)
+
+--«Vien avant, vien, dame _femme Jeroboam_; pur quei te ceiles, e ne
+vols [fere] cunuistre que tu es _la femme Jeroboam_?» (_Rois_, p. 292.)
+
+--«E les _fils Belial_ se asemblerent entur lui.»
+
+(_Rois_, p. 298.)
+
+Partonopeus est jeté en prison, sous la garde d'un geôlier appelé
+Armant:
+
+ La _femme Armant_ le vient veoir.
+
+ (_Partonop._, v. 7665.)
+
+_Fille Saül_, _femme Armant_, _femme Jéroboam_, _fils Bélial_; dans
+toutes ces locutions et les semblables, il n'y a que deux nominatifs.
+C'est un emprunt à la syntaxe latine, qui prescrivait _Urbs Roma_, et
+non _Romæ_.
+
+Ces façons de parler sont restées dans le peuple et dans les usages de
+la justice. Quand le président dit: Accusée _femme Armant_, ou _fille
+Saul_, ou _veuve Athalie_, levez-vous; quand un homme du peuple crie:
+Eh! père _un tel_! mère _une telle_! _Armand_, _Saül_, _Athalie_, ne
+sont pas plus au génitif que ces mots, _un tel_, _une telle_.
+
+M. Ampère a donné trop d'importance à des hasards d'écriture. Je sais
+bien qu'on trouve:
+
+ C'est la mere _Partonopeu_.
+ Hom sui _Rollant_...
+
+Mais croire que l'absence de l'_s_ ou la présence du _t_ soit, comme il
+l'affirme, la marque d'un génitif, c'est transformer en une intention
+savante l'ignorance ou la distraction du copiste.
+
+Nos pères savaient très-bien employer _de_ quand ils voulaient
+réellement marquer le génitif:
+
+ Un almacurs i ad _de_ moriane;
+ N'ad plus felun en la tere _d'_Espaigne.
+
+ (_Roland_, st. 73.)
+
+ Dunez mon feu, ço est le colp _de_ Rollant.
+
+ (St. 67.)
+
+«Donnez mon fief; c'est le coup de Roland.»
+
+--«La dame vint en la citet _de_ Thersa.» (_Rois_, p. 293.)
+
+--«Li reis Abia... prist la cited _de_ Béthel.»
+
+(_Ibid._, p. 299.)
+
+--«O humiliteit, vertu _de_ Crist, cum forment tu confonz l'orgoil _de_
+nostre vaniteit!» (_Saint Bernard_, p. 553.)
+
+Je conçois qu'on ait pu hésiter un moment devant les cas où la
+terminaison changeait: _Charles_, _Charlot_; _Gui_, _Guyot_, quoique
+cette illusion ne résiste pas à un examen attentif, puisqu'on rencontre
+le _de_ uni à ces mêmes formes, inventées, suivant M. Ampère, pour le
+supprimer.
+
+Il fallait être terriblement prévenu en faveur du cas régime, pour citer
+_Choisy_-LE-_Roi_, _Bar_-LE-_Duc_, _Bois_-LE-_Comte_, en prenant _le
+Roi_, _le Duc_, _le Comte_, pour des génitifs! (_Format. de la lang.
+fr._, p. 76.)
+
+ * * * * *
+
+Ainsi ce principe étant faux, les conséquences que M. Ampère en fait
+sortir par rapport aux ellipses et aux inversions, l'analogie qu'il
+indique avec le grec, tout cela est également faux.
+
+Et maintenant, voyez l'argument de M. Ampère se retourner contre son
+auteur: car si _la Roche-Guyon_, _les fils Aymon_, _la Ferté-Milon_, ne
+contiennent que deux nominatifs, et cela est incontestable, il s'ensuit
+que _Guyon_, _Aymon_, _Milon_, ne sont pas des formes obliques de _Guy_,
+_Aymes_, _Miles_. Celui qui dit _Huon de Bordeaux_, ne ressemble donc
+pas à celui qui dirait _les oeuvres de Ciceronis_.
+
+Je ne vois guère que l'_apocope_ que M. Ampère n'ait pas encore
+consacrée à marquer le cas régime. Il ne l'a pas oubliée non
+plus.--«_Enfès_ (_sic_) faisait au cas régime _enfant_.» (_Formation de
+la lang. franç._, p. 71.)
+
+Par la même raison sans doute, _cit_ est le nominatif de _cité_; _mes_,
+de _messager_; _lin_, de _lignage_; _mi_ de _milieu_; etc. Dans les
+passages que j'ai cités à l'article de l'apocope, on trouvera des
+exemples de ces mots employés tantôt comme sujets, tantôt comme
+compléments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps à
+plaisir que de s'arrêter à les rassembler ici.
+
+Le cas régime tel que nous le représente M. Ampère, s'il pouvait
+exister, serait de tous les protées le plus insaisissable. M. Guessard
+lui a trouvé de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant
+les mêmes données on ne manquerait pas de découvrir, et que M. Ampère
+n'a point recueillies. Défions-nous des systèmes trop savants ou trop
+ingénieux, d'autant plus à craindre qu'il est toujours facile de trouver
+de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un oeil
+ouvert et l'autre fermé.
+
+Les mêmes auteurs ont composé pareillement une déclinaison de
+l'_article_, dont le tableau majestueux se déploie dans plusieurs
+traités ou dissertations savantes sur cette matière. Voyez-en
+l'appréciation dans la IIIe partie, à l'article IL, LI.
+
+
+§ II.
+
+Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le
+titre imposant de dialectes. L'importance en a été singulièrement
+exagérée, et cela se conçoit: sitôt que les philologues rencontraient
+une discordance d'orthographe, une forme inusitée, inexplicable pour
+eux, ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqué ne manquait
+à personne et ne trahissait personne. C'était, au lieu d'un aveu
+pénible, une espèce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne
+pouvait se loger dans le réceptacle des déclinaisons, on le jetait au
+delà, dans l'abîme ténébreux des dialectes.
+
+Avec autant de bonne foi que d'intrépidité, Fallot résolut un jour de
+plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les débris qu'il y verrait
+surnager, les exposer au soleil, les classer chacun avec une étiquette,
+et finalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis
+à vis son palais des déclinaisons, qui était d'architecture latine. La
+mort le surprit à la tâche. Des mains pieuses et amies ont publié les
+matériaux considérables, mais confus, qu'il avait déjà rassemblés. Ce
+recueil fait regretter vivement la perte d'un homme doué à un si haut
+degré de patience et d'application, et qui, joignant à ces qualités
+beaucoup de savoir, aurait pu rendre à la science d'éminents services.
+
+Mais quant à l'entreprise de Fallot, la science n'a, je crois, rien
+perdu à ce qu'elle soit demeurée interrompue. Telle que Fallot l'avait
+conçue, c'était le treizième travail d'Hercule, et j'attribue le
+quatorzième à celui qui en aurait tiré quelque chose.
+
+Il faut observer que les patois n'ont jamais existé que comme langage,
+et nulle part à l'état de langue littéraire écrite. Cela est si vrai
+qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rédigées
+véritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire
+d'avoir fourni le plus grand nombre d'écrivains au moyen âge. C'est que,
+même avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; dès
+avant Philippe-Auguste, ce centre était Paris. Il y avait un peuple
+français et une langue française, à laquelle le trouvère picard ou
+bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mépris du ramage de
+son pays. De toutes parts on tendait à l'unité. Venez me dire ensuite
+qu'il était impossible au provincial d'éviter dans son style tout
+provincialisme, j'en demeure d'accord; mais, de bonne foi, est-ce là ce
+qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prétendre, et
+parodier les Grecs à trop bon marché. Je le répète, qu'on me montre une
+composition, n'eût-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur
+bas-normand, ou de bourguignon, pareil aux noëls de la Monnoye, et je
+croirai à vos dialectes littéraires; sinon je ne croirai qu'à la langue
+française, pratiquée avec plus ou moins de pureté, comme il se voit de
+nos jours.
+
+Avant donc de mettre en fait les dialectes, mettons-y le français.
+Cherchons le français, c'est le principal; le reste n'est que
+très-accessoire. Fallot, par malheur, a commencé par chercher les
+dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique, pareils aux
+tourbillons philosophiques de Descartes, et prétendait résoudre à sa
+manière le problème d'Ésope: Détourner de la mer tous les fleuves qui
+s'y rendent. L'opération faite, il ne serait plus resté ni mer, ni
+langue française.
+
+Fallot s'est mis à l'oeuvre sans même s'être fait une idée bien nette de
+ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par _dialecte_. Il s'amuse à des
+différences d'orthographe dans la notation de mots français, et il ne
+manque pas d'en conclure des différences de prononciation. S'était-il
+d'abord occupé de fixer les rapports de l'écriture au langage?
+Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais songé. Mais il applique
+ingénument à l'écriture du XIIe siècle toutes les conventions qui
+régissent l'orthographe au XIXe, et voilà le principe qui lui fournit
+toutes ses conséquences. Aussi qu'arrive-t-il? De ses trois dialectes,
+normand, picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne à
+fixer un caractère. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent à
+moitié dans celui-là, et le reste est commun au troisième; ils rentrent
+tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de système, tout vacille,
+tout chancèle, parce que ce n'est autre chose que l'étude approfondie
+d'une illusion.
+
+L'étude des patois proprement dits serait intéressante et profitable;
+mais elle paraît offrir de grandes difficultés, car les patois ont leurs
+racines situées beaucoup plus profondément que celles de la langue
+française. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usités dans chaque
+province avant la conquête latine, en commençant par replacer cette
+province dans l'ensemble politique dont elle était un élément. Par
+bonheur, on peut étudier la formation du français, à part de celle des
+patois. Quant à ces variations que l'usage introduisait d'une province à
+l'autre, cela n'est qu'à la superficie du langage. Qu'on prononçât ici
+_du fu_, et là _du feu_; _un lou_ et _un leu_; _mon fi_, _mon fieu_ ou
+_mon fiu_, ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous
+serons assurés de la prononciation générale, les formes particulières,
+les provincialismes se détacheront d'eux-mêmes.
+
+Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y
+fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifiée. Ces
+dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spécial
+secondaire, dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES.
+
+
+
+
+_AVERTISSEMENT._
+
+
+Dans les deux premières parties, nous avons tâché d'établir une théorie;
+dans la troisième, nous allons chercher à la vérifier par des
+applications, à justifier les principes par les conséquences. Sans cette
+troisième partie, on ne verrait guère de quelle utilité peuvent être les
+deux autres. La question de l'orthographe et de la prononciation
+primitives du français pourrait ne sembler qu'une curiosité
+philologique, bonne à renfermer dans le cabinet d'un littérateur, à
+défrayer quelques discussions entre savants, et rien au delà.
+
+Il n'en va pas ainsi, au moins dans mon opinion. Cette étude doit servir
+à raffermir, en les éclairant, les bases de notre idiome; à expliquer en
+beaucoup de points notre langue moderne, et à protéger sa marche dans
+l'avenir. La comparaison de ce qui a été avec ce qui est, conduira plus
+sûrement vers ce qui doit être. En reconnaissant nos fautes et les
+causes de nos fautes, nous nous trouvons à même d'en réparer encore une
+partie, et nous apprenons à nous détourner d'écueils désormais connus.
+
+J'indique ici les résultats, non de ce que j'ai fait, mais de ce que
+pourront faire de plus habiles, en pratiquant la même voie. Je me borne
+à réclamer l'honneur d'y avoir hasardé le premier pas; de plus forts
+iront plus loin.
+
+La lecture de cette troisième partie dédommagera quelque peu, je
+l'espère, ceux qui auront eu la patience de me suivre jusque-là. Il
+m'eût été facile de réunir un nombre bien plus considérable
+d'observations; car étant donnée la théorie, l'on trouve à chaque pas à
+faire une expérience. J'en laisserai le plaisir ou l'ennui à ceux qui le
+voudront prendre; il me suffit de montrer de quelle façon l'on peut y
+procéder. Si parmi ces remarques détachées il s'en est glissé quelqu'une
+sans rapport immédiat avec les principes que j'ai tâché d'établir, on
+voudra bien me la pardonner. Elle intéresse toujours la langue par
+quelque côté; à ce titre, si elle est juste, elle est utile, et je ne
+sors pas de mon sujet. D'ailleurs, je n'ai pas pour dernier but les
+syllabes et la grammaire, mais la littérature. C'est pour arriver plus
+sûrement à ce terme que j'ai pris un point de départ si éloigné. Tout ce
+qui peut, en faisant connaître la littérature du moyen âge, donner
+l'envie avec les moyens de l'étudier, rentre donc dans mon plan, et je
+pense qu'après avoir lu tant de détails élémentaires, on ne me
+reprochera pas ces courtes excursions dans une région moins aride et
+plus élevée.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Conséquences du
+système actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus.
+
+
+Nous nous croyons infiniment supérieurs à nos pères en fait de langage
+et d'art. Je ne prétends pas nier le progrès sur bien des points; mais
+défions-nous des illusions de l'amour-propre et de l'habitude. Dans ces
+changements considérables effectués depuis le moyen âge, tout n'a pas
+été bénéfice. A la fin du XVIe siècle, Pasquier faisait déjà cette
+remarque pleine de sens: «Il n'est pas dit que tout ce que nous avons
+changé de l'ancienneté soit plus poly, ores que il ait aujourd'huy
+cours.» (_Recherches_, liv. VIII, chap. III.) Gagnant sur certains
+points, nous avons dû perdre sur certains autres; et pouvait-il en être
+différemment? Cela serait contraire à la nature des choses humaines, où
+il n'y a pas de bien sans mélange.
+
+Notre versification, par exemple, se vante d'être si perfectionnée! Que
+dirait-on si, avec ses règles austères et ses dehors rigoureux, je la
+faisais voir pleine d'hiatus bien réels, de vers faux, semblable à une
+prude convaincue de galanterie? Si, m'appuyant sur la manière moderne
+d'articuler les consonnes finales et les consécutives distinctement, je
+montrais certains vers de Racine plus durs et d'une mesure moins exacte
+que ceux de Rutebeuf ou de Gautier de Coinsy? On crierait au paradoxe.
+Soit! c'est un paradoxe; mais tout paradoxe n'est pas une fausseté:
+autrement, il faudrait établir en principe que l'opinion commune est
+toujours infaillible. En tout cas, le mérite ne serait pas à Rutebeuf,
+ni le tort à Racine; tout aurait dépendu de la diversité de l'instrument
+qu'ils mettaient en jeu.
+
+Arrêtons-nous un moment à cette question, qui en vaut la peine; car si
+cette étude du vieux langage offre quelque utilité pratique, c'est par
+les rapprochements et les comparaisons avec la langue moderne.
+
+On met de nos jours une affectation extraordinaire à détacher toutes les
+consonnes, surtout les finales; on orthographie en parlant. On dira, par
+exemple: Toujours _z_injustes _z_envers _z_elle,--un discours
+_z_instructif,--que vous êtes _z_aimable!--l'art _t_antique,--j'ai froid
+_t_aux mains,--un pied _t_à terre,--à tort _t_et à travers, etc., etc.;
+prononciation affreuse! Ménage avertit qu'on doit prononcer _pié à
+terre_: «C'est comme parlent les honnêtes gens,» Il veut qu'on écrive
+sans _t_, _à tor et à travers_, en quoi il n'a pas raison; mais du moins
+nous fait-il par là connaître le bon usage de son temps. Soyez sûr qu'on
+doit dire _discour instructif_, _l'ar antique_, _enver elle_. Quel est
+le but de la consonne finale? faciliter la liaison sur le mot suivant.
+Une seule consonne y suffit; en sonner deux, c'est blesser l'esprit de
+la loi par une observation exagérée de la lettre.
+
+Je poserais donc cette règle générale, que, dans les mots au singulier
+terminés par deux consonnes, c'est par l'avant-dernière que la liaison
+s'effectue. La dernière est muette.
+
+Au contraire, dans les pluriels, c'est la dernière qui prévaut.
+
+Je tiens que voilà le principe, mais je ne nie pas que l'usage ne nous
+contraigne à recevoir de fâcheuses exceptions. Il faut bien se résoudre
+à prononcer:
+
+ Boileau, _correcque tauteur_ de quelques bons écrits,
+
+en sonnant le _c_ et le _t_ de correct. Talma disait de même, dans
+l'_École des Vieillards_:
+
+ Maudit _respecque thumain_, qui m'oblige à me taire!
+
+C'était une faute, car l'usage veut _respè khumain_.--Mais pourquoi
+l'usage ne souffrirait-il pas aussi _corrè kauteur_?
+
+Quelques inconséquences de ce genre ne doivent pas empêcher la règle
+d'être admise.
+
+La liaison la plus douce et la plus coulante est assurément celle qui se
+pratique sur une liquide; aussi, nos pères disaient-ils: Un _fil
+ingrat_, comme: _Une mor affreuse_. Rien de plus logique. Je ne crois
+pas possible de revenir sur les droits prescrits de l'_l_ pénultième, de
+remettre en vigueur l'ancienne prononciation, maintenue du temps de Th.
+de Bèze, _il ont_, _il auraient_, au pluriel. Seulement, il faudrait
+gagner de dire comme les paysans: _Is ont_, _is auraient_, au lieu de
+_ile zont_, _ile zauraient_. Sonner séparément l'_l_ et l'_s_, c'est
+trop de moitié. Si l'on estime cette articulation raisonnable, que ne
+dit-on également _un file zingrat_? Nous disons par bonheur encore, _fiz
+ingrat_, en ne sonnant qu'une consonne.
+
+Les droits de l'_r_ pénultième pourraient encore être sauvés: l'usage,
+qui repousse comme ridicule _fil ingrat_, n'est pas si contraire à _mor
+affreuse_, _discour écrit_, _vos malheur et les miens_, etc. On
+prononce, au Théâtre-Français:
+
+ Le dirai-je? vos yeux, de larmes moins trempés,
+ A pleurer vos malheurs _z_étaient moins occupés.
+
+ (_Iphigénie_, act. II, sc. 1.)
+
+ Me laisse dans les fers _z_à moi-même inconnue.
+
+ (_Ibid._, act. II, sc. 7.)
+
+ J'aurais eu des remords _z'_en accusant Zopire.
+
+ (_Mahomet_, act. III, sc. 1.)
+
+C'est horrible! Cette liaison par-dessus l'hémistiche, qui de plus
+introduit un _e_ muet aux dépens de la mesure, déchire les oreilles. Il
+est clair qu'il faudrait dire:
+
+ A pleurer vos _malheur_ étaient moins occupés.
+
+ Me laisse dans les _fer_ à moi-même inconnue.
+
+ J'aurais eu des _remor_ en accusant Zopire.
+
+Un enfant sentirait combien on gagne à supprimer l'_s_: il en reste
+toujours assez.
+
+Voilà pour les finales doubles; mais, même pour les simples, la coutume
+actuelle est bien différente de l'ancienne. Il n'est personne qui ne se
+croie obligé de prononcer, Les larmes _z_aux yeux; Les _larme_ aux yeux,
+passerait pour une négligence excessive, un indice de mauvaise éducation
+ou d'habitudes vulgaires. Cependant il existe encore quantité de
+vieillards prêts à vous attester que, dans leur jeunesse, on se fût
+singularisé en parlant ainsi dans la conversation, et que l'usage alors
+prescrivait tout bonnement, Les _larme_ aux yeux.
+
+Cette prononciation a été celle de nos pères:
+
+ Trois aveugle_S_ un chemin aloient...
+ Li trois aveugle_S_ à l'oste ont dit...
+
+ (Barbazan, III, p. 69 et 78.)
+
+Dans le fabliau où Diderot a pris l'idée des _Bijoux indiscrets_:
+
+ S'il vous parle et s'il vous respont,
+ Prenez sur moi dix livre_S_ adonc.
+
+ (Barb., III, p. 119.)
+
+Ces exemples, qu'on pourrait accumuler en très-grand nombre, prouvent
+qu'on ne tenait pas toujours compte de l'_s_ du pluriel; mais observez
+que cette licence se rencontre surtout dans les fabliaux, dont la poésie
+devait être plus rapprochée du langage familier. Dans la _chanson de
+Roland_, dans le style épique, la règle est d'habitude plus sévère,
+quoique le poëte ne s'interdise pas absolument le bénéfice de cette
+faculté. Voici un passage où l'on verra les deux pratiques réunies.
+C'est dans la description de l'horrible tempête qui éclate pendant la
+bataille de Roncevaux:
+
+ Orez i ad de tuneire et de vent,
+ Pluie_S_ e gresils demesureement;
+ Chiedent li fuldres e menut e suvent,
+ E terremoete ço i ad veirement.
+ Cuntre midi tenebre_S_ i ad granz:
+ Ni a clarted se le cels ne s'i fent.
+
+ (_Roland_, st. 109.)
+
+«Orages y a de tonnerre et de vent, pluie et grésils ce démesurément;
+les foudres tombent menu et souvent; et grands tremblements de terre,
+grandes ténèbres du côté du midi. Il n'y a de clarté que celle des
+éclairs qui fendent le ciel.»
+
+L'_s_ de _pluies_ ne compte pas au second vers; l'_s_ de _ténèbres_
+compte au troisième.
+
+ * * * * *
+
+Au surplus, tout ne me paraît pas précisément regrettable dans
+l'ancienne prononciation. Sans prétendre décider si l'annulation
+facultative ou le maintien constant de l'_s_ est un tort ou un droit, je
+me contente d'observer que la mesure des vers exige impérieusement
+l'articulation de la consonne finale. La haute éloquence et la poésie
+ont leurs intérêts communs; ainsi je crois qu'au théâtre et dans le
+discours solennel, la question n'est pas douteuse. Il n'est pas douteux
+non plus qu'il existait autrefois deux prononciations: l'une d'apparat
+et rigoureuse, l'autre familière et plus négligée. Qu'on ne s'y trompe
+point: ce n'était pas un mal. La délicatesse des nuances dans le langage
+correspond à celle des esprits; ce sont les gens grossiers ou les
+pédants qui effacent les nuances.
+
+De tout temps on a vu des hommes empressés à se distinguer par leur
+langage. Le XVIIe siècle connaissait comme le nôtre ces personnages
+roides, empesés, qui étalent sur leurs doctes lèvres leur belle
+orthographe, et affectent sans cesse d'humilier le prochain par leurs
+nobles façons de dire et leur prononciation transcendante. C'est à
+l'émulation d'imiter ces beaux parleurs que nous devons la mode de faire
+ressentir cette multitude d'affreuses consonnes qui semblent se siffler
+elles-mêmes. Le mal a toujours été de pis en pis. Il existait déjà sous
+Louis XIV et auparavant, mais encore avait-il certaines limites: il n'en
+a plus aujourd'hui, et son triomphe est complet. Écoutons là-dessus le
+témoignage de Molière, dans l'_Impromptu de Versailles_.
+
+MOLIÈRE (_à du Croisy_).
+
+«Vous faites le poëte, vous, et vous devez vous remplir de ce
+personnage; marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du
+beau monde, ce ton de voix sentencieux, et _cette exactitude de
+prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper
+aucune lettre de la plus sévère orthographe_.»
+
+(_Scène 1._)
+
+Cette _exactitude de prononciation_ était donc encore en 1663 le
+caractère d'un ridicule, et Molière, loin de la pratiquer, la jouait en
+plein théâtre, devant la cour la plus polie de l'Europe, devant les
+grands seigneurs, dont pas un ne prononçait autrement que _des piqueux_
+et _des porteux_. Aujourd'hui la pédanterie du poëte de l'_Impromptu_ a
+infecté toute la nation; et le théâtre même, qui fut si longtemps une
+école de bon langage, le théâtre a perdu la tradition de Molière, et
+s'est laissé gagner à la contagion des précieux ridicules. La chose est
+venue au point que nous n'avons presque plus de monosyllabes en
+français. Les _gens_, les _vers_, les _fils_, les _moeurs_, sont devenus
+des _genses_, des _moeurses_, des _verses_, des _fisses_. Feu madame
+Paradol, dans _Rodogune_, n'y manquait pas:
+
+ Mais, soit justice ou crime, il est certain, mes _fisses_,
+ Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis.
+
+Désaugiers était assurément plus exact, lorsqu'il faisait chanter à
+Vénus ce couplet, dans la parodie de _Psyché_:
+
+ Ah! fi, fi, fi, libertin, fi!
+ Je n' suis plus votre mère;
+ Ah! fi, fi, fi, libertin, fi!
+ Vous n'êtes plus mon _fils_.
+
+Nous en sommes à appeler _rime riche_ une rime qui ne rime pas;
+l'accouplement d'une rime masculine avec une féminine:
+
+ Et cinq cent mille francs avec elle _obtenus_
+ La firent à ses yeux plus belle que _Vénusse_.
+
+ Et les dieux jusque-là, protecteurs de _Pârisse_,
+ Ne nous promettent Troie et les vents qu'à ce _prix_.
+
+Il faut tout l'empire de l'habitude pour nous faire accepter cette
+barbarie. Personne cependant n'y prend garde. Un étranger ne comprendra
+jamais pourquoi la finale du berger _Pâris_ se prononce autrement que
+celle de la ville de _Paris_.
+
+Vous me direz que ces abus existaient pour la plupart du temps de
+Racine. Hélas! oui: la décadence est née au sein même de la perfection;
+on abusait déjà de l'instrument que Racine et Fénelon n'avaient pas
+encore achevé de polir. Il faut bien avouer que, dès le siècle de Louis
+XIV, on faussait les rimes, on introduisait dans les vers des syllabes
+parasites:
+
+ Quelquefois, pour_e_ flatter ses secrètes douleur_es_,
+ Elle prend des enfants, les baigne de ses pleur_es_.
+ Trois fois elle a rompu sa lettre commencée.
+ Daignez la voir_e_, seigneur_e_, daignez la secourir_e_.
+ O ciel! OEnone est mor_e_te, et Phèdre veut mourir_e_!
+ Qu'on rappelle mon _fisse_! qu'il_e_ vienne se défendre.
+
+ Mais dans le temps fatal_e_ que, repassant les flots,
+ Nous suivions mal_e_gré nous les vainqueur_e_s de _Lessebosse_...
+
+ Je répondrai, madame, avec_que_ la liber_e_té
+ D'un sol_e_dat qui sait mal_e_ far_e_der la vérité.
+
+ Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,
+ Ou vous ferez aux Grec_ques_ un double sacrifice.
+
+Faites réciter ces vers par un contemporain de saint Louis ou de
+François Ier. Le résultat pourra vous en paraître bizarre, ridicule;
+nous sommes portés à rire de tout ce qui sort de nos habitudes, et
+l'oreille est encore bien plus superbe et plus intolérante que les yeux.
+Mais vous serez forcé de convenir que l'harmonie de ces vers est plus
+douce, plus égale, que lorsqu'on leur applique les règles ou plutôt le
+déréglement de la prononciation moderne:
+
+ Queuquefois, pou flatter ses secrètes douleux,
+ Elle prend des enfants, les baigne de ses pleux...
+ . . . . . . . . . . Daignez la secouri.
+ O ciel! OEnone est môte, et Phèdre veut mouri!
+ Qu'on appelle mon fi, qu'i vienne se défendre.
+
+ Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,
+ Ou vous ferez aux _Grais_ un double sacrifice.
+
+Supposons qu'à votre tour vous récitez à cet homme ressuscité du moyen
+âge des vers du _Roland_ ou du _Garin_, en les accommodant à la
+prononciation moderne. Il se récriera, il vous traitera de barbare,
+d'homme sans oreille ni goût. Et si vous lui soutenez que ces épithètes
+ne sont dues qu'à lui et à ses contemporains, il entrera dans une juste
+colère: Osez-vous bien vous faire juges de l'harmonie, vous qui ne
+soupçonnez ni la prononciation du français, ni les rapports de notre
+écriture à notre prononciation? Je vous trouve bien insolents de nous
+condamner ainsi, et d'imaginer que le ciel a mis en vous les premiers la
+sensibilité de l'ouïe, comme si jusqu'à vous le Créateur n'eût pas
+encore perfectionné la machine humaine! Apprenez que l'homme est sorti
+parfait des mains de Dieu, et que s'il est parvenu à modifier son
+organisation en quelque chose, c'est à son détriment, non à son profit.
+Vous vous croyez améliorés! dites donc empirés. Du temps de Rutebeuf,
+d'Adenes, de Raimbert, de Paris, aurions-nous jamais supporté ces vers
+faux, ces fausses rimes, toutes ces cacophonies abominables qui pleuvent
+à verse dans vos poëtes les plus vantés, et font s'extasier vos
+académies? Non, jamais. Vous parlez d'hiatus. Quelle hardiesse à vous,
+quelle impudence de prononcer ce mot! Où rencontrer un amas d'hiatus
+plus choquants que dans votre Molière, votre Boileau, votre Corneille,
+votre la Fontaine et votre Racine? J'en rougis pour vous et pour la
+langue française:
+
+ . . . . . . . . . . . . . _Ce hé_ros expiré
+ N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré...
+ Où courez-vous ainsi, tout pâle _et hors_ d'haleine?...
+
+ (Racine.)
+
+ Jeune et vaillant héros, dont _la haute_ sagesse...
+ La sibylle, à ces mots, dé_jà hors_ d'elle-même...
+ L'innocente équi_té hon_teusement bannie.
+
+ (Boileau.)
+
+ Puisque _si hors_ de temps son voyage l'arrête...
+
+ (Molière.)
+
+Boileau, formulant la règle qui proscrit l'hiatus, en commet deux à
+l'abri de l'inconséquence de l'usage. Cette malice a été fort admirée:
+
+ Gardez qu'une voyelle, à courir _trop hâ_tée,
+ Ne soit en son chemin par une au_tre heur_tée.
+
+Et l'hiatus qui se fait d'un vers à l'autre?
+
+ Dans un calme profond Darius endorm_i_
+ _I_gnorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi...
+ Ni serment ni devoir ne l'avait engag_é_
+ _A_ courir dans l'abîme où Porus s'est plongé...
+
+ (Racine.)
+
+Et l'hiatus dissimulé à l'oeil par certaines consonnes qu'il est d'usage
+de ne point prononcer dans certains mots?
+
+ Je reprends sur-le-champ le pap_ier et_ la plume.
+
+ Le quarti_er a_larmé n'a plus d'yeux qui sommeillent.
+
+ (Boileau.)
+
+ Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,
+ Font de dévotion méti_er et_ marchandise.
+
+ (Molière.)
+
+ Maint cheva_lier er_rant qui rend grâces aux dieux.
+
+ J'ai fait parler le _loup et_ répondre l'agneau.
+
+ (La Fontaine.)
+
+ Le manteau sur le _nez ou_ la main dans la poche...
+ Sur votre prisonni_er, hui_ssi_er, ay_ez les yeux.
+
+ (Racine.)
+
+Est-ce là des hiatus, oui ou non? Vous ne verrez chez nous rien de
+pareil. Vous me reprochez _va il_, _a on_, que nous prononcions _vat
+il_, _at on_; c'est justement comme lorsque vous niez l'hiatus de
+_huissier ayez_, en vous armant de l'_r_ finale de _huissier_, laquelle
+ne se prononce pas. Vous êtes dans les deux cas dupes de votre vue au
+préjudice de votre ouïe. Vos vers modernes semblent fabriqués pour des
+sourds qui auraient de bons yeux; les nôtres charmeront encore les
+aveugles qui conservent de bonnes oreilles. Si Homère pouvait juger
+notre débat, à qui pensez-vous qu'il donnât gain de cause?
+
+Ce que j'en dis n'est pas pour nous défendre de tout hiatus. A Dieu ne
+plaise, ni à Apollon son serviteur! Il y a des hiatus très-doux et
+très-musicaux. _Nation_, _Danaé_, _Simoïs_, _violence_, sont délicieux à
+l'oreille; nous n'avons pas été si sots que de les proscrire. Vous me
+direz sans doute que ces hiatus ont lieu dans le corps d'un seul mot, et
+non pas d'un mot à un autre. Belle distinction, et profonde! Est-ce que
+l'intervalle qui sépare les mots sur le papier subsiste pour l'oreille?
+Écoutez parler une langue à vous inconnue, ou peu connue; est-ce que
+vous surprenez où finit un mot et où un autre commence? Toute une phrase
+ne glisse-t-elle pas à l'oreille comme un seul et unique mot? Qu'est-ce
+donc que cette distinction artificielle? Faites-moi la grâce de
+m'expliquer la différence entre l'impersonnel _il y a_ et le nom de la
+vestale _Ilia_; comment l'un forme un insupportable hiatus, et l'autre
+une charmante harmonie. Cela paraît très-raffiné! Grâce à ce raffinement
+et à l'absolutisme d'une règle absurde, votre poëte est dispensé de
+montrer du tact dans le choix de ses hiatus, admettant celui-ci et
+repoussant celui-là. Non; tout hiatus, quel qu'il soit, est banni. Votre
+loi brutale ne souffre point d'exceptions: aussi êtes-vous arrivés à ce
+beau résultat, que vos vers fourmillent d'hiatus, et légitimes, qui pis
+est!
+
+Jugez la valeur relative de nos principes par la différence des effets:
+nous, avec des voyelles en contact, nous savions éviter l'hiatus à
+l'aide des consonnes intercalaires; et vous, vous trouvez moyen d'avoir
+des hiatus entre deux voyelles séparées par une consonne écrite. Il faut
+avouer que le progrès est admirable! Nous sommes en effet les barbares,
+et vous êtes les gens civilisés, les grands artistes!
+
+A ce discours du ressuscité, je ne vois pas trop ce qu'il y aurait à
+répondre.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Du patois des paysans de comédie.
+
+
+Les poëtes comiques, Molière, Regnard, Dufresny, Dancourt, mettent dans
+la bouche de leurs paysans un patois qu'on n'entend plus guère qu'au
+théâtre. Ce n'est pas du tout, comme on serait tenté de le croire, un
+langage de convention, inventé pour différencier sur la scène l'homme
+bien élevé de l'homme rustique et sans éducation; c'est le véritable
+langage d'autrefois, qui était dans l'origine celui de tout le monde,
+qui s'est trouvé ensuite le langage des classes inférieures, parce que
+celui des hautes classes s'était modifié, et qui, aujourd'hui, est
+presque effacé même parmi le peuple, parce que le peuple finit toujours
+par subir plus ou moins l'influence de la classe supérieure. Il résiste
+longtemps; il ne cède que lentement et comme à regret; mais enfin le
+contact journalier, l'instinct d'imitation de ce qui paraît meilleur,
+produisent leur effet, et gagnent quelque chose sur l'habitude et sur la
+fidélité aux traditions. Pour son langage comme pour son costume, le
+peuple ne court pas à la mode; il y vient le dernier. Mais la mode une
+fois adoptée, il ne s'en veut plus séparer. Nous ne huons aujourd'hui
+sur les épaules du peuple que les parures de nos grands-pères.
+
+Examinons, pour nous en convaincre, quelques traits de ce patois
+consacré au théâtre.
+
+Un des plus caractéristiques est l'alliance d'un verbe au pluriel avec
+un pronom personnel au singulier: _Je sommes_ pour être mariés ensemble,
+dit Pierrot à Charlotte (_D. Juan_); et Martine:
+
+ Ce n'est point à la femme à prescrire, et _je sommes_
+ Pour céder le dessus en toute chose aux hommes!
+
+C'est ainsi qu'on parlait à la cour de Henri III. Henri Estienne note ce
+solécisme comme éclos au Louvre de son temps:
+
+ Pensez à vous, ô courtisans,
+ Qui, lourdement barbarisants,
+ Toujours _j'allions_, _je venions_, dites...
+
+«Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi: _J'allons_, _je
+venons_, _je disnons_, _je soupons_.»
+
+(_Du Langage français italianisé._)
+
+Mais Henri Estienne se trompe, au moins quant aux dates. Dans sa haine
+contre Catherine de Médicis, haine où il entre beaucoup de fiel
+religionnaire, comme de protestant à catholique ultramontain et ligueur,
+Henri Estienne impute à la cour de Henri III tout ce qu'il peut lui
+imputer, juste ou non; il fait arme de tout. Pour le dire en passant,
+c'est là ce qui gâte ses _Dialogues du langage françois italianisé_, et
+commande de ne s'y fier qu'avec grande réserve; car l'auteur, s'il n'est
+de mauvaise foi, est mal instruit. Il va jusqu'à prétendre que François
+Ier ne pouvait souffrir les courtisans qui italianisaient. Mais au
+contraire: cette manie d'italianisme, que Henri Estienne fait naître
+sous Henri III, remonte à François Ier. On en rencontre la trace dans
+tous les écrits du temps, dans Marot, dans la reine de Navarre, dans les
+correspondances des grands personnages; et, pour ne la point voir, il
+faut tout le parti pris de Henri Estienne. Le roi, bien loin de s'en
+plaindre, était le premier à en donner l'exemple. Toutes les fautes
+signalées avec tant d'amertume par Henri Estienne, non-seulement
+François Ier les commettait en parlant, mais il les écrivait même. La
+substitution de l'_a_ à l'_e_, de la diphthongue _ou_ à l'_o_ simple:
+
+ N'estes vous pas de bien grans fous
+ De dire _chouse_ au lieu de _chose à_
+ De dire _j'ouse_ au lieu de _j'ose_?
+ Et pour _trois mois_, dire _troas moas_;
+ Pour _je fay_, _vay_, _je foas_, _je voas_?
+ En la fin vous direz _la guarre_,
+ Place _Maubart_, frère _Piarre_!
+
+ (Henri Estienne, _Du lang. fr. ital._)
+
+Or, prenez la lettre de François Ier à M. de Montmorency, rapportée à la
+suite des lettres de sa soeur Marguerite[80], vous y lirez:
+
+ [80] Lettres de la Reine de Navarre, tom. I, pag. 467.
+
+«Le cerf nous a menés jusqu'au _tartre_ de Dumigny... _J'avons_
+esperance qu'y fera beau temps, veu ce que disent les estoiles, que
+_j'avons_ eu le loysir de voir... Perot s'en est _fouy_, qui ne s'est
+_ousé_ trouver devant moy...»
+
+Ne voilà-t-il pas de quoi autoriser le langage de Martine, de Charlotte
+et de _Piarrot_:--«Par ma fi, _Piarrot_, il faut que j'aille voir un peu
+ça.--Tu dis, _Piarrot_?...--Je me romps le cou à t'aller dénicher des
+_marles_... etc.»
+
+Nous commettons tous les jours cette faute de joindre un pluriel avec un
+singulier, et personne n'y prend garde, tant l'habitude excuse toutes
+choses. La seule différence est que nous avons retourné le solécisme de
+François Ier: c'est aujourd'hui le pronom que nous mettons au pluriel,
+avec le verbe au singulier. Le sentiment de la dignité personnelle est
+dans ces derniers temps monté si haut, que personne ne parle plus de soi
+qu'en disant avec emphase, _nous_, comme le roi. C'est une manière
+d'éviter le _je_, qui est, dit-on, odieux; ce _nous_ solennel jusqu'au
+ridicule est-il plus modeste? Mais comme il faut que la grammaire
+retrouve toujours son compte, et qu'en définitive _nous_ ne sommes
+qu'_un_, on laisse le participe au singulier. «Dans ce drame que _nous
+donnons_ au public, _nous nous sommes efforcé_... _nous nous sommes
+affranchi_[81]...»
+
+ [81] Une autre formule de modestie raffinée consiste à parler de soi
+ constamment à la troisième personne. Cela déguise et dissimule tout
+ à fait la première:--«_Celui qui écrit ces lignes... l'auteur de ce
+ drame_ ne serait pas digne de suivre de si grands exemples: IL se
+ taira, LUI, devant la critique... IL sent combien IL est peu de
+ chose, LUI... IL se sait responsable, et ne veut pas que la foule
+ puisse lui demander compte un jour de ce qu'IL lui aura enseigné...
+ IL fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans la salle du
+ banquet...» Dans toutes ces phrases, le _je_ serait choquant; _il_
+ et _lui_ passent inaperçus.
+
+Les poëtes comiques ne se bornent pas à marier le singulier et le
+pluriel, ainsi qu'on faisait dans la docte cour du _Père des lettres_;
+ils donnent à cette première personne du pluriel une forme qu'elle n'a
+plus. Au lieu de _Nous avons_, _aurions_, _dirons_, c'est _Nous
+avommes_, _auriomes_, _dirommes_.
+
+PIERROT.
+
+«Tout gros monsieur qu'il est, il serait, parmafiqué, nayé, si je
+_n'aviomme_ été là.»
+
+(_D. Juan_, act. II, sc. 1.)
+
+On ne saurait mieux parler, ni d'une façon plus conforme à l'étymologie
+et à l'ancien usage.
+
+En effet, observez que l'_m_ caractérise en latin cette première
+personne: _Habemus_, _habebamus_, _amamus_, _audimus_, _vidissemus_,
+etc. L'orthographe primitive conservait cette _m_. Reportez vos regards
+vers l'origine de la langue française; comment parlait-on à la fin du
+XIe siècle?
+
+--«Respundirent ces de Jabes: Dune nus respit set jurs: _manderum_
+nostre estre a tuz ces de Israel. Si _poum_ aver rescusse, nus
+l'_attenderum_; si nun, nus nus _renderum_.»
+
+(_Ier livre des Rois_, p. 36.)
+
+«Répondirent ceux de Jabès: Donne-nous répit sept jours; (nous)
+manderons notre position à ceux d'Israël. Si (nous) pouvons avoir
+rescousse, nous les attendrons; sinon, nous nous rendrons.»
+
+Cette _m_ finale suivie d'une consonne était muette, et de là vient
+qu'on prononce nous _manderons_, _attendrons_; mais, suivie d'une
+voyelle, elle sonnait, par exemple dans ce verset:
+
+«Le matin a vus _vendrum_, e en vostre merci nus _mettrum_.»
+
+(_Rois_, p. 37.)
+
+Il fallait prononcer «_vendrome_, et en votre merci nous _mettrons_.»
+
+Le traître Ganelon, ambassadeur de Charlemagne, se présente à Saragosse
+devant le roi sarrasin Marsile,
+
+ Et dist al rei: Salvez seiez de Deu
+ Li glorius que _devum_ aurer.
+
+ (_Roland_, st. 32.)
+
+Lisez: Et dit au rei: Sauvez seiez de Deu li gloriou que _devome_
+aourer. _Quem debemus a(d)orare._
+
+Dans un autre passage, Marsile et ses courtisans conspirent l'assassinat
+de Roland, n'importe par quel moyen ni à quel prix:
+
+ Seit qui l'ociet, tute pais puis _aueriomes_[82].
+
+ (_Roland_, st 28.)
+
+ [82] Les éditeurs ont mal à propos écrit _averiumes_, prenant sur eux
+ cette distinction, qui n'existe dans aucun manuscrit, de l'_u_
+ voyelle et de l'_u_ consonne. La mesure démontre que c'est ici l'_u_
+ voyelle qu'il faut prendre. En mettant _averiumes_, le vers est
+ faux.
+
+_Aurioumes_, _auriomes_, _aurions_.
+
+ --Qu'en avez fait? ce dit Fromons li viez?
+ --Sire, en ce bois _l'avonmes nous_ laissié.
+
+ (_Garin_, t. II, p. 243.)
+
+--«Se nous _demenomes_ ensi li uns les aultres et _alomes_ rancunant,
+bien voi que nous reperdrons toute la tiere, et nous meismes _seromes_
+perdu.»
+
+(_Villehard._, p. 199.)
+
+La troisième personne du pluriel a pour caractéristique l'_n_:
+
+ Franceis sunt bon, si _ferrunt_ vassalment.
+
+ (_Roland_, st. 83.)
+
+_Ferront_, par syncope pour _feriront_; les Français sont bons, dit
+Roland; ils frapperont en braves.
+
+Mais cette troisième personne aujourd'hui ne se termine plus en _ont_,
+excepté au futur; aux autres temps l'_e_ muet a remplacé l'_o_; _ils
+aiment_, _ils appellent_, _etc._ Il y avait jadis plus d'uniformité:
+
+PIERROT.
+
+«Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu vois bian qu'_ils_ nous _appelont_!...
+Que d'histoires et d'engingorniaux _boutont_ ces messieux-là!... Jarni,
+v'là où l'on voit les gens qui _aimont_!...»
+
+(_Don Juan_, act. II, sc. 1.)
+
+Je retrouve également cette forme dans la traduction du _livre de Job_,
+faite au commencement du XIIe siècle:--«Li Caldeu... envaïrent les
+chamoz, si les _enmenont_.»
+
+(P. 501.)
+
+ Un duc i ot, _qu'apelont_ Fauseron.
+
+ (_La Desconfite de Roncevaux_, introd. du _Roland_, p. 55.)
+
+«Il y eut un duc qu'ils appellent Fauseron.»
+
+Cette forme dérive manifestement de la forme latine en _unt_: _legunt_,
+_audiunt_, _faciunt_. On disait _ils font_, et, par analogie, _ils
+lisont_, _ils entendont_. L'esprit humain tend toujours à la simplicité,
+à l'unité. Comme nos pères avaient regardé la seconde déclinaison latine
+pour régler sur elle leurs substantifs masculins, mettant une _s_ au
+singulier (_dominus_) et l'ôtant au pluriel (_domini_) peut-être
+avaient-ils choisi de même la conjugaison en _ere_, _ire_, pour modèle
+de la leur.
+
+ * * * * *
+
+Aucune consonne finale ne sonnait sur la voyelle précédente, mais elle
+était réservée pour sonner sur la suivante, s'il y avait lieu. Ainsi
+Pierrot parle aussi correctement que sensément lorsqu'il dit à
+Charlotte:
+
+«Je te dis _toujou_ la même chose, parce que c'est _toujou_ la même
+chose. Et si ce n'était pas _toujou_ la même chose, je ne te dirais pas
+_toujou_ la même chose.»
+
+(Molière, _Don Juan_.)
+
+Par la même raison, _entonnoi_ est très-bien prononcé pour
+_entonnoirs_.--«Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras,
+et de grands _entonnois_ de passement aux jambes.»
+
+(_Ibid._)
+
+_Entonnois_ est comme _refretois_ (_refectoires_), dans ce passage de la
+_Cour de Paradis_, où le bon Dieu, voulant convoquer une assemblée
+générale des saints, leur envoie comme huissiers saint Simon et saint
+Jude: Allez, leur dit-il,
+
+ Alez m'en tost par ces destrois,
+ Par chambres et par _refretois_;
+ Semonez-moi et sains et saintes.
+
+ (Barb., I, p. 202.)
+
+Vous avez vu que la notation _en_ sonnait toujours comme dans _menteur_,
+et jamais comme nous la faisons sonner aujourd'hui dans _je viens_ et
+les noms propres _Vienne_, _Ardennes_, _Gien_, _Agen_. Vous ne serez
+donc pas surpris d'entendre les paysans du théâtre vous dire: Hé
+_bian_!--Je _revians_ tout à l'heure.--Ça n'est _rian_!--J'en avons vu
+_bian_ d'autres!
+
+(_D. Juan._)
+
+Vous avez vu également que cette notation _ui_ avait été inventée pour
+altérer la valeur originelle de ce caractère _u_, qui sonnait _ou_,
+comme en latin;--que d'abord _ui_ sonna _u_, et plus tard _i_, toujours
+par un son simple.
+
+Appliquez cette règle aux mots _lui_, _je suis_, _je puis_, _et puis_:
+vous approuverez nécessairement le peuple qui dit _pisque_, _et pis_; et
+Charlotte disant à Pierrot:--«Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon
+himeur, et je ne me _pis_ refondre.--Enfin, je t'aime tout autant que je
+_pis_!--Je vous _sis_ bian obligée, si ça est.»
+
+Et Pierrot disant à Charlotte:
+
+«Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont tout farcis (de rubans),
+_depis_ un bout jusqu'à l'autre!...»
+
+«Regarde la grosse Thomasse, comme alle est assotée du jeune Robin! Alle
+est toujou autour de _li_ à l'agacer... toujou alle _li_ fait queuque
+niche, ou _li_ baille queuque taloche en passant...»
+
+Vous dites encore, avec une réticence: _Queu diable!_ pour _quel
+diable!_... absolument comme dit Pierrot: «Morgué! _queu mal_ te
+fais-je?» (_Voy._ p. 54 et suiv.)
+
+ * * * * *
+
+Vous avez été averti que _oi_ sonnait jadis _oué_; que _les Français_
+avaient été successivement _les Fransoués_, puis _les Francés_; c'est
+pourquoi il est bon, aujourd'hui qu'ils sont devenus _les Français_,
+d'écrire leur nom par _ai_, en dépit des gens qui, pour ce fait,
+vilipendent encore tous les jours _monsieur de Voltaire_, comme ils
+l'appellent très-malignement.
+
+_Moi_, _foi_, _roi_, étaient donc prononcés _moué_, _foué_, _roué_, en
+un monosyllabe très-bref.
+
+Le son ouvert de cet _oi_ est un des griefs de Henri Estienne contre les
+seigneurs de son temps, qui prononçaient _troas moas_, _je voas_.
+Pierrot avait pris d'eux cette mauvaise prononciation:
+
+CHARLOTTE.
+
+«Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine: si je sis madame, je te
+ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage
+cheux nous.
+
+PIERROT.
+
+«Ventreguienne! je gny en porterai jamais, quand tu m'en payerois _deux
+fouas_ autant!» (_Don Juan._)
+
+Mais pour cette _fouas_ il faut pardonner à Pierrot, car sa cause est la
+nôtre; et nous ne saurions le condamner sans nous enfermer dans le même
+arrêt.
+
+Que reste-t-il encore? Certaines syncopes hardies.
+
+CHARLOTTE.
+
+«Je vous dis _qu'ous_ vous teigniez!... Parce _qu'ous_ êtes monsieu!...»
+
+C'est encore un emprunt au langage de la cour de François Ier, qui
+disait sans façon, _a'vous_, _sa'vous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_.
+La reine de Navarre ne s'est point fait scrupule d'user de cette syncope
+dans ses poésies mystiques, et Théodore de Bèze l'autorise par une règle
+expresse. (_Voy._ p. 225 et 226.) Ayant pour elle ces graves autorités,
+Charlotte ne peut être inquiétée pour son style.
+
+Ce n'est pas la peine de s'arrêter à ces formes, _je lairai_, _je
+donrai_, pour _je laisserai_, _je donnerai_:
+
+ Compère Guilleri,
+ Te _lairras_-tu mouri?
+
+ (_Chanson populaire._)
+
+ Garçon aiment joiel niant:
+ Il aiment plus le sec argent.
+ Ainsois li _donrai_ quinze sous.
+
+ (_R. de Coucy_, v. 3123.)
+
+«Les valets n'aiment pas les bijoux; ils préfèrent l'argent sec. Hé
+bien! je lui donnerai quinze sous.»
+
+Sur ce futur syncopé, voyez pages 210-213.
+
+Ces mauvaises liaisons, _on z'a_, _on z'entra_, sont également
+expliquées au chapitre des consonnes euphoniques:--«_Uns_ entrad n'ad
+gaires el paveillom le rei, pur li ocire.» (_Rois_, p. 104)--«On entra
+naguère au pavillon du roi, pour le tuer.»
+
+ * * * * *
+
+AVEC Z'UN. Dans un vaudeville de Désaugiers, une servante souhaitant la
+bonne fête à son maître: Acceptez ce rasoir, lui dit-elle, _avec z'un
+cuir_. On rit; il n'y a pas tant de quoi rire: Madelon prononce
+conformément à l'ancienne orthographe: _Avecques_ un cuir. (_Voy._ p.
+102.)
+
+D'autres locutions, aujourd'hui condamnées, se trouvent dans les
+meilleurs écrivains du moyen âge, par exemple, _tant seulement_:
+
+«Se nous sommes chi _tant seulement_ cinq jours sans autre secours de
+viande, grant mervelle iert se nous ne sommes tous morz.»
+
+(_Villeh._, p. 201.)
+
+«Si nous restons ici seulement cinq jours sans autre secours de
+subsistance, c'est grand merveille si nous ne sommes tous morts.»
+
+En un mot, et pour conclure, le patois des paysans de théâtre n'est
+autre chose que l'ancienne langue populaire, c'est-à-dire, la véritable
+langue française, notre langue primitive, qui s'est déposée au fond de
+la société, et y demeure immobile. C'est de la vase, disent avec dédain
+les modernes. Il est vrai; mais cette vase contient de l'or, beaucoup
+d'or.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+De l'orthographe de Voltaire.
+
+
+L'orthographe de Voltaire n'est point du tout de Voltaire, en ce sens,
+du moins, qu'il n'en a pas été le premier promoteur; mais comme il en a
+été le plus zélé, et qu'en définitive son zèle a triomphé, il n'y a pas
+d'injustice à lui en attribuer le mérite. Racine s'en était servi avant
+Voltaire, et d'autres avant Racine; seulement, ils ne l'avaient pas
+érigée en système.
+
+Le grammairien Latouche, voulant indiquer la prononciation de l'_oi_
+dans les imparfaits des verbes, dit: «_Je chantois_, _je mangeois_, _je
+chanterois_; prononcez: _Je chantais_, _je mangeais_, _je chanterais_.»
+(T. Ier, p. 50, 4e édit.) Ainsi, la substitution était déjà trouvée, et
+la notation par _ai_ signalée comme la plus exacte. Et ce n'est pas
+Voltaire qui avait soufflé Latouche, car Latouche composa son _Art de
+bien parler français_ en 1694, l'année même de la naissance de Voltaire.
+
+La querelle des _François_ et des _Français_ montre clairement que les
+partisans de l'ancienne notation, à la tête desquels marchait M. Nodier,
+n'entendaient absolument rien à la question. Ils partent tous de ce
+principe, que _oi_ représentait autrefois le son que nous figurons _ai_
+aujourd'hui, et ils soutiennent que l'un y est aussi bon que l'autre. On
+vient de voir ce qu'en pensait un grammairien du commencement du XVIIe
+siècle. Il est faux qu'on prononçât jadis _les Français_: on disait _les
+Fransoués_. Oi sonnait comme _oués_ très-bref. On disait _le roué_ pour
+_le roi_, _l'histouére_, un _vouéle_, un _clouétre_, _connouétre_,
+_etc._; manière de prononcer qui s'est conservée en quelques provinces,
+particulièrement en Picardie. Dans une satire à l'abbé de Tyron,
+imprimée à la fin du Regnier, édition de Genève (t. II, p. 161):
+
+ Et moi, qui ne veux point faire le moulinet,
+ Je quitterois le jeu nu-pieds et sans bonnet;
+ Je laisserois madame à desguiser l'_histoire_,
+ Au hasard de plaider maint jour pour son _douaire_.
+
+Grimm, dans l'affaire de la mystification de l'abbé Petit, curé de
+Mont-Chauvet, en basse Normandie, rapporte que cet illustre auteur de
+_David et Bethsabée_ faisait rimer _angoisse_ et _tristesse_, et que
+Jean-Jacques Rousseau attaqua cette rime[83]. Le curé défendit
+intrépidement sa rime; Grimm ne dit pas par quels arguments, et c'est
+dommage. Mais enfin, l'abbé Petit aurait pu se mettre à couvert sous
+l'autorité de Saint-Gelais:
+
+ [83] _Corresp._, t. I, p. 407.
+
+ Il vint l'autre jour ung cafard
+ Pour prescher en notre _paroisse_,
+ Et je lui dis: Frere Frappart,
+ Qui vous fait venir ici? _Est ce_
+ Pour dresser l'ame _pecheresse_,
+ Ou chercher la brebis errante?
+ Non, dit il, la brebis je _laisse_
+ Pour avoir la laine de rente.
+
+Évidemment, il faut prononcer _parouesse_.
+
+Ouvrez le traité latin de Baïf, _De re restiaria_, imprimé en 1535, chez
+Robert Estienne; l'auteur traduit souvent en français le nom des objets
+dont il parle. Vous lisez là, _ung voéle_, _ung mirouer_, une _boëtte_,
+une _coëffe_, un _boësseau_, qu'on écrit aujourd'hui boîte, coiffe,
+boisseau, et qu'on prononçait alors _bouéte_, _couéfe_, _bouésseau_.
+
+Marguerite, soeur de François Ier, reine de Navarre, fait rimer sans
+difficulté _étoiles_ avec _demoiselles_:
+
+ Allez où sont dames et _damoyselles_
+ Comme un soleil au milieu des _estoiles_.
+
+ (_La Coche_, p. 316 du t. II des _Marguerites_.)
+
+On prononçait _étouéles_.
+
+Jacques Pelletier, du Mans, avait inventé un système complet
+d'orthographe, afin, disait-il, de conformer l'écriture à la
+prononciation. C'est peut-être le premier de nos grammairiens qui se
+soit mis en tête cette imagination malheureuse, si souvent reproduite
+depuis. C'est dommage, car Jacques Pelletier était un homme de mérite,
+fort bien venu de Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à
+laquelle il devait dédier son _Traité de l'orthographe et de la
+prononciation_. Mais Marguerite étant morte dans l'automne de 1549, un
+peu avant la publication du livre, Pelletier le dédia à Jeanne d'Albret,
+fille de la défunte. On a aussi de Pelletier un Art poétique en prose et
+des Opuscules en vers, où l'on rencontre de très-jolies choses; mais la
+lecture en est difficile et désagréable, parce que l'auteur a voulu
+donner le bon exemple, en employant le premier sa nouvelle et bizarre
+orthographe, exemple qui resta sans imitateurs. Aujourd'hui les livres
+de Pelletier ont le mérite de nous révéler bien des secrets de la
+prononciation du XVIe siècle; par exemple, ils nous donnent la certitude
+que _oi_ sonnait _oué_.
+
+
+DE DAMOÉSELLE LOUISE D'ANCÉZUNE AN AVIGNON.
+
+ODE.
+
+ Les _histoeres_ sont pleines
+ De Corines, d'Héleines,
+ De Lucreces ancor.
+ Les poètes la _gloere_
+ Des fammes nous font _croere_,
+ La sonnant a grand cor... etc.
+
+ (_Opuscules_, p. 101.)
+
+Observez que la prononciation que Pelletier prétend noter n'est pas
+celle de sa province, mais celle de Paris et de la cour.
+
+Que d'ailleurs cette prononciation fut la prononciation traditionnelle
+du XIe siècle, l'orthographe constante du _livre des Rois_ ne permet pas
+d'en douter. Le _livre des Rois_ écrit les imparfaits en _ois_, _oué_.
+
+Je croyais, dit Naaman, qu'Élisée viendrait jusqu'ici, _putabam quod
+egrederetur ad me_:--«Jo _quidoué_ que il en eisit e jesque a mei
+venist.» (_Rois_, p. 362.)
+
+Tant que l'enfant de Bethabée a vécu, j'espérais, dit David, que Dieu le
+guérirait; c'est pourquoi je _jeûnais_ et _pleurais_:--«Tant cume li
+enfes vesquid, _jo esperoué_ que Deu le guaresist, e pur ço _jeunowe_ e
+_pluroué_.» (_Ibid._, p. 161.)
+
+La raison alléguée par l'ancienne Académie pour repousser l'orthographe
+de Voltaire, c'est que _oi_ était aussi propre que _ai_ pour noter la
+finale de l'imparfait de l'indicatif. Ils posaient en principe cette
+erreur, qu'on avait toujours prononcé cet imparfait comme on fait
+aujourd'hui.
+
+Voltaire ignorait que la prononciation eût changé considérablement;
+mais, pour noter ce qu'il entendait, il prenait dans l'orthographe
+contemporaine la notation à son avis correspondante au son, et il ne se
+trompait pas. On a de tout temps écrit gramm_ai_re, pal_ai_s, le
+M_ai_ne, retr_ai_t, m_ai_s, jam_ai_s, si ce n'est en Normandie, où ce
+son était figuré par _ei_: Engl_ei_s, Franc_ei_s, pl_ei_dier, etc.
+
+Ainsi, d'Olivet, d'Alembert, l'Académie, M. Nodier, et tous les
+adversaires de Voltaire sur cette question, commettaient une erreur
+double:
+
+1º Ils attribuaient à la notation _oi_ une valeur qu'elle n'a jamais
+eue;
+
+2º Ils refusaient à la notation _ai_ la valeur qui lui a toujours été
+propre depuis que notre langue possède des diphthongues; sans compter
+l'erreur d'attribuer à Voltaire ce qui ne lui appartenait pas. Puisque,
+selon eux, _oi_ équivalait si pleinement à _ai_, que n'écrivaient-ils la
+province du M_oi_ne, un pal_oi_s, la gramm_oi_re, le verbe f_oi_re,
+etc.? Pourquoi deux notations diverses du même son?
+
+L'orthographe dite de Voltaire avait été proposée, en 1675, par un
+avocat du Parlement de Rouen, nommé Bérain. Après des combats
+opiniâtres, elle a fini par triompher en 1835: l'Académie franç_ai_se,
+dans sa nouvelle édition de son dictionnaire, adopte enfin l'orthographe
+de Voltaire. Dieu soit loué! Il a fallu cent soixante ans pour en
+arriver là! Encore ni lui, ni elle, peut-être, n'ont-ils jamais bien su
+combien cette mesure était au fond raisonnable et juste.
+
+ * * * * *
+
+Voltaire écrivait et voulait qu'on écrivît _fesant_, _bienfesant_, et il
+avait raison: la forme la plus ancienne n'est pas _faire_, mais _fere_.
+Cela est attesté non-seulement par les manuscrits, mais encore par ces
+formes, _je ferais_, _je ferai_, et par le prétérit _je féis_, contracté
+maintenant en _je fis_. Il est impossible de tirer _je fis_ de la forme
+_faire_.
+
+Le _livre des Rois_ écrit toujours, en contractant, _je frai_, _tu
+fras_, qui ne peuvent venir que de _fere_.
+
+Pourquoi écrivons-nous, en effet, _je prendrai_ avec contraction, et _je
+ferai_ sans contracter?
+
+Théodore de Bèze est contre _fesant_, parce qu'il pose en principe que
+l'infinitif est _faire_, et ne veut pas qu'_on change le spondée en
+ïambe_. Ménage est pour; et sa raison est encore meilleure que celle de
+Bèze: c'est que le peuple parisien prononce _fesant_: «Il faut donc dire
+_fesant_.»
+
+Le hasard a voulu que Ménage tirât ici d'une règle fausse une
+conséquence juste. La prononciation populaire est une induction qu'il
+faut vérifier, mais non pas une autorité absolue. Il est également
+indigne d'un esprit critique d'admettre ou de rejeter par cette seule
+considération: Le peuple dit ainsi. C'est pourtant la manière habituelle
+de procéder de Ménage: il se détermine en faveur de _nentilles_ et
+_castonade_, contre _lentilles_ et _cassonade_, parce que la première
+prononciation est celle du peuple de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Enfin le troisième point de la réforme proposée par Voltaire porte sur
+les pluriels en _ants_ ou _ents_, d'où Voltaire retranche le _t_.
+
+J'ai fait voir (p. 77-81) combien cette suppression était logique et
+conforme à l'usage primitif. Je ne reproduirai pas ici mon argument,
+mais je citerai celui d'un élève de M. Nodier, par conséquent violent
+antagoniste de Voltaire. L'école de M. Nodier reproche à Voltaire
+d'avoir corrompu l'ancienne orthographe; c'est là le grand crime,
+l'accusation terrible! On ne manque pas de la mettre en avant au sujet
+des pluriels dépouillés de leur _t_.
+
+«De sorte que si une dame leur écrit qu'elle a des _enfans charmans_,
+ces étrangers, _moins sots que les grammairiens de l'école de Voltaire_,
+répondront à cette dame qu'elle est aussi _charmane_ que ses _enfans_
+sont _charmans_.»
+
+(_Rem. sur la Lang. franç._, I, 454.)
+
+Ce raisonnement a droit de surprendre dans la bouche d'un élève de
+l'École des chartres, car il s'en suivrait rigoureusement que tous ceux
+qui ont écrit depuis l'origine de la langue jusqu'à la fin du XVe
+siècle, sont _des sots de l'école de Voltaire_. En effet, pas un ne met
+le _t_ au pluriel, mais tous le changent en _s_: une caractéristique
+remplace l'autre.
+
+Prenons une phrase des _Cent Nouvelles_:--«Advint, certaine espace
+après, que, par le conseil de plusieurs de ses _parens_, amis et
+_bienvueillans_, monseigneur se maria.»
+
+(I, 102, _édit. de M. Leroux de Lincy_[84].)
+
+ [84] Je la choisis comme la meilleure, et la plus fidèle aux
+ manuscrits.
+
+Cette orthographe de Louis XI ou de son secrétaire autoriserait donc à
+conclure que _parent_ fait au féminin _paranne_, et _bienveillant_,
+_bienveillane_? Non; mais on en conclurait plus juste qu'il faut étudier
+les règles quand on est étranger, et même quand on ne l'est pas; et, par
+supplément, que si Voltaire est un sot, il l'est du moins en nombreuse
+et respectable compagnie.
+
+En résumé, je vois que sur la question des imparfaits, sur celle du
+verbe _faire_ ou _fere_, sur celle des pluriels, Voltaire, conseillé
+uniquement par le bon sens et par l'instinct, s'est rencontré avec les
+créateurs de notre langue; tandis que l'école imposante de M. Nodier,
+toute poudreuse et orgueilleuse de son moyen âge, s'est complétement
+fourvoyée sur les trois points. Mais Voltaire, aux yeux de certaines
+gens, peut-il avoir raison sur rien? Peut-il, ayant mal parlé de la
+_Bible_, avoir bien parlé de l'orthographe? Ils se sont donc obstinés,
+ils s'obstinent et s'obstineront, semblables à ces martyrs des
+croisades,
+
+ Qui tombaient pieux et fidèles,
+ En combattant jusqu'au trépas
+ Pour des vérités éternelles
+ Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.
+
+Voltaire a déjà gagné son procès sur la première question, je veux dire
+sur l'orthographe des imparfaits. Il ne faut qu'avoir patience: il le
+gagnera de même sur _fesant_ et _je fesais_, et sur les _enfans_ et les
+_ignorans_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+De l'âge de quelques mots et de quelques locutions.
+
+
+Si jamais nous avons un bon dictionnaire français, ce ne sera pas avant
+qu'on possède l'acte de naissance de chaque mot. On en viendra là; ce
+travail est beaucoup plus effrayant par l'apparence qu'il n'est
+difficile en réalité. On a bien déterminé l'âge de chaque poignée de
+terre dont se compose notre chétif globe. Il est moins téméraire
+d'interroger les mots que d'interroger les pierres et la poussière. Si
+peu disposé qu'il soit à répondre, un mot sera toujours aussi capable de
+raconter son histoire qu'un grain de sable la sienne. Or, les grains de
+sable ont parlé; les mots parleront à leur tour; il n'est que de savoir
+s'y prendre.
+
+ * * * * *
+
+Quand on sera par ce moyen arrivé au noyau de la langue française, je
+crois qu'on sera surpris de ce qu'on y trouvera: des mots regrettables
+tombés en débris, d'autres qui vivent encore à moitié, d'autres
+estropiés, d'autres qui, pour sauver leur existence, ont été obligés de
+se transformer, de se déguiser sous une acception nouvelle, parfois
+opposée à leur acception primitive: par exemple, le mot _valet_, qui a
+désigné successivement le fils d'un gentilhomme, un jeune prince, et un
+laquais du plus bas étage; _vassal_, _vasselage_, autrefois _brave_,
+_bravoure_; d'autres locutions qui semblent nées d'hier, et qui se
+retrouvent dans le berceau de la langue, parfaitement intactes, n'ayant,
+depuis six siècles, perdu ni altéré un seul de leurs traits.
+
+Qui croirait que _s'évertuer_ se trouve dans un poëme du XIe siècle, la
+_chanson de Roland_? Qui s'aviserait d'y chercher _arpent_,
+_manoeuvrer_?
+
+Roland à l'agonie lutte énergiquement contre la mort:
+
+ Co sent Rollans: la veue ad perdue,
+ Met sei sur piet, quanqu' il poet _s'esvertue_.
+
+ (_Roland_, st. 168.)
+
+Et l'archevêque Turpin, également blessé à mort, se traîne vers un
+ruisseau pour y chercher un peu d'eau, dont il ranime Roland évanoui;
+mais le coeur lui manque au bout de quelques pas, il tombe:
+
+ Einz qu'on alast _un seul arpent_ de camp,
+ Falt li le coer, si est chaeit avant.
+
+ (_Id._, st. 163.)
+
+L'unique différence, c'est que l'arpent marquait alors une mesure de
+champ beaucoup plus petite.
+
+ * * * * *
+
+MANOEUVRER ou MANOUVRER signifiait _ouvrer de la main_. La poignée dorée
+de Joyeuse, l'épée de Charlemagne, était _manouvrée_:
+
+ En l'oret punt l'a faite _manuverer_.
+
+ (_Roland_, st. 179.)
+
+Regnard fait dire au Crispin du _Légataire_:
+
+ Quarante mille écus d'_argent sec_ et liquide,
+ De la succession voilà le plus solide.
+
+ARGENT SEC est une expression du temps de saint Louis; je la retrouve
+dans un conte de Rutebeuf, où un curé, accusé d'avoir donné la sépulture
+chrétienne à son âne, porte à son évêque, comme legs du défunt, vingt
+livres d'_argent sec_:
+
+ Vingt livres en une courroie,
+ _Tous sés_, et de bonne monnoie.
+
+ (_Le Testament de l'Asne_, Barb., I, 119.)
+
+Et dans le roman du châtelain de Coucy:
+
+ Garson aiment joiel noiant,
+ Il aiment miex _le sec argent_.
+
+NE SONNER MOT, expression du XIe siècle. On la rencontre à chaque page
+du _livre des Rois_:--«Li reis lur out cumanded que _ne sunassent mot_.»
+(_Rois_, p. 410).--«A sun baron _mot ne sunad_.» (_Ibid._, 99).
+
+ * * * * *
+
+DE PAR LE ROI est du même temps; mais on écrivait mieux qu'aujourd'hui,
+en mettant un _t_ à _part_:--«Ysaie vint à li, si li dist: _De part
+nostre Seignur_» (_Rois_, p. 416); _a parte Domini nostri_. (_Voy._ plus
+bas l'article de PAR.)
+
+ * * * * *
+
+Le peuple conserve une expression qui était jadis très-commune, et, à ce
+qu'il paraît, du meilleur style, puisqu'elle est employée à chaque
+instant dans la version des saintes Écritures. C'est le mot _battant_,
+pris comme adverbe: Un habit _tout battant neuf_:--«Il enveiad ses
+message _tut batant_ après Abner.» (_Rois_, p. 132.)
+
+ * * * * *
+
+Qui s'aviserait dans un récit du moyen âge d'employer le mot _emprunté_
+comme l'on fait aujourd'hui, _un air emprunté_, _tournure empruntée_,
+_vous êtes emprunté_, semblerait coupable d'un énorme anachronisme de
+style. Cette métaphore n'est-elle pas née d'hier? Point du tout! Elle
+est du XIIIe siècle. A la fête donnée à Vandeuil par le sire de Coucy:
+
+ Avoec madame de Coucy
+ Furent maintes dames parees;
+ Pas ne sembloient _empruntees_
+ A festoier estrange gent.
+
+ (_Le Roman dou Chast. de Coucy_, v. 903.)
+
+L'auteur d'_Agolant_, après avoir décrit l'équipage guerrier et la bonne
+mine de Charlemagne, termine ainsi le portrait:
+
+ Esvos li rois richement atorné,
+ Auges ressemble du ciel jus devalé:
+ Ne semble pas chevalier _emprunté_.
+
+ (_Agolant_, Bekker, p. 163.)
+
+AVOIR LA HAUTE MAIN SUR QUELQU'UN, SUR QUELQUE CHOSE, métaphore usitée
+dès le XIe siècle, si ce n'est qu'au lieu de _sur_ on disait _envers_:
+
+«E la malvaise gent et les fils Belial se asemblerent entour lui, e
+_ourent la plus halte main envers Roboam_, le fils Salomun.» (_Rois_, p.
+298.)
+
+ * * * * *
+
+LES OREILLES CORNENT:--«Tel vengeance frai sur Iuda e sur Ierusalem, que
+a ces ki lorrunt, tut _les orilles lur en cornerunt_.» (_Rois_, p. 420.)
+
+EN TAPINOIS. On disait, du temps de Philippe-Auguste, _en tapin_ (_n_
+euphonique). Le traducteur du _livre des Rois_ ayant à rendre ces mots:
+«_Et surrexit David clam, et venit ad locum ubi erat Saul_,» met:--«E
+David levad priveement, e _en tapin_ vint la u li reis fud.» (_Rois_, p.
+103.) Les verbes _se tapir_, _s'atapir_, se rencontrent souvent dans la
+version des _Rois_ et dans les livres du même temps:
+
+--«Un prestres, qui avoit nom Plegilles, un jor pria nostre Seigneur
+qu'il li monstrast (en) quel forme et quel semblance _s'atapissoit_ souz
+le pain et le vin que li prestres sacroit a l'autel.»
+
+(_Vies des SS. Pères_, liv. II, dans Roquefort.)
+
+ * * * * *
+
+Voici maintenant un relevé de quelques mots, propre à faire voir combien
+certaines idées ou nuances d'idées sont récentes parmi nous; car
+l'histoire des mots est celle des idées, et c'est par où le travail que
+je propose sur l'âge des mots serait philosophique, puisqu'il
+retracerait avec exactitude le progrès de la pensée et le mouvement de
+la civilisation.
+
+ * * * * *
+
+DÉSAGRÉMENT: «Ce mot est nouveau, et commence à s'établir,» écrit
+Bouhours en 1675, deux ans après la mort de Molière.
+
+ * * * * *
+
+INSIDIEUX a été fait par Malherbe. Ce mot, aujourd'hui parfaitement
+établi, était encore repoussé à la fin du XVIIe siècle. «S'il avait
+passé, dit Bouhours, il aurait frayé le chemin à _insidiateur_; mais
+comme on a rebuté _insidieux_, je crains qu'on ne reçoive pas
+_insidiateur_.» La conséquence du père Bouhours s'est trouvée fausse:
+_insidieux_ est admis, et _insidiateur_ ne paraît pas avoir la moindre
+chance de l'être. Toutefois, attendons tout du temps, et ne préjugeons
+rien.
+
+ * * * * *
+
+SAGACITÉ se trouve dans Saint-Réal, dans Balzac; Gassendi: _Cela passe
+la sagacité de l'esprit humain_; et Balzac: _La sagacité scaligérienne_.
+Mais c'était du néologisme; c'était parler latin, italien ou espagnol en
+français:--«Par malheur, les femmes ne l'entendent pas, et ont peine à
+s'en accommoder.» (Bouhours, _Rem. nouv._).
+
+Au XVIe siècle, les diminutifs firent irruption dans la langue, sous les
+auspices de Ronsard et de son école, sans oublier la bonne demoiselle de
+Gournay, la fille d'alliance de Montaigne, qui avait pour eux une
+faiblesse très-tendre. Il en parut des foules; tout a été balayé, comme
+on balaye les débris des jouets des enfants parvenus à l'âge de raison.
+Nous avons pourtant gardé _amourette_ et _historiette_, dont le second
+était inconnu à Ronsard.
+
+ * * * * *
+
+CAVALIER et CAVALIÈREMENT, venus du fond de la Gascogne, se sont
+installés malgré Balzac. Ils trouvèrent de bons protecteurs à la cour,
+d'où ils se répandirent dans la ville. La Fontaine a dit:
+
+ Un équipage _cavalier_
+ Fait les trois quarts de leur vaillance.
+
+Vers la même époque on fit _improbation_, _infatuation_, _immodération_,
+et d'autres mots pareils, qui eurent des succès divers.
+
+Balzac n'est pas le père d'_urbanité_, que Ménage lui avait d'abord
+attribué, trompé sans doute par la vraisemblance du fait. Balzac, à la
+vérité, emploie ce mot, mais en lui reconnaissant l'_amertume de la
+nouveauté_. Pellisson et Patru l'impriment en italique.
+
+ * * * * *
+
+URBANITÉ devrait être de Balzac; mais était-ce à Chapelain à créer
+SUBLIMITÉ?
+
+ * * * * *
+
+Ménage a fait PROSATEUR, et il ne manque pas de s'en vanter bien haut,
+criant: J'ai fait _prosateur_! Sur quoi le père Bouhours, qui détestait
+Ménage, et semble n'avoir écrit ses _Remarques_ que pour avoir occasion
+de le déchirer, lui fait une querelle de vingt-deux pages consécutives
+et bien pleines, ni plus, ni moins.
+
+Il constate d'abord que «_prosateur_ est né sous une malheureuse étoile,
+et a vieilli sans faire aucun progrès à la cour, ni même en province.»
+Il démontre ensuite qu'il en devait être ainsi; sa démonstration,
+passablement pédantesque, se fonde sur ce que _prosateur_ devrait
+signifier un faiseur de _proses_ pour l'Église, et sur ce que le verbe
+_proser_ est encore à faire. Le premier argument est ridicule, et le
+second est faux. Théophile, ou quelque autre adversaire de l'école de
+Malherbe, avait dit:
+
+ Tout ce qu'il propose
+ N'est que _proser_ des vers ou rimer de la prose.
+
+Si le jésuite Bouhours n'avait pas été aveuglé par son inimitié contre
+Ménage, il aurait reconnu que _prosateur_ était un mot nécessaire pour
+remplacer _orateur_, mal à propos employé dans ce sens; et, au lieu de
+combattre ce mot par de mauvaises raisons et de petites épigrammes
+hypocrites encore plus mauvaises, il se fût appliqué à le recommander et
+à en montrer l'utilité. Au reste, le succès définitif de _prosateur_
+prouve deux choses: que tout jésuite n'est pas prophète, et qu'on peut
+réussir sans eux, voire malgré eux.
+
+ * * * * *
+
+RENAISSANCE, mot nouveau en 1675, au témoignage de Bouhours.
+
+ * * * * *
+
+EMPORTEMENT. «Nous avons vu naître ce mot, sans que nous sachions
+précisément qui en est l'auteur.» (Bouhours, _Nouv. Rem._)
+
+ * * * * *
+
+PASSIONNER et SE PASSIONNER. Vaugelas a rejeté le premier dans le sens
+actif d'_aimer avec passion_, quoiqu'il admît le participe passif
+_passionné_; il déclare excellent le verbe réfléchi, _se passionner pour
+quelqu'un ou pour quelque chose_. Le temps a confirmé l'arrêt de
+Vaugelas.
+
+ * * * * *
+
+IMPATIENT DU JOUG. Ce latinisme, autorisé par Ménage, révoltait le père
+Bouhours, qui n'est pas moins scandalisé de _calvitie_, d'_obscénité_,
+et de ces néologismes, _bien mériter de..._, _il n'est pas donné à tout
+le monde..._
+
+ * * * * *
+
+OBSCÉNITÉ avait été déjà raillé par Molière dans _la Comtesse
+d'Escarbagnas_: «Comment dites-vous cela, madame? _obscénité_? Il est
+tout à fait joli!» Cela ne l'a pas empêché de passer.
+
+ * * * * *
+
+ACCUSER RÉCEPTION ou LA RÉCEPTION _d'une lettre_, locution créée par
+Balzac.
+
+ * * * * *
+
+INTOLÉRANCE, INEXPÉRIMENTÉ, INDÉVOT, IRRÉLIGIEUX, IMPARDONNABLE, étaient
+encore discutés à la fin du XVIIe siècle, et n'ont pris pied dans la
+langue que pendant le XVIIIe. Quant à _intolérance_, l'établissement
+tardif du mot, lorsque depuis si longtemps on possédait la chose,
+atteste le progrès de la philosophie. Le zèle éloquent de Voltaire en
+faveur de la tolérance, et contre l'_intolérance_, a profondément
+enraciné l'un et l'autre mot dans notre langue. Si le mot _tolérance_
+n'eût pas existé, Voltaire était digne de l'inventer, comme l'abbé de
+Saint-Pierre le fut de créer le mot _bienfaisance_. La devise du bon
+abbé était, _Paradis aux bienfaisants_; il s'y trouvera sans doute aussi
+quelque petite place réservée aux tolérants, d'autant qu'il n'en
+faudrait guère pour les loger tous.
+
+ * * * * *
+
+INDÉVOT fut accueilli par Boileau, et cette protection ne dut pas
+contribuer faiblement à sa fortune:
+
+ Laissez là, croyez-moi, gronder les _indévots_,
+ Et sur votre salut demeurez en repos.
+
+Mais la _Satire des femmes_, composée en 1693, l'année de la mort du
+pauvre la Fontaine, ne fut publiée que l'année suivante, onze ans juste
+après le décès de Molière, et dix-sept ans après l'apparition de
+_Tartuffe_. _Dévot_ se trouve dans _Tartuffe_: _Ah! vous êtes dévot, et
+vous vous emportez!_ _Indévot_ ne s'y trouve pas. Molière, qui l'eût si
+bien placé, n'avait à sa disposition que LIBERTIN:
+
+ Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin,
+ Je le soupçonne encor d'être un peu _libertin_:
+ Je ne remarque point qu'il hante les églises.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mon frère, ce discours sent _le libertinage_.
+
+Chose étrange, de voir comme dans le cours du temps la valeur des mots
+s'en va à la dérive! Qui croirait aujourd'hui que _libertin_, dans le
+XVIIe siècle, pouvait avoir une acception favorable? Peut-être même, à
+sa naissance, n'en avait-il point d'autre. «_Libertin_ signifie
+quelquefois une personne qui vit à sa mode, sans néanmoins s'écarter des
+règles de l'honnêteté et de la vertu. On dira d'_un homme de bien_,
+ennemi de tout ce qui s'appelle servitude: Il est _libertin_; il n'y a
+pas un homme au monde plus _libertin_ que lui. Une honnête femme dira
+même d'elle, _jusqu'à s'en faire honneur_: Je suis née _libertine_. Ces
+mots, en ces endroits, ont un bon sens et une signification délicate.»
+(Bouhours, _Remarq. nouv._)
+
+De nos jours, le sens de _libertin_ s'est restreint aux moeurs, sans
+doute resserré dans cette limite par _indévot_ et _irréligieux_. A coup
+sûr, aucune femme honnête n'oserait plus dire d'elle-même, Je suis née
+_libertine_; loin de s'en faire honneur.
+
+ * * * * *
+
+Saint-Évremond a fait une dissertation sur le mot VASTE; marque que ce
+mot alors était encore nouveau et mal assuré. Nous devons à Ronsard
+AVIDITÉ, ODE et PINDARISER; PUDEUR, à Desportes; ÉPIGRAMME, à Baïf, qui
+a fait aussi AIGRE-DOUX et ÉLÉGIE. Au XVIe siècle, la renaissance des
+études mit tous les cerveaux en fermentation, et produisit une émulation
+incroyable à qui enrichirait le plus notre langue des dépouilles de
+l'antiquité. Il en demeura quelque chose.
+
+Cette émulation se transmit au XVIIe siècle, mais moins générale, moins
+indépendante, et disciplinée par l'hôtel de Rambouillet, qui avait
+conquis une espèce de droit d'inspection sur ces matières. En cette
+noble demeure se trouvaient les bureaux de l'administration de la
+grammaire française. Aviez-vous mis au monde un terme ou un tour
+nouveau, vous couriez d'abord le faire enregistrer à l'hôtel de
+Rambouillet, afin de lui procurer l'état civil. C'est ainsi que Segrais
+fit recevoir son _impardonnable_; Sarrasin, _burlesque_[85]; Desmarets,
+_plumeux_; Balzac, _féliciter_. On faisait en ce temps-là des brigues et
+des cabales pour l'élection des mots, comme on en fait aujourd'hui pour
+celle des députés.--«Si le mot de _féliciter_ n'est pas encore français,
+il le sera l'année qui vient; et M. de Vaugelas m'a promis de ne lui
+être pas contraire, quand nous solliciterons sa réception.» Il paraît,
+par cette lettre, que M. de Vaugelas avait donné ou vendu sa voix à
+Balzac pour _féliciter_.
+
+ [85] Sarrasin fut depuis éloigné de l'hôtel, pour une plaisanterie
+ malséante sur le suicide de Lucrèce.
+
+La reine de cette ruche de grammairiens, à la différence de la reine des
+abeilles, n'était pas stérile: la marquise de Rambouillet fit
+_débrutaliser_, et plusieurs autres qui, déclarés viables, moururent
+après avoir reçu le baptême dans la fameuse chambre bleue. Cet accident
+n'était pas rare: il emporta la _pigeonne_ de mademoiselle de Scudéry.
+
+Les solitaires de Port-Royal fournirent aussi leur contingent de mots
+nouveaux, que les jésuites ne manquaient pas de trouver ridicules et
+détestables. C'est surtout dans les traductions qu'ils risquaient ces
+tentatives, à l'ombre du texte original. Le traducteur de
+l'_Ecclésiaste_ essayait _hydrie_, à l'occasion du verset _Antequam
+conteratur hydria ad fontem_; celui d'Horace glissait _amphore_ dans
+l'ode _ad Amphoram_. Aussitôt le père Bouhours, sentinelle vigilante,
+sonnait l'alarme: «Quels termes, bon Dieu! à quel marché, à quelle foire
+de France vend-on des _hydries_ et des _amphores_? Une servante
+n'étonnerait-elle pas bien sa maîtresse, de lui dire: J'ai acheté
+aujourd'hui une _hydrie_ et une _amphore_?» Le scrupuleux père veut s'en
+tenir aux mots _cruche_ et _bouteille_. Chacune des deux parties a gagné
+la moitié de son procès: le public a rejeté _hydrie_ et retenu
+_amphore_. Il est superflu d'observer que les fins de non-recevoir du
+père Bouhours sont pitoyables! Le vocabulaire des arts et de
+l'archéologie ne relève pas de celui des servantes et des marchés. Mais
+le jésuite espérait tuer le janséniste par une plaisanterie: _Dolus an
+virtus quis in hoste requirat?_
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Observations détachées.--Ail, métail.--AOI.--Assavoir.--Aucun.--Avec.
+--Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler et grouiller.--_D_
+ou _T_ euphonique; dans, dedans; d'aucuns; dorer; tante; chape-chute;
+lute.--Dame.
+
+
+AIL, MÉTAIL, du latin _allium_ et _metallum_. Dans l'un comme dans
+l'autre, l'_i_ est de surérogation et ne sonnait pas; il a été introduit
+dans la seconde époque de la langue, pour ouvrir le son naturellement
+fermé de l'_a_; et, comme toutes les lettres d'un usage analogue à
+celui-ci, tantôt il est marqué, tantôt supprimé. Les plus anciens textes
+écrivent _al_, _metal_.
+
+«E li reis Yram enveiad al rei Salomun un menestrel (_virum eruditum_)
+merveillus, ki bien sout uvrer de or e de argent e de altres _metals_.»
+
+(_Rois_, p. 252.)
+
+Dans un couplet monorime en _al_, dont les rimes sont _loial_, _val_,
+_cendal_, _mal_, _cheval_, _batistal_, le poëte raconte la chute de
+Manprine de Gerbal abattu par Gerins:
+
+ Ses fors escus ne li valut un _al_:
+ Tote li fant la bocle de cristal.
+
+ (_La Desconfite de Roncevaux_, p. 56.)
+
+«Son fort bouclier ne lui valut un _ail_.»
+
+On prononçait, d'après la règle exposée page 54, _au_, _cristau_; c'est
+pourquoi _ail_ fait au pluriel _aulx_. Une inconséquence d'orthographe
+donne l'air d'une exception à cette forme, aussi régulière que possible.
+De tout temps on a dit _des aulx_, comme des _métaux_. Rutebeuf, parlant
+d'un vilain:
+
+ Tant ot mengie de buef aus _aus_
+ Et dou gras hume qui fu chaus
+ Que la pance ne fu pas mole!
+
+ (_Dou Pet au vilain_, Barb., I, 110.)
+
+Cet _i_ parasite a pris racine dans _ail_, et a été exclu de _métal_. La
+prononciation vicieuse, suite d'une orthographe mal comprise, n'a pu
+prévaloir dans _métail_, elle se maintient encore dans _ail_.
+
+Il est curieux de voir combien l'opinion a varié sur une question si
+simple, étant ramenée à ses véritables termes.
+
+_Ail_, dit Ménage, n'a point de pluriel; cependant M. de Balzac et
+quelques autres modernes ont dit _des aulx_.
+
+L'auteur des _Réflexions sur l'usage présent de la langue_, qui, de son
+temps, faisait autorité, soutient qu'on doit dire _des ails_; l'Académie
+se déclare pour _aulx_.
+
+Latouche, dans l'_Art de bien parler français_, rapporte diverses
+opinions, et conclut: Je crois qu'on ne dit ni _ails_ ni _aulx_ au
+pluriel. Mais il ne dit pas comment il faut dire: c'est son secret.
+
+Sur _métail_ et _métal_, Ménage reconnaît qu'on dit l'un et l'autre,
+mais il préfère _métal_.
+
+L'Académie, édition de 1798, ne donne que _métal_, en observant
+toutefois qu'on prononce plus ordinairement _métail_.
+
+Latouche en tire cette conséquence, qu'il «faut nécessairement écrire
+_métail_.»
+
+M. V. Hugo renchérit encore sur eux. Son imprimeur ayant mis, Une porte
+de _métal_, l'auteur du _Rhin_ fait tout exprès un long _erratum_ pour
+enjoindre de lire _porte de métail_; tant la différence lui paraît
+importante! «Quant au mot métail, il n'est pas moins précieux. Le métal
+est la substance métallique pure: l'argent est un métal. Le _métail_ est
+la substance métallique composée: le bronze est un métail.»
+
+M. Hugo n'a trouvé que dans son imagination cette distinction subtile et
+chimérique: il se fait des idoles pour les adorer. L'Académie ne mérite
+pas le blâme qu'il lui adresse pour avoir écarté de sa nouvelle édition
+le précieux _métail_. M. V. Hugo est aujourd'hui membre de la commission
+du Dictionnaire; c'est un travail où il est dangereux de laisser trop de
+part à l'imaginative.
+
+ * * * * *
+
+BAIL, CORAIL, ÉMAIL, TRAVAIL, font _baux_, _coraux_, _émaux_, _travaux_,
+comme si l'on écrivait au singulier _bal_, _coral_, _émal_, _traval_; et
+dans le fait ou a écrit et prononcé de la sorte:
+
+ Et bien doi metre en guerredon
+ Paine et _traval_ de si fait don.
+
+«Peine et _travau_ de tel don, _di siffatto dono_.»
+
+La confusion était perpétuelle entre _ail_ et _al_. Elle durait encore
+au XVIIe siècle; Ménage écrit _un quintail_: «_Quintail_ fait
+_quintaux_.»
+
+(_Obs._, p. 350.)
+
+--«Il faut prononcer _métal_, et non pas _métail_; _cristal_, et non pas
+_cristail_; _coral_, et non pas _corail_; _poitral_, et non pas
+_poitrail_.»
+
+(_Ibid._, p. 351.)
+
+Par où l'on voit clairement que la distinction entre _ail_ et _al_
+n'était dans l'origine que pour les yeux; que ces finales sonnaient
+primitivement de même, c'est-à-dire, au singulier _al_, suivies d'une
+voyelle, _au_, suivies d'une consonne; le pluriel en _aux_, tout
+naturellement.
+
+Nos yeux ont appris à notre langue cette irrégularité d'_ail_ produisant
+_aulx_.
+
+Nos pères disaient _un au_, _un métau_; continuons à dire, suivant
+l'usage moderne, _un ail_ et _un métal_, et au pluriel _des aulx_ et
+_des métaux_.
+
+ * * * * *
+
+ASSAVOIR. C'est le même mot que _savoir_; comme l'on disait _assécher_
+ou _sécher_; _savourer_ et _assavourer_; _penser_ et _appenser_;
+_pendre_ et _appendre_; _juger_ et _adjuger_, etc.
+
+Dans la lettre du châtelain de Coucy à la dame de Fayel, pour lui
+demander un rendez-vous:
+
+ Dame, par vo courtois vouloir
+ Me voellies laisser _assavoir_,
+ Par le porteur de ceste lettre,
+ Quant il vous plaira a jour mettre
+ Que je puisse parler a vous.
+
+ (_Coucy_, v. 3071.)
+
+Fayel, de son côté, était jaloux, soupçonneux,
+
+ Et desiroit moult _assavoir_
+ De sa dame le penser voir.
+
+ (_Ibid._, v. 4154.)
+
+«Savoir la vraie pensée de sa femme.»
+
+ Et se je puis journee avoir,
+ Je le vous feray _assavoir_.
+
+ (_Ibid._, v. 5522.)
+
+L'Académie, non plus que Trévoux, ne donne le verbe _assavoir_. Ce mot
+manque aussi dans le _Complément_ de MM. Didot. Mais à l'article
+_savoir_, l'Académie dit:
+
+«_Faire à savoir_, faire savoir. Il ne s'emploie guère que dans les
+publications, les proclamations, les affiches, etc. _On fait à savoir
+que tels et tels héritages sont à vendre._»
+
+Je crois que l'Académie se trompe, et que c'est _assavoir_, et non pas à
+_savoir_. Que fait ici cet _à_?
+
+De même cette locution, _je laisse à penser_, est également une forme
+introduite par une orthographe vicieuse; et il faudrait écrire, _je
+laisse appenser_, comme dans _guet appens_, autrefois mal écrit
+_guet-à-pens_, pour _guet appensé_, c'est-à-dire longuement médité,
+préparé:
+
+ Je laisse _appenser_ la vie
+ Que firent nos deux amis.
+
+ (La Fontaine, _le Rat de ville_.)
+
+ * * * * *
+
+AOI. Tous les érudits qui se sont occupés de la _chanson de Roland_ (par
+malheur ils ne sont pas nombreux) ont été fort embarrassés de ces
+lettres AOI mises en marge du manuscrit, ordinairement à la fin, parfois
+au milieu du couplet monorime. Ils se sont perdus en conjectures pour en
+trouver l'origine et le sens.
+
+Prononcez-les conformément à la règle selon laquelle _oi_ sonne _oué_,
+et vous reconnaîtrez tout de suite le mot anglais _away_, _en avant!_
+tracé d'après les lois de l'orthographe française d'alors.
+
+Notez que le manuscrit qui a servi à l'impression appartient à la
+bibliothèque Bodléienne, et, suivant une apparence équivalente, ou peu
+s'en faut, à une certitude, a été exécuté en Angleterre.
+
+La _chanson de Roland_ était chantée, comme on sait, sur les champs de
+bataille, pour animer les soldats. C'est ainsi qu'elle le fut en 1066, à
+la bataille d'Hastings. Le passage du roman de _Rou_ est célèbre:
+
+ Taillefer, qui moult bien cantoit,
+ Sur un roncin ki tost aloit,
+ Devant aus s'en aloit cantant
+ De Karlemaine et de Rolant,
+ Et d'Olivier, et des vassaus
+ Ki morurent a Roncevaus.
+
+Le ménestrel chargé de cet emploi s'interrompait sans doute de temps en
+temps aux endroits les plus chauds, pour s'écrier: _En avant! en avant!_
+_Away! away!_ Et l'écrivain qui a exécuté le manuscrit d'Oxford a eu
+soin de reproduire ce cri aux endroits consacrés, comme frère Menot et
+Janotus de Bragmardo cotaient, en marge de leurs sermons et harangues,
+les _hen! hen!_ ornement obligé de leur éloquence tousseuse.
+
+Cette notation des AOI est donc d'un grand prix: elle confirme l'usage
+mentionné dans le roman de _Rou_; elle révèle aussi l'âge reculé de la
+copie d'Oxford, qui doit être de très-peu postérieure à la conquête,
+c'est-à-dire, de la fin du XIe siècle ou du commencement du XIIe. Je ne
+voudrais pas pousser trop loin ces conjectures; mais cependant il est
+certain que le texte de cette chanson, tel que l'a imprimé M. Francisque
+Michel, offre tous les caractères d'une rédaction qui n'est pas encore
+définitivement arrêtée. On y rencontre le même couplet refait trois,
+quatre et jusqu'à cinq fois de suite. L'auteur, évidemment, essayait des
+rimes différentes, pour choisir la plus favorable au développement de sa
+pensée et à l'addition de nouveaux détails. Par exemple, le couplet où
+Olivier monte sur un pin pour voir les Sarrasins venir, est refait deux
+fois: la première, il est établi sur la rime en _u_; la seconde, sur la
+rime en _é_. Le couplet qui vient ensuite, où Olivier demande à Roland
+de sonner de son cor, offre trois rédactions différentes. La première
+rime en _o_:
+
+ Cumpains Rollans, car sunez vostre corn...
+
+Puis, l'auteur a cru mieux réussir avec la rime en _é_:
+
+ Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez...
+
+Puis, n'étant pas encore satisfait sans doute, il essaye de la rime en
+_an_:
+
+ Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan.
+
+ (St. 81, 82, 83.)
+
+Le même travail se reconnaît à chaque page. Quoi donc! le temps
+aurait-il épargné le manuscrit original, le _brouillon_ du poëte
+normand? Se serait-il amusé à nous en faire cadeau à notre insu? Le fait
+vaudrait la peine d'être vérifié. Il serait maintenant du plus haut
+intérêt de posséder un texte authentique de la rédaction définitive de
+ce curieux monument, le seul que je sache vraiment digne du titre
+d'épopée, si prodigué depuis quelques années.
+
+Nous ne quitterons pas ce mot AOI sans faire observer qu'il existait
+dans la langue commune. On en retrouve des exemples: le comte de Forest,
+le perfide Lisiart, offre devant le roi de gager qu'il possédera la
+belle Euriaut, la bien-aimée de Gérard de Nevers:
+
+ _Avoi_, sire, che dist Gerars,
+ Puisque mes sires Lisiars
+ Velt gagier, por moi ne remaigne.
+
+ (_Roman de la Violette_, p. 18.)
+
+«_Allons!_ sire, ce dit Gérard, puisque messire Lisiard veut gager, qu'à
+moi ne tienne.»
+
+Dans la partie de dés entre S. Pierre et le Jongleur, où les âmes des
+damnés servent d'enjeu, le Jongleur amène douze points: _Allons,
+allons_, dit S. Pierre, si Jésus n'a pitié de moi, ce dernier coup m'a
+perdu!
+
+ _Avoi_, dist S. Pierres, _avoi_!
+ Se Jhesus n'a pitie de moi,
+ Cis daarains cop m'a honi.
+
+ (Barbazan, II, p. 199.)
+
+L'étymologie de cette exclamation paraît claire: _avoi_ est pour _à
+voie_, _en route!_ _avançons!_ En anglais, _way_, _chemin_, est notre
+mot _voie_; l'_a_ initial qui s'y joint dans _away_, n'a de sens qu'en
+français. Il faut donc ranger _away_ parmi les mots qui ont passé la
+Manche avec Guillaume le Conquérant.
+
+ * * * * *
+
+AUCUN, ALQUES. La _Grammaire des grammaires_ parle du sens négatif de
+_aucun_, et dit qu'_aucun_ signifie _pas un_; l'Académie et tous les
+dictionnaires s'y accordent; M. Ampère, lui-même, dit que «_personne_ et
+_aucun_, pris dans leur sens négatif actuel...» (_Formation de la langue
+française_, p. 275).
+
+Comment _aucun_ pourrait-il être négatif, étant une contraction
+d'_aliquis_, qui signifie _quelqu'un_? car c'est d'_aliquis_ qu'il faut
+le tirer, et non de l'italien _alcuno_. La première forme a été _alques_
+et _alquans_, qui se prononçaient _auques_, _auquans_,--_aucuns_.
+
+L'armée de Charlemagne passe l'Èbre à la nage. Aucuns soldats, équipés
+de cuirasse et autres objets pesants, furent tirés au fond:
+
+ Li adubez en sunt li plus pesant;
+ Envers les funz s'en turnerent _alquanz_.
+
+ (_Roland_, st. 176.)
+
+«E vindrent a la rivière de Bosor, e li _alquant_ ki furent las i
+remestrent.» (_Rois_, I, p. 115.)--«Et lassi _quidam_ substiterunt,» dit
+le texte.
+
+Dans la _chanson de Roland_, _alques_ rime avec _chevauchent_:
+
+ Felun paien par grant irur chevalchent.
+ Dist Oliver: Rollant, veez en _alques_.
+
+ (St. 85.)
+
+«Les païens félons chevauchent avec grande colère. Olivier dit: Roland,
+voyez en _aucuns_.» Prononcez le _ch_ dur, _kevaukent_ (_voy._ p. 53),
+et vous avez une excellente rime à _auques_.
+
+ * * * * *
+
+_Alques_ ou _auques_ faisait aussi l'office d'adverbe, pour rendre
+_aliquando_ ou _aliquantum_; aucunement, un peu:
+
+«_Alches_ de aïe lur frai.» (_Rois_, III, p. 296.) Je leur ferai un peu
+d'aide.
+
+Les conseillers de Jéroboam, voulant lui persuader de céder quelque
+chose aux représentations des chefs du peuple, lui disent:
+
+«Sire, s'il te plaist oir lur requeste, e _alches_ a lur volented obeir,
+a tus jurs les purras a tun service tenir.»
+
+(_Rois_, p. 282.)
+
+Les ambassadeurs du roi païen Marsile viennent trouver Charlemagne, et
+il ne peut se garder qu'ils ne le trompent _un peu_, _aucunement_:
+
+ Vinrent a Charles ki France ad en baillie,
+ Ne s' poet garder que _alques_ ne l'engignent.
+
+ (_Roland_, st. 7.)
+
+Aussi Roland dit à son oncle, parlant des conseillers de l'empereur, et
+de leurs avis touchant cette ambassade:
+
+ Loerent vous _alques_ de legerie.
+
+ (_Ibid._, st. 14.)
+
+«Ils vous ont conseillé _un peu_ de léger.»
+
+Dans _Partonopeus_, on lit cette maxime sur les chevaliers bretons:
+
+ Loial cevalier sont Breton
+ Et buen; mais _auques_ sont bricon.
+
+ (_Partonop._, v. 7263.)
+
+«Les Bretons sont bons et loyaux chevaliers, mais _un peu_ mauvais
+sujets.» On pourrait entendre aussi: Quelques-uns, aucuns, sont mauvais
+sujets.
+
+--«Ceux qui connaissent la femme, dit l'auteur de _Partonopeus_,
+prétendent que quand _parfois_ son caprice la pousse, elle donne son
+amour aux pires, et ne tient nul compte des meilleurs:»
+
+ Et dient que feme a costume,
+ Quant ses talens _auques_ l'alume,
+ Qu'al pior done ses amors,
+ Et ne tient nul plait des mellors.
+
+ (_Partonop._, v. 4834.)
+
+Observez, en passant, que cet adverbe prend l'_s_ finale, comme faisait
+_onqueS_, _oreS_, _mesmeS_, _avecqueS_, etc.; enfin, tous les adverbes
+terminés en _e_ muet.
+
+Quant à cette forme _d'aucuns_, employée au nominatif et autorisée par
+l'Académie, _d'aucuns ont dit_, voyez-en l'explication page 340.
+
+ * * * * *
+
+AVEC. Dans _le livre des Rois_, dans Job, dans S. Bernard, dans la
+_chanson de Roland_, dans Wace, en un mot, dans les monuments les plus
+anciens de la langue, on trouve _o_ en la signification de _avec_.
+
+_Od_ est le même mot pourvu du _d_ euphonique.
+
+«Sire, tu serais seint _od_ le seint (sanctus cum sancto), e _od_ le
+fort parfit.»
+
+(_Rois_, p. 208.)
+
+Cet _o_ est l'abréviation de _ove_, ou _ovec_, avec le _c_ euphonique.
+
+«Quomodo fuit Dominus cum domino meo?»--«Tut issi cume Deu ad esté _ove
+tei_ mun seignur.» (_Rois_, p. 224.)--«E jo serai parfit (perfectus)
+_ovec_ li.»
+
+(_Rois_, p. 208.)
+
+L'_e_ était muet, car on a écrit _avoec_, qui sonnait _aveu_; les
+Picards disent encore _aveu_, _aveu ti_ (_avec toi_). Plus tard, l'_o_
+initial s'est changé en _a_, comme cela n'est pas rare, et _ovec_ est
+devenu _avec_, qui, après s'être allongé au XVe siècle en _avecques_,
+vers le milieu du XVIe s'est vu réduit successivement en _avecque_ sans
+_s_, par conséquent sujet à l'élision; puis _avecq'_, et enfin _avec_,
+au XVIIIe comme au XIIe: ç'a été une espèce de flux et de reflux.
+
+Mais cet _ove_ qui a servi de point de départ, d'où venait-il?
+
+Remarquez d'abord que le _v_ doit être mis sur la responsabilité des
+éditeurs, qui se sont permis de distinguer l'_u_ voyelle de l'_u_
+consonne, ce que ne fait jamais aucun manuscrit. Je crois bien qu'en
+effet on prononçait _ove_, mais on écrivait _oue_.
+
+Ne serait-ce pas purement et simplement une traduction de _ubi_[86]?
+
+ [86] Je me félicite de m'être rencontré sur cette étymologie avec M.
+ Ampère. (_Format. de la langue française_, p. 292.) Quand je m'en
+ suis aperçu, je n'ai pas cru devoir supprimer mon explication; mais
+ je restitue la priorité à M. Ampère, en lui demandant la permission
+ de m'appuyer de son autorité. M. Nodier tire _avec_ de _abusque
+ cum_.
+
+Le sens d'_avec_ se ramène très-bien au sens de _ubi_: Je suis _avec_
+toi,--_ubi_ tu.
+
+«Sire, tu seras seint _od_ le seint; sanctus eris _ubi_ erit sanctus.»
+
+ Jo, si li fals, _od_ lui m'en cumbatrai.
+
+ (_Roland_, st. 280.)
+
+«Je combattrai _avec_ lui,»--pugnabo _ubi_ ille.
+
+_Avec_ viendrait donc primitivement de _ubi_,--_ou_, _ov_, _ove_,
+_ovec_, _avec_, _avecques_, _avecque_, _avecq'_, _avec_. Voilà par
+quelles formes ce mot aurait passé successivement.
+
+Au reste, je ne connais aucune étymologie d'_avec_. _Si quid habes
+melius_...
+
+ * * * * *
+
+AYE est de deux syllabes; _aïe_, c'est-à-dire _aide_. D'_adjutorium_,
+les Italiens ont fait _aiuta_; d'_aiuta_, les Français, en syncopant
+encore, ont fait _aye_.
+
+L'intermédiaire de l'italien est prouvé par la forme _aiue_, qui n'est
+pas rare, même au XIIIe siècle:
+
+ _Aiue Dieu_, dit-il, à vous je me commant.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 446.)
+
+«Aide de Dieu, dit-il, je me recommande à vous.»
+
+Hébers, dans le _Dolopathos_, dit que le jeune prince Lucinien s'étant
+enfermé pour lire un livre de son précepteur Virgile, tout à coup poussa
+un grand cri, et tomba évanoui sur le pavé. Sa voix frappe d'épouvante
+tous ceux qui l'ont entendue: il avait bien besoin de secours:
+
+ Un cri geta si hautement,
+ Si orrible et si dolerex,
+ Que tuit cil en furent poerex,
+ Qui la vois en ot antendue.
+ Mult avoit mestier d'_aiue_.
+
+ (_Dolopathos_, p. 102.)
+
+Le châtelain de Coucy, épris de la dame de Fayel, rêvait la nuit à sa
+passion. Le désespoir lui parle à une oreille; mais à l'autre, le
+courage et l'honneur le rassurent, et l'exhortent à persister:
+
+ Li redient tost: Sire, amés.
+ Certes, nous ne vous faudrons mie:
+ Tous jours serons en vostre _aïe_.
+
+ (_Coucy_, v. 766.)
+
+«Tous les jours nous viendrons à votre aide.»
+
+ * * * * *
+
+AÏER, _aider_:
+
+ ... Quant ele vit Arabis si cunfundre,
+ A halte voix s'escrie: _Aïez_ nus, Mahum.
+
+ (_Roland_, st. 266.)
+
+«Quand elle (la reine Bramidone) voit les troupes arabes s'enfuir
+pêle-mêle, elle s'écrie tout haut: Aidez-nous, Mahom.»
+
+On commença de très-bonne heure à employer _aye!_ comme exclamation;
+mais il était toujours de deux syllabes:
+
+ _Ay!_ dit il, mechant; le diable m'enchanta.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 557.)
+
+ Quant Karles s'esveillia, se taint comme charbon:
+ _Ay!_ dit il, maugis, tu me tiens pour bricon.
+ A tant esvous venus le conte Guesnelon:
+ _Ay!_ franc roi, dist il, regardez ma Fachon!
+
+ (_Ibid._, v. 625.)
+
+Par conséquent l'exclamation _aye! aye!_ signifie _secours! secours!_
+
+Elle n'est plus aujourd'hui que d'une syllabe, qui représente seule les
+cinq syllabes d'_adjutorium_.
+
+ * * * * *
+
+BARGUIGNER; c'est, proprement, _marchander_. La racine est _bargain_,
+_marché_, que les Anglais ont pris de nous, et qu'ils conservent encore,
+quand nous ne l'avons plus.
+
+Le sire de Coucy inventait chaque jour de nouvelles ruses et de nouveaux
+déguisements pour mettre en défaut la jalousie de Fayel, et se glisser
+auprès de la châtelaine. Une fois, il se présente sous les pauvres
+habits d'un mercier, son panier au cou, selon l'usage du temps. Il
+déballe sa marchandise dans une chambre basse, et tous les gens de la
+maison y accourent:
+
+ Iluec trouverent le mercier,
+ Et lor dame qui remuoit
+ Les joiaus et les _bargignoit_;
+ Aucun aussy de la mesnie
+ Ont mainte chose _bargignie_,
+ Et li aucun ont acheté.
+
+ (_Roman de Coucy_, v. 6723.)
+
+ Et quant riens plus ne _bargigna_,
+ Sa marchandise apareilla,
+ Et prit son fardel a trousser.
+
+ (_Ibid._)
+
+Alors la châtelaine, feignant d'être émue de pitié, car la nuit était
+venue, selon le calcul des amants, et il faisait un temps affreux; la
+dame de Fayel ordonne à un valet de faire rester à coucher le pauvre
+marchand:
+
+ La dame dit a son valet:
+ Faites demourer sans lonc plait
+ Ce povre homme, marchand estragne.
+ Cilz respont, sans _faire bargagne_:
+ Gentilz dame, Diex le vous mire.
+
+ (_Coucy_, v. 6746.)
+
+«Faites demeurer sans difficulté ce pauvre homme, marchand étranger; et
+Coucy, _sans barguigner_, répond: Madame, Dieu vous en tienne compte.»
+
+On voit que, dès lors, on employait cette expression dans le sens
+figuré. Ces passages sont curieux, en ce qu'ils nous présentent le
+substantif et le verbe qui s'en est formé, _bargagne_ (angl., _bargain_)
+et _barguigner_.
+
+«Estagiers de Paris pueent _barguignier_ et achater bled ou marchie de
+Paris...»
+
+(_Le livre des Mestiers_, p. 17.)
+
+--«Les gens domiciliés à Paris peuvent marchander et acheter du blé au
+marché de Paris, etc.»
+
+ * * * * *
+
+COMBIEN ne vient pas de _quantum_, mais de deux racines françaises,
+_comme_, _bien_. L'on disait _com_ ou _comme_, soit en prose, soit en
+vers, et l'on écrivait l'une et l'autre forme, selon le besoin de
+l'euphonie et de la mesure.
+
+Cela se comprendra mieux par des exemples. Je les prends dans la
+traduction inédite des _Lettres d'Abeilard_, par Jean de Meun.
+
+Abeilard fait à un ami l'histoire de sa vie. Il raconte comment, élève
+de Guillaume de Champeaux, il était devenu le suppléant, puis le rival,
+et enfin le vainqueur de son maître:
+
+«Lors, après un pou de jours trespassez, endementiers que je tenoie
+illec[87] l'estude de logique, de _com grant_ envie commenca mon maistre
+a defaillir, et de _com grant_ doulour a esboulir, n'est pas chose
+legiere a dire.»
+
+ [87] A Paris, où il était venu occuper la chaire de Guillaume de
+ Champeaux.
+
+Il faut prononcer _congrant_ d'un seul mot. _Quanta invidia et quanto
+dolore._
+
+Quelques lignes plus bas:
+
+«Et de tant _comme_ l'envie de mon maistre me poursuivoit plus
+apertement, de tant me donnoit elle plus d'autorite, si _comme_ dit le
+poete que envies assaut les souverains, et li vens soufflent les choses
+trop haultes.»
+
+Dans le premier exemple, _com_ s'unit à l'adjectif _grand_, comme il
+s'unit à _bien_ dans _combien_; dans le second exemple, il ne pourrait
+s'unir au substantif _envie_, ni au verbe _dit_; aussi le mot reste
+entier, _comme_.
+
+On remarquera dans ce passage l'_s_ euphonique à la fin d'_envie_.
+
+Et cette double forme de l'article, l'une pour le nominatif, l'autre
+pour l'accusatif: «_Li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes.»
+
+ * * * * *
+
+COTTE VERTE. Le dernier éditeur des _Contes de la reine de Navarre_
+(j'entends le dernier en date, comme dit Courier) a commis une
+singulière méprise sur un passage de la quarante-quatrième nouvelle.
+Voici son texte:
+
+«Les amants entrerent en un préau couvert de cerisiers, et bien clos de
+haies de rosiers et de groseilliers fort hauts, là où ils firent
+semblant d'aller abattre des amandes à un coin du préau; mais ce fut
+pour abattre prunes. Aussi Jacques, au lieu de _baisser_ la cotte verte
+à s'amie, lui _baissa_ la cotte rouge; en sorte que la couleur lui en
+vint au visage, pour s'estre trouvée surprise plus tost qu'elle ne
+pensoit.»
+
+Il est évident qu'au lieu de _baisser_ et _baissa_, il fallait imprimer
+_bailler_ et _bailla_. _Bailler la cotte verte_ à une fille, c'est la
+faire tomber sur l'herbe de manière à lui verdir la cotte. Les deux
+jeunes sylvains qui rencontrèrent Psyché se contentèrent «de voir, de
+courir, et rien davantage: hormis qu'ils dansèrent quelques chansons
+avec la suivante, lui dérobèrent quelques baisers, lui donnèrent
+quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-être _la cotte verte_,
+le tout avec la plus grande honnêteté du monde.»
+
+(_Amours de Psyché_, liv. II.)
+
+L'éditeur des contes de la reine de Navarre ne peut malheureusement pas
+rejeter la faute sur les typographes, car il a mis à cet endroit une
+note exprès, où il explique que _baisser la cotte verte_ signifie, par
+métaphore, _abaisser les branches de l'amandier_. Cependant il
+connaissait le sens de _bailler la cotte verte_, car il ajoute: «Cette
+expression figurée aurait un tout autre sens avec le verbe _donner_ à la
+place de _baisser_, comme on l'a mis dans l'édition _en beau langage_ de
+1690; car donner la cotte verte à une fille, c'est la jeter sur l'herbe;
+et donner une cotte rouge, c'est lui ôter sa virginité.»
+
+Cette explication est juste, hormis en un point: c'est qu'elle suppose
+que donner la cotte rouge soit une expression proverbiale comme l'autre;
+tandis que c'est une allusion créée ici par la conteuse.
+
+Je n'ai pas sous les yeux l'édition de Gruget, que celle-ci prétend
+reproduire; mais, supposé qu'elle porte effectivement _baisser_ pour
+_bailler_, c'est une fidélité trop scrupuleuse que de n'avoir pas
+corrigé cette faute, ou une distraction poussée bien loin que de ne
+l'avoir pas reconnue, surtout avec le secours du texte rajeuni.
+
+Espérons que le prochain éditeur, s'appuyant sur la note de son
+devancier, sera moins timide, et, voyant qu'il s'agit d'amandes à
+cueillir, mettra _baisser la coque verte_, au lieu de _la cotte_. Cela
+s'appelle restaurer ingénieusement un passage, et c'est ainsi que petit
+à petit les bons auteurs vont s'améliorant entre les mains des bons
+éditeurs.
+
+ * * * * *
+
+CROULER, GROUILLER. _Crouler_, qu'on écrivait jadis et mieux _crouller_,
+par deux _ll_, vient de l'italien _crollare_, et non du grec [Grec:
+krouô], comme le prétend Nicot. Je ne pense pas que la vieille langue
+eût un seul mot dérivé du grec immédiatement. Il ne faut pas prendre la
+ressemblance pour la preuve d'une parenté.
+
+_Crouler_, verbe actif, signifie _hocher_, _secouer_, _faire trembler_,
+et s'employait aussi dans le sens neutre, comme _trembler_.
+
+«E nostre sire ferrad Israel, e _croller_ le frad si cume fait li rosels
+en cele riviere.» (_Rois_, III, p. 293.)--«Et Notre-Seigneur frappera
+(_férira_) Israël, et le fera trembler comme le roseau dans l'eau.» Le
+texte latin dit: Sicut _moveri_ solet arundo in aqua.
+
+Crouler un poirier, un prunier, c'est le secouer pour en faire tomber
+les fruits. Le dictionnaire de Trévoux indique cette acception, qui est
+la primitive. L'Académie française n'en fait pas mention, et se borne au
+sens neutre:--«CROULER, tomber en s'affaissant;»--qui n'est qu'un sens
+dérivé et une application particulière, parce que, quand la terre
+_croule_ (tremble), les maisons _croulent_ (s'affaissent). Et ainsi le
+sens dérivé a étouffé le primitif.
+
+Mais les deux _ll_ de _crouller_ étaient mouillées, et la prononciation
+a donné naissance à un verbe aujourd'hui très-distinct de _crouler_, le
+verbe _grouiller_. Le _c_ dur de _crouler_ s'étant adouci en _g_, comme
+dans le mot _gras_, qui vient de _crassus_, et qu'on écrivait _cras_;
+comme dans _second_, qu'on écrit par un _c_ à cause de _secundus_, et
+qu'on prononce _segond_ par un _g_.
+
+_Grouiller_ et _crouller_ sont absolument la même chose.
+
+Le cheval de Vivien, près de succomber de fatigue, reprend courage et
+vigueur à la voix de son maître:
+
+ Baucent l'oi, si a froncie le nez;
+ Ainsi l'entend com s'il fust hom senez:
+ _La teste croule_, si a des piez houez...
+
+ (_La Bataille d'Arlescamps._)
+
+«Baucent l'entend, il le comprend comme s'il était une créature humaine;
+il secoue la tête et fouille du pied le sol.»
+
+MADAME JOURDAIN.
+
+«Tredame! monsieur, madame Jourdain est-elle décrépite? et la tête lui
+_grouille_-t-elle déjà?»
+
+(_Le Bourg. gent._, act. III, sc. 5.)
+
+Lui tremble-t-elle, lui _croulle-t-elle_ déjà?
+
+C'est l'expression italienne, _crollare il capo_.
+
+
+§ II.
+
+Vestiges du _D_ ou du _T_ euphonique dans la langue moderne.
+
+DANS, DEDANS. La première forme était _en_, traduit du latin _in_.
+
+La consonne nasale qui termine _en_ étant désagréable en présente d'une
+voyelle, on ajoutait, pour faciliter la liaison, une _S_ ou un _T_
+euphonique.
+
+Les Latins avaient composé _de-in_ pour signifier _ensuite_; et le sens
+s'y rapporte très-bien, puisque ce qui sort de dedans est à la suite.
+Les Français, par une traduction rigoureuse, firent de _de-in_, _de
+ens_; mais ils se virent obligés d'intercaler un _d_ euphonique, pour
+prévenir l'hiatus pénible de la voyelle sur elle-même: _De Dens_; ce fut
+la première orthographe du mot, puis, par abréviation, _dans_. Il n'est
+donc pas étrange que, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, _dedans_ ait été
+préposition, à aussi bon droit que _en_, _dans_. Corneille, Molière et
+la Fontaine, pour ne citer qu'eux, l'ont ainsi employé.
+
+Ce sont les grammairiens et les puristes peu éclairés du XVIIIe siècle
+qui, en contrôlant les titres et emplois de chaque mot, se sont avisés
+de séparer les attributions de _dans_ et _dedans_. Ils ont déclaré qu'à
+l'avenir _dans_ serait la préposition, et _dedans_ l'adverbe. Cela
+choquait, à la vérité, l'étymologie et l'usage immémorial; de plus, on
+introduisait par cet arrêt quantité de solécismes dans nos grands
+écrivains; mais les dictateurs de la langue ne furent pas arrêtés par
+ces considérations, dont il est probable qu'une partie au moins leur
+échappait.
+
+ * * * * *
+
+D'AUCUNS. _Il y en a d'aucuns_... Archaïsme qu'on employait encore au
+XVIIe siècle. Molière, dans le _Malade imaginaire_:--«_Il y en a
+d'aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se tirer de la
+contrainte de leurs parents.»
+
+(Act. II, sc. 7.)
+
+Cette façon de parler est un débris de l'ancien langage; mais
+l'écriture, en notant mal l'expression, l'a rendue inexplicable. Il faut
+restituer au verbe _avoir_ le _d_ euphonique attaché contre toute raison
+à _aucun_, et mettre: il y en _ad_ aucunes...
+
+Ensuite de cette méprise, l'usage s'est établi de commencer une phrase
+par ce _d'aucuns_: _D'aucuns_ ont dit, ont pensé... ou bien, _il en est
+d'aucuns_... C'est commettre une faute pareille à celle de dire: Mes
+souliers sont _pétroits_, un peu _pétroits_, sous prétexte qu'on
+prononce bien _trop étroits_.
+
+L'Académie ne rend point raison de cette tournure, qu'elle autorise:
+«_Aucuns_ ou _d'aucuns_ croiront que j'en suis amoureux.»
+
+ * * * * *
+
+DORER. Du substantif _argent_ on a fait _argenter_; pourquoi, du
+substantif _or_, faisons-nous _dorer_? On devrait dire _orer_, et c'est
+aussi comme on disait primitivement. Charlemagne avait fait _orer_ et
+ciseler (manoeuvrer) la poignée de son épée, qui, pour cette raison, et
+en considération de son excellente trempe, fut appelée _Joyeuse_:
+
+ En l'_oret_ punt l'a faite manuvrer.
+ Pur cest honur et pur ceste bontet,
+ Li nums Joiuse à l'espee fu dunet.
+
+ (_Roland_, st. 179.)
+
+La Durandal de Roland avait aussi la poignée dorée, et, de plus, garnie
+de reliques:
+
+ En l'_oret_ punt asez i ad reliques:
+ La dent seint Pere et del sanc seint Basilie,
+ Et des chevels mun signor seint Denise,
+ Del vestement i ad seinte Marie.
+
+ (_Ibid._, st. 170.)
+
+D'où est donc venu le _d_ de _dorer_? Je ne puis l'expliquer que comme
+une consonne euphonique qu'on aura plus tard oublié de reprendre. Les
+paysans, et le Dubois du _Misanthrope_ lui-même, disent _dud or_:
+
+ Il porte une jaquette à grands basques plissées,
+ Avec _du d'or_ dessus...
+
+On disait de même _espeed orée_, qui est devenu _espée dorée_,
+régulièrement, tandis que _du d'or_ est resté un solécisme. Pour les
+mots comme pour les gens, il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.
+
+ * * * * *
+
+TANTE est formé d'_amita_, resserré en deux syllabes. La forme primitive
+fut _ante_, d'où les Anglais, qui nous ont pris les trois quarts de leur
+langue, gardent encore _aunt_.
+
+La belle Euriaut portait dans sa parure une boucle en diamants qu'une
+sienne tante Margerie, en son vivant reine de Hongrie, lui avait
+envoyée:
+
+ Une soie _ante_ Margerie,
+ Qui roine fu de Hongrie,
+ L'avoit envoiee.
+
+ (_R. de la Violette_, p. 43.)
+
+ L'_ante_ Herbert, seror Hugun,
+ Aveit eissi cum nos lison.
+
+ (Benoit de Sainte-More, III, p. 137, v. 36715.)
+
+«La tante Herbert, soeur d'Hugon.»
+
+ Or, sire, la bonne Laurence,
+ Vostre belle _ante_, mourust elle.
+
+ (_Farce de Pathelin._)
+
+«La bonne Laurence, votre belle tante.»
+
+Le _t_ initial est une ancienne consonne euphonique. Pour éviter _la
+ante_ ou _ma ante_, qui eût fait un hiatus, on prononçait, quand on ne
+voulait pas élider, ma_t_ ante; et l'on a écrit ensuite, perdant de vue
+l'étymologie, _ma Tante_.
+
+Bon nombre de mots se trouvent ainsi transformés, ou plutôt créés, par
+une erreur d'orthographe. Nous avons, par exemple, _mie_, qui n'a jamais
+existé. On disait, avec élision, _m' amie_, et non pas ridiculement _mon
+amie_, comme nous faisons, joignant à un substantif féminin un pronom
+masculin. Des ignorants (c'est toujours la majorité) s'avisèrent
+d'écrire _ma mie_; il n'en fallut pas davantage: le barbarisme fut
+adopté. L'Académie l'enregistra sans conteste, et l'édition de 1835
+consacre le mot _mie_ par cet exemple: _Ma mie_, _sa douce mie_.
+L'Académie ne devrait pas peut-être puiser ses autorités dans les
+chansons de l'abbé de l'Attaignant.
+
+Jean-Jacques, se conformant à l'usage reçu, a écrit: _cette vieille
+mie_. Il fallait signaler son erreur, et non pas l'ériger en loi. Voilà
+comme les langues se déforment.
+
+Pourquoi n'a-t-on pas aussi créé _mour_, puisqu'on dit _m' amour_, et
+qu'on peut écrire _ma mour_ comme _ma mie_? C'est une inconséquence.
+
+ * * * * *
+
+CHAPE-CHUTE est chape tombée. Chercher, trouver chape-chute, c'est
+chercher, trouver quelque bonne aubaine fortuite, comme de celui qui
+trouverait une chape tombée sur la grande route. L'expression, comme on
+voit, remonte au temps où la chape était le vêtement commun de tout le
+monde:
+
+ Un villageois avait à l'écart son logis;
+ Messer loup attendait _chape-chute_ à la porte.
+
+ (La Fontaine, liv. IV, fab. 16.)
+
+Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une mésaventure:
+Vous trouverez quelque _chape-chute_ à quoi vous ne vous attendez point.
+Madame de Sévigné prédit que son fils «_trouvera quelque chape-chute, et
+à force de s'exposer aura son fait_.»--Madame de Sévigné pensait alors à
+l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au
+lieu de la bonne, de la _chape-chute_ qu'il espérait; elle a confondu et
+mal appliqué l'expression, faute de la bien comprendre.
+
+Cependant, cette fausse acception a été adoptée par l'Académie:
+«Chercher _chape-chute_, _trouver chape-chute_, signifient aussi
+chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse.» On peut
+trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche guère. L'Académie
+s'est ici fourvoyée sur les pas de la seule madame de Sévigné, dont elle
+aurait dû rectifier l'erreur.
+
+Cette expression, _chape-chute_, rend témoignage de la bonne coutume où
+l'on était, en parlant, de terminer le participe passé par un _T_
+euphonique. On disait: _chut_, _crut_, _lut_; et au féminin, _chute_,
+_crute_, _lute_ (_voy._ p. 113 et 114):
+
+«Quiconques a achaté le mestier de regraterie de pain a Paris, il puet
+vendre poisson de mer, char cuite, sel a mine et a boisseau, et poire,
+et toute autre maniere de fruit _cruT_ en regne de France, aus, oignons,
+etc.»
+
+(_Livre des Mestiers_, p. 32.)
+
+«De fruit qui a _crû_ au royaume de France.»
+
+Le châtelain de Fayel vient de révéler à sa femme la nature de
+l'horrible mets qu'on lui a servi, à elle seule. En femme sensée, dit le
+poëte, elle refuse d'abord d'ajouter foi à son mari: le sire de Coucy
+est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans la contrée.
+Alors, pour la convaincre et sans daigner lui répondre directement, le
+cruel époux demande à un valet le petit coffre pris à Gobert, le
+messager du pauvre défunt, où sont contenues les tresses de cheveux de
+la châtelaine, et cette lettre pathétique, dernier adieu de Coucy, daté
+de son lit de mort. Toute cette scène est très-belle:
+
+ Li sires[88] a son valet a dit:
+ Baille moi ce coffre petit.
+ Maintenant li ferai savoir
+ Se je li dis menchonge ou voir.
+ Li vallés le coffre d'argent
+ Li baillerent; et il le prent,
+ Et l'a devant la dame ouvert;
+ Les traices li monstre en apert,
+ Et pois la lettre desploia,
+ De chief en chief _lute_ li a;
+ Puis li a le seel monstré,
+ Et après li a demandé:
+ Connoissies vous ces armes cy?
+ C'est dou chastelain de Coucy.
+
+ (_Rom. de Coucy_, v. 8061.)
+
+ [88] Sans tenir compte de l'_s_ caractéristique du nominatif. C'est
+ pourquoi elle a fini par disparaître de l'écriture.
+
+Sauf trois ou quatre expressions vieillies, _voir_ pour _vrai_; _en
+apert_, _à découvert_; _de chief en chief_, c'est-à-dire, _de point en
+point_, _d'un bout à l'autre_; _seel_, _cachet_; ces vers, écrits au
+XIIIe siècle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vérité
+met à la bouche un langage toujours intelligible et touchant: c'est
+l'éloquence. Le _roman dou chastelain de Coucy_ est une des oeuvres les
+plus remarquables de la littérature du moyen âge. Il est fâcheux que
+l'auteur ait cru devoir cacher son nom dans une énigme qui jusqu'ici n'a
+point trouvé d'OEdipe[89].
+
+ [89] Voyez les derniers vers du poëme.
+
+Cette observation se rattache à la règle du _t_ euphonique, dont elle
+confirme l'usage. J'ajouterai un troisième exemple.
+
+Turold, en décrivant l'affreuse tempête qui présage la mort de Roland, à
+Roncevaux, dit que les foudres tombent _menu et souvent_. Cette
+expression ne pourrait, à cause de l'hiatus, entrer dans un vers
+moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux poëte:
+
+ Chiedent li fuldres e menu_T_ et souvent.
+
+Et en effet, ce _t_ euphonique est celui de _minutus_, comme tout à
+l'heure c'était celui de _lectus_[90].
+
+ [90] Il faut tirer le _t_ de _chute_, du barbarisme _cadutus_, qui
+ serait le participe régulier de _cado_, et qui, apparemment, se
+ disait dans le peuple, puisqu'il est resté en italien: _caduto_. Au
+ reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux
+ représentées en français et en italien par _cas_ et _chute_, _caso_
+ et _caduta_.
+
+Remarquez le _d_ intercalé dans _chiedent_. _Ché-oir_ faisait
+régulièrement _ché-ent_; mais pour éviter, même à l'intérieur d'un mot,
+le concours de ces deux _e_, on glisse entre deux un _d_: _chédent li
+fuldres_. C'est le _d_ du radical: _Cadunt fulmina_.
+
+J'ai tenté de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot à un
+autre; mais il y aurait à faire de grandes recherches sur l'introduction
+de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des
+plus abondantes sources d'étymologies. Il faudrait prendre l'euphonie
+pour guide principal, et apporter dans cette étude une circonspection,
+une délicatesse extrêmes. Ainsi l'hiatus qui blessait dans _chéent_, ne
+blessait pas dans _chéoir_, _caoir_; pourquoi? C'est que l'hiatus peut
+être doux entre deux voyelles différentes, et qu'il est toujours pénible
+quand la voyelle rebondit sur elle-même.
+
+
+DAME!
+
+L'Académie dit que cette exclamation est populaire; mais elle n'en
+explique pas le sens, et donne à penser que ce sens est le même que dans
+le substantif féminin _une dame_. Il n'en est rien,
+
+_Dame_ est la traduction primitive de _Dominus_. _Dame Dieu_, c'est
+_Dominus Deus_. La première orthographe est même _Damne_. C'est ainsi
+que ce mot se présente dans la _chanson de Roland_:
+
+ Respont Rollans: Ne placet _Damne Deu_
+ Que mi parent pur mei seient blasmet.
+
+ (_Roland_, st. 62.)
+
+«Ne plaise au _Seigneur Dieu_,» etc.
+
+ Il est _sire et dame_ du nostre.
+
+ (_Barb._, III, 44.)
+
+Charlemagne, combattant les Sarrasins et voyant baisser le soleil, met
+pied à terre dans un pré, s'agenouille, et demande à Dieu de renouveler
+en sa faveur le miracle de Josué, pour avoir le temps de compléter sa
+victoire:
+
+ Quant veit li reis le vespres decliner,
+ Sur l'erbe verte descend il en un pred,
+ Culchet sei a terre, si priet _Damne Deu_
+ Que li soleil pur lui face arrester.
+
+ (_Ibid._, st. 175.)
+
+Ce mot est écrit dans d'autres passages, conformément à la prononciation
+primitive, _dane_ et _danne_.
+
+_Vidame_ est _vice dominus_, comme _viroy_ ou _visroy_, selon
+l'orthographe du XVIe siècle, est le _vice-roi_.
+
+Ainsi, quand on dit par exclamation, _dame!_ cela revient à
+_Seigneur!_--_Ah, dame! Ah, Seigneur!_
+
+On a écrit aussi _damp_, en terminant par une consonne euphonique. Tout
+le monde connaît _damp abbé_, du _Petit Jehan de Saintré_.
+
+Enfin, la langue avançant et se modifiant, _dame_ a été réservé pour la
+traduction de _domina_; et pour traduire _dominus_, on s'est servi de
+_dom_. Les bénédictins et les chartreux prenaient le _dom_: _dom_ Rivet,
+_dom_ Brial, _dom_ Bouquet.
+
+Le _don_ des Espagnols représente également _dominus_. Il a cela de
+particulier qu'il ne se met que devant le nom de baptême: Don Juan, don
+Pèdre, don Miguel. Ce serait une faute grossière de le mettre devant un
+nom de famille, et de dire, par exemple, _don Cervantes_. Il faut dire:
+Don Miguel de Cervantes.
+
+ Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare,
+ Et don Alvar de Lune, ont un mérite rare.
+
+ (Corneille, _Don Sanche_, act. I, sc. 2.)
+
+«Je ne me soucie ni de don Thomas, ni de don Martin.»
+
+(Molière, _les Fourberies de Scapin_.)
+
+Les formes de _dom_ et _damp_ se conservent dans plusieurs noms
+géographiques: _Domèvre_, _Dommartin_, _Dammartin_, _Dampierre_.
+C'est-à-dire: _dom Èvre_, _dom Martin_, etc.
+
+_Dame_, dans le sens masculin, n'a plus qu'un asile; mais il paraît
+désormais impossible de l'en chasser.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Suite des observations détachées.--Degrés de comparaison formés à
+l'imitation du latin.--_De_ après le comparatif.--Diable à quatre (faire
+le).--Draps, linge.--Dur, dru, rude.--ÊTRE, ses formes
+primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant.--Festival,
+_how do you do_.
+
+
+§ Ier.
+
+DEGRÉS DE COMPARAISON FORMÉS COMME EN LATIN.
+
+
+COMPARATIFS EN _or_.
+
+Avant de recourir, pour marquer les degrés de comparaison, à la
+périphrase et aux mots _plus_, _très_, on se servait, comme en latin,
+d'une terminaison de rechange.
+
+ * * * * *
+
+_Grand_ faisait GREIGNOUR (grandior);--_petit_, MENOUR (minor), qui vit
+encore aujourd'hui sous la forme de _moindre_. Nous avons gardé _pire_,
+de _pejor_.
+
+ Grant fu li duel, onques _greignor_ ne vi.
+
+ (_Garin_, I, p. 109.)
+
+«Grand fut le deuil; je n'en vis jamais de plus grand.»
+
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Et mon desconfort _greignour_,
+ Dont je mourrai sans detour,
+ Si par vous ne sont menour.
+
+ (_Ch. de Coucy_, dans le roman, v. 403.)
+
+«Et mon déconfort plus grand, dont sans faute je mourrai si vous ne les
+rendez moindres.»
+
+ * * * * *
+
+PIOR. Du latin _melior_, _pejor_, on avait fait, sans y rien changer,
+_mellor_, _peor_ ou _pior_, d'où nous avons _meilleur_, _pire_:
+
+ Car cis aime miex les _mellors_,
+ Et tient bas soz piez les _piors_.
+
+ (_Partonop._, v. 4330.)
+
+ Empirier ne porroient il;
+ Coment amenderoient il,
+ Qu'il n'ont vergoigne ne peor (_ni peur_),
+ Qu'il ne pueent estre _pior_.
+
+ (_Bible Guiot_, v. 107.)
+
+De _greignor_ s'est formé le verbe _rengréger_, comme _empirer_ de
+_pire_:
+
+ Ma douleur se _rengrége_, et mon cruel martyre
+ S'augmente et devient pire.
+
+ (Regnier.)
+
+ Chacun fit son devoir de dire à l'affligée
+ Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
+ Pourraient pécher par leur excès.
+ Chacun rendit par là sa douleur _rengrégée_.
+
+ (La Fontaine, _la Matrone d'Éphèse_.)
+
+_Rengréger_ manque tout à fait à la langue moderne, où rien ne le
+supplée. Il faut en poursuivre le rétablissement.
+
+
+SUPERLATIFS EN _issime_.
+
+Le père Bouhours, dans ses _Entretiens d'Ariste et d'Eugène_, disserte
+très-longuement de la langue française, dont il prétend marquer les
+traits essentiels, l'esprit et le caractère. Mais le bon père ne connaît
+que la langue de son temps, et ne paraît pas soupçonner que la langue
+française ait jamais été faite autrement qu'en 1708; il conclut toujours
+intrépidement du fait particulier au droit général.
+
+Par exemple, il écrit:
+
+«Notre langue n'aime point les exagérations, parce qu'elles altèrent la
+vérité. Et c'est pour cela, sans doute, qu'elle n'a point de ces termes
+qu'on appelle _superlatifs_, non plus que la langue hébraïque. Car
+_grandissime_, _bellissime_, _habilissime_, dont les provinciaux et même
+quelques gens de cour se servent, ne sont pas français. Et pour
+_illustrissime_, _sérénissime_, _révérendissime_, _généralissime_, ce
+sont des termes établis pour marquer les qualités des personnes, et non
+pour exagérer les choses.»
+
+(_Ariste et Eugène_, IIe entretien.)
+
+Là distinction de Bouhours sur _illustrissime_ et _révérendissime_ est
+trop visiblement jésuitique. Ces mots sont pour marquer des qualités, et
+non pour exagérer. Belle finesse! Cela sent sa casuistique de Loyola,
+qui, à tout prix, tourne les choses au point de vue dont elle a besoin.
+Ces mots _illustrissime_, _révérendissime_, sont-ils des superlatifs,
+oui ou non? Voilà toute la question, et la réponse n'est pas douteuse.
+
+Si le père Bouhours avait lu les anciens auteurs du moyen âge, il aurait
+su qu'au contraire ces superlatifs sont tout à fait dans le génie de
+notre langue; que pendant plusieurs siècles on s'en servit
+continuellement, et sans scrupule. Ce sont les beaux esprits, les
+raffinés en habit brodé ou en soutane, qui, au XVIIe siècle seulement,
+s'avisèrent de les proscrire. Jusque-là, on trouve les superlatifs en
+_issime_ ou en _isme_, par contraction.
+
+Roland, blessé à mort dans les vallons de Roncevaux, à l'heure
+d'expirer, apostrophe d'une manière touchante son épée Durandal:
+
+ O Durandal! cume es bele et _saintisme_!
+
+ (_Roland_, st. 170.)
+
+«Comme tu es belle et _santissime_!»
+
+ * * * * *
+
+BONISME, pour _bonissime_, est très-curieux, car il n'a pu être
+transporté directement du latin, qui dit _optimus_; il a donc fallu le
+former du français _bon_, en imitant le procédé latin; preuve que ce
+procédé n'est pas si antipathique au génie de notre langue.
+
+«E _bonisme_ vassals (_pugnatores validi_) ki furent venuz o le rei
+David de Geth, alerent devant lui.»
+
+(_Rois_, p. 174.)
+
+«Assemblerent sei _bonismes_ vassals»--(surrexerunt autem omnes viri
+fortissimi.)
+
+(_Rois_, p. 119.)
+
+ * * * * *
+
+GRANDISSIME se contractait en GRANDISME, comme _bonissime_ en _bonisme_.
+
+--«Jo vus batrai de _grandismes_ balains.»
+
+(_Rois_, p. 282.)
+
+Le texte dit: _Cædam vos scorpionibus_.
+
+ * * * * *
+
+De _pessimus_ on fit PESSIME, et de _pessime_, PESME:
+
+--«Mais ses maris fu dur e _pesmes_ et malicius.»
+
+(_Rois_, p. 96.)
+
+ Bataille auerum, et aduree e _pesme_.
+
+ (_Roland_, st. 239.)
+
+Par la même tendance à contracter, on avait fait de _proximus_,
+PROUSSIME, et enfin PRUSME:
+
+--«Si huem peched vers sun _prusme_...»
+
+(_Rois_, III, p. 262.)
+
+Si l'on pèche vers son prochain.
+
+ * * * * *
+
+De _cher_, _cherissime_, on fit, par contraction, CHERISME:
+
+ _Cherismes_ dus, noble, vassal...
+
+ (Benoît de Sainte-More, II, p. 570.)
+
+«Très-cher duc, noble brave,» disent au duc de Normandie ses sujets, qui
+s'efforcent de le retenir à la veille d'une expédition.
+
+ * * * * *
+
+ALTISME ou HALTISME (_altissimus_).
+
+ Puis sont munteis sus el paleis _altisme_.
+
+ (_Roland_, st. 191.)
+
+«Il est vrayment li fils del _haltisme_, selonc le temoignaige Gabriel;
+e por ceu, si est il ewalment (également, égaument) _haltisme_ al
+peire.»
+
+(_Saint Bernard_, p. 522.)
+
+On trouve même fréquemment les deux formes du superlatif
+accumulées:--«Senz lo _tres haltisme_ conseil de la sainte Triniteit.»
+
+(_Ibid._)
+
+Au XVIIe siècle, les gens qui avaient le plus et le mieux étudié la
+langue, et qui en conservaient la tradition la moins défigurée, par
+exemple, Malherbe, employaient les superlatifs en _issime_. Malherbe
+raconte à Peiresc l'apparition d'un météore, qui fut interprété par
+Henri IV à présage de victoire:
+
+«La nuit d'entre le jeudi et le vendredi ensuivant, il fut vu par les
+gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin des
+Canaux, passa par dessus la cour du cheval et par-dessus le château,
+alla crever en la cour du donjon, à l'endroit de l'horloge, avec _un
+grandissime bruit_; on dit comme d'un pétard.»
+
+(_Lettre du 26 avril 1607._)
+
+
+DE, après le comparatif.
+
+Les Italiens après le comparatif mettent le génitif: _Maggior di me_,
+_peggior di te_. Notre vieille langue en usait de même:
+
+ _Meillor_ vassal _de lui_ onc ne connue-je mie.
+
+ (_Garin_, t. I, p. 60.)
+
+ Mes barons a le nez _plus noir_
+ _De_ fer.
+
+ (_Du Vilain à la C. N._, Barb., III, 131.)
+
+ Mais si mes bons me consentez,
+ Grans biens vous en vendra encor;
+ Et si arez mon anel d'or,
+ Qui vaut _mieux de_ quatre bezans.
+
+ (_De Gombers et des deux Clercs._)
+
+ Nul _meillor_ mes _de moi_ n'i a.
+
+ (_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)
+
+«Il n'y a pas de messager meilleur que moi.»
+
+Le mari qui trouve un surcot (vêtement d'homme) sur le lit de sa femme:
+
+ Helas! fait il, je suis trahiz!
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Maintenant a le sercot pris,
+ Car jalousie l'a espris,
+ Qui est _pire de mal de denz_.
+
+ (_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
+
+«... Cil furent avant appelez saiges qui sembloient mielx valoir _des_
+autres en aucune manière de vie loable...»
+
+(_Jean de Meung, trad. inéd. d'Abeilard._)
+
+Dans le _roman des sept Sages_, un enfant explique à son père un présage
+tiré des cris obstinés de deux corneilles: Cela signifie, dit-il, que je
+monterai et me verrai un jour fort au-dessus de vous. Le père, à ces
+mots, s'irrite: «Voire, dit-il, si monteroiz _plus haut de moi_! (P.
+98.)» Vraiment! vous monterez plus haut que moi! Et comme ils sont en
+bateau, il le saisit et le lance à la mer, ce qui conduit le fils à
+devenir empereur.
+
+Les Grecs mettaient aussi après un comparatif le génitif du nom. La
+tournure par _que_ est empruntée aux Latins: _Major quam tu_; _Paulus
+est doctior quam Petrus_; et c'est aussi la plus anciennement employée
+en français. Dans le _livre des Rois_, fort antérieur à tout ce que je
+viens de citer:
+
+«_Greignure_ est assez ta sapience _que_ la nuvele qu'en ai oie.»
+
+(_Rois_, p. 272.)
+
+«Ta sagesse est beaucoup plus grande que la nouvelle que j'en ai ouïe.»
+
+Ainsi nous surprenons des traces de l'influence italienne sur le
+français dès le règne de saint Louis.
+
+
+DIABLE A QUATRE (Faire le).
+
+Quand notre théâtre prit naissance, vers le XVe siècle, on jouait des
+_mystères_ dévots; on jouait aussi des _diableries_; dans les
+_mystères_, les héros du drame étaient des saints; dans les
+_diableries_, des diables. Il y avait les petites diableries, où il ne
+paraissait que deux diables, et les grandes diableries, où il en
+paraissait quatre, épouvantablement déguisés et menant le plus grand
+bruit possible. De là cette locution proverbiale: faire le diable à
+quatre.
+
+Comme toutes les choses vont en se perfectionnant, on introduisit
+bientôt dans les _diableries_ un nombre illimité de diables. Il y en
+avait certainement plus de quatre dans la troupe qui, sous la conduite
+de Villon, joua ce tour abominable raconté au 13e chapitre de
+_Pantagruel_. Il en coûta la vie au pauvre frère Étienne Tappecoue,
+sacristain des cordeliers, pour avoir refusé à ces garnements une chape
+dont ils voulaient habiller un vieux paysan qui faisait Dieu le père.
+Villon fut averti un certain samedi que frère Tappecoue, monté sur la
+poutre du couvent (c'est une jument non saillie)[91], s'en allait à la
+quête. Après avoir montré la diablerie par la ville et le marché, ils
+s'allèrent embusquer sur la route, et firent si grand'peur à la monture
+du sacristain, qu'elle prit le mords aux dents, jeta bas son cavalier,
+le traîna _à écorche-cul_, avec force ruades, en sorte qu'elle rentra au
+couvent ne rapportant de frère Tappecoue que le pied droit, avec le
+soulier entortillé dans les cordes qui lui servaient d'étrier. Le reste
+était demeuré en lambeaux par les chemins. On jugera s'il y avait de
+quoi faire cabrer un cheval: «Ses diables estoient tout caparassonés de
+peaulx de loups, de veaulx et de beliers, passementées de testes de
+moutons, de cornes de boeufs et de grands havets de cuisine[92], ceints
+de grosses courrayes esquelles pendoient grosses cymbales de vaches et
+sonnettes de mulets, à bruit horrifique; tenoient en main aulcuns
+bastons noirs pleins de fusées; aultres portoient longs tisons allumez,
+sus lesquels à chascun carrefour jettoient pleines poignées de porasine
+(poix résine) en pouldre, dont sortoit feu et fumée terrible!...
+Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent au chemin au devant de luy, en
+grand effroy, jetant feu de tous costez sus luy et sa poultre, sonnans
+de leurs cymbales et hurlans en diables: Hho! hho! hho! hho! brrrourrrs!
+rrrourrrs! rrrourrrs! hou! hou! hho! hho! Frere Estienne, faisons nous
+pas bien les diables?»
+
+ [91] _Pullus_, _pulla_, _pullitra_, poultre.
+
+ [92] _Havet_, _crochet_. Havet de cuisine, crochet avec lequel on
+ tirait la viande du pot.
+
+ L'hostel est seur, mais on le clouë.
+ Pour enseigne y mis ung havet.
+
+ (_Villon._)
+
+Voilà ce que c'était que faire _le diable à quatre_.
+
+Il s'établit dans quelques villes des _diableries_ à poste fixe, comme
+il s'y établit aujourd'hui une troupe de comédie, de tragédie, de
+vaudeville ou d'opéra. La diablerie de Saumur, celle d'Angers, celle de
+Doué et celle de Montmorillon, étaient célèbres. Rabelais les cite avec
+plusieurs autres dans ce 13e chapitre de _Pantagruel_.
+
+Et au chapitre 3, livre III, où _Panurge loue les debteurs et
+emprunteurs_, peignant la satisfaction qu'il éprouve aux révérences de
+ses créanciers, chaque matin assemblés à son lever:--«Il m'est advis,
+dit-il, que je joue encore le Dieu de la passion de Saumur, accompagné
+de ses anges et chérubins.»
+
+Il continue: Si l'on cessait de prêter, l'univers serait
+bouleversé.--«De cettui monde rien ne prestant, ne sera qu'une
+chiennerie, qu'une brigue plus anormale que celle du recteur de Paris,
+_qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué_.»
+
+
+DRAPS, LINGE.
+
+LINGE est aujourd'hui un substantif; c'était originairement un adjectif.
+Le traducteur du _livre des Rois_, ayant à rendre ces mots, «_Porro
+David erat accinctus Ephod lineo_» (II, cap. VI, v. 14), met:
+
+«E David esteit vestud de une _vesture linge_, pur humilited.»
+
+Le mot générique du XIIe siècle était _drap_; il s'appliquait à toute
+espèce d'étoffe de soie, de laine ou de fil. _Dras linge_, était un
+habit de toile de lin; on a dit, pour abréger, _du linge_.
+
+Partonopeus est couché avec la fée Mélior. Il veut se lever de grand
+matin pour partir:
+
+ Urrake li baille ses _dras_,
+
+ (_Partonop._, v. 5057.)
+
+Partonopeus, pour se punir, s'est retiré au désert. Il y mène la vie la
+plus rude, et finirait par succomber à une pénitence si rigoureuse.
+Heureusement il est découvert par Urraque et Persewis, qui, pleines
+d'une tendre charité, s'établissent auprès de lui, et tâchent de le
+distraire de ses douleurs, en même temps qu'elles rajustent sa
+garde-robe:
+
+ Qui li dient deduiz et gabs,
+ Et taillent et keusent ses _dras_,
+ Coifes, cemises, et cauçons,
+ Bliaus de soie et cors et lons.
+
+ (_Ibid._, v. 6270.)
+
+_Drapeau_ était une sorte de diminutif de _drap_. C'était le drap
+déchiré. Urraque, abordant Partonopeus défiguré par la misère, hésite à
+le reconnaître:
+
+ Ies tu li beau Partonopeus?
+ Deus! com tu ies ore empiriés!
+ Con voi tes _drapeaus_ despeciés!
+
+ (_Ibid._, v. 6018.)
+
+Le passage de Pasquier y revient parfaitement!--«Ainsy de _l'estendard_,
+_banniere_ ou _enseigne_, que nous disons aujourd'huy _drapeau_. Cela
+est provenu d'une hypocrisie ambitieuse des capitaines, qui, pour
+paroistre avoir esté aux lieux où l'on remuoit les mains, veulent
+représenter au public leurs enseignes deschirées, encores que, peut
+estre, il n'en soit rien.»
+
+(_Recherches_, liv. VIII, ch. 3.)
+
+
+DUR, DRU, RUDE.
+
+Ce sont trois prononciations diverses d'un même mot, obtenues en
+transposant l'_r_. Car de prétendre que _rude_ vienne de _rudis_,
+_ignorant_, ce serait imiter les écoliers, toujours portés à traduire un
+mot par celui dont la forme extérieure s'en rapproche le plus. On
+n'assigne pas d'étymologie à _dru_.
+
+Une preuve plus concluante que la forme matérielle qui peut être un
+effet du hasard, c'est l'analogie du sens. Or, s'il y a du rapport entre
+_ignorant_ et _rude_, ce n'est que par métaphore, et le sens figuré
+n'est pas ce qui frappe d'abord les hommes d'une société naissante, au
+lieu que le sens propre les touche immédiatement. Ce qui est épais,
+_dru_, est _dur_, et ce qui est _dur_ est ordinairement _rude_ au
+toucher. Voilà pour l'analogie première; les nuances se fixent ensuite à
+chaque forme, et il arrive, au bout de quelques siècles, que des mots
+sortis de la même souche semblent n'avoir entre eux aucun lien de
+parenté.
+
+La première forme, longtemps la seule, a été _dur_, _durement_. On
+disait: _aimer durement_,--_pleurer durement_,--_se réjouir_,
+_s'émerveiller_, _heurter durement_.
+
+ Il n'en i a chevaler ne barun
+ Qui de pitet mult _durement_ ne _plurt_.
+
+ (_Roland_, st. 174.)
+
+ Tuit cil qui ce miracle oïrent
+ Moult _durement s'en esjoïrent_.
+
+ (Gautier de Coinsi, I, ch. 11.)
+
+ L'abeesse s'est esveillie;
+ Moult _durement s'est mervillie_
+ Quant si legiere s'est sentie.
+
+ (_Ibid._, ch. 16.)
+
+ Des lanches au premier jousterent,
+ Et si _durement se hurterent_
+ C'andoi se porterent a terre.
+
+ (_La Violette_, p. 81.)
+
+_Rudement_ a été la seconde forme. Toute la Picardie se sert encore de
+_rudement_ pour marquer l'abondance ou l'excès: Cela est _rudement
+beau_!... Il est _rudement savant_!... Gresset, qui, comme l'on sait,
+était d'Amiens, a dit dans _Ververt_:
+
+ En moins de rien, l'éloquent animal
+ (Hélas! jeunesse apprend trop bien le mal!),
+ L'animal, dis-je, éloquent et docile,
+ En moins de rien fut _rudement habile_!
+
+Et, suivant l'Académie elle-même, on dit en langage populaire, _manger
+rudement_, _boire rudement_.
+
+_Druement_ n'a pas encore été fait, mais on se sert de l'adjectif
+adverbialement, selon l'ancien usage: Il pleut _dru_;--il y va _dru_.
+L'Académie autorise ces locutions, comme elle autorise: Aller _rudement_
+en besogne.
+
+
+ÊTRE; ses formes primitives.
+
+Ce verbe a été constitué de deux éléments latins, _sum_ et _stare_. De
+_sum_ vient le présent de l'indicatif _je suis_; de _stare_, l'infinitif
+_ester_.
+
+Comme ce verbe avait double racine, il avait aussi double signification:
+_exister_ et _se tenir debout_.
+
+«Chi vous lairons _ester_ dou roi Richart.»
+
+(_Chron. de Rains_, chap. 111.)
+
+ Or vous lairons _ester_ du dux Hervis.
+
+ (_Garin_, t. I, p. 5.)
+
+Dans cette formule, très-familière aux chroniqueurs et aux poëtes,
+_ester_ ne signifie que _esse_.
+
+La langue du barreau le conserve encore dans le sens de _stare_: «La
+femme ne peut _ester_ en jugement sans l'autorisation de son mari.»
+_Stare in judicio._
+
+C'est aussi le sens du participe _estant_ dans ce passage:--«Li enfes
+s'est agenoilliez tant que li peuples s'accoisa; lors se leva _en
+estant_, et parla si haut que tuit le porent oir.»
+
+(_Rom. des sept Sages_, p. 97.)
+
+Il se leva debout, en pied, comme disent les Italiens.
+
+
+IMPARFAIT.
+
+L'ancien imparfait tirait son singulier de _sum_, et son pluriel de
+_stare_:
+
+ J'ere, tu eres, il ert;
+ _Eram_, _eras_, _erat_;
+
+ Nous estions, vous estiez, ils estoient.
+ _Stabamus_, _stabatis_, _stabant_.
+
+Aujourd'hui, il dérive tout entier de _stare_:
+
+ J'étais, tu étais, il était.--_Stabam_, _stabas_, _stabat_.
+
+Déjà, sous Louis IX, on employait concurremment les deux formes.
+L'auteur de _la Vieille Truande_ dit de son héros:
+
+ Biaus _estoit_ et cointes et sages;
+ A un chevalier _ert_ messages,
+ Qui bien _estoit_ du pais nez.
+
+ (Barbaz., I, p. 240.)
+
+
+FUTUR.
+
+Se tire de _stare_: _J'esterai_, _tu esteras_, _il estera_, etc.
+
+«Rendez-vous bonnement, puis _esterez_ en bonne paix.»
+
+(_Rois_, p. 410.)
+
+Les quatre fils Aymon témoignent à Charlemagne le désir d'être équipés
+par lui, pour le service du plus vaillant roi qui sera jamais:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Que nous adoubissiez au jour qu'il vous plaira
+ Pour le plus vaillant roy qui jamais n'_estera_.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 215.)
+
+Un très-beau passage de la _chanson de Roland_, c'est le moment où
+l'arrière-garde de Charlemagne est sur le point d'être attaquée par les
+Sarrasins dans les défilés de Roncevaux. Olivier, à plusieurs reprises,
+a supplié Roland de sonner de son cor d'ivoire pour avertir Charlemagne,
+et rappeler l'avant-garde à leur secours. Roland s'y est obstinément
+refusé, et toujours par les mêmes motifs: il croirait se déshonorer et
+attirer des reproches sur sa famille et ses amis, si aucun homme vivant
+pouvait dire qu'il a _corné pour des païens_. Il se repose sur sa
+vaillance et sur l'acier de Durandal:
+
+ Roland est proz, e Oliver est sage,
+
+dit le poëte.
+
+Cependant le danger devient tel, qu'il est impossible de le méconnaître.
+Alors l'archevêque Turpin éperonne son cheval blanc, et, monté sur une
+petite éminence, il exhorte les soldats à bien faire leur devoir, sans
+leur dissimuler le sort qui les attend. Aussi leur donne-t-il
+l'absolution, leur imposant pour pénitence de _bien férir_. Les vers
+sont nobles et touchants:
+
+ Seignurs baruns, Carles nus laissat ci,
+ Pur nostre rei devum nus bien murir.
+ Chrestientet aidez a sustenir.
+ Bataille auerez, vos en estes tuz fiz[93],
+ Car a vos oilz veez les Sarrazins.
+ Clamez vos culpes, si priez Deu mercit.
+ Assoldrai vos pur vos anmes guarir:
+ Se vus murez, _esterez_ seinz martirs.
+
+ (_Roland_, st. 293.)
+
+ [93] _Fiz_, de _fixi_, vous êtes bien fixés sur ce point.
+
+«Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici. Nous devons bien mourir
+pour notre roi. Aidez à soutenir la chrétienté[94]. Vous aurez bataille,
+vous en êtes bien sûrs, car voici devant vos yeux les Sarrasins.
+Confessez vos péchés, implorez la merci de Dieu. Je vais vous absoudre
+pour guérir vos âmes: si vous mourez, vous serez saints martyrs.»
+
+ [94] C'est-à-dire, ici, le christianisme.
+
+C'est peut-être ce passage pathétique que chantait Taillefer à la
+bataille d'Hastings, à la tête de l'armée, pour enflammer les soldats de
+Guillaume le Conquérant. En tout cas, il n'aurait guère pu choisir
+mieux[95].
+
+ [95]
+
+ Taillefer, qui moult bien cantoit
+ Sur un roncin qui tost aloit,
+ Devant eux s'en aloit cantant
+ De Karlemaine et de Rolant,
+ Et d'Olivier, et des vassaux (_des braves_)
+ Qui moururent a Roncevaux.
+
+ (Wace, _Rom. de Rou._)
+
+Le _t_ étymologique de j'_esterai_, dans la prononciation, laissait
+prévaloir l'_s_; et la forme parlée modifiant la forme écrite, on
+écrivit bientôt comme on prononçait, j'_esserai_.
+
+Partonopeus est en prison. Son geôlier est absent; la femme de ce
+geôlier lui permet de sortir pour aller à un tournoi: Si vous y mourez,
+dit-elle, ce sera fait de moi: Armand me percera de son épée:
+
+ Et se vos morez el tornoi,
+ Donc _essera_ tout fait de moi:
+ Harmant m'ocira de s'espee.
+
+ (_Partonopeus_, v. 7727.)
+
+ ... Je crois moult bien sans faille
+ Que par lui _esserons_ delivre.
+
+ (_La Violette_, p. 84.)
+
+_Je serai_, _tu seras_, est syncopé, pour _j'esserai_, _tu esseras_ ou
+_tu' sseras_.
+
+
+PRÉTÉRITS.
+
+Le prétérit fut transporté du latin sans changement: _Je fui_ ou _je
+fuid_, avec le _d_ euphonique, comme l'écrit toujours le _livre des
+Rois_, saint Bernard et la _chanson de Roland_. J'ai montré plus haut
+(p. 168 et suiv.) comment _ui_ sonnait _u_; il n'est donc pas étonnant
+qu'on ait fini par écrire _je fus_.
+
+Il a existé aussi une seconde forme de prétérit; celle-ci, dérivée de
+_stare_: _J'estu_, tu _estus_, il _estut_, mais avec le sens exclusif de
+_steti_, _stetisti_, _stetit_. Au troisième _livre des Rois_, le
+Seigneur demande qui veut aller tromper Achab; un esprit se présente, et
+dit: Je le tromperai.
+
+«Uns vint avant e _estud_ devant notre Seigneur, si dist: Jol'
+decivrai.» (_Rois_, p. 337.)
+
+Comme l'on voit, le verbe _être_ était originairement beaucoup moins
+irrégulier qu'il n'est aujourd'hui.
+
+Voici un curieux exemple où l'on voit rapprochés l'infinitif _ester_,
+dans le sens _esse_, et le participé _estant_, dans le sens de _stando_.
+C'est dans la _chanson de Roland_; le poëte fait une peinture pitoyable
+de la nuit qui suivit la défaite de Roncevaux: les hommes étaient
+étendus morts ou mourants, il n'y avait pas un cheval qui pût se tenir
+debout; celui qui voulait de l'herbe, la prenait étant couché:
+
+ Ni ad cheval qui puisse _ester en estant_:
+ Ki herbe voelt, si la prent en gisant.
+
+ (_Roland_, st. 180.)
+
+Il est clair que, dans ce passage, il faut prononcer _estre_, quoiqu'il
+y ait écrit, conformément à l'étymologie, _ester_.
+
+
+FAIRE.
+
+Nous sommes à la veille de perdre, par négligence, un des plus précieux
+emplois de ce verbe. _Faire_ avait jadis le privilége de se substituer
+en temps, nombre et personnes, à un verbe déjà exprimé qu'on avait
+besoin de répéter dans la même phrase:
+
+La reine de Navarre, dans sa VIIe nouvelle: «Qu'avez vous fait de vostre
+anneau (dit un mari à sa femme)? Mais elle, qui fut bien aise qu'il la
+mettoit au propos qu'elle avoit envie de luy tenir, luy dit: O le plus
+meschant de tous les hommes, à qui le cuidez vous avoir osté? Vous
+pensiez bien que ce fust à ma chambriere, pour laquelle vous avez
+despensé deux fois plus de vos biens que jamais _vous ne fistes_ pour
+moy!»
+
+Et dans la LIVe:
+
+«Il faudroit, madame, que nos maris feussent envers nous comme
+Jesus-Christ envers son Eglise.--Aussy _faisons nous_, dit Saffredant,
+et sy possible estoit, nous le passerions, car Jesus-Christ ne mourut
+qu'une fois pour son Eglise, et nous mourons tous les jours pour nos
+femmes.--Mourir! dit Longarine; il me semble que vous et les autres qui
+sont icy, valez mieulx escus que _ne faisiez_ grands blancs, avant que
+feussiez mariez.»
+
+ * * * * *
+
+Dans ce dernier exemple, on voit le verbe _faire_ suppléer toute une
+phrase: _aussy faisons-nous_, c'est-à-dire, aussi sommes-nous envers nos
+femmes comme Jésus-Christ envers son Église. Quelle économie de paroles!
+On ne peut trop regretter ces tours.
+
+ Ce baudet-ci m'occupe autant
+ Que cent monarques pourraient _faire_.
+
+ (_La Fontaine._)
+
+Pourraient _m'occuper_.
+
+ Les oisillons, las de l'entendre,
+ Se mirent à jaser aussi confusément
+ Que _faisaient_ les Troyens quand la pauvre Cassandre
+ Ouvroit la bouche seulement.
+
+ (_Le même._)
+
+Que _jasaient_ les Troyens.
+
+«Il (l'Amour) s'ouvrira plutôt à vous qu'il ne _feroit_ à sa mère.»
+
+(La Fontaine, _Psyché_.)
+
+«Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé
+_n'a fait_ en Europe?»
+
+(Bossuet.)
+
+_Qu'il ne s'ouvrirait._--_N'a brillé._
+
+«On regarde une femme savante comme on _fait_ une belle arme... C'est
+une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux,»... etc.
+
+(La Bruyère, _des Femmes_.)
+
+ * * * * *
+
+_Si_ est quelquefois pour _ainsi_. Alors _si fait_ signifie _ainsi
+fait_. Par exemple, dans cette traduction du célèbre sonnet de Pétrarque
+sur la mort de Laure:
+
+ Plaindre devroient l'air, la mer et la terre,
+ Le genre humain, qui comme anneau sans pierre
+ Est demeuré, ou comme un pré sans fleurs.
+
+ Le monde l'eut sans la connoître à l'heure:
+ Je la congneu, qui maintenant la pleure!
+ _Si fait_ le ciel, qui s'orne de mes pleurs.
+
+«Le fils de monsieur le capitaine était garçon perruquier, et courait le
+monde en cette qualité, quand il vint se présenter à madame de Warens,
+qui le reçut bien, comme elle _faisait_ tous les passants, et surtout
+ceux de son pays.»
+
+(J.-J. Rousseau, _Confessions_, liv. II.)
+
+Les Anglais nous ont pris cette forme, avec bien d'autres choses; mais,
+mieux avisés que nous, ils ne l'ont pas laissée périr.--Leur verbe _do_
+(_faire_) n'est autre que le verbe allemand _thun_.--Vous avez assuré
+que telle chose se passait.--Je ne l'ai point assuré, _I did not_; mot à
+mot: Je ne l'ai point fait.
+
+--Je n'aime pas à voyager.--Si _fais-je_ bien, moi: c'est-à-dire, _je
+l'aime_ bien, moi. On a dit ensuite, en immobilisant la personne et le
+nombre dans la forme d'un adverbe: _Si fait_ bien, moi; _si fait_ bien,
+nous. La correction exigerait, à la première personne: _Si fais_ bien,
+moi; _si faisons_ bien, nous.
+
+En réponse à une question, à une affirmation, à une négation: _Si fait_,
+_non fait_. On se contente aujourd'hui de dire, avec moins d'énergie:
+_Oui_, _non_.
+
+
+FAIRE FORT (SE).
+
+Beaumarchais a pris, dans _le Petit Jehan de Saintré_, deux des
+principaux personnages du _Mariage de Figaro_: la comtesse Almaviva et
+Chérubin ne sont qu'une copie de la jeune dame des Belles Cousines et du
+petit Jehan. Les scènes de la comédie du XVIIIe siècle se retrouvent
+dans le roman du XVe, seulement la comédie est un peu plus enluminée de
+luxure: il faut bien que le progrès soit quelque part. Les dames d'atour
+de la jeune dame des Belles Cousines font le rôle de Susanne. Le petit
+Saintré est page aussi, mais page du roi. Il a treize ou quatorze ans;
+moins avancé que le page espagnol, mais déjà aussi honteux devant une
+femme que le _bel oiseau bleu_ du château d'Aguas Frescas.
+
+La dame des Belles Cousines fait appeler le petit Jehan dans sa chambre,
+devant ses femmes, non pour lui faire chanter une romance, mais pour lui
+faire déclarer le nom de _sa dame par amours_. Le pauvre enfant est bien
+embarrassé! Il avoue qu'il n'en a pas. La dame des Belles Cousines feint
+une grande colère, et lui donne quatre jours, pas davantage, pour se
+pourvoir de cet objet de première nécessité à un vrai gentilhomme.
+
+Ce terme écoulé, revoici madame assise sur les pieds du petit lit, le
+page tremblant à genoux devant elle, et derrière eux, rangées en
+demi-cercle, les dames d'atour, qui étouffaient leur envie de rire:
+madame Catherine, madame Ysabel, Aliz, Marguerite, etc. On va juger le
+petit Saintré. Madame soutient qu'il est coupable, n'ayant pas encore
+fait de choix. Les autres prennent sa défense:--«Ha, Madame, dirent
+elles en riant, cuydez vous qu'il ait mis quatre jours fors que pour
+bien choisir celle qu'il voudra servir? Eh que non, dit madame. Eh que
+si, dirent-elles; _nous nous faisons fortes pour luy_. Lors elles lui
+dirent: N'est il pas vray, mon filz?[96]»
+
+(_Chap._ III.)
+
+ [96] Je cite le texte de l'édition donnée par M. Guichard, la seule
+ qu'il soit désormais possible de lire.
+
+L'Académie veut que dans cette locution _fort_ soit invariable.--«Elle
+se fait _fort_ d'obtenir la signature de son mari;... ils se faisaient
+_fort_ d'une chose qui ne dépendait pas d'eux.»--On ne voit pas la
+raison de cette invariabilité. _Fort_, invariable, ne pourrait être que
+l'adjectif pour l'adverbe, comme lorsqu'on dit: Ils sont partis
+_soudain_; ils tenaient _ferme_, c'est-à-dire, _soudainement_,
+_fortement_. Mais on ne saurait supposer: Elle se fait _fortement_
+d'obtenir, etc.; ils se faisaient _fortement_ d'une chose, etc... Le
+sens manifeste est celui-ci: Elle se disait assez _forte_ pour
+obtenir;... ils se prétendaient _capables_, _forts_ d'une chose... Il
+est donc indispensable de faire accorder l'adjectif. C'était, comme on
+l'a vu, l'usage ancien; pourquoi l'a-t-on changé, et sur quelle
+autorité? Il est fâcheux que l'Académie ne motive jamais ses décisions;
+plus elles sont absolues, plus il faudrait tâcher de les faire voir
+justes et raisonnables.
+
+
+FEINDRE, FEIGNANT[97].
+
+ [97] On écrivait _faindre_ comme _craindre_. L'orthographe normande a
+ prévalu pour le premier.
+
+_Feindre_ s'employait jadis absolument, dans un sens analogue à celui de
+_craindre_, _hésiter_.
+
+L'auteur du _Chastelain de Coucy_ dit, au début de son poëme, que
+l'amour favorise les amants hardis, mais qu'à peine a-t-il aucune
+récompense pour les timides:
+
+ Mais pour les _faingnans_ desloiaus
+ Dist on qu'a paine est nulz loiaus.
+
+ (_Coucy_, v. 21.)
+
+Une chanson de Coucy lui-même, antérieure au poëme d'environ cinquante
+ans, commence par ce couplet:
+
+ Pour verdure ne pour pree,
+ Ne pour fueille ne pour flour,
+ Nulle chanson ne m'agree,
+ Se ne muet de fine amour.
+ Mais li _faingnant prieour_,
+ Dont ja dame n'iert amee,
+ Ne chantent fors en pascours:
+ Dont se plaingnent sans doulours.
+
+ (_Coucy_, p. 13.)
+
+«On a beau célébrer la verdure, les prés, les feuillages, les fleurs;
+nulle chanson ne m'agrée, si elle n'est inspirée par une vraie passion.
+Mais ces _lâches suppliants_, qui n'aiment de fait aucune femme, ne
+chantent que vers le temps de Pâques. Ils se plaignent sans douleurs.»
+
+M. Crapelet a mal traduit: «Mais celui _qui feint d'attendrir_ une
+dame.» On ne feint pas d'attendrir: on attendrit ou l'on n'attendrit
+pas.
+
+Observez que nul mot ne peut remplacer _faignant_. _Lâche_ est trop
+fort; _timide_, trop faible; et puis, la timidité s'allie avec le
+véritable amour; c'est _faignant_, ou, comme on dit en picard, _coeur
+failli_.
+
+ L'ESMOULEUR.
+
+ Pourtant encore un coup ou deux
+ Tourne, mon valet.
+
+ LE VALET.
+
+ Je le veux,
+ Et croy que pas je ne _faindray_.
+
+ (_Les Langues esmouluës._)
+
+Cette acception du verbe _feindre_ était encore en pleine vigueur à la
+fin du XVIIe siècle. Molière en présente de fréquents exemples:
+
+«CLÉANTE.--_Nous feignions_ à vous aborder, de peur de vous
+interrompre.»
+
+(_L'Avare_, acte I, sc. 5.)
+
+Et dans _Don Juan_: «_Je ne feindrai_ point de vous dire que l'offense
+que nous cherchons à venger est une soeur séduite et enlevée d'un
+couvent.»
+
+(Act. III, sc. 4.)
+
+_Feindre_ exprimait moins que _craindre_ et plus qu'_hésiter_; notre
+langue s'est appauvrie de cette délicatesse, mais le peuple l'a retenue.
+_Un feignant_ est un homme qui ne craint pas le travail au point
+d'avouer sa paresse et d'oser le refuser; il l'accepte, mais il fait peu
+et de mauvaise besogne: il hésite, il tourne, il _feint_ de travailler.
+
+Les beaux parleurs se moquent de la prononciation du peuple, persuadés
+qu'en disant _un feignant_ il veut dire _un fainéant_. _Un fainéant_ ne
+fait rien; _un feignant_ fait quelque chose. Qui des deux est le
+ridicule, celui qui est raillé sans raison, ou celui qui le raille sans
+comprendre ce qu'il raille?
+
+Avec _faindre_ et _faignant_, nous avons perdu leur substantif
+_faintise_:
+
+ Chascuns d'eux a sa lance prise:
+ Proaice anemie a _faintise_
+ Les a fait tost esperonner.
+
+ (_Coucy_, v. 1415.)
+
+ Chascuns a sa lanche reprise
+ Apertement et sans _faintise_.
+
+ (_Ibid._, v. 1683.)
+
+_Faintise_ a été mal remplacé par _fainéantise_. Encore une fois, la
+_fainéantise_ s'abstient de tout travail; la _faintise_ feint de
+travailler.
+
+On disait aussi, avec la forme réfléchie, _se faindre_. Un homme donne
+son anneau à un ermite: Présentez-le à ma femme; dites-lui, de ma part,
+qu'elle vous traite comme elle ferait moi-même, et qu'elle ne s'y
+épargne pas:
+
+ Que de vous face en bone foi
+ Autant comme el feroit de moi,
+ Si qu'ele mie ne _se faigne_.
+
+ (_Du Provost d'Aquilée._)
+
+
+FESTIVAL.--_HOW DO YOU DO?_
+
+Ce mot, qui nous revient d'Angleterre, a commencé par être français.
+Saint Bernard s'en servait:
+
+«E soit chanté par tote tes rues li _festivals_ Alleluya.»
+
+(_Sermons_, p. 532.)
+
+Et le traducteur du _livre des Rois_:
+
+«Achab fist remuer jusques al temple un almarie[98] ki esteit al porche,
+u l'um metteit les oblatiuns, nummeement ke li reis soleient faire as
+sabatz e _jurs festivals_.»
+
+(_Rois_, p. 400.)
+
+ [98] Remarquez, dans ce mot, la substitution des liquides _l_ et _r_.
+ Nous avons rétabli l'_r_ étymologique d'_armarium_ (rac. _arma_); au
+ contraire, de _contralier_ (rac. _contra alium_, subaud. _stare_),
+ nous avons fait, par substitution de liquide, _contrarier_:
+
+ Grant pechie fait qui _contralie_
+ Dame qui est d'amors marrie.
+
+ (_Partonopeus_, v. 6660.)
+
+ Ce sont, dit le même auteur, les _clergastes_ (mauvais clercs) qui
+ parlent mal des femmes et contrarient leurs servantes:
+
+ Ce sont clergastes qui en mesdient,
+ Qui lor meschines _contralient_.
+ Ils sont vilains et eles foles.
+
+ (_Ibid._, v. 5489.)
+
+«Achab fit reporter jusque dans le temple une armoire qui était sous le
+porche, où l'on mettait les offrandes, nommément celles que les rois
+avaient coutume de faire aux sabbats et jours de fête.»
+
+_Festival_ s'est embarqué, et a passé la Manche avec Guillaume le
+Conquérant; bien d'autres en ont fait de même: les Anglais ne sont
+riches que de nos dépouilles; si l'on se mettait à cribler leur langue
+et à reprendre ce qui nous appartient, il ne leur resterait pas même de
+quoi se dire: Bonjour, comment vous portez-vous? Leur fameuse formule
+_how do you do_ est volée à la France. On disait, au XIIe siècle,
+_Comment le faites-vous?_ C'était le salut de politesse quand on se
+rencontrait.
+
+La belle et sage châtelaine de Fayel, accueillant pour la première fois
+le châtelain de Coucy en présence de sa dame de compagnie Ysabelle:
+Comment allez-vous? lui dit-elle; comment passez-vous le temps?
+
+ Lors li dist la dame: _Comment
+ Le faites vous_, biau très doux sire?
+ --Certes, dame, n'ai duel ne ire,
+ Jour ne heure, que ne vous voie.
+
+ (_Coucy_, v. 3490.)
+
+«Certes, madame, je n'ai deuil ni chagrin, chaque jour, à toute heure,
+que du désir de vous voir.»
+
+Une autre fois, Coucy rencontre Ysabelle, à qui il a tant d'obligation,
+avec Gobert, le confident de Fayel, mais qui trahit son maître pour
+Coucy, car Ysabelle et Gobert sont amants. Le châtelain court à eux; il
+embrasse familièrement la bonne Ysabelle,
+
+ Et dist: Chiere amie, _comment
+ Le faites vous?_ nel' celez pas.
+
+ (_Coucy_, v. 5710.)
+
+La belle Euriaut reçoit un messager de Gérard, et s'informe de lui avec
+sollicitude:
+
+ _Comment_ Gerars li biaus _le fait_.
+
+ (_La Violette_, p. 40.)
+
+Cette expression était encore en vigueur à la fin du XVe siècle:
+
+--«Adonc le duc Richart vint à luy, et luy demanda _comme il le
+faisait_, et de quoy li servait léans.»
+
+(_Chroniq. de Norm._, imp. à Rouen en 1487.)
+
+ * * * * *
+
+Voltaire, qui a tant raillé le _Comment vous faites-vous faire_ des
+Anglais, ne soupçonnait pas qu'il se moquait d'une vieille formule
+française. Les Anglais n'ont eu que la peine de la revêtir de mots
+saxons, sans autrement la déguiser. Ainsi un gallicisme et un
+germanisme, cela fait un anglicisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Suite des observations détachées.--Fleur d'orange et fleur
+d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, léans,
+céans.--Lésine ou Alesine.--Mystères; de quelques finesses de
+versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues et
+ogres.--Où.--Par, parmi.
+
+
+FLEUR D'ORANGE.
+
+De tout temps on a dit, en bon français, _de la fleur d'orange_.
+
+Malherbe écrit à son ami Peiresc:
+
+«Selon ma coutume, je vous importune: je vous prie de me faire le bien
+de m'envoyer une bouteille d'huile de _fleur d'orange_.»
+
+(_Lettres_, p. 24.)
+
+«Et, à propos de cela, souvenez-vous _de la fleur d'orange_, je vous en
+supplie, monsieur.»
+
+(_Ibid._, p. 30.)
+
+Cette expression revient encore cinq ou six fois.
+
+La cour de Louis XIV, qui passe pour avoir su le français, disait _de la
+fleur d'orange_.
+
+«J'aime nos Bretons: ils sentent un peu le vin, mais votre _fleur
+d'orange_ ne cache pas de si bons coeurs.»
+
+(_Mad. de Sévigné_, lett. 179.)
+
+Voltaire dit _fleur d'orange_:--«Je crois, ma foi, être dans la boutique
+d'un parfumeur; je suis empuanté d'odeur _d'eau de fleur d'orange_.»
+
+(_Les Originaux_, act. II, sc. 8.)
+
+C'est de nos jours seulement qu'on s'est avisé de raffiner sur cette
+expression, et d'y vouloir substituer _fleur d'oranger_. _Fleur
+d'orange_, sans égard pour les autorités qui le protégeaient, a été
+déclaré ridicule, absurde, à l'usage des sots. «Quiconque, dit
+spirituellement l'auteur des _Nouvelles remarques sur la langue
+française_, quiconque a trouvé des fleurs sur une orange, a le droit de
+parler de _fleur d'orange_. Mais on ne rencontre guère de pareilles
+fleurs qu'au _jardin des Olives_. On rencontre probablement aussi en ce
+lieu des _fleurs de poires_, des _fleurs d'abricots_; mais partout
+ailleurs ce sont les oliviers, les poiriers et les abricotiers qui
+portent des fleurs.»
+
+(T. II, p. 239.)
+
+La raillerie est vive et impitoyable, comme d'un homme dix fois sûr de
+son fait. On croirait entendre M. Nodier en personne.
+
+Quoique je n'aie jamais cueilli de fleurs sur une orange, je ne
+laisserai pas de continuer à dire de la fleur d'orange, et même
+j'essayerai de défendre cette expression. Je n'hésite point à me ranger
+du parti le plus faible contre le plus fort, c'est-à-dire, avec les
+anciens contre les modernes; avec Malherbe, Voltaire et madame de
+Sévigné, contre M. Francis Wey.
+
+Avant tout, je prendrai la liberté de faire observer à nos savants
+critiques que, dans cette locution _fleur d'orange_, il ne s'agit pas de
+_la_ fleur, mais _du_ fleur; que _fleur_ ici ne traduit pas _florem_,
+mais _odorem_.
+
+«Les loups reconnoissant _au fleur_ celui qui les a supplantez, tous
+d'un commun accord le devorent.»
+
+(PASQUIER, _Recherches_, VIII, chap. 15.)
+
+_Flairer_, c'est aspirer une odeur; _fleurer_, c'est au contraire
+l'exhaler: témoin, dans _le Malade_, M. Fleurant, apothicaire.
+
+L'article féminin _la_ ne s'unit pas à _fleur_; il représente le mot
+_eau_, supprimé par ellipse. De _la_ fleur d'orange, c'est de _l'eau_ de
+fleur ou de senteur d'orange.
+
+Voilà nos motifs pour maintenir _la fleur d'orange_. A quoi j'ose
+ajouter qu'il faut toujours y regarder à deux fois avant de condamner
+avec cette hauteur une locution qui a pour elle un long et universel
+usage, et tous les écrivains du XVIIe siècle.
+
+On courrait beaucoup moins de risque à soutenir que _fleur d'oranger_
+est dû au purisme affecté et mal instruit du XIXe, et qu'il faut laisser
+l'exactitude de cette expression aux pharmaciens, qui distillent
+effectivement des fleurs d'oranger. Leur pensée se reporte à ce qu'ils
+mettent dans leur alambic, et la nôtre, au fleur de ce qui en sort.
+
+Nos pères, en général, connaissaient mieux que nous la propriété des
+mots; ils savaient très-bien dire _fleur d'oranger_ où cela était
+nécessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais: «Les truyes, en
+leur gesine, ne sont nourries que de _fleurs d'orangiers_.»
+
+(_Pantagruel_, IV, 7.)
+
+Il serait trop singulier qu'il eût fallu attendre jusqu'en 1845 à
+s'apercevoir que les oranges ne portent point de fleurs!
+
+L'Académie ne donne point le substantif masculin _fleur_. Elle autorise
+_de la fleur d'orange_, et même _bouquet de fleur d'orange_; en quoi
+elle ne paraît pas avoir autant de raison, car ici _fleur_ signifie
+nécessairement _florem_. Ce qui aura déterminé l'Académie, c'est
+apparemment cet endroit de Corneille:
+
+ Le cinquième (_bateau_) était grand, tapissé tout exprès
+ De rameaux enlacés pour conserver le frais,
+ Dont chaque extrémité portait un doux mélange
+ _De bouquets_ de jasmin, de grenade _et d'orange_.
+
+ (_Le Menteur_, I, 5.)
+
+Corneille a cru qu'il pouvait dire un bouquet _d'orange_, comme un
+bouquet _de grenade_, et non _de grenadier_; de jasmin, et non _de
+jasminier_. En effet, l'analogie l'excuse.
+
+Je ne vois pas ce qu'a de choquant _jardin des Olives_. Il paraît aussi
+loisible de désigner un jardin par le nom des fruits ou des fleurs que
+par celui des arbres à fleurs ou fruits. _Jardin des roses_ est aussi
+bien et même mieux dit que _jardin des rosiers_.
+
+Mais, outre cette raison, il en existe une autre; c'est que le mot
+_olivier_ est récent, et qu'autrefois _olive_ était le nom commun à
+l'arbre et à son fruit:
+
+ En Saragoze est Marsile li ber;
+ Soz _une olive_ se sist por deporter.
+
+ (_Roncisvalle_, introd. du _Roland_, p. XLVII.)
+
+«Le roi Marsile le brave est à Saragosse; il est assis sous un olivier
+pour se rafraîchir.»
+
+Blancandrin lui conseille d'envoyer à Charlemagne, au siége de Cordes,
+des ambassadeurs portant des branches d'olivier:
+
+ El seje a Cordes porrez Kallon trover;
+ _Branches d'olive_ devez o vos porter.
+
+ (_Ibid._, XLVIII.)
+
+ _Branches d'olives_ en vos mains porterez.
+
+ (_Roland_, st. 5.)
+
+Ces exemples doivent suffire pour apaiser les scrupules de ceux
+qu'alarmerait la censure de M. F. W. _Jardin des Olives_ est aussi bon
+que _fleur d'orange_. Il est possible même qu'_oranger_ soit moderne
+comme _olivier_, et qu'_orange_ ait servi, comme _olive_, à nommer
+l'arbre. Cela justifierait jusqu'aux _bouquets d'orange_ de Corneille et
+de l'Académie.
+
+Enfin, l'auteur des _Observations_ blâme l'Académie d'avoir expliqué
+_fleurer_ par _répandre une odeur_; M. F. W. trouve la définition
+incomplète, et veut _répandre une bonne odeur_. Il oublie que s'il y a
+des fleurs qui sentent bon, il y en a qui sentent mauvais; tout n'est
+pas rose, violette ou tubéreuse, témoin la couronne impériale, l'assa
+foetida et le géranium puant.
+
+La réserve de l'Académie est donc tout à fait louable; M. W. a contre
+son opinion Molière et Regnier: Molière, dans le nom de ce M. Fleurant;
+Regnier, dans le portrait du pédant, si admiré de Boileau:
+
+ Ainsy ce personnage en magnifique arroy,
+ Marchant _pedetentim_, s'en vint jusques à moy,
+ Qui sentis, à son nez et ses levres descloses,
+ _Qu'il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses_.
+
+ (Sat. X.)
+
+Il ne faut pas imputer à l'Académie des torts imaginaires.
+
+
+FLOU.
+
+C'est l'ancienne prononciation du mot _fleur_, qu'on écrivait _flur_.
+
+ L'escut li fraint ki est ad or e a _flur_.
+
+ (_Roland_, passim.)
+
+_Ad or et a flou_,--orné d'or et de fleurs ciselées.
+
+L'_r_ final se réservait à sonner devant une voyelle, par exemple, dans
+le diminutif _flourette_ et dans le verbe _flourir_.
+
+Un tableau _flou_, peindre _flou_ ou _à flou_, un pinceau _flou_; dans
+toutes ces locutions techniques, _flou_ signifie _fleur_, pris en
+manière d'adverbe. C'est peindre tendre et délicat comme une _fleur_, un
+pinceau-_fleur_, etc...
+
+Saint _Flou_, évêque d'Orléans, est, dans le martyrologe de Corbie, sous
+le nom de _sanctus Flosculus_; c'est saint _Flour_, comme celui
+d'Auvergne.
+
+De _flou_ est venu _flouet_, toujours en suivant la même métaphore:
+
+ Damoiselle belette, au corps long et _flouet_,
+ Entra dans un grenier par un trou fort _étreit_.
+
+ (LA FONTAINE.)
+
+«Voilà de mes damoiseaux _flouets_!» s'écrie Harpagon. _Flouet_ est la
+bonne prononciation, et non _fluet_, comme l'on dit à présent. Trévoux
+dérive cet adjectif de _fluxæ et non firmæ sanitatis_, ridiculement.
+C'est chercher midi à quatorze heures.
+
+Le _flou_ d'une médaille ou la _fleur de coin_, c'est la même chose. On
+entend par ce mot une conservation si parfaite de la médaille, que le
+poli du coin s'y fait encore apercevoir. _Fruste_, au contraire,
+signifie _effacé_.
+
+«Diognète sait d'une médaille _le fruste, le flou et la fleur de coin_.»
+(La Bruyère, _de la Mode_.) Les deux dernières expressions font double
+emploi. Quelques éditions écrivent mal à propos _le feloux_.
+
+
+FONTS BAPTISMAUX.
+
+L'Académie donne FONTS, pour un substantif masculin pluriel; ce qui
+suppose qu'il n'a pas de singulier. C'est un substantif féminin, et il a
+un singulier.
+
+_Font_ est l'abrégé de _fontaine_. Pour réfuter l'Académie, il suffit de
+rappeler les noms propres d'homme et de lieu:
+
+_De Bellefonds_, _la Font_, _de Lafont_, _Fontenelle_.--La
+_Chaude-Font_, parce qu'il s'y trouve une source thermale. Les
+dictionnaires géographiques écrivent _la Chaux-de-Font_, ce qui n'offre
+aucun sens.
+
+«Eve de _Funtaine_ i aparut... si la levad (l'église) de _Funz_ et de
+baptisterie.»
+
+(_Rois_, p. 207.)
+
+Mais pourquoi dit-on _fonts baptismaux_? C'est ce qui a trompé
+l'Académie. En voici la raison: _baptismal_, comme venant d'un adjectif
+latin en _is_, _baptismalis_, n'a qu'une terminaison pour les deux
+genres. _Fonts baptismaux_ est aussi bien du féminin que _lettres
+royaux_, _marchandises loyaulx_, _vierge royau_. (Voyez p. 226-228.)
+
+
+IL, LI.
+
+Du pronom latin _ille_, nos pères se firent, en le partageant, un
+pronom, _il_, et un article, _le_, ou plutôt _li_, par la règle qui
+changeait l'_e_ du latin en _i_ français.
+
+_Li_, dans le principe, dut servir pour tous les cas et tous les genres,
+au singulier; on fit pour le pluriel _les_, dans les mêmes conditions.
+_Les_ est la dernière syllabe d'_illas_. L'_a_ final se changeait
+régulièrement en _e_.
+
+On a prétendu établir aussi des déclinaisons mobiles de l'article:
+Fallot en assigne jusqu'à vingt-cinq formes. Il n'y avait pas plus de
+ces déclinaisons pour l'article que pour les substantifs.
+
+LI au masculin est assez connu:
+
+ Quant _li_ vilain les vit venir,
+ _Li_ sanc _li_ commence a fremir.
+
+ (_Le Vilain Mire._)
+
+LI au féminin.
+
+Je vaincrai dans le tournoi, dit Partonopeus; car il est impossible que
+j'y sois fatigué: rien que de penser _à elle_ (_d'elle_) rafraîchira
+toujours mes forces:
+
+ Certes, je vaincrai le tornoi,
+ Car il ne porroit estre pas
+ Que gi fusse vencus ne las,
+ Por poi ge pensasse _de li_
+ Ne m'eust sempres rafresci.
+
+ (_Partonop._, v. 7540.)
+
+ Dormoit Urrake empres disner,
+ Et Persewis ensemble od _li_.
+
+ (_Ibid._, v. 7606.)
+
+«Urraque dormait toujours après dîner, et Persewis avec elle.»
+
+Une dame, éprise du sire de Coucy, révèle à Fayel toute l'intrigue de sa
+femme. Fayel refuse d'abord d'en rien croire:
+
+ Je ne porroie croire
+ Que ceste parole fust voire,
+ Ne que ma femme me fesist,
+ Car je croy qu'onques Dieu ne fist
+ Ne meillour _de li_, ne plus sage;
+ N'onques ne pensa tel folage
+ Que vous cy _de li_ me contés.
+
+ (_Coucy_, v. 4200.)
+
+Les composés étaient aussi féminins, comme _celui_.
+
+Fayel ayant de ses yeux vu l'infidélité de sa femme, finit par en être
+convaincu. Coucy, pour venger sa maîtresse, attire dans un rendez-vous
+la perfide dénonciatrice de ses amours; et quand celle-ci, aveuglée de
+passion, se rend à discrétion, Coucy la rebute avec mépris, et lui fait
+cette harangue un peu rude:
+
+ Dame, or esgardez:
+ Il ne demeure pas en vous
+ Que vostre mari ne soit cous.
+ Vous _li_ estes de pute foi;
+ Et pour itant je vous chastoy
+ Que jamais ne voeillies mesdire
+ De _celui_ ou mains a a dire
+ Qu'il n'at en vous, folle musarde!
+
+ (_Coucy_, v. 5780.)
+
+«Regardez, madame: il ne tient pas à vous que votre mari ne soit cocu.
+Vous lui êtes de laide foi; que ceci vous apprenne à ne jamais médire de
+_celle_ en qui il y a moins à dire qu'en vous, folle, musarde!»
+
+Au quatrième vers, _li_ est pour _à lui_, masculin; et au septième,
+_celui_ désigne la dame de Fayel.
+
+LES est demeuré commun pour les deux genres; ainsi nous sommes sur ce
+point dispensés de toute démonstration. Mais de ce fait il y a une
+induction à tirer: pourquoi aurait-on établi _les_ invariable, et _li_
+variable? Quelle nécessité d'avoir des terminaisons mobiles au
+singulier, quand on s'en passait au pluriel?
+
+Cependant, on rencontre pour le singulier les formes _la_, _lo_, _le_.
+D'où viennent-elles, sinon de l'imitation du latin?
+
+Je l'accorde, mais en quel sens? Qu'il y avait un système constitué pour
+la déclinaison de l'article avec les terminaisons du latin; le système
+dont MM. Raynouard, Ampère, Fallot, et leurs élèves, nous présentent un
+_tableau_ vaste et régulier? Nullement; et mon argument est bien simple:
+c'est qu'il n'est presque pas un des cas de ce tableau, si net dans la
+théorie, que, dans la pratique, on ne trouve confondu avec les autres.
+La doctrine est continuellement démentie par l'application: _le_ est
+aussi féminin que _li_ ou _la_:
+
+ Nus ne doit s'amie essaier;
+ Ki l'at, en pais _le_ doit laissier.
+
+ (_La Violette_, p. 77.)
+
+ Sans congie prendre en est alé
+ _De le cité_ parmi la porte.
+
+ (_Ibid._, p. 76.)
+
+Voici maintenant les deux formes ensemble:
+
+ Lors li sambla et fu avieré,
+ Quant ot coisi _la fremeté_,
+ Et il _le_ vit si garité,
+ Que li chastiaus de guerre fu.
+
+ (_Ibid._, p. 78.)
+
+«Lors lui sembla et fut avis, quand il découvrit la forteresse et la vit
+si bien gardée, que ce fut un château de guerre.»
+
+_Lo_ est aussi masculin que _li_, qui est aussi féminin que _le_, qui
+est aussi bien nominatif ou accusatif que l'un ou l'autre. On trouve au
+pluriel _li_ et _les_; le génitif _del_ est commun aux deux genres pour
+le singulier, parce qu'il représente aussi bien _de li_ ou _de la_ que
+_de lo_ ou _de le_, la dernière élidée. Le datif singulier est _al_,
+qui, sur une consonne, sonnait _au_, et, sur une voyelle, supposait
+l'élision de _a la_, _a le_, _a li_, _a lo_, comme l'on voulait. _Del
+ost_, _al ost_, ne sont d'aucun genre[99]. Aussi qu'est-il arrivé? que
+le mot _ost_, par exemple, qui est partout du féminin dans _Roland_ et
+dans le _livre des Rois_, est passé plus tard au genre masculin, ensuite
+de l'équivoque de l'article[100].
+
+ [99] Dans le fait, ils sont pour _de la ost_, _à la ost_. C'est encore
+ ici l'écriture qui s'est trompée et a trompé.
+
+ [100] «S'en ala li reis e _tute sa ost_ a Jerusalem.»
+
+ (_Rois_, p. 136.)
+
+ --«Lores se apruchad Joab od _tute s'ost_ as Syriens.»
+
+ (_Ibid._, p. 153.)
+
+ --«E Absalon fist maistres cunestables de _sa ost_ Amasa.»
+
+ (_Ibid._, p. 184.)
+
+Ce mélange de formes, loin de prouver une déclinaison savamment
+organisée à la romaine, atteste au contraire l'absence de loi, et la
+faculté dont jouissait chaque écrivain, selon son érudition, de se
+reporter au latin, et d'en tirer l'article sous la forme qu'il jugeait
+la meilleure. Cette liberté n'avait pas l'inconvénient qu'on pourrait
+croire, en un temps où le latin régnait encore à côté du français,
+non-seulement dans les actes publics, mais jusque dans la chaire. On
+était toujours compris.
+
+Je n'ai trouvé qu'un fait constant, un seul: c'est la distinction entre
+le nominatif et l'accusatif pluriel. Le nominatif était _li_,
+l'accusatif _les_.
+
+«_Li_ fals prophete requistrent Baal[101] des le matin jesque au midi, e
+Helyes _li_ cumenchad a rampodner.»--Illudebat illis Helias.
+
+(_Rois_, p. 316, 317.)
+
+ [101] BAAL à l'accusatif. D'après M. Ampère, il devrait y avoir
+ _Baalim_. (_Voy._ p. 259.)
+
+«_Li_ caldeu fierent _les_ enfans ki garde sont des chamoz... Si
+ravissent _li_ caldeu _les_ chamoz...»
+
+(_Job_, p. 502.)
+
+ _Li_ adubez en sunt _li_ plus pesant;
+ Envers _les_ funz s'enturnerent alquans.
+
+ (_Roland_, st. 502.)
+
+«Si comme dit le poete que envies assaut _les_ souverains, et _li_ vens
+soufflent _les_ choses trop haultes.»
+
+(Jean de Meun, _trad. d'Abeilard_.)
+
+«Se nous demenomes ainsi _li_ uns _les_ altres...»--_alii, alios_.
+
+(Villehard., p. 199.)
+
+Hormis ce point, la déclinaison mobile de l'article est une invention
+aussi savante, aussi embrouillée et aussi chimérique que celle des noms.
+Je ne conseille à personne de travailler pour la comprendre, la retenir,
+et surtout la retrouver dans les textes. Ce serait temps et peine
+perdus.
+
+IL est le pronom de la troisième personne. Jamais il ne changeait de
+forme:
+
+ S'en va Guidoine, _il_ et si cumpaignons.
+
+ (_La Desconfite de Roncevaux._)
+
+ Veez Lambert, franche gens honoree:
+ _Il_ et belle Aude ont la paix porparlée.
+
+ (_Gerars de Viane_, v. 1022.)
+
+ Guidoine broche (n'a cure de sermon)
+ Desor un pui, _il_ et Marsilion.
+
+ (_La Desconfite de Roncevaux._)
+
+Dans tous ces endroits, l'usage moderne substituerait à _il_,
+_lui_:--_Lui_ et ses compagnons... _Lui_ et la belle Aude, etc.
+
+Pourquoi? Ce n'est pas assurément par considération pour la logique ou
+la clarté, que l'on affecte de confondre, en certains cas, le nominatif
+d'un pronom avec son datif; ni par égard pour l'euphonie ou les besoins
+de la versification, puisque _lui et_ forme un hiatus inadmissible en
+vers.
+
+Voilà donc une forme de langage supprimée, une des plus nécessaires. Le
+poëte moderne sera obligé de faire un long circuit pour dire, ou plutôt
+il ne pourra jamais dire:
+
+ S'en va Guidone, _il_ et ses compagnons.
+
+Pourquoi donc ce double emploi? pourquoi tantôt _il_, tantôt _lui_? Qui
+le sait le dise.
+
+
+ILLEC.
+
+La Fontaine, qui a sauvé tant de vieux mots, a souvent employé _illec_:
+
+ Notez qu'_illec_, avec deux autres dames,
+ Du bon bourgeois l'épouse était aussi.
+
+ (_Le Savetier._)
+
+_Là_ est sec, difficile à employer à cause de l'hiatus; _illec_ est
+harmonieux, commode, et de plus a une couleur, un parfum d'antiquité
+dont le poëte peut tirer un excellent parti.
+
+_Illec_ est l'adverbe _illuc_ transporté en français presque sans
+modification, car la première forme fut _illuecques_, qui se prononçait
+_illeuc_. Ce mot a passé par toutes les vicissitudes d'_avecques_: on a
+dit _illuecques_, _illuecque_, _iluec_, _illecque_, _illec_, et ce
+dernier même a disparu. C'est dommage!
+
+
+LÉANS, CÉANS.
+
+Deux expressions excellentes, sonores, pleines de sens, que rien ne
+remplace.
+
+_Léans_ est pour _là ens_, _là dedans_;
+
+_Céans_, pour _ci ens_, _ici dedans_. L'euphonie a légèrement modifié
+leurs racines.
+
+_Léans_ se rapporte à un lieu qu'on désigne; _céans_ marque le lieu où
+l'on est dans le moment où l'on parle.
+
+Aubérée guette l'instant de la sortie d'un mari pour se glisser chez sa
+femme:
+
+ Et fu a un jor de marchié
+ Que la vielle ot bien agaitié
+ Que li sires n'ert pas _laiens_.
+ Et Diex, fait elle, soit _Caiens_!
+
+Orgon rentrant chez lui après une absence:
+
+ Qu'est-ce qu'on fait _céans_? comme est-ce qu'on s'y porte?
+
+ Vous noterez que l'ange était un drôle,
+ Un frère Jean, novice de _léans_.
+
+ (LA FONTAINE, _Féronde, ou le Purgatoire_.)
+
+La Fontaine emploie souvent _léans_ et _céans_. Molière n'emploie que le
+second, l'autre était déjà trop vieux; mais _céans_ avait toujours cours
+parmi la bourgeoisie. Il sied admirablement dans la bouche de madame
+Jourdain, de madame Pernelle, de Dorine, de Chrysalde.
+
+Mais les rogneurs de notre langue ont décidé qu'_ici_ et _là_
+suffisaient à tout.
+
+
+LÉSINE, ALESINE.
+
+On devrait dire _alesine_, _l'alesine_; _la lésine_ est la même faute
+que _la Guyane_, _la Natolie_. (_Voy._ p. 150 et 397.)
+
+_Alesina_ est, en italien, une alêne de cordonnier. A la fin du XVIe
+siècle, Vialardi composa une satire de l'avarice et des avares,
+intitulée _la Compagnie de l'Alène_, _la Compagnia dell' Alesina_. Ce
+livre, qui obtint un très-grand succès, fut traduit dans notre langue en
+1604, et fit éclore une foule d'imitations: _les Noces de la Lésine_,
+_la Contre-Lésine_, etc. Le mot _lésine_ ne remonte donc pas plus haut
+que le XVIe siècle. Regnier, dans sa satire du mauvais repas:
+
+ Or, durant ce festin, damoyselle famine,
+ Avec son nez étique et sa mourante mine,
+ Ainsi que la cherté par édit l'ordonna,
+ Faisoit un beau discours dessus la _lézina_.
+
+C'est ainsi que toutes les éditions écrivent le dernier vers.
+L'étymologie commandait de mettre:
+
+ Faisoit un beau discours dessus l'_alésina_.
+
+Évidemment, Regnier fait allusion au livre de Vialardi, et se sert du
+mot italien, qui, probablement, n'avait pas encore été francisé en
+_lésine_. On aurait dû dire _alesine_, comme on avait fait par syncope
+_alesne_. J'observerai, en passant, que Regnier se nourrissait de la
+lecture des ouvrages italiens; il est plein d'imitations du Caporali, du
+Mauro et d'autres.
+
+Pourquoi appelait-on les avares la Compagnie de l'alêne? L'abbé Goujet
+dit que l'on était reçu dans la compagnie de l'_alesina_ quand on savait
+bien manier l'alêne et allonger le cuir avec les dents. C'est une
+explication conjecturale, et imaginée évidemment d'après la locution
+qu'il s'agit d'expliquer. Il est probable qu'on trouverait la véritable
+origine de cette métaphore dans le livre de Vialardi. Je ne l'ai point
+vu, mais je crois pouvoir rapporter au symbole qu'il a choisi cette
+expression du peuple, pour dire qu'un cuisinier a été avare de beurre
+dans un ragoût: On y a mis du beurre _avec une alêne_.
+
+Vialardi n'a point d'article dans la _Biographie universelle_; Ginguené
+n'en fait pas mention davantage. Baillet et l'abbé Goujet parlent de lui
+et de son livre. (_Anti_, in-4º, p. 368, et _Biblioth. française_, VIII,
+134.)
+
+
+MYSTÈRES.
+
+_De quelques finesses de versification que l'on croit modernes._
+
+Quand on veut donner l'idée d'une composition grossière et barbare, on
+cite toujours les _Mystères_ du moyen âge. On ne les a pas lus, mais
+n'importe: on les méprise de confiance. Ce sont des oeuvres
+très-irrégulières sans doute, mais l'art n'y est pas si étranger qu'on
+le croit bien. Qui prendrait la peine de les examiner, y pourrait faire
+des découvertes intéressantes, et aussi inattendues que celui qui, en
+battant les broussailles, trouverait des pièces d'or.
+
+S'attendrait-on, par exemple, à rencontrer dans un mystère la forme
+piquante et spirituelle du triolet, qui semble une invention de l'esprit
+du XVIIIe siècle? Voici un joli triolet tiré du mystère de la Passion,
+joué à Angers en 1482. La scène est aux noces de Cana; le vin manque:
+
+ ABIAS.
+
+ Il n'y a plus de vin es pots;
+ Vez-cy tres fascheuse nouvelle!
+
+ SOPHONIAS.
+
+ C'est assez pour prendre propos,
+ Si n'y a plus de vin es pots;
+ Et l'on dira que sommes sotz,
+ Si le maistre d'hostel appelle.
+
+ MANASSÈS.
+
+ Il n'y a plus de vin es potz;
+ Vez-cy tres fascheuse nouvelle!
+
+On pourrait croire que c'est un hasard, mais nullement. L'auteur emploie
+la même forme quand il veut montrer que le personnage tient à son idée.
+Saint Pierre, pendant la nuit qui précède la Passion, vient frapper à la
+porte d'Anne, le grand prêtre. Il est transi de froid:
+
+ S. PIERRE.
+
+ Vous plairoit il point que j'entrasse,
+ Dame, par vostre courtoisie?
+
+ LA SERVANTE.
+
+ Que vous faut il?
+
+ S. PIERRE.
+
+ De vostre grace,
+ Vous plairoit il point que j'entrasse?
+ Il fait froit: si je me chauffasse?
+
+ LA SERVANTE.
+
+ Attendez la.--Cil nous ennuye!
+
+ S. PIERRE.
+
+ Vous plairoit il point que j'entrasse,
+ Dame, par vostre courtoisie?
+
+Ces triolets valent, comme facture, ceux de Voltaire; ils sont peut-être
+de Pierre Gringoire[102].
+
+ [102] Lacroix du Maine attribue ce mystère à Jean Michel, «_poëte
+ très-éloquent et scientifique docteur_.» Mais Jean Michel florissait
+ en 1486, et ce même mystère était connu dès 1402. Jean Michel n'a
+ donc pu que le retoucher et l'étendre. Les confrères de la Passion
+ se le transmettaient de main en main, sauf à le faire embellir par
+ les poëtes de leur temps. Il arriva de la sorte jusqu'en 1507,
+ époque où il fut imprimé à Paris. Il est hors de doute que Gringoire
+ a dû y travailler en son rang. Il serait à désirer qu'on le
+ réimprimât.
+
+Voici un couplet de Madelaine, d'une allure leste et pimpante. Voyez
+comme ces vers coulent facilement! le ton est presque celui de la bonne
+comédie:
+
+ MADELAINE.
+
+ Je veuil estre toujours jolie,
+ Maintenir estat hault et fier,
+ Avoir train, suivre compaignie,
+ Encores huy meilleur qu'hyer.
+ Je ne quiers que magnifier
+ Ma pompe mondaine, et ma gloire:
+ Tant veuil au monde me fier,
+ Qu'il en soit à jamais memoire.
+ J'ai mon chasteau de Magdalon,
+ D'où l'on m'appelle Magdelaine,
+ Où le plus souvent nous allon
+ Gaudir en toute joie mondaine.
+ Je veuil estre de tous bien pleine,
+ Tant qu'au monde n'ait la pareille;
+ Et passer en plaisance humaine
+ Toute aultre qu'à moi a'appareille.
+
+Cette Madelaine-là est parente de la Céliante du _Glorieux_; c'est la
+même verve et la même franchise de coquetterie.
+
+Notre siècle se vante bien haut d'avoir porté au dernier degré le
+sentiment des rhythmes, les procédés de la versification, l'art
+d'agencer les rimes, la rapidité des vers de courte mesure, etc., etc...
+Je ne lui contesterai pas le mérite de la mise en pratique; mais pour
+celui de l'invention, c'est une autre affaire.
+
+Si vous voulez juger combien toutes ces belles choses sont nouvelles,
+jetez les yeux sur cet autre couplet que le poëte met dans la bouche de
+Marthe. On se rappelle le caractère de Marthe dans l'Évangile: «Martha
+autem satagebat circa frequens ministerium.»
+
+ MARTHE.
+
+ Je me travaille et me debats
+ En fervente sollicitude,
+ Et à mesnager hault et bas
+ Soigneusement mets mon estude.
+ La vie est active et fort rude
+ Qui curieusement la maine;
+ Mais Dieu en rend beatitude
+ Lassus, en l'eternel domaine.
+
+ Ma soeur Madelaine,
+ De fol desir plaine,
+ En liesse vaine
+ S'esbat et pourmaine,
+ Chantant ses chansons;
+
+ Mon frere Lazare
+ Porte haulte care[103],
+ Ses chiens hue et hare[104],
+ Et souvent s'esgare
+ Parmy les buissons.
+
+ Ils n'ont soing en eulx
+ Fors d'estre joyeulx,
+ Et sont curieux
+ D'esbats et de jeulx,
+ A leurs volentés,
+
+ On les y soustient,
+ Rien ne les retient;
+ De Dieu ne souvient;
+ Fol desir les tient
+ En leurs voluptés.
+
+ [103] La face haute, le nez au vent. De l'espagnol _cara_, visage.
+
+ [104] «_Harer les chiens_,--Attizare i cani a la caccia,--Echar los
+ perros tras la caça.» (_Trésor des trois langues._)
+
+ Ce mot manque dans Furetière.
+
+Il me semble que des gens qui en sont venus là n'étaient pas absolument
+des brutes, ni des imbéciles grotesques, tels que nous les montre
+_Notre-Dame de Paris_. A la vérité, ils n'ont pas su proclamer avec
+emphase l'_art_, les _artistes_, leur _sacerdoce_, leur _mission_; ni
+vanter leurs propres vers _ciselés_, _profondément fouillés_; ni les
+_arabesques_ de leur style, ni leurs _âmes saintes_; ni la gloire des
+gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni
+interpréter les portails, ni appeler les cathédrales des poëmes de
+pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus: c'est bien fait!
+
+
+OGIER LE DANOIS.--Origine de ce surnom.
+
+Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son père était
+gouverneur de la Marche, c'est-à-dire, de la frontière d'Ardène. Ogier,
+né dans ce pays, était donc Ogier l'Ardenois, qu'on prononçait l'Adanois
+(_r_ muette, _en_ sonnant _an_).
+
+De _l'Adanois_ on fit _le Danois_.
+
+Nous avons le poëme _d'Ogier l'Ardenois_, par Raimbert, de Paris, qui
+écrivait au XIIe siècle. Ce poëme a été publié; Ogier y est à chaque
+instant appelé _le Danois_, le bon _Danois_, et nulle part on n'y
+raconte l'origine de ce surnom. Il est singulier de voir Ogier appelé
+dans le titre _l'Ardenois_, et dans le texte _le Danois_. Voici comment
+cela peut s'expliquer: La composition du poëme remonte en effet au XIIe
+siècle, mais le manuscrit d'après lequel on a imprimé est d'une époque
+beaucoup plus récente. Le copiste, par une licence très-commune, tout en
+respectant le titre, aura partout, dans le texte, substitué l'épithète
+consacrée de son temps, et devenue, pour ainsi dire, partie intégrante
+du nom de son héros. Rien de plus fréquent que ces altérations. Les
+romans des _Douze Pairs_ sont, à cet égard, un vrai chaos, parce qu'on y
+retouchait continuellement.
+
+Nous voyons de même la rue de _l'Ajussiane_, ou de _l'Egyzziane_ (sainte
+Marie l'Égytienne), transformée en rue de _la Jussienne_;
+
+L'_Anatolie_ (pays du Levant) est devenue, sous la plume de quelques
+écrivains, _la Natolie_;
+
+L'_endemain_ (le jour en demain) est aujourd'hui _le lendemain_, avec
+l'article redoublé, dont personne ne s'aperçoit. Les vieux textes ne
+portent jamais que _l'endemain_:--«_L'endemain_, Saül partit l'ost en
+treis.»
+
+(_Rois_, I, p. 37.)
+
+ Et _l'endemain_ revois au bos
+ Si me recarche l'en le dos.
+
+ (_De l'Asne et dou Chien._)
+
+On trouve aussi Ogier de _Danemarche_. Le _ch_ ayant le son dur du _k_
+(_voy._ p. 52), _marche_ sonnait _marke_; et voilà comment
+_l'Adane-Marche_ devint _le Danemarck_. _Danemarche_ (_Danemarke_) était
+le cri de guerre d'Ogier:
+
+ Mult hautement _Danemarche_ rescrie.
+
+ (_Ogier_, v. 12541.)
+
+On ne peut douter de la confusion de ces épithètes, _l'Ardenois_, _le
+Danois_. Ogier, qui porte dans le titre du poëme celle d'_Ardenois_,
+porte presque partout dans les vers celle de _Danois_. Il y a pourtant
+quelques exceptions, par exemple au vers 1345:
+
+ Karaheus a l'_Ardenois_ apelé:
+ Diva, Ogier, que as tu empensé?
+
+Ogier, fils de Geoffroy, duc d'Ardene, avait un oncle appelé Thierry, et
+surnommé également d'Ardene. Or, ce Thierry reçoit, comme son neveu,
+tantôt l'épithète d'_Ardenois_, tantôt celle de _Danois_:
+
+ Dont point Morans et l'_Ardenois_ Tieris.
+
+ (v. 7488.)
+
+ Si que dus Namles et l'_Ardenois_ Tieris.
+
+ (v. 7503.)
+
+ Dex! come i fiert Kalles de Saint Denis,
+ _Tieris d'Ardane_, Namles li vieus floris!
+
+ (v. 7460)
+
+ Et d'autre part vint _li Danois Tieris_.
+
+ (v. 7016.)
+
+Une hache _danoise_ est une hache _ardenoise_. Liége fut de tout temps
+célèbre pour ses fabriques d'armes. Les paysans réunis sous les ordres
+du duc d'Ardene-marche sont mal couverts, vêtus de serge, et portent
+chacun une hache danoise:
+
+ Tu es de _Danemarche_,
+ Des mal quvers qui se vestent de sarge;
+ En lors poins ont cascuns _danoise_ hache.
+
+ (v. 4301.)
+
+ Abatus fu li _Ardenois_ Tierris;
+ D'une _danoise_ l'enversa Guielins.
+
+ (v. 7545.)
+
+Ogier est surnommé aussi _d'outre-mer_.
+
+ Vers lui se torne _li Danois d'ultre mer_.
+
+ (v. 83.)
+
+Cela signifie l'_Adanois d'outre-Meuse_. Le Danemark n'est pas plus
+outre-mer que la mer n'est la Meuse; mais la géographie des poëtes du
+moyen âge n'en savait pas si long, et n'y regardait pas de si près.
+
+On a invoqué le celtique, l'anglais, le breton, le gaulois et le gallois
+pour expliquer comment _l'Ardenois_ avait pu devenir _le Danois_: «ARDEN
+était l'équivalent de DEAN, dont les anciens Gaulois et les Bretons se
+servaient pour désigner une forêt: les Anglais traduisent en latin
+_deane-forest_ et _Arden-forest_ par _Silva danica_; ainsi, l'on disait
+_Deanois_, _Danois_, pour _Ardenois_[105].» Cela est bien savant! Je
+crois le chemin beaucoup plus court et plus sûr en passant par la
+prononciation: _Ardene_, _Adane_;--_l'Adanemarke_, _le
+Danemark_;--_l'Ardenois_, _l'Adanois_, _le Danois_.
+
+ [105] Préface d'_Ogier le Danois_, par M. Barrois, p. 3.
+
+
+ORGUES et OGRES.
+
+Tous les dictionnaires font ce mot masculin au singulier et féminin au
+pluriel. Sur quoi fondés, je l'ignore; mais c'est l'usage. En sorte
+qu'il faut dire, pour parler correctement: C'est _un_ des plus _belles_
+orgues que j'aie _vues_. Nosseigneurs de l'Académie devraient bien nous
+régler cette impertinente irrégularité.
+
+Le mot _orgues_ se rencontre dans un curieux passage de la version du
+_livre des Rois_. Le traducteur, pour éclaircir le texte de temps en
+temps, y intercale une glose qu'il prend dans S. Augustin, dans S.
+Jérôme, dans les Paralipomènes, ou ailleurs, sans autrement en prévenir
+que par un mot en marge: c'est ou le nom de l'auteur à qui il emprunte,
+ou tout simplement le mot _auctoritas_. C'est ce mot qui accompagne le
+passage en question.
+
+David, dit le texte, dansait devant l'arche, sautant de toutes ses
+forces, vêtu d'un éphod de lin.
+
+Le traducteur n'est pas encore satisfait de cette danse; il veut que
+David jouât en même temps de l'orgue, et même de l'orgue de Barbarie.
+L'explication en est si claire, qu'il n'est pas possible de le
+méconnaître:--«David sunout une maniere de _orgenes_ ki esteient si
+aturné ke l'um les liout as espaldes celi ki 's sunout; e il si sailleit
+e juout devant Nostre Seigneur.»
+
+(_Rois_, II, p. 141.)
+
+«David sonnait d'une espèce d'orgues qui étaient _arrangé_ de façon
+qu'on les liait aux épaules de celui qui en jouait; et il dansait et
+jouait ainsi devant Notre-Seigneur.»
+
+ * * * * *
+
+Malheureusement le texte porte le participe _aturné_ invariable, en
+sorte qu'on ne peut en induire de quel genre était le mot _orgues_.
+
+Le premier orgue qui parut en France y vint en 757; c'était un présent
+de Constantin Copronyme à Pepin, père de Charlemagne. Cet orgue fut
+placé à Saint-Corneille de Compiègne. Il fallait que ce fût un orgue de
+Barbarie, c'est-à-dire, dont on jouait à l'aide d'une manivelle, car il
+n'y avait personne en France capable de toucher un orgue à clavier; et
+l'on ne voit point que Constantin eût joint à son cadeau l'artiste sans
+lequel il devenait inutile. Gerbert, qui rapporte le fait, ne parle pas
+de cette circonstance.
+
+Les règles de la prononciation rendaient impossible de prononcer
+_orgues_ comme nous le prononçons aujourd'hui. (_Voy._ p. 30.) On
+transportait l'_r_ après le _g_, _ogres_:
+
+--«Les bones uevres en qui Dex se delite, si com li huem fet ou son de
+la harpe, u des _ogres_, u d'altres estrumenz.»
+
+(_Comment. sur le Psautier._)
+
+«J'ai déjà parlé, dit Roquefort, de ce magnifique instrument que nos
+pères nommaient _organ_, _orgenes_, _orguettes_, _ogres_.»
+
+(_État de la poésie française_, p. 119.)
+
+Les héros de Vadé ne disent jamais autrement qu'_ogres de Barbarie_,
+expression qui doit dater de loin, car elle rappelle à la fois la
+prononciation primitive, et le pays éloigné d'où nous vint le premier
+orgue.
+
+
+OU.
+
+Il n'y a peut-être pas de mot dans la langue française dont le domaine
+ait été plus injustement restreint. Il servait jadis pour tous les
+rapports marqués aujourd'hui par _à_, _en_, _vers_; on mettait _ou_ pour
+_à qui_, _en quoi_, _auquel_, _par lequel_, _vers lequel_, etc.
+
+Maintenant _ou_ n'est plus qu'une conjonction alternative, ou un adverbe
+de lieu; il signifie _ubi_ et _vel_: encore, dans le premier cas,
+prend-on soin de le marquer d'un accent, pour le distinguer du second.
+Petite précaution puérile, inconnue dans le temps où elle pouvait
+paraître plus nécessaire, les fonctions du mot étant beaucoup plus
+diverses:
+
+ Ja il ne plaise à Dieu, le roi du firmament,
+ Que ayons paix a Karlon, le roy _ou_ France apent.
+
+ (_Les quatre fils Aymon_, v. 426.)
+
+«Le roi de qui la France dépend, à qui elle se rattache.»
+
+ Trestous li Deu _ou_ croient les François.
+
+ (_Ogier_, v. 1457.)
+
+ Les fils Garin _ou_ tant a de fierté.
+
+ (_Gerars de Viane_, v. 1214.)
+
+ _Ou_ pensez vous, frere Symon?
+ Je pens, fait il, a un sermon,
+ Le meilleur _ou_ je pensasse oncques.
+
+ (RUTEBEUF, _De frere Denise_.)
+
+_Où_ pour _en quoi_, _dans lequel_:
+
+ Hemi! _ou_ arai je fiance?
+
+ (_Coucy_, v. 5678.)
+
+s'écrie la dame de Fayel, qui se croit sacrifiée à une rivale.
+
+ Et pour itant, je vous chastoy
+ Que jamais ne vueilliez mesdire
+ De celui _ou_ mains a a dire
+ Qu'il n'at en vous, fole, musarde.
+
+ (_Ibid._, v. 5780.)
+
+«Par là, je vous enseigne à ne jamais médire de celle en qui il y a
+moins à reprendre qu'en vous.»
+
+--«L'on est à cette heure à parfaire le procès de maistre Gérard, _où_
+j'espère que, la fin bien congneue, le roi trouvera qu'il est digne de
+mieulx que du feu.»
+
+(_Marguerite, reine de Navarre._)
+
+ Au logis d'une fille _où_ j'ai ma fantaisie.
+
+ (REGNIER.)
+
+_Où_ se rapporte à la fille, et non au logis. C'est «fille _en qui_ j'ai
+ma fantaisie.»
+
+Le XVIIe siècle conservait au mot _où_ cette large signification, si
+commode pour la rapidité du discours.
+
+--«Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il
+parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour
+avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait
+bien aussi pour des choses _où_ il a plus d'affection, comme pour dire:
+Rongez cette corde qui me blesse, et _où_ je ne puis atteindre.»
+
+(PASCAL, _Pensées_.)
+
+Un académicien moderne dirait: _Choses auxquelles_ il a plus
+d'affection; la _corde à laquelle_ je ne puis atteindre.
+
+ Et voilà donc l'hymen _où_ j'étais destinée!
+
+ (RACINE, _Iphigénie_.)
+
+Molière emploie toujours _où_ pour marquer ces sortes de rapports. J'ose
+affirmer, après examen, qu'il n'est pas de mot plus rare dans ses
+oeuvres que le mot _auquel_. Je ne pense pas qu'on l'y rencontrât plus
+d'une ou deux fois. _Lequel_ est, chez Molière, au sens interrogatif de
+_uter_, et n'a jamais le sens relatif, dont on lui est aujourd'hui si
+libéral.
+
+ Ayez, je vous prie, agréable
+ De venir honorer la table
+ _Où_ vous a Sosie invité.
+
+ (_Amphitryon_, III, 5.)
+
+ Non; il faut qu'il ait le salaire
+ Des mots _où_ tout à l'heure il s'est émancipé.
+
+ (_Ibid._, III, 4.)
+
+ Aux différents emplois _où_ Jupiter m'engage.
+
+ (Prologue d'_Amphitr._)
+
+«Les sentiments d'estime et de vénération _où_ votre personne n'oblige.»
+
+(_Pourceaugnac_, III, 5.)
+
+«C'est une chose _où_ l'on doit avoir de l'égard.»
+
+(_L'Avare_, I, 7.)
+
+«C'est une chose _où_ vous ne me réduirez point.--L'engagement _où_ j'ai
+pu consentir.--C'est un parti _où_ il n'y a point à redire.--C'est ici
+une aventure _où_ je ne m'attendais pas.»
+
+(MOLIÈRE, _passim_.)
+
+Essayez de remplacer _où_ dans ces deux passages, tirés de poëtes bien
+différents, et où les grammairiens voient une faute de français,
+c'est-à-dire, contre leur français:
+
+ Et, pour justifier cette intrigue de nuit
+ _Où_ me faisait du sang relâcher la tendresse...
+
+ (_L'École des maris_, act. III, sc. 2.)
+
+ Nous avons tous les deux au front une couronne
+ _Où_ nul ne doit lever de regards insolents.
+
+ (_Le Roi s'amuse_, act. I, sc. 5.)
+
+C'est parler conformément aux meilleurs et aux plus anciennes traditions
+de la langue.
+
+Malherbe:
+
+«Pour me conserver dans vos bonnes graces, je me tiendray très-heureux
+que vous m'honoriez de quelque commandement _où_ je puisse m'en rendre
+digne.»
+
+(_Lettres_, p. 16.)
+
+«Il (M. de Montpensier) est extrêmement mal, et le remède de lait _où_
+il est depuis trois semaines, pour avoir été employé trop tard, ne fait
+pas l'effet que l'on désiroit en la guérison d'un si bon prince.»
+
+(_Ibid._, p. 45.)
+
+Corneille:
+
+ Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret
+ _Où_ quiconque a du coeur ne consent qu'à regret.
+
+Voltaire écrit, pour tout commentaire, que cela _n'est pas français_.
+Avec sa permission, je crois qu'il se trompe:
+
+ Pardonne à cet hymen _où_ j'ai pu consentir.
+
+ (_Alzire_, III, 1.)
+
+ N'imputez qu'à l'amour, que je dois oublier,
+ La honte _où_ je descends de me justifier.
+
+ (_Zaïre_, IV, 6.)
+
+ Sais-tu l'excès d'horreur _où_ je me vois livrée?
+
+ (_Mérope_, IV, 4.)
+
+La correspondance de Voltaire offrirait autant d'exemples en prose que
+ses poëmes d'exemples en vers. Si Voltaire a eu un tort, c'est d'avoir
+blâmé Corneille, et non de l'avoir imité en rejetant cette insupportable
+circonlocution moderne, _dans lequel_, _par laquelle_:--Le moment _dans
+lequel_ je parle est déjà loin de moi.--Cette intrigue _vers laquelle_
+la tendresse me faisait relâcher.
+
+L'Académie donne trois exemples de _où_ pris, dit-elle, _dans un sens
+moral_, quoiqu'il soit malaisé de savoir ce que c'est que le sens moral
+d'un adverbe.--«_Où_ me réduisez-vous? _Où_ en sommes-nous? _Où_
+allons-nous?»--Les deux derniers n'en font qu'un, et c'est évidemment
+une question de lieu; par conséquent _où_ y est parfaitement à sa place.
+_Où_ me réduisez-vous? est autre chose. _Où_ est ici évidemment pour _à
+quoi_; et si la substitution est légitime dans cette façon de parler,
+pourquoi ne l'est-elle pas dans toutes les analogues? Qu'est-ce que
+c'est que réserver une seule locution, et de quel droit? L'usage? Mais
+l'usage de Pascal, de Corneille et de Molière vaut bien, apparemment,
+celui du XIXe siècle!
+
+Reprenons donc, il en est temps, une façon de parler excellente, commode
+et leste, que nous étions en train de remplacer par la plus gênante, la
+plus traînante et la plus insipide. Nous avons d'ailleurs tout intérêt à
+ne point envieillir nos grands écrivains, à ne point permettre que de
+mauvais grammairiens, des pédants, pour tout dire, y introduisent des
+solécismes posthumes. Quand nous aurons laissé abolir l'autorité de
+Racine, de Molière, de la Fontaine, de Pascal et de Voltaire, sur qui,
+s'il vous plaît, nous guiderons-nous? sur M. Girault-Duvivier, ou sur M.
+Napoléon Landais?
+
+Ouvrez _la grammaire des grammaires_; vous allez être bien édifié! Elle
+distingue _où_ adverbe, _ou_ pronom absolu, et _ou_ pronom relatif. Elle
+permet le dernier avec «un verbe qui marque _une sorte de localité
+physique ou morale_.» Mais elle avoue que «la poésie s'en sert parfois
+dans des cas ou il n'y a pas _localité physique ou morale_.»
+
+C'est à ces faiseurs de galimatias double qu'est abandonnée la police de
+notre langue; ce sont là nos instructeurs, et les juges en dernier
+ressort de Molière, de Pascal, de tous nos grands écrivains! Il fallait
+effectivement moins de génie pour composer _Tartuffe_ ou les _Lettres
+provinciales_ que pour comprendre le pronom _ou_ dans une localité
+morale.
+
+ * * * * *
+
+Voici la règle suivie, sans conteste, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle:
+_a_, _y_, _ou_, sont trois termes corrélatifs; où va l'un des trois, les
+deux autres vont également.
+
+Essayez ce principe à tous les exemples cités de Molière, de Corneille,
+etc., vous reconnaîtrez qu'il s'y adapte et les résout. On dit:
+Consentir à quelque chose; j'_y_ consens:--«C'est une chose _où_ je ne
+puis consentir.»
+
+(MOLIÈRE.)
+
+Exposer quelqu'un _au_ mépris; Vous l'_y_ exposez:--«L'affront _où_ ton
+mépris l'expose.»
+
+(_Idem._)
+
+Penser _à_ quelque chose: J'_y_ pense:--«_Où_ pensez-vous, frère Symon?»
+
+(RUTEBEUF.)
+
+Avoir égard _à_: J'_y_ aurai égard:--«C'est une chose _où_ l'on doit
+avoir de l'égard.»
+
+(MOLIÈRE.)
+
+Atteindre _à_: J'_y_ atteindrai:--«Cette corde _où_ je ne puis
+atteindre.»
+
+(PASCAL.)
+
+Croire à quelque chose: J'_y_ crois:--«Laissons là la médecine, _où_
+vous ne croyez point.»
+
+(MOLIÈRE.)
+
+En un mot, de saint Louis à Louis XV, on n'a point parlé autrement.
+C'est la bonne manière, et il faut s'y tenir.
+
+
+PAR.--PARMI.
+
+Las Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi
+seul_:
+
+ Quamvis, Scæva, satis _per te_ tibi consulis et scis.
+
+ (HORACE, ep. 17, lib. I.)
+
+«Scæva, quoique tu saches assez te conduire tout seul...»
+
+Nos pères avaient copié cette locution, et disaient: _Tout par vous_,
+_par lui_, _par eux_, _par elles_:
+
+ Les cloches de l'église, de ce soyez certains,
+ Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains.
+
+ (_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_, I, 69.)
+
+Sonnèrent toutes seules.
+
+ La douce mere Dieu, a ce mot s'en tourna,
+ Avec son dous enfant es sains ciex remonta,
+ Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura.
+
+ (_Le Dit des trois Chanoines_, ibid.)
+
+Félix resta tout seul.
+
+Cette locution s'est conservée pure chez les Anglais: _By himself_, _by
+herself_; _tout seul_, _toute seule_; mot à mot, _par lui-même_, _par
+elle-même_.--Are you quite _by yourself_? Êtes-vous absolument _seul_?
+mot à mot, _tout par vous-même_.
+
+Et dans le patois lorrain, _tot pâ li_, _tote pâ lei_, tout par lui,
+toute par elle; tout seul, toute seule. _Lei_, pronom féminin, comme en
+italien.
+
+Le français moderne garde encore une trace à demi effacée de cette façon
+de parler, dans _à part lui_, _à part moi_, qu'on devrait écrire, _à par
+lui_, _à par moi_, sans _t_. _Par lui_, _par moi_, sont ici construits
+avec le signe du datif, comme _au hasard_, _à l'étourdie_, _à
+l'abandon_. Je me dis _à par moi_... Il réfléchissait _à par soi_.--Je
+me dis à moi tout seul... Il songeait à lui tout seul.
+
+Un chevalier, en réalité le plus poltron des hommes, faisait grand
+étalage de sa bravoure. Tous les jours il sortait armé de pied en cap,
+allait au bois, et, de retour avec sa lance brisée et son écu bossué,
+prétendait avoir occis un nombre de brigands. Sa femme soupçonne
+l'imposture, et, pour en avoir le coeur net, s'avise de suivre un jour
+son mari, déguisée en chevalier; elle l'attaque, le renverse, et lui
+impose pour rançon de sa vie une condition très-humiliante, que je ne
+dirai pas:
+
+ Et la dame, qui moult fu sage.
+ Dist _par soi_ qu'apres veut aler
+ Por savoir et por esprover
+ Son hardement et son barnage.
+
+ (_De Berengier au long cul_, Barbaz., III, p. 261.)
+
+Elle se dit _à par soi_.
+
+Une autre trace de cet emploi subsista longtemps dans les petites écoles
+où les enfants apprennent à épeler, et subsiste probablement encore au
+fond de quelque hameau soustrait par sa misère à l'influence de
+l'enseignement renouvelé. Là, on dit, A _par soi_, A;--E, _par soi_,
+E.--C'est-à-dire que cette voyelle, prise isolément de toute
+combinaison, sonne A, E. Molière nous en a laissé un curieux exemple
+dans les _Amants magnifiques_. Clitidas prétend avoir le talent de lire
+dans les yeux des amoureux le nom de l'objet aimé. Il dit au prince
+Sostrate, secrètement épris de la princesse Ériphile:--«Tenez-vous un
+peu, et ouvrez les yeux: E par _soi_, _é_;--_r_, _i_, _ri_; _Éri_.»
+C'est-à-dire, E tout seul, _é_.
+
+(Act. I, sc. 1.)
+
+L'adverbe _à part_ n'est qu'une forme elliptique de _à par_, en
+sous-entendant le pronom complémentaire indiqué par le reste de la
+phrase:
+
+ Quant au pauvre frère Girard,
+ Il avait eu son fait _à part_...
+
+ (LA FONTAINE, _les Cordeliers de Catalogne_.)
+
+_A par lui_, à lui tout seul. La Fontaine fait entendre qu'on l'avait
+poignardé, tandis qu'on brûlait les autres dans la grange du bourgeois.
+
+L'on devrait donc écrire le mot _par_ sans _t_;--_part_, _partie_, n'a
+rien de commun avec cette expression, qui descend directement du latin
+_per_, joint à un pronom. Le frère Girard avait eu son fait _per se_.
+
+A propos de _per se_, je remarquerai que le _Complément du Dictionnaire
+de l'Académie_ a tort d'écrire _un as percé_ à la bouillotte; c'est un
+as _per se_, un as tout seul et non accompagné, un as _tout par lui_.
+
+Nous avons vu au chapitre de la tmèse un autre emploi de _par_, dont il
+subsiste un dernier vestige dans la locution _par trop_, où _par_
+communique à _trop_ la valeur superlative.--Quoi! battre mon sénéchal en
+ma présence! cela est _par trop_ hardi!
+
+ Trop _par_ eüs le cuer _hardi_
+ Quand tu devant moi feru l'as.
+
+ (_Le Dit du Buffet_, Barbaz., II, p. 164.)
+
+Voyez pag. 235.
+
+ * * * * *
+
+Mais si l'usage met un _t_ de trop dans _à par soi_, en revanche il le
+met de moins dans cette autre locution _de par le roi_, qui signifie _de
+la part du roi_. Le rapport aujourd'hui marqué par le génitif s'exprima
+longtemps par la simple juxtaposition des substantifs: _La Fête-Dieu_,
+_les quatre fils Aymon_, sont la fête _de_ Dieu, les quatre fils
+_d'_Aymon (_voy._ p. 266). De même, _la part le roi_ est la part _du_
+roi. Écrivez donc: Je vous l'ordonne de _part_ le roi! _A parte regis._
+
+«O petite Belleem, s'écrie saint Bernard, mais ja (jà, déjà) magnifiee
+_de part_ notre Signur!»
+
+(_Sermons_, p. 532.)
+
+Ainsi l'usage écrit _part_ avec un _t_, venant de _per_, et _par_ sans
+_t_, venant de _partem_. Il met le substantif où il faut la préposition,
+et la préposition à la place du substantif. C'est une belle chose que
+l'usage! et les grammairiens ont bien raison d'en faire leur suprême
+loi. C'était l'_ultimo ratio_ de Ménage, de Vaugelas, de Bouhours, de
+Patru et de Th. Corneille. Aucun d'eux n'a jamais songé à protester
+contre une si respectable autorité.
+
+ * * * * *
+
+PARMI. Pourquoi l'Académie n'autorise-t-elle _parmi_ qu'avec un pluriel
+indéfini ou un singulier collectif: _Parmi les hommes_, _parmi le
+peuple_? Où a-t-elle pris cette règle?
+
+_Mi_ est par abréviation, ou, comme parlent les doctes, par apocope,
+pour _milieu_. _Par mi_ signifie donc littéralement _par_ ou _dans le
+milieu_.
+
+Au tournoi donné par le châtelain de Fayel:
+
+ Li sires de Hangest froié
+ Ot le bras et _par mi_ brisié.
+
+ (_Coucy_, v. 1447.)
+
+«Le sire d'Hangest eut le bras froissé et cassé par le milieu, _par le
+mitan_.»
+
+Ogier le Danois fut par son père livré à Charlemagne, dont il était haï.
+Charles le fit jeter _en sa chartre_, lui donnant pour geôlier
+l'archevêque Turpin, à qui il fit jurer _sor les sains_ (sur les
+reliques) de ne donner par jour, à son prisonnier, qu'un pain, un hanap
+de vin, et un seul morceau de viande. Turpin le jura; mais comment s'y
+prit cet excellent homme pour tenir son serment et consoler Ogier, héros
+d'un vaste appétit?
+
+ Tel fist le pain qu'on pooit d'un quartier
+ Tot plainement paistre dix chevaliers;
+ Et le hanap fist tenir un sestier
+ Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier,
+ Si l'en donoit tot le millor quartier.
+
+ (_Ogier_, v. 3145.)
+
+«Il faisait couper un cochon par la moitié, et lui en donnait la
+meilleure part tout entière.»
+
+Un héros prend son gant droit et le plie en deux:
+
+ Tint son gant dextre si l'a _par mi_ ploié.
+
+ (_Ibid._, v. 1580.)
+
+On disait aussi _en mi_, ou d'un seul mot _emmi_:
+
+ _Emmi_ la place li traient son destrier.
+
+ (_Ibid._, v. 1740.)
+
+Malherbe, dans ses lettres, s'en sert fréquemment: «Comme il fut _emmi_
+chemin, il se mit à se plaindre de se sentir des tranchées de colique.»
+
+(_Lettres_, p. 343.)
+
+Maintenant, quelle est la restriction apportée par l'Académie à l'emploi
+de _parmi_?
+
+«Il ne se met qu'avec un pluriel indéfini, qui signifie plus de deux, ou
+avec un singulier collectif.»
+
+Qu'est-ce qu'un pluriel indéfini? Un pluriel est toujours défini, ou
+plutôt il n'est ni défini, ni indéfini. Est-ce à dire le pluriel d'un
+substantif indéfini? Mais, dans cet exemple que donne l'Académie, «J'ai
+trouvé un papier _parmi mes livres_,» en quoi _mes livres_ est-il un
+substantif indéfini? Il semble, au contraire, très-défini, puisqu'il
+s'agit de _mes livres_, et non de ceux d'un autre.--«Ou avec un
+singulier collectif.» L'Académie n'autoriserait certainement pas _parmi
+la forêt_. Cependant _forêt_ est un singulier collectif.
+
+Cette limitation de l'emploi de _parmi_ ne repose sur rien; c'est
+pourquoi elle est exprimée en termes vagues et embarrassés.
+
+Pourquoi ne dirait-on pas errer _parmi la presse_; frapper _parmi la
+figure_?
+
+Charlemagne, irrité contre un de ses fils, et tenant sous son manteau
+_un baston quarré_, fend la presse, et veut asséner au coupable un coup
+sur la tête:
+
+ _Parmi la presse_ est a sun fil alé,
+ _Parmi_ le cief l'en eust ja doné.
+
+ (_Ogier_, v. 1393.)
+
+Bien qu'_armée_ soit incontestablement un singulier collectif,
+l'Académie ne dirait pas passer _parmi_ l'armée. On le disait jadis, et
+on le devrait dire encore sans difficulté:
+
+«Si s'enturnerent vers l'ost as Philistins, e passerent _parmi l'ost_.»
+
+(_Rois_, II, p. 213.)
+
+Lorsque Harpagon menace la Flèche d'un soufflet: «Tu fais le raisonneur,
+lui dit-il, je te baillerai de ce raisonnement-ci _par_ les oreilles!»
+
+Par est ici une abréviation de _parmi_, comme dans ce vers de la
+_chanson de Roland_:
+
+ Li amirail chevalchet _par cez oz_.
+
+ (St. 232.)
+
+«L'amiral chevauche _par_ ou _parmi_ cette armée.»
+
+Sosie, peu soucieux des discords des deux Amphitryons, est résolu de
+vivre en paix avec son autre moi:
+
+ Et _parmi leurs contentions_
+ Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.
+
+ (_Amphitryon_, III, sc. 7.)
+
+DON JUAN. «Quelle est ton occupation _parmi ces arbres_?»
+
+(Act. III, sc. 2.)
+
+Enfin, _parmi_ s'employait autrefois partout où l'on avait à dire _par
+le milieu_. C'est son droit; il n'y a pas de raison de le lui enlever.
+Si l'usage lui en a ôté quelque chose, il faut contraindre l'usage à
+restituer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Péquin ou pékin.--Professeur, le pays.--Peu s'en faut que ne, quelque
+que... qui que ce soit qui...--Pieça.--_Que_, après _davantage_.--Se
+souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de...--Très, en composition.--Trou
+de chou.--Trousser, trousses.--Vassal et valet.--Verbes
+réfléchis.--Trois périodes dans notre langue.
+
+
+PÉKIN ou PÉQUIN.
+
+Mot adopté (non pas inventé) par les militaires de l'empire, pour
+désigner les bourgeois.
+
+M. J. J. Ampère propose l'étymologie _Paganus_, _païen_, à laquelle il
+est difficile de croire.
+
+En voici une autre qui se rattache aux règles de l'ancienne
+prononciation, par lesquelles _em_ sonnait _an_, et l'_r_ s'effaçait,
+suivie d'une seconde consonne.
+
+_Péquin_ est pour _Perquem_; prononcez _péquan_. De _péquan_, la
+prononciation vulgaire a fait _péquin_, comme d'_Arlecamp_, _Arlequin_.
+
+Mais qu'est-ce que _Perquem_, et où voit-on que ce _Perquem_ ait jamais
+été en usage?
+
+Je réponds par une citation tirée des dialogues de Henri Estienne:
+
+«Il y a longtemps aussi qu'on a dit, en latinizant, _liperquam_: faire
+du _liperquam_, ou faire _le liperquam_, au lieu de dire _luy per
+quem_.»
+
+(_Du Lang. fr. ital._, p. 616.)
+
+Faire du _liperquam_, c'est trancher de l'homme d'importance, faire
+l'homme par qui...! _Per quem omnia fiunt_, c'est être un fat, un
+faquin, un impertinent. _Ly_ ou _luy_, pour _celui_, est tombé; il n'est
+resté que les deux mots latins, _per quem_. Un _perquem_, ou un
+_péquan_. On voit qu'en cette affaire le militaire, qui usait de ce
+terme à une époque où le sabre était tout, était lui-même au fond le
+véritable _péquin_, faisant _du luy per quem_ ou _du lypéquan_. On
+aurait pu lui répondre:
+
+ Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
+
+L'ignorance de l'étymologie a fait écrire le mot _Péquin_ comme le nom
+de la ville chinoise, _Pékin_; d'où naturellement on a substitué un
+_chinois_ à un _pékin_.
+
+On devrait, tous les cinquante ans, refaire la jolie comédie de
+Boursault, _les Mots à la mode_. Chaque époque a son jargon qui passe,
+mais non sans laisser dans les meilleurs livres et dans le parler
+quelque trace de son passage; d'où il résulte que la langue se trouve
+enfin notablement détériorée.
+
+
+PROFESSEUR.--LE PAYS.
+
+Il ne serait pas indigne d'un philosophe de rechercher dans les moeurs
+les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps, on trouverait,
+je m'assure, que la vanité particulière et la politique publique y
+exercent la principale influence.
+
+J'admire, par exemple, les progrès de la civilité du langage sur ce mot
+_professeur_.
+
+Il y avait autrefois des _maîtres_ et des _professeurs_. _Maîtres_,
+désignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se
+transmet surtout par voie d'imitation: maître de chant, maître à danser,
+maître d'écriture, maître de dessin. Le nom de professeur était réservé
+à ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel,
+et implique un certain talent de parole: _professeur_, de _profiteri_;
+un professeur d'éloquence, d'histoire, de belles-lettres.
+
+Mais les artistes, depuis qu'on les a élevés au sacerdoce, voire à la
+_sainteté_, se sont indignés à bon droit, et se sont mis tout net au
+niveau des autres, en prenant aussi le titre de _professeurs_. Ils en
+sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les _maîtres_ sont
+supprimés, et qu'on ne rencontre plus partout que des _professeurs de
+violon_, _professeurs de danse_, _professeurs d'escrime_, etc. Certains
+danseurs de l'Opéra sont _professeurs de grâces_. Ils seraient devenus
+sourds et muets, que cela ne les empêcherait pas le moins du monde de
+_professer_. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras.
+Figurez-vous, en effet, un _professeur de grâces_ réduit au seul usage
+de la langue! Mais quand la langue resterait seule à MM. Michelet et
+Quinet, ils n'en seraient pas moins des professeurs, et des professeurs
+très-éloquents. Ils ont ce petit avantage sur les _professeurs de
+grâces_ et autres pareils.
+
+J'ai été édifié, l'autre jour, de lire sur une enseigne: Michel, dit
+Pisseux, _professeur de canne_. Vous sentez combien ce mot de
+_professeur_ est ici le mot propre, et combien l'élocution est
+indispensable pour enseigner à jouer du bâton!
+
+ * * * * *
+
+De son côté, la politique nous gâte tant qu'elle peut notre langue
+française. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression,
+_le pays_: _Le pays_ attend, _le pays_ est inquiet, etc. _Le pays
+légal_, en opposition sans doute au _pays illégal_. Qui peut avoir été
+le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment à qui le
+mot _patrie_ faisait peur.
+
+A la vérité, _patrie_ a l'inconvénient de rappeler les Grecs, les
+Romains, et, qui pis est, la révolution de 89. Il n'est pas bon
+d'occuper _le pays_ de ces souvenirs-là: ils reportent à des époques de
+grandeur, de probité, de dévouement, qui feraient avec la nôtre un
+contraste trop dur. _Le pays_, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il
+rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les
+Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et
+d'émigration, n'ont pas le mot _patrie_; ils sont obligés de recourir à
+_country_, qui est notre _contrée_; car autrefois c'était l'Angleterre
+qui empruntait la langue de Guillaume le Conquérant.
+
+PAYS, dérivé de _Pagus_, n'a jamais signifié en bon français qu'une
+province, un territoire relativement borné et circonscrit. Le pays
+d'Aunis, c'est-à-dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais
+dans _mon pays_; ce temple est _mon pays_, je n'en connais point
+d'autre, dit Joas. _Le beau pays de France_, parce que alors la France
+est comparée avec le reste de l'Europe ou de l'univers.
+
+Dans l'origine, le mot _paysans_ désignait les gens d'un pays, ceux
+d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Osée, dit _le livre des
+Rois_, prit Samarie, _Et transtulit Israel_, «E remuad _tuz les païsans
+de Israel_.»
+
+Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi
+n'avons-nous plus de _patrie_, mais seulement un _pays_? C'est en
+abaissant les termes qu'on abaisse peu à peu les idées. Ce mot de
+Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en
+langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte _son pays_ à la semelle de
+ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule.
+
+Un Anglais change volontiers de _contrée_; un Français peut changer de
+_pays_, mais jamais il ne change de _patrie_.
+
+
+PEU S'EN FAUT QUE NE.--QUELQUE QUE.--QUI QUE CE SOIT QUI.
+
+Au lieu de cette longue locution vide, _peu s'en faut que ne_, nos pères
+disaient _à peu_,--_à peu n'enrage vif_,--_à peu d'ire ne fend_,
+c'est-à-dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crève de
+colère. Cette locution est si consacrée, qu'à peine est-il nécessaire
+d'en citer des exemples.--(Vous observerez, en passant, qu'_à peine_ est
+une façon de parler calquée sur _à peu_, et aussi commode aujourd'hui
+qu'_à peu_ l'était autrefois.)
+
+ Bègues le voit _à pou_ n'enrage vis.
+
+ Aubris le voit _à pou_ n'enrage vis.
+
+ (_Garin_, II, p. 173, 174.)
+
+ Le froit le prent en la vertiz,
+ Et puis d'ilec par tot le cors;
+ _A poi que_ l'ame n'en ist fors.
+
+ (_Partonopeus_, v. 5166.)
+
+«Le froid le prend au sommet de la tête, et de là se répand par tout le
+corps; peu s'en faut que son âme ne s'envole.»
+
+Il n'est pas nécessaire d'avoir essayé de faire des vers, pour
+reconnaître combien l'ancienne locution a d'avantages sur la locution
+moderne. Je ne sais qui a embarrassé notre langue de ces façons de
+parler si pesantes, _peu s'en faut que ne_... _quelque que_... _qui que
+ce soit qui_... Je ne pense pas qu'il y ait, dans toute la langue
+française, de pires expressions, et qui attestent mieux la barbarie
+latente sous les apparences du progrès.
+
+L'ancienne langue disait, au lieu de _quelque que_, _quel... que_;
+_quel_ étant toujours adjectif et _que_ toujours adverbe. Par exemple:
+_Quel_ puissant êtes-vous? Eh bien! _quel_ puissant _que_ vous soyez,
+vous ne me faites pas peur. Et non, avec un double emploi: _Quelque_
+puissant _que_ vous soyez:
+
+ Je m'en vois, dame! a Dieu le creator
+ Commant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie.
+
+ (_Chanson dou Chastelain de Coucy_, dans le roman, p. 245.)
+
+«Je vous recommande à Dieu, en _quel_ lieu _que_ je sois.»
+
+ Car trop aim, moi, a consevrer
+ Et ma volenté amendrir,
+ _Quel_ duel _que_ j'en doie soufrir,
+ Qu'on sevist rien de mon afaire.
+
+ (_Ibid._, v. 6151.)
+
+«Car j'espère me priver et refrener mes désirs, _quel_ chagrin _que_
+j'en doive éprouver, plutôt que de laisser pénétrer nos amours.»
+
+La fée Mélior raconte que, par son art, elle agrandissait le cabinet de
+son père, et y faisait paraître des forêts pleines de bêtes sauvages, à
+sa volonté:
+
+ Li elefant et li lion,
+ Et _quels_ bestes _que_ je voloie,
+ De devant moi mesler faisoie.
+
+ (_Partonopeus_, v. 4635.)
+
+En basse latinité: _Et quales bestias quas volebam_; mais jamais on n'a
+poussé la barbarie jusqu'à dire: _Et qualescumque quas_. C'est
+exactement ce que nous faisons.
+
+Benoît de Sainte-More dit que les Danois s'étant établis dans Londres,
+les Anglais revinrent par surprise, et firent un horrible massacre de
+leurs ennemis. Dans ces espèces de Vêpres siciliennes, quelques jeunes
+gens nobles parviennent à se saisir d'une nacelle:
+
+ Emmi se colent par Tamise;
+ Ne lor nut tant nord est ne bise
+ Qu'en Danemarche n'arrivassent,
+ _Queu_ mer orrible _qu'_il trovassent.
+
+ (_Chron. des ducs de Normandie_, t. II, v. 27550.)
+
+«Ils se coulent par la Tamise au milieu du tumulte; ni vent de nord-est,
+ni bise, ne leur nuisit tant qu'ils n'arrivassent en Danemark, quelque
+horrible mer qu'ils trouvassent.»
+
+L'expression de Benoît de Sainte-More est assurément plus vive et plus
+rapide que cette traduction. L'inversion du second et du troisième vers,
+l'idiotisme employé au quatrième, sont aujourd'hui hors de notre portée.
+Qu'on essaye de rendre les mêmes détails avec la même précision, on
+sentira la perte que nous avons faite, et que l'avantage n'est pas du
+côté de la langue moderne.
+
+_Quelque... que_ est barbare. On s'est avisé, par ignorance, de souder
+inséparablement le _que_ à _quel_, et l'on s'est trouvé obligé de le
+répéter après le substantif, par une espèce de bégayement.
+
+Puis sont venus les grammairiens, qui ont gravement posé une distinction
+entre _quelque_ adverbe, un autre _quelque_ adjectif, et un troisième
+_quel que_, dont les moitiés se séparent. Il faut dire sans _s_:
+_Quelque_ méchants que soient les hommes..., et _quelqueS_ honneurs que
+vous lui rendiez..., avec une _s_ à _que_! Celui-ci appelle _quelque_,
+_pronom indéfini_; celui-là, _adjectif-numératif-déterminatif_. Quel
+désordre, quel gâchis! L'ancienne langue eût dit, avec autant de
+simplicité que de bon sens: _Quels_ méchants _que_ soient les hommes...,
+_quels_ honneurs _que_ vous lui rendiez..., _quel_ s'accordant toujours,
+et _que_ ne s'accordant jamais. Si l'on eût conservé la vraie locution,
+Corneille ne se fût pas vu dans l'impossibilité d'exprimer en vers:
+_Quelque_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes; et
+cette impossibilité ne l'eût pas contraint de recourir à un hispanisme:
+_Pour_ grands _que_ soient les rois... Parlant la vieille et bonne
+langue française, il eût dit:
+
+ _Quels_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes.
+
+Le peuple dit très-correctement: J'irai vous voir, _quelle chose qu'il
+arrive_; mais M. Boniface et les autres protestent que c'est un gros
+solécisme. Ils veulent _quelque chose que_.
+
+ * * * * *
+
+QUI QUE CE SOIT QUI est encore plus affreux. Comment voulez-vous dire en
+vers, _qui que ce soit qui_? Nos aïeux disaient simplement _qui qui_ ou
+_qui que_, avec la permission de contracter le second _qui_; de sorte
+que rien n'est plus doux.
+
+Le roi Marsile fuit avec cent mille Sarrasins:
+
+ _Ki qu'es_ rapelt ja n'en returnerunt.
+
+ (_Roland_, st. 160.)
+
+«_Qui qui les_ rappelle.»
+
+Donnez cela à rendre à un poëte moderne; il sera obligé de dire _qui que
+ce soit qui les_ rappelle... Il n'en viendra jamais à bout! Il sera
+obligé de subir ces six malheureux monosyllabes vides de sens et d'une
+extrême dureté, là où nos pères s'en tiraient avec deux syllabes. Alors
+le poëte usera son temps et son génie à tourner cette niaise difficulté.
+Croit-on que l'art ait beaucoup gagné à se forger de telles entraves, et
+la langue à se charger de mots inutiles?
+
+_Qui que ce soit qui s'en fâche._ Huit syllabes où nos pères en
+employaient trois: _Qui qu'en poist_[106]:
+
+ [106] Du verbe _poiser_, _peser_. _Qui_ est ici au datif, et
+ s'écrivait mieux _cui_. L'identité de la prononciation a causé celle
+ de l'orthographe.
+
+ Tranche li dux le cuer e le pulmon,
+ Que mort l'abat _qui qu'en poist_ u qui nun.
+ Dit l'arcevesque: Cis cop est de barun.
+
+ (_Roland_, st. 96.)
+
+«Le duc (Samson) lui traverse le poumon et le coeur, et l'abat mort,
+_qui que ce soit qui s'en fâche ou ne s'en fâche pas_. L'archevêque
+(Turpin) dit: C'est frappé en baron.»
+
+Aubri le Bourguignon
+
+ Vint au palais, _qui qu'en poist ou qui non_;
+ Trois cops hurta au postis d'un baston.
+
+ (Bekker, _Intr. de Ferabras_, p. 155.)
+
+ J'y entrerai, _qui qu'en poist ou qui non_.
+
+ (_Ibidem._)
+
+
+PIEÇA.
+
+PIEÇA, c'est-à-dire, _il y a longtemps_, _piece a._--On disait aussi
+adverbialement _grant piece_. Dans _les Cent nouvelles_, une femme abuse
+deux amants à la fois; l'un des deux s'en aperçoit, et la quitte: «Il
+luy dict qu'il n'y retourneroit plus, et aussi ne fit-il _de grant
+piece_ apres, dont elle fut tres desplaisante et malcontente.»
+
+(_Nouvelle 33._)
+
+ Mult _grant piece_ a Gaines nos a vendu.
+
+ (_La Desconfite de Roncevaux_, Intr. à la _Ch. de Roland_, p. LVII.)
+
+Dans le fabliau _de Gombers et des deux Clercs_, la femme de Gombers,
+surprise des retours extraordinaires de son mari (ou de celui qu'elle
+croit son mari), lui dit:
+
+ Ne sais or de quoi vous souvint;
+ _Piece_ a mais qu'il ne vous avint[107].
+
+ [107]
+
+ Qu'a mon mari, dit-elle, et quelle joie
+ Le fait agir en homme de vingt ans?
+
+ (LA FONTAINE, _le Berceau_.)
+
+Les Italiens disent absolument de même, _un pezzo_, _un pezzo di tempo_,
+_gran pezzo_. Il y a apparence que c'est d'eux que nous avions emprunté
+cette locution.
+
+On a remplacé _pieça_ par _il y a longtemps_; cinq syllabes pour deux,
+et l'impossibilité d'entrer en vers. Notre langue a réellement beaucoup
+gagné!
+
+Au XVIIe siècle, _pieça_ était déjà tombé en désuétude. Scarron,
+Voiture, dans leurs compositions artificielles en vieux langage, le font
+synonyne de _jadis_; cela n'est pas exact: _pieça_ marquait un temps
+bien moins éloigné que _jadis_.
+
+On ne prononçait pas _piéça_ en faisant entendre l'_i_, mais _pessa_, la
+notation _ie_ servant dans l'origine à représenter un son approchant de
+notre _é_ accentué un peu plus ouvert, comme celui de _pezzo_.
+
+
+QUE, après DAVANTAGE.
+
+_Davantage_ est un adverbe de comparaison, comme _plus_; pourquoi lui
+veut-on interdire la marque du comparatif, que l'on accorde à _plus_?
+C'est une prétention moderne.--«Je n'ai jamais voulu rien avoir
+_davantage que_ l'un d'entre vous.»
+
+(AMYOT.)
+
+Je ne connais pas une seule règle de grammaire inventée ou formulée par
+un grand écrivain. En revanche, je sais dans tous nos grands écrivains
+quantité de fautes de français déclarées telles par sentence des
+grammairiens les plus incapables d'écrire. _Davantage que_ en est une;
+il n'est presque pas un bon livre du XVIIe siècle où il ne se trouve:
+
+«Voulez-vous être rare? rendez service à ceux qui dépendent de vous.
+Vous le serez _davantage_ par cette conduite _que_ par ne pas vous
+laisser voir.»
+
+(LA BRUYÈRE, _des Biens de fortune_.)
+
+ Un certain amour de respect,
+ Amour d'ordinaire suspect,
+ Et qui demande _davantage
+ Qu'_il ne paraît sur son visage.
+
+ (SARRASIN.)
+
+«Quel astre brille _davantage_ dans le firmament _que_ le prince de
+Condé n'a fait en Europe?»
+
+(BOSSUET.)
+
+ Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage
+ Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage.
+
+ (MOLIÈRE, _l'Étourdi_, I, 9.)
+
+«Il n'y a rien assurément qui chatouille _davantage que_ les
+applaudissements.»
+
+(_Le Bourgeois Gentilhomme_, I, 1.)
+
+Le père Bouhours n'est pas un écrivain qui brille par la force ni même
+par la justesse de la pensée, mais on peut le citer quand il s'agit
+d'élégance et de correction:
+
+«La langue française, dit-il, n'affecte jamais rien; et si elle était
+capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de négligence, mais
+une négligence de la nature de celle qui sied aux personnes propres, et
+qui les pare quelquefois _davantage que_ ne font les pierreries et tous
+les autres ajustements.»
+
+(_Ariste et Eugène_, 2e _Entretien_.)
+
+«Je ne sache rien qui dégoûte _davantage_ les personnes raisonnables
+_que_ le jargon de certaines femmes.»
+
+(_Ibidem._)
+
+Et ce n'est point de sa part inadvertance; dans ses _Remarques_, il
+analyse cette locution, et voici ce qu'il en dit:--«Quand _davantage_
+est éloigné du _que_, il a bonne grâce au milieu du discours; par
+exemple: Il n'y a rien qu'il faille _davantage_ éviter, en écrivant,
+_que_ les équivoques.»
+
+Le XVIIIe siècle employait encore _davantage que_:
+
+«Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser _davantage_, mais ne
+nous navre pas tant _que_ une pierre lancée à dessein par une main
+malveillante.»
+
+(J. J. ROUSSEAU, 8e _Promenade_.)
+
+ * * * * *
+
+Mais voici l'oracle qui abat toutes ces autorités:
+
+«_Davantage_ ne peut pas être suivi d'un complément comme dans: J'aime
+_davantage_ la campagne _que_ la ville. Il faut, dans ce cas, employer
+l'adverbe _plus_.»
+
+(M. BONIFACE, _Gram. franç._, p. 295.)
+
+IL FAUT, vous entendez? Ne demandez pas pourquoi: IL FAUT.
+
+Les grammairiens en général n'ont qu'un seul procédé: ils commencent par
+poser _à priori_ un principe sans autre fondement que leur bon plaisir
+et souvent leur ignorance, qu'ils ne manquent pas d'appeler _la
+logique_. Voilà la loi faite. Armés de cette loi, ils regardent ensuite
+dans les écrivains. Naturellement tout ce qu'ils y rencontrent de
+favorable, ils ne manquent pas de le citer en confirmation de leur
+théorie; quant aux exemples contraires, ils savent encore en tirer parti
+dans leur intérêt: Rousseau a violé la règle dans tel passage... Bossuet
+a péché contre la pureté de la langue... J. J. Rousseau a méconnu le
+principe... Pascal ou Molière ne s'est donc pas exprimé correctement
+quand il a dit... Il faut bien se garder d'imiter Voltaire quand il
+écrit... _etc., etc._ Qui donc imiterons-nous pour être assurés de bien
+parler français? Qui? MM. Féraud, Girault, Andry de Boisregard, Landais,
+Boniface, Domergue, Demandre... Voilà les autorités véritables et les
+guides infaillibles.
+
+(_Voyez_ OU, p. 401.)
+
+
+SOUVENIR (SE).
+
+La logique s'en va des langues à l'user. Peu à peu les locutions
+vicieuses et inconséquentes prennent le dessus, comme en un jardin
+négligé les mauvaises herbes étouffent les bonnes. On sarcle, mais trop
+tard; le mal est fait. Quelque soin qu'on voulût prendre de sarcler
+notre langage, il y a de fâcheuses locutions qui s'y sont implantées si
+avant, qu'on ne peut même essayer de les extirper. On soulèverait
+jusqu'à des vers de la Fontaine. Par exemple, la Fontaine a dit:
+
+ Je ne me souviens pas que vous soyez venue,
+ Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
+
+ (_Philomèle et Progné._)
+
+Qu'est-ce que _je me souviens_? C'est _subvenit mihi_, sous-entendu _in
+mentem_. On disait, originairement, _il me souvient_. La forme
+impersonnelle est la seule bonne.
+
+Au tournoi, le châtelain de Coucy ne songeait qu'à la dame de Fayel, et
+au rendez-vous marqué pour le retour:
+
+ Moult desire l'eure et le jour
+ Que sa dame mis li avoit,
+ Et nuit et jour _l'en souvenoit_.
+
+ (_Coucy_, v. 3247.)
+
+_Il lui en souvenait._
+
+Le roi Dolopathos cherche pour son fils le meilleur précepteur; il lui
+souvient de Virgile:
+
+ Le roi de Virgile _souvient_.
+
+ (_Dolopathos_, p. 159.)
+
+_Regem meminit Virgilii._
+
+Dans la première moitié du XVIIe siècle, on conservait encore _il me
+souvient_. Malherbe n'y manque jamais:
+
+«Encore _me vient-il de souvenir d'une chose_ que je veux que vous
+sachiez.»
+
+(_Lettres de Malherbe_, p. 46.)
+
+Et Corneille:
+
+ _Qu'il te souvienne_
+ De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
+
+ (_Cinna_, V, 1.)
+
+Le verbe _se souvenir_ n'est pas seul: nous en avons plusieurs
+construits aujourd'hui de même. Que veut dire, _je me repens_? est-ce
+qu'on repent soi-même? Les Latins disaient bien mieux, avec la tournure
+impersonnelle: _Me poenitet culpæ meæ_; ce que les Allemands ont retenu:
+_Es reuet mich_. _Poenitere_ actif serait un affreux barbarisme, quoique
+l'excellent dictionnaire de MM. Quicherat et Daveluy cite _poenitere_ de
+Plaute, et _poenitebunt_ de Pacuvius. Il n'est Plaute ni Pacuvius qui
+tienne; le bon sens est plus fort que Pacuve et Plaute. La composition
+du verbe (_poena tenet_) s'oppose à ce qu'il soit autre chose
+qu'impersonnel, comme l'ont fait tous les écrivains du bon temps[108].
+
+ [108] S. Jérôme ménageait davantage la logique, en disant, _poeniteor_
+ (_poena teneor_).
+
+_Je m'ennuie_; non, vous ne vous ennuyez pas, mais _il vous ennuie_:
+
+ _Au Chastelain_ forment _anoie
+ Li termes_, tant li est qu'il voie
+ Venir l'heure tres desiree
+ Qu'il puist parler a la celee
+ A sa dame.
+
+ (_R. de Coucy_, v. 3365.)
+
+Tout le monde a pu voir une petite lithographie représentant la Grève un
+jour d'exécution. Un polisson est grimpé sur le poteau d'un réverbère;
+un garde municipal veut l'en dénicher. L'enfant feint de pleurer,
+supplie, afin de garder son poste; il allègue qu'il a peur: s'il se
+dérange, il va tomber. A quoi l'autre répond: _Je m'importe peu que tu
+tombes!_ _Je m'importe_ est juste de la même force que _je me souviens_.
+Mais quoi! le _Dictionnaire de l'Académie_ admettra je m'importe, et il
+sera tout de suite bon. Ce ne sera pas les académiciens actuels, mais
+leurs successeurs.
+
+
+SOUS, SUR.
+
+C'est une chose singulière mais assurée, qu'autrefois la prononciation
+confondait à l'oreille les mots _sur_ et _sous_. On les écrivait _sor_
+et _soz_, l'_o_ valant _ou_, ou bien _sour_ et _sous_. Devant une
+voyelle, la consonne finale ôtait l'équivoque: _SouR_ un arbre; _souS_
+un arbre; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on
+n'avait pour se guider que le sens de la phrase. Voici des exemples:
+
+ _Desour_ une coute vermeille
+ Fu li rois Loeys tout seus.
+
+ (_La Violette_, p. 38.)
+
+«Le roi Louis fut tout seul _dessur_ une couverture vermeille, un tapis,
+une _coute pointe_[109].
+
+ [109] _Coute-pointe_, ou _coulte-pointe_, de _cul(ci)ta puncta_. On
+ dit mal à propos _courte-pointe_, et l'Académie donne pour exemple
+ la _courte-pointe piquée_; si la _coute_ n'était _piquée_, elle ne
+ serait pas _pointe_. L'Académie est punie d'avoir trop méprisé les
+ étymologies.
+
+Mais dans ce passage:
+
+ _Desour_ sa dextre mamelete
+ A une bele violete.
+
+ (_Ibid._, p. 52.)
+
+Il serait impossible à l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait
+la violette _sur_ ou _sous_ la mamelle droite. Heureusement il sait par
+d'autres passages qu'il faut comprendre _dessus_.
+
+ Gérars li biaus, sans nul arrest,
+ Descent _dessouS_ un feu molt haut.
+
+ (_Ibid._, p. 55.)
+
+ _DesouR_ un beaucent palefroi.
+
+ (_Ibid._, p. 41.)
+
+Il est manifeste que Gérard descend _sous_ un hêtre, et monte _sur_ un
+cheval. Le sens de la phrase et la finale se détachant sur la voyelle
+_u_, ne laissent point de doute. Mais:
+
+ Et maintenant haste son oirre (_son erre_)
+ Que a Bouni, qui siet _sou_ Loire,
+ Voulra jesir ancor anuit.
+
+ (_La Violette_, p. 41.)
+
+ La vostre foi car la me creanteiz
+ Que _soz_ Viane en cel ille viendreiz?
+
+ (_Gerars de Viane_, v. 2270.)
+
+L'oreille entend partout _sous_, et il faut traduire la première fois
+_sur_, la seconde fois, _sous_; «Il veut encore aujourd'hui coucher à
+Bouni-_sur_-Loire;--Vous me donnez votre foi de venir en cette île
+_sous_ Vienne?»
+
+Cette confusion de son s'est démêlée dans le langage moderne, mais non
+sans y laisser une trace bien marquée. C'est la double locution, _sur
+peine de_ et _sous peine de_, exprimant la même chose: Il y a été
+condamné, _sur_ ou _sous_ peine de mort.
+
+L'Académie, à la vérité, ne donne pas _sur peine_, et se borne à _sous
+peine_. Un étranger, sur la foi de l'Académie, pourrait croire que
+Saint-Évremond, Pascal et Molière ne parlaient point français:
+
+«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils étudient au collége de
+Clermont, _sur peine_ d'être déshérités.» (_Convers. du père Canaye et
+du maréchal d'Hocquincourt._)
+
+«Est-ce un article de foi qu'il faille croire, _sur peine_ de
+damnation?»
+
+(18e _Provinciale_.)
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,
+ On ne doit de rimer avoir aucune envie,
+ Qu'on n'y soit condamné _sur peine_ de la vie.
+
+ (_Le Misanthrope_, act. IV, sc. 1.)
+
+Mais, par compensation de cette excellente forme omise, le même
+dictionnaire autorise au mot _sous_ cette locution détestable: _Sous un
+rapport_, _sous le rapport de_..., dont vous ne trouverez pas un seul
+exemple dans les écrivains du bon temps. Jusqu'au XIXe siècle, on
+n'avait jamais ouï parler de quoi que ce fût _sous un rapport_
+quelconque. Port-Royal avait bien dit que toutes nos actions «doivent
+être faites _par rapport à Dieu_;» mais de nos jours seulement on a pu
+nous assurer «qu'un des meilleurs moyens pour que le public croie voir
+les aspects qu'on lui décrit, c'est de les comparer entre eux _sous le
+rapport de la couleur et de la forme_.» (_Rem. sur la composition
+littéraire_, II, p. 435.) Et que, «depuis le siècle de François Ier,
+nous sommes fort appauvris _sous ce rapport_.» (Sous le rapport des
+_vocables_.) (_Ibid._, p. 255.) Que, «_sous le rapport de la période
+travaillée_, personne ne s'avisera de préférer les vaudevillistes du
+jour à Molière ou à Regnard.» (_Ibid._, p. 466.) «Que les romans de
+madame Radcliffe, de Mathurin, de Lewis, sont plus attachants, _sous un
+certain rapport_, que _le Lutrin._» (_Ibid._, p. 593.) L'auteur montre
+cependant partout une rigueur extrême contre les _vocables_ néologiques;
+mais on lui souhaiterait un peu plus d'indulgence pour Voltaire, et
+moins d'empressement à le condamner _sous le rapport du style_.
+
+
+TRÈS, en composition.
+
+Je ne sais d'où peut venir _très_; mais il date de l'origine de la
+langue, et dès lors il se joignait à toute sorte de mots, adjectifs,
+substantifs ou verbes, pour leur communiquer une valeur superlative.
+_Trestous_ exprime plus absolument que _tous_:
+
+ Tenez, bel sire, dist Rolland a son uncle,
+ De _trestuz_ reis vus present les corunes.
+
+ (_Roland_, st. 28.)
+
+«Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, je vous présente les
+couronnes de trestous les rois.»
+
+ Li amiralz qui _trestuz_ les esmut...
+
+ (_Ibid._, st. 197.)
+
+ Li emperere i fait suner ses graisles
+ E l'olifan qui _trestuz_ les esclairet.
+
+ (_Ibid._, st. 239.)
+
+Le sire de Coucy, la première fois qu'il est introduit dans la salle où
+se tient la dame de Fayel, salue l'assemblée en ces termes:
+
+ Dame, dist-il, Dieu, qui tout voit,
+ Vous doint santé et bonne vie,
+ Et _trestoute_ la compagnie.
+
+ (_Ibid._, v. 450.)
+
+ _Trestout_ cil qui ileuques erent
+ Mult en furent _tuit_ esjoy.
+
+ (_Ibid._, v. 810.)
+
+Ce dernier exemple présente les deux formes _tout_ et _tuit_, qui sans
+doute, malgré la diversité d'orthographe, sonnaient de même.
+
+On rencontre souvent ces deux formes dans le même auteur:
+
+ _Trestuit_ escrient: Or, apres Fromondin.
+
+ (_Garin_, t. II, p. 164.)
+
+ Alons nous en _trestuit_ a Saint Quentin...
+ _Trestout_ le pas n'i ot noise ni cri.
+
+ (_Ibid._, I, v. 218.)
+
+_Trestous_ est encore dans Rabelais; il est dans Montaigne: «Les sens
+font _trestous_ la ligne extresme de nostre faculté.» (_Essais_, II,
+12.)
+
+Il est regrettable qu'au moins, à ce titre, il n'ait pas été accueilli
+par l'Académie française. Elle a considéré _trestous_ comme un mot
+patois abandonné aux paysans.
+
+ * * * * *
+
+TRES-PAS, est le dernier pas, _passus extremus_, le pas qu'on franchit
+pour passer de ce monde en l'autre.
+
+ * * * * *
+
+TRES-FOND, est le fond le plus profond.
+
+ * * * * *
+
+TRESSUER, TRESSAILLIR, TRESSAUTER, expriment plus fortement l'idée du
+verbe simple:
+
+ Li quens Rollans gentement se combat,
+ Mais le corps ad _tressuet_ e mult chalt.
+
+ (_Roland_, st. 54.)
+
+ Bernard l'oït, a pou enrage vis:
+ _Tressaut la table_, vers Garin se guenchit.
+
+ (_Garin_, II, p. 16.)
+
+«Bernard l'entend. Peu s'en faut qu'il n'enrage vif: il franchit la
+table d'un saut, se jette du côté de Garin.»
+
+Il est superflu, sans doute, de faire remarquer combien la vieille
+langue est plus concise et plus énergique que la langue moderne.
+
+Elle disait aussi TRESTOURNER et TRESPRENDRE.
+
+Le comte Gérin et son camarade Geres, ayant tué le page Timozel,
+détournent son cadavre dans un guéret:
+
+ Mort le _tresturnent tres_ en mi un guaret.
+
+ (_Roland_, st. 106.)
+
+Cet exemple est remarquable, en ce que _très_ y figure deux fois, l'une
+en composition, l'autre à l'état libre. Les Latins disaient de même,
+_depellere de_, _emergere ex_, etc.
+
+ * * * * *
+
+TRESPRENDRE, signifiait _s'emparer puissamment_, _irrésistiblement
+de_...
+
+Roland, blessé à Roncevaux, sent, malgré tout son courage et ses
+efforts, que sa dernière heure est venue:
+
+ Ço sent Rollans que la mort le _tresprent_:
+ De vers la teste sur le coeur li descend.
+
+ (_Roland_, st. 171.)
+
+Ces deux vers sont d'une grande beauté. La langue moderne aurait peine,
+je crois, à égaler la force expressive du second.
+
+On disait de même _trespenser_, _trespercer_, _trestrembler_,
+_trestrancher_, _tresaller_:
+
+ Or escoutez des joies de ce mund,
+ Que eles valent et que eles sunt:
+ Cume fumee _trespassent_ et _tresvunt_.
+
+ (_Roman des Romans_, dans ROQUEFORT.)
+
+et _tresfiler_, qui est demeuré comme terme technique: _tréfiler_ du fil
+de fer, une _tréfilerie_.
+
+Mais en supprimant l'_s_ dans tous ces mots, outre qu'on en a déguisé
+l'origine, on en a modifié la prononciation. _Trépas_, _tréfond_,
+_tréfiler_, comme les écrit l'Académie, ont certainement leur première
+syllabe plus fermée que ne l'avaient _trespas_, _tresfond_, _tresfiler_,
+et que ne l'a encore _tressaillir_. L'ancienne orthographe avait, pour
+marquer ces nuances délicates, bien plus de ressources que la moderne,
+réduite à trois misérables accents, dans lesquels il faut que tout
+rentre.
+
+
+TROU DE CHOU, DE POMME.
+
+La première édition du _Dictionnaire de l'Académie_ mentionne _Trou de
+chou_, avec cette restriction, _Il est bas_.
+
+Elle eût parlé plus juste, disant: Il est vieux.
+
+_Trou de chou_ a complétement disparu de l'édition de 1835. Cependant on
+aurait pu l'y maintenir par grâce, comme aussi par égard pour Rabelais,
+qui, au chapitre 17 du livre V de _Pantagruel_, nous représente Henri
+Cotiral, «compagnon vieulx,» tenant «en sa dextre un gros _trou de
+chou_.»
+
+Ménage (_Observations_) autorise _trou de chou_; et, après avoir
+rapporté ce vers de Villon,
+
+ D'un _trougnon_ de chou, d'un naveau,
+
+il déclare que _trou_ vient de _thyrsus_; _un trou de chou_, c'est un
+_thyrse_ de chou. Ménage va jusqu'à citer là-dessus du grec. Il fallait,
+comme Ménage, en avoir de reste pour en dépenser sur les _trous de
+chou_.
+
+_Trou_ est dans les plus anciens monuments de la langue pour _trognon_
+ou _tronçon_, qui est évidemment dérivé de _truncus_, comme le pensait
+Nicot. _Un trou de lance_, dans _Ogier l'Ardenois_:
+
+ Entamés est en maint lieu vos escus:
+ Cil _trox_ de lance i sont mult embalus.
+
+ (v. 12210.)
+
+«Votre écu est entamé en mainte place, et les nombreux tronçons de lance
+y tiennent encore.»
+
+Ce passage se lit autrement dans un manuscrit plus moderne:
+
+ Ses escus est et troés et fendus;
+ Ne s'en voit mie com vilains esperdus:
+ Dix _trous de lance_ emporte en son escu.
+
+«Il ne se retire pas du combat comme un vilain qui fuit: il emporte dix
+tronçons de lance plantés dans son bouclier.»
+
+Plus loin:
+
+ La lance froisse dusqu'as poins du guerrier,
+ Li _trols_ en volent contremont vers le ciel.
+
+ (_Ogier l'Ardenois._)
+
+«Il brise la lance au poing du guerrier; les tronçons en volent en l'air
+jusqu'au ciel.»
+
+Observez que le mot _tronçon_ était employé dans le même temps, car on
+lit, quelques vers avant ceux que je viens de citer:
+
+ Ogiers s'en torne, qi ben s'est conbatus;
+ Cinq gonfanon emporte en son escus,
+ Les fers de lance et les _tronçons_ dessus.
+
+ (v. 12203.)
+
+Et dans la description du tournoi donné par Fayel:
+
+ Li _tronson_ volerent en haut
+ Des lances qui furent brisees.
+
+ (_R. dou Chast. de Coucy_, v. 1350.)
+
+
+TROUSSER, TROUSSES.
+
+Il serait bien important, dans un vocabulaire, d'indiquer le sens
+premier, le sens propre d'un mot, et de ranger ensuite
+chronologiquement, autant que faire se pourrait, les sens venus par
+extension, et parfois très-détournés du primitif.
+
+Au mot _trousser_, l'Académie dit: «Replier, relever. Il se dit
+ordinairement des vêtements qu'on a sur soi.»
+
+Le sens primitif de TROUSSER est _charger_, _imposer un fardeau_, ce qui
+ne se peut faire sans le lever; de là l'extension du sens: mais si l'on
+ne connaît le premier, on ne comprendra pas les rapports qui lient ces
+mots, _trousse_, _trousseau_, _porter en trousse_, _trousser en malle_,
+_trousser bagage_, etc.
+
+RETROUSSER, c'est proprement charger une seconde fois un objet qui était
+déjà chargé, _troussé_; mais on ne le trouve pas assez haut, on le
+_retrousse_.
+
+Blancandrin, ambassadeur de Marsile auprès de Charlemagne, détaille les
+présents offerts par le roi sarrasin à l'empereur français:
+
+ De sun aveir vos voelt asez duner,
+ Urs e leuns e veltres enchaignez,
+ Set cenz cameils e mil hosturs muez,
+ D'or e d'argent quatre cenz muls _trussez_.
+
+ (_Roland_, st. 9.)
+
+«Il veut vous faire large part de ses richesses; vous donner ours et
+lions et vautours enchaînés, sept cents chameaux et mille autours qui
+auront passé la mue, quatre cents mulets _chargés_ d'or et d'argent.»
+
+L'épieu de Baligant, amiral de Marsile, était si énorme, que le seul fer
+dont il était garni eût fait la charge d'un mulet:
+
+ De sul le fer fut un mulet _trusset_.
+
+ (_Roland_, st. 217.)
+
+Un marchand, allant à la foire, achète pour sa maîtresse une robe de
+Pers:
+
+ Si la ploia en un _troussel_;
+ Dessus son palefroi morel
+ _La trousse_ et lie derriere soi.
+
+ (_La Bourse pleine de sens._)
+
+«Il la plia dans une valise; la charge et attache derrière soi, sur son
+cheval brun.»
+
+Une TROUSSE est donc ce dans quoi l'on porte. Ce mot s'appliquait à
+l'étui d'un barbier aussi bien qu'au carquois de Cupidon. Le _trousseau_
+de la mariée, c'est le ballot de ses hardes. Un _trousseau_ de clefs, ce
+sont toutes les clefs que l'on porte ensemble en un petit fardeau ou
+paquet. _Porter en trousse_, _trousser en malle_, c'est charger comme
+une trousse qu'on mettait derrière soi sur le cheval, ou comme une
+malle; trousser un vêtement, c'est le lever comme si l'on voulait le
+charger sur un cheval; trousser bagage, c'est charger son bagage,
+partir, décamper.
+
+_Trousse_, désignait aussi une sorte de vêtement particulier aux pages;
+mais ceci se rapporte au sens secondaire de _trousser_. Ce vêtement
+s'appelait _trousse_, parce qu'il ne pendait pas, mais était relevé au
+corps. On employait le plus souvent ce mot au pluriel; de là
+l'expression: _Mettre aux trousses_ de quelqu'un... avoir toujours
+quelqu'un _pendu à ses trousses_.
+
+
+VASSAL, VALET.
+
+Le premier sens de _vassal_ était _brave_, _courageux_.
+
+Le duc Robert de Normandie réunit les évêques, les barons, les abbés, et
+leur annonce son départ pour la terre sainte. Tous, d'une commune voix,
+le supplient de ne pas abandonner le pays:
+
+ Li unt respundu communal:
+ Cherismes dus, noble _vassal_,
+ Cum a ici fiere nouvelle!
+
+ (BENOÎT DE SAINTE-MORE, t. II, p. 570.)
+
+«Très-cher duc, noble brave, comme voici fière nouvelle!»
+
+Ganelon exaltant à Marsile la vaillance de Roland:
+
+ N'at tel _vassal_ sous la cape du ciel.
+
+ (_Roland_, st. 40.)
+
+ N'avez barun de si grant _vasselage_.
+
+ (_Ibid._, st. 30.)
+
+Olivier, à Roncevaux, s'aperçoit de la trahison de Ganelon, qui livre
+l'arrière-garde aux Sarrasins. Il presse Roland de sonner du cor pour
+rappeler l'avant-garde et Charlemagne: _Cumpainz Rolland, sunez vostre
+olifant_. Mais Roland ne veut pas _corner pour des païens_; il se
+confie, pour sortir d'affaire, à son épée et au courage des Français:
+
+ De Durandal verrez l'acer sanglant.
+ Franceis sunt bon, si ferrunt _vassalment_;
+ Ja cil d'Espaigne n'aueront de mort guarant.
+
+ (_Roland_, st. 83.)
+
+_Si ferront vassaument._ _Ferrunt_, _frapperont_, par syncope, du verbe
+_férir_. Réponse qui suggère au poëte cette réflexion:
+
+ Rollans est proz, e Oliver est sage;
+ Ambedui unt merveillus _vasselage_.
+
+ (_Roland_, st. 85.)
+
+«Merveilleuse bravoure.»
+
+Enfin, ce qui achève de mettre le fait hors de doute, c'est l'épithète
+_vassal_ appliquée à Charlemagne lui-même:
+
+ Dient Franceis: Icis reis est _vassals_.
+
+ (_Roland_, st. 241.)
+
+ Mult est _vassals_ Karle de France dulce.
+
+ (_Ibid._, st. 261.)
+
+Cette acception persistait au XIIIe siècle, puisque Hébers, au
+commencement de son _Dolopathos_, applique le mot _vasselage_ au fils du
+roi de France:
+
+ Car li fils Deu le volt doer
+ De proece et de _vasselaige_;
+ Mult est vaillanz de son aaige.
+
+ (_Dolopathos_, p. 156.)
+
+VASLET, par syncope de _vassalet_ ou _vasselet_, est un jeune homme, un
+jeune brave. Ce mot désigne souvent un fils de roi ou d'empereur. Benoît
+de Sainte-More l'applique au duc Robert de Normandie:
+
+ Tuit li plus riche et li plus saige
+ Sunt al _valet_ devenu lige
+ De feautet e de servige.
+
+ (BENOÎT DE SAINTE-MORE, v. 31660.)
+
+Dans le fabliau du _Vallet aux douze femmes_, ce valet est qualifié
+_damoisiaus_, preuve qu'il était gentilhomme:
+
+ Un _damoisiaus_ de moult haut pris...
+ Quant le _vallés_ espousé eut...
+
+Le _roman de la Rose_ met également sur une seule ligne les _valets_ et
+les _damoiselles_:
+
+ Car malebouche est coustumiers
+ De raconter faulses nouvelles
+ De _valets_ et de damoiselles.
+
+Le mot _valet_ conserve aujourd'hui même son acception primitive, sans
+que personne y prenne garde: c'est dans le jeu de cartes, où le roi, la
+dame et _le valet_ représentent le père, la mère, et leur fils. Ce n'est
+pas à des laquais, à des _garçons_, qu'on eût donné les noms des
+chevaliers les plus illustres: Hector, Ogier, la Hire, Lancelot. Les
+quatre _valets_ sont les quatre jeunes princes, héritiers des quatre
+rois. Le reste représente des groupes de simples soldats anonymes, les
+pions du jeu d'échecs.
+
+Voilà donc un mot qui, après avoir honoré longtemps les fils de la plus
+haute noblesse de France, s'est vu relégué à désigner l'homme dans sa
+plus basse condition, et finalement est devenu si injurieux et si
+humiliant, qu'on ne l'applique plus à personne, et qu'il sortira
+ignominieusement de la langue où il était entré et a subsisté longtemps
+comme un titre d'honneur.
+
+Il a fait sa révolution en six siècles à peu près: il était encore jeune
+au début du XIIIe; il est caduc au XIXe.
+
+Le mot qui, au moyen âge, avait le sens actuel de _valet_, c'est
+_garçon_, augmentatif de _gars_; _garcio_, dans la basse latinité:
+
+ Portabat _garcio_ parmam...
+
+ Hunc præcedebat cum parma _garcio_.
+
+ (GUILLAUME LE BRETON, _Phillippide_.)
+
+«Sa lance était portée par un garçon... Un garçon marchait devant lui,
+portant sa lance.»
+
+Le sire de Coucy envoie un domestique porter un message à la dame de
+Fayel; il le récompensera, non avec un joyau, les laquais n'en tiennent
+point de cas, mais avec _de l'argent sec_, qu'ils préfèrent:
+
+ _Garcon_ aiment joiel noiant,
+ Il ainment plus le sec argent:
+ Ainsois li donrai XV sous.
+
+ (_R. de Coucy_, v. 3123.)
+
+_Quinze sous_, somme énorme pour le temps.
+
+L'acception primitive de _garçon_, après tant de siècles, subsiste
+encore entière.
+
+
+VERBES RÉFLÉCHIS.
+
+Nos pères affectionnaient singulièrement la forme réfléchie pour tout
+verbe exprimant une action relative à la personne qui la faisait, action
+physique ou morale, il n'importe. Ils disaient _se dormir_, _se mourir_,
+_se dîner_; _se combattre à_ ou _contre quelqu'un_; _se forfaire envers
+quelqu'un_; _se repentir_, _se pâmer_, _se gésir_, _se partir de_...;
+d'où il nous reste, par double emploi, _se départir de_; _se feindre_,
+_s'oublier_, etc.
+
+ * * * * *
+
+SE DORMIR.--«Il _se giseit_ sur sun lit, si _se dormeit_.»
+
+(_Rois_, p. 134.)
+
+«Entrerent en la chambre u Hisboseth _se dormeit_.»
+
+(_Ibid._)
+
+ Certes, dame, de _me dormir_
+ Me puige tres bien astenir.
+
+ (_Coucy_, v. 532.)
+
+Nous disons encore _s'endormir_, témoignage de l'ancienne locution.
+
+ * * * * *
+
+SE GÉSIR.--«E se vint à l'hostel Amon sun frere, u il _se giseit_.»
+
+(_Rois_, p. 163.)
+
+ * * * * *
+
+S'EMPARTIR.--«Lores _s'empartid_ Sesac de Jerusalem.»
+
+(_Rois_, p. 296.)
+
+ * * * * *
+
+SE DISNER.--Jéroboam, au troisième livre des _Rois_, invite l'envoyé de
+Dieu à _se disner_ avec lui:
+
+--«Li reis preiad cel hume Deu qu'il remeist, e od lui _se dignast_.»
+
+(_Rois_, p. 287.)
+
+--«E tu m'as fait merci e receud entre ces ki _se dignent_ a tun
+deis.»--Entre ceux qui dînent à ton dais.
+
+(_Rois_, p. 194.)
+
+ * * * * *
+
+SE COMBATTRE.--«Si _se cumbatirent_ (les Syriens) cuntre lui (David).»
+
+(_Rois_, p. 153.)
+
+«Kar une gent _se cumbaterad_ encuntre altre.»
+
+(_Rois_, p. 301.)
+
+ Ja _se combat_ vostre compains Ogiers.
+
+ (_Ogier l'Ardenois_, v. 2650.)
+
+ * * * * *
+
+SE REPENTIR.--«Li fols reis l'en creid, e de sun mesfait _s'en
+repentid_.»
+
+(_Rois_, p. 290.)
+
+--«Saint Pols _ne se repentivet_ mie.»
+
+(SAINT BERNARD, p. 559.)
+
+ * * * * *
+
+SE PASMER.--Corneille et Molière ont employé _pâmer_ sans le pronom
+réfléchi:
+
+ Sire, _on pâme_ de joie ainsi que de tristesse.
+
+ (_Le Cid._)
+
+ ... Ah! bons dieux, _elle pâme_.
+
+ (_Sganarelle._)
+
+Ils ne sont point parvenus à faire accepter cette forme neutre, et
+l'ancienne forme réfléchie a continué de prévaloir. Elle date de
+l'origine de la langue: Roland, monté sur Veillantif, trouve le cadavre
+de son cher Olivier, gisant à Roncevaux. Il lui adresse quelques mots
+touchants, et, succombant à la douleur, il s'évanouit:
+
+ Quant tu es mort, dulur est que je vis.
+ A icest mot _se pasmet_ le marchis,
+ Sur son ceval que cleimet Veillantif.
+
+ (_Roland_, st. 149.)
+
+«Quand tu es mort, douleur est que je vis. A ce mot se pâme le marquis,
+sur son cheval qu'il appelle Veillantif.»
+
+ Sur l'erbe verte li quens Rollans _se pasmet_.
+
+ (_Ibid._, st. 166.)
+
+Charlemagne s'évanouit à son tour, en trouvant le corps de son neveu
+Roland:
+
+ Guardet a la terre veist son nevold gesir,
+ Tant dulcement a regreter le prist:
+ Amis Rollans, de tei ait Deus mercit!
+ Unques nuls hom tel chevaler ne vit
+ Por grans batailles juster e defenir.
+ La meie honor est turnet en declin!
+ Carles _se pasmet_, ne s'en pout astenir.
+
+ (_Ibid._, v. 203.)
+
+«Il regarde à terre, et voit son neveu étendu. Il se prit à le regretter
+tant doucement: Ami Roland, que Dieu aie pitié de toi! Jamais on ne vit
+pareil chevalier pour assembler et mener à fin les grandes batailles.
+C'en est fait de ma gloire! Charles se pâme, il ne peut s'en empêcher.»
+
+ * * * * *
+
+SE FORFAIRE.--«Pur ço que cil de Jerusalem _forfaiz se furent_ envers
+nostre Seigneur.»
+
+(_Rois_, p. 295.)
+
+ * * * * *
+
+SE FAINDRE.--_S'épargner à quelque chose_, _être faignant_:
+
+ Ne _se_ doit pas _faindre_ de lui aider...
+
+ (_Ogier_, v. 9638.)
+
+ De lui aider ne _se_ va pas _faignant_.
+
+ (_Ibid._, v. 9632.)
+
+ * * * * *
+
+SE MOURIR.--_Mourir_ était actif, comme aujourd'hui _tuer_. On disait
+_mourir quelqu'un_; au participe passé, _mort_:
+
+ Dist l'amirail: Carles, kar te purpenses,
+ Si pren cunseill que vers mei te repentes:
+ _Mort as mun fils_.
+
+ (_Roland_, st. 262.)
+
+«Charles, dit l'amiral, réfléchis, et prends conseil de te repentir
+envers moi: tu as tué mon fils.
+
+ Trois freres m'a _mort_ et mon pere.
+
+ (_La Violette_, p. 83.)
+
+Le fils de Charlemagne, jouant aux échecs avec Bauduinet, le fils
+d'Ogier, s'irrite de perdre, lance l'échiquier d'or à la tête de son
+adversaire, et le tue:
+
+ Callos _l'a mort_ d'un escekier d'or mier.
+
+ (_Ogier_, v. 3186.)
+
+ Les II _ont mors_ et les II autres prins.
+
+ (_Garin_, I, p. 109.)
+
+De là la forme passive _se mourir_, que nous gardons encore. _Se périr_,
+tant reproché aux gens du peuple, n'est pas plus ridicule que _se
+mourir_.
+
+ * * * * *
+
+S'OUBLIER.--Coucy reçoit une lettre de la dame de Fayel:
+
+ On li mandoit qu'a l'anuitier
+ Ne _se_ voelle mie _oublier_,
+ Ains vienne a Faïel tout droit,
+ Par l'huisset, si come il souloit.
+
+ (_Coucy_, v. 4010.)
+
+«On lui mandait qu'à la tombée de la nuit il veuille ne pas s'oublier,
+mais vienne tout droit au château de Fayel, par la petite porte, selon
+sa coutume.»
+
+ Si ne _se_ mist pas en oubli.
+
+ (_Ibid._, v. 4035.)
+
+
+TROIS PÉRIODES DANS NOTRE LANGUE.
+
+Je distingue dans notre langue trois périodes. Dans la première, la plus
+courte, et celle dont il nous reste le moins de monuments, les voyelles
+prédominent sur les consonnes.
+
+Pendant la seconde, la plus longue et la plus féconde, au moins
+jusqu'ici, l'équilibre tend à s'établir.
+
+Nous assistons à la troisième, qui donne visiblement la prédominance aux
+consonnes sur les voyelles.
+
+Le caractère de la seconde période paraît celui du génie de notre
+langue, qui, dans la première, cherche à se développer, fleurit dans la
+seconde, et dans la troisième s'achemine à la décadence.
+
+La langue française, dans sa jeunesse, se sentait trop de son origine
+italienne; dans sa vieillesse, elle porte trop les marques des
+influences étrangères; elle est sortie du midi, et va se perdre du côté
+du nord.
+
+Mais quand elle ne sera plus, il lui restera toujours cette gloire
+d'avoir servi, plus qu'aucune autre, à la civilisation de l'univers.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ARLEQUIN.
+
+Son origine, ses métamorphoses.
+
+
+Il est avéré que Polichinelle a diverti les Romains de la république. Il
+s'appelait en ce temps-là Maccus; les farces atellanes n'étaient pleines
+que de son nom et de ses exploits. L'identité n'est pas douteuse: on a
+déterré, aux environs de Naples, je pense, une figurine de bronze
+antique représentant Maccus, bossu par derrière et par devant, et le
+visage orné de ce long nez crochu qui a valu au personnage son nom
+italien moderne: _Pulcinella_, bec de poulet. On peut s'assurer du fait
+dans Ficoroni, _de Larvis scenicis_ (page 26). Les anciens (et ce n'est
+pas une des moindres marques de leur bon sens) avaient dressé des
+statues à Polichinelle; Polichinelle est antique, Polichinelle est
+classique comme Plaute et Térence. Il a même conservé jusqu'à nous un
+caractère natif: c'est ce bredouillement inintelligible qui le distingue
+parmi tout le peuple des marionnettes. D'où croyez-vous que provienne ce
+bredouillement? C'est un reste d'accent du pays, dont Polichinelle n'a
+jamais pu se débarrasser; car, tous les savants vous le diront, Maccus
+était né chez les Osques, si renommés dans les anciens auteurs pour
+leurs bons mots et leurs piquantes saillies. C'est de là que Maccus se
+transporta à Rome, où l'on représentait sur le théâtre des _jeux
+osques_. C'étaient de petites pièces qu'on jouait le matin avant la
+grande pièce. Maccus y paraissait dans toute sa gloire; mais comme à
+tous les coeurs bien nés la patrie est chère, il ne consentit jamais à
+parler une autre langue que sa langue natale. Les Romains, qui
+imposèrent leur idiome à tant de peuples vaincus, ne vinrent pas à bout
+de l'imposer à Polichinelle; et aujourd'hui encore, dans nos Champs
+Élysées, devant les soldats, les bonnes et les petits enfants ébahis,
+Maccus continue à parler osque, comme il parla jadis devant Coriolan. En
+effet, les Osques étaient voisins des Volsques, chez qui Coriolan alla
+chercher un asile; quelques historiens ont prétendu même confondre ces
+deux peuples. Il est naturel que le héros proscrit ait cherché à
+divertir son chagrin par les plaisanteries de Maccus, et il est probable
+que la scène pathétique de Véturie, accompagnée des dames romaines, eut
+pour témoin Polichinelle. Ce point d'archéologie pourra être éclairci
+plus tard; en attendant, il est hors de doute que la noblesse de
+Polichinelle remonte plus haut que la fondation de Rome. La plus
+ancienne noblesse de l'Europe est, sans contredit, la noblesse de
+Polichinelle.
+
+Et le digne compagnon, le rival de Polichinelle, Arlequin, d'où
+vient-il? qui est-il? L'érudition a travaillé pour placer Arlequin aussi
+haut que Polichinelle. On est allé chercher dans le scoliaste de Martial
+un mime appelé _Panniculus_, et l'on a voulu que ce _Panniculus_ fût une
+allusion à l'habit d'Arlequin, composé de petits morceaux de drap;
+conjecture plus ingénieuse que solide. L'habit d'Arlequin est
+certainement d'invention moderne. Allez en Italie, la patrie d'Arlequin,
+à ce qu'on prétend; Arlequin y est vêtu de noir de la tête aux pieds, y
+compris la tête, bien entendu. Le _Panniculus_ ne serait-il pas plutôt
+ce personnage que je vois, dans Ficoroni, danser en déployant sur sa
+tête et autour de ses reins une petite écharpe, le _palliolum_? Au
+surplus, je n'ai point à faire un sort au _Panniculus_; c'est l'affaire
+des savants: tenons-nous à notre Arlequin.
+
+Je dis _notre_, et non sans dessein; car j'espère bien établir
+qu'Arlequin est Français; mais ce ne sera pas en adoptant l'étymologie
+donnée par Ménage. Ménage raconte que le président de Harlay avait un
+bouffon favori qu'on appela, du nom de son maître, _Harlay_; on ajouta
+_Quint_, par une espèce de parodie du nom de Charles-Quint: cela fit
+_Harlay-Quint_ ou _Arlequin_. Je doute qu'Arlequin lui-même fût capable
+d'inventer une étymologie plus grotesque et plus ridicule. Le docte
+Ménage en a par centaines de la même force. Comme il savait très-bien le
+grec, on a cru sur sa parole qu'il savait le français pareillement.
+Aujourd'hui, sa réputation est faite; la prescription y est, et l'on
+écrit, dans des articles de _revues_ éblouissants d'érudition: «Ménage,
+savant linguiste, _profondément versé dans les origines de notre langue,
+etc._» Ceux qui déclament ces belles choses n'ont probablement jamais
+ouvert le livre de Ménage.
+
+Aujourd'hui, sans rien affirmer, je propose avec modestie une étymologie
+nouvelle du nom d'Arlequin.
+
+Premier point: Arlequin est né dans la ville d'Arles, et l'autre moitié
+de son nom est une altération du mot _camp_: _Arlecamp_, _Arlequin_.
+
+Second point: Arlequin était jadis un démon ou un fantôme qui hantait
+les cimetières. Sa noirceur accuse encore son origine, aussi bien que
+son geste souple, rapide, silencieux. Tout cela sent la tombe et les
+ténèbres. Le caractère d'Arlequin s'est, je l'avoue, modifié au soleil;
+nous verrons comment: mais je pose ici en fait que, sous deux noms
+différents, Arlequin le folâtre, et le funèbre Hellequin, chef d'une
+mesnie qui remplit d'épouvante tout le moyen âge, sont une seule et même
+personne.
+
+Voilà ma thèse; elle est grave. J'ai besoin de reprendre les choses de
+haut: prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention.
+
+ * * * * *
+
+Arles fut la première ville de France qui reçut la foi chrétienne. Elle
+y fut convertie, disent les chroniques, vingt-sept ans après la passion
+de Jésus-Christ, par saint Trophine, son apôtre et premier évêque.
+
+Cette ville possédait un magnifique cimetière païen; là reposaient les
+chefs des plus anciennes familles romaines, dans des mausolées dont les
+débris excitent encore de nos jours la surprise et l'admiration des
+antiquaires. La nouvelle religion ne changea pas la destination d'un
+lieu consacré par la piété de la religion précédente; mais elle voulut
+le régénérer en quelque sorte et le purifier par la bénédiction
+chrétienne. A cet effet, saint Trophine convoqua six autres évêques, en
+présence de qui la cérémonie devait s'accomplir. C'étaient saint
+Saturnin, évêque de Toulouse; saint Maximin, d'Aix; saint Martial, de
+Limoges; saint Front, de Périgueux; saint Paul-Serge, de Narbonne, et
+saint Eutrope, d'Orange[110]. Ils étaient réunis sur le terrain, et
+cherchaient à qui serait déféré l'honneur d'officier en cette
+circonstance solennelle, chacun s'en défendant par humilité, lorsque
+tout à coup le Sauveur des hommes, Jésus-Christ lui-même, parut au
+milieu d'eux, et mit fin à leur pieuse contestation en bénissant le
+cimetière de sa propre main. Ce lieu avait porté de temps immémorial le
+nom de _Champs Élysées_, qui témoignait à la fois sa splendeur, sa
+destination funèbre, et la croyance religieuse des fondateurs. Cette
+croyance venait d'être changée, mais on ne change pas facilement les
+habitudes du peuple: le cimetière continua donc à s'appeler _Ely-Camps_;
+quelques-uns, sans doute plus rigides, modifièrent ce mot en
+_Arles-Camps_. La pensée mythologique se trouvait ainsi effacée par la
+substitution d'une racine à l'autre, et l'on finit par employer
+indifféremment _Arlecamps_ ou _Elycamps_. Mais il est essentiel
+d'observer que l'on grasseyait partout en France, et que le mot _Arles_
+sonnait _Ales_. _Arleschamps_ ou _Arlescamps_ n'a jamais été prononcé au
+moyen âge autrement que _Alecamps_. On écrivait avec ou sans _r_, selon
+qu'on se reportait à l'étymologie _Arelatum_, ou à la prononciation: les
+manuscrits usent de la double orthographe, et mettent bataille
+_d'Arleschans_ ou _d'Aleschans_; mais la forme parlée était une[111].
+
+ [110] _La Royale Couronne des roys d'Arles_, par P. Bouys, presbtre,
+ p. 94.
+
+ [111] Voyez, page 22, _du Grasseyement_; et, page 26, _de
+ l'Assimilation ou substitution des liquides_ l, r. Voyez aussi le
+ Glossaire de Roquefort, au mot _Ale-le-blan_ (_Arles-le-Blanc_).
+
+Pendant tout le moyen âge, le cimetière d'Arles fut le lieu le plus
+célèbre de la France et peut-être de l'Europe. Là se voyait, dit le père
+Bouys, la première chapelle qui eût été dédiée à la Vierge après son
+assomption, par le pape Virgile. Puis étaient venues les souffrances de
+l'Église chrétienne: le paganisme n'avait pas cédé la victoire sans
+combat; le sang des martyrs avait coulé sous le glaive des persécuteurs.
+Un cimetière est un terrain neutre: les Champs Élysées s'étaient
+ouverts, et avaient recueilli les corps des martyrs de la foi du Christ,
+saint Geniez, saint Eutrope et une foule d'autres. Comment cette terre
+sanctifiée de leur sang aurait-elle manqué de miracles? Aussi elle n'en
+manqua point. C'est dans le cimetière d'Arles que le Labarum apparut à
+l'empereur Constantin. «Dieu luy envoya un ange lorsqu'il estoit au
+mylieu du saint cimetiere d'Elyscamps, contemplant la grande quantité de
+sepultures de pierre et de marbre qui estoient et sont encore en iceluy
+(à quoy il se plaisoit grandement), qui, luy montrant une croix de feu
+en l'air, luy dict ces paroles: _Constantine, in hoc signo vince!_[112]»
+Constantin marcha contre Maxence, délivra Rome, et la paix fut donnée à
+l'Église.
+
+ [112] P. Bouys, _la Royale Couronne des roys d'Arles_, p. 20.
+
+Il arrivait souvent que, au lit de la mort, des fidèles habitant une
+ville éloignée d'Arles exprimaient le désir de dormir dans le saint
+cimetière. Il leur semblait que leur âme avait plus de chances de salut
+lorsque leur corps reposerait en compagnie des reliques des martyrs,
+dans une terre bénie de la main et de la bouche de Jésus-Christ. On
+abandonnait leurs cercueils sur le Rhône; et soit qu'il fallût le
+descendre ou voguer contre le fil de l'eau, ils se rendaient tout seuls
+à leur destination, et s'arrêtaient d'eux-mêmes où il fallait, _comme
+estant attirés à ceste terre pour y attendre la resurrection des morts,
+en la compagnie des saints qui sont enterrés en iceluy_[113].
+
+ [113] Bouys, p. 118.
+
+Au récit de toutes ces merveilles, Charlemagne s'attendrissait, et
+faisait faire de continuelles prières en Arlecamps, car il y avait une
+partie de ses preux, voire des membres de sa famille: le père de Gérard
+de Viane, tué à Roncevaux, «et tant de barons et de chevaliers qui,
+comme saints athletes, estoient morts en la bataille de Montemayour.» Il
+y avait aussi Ogier le Danois, Guillaume au court nez, seigneur
+d'Orange, et Vivien, tous deux neveux du grand empereur. Ces derniers
+avaient perdu la vie en Arlecamps même; car, pour que rien ne manquât à
+la renommée ni à la poésie de ce glorieux cimetière, il avait été le
+théâtre d'une bataille livrée par Charlemagne contre les Sarrasins. La
+bataille d'Arlescamps a été chantée dans un poëme de dix mille vers par
+quelque Homère anonyme du XIIIe siècle; l'avenir sans doute réserve le
+sien à la bataille non moins épique que, neuf cents ans plus tard, un
+autre Charlemagne livra dans le cimetière d'Eylau. M. Paulin Paris[114]
+analyse la _chanson d'Arlescamps_, il en extrait des passages d'une
+grande beauté et véritablement épiques. Par exemple, le discours de
+Guillaume à son bon cheval prêt à succomber de fatigue: _Cheval, dit il,
+moult par estes lassés?_ Il l'encourage par la promesse de tout ce qui
+peut flatter un cheval: Baucent, le reste de sa vie, ne mangera que de
+l'orge bien pure, que du foin choisi; ne boira que dans un vase doré;
+sera pansé quatre fois par jour, etc.:
+
+ [114] _Histoire des manuscrits français de la bibl. du Roi_, t. II, p.
+ 140 et 500.
+
+ Baucent l'oï, si a froncié le nez;
+ Ainsi l'entend com s'il fut hom senez;
+ La teste croule, si a des piez houez;
+ Reprent s'alaine, tout est revigorez;
+ Ainsi hannist comme se il fust jetés
+ Hors de l'estable et de nouvel ferrez.
+
+«Baucent l'entend, il a froncé le nez; il le comprend comme s'il était
+un être humain doué d'intelligence. Il hoche la tête, fouit la terre du
+pied, reprend son haleine et sa vigueur. Il hennit comme s'il s'élançait
+de l'étable et ferré de neuf.»
+
+Vivien, dans l'imprudence de sa jeune ardeur, avait fait voeu de ne
+jamais reculer d'une semelle devant les Sarrasins. En vain son oncle, le
+valeureux Guillaume d'Orange, dans un discours plein de naïveté, lui
+avait-il remontré l'imprudence d'un pareil voeu, et que _bonne est la
+fuite dont le corps est sauvé_; Vivien s'est obstiné, et il est victime
+de cette obstination. Blessé à mort, les entrailles à demi pendantes
+hors du ventre, il saisit son cor, comme Roland à Roncevaux, et en sonne
+trois fois tant qu'il peut:
+
+ Deux fois en graisle et li tiers fut en gros;
+
+c'est-à-dire, deux sons aigus, suivis d'un son grave.
+
+ Guillaumes vint quanqu'il put les galops.
+
+Là commence une scène déchirante, un dialogue de tragédie, mais de
+tragédie antique:
+
+ Beau nies[115], vis-tu, par sainte charité?
+ --Oui voir, oncles; mais pou ai de santé.
+ N'est pas merveille quand ai le cueur crevé.
+
+ [115] _Neveu_, d'où nous avons encore le féminin _nièce_. Les
+ romanciers ne sont pas d'accord sur le degré de parenté entre
+ Guillaume et Vivien: les uns en font deux frères; selon les autres,
+ c'était l'oncle et le neveu.
+
+Guillaume lui demande s'il a, dimanche dernier, usé du pain bénit à la
+messe:
+
+ Dit Viviens: Je n'en ai pas goté.
+ Quand je y vins, si l'avoit on donné.
+ --Nies, j'ai del pain avec moy apporté
+ En m'aumosniere, quinze jors a passé.
+ Manges en, nies, au nom de charité!
+
+Vivien y consent; mais, avant cette espèce de viatique qui va
+s'administrer dans le cimetière où tourbillonne la bataille furieuse,
+Guillaume appuie la tête de Vivien sur sa poitrine, et s'apprête à faire
+l'office de prêtre:
+
+ Moult bellement le prist à doctriner;
+ Lors se commence l'enfans à confesser
+ De ce qu'il pot savoir et remembrer.
+
+Vivien se confesse en effet, mange le morceau de pain bénit, puis _bat
+sa coupe_, et ses yeux se voilent, son teint s'efface sous les ombres du
+trépas:
+
+ Le gentil comte a pris à regarder...
+ L'ame s'en va, plus n'y pot demourer!
+
+Tel est, en bref, ce touchant épisode de _la bataille et grant
+destruccion d'Alescamps_. Le cimetière, dont le sol est formé de
+poussière humaine, engloutit indistinctement païens, chrétiens,
+Sarrasins. Tous dorment ensemble pêle-même; héros pour avoir donné la
+mort, héros pour l'avoir reçue.
+
+Pendant le jour, la tranquillité et la bonne harmonie règnent dans le
+cimetière, parce que les morts ont peur du soleil; mais la nuit les
+fantômes sortent tumultueusement de dessous terre, les uns soulevant le
+marbre de leurs tombes, les autres n'ayant qu'à écarter le gazon. Ils
+mènent un bruit épouvantable de cris, de chocs, de hurlements, de
+menaces, de plaintes;... on ne sait pas au juste ce que c'est, mais la
+terreur est profonde.
+
+Ce choeur infernal, cette famille du cimetière, s'appelait _les
+Arlecamps_ (_Allecans_). Et comme le peuple garde plus fidèlement la
+tradition des mots que celle des idées, l'imagination populaire fit
+d'_Alecan_ le nom du chef des fantômes dont la mesnie _bruyait_ dans le
+cimetière d'Arles. Tous les chroniqueurs, poëtes, légendaires, vous
+attesteront que le cimetière d'Arles était le principal théâtre des
+apparitions de la mesnie Hellequin. Le nom d'_Hellequin_ rappelle les
+Ely-Camps, comme la forme _Arlequin_, les Arlecamps. Dante a parlé du
+cimetière d'Arles et d'Arlequin, qu'il nomme, suivant la prononciation
+du moyen âge, _Allequin_:
+
+ Siccome ad Arli ove l' Rodano stagna,
+ Siccome a Pola presso del Quarnaro
+ Che Italia chiude e i suoi termini bagna,
+ Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo...
+
+ (_Inferno_, IX.)
+
+«Comme à Arles où séjourne le Rhône, comme à Pole, aux rives du Quarnaro
+qui baigne les frontières de l'Italie, on voit une immense quantité de
+sépultures rendre le sol inégal, de même des tombeaux épars s'offraient
+à ma vue.»
+
+Plus loin, Satan évoque deux démons; c'est encore un souvenir de
+l'Arlescamps qui se présente à l'idée du poëte:
+
+ Tratti avanti _Alichino_ e Calcabrina...
+
+ (_Inferno_, XXI.)
+
+«Avancez, _Arlequin_ et Calcabrina[116].»
+
+ [116] C'est une chose merveilleuse que les extravagances où les
+ commentateurs ont eu recours pour expliquer le sens de ce nom
+ _Alichino_, qu'ils supposent forgé par Dante. Il y en a un qui a
+ découvert qu'_Alichino_ signifie «_qui alios inclinat_, id est,
+ _sodomita_.»
+
+Non-seulement les poëtes et les romanciers du moyen âge sont remplis de
+la _mesnie Hellequin_, mais les écrivains sérieux, les théologiens, les
+évêques, ne dédaignent pas de s'en occuper. Raoul de Presles, dans son
+commentaire sur _la Cité de Dieu_, cite la _mesnie Hellequin_; Guillaume
+de Paris, dans son traité _de Universo_ (part. II, ch. 12), lui consacre
+un assez long passage. Cette sombre _mesnie_ s'appelle en latin
+_exercitus_ ou _milites Hellequini_; Pierre de Blois écrit _Herlikini_.
+C'est dans sa quatorzième épître, où il dit que les ecclésiastiques de
+son temps courent après la fortune et les honneurs à travers mille
+périls: «_In quibus gloriam martyrii mererentur, si hæc pro Christi
+nomine sustinerent. Nunc autem sunt martyres sæculi, mundi professores,
+discipuli curiæ_, MILITES HERLIKINI.» (Petri Bles., _Opp._, p. 22, col.
+2.)--«Si ces prêtres, dit le pieux écrivain, supportaient ces périls
+pour l'amour de Jésus-Christ, ils mériteraient la gloire du martyre. Au
+lieu de cela, que sont-ils? Des martyrs du siècle, des professeurs du
+monde, des élèves de la cour, _des arlequins_.» Par cette dernière
+expression, Pierre de Blois entend assimiler ces ecclésiastiques
+vaniteux aux fantômes de la _mesnie Hellequin_, ombres formées de vent
+et d'un peu de nocturne vapeur.
+
+Cependant la _mesnie Hellequin_ ne renferma point ses apparitions dans
+l'enceinte bornée de l'Elycamps; elle se répandit par toute la France,
+et même dans l'Europe entière. Partout où _il revenait_, c'étaient des
+Hellequins. Le grand veneur de Fontainebleau, comme le Freyschutz
+allemand, ne sont autre chose que la chasse d'Hellequin. Le roi des
+aulnes, _Erlenkoenig_, est une seconde transformation d'_Herlekin_. Les
+frères Grimm nous en font connaître une troisième, sous le nom altéré,
+mais toujours reconnaissable, d'_Hielkin_. Walter Scott nous montre
+Hellequin en Écosse; Guillaume de Paris témoigne que, de son temps,
+l'Espagne connaissait, aussi bien que la France, les _milites
+Hellequini_; enfin, un poëme du cycle carlovingien, en patois flamand ou
+wallon, nous représente Arlequin orné d'une particule nobiliaire, sous
+le nom du _comte Van Hellequin_, tenant sa dignité au milieu des plus
+augustes héros: _van_ Pepin, _van_ Garin, _van_ Fromont, et même _van_
+Charlemagne[117].
+
+ [117] Manuscrit de la Bibliothèque royale, 184, supp. fr. cité par M.
+ Fr. Michel, dans BENOÎT, t. II, p. 337.
+
+Les métamorphoses d'Arlequin feraient un digne pendant aux Métamorphoses
+d'Ovide. Mais nous ne sommes pas au bout.
+
+A la fin du XVe siècle, Hellequin, dont l'origine allait s'effaçant à
+mesure qu'il grandissait en réputation, Hellequin est devenu Charles V
+ou Charles-Quint, roi de France. La _Chronique de Normandie_, imprimée à
+Rouen en 1487, rapporte «_comme le roy Charles le Quint, jadis roy de
+France, et ses gens avecques luy, s'aparurent après leur mort au duc
+Richard sans Paour_.» Vous voyez, l'imprimerie est à peine née, et elle
+s'empresse de s'occuper d'Arlequin. Le chapitre est trop long pour être
+mis ici dans son entier. En voici le début, qui suffira pour notre
+propos:
+
+«Une aultre moult merveilleuse aventure advint au duc Richard sans
+Paour. Vray est qu'il estoit en son chasteau de Moulineaux sur Saine; et
+une fois ainsy comme il se aloit esbattre après souper au bois, luy et
+ses gens ouyrent une merveilleuse noise et horrible de grant multitude
+de gens qui estoient ensemble, ce leur sembloit; laquelle noise
+s'approchoit toujours d'eux. Et si comme le duc et ses gens ouïrent la
+noise s'approcher, ils se resconserent delez ung arbre, et là le duc
+Richard envoya de ses gens espier que c'estoit. Et lors ung des escuiers
+au duc vit que ceux qui faisoient celle noise s'estoient arrestez
+dessoubs ung arbre, et commença à regarder leur maniere de faire et leur
+gouvernement, et vit que c'estoit ung roi qui avoit avec luy grant
+compaignie de toutes gens, _et les apeloit on la mesgnie Hennequin en
+commun langage; mais c'estoit la mesgnie Charles Quint, qui fut jadis
+roy de France_.»
+
+Qui voudra savoir le reste de l'aventure la trouvera au second tome, p.
+337, de la _Chronique des ducs de Normandie_, publiée par M. Francisque
+Michel.
+
+On sent que le chroniqueur, voulant absolument assigner l'origine d'un
+nom qu'il ne comprenait pas, s'est laissé guider, pour la découvrir, à
+la dernière syllabe de ce nom. Ce chroniqueur devait être quelque aïeul
+de Ménage. Ici se termine le rôle héroïque et lugubre d'Arlequin; nous
+allons le voir entrer dans la période moderne de son existence. C'est
+encore une métamorphose.
+
+L'habitude à la longue diminue la terreur et le respect, et engendre la
+familiarité, qui finit par conduire au mépris. C'est ce qui est arrivé
+au diable. Son nom n'a pas été plus ménagé que sa personne; on l'a mis
+partout: Quel diable!... Au diable!... Cela ne vaut pas le diable!...
+Cela est fait à la diable!... Le diable est compromis jusque chez les
+petits enfants. Faut-il s'étonner que la même chose soit arrivée à
+Hellequin? La _Mesnie Hellequin_ était passée, elle aussi, en commun
+proverbe, et servait de terme de comparaison fâcheux: les avocats,
+disait-on au moyen âge, c'est la _Mesnie Hellequin_!
+
+ Avocas portent grant damage;
+ Pour poi metent lor ame en gage.
+ Lor langue est plaine de venin;
+ Par aus sont perdu heritage,
+ Et desfait maint bon mariage,
+ El mal fait por un pot de vin;
+ Il s'entrepoilent con mastin;
+ _C'est la mesnie Hellequin_.
+
+ (_Le Mariage des filles au diable_, Mss. de l'Arsenal, nº 175, fol. 292.)
+
+Quelle insolence! Mais on ne se borna pas à médire: on alla jusqu'à
+travestir et contrefaire la _mesnie Hellequin_. C'est une des
+inconséquences les plus remarquables de l'esprit humain, que ce penchant
+à railler les objets de son culte ou de sa frayeur; l'esprit
+d'opposition s'exhale et se soulage ainsi. A quelle époque le diable
+a-t-il été plus redouté et plus bafoué qu'au moyen âge? Hellequin
+partagea cette double fortune. Il fut craint comme le diable, et comme
+lui traduit en farce dans les mascarades et les charivaris. Le roman de
+_Fauvel_, composé vers la fin du XIIIe siècle, offre un détail curieux
+d'une arlequinade, ou, comme on disait alors, d'une _hellequinade_. Le
+héros du poëme vient de se retirer dans sa chambre à coucher; c'est
+l'instant qu'on attendait pour lui donner le charivari le plus étonnant
+qui jamais ait assourdi les oreilles humaines:
+
+ Puis faisoyent une crierie...
+ Jamais telle ne fut ouïe.
+ Li uns monstroit son cul au vent,
+ Li autres rompoit un auvent;
+ L'uns cassoit fenestres et huis,
+ L'autre jetoit le sel au puits;
+ L'un jetoit le bren aux visaiges;
+ Trop par estoient laids et sauvaiges:
+ Es testes orent barboères[118],
+ Avec eux portoient deux bieres.
+ Il y avoit un grant jayant
+ Qui alloit trop forment brayant;
+ Vestu ert de bon broissequin;
+ _Je cuids que c'estoit Hellequin,
+ Et tuit li autre sa mesnie_
+ Qui le suivent toute enragie.
+ Monté est sur un roncin haut,
+ Si très gras que, par saint Quinault,
+ L'on li peut les costes compter.
+
+ [118] Masques dont la partie inférieure, la barbe, est un morceau
+ d'étoffe triangulaire. Le mot est encore usité en Picardie.
+
+Ces vers n'ont pas besoin de traduction. Nous voyons déjà figurer dans
+le même cortége les Arlequines:
+
+ Avec eux avoient _Hellequines_
+ Qui avoient cointises fines,
+ Et se deduisoient en ce
+ Lay chanter qui commence:
+ «En ce doux tems d'esté,
+ «Au joly mois de may.»
+
+Hellequin une fois entré dans le ridicule, ma tâche d'historien est
+finie, et le reste vous est connu. Le peuple s'est vengé du fantôme par
+une amère dérision. Le costume d'Arlequin est évidemment parodié de
+celui d'Hellequin: le harnais militaire est remplacé par un vêtement
+bariolé comme celui des fous de cour; au lieu du glaive étincelant
+d'Hellequin, Arlequin brandit un sabre de bois, une latte, dont
+s'escrime sa malice inoffensive; le heaume de fer est devenu un petit
+chapeau de feutre risible. En expiation de l'épouvante semée par le seul
+nom d'Hellequin, Arlequin tremble aujourd'hui devant tout le monde: un
+enfant, son ombre, un rien, tout lui fait peur. Il a lui-même le
+caractère d'un enfant, et la grâce folâtre d'un petit chat. De toute son
+ancienne manière d'être, on ne lui a laissé que son visage noirci par la
+fumée de l'enfer, comme pour mieux constater son identité et son
+humiliation. Exemple frappant des vicissitudes de la fortune, Hellequin
+condamné à faire rire ceux qu'il faisait jadis frissonner! Qu'est-ce que
+Denys le tyran devenu maître d'école, au prix d'Hellequin changé en
+Arlequin!
+
+Le camarade inséparable d'Arlequin, Pierrot, m'est suspect aussi de
+n'avoir pas toujours exercé le métier qu'il fait aujourd'hui sur le
+boulevard du Temple. A sa face blême, à l'espèce de suaire dont il
+s'habille, à sa malice malfaisante, à sa gravité sournoise, à ce silence
+funèbre et à ces affreuses grimaces qui, avec une pantomime d'une
+agilité surnaturelle, lui servent de langage, je crois reconnaître un
+habitant de l'autre monde; et, puisqu'il faut le dire, je soupçonne fort
+Pierrot d'avoir en son temps fait partie de la _mesnie Hellequin_. Il
+tient visiblement du fantôme et du démon: il paraît avoir formé une
+paire avec Arlequin, l'un représentant le fantôme blanc, l'autre, le
+fantôme noir. Chacun sait combien le bon roi René était admirable à
+organiser de belles processions dramatiques. Celle qu'il institua à Aix
+en 1474, pour le jour de la Fête-Dieu, mettait plusieurs heures à
+défiler. On y voyait figurer, dans l'attirail le plus fantasque, tous
+les dieux du paganisme et tous les personnages soit du Vieux, soit du
+Nouveau Testament; la Mort, la Renommée, des bouffons montés sur des
+ânes, les Parques et une légion de diables grands et petits, habillés de
+rouge et de noir, pour signifier les ténèbres de l'autre monde et le feu
+de l'enfer: «Leur vêtement était noir, mêlé de flammes, et tous avaient
+le visage caché par des têtières rouges ou noires.» Arlequin et Pierrot
+sont masqués: «Toutes les divinités de la procession portaient des
+masques semblables à ceux dont les anciens se servaient au
+théâtre[119].» Est-il vraisemblable que parmi les légendes fameuses,
+comme la tarasque ou le dragon de saint George, représentées dans ses
+processions, le roi René eût négligé la plus célèbre, la _mesnie
+Hellequin_? La chose ne paraît pas possible. Plus j'y songe, plus je me
+persuade que c'est le roi René à qui nous sommes redevables d'Arlequin
+et de Pierrot. Peut-être même a-t-il prétendu guérir ses sujets de leurs
+craintes superstitieuses par l'habitude d'en railler les objets, et il y
+aurait réussi. Pourquoi une idée philosophique ne serait-elle pas entrée
+dans la tête du roi René, bon poëte, grand artiste, qui s'est montré si
+philosophe dans la pratique? Remarquez que Arles était une des deux
+capitales du roi René, que l'habit d'Arlequin est précisément rouge et
+noir, et qu'en Italie, où il n'y avait pas de bon roi René, Arlequin est
+demeuré vêtu de noir sans mélange. Décidément, Arlequin et Pierrot me
+paraissent deux échappés de la procession.
+
+ [119] _Histoire du roi René_, par M. de Villeneuve-Bargemont, II, 255
+ et 365.
+
+On a fait au siècle dernier, sur les masques de la comédie italienne,
+quelques recherches très-superficielles, qui défrayent encore
+l'érudition contemporaine. On a répété d'écho en écho que Bergame est la
+patrie d'Arlequin: je le croirai, quand l'Italie fournira une étymologie
+satisfaisante du nom d'_Arlichino_. Je consens de bon coeur que Pantalon
+soit Vénitien[120]; Spavento, Napolitain; le Docteur, Bolonais, _etc._
+Mais j'observe que, dans cette facile généalogie, il n'est jamais
+question de Pierrot; et cependant Pierrot passe avec Arlequin pour le
+plus ancien masque de la comédie italienne. C'est que leur berceau est
+ailleurs qu'en Italie.
+
+ [120] Chaque pays a ses patrons de prédilection: saint Patrice en
+ Irlande; en Angleterre, saint Jean; saint Alexandre (_Sauney_) en
+ Écosse; à Venise, saint Pantaléon, d'où, par antonomase, _un
+ Pantaléon_ pour _un Vénitien_, et, par corruption, _Pantalon_.
+
+Si les auteurs du moyen âge redevenaient à la portée de tout le monde,
+si leurs textes étaient publiés correctement et rentraient dans la
+circulation, s'ils étaient fouillés par l'intelligence publique au lieu
+de l'être par la sagacité particulière de quelques érudits, que de
+secrets se révéleraient, que d'origines seraient mises au jour, qui
+paraissent aujourd'hui des mystères impénétrables, sur lesquels on écrit
+de gros livres bien pédants, et qui ne sont au fond que l'histoire
+d'Arlequin!
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+MALBROU[121].
+
+Est-il Anglais?--Est-ce un héros moderne?
+
+ [121] Ce morceau a été publié dans une _Revue_. En le réimprimant on
+ n'a pas cru devoir retrancher l'exposition sommaire de quelques
+ points de théorie traités avec plus de développements dans diverses
+ parties de cet ouvrage, auxquelles ce chapitre peut servir de
+ résumé.
+
+
+Un autre personnage parmi le peuple, aussi célèbre qu'Arlequin, c'est
+_monsieur d' Malbrou_. L'immortalité est un quine à la loterie du temps;
+il ne faut pas une grosse mise pour y faire fortune: Saint-Aulaire gagna
+la sienne avec un quatrain, et tous les titres de monsieur de Malbrou
+sont une chanson.
+
+Cette chanson, dont la vogue fut prodigieuse, n'était pas connue du beau
+monde avant 1783; mais vers cette époque elle fit tout à coup explosion;
+c'est le mot. Sa fortune, depuis fixée à un cran un peu plus bas, n'a
+plus varié, et, selon toute apparence, ne variera plus. Monsieur de
+Malbrou restera populaire jusqu'à la fin du monde; car il est solidement
+établi, non-seulement en France, mais dans l'Europe entière et par delà:
+on le chante en Afrique et en Égypte. Je ne serais pas surpris
+d'apprendre qu'il a pénétré à la suite des jésuites jusqu'à la Chine et
+aux Indes; le nouveau monde en fait ses délices comme l'ancien. Quelle
+catastrophe serait donc capable d'anéantir cette chanson? Je ne vois que
+le jugement dernier: _Si fractus illabatur orbis_.
+
+Voici, en peu de mots, l'histoire de sa naissance, ou plutôt de sa
+renaissance; comme j'espère le faire voir tout à l'heure.
+
+Le Dauphin, fils de Louis XVI, avait une nourrice appelée madame
+Poitrine; qui, vu la convenance de son nom et de son emploi, risque bien
+d'être prise pour un mythe par les Niebuhrs des siècles à venir. Cette
+bonne dame, un jour qu'elle berçait le petit prince en chantant pour
+l'endormir, reçut la visite inopinée de la reine. Or, madame Poitrine
+chantait justement Malbrou. Marie-Antoinette, excellente musicienne,
+élève de Gluck, prit en gré cette chanson, et mit à la mode Malbrou,
+comme un an plus tard elle y mit les _Quesaco_. La cour, à l'exemple de
+la reine, se passionna pour Malbrou; la ville se modela sur la cour.
+Malbrou se trouva dans toutes les bouches, sur les écrans, sur les
+éventails; on en fit des tableaux, des dessus de porte, jusqu'à des
+poëmes[122]. Les voitures, les habits, les perruques, tout fut à la
+Malbrou: c'était un engouement universel. Mais vous observerez que tout
+ce monde allait à gauche, en prenant la chanson de Malbrou au burlesque.
+Elle n'offre absolument de ridicule que les couplets ajoutés par les
+courtisans beaux esprits. Le seul Beaumarchais eut le tact assez fin
+pour sentir que l'air est une des mélodies les plus sentimentales: aussi
+l'employa-t-il pour la romance que chante Chérubin aux pieds de la belle
+comtesse. Ce trait d'un homme de goût ne détrompa point le public, le
+sot public, comme l'appelle Jean-Jacques; et la chanson de Malbrou est
+restée un type convenu de folle plaisanterie. Et pourquoi? parce qu'on y
+trouve le nom d'un général anglais qui battit une fois les troupes
+françaises. Il est clair qu'on ne pouvait chanter la mort de Marlborough
+que pour s'en moquer.
+
+ [122] L'anecdote, d'ailleurs bien connue, de madame Poitrine et de la
+ reine, est attestée par un détestable poëme burlesque de
+ _Malbrough_, que Beffroy de Regny publia en 1783, c'est-à-dire, le
+ lendemain du fait.
+
+Mais si, par hasard, dans cette pièce le nom de Marlborough était un nom
+substitué? A quel nom? direz-vous. C'est ce qu'il s'agit de déterminer,
+et la chose n'est pas facile; toutefois, on peut l'essayer.
+
+Il est hors de doute que la chanson de Malbrou n'a pas été composée sur
+le duc de Marlborough, mort en 1722; car déjà, à la mort du duc de
+Guise, assassiné par Poltrot le 15 février 1563, les huguenots
+répandirent une chanson visiblement calquée sur celle qui porte
+aujourd'hui le nom de Malbrou; or, la copie ne saurait avoir précédé
+l'original. Mais sur quoi jugez-vous que Malbrou est l'original, plutôt
+que la complainte du duc de Guise? Je vous le dirai tout à l'heure.
+Voici, en attendant, pour constater la ressemblance, cette complainte du
+duc de Guise. Ce morceau est devenu rare.
+
+
+LE CONVOI DU DUC DE GUISE (1563).
+
+_Sur un air noté._
+
+ Qui veut ouïr chanson?
+ C'est du grand duc de Guise;
+ Et bon, bon, bon, dan di, dan don,
+ C'est du grand duc de Guise,
+
+ Qui est mort et enterré.
+ Aux quatre coins du poêle,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Aux quatre coins du poêle
+ Quatr' gentilshomm's y avoit,
+
+ Quatr' gentilshomm's y avoit,
+ Dont l'un portoit son casque,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Et l'autre ses pistolets,
+
+ Et l'autre ses pistolets,
+ Et l'autre son épée,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Qui tant d'hugu'nots a tués,
+
+ Qui tant d'hugu'nots a tués.
+ Venoit le quatrieme,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Qu'estoit le plus dolent,
+
+ Qu'estoit le plus dolent.
+ Après venoient les pages,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Et les valets de pied,
+
+ Et les valets de pied,
+ Avecque de grands crespes,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Et des souliers cirés,
+
+ Et des souliers cirés,
+ Et des beaux bas d'estame,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Et des culottes de piau,
+
+ Et des culottes de piau.
+ La ceremonie faite,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Chacun s'alla coucher,
+
+ Chacun s'alla coucher;
+ Les uns avec leur femme,
+ Et bon, bon, bon, etc.
+ Et les autres tout seuls[123].
+
+ [123] Laplace, _Pièces intéressantes_, III, p. 239.
+
+Laplace, qui a recueilli cette platitude historique, se demande laquelle
+des deux chansons est l'aînée. Il n'est pas malaisé de s'en apercevoir:
+le _Convoi du duc de Guise_ n'est évidemment qu'une fade et grossière
+parodie de quelque antique romance, encore populaire au XVIe siècle,
+oubliée au XVIIIe siècle, et que la bonne madame Poitrine apporta du
+fond de sa province dans le Louvre des rois de France. Le _Convoi du duc
+de Guise_ affecte de ne point rimer, parce que la chanson de Malbrou ne
+rime pas; je veux dire qu'elle semble ne pas rimer pour ceux qui
+ignorent les règles de la poésie au moyen âge.
+
+La chanson de Malbrou est en vers de douze syllabes et en couplets
+monorimes, comme les chansons _de Geste_ du XIIe et du XIIIe siècle.
+Chaque vers se partageait alors en deux hémistiches bien marqués, dont
+le premier jouit du privilége aujourd'hui réservé à la finale du vers
+féminin, c'est-à-dire que l'_e_ muet n'y compte pas. Par exemple:
+
+ Chy fine le mat_ere_ de Regnaut le baron,
+ Qui tant jour guerroya l'empereour Karlon.
+ Oncques plus vaillant prince ne viesti haubergon,
+ Que fu li bers Regnaut, tant il estoit preudom.
+
+ (_Les quatre fils Aymon._)
+
+«Ici finit l'histoire du baron Renaud (de Montauban), qui guerroya si
+longtemps l'empereur Charlemagne. Jamais ne vêtit l'haubergeon plus
+vaillant prince que ne fut le baron Renaud, tant il était brave homme.»
+
+Il est sûr que ces vers paraîtront dépourvus de la moitié de leurs
+rimes, si on les dispose ainsi:
+
+ Chy fine le matere
+ De Regnaut le baron,
+ Qui tant jour guerroya
+ L'empereour Karlon.
+ Oncques plus vaillant prince
+ Ne vestit haubergon
+ Que fu li bers Regnaut,
+ Tant il estoit preudon.
+
+Le même inconvénient se produit pour les alexandrins modernes mis en
+musique, parce que la phrase musicale ne peut s'étendre assez pour
+enfermer douze syllabes. Le musicien est réduit à partager le vers.
+Ainsi Guillard a écrit, dans _OEdipe à Colone_:
+
+ Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins;
+ Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des charmes.
+ Elle les partageait, elle essuyait mes larmes;
+ Son amour attentif prévenait mes besoins.
+
+Sacchini a chanté:
+
+ Elle m'a prodigué
+ Son amour et ses soins;
+ Son zèle dans mes maux
+ M'a fait trouver des charmes.
+ Elle les partageait,
+ Elle essuyait mes larmes;
+ Son amour attentif
+ Prévenait mes besoins.
+
+Voilà huit vers qui ne riment que deux fois, et la première rime
+n'arrive qu'au sixième vers. Cependant l'oreille est satisfaite.
+
+Cette expérience justifie pleinement le système de versification de nos
+aïeux, qui, sauf le droit de la rime, ne se seraient pas fait faute de
+disposer les hémistiches de la manière suivante:
+
+ Elle m'a prodigué
+ Son amour et ses soins. Son zèle dans mes maux
+ M'a fait trouver des charm_es_; elle les partageait,
+ Elle essuyait mes larm_es_. Son amour attentif
+ Prévenait mes besoins.
+
+L'abbé de la Rue va jusqu'à prétendre que primitivement les rimes
+étaient placées à l'hémistiche dans l'intérieur des vers, et non à la
+fin. Je crois qu'il est tout à fait dans l'erreur. Au surplus, ce ne
+serait là qu'une question de copiste et non une question d'art, comme il
+paraît le croire. La différence n'existerait que sur le papier, et
+s'évanouirait à la récitation.
+
+Revenons à la chanson de Malbrou. La voici comme on doit l'écrire, avec
+les consonnes euphoniques intercalaires[124].
+
+ [124] J'omets le refrain, qui ne fait point partie de la chanson, et
+ pourrait cependant servir à constater l'origine de l'air. On a
+ prétendu que _Mironton ton ton mirontaine_ était une altération
+ (fort grave) de _Massourah! Massourah!_ C'est une conjecture un peu
+ hardie. Après tout, on voit des faits aussi extraordinaires.
+
+ Malbrou s'en va_t_ en guerre, ne sais quand reviendra.
+ Il reviendra_t_ à Pasques ou_s_ à la Trinité.
+ La Trinité se passe, Malbrou ne revient pas.
+ Madame à sa tour monte, si haut qu'el peut monter;
+ El voit venir son page tout de noir habillé:
+ --Beau page, mon beau page, quel nouvelle apportez?
+ --Aux nouvelles que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer:
+ * Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré.
+ L'ai vu porter en terre par quatres officiers;
+ L'un portait sa cuirasse, l'autre son bouclier.
+ A l'entour de sa tombe romarin fut planté.
+ Sur la plus haute branche le rossignol chanta.»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ici commençait sans doute un couplet monorime en _a_, dont la suite est
+perdue.
+
+Remarquons tout de suite, dans le premier couplet, un vers manifestement
+et grossièrement refait en 1783:
+
+ Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré.
+
+Le second hémistiche est pillé mot à mot du _Convoi du duc de Guise_; le
+premier ne va pas sur l'air, parce que seul il ne se termine pas par un
+_e_ muet. Regardez tous les autres: _guerre_, _Pasques_, _passe_,
+_monte_, _page_, _apporte_, _terre_, _cuirasse_, _tombe_, _branche_; il
+n'en est pas un qui se dérobe à cette uniformité; et cette syllabe, qui
+ferait boiter le vers dans notre système moderne, est indispensable pour
+le rendre régulier musicalement; si bien que le vers interpolé, juste
+d'après les lois de la prosodie actuelle, est faux pour le chant, et
+qu'on est obligé de chanter: «Monsieur Malbrouck est mor_e_.» Les
+contrefacteurs n'ont pas pris garde à ce détail, si soigneusement
+observé par le vieux poëte. La particule nobiliaire mise au devant du
+nom de Malbrouck est une plaisanterie inepte qui trahit encore le
+faussaire. Les autres vers présentent tous les caractères de la
+versification du XIIIe siècle; ils ressemblent à ceux qu'on faisait sous
+saint Louis et sous Philippe-Auguste[125].
+
+ [125] Voyez _Des priviléges de l'ancienne versification_, p. 237.
+
+Les hiatus dont nous paraît fourmiller la poésie de ces temps reculés
+n'existaient pas même en prose. Ils étaient prévenus par des consonnes
+euphoniques qui s'intercalaient dans le langage, mais souvent omises
+dans l'écriture, surtout à mesure que la date des manuscrits se
+rapproche de nous. La tradition orale les a maintenues parmi le peuple.
+Les plus anciens monuments de notre langue, _le livre des Rois_, les
+sermons de saint Bernard, _la chanson de Roland_, et quelques autres, ne
+permettent aucun doute à cet égard:
+
+«Achitofel parla_d_ à Absalon.--Atalie entra_d_ el temple (_livre des
+Rois_).--Tu as dous anemins: lo pechie_t_ et la mort.--Chier frere, nos
+est mestier ke la charitei_t_ aiens. (_Saint Bernard._)»
+
+ Luisent cis elmes ki a_d_ or sunt gemmés...
+ L'escus li fraint ki est à flurs et a_d_ or...
+
+ (_Roland_, _passim_.)
+
+«Ces casques brillent qui sont émaillés d'or...» (a_t_ or).
+
+«Il lui brise son écu, orné de fleurs et d'or...»
+
+Le participe passé passif prenait toujours à la fin un _d_ ou un _t_
+euphonique, comme les substantifs en _é_, beaute_t_, vanite_t_,
+nativite_t_; comme les troisièmes personnes en _a_, il a_t_, il va_t_:
+
+ Un grant mouton cornu_t_ ocis.
+
+ (_Dolopathos_, p. 255.)
+
+ Apres iço i est Neimes venu_d_,
+ E dit al rei: Ben l'avez entendu_d_!
+ Guenes li quens ço vus a_d_ respondu_d_...
+
+ (_Roland_, st. 16.)
+
+«Après cela y est venu Naime (le duc de Bavière), et dit au roi: Bien
+l'avez entendu! le comte Ganelon vous a répondu cela.»
+
+Ce _t_ final euphonique est l'origine de la double forme _bénie_ et
+_bénite_, le masculin étant, selon l'occasion, _béni_ ou _bénit_, avec
+ou sans _t_[126].
+
+ [126] Voyez le chapitre _Des consonnes euphoniques_, p. 89.
+
+Ainsi, «Malbrou s'en va_t_ en guerre.--Il reviendra_t_ à Pasques,» sont
+parfaitement légitimes. Un académicien attendant son confrère pour
+condamner ces _cuirs_, comme on appelle arrogamment les archaïsmes du
+peuple, demande: Va_t_ il bientôt venir? A_t_ il oublié l'heure de la
+séance? Peut-être dîne_t_ il en ville?
+
+L'_s_ euphonique n'est pas plus extraordinaire à la fin de _ou_ qu'à la
+fin de _quatre_; et puisque l'ancienneté de cet usage, autrefois
+général, a contraint l'Académie elle-même d'autoriser _quatreS yeux_, je
+ne vois pas pourquoi l'on ferait plus de difficulté pour _quatreS
+officiers_. _Deux_, qui vient de _Duo_, n'a pas plus de droit à l'_s_
+finale: ou dit pourtant _deuX hommes_; la première forme était _dous
+hommes_. Pourquoi _deux_ a-t-il gardé seul sa finale euphonique? En
+vertu de quelle logique accorde-t-on à _deux_ ce qu'on refuse à
+_quatre_? Ils étaient jadis sur le même pied. L'histoire des mots
+ressemble à celle des hommes, égaux en naissant, inégaux par les hasards
+de la fortune.
+
+Le pronom masculin sonnait _i_:--_i_ viendra,... _i_ dira... qu'_i_
+dit...
+
+Le pronom féminin, entre _é_ fermé et _ai_:--_é_ sait... _é_ fait... _é_
+va... Madame à sa tour monte si haut qu'_é_ peut monter.
+
+Mais devant une voyelle, l'_l_ euphonique reparaissait: _il_ ira... _el_
+aura.
+
+Puis l'usage de faire constamment sonner cette _l_ s'est établi dans les
+classes soi-disant lettrées: _ile_ va... _ile_ dort. Il en est résulté
+que le pronom féminin _el_ s'est allongé d'une syllabe sur le papier:
+_elle_ part, _elle_ donne. Le bon sens, l'analogie auraient voulu qu'on
+modifiât de même l'autre, et qu'on écrivît _ille_, puisqu'on le prononce
+maintenant ainsi. Point! _il_ est resté monosyllabe à l'oeil, tandis
+qu'il a deux syllabes pour l'oreille.
+
+Mais enfin, si nous manquons de logique, nos pères n'en sont pas cause;
+et vraiment ce serait pousser trop loin la fatuité de l'ignorance que de
+les blâmer d'avoir écrit: _El_ voit venir son page... si haut qu'_el_
+peut monter.
+
+_Quel_ nouvelle... et non _quelle_ nouvelle. _Quel_, _tel_, étaient
+invariables pour le genre. Tout adjectif était dans ce cas, venant d'un
+adjectif latin en _is_, et n'ayant par conséquent qu'une seule
+terminaison pour le masculin et pour le féminin. De là vient que
+_mortel_, _royal_, _grand_, etc., n'avaient qu'une forme pour les deux
+genres: c'est qu'ils dérivent de _mortalis_, _regalis_, _grandis_.
+
+Cela vous démontre en passant l'absurdité d'écrire avec une apostrophe,
+_grand'route_, _grand'messe_, comme s'il y avait une élision de l'_e_
+sur une consonne. Cet _e_ n'a jamais existé.
+
+Cela vous explique aussi cette locution demeurée technique au palais,
+_lettres royaux_. M. Chicaneau, dans _les Plaideurs_:
+
+ J'obtiens _lettres royaux_, et je m'inscris en faux.
+
+ Ne sais _quel_ chose traïnoient.
+
+ (_Dolopathos._)
+
+Ayez soin surtout de bien prononcer _queu chose_, _queu nouvelle_, comme
+vous prononcez _queu diable!_ pour _quel diable!_ Vous sentez en effet
+qu'en faisant sonner l'_l_, vous introduiriez un _e_ muet qui romprait
+la mesure. Nos aïeux étaient bien autrement que nous attentifs à
+l'euphonie! ils avaient l'oreille bien autrement délicate que la nôtre
+par rapport à la musique du langage! Le XIIIe siècle était, à cet égard,
+incomparablement plus avancé que le XIXe. Cela blesse un peu notre
+vanité et la doctrine du progrès: j'en suis fâché; mais la vérité est ce
+qu'elle peut.
+
+Nous avons, je crois, passé en revue toutes les fautes de français,
+c'est-à-dire, tous les vénérables archaïsmes de la chanson de Malbrou.
+Passons de la forme au fond.
+
+Comment a-t-on pu trouver le mot pour rire dans cette romance naïve?
+Relisez-la donc, dégagé de vos préjugés et de vos habitudes d'enfance,
+et dites de bonne foi si vous connaissez rien de plus touchant que ces
+détails empreints de tout le charme et de toute la simplicité antiques?
+Il n'en est pas un qui ne respire la poésie des temps chevaleresques et
+ne nous reporte en plein moyen âge. Si madame à sa tour monte, et même
+_si haut qu'el peut monter_, autant en fait la pauvre femme de
+Barbe-Bleue, autant en fait Bramidone, la femme du roi Marsile, pour
+assister à la déconfiture des Sarrasins par l'armée de Charlemagne:
+
+ En sum la tour est muntee Bramidonie;
+ Ensemble od li ses clers e si canonie.
+
+ (_Roland_, st. 266.)
+
+«Au sommet de la tour est montée Bramidone; ensemble avec elle ses
+clercs et ses chanoines.»
+
+Entendez que ce sont chanoines et clercs de la cathédrale de Mahomet,
+car le roi Marsile et la reine Bramidone étaient païens. Il faudrait,
+pour ignorer cela, n'avoir pas lu le vingt-sixième chapitre de la
+seconde partie de _Don Quichotte_.
+
+Et ce page tout de noir habillé, ce dialogue si rapide et si douloureux,
+ce guerrier tombé sur le champ de bataille, cette tombe entourée de
+romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche: comme toute
+cette poésie mélancolique convient bien au XVIIIe siècle, et s'adapte
+merveilleusement à ce vieux Curchill de Marlborough, mort à 72 ans, dans
+son lit, par suite d'une apoplexie qui l'avait rendu fou! N'est-ce pas
+là effectivement une agréable et piquante satire? et combien doit-on
+admirer le jugement de ceux qui, les premiers, ont interprété dans ce
+sens le chant de Malbrou!
+
+Leur bon goût et leur intelligence éclate surtout dans les couplets
+qu'ils ont ajoutés au fragment de la nourrice:
+
+ Chacun mit ventre à terre, et puis se releva
+ Pour chanter les victoires que Malbrough remporta.
+ * La ceremonie faite, chacun s'en fut coucher,
+ * Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls[127].
+ Ce n'est pas qu'il en manque, car j'en connois beaucoup
+ Des blondes et des brunes, et des chataignes aussi.
+ J'n'en dis pas davantage, car en voilà z'assez.
+
+ [127] Pillé du _Convoi du duc de Guise_.
+
+Cela n'a pas plus de raison que de rime. Les continuateurs n'ont pas
+même soupçonné l'ordonnance de ce qu'ils prétendaient finir. On voit
+qu'ils ont pillé la parodie de 1563, et n'ont réussi en définitive qu'à
+être, quand ils se croyaient réjouissants, bêtement plats ou platement
+bêtes. Aussi le peuple s'est-il bien gardé de consacrer leurs prétendus
+vers. La première moitié de Malbrou est dans toutes les mémoires;
+personne ne connaît ou n'a retenu la seconde. L'instinct populaire est
+infaillible à discerner le faux du vrai; et son arrêt lui seul, sans
+autre indication, suffirait pour mettre sur la trace de l'imposture.
+
+Mais enfin, dira-t-on, si la chanson de Malbrou date du moyen âge, et
+si, comme il paraît, elle n'a nul rapport à Curchill de Marlborough, qui
+donc en est le héros? Ah! voilà le grand problème! Ici, nous nous
+engageons dans des landes inconnues, sur des sables mouvants. Avançons
+avec précaution.
+
+Si nous possédions une leçon authentique du fragment chanté par madame
+Poitrine; si seulement nous avions le vers qu'on a remplacé par
+_Monsieur d'Malbrouck est mort_, cela nous aiderait beaucoup et
+peut-être nous mettrait tout soudain hors de peine; car certainement il
+y avait un nom dans ce fragment, et il y a dix mille à parier contre un
+que ce nom n'était pas _Malbrouck_. Mais on peut supposer que c'était
+quelque nom approchant, et que la ressemblance a conduit à la
+substitution, surtout si le personnage dépossédé était inconnu à
+Marie-Antoinette et à ses courtisans. Or, s'agissant d'un héros du XIIe
+ou du XIIIe siècle, le fait est assez vraisemblable.
+
+Je trouve, dans le _Romancero_ de Duran, une très-jolie pièce que je
+regrette de ne pas voir traduite dans l'excellent recueil de M.
+Damas-Hinard. A la vérité, don E. de Ochoa, qui a réimprimé à Paris le
+travail de Duran, ne donne cette pièce qu'en note, et avec la date du
+XVIIIe siècle. M. Ochoa s'est laissé abuser aussi par la ressemblance
+d'un nom propre; il a partagé l'erreur commune relativement à la
+personne de Malbrou, et, sans y regarder de plus près, il a rapporté au
+temps des guerres de la succession un morceau beaucoup plus ancien. Il
+donne positivement comme une imitation d'après Juan de Rivera ce qui
+peut-être a servi à Juan de Rivera de point de départ et de modèle[128].
+
+ [128] Voyez, dans le _Tesoro_, la romance _Caballero de lejas
+ tierras_; et dans le _Romancero_ de M. Damas-Hinard, la page 265 du
+ tome second.
+
+Les acteurs de ce petit drame sont une épouse inquiète comme celle de la
+chanson de Malbrou, et un soldat, apparemment un croisé, qui revient de
+la guerre, et qui a le visage couvert par la visière de son casque.
+
+ * * * * *
+
+--«Écoute, écoute, bon soldat, si tu es tel que tu me sembles: as-tu
+jamais rencontré mon mari à l'armée?
+
+--«Je ne sais, madame. Donnez-m'en quelque signalement.
+
+--«Mon époux est bon gentilhomme, bon gentilhomme et très-courtois, et
+monté sur un poulain blanc, plus léger qu'un cheval anglais. Il porte à
+l'arçon de sa selle les armoiries de notre roi, et son épée est
+suspendue avec ceinturon de Morlaix[129].
+
+ [129] De toile de Morlaix, en Bretagne.
+
+--«L'homme que vous dites, madame, depuis un bon mois il est mort, et
+par testament vous ordonne de vous marier avec moi.
+
+--«Ne permette le Dieu du ciel, ni feu ma sainte mère Ignès, que femme
+de notre lignage se marie plus d'une fois! De ses trois filles qu'il me
+laisse, la première je marierai, la seconde prendra le voile; la
+troisième je garderai, qui me guide et qui m'accompagne, et qui me
+prépare à manger, et qui par la main me conduise dans la maison du
+colonel.
+
+--«Ne vous affligez pas, madame; dame, ne vous affligez pas. (_Il lève
+sa visière._) Tenez, regardez mon visage, pour voir si vous me
+connaissez?
+
+--«Ah! vous êtes mon cher _Mambrou_! vous êtes mon mari, mon maître!
+vous...» Elle chut évanouie dans les bras de son cher trésor, la pauvre
+dame, défaillante de sentiment et de plaisir.
+
+«Puis étant à soi revenue, tous deux s'en furent chez le roi, qui les
+reçut entre ses bras comme ils se jetaient à ses pieds.
+
+«Voilà, messeigneurs, le _Mambrou_ que tout le monde défigure[130], et
+qu'une Égyptienne chante sur la grand'place d'Aranjuez.»
+
+ [130]
+
+ Este es el _Manbrù_ senores
+ Que se canta _del revez_.
+
+ Ce second vers est obscur, parce que l'expression est impropre,
+ l'auteur ayant été contraint sans doute par la rime d'_Aranjuez_.
+ J'ai choisi le sens qui m'a semblé le seul raisonnable: la gitana
+ accuse d'inexactitude toute version autre que la sienne, et donne
+ son adresse aux amateurs de la véritable complainte de Mambrou.
+
+Il est clair qu'au temps où fut composée cette romance, le sujet en
+était populaire ainsi que le héros. Cette expression _le Mambrou_ le
+fait assez entendre. _Le Mambrou_ appartenait à tout le monde, mais tout
+le monde n'en savait pas l'histoire exactement; chacun l'accommodait à
+sa guise, d'où vient que notre poëte accuse ses rivaux d'infidélité et
+de chanter _le Mambrou_ tout de travers, _del revez_. Effectivement, on
+peut voir une de ces versions dans le romancero de M. Damas-Hinard (II,
+265). Dans cette dernière, Mambrou n'est point nommé; le récit est
+visiblement tronqué; il n'est question ni du testament du défunt, ni de
+ses trois filles, ni de la visite de la veuve au colonel de son mari, ni
+de la visite au roi. La dame annonce le dessein de se faire religieuse;
+le soldat lui répond: «Ne vous mettez pas en religion, madame, car votre
+mari bien-aimé, vous l'avez devant vous;» et tout finit là. De la
+première narration à cette copie sèche et décharnée, il y a la même
+distance qu'entre la chanson de Malbrou et celle du duc de Guise; et,
+par une conformité de destinée vraiment bizarre, dans l'une comme dans
+l'autre, on a pris, selon moi, l'original pour la copie, et la copie
+pour l'original. Ce malheureux nom de Malbrou en est la cause; il a tout
+brouillé.
+
+Mais peut-être je saisis un héros de hasard pour étayer une hypothèse
+caduque? Nullement. Les témoignages sur _Mambrou_ ne sont pas nombreux,
+mais ils suffisent pour qu'on ne puisse nier et son existence et son
+antique célébrité. L'auteur d'un livre allemand intitulé _Deux ans chez
+les Mores_, ou _le Renégat par contrainte_, parlant du goût de ses hôtes
+pour la musique, dit: «Ces braves gens, dans leur ignorance, se
+passionnaient pour toute espèce de chant; dans leur répertoire, ils
+donnaient le premier rôle à la vieille chanson de Malbrough, ou de
+_Mambrun_, comme on l'appelle en Espagne[131];» et il ajoute en note:
+«Ce nom de _Mambrun_ a passé dans la légende espagnole; toute pierre
+monumentale dont on ignore l'origine, on dit aux étrangers que c'est le
+tombeau de _Mambrun_.» Il cite à cette occasion le premier vers de la
+chanson de _Mambrun_:
+
+ [131] Zwei Jahre unter den Mohren, p. 34.
+
+ _Mambrun_ se fué a la guerra...
+
+Par malheur, il s'en tient là, ne supposant pas que le moindre intérêt
+puisse s'attacher à ce qu'il regarde comme une traduction d'une chanson
+des rues du XVIIIe siècle, tandis que cette chanson de _Mambrun_ ou de
+_Mambrou_, car c'est tout un, est peut-être l'original de notre
+_Malbrou_. Si elle n'en est l'original, elle peut du moins en être
+contemporaine. Ce qui tendrait à le faire croire, c'est qu'une tradition
+bien connue, et que M. de Chateaubriand n'a pas jugée indigne d'être
+recueillie, attribue à l'air de Malbrou une origine arabe. Les soldats
+de saint Louis l'auraient rapporté d'Afrique; ce serait l'air d'une
+complainte composée par les Sarrasins sur leur défaite à la Massoure. La
+complainte des vaincus aura passé dans le camp des vainqueurs; et comme
+le peuple ne retient guère un air qu'à la faveur des paroles, tout porte
+à croire qu'une chanson française aura été composée sur la mélodie
+arabe; cette chanson célébrait l'aventure de _Mambrou_, apparemment un
+des croisés, et même un croisé français. Quiconque a jeté les yeux sur
+les chansons de geste de ce temps-là, sait que rien n'y est plus
+fréquent que l'épithète de _membré_ ou de _membru_, accolée au nom du
+héros:
+
+ Non ferai, sire, dit Rolant _li membré_.
+
+ (_Gerard de Viane_, v. 3260.)
+
+ Li grans barnages est encontre venus:
+ Mille de Puille et Harnaus _li membrus_.
+
+ (_Ibid._, v. 3180.)
+
+_Le membrou_, c'est-à-dire, le vigoureux, l'homme aux formes
+athlétiques.
+
+Il est important d'observer que le roi de France et le roi d'Aragon
+partirent l'un et l'autre pour la terre sainte en 1269. Les Espagnols et
+les Français étaient réunis dans la même cause, en sorte que le chant de
+_Mambrou_ dut être rapporté en Espagne par les soldats de Jayme Ier, en
+même temps qu'il arrivait en France par les soldats de Louis IX. Cette
+circonstance explique la simultanéité de la tradition dans les deux
+pays.
+
+Sur le caractère oriental de la mélodie de Malbrou, nous avons encore le
+témoignage de l'auteur allemand déjà cité, d'autant moins suspect que
+cet auteur rapporte un fait en passant, sans y soupçonner aucune
+conséquence historique:
+
+«Au surplus, il ne faut pas s'étonner que cet air plaise tant au peuple
+espagnol, précisément à cause de sa simplicité, qui le rapproche du
+style de la musique moresque.»
+
+L'air de Malbrou est répandu dans tout l'Orient. Un de mes amis m'a
+assuré l'avoir entendu en Égypte. Pendant quelques jours il fut dérouté
+par la manière de chanter particulière au pays. Il se disait, Je connais
+cela! mais il faisait de vains efforts pour saisir et fixer ce souvenir
+fugitif. A la fin, il reconnut, à sa grande surprise, que cet air dont
+on lui rebattait les oreilles n'était que l'air de Malbrou. Il y a
+là-dessous un autre héros que le Curchill de 1722. Ce n'est pas au
+XVIIIe siècle que se sont formées les légendes et les traditions
+populaires; la mémoire du vainqueur de Malplaquet n'aurait pas
+subitement poussé de si profondes racines en France, en Afrique, et dans
+le Levant[132].
+
+ [132] Ce n'est pas que nous ayons manqué en France de chansonner le
+ duc Curchill de Marlborough. Le recueil manuscrit des chansons
+ historiques en trente et un volumes, qui a passé du cabinet de M. de
+ Maurepas à la Bibliothèque royale, contient vingt-sept chansons sur
+ Marlborough; mais celle qui seule a survécu, et qui devrait par
+ conséquent avoir été la plus célèbre, ne s'y trouve pas; et, parmi
+ les vingt-sept qui s'y trouvent, aucune n'offre le moindre rapport
+ de détail avec la chanson de Malbrou, aucune n'est sur l'air de
+ Malbrou, aucune enfin ne présente le nom de Marlborough autrement
+ qu'en trois syllabes, et écrit ainsi, _Malboroug_.
+
+ En 1783, il y avait longtemps qu'on ne composait plus de chansons
+ sur Marlborough, mais on se souvenait encore de celles qui avaient
+ été composées. Voilà pourquoi ce nom célèbre a été si leste à se
+ glisser dans une chanson dont le héros était inconnu.
+
+Voilà beaucoup de circonstances qui se réunissent en faveur de notre
+thèse. Mais à moins qu'un bienheureux hasard ne vienne répandre sur
+cette question un supplément de lumières dont j'avoue qu'elle aurait
+grand besoin, il ne me paraît pas possible de déterminer avec certitude
+qui était le héros de notre chanson de Malbrou. Peut-être cette chanson
+avait-elle, comme dans l'espagnol, un dénoûment heureux et inattendu;
+peut-être le héros dont on annonce la mort au commencement,
+reparaissait-il à la fin. Nous saurions sans doute à quoi nous en tenir,
+si les seigneurs qui entouraient Marie-Antoinette se fussent trouvés
+aussi zélés archéologues qu'ils étaient empressés courtisans. Plût à
+Dieu que la chanson de madame Poitrine fût tombée dans quelque oreille,
+je ne dis pas savante, mais du moins intelligente et attentive, dont le
+propriétaire eût pris soin de transmettre à ses petits-fils ce singulier
+morceau de poésie! Par malheur, le seul homme capable de ce procédé, le
+marquis de Paulmy, terminait alors sa carrière. Il était né précisément
+en 1722, l'année de la mort de Marlborough; il mourut au moment où
+Marlborough ressuscitait. En arrivant dans l'autre monde, il aura appris
+le secret de Malbrou, dont il faut nous passer en celui-ci, au moins
+jusqu'à nouvel ordre.
+
+Toutefois, un point semble mis hors de litige, savoir, que la chanson de
+Malbrou appartient au moyen âge et aux premières époques de la
+littérature française. La chanson de Malbrou est peut-être un fragment
+vivace de quelque vieille chanson de geste; avant de courir les rues,
+elle a peut-être été chantée dans les castels et dans les palais, devant
+les hauts barons et les nobles châtelaines, à la table des seigneurs et
+des rois. C'est une beauté qui a trop longtemps vécu, et que dans sa
+décrépitude personne ne reconnaît. C'est l'histoire de Marion Delorme,
+en son printemps maîtresse du cardinal de Richelieu, puis disparue tout
+à coup de la société, et si oubliée pendant un demi-siècle, que,
+lorsqu'elle mourut de misère à cent trente-quatre ans, on l'enterra sans
+se douter qui elle était. Accident bizarre! quand la littérature du
+moyen âge est morte depuis si longtemps, quand la prononciation de cette
+langue de Louis IX est devenue par les érudits une espèce d'énigme,
+l'objet d'une étude presque désespérée, nous avons là, au milieu de
+nous, une voix mystérieuse, une voix infatigable qui chante encore et
+retentit obstinément du fond du XIIIe siècle! tout le monde l'entend, et
+personne n'y prend garde; et les doctes se bouchent les oreilles avec
+mépris et indignation, pour n'être pas dérangés dans leurs recherches
+grammaticales. La réalité qu'ils poursuivent dans les nuages, ils la
+foulent aux pieds sans s'en apercevoir: c'est une grâce d'état.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+DU DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
+
+
+§ Ier.
+
+Voici un livre élaboré depuis deux cents ans par la plus illustre
+compagnie de France. Il est arrivé à la sixième édition; et, en dehors
+même de la docte assemblée, que de travaux se sont produits, grammaires,
+vocabulaires, remarques sur la langue, dont l'Académie n'aura pas manqué
+de tirer le suc pour embellir et corroborer son propre travail! C'est
+l'oeuvre collective de quarante immortels; on n'en saurait concevoir
+d'espérances trop hautes. Voyons pourtant si l'ouvrage répond à tout ce
+qu'on avait droit d'attendre.
+
+L'Académie, au mot _soupe_, dit: «SOUPE, _potage_, sorte d'aliment, de
+mets _ordinairement_ fait de bouillon et de tranches de pain, et qu'on
+sert au commencement du repas.»
+
+L'Académie confond ici le genre et l'espèce. Le potage n'est pas de la
+soupe; mais la soupe est un potage au pain.
+
+Potage vient de _potare_, boire, parce que c'est un aliment liquide. Du
+Cange le définit: «POTAGIUM, _potio quævis. Nostri potage vocant jus seu
+jusculum._» Le potage se faisait de légumes ou de riz: «Attendu que
+cette année-là fut la disette de pois, féves, et autres légumes dont on
+fait potage... (_Novæ Galliæ christ._ III, _instr. ad ann._ 1351.)» Dans
+les statuts du monastère de Saint-Claude, _potagium de riz_, _potagium
+de grus_ (de gruau). (DU CANGE, au mot _Potagium_.)
+
+Potage est le terme primitif, et fut longtemps le seul. _Soupe_ est tard
+venu dans la langue.
+
+_Sopa_, en espagnol, est une tranche de pain mince; _soupe_, au XVe
+siècle, n'avait pas d'autres sens. Le trouvère Cuvelier dit que
+Duguesclin ne restait à table que le temps nécessaire pour prendre à la
+hâte un morceau de pain trempé dans du vin:
+
+ Onques ne just Bertrand ne dormit nullement,
+ Ne a table ne sist por son repastement,
+ Fors _une soupe en vin_ prendre hasteement.
+
+ (_La Vie vaillant B. Duguesclin_, v. 19707.)
+
+Un historien, parlant du cérémonial usité à l'avénement des rois
+d'Espagne, mentionne la coutume de présenter au nouveau monarque _trois
+soupes dans un gobelet_. Suivant l'Académie, ce serait donc trois
+potages?
+
+Ouvrez Tallemant des Réaux, tome V, p. 103. C'est l'historiette d'un
+grand original appelé Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dîner en
+ville:--«On servit devant lui un _potage_ où il n'y avait que deux
+pauvres _soupes_ qui couraient l'une après l'autre.»--Vandy s'efforce
+d'en attraper une; il n'y peut réussir, car elles fuient dans le
+bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait débotter; on lui
+demande quel est son dessein:--«Je veux, dit-il, me jeter à la nage dans
+ce plat, pour voir si je pourrai attraper cette _soupe_.»
+
+L'Académie cite quantité de locutions où entre le mot _soupe_, qui
+toutes démontrent la fausseté de sa définition. _Ivre_, _trempé_,
+_mouillé comme une soupe_, sont des façons de parler très-justes, si la
+soupe est la tranche de pain plongée dans le bouillon; _ivre comme un
+potage_ serait absurde.
+
+L'Académie permet de dire «un cheval _soupe de lait_;--un pigeon _soupe
+de lait_, ou _de plumage soupe de lait_.» Il s'ensuit qu'elle autorise
+concurremment _soupe_ DE _lait_ et _soupe_ AU _lait_. On peut faire un
+potage _de lait_, mais la soupe est faite nécessairement de pain, qu'on
+peut ensuite mettre _au lait_ ou dans du lait. Le moyen âge aurait dit,
+à couvert de toute équivoque, _soupe_ EN _lait_, comme _soupe_ EN _vin_.
+La définition de l'Académie semble autoriser _soupe de vermicelle_, _de
+légumes_, _de semoule_, qui seraient intolérables, puisque dans ce
+dernier cas la _soupe_ est remplacée par le vermicelle, la semoule, les
+légumes. Il faut dire alors _potage au vermicelle_.
+
+Je suppose que tout cela était exposé bien au long dans un savant
+ouvrage que l'âge nous a ravi, et qui se voyait encore, du temps de
+Pantagruel, dans la bibliothèque de l'abbaye Saint-Victor: c'est le beau
+traité de frère Bricot, _De differentiis souparum_. On ne saurait trop
+le regretter[133].
+
+ [133] Quelques érudits ont pensé que _soupes_, au pluriel, signifiait
+ ici des _potages_, et qu'ainsi ce titre faisait contre notre
+ opinion.
+
+ On répond que rien n'est moins démontré. Il est certain que de tout
+ temps on a connu des soupes de différentes espèces de pains, de
+ gâteaux, etc. Il n'est pas probable qu'un moine, un victorin, ait
+ confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais
+ enfin, supposé que ce malheur lui fût arrivé, ce qu'il est
+ impossible d'éclaircir, nous nous rejetterions sur l'autorité de
+ Regnier. Voici ses vers (l'épigramme est un peu malpropre, c'est
+ pourquoi nous l'avons cachée dans une note):
+
+ Cette femme à face de bois
+ En tout tems peut faire _potage_,
+ Car dans sa manche elle a des pois,
+ Et du beurre sur son visage.
+
+ Faire potage, mais non faire la soupe: les éléments n'y étaient pas.
+
+_Tailler_, _tremper la soupe_, sont encore des expressions exclusivement
+applicables au potage au pain, et qui condamnent l'Académie.
+
+On répondra que beaucoup de gens, induits en erreur par l'habitude,
+entendent par le mot _soupe_ un potage quelconque. Il est vrai; mais
+l'Académie est-elle instituée pour consacrer ou pour corriger les effets
+de l'ignorance? Elle est la greffière de l'usage, soit; mais du bon
+usage. Sa faute en cette occasion est d'autant plus considérable, qu'en
+terminant son long article, elle met: «_Soupe_ se dit _aussi_ d'une
+tranche de pain fort mince.» Ainsi voilà l'acception véritable,
+l'acception unique du mot présentée comme une extension, une exception
+rare. Il faut espérer que, dans l'édition prochaine du Dictionnaire,
+cette ligne aura complétement disparu, et que l'erreur régnera sans
+partage.
+
+Il est clair que confondre la soupe et le potage, c'est ignorer le
+français plus qu'il n'est permis même à l'Académie française; l'Académie
+a là fait un article que ne voudrait signer la cuisinière d'aucun
+académicien. Mais en voilà assez sur la soupe et le potage.
+
+M. Arago a égayé la chambre des députés en citant les définitions mises
+par l'Académie aux mots _éclipse_, _marée_, _tirer de but en blanc_.
+Selon l'Académie, _tirer de but en blanc_, c'est tirer en ligne droite.
+Sur quoi M. Arago observe que l'Académie a trouvé le moyen de tirer un
+boulet sans qu'il retombe jamais à terre. M. le secrétaire perpétuel a
+répondu que c'étaient là _des singularités et des distractions_. En ce
+cas, l'Académie se permet des singularités bien étranges et des
+distractions bien fortes. Son article _vaisselle_ en offre un curieux
+échantillon.
+
+L'Académie appelle _vaisselle montée_, la vaisselle «composée de
+plusieurs pièces _avec de la soudure_; et _vaisselle plate_, celle _où
+il n'y a point de soudure_.» Il résulte de cette définition que les
+assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de
+soudure, non plus qu'à la faïence ni à la porcelaine. Mais attendez!
+L'Académie a prévu l'objection: «Cela ne se dit que de la vaisselle
+d'argent ou d'or.» L'expression vaisselle plate n'a jamais pu
+s'appliquer à la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol, d'où cette
+expression est tirée, _plata_ signifie _argent_, et qu'ainsi _vaisselle
+plate_ veut dire à la lettre _vaisselle-argent_ ou _d'argent_. Comment
+se fait-il que dans les séances où tous ces articles sont débattus, il
+ne se soit pas rencontré un seul académicien instruit d'une étymologie
+si simple! Enfin l'Académie arrive à nous apprendre que vaisselle plate
+«se dit _aujourd'hui plus particulièrement_ des plats et des assiettes
+d'argent.» Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de _plus
+particulièrement_, lisez _exclusivement_, et la phrase sera juste.
+
+Du temps de Furetière, si l'Académie n'était pas plus habile, elle
+semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle
+cherchait à s'éclairer. «J'ai remarqué, dit Furetière, que toute
+l'après-dînée du 18 novembre 1684 se passa à examiner ce que c'étoit
+qu'_avoir la puce à l'oreille_... Après avoir, pendant trois vacations,
+fait la définition du mot _oreille_, on en employa deux autres à la
+corriger, et on trouva à la fin que l'oreille étoit l'_organe de
+l'ouye_. Cette définition coûte deux cents francs au roi.» (_Second
+factum_, p. 36 et 37.) Si MM. les académiciens de nos jours étaient
+aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontré dans Paris
+quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la
+_soupe_, le _potage_ et la _vaisselle plate_.
+
+L'Académie, avertie par le malin Furetière, a retranché sa définition de
+l'oreille, mais elle en a composé depuis d'aussi naïves, en sorte que
+les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait
+intéressant de savoir combien coûte aux contribuables cette définition
+du _pavé_, qu'on lit dans l'édition de 1835: «PAVÉ, _morceau de grès qui
+sert à paver_.» Véritablement, le pavé de bois n'est venu qu'après
+l'édition de 1835.
+
+L'Académie donne _Anspessade_, qui vient de _lancia-spezzata_, sans
+avertir que c'est mal dit, et que le mot véritable est _lancepessade_.
+_Lancepessade_ ne se trouve même pas dans le _Dictionnaire de
+l'Académie_.
+
+Elle permet de prononcer _énivrer_, _énorgueillir_, et consacre la
+ridicule prononciation _dorénavant_; en sorte que les racines semblent
+être _é-nivrer_, _é-norgueillir_, _doré-navant_. Il est superflu sans
+doute de remarquer que _dorénavant_ est pour _d'ore_ (_de maintenant_)
+_en avant_. On disait mieux autrefois, _dores-en-avant_.
+
+Voici un article encore plus étrange, et dont l'Académie aurait pu
+s'épargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait
+déclaré ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot _houser_, qui
+signifie _botter_. L'Académie ne donne que le participe, qu'elle appelle
+un adjectif: «HOUSÉ, ÉE, adj.; crotté, mouillé. _Il est arrivé tout
+housé._ _Crotté_, _housé_. Il est vieux.»
+
+Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Académie a procédé ici
+par devinaille et conjecture. Elle paraît avoir cru que _housé_ était
+pour _bousé_, racine, _boue_; de là son explication.
+
+Il est incroyable de combien de détails inutiles, souvent même déplacés,
+on a surchargé le _Dictionnaire de l'Académie_. Le mot _chien_ remplit
+trois colonnes; on y énumère toutes les espèces de chiens, avec leurs
+qualités: chien sage, chien fou, chien traître, qui mord sans aboyer,
+etc., etc.; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce
+que c'est qu'un chien savant. L'Académie a pris là beaucoup de peine:
+mais cette peine était-elle bien nécessaire?
+
+Furetière élevait déjà contre la première édition du Dictionnaire les
+plaintes que l'on est obligé de reproduire contre la sixième. Il
+reproche aux académiciens d'avoir été chercher des exemples saugrenus.
+La délicatesse du choix paraîtra, dit-il, dans les exemples suivants (je
+saute six lignes, et pour cause): «_Ils font comme les grands chiens_,
+_ils veulent pisser contre les murailles_; ou bien: _Ils veulent pisser
+contre les murailles comme les grands chiens_ (agréable variété), en
+parlant des petits garçons qui veulent faire comme les grands hommes.
+_Pendant que le chien pisse, le loup s'enfuit._ Voilà des marques du peu
+de part qu'ont les prélats et les gens de qualité au travail du
+Dictionnaire, parce qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent souffert
+qu'on y eût mis ces ordures.» (_Second factum_, p. 42.) L'Académie,
+notre contemporaine, a conservé textuellement ces deux exemples, sauf
+qu'elle a substitué, dans le premier, _grandes personnes_ à _grands
+hommes_, et, dans le second, _s'en va_ à _s'enfuit_. Si, d'ailleurs, on
+en juge par d'autres exemples trop grossiers pour être rapportés,
+l'argument de Furetière subsiste dans toute sa force: de tout temps, les
+prélats et les gens de qualité académiciens ont été fort indifférents au
+Dictionnaire de l'Académie, car leur intervention n'est pas plus
+sensible dans la dernière édition que dans la première.
+
+Mais ce sont là des bagatelles de détail; passons à quelque chose de
+plus important, et qui intéresse davantage le fond de la doctrine.
+
+Les mots qui servent exclusivement à nier sont très-rares; chaque langue
+ne possède guère qu'une seule négation, ordinairement un monosyllabe,
+avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de
+sens négatif.
+
+Les Grecs avaient [Grec: ou], devant une voyelle, [Grec: ouk].
+
+Les Latins, _non_, qu'ils nous ont transmis.
+
+_Nihil_, est une négation artificielle. _Hilum_, était le point noir
+empreint sur la féve de marais et sur le pois chiche. On l'avait choisi
+comme le terme de comparaison le plus réduit possible. _Ne hilum_, pas
+même ce point; et par syncope _nihil_, très-peu de chose, rien.
+
+Les Grecs avaient adopté, pour le même usage, l'expression qui signifie
+une rognure d'ongle, _gry_. «Mon maître, dit un valet dans Aristophane,
+ne répond rien, absolument rien, pas même _gry_! [Grec: to parapan oude
+gry].»
+
+Chez les Français, le terme de comparaison fut longtemps une miette de
+pain: _Il n'y en a mie_.
+
+Les Italiens du XVIe siècle disaient de même _miga_.
+
+_Mie_ est tombé en désuétude. On y a substitué un _pas_, ou un _point_.
+Mais ces trois mots, _mie_, _pas_, _point_, sont tous trois positifs, et
+n'acquièrent la vertu négative que par l'adjonction de _ne_, l'unique
+négation que possède notre langue.
+
+ * * * * *
+
+RIEN (_rem_), chose, quelque chose.
+
+Le roi, voyant sa fille guérie par le médecin malgré lui, lui en
+témoigne sa reconnaissance:
+
+ Et dist li rois: Or, sachiez bien
+ Que je vos aim sur _tote rien_.
+
+ (_Du Vilain Mire._)
+
+«Que je vous aime sur toute chose.»
+
+ El chapel sont trestuit entré,
+ Mais il n'ont _nule rien_ trové.
+
+ (_Le Fabel d'Aloul._)
+
+«Quand un soldat, dit Pascal, se plaint de la peine qu'il a, ou un
+laboureur, etc., qu'on les mette _sans rien faire_.»
+
+(_Pensées de Pascal_, p. 219.)
+
+C'est-à-dire, qu'on les mette sans faire quelque chose.
+
+Beaucoup de gens écriraient aujourd'hui, «_qu'on les mette à rien
+faire_,» qui exprimerait le contraire; et, ce qu'il y a de pis, c'est
+que ces gens auraient pour eux l'autorité de l'Académie française, qui,
+dans sa dernière édition, malgré les réclamations maintes fois élevées à
+ce sujet, dit encore: «RIEN, néant, nulle chose,» et donne pour exemples
+à l'appui: _Rien ne_ me plaît davantage; il _n'_y a _rien_ de si
+fâcheux; je _ne_ demande _rien_; ce _n'_est _rien_, etc., etc.
+
+On parlerait correctement, suivant l'Académie, en disant: Je fais
+_rien_, je demande, je dis _rien_; car puisque _rien_ contient en soi la
+négation, pourquoi la répéter, _ne... rien_?
+
+Il y a beaucoup de cas où _rien_ est effectivement négatif, mais c'est
+en vertu d'une ellipse: Avez-vous _rien_ vu de plus beau?--_Rien._ Le
+premier _rien_ est positif: Avez-vous vu quelque chose?--Le second est
+négatif: _Rien_; c'est-à-dire, je _n'_y ai _rien_ vu. La négation est
+enfermée dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer
+à _rien_ la force négative.
+
+ Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?
+
+Ce vers d'_Athalie_ signifie: Comptez-vous pour _quelque chose_, oui ou
+non? Le mot _rien_ se prête à l'incertitude; mais essayez une réponse,
+l'homme pieux dira: Je le compte pour _quelque chose_; l'athée: Je _ne_
+le compte pour _rien_. Vous voyez que celui qui veut nier est obligé
+d'introduire la négation.
+
+M. J. J. Ampère, dont l'opinion sur ces matières doit toujours être
+consultée, dit: «Originairement _rien_ voulait dire _quelque chose_.»
+(_Hist. de la form. de la lang. franç._, p. 275.) Je ne crois pas qu'on
+puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre sens[134].
+
+ [134] M. Ampère ajoute: «_Rien_ est le cas régime de _res_ (chose),
+ qui était le nominatif latin et provençal. Mais ici, comme bien
+ souvent, la forme du régime l'a emporté sur la forme du nominatif,
+ et on a dit _rien_ dans les deux cas, pour _rem_ et pour _res_.»
+ (_Form. de la lang. franç._, p. 275.)
+
+ Cette phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la
+ forme _res_ en français. Assurément ce ne saurait être la pensée de
+ l'auteur. Quant au cas régime _rien_, je n'accorderai pas plus
+ celui-là que les autres. Je crois avoir montré que les substantifs
+ français s'étaient formés, non pas du nominatif, mais de l'accusatif
+ latin (p. 194); _rien_ est donc venu directement de _rem_ par suite
+ de l'usage établi, et nullement par suite d'aucune déclinaison
+ française.
+
+ Ainsi, j'expliquerai le mot _asne_ par _asinum_, _asine_, et, en
+ contractant, _asne_; et non, comme le veut M. J. J. Ampère (p. 239),
+ par la métamorphose de l'_u_ en _e_ muet. M. Ampère, pour dériver
+ arbre d'_arbor_, est obligé de poser en règle que l'_o_ final se
+ changeait parfois en e muet; pour tirer _utile_ du nominatif
+ _utilis_, il est réduit à opérer une nouvelle métamorphose de l'_i_
+ en _e_ muet. Cela fait bien des règles, et qui paraissent
+ improvisées pour le besoin du moment. N'est-il pas plus simple de
+ n'en avoir qu'une? _Arborem_ s'est contracté en _arbre_, et _utile_
+ vient d'_utilem_, par le seul rejet de la consonne finale.
+
+On m'opposera l'autorité de Molière.
+
+Il semble que Molière ait considéré _rien_ comme un terme négatif.
+Bélise, expliquant à Martine en quoi consiste le _vice d'oraison_ dont
+la reprend Philaminte:
+
+ De _pas_ mis avec _rien_ tu fais la récidive;
+ Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.
+
+Molière ici s'accommode aux idées reçues. Le discours de Martine,
+
+ Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_,
+
+signifie, à la lettre: Et tous vos biaux dictons ne servent pas de
+_quelque chose_. Ce qui est irréprochable considéré logiquement. Mais au
+point de vue de l'usage, c'est autre chose: l'usage défend de réunir,
+dans la même phrase, _ne_, _pas_ et _rien_, ce dernier servant avec _ne_
+à composer une négation complète; _pas_ y est donc superflu. Songez que
+_pas_ est un substantif, comme _rien_. _Ne_, l'unique négation de notre
+langue, se construit avec l'un ou avec l'autre:--_Ne_ croyez
+_pas_;--_ne_ dites _rien_;--mais non avec l'un et l'autre en même temps:
+_Ne dites pas rien_;--_ne servent pas de rien_.--Il y a double emploi,
+superfétation. Voilà où est la faute de Martine, faute qui blesse
+l'usage, une convention, mais nullement la logique, je le répète.
+
+Et cela est si vrai, que Molière lui-même, plus attentif à la logique et
+au sens des mots qu'à l'usage, est tombé souvent dans le pléonasme de
+Martine:
+
+CLAUDINE.
+
+«Ah! madame, tout est perdu! voilà votre père et votre mère, accompagnés
+de votre mari.
+
+CLITANDRE.
+
+«Ah, ciel!
+
+ANGÉLIQUE.
+
+«_Ne faites pas semblant de rien_, et me laissez faire tous deux.»
+
+(_Georges Dandin_, act. II, sc. 10.)
+
+«Je _ne_ suis _point_ un homme à _rien_ craindre.»
+
+(_L'Avare_, act. V, sc. 5.)
+
+«Ce _n'est pas_ mon dessein de _rien_ prétendre à un coeur qui se serait
+donné.»
+
+(_L'Avare_, act. V, sc. 5.)
+
+«Il _ne_ faut _pas_ qu'il sache _rien_ de tout ceci.»
+
+(_Georges Dandin_, act. I, sc. 2.)
+
+«Mon intention _n'est pas_ de vous _rien_ déguiser.»
+
+(_Ibid._, act. III, sc. 8.)
+
+On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples.
+
+Il reste à décider si un pléonasme est un solécisme; pour moi, je n'en
+crois rien. Un solécisme, proprement dit, blesse non-seulement l'usage,
+mais encore la raison; or, ce n'est pas ici le cas.
+
+ * * * * *
+
+AUCUN était primitivement _alque_ (pour _auque_), contracté d'_aliquem_,
+et signifie _quelque_. (_Voy._ ALQUE, p. 328.)
+
+L'habitude de voir _aucun_ employé dans des tournures négatives, a fait
+croire qu'il portait en soi la négation, et beaucoup de gens le prennent
+comme synonyme de son contraire _nul_. Il est fâcheux que l'Académie
+soit tombée dans ce piége, en disant que _aucun_ signifie _pas un_. On
+n'est pas surpris de rencontrer de telles erreurs dans le Dictionnaire
+de M. Napoléon Landais, où elles pleuvent; mais l'Académie se devrait à
+elle-même d'être un peu plus circonspecte. Comment, sur ces quarante
+personnes, ne s'en est-il pas trouvé une seule pour faire observer aux
+autres que, dans les phrases où _aucun_ n'est pas suivi d'une négation,
+il affirme, comme _aliquis_ en latin, _alcuno_ en italien, et _alguno_
+en espagnol? _Aucuns_ ont dit... _aucuns_ ont écrit... C'est
+_quelques-uns_ ont dit, ont écrit:
+
+ Aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui
+ _Ne_ m'ont donné le droit de faillir comme lui.
+
+ (_Phèdre._)
+
+C'est-à-dire, _quelques_ monstres ou _plusieurs_ monstres que j'aurais
+domptés, _ne_ m'ont donné le droit...
+
+ * * * * *
+
+GUÈRE, JAMAIS, PERSONNE, sont dans le même cas: ce sont mots affirmatifs
+qui ne servent jamais à nier qu'en vertu d'une négation exprimée ou
+sous-entendue.
+
+_Guère_, c'est-à-dire, _beaucoup_:
+
+ Avant qu'il soit _guères_, j'entends
+ Qu'en la fin seront mal contens.
+ On les pugnyra, les menteurs!
+
+ (_Les Langues esmoulues._)
+
+ L'aigle monta chez elle, et lui dit: Notre mort,
+ Au moins de nos enfants (car c'est tout un aux mères),
+ _Ne_ tardera possible _guères_.
+
+ (LA FONTAINE.)
+
+A-t-on _jamais_ vu?... A-t-on vu _quelquefois_?
+
+Y a-t-il quelqu'un?--_Personne._ C'est-à-dire, en ôtant l'ellipse: Il
+_n'_y a _personne_.
+
+Au lieu de _personne_, on pourrait répondre: _Ame qui vive_.
+Prétendez-vous que _âme qui vive_ soit une négation?
+
+On ne passe qu'à M. Landais de nous dire, dans sa grammaire, que
+l'_adjectif personne_ signifie _absence de personne_, à peu près comme
+si l'on disait que _blanc_ signifie _noir_.
+
+Ouvrez maintenant l'Académie, vous y lirez, comme dans la _Grammaire des
+grammaires_: RIEN, _néant_, _nulle chose_;--AUCUN, _pas un_;--JAMAIS,
+_en aucun temps_;--GUÈRE, _pas beaucoup_, _peu_;--PERSONNE, _nul_, _qui
+que ce soit_[135].
+
+ [135] _Qui que ce soit_ donné comme équivalent de _nul_! Ainsi,
+ lorsqu'on dit: Qui que ce soit qui vienne me voir, je n'y suis pas,
+ cela veut dire, selon l'Académie: _Nul_ qui vienne me voir, etc.
+ Évidemment, l'Académie avait en tête une phrase de cette forme: Il
+ _n'_y a qui que ce soit; et elle a encore transporté au mot
+ affirmatif la valeur de la négation. Quelle légèreté pour une
+ Académie!
+
+Ces fautes visibles avaient été signalées dans le Dictionnaire de M.
+Napoléon Landais; il est triste que l'Académie française s'obstine à les
+reproduire[136].
+
+ [136] Ménage dérive _guères_ d'_avarus_; M. Ampère, de l'allemand
+ _gar_, beaucoup.
+
+Ce sont là des fautes _de commission_, et je n'ai pris que la fleur du
+sujet. La liste des péchés _d'omission_ serait bien plus considérable
+encore.
+
+Je reçus, il y a quelques jours, la visite d'un jeune Allemand.
+«J'entends, me dit-il, répéter chaque jour, et par les littérateurs de
+toutes les écoles, que Molière est le plus parfait écrivain de votre
+langue, celui qui en a le mieux connu l'étendue et le génie. Sur les
+autres, on dispute; sur Molière, tout le monde est d'accord. J'ai donc
+résolu d'étudier Molière, et j'ai acheté exprès pour cela le
+_Dictionnaire de l'Académie_. Mais je suis bien embarrassé: je n'ai
+essayé de lire que les deux premières pièces, et j'y rencontre à chaque
+pas des difficultés de mots que l'Académie n'a pas levées.»
+
+Parlant ainsi, il tira la liste de ces difficultés; en voici un extrait.
+Dans l'_Étourdi_:
+
+ Donnez-lui le loisir de se _désattrister_.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'ai grand'peur de vous voir comme un géant grandir,
+ Et tout votre visage affreusement _laidir_;
+ Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure!
+ _J'ai prou de ma frayeur_ en cette conjoncture.
+
+«On ne trouve ni _désattrister_ ni _laidir_ dans le Dictionnaire; et au
+mot _prou_, il est dit que ce mot ne s'emploie que dans les locutions
+_peu ou prou_, _ni peu ni prou_.
+
+ Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un _momon_.
+
+«Qu'est-ce qu'_un momon_, et _jouer un momon_? L'Académie, au mot
+_jouer_, n'en parle pas, et j'ai vainement cherché _momon_. Il est
+pourtant assez fréquent dans Molière, car, en ouvrant le _Bourgeois
+gentilhomme_, je suis tombé sur ces mots: «Ah! mon Dieu, miséricorde!
+Quelle figure! est-ce un momon que vous allez porter?»
+
+ Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_.
+
+«Qu'est-ce que _fourbissime_?
+
+ Et bien _à la malheure_ est-il venu d'Espagne,
+ Ce courrier que la foudre et la grêle accompagne!
+
+«_A la malheure_ ne se trouve pas dans le _Dictionnaire de l'Académie_;
+on n'y trouve que _malheur_, substantif masculin.
+
+«Ce dictionnaire m'assure que _parmi_ ne se met qu'avec _un pluriel
+indéfini_; que _dedans_, _dessus_, _davantage_, sont des adverbes; or,
+je lis dans Molière que les ouvriers d'une maison,
+
+ _Parmi les fondements_ qu'ils en jettent encor,
+ Auraient fait par hasard rencontre d'un trésor.
+ . . . . . . . . . . . un trésor supposé,
+ Dont _parmi les chemins_ on m'a désabusé.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mon argent bien-aimé, rentrez _dedans ma poche_.
+
+ Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière,
+ Et ne veut point de jeu _dessus cette matière_.
+ Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage
+ Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage.»
+
+L'Académie, lui dis-je, a raison, en ce sens que ces mots, jadis
+employés comme prépositions et comme adverbes, sont aujourd'hui adverbes
+exclusivement; mais elle a tort de n'avoir pas averti du changement
+survenu dans la langue à cet égard.--Sans doute, dit mon jeune Prussien;
+l'Académie a l'air de déclarer que Molière ne savait pas le français.
+
+«Mais voici deux passages terribles que je vous prie de m'expliquer:
+
+ Et là _premier que lui_, si nous faisons la prise,
+ Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise.
+
+ (_L'Étourdi_, act. III, sc. 7.)
+
+ _Sans que_ mon bon génie au-devant _m'a_ poussé,
+ Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
+
+ (_Ibid._, act. I, sc. 11.)
+
+«Je ne comprends absolument rien à l'un de ces exemples, et il me semble
+que dans l'autre il y a une faute d'impression, et qu'on doit lire, Sans
+que mon bon génie au-devant _m'eût poussé_.--C'est ainsi que le veulent
+toutes les grammaires et le _Dictionnaire de l'Académie_ au mot _Sans_.
+
+«--Vous vous trompez. _Sans que_, construit avec l'indicatif, a un sens
+tout particulier, et les vers de Molière signifient: _Si mon bonheur ne
+m'eût poussé au-devant_. La Fontaine a dit de même:
+
+ _Sans que_ je crains de commettre Géronte,
+ Je poserais tantôt un si bon guet...
+
+ (_La Gageure des trois Commères._)
+
+C'est-à-dire: Sans cette circonstance que je crains de commettre
+Géronte; ou: Si je ne craignais de commettre Géronte. _Premier que lui_
+veut dire _avant lui_. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont
+le premier surtout était précieux pour la poésie, car il substituait une
+tournure brève et rapide à la forme traînante qui emploie le
+conditionnel. Rien n'est plus commun que ces façons de dire chez les
+auteurs du commencement du XVIIe siècle. Il a plu à l'Académie de les
+rayer de son dictionnaire; elles ont péri bientôt dans l'usage.
+
+«--Voilà un beau privilége qu'a votre Académie, de prévaloir sur des
+gens comme la Fontaine et Molière! Il est vrai que Molière ne fut pas
+académicien. L'Académie peut donc faire que des écrivains qui étaient à
+la tête de leur siècle, et sont restés la gloire de la France, se
+trouvent, par un effet rétroactif, n'avoir pas écrit en français? Je ne
+m'étonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants à écrire en
+baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorité de
+cette même Académie, des modèles de style; au lieu qu'en écrivant la
+langue du temps de Louis XIV, ils se verraient en naissant mis au
+rebut.»
+
+Croit-on que les expressions de Molière ne valussent pas la peine d'être
+recueillies autant, pour le moins, que _carroter_, _carroteur_ et
+_percer les nuits_, c'est-à-dire, les passer au jeu ou à l'étude?
+
+N'eût-il pas mieux valu recueillir des expressions consacrées par les
+chefs-d'oeuvre du siècle de Louis XIV, que les néologismes barbares
+inventés par la tribune politique et les journaux? Par exemple, _sous le
+rapport de_, pour exprimer _par rapport à_. L'Académie a-t-elle jamais
+rien vu sur ou sous un rapport? Un rapport est une abstraction; comment
+peut-on être placé dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel
+est un homme très-distingué _sous le rapport de la science_, _sous tous
+les rapports_. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que
+tous les rapports? rapports à quoi? Comment se figurer quelqu'un
+distingué sous tous les rapports? Dites-moi qu'il est distingué à tous
+égards, je vous comprendrai: _égard_ est ici pour _regard_, qu'on
+employait autrefois dans cette locution: _au regard de_... Un homme
+distingué à tous les _regards_, sous tous les aspects où on le peut
+envisager, m'offre une image claire et sensible. Un homme distingué par
+rapport à la science me satisfait également: je rapproche l'idée de cet
+homme de l'idée de science, et de ce rapport jaillit une troisième idée,
+celle de la distinction. Fort bien! Mais _un homme distingué sous tous
+les rapports_ ne sera jamais, en dépit de l'Académie, qu'une phrase du
+plus abominable jargon.
+
+ * * * * *
+
+Quel but s'est proposé l'Académie on rédigeant son dictionnaire? D'aider
+à l'intelligence des bons auteurs? Eh bien! je défie un étranger
+d'entendre Corneille, Molière, la Fontaine ni Pascal, avec le secours du
+Dictionnaire de l'Académie.
+
+A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon usage? C'est à
+merveille; mais où prend-elle ses autorités? Ce n'est pas au moins dans
+nos grands écrivains, car elle les traite avec un visible mépris,
+omettant la moitié, ou plus, de leurs termes, et frappant de réprobation
+un bon quart de leurs façons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux
+qui ont fait le français n'ont pas su le français, ne parlaient pas
+français! Et cela n'empêche pas l'Académie de les recommander en toute
+occasion comme de parfaits modèles; elle les déclare inimitables: c'est
+apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle défend de les
+imiter?
+
+Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'élite de la
+littérature, travaille depuis deux cents ans, et qui coûte des millions
+à la France.
+
+ * * * * *
+
+Il n'a pas manqué de gens qui, avec des ressources infiniment moindres,
+ont essayé de compléter le travail de l'Académie. Malheureusement, en
+fuyant Charybde, ils se sont engouffrés dans Scylla. L'Académie péchait
+par indigence, ils périssent accablés sous le luxe. La bégueulerie
+académique avait repoussé une foule d'expressions de nos meilleurs
+écrivains; ceux-ci ont recherché jusqu'aux mots les plus bas et les plus
+honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs à
+la fois et les plus effrontés. Ils ont eu si peur d'un choix arbitraire,
+qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un
+livre quelconque, pouvait être fait sans critique, et dispenser l'auteur
+d'avoir du discernement! La langue française, même prise dans cette
+étendue, ne leur a pas suffi: ils ont mis à contribution toutes les
+langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais,
+l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu'à du turc dans M.
+Landais, dont le dictionnaire français serait mieux intitulé
+_Dictionnaire de la tour de Babel_. C'est là qu'on apprend à connaître
+le verbe _diatessaroner_, l'adjectif _acamalos_, et les substantifs
+_cobale_, _artien_, _fiolant_, _etc., etc._[137].
+
+ [137] _Diatessaroner_, c'est, en grec, employer une succession de
+ quartes en musique; _acamatos_, et non _acamalos_, signifie, dans la
+ même langue, _infatigable_. Un _cobale_ est un bouffon; un _artien_,
+ un écolier de philosophie; un _fiolant_, un homme qui fait le brave.
+ L'auteur n'a pas reculé devant les termes de la plus sale débauche.
+ Dans son livre _De l'Instruction publique_, il appelle les études
+ universitaires, qui n'enseignent pas ces belles choses, _des âneries
+ de grec et de latin_; les colléges de l'université, _des cloaques_;
+ et il espérait voir bientôt les professeurs de l'université _mourir
+ de faim_: il n'a pas assez vécu lui-même pour goûter ce plaisir.
+
+Le _Complément_, publié par MM. Didot, ne tombe pas précisément dans ces
+extravagances: c'est, à beaucoup d'égards, un livre précieux et
+nécessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est
+impossible d'en saisir les limites, et que cela équivaut à l'absence de
+plan.
+
+A quoi bon donner, dans un dictionnaire français, _Puteal_, _Bidental_,
+_Epulum_, _Lacunar_, _Laquear_, etc.; ramasser dans Homère, Virgile,
+Ovide, dans toute la grécité et la latinité les épithètes et les noms
+patronymiques, par exemple: _Lampouris_, surnom d'Ulysse; _Boopis_,
+surnom de Junon; _Mammosa_, épithète de Cérès; _Bicorniger_, épithète de
+Bacchus; _Othryadès_, _Pelidès_, _Laertiadès_? A quoi bon dépouiller le
+_Gradus_ et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas même
+être complet en ce genre? On a omis _Pallantiadès_ et bien d'autres.
+
+Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander à un dictionnaire français les
+titres de tous les ouvrages grecs ou latins? «_Propempticon_, titre de
+la seconde silve de Stace adressée à Métius Celer.» Voilà un
+renseignement bien placé! Je trouve les mots _Rudens_, _Mostellaria_,
+accompagnés de cette explication, _titre d'une comédie de Plaute_, et je
+cherche vainement _Curculio_ et _Epidicus_; vous inscrivez
+l'_Aululaire_, et vous passez sous silence l'_Asinaire_: pourquoi cette
+inconséquence? Dès que vous donniez un de ces titres, vous vous obligiez
+à les donner tous; à mentionner chaque traité de Sénèque, de Lucien, de
+Plutarque, d'Aristote et de Platon; chaque discours de Cicéron; chaque
+poëme d'Ovide; chaque comédie d'Aristophane, de Ménandre, de Térence: on
+sent où ce détail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs
+du _Complément_ ont encore compliqué la difficulté en s'imposant la
+tâche de recueillir aussi les noms propres, tâche mal remplie, et qu'il
+était impossible de remplir bien.
+
+Le rédacteur en chef de ce livre se vante, dans son introduction,
+d'offrir 30,000 mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu'à
+ce jour, et d'avoir atteint un total de CENT MILLE mots!... Il y a bien
+de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arrivé à ce chiffre? Il
+a été jusqu'à enregistrer le nom baroque forgé par Plaute pour un
+personnage de comédie! Avouez que c'est un singulier mot français que
+THÉSAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS!
+
+_Catabaucalèse_ n'est guère moins étrange. Catabaucalèse s'appelle la
+chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits
+enfants. Les archéologues et les antiquaires n'auront pas besoin de
+chercher ce mot dans le dictionnaire français, et les autres, qui ne le
+connaissent pas, ne s'aviseront jamais de le chercher nulle part.
+
+A l'article _Alcmanicon_ (devrait-il y avoir un article _Alcmanicon_?),
+il est dit que c'est une figure familière au poëte Alcman: on en cite un
+exemple en grec, et l'on ajoute: «Eustathe lui donne l'épithète de
+_Proépizeuxis_.» Est-il possible d'imaginer de l'érudition plus hors de
+propos?
+
+Mais on voulait arriver à CENT MILLE MOTS!
+
+Par l'application du même système, on a été conduit à insérer dans un
+dictionnaire français, _Niebelungen_, _Heldenbuch_, _Narrenschiff_,
+_Morgengabe_, etc.
+
+Pourquoi donner _pronunciamento_, _estatuto real_, _ayuntamento_,
+_carcere duro_, _romancero_? Est-ce parce que ces mots se rencontrent
+quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spéciaux? Sont-ils
+devenus français pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite!
+Pourquoi omettez-vous _Abanico_, _Deleytar_, _Vivere_, _Coucaratcha_,
+dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez à expliquer
+tous les mots étrangers dont la puérile affectation de quelques auteurs
+enlumine leurs pages, le seul M. Victor Hugo, avec sa seule _Notre-Dame
+de Paris_, vous met sur-le-champ en défaut. A ne considérer que les
+titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues: grec,
+latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je
+entendre le fameux _Ananké_ ou _besos para golpes_;--_la creatura bella
+bianco vestita_;--_lasciate ogni speranza_;--_immanis pecoris
+custos_;--_abbas beati Martini_? et tout cet allemand répandu à
+profusion dans _le Rhin_? car M. Victor Hugo est l'écrivain polyglotte
+par excellence.
+
+Je lis dans le _Ruy Blas_:
+
+ _Ce bois de calembour_ est exquis...
+ Portez cette cassette _en bois de calembour_
+ A mon père, monsieur l'électeur de Neubourg.
+
+J'ai la douleur de ne trouver le bois de calembour ni dans le
+Dictionnaire de l'Académie, ni dans le _Complément_. Je ne puis croire
+que M. Hugo ait créé une nouvelle essence de bois, uniquement pour en
+fabriquer une cassette à l'électeur de Neubourg. Vous me faites perdre
+là une intention du poëte, et peut-être une des plus profondes.
+
+Après les mots étrangers, antiques ou modernes, le _Complément_ a
+recueilli avec soin les barbarismes à forme française, _ingracieux_,
+_ingrammatical_, _inamoureux_, _indispot_, _injudideux_, _ingoûté_,
+_inoisif_, _indulger_ (_traiter avec indulgence_). Cette catégorie
+féconde a contribué le plus à parfaire le glorieux nombre des CENT MILLE
+MOTS!... Mais ici ces Messieurs m'arrêtent: nous ne reconnaissons pas de
+barbarismes. Nous faisons un lexique tout exprès pour y consigner les
+mots qui ont été, ne fût-ce qu'une fois, écrits ou prononcés. Ainsi, il
+a plu à M. Nodier de faire _laxité_: _la laxité du style de Cicéron_; il
+a plu un jour à M. Ch. Pougens de dire _mordillage_, quand il avait à
+son service _mordillement_; Laujon a créé _redanser_, dont personne n'a
+fait usage après lui; n'importe: nous nous empressons d'enregistrer
+_laxité_, _mordillage_ et _redanser_; nous ne cherchons pas ce qui est
+bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les écrivains
+suivaient le dictionnaire et la grammaire; sottise! Aujourd'hui les
+écrivains s'élancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire
+courent à perte d'haleine derrière eux, pour ramasser ce qu'ils laissent
+tomber avec intention ou par mégarde. Voilà le progrès. Nous aurons dans
+peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque écrivain. On a déjà
+publié une grammaire d'après les écrits de M. Hugo, grammaire sérieuse,
+grammaire à part, où l'auteur a enfin _réhabilité l'interjection_, et
+_restitué à cet oiseau-mouche du langage son rang à la tête des neuf
+parties du discours_; maintenant nous faisons un dictionnaire d'après
+l'autorité de quiconque parle ou écrit, et cette oeuvre de tout le monde
+ne peut manquer d'être bien accueillie par tout le monde.
+
+Un dictionnaire rédigé dans cette idée, présente un avantage et un
+inconvénient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit être
+complet; l'inconvénient, c'est qu'il ne peut jamais l'être. Il l'était,
+je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain,
+car dans l'intervalle on a joué _les Burgraves_, et le _Complément_ ne
+donne pas le mot _Burgrave_.
+
+Le marquis Legendre de Saint-Aubin s'est donné, dans le siècle dernier,
+beaucoup de mal pour rassembler, dans son _Traité de l'Opinion_, toutes
+les opinions qui ont régné sur la terre. C'est une compilation très-bien
+exécutée, qui est tombée à plat et très-légitimement, car l'ouvrage est
+très-inutile. Il ne s'agit pas, dit à ce propos Voltaire, de savoir tout
+ce qu'on a pensé, mais ce qu'on a pensé de bien. De même il ne s'agit
+pas ici de savoir tout ce qu'on a dit, mais ce qu'on a eu raison de
+dire.
+
+On s'est arrêté à ces détails sur le _Complément_, parce qu'il vaudrait
+la peine d'un examen autant que le _Dictionnaire de l'Académie_; parce
+que c'est dès aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans
+comparaison, et que des améliorations successives doivent l'amener à un
+point très-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vérités aux gens
+susceptibles de s'amender; aux autres, ce serait temps perdu.
+
+MM. Charassin et Ferdinand François ont eu l'idée d'un ouvrage
+remarquable: c'est un _Dictionnaire des racines et dérivés_, où les mots
+sont rangés par familles. Cet ouvrage, exécuté avec une sobriété
+judicieuse et pleine de talent, est peut-être ce qu'on saurait faire de
+mieux pour le matériel de notre langue. C'est là qu'on la voit réduite à
+ses éléments, et que l'on peut prendre une juste idée de ses procédés et
+de ses ressources.
+
+Combien de mots renferme notre langue? Cette question mène à des calculs
+assez curieux.
+
+MM. François et Charassin en reconnaissent VINGT-DEUX MILLE, tant
+racines que dérivés, qui suffisent à tout. Le reste n'est que barbarisme
+et superfétation.
+
+L'Académie a découvert VINGT-HUIT MILLE mots;
+
+Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux, SOIXANTE MILLE (dont trente-huit
+mille à peine usités);
+
+M. Laveaux se borne à CINQUANTE-SEPT MILLE;
+
+M. Gattel atteint SOIXANTE-DOUZE MILLE;
+
+M. Raymond s'enorgueillit de QUATRE-VINGT MILLE;
+
+M. Boiste pousse à CENT DIX MILLE!
+
+M. Napoléon Landais triomphe de tout le monde sur un amas de CENT
+QUARANTE MILLE mots!
+
+Encore n'a-t-il pas mis _thésaurochrysonicochrysidès_!
+
+
+§ II.
+
+Voltaire écrivant à Damilaville lui parle du Dictionnaire de l'Académie:
+«Les étrangers se plaignent qu'il est sec et décharné, et qu'aucun des
+doutes qui embarrassent tous ceux qui veulent écrire n'y est éclairci.
+Il est triste que nous ne puissions parvenir à donner un dictionnaire
+tel que ceux de la Crusca et de Madrid.»
+
+(Du 28 mai 1762.)
+
+Le jour même où il fut saisi de la maladie qui l'emporta, Voltaire
+devait lire à l'Académie le plan d'un dictionnaire.
+
+Voici ce plan, tel que M. Beuchot, le modèle des éditeurs, l'a copié sur
+l'original de la main de Voltaire.
+
+
+PLAN.
+
+«On propose de faire un dictionnaire qui puisse tenir lieu d'une
+grammaire, d'une rhétorique, d'une poétique française.
+
+«Chaque académicien se chargera de la composition d'une lettre.
+
+«A chaque mot de cette lettre on apportera l'étymologie reçue et
+l'étymologie probable de ce mot.
+
+«Les diverses acceptions de ce mot, les exemples tirés des auteurs
+approuvés depuis Amyot et Montaigne.
+
+«On remarquera ce qui est d'usage et ce qui ne l'est plus; ce que nos
+voisins ont pris de nous, et ce que nous avons pris d'eux.»
+
+ * * * * *
+
+Lorsque l'Académie voulut, il y a quelques années, s'occuper d'une
+nouvelle édition de son Dictionnaire, son premier devoir n'était-il pas
+de consulter le plan de Voltaire et de le suivre, sauf à le compléter,
+s'il y avait lieu, en raison du progrès des études de linguistique?
+
+Mais on n'y songea même pas; et, loin que l'Académie se montre en 1835
+en avant du plan tracé en 1778, c'est au contraire ce plan qui se trouve
+encore aujourd'hui fort en avant de l'Académie.
+
+Que dire, par exemple, d'un dictionnaire rédigé au hasard, sans qu'on
+ait pris la précaution d'en poser les bases, et d'en fonder l'autorité
+sur une liste d'ouvrages qui auraient servi de _textes de langue_? Et
+cela quand on avait sous les yeux l'exemple de la Crusca et la
+recommandation expresse de Voltaire! La primitive Académie avait
+commencé par arrêter cette liste, que Pellisson nous a conservée; et
+l'Italie a profité d'une idée française, que la France n'a pas même su
+reprendre pour en tirer parti à son tour.
+
+Voilà comment il se fait que Molière, la Fontaine, Pascal et la Bruyère
+ne parlent pas français, par arrêt de l'Académie française; et comment
+les décisions contenues au Dictionnaire de l'Académie doivent avoir
+force de loi, sur la simple garantie du titre.
+
+Le plan de Voltaire est resté jusqu'ici le meilleur, le plus complet, et
+le seul raisonnable. Seulement, le progrès des études veut que le point
+de départ, que Voltaire fixait à Montaigne, soit reculé jusqu'à
+l'origine de la langue, et qu'ainsi l'exécution du travail ait lieu en
+deux parties.
+
+La première comprendrait un vocabulaire de la langue du moyen âge,
+depuis le XIe siècle, date des plus anciens monuments, jusqu'à l'entrée
+du XVIe, où la langue se renouvelle: cinq cents ans.
+
+La seconde partie irait depuis l'entrée du XVIe siècle jusqu'au milieu
+du XIXe: deux cent cinquante ans.
+
+On aurait ainsi en deux volumes toute la vieille langue et toute la
+langue moderne. On pourrait, à l'aide de ce dictionnaire, remonter la
+langue française jusqu'aux sources, ou bien la descendre, en observant
+les changements survenus sur les rives, et qui ont déterminé les
+sinuosités du cours.
+
+Pour la première partie: dresser un catalogue de textes par ordre
+chronologique, où ne seraient admis, pour éviter l'erreur, que ceux dont
+on connaîtrait sûrement l'âge et l'origine. On en ferait ensuite des
+_index_, d'où l'on tirerait la matière du dictionnaire, ayant soin
+d'accompagner chaque mot de son étymologie et de nombreux exemples, mais
+surtout d'exemples datés; en sorte qu'on saisirait chaque mot à son
+entrée chez nous, et on ne le laisserait aller qu'avec son acte de
+naissance et son passe-port.
+
+Ce travail n'est pas, à beaucoup près, si long ni si difficile qu'il le
+paraît. Les _index_ y seraient d'un secours rapide et incalculable. Si
+le gouvernement avait exigé des _index_ aux textes anciens qu'il a fait
+publier, la besogne, serait aujourd'hui bien préparée. Faute de cette
+précaution, pourtant bien simple, l'utilité de ces publications se
+trouve restreinte des trois quarts. Par exemple, un bon index où
+seraient dépouillés fidèlement la _chanson de Roland_, le _livre des
+Rois_, le commentaire sur Job et les sermons de saint Bernard, nous
+fournirait le noyau de la langue française; il n'y aurait plus qu'à
+guetter les accroissements successifs qui l'ont grossi. Ce n'était pas
+un grand surcroît de peine à l'éditeur, et c'eût été pour le lecteur
+studieux une différence prodigieuse.
+
+Voltaire voulait les étymologies, avec raison. L'étymologie tient à
+l'histoire politique et morale de la nation, et renferme le secret de la
+langue. L'Académie n'en donne aucune, parce que, dit sa préface, c'est
+un travail qu'il ne faut point essayer à demi. Mais c'est là un tour de
+rhétorique. La maxime est leste et commode pour se dispenser d'un
+embarras, ou pallier quelque chose de pis. Comment! parce que sur
+vingt-huit mille mots il y en aura le quart dont l'étymologie vous
+échappe, il faut que j'ignore les trois autres quarts[138]? Parce que
+vous ne pouvez payer la dette entière, vous vous croyez autorisé à me
+faire banqueroute du tout! Et vous venez de sang-froid me proposer ce
+beau principe! En vérité, c'est une étrange doctrine pour une Académie!
+Je doute qu'aucun créancier l'acceptât de son débiteur: Eh! mon ami,
+paye-moi toujours ce que tu pourras: je t'attendrai pour le reste.
+
+ [138] Cette proportion est très-exagérée, à dessein; car il ne serait
+ besoin que de l'étymologie des racines.
+
+Mon fils n'a pas en lui l'étoffe d'un Jean-Jacques ni d'un Montesquieu;
+il est donc inutile de lui faire apprendre à lire et à écrire. Que
+penseriez-vous d'un père qui raisonnerait de la sorte? Il serait hué par
+les marmots des frères Ignorantins.
+
+Mais il faut se garder d'un autre excès. Prenant au pied de la lettre la
+maxime de l'Académie, M. Napoléon Landais s'est cru tenu de fournir
+toutes les étymologies, celles même qu'il ignorait. C'est pour remplir
+cet engagement imaginaire qu'il dérive _croup_ de _roupie_, et _spencer_
+de _sphincter_. Il prétend que _spencer_ est un mot corrompu, et veut
+qu'on dise, sans corruption: _un sphincter bleu_; _voilà un beau
+sphincter_; _mon sphincter est à raccommoder_. Je doute qu'il obtienne
+cela des dames. Il vaut mieux s'abstenir que de donner de pareilles
+étymologies, comme il vaut mieux rester débiteur de quelque chose que de
+s'acquitter en recourant à la fausse monnaie.
+
+ * * * * *
+
+Le second volume reproduirait exactement le plan du premier. J'y
+voudrais la même fidélité aux dates de l'apparition des mots, le même
+zèle et les mêmes scrupules pour l'étymologie, la même abondance
+d'exemples. Les explications grammaticales ont l'inconvénient d'être
+diffuses, lourdes et obscures; au lieu que l'esprit le plus ordinaire
+saisit sans effort une analogie qui le frappe. Ainsi, moins
+d'explications, et plus d'exemples. La pédanterie n'est bonne qu'à
+assommer les gens; il faut donc la fuir tant qu'on peut, surtout dans
+les matières où elle paraît le plus inévitable. Je voudrais qu'un
+dictionnaire offrît une lecture intéressante par le choix et le
+rapprochement des citations; que ce fût un livre de littérature et de
+chronologie, presque autant que de scolastique.
+
+Vous me direz que cela entraînerait bien loin. Non; car je me ferais de
+la place en écartant beaucoup de choses qu'on a fait entrer dans les
+dictionnaires compilés de nos jours. Il s'agit, avant tout, de savoir ce
+que nous voulons faire: Une histoire des mots si exacte qu'elle éclaire
+toutes les époques de la langue. Cela posé, je supprime comme
+superfétation tout ce qui ne va pas directement à ce but.
+
+Je ne mettrai pas au mot _Jésuites_ un long abrégé de leur histoire
+depuis saint Ignace jusqu'à leur chute; ni au mot _Proposition_
+l'histoire des cinq propositions de Jansénius, avec les dates; ni à
+DANSE un article comme celui-ci: «_Danse d'ours_, composition dans
+laquelle on cherche à imiter les airs de musette. Dans une _danse
+d'ours_, les basses ronflent en pédale, tandis qu'un hautbois ou un
+violon exécute à l'aigu un air villageois. La finale de la seizième
+symphonie d'Haydn est une _danse d'ours_.» C'est divaguer. De quoi sert
+au mot _Jésus_ la nomenclature de toutes les institutions religieuses où
+ce nom se trouve associé? Je n'aurais même pas le mot _Jésus_, ni aucun
+nom propre, attendu qu'ils ne sont pas plus d'une langue que d'une
+autre[139]. Cela me dispenserait de résumer sous le mot _Ossian_ toutes
+les querelles pour et contre l'authenticité des poésies gaëliques. En un
+mot, je bannirais de mon plan la Géographie, la Mythologie et
+l'Histoire, dont on a encombré le _Complément du Dictionnaire de
+l'Académie_. Un dictionnaire n'est pas fait pour tenir lieu d'une
+bibliothèque. Par cette raison, je ne me piquerais pas d'entasser dans
+le mien la technologie complète des arts et métiers, les faunes, les
+flores, la nomenclature chimique, etc., etc. Je me contenterais des
+termes généraux qu'on est exposé à rencontrer dans les livres ou dans la
+conversation; le surplus appartient aux vocabulaires spéciaux, et reste
+en dehors de la langue proprement dite.
+
+ [139] Un livre infiniment précieux serait un dictionnaire universel
+ des noms propres ramenés tous à des noms communs. Ce serait un
+ trésor pour la linguistique.
+
+Les proverbes sont dans le même cas: ils valent la peine d'être
+recueillis à part. Je ne les voudrais pas exclure lorsqu'ils se
+présenteraient naturellement et à propos; mais je fuirais la prétention
+d'être complet sur ce point, d'autant qu'on ne l'est jamais.
+
+Il existe une quantité de proverbes niais, bas, ridicules, et peu
+connus: «Il a mangé des oeufs de fourmis;--il est fait comme quatre
+oeufs,» et bien d'autres que je trouve dans le _Complément_. Est-ce là
+la langue française? La plupart des proverbes roulent sur une métaphore.
+Je tiendrais avant tout à donner le sens propre de chaque mot, d'où
+l'esprit descend de lui-même au sens figuré, parce qu'il n'y a rien de
+plus naturel que les figures. Le sens propre, au contraire, n'existant
+qu'en vertu d'une convention, c'est celui qu'il importe de déterminer et
+de fixer.
+
+Ce principe admis retrancherait encore une foule de détails parasites.
+J'ai déjà dit que l'article _Chien_ du _Dictionnaire de l'Académie_
+avait trois colonnes _in-quarto_; l'article _coeur_ en a cinq.
+Évidemment, c'est trop: il y a du luxe. J'aurais voulu réduire ce
+_chien_ des deux tiers, et encore j'y aurais observé que Racine,
+l'industrieux Racine, comme l'appelle Voltaire, a su faire entrer
+_chien_ dans le style de la tragédie:
+
+ Les _chiens_ a qui son bras a livré Jézabel...
+ Dans son sang inhumain les _chiens_ désaltérés...
+
+Pour introduire cette remarque, je n'aurais pas hésité de supprimer: «Il
+est fait à cela comme un chien à aller nu-tête!» En faveur de qui cette
+citation? Il n'y a là aucune difficulté qui tienne à la langue; il n'y
+en a d'aucune espèce.
+
+Il n'est que trop aisé d'enfler un livre ou un article. En toute chose,
+le mérite est moins grand d'atteindre au nécessaire que de savoir s'y
+tenir. Je vous remercie de m'expliquer ce que c'est que le chien d'un
+pistolet; quant au chien savant, je vous en tiens quitte.
+
+Mettez le mot _cul_, puisqu'il est français; mais croyez-vous bien
+nécessaire d'expliquer, même à un étranger, ce que c'est que _baiser le
+cul à quelqu'un_, et le sens moral de ce précepte: _Il ne faut pas péter
+plus haut que le cul_? N'est-ce pas ici le cas de dire, avec la comtesse
+d'Escarbagnas: Cela s'explique assez de soi? Le _Dictionnaire de
+l'Académie_ est trop riche de pareilles superfluités, qui sont les
+immondices du langage.
+
+Passons aux définitions. L'Académie, qui a repoussé les étymologies,
+admet les définitions, et pourtant elle semble professer à l'égard des
+unes et des autres la même doctrine: qu'il faut ou n'en point donner, ou
+les donner toutes. C'est une erreur; car comment et à quoi bon définir
+la lumière, le feu, l'âme, le soleil? _etc._ Le premier tort de
+pareilles définitions, c'est d'être inutiles; le second, d'être
+inexactes ou trop naïves. Rien n'est plus difficile qu'une bonne
+définition. Il ne faut donc pas s'y risquer légèrement; encore moins
+doit-on s'y étendre au delà du nécessaire. L'Académie définit le
+_coeur_: «Viscère qui est le principal organe de la circulation du sang,
+et qui est situé dans la poitrine.» Cela suffisait; mais elle ajoute:
+«Il consiste en un muscle creux, dont la forme est à peu près celle d'un
+cône renversé, légèrement aplati de deux côtés, arrondi à la pointe, et
+ovoïde à la base.» Cette description anatomique est de trop; ce n'était
+point là sa place. Au contraire, à l'article _Moulin_, je vois _moulin à
+vent_, _moulin à foulon_, sans aucune explication ni description. Les
+étrangers qui n'ont pas de ces moulins dans leur pays, auraient été
+peut-être aussi curieux de les connaître que d'apprendre la structure du
+coeur. Il est vrai qu'on leur explique ce que c'est qu'un _moulin à
+paroles_.
+
+Au mot _cul_ (pardon, lecteur), l'Académie française définit l'objet;
+elle en donne même deux définitions à choisir. En bonne foi, n'est-ce
+pas trop de deux? Passe encore pour le _coeur_.
+
+Voltaire, dans son projet, ne mentionne pas les définitions. Sans doute
+il ne les eût pas rejetées absolument, comme aussi ne s'en fût-il pas
+fait une loi. Il se fût réservé de juger l'opportunité.
+
+Quant à vouloir noter la prononciation, c'est une puérilité qui ne
+soutient pas l'examen. En vertu de quelle règle y procéderez-vous? En
+quoi _Kotizâcion_, _Bourguoignie_, _Èlelipece_, sont-ils plus exacts que
+_Cotisation_, _Bourgogne_ et _Ellipse_? Convention pour convention,
+j'aurai encore plutôt fait d'apprendre les valeurs de l'orthographe
+publique, que d'étudier l'orthographe privée de M. Landais, qui ne me
+dispensera point de l'autre.
+
+La critique est la qualité essentielle qui doit présider à la rédaction
+d'un dictionnaire. Par quelle étrange fatalité a-t-on jusqu'ici commencé
+toujours par l'exclure?
+
+L'opinion publique conserve au _Dictionnaire de l'Académie_ l'autorité
+nominale dont il est en possession depuis si longtemps. C'est une
+affaire d'habitude, une religion extérieure; car, dans l'usage, on
+consulte plus souvent le _Dictionnaire de Boiste_. Un seul mortel a
+triomphé de quarante immortels: Hercule et Diomède n'en ont pas tant
+fait. Mais, malgré sa supériorité relative, le _Dictionnaire de Boiste_
+n'est pas encore le _Dictionnaire français_. Ce livre reste à faire. Il
+faudra que ce soit un ouvrage d'érudition solide, claire et piquante; ne
+péchant ni par le luxe ni par l'indigence; qui institue une comparaison
+perpétuelle entre la vieille langue et la langue moderne, et relie entre
+elles toutes les époques de notre littérature depuis son origine. Cet
+inventaire judicieux de notre passé et de notre présent contiendrait en
+germe notre avenir, et le placerait sous l'influence et les auspices de
+tout ce que la France enfanta jamais d'hommes de génie. Ce serait un
+service considérable rendu non-seulement à la patrie, mais à l'esprit
+humain. L'Académie, dit-on, s'en occupe: puisse-t-elle y réussir mieux
+que dans son premier travail! mais l'idée de le lui confier est
+peut-être dans le projet de Voltaire l'unique point à réformer:
+
+ Vivite felices, quibus est fortuna peracta.
+
+
+
+
+INDEX.
+
+
+A.
+
+_A_, s'élidait, 182-184.
+
+--de l'infinitif latin remplacé par _e_, en français, 208.
+
+--suivi de _l_, sonnait _au_, 54.
+
+--élidé, 118.
+
+--substitué à l'_e_ dans _guerre_, _pierre_, etc., 291, 292.
+
+ABBON, son témoignage sur la suppression de l'_s_, 40.
+
+_Abre_ et _mabre_, 22.
+
+ACADÉMIE, consacre le barbarisme _mie_, pour _amie_, 343;--et le
+contre-sens de madame de Sévigné sur _chape-chute_, 344.
+
+--se trompe sur _faire à savoir_, 324.
+
+--ne se décide qu'après 160 ans à réformer l'orthographe vicieuse des
+imparfaits, par l'orthographe dite de Voltaire, 305.
+
+--commet deux erreurs sur le mot _fonts_, _fonts baptismaux_, 382.
+
+--veut que _fort_ soit invariable dans _se faire fort_, ce qui ne
+saurait se justifier, 370;--a omis le substantif masculin _fleur_,
+379;--autorise _de la fleur d'orange_, et même _un bouquet de fleur
+d'orange_, _Ibid._
+
+--admet dans son Dictionnaire des définitions et des explications
+inutiles ou fausses, 526, 527.
+
+--n'autorise _parmi_ qu'avec un pluriel indéfini: règle arbitraire, 411,
+412, 413.
+
+--donne pour des négations les mots positifs _rien_, _aucun_, _jamais_,
+_guère_, _personne_, 505.
+
+--contre-sens de l'Académie sur le mot _Houzé_, 498;--l'Académie
+autorise l'emploi d'accents vicieux, 497.
+
+--semble déclarer que Molière, Pascal, la Fontaine, etc., ne parlaient
+pas français, 508, 509;--repousse les expressions consacrées par les
+chefs-d'oeuvre du XVIIe siècle et admet d'affreux néologismes, 509.
+
+--son erreur sur la _soupe_ et le _potage_, 492 à 495;--définit mal
+_tirer de but en blanc_, 495;--et _vaisselle plate_, 496;--sa définition
+d'un _pavé_, 497.
+
+--distingue _ou_ pris _dans un sens moral_, 405.
+
+--omet _sur peine de_..., 431; et autorise _sous le rapport de_,
+néologisme détestable, 432.
+
+--(du Dictionnaire de l'), 492-528; _Lancepessade_ ne s'y trouve pas,
+497. (Voy. _Dictionnaire_.)
+
+_Accents_, comment notés dans l'ancienne orthographe, 6.
+
+--vicieux chez les modernes, 175, 177, 178 et suiv.
+
+--autorisés par l'Académie, 497.
+
+_Accusatif latin_, a servi à former nos substantifs français, et non pas
+le nominatif, 194.
+
+_Accusatifs latins_, contractés pour former des substantifs français,
+502 (_note_).
+
+_Accuser réception d'une lettre_, locution créée par Balzac, 315.
+
+_Acte de naissance de chaque mot_, indispensable pour faire un bon
+dictionnaire français, 308.
+
+ADAM, ADANES, ADENES, transformé en _Adenez_, 178.
+
+_Adenes_, auteur de _Berte aus grans piez_, 32, 33.
+
+_Adjectifs invariables en genre_, 226 et suiv.;--à quelles conditions,
+228.
+
+_Adverbes_ ou _prépositions_ terminés par _s_ euphonique, 102.
+
+_Æ_, sonnait, par diérèse, _a-é_, 131.
+
+--sonnait _aï_ dans les premiers temps de la langue latine, 129.
+
+_Aé_, _âge_, par apocope d'_ætas_, 131.
+
+_Aga_, _agardez_, pour _regarde_, _regardez_, 225.
+
+_Age de quelques mots et de quelques locutions_, 308 à 320.
+
+--étymologie de ce mot, 310.
+
+_AI_, _a-i_, 132, 137.
+
+--en quelle occasion sonnait _â_, 148 et suiv.
+
+_Aïe_, 332;--_aïer_, aider, 332.
+
+_Aigre-doux_, créé par Baïf, 317.
+
+_Ail_, substantifs terminés par _ail_: _bail_, _corail_, _émail_, etc.,
+322, 323.
+
+_Ail_, _al_, _au_, _aulx_, 320 et suiv.
+
+_Aim (j')_, j'aime, 222.
+
+_Aimont (ils)_, 295.
+
+_Ain_, terminaison qui marque le cas régime dans les substantifs
+féminins, selon M. Ampère, 255, 257;--exemples de cette même terminaison
+au nominatif, _ibidem_.
+
+--cette terminaison marque le cas régime dans les noms féminins, selon
+M. Ampère, 255 et suiv.
+
+_Ainsin_, 95.
+
+_Ainsis_, 97.
+
+_Aiue_, aide, 137, 332.
+
+_Ajussiane (l')_, c'est-à-dire _l'Égyzziane_ ou _l'Égyptienne_, 396.
+
+_Alches_ ou _alques_, 328.
+
+ALES, c'est ainsi qu'on prononçait le nom d'_Arles_, 455, 456.
+
+ALESCHANS, 456.
+
+ALES-LE-BLANC, ARLES-LE-BLANC, 456 (_note_).
+
+_Alesine_, c'est comme on devrait dire, et non pas _lésine_, 390,
+391;--compagnie de l'_Alesine_, _ibidem_.
+
+_Alexandrins (vers)_, sont nécessairement partagés par la musique en
+deux petits vers de six syllabes, 475.
+
+ALICHINO, étymologie proposée par un commentateur de Dante, 461
+(_note_).
+
+_Almarie_, armoire, 374.
+
+_Alquanz_, 328.
+
+_Alques_ ou _auques_, fait aussi l'office d'adverbe traduisant
+_aliquantum_ ou _aliquando_, 328, 329.
+
+_Altération des finales pour le besoin de la rime_, 239, 240 et suiv.
+
+_Altisme_ (altissimus), 353.
+
+AMPÈRE (M. J. J.), son opinion sur le son primitif de l'_u_, 166, 168.
+
+--son opinion sur l'antiquité des formes _al_, _el_, _ol_, 59.
+
+--voit dans _amin_ le cas régime d'_ami_, 95.
+
+--son opinion sur l'_a_ latin traduit en _ai_, dans _aimer_, _pain_,
+_main_, 148.
+
+--examen de son système sur les prétendues déclinaisons françaises, 251
+et suiv.;--explique par l'habitude l'_s_ ou le _t_ final ajouté aux
+adverbes ou prépositions, 254;--repousse l'idée de l'_s_ euphonique, en
+affirmant que la vieille langue ne craignait point l'hiatus, 255.
+
+--sa proposition sur les noms composés, comme _Fête-Dieu_,
+_Ferté-Milon_, _Château-Thierry_, _etc._, combattue, 266 à 269;--son
+argument tiré des noms composés par juxtaposition se retourne contre
+lui, 268.
+
+--explique par la métamorphose des voyelles la formation des mots _âne_,
+_arbre_, _utile_, 512 (_note_).
+
+_Amphore_, voy. _Hydrie_.
+
+_Anatolie (l')_, transformée en _la Natolie_, 397.
+
+ANDRIEU (saint), André, 178.
+
+_Aneme_, syncopé en _anme_, 20.
+
+--_anme_, âme (d'_animam_), 196.
+
+_Anglais_, peuple remarquable par l'esprit de vagabondage et
+d'émigration; ne connaissent pas le mot _patrie_, qu'ils remplacent par
+_contrée_, _country_, 417.
+
+_Angle_ (angelum), 197.
+
+_Ans-guarde_ ou _enguarde_ (avant-garde), 197.
+
+_Anspessade_, on doit dire _lancepessade_, 497.
+
+_Ante_ (angl., _aunt_), première forme de _tante_, 342.
+
+_AO_, par diérèse, 136-138.
+
+_AOI_, 324 et suiv.
+
+_Aoi_, _avoi_, 116.
+
+_Apocope_, 218.
+
+--selon M. J. J. Ampère, marque le cas régime, 269.
+
+APOLIN, syncope d'_Apollinem_, 195.
+
+_Apostrophe_, absurdité de l'apostrophe dans _grand'messe_,
+_grand'route_, _etc._, 480.
+
+_Appelont, enmenont (ils)_, 295.
+
+_Appenser_, mal écrit _à penser_, 324.
+
+_Arbre_, formé par contraction d'_arborem_, 502 (_note_).
+
+_Ardene_, _Ardane_, 61.
+
+_Ardenois_, on prononçait _Adanois_, 396.
+
+_Ardre_ et _arder_, 207.
+
+_Argent sec_, expression du temps de saint Louis, 319.
+
+ARLEQUIN, son origine, ses métamorphoses, 451;--n'est point le
+_Panniculus_ des mimes romains, 453;--son habit bariolé est moderne,
+_Ibid._;--est vêtu de noir en Italie, _Ibid._;--nouvelle étymologie
+qu'on propose de son nom, 454.
+
+--est le même que _Hellequin_, 454;--cité dans _la Divine comédie_, 461.
+
+--qualifié comte _van Hellequin_ dans un poëme flamand, 462.
+
+--son costume parodié de celui d'Hellequin, 466;--Arlequin est le
+fantôme noir, et Pierrot, le fantôme blanc, 467;--doit avoir figuré dans
+les processions dramatiques du roi René, 468;--Bergame n'est point sa
+patrie, et l'Italie ne saurait fournir d'étymologie satisfaisante de son
+nom, 468, 469.
+
+_Arlequins_, prêtres ainsi appelés par Pierre de Blois, 462.
+
+ARLES, son magnifique cimetière des _Champs Élysées_, ou _Elyscamps_,
+455.
+
+ARLESCAMPS (les) ou _Allecans_, fantômes qui revenaient dans le
+cimetière d'Arles, 460.
+
+ARLESCAMPS ou _Arleschamps_, 455 et suiv. Le labarum y apparaît à
+Constantin, 456;--guerriers de Charlemagne qui y étaient enterrés,
+457;--chanson d'Arlescamps, 458.
+
+_Arlichino_, l'Italie ne saurait donner d'étymologie satisfaisante de ce
+nom, 469. (_Voy._ ALICHINO.)
+
+_Arpent_, mot employé dans _la chanson de Roland_, 309.
+
+_Article (déclinaison de l')_, 269;--invention savante et chimérique,
+385-387;--la forme de son datif sing. _à le_, _à la_, _à li_, _à lo_, se
+réduisant par l'élision à celle-ci, _al'_, a causé une confusion de
+genres, 386.
+
+_Article_ redoublé dans le mot _lierre_ (_l'ière_, _hedra_), 200;--dans
+_le lendemain_ (_l'endemain_), 199, 397.
+
+_Articulation des consonnes chez les modernes_, et conséquences du
+système actuel, 277 et suiv.
+
+_As per se_, et non _percé_; as tout seul, 410.
+
+_Asi_ ou _arsi_, participe passé de _ardre_, 24.
+
+_Asne_, formé par contraction d'_asinum_, 502 (_note_).
+
+_Assavoir_, _assavourer_, _assécher_, 323.
+
+_Atapir (s')_, 312.
+
+_At-il, at_, 109, 110 et suiv.
+
+_AU_, _a-ü_, 132, 133, 135.
+
+AUBÉRÉE, s'introduit chez une jeune dame sous prétexte de demander la
+charité, 240, 241.
+
+--son désespoir d'être obligée de payer trente sous, 212.
+
+_Aucun_, _alques_, 327;--contracté d'_aliquem_, ne peut être un mot
+négatif, 504, 328.
+
+AUDAIN, au cas régime, 357;--au nominatif, _ibidem_.
+
+AUDE, au nominatif, 257;--au cas régime, _ibidem_.
+
+_AussiS_, 96.
+
+_Avec_, 330;--étymologie de ce mot, 331.
+
+_Avec z'un cuir_, 299.
+
+_Avenant_, invariable en genre; 229.
+
+_Avérai (j')_, futur primitif d'_avoir_, 210, 211.
+
+_Avidité_, créé par Ronsard, 317.
+
+_Avocats_, comparés à la mesnie Hellequin, 463, 464.
+
+_Avoi_, _à voi_, ou _away_, 327.
+
+_Avoient_, en trois syllabes, 137.
+
+_Avoir la haute main_, expression du XIe siècle, 311.
+
+_Avommes (nous)_, 293.
+
+_A'vous_, _sa'vous_, 225, 298.
+
+_Ay!_ exclamation, faisait toujours deux syllabes, et signifie
+_secours!_ 333.
+
+_Aye_, son étymologie, 331.
+
+AYMES ou AYMON, servaient indifféremment pour le nominatif et pour le
+cas régime, 265.
+
+AYMON (LES QUATRE FILS); leur nom prouve contre le système de M. Ampère,
+265, 266.
+
+_Away_, mot anglais pris du français _aoi_ ou _avoi_, 324 et suiv.
+
+
+B.
+
+_B_ final, 44.
+
+_Baal_, où le verbe actif requerrait _Baalim_, si le système de M.
+Ampère était vrai, 387.
+
+_Baalim_, 259.
+
+_Bailler la cotte verte_, et non _baisser_, comme l'a imprimé le dernier
+éditeur des _Contes de la Reine de Navarre_, 336, 337.
+
+_Baptismaux_, au féminin, 383.
+
+_Barbarie prétendue de l'ancien langage français_, 1.
+
+_Barboires_, masques à barbe d'étoffe, 466 (_et en note_).
+
+_Bargagne_ (angl., _bargain_), barguignage, action de marchander,
+d'hésiter, 334.
+
+_Bargain_, mot anglais pris du vieux français _bargagne_, 333, 334.
+
+_Barguigner_, marchander, 333, 334.
+
+_Bataille d'Arlescamps_, 457.
+
+_Battant_, _tout battant neuf_, expression du XIe siècle, 310.
+
+_Beaugency_, _Bois-Gency_, 160.
+
+BEAUMARCHAIS, a pris dans le _Petit Jehan de Saintré_ ses personnages de
+la comtesse Almaviva et de Chérubin, 369.
+
+--Juge bien le caractère mélancolique de l'air de Malbrou, 471.
+
+BEFFROY DE REGNY, auteur d'un mauvais poëme sur Malbrough, 471 (_note_).
+
+BEGONS ou BEGUES, au nominatif, 262, 263.
+
+BEGUES DE BELIN.--_Begues_ est au nominatif, 262.
+
+_Béjaune_, bec jaune, 44.
+
+BELLEAN, BELLIAM, BÉLIANT, sont au cas régime, selon M. Ampère, 258.
+
+_Ben_, bien, 154.
+
+_Béni_, _bénit_; _bénie_, _bénite_; origine de cette double forme, 479.
+
+BÉRAIN, avocat de Rouen, qui propose d'écrire par _ais_ les imparfaits
+en _ois_, dès 1675, dix-neuf ans avant la naissance de Voltaire, 304.
+
+_Berbis_, brebis, 33.
+
+_Bergame_, passe à tort pour la patrie d'Arlequin, 468, 469.
+
+_Bergier_, _bregier_, 33.
+
+_Berlan_, brelan, 33.
+
+_Besoin_, _témoin_, se sont prononcés _beson_, _témon_, 162.
+
+_Bévu_, participe de _boire_, 144.
+
+BÈZE (Théodore de), atteste que, de son temps, on prononçait un _fan_ de
+biche, et _faonner_, 140.
+
+--auteur d'un traité en latin sur la prononciation du français, 8;--son
+témoignage sur la rapidité de la prononciation, 9, 10.
+
+--son témoignage sur le _t_ intercalaire, 107.
+
+--veut qu'on aspire l'_h_, 51;--témoigne qu'on prononçait _il ont_, _il
+avaient_, sans _s_, 82;--se trompe sur l'origine des consonnes muettes,
+87.
+
+--sur la liaison des mots en français, 42.
+
+--autorise _a'vous_, _sav'ous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_,
+226;--blâme _aga_, pour _regarde_, ibid.
+
+--atteste que toute la France prononçait _hûreux_, 171.
+
+--son erreur sur la prétendue élision de l'_e_ dans _grand messe_,
+230;--ne doit être écouté qu'avec circonspection, _Ibid._
+
+--ne veut pas admettre l'orthographe _fesant_, parce qu'elle change le
+spondée en ïambe, 305.
+
+_Blouque_, 34.
+
+_Boeuf_, _boeu_, 47.
+
+_Bois_ rimant à _dos_, 159, 160.
+
+_Bois-Gency_, _Bos-Gency_, _Beaugency_, 160.
+
+BONIFACE (M.), veut qu'on dise _quelque que_, 422;--proscrit _davantage
+que_, 426.
+
+_Bonisme_ pour _bonissime_, 352.
+
+_Border_, broder, 36.
+
+BOUHOURS (le P.), critique injustement le mot _prosateur_, créé par
+Ménage, 314.
+
+--rejette les mots _calvitie_, _obscénité_, et les locutions: _impatient
+du joug..._, _bien mériter de..._, _il n'est pas donné de..._, 315.
+
+--attaque les mots nouveaux que MM. de Port-Royal s'efforçaient
+d'introduire, 319.
+
+--rejette _insidieux_, 312.
+
+--prétend à tort qu'il n'y a point en français de superlatif en
+_issime_, 351;--écrivain correct et élégant, autorise _davantage que_,
+425.
+
+_Bouquet d'orange_, dans Corneille, 379.
+
+BRAMIDONE, femme du roi Marsile, monte à sa tour, 481, 482.
+
+_Bues_, boeufs, 173.
+
+_Burgrave_, mot qui manque au _Complément du Dictionnaire de
+l'Académie_, 516.
+
+_Burlesque_, créé par Sarrazin, 318.
+
+_By_, employé chez les Anglais comme autrefois _par_ en France, _by
+himself_; _tout seul_, _tout par lui_, 408.
+
+
+C.
+
+_C_ final, 44;--adouci en _g_, 45.
+
+--ajouté, marque du cas régime, selon M. Ampère, 253.
+
+--transformé devant _t_, 45, 46;--final euphonique, 92;--employé par les
+Romains, 127.
+
+--adouci en _g_ dans _grouiller_, comme dans _gras_, qui viennent de
+l'italien _crollare_ et du latin _crassus_, 338.
+
+_Ca d'Antifé_, 64, 68.
+
+_Caiens_, _ça ens_, 389.
+
+_Calembour (bois de)_, paraît créé exprès par M. V. Hugo pour en faire
+une cassette à l'électeur de Neubourg, 515.
+
+_Candelabre_, anciennement _candelarbre_, 23.
+
+_Care_ (esp., _cara_), tête, 395.
+
+_Cas régime_ ou _oblique_; ce que c'est, 251 (_note_);--caractères à
+quoi on le reconnaît, selon M. Ampère, 251 à 257.
+
+--protée insaisissable, tel que le font M. Ampère et Fallot, 269.
+
+CATULLE a dit _unda camandri_, 39.
+
+_Cavalier_, _cavalièrement_, expression gasconne, introduite au XVIIe
+siècle, 313.
+
+_Céans_, _ça ens_, 389, 390.
+
+_Celui_, au féminin, 384.
+
+_CH_ avait le son dur du _K_, 52 et suiv.
+
+--_chevauchent_ rimant avec _alques_, 328.
+
+--sonnait comme le _K_ dans _marche_, d'où la confusion entre
+l'_Adane-marche_, la marche d'Ardene, et _le Danemark_, 397.
+
+_Chair._ Nos pères écrivaient sans _i_, _carn_, apocope de _carnem_,
+150.
+
+_Chaires publiques_, nécessité d'en fonder où soient expliquées notre
+vieille langue et notre vieille littérature, _Introd._, XXVII,
+XXVIII;--nous en avons pour toutes les langues du monde, excepté pour la
+nôtre, _Ibid._, XXXII.
+
+_Chanson de Malbrou_, inconnue du beau monde avant 1783, 470;--connue
+dans tout l'univers, _Ibid._;--existait bien avant le duc de
+Marlborough, 472;--comment on doit en écrire les vers, 476;--le refrain
+ne compte pas, 476 (_note_).
+
+--le vers où se trouve le nom de _Malbrough_ est interpolé,
+477;--maladresse des contrefacteurs, _Ibid._
+
+_Chanson de Roland_, chantée à la bataille d'Hastings, en 1066,
+325.--Age reculé de la copie d'Oxford, _Ibid._;--présente les caractères
+d'une rédaction inachevée, 326.
+
+_Chanson de Roland_, aussi digne que l'Iliade ou l'Énéide d'être
+publiquement expliquée, et plus intéressante pour nous, _Introd._,
+XXXIII.
+
+_Chape-chute_, c'est _chape tombée_, 343.
+
+CHARASSIN et FERDINAND FRANÇOIS (MM.), auteurs d'un _Dictionnaire des
+racines et dérivés_, 517.
+
+CHARLEMAGNE, sa douleur pendant la nuit qui suit la bataille de
+Roncevaux, 119, 120;--accorde à Ganelon le jugement de Dieu, 121.
+
+--livre bataille aux Sarrasins dans le cimetière d'Arles, 457 et suiv.
+
+--s'évanouit en trouvant le cadavre de Roland, 446.
+
+CHARLES V de France, métamorphosé en Hellequin, 463, 464.
+
+_Charn_, chair, de _carnem_, 197.
+
+_Chef_, _ché_, 46, 47.
+
+_Chen_, chien, 154.
+
+_Cherisme_, 353.
+
+_Chien_, mot qui occupe trois colonnes du Dictionnaire de l'Académie,
+525.
+
+_Chinois_ qui prétendrait juger nos grands poëtes, ne connaissant que la
+langue écrite, _Introd._, XVII.
+
+_Choisy-le-Roi_, _Bar-le-Duc_, et composés semblables, ne renferment pas
+de génitif, contre l'opinion de M. J. J. Ampère, 268.
+
+_Chol_, chou, 57.
+
+_Chouse_, _j'ouse_, prononciation du temps de François Ier et de Henri
+III, 291.
+
+_Chute_, participe passé féminin de _choir_, 344.
+
+_Cicogne_ ou _cigoigne_, 161, 162.
+
+_Ciel_, s'est prononcé _cié_, 56.
+
+_Cimetière d'Arles_, appelé _Elyscamps_ ou _Arlescamps_, 455 et
+suiv.;--bénit par Jésus-Christ en personne, 455;--les corps morts s'y
+rendaient d'eux-mêmes par eau, 457;--fantômes qui y reviennent,
+460;--cité par Dante, 461.
+
+_Cintième_, origine de cette mauvaise prononciation, 65.
+
+_Cit_, cité, 221.
+
+_Clergastes_, mauvais clercs, 374 (_note_).
+
+_Coeur_, ce mot remplit cinq colonnes du Dictionnaire de l'Académie,
+525, 526.
+
+_Com_, _con_ (comme), uni à l'adjectif _grand_: _congrant_; ou à
+l'adverbe _bien_: _combien_, 335.
+
+_Combattre (se) à_ ou _contre_ quelqu'un, 444.
+
+_Combien_, formé de deux racines françaises _com(me)_, _bien_, 334.
+
+_Comédie française (la)_ prononce mal certains monosyllabes, 69.
+
+--a supprimé les monosyllabes par sa manière de les prononcer, 283.
+
+_Commant (je)_, je recommande, 222.
+
+_Comment le faites-vous?_ ancienne formule française de salut que les
+Anglais n'ont fait que traduire en saxon dans leur _how do you do_, 375.
+
+_Comparaison des deux systèmes de prononciation, l'ancien et le moderne,
+par rapport à la poésie_, 284-287.
+
+_Comparatif en_ or, 349, 350.
+
+_Complément du Dictionnaire de l'Académie française_, 511;--_Complément_
+publié par MM. Didot, le meilleur, sans comparaison, de tous ceux qu'on
+a tentés, 512, 517;--sur un plan trop vaste, 512, 513, 514,
+515;--avantages et inconvénient de cette idée, 516.
+
+_Cons (je)_, je conte, 222.
+
+_Conseiller (se) à_, 223.
+
+_Consonne finale_, à quel mot appartient, 43;--de deux consonnes finales
+laquelle se détache sur l'initiale suivante, 81, 82.
+
+_Consonne finale_ supprimée; marque du cas régime, selon M. Ampère, 253.
+
+--la mesure des vers exige qu'on la prononce, 282;--affectation à la
+faire sonner raillée par Molière, 283.
+
+_Consonnes articulées à la moderne_, 277 et suiv.
+
+_Consonnes consécutives_, règle qui en gouverne la prononciation, 5.
+
+_Consonnes doubles_, initiales, 6;--médiantes, 8.
+
+_Consonnes euphoniques intercalaires_, 89;--l'abolition de ces consonnes
+a bouleversé la physionomie du langage, _Ibid._;--les principales
+consonnes finales euphoniques sont l'_s_ et le _t_, 91;--résumé du
+système, 117;--sont un legs des Latins, 125.
+
+_Consonnes finales_ dans la chanson de Malbrou, 476.
+
+_Consonnes intercalaires_ dans le corps des mots; recherches dont elles
+pourraient être l'objet, 346, 347.
+
+_Consonnes superflues_, leur rôle dans l'ancienne orthographe, 3.
+
+_Contraction_ malgré une syllabe intermédiaire, 213, 214 et suiv.
+
+_Contractions_, ne sont pas des licences poétiques, mais étaient aussi
+employées en prose, 243.
+
+--marque du cas régime, selon M. Ampère, 255;--la non-contraction le
+marque aussi, _Ibid._
+
+--de l'accusatif latin pour former le substantif français, 502 (_note_).
+
+_Contralier_, forme primitive de _contrarier_, 374 (_note_).
+
+_Contrée_, remplace chez les Anglais le mot _patrie_, 417.
+
+_Convoi (le) du duc de Guise_, complainte de 1563, calquée sur la
+chanson de Malbrou, 472, 473.
+
+CORNEILLE, fait _sanglier_, _bouclier_, de deux syllabes; pourquoi, 153.
+
+--a dit _des bouquets d'orange_, 379;--comment on peut l'en justifier,
+380.
+
+_Corner_, _les oreilles me cornent_, expression usitée dès le XIe
+siècle, 311.
+
+_Cors_, rimant à _genoux_, 66.
+
+_Cotte verte_, 336;--erreur d'un éditeur moderne de la reine de Navarre
+sur _bailler la cotte verte_, _Ibid._
+
+COUCY, le roman du _châtelain de Coucy_, une des oeuvres les plus
+remarquables de la littérature du XIIIe siècle, 345.
+
+_Coulpe_, pr. coupe, 25.
+
+_Critique (la)_, est la première qualité requise dans un dictionnaire,
+527.
+
+_Crouller_, est le même mot que _grouiller_, 337 et 338;--autrefois
+verbe actif; l'Académie n'indique que le sens neutre, 338;--_la tête lui
+grouille_, 339.
+
+CRUSCA (le Dictionnaire de la), recommandé comme un modèle par Voltaire,
+518, 519.
+
+_Crûte_, participe passé féminin de _croître_, 344.
+
+_Cue_, queue, 173.
+
+_Cui_, _qui_, la prononciation les confondait; c'est pourquoi le premier
+a disparu de l'écriture, 422 (_note_).
+
+_Cuider_ ou _quider_, se prononçait _kider_, 54.
+
+_Cure_, cuire, 169.
+
+_Curé_ dénoncé pour avoir enterré son âne en terre chrétienne, 223.
+
+
+D.
+
+_D_ final euphonique, 92;--employé par les anciens Romains, 125, 126,
+127.
+
+--supprimé, marque du cas régime, selon M. Ampère, _Ibid._
+
+--ajouté, marque du cas régime, selon M. Ampère, 353.
+
+_D_ ou _T_ euphonique: vestiges dans la langue moderne, 339.
+
+_D_ intercalé dans _chiedent_ (tombent), 246.
+
+DAMAS-HINARD (M.), traducteur du _Romancero_, 484;--donne une des leçons
+de la romance de Mambrou, 486.
+
+_Dame_, _damne_, _dame Dieu_, 347.
+
+_Damp_, le même mot que _dame_ (_dominum_), 348.
+
+_Danois_, Ogier _le Danois_ est par corruption pour Ogier l'_Adanois_,
+c'est-à-dire de la Marche ou frontière d'Ardène, 397, 398;--étymologie
+savante que donne de ce surnom M. Barrois, en recourant au celtique,
+398, 399.
+
+_Danoise_, _hache danoise_, c'est-à-dire, _adanoise_ (ardennoise), du
+pays de Liége, célèbre pour ses fabriques d'armes, 398.
+
+DANTE, a parlé du cimetière d'Arles et d'Arlequin, 460, 461.
+
+DANTON, son mot sur la patrie mis en style parlementaire du jour, 418.
+
+_D'aucuns_, 340.
+
+_Davantage que_, 425, 426;--dans Molière, 508.
+
+_De_, après le comparatif, 354, 355.
+
+_Débonnaire_, l'Académie consacre la faute d'y mettre un accent aigu,
+175;--étymologie de ce mot, 176.
+
+_Débrutaliser_, créé par madame de Rambouillet, 318.
+
+_Déclinaisons françaises_, erreur des savants, 249.
+
+_Déclinaison de l'article_, n'existe pas plus que celle des substantifs,
+383.
+
+_Dedans_, comment ce mot s'est formé, 93.
+
+--formé de _de-in_, avec deux lettres euphoniques, le _d_ intercalaire
+et l's finale, 339, 340;--était jadis préposition, et en a tous les
+droits, 340.
+
+_Définitions_, admises par l'Académie, 526.
+
+_Degrés de comparaison_, formés comme en latin, 349.
+
+_De par le roi_, expression du XIe siècle, 310.
+
+_Deputaire_, opposé à _débonnaire_, 176.
+
+_Des_, de les, 215.
+
+_Désagrément_, mot nouveau en 1675, 312.
+
+DESPERRIERS (Bonaventure), sa règle pour le _z_ final des pluriels, 76.
+
+--sa règle rimée par l'emploi de l'_s_ ou du _z_ à la fin des pluriels,
+76.
+
+_Dessus_, _dessous_, employés au moyen âge comme prépositions, avec un
+régime, 430.
+
+_Détails parasites_ dans les dictionnaires, 525, 526.
+
+_Deu_, _duesse_, _devesse_, et non _déesse_, 71.
+
+_Diable à quatre (faire le)_, 356.
+
+_Diableries_, 356;--les plus célèbres étaient celles de Saumur,
+d'Angers, de Doué, de Mont-Morillon, 358.
+
+_Dialectes_, 250, 270 et suiv.;--on peut étudier sans eux la formation
+du français, 272. (Voyez _Patois_.)
+
+_Dictionnaire des racines et dérivés_, par MM. Charassin et Ferd.
+François, 517.
+
+_Dictionnaire de l'Académie_; il est impossible d'entendre avec son
+secours Corneille, Molière, la Fontaine, ni Pascal, 510;--qu'a prétendu
+l'Académie en le rédigeant? _Ibid._ (Voyez _Complément_.)
+
+--surchargé de détails inutiles, 498;--Furetière y reprend des exemples
+grossiers, 498, 499.
+
+_Dictionnaire de l'Académie_, on n'y trouve pas _désattrister_,
+_laidir_, _momon_, _fourbissime_, _à la malheure_, etc., 506, 507.
+
+_Dictionnaire de la langue moderne_, ce qu'il serait souhaitable d'y
+trouver, 522, 523.
+
+_Dictionnaire des noms propres ramenés à des noms communs_, serait un
+trésor pour la linguistique, 524 (_note_).
+
+_Dictionnaire à faire (plan d'un)_, 520 et suiv.
+
+_Dictionnaire français_, livre à faire, 528;--l'Académie ne doit point
+s'en charger, _Ibid._
+
+_Diérèse_ des participes en _eu_ aujourd'hui en _u_, comme _vu_, _bu_,
+_reçu_, 32 (_note_).
+
+DIETZ (M.), ses travaux sur le vieux français, 249;--invente un système
+de déclinaisons françaises, 250.
+
+_Diminutifs_, firent irruption dans la langue au XVIe siècle, 313.
+
+_Diphthongues_, cause de leur introduction et de leur multiplication,
+146, 147.
+
+--y en avait-il en latin? 129, 130;--inconnues dans l'origine de la
+langue française, _ibidem_;--diphthongues italiennes, 130.
+
+_Dis_, (jour), _midi_, _lundi_, 241.
+
+_Disner (se)_, 444.
+
+_Docteur (le) de la comédie italienne_, personnage bolonais, 469.
+
+_Documents inédits de l'Histoire de France_, collection sans unité,
+pourrait être beaucoup plus utile, _Introd._, p. XX et suiv.
+
+_Does_, deux; erreur de Fallot, qui prend _does_ pour le féminin de
+_deux_, en dialecte bourguignon, _Introd._, XIV.
+
+DOLET (Étienne), sa règle pour l'emploi de l'_s_ ou du _z_ à la fin des
+pluriels, 76.
+
+_Dom_ des bénédictins, 348;--se retrouve dans beaucoup de noms de lieu,
+_ibidem_.
+
+_Don_ des Espagnols, ne se met que devant le nom de baptême, 348.
+
+_Donras_, donneras, 213.
+
+_Dorenavant_, mal écrit avec un accent aigu, 175.
+
+_Dorer_, on a dit primitivement _orer_, 341.
+
+_Dormir (se)_, 444.
+
+_Drapeau_, 359.
+
+_Draps_, 358, 359.
+
+_Droit_, comment dérivé de _dexter_, 31.
+
+_Dru_, adverbialement, 361.
+
+_Du d'or_, 341.
+
+_Duel_, deuil, 173.
+
+_Dur_, _dru_, _rude_, 360 et 361.
+
+_Durandal_, épée de Roland; reliques enfermées dans sa poignée dorée,
+341;--Roland à l'agonie lui fait ses adieux, 352.
+
+_Durement_, aimer ou pleurer durement, 360.
+
+
+E.
+
+_E_, avait naturellement le son muet, 152;--se combinait avec l'_i_ pour
+être accentué, _Ibid._
+
+--suivi d'une _l_, sonnait _eu_, 54;--muet, finale primitive de la 1re
+pers. sing. de l'imparfait de l'indicatif, 98.
+
+--suivi de _st_, se prononçait avec l'accent aigu, 71;--de même suivi
+d'un _Z_, 75.
+
+--finales en _é_ fermé, prenaient un _t_ euphonique, 111.
+
+--finales en _e_ muet, prenaient un _t_ euphonique, 111, 112.
+
+_E_ muet final, supprimé dans les temps des verbes au singulier, 222.
+
+--muet, surabondant à l'hémistiche, ne comptait pas, 237, 238, 239.
+
+--accentué, ne s'élidait pas, 184;--muet, élidé au commencement d'un
+mot, 184.
+
+--de l'infinitif latin remplacé par _i_, ou par _oi_ en français, 208.
+
+_Écrire comme l'on parle_; est-ce possible? _Introd._, VII, VIII, IX.
+
+_Écriture_, insuffisance de l'écriture à peindre les sons articulés de
+la voix humaine, _Introd._, VI.
+
+--déterminer le rapport de l'écriture à la prononciation doit être le
+premier soin de qui veut travailler utilement sur notre vieille langue,
+_Introd._, XII.
+
+_Éditeurs des vieux textes_, les falsifient par les accents, 177 et
+suiv.
+
+_Ei_, équivalant à l'_è_ ouvert, 158;--forme normande, selon Fallot,
+_Ibid._
+
+--par diérèse, _e-ï_, 141.
+
+_Ekevos_ ou _eykevos_ (_ecce vobis_), voici, 233.
+
+_Élégie_, créé par Baïf, 317.
+
+_Élision_, on élidait les cinq voyelles, 182 et suiv.
+
+--impossible admise par la _Grammaire des grammaires_, 229.
+
+--s'accomplissant malgré une consonne intermédiaire, 192.
+
+--d'une voyelle sur elle-même, 191, 192
+
+_Ellipse de la négation_, a induit en erreur sur la valeur réelle et
+toute positive de certains mots employés souvent à nier, 504, 505.
+
+_Élogner_, sans _i_, 161.
+
+_Élycamps_, 455.
+
+_Em_, _en_, sonnaient _an_, 60.
+
+_Emportement_, créé du temps de Bouhours, 315.
+
+_Emprunté_, dans le sens métaphorique, expression commune au XIIIe
+siècle, 311.
+
+_En_, composé avec un verbe; on devrait dire _il s'est enallé_, comme
+_il s'est envolé_, 237.
+
+_Enapeler_, 111, 112.
+
+_Endemain_ ou _l'endemain_, 199.
+
+--véritable forme du mot, et non pas _le lendemain_, 397.
+
+_Enfant_, cas régime d'_enfès_ (_sic_), selon M. Ampère, 269.
+
+_Enfes_, par apocope d'_enfant_, 179.
+
+_Engele_, ange, syncope d'_angelum_, 196.
+
+ENNIUS, supprime l'_s_ finale, 39.
+
+_Ennuyer_, _je m'ennuie_; la bonne locution est _il m'ennuie_, 429.
+
+_Ens_, 96.
+
+_Entonnois_, 296.
+
+_Épée dorée_, est pour _espeed orée_, 342.
+
+_Épervier_, _éprevier_, 35.
+
+_Épigramme_, créé par Baïf, 317.
+
+_Ere (j')_, imparfait du verbe _être_, tiré d'_eram_, 362.
+
+_Eret_ (_erat_), forme primitive de l'imparfait du verbe _être_, 209.
+
+_Erlenkoenig_, transformation d'_Herlekin_, 462.
+
+_Escrols_, _écreux_, chaussons de lisières, en Picardie, 174.
+
+_Esperites_, _espir_, 242.
+
+_Espir_, _esprit_, 34, 55.
+
+_Esserai (j')_, forme primitive du futur d'_être_, d'où la forme
+actuelle _je serai_, 210.
+
+_Estant_, _en estant_, 362, 366.
+
+_Ester_ (_stare_), 362;--prononcé _être_, 366.
+
+_Esterai (j')_, futur de _ester_, 363, 364.
+
+_Estes-vous_ (voici), conjecture sur l'origine de cette forme bizarre,
+233;--exemples, 234.
+
+_Estevenne_, _Estene_, _Esteve_, Étienne, 201.
+
+ESTIENNE (Henri), son avis sur la prononciation de l'_x_, 73.
+
+--son témoignage suspect en matière de philologie française, 230.
+
+--jugement sur ses _Dialogues du langage français italianisé_, 290.
+
+_Estore_, _estorer_, histoire, historier, 160;--erreur de Trévoux sur ce
+mot, _Ibid._
+
+_Estrie_, sorcière, 242.
+
+_Estu (j')_, _tu estus_, _il estud_, prétérit du verbe _être_, dérivé de
+_steti_, 365, 366.
+
+_Esvous_, voici, souffrait la tmèse, 231, 233.
+
+_Être_, ses formes primitives, 361 et suiv.
+
+_Étude de l'ancienne langue_, quel en doit être le résultat, 275.
+
+_Étymologies_, Voltaire les voulait faire entrer dans le Dictionnaire de
+l'Académie, 521;--l'Académie les rejette; sous quel prétexte,
+521;--ridicules de _croup_ et de _spencer_, données par M. Napoléon
+Landais, 522.
+
+_Eu_, par diérèse, _é-ü_, 143.
+
+--sonnait _u_, 171.
+
+--notations diverses de ce son, 172.
+
+_Euil_ final sonnait _eu_, 58, 59.
+
+_Euphonie_, a été avec la logique la principale régulatrice de
+l'ancienne langue, 4;--loi d'euphonie transmise par les Grecs et les
+Latins aux Français, 41;--a fait la fortune de la langue française au
+moyen âge, 89.
+
+--nos aïeux y étaient plus attentifs que nous, 481.
+
+_Évertuer (s')_, employé dans _la chanson de Roland_, 309.
+
+_Évu_, participe passé d'_avoir_, 92, 116, 144.
+
+_Exactitude affectée de prononciation_, raillée par Molière, 283.
+
+_Exemples_ tirés des auteurs seraient très-utiles dans un dictionnaire
+français, 523.
+
+
+F.
+
+_F_ finale, 46.
+
+--marque du cas oblique, selon M. Ampère, 251, 252.
+
+_Faible_, anciennement _floible_, de _flebilis_, 31.
+
+_Faignant_, 371 à 373;--erreur de M. Crapelet sur ce mot, 372.
+
+_Faindre (se)_, 446.
+
+_Fainéant_, très-distinct de _faignant_, 373.
+
+_Faintise_, distinct de _fainéantise_, 373.
+
+_Faire_, se substituant à un verbe déjà exprimé qu'il faudrait répéter,
+366 et suiv.;--conservé par les Anglais dans cet emploi, 368;--_le
+faire_, _comment le faites-vous?_ 375 et 376.
+
+_Faire à savoir_, orthographe vicieuse adoptée par l'Académie, 324.
+
+_Faire fort (se)_, 369, 370.
+
+FALLOT, a supposé l'unité d'orthographe dans une époque où l'on ne
+savait ce que c'était qu'orthographe, _Introd._, XIII;--s'est égaré sur
+les pas d'Orell, _Ibid._, XV.
+
+--assigne jusqu'à vingt-cinq formes de l'article décliné, 383.
+
+--se trompe sur la distinction entre _chol_ et _chou_, 58;--s'imagine
+que l'_s_ finale de _quatres_ est la marque d'une déclinaison, 106.
+
+--a signalé le _t_ final dans les substantifs en _é_ comme marque d'une
+haute antiquité dans les manuscrits, 113.
+
+--signale l'orthographe par _ei_ comme une forme normande, 158.
+
+--prend _suer_ et _duel_ pour des formes de dialectes, 173; et
+_Introd._, XIV.
+
+--idée de son travail, 250
+
+--avait entrepris une tâche herculéenne, 270;--a renversé l'ordre
+naturel des opérations, en cherchant les dialectes du français avant le
+français, 271;--ne s'était pas fait une idée nette de ce qu'il entendait
+par _dialectes_, 272;--n'a pas songé à déterminer les rapports de
+l'écriture à la prononciation, 272; et _Introd._, XIV.
+
+--Incertitude des caractères de ses dialectes, 272.
+
+_Fauxbourg_, la véritable et primitive orthographe est _forsbourg_, 23.
+
+_Favoriser à..._, _prier ou supplier à..._ Exemples de ce latinisme,
+165.
+
+_Feindre_, _feignant_, 371;--_se feindre_, 373. (Voy. _Faindre_,
+_faignant_.)
+
+_Feint_, _feignant_, 206 (_note_).
+
+_Féis (je)_, (_feci_), 142.
+
+--prétérit de _fere_, qu'il est impossible de tirer de _faire_, 305.
+
+_Féliciter_, créé par Balzac, 318.
+
+_Femme_, _fan-me_ et _fame_, 21.
+
+_Fere_, orthographe primitive et la véritable du verbe _faire_, 305.
+
+_Ferai_, _ferais (je)_, prouvent, avec la prétérit _je féis_, que la
+bonne et primitive orthographe est _fere_, 305.
+
+_Ferté_, de _firmitas_, _freté_, 37.
+
+_Ferté_ ou _freté_, 201.
+
+_Fesant_, c'est la bonne orthographe, et non _faisant_, 305;--condamné
+par Th. de Bèze, approuvé par Ménage, _Ibid._
+
+_Festival_, 374.
+
+_Fierte_, _fêtre_, de _feretrum_, 35.
+
+_Fils_, ancienne prononciation de ce mot, 279;--prononciation moderne,
+283, 284.
+
+_Finale des pluriels_, 77;--exclut le _t_, 80.
+
+--en _ain_, marque du cas régime dans les noms féminins, selon M.
+Ampère, 255, 256.
+
+_Fiz_ (_fixi_), 364.
+
+_Fizer_, _frise_, 34.
+
+FLAGY (Jean de), compose au XIIe siècle, ou du moins termine le roman de
+_Garin_, 84.
+
+_Flepes_, _aller à flepes_, _efflepé_, 30.
+
+FLEURANT (M.), nom d'un apothicaire dans Molière, 378.
+
+_Fleur (le)_, 378;--omis par l'Académie, 379.
+
+_Fleur d'orange_, c'est comme il faut dire, et non _fleur d'oranger_,
+376.
+
+_Fleur de coin_, autrement _le flou_, 382.
+
+_Fleur d'oranger_, on ne s'est avisé qu'au XIXe siècle de vouloir le
+substituer à _fleur d'orange_, 378;--Rabelais a dit _fleurs
+d'orangiers_; en quel sens, 379.
+
+_Fleurer_, exhaler une odeur bonne ou mauvaise. M. Fr. Wey prétend mal à
+propos, contre l'Académie, restreindre le sens de ce verbe, 380.
+
+_Fliche_, _flèche de lard_, 242.
+
+_Flou_, ancienne prononciation de _fleur_ (_flur_), 381;--_peindre
+flou_, _pinceau flou_, _Ibid._;--double emploi dans la Bruyère au sujet
+de ce mot, 382.
+
+_Flouet_, de _flou_, 381, 382.
+
+_Font_, _fontaine_, 218, 219.
+
+--substantif féminin, abrégé de _fontaine_, 382.
+
+_For l'évêque_, ou _four l'évêque_, 66.
+
+_Forfaire (se)_, 446.
+
+_Forment_, fortement, 204.
+
+_Fort_, invariable en genre, 227.
+
+--invariable, selon l'Académie, dans _se faire fort_; cette opinion
+combattue, 370, 371.
+
+_Fourbissime_, 507.
+
+_Fourmis_, 97.
+
+_Frai (je)_, le _livre des Rois_ n'emploie que cette forme contractée,
+305.
+
+_Français (vieux)_. Voy. _Langue_.
+
+_France du moyen âge_, était le foyer d'où la lumière rayonnait sur
+l'Europe civilisée, _Introd._, XXIX.
+
+FRANÇOIS Ier, donnait l'exemple d'_italianiser_, et toute sa cour le
+suivait, 291.
+
+_Fransoués (les)_, _les Francés_, les Français, 297, 301.
+
+_Fremer_, _fremi_, ancienne prononciation de _fermer_, _fourmi_, 30, 31.
+
+_Freté_, _ferté_, fermeté, du latin _firmitas_, _forteresse_, 37, 201.
+
+FURETIÈRE, raille l'Académie sur sa définition de l'oreille, 497.
+
+--blâme qu'il jette sur le Dictionnaire de l'Académie, 498, 499.
+
+_Fus (je)_, primitivement _je fui_ ou _je fuid_, 365.
+
+_Futurs syncopés_, 210 et suiv.;--forme primitive du futur,
+_Ibid._;--les deux formes usitées concurremment, 211, 212.
+
+_Futur_ du verbe _être_, _j'esterai_, _j'esserai_, _je serai_, 363 et
+suiv.
+
+_Fuvit_, pour _fuit_, dans Ennius, 39, 115.
+
+
+G.
+
+_G_ final, 48;--s'efface devant le _d_, 49;--durci en _c_, 45.
+
+GABRIEUS (saint), 178.
+
+GANELON, trahit les Français à Roncevaux, 118, 119;--condamné par le
+jugement de Dieu en la personne de Pinabel, son chevalier, 122.
+
+_Garçon_, M. Ampère veut que ce soit un cas oblique de _gars_, 263;--est
+au nominatif, 264;--augmentatif de _gars_, emportait un sens
+défavorable, 264.
+
+--signifiait un _laquais_, un _écuyer_, 443.
+
+GARIN, si c'est un cas régime, 259.
+
+_Gars_, avait un sens différent de celui de _garçon_, 263, 264;--le
+féminin, devenu une grossière injure, n'était jadis que la traduction de
+_puella_, 265.
+
+_Gas_, _gâçon_, 23.
+
+_Gerra_, _gésira_, 213.
+
+_Gésir (se)_, 444.
+
+_GN_, sonnait simplement _N_, 11.
+
+_Grammaire_, se prononçait _grand-mère_, 20.
+
+--_des grammaires_ (la), admet une élision impossible là où il n'y a
+qu'un archaïsme, 229.
+
+--donne comme des mots négatifs, _rien_, _aucun_, _jamais_, _guères_,
+_personne_, 505.
+
+_Grammaire française d'après les écrits de M. Victor Hugo_, par M. LOUIS
+DIREY, 516.
+
+_Grammairiens_, ne voient jamais que la langue écrite, et ne tiennent
+nul compte de la langue parlée, 87.
+
+--de profession, n'ont qu'un seul procédé, et quel, 426, 427.
+
+_Grammairiens_ (ou soi-disant tels), leur insolence envers les grands
+écrivains; sont une cause de la décadence du français, _Introd._, XXXI.
+
+_Gramment_, 203.
+
+GRAMMONT, se prononce _Grand-mont_, 21.
+
+_Grand_, invariable en genre, 228;--variable quand il suit le substantif
+ou qu'il en est séparé, 228.
+
+_Grand messe_, _grand route_, _grand faim_, 226, 229.
+
+_Grandisme_, pour _grandissime_, 352.
+
+_Grandissime_, 354.
+
+_Grandson_, grand sommet, 221.
+
+_Grasseyement_, 22;--_melle_, _paller_, _Challot_, 27.
+
+_Grecs_, nous ont transmis par les Latins une loi d'euphonie,
+41;--employaient l'_n_ finale euphonique additionnelle, 95.
+
+_Greignour_, comparatif de _grand_, 349, 350.
+
+GRINGOIRE (Pierre), 393;--a travaillé au _Mystère de la Passion_,
+_Ibid._ (_note_).
+
+_Grouiller_, 337.
+
+_Gry_ ([Grec: gry]), une rognure d'ongle, servait en grec de terme de
+négation, 500.
+
+_Guastine_ ou wastine, 195.
+
+_Guères_, c'est-à-dire _beaucoup_, mot positif, 505.
+
+--Ménage le dérive d'_avarus_, et M. Ampère de l'allemand _gar_, 506
+(_note_).
+
+GUESSARD (M.), a relevé, d'après M. Ampère, dix-huit formes du cas
+régime, et n'a pas tout compté, 269.
+
+_Guet appens_ ou _appensé_, et non _guet-à-pens_, 324.
+
+GUICHARD (M.), son édition du _Petit Jehan de Saintré_ est la seule
+qu'on puisse lire désormais, 370.
+
+GUILLAUME D'ORANGE, oncle ou frère de Vivien, 459 (_note_);--son
+discours à son cheval, 458;--confesse Vivien à l'agonie, et lui donne du
+pain bénit, 459.
+
+GUISE (le duc de), complainte dont sa mort est le sujet, 472.
+
+GUYENNE, mot corrompu pour _Aquitaine_, 150.
+
+
+H.
+
+_H_, servait à marquer la diérèse, 49;--aspirée, inconnue dans les mots
+dérivés du latin, 49 et suiv.;--aspirée dans _haine_, _honte_, etc., 52.
+
+_Haltisme_, 353.
+
+_Harer les chiens_, 395.
+
+_Havet de cuisine_, 357.
+
+_Haz (je)_, _je faz_, forme primitive de _je hais_, _je fais_, 148, 149.
+
+_Héberger_, _hébreger_, 33.
+
+HELLEQUIN, 141.
+
+HELLEQUIN, nom formé d'_Élicamps_, 460.
+
+--devient le fantôme de Charles V, 462.
+
+--devient le nom commun des revenants, 462.
+
+_Hellequinade_, description d'une hellequinade dans le roman de
+_Fauvel_, 465, 466.
+
+_Hellequines_, 466.
+
+HÉLOÏSE, son vrai nom est _Hélouis_, 165.
+
+_Hémistiche_, avait jadis tous les priviléges d'une fin de vers, 237,
+238, 239.
+
+--règle de l'hémistiche dans la versification du moyen âge, 474.
+
+_Her_, _hersoir_, hier, hier soir, 155.
+
+_Heuse_, _houser_, _houseau_, 181.
+
+_Hiatus_, introduit dans la poésie de la seconde époque par l'oubli des
+usages de la première, 247;--proscrit de nouveau sous Louis XIII, 248.
+
+--nos vers modernes en sont remplis, grâce à la prononciation, 286,
+287;--il y en a de très-doux et de très-musicaux, 288;--absurdité de la
+règle qui les proscrit tous indistinctement, _Ibid._
+
+--n'existait ni en vers ni en prose dans le langage du moyen âge, 477 et
+suiv.
+
+_Hilum_, le point noir empreint sur le pois chiche, 499.
+
+_Historiaus_, _Bible historiaus_, 160.
+
+HOMÈRE, fait la voyelle brève devant _st_, _sk_, 39.
+
+_Hôtel de Rambouillet_, là se tenaient les bureaux de l'administration
+de la grammaire française, 318.
+
+_Housé_, vieux mot qui signifie _botté_; l'Académie le traduit mal par
+_crotté_, 498.
+
+_How do you do_, formule de salut traduite littéralement du français,
+375.
+
+HUEDES, EUDE, 173.
+
+HUES, HUEDES, au nominatif, 261, 262;--à l'accusatif, 262.
+
+HUGO (M.), sa distinction subtile et chimérique entre _métal_ et
+_métail_, 322.
+
+--affecte de parler toutes les langues, 515;--grammaire française
+publiée d'après ses oeuvres, 516.
+
+_Huguenots_ (les), font une complainte sur le convoi du duc de Guise
+(1563), 472.
+
+_Huis_, sonnait _hus_, 170.
+
+_Huit_ et _uit_, 50.
+
+_Hulleu_, _hurleur_, _rue de Hulleu_, 28.
+
+HUON DE BORDEAUX: M. Ampère prétend que _Huon_ est au génitif comme
+_Ciceronis_, 260, 268;--exemples de _Huon_ au nominatif, 260, 261,
+262;--au cas régime, _ibidem_.
+
+_Hûreux_, 171.
+
+_Hydrie_, mauvaise plaisanterie du jésuite Bouhours sur _hydrie_ et
+_amphore_, 318.
+
+
+I.
+
+_I_ élidé, 114, 186, 187.
+
+--ajouté à une voyelle, sert à en modifier l'accent, 147 à 160.
+
+--long de l'infinitif latin conservé en français, 208.
+
+--des mots latins changé en _e_ français, 208;--moyen de reconnaître les
+mots formés à une bonne époque, _Ibid._
+
+_Ie_, équivalent à _e_ simple, 154, 155;--sert à noter la terminaison
+des participes passés en _é_, 155, 156.
+
+--note la terminaison des substantifs aujourd'hui en _é_, 156, 157.
+
+--au milieu d'un mot sonnait _é_, 153, 154, 155.
+
+_Ier_, finales en _ier_, 152, 153.
+
+_Ierre_ ou _yerre_, vraie forme du mot lierre, 200.
+
+_Il_, pronom de la 3e personne, ne changeait jamais de forme, 388;--nous
+l'avons mal à propos remplacé par la forme du datif _lui_, 388.
+
+_Il_, _li_, sont les deux moitiés de _ille_, 383.
+
+_Il a_, pour _il y a_, l'_y_ élidé, 185, 186.
+
+_Illec_, vient du latin _illuc_, 388, 389.
+
+_Impardonnable_, créé par Segrais, 318.
+
+_Imparfait en_ oi, 99.
+
+--de l'indicatif. La forme en usage est syncopée, 208, 210;--forme
+primitive de l'imparfait calquée sur le latin, 209.
+
+--du verbe _être_, se tirait d'abord des deux imparfaits _eram_ et
+_stabam_; aujourd'hui dérive tout entier de _stabam_, 362.
+
+_Impatient du joug_, 315.
+
+_Importer_: _je m'importe_ aussi légitime que _je me souviens_, quant à
+la logique, 429.
+
+_Improbation_, _immodération_, _infatuation_, nés au XVIIe siècle, 313.
+
+_In_, _inter_, étaient, traduits par _en_, _entre_;--conservés sous la
+forme latine comme dans _instruire_, _interdire_, témoignent de la
+formation moderne des mots, 208.
+
+_Index_; on ne fera un bon dictionnaire qu'à l'aide des _index_, 520,
+521;--indispensables dans la collection des Documents inédits de
+l'histoire de France, _Introd._, XX, XXV, XXVI.
+
+_Infinitifs terminés en_ er, ir, 41, 42.
+
+_Infinitifs à double finale en_ re _et en_ er, 207.
+
+_Infinitifs syncopés_, 204, 205 et suiv.
+
+_Infinitifs en_ ir _et en_ oir, 207.
+
+_Influence italienne dès le temps de S. Louis_, 356.
+
+_Insidieux_, mot fait par Malherbe, 312.
+
+_Interjection (l')_, réhabilitée et qualifiée _oiseau-mouche du langage_
+dans une grammaire dédiée à M. Victor Hugo, 516.
+
+_Intolérance_, _inexpérimenté_, _indévot_, _irréligieux_,
+_impardonnable_, introduits au XVIIIe siècle, 316.
+
+
+J.
+
+_J'ais_, 98.
+
+_Jamais_, souffrait la tmèse, 231, 232.
+
+--c'est-à-dire, _quelquefois_, mot tout positif, 505.
+
+_Jardin des olives_, M. F. Wey veut qu'on dise _Jardin des oliviers_; à
+tort, et pourquoi, 379.
+
+_J'avons_, 291.
+
+JEAN DE MEUNG, surnommé _le père et inventeur de l'éloquence_; ami de
+Dante; ses oeuvres en prose, _Introd._, XXIV, XXV.
+
+_Jérusalem_, _Jérusalan_, 62.
+
+_Jes_, je les, 214.
+
+_Je sommes_, 290.
+
+_Jésuites_, l'abrégé de leur histoire déplacée dans un dictionnaire,
+523.
+
+_Joene_, _joenesse_, 174.
+
+JOYEUSE, épée de Charlemagne, avait le poignée dorée et ciselée; origine
+de son nom, 341.
+
+JUIFS, _juis_, 47.
+
+_June_, _juner_; jeûne, jeûner, 171.
+
+_Jussienne (rue de la)_, c'est rue de (Ste.-Marie) _l'Égyptienne_, 396.
+
+
+K.
+
+_K_ initial, 52.
+
+KARLES ou KARLON, formes du cas régime aussi bien que du nominatif, 265.
+
+_K'es_, _ki's_, qui les, 216, 218.
+
+
+L.
+
+_L_ finale, 54;--après les voyelles _a_, _e_, _o_, 54, 55 et
+suiv.;--finale euphonique, 93.
+
+--pénultième: ses droits paraissent à jamais prescrits dans le mot
+_fils_ (_filius_), 279.
+
+--supprimée, marque du cas régime; selon M. Ampère, 253.
+
+_L_, _M_ et _N_ redoublées, 18.
+
+_La_, forme du féminin employée concurremment avec _le_, 386.
+
+LA BRUYÈRE, a nommé mal à propos, comme choses distinctes, _le flou_ et
+_la fleur de coin_, 382.
+
+LA FONTAINE, met une _s_ euphonique à _fourmi_, à l'imitation des
+anciens, 97;--supprime, par archaïsme, l'_s_ finale des premières
+personnes, 99.
+
+--ses prétentions à la noblesse, 15.
+
+_Laiens_, _la ens_, 389.
+
+LANDAIS (M. Napoléon), son Dictionnaire, 511, 512;--ses injures contre
+l'Université, 512 (_note_).
+
+--son Dictionnaire renferme cent quarante mille mots prétendus français;
+c'est douze mille de plus que le Dictionnaire de l'Académie, 518.
+
+--prétend noter la prononciation exactement par son orthographe
+particulière, 527.
+
+_Langage du peuple_, conserve aujourd'hui les vestiges de notre ancienne
+langue, _Introd._, XVI.
+
+_Langage_ (_étude du vieux_), sera utile pour le langage moderne,
+_Introd._, XXX, XXXI;--comment aller du langage à l'écriture, _Ibid._,
+XVI.
+
+_Langue française_, fondée avec une logique admirable, et défaite au
+hasard, _Introd._, XIX.
+
+--ses trois périodes, 448;--entraves dont on l'a chargée sous prétexte
+de progrès; 421 et 422; 424.
+
+--n'a point fait de progrès par rapport à l'euphonie, 481.
+
+_Langue (notre vieille)_, méprisée par Voltaire sur la foi de l'empereur
+Julien, _Introd._, X, XI;--il nous faut l'étudier, _Ibid._, XII;--ce
+n'est qu'en la possédant qu'on possédera la langue moderne, _Ibid._,
+XXXII;--nous les jugeons par les règles modernes, _Ibid._,
+XVIII;--réclame d'être enseignée dans des chaires publiques, _Ibid._,
+XXII;--était déjà au moyen âge la langue universelle, indispensable,
+_Ibid._, XXIX;--témoignage en sa faveur, _Ibid._, XXX.
+
+LA RUE (l'abbé de), son opinion sur la place de la rime au milieu du
+vers, 476.
+
+LAZARON, Lazare, 259.
+
+_Le_, aussi féminin que _li_ et _la_, 385, 386.
+
+_Léans_, _la ens_, 389, 390.
+
+LEBEUF (l'abbé), étymologie qu'il propose du nom de la rue _du
+Grand-Hurleur_, 29.
+
+_Lendemain_, mot qui renferme son article, 199.
+
+--mot vicieux; la vraie forme est _endemain_, _l'endemain_, et non, avec
+deux articles, _le lendemain_, 397.
+
+_Lequel_, mot très-rare chez Molière, 403.
+
+_Lere_, lire, 243.
+
+LEROUX DE LINCY (M.), son édition des _Cent Nouvelles_ citée, 307.
+
+_Lerrai (je)_, je laisserai, 213.
+
+_Les_, forme constante de l'accusatif pluriel; 336.
+
+--commun aux deux genres, 385;--marquait exclusivement l'accusatif
+pluriel, le nominatif étant _li_, 387.
+
+_Lésine_, _alesine_, 390, 391.
+
+_Li_, nominatif pluriel de l'article, distinct de l'accusatif _les_,
+336.
+
+--au féminin aussi bien qu'au masculin, 383, 384, 385;--forme du
+nominatif pluriel, l'accusatif était _les_, 387.
+
+_Li_, prononciation populaire de _lui_, 297.
+
+_Liaison_; la plus douce est celle qui se fait sur une liquide, 279.
+
+_Liberté_, on prononçait _libreté_, comme de _liberum_, libre, 37.
+
+_Libertin_, synonyme d'_esprit fort_, _indévot_, 316;--le sens primitif
+était favorable, 317.
+
+_Libreté_, 37.
+
+_Lie_, sonnait _lé_, et _lie_, 176, 177.
+
+_Lierre_, mot qui renferme son article, 200.
+
+_Lieu_, rimant à _nului_, 172.
+
+_Lin_, par apocope, _lignage_, 221.
+
+_Linge_, primitivement adjectif, 358.
+
+_Liperquam (faire du)_, 415.
+
+_Liquide_ transformée ou transposée, 26.
+
+--substituée à l'autre dans _almarie_, _armoire_;--_contralier_,
+_contrarier_, 374 (_note_).
+
+_Liquides supprimées_, 22.
+
+_Lo_, aussi masculin que _li_, 386.
+
+_Loherain_, _Loheraine_, comment doivent se prononcer, 49.
+
+LOUIS, ne prend un _u_ que depuis Louis XIII, 166.
+
+_Loyaument_, 203.
+
+LUCRÈCE, ne tient pas compte de l'_s_, 39, 40.
+
+_LuiS_, lui, devant une voyelle, 96.
+
+_Lut_, _lute_, participe passé de _lire_, 113, 112, 345.
+
+
+M.
+
+_M_ et _N_ finales, 59;--redoublées au milieu d'un mot, étaient
+réparties entre les deux syllabes adjacentes 20.
+
+_M_ finale, marque du cas régime, selon M. Ampère, 258.
+
+--figurative de la première personne du pluriel dans les verbes, 293.
+
+MACCUS, personnage osque, le même que Polichinelle, 451, 452.
+
+MADELAINE (la), tirade élégante qu'elle récite dans le _Mystère de la
+Passion_, 393.
+
+MAIGRET, cité par rapport au _b_ et à l'_f_ muets, 11.
+
+--atteste que l'_a_, de son temps, ne sonnait déjà plus dans _saouler_,
+140.
+
+_Main (je)_, je mène, 222.
+
+_Main_, syncope de _matin_, 198.
+
+_Mais_, _ma-ïs_, 137.
+
+_Maise_, syncope pour _mauvaise_, 202, 244.
+
+MALBROU, est-il Anglais? est-ce un héros moderne? 470 et suiv.;--sa
+vogue prodigieuse, 471.
+
+--_s'en vat en guerre_, ce _t_ justifié, 479.
+
+MALBROU (chanson de), 106; justifiée, 109.
+
+--ineptie des couplets ajoutés au fragment ancien, 482, 483;--qui en est
+le héros? 483;--paraît se retrouver dans le romancero général de Duran,
+484.
+
+--est probablement un fragment de quelque chanson de geste, 490.
+
+--l'air de Malbrou d'origine arabe, 487, 488, 489;--ne se retrouve à
+aucune des chansons dont Marlborough a été le sujet, 489 (_note_).
+
+MALHERBE, fait réformer l'orthographe du nom propre _Loys_, 163.
+
+--prétendait apprendre tout son français des gens du port, _Introd._,
+XVI.
+
+_Malheure (à la)_, 507.
+
+MAMBROU. Romance espagnole de Mambrou, 484, 485;--courait défigurée
+parmi le peuple, 486;--témoignage sur Mambrou ou Mambrun 487;--était
+peut-être un croisé français, 488.
+
+MAMBRUN ou MAMBROU, 487.
+
+_Mameluc_, _mamelu_, 45.
+
+_Manoeuvrer_ ou _manouvrer_, employé dans la _chanson de Roland_, 309.
+
+MARGUERITE, reine de Navarre, n'aspirait point l'_h_ de _haut_,
+_hautesse_, 51.
+
+MARIE-ANTOINETTE, met en vogue la chanson de Malbrou, 471.
+
+MARLBOROUGH (le duc de Curchill de), mort à soixante-douze ans dans son
+lit, ne peut être le héros de la chanson de Malbrou, 482,
+489;--chansonné en France, 489 (_note_).
+
+MAROT, élide encore l'_a_, 183.
+
+--ignorant dans la vieille langue, gâte le _roman de la Rose_ en
+prétendant le rajeunir, 247.
+
+MARTHE, son couplet rempli d'élégance dans le _Mystère de la Passion_,
+394, 395.
+
+MARTINE, justifiée de _pas_ mis avec _rien_, par Molière lui-même, 502,
+503, 504.
+
+_Martre_, syncope de _Martyrem_, 201.
+
+_Masques de la comédie italienne_, ont été l'objet de recherches
+superficielles, 468.
+
+_Matin_, de _matutine_, par syncope, 199.
+
+_Mecine_, médecine, 200.
+
+_Mecredi_, bonne prononciation, et non _mercredi_, 25.
+
+MEIGRET ou MEYGRET. _Voy._ MAIGRET.
+
+_Méisme_, en trois syllabes, syncope de _medesimo_, 103, 142, 201.
+
+_Mellor_ (_melior_), 350.
+
+_Mellusine_, mère Lusine ou des Lusignan, 29.
+
+_Membré_ ou _membru_, épithète fréquente des héros du moyen âge, 488.
+
+_Même_, adjectif on adverbe; distinction chimérique: il est toujours
+adverbe, 103.
+
+MEN, mien, 154.
+
+MÉNAGE, veut qu'on prononce _un anneau_ pour _un agneau_, 15.
+
+--son opinion sur le mot _éprevier_, 36;--sur _for l'évêque_, 67;--son
+avis sur l'origine de l'_x_ final des pluriels, 75.
+
+--veut qu'on dise l'Ile de _Cypre_ et poudre de _Chypre_, 134;--dérive
+_Pandore_ de _mandore_, 135;--discute si l'on doit dire _aigu_ ou _agu_,
+151.
+
+--veut qu'on écrive _cicogne_ sans _i_, et _roignons_ avec un _i_, 162.
+
+--admet _fesant_ et non _faisant_, parce que c'est la prononciation du
+peuple parisien, 305;--admet par la même raison _nentilles_ et de la
+_castonnade_, 306.
+
+--veut qu'on prononce _pié à terre_, et qu'on écrive _à tor et à
+travers_, 278.
+
+--son étymologie ridicule d'_Arlequin_, 453;--loué comme versé
+profondément dans les origines de notre langue, 453.
+
+--dérive _trou_ (de chou) de _thyrsus_, 436.
+
+_Menour_, comparatif de _petit_, 349.
+
+_Menut_ (menu), 346.
+
+_Mer_, rimait à _aimer_ très-exactement, 68.
+
+_Merlan_, _mellan_, 28.
+
+_Mesme_ et _mesmes_, 100, 101 et suiv.
+
+_Mesnie Hellequin_, citée dans Raoul de Presles, Pierre de Blois,
+Guillaume de Paris, 461, 462.
+
+--son apparition à Richard sans Peur, 463, 464;--son nom passe en
+proverbe injurieux, 464, 465.
+
+_Mestier_, de _ministerium_, 201.
+
+_Métail_, 320 et suiv.
+
+_Mi_, milieu, 218.
+
+--abrév. de _milieu_, 411;--exemples de _mi_, 411, 412.
+
+MICHEL (Jean), désigné par Lacroix du Maine comme l'auteur du _Mystère
+de la Passion_, ce qui ne peut être, 393 (_note_).
+
+MICHIEUS (saint), 178.
+
+_Mie_, forme une négation composée avec _ne_, 500.
+
+--pour _amie_, mot créé par une erreur d'orthographe, 343.
+
+_Milites Hellequini_, 461, 462.
+
+MOLIÈRE, le mot _auquel_ ne se rencontre que deux fois à peine dans ses
+oeuvres, il se sert de _où_, 403.
+
+--emploie _parmi_, contrairement à la règle de l'Académie, 413.
+
+--a mis souvent _pas_ avec _rien_, 503.
+
+--emploie _dedans_, _dessus_, _davantage_, comme adverbes et comme
+prépositions, 507, 508.
+
+_Momon_, jouer, porter un momon, 507.
+
+MOMORENCY, 60.
+
+_Mont_, _mo_, 59.
+
+MONTAIGNE, doit se prononcer sans _i_, aussi bien que _Champaigne_, 152.
+
+--cité, 106, 107.
+
+MOREVEL, MAUREVEL, 59, 60.
+
+_Mosieu_, 59.
+
+_Mots_, combien notre langue en contient-elle? 517.
+
+MOULINEAUX-SUR-SEINE, château de Richard sans Peur, 463.
+
+_Mourir_, verbe actif, 446;--_se mourir_, _Ibid._
+
+_Moustier_, de _monasterium_, 201.
+
+_Multiplicité des formes écrites_, quelle en est la cause, _Introd._,
+XIII;--on ne peut en conclure la multiplicité des formes parlées,
+_Ibid._, XV.
+
+_Multitudine_, 195.
+
+_Mutisme complet des consonnes finales démontré par les rimes_, 82, 83,
+84, 85, 86, 87.
+
+_Mystères_, 392, 495;--le _Mystère de la Passion_ connu dès 1402;
+retouché successivement: Gringoire y a travaillé, 393
+(_note_);--exemples de la versification d'un mystère, 393, 394, 395.
+
+
+N.
+
+_N_ finale euphonique, 95.
+
+--ajoutée à la fin d'un mot, marque du cas régime, selon M. Ampère, 253.
+
+--caractérise la 3e pers. du pluriel dans les verbes, 294.
+
+_Négation_, ellipse de la négation. (Voy. _Ellipse_.)
+
+_Négations_, rareté des mots qui servent exclusivement à nier, 499;--en
+grec, en latin, en français, 499, 500.
+
+_Nen o ne non_, ni oui ni non, 95.
+
+_Nenni_, véritable prononciation de ce mot, 21;--_nennil_, 93.
+
+_Nes_, ne les, 214, 215.
+
+_Nihil_, négation artificielle composée de _ne_ et de _hilum_, 499, 500.
+
+NINIVEN, 259.
+
+NODIER, partage l'erreur de Voltaire sur la barbarie prétendue de
+l'ancien langage, 2;--jugé comme linguiste, 3.
+
+--et son école, se sont fourvoyés dans la querelle qu'ils font à
+Voltaire sur l'orthographe, 307.
+
+--comprenait mal la question des imparfaits notés par _oi_ ou par _ai_,
+300, 304.
+
+_Nombres ordinaux_, 203.
+
+_Nominatifs_, deux nominatifs juxtaposés exprimaient le rapport de
+possession de l'un à l'autre, aujourd'hui marqué par le génitif, 266 et
+suiv.
+
+_Noms propres_ terminés par _en_ ou _an_, 62, 63.
+
+--argument sans valeur dans la question des terminaisons, et pourquoi,
+258;--diminutifs ou augmentatifs en _in_, en _on_, en _ot_: _Colin_,
+_Robin_, _Pierron_, _Pierrot_, _etc._, indiqués par M. Ampère comme des
+cas régimes de _Colas_, _Robert_, _Pierre_, _etc._, 259, 260, 263.
+
+--doivent être exclus du dictionnaire de la langue, 524.
+
+_Non fait_, 369.
+
+_Normands_, prononcent par _è_ ouvert les finales en _é_ fermé, 158.
+
+_Nos_, _vos_, _notre_, _votre_, 219, 220.
+
+_Notre-Dame de Paris_, roman de M. V. Hugo, 395.
+
+_Nous_, _il_, manières modestes de remplacer le _je_, qui est trop
+orgueilleux, 292.
+
+_Nului_ rimant à _lieu_, 172.
+
+
+O.
+
+_O_ ou _od_, avec, 330.
+
+--suivi de _l_, sonnait _ou_, 57.
+
+--naturellement long et fermé, 159.
+
+--suivi de _r_, 66.
+
+_O_, _od_, avec, 114.
+
+--mots terminés en _o_, 189;--_o_ final s'élidait, 190.
+
+--suivi d'une autre voyelle, sonnait _ou_, 164.
+
+--des substantifs latins changé en _ou_ ou en _eu_ dans les dérivés
+français, 181.
+
+_Obscénité_, mot raillé par Molière, 315.
+
+OCHOA (don E. de), s'est laissé induire en erreur sur la date d'une
+pièce du _Romancero_, 484.
+
+_Ode_, créé par Ronsard, 317.
+
+_OE_, par diérèse, _o-é_, 145.
+
+--servait à noter le son _eu_, 173, 174.
+
+_OE_, à la fin des mots, sonnait _oue_, 164.
+
+OGIER LE DANOIS, origine de ce surnom, 396-399.
+
+_Ogre de Barbarie_, 401.
+
+_Ogres_, prononciation primitive de _orgues_, 400.
+
+_Ohe_, notation allemande, prononcé _au_ très-long et mouillé, comme
+dans _Hohenlohe_, 49.
+
+_Oi_, par diérèse, _o-ï_, 145.
+
+--si l'on doit écrire avec ou sans _i_ les mots _cicogne_, _rognons_,
+_éloigner_, _témoigner_, etc., 161, 162.
+
+--a sonné par diérèse _o-i_, puis _o_ ouvert, puis _oué_, puis _oi_,
+comme dans _poix_, _François_, 177.
+
+--prononcé _oa_ dans _roi_, _moi_, etc., prononciation du temps de Henri
+III, 291, 297, 298.
+
+--dans les imparfaits notés par _ai_ avant la naissance de Voltaire,
+300;--le _livre des Rois_ les écrit par _oué_, 303.
+
+--sonnait _oué_ très-bref, 301;--_histoire_ rimant à _douaire_;
+_paroisse_ à _pécheresse_; _étoiles_ à _demoiselles_, 301, 302, 303.
+
+_Oïl_, langue d'oïl, 94;--oui, _ou-i_, 94.
+
+_Olive_, nom commun autrefois à l'arbre et au fruit, 379, 380;--_Jardin
+des Olives_, cette locution n'a rien de choquant, 379.
+
+_Olivier_, mot de formation récente, 373.
+
+_Ondre_, _ongement_, pour _oindre_, _oignement_, 163.
+
+_On z'a_, _on z'entra_, 299.
+
+_Onze_, _onzième_, aspirés mal à propos, 51.
+
+_Orange_, paraît avoir été autrefois le nom commun à l'arbre et au
+fruit, comme _grenade_, _olive_, 379, 380.
+
+_Ordene_, 196.
+
+ORELL (M.), ses travaux sur le vieux français, 249.
+
+_Orer_, première forme de _dorer_, 341, 342.
+
+_Orgenes_, orgues, 196, 400, 401.
+
+_Orgue de Barbarie_, David en jouait en dansant devant l'arche, 400.
+
+_Orgues_, pourquoi est-il masculin au singulier et féminin au pluriel?
+399;--le premier orgue qu'on vit en France, envoyé à Pépin par
+Constantin Copronyme en 757, était un orgue de Barbarie, 400.
+
+_Orine_, pour _origine_, syncope d'_originem_, 195.
+
+_Orthographe moderne_, ses vices, 88.
+
+--de Voltaire, 300-308;--adoptée par l'Académie en 1835, cent soixante
+ans après qu'elle avait été proposée par Bérain, 305.
+
+--toute orthographe repose sur des conventions, _Introd._, VIII,
+IX;--conditions d'une bonne orthographe, _Ibid._, IX.
+
+--Discordances d'orthographe, servent à constater les lois de la
+prononciation, _Introd._, XVIII.
+
+_Ost (armée)_, primitivement féminin, devenu masculin par l'équivoque de
+l'article élidé, 386.
+
+_Ostiné_, 10.
+
+_OU_, par diérèse, _o-ü_, 145.
+
+--n'est point une diphthongue en latin, 129.
+
+_Ou_ de l'infinitif se change en _eu_ à l'indicatif, 179, 180.
+
+_OU_, _EU_, se remplaçant, 179.
+
+_Où_, avait jadis un emploi beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui,
+401 et suiv.;--Molière emploie toujours _où_ pour _auquel_, 403;--_où_
+dans un sens moral, selon l'Académie, 405.
+
+--remplaçait au XVIIe siècle ces locutions traînantes, _dans lequel_,
+_par laquelle_, etc., 405;--règle pour l'emploi des trois termes
+corrélatifs _a_, _y_, _où_, 406;--nécessité de reprendre l'usage ancien
+de _où_, 405.
+
+_Oubli (se mettre en)_, 447.
+
+_Oublier (s')_, 447.
+
+_Oue_, _oie_, la rue _aux Oues_, comment est devenue la rue _aux Ours_,
+65, 66.
+
+_Outre-mer_, quand il s'agit d'Ogier, ne signifie que _outre-Meuse_,
+398.
+
+_Ove_, _oue_, avec, 331.
+
+
+P.
+
+_P_ final, 63.
+
+--suivi d'un _t_ dans le même mot, s'efface, 64.
+
+PANNICULUS, personnage des mimes, dont on a voulu faire le type
+d'Arlequin, 452, 453.
+
+PANTALÉON (saint), patron favori des Vénitiens, 469 (_note_).
+
+PANTALON, masque vénitien; origine de son nom, 469.
+
+_Par_, sa force en composition, 235, 236;--encore usité en anglais, 237.
+
+--joint à un adjectif, _par hardi_, 410;--_par trop_, ibid.
+
+--souffrait la tmèse dans un emploi qu'il a perdu, 231, 235, 236.
+
+--_parmi_, 407;--_par lui_, _par elle_, 407, 408;--_A_ ou _E par soi_,
+409.
+
+--_de par le roi_, on devrait écrire avec un _t_: de _part_ le roi,
+410;--abréviation de _parmi_, 413.
+
+_Parasine_, dans Rabelais; il faut lire _porasine_, 161.
+
+_Parhardi_, 144.
+
+_Parmi_, règle arbitraire prescrite par l'Académie, 411;--il faut
+reprendre l'ancien usage de _parmi_, 414.
+
+_Parra_, paraîtra, 213.
+
+_Par_, _à part_; on devrait écrire sans _t_, _à par_, 408, 409.
+
+_Participe passé en_ u, 144, 145.
+
+--passif, terminé en _ut_, _ute_, 344, 345.
+
+_Par trop_, explication de cette locution, 236.
+
+_Pas_, forme une négation composée avec _ne_, 500;--_pas_ mis avec
+_rien_, 502, 503, 504.
+
+_Pasmer (se)_, 445, 446;--Corneille et Molière ont voulu retrancher le
+pronom réfléchi, 445.
+
+_Passionner_ et _se passionner_; Vaugelas rejette le premier dans le
+sens de _aimer passionnément_, 315.
+
+_Patois_, ennoblis sous le titre de dialectes, 270;--l'étude en serait
+intéressante et profitable, mais elle offre de grandes difficultés;
+pourquoi, 272. (Voy. _Dialectes_.)
+
+_Patois des paysans de comédie_, 289, 300;--n'est que l'ancienne langue
+populaire, 299.
+
+PATRICE (saint), patron des Irlandais, 469 (_note_).
+
+_Patrie_, mot expulsé par la politique et remplacé par _le pays_, 417,
+418.
+
+_Patrons_, chaque pays a ses patrons de prédilection, 469.
+
+_Pavé_, comment l'Académie définit un pavé, 497.
+
+_Pays_, sens légitime de ce mot, 417.
+
+--_pays légal (le)_, locution barbare qui a remplace le mot _patrie_
+dans le style parlementaire, 417.
+
+_Paysans_, originairement les gens d'un pays, ville ou village, 418.
+
+_Pékin_, voy. _Péquin_.
+
+PELLETIER (Jacques) du Mans, son témoignage sur le _t_ intercalaire,
+107;--son avis sur l'origine de l'_x_ substitué à l'_s_ comme finale des
+pluriels, 75.
+
+--fut le premier qui s'avisa de vouloir conformer l'orthographe à la
+prononciation, 302, 303.
+
+_Peor_ (_pejor_), pire, 350.
+
+_Péquin_, 414, 415.
+
+_Périodes_, trois périodes en notre langue, 448.
+
+_Personne_, c'est-à-dire, _quelqu'un_, mot tout positif, 505.
+
+_Pertuis_, sonnait _pertus_, 170.
+
+_Pesme_, contraction de _pessime_, 202, 352, 353.
+
+_Peu s'en faut que ne_; on disait jadis _à peu_, 418, 419.
+
+_Peuple_, sa ténacité à ses vieilles habitudes, 289;--subit à la longue
+l'influence de la classe supérieure, _Ibid._
+
+PICARDIE, influence de sa prononciation, 33;--prononce le _ch_ dur comme
+le _k_, avec raison, 53.
+
+_Picards_, ont gardé la prononciation primitive du _ch_, 53, 54.
+
+_Pièça_, pièce a, en italien, _c'è un pezzo_, 423, 424.
+
+PIERRE (S.), se prononçait _S. Père_, 153, 154.
+
+PIERROT, doit avoir fait partie de la mesnie Hellequin, 467;--représente
+le fantôme blanc, et Arlequin le fantôme noir, _Ibid._,--doit avoir
+figuré dans les processions dramatiques du roi René, 468;--n'est pas
+d'origine italienne, 469.
+
+_Pigeonne_, créé par mademoiselle de Scudéry, 318.
+
+_Pindariser_, verbe créé par Ronsard, 317.
+
+_Piqueux_, _porteux_, etc., 69.
+
+_Pis (je)_;--_je sis_;--_et pis_;--_pisque_;--_de pis_;--_li_; 297.
+
+_Pité_, pitié, 156.
+
+_Piteable_, pitoyable, 156.
+
+_Plan_, pour une collection de textes représentant l'histoire de la
+langue, _Introd._, XXII et suiv.
+
+PLAUTE, élide l'_e_ initial de _est_, 185.
+
+_Pléiade des romanciers_ à la cour de Henri II d'Angleterre, _Introd._,
+XXIII.
+
+_Plouviner_, 115.
+
+_Plumeux_, créé par Desmarets, 318.
+
+_Pluriel_, 3e personne du pluriel aujourd'hui en _ent_, jadis en _ont_:
+_ils aimont_, _ils lisont_, _etc._, 295.
+
+--verbe au pluriel joint à un pronom au singulier, 290;--pronom au
+pluriel joint à un participe au singulier, 292.
+
+--1re personne du pluriel des verbes aujourd'hui en _ons_, jadis en
+_omes_, 293, 294.
+
+_Poeniteor_, se trouve dans S. Jérôme, 429 (_note_).
+
+_Poésie_, comment elle s'est appauvrie en se perfectionnant, 248.
+
+_Poëtes_, leur influence sur la formation de la langue, 245;--ce qu'il y
+aurait à faire pour les étudier utilement, _Ibid._
+
+--latins, maintenant la voyelle brève devant _st_, _sp_, _sc_, 70.
+
+_Poing_, se prononçait _pong_, 163.
+
+_Point_, forme une négation composée avec _ne_, 500.
+
+POITRINE (madame), nourrice du Dauphin, chante la chanson de Malbrou,
+471.
+
+POLICHINELLE, connu des anciens sous le nom de Marcus, 451;--étymologie
+de son nom moderne, et origine de son bredouillement, _Ibid._
+
+_Politique_, la politique nous gâte notre langue française, 417.
+
+_Pooir_, pouvoir, 115.
+
+_Porasine_ (_poix raisine_), c'est comme il faut lire au chapitre 13,
+livre IV de _Pantagruel_, et non, comme portent toutes les éditions,
+_parasine_, 161.
+
+PORT-ROYAL, a fourni son contingent de mots nouveaux, 318, 319.
+
+_Potage_, n'est pas la _soupe_, 493.
+
+_Pouete_, _pouesie_, ancienne prononciation, 164.
+
+_Poultre_ (pullitra), jument non saillie, 356.
+
+_Poverté_, _povreté_, 37.
+
+_Précieuses_, réformaient ce qu'elles ne comprenaient pas, 3, 4.
+
+_Premier que lui_, dans Molière, 508.
+
+_PresqueS_, 102.
+
+_Prétérits_ syncopés, 210, 365.
+
+_Preux_, au féminin, 229.
+
+_Prins_, pris, 86.
+
+PRISCIEN, son témoignage sur la suppression de l'_s_, 38.
+
+_Procession de la Fête-Dieu_, à Aix, instituée par le roi René, 467.
+
+_Professeur_, ce mot tend à remplacer le mot _maître_, 415,
+416;--distinction entre le _maître_ et le _professeur_, 416.
+
+--de canne, 417.
+
+_Progrès des modernes dans la versification_, en quoi il consiste, 288.
+
+_Pronom de la troisième personne_, substitué à celui de la première pour
+plus de modestie, 291.
+
+_Pronoms_ il, el; comment se prononçaient, 479, 480.
+
+_Prononciation_; il y avait deux prononciations, l'une familière et
+l'autre d'apparat, 282.
+
+--c'est une puérilité de prétendre la noter, 527.
+
+--ancienne, plus douce que la moderne; pourquoi, 89.
+
+--moderne; combien elle est mauvaise et inconséquente, 88.
+
+--du peuple; à quelle condition elle peut servir de guide, 305.
+
+_Propositions_, l'histoire des cinq propositions n'est pas à sa place
+dans un dictionnaire, 523.
+
+_Prosateur_, créé par Ménage; critique injuste de Bouhours, 314.
+
+_Prose_, née au XVe siècle, et rivalisant la poésie, 246.
+
+_Prospreté_, _prospérité_, 201.
+
+_Prou_, _preu_, profit, 219.
+
+_Proussime_ (proximus), 353.
+
+_Proverbes_, méritent d'être recueillis dans un dictionnaire spécial,
+524.
+
+_Prusme_, contraction de _proussime_ (proximus), 253.
+
+_Pudeur_, créé par Desportes.
+
+
+Q.
+
+_Q_ final muet, 65.
+
+_Quatorzième siècle_, époque de malheurs qui bouleversent la littérature
+française, 246;--substitue dans la littérature la prose à la poésie,
+_Ibid._
+
+_QuatreS_, 104, 105, 106.
+
+--officiers, 479.
+
+_Que_, redondant dans _quelque que_, 421.
+
+--après _davantage_, 424 et suiv., 508.
+
+--après le comparatif, plus ancien que la forme italienne _de_, 355.
+
+_Quel_, _queu_, 55;--_qué_, 57.
+
+--invariable en genre, 480.
+
+_Quelque_, les grammairiens distinguent trois espèces de _quelque_, 421.
+
+_Quelque... que_, la vraie locution est _quel... que_, 419, 420, 421.
+
+_Quem_, sonnait _kan_, 54.
+
+_Queu_, prononciation de _quel_, 172.
+
+_Queu diable_, 55.
+
+_Quelqu'un_, _queuques uns_, 55, 56.
+
+_Quiconque_, son étymologie, 188.
+
+_Qui_ et _li_ élidés, 188.
+
+_Qui que ce soit qui_, expression barbare, 419;--l'ancienne expression
+_qui... qui_, ou _qui que_, 422.
+
+--donné par l'Académie comme une locution négative, 505 (_note_).
+
+_Qui qui_, formule remplacée par _qui_ _que ce soit qui_, 188;--_qui
+qu'en poist_, 422 et 189.
+
+_Quincampoix (rue)_, signification de ce nom, 189.
+
+_Quinzième siècle_, n'a pas compris le XIIIe et n'a pas été compris du
+XVIe, 247.
+
+_QuiS a_, 188.
+
+
+R.
+
+_R_ pénultième, ses droits peuvent être défendus, comme dans _mor
+affreuse_, _discour écrit_, 279, 280.
+
+--finale muette, 65;--après _a_ et _o_, les modifie en _au_ et _ou_,
+66;--tombait par le grasseyement en allongeant la voyelle précédente,
+67;--précédée de l'_e_, 67, 68.
+
+--transposée, 30.
+
+--transposée produit les trois formes _dur_, _dru_, _rude_, 360.
+
+--transposée dans le mot _orgues_, 400.
+
+RACINE, avait pour armes parlantes un _rat_ et un _cygne_, 16.
+
+RABELAIS, déteste les faiseurs de rébus, 56.
+
+RAMUS, distingue le _V_ de l'_U_, 71.
+
+_Rapport_, _sous le rapport de..._ _sous un certain rapport..._ 509,
+510.
+
+--_sous le rapport de..._ pour exprimer _par rapport à_, _à l'égard
+de..._, affreux néologisme consacré par l'Académie, 432.
+
+_Rapport du caractère écrit au son_, la nature n'a aucune loi qui serve
+à le déterminer, _Introd._, VI.
+
+RAYNOUARD (M.), a donné trop d'extension à son système de la langue
+romane, 250;--a trouvé sa célèbre règle de l'_s_ dans une grammaire
+provençale, 251;--M. Ampère développe jusqu'à l'abus une de ses idées,
+250, 251.
+
+_Réformateurs de l'orthographe_, _Introd._, VII.
+
+_Refrain de la chanson de Malbrou_, 476 (_note_).
+
+REGNIER, comme Malherbe se faisait une autorité du langage du peuple,
+_Introd._, XVI.
+
+_Règle pour la prononciation des doubles consonnes finales au singulier
+et au pluriel_, 278, 279.
+
+_Renaissance_, nouveau en 1675, 315.
+
+_Renard_, nom propre devenu nom commun; roman de _Renart_, 12 et 13.
+
+_Ren_, rien, 154.
+
+RENÉ (le roi), institue la procession de la Fête-Dieu, à Aix, en 1474,
+467;--nous lui sommes redevables d'Arlequin et de Pierrot, 468.
+
+_Rengréger_, 350.
+
+_Repens (je me)_, 428, 429.
+
+_Repentir (se)_, 445.
+
+_Rere guarde_, arrière-garde, 197.
+
+_Retrousser_, charger de nouveau, 438.
+
+_Rhume_, était jadis du féminin, _la rhume_, 243.
+
+_Rian_, _bian_, 296.
+
+RICHARD SANS PEUR, rencontre la mesnie Hellequin, 463.
+
+_Rien_, _chose_, _quelque chose_, 500, 501;--_Rien_, mis avec _pas_,
+502, 503, 504.
+
+_Rime_, auxiliaire puissant de nos recherches, _Introd._, XVIII.
+
+--riche; on donne souvent ce nom à une rime fausse, 284.
+
+--facilité de la rime dans la versification primitive,
+123;--raffinements qui ont retiré la versification des mains du peuple,
+124.
+
+_Rimes_ en _i_, prouvent que les consonnes finales n'avaient point
+d'action rétrograde sur la voyelle précédente, 81, 83, 84, 85, 86;--le
+roman de _Garin_ est presque tout entier sur la rime en _i_, 84.
+
+--fausses rimes autrefois exactes, 68, 69.
+
+ROEDERER (M.), a trop vanté les services de la société polie, 4.
+
+ROHAN; la reine de Navarre écrit toujours _Rouhan_, 165.
+
+_Rois (le livre des)_, texte mêlé de vers et de prose, 243 (_note_).
+
+ROLAND (chanson ou poëme de); extraits, 117 et suiv.
+
+--étymologie de ce nom, 205 (_note_);--on devrait prononcer _Roulant_,
+206.
+
+_Romans des douze pairs_, étaient continuellement retouchés, 396.
+
+RONSARD, permet l'_s_ euphonique à la 1re pers. de l'imparfait en _oir_,
+99.
+
+ROUSSEAU (J. J.), emploie le mot _mie_, barbarisme pour _amie_, 343.
+
+_Routine (la)_, procédé naturel de l'esprit humain, _Introd._, VII.
+
+_Royal_, invariable en genre, 227.
+
+_Ru_, ruisseau, 220.
+
+_Rudement_, se dit encore en Picardie pour marquer l'abondance, l'idée
+du superlatif, 361.
+
+_Rue aux Oues_, c'est-à-dire _aux Oies_, comment est devenue la rue _aux
+Ours_, 65, 66.
+
+_Rue de la Jussienne_, ce que signifie ce nom, 396.
+
+_Rue du Grand Hurleur_, et non de _hue-le_, 28.
+
+_Rue Tiquetonne_, est la rue _Qui qu'entonne_, 189.
+
+_Rue Quincampoix_, est la rue _Qui qu'en poist_, 189.
+
+
+S.
+
+_S_ finale, 69;--finale euphonique intercalaire, 96, 97 et suiv.
+
+--supprimée, 40;--précédée d'une liquide _l_ ou _r_, à la fin des mots,
+ne sonne pas sur l'initiale suivante, 82.
+
+--règle de l'_s_, 97, 250, 251.
+
+--finale, comment on la prononce au Théâtre-Français, 280;--était
+supprimée dans les pluriels à terminaison féminine, 280, 281.
+
+--donnée à _que_, par les grammairiens, dans _quelque que_, 421.
+
+SACCHINI, comment il a chanté des vers de douze syllabes, 475.
+
+_Sagacité_, créé au XVIIe siècle, 313.
+
+_Saint Lis_, _saint_ NECTAIRE. _Voy._ SENLIS, SENNETERRE.
+
+_Saintissime_, pour _sanctisme_, 352.
+
+SAINTRÉ (le PETIT JEHAN DE), a servi de modèle au page du _Mariage de
+Figaro_, 369, 370.
+
+_Sanglier_, _bouclier_, et autres mots en _ier_, pourquoi n'étaient que
+de deux syllabes, et sans blesser l'oreille, 152, 153.
+
+_Sans que_, suivi d'un verbe à l'indicatif dans Molière et dans la
+Fontaine, 508.
+
+_Sarqueu_, ancienne prononciation de _cercueil_, 58.
+
+_Saume_, _sautier_, 8.
+
+SAUNEY, diminutif d'Alexandre, nom de baptême très-commun en Écosse, 469
+(_note_).
+
+_Saus_, sous, pour la rime, 240.
+
+_Se_, _le_, même devant une consonne, souffrent une espèce d'élision,
+216, 217.
+
+_Sec_ et _sel_, sonnaient _sé_, 44.
+
+_Sedme_, septième, 64.
+
+SENLIS, _saint Lis_, 151.
+
+SENNETERRE, saint Nectaire, 151.
+
+_Senon_, sinon, souffrait la tmèse, 231, 232.
+
+_Serai (je)_, pour _j'esserai_ ou _j'esterai_, 365.
+
+_Ses_, _se les_ (si les), 216.
+
+SÉVIGNÉ (madame de), emploie à contre-sens le mot _chape-chute_, 344.
+
+_Séyu_, un sureau, en picard, 143.
+
+_Si fait_, 369.
+
+_Sigmatisme_, 40 (_note_).
+
+_Si's_, si les, 216.
+
+_Sommet_, forme antérieure à _som_, 222.
+
+_Sonner le mot (ne)_, expression du XIe siècle, 310.
+
+_Soupe_, confondue par l'Académie avec le potage, 492;--sens de
+l'espagnol _sopa_; 493.
+
+_Sous_, _sur_, se confondaient jadis à l'oreille, 430, 431.
+
+_Sous le rapport de_, néologisme barbare autorisé par l'Académie, 509,
+510, 432. (voy. _Rapport_.)
+
+_Sous peine de mort_ et _sur peine de mort_, locutions équivalentes;
+leur origine, 431.
+
+_Souvenir (se)_, la bonne locution est _il me souvient_, 427, 428.
+
+SPAVENTO, masque napolitain, 469.
+
+_Spencer_; M. Nap. Landais veut qu'on dise _sphincter_, 522.
+
+_Sublimité_, créé par Chapelain, 314.
+
+_Substantifs_ autrefois en _ie_, ont fourni deux classes à la langue
+moderne, ceux en _é_ et ceux en _ié_, 157.
+
+--français, formés, non du nominatif, mais de l'accusatif latin, 194,
+502 (_note_).
+
+_Suer_, soeur, 173.
+
+SULPICE (saint), ou SUPLICE, 32.
+
+_Sum_, _som_, _son_, le sommet, 221.
+
+_Superlatifs_ en _issime_, 350 et suiv.;--niés par le père Bouhours,
+351.
+
+_Sur peine de..._, locution omise par l'Académie, 431.
+
+_Sus (je)_, pour _je suis_, prononciation picarde, 169.
+
+_Syncope_ dans les noms, 193.
+
+--dans les verbes, 204. condition qui a déterminé les finales diverses
+de nos infinitifs, 206.
+
+--des infinitifs, 205 et suiv.;--des imparfaits, 208 et suiv.;--des
+prétérits, 210 et suiv.;--des futurs, _Ibid._
+
+
+T.
+
+_T_ final, toujours effacé, 70;--_T_ précédé d'une _s_, prévaut sur
+elle, 71;--_T_ final euphonique ajouté aux substantifs et participes en
+_u_, 118.
+
+--ou _D_ euphonique, se suppléant indifféremment, 112.
+
+--intercalaire dans _appelle-t-on_, 88, 90, 107, 108, 111;--on a disputé
+mal à propos sur cette qualification d'_euphonique_, 107;--final
+intercalaire, n'empêchait pas l'élision, 111, 112.
+
+--final ajouté, marque du cas régime, selon M. Ampère, 253, 258.
+
+--supprimé par Voltaire dans les pluriels en _ants_, 306.
+
+TAILLEFER, chantait la chanson de Roland à la bataille d'Hastings, 364.
+
+_Talent_, _faire son talent_, 240.
+
+TALMA, sonnait le _c_ et le _t_ de _respect humain_, 279.
+
+_Tandis_, accusatif absolu comme _toujours_, 241;--c'est Vaugelas qui
+s'est avisé d'y joindre le _que_, _Ibid._
+
+_Tant seulement_, 299.
+
+_Tante_, formé d'_amita_, 342.
+
+_Tapin_, _tapinois (en)_, 312.
+
+_Tel quel_, invariables en genre, 227.
+
+_Tempest_, pour la rime, tempête, 242.
+
+_Terminaisons_ altérées pour le besoin de la rime, 239, 240 et suiv.
+
+_Tes_, _te les_, 214.
+
+_Testonner_, têtonner, 70.
+
+_Teuse_, _touse_, toux, pour la rime, 240, 241.
+
+_Textes de langues_, indispensables pour servir de base à un bon
+dictionnaire, 519; _Introd._, XXVI.
+
+THIERRY D'ARDENNE, vainqueur de Pinabel, 122.
+
+--ou le Danois (l'_Adanois_), oncle d'Ogier, 397, 398.
+
+_Tiquetonne (rue)_, signification de ce nom, 189.
+
+_Tmèse (de la)_, 231.
+
+_Toujou_, 296.
+
+_Tout_ et _tuit_ employés concurremment, 433, 434.
+
+_Tozdis_, _toudis_ (toujours), 241.
+
+_Tra_, apocope, pour _trahi_, 244.
+
+_Traduction orale_, plus fidèle que l'écriture, 128.
+
+_Tré_, cherchez par _très_ les mots composés qui commencent ainsi, par
+exemple, _tréfiler_, _trépas_, etc.
+
+_Treizième siècle (le)_, est pour notre vieille littérature ce que le
+siècle de Louis XIV est pour les temps modernes, _Introd._, XXIV.
+
+_Tremper une harpe_, 37.
+
+_Très_, en composition, 432 et suiv.
+
+--mots où il entre comme racine. 433 à 436.
+
+_Tresaller_, 435.
+
+_Tresfiler_, _tresfilerie_, 435.
+
+_Tresfond_, 434.
+
+_Trespas_, 434.
+
+_Trespenser_, 435.
+
+_Tresprendre_, 435.
+
+_Tressaillir_, 434.
+
+_Trestourner_, 434.
+
+_Trestous_, 433.
+
+_Trestrembler_, 435.
+
+_Treuve_, 180, 181.
+
+TRÉVOUX, donne pour étymologie à _flouet_, _fluxæ_ et non _firmæ
+sanitatis_, ridiculement, 382.
+
+_Triolets_, dans le _Mystère de la Passion_, 392, 393.
+
+_Troie_, trois, pour la rime, 240.
+
+_Trol_ ou _trox_, voyez _Trou_.
+
+_Tronçon_, employé concurremment avec _trou_ (de _truncus_), 437.
+
+_Trou de chou_, _de pomme_, 436, 437;--_trou_ vient de _truncus_, et
+signifie _tronçon_, 437;--_trou de lance_, _Ibid._
+
+_Trousse_, ce dans quoi l'on porte;--vêtement de page, 439, 440.
+
+_Troussel_, valise, porte-manteau, 439.
+
+_Trousseau de mariée_, _trousseau de clefs_, 439.
+
+_Trousser_, mal défini par l'Académie, 438;--signifie _charger_, 438,
+439;--_trousser en malle_, _Ibid._;--_trousser bagage_, 439.
+
+_Tuit_, employé concurremment avec _tout_, 433, 434.
+
+TUROLD, gouverneur de Guillaume le Conquérant, auteur de la _chanson de
+Roland_, 117.
+
+TURPIN (l'archevêque), mourant, pansé par Roland, 215.
+
+--sa harangue aux soldats qu'il bénit avant la bataille de Roncevaux,
+364.
+
+
+U.
+
+_U_, jusqu'au milieu du XVIe siècle n'eut pas de figure distincte du
+_V_, 71.
+
+--voyelle, les éditeurs d'anciens textes ont pris sur eux de le
+distinguer de l'_u_ consonne (_v_) mal à propos, 71, 294 (_note_).
+
+--pourquoi s'élidait rarement, 191;--le peuple l'élide toujours dans _tu
+as_, _Ibid._
+
+--M. Ampère croit qu'il sonnait autrefois comme aujourd'hui,
+166;--sonnait _ou_ dans l'origine, 166, 167, 168.
+
+_Ui_, valeur de cette notation, 168 et suiv.
+
+ULSTAN (saint), évêque de Vigorgne à la fin du XIe siècle, banni du
+conseil du roi parce qu'il ignorait le français, _Introd._, XXIX.
+
+_Unité du langage_, comment il faut ramener la multiplicité des formes
+écrites, _Introd._, XV.
+
+_Unité de direction_ nécessaire dans la collection des _Documents
+inédits de l'histoire de France_, _Introd._, XXVI.
+
+_UnS_, _uneS_, au singulier, 104.
+
+_Urbanité_, nouveau du temps de Balzac, qui n'en est pas le père, 313.
+
+
+V.
+
+_V_ euphonique, 114, 115, 116.
+
+--commençant deux syllabes consécutives; cause de syncope, 224.
+
+_Vaillant_, invariable en genre, 229.
+
+_Vais (je)_ ou _je vas_, pourquoi cette double forme, 152.
+
+_Vaisselle plate_, 496.
+
+_Valet_ ou _varlet_, étymologie de ce mot, 25.
+
+--a désigné dans l'origine le fils d'un prince ou d'un gentilhomme, 309.
+
+--diminutif de _vassal_, 441, 442;--_valets_, au jeu de cartes, sont les
+fils des rois, 442;--le sens moderne de _valet_ était exprimé par
+_garçon_, 443.
+
+_Vallot_, pour rimer, au lieu de _valet_, 243.
+
+_Vassal_ et _vasselage_, ont signifié _brave_ et _bravoure_, 309.
+
+_Vassal_, le sens primitif est _brave_, _courageux_, 440, 441.
+
+_Vassalment_ (_vassaument_), vaillamment, 441.
+
+_Vasselage_, signifiait _valeur_, _bravoure_, 441.
+
+_Vaste_, saint Évremond a fait une dissertation sur ce mot, 317.
+
+_Vat (il) en guerre_, justifié, 109.
+
+VAUGELAS, motif qu'il assigne de l'aspiration de l'_h_ dans _héros_, 50.
+
+--décide qu'il faut dire _je hais_, 133.
+
+--veut qu'on prononce _Chypre_ et non _Cypre_, 134.
+
+--est le premier qui ait prescrit le _que_ après _tandis_, 241.
+
+--rejette _passionner_ dans le sens d'_aimer avec passion_, 315.
+
+_Vehue (la)_, la vue, 243.
+
+_Veir_ (voir) en deux syllabes, 143.
+
+_Veneur (le grand)_ de Fontainebleau, n'est autre que Hellequin, 462.
+
+_Verbes_ qui ayant à la forme de l'infinitif _ou_, le changent en _eu_ à
+l'indicatif, 180.
+
+_Verbes réfléchis_, affectionnés de nos pères, 443 à 447.
+
+_Vermeu_, ancienne prononciation de _vermeil_, 59.
+
+_Vers de Racine_ dans la bouche d'un homme du moyen âge, 285.
+
+--estropiés par la prononciation moderne, 284, 285.
+
+_Versification_ (ancienne), ses priviléges réduits à deux, 237.
+
+--(moderne), pleine d'hiatus, de vers faux et de rimes fausses, 277 et
+suiv.
+
+--à quel degré d'habileté on la voit portée dans un mystère du XVe
+siècle, 393, 394, 395.
+
+_Vert_, invariable en genre, 227.
+
+_Verté_, vérité, 201.
+
+_Vertu_, _vretu_, 37.
+
+_Vestiges de l'ancien langage_, conservés dans la langue moderne, où
+elles apparaissent comme des bizarreries et des inconséquences,
+_Introd._, X, XVI.
+
+_VestuS ert_, 100.
+
+_Vez-ci_, voici, souffrait la tmèse, 231, 232, 234, 235.
+
+VIALARDI, auteur d'une satire contre les avares, intitulée _la Compagnia
+dell' Alesina_, d'où est venu le mot _lésine_, 390, 391.
+
+_Vidame_ (vice dominus), comme _viroy_ ou _visroy_, 348.
+
+VILLON, emploie indifféremment _mesme_ ou _mesmes_, avec ou sans _s_,
+101.
+
+--tour qu'il joue au sacristain des cordeliers de Saint-Maixant, 357.
+
+VIRGILE, ne tient pas toujours compte de l'_s_, 38.
+
+_Virginal_, invariable en genre, 227.
+
+_Virgine_, _vierge_, syncope de _virginem_, 194.
+
+_Vis_, visage, 218.
+
+VIVIEN, _Vivian_, 61.
+
+--meurt dans la bataille d'Arlescamps, 459, 460;--frère ou neveu de
+Guillaume d'Orange, 459 (_note_).
+
+_Vocabulaires techniques_, excellents témoins du vieil usage, 69.
+
+_Voir_, de _verus_, 36.
+
+VOLTAIRE, a traité avec trop de mépris notre vieille langue, sur la foi
+de l'empereur Julien, _Introd._, X.
+
+--son opinion sur la barbarie de l'ancien langage, 1, 87.
+
+--se trompe sur la prononciation du _p_ dans _loup_, 63;--blâmé à tort
+d'avoir supprimé le _p_ de _temps_, 64;--supprime avec raison le _t_ au
+pluriel dans les terminaisons en _ant_, 81.
+
+--attribue aux barbares l'habitude d'abréger les mots, 193.
+
+--se trompe au sujet des sons en _oin_, 164.
+
+--accusé d'avoir corrompu l'ancienne orthographe en supprimant le _t_
+des pluriels, 306;--son instinct s'est rencontré juste avec les
+créateurs de notre langue, 307.
+
+--de l'orthographe de Voltaire, 300, 308;--double erreur de ses
+adversaires sur la question des _oi_ et des _ai_, 304;--l'orthographe de
+Voltaire proposée dès 1675 par Bérain, avocat rouennais, 304.
+
+--s'est moqué de la formule anglaise, _How do you do?_ sans soupçonner
+que c'était une ancienne formule française, 376.
+
+--rédige pour l'Académie le plan d'un dictionnaire, 518;--ce plan est
+encore le meilleur et le plus complet, 520;--voulait mettre les
+étymologies dans le dictionnaire, 518, 521.
+
+_Voyelles_, on en prévenait le concours avec autant de soin que celui
+des consonnes, 90.
+
+--simples, 147;--leur valeur individuelle, 148.
+
+--françaises substituées aux latines, d'après quelles lois, 208.
+
+_Vreté_, _verté_, _vérité_, 201. (Voy. _Freté_.)
+
+
+W.
+
+_Wastine_, on _Guastine_, désert, du latin _vastitudinem_, 195;--employé
+concurremment avec _désert_, _Ibid._ (_note_).
+
+WEY (M. Francis), son argument contre un point de l'orthographe de
+Voltaire, 306.
+
+--reprend les expressions _fleur d'orange_, et _Jardin des olives_, à
+tort, 377 à 381;--blâme l'Académie d'avoir mal défini le mot _fleurer_,
+à tort, 380;--emploie souvent _sous le rapport de_, 432;--trop prompt à
+condamner d'incorrection le style de Voltaire, _Ibid._
+
+
+X.
+
+_X_, représente deux _ss_, 72;--précédé d'une voyelle _a_, _o_, _e_, lui
+donne le son d'une diphtongue, 73;--son origine comme finale des
+pluriels, 75.
+
+
+Y.
+
+_Y_, s'élidait dans _il y a_, 185, 186.
+
+_Ydles_, idoles, 203.
+
+
+Z.
+
+_Z_, final, donne le son fermé à l'_e_ qui le précède, 75, 76.
+
+
+FIN DE L'INDEX.
+
+
+
+
+Note sur la transcription électronique
+
+On a conservé à l'identique l'orthographe de l'original, y compris
+lorsqu'il présentait des variantes (par exemple chancelle/chancèle,
+Eglise/Église, Abélard/Abeilard/Abailard, etc.).
+
+On s'est également abstenu de toute altération des citations, y compris
+lorsque une même citation est reproduite diversement, comme par exemple:
+
+ Garcon/Garçon/Garson aiment joiel niant:/noiant,
+ Il aiment/ainment plus/miex le sec argent
+
+On a corrigé les errata ainsi que:
+
+ an > au (--suivi de _l_, sonnait _au_)
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Des variations du langage français
+depuis le XIIe siècle, by François Génin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57992 ***