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diff --git a/57992-0.txt b/57992-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4822a3c --- /dev/null +++ b/57992-0.txt @@ -0,0 +1,22587 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57992 *** + + + + + + + + + + + + + DES VARIATIONS + DU + LANGAGE FRANÇAIS + DEPUIS LE XIIe SIÈCLE, + + OU RECHERCHE DES PRINCIPES QUI DEVRAIENT RÉGLER L'ORTHOGRAPHE ET LA + PRONONCIATION. + + PAR F. GÉNIN, + PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE STRASBOURG. + + «Vox populi.» + + PARIS, + LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, + IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, + Rue Jacob, 56. + + 1845. + + + + +PARIS.--TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, 56. + + + + +INTRODUCTION. + + +La faculté de penser est illimitée, et rien n'est au contraire plus +borné, plus rebelle que la parole; en sorte que l'on pourrait presque +douter si la parole est destinée à favoriser ou à contrarier l'essor de +la pensée. + +Depuis tantôt six mille ans, l'homme est à la recherche d'un instrument +à l'aide duquel il puisse traduire sa pensée, la produire au dehors sans +plus de travail qu'elle n'en demande pour naître au dedans: il n'en +trouve point de tel. Il en choisit un, le forme, le développe, le polit, +en étend les ressources; et, après un long et pénible travail, il finit +par le jeter là pour essayer d'un autre, qu'il abandonnera de même un +jour. + +On serait épouvanté si l'on pouvait savoir le nombre de langues qui ont +successivement été parlées sur la terre. De temps en temps on en +retrouve d'antiques débris cachés sous des ruines, dans l'Asie ou dans +l'Inde. Mais ils sont comme ces instruments de musique du moyen âge, +conservés dans la bibliothèque de Strasbourg: on les regarde d'un oeil +stupéfait, on n'en soupçonne pas le mécanisme, on a peine à concevoir +que ces machines bizarres, énormes, aient jamais été mises en jeu par +des hommes. + +Que si du langage on veut descendre à l'écriture, les difficultés se +multiplient et se compliquent d'une façon prodigieuse; et comme la +parole est insuffisante à la pensée, l'écriture est encore plus +insuffisante à la parole. + +Pour réduire les sons en caractères, il est impossible de prendre son +point d'appui dans la nature. La nature n'a aucune loi qui serve à +déterminer le rapport du caractère au son. Tout y sera donc arbitraire +et de pure convention. + +Le clavier de la voix humaine articulée, renferme des sons et des +nuances de son à l'infini; et il faut se borner à une vingtaine de +caractères, car d'en assigner un à chaque son, à chaque nuance, on +tomberait dans l'inconvénient des Chinois, chez qui un mandarin passe sa +vie à étudier l'art de peindre la parole, et meurt avant de le posséder. + +Représenter l'infini avec un nombre de figures excessivement limité, +voilà le problème. On reconnaît tout de suite qu'il est insoluble. + +Cependant combien a-t-on vu, voit-on et verra-t-on de gens qui se +présentent avec assurance pour le résoudre? Ils veulent _écrire comme on +parle_. Écoutez-les: rien n'est plus facile. Prenez seulement leur +système. Et de tous ces systèmes destinés à produire un seul et même +résultat, il n'en est pas deux pareils! + +Ces réformateurs de l'orthographe ressemblent aux chercheurs de la +quadrature du cercle, qui, pour la plupart, ne pénètrent même pas le +vrai sens de la question. + +Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est d'approcher du but par des +combinaisons de plus en plus ingénieuses. + +Les méthodes scientifiques vont du simple au composé: d'abord l'analyse, +ensuite la synthèse. Tel n'est pas le procédé naturel de l'esprit +humain: il va constamment du composé au simple; il commence par la +synthèse pour finir par l'analyse. En tout, la simplicité est le dernier +terme de l'art. C'est ce que n'ont pas compris ceux qui ont rejeté bien +loin des études le secours de ce qu'ils appellent dédaigneusement _la +routine_. Pour avoir entrevu le parti qu'on en pourrait tirer de cette +routine, quelques hommes, dans ces derniers temps, se sont fait une +espèce de nom. + +Priez votre cuisinière d'écrire six lignes sous votre dictée, vous lui +verrez employer trois ou quatre fois plus de caractères qu'il n'en faut. +Elle avait pourtant une idée exacte de la valeur de chacun; mais c'est +qu'elle ignore les lois convenues de la combinaison. Répétez +l'expérience sur autant de personnes qu'il vous plaira, vous la verrez +tourner toujours de même; c'est-à-dire que pas une ne péchera par excès +de sobriété, mais toutes pécheront par intempérance. + +Voulez-vous une autre épreuve non moins décisive? Vous en ferez +vous-même les frais, vous, dont l'oreille est exercée à saisir les sons, +et la main habituée à les fixer à l'aide d'une orthographe aussi bien +concertée que possible. Essayez d'écrire du patois, un patois qui vous +soit bien familier, afin d'épargner à votre oreille toute incertitude. +Vous n'en viendrez pas à bout sans un grand embarras, et sans recourir à +une multitude de lettres qui donneront à votre écriture l'aspect +grotesque de celle de votre cuisinière. + +Ce n'est pas tout. Vous êtes satisfait de ce que vous avez noté, et vous +y retrouvez les sons que vous vouliez figurer? Fort bien. Mais donnez-le +à lire à quelqu'un qui ne sache pas le patois; vous n'en reconnaîtrez +pas un mot. + +Et vingt personnes, à qui vous vous adresserez, écriront le même passage +de vingt manières différentes. + +Venez donc maintenant nous proposer d'écrire comme on parle! + +Ce résultat tient évidemment à ce qu'il n'existe pas de conventions pour +peindre les sons du patois. + +Quelles sont les conditions essentielles d'une bonne orthographe? +Dépenser tout juste assez de caractères pour déterminer le son d'un mot +et rappeler l'étymologie. Rien au delà. + +Le français me paraît, de toutes les langues, la plus voisine du but. + +Les langues du Nord sont surchargées de caractères, surtout de +consonnes. C'est le défaut essentiel de l'allemand; l'anglais en tient +beaucoup, et, de plus, rien de si capricieux que la valeur de ses +groupes: la même notation se traduit par trois ou quatre prononciations +diverses; on dirait l'oeuvre de la fée Fantasque. + + * * * * * + +J'avoue que le français n'est pas tout à fait à l'abri de ce reproche. +Un étranger sera toujours surpris de voir différencier, par l'écriture, +des sons qui se confondent à son oreille, ou prononcer diversement des +syllabes identiques sur le papier, par exemple, _femme_ et _dame_; +_Rouen_ et _Dinan_; un habit de _lin_ et le département de l'_Ain_; un +_fils_ et des _fils_ de soie; _heureux_ et _gageure_, _etc._ + +Ce sont les témoignages des systèmes de notation qui se sont succédé, et +qui, en se retirant, ont laissé derrière eux quelques vestiges. + +Comme à l'aide des coquilles et des fossiles on étudie et l'on retrouve +l'histoire de la formation du globe, on en peut faire autant pour celle +de notre langue, au moyen de ces restes épars. + + * * * * * + +On a traité avec un souverain mépris notre vieille langue, sans la +connaître. On ne voulait même pas la connaître: il fallait la condamner +sans l'entendre. Voltaire, ordinairement plus équitable et plus +judicieux, dit, à l'article _France, Français_: «Il n'est pas question +de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est; il importe peu +de connaître quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur +Julien, au hurlement des bêtes.» + +J'ai un respect infini pour l'empereur Julien, mais j'attache peu +d'importance à l'opinion d'un Grec sur le français, d'autant que ce +jugement, porté au IVe siècle, ne peut guère concerner le français qui +ne commença d'exister que vers le Xe. Dans tous les cas, je tiens qu'il +importe beaucoup de connaître la langue parlée par nos aïeux, d'où s'est +formée la nôtre. Est-ce que le présent n'invoque pas tous les jours +l'autorité du passé? Comment donc en vue de l'avenir peut-on raisonner +juste lorsqu'on dit: Il n'importe de connaître le passé, le présent nous +suffit? Supprimez donc aussi l'étude de l'histoire, de la législation +romaine, de toute l'antiquité. Ces gens-là ne sont pas nous: occupez-moi +de nous. Il est vrai que demain nous mourrons, et que nos fils imbus de +cette doctrine nous auront oubliés après-demain, sans que nous ayons le +droit de nous plaindre. Voltaire ajoute: «Songeons à conserver dans sa +pureté la belle langue qu'on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.» +Cela vous plaît à dire. Pour la conserver, il faut la comprendre: pour +la comprendre, il faut connaître ses origines. C'est une généalogie dans +laquelle tout se tient. Et si tout à coup l'on s'avisait de nier aussi +le XVIIe siècle, pour faire prévaloir une littérature nouvelle? Il ne +faudrait d'autre argument que celui de Voltaire: Il est passé, et nous +sommes présents. Mais encore, sans vouloir affaiblir la gloire du XVIIe +siècle, faut-il reconnaître que le génie de la langue française existait +avant Louis XIV. Il a fleuri dans tout son éclat à la fin du règne de +Louis XIV, j'y consens; mais, pour bien apprécier les effets, il faut +les rapprocher des causes, surtout lorsqu'on veut obtenir de nouveaux +effets analogues aux premiers. Le moyen de tirer une ligne droite, c'est +de ne pas perdre de vue les deux points extrêmes. De tout cela, je +conclus, contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nous faut étudier +notre vieille langue. + + * * * * * + +C'est ce que j'essaye dans ce livre. + +Je ne viens pas le premier à cette besogne difficile, mais je crois que +le premier je me suis placé à ce point de vue de considérer avant tout +la langue parlée, le langage, et non la langue écrite; de rechercher la +musique de l'idiome de nos pères: la langue écrite n'est que secondaire; +on parle avant d'écrire. + +Cependant personne jusqu'ici ne s'est préoccupé que de l'écriture, d'où +l'on a laissé conclure la prononciation arbitrairement et au hasard. +C'est, il me semble, prendre la question à rebours. Déterminer le +rapport de l'orthographe à la prononciation, doit être la première étude +de quiconque veut travailler utilement sur notre vieille langue. C'est +d'où il faut partir, si l'on ne veut s'exposer presque infailliblement à +faire fausse route et à manquer le but. + +Faute d'avoir trouvé ce fil conducteur, Fallot, dont les recherches sont +d'ailleurs si estimables, s'est fourvoyé dans un labyrinthe sans issue. +Égaré dans un dédale de terminaisons, il a recueilli avec un labeur +extrême toutes les formes d'un même mot, et s'est donné la tâche de leur +retrouver à chacune une signification précise, un rôle particulier. Il +n'a pas vu que c'était supposer l'unité d'orthographe dans un temps où +l'orthographe était livrée à l'arbitraire le plus complet, où l'on ne +savait ce que c'était qu'orthographe, car c'est une science d'hier. +L'écrivain de ce temps-là se guidait sur l'étymologie latine et sur un +très-petit nombre de règles générales; le reste allait comme il pouvait. +Cette cause, compliquée de certains _provincialismes_, si l'on me permet +ce mot, jetait dans l'écriture un effroyable désordre, et il en résulte +pour nos yeux l'apparence très-exagérée d'une multitude de formes. + +Sans doute quelques formes variaient essentiellement: la France du nord +ne parlait pas comme celle du midi; et la France du milieu, soumise à +deux influences, ne pouvait faire autrement que de se ressentir de l'une +et de l'autre. Mais c'est un spectacle curieux et pénible à la fois, de +voir Fallot amonceler de toutes parts des mots différemment +orthographiés, et, sur ces bases chancelantes, reconstruire des +déclinaisons, des genres, des dialectes, toutes sortes d'inventions +subtiles et de visions grammaticales. Par exemple, rencontrant ce +substantif _suer_, _ma suer_, il s'est imaginé que le mot _soeur_ s'est +prononcé quelque part autrefois comme le verbe _suer_. Et il note +religieusement cette forme de dialecte: c'est du picard ou du wallon, ou +du bourguignon, ou quelque autre docte chimère. + +Le lendemain, il voit, dans les sermons de saint Bernard: «Les _does_ +festes de la Croix;» le voilà tout de suite qui imagine que _does_ est +le féminin de _deux_ dans le dialecte bourguignon. Comme il est avant +tout de bonne foi, il ne dissimule pas qu'il a rencontré souvent _does_ +employé au masculin. Savez-vous comment il s'en tire? C'est, dit-il, que +la règle de la distinction des genres, telle que je l'indique ici, +_tomba de bonne heure en confusion et en désuétude_. (_Recherches_, p. +205.) Avec de pareilles excuses, il n'est point de système ni +d'aberration qu'on ne justifie. + +Si Fallot eût étudié les rapports de l'ancienne orthographe à la +prononciation, il eût aisément constaté que _ue_ et _oe_ avaient servi à +noter le son _eu_, et que _suer_ et _does_ n'ont jamais fait autre chose +que _soeur_ et _deux_. Et j'ose dire que, par cette étude, il se fût +épargné bien des efforts, des peines et des erreurs, sans compter qu'il +les eût épargnées aux autres. + +Fallot s'est dit: Les formes écrites étaient multiples, donc la langue +parlée était multiple aussi. Mauvaise conséquence. Il faut au contraire +poser en principe l'unité du langage, et ramener à cette unité la +multiplicité des formes écrites, en les expliquant par les incertitudes +de l'orthographe. + +J'ose affirmer le second principe aussi lumineux que l'autre est obscur. +L'un se trouvera fécond en conséquences nettes et positives; l'autre ne +conduira jamais qu'à des résultats de plus en plus embrouillés et +confus, à des difficultés inextricables. Je m'en rapporte d'ailleurs à +l'expérience, et j'attends avec confiance son arrêt. + + * * * * * + +Fallot s'est égaré sur les pas d'Orell. Aussi pourquoi, voulant +approfondir les origines et les anciennes habitudes du français, s'aller +mettre à la suite d'un Allemand? Qui ne sait que les Allemands ont des +systèmes sur tout? Il fallait marcher tout seul, en lisant et comparant +les vieux monuments de notre langue, et se remettant du reste à +l'instinct national. On fait ainsi le chemin qu'on peut, mais au moins +l'on ne risque pas de se perdre dans les ténèbres, sur la foi d'un guide +mal sûr. + +Mais, dira-t-on, comment aller du langage à l'écriture? Cela est +impossible. Nous sommes forcés, bon gré mal gré, de remonter de +l'écriture au langage, de rechercher la prononciation à travers +l'orthographe, puisque ce son ou cette musique de la parole s'est +évanouie complétement. + +Peut-être!... il reste peut-être encore aujourd'hui des témoignages +vivants de la langue parlée au XIIe siècle.--Où sont-ils?--Eh! mon Dieu, +pas bien loin. Il ne faut que se baisser un peu pour les recueillir. Ce +n'est pas à la cour, ce n'est pas dans les académies ni dans les salons +que vous les trouverez: c'est dans la rue, parmi le peuple. +Souvenez-vous du propos de Malherbe: «J'apprends tout mon françois des +gens du port.» Cela n'était pas exact: il n'apprenait pas d'eux tout le +français qu'il mettait dans ses odes, mais il en apprenait le génie de +la langue française; c'est ce qu'il voulait dire, et la phrase ainsi +entendu exprime une importante vérité. Et Regnier, qui se moquait de +Malherbe et de son école, l'imitait en cela tant qu'il pouvait. + +La langue d'un peuple ressemble à l'Océan, dont la surface est +turbulente et sans repos; une vague pousse l'autre. Mais là-dessous est +le calme profond. En sorte que comme la surface est l'image de +l'inconstance et de l'agitation, le fond pourrait servir de symbole à +l'immobilité. + +Allons-nous donc ériger en loi suprême le langage du peuple, et +soumettre l'autorité des mieux parlants à l'autorité inattendue de ceux +qui passent pour parler le plus mal? Nullement. Il ne s'agit pas +d'ailleurs ici de déterminer la prééminence du vieux français sur le +français moderne, ou du moderne sur l'ancien. Je ne veux que constater +les faits; trop heureux, si je parviens à les établir, d'en laisser +tirer à d'autres les conséquences. + +Supposons un insulaire, un Chinois, qui ne connaîtrait le français que +par les livres, et comme une langue morte. Quelque intelligence qu'on +lui attribue, jamais on ne croira qu'il puisse se faire une juste idée +de notre langue, ni des chefs-d'oeuvre de notre littérature. +Conduisez-le à la Comédie française: faites-lui entendre Talma récitant +Racine, ou mademoiselle Mars récitant Molière; je le tiendrai fort +habile s'il parvient seulement à suivre le fil des idées et du dialogue. +Et si cet homme veut se mêler de comparer, de juger, de rendre des +arrêts sur Racine et Molière, ne le trouverons-nous pas d'une +présomption impertinente? car enfin, avec un peu de sens commun, cet +homme comprendrait qu'il ne possède pas les éléments indispensables pour +se former une opinion, et que son rôle est d'apprendre à _parler_ +français, et d'ajourner son jugement à la fin de ses études. + +Nous sommes tous ce Chinois présomptueux par rapport à nos écrivains du +moyen âge. La plupart ont écrit en vers, c'est-à-dire, dans une forme +qui requiert avant tout le nombre et l'harmonie. Nous ignorons leur +système de versification, leur prononciation, leur syntaxe même, jusqu'à +un certain point; mais cela ne fait rien: nous leur prêtons les règles +de notre temps, et là-dessus nous les jugeons intrépidement, et nous +haussons les épaules de pitié. + +Il faut tâcher pourtant de s'instruire. C'est une circonstance bien +favorable à ce désir, que le moyen âge ait produit tant de vers; car +vous voyez de quel secours nous seront les rimes pour déterminer la +prononciation. Voilà déjà un puissant auxiliaire de nos recherches, la +rime. Ensuite les discordances d'orthographe. Si le même mot se +rencontrait toujours écrit de même, il faudrait désespérer; mais le +voilà écrit de quatre façons à la même époque, souvent dans le même +manuscrit; or, il se prononçait assurément toujours de même: il ne +s'agit donc que de ramener ces quatre notations à une seule valeur. +L'une éclairera l'autre, et de nombreux rapprochements, de nouvelles +analogies nous fournissant un supplément de lumières, nous arriverons +avec de la patience à poser des règles générales. Ces règles, si elles +sont justes, ne manqueront pas d'être confirmées par des exemples +ultérieurs, et presque toujours aussi par des applications restées dans +le langage du peuple, parfois même dans la langue des lettrés, où elles +apparaissent comme des bizarreries inexplicables, des inconséquences, +des caprices de l'usage. Sur tous ces indices réunis et coordonnés nous +pourrons reconstruire le monument, au moins dans ses parties +principales; car il y a cela de bon que la langue, fondée avec une +logique admirable et dans un système d'ensemble aussi régulier que +vaste, a été défaite au hasard, comme un édifice dont le temps ou le +mauvais instinct des passants pousse à bas tantôt une pierre, tantôt une +autre, sans choix, suite ni raison. Le voyageur inattentif n'y voit plus +qu'un amas de décombres informes et sans intérêt; mais la sagacité de +l'antiquaire écarte l'herbe et les plantes parasites qui +s'épanouissaient sur ces vénérables ruines; il dégage, il nous fait +reconnaître les pierres angulaires; aidé de ce qui demeure, il retrouve +ce qui n'est plus, il relie le présent au passé, et le plan du vieil +architecte sort enfin de dessous les décombres. Nous admirons le castel +féodal avec ses tours, ses bastions et ses créneaux; et tout en +préférant, si c'est notre goût, le système des constructions modernes, +au moins nous garderons-nous de dire désormais: Il n'y a jamais eu là +qu'un tas de pierres, de la mousse et des ronces. + +Tel est le but de ce travail, tels en sont les moyens. Je ne suis pas +l'architecte ingénieux dont j'ai parlé, mais tôt ou tard il viendra; je +me contenterai, pour moi, du mérite de l'avoir appelé de loin, et de lui +avoir indiqué de quel côté il devait diriger ses fouilles. + +Il serait digne de la France de s'occuper enfin de ses antiquités. +L'idée d'une collection des _Documents inédits de l'histoire de France_, +était grande, et pouvait conduire à d'importants résultats; mais +l'exécution n'y a point répondu. Absence totale d'unité, de plan, de +direction; textes de toutes les époques et de toutes les langues, +roulant sur toutes les matières, imprimés (je parle de ceux du moyen +âge) dans toutes les orthographes, avec quelques notes rares, écourtées, +sans tables, sans index ni glossaires, ou bien ce qu'il y en a est +insuffisant, misérable; rien de plus mêlé que cette collection, où +quelques publications excellentes sont noyées dans des travaux +médiocres, pour ne pas dire pis. C'est là que les extrêmes se touchent; +c'est l'image fidèle du chaos: + + Frigida pugnabant calidis, humentia siccis; + Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus. + +Quel dommage de voir des forces si considérables dépensées au hasard, et +perdues parce qu'elles divergent! Le vice fondamental est que nulle +pensée critique ne préside à l'ensemble; aucun lien, aucune force de +cohésion ne rattache l'une à l'autre ces parties isolées. Ce n'est que +l'apparence d'un monument, comme ces masses que de loin, à travers le +crépuscule, le voyageur prend pour de magnifiques palais, et qui, vues +de près, se trouvent n'être qu'un amas de rochers. + +Peut-être un jour quelqu'un s'occupera-t-il d'introduire l'ordre, la vie +et la fécondité dans cette gigantesque entreprise; d'y tracer des +sections, d'y marquer des séries que l'on tâchera de faire avancer dans +un sens et vers un but arrêtés, afin de rendre les travaux utiles à +quelqu'un; car jusqu'ici tout le monde a besoin de la collection, et +elle ne satisfait personne. Parmi ces divisions, il s'en rencontrera +peut-être une pour la langue française. Il faudra tâcher de l'établir +sur un plan, où le premier soin devra être de rassembler les textes les +plus anciens et les plus authentiques, disposés chronologiquement sur +deux séries, l'une de prose, l'autre de vers. Je ne prétends pas +ordonner ici le détail de ce plan, ni trancher des questions de dates +encore controversées; mais en me bornant à une esquisse approximative, +et toute réserve faite des droits de la discussion, il me semble qu'on +pourrait avoir, + + +POUR LE XIe SIÈCLE, + + _En prose_:--Les Lois des Normands, données par Guillaume + le Conquérant, mort en . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1087 + La Traduction des Rois et des Macchabées; + Le Commentaire sur le Psautier; + Le Cantique de saint Athanase; + Les Morales et les Dialogues de saint Grégoire; + Le Sermon anonyme sur la sagesse. + + _En vers_:--La chanson de Roland, qui fut chantée pour la dernière + fois à la bataille d'Hastings, en. . . . . . . . . . . . . . . 1066 + +Si quelques endroits de ce poëme paraissent interpolés, la plus grande +partie échappe au soupçon. On n'en possède que le texte publié par M. +Francisque Michel, d'après le manuscrit d'Oxford; il faudrait le +collationner de nouveau, et y joindre comme objet de comparaison les +deux textes conservés à la Bibliothèque royale, ou au moins leurs +variantes, si elles ne sont pas assez considérables pour motiver +l'impression complète. Peut-être des recherches dans les bibliothèques +de province feraient découvrir encore d'autres copies. On n'en saurait +trop avoir d'une oeuvre si pleine de génie. + + +XIIe SIÈCLE. + + Charte de l'abbaye de Honecourt, en. . . . . . . . . . . . . . . 1133 + +(Dans l'_Histoire de Cambrai_, par J. le Carpentier, t. II, p. 18.) +«Cette pièce, dit Duclos, pourrait bien être le plus ancien monument de +cette espèce.» (_Mém. sur la lang. fr._) + + Sermons de saint Bernard, mort en. . . . . . . . . . . . . . . . 1153 + +Le manuscrit des Feuillants, donné au père Goulu, général de l'ordre, +par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII, fut exécuté environ +vingt-cinq ans après la mort du saint, c'est-à-dire vers 1178. Un +manuscrit d'une date certaine et aussi reculée, double de valeur pour +l'histoire de la langue. On n'en a publié qu'une partie; il faudrait +l'imprimer dans son intégrité textuelle. + + Quelqu'un des grands et beaux ouvrages que Henri II d'Angleterre + fit composer ou traduire par la pléiade des romanciers[1] qui + florissait à sa cour vers l'an . . . . . . . . . . . . . . . . 1180 + + [1] Robert Wace; Luce du Guast; Gasse le Blond; Gautier Map; Robert de + Borrou; Hélie de Borron et Rusticien de Puise. + +On aurait à se décider entre le _saint Graal_, le _Tristan_, le +_Merlin_, le _Lancelot_, _etc., etc._, puisque malheureusement on ne +peut les donner tous. Il suffirait d'un ou deux pour révéler des trésors +de style et d'imagination. + +Pour les vers, on n'aurait que l'embarras du choix, et l'on pourrait ici +joindre l'intérêt du fond à celui de la forme. Le _Lapidaire_, traduit +du latin, ouvre cette période. + +Wace fit paraître le roman de Brut en 1155, et celui de Rou dix ans plus +tard. + +Vers la fin de ce siècle, Guillaume de Bapaume publia les romans de +Guillaume au court nez et du Moniage Guillaume; Chrestien de Troyes, les +romans de Cliges, d'Erec et Enide, du roi Marc et d'Iseult. On a la +grande chronique des ducs de Normandie, par Benoît de Sainte-More; le +Partonopeus de Blois, dont l'action se passe en 510, sous Clovis, _etc., +etc._ + + +XIIIe SIÈCLE. + +Le siècle de Louis IX est, pour le moyen âge, ce qu'est le siècle de +Louis XIV pour les temps modernes: notre vieille littérature y parvient +à son apogée. Sans se laisser égarer au milieu de tant de richesses, il +suffirait d'y prendre de quoi représenter l'état de la langue, car c'est +le but que nous ne devons jamais perdre de vue. Par exemple, l'ami de +Dante, à qui Pasquier l'égalait, celui que le moyen âge surnomma _le +père et inventeur de l'éloquence_, Jean de Meung nous a laissé autant de +prose que de vers. Outre les compositions originales, ce sont des +traductions de Végèce, de Boëce, des lettres d'Héloïse et d'Abailard, +etc. On n'a publié de l'Ennius français que _le Roman de la rose_[2]; +nous aurions donc sur les Grecs cet avantage de pouvoir comparer les +deux formes de notre ancienne langue dans les oeuvres d'un même +écrivain. De quel prix n'eût pas été pour la philologie grecque un +ouvrage en prose d'Homère! L'histoire littéraire trouverait sa part dans +des tableaux aussi complets que possible, où seraient classés les noms +des auteurs et les titres des ouvrages, avec toutes les indications +certaines ou présumées de temps et de lieux. + + [2] Quelques ouvrages imprimés au XVe siècle sont introuvables; la + traduction d'Abailard, le _Testament_, sont complétement inédits. + + * * * * * + +Ce plan serait continué jusqu'à la fin du XVe siècle; au XVIe, la langue +se renouvelle par les influences de l'antiquité classique, et les +matériaux pour l'étudier étant à la portée de tout le monde, il serait +superflu de les reproduire dans notre collection; mais aucun ouvrage +n'en ferait partie, qui ne fût accompagné d'un index très-abondant et +très-fidèle. + +Toutes ces richesses tiendraient facilement en dix volumes. Ce recueil, +analogue à ce qui existe pour le droit, pour les inscriptions, pour la +poésie latine et la poésie grecque, fournirait à la philologie française +une mine inépuisable; il porterait aux hommes studieux de la province +les ressources des bibliothèques de Paris, ou, mieux encore, il +rassemblerait sous la main de tout le monde des matériaux épars, et qu'à +Paris même on ne peut se procurer sans beaucoup de recherches, de +courses, d'assiduité, en un mot, sans une perte de temps considérable. +Au contraire, la facilité inviterait à une étude à laquelle personne +aujourd'hui ne songe, et dont la littérature profiterait. La philologie +française n'a pas encore été à la mode; pourquoi n'y viendrait-elle pas +à son tour? Pourquoi des savants qui consacrent volontiers tant de +veilles à éplucher des bribes d'Ennius ou de Pacuvius, en +refuseraient-ils quelques-unes aux origines de leur langue maternelle? + +Enfin, la collection dont j'indique ici le projet renfermerait les +éléments du livre le plus nécessaire et qu'en l'état actuel des choses +il est le moins permis d'espérer: un bon dictionnaire historique de +notre langue. + +Plus ce recueil serait appelé à rendre d'éminents services, plus il +importerait d'en méditer avec soin et d'en surveiller ensuite +l'exécution. Il faudrait surtout que la direction fût une, car rien +n'est insupportable comme de se sentir, au milieu de ses travaux, +tiraillé par des systèmes et des autorités contradictoires. + +Mais ce ne serait encore là que la moitié de la besogne. Ces vieux +textes sont, pour le gros du public, hiéroglyphes purs: _sacrés ils +sont_. Il n'est qu'un seul moyen d'y attirer l'attention et d'y faire +pénétrer la curiosité: l'enseignement oral. La parole humaine vivifie +tout. Il n'est point de livre qui puisse atteindre aux résultats de la +parole, surtout dans les matières peu connues et qui ne sollicitent pas +directement l'attention. Notre vieille langue et notre vieille +littérature réclament d'être enseignées dans des chaires publiques[3]. + + [3] Je m'attends bien que ce passage donnera lieu à des + interprétations. Ceux qui ne peuvent jamais supposer dans autrui des + vues désintéressées, diront... Qu'importe ce qu'ils diront? Et où en + serions-nous, s'il fallait par crainte de ces charités faire taire + sa conscience et supprimer des vérités utiles? Que la lacune soit + comblée, que la chaire soit créée, et qu'on y mette ensuite qui l'on + voudra, pourvu qu'il y suffise. + +Cet enseignement de l'idiome national n'existe en aucun pays; mais aussi +qui plus que la France aurait intérêt à en donner l'exemple? +L'Angleterre, qui n'a point de langue à elle, qui nous a dérobé celle +dont elle se sert, et, voulant étudier ses origines, serait condamnée à +étudier le vieux français? L'Italie ou l'Espagne? Leur langue depuis sa +naissance s'est modifiée trop peu. Pour être compris, ce qu'ils ont de +monuments anciens ne demande point ou presque point d'étude. Un Italien +lit couramment Pétrarque et Boccace, qui sont du XIVe siècle, tandis que +pour un Parisien, Montaigne et Rabelais, venus deux cents ans plus tard, +sont souvent, l'un très-pénible, et l'autre inabordable. Les romances du +Cid sont bien plus intelligibles au delà des Pyrénées que n'est chez +nous le roman de Renart ou le roman de la Rose. En Italie, le XVIe +siècle est le grand siècle, il est resté modèle; chez nous, au +contraire, la rupture s'est faite entre le XVIe et le XVIIe siècle. +L'éclat du siècle de Louis XIV a repoussé dans une ombre noire tout ce +qui l'avait précédé. En cela, le XVIe siècle a souffert de justes +représailles; car lui-même, trop fier des idées nouvelles apportées par +la renaissance, s'était séparé dédaigneusement du moyen âge. C'est donc +derrière ce double rempart qu'il nous faut aujourd'hui regarder. Nous y +trouverons gisante dans la poussière et dans l'oubli toute une +littérature, toute une civilisation, avec ses livres de science, +d'histoire, d'art et de poésie, ses chroniques naïves et ses merveilleux +romans. Tâchons de nous défaire de cette idée vaniteuse, que +l'imagination, le jugement, le génie sont des créations récentes de Dieu +en faveur des modernes. Persuadons-nous bien que ces qualités existaient +dès le XIIIe siècle; seulement elles se révélaient sous des formes +différentes. Ce sont ces formes qu'il faut se rendre familières. +Dira-t-on qu'en ce travail la peine surpassera le profit? Qu'en +savez-vous? Mais l'incertitude est déjà pour votre paresse une barrière +suffisante: il vous faut des gains assurés. Eh bien! acceptez du moins +le témoignage unanime de tant d'hommes illustres, attestant que la +France au moyen âge était le foyer d'où la lumière rayonnait sur +l'Europe civilisée. De toutes les contrées on accourait aux leçons de la +France: Thomas d'Aquin suit Albert le Grand du collége de Naples au +collége Saint-Jacques; Dante exilé vient s'asseoir sur les bancs de nos +écoles de théologie, et soutient une thèse brillante devant notre +université; Boccace, envoyé à Paris pour y apprendre le commerce (tant +nous étions alors les maîtres en tout genre), retourne à Florence, la +mémoire meublée de nos fabliaux, dont il ornera plus tard son +_Décameron_. Le français était la langue universelle, indispensable. +L'Angleterre et l'Écosse parlaient français; dans l'un et l'autre pays, +les actes publics étaient rédigés en français. Lorsqu'un parti voulut +expulser des conseils royaux saint Ulstan, évêque de Vigorgne, quel +prétexte mit-il en avant? Un seul: Ulstan ignorait le français, et par +conséquent ne pouvait être qu'un idiot, indigne et incapable de siéger +dans le conseil du roi (MATTH. PARIS, _ad ann._ 1095). Le français +prenait rang d'importance immédiatement après le latin, et ne tarda pas +à le supplanter. Dès le XIIIe siècle, Martino da Canale traduit en +français l'histoire latine de Venise, «parce que la langue françoise +cort parmi le monde, et est plus delitable a lire et a oir que nulle +altre.» Le même motif, exprimé presque dans les mêmes termes, décide le +maître de Dante, Brunetto Latini, à écrire son _Thresor_ en français, +«pour chou que la parleure en est plus delitable et plus commune a +toutes gens.» (_Préface du_ THRESOR.) + +Ainsi, pour les idées comme pour le langage, nous voyons dès le XIIIe +siècle la France marcher en tête du monde civilisé. Se peut-il que la +France du XIXe siècle, qui affecte tant de zèle pour les recherches +historiques, continue à mépriser un passé si glorieux, et s'obstine à ne +le vouloir pas connaître, parce qu'il est le sien? + +Cependant, si l'étude du vieux langage devait pour tout résultat se +borner à satisfaire une curiosité rétroactive, elle n'aurait droit qu'à +un intérêt limité. Mais non: elle sera d'une application plus utile +encore et plus étendue. Notre langue française a grand besoin de se +retremper à ses sources. Chaque jour les influences du dehors, trop bien +secondées par une espèce de barbarie intérieure, la dessèchent et la +détournent du lit où la faisait couler son génie primitif. Une foule de +soi-disant grammairiens ont subtilisé sur les mots et les tours de +phrase, introduit quantité de distinctions sophistiques, de règles +fausses, de difficultés chimériques: ils ont rempli la grammaire de +fantômes. A mesure que les grands écrivains s'efforçaient de donner à +notre langue la force, la richesse, l'aisance et la liberté, les autres +parvenaient à l'énerver, à la dépouiller, et à l'enfermer dans mille +entraves. D'où leur est venue cette autorité? On ne sait: ils se sont +couronnés de leurs propres mains. On a vu des pédants, incapables +d'écrire dix lignes, saisir leur férule et en frapper insolemment +Corneille, Bossuet, Molière et la Fontaine! Et le public, sous les yeux +de qui s'accomplit cette lutte scandaleuse, la tolère avec patience. Que +dis-je! il donne raison aux grammairiens contre les écrivains; +l'arrogance des mauvais préceptes l'emporte sur la modestie des bons +exemples. Qu'en arrive-t-il? Que notre langue se détériore, s'enroidit, +et devient chaque jour plus rebelle à revêtir la pensée. + +Cet état de choses ne peut durer: il faut poursuivre le redressement de +ces abus, ramener au milieu de nous le génie de la langue française; et +le meilleur, l'unique moyen d'y parvenir, c'est de nous rendre +parfaitement familières la langue et la littérature de nos aïeux. + +Ce n'est qu'en possédant notre vieille langue qu'on possédera la +véritable langue moderne, qu'on en pénétrera le génie et les ressources. +Plût à Dieu que cette étude s'organisât dans les colléges, à côté du +grec et du latin! On y enseigne les langues vivantes, l'anglais, +l'allemand, l'italien, l'espagnol, en sorte qu'il ne reste plus de place +pour la langue nationale. Je le conçois: il est plus essentiel à un +jeune Français de lire Pope et Milton que d'entendre Joinville et +Villehardouin. Mais l'histoire de la langue française ne pourrait-elle +du moins trouver asile dans les facultés? Chose étonnante: la +Restauration sentit le besoin d'une chaire d'idiome provençal, et +personne n'a jamais senti le besoin d'une chaire de vieux français! +Cependant nous ne tenons que de loin aux troubadours, et les trouvères +sont nos aïeux immédiats. L'histoire d'une langue, c'est l'histoire de +la nation qui la parle; or, nous avons des chaires d'hébreu, de +syriaque, de chinois, de malais, de persan, d'indoustani, d'arabe, de +tatare-mandchou, une foule d'autres chaires dont quelques-unes en +double; et il n'existe pas à Paris ni dans toute la France une seule +chaire où l'on explique le vieux français! La philologie officielle de +l'État embrasse le Nord et le Midi, le Levant et le Couchant, excepté la +France. Ne ressemblons-nous pas un peu à ces curieux avides de tout ce +qui se passe chez les voisins, mais très-ignorants et insouciants des +affaires de leur propre famille? Certes, je n'ai pas la témérité de +comparer comme importance le vieux français au sanscrit; gardons toutes +ces chaires de langues orientales ou occidentales, mortes ou vivantes, +qui sont une des gloires intellectuelles du royaume; seulement, n'y +pourrait-on joindre une chaire de vieux français? Continuons à jouir des +livres des brames, mais tâchons aussi de déchiffrer les ouvrages +composés par nos pères. Dans ces temples de l'érudition, où l'on +commente l'Iliade, l'Énéide et les Livres sacrés de l'Inde, pourquoi +n'admettrait-on pas _la chanson de Roland_, par exemple? On ne l'entend +non plus que si elle était en langue punique; mais si elle était en +langue punique, tout le monde savant y courrait, et l'on créerait demain +pour l'interpréter deux chaires plutôt qu'une. Le mal est qu'elle est en +français. Eh bien! je le déclare sans rougir, Olivier, Charlemagne et +Roland me touchent plus que ne font Lao-Tseu, Meng-Tseu ni Confutzée; +plus que le Ramayana ni le Mahabarata; et, s'il faut l'avouer, autant +pour le moins qu'Hector, Achille et Agamemnon. + + * * * * * + +J'ai exposé les idées qui ont présidé à la composition de ce livre; il +ne me reste plus qu'à solliciter l'indulgence du public. Si, pour +l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaillé longtemps et en conscience, +je serais assez rassuré; mais cela ne suffit pas. J'ai lieu de craindre +que la nouveauté de certaines idées, en opposition avec les idées +reçues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi +de l'usage et des préjugés de l'habitude. On a beau leur dire que +justement parce que le langage est tel aujourd'hui, c'est une raison +pour qu'il ait été différent il y a six siècles: cette raison ne les +touche point; ce qui étonne leurs oreilles, leur jugement le repousse +sans le vouloir examiner: ils ne peuvent se représenter le passé que +sous la figure du présent, ce qui ne les empêche pas de tenir hautement +pour la doctrine du progrès. + +Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux +critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre à la +première objection qui troublera leur conscience, mais plutôt de songer +que probablement cette objection s'est aussi présentée à l'auteur parmi +une foule d'autres. Si je ne l'ai pas accueillie, c'est sans doute que +je ne l'ai pas trouvée considérable, ou bien c'est que la suite de la +lecture doit la faire évanouir. Les parties d'un système bien lié se +soutiennent mutuellement, mais on ne les saurait présenter toutes à la +fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer +d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hâte pas de prononcer le +jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu'à la fin de l'ouvrage. +J'ose assurer que telle proposition, qui paraîtra téméraire à l'énoncer, +dix pages plus loin aura acquis la force d'une vérité démontrée. + +Non que j'aie la présomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce +serait une rare merveille que d'être parvenu à s'en garantir absolument +dans une matière si délicate et si neuve. Mais j'espère qu'elles ne se +trouveront que dans les détails, et non dans les principes. Je n'ai émis +de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aimé +des lacunes dans mon système que des propositions douteuses. Pour mieux +dire, je n'ai point fait de système: d'un grand nombre d'observations +comparées, j'ai déduit quelques lois générales dont j'ai tâché de +marquer les rapports, le tout justifié par des exemples. Voilà mon +livre; j'espère qu'il facilitera la besogne de mes successeurs: la +fatigue est pour celui qui défriche un terrain sauvage; le gré revient à +celui qui y sème des fleurs: mais on se consolerait d'être oublié, si +l'on avait la certitude d'avoir été utile. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + + Pages. + Introduction v + + PREMIÈRE PARTIE. + DES CONSONNES. + + CHAPITRE PREMIER. + De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.--Opinion de + Voltaire, accréditée par MM. Roederer et Nodier.--Des consonnes + consécutives.--INITIALES.--MÉDIANTES.--Que _GN_ sonnait + _N_.--_L_, _M_ et _N_ redoublées.--Suppression de la liquide; + grasseyement.--Liquide transformée ou transposée.--Conformité + avec les Grecs et les Latins 1 + + CHAPITRE II. + De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur + la finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les + rimes en _i_. 41 + + CHAPITRE III. + Des consonnes euphoniques intercalaires _C, D, L, N, S, T, V_ 89 + + CHAPITRE IV. + Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins 117 + + DEUXIÈME PARTIE. + DES VOYELLES. + + CHAPITRE PREMIER. + Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en + latin?--Absence de diphthongues dans le premier âge de notre + langue.--_AI_, _AU_.--_AO_.--_EI_.--_EU_.--_OE_, _OI_, _OU_ 129 + + CHAPITRE II. + Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les + modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues + par une réaction de la langue écrite sur la langue parlée.--Accents + vicieux chez les modernes.--Notations diverses du son _EU_.--_OU_ + et _EU_ se remplaçant. 147 + + CHAPITRE III. + De l'élision.--On élidait les cinq voyelles 182 + + CHAPITRE IV. + Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.--De + la tmèse. 193 + + CHAPITRE V. + Des priviléges de l'ancienne versification 237 + + CHAPITRE VI. + D'un système de déclinaison en français.--Dialectes. 249 + + TROISIÈME PARTIE. + APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES. + + Avertissement. 275 + + CHAPITRE PREMIER. + De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Conséquences + du système actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus. 277 + + CHAPITRE II. + Du patois des paysans de comédie. 289 + + CHAPITRE III. + De l'orthographe de Voltaire. 300 + + CHAPITRE IV. + De l'âge de quelques mots et de quelques locutions. 308 + + CHAPITRE V. + Observations détachées.--Ail, métail.--_AOI_.--Assavoir.--Aucun. + --Avec.--Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler + et grouiller.--_D_ ou _T_ euphonique: dans, dedans; d'aucuns; + dorer; tante; chape-chute; lute.--Dame. 320 + + CHAPITRE VI. + Suite des observations détachées.--Degrés de comparaison formés à + l'imitation du latin.--_De_ après le comparatif.--Diable à quatre + (faire le).--Drap, linge.--Dur, dru, rude.--_ÊTRE_, ses formes + primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant. + --Festival, _how do you do_. 349 + + CHAPITRE VII. + Suite des observations détachées.--Fleur d'orange et fleur + d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, léans, + céans.--Lésine ou alesine.--Mystères; de quelques finesses de + versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues + et ogres.--Où.--Par, parmi. 376 + + CHAPITRE VIII. + Péquin ou pékin.--Professeur; le pays.--Peu s'en faut que ne... + quelque que,... qui que ce soit qui...--Piéça.--_Que_ après + _davantage_.--Se souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de... + --Très, en composition.--Trou de chou.--Trousser, trousses. + --Vassal et valet.--Verbes réfléchis.--Trois périodes dans + notre langue. 414 + + APPENDICE. + + CHAPITRE PREMIER. + ARLEQUIN. Son origine, ses métamorphoses. 451 + + CHAPITRE II. + MALBROU. Est-il Anglais? Est-ce un héros moderne? 470 + + CHAPITRE III. + Du Dictionnaire de l'Académie. 482 + + +FIN DE LA TABLE. + + + + +DES VARIATIONS + +DU + +LANGAGE FRANÇAIS. + + +PREMIÈRE PARTIE. + +DES CONSONNES. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.--Opinion de +Voltaire, accréditée par MM. Nodier et Roederer.--Des consonnes +consécutives.--INITIALES.--MÉDIANTES.--Que _GN_ sonnait simplement +_N_.--_L_, _M_ et _N_ redoublées.--Suppression de la liquide; +grasseyement.--Liquide transformée ou transposée.--Conformité avec les +Grecs et les Latins. + + +S'il est une opinion accréditée, c'est celle de la barbarie du vieux +langage français; et, chose remarquable, cette opinion s'appuie surtout +sur la multiplicité des consonnes dont se hérissait alors la +prononciation. Écoutons Voltaire: + +«C'est à force de politesse que notre langue est parvenue à faire +disparaître les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette +barbarie à qui voudrait y regarder de près. On verrait que le nombre +vingt vient de _viginti_, et qu'on prononçait autrefois ce _g_ et ce _t_ +avec une rudesse propre à toutes les nations septentrionales... + +«De _lupus_ on avait fait _loup_, et on prononçait le _p_ avec une +dureté insupportable. Toutes les lettres qu'on a retranchées depuis dans +la prononciation, mais qu'on a conservées en écrivant, sont nos anciens +habits de Sauvages.» (_Dict. Phil._, art. LANGUES.) + +Il a répété ailleurs cette dernière phrase textuellement. Mais où +Voltaire a-t-il pris qu'on prononçât ce _p_, ce _g_ et ce _t_ avec une +dureté insupportable, ou d'une façon quelconque? Il l'a supposé, parce +qu'il les a vus écrits. L'écriture est dans trop de cas un faux témoin; +le même argument subsisterait contre la langue actuelle, car combien de +consonnes écrivons-nous qui disparaissent dans la prononciation! Le +nombre en était plus grand autrefois, voilà tout. Mais autrefois les +consonnes faisaient partie essentielle d'un système complet, par où l'on +suppléait à nos accents modernes. Celles qui sont demeurées ne servent à +rien du tout: les unes étaient des conséquences, les autres sont des +inconséquences. + +M. Nodier est tombé dans la même erreur que Voltaire. + +Je lis dans ses _Éléments de Linguistique_: + +«Quand l'Académie française, peu éloignée encore de son origine, +retrancha imprudemment des mots les lettres étymologiques _qui ne se +prononçaient plus_, qu'aurait-elle répondu à l'homme qui lui eût parlé +ainsi: Vous ne remarquez pas que ces caractères, _devenus superflus dans +la prononciation_... etc.[4]» + + [4] «Nodier, qui, dans tout ce qui tient à l'étude des langues, s'est + fait remarquer _par de bonnes intentions plutôt que par de bons + ouvrages_.» _Revue de l'Instruction publique_ (du 4 octobre 1844). + +Il y a deux erreurs dans ce peu de lignes: d'abord le retranchement des +consonnes superflues ne s'est point fait par l'Académie, mais par +l'hôtel de Rambouillet, par les précieuses; ensuite, je ne me lasserai +pas de le répéter, ces consonnes, à aucune époque de la langue, +n'avaient été prononcées. Leur rôle était de rappeler l'étymologie, et +d'indiquer ou l'accent ou la quantité des voyelles. Elles ne sont +devenues un embarras, une superfétation dans l'écriture, que lorsqu'on +eut inventé de noter l'accent par un signe particulier, et qu'on perdit +la clef de l'ancien mécanisme des lettres. + +J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un +perfectionnement qu'en apparence. Il limite à trois les nuances de +l'accentuation, qui autrefois étaient bien plus nombreuses, ayant aussi +pour se manifester une bien plus grande variété dans les formes de +l'orthographe. Le système des accents est, dira-t-on, plus net et plus +simple. Peut-être; mais, en tout cas, voyez ce que vous coûte cette +netteté et cette simplicité: vous ne l'achetez qu'aux dépens de la +délicatesse des inflexions et de la musique du langage. Il n'est pas +malaisé de simplifier en supprimant. + +Les précieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se doutaient pas +de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que ces consonnes ne +se prononçaient _plus_, et par conséquent n'avaient _plus_ de rôle dans +les mots. On aurait bien surpris l'hôtel de Rambouillet, très-ignorant +des origines de notre langue, si l'on était venu déclarer, en pleine +chambre bleue, que ces lettres ne s'étaient prononcées dans aucun temps, +non plus que dans le siècle d'Arténice. Les mères de ce concile +grammatical n'avaient pour se guider dans la réforme de l'orthographe +que cette fausse règle de l'écriture: elles travaillaient uniquement +pour les yeux. Elles prenaient les mots les uns après les autres, les +mettaient sur la sellette, et les renvoyaient estropiés dans la +circulation. Elles défaisaient ainsi à coups d'épingle un système +considérable, dont l'ensemble s'est toujours dérobé à leur vue; et c'est +heureux, car elles en ont laissé échapper assez pour nous aider à le +reconstruire, sinon intégralement, du moins en grande partie. La +patience des observateurs, aidée par le temps, retrouvera ce qui manque +aujourd'hui. Telle a été l'oeuvre des précieuses sur le matériel des +mots; si on l'examinait par rapport à la syntaxe, c'est encore bien pis! +Et puis, que M. Roederer et ses trop confiants imitateurs viennent +encore nous vanter les services rendus à notre langue par la _société +polie_! + +Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par +l'opinion publique l'arrêt porté contre notre vieille langue par des +juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir +que notre langue française a été constituée principalement sous +l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les procédés. +Si je voulais soutenir _à priori_ que ces deux qualités y étaient plus +sensibles au XIIe siècle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant aux habitudes +des idiomes voisins, le Français a plus perdu que gagné, on ne +manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thèse choque l'opinion +commune: nos pères étaient des barbares, des grossiers; l'oreille +humaine s'est bien perfectionnée depuis le temps de saint Louis! Voilà +ce qu'il faut dire pour être accueilli favorablement, et voir tout le +monde se ranger d'avance à une proposition si flatteuse qu'elle en est +évidente, et que, sur le simple énoncé, on vous quitte très-volontiers +de la démonstration. + +Ma conscience ne me permet pas de flatter à ce point la vanité des +modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prééminence que je +viens ici débattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pères +parlaient autrement que ne fait leur postérité; c'est un point accordé. +Comment parlaient nos pères? C'est ce que je cherche. Quel langage est +le meilleur, le leur ou le nôtre? C'est ce que je laisse à décider; je +me contente de rassembler les observations qui pourront mettre sur la +voie les curieux de philologie française. + + * * * * * + +RÈGLE.--Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes +consécutives écrites, soit au commencement, soit au milieu, soit à la +fin d'un mot; soit l'une à la fin d'un mot, et l'autre au commencement +du mot suivant. Je regarde cette règle sans exception comme la clef de +voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos +ancêtres. + +La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi sans +inconvénient conserver les traces de l'étymologie des mots: en outre, la +présence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et tenait lieu +de notre système d'accents qui n'existait pas alors, et qui est bien +moins sûr et moins exact. Un accent est sitôt mis ou effacé! Par les +accents s'est modifiée la prononciation d'une foule de mots que +l'orthographe étymologique aurait maintenus. + + +SECTION PREMIÈRE. + +INITIALES. + +Il faut appuyer par des exemples ce que nous venons de dire sur les +doubles consonnes. + +Au chapitre IX de _Gargantua_, Rabelais dit que les faiseurs de _rébus_, +abusant de l'homophonie de certains mots, faisaient peindre une _sphère_ +pour signifier _espoir_. Donc la prononciation confondait ou du moins +rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis convaincu qu'on prononçait +_de l'épouère_. + +Observez tous les mots tirés du latin, et commençant dans cette langue +par deux consonnes _st_, _sp_, _sc_, etc.: vous les verrez tous +commencer en français par un _e_ euphonique. _Spongium_, +esponge;--_strangulare_, estrangler;--_stannum_, estain;--_spiritus_, +esprit;--_spatium_, espace;--_scandalum_, esclandre, etc., etc. De même +pour les mots empruntés à l'italien: _spada_, espée;--_strano_, +estrange;--_snello_, isnel, en allemand _schnell_ (celui-ci a reçu l'_i_ +au lieu de l'_e_ initial); _sparmiare_, espargner.--Vous n'en trouverez +pas un seul qui échappe à cette loi, ou bien ceux que vous trouverez, +vous pouvez conclure sûrement qu'ils sont de formation moderne. C'est un +indice de l'âge des mots. _Spectre_, _squelette_, _spectacle_, sont tard +venus dans la langue. _Espace_, _estomach_, sont anciens; les adjectifs +_spacieux_, _stomachal_, sont modernes. Quand on les a faits, depuis +longtemps était oubliée la règle qui doit présider à la formation des +mots, et par laquelle nos pères obviaient à la dureté des doubles +voyelles initiales. + +Et qui peut affirmer que cette prononciation ne fût pas transmise par +les Latins? + +Les dialectes méridionaux, bien plus voisins que notre français du +langage romain, affectent toujours cet _e_ euphonique. Les Gascons +parlent mal, selon nous, en disant un _esquelette_, un _espectacle_; +mais les Espagnols parlent très-correctement leur langue lorsqu'ils +disent _espectaculo_, _espectro_, _esqueleto_, _espejo_ (de _speculum_), +etc. + +Outre la ressource de l'_e_ préposé, il y en avait une autre plus rare, +et réservée spécialement pour les mots commençant par un _p_, suivi +d'une consonne dure: c'était d'abattre tout uniment le _p_ initial dans +la prononciation. On écrivait _ptisane_, du latin _ptisanum_, et l'on +prononçait _tisane_. Ce _p_ étymologique s'est conservé sur le papier +jusqu'à la fin du XVIIe siècle: les grammaires avertissaient de le +supprimer en parlant. + +Marot écrit encore _psalme_, de _psalmus_; on prononçait _saume_. _Les +sept saumes de la penitence._ Ménage remarque que les ecclésiastiques de +son temps affectaient de prononcer _psaumes_, en faisant sentir le _p_. +Le peuple a toujours dit _saume_, _sautier_, comme au moyen âge: + + Tant qu'il jurerent sor lor vie, + Seur la crois et seur le _sautier_, + Et seur toz les sains du moustier... + + (_De Constant Duhamel_.) + + Et ele sot tot son _sautier_. + + (_De frere Denise_, v. 152.) + +«Et elle sut tout son psautier.» + +La _psallette_, qui est l'école annexée à l'église et où l'on instruit +les enfants de choeur, se prononce _la sallette_, au témoignage de +Ménage (_Obs. sur la langue française_, p. 93). Il observe qu'on dit +cependant toujours le _psalmiste_ et _psalmodier_. C'est à cause de la +formation relativement récente de ces mots. _Saume_, _sautier_, ont été +faits par le peuple et bien faits; _psalmiste_, _psalmodier_, ont été +introduits par les savants enfarinés de grec et de latin. Or, les +premiers seuls parlent français. + + +SECTION II. + +MÉDIANTES. + +Théodore de Bèze a publié, en 1584, un petit Traité latin de la bonne +prononciation du français, qui, s'il fût venu plus tôt à ma +connaissance, m'eût épargné du temps et de la peine; car une règle +importante que j'ai tirée d'une longue étude et de la comparaison +assidue des textes, je l'eusse trouvée là toute formulée. Peut-être +aussi j'y aurais fait moins d'attention. Il en est des idées comme des +plantes: celles que personne n'a semées, et qui viennent d'elles-mêmes, +poussent et se développent bien plus vigoureusement que les plantes +repiquées toutes grandes de la main du jardinier. Dans l'esprit comme +dans le jardin, ce qui est adoptif n'égale jamais l'énergie de ce qui +est natif. + +Voici le passage où Théodore de Bèze pose en principe qu'on ne doit +jamais faire sonner deux consonnes consécutives. J'aurai du moins +l'avantage d'appuyer de son autorité le résultat de mes recherches. + +«Les Français émettent toutes les lettres avec une sorte de mollesse et +de négligence. Leur langue est si antipathique à toute rudesse de +prononciation, que sauf le _c_, l'_m_, l'_n_ et l'_r_ redoublées, comme +dans _accès_, _somme_, _année_, _terre_, ils ne font jamais sentir deux +consonnes de suite... + +«Leur prononciation, mobile et rapide comme leur génie, ne se heurte +jamais au concours des consonnes, ni ne s'attarde guère sur des syllabes +longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la voyelle +initiale du mot suivant; si bien qu'une phrase entière glisse comme un +seul et unique mot.» (_De Francicæ linguæ recta pron._, p. 9 et 10.) + +Voilà le caractère essentiel de notre langue; et lorsqu'il tend de jour +en jour davantage à s'effacer et à disparaître dans l'oubli, il est +heureux qu'un témoignage daté du XVIe siècle prévienne la perte complète +de la tradition. Si, malgré ce témoignage, on ne veut ni revenir sur les +abus accomplis, ni enrayer sur la pente qui nous mène dans le précipice, +nous aurons du moins la satisfaction de perdre notre langue à plaisir et +en pleine connaissance de cause. + +On rit des gens du peuple qui prononcent _il m'ostine_; c'est un enfant +_ostiné_; _ne m'ostinez pas_. Ils parlent comme on parlait à la cour de +Henri III, et pourraient couvrir de confusion les pédants, en leur +citant la règle tracée en latin par Théodore de Bèze. Après avoir +prescrit de prononcer _oscur_, cet illustre savant ajoute: «_B_ +disparaît absolument devant _st_, comme dans ces mots _obstiné_, +_obstination_, qu'on prononce _ostiné_, _ostination_ (p. 64).» Il semble +que le peuple des rues de Paris ait lu Théodore de Bèze, ou fréquenté le +Louvre d'Henri III. Bèze recommande aussi de dire _ovier_, et non +_obvier_; et il cite à ce propos un quolibet qui avait cours de son +temps; c'est un hémistiche qui est tout à la fois latin et français: + + Omnia malo viæ. + On y a mal obvié. + +_Debte_, _debteur_, ont toujours été prononcé _dette_, _detteur_. Le +XVIe siècle, très-pédant, avait rétabli le _b_ sur le papier, pour +rappeler l'étymologie _debitum_, _debitor_; mais souvent on l'oubliait, +et dans Marot comme dans ses prédécesseurs du XVe siècle et dans ses +successeurs du XVIIe. La Fontaine, par exemple, écrit _detteur_. + +Dans les mots où il double une autre consonne, le _b_ ne sonnait pas +plus que ne fait sa dure, le _p_, dans _temps_ et dans _baptiste_. + +Dans _sceptre_, on éteignait le _p_ et l'on prononçait _scêtre_ long, +comme _ancêtre_: + + Loys aussi, son beau-pere et _ancestre_, + Qui prospera en couronne et en _sceptre_. + + (Jean Bouchet, 38e _épître familière_.) + +Écoutez Louis Maigret, un des premiers qui se soient avisés d'analyser +le langage, et qui fut en cette matière l'oracle de son temps: + +«Tenez pour règle générale que _b_ et _f_ ne se rencontrent jamés en la +prononciation françoise avant _v_ consonnante.» (_L'Escriture +françoise_.) + +Maigret, à l'appui de cette règle, allègue aussi le mot _obvier_. Les +deux grammairiens n'ont d'autre tort que de restreindre le précepte à +certains cas spéciaux; ils devaient dire que jamais deux consonnes de +suite ne se font entendre; et la raison en est simple: c'est qu'on ne +peut les articuler sans glisser entre deux un _e_ muet, qui allonge le +mot d'une syllabe. + + +§ Ier. + +QUE _GN_ SONNAIT SIMPLEMENT _N_. + +_Montagne_, _Champagne_, formés de _montana_, _campana_ (sub. _terra_), +se sont prononcés _montane_, _campane_. Le _g_ y était muet, la preuve +en est qu'on le rencontre dans les mêmes textes avec ou sans le _g_: + +--«... Cum des sicomors ki creissent en la _Champagne_.» + +(_Rois_, III, p. 275.) + +--«Li reis Sedecias s'enfuid par la _campaigne_ del desert.» + +(_Rois_, IV, p. 435.) + +L'ancien nom de renard est _goupil_, dérivé de _vulpes_, _voulpil_ ou +_goupil_, d'où nous gardons encore _goupillon_, parce que cet instrument +était fait de poil de renard, ou parce qu'on se servit d'abord d'une +queue de renard pour goupillon. + +Ce mot _renard_ ne remonte pas plus haut que le XIIe siècle, époque où +parut le fameux roman de Perrot de Saint-Cloud. Chaque animal qui y joue +un rôle porte, outre son nom générique, une espèce de nom de baptême ou +de sobriquet. Le loup s'appelle Isengrin; l'ours, dom Bruyn; le coq, +Chanteclair; le goupil, Regnard; ainsi des autres. Le prodigieux succès +de cette composition, qui était la grande comédie de moeurs de l'époque, +fit entrer dans la langue le nom du héros comme substantif commun, ce +qui s'est depuis renouvelé pour _Tartufe_, et peu à peu _Regnard_ a +supplanté _Goupil_. Le mot tartufe n'a pas fait disparaître le mot +hypocrite. Apparemment on a trouvé que, pour désigner le renard, c'était +assez d'un substantif, mais que pour les hypocrites, ce n'était pas trop +de deux. + +_Regnard_ vient par syncope de _Reginaldus_. C'était, dit la tradition, +un grand seigneur de la cour d'Austrasie, de qui le caractère servit de +type à celui du Goupil de Perrot de Saint-Cloud. + +_Reginaldus_ a fait _reginald_ ou _reginard_, qui, par les règles qu'on +verra tout à l'heure concernant les finales, ont donné l'un _regnault_, +_renaud_, _reynaud_; l'autre, _regnard_, _renard_, _reynard_. + +Il faut dire _le roman_ DE _Renard_, et non DU _renard_, puisque, dans +ce titre, _Renard_ est un nom propre. + +Le nom de notre second poëte comique doit se prononcer _Renard_, +quoiqu'il s'écrive _Regnard_, parce que ce _g_ étymologique n'a jamais +sonné. + +On rencontre, dans _le roman de Renart_ et ailleurs, le mot _borgne_ +ainsi figuré, _borne_. Renart, toujours défiant, ne veut pas s'approcher +du cheval pour lire le nom écrit sous le pied de cet inconnu. Pour s'en +dispenser, il allègue sa mauvaise vue: + + Lors renart a les yeux couvers, + Le _borne_ fait, et le travers. + + (_Renart contrefait._) + +Les ennemis d'Abélard, déterminés à ne lui laisser aucun repos, même +après l'avoir forcé de fuir Paris et de se réfugier avec ses disciples +dans la solitude, lui imputèrent à hérésie d'avoir appelé son église et +son monastère _le Paraclet_:--«Et disoient que nulle esglise ne devoit +pas estre _assinée_ especialement au Saint-Esprit plus que a Dieu le +Pere, ou a son Fils, ou a toute la Trinité ensemble.» (_Trad. inéd. de +Jean de Meung._) + +Beaumarchais, dans ses mémoires étincelants de verve, s'égaye aux dépens +de ce pauvre Lejay, qui, au bas d'un acte controuvé, avait écrit de sa +main, _siné Lejay_, pour _signé Lejay_. C'était l'antique prononciation. +Dans la chronique arbitrairement et à tort baptisée _Chronique de +Rains_: «La roine se _sina_ de la main diestre;» et le dictionnaire de +l'Académie, en 1835, nous prévient encore que dans _signet_ d'un livre +le _g_ ne se prononce pas, et qu'il faut dire _sinet_. + +Le nom de _Lusignan_, dans la même chronique, est toujours écrit +_Lusinan_. + +Le XVIe siècle retenait la vraie prononciation. Voyez, pour preuve, les +rimes de ce rondeau, adressé à Marot par Étienne Clavier: + + Pour bien louer une chose tant _digne_ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dont de despit souvent me paye et _disne_, + Car je connoy que le fond et _racine_ + De ses escriz ont prins leur _origine_. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Donc, orateurs, chascun de vous _consigne_ + Termes dorés puisés en la _piscine_ + Palladiane, etc. + + (_OEuvres de Marot_, t. III, p. 26.) + +Les relations que le mariage de Louis XIII établit entre la France et +l'Espagne, introduisirent chez nous la langue et les usages espagnols; +la prononciation usitée par delà les Pyrénées pour l'_n con la tilde_, +s'attacha dès lors à cette notation _gn_, et le XVIIe siècle n'en connut +plus d'autre. + +«Tous les Parisiens généralement, dit Ménage, prononcent _anneau_ au +lieu d'_agneau_: _une moitié d'anneau_, _un quartier d'anneau_; qui est +une prononciation très-vicieuse à la considérer en elle-même, à cause de +l'équivoque d'_anneau_ en la signification d'_agnus_, avec _anneau_ en +la signification d'_annulus_.» + +Cette raison serait très-mauvaise, car il n'y aurait point là +d'équivoque possible. Admettons un moment qu'on prononce _anneau_. Si +l'on dit: _J'ai mangé un morceau d'anneau_, ou qu'on parle d'un _rôti +d'anneau_, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis +en broche et avalé une _bague_. La langue est pleine de mots qui sonnent +identiquement, à l'oreille sans aucun danger de confusion pour +l'intelligence. Mais les grammairiens de profession, dès qu'ils sont en +face d'une différence d'orthographe, recourent d'abord à cette +explication: C'est pour distinguer. Ils croient toujours qu'on lit, et +ne pensent jamais qu'on parle. + +Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que Ménage, tout en blâmant cette +prononciation, prescrit de la suivre: «Mais comme ces messieurs (les +Parisiens) sont les maîtres du langage, il faut parler comme eux, _quand +même ils parlent mal_. Il faut donc dire avec eux _un anneau_, _un +cartier d'anneau_, et non pas, comme nous disons dans nos provinces, _un +agneau_, _un quartier d'agneau_. Quelques-uns croient qu'il faut dire +l'_agneau pascal_.» (_Observ. sur la lang. fr._, p. 347.) + +Il est suivi par l'auteur des _Réflexions sur l'usage de la langue_, et +voici la docte règle qu'ils ont établie à frais communs: «Il faut +prononcer _de l'anneau_ en parlant de l'animal cuit, un _anneau rôti_; +et s'il est vivant, _de l'agneau_, comme _voici l'agneau de Dieu, +l'agneau pascal_[5].» + + [5] Voyez _l'Art de bien parler françois_, t. I, p. 20. + +Et quand il n'est plus vivant et n'est pas encore cuit, comment doit-on +l'appeler? + +La première édition du dictionnaire de l'Académie autorise encore +_agneau_ et _anneau_, au choix. La seconde prescrit _agneau_. + +Racine avait, comme la Fontaine, quelques prétentions confuses à la +noblesse; mais eux-mêmes n'en savaient pas bien le conte. J'ai trouvé, +sur des états manuscrits de la maison de François Ier, un Jehan Racine +et un Jehan de la Fontaine, inscrits parmi les _escuyers d'écurie_. Ce +sont probablement des aïeux de nos deux poëtes, qui eux-mêmes ignoraient +cette belle généalogie. La Fontaine prenait le titre d'_écuyer_ jusqu'à +l'époque d'un procès qu'on lui fit, et qu'il perdit pour n'avoir pu +fournir la preuve de son droit. Racine avait des armes, et qui plus est +des armes parlantes, c'est-à-dire qui traduisaient son nom en rébus. +C'était un _rat_ et un _cygne_, qui, suivant la prononciation primitive, +faisaient _ra-cine_. Dans une lettre à sa soeur madame de Rivière, +l'auteur d'_Athalie_ parle de sa noblesse généalogique: «Vous savez, lui +dit-il, qu'il y a un édit qui oblige tous ceux qui ont ou qui veulent +avoir des armoiries sur leurs vaisselles ou ailleurs, de donner pour +cela une somme qui va tout au plus à 25 francs, et de déclarer quelles +sont leurs armoiries. Je sais que celles de notre famille sont un _rat_ +et un _cygne_, dont j'avois seulement gardé le _cygne_, parce que le +_rat_ me choquoit; mais je ne sais point quelles sont les couleurs du +chevron sur lequel grimpe le rat, ni les couleurs aussi de tout le fond +de l'écusson. Vous me ferez un grand plaisir de m'en instruire. Je crois +que vous trouverez nos armes peintes aux vitres de la maison que mon +grand-père fit bâtir, et qu'il vendit à M. de la Clef. J'ai ouï dire +aussi à mon oncle Racine qu'elles étoient peintes aux vitres de quelque +église... J'ai aussi quelque souvenir d'avoir ouï dire que feu notre +grand-père fit un procès au peintre qui avoit peint les vitres de sa +maison, à cause que ce peintre, au lieu d'un _rat_, avoit peint un +_sanglier_. Je voudrois bien en effet que ce fût un sanglier, ou la hure +d'un sanglier, qui fût à la place de ce vilain rat!» (16 janvier 1697.) + +L'élégant et délicat Racine était trop absorbé par sa juste douleur pour +s'apercevoir qu'un sanglier et un cygne n'eussent pas fait _Racine_, et +qu'après tout le vilain rat remplissait mieux son office que n'eût fait +le noble sanglier. Le grand-père Racine paraît avoir porté dans cette +affaire moins d'imagination que son petit-fils, mais un sens plus +judicieux[6]. + + [6] Au bas du portrait gravé par Edelinck, sont placées les armes de + Racine; on n'y voit figurer que le cygne. L'auteur d'_Athalie_ avait + décidément expulsé le rat de son blason. + +Mais si Racine, lié avec les courtisans de Louis XIV, ignorait la +prononciation du XVIe siècle, la Fontaine, habitué à fréquenter chez nos +vieux auteurs, la connaissait parfaitement; et quand tout le monde +l'oubliait autour de lui, il a montré qu'il s'en souvenait. + +Dans la fable de _l'Autour, l'Alouette et l'Oiseleur_: + + Un manant au miroir prenoit des oisillons. + Le fantôme brillant attire une alouette; + Aussitôt un autour planant sur les sillons + Descend des airs, fond et se jette + Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau. + Elle avait évité la perfide _machine_, + Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau, + Elle sent son ongle _maline_. + + (Liv. VI, fab. 15.) + +Plus loin, parlant de la Discorde chassée du ciel, et que Jupiter ne +savait où envoyer: + + Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles, + On y trouva difficulté. + L'auberge enfin de l'hyménée + Lui fut pour maison _assinée_. + + (Liv. VI, fab. 20.) + + +§ II. + +_L_, _M_ ET _N_ REDOUBLÉES. + +_L_ redoublée, _ll_, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des +deux _l_ mouillées de _bouilli_, _caillou_. L'orthographe moderne veut +toujours un _i_ au moins avant les deux _ll_ mouillées. Dans l'origine, +il suffisait que les _ll_ fussent entre deux voyelles. L'_i_ se mettait +ou s'omettait sans conséquence. _Paillard_ s'écrivait sans _i_, +_pallars_. + + Quand li _pallars_ le vit entrer. + + (_R. du chast. de Coucy_, v. 4054.) + +Coucy reçoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son +confident: + + Sire, bien plaire + Vous doit ce mandement, sans _falle_, + Et vous irez _vaille_ que _valle_. + + (_Ibid._, v. 6535.) + +Sans _faille_, sans faute.--La double orthographe du mot _vaille_, dans +le dernier vers, ne laisse pas même la ressource de supposer qu'on +prononçât alors autrement qu'aujourd'hui. + +_Mellor_, _mervelle_, _conselle_, _aparelle_, sonnaient avec les _ll_ +mouillées. + + Car cis aime miols les _mellors_, + Et tient bas sos piez les piors. + + (_Partonop._, v. 4330.) + +«Car celui-ci préfère les meilleurs (les braves), et tient les pires +(pejores) bas sous ses pieds.» + + Et li _conselle_ et loe et prie. + + (_Ibid._, v. 4455.) + + Une lanterne atant li _baille_; + La _candelle_ qui art dedans + N'estaint por orez ne por vens... + Il _apparelle_ son aler. + + (_Ibid._, 4465.) + +«A ces mots, il lui remet une lanterne. La _chandeille_[7] qui brûle +dedans ne s'éteint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus s'apprête à +partir.» + + [7] C'est l'ancienne prononciation, conservée avec soin dans toute la + Picardie. + + Partonopeus le voit el vis + N'est _mervelle_ s'il est permis. + + (_Partonop._, v. 7410.) + +La _chanson de Roland_ écrit _consell_, _amirall_; c'est _conseil_, +_amirail_, quand suit une voyelle; autrement, _conseu_, _amirau_, comme +on le rencontre souvent figuré. + +C'est la marque d'un manuscrit relativement récent lorsqu'on y trouve le +féminin _elle_ par deux _l_, comme aujourd'hui. Les textes les plus +anciens écrivent toujours _ele_; _elle_, dans l'origine, aurait sonné +_eille_. + +La règle actuellement encore en vigueur, par laquelle une consonne +redoublée rend brève et ouverte la voyelle précédente, cette règle +n'était pas connue au XIIe siècle. Doubler les consonnes eût semblé une +superfluité, hormis le cas où il s'agissait de rappeler une syncope. Le +plus ancien manuscrit français, le _Livre des Rois_, écrit toujours +_femme_ par deux _m_, _feminam_, _fem-ne_, _fem-me_. La règle était de +répartir la consonne doublée entre les deux syllabes adjacentes, et de +prononcer _fan-me_. + +D'_animam_ on fit d'abord _aneme_, comme d'_imaginem_, _multitudinem_, +_imagene_, _multitudine_, formes constantes dans saint Bernard et dans +les _Rois_. Les _Rois_ écrivent souvent aussi _anme_; c'est la +prononciation la plus voisine d'_aneme_. La _chanson de Roland_ +n'emploie jamais d'autre forme: + + Guaris de mei l'_anme_ de tuz périls... + Morz est Rolans: Deus en ad l'_anme_ es cels!... + + (St. 173.) + +Abélard, dans l'histoire de sa vie: + +«Et moy qui estois son filz ainsnés, de tant qu'il m'avoit plus chiers, +de tant mist il plus grant cure que je fusse plus _diligenment_ +(_diligen-ment_) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus +legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y enhardige +plus _ardanmant_.» + +(_Trad. inéd. de Jean de Meung._) + +D'après cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui, +considérez ce passage des _Femmes savantes_: + + PHILAMINTE. + + Veux-tu toute ta vie offenser la _grammaire_? + + MARTINE. + + Qui parle d'offenser grand-père ni _grand'mère_? + +Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois; il +ne l'est pas suivant la méthode aujourd'hui en usage, de jeter les deux +_m_ dans la seconde syllabe, et de prononcer la _gra-mmaire_. De ces +deux _m_, l'une appartient à la première syllabe, l'autre à la seconde, +ce qui confond tout à fait _la gram-maire_ avec _la grand'mère_. + +Le nom propre _Grammont_ se prononce aussi mal _gra-mmont_. C'est +_gram-mont_ qu'il faut dire. Jadis on écrivait le plus souvent +_grandmont_, en latin _grandimons_. Le _d_ est tombé d'abord, parce +qu'il ne servait qu'à noter l'étymologie, et disparaissait dans la +prononciation; ensuite on a mal à propos réuni les deux _m_ en une +seule, et voilà comment le nom a fini par se trouver défiguré en +_Gramont_. + +Le mot _nenni_, autrefois si usité dans certaines provinces, et même à +Paris sous François Ier, lorsqu'on le rencontre dans Marot ou ailleurs, +on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit _né-ni_; c'est +ainsi qu'il est estropié au théâtre. D'autres, en petit nombre, _na-ni_. +Allez donc en Lorraine apprendre à prononcer _nan-ni_, en traînant sur +la première syllabe. + +Je préviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me faire, en +trouvant plus loin, dans des citations, _femme_, _âme_, figurés _fame_, +_ame_. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par l'âge des +manuscrits, où les copistes introduisaient l'orthographe de leur temps. +Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle des +mots _femme_, _âme_, remonte très-haut; mais l'autre l'avait +certainement précédée, et la règle générale se maintint encore longtemps +après que les mots _fame_ et _ame_ y faisaient exception. Nous serions +trop heureux d'avoir les manuscrits originaux, ou seulement +contemporains des auteurs! C'est déjà un grand bonheur, et dont il faut +remercier le hasard, que les plus anciens textes nous soient parvenus +dans les plus anciennes copies. + +Il y a encore des provinces où l'on prononce _malhon-nête_. Je ne +prétends pas que ces sons du fond de la gorge, _fan-me_, _malhon-nête_, +très-fréquents dans notre vieille langue, fussent plus agréables que +ceux du bout des lèvres par lesquels on les a remplacés. D'ailleurs, +nous ne pouvons guère juger ces questions impartialement, étant séduits +par l'habitude. Mon unique but est de montrer que ces inconséquences +apparentes, si multipliées dans notre langage, ne tiennent pas au fond +de la langue, mais sont des déviations résultant de l'oubli des règles +primitives. + + +§ III. + +SUPPRESSION DES LIQUIDES.--GRASSEYEMENT. + +Les Français sont enclins à grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient +de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'_r_ et l'_l_ ne +sont liquides qu'à condition d'occuper la seconde place; mais à la +première, elles sont très-dures. En ce cas, on avait deux ressources: +supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On écrivait _marbre_ +et _arbre_, par respect de l'étymologie _marmor_ et _arbor_; mais en +parlant, on supprimait la première _r_, _abre_, _mabre_, qui sont restés +ainsi chez le peuple. Nous disons encore un _candélabre_; on le disait +ainsi, mais on écrivait _candelarbre_, arbre qui porte des chandelles ou +candelles, _candelas_: + + Et quant il volt aler coucier, + Les _candelarbres_ volt drecier. + + (_Partonopeus_, v. 1697.) + +Il arrive même souvent que cette _r_ est supprimée dans l'écriture. M. +Méon, dans son glossaire du _Roman de la Rose_, fait cette note sur le +mot _chartre_:--«Aux _Quinze joyes du mariage_, on lit _geolier +chatrin_, parce que les anciens ôtaient l'_r_ de plusieurs mots; ils +écrivaient _quatier_, _mabre_, _paler_, _bone_ (_borne_).» (Méon, _R. de +la Rose_, IV, p. 228.) On voit que le grasseyement parisien remonte +très-haut. + +_Garson_ est le mot _gars_, avec la forme augmentative italienne _one_. +La Normandie a retenu l'usage de _gars_, qu'elle prononce _gâs_, +très-long:--Mon _gâs_;--N'a-vous point vu mon _gâs_? On prononçait donc +aussi _gâçon_. C'est la prononciation légitime et primitive; il est +fâcheux qu'elle soit devenue ridicule, comme il est fâcheux que le +féminin de _gars_, qui ne signifiait d'abord qu'une jeune fille, soit +devenu une grossière injure. + +_Fors_, qui est aujourd'hui _hors_, éteignait également l'_r_ et sonnait +_fô_. La preuve existe dans le mot _faubourg_, dont la vraie et +primitive orthographe est _forsbourg_;--bourg extérieur, du dehors.--Les +gens qui écrivent, abusés par leur oreille et leur ignorance, ont noté +_faux-bourg_. Il n'y a rien de _faux_ dans un _faubourg_; mais il est +situé _foras burgi_. + +_Armure_ se prononçait _amure_, et souvent on le rencontre figuré ainsi. +Anséis frappe Turgis, et lui met au corps l'armure de son bon épieu: + + Del bon espiet el cors li met l'_amure_. + + (_Ch. de Roland_, st. 97.) + +_Arme_ et _ame_ se confondant par la prononciation, on ne doit pas être +surpris que les copistes aient fréquemment confondu aussi l'orthographe +des deux mots, et mis l'un pour l'autre. + +Dans le _Fabel d'Aloul_: + + Tel loier a qui ce _encharge_; + Ma dame n'a soing de _hontage_. + +Évidemment on prononçait _enchage_ sans _r_. + +_Arsi_, participe du verbe _ardre_, se prononce encore actuellement en +Picardie _asi_. Le _Livre des Rois_ écrit indifféremment l'un et +l'autre: + +--«Il volt que d'iloc en avant nuls sun fil ne sa fille al deable ne +offrist ne nen _arsist_.» + +(_Rois_, IV, p. 427.) + +--«Il voulut que dorenavant nul en ce lieu n'offrist au démon ni ne +bruslast son fils ou sa fille.» + +--«E a sa quesine (de Salomon) furent _asis_ chascun jor dis bues gras.» + +(_Rois_, III, p. 239.) + +Rue des _Arsis_;--rue des _Asis_, des brûlés. + +_Lard_ rimait très-bien avec _gras_: + + Car il sait bien que el plus _gras_ + Est tout ades li mieudres _lars_. + + (Le _Fabel d'Aloul_.) + +«Car il sait bien qu'au plus gros cochon se trouve aussi le meilleur +lard.» + +_Mecredi_, en grasseyant, bonne prononciation, conforme aux vieux +textes, et non _mere-credi_. + +_Robert_ se prononçait _Robet_: + + Estes vous poignant a droiture + Contre lui son bouvier _Robet_: + Qu'as tu? fait il; qu'as tu, _vallet_? + + (_De Constant Duhamel_, v. 312.) + +--«Voici accourant droit à lui son bouvier Robert: Qu'as-tu, valet? +demanda-t-il.» + +Ce mot _valet_, bien qu'on écrivît par abus _varlet_, ne s'est jamais +prononcé autrement que _valet_, en grasseyant. Il est certain que +l'étymologie commandait avant l'_l_ une consonne; mais c'était l'_s_ et +non l'_r_, puisque _valet_ vient de _vassallettus_, diminutif de +_vassallus_. La bonne orthographe est donc _vaslet_, et c'est celle +aussi qu'on rencontre le plus souvent. + +L'autre liquide, _l_, était absolument dans les mêmes conditions. + +On prononcera très-bien _couple_, sans qu'il faille insérer un _e_ muet +rapide entre le _p_ et l'_l_;--_coulpe_ (de _culpa_) éteignait l'_l_ +devant le _p_ et sonnait _coupe_, comme une _coupe_, vase. + +Le sire de Coucy faisant sa déclaration d'amour à la dame de Fayel: + + Dame, pour vous amours sentir + Me fait ses maus à son plaisir. + --Sire, ma _coupe_ nesse mie. + + (_R. de Coucy_, v. 555.) + +«Monsieur, ce n'est pas ma faute.» + +Nous disons _inculpé_, on disait au moyen âge _encoupé_, bien plus +raisonnablement, puisque _in_ se traduit d'habitude par _en_, et _u_ par +_ou_. + +Coucy, surpris par Fayel dans le vestibule de la châtelaine, jure qu'il +ne venait pas pour elle. Il n'hésite pas à faire un faux serment, à +damner son âme pour sauver sa maîtresse: + + Et ainsi soit m'ame sauvee + Qu'a tort l'en avez _encoupee_. + + (_Coucy_, v. 4771.) + +Pour qui donc venait-il?--Pour la suivante. Isabelle, dévouée à sa +maîtresse, prend tout le déshonneur sur son propre compte: + + J'aime trop mieux estre _encoupee_ + Que ma dame en fust diffamee. + + (_Ibid._, v. 3659.) + +La locution qu'on reproduit encore quelquefois est donc _battre ma +coupe_, et non pas ma _coule-pe_. + +Le mot _sépulcre_ revient plusieurs fois dans _Garin_. Il est écrit +partout _sepucre_, sans _l_. + + Ha, sire Abes, por l'amor Dieu merci, + Por saint _sepucre_, ne faites mie ainsi! + + (T. II, p. 250.) + + +§ IV. + +LIQUIDE TRANSFORMÉE OU TRANSPOSÉE. + +TRANSFORMATION.--Le grasseyement conduisit à transformer l'_r_ sur le +papier, lorsque cette consonne était suivie d'une _l_; car alors l'_r_ +se changeait elle-même en _l_. Ainsi en avaient usé les Latins dans +_pellucidus_, _pellego_, etc. + +On écrivait donc _parler_, _merle_, ou, comme l'on prononçait, _paller_, +_melle_. + +Le héros du fabliau d'_Auberée la vielle maquerelle_, était célèbre dans +le pays de Compiègne et même au delà: + + De sa valor, de sa largesse + _Palloit_ l'en jusqu'en Beauvoisin. + +_Palloit l'en_, parlait on, on parlait. + +Notre jaloux, dit Auberée au jeune amant, garde bien sa femme; mais + + Ja ne la saura si garder + Que ne vos face lui _paller_. + +Le nom propre _Charles_ se prononçait _Châ-les_, qu'on a plus tard écrit +_Chasles_. _Charlemagne_ est souvent écrit _Challemagne_, _Challes_, +_Challon_, _Challot_, pour _Charlon_, _Charlot_: l'écriture usait +indifféremment des deux orthographes: + + _Challot_, _Challot_, biauz doulz amis... + _Challoz_ en est venuz au bois... + _Charlot_, se Diex me doint sa grace... + Hom n'en auroit pas, samedi, + Fait _Charlos_ autant au marchié. + + (Ruteboeuf, _De Charlot le Juif_.) + +_Merlin_ se prononçait _Mellin_;--_Merlot_, diminutif de _Merlin_, +_Mellot_.--«Le dit de _Merlin-Mellot_.» Prononcez de _Mellin-Mellot_. + +Il y a, en Normandie, un château de Chantemelle; c'est _Chante-Merle_. +La prononciation induisit à écrire _Chantemesle_. C'est mal à propos. + + Orsignot, _melle_ ne mauvis, + . . . . . . . . . . . . . . . . . + N'estoit si plaisans a entendre. + + (_Le lai de l'oiselet_, v. 85.) + +«Rossignol, merle ni alouette, n'était si agréable à entendre.» + +Un _merlan_ se prononçait _un mellan_. Dans le fabliau de saint Pierre +et du Jongleur, saint Pierre, en l'absence du diable, descend en enfer, +proposer une partie de dés au jongleur commis à la garde des chaudières: +Hélas! je n'ai point d'argent, dit le jongleur.--Mets des âmes au jeu, +répond saint Pierre, qui avait fait son plan de tricher pour tirer +d'affaire les pauvres damnés, comme de fait il y réussit: + + Dist li jougleres: C'est a droit. + Lors jete deseur le berlenc. + --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_, + Dist saint Pierre; perdu l'avez. + + (Barbaz., II, 195.) + +L'auteur de ce joli fabliau était Picard. Le peuple d'Amiens prononce +encore _un mélan_. + +De même le verbe _hurler_ sonnait _huller_. + +Dans le _Renart contrefait_, par Jacquemars Gielée, _Renart_, voyant sa +propre image reflétée dans l'eau d'un puits, croit apercevoir sa commère +_Hersent_: + + Lors a _hullé_ une grant foiz. + +Roland, traversant une forêt, entend au loin la chasse du roi: + + Les veneors du roy oï priser, corner, + Et les chiens d'altre part et glatir et _usler_. + + (_Gerard de Viane_, v. 155.) + +La rue _du Grand-Hurleur_ est inscrite, dans le catalogue de l'abbaye +Saint-Germain (1450), _rue de Hulleu_;--rue de Hurleur. Leboeuf a +prétendu que le nom de cette rue devait s'écrire _Hue-le_, parce qu'il y +avait probablement une maison de prostitution, et que probablement aussi +le peuple _huait_ tous ceux qu'il en voyait sortir. C'est une heureuse +imagination! + +Pourquoi écrivons-nous un chambe_ll_an, sinon par la tradition de la +prononciation ancienne? Vous voyez dans les vieux auteurs _chamberlan_, +ou _chambrelan_, _cambrelanc_, etc... + +Antoine de la Salle, l'auteur de ce charmant livre du _Petit Jehan de +Saintré_, le _Télémaque_ du XVe siècle, nous apprend, au chapitre II, +que la jeune dame des belles Cousines, depuis le trépas de feu +monseigneur son mari, «ne se voult remarier pour quelque occasion que ce +feust, pour ressembler aux autres vrayes vesves de jadis, dont les +histoires romaines, qui sont les _suppellatives_ de toutes, font tant de +glorieuses mencions.» + +_Mellusine_ est pour _Merlusine_ ou plutôt _mère Lusine_, mère des +Lusignan, dont le nom se prononçait _Lusinan_, témoin ce passage et une +foule d'autres de la chronique mal à propos intitulée _Chronique de +Rains_: «Et eschei li roaumes a une siene sereur qui estoit en la terre +de Surie, et estoit mariee à monsignor Guion _de Lusinan_.» (P. 18.) + +Quant à la fée Mellusine, qui épousa Raymond de Lusignan et fut la tige +d'une illustre et nombreuse famille, ce n'est pas ici le lieu de +raconter sa merveilleuse histoire; il suffit de dire que lorsqu'un de +ses descendants devait mourir, elle apparaissait la nuit sur les murs de +son château, poussant des cris lamentables; d'où le peuple a dit, en +commun proverbe: des cris de _Mère Lusine_. L'Académie prescrit de dire: +cris de _Mélusine_. Madame de Sévigné écrit _Mellusine_ par deux _l_. + + * * * * * + +TRANSPOSITION.--On usait souvent aussi de la seconde ressource quand +l'_r_ suivait une voyelle, étant suivie elle-même d'une consonne; +c'était de la transposer en avant de la voyelle. On écrivait _formage_, +à cause de _forma_, _formago_, _formagium_ (Du Cange), mais on +prononçait _fromage_;--_ferpes_ (_ferpatæ vestes_, habits troués, +effiloqués, guenilles), et on prononçait _frepes_, d'où _freperie_, +_friperie_. + + Apres ne doy oublier mie + Saint Seurin, pour la _ferperie_ + Qui est achatée et vendue + En son carrefour. + + (_Le Dit des Moustiers._) + +On dit encore en Picardie _flepes_, par la substitution d'une liquide à +l'autre. _Aller à flepes_, c'est porter des guenilles. _Un manteau +efflepé_. + +Nos pères faisaient _fourmi_ du masculin: _li formiz_. Le peuple dit +toujours _un fremi_. + +_Pormener_ ou _pourmener_, sonnait _proumener_. + + Quant la _porcession_ fut hors du grant moustier, + Felix par la main destre a pris le chevalier. + + (_Le Dit des trois Moines._) + +C'est la _procession_. + +Furetière témoigne qu'on disait autrefois _porfil_ (_contour_), au lieu +de _profil_; c'est-à-dire qu'il a rencontré ce mot écrit _porfil_. +Effectivement, je trouve dans un fabliau du XIIIe siècle: + + Li surcoz fu toz a _porfil_ + Forrez de menuz escureax. + + (_D'Auberée la vielle maquerelle._) + +«Le surcot était tout autour garni d'une fourrure d'écureuil.» + +Mais le changement a eu lieu dans l'orthographe et non dans la +prononciation, qui a toujours été _profil_. + +_Fremer_, _défremer_, pour _fermer_, _défermer_, se dit encore en +Picardie: + + En la grange le moine, si li a _defremée_... + L'ostesse s'emparti, à la clef _frema_ l'huis. + + (_Le Dit du Buef._) + +--«Que vous dirois jou? la pais fu faicte et _confremée_.» +(_Villehard._, p. 185.) + +_Dexter_ a fait _dextre_, et _sinister_, _senestre_. On prononçait +_dêtre_ et _senêtre_, comme _fenêtre_. _L_ et _r_ étant deux liquides, +ne comptent pas à la seconde place pour des consonnes entières; +cependant le désir d'obtenir un mot plus coulant à l'oreille a déterminé +quelquefois une transposition superflue en principe. Ainsi l'on a dit, +au lieu de _dêtre_, _drète_. Ensuite, à cette forme féminine, on a créé +le masculin _dret_, que l'on a écrit plus tard _droit_, _droite_; et +voilà comment _droit_ dérive de _dexter_, par métathèse ou +transposition. + +_Faible_ vient de même de _flebilis_, et a existé sous la forme +_floible_ (_flouèble_). Dans le _Livre des Rois_, dans saint Bernard, +dans les Moralités sur Job, on ne rencontre jamais que _floibe_, +_afloibir_; _floibeteit_, pour _faiblesse_, de _flebilitas_. Jean de +Meung, dans sa version d'Abélard, n'emploie jamais que _floibe_; le +roman de _Berte aus grans piés_ nous montre déjà ce mot avec deux _l_, +dont la seconde seule a survécu: + + Mais elle avoit el bois receu trop male rente + Que de plusieurs meschiefs ot eu plus de trente, + Si que ne pot mengier, tant fu et _floible_ et lente[8]. + + (_Berte aus grans piés_, p. 72.) + + [8] Ce dernier exemple donne lieu à une observation que je ne veux pas + différer, bien qu'elle soit anticipée et hors de la matière que nous + traitons en ce moment. + + La mesure de ces vers prouve qu'il faut prononcer dans le premier + _receu_ en deux syllabes, comme il est aujourd'hui; et dans le + second, _é-u_, avec diérèse, c'est-à-dire séparation des voyelles. + + J'espère faire voir plus loin que la langue française, dans + l'origine, n'avait point de diphthongues; qu'on prononçait _é-u_, + _vé-u_, _bé-u_, _recé-u_, etc., etc. + + La difficulté gît bien moins à constater de pareils faits, qu'à en + limiter l'étendue et la durée; d'autant qu'il y a toujours eu un + moment plus ou moins long où les deux formes étaient en concurrence + et subsistaient ensemble. + + Observons donc, puisque l'occasion s'en présente, que Adenes, + l'auteur de _Berte aus grans piez_, était contemporain de S. Louis; + qu'ainsi, dès le XIIIe siècle, la diphthongue commençait à s'établir + pour le participe passé en _u_. On la faisait ou on ne la faisait + pas, selon le besoin. + + Théodore de Bèze, en 1584, nous apprend que de son temps on + conservait religieusement l'habitude de la diérèse dans le pays + Chartrain et dans l'Orléanais, comme fait encore le peuple de Paris + pour le seul participe _eü_. + + Les Picards ont toujours affectionné la terminaison en _u_, et + prononcé _Diu_, _fiu_, du _fu_, le _liu_, les _yus_. Or, l'influence + picarde ayant été prédominante dans le français, à cause du nombre + considérable de poëtes fournis par la Picardie, au moyen âge, il est + vraisemblable qu'il faut attribuer à cette influence la forme qui a + fini par prévaloir. + + Remarquez aussi qu'Adenes, ménestrel du duc de Brabant, Henri III, + vivait dans le voisinage de la Picardie: son langage devait s'en + ressentir. + +Saint _Sulpice_ est appelé par le peuple _saint Suplice_, et c'est comme +l'écrit l'auteur du _Dit des Moustiers de Paris_: + + Apres, saint Pere du sablon + Et saint _Souplis_ i assemblon. + +Un _brelan_ s'est d'abord écrit _un berlan_, _un berlenc_ (le _c_ +euphonique): + + Un _berlenc_ aporte et trois dés + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Lors jete dessus le _berlenc_: + --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_! + + (_De S. Pierre et du Jongleur._) + +On prononçait _un bellan_, comme _un mellan_, ou bien plutôt _un +brelan_, parce qu'il était facile et doux de reporter l'_r_ de _berlan_, +ce qui ne se pouvait faire pour _merlan_. + +_Berbis_, formé de _vervex_, est devenu _brebis_. Les anciens textes du +XIIe siècle, saint Bernard, _les Rois_, écrivent toujours _berbis_. On +n'a jamais prononcé que _brebis_. + +Et _bergier_, par la même raison, se prononçait _breger_. + +Hernaïs, le neveu de Garin, se rend à l'armée suivi de cent braves +chevaliers: + + Il n'i vint pas comme villain _bregier_, + Mais comme prou et vigoureux et fier. + + (_Garin_, t. I, p. 133.) + +Il existe un nom propre _Bregé_;--c'est _Berger_. + +_Héberger_, _hébreger_: + + Et sachiez bien que nul escamp + Ne querrons de vous _hebregier_, + Que ne semblez mie _bregier_. + + (_La Violette_, p. 79.) + +--«Cuens des blans dras, cuens des blans dras, te deust ore avoir nus +essoigne tenu que tu... ne l'eusses _hebregié_ et recueilli?» +(_Villehard._, p. 196.) + +Un des plus curieux exemples de la transposition de l'_r_ se trouve dans +la _chanson de Roland_, où le nom de la province de _Frise_ est toujours +écrit _Fizer_; mais on est averti par la rime: + + Li reis serat as meillors pors de _Fizer_ + S'arrere guarde aurat detres sei _mise_. + + (St. 43.) + +On voit ici l'_r_ avancer de deux syllabes; c'est comme dans le mot +_Fontevrault_ (_Fons Ebraldi_), qu'on prononçait, du temps de Louis XIV, +_Frontevault_. Ménage a grand soin de nous en avertir. Cependant il n'y +avait pas ici nécessité absolue, l'_r_ étant aussi bien liquide après le +_v_ qu'après l'_f_; mais comme l'_f_ est plus forte, l'_r_ s'y appuie +mieux. + +C'est le même motif qui a changé _boucle_ en _blouque_:--«... La grant +espée de parement du roy, dont le pommeau, la croix, _la blouque_... +estoient couverts de veloux azuré.» + +(_Monstrelet_, III, fol. 22, 1572.) + +Lorsqu'il s'agit de transporter en français le mot _spiritus_, comme il +n'y avait pas moyen de garder les deux consonnes consécutives, on usa de +la ressource convenue en pareil cas, qui était de les faire précéder +d'un _e_ et d'éteindre ensuite l'_s_ dans la prononciation, en donnant à +l'_e_ le son fermé.--On supprimait la terminaison latine. + +Cela produisit le mot _espir_, qui est la forme écrite la plus ancienne, +la seule à peu près qu'on rencontre dans les textes du XIIe siècle, et +qui se montre encore quelquefois dans les manuscrits du siècle suivant. + +--«Cis filh vivent dedans par _espir_ ki defors muerent par char.» +(_Job_, 504.) + +«Ces fils vivent au dedans par l'esprit, qui au dehors meurent par la +chair. + +--«La splendors del _Saint Espirs_.» (_Ibid._, 513.) + +Mais on transposait l'_r_, et l'on prononçait comme bientôt on +l'écrivit, _esprit_. + + Amis, de part le _Saint-Espir_, + Tos tes voloirs veuil accomplir. + + (_De S. Pierre et du Jongleur._) + +«De par le Saint _Epri_--tous tes vouloirs veuil _accompli_.» + +_Fierte_ vient de _feretrum_. D'après les règles précédentes, vous +prononcerez _fetre_, _ie_ valant _é_ accentué, et l'_r_ se transposant +après le _t_:--_La fetre_ de saint Romain. Ce mot se rapproche de +_feretrum_ bien plus que _fiere-te_. + +Le peuple, fidèle à cette habitude de transposer l'_r_ pour fuir deux +consonnes consécutives, persiste à nommer _un épervier_, _un éprevier_. +C'est l'antique prononciation. Turold nous apprend que Barbamouche, le +cheval du Sarrasin Climborins, était plus rapide qu'épervier ni +hirondelle: + + Plus est isnels qu'_eprever_ ne arunde. + + (_Chans. de Roland_, st. 115, v. 10.) + +L'ancien dictionnaire de l'Académie enregistre cette prononciation sans +la blâmer ni l'approuver; mais Ménage, de son autorité privée, décide +que _épervier_ est la seule prononciation légitime. C'est dans ses +_Réflexions sur la langue françoise_, dans ses _Observations_ il s'était +contenté de dire: + +«Celui qui porte les épreuves (d'une imprimerie) s'appelle _épervier_, +par corruption pour _épreuvier_, ou par allusion à un _épervier_, à +cause qu'il doit voler et _voler viste comme un épervier_, en portant et +rapportant les épreuves. Et à ce propos, il est à remarquer que nos +anciens disoient _éprevier_, au lieu d'_épervier_.» (_Obs._, p. 336.) + +Tout le génie étymologique de Ménage brille dans cette conjecture sur +l'_épreuvier_, qui vole comme un _épervier_. + +De _verus_ on a fait _voir_, qu'on prononçait _vouére_, quand l'_r_ +finale était suivie d'une voyelle: _voir est_, _verum est_. Mais quand +le second mot commençait par une consonne, on ne pouvait plus conserver +l'_r_ à la fin, ce qui eût ajouté un _e_ muet et donné deux syllabes au +lieu d'une. Que faisait-on alors? On transposait l'_r_ en parlant, et, +tout en écrivant _voir_, on prononçait _vroi_, _vroué_, et finalement +_vrai_. + + Enfans, ce dist Aymon, soyez bien retenans + Ce que vo mere dist, car elle est _voir_ disans. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 138.) + +Car elle est _vré disant_, et non _voire disant_, qui romprait la +mesure. + +La _broderie_ fut inventée pour orner le _bord_ d'un vêtement. _Border_, +_broder_, c'est le même mot; l'un est le mot écrit, l'autre le mot +parlé. + +On écrivait _poverté_ à cause de _paupertas_, mais on prononçait +_povreté_: + + Ben a cinq ans qu'ai chi devant esté + Ne puis veoir riens de lor _poverté_. + + (_Ogier_, v. 7590.) + +_Verté_, contracté de _vérité_, prononcez _vreté_. + + Quand l'empereur entendi la _verté_. + + (_Ogier_, v. 424.) + +_La ferté_ est par syncope pour _la fermeté_; _firmitas_, dans la basse +latinité, est une forteresse. La Ferté-Milon, la Ferté-sous-Jouarre, +c'est la Forteresse-Milon, la Forteresse-sous-Jouarre. Mais en écrivant +_la Ferté_ par respect de l'étymologie, on ne prononçait pas, comme +aujourd'hui, _la Fereté_ en trois syllabes. A quoi aurait-il servi de +syncoper _Fermeté_? On prononçait _la Freté_, et il est arrivé +quelquefois aux copistes de l'écrire ainsi: l'auteur du _Roman de +Gaydon_ dit que Thibaut d'Apremont possédait, outre cette terre, la +noble forteresse de Hautefeuille: + + Suens fu Mont aspres, s'en tint les heritez, + Et Haute foille, celle noble _Fretez_. + + (_Intr. du Roland_, p. 24.) + +«Sien fut Montaspres, il en tint les héritages, et Hautefeuille, cette +noble _ferté_.» + +_Liber_, libre; _libertas_, _libreté_, quoiqu'on écrivît _liberté_. + +_Virtus_, _vertu_, c'est-à-dire _vretu_. + +_Tremper_ vient de _temperare_, l'_r_ transposée pour faciliter la +syncope. Les vieux romans parlent souvent de _tremper une harpe_, c'est +l'accorder. On accorde encore les pianos _par tempérament_, c'est-à-dire +en _tempérant_ les quintes, parce qu'il est impossible de les accorder +avec une justesse mathématique. + +Aussi les malheureux scribes finissaient-ils par ne plus s'y +reconnaître, confondant la forme parlée avec la forme écrite, figurant +_er_ où il fallait _re_ selon l'étymologie, et _vice versa_: + + Li quens Rolians Gualter de luing apelet[9]: + _Pernez_ mil Francs de France nostre tere. + + (_Chanson de Roland_, st. 63.) + + [9] _t_ euphonique, muet. + +«Le comte Roland de loin appelle Gautier: _Prenez_ mille Français, etc.» + +Il fallait écrire _prenez_, puisque la racine est _prendere_. + +Je terminerai ce chapitre sur les consonnes consécutives, par une +observation qui doit fortifier ce que j'en ai dit. Je la tire d'un +grammairien latin, Priscien, qui écrivait au commencement du IVe siècle. +Il nous apprend que la plus dure des consonnes, l'_s_, perdait souvent +sa force, et que _les plus anciens poëtes latins_, _et maxime +vetustissimi_, la faisaient disparaître en certaines rencontres. Et il +cite de Virgile, _ponite Spes sibi quisque suas_, que l'on prononçait +_ponite 'pes_; sans quoi l'_e_ de _ponite_ fût devenu long. + +Il est assurément curieux de rencontrer l'usage si complétement d'accord +avec la logique, et de voir un principe appliqué ainsi jusque dans ses +dernières conséquences. + +Mais voici qui recule encore beaucoup l'origine de cette loi: c'est +qu'on la retrouve dans Homère. Homère fait brève la voyelle suivie de +_st_, _sk_, évidemment en ne tenant pas compte de l'_s_ dans la +prononciation: + + [Grec: PolystaphyLON TH' HISTIaian] + + (_Iliad._, II, v. 537.) + + [Grec: OUDE SKAmandros elêge to hon menos, all' eti mallon...] + + (_Ibid._, XXI, v. 305.) + + [Grec: ALLA SKAmandros] + + (_Ibid._, v. 124.) + +Et dans l'Odyssée: + + [Grec: Pelekyn megan, ÊDE SKEparnon][10]. + + [10] Voyez Priscien, dans Putsch, p. 557-564, et 1320. + +Comme les vers ont toujours été calculés pour l'oreille et non pour +l'oeil, il est manifeste qu'on prononçait, en retranchant le _sigma_: +[Grec: Hitiaian,--alla Kamandros,--êde keparnon.] + +Catulle a dit de même, _Unda Scamandri_. Si l'on doute que l'assertion +de Priscien soit exacte, il suffit d'ouvrir tout ce qui nous reste +d'anciens poëtes latins cités dans Nonius Marcellus: Ennius, Lucrèce, +les fragments de Lucile, Plaute, ce fidèle témoin des habitudes du +langage. De leur temps, l'_s_ suivie d'une autre consonne s'effaçait +non-seulement de la prononciation, mais encore de l'écriture: + + Volito viv_u' p_er ora vivum. + + (_Ennius._) + + Quam semper fuvit stolidum genus Aiacidarum! + Bellipotent_ei' s_unt mag_i q_uam sapientipotenteis! + + (Id., _Ex Annal._, VI.) + + Tum mare velivolum florebat navib_u' p_andis. + + (_Lucrèce_, V.) + + Majorem interea capiunt dulcedin_i' f_ructum. + + (_Ibidem._) + + Nec molles op_u' s_unt motus uxoribus hilum. + + (_Id._, IV.) + +Lucrèce se procure ainsi sans façon quantité de dactyles que ses +successeurs n'osaient plus avoir; car, chez les Romains aussi, la langue +écrite devint la langue littéraire, au préjudice de la langue parlée; et +le témoignage des yeux prévalut sur celui de l'oreille. A peine dans +Horace et dans Virgile retrouve-t-on quelque vestige de l'ancien usage +général[11]. L'archaïsme, comme chez nous, y passe pour une faute ou +pour une licence. + + [11] Le _sæpe _st_ylum_ d'Horace devait se prononcer _sæpe 'tylum_, et + ce vers de Virgile, + + Inter se coiisse _viros et_ decernere ferro. + + (_Æneid._, XII, 709.) + + serait mieux écrit: + + Inter se coiisse _viro' et_ decernere ferro. + + Quelques commentateurs et éditeurs ont imaginé de substituer + _cernere_ à _decernere_; rien ne les y autorisait, que leur embarras + de comprendre la mesure. Servius indique positivement l'élision de + _viros_ sur _et_. + + La question du _sigmatisme_, tant controversée par les érudits, est + au fond bien simple: les exemples qu'on allègue pour et contre ne + sont qu'une affaire d'orthographe. + + Au Xe siècle, Abbon, bénédictin de l'abbaye de Fleury, écrit à ses + disciples anglais que dans _Deus summus_ la première _s_ disparaît, + afin d'éviter le sifflement: «Inter duas etiam partes cum _s_ + præcedit, ut _Deus summus_, ne nimius sibilus fiat, prior _s_ sonum + perdit.» + + (_Quæst. grammat._, ap. Maio, _Bibl. Vaticana_, t. V, p. 337.) + +Les habitudes de langage du temps d'Ennius, de Pacuvius et de Plaute, +puisqu'elles avaient sous Auguste cédé à des habitudes opposées, comment +se retrouvent-elles à l'origine de notre langue, et si fortes qu'elles +en deviennent un caractère essentiel? La réponse est facile: Le latin +s'est transmis dans les Gaules par l'armée, par les soldats. Le peuple +de Rome, comme celui de Paris, ignorait les vicissitudes du parler +littéraire, et conservait intacte la tradition orale. Notre +prononciation française nous vint des contemporains d'Ennius. + +Voilà donc une loi d'euphonie transmise sans altération depuis Homère +jusqu'aux trouvères de la langue d'_oui_, en traversant toute la poésie +latine. On conviendra qu'il y a quelque dommage de l'avoir laissée périr +après trois mille ans d'existence et de bons services. Nous avons fait +triompher sur l'harmonie grecque la barbarie du Nord. Voltaire, en nous +appelant Athéniens, nous faisait trop d'honneur. + + + + +CHAPITRE II. + +De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur la +finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les rimes en +_i_. + + +§ Ier. + +N'est-il pas ridicule que nous prononcions _aimer_, _jouer_, _louer_, +comme _aimé_, _joué_, _loué_, et que nous fassions sentir la finale _r_ +dans _courir_, _mourir_, _jouir_? Le peuple n'a pas accepté cette +inconséquence: il continue à dire à l'infinitif, _couri_, _mouri_, +_queri_, _joui_. Il a raison. + +RÈGLE.--On ne faisait jamais sentir de consonne finale; et il ne pouvait +y avoir à cette règle une seule exception; car elle est la conséquence +immédiate de celle des consonnes consécutives. Supposez en effet qu'on +prononce avec l'_r_ finale _courir_, _mourir_; vous retombez aussitôt +dans l'inconvénient qu'à tout prix on avait résolu d'éviter, deux +consonnes de suite. _Courir fort_, _mourir bientôt_, dans la +prononciation moderne, ne peuvent s'articuler sans l'intercalation de +cet _e_ muet qu'on écrase, et qui obscurcit notre langage d'une +multitude de sons sourds, rudes et confus. + +Une autre conséquence, c'est que la plupart des mots avaient deux +terminaisons, l'une devant une voyelle, l'autre devant une consonne, et +qu'il existait, dans tel ou tel cas donné, deux prononciations pour une +seule orthographe. Par exemple, on prononçait l'infinitif du verbe +_aimer_ comme le participe passé, comme nous faisons aujourd'hui; et +l'on eût dit, en faisant sentir l'_r_,--_Aimer éternellement_. + +Je rappellerai ici un passage de Théodore de Bèze, que j'ai déjà cité; +mais il est important: «Une consonne finit-elle un mot, elle se lie à la +voyelle initiale du mot suivant, si bien qu'une phrase glisse tout +entière comme un seul et unique mot.» (_De Fr. ling. recta pron._, p. +10.) + +Th. de Bèze ne parle que du cas où le second mot commence par une +voyelle; mais il a fallu prévoir aussi le cas où il commencerait par une +consonne, et, pour obtenir cette prononciation coulante qui fait glisser +la phrase entière comme un seul mot, on a pratiqué, sinon formulé, cette +loi de n'articuler jamais de consonne finale. + +Cette consonne doit donc être considérée comme n'appartenant pas dans la +prononciation au mot qui la traîne après soi sur le papier, mais plutôt +au mot subséquent. C'est une espèce d'en-cas réservé pour les besoins de +l'euphonie, pour servir de liaison et adoucir le passage entre deux +voyelles. Son rôle est d'être présente quand on a besoin d'elle, et de +s'effacer lorsqu'on n'en a pas besoin. + +Une objection toute naturelle se présente: d'après cet arrangement, tout +mot devrait se terminer par une consonne, afin de fuir les hiatus. C'est +ce qui n'a pas lieu; le soin de l'euphonie n'allait donc pas si loin que +je le prétends. + +Je réponds que cela n'a _plus_ lieu, mais que dans l'origine, et je le +ferai facilement voir, tout mot se terminait par une consonne, tantôt +étymologique, tantôt intercalaire, quand l'étymologie n'en fournissait +pas. Je montrerai que de ces consonnes, les unes ont été recueillies et +fixées par l'écriture, les autres ont été omises arbitrairement, au +hasard; et que ces omissions, par l'influence inévitable de la langue +écrite sur la langue parlée, ont introduit à la longue cette immense +quantité d'hiatus qui défigurent notre prose, et ont fini par rendre la +poésie à peu près impossible. Les consonnes euphoniques seront l'objet +d'un chapitre particulier; il me suffit de les indiquer ici, et, sans +anticiper sur cette matière, je reviens aux finales, qu'il faut passer +rapidement en revue, afin de constater et l'ancien usage et les +inconséquences modernes. + + +B. + +Il n'y a rien à dire du _b_. Comme finale, il n'a jamais été +employé[12]. C'est une labiale trop molle; on se servait de sa forte le +_p_, sur lequel la terminaison s'appuie mieux. + + [12] Bien entendu, il n'est question ici que des mots français, et non + de ceux qu'on a importés d'Allemagne ou d'Angleterre. + + +C. + +_Bec._ On ne disait pas le _beque_ d'un oiseau, mais le _bé_; témoin le +mot _béjaune_, si fréquent dans Molière, et que les anciennes éditions +écrivent encore _bec jaune_. Laissez-moi lui montrer son _béjaune_, lui +montrer qu'il est né d'hier, et manque de jugement et d'expérience +autant que ces jeunes oiseaux qui ont encore le bec entouré de jaune. + +_Sec_ sonnait _sé_, aussi bien que sel, en sorte que _siccus_ et _salis_ +se confondaient pour l'oreille. Aussi, dans _le Dit des rues de Paris_, +la rue _de l'Arbre-Sec_ est-elle inscrite rue _de l'Arbre-Sel_, +absurdité qui s'explique tout de suite par la prononciation: c'était +toujours la rue de l'_Abre Sé_. Le copiste, peu soucieux de +l'étymologie, n'a vu qu'une chose, l'avantage de rimer plus richement à +l'oeil: + + En la rue de l'_Arbre-Sel_, + Qui descent sur un beau _ruissel_. + +Si l'abbé Leboeuf eût songé à la prononciation, il n'eût pas été forcé +de recourir à cette conjecture, que _l'Arbre-Sel_ était peut-être pour +_l'Arbrissel_: rue de l'Arbrisseau. + +On fait aujourd'hui sonner bien fort le _c_ final de _mameluc_, comme +s'il y avait _Mameluque_; cet abus date du XIXe siècle, car, du temps de +Voltaire, on prononçait _mamelus_: + + Contre les _mamelus_ son courage l'appelle. + + (_Zaïre_, III, sc. 1.) + +Toutes les éditions imprimées du vivant de Voltaire, et l'édition de +Kehl, portent _mamelus_; et la tradition de cette prononciation s'était +conservée au Théâtre-Français, que la barbarie à la mode envahit +déplorablement chaque jour. + +Nous prononçons encore _estomac_ sans faire sonner le _c_, non plus que +dans _porc_, ni dans _porc-épic_. Porc-_épique_, comme quelques-uns +affectent de dire, s'entendrait tout au plus du sanglier d'Érymanthe, ou +du cochon rôti dont Ulysse fut régalé chez Eumée. + +_C_ au milieu d'un mot, devant une voyelle, s'adoucissait en _g_ par la +prononciation: _segond_, de _secundus_. Les Latins disaient de même +_quingenti_ pour _quincenti_. Au contraire, _ago_ faisait _actus_, et +non _agtus_, la dureté du _t_ ne pouvant s'allier à la mollesse du _g_. + +_C_ se rencontrant dans un mot suivi d'un _t_, laisse dominer le _t_, ou +plutôt se transforme pour renforcer ce _t_: + + Belle _dottrine_ met en lui + Qui se chastie par autrui[13]. + + (_L'Hostel de Cluny_, p. 128.) + + [13] S'instruit par l'exemple d'autrui. + +On écrivait _pacte_, et l'on prononçait _patte_. _Apactir_ (sens +analogue à _affermer_), _apatir_, _tenir en apatis_:--«Laquelle cité un +pauvre soudoyer Bourgognon, nommé Pernet Braset, _tenoit en apatis_, le +roi estant dedans.» + +(_Olivier de la Marche_, liv. I, ch. 3, p. 124, édit. de 1567; Gand.) + +C'est pourquoi quelques scribes mettaient _ct_ où l'étymologie demandait +deux _tt_. Par exemple, dans les Mémoires de Jacques du Clercq, +_mettre_, _remettre_, _promettre_, sont toujours écrits _mectre_, +_remectre_, _promectre_. (Édit. Buchon). La différence n'existe que pour +l'oeil. + + +D. + +(Voyez le chapitre des consonnes euphoniques intercalaires.) + + +F. + +_F_ finale précédée d'un _é_ tombait, et l'_é_ sonnait fermé. + +_Chef_ sonnait _ché_, comme _clef_, de _clavis_, n'a pas cessé de sonner +_clé_. _Chef-d'oeuvre_, _Chédeville_ (nom propre, pour _chef-de-ville_). + + Lor vont trancher les _chés_ des bucs[14]. + + (_Benoît de Sainte-More_, v. 2243.) + + [14] Des bustes. Le _c_ indique l'étymologie _bucha, truncus, stipes_ + (cf. Ducange), plutôt que _bustum_, qui est du bon siècle. + + La veissiez tant decouper! + Tant _chés_ fendus en deux meitiez! + + (_Ibid._, v. 5148.) + +Si Charlemagne ne s'enfuit au plus vite, dit l'amiral Baligant, le roi +Marsile va être ici vengé: j'en livrerai la tête (de Charlemagne). + + Li reis Marsile enqui serat venget: + Par sun puing destre en livrerai le _chés_. + + (_Ch. de Roland_, st. 196, 20.) + +On écrit toujours _chef_, et l'on commence à n'écrire plus que _clé_. On +peut encore mettre en vers _chef auguste_; on n'y peut plus mettre +_bailli arrogant_, qu'on eût écrit jadis _baillif arrogant_, de +_baillivus_. + +Le peuple persiste à dire _un habit neu_;--il a fait adopter à la bonne +société le _boeu_ gras. Un _boeufe_ et un habit _neufe_ sont aussi +barbares qu'un homme _veufe_, la _soife_, les _Juifes_, etc. + +Dans _la Chace dou cerf_: + + Dois tu crier: Appelle! appelle! + Le cuir trousse derriere toi: + N'est pas merveille se t'as _soi_. + + (Jubinal, _Nouv. recueil_, I, p. 169.) + +Tous les anciens manuscrits écrivent _les Juis_; c'est comme le +prononçait Regnier, qui fait rimer ce mot à _ennuis_: + + ... J'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'_ennuis_, + Me voir à Rome pauvre, entre les mains des _Juifs_. + + (Sat. VIII.) + +L'_f_ finale se change, devant une voyelle, en sa douce _v_. _Chef_, +_chevet_; _neuf_, _neuve_; _Juif_, _Juive_. C'est pourquoi l'on prononce +_neuv hommes_. + + +G. + +On le rencontre aux premières personnes de l'indicatif: _Ving_, _tieng_, +etc.: + + Contre-val rue de la Harpe + _Ving_ en la rue S. Seuering. + + (Guillot de Paris, _le Dit des rues_.) + + Beau fils, ce _tieng_ a grant savoir + Que faciez trestoz son vouloir. + + (_Partonopeus_, v. 3913.) + +_G_ représente ici le pronom _je_: _Vins-je? tiens-je?_ + +Mais il est marqué souvent où il n'y a point d'élision, ni de pronom de +la première personne: ainsi, à la fin de _saint Sevring_, et d'une foule +d'autres mots, _ung_, _loing_, _soing_, _besoing_, _tesmoing_, etc., +etc., où l'étymologie ne justifie pas sa présence. C'est un des nombreux +abus d'un temps où il n'existait point de code pour la grammaire ni pour +l'orthographe. + +Il faut observer que le _g_ final parasite ne se rencontre pas dans les +manuscrits d'une très-haute antiquité. Il se montre au XIVe siècle, +devient plus fréquent au XVe, et le XVIe l'a prodigué; car la pédanterie +des consonnes inutiles a été le caractère de cette époque. On croyait, +en surchargeant l'écriture, étaler une grande érudition d'étymologies. + +Nos pères avaient grand soin d'appuyer fortement les terminaisons de +leurs mots. Ils écrivaient _sanc_ par un _c_, et nous disons encore du +_sanc_ humain, quoique nous écrivions _sang_ avec un _g_, à cause de +_sanguis_. Devant une liquide le _g_ reparaissait: _sanglant_, +_sanglot_. + +Mais, suivi d'une consonne plus forte que lui, il la laisse prévaloir. +Ainsi dans _Magdelaine_ il s'efface devant le _d_. + + +H. + +L'_h_ ne termine aucun mot dans notre langue; mais puisque l'occasion se +présente d'en dire quelque chose, nous ne la laisserons pas échapper. + +C'était, chez les Grecs, un signe d'aspiration; elle ne paraît pas avoir +joué ce rôle chez les Latins, qui l'ont reproduite plutôt comme +indication étymologique et par imitation. Les Italiens modernes, après +l'avoir employée, l'ont bannie de leur langue. + +L'emploi le plus clair de l'_h_ dans notre vieille langue, c'est d'avoir +marqué la diérèse. Elle servait à empêcher la fusion de deux voyelles en +une diphtongue. Par exemple, _Loherain_; _Loheraine_. + + _Loherane_ ont et Ardane escillie. + + (_Ogier_, v. 10784.) + + Mes sires est li _Loherains_ Garin. + + (_Garin_, II, p. 270.) + +Prononcez comme _Laurain_, comme dans _Hohenlohe_, l'_au_ si long qu'il +compte pour deux syllabes. C'est encore la prononciation actuelle en +Lorraine. + +Quant à l'_h_ aspirée au commencement des mots, je crois qu'elle était +inconnue, au moins pour les mots dérivés du latin. Aujourd'hui même, +elle n'y tient qu'un emploi commémoratif: _honnête_, _habile_, _homme_, +_honneur_, _humble_, _habitude_, _héritier_, etc., etc., se passeraient +parfaitement de l'_h_ initiale; la prononciation n'y perdrait rien. Elle +a été transportée chez nous par imitation; et cette imitation aveugle +l'a même attachée à des mots où elle est tout à fait intruse: _huile_, +d'_oleum_;--_hermite_, d'_eremita_;--_haut_, de _altus_;--_huit_, +d'_octo_, etc. + +La valeur d'aspiration s'est aussi fixée au hasard. Pourquoi aspire-t-on +l'_h_ dans _héros_, et pas dans _héroïque_ ni dans _héroïne_[15]? +Pourquoi dans _huit_ et pas dans _dix-huit_? Le _Livre des Rois_ écrit +partout _uit_, _dise uit_, comme nous prononçons encore aujourd'hui: + + [15] Vaugelas donne pour motif le danger de confondre les _héros_ avec + les _zéros_ et les _hérauts d'armes_. Ménage n'approuve que la + moitié de cette excuse. + +--«_Uit_ ans out Josias quant il cumenchad a regner.» (_Rois_, IV, p. +422.) + +--«_Dise uit_ anz out Joachim quant il cumenchad a regner.» (P. 432.) + +La _chanson de Roland_ met _oidme_ pour huitième. Benoît de Sainte-More, +_uitme_: + + En l'_uitme_, si cum nos lisum, + Le jor de s'expiation. + + (_Chron. des ducs de Normandie_, v. 7022.) + +«Dans le huitième jour, comme nous lisons.» + + E si cum l'estoire remembre + Dreit à l'_uitain_ jor de décembre. + + (_Ibid._, v. 4281.) + + Tant ont alé qu'a l'_uitme_ nuit + Sont en Salence od grand deduit. + + (_Partonopeus_, v. 6165.) + + Et pres d'_uit_ jor i sejournerent. + + (Barbaz., I, p. 102.) + +Nous disons _le huit_, _le huitième_; c'est du caprice, et ce caprice +est encore bien plus frappant dans le mot _onze_, que nous aspirons, +sans même qu'il y ait pour la vue le prétexte de l'_h_. Vers _les onze_ +heures, _au onzième_ siècle, se prononcent comme s'il y avait _les Honze +heures_, _au Honzième siècle_. Nos pères ne soupçonnaient pas ces +étrangetés. Ils figuraient _haut_ avec ou sans _h_; mais s'ils en +écrivaient une, ils n'en tenaient pas compte dans le langage, comme le +montre ce passage de Benoît de Sainte-More: + + Dit li reis: _Queu_ baronie, + _Quel_ haute gent de Normandie. + + (T. II, p. 143.) + +Du temps de François Ier, on n'aspirait pas encore l'_h_ de _haut_; +notre prononciation paraît avoir été inconnue à la reine de Navarre: + + Et qu'est cecy? Tout soudain en cette heure + Daigner tirer mon ame en _telle haultesse_, + Qu'elle se sent de mon corps la maistresse! + + (_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 22.) + + Oyez qu'il dit: O _invincible haultesse_... + + (_Ibid._, p. 68.) + + O _admirable hautesse_, + Grace nous te rendons. + + (_La Nativité de J. C._, p. 166.) + +La reine de Navarre, qui s'exprimait ainsi, mourut en 1549. +Trente-quatre ans après, c'était déjà une grosse faute de ne point +aspirer l'_h_ dans _haut_, _hautesse_. Théodore de Bèze, en 1583, +signale «ce vice de prononciation, insupportable aux oreilles délicates +(_purgatis auribus_). Cependant, ajoute-t-il, en Bourgogne, en Guyenne, +à Bourges, dans le Lyonnais, tout le monde, à peu près, prononce _en +ault_, _l'autesse_, _l'aquenée_, _l'azard_, _les ouseaux_.» (_De Ling. +fr. rect. pron._, p. 25.) Et il fait suivre sa remarque d'une liste des +mots où l'_h_ est aspirée. Cela nous montre avec quelle rapidité les +langues se modifient dans les sphères élevées. + +Dans des mots d'origine autre que latine, peut-être y avait-il des +raisons d'aspirer l'_h_; par exemple, dans _haine_[16], _honte_, etc. +Cependant on lit fréquemment, dans le _Livre des Rois_, _jo l'haz_,--je +le hais. + + [16] Ménage dérive _haïr_ d'_odire_, «vieux mot inusité, pour lequel + on a dit _odisse_.» (_Observat._, p. 185.) Cela paraît au moins + douteux. L'Académie range _haïr_ parmi les mots qui ne viennent pas + du latin (voyez l'art. _H_); elle y joint _hâbler_, _hasard_, + _hâter_, _happer_, etc., qui tous aspirent l'_h_ et sont modernes. + + +K. + +Il n'y a rien à dire du _k_ comme finale, puisqu'il ne paraît jamais à +la fin d'un mot. + +Mais il est fréquent comme initiale, et beaucoup plus fréquent qu'on ne +le croirait si l'on s'en fiait au rapport des yeux. En effet, la +notation par _ch_ était pour le langage identique à celle du _k_. On +employait indistinctement l'une ou l'autre: le même manuscrit écrit +_carles_, _kalles_; _karlemaine_, _challemaine_; _charlon_, _carlun_, +_kallon_.--C'est ainsi que le nom propre _Callot_ est le même que nous +voyons écrit _Charlot_. + +Nous prononçons aujourd'hui _chaud_, qui vient de _calidus_; nos pères +écrivaient _chalt_, et prononçaient _caud_. + +_Chambre_, de _camera_, est aussi souvent écrit _cambre_;--_chanson_, +_canson_;--_charn_, _carn_ (_carnem_), aujourd'hui _chair_;--_chaîne_, +de _catena_; _chastier_, de _castigare_; _chien_, de _canis_; _chaïr_, +de _cadere_; _chaste_, de _castus_; _chanoine_, de _canonicus_; +_charbon_, de _carbo_; _chanut_, aujourd'hui _chenu_, de _canutus_; +_chape_ ou _cape_, de _caput_; tous ces mots, et une multitude de +semblables, se rencontrent figurés par _ch_, _c_ ou _k_, et les trois +formes, je le répète, dans le même manuscrit. En rapporter des exemples +serait chose infinie; il suffit d'ouvrir la _chanson de Roland_, ou le +_Livre des Rois_, ou le premier texte venu du moyen âge. Les plus +anciens sont toujours les meilleurs. + +La valeur attachée actuellement à cette notation _ch_ est moderne, on +peut en être sûr. + +Rien ne l'autorise que l'imitation des étrangers, puisque l'étymologie +prescrit partout le son rude du _k_. + +La Picardie, qui a tant fourni à la langue française et à la littérature +du moyen âge, a retenu la prononciation originelle du _ch_. Elle dit un +_kien_, la _bouke_, une _mouke_, etc. C'est ce qu'on pourrait appeler +les libertés de la langue picarde, aussi compromises, hélas! que celles +de l'Église gallicane; ce qui n'empêche pas la Picardie d'avoir aussi de +son côté le droit et la raison, si l'usage est contre elle. + +Car pourquoi prononcez-vous de même le _coeur_ d'un homme et le _choeur_ +d'une église? Comment n'êtes-vous pas _choqués_ de prononcer un +_choriste_? d'avoir l'adjectif _charnel_ et le substantif _carnage_, +qu'on écrivait _charnage_ autrefois? On emploie aujourd'hui des +_charpentiers_; on ne connaissait jadis que des _carpentiers_, comme +vous l'atteste le nom propre, témoin irrécusable. Avouez qu'un _char_ +fuyant dans la _carrière_ est une inconséquence; les Picards n'ont point +à se la reprocher, qui disent un _kar_ et une _karette_. On se croit +dans le bon chemin, parce qu'on suit la mode; ce sont les Picards qui +sont dans le bon _kemin_ (_caminus_, Du Cange), parce qu'ils suivent +l'étymologie et les coutumes de nos pères. + +Les notations _cu_, _qu_, équivalaient au signe _k_. _Queux_, _cuider_, +_cuisine_ ou _quisine_, étaient prononcés _keux_, _kider_, _kisine_, et +le plus souvent même figurés ainsi. La distinction du son de l'_u_ dans +ce groupe, date du milieu du XVIe siècle seulement. Elle fut introduite +par les ecclésiastiques, non sans résistance; car on cite un bénéficier +qui fut dépouillé de ses bénéfices pour s'être obstiné à garder +l'ancienne mode, et à prononcer _kiskis_ et _kankan_, pour _quisquis_ et +_quanquam_. On sait la part que prit dans cette ridicule affaire le +malheureux Ramus: il tenait aussi pour _kiskis_. Bien que ses +adversaires aient triomphé, grâce à l'adresse qu'ils eurent de mettre le +roi et le parlement de leur côté, l'on prononce encore aujourd'hui _ki_, +_kelle_, et _un kidan_ (_quidam_). _Quem_ sonnait _kem_, ou plutôt +_kan_. Nous nous en souviendrons plus tard, quand nous rechercherons +l'étymologie de _péquin_. + + +L. + +Les syllabes _al_, _el_, _ol_, sonnaient isolément ou suivies d'une +consonne, _au_, _eu_, _ou_; suivies d'une voyelle, comme aujourd'hui, +_ale_, _ele_, _ole_. + +Ainsi les mots finissant par l'une des trois avaient double terminaison, +selon l'occurrence. + +On disait _vau_, _chevau_, _mau_, _Vaufleury_, _chevau-léger_, +_Maupertuis_; et l'oeil voyait, _Valfleury_, _cheval-léger_, +_Malpertuis_. Mais on prononçait _Val antive_ ou _Val ancienne_[17], +_cheval agile_, etc. + + [17] _Val_ était féminin. C'est sans doute la finale masculine _au_ + qui a conduit au changement de genre. + +On écrivait indifféremment par _al_ ou par _au_. + + Cil auront les meillors _cevals_, + Les plus corans et les plus _beaus_. + + (_Partonop._, v. 7290.) + +_Juvénal_ sonnait _Juvénaus_. + + _Juvenaus_ nous an dit tot voir. + + (_Dolopathos_, p. 371.) + +«Juvénal nous en dit tout vrai.» + +_Quel_, _tel_, _mortel_, sonnaient _queu_, _teu_, _morteu_. + +--«Si cum li dux maria sa seror au comte de Bretaigne, et _queus eirs_ +(quels hoirs) elle en out.» (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. +415.) + +Devant une voyelle, l'_l_ reparaissait: + + A _teu_ joie et a _tel_ honor. + + (_Ibid._, II, p. 127.) + + ... Fait li reis: _Queu_ baronie, + _Quel_ haute gent de Normandie... + + (_Ibid._, II, p. 413.) + +_Queu diable!..._ que le fréquent usage a maintenu, est pour _quel +diable!..._ exclamation suivie d'une réticence, comme qui dirait: Quel +diable est-ce là? Quelques-uns écrivent mal à propos: _que diable!_ + +Le peuple conserve avec soin _queuqu'un_ et _queuques un_. Dans le +dernier, l'_s_ finale est la marque euphonique du nominatif. + +Dans _la Chanoinesse de Vergy_: + + Ele parla un jor a lui, + Et mit a raison par mots _teux_: + Sire, vos estes biax et preux. + + (Méon, _Fabliaux_, IV, p. 329.) + + Ne sai _quel_ chose trainoient. + + (_Dolopathos_, p. 257.) + +Prononcez: _Queu_ chose traïnoient. + +Il n'y a jamais d'incertitude sur _al_ et _ol_. Je crois bien que dans +l'origine il n'y en avait pas davantage sur _el_: _chapel_, _tonel_, +_martel_, sonnaient _chapeu_, _toneu_, _marteu_, d'où sont venus plus +tard _chapeau_, _tonneau_, _marteau_. Le _ciel_ s'est prononcé d'abord +le _cieu_, et cela s'accorde parfaitement avec le pluriel actuel. Mais +il est sûr qu'avant d'arriver au son _au_, cette finale _el_ (_eu_) a +passé par _é_. + +S'il y a un mot que l'usage quotidien ait dû, ce semble, maintenir +inaltéré, c'est assurément le mot _ciel_. Cependant ouvrez Rabelais au +chapitre IX de _Gargantua_; il parle de ces _glorieux de court, de ces +transposeurs de mots_, qui composaient des _rébus_, «faisant pourtraire +ung _lict sans ciel_ pour ung _licencié_.» + +«Qui sont, ajoute Rabelais dans sa sainte colère, homonymies tant +ineptes, tant fades, tant rustiques et barbares, que l'on debvroit +attacher une queue de regnart au collet, et faire ung masque d'une bouze +de vache, a ung chacun d'iceulx qui en vouldroient d'ores en avant user +en France, après la restitution des bonnes lettres.» + +Cela semble un peu rigoureux; car enfin vous voyez qu'on peut tôt ou +tard extraire d'un _rébus_ quelque chose d'utile. Sans le rébus du +_licencié_, comment pourrait-on prouver, contre l'usage et la +vraisemblance, l'ancienne prononciation du mot _ciel_? + + * * * * * + +En vertu de la même déviation, _quel_, qui primitivement avait sonné +_queu_, sonna _qué_. Le peuple dit indifféremment _queu bel homme_, ou +_qué bel homme_. Mais _qué_ est la seconde forme, la forme du XVIe +siècle; c'est l'acheminement à _quel_. + +L'_o_ suivi d'une _l_ était soumis aux mêmes conditions que l'_a_ et +l'_e_. + +_Col_, _mol_, _fol_, sonnaient _cou_, _mou_, _fou_. Le nom propre +_Rollon_, par abréviation _Rol_, sonnait _Rou_: le roman de _Rou_. +_Arnold_, nom germanique, s'est francisé dans _Arnould_. + +Aujourd'hui, que l'ignorance de la langue et de son génie fait des +progrès si rapides, on prononce, sans être ridicule, _un colle_, _un +solle_. On dira bientôt un lit _molle_, un homme _folle_. + +On écrivait _chol_, de _caulis_, et l'on prononçait _chou_. Fallot, +continuellement obsédé de ses visions de déclinaisons, et pénétré d'une +foi robuste dans la fidélité de l'orthographe du moyen âge,--temps où +personne ne soupçonnait pas plus la chose que le mot,--Fallot enregistre +gravement la forme _chol_ pour le régime singulier, et _chous_ pour le +régime pluriel. Il cite en preuve «dessous _un chol_,» et «dessous _des +chous_,» du roman de Renart. (_Recherches, etc._, p. 120.) + +J'aurai à reparler de ce genre de preuves qui consiste à ne montrer que +les exemples à l'appui de notre système, et à cacher ceux qui le +renverseraient. + +Fallot n'avait qu'à jeter les yeux sur le fabliau d'_Estula_, un des +plus connus du recueil de Barbazan; il y aurait lu partout _chols_, au +nominatif comme au cas régime: + + Li riches _fols_ + En son cortil avoit des _chols_... + Et cil qui les _chols_ ot coillis... + Qui son sac avoit plain de _chols_. + +Il faut partout prononcer _choux_; comme il faut dire _cou_ et _fou_, en +lisant ces vers du même fabliau: + + Prenez l'estole a votre _col_, + Dist li prestres: tu es tout _fol_... + Povreté fait maint homme _fol_: + Li uns prent un sac en son _col_... + +Observez que la prononciation primitive de cette finale rétablit +l'analogie habituelle et régulière entre le singulier et le pluriel: un +_chevau_, des _chevaux_;--le _cieu_, les _cieux_;--un _fou_, des _fous_. + + * * * * * + +Les mots _cercueil_, _vermeil_, sonnaient _cerqueu_, _vermeu_. + +La geôlière de Partonopeus lui rend la liberté sur parole, afin qu'il +puisse aller combattre à un tournoi. Elle fait plus: elle promet de +l'équiper d'armes et de cheval: + + Et vos presterai une espee + Qui fu en un _sarqueu_ trovee, + Tranchant aenciane et dure. + + (V. 7720.) + +Partonopeus se rend donc au lieu du tournoi. En traversant une forêt, il +rencontre cinq écuyers, + + Dont chascun meine un bon destrier, + Et portent cinq _vermeus_ escuz, + Forz et noveax au cox penduz. + Es chevax a _vermeilles_ selles + Qui bien tailliees sont et beles, + Couertes de _vermeil_ samit. + + (V. 7776.) + +L'orthographe employée dans le second vers nous apprend la valeur de +celle que nous trouvons dans le dernier, et qu'il faut prononcer + + Couertes de _vermeu_ samit. + +Je lis, dans M. J.-J. Ampère:--«La forme _al_, _el_, _ol_, est toujours +plus ancienne que la forme _au_, _eu_, _ou_, qui est une contraction.» +(_Hist. de la lang. fr._, p. 233.) + +Rien, que je sache, n'autorise une pareille assertion: c'est une +conjecture de M. Ampère. Je crois le principe erroné, ainsi que la +conséquence: «On a dit _val_ avant de dire _vau_, _capel_ avant +_chapeau_, _fol_ avant de dire _fou_.» (_Ibid._) Ce sont formes +contemporaines, non-seulement dans le langage, mais même dans +l'écriture. + + +M et N. + +_Mon_, _ton_, _son_, _bon_, réservaient leur _n_ à la voyelle +subséquente, et sonnaient _mo_, _to_, _so_, _bo_. La prononciation +miraculeusement conservée du mot _monsieur_ en est la preuve +irrécusable: _mo-sieu_; _bo-jou, mosieu_. + +_Mont_ (montagne) se prononçait aussi _mo_. Ménage nous avertit qu'il +faut prononcer _Mô-rever_ le nom de l'assassin de Mouy et de Coligny, +quoiqu'il s'écrive correctement _Mont-revel_; et il cite à l'appui ce +passage du _Clovis_ de Desmarets: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et sur le _mont Revel_, qui s'élève en la Bresse: + La race de la Baume en tire sa noblesse[18]. + + (_Obs._ de Mén., p. 246.) + + [18] Ainsi la vraie orthographe de ce nom n'est pas douteuse, mais la + prononciation a été une cause d'erreur. On a écrit _Maurevel_, et + c'est ainsi qu'on lit partout dans la _Confession de Sancy_: «La + pluspart de ceux cy estoient braves soldats, bons petardiers du + seminaire de _Maureuel_.» (T. II, p. 420.) Mézeray écrit _Morevel_. + +On prononce encore traditionnellement _Momorency_, et l'on écrit +_Montmorency_. Le dictionnaire de Trévoux recommande expressément de +prononcer _Momorency_. + +On prononçait _mo-nami_,--_bo-nenfant_. La prononciation actuelle +suppose deux _n_: _mon-nami_,--_bon-nenfant_,--_ton-nâme_,--_son-népée_. +On dit de même, et à tort, _un nenfant_. La prononciation légitime, et +conforme à l'ancien usage, est _u-nenfant_. + +Soit au commencement, au milieu, ou à la fin des mots, _m_ ou _n_, +précédées de l'_e_, sonnaient invariablement _an_. _Examen_, que nous +prononçons _examin_, eût sonné _essaman_. + +_Vienne_, _Ardenne_, _Guienne_, _Gien_, _Agen_, sont mal prononcés par +_ain_, à la moderne; c'est _Viane_, _Guiane_, _Ajan_, _Gian_, comme +_Sens_, _Caen_ et _Rouen_. Dans _Gérard de Viane_: + + Vous cuidiez bien que je fusse endormis + Dedans _Viane_, ou de vin estordis. + + (V. 3538.) + + _Vianne_ escrie: Deus, aidiez S. Moris. + + (V. 1497.) + + Vers _Vianne_ est Oliviers retourné. + + (V. 552.) + +Renaud de Montauban, après avoir tué Bertoulet, neveu de Charlemagne, +s'enfuit de la cour, et le poëte raconte + + Comment grant povreté lui convint endurer + Ens es forests d'_Ardane_. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 30.) + +Partout dans le roman d'Ogier on lit _Ardane_: Ogier d'_Ardane_, Tierri +d'_Ardane_, Geufroy d'_Ardane_. + + Loherene ont et _Ardane_ escillie. + + (_Ogier_, v. 10784.) + +«Les Sarrasins ont dévasté la Lorraine et l'Ardenne.» + +Au XVIe siècle, la vraie prononciation était encore en vigueur. +Marguerite, soeur de François Ier, dans ses lettres autographes, écrit +toujours _Gyan_, la ville de _Gyan_. + +Le nom propre _Vivien_ sonnait _Vivian_: + + Ils sont entré en Espagne la grant, + La terre guastent as Turs et as Persans, + Tuent les fames[19], ocient les enfans. + Par tote l'ost fait crier _Vivians_... + + (_Gérard de Viane._) + + [19] Sur cette orthographe du mot _femme_, voyez plus haut, pages 20 + et 21. + +La célèbre fée _Viviane_, élève et maîtresse de l'enchanteur Merlin, +était la fée _Vivienne_. + +_Carême_, _gemme_, _crême_, sont écrits, dans Saint-Bernard, _quaramme_, +_jamme_, _cramme_: + +--«De l'encommencement de _quaramme_.--Nous entrons hui, chier frere, el +tens del saint _quarammme_.» (P. 561.) + +--«Cuidiez vous, cher frere, ke li _cramme_ faillist el baptisme de +Crist?» (_Ibid._, p. 563.) + +--«... C'est des _jammes_ et des pierres precieuses.» (_Ibid._, p. 572.) + +Le nom de _Bethléem_ se prononçait _Belléan_, comme _Jérusalem_, +_Jerusalan_; et c'est ainsi qu'on les trouve écrits la moitié du temps +dans les manuscrits les plus anciens. MM. Ampère et Fallot ont pris à +tort cette orthographe pour l'indication d'un cas oblique. + +Dans le mystère de la Passion, représenté à Paris en 1507, lorsqu'il est +question d'aller au temple présenter Marie, alors âgée de trois ans, la +femme de chambre de sa mère suppose que cette jeune enfant ne pourra pas +faire à pied la route de Jérusalem: + + LA CHAMBRIÈRE. + + Vous porterai-je? + + MARIE. + + Je suis forte + Assez pour cheminer un _an_; + Mais que soye en _Hierusalem_, + Humblement me reposeray, + Le sainct temple visiteray, + S'il plaist à Dieu, tout à mon aise. + + ( _Hist. du Th. fr._, par les frères Parfaict, I, 102.) + +Les noms propres latins _Arrianus_, _Cassianus_, _Spartianus_, +_Gratianus_, _Gordianus_, et autres terminés de même, se traduisaient +_Arrien_, _Cassien_, _Gratien_, etc., afin de les rapprocher, par cette +orthographe, le plus près possible de la forme latine; car, écrits +ainsi, ils se prononçaient _Arrian_, _Cassian_, _Gratian_. + +Cette prononciation de _en_ nous était particulière; les autres peuples +le font sonner _ain_. En Angleterre, _Ruthwen_, _Owen_; en Italie, +_Marengo_; en Espagne, Notre-Dame del _Carmen_, _Baylen_, etc. Lorsque, +par suite des relations politiques, l'habitude étrangère eut corrompu la +nôtre, beaucoup d'écrivains, pour conserver l'ancienne prononciation, +voulurent écrire par un _a_ les finales en _en_. Mais les savants, chose +étrange, aimèrent mieux retenir l'ancienne orthographe, et y appliquer +la prononciation nouvelle; tant ils tiennent à la forme écrite! Ménage, +entre autres, décida qu'il ne fallait pas prononcer _Appian_, mais +_Appi-in_. Cette décision introduisait une inconséquence dans le +langage, puisque l'on continuait à dire _Caen_, _Rouen_, et _engager_; +elle choquait l'ancienne règle, le bon sens et l'étymologie: elle fut +adoptée sans difficulté, et s'est toujours maintenue depuis. + +D'après la règle qui fait l'objet de ce chapitre, _rien_, _bien_, +_tiens_, etc., ont dû se prononcer _rian_, _bian_, _tians_; aussi les +poëtes comiques, lorsqu'ils font parler des paysans, Molière, Regnard, +Dufresny, Dancourt, n'y manquent-ils pas.--«Ça n'y fait _rian_, +Piarrot!--J'en avons vu _bian_ d'autres!» (_Le Festin de Pierre._) + + +P. + +Nous prononçons _un lou_, et non pas _un loupe_. + +Voltaire dit qu'on faisait autrefois sentir le _p_; il n'en sait rien, +mais il le suppose. Voltaire se fût garanti de cette erreur, s'il eût +seulement jeté les yeux sur le fabliau _du Lou et de l'oue_ (du loup et +de l'oie), publié dans Barbazan. On ne prononçait pas plus _un loupe_ +que l'on ne prononçait _un coupe_, _un drape_, _un sepe de vigne_, +_beaucoupe_, etc. + +Le _p_ final ne sonnait jamais, et rarement l'écrivait-on suivi d'une +autre consonne. Certains grammairiens reprochent à Voltaire d'avoir +supprimé le _p_ de _tems_. Qu'ils portent leur blâme plus haut, car, +dans les manuscrits antérieurs à la renaissance, ce mot n'a jamais de +_p_; il est partout figuré _tens_ ou _tans_. On n'en mettait pas +davantage à _corps_, de _corpus_, qui est toujours figuré _cors_. Les +manuscrits écrivent de même _dras_, _hanas_, pour _draps_, _hanaps_ +(vases à boire): + + Li escanson misent le vin + En coupes, en _henas_ d'or fin. + + (_Partonopeus_, v. 1013.) + +C'est le XVIe siècle qui, dans sa pédanterie d'étymologies, s'est avisé +de rappeler le _p_ de _tempus_. Jusque-là, on ne s'en était jamais +occupé. + +On prononce mal le _cape_ de Bonne-Espérance. Les Gascons et les +Normands nous enseignent la vraie prononciation, qui disent, les uns +_cadedis_ (_cap de Dieu_), les autres le _ca d'Antifé_ (_cap +d'Antifer_). + +_P_ suivi d'un _t_ au milieu d'un mot, s'efface, et laisse la seconde +consonne retentir seule. Nous prononçons très-bien _baptême_, +_Baptiste_, _baptiser_, avec le _p_ muet; mais nous prononçons très-mal +_adopter_, comme s'il y avait _adopeter_. Pourquoi faisons-nous sentir +dans _septembre_ le _p_, qu'on ne fait point sentir dans _sept_? +Autrefois on écrivait _set_ et _setme_, pour _sept_ et _septième_. La +_chanson de Roland_ et le _Livre des Rois_ ne l'ont pas une seule fois +autrement. + + Et la _sedme_ est de cels de Jericho. + + (_Roland_, st. 223.) + +«Et la _sème_, la septième, est de ceux de Jéricho.» + + +Q. + +Il n'existe en français que deux mots terminés par un _q_, _cinq_ et +_coq_. On prononçait _co_, témoin _codinde_ pour _coq d'inde_, et la +chanson de Boufflers: + + Or de ces nids, de ces _coqs_, de ces lacs, + L'amour a formé _Ni-co-las_. + +Les manuscrits écrivent souvent _cin_. Ce _q_ muet a occasionné la +mauvaise prononciation _cintième_. + +Pour le _Q_ initial, voyez l'article du _K_. + + +R. + +_R_ finale était muette. + +Le pauvre bûcheron du _Dit de Mellin-Mellot_ lamente sa misère: + + Certes, vilain sui je gateis comme un _ours_. + De tous les tens du mont sui je nez en _decours_, + Ma femme et mes enfans aront povre _secours_ + Quant m'en irai sans busche duel aront et _courous_. + + (Jubinal, _Nouv. fabl._, I, 129.) + +Il est évident que l'_r_ des trois premières rimes s'éteignait, puisque +ces mots _ours_, _decours_, _secours_, riment avec _courroux_. + +Cette prononciation du mot _ours_ le rendait parfaitement homonyme +d'_oue_ (_oie_). C'est pourquoi la rue _aux Oues_, peuplée jadis de +rôtisseurs, est aujourd'hui la rue _aux Ours_. Pour accomplir cette +métamorphose des oies en ours, il n'a fallu que la main de l'ouvrier +chargé d'écrire l'inscription à l'angle de cette rue, que le peuple +continue d'appeler sagement _rue aux Oues_. + +_R_, comme liquide, avait sur les voyelles _a_ et _o_ la même influence +que l'autre liquide _l_.--Nous avons vu que _al_, _ol_, sonnaient +isolément _au_, _ou_; l'_r_ partageait ce privilége, qui se combinait en +outre avec l'usage du grasseyement. + +Par exemple, _cors_, de _corpus_ ou de _curtus_; _cort_, de _chors_, _la +cour_, sonnaient également _cou_, l'_o_ prenant le son _ou_, et l'_r_ +tombant par le grasseyement et par la règle de la consonne finale +muette. Ainsi _cours_ rime avec _genoux_: + + Avant retaste et puis arriere, + Tant qu'il rencontre les _genoux_; + Si cuide avoir trové os _cors_ (_os breve_) + C'on i ait mis por le sechier. + + (_Le Fabel d'Aloul_.) + +_Por_ sonnait _pou_, comme le prononce encore le peuple: c'est _pou_ +rire. + +_Tor_, _jor_; _tour_, _jour_; de là vient que _Bordeaux_ était +anciennement prononcé _Bourdeaux_. _Bordeaux_ a prévalu dans l'usage, +et, au contraire, la forme primitive _Bologne_ a cédé la place à +_Boulogne_. + +Le _for l'évêque_ était le lieu où l'évêque exerçait sa juridiction, +_forum episcopi_, comme le _for intérieur_ est le tribunal intérieur, la +conscience. Le peuple ne manquait pas de dire _le four l'évêque_ (le mot +_for intérieur_ n'ayant jamais été à son usage, est demeuré _for +intérieur_): On l'a mis _au four-l'évêque_. Là-dessus, Ménage s'imagine +que, dans cette forme populaire, _four_ signifie un four à cuire le +pain. «Il reste à décider, dit-il, qui est le meilleur de +_for-l'évesque_ ou de _four-l'évesque_; c'est sans doute +_for-l'évesque_.» Et il ajoute sa grande raison, après laquelle il ne +reste plus qu'à s'incliner: «C'est ainsi que parlent _les honnêtes +gens_.» (_Obs._, pag. 431.) Les _honnêtes gens_, selon Ménage, sont ceux +qui savent lire; ceux à qui on ne l'a pas appris, et qui ne suivent que +la tradition orale, ne peuvent pas être honnêtes. Cela n'empêche pas +qu'ils ne puissent quelquefois avoir raison contre les autres, par +exemple, dans le cas de _four l'évêque_. + + Estula avoit nom li chiens; + Mes de tant lor avint il biens + Que la nuit n'est mie en la _cort_. + Et li vallés prenoit _escout_. + + (_Estula_, v. 45.) + +«Le chien s'appelait _Estula_; mais ils (les voleurs) eurent cette +fortune qu'il n'était pas cette nuit-là dans la cour. Et le jeune homme +écoutait.» + +Les noms propres _Gérard_, _Girard_, _Évrard_, étaient prononcés +_Géraud_, _Giraut_, _Évraud_. _Fontevrault_ est la fontaine-Évrard. + +Cependant ce son de diphthongue n'avait pas toujours lieu. Quelquefois +l'_r_ tombait tout simplement en allongeant l'_a_ ou l'_o_ qui la +précédait. Ainsi _lard_, _gars_, _char_, sonnaient _lâ_, _gâ_, _châ_, +très-long. _Lard_ rimait ainsi avec _gras_. Voyez plus haut l'article du +grasseyement. + +L'_r_ finale précédée de l'_e_, ne lui communiquait pas le son _eu_, +mais seulement le son de l'_é_ fermé; propriété qu'elle a conservée dans +notre système; par exemple: _Roger_, _bûcher_, et les infinitifs de la +première conjugaison. + +Dans toute la Normandie on prononce encore _la mé_ pour _la mer_, du +_fé_ pour du _fer_. _Le ca d'Antifé_ est le _cap d'Antifer_. + +Considérez quel bénéfice nous a produit la confusion de _la mer_ (mare) +avec _la mère_ (mater): il est devenu impossible de faire rimer _la mer_ +avec _aimer_, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'oeil, ce +qui est absurde, et va directement contre le but de la versification. + +La même difficulté se représente pour _fer_ et _étouffer_, et pour une +quantité d'autres: il faut opter entre l'oeil et l'oreille. Le poëte, +qui trouve avec raison son vocabulaire déjà bien assez pauvre, se décide +pour l'oeil, et de là ces rimes indigentes qui n'existent que sur le +papier. Nos pères avaient bien plus de bon sens, qui se préoccupaient +d'abord et avant tout du son, et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux +qu'on me fasse rimer _l'hivé_ avec _planter_, que de me faire rimer +_l'hivere_ avec _trouver_. Et encore, c'est que le poëte moderne, qui me +blesse l'oreille, tournera en ridicule le poëte du moyen âge, et me +contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est +fausse, et que la sienne est une rime riche! En vérité, l'habitude fait +passer d'étranges choses! + +On conviendra qu'il est très-fâcheux de trouver dans la Fontaine des +rimes qui n'en sont pas, telles que celles-ci: + + La belle étoit pour les gens _fiers_. + Fille se coiffe _volontiers_ + D'amoureux à longue crinière. + +Cette rime était excellente dans le temps qu'on prononçait _fiés_ et non +_fières_. + +Sous le règne de Louis XV et même de Louis XVI, la vieille cour +maintenait la véritable prononciation de l'_r_ finale dans les +substantifs en _eur_. Elle disait des _porteux_, des _passeux_, des +_précheux_, etc.; ce qui n'est qu'une application particulière de la +règle générale. + +En termes de chasse, on ne prononce jamais autrement que _des piqueux_. +Sur quoi je ferai observer combien les vocabulaires techniques sont +d'excellents témoins du vieil usage, et combien il serait à désirer +qu'on eût des dictionnaires sûrs et complets des termes de droit, de +ceux de marine, de chasse, de pêche, etc., etc. Ces termes, aujourd'hui +sortis de la langue usuelle, en faisaient partie quand l'art ou le +métier auquel ils appartiennent a commencé d'être connu chez nous. Ils +se sont conservés et transmis par la routine, chose meilleure qu'on ne +croit, et sont des témoins infaillibles. + + +S. + +Je n'ai pas besoin de faire voir que l'_s_ finale était effacée de la +prononciation de nos aïeux, puisque nous-mêmes ne la faisons pas sentir; +_des verses_, _des moeurses_, pour des _vers_, des _moeurs_, sont une +tradition particulière à la Comédie française, et tout à fait mauvaise: +heureusement elle commence à se perdre. + +Quant à la manière affectée dont on fait aujourd'hui siffler l'_s_ +finale sur la voyelle qui commence le mot suivant, il en sera traité au +chapitre des consonnes articulées à la moderne. + +Je rappelle ici pour mémoire que l'_s_ suivie d'une autre consonne dans +le courant d'un mot, disparaît pour laisser prévaloir la seconde: +_esprit_, _estomach_, et quelques autres, sont des vices consacrés, mais +dans le fond aussi choquants que le seraient _esse-pée_, _esse-tonner_. + +Dans ce passage de la Fontaine: + + Ces deux veuves, en badinant, + En riant, en lui faisant fête, + L'alloient quelquefois _testonnant_, + C'est-à-dire ajustant sa tête. + + (_L'Homme entre ses deux âges._) + +On ne manque pas de faire prononcer aux enfants _tesse-tonant_, comme +aussi dans l'occasion _fesse-toyer_. Prononcez donc aussi _esse-trange_, +_tesse-te_ et _fesse-te_. + +Les poëtes latins ne se faisaient aucun scrupule d'abattre l'_s_ et de +maintenir la voyelle brève devant ces formes _st_, _sp_, _sc_, autorisés +en cela de l'exemple des Grecs. Voyez plus haut (p. 38 et 39) la preuve +de ce fait. + + +T. + +Les conventions d'autrefois par rapport au _t_ final n'ont pas changé: +il est toujours effacé. + +Dans l'intérieur d'un mot, le _t_ précédé d'une _s_ l'emporte sur elle, +et se fait seul sentir. Si la voyelle antécédente était un _e_, cet _e_ +prenait l'accent aigu, _estrange_, _étrange_. + + +V. + +Jusqu'au milieu du XVIe siècle, l'_u_ consonne, que nous appelons _v_, +n'eut pas de figure distincte de celle de l'_u_ voyelle. Ce fut Ramus +qui s'avisa de lui attribuer un signe particulier. Avant Ramus, l'usage +de la prononciation apprenait seul à en faire la différence. + +Le _v_ ne termine aucun mot; il n'a pas assez de résistance. Quand +l'étymologie en fournissait un, l'on y substituait sa forte _f_. + +L'_u_ final était, selon l'occurrence du mot suivant, ou voyelle ou +consonne. + +De _Deus_ on fit _deu_, au féminin _deuesse_, c'est-à-dire _devesse_, et +non _déesse_: + +--«E ço li frai par ço que guerpid me as, e as aured Astarten, _deuesse_ +de Sydonie.» (_Rois_, III, p. 279.) + +«Et ce lui ferai-je parce que tu m'as abandonné, et as adoré Astarté, +déesse de Sidon.» + +Tous les éditeurs de textes anciens ont pris sur eux de distinguer dans +l'impression l'_u_ voyelle et l'_u_ consonne, qui sont confondus dans +les manuscrits, et qui se substituaient parfois l'un à l'autre dans le +langage. Ainsi _j'auerai_ devait se lire, selon ce que voulait la +mesure, tantôt _j'averai_ en trois syllabes, tantôt _j'aurai_ en deux. +L'éditeur de la _chanson de Roland_ imprimant toujours _j'averai_, +estropie quelquefois le vers par cette orthographe. Cette distinction +est, à la rigueur, une infidélité, comme l'introduction des accents. +Reproduire les manuscrits, c'est à quoi l'on doit s'attacher. + + +X. + +Ce caractère _x_ a été inventé pour représenter le son dur de deux _ss_. +Dans l'écriture manuscrite, il figure deux _c_ dos à dos. + +_Saint Maixant_, _Bruxelles_, _Auxonne_, _Auxerre_, _Auxi-le-Château_, +se prononcent _Saint Maissant_, _Brusselles_, etc. + +_Paix_, _poix_, dans la formation de leurs verbes, ne donnent pas +_poixer_, _paxifier_, mais _poisser_, _pacifier_. + +La version manuscrite d'Abélard par Jean de Meun (mort en 1322) commence +par cette phrase:--«_Essamples_ attaignent souvent les talens des hommes +plus que ne font paroles.» (Manusc. nº 7273 _bis_.) + +Et la Bible de Guyot de Provins: + + Dou siecle puant et orrible + M'estuet commencer une Bible + Por poindre et por aguillonner, + Et por grant _essample_ monstrer. + +On a écrit _lexive_, de _lixivium_; on écrit encore _soixante_, de +_sexaginta_, et l'on a toujours prononcé _lessive_ et _soissante_. Ceux +qui prononcent _Bruqueselles_ devraient prononcer pareillement +_soiquessante_. + +A la fin du XVIe siècle, l'_x_ se prononçait encore comme _ss_. On +disait _une massime_, _Alessandre_; c'est Henri Estienne qui l'atteste. +A la vérité, il cite cette prononciation pour s'en moquer, preuve que +l'autre était dès lors assez répandue. Henri Estienne blâme la première, +parce que c'est la prononciation italienne, et qu'il la croit introduite +depuis peu par les mignons d'Henri III. Il ignore que c'est la valeur +ancienne de l'_x_; il s'imagine que l'_x_ est banni par cette +prononciation, et remplacé par la double _s_. Au reste, voici comment +s'exprime au sujet de cet _x_ M. Philausone; je conserve l'orthographe +étrange d'Henri Estienne: + +«Philausone.--Je pense bien que quant au mot latin _vexare_, si un +Italien qui entendret le francés en voulet user, l'accommodant à son +langage, autant qu'il auroit l'honnesteté en recommandation, autant +seret il soigneux de lui garder sa lettre _x_.» + +Philalèthe demande naïvement pourquoi.--«Pour ce, répond l'autre, qu'il +tomberet en un equivoque fort deshonneste au langage francés.» + +(_Du langage français italianisé_, p. 571.) + +Henri Estienne s'imagine que c'est là un argument d'une grande portée. +Cela ne prouve rien du tout, sinon qu'alors le mot _vexer_ n'était pas +encore fait, et que quand on l'a créé, _l'equivoque deshonneste_ n'était +plus à craindre, parce que la tradition de la véritable valeur de l'_x_, +perdue dans beaucoup de mots, permettait de prononcer _vexer_ comme on +prononce aujourd'hui _maxime_ et _Alexandre_. + +Dans les plus vieux monuments de la langue française, par exemple dans +Villehardoin, _x_ à la fin d'un mot donne à la voyelle précédente _a_ ou +_e_, le son d'une diphthongue moderne composée avec cette voyelle et +l'_u_. Ainsi Villehardoin met toujours des _chevax_, des _vaissiax_; +c'est sans aucun doute _chevaux_, _vaissiaux_. L'_s_ n'aurait pas eu +cette propriété. On rencontre, dans des écrits du XIIIe siècle, _beax_ +et _loyax_ pêle-mêle avec la notation _beaus_ et _loyaus_, qui +s'établissait dès cette époque. + +Dans la traduction inédite des _Lettres d'Abélard_ par Jean de Meun, on +lit à la page 6: «La parole que _Ajaus_ disait.» _Ajaus_, parce que le +latin s'écrit _Ajax_. Le scribe a figuré la prononciation de son temps. + +_Diex_, _Dieu_: + + Pardonne moi, biau sires Diex, + Car je sens que je deviens _vieux_. + +Dans le fabliau d'_Auberée la vielle maquerelle_, Auberée raconte au +mari dupé comment un jeune homme lui a confié, pour le raccommoder, un +surcot dont il avait, dans une partie de plaisir, déchiré la fourrure +d'écureuil: + + Un vallet vint ci avant hier; + Por recoudre et por afaitier + Si me bailla un sien sercot, + Que rompu ot a un escot + Ne sai trois _escurex_ ou quatre. + +_Escureux_. Le même mot se trouve écrit _escureax_, pour le besoin de la +rime, dans la description de ce surcot: + + Li surcoz fu toz a porfil + Forrez de menuz _escureax_. + Mult soloit estre gens et _beax_... + +_Escureaux_ rime avec _beaux_. + +«Le surcot était sur tous les bords fourré de fins écureuils. Le jeune +homme était ordinairement gentil et beau.» + +Peu à peu s'établit l'usage de figurer l'_u_ dans ces diphthongues; mais +cet usage ne bannit pas celui de terminer le mot par _x_. L'_x_ conserva +une place désormais sans fonctions[20]. + + [20] Il est superflu d'expliquer sa présence dans les finales où + l'étymologie latine le justifie: _croix_, _poix_, _noix_, _six_, + _paix_, etc.--Il se trouve dans _prix_, _deux_, _dix_, par un hasard + d'imitation que l'usage a consacré. Ménage veut que ce soit pour + distinguer le substantif _prix_ du participe de _prendre_, et le nom + de nombre _dix_, de _tu dis_, etc. En général, ce motif, tiré de la + nécessité de distinguer, me paraît une misérable subtilité de + grammairien aux abois. De quoi voulait-on distinguer _deux_? L'_x_ y + est venu comme consonne euphonique, puisque la forme primitive était + _dou_, de _duo_. _Dou_, _dui_, c'est comme parlent toujours le + _Livre des Rois_, S. Bernard, et la _chanson de Roland_. + +Ménage raconte que Louis XIV, ayant un jour demandé d'où venait cet _x_ +final dans les pluriels où l'_s_ semblait plus naturellement appelée, +personne ne put le lui dire. Cette question avait déjà occupé les +grammairiens. Jacques Pelletier, du Mans, l'a traitée et résolue à sa +manière dans son dialogue de l'orthographe. C'est, dit-il, que les +Français, écrivant trop vite et lisant de même, sont sujets à confondre +les lettres; et, pour prévenir les effets de cette rapidité, ils ont +imaginé d'employer des caractères de diverse figure. Par exemple, ils +ont écrit le nombre _deux_ par un _x_, afin qu'on ne pût lire _dens_. Il +serait si facile, en effet, de prendre l'un pour l'autre! Voilà où en +viennent tous ceux qui ne voient que la langue écrite. Cette habile +explication de Pelletier a été recueillie précieusement par Théodore de +Bèze; Ménage ose douter qu'elle soit la bonne. + + +Z. + +_Z_ final communique à l'_e_ qui le précède le son fermé. + +Bonaventure Desperriers donne à ses élèves une règle pour l'emploi du +_z_ à la fin des substantifs pluriels. Si le singulier se termine par un +_é_ fermé, le pluriel prend un _z_ au lieu d'une _s_: + + Vous avez toujours _s_ à mettre + A la fin de chaque pluriel, + Sinon qu'il y ait une lettre + Crestée[21] au bout du singulier, + Et quand _e_ y a son entier. + _Bonté_ vous guide à _ses bontez_. + Si vous suivez autre sentier, + Vos bonnes notes mal notez. + + (_OEuvres_ de B. Desperriers (1544), p. 182.) + + [21] _Crêtée_, c'est-à-dire ayant une _crête_, un accent; et quand le + son de l'_e_ y est aussi complet que possible: _é_. + +«Car, dit Étienne Dolet, _z_ est le signe de _e_ masculin (_é_) au +pluriel nombre des verbes de seconde personne, et ce, sans aucun accent +marqué dessus. Exemple: Si vous aym_ez_ la vertu, jamais vous ne vous +adonner_ez_ à vice, et vous esbatter_ez_ toujours à quelque exercice +honneste.» (_Les Accents françois_.) + +Il prescrit, en conséquence, d'écrire _des voluptés_ avec l'accent aigu +si l'on met une _s_ à la fin, ou par un _z_ sans accent sur l'_e_. + +Quoique le _z_ soit depuis longtemps dépossédé de ces fonctions que lui +assignait Desperriers, nous avons conservé l'habitude irréfléchie +d'écrire par un _z_ _le nez_, et nous mettons l'_s_ et l'_é_ accentué à +_des gens bien nés_. + + +§ II. + +OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS. + +Il est essentiel de noter ici comment on écrivait au pluriel les mots +terminés au singulier par _d_ ou _t_. Nos grammaires modernes +prescrivent d'ajouter une _s_ tout simplement: _grand_, _grands_; +_enfant_, _enfants_; _moment_, _moments_. + +Nos pères n'en usaient pas ainsi. Le _t_ était la finale euphonique +caractérisant le singulier; l'_s_ était celle du pluriel. On substituait +l'une à l'autre, on ne les accumulait pas. + +--«Amasa partid de curt pur faire _le cumandemenT_ le rei.» + +(_Rois_, II, p. 197.) + +--«E ço fud encuntre li lei Deu e _sun cumandemenT_.» + +(P. 285.) + +--«E n'ad pas tenu mes veies e _mes cumandemenZ_.» + +(P. 280.) + +--«E si tu oz de quer _mes cumandemenZ_.» + +(_Ibid._) + +--«Tantost cume li reis out oïd les dures paroles ki furent en cel livre +de la lei, _ses guarnemenZ_ de dol et de _marremenT_ dessirad.» + +(_Rois_, p. 424.) + +«Il déchira ses habits, de deuil et de chagrin.» + +La _gent_, et les vaillantes _genz_;--un _tréud_ (tribut), les +_tréuz_;--_grant_, _granz_;--_païsant_, _païsanz_, etc.--«Tuit li +_granz_ e li _petiz_...» + +(_Rois_, _passim_.) + +De même pour les substantifs en _é_ et les participes passés passifs, +qui alors prenaient le _d_ final euphonique, ou le _t_. + +--«... E _humilieD_ te as devant lui, e tes riches guarnemenz as +_desrameZ_, e devant lui as _plureD_...» + +(_Rois_, p. 425.) + +«Et tu t'es humilié... et tes habits as déchirés, et tu as pleuré...» + +--«Mais ki est cil ke il ad _ramposneD_, e vers ki il ad mal _parleD_? E +ki est cil vers ki il ad _crieD_, e les oils par orguil _leveZ_?» + +(_Rois_, p. 414.) + +--«E asist (brûla) la _citeD_ de Jerusalem, e li reis Joachim eissid de +la _citeD_.» + +(_Rois_, p. 433.) + +--«E fist assembler tuz les pruveires _des citeZ_ de Juda.» + +(P. 427.) + +--«Tuz les temples ki esteint _es citeZ_ de Samarie.» + +(P. 429.) + +--«E li reis meismes estud sur _un degreD_.» + +(P. 426.) + +--«E l'um muntad del un en l'autre tut par _degreZ_.» + +(P. 251.) + +_PechieT_, _pechieZ_;--_aturneD_, _aturneZ_;--_costeD_, _costeZ_;--etc., +etc. (_passim_). + + * * * * * + +La même règle est observée partout. Je me bornerai à citer la _chanson +de Roland_. + + La bataille est e mervillose e _granT_... + La veissiez si _grant_ dulor de _genT_... + + (St. 123.) + + Par tel paroles vus ressemblez _enfanT_... + + (St. 132.) + + Les oz sunt beles e les cumpaignes _granZ_. + + (St. 242.) + + De cels de France XX mille _cumbatanZ_... + + (St. 230.) + + Ensemble od els XV milie de Francs + De bachelers que Carles cleimet _enfanS_. + + (_Ibid._) + +_Allemant_, _Normant_, font au pluriel _Allemans_, _Normans_. + +Pour les mots terminés par _é_ fermé, soit participes, adjectifs ou +substantifs: + + Dist Baligant: Que avez vos _trovet_? + U est Marsilie que jo aveie _mandet_? + Dist Clarien: Il est a mort _naffret_. + + (St. 195.) + +_Trouvé_; _mandé_; _navré_. + + De cels de France XX milie _adubez_. + + (St. 195.) + + Asez i ad evesques et _abez_, + Moines, canoines, provoires _coronez_... + Gaillardement tuz les unt _encensez_ + A grant honor, poi les unt _enterrez_. + + (St. 209.) + +Même règle pour les mots en _i_ ou en _u_: _faillit_, +_failliz_;--_petit_, _petiz_;--_hait_, _haiz_;--_Arabit_, _Arabiz_. + +Thierry blessé par Pinabel lui fend la tête jusqu'au nez: + + Jusqu'al nasel li a frait e _fendut_; + Del chef li a le cervel _repandut_; + Brandit son colp, si l'a mort _abatut_. + A icest cop est li esturs _vencut_. + Escrient Franc: Deus i a fait _vertut_! + Asez est dreit que Guenes soit _pandut_. + + (_Roland_, st. 288.) + +«A ce coup le combat est gagné. Les Français s'écrient: Dieu y a fait +vertu! il est juste que Ganelon soit pendu.» + + Pur Karlemagne fist Deus _vertuZ_ mult granz. + + (St. 176.) + +Roland se sent frappé à mort: + + Ço sent Rollans, de sun tens n'i ad plus. + Devers Espaigne est en _un_ pui _aguT_; + A l'une main si ad sun pis _batuD_: + Deus! meie culpe vers _les_ tues _vertuZ_ + De mes pechez, des granz e _des menuZ_. + + (St. 172.) + +«Roland sent que son temps est fini, il est tourné vers l'Espagne sur un +sommet aigu. D'une main il se frappe la poitrine: Mon Dieu, je m'accuse +à tes vertus de tous mes péchés, grands et petits.» + +Charlemagne demande conseil à ses preux sur ce qu'il fera des parents de +Ganelon, livrés en otage: + + Carles apelet ses cuntes e ses dux: + Que me loez de cels qu'ai _retenuz_? + Pur Ganelun erent a plait _venuz_, + Pur Pinabel en ostage _renduz_. + + (St. 290.) + +«Que me conseillez-vous de ceux que j'ai retenus qui sont venus plaider +pour Ganelon, et se sont rendus otages pour Pinabel?» + +Ces passages rapprochés démontrent clairement l'intention de la règle. A +quoi est destinée la consonne finale? A pratiquer la liaison sur le mot +suivant. Une seule y suffit. Le singulier se lie par le _t_, le pluriel +par l'_s_; _ts_ forme un double emploi, et prouve l'ignorance complète +des principes. Je demande que, dans tout ce qu'il existe de manuscrits +du moyen âge, on me fasse voir un exemple, un seul, d'_enfants_ écrit +par _ts_, du mot _corps_ ou du mot _temps_ écrit avec un _p_. Au moyen +de cette dernière orthographe, on peut aujourd'hui se procurer le +spectacle de quatre consonnes consécutives:--_temps couvert_, et même de +cinq:--_temps pluvieux_. Il faut laisser aux Allemands le plaisir de +contempler sept consonnes de suite dans un de leurs mots les plus +usuels, _Geschi_chtschr_eiber_ (historien). + +Quand Voltaire proposait de supprimer au pluriel le _p_ et le _t_, +d'écrire: _enfans_, _mouvemens_, il était remis dans le bon chemin par +son instinct admirable de la langue française; il suivait l'inspiration +secrète de ce génie dont furent animés à un si haut degré la Fontaine et +Molière. Si Voltaire eût connu les monuments littéraires du XIIe siècle, +il eût appuyé sa réforme sur des arguments victorieux. + +L'_s_ caractéristique du pluriel souffre volontiers devant soi les +liquides _m_, _n_, _l_, _r_: _autels_, _bacheliers_; et d'autres +consonnes, _c_, _f_, qui ne sont pas dures comme le _t_, et n'ont pas +comme lui le privilége spécial de marquer le singulier; en sorte qu'il +n'y a pas antipathie. On a toujours écrit: les _Francs_,--les _chefs_; +les _caitifs_,--_tens_, _encens_, etc. + + +§ III. + +DEUX CONSONNES FINALES.--PREUVE PAR LES RIMES EN _I_. + +On demande de deux consonnes finales laquelle se détache sur la voyelle +initiale suivante: + +La pénultième quand c'est une liquide, _l_ ou _r_; + +Autrement, la dernière. + +_Fils_ est la moitié du temps écrit sans _s_. + + Mais la douce virge Marie + Est primerains en piez saillie; + Devant son _fil_ en est venue. + + (_La Court de Paradis_, v. 537.) + + Faites tost mes _dras_ emmaler + Et vostre _fil_ apareillier. + + (_L'Enfant remis au soleil_, v. 60.) + +Faites sentir l'_s_ de _draps_ et l'_l_ de _fils_. + +_Ile zont_, comme l'on prononce aujourd'hui, est tout à fait moderne: +tous les textes donnent _il ont_, et Théodore de Bèze, à la fin du +_XVI_e siècle, en fait encore une règle expresse:--«L'_s_ ne sonne +_jamais_ dans le pronom pluriel _ils_, que le mot suivant commence par +une voyelle ou par une consonne, il n'importe. _Ils ont dit_, _ils +disent_, prononcez _il ont dit_, _i disent_.» + +(_De Ling. fr. rect. pron._, p. 72.) + +_Mort angoisseuse_, _corps alègre_, _fort et ferme_; prononcez hardiment +_mor angoisseuse_, _cor alègre_, _for et ferme_. + +Dans le cas d'une consonne initiale suivante, il va sans dire qu'on +arrêtait la voix sur la dernière voyelle; l'euphonie, qui défend +d'articuler une finale, à plus forte raison en défendra deux. Il était +réservé à notre siècle de prononcer _more taffreuse_, _remore zet +crime_. + +Le mutisme complet des finales est encore démontré par les rimes. + +Car s'il est vrai que jamais consonne ne fût articulée ni n'agît à +reculons sur la voyelle précédente, il s'ensuit que les poëtes, +travaillant pour l'oreille et attentifs uniquement à la satisfaire, +doivent avoir employé quantité de rimes qui aujourd'hui révolteraient +également l'oreille et les yeux. + +C'est précisément ce qui arrive, et par là se trouve confirmée la règle +posée au début de ce chapitre: Toute consonne finale s'annule. + +Ainsi _venin_ rimait avec _ennemi_: + + Qui doulceur baille a ennemi + Si le tendra il pour veni_n_. + + (_Marie de France_, fable VIII.) + +Le refrain de la _chanson des Ordres_, par Ruteboeuf, est: + + Papelart et begui_n_ + Ont le siecle honni. + + (_Fabliaux_, éd. Méon, II, 299.) + +Dans la chronique de saint Magloire (Méon, II, p. 229): + + Un an aprez, ce m'est avi_s_, + Fu la grant douleur à Provi_ns_. + +Plus loin: + + L'an mil deux cens et quatre vi_ns_ + Rompirent li pons de Pari_s_. + +Cette prononciation se conserve dans le patois limousin, et dans les +provinces méridionales: + + Efan nouri de _vi_, + Fenno qe parlo _lati_, + Fagheron jamas bono _fi_. + +«Enfant nourri de vin, femme qui parle latin, ne firent jamais bonne +fin.» + +Dans le fabliau des _Trois Bossus_, la dame qui les trouve étouffés dans +les coffres où elle les a cachés se résout à les faire jeter dans la +rivière. Elle appelle un robuste portefaix: + + La dame ouvri l'un des escri_ns_[22]: + Amis, ne soiez esbahi_s_; + Cest mort en l'eve me portez, + Si m'aurez moult servie à gré. + + [22] _Scrinium_, coffre. + +Rien n'est plus curieux par rapport aux rimes que le roman de Garin le +Loherain, composé au XIIe siècle par Jean de Flagy, qui du moins le +termina, s'il n'est l'auteur du tout. L'ouvrage contient quinze mille +vers, dont une partie a été publiée. Ce poëme est en longs couplets +monorimes; mais on pourrait dire qu'il est tout entier sur la rime en +_i_, tant les couplets sur une autre rime sont rares et courts. Voici +pour échantillon deux fragments: + + En son vergier li quens Fromons se si_st_: + Il vit les routes de chevaliers veni_r_; + Il enappelle Bouchart et Hardui_n_: + --Ques gens sont ore que je vois la veni_r_? + Et dist Bouchart[23]: Cest Hugues de Beli_n_ + Qui lez nos terres vient ardoir et brui_r_. + --Il a grant droit, certes! (Fromons a di_t_) + S'il en povoit au desseure veni_r_, + Il vous devroit escorchier tretoz vi_fs_, + Fils a putain! De quoi vous movoit i_l_ + Quand vos seigneur osastes envahi_r_? + En traïson et sa femme folli_r_? + --Laissiez ester, dit Bernart de Naisi_l_, + Une autre chose faites, je vous en pri: + Mandez au roi le tournoi le mati_n_; + S'esprouverons vostre fils Fromondi_n_ + Comment saura trestourner et guenchi_r_. + --Je l'otroi bien, Fromons li respondi_t_. + + (T. II, p. 149.) + + [23] Ce nom se prononce la première fois _Bouchare_: «_Bouchar et_ + Harduin;» la seconde fois, _Bouchau_: «Et dist _Bouchau: C'est_ + Hugues de Belin.» + +_Traduction._--«Le comte Fromont s'assit en son verger: il vit venir les +troupes de chevaliers; il appelle Bouchard et Hardouin: Quelles gens +est-ce que je vois là venir? Et Bouchaud répond: C'est Hugues de Belin +qui vient brûler et tapager auprès de nos terres.--Il a certes bien +raison, dit Fromond, s'il peut être le plus fort! Il vous devrait tous +écorcher vifs, fils de putains! Qu'est-ce qui vous poussait, quand vous +osâtes envahir par trahison votre seigneur et lui prendre sa +femme?--Laissez, dit Bernard de Naisil; faites une chose, je vous en +prie: mandez au roi le tournoi; demain matin nous éprouverons votre fils +Fromondin, comment il saura se retourner et assaillir.--Je l'accorde +volontiers, répondit Fromond.» + +On fait jouter contre Fromondin son cousin Rigaud, dont voici l'agréable +portrait: + + Derrier lui garde, si voit Rigaut veni_r_, + Un damoisel fils au vilain Hervi. + Gros out les bras et les membres forni_s_, + Larges épaules et si out gros le pi_s_. + Hiereciez fu, s'ot mascure le vi_s_; + Ne fu lavez de six mois accompli_s_, + Ne n'i ot aive, se du ciel ne chaï_t_. + Cotele courte, jusqu'aux genous li vi_nt_; + Hueses tirees dont li talons en i_st_. + Begues le voit, si l'a a raison mi_s_: + Venez avant, fait il, sires cousi_ns_. + + (T. II, p. 153.) + +«Il (le duc) regarde derrière lui, et voit venir Rigaud, un jeune homme +fils du roturier Hervis. Rigaud avait de gros bras, des membres épais, +larges épaules et large poitrine, les cheveux hérissés, le visage +barbouillé; il y avait six mois pleins qu'il ne s'était lavé, et l'eau +ne le touchait point, sinon qu'elle tombât du ciel. Il portait une robe +courte qui lui allait au genou, des bottes usées d'où son talon sortait. +Le duc Bègues le voit, il lui adresse la parole: Monsieur mon cousin, +venez un peu ici, etc.» + +Au moyen de cette condition, je veux dire l'annulation de la consonne ou +des consonnes finales, la rime en _i_ se trouve la plus féconde de notre +langue. + +On écrivait _prins_, _surprins_ avec une _n_, pour rappeler aux yeux +l'infinitif _prendre_; mais on prononçait _pris_, _surpris_. + +Dans le _Mystère de la Passion_, les apôtres saint Pierre et saint Jean +vont préparer la cène dans la maison de Zachée. «Ils dressent la table +et la touaille, et des fouasses dessus, avecques des laictues vertes en +des plats turquins, et abillent l'agneau pascal;» puis, lorsque ces +préparatifs sont terminés, ils s'impatientent de ne pas voir arriver +Jésus: + + S. PIERRE. + + Viegne hardiment nostre maistre + Quant il luy plaira; tout est prest. + + S. JEHAN. + + Je ne say d'où vient cet arrest + Qu'il n'est venu. + + S. PIERRE. + + La place est _prinse_, + Le vin tiré, la table _mise_, + L'aigneau rosti, la saulce faicte. + Il ne fault sinon qu'on se mette + A table. + +En présence de faits si nombreux et si concluants, il me semble +impossible de révoquer en doute le mutisme des consonnes multipliées, +qui blessent nos regards dans les textes du moyen âge. Évidemment nous +avions confondu l'indication étymologique ou euphonique avec le signe du +langage. + +Que devient cependant l'accusation de barbarie intentée par Voltaire? +Ruinée par la base, elle tombe à plat. Voltaire s'est trompé, pour en +avoir cru ses yeux. Il a raisonné cette fois comme les grammairiens qui +voient toujours leur morceau de papier, et ne voient que cela. C'est au +papier qu'ils rapportent tout. On écrit _fust_ et _baailler_, dit +Théodore de Bèze, pour distinguer _un fust_ d'_il fut_, et _baailler_ +(_oscitare_) de _bailler_ (_donner_). Cela était effectivement bien +nécessaire, car il y aurait grand danger de confondre un bâton, _fust_, +avec le subjonctif du verbe _être_, et l'idée de bâillement avec celle +d'un cadeau! De même, on a mis un _p_ à _compte_, bien adroitement! pour +distinguer un _compte_ d'argent du possesseur d'un _comté_, et l'un et +l'autre d'un _conte_ à dormir debout. Et cette _s_, cet _a_, ce _p_, +sont d'autant plus efficaces à prévenir la confusion qu'on ne les +prononçait pas: c'est de Bèze lui-même qui nous en avertit. Mais l'oeil, +mais le papier!... Il semble, à entendre Théodore de Bèze, qu'on eût +posé en principe de bannir de la langue toute apparence des mots +homonymes. Cette loi eût été aussi mal observée qu'elle était puérile. + +_Fust_ prenait une _s_, en mémoire de _fustis_; _baailler_ prenait deux +_a_, parce qu'il a été formé par onomatopée; _compte_ avec un _p_ venait +de _computum_; _comte_ avec une _m_, de _comes_; _conte_ avec une _n_, +de l'italien _conto_ ou _racconto_. Les yeux voyaient l'étymologie, mais +l'oreille ne l'entendait pas. + +De tout cela, je conclus que les modernes ont été dupes de leur vanité, +et n'ont pu deviner un système meilleur que le leur, car il conciliait +l'étymologie et la prononciation, tandis que nous nous évertuons à +sacrifier l'une pour nous rapprocher de l'autre. Nous avons renoncé à +marquer l'étymologie; toutefois nous sommes encore empêtrés d'une foule +de consonnes parasites, et nous figurons très-mal la prononciation. + +L'ignorance des règles primitives du langage et de l'écriture a +introduit des milliers d'abus et d'inconséquences. On s'est mis à faire +jouer la consonne finale sur deux voyelles, en avant et en arrière à la +fois. Il en résulte qu'on prononce aujourd'hui d'une façon absolument +identique: _cet homme_ et _sept hommes_; dans une phrase donnée, il +faudrait parler latin pour ôter l'équivoque et expliquer ce qu'on veut +dire en français. On disait jadis _ce-thomme_; _ce tici_, _ce tila_ +(cettui ci, cettui la). C'est encore la prononciation du peuple, +c'est-à-dire la bonne. Les lettrés qui veulent s'en moquer la figurent +ou plutôt la défigurent en écrivant _sthomme_, _stici_, _stila_, mots +barbares impossibles à prononcer pour un Gaulois du bon temps, +puisqu'ils commencent par deux consonnes. + +Dans _sept hommes_, le _t_ appartient à _sept_ comme venant de _septem_; +dans _ce thomme_, le _t_ est purement euphonique, et se porte sur +_homme_ sans affecter _ce_, non plus que dans _appelle-t-on_ il +n'affecte _appelle_. Ce _t_ est si bien d'emprunt, qu'il ne paraît pas +dans _ce monde_. C'est une de ces consonnes intercalaires que nos aïeux +prodiguaient dans le discours parlé au grand bénéfice de l'euphonie, et +dont l'abolition graduelle, et aujourd'hui à peu près totale, a +complétement bouleversé la physionomie du langage français, lui enlevant +son caractère essentiel de douceur, pour y substituer la rudesse du +Nord. + +Par bonheur il reste encore dans le langage du peuple et dans les +manuscrits assez d'indications pour nous guider, et nous aider à +retrouver le mécanisme de ce système. Nous allons l'essayer dans le +chapitre suivant. + + + + +CHAPITRE III. + +Des consonnes euphoniques intercalaires _C_, _D_, _L_, _N_, _S_, _T_, +_V_. + + +Le plus grand soin de nos pères, en formant la langue française, a été +de la constituer euphoniquement. Le moyen qu'ils avaient trouvé +consistait à établir un si juste équilibre, une répartition si régulière +des voyelles et des consonnes, que jamais le parler ne fût amolli et +précipité par la fluidité des unes, jamais non plus entravé ni endurci +par la résistance des autres. + +Ce fut ce système de prononciation qui, joint à une grande lucidité dans +la syntaxe, commença la fortune de la langue française, et en fit +trouver aux étrangers _la parleure plus delitable_ que toute autre. + +J'ai exposé les précautions prises relativement aux consonnes +consécutives. Mais ce n'était là que la moitié de la besogne: il y avait +à prévenir aussi le concours des voyelles. On y mit ordre en glissant +dans l'intervalle une consonne euphonique. + +Il n'est pas douteux que la première pensée de nos pères ait été de +conserver tous les mots dans leur intégrité, et de préserver, à l'aide +de ces consonnes euphoniques, jusqu'aux finales les plus délicates et +les plus fragiles, celles en _e_ muet. Effectivement, dans la prose du +_Livre des Rois_ comme dans les vers de la _chanson de Roland_, on +trouve ces finales armées toutes d'un _d_, ou d'un _t_, ou de quelque +autre consonne. + +La plupart du temps, la consonne euphonique appartient légitimement au +mot qui s'en couvre, et l'étymologie l'autorise, comme dans la troisième +personne des verbes aujourd'hui en _a_ ou en _e_ muet: il a, il aime, +_habet_, _amat_. Il nous est impossible de dire en vers: Il a aimé. Nos +pères auraient dit sans difficulté: Il _at_ aimé. Nous disons encore +comme eux: Aime-_t_-il? _amat ille_. Mais nous l'écrivons ridiculement. +Que signifie ce _t_ entre deux traits d'union? Il ne faut rien de +douteux ni d'équivoque. Le _t_ appartient au verbe: joignez-le donc au +verbe.--Mais alors le présent _aimet il_ se confondra avec l'imparfait +_aimait il_.--Nullement. Rappelez-vous la règle primitive: Jamais +consonne n'agit à reculons sur la voyelle précédente. _Aime_ ne peut +sonner comme _aimai_. Le _t_ final n'est pour agir que sur l'_i_ de +_il_. + +Si l'on veut comprendre l'écriture de nos pères, il faut laisser de côté +les règles perverties par leurs descendants. + +Mais l'étymologie ne donnait pas toujours droit à une consonne finale. +Quelques mots, en quantité relativement minime, en étaient dépourvus: ce +sont des adverbes, des prépositions, comme _où_, _aussi_; des noms de +nombre, _dou_ (deux), _quatre_, etc. + +A ceux-là, il fallait bien prêter une consonne convenue une fois pour +toutes. On choisit l'_s_ comme la liaison la plus naturelle et la plus +douce entre deux voyelles. + +Les principales consonnes euphoniques intercalaires sont donc l'_s_ et +le _t_. On a quelquefois aussi employé _l_ et _n_. + +Le _d_ n'est qu'une modification du _t_, qui apparemment dans ces +occasions ne sonnait pas durement: _il parlad à lui_ ou _il parlat à +lui_, c'est la même chose. De même, l'_f_ finale s'adoucissait en _v_: +_chef_, chevet; _neuv heures_; _maison neuve_. + +On ne sera pas surpris que, dans un temps où il n'existait aucune espèce +de code grammatical, des copistes ignorants aient parfois substitué une +consonne euphonique à une autre, et les aient tantôt figurées où elles +ne sonnaient pas, tantôt omises où elles sonnaient. Ce sont des +accidents faciles à découvrir; et l'on se démêle bien vite de ces +erreurs, une fois qu'on tient en main le fil d'Ariane, c'est-à-dire le +sens de la règle. + +Nous allons passer rapidement en revue les consonnes que l'on rencontre +employées comme euphoniques. + + +C. + +Je trouve (rarement, il est vrai) le _c_ employé comme consonne +euphonique à la fin de certains mots à qui l'étymologie n'en fournissait +pas. Par exemple, _jo_ (_je_). + + Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant; + Voz estes proz e vostre[24] saveir est grant; + Vostre conseil _ajoc_ evud tuz tens. + + (_Ch. de Roland_, st. 256.) + + [24] Il ne faut prononcer que _vo_. + +«L'amiral dit: Jangleu, approchez-vous. Vous êtes brave et votre savoir +est grand; j'ai toujours pris vos conseils.» + +_A-joc evud_,--_ai-je eu_.--Il y a grande apparence qu'ici le _c_ +représentait le son ferme de l'_s_, et non celui du _k_: _ai-jos évu_. +Pourquoi le _c_ sonnerait-il dur, suivi de l'_e_? Le _c_, dans cette +occasion, n'est qu'une maladresse ou une ignorance de copiste[25]. + + [25] Je suppose que l'éditeur a bien lu le manuscrit d'Oxford, et n'a + pas pris une lettre pour une autre. + + +D. + +Le manuscrit de la version des _Rois_ l'emploie constamment; celui des +Sermons de saint Bernard, celui de la _chanson de Roland_ préfèrent le +_t_. + +«E li reis se _desguisad_, car sa vesture _muad_ e _od_ dous cumpaignons +i _alad_. Vindrent a la sorciere de nuiz, e Saul i _parlad_.» + +(_Rois_, I, p. 109.) + +«Saul a terre tut _estendud chaid_... e d'altre part il _fud_ afebliz, +_od_ ço qu'il _fud deshaited_[26], kar il n'out le jur de pain +_mangied_.» + +(_Ibid._, p. 111.) + + [26] Avec cela qu'il fut abattu. + +«E bien s'aperceut que Deus _fud od_ David. Micol sun _marid_ forment +_amad_.» + +(_Rois_, I, p. 72.) + +Le _d_ tient ici la place de sa forte, le _t_. + +_Dedans_ est composé avec _de_, _en_ ou _ens_, et un _d_ euphonique +intercalaire _de d ens_, _dedans_. _Dehors_ était préservé de l'élision +par l'_h_ aspirée; d'ailleurs la forme première était _defors_. Voyez +l'article du _T_. + + +L. + +Dans le fabliau du _Vilain mire_, qui est le _Médecin malgré lui_, la +femme du vilain, lasse des coups qu'elle reçoit, s'avise un jour de +cette réflexion: + + Fu onques mon mari batu? + _Nennil_, il ne sait que cops sont. + S'il le seust, par tout le mont! + Il ne m'en donnast pas itant. + + (_Barb._, I, p. 8.) + +«Nenni, il ne sait ce que sont les coups. S'il le savait, par le monde +entier! il ne m'en donnerait pas tant.» + +Cette réflexion lui suggère le tour qu'elle joue à son mari pour lui +faire tâter aussi du bâton. + +L'usage de cette _l_ se maintint longtemps. + +Dans la sixième des _Cent Nouvelles_, un ivrogne, après s'être confessé +de force à un prieur qu'il trouve par les champs, requiert ce prieur de +le tuer, afin qu'étant en état de grâce, l'absolution reçue, il aille +droit en paradis. + +«Ha dea! dit le prieur tout esbay, il n'est ja mestier d'ainsy faire; tu +iras bien en paradis par autre voye.--_Nennil_, respond l'yvrongne; je y +_veuil_ aler tout maintenant, et icy mourir par vos mains. Avancez vous, +et me tuez.» + +L'_l_ de _nennil_ est muette, et conséquemment notée mal à propos; mais +celle de _je veuil_ est bien mise. + +De même un peu plus haut:--«Que veulx tu dire?--Je me _veuil_ confesser, +dit-il.--Or, avant, dist le prieur, je le _veuil_, avance toy.» +Prononcez la première fois: Je me _veux_ confesser; et la seconde: Je le +_veuil_, avance toy. + +_Oui_ est le participe passé passif du verbe _ouir_; _oui_ signifie donc +_entendu_. C'est le signe du consentement. Le proverbe oriental dit: +_Entendre, c'est obéir_. + +_Oui_, ou, pour le figurer à l'antique, _oy_, est toujours de deux +syllabes. Devant une voyelle on le termine par une _l_ euphonique. De là +cette expression, _langue d'oil_, que beaucoup prononcent _langue +d'o-i-le_. C'est tout simplement _langue d'oui_. + +Le mari déguisé en prêtre dit à sa femme: Poursuivez votre confession, +s'il vous reste des péchés à dire: + + Sire, dist elle, _oil_ assez. + + (Barbazan, II, p. 109.) + +_Ou-il assez_. + +Le roi Marsile demande à son trésorier Mauduit si les présents sont +prêts pour Charlemagne: + + L'aveir Karlun est il appareillé? + E cil respunt: _Oïl_, sire; asez bien. + + (_Ch. de Roland_, st. 50.) + +«Et lui répond: _Ou-i_, sire, assez bien.» + +Me rendra-t-on mon cheval Broiefort? demande Ogier le Danois au duc +Naimes de Bavière: + + Raverai ge Broiefort, mon destrier? + --_Oïl_, dist il, par Dieu le droiturier. + + (_Ogier_, v. 10660.) + +Dans ces deux derniers exemples, le scribe aurait pu se dispenser +d'écrire l'_l_ euphonique, puisqu'elle y restait muette. + + +N. + +L'instinct de l'euphonie est universel, mais dans ses applications il +varie d'un peuple à l'autre. L'effet de l'_s_ plaisait surtout à nos +pères; le _d_ chez les Latins avait la préférence; chez les Grecs +c'était le [Grec: n], qu'ils appelaient additionnel, [Grec: ny +ephelkystikon]. Cette _n_ a été aussi employée en France. + + Karles l'entant, ne dist _neN_ o ne non. + + (_Gerars de Viane_, v. 1596.) + +«Ne dit ne oui ne non.» + +_Ainsin_ devant une voyelle: ainsi _n_ un jour, ainsi _n_ autrefois...; +devant une consonne, ce n'était qu'ainsi. + +L'_n_ se trouve également donnée à quelques substantifs ou adjectifs +pour finale euphonique, _amin_, _antin_, pour _ami_, _anti_. + +M. J.-J. Ampère voit dans cette _n_ un vestige de déclinaison. Il avance +que _amin_ était le cas régime d'_ami_. Mais dira-t-on qu'_ainsin_ est +l'accusatif d'_ainsi_, _neN_ l'accusatif de _ne_? M. Ampère passe sous +silence ces cas, aussi bien que les exemples nombreux où l'on voit +_amin_ au nominatif. + +Au surplus, la question des prétendues déclinaisons françaises sera +traitée dans un chapitre spécial. + + +S. + +Voici la plus importante de toutes les consonnes euphoniques, celle dont +l'usage était le plus fréquent. Cet usage approchait de l'abus, car les +liaisons procurées par l'_s_ intercalaire étaient les plus douces à +l'oreille de nos pères. Aussi donnaient-ils de préférence l'_s_ pour +finale aux mots que l'étymologie laissait découverts, tels que les +pronoms et les adverbes. + + Iluec seront o _luiS_ assis + Cil sor qui li esgarz est mis + De dire par voir jugement + Qui vaincra le tournoiement. + + (_Partonopeus_, v. 6595.) + +«Là seront assis avec lui (avec elle) les juges du tournoi.» + +Un jeune et beau chevalier, se rendant à un tournoi, reçoit +l'hospitalité dans un château. On fête sa bienvenue par un banquet suivi +d'un bal. + + Quant li chevaliers _enS_ entra, + Chascuns contre lui se leva. + Les puceles qui carolerent + Toutes contre lui s'en alerent, + Et le conte _aussiS_ y ala, + Qui en la bouche le baisa. + Aussi volentiers la contesse, + Plus volentiers que n'oïst messe. + + (_Les Bijoux indiscrets_.) + +Un riche seigneur se bâtit un superbe château: + + Apres le pere l'ot li fiz, + Puis le vendi a cel vilain; + _AinsiS_ ala de main en main. + + (_Le lai de l'Oiselet_, Barb., I, 180.) + +La préférence qui fit adopter l'_s_ comme finale euphonique où +l'étymologie n'en donnait pas, avait encore un autre motif que la +douceur de ces liaisons: l'analogie. L'_s_ revenait si fréquemment dans +le langage; elle terminait régulièrement la plupart des mots dans une +foule d'occasions: + +Nominatifs et vocatifs singuliers (au masculin); + +Tous les cas obliques du pluriel; + +Toutes les secondes personnes des verbes, etc... + +M. Raynouard a le premier signalé la règle de l'_s_ à la fin du +nominatif singulier; mais M. Guessard, s'appuyant sur les grammaires +provençales de Faydit et de Vidal, a judicieusement observé que cette +règle se restreignait aux substantifs masculins. Lorsque l'_s_ se trouve +à la fin d'un nominatif féminin, elle n'y peut être que par abus ou pour +l'euphonie; comme dans Marot: + + Dessous l'arbre où l'ambre dégoutte, + La petite _formiS_ ala. + +Ce qui a été imité par la Fontaine: + + L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits. + Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, + Quand sur l'eau se penchant une _fourmis_ y tombe; + Et dans cet océan l'on eût vu la _fourmis_ + S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. + La colombe aussitôt usa de charité: + Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, + Ce fut un promontoire où la _fourmis_ arrive. + +Ce qui a causé la faute de Marot, c'est qu'il avait vu dans les anciens +poëtes _fourmis_ avec une _s_; mais il n'a pas pris garde que _fourmi_ +était alors du masculin. + +«Comment li criquet demanda _au fourmi_ de son bled, et il li refusa: + + Li criquet ot disette + En yver, et povrete + _Au fourmi_ est venu... + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + _Le fremi_ li a dist: + Ja ne vous aiderai...» + + (_Marie de France_.) + +Et quand il l'aurait remarqué, il ne se fût pas arrêté à cela: Marot +ignorait déjà les règles du vieux français, comme il l'a prouvé par son +édition de Villon. A son tour, Marot a trompé la Fontaine. Les erreurs +se lèguent comme les vérités, et mieux encore. + +L'_s_ a servi également de finale euphonique à la première personne du +singulier des verbes. Par exemple, dans ce vers de _Constant Duhamel_: + + J'ai en vous, dit il, mal parent; + +On prononçait, je n'en doute pas, _j'aiS_ en vous... comme on disait je +_suiS_ un homme de bien. L'_s_ s'est attachée au verbe _être_, et ne +s'est pas attachée au verbe _avoir_. C'est un fait bizarre et certain, +que l'écriture est beaucoup plus inconséquente que la parole. + +Mais l'_s_ n'était pas la finale étymologique de cette première +personne. C'était l'_e_ muet, du moins à l'imparfait: + + _Eram_, j'ere. _Amabam_, j'aimoie. + _Eras_, tu eres. _Amabas_, tu aimois. + _Erat_, il eret, il ert. _Amabat_, il aimoit. + +Les poëtes se permirent de retrancher cet _e_, _j'aimeroi_, _j'alloi_, +_je faisoi_; et le soin de l'euphonie amena l'insertion de l'_s_, par +l'antipathie instinctive de l'hiatus. Ronsard ayant dit: + + Plus haut encor que Pindare et qu'Horace, + J'_appenderois_ à ta divinité; + +Muret fait cette remarque: + +«_J'appenderois_, pour _j'appenderoi_. La lettre _s_ y est ajoutée à +cause de la voyelle qui s'ensuit.» + +Et Ronsard lui-même dans son _Art poétique_: + +«Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la +première[27], pourvu que la personne finisse par une voyelle ou +diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, afin d'éviter un +mauvais son qui te pourroit offenser; comme, _j'allois_ à Tours, pour +dire _j'alloi_ à Tours; _je parlois_ à madame, pour _je parloi_ à +madame, et mille autres semblables[28].» + + [27] Non pas de la seconde personne pour la première, mais de + l'orthographe de cette seconde personne. + + [28] Voyez, à une époque où la pédanterie égarait le jugement et + émoussait la délicatesse de l'oreille, voyez combien se montre + vivace cet instinct natif de fuir l'hiatus chez des poëtes qui + l'avaient érigé en droit, et en usaient habituellement sans + scrupule. + +Dans ce poste où elle s'était glissée à la faveur de l'euphonie, l'_s_ +rendit de si bons services, que son usurpation est aujourd'hui consacrée +et convertie en droit légitime. Il n'en est pas moins vrai que quand +Molière et la Fontaine écrivent _je di_, _je croi_, _je voi_, _je +reçoi_, ils usent d'une forme ancienne, et ne se permettent pas de +supprimer l'_s_ pour le besoin de la rime, comme leurs commentateurs ne +manquent pas de l'affirmer. + +Tel passage d'un poëme présente à vos yeux un hiatus où il n'y en avait +pas. Pourquoi? Parce qu'il se glissait entre les deux mots une consonne +euphonique. Le scribe ne l'a pas notée, comptant sur l'intelligence du +lecteur et sur l'habitude. Ainsi, dans cette description d'un charivari +donné à un nouveau marié le soir de ses noces: + + Il y avoit un grant Jayant + Qui trop forment aloit brayant. + _Vestu ert_ de bon broissequin. + Je cuids que c'estoit Hellequin, + Et tuit li altre sa mesnie. + + (_Roman de Fauvel._) + +Il faut prononcer: _vestuS ert_. + +Car _vestu_ se rapporte au sujet de la phrase, qui est un nominatif +masculin; et l'_s_ est caractéristique du nominatif masculin. Un enfant +jadis savait cela. Qu'importe donc que le copiste ait mis _vestu_ ou +_vestus_? + + * * * * * + +Les adverbes, prépositions, noms de nombre, etc., terminés par _e_ muet, +à qui l'étymologie ne fournissait pas de consonne euphonique, ont reçu +dès l'origine une _s_ finale, pour les protéger et les maintenir +intacts. Cela était de règle générale; la trace en a persisté longtemps, +et n'est pas encore complétement effacée. + +Mithridate dit à Monime: + + Jusqu'ici la Fortune et la Victoire _mêmes_ + Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. + +Les commentateurs déclarent que la nécessité de la rime a fait commettre +au poëte une faute grave, parce que _même_ est ici adverbe, et par +conséquent ne prend point d'_s_. + +Autrefois le mot _même_, adverbe ou non, avait toujours l'_s_ à la fin. +Les poëtes, à qui l'on accordait tant de libertés, avaient celle de +garder ou de retrancher cette _s_. Villon, dans une de ses plus jolies +ballades, offre l'exemple de l'une et l'autre orthographe: + + Je connoy pourpoint au collet; + Je connoy le moine à la gonne; + Je connoy le maistre au valet; + Je connoy au voile la nonne; + Je connoy quand pipeur jargonne; + Je connoy fols nourris de _cresme_; + Je connoy le vin à la tonne; + Je connoy tout, fors que moy _mesme_. + +Voici maintenant _mesmes_ avec l'_s_. + + Je connoy vision de somme; + Je connoy la saulce des _bresmes_; + Je connoy le pouvoir de Romme; + Je connoy tout, fors que moy _mesmes_. + + ENVOY. + + Prince, je connoy tout en somme: + Je connoy coulorez et _blesmes_; + Je connoy mort, qui tout consomme; + Je connoy tout, fors que moy _mesmes_. + +Marot, avant Racine, avait employé cette rime de _mesmes_ avec +_diadèmes_. Il était alors homme de guerre, et se trouvait au camp +d'Attigny, près de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiéger +Mézières, dont la défense valut tant de gloire à Bayard (1521). Marot +écrit à Marguerite, soeur de François 1er, qui fut depuis la célèbre +reine de Navarre, et qui n'était alors que madame d'Alençon. Le soldat +poëte envoie à la duchesse des nouvelles de l'armée: + + Ne pensez pas, dame où tout bien abonde, + Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde; + Car, à vrai dire, il semble que nature + Leur ait donné corpulence et facture + Ainsy puissante, avec le coeur de _mesmes_, + Pour conquerir sceptres et _diadesmes_. + + (T. II, ép. 3, du camp d'Attigny, p. 24.) + +Il faut rire de Ménage qui tire _même_ invariable du latin _maxime_, et +_même_ variable de l'italien _medesimo_. + +Dans l'origine, _même_ était toujours adverbe; et, à le bien considérer, +il ne peut pas être autre chose dans _lui-même_. La distinction entre +l'adjectif et l'adverbe a été introduite tardivement; _même_, adverbe, +prenait une _s_ à la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des +mots, comme tous les adverbes terminés par _e_ muet: _Jusques_, +_encores_, _guères_ et _naguères_, _oncques_, _doncques_, _avecques_, +_certes_, _illecques_, _presques_. Marot décrivant le _temple de +Cupido_: + + En tous endroits je visite et contemple, + _PresqueS_ étant de merveille esgaré. + +Les poëtes, dès le XVe siècle, comme nous l'avons vu, laissaient ou +retranchaient cette _s_; et, des vers, cette licence s'est coulée dans +la prose. + +On a dit: _ores_, _ore_, _or_;--_avecques_, _avecque_, _avecq'_, ou +_avec_;--_doncques_, _doncque_, _doncq_, _donc_. La dernière de ces +formes est aujourd'hui la seule usitée; mais on est encore libre de +choisir entre _guères_ et _guère_, _jusques_ et _jusque_, _certes_ et +_certe_. Rien de si capricieux que l'usage. + +J'ai dit que _même_, isolé ou joint à un pronom, était essentiellement +adverbe. Ronsard l'a traité ainsi: + + Les immortels _eux mesme_ en sont persecutés. + +En quoi il a été suivi par le père Lemoine, dont le _Saint-Louis_ mérite +de faire autorité: + + D'autres sont élevés sans armes et paisibles, + Qui, braves contre _eux même_ et contre _eux même_ forts... + +Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, _même_ +contre eux... forts, _même_ contre eux?--Les immortels, _même_ eux! +_même_ les immortels!... + +La distinction entre _même_ adjectif et _même_ adverbe est donc toute +chimérique, une pure subtilité des grammairiens modernes, pour rendre +compte tellement quellement de la présence ou de l'absence de l'_s_ +finale. Où ils l'ont remarquée, ils ont conclu qu'il y avait accord, et +ils se sont hâtés de bâtir leur règle; puis, rencontrant _mesmes_ joint +à un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont +prononcé qu'il y avait licence poétique ou faute de français de la part +de ceux à qui nous devons la langue française. + +_Même_ vient de l'italien _medesimo_; on a dit d'abord en trois syllabes +_méismes_, pour mieux rappeler _medesimo_. Rutebeuf décrivant une noce: + + Ne sai combien de gens i furent; + Assez mangerent, assez burent, + Assez firent et feste et joie. + Je _meismes_ qui i estoie + Ne vi piesa si bele faire. + + (_De Charlot le Juif_.) + +L'Académie autorise _quatre-z-yeux_, _entre quatre-z-yeux_; mais elle +n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais +l'Académie devrait-elle se contenter du rôle de greffière de l'usage? +d'être à l'usage ce que le daguéréotype est aux formes extérieures? Elle +est vraiment trop modeste; essayons de suppléer à son silence. + +Rétablissons d'abord l'orthographe véritable de cette locution: _Entre +quatreS yeux_, c'est l'_s_ euphonique; tous les noms numériques la +prenaient, hormis ceux à qui l'étymologie fournissait une autre +consonne. + +_Uns_, _unes_: rien n'est plus commun. + +--«_Uns_ bers fu ja en l'antif pople Deu.» (_Rois_, I, p. 1.) + + S'_uns_ hom loue un pasteur pour ses brebis garder, + Il li doit sauvement mener et ramener. + + (_De Triacle et venin_; Jubinal, _Contes_.) + + Si s'est armés hastivement + D'_unes_ armes pures d'argent. + + (_Roman de Coucy_, v. 3271.) + + D'_unes fauses armes_ l'arma + Li rois qui molt petit l'ama. + + (_La Violette_, p. 90.) + + D'_unes forces_ qu'ot apportées + A errant ses tresces copées. + + (_Roman de Coucy_, v. 7344.) + +Les Espagnols disent de même _unos_, _unas_. On s'en étonne, l'on a +tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l'_s_ ajoutée à la fin d'un +mot ne réveille plus que l'idée de pluriel; et l'on croit avoir produit +un argument sans réplique, en disant que _un_ ne peut avoir de pluriel. +Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l'_s_ finale +avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce +n'est pas la faute de ceux qui l'ont employée à son second usage. + +_Deux_ vient de _duo_; la première forme a été _dui_, _dou_, _dous_ +devant une voyelle. + + Il estoient jadis _dui_ frere, + Sans soustien de pere ni mere. + + (_Estula_, Barbaz., III.) + +«Li reis David lur livrad _dous_ des fiz Saul.» + +(_Rois_, p. 202.) + +_Trois_, dérivé de _tres_, a l'_s_ par droit de naissance. + +_Quatre_, c'est le point en litige. + +_Cinq_ n'a pas besoin de l'_s_ euphonique: _quinque_ lui fournit la +consonne. + +_Six_ tient la sienne de _sex_. + +_Sept_ reçoit de _septem_ un _t_ qui lui suffit. + +_Huit_, d'_octo_, prend le _t_ euphonique, qui le rapproche de la forme +latine. + +_Neuf_, de _novem_. + +_Dix_, de _decem_, est obligé de recourir à l'_s_ finale pour pouvoir se +maintenir devant une voyelle. + +_Vingt_, dans le _livre des Rois_, est partout écrit _vinz_: + +--«Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de _quatre vinz ans_.» (P. +195.) + +C'est notre prononciation actuelle, de même que pour _cent_ au pluriel: +dans le _livre des Rois_ il est toujours écrit _cenz_: + +--«E li fers de sa lance pesad _treis cenz unces_.» (_Rois_, p. 208.) + +Il n'y aurait donc que le mot _quatre_ que l'on aurait laissé manquer +d'une consonne euphonique dans un temps où l'on s'en montrait si +libéral? Cela n'est pas croyable; _quatres yeux_ dépose contre cette +supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en +voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de _Malbrou_, +qui est une pièce du moyen âge, comme j'espère le faire voir ailleurs: + + L'ai vu porter en terre par _quatreS_ officiers. + +--«Li _quatreS_ maistres de l'hospital... Des _quatreS_ maistres de +l'ospital...» + +(_Hist. de Metz_, texte de 1284.) + +Fallot, à qui j'emprunte cette dernière citation, ne manque pas de voir +là son système de déclinaisons, et des sujets et des régimes. «Il faut +observer, dit-il, que dans cet exemple même la règle est mal suivie, +puisque le premier _quatre_, sujet, devrait être écrit sans _s_.» (Pag. +232.) On n'a jamais pensé à décliner ni _quatre_, ni _deux_; il n'y a là +que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'était entêté de ce malheureux +système: rien ne pouvait lui dessiller les yeux. + + +T. + +On lit dans Montaigne (livre III, ch. 2): + +«Ayez un maistre ès arts, conferez avecques luy: que ne nous faict il +sentir ceste excellence artificielle?... Que ne nous _domine il_ et +persuade comme il veut? Un homme si advantageux en matiere et en +conduite, pourquoy _mesle il_ à son escrime les injures, l'indiscretion +et la rage?» + +Vous trouverez cette façon d'écrire dans la reine de Navarre, dans tous +les écrivains antérieurs au XVIIe siècle. Qui se fierait au témoignage +de cette écriture s'abuserait fort, car on ne manquait pas de prononcer +avec un _t_ intermédiaire, comme aujourd'hui nous écrivons.--«Souvent +aussi, dit Jacques Pelletier, nous prononçons des lettres qui ne +s'écrivent pas, comme quand nous disons _dine-ti_? _ira-ti_? et écrivons +_dine-il_? _ira-il_? et seroit chose ridicule si nous les écrivions +selon qu'ils se prononcent.» (Ier livre de l'_Orthographe_, p. 57.) + +Le témoignage de Théodore de Bèze n'est pas moins formel.--«Cette +lettre, dit-il en parlant du _t_, offre une particularité curieuse: +c'est qu'on la prononce là où elle n'est pas écrite. Vous voyez écrit +_parle il?_ et vous prononcez, en intercalant le _t_, _parle til?_ On +écrit _ira il?_ _parlera il?_ _va il?_ _aime il?_ et l'on prononce _ira +til?_ _parlera til?_ _va til?_ _aime til?_» (_De Fr. ling. recta +pronunt._, p. 36.) + +Cela démontre surabondamment combien l'écriture est un témoin trompeur +de la prononciation. + +Mais quand, au lieu du pronom _il_, on employait _on_ indéterminé, le +_t_ euphonique n'était pas nécessaire, parce que l'on recourait à cette +forme _l'on_. + +Montaigne parlant des grands:--«A l'adventure les _estime l'on_ et +apperceoit moindres qu'ils ne sont.» + +«Les dignités, les charges se donnent necessairement plus par fortune +que par mérite, et _a lon_ tort souvent de s'en prendre aux roys.» +(Livre III, ch. 8.) + +On a disputé sur cette qualification d'_euphonique_ donné au _t_ final; +on a dit: Il n'est pas euphonique, car il appartient de droit à la +troisième personne du verbe. C'est une chicane de mots comme les +grammairiens les aiment; il est bien certain que il _fu_, il _ouvre_, il +s'en _va_, représentent _fuit_, _aperuit_, _abit_. Il n'est pas moins +certain que le _t_ en français sert à l'euphonie; maintenant +accordez-lui ou lui refusez cette épithète, peu m'en chaut: le seul +point auquel je tienne, c'est que c'est fort bien dit: Malbrough s'en +_vat_ en guerre. Un académicien, qui attend son confrère pour condamner +solennellement cette prononciation du peuple, demande: _Vat_ il bientôt +venir? + +Florence de Rome était une femme de qualité, fille d'un empereur romain +anonyme. Ses malheurs, causés par sa vertu, la réduisirent, après les +plus étranges aventures, à entrer comme servante chez un brave +châtelain. Sire Thierry _estoit moult preudom_, et sa femme _moult +preude femme_; mais ils tenaient chez eux un coquin de sénéchal, _un +glouton_: + + Li faus fu senechal au courtois chastelain + Nommez estoit Macaire.--C'est un nom trop vilain! + Souvent requist Flourence, et au soir et au main, + Que s'amour li donnast, mais il ouvroit en vain, + Car elle se laissast avant vive escorchier. + Un jour la trouva seule li glouton pautonnier: + Par force la _cuida accoler_ et baisier; + Mais Flourence li fist le sanc vermeil raier + A grant ru de la bouche, et deux dens li brisa. + +Prononcez hardiment: la _cuidaT_ accoler. + +Il y a plus: c'est que le _t_ se glissait en des places où il est +impossible de justifier sa présence, sinon par le besoin de l'euphonie. +Nous disons encore: _voilà-t-il_, _ne voilà-t-il pas_... C'est bien là +un _t_ euphonique, exclusivement euphonique, et un témoignage du soin de +nos ancêtres à rendre la prononciation musicale. De l'écriture, on ne +s'en embarrassait pas; on écrivait _voilà il_; le langage était façonné +par ceux qui parlaient: c'est tout le monde; ceux qui écrivaient ne +comptaient pas. + +Dans les verbes, l'_s_ était la finale euphonique de la seconde +personne; _t_ caractérisait la troisième, sans aucune exception et par +tous les temps. Ces lettres seront écrites ou non, cela n'importe; +suffit que vous êtes prévenus. C'est à vous, par l'application de cette +règle, d'éviter les hiatus. + +L'orthographe qui, après la découverte de l'imprimerie, s'établit peu à +peu, s'est mise à recueillir ces finales; mais avec quelle négligence et +quelle maladresse! En les attachant à certains temps et à la plupart des +verbes, elle les a, par un oubli inconcevable, omises dans quelques +autres. Cette inexactitude a introduit dans le langage une foule +d'irrégularités et d'inconséquences. L'auxiliaire _avoir_, par exemple, +ne devrait pas jouir de moins de priviléges que l'auxiliaire _être_; ils +étaient jadis sur le même pied: + + _Sum_, je sui. _Habeo_, j'ai. + _Es_, tu e_S_. _Habes_, tu a_S_. + _Est_, il es_T_. _Habet_, il a_T_. + +Y _a-t-il_ une raison raisonnable (l'usage en est une déraisonnable) +pour tantôt accorder, tantôt refuser ce _t_? pour permettre à Racine: + + Sur quel roseau fragile _a-t-il_ mis son appui? + +et défendre au peuple: il _at_ acheté? + +Pour autoriser _va-t-il_ venir? et condamner Malbrough s'en _vat_ en +guerre? C'est une tyrannie épouvantable! c'est abuser étrangement du +titre d'académicien et du droit de faire un dictionnaire. Le peuple, +dont les doctes méprisent le langage, pourrait leur répondre, comme le +lion de la fable: + + Avec plus de raison nous aurions le dessus, + Si mes confrères savaient peindre. + +Rien n'est plus fréquent dans les manuscrits que le _t_ figuré à la +troisième personne de l'indicatif d'_avoir_: + + Quant li provost l'_at_ entendu... + Du duel qu'il _at_ et de la honte. + + (_De Constant Duhamel._) + +Dans le _Testament de l'asne_ de Rutebeuf, on vient dénoncer un curé à +son évêque. Qu'a-t-il fait? demande l'évêque: + + Il _at_ fait pis, c'un Beduyn![29] + Qu'il _at_ son asne Bauduyn + Mis en la terre beneoite!... + + [29] Les croisades de saint Louis en Afrique avaient déjà fait + connaître en France les Bédouins. + +Le pauvre curé s'excuse de son mieux à son supérieur: + + Mes asnes _at_ lonc tans vescu; + Moult avoie en li boen escu! + Il m'_at_ servi et volentiers, + Moult loiaument, XX ans entiers. + +Ce _t_ est parfaitement à sa place, c'est le droit de la troisième +personne de le prendre comme caractéristique. Mais ceux qui, fondés sur +ce droit, refusent au _t_ dans cette place la qualification +d'euphonique, que diront-ils quand on le leur montrera à la fin de la +première personne du présent de l'indicatif, _j'aime_;--je _dîne_;--je +_mange_; à la fin des participes passés en _i_, en _é_, en _u_; à la fin +des substantifs aujourd'hui terminés en _é_, comme _cité_, _humilité_? +Conviendront-ils que c'est une lettre introduite pour l'euphonie? Ils +n'auront plus ici la ressource d'alléguer le latin. + +Dans une stance monorime en _e_ muet: + + Li reis Marsilie la tient (Saragosse), ki Dieu n'en _aimet_, + Mahumet sert e Apollin _reclaimet_, + Ne s' poet garder que mals ne li _ateignet_. + + (_Chanson de Roland_, st. 1.) + + Ni a paien ki un seul mot _respundet_, + Fors Blancandrins de castel de Val Funde: + Oez, seignurs, quel pecchet nus _encumbret_... + + (St. 2.) + +La _chanson de Roland_, le _livre des Rois_, les sermons de saint +Bernard, figurent toujours ce _t_, qu'il en soit ou non besoin pour +éviter un hiatus. Il n'empêche même pas l'élision au milieu du vers: + + Il _enapelet_ e ses dus e ses cuntes. + + (St. 2.) + + Sa costume (à Charlemagne) est qu'il _parolet_ a leisir. + + (St. 10.) + +Nous gardons encore la trace de ce _t_ euphonique: _crie-t-il?_ +_appelle-t-on?_ Mais il faudrait avoir le courage d'écrire _criet-il_; +_appellet-on?_ + +Nous avons vu qu'au XVIe siècle, on prononçait le _t_ euphonique sans +l'écrire; et nous voyons maintenant qu'au XIIe siècle on l'écrivait +souvent où il ne se prononçait pas. Les uns trouvant sur le papier +_aime-il_, _va-il_, ne manquaient pas de lire _aime-t-il_, _va-t-il_. +Les autres y voyant les derniers vers que je viens de transcrire, les +lisaient ainsi: + + Il _enappelle_ et ses dus et ses countes... + Sa coutume est qu'il _parole_ à leisir... + +Voici d'autres exemples (on en citerait par centaines): + + Branches d'olives en vos mains porterez; + Co _senefiet_ pais et _humilitet_. + + (St. 5.) + + Munjoie _escriet_: Co est l'enseigne Carlun. + + (St. 92.) + +Lisez: ce _senefie_... Montjoie _écrie_, c'est l'enseigne (la devise) +Carlon (de Charles). + +Ainsi notre oeil déçoit notre oreille, qui, à son tour, abuse notre +jugement. Nous sommes trompés à la fois et par ce que nous voyons et par +ce que nous ne voyons pas. Il faut avouer que dans cette condition il +est malaisé d'éviter l'erreur. + +Voilà pour le présent de l'indicatif. + +La consonne euphonique se retrouve attachée aux troisièmes personnes du +singulier du prétérit et du futur; au participe passé passif en _é_, en +_i_, en _u_. + +Le _Livre des Rois_, manuscrit du XIIe siècle, peut-être du XIe, emploie +le _t_ ou le _d_, qui n'est qu'un _t_ adouci. + +--«E del livre _parlad_ que li evesches _oud truved_ e _lut_ devant le +rei.» + +(_Rois_, p. 424) + +--«La liepre Naaman _purprendrat_ et _aherderat_ a tei.» + +(_Rois_, p. 365.) + +«La lèpre de Naaman prendra et s'attachera à toi.» + +--«E li Enfes crut e _esforcad_. A un jor, li Emfes _alad_ a sun peire +en champz... si _Amaladid_, si s'en plainst.» + +--«Mais la mere prist l'enfant, si l' _culchad_ sur le lit al prophete, +e l'us puis _fermad_, si s'en _turnad_.» + +(P. 357.) + +--«_Pecchiet_ ai a lui sol.» (P. 548.) «J'ai péché à lui seul.» + +--«Il aveit _oid_ dire que il out _ested_ malades.» + +(P. 418.) + +--«Si cume li rei le sout e _veud_ les out, _parlad_ al prophete. + +(P. 368.) + +--«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ (advenu) par +aventure.» (_Saint Bernard_, 552.) + +Les substantifs aujourd'hui terminés en _té_ recevaient tous le _t_ +euphonique. Il suffit d'ouvrir un manuscrit d'une date un peu reculée, +pour en trouver des exemples à foison. Le _livre des Rois_, celui de +_Job_, les sermons de saint Bernard, n'offrent pas un seul de ces +substantifs désarmé de sa consonne finale. + +--«Li fruiz la _nativiteit_ de Nostre Seignor... S. Johan buit lo boyvre +de _salveteit_...» + +(_Saint Bernard_, p. 542.) + +--«Li pecchiez d'_enfermeteit_ et de non sachance... la _volenteit_ et +l'oyvre de _salveteit_...» + +(_Ibid._, p. 544.) + +--«Cil ki a l'_umaniteit_ ajosteit le nom de Deu.» + +(_Ibid._, p. 548) + + * * * * * + +Fallot avait déjà signalé ce _t_ final comme la marque d'une haute +antiquité dans le manuscrit, mais il n'en avait pas reconnu l'usage +régulier ni l'origine. Il ne le constate qu'aux substantifs en _té_, et +ne le remarque pas à la fin des substantifs et participes en _u_, comme +_escut_, _vertut_, _pendut_, où il joue le même rôle. + + L'_escut_ li fraint e l'osberc li derumpt. + + (_Chanson de Roland_, st. 117.) + + Escrient Franc: Deus i ad fait _vertut_. + + (_Ibid._, st. 288.) + + Turpins de Rains quant se sent _abattut_ + De IV espiez parmi le cors _ferut_... + Rollant reguardet, puis si li est _curut_, + Et dist un mot: Ne sui mie _vencut_. + + (_Ibid._, st. 153.) + +On attribuait le _d_ ou _t_ euphonique à des mots qui n'y avaient pas +droit étymologiquement, à des monosyllabes essentiels, qui eussent +disparu dans l'élision ou qui eussent produit des hiatus désagréables; +par exemple, _o_ (_avec_), _à_, marque du datif, etc. + + Luisent cis elme ki _ad_ or sunt gemmez. + + (_Roland_, st. 79.) + +«Les écus brillent émaillés d'or.» + + L'escut li fraint ki est a flurs e _ad_ or. + + (_Ibid._, st. 96.) + +«Il lui brise le bouclier orné de fleurs et d'or. + +«_Qu'est_ à flours.»--L'_i_ s'élide dans cet exemple. + + +V. + +La prononciation introduisait un _v_ euphonique au sein de beaucoup de +mots où l'écriture ne le marquait pas; par exemple, devant la +terminaison _oir_ précédée d'une voyelle; devant _eu_ (_eü_) du +participe passé passif, _etc._ Son rôle était de prévenir un hiatus, ou +de rappeler la consonne figurative du radical. + +Le _v_ dans _pleuvoir_ est purement euphonique. Il n'y en avait pas dans +le latin _pluere_, ni dans _pluendo_:--_Aqua quæ pluendo crevisset_, de +Cicéron, se lisait sans doute: _quæ pluVendo crevisset_. La chose est +d'autant plus vraisemblable qu'on trouve _pluvi_, _pluverat_ dans Plaute +et dans Lucile. _Fuvit_ pour _fuit_, avec la première longue, est dans +Ennius: + + Quam semper _fuvit_ stolidum genus Æacidarum! + + (_Fragm._, ap. Planck, _Ennii Medea_, p. 104.) + +Nonius cite de Lucile _luvi_, prétérit de _luo_. + +Cela suffit pour montrer que les Latins ont employé comme nous le _v_ +intercalaire, suivant ce que leur demandait l'oreille. Je ne le trouve +pas dans _pluit_, et il se montre dans _pluVia_; nous, au contraire, +nous le mettons dans _pleuVoir_ et le supprimons dans _pluie_. + +De _pleuvoir_, le diminutif _plouiner_, _plouViner_: + + Endroit la tierce a plouiner se prist. + + (_Garin_, II, p. 228.) + +«Vers l'heure de tierce, il commença de tomber une petite pluie.» + +Pouvoir, de _posse_, n'a aucun droit au _v_. On l'écrivait _pooir_: + + Ele ne _pooit_ soumillier. + + (_R. de la Violette_, p. 85.) + +Lisez: elle ne pouvoit sommeiller. + + En nule guise + Ne _pueent_ cil estre rendu. + + (_Ibid._, p. 84.) + +Gardez-vous bien de confondre ce _pueent_ avec la troisième personne du +verbe _puer_. Lisez: _ne peuvent_ cil (les morts) estre rendus. + +De _recipere_, _recevoir_, et au participe _receu_ en trois syllabes. Je +suis persuadé qu'on prononçait _recevu_, de même que, trouvant écrit +_receoir_, ou ne manquait pas de lire _receVoir_. + +Pourquoi le _v_ d'_avoir_, qui représente le _b_ d'_habere_, +disparaît-il au participe _eu_? et pourquoi ce participe est-il +monosyllabe quand l'infinitif est de deux syllabes? Originairement cette +irrégularité n'existait pas, car on prononçait _évu_. Il se rencontre +même écrit ainsi, par un accident dont on ne peut trop se féliciter: + + Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant; + Voz estes proz e vo saveir est grant. + Vostre conseil ajoc _evud_ tuz tens. + + (_Ch. de Roland_, st. 256.) + +Bénissons ces fautes de copistes, qui, nous restituant la vraie +prononciation, nous mettent sur la voie de l'ancien usage, et sans +lesquelles on pourrait taxer de chimériques les propositions les plus +vraies, mais destituées de preuves. + +On dut prononcer de même tous les participes en _eu_; _apercevu_, +_concevu_, etc., qui ainsi redeviennent réguliers. _Avoir_ faisait +_évu_, comme _tenir_ fait _tenu_; _courir_, _couru_; _vouloir_, _voulu_. + +Le mot _avoi_, _allons_ (_à voie_), d'où les Anglais ont fait _away_, +est écrit partout dans la _chanson de Roland_ AOI. On suppléait le +_v_[30]. + + [30] Voyez sur cette exclamation la IIIe partie, au mot AOI. + + + + +CHAPITRE IV. + +Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins. + + +§ Ier. + +Pour résumer en bref ce vaste et important système des consonnes +euphoniques intercalaires, pour le présenter d'une manière plus sensible +et plus suivie, je vais mettre ici quelques extraits de la _chanson de +Roland_. Ces passages, en faisant connaître le plus poétique et l'un des +plus anciens monuments du moyen âge littéraire, rompront utilement +l'aridité de ces recherches. On ne sera pas fâché de faire plus ample et +plus sérieuse connaissance avec le vieux Turold, l'Homère de Roncevaux, +que l'élévation de la pensée, la grandeur et en même temps la naïveté de +l'expression rapprochent si souvent de l'Homère grec[31]. + + [31] Le gouverneur de Guillaume le Conquérant se nommait Turold: + «_Turoldus tenera ætate pædagogus._» (Guillaume de Jumiéges, p. + 268.) Rien n'empêche de le regarder comme le même Turold qui se + déclare l'auteur de la chanson de Roland: + + Ci falt la geste que _Turoldus_ declinet. + + (St. 293, vers dernier.) + + «Ici finit le poëme de Turold.» + + L'abbé de la Rue place la composition du _Roland_ avant 1130, et + rien jusqu'ici ne contredit cette date. Turold aurait donc été + l'Aristote d'un autre Alexandre, pour qui il aurait composé son + poëme, ne pouvant lui faire lire l'_Iliade_. Dans un temps où + l'antiquité était profondément ignorée, il est remarquable de + rencontrer une mention de Virgile et d'Homère; c'est à la stance + 195. Baligant, l'amiral du roi Marsile, était, dit Turold, plus + vieux que Virgile et Homère: + + Ço est l'amirail, le viel d'antiquitet; + Tut survequist e Virgilie et Omer. + + comme on dirait aujourd'hui: Plus vieux que Mathusalem. + + Dans la tapisserie de Bayeux, ouvrage de Mathilde, femme de + Guillaume le Conquérant, on voit un personnage qui tient les chevaux + durant l'entretien d'Harold et de Guidon; sur sa tête est tracé le + nom TUROLDUS. Est-ce notre Turold? Il est difficile de prononcer. + +J'écris en italique toutes les consonnes muettes. Les autres, au +contraire, doivent être senties. + +Roland s'est décidé enfin à sonner de son cor pour avertir Charlemagne, +et ramener l'avant-garde au secours de l'arrière-garde, vendue et livrée +aux Sarrasins du roi Marsile par le traître Ganelon. Ganelon est avec +Charlemagne pour le tromper et l'empêcher de retourner sur ses pas, si +par hasard l'idée lui en venait: + + Li quen_s_ Rolan_s_, pa_r_ peine e par ahan_s_, + Pa_r_ gran_t_ dulo_r_, sune_t_ son olifan. + Par mi la buche en sa_lt_ fo_rs_ li cle_rc_ san_cs_, + De sun cerve_l_ li temple en e_st_ rumpan_t_. + De_l_ co_rn_ qu'i_l_ tien_t_ l'oïe en e_st_ mu_lt_ gran_t_; + Karle_s_ l'enten_d_ ki est as po_rs_ passan_t_: + Naime_s_ li duc l'oï_d_, si l'escu_l_ten_t_ li Fran_c_. + Ce di_st_ li reis: Jo oï le co_rn_ Rolan_t_!... + Un_c_ ne _l_' suna_st_, se ne fu_st_ cumbatan_t_. + Guesne_s_ respun_t_: De bataille est i_l_ nien_t_. + Ja[32] e_s_te_s_ viel_z_ e fluris e blan_cs_; + Par te_ls_ paroles vu_s_ ressemblez enfan_t_. + Ase_z_ save_z_ le grant orgoi_ll_ Rollan_t_. + Ço e_st_ merveille que Deu_s_ le soefre_t_ tan_t_! + Pur un su_l_ levre va_t_ tute ju_r_ sunan_t_; + Devan_t_ se_s_ per_s_ ore vait i_l_ gaban_t_. + Ca_r_ cheva_l_ce_z_, pu_r_ qu'alez arre_s_tan_t_? + + (St. 132.) + + [32] L'_a_ s'élide. Le vers n'est que de quatre pieds. + +«Le comte Roland, avec peine, fatigue et grand'douleur, sonne son cor +d'ivoire. Le sang clair lui en sort parmi la bouche, et la tempe de son +cerveau s'en éclate. Le son du cor porte bien loin[33]! Charles l'entend +qui passe à cette heure les portes des défilés; le duc Naimes aussi. Les +Français l'écoutent, et le roi dit: J'entends le cor de Roland! Il n'en +sonne jamais que pendant le combat. Ganes répond: Il n'est pas question +de combat. Vous êtes déjà vieux, blanc et fleuri; vous parlez comme un +enfant. Vous connaissez, de reste, l'orgueil démesuré de Roland. C'est +merveille que Dieu le souffre si longtemps! Pour un seul lièvre il va +corner tout un jour. A cette heure il s'amuse avec ses pairs. Chevauchez +toujours. Pourquoi vous arrêtez-vous?» + + [33] Il est dit dans une autre stance que l'avant-garde l'entendit de + trente lieues. + +Malgré les instances du traître Ganelon, Charles retourne sur ses pas de +trente lieues. Quand il arrive, tout est fini! La vallée est jonchée de +cadavres: Olivier. Roland, l'archevêque Turpin, tous sont morts. Voici +comment le poëte décrit la première nuit passée par Charlemagne, non +loin de ces tristes débris de sa vaillante armée: + + Clere e_st_ la noit, et la lune luisante; + Carle_s_ se gi_st_, mais doel a_d_ de Rollan_t_, + E de Oliver li peise_t_ mu_lt_ formen_t_[34], + Des XII per_s_ e de franceise gent + [Qu']en Rencevals a_d_ laise_t_ mor_s_ san gen_z_. + Ne poe_t_ mue_r_ n'en plur_t_ e ne s' desmen_t_, + E prie_t_ Deu qu'as anme_s_ sei_t_ guaren_t_. + Las e_st_ li rei_s_, kar la peine e_st_ mu_lt_ gran_t_; + Endormiz e_st_, ne pou_t_ mais en avan_t_. + Pa_r_ tu_z_ les prez o_r_ se do_r_men_t_ li Fran_c_; + Ni a_d_ cheva_l_ ki puisse_t_ e_st_re en e_st_ant. + Ki herbe voelt, i_l_ la prent en gisan_t_. + Mu_lt_ ad apri_s_ ki bien connu_is_t ahan. + + (St. 180.) + + [34] Transposez l'_r_: _froment_. + +«Claire est la nuit, et la lune luisante. Charles est couché, mais il a +deuil de Roland et d'Olivier; il lui pèse fortement et des douze pairs, +et des Français qu'il a laissés à Roncevaux sans gens (pour les garder). +Il ne peut s'empêcher d'en pleurer et de se désespérer, et prie Dieu de +sauver leurs âmes. Le roi est las, car la peine est bien grande. Il +s'est endormi, car il ne peut résister davantage. Par tous les prés +dorment les Français; n'y a cheval qui se puisse tenir debout. Celui qui +veut de l'herbe la prend couché. Qui connaissait déjà la fatigue, en a +encore bien appris là-dessus!» + +Charlemagne, de retour à Aix-la-Chapelle, fait juger Ganelon. Les pairs +le condamnent à mort; mais Pinabel, aussi de la perfide maison de +Mayence, se présente pour soutenir en champ clos la cause de son cousin. +Thierry d'Ardene, oncle d'Ogier le Danois, se déclare l'adversaire de +Pinabel. La scène est à Aix-la-Chapelle; l'empereur fait porter _quatre +bancs sur la place_, pour former le champ clos; les deux champions se +préparent de leur côté: + + Pui_s_ que i_l_ sont a bataille juste_z_, + Ben sun_t_ cunfez e aso_l_s et sei_g_ne_z_, + Oen_t_ lu_r_ messe_s_ e sunt acuminie_z_, + Mu_lt_ granz offrendes metent pa_r_ ces mu_s_ter_s_. + Devan_t_ Ca_r_lun andui sun_t_ repaire_z_; + Lur e_s_peruns unt en lo_r_ pie_z_ ca_l_ce_z_, + Ve_s_tent osbers blan_c_s e for_s_ e lege_rs_; + Lur helme_s_ cler_s_ unt fermez[35] en lu_r_ che_fs_; + Ceinent e_s_pees enhede_l_e_s_ d'o_r_ mie_r_; + En lu_r_ co_ls_ pendent leur e_s_cu_s_ de qua_r_te_rs_, + En lu_r_ puin_z_ de_s_tre_s_ un_t_ lu_r_ tranchanz e_s_pie_z_, + Pui_s_ sun_t_ muntez en lu_r_ curan_t_ de_s_tre_rs_. + Idun_c_ plureren_t_ .C. milie chevale_rs_ + Qui pu_r_ Rolan_t_ de Tierri un_t_ pitie_t_. + Deu_s_ set ase_z_ cumen_t_ la fin en e_rt_! + + (St. 282.) + + [35] _Fremez_. + +«Après qu'ils sont prêts pour le combat, bien confessés, absous et +bénis, ils entendent leur messe et sont communiés, et ils laissent de +très-grandes offrandes parmi ces moutiers. Devant Charles tous deux sont +retournés; ils ont chaussé leurs éperons, vêtent hauberts blancs, forts +et légers; leurs casques brillants sont fermés sur leur tête; ceignent +épées emmanchées d'or pur; à leurs cous pendent leurs boucliers avec +leurs écussons, à leur poing droit leurs tranchants épieux, puis sont +montés sur leurs agiles destriers. Alors pleurèrent cent mille +chevaliers qui, tenant pour Roland, ont pitié de Thierry. Dieu sait +assez quelle en sera la fin!» + +La fin, c'est que, après un succès longtemps douteux, Pinabel reçoit sur +la tête un coup qui lui fend le casque et la tête jusqu'au nez, et fait +jaillir la cervelle sur l'arène. O madame de Sévigné, où étiez-vous +alors? + + Escrien_t_ Fran_c_: Deus i fai_t_ ve_r_tu_t_[36]! + Asez e_st_ drei_t_ que Guene_s_ sei_t_ pendu_t_, + E si paren_t_ ki plaidet un_t_ pu_r_ lu_i_. + + (St. 288.) + + [36] _Vretu_. + +«Les Français s'écrient: Dieu y a fait vertu! Il est bien droit que +Ganes soit pendu, lui et ses parents qui ont plaidé pour lui.» + +Ganelon n'est point pendu, mais il est tiré à quatre chevaux. Pinabel et +le reste sont accrochés à des potences, _al arbre de mal fust_ ou de +bois maudit, comme parle le poëte. Le brave Thierry assiste au supplice +de Ganelon entre les bras de Charlemagne, qui lui essuie le visage de +ses superbes fourrures de martre: + + Li reis a_d_ pris Tierri entre sa brace; + Te_rt_ lui le vis o_d_ ses gran_z_ pe_lz_ de ma_r_tre. + + (St. 289.) + +Ainsi se termine ce poëme, le plus curieux peut-être et le plus +intéressant que nous aient légué nos aïeux; par malheur, c'est aussi le +plus mutilé. + +Donc, pour lire et apprécier des vers composés au moyen âge, la première +condition serait de savoir replacer en leur lieu les consonnes +euphoniques omises la moitié du temps par les copistes, comme aussi de +négliger celles qu'ils marquent trop souvent hors de propos. + +J'ajoute tout de suite qu'il faut savoir aussi remédier à l'étourderie +ou à l'ignorance des copistes relativement aux voyelles, car ils ne se +bornent pas à pécher sur les consonnes. L'_e_ muet est surtout leur +écueil. Cette finale était facultative dans certains mots, comme +aujourd'hui en italien. _Comme_, _homme_, _vostre_, _nostre_, étaient, +au gré du poëte, _com_, _hom_, _vos_, _nos_. Quand le copiste estropie +la mesure, soit par luxe ou par indigence, c'est au lecteur à la +rectifier, et à ne se fier au manuscrit que de la bonne sorte. + +On voit, sans que j'aie besoin de le montrer, de quelle conséquence a +été la suppression des consonnes euphoniques. Pour ne parler que de la +poésie, son vocabulaire a été tout d'un coup restreint des trois quarts. +La versification, si facile au XIIIe siècle, qu'on dédaignait d'écrire +en prose, même les traductions, est devenue au XVIIe un tour d'adresse, +que, à force de le voir répéter, on imitait assez facilement au XVIIIe, +et qui de nos jours tombe dans le procédé. + +Avant de déterminer la finale d'un mot, nos pères se préoccupaient +toujours de l'initiale du mot suivant. Cette habitude a dicté la +principale règle de la rime dans la versification moderne. +Originairement tout rimait, pourvu que la consonnance fût la même; c'est +ce qu'on pourrait nommer le temps de la poésie naturelle, où tout le +monde était convié. Mais quand un art plus délicat succéda à un art dans +l'enfance, on sentit qu'il fallait mettre des bornes à cette faculté des +rimes, et que la difficulté vaincue entrait pour beaucoup dans le mérite +de la versification. Examinant alors de plus près les habitudes et le +génie du langage, on fut conduit à porter cette loi: Un pluriel ne rime +pas avec un singulier, ni un mot terminé par une consonne avec un mot +terminé par une voyelle. (Les consonnes euphoniques intercalaires +étaient déjà perdues.) Dès ce moment, le participe _pillé_ ne rime plus +avec l'infinitif _habiller_; ni le comparatif _mieux_ avec le substantif +_pieu_; ni _plus_ avec un _élu_; _courir_ avec _chéri_, etc., etc., etc. +Pourquoi, puisque ces rimes satisfont pleinement l'oreille? C'est +qu'elles ne la satisferont plus si le mot suivant commence par une +voyelle, et que la rime ne veut pas s'exposer aux hasards d'une élision +ou d'un hiatus. Il faut que l'exactitude de la rime soit garantie à tout +événement. + +Les autres raffinements n'ont pas tardé à suivre celui-là, comme la +richesse de la rime, la mobilité de l'hémistiche, la recherche des +coupes, de l'enjambement, etc. + +A partir de ce jour, la versification quitte les rangs du peuple, et se +renferme dans les rangs de la classe supérieure; car, désormais, pour +faire des vers, il faudra avant et surtout être lettré, savoir +l'orthographe; bientôt même cette condition sera la seule exigée. + + +§ II. + +L'usage des consonnes euphoniques paraît un legs des anciens Latins. A +cet égard, il ne faut pas demander les révélations au siècle d'Auguste, +pas plus qu'au siècle de Louis XIV; mais remontons le cours des âges: +peut-être y a-t-il un moyen de savoir comment prononçaient les Romains +du temps des guerres puniques. Nous avons de leur main un manuscrit +authentique, monument qui date aujourd'hui de deux mille cent cinq ans: +c'est la colonne Duilienne. L'emploi du _d_ euphonique y est manifeste: +IN ALTOD MARID... IN SICELIAD... PUCNANDOD... NAVALED PRÆDAD. Dans la +première inscription du tombeau des Scipions, GNAIVOD PATRE PROGNATUS; +dans une inscription de Vérone (Orelli, nº 3147), QUAISTORES AIRE +MOLTATICOD DEDERONT; dans le sénatus-consulte sur les Bacchanales, SACRA +IN OQVULTOD NE QUISQUAM FECISE VELET. D'où provient ce _d_, et quel en +est l'usage, s'il n'est destiné à sauver la voyelle finale du choc d'une +voyelle initiale? + +On a dit là-dessus que le _d_ était une marque de l'ablatif. Nullement. +Vous retrouvez dans cette assertion précipitée la coutume des +grammairiens, de convertir d'abord en principe général le fait +particulier. Si les exemples qu'on cite sont le plus souvent à +l'ablatif, la raison en est simple: c'est que l'ablatif surtout a une +voyelle finale désarmée. Mais ne détournez pas vos yeux des adverbes, +prépositions, impératifs, accusatifs en _a_, en _o_ ou en _e_, auxquels +je rencontre attaché le _d_ final. Par exemple, dans le sénatus-consulte +des Bacchanales, _extrad_, _suprad facilumed_:--NEVE IN POPLICOD, NEVE +IN PRIVATOD, NEVE EXTRAD URBEM. Le décret sera affiché en lieux où il +soit le plus facilement en vue: UBEI FACILUMED GNOSCIER POTISIT. + +L'accusatif, étant naturellement muni d'une consonne finale, n'avait pas +besoin du _d_ euphonique. Les accusatifs _me_, _te_, _se_ font exception +à la règle; aussi les trouve-t-on écrits _med_, _ted_, _sed_: + + Solus solitudine ego te_d_ atque ab egestate abstuli. + + (Plaute, _Asinar._, I, 3, 11.) + + Nec nobis præter me_d_ alius quisquam est servus Sosia. + + (_Amphitruo_, I, 2, v. 244.) + +Festus signale _sed_ mis pour _se_. On le trouve dans Plaute, et avant +Plaute dans le sénatus-consulte des Bacchanales: NEVE QUISQUAM FIDEM +INTER SE_D_ DEDISE VELET. + +L'accusatif pluriel _ea_ y est écrit _ead_: SEI ESENT QUEI ARVORSUM EAD +FECISENT QUAM SUPRAD SCRIPTUM EST. + +On trouve même dans une inscription _senatud_ pour _senatum_. + + Quaistores senatu_d_ cosoluere. + + (_Orelli_, nº 3257.) + +Probablement par une heureuse inadvertance du sculpteur, comme lorsque +les scribes de notre moyen âge nous révèlent, par certaines fautes +d'orthographe, les préoccupations de leur esprit, les habitudes de leurs +yeux et l'usage de leur temps. + +Le _d_ était donc la consonne euphonique intercalaire qui plaisait le +plus aux Romains; et cela s'ajuste bien à un passage de Macrobe. +«Nigidius, dit-il, déclare qu'Apollon et Janus sont le même personnage, +et que _Diana_ est aussi le nom _Iana_, précédé du _d_ euphonique qui +s'attache volontiers à l'_i_: _Reditur_, _redintegratur_, _redhibetur_, +etc.» (_Saturn._ I, c. 9.) + +Peut-être, en y regardant mieux, pourrait-on saisir la trace d'autres +consonnes euphoniques. Par exemple, l'infinitif passif en _ier_ ne +rentrerait-il pas dans cette catégorie? Le sénat ordonne que cette table +d'airain soit attachée... _etc._ DE SENATUOS SENTENTIAD UTIQUE EAM +FIG_ier_ IOUBEATIS. + +Le _c_ paraît avoir servi au même usage dans la touchante épitaphe de +Claudia, qui avait vu mourir un fils, et en laissait un autre. + + Gnatos duos creavit; _horunC_ alterum + In terra linquit, alium sub terra locat. + + (Egger, _Reliquiæ vetust. serm._, p. 348.) + +Le _c_ empêche l'élision d'_horum_, qui détruirait le vers. Et voyez +combien les vestiges d'un usage populaire sont ineffaçables! A l'autre +extrémité de la langue latine, nous retrouvons encore _tunc_ pour _tum_, +qui atteste l'usage et les propriétés de l'ancien _c_ euphonique. _Tunc_ +s'est sauvé à côté de _tum_, lorsque _horunc_ était sacrifié à _horum_ +par les écrivains d'une époque plus polie. + +_Nunc_ n'est autre chose aussi que le _nun_ grec, qui s'est tenu +constamment armé de sa finale euphonique. + +C'est un fait bien curieux à étudier que ce phénomène se reproduisant à +un si long intervalle chez deux peuples différents. Une simple tradition +orale de la république romaine se glisse à travers toutes les +révolutions de gouvernements et de religions; elle franchit le temps et +l'espace, la civilisation de l'empire et les invasions de la barbarie; +elle pénètre dans les Gaules, elle se verse d'un idiome dans un autre, +et l'y voilà établie, enracinée, sans s'être laissé briser ni +endommager. Les _d_ euphoniques de la colonne Duilienne sont arrivés +intacts dans la _chanson de Roland_; ils ont passé du tombeau de Scipion +dans la version du _livre des Rois_. Comment cette tradition a-t-elle +fait un pareil chemin? C'est à l'abri de la protection populaire; c'est +en marchant au fond de la société. La classe bien élevée la traite de +mépris? Que lui importe? Les modes littéraires changent: la langue du +peuple ni l'oreille humaine ne changent pas. Vous la croyez morte, cette +tradition, tuée par le beau parler de l'Académie? Soyez certain d'une +chose: c'est que si la langue française laisse en mourant des filles, +l'une d'elles au moins héritera des _cuirs_ que le peuple de Paris a +hérités des matelots de Duilius. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + +DES VOYELLES. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en +latin?--Absence de diphthongues dans le premier âge de notre +langue.--_AI_, _AU_,--_AO_,--_EI_,--_EU_. + + +Les Grecs n'avaient pas de diphthongues: _græcis nulla est diphthongus_, +dit Th. de Bèze. (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 41) + +Nous possédons trop peu de renseignements sur la prononciation des +Latins pour oser décider s'ils avaient ou non des diphthongues; +plusieurs indices se réunissent pour faire croire le contraire. +Convenons d'abord de ce que nous entendons par diphthongue: c'est un +groupe de deux voyelles écrites, que le langage confond en une seule +voix. + +D'après cette définition, le son _ou_ des Latins n'est point une +diphthongue, car il était figuré par un seul signe _u_; de plus, ce son +était bref: _Dominus_, _Deus_, _meus_. + +_Au_, selon toute apparence, sonnait _av_ ou _af_; c'était la valeur du +digamma éolique. + +_Æ_, dans Ennius, dans Lucile, Lucrèce, etc., sonne _aï_ par diérèse: + + Et micat interdum _flammaï_ fervidus ardor... + Ut nunc montibus e magnis decursus _aquaï_... + Sustineat corpus tenuissima vis _animaï_... + +Et lors même que les deux voyelles ne comptèrent plus que pour une +syllabe, elles sonnaient encore distinctement, et la diphthongue +accomplie pour l'oeil n'était pas tout à fait admise par l'oreille; cela +résulte invinciblement d'un passage où Varron note la mauvaise +prononciation des paysans, qui, pour _mæsius_ par _æ_, prononçaient par +_e_ simple _mesius_, et de même _hedus_ pour _hædus_. (_De Ling. lat._ +lib. VI, ad fin.) + +Festus observe également que les paysans ne prononcent pas les +diphthongues, disant, par exemple, _orum_ pour _aurum_ (_aou-roum_). + +Enfin Cicéron, au troisième livre de l'Orateur, reprend Cotta qui +supprimait l'_i_ et ne faisait entendre que l'_e_ dans les mots +autrefois écrits par _ei_, comme _leiber_, _leibertas_. + +Il paraît donc bien clair que la diphthongue, chez les Romains, n'était +que la réunion rapide de deux voyelles en une seule syllabe. Et c'est +ainsi qu'elle existe toujours en italien: + + _Chiudiam_ l'orecchie al dolce canto e rio. + + (_Gerus._, XV, 57.) + + Ed _impaurita_ al suon, fuggendo e ratia... + + (_Ibid._, st. 49.) + +Il en était de même en français, avec cette différence que les deux +voyelles comptaient pour deux syllabes. En d'autres termes, toutes les +voyelles sonnaient isolément; les diphthongues étaient inconnues. + +D'après la définition que nous en avons donnée, nous ne compterons pas +comme diphthongues les sons _au_, _eu_, _ou_, très-fréquents dans le +langage, mais que l'écriture ne peignait pas comme aujourd'hui, n'y +employant alors qu'une seule voyelle. _Au_, _eu_, _ou_, résultaient des +notations _al_, _el_, _ol_, suivies d'une consonne; _ou_ s'écrivait +encore _u_. Il n'y a pas là de diphthongue. + +Le passage de Varron nous montre que nous prononçons très-mal le mot +_ætas_, en disant comme les paysans latins, _étas_. La prononciation +légitime est celle des Italiens et des Allemands, qui disent _aétas_. +Cet _aétas_ vous donne sur-le-champ l'origine du vieux mot _Aé_, +aujourd'hui modifié en _âge_. + +Benoît de Sainte-More nous dit que le duc Robert demeurait à Rouen, + + Pleins de vieillesce et plein d'_aé_, + Dunt le cors a fraint e quassé. + + (_Chron. des ducs de Normandie_, v. 8180.) + + Seignors, fait il, biens est dreiz + Que tuit communaument sacheiz, + Pur quei ci sommes assemblé: + Mult est li dux de grant _aé_. + + (_Ibid._, v. 8116.) + + Ains ne l'aimai nul jour de mon _aé_. + + (_Garin._) + + Il a dit coiement et en a mult juré + Qu'il n'en demourroit ja au jor de son _aé_. + + (_Chron. de Duguesclin._) + +_Aé_ était par apocope d'_ætas_. Par la suite des temps, l'_é_ est +devenu muet; on a intercalé un _g_ euphonique, et nous avons _âge_, dont +l'accent circonflexe rappelle encore de loin la diphthongue d'_ætas_. + + +AI, AU. + +On écrivait _trair_, _oir_, _maistre_, _veoir_, et l'on prononçait +_trahir_, _ouïr_, _ma-ïstre_ (_magister_), _vé-oir_. C'est une +inconséquence moderne de dire _trahir_ et _traître_; l'ancienne langue +prononçait _traï-tre_ ou _trahitre_; _trahison_ a été mieux conservé. + +Un écolier à qui vous présenterez le mot _laicus_, le lira naturellement +en trois syllabes; les Français écrivaient aussi _laic_, et +prononçaient, selon l'occurrence du mot suivant, _laï_ ou _laïque_; +frère _laï_;--_laïque_ ou sacré. On dit aujourd'hui, avec une double +forme écrite et parlée,--_un laïque_ et _frère lai_: + + Car dans ces dîmes de rebut + Les _lais_ trouvaient encore à frire. + + (_La Fontaine._) + +Cela est aussi peu judicieux que _haïr_ et je _hais_. Jadis la diérèse +était constante: _haine_ sonnait _haïne_, sans qu'il fût besoin +d'indication particulière. + +Et encore au XVIe siècle, qui est l'époque où l'on se mit à bouleverser +la langue, on maintenait _je haïs_. Joachim du Bellay fut un des +premiers à se permettre _je hais_: + + Je _hay_ les biens que l'on adore, + Je hay les honneurs qui perissent. + +De quoi il fut aigrement repris par un des meilleurs élèves de Marot, +Charles Fontaine:--«La première personne du verbe _haïr_, que tu fais +monosyllabe, est de deux syllabes divisées, sans diphthongue, comme il +appert par le participe et l'infinitif qui sont divisés, et ainsi par +tous les temps et personnes» (_Quintil. Horatian._) + + * * * * * + +Par la même raison, _au_ sonnait _a-ü_. _Caoir_ ou _chaoir_ de _cadere_, +faisait au participe _caut_, ou _chaut_; c'est-à-dire _kaüt_. C'est +ainsi qu'il faut prononcer dans cette phrase de saint Bernard:--«E por +ce Deu creat il les hommes,... ki restorassent les murs de Jerusalem, ki +_chaut_[37] estoient.» (P. 524.) + + [37] Le nom bien connu d'une danse obscène signifie _la chute_. + + Carles cancelet; por poi qu'il n'est _caut_; + Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne _vencut_. + + (_Chanson de Roland_, st. 263.) + +«Charlemagne chancelle; peu s'en faut qu'il ne soit tombé, etc.» + +Le tréma est, comme les accents, d'invention très-moderne. Observons que +tous ces signes extérieurs imaginés pour maintenir la prononciation, en +ont au contraire hâté la ruine, en poussant à l'oubli des conventions +d'orthographe qui la régissaient autrefois. Ces signes inspiraient une +sécurité trompeuse: où l'on ne les voyait pas, on a mal prononcé; et +comme rien n'est plus vite omis ou ajouté, le mauvais usage s'est +substitué facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont évité cet +inconvénient: ils continuent à dire _chaü_ et je _haïs_. + +Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorité privée, décida qu'il +fallait dire _je hais_ et _nous haïssons_. Il devait au moins autoriser +la forme usitée alors en province, _nous hayons_, _vous hayez_, _ils +hayent_, cela eût été conséquent; mais il semble que ce redouté Vaugelas +se soit plu à faire éclater sa toute-puissance dans l'inconséquence de +sa décision; pareil à ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes à +choquer la raison, pour constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent +aucune loi supérieure à leur volonté, non pas même le sens commun. + +Au surplus, le guide principal des grammairiens du XVIIe siècle était +une sorte d'empirisme qu'ils appelaient l'_usage_, sans distinguer le +bon du mauvais par l'étude des origines. Les autorités ordinairement +invoquées par Ménage sont la cour, les Parisiens, et par-dessus tout les +dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le +reste: «J'ai dit dans mon _Jardinier_... J'ai écrit dans mon +_Oiseleur_... dans mon éclogue de _Christine_... dans mes _Origines_, +etc.» Il a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en réfère de temps +à autre; mais pas beaucoup: cela se borne à peu près à Rabelais et au +dictionnaire de Nicot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise l'île +de _Chypre_; Ménage lui résiste hardiment, parce que Nicod dit l'île de +_Cypre_. Il se rallie à Nicod. Mais les dames disent de la poudre de +_Chypre_, il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour être avec les +dames sans être avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la +galanterie, qui sera le vainqueur? Ménage trouve un moyen le plus simple +du monde de tout concilier:--«Je dirais donc l'_île de Cypre_ et _de la +poudre de Chypre_.» (_Observ._, p. 290.) Il n'a pas cédé! + +Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait venir _Mandore_, +sorte de luth, de _Pandore_, en changeant _P_ en _M_, étymologie au +moins aussi plaisante que celle d'_Alfana_, dérivé d'_Equus_. La +difficulté ne serait pas plus grande à tirer _Pandore_ de _Mandore_, en +changeant _M_ en _P_. + +Le XIIe siècle, serrant de près l'étymologie latine, avait fait de +_adorare_, _aurer_;--de _adornare_, _aurner_;--de _aperire_, +_auverir_;--d'_adjuvare_, _aidier_;--d'_adumbrare_, _aumbrer_, et +_aumbremens_;--d'_adunare_, _auner_. Prononcez tous ces mots avec la +diérèse. + +--«Et ço requiere que nostre sires me parduint cel pechie, s'il avient +que mis sires entred al temple Remon pur _aurer_; e s'il se apuit sur +mei, si je _aur_ al temple Remon quant mis sires i _aurrad_.» (IVe liv. +des _Rois_, p. 364.) + +C'est-à-dire: «Et je requiers ceci, que notre seigneur me pardonne ce +péché, s'il avient que mon seigneur entre au temple de Remon pour +adorer; et s'il s'appuie sur moi, si j'adore dans le temple de Remon +quand mon seigneur y adorera.» + +--«Et Atalie la felenesse reine et li suen ourent mult destruit le +temple Nostre Signur, et de riches _aurnemenz_ del temple aveient +honured la mahumerie Baalim.» + +«Et des riches ornements du temple avaient honoré la mosquée de Baal.» + +Elisée--«Refist ses uraisuns, que nostre sires _auverist_ lur +oils.»--«Ouvrît leurs yeux.» + +--«Les _aumbremenz_ des arbres ki furent el munt cuntre Jerusalem... Li +reis fist detrenchier les _aumbremenz_.» (_Rois_, p. 428.) + +«Les ombrages d'arbres sur la montagne... Le roi fit supprimer les +ombrages...» + +La prose laisserait incertain le nombre des syllabes, mais les vers ne +permettent pas le doute: Ganelon dit au roi Marsile, en l'abordant: + + ... Salvez seiez de Deu + Li glorius que devum _aurer_, + + (_Ch. de Roland_, st. 52.) + +«Le glorieux que devons _a-ourer_, adorer.» + + Demain soit nostre gent armee, + Et soit es cans nostre _aünee_. + + (_Partonop._, v. 2883.) + +«Et soit aux champs notre assemblée.» + + La gent faee s'aünent environ. + + (_Guillaume d'Orange._) + +«Les fées s'assemblent aux environs.» + + Son umbre (dont suis effreie) + _Aümbrout_ tote Normandie. + + (Benoît de Sainte-More, v. 31501.) + +«Ombrageait toute Normandie.» + + Apres, vout Deu le munt former + E les elemenz diviser; + E quant il out tuit _aorné_... + + (_Ibid._, 23767.) + + Mult quida bien certainement + Que de la doloreuse perte + Li fust grant honur _aoverte_. + + (_Ibid._, v. 12830.) + +Tous les mots de notre langue primitive sont tirés du latin, la plupart +avec une syncope, ou du moins la suppression d'une consonne. _Adjuvare_, +par exemple, et _adjutorium_, laissaient tomber leur _d_ dans le trajet: +_aïder_, _aïe_, _aïue_, qui sont devenus _aide_ et _aider_: + + Ah! dist il, tres orde _traïtre_, + M'es tu ja venue ferir?... + Mes si m'_aïst_ sainz esperiz, + Je te ferai male nuit traire. + + (_De sire Hains et dame Anieuse_, v. 180.) + + Se m'_aïst_ Diex et sainte croix. + + (_Les Braies au Cordelier_, v. 170.) + + Armees lor sunt bien _aïes_, + E tote lor granz compaignies. + + (Benoît de Sainte-More, v. 21261.) + +«Les armées leur font bonne aide.» + +D'autres fois _aiues_, ou plutôt _ajues_: + + Car il est reis de grant puissance, + D'autres _ajues_ que de France. + + (_Ibid._, v. 21137.) + + Il n'aveient mais defense, + Conseil, _ajue_, ne despense[38]. + + (_Ibid._, v. 2603.) + + [38] _Aveient_ est ici de trois syllabes, _a-vei-ent_, probablement + avec un _v_ euphonique intercalaire devant la troisième. _Avoient_, + dissyllabe, qu'on rencontre de très-bonne heure, n'infirme point ce + que j'ai dit sur l'absence des diphthongues, car c'est déjà une + forme contracte; la forme primitive, comme on verra plus loin, est + _avevoient_, _habebant_. + +«Ils n'avaient davantage (_ma-ïs_, _magis_) défense, conseil, aide, ni +de quoi dépenser.» + +On voit, par cet exemple, que _mais_, originairement, retenait le sens +et la mesure de _magis_, d'où il dérive. Le passage suivant, de Villon, +nous montre le même emploi de _mais_ à la fin du XVe siècle: + + Si tu n'as tant que Jaques Coeur, + Mieux vaut vivre sous gros bureaux + Pauvre, qu'avoir esté seigneur, + Et pourir sous riches tombeaux. + Qu'avoir esté seigneur!... Que dis? + Seigneur!... helas! l'est-il _mais_?... + + (_Le Grand Testament._) + +_L'est-il ma-ïs_, l'est-il plus, l'est-il encore? + +Le sens originel, non la mesure de _mais_, se conserve dans la locution, +_n'en pouvoir mais_; c'est-à-dire, n'y pouvoir davantage: _non posse +magis_. C'est une espèce d'ellipse, comme si l'on disait: Vous voyez +qu'il n'en peut rien; eh bien! _il n'en peut mais_. + + +AO. + +LAON était toujours de deux syllabes. Les quatre fils Aymon, envoyés par +leur père, se présentent à la cour de Charlemagne; et Richard, le plus +hardi des quatre, demande au grand empereur de les équiper et de les +armer chevaliers. Charlemagne, enchanté de leur bonne mine et de leur +tournure, y consent: + + A un lundi matin, en bel establison, + Les adouba le roy de France et de _Laon_. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 244.) + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et quant Renaut la vit (_sa mère_) de tel condicion, + Qui li eust doné la cité de _Laon_, + Ne se tenist il point en icelle saison + Qu'il n'eust souspiré. + + (_Ibid._, v. 513.) + +On écrivait aussi _Loon_, _mont Loon_ (peut-être avec une consonne +euphonique intercalaire), comme _poon_ pour _paon_: + + Au manger ont maint _poon_ et maint cine. + + (_Aubri le Bourg._, Bekker, p. 152.) + + Asez i ont e claret et vin viez, + _Poons_ pevrez et capons et dainsiez. + + (_Ibid._) + +«Il y eut au repas assez de vin clairet et vieux, paons poivrés +(épicés), chapons et venaison.» + +PAOUR, de _pavor_, aujourd'hui resserré en une seule syllabe, en faisait +deux: + + En tremblant de _paour_ s'aventure a contée. + + (_Le Dit du Buef._) + +TAON, AOUST, FAON, SAOUL, se prononçaient de même par diérèse: + + Oncques vache que point _tahons_ + Ne vi si galoper par chaut + Comme Galestrot va le saut. + + (_De Constant Duhamel._) + +«Jamais je ne vis dans la chaleur vache piquée d'un taon galoper en +sautant comme fait Galestrot.» + + Un roncinet de povre coust + Qu'il avoit tret devant l'_aoust_. + + (_Des deux chevaux_, Barb., II, 63.) + + Ce fut a la foire d'_aoust_ + Que sire Reniers de Dissise + Se partit de dame Phelise. + + (_La Bourse pleine de sens_, v. 74.) + +On prononçait en trois syllabes la _mi-août_: + + Et lor dist qu'a la _mi aoust_ + Soient apareillie quoy qu'il coust. + + (_R. de Coucy_, v. 6955.) + +_Mi-oût_, comme le prescrit l'Académie, n'est guère plus harmonieux que +_mi-août_. Ce n'était pas la peine de changer la coutume. + + Les oiseaux, aussi les poissons, + Qui sont moult beaux a regarder, + Savent bien mes regles garder: + Tous _faonnent_ a leurs usages, + Et font honneur a leurs lignages. + + (_Roman de la Rose._) + +Un moine de Saint-Acheul, voulant troquer un cheval maigre contre celui +d'un paysan qui passait, fait l'éloge de sa bête. Il ne faut pas, +dit-il, s'en rapporter aux apparences: + + Encore soit il povre et maigres, + S'est il plus vaillans et plus aigres + Que tel que l'on vendroit cent sous. + Mais il ne fu pieça _saous_. + + (_Des deux chevaux_) + +Au XVIe siècle, nous retrouvons tous ces mots resserrés d'une syllabe; +la synérèse est consommée, la diphthongue existe. On écrit _ouvrir_, +_ombreux_, _orner_, etc. Si quelquefois on veut bien encore figurer +l'_a_ sur le papier, c'est pure complaisance:--«Nous l'escrivons encore +en _saoler_, _aorner_, là où il n'est nulle mémoire de l'_a_ en la +prononciation.» (Meygret, _de l'Escriture françoise_.) + +Ou bien nous rencontrons dès cette époque les inconséquences dont +fourmille notre langue actuelle.--«Nous prononçons _pan_ et _fan_, dit +Théodore de Bèze; mais pour le verbe _faonner_, la diphthongue _ao_ +subsiste dans la prononciation comme dans l'écriture.» (_De Ling. fr. +rect. pron._, p. 43.) + +L'Académie, aujourd'hui, prescrit de dire _fan_ et _fanner_; quelque +grammairien y trouvera l'inconvénient d'une équivoque avec _faner un +pré_. + +A quelle époque commença-t-on de prononcer comme nous faisons +aujourd'hui les mots _paon_, _aoust_, etc.? Ce doit être vers la fin du +XVe siècle. Voici ma raison: dans les _Chroniques de Normandie_, on lit +que Richard sans Peur rencontra la nuit, dans une forêt, une étrange +assemblée de gens établis sur un grand drap; c'était la Mesnie +Hellequin. Richard saute sur le tapis, questionne le chef: Nous allons +en Palestine combattre les Sarrasins et âmes damnées, pour notre +pénitence faire.--Il y veut aller aussi. On part sur le tapis volant, +comme dans les _Mille et une Nuits_. Au bout d'un temps, Richard entend +une clochette: Qu'est cela?--C'est matines qui sonnent à +Sainte-Catherine du mont Sinaï. Richard, comme dévot, veut descendre +pour assister aux matines; le roi de la Mesnie lui donne à tenir un +_pan_ du tapis: + +«Lors le roi dist au duc Richard: Tenez ce _paon_ de drap, et ne laissez +point que vous ne soyez dessus; et allez à l'esglise prier pour nous, et +puis au retourner nous vous revendrons querir. Lors vint le duc Richard +atout son _paon_ de drap, et entra dans l'esglise de Sainte-Katherine du +mont Sinaï, etc.» (Chap. VII, feuille signée _Eiii_.) + +On voit, par l'orthographe de ce texte, que dès lors la prononciation +confondait le _paon_, oiseau, avec un _pan_ de drap. Or, l'impression de +ces chroniques est datée de Rouen, le quatorzième jour de mai 1487. + + +EI. + +La mesure démontre qu'il faut prononcer _ei_ par diérèse dans une foule +de cas. + +Le prétérit de _facio_, _feci_, était traduit par _je feis_, _fé-is_, en +deux syllabes: + + Mes miex l'en aime et miex l'en veut + Que il ne _feist_ onques mes. + + (_Le lai d'Aristote._) + +«Mais il l'en aime mieux et lui en veut plus de bien qu'il ne fit +jamais.» + +Une femme enceinte désire savoir si elle aura un garçon ou une fille; on +lui enseigne un moyen de le découvrir: + + Si m'enseigna l'on a aler + Entor le mostier sans parler + Trois tors, dire trois patenostres + En l'onor Dieu et ses apostres; + Une fosse au talon _feisse_, + Et par trois jors y revenisse. + + (Rutebeuf, _De la Dame qui feit trois tors entor le moustier_.) + +«On me conseilla de faire, sans parler, trois fois le tour de l'église, +dire trois patenôtres, et creuser avec mon talon une petite fosse, où je +reviendrais pendant trois jours.» + +MEISME, par syncope de _medesimo_, _meme_, est toujours de trois +syllabes: + + Li baron montent, si ont le cri levé; + Kalles _meisme_ sor un mulet monté... + + (_Introd. à la ch. de Roland_, p. XXI.) + +Rutebeuf décrit une noce somptueuse: j'y étais moi-même, dit-il, et +depuis je n'en ai pas revu une pareille: + + Je _meismes_ qui y estoie + Ne vi piesa si bele faire. + + (_De Charlot le Juif._) + +VEIR (_videre_) est dissyllabe: + + A ces paroles le porent bien _veir_; + Les destriers brochent, si sont alé ferir. + + (_La Desconfite de Roncevaux._) + +Nous pouvons bien, dit Corsabrine, allié de Marsile, soutenir cette +bataille. De ceux de France vous en verrez peu demeurer: c'est +aujourd'hui qu'il leur faut mourir; Charlemagne ne pourra jamais les +sauver: + + Ceste bataille bien la poons soffrir. + De ceuz de France i poez po _veir_: + Hui est li jors qu'il les covient morir, + Que jamais Charles n'es porra garantir. + + (_Introd. du Roland_, p. LVI.) + +Sur la tombe de Begon de Belin fut gravé ce vers: Il fut le meilleur qui +onques monta destrier: + + La lettre dist qu'il ont desor lui mis: + Ce fust li mieuldres qui sor destrier _seist_. + + (_Garin_, II, p. 272.) + + +EU. + +Dans l'origine, on prononçait toujours avec la diérèse, _é-u_. + +Le vilain du dit de _Merlin Mellot_ se vante à sa femme d'avoir à sa +disposition un trésor.--Et où le prendras-tu? + + Au bout de cest courtil, droit dessous un _seur_[39] + (C'est un arbre qui est en septembre _meur_). + --Devant que le verrai ne serai _asseur_, + Lors prirent pic et houe pour querir leur _eur_. + + (Jubinal, _Nouv. Recueil_, I, 131.) + + [39] Un _séyu_, un _sureau_, en picard. + +«Au bout du jardin, droit dessous un sureau (c'est un arbre qui mûrit en +septembre.)--Jusqu'à ce que je l'aie vu, je n'en serai pas certaine. +Alors ils prirent pic et houe pour chercher leur bonheur.» + +Prononcez _séu_,--_méu_,--_asséu_,--_éu_. Cette forme serre de plus près +le latin _securus_, _maturus_. + +C'est surtout pour le participe passé passif en _u_ que cette diérèse +est essentielle à observer. Je ne crains pas, vu l'importance de la +remarque, de répéter ici ce que j'ai dit plus haut à l'article du _v_ +euphonique. Quantité de verbes, par suite de la synérèse, c'est-à-dire, +de la fusion de deux voyelles en une, ont perdu une syllabe au participe +passé passif, et ainsi présentent une irrégularité; mais cette +irrégularité est toute moderne. Autrefois _savoir_ faisait _sé-u_; +_recevoir_, _recé-u_; _apercevoir_, _apercé-u_; _véoir_, _vé-u_; +_avoir_, _é-u_; etc.: + + Trop par _éüs_ le cuer hardi[40] + Quand tu devant moi feru l'as... + Et quand j'ai _béü_ et mangié. + + (_Le Dit du Buffet_, Barb., II, 164, 165.) + + [40] Réunissez _parhardi_. _Par_, comme le per des Latins, + communiquait à l'adjectif au positif la force du superlatif. Voyez, + dans la troisième partie, l'article de PAR. + +«Tu eus le coeur par trop hardi quand tu le frappas en ma présence.» + +On prononçait _évus_, _bévu_,--d'autant que la forme primitive n'était +pas _boire_, mais _bevre_, de _bibere_, + +Au XVIIe siècle, _éu_ ou _évu_ subsistait encore dans la bouche même des +lettrés; témoin ce vieux couplet cité par Ménage à propos d'autre chose: + + Comtesse de Cursol, + _La, ut, ré, mi, fa, sol_, + Je veux mettre en musique + Que vous avez _éu_, + _La, ré, mi, fa, sol, u_, + Plus d'amants qu'Angélique. + +Peu à peu la diphthongue a pris le dessus: on a prononcé la finale en +une seule syllabe, _beu_, _receu_, _sceu_, et de la diphthongue on est +descendu à la simple voyelle _u_. L'_e_ a été éliminé de l'écriture +comme il l'était déjà de la prononciation, et nous écrivons aujourd'hui +_bu_, _su_, _reçu_, etc., sans même y ajouter l'accent circonflexe. + + +OE, OI, OU. + +Voici quelques exemples de la diérèse d'_oë_, _oï_, _oü_[41]. + + [41] J'emploie ce tréma, comme plus haut, p. 136, pour indiquer la + diérèse, et non la prononciation actuelle de l'_u_. + +Ganelon menace le roi Marsile de la vengeance de Charlemagne: + + Pris e liez serez par _poested_; + Al siege ad Ais en serez amenet... + + (_Roland_, st. 32.) + +«Vous serez pris et lié par force (poësté), et conduit à Aix, au siége +de l'empereur.» + + Que mun nevold _poïs_ venger Rollant! + + (_Ibid._, st. 224.) + +«Que je puisse venger mon neveu Roland!»--C'est la prière de Charlemagne +à Dieu, après la défaite de Roncevaux. + + Veer ala en sa gesine + Li dus Gerberge la _Roïne_. + + (Benoît de Sainte-More, v. 10763.) + +Roland, au milieu de la bataille, dit à Olivier: + + Tanz bons vassals veez gesir par tere! + Pleindre _poüms_ France dulce la bele!... + + (_Roland_, st. 126.) + +«Nous pouvons plaindre douce France la belle.» + +POÜR, POÜRUS, _peur_, _peureux_, dans Benoît de Sainte-More: + + Sunt esbahi e merveillant, + Plus _poürus_ e plus dotant... + + (_Chronique des Ducs de Norm._, v. 325.) + +LOÜN, LOÜNEIS, dans le même, c'est _Laon_, _le Laonnois_: + + Li dux Guillaume + Est a _Loün_ dreit repairié. + + (_Ibid._, v. 10621.) + + Vint a _Loün_ li dux normant. + + (_Ibid._, 10742.) + +Ce sont là les vestiges d'un système qui ne pouvait se conserver +longtemps pur; les diphthongues s'étaient glissées dans le langage, peu +nombreuses, il est vrai, mais elles ne tardèrent pas à se multiplier +rapidement une fois admises dans l'écriture: elles étaient trop +nécessaires. Une circonstance d'ailleurs favorisa singulièrement leur +introduction: ce fut la manière dont on imagina de peindre les diverses +inflexions des voyelles simples, ce que nous faisons aujourd'hui à +l'aide des accents. J'ai montré comment on y employait les consonnes, et +comment _e_, par exemple, prenait le son fermé devant _st_, _sp_: +_estrange_, _esprit_. Ce moyen fut jugé sans doute insuffisant, et +l'idée vint de modifier une voyelle par l'adjonction d'une autre +voyelle. Le premier résultat fut l'abréviation ou l'éclaircissement de +la voyelle longue et sombre; le second fut un son mixte auquel les deux +voyelles concouraient également, c'est-à-dire une diphthongue. + +Ainsi la plupart des diphthongues actuelles furent écrites avant d'être +parlées. + + + + +CHAPITRE II. + +Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les +modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues par +une réaction de la langue écrite sur la langue parlée.--Accents vicieux +chez les modernes.--OU et EU se suppléant. + + +§ Ier. + +Cinq caractères pour représenter toutes les voix du gosier humain, c'est +bien peu! La musique du moins possède sept notes, et elle a le secours +des dièses et des bémols, sans compter les octaves; mais le langage en +est réduit aux cinq voyelles. + +Encore sur les cinq y en a-t-il une dont l'énergie native se refuse à +toute modification, excepté celle de la durée. C'est l'_i_, qui ne subit +d'accent que le circonflexe. + +On en tira parti comme l'on put en le condamnant à modifier les quatre +autres, desquelles l'_a_ et l'_e_ se montrèrent les plus souples et +dociles; l'_o_ et l'_u_ se prêtent à moins d'altérations. + +Il faut poser en principe que la valeur primitive, individuelle de ces +quatre sons A, E, O, U, était longue et fermée; ce qu'un grammairien du +VIe siècle me paraît exprimer assez bien par _pingues_ et +_impinguntur_[42]. On fit ressource de l'_i_ pour leur donner le son +bref, sec et ouvert. + + [42] _Virgile Maron._, apud Mai, _Bibl. Vat._, t. V. + + +A. + +M. J.-J. Ampère observe que _amo_ a fait _j'aime_, _panis_, _pain_, et +_manus_, _main_. Et il se hâte de formuler cette règle générale: Dans +les mots dérivés du latin, devant _m_ ou _n_, _a_ se change en _ai_. +(_Format. de la lang. fr._, p. 228.) + +C'est aller bien vite! _Aimer_, _pain_ et _main_, sont des formes +modernes; l'ancienne forme est _amer_, _pan_ et _man_, qui se retrouvent +dans _amant_, _pannetier_, _manoeuvre_. Si la règle de M. J.-J. Ampère +était exacte, on aurait dû dire, à une époque quelconque, _de l'aimour_. +Or, qu'on écrivît _amur_ ou _amor_, cela n'a jamais fait autre chose +qu'_amour_; et comme le mot est très-vieux, il doit faire autorité. + +PAQUES est souvent écrit _Paikes_: + + Ce fut à _Paikes_ ke l'en dit en esteit, + Florisent bois et ranverdisent preit. + + (_Gérard de Viane_, 348.) + +Il est certain qu'on prononçait sans _i_, _Pâques_. + +JE HAZ, JE FAZ, ont été les premières formes de _je hais_, _je fais_. + +Achab dit du prophète Michée: + +«Jo _lhaz_ pur ço que tuz jurs me prophetizad mal, e nul bien.» (_Rois_, +p. 335.) + +«Je le hais parce qu'il m'a toujours prophétisé du mal, et jamais du +bien.» + +Hebers, le versificateur du _Dolopathos_, parlant du jeune Lucinien +exposé par la reine aux séductions d'une troupe de demoiselles +charmantes, compare le pauvre garçon à un homme assailli de serpents. A +peine ce mot est-il écrit, que le bon trouvère en éprouve du remords, et +fait cette réflexion: + + Je cuit ke _je faz_ vilenie + Quant serpent apel damoiseles + Qui tant erent plesans et beles + C'om ne pot miex vaillans trover. + + (_Dolopathos_, p. 168.) + +Un peu auparavant, le poëte avait montré la reine rassemblant les jeunes +filles les plus jolies de la ville, celles qui savaient le mieux chanter +et danser, et leur enjoignant de déployer tout leur art auprès de +Lucinien: + + Vestir les fait apertement, + Prie et commande doucement, + Et par amor et par _menaice_, + Que chascune son pooir _faice_. + + (_Ibid._, p. 166.) + +Cette reine est éprise de son beau-fils; quand elle le voit, elle perd +la tête. Quand la reine voit sa _face_, elle ne sait que elle _fasse_: + + Quant la reine voit sa _faice_, + Dont ne set ele kele _faice_. + + (_Ibid._, p. 175.) + +_Aige_, _saige_, _usaige_, ne prennent un _i_ que pour éclaircir le son +de l'_a_; autrement les racines _ætas_, _sapiens_, _usus_, n'autorisent +pas la présence de cet _i_. + +Dans _plaine_, de _plana_; _bain_, de _balneum_; _vain_, de _vanus_, et +une foule d'autres, on ne tenait en parlant nul compte de l'_i_. Voyez +les composés, _planer_, _bagner_[43], _vanité_. Une preuve que +_plaindre_ sonnait _plandre_, comme _plangere_, c'est qu'on le trouve +écrit _plendre_: «Puis après devant plusurs se commence à _plendre_ de +son mari et le mauldire.» (_R. des sept Sages_, p. 109.) + + [43] Th. de Bèze témoigne que de son temps on le prononçait ainsi. + (_De Franc. ling. recta pron._, p. 42.) + +AIMABLE, d'_amabilis_, garde sa vraie prononciation dans le nom de +baptême _Amable_ et dans _amabilité_. + +On écrivait indifféremment _bairon_ ou _baron_: + + _Bairon_, fait il, or oiez mon avis. + + (_Gérard de Viane_, v. 355.) + + Quant au moustier oyent les sains[44] soner, + La messe vont li _bairon_ escouter. + + (_Ibid._, v. 967.) + + [44] Les cloches. + +D'AQUÆ, _Aqs_ ou _Aix_. + +Nous avons fait d'_Aquitania_, l'_Aquitaine_, mais on prononçait sans +_i_ l'_Aquitane_, comme l'_Occitanie_. De _la Quitane_, ainsi divisée +par erreur, on a dit _la Guiane_, qu'on écrivit, conformément aux règles +d'alors, _la Guienne_, et que nous prononçons mal _Guiaine_. + +Pourquoi disons-nous _de la chair_, puisqu'il n'y a point d'_i_ dans +_carnem_? Nos pères écrivaient _charn_, _carn_, _char_. + +SAINT était prononcé _sant_; d'où vient qu'on écrit aujourd'hui +_Senlis_; c'est _saint Lis_: + + Bernart le conte de _Saint Lis_. + + (Benoît de Sainte-More, v. 9284.) + + Tote la nuit chevauche a tire + Dreit a _Saint Lis_. + + (_Ibid._, 14065.) + +SENNETERRE est de même _Saint-Nectaire_, _San-Nettaire_. + +AGU, AGUILLE, d'_acutus_. L'âne se plaint au cheval de ses travaux +excessifs: + + Et puis me ramaine batant + Et d'un _aguillon_ petillant... + + (_De l'Asne et don Cheval_.) + +Ménage discutait encore si l'on devait dire _agu_ ou _aigu_. + +Marot use des deux orthographes; il écrit au hasard _ai_ ou _a_, et +pourtant il ne prononçait sans doute que d'une seule manière. Dans le +dialogue de l'abbé et d'Isabeau, l'abbé tolère aux femmes de lire des +livres français, mais il leur défend le latin: + + Des livres je vous supporte, + Mais non latiner. + + ISABEAU. + + Voicy _raige_! + Pourquoy? + + L'ABBÉ. + + Pourceque tel _langaige_ + Aux femmes n'est pas bien seant. + +Un peu plus loin, l'abbé, apologiste de l'ignorance, dit: + + La frequentacion des livres + Pour vray engendre _frenasie_. + + ISABEAU. + + Voicy estrange _fantasie_! + +Lisez sans hésiter _rage_, _langage_, comme _frenasie_ et _fantasie_; le +verbe était _fantasier_; l'adjectif, _fantasque_; la racine grecque, +_phantasia_. Dans tout cela il n'y a point d'_i_, du moins à la seconde +syllabe. + +Pourquoi dit-on _je vais_ ou _je vas_? Ce verbe nous vient de _vado_. Je +_vas_ est l'ancienne prononciation; je _vais_ est une prononciation +récente, suggérée par l'orthographe. + +On affecte aujourd'hui de prononcer _Montaigne_; on devrait dire aussi +_Champaigne_. L'_i_ a été retranché du nom commun et conservé au nom +propre, et l'inconséquence de l'orthographe a entraîné celle de la +prononciation. Il faut prononcer, comme on a toujours fait, _Montagne_ +et _Champagne_ sans _i_, aussi bien que _Fontanes_. Pascal _écrit +Montagne_. + + +E. + +L'_E_ avait naturellement le son muet qu'il garde dans l'article _le_; +mais _e_ suivi d'une autre voyelle, recevait de droit l'accent aigu. + +L'_e_, parmi toutes les voyelles, est la plus susceptible d'être +modifiée. On la combinait avec l'_i_ de deux façons, _ie_ ou _ei_. _Ie_ +représentait le son de notre _é_ fermé; _ei_, celui de l'_e_ ouvert, +_è_. Il ne faut pas s'arrêter à ce qu'on les a quelquefois confondus et +employés l'un pour l'autre: aujourd'hui même l'_e_ final de _vérité_ est +une autre lettre à Rouen qu'à Paris. + +_Ier_ à la fin des substantifs et des infinitifs: _Sanglier_, +_destrier_, _mestier_, _couchier_, _rochier_, sonnaient _sanglé_, +_détré_, _mété_, _couché_, _roché_. + +On rencontre très-souvent ces finales écrites sans _i_: + + S'il pert l'osbert et le _destrer_... + + (Benoît de Sainte-More.) + + Queu part alout le chevalier? + E portout il un _esprever_?... + + (_Ibid._, t. II, p. 456.) + + De vasselage fut asez _chevaler_. + + (_Roland_, st. 3.) + + Sire Rolant, e vus, sire _Oliver_. + + (_Roland_, st. 130.) + + Pur Deu vos pri ne vos contraliez; + Ja li corner ne nos aureit _mester_. + +_Ne nous aurait mestier_, ne nous servirait de rien. + +Nous avons gardé l'ancienne orthographe de _bachelier_, _chevalier_, +_sanglier_, _destrier_, _etc._, en y appliquant la prononciation +moderne; et nous avons réformé sur l'ancienne prononciation +l'orthographe de _rocher_, _coucher_, _verger_, etc. _Sanglier_, +_bouclier_, sont aujourd'hui de trois syllabes, aussi bien que +_destrier_; et quand on les rencontre dissyllabes dans Corneille et les +autres, on accuse ces vieux poëtes d'avoir eu l'oreille dure! + + * * * * * + +Dans le corps des mots, _ie_ ne faisait qu'un _é_ plus ouvert. Saint +_Pierre_ a été pour tout le moyen âge _saint Père_, l'abbaye de +_Saint-Père_, de Chartres. Le chevalier à la robe vermeille s'informe à +son réveil des présents que lui avait montrés sa femme: + + Et disiez que tout estoit mien. + C'est present de par vostre frere. + --Sire, fait elle, par saint _Pere_, + Il a bien deux mois et demi + Ou plus que mon frere ne vi. + + (Barbazan, II, p. 180.) + +De là les diminutifs sans _i_ dans la première syllabe, _Perrot_, +_Perrin_, _Perrinet_, _Perrette_. Un _chien_ était un _chen_: + + Li pastoraus le _chen_ menace... + De grans _perres_ lance al mastin. + + (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. 455.) + + Vos li durrez urs e leuns e _chens_. + + (_Chanson de Roland_, st. 3.) + +«Vous lui donnerez (à Charlemagne) ours et lions et chiens.» + +L'archevêque Turpin voyant la perte des Français assurée, dit à Roland +et à Olivier: «Nous serons vengés si vous sonnez du cor: nos Français +reviendront; ils nous trouveront morts et mis en morceaux; ils nous +emporteront en des cercueils sur des sommiers: ils nous enfouiront dans +les _atres_ (_in atriis_) des moutiers; ni loup, ni porc, ni chien, ne +toucheront à nos cadavres:» + + Nostre Franceis i descendrunt a pied; + Truverunt nos e morz e destranchez; + Leverunt nos en bieres sur _sumers_; + Enfuerunt en aitres de _musters_; + N'en mangeront ne lu, ne por, ne _chen_. + + (St. 130.) + +D'ailleurs, le diminutif _chenet_ atteste encore l'ancienne +prononciation. _Chen_ pour _chien_ explique la prononciation populaire +_men_ et _ben_, pour _mien_ et _bien_. _Matière_ sonnait _matère_; de là +vient que le peuple et ceux qui parlent mal disent, avec une certaine +raison, des _matéraux_. + +D'où pourrait venir un _i_ à _brief_ (_brevis_);--_chier_, +(_carus_);--_grief_ (_gravis_)? + +On prononçait _bré_, d'où _abréviateur_, _abrégé_;--_ché_, d'où +_chérir_;--_gré_, d'où _grever_, etc., etc. + +L'imparfait de l'auxiliaire _être_ se rencontre écrit avec deux +orthographes; j'_iers_, tu _ieres_, il _iert_; et j'_ere_, tu _eres_, il +_ert_. Vous sentez bien qu'on prononçait d'une seule façon, de celle qui +se rapproche le plus du latin _eram_, _eras_, _erat_, sans l'_i_, qui +venait là uniquement pour aiguiser le son de l'_e_ muet. + +HIER, de _heri_, se prononçait _her_. Tout le XVIe siècle a dit et écrit +_hersoir_ pour _hier soir_. + +PIECE, _pèce_, comme en italien _pezzo_.--_Dépecer_. + +PIED de _pes_, _pé_, d'où _pédestre_: + + Les _pez_ baisent a ambedous. + + (Benoît de Sainte-More, v. 315.) + + E la se trenchent _pez_ e bras. + + (_Ibid._, v. 3639.) + +On notait par _ie_ la terminaison des adjectifs et participes en _é_: + +--«Lors se tint moult _a engignie_ cil qui fu _trebuchiez_ en la mer.» +(_Roman des sept Sages_, p. 102.) + +Il se tint _à enginé_, c'est-à-dire, se reconnut trompé. + +Le premier novembre, saint Jean convoque tous les saints à la cour de +paradis. Il voit arriver tous les martyrs + + Qui pour Dieu furent _traveillie_ (travaillés). + Saint Symons lor dist de cuer _lie_. + + (_La court de Paradis_.) + +«De coeur _lé_,» joyeux (_læto corde_). + + Or sont trestout _apareillie_, + Cil Angelot et baut et _lie_. + + (_Ibid._) + +_Appareillés_, _lés_, prêts et joyeux. + + Hoi furent il trop _esveillie_ + Qu'il m'ont trahi et _engignie_. + + (_De Constant Duhamel_, v. 610.) + +_Éveillés_, _enginé_. + +Les mots _congé_, _péché_, dans S. Bernard et les _Rois_, ont jusqu'à +trois orthographes: _congie_, _pechie_;--_congiet_, +_pechiet_;--_conget_, _pechet_. C'est toujours _congé_, _péché_. La +dernière notation prouve que l'_i_ était muet. + +PITIE se prononçait _pité_, d'où _piteable_, aujourd'hui +_pitoyable_;--_piteux_, et non _pitieux_;--_apiter_, et non _apitoyer_: + + Hé Dieu! pourquoi n'a Charles par devers moi _pité_? + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 835.) + + Car il chantoit de Nostre Dame + Si doucement, n'est hom ne fame + Cui tout li cuers n'en _apitast_. + + (_Miracles de la Vierge_, liv. II.) + +Renaud de Montauban, pour expier ses péchés, fait voeu d'aller outre +mer: + + Telle est ma voulenté, + Et s'en la paine muers, Dieu ait de moi _pité_. + + (_Ibid._, 863.) + +AMISTIE sonnait pareillement _amité_, et non _amitié_: + + Je n'ai el mont, sire, plus d'_amisté_. + Li rois l'oï, s'a un sospir geté. + + (_Aubri li Borguinon_, v. 135.) + + Naymon, dist ele, je vos doing m'_amisté_; + Pren cet anel de fin or esmeré. + + (_Agolant_, v. 1316.) + +Ce ne sont pas là des accidents dus au besoin de la rime; dans ces trois +poëmes et dans plusieurs autres, il est rare de rencontrer jamais +autrement qu'_amisté_, _pité_. Le scribe avait apparemment adopté cette +forme, qui lui paraissait plus rapprochée de la prononciation; et cette +circonstance indique une transcription relativement récente, puisqu'à +cette époque on abandonnait déjà la notation _ie_ pour y substituer +l'_e_ simple. Quelques pas de plus, et l'on jettera sur cet _e_ l'accent +aigu, _é_; et la forme primitive aura pour jamais disparu, sera si +complétement oubliée, que si quelqu'un tente d'en réveiller le souvenir, +cette idée passera pour une chimère philologique. + +Ainsi vous voyez qu'une seule classe de substantifs dans la langue +ancienne, les substantifs en _ie_ (_é_) en a fourni deux à la langue +moderne: les substantifs en _é_ et ceux en _ié_. En échange d'un accent +aigu, _congie_, _pechie_ ont cédé leur _i_, et l'on a oublié de +reprendre cet _i_ à _pitié_, _amitié_. Les premiers ont revêtu +l'orthographe moderne pour garder la prononciation ancienne; les +seconds, en cumulant les deux orthographes, y ont gagné une +prononciation nouvelle. + +Passons à la seconde manière de modifier l'_e_ par l'apposition de +l'_i_, en cette sorte, _ei-è_. Nous l'avons conservée dans _treize_, +_seize_. + +On terminait aussi par cet _ei_ les adjectifs, les participes passés, +comme _rachatei_, _suplantei_; et les substantifs féminins, comme +_virginitei_, _nativitei_, _veritei_, _santei_, etc. + +Fallot dit que c'est une forme normande. Il est vrai que Wace et Marie +de France l'emploient constamment, et que les Normands prononcent encore +ces finales très-ouvertes: _véritai_, _virginitai_, _achetai_. Cependant +c'est aussi l'orthographe habituelle du _livre des Rois_ et des sermons +de Saint Bernard, que Fallot classe, au moins le saint Bernard, parmi +les textes bourguignons les plus purs: + +--«Chier _freire_, il vient del cuer de Deu lo _Peire_ el ventre de la +Virgine sa meire... (_S. Bernard_, p. 525.)--Ses orgoyl ne rezoit nul +_remeide_ de penitence. (P. 524.)--Ancor devoit estre _rachateiz_... Por +ceu ke li malices d'altrui l'avoit _supplanteit_... Mais veigne la +_veriteiz_, et cele me deliverrat.» (_S. Bernard_, p. 524.) + +Le cordelier frère Denise dit à la jeune pénitente qu'il veut rendre +cordelier aussi, en la faisant passer pour homme: + + Se de voir poole savoir + Qu'en nostre ordre entrer vousissiez, + Et que sans _fauceir_ peussiez + _Gardeir_ vostre _virginitei_, + Sachiez de fine _veritei_ + Qu'en nostre bienfait vous mettroie. + + (_De frère Denise_, Barb., I, 125.) + +«Si je pouvais savoir de vrai que vous voulussiez entrer dans notre +ordre et garder votre virginité sans la fausser, sachez que +véritablement je vous mettrais de notre bienfait.» + + +O. + +Le son naturel de l'_o_ est celui que nous figurons _au_. On +l'éclaircissait par l'addition de l'_i_, et les traces de ce procédé +subsistent encore; car pourquoi écrivons-nous avec un _i_, _oignon_, +_empoigner_, lorsque nous prononçons sans _i_, _ognon_, _empogner_? +L'Académie écrit _cogner_ et _cognée_ avec raison, puisqu'il n'y a pas +plus d'_i_ dans _cuneus_ que dans _pugnus_; mais le temps n'est pas loin +de nous où elle écrivait _coigner_ et _coignée_. + +Saint Bernard ne dit jamais que _glore_ et _victore_: «_Glore_ soit a +Dieu ens haltismes. (P. 543.)--Beneoit soit li nons de sa _glore_ ki +sainz est. (P. 542.)» + +GRINGORE est la prononciation de _Gringoire_. Sur le premier feuillet du +manuscrit des _Moralités sur Job_, une main inconnue a mis, en écriture +du XVe siècle:--«Job en françoys et le dialogue _saint Gregore_ en +françois.» ANTOINE était prononcé _Antone_, _Bueves d'Antone_: + + Vers Viane est Oliviers retourné, + Quant ot _Antone_ ocis et afolé. + + (_Gérard de Viane_, v. 552, Bekker.) + +La racine de _remémorer_ est _mémore_, et non pas _mémoire_: + +BOIS rime parfaitement avec _dos_: + + Ainsi fuioie parmi les _bois_ + Ausi com s'il me fust au _dos_. + + (_Dolopathos_, p. 251.) + +On le trouve écrit _bos_ aussi souvent au moins que _bois_: + + Et l'endemain revois au _bos_; + Si me recarche l'en le _dos_. + + (_De l'Asne et du Cheval._) + +Le nom de la ville de _Beaugency_ est mal orthographié par suite de la +prononciation; c'est _Bois-Gency_. Jusqu'au XVIIIe siècle on ne l'a pas +figuré autrement. + +Les diminutifs _bosquet_ ou _boquet_, _bocage_, _boquillon_, ne laissent +aucun doute. + +D'_historia_ on fit ESTOIRE, qu'on prononçait _étore_: + +--«Per Diu, souvieigne vous des preudomes anciens qui devant nous ont +esté, et qui encore sont ramenteu es livres des _estores_.» +(_Villehard._, p. 180.) + +D'_estore_ se forma le verbe _estorer_, plus tard _historier_, qui se +dit encore familièrement dans le sens de _garnir_, _arranger avec soin_. +La _Bible historiaus_ est une Bible ornée de nombreuses enluminures. + +La plupart des contrats de mariage passés sous l'empire de la coutume de +Picardie, réservent à la femme, en cas de décès du mari, avant tout, _sa +chambre étorée_,--sa chambre garnie[45]. + + [45] Le _Dictionnaire de Trévoux_ ne donne pas le verbe _estorer_; + mais, interprétant mal quelques phrases de Villehardouin, il donne + _estoire_ et _estorée_ (une _estorée_), qu'il traduit par _navis_, + _classis_, _exercitus navalis_. C'est une grave erreur.--«Le roi + d'Angleterre avait fait appareiller _une grant estorée de nef_.» + (_Chr. de Flandres._) Une _grande histoire_ de vaisseaux.--«Comment + ils puissent avoir navire et _estoire_.» (Villehardouin.) C'est + navire et le reste de l'équipement, et _toute l'histoire_. Selon + Trévoux, qui cite cette phrase, ce serait _navire et navire_.--«Mult + fut belle cette _estoire_, et riche.» (Villehardouin.) Tout cet + appareil fut très-beau, toute cette _histoire_ fut très-riche. + + Trévoux conclut en dérivant _estoire_ de _stolus_, _stolium_, et du + grec _stello_, _j'envoie_. C'est quelquefois un malheur d'être si + savant. + + Le _Dictionnaire de Napoléon Landais_ fait ce petit article: + + «ESTORÉE, subst. fém. (_ècetorée_), flotte, armée navale.--Inusité.» + + Le _Complément du Dictionnaire de l'Académie_ dit: + + «ESTORER, _créer_, _fonder_, _restaurer_;»--en quoi il se trompe. + Mais il ajoute: «_meubler_, _fournir_, _garnir_;--en quoi il a + raison. + + L'Académie garde un auguste silence. + + Il était bien simple de mettre en quatre mots: + + ESTOIRE, _histoire_; ESTORER, _historier_. + +Au livre IV, chapitre XIII de _Pantagruel_, se trouve le récit de la +belle diablerie que fit Villon pour se venger du pauvre frère Tappecoue, +sacristain des cordeliers de Saint-Maixent: + +--«Ses dyables... tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de +fusées; aultres portoient longs tisons alumez, sur lesquels à chascun +carrefour jectoient pleines poignées de _parasine_.» + +_Parasine_, c'est ainsi que portent toutes les éditions, se copiant +l'une l'autre. Il est clair que la première qui le donne a pris un _o_ +pour un _a_, et qu'il faut lire _porasine_, c'est-à-dire, +_poix-raisine_, l'_i_ de la diphthongue muet dans les deux mots. + +Nous prononçons sans _i_ _grogner_, et avec un _i_ _éloigner_, +_témoigner_. Le XVIIe siècle figurait l'_i_ dans tous les trois, et ne +le prononçait dans aucun. C'est conformément à la prononciation que +Sarrasin met sans _i_: + + Puisque Voiture s'_élogne_, + Je m'en vais dans la _Pologne_. + +Le cardinal Duperron écrit _cigoigne_ et _éloigne_. Soyez sûr qu'on n'a +jamais prononcé autrement que _cigogne_ (_ciconia_): + + Là, l'orgueilleux sapin qui sert à la _cigoigne_ + De sejour élevé pour voisiner les cieux, + Roi des vastes forests, jusqu'aux astres _éloigne_ + Sur tous les autres bois son chef ambitieux. + +Ménage prescrit de dire _cigogne_ sans _i_; mais il déclare que +_témogner_, _élogner_, _rognons_, c'est mal parlé: il veut qu'on dise +_témoigner_, _éloigner_, _roignons_. Tout cela n'est que caprice et +inconséquence. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le moyen âge +prononçait _témon_, _beson_, pour _témoin_, _besoin_. Dieu, s'écrie +Roland dans le _roman de Roncevaux_, Dieu + + Qui en la virge preis anuncion, + Saint Daniel delivras dou lyon, + Et saint Jonas dou ventre dou poisson... + Sainte Suzanne garis dou faux _tesmoing_ (sic), + Et a Marie feis tu le pardon... + Vengier me lais dou comte Ganelon. + + (_Introd. à la chans. de Roland_, p. XX.) + +L'auteur des _Quatre fils Aymon_ fait rimer _compagnon_ et _besoin_. +C'est dans la conclusion de son poëme; on y voit un rapprochement +d'idées assez mal édifiant: + + Or, prions tous a Dieu par grant devotion + Qu'il nous otroit sa gloire par son saintisme non, + A celui qui l'_a_[46] escrit veuille doner en don + Or et argent assez, car _il en aroit bon beson_ (sic) + Pour donner aux fillettes et maint bon compagnon; + Car c'est tout ce qu'il aime: que vous celeroit on? + + (_Introd. du Fierabras_, Bekker, p. XII.) + + [46] _a_ élidé. + +Il est tout naturel que _beson_ ait produit _besogner_. + +Du latin _ungere_, _ondre_, que nous écrivons et prononçons avec un _i_, +_oindre_. + +Le _Bestiaire_ raconte comment de la peau du crocodile on faisait un +_onguent_ dont usaient les vieilles femmes pour effacer leurs rides: + + De sa couane seulement + Soloit on faire un _ongement_. + Les vielles femmes s'an _ognoient_; + Par tel _ongement_ s'estendoient + Les fronces dou vis et dou front. + + (_Du Cange_, au mot FRONSSATUS.) + +La _chanson de Roland_ et les poëmes du XIIe siècle ne disent pas _le +poing_, mais _le pong_: le _punt_ d'une épée, d'où venait l'orthographe +_empongner_: + + L'espée jurent et le _pont_ + Cil qui dedenz la vile sunt, + Que ja la vile n'iert rendue. + + (Benoît de Sainte-More, v. 29487.) + +«Ils jurent par la lame et la poignée de l'épée que la ville ne sera pas +rendue.» + + Al _pont_ de fin or entaillié. + + (_Ibid._, v. 16413.) + +«... A la poignée d'or fin ciselé.» + +Il est certain que l'on prononçait encore au commencement du XVIe siècle +_le pong_, si l'on écrivait _le poing_. Dans _la bataille de Marignan_, +mise en musique, en 1515, par Clément Jennequin: + + Aventuriers, bons compagnons, + Ensemble croisez vos tromblons. + Nobles, sautez dans les arçons, + Frappez dedans la lance au _poing_, + La lance au poing hardis et prompts. + +On voit combien Voltaire se trompe lorsqu'il accuse notre vieille langue +de barbarie précisément au sujet de ces affreux sons en _oin_:--«Le plus +insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos +terminaisons en _oin_... Il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands +charmes pour se faire pardonner ces sons qui tiennent moins de l'homme +que de la plus dégoûtante espèce des animaux.» + +(_Dict. phil._, art. FRANCE.) + +Cet _oin_, qui révolte à si juste titre l'oreille de Voltaire, est +indubitablement d'invention moderne; les Welches et les Gaulois ne le +connaissaient pas: c'est ce qu'on appelle un progrès. + + * * * * * + +L'_o_ suivi immédiatement d'une seconde voyelle sonnait _ou_. C'est +encore en anglais la valeur de deux _o_ consécutifs: _boots_. Moniot, +contemporain de Louis IX: + + Gardez vous de Fortune, seigneur, je le vous _loe_[47]. + Quant Fortune a fait homme haut chanter comme _aloe_[48], + Et il cuide miex estre assis dessus la _roe_, + Lors retorne Fortune, si le gete en la _boe_. + + (_Le Dit de Fortune._) + + [47] Je vous le conseille. + + [48] Nous n'avons plus que le diminutif _alouette_. + +«Teles furent ces _roes_ cume les _roes_ de curres.» + +(_Rois_, p. 255.) + +--«Il se misent au fuir sans plus attendre, et s'esparsent, li uns cha +et li autres la, ausi come les _aloes_ font por les espreviers.» +(_Villehardouin_, p. 182.) + +Par cette règle, _poëte_, _poésie_ ont dû sonner _pouëte_, _pouésie_. +C'est effectivement comme on les prononçait au XVIe siècle, Marguerite +de Navarre écrit toujours poète avec un _u_. Dans une lettre à M. de +Montmorency pour lui recommander Marot: + +--«Il me semble que Nostre Seigneur faict tant de grâces au roy et à ses +serviteurs, que jamais ne feut plus besoin de favoriser aux _pouhetes_ +que maintenant[49].» (_Lettres inédites_, I, p. 304.) + + [49] Remarquez en passant ce latinisme, _favoriser aux poëtes_. On + disait de même _prier à Dieu_... _supplier à Dieu_... _Je luy + supplie_. + +Le nom de M. de Rohan, dans ces lettres, est toujours figuré _Rouhan_. +Les anciens traités avertissaient encore de cette prononciation, et +recommandaient aussi de dire _pouëtes_ et _pouésie_. + +Nous n'avons pas conservé l'_u_ dans _poëte_, mais nous le faisons +toujours entendre dans _moelle_; nous l'écrivons et le prononçons dans +_loue_, _boue_, _roue_, et nous le prononçons sans l'écrire dans _roi_, +_bois_, _loin_, _foin_, _coin_. C'est la confusion des systèmes. + +La famille _de Croï_ s'appelle de _Crouï_; les _de Moy_ sont _de Mouhy_. +_Héloïse_ écrivait son nom _Heloys_; c'était _Hélouis_ devant une +consonne; devant une voyelle, _Hélouise_ au corps gent. C'est le même +nom que _Louise_. + +Ce nom de Louise me rappelle une historiette de Racan. Elle nous apprend +qui a porté le dernier coup à la règle du moyen âge, qu'une tradition +incomprise faisait encore observer au commencement du XVIIe siècle. + +Un jour, dit Racan, Henri IV, qui traitait Malherbe avec une grande +bienveillance, lui montra une lettre écrite par le Dauphin, qui fut +depuis Louis XIII. C'est bien, dit Malherbe; mais monseigneur le Dauphin +ne s'appelle-t-il pas Louis?--Assurément, dit Henri IV.--Pourquoi donc +le fait-on signer _Loys_? La censure de celui qu'on appelait le vieux +tyran des syllabes parut juste; la signature du Dauphin fut réformée, et +c'est depuis ce temps que les princes du nom de _Loys_ signent, avec un +_u_, _Louis_. + +Henri IV s'est trop hâté de déférer à l'observation de Malherbe; car +cette observation, spécieuse pour un ignorant, est radicalement fausse. +Malherbe aurait pu exiger aussi, pour être conséquent, qu'on écrivît _de +louin_, du _fouin_, la rivière de _Louing_, _trouois_, _mouoi_, _le +rouoi_, _la louoi_, _rouayal_, etc., etc.; car c'est ainsi qu'on +prononce, et non pas _la loâ_, _le roâ_, _troâ_. + +L'autorité de Malherbe n'a donc servi en cette occasion qu'à introduire +une inconséquence. + + +U. + +«L'_u_, dit M. Ampère, avait au moyen âge le son peu mélodieux qu'il a +de nos jours; sans cela, on n'aurait pas eu besoin d'imaginer la +diphthongue pour remplacer l'_u_ latin dans _ubi_, _où_, et dans +_multum_, _moult_.» (_Hist. de la Litt. fr. au moyen âge_, p. 305.) + +Je prendrai la liberté de contredire ici M. Ampère. La première valeur +de cette lettre _u_ fut le son _ou_, comme en latin. + +La diphthongue _ou_ fut si peu inventée pour réduire l'_u_ de _ubi_ ou +de _multum_, que, dans les plus anciens textes, on trouve partout _u_ +pour _où_ (_ubi_), et pour _ou_ marquant l'alternative. _Moult_ s'est +écrit d'abord _mult_, _multeplier_, qui sonnaient _mou_, _mouteplier_. +_Amur_, _securs_, n'ont jamais été à l'oreille qu'_amour_, _secours_. Le +plus ancien monument de la langue française, la version du _livre des +Rois_, en fournit la preuve à chaque ligne: + +--«Respundirent ces de Jabes: _Dune nus_ respit set _jurs_; _manderum_ +nostre estre a _tuz_ ces de Israel. Si _poum_ aveir _rescusse_, nus +l'_atenderum_; si _nun_, _nus nus rendrum_.» (P. 36.) + +Prononcez:--«Répondirent ceux de Jabès: Doune nous répit sept jours; +(nous) manderouns notre être (notre position) à tous ceux d'Israël. Si +(nous) pou(_v_)ouns aveïr récousse, nous l'atenderouns; si noun, nous +nous rendrouns.» + +--«Li message vindrent en Gabaath, _u_ li reis Saul maneit.» (_Ibid._, +36.) + +«Les messagers vinrent en Gabaath, où demeurait le roi Saül.» + +On pourrait affirmer que la notation actuelle _ou_ fut aussi introduite +de très-bonne heure, si les manuscrits de Villehardouin étaient du XIIe +siècle, car on y lit déjà _moult_; mais la copie en est plus récente. + +Comme il arrive toujours en pareil cas, les deux notations subsistèrent +quelque temps l'une à côté de l'autre. Dans Benoît de Sainte-More, +compatriote et contemporain de Wace (1160), on lit: + + A Beauvais _rout_ un _cutelier_, + Prisiez, sages de son mester; + Cil apareilla deus _couteaux_. + + (_Chron. des ducs de Normandie_, II, 519.) + +Si, comme le veut M. Ampère, l'_u_ avait eu dès l'origine le même son +qu'aujourd'hui, cette notation _un_ n'eût jamais pu sonner _on_: + + Alez, vous pri, au rei _Othon_; + Si li dites _cum_ je l'_semun_... + + (Benoît de Sainte-More, II, p. 97.) + +«Comme je le semonds.» + + Assez esteit la _cupe_ meindre. + + (Benoît, II, p. 522.) + +La _cupe_ se prononçait la _coupe_, du latin _culpa_. + +On écrivait aussi _coulpe_, en rapprochant l'orthographe de l'étymologie +et de la prononciation. + +Je suis donc d'un avis directement opposé à celui de M. Ampère: il croit +que _u_ fut le son primitif, et qu'il fallut se mettre en peine de +chercher une notation pour marquer le son _ou_. Je suis persuadé que le +son primitif de l'_u_ fut _ou_, et qu'il fallut au contraire trouver une +combinaison orthographique pour affaiblir ce son, et le réduire à l'_u_ +actuel. + + * * * * * + +Le moyen qu'on y employa fut celui qu'on avait déjà appliqué aux +voyelles _a_, _e_, _o_; on se servit de l'_i_, mis, comme pour l'_e_, +tantôt à la première place, tantôt à la seconde. + +Je vois qu'au XIIe siècle, la terminaison du participe passé en _u_, +celle du prétérit de certains verbes, comme _il but_, _il fut_, +s'écrivait par _ui_: + +--«Saint-Johan _buit_ aussi lo boyvre de salveteit.» (_Saint Bernard_, +p. 548.) + +--«Mais por mi _at perduit_ une grant partie d'engeles et toz les +homes.» (_Ibid._, 524.) + +--«Abraham _engenruit_ (_engenrut_, _engendra_) Isaac; Isaac, Jacob.» +(528.) + +--«Ou est le tant poc de farine dont li prophetes fu _sostenuiz_?» +(572.) + +«Où est ce peu de farine dont le prophète fut soutenu?» + +--«Nostres sires fu _semonuiz_ as noces.» (_Saint Bernard_, p. 553.) + +_Semonus_, _invité_, de _semondre_. + +--«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ par aventure.» +(_Ibid._, 552.) + +Le prétérit _je fus_, _tu fus_, _il fut_, représente _fui_, _fuisti_, +_fuit_. Quelquefois les copistes français écrivent encore l'_i_: ceux-là +étaient les doctes en étymologie. _Je suis_, de _sum_, a probablement +sonné _je sus_, comme prononcent encore les paysans picards. _Je suis_, +en faisant sentir l'_i_, est moderne. + +Le _livre des Rois_ écrit indistinctement _les Ju_ ou _les Jui_. Ce sont +les _Juifs_. + +CUIRE, dans le _Dolopathos_, est écrit tantôt _cuire_, tantôt _cure_: +«J'exhortai la dame à mettre cuire ce cadavre et à me donner son fils, +qu'il ne mourût:» + + Ke maintenant le mesist _cure_, + E por ceu ke ses fiz ne _mure_, + Le me donast. + + (_Dolopathos_, p. 255.) + +CUITE y rime à _lutte_: + + Quant la char del larron fut _cuite_, + Lai poissiez veoir grant _lucte_. + + (_Ibid._, p. 257.) + +Nous disons _lutin_, et le diminutif, comme peu usité, est demeuré écrit +_luiton_: _Notre ami, monsieur le luiton_, dans la Fontaine, c'est +_monsieur le lutton_. + +On trouve _je me dolui_ pour _je me dolus_, du verbe _se douloir_; +_estuide_ pour _étude_, de _studium_, etc. + + Par mechief _recui_ en la bouche + Un poi de noif qui fu tant douce, + Que ce bel enfant en _concui_, + D'un seul petit que je _recui_. + + (_L'Enfant qui fu remis au soleil._) + +«Par malheur, je reçus dans la bouche un peu de neige, dont je conçus ce +bel enfant, pour un seul petit flocon que j'en reçus.» + +HUIS, PERTUIS, sonnaient _hus_, _pertus_. On ne voit point d'_i_ dans la +première syllabe d'_uscio_, ni dans _pertusum_: + + Si li prestres fu eschaufez, + Li provos fu autant ou _plus_, + Quant il la vit par le _pertuis_ + Demener si vilainement. + + (_De Constant Duhamel._) + +Le nom propre _Perthus_ atteste cette prononciation. + + * * * * * + +Mais il arriva par la suite que l'_i_ disputa la prédominance, et finit +par l'emporter sur l'_u_; si bien qu'il l'effaça, et ressortit seul de +cette notation _ui_. + +_Ki_, _kider_, _kidan_, _kisine_, _keux_, furent très-bien figurés +_qui_, _cuider_ ou _quider_, _quidam_, _quisine_ ou _cuisine_, +_queux_..., etc. + +_Et puis_, _puisque_, se prononcèrent _et pis_, _pisque_. + +De ce conflit résulta la double forme _il vécut_, _il véquit_. + +On s'avisa alors d'une autre combinaison pour briser le son de l'_u_: on +abandonna l'_i_, et la fonction qu'il ne remplissait plus fut donnée à +l'_e_; seulement il fallut mettre cet _e_ avant l'_u_, _eu_, parce que +l'autre disposition _ue_ était déjà consacrée à un autre emploi. _U_ fut +donc noté par _eu_; mais ce fut une invention tardive, et qui ne me +paraît pas remonter plus haut que le XVIe siècle. + +A cette époque, _eu_ sonnait _u_. «Tout ce qui parle bien en France, dit +Théodore de Bèze, prononce _hûreux_.» (_De Fr. ling. rect. pr._, p. 60); +_meur_, _blesseure_, _heurler_, sonnaient _mûr_, _blessure_, _hurler_. +De là date le resserrement de toute une classe de participes passés. On +les écrivait jadis par _eu_, avec diérèse; la nouvelle convention +orthographique leur enleva une syllabe. On continuait à écrire _sceu_, +_veu_, _receu_, _conneu_, et l'on prononçait _sçu_, _vu_, _reçu_, +_connu_, du moins à Paris; car à Chartres, à Orléans et en Normandie, on +continuait à dire _vé-u_, _recé-u_, _conné-u_.--_Vitiosè_, dit Théodore +de Bèze, qui ne soupçonne pas que c'était _archaïcè_. + +De _jejunium_, _jé-une_, avec diérèse, puis _june_, _juner_: + + Sire, dit el, je suis venue + Anguilles cuire a mon seignor. + Nous avons _juné_ tote jor. + + (_Des trois Dames qui troverent un anel_, v. 146.) + +Il n'y a plus aujourd'hui que les Gascons qui prononcent _hûreux_, mais +tout le monde continue à prononcer _gageure_ par un _u_. Le peuple +prononce encore par _u_ simple les noms propres _Eugène_, _Eustache_. +Les Picards prononcent toujours par _u_ les finales écrites _eu_. Après +ce qui vient d'être exposé sur ces deux notations _ui_ et _eu_, on +comprendra que des poëtes, plus soigneux d'être exacts à l'oreille qu'à +la vue, aient fait rimer _lieu_ et _nului_. + +Aloul parcourt sa maison, cherchant s'il n'y a pas quelque amant caché, +à qui sa femme ait donné rendez-vous: + + Ca et la vait par son manoir + Savoir s'il y avoit _nului_ + A cui sa femme eust mis _lieu_. + + (Le _Fabel d'Aloul_.) + +Prononcez _nulu_ et _liu_. + + +§ II. + +NOTATIONS DIVERSES DU SON _EU_. + +On ne répétera pas ici ce qui a été dit, page 54, sur _el_ exprimant le +son _eu_. + +Nos pères reconnurent dès l'origine que le son _eu_ n'est qu'un +affaiblissement du son plein de l'_u_ (_ou_). Pour amoindrir ce son, ils +attachèrent à l'_u_ un _e_, en cette manière, _ue_. + +--«_Quel_ chose est li homes ke tu l'magnefies, ou por koi mes tu ton +_cuer_ a luy?» (_Saint Bernard_, p. 526.)--«_Queu_ chose est l'homme que +tu le magnifies, ou pourquoi mets-tu en lui ton coeur?»--«Il les _cuers_ +daignet enlumineir par sa niant visible poixance.» (_Ibid._, 528.)--«Il +daigne illuminer les coeurs par son invisible puissance.» + +BUES, CUE;--_boeuf_, _queue_. + +L'archevêque Turpin montait un cheval qui avait la queue blanche et la +crinière jaune: + + Blanche la _cue_ et la crignete jalne. + + (_Chans. de Roland_, st. 113.) + +Le IIIe livre des _Rois_, chapitre VII, dit que l'on voyait dans le +temple de Salomon douze boeufs, dont les queues étaient tournées toutes +ensemble: + +--«... Duzes _bues_... e les _cues_ tutes ensemble une part turnerent.» +(P. 524.) + +Le héros _Bueves d'Antone_ est _Beuve d'Antone_. + +SUER, DUEL, que Fallot discute gravement comme des formes de dialectes, +sont tout simplement _soeur_ et _deuil_, et dans le langage ne se +confondaient pas plus qu'aujourd'hui avec l'infinitif _suer_ (_sudare_) +et _duel_ (_duellum_.) + +IL PEUT s'écrivait _il puet_;--_il esteut_, il prend fantaisie, il +convient, _il estuet_;--_Eudes_, nom propre, _Uede_ ou _Huedes_, etc. + + * * * * * + +On rencontre très-fréquemment aussi une notation du son _eu_ qui paraît +empruntée aux Allemands; c'est par _o e_ séparés, ou réunis comme dans +le nom de _Goethe_. + +EUDES, dans _Auberi le Bourguignon_, est écrit partout _Hoedes_: + + _Hoedes_ ot non, de Laingres fu saisiz. + _Hoedes_ de Laingres... + + (_Intr. du Roland_, p. 36, 37.) + +Le _livre des Métiers_, chapitre XI, prescrit aux armuriers d'employer +de la toile _noeve_, et de garnir intérieurement les jambières +d'_escroes_. En Picardie, on appelle encore des chaussons en lisières de +drap _des écreux_. + +JOENE, JOENESSE, c'est _jeune_, _jeunesse_. Le bourgeois dont il est +parlé dans le fabliau d'_Auberée_ était riche: + + Et si avoit un moult beau fil + Qui maint denier mist à essil[50], + Tant comme il fut en sa _joenesse_. + + (D'_Auberée la vielle maquerelle_.) + + [50] _Mit à exil_, c'est-à-dire, _dépensa_. + +Le clerc du fabliau de _Gombers_ cherche à tâtons le lit de la fille de +son hôte; et l'ayant trouvé, + + Lez li se couche, les dras _oevre_. + Qui est ce, Diex, qui me _descuevre_? + Fait ele quant ele le sent. + +Ce passage atteste que les deux formes de notation _u_, _oe_, ont été +contemporaines. + +En voici une autre preuve tirée de Rutebeuf, qui florissait sous saint +Louis. + +Le poëte s'élève contre la perversité du siècle, contre les envieux et +les médisants hypocrites. Personne, dit-il, ne leur échappe! + + Ja n'iert tant biaux ne gracieux: + Se dix en sont chiez lui assis, + Des mesdisans i aura six, + Et d'envieus i aura _nuef_. + Par derrier nel prisent un _oes_, + Et par devant li font il feste! + Chascun l'encline de la teste. + + (_Le testament de l'Asne._) + +Prononcez _neu_, un _eu_. + +Nous écrivons encore sans _u_ _oeil_ et _oeillet_. _Coeur_, _soeur_, +_oeuvre_, présentent la fusion des deux méthodes. + + +§ III. + +ACCENTS VICIEUX CHEZ LES MODERNES. + +Le système que nous venons d'exposer, par lequel on notait l'accent à +l'intérieur du mot, tantôt au moyen des consonnes, tantôt au moyen des +voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de précision et de +délicatesse que n'ont pas nos accents modernes. Nous n'avons aujourd'hui +qu'un seul _é_ fermé; nos pères en connaissaient trois ou quatre +nuances: _veritet_; _pitie_; _maufez_; _rocher_; _espee_. Voyez que de +manières d'indiquer l'accent aigu! Est-il probable que cet accent, sous +ces formes diverses, fût partout absolument le même? + +En outre, un accent est bien vite omis ou ajouté hors de propos. Il +s'absente ou se fixe; l'habitude se prend, et voilà un mot défiguré. +C'est ainsi que l'Académie écrit _dorénavant_, qui est pour +_d'ore-en-avant_, comme si les racines étaient _doré-navant_. + +Que le premier venu prononce _débonnaire_ avec un accent aigu, on n'y +prend pas garde; il ne fait pas autorité. Mais on s'afflige de voir +l'Académie consacrer cette faute, et écrire _débonnaire_, comme si elle +ignorait le vrai sens et l'étymologie de ce mot. C'est une métaphore +empruntée, comme tant d'autres, à cet art de la vénerie, dont nos pères +faisaient leurs délices. Il est _de bonne aire_, il est issu d'un bon +nid, de bonne extraction. + +Roland voyant étendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse +quelques mots d'oraison funèbre: + + E! gentilz hom, chevaler _de bon aire_, + Hui te commant al gloriuis céleste! + + (_Roland_, st. 164.) + +_De pute aire_, que nous avons laissé perdre, exprimait le sens opposé: + + Moult fit la male serve que fausse et _de pute aire_. + + (_Berte aus grans piés_, p. 95.) + + Vos maris est _de si pute aire_, + Qu'il m'aura ja tout esmié. + + (_De Constant Duhamel._) + + Fortune est bele et bonne aus bons, et _debonnaire_; + Mauvese aus maufesanz, et laide, et _deputaire_. + + (_Le Dit de Fortune._) + +Le système d'orthographe de nos pères était plus favorable que le nôtre +au maintien de l'étymologie et de la prononciation. Nos mots, amaigris +de jour en jour, compromettent l'une et l'autre. + +Cependant ce système n'était pas sans quelque inconvénient. J'y ai +trouvé celui de faire servir quelquefois la même notation à deux usages, +et de confondre dans un cas donné l'adjectif féminin avec un masculin. +Par exemple, _lie_, de _lætus_, sonnait également _lé_ et _lie_, comme +aujourd'hui. Le fait paraît incontestable. Dans cette même _Court de +Paradis_, où j'ai puisé des exemples de _lie_ sonnant _lé_, _lie_ rime à +_la vierge Marie_, et à _blesmie_ (_blâmée_): + + Es flans de la virge _Marie_ + Qui pour lui fu dolante et _lie_. + + (V. 13.) + + Que peu ne grant ne fu _blesmie_ + De ce fu moult joians et _lie_. + + (V. 21.) + +Peut-être sont-ce là des licences pour la rime, car ailleurs on lit +_liee_ et _lee_. Mais dans tous les cas, je ne doute point que ces +groupes de voyelles destinées d'abord uniquement à modifier l'inflexion +et au rôle de l'accent moderne, n'aient amené la multiplication des +diphthongues. _Oi_ a sonné d'abord par diérèse _o-i_, puis _o_ ouvert, +puis _oué_, puis enfin _oi_, comme dans _poix_, _François_. Ainsi des +autres. + + * * * * * + +De leur côté, les modernes, complétement étrangers aux conventions de +l'ancienne orthographe, défigurent le langage de nos pères, en +saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient. C'est une +véritable manie, et je ne vois point d'éditeur qui ait eu la sagesse de +s'en garantir, et de se borner à reproduire les manuscrits. Je plains +ceux qui travailleront un jour sur des textes si étrangement falsifiés. +Ils devront croire que des _oeufs_, des _boeufs_, se sont appelés +autrefois des _oés_, des _boés_ ou des _boès_; ils sueront à deviner +comment de _huèses_ (des bottes) on a pu faire le diminutif _houseaux_, +de _enfant_, _enfès_; comment on a pu dire pour _neuve_ et _deux_, +_noès_, _doès_; pour des _queues_ (_cues_), des _cuès_. Un ancien poëte, +dont le nom est assez connu pour avoir été un des plus répétés dans ces +derniers temps, s'appelait _Adam_ ou _Adanes_, qui s'écrit, suivant +l'orthographe du moyen âge, _Adenes_ par un _e_, comme _Caen_, _Rouen_, +_Agen_, etc... On a transformé cet Adanes en une espèce d'espagnol du +beau nom d'_Adenès_. Si Adanes revenait au monde, il entendrait +longtemps parler d'Adenès avant de soupçonner que c'est de lui qu'il +s'agit. + +J'ouvre le _livre des Mestiers_ d'Estienne Boileve, et je lis au +chapitre _des Mesureus de blé_: + +«Nus _mesurères_ ne puet...--Ailleurs: _Li vendères_...--_Nus +garnisères_ ne puet...--Cil qui est _tannères_, se il est _tannnères +decaupères_...--_Viès_, _vièses_, etc., etc.» Évidemment il faut lire: +_Nus mesureux_,--li _vendeux_,--nus _garniseux_,--cil qui est _tanneux_, +se il est tanneux décaupeures;--_vieux_, _vieuses_, etc. + +Au chapitre _des Oubliers_, il est dit que nul ne pourra être admis dans +ce corps, s'il ne fait au moins «un mil de _nièles_ le jour.» Il ne +s'agit pas de _nièles_, mais de _nieules_. + +On disait _nieules_ comme on disait _saint Gabrieus_ et saint _Andrieu_: + + Et _Gabrieus_ et seraphins + Qui les cuers ont loiaus et fins. + + (_La Court de Paradis._) + + Saint _Gabrieus_ a repondu. + + (_Ibid._) + + Saint _Andrieu_ le debonnaire. + + (_Ibid._) + + Et saint _Michieus_ aloit devant. + + (_Ibid._) + +L'éditeur de _Garin_ imprime partout _né_ pour _ne_, _sé_ pour _se_: + + _Né_ n'i ot aive _sé_ du ciel ne chaï. + + (_Garin_, II, p. 153.) + +«Il n'y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombât du ciel.» + + N'est mie miens li chastiaus de Belin, + _Né_ la valdoine, _né_ mons esclavorins. + + (_Ibid._, II, p. 182.) + +Il aurait pu prendre une utile leçon de Thomas Diafoirus, qui en son +compliment ne dit pas: _Né_ plus _né_ moins que la fleur que les anciens +nommaient héliotrope... mais: _ne_ plus _ne_ moins. + +Comment faire élider _ne_ et _se_, si on leur donne l'_é_ accentué? + +La considération de cet _é_ accentué n'a pas arrêté non plus l'éditeur +d'_Ogier_, qui écrit partout l'_enfès_: + + Sire, dist l'_enfès_, vous n'en verrez ja el. + + (_Ogier_, v. 1402.) + +L'_e_ muet à l'hémistiche ne comptait pas; mais l'_é_ accentué y met +deux syllabes de trop. _Enfes_ peut à la rigueur passer pour +monosyllabe, mais _enfesse_, non. Cette faute revient à chaque instant. + + +§ IV. + +_OU_, _EU_, SE REMPLAÇANT. + +_Eu_ n'étant qu'une modification de _ou_ (U), il n'est pas surprenant +que ces deux syllabes se substituassent volontiers l'une à l'autre. +L'analogie explique et autorise cette substitution. Il semble même +qu'elle ait été de règle en certains cas, et que, dans les verbes ayant +à l'infinitif _ou_, cet _ou_ se changeât régulièrement en _eu_ à +l'indicatif; en voici des exemples: + +Mouvoir,--je meus. + +Plorer ou plourer,--je pleure. + +Pouvoir,--je peux. + +Trouver,--je treuve. + +Mourir,--je meurs. + +Ouvrir,--j'oeuvre, et le substantif _oeuvre_. + +Couvrir,--je coeuvre. + + O dur tombeau, de ce que tu en _coeuvres_ + Contente toi; avoir n'en peux les oeuvres. + + (Marot, _Épist. de Guillaume Cretin._) + +Se douloir,--je me deuls. + +Prouver,--je preuve, et le substantif _preuve_. + + ISABEAU. + + Vous _appreuvez_ tous ceulx quicunques + Vivent d'une mauvaise vie. + + (Marot, _Colloque d'Erasme_, t. IV, p. 293.) + +Estevoir,--il esteut (_il convient_). + +Savourer,--je saveure. + + L'ABBÉ. + + Il ne vient fors + De ce que je sens et _saveure_ + Ou que je voy. + + ISABEAU. + + Je vous _asseure_, etc. + +Demourer,--je demeure. + +Secourir,--je sequeure. + + Sire, por Dieu omnipotent, + Que querez vous ci à ceste eure? + Suer, dist il, se Diex me _sequeure_... + + (_De Gombers et des deux Clers._) + + De France n'a nul grant qui la _sequeure_, + Et des petits qui sont en sa demeure + Son mary veult, sans qu'un seul y _demeure_, + La rebouter. + + (Marot, _Epistre à la roine de Navarre_.) + +Les commentateurs se trompent, qui, rencontrant dans la Fontaine ou dans +Molière _je treuve_, nous expliquent que le poëte a altéré le mot par +licence et pour le besoin de sa rime. La Fontaine et Molière ont pu se +servir d'un archaïsme; cela leur arrive souvent, mais ils n'ont jamais +estropié les mots. + +Le mot _paour_ est devenu _peur_; _troubadour_ ou _trouvadour_ est +devenu _trouveur_, qu'on écrivait _trouvere_ (le premier _e_ muet). Le +verbe _houser_ (_botter_) a fait le substantif _heuse_: Robert +_courte-heuse_; et nous avons encore le diminutif _houseaux_: + + Le pauvre diable y laissa ses _houseaux_. + + (_La Fontaine_.) + +Par métaphore, pour dire qu'il y périt, y laissa sa vie, comme on laisse +ses bottes ou bottines au fond d'un bourbier. + +Fallot avait fait cette remarque avant moi, et voici la règle qu'il +pose.--«C'est une règle invariable dans notre langue, que toutes les +fois qu'elle dérive un mot du latin, et que dans ce mot il y a un _o_, +elle change cet _o_ en _ou_, ou en _eu_: _color_, _dolor_, _soror_, +couleur, douleur, soeur.» (_Recherches_, p. 447.) + +Il eût dit plus exactement que cet _o_ s'est changé d'abord en _ou_, qui +est devenu _eu_ par la suite. _Flos_, _flur_, _flour_, _fleur_; _dolor_, +_dulur_, _doulour_ (qui subsiste en _douloureux_), _douleur_, etc. + +Au XVIe siècle, les poëtes se permettaient même dans les noms propres de +mettre indifféremment _eu_ pour _ou_. Nicolas Denisot (le comte +d'Alsinois) dans _le Tombeau de la reine de Navarre_ adressé aux trois +miss Seymour: + + Christ, ô filles de _Seymeur_, + Pour Apollon il faut prendre, + Or que vostre ange non _meur_ + A la fleur encore tendre. + + + + +CHAPITRE III. + +De l'Élision.--On élidait les cinq voyelles. + + +L'emploi des consonnes euphoniques intercalaires fournissait le +principal moyen d'éviter l'hiatus; il y en avait encore un autre, +c'était l'élision. + +Nous n'élidons plus aujourd'hui qu'une seule voyelle, l'_e_ muet; +autrefois on les élidait toutes, comme en latin. + + +A. + + Ha, monseigneur Merlin, ou _m'esperance_ est toute, + Venez parler a moi qui vous aime et redoute. + + (_Merlin-Mellot._) + + Quant la pucelle fu en la grange embatue, + Ou tas d'estrain se boute atout sa pel vestue, + A Dieu fist _s' oroison_, et, sa coupe batue, + Que prochainement muire et soit _s' ame_ absolue. + + (_Le Dit du Buef._) + +«Quand la jeune fille fut entrée dans la grange, elle se met dans le tas +de paille, toute couverte de sa peau de boeuf; elle fait sa prière, et, +sa coulpe battue, demande à Dieu de mourir bientôt et d'être sauvée.» + + Par _t' ame_, prends y garde! + + (_Ibid._) + +Il nous reste de cet usage _m' amie_ et _m' amour_. + +Quand on s'occupera de retrouver l'âge des mots et des formules, sans +quoi l'on ne fera jamais rien, il sera curieux de savoir qui s'avisa le +premier de cet affreux solécisme _mon amie_, _mon épée_. La Fontaine a +bien raison de dire que _l'accoutumance enfin nous rend tout familier_; +autrement on serait révolté de cette façon de parler universellement +accréditée, qui joint un substantif féminin à un pronom masculin, on ne +conçoit pas par quel motif. Ce n'est pas l'euphonie sans doute, car on +dit _l'âme_, _l'épée_, _l'oraison_, qui sont pour _la âme_, _la épée_, +etc. L'élision de l'_a_ dans l'article féminin n'est ni plus ni moins +douce que dans le pronom possessif. Mais on s'est imaginé que l'article +élidé devant ces substantifs féminins était _le_; et c'est par suite de +cette imagination que nous avons _l'amour_ masculin au singulier, tandis +qu'il est resté féminin au pluriel, grâce à la forme _les_, commune aux +deux genres. + +Il faut avouer que nos pères montraient en ce point plus de logique et +de bon sens que leurs fils. _Mon épouse_, _ton hôtesse_, les eût choqués +autant et à aussi bon droit que nous le serions de _ma chapeau_, _ta +soulier_. + +On trouve encore l'élision de l'_a_ dans Marot: + + L'ABBÉ. + + Mais d'où vient + Qu'aux femmes aussy mal advient + Science qu'un bast à ung boeuf? + + ISABEAU. + + Croyez, _domine abbate_, + _Qu'un_ boeuf sied mieux d'estre basté + Qu'à un asne de porter mitre. + + (_Colloque d'Erasme._) + +_Qu'un boeuf_ est pour _qu'à ung boeuf_. Marot n'a certainement pas +construit dans la même phrase _il sied_ avec l'accusatif et avec le +datif: _il sied un boeuf_... _il sied à un âne_. Outre qu'il n'y a point +d'exemple de ce solécisme: _il sied quelqu'un_. + + +E. + +L'_é_, que nous marquons d'un accent, ne s'est jamais élidé. Il serait +superflu de produire des exemples de l'élision de l'_e_ muet. Je me +bornerai à une seule observation. + +Aujourd'hui, c'est toujours l'_e_ final (muet), qui s'élide. Voici un +exemple de l'_e_ élidé au commencement d'un mot; c'est dans cette +locution, _où est-ce que_. Le peuple prononce traditionnellement _où +'st-ce que_, au profit manifeste de l'euphonie. Il ne pouvait pas élider +_où_ dont le son est trop fort; le fort a emporté le faible. + +Les lettrés qui prétendent figurer sur le papier la prononciation du +peuple, écrivent _ousque_. Cet _ousque_, suivant les lois de l'ancienne +orthographe, ne pourrait sonner que _ouque_: le peuple dit +indifféremment, _où qu'est mon père?_ en supprimant _est-ce_, ou bien en +le conservant: _Où 'st-ce qu'est mon père?_ Les gens délicats et bien +élevés prononcent, avec un horrible hiatus: _Où est_-ce qu'est mon père? +mais aussi ils ont passé dix ans au collége! + +Il faut remarquer ici que le peuple en usait, dans l'ancienne Rome, +comme il fait à Paris. Toujours guidé par l'instinct de l'euphonie, les +Romains en parlant élidaient l'_e_ de _est_. Ouvrez, non pas Virgile ni +Cicéron, qui représentent les académiciens de leur époque, non pas même +l'élégant Térence, mais Plaute, qui note le langage énergique du peuple: + + Malus clandestinus est amor; _damnum 'st_ merum. + Ut quæquæ illi _obcasio 'st_... + Tam a me _pudica 'st_... + Quid? quod _palam 'st_ venale: si _argentum 'st_ emas... + Hoc Æsculapi _fanum 'st_... + +Une seule page du _Curculion_ fournit ces exemples, qui prouvent qu'aux +dépens de _est_ on conservait intacte et forte la finale du mot +précédent, celle que les prosodies modernes ordonneraient au contraire +d'élider sur _est_. + +Évidemment la forme d'élision d'après les grammairiens est monotone; la +forme populaire produit autant de variété que les finales des divers +mots en comportent. + + +I. + +On ne rencontre jamais en vers, _il y a_, _il y avait_; mais _il a_, _il +avait_. Si par aventure l'_y_ est figuré, peu importe: la mesure vous +avertit assez de le supprimer. Quand vous voyez dans _les Quatre fils +Aymon_, + + Il _y_ a plus de douze ans que la guerre a duré, + + (V. 832.) + +vous comprenez tout de suite qu'il faut prononcer: _Il a_ plus de douze +ans. + + _Il a_ bien dous mois et demi + Ou plus, que mon frere ne vi. + + (_Du Chevalier à la robe vermeille._) + + Bonne robe de bons pers d'Ypre; + _Il n'a_ meillor deciq' a Chipre. + + (_La Bourse pleine de sens_, v. 173.) + + Le soir, qu'_il ot_ ja maint estoiles... + + (_De la Dame qui fist trois tours_, v. 48.) + +«Le soir, qu'il y eut déjà mainte étoile.» + +Et ce n'est pas imposé par le besoin du mètre, car la prose parle de +même: + +--«Par Diu, sire Cuens, il ne m'est pas avis que _il ait_ en vostre +requeste raison.» + +(_Villehardouin_, p. 199.) + + Li chien dist qu'il a plus de honte; + _Li_ asnes dist qu'il a plus de paine. + + (_De l'Asne et dou Chien._) + + Seignurs baruns, dist _li_ empereres Karles... + + (_Roland_, st. 13.) + + D'altre part est _li_ arcevesques Turpin. + + (_Ibid._, st. 87.) + +La mesure commande évidemment d'élider l'_i_, et de dire l'_empereur_, +l'_archevêque_, l'_âne_; et comme cette élision se pratiquait également +en prose, c'est elle sans doute qui amena la confusion des formes _li_ +et _le_, auparavant distinctes. + +La même observation est applicable à _qui_ et _que_; _qui est_, _qui a_, +étaient prononcés comme ils le sont aujourd'hui par le peuple, _qu'est_, +_qu'a_: + + Or est cheus en mal lien + De sa fame, qui l'en despite + Pour sa provande _qui est_ petite. + + (_De Morel, etc._, Barbez., III, 248.) + +O mon Dieu! s'écrie saint Bernard:--«Tu trepassas primiers por mei +l'estroit pertuix de la passion, por ceu ke tu large entriee faces a les +membres k'_apres_ ti vont.» (P. 562.)--«Tu passas pour moi par l'étroite +ouverture de la passion, pour agrandir la voie à tes membres qui te +suivent.» + +Dans le fabliau _du Provoire qui mangea les meures_, le curé, debout sur +sa jument pour atteindre aux branches du mûrier, après avoir satisfait +sa gourmandise, réfléchit qu'en ce moment qui, près de lui, crierait +_hé!_ lui jouerait un mauvais tour. L'action accompagne la pensée: la +jument part, et le curé tombe dans la haie d'épines. + + Diex, fait il, _qui ore_ diroit: Hez!... + +«Dieu, fait-il, qu'_ore_ dirait: Hé!...» + + * * * * * + +Il est essentiel d'observer que ces élisions étaient, pour le poëte, +facultatives et non obligatoires, comme l'est aujourd'hui celle de l'_e_ +muet: par exemple, le passage que je viens de citer est précédé de +celui-ci: + + S'en ot li prestres moult grant joie + _Qui a_ deux piez est sus montez. + +_Qui a_ n'était à coup sûr pas élidé, soit qu'on souffrît cet hiatus qui +n'a rien de choquant, soit qu'on y remédiât par une _s_ euphonique: +_quiS a_. Le second me paraît plus probable. (_Voy._ p. 96.) + +L'exemple suivant rassemble l'élision de _qui_ et celle de _li_: + + _Qui qu' onques_ soit li vostre eslis, + Partonopeus est _li_ hais. + + (_Partonopeus_, v. 6704.) + +Il faut prononcer avec deux diérèses: _Partonopeüs_ est l'_haïs_. + +_Quiconque_, qui semble dériver naturellement de _quicumque_, n'en vient +pas. Il est formé de _qui qui onques_. Cela est attesté par +l'orthographe fréquente _kikiunkes_, et par l'emploi non moins fréquent +de cette formule _qui qui_..., remplacée de nos jours par cette kyrielle +de cinq syllabes dures et vides, _qui que ce soit qui_... + +Aubri le Bourguignon + + Vint au palais, _qui qu'en poist_ ne qui non; + Trois cops hurta au postis d'un baston. + + (_Aubri li B._, p. 155; Bekker.) + +«Qui que soit qui s'en fâche, s'y oppose, ou non.» _Poist_ est ici le +subjonctif du verbe _poiser_, _peser_: _à qui qu'il en pèse, ou non_. + +Le duc Sanson, à la bataille de Roncevaux, attaque l'almacur, espèce de +connétable du roi païen Marsile: il lui transperce le foie et le poumon, +de sorte + + Que mort l'abat, _qui qu'en peist u qui nun_, + Dist l'arcevesques: Cis cop est de baron! + + (_Roland_, st. 96.) + +Cette formule revient très-souvent, comme les formules consacrées +d'Homère. + +Guinemer renverse un roi sarrasin, + + Que mort l'abat, _ki k'en plurt u ki 'n rie_. + + (_Ibid._, st. 244.) + +«Qui qu'en pleure ou qu'en rie.» + +RUE QUINCAMPOIX; c'est, dans les vieux titres, la rue _Qui qui en +poist_, _Qui qui s'en fâche_. On élidait le second _i_, _qui qu'en +poist_, comme _qui qu'en grogne_. Une quiqu'engrogne était la maîtresse +tour d'un castel picard, la plus altière, construite, pour ainsi dire, +malgré l'opposition de ceux qu'elle menace: Je la bâtirai, _qui qui en +grogne_. + +La rue _Qui qu'entonne_? est devenue, par corruption, rue _Tiquetonne_, +dont le nom moderne est aussi insignifiant que celui de la rue +_Quincampoix_[51]. + + [51] On aimait alors cette forme d'appellation. Il y avait encore la + _rue qui m'y trova si dure_, abrégée, du temps de Sauval, en _rue + trop va qui dure_. C'est aujourd'hui la _Vallée de misère_, quai des + Augustins. + + +O. + +La langue française n'a plus de mots terminés par _o_[52]. Elle en a +jadis possédé trois: _jeo_, ou _jo_, _iceo_ et _ceo_, ou _co_ (l'_e_ +n'est que pour adoucir le _c_), formes normandes, qui furent bientôt +remplacées par _je_, _ice_, dont il nous reste _icel_, _icelui_, et +_ce_, abrégé d'_ice_. + + [52] Bien entendu, je ne compte pas les mots importés de l'italien ou + du latin, comme _alto_, _soprano_, _vertigo_, _prurigo_; ce ne sont + pas des mots français. + +Les formes en _o_ ne se rencontrent guère que dans les textes du XIe +siècle, ou du commencement du XIIe, dans le _livre des Rois_, dans saint +Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans les deux poëmes de Wace, _le +Rou et le Brut_, dans quelques fabliaux, etc. Dans le provençal, d'où +ces formes paraissent venues, la terminaison en _o_ est une terminaison +féminine, qui remplace la terminaison italienne en _a_, et la française +en _e_ muet; il est donc tout naturel que cet _o_ puisse s'élider. + +Charlemagne demande qui veut aller en ambassade à Sarragosse, vers le +roi Marsile: + + Respunt dux Naimes: _Jo irai_ par vostre dun. + + (_Roland_, st. 17.) + +«J'irai par votre don, par votre grâce.» + +Le fils du roi Marsile, voyant son père irrité du message de +Charlemagne, veut tuer Ganelon, qui en a été le porteur. Livrez-le-moi, +s'écrie-t-il: + + Liverez le mei, _jo en_ ferai la justise, + + (_Ibid._, st. 36.) + +où il est clair qu'il faut prononcer, en contractant et en élidant: +_livrez_-le-moi, _j'en_ ferai la justice. + + Dient païen: De _co avum_ nus asez. + + (_Ibid._, st. 5.) + +«De ce avons nous assez.» + +Dans le _livre des Rois_, que j'estime écrit moitié prose, moitié vers +rimés par assonnance, comme la _chanson de Roland_: + + Cum _iço oid_ Saul, forment se curucad, + E li Sainz Esperiz cunseil li dunad. + + (Liv. Ier, p. 37.) + +_Cunseil_, en trois syllabes, de _consilium_. _Coume ice ouït +Saül_.--«Comme Saül entendit cela, il entra en grande fureur, et le +Saint-Esprit lui donna conseil.» + + +U. + +L'élision de l'_u_ est plus rare, parce qu'il y a moins de mots terminés +en _u_, et surtout à cause de la faculté de changer au besoin l'_u_ +voyelle en _u_ consonne, de prononcer _Dev a dit_, quand il y a sur le +papier _Deu a dit_. + +Mais il est à remarquer que le peuple fait toujours l'élision de l'_u_ +du pronom de la seconde personne _tu_, et dit _t'as_, _t'auras_, pour +_tu as_, _tu auras_: + + Dois tu crier: Appele! appele! + Le cuir trousse derriere toi. + N'est pas merveille se _t'as soi_. + + (_La Chace dou cerf_, Jubinal, _Nouv. fabl._, I, p. 169.) + +Dès l'instant que toutes les voyelles s'élident l'une sur l'autre, il +est clair qu'elles s'élident sur elles-mêmes; que deux _a_, deux _i_, +venant à se rencontrer, l'un à la fin d'un mot, l'autre au commencement +du mot suivant, s'absorberont en un seul, et ne compteront que pour une +syllabe. Un homme du peuple ne dira pas, Je vais _à Amiens_, mais Je +vais _à 'miens_, ou Je vais _'Amiens_. Cette fusion est la plus +naturelle de toutes. Personne, à moins d'être un pédant renforcé, ne +prononce _j'y irai_, en faisant sentir la répétition de l'_i_: on dit +simplement _j'irai_, par respect pour les oreilles d'autrui; mais en +vers cette élision n'est plus permise, qui l'était autrefois. + +Roland, à la bataille de Roncevaux, trouve le cadavre de son cher +Olivier mêlé parmi ceux des soldats. On le relève, on le charge sur un +bouclier, et l'archevêque Turpin vient bénir les morts et leur donner +l'absolution, ce qui augmente, _rengrège_, comme parle encore la +Fontaine, le deuil et la pitié: + + Sur un escut l'ad as altres culchet, + Et l'arcevesque les _a assols_ et seignet. + Idunc[53] agreget le doel et la pitet. + + (_Roland_, st. 161.) + + [53] Alors, _tunc_. + +L'_a_ ne se prononce qu'une fois, comme dans cet autre exemple: + + La fame s'en prist _a apercoivre_. + + (_De la Bourse pleine de sens_, v. 18.) + +Cette sorte d'élision se pratiquait en provençal: + + Per Bafomet mon Deu, qui totz nos _a a_ judgier. + + (_Ferabras prov._, v. 308.) + +La consonne finale n'empêche pas au besoin la fusion des voyelles; on en +est quitte pour la tenir muette: + + Le duc _Oger et_ l'arcevesque Turpin. + + (_Roland_, st 12.) + +«Le duc _Og'_ et l'archevêque.» + + L'endemain au _matin, ains_ que levast li solaus. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 1005.) + +«L'endemain au _mat', ains_... + + Seignurs baruns, _ki i_ purruns enveier? + + (_Roland_, st. 18.) + +«Seigneurs barons, qui pourrons-nous y envoyer?» + +Ces procédés, autrefois tout simples, ne sont plus possibles depuis que, +par un résultat nécessaire de l'imprimerie, la langue écrite a pris le +pas sur la langue parlée, dont elle n'était jadis qu'un accessoire. Les +yeux ont asservi la langue et l'oreille. + + + + +CHAPITRE IV. + +Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.--De la +tmèse[54]. + + [54] On m'excusera d'employer ces termes d'école; ils ont l'avantage, + une fois expliqués, d'épargner de grandes circonlocutions. + + +§ 1er. + +SYNCOPE DANS LES NOMS. + +Une tendance constante à resserrer les mots, combinée avec un soin +scrupuleux de l'euphonie, voilà les deux caractères essentiels du génie +de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est développée. + +Voltaire avait reconnu le premier: «C'est, dit-il, une propriété des +barbares d'abréger tous les mots.» Je lui en demande pardon, mais je +crois l'épithète injuste. En toute chose, la simplicité est le dernier +terme de l'art. Considérez les langues des sauvages ou celles qui se +sont arrêtées à l'état primitif, comme le basque: quels mots +incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas +trop de la vie entière d'un homme pour apprendre à parler. Voilà le vrai +caractère de la barbarie. La civilisation, au contraire, économise le +temps; elle simplifie l'instrument, pour avoir le loisir d'exercer +l'art. Ennius et ses contemporains disaient _induperator_, _avispicium_, +_dedecoramentum_, _indupetrare_, _extera_, _supera_, qui, sous Auguste, +étaient resserrés en _imperator_, _auspicium_, _dedecus_, _impetrare_, +_extra_, _supra_. Au compte de Voltaire, Horace, Virgile et Cicéron, +seraient les barbares; Ennius, Pacuvius et Lucile, les hommes plus +civilisés. + +Autre chose est d'abréger les mots, autre chose de les estropier. S'il +est démontré qu'une abréviation conserve les caractères natifs, +essentiels du mot, et s'allie en même temps avec la douceur et la +facilité du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement. + +Nous aussi nous avons commencé par des formes développées, que nous +avons resserrées à mesure que nous avancions. + +C'est un fait singulier, et qui n'a pas encore été remarqué, que la +plupart de nos substantifs tirés du latin ne sont pas calqués sur le +nominatif, mais sur l'accusatif. Apparemment nos pères regardaient +l'accusatif comme la forme du mot la plus complète. _Vierge_, _image_, +_multitude_, _ordre_, etc., dérivent de _virginem_, _imaginem_, +_mutitudinem_, _ordinem_; la forme primitive était _virgine_, _imagine_, +_multitudine_, _ordene_. + +--«Chier frère, ceste génération ki raconterat? li angeles l'anonzat... +_li virgine_ croit; de foit conzoit _virgine_; _virgine_ enfantet, e +_virgine_ parmaint!» + +(_Saint Bernard_, p. 531.) + +Le livre de _Job_ traduit ces parole: _imago coram oculis meis_, «une +_ymagene_ devant mes oez.» (P. 486.) + +--«Li fils si est la _imagene_ del pere.» (_Ibid._) + +L'amiral Baligant fait un voeu à ses divinités Apollon et Mahomet, de +leur élever des statues d'or fin: + + Mi damne Deu, je vuz ai mult servit! + Tes _ymagenes_ ferai tutes d'or fin. + + (_Roland_, st. 255.) + + Li amirals mult par est riches hom. + De devant sei fait porter sun dragon, + E l'estandart Tarvagan e Mahum, + E un _ymagene_ Apolin le felun. + + (_Ibid._, st. 237.) + +«L'amiral est un homme très-riche: il fait porter devant soi son dragon, +l'étendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le félon.» + +APOLIN est abrégé d'_Apollinem_, comme _fontaine_, de _fontem_. +_Origine_ ne représente pas _origo_, mais _originem_. On disait par +syncope _orine_: + + Cil pautonier ki sont de pute _orine_. + + (_Rom. de Guillaume d'Orange._) + +«Cette canaille de sale origine.» + +MULTITUDE est par syncope de _multitudine_, qui est dans les _Rois_ et +dans saint Bernard: + +--«E avez grant _multitudine_ de gens e veels de or.» + +(_Rois_, III, 398.) + +GUASTINE ou _wastine_ était formé pareillement de _vastitudinem_. + +--«Uns huem mest en la _guastine_ de maon.» (_Rois_, I, 96.)--«Ki est +encontre la _wastine_ al chemin[55].» + +(_Ibid._, 103.) + + [55] Il est singulier de voir, deux lignes plus haut, le mot _désert_ + employé pour désigner la même chose: «E Saul vint al _desert_ de + Ciph.» + +ORDENE (_ordinem_), _ordre_. + +Saladin pressant Hugues de Tabarie afin d'être par lui fait chevalier, +Hugues s'y refuse net: + + Biau sire, fait il, non ferai. + Porquoi? et je le vous dirai: + Sainte _ordene_ de chevalrie + Seroit en vous mal emploiiee, + Car vous estes de male loi + Se n'avez batesme ne foi. + + (_L'Ordene de chevalerie_, v. 81.) + +--«Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines apartignent +proprement a trois _ordenes_ de sainte Eglise: une chacune fontaine a un +chascun _ordene_.» + +(_Saint Bernard_, p. 539.) + +ORGENES (d'_organa_), aujourd'hui _orgues_: + +--«E David sunout une manière de _orgenes_ ki esteient si aturné ke l'om +les liout as espaldes celi ki 's sunout.» (_Rois_, p. 141.)--«Et David +jouait d'une espèce d'orgues qu'on liait aux épaules de celui qui en +jouait.» + + * * * * * + +La syncope ne tarda pas à resserrer tous ces mots. Le _livre des Rois_ +dit partout _aneme_ (_animam_); la _chanson de Roland_ écrit déjà +_anme_. Roland à l'agonie se recommande à Dieu: + + Guaris de mei l'_anme_ de tuz perils... + Mors est Rollans, Deu en a l'_anme_ es cels. + + (St. 173.). + +ENGELE, dans _les Rois_ et dans saint Bernard: + +--«Glore soit a Deu en haltismes, ce dient li _engele_.» (P. +543.)--«Jacob vit les _engeles_ montanz et «descendanz.» + +(_Job_, p. 480.) + +Dans le _Roland_, c'est déjà _angle_: + + Ço sent Rollans que la mort li est pres, + Par les oreilles fors se ist la cervel: + De ses pers priet Deu que 's apelt + E poi de lui al _angle_ Gabriel. + + (_Roland_, st. 155.) + +«Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par les +oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se +recommande lui-même à l'ange Gabriel.» + +Charlemagne arrive sur le champ de bataille de Roncevaux après la +défaite accomplie. La nuit arrive, et l'armée française dort parmi les +débris: + + Karles se dort cume hume traveilliet. + Seint Gabriel li ad Deus enveiet, + L'empereur li cumande a guarder: + Li _Angles_ est tute noit a sun chef. + + (_Ibid._, st. 280.) + +«Charlemagne repose comme un homme agité d'inquiétude. Dieu lui a envoyé +saint Gabriel, avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la +nuit à son chevet.» + +CHAIR ne dérive pas de _caro_, mais de _carnem_; d'où vient que dans les +plus vieux textes il n'est jamais écrit autrement que _carn_, _karn_, +_charn_. L'_n_ reparaît encore aujourd'hui dans _charnel_, _décharner_, +_carnassier_. + +RÈRE-GUARDE, ANS-GARDE ou _engarde_, pour _arrière-garde_, +_avant-garde_, se trouvent à chaque page de la _chanson de Roland_: + + Se en _rere guarde_ troevet le cors Rollant. + + (St. 46.) + +--«S'il trouve Roland à l'arrière-garde.» + + Qu'en _rere guarde_ trover le poüsum. + + (St. 47.) + +--«Que nous le pussions trouver à l'arrière-garde.» + + E ki sera devant mei en l'_ansgarde_? + + (St. 57.) + +«--Et qui sera devant moi à l'avant-garde?» + +MAIN, par syncope de _matin_. + +On se tromperait de croire que _main_ vient directement de _mane_, et a +précédé _matin_. Premièrement, on abrége un mot racine, mais on ne +l'allonge pas; cela est contraire au génie des langues en général, et à +celui de la nôtre en particulier; ensuite le fait est une preuve +irrécusable: le _livre des Rois_, celui de Job, saint Bernard, emploient +toujours _matin_, et non pas _main_:--«_Le matin_ a vus vendrum, e en +vostre merci nus metrum.» + +(_Rois_, I, p. 37.) + +La femme d'Aloul va se promener au point du jour dans son verger; ils +avaient pour voisin un prêtre: + + Et li prestres en icele eure + Estoit levez par un _matin_. + Il erent si tres pres voisin... + Dame, fait il, bon jour aiez. + Por qu'estes si _matin_ levee? + --Sire, dist elle, la rousee + Est bone et saine en icest tans... + --Dame, dist il, ce cuit je bien, + Car par _matin_ fait bon lever. + + (_Le Fabel d'Aloul_; Barb., II, 256.) + + La dame a son seignor a dit: + Sire, vous levastes _matin_, + Foi que vous devez saint Martin, + Venez vous delez moi gesir. + + (_Du Chevalier à la robe vermeille_, Barb., II, 175.) + +_Matin_ est par syncope de _matutinè_, qu'on trouve dans Pline, Diomède +et Priscien, auteurs plus connus au moyen âge que Virgile et Cicéron. On +rencontre, dès le XIIIe siècle, les deux formes employées concurremment: + + En petit d'eure Diex labeure, + Tel rit au _main_ qui le soir pleure; + Et tels est au soir couroucies + Qui au _main_ est joians et lies. + + (_Estula_, Barb., III, p. 67.) + + Oiez, seigneur, un bon fabel; + Uns clers le fist por un anel + Que trois dames un _main_ troverent. + + (_Des trois Dames_, Barb., III, p. 66.) + +_Main_ subsiste encore dans _demain_, qui signifie _de matin_, et dans +_l'endemain_, dont nous avons fait avec deux articles, _le lendemain_. +_Le lendemain_ est aussi ridicule que pourrait être _le lapropos_. Les +anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que _l'endemain_: + +--«De ce pristrent li message jour de respondre _à l'endemain_... _à +l'endemain_ manda li dus son grant conseil...» + +(_Villehardouin_, § 15.) + + _A l'endemain_ quant il li plout. + + (_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._) + + Tant que ce vint _a l'endemain_ + Qui li borjois leva bien main. + + (_La Bourse pleine de sens._) + + _L'endemain_ si compaignon vindrent, + Et lor parlement a li tindrent. + + (_Une femme pour cent hommes._) + + Cil qui fame viaut justiser + Chascun jor la puet contrister, + Et _l'endemain_ r'est tote saine + Por resuffrir autre tel paine. + + (Rutebeuf, _De la Dame qui fist trois tours_.) + +Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la +réduplication de l'article, a été commise plus d'une fois. Ainsi le mot +_lierre_ présente le même cas que _l'endemain_. Du latin _hedera_, on +avait fait _hiere_, _l'hierre_, ou, sans _h_, _l'ierre_: + + Jehans li Galois d'Aubepierre + Nous dist si com la fuelle _d'yerre_ + Se tient fresche, novelle et vert... + + (_La Bourse pleine de sens_, v. 418.) + +Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en +rendit un autre; et nous disons aujourd'hui _le lierre_. + +De _medecina_, MEDECINE, et par syncope MECINE: + + Apres apris tote _mecine_ + Quanqu'est en erbe et en racine. + + (_Partonopeus_, v. 4585.) + + --Suer ce li respont la roïne: + Mes duels ne puet avoir _mecine_. + + (_Ibid._, v. 4933.) + +«Mon deuil ne peut avoir de remède.» + +--«Ensi fait maintes foiz la _mecine_ dele soveraine pieteit.» + +(_Job_, p. 489.) + +La femme du _vilain mire_ (_le Médecin malgré lui_) vante les +connaissances de son mari à ceux qui cherchent un habile praticien: + + Certes il sait plus de _mecine_ + Et de vrais jugemens d'orine + Que ne sot onques Ypocras. + + (Barbaz., I, p. 9, v. 155.) + +Saint Bernard dit toujours _saint_ ESTEVENE (_S. Stephanus_).--«Nos +avons en saint _Estevene_ l'oyvre et la volunteit ensemble del martre.» + +(P. 542.) + +_Estevene_ a fait par syncope _Estene_, ainsi qu'il est toujours écrit +dans _la Court de Paradis_; d'où la forme _Estève_. + +On aura remarqué, dans la citation qui précède, _martre_ pour _martyre_. +Cette syncope se maintient dans _Montmartre_ (_mons Martyrum_). + +De _prosperitas_ on avait fait PROSPÉRITÉ, par syncope _prospreté_: + +--«Lors assemblad li reis Achab de ses prophetes quatre cenz, e enquist +se il a _prosperitez_ ireit Ramoth de Galaad assegier.» + +(_Rois_, p. 335.) + +--«Tuit li prophete a une voiz annuncient al rei tute _prospreté_.» + +(_Ibid._, p. 336.) + +Et même _prosprement_, adverbe, pour _prosperement_: + +--«E tuit cil prophete diseient ensement: Va en Ramoth de Galaad; +_prosprement_ i iras, e la cited prendras.» + +(_Ibid._) + +De même VERTÉ (_vreté_), pour _vérité_;--FERTÉ (_freté_) pour +_fermeté_.--MESTIER, de _ministerium_; comme MOUSTIER, de _monasterium_. + +De l'italien _medesino_ on fit MEISME, en trois syllabes, aujourd'hui +_même_. + +Le sire de Coucy, embarrassé de la déclaration qu'il veut faire à la +dame de Fayel, se trouvant avec elle tête à tête, s'effraye, et pense +qu'il aimerait mieux être au fond d'un abîme: + + En son cuer pense en soi _meisme_ + Miex me venist estre en abisme. + + (_R. du chast. de Coucy_, v. 605.) + +--«E il _meismes_ vers Ramatha alad.» + +(_Rois_, p. 76.) + +De _pessimus_, PESME, contraction de _pessime_: + +--«Lonz soit, chier freire, ades de nos cis tres _pesmes_ chaigemenz et +cis tres horribles enduremenz de cuer!» + +(_Saint Bernard_, p. 562.) + +«Loin de nous, mon cher frère, ce très-mauvais changement et +très-horrible endurcissement de coeur!» + + Bataille auerum e aduree e _pesme_. + + (_Ch. de Roland_, st. 239.) + +«Nous aurons bataille dure et très-mauvaise.» + + Dist Blancandrins: Mult est _pesmes_ Rollans! + + (_Ibid._, st. 29.) + +--«Mais si maris fud dur e _pesmes_ e malicius.» + +(Rois, p. 96.) + +Les poëtes ont abusé quelquefois de la syncope, et sans doute tout ce +qu'ils se permettent en ce genre n'était pas reconnu par l'usage. + +Je n'ai rencontré qu'une fois _mauvaise_ contracté en _maise_. C'est +dans _le Dit de la borjoise de Narbone_: + + Or serai je pendus, nen eschaperai ja + Pour _maise_ compaignie que j'ai menee pieça. + + (Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I, 37.) + +Il est bien probable qu'il y avait ici abus. + +YDLES. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais d'autre mot pour traduire +_idolum_. + +--«Si que il aourad neis les _ydles_ as Amorriens.» + +(Rois, p. 333.) + +«De sorte qu'il (David) adora jusqu'aux idoles des Amorrhéens.» + +Nous ayons refait le mot d'après le latin, en lui rendant la syllabe +retranchée par nos pères. Cela est arrivé plus d'une fois, notamment +pour les adjectifs numéraux que nous terminons en _ième_. Le _livre des +Rois_ et _la chanson de Roland_ sont d'accord sur ce point: voici les +termes qu'ils emploient: _prime_ ou _premer_, _l'altre_, _tierce_, +_quarte_, _quinte_, _siste_, _sedme_, ou _setme_, _uitme_, _noesme_, +_disme_. + +L'amiral Baligant a formé dix bataillons: + + Li amirals .X. eschieles ad justedes[56]; + La _premere_ est des Jaians de Malperse, + _L'altre_ est de Huns, e _la terce_ de Hungres, + E _la quarte_ est de Baldise la lunge, + E _la quinte_ est de cels de val Penuse, + E _la siste_ est de la gent de Maruse, + E _la sedme_ est de cieus d'Astri monies (_sic_), + _L'oidme_ est d'Argoilles, et _la noef_[57] de Clarbone, + E _la disme_ est des barbez de fronde. + + (_Roland_, st. 236.) + + [56] Remarquez l'élision de l'_a_ sur lui-même, _a ajustées_. + + [57] _La neuf_, pour _la neuvième_. + +Nous avons restitué une syllabe à ces adjectifs numéraux, ainsi qu'à ces +adverbes _grandement_, _loyalement_, _fortement_, qui n'en avaient jadis +que deux: + + Uns chevaliers avoit, il n'y a mie _gramment_, + Avecques li sa femme, qu'il amoit _loyalment_. + Mais un autre jeune homme la requist si _forment_, + Qu'ele acorda du tout a faire son talent. + + (_Le Dit des Anelets_, Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I.) + +_A faire son talent_, à faire son désir. Les Italiens ont conservé le +sens primitif de _talento_. + + +§ II. + +SYNCOPE DANS LES VERBES. + +INFINITIFS.--L'étude du vieux français, celle de toutes les langues, je +pense, mène à reconnaître ce phénomène étrange, qu'une langue, à son +origine, est régulière, logique dans toutes ses parties, et, à son point +de perfection, pleine d'inconséquences et d'irrégularités. Comment cela +se peut-il? Comment des barbares si éloignés de la civilisation qu'ils +n'en ont pas même le premier instrument, une langue à eux, ces barbares +composant leur langage à la hâte, au hasard, des débris d'un autre +langage vieilli et corrompu; comment ces gens-là auraient-ils pu +observer l'ordre, la déduction, l'analogie, toutes ces lois +philosophiques qu'une méthode rigoureuse, fortifiée d'un long exercice, +a tant de peine encore à maintenir? Au contraire, lorsque la société +s'est organisée, lorsque les arts sont cultivés en paix, lorsqu'une +lente et savante analyse remplace de tous côtés une synthèse brutale et +précipitée; en un mot, lorsque fleurissent les académies, c'est alors +que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont être +épluchées, rectifiées au compas de la géométrie, classées dans un bel +ordre et un enchaînement régulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble +et d'en comprendre la suite d'un coup d'oeil. + +Nous sommes, grâce à Dieu, dans cette dernière période. Nous jouissons +non pas d'une, mais de cinq académies, sans compter les sociétés +savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus +effroyable chaos dans la langue; l'impossibilité démontrée, ou peu s'en +faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la +grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six +greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner à +comprendre et à exécuter ainsi la chose, que l'Académie n'en est pas +venue et n'en viendra jamais à bout. + +Au contraire, nos aïeux, sans doctrine et sans académiciens, s'étaient +arrangé une langue si régulière, qu'à une énorme distance, et à travers +le brouillard des âges, un oeil attentif en saisit encore les +principales dispositions. Un pareil concert est incompréhensible. +L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je +m'estimerai assez heureux si j'arrive à le faire reconnaître. + +Il semble qu'on eût arrêté d'économiser sur chaque infinitif latin au +moins une syllabe: c'était en entrant dans notre langue comme un péage, +un droit d'admission. _Audire_ fit _ouïr_; _separare_, _sevrer_; +_movere_, _mouvoir_; _amare_, _aimer_; _plangere_, _dolere_, _plaindre_ +et _se douloir_; _parolare_, _parler_; _rotolare_, _rouler_[58]; +_ingenerare_, _engendrer_, etc. _Mourir_ n'a que deux syllabes, comme en +latin; mais d'abord _mori_, à titre de verbe déponent, peut être mis +dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est réellement +_moriri_, qui se trouve dans Plaute et même dans Ovide. + + [58] Roland fut ainsi nommé, parce qu'en venant au monde il _roula_ + jusqu'au bord de la caverne où sa mère Berthe, soeur de Charlemagne, + lui donna le jour. Son père Milon rend compte à Berthe du motif de + ce nom: «La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il + _rotolava_, e in franzoso è a dire rotolare, _roorlare_... Io voglio + per rimemoranza che l' habbia nome _Roorlando_.» (_I Reali di + Franza_, liv. VI, c. 55.) + + «La première fois que je le vis, je le vis qui _rotolait_, et le mot + italien _rotolar_, c'est en français _rouler_... Je veux qu'en + commémoration il s'appelle _Roulant_.» + + C'est donc _Roulant_, et non _Roland_, qu'il faudrait dire. Tout le + moyen, âge a prononcé _Rouland_, conformément à la valeur de + l'orthographe exposée page 57. Le hasard fait que, dans un manuscrit + anglo-normand cité par M. Fr. Michel, ce nom se trouve écrit à la + moderne, _Roulant_: + + De Roulant u de Oliver + Orrium mult plus volenters + Ke ne frium, si cum jo quit, + La passiun de Jesus Christ. + + (_Chans. de Roland_, p. 208.) + + «Nous sommes, dit le bon trouvère, si _feinz_ (si _feignants_), que + nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de + _Rouland_, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de + Jésus-Christ.» + +C'est cette condition inflexible de la syncope qui paraît avoir +déterminé les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a +qu'une: _re_[59]. Apparemment le français n'en aurait pas eu davantage, +et tous nos infinitifs auraient été faits comme _lire_, _mettre_, +_courre_, sans les convenances de l'euphonie, qui venait après la +syncope, mais non moins exigeante. + + [59] L'allemand n'en a qu'une non plus, _en_. + +Enlevez la syllabe du milieu d'_amare_, _inflare_, _probare_: ce qui +reste ne peut s'articuler _amre_, _enflre_, _prouvre_. On a retourné la +position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprimé l'_e_ +final, et, par la métamorphose habituelle de l'_a_ en _e_, on a eu +_aimer_, _enfler_, _prouver_. + +Les infinitifs qui, après avoir subi l'opération de la syncope, se +trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurés en _re_: +_boire_, _clore_, _lire_, _faire_, _croire_, _feindre_, etc. + +Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre +situation, avaient les deux terminaisons à la fois. Par exemple, +_ardere_ avait fait _ardre_ ou _arder_. Ce n'était pas, comme on +pourrait le croire, une différence de dialecte; on employait +indifféremment l'un et l'autre: + +--«E li reis tut fist _ardre_ defors Jerusalem el val de Cedron, e en +Betel la puldre porter.» (_Rois_, 426.) + +--«... E le curre ki faid fud en la reverence al soleil fist _ardeir_.» + +(P. 427.) + +Il n'est peut-être pas inutile d'observer que _ardre_ se trouve ici dans +le corps d'une phrase, et _ardeir_ à la fin. Le premier fait mieux +couler le discours, le second l'arrête plus net. + + * * * * * + +Quant aux terminaisons en _ir_ et en _oir_, quel principe en décidait +l'emploi plutôt que celui de _er_? Il y en avait un certainement. On se +réglait apparemment sur la voyelle du latin; car il ne faut pas +s'imaginer que ces substitutions de voyelles se fissent au hasard; tout +était prévu, et ce qui confond de la part de ces prétendus barbares, +c'est de les trouver observateurs si ponctuels de lois si minutieuses. + +_A_ se traduisait généralement par _e_:--_Amare_, _aimer_;--_laudare_, +_louer_. + +_E_, par _i_:--_Implere_, _emplir_;--_fallere_, _faillir_;--_jacere_, +_gésir_;--_quærere_, _querir_;--_legere_, _lire_;--_dire_, _fleurir_, +etc. + +Ou bien par _oi_:--_sapere_, _savoir_;--_cadere_, _chaoir_;--_sedere_, +_seoir_;--_vedere_, _veoir_;--_recevoir_, _mouvoir_. + +L'_i_ long de l'infinitif latin demeurait _i_ en français. _Salire_, +_mentiri_, _sentire_, _audire_, _ferire_, etc.; _saillir_, _mentir_, +_sentir_, _ouir_, _férir_, _venir_. + +Cette dernière disposition est remarquable en ce que, par une loi +précisément contraire, hors des verbes, l'_i_ latin se change en _e_ +français: _mihi_, _sibi_, _tibi_, _me_, _te_, _se_;--_si_ dubitatif, +_se_;--_nisi_, _nes_;--_ubi_, _ove_ (première forme de _où_);--_illic_, +_illec_;--_in_, _en_;--_inter_, _entre_, etc.; d'où l'on peut tirer une +indication utile pour reconnaître l'âge des mots composés. Dans les mots +formés à une bonne époque, _in_, _inter_, sont toujours traduits _en_, +_entre_: _engager_, _enhardir_, _emmancher_, _engendrer_, _entretenir_, +_entreprendre_, ont été faits par des gens qui savaient la règle, ou du +moins en conservaient la tradition; mais _inventer_, _introduire_, +_inspirer_, _instruire_, _imprimer_, _interdire_, _intervenir_, +_intéresser_, etc., portent le cachet moderne. + +Cette règle de discernement s'applique également aux substantifs. + + * * * * * + +IMPARFAITS.--La forme de l'imparfait de l'indicatif, telle que nous +l'employons aujourd'hui, est une forme syncopée. La forme primitive, +calquée plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison _bam_, +_bas_, _bat_: _j'ameveis_, _tu ameveis_, _il ameveit_. Saint Bernard, le +_Commentaire sur Job_, n'en connaissent pas d'autre. + +--«En ceste terre _habondaveit_ et si _sorhabondeveit_.» (_Saint +Bernard_, p. 553.) _Abundabat_ et _superabundabat_. + +--«Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le +peires k'il a nule creature n'en _espargneveit_?» (_Ibid._, 523.)--«Et +que faisait le fils voyant son père si ému à le venger qu'il n'épargnait +nulle créature?» + +--«Et s'il donkes ne _veskivet_ jai mie selonc la char.»--Et s'il ne +vivait (_véquivait_, _vivebat_) déjà plus selon la chair.» (_Ibid._, p. +554.) + +--«... Et la chambriere ki portiere _eret_ et le frument _purgievet_, +dormit.» (_Job_, p. 444.) _Et purgabat frumentum._ + +Remarquez _eret_, _erat_; preuve que la forme _ert_ était dès lors une +forme syncopée. + +--«Dunkes li sainz hom _proievet_ ke li jors perisset.» Priait que le +jour pérît. (_Ibid._, 445.) + +--«Et por offrir les sacrefices soi _levevet_ main.» (_Ibid._ 492.) + +Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme +complète, qui ne se rencontre pas dans le _livre des Rois_. Celui-ci +écrit partout _se giseit_, _se dormeit_, dans la forme moderne; est-ce à +dire que le _livre des Rois_ soit d'une rédaction postérieure à celle +des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncopée de +l'imparfait fût déjà en usage? Je ne le pense pas; la différence vient +sans doute des copistes, dont les uns auront marqué le _v_ euphonique, +l'autre au contraire l'aura négligé partout, laissant à ses lecteurs à +le suppléer. Nous voyons par là clairement comment on a été amené à la +forme contracte. Effectivement, _levevait_, _avevait_, _poursuivevait_, +choquaient trop l'euphonie pour être longtemps maintenus: on les +contracta promptement en _avait_, _levait_, _poursuivait_. Mais il est +précieux d'avoir la certitude qu'ils ont existé sous la forme complète. + + * * * * * + +PRÉTÉRITS.--Nos pères écrivaient avec une _s_ la troisième personne du +singulier du parfait de l'indicatif: _il dist_, _il fist_. Cette _s_ +témoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit: _il disit_, _il +fesit_. + +Au XVIe siècle, cette _s_ fut réservée comme caractéristique à +l'imparfait du subjonctif: je voudrais _qu'il aimast_, _fist_, _dist_. +Nous l'avons totalement abolie au prétérit, et remplacée à l'imparfait +du subjonctif présent par l'accent circonflexe. + + * * * * * + +FUTURS.--Le futur de nos verbes a été formé d'après la terminaison du +futur latin _ero_. On ajustait cette terminaison française _erai_, sans +s'inquiéter si l'infinitif était en _er_, comme _aimer_, ou en _re_, +comme _mettre_; tous deux faisaient _j'aimerai_, je _metterai_. + +_ESTRE_, _j'esserai_; _AVOIR_, _j'averai_, puis, par syncope, _j'aurai_ +ou _j'arai_; _RECEVOIR_, _je receverai_, par syncope _recevrai_; +_APPERCEVOIR_, _j'apperceverai_, _j'appercevrai_; _VALOIR_, _je +vauderai_, _vaudrai_; _AIMER_, _j'aimerai_; _LOUER_, _je louerai_, ou +_je lourai_, pour la facilité de la versification. + +Le portefaix jetant dans la rivière le second bossu, qu'il croit avoir +déjà noyé tout à l'heure: + + Va-t'en, dit il, au vif Maufé[60]. + Tant _t'averai_ hui apporté!... + + (_Des trois Bossus._) + + [60] Au diable vivant. + +Le médecin malgré lui ayant guéri la fille du roi, se voit contraint par +le bâton de guérir aussi tous les malades de la ville: il les rassemble +dans une salle, où il a fait allumer un grand feu: Je vais, dit-il, +brûler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre, et +seront guéris. A ce mot ils le sont tous, et en se retirant rendent +témoignage au roi de la science du faux médecin: + + Moult a grand chose a vous garir, + Je n'en poroie a chief venir. + Le plus malade en eslirai + Et en cel feu le _meterai_; + Si l'_arderai_ en icel feu, + Et tuit li autre en aront preu[61], + Car cil qui la poudre _bevront_ + Tout maintenant gari seront. + + (_Du Vilain Mire._) + + [61] Profit. + +Le poëte aurait pu dire _beveront_, comme il a dit +_metterai_.--Ailleurs, _je la garrai_, pour je la _garirai_. + +Les poëtes du XIIIe siècle employaient la forme primitive et complète du +futur, ou la forme syncopée, selon l'exigence du mètre. Voici un passage +où l'on trouve ces deux formes réunies. Il est tiré d'un fabliau que +j'aime à citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille +littérature, le fabliau d'_Aubérée_. On jugera si ma prédilection est +mal fondée, et si l'auteur, qui doit avoir été enfant de Compiègne ou de +Saint-Quentin, manquait de verve et de comique. + +Il faut savoir que l'adroite Aubérée a excité la jalousie d'un mari, en +cachant dans le lit nuptial un vêtement masculin, un surcot. L'époux, +brutal de sa nature, sans autre forme de procès, a jeté sa femme à la +porte; la charitable et dévote Aubérée l'a recueillie. Tout cela était +calculé avec un amant caché chez dame Aubérée. Le lendemain, il s'agit +de calmer les soupçons du _borgois_. Aubérée se place sur le chemin de +cet homme, et commence une lamentation désespérée: on lui avait confié +un surcot à raccommoder; elle l'a emporté en ville, l'a oublié, perdu +quelque part; bref, on lui réclame ou le surcot ou sa valeur, trente +sous: + + Elle s'escrie a haute voix! + «--Trente sols! la veraie croix! + Trente sols! dolente chaitive; + Trente sols! lasse! que ferai? + Trente sols! et où les _prendrai_? + Diex! je suis trop malhéureuse! + Trente sols! lasse! dolereuse! + Or m'est il trop mésavenu! + Estes-vous[62] le borgois venu; + Dame Aubérée veu l'a, + Si crie encor et ça et la: + Trente sols! lasse! trente sols! + Or viendra Çaiens le prevoz, + Si _prendera_ ce pou que j'ai. + C'est le songe que je songeai! + + [62] Voici. + +Cela n'est-il pas digne de Regnier, voire de Molière? + +_Il gerra_, _il parra_, _je lairai_, _nous emmenrons_, pour _il gésira_, +_il paraîtra_, _je laisserai_, _nous emmenerons_, etc. + + Ja ne _gerra_ mais delez moi + Li vilains qui tel hernois porte. + + (_Du Vilain à la C. N._, Barb., II, 129.) + +«Jamais ne couchera près de moi le vilain, etc.» + +Le Jongleur n'ose pas risquer au jeu les âmes à lui confiées par Satan: + + Dist saint Pierre: Qui li dira? + Ja pour vingt ames n'y _parra_. + + (_De S. Pierre et du Jongleor._) + + Que _donras_ tu a mon seignor, + Se je te faz estre deslivres? + --Sire, je li _donrai_ vingt livres. + + (_De Constant Duhamel._) + +Dans _le Chevalier qui fist sa femme confesse_ (_le Mari confesseur_, de +la Fontaine), le chevalier emprunte le costume de son ami le prieur: + + Se vos dras noirs me presterez, + Ains mienuit toz les raurez, + Et vos grans bottes chaucerai, + Et je ma robe vous _lerrai_. + Ceens avez mon palefroi, + Et le vostre _menrai_ o moi[63]. + Le moine tout li otria. + + [63] _Avec moi._ Prononcez l'_i_ comme _j_: _meneraije o moi_. + + +§ III + +CONTRACTIONS MALGRÉ UNE CONSONNE INTERMÉDIAIRE. + +Le peuple a retenu l'usage d'une sorte de contraction particulière, par +laquelle deux syllabes se fondent en une, bien que séparées par une +consonne. Je trouve cette fusion pratiquée principalement sur des +monosyllabes: _Jes_, _tes_, _nes_, _des_, pour _je les_, _te les_, _ne +les_, _de les_. + +Dans _Gombers et les deux clercs_, dont la Fontaine, après Boccace, a +fait _le Berceau_, dame Guile dit à celui qu'elle croit son mari: + + Levez tost sus, car il me semble + Que nos clers sont meslé ensemble. + Je ne sai qu'il ont a partir. + --Dame, _jes_ irai despartir. + +«Je les irai séparer.» + +Satan dit au Jongleur, en lui confiant la garde de ses chaudières: + + Garde ces ames, sor tes iex, + Car je _tes_ creveroie andex. + + (_De S. Pierre et du Jongleor._) + +«Je te les crèverais tous deux.» + +Les chefs de l'armée païenne crient à leurs soldats: Gardez que les +Français ne se retirent vivants! _Félon soit qui ne les va envahir!_ + + Tut par seit fel ki _n'es_ vat envaïr. + + (_Roland_, st. 151.) + +Les païens font retraite du côté de l'Espagne. Roland ayant perdu +Veillantif son cheval, ne les saurait poursuivre, _n'es ad dunc +encalcez_. Il demande à l'archevêque Turpin la permission d'aller, avant +tout, reconnaître et chercher les cadavres des Français. Il faut savoir +que Turpin est lui-même grièvement blessé, étendu à terre devant Roland, +qui, pour le panser, lui a déchiré sa blaude ou son _bliaut_. Le passage +est noble et touchant; on me saura gré de ne point l'abréger: + + Si li tolist le blanc obert leger, + Et sun bliaut li a tut detrenchet, + En ses granz plaies les pans li ad butet, + Cuntre sun piz puis si l'ad embraceit, + Sus l'erbe verte puis l'at suef culchet. + Mult dulcement li at Rollans preiet: + «E, gentilz hom, car me dunez cunget. + Nos cumpaignuns que evumes tant chers + Or sunt il morz; _n'es_ i devums laiser. + _Jo es_ voell aler e querre e entercer + De devant vos juster e enrenger. + --Dist l'arcevesque: Alez, e repairez. + + (_Roland_, st. 159.) + +«Si lui ôta le blanc haubert léger, et lui détrancha toute sa blaude, et +lui en a mis les pans dans ses grands plaies. Puis l'a embrassé contre +sa poitrine, et puis l'a couché tout doux sur l'herbe verte. Roland lui +a fait bien doucement cette prière: Hé, gentilhomme, car me donnez +congé. Nos compagnons que nous eûmes si chers, or sont-ils morts. Nous +ne devons pas les laisser là. Je les veux aller chercher et reconnaître, +avant de vous ajuster et arranger.--Allez, dit l'archevêque, et +revenez.» + +Cela est plein d'émotion, de grandeur et de simplicité. Le beau antique +ne va pas plus loin, ce me semble. + + On dist que c'est aumosne _des_ povres hosteler. + + (_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_.) + +«On dit que c'est faire l'aumône que de loger les pauvres.» _De les_ +pauvres hosteler. + + _S'es_ attendons, tuit somes morz ou pris. + + (_Garin_, II, p. 124.) + +«Si nous les attendons.» + +Dans tous ces exemples, on voit la même voyelle, deux _e_, se resserrer +en une seule. Mais il n'est pas plus rare de trouver cette contraction +opérée sur deux voyelles différentes, l'_i_ et l'_e_. _Ki 's_, _si 's_, +_qui les_, _si les_: + + Cent mile humes i plurent _ki 's_ esgardent. + + (_Roland_, st. 283.) + +«Qui les regardent.» + +Charlemagne ordonne à son voyer Basbrun de pendre toute la famille du +traître Ganelon: + + Va, _si 's_ pent tuz al arbre de mal fust. + + (_Roland_, st. 290.) + +«Va, et si les pends tous à l'arbre de bois maudit.» + +_Se_, _le_, même suivis d'une consonne initiale, souffrent souvent une +espèce d'élision ou plutôt de contraction, et ne sont plus représentés +que par _s'_, _l'_. + +Roland à l'agonie, couché sous un pin, se souvient de ses victoires, de +douce France (_et dulces moriens reminiscitur Argos_), des hommes de sa +famille, et de Charlemagne son seigneur, qui le nourrit: + + De plusurs choses a remembrer li prist: + De tantes terres cume li bers cunquist, + De dulce France, des humes de son lign, + De Carlemagne sun seignor, ki _l' nurrit_. + + (_Roland_, st. 173.) + +Ganelon condamné à mort, son parent Pinabel demande pour lui le jugement +de Dieu. Charlemagne fait disposer, en manière de champ clos, sur la +place d'Aix-la-Chapelle, quatre bancs, où vont s'asseoir ceux qui se +doivent combattre, Pinabel et Thierry d'Ardenne: + + Puis fait porter quatre bancs en la place. + La vunt sedeir cil ki _s' deivent_ cumbatre. + + (_Ibid._, st. 281.) + +Il ne faut pas croire que ce fussent autant de licences réservées à la +poésie. On les retrouve dans la prose, plus difficiles à reconnaître, +parce que la mesure n'est plus là pour les constater quand l'orthographe +omet de les peindre. Quand je lis dans le _livre des Rois_ (P. +411):--«Pur ço fais _ta ureisun_ a Deu;»--je ne doute pas qu'il ne +faille prononcer _fais t' ureisun_. Au surplus, les copistes ont figuré +ces contractions assez souvent pour nous permettre de suppléer aux +incertitudes de l'écriture. + +--«Li prusdum li volt force faire de receivre, mais ne _l' volt_ pas +oir.» + +(_Rois_, p. 363.) + +«Naaman voulait forcer Élysée à recevoir ses présents, mais le saint +homme ne le voulut ouïr.» + +--«E nostre sires s'en curechad (courrouça) vers Ozam, si _l' ferid_ e +il chait morz en la place.» + +(_Rois_, p. 140.) + +--«... Ço est encuntre lur ydles e lur fals deus, _ki 's_ metterunt a +plur e a plainte.» + +(_Rois_, p. 139.) + +«C'est contre leurs idoles et leurs faux dieux, qui les mettront à pleur +et à plainte.» + +--«E _jo 's_ destruirai e tut depecerai... _jo 's_ osterai si cume la +puldre de la tere...» + +(_Rois_, p. 209.) + +«Et je les destruirai et tout dépécerai... je les ôterai comme la poudre +du sol...» + +Saint Bernard compare les hommes attachés aux biens d'ici-bas à des +hommes qui se noient, et s'accrochent à ceux qui les voudraient sauver: + +--«Tu varoyes k'il ceos tiennent _k 'es_ tienent...» + +(P. 523.) + +«Tu verrais qu'ils tiennent ceux qui les tiennent.» + + +§ IV. + +DE L'APOCOPE. + +Outre la syncope, on a beaucoup usé de ce que les grammairiens appellent +_apocope_: c'est le retranchement d'une ou plusieurs syllabes finales. +On se contentait souvent de la première syllabe pour représenter le mot +entier. + +Exemples: _Mi_ pour _milieu_: _parmi_; _emmi_ (_en mi._) + +VIS, pour _visage_; d'où il nous reste _vis-à-vis_, c'est _visage à +visage_. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces +locutions à la mode de son temps parmi les méchants écrivains: Mon +respect _vis-à-vis de lui_; il a de grandes bontés _vis-à-vis de moi_. +_Vis-à-vis_ ne peut être synonyme de _par rapport à_ ou _à l'égard de_. + +FONT, pour _fontaine_, comme _mont_, pour _montagne_: _font Evrault_ +(_fons Ebraldi_), les _Fonts_ baptismaux; _la Font_, _la Chaude font_, +noms propres. _Fontaine_ a existé dans notre langue avant _font_. La +forme complète se rencontre beaucoup plus souvent que l'abrégée dans le +_livre des Rois_ et dans saint Bernard: + +--«El chief est _li fontaine_ de la divine pitiet ke ne puet estre +espuisie.» + +(_Saint Bernard_, p. 562.) + +--«Jonathas e Achimas esturent deled _la fontaine_ Roell.» + +(_Rois_, II, p. 183.) + +--«Li ost des Philistins s'assemblad en Afech, e Israel se fud alogied +sur une _fontaine_ ki lores esteit en Jesrael.» + +(_Rois_, I, p. 112.) + +--«Eve de _funtaine_ i aparut... ei la levad de _funz_ e de +baptisterie.» + +(_Rois_, II, p. 207.) + +Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont été usitées +ensemble, et remontent à la plus haute origine de la langue. + +PROU, PREU, abréviation de _profit_ ou _proufit_. + + Oïl voir, sire, pour vostre _preu_ i viens. + + (_Garin_, t. I, p. 153.) + +Plus tard, _prou_ est devenu adverbe signifiant _beaucoup_; l'idée +d'abondance se lie naturellement à celle de _profit_. + + Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure. + J'ai _prou_ de ma frayeur en cette conjoncture. + + (Molière, _l'Etourdi_.) + +Ni _peu_ ni _prou_. + + Qu'ils ne se mangeroient leurs petits _peu ni prou_. + + (_La Fontaine._) + +NOS, VOS, au singulier, pour _nostre_, _vostre_. + + Or repairons a _no_ maison. + + (_Coucy_, v. 3113.) + +«Retournons chez nous.» + + Et chascuns soir en _vos_ bosquet, + Assez pres du petit huisset, + Le gaiterez songneusement. + + (_Ibid._, v. 4228.) + +«Et chaque soir en votre bosquet, tout près de la petite porte, vous le +guetterez soigneusement.»--C'est le conseil donné à Fayel par son +espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy. + +On employait indifféremment la forme complète ou l'abrégé, _vostre_ ou +_vos_. + +Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel: + + Car _vo_ grant sens et _vo_ biautez, + _Vostre_ maniere, _vo_ nobletez, + Font que je suis _vos_ vrais amis. + + (_Coucy_, v. 200.) + +Cette forme est proprement du langage picard, où elle subsiste toujours. +Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, écrivant +rapidement, mettent quelquefois, par faute d'attention, _vos_, _nos_, +pour _vostre_, _nostre_; et réciproquement, _nostre_, _vostre_, pour +_nos_, _vos_. Il faut savoir cela pour rétablir en lisant la mesure d'un +vers estropié sur le papier, par exemple: + + Vos estes proz et _vostre_ saveir est grant. + + (_Roland_, st. 256.) + +Il faut lire _et vos saveir_. + +RU pour _ruisseau_. + + Et le sang a grant _ru_ couler. + + (_De Flourence de Rome._) + +D'où les noms _Grand-ru_, _Duru_, ou _Val-ru_, _Vauru_. + + L'un est monsieur _du Ru_, l'autre, monsieur de l'Orme. + + (Boursault, _les Mots à la mode_.) + +LIN, pour _linage_ (lignage); CIT, pour _cité_. Rien de plus fréquent: + + France dame seit enoree, + Qui si bel maine son engin, + Que son fils ne seit de put _lin_. + + (_Partonopeus_, v. 310.) + +«Franche dame soit honorée, qui se conduit si bien que son fils ne soit +pas de vilain lignage.» + + Femme li donnent de haut _lin_; + Lor sires fu dusqu'en la fin. + + (_Ibid._, st. 390.) + + Li cuens Fromons les troi contes a pris: + S'es fait porter a Bordelle la _cit_. + + (_Garin_, II, p. 175.) + +«Il les fait conduire à la cité de Bordeaux.» + + Il s'en est fui d'Orliens, la noble _cit_. + + (_Garin_, t. II, p. 129.) + +Le poëte, quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime, +emploie _cité_: + + Ne tornerai s'aurai la _cité_ pris... + En _la cité_ furent li ostel prins... + + (_Garin_, II, p. 128 et 136.) + +SUM, SOM, SON.--Le _sommet_, le haut: + + En _sum_ la tur est montée Bramidone. + + (_Roland._) + +«Au sommet de la tour est montée Bramidone.» + + Porquant si l'a il tant hasté + Qu'en _som_ le tertre l'a mené. + + (_Partonopeus_, v. 691.) + +«Au sommet du tertre.» + +Le nom propre _Granson_ signifie _grand sommet_. + +Il ne faut pas croire que _sommet_ soit d'une formation postérieure, car +il est dans le _livre des Rois_: + +«La guaite ki esteit al _sumet_ de la porte vid venir Achimas.» + +(_Rois_, p. 188.) + +Et dans la _chanson de Roland_: + + Desu lui met s'espee, e l'olifan en _sumet_[64]. + + (_Roland_, st. 171.) + + [64] Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192, + que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure: + l'_olif' en sumet_. + +«Il met sous lui son épée, et son cor sur lui.» + + * * * * * + +Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les poëtes, que la suppression +de la finale en _e_ muet dans les temps des verbes, mais seulement au +singulier. + +_Je cuis_, _j'aim_, _je demant_, _je commant_, _je lais_, _je cons_, _je +main_; pour _je cuide_, _aime_, _demande_, _commande_, _laisse_, +_conte_, _mène_: + + D'un vilain vous _cons_ qui prist fame. + + (Barbazan, III, p. 128.) + +Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel: + + Mais pour Dieu, prenge vous pitie + De moi qui vous _aim_ loiaument + Et sui tout vos entierement. + + (_Coucy_, v. 532.) + + Il m'a mandé que je lui _main_ + Lui et sa femme hui ou demain... + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Si li dist debonairement: + Dame, à dame Dieu vous _commant_. + + (_De Constant Duhamel._) + +Que je lui mène.--Je vous recommande au Seigneur Dieu, _Domino Deo_. + +On dénonce un curé pour avoir enterré son âne dans le cimetière. +L'évêque irrité mande le prêtre, et le tance vertement. Ce passage de +Rutebeuf donne une heureuse idée de son talent poétique; c'est pourquoi +je ne crains pas de le citer au long: + + Faux, desleaus, deu[65] anemis, + Ou avez vous vostre asne mis, + Dist l'evesque? Mout avez fait + A sainte Eglise grant meffait; + Onques mais nuns[66] si grant n'oi, + Qui avez vostre asne enfoi + La ou on met gent crestienne! + Par Marie l'Egyptienne! + S'il puet estre chose provee + Ne par la bone gent trovée, + Je vos ferai mettre en prison, + Qu'onques n'oi teil mesprison: + + Dist li prestres: Biax tres dolz sire, + Toute parole _se lait_ dire; + Mais _je demant_ jor de conseil, + Qu'il est droit que _je me conseil_[67]. + + [65] _Dev_, pour _desvé_, insensé. + + [66] _Nullum._ + + [67] _Se conseiller_, _se conseiller à quelqu'un_, était encore + d'usage vers la fin du XVIe siècle.--«Comment Panurge se conseille à + Her Trippa.»--«Comment Panurge se conseille à Pantagruel, pour + savoir s'il doit se marier.» + +«Faux, déloyal, insensé, où avez-vous mis votre âne? Vous avez fait à +l'église un affront tel que jamais je n'en ouïs conter, vous, qui avez +enterré votre âne où l'on met les chrétiens! Par sainte Marie +l'Égyptienne! si le fait peut être prouvé, constaté par bons témoins, je +vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ouïs parler d'un tel +outrage!» + +Le prêtre dit: Beau doux seigneur, toute parole se laisse dire; mais je +demande un jour de réflexion, car il est juste que je prenne conseil.» + +Si l'on est curieux du dénoûment, le voici: le curé met vingt livres +dans une bourse, retourne chez l'évêque, et lui dit: + + Mes asnes at lonc tans vescu, + Mout avoie en li boen escu; + Il m'at servi et volentiers + Moult loiaument XX ans entiers. + Se je ne soie de Dieu assous, + Chascun an gaaignait XX sols, + Tant qu'il ot espargnie XX livres; + Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres + Les vos baille en son testament. + --Et dist l'evesques: Diex l'ament[68], + Et si li pardoint ses meffais + Et tous les peschies qu'il a fais!... + + [68] Que Dieu l'amende. + +Rabelais, Swift ni Voltaire ne content pas d'une manière plus piquante. +Quelle charmante naïveté que celle de ce bon évêque, qui, sans autre +transition que celle de prendre la bourse, donne sa dévote bénédiction à +l'âne inhumé en terre sainte, et invoque sur l'âme du défunt quadrupède +la miséricorde du ciel! Voilà comment, grâce aux écus du malin curé, _li +asnes remest crestiens_, l'âne demeure chrétien. On entrevoit que, +moyennant un supplément, il eût été canonisé. + +Croit-on qu'une littérature qui abonde en écrivains de ce mérite, ne +vaille pas d'être étudiée avec quelque peine? + + * * * * * + +Deux syllabes consécutives commençant par un _v_ produisent l'effet +désagréable d'un bégaiement. Le désir de remédier à ce vice d'euphonie +conduisit à retrancher la seconde syllabe d'_avez_, _savez_, dans ces +formes _avez vous_, _savez vous_, qui devenaient ainsi plus rapides et +plus coulantes: _a'vous_, _sa'vous_. + +Cette apocope se faisait dès le XIIIe siècle, marquée ou non dans +l'écriture, cela n'importe. + +Dans _la Bourse plein de sens_, par Jean le Gallois d'Aubepierre, un +marchand entretient une maîtresse; sa femme s'en aperçoit bien vite, et +ne peut se tenir de lui en faire des reproches: + + Biau sire, a moult grant deshonor! + Usez vostre vie lez moi. + _N'avez vous honte?_--Dame, de quoi? + + (Barbaz., I, p. 62.) + +Le dernier vers se doit lire: _n'a'vous honte_. + +Le XVIe siècle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur. +Les poésies de la reine de Navarre, extrêmement travaillées et châtiées, +en offrent cent exemples: + + Pourquoy _av' ous_ espousé l'estrangere? + + (_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 35.) + + Mais _qu'av' ous_ fait, voyant ma repentance? + + (_Ibid._, p. 37.) + +Les deux formes, contracte et non contracte, sont mélangées sans +scrupule: + + _Av' ous_ souffert que je fusse huée, + Montrée au doigt, ou battue ou tuée? + _M'avez vous_ mise en prison tres obscure, + Ou bannie sans avoir de moy cure? + _M'av' ous_ osté vos dons et vos joyaux, + Pour me punir de mes tours desloyaux? + + (_Ibid._, p. 42.) + +Et à la fin de ce siècle, qui vit changer et modifier tant de choses de +toute nature, Théodore de Bèze dit expressément: + +--«Il est d'usage d'employer l'apocope dans certaines locutions, +_a'vous_, pour _avez vous_; _sa'vous_, pour _savez vous_. Mais _aga_ +pour _regarde_, _agardez_ pour _regardez_, sont des formes abandonnées à +la populace de Paris.» + +(_De Ling. fr. recta pron._, p. 84.) + +_A'vous_ et _sa'vous_ sont aujourd'hui descendus au niveau d'_aga_ et +_agardez_. Ces locutions sont reléguées avec dédain parmi le peuple, +après avoir brillé au Louvre de François Ier et de Henri III. + + +§ V. + +ADJECTIFS INVARIABLES EN GENRE. + +C'est ici le lieu de parler de certains adjectifs dont le féminin +ressemble au masculin. _Grand_ est aujourd'hui le plus connu ou même le +seul connu, à cause des locutions conservées _grand messe_, _grand +route_, _j'ai grand faim_, etc. Ce mot a l'air d'être l'objet d'une +exception bizarre, parce qu'il survit seul de toute une classe. Il n'est +pas nécessaire d'avoir beaucoup fréquenté les auteurs du moyen âge, pour +avoir observé quantité d'autres adjectifs uniformes au masculin et au +féminin. On pourrait supposer que c'est par le retranchement de l'_e_ +muet de la dernière syllabe; il n'en est rien: cet _e_ ne leur a jamais +appartenu. + +M. Raynouard avait signalé cette apparente bizarrerie, dont l'origine a +été indiquée par M. J.-J. Ampère avec beaucoup de sagacité. + +Les adjectifs latins en _is_, comme _grandis_, _fortis_, _viridis_, +n'ont qu'une terminaison pour le masculin et le féminin; tous leurs +dérivés français observent la même condition. + +TALIS, QUALIS; _tel_, _quel_: + + Ne sai _quel_ chose traïnoient. + + (_Dolopathos_, p. 257.) + +VIRIDIS, _vert_: + + Son escuier lui apareille + Une robe _vert_ qu'il avoit. + + (_Du Chevalier à la robe vermeille._) + +VIRGINALIS, _virginal_: + + Sainte Marie, roïne _virginal_, + Garissez moi mon cors et mon cheval. + + (_Agolant_, v. 337, Bekker.) + +REGALIS, _royal_: + + Une vierge _royaulx_ digne et purifiie. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 749, Bekker.) + +De là, cette expression _lettres royaux_, conservée au palais: + + J'obtiens _lettres royaux_ et je m'inscris en faux. + + (_Les Plaideurs._) + +FORTIS, _fort_: + + A tant li a on aportees + Armes molt beles et molt chieres, + Qui _fors_ estoient et legieres. + + (_La Violette_, p. 88.) + + Les cauces maintenant li lacent; + A _fors corroies_ li attachent. + + (_Ibidem._) + +--«Naples et Corinte, deux citez qui sieent sur la mer, les plus _fors_ +qui soient el pais.» + +(_Villehardouin_, p. 99.) + +GRANDIS, _grand_: + + Moult y ot _grant noise_ et _grant presse_. + + (_De Constant Duhamel._) + +Observez cependant qu'à cette rigide invariabilité il y avait deux +conditions: 1º que l'adjectif fût immédiatement uni au substantif; s'il +en était séparé, ne fût-ce que par l'article, il perdait aussitôt son +droit et rentrait dans la classe commune: + + Or fu au lit _grande_ la _noise_ + De la dame et de son mari. + + (_Le Fabel d'Aloul._) + +2º Que l'adjectif précédât le substantif: + +--«Et vint Saul ad unes faldes de brebis (_ad caulas ovium_) ki sur son +chemin esteint: truvad i _une cave grande_, u il entrad pur sei aiser.» + +(_Rois_, p. 93.) + +La même règle d'invariabilité, mais sans condition, gouverne les +adjectifs verbaux qui, dérivés d'un participe latin en _ens_, _veniens_, +_moriens_, _vivens_, n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour +les trois genres: + + Ma peine veuil mettre et ma cure + En raconter une aventure + De sire Constant Duhamel. + Or en escoutez le fabel + Et de dame Ysabiaus sa fame, + Qui moult estoit courtoise dame, + Et _preus_ et sage et _avenant_; + El pais n'avoit si _vaillant_ + Por esgarder et por veoir. + + (_De Constant Duhamel._) + +_Preus_, _avenant_, _vaillant_, invariables à cause de _prudens_, +_adveniens_, _valens_. + +L'empereur de Constantinople, sur le point de se séparer de sa fille +qu'il vient de marier, lui donne les conseils suivants:--«Biele fille, +or soiiez sage et _courtoise_. Vous avez un home pris, avoec lequel vous +vous en alez, qui est auques (_aliquantum_) sauvages... Por Diu, gardez +que vous ja por chou ne soiiez ombrage vers lui, ne _changeans_ de +vostre talent... Si soiiez simple, douche, débonnaire et _souffrans_, +tant come vostre mari voudra.» + +(_Villehard._, p. 189.) + +_Courtois_ varie, mais _changeant_ et _souffrant_ sont invariables. + +Ces formes de féminin identiques à celles du masculin ne sont donc ni +par apocope ni par élision, quoique nous écrivions _grand'messe_ avec +une apostrophe, et que tous les grammairiens admettent sérieusement +cette élision impossible d'une voyelle sur une consonne.--«L'_e_ muet de +_grande_ s'élide quelquefois: on dit et on écrit _grand'mère_, +_grand'tante_, etc.»--Qui parle ainsi? L'oracle de la science, +l'imposante GRAMMAIRE DES GRAMMAIRES, _ouvrage mis par l'Université au +nombre des livres à donner en prix, et reconnu par l'Académie française +comme indispensable à ses travaux_.» Cela ressemble à une épigramme +contre l'Académie. + +L'erreur de Girault-Duvivier existe déjà, il est vrai, dans Théodore de +Bèze; et c'est là probablement qu'on l'a été prendre. Le progrès eût été +de l'y laisser. + +Voici le texte de Bèze:--«Observandum est autem particulariter foeminium +adjectivum _grande_, in quo _e_ consuevit _etiam ante confortantes +elidi_, ut _une grand' besogne_, _une grand' chose_, _une grand' femme_. + +(_De ling. fr. rect. pron._, p. 83.) + +A cette occasion, je remarquerai que Théodore de Bèze n'est pas un guide +toujours sûr, et que les érudits du XVIe siècle étaient incomparablement +meilleurs philologues en latin où en grec qu'en français. Dans le XVIe +siècle, à la fin surtout, le français subissait déjà de graves +altérations. La renaissance des lettres grecques et latines détournait +l'attention de la vieille littérature nationale, en avait fait même +l'objet d'un docte mépris, qui a été rendu avec usure par le siècle +suivant. Le XVIe siècle ne voyait rien de plus glorieux que d'effacer +tout ce que nous avions, pour recommencer une langue et une littérature +d'après l'antiquité. L'influence italienne exercée par la cour achevait +de tout brouiller. Il ne faut donc se fier qu'avec circonspection aux +témoignages soit de Henri Estienne, soit de Théodore de Bèze, soit des +autres écrivains. Ils ont déjà perdu la pure tradition des règles et du +langage; toutefois ils en sont encore bien plus rapprochés que nous, et +c'est dans ce sens qu'on peut les étudier avec fruit. + + +§ VI. + +DE LA TMÈSE. + +La tmèse est l'opposé de la contraction: celle-ci resserre les mots, +celle-là en écarte les parties pour insérer un autre mot dans +l'intervalle. + +On ne pratique plus la tmèse dans notre langue, mais autrefois elle y +était fréquente. Cinq expressions y étaient particulièrement sujettes: +_senon_ (sinon),--_vez ci_, _ez vous_ (voici),--_jamais_ et _par_ dans +un certain sens qu'il ne pouvait avoir isolément: + + A sire Constant Duhamel + N'a sa fame, dame Isabel, + Ne diront mes riens, _se_ bien _non_. + + (_De Constant Duhamel._) + +«Ils ne diront jamais rien, sinon du bien.» + + Quoi que je die et quoi que non, + Nus n'est vilains, _se_ de cuer _non_. + + (_Des Chevaliers, des Clercs et des Vilains_, v. 43.) + +«Sinon de coeur.» + + Mais une autre merveille i ot, + Que li vergiers durer ne pot, + _Se_ tant _non_ que li oisillons + Y venoient chanter les doux sons. + + (_Le Lai de l'Oiselet_, v. 113.) + +«Mais il y eut une autre merveille, c'est que le verger ne pouvait +subsister, sinon tant que l'oiselet y viendrait chanter.» + +L'exemple suivant réunit la tmèse de _jamais_ et celle de _senon_. + +L'époux si finement joué par Aubérée n'aurait jamais, sans le surcot, +pensé de sa femme que du bien: + + Se ne fust-ce por le sercot, + _Ja_ n'y pensast _mais se_ bien _non_. + + (_D'Auberée la vieille Maquerelle._) + +On disait aussi _se ce non_,--_si cela non_, _sinon cela_: + + Ou _se ce non_, je vous rends le païs. + + (_Garin_, t. I, p. 5.) + +«Ou si vous ne consentez à cela, sinon cela, etc.»--«La ot si grant +asemblée de gens, que ce ne fu _se_ merveille _non_.» + +(_Villehard._, p. 110.) + +_Vez ci_, _vez la_, c'est-à-dire _vois ici_, _vois là_. + + _Vez_ me _ci_, biax amis, que veux-tu? comment t'est? + + (_De Merlin Mellot._) + + La dame respondi au prestre: + Sire, _vez_ me _ci_ toute preste. + + (_De la Dame qui fist trois tours._) + +_Revez la_, revoyez là, _revoilà_. + +Dans _les trois Bossus_, la dame dit au portefaix qui vient de jeter à +la rivière le cadavre du second bossu: + + Voiez, dist elle, grant merveille! + Qui oï unques la pareille? + _Revez la_ le boçu ou gist. + + (Barbaz., II, p. 135.) + +«Revoilà le bossu au gîte.» + +Cette expression _vez ci_, _vez la_; _voici_, _voilà_, _v'là_; succédait +déjà à une expression plus ancienne, et traduite immédiatement du latin +_ecce_: c'est _ez_ ou _ekevos_, _ecce vobis_: + + A tant _ez_ Robin qui y monte. + + (_Le Fabel d'Aloul._) + + A tant _ez_ un vilain raoul, + Un bouvier qui vient de charrue. + + (_Le Dit du Buffet._) + +Saint Bernard emploie toujours _ekevos_: + +--«_Ekevos_ ke cis vient saillanz ens montaignes et trespessanz les +tertres.» + +(_S. Bernard_, p. 528.) + +«Voici qu'il vient bondissant par les montagnes et franchissant les +hauteurs.» + +--«_Eykevos_ uns bers vient, et Orianz est ses noms.» + +(_Ibid._, p. 530.) + +«Voici un seigneur qui vous vient, et Oriant est son nom.» + +On disait également bien _ez vous_: + + _Esvous_ les maufez revenus! + + (_De S. Pierre et du Jongleur._) + +«Voici les diables de retour.» + + _Esvous_ la presse qui engroisse. + + (_De Constant Duhamel._) + +«Voici la foule qui grossit.» + + Atant _es vos_ Guenes e Blanchandrins. + + (_Roland_, st. 30.) + +«En ce moment voici Ganelon et Blancandrin.» + + _Es vus_[69] Rolant sur sun cheval pasmet. + + (_Ibid._, st. 147.) + + [69] _As vous_, comme on lit dans l'imprimé, est une faute ou de + lecture ou de copiste. + +Mais ce qui est bien bizarre, c'est la forme _estes vous_. Il faut +croire qu'ayant perdu de vue l'origine de _ez_ ou _es_, on l'a pris pour +la seconde personne du verbe _être_, et l'on aura jugé mal séant de +joindre cette seconde personne du singulier à un pronom au pluriel. La +prétendue faute a été corrigée, comme nous en voyons corriger tous les +jours[70], et d'_es vous_ s'est formé, par cette judicieuse +rectification, _estes vous_: + + [70] Par exemple, _fleur d'oranger_, qui s'accrédite, au lieu de + _fleur d'orange_. Voyez ce mot dans la troisième partie. + + _Estes vous_ le prevost errant; + La dame li fist biau semblant. + + (_De Constant Duhamel._) + +«Voici en hâte le prévôt,» etc... + + _Estes vous_ dant Constant, bruiant, + Une grant hache paumoiant. + + (_Ibid._) + +«Voici monsieur Constant, faisant tapage, et maniant une grande hache.» + +_Estes vous_ est la forme constamment employée dans le _livre des Rois_: + +--«_Estes vus_ Saul ki de ses cultures respairad.» + +(_Rois_, p. 37.) + +«Voici Saül qui revient de ses champs.» + +Il faut observer que si la version des _Rois_ est du XIe siècle, le +manuscrit n'est que du XIIe; qu'ainsi le copiste, suivant l'usage, aura +pu substituer la forme usitée de son temps à celle qu'il ne comprenait +plus ou qu'il voyait tombée en désuétude. Voilà comment _estes vous_ a +pu remplacer _ekevous_ dans le plus ancien monument de notre +littérature. + +Je n'ai jamais rencontré la tmèse employée sur _ekevous_ ni _estes +vous_. + +Quant à la tmèse de _voici_, nous la pratiquons encore tous les jours: +_Vois cet homme-ci_, _vois ces femmes-là_, c'est _vois ci_ ou _ici_ cet +homme;--_vois là_ ces femmes. Il faut observer pourtant une différence +importante: c'est que nous avons immobilisé comme un adverbe la forme de +l'impératif singulier. Même en nous adressant à plusieurs personnes, +nous disons _voici_ (_vois ici_); nos pères auraient dit logiquement +_veez-ci_. _Vois ci_ était réservé pour ne parler qu'à un seul. + + * * * * * + +PAR est aujourd'hui destitué d'un privilége important, emprunté aux +coutumes de la grammaire latine. _Per_ se joignait aux verbes, aux +adjectifs, aux adverbes, pour leur communiquer la force d'un superlatif, +une idée de perfection. Ainsi, _permagnus_, _pergravis_, _peramarus_, +pour _maximus_, _gravissimus_, _amarissimus_.--_Pernoctare_, veiller la +nuit entière.--_Peragere_, faire complétement, parachever. + +_Parachever_ a vieilli; _parfournir_ ne se dit plus; mais nous disons +encore _parcourir_ et _parfumer_. + + Son bon destrier que il _paramoit_ si! + + (_Garin_, t. II, p. 147.) + +Villehardouin emploie _paraller_ pour _aller jusqu'au bout_. L'empereur +eût poussé sa course jusqu'à Salonique, s'il eût pu.--«Il fust _paralés_ +jusques a Salenyque, s'il peust.» + +(_Villehard._, p. 194.) + +Le vieux français accordait à _par_, dans cette fonction, une liberté +dont _per_ ne jouissait pas en latin; c'est que _par_ n'était pas +nécessairement uni au mot auquel il communiquait sa vertu: il y avait +_tmèse_ le plus souvent. + +Dans l'_Adoubement Vivien_, Guillaume au court nez dit à son cheval, qui +va succomber de fatigue: + + Cheval, moult _par_ estes _lassez_! + +_Parlassé_, _perlassus_. + + Moult _par_ li est au cuer _amere_ + L'essample des biens qu'il ot dire. + + (_Le Dit du Buffet._) + +_Peramarum exemplum._ + + Trop _par_ eus le cueur _hardi_ + Quant tu devant moi feru l'as. + + (_Ibid._) + +_Cor nimis peraudax_, _audacissimum_. + +De cet emploi de _par_ ajoutant une force de superlatif, il nous reste +cette locution _par trop_. _Cela est par trop fort._ _Par_ se réunit à +l'adjectif et non à l'adverbe: _Nimis fortissimum_, comme _trop +parhardi_; en style actuel: _par trop hardi_. + +«Son extérieur était _trop parlaid_ ou _par trop laid_.» + + Sa façon _trop par_ estoit lait. + + (_Les trois Bossus._) + +Quand on ne faisait pas la tmèse, on conservait volontiers à _par_ la +forme latine: + + Or prions doucement à la vierge Marie... + Nous gart et nous otroit la _perdurable_ vie. + + (_Du Chevalier et de l'Escuier._) + +On retrouve _par_ en composition de quelques substantifs, où il +représente cette idée d'excellence de principauté: _pardon_, _parvis_. +Le _pardon_ est le don suprême, le plus précieux de tous les dons; le +_parvis_ est le visage principal, la grande façade de l'église. + +Les Anglais nous l'ont emprunté.--AMOUNT, _à mont_, _en +haut_.--PARAMOUNT, _lord paramount_, le chef souverain; en allemand, +_der oberste_, _hoechste_, au superlatif. PARAMOUR, le bien-aimé ou la +bien-aimée.--_Eine liebste._ + +Autrefois _en_, composé avec un verbe, s'employait par tmèse; +aujourd'hui il adhère inséparablement au verbe, excepté pour le verbe +_aller_. On prescrit de dire, _s'en aller_ et _il s'en est allé_; _il +s'est en allé_ passe pour une faute. Pourquoi, puisqu'on ne dit pas _il +s'en est volé_, _il s'en est fui_; mais, _envolé_, _enfui_, d'un seul +mot? + + + + +CHAPITRE V. + +Des priviléges de l'ancienne versification. + + +Je réduis les priviléges de l'ancienne versification à deux, concernant, +l'un l'hémistiche, l'autre la rime et la mesure. + +Le repos de l'hémistiche était bien plus long, conséquemment plus +obligatoire, dans l'ancienne poésie que dans la moderne. L'alexandrin +était comme partagé en deux petits vers, dont le premier restait sans +rime. Mais aussi cet hémistiche jouissait des priviléges d'une véritable +fin de vers, c'est-à-dire qu'on y admettait l'hiatus, comme nous +l'admettons d'un vers à l'autre, et que l'_e_ muet n'y comptait pas plus +qu'il ne compte à la fin d'un vers féminin. C'était une grande facilité +accordée aux poëtes. Ils étaient donc intéressés à maintenir +rigoureusement le repos de l'hémistiche. Je ne crois pas que dans tout +ce que le moyen âge nous a légué de vers (et il y aurait de quoi +contre-balancer tout ce qu'on en a fait depuis), on trouvât un seul +exemple du repos de l'hémistiche violé. On se donnait d'autres licences, +mais jamais celle-là. + +Plus tard, comme on veut toujours raffiner sur ses devanciers, on +imagina, sous prétexte d'une versification plus sévère, de retrancher ce +privilége de l'_e_ muet surabondant. Dès ce moment la règle perdit de +son importance; on continuait à la prescrire, mais elle était souvent +violée. Le repos avait diminué de durée; on en vint à le regarder comme +une règle sans motif, une difficulté arbitraire et puérile; on se mit à +le supprimer, ou à le transporter sans façon dans une autre partie du +vers. On y gagna les effets de la césure mobile. + +Mais il ne faut pas mépriser les inventeurs d'une loi dont on a perdu le +sens et l'application. + +Voici un passage qui servira d'exemple. Il est tiré d'un conte dévot du +XIIIe siècle: _Le dit de la Borjoise de Narbonne_. Le diable, pour faire +pièce à cette bourgeoise, lui débauche son fils, le ruine par le jeu et +les femmes, et l'ayant mis sans ressource, l'induit à voler dans une +église pour satisfaire ses passions: + + Compains, dit li _deables_,--sais tu que tu feras? + Ça dehors _demorrai_,--en l'église t'en vas; + Le prestre n'y est _mie_,--le calice embleras: + Tu revendras à _moy,--et_ puis jouer porras. + Li valles li respont--que tantost le fera. + En l'esglise s'en _entre_,--que plus n'y demora; + Dessous l'autel tantost--le galice pris a... + Or oez biau _miracle_--qui oir le vouldra. + L'en voloit le _service_--de la messe chanter; + Les gens de la _paroisse_--le vinrent escouter; + Cil qui tient le _calice_--ne s'en pooit aler. + Lors veissiez les gens--entor lui assembler. + +On saisit le voleur sacrilége; il est condamné au feu. Sa mère, femme +très-vertueuse et particulièrement dévote à la sainte Vierge, se met en +prières. La Vierge descend sur le bûcher, délie l'enfant, le rend à sa +mère, et remonte au ciel en présence de tout le peuple émerveillé, et au +son de toutes les cloches de la ville, sonnant d'elles-mêmes. + +Cette facilité de l'hémistiche n'a rien de bien contraire à nos +habitudes actuelles: toute la différence est que nous avons restreint +cette licence à l'hémistiche final, tandis que, autrefois, elle était +commune au premier et au second. + +Mais un point bien plus important était la permission d'altérer les mots +dans leur terminaison pour le besoin de la rime, et dans le nombre de +leurs syllabes pour le besoin de la mesure. Les conséquences en ont été +fort graves. Peut-être chercherait-on vainement un second fait d'une +égale influence sur la formation du langage. + +Cette licence était portée fort loin, et l'on conçoit qu'elle n'ait +choqué personne et n'ait pas soulevé d'opposition à une époque où tant +de finales étaient régulièrement mobiles et incertaines. On ne +s'offensait pas d'entendre un poëte prononcer _dix sous_, et une minute +après, _dix saus_: + + Dix _sols_ c'ont mangie et beu... + + Fet li clerc: Quinze _sols_ vous doi... + + Li pain, li vin et li pasté + Ont bien cousté plus de dix _saus_, + Tant ont ils bien eu entre aus. + + (_Des trois Aveugles de Compiègne_, Barb., III, p. 68.) + +Cela n'était pas plus étonnant que d'entendre dire, selon l'occurrence, +un _cheval_ et un _chevau_;--_sénéchal_, ou _sénéchau_;--un _chapel_, un +_chapeu_;--un _fol_, un _fou_, etc. + +Mais il faut reconnaître aussi que les versificateurs usaient de ce +privilége jusqu'à en abuser. Voici des exemples. + +Au lieu de _trois_, _troie_: + + Saint Pierre n'eut a cele voie + Fors cinc et quatre et un seul _troie_. + + (_De S. Pierre et du Jongleur._) + +«Saint Pierre n'amena cette fois que cinq et quatre et un trois.» + +_La toux_ était la forme ordinaire; mais au besoin le poëte, pour gagner +une syllabe, disait _la touse_, à l'exemple de l'Italien, qui met à son +choix _amor_ ou _amore_; ou bien même il disait _la teuse_. + +La vieille Aubérée de Compiègne s'introduit chez une jeune dame, sous +prétexte de solliciter quelque friandise pour sa fille malade: + + Dame, fist elle, je vieng a vos, + C'une goute a ma fille el flanc: + Si voloit de vostre vin blanc + Et un seul de vos pains faitis; + Mais que ce soit des plus petiz! + Dieu merci! je suis si honteuse!... + Mais ainsi m'engesse _la teuse_, + Que le me covient demander. + Je ne soi onques truander. + + (_D'Auberée la vieille Maquerelle._) + +«Madame, dit-elle, je viens à vous, car ma fille a la goutte au côté. +Elle voudrait de votre vin blanc et un seul de vos jolis pains, pourvu +que ce soit un des plus petits! Dieu merci, je suis si honteuse!... Mais +ainsi m'angoisse la toux, comme il est vrai que je suis réduite à vous +le demander. Je ne sus jamais truander.» + +La bonne pièce continue longuement sa harangue, digne de la Macette de +Regnier. Elle se fait montrer la chambre nuptiale, le lit, etc. Elle +questionne avec un tendre intérêt la nouvelle mariée, lui donne des +conseils, se montre satisfaite de l'opulence du logis: + + A tant issirent de la chambre, + Et la vielle tozdis[71] sarmone. + Maintenant la dame li done + Plain pot de vin et une miche, + Et une piece d'une _fliche_, + Et de pois une grant potée. + + (Jubinal, _Nouv. rec._, I, 207.) + + [71] _Toudis_, _toujours_, en picard. + + DIS (_dies_): _Mi-di_; _lun-di_: + + Mais il ne caut a Persewis: + Sole i remaint XL, _dis_. + + (_Partonop._, v. 6305). + + Et vos porrez veoir _tans dis_ + Et son gent cors et son cler vis. + + (_Ibid._, v. 6855.) + + _Tans-dis_ (_tantos dies_) est un accusatif absolu, comme + _tous-jours_, et ne veut pas plus que _toujours_ être suivi de + _que_. _Tandis que_ est une absurde invention du tyran Vaugelas. + Jusqu'à lui, personne ne s'était avisé de joindre _que_ à + _tandis_:--«_Tandis_ sa femme ne fut pas oiseuse à l'hostel.» (_Les + cent Nouvelles_, nouv. 34.)--_Tandis_ rostir la perdrix l'on + faisait. (Marot.)--_Tandis_ la nuit s'en va, les lumieres + s'esteignent. (Malherbe.) + + _Tandis_ l'ignorance arma + L'aveugle fureur des princes. + + (Ronsard, ode X, liv. 1er.) + + L'étymologie, la raison, l'usage, l'autorité des meilleurs + écrivains, Vaugelas a tout méprisé, pour tuer une locution + indispensable et sans équivalent, et surcharger la langue d'un + double emploi. On avait déjà _pendant que_. + +_Fliche_ pour _flèche_; un morceau d'une flèche de lard pour accommoder +ses pois. C'était un mets très en honneur chez nos pères. Aussi, dans le +fameux catalogue de l'abbaye Saint-Victor, voit-on figurer un traité +«Des pois au lart, _cum commento_.» + +On ne craignait pas de retrancher l'_e_ muet de la fin d'un mot, pour +satisfaire à l'exigence de la rime. Le sage qui raconte, dans le +_Dolopathos_, l'histoire des sorcières qu'il nomme _Estries_ (du latin +_strygas_), dépeint l'arrivée tumultueuse de ces _Estries_: + + Et firent parmi la forest + Trop grant noise et trop grant _tempest_. + + (_Dolopathos_, p. 261.) + +Les Anglais se sont approprié le mot sous cette forme. + +On ne se faisait non plus scrupule d'allonger les mots que de les +raccourcir. De _spiritus_, _espir_ ou _esperites_. Dans le _Dolopathos_: + + Puis ke li _espirs_ fort en vient + Que l'ome pasmer en convient. + +Et vingt vers plus bas: + + A la bouche et au nez li mist + Por l'_esperite_ fors atrere. + + (_Dolopathos_, p. 164.) + +D'autres fois, à une voyelle on en substituait une autre. On vient de +voir _teuse_ pour _touse_, afin de rimer à _honteuse_; on trouve de +même, au lieu de _lire_, _lere_, pour rimer avec _compère_. Le renard, +prié par le loup de lire le mot écrit sous la semelle du cheval, s'en +excuse sur ce qu'il _a éü la rhume_, qui lui a troublé la vue: + + Dit renart: J'ai la rume ehue, + Por quoi j'ai troublee la vehue... + +Puis il ne sait lire que le latin; puis enfin il fait trop sombre: + + Et dist: N'y voi goute, compere; + Ge ne pourroie letre _lere_. + +Dans Rutebeuf, _vallot_ au lieu de _vallet_: + + Chascun ot maistre, nes[72] Challos, + Qui n'estoit pas moult biaux _vallos_. + + (_De Charlot le Juif._) + + [72] _Nisi._ + +«Chacun trouva maître, excepté Charlot, qui n'était pas fort beau +garçon.» + +Il est utile d'observer que toutes ces contractions se retrouvent dans +saint Bernard, dans les commentaires sur Job, et dans la version du +_livre des Rois_; et par conséquent ne doivent pas être considérées +comme des licences poétiques[73]. C'étaient des habitudes communes à la +prose comme aux vers; seulement les poëtes en ont poussé l'usage jusqu'à +l'abus. On ne rencontre que chez eux certains exemples de syncopes et +d'apocopes vraiment extraordinaires, commandées par le besoin du mètre +ou de la rime; par exemple, _mauvaise_ resserré en _maise_;--_trahi_ +réduit à sa première syllabe _tra_: + + [73] Le _livre des Rois_ à lui seul ne ferait pas une autorité + suffisante, bien qu'il ait été publié comme un texte de prose. La + question, sur ce point, me semble avoir été tranchée un peu + légèrement. + + Barbazan, le premier qui s'occupa du manuscrit des cordeliers et en + signala l'importance, n'a pas hésité de dire que cette traduction + était en vers; non pas en vers toujours d'égale mesure et rimés + partout sévèrement, mais en vers libres, et souvent rimés par + assonance. A l'appui de son opinion, il allègue un long passage, le + cantique d'Anne, dont il rétablit les lignes dans la forme de vers. + + Quantité d'autres passages se prêteraient à la même expérience; + mais, pour tout dire, il en est beaucoup aussi qu'il paraît + difficile d'y soumettre. + + Quoi qu'il en soit, l'éditeur de ce vénérable texte, M. Leroux de + Lincy, aurait peut-être dû prendre davantage en considération l'avis + de Barbazan. Il se contente de le mentionner et d'y opposer le sien, + qu'il ne motive pas; car on ne peut accepter l'argument unique de M. + Leroux de Lincy, tiré d'un passage des _Florides_, d'Apulée. Ce + passage de cinq lignes présente le retour évidemment cherché de + quelques rimes; et comme il n'est pas en vers, M. Leroux de Lincy en + conclut que la fréquence des rimes dans la version des _Rois_, + circonstance à laquelle d'ailleurs se joint si souvent l'exactitude + de la mesure, n'implique pas non plus un ouvrage en vers. Ce + raisonnement irait à supposer la versification latine fondée sur le + même système que la française. + + Une traduction du XIe siècle, mélange de vers et de prose, était + cependant un fait bien curieux à constater. L'emploi des deux formes + indique une littérature déjà fort avancée, et il serait intéressant + d'examiner le choix des passages mis en vers. + + Por _maise_ compagnie qu'aie hantée jadis. + + (_De la Borjoise de Narbonne._) + +Le neveu du roi Marsile, à Roncevaux, se précipite sur les Français en +criant: + + Felon François, Mahomet vos maudie!... + _Tra_ vos a Ganes, tuit i perdrez la vie. + + (_La Desconfite de Roncevaux_, dans l'introd. du _Roland_, p. LIV.) + +Observez que, vingt-huit vers plus haut, l'auteur a fait dire à Roland: + + _Traï_ nos a Ganes li soduianz. + +Il est impossible d'avouer plus clairement qu'on cède à la contrainte de +la nécessité. Mais ce sont là des exceptions. + + * * * * * + +Des deux priviléges de l'ancienne poésie, le premier, celui de +l'hémistiche, est de petite conséquence; mais l'autre, l'altération des +mots pour la rime ou la mesure, doit avoir exercé la plus grande +influence sur le langage. Il serait curieux de rechercher si telle +prononciation dominante dans telle province n'y a pas été accréditée par +les poëtes de cette province[74]. + + [74] Il faudrait commencer par connaître ces poëtes, et les + distribuer, les classer selon les dates et les pays; ensuite il + faudrait en donner des éditions; il faudrait de plus qu'ils fussent + expliqués dans des chaires publiques. Mais on n'a pas le temps d'y + songer; on est déjà si occupé par les cours indispensables de + malais, d'indoustan, de chinois, etc., etc.! + +Les poëtes ne se bornaient pas à modifier les finales pour le besoin de +la rime: ils resserraient les mots dans le corps du vers, sous prétexte +des exigences de la mesure. Ainsi la langue française, encore molle et +ductile, a été par eux façonnée, pétrie en diverses façons sous les yeux +du peuple, qui choisissait et retenait ce qui lui plaisait le mieux. Le +génie public était juge, et ses arrêts s'exécutaient sans avoir été +formulés. On n'avait pas encore inventé la profession de grammairien, +invention si funeste à la langue, qui substitue aux droits de toute une +nation quelques hommes, savants ou ignorants, c'est ce que nul +n'examine. + +Au XIIe et au XIIIe siècle on écrivit prodigieusement de vers, et rien +que des vers. La rime paraissait le seul vêtement convenable des pensées +dignes d'être conservées et transmises. Au surplus, toutes les +littératures ont débuté de même par la poésie; car outre qu'elle aide la +mémoire par ses formes arrêtées, elle offre encore l'avantage de +défendre la pureté du texte, et de maintenir la lettre contre les +infidélités volontaires ou involontaires. L'euphonie et la rapidité, +telles ont été les régulatrices de notre langue, par l'intermédiaire des +poëtes. On ne saurait trop se le persuader. + +Mais les affreux malheurs du XIVe siècle, l'occupation de la France par +les Anglais, les guerres civiles, toutes ces longues et terribles +tempêtes bouleversant notre patrie, corrompirent, détruisirent un bien +qui n'était pas encore assez affermi. La littérature fut perdue, la muse +s'envola épouvantée. Les temps étaient trop réellement épiques en +actions pour qu'on songeât à construire des épopées en paroles et à +agencer des mots. Homère n'eût pas chanté dans le camp d'Agamemnon: il +faut que le poëte regarde de loin, soit dans le passé, soit dans +l'avenir; pour lui, le présent n'existe pas. + +Aussi, que fit le XVe siècle quand il s'avisa de vouloir lire? Il mit en +prose les vers des siècles précédents. Toutes ces vastes compositions, +ces poëmes moraux, satiriques, fabuleux, historiques, sacrés ou +profanes, d'amour ou de chevalerie, tout cela ne se pouvait plus +comprendra dans la forme que leur avaient donnée les auteurs. Il fallut +les abaisser au ton qui était devenu le ton général. La prose naquit +véritablement alors: Villehardouin et Joinville ne doivent être +considérés que comme exceptions. C'est du XVe siècle que la prose date +son existence officielle, et qu'elle s'établit dans notre littérature la +rivale de la poésie; rivale ambitieuse, qui dès le premier pas aspire à +la suprématie, et depuis a si bien élargi sa place, que demain ou après +elle régnera sans partage. + +Si le XVe siècle ne comprenait déjà plus le XIIIe, encore moins celui-ci +fut-il compris du XVIe. En cet endroit, il y eut rupture complète des +traditions. La chaîne était à jamais brisée, dont je m'efforce ici de +retrouver et de rajuster ensemble quelques anneaux chargés de rouille. +Il y parut bien quand Marot, sans comparaison le plus habile de son +temps comme le plus versé dans la littérature ancienne, voulut se mêler +de rajuster le _Roman de la Rose_. Les changements qu'il y fit prouvent +une ignorance à peine excusable dans un savant de nos jours. La lignée +des poëtes s'était renouvelée, et aussi les procédés de leur art; et ni +les nouveaux poëtes ni l'art nouveau n'étaient en progrès sur les +anciens. Les derniers venus s'étaient séparés du peuple; ils avaient +leur langue à eux tout seuls, qu'ils établissaient naturellement fort +au-dessus de l'autre. Leurs devanciers avaient écouté parler dans la +rue; ceux-ci, enfermés dans leur cabinet, regardèrent la langue sur le +papier. De ce moment il y eut divorce entre le peuple et les +littérateurs. Qu'y gagnèrent les lettres? Le plus clair de leur bénéfice +fut l'introduction de l'hiatus dans la versification. En voyant les +hiatus innombrables dans l'écriture, les poëtes les adoptèrent sans +hésiter, persuadés qu'ils ne faisaient en cela que continuer l'ancienne +école. Un jour enfin le sentiment naturel se réveilla et reprit le +dessus: l'hiatus fut de nouveau proscrit; et cette fois par une sentence +solennelle, car il s'était installé des tribunaux publics pour le +langage. Sans s'en douter, on revenait sous Louis XIII à la loi qui +avait servi de point de départ sous Philippe-Auguste. C'était fort bien; +mais dans l'intervalle tout le système des consonnes euphoniques avait +disparu de _la belle langue_, et le vocabulaire poétique se trouva tout +à coup réduit des trois quarts. La poésie, obligée de faire figure et +plus que jamais avec cette mince fraction de son ancien revenu, se vit +contrainte, pour dissimuler son indigence, à des ruses incroyables, à +des efforts, des subtilités au-dessus de l'imagination. Un temps elle +parvint à se suffire à l'aide de ces tours d'adresse, et secondée +d'ailleurs par des génies extraordinaires. Mais ce temps ne pouvait +toujours durer: on se fatigue; les hommes de génie meurent; les tours +d'adresse s'épuisent; à force d'être répétés, ils finissent par être +imités et tomber dans le mépris. C'est où nous en sommes. + +Si nous sortirons de là et comment, c'est une question dont nos +arrière-neveux pourront voir la solution. En attendant, le peuple a +gardé son langage; et comme c'est encore le meilleur et le plus commode +pour rendre sa pensée, sinon pour parler à la cour, il se console +facilement du dédain des classes _éclairées_. Un poëte s'est mis avec le +peuple; il a écrit pour ceux qui ne savent pas lire. Aussi voyez quel +succès! Il a fait comme Marie, soeur de Marthe: il a choisi la meilleure +part, qui ne lui sera point enlevée. Quant aux autres, qu'ils se fassent +lire par les académiciens, s'ils peuvent. + + + + +CHAPITRE VI. + +D'un système de déclinaisons en français.--Dialectes. + + +§ Ier. + +Faute d'avoir reconnu les faits exposés précédemment, des savants d'une +grande érudition sont tombés dans ce que je ne craindrai pas d'appeler +une erreur bizarre et des plus graves. Partis de cette idée que +l'orthographe du moyen âge était arrêtée, uniforme et toujours exacte; +frappés ensuite des variations qu'ils y rencontraient, et résolus de +s'en rendre compte à toute force, ils ont imaginé de transformer ces +différences en vestiges d'anciennes déclinaisons françaises. + +A ce point de vue, ils ont noté, recueilli, commenté toutes ces formes +nées du hasard ou d'une autre cause qui leur échappait; et, après un +labeur infini, ils sont parvenus à orner la langue française d'un +monument comparable aux déclinaisons du latin; c'est un château en +Espagne très-vaste, très-obscur, où il est à peu près impossible de se +reconnaître et de se conduire; aussi deux Allemands en furent-ils les +principaux architectes: MM. Orell et Dietz ont travaillé sur le vieux +français comme ils auraient pu faire sur le persépolitain ou le +sanscrit. Grâce à M. Dietz, le vieux français possède trois +déclinaisons. Mais voici un autre embarras: la multitude des formes est +telle, qu'il en faudrait mettre six ou sept sur chaque cas; pesant +fardeau qui écraserait le fragile édifice de ces trois déclinaisons. +Heureusement on s'avisa des _dialectes_, c'est-à-dire des patois; toute +la surcharge des déclinaisons fut distribuée dans ces dialectes; avec +les dialectes et les déclinaisons, il n'est aujourd'hui plus rien qui +réduise les savants au silence: ils expliquent tout! Que s'il en a coûté +de la peine, la satisfaction est grande aussi. + +Il faut voir cela dans l'ouvrage posthume de Fallot. Jamais le regard +n'a plongé dans un chaos plus effroyable. Il est réellement affligeant +de voir tant de travail et de science engloutis dans un pareil gouffre! + +Le premier auteur du mal fut M. Raynouard, dont les travaux sur une +prétendue langue romane[75] procurèrent quelques années de vogue aux +romans de linguistique. Depuis, on a nié la langue romane, mais ceux qui +la niaient ont retenu quelque chose des doctrines de l'inventeur: on a +donné de l'extension à certaines idées de M. Raynouard, lorsqu'il aurait +fallu les restreindre. Dans ce nombre, l'idée d'un système de +déclinaisons françaises. + + [75] On n'entend pas ici nier l'existence du roman provençal, mais + seulement l'étendue et l'importance que lui prête M. Raynouard. + +Commençons par dégager le seul point de toute cette affaire compliquée +qui soit d'une vérité reconnue, incontestable. + +Nos pères prirent à coeur de distinguer dans une phrase le nominatif, +quand ce nominatif était un nom masculin. Ils lui donnèrent alors par +privilége une _s_ au singulier; au pluriel cette _s_ disparaissait du +nominatif, et n'appartenait qu'aux cas obliques ou régimes[76]. + + [76] On appelle _cas obliques_ tous les cas autres que le nominatif. + M. Ampère les nomme _cas régime_, c'est-à-dire _régis_, et non _qui + régissent les autres_, comme l'amphibologie de l'expression pourrait + le faire croire. + +M. Raynouard trouva cette règle dans une grammaire provençale; il la +reproduisit, et rendit, en l'exhumant, un service réel à l'étude de la +vieille langue. + +On ne peut nier qu'il n'y ait là un souvenir de la seconde déclinaison +latine: _dominus_, _domini_, _dominos_; mais la chose n'est pas, dans +cet emploi de l'_s_, allée plus loin. Malheureusement on a voulu +l'étendre, et tirer de cette simple donnée un système complet de +terminaisons. C'était un moyen d'occuper cette multitude de consonnes +finales, dont le rôle purement euphonique n'était pas soupçonné. + +On regrette que cette idée ait été accueillie et développée par M. J.-J. +Ampère, dans son savant livre de la _Formation de la langue française_. +L'auteur est obsédé de la préoccupation des cas obliques; il en voit +partout. Examinons quelques-unes de ses assertions sur ce point: + +--«Par une transformation singulière, l'_u_ du cas régime se changeait +en _f_. _Pontieu_ est le cas régime de _Pontiex_. Au lieu de _Pontieu_, +l'on trouve _Pontif_:» + + En Some en _Pontif_ arrivèrent. + + (_Roman de la Rose_, v. 268.) + +«Ils arrivèrent dans le Ponthieu par la Somme.» + + Allez avant à ma suer de _Pontif_. + + (_Garin_, I, p. 154.) + +«A ma soeur de Ponthieu.» + +M. Ampère signale encore _Brunof_ pour _Bruno_ ou _Brunou_ de +l'_Histoire des ducs de Normandie_; _antif_, dans le _livre des Rois_: +«_En l'antif pople Dieu_;»--et de _Garin_: + + El pinel entrent dedans ung val _antif_. + +Et le mot _blé_ écrit _blef_ dans un fabliau: + + Dieu done _blef_, deable l'amble. + + (Barbaz., éd. Méon, IV, p. 126.) + +M. Ampère trouve là une marque du cas régime: + +--«Le nominatif est _antis_ pour _antics_ (_anticus_), qui fait au cas +régime _antif_, comme _Pontiex_ ou _Pontis_ fait _Pontif_.»--Et il +conclut:--«L'_f_ était _donc_ une forme très-rare du cas régime.» + +(_Hist. de la lang. fr._, p. 62 et 63.) + +M. Ampère aurait probablement conçu quelques doutes sur la justesse de +cette conséquence, si dans le passage de _Garin_ il eût remarqué, onze +vers avant celui dont il s'autorise: + + Vostre seror la dame _de Pontis_. + +Et cinq vers plus bas: + + Ainc ne finerent, si vinrent en _Pontis_. + +Voilà donc au cas oblique ou régime la forme réservée par M. Ampère pour +le nominatif. + +Nous avons reconnu qu'on ne prononçait aucune consonne finale. Ainsi, +vous ne serez pas surpris de rencontrer des exemples où le scribe l'a +omise: _saint Po_ pour _saint Paul_, dans le _roman de Renart_; Bernard +_de Baillo_ pour _de Baillol_, dans _Jordan Fantosme_. + +Vous direz simplement: Ici, le copiste a figuré la prononciation, et +vous passerez. + +Mais M. Ampère vous arrêtera, et vous dira que, «dans certains mots +terminés en _l_, on indiquait le cas régime par le retranchement de la +dernière consonne du radical.» (P. 63.) + +_Alfré_, _Davi_, pour _Alfred_, _David_, vous semblent rentrer aussi +dans la règle des finales muettes. Point! M. Ampère vous affirme que +c'est l'effet du cas régime, lequel se marque par le retranchement du +_d_ «dans certains noms propres.» (_Ibid._) + +_L_ supprimée dans certains mots; _d_ retranché dans certains noms... +Mais quels mots, quels noms? et pourquoi ceux-là plutôt que d'autres? +C'est ce que M. Ampère ne dit pas. Autant d'exemples, autant de règles. +C'est de l'empirisme pur. + +Ce cas régime accapare tous les moyens. Quand il ne se révèle pas par la +suppression d'une finale, c'est par l'addition, ou bien c'est par la +contraction du mot, ou bien par le changement de la terminaison; et ce +changement s'opère d'une multitude de manières, toutes plus capricieuses +les unes que les autres. + +L'_n_ à la fin d'un mot, par exemple, _amin_, _Moysen_, signe du cas +régime. (P. 67.) + +Le _t_ final, signe du cas régime, souvenir de la déclinaison +imparisyllabique. (P. 68.) + +Le _d_ pareillement. (P. 71.) + +Et pareillement le _c_. (P. 74.) + +Et tout cela soutenu d'exemples. De quoi ne trouve-t-on pas des +exemples? Si M. Ampère eût voulu établir, au contraire, que ces mêmes +circonstances indiquaient le sujet de la phrase, les exemples ne lui +eussent pas manqué davantage. + +Je ne suis embarrassé que d'une chose, c'est de savoir comment le peuple +distinguait, en parlant, la consonne finale: _Loherens_ par une _s_, de +_Loherenc_ par un _c_, et celui-ci de _Loherent_ par un _t_; _Helisens_ +par une _s_, d'_Helisent_ par un _d_ ou par un _t_ (p. 71). Certes, +l'oreille devait être beaucoup plus subtile en ce temps-là +qu'aujourd'hui, ou bien il faut poser en règle que l'on faisait +fortement claquer toutes les consonnes finales, sans jamais en omettre. +C'est trop visiblement le contraire de la vérité. + +Et cela même ne nous tirerait pas d'affaire; car comment expliquer la +présence de certaines consonnes, surtout de l'_s_ et du _t_, à la fin de +mots incapables de se décliner, des adverbes, des prépositions, des +particules? M. Ampère, sans se troubler, répond que c'est une mauvaise +habitude:--«L'_s_ final s'ajoutait même aux particules, tant était +grande l'habitude de la placer après tous les mots qui n'étaient pas +régis.» (P. 83.)--«Le principe de la déclinaison romane était si +profondément dans les instincts de l'ancien français, que son action +s'étendait au delà du cercle des substantifs.» (P. 81.) + +Cela s'appelle mettre en fait ce qui est en question. Avec un procédé +pareil, M. Ampère est assuré de n'être jamais pris en défaut. + +Et puis, notre organisation est donc terriblement changée, qu'un +instinct si profond, si vivace, si universel chez les Français du moyen +âge, n'ait pas laissé la moindre trace chez leurs enfants? + +Cependant l'idée de l'_s_ euphonique s'est présentée à M. Ampère; mais +il l'a tout de suite repoussée bien loin pour son compte, prenant soin +même de prémunir contre elle son lecteur:--«Et qu'on ne dise point que +cette _s_ était euphonique; l'ancienne langue ne craignait point +l'hiatus.» (P. 84.) Qui vous l'a dit? Sur quelle autorité s'appuie cette +assertion? + +Revenons au cas régime, dont nous sommes loin d'avoir épuisé les +métamorphoses. + +--«Quelquefois même le cas régime paraît indiqué par une contraction: +_Fontevrault_ pour _Fontaine-Evrard_.» (P. 64.) + +A la page 61:--«Quelquefois le cas régime a laissé sa forme au vieux mot +français; ainsi, _crimene_, de _crimine_.» + +Voilà ce qui s'appelle une règle sûre! _Fontevrault_ est au cas régime +parce qu'il est contracté, et _crimene_ y est aussi parce qu'il ne l'est +pas. Bien maladroit qui s'y tromperait[77]! + + [77] Nous examinerons tout à l'heure si effectivement _Fontevrault_ et + les composés analogues renferment un nominatif et un génitif, ou + bien deux nominatifs juxtaposés. + +La confusion des terminaisons n'est pas moindre que celle des consonnes +finales; on ne sait où se prendre. Ce n'est pas au moins faute de +règles, car, dès qu'il rencontre un exemple, M. Ampère le généralise et +en fait un principe. Ainsi, la poule, dans le _roman de Renart_, est +appelée _Pinte_ ou _Pintain_; on lit ici _Eve_, là _Evain_. C'est assez; +M. Ampère écrit: «Les féminins surtout formaient leurs cas indirects en +_ain_: + + Comme Diex ot de paradis + Et Adam et _Evain_ fors mis. + + (_Renart_, v. 44.) + + _Pintain_ appele ou moult se croit[78]. + + (_Ibid._, v. 97.) + + [78] _Se fie._ + +(_Hist. de la format. de la lang. fr._, p. 66.) + +Mais M. Ampère s'est-il mis en peine de vérifier si l'on ne trouvait +jamais cette forme en _ain_ donnée au sujet de la phrase? s'est-il +assuré que _Pintain_ et _Evain_ sont ici des formes déterminées par les +verbes actifs _appeler_, _mettre_? Non; il s'est trop hâté de céder à +une illusion chérie. On disait, à l'accusatif, _Eve_ aussi bien +qu'_Evain_, ou plutôt il n'y avait point d'accusatif.--«Père éternel, +qui créas le monde, + + Adam feis de tere et de limon, + Et sa moilier, _Eve_ l'appelet on. + + (_Gerars de Viane_, v. 2822.) + +Le nom de la belle Aude, soeur d'Olivier et femme de Roland, est écrit +tantôt _Aude_, tantôt _Audain_; c'est le hasard ou le besoin du vers qui +en décide. Vous plaît-il que nous suivions le système de M. Ampère? +Soit: _Aude_ est le nominatif, _Audain_ le cas régime. Preuves +(remarquez que je les prends toutes dans le même ouvrage, dans _Gerars +de Viane_): + +Nominatif _Aude_: + + Venue i fuit _la bele Aude_ au vis cler. + + (_Gerars de Viane_, v. 633.) + + La pucele Aude l'en at araisonné. + + (v. 745.) + + L'iaue demandent, s'aseient au souper, + Gerard s'assist, et Oliver le ber, + Et dant Lambert _et Aude o le vis cler_. + + (v. 915.) + +Cas régime _Audain_: + + _Audain_ aurois ma seror a moillier. + + (v. 2263.) + + _Audain_ aurai, cui k'en doie anuier. + + (v. 2267.) + + Viane aurai, et _Audain_ a moillier. + + (v. 2308.) + +Vous plaît-il au contraire de renverser cette loi, et de voir au +nominatif _Audain_, et _Aude_ pour le cas régime? rien n'est plus +facile. Preuves: + +Nominatif _Audain_: + + Evos (_voici_) _Audain_ corant parmi le prey. + + (v. 757.) + + Au col li pandent un escu de quartier + Ke li donnoit _Audain_ o le vis fier. + + (v. 1046.) + + Esvoz _Audain la bele_, l'eschevie. + + (v. 1771.) + +Cas régime _Aude_: + + Le destrier point _vers Aude_ en est alé. + + (v. 651.) + + Acointeiz s'est _de bele Aude_ au vis cler. + + (v. 1099.) + +Il est manifeste que, dans ces deux derniers vers, il fallait au poëte +une élision: il a mis _Aude_ à l'accusatif et au génitif. Ailleurs, où +l'élision l'eût gêné, il a mis au nominatif _Audain o le vis fier_. + +Passons au changement de terminaison. + +Vous savez la valeur de cette notation _em_, _en_. _Jérusalem_, +_Bethléem_, sonnaient _Jérusalan_, _Bethléan_, comme aujourd'hui encore +_Caen_ et _Rouen_. Vous ne serez pas surpris que les deux orthographes +par _e_ et par _a_ aient coexisté. M. Ampère voit un cas régime dans +_Bethléan_, ou plutôt _Belléan_, par la règle de l'assimilation des +consonnes. Il affirme que le nominatif était _Bethléems_ avec une _s_ +(dont je crois qu'il serait un peu embarrassé de produire un exemple), +et dans ce vers de _Garin_: + + Par Dieu vous pri qui maint en _BelliaM_. + +_Belliam_ est au cas régime. Il est vrai que, plus loin, on rencontre: +«Qui de la Virge en _BélianT_ naquit.» + +«_Beliant_, dit M. Ampère, est le cas régime en _t_ de _Bethléem_, comme +_Belliam_ en est le cas régime en _am_.» (P. 72.) + +Il ne se peut rien de plus commode pour l'inventeur du système; pour ses +lecteurs, c'est autre chose. + +M. Ampère aurait dû s'apercevoir que l'argument tiré des noms propres +traduits est sans valeur, parce que ces noms propres n'ayant pas de +forme déterminée en français, on les transportait tels qu'on les +rencontrait. _Deus dixit Moysi_: Dieu dit à _Moysi_.--_Deus allocutus +est Moysen_: Dieu dit à _Moysen_ ou à _Moysant_.--_Reedificavit ergo +Salomon... Palmiram in terra solitudinis_: «Puis reedifiad li reis +Salomun... _Palmiram_ qui est al desert.» (_Rois_, p. 269.)--_Dux super +Israel et super Judam_: «Maistres sur Israel e sur _Judam_» (_Formation +de la lang. franç._, p. 224), etc. _En Baalim_, _de Niniven_, et autres, +que cite M. Ampère, ne concluent rien du tout par rapport à la langue +française. Turold avait besoin d'une rime à _tourment_, il écrit +_Niniven_; ailleurs il dit, en apostrophant Dieu le père: + + Saint _Lazaron_ de mort resurrexis + Et _Daniel_ des lions guaresis. + + (_Roland_, st. 173.) + +_Lazaron_, dans le premier vers, faisait mieux son affaire que _Lazare_, +et _Danielem_ l'eût gêné dans le second. + +Je ne vois nulle part le cas régime de _Roland_, _Olivier_, _Michel_, +_Turpin_, etc. + +«Il y a aussi des exemples de cas régime en _in_,» dit M. Ampère, qui +cite pour preuve: + + Dieu donnez m'a mari _Garin_, + Mon doux _amin_. + + (_Romancero fr._, p. 72.) + +Je lui demanderai d'abord comment _Garin_ faisait au nominatif; puis, +quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra +de cette même forme, _Garin_, _amin_, pour le sujet de la phrase. + +A qui persuadera-t-il que _Colin_, _Robin_, _Girardin_, sont le génitif +ou l'accusatif de _Colas_, _Robert_, _Girard_? Que _nonnain_ est +l'accusatif de _nonne_, et _Jupin_ celui de _Jupiter_? Que _Gothon_ +faisait au nominatif _Gothe_? Que _Marie_ faisait à l'accusatif +_Marion_? Que _Pierron_ et _Pierrot_, _Charlon_ et _Charlot_, sont des +cas obliques de _Pierre_ et de _Charles_? (_Formation de la langue +franç._, p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de +déclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que _Perrin_ ou +_Perrinet_ revient à _petit Pierre_, et _Pierron_ à _gros Pierre_. Voilà +ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouillé la vue à +contempler trop fixement une chimère. J'avoue que M. Ampère me paraît +dans ce cas fâcheux; et comme il s'entoure de preuves érudites, il faut +bien, pour empêcher son illusion de se répandre, la combattre par des +preuves analogues. + +«C'est, dit M. Ampère, quand on a perdu la tradition des lois +grammaticales auxquelles obéissait le français du moyen âge, qu'on a cru +qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler _Huon de Bordeaux_. Le +héros du roman écrit en prose au XIVe siècle s'appelait originairement +_Hues de Bordeaux_, et son nom était mis au cas régime dans le titre: +_Histoire d'Huon_. Appeler _Hues_, _Huon_, c'est comme si l'on perdait +le titre des déclinaisons latines, et qu'on appelât _Ciceron_, +_Ciceronis_, parce qu'on lit en tête de ses ouvrages: _Ciceronis +opera_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.) + +Voilà qui est positif. + +Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce début d'un acte, daté de 1266, sur +lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampère: «_Je +Huon_, et je Phelipe, femme _au devant dit Huon_...» (Lelong, _Hist. de +Laon_, p. 609.) + +M. J.-J. Ampère appelle souvent en témoignage le poëme de _Garin le +Loherens_; en effet, ce monument date de la bonne époque de la +littérature du moyen âge; l'auteur écrivait au plus tard vers le +commencement du règne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le +plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois +grammaticales était alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur. +M. Ampère ne récusera donc pas l'autorité du poëme de _Garin_, dont +précisément un des héros s'appelle _Huedes_, c'est-à-dire, _Eudes_, ou +_Hues_, comte de Cambrésis. + +Si je voulais ne montrer qu'une face de la vérité, rien ne me serait +plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampère: _Hues_ au +nominatif, _Huon_ aux autres cas, aux cas régimes; exemples: + + Comment diables, _li quens Huedes_ a dist. + + (_Garin_, I, p. 146.) + + _Hues_ s'eveille, si oïst le Hustins. + + (_Ibid._, p. 167.) + + _Hues_ se dort en son palais marbrin. + + (_Ibid._) + + _Hues_ l'oïst, mie ne fu esbahis. + + (_Ibid._) + +Au contraire: + + Fromons manda _Huon_, qui Gornai tint. + + (_Garin_, p. 162.) + + Vint à _Huon_, fierement li a dist. + + (_Ibid._, p. 167.) + +Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir là; la +preuve semblerait évidente. + +Mais je suis, en conscience, obligé d'ajouter qu'on trouve également +_Huon_ pour le nominatif: + + _Huons_ repaire dou riche poigneïs[79]. + + (_Garin_, I, p. 77.) + + [79] Revient du terrible combat. + +Et _Hues_ à l'accusatif: + + Li Borguignon ont Aubri adoubé, + Et l'Alemant et _Huedes_ le sené. + + (_Ibid._, p. 35.) + +«Les Bourguignons ont équipé Aubri, l'Allemand et Eudes le sensé.» + + _Huons_ ist fort sovent comme prodons. + + (_Ibid._, p. 175.) + + Souvent ist fort _Hues_ de Cambresis. + + (_Ibid._, p. 176.) + +Il est manifeste que le poëte n'attache pas à la terminaison la valeur +que lui prête M. Ampère. Il se sert au hasard de celle-ci ou de +celle-là. Un second exemple confirmera ce que je dis. + +_Begues_, duc de Belin, est un autre acteur du même poëme. Ce nom, fait +comme celui de _Hues_, doit suivre les mêmes règles. Aussi, _Begon_, +dirait M. Ampère, est le cas régime de _Begues_. Nous allons voir. + +Nominatif, _Begues_: + + Là est dux _Begues_ del chastel de Belin. + + (_Garin_, I, p. 113.) + + Et dist dux _Begues_: Nous avons gens assez. + + (P. 103.) + + Et respond _Begues_: Merveilles avez dist. + + (P. 100.) + +Nominatif, _Begons_: + + _Begons_ li dux, li chevaliers membrés. + + (I, p. 103.) + + _Begons_ le voit, à ses compagnons dist. + + (P. 100.) + + Droit en Gascogne va _Begons_ de Belin. + + (P. 19.) + + _Begons_ les guie (guide), li dux au fier talent. + + (P. 84.) + +--«Il est bien reconnu aujourd'hui que de _Charles_ on faisait +_Charlon_; de _Hugues_ ou _Hues_, _Hugon_ ou _Huon_; de _Pierre_, +_Pierron_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.) + +Sans doute, cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que +ces formes fussent le résultat d'une déclinaison à l'instar de la +déclinaison latine. Jusqu'à nouvelle preuve, je croirai que la +terminaison en _on_ marquait ou un diminutif, ou plutôt un augmentatif, +comme en italien _Carlo_, _Carlone_; _Ugo_, _Ugone_. Un _capello_ est un +chapeau; un _capellone_, un grand chapeau. + + * * * * * + +Dans le système de M. J.-J. Ampère, _garçon_ était le cas oblique de +_gars_, comme _sapin_ le cas oblique de _saps_. Cela est dit +formellement p. 67 et 74. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais que le +mot _saps_; l'exemple invoqué par M. Ampère est celui-ci: «Et tut frai +tun plaisir de cedres et de _saps_.» (_Rois_, p. 243.) Mais c'était ici +précisément l'occasion du cas oblique _sapin_, s'il eût existé en cette +qualité. _Sapin_ ne se rencontre jamais dans la version des _Rois_; il +n'a existé que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le +nom simple. + +_Gars_ et _garçon_ différaient de sens. _Gars_ est tout uniment un jeune +homme; _garçon_ emporte une idée de mépris: c'est un _gars_ de basse +extraction et de mauvaises moeurs; tout au moins un valet. Les femmes de +la fée Mélior ne l'eussent point blâmée d'avoir pris pour amant un +_gars_; mais ignorant la naissance de Partonopeus, elles le croyaient un +_garçon_: + + Et dient qu'elle a mescoisi (_méchoisi_), + Quant d'un _garçon_ fist son ami. + Tant bon cevalier l'attendoient, + Qui tant bel et tant rice estoient! + Bien l'a ses talens sorportée, + Quant a un _garçon_ s'est coplée! + + (_Partonop._, v. 4825 à 4830.) + +«Sa passion l'a bien soutenue, pour qu'elle ait osé s'unir à un +_garçon_.» + +Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux, défend que +personne, écuyer ni _garçon_, reste auprès des morts avant qu'ils ne +soient vengés: + + Laissez gesir les morz tut issi cum il sunt... + Que [nul] n'i adeist esquier ne _garcun_... + + (_Roland_, st. 174.) + +_Garçon_, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons +encore quand nous disons à un garçon de café: _Garçon!_ c'est le premier +sens du mot. + +De plus, _garçon_ est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il +au cas régime? M. Ampère n'a pas pris garde à cette difficulté: à la +page 74, il avance que _garçon_ est le cas régime de _gars_; et à la +page 105, il cite _garçon_ au nominatif: + + Et menjurent priveement + Ele et _le garçon_ seulement. + + (_Fabliaux_, t. I, p. 249.) + +_Garsun_, dans _les Rois_, comme _garcio_ dans tous les écrivains du +moyen âge, signifie un laquais, un mauvais sujet.--«Et avec ce, lui dist +plusieurs injures et villenies en l'appelant _garson_.» (_Procès-verbal +de 1376_, cité par du Cange.) + +_Garçon_, aujourd'hui, n'est plus une injure; mais le féminin de _gars_ +en est devenu une des plus basses. C'était autrefois la traduction +exacte de _puella_, et rien davantage. + +Vous voulez que _Karles_, _Aymes_, soient pour le nominatif, et +_Karlon_, _Aymon_, pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples à +l'appui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la +renverser, et prouver que ces formes s'employaient indifféremment, selon +le caprice ou le besoin du poëte. + +Dans un couplet monorime, dont l'assonnance est _a_: + + Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karles_. + + (_Roland_, st. 13.) + +«Il crie _Montjoie!_ c'est la devise de Charlemagne.» + +Dans un monorime en _o_: + + Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karlun_. + + (_Roland_, st. 92.) + +Penseriez-vous, par hasard, qu'ici le poëte a fait céder la règle aux +exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez: + + Le roy _Karles_ parla qui fut de cuer marris... + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 323.) + + _Karlon_ ot un neveu qu'il aimat et tint chier. + + (_Ibid._, v. 261.) + + Sire, dit le duc _Aymes_, je vous ferai devis. + + (_Ibid._, v. 334.) + + Duc _Aymon_ de Dordonne du roy a congie pris. + + (_Ibid._, v. 339.) + +Le nom seul des _quatre fils Aymon_ prouve contre le système de M. +Ampère, puisque, dans cette formule, _Aymon_ est au nominatif. Deux +nominatifs juxtaposés indiquaient alors le rapport de possession de l'un +à l'autre, aujourd'hui marqué par le génitif du second substantif. + +Et, relativement à cette forme, la préoccupation du cas régime a +précipité M. Ampère dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampère +avance que ces expressions composées, la _Fête-Dieu_, la _Ferté-Milon_, +_Château-Thierry_, _rue Saint-Denis_, _Place-Maubert_, etc., renferment +un nominatif et un génitif.--«Il est contre le vieux génie de notre +langue de placer le _de_ avant ces dénominations de localités» +(_Fête-Dieu_ n'est pas une localité), «et de dire, la rue _de_ +Richelieu, l'église _de_ Notre-Dame; car notre langue, _grâce au cas +régime_, permettait, dans l'origine, d'_exprimer le génitif par la +terminaison_, sans le secours de la particule _de_.» (_Formation de la +lang. franç._, p. 76.) + +Il est impossible d'accorder à M. Ampère cette proposition, qui +d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait +modifier sa terminaison. Or, cela n'est pas soutenable. Je demanderai à +M. Ampère où est la terminaison caractéristique du génitif dans les +exemples suivants:--«Micol, _la fille Saul_, n'en out enfant jusqu'al +jor de sa mort, car ele murut al enfanter.» (_Rois_, p. 142.) + +--«Vien avant, vien, dame _femme Jeroboam_; pur quei te ceiles, e ne +vols [fere] cunuistre que tu es _la femme Jeroboam_?» (_Rois_, p. 292.) + +--«E les _fils Belial_ se asemblerent entur lui.» + +(_Rois_, p. 298.) + +Partonopeus est jeté en prison, sous la garde d'un geôlier appelé +Armant: + + La _femme Armant_ le vient veoir. + + (_Partonop._, v. 7665.) + +_Fille Saül_, _femme Armant_, _femme Jéroboam_, _fils Bélial_; dans +toutes ces locutions et les semblables, il n'y a que deux nominatifs. +C'est un emprunt à la syntaxe latine, qui prescrivait _Urbs Roma_, et +non _Romæ_. + +Ces façons de parler sont restées dans le peuple et dans les usages de +la justice. Quand le président dit: Accusée _femme Armant_, ou _fille +Saul_, ou _veuve Athalie_, levez-vous; quand un homme du peuple crie: +Eh! père _un tel_! mère _une telle_! _Armand_, _Saül_, _Athalie_, ne +sont pas plus au génitif que ces mots, _un tel_, _une telle_. + +M. Ampère a donné trop d'importance à des hasards d'écriture. Je sais +bien qu'on trouve: + + C'est la mere _Partonopeu_. + Hom sui _Rollant_... + +Mais croire que l'absence de l'_s_ ou la présence du _t_ soit, comme il +l'affirme, la marque d'un génitif, c'est transformer en une intention +savante l'ignorance ou la distraction du copiste. + +Nos pères savaient très-bien employer _de_ quand ils voulaient +réellement marquer le génitif: + + Un almacurs i ad _de_ moriane; + N'ad plus felun en la tere _d'_Espaigne. + + (_Roland_, st. 73.) + + Dunez mon feu, ço est le colp _de_ Rollant. + + (St. 67.) + +«Donnez mon fief; c'est le coup de Roland.» + +--«La dame vint en la citet _de_ Thersa.» (_Rois_, p. 293.) + +--«Li reis Abia... prist la cited _de_ Béthel.» + +(_Ibid._, p. 299.) + +--«O humiliteit, vertu _de_ Crist, cum forment tu confonz l'orgoil _de_ +nostre vaniteit!» (_Saint Bernard_, p. 553.) + +Je conçois qu'on ait pu hésiter un moment devant les cas où la +terminaison changeait: _Charles_, _Charlot_; _Gui_, _Guyot_, quoique +cette illusion ne résiste pas à un examen attentif, puisqu'on rencontre +le _de_ uni à ces mêmes formes, inventées, suivant M. Ampère, pour le +supprimer. + +Il fallait être terriblement prévenu en faveur du cas régime, pour citer +_Choisy_-LE-_Roi_, _Bar_-LE-_Duc_, _Bois_-LE-_Comte_, en prenant _le +Roi_, _le Duc_, _le Comte_, pour des génitifs! (_Format. de la lang. +fr._, p. 76.) + + * * * * * + +Ainsi ce principe étant faux, les conséquences que M. Ampère en fait +sortir par rapport aux ellipses et aux inversions, l'analogie qu'il +indique avec le grec, tout cela est également faux. + +Et maintenant, voyez l'argument de M. Ampère se retourner contre son +auteur: car si _la Roche-Guyon_, _les fils Aymon_, _la Ferté-Milon_, ne +contiennent que deux nominatifs, et cela est incontestable, il s'ensuit +que _Guyon_, _Aymon_, _Milon_, ne sont pas des formes obliques de _Guy_, +_Aymes_, _Miles_. Celui qui dit _Huon de Bordeaux_, ne ressemble donc +pas à celui qui dirait _les oeuvres de Ciceronis_. + +Je ne vois guère que l'_apocope_ que M. Ampère n'ait pas encore +consacrée à marquer le cas régime. Il ne l'a pas oubliée non +plus.--«_Enfès_ (_sic_) faisait au cas régime _enfant_.» (_Formation de +la lang. franç._, p. 71.) + +Par la même raison sans doute, _cit_ est le nominatif de _cité_; _mes_, +de _messager_; _lin_, de _lignage_; _mi_ de _milieu_; etc. Dans les +passages que j'ai cités à l'article de l'apocope, on trouvera des +exemples de ces mots employés tantôt comme sujets, tantôt comme +compléments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps à +plaisir que de s'arrêter à les rassembler ici. + +Le cas régime tel que nous le représente M. Ampère, s'il pouvait +exister, serait de tous les protées le plus insaisissable. M. Guessard +lui a trouvé de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant +les mêmes données on ne manquerait pas de découvrir, et que M. Ampère +n'a point recueillies. Défions-nous des systèmes trop savants ou trop +ingénieux, d'autant plus à craindre qu'il est toujours facile de trouver +de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un oeil +ouvert et l'autre fermé. + +Les mêmes auteurs ont composé pareillement une déclinaison de +l'_article_, dont le tableau majestueux se déploie dans plusieurs +traités ou dissertations savantes sur cette matière. Voyez-en +l'appréciation dans la IIIe partie, à l'article IL, LI. + + +§ II. + +Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le +titre imposant de dialectes. L'importance en a été singulièrement +exagérée, et cela se conçoit: sitôt que les philologues rencontraient +une discordance d'orthographe, une forme inusitée, inexplicable pour +eux, ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqué ne manquait +à personne et ne trahissait personne. C'était, au lieu d'un aveu +pénible, une espèce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne +pouvait se loger dans le réceptacle des déclinaisons, on le jetait au +delà, dans l'abîme ténébreux des dialectes. + +Avec autant de bonne foi que d'intrépidité, Fallot résolut un jour de +plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les débris qu'il y verrait +surnager, les exposer au soleil, les classer chacun avec une étiquette, +et finalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis +à vis son palais des déclinaisons, qui était d'architecture latine. La +mort le surprit à la tâche. Des mains pieuses et amies ont publié les +matériaux considérables, mais confus, qu'il avait déjà rassemblés. Ce +recueil fait regretter vivement la perte d'un homme doué à un si haut +degré de patience et d'application, et qui, joignant à ces qualités +beaucoup de savoir, aurait pu rendre à la science d'éminents services. + +Mais quant à l'entreprise de Fallot, la science n'a, je crois, rien +perdu à ce qu'elle soit demeurée interrompue. Telle que Fallot l'avait +conçue, c'était le treizième travail d'Hercule, et j'attribue le +quatorzième à celui qui en aurait tiré quelque chose. + +Il faut observer que les patois n'ont jamais existé que comme langage, +et nulle part à l'état de langue littéraire écrite. Cela est si vrai +qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rédigées +véritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire +d'avoir fourni le plus grand nombre d'écrivains au moyen âge. C'est que, +même avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; dès +avant Philippe-Auguste, ce centre était Paris. Il y avait un peuple +français et une langue française, à laquelle le trouvère picard ou +bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mépris du ramage de +son pays. De toutes parts on tendait à l'unité. Venez me dire ensuite +qu'il était impossible au provincial d'éviter dans son style tout +provincialisme, j'en demeure d'accord; mais, de bonne foi, est-ce là ce +qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prétendre, et +parodier les Grecs à trop bon marché. Je le répète, qu'on me montre une +composition, n'eût-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur +bas-normand, ou de bourguignon, pareil aux noëls de la Monnoye, et je +croirai à vos dialectes littéraires; sinon je ne croirai qu'à la langue +française, pratiquée avec plus ou moins de pureté, comme il se voit de +nos jours. + +Avant donc de mettre en fait les dialectes, mettons-y le français. +Cherchons le français, c'est le principal; le reste n'est que +très-accessoire. Fallot, par malheur, a commencé par chercher les +dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique, pareils aux +tourbillons philosophiques de Descartes, et prétendait résoudre à sa +manière le problème d'Ésope: Détourner de la mer tous les fleuves qui +s'y rendent. L'opération faite, il ne serait plus resté ni mer, ni +langue française. + +Fallot s'est mis à l'oeuvre sans même s'être fait une idée bien nette de +ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par _dialecte_. Il s'amuse à des +différences d'orthographe dans la notation de mots français, et il ne +manque pas d'en conclure des différences de prononciation. S'était-il +d'abord occupé de fixer les rapports de l'écriture au langage? +Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais songé. Mais il applique +ingénument à l'écriture du XIIe siècle toutes les conventions qui +régissent l'orthographe au XIXe, et voilà le principe qui lui fournit +toutes ses conséquences. Aussi qu'arrive-t-il? De ses trois dialectes, +normand, picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne à +fixer un caractère. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent à +moitié dans celui-là, et le reste est commun au troisième; ils rentrent +tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de système, tout vacille, +tout chancèle, parce que ce n'est autre chose que l'étude approfondie +d'une illusion. + +L'étude des patois proprement dits serait intéressante et profitable; +mais elle paraît offrir de grandes difficultés, car les patois ont leurs +racines situées beaucoup plus profondément que celles de la langue +française. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usités dans chaque +province avant la conquête latine, en commençant par replacer cette +province dans l'ensemble politique dont elle était un élément. Par +bonheur, on peut étudier la formation du français, à part de celle des +patois. Quant à ces variations que l'usage introduisait d'une province à +l'autre, cela n'est qu'à la superficie du langage. Qu'on prononçât ici +_du fu_, et là _du feu_; _un lou_ et _un leu_; _mon fi_, _mon fieu_ ou +_mon fiu_, ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous +serons assurés de la prononciation générale, les formes particulières, +les provincialismes se détacheront d'eux-mêmes. + +Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y +fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifiée. Ces +dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spécial +secondaire, dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + +APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES. + + + + +_AVERTISSEMENT._ + + +Dans les deux premières parties, nous avons tâché d'établir une théorie; +dans la troisième, nous allons chercher à la vérifier par des +applications, à justifier les principes par les conséquences. Sans cette +troisième partie, on ne verrait guère de quelle utilité peuvent être les +deux autres. La question de l'orthographe et de la prononciation +primitives du français pourrait ne sembler qu'une curiosité +philologique, bonne à renfermer dans le cabinet d'un littérateur, à +défrayer quelques discussions entre savants, et rien au delà. + +Il n'en va pas ainsi, au moins dans mon opinion. Cette étude doit servir +à raffermir, en les éclairant, les bases de notre idiome; à expliquer en +beaucoup de points notre langue moderne, et à protéger sa marche dans +l'avenir. La comparaison de ce qui a été avec ce qui est, conduira plus +sûrement vers ce qui doit être. En reconnaissant nos fautes et les +causes de nos fautes, nous nous trouvons à même d'en réparer encore une +partie, et nous apprenons à nous détourner d'écueils désormais connus. + +J'indique ici les résultats, non de ce que j'ai fait, mais de ce que +pourront faire de plus habiles, en pratiquant la même voie. Je me borne +à réclamer l'honneur d'y avoir hasardé le premier pas; de plus forts +iront plus loin. + +La lecture de cette troisième partie dédommagera quelque peu, je +l'espère, ceux qui auront eu la patience de me suivre jusque-là. Il +m'eût été facile de réunir un nombre bien plus considérable +d'observations; car étant donnée la théorie, l'on trouve à chaque pas à +faire une expérience. J'en laisserai le plaisir ou l'ennui à ceux qui le +voudront prendre; il me suffit de montrer de quelle façon l'on peut y +procéder. Si parmi ces remarques détachées il s'en est glissé quelqu'une +sans rapport immédiat avec les principes que j'ai tâché d'établir, on +voudra bien me la pardonner. Elle intéresse toujours la langue par +quelque côté; à ce titre, si elle est juste, elle est utile, et je ne +sors pas de mon sujet. D'ailleurs, je n'ai pas pour dernier but les +syllabes et la grammaire, mais la littérature. C'est pour arriver plus +sûrement à ce terme que j'ai pris un point de départ si éloigné. Tout ce +qui peut, en faisant connaître la littérature du moyen âge, donner +l'envie avec les moyens de l'étudier, rentre donc dans mon plan, et je +pense qu'après avoir lu tant de détails élémentaires, on ne me +reprochera pas ces courtes excursions dans une région moins aride et +plus élevée. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Conséquences du +système actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus. + + +Nous nous croyons infiniment supérieurs à nos pères en fait de langage +et d'art. Je ne prétends pas nier le progrès sur bien des points; mais +défions-nous des illusions de l'amour-propre et de l'habitude. Dans ces +changements considérables effectués depuis le moyen âge, tout n'a pas +été bénéfice. A la fin du XVIe siècle, Pasquier faisait déjà cette +remarque pleine de sens: «Il n'est pas dit que tout ce que nous avons +changé de l'ancienneté soit plus poly, ores que il ait aujourd'huy +cours.» (_Recherches_, liv. VIII, chap. III.) Gagnant sur certains +points, nous avons dû perdre sur certains autres; et pouvait-il en être +différemment? Cela serait contraire à la nature des choses humaines, où +il n'y a pas de bien sans mélange. + +Notre versification, par exemple, se vante d'être si perfectionnée! Que +dirait-on si, avec ses règles austères et ses dehors rigoureux, je la +faisais voir pleine d'hiatus bien réels, de vers faux, semblable à une +prude convaincue de galanterie? Si, m'appuyant sur la manière moderne +d'articuler les consonnes finales et les consécutives distinctement, je +montrais certains vers de Racine plus durs et d'une mesure moins exacte +que ceux de Rutebeuf ou de Gautier de Coinsy? On crierait au paradoxe. +Soit! c'est un paradoxe; mais tout paradoxe n'est pas une fausseté: +autrement, il faudrait établir en principe que l'opinion commune est +toujours infaillible. En tout cas, le mérite ne serait pas à Rutebeuf, +ni le tort à Racine; tout aurait dépendu de la diversité de l'instrument +qu'ils mettaient en jeu. + +Arrêtons-nous un moment à cette question, qui en vaut la peine; car si +cette étude du vieux langage offre quelque utilité pratique, c'est par +les rapprochements et les comparaisons avec la langue moderne. + +On met de nos jours une affectation extraordinaire à détacher toutes les +consonnes, surtout les finales; on orthographie en parlant. On dira, par +exemple: Toujours _z_injustes _z_envers _z_elle,--un discours +_z_instructif,--que vous êtes _z_aimable!--l'art _t_antique,--j'ai froid +_t_aux mains,--un pied _t_à terre,--à tort _t_et à travers, etc., etc.; +prononciation affreuse! Ménage avertit qu'on doit prononcer _pié à +terre_: «C'est comme parlent les honnêtes gens,» Il veut qu'on écrive +sans _t_, _à tor et à travers_, en quoi il n'a pas raison; mais du moins +nous fait-il par là connaître le bon usage de son temps. Soyez sûr qu'on +doit dire _discour instructif_, _l'ar antique_, _enver elle_. Quel est +le but de la consonne finale? faciliter la liaison sur le mot suivant. +Une seule consonne y suffit; en sonner deux, c'est blesser l'esprit de +la loi par une observation exagérée de la lettre. + +Je poserais donc cette règle générale, que, dans les mots au singulier +terminés par deux consonnes, c'est par l'avant-dernière que la liaison +s'effectue. La dernière est muette. + +Au contraire, dans les pluriels, c'est la dernière qui prévaut. + +Je tiens que voilà le principe, mais je ne nie pas que l'usage ne nous +contraigne à recevoir de fâcheuses exceptions. Il faut bien se résoudre +à prononcer: + + Boileau, _correcque tauteur_ de quelques bons écrits, + +en sonnant le _c_ et le _t_ de correct. Talma disait de même, dans +l'_École des Vieillards_: + + Maudit _respecque thumain_, qui m'oblige à me taire! + +C'était une faute, car l'usage veut _respè khumain_.--Mais pourquoi +l'usage ne souffrirait-il pas aussi _corrè kauteur_? + +Quelques inconséquences de ce genre ne doivent pas empêcher la règle +d'être admise. + +La liaison la plus douce et la plus coulante est assurément celle qui se +pratique sur une liquide; aussi, nos pères disaient-ils: Un _fil +ingrat_, comme: _Une mor affreuse_. Rien de plus logique. Je ne crois +pas possible de revenir sur les droits prescrits de l'_l_ pénultième, de +remettre en vigueur l'ancienne prononciation, maintenue du temps de Th. +de Bèze, _il ont_, _il auraient_, au pluriel. Seulement, il faudrait +gagner de dire comme les paysans: _Is ont_, _is auraient_, au lieu de +_ile zont_, _ile zauraient_. Sonner séparément l'_l_ et l'_s_, c'est +trop de moitié. Si l'on estime cette articulation raisonnable, que ne +dit-on également _un file zingrat_? Nous disons par bonheur encore, _fiz +ingrat_, en ne sonnant qu'une consonne. + +Les droits de l'_r_ pénultième pourraient encore être sauvés: l'usage, +qui repousse comme ridicule _fil ingrat_, n'est pas si contraire à _mor +affreuse_, _discour écrit_, _vos malheur et les miens_, etc. On +prononce, au Théâtre-Français: + + Le dirai-je? vos yeux, de larmes moins trempés, + A pleurer vos malheurs _z_étaient moins occupés. + + (_Iphigénie_, act. II, sc. 1.) + + Me laisse dans les fers _z_à moi-même inconnue. + + (_Ibid._, act. II, sc. 7.) + + J'aurais eu des remords _z'_en accusant Zopire. + + (_Mahomet_, act. III, sc. 1.) + +C'est horrible! Cette liaison par-dessus l'hémistiche, qui de plus +introduit un _e_ muet aux dépens de la mesure, déchire les oreilles. Il +est clair qu'il faudrait dire: + + A pleurer vos _malheur_ étaient moins occupés. + + Me laisse dans les _fer_ à moi-même inconnue. + + J'aurais eu des _remor_ en accusant Zopire. + +Un enfant sentirait combien on gagne à supprimer l'_s_: il en reste +toujours assez. + +Voilà pour les finales doubles; mais, même pour les simples, la coutume +actuelle est bien différente de l'ancienne. Il n'est personne qui ne se +croie obligé de prononcer, Les larmes _z_aux yeux; Les _larme_ aux yeux, +passerait pour une négligence excessive, un indice de mauvaise éducation +ou d'habitudes vulgaires. Cependant il existe encore quantité de +vieillards prêts à vous attester que, dans leur jeunesse, on se fût +singularisé en parlant ainsi dans la conversation, et que l'usage alors +prescrivait tout bonnement, Les _larme_ aux yeux. + +Cette prononciation a été celle de nos pères: + + Trois aveugle_S_ un chemin aloient... + Li trois aveugle_S_ à l'oste ont dit... + + (Barbazan, III, p. 69 et 78.) + +Dans le fabliau où Diderot a pris l'idée des _Bijoux indiscrets_: + + S'il vous parle et s'il vous respont, + Prenez sur moi dix livre_S_ adonc. + + (Barb., III, p. 119.) + +Ces exemples, qu'on pourrait accumuler en très-grand nombre, prouvent +qu'on ne tenait pas toujours compte de l'_s_ du pluriel; mais observez +que cette licence se rencontre surtout dans les fabliaux, dont la poésie +devait être plus rapprochée du langage familier. Dans la _chanson de +Roland_, dans le style épique, la règle est d'habitude plus sévère, +quoique le poëte ne s'interdise pas absolument le bénéfice de cette +faculté. Voici un passage où l'on verra les deux pratiques réunies. +C'est dans la description de l'horrible tempête qui éclate pendant la +bataille de Roncevaux: + + Orez i ad de tuneire et de vent, + Pluie_S_ e gresils demesureement; + Chiedent li fuldres e menut e suvent, + E terremoete ço i ad veirement. + Cuntre midi tenebre_S_ i ad granz: + Ni a clarted se le cels ne s'i fent. + + (_Roland_, st. 109.) + +«Orages y a de tonnerre et de vent, pluie et grésils ce démesurément; +les foudres tombent menu et souvent; et grands tremblements de terre, +grandes ténèbres du côté du midi. Il n'y a de clarté que celle des +éclairs qui fendent le ciel.» + +L'_s_ de _pluies_ ne compte pas au second vers; l'_s_ de _ténèbres_ +compte au troisième. + + * * * * * + +Au surplus, tout ne me paraît pas précisément regrettable dans +l'ancienne prononciation. Sans prétendre décider si l'annulation +facultative ou le maintien constant de l'_s_ est un tort ou un droit, je +me contente d'observer que la mesure des vers exige impérieusement +l'articulation de la consonne finale. La haute éloquence et la poésie +ont leurs intérêts communs; ainsi je crois qu'au théâtre et dans le +discours solennel, la question n'est pas douteuse. Il n'est pas douteux +non plus qu'il existait autrefois deux prononciations: l'une d'apparat +et rigoureuse, l'autre familière et plus négligée. Qu'on ne s'y trompe +point: ce n'était pas un mal. La délicatesse des nuances dans le langage +correspond à celle des esprits; ce sont les gens grossiers ou les +pédants qui effacent les nuances. + +De tout temps on a vu des hommes empressés à se distinguer par leur +langage. Le XVIIe siècle connaissait comme le nôtre ces personnages +roides, empesés, qui étalent sur leurs doctes lèvres leur belle +orthographe, et affectent sans cesse d'humilier le prochain par leurs +nobles façons de dire et leur prononciation transcendante. C'est à +l'émulation d'imiter ces beaux parleurs que nous devons la mode de faire +ressentir cette multitude d'affreuses consonnes qui semblent se siffler +elles-mêmes. Le mal a toujours été de pis en pis. Il existait déjà sous +Louis XIV et auparavant, mais encore avait-il certaines limites: il n'en +a plus aujourd'hui, et son triomphe est complet. Écoutons là-dessus le +témoignage de Molière, dans l'_Impromptu de Versailles_. + +MOLIÈRE (_à du Croisy_). + +«Vous faites le poëte, vous, et vous devez vous remplir de ce +personnage; marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du +beau monde, ce ton de voix sentencieux, et _cette exactitude de +prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper +aucune lettre de la plus sévère orthographe_.» + +(_Scène 1._) + +Cette _exactitude de prononciation_ était donc encore en 1663 le +caractère d'un ridicule, et Molière, loin de la pratiquer, la jouait en +plein théâtre, devant la cour la plus polie de l'Europe, devant les +grands seigneurs, dont pas un ne prononçait autrement que _des piqueux_ +et _des porteux_. Aujourd'hui la pédanterie du poëte de l'_Impromptu_ a +infecté toute la nation; et le théâtre même, qui fut si longtemps une +école de bon langage, le théâtre a perdu la tradition de Molière, et +s'est laissé gagner à la contagion des précieux ridicules. La chose est +venue au point que nous n'avons presque plus de monosyllabes en +français. Les _gens_, les _vers_, les _fils_, les _moeurs_, sont devenus +des _genses_, des _moeurses_, des _verses_, des _fisses_. Feu madame +Paradol, dans _Rodogune_, n'y manquait pas: + + Mais, soit justice ou crime, il est certain, mes _fisses_, + Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis. + +Désaugiers était assurément plus exact, lorsqu'il faisait chanter à +Vénus ce couplet, dans la parodie de _Psyché_: + + Ah! fi, fi, fi, libertin, fi! + Je n' suis plus votre mère; + Ah! fi, fi, fi, libertin, fi! + Vous n'êtes plus mon _fils_. + +Nous en sommes à appeler _rime riche_ une rime qui ne rime pas; +l'accouplement d'une rime masculine avec une féminine: + + Et cinq cent mille francs avec elle _obtenus_ + La firent à ses yeux plus belle que _Vénusse_. + + Et les dieux jusque-là, protecteurs de _Pârisse_, + Ne nous promettent Troie et les vents qu'à ce _prix_. + +Il faut tout l'empire de l'habitude pour nous faire accepter cette +barbarie. Personne cependant n'y prend garde. Un étranger ne comprendra +jamais pourquoi la finale du berger _Pâris_ se prononce autrement que +celle de la ville de _Paris_. + +Vous me direz que ces abus existaient pour la plupart du temps de +Racine. Hélas! oui: la décadence est née au sein même de la perfection; +on abusait déjà de l'instrument que Racine et Fénelon n'avaient pas +encore achevé de polir. Il faut bien avouer que, dès le siècle de Louis +XIV, on faussait les rimes, on introduisait dans les vers des syllabes +parasites: + + Quelquefois, pour_e_ flatter ses secrètes douleur_es_, + Elle prend des enfants, les baigne de ses pleur_es_. + Trois fois elle a rompu sa lettre commencée. + Daignez la voir_e_, seigneur_e_, daignez la secourir_e_. + O ciel! OEnone est mor_e_te, et Phèdre veut mourir_e_! + Qu'on rappelle mon _fisse_! qu'il_e_ vienne se défendre. + + Mais dans le temps fatal_e_ que, repassant les flots, + Nous suivions mal_e_gré nous les vainqueur_e_s de _Lessebosse_... + + Je répondrai, madame, avec_que_ la liber_e_té + D'un sol_e_dat qui sait mal_e_ far_e_der la vérité. + + Non, je ne l'aurai point amenée au supplice, + Ou vous ferez aux Grec_ques_ un double sacrifice. + +Faites réciter ces vers par un contemporain de saint Louis ou de +François Ier. Le résultat pourra vous en paraître bizarre, ridicule; +nous sommes portés à rire de tout ce qui sort de nos habitudes, et +l'oreille est encore bien plus superbe et plus intolérante que les yeux. +Mais vous serez forcé de convenir que l'harmonie de ces vers est plus +douce, plus égale, que lorsqu'on leur applique les règles ou plutôt le +déréglement de la prononciation moderne: + + Queuquefois, pou flatter ses secrètes douleux, + Elle prend des enfants, les baigne de ses pleux... + . . . . . . . . . . Daignez la secouri. + O ciel! OEnone est môte, et Phèdre veut mouri! + Qu'on appelle mon fi, qu'i vienne se défendre. + + Non, je ne l'aurai point amenée au supplice, + Ou vous ferez aux _Grais_ un double sacrifice. + +Supposons qu'à votre tour vous récitez à cet homme ressuscité du moyen +âge des vers du _Roland_ ou du _Garin_, en les accommodant à la +prononciation moderne. Il se récriera, il vous traitera de barbare, +d'homme sans oreille ni goût. Et si vous lui soutenez que ces épithètes +ne sont dues qu'à lui et à ses contemporains, il entrera dans une juste +colère: Osez-vous bien vous faire juges de l'harmonie, vous qui ne +soupçonnez ni la prononciation du français, ni les rapports de notre +écriture à notre prononciation? Je vous trouve bien insolents de nous +condamner ainsi, et d'imaginer que le ciel a mis en vous les premiers la +sensibilité de l'ouïe, comme si jusqu'à vous le Créateur n'eût pas +encore perfectionné la machine humaine! Apprenez que l'homme est sorti +parfait des mains de Dieu, et que s'il est parvenu à modifier son +organisation en quelque chose, c'est à son détriment, non à son profit. +Vous vous croyez améliorés! dites donc empirés. Du temps de Rutebeuf, +d'Adenes, de Raimbert, de Paris, aurions-nous jamais supporté ces vers +faux, ces fausses rimes, toutes ces cacophonies abominables qui pleuvent +à verse dans vos poëtes les plus vantés, et font s'extasier vos +académies? Non, jamais. Vous parlez d'hiatus. Quelle hardiesse à vous, +quelle impudence de prononcer ce mot! Où rencontrer un amas d'hiatus +plus choquants que dans votre Molière, votre Boileau, votre Corneille, +votre la Fontaine et votre Racine? J'en rougis pour vous et pour la +langue française: + + . . . . . . . . . . . . . _Ce hé_ros expiré + N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré... + Où courez-vous ainsi, tout pâle _et hors_ d'haleine?... + + (Racine.) + + Jeune et vaillant héros, dont _la haute_ sagesse... + La sibylle, à ces mots, dé_jà hors_ d'elle-même... + L'innocente équi_té hon_teusement bannie. + + (Boileau.) + + Puisque _si hors_ de temps son voyage l'arrête... + + (Molière.) + +Boileau, formulant la règle qui proscrit l'hiatus, en commet deux à +l'abri de l'inconséquence de l'usage. Cette malice a été fort admirée: + + Gardez qu'une voyelle, à courir _trop hâ_tée, + Ne soit en son chemin par une au_tre heur_tée. + +Et l'hiatus qui se fait d'un vers à l'autre? + + Dans un calme profond Darius endorm_i_ + _I_gnorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi... + Ni serment ni devoir ne l'avait engag_é_ + _A_ courir dans l'abîme où Porus s'est plongé... + + (Racine.) + +Et l'hiatus dissimulé à l'oeil par certaines consonnes qu'il est d'usage +de ne point prononcer dans certains mots? + + Je reprends sur-le-champ le pap_ier et_ la plume. + + Le quarti_er a_larmé n'a plus d'yeux qui sommeillent. + + (Boileau.) + + Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, + Font de dévotion méti_er et_ marchandise. + + (Molière.) + + Maint cheva_lier er_rant qui rend grâces aux dieux. + + J'ai fait parler le _loup et_ répondre l'agneau. + + (La Fontaine.) + + Le manteau sur le _nez ou_ la main dans la poche... + Sur votre prisonni_er, hui_ssi_er, ay_ez les yeux. + + (Racine.) + +Est-ce là des hiatus, oui ou non? Vous ne verrez chez nous rien de +pareil. Vous me reprochez _va il_, _a on_, que nous prononcions _vat +il_, _at on_; c'est justement comme lorsque vous niez l'hiatus de +_huissier ayez_, en vous armant de l'_r_ finale de _huissier_, laquelle +ne se prononce pas. Vous êtes dans les deux cas dupes de votre vue au +préjudice de votre ouïe. Vos vers modernes semblent fabriqués pour des +sourds qui auraient de bons yeux; les nôtres charmeront encore les +aveugles qui conservent de bonnes oreilles. Si Homère pouvait juger +notre débat, à qui pensez-vous qu'il donnât gain de cause? + +Ce que j'en dis n'est pas pour nous défendre de tout hiatus. A Dieu ne +plaise, ni à Apollon son serviteur! Il y a des hiatus très-doux et +très-musicaux. _Nation_, _Danaé_, _Simoïs_, _violence_, sont délicieux à +l'oreille; nous n'avons pas été si sots que de les proscrire. Vous me +direz sans doute que ces hiatus ont lieu dans le corps d'un seul mot, et +non pas d'un mot à un autre. Belle distinction, et profonde! Est-ce que +l'intervalle qui sépare les mots sur le papier subsiste pour l'oreille? +Écoutez parler une langue à vous inconnue, ou peu connue; est-ce que +vous surprenez où finit un mot et où un autre commence? Toute une phrase +ne glisse-t-elle pas à l'oreille comme un seul et unique mot? Qu'est-ce +donc que cette distinction artificielle? Faites-moi la grâce de +m'expliquer la différence entre l'impersonnel _il y a_ et le nom de la +vestale _Ilia_; comment l'un forme un insupportable hiatus, et l'autre +une charmante harmonie. Cela paraît très-raffiné! Grâce à ce raffinement +et à l'absolutisme d'une règle absurde, votre poëte est dispensé de +montrer du tact dans le choix de ses hiatus, admettant celui-ci et +repoussant celui-là. Non; tout hiatus, quel qu'il soit, est banni. Votre +loi brutale ne souffre point d'exceptions: aussi êtes-vous arrivés à ce +beau résultat, que vos vers fourmillent d'hiatus, et légitimes, qui pis +est! + +Jugez la valeur relative de nos principes par la différence des effets: +nous, avec des voyelles en contact, nous savions éviter l'hiatus à +l'aide des consonnes intercalaires; et vous, vous trouvez moyen d'avoir +des hiatus entre deux voyelles séparées par une consonne écrite. Il faut +avouer que le progrès est admirable! Nous sommes en effet les barbares, +et vous êtes les gens civilisés, les grands artistes! + +A ce discours du ressuscité, je ne vois pas trop ce qu'il y aurait à +répondre. + + + + +CHAPITRE II. + +Du patois des paysans de comédie. + + +Les poëtes comiques, Molière, Regnard, Dufresny, Dancourt, mettent dans +la bouche de leurs paysans un patois qu'on n'entend plus guère qu'au +théâtre. Ce n'est pas du tout, comme on serait tenté de le croire, un +langage de convention, inventé pour différencier sur la scène l'homme +bien élevé de l'homme rustique et sans éducation; c'est le véritable +langage d'autrefois, qui était dans l'origine celui de tout le monde, +qui s'est trouvé ensuite le langage des classes inférieures, parce que +celui des hautes classes s'était modifié, et qui, aujourd'hui, est +presque effacé même parmi le peuple, parce que le peuple finit toujours +par subir plus ou moins l'influence de la classe supérieure. Il résiste +longtemps; il ne cède que lentement et comme à regret; mais enfin le +contact journalier, l'instinct d'imitation de ce qui paraît meilleur, +produisent leur effet, et gagnent quelque chose sur l'habitude et sur la +fidélité aux traditions. Pour son langage comme pour son costume, le +peuple ne court pas à la mode; il y vient le dernier. Mais la mode une +fois adoptée, il ne s'en veut plus séparer. Nous ne huons aujourd'hui +sur les épaules du peuple que les parures de nos grands-pères. + +Examinons, pour nous en convaincre, quelques traits de ce patois +consacré au théâtre. + +Un des plus caractéristiques est l'alliance d'un verbe au pluriel avec +un pronom personnel au singulier: _Je sommes_ pour être mariés ensemble, +dit Pierrot à Charlotte (_D. Juan_); et Martine: + + Ce n'est point à la femme à prescrire, et _je sommes_ + Pour céder le dessus en toute chose aux hommes! + +C'est ainsi qu'on parlait à la cour de Henri III. Henri Estienne note ce +solécisme comme éclos au Louvre de son temps: + + Pensez à vous, ô courtisans, + Qui, lourdement barbarisants, + Toujours _j'allions_, _je venions_, dites... + +«Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi: _J'allons_, _je +venons_, _je disnons_, _je soupons_.» + +(_Du Langage français italianisé._) + +Mais Henri Estienne se trompe, au moins quant aux dates. Dans sa haine +contre Catherine de Médicis, haine où il entre beaucoup de fiel +religionnaire, comme de protestant à catholique ultramontain et ligueur, +Henri Estienne impute à la cour de Henri III tout ce qu'il peut lui +imputer, juste ou non; il fait arme de tout. Pour le dire en passant, +c'est là ce qui gâte ses _Dialogues du langage françois italianisé_, et +commande de ne s'y fier qu'avec grande réserve; car l'auteur, s'il n'est +de mauvaise foi, est mal instruit. Il va jusqu'à prétendre que François +Ier ne pouvait souffrir les courtisans qui italianisaient. Mais au +contraire: cette manie d'italianisme, que Henri Estienne fait naître +sous Henri III, remonte à François Ier. On en rencontre la trace dans +tous les écrits du temps, dans Marot, dans la reine de Navarre, dans les +correspondances des grands personnages; et, pour ne la point voir, il +faut tout le parti pris de Henri Estienne. Le roi, bien loin de s'en +plaindre, était le premier à en donner l'exemple. Toutes les fautes +signalées avec tant d'amertume par Henri Estienne, non-seulement +François Ier les commettait en parlant, mais il les écrivait même. La +substitution de l'_a_ à l'_e_, de la diphthongue _ou_ à l'_o_ simple: + + N'estes vous pas de bien grans fous + De dire _chouse_ au lieu de _chose à_ + De dire _j'ouse_ au lieu de _j'ose_? + Et pour _trois mois_, dire _troas moas_; + Pour _je fay_, _vay_, _je foas_, _je voas_? + En la fin vous direz _la guarre_, + Place _Maubart_, frère _Piarre_! + + (Henri Estienne, _Du lang. fr. ital._) + +Or, prenez la lettre de François Ier à M. de Montmorency, rapportée à la +suite des lettres de sa soeur Marguerite[80], vous y lirez: + + [80] Lettres de la Reine de Navarre, tom. I, pag. 467. + +«Le cerf nous a menés jusqu'au _tartre_ de Dumigny... _J'avons_ +esperance qu'y fera beau temps, veu ce que disent les estoiles, que +_j'avons_ eu le loysir de voir... Perot s'en est _fouy_, qui ne s'est +_ousé_ trouver devant moy...» + +Ne voilà-t-il pas de quoi autoriser le langage de Martine, de Charlotte +et de _Piarrot_:--«Par ma fi, _Piarrot_, il faut que j'aille voir un peu +ça.--Tu dis, _Piarrot_?...--Je me romps le cou à t'aller dénicher des +_marles_... etc.» + +Nous commettons tous les jours cette faute de joindre un pluriel avec un +singulier, et personne n'y prend garde, tant l'habitude excuse toutes +choses. La seule différence est que nous avons retourné le solécisme de +François Ier: c'est aujourd'hui le pronom que nous mettons au pluriel, +avec le verbe au singulier. Le sentiment de la dignité personnelle est +dans ces derniers temps monté si haut, que personne ne parle plus de soi +qu'en disant avec emphase, _nous_, comme le roi. C'est une manière +d'éviter le _je_, qui est, dit-on, odieux; ce _nous_ solennel jusqu'au +ridicule est-il plus modeste? Mais comme il faut que la grammaire +retrouve toujours son compte, et qu'en définitive _nous_ ne sommes +qu'_un_, on laisse le participe au singulier. «Dans ce drame que _nous +donnons_ au public, _nous nous sommes efforcé_... _nous nous sommes +affranchi_[81]...» + + [81] Une autre formule de modestie raffinée consiste à parler de soi + constamment à la troisième personne. Cela déguise et dissimule tout + à fait la première:--«_Celui qui écrit ces lignes... l'auteur de ce + drame_ ne serait pas digne de suivre de si grands exemples: IL se + taira, LUI, devant la critique... IL sent combien IL est peu de + chose, LUI... IL se sait responsable, et ne veut pas que la foule + puisse lui demander compte un jour de ce qu'IL lui aura enseigné... + IL fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans la salle du + banquet...» Dans toutes ces phrases, le _je_ serait choquant; _il_ + et _lui_ passent inaperçus. + +Les poëtes comiques ne se bornent pas à marier le singulier et le +pluriel, ainsi qu'on faisait dans la docte cour du _Père des lettres_; +ils donnent à cette première personne du pluriel une forme qu'elle n'a +plus. Au lieu de _Nous avons_, _aurions_, _dirons_, c'est _Nous +avommes_, _auriomes_, _dirommes_. + +PIERROT. + +«Tout gros monsieur qu'il est, il serait, parmafiqué, nayé, si je +_n'aviomme_ été là.» + +(_D. Juan_, act. II, sc. 1.) + +On ne saurait mieux parler, ni d'une façon plus conforme à l'étymologie +et à l'ancien usage. + +En effet, observez que l'_m_ caractérise en latin cette première +personne: _Habemus_, _habebamus_, _amamus_, _audimus_, _vidissemus_, +etc. L'orthographe primitive conservait cette _m_. Reportez vos regards +vers l'origine de la langue française; comment parlait-on à la fin du +XIe siècle? + +--«Respundirent ces de Jabes: Dune nus respit set jurs: _manderum_ +nostre estre a tuz ces de Israel. Si _poum_ aver rescusse, nus +l'_attenderum_; si nun, nus nus _renderum_.» + +(_Ier livre des Rois_, p. 36.) + +«Répondirent ceux de Jabès: Donne-nous répit sept jours; (nous) +manderons notre position à ceux d'Israël. Si (nous) pouvons avoir +rescousse, nous les attendrons; sinon, nous nous rendrons.» + +Cette _m_ finale suivie d'une consonne était muette, et de là vient +qu'on prononce nous _manderons_, _attendrons_; mais, suivie d'une +voyelle, elle sonnait, par exemple dans ce verset: + +«Le matin a vus _vendrum_, e en vostre merci nus _mettrum_.» + +(_Rois_, p. 37.) + +Il fallait prononcer «_vendrome_, et en votre merci nous _mettrons_.» + +Le traître Ganelon, ambassadeur de Charlemagne, se présente à Saragosse +devant le roi sarrasin Marsile, + + Et dist al rei: Salvez seiez de Deu + Li glorius que _devum_ aurer. + + (_Roland_, st. 32.) + +Lisez: Et dit au rei: Sauvez seiez de Deu li gloriou que _devome_ +aourer. _Quem debemus a(d)orare._ + +Dans un autre passage, Marsile et ses courtisans conspirent l'assassinat +de Roland, n'importe par quel moyen ni à quel prix: + + Seit qui l'ociet, tute pais puis _aueriomes_[82]. + + (_Roland_, st 28.) + + [82] Les éditeurs ont mal à propos écrit _averiumes_, prenant sur eux + cette distinction, qui n'existe dans aucun manuscrit, de l'_u_ + voyelle et de l'_u_ consonne. La mesure démontre que c'est ici l'_u_ + voyelle qu'il faut prendre. En mettant _averiumes_, le vers est + faux. + +_Aurioumes_, _auriomes_, _aurions_. + + --Qu'en avez fait? ce dit Fromons li viez? + --Sire, en ce bois _l'avonmes nous_ laissié. + + (_Garin_, t. II, p. 243.) + +--«Se nous _demenomes_ ensi li uns les aultres et _alomes_ rancunant, +bien voi que nous reperdrons toute la tiere, et nous meismes _seromes_ +perdu.» + +(_Villehard._, p. 199.) + +La troisième personne du pluriel a pour caractéristique l'_n_: + + Franceis sunt bon, si _ferrunt_ vassalment. + + (_Roland_, st. 83.) + +_Ferront_, par syncope pour _feriront_; les Français sont bons, dit +Roland; ils frapperont en braves. + +Mais cette troisième personne aujourd'hui ne se termine plus en _ont_, +excepté au futur; aux autres temps l'_e_ muet a remplacé l'_o_; _ils +aiment_, _ils appellent_, _etc._ Il y avait jadis plus d'uniformité: + +PIERROT. + +«Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu vois bian qu'_ils_ nous _appelont_!... +Que d'histoires et d'engingorniaux _boutont_ ces messieux-là!... Jarni, +v'là où l'on voit les gens qui _aimont_!...» + +(_Don Juan_, act. II, sc. 1.) + +Je retrouve également cette forme dans la traduction du _livre de Job_, +faite au commencement du XIIe siècle:--«Li Caldeu... envaïrent les +chamoz, si les _enmenont_.» + +(P. 501.) + + Un duc i ot, _qu'apelont_ Fauseron. + + (_La Desconfite de Roncevaux_, introd. du _Roland_, p. 55.) + +«Il y eut un duc qu'ils appellent Fauseron.» + +Cette forme dérive manifestement de la forme latine en _unt_: _legunt_, +_audiunt_, _faciunt_. On disait _ils font_, et, par analogie, _ils +lisont_, _ils entendont_. L'esprit humain tend toujours à la simplicité, +à l'unité. Comme nos pères avaient regardé la seconde déclinaison latine +pour régler sur elle leurs substantifs masculins, mettant une _s_ au +singulier (_dominus_) et l'ôtant au pluriel (_domini_) peut-être +avaient-ils choisi de même la conjugaison en _ere_, _ire_, pour modèle +de la leur. + + * * * * * + +Aucune consonne finale ne sonnait sur la voyelle précédente, mais elle +était réservée pour sonner sur la suivante, s'il y avait lieu. Ainsi +Pierrot parle aussi correctement que sensément lorsqu'il dit à +Charlotte: + +«Je te dis _toujou_ la même chose, parce que c'est _toujou_ la même +chose. Et si ce n'était pas _toujou_ la même chose, je ne te dirais pas +_toujou_ la même chose.» + +(Molière, _Don Juan_.) + +Par la même raison, _entonnoi_ est très-bien prononcé pour +_entonnoirs_.--«Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, +et de grands _entonnois_ de passement aux jambes.» + +(_Ibid._) + +_Entonnois_ est comme _refretois_ (_refectoires_), dans ce passage de la +_Cour de Paradis_, où le bon Dieu, voulant convoquer une assemblée +générale des saints, leur envoie comme huissiers saint Simon et saint +Jude: Allez, leur dit-il, + + Alez m'en tost par ces destrois, + Par chambres et par _refretois_; + Semonez-moi et sains et saintes. + + (Barb., I, p. 202.) + +Vous avez vu que la notation _en_ sonnait toujours comme dans _menteur_, +et jamais comme nous la faisons sonner aujourd'hui dans _je viens_ et +les noms propres _Vienne_, _Ardennes_, _Gien_, _Agen_. Vous ne serez +donc pas surpris d'entendre les paysans du théâtre vous dire: Hé +_bian_!--Je _revians_ tout à l'heure.--Ça n'est _rian_!--J'en avons vu +_bian_ d'autres! + +(_D. Juan._) + +Vous avez vu également que cette notation _ui_ avait été inventée pour +altérer la valeur originelle de ce caractère _u_, qui sonnait _ou_, +comme en latin;--que d'abord _ui_ sonna _u_, et plus tard _i_, toujours +par un son simple. + +Appliquez cette règle aux mots _lui_, _je suis_, _je puis_, _et puis_: +vous approuverez nécessairement le peuple qui dit _pisque_, _et pis_; et +Charlotte disant à Pierrot:--«Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon +himeur, et je ne me _pis_ refondre.--Enfin, je t'aime tout autant que je +_pis_!--Je vous _sis_ bian obligée, si ça est.» + +Et Pierrot disant à Charlotte: + +«Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont tout farcis (de rubans), +_depis_ un bout jusqu'à l'autre!...» + +«Regarde la grosse Thomasse, comme alle est assotée du jeune Robin! Alle +est toujou autour de _li_ à l'agacer... toujou alle _li_ fait queuque +niche, ou _li_ baille queuque taloche en passant...» + +Vous dites encore, avec une réticence: _Queu diable!_ pour _quel +diable!_... absolument comme dit Pierrot: «Morgué! _queu mal_ te +fais-je?» (_Voy._ p. 54 et suiv.) + + * * * * * + +Vous avez été averti que _oi_ sonnait jadis _oué_; que _les Français_ +avaient été successivement _les Fransoués_, puis _les Francés_; c'est +pourquoi il est bon, aujourd'hui qu'ils sont devenus _les Français_, +d'écrire leur nom par _ai_, en dépit des gens qui, pour ce fait, +vilipendent encore tous les jours _monsieur de Voltaire_, comme ils +l'appellent très-malignement. + +_Moi_, _foi_, _roi_, étaient donc prononcés _moué_, _foué_, _roué_, en +un monosyllabe très-bref. + +Le son ouvert de cet _oi_ est un des griefs de Henri Estienne contre les +seigneurs de son temps, qui prononçaient _troas moas_, _je voas_. +Pierrot avait pris d'eux cette mauvaise prononciation: + +CHARLOTTE. + +«Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine: si je sis madame, je te +ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage +cheux nous. + +PIERROT. + +«Ventreguienne! je gny en porterai jamais, quand tu m'en payerois _deux +fouas_ autant!» (_Don Juan._) + +Mais pour cette _fouas_ il faut pardonner à Pierrot, car sa cause est la +nôtre; et nous ne saurions le condamner sans nous enfermer dans le même +arrêt. + +Que reste-t-il encore? Certaines syncopes hardies. + +CHARLOTTE. + +«Je vous dis _qu'ous_ vous teigniez!... Parce _qu'ous_ êtes monsieu!...» + +C'est encore un emprunt au langage de la cour de François Ier, qui +disait sans façon, _a'vous_, _sa'vous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_. +La reine de Navarre ne s'est point fait scrupule d'user de cette syncope +dans ses poésies mystiques, et Théodore de Bèze l'autorise par une règle +expresse. (_Voy._ p. 225 et 226.) Ayant pour elle ces graves autorités, +Charlotte ne peut être inquiétée pour son style. + +Ce n'est pas la peine de s'arrêter à ces formes, _je lairai_, _je +donrai_, pour _je laisserai_, _je donnerai_: + + Compère Guilleri, + Te _lairras_-tu mouri? + + (_Chanson populaire._) + + Garçon aiment joiel niant: + Il aiment plus le sec argent. + Ainsois li _donrai_ quinze sous. + + (_R. de Coucy_, v. 3123.) + +«Les valets n'aiment pas les bijoux; ils préfèrent l'argent sec. Hé +bien! je lui donnerai quinze sous.» + +Sur ce futur syncopé, voyez pages 210-213. + +Ces mauvaises liaisons, _on z'a_, _on z'entra_, sont également +expliquées au chapitre des consonnes euphoniques:--«_Uns_ entrad n'ad +gaires el paveillom le rei, pur li ocire.» (_Rois_, p. 104)--«On entra +naguère au pavillon du roi, pour le tuer.» + + * * * * * + +AVEC Z'UN. Dans un vaudeville de Désaugiers, une servante souhaitant la +bonne fête à son maître: Acceptez ce rasoir, lui dit-elle, _avec z'un +cuir_. On rit; il n'y a pas tant de quoi rire: Madelon prononce +conformément à l'ancienne orthographe: _Avecques_ un cuir. (_Voy._ p. +102.) + +D'autres locutions, aujourd'hui condamnées, se trouvent dans les +meilleurs écrivains du moyen âge, par exemple, _tant seulement_: + +«Se nous sommes chi _tant seulement_ cinq jours sans autre secours de +viande, grant mervelle iert se nous ne sommes tous morz.» + +(_Villeh._, p. 201.) + +«Si nous restons ici seulement cinq jours sans autre secours de +subsistance, c'est grand merveille si nous ne sommes tous morts.» + +En un mot, et pour conclure, le patois des paysans de théâtre n'est +autre chose que l'ancienne langue populaire, c'est-à-dire, la véritable +langue française, notre langue primitive, qui s'est déposée au fond de +la société, et y demeure immobile. C'est de la vase, disent avec dédain +les modernes. Il est vrai; mais cette vase contient de l'or, beaucoup +d'or. + + + + +CHAPITRE III. + +De l'orthographe de Voltaire. + + +L'orthographe de Voltaire n'est point du tout de Voltaire, en ce sens, +du moins, qu'il n'en a pas été le premier promoteur; mais comme il en a +été le plus zélé, et qu'en définitive son zèle a triomphé, il n'y a pas +d'injustice à lui en attribuer le mérite. Racine s'en était servi avant +Voltaire, et d'autres avant Racine; seulement, ils ne l'avaient pas +érigée en système. + +Le grammairien Latouche, voulant indiquer la prononciation de l'_oi_ +dans les imparfaits des verbes, dit: «_Je chantois_, _je mangeois_, _je +chanterois_; prononcez: _Je chantais_, _je mangeais_, _je chanterais_.» +(T. Ier, p. 50, 4e édit.) Ainsi, la substitution était déjà trouvée, et +la notation par _ai_ signalée comme la plus exacte. Et ce n'est pas +Voltaire qui avait soufflé Latouche, car Latouche composa son _Art de +bien parler français_ en 1694, l'année même de la naissance de Voltaire. + +La querelle des _François_ et des _Français_ montre clairement que les +partisans de l'ancienne notation, à la tête desquels marchait M. Nodier, +n'entendaient absolument rien à la question. Ils partent tous de ce +principe, que _oi_ représentait autrefois le son que nous figurons _ai_ +aujourd'hui, et ils soutiennent que l'un y est aussi bon que l'autre. On +vient de voir ce qu'en pensait un grammairien du commencement du XVIIe +siècle. Il est faux qu'on prononçât jadis _les Français_: on disait _les +Fransoués_. Oi sonnait comme _oués_ très-bref. On disait _le roué_ pour +_le roi_, _l'histouére_, un _vouéle_, un _clouétre_, _connouétre_, +_etc._; manière de prononcer qui s'est conservée en quelques provinces, +particulièrement en Picardie. Dans une satire à l'abbé de Tyron, +imprimée à la fin du Regnier, édition de Genève (t. II, p. 161): + + Et moi, qui ne veux point faire le moulinet, + Je quitterois le jeu nu-pieds et sans bonnet; + Je laisserois madame à desguiser l'_histoire_, + Au hasard de plaider maint jour pour son _douaire_. + +Grimm, dans l'affaire de la mystification de l'abbé Petit, curé de +Mont-Chauvet, en basse Normandie, rapporte que cet illustre auteur de +_David et Bethsabée_ faisait rimer _angoisse_ et _tristesse_, et que +Jean-Jacques Rousseau attaqua cette rime[83]. Le curé défendit +intrépidement sa rime; Grimm ne dit pas par quels arguments, et c'est +dommage. Mais enfin, l'abbé Petit aurait pu se mettre à couvert sous +l'autorité de Saint-Gelais: + + [83] _Corresp._, t. I, p. 407. + + Il vint l'autre jour ung cafard + Pour prescher en notre _paroisse_, + Et je lui dis: Frere Frappart, + Qui vous fait venir ici? _Est ce_ + Pour dresser l'ame _pecheresse_, + Ou chercher la brebis errante? + Non, dit il, la brebis je _laisse_ + Pour avoir la laine de rente. + +Évidemment, il faut prononcer _parouesse_. + +Ouvrez le traité latin de Baïf, _De re restiaria_, imprimé en 1535, chez +Robert Estienne; l'auteur traduit souvent en français le nom des objets +dont il parle. Vous lisez là, _ung voéle_, _ung mirouer_, une _boëtte_, +une _coëffe_, un _boësseau_, qu'on écrit aujourd'hui boîte, coiffe, +boisseau, et qu'on prononçait alors _bouéte_, _couéfe_, _bouésseau_. + +Marguerite, soeur de François Ier, reine de Navarre, fait rimer sans +difficulté _étoiles_ avec _demoiselles_: + + Allez où sont dames et _damoyselles_ + Comme un soleil au milieu des _estoiles_. + + (_La Coche_, p. 316 du t. II des _Marguerites_.) + +On prononçait _étouéles_. + +Jacques Pelletier, du Mans, avait inventé un système complet +d'orthographe, afin, disait-il, de conformer l'écriture à la +prononciation. C'est peut-être le premier de nos grammairiens qui se +soit mis en tête cette imagination malheureuse, si souvent reproduite +depuis. C'est dommage, car Jacques Pelletier était un homme de mérite, +fort bien venu de Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à +laquelle il devait dédier son _Traité de l'orthographe et de la +prononciation_. Mais Marguerite étant morte dans l'automne de 1549, un +peu avant la publication du livre, Pelletier le dédia à Jeanne d'Albret, +fille de la défunte. On a aussi de Pelletier un Art poétique en prose et +des Opuscules en vers, où l'on rencontre de très-jolies choses; mais la +lecture en est difficile et désagréable, parce que l'auteur a voulu +donner le bon exemple, en employant le premier sa nouvelle et bizarre +orthographe, exemple qui resta sans imitateurs. Aujourd'hui les livres +de Pelletier ont le mérite de nous révéler bien des secrets de la +prononciation du XVIe siècle; par exemple, ils nous donnent la certitude +que _oi_ sonnait _oué_. + + +DE DAMOÉSELLE LOUISE D'ANCÉZUNE AN AVIGNON. + +ODE. + + Les _histoeres_ sont pleines + De Corines, d'Héleines, + De Lucreces ancor. + Les poètes la _gloere_ + Des fammes nous font _croere_, + La sonnant a grand cor... etc. + + (_Opuscules_, p. 101.) + +Observez que la prononciation que Pelletier prétend noter n'est pas +celle de sa province, mais celle de Paris et de la cour. + +Que d'ailleurs cette prononciation fut la prononciation traditionnelle +du XIe siècle, l'orthographe constante du _livre des Rois_ ne permet pas +d'en douter. Le _livre des Rois_ écrit les imparfaits en _ois_, _oué_. + +Je croyais, dit Naaman, qu'Élisée viendrait jusqu'ici, _putabam quod +egrederetur ad me_:--«Jo _quidoué_ que il en eisit e jesque a mei +venist.» (_Rois_, p. 362.) + +Tant que l'enfant de Bethabée a vécu, j'espérais, dit David, que Dieu le +guérirait; c'est pourquoi je _jeûnais_ et _pleurais_:--«Tant cume li +enfes vesquid, _jo esperoué_ que Deu le guaresist, e pur ço _jeunowe_ e +_pluroué_.» (_Ibid._, p. 161.) + +La raison alléguée par l'ancienne Académie pour repousser l'orthographe +de Voltaire, c'est que _oi_ était aussi propre que _ai_ pour noter la +finale de l'imparfait de l'indicatif. Ils posaient en principe cette +erreur, qu'on avait toujours prononcé cet imparfait comme on fait +aujourd'hui. + +Voltaire ignorait que la prononciation eût changé considérablement; +mais, pour noter ce qu'il entendait, il prenait dans l'orthographe +contemporaine la notation à son avis correspondante au son, et il ne se +trompait pas. On a de tout temps écrit gramm_ai_re, pal_ai_s, le +M_ai_ne, retr_ai_t, m_ai_s, jam_ai_s, si ce n'est en Normandie, où ce +son était figuré par _ei_: Engl_ei_s, Franc_ei_s, pl_ei_dier, etc. + +Ainsi, d'Olivet, d'Alembert, l'Académie, M. Nodier, et tous les +adversaires de Voltaire sur cette question, commettaient une erreur +double: + +1º Ils attribuaient à la notation _oi_ une valeur qu'elle n'a jamais +eue; + +2º Ils refusaient à la notation _ai_ la valeur qui lui a toujours été +propre depuis que notre langue possède des diphthongues; sans compter +l'erreur d'attribuer à Voltaire ce qui ne lui appartenait pas. Puisque, +selon eux, _oi_ équivalait si pleinement à _ai_, que n'écrivaient-ils la +province du M_oi_ne, un pal_oi_s, la gramm_oi_re, le verbe f_oi_re, +etc.? Pourquoi deux notations diverses du même son? + +L'orthographe dite de Voltaire avait été proposée, en 1675, par un +avocat du Parlement de Rouen, nommé Bérain. Après des combats +opiniâtres, elle a fini par triompher en 1835: l'Académie franç_ai_se, +dans sa nouvelle édition de son dictionnaire, adopte enfin l'orthographe +de Voltaire. Dieu soit loué! Il a fallu cent soixante ans pour en +arriver là! Encore ni lui, ni elle, peut-être, n'ont-ils jamais bien su +combien cette mesure était au fond raisonnable et juste. + + * * * * * + +Voltaire écrivait et voulait qu'on écrivît _fesant_, _bienfesant_, et il +avait raison: la forme la plus ancienne n'est pas _faire_, mais _fere_. +Cela est attesté non-seulement par les manuscrits, mais encore par ces +formes, _je ferais_, _je ferai_, et par le prétérit _je féis_, contracté +maintenant en _je fis_. Il est impossible de tirer _je fis_ de la forme +_faire_. + +Le _livre des Rois_ écrit toujours, en contractant, _je frai_, _tu +fras_, qui ne peuvent venir que de _fere_. + +Pourquoi écrivons-nous, en effet, _je prendrai_ avec contraction, et _je +ferai_ sans contracter? + +Théodore de Bèze est contre _fesant_, parce qu'il pose en principe que +l'infinitif est _faire_, et ne veut pas qu'_on change le spondée en +ïambe_. Ménage est pour; et sa raison est encore meilleure que celle de +Bèze: c'est que le peuple parisien prononce _fesant_: «Il faut donc dire +_fesant_.» + +Le hasard a voulu que Ménage tirât ici d'une règle fausse une +conséquence juste. La prononciation populaire est une induction qu'il +faut vérifier, mais non pas une autorité absolue. Il est également +indigne d'un esprit critique d'admettre ou de rejeter par cette seule +considération: Le peuple dit ainsi. C'est pourtant la manière habituelle +de procéder de Ménage: il se détermine en faveur de _nentilles_ et +_castonade_, contre _lentilles_ et _cassonade_, parce que la première +prononciation est celle du peuple de Paris. + + * * * * * + +Enfin le troisième point de la réforme proposée par Voltaire porte sur +les pluriels en _ants_ ou _ents_, d'où Voltaire retranche le _t_. + +J'ai fait voir (p. 77-81) combien cette suppression était logique et +conforme à l'usage primitif. Je ne reproduirai pas ici mon argument, +mais je citerai celui d'un élève de M. Nodier, par conséquent violent +antagoniste de Voltaire. L'école de M. Nodier reproche à Voltaire +d'avoir corrompu l'ancienne orthographe; c'est là le grand crime, +l'accusation terrible! On ne manque pas de la mettre en avant au sujet +des pluriels dépouillés de leur _t_. + +«De sorte que si une dame leur écrit qu'elle a des _enfans charmans_, +ces étrangers, _moins sots que les grammairiens de l'école de Voltaire_, +répondront à cette dame qu'elle est aussi _charmane_ que ses _enfans_ +sont _charmans_.» + +(_Rem. sur la Lang. franç._, I, 454.) + +Ce raisonnement a droit de surprendre dans la bouche d'un élève de +l'École des chartres, car il s'en suivrait rigoureusement que tous ceux +qui ont écrit depuis l'origine de la langue jusqu'à la fin du XVe +siècle, sont _des sots de l'école de Voltaire_. En effet, pas un ne met +le _t_ au pluriel, mais tous le changent en _s_: une caractéristique +remplace l'autre. + +Prenons une phrase des _Cent Nouvelles_:--«Advint, certaine espace +après, que, par le conseil de plusieurs de ses _parens_, amis et +_bienvueillans_, monseigneur se maria.» + +(I, 102, _édit. de M. Leroux de Lincy_[84].) + + [84] Je la choisis comme la meilleure, et la plus fidèle aux + manuscrits. + +Cette orthographe de Louis XI ou de son secrétaire autoriserait donc à +conclure que _parent_ fait au féminin _paranne_, et _bienveillant_, +_bienveillane_? Non; mais on en conclurait plus juste qu'il faut étudier +les règles quand on est étranger, et même quand on ne l'est pas; et, par +supplément, que si Voltaire est un sot, il l'est du moins en nombreuse +et respectable compagnie. + +En résumé, je vois que sur la question des imparfaits, sur celle du +verbe _faire_ ou _fere_, sur celle des pluriels, Voltaire, conseillé +uniquement par le bon sens et par l'instinct, s'est rencontré avec les +créateurs de notre langue; tandis que l'école imposante de M. Nodier, +toute poudreuse et orgueilleuse de son moyen âge, s'est complétement +fourvoyée sur les trois points. Mais Voltaire, aux yeux de certaines +gens, peut-il avoir raison sur rien? Peut-il, ayant mal parlé de la +_Bible_, avoir bien parlé de l'orthographe? Ils se sont donc obstinés, +ils s'obstinent et s'obstineront, semblables à ces martyrs des +croisades, + + Qui tombaient pieux et fidèles, + En combattant jusqu'au trépas + Pour des vérités éternelles + Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas. + +Voltaire a déjà gagné son procès sur la première question, je veux dire +sur l'orthographe des imparfaits. Il ne faut qu'avoir patience: il le +gagnera de même sur _fesant_ et _je fesais_, et sur les _enfans_ et les +_ignorans_. + + + + +CHAPITRE IV. + +De l'âge de quelques mots et de quelques locutions. + + +Si jamais nous avons un bon dictionnaire français, ce ne sera pas avant +qu'on possède l'acte de naissance de chaque mot. On en viendra là; ce +travail est beaucoup plus effrayant par l'apparence qu'il n'est +difficile en réalité. On a bien déterminé l'âge de chaque poignée de +terre dont se compose notre chétif globe. Il est moins téméraire +d'interroger les mots que d'interroger les pierres et la poussière. Si +peu disposé qu'il soit à répondre, un mot sera toujours aussi capable de +raconter son histoire qu'un grain de sable la sienne. Or, les grains de +sable ont parlé; les mots parleront à leur tour; il n'est que de savoir +s'y prendre. + + * * * * * + +Quand on sera par ce moyen arrivé au noyau de la langue française, je +crois qu'on sera surpris de ce qu'on y trouvera: des mots regrettables +tombés en débris, d'autres qui vivent encore à moitié, d'autres +estropiés, d'autres qui, pour sauver leur existence, ont été obligés de +se transformer, de se déguiser sous une acception nouvelle, parfois +opposée à leur acception primitive: par exemple, le mot _valet_, qui a +désigné successivement le fils d'un gentilhomme, un jeune prince, et un +laquais du plus bas étage; _vassal_, _vasselage_, autrefois _brave_, +_bravoure_; d'autres locutions qui semblent nées d'hier, et qui se +retrouvent dans le berceau de la langue, parfaitement intactes, n'ayant, +depuis six siècles, perdu ni altéré un seul de leurs traits. + +Qui croirait que _s'évertuer_ se trouve dans un poëme du XIe siècle, la +_chanson de Roland_? Qui s'aviserait d'y chercher _arpent_, +_manoeuvrer_? + +Roland à l'agonie lutte énergiquement contre la mort: + + Co sent Rollans: la veue ad perdue, + Met sei sur piet, quanqu' il poet _s'esvertue_. + + (_Roland_, st. 168.) + +Et l'archevêque Turpin, également blessé à mort, se traîne vers un +ruisseau pour y chercher un peu d'eau, dont il ranime Roland évanoui; +mais le coeur lui manque au bout de quelques pas, il tombe: + + Einz qu'on alast _un seul arpent_ de camp, + Falt li le coer, si est chaeit avant. + + (_Id._, st. 163.) + +L'unique différence, c'est que l'arpent marquait alors une mesure de +champ beaucoup plus petite. + + * * * * * + +MANOEUVRER ou MANOUVRER signifiait _ouvrer de la main_. La poignée dorée +de Joyeuse, l'épée de Charlemagne, était _manouvrée_: + + En l'oret punt l'a faite _manuverer_. + + (_Roland_, st. 179.) + +Regnard fait dire au Crispin du _Légataire_: + + Quarante mille écus d'_argent sec_ et liquide, + De la succession voilà le plus solide. + +ARGENT SEC est une expression du temps de saint Louis; je la retrouve +dans un conte de Rutebeuf, où un curé, accusé d'avoir donné la sépulture +chrétienne à son âne, porte à son évêque, comme legs du défunt, vingt +livres d'_argent sec_: + + Vingt livres en une courroie, + _Tous sés_, et de bonne monnoie. + + (_Le Testament de l'Asne_, Barb., I, 119.) + +Et dans le roman du châtelain de Coucy: + + Garson aiment joiel noiant, + Il aiment miex _le sec argent_. + +NE SONNER MOT, expression du XIe siècle. On la rencontre à chaque page +du _livre des Rois_:--«Li reis lur out cumanded que _ne sunassent mot_.» +(_Rois_, p. 410).--«A sun baron _mot ne sunad_.» (_Ibid._, 99). + + * * * * * + +DE PAR LE ROI est du même temps; mais on écrivait mieux qu'aujourd'hui, +en mettant un _t_ à _part_:--«Ysaie vint à li, si li dist: _De part +nostre Seignur_» (_Rois_, p. 416); _a parte Domini nostri_. (_Voy._ plus +bas l'article de PAR.) + + * * * * * + +Le peuple conserve une expression qui était jadis très-commune, et, à ce +qu'il paraît, du meilleur style, puisqu'elle est employée à chaque +instant dans la version des saintes Écritures. C'est le mot _battant_, +pris comme adverbe: Un habit _tout battant neuf_:--«Il enveiad ses +message _tut batant_ après Abner.» (_Rois_, p. 132.) + + * * * * * + +Qui s'aviserait dans un récit du moyen âge d'employer le mot _emprunté_ +comme l'on fait aujourd'hui, _un air emprunté_, _tournure empruntée_, +_vous êtes emprunté_, semblerait coupable d'un énorme anachronisme de +style. Cette métaphore n'est-elle pas née d'hier? Point du tout! Elle +est du XIIIe siècle. A la fête donnée à Vandeuil par le sire de Coucy: + + Avoec madame de Coucy + Furent maintes dames parees; + Pas ne sembloient _empruntees_ + A festoier estrange gent. + + (_Le Roman dou Chast. de Coucy_, v. 903.) + +L'auteur d'_Agolant_, après avoir décrit l'équipage guerrier et la bonne +mine de Charlemagne, termine ainsi le portrait: + + Esvos li rois richement atorné, + Auges ressemble du ciel jus devalé: + Ne semble pas chevalier _emprunté_. + + (_Agolant_, Bekker, p. 163.) + +AVOIR LA HAUTE MAIN SUR QUELQU'UN, SUR QUELQUE CHOSE, métaphore usitée +dès le XIe siècle, si ce n'est qu'au lieu de _sur_ on disait _envers_: + +«E la malvaise gent et les fils Belial se asemblerent entour lui, e +_ourent la plus halte main envers Roboam_, le fils Salomun.» (_Rois_, p. +298.) + + * * * * * + +LES OREILLES CORNENT:--«Tel vengeance frai sur Iuda e sur Ierusalem, que +a ces ki lorrunt, tut _les orilles lur en cornerunt_.» (_Rois_, p. 420.) + +EN TAPINOIS. On disait, du temps de Philippe-Auguste, _en tapin_ (_n_ +euphonique). Le traducteur du _livre des Rois_ ayant à rendre ces mots: +«_Et surrexit David clam, et venit ad locum ubi erat Saul_,» met:--«E +David levad priveement, e _en tapin_ vint la u li reis fud.» (_Rois_, p. +103.) Les verbes _se tapir_, _s'atapir_, se rencontrent souvent dans la +version des _Rois_ et dans les livres du même temps: + +--«Un prestres, qui avoit nom Plegilles, un jor pria nostre Seigneur +qu'il li monstrast (en) quel forme et quel semblance _s'atapissoit_ souz +le pain et le vin que li prestres sacroit a l'autel.» + +(_Vies des SS. Pères_, liv. II, dans Roquefort.) + + * * * * * + +Voici maintenant un relevé de quelques mots, propre à faire voir combien +certaines idées ou nuances d'idées sont récentes parmi nous; car +l'histoire des mots est celle des idées, et c'est par où le travail que +je propose sur l'âge des mots serait philosophique, puisqu'il +retracerait avec exactitude le progrès de la pensée et le mouvement de +la civilisation. + + * * * * * + +DÉSAGRÉMENT: «Ce mot est nouveau, et commence à s'établir,» écrit +Bouhours en 1675, deux ans après la mort de Molière. + + * * * * * + +INSIDIEUX a été fait par Malherbe. Ce mot, aujourd'hui parfaitement +établi, était encore repoussé à la fin du XVIIe siècle. «S'il avait +passé, dit Bouhours, il aurait frayé le chemin à _insidiateur_; mais +comme on a rebuté _insidieux_, je crains qu'on ne reçoive pas +_insidiateur_.» La conséquence du père Bouhours s'est trouvée fausse: +_insidieux_ est admis, et _insidiateur_ ne paraît pas avoir la moindre +chance de l'être. Toutefois, attendons tout du temps, et ne préjugeons +rien. + + * * * * * + +SAGACITÉ se trouve dans Saint-Réal, dans Balzac; Gassendi: _Cela passe +la sagacité de l'esprit humain_; et Balzac: _La sagacité scaligérienne_. +Mais c'était du néologisme; c'était parler latin, italien ou espagnol en +français:--«Par malheur, les femmes ne l'entendent pas, et ont peine à +s'en accommoder.» (Bouhours, _Rem. nouv._). + +Au XVIe siècle, les diminutifs firent irruption dans la langue, sous les +auspices de Ronsard et de son école, sans oublier la bonne demoiselle de +Gournay, la fille d'alliance de Montaigne, qui avait pour eux une +faiblesse très-tendre. Il en parut des foules; tout a été balayé, comme +on balaye les débris des jouets des enfants parvenus à l'âge de raison. +Nous avons pourtant gardé _amourette_ et _historiette_, dont le second +était inconnu à Ronsard. + + * * * * * + +CAVALIER et CAVALIÈREMENT, venus du fond de la Gascogne, se sont +installés malgré Balzac. Ils trouvèrent de bons protecteurs à la cour, +d'où ils se répandirent dans la ville. La Fontaine a dit: + + Un équipage _cavalier_ + Fait les trois quarts de leur vaillance. + +Vers la même époque on fit _improbation_, _infatuation_, _immodération_, +et d'autres mots pareils, qui eurent des succès divers. + +Balzac n'est pas le père d'_urbanité_, que Ménage lui avait d'abord +attribué, trompé sans doute par la vraisemblance du fait. Balzac, à la +vérité, emploie ce mot, mais en lui reconnaissant l'_amertume de la +nouveauté_. Pellisson et Patru l'impriment en italique. + + * * * * * + +URBANITÉ devrait être de Balzac; mais était-ce à Chapelain à créer +SUBLIMITÉ? + + * * * * * + +Ménage a fait PROSATEUR, et il ne manque pas de s'en vanter bien haut, +criant: J'ai fait _prosateur_! Sur quoi le père Bouhours, qui détestait +Ménage, et semble n'avoir écrit ses _Remarques_ que pour avoir occasion +de le déchirer, lui fait une querelle de vingt-deux pages consécutives +et bien pleines, ni plus, ni moins. + +Il constate d'abord que «_prosateur_ est né sous une malheureuse étoile, +et a vieilli sans faire aucun progrès à la cour, ni même en province.» +Il démontre ensuite qu'il en devait être ainsi; sa démonstration, +passablement pédantesque, se fonde sur ce que _prosateur_ devrait +signifier un faiseur de _proses_ pour l'Église, et sur ce que le verbe +_proser_ est encore à faire. Le premier argument est ridicule, et le +second est faux. Théophile, ou quelque autre adversaire de l'école de +Malherbe, avait dit: + + Tout ce qu'il propose + N'est que _proser_ des vers ou rimer de la prose. + +Si le jésuite Bouhours n'avait pas été aveuglé par son inimitié contre +Ménage, il aurait reconnu que _prosateur_ était un mot nécessaire pour +remplacer _orateur_, mal à propos employé dans ce sens; et, au lieu de +combattre ce mot par de mauvaises raisons et de petites épigrammes +hypocrites encore plus mauvaises, il se fût appliqué à le recommander et +à en montrer l'utilité. Au reste, le succès définitif de _prosateur_ +prouve deux choses: que tout jésuite n'est pas prophète, et qu'on peut +réussir sans eux, voire malgré eux. + + * * * * * + +RENAISSANCE, mot nouveau en 1675, au témoignage de Bouhours. + + * * * * * + +EMPORTEMENT. «Nous avons vu naître ce mot, sans que nous sachions +précisément qui en est l'auteur.» (Bouhours, _Nouv. Rem._) + + * * * * * + +PASSIONNER et SE PASSIONNER. Vaugelas a rejeté le premier dans le sens +actif d'_aimer avec passion_, quoiqu'il admît le participe passif +_passionné_; il déclare excellent le verbe réfléchi, _se passionner pour +quelqu'un ou pour quelque chose_. Le temps a confirmé l'arrêt de +Vaugelas. + + * * * * * + +IMPATIENT DU JOUG. Ce latinisme, autorisé par Ménage, révoltait le père +Bouhours, qui n'est pas moins scandalisé de _calvitie_, d'_obscénité_, +et de ces néologismes, _bien mériter de..._, _il n'est pas donné à tout +le monde..._ + + * * * * * + +OBSCÉNITÉ avait été déjà raillé par Molière dans _la Comtesse +d'Escarbagnas_: «Comment dites-vous cela, madame? _obscénité_? Il est +tout à fait joli!» Cela ne l'a pas empêché de passer. + + * * * * * + +ACCUSER RÉCEPTION ou LA RÉCEPTION _d'une lettre_, locution créée par +Balzac. + + * * * * * + +INTOLÉRANCE, INEXPÉRIMENTÉ, INDÉVOT, IRRÉLIGIEUX, IMPARDONNABLE, étaient +encore discutés à la fin du XVIIe siècle, et n'ont pris pied dans la +langue que pendant le XVIIIe. Quant à _intolérance_, l'établissement +tardif du mot, lorsque depuis si longtemps on possédait la chose, +atteste le progrès de la philosophie. Le zèle éloquent de Voltaire en +faveur de la tolérance, et contre l'_intolérance_, a profondément +enraciné l'un et l'autre mot dans notre langue. Si le mot _tolérance_ +n'eût pas existé, Voltaire était digne de l'inventer, comme l'abbé de +Saint-Pierre le fut de créer le mot _bienfaisance_. La devise du bon +abbé était, _Paradis aux bienfaisants_; il s'y trouvera sans doute aussi +quelque petite place réservée aux tolérants, d'autant qu'il n'en +faudrait guère pour les loger tous. + + * * * * * + +INDÉVOT fut accueilli par Boileau, et cette protection ne dut pas +contribuer faiblement à sa fortune: + + Laissez là, croyez-moi, gronder les _indévots_, + Et sur votre salut demeurez en repos. + +Mais la _Satire des femmes_, composée en 1693, l'année de la mort du +pauvre la Fontaine, ne fut publiée que l'année suivante, onze ans juste +après le décès de Molière, et dix-sept ans après l'apparition de +_Tartuffe_. _Dévot_ se trouve dans _Tartuffe_: _Ah! vous êtes dévot, et +vous vous emportez!_ _Indévot_ ne s'y trouve pas. Molière, qui l'eût si +bien placé, n'avait à sa disposition que LIBERTIN: + + Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, + Je le soupçonne encor d'être un peu _libertin_: + Je ne remarque point qu'il hante les églises. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mon frère, ce discours sent _le libertinage_. + +Chose étrange, de voir comme dans le cours du temps la valeur des mots +s'en va à la dérive! Qui croirait aujourd'hui que _libertin_, dans le +XVIIe siècle, pouvait avoir une acception favorable? Peut-être même, à +sa naissance, n'en avait-il point d'autre. «_Libertin_ signifie +quelquefois une personne qui vit à sa mode, sans néanmoins s'écarter des +règles de l'honnêteté et de la vertu. On dira d'_un homme de bien_, +ennemi de tout ce qui s'appelle servitude: Il est _libertin_; il n'y a +pas un homme au monde plus _libertin_ que lui. Une honnête femme dira +même d'elle, _jusqu'à s'en faire honneur_: Je suis née _libertine_. Ces +mots, en ces endroits, ont un bon sens et une signification délicate.» +(Bouhours, _Remarq. nouv._) + +De nos jours, le sens de _libertin_ s'est restreint aux moeurs, sans +doute resserré dans cette limite par _indévot_ et _irréligieux_. A coup +sûr, aucune femme honnête n'oserait plus dire d'elle-même, Je suis née +_libertine_; loin de s'en faire honneur. + + * * * * * + +Saint-Évremond a fait une dissertation sur le mot VASTE; marque que ce +mot alors était encore nouveau et mal assuré. Nous devons à Ronsard +AVIDITÉ, ODE et PINDARISER; PUDEUR, à Desportes; ÉPIGRAMME, à Baïf, qui +a fait aussi AIGRE-DOUX et ÉLÉGIE. Au XVIe siècle, la renaissance des +études mit tous les cerveaux en fermentation, et produisit une émulation +incroyable à qui enrichirait le plus notre langue des dépouilles de +l'antiquité. Il en demeura quelque chose. + +Cette émulation se transmit au XVIIe siècle, mais moins générale, moins +indépendante, et disciplinée par l'hôtel de Rambouillet, qui avait +conquis une espèce de droit d'inspection sur ces matières. En cette +noble demeure se trouvaient les bureaux de l'administration de la +grammaire française. Aviez-vous mis au monde un terme ou un tour +nouveau, vous couriez d'abord le faire enregistrer à l'hôtel de +Rambouillet, afin de lui procurer l'état civil. C'est ainsi que Segrais +fit recevoir son _impardonnable_; Sarrasin, _burlesque_[85]; Desmarets, +_plumeux_; Balzac, _féliciter_. On faisait en ce temps-là des brigues et +des cabales pour l'élection des mots, comme on en fait aujourd'hui pour +celle des députés.--«Si le mot de _féliciter_ n'est pas encore français, +il le sera l'année qui vient; et M. de Vaugelas m'a promis de ne lui +être pas contraire, quand nous solliciterons sa réception.» Il paraît, +par cette lettre, que M. de Vaugelas avait donné ou vendu sa voix à +Balzac pour _féliciter_. + + [85] Sarrasin fut depuis éloigné de l'hôtel, pour une plaisanterie + malséante sur le suicide de Lucrèce. + +La reine de cette ruche de grammairiens, à la différence de la reine des +abeilles, n'était pas stérile: la marquise de Rambouillet fit +_débrutaliser_, et plusieurs autres qui, déclarés viables, moururent +après avoir reçu le baptême dans la fameuse chambre bleue. Cet accident +n'était pas rare: il emporta la _pigeonne_ de mademoiselle de Scudéry. + +Les solitaires de Port-Royal fournirent aussi leur contingent de mots +nouveaux, que les jésuites ne manquaient pas de trouver ridicules et +détestables. C'est surtout dans les traductions qu'ils risquaient ces +tentatives, à l'ombre du texte original. Le traducteur de +l'_Ecclésiaste_ essayait _hydrie_, à l'occasion du verset _Antequam +conteratur hydria ad fontem_; celui d'Horace glissait _amphore_ dans +l'ode _ad Amphoram_. Aussitôt le père Bouhours, sentinelle vigilante, +sonnait l'alarme: «Quels termes, bon Dieu! à quel marché, à quelle foire +de France vend-on des _hydries_ et des _amphores_? Une servante +n'étonnerait-elle pas bien sa maîtresse, de lui dire: J'ai acheté +aujourd'hui une _hydrie_ et une _amphore_?» Le scrupuleux père veut s'en +tenir aux mots _cruche_ et _bouteille_. Chacune des deux parties a gagné +la moitié de son procès: le public a rejeté _hydrie_ et retenu +_amphore_. Il est superflu d'observer que les fins de non-recevoir du +père Bouhours sont pitoyables! Le vocabulaire des arts et de +l'archéologie ne relève pas de celui des servantes et des marchés. Mais +le jésuite espérait tuer le janséniste par une plaisanterie: _Dolus an +virtus quis in hoste requirat?_ + + + + +CHAPITRE V. + +Observations détachées.--Ail, métail.--AOI.--Assavoir.--Aucun.--Avec. +--Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler et grouiller.--_D_ +ou _T_ euphonique; dans, dedans; d'aucuns; dorer; tante; chape-chute; +lute.--Dame. + + +AIL, MÉTAIL, du latin _allium_ et _metallum_. Dans l'un comme dans +l'autre, l'_i_ est de surérogation et ne sonnait pas; il a été introduit +dans la seconde époque de la langue, pour ouvrir le son naturellement +fermé de l'_a_; et, comme toutes les lettres d'un usage analogue à +celui-ci, tantôt il est marqué, tantôt supprimé. Les plus anciens textes +écrivent _al_, _metal_. + +«E li reis Yram enveiad al rei Salomun un menestrel (_virum eruditum_) +merveillus, ki bien sout uvrer de or e de argent e de altres _metals_.» + +(_Rois_, p. 252.) + +Dans un couplet monorime en _al_, dont les rimes sont _loial_, _val_, +_cendal_, _mal_, _cheval_, _batistal_, le poëte raconte la chute de +Manprine de Gerbal abattu par Gerins: + + Ses fors escus ne li valut un _al_: + Tote li fant la bocle de cristal. + + (_La Desconfite de Roncevaux_, p. 56.) + +«Son fort bouclier ne lui valut un _ail_.» + +On prononçait, d'après la règle exposée page 54, _au_, _cristau_; c'est +pourquoi _ail_ fait au pluriel _aulx_. Une inconséquence d'orthographe +donne l'air d'une exception à cette forme, aussi régulière que possible. +De tout temps on a dit _des aulx_, comme des _métaux_. Rutebeuf, parlant +d'un vilain: + + Tant ot mengie de buef aus _aus_ + Et dou gras hume qui fu chaus + Que la pance ne fu pas mole! + + (_Dou Pet au vilain_, Barb., I, 110.) + +Cet _i_ parasite a pris racine dans _ail_, et a été exclu de _métal_. La +prononciation vicieuse, suite d'une orthographe mal comprise, n'a pu +prévaloir dans _métail_, elle se maintient encore dans _ail_. + +Il est curieux de voir combien l'opinion a varié sur une question si +simple, étant ramenée à ses véritables termes. + +_Ail_, dit Ménage, n'a point de pluriel; cependant M. de Balzac et +quelques autres modernes ont dit _des aulx_. + +L'auteur des _Réflexions sur l'usage présent de la langue_, qui, de son +temps, faisait autorité, soutient qu'on doit dire _des ails_; l'Académie +se déclare pour _aulx_. + +Latouche, dans l'_Art de bien parler français_, rapporte diverses +opinions, et conclut: Je crois qu'on ne dit ni _ails_ ni _aulx_ au +pluriel. Mais il ne dit pas comment il faut dire: c'est son secret. + +Sur _métail_ et _métal_, Ménage reconnaît qu'on dit l'un et l'autre, +mais il préfère _métal_. + +L'Académie, édition de 1798, ne donne que _métal_, en observant +toutefois qu'on prononce plus ordinairement _métail_. + +Latouche en tire cette conséquence, qu'il «faut nécessairement écrire +_métail_.» + +M. V. Hugo renchérit encore sur eux. Son imprimeur ayant mis, Une porte +de _métal_, l'auteur du _Rhin_ fait tout exprès un long _erratum_ pour +enjoindre de lire _porte de métail_; tant la différence lui paraît +importante! «Quant au mot métail, il n'est pas moins précieux. Le métal +est la substance métallique pure: l'argent est un métal. Le _métail_ est +la substance métallique composée: le bronze est un métail.» + +M. Hugo n'a trouvé que dans son imagination cette distinction subtile et +chimérique: il se fait des idoles pour les adorer. L'Académie ne mérite +pas le blâme qu'il lui adresse pour avoir écarté de sa nouvelle édition +le précieux _métail_. M. V. Hugo est aujourd'hui membre de la commission +du Dictionnaire; c'est un travail où il est dangereux de laisser trop de +part à l'imaginative. + + * * * * * + +BAIL, CORAIL, ÉMAIL, TRAVAIL, font _baux_, _coraux_, _émaux_, _travaux_, +comme si l'on écrivait au singulier _bal_, _coral_, _émal_, _traval_; et +dans le fait ou a écrit et prononcé de la sorte: + + Et bien doi metre en guerredon + Paine et _traval_ de si fait don. + +«Peine et _travau_ de tel don, _di siffatto dono_.» + +La confusion était perpétuelle entre _ail_ et _al_. Elle durait encore +au XVIIe siècle; Ménage écrit _un quintail_: «_Quintail_ fait +_quintaux_.» + +(_Obs._, p. 350.) + +--«Il faut prononcer _métal_, et non pas _métail_; _cristal_, et non pas +_cristail_; _coral_, et non pas _corail_; _poitral_, et non pas +_poitrail_.» + +(_Ibid._, p. 351.) + +Par où l'on voit clairement que la distinction entre _ail_ et _al_ +n'était dans l'origine que pour les yeux; que ces finales sonnaient +primitivement de même, c'est-à-dire, au singulier _al_, suivies d'une +voyelle, _au_, suivies d'une consonne; le pluriel en _aux_, tout +naturellement. + +Nos yeux ont appris à notre langue cette irrégularité d'_ail_ produisant +_aulx_. + +Nos pères disaient _un au_, _un métau_; continuons à dire, suivant +l'usage moderne, _un ail_ et _un métal_, et au pluriel _des aulx_ et +_des métaux_. + + * * * * * + +ASSAVOIR. C'est le même mot que _savoir_; comme l'on disait _assécher_ +ou _sécher_; _savourer_ et _assavourer_; _penser_ et _appenser_; +_pendre_ et _appendre_; _juger_ et _adjuger_, etc. + +Dans la lettre du châtelain de Coucy à la dame de Fayel, pour lui +demander un rendez-vous: + + Dame, par vo courtois vouloir + Me voellies laisser _assavoir_, + Par le porteur de ceste lettre, + Quant il vous plaira a jour mettre + Que je puisse parler a vous. + + (_Coucy_, v. 3071.) + +Fayel, de son côté, était jaloux, soupçonneux, + + Et desiroit moult _assavoir_ + De sa dame le penser voir. + + (_Ibid._, v. 4154.) + +«Savoir la vraie pensée de sa femme.» + + Et se je puis journee avoir, + Je le vous feray _assavoir_. + + (_Ibid._, v. 5522.) + +L'Académie, non plus que Trévoux, ne donne le verbe _assavoir_. Ce mot +manque aussi dans le _Complément_ de MM. Didot. Mais à l'article +_savoir_, l'Académie dit: + +«_Faire à savoir_, faire savoir. Il ne s'emploie guère que dans les +publications, les proclamations, les affiches, etc. _On fait à savoir +que tels et tels héritages sont à vendre._» + +Je crois que l'Académie se trompe, et que c'est _assavoir_, et non pas à +_savoir_. Que fait ici cet _à_? + +De même cette locution, _je laisse à penser_, est également une forme +introduite par une orthographe vicieuse; et il faudrait écrire, _je +laisse appenser_, comme dans _guet appens_, autrefois mal écrit +_guet-à-pens_, pour _guet appensé_, c'est-à-dire longuement médité, +préparé: + + Je laisse _appenser_ la vie + Que firent nos deux amis. + + (La Fontaine, _le Rat de ville_.) + + * * * * * + +AOI. Tous les érudits qui se sont occupés de la _chanson de Roland_ (par +malheur ils ne sont pas nombreux) ont été fort embarrassés de ces +lettres AOI mises en marge du manuscrit, ordinairement à la fin, parfois +au milieu du couplet monorime. Ils se sont perdus en conjectures pour en +trouver l'origine et le sens. + +Prononcez-les conformément à la règle selon laquelle _oi_ sonne _oué_, +et vous reconnaîtrez tout de suite le mot anglais _away_, _en avant!_ +tracé d'après les lois de l'orthographe française d'alors. + +Notez que le manuscrit qui a servi à l'impression appartient à la +bibliothèque Bodléienne, et, suivant une apparence équivalente, ou peu +s'en faut, à une certitude, a été exécuté en Angleterre. + +La _chanson de Roland_ était chantée, comme on sait, sur les champs de +bataille, pour animer les soldats. C'est ainsi qu'elle le fut en 1066, à +la bataille d'Hastings. Le passage du roman de _Rou_ est célèbre: + + Taillefer, qui moult bien cantoit, + Sur un roncin ki tost aloit, + Devant aus s'en aloit cantant + De Karlemaine et de Rolant, + Et d'Olivier, et des vassaus + Ki morurent a Roncevaus. + +Le ménestrel chargé de cet emploi s'interrompait sans doute de temps en +temps aux endroits les plus chauds, pour s'écrier: _En avant! en avant!_ +_Away! away!_ Et l'écrivain qui a exécuté le manuscrit d'Oxford a eu +soin de reproduire ce cri aux endroits consacrés, comme frère Menot et +Janotus de Bragmardo cotaient, en marge de leurs sermons et harangues, +les _hen! hen!_ ornement obligé de leur éloquence tousseuse. + +Cette notation des AOI est donc d'un grand prix: elle confirme l'usage +mentionné dans le roman de _Rou_; elle révèle aussi l'âge reculé de la +copie d'Oxford, qui doit être de très-peu postérieure à la conquête, +c'est-à-dire, de la fin du XIe siècle ou du commencement du XIIe. Je ne +voudrais pas pousser trop loin ces conjectures; mais cependant il est +certain que le texte de cette chanson, tel que l'a imprimé M. Francisque +Michel, offre tous les caractères d'une rédaction qui n'est pas encore +définitivement arrêtée. On y rencontre le même couplet refait trois, +quatre et jusqu'à cinq fois de suite. L'auteur, évidemment, essayait des +rimes différentes, pour choisir la plus favorable au développement de sa +pensée et à l'addition de nouveaux détails. Par exemple, le couplet où +Olivier monte sur un pin pour voir les Sarrasins venir, est refait deux +fois: la première, il est établi sur la rime en _u_; la seconde, sur la +rime en _é_. Le couplet qui vient ensuite, où Olivier demande à Roland +de sonner de son cor, offre trois rédactions différentes. La première +rime en _o_: + + Cumpains Rollans, car sunez vostre corn... + +Puis, l'auteur a cru mieux réussir avec la rime en _é_: + + Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez... + +Puis, n'étant pas encore satisfait sans doute, il essaye de la rime en +_an_: + + Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan. + + (St. 81, 82, 83.) + +Le même travail se reconnaît à chaque page. Quoi donc! le temps +aurait-il épargné le manuscrit original, le _brouillon_ du poëte +normand? Se serait-il amusé à nous en faire cadeau à notre insu? Le fait +vaudrait la peine d'être vérifié. Il serait maintenant du plus haut +intérêt de posséder un texte authentique de la rédaction définitive de +ce curieux monument, le seul que je sache vraiment digne du titre +d'épopée, si prodigué depuis quelques années. + +Nous ne quitterons pas ce mot AOI sans faire observer qu'il existait +dans la langue commune. On en retrouve des exemples: le comte de Forest, +le perfide Lisiart, offre devant le roi de gager qu'il possédera la +belle Euriaut, la bien-aimée de Gérard de Nevers: + + _Avoi_, sire, che dist Gerars, + Puisque mes sires Lisiars + Velt gagier, por moi ne remaigne. + + (_Roman de la Violette_, p. 18.) + +«_Allons!_ sire, ce dit Gérard, puisque messire Lisiard veut gager, qu'à +moi ne tienne.» + +Dans la partie de dés entre S. Pierre et le Jongleur, où les âmes des +damnés servent d'enjeu, le Jongleur amène douze points: _Allons, +allons_, dit S. Pierre, si Jésus n'a pitié de moi, ce dernier coup m'a +perdu! + + _Avoi_, dist S. Pierres, _avoi_! + Se Jhesus n'a pitie de moi, + Cis daarains cop m'a honi. + + (Barbazan, II, p. 199.) + +L'étymologie de cette exclamation paraît claire: _avoi_ est pour _à +voie_, _en route!_ _avançons!_ En anglais, _way_, _chemin_, est notre +mot _voie_; l'_a_ initial qui s'y joint dans _away_, n'a de sens qu'en +français. Il faut donc ranger _away_ parmi les mots qui ont passé la +Manche avec Guillaume le Conquérant. + + * * * * * + +AUCUN, ALQUES. La _Grammaire des grammaires_ parle du sens négatif de +_aucun_, et dit qu'_aucun_ signifie _pas un_; l'Académie et tous les +dictionnaires s'y accordent; M. Ampère, lui-même, dit que «_personne_ et +_aucun_, pris dans leur sens négatif actuel...» (_Formation de la langue +française_, p. 275). + +Comment _aucun_ pourrait-il être négatif, étant une contraction +d'_aliquis_, qui signifie _quelqu'un_? car c'est d'_aliquis_ qu'il faut +le tirer, et non de l'italien _alcuno_. La première forme a été _alques_ +et _alquans_, qui se prononçaient _auques_, _auquans_,--_aucuns_. + +L'armée de Charlemagne passe l'Èbre à la nage. Aucuns soldats, équipés +de cuirasse et autres objets pesants, furent tirés au fond: + + Li adubez en sunt li plus pesant; + Envers les funz s'en turnerent _alquanz_. + + (_Roland_, st. 176.) + +«E vindrent a la rivière de Bosor, e li _alquant_ ki furent las i +remestrent.» (_Rois_, I, p. 115.)--«Et lassi _quidam_ substiterunt,» dit +le texte. + +Dans la _chanson de Roland_, _alques_ rime avec _chevauchent_: + + Felun paien par grant irur chevalchent. + Dist Oliver: Rollant, veez en _alques_. + + (St. 85.) + +«Les païens félons chevauchent avec grande colère. Olivier dit: Roland, +voyez en _aucuns_.» Prononcez le _ch_ dur, _kevaukent_ (_voy._ p. 53), +et vous avez une excellente rime à _auques_. + + * * * * * + +_Alques_ ou _auques_ faisait aussi l'office d'adverbe, pour rendre +_aliquando_ ou _aliquantum_; aucunement, un peu: + +«_Alches_ de aïe lur frai.» (_Rois_, III, p. 296.) Je leur ferai un peu +d'aide. + +Les conseillers de Jéroboam, voulant lui persuader de céder quelque +chose aux représentations des chefs du peuple, lui disent: + +«Sire, s'il te plaist oir lur requeste, e _alches_ a lur volented obeir, +a tus jurs les purras a tun service tenir.» + +(_Rois_, p. 282.) + +Les ambassadeurs du roi païen Marsile viennent trouver Charlemagne, et +il ne peut se garder qu'ils ne le trompent _un peu_, _aucunement_: + + Vinrent a Charles ki France ad en baillie, + Ne s' poet garder que _alques_ ne l'engignent. + + (_Roland_, st. 7.) + +Aussi Roland dit à son oncle, parlant des conseillers de l'empereur, et +de leurs avis touchant cette ambassade: + + Loerent vous _alques_ de legerie. + + (_Ibid._, st. 14.) + +«Ils vous ont conseillé _un peu_ de léger.» + +Dans _Partonopeus_, on lit cette maxime sur les chevaliers bretons: + + Loial cevalier sont Breton + Et buen; mais _auques_ sont bricon. + + (_Partonop._, v. 7263.) + +«Les Bretons sont bons et loyaux chevaliers, mais _un peu_ mauvais +sujets.» On pourrait entendre aussi: Quelques-uns, aucuns, sont mauvais +sujets. + +--«Ceux qui connaissent la femme, dit l'auteur de _Partonopeus_, +prétendent que quand _parfois_ son caprice la pousse, elle donne son +amour aux pires, et ne tient nul compte des meilleurs:» + + Et dient que feme a costume, + Quant ses talens _auques_ l'alume, + Qu'al pior done ses amors, + Et ne tient nul plait des mellors. + + (_Partonop._, v. 4834.) + +Observez, en passant, que cet adverbe prend l'_s_ finale, comme faisait +_onqueS_, _oreS_, _mesmeS_, _avecqueS_, etc.; enfin, tous les adverbes +terminés en _e_ muet. + +Quant à cette forme _d'aucuns_, employée au nominatif et autorisée par +l'Académie, _d'aucuns ont dit_, voyez-en l'explication page 340. + + * * * * * + +AVEC. Dans _le livre des Rois_, dans Job, dans S. Bernard, dans la +_chanson de Roland_, dans Wace, en un mot, dans les monuments les plus +anciens de la langue, on trouve _o_ en la signification de _avec_. + +_Od_ est le même mot pourvu du _d_ euphonique. + +«Sire, tu serais seint _od_ le seint (sanctus cum sancto), e _od_ le +fort parfit.» + +(_Rois_, p. 208.) + +Cet _o_ est l'abréviation de _ove_, ou _ovec_, avec le _c_ euphonique. + +«Quomodo fuit Dominus cum domino meo?»--«Tut issi cume Deu ad esté _ove +tei_ mun seignur.» (_Rois_, p. 224.)--«E jo serai parfit (perfectus) +_ovec_ li.» + +(_Rois_, p. 208.) + +L'_e_ était muet, car on a écrit _avoec_, qui sonnait _aveu_; les +Picards disent encore _aveu_, _aveu ti_ (_avec toi_). Plus tard, l'_o_ +initial s'est changé en _a_, comme cela n'est pas rare, et _ovec_ est +devenu _avec_, qui, après s'être allongé au XVe siècle en _avecques_, +vers le milieu du XVIe s'est vu réduit successivement en _avecque_ sans +_s_, par conséquent sujet à l'élision; puis _avecq'_, et enfin _avec_, +au XVIIIe comme au XIIe: ç'a été une espèce de flux et de reflux. + +Mais cet _ove_ qui a servi de point de départ, d'où venait-il? + +Remarquez d'abord que le _v_ doit être mis sur la responsabilité des +éditeurs, qui se sont permis de distinguer l'_u_ voyelle de l'_u_ +consonne, ce que ne fait jamais aucun manuscrit. Je crois bien qu'en +effet on prononçait _ove_, mais on écrivait _oue_. + +Ne serait-ce pas purement et simplement une traduction de _ubi_[86]? + + [86] Je me félicite de m'être rencontré sur cette étymologie avec M. + Ampère. (_Format. de la langue française_, p. 292.) Quand je m'en + suis aperçu, je n'ai pas cru devoir supprimer mon explication; mais + je restitue la priorité à M. Ampère, en lui demandant la permission + de m'appuyer de son autorité. M. Nodier tire _avec_ de _abusque + cum_. + +Le sens d'_avec_ se ramène très-bien au sens de _ubi_: Je suis _avec_ +toi,--_ubi_ tu. + +«Sire, tu seras seint _od_ le seint; sanctus eris _ubi_ erit sanctus.» + + Jo, si li fals, _od_ lui m'en cumbatrai. + + (_Roland_, st. 280.) + +«Je combattrai _avec_ lui,»--pugnabo _ubi_ ille. + +_Avec_ viendrait donc primitivement de _ubi_,--_ou_, _ov_, _ove_, +_ovec_, _avec_, _avecques_, _avecque_, _avecq'_, _avec_. Voilà par +quelles formes ce mot aurait passé successivement. + +Au reste, je ne connais aucune étymologie d'_avec_. _Si quid habes +melius_... + + * * * * * + +AYE est de deux syllabes; _aïe_, c'est-à-dire _aide_. D'_adjutorium_, +les Italiens ont fait _aiuta_; d'_aiuta_, les Français, en syncopant +encore, ont fait _aye_. + +L'intermédiaire de l'italien est prouvé par la forme _aiue_, qui n'est +pas rare, même au XIIIe siècle: + + _Aiue Dieu_, dit-il, à vous je me commant. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 446.) + +«Aide de Dieu, dit-il, je me recommande à vous.» + +Hébers, dans le _Dolopathos_, dit que le jeune prince Lucinien s'étant +enfermé pour lire un livre de son précepteur Virgile, tout à coup poussa +un grand cri, et tomba évanoui sur le pavé. Sa voix frappe d'épouvante +tous ceux qui l'ont entendue: il avait bien besoin de secours: + + Un cri geta si hautement, + Si orrible et si dolerex, + Que tuit cil en furent poerex, + Qui la vois en ot antendue. + Mult avoit mestier d'_aiue_. + + (_Dolopathos_, p. 102.) + +Le châtelain de Coucy, épris de la dame de Fayel, rêvait la nuit à sa +passion. Le désespoir lui parle à une oreille; mais à l'autre, le +courage et l'honneur le rassurent, et l'exhortent à persister: + + Li redient tost: Sire, amés. + Certes, nous ne vous faudrons mie: + Tous jours serons en vostre _aïe_. + + (_Coucy_, v. 766.) + +«Tous les jours nous viendrons à votre aide.» + + * * * * * + +AÏER, _aider_: + + ... Quant ele vit Arabis si cunfundre, + A halte voix s'escrie: _Aïez_ nus, Mahum. + + (_Roland_, st. 266.) + +«Quand elle (la reine Bramidone) voit les troupes arabes s'enfuir +pêle-mêle, elle s'écrie tout haut: Aidez-nous, Mahom.» + +On commença de très-bonne heure à employer _aye!_ comme exclamation; +mais il était toujours de deux syllabes: + + _Ay!_ dit il, mechant; le diable m'enchanta. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 557.) + + Quant Karles s'esveillia, se taint comme charbon: + _Ay!_ dit il, maugis, tu me tiens pour bricon. + A tant esvous venus le conte Guesnelon: + _Ay!_ franc roi, dist il, regardez ma Fachon! + + (_Ibid._, v. 625.) + +Par conséquent l'exclamation _aye! aye!_ signifie _secours! secours!_ + +Elle n'est plus aujourd'hui que d'une syllabe, qui représente seule les +cinq syllabes d'_adjutorium_. + + * * * * * + +BARGUIGNER; c'est, proprement, _marchander_. La racine est _bargain_, +_marché_, que les Anglais ont pris de nous, et qu'ils conservent encore, +quand nous ne l'avons plus. + +Le sire de Coucy inventait chaque jour de nouvelles ruses et de nouveaux +déguisements pour mettre en défaut la jalousie de Fayel, et se glisser +auprès de la châtelaine. Une fois, il se présente sous les pauvres +habits d'un mercier, son panier au cou, selon l'usage du temps. Il +déballe sa marchandise dans une chambre basse, et tous les gens de la +maison y accourent: + + Iluec trouverent le mercier, + Et lor dame qui remuoit + Les joiaus et les _bargignoit_; + Aucun aussy de la mesnie + Ont mainte chose _bargignie_, + Et li aucun ont acheté. + + (_Roman de Coucy_, v. 6723.) + + Et quant riens plus ne _bargigna_, + Sa marchandise apareilla, + Et prit son fardel a trousser. + + (_Ibid._) + +Alors la châtelaine, feignant d'être émue de pitié, car la nuit était +venue, selon le calcul des amants, et il faisait un temps affreux; la +dame de Fayel ordonne à un valet de faire rester à coucher le pauvre +marchand: + + La dame dit a son valet: + Faites demourer sans lonc plait + Ce povre homme, marchand estragne. + Cilz respont, sans _faire bargagne_: + Gentilz dame, Diex le vous mire. + + (_Coucy_, v. 6746.) + +«Faites demeurer sans difficulté ce pauvre homme, marchand étranger; et +Coucy, _sans barguigner_, répond: Madame, Dieu vous en tienne compte.» + +On voit que, dès lors, on employait cette expression dans le sens +figuré. Ces passages sont curieux, en ce qu'ils nous présentent le +substantif et le verbe qui s'en est formé, _bargagne_ (angl., _bargain_) +et _barguigner_. + +«Estagiers de Paris pueent _barguignier_ et achater bled ou marchie de +Paris...» + +(_Le livre des Mestiers_, p. 17.) + +--«Les gens domiciliés à Paris peuvent marchander et acheter du blé au +marché de Paris, etc.» + + * * * * * + +COMBIEN ne vient pas de _quantum_, mais de deux racines françaises, +_comme_, _bien_. L'on disait _com_ ou _comme_, soit en prose, soit en +vers, et l'on écrivait l'une et l'autre forme, selon le besoin de +l'euphonie et de la mesure. + +Cela se comprendra mieux par des exemples. Je les prends dans la +traduction inédite des _Lettres d'Abeilard_, par Jean de Meun. + +Abeilard fait à un ami l'histoire de sa vie. Il raconte comment, élève +de Guillaume de Champeaux, il était devenu le suppléant, puis le rival, +et enfin le vainqueur de son maître: + +«Lors, après un pou de jours trespassez, endementiers que je tenoie +illec[87] l'estude de logique, de _com grant_ envie commenca mon maistre +a defaillir, et de _com grant_ doulour a esboulir, n'est pas chose +legiere a dire.» + + [87] A Paris, où il était venu occuper la chaire de Guillaume de + Champeaux. + +Il faut prononcer _congrant_ d'un seul mot. _Quanta invidia et quanto +dolore._ + +Quelques lignes plus bas: + +«Et de tant _comme_ l'envie de mon maistre me poursuivoit plus +apertement, de tant me donnoit elle plus d'autorite, si _comme_ dit le +poete que envies assaut les souverains, et li vens soufflent les choses +trop haultes.» + +Dans le premier exemple, _com_ s'unit à l'adjectif _grand_, comme il +s'unit à _bien_ dans _combien_; dans le second exemple, il ne pourrait +s'unir au substantif _envie_, ni au verbe _dit_; aussi le mot reste +entier, _comme_. + +On remarquera dans ce passage l'_s_ euphonique à la fin d'_envie_. + +Et cette double forme de l'article, l'une pour le nominatif, l'autre +pour l'accusatif: «_Li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes.» + + * * * * * + +COTTE VERTE. Le dernier éditeur des _Contes de la reine de Navarre_ +(j'entends le dernier en date, comme dit Courier) a commis une +singulière méprise sur un passage de la quarante-quatrième nouvelle. +Voici son texte: + +«Les amants entrerent en un préau couvert de cerisiers, et bien clos de +haies de rosiers et de groseilliers fort hauts, là où ils firent +semblant d'aller abattre des amandes à un coin du préau; mais ce fut +pour abattre prunes. Aussi Jacques, au lieu de _baisser_ la cotte verte +à s'amie, lui _baissa_ la cotte rouge; en sorte que la couleur lui en +vint au visage, pour s'estre trouvée surprise plus tost qu'elle ne +pensoit.» + +Il est évident qu'au lieu de _baisser_ et _baissa_, il fallait imprimer +_bailler_ et _bailla_. _Bailler la cotte verte_ à une fille, c'est la +faire tomber sur l'herbe de manière à lui verdir la cotte. Les deux +jeunes sylvains qui rencontrèrent Psyché se contentèrent «de voir, de +courir, et rien davantage: hormis qu'ils dansèrent quelques chansons +avec la suivante, lui dérobèrent quelques baisers, lui donnèrent +quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-être _la cotte verte_, +le tout avec la plus grande honnêteté du monde.» + +(_Amours de Psyché_, liv. II.) + +L'éditeur des contes de la reine de Navarre ne peut malheureusement pas +rejeter la faute sur les typographes, car il a mis à cet endroit une +note exprès, où il explique que _baisser la cotte verte_ signifie, par +métaphore, _abaisser les branches de l'amandier_. Cependant il +connaissait le sens de _bailler la cotte verte_, car il ajoute: «Cette +expression figurée aurait un tout autre sens avec le verbe _donner_ à la +place de _baisser_, comme on l'a mis dans l'édition _en beau langage_ de +1690; car donner la cotte verte à une fille, c'est la jeter sur l'herbe; +et donner une cotte rouge, c'est lui ôter sa virginité.» + +Cette explication est juste, hormis en un point: c'est qu'elle suppose +que donner la cotte rouge soit une expression proverbiale comme l'autre; +tandis que c'est une allusion créée ici par la conteuse. + +Je n'ai pas sous les yeux l'édition de Gruget, que celle-ci prétend +reproduire; mais, supposé qu'elle porte effectivement _baisser_ pour +_bailler_, c'est une fidélité trop scrupuleuse que de n'avoir pas +corrigé cette faute, ou une distraction poussée bien loin que de ne +l'avoir pas reconnue, surtout avec le secours du texte rajeuni. + +Espérons que le prochain éditeur, s'appuyant sur la note de son +devancier, sera moins timide, et, voyant qu'il s'agit d'amandes à +cueillir, mettra _baisser la coque verte_, au lieu de _la cotte_. Cela +s'appelle restaurer ingénieusement un passage, et c'est ainsi que petit +à petit les bons auteurs vont s'améliorant entre les mains des bons +éditeurs. + + * * * * * + +CROULER, GROUILLER. _Crouler_, qu'on écrivait jadis et mieux _crouller_, +par deux _ll_, vient de l'italien _crollare_, et non du grec [Grec: +krouô], comme le prétend Nicot. Je ne pense pas que la vieille langue +eût un seul mot dérivé du grec immédiatement. Il ne faut pas prendre la +ressemblance pour la preuve d'une parenté. + +_Crouler_, verbe actif, signifie _hocher_, _secouer_, _faire trembler_, +et s'employait aussi dans le sens neutre, comme _trembler_. + +«E nostre sire ferrad Israel, e _croller_ le frad si cume fait li rosels +en cele riviere.» (_Rois_, III, p. 293.)--«Et Notre-Seigneur frappera +(_férira_) Israël, et le fera trembler comme le roseau dans l'eau.» Le +texte latin dit: Sicut _moveri_ solet arundo in aqua. + +Crouler un poirier, un prunier, c'est le secouer pour en faire tomber +les fruits. Le dictionnaire de Trévoux indique cette acception, qui est +la primitive. L'Académie française n'en fait pas mention, et se borne au +sens neutre:--«CROULER, tomber en s'affaissant;»--qui n'est qu'un sens +dérivé et une application particulière, parce que, quand la terre +_croule_ (tremble), les maisons _croulent_ (s'affaissent). Et ainsi le +sens dérivé a étouffé le primitif. + +Mais les deux _ll_ de _crouller_ étaient mouillées, et la prononciation +a donné naissance à un verbe aujourd'hui très-distinct de _crouler_, le +verbe _grouiller_. Le _c_ dur de _crouler_ s'étant adouci en _g_, comme +dans le mot _gras_, qui vient de _crassus_, et qu'on écrivait _cras_; +comme dans _second_, qu'on écrit par un _c_ à cause de _secundus_, et +qu'on prononce _segond_ par un _g_. + +_Grouiller_ et _crouller_ sont absolument la même chose. + +Le cheval de Vivien, près de succomber de fatigue, reprend courage et +vigueur à la voix de son maître: + + Baucent l'oi, si a froncie le nez; + Ainsi l'entend com s'il fust hom senez: + _La teste croule_, si a des piez houez... + + (_La Bataille d'Arlescamps._) + +«Baucent l'entend, il le comprend comme s'il était une créature humaine; +il secoue la tête et fouille du pied le sol.» + +MADAME JOURDAIN. + +«Tredame! monsieur, madame Jourdain est-elle décrépite? et la tête lui +_grouille_-t-elle déjà?» + +(_Le Bourg. gent._, act. III, sc. 5.) + +Lui tremble-t-elle, lui _croulle-t-elle_ déjà? + +C'est l'expression italienne, _crollare il capo_. + + +§ II. + +Vestiges du _D_ ou du _T_ euphonique dans la langue moderne. + +DANS, DEDANS. La première forme était _en_, traduit du latin _in_. + +La consonne nasale qui termine _en_ étant désagréable en présente d'une +voyelle, on ajoutait, pour faciliter la liaison, une _S_ ou un _T_ +euphonique. + +Les Latins avaient composé _de-in_ pour signifier _ensuite_; et le sens +s'y rapporte très-bien, puisque ce qui sort de dedans est à la suite. +Les Français, par une traduction rigoureuse, firent de _de-in_, _de +ens_; mais ils se virent obligés d'intercaler un _d_ euphonique, pour +prévenir l'hiatus pénible de la voyelle sur elle-même: _De Dens_; ce fut +la première orthographe du mot, puis, par abréviation, _dans_. Il n'est +donc pas étrange que, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, _dedans_ ait été +préposition, à aussi bon droit que _en_, _dans_. Corneille, Molière et +la Fontaine, pour ne citer qu'eux, l'ont ainsi employé. + +Ce sont les grammairiens et les puristes peu éclairés du XVIIIe siècle +qui, en contrôlant les titres et emplois de chaque mot, se sont avisés +de séparer les attributions de _dans_ et _dedans_. Ils ont déclaré qu'à +l'avenir _dans_ serait la préposition, et _dedans_ l'adverbe. Cela +choquait, à la vérité, l'étymologie et l'usage immémorial; de plus, on +introduisait par cet arrêt quantité de solécismes dans nos grands +écrivains; mais les dictateurs de la langue ne furent pas arrêtés par +ces considérations, dont il est probable qu'une partie au moins leur +échappait. + + * * * * * + +D'AUCUNS. _Il y en a d'aucuns_... Archaïsme qu'on employait encore au +XVIIe siècle. Molière, dans le _Malade imaginaire_:--«_Il y en a +d'aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se tirer de la +contrainte de leurs parents.» + +(Act. II, sc. 7.) + +Cette façon de parler est un débris de l'ancien langage; mais +l'écriture, en notant mal l'expression, l'a rendue inexplicable. Il faut +restituer au verbe _avoir_ le _d_ euphonique attaché contre toute raison +à _aucun_, et mettre: il y en _ad_ aucunes... + +Ensuite de cette méprise, l'usage s'est établi de commencer une phrase +par ce _d'aucuns_: _D'aucuns_ ont dit, ont pensé... ou bien, _il en est +d'aucuns_... C'est commettre une faute pareille à celle de dire: Mes +souliers sont _pétroits_, un peu _pétroits_, sous prétexte qu'on +prononce bien _trop étroits_. + +L'Académie ne rend point raison de cette tournure, qu'elle autorise: +«_Aucuns_ ou _d'aucuns_ croiront que j'en suis amoureux.» + + * * * * * + +DORER. Du substantif _argent_ on a fait _argenter_; pourquoi, du +substantif _or_, faisons-nous _dorer_? On devrait dire _orer_, et c'est +aussi comme on disait primitivement. Charlemagne avait fait _orer_ et +ciseler (manoeuvrer) la poignée de son épée, qui, pour cette raison, et +en considération de son excellente trempe, fut appelée _Joyeuse_: + + En l'_oret_ punt l'a faite manuvrer. + Pur cest honur et pur ceste bontet, + Li nums Joiuse à l'espee fu dunet. + + (_Roland_, st. 179.) + +La Durandal de Roland avait aussi la poignée dorée, et, de plus, garnie +de reliques: + + En l'_oret_ punt asez i ad reliques: + La dent seint Pere et del sanc seint Basilie, + Et des chevels mun signor seint Denise, + Del vestement i ad seinte Marie. + + (_Ibid._, st. 170.) + +D'où est donc venu le _d_ de _dorer_? Je ne puis l'expliquer que comme +une consonne euphonique qu'on aura plus tard oublié de reprendre. Les +paysans, et le Dubois du _Misanthrope_ lui-même, disent _dud or_: + + Il porte une jaquette à grands basques plissées, + Avec _du d'or_ dessus... + +On disait de même _espeed orée_, qui est devenu _espée dorée_, +régulièrement, tandis que _du d'or_ est resté un solécisme. Pour les +mots comme pour les gens, il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. + + * * * * * + +TANTE est formé d'_amita_, resserré en deux syllabes. La forme primitive +fut _ante_, d'où les Anglais, qui nous ont pris les trois quarts de leur +langue, gardent encore _aunt_. + +La belle Euriaut portait dans sa parure une boucle en diamants qu'une +sienne tante Margerie, en son vivant reine de Hongrie, lui avait +envoyée: + + Une soie _ante_ Margerie, + Qui roine fu de Hongrie, + L'avoit envoiee. + + (_R. de la Violette_, p. 43.) + + L'_ante_ Herbert, seror Hugun, + Aveit eissi cum nos lison. + + (Benoit de Sainte-More, III, p. 137, v. 36715.) + +«La tante Herbert, soeur d'Hugon.» + + Or, sire, la bonne Laurence, + Vostre belle _ante_, mourust elle. + + (_Farce de Pathelin._) + +«La bonne Laurence, votre belle tante.» + +Le _t_ initial est une ancienne consonne euphonique. Pour éviter _la +ante_ ou _ma ante_, qui eût fait un hiatus, on prononçait, quand on ne +voulait pas élider, ma_t_ ante; et l'on a écrit ensuite, perdant de vue +l'étymologie, _ma Tante_. + +Bon nombre de mots se trouvent ainsi transformés, ou plutôt créés, par +une erreur d'orthographe. Nous avons, par exemple, _mie_, qui n'a jamais +existé. On disait, avec élision, _m' amie_, et non pas ridiculement _mon +amie_, comme nous faisons, joignant à un substantif féminin un pronom +masculin. Des ignorants (c'est toujours la majorité) s'avisèrent +d'écrire _ma mie_; il n'en fallut pas davantage: le barbarisme fut +adopté. L'Académie l'enregistra sans conteste, et l'édition de 1835 +consacre le mot _mie_ par cet exemple: _Ma mie_, _sa douce mie_. +L'Académie ne devrait pas peut-être puiser ses autorités dans les +chansons de l'abbé de l'Attaignant. + +Jean-Jacques, se conformant à l'usage reçu, a écrit: _cette vieille +mie_. Il fallait signaler son erreur, et non pas l'ériger en loi. Voilà +comme les langues se déforment. + +Pourquoi n'a-t-on pas aussi créé _mour_, puisqu'on dit _m' amour_, et +qu'on peut écrire _ma mour_ comme _ma mie_? C'est une inconséquence. + + * * * * * + +CHAPE-CHUTE est chape tombée. Chercher, trouver chape-chute, c'est +chercher, trouver quelque bonne aubaine fortuite, comme de celui qui +trouverait une chape tombée sur la grande route. L'expression, comme on +voit, remonte au temps où la chape était le vêtement commun de tout le +monde: + + Un villageois avait à l'écart son logis; + Messer loup attendait _chape-chute_ à la porte. + + (La Fontaine, liv. IV, fab. 16.) + +Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une mésaventure: +Vous trouverez quelque _chape-chute_ à quoi vous ne vous attendez point. +Madame de Sévigné prédit que son fils «_trouvera quelque chape-chute, et +à force de s'exposer aura son fait_.»--Madame de Sévigné pensait alors à +l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au +lieu de la bonne, de la _chape-chute_ qu'il espérait; elle a confondu et +mal appliqué l'expression, faute de la bien comprendre. + +Cependant, cette fausse acception a été adoptée par l'Académie: +«Chercher _chape-chute_, _trouver chape-chute_, signifient aussi +chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse.» On peut +trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche guère. L'Académie +s'est ici fourvoyée sur les pas de la seule madame de Sévigné, dont elle +aurait dû rectifier l'erreur. + +Cette expression, _chape-chute_, rend témoignage de la bonne coutume où +l'on était, en parlant, de terminer le participe passé par un _T_ +euphonique. On disait: _chut_, _crut_, _lut_; et au féminin, _chute_, +_crute_, _lute_ (_voy._ p. 113 et 114): + +«Quiconques a achaté le mestier de regraterie de pain a Paris, il puet +vendre poisson de mer, char cuite, sel a mine et a boisseau, et poire, +et toute autre maniere de fruit _cruT_ en regne de France, aus, oignons, +etc.» + +(_Livre des Mestiers_, p. 32.) + +«De fruit qui a _crû_ au royaume de France.» + +Le châtelain de Fayel vient de révéler à sa femme la nature de +l'horrible mets qu'on lui a servi, à elle seule. En femme sensée, dit le +poëte, elle refuse d'abord d'ajouter foi à son mari: le sire de Coucy +est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans la contrée. +Alors, pour la convaincre et sans daigner lui répondre directement, le +cruel époux demande à un valet le petit coffre pris à Gobert, le +messager du pauvre défunt, où sont contenues les tresses de cheveux de +la châtelaine, et cette lettre pathétique, dernier adieu de Coucy, daté +de son lit de mort. Toute cette scène est très-belle: + + Li sires[88] a son valet a dit: + Baille moi ce coffre petit. + Maintenant li ferai savoir + Se je li dis menchonge ou voir. + Li vallés le coffre d'argent + Li baillerent; et il le prent, + Et l'a devant la dame ouvert; + Les traices li monstre en apert, + Et pois la lettre desploia, + De chief en chief _lute_ li a; + Puis li a le seel monstré, + Et après li a demandé: + Connoissies vous ces armes cy? + C'est dou chastelain de Coucy. + + (_Rom. de Coucy_, v. 8061.) + + [88] Sans tenir compte de l'_s_ caractéristique du nominatif. C'est + pourquoi elle a fini par disparaître de l'écriture. + +Sauf trois ou quatre expressions vieillies, _voir_ pour _vrai_; _en +apert_, _à découvert_; _de chief en chief_, c'est-à-dire, _de point en +point_, _d'un bout à l'autre_; _seel_, _cachet_; ces vers, écrits au +XIIIe siècle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vérité +met à la bouche un langage toujours intelligible et touchant: c'est +l'éloquence. Le _roman dou chastelain de Coucy_ est une des oeuvres les +plus remarquables de la littérature du moyen âge. Il est fâcheux que +l'auteur ait cru devoir cacher son nom dans une énigme qui jusqu'ici n'a +point trouvé d'OEdipe[89]. + + [89] Voyez les derniers vers du poëme. + +Cette observation se rattache à la règle du _t_ euphonique, dont elle +confirme l'usage. J'ajouterai un troisième exemple. + +Turold, en décrivant l'affreuse tempête qui présage la mort de Roland, à +Roncevaux, dit que les foudres tombent _menu et souvent_. Cette +expression ne pourrait, à cause de l'hiatus, entrer dans un vers +moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux poëte: + + Chiedent li fuldres e menu_T_ et souvent. + +Et en effet, ce _t_ euphonique est celui de _minutus_, comme tout à +l'heure c'était celui de _lectus_[90]. + + [90] Il faut tirer le _t_ de _chute_, du barbarisme _cadutus_, qui + serait le participe régulier de _cado_, et qui, apparemment, se + disait dans le peuple, puisqu'il est resté en italien: _caduto_. Au + reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux + représentées en français et en italien par _cas_ et _chute_, _caso_ + et _caduta_. + +Remarquez le _d_ intercalé dans _chiedent_. _Ché-oir_ faisait +régulièrement _ché-ent_; mais pour éviter, même à l'intérieur d'un mot, +le concours de ces deux _e_, on glisse entre deux un _d_: _chédent li +fuldres_. C'est le _d_ du radical: _Cadunt fulmina_. + +J'ai tenté de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot à un +autre; mais il y aurait à faire de grandes recherches sur l'introduction +de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des +plus abondantes sources d'étymologies. Il faudrait prendre l'euphonie +pour guide principal, et apporter dans cette étude une circonspection, +une délicatesse extrêmes. Ainsi l'hiatus qui blessait dans _chéent_, ne +blessait pas dans _chéoir_, _caoir_; pourquoi? C'est que l'hiatus peut +être doux entre deux voyelles différentes, et qu'il est toujours pénible +quand la voyelle rebondit sur elle-même. + + +DAME! + +L'Académie dit que cette exclamation est populaire; mais elle n'en +explique pas le sens, et donne à penser que ce sens est le même que dans +le substantif féminin _une dame_. Il n'en est rien, + +_Dame_ est la traduction primitive de _Dominus_. _Dame Dieu_, c'est +_Dominus Deus_. La première orthographe est même _Damne_. C'est ainsi +que ce mot se présente dans la _chanson de Roland_: + + Respont Rollans: Ne placet _Damne Deu_ + Que mi parent pur mei seient blasmet. + + (_Roland_, st. 62.) + +«Ne plaise au _Seigneur Dieu_,» etc. + + Il est _sire et dame_ du nostre. + + (_Barb._, III, 44.) + +Charlemagne, combattant les Sarrasins et voyant baisser le soleil, met +pied à terre dans un pré, s'agenouille, et demande à Dieu de renouveler +en sa faveur le miracle de Josué, pour avoir le temps de compléter sa +victoire: + + Quant veit li reis le vespres decliner, + Sur l'erbe verte descend il en un pred, + Culchet sei a terre, si priet _Damne Deu_ + Que li soleil pur lui face arrester. + + (_Ibid._, st. 175.) + +Ce mot est écrit dans d'autres passages, conformément à la prononciation +primitive, _dane_ et _danne_. + +_Vidame_ est _vice dominus_, comme _viroy_ ou _visroy_, selon +l'orthographe du XVIe siècle, est le _vice-roi_. + +Ainsi, quand on dit par exclamation, _dame!_ cela revient à +_Seigneur!_--_Ah, dame! Ah, Seigneur!_ + +On a écrit aussi _damp_, en terminant par une consonne euphonique. Tout +le monde connaît _damp abbé_, du _Petit Jehan de Saintré_. + +Enfin, la langue avançant et se modifiant, _dame_ a été réservé pour la +traduction de _domina_; et pour traduire _dominus_, on s'est servi de +_dom_. Les bénédictins et les chartreux prenaient le _dom_: _dom_ Rivet, +_dom_ Brial, _dom_ Bouquet. + +Le _don_ des Espagnols représente également _dominus_. Il a cela de +particulier qu'il ne se met que devant le nom de baptême: Don Juan, don +Pèdre, don Miguel. Ce serait une faute grossière de le mettre devant un +nom de famille, et de dire, par exemple, _don Cervantes_. Il faut dire: +Don Miguel de Cervantes. + + Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare, + Et don Alvar de Lune, ont un mérite rare. + + (Corneille, _Don Sanche_, act. I, sc. 2.) + +«Je ne me soucie ni de don Thomas, ni de don Martin.» + +(Molière, _les Fourberies de Scapin_.) + +Les formes de _dom_ et _damp_ se conservent dans plusieurs noms +géographiques: _Domèvre_, _Dommartin_, _Dammartin_, _Dampierre_. +C'est-à-dire: _dom Èvre_, _dom Martin_, etc. + +_Dame_, dans le sens masculin, n'a plus qu'un asile; mais il paraît +désormais impossible de l'en chasser. + + + + +CHAPITRE VI. + +Suite des observations détachées.--Degrés de comparaison formés à +l'imitation du latin.--_De_ après le comparatif.--Diable à quatre (faire +le).--Draps, linge.--Dur, dru, rude.--ÊTRE, ses formes +primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant.--Festival, +_how do you do_. + + +§ Ier. + +DEGRÉS DE COMPARAISON FORMÉS COMME EN LATIN. + + +COMPARATIFS EN _or_. + +Avant de recourir, pour marquer les degrés de comparaison, à la +périphrase et aux mots _plus_, _très_, on se servait, comme en latin, +d'une terminaison de rechange. + + * * * * * + +_Grand_ faisait GREIGNOUR (grandior);--_petit_, MENOUR (minor), qui vit +encore aujourd'hui sous la forme de _moindre_. Nous avons gardé _pire_, +de _pejor_. + + Grant fu li duel, onques _greignor_ ne vi. + + (_Garin_, I, p. 109.) + +«Grand fut le deuil; je n'en vis jamais de plus grand.» + + . . . . . . . . . . . . . . + Et mon desconfort _greignour_, + Dont je mourrai sans detour, + Si par vous ne sont menour. + + (_Ch. de Coucy_, dans le roman, v. 403.) + +«Et mon déconfort plus grand, dont sans faute je mourrai si vous ne les +rendez moindres.» + + * * * * * + +PIOR. Du latin _melior_, _pejor_, on avait fait, sans y rien changer, +_mellor_, _peor_ ou _pior_, d'où nous avons _meilleur_, _pire_: + + Car cis aime miex les _mellors_, + Et tient bas soz piez les _piors_. + + (_Partonop._, v. 4330.) + + Empirier ne porroient il; + Coment amenderoient il, + Qu'il n'ont vergoigne ne peor (_ni peur_), + Qu'il ne pueent estre _pior_. + + (_Bible Guiot_, v. 107.) + +De _greignor_ s'est formé le verbe _rengréger_, comme _empirer_ de +_pire_: + + Ma douleur se _rengrége_, et mon cruel martyre + S'augmente et devient pire. + + (Regnier.) + + Chacun fit son devoir de dire à l'affligée + Que tout a sa mesure, et que de tels regrets + Pourraient pécher par leur excès. + Chacun rendit par là sa douleur _rengrégée_. + + (La Fontaine, _la Matrone d'Éphèse_.) + +_Rengréger_ manque tout à fait à la langue moderne, où rien ne le +supplée. Il faut en poursuivre le rétablissement. + + +SUPERLATIFS EN _issime_. + +Le père Bouhours, dans ses _Entretiens d'Ariste et d'Eugène_, disserte +très-longuement de la langue française, dont il prétend marquer les +traits essentiels, l'esprit et le caractère. Mais le bon père ne connaît +que la langue de son temps, et ne paraît pas soupçonner que la langue +française ait jamais été faite autrement qu'en 1708; il conclut toujours +intrépidement du fait particulier au droit général. + +Par exemple, il écrit: + +«Notre langue n'aime point les exagérations, parce qu'elles altèrent la +vérité. Et c'est pour cela, sans doute, qu'elle n'a point de ces termes +qu'on appelle _superlatifs_, non plus que la langue hébraïque. Car +_grandissime_, _bellissime_, _habilissime_, dont les provinciaux et même +quelques gens de cour se servent, ne sont pas français. Et pour +_illustrissime_, _sérénissime_, _révérendissime_, _généralissime_, ce +sont des termes établis pour marquer les qualités des personnes, et non +pour exagérer les choses.» + +(_Ariste et Eugène_, IIe entretien.) + +Là distinction de Bouhours sur _illustrissime_ et _révérendissime_ est +trop visiblement jésuitique. Ces mots sont pour marquer des qualités, et +non pour exagérer. Belle finesse! Cela sent sa casuistique de Loyola, +qui, à tout prix, tourne les choses au point de vue dont elle a besoin. +Ces mots _illustrissime_, _révérendissime_, sont-ils des superlatifs, +oui ou non? Voilà toute la question, et la réponse n'est pas douteuse. + +Si le père Bouhours avait lu les anciens auteurs du moyen âge, il aurait +su qu'au contraire ces superlatifs sont tout à fait dans le génie de +notre langue; que pendant plusieurs siècles on s'en servit +continuellement, et sans scrupule. Ce sont les beaux esprits, les +raffinés en habit brodé ou en soutane, qui, au XVIIe siècle seulement, +s'avisèrent de les proscrire. Jusque-là, on trouve les superlatifs en +_issime_ ou en _isme_, par contraction. + +Roland, blessé à mort dans les vallons de Roncevaux, à l'heure +d'expirer, apostrophe d'une manière touchante son épée Durandal: + + O Durandal! cume es bele et _saintisme_! + + (_Roland_, st. 170.) + +«Comme tu es belle et _santissime_!» + + * * * * * + +BONISME, pour _bonissime_, est très-curieux, car il n'a pu être +transporté directement du latin, qui dit _optimus_; il a donc fallu le +former du français _bon_, en imitant le procédé latin; preuve que ce +procédé n'est pas si antipathique au génie de notre langue. + +«E _bonisme_ vassals (_pugnatores validi_) ki furent venuz o le rei +David de Geth, alerent devant lui.» + +(_Rois_, p. 174.) + +«Assemblerent sei _bonismes_ vassals»--(surrexerunt autem omnes viri +fortissimi.) + +(_Rois_, p. 119.) + + * * * * * + +GRANDISSIME se contractait en GRANDISME, comme _bonissime_ en _bonisme_. + +--«Jo vus batrai de _grandismes_ balains.» + +(_Rois_, p. 282.) + +Le texte dit: _Cædam vos scorpionibus_. + + * * * * * + +De _pessimus_ on fit PESSIME, et de _pessime_, PESME: + +--«Mais ses maris fu dur e _pesmes_ et malicius.» + +(_Rois_, p. 96.) + + Bataille auerum, et aduree e _pesme_. + + (_Roland_, st. 239.) + +Par la même tendance à contracter, on avait fait de _proximus_, +PROUSSIME, et enfin PRUSME: + +--«Si huem peched vers sun _prusme_...» + +(_Rois_, III, p. 262.) + +Si l'on pèche vers son prochain. + + * * * * * + +De _cher_, _cherissime_, on fit, par contraction, CHERISME: + + _Cherismes_ dus, noble, vassal... + + (Benoît de Sainte-More, II, p. 570.) + +«Très-cher duc, noble brave,» disent au duc de Normandie ses sujets, qui +s'efforcent de le retenir à la veille d'une expédition. + + * * * * * + +ALTISME ou HALTISME (_altissimus_). + + Puis sont munteis sus el paleis _altisme_. + + (_Roland_, st. 191.) + +«Il est vrayment li fils del _haltisme_, selonc le temoignaige Gabriel; +e por ceu, si est il ewalment (également, égaument) _haltisme_ al +peire.» + +(_Saint Bernard_, p. 522.) + +On trouve même fréquemment les deux formes du superlatif +accumulées:--«Senz lo _tres haltisme_ conseil de la sainte Triniteit.» + +(_Ibid._) + +Au XVIIe siècle, les gens qui avaient le plus et le mieux étudié la +langue, et qui en conservaient la tradition la moins défigurée, par +exemple, Malherbe, employaient les superlatifs en _issime_. Malherbe +raconte à Peiresc l'apparition d'un météore, qui fut interprété par +Henri IV à présage de victoire: + +«La nuit d'entre le jeudi et le vendredi ensuivant, il fut vu par les +gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin des +Canaux, passa par dessus la cour du cheval et par-dessus le château, +alla crever en la cour du donjon, à l'endroit de l'horloge, avec _un +grandissime bruit_; on dit comme d'un pétard.» + +(_Lettre du 26 avril 1607._) + + +DE, après le comparatif. + +Les Italiens après le comparatif mettent le génitif: _Maggior di me_, +_peggior di te_. Notre vieille langue en usait de même: + + _Meillor_ vassal _de lui_ onc ne connue-je mie. + + (_Garin_, t. I, p. 60.) + + Mes barons a le nez _plus noir_ + _De_ fer. + + (_Du Vilain à la C. N._, Barb., III, 131.) + + Mais si mes bons me consentez, + Grans biens vous en vendra encor; + Et si arez mon anel d'or, + Qui vaut _mieux de_ quatre bezans. + + (_De Gombers et des deux Clercs._) + + Nul _meillor_ mes _de moi_ n'i a. + + (_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._) + +«Il n'y a pas de messager meilleur que moi.» + +Le mari qui trouve un surcot (vêtement d'homme) sur le lit de sa femme: + + Helas! fait il, je suis trahiz! + . . . . . . . . . . . . . . . . + Maintenant a le sercot pris, + Car jalousie l'a espris, + Qui est _pire de mal de denz_. + + (_D'Auberée la vieille Maquerelle._) + +«... Cil furent avant appelez saiges qui sembloient mielx valoir _des_ +autres en aucune manière de vie loable...» + +(_Jean de Meung, trad. inéd. d'Abeilard._) + +Dans le _roman des sept Sages_, un enfant explique à son père un présage +tiré des cris obstinés de deux corneilles: Cela signifie, dit-il, que je +monterai et me verrai un jour fort au-dessus de vous. Le père, à ces +mots, s'irrite: «Voire, dit-il, si monteroiz _plus haut de moi_! (P. +98.)» Vraiment! vous monterez plus haut que moi! Et comme ils sont en +bateau, il le saisit et le lance à la mer, ce qui conduit le fils à +devenir empereur. + +Les Grecs mettaient aussi après un comparatif le génitif du nom. La +tournure par _que_ est empruntée aux Latins: _Major quam tu_; _Paulus +est doctior quam Petrus_; et c'est aussi la plus anciennement employée +en français. Dans le _livre des Rois_, fort antérieur à tout ce que je +viens de citer: + +«_Greignure_ est assez ta sapience _que_ la nuvele qu'en ai oie.» + +(_Rois_, p. 272.) + +«Ta sagesse est beaucoup plus grande que la nouvelle que j'en ai ouïe.» + +Ainsi nous surprenons des traces de l'influence italienne sur le +français dès le règne de saint Louis. + + +DIABLE A QUATRE (Faire le). + +Quand notre théâtre prit naissance, vers le XVe siècle, on jouait des +_mystères_ dévots; on jouait aussi des _diableries_; dans les +_mystères_, les héros du drame étaient des saints; dans les +_diableries_, des diables. Il y avait les petites diableries, où il ne +paraissait que deux diables, et les grandes diableries, où il en +paraissait quatre, épouvantablement déguisés et menant le plus grand +bruit possible. De là cette locution proverbiale: faire le diable à +quatre. + +Comme toutes les choses vont en se perfectionnant, on introduisit +bientôt dans les _diableries_ un nombre illimité de diables. Il y en +avait certainement plus de quatre dans la troupe qui, sous la conduite +de Villon, joua ce tour abominable raconté au 13e chapitre de +_Pantagruel_. Il en coûta la vie au pauvre frère Étienne Tappecoue, +sacristain des cordeliers, pour avoir refusé à ces garnements une chape +dont ils voulaient habiller un vieux paysan qui faisait Dieu le père. +Villon fut averti un certain samedi que frère Tappecoue, monté sur la +poutre du couvent (c'est une jument non saillie)[91], s'en allait à la +quête. Après avoir montré la diablerie par la ville et le marché, ils +s'allèrent embusquer sur la route, et firent si grand'peur à la monture +du sacristain, qu'elle prit le mords aux dents, jeta bas son cavalier, +le traîna _à écorche-cul_, avec force ruades, en sorte qu'elle rentra au +couvent ne rapportant de frère Tappecoue que le pied droit, avec le +soulier entortillé dans les cordes qui lui servaient d'étrier. Le reste +était demeuré en lambeaux par les chemins. On jugera s'il y avait de +quoi faire cabrer un cheval: «Ses diables estoient tout caparassonés de +peaulx de loups, de veaulx et de beliers, passementées de testes de +moutons, de cornes de boeufs et de grands havets de cuisine[92], ceints +de grosses courrayes esquelles pendoient grosses cymbales de vaches et +sonnettes de mulets, à bruit horrifique; tenoient en main aulcuns +bastons noirs pleins de fusées; aultres portoient longs tisons allumez, +sus lesquels à chascun carrefour jettoient pleines poignées de porasine +(poix résine) en pouldre, dont sortoit feu et fumée terrible!... +Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent au chemin au devant de luy, en +grand effroy, jetant feu de tous costez sus luy et sa poultre, sonnans +de leurs cymbales et hurlans en diables: Hho! hho! hho! hho! brrrourrrs! +rrrourrrs! rrrourrrs! hou! hou! hho! hho! Frere Estienne, faisons nous +pas bien les diables?» + + [91] _Pullus_, _pulla_, _pullitra_, poultre. + + [92] _Havet_, _crochet_. Havet de cuisine, crochet avec lequel on + tirait la viande du pot. + + L'hostel est seur, mais on le clouë. + Pour enseigne y mis ung havet. + + (_Villon._) + +Voilà ce que c'était que faire _le diable à quatre_. + +Il s'établit dans quelques villes des _diableries_ à poste fixe, comme +il s'y établit aujourd'hui une troupe de comédie, de tragédie, de +vaudeville ou d'opéra. La diablerie de Saumur, celle d'Angers, celle de +Doué et celle de Montmorillon, étaient célèbres. Rabelais les cite avec +plusieurs autres dans ce 13e chapitre de _Pantagruel_. + +Et au chapitre 3, livre III, où _Panurge loue les debteurs et +emprunteurs_, peignant la satisfaction qu'il éprouve aux révérences de +ses créanciers, chaque matin assemblés à son lever:--«Il m'est advis, +dit-il, que je joue encore le Dieu de la passion de Saumur, accompagné +de ses anges et chérubins.» + +Il continue: Si l'on cessait de prêter, l'univers serait +bouleversé.--«De cettui monde rien ne prestant, ne sera qu'une +chiennerie, qu'une brigue plus anormale que celle du recteur de Paris, +_qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué_.» + + +DRAPS, LINGE. + +LINGE est aujourd'hui un substantif; c'était originairement un adjectif. +Le traducteur du _livre des Rois_, ayant à rendre ces mots, «_Porro +David erat accinctus Ephod lineo_» (II, cap. VI, v. 14), met: + +«E David esteit vestud de une _vesture linge_, pur humilited.» + +Le mot générique du XIIe siècle était _drap_; il s'appliquait à toute +espèce d'étoffe de soie, de laine ou de fil. _Dras linge_, était un +habit de toile de lin; on a dit, pour abréger, _du linge_. + +Partonopeus est couché avec la fée Mélior. Il veut se lever de grand +matin pour partir: + + Urrake li baille ses _dras_, + + (_Partonop._, v. 5057.) + +Partonopeus, pour se punir, s'est retiré au désert. Il y mène la vie la +plus rude, et finirait par succomber à une pénitence si rigoureuse. +Heureusement il est découvert par Urraque et Persewis, qui, pleines +d'une tendre charité, s'établissent auprès de lui, et tâchent de le +distraire de ses douleurs, en même temps qu'elles rajustent sa +garde-robe: + + Qui li dient deduiz et gabs, + Et taillent et keusent ses _dras_, + Coifes, cemises, et cauçons, + Bliaus de soie et cors et lons. + + (_Ibid._, v. 6270.) + +_Drapeau_ était une sorte de diminutif de _drap_. C'était le drap +déchiré. Urraque, abordant Partonopeus défiguré par la misère, hésite à +le reconnaître: + + Ies tu li beau Partonopeus? + Deus! com tu ies ore empiriés! + Con voi tes _drapeaus_ despeciés! + + (_Ibid._, v. 6018.) + +Le passage de Pasquier y revient parfaitement!--«Ainsy de _l'estendard_, +_banniere_ ou _enseigne_, que nous disons aujourd'huy _drapeau_. Cela +est provenu d'une hypocrisie ambitieuse des capitaines, qui, pour +paroistre avoir esté aux lieux où l'on remuoit les mains, veulent +représenter au public leurs enseignes deschirées, encores que, peut +estre, il n'en soit rien.» + +(_Recherches_, liv. VIII, ch. 3.) + + +DUR, DRU, RUDE. + +Ce sont trois prononciations diverses d'un même mot, obtenues en +transposant l'_r_. Car de prétendre que _rude_ vienne de _rudis_, +_ignorant_, ce serait imiter les écoliers, toujours portés à traduire un +mot par celui dont la forme extérieure s'en rapproche le plus. On +n'assigne pas d'étymologie à _dru_. + +Une preuve plus concluante que la forme matérielle qui peut être un +effet du hasard, c'est l'analogie du sens. Or, s'il y a du rapport entre +_ignorant_ et _rude_, ce n'est que par métaphore, et le sens figuré +n'est pas ce qui frappe d'abord les hommes d'une société naissante, au +lieu que le sens propre les touche immédiatement. Ce qui est épais, +_dru_, est _dur_, et ce qui est _dur_ est ordinairement _rude_ au +toucher. Voilà pour l'analogie première; les nuances se fixent ensuite à +chaque forme, et il arrive, au bout de quelques siècles, que des mots +sortis de la même souche semblent n'avoir entre eux aucun lien de +parenté. + +La première forme, longtemps la seule, a été _dur_, _durement_. On +disait: _aimer durement_,--_pleurer durement_,--_se réjouir_, +_s'émerveiller_, _heurter durement_. + + Il n'en i a chevaler ne barun + Qui de pitet mult _durement_ ne _plurt_. + + (_Roland_, st. 174.) + + Tuit cil qui ce miracle oïrent + Moult _durement s'en esjoïrent_. + + (Gautier de Coinsi, I, ch. 11.) + + L'abeesse s'est esveillie; + Moult _durement s'est mervillie_ + Quant si legiere s'est sentie. + + (_Ibid._, ch. 16.) + + Des lanches au premier jousterent, + Et si _durement se hurterent_ + C'andoi se porterent a terre. + + (_La Violette_, p. 81.) + +_Rudement_ a été la seconde forme. Toute la Picardie se sert encore de +_rudement_ pour marquer l'abondance ou l'excès: Cela est _rudement +beau_!... Il est _rudement savant_!... Gresset, qui, comme l'on sait, +était d'Amiens, a dit dans _Ververt_: + + En moins de rien, l'éloquent animal + (Hélas! jeunesse apprend trop bien le mal!), + L'animal, dis-je, éloquent et docile, + En moins de rien fut _rudement habile_! + +Et, suivant l'Académie elle-même, on dit en langage populaire, _manger +rudement_, _boire rudement_. + +_Druement_ n'a pas encore été fait, mais on se sert de l'adjectif +adverbialement, selon l'ancien usage: Il pleut _dru_;--il y va _dru_. +L'Académie autorise ces locutions, comme elle autorise: Aller _rudement_ +en besogne. + + +ÊTRE; ses formes primitives. + +Ce verbe a été constitué de deux éléments latins, _sum_ et _stare_. De +_sum_ vient le présent de l'indicatif _je suis_; de _stare_, l'infinitif +_ester_. + +Comme ce verbe avait double racine, il avait aussi double signification: +_exister_ et _se tenir debout_. + +«Chi vous lairons _ester_ dou roi Richart.» + +(_Chron. de Rains_, chap. 111.) + + Or vous lairons _ester_ du dux Hervis. + + (_Garin_, t. I, p. 5.) + +Dans cette formule, très-familière aux chroniqueurs et aux poëtes, +_ester_ ne signifie que _esse_. + +La langue du barreau le conserve encore dans le sens de _stare_: «La +femme ne peut _ester_ en jugement sans l'autorisation de son mari.» +_Stare in judicio._ + +C'est aussi le sens du participe _estant_ dans ce passage:--«Li enfes +s'est agenoilliez tant que li peuples s'accoisa; lors se leva _en +estant_, et parla si haut que tuit le porent oir.» + +(_Rom. des sept Sages_, p. 97.) + +Il se leva debout, en pied, comme disent les Italiens. + + +IMPARFAIT. + +L'ancien imparfait tirait son singulier de _sum_, et son pluriel de +_stare_: + + J'ere, tu eres, il ert; + _Eram_, _eras_, _erat_; + + Nous estions, vous estiez, ils estoient. + _Stabamus_, _stabatis_, _stabant_. + +Aujourd'hui, il dérive tout entier de _stare_: + + J'étais, tu étais, il était.--_Stabam_, _stabas_, _stabat_. + +Déjà, sous Louis IX, on employait concurremment les deux formes. +L'auteur de _la Vieille Truande_ dit de son héros: + + Biaus _estoit_ et cointes et sages; + A un chevalier _ert_ messages, + Qui bien _estoit_ du pais nez. + + (Barbaz., I, p. 240.) + + +FUTUR. + +Se tire de _stare_: _J'esterai_, _tu esteras_, _il estera_, etc. + +«Rendez-vous bonnement, puis _esterez_ en bonne paix.» + +(_Rois_, p. 410.) + +Les quatre fils Aymon témoignent à Charlemagne le désir d'être équipés +par lui, pour le service du plus vaillant roi qui sera jamais: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Que nous adoubissiez au jour qu'il vous plaira + Pour le plus vaillant roy qui jamais n'_estera_. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 215.) + +Un très-beau passage de la _chanson de Roland_, c'est le moment où +l'arrière-garde de Charlemagne est sur le point d'être attaquée par les +Sarrasins dans les défilés de Roncevaux. Olivier, à plusieurs reprises, +a supplié Roland de sonner de son cor d'ivoire pour avertir Charlemagne, +et rappeler l'avant-garde à leur secours. Roland s'y est obstinément +refusé, et toujours par les mêmes motifs: il croirait se déshonorer et +attirer des reproches sur sa famille et ses amis, si aucun homme vivant +pouvait dire qu'il a _corné pour des païens_. Il se repose sur sa +vaillance et sur l'acier de Durandal: + + Roland est proz, e Oliver est sage, + +dit le poëte. + +Cependant le danger devient tel, qu'il est impossible de le méconnaître. +Alors l'archevêque Turpin éperonne son cheval blanc, et, monté sur une +petite éminence, il exhorte les soldats à bien faire leur devoir, sans +leur dissimuler le sort qui les attend. Aussi leur donne-t-il +l'absolution, leur imposant pour pénitence de _bien férir_. Les vers +sont nobles et touchants: + + Seignurs baruns, Carles nus laissat ci, + Pur nostre rei devum nus bien murir. + Chrestientet aidez a sustenir. + Bataille auerez, vos en estes tuz fiz[93], + Car a vos oilz veez les Sarrazins. + Clamez vos culpes, si priez Deu mercit. + Assoldrai vos pur vos anmes guarir: + Se vus murez, _esterez_ seinz martirs. + + (_Roland_, st. 293.) + + [93] _Fiz_, de _fixi_, vous êtes bien fixés sur ce point. + +«Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici. Nous devons bien mourir +pour notre roi. Aidez à soutenir la chrétienté[94]. Vous aurez bataille, +vous en êtes bien sûrs, car voici devant vos yeux les Sarrasins. +Confessez vos péchés, implorez la merci de Dieu. Je vais vous absoudre +pour guérir vos âmes: si vous mourez, vous serez saints martyrs.» + + [94] C'est-à-dire, ici, le christianisme. + +C'est peut-être ce passage pathétique que chantait Taillefer à la +bataille d'Hastings, à la tête de l'armée, pour enflammer les soldats de +Guillaume le Conquérant. En tout cas, il n'aurait guère pu choisir +mieux[95]. + + [95] + + Taillefer, qui moult bien cantoit + Sur un roncin qui tost aloit, + Devant eux s'en aloit cantant + De Karlemaine et de Rolant, + Et d'Olivier, et des vassaux (_des braves_) + Qui moururent a Roncevaux. + + (Wace, _Rom. de Rou._) + +Le _t_ étymologique de j'_esterai_, dans la prononciation, laissait +prévaloir l'_s_; et la forme parlée modifiant la forme écrite, on +écrivit bientôt comme on prononçait, j'_esserai_. + +Partonopeus est en prison. Son geôlier est absent; la femme de ce +geôlier lui permet de sortir pour aller à un tournoi: Si vous y mourez, +dit-elle, ce sera fait de moi: Armand me percera de son épée: + + Et se vos morez el tornoi, + Donc _essera_ tout fait de moi: + Harmant m'ocira de s'espee. + + (_Partonopeus_, v. 7727.) + + ... Je crois moult bien sans faille + Que par lui _esserons_ delivre. + + (_La Violette_, p. 84.) + +_Je serai_, _tu seras_, est syncopé, pour _j'esserai_, _tu esseras_ ou +_tu' sseras_. + + +PRÉTÉRITS. + +Le prétérit fut transporté du latin sans changement: _Je fui_ ou _je +fuid_, avec le _d_ euphonique, comme l'écrit toujours le _livre des +Rois_, saint Bernard et la _chanson de Roland_. J'ai montré plus haut +(p. 168 et suiv.) comment _ui_ sonnait _u_; il n'est donc pas étonnant +qu'on ait fini par écrire _je fus_. + +Il a existé aussi une seconde forme de prétérit; celle-ci, dérivée de +_stare_: _J'estu_, tu _estus_, il _estut_, mais avec le sens exclusif de +_steti_, _stetisti_, _stetit_. Au troisième _livre des Rois_, le +Seigneur demande qui veut aller tromper Achab; un esprit se présente, et +dit: Je le tromperai. + +«Uns vint avant e _estud_ devant notre Seigneur, si dist: Jol' +decivrai.» (_Rois_, p. 337.) + +Comme l'on voit, le verbe _être_ était originairement beaucoup moins +irrégulier qu'il n'est aujourd'hui. + +Voici un curieux exemple où l'on voit rapprochés l'infinitif _ester_, +dans le sens _esse_, et le participé _estant_, dans le sens de _stando_. +C'est dans la _chanson de Roland_; le poëte fait une peinture pitoyable +de la nuit qui suivit la défaite de Roncevaux: les hommes étaient +étendus morts ou mourants, il n'y avait pas un cheval qui pût se tenir +debout; celui qui voulait de l'herbe, la prenait étant couché: + + Ni ad cheval qui puisse _ester en estant_: + Ki herbe voelt, si la prent en gisant. + + (_Roland_, st. 180.) + +Il est clair que, dans ce passage, il faut prononcer _estre_, quoiqu'il +y ait écrit, conformément à l'étymologie, _ester_. + + +FAIRE. + +Nous sommes à la veille de perdre, par négligence, un des plus précieux +emplois de ce verbe. _Faire_ avait jadis le privilége de se substituer +en temps, nombre et personnes, à un verbe déjà exprimé qu'on avait +besoin de répéter dans la même phrase: + +La reine de Navarre, dans sa VIIe nouvelle: «Qu'avez vous fait de vostre +anneau (dit un mari à sa femme)? Mais elle, qui fut bien aise qu'il la +mettoit au propos qu'elle avoit envie de luy tenir, luy dit: O le plus +meschant de tous les hommes, à qui le cuidez vous avoir osté? Vous +pensiez bien que ce fust à ma chambriere, pour laquelle vous avez +despensé deux fois plus de vos biens que jamais _vous ne fistes_ pour +moy!» + +Et dans la LIVe: + +«Il faudroit, madame, que nos maris feussent envers nous comme +Jesus-Christ envers son Eglise.--Aussy _faisons nous_, dit Saffredant, +et sy possible estoit, nous le passerions, car Jesus-Christ ne mourut +qu'une fois pour son Eglise, et nous mourons tous les jours pour nos +femmes.--Mourir! dit Longarine; il me semble que vous et les autres qui +sont icy, valez mieulx escus que _ne faisiez_ grands blancs, avant que +feussiez mariez.» + + * * * * * + +Dans ce dernier exemple, on voit le verbe _faire_ suppléer toute une +phrase: _aussy faisons-nous_, c'est-à-dire, aussi sommes-nous envers nos +femmes comme Jésus-Christ envers son Église. Quelle économie de paroles! +On ne peut trop regretter ces tours. + + Ce baudet-ci m'occupe autant + Que cent monarques pourraient _faire_. + + (_La Fontaine._) + +Pourraient _m'occuper_. + + Les oisillons, las de l'entendre, + Se mirent à jaser aussi confusément + Que _faisaient_ les Troyens quand la pauvre Cassandre + Ouvroit la bouche seulement. + + (_Le même._) + +Que _jasaient_ les Troyens. + +«Il (l'Amour) s'ouvrira plutôt à vous qu'il ne _feroit_ à sa mère.» + +(La Fontaine, _Psyché_.) + +«Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé +_n'a fait_ en Europe?» + +(Bossuet.) + +_Qu'il ne s'ouvrirait._--_N'a brillé._ + +«On regarde une femme savante comme on _fait_ une belle arme... C'est +une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux,»... etc. + +(La Bruyère, _des Femmes_.) + + * * * * * + +_Si_ est quelquefois pour _ainsi_. Alors _si fait_ signifie _ainsi +fait_. Par exemple, dans cette traduction du célèbre sonnet de Pétrarque +sur la mort de Laure: + + Plaindre devroient l'air, la mer et la terre, + Le genre humain, qui comme anneau sans pierre + Est demeuré, ou comme un pré sans fleurs. + + Le monde l'eut sans la connoître à l'heure: + Je la congneu, qui maintenant la pleure! + _Si fait_ le ciel, qui s'orne de mes pleurs. + +«Le fils de monsieur le capitaine était garçon perruquier, et courait le +monde en cette qualité, quand il vint se présenter à madame de Warens, +qui le reçut bien, comme elle _faisait_ tous les passants, et surtout +ceux de son pays.» + +(J.-J. Rousseau, _Confessions_, liv. II.) + +Les Anglais nous ont pris cette forme, avec bien d'autres choses; mais, +mieux avisés que nous, ils ne l'ont pas laissée périr.--Leur verbe _do_ +(_faire_) n'est autre que le verbe allemand _thun_.--Vous avez assuré +que telle chose se passait.--Je ne l'ai point assuré, _I did not_; mot à +mot: Je ne l'ai point fait. + +--Je n'aime pas à voyager.--Si _fais-je_ bien, moi: c'est-à-dire, _je +l'aime_ bien, moi. On a dit ensuite, en immobilisant la personne et le +nombre dans la forme d'un adverbe: _Si fait_ bien, moi; _si fait_ bien, +nous. La correction exigerait, à la première personne: _Si fais_ bien, +moi; _si faisons_ bien, nous. + +En réponse à une question, à une affirmation, à une négation: _Si fait_, +_non fait_. On se contente aujourd'hui de dire, avec moins d'énergie: +_Oui_, _non_. + + +FAIRE FORT (SE). + +Beaumarchais a pris, dans _le Petit Jehan de Saintré_, deux des +principaux personnages du _Mariage de Figaro_: la comtesse Almaviva et +Chérubin ne sont qu'une copie de la jeune dame des Belles Cousines et du +petit Jehan. Les scènes de la comédie du XVIIIe siècle se retrouvent +dans le roman du XVe, seulement la comédie est un peu plus enluminée de +luxure: il faut bien que le progrès soit quelque part. Les dames d'atour +de la jeune dame des Belles Cousines font le rôle de Susanne. Le petit +Saintré est page aussi, mais page du roi. Il a treize ou quatorze ans; +moins avancé que le page espagnol, mais déjà aussi honteux devant une +femme que le _bel oiseau bleu_ du château d'Aguas Frescas. + +La dame des Belles Cousines fait appeler le petit Jehan dans sa chambre, +devant ses femmes, non pour lui faire chanter une romance, mais pour lui +faire déclarer le nom de _sa dame par amours_. Le pauvre enfant est bien +embarrassé! Il avoue qu'il n'en a pas. La dame des Belles Cousines feint +une grande colère, et lui donne quatre jours, pas davantage, pour se +pourvoir de cet objet de première nécessité à un vrai gentilhomme. + +Ce terme écoulé, revoici madame assise sur les pieds du petit lit, le +page tremblant à genoux devant elle, et derrière eux, rangées en +demi-cercle, les dames d'atour, qui étouffaient leur envie de rire: +madame Catherine, madame Ysabel, Aliz, Marguerite, etc. On va juger le +petit Saintré. Madame soutient qu'il est coupable, n'ayant pas encore +fait de choix. Les autres prennent sa défense:--«Ha, Madame, dirent +elles en riant, cuydez vous qu'il ait mis quatre jours fors que pour +bien choisir celle qu'il voudra servir? Eh que non, dit madame. Eh que +si, dirent-elles; _nous nous faisons fortes pour luy_. Lors elles lui +dirent: N'est il pas vray, mon filz?[96]» + +(_Chap._ III.) + + [96] Je cite le texte de l'édition donnée par M. Guichard, la seule + qu'il soit désormais possible de lire. + +L'Académie veut que dans cette locution _fort_ soit invariable.--«Elle +se fait _fort_ d'obtenir la signature de son mari;... ils se faisaient +_fort_ d'une chose qui ne dépendait pas d'eux.»--On ne voit pas la +raison de cette invariabilité. _Fort_, invariable, ne pourrait être que +l'adjectif pour l'adverbe, comme lorsqu'on dit: Ils sont partis +_soudain_; ils tenaient _ferme_, c'est-à-dire, _soudainement_, +_fortement_. Mais on ne saurait supposer: Elle se fait _fortement_ +d'obtenir, etc.; ils se faisaient _fortement_ d'une chose, etc... Le +sens manifeste est celui-ci: Elle se disait assez _forte_ pour +obtenir;... ils se prétendaient _capables_, _forts_ d'une chose... Il +est donc indispensable de faire accorder l'adjectif. C'était, comme on +l'a vu, l'usage ancien; pourquoi l'a-t-on changé, et sur quelle +autorité? Il est fâcheux que l'Académie ne motive jamais ses décisions; +plus elles sont absolues, plus il faudrait tâcher de les faire voir +justes et raisonnables. + + +FEINDRE, FEIGNANT[97]. + + [97] On écrivait _faindre_ comme _craindre_. L'orthographe normande a + prévalu pour le premier. + +_Feindre_ s'employait jadis absolument, dans un sens analogue à celui de +_craindre_, _hésiter_. + +L'auteur du _Chastelain de Coucy_ dit, au début de son poëme, que +l'amour favorise les amants hardis, mais qu'à peine a-t-il aucune +récompense pour les timides: + + Mais pour les _faingnans_ desloiaus + Dist on qu'a paine est nulz loiaus. + + (_Coucy_, v. 21.) + +Une chanson de Coucy lui-même, antérieure au poëme d'environ cinquante +ans, commence par ce couplet: + + Pour verdure ne pour pree, + Ne pour fueille ne pour flour, + Nulle chanson ne m'agree, + Se ne muet de fine amour. + Mais li _faingnant prieour_, + Dont ja dame n'iert amee, + Ne chantent fors en pascours: + Dont se plaingnent sans doulours. + + (_Coucy_, p. 13.) + +«On a beau célébrer la verdure, les prés, les feuillages, les fleurs; +nulle chanson ne m'agrée, si elle n'est inspirée par une vraie passion. +Mais ces _lâches suppliants_, qui n'aiment de fait aucune femme, ne +chantent que vers le temps de Pâques. Ils se plaignent sans douleurs.» + +M. Crapelet a mal traduit: «Mais celui _qui feint d'attendrir_ une +dame.» On ne feint pas d'attendrir: on attendrit ou l'on n'attendrit +pas. + +Observez que nul mot ne peut remplacer _faignant_. _Lâche_ est trop +fort; _timide_, trop faible; et puis, la timidité s'allie avec le +véritable amour; c'est _faignant_, ou, comme on dit en picard, _coeur +failli_. + + L'ESMOULEUR. + + Pourtant encore un coup ou deux + Tourne, mon valet. + + LE VALET. + + Je le veux, + Et croy que pas je ne _faindray_. + + (_Les Langues esmouluës._) + +Cette acception du verbe _feindre_ était encore en pleine vigueur à la +fin du XVIIe siècle. Molière en présente de fréquents exemples: + +«CLÉANTE.--_Nous feignions_ à vous aborder, de peur de vous +interrompre.» + +(_L'Avare_, acte I, sc. 5.) + +Et dans _Don Juan_: «_Je ne feindrai_ point de vous dire que l'offense +que nous cherchons à venger est une soeur séduite et enlevée d'un +couvent.» + +(Act. III, sc. 4.) + +_Feindre_ exprimait moins que _craindre_ et plus qu'_hésiter_; notre +langue s'est appauvrie de cette délicatesse, mais le peuple l'a retenue. +_Un feignant_ est un homme qui ne craint pas le travail au point +d'avouer sa paresse et d'oser le refuser; il l'accepte, mais il fait peu +et de mauvaise besogne: il hésite, il tourne, il _feint_ de travailler. + +Les beaux parleurs se moquent de la prononciation du peuple, persuadés +qu'en disant _un feignant_ il veut dire _un fainéant_. _Un fainéant_ ne +fait rien; _un feignant_ fait quelque chose. Qui des deux est le +ridicule, celui qui est raillé sans raison, ou celui qui le raille sans +comprendre ce qu'il raille? + +Avec _faindre_ et _faignant_, nous avons perdu leur substantif +_faintise_: + + Chascuns d'eux a sa lance prise: + Proaice anemie a _faintise_ + Les a fait tost esperonner. + + (_Coucy_, v. 1415.) + + Chascuns a sa lanche reprise + Apertement et sans _faintise_. + + (_Ibid._, v. 1683.) + +_Faintise_ a été mal remplacé par _fainéantise_. Encore une fois, la +_fainéantise_ s'abstient de tout travail; la _faintise_ feint de +travailler. + +On disait aussi, avec la forme réfléchie, _se faindre_. Un homme donne +son anneau à un ermite: Présentez-le à ma femme; dites-lui, de ma part, +qu'elle vous traite comme elle ferait moi-même, et qu'elle ne s'y +épargne pas: + + Que de vous face en bone foi + Autant comme el feroit de moi, + Si qu'ele mie ne _se faigne_. + + (_Du Provost d'Aquilée._) + + +FESTIVAL.--_HOW DO YOU DO?_ + +Ce mot, qui nous revient d'Angleterre, a commencé par être français. +Saint Bernard s'en servait: + +«E soit chanté par tote tes rues li _festivals_ Alleluya.» + +(_Sermons_, p. 532.) + +Et le traducteur du _livre des Rois_: + +«Achab fist remuer jusques al temple un almarie[98] ki esteit al porche, +u l'um metteit les oblatiuns, nummeement ke li reis soleient faire as +sabatz e _jurs festivals_.» + +(_Rois_, p. 400.) + + [98] Remarquez, dans ce mot, la substitution des liquides _l_ et _r_. + Nous avons rétabli l'_r_ étymologique d'_armarium_ (rac. _arma_); au + contraire, de _contralier_ (rac. _contra alium_, subaud. _stare_), + nous avons fait, par substitution de liquide, _contrarier_: + + Grant pechie fait qui _contralie_ + Dame qui est d'amors marrie. + + (_Partonopeus_, v. 6660.) + + Ce sont, dit le même auteur, les _clergastes_ (mauvais clercs) qui + parlent mal des femmes et contrarient leurs servantes: + + Ce sont clergastes qui en mesdient, + Qui lor meschines _contralient_. + Ils sont vilains et eles foles. + + (_Ibid._, v. 5489.) + +«Achab fit reporter jusque dans le temple une armoire qui était sous le +porche, où l'on mettait les offrandes, nommément celles que les rois +avaient coutume de faire aux sabbats et jours de fête.» + +_Festival_ s'est embarqué, et a passé la Manche avec Guillaume le +Conquérant; bien d'autres en ont fait de même: les Anglais ne sont +riches que de nos dépouilles; si l'on se mettait à cribler leur langue +et à reprendre ce qui nous appartient, il ne leur resterait pas même de +quoi se dire: Bonjour, comment vous portez-vous? Leur fameuse formule +_how do you do_ est volée à la France. On disait, au XIIe siècle, +_Comment le faites-vous?_ C'était le salut de politesse quand on se +rencontrait. + +La belle et sage châtelaine de Fayel, accueillant pour la première fois +le châtelain de Coucy en présence de sa dame de compagnie Ysabelle: +Comment allez-vous? lui dit-elle; comment passez-vous le temps? + + Lors li dist la dame: _Comment + Le faites vous_, biau très doux sire? + --Certes, dame, n'ai duel ne ire, + Jour ne heure, que ne vous voie. + + (_Coucy_, v. 3490.) + +«Certes, madame, je n'ai deuil ni chagrin, chaque jour, à toute heure, +que du désir de vous voir.» + +Une autre fois, Coucy rencontre Ysabelle, à qui il a tant d'obligation, +avec Gobert, le confident de Fayel, mais qui trahit son maître pour +Coucy, car Ysabelle et Gobert sont amants. Le châtelain court à eux; il +embrasse familièrement la bonne Ysabelle, + + Et dist: Chiere amie, _comment + Le faites vous?_ nel' celez pas. + + (_Coucy_, v. 5710.) + +La belle Euriaut reçoit un messager de Gérard, et s'informe de lui avec +sollicitude: + + _Comment_ Gerars li biaus _le fait_. + + (_La Violette_, p. 40.) + +Cette expression était encore en vigueur à la fin du XVe siècle: + +--«Adonc le duc Richart vint à luy, et luy demanda _comme il le +faisait_, et de quoy li servait léans.» + +(_Chroniq. de Norm._, imp. à Rouen en 1487.) + + * * * * * + +Voltaire, qui a tant raillé le _Comment vous faites-vous faire_ des +Anglais, ne soupçonnait pas qu'il se moquait d'une vieille formule +française. Les Anglais n'ont eu que la peine de la revêtir de mots +saxons, sans autrement la déguiser. Ainsi un gallicisme et un +germanisme, cela fait un anglicisme. + + + + +CHAPITRE VII. + +Suite des observations détachées.--Fleur d'orange et fleur +d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, léans, +céans.--Lésine ou Alesine.--Mystères; de quelques finesses de +versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues et +ogres.--Où.--Par, parmi. + + +FLEUR D'ORANGE. + +De tout temps on a dit, en bon français, _de la fleur d'orange_. + +Malherbe écrit à son ami Peiresc: + +«Selon ma coutume, je vous importune: je vous prie de me faire le bien +de m'envoyer une bouteille d'huile de _fleur d'orange_.» + +(_Lettres_, p. 24.) + +«Et, à propos de cela, souvenez-vous _de la fleur d'orange_, je vous en +supplie, monsieur.» + +(_Ibid._, p. 30.) + +Cette expression revient encore cinq ou six fois. + +La cour de Louis XIV, qui passe pour avoir su le français, disait _de la +fleur d'orange_. + +«J'aime nos Bretons: ils sentent un peu le vin, mais votre _fleur +d'orange_ ne cache pas de si bons coeurs.» + +(_Mad. de Sévigné_, lett. 179.) + +Voltaire dit _fleur d'orange_:--«Je crois, ma foi, être dans la boutique +d'un parfumeur; je suis empuanté d'odeur _d'eau de fleur d'orange_.» + +(_Les Originaux_, act. II, sc. 8.) + +C'est de nos jours seulement qu'on s'est avisé de raffiner sur cette +expression, et d'y vouloir substituer _fleur d'oranger_. _Fleur +d'orange_, sans égard pour les autorités qui le protégeaient, a été +déclaré ridicule, absurde, à l'usage des sots. «Quiconque, dit +spirituellement l'auteur des _Nouvelles remarques sur la langue +française_, quiconque a trouvé des fleurs sur une orange, a le droit de +parler de _fleur d'orange_. Mais on ne rencontre guère de pareilles +fleurs qu'au _jardin des Olives_. On rencontre probablement aussi en ce +lieu des _fleurs de poires_, des _fleurs d'abricots_; mais partout +ailleurs ce sont les oliviers, les poiriers et les abricotiers qui +portent des fleurs.» + +(T. II, p. 239.) + +La raillerie est vive et impitoyable, comme d'un homme dix fois sûr de +son fait. On croirait entendre M. Nodier en personne. + +Quoique je n'aie jamais cueilli de fleurs sur une orange, je ne +laisserai pas de continuer à dire de la fleur d'orange, et même +j'essayerai de défendre cette expression. Je n'hésite point à me ranger +du parti le plus faible contre le plus fort, c'est-à-dire, avec les +anciens contre les modernes; avec Malherbe, Voltaire et madame de +Sévigné, contre M. Francis Wey. + +Avant tout, je prendrai la liberté de faire observer à nos savants +critiques que, dans cette locution _fleur d'orange_, il ne s'agit pas de +_la_ fleur, mais _du_ fleur; que _fleur_ ici ne traduit pas _florem_, +mais _odorem_. + +«Les loups reconnoissant _au fleur_ celui qui les a supplantez, tous +d'un commun accord le devorent.» + +(PASQUIER, _Recherches_, VIII, chap. 15.) + +_Flairer_, c'est aspirer une odeur; _fleurer_, c'est au contraire +l'exhaler: témoin, dans _le Malade_, M. Fleurant, apothicaire. + +L'article féminin _la_ ne s'unit pas à _fleur_; il représente le mot +_eau_, supprimé par ellipse. De _la_ fleur d'orange, c'est de _l'eau_ de +fleur ou de senteur d'orange. + +Voilà nos motifs pour maintenir _la fleur d'orange_. A quoi j'ose +ajouter qu'il faut toujours y regarder à deux fois avant de condamner +avec cette hauteur une locution qui a pour elle un long et universel +usage, et tous les écrivains du XVIIe siècle. + +On courrait beaucoup moins de risque à soutenir que _fleur d'oranger_ +est dû au purisme affecté et mal instruit du XIXe, et qu'il faut laisser +l'exactitude de cette expression aux pharmaciens, qui distillent +effectivement des fleurs d'oranger. Leur pensée se reporte à ce qu'ils +mettent dans leur alambic, et la nôtre, au fleur de ce qui en sort. + +Nos pères, en général, connaissaient mieux que nous la propriété des +mots; ils savaient très-bien dire _fleur d'oranger_ où cela était +nécessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais: «Les truyes, en +leur gesine, ne sont nourries que de _fleurs d'orangiers_.» + +(_Pantagruel_, IV, 7.) + +Il serait trop singulier qu'il eût fallu attendre jusqu'en 1845 à +s'apercevoir que les oranges ne portent point de fleurs! + +L'Académie ne donne point le substantif masculin _fleur_. Elle autorise +_de la fleur d'orange_, et même _bouquet de fleur d'orange_; en quoi +elle ne paraît pas avoir autant de raison, car ici _fleur_ signifie +nécessairement _florem_. Ce qui aura déterminé l'Académie, c'est +apparemment cet endroit de Corneille: + + Le cinquième (_bateau_) était grand, tapissé tout exprès + De rameaux enlacés pour conserver le frais, + Dont chaque extrémité portait un doux mélange + _De bouquets_ de jasmin, de grenade _et d'orange_. + + (_Le Menteur_, I, 5.) + +Corneille a cru qu'il pouvait dire un bouquet _d'orange_, comme un +bouquet _de grenade_, et non _de grenadier_; de jasmin, et non _de +jasminier_. En effet, l'analogie l'excuse. + +Je ne vois pas ce qu'a de choquant _jardin des Olives_. Il paraît aussi +loisible de désigner un jardin par le nom des fruits ou des fleurs que +par celui des arbres à fleurs ou fruits. _Jardin des roses_ est aussi +bien et même mieux dit que _jardin des rosiers_. + +Mais, outre cette raison, il en existe une autre; c'est que le mot +_olivier_ est récent, et qu'autrefois _olive_ était le nom commun à +l'arbre et à son fruit: + + En Saragoze est Marsile li ber; + Soz _une olive_ se sist por deporter. + + (_Roncisvalle_, introd. du _Roland_, p. XLVII.) + +«Le roi Marsile le brave est à Saragosse; il est assis sous un olivier +pour se rafraîchir.» + +Blancandrin lui conseille d'envoyer à Charlemagne, au siége de Cordes, +des ambassadeurs portant des branches d'olivier: + + El seje a Cordes porrez Kallon trover; + _Branches d'olive_ devez o vos porter. + + (_Ibid._, XLVIII.) + + _Branches d'olives_ en vos mains porterez. + + (_Roland_, st. 5.) + +Ces exemples doivent suffire pour apaiser les scrupules de ceux +qu'alarmerait la censure de M. F. W. _Jardin des Olives_ est aussi bon +que _fleur d'orange_. Il est possible même qu'_oranger_ soit moderne +comme _olivier_, et qu'_orange_ ait servi, comme _olive_, à nommer +l'arbre. Cela justifierait jusqu'aux _bouquets d'orange_ de Corneille et +de l'Académie. + +Enfin, l'auteur des _Observations_ blâme l'Académie d'avoir expliqué +_fleurer_ par _répandre une odeur_; M. F. W. trouve la définition +incomplète, et veut _répandre une bonne odeur_. Il oublie que s'il y a +des fleurs qui sentent bon, il y en a qui sentent mauvais; tout n'est +pas rose, violette ou tubéreuse, témoin la couronne impériale, l'assa +foetida et le géranium puant. + +La réserve de l'Académie est donc tout à fait louable; M. W. a contre +son opinion Molière et Regnier: Molière, dans le nom de ce M. Fleurant; +Regnier, dans le portrait du pédant, si admiré de Boileau: + + Ainsy ce personnage en magnifique arroy, + Marchant _pedetentim_, s'en vint jusques à moy, + Qui sentis, à son nez et ses levres descloses, + _Qu'il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses_. + + (Sat. X.) + +Il ne faut pas imputer à l'Académie des torts imaginaires. + + +FLOU. + +C'est l'ancienne prononciation du mot _fleur_, qu'on écrivait _flur_. + + L'escut li fraint ki est ad or e a _flur_. + + (_Roland_, passim.) + +_Ad or et a flou_,--orné d'or et de fleurs ciselées. + +L'_r_ final se réservait à sonner devant une voyelle, par exemple, dans +le diminutif _flourette_ et dans le verbe _flourir_. + +Un tableau _flou_, peindre _flou_ ou _à flou_, un pinceau _flou_; dans +toutes ces locutions techniques, _flou_ signifie _fleur_, pris en +manière d'adverbe. C'est peindre tendre et délicat comme une _fleur_, un +pinceau-_fleur_, etc... + +Saint _Flou_, évêque d'Orléans, est, dans le martyrologe de Corbie, sous +le nom de _sanctus Flosculus_; c'est saint _Flour_, comme celui +d'Auvergne. + +De _flou_ est venu _flouet_, toujours en suivant la même métaphore: + + Damoiselle belette, au corps long et _flouet_, + Entra dans un grenier par un trou fort _étreit_. + + (LA FONTAINE.) + +«Voilà de mes damoiseaux _flouets_!» s'écrie Harpagon. _Flouet_ est la +bonne prononciation, et non _fluet_, comme l'on dit à présent. Trévoux +dérive cet adjectif de _fluxæ et non firmæ sanitatis_, ridiculement. +C'est chercher midi à quatorze heures. + +Le _flou_ d'une médaille ou la _fleur de coin_, c'est la même chose. On +entend par ce mot une conservation si parfaite de la médaille, que le +poli du coin s'y fait encore apercevoir. _Fruste_, au contraire, +signifie _effacé_. + +«Diognète sait d'une médaille _le fruste, le flou et la fleur de coin_.» +(La Bruyère, _de la Mode_.) Les deux dernières expressions font double +emploi. Quelques éditions écrivent mal à propos _le feloux_. + + +FONTS BAPTISMAUX. + +L'Académie donne FONTS, pour un substantif masculin pluriel; ce qui +suppose qu'il n'a pas de singulier. C'est un substantif féminin, et il a +un singulier. + +_Font_ est l'abrégé de _fontaine_. Pour réfuter l'Académie, il suffit de +rappeler les noms propres d'homme et de lieu: + +_De Bellefonds_, _la Font_, _de Lafont_, _Fontenelle_.--La +_Chaude-Font_, parce qu'il s'y trouve une source thermale. Les +dictionnaires géographiques écrivent _la Chaux-de-Font_, ce qui n'offre +aucun sens. + +«Eve de _Funtaine_ i aparut... si la levad (l'église) de _Funz_ et de +baptisterie.» + +(_Rois_, p. 207.) + +Mais pourquoi dit-on _fonts baptismaux_? C'est ce qui a trompé +l'Académie. En voici la raison: _baptismal_, comme venant d'un adjectif +latin en _is_, _baptismalis_, n'a qu'une terminaison pour les deux +genres. _Fonts baptismaux_ est aussi bien du féminin que _lettres +royaux_, _marchandises loyaulx_, _vierge royau_. (Voyez p. 226-228.) + + +IL, LI. + +Du pronom latin _ille_, nos pères se firent, en le partageant, un +pronom, _il_, et un article, _le_, ou plutôt _li_, par la règle qui +changeait l'_e_ du latin en _i_ français. + +_Li_, dans le principe, dut servir pour tous les cas et tous les genres, +au singulier; on fit pour le pluriel _les_, dans les mêmes conditions. +_Les_ est la dernière syllabe d'_illas_. L'_a_ final se changeait +régulièrement en _e_. + +On a prétendu établir aussi des déclinaisons mobiles de l'article: +Fallot en assigne jusqu'à vingt-cinq formes. Il n'y avait pas plus de +ces déclinaisons pour l'article que pour les substantifs. + +LI au masculin est assez connu: + + Quant _li_ vilain les vit venir, + _Li_ sanc _li_ commence a fremir. + + (_Le Vilain Mire._) + +LI au féminin. + +Je vaincrai dans le tournoi, dit Partonopeus; car il est impossible que +j'y sois fatigué: rien que de penser _à elle_ (_d'elle_) rafraîchira +toujours mes forces: + + Certes, je vaincrai le tornoi, + Car il ne porroit estre pas + Que gi fusse vencus ne las, + Por poi ge pensasse _de li_ + Ne m'eust sempres rafresci. + + (_Partonop._, v. 7540.) + + Dormoit Urrake empres disner, + Et Persewis ensemble od _li_. + + (_Ibid._, v. 7606.) + +«Urraque dormait toujours après dîner, et Persewis avec elle.» + +Une dame, éprise du sire de Coucy, révèle à Fayel toute l'intrigue de sa +femme. Fayel refuse d'abord d'en rien croire: + + Je ne porroie croire + Que ceste parole fust voire, + Ne que ma femme me fesist, + Car je croy qu'onques Dieu ne fist + Ne meillour _de li_, ne plus sage; + N'onques ne pensa tel folage + Que vous cy _de li_ me contés. + + (_Coucy_, v. 4200.) + +Les composés étaient aussi féminins, comme _celui_. + +Fayel ayant de ses yeux vu l'infidélité de sa femme, finit par en être +convaincu. Coucy, pour venger sa maîtresse, attire dans un rendez-vous +la perfide dénonciatrice de ses amours; et quand celle-ci, aveuglée de +passion, se rend à discrétion, Coucy la rebute avec mépris, et lui fait +cette harangue un peu rude: + + Dame, or esgardez: + Il ne demeure pas en vous + Que vostre mari ne soit cous. + Vous _li_ estes de pute foi; + Et pour itant je vous chastoy + Que jamais ne voeillies mesdire + De _celui_ ou mains a a dire + Qu'il n'at en vous, folle musarde! + + (_Coucy_, v. 5780.) + +«Regardez, madame: il ne tient pas à vous que votre mari ne soit cocu. +Vous lui êtes de laide foi; que ceci vous apprenne à ne jamais médire de +_celle_ en qui il y a moins à dire qu'en vous, folle, musarde!» + +Au quatrième vers, _li_ est pour _à lui_, masculin; et au septième, +_celui_ désigne la dame de Fayel. + +LES est demeuré commun pour les deux genres; ainsi nous sommes sur ce +point dispensés de toute démonstration. Mais de ce fait il y a une +induction à tirer: pourquoi aurait-on établi _les_ invariable, et _li_ +variable? Quelle nécessité d'avoir des terminaisons mobiles au +singulier, quand on s'en passait au pluriel? + +Cependant, on rencontre pour le singulier les formes _la_, _lo_, _le_. +D'où viennent-elles, sinon de l'imitation du latin? + +Je l'accorde, mais en quel sens? Qu'il y avait un système constitué pour +la déclinaison de l'article avec les terminaisons du latin; le système +dont MM. Raynouard, Ampère, Fallot, et leurs élèves, nous présentent un +_tableau_ vaste et régulier? Nullement; et mon argument est bien simple: +c'est qu'il n'est presque pas un des cas de ce tableau, si net dans la +théorie, que, dans la pratique, on ne trouve confondu avec les autres. +La doctrine est continuellement démentie par l'application: _le_ est +aussi féminin que _li_ ou _la_: + + Nus ne doit s'amie essaier; + Ki l'at, en pais _le_ doit laissier. + + (_La Violette_, p. 77.) + + Sans congie prendre en est alé + _De le cité_ parmi la porte. + + (_Ibid._, p. 76.) + +Voici maintenant les deux formes ensemble: + + Lors li sambla et fu avieré, + Quant ot coisi _la fremeté_, + Et il _le_ vit si garité, + Que li chastiaus de guerre fu. + + (_Ibid._, p. 78.) + +«Lors lui sembla et fut avis, quand il découvrit la forteresse et la vit +si bien gardée, que ce fut un château de guerre.» + +_Lo_ est aussi masculin que _li_, qui est aussi féminin que _le_, qui +est aussi bien nominatif ou accusatif que l'un ou l'autre. On trouve au +pluriel _li_ et _les_; le génitif _del_ est commun aux deux genres pour +le singulier, parce qu'il représente aussi bien _de li_ ou _de la_ que +_de lo_ ou _de le_, la dernière élidée. Le datif singulier est _al_, +qui, sur une consonne, sonnait _au_, et, sur une voyelle, supposait +l'élision de _a la_, _a le_, _a li_, _a lo_, comme l'on voulait. _Del +ost_, _al ost_, ne sont d'aucun genre[99]. Aussi qu'est-il arrivé? que +le mot _ost_, par exemple, qui est partout du féminin dans _Roland_ et +dans le _livre des Rois_, est passé plus tard au genre masculin, ensuite +de l'équivoque de l'article[100]. + + [99] Dans le fait, ils sont pour _de la ost_, _à la ost_. C'est encore + ici l'écriture qui s'est trompée et a trompé. + + [100] «S'en ala li reis e _tute sa ost_ a Jerusalem.» + + (_Rois_, p. 136.) + + --«Lores se apruchad Joab od _tute s'ost_ as Syriens.» + + (_Ibid._, p. 153.) + + --«E Absalon fist maistres cunestables de _sa ost_ Amasa.» + + (_Ibid._, p. 184.) + +Ce mélange de formes, loin de prouver une déclinaison savamment +organisée à la romaine, atteste au contraire l'absence de loi, et la +faculté dont jouissait chaque écrivain, selon son érudition, de se +reporter au latin, et d'en tirer l'article sous la forme qu'il jugeait +la meilleure. Cette liberté n'avait pas l'inconvénient qu'on pourrait +croire, en un temps où le latin régnait encore à côté du français, +non-seulement dans les actes publics, mais jusque dans la chaire. On +était toujours compris. + +Je n'ai trouvé qu'un fait constant, un seul: c'est la distinction entre +le nominatif et l'accusatif pluriel. Le nominatif était _li_, +l'accusatif _les_. + +«_Li_ fals prophete requistrent Baal[101] des le matin jesque au midi, e +Helyes _li_ cumenchad a rampodner.»--Illudebat illis Helias. + +(_Rois_, p. 316, 317.) + + [101] BAAL à l'accusatif. D'après M. Ampère, il devrait y avoir + _Baalim_. (_Voy._ p. 259.) + +«_Li_ caldeu fierent _les_ enfans ki garde sont des chamoz... Si +ravissent _li_ caldeu _les_ chamoz...» + +(_Job_, p. 502.) + + _Li_ adubez en sunt _li_ plus pesant; + Envers _les_ funz s'enturnerent alquans. + + (_Roland_, st. 502.) + +«Si comme dit le poete que envies assaut _les_ souverains, et _li_ vens +soufflent _les_ choses trop haultes.» + +(Jean de Meun, _trad. d'Abeilard_.) + +«Se nous demenomes ainsi _li_ uns _les_ altres...»--_alii, alios_. + +(Villehard., p. 199.) + +Hormis ce point, la déclinaison mobile de l'article est une invention +aussi savante, aussi embrouillée et aussi chimérique que celle des noms. +Je ne conseille à personne de travailler pour la comprendre, la retenir, +et surtout la retrouver dans les textes. Ce serait temps et peine +perdus. + +IL est le pronom de la troisième personne. Jamais il ne changeait de +forme: + + S'en va Guidoine, _il_ et si cumpaignons. + + (_La Desconfite de Roncevaux._) + + Veez Lambert, franche gens honoree: + _Il_ et belle Aude ont la paix porparlée. + + (_Gerars de Viane_, v. 1022.) + + Guidoine broche (n'a cure de sermon) + Desor un pui, _il_ et Marsilion. + + (_La Desconfite de Roncevaux._) + +Dans tous ces endroits, l'usage moderne substituerait à _il_, +_lui_:--_Lui_ et ses compagnons... _Lui_ et la belle Aude, etc. + +Pourquoi? Ce n'est pas assurément par considération pour la logique ou +la clarté, que l'on affecte de confondre, en certains cas, le nominatif +d'un pronom avec son datif; ni par égard pour l'euphonie ou les besoins +de la versification, puisque _lui et_ forme un hiatus inadmissible en +vers. + +Voilà donc une forme de langage supprimée, une des plus nécessaires. Le +poëte moderne sera obligé de faire un long circuit pour dire, ou plutôt +il ne pourra jamais dire: + + S'en va Guidone, _il_ et ses compagnons. + +Pourquoi donc ce double emploi? pourquoi tantôt _il_, tantôt _lui_? Qui +le sait le dise. + + +ILLEC. + +La Fontaine, qui a sauvé tant de vieux mots, a souvent employé _illec_: + + Notez qu'_illec_, avec deux autres dames, + Du bon bourgeois l'épouse était aussi. + + (_Le Savetier._) + +_Là_ est sec, difficile à employer à cause de l'hiatus; _illec_ est +harmonieux, commode, et de plus a une couleur, un parfum d'antiquité +dont le poëte peut tirer un excellent parti. + +_Illec_ est l'adverbe _illuc_ transporté en français presque sans +modification, car la première forme fut _illuecques_, qui se prononçait +_illeuc_. Ce mot a passé par toutes les vicissitudes d'_avecques_: on a +dit _illuecques_, _illuecque_, _iluec_, _illecque_, _illec_, et ce +dernier même a disparu. C'est dommage! + + +LÉANS, CÉANS. + +Deux expressions excellentes, sonores, pleines de sens, que rien ne +remplace. + +_Léans_ est pour _là ens_, _là dedans_; + +_Céans_, pour _ci ens_, _ici dedans_. L'euphonie a légèrement modifié +leurs racines. + +_Léans_ se rapporte à un lieu qu'on désigne; _céans_ marque le lieu où +l'on est dans le moment où l'on parle. + +Aubérée guette l'instant de la sortie d'un mari pour se glisser chez sa +femme: + + Et fu a un jor de marchié + Que la vielle ot bien agaitié + Que li sires n'ert pas _laiens_. + Et Diex, fait elle, soit _Caiens_! + +Orgon rentrant chez lui après une absence: + + Qu'est-ce qu'on fait _céans_? comme est-ce qu'on s'y porte? + + Vous noterez que l'ange était un drôle, + Un frère Jean, novice de _léans_. + + (LA FONTAINE, _Féronde, ou le Purgatoire_.) + +La Fontaine emploie souvent _léans_ et _céans_. Molière n'emploie que le +second, l'autre était déjà trop vieux; mais _céans_ avait toujours cours +parmi la bourgeoisie. Il sied admirablement dans la bouche de madame +Jourdain, de madame Pernelle, de Dorine, de Chrysalde. + +Mais les rogneurs de notre langue ont décidé qu'_ici_ et _là_ +suffisaient à tout. + + +LÉSINE, ALESINE. + +On devrait dire _alesine_, _l'alesine_; _la lésine_ est la même faute +que _la Guyane_, _la Natolie_. (_Voy._ p. 150 et 397.) + +_Alesina_ est, en italien, une alêne de cordonnier. A la fin du XVIe +siècle, Vialardi composa une satire de l'avarice et des avares, +intitulée _la Compagnie de l'Alène_, _la Compagnia dell' Alesina_. Ce +livre, qui obtint un très-grand succès, fut traduit dans notre langue en +1604, et fit éclore une foule d'imitations: _les Noces de la Lésine_, +_la Contre-Lésine_, etc. Le mot _lésine_ ne remonte donc pas plus haut +que le XVIe siècle. Regnier, dans sa satire du mauvais repas: + + Or, durant ce festin, damoyselle famine, + Avec son nez étique et sa mourante mine, + Ainsi que la cherté par édit l'ordonna, + Faisoit un beau discours dessus la _lézina_. + +C'est ainsi que toutes les éditions écrivent le dernier vers. +L'étymologie commandait de mettre: + + Faisoit un beau discours dessus l'_alésina_. + +Évidemment, Regnier fait allusion au livre de Vialardi, et se sert du +mot italien, qui, probablement, n'avait pas encore été francisé en +_lésine_. On aurait dû dire _alesine_, comme on avait fait par syncope +_alesne_. J'observerai, en passant, que Regnier se nourrissait de la +lecture des ouvrages italiens; il est plein d'imitations du Caporali, du +Mauro et d'autres. + +Pourquoi appelait-on les avares la Compagnie de l'alêne? L'abbé Goujet +dit que l'on était reçu dans la compagnie de l'_alesina_ quand on savait +bien manier l'alêne et allonger le cuir avec les dents. C'est une +explication conjecturale, et imaginée évidemment d'après la locution +qu'il s'agit d'expliquer. Il est probable qu'on trouverait la véritable +origine de cette métaphore dans le livre de Vialardi. Je ne l'ai point +vu, mais je crois pouvoir rapporter au symbole qu'il a choisi cette +expression du peuple, pour dire qu'un cuisinier a été avare de beurre +dans un ragoût: On y a mis du beurre _avec une alêne_. + +Vialardi n'a point d'article dans la _Biographie universelle_; Ginguené +n'en fait pas mention davantage. Baillet et l'abbé Goujet parlent de lui +et de son livre. (_Anti_, in-4º, p. 368, et _Biblioth. française_, VIII, +134.) + + +MYSTÈRES. + +_De quelques finesses de versification que l'on croit modernes._ + +Quand on veut donner l'idée d'une composition grossière et barbare, on +cite toujours les _Mystères_ du moyen âge. On ne les a pas lus, mais +n'importe: on les méprise de confiance. Ce sont des oeuvres +très-irrégulières sans doute, mais l'art n'y est pas si étranger qu'on +le croit bien. Qui prendrait la peine de les examiner, y pourrait faire +des découvertes intéressantes, et aussi inattendues que celui qui, en +battant les broussailles, trouverait des pièces d'or. + +S'attendrait-on, par exemple, à rencontrer dans un mystère la forme +piquante et spirituelle du triolet, qui semble une invention de l'esprit +du XVIIIe siècle? Voici un joli triolet tiré du mystère de la Passion, +joué à Angers en 1482. La scène est aux noces de Cana; le vin manque: + + ABIAS. + + Il n'y a plus de vin es pots; + Vez-cy tres fascheuse nouvelle! + + SOPHONIAS. + + C'est assez pour prendre propos, + Si n'y a plus de vin es pots; + Et l'on dira que sommes sotz, + Si le maistre d'hostel appelle. + + MANASSÈS. + + Il n'y a plus de vin es potz; + Vez-cy tres fascheuse nouvelle! + +On pourrait croire que c'est un hasard, mais nullement. L'auteur emploie +la même forme quand il veut montrer que le personnage tient à son idée. +Saint Pierre, pendant la nuit qui précède la Passion, vient frapper à la +porte d'Anne, le grand prêtre. Il est transi de froid: + + S. PIERRE. + + Vous plairoit il point que j'entrasse, + Dame, par vostre courtoisie? + + LA SERVANTE. + + Que vous faut il? + + S. PIERRE. + + De vostre grace, + Vous plairoit il point que j'entrasse? + Il fait froit: si je me chauffasse? + + LA SERVANTE. + + Attendez la.--Cil nous ennuye! + + S. PIERRE. + + Vous plairoit il point que j'entrasse, + Dame, par vostre courtoisie? + +Ces triolets valent, comme facture, ceux de Voltaire; ils sont peut-être +de Pierre Gringoire[102]. + + [102] Lacroix du Maine attribue ce mystère à Jean Michel, «_poëte + très-éloquent et scientifique docteur_.» Mais Jean Michel florissait + en 1486, et ce même mystère était connu dès 1402. Jean Michel n'a + donc pu que le retoucher et l'étendre. Les confrères de la Passion + se le transmettaient de main en main, sauf à le faire embellir par + les poëtes de leur temps. Il arriva de la sorte jusqu'en 1507, + époque où il fut imprimé à Paris. Il est hors de doute que Gringoire + a dû y travailler en son rang. Il serait à désirer qu'on le + réimprimât. + +Voici un couplet de Madelaine, d'une allure leste et pimpante. Voyez +comme ces vers coulent facilement! le ton est presque celui de la bonne +comédie: + + MADELAINE. + + Je veuil estre toujours jolie, + Maintenir estat hault et fier, + Avoir train, suivre compaignie, + Encores huy meilleur qu'hyer. + Je ne quiers que magnifier + Ma pompe mondaine, et ma gloire: + Tant veuil au monde me fier, + Qu'il en soit à jamais memoire. + J'ai mon chasteau de Magdalon, + D'où l'on m'appelle Magdelaine, + Où le plus souvent nous allon + Gaudir en toute joie mondaine. + Je veuil estre de tous bien pleine, + Tant qu'au monde n'ait la pareille; + Et passer en plaisance humaine + Toute aultre qu'à moi a'appareille. + +Cette Madelaine-là est parente de la Céliante du _Glorieux_; c'est la +même verve et la même franchise de coquetterie. + +Notre siècle se vante bien haut d'avoir porté au dernier degré le +sentiment des rhythmes, les procédés de la versification, l'art +d'agencer les rimes, la rapidité des vers de courte mesure, etc., etc... +Je ne lui contesterai pas le mérite de la mise en pratique; mais pour +celui de l'invention, c'est une autre affaire. + +Si vous voulez juger combien toutes ces belles choses sont nouvelles, +jetez les yeux sur cet autre couplet que le poëte met dans la bouche de +Marthe. On se rappelle le caractère de Marthe dans l'Évangile: «Martha +autem satagebat circa frequens ministerium.» + + MARTHE. + + Je me travaille et me debats + En fervente sollicitude, + Et à mesnager hault et bas + Soigneusement mets mon estude. + La vie est active et fort rude + Qui curieusement la maine; + Mais Dieu en rend beatitude + Lassus, en l'eternel domaine. + + Ma soeur Madelaine, + De fol desir plaine, + En liesse vaine + S'esbat et pourmaine, + Chantant ses chansons; + + Mon frere Lazare + Porte haulte care[103], + Ses chiens hue et hare[104], + Et souvent s'esgare + Parmy les buissons. + + Ils n'ont soing en eulx + Fors d'estre joyeulx, + Et sont curieux + D'esbats et de jeulx, + A leurs volentés, + + On les y soustient, + Rien ne les retient; + De Dieu ne souvient; + Fol desir les tient + En leurs voluptés. + + [103] La face haute, le nez au vent. De l'espagnol _cara_, visage. + + [104] «_Harer les chiens_,--Attizare i cani a la caccia,--Echar los + perros tras la caça.» (_Trésor des trois langues._) + + Ce mot manque dans Furetière. + +Il me semble que des gens qui en sont venus là n'étaient pas absolument +des brutes, ni des imbéciles grotesques, tels que nous les montre +_Notre-Dame de Paris_. A la vérité, ils n'ont pas su proclamer avec +emphase l'_art_, les _artistes_, leur _sacerdoce_, leur _mission_; ni +vanter leurs propres vers _ciselés_, _profondément fouillés_; ni les +_arabesques_ de leur style, ni leurs _âmes saintes_; ni la gloire des +gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni +interpréter les portails, ni appeler les cathédrales des poëmes de +pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus: c'est bien fait! + + +OGIER LE DANOIS.--Origine de ce surnom. + +Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son père était +gouverneur de la Marche, c'est-à-dire, de la frontière d'Ardène. Ogier, +né dans ce pays, était donc Ogier l'Ardenois, qu'on prononçait l'Adanois +(_r_ muette, _en_ sonnant _an_). + +De _l'Adanois_ on fit _le Danois_. + +Nous avons le poëme _d'Ogier l'Ardenois_, par Raimbert, de Paris, qui +écrivait au XIIe siècle. Ce poëme a été publié; Ogier y est à chaque +instant appelé _le Danois_, le bon _Danois_, et nulle part on n'y +raconte l'origine de ce surnom. Il est singulier de voir Ogier appelé +dans le titre _l'Ardenois_, et dans le texte _le Danois_. Voici comment +cela peut s'expliquer: La composition du poëme remonte en effet au XIIe +siècle, mais le manuscrit d'après lequel on a imprimé est d'une époque +beaucoup plus récente. Le copiste, par une licence très-commune, tout en +respectant le titre, aura partout, dans le texte, substitué l'épithète +consacrée de son temps, et devenue, pour ainsi dire, partie intégrante +du nom de son héros. Rien de plus fréquent que ces altérations. Les +romans des _Douze Pairs_ sont, à cet égard, un vrai chaos, parce qu'on y +retouchait continuellement. + +Nous voyons de même la rue de _l'Ajussiane_, ou de _l'Egyzziane_ (sainte +Marie l'Égytienne), transformée en rue de _la Jussienne_; + +L'_Anatolie_ (pays du Levant) est devenue, sous la plume de quelques +écrivains, _la Natolie_; + +L'_endemain_ (le jour en demain) est aujourd'hui _le lendemain_, avec +l'article redoublé, dont personne ne s'aperçoit. Les vieux textes ne +portent jamais que _l'endemain_:--«_L'endemain_, Saül partit l'ost en +treis.» + +(_Rois_, I, p. 37.) + + Et _l'endemain_ revois au bos + Si me recarche l'en le dos. + + (_De l'Asne et dou Chien._) + +On trouve aussi Ogier de _Danemarche_. Le _ch_ ayant le son dur du _k_ +(_voy._ p. 52), _marche_ sonnait _marke_; et voilà comment +_l'Adane-Marche_ devint _le Danemarck_. _Danemarche_ (_Danemarke_) était +le cri de guerre d'Ogier: + + Mult hautement _Danemarche_ rescrie. + + (_Ogier_, v. 12541.) + +On ne peut douter de la confusion de ces épithètes, _l'Ardenois_, _le +Danois_. Ogier, qui porte dans le titre du poëme celle d'_Ardenois_, +porte presque partout dans les vers celle de _Danois_. Il y a pourtant +quelques exceptions, par exemple au vers 1345: + + Karaheus a l'_Ardenois_ apelé: + Diva, Ogier, que as tu empensé? + +Ogier, fils de Geoffroy, duc d'Ardene, avait un oncle appelé Thierry, et +surnommé également d'Ardene. Or, ce Thierry reçoit, comme son neveu, +tantôt l'épithète d'_Ardenois_, tantôt celle de _Danois_: + + Dont point Morans et l'_Ardenois_ Tieris. + + (v. 7488.) + + Si que dus Namles et l'_Ardenois_ Tieris. + + (v. 7503.) + + Dex! come i fiert Kalles de Saint Denis, + _Tieris d'Ardane_, Namles li vieus floris! + + (v. 7460) + + Et d'autre part vint _li Danois Tieris_. + + (v. 7016.) + +Une hache _danoise_ est une hache _ardenoise_. Liége fut de tout temps +célèbre pour ses fabriques d'armes. Les paysans réunis sous les ordres +du duc d'Ardene-marche sont mal couverts, vêtus de serge, et portent +chacun une hache danoise: + + Tu es de _Danemarche_, + Des mal quvers qui se vestent de sarge; + En lors poins ont cascuns _danoise_ hache. + + (v. 4301.) + + Abatus fu li _Ardenois_ Tierris; + D'une _danoise_ l'enversa Guielins. + + (v. 7545.) + +Ogier est surnommé aussi _d'outre-mer_. + + Vers lui se torne _li Danois d'ultre mer_. + + (v. 83.) + +Cela signifie l'_Adanois d'outre-Meuse_. Le Danemark n'est pas plus +outre-mer que la mer n'est la Meuse; mais la géographie des poëtes du +moyen âge n'en savait pas si long, et n'y regardait pas de si près. + +On a invoqué le celtique, l'anglais, le breton, le gaulois et le gallois +pour expliquer comment _l'Ardenois_ avait pu devenir _le Danois_: «ARDEN +était l'équivalent de DEAN, dont les anciens Gaulois et les Bretons se +servaient pour désigner une forêt: les Anglais traduisent en latin +_deane-forest_ et _Arden-forest_ par _Silva danica_; ainsi, l'on disait +_Deanois_, _Danois_, pour _Ardenois_[105].» Cela est bien savant! Je +crois le chemin beaucoup plus court et plus sûr en passant par la +prononciation: _Ardene_, _Adane_;--_l'Adanemarke_, _le +Danemark_;--_l'Ardenois_, _l'Adanois_, _le Danois_. + + [105] Préface d'_Ogier le Danois_, par M. Barrois, p. 3. + + +ORGUES et OGRES. + +Tous les dictionnaires font ce mot masculin au singulier et féminin au +pluriel. Sur quoi fondés, je l'ignore; mais c'est l'usage. En sorte +qu'il faut dire, pour parler correctement: C'est _un_ des plus _belles_ +orgues que j'aie _vues_. Nosseigneurs de l'Académie devraient bien nous +régler cette impertinente irrégularité. + +Le mot _orgues_ se rencontre dans un curieux passage de la version du +_livre des Rois_. Le traducteur, pour éclaircir le texte de temps en +temps, y intercale une glose qu'il prend dans S. Augustin, dans S. +Jérôme, dans les Paralipomènes, ou ailleurs, sans autrement en prévenir +que par un mot en marge: c'est ou le nom de l'auteur à qui il emprunte, +ou tout simplement le mot _auctoritas_. C'est ce mot qui accompagne le +passage en question. + +David, dit le texte, dansait devant l'arche, sautant de toutes ses +forces, vêtu d'un éphod de lin. + +Le traducteur n'est pas encore satisfait de cette danse; il veut que +David jouât en même temps de l'orgue, et même de l'orgue de Barbarie. +L'explication en est si claire, qu'il n'est pas possible de le +méconnaître:--«David sunout une maniere de _orgenes_ ki esteient si +aturné ke l'um les liout as espaldes celi ki 's sunout; e il si sailleit +e juout devant Nostre Seigneur.» + +(_Rois_, II, p. 141.) + +«David sonnait d'une espèce d'orgues qui étaient _arrangé_ de façon +qu'on les liait aux épaules de celui qui en jouait; et il dansait et +jouait ainsi devant Notre-Seigneur.» + + * * * * * + +Malheureusement le texte porte le participe _aturné_ invariable, en +sorte qu'on ne peut en induire de quel genre était le mot _orgues_. + +Le premier orgue qui parut en France y vint en 757; c'était un présent +de Constantin Copronyme à Pepin, père de Charlemagne. Cet orgue fut +placé à Saint-Corneille de Compiègne. Il fallait que ce fût un orgue de +Barbarie, c'est-à-dire, dont on jouait à l'aide d'une manivelle, car il +n'y avait personne en France capable de toucher un orgue à clavier; et +l'on ne voit point que Constantin eût joint à son cadeau l'artiste sans +lequel il devenait inutile. Gerbert, qui rapporte le fait, ne parle pas +de cette circonstance. + +Les règles de la prononciation rendaient impossible de prononcer +_orgues_ comme nous le prononçons aujourd'hui. (_Voy._ p. 30.) On +transportait l'_r_ après le _g_, _ogres_: + +--«Les bones uevres en qui Dex se delite, si com li huem fet ou son de +la harpe, u des _ogres_, u d'altres estrumenz.» + +(_Comment. sur le Psautier._) + +«J'ai déjà parlé, dit Roquefort, de ce magnifique instrument que nos +pères nommaient _organ_, _orgenes_, _orguettes_, _ogres_.» + +(_État de la poésie française_, p. 119.) + +Les héros de Vadé ne disent jamais autrement qu'_ogres de Barbarie_, +expression qui doit dater de loin, car elle rappelle à la fois la +prononciation primitive, et le pays éloigné d'où nous vint le premier +orgue. + + +OU. + +Il n'y a peut-être pas de mot dans la langue française dont le domaine +ait été plus injustement restreint. Il servait jadis pour tous les +rapports marqués aujourd'hui par _à_, _en_, _vers_; on mettait _ou_ pour +_à qui_, _en quoi_, _auquel_, _par lequel_, _vers lequel_, etc. + +Maintenant _ou_ n'est plus qu'une conjonction alternative, ou un adverbe +de lieu; il signifie _ubi_ et _vel_: encore, dans le premier cas, +prend-on soin de le marquer d'un accent, pour le distinguer du second. +Petite précaution puérile, inconnue dans le temps où elle pouvait +paraître plus nécessaire, les fonctions du mot étant beaucoup plus +diverses: + + Ja il ne plaise à Dieu, le roi du firmament, + Que ayons paix a Karlon, le roy _ou_ France apent. + + (_Les quatre fils Aymon_, v. 426.) + +«Le roi de qui la France dépend, à qui elle se rattache.» + + Trestous li Deu _ou_ croient les François. + + (_Ogier_, v. 1457.) + + Les fils Garin _ou_ tant a de fierté. + + (_Gerars de Viane_, v. 1214.) + + _Ou_ pensez vous, frere Symon? + Je pens, fait il, a un sermon, + Le meilleur _ou_ je pensasse oncques. + + (RUTEBEUF, _De frere Denise_.) + +_Où_ pour _en quoi_, _dans lequel_: + + Hemi! _ou_ arai je fiance? + + (_Coucy_, v. 5678.) + +s'écrie la dame de Fayel, qui se croit sacrifiée à une rivale. + + Et pour itant, je vous chastoy + Que jamais ne vueilliez mesdire + De celui _ou_ mains a a dire + Qu'il n'at en vous, fole, musarde. + + (_Ibid._, v. 5780.) + +«Par là, je vous enseigne à ne jamais médire de celle en qui il y a +moins à reprendre qu'en vous.» + +--«L'on est à cette heure à parfaire le procès de maistre Gérard, _où_ +j'espère que, la fin bien congneue, le roi trouvera qu'il est digne de +mieulx que du feu.» + +(_Marguerite, reine de Navarre._) + + Au logis d'une fille _où_ j'ai ma fantaisie. + + (REGNIER.) + +_Où_ se rapporte à la fille, et non au logis. C'est «fille _en qui_ j'ai +ma fantaisie.» + +Le XVIIe siècle conservait au mot _où_ cette large signification, si +commode pour la rapidité du discours. + +--«Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il +parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour +avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait +bien aussi pour des choses _où_ il a plus d'affection, comme pour dire: +Rongez cette corde qui me blesse, et _où_ je ne puis atteindre.» + +(PASCAL, _Pensées_.) + +Un académicien moderne dirait: _Choses auxquelles_ il a plus +d'affection; la _corde à laquelle_ je ne puis atteindre. + + Et voilà donc l'hymen _où_ j'étais destinée! + + (RACINE, _Iphigénie_.) + +Molière emploie toujours _où_ pour marquer ces sortes de rapports. J'ose +affirmer, après examen, qu'il n'est pas de mot plus rare dans ses +oeuvres que le mot _auquel_. Je ne pense pas qu'on l'y rencontrât plus +d'une ou deux fois. _Lequel_ est, chez Molière, au sens interrogatif de +_uter_, et n'a jamais le sens relatif, dont on lui est aujourd'hui si +libéral. + + Ayez, je vous prie, agréable + De venir honorer la table + _Où_ vous a Sosie invité. + + (_Amphitryon_, III, 5.) + + Non; il faut qu'il ait le salaire + Des mots _où_ tout à l'heure il s'est émancipé. + + (_Ibid._, III, 4.) + + Aux différents emplois _où_ Jupiter m'engage. + + (Prologue d'_Amphitr._) + +«Les sentiments d'estime et de vénération _où_ votre personne n'oblige.» + +(_Pourceaugnac_, III, 5.) + +«C'est une chose _où_ l'on doit avoir de l'égard.» + +(_L'Avare_, I, 7.) + +«C'est une chose _où_ vous ne me réduirez point.--L'engagement _où_ j'ai +pu consentir.--C'est un parti _où_ il n'y a point à redire.--C'est ici +une aventure _où_ je ne m'attendais pas.» + +(MOLIÈRE, _passim_.) + +Essayez de remplacer _où_ dans ces deux passages, tirés de poëtes bien +différents, et où les grammairiens voient une faute de français, +c'est-à-dire, contre leur français: + + Et, pour justifier cette intrigue de nuit + _Où_ me faisait du sang relâcher la tendresse... + + (_L'École des maris_, act. III, sc. 2.) + + Nous avons tous les deux au front une couronne + _Où_ nul ne doit lever de regards insolents. + + (_Le Roi s'amuse_, act. I, sc. 5.) + +C'est parler conformément aux meilleurs et aux plus anciennes traditions +de la langue. + +Malherbe: + +«Pour me conserver dans vos bonnes graces, je me tiendray très-heureux +que vous m'honoriez de quelque commandement _où_ je puisse m'en rendre +digne.» + +(_Lettres_, p. 16.) + +«Il (M. de Montpensier) est extrêmement mal, et le remède de lait _où_ +il est depuis trois semaines, pour avoir été employé trop tard, ne fait +pas l'effet que l'on désiroit en la guérison d'un si bon prince.» + +(_Ibid._, p. 45.) + +Corneille: + + Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret + _Où_ quiconque a du coeur ne consent qu'à regret. + +Voltaire écrit, pour tout commentaire, que cela _n'est pas français_. +Avec sa permission, je crois qu'il se trompe: + + Pardonne à cet hymen _où_ j'ai pu consentir. + + (_Alzire_, III, 1.) + + N'imputez qu'à l'amour, que je dois oublier, + La honte _où_ je descends de me justifier. + + (_Zaïre_, IV, 6.) + + Sais-tu l'excès d'horreur _où_ je me vois livrée? + + (_Mérope_, IV, 4.) + +La correspondance de Voltaire offrirait autant d'exemples en prose que +ses poëmes d'exemples en vers. Si Voltaire a eu un tort, c'est d'avoir +blâmé Corneille, et non de l'avoir imité en rejetant cette insupportable +circonlocution moderne, _dans lequel_, _par laquelle_:--Le moment _dans +lequel_ je parle est déjà loin de moi.--Cette intrigue _vers laquelle_ +la tendresse me faisait relâcher. + +L'Académie donne trois exemples de _où_ pris, dit-elle, _dans un sens +moral_, quoiqu'il soit malaisé de savoir ce que c'est que le sens moral +d'un adverbe.--«_Où_ me réduisez-vous? _Où_ en sommes-nous? _Où_ +allons-nous?»--Les deux derniers n'en font qu'un, et c'est évidemment +une question de lieu; par conséquent _où_ y est parfaitement à sa place. +_Où_ me réduisez-vous? est autre chose. _Où_ est ici évidemment pour _à +quoi_; et si la substitution est légitime dans cette façon de parler, +pourquoi ne l'est-elle pas dans toutes les analogues? Qu'est-ce que +c'est que réserver une seule locution, et de quel droit? L'usage? Mais +l'usage de Pascal, de Corneille et de Molière vaut bien, apparemment, +celui du XIXe siècle! + +Reprenons donc, il en est temps, une façon de parler excellente, commode +et leste, que nous étions en train de remplacer par la plus gênante, la +plus traînante et la plus insipide. Nous avons d'ailleurs tout intérêt à +ne point envieillir nos grands écrivains, à ne point permettre que de +mauvais grammairiens, des pédants, pour tout dire, y introduisent des +solécismes posthumes. Quand nous aurons laissé abolir l'autorité de +Racine, de Molière, de la Fontaine, de Pascal et de Voltaire, sur qui, +s'il vous plaît, nous guiderons-nous? sur M. Girault-Duvivier, ou sur M. +Napoléon Landais? + +Ouvrez _la grammaire des grammaires_; vous allez être bien édifié! Elle +distingue _où_ adverbe, _ou_ pronom absolu, et _ou_ pronom relatif. Elle +permet le dernier avec «un verbe qui marque _une sorte de localité +physique ou morale_.» Mais elle avoue que «la poésie s'en sert parfois +dans des cas ou il n'y a pas _localité physique ou morale_.» + +C'est à ces faiseurs de galimatias double qu'est abandonnée la police de +notre langue; ce sont là nos instructeurs, et les juges en dernier +ressort de Molière, de Pascal, de tous nos grands écrivains! Il fallait +effectivement moins de génie pour composer _Tartuffe_ ou les _Lettres +provinciales_ que pour comprendre le pronom _ou_ dans une localité +morale. + + * * * * * + +Voici la règle suivie, sans conteste, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle: +_a_, _y_, _ou_, sont trois termes corrélatifs; où va l'un des trois, les +deux autres vont également. + +Essayez ce principe à tous les exemples cités de Molière, de Corneille, +etc., vous reconnaîtrez qu'il s'y adapte et les résout. On dit: +Consentir à quelque chose; j'_y_ consens:--«C'est une chose _où_ je ne +puis consentir.» + +(MOLIÈRE.) + +Exposer quelqu'un _au_ mépris; Vous l'_y_ exposez:--«L'affront _où_ ton +mépris l'expose.» + +(_Idem._) + +Penser _à_ quelque chose: J'_y_ pense:--«_Où_ pensez-vous, frère Symon?» + +(RUTEBEUF.) + +Avoir égard _à_: J'_y_ aurai égard:--«C'est une chose _où_ l'on doit +avoir de l'égard.» + +(MOLIÈRE.) + +Atteindre _à_: J'_y_ atteindrai:--«Cette corde _où_ je ne puis +atteindre.» + +(PASCAL.) + +Croire à quelque chose: J'_y_ crois:--«Laissons là la médecine, _où_ +vous ne croyez point.» + +(MOLIÈRE.) + +En un mot, de saint Louis à Louis XV, on n'a point parlé autrement. +C'est la bonne manière, et il faut s'y tenir. + + +PAR.--PARMI. + +Las Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi +seul_: + + Quamvis, Scæva, satis _per te_ tibi consulis et scis. + + (HORACE, ep. 17, lib. I.) + +«Scæva, quoique tu saches assez te conduire tout seul...» + +Nos pères avaient copié cette locution, et disaient: _Tout par vous_, +_par lui_, _par eux_, _par elles_: + + Les cloches de l'église, de ce soyez certains, + Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains. + + (_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_, I, 69.) + +Sonnèrent toutes seules. + + La douce mere Dieu, a ce mot s'en tourna, + Avec son dous enfant es sains ciex remonta, + Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura. + + (_Le Dit des trois Chanoines_, ibid.) + +Félix resta tout seul. + +Cette locution s'est conservée pure chez les Anglais: _By himself_, _by +herself_; _tout seul_, _toute seule_; mot à mot, _par lui-même_, _par +elle-même_.--Are you quite _by yourself_? Êtes-vous absolument _seul_? +mot à mot, _tout par vous-même_. + +Et dans le patois lorrain, _tot pâ li_, _tote pâ lei_, tout par lui, +toute par elle; tout seul, toute seule. _Lei_, pronom féminin, comme en +italien. + +Le français moderne garde encore une trace à demi effacée de cette façon +de parler, dans _à part lui_, _à part moi_, qu'on devrait écrire, _à par +lui_, _à par moi_, sans _t_. _Par lui_, _par moi_, sont ici construits +avec le signe du datif, comme _au hasard_, _à l'étourdie_, _à +l'abandon_. Je me dis _à par moi_... Il réfléchissait _à par soi_.--Je +me dis à moi tout seul... Il songeait à lui tout seul. + +Un chevalier, en réalité le plus poltron des hommes, faisait grand +étalage de sa bravoure. Tous les jours il sortait armé de pied en cap, +allait au bois, et, de retour avec sa lance brisée et son écu bossué, +prétendait avoir occis un nombre de brigands. Sa femme soupçonne +l'imposture, et, pour en avoir le coeur net, s'avise de suivre un jour +son mari, déguisée en chevalier; elle l'attaque, le renverse, et lui +impose pour rançon de sa vie une condition très-humiliante, que je ne +dirai pas: + + Et la dame, qui moult fu sage. + Dist _par soi_ qu'apres veut aler + Por savoir et por esprover + Son hardement et son barnage. + + (_De Berengier au long cul_, Barbaz., III, p. 261.) + +Elle se dit _à par soi_. + +Une autre trace de cet emploi subsista longtemps dans les petites écoles +où les enfants apprennent à épeler, et subsiste probablement encore au +fond de quelque hameau soustrait par sa misère à l'influence de +l'enseignement renouvelé. Là, on dit, A _par soi_, A;--E, _par soi_, +E.--C'est-à-dire que cette voyelle, prise isolément de toute +combinaison, sonne A, E. Molière nous en a laissé un curieux exemple +dans les _Amants magnifiques_. Clitidas prétend avoir le talent de lire +dans les yeux des amoureux le nom de l'objet aimé. Il dit au prince +Sostrate, secrètement épris de la princesse Ériphile:--«Tenez-vous un +peu, et ouvrez les yeux: E par _soi_, _é_;--_r_, _i_, _ri_; _Éri_.» +C'est-à-dire, E tout seul, _é_. + +(Act. I, sc. 1.) + +L'adverbe _à part_ n'est qu'une forme elliptique de _à par_, en +sous-entendant le pronom complémentaire indiqué par le reste de la +phrase: + + Quant au pauvre frère Girard, + Il avait eu son fait _à part_... + + (LA FONTAINE, _les Cordeliers de Catalogne_.) + +_A par lui_, à lui tout seul. La Fontaine fait entendre qu'on l'avait +poignardé, tandis qu'on brûlait les autres dans la grange du bourgeois. + +L'on devrait donc écrire le mot _par_ sans _t_;--_part_, _partie_, n'a +rien de commun avec cette expression, qui descend directement du latin +_per_, joint à un pronom. Le frère Girard avait eu son fait _per se_. + +A propos de _per se_, je remarquerai que le _Complément du Dictionnaire +de l'Académie_ a tort d'écrire _un as percé_ à la bouillotte; c'est un +as _per se_, un as tout seul et non accompagné, un as _tout par lui_. + +Nous avons vu au chapitre de la tmèse un autre emploi de _par_, dont il +subsiste un dernier vestige dans la locution _par trop_, où _par_ +communique à _trop_ la valeur superlative.--Quoi! battre mon sénéchal en +ma présence! cela est _par trop_ hardi! + + Trop _par_ eüs le cuer _hardi_ + Quand tu devant moi feru l'as. + + (_Le Dit du Buffet_, Barbaz., II, p. 164.) + +Voyez pag. 235. + + * * * * * + +Mais si l'usage met un _t_ de trop dans _à par soi_, en revanche il le +met de moins dans cette autre locution _de par le roi_, qui signifie _de +la part du roi_. Le rapport aujourd'hui marqué par le génitif s'exprima +longtemps par la simple juxtaposition des substantifs: _La Fête-Dieu_, +_les quatre fils Aymon_, sont la fête _de_ Dieu, les quatre fils +_d'_Aymon (_voy._ p. 266). De même, _la part le roi_ est la part _du_ +roi. Écrivez donc: Je vous l'ordonne de _part_ le roi! _A parte regis._ + +«O petite Belleem, s'écrie saint Bernard, mais ja (jà, déjà) magnifiee +_de part_ notre Signur!» + +(_Sermons_, p. 532.) + +Ainsi l'usage écrit _part_ avec un _t_, venant de _per_, et _par_ sans +_t_, venant de _partem_. Il met le substantif où il faut la préposition, +et la préposition à la place du substantif. C'est une belle chose que +l'usage! et les grammairiens ont bien raison d'en faire leur suprême +loi. C'était l'_ultimo ratio_ de Ménage, de Vaugelas, de Bouhours, de +Patru et de Th. Corneille. Aucun d'eux n'a jamais songé à protester +contre une si respectable autorité. + + * * * * * + +PARMI. Pourquoi l'Académie n'autorise-t-elle _parmi_ qu'avec un pluriel +indéfini ou un singulier collectif: _Parmi les hommes_, _parmi le +peuple_? Où a-t-elle pris cette règle? + +_Mi_ est par abréviation, ou, comme parlent les doctes, par apocope, +pour _milieu_. _Par mi_ signifie donc littéralement _par_ ou _dans le +milieu_. + +Au tournoi donné par le châtelain de Fayel: + + Li sires de Hangest froié + Ot le bras et _par mi_ brisié. + + (_Coucy_, v. 1447.) + +«Le sire d'Hangest eut le bras froissé et cassé par le milieu, _par le +mitan_.» + +Ogier le Danois fut par son père livré à Charlemagne, dont il était haï. +Charles le fit jeter _en sa chartre_, lui donnant pour geôlier +l'archevêque Turpin, à qui il fit jurer _sor les sains_ (sur les +reliques) de ne donner par jour, à son prisonnier, qu'un pain, un hanap +de vin, et un seul morceau de viande. Turpin le jura; mais comment s'y +prit cet excellent homme pour tenir son serment et consoler Ogier, héros +d'un vaste appétit? + + Tel fist le pain qu'on pooit d'un quartier + Tot plainement paistre dix chevaliers; + Et le hanap fist tenir un sestier + Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier, + Si l'en donoit tot le millor quartier. + + (_Ogier_, v. 3145.) + +«Il faisait couper un cochon par la moitié, et lui en donnait la +meilleure part tout entière.» + +Un héros prend son gant droit et le plie en deux: + + Tint son gant dextre si l'a _par mi_ ploié. + + (_Ibid._, v. 1580.) + +On disait aussi _en mi_, ou d'un seul mot _emmi_: + + _Emmi_ la place li traient son destrier. + + (_Ibid._, v. 1740.) + +Malherbe, dans ses lettres, s'en sert fréquemment: «Comme il fut _emmi_ +chemin, il se mit à se plaindre de se sentir des tranchées de colique.» + +(_Lettres_, p. 343.) + +Maintenant, quelle est la restriction apportée par l'Académie à l'emploi +de _parmi_? + +«Il ne se met qu'avec un pluriel indéfini, qui signifie plus de deux, ou +avec un singulier collectif.» + +Qu'est-ce qu'un pluriel indéfini? Un pluriel est toujours défini, ou +plutôt il n'est ni défini, ni indéfini. Est-ce à dire le pluriel d'un +substantif indéfini? Mais, dans cet exemple que donne l'Académie, «J'ai +trouvé un papier _parmi mes livres_,» en quoi _mes livres_ est-il un +substantif indéfini? Il semble, au contraire, très-défini, puisqu'il +s'agit de _mes livres_, et non de ceux d'un autre.--«Ou avec un +singulier collectif.» L'Académie n'autoriserait certainement pas _parmi +la forêt_. Cependant _forêt_ est un singulier collectif. + +Cette limitation de l'emploi de _parmi_ ne repose sur rien; c'est +pourquoi elle est exprimée en termes vagues et embarrassés. + +Pourquoi ne dirait-on pas errer _parmi la presse_; frapper _parmi la +figure_? + +Charlemagne, irrité contre un de ses fils, et tenant sous son manteau +_un baston quarré_, fend la presse, et veut asséner au coupable un coup +sur la tête: + + _Parmi la presse_ est a sun fil alé, + _Parmi_ le cief l'en eust ja doné. + + (_Ogier_, v. 1393.) + +Bien qu'_armée_ soit incontestablement un singulier collectif, +l'Académie ne dirait pas passer _parmi_ l'armée. On le disait jadis, et +on le devrait dire encore sans difficulté: + +«Si s'enturnerent vers l'ost as Philistins, e passerent _parmi l'ost_.» + +(_Rois_, II, p. 213.) + +Lorsque Harpagon menace la Flèche d'un soufflet: «Tu fais le raisonneur, +lui dit-il, je te baillerai de ce raisonnement-ci _par_ les oreilles!» + +Par est ici une abréviation de _parmi_, comme dans ce vers de la +_chanson de Roland_: + + Li amirail chevalchet _par cez oz_. + + (St. 232.) + +«L'amiral chevauche _par_ ou _parmi_ cette armée.» + +Sosie, peu soucieux des discords des deux Amphitryons, est résolu de +vivre en paix avec son autre moi: + + Et _parmi leurs contentions_ + Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies. + + (_Amphitryon_, III, sc. 7.) + +DON JUAN. «Quelle est ton occupation _parmi ces arbres_?» + +(Act. III, sc. 2.) + +Enfin, _parmi_ s'employait autrefois partout où l'on avait à dire _par +le milieu_. C'est son droit; il n'y a pas de raison de le lui enlever. +Si l'usage lui en a ôté quelque chose, il faut contraindre l'usage à +restituer. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Péquin ou pékin.--Professeur, le pays.--Peu s'en faut que ne, quelque +que... qui que ce soit qui...--Pieça.--_Que_, après _davantage_.--Se +souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de...--Très, en composition.--Trou +de chou.--Trousser, trousses.--Vassal et valet.--Verbes +réfléchis.--Trois périodes dans notre langue. + + +PÉKIN ou PÉQUIN. + +Mot adopté (non pas inventé) par les militaires de l'empire, pour +désigner les bourgeois. + +M. J. J. Ampère propose l'étymologie _Paganus_, _païen_, à laquelle il +est difficile de croire. + +En voici une autre qui se rattache aux règles de l'ancienne +prononciation, par lesquelles _em_ sonnait _an_, et l'_r_ s'effaçait, +suivie d'une seconde consonne. + +_Péquin_ est pour _Perquem_; prononcez _péquan_. De _péquan_, la +prononciation vulgaire a fait _péquin_, comme d'_Arlecamp_, _Arlequin_. + +Mais qu'est-ce que _Perquem_, et où voit-on que ce _Perquem_ ait jamais +été en usage? + +Je réponds par une citation tirée des dialogues de Henri Estienne: + +«Il y a longtemps aussi qu'on a dit, en latinizant, _liperquam_: faire +du _liperquam_, ou faire _le liperquam_, au lieu de dire _luy per +quem_.» + +(_Du Lang. fr. ital._, p. 616.) + +Faire du _liperquam_, c'est trancher de l'homme d'importance, faire +l'homme par qui...! _Per quem omnia fiunt_, c'est être un fat, un +faquin, un impertinent. _Ly_ ou _luy_, pour _celui_, est tombé; il n'est +resté que les deux mots latins, _per quem_. Un _perquem_, ou un +_péquan_. On voit qu'en cette affaire le militaire, qui usait de ce +terme à une époque où le sabre était tout, était lui-même au fond le +véritable _péquin_, faisant _du luy per quem_ ou _du lypéquan_. On +aurait pu lui répondre: + + Vous donnez sottement vos qualités aux autres. + +L'ignorance de l'étymologie a fait écrire le mot _Péquin_ comme le nom +de la ville chinoise, _Pékin_; d'où naturellement on a substitué un +_chinois_ à un _pékin_. + +On devrait, tous les cinquante ans, refaire la jolie comédie de +Boursault, _les Mots à la mode_. Chaque époque a son jargon qui passe, +mais non sans laisser dans les meilleurs livres et dans le parler +quelque trace de son passage; d'où il résulte que la langue se trouve +enfin notablement détériorée. + + +PROFESSEUR.--LE PAYS. + +Il ne serait pas indigne d'un philosophe de rechercher dans les moeurs +les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps, on trouverait, +je m'assure, que la vanité particulière et la politique publique y +exercent la principale influence. + +J'admire, par exemple, les progrès de la civilité du langage sur ce mot +_professeur_. + +Il y avait autrefois des _maîtres_ et des _professeurs_. _Maîtres_, +désignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se +transmet surtout par voie d'imitation: maître de chant, maître à danser, +maître d'écriture, maître de dessin. Le nom de professeur était réservé +à ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel, +et implique un certain talent de parole: _professeur_, de _profiteri_; +un professeur d'éloquence, d'histoire, de belles-lettres. + +Mais les artistes, depuis qu'on les a élevés au sacerdoce, voire à la +_sainteté_, se sont indignés à bon droit, et se sont mis tout net au +niveau des autres, en prenant aussi le titre de _professeurs_. Ils en +sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les _maîtres_ sont +supprimés, et qu'on ne rencontre plus partout que des _professeurs de +violon_, _professeurs de danse_, _professeurs d'escrime_, etc. Certains +danseurs de l'Opéra sont _professeurs de grâces_. Ils seraient devenus +sourds et muets, que cela ne les empêcherait pas le moins du monde de +_professer_. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras. +Figurez-vous, en effet, un _professeur de grâces_ réduit au seul usage +de la langue! Mais quand la langue resterait seule à MM. Michelet et +Quinet, ils n'en seraient pas moins des professeurs, et des professeurs +très-éloquents. Ils ont ce petit avantage sur les _professeurs de +grâces_ et autres pareils. + +J'ai été édifié, l'autre jour, de lire sur une enseigne: Michel, dit +Pisseux, _professeur de canne_. Vous sentez combien ce mot de +_professeur_ est ici le mot propre, et combien l'élocution est +indispensable pour enseigner à jouer du bâton! + + * * * * * + +De son côté, la politique nous gâte tant qu'elle peut notre langue +française. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression, +_le pays_: _Le pays_ attend, _le pays_ est inquiet, etc. _Le pays +légal_, en opposition sans doute au _pays illégal_. Qui peut avoir été +le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment à qui le +mot _patrie_ faisait peur. + +A la vérité, _patrie_ a l'inconvénient de rappeler les Grecs, les +Romains, et, qui pis est, la révolution de 89. Il n'est pas bon +d'occuper _le pays_ de ces souvenirs-là: ils reportent à des époques de +grandeur, de probité, de dévouement, qui feraient avec la nôtre un +contraste trop dur. _Le pays_, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il +rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les +Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et +d'émigration, n'ont pas le mot _patrie_; ils sont obligés de recourir à +_country_, qui est notre _contrée_; car autrefois c'était l'Angleterre +qui empruntait la langue de Guillaume le Conquérant. + +PAYS, dérivé de _Pagus_, n'a jamais signifié en bon français qu'une +province, un territoire relativement borné et circonscrit. Le pays +d'Aunis, c'est-à-dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais +dans _mon pays_; ce temple est _mon pays_, je n'en connais point +d'autre, dit Joas. _Le beau pays de France_, parce que alors la France +est comparée avec le reste de l'Europe ou de l'univers. + +Dans l'origine, le mot _paysans_ désignait les gens d'un pays, ceux +d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Osée, dit _le livre des +Rois_, prit Samarie, _Et transtulit Israel_, «E remuad _tuz les païsans +de Israel_.» + +Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi +n'avons-nous plus de _patrie_, mais seulement un _pays_? C'est en +abaissant les termes qu'on abaisse peu à peu les idées. Ce mot de +Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en +langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte _son pays_ à la semelle de +ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule. + +Un Anglais change volontiers de _contrée_; un Français peut changer de +_pays_, mais jamais il ne change de _patrie_. + + +PEU S'EN FAUT QUE NE.--QUELQUE QUE.--QUI QUE CE SOIT QUI. + +Au lieu de cette longue locution vide, _peu s'en faut que ne_, nos pères +disaient _à peu_,--_à peu n'enrage vif_,--_à peu d'ire ne fend_, +c'est-à-dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crève de +colère. Cette locution est si consacrée, qu'à peine est-il nécessaire +d'en citer des exemples.--(Vous observerez, en passant, qu'_à peine_ est +une façon de parler calquée sur _à peu_, et aussi commode aujourd'hui +qu'_à peu_ l'était autrefois.) + + Bègues le voit _à pou_ n'enrage vis. + + Aubris le voit _à pou_ n'enrage vis. + + (_Garin_, II, p. 173, 174.) + + Le froit le prent en la vertiz, + Et puis d'ilec par tot le cors; + _A poi que_ l'ame n'en ist fors. + + (_Partonopeus_, v. 5166.) + +«Le froid le prend au sommet de la tête, et de là se répand par tout le +corps; peu s'en faut que son âme ne s'envole.» + +Il n'est pas nécessaire d'avoir essayé de faire des vers, pour +reconnaître combien l'ancienne locution a d'avantages sur la locution +moderne. Je ne sais qui a embarrassé notre langue de ces façons de +parler si pesantes, _peu s'en faut que ne_... _quelque que_... _qui que +ce soit qui_... Je ne pense pas qu'il y ait, dans toute la langue +française, de pires expressions, et qui attestent mieux la barbarie +latente sous les apparences du progrès. + +L'ancienne langue disait, au lieu de _quelque que_, _quel... que_; +_quel_ étant toujours adjectif et _que_ toujours adverbe. Par exemple: +_Quel_ puissant êtes-vous? Eh bien! _quel_ puissant _que_ vous soyez, +vous ne me faites pas peur. Et non, avec un double emploi: _Quelque_ +puissant _que_ vous soyez: + + Je m'en vois, dame! a Dieu le creator + Commant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie. + + (_Chanson dou Chastelain de Coucy_, dans le roman, p. 245.) + +«Je vous recommande à Dieu, en _quel_ lieu _que_ je sois.» + + Car trop aim, moi, a consevrer + Et ma volenté amendrir, + _Quel_ duel _que_ j'en doie soufrir, + Qu'on sevist rien de mon afaire. + + (_Ibid._, v. 6151.) + +«Car j'espère me priver et refrener mes désirs, _quel_ chagrin _que_ +j'en doive éprouver, plutôt que de laisser pénétrer nos amours.» + +La fée Mélior raconte que, par son art, elle agrandissait le cabinet de +son père, et y faisait paraître des forêts pleines de bêtes sauvages, à +sa volonté: + + Li elefant et li lion, + Et _quels_ bestes _que_ je voloie, + De devant moi mesler faisoie. + + (_Partonopeus_, v. 4635.) + +En basse latinité: _Et quales bestias quas volebam_; mais jamais on n'a +poussé la barbarie jusqu'à dire: _Et qualescumque quas_. C'est +exactement ce que nous faisons. + +Benoît de Sainte-More dit que les Danois s'étant établis dans Londres, +les Anglais revinrent par surprise, et firent un horrible massacre de +leurs ennemis. Dans ces espèces de Vêpres siciliennes, quelques jeunes +gens nobles parviennent à se saisir d'une nacelle: + + Emmi se colent par Tamise; + Ne lor nut tant nord est ne bise + Qu'en Danemarche n'arrivassent, + _Queu_ mer orrible _qu'_il trovassent. + + (_Chron. des ducs de Normandie_, t. II, v. 27550.) + +«Ils se coulent par la Tamise au milieu du tumulte; ni vent de nord-est, +ni bise, ne leur nuisit tant qu'ils n'arrivassent en Danemark, quelque +horrible mer qu'ils trouvassent.» + +L'expression de Benoît de Sainte-More est assurément plus vive et plus +rapide que cette traduction. L'inversion du second et du troisième vers, +l'idiotisme employé au quatrième, sont aujourd'hui hors de notre portée. +Qu'on essaye de rendre les mêmes détails avec la même précision, on +sentira la perte que nous avons faite, et que l'avantage n'est pas du +côté de la langue moderne. + +_Quelque... que_ est barbare. On s'est avisé, par ignorance, de souder +inséparablement le _que_ à _quel_, et l'on s'est trouvé obligé de le +répéter après le substantif, par une espèce de bégayement. + +Puis sont venus les grammairiens, qui ont gravement posé une distinction +entre _quelque_ adverbe, un autre _quelque_ adjectif, et un troisième +_quel que_, dont les moitiés se séparent. Il faut dire sans _s_: +_Quelque_ méchants que soient les hommes..., et _quelqueS_ honneurs que +vous lui rendiez..., avec une _s_ à _que_! Celui-ci appelle _quelque_, +_pronom indéfini_; celui-là, _adjectif-numératif-déterminatif_. Quel +désordre, quel gâchis! L'ancienne langue eût dit, avec autant de +simplicité que de bon sens: _Quels_ méchants _que_ soient les hommes..., +_quels_ honneurs _que_ vous lui rendiez..., _quel_ s'accordant toujours, +et _que_ ne s'accordant jamais. Si l'on eût conservé la vraie locution, +Corneille ne se fût pas vu dans l'impossibilité d'exprimer en vers: +_Quelque_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes; et +cette impossibilité ne l'eût pas contraint de recourir à un hispanisme: +_Pour_ grands _que_ soient les rois... Parlant la vieille et bonne +langue française, il eût dit: + + _Quels_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes. + +Le peuple dit très-correctement: J'irai vous voir, _quelle chose qu'il +arrive_; mais M. Boniface et les autres protestent que c'est un gros +solécisme. Ils veulent _quelque chose que_. + + * * * * * + +QUI QUE CE SOIT QUI est encore plus affreux. Comment voulez-vous dire en +vers, _qui que ce soit qui_? Nos aïeux disaient simplement _qui qui_ ou +_qui que_, avec la permission de contracter le second _qui_; de sorte +que rien n'est plus doux. + +Le roi Marsile fuit avec cent mille Sarrasins: + + _Ki qu'es_ rapelt ja n'en returnerunt. + + (_Roland_, st. 160.) + +«_Qui qui les_ rappelle.» + +Donnez cela à rendre à un poëte moderne; il sera obligé de dire _qui que +ce soit qui les_ rappelle... Il n'en viendra jamais à bout! Il sera +obligé de subir ces six malheureux monosyllabes vides de sens et d'une +extrême dureté, là où nos pères s'en tiraient avec deux syllabes. Alors +le poëte usera son temps et son génie à tourner cette niaise difficulté. +Croit-on que l'art ait beaucoup gagné à se forger de telles entraves, et +la langue à se charger de mots inutiles? + +_Qui que ce soit qui s'en fâche._ Huit syllabes où nos pères en +employaient trois: _Qui qu'en poist_[106]: + + [106] Du verbe _poiser_, _peser_. _Qui_ est ici au datif, et + s'écrivait mieux _cui_. L'identité de la prononciation a causé celle + de l'orthographe. + + Tranche li dux le cuer e le pulmon, + Que mort l'abat _qui qu'en poist_ u qui nun. + Dit l'arcevesque: Cis cop est de barun. + + (_Roland_, st. 96.) + +«Le duc (Samson) lui traverse le poumon et le coeur, et l'abat mort, +_qui que ce soit qui s'en fâche ou ne s'en fâche pas_. L'archevêque +(Turpin) dit: C'est frappé en baron.» + +Aubri le Bourguignon + + Vint au palais, _qui qu'en poist ou qui non_; + Trois cops hurta au postis d'un baston. + + (Bekker, _Intr. de Ferabras_, p. 155.) + + J'y entrerai, _qui qu'en poist ou qui non_. + + (_Ibidem._) + + +PIEÇA. + +PIEÇA, c'est-à-dire, _il y a longtemps_, _piece a._--On disait aussi +adverbialement _grant piece_. Dans _les Cent nouvelles_, une femme abuse +deux amants à la fois; l'un des deux s'en aperçoit, et la quitte: «Il +luy dict qu'il n'y retourneroit plus, et aussi ne fit-il _de grant +piece_ apres, dont elle fut tres desplaisante et malcontente.» + +(_Nouvelle 33._) + + Mult _grant piece_ a Gaines nos a vendu. + + (_La Desconfite de Roncevaux_, Intr. à la _Ch. de Roland_, p. LVII.) + +Dans le fabliau _de Gombers et des deux Clercs_, la femme de Gombers, +surprise des retours extraordinaires de son mari (ou de celui qu'elle +croit son mari), lui dit: + + Ne sais or de quoi vous souvint; + _Piece_ a mais qu'il ne vous avint[107]. + + [107] + + Qu'a mon mari, dit-elle, et quelle joie + Le fait agir en homme de vingt ans? + + (LA FONTAINE, _le Berceau_.) + +Les Italiens disent absolument de même, _un pezzo_, _un pezzo di tempo_, +_gran pezzo_. Il y a apparence que c'est d'eux que nous avions emprunté +cette locution. + +On a remplacé _pieça_ par _il y a longtemps_; cinq syllabes pour deux, +et l'impossibilité d'entrer en vers. Notre langue a réellement beaucoup +gagné! + +Au XVIIe siècle, _pieça_ était déjà tombé en désuétude. Scarron, +Voiture, dans leurs compositions artificielles en vieux langage, le font +synonyne de _jadis_; cela n'est pas exact: _pieça_ marquait un temps +bien moins éloigné que _jadis_. + +On ne prononçait pas _piéça_ en faisant entendre l'_i_, mais _pessa_, la +notation _ie_ servant dans l'origine à représenter un son approchant de +notre _é_ accentué un peu plus ouvert, comme celui de _pezzo_. + + +QUE, après DAVANTAGE. + +_Davantage_ est un adverbe de comparaison, comme _plus_; pourquoi lui +veut-on interdire la marque du comparatif, que l'on accorde à _plus_? +C'est une prétention moderne.--«Je n'ai jamais voulu rien avoir +_davantage que_ l'un d'entre vous.» + +(AMYOT.) + +Je ne connais pas une seule règle de grammaire inventée ou formulée par +un grand écrivain. En revanche, je sais dans tous nos grands écrivains +quantité de fautes de français déclarées telles par sentence des +grammairiens les plus incapables d'écrire. _Davantage que_ en est une; +il n'est presque pas un bon livre du XVIIe siècle où il ne se trouve: + +«Voulez-vous être rare? rendez service à ceux qui dépendent de vous. +Vous le serez _davantage_ par cette conduite _que_ par ne pas vous +laisser voir.» + +(LA BRUYÈRE, _des Biens de fortune_.) + + Un certain amour de respect, + Amour d'ordinaire suspect, + Et qui demande _davantage + Qu'_il ne paraît sur son visage. + + (SARRASIN.) + +«Quel astre brille _davantage_ dans le firmament _que_ le prince de +Condé n'a fait en Europe?» + +(BOSSUET.) + + Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage + Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage. + + (MOLIÈRE, _l'Étourdi_, I, 9.) + +«Il n'y a rien assurément qui chatouille _davantage que_ les +applaudissements.» + +(_Le Bourgeois Gentilhomme_, I, 1.) + +Le père Bouhours n'est pas un écrivain qui brille par la force ni même +par la justesse de la pensée, mais on peut le citer quand il s'agit +d'élégance et de correction: + +«La langue française, dit-il, n'affecte jamais rien; et si elle était +capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de négligence, mais +une négligence de la nature de celle qui sied aux personnes propres, et +qui les pare quelquefois _davantage que_ ne font les pierreries et tous +les autres ajustements.» + +(_Ariste et Eugène_, 2e _Entretien_.) + +«Je ne sache rien qui dégoûte _davantage_ les personnes raisonnables +_que_ le jargon de certaines femmes.» + +(_Ibidem._) + +Et ce n'est point de sa part inadvertance; dans ses _Remarques_, il +analyse cette locution, et voici ce qu'il en dit:--«Quand _davantage_ +est éloigné du _que_, il a bonne grâce au milieu du discours; par +exemple: Il n'y a rien qu'il faille _davantage_ éviter, en écrivant, +_que_ les équivoques.» + +Le XVIIIe siècle employait encore _davantage que_: + +«Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser _davantage_, mais ne +nous navre pas tant _que_ une pierre lancée à dessein par une main +malveillante.» + +(J. J. ROUSSEAU, 8e _Promenade_.) + + * * * * * + +Mais voici l'oracle qui abat toutes ces autorités: + +«_Davantage_ ne peut pas être suivi d'un complément comme dans: J'aime +_davantage_ la campagne _que_ la ville. Il faut, dans ce cas, employer +l'adverbe _plus_.» + +(M. BONIFACE, _Gram. franç._, p. 295.) + +IL FAUT, vous entendez? Ne demandez pas pourquoi: IL FAUT. + +Les grammairiens en général n'ont qu'un seul procédé: ils commencent par +poser _à priori_ un principe sans autre fondement que leur bon plaisir +et souvent leur ignorance, qu'ils ne manquent pas d'appeler _la +logique_. Voilà la loi faite. Armés de cette loi, ils regardent ensuite +dans les écrivains. Naturellement tout ce qu'ils y rencontrent de +favorable, ils ne manquent pas de le citer en confirmation de leur +théorie; quant aux exemples contraires, ils savent encore en tirer parti +dans leur intérêt: Rousseau a violé la règle dans tel passage... Bossuet +a péché contre la pureté de la langue... J. J. Rousseau a méconnu le +principe... Pascal ou Molière ne s'est donc pas exprimé correctement +quand il a dit... Il faut bien se garder d'imiter Voltaire quand il +écrit... _etc., etc._ Qui donc imiterons-nous pour être assurés de bien +parler français? Qui? MM. Féraud, Girault, Andry de Boisregard, Landais, +Boniface, Domergue, Demandre... Voilà les autorités véritables et les +guides infaillibles. + +(_Voyez_ OU, p. 401.) + + +SOUVENIR (SE). + +La logique s'en va des langues à l'user. Peu à peu les locutions +vicieuses et inconséquentes prennent le dessus, comme en un jardin +négligé les mauvaises herbes étouffent les bonnes. On sarcle, mais trop +tard; le mal est fait. Quelque soin qu'on voulût prendre de sarcler +notre langage, il y a de fâcheuses locutions qui s'y sont implantées si +avant, qu'on ne peut même essayer de les extirper. On soulèverait +jusqu'à des vers de la Fontaine. Par exemple, la Fontaine a dit: + + Je ne me souviens pas que vous soyez venue, + Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous. + + (_Philomèle et Progné._) + +Qu'est-ce que _je me souviens_? C'est _subvenit mihi_, sous-entendu _in +mentem_. On disait, originairement, _il me souvient_. La forme +impersonnelle est la seule bonne. + +Au tournoi, le châtelain de Coucy ne songeait qu'à la dame de Fayel, et +au rendez-vous marqué pour le retour: + + Moult desire l'eure et le jour + Que sa dame mis li avoit, + Et nuit et jour _l'en souvenoit_. + + (_Coucy_, v. 3247.) + +_Il lui en souvenait._ + +Le roi Dolopathos cherche pour son fils le meilleur précepteur; il lui +souvient de Virgile: + + Le roi de Virgile _souvient_. + + (_Dolopathos_, p. 159.) + +_Regem meminit Virgilii._ + +Dans la première moitié du XVIIe siècle, on conservait encore _il me +souvient_. Malherbe n'y manque jamais: + +«Encore _me vient-il de souvenir d'une chose_ que je veux que vous +sachiez.» + +(_Lettres de Malherbe_, p. 46.) + +Et Corneille: + + _Qu'il te souvienne_ + De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. + + (_Cinna_, V, 1.) + +Le verbe _se souvenir_ n'est pas seul: nous en avons plusieurs +construits aujourd'hui de même. Que veut dire, _je me repens_? est-ce +qu'on repent soi-même? Les Latins disaient bien mieux, avec la tournure +impersonnelle: _Me poenitet culpæ meæ_; ce que les Allemands ont retenu: +_Es reuet mich_. _Poenitere_ actif serait un affreux barbarisme, quoique +l'excellent dictionnaire de MM. Quicherat et Daveluy cite _poenitere_ de +Plaute, et _poenitebunt_ de Pacuvius. Il n'est Plaute ni Pacuvius qui +tienne; le bon sens est plus fort que Pacuve et Plaute. La composition +du verbe (_poena tenet_) s'oppose à ce qu'il soit autre chose +qu'impersonnel, comme l'ont fait tous les écrivains du bon temps[108]. + + [108] S. Jérôme ménageait davantage la logique, en disant, _poeniteor_ + (_poena teneor_). + +_Je m'ennuie_; non, vous ne vous ennuyez pas, mais _il vous ennuie_: + + _Au Chastelain_ forment _anoie + Li termes_, tant li est qu'il voie + Venir l'heure tres desiree + Qu'il puist parler a la celee + A sa dame. + + (_R. de Coucy_, v. 3365.) + +Tout le monde a pu voir une petite lithographie représentant la Grève un +jour d'exécution. Un polisson est grimpé sur le poteau d'un réverbère; +un garde municipal veut l'en dénicher. L'enfant feint de pleurer, +supplie, afin de garder son poste; il allègue qu'il a peur: s'il se +dérange, il va tomber. A quoi l'autre répond: _Je m'importe peu que tu +tombes!_ _Je m'importe_ est juste de la même force que _je me souviens_. +Mais quoi! le _Dictionnaire de l'Académie_ admettra je m'importe, et il +sera tout de suite bon. Ce ne sera pas les académiciens actuels, mais +leurs successeurs. + + +SOUS, SUR. + +C'est une chose singulière mais assurée, qu'autrefois la prononciation +confondait à l'oreille les mots _sur_ et _sous_. On les écrivait _sor_ +et _soz_, l'_o_ valant _ou_, ou bien _sour_ et _sous_. Devant une +voyelle, la consonne finale ôtait l'équivoque: _SouR_ un arbre; _souS_ +un arbre; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on +n'avait pour se guider que le sens de la phrase. Voici des exemples: + + _Desour_ une coute vermeille + Fu li rois Loeys tout seus. + + (_La Violette_, p. 38.) + +«Le roi Louis fut tout seul _dessur_ une couverture vermeille, un tapis, +une _coute pointe_[109]. + + [109] _Coute-pointe_, ou _coulte-pointe_, de _cul(ci)ta puncta_. On + dit mal à propos _courte-pointe_, et l'Académie donne pour exemple + la _courte-pointe piquée_; si la _coute_ n'était _piquée_, elle ne + serait pas _pointe_. L'Académie est punie d'avoir trop méprisé les + étymologies. + +Mais dans ce passage: + + _Desour_ sa dextre mamelete + A une bele violete. + + (_Ibid._, p. 52.) + +Il serait impossible à l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait +la violette _sur_ ou _sous_ la mamelle droite. Heureusement il sait par +d'autres passages qu'il faut comprendre _dessus_. + + Gérars li biaus, sans nul arrest, + Descent _dessouS_ un feu molt haut. + + (_Ibid._, p. 55.) + + _DesouR_ un beaucent palefroi. + + (_Ibid._, p. 41.) + +Il est manifeste que Gérard descend _sous_ un hêtre, et monte _sur_ un +cheval. Le sens de la phrase et la finale se détachant sur la voyelle +_u_, ne laissent point de doute. Mais: + + Et maintenant haste son oirre (_son erre_) + Que a Bouni, qui siet _sou_ Loire, + Voulra jesir ancor anuit. + + (_La Violette_, p. 41.) + + La vostre foi car la me creanteiz + Que _soz_ Viane en cel ille viendreiz? + + (_Gerars de Viane_, v. 2270.) + +L'oreille entend partout _sous_, et il faut traduire la première fois +_sur_, la seconde fois, _sous_; «Il veut encore aujourd'hui coucher à +Bouni-_sur_-Loire;--Vous me donnez votre foi de venir en cette île +_sous_ Vienne?» + +Cette confusion de son s'est démêlée dans le langage moderne, mais non +sans y laisser une trace bien marquée. C'est la double locution, _sur +peine de_ et _sous peine de_, exprimant la même chose: Il y a été +condamné, _sur_ ou _sous_ peine de mort. + +L'Académie, à la vérité, ne donne pas _sur peine_, et se borne à _sous +peine_. Un étranger, sur la foi de l'Académie, pourrait croire que +Saint-Évremond, Pascal et Molière ne parlaient point français: + +«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils étudient au collége de +Clermont, _sur peine_ d'être déshérités.» (_Convers. du père Canaye et +du maréchal d'Hocquincourt._) + +«Est-ce un article de foi qu'il faille croire, _sur peine_ de +damnation?» + +(18e _Provinciale_.) + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, + On ne doit de rimer avoir aucune envie, + Qu'on n'y soit condamné _sur peine_ de la vie. + + (_Le Misanthrope_, act. IV, sc. 1.) + +Mais, par compensation de cette excellente forme omise, le même +dictionnaire autorise au mot _sous_ cette locution détestable: _Sous un +rapport_, _sous le rapport de_..., dont vous ne trouverez pas un seul +exemple dans les écrivains du bon temps. Jusqu'au XIXe siècle, on +n'avait jamais ouï parler de quoi que ce fût _sous un rapport_ +quelconque. Port-Royal avait bien dit que toutes nos actions «doivent +être faites _par rapport à Dieu_;» mais de nos jours seulement on a pu +nous assurer «qu'un des meilleurs moyens pour que le public croie voir +les aspects qu'on lui décrit, c'est de les comparer entre eux _sous le +rapport de la couleur et de la forme_.» (_Rem. sur la composition +littéraire_, II, p. 435.) Et que, «depuis le siècle de François Ier, +nous sommes fort appauvris _sous ce rapport_.» (Sous le rapport des +_vocables_.) (_Ibid._, p. 255.) Que, «_sous le rapport de la période +travaillée_, personne ne s'avisera de préférer les vaudevillistes du +jour à Molière ou à Regnard.» (_Ibid._, p. 466.) «Que les romans de +madame Radcliffe, de Mathurin, de Lewis, sont plus attachants, _sous un +certain rapport_, que _le Lutrin._» (_Ibid._, p. 593.) L'auteur montre +cependant partout une rigueur extrême contre les _vocables_ néologiques; +mais on lui souhaiterait un peu plus d'indulgence pour Voltaire, et +moins d'empressement à le condamner _sous le rapport du style_. + + +TRÈS, en composition. + +Je ne sais d'où peut venir _très_; mais il date de l'origine de la +langue, et dès lors il se joignait à toute sorte de mots, adjectifs, +substantifs ou verbes, pour leur communiquer une valeur superlative. +_Trestous_ exprime plus absolument que _tous_: + + Tenez, bel sire, dist Rolland a son uncle, + De _trestuz_ reis vus present les corunes. + + (_Roland_, st. 28.) + +«Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, je vous présente les +couronnes de trestous les rois.» + + Li amiralz qui _trestuz_ les esmut... + + (_Ibid._, st. 197.) + + Li emperere i fait suner ses graisles + E l'olifan qui _trestuz_ les esclairet. + + (_Ibid._, st. 239.) + +Le sire de Coucy, la première fois qu'il est introduit dans la salle où +se tient la dame de Fayel, salue l'assemblée en ces termes: + + Dame, dist-il, Dieu, qui tout voit, + Vous doint santé et bonne vie, + Et _trestoute_ la compagnie. + + (_Ibid._, v. 450.) + + _Trestout_ cil qui ileuques erent + Mult en furent _tuit_ esjoy. + + (_Ibid._, v. 810.) + +Ce dernier exemple présente les deux formes _tout_ et _tuit_, qui sans +doute, malgré la diversité d'orthographe, sonnaient de même. + +On rencontre souvent ces deux formes dans le même auteur: + + _Trestuit_ escrient: Or, apres Fromondin. + + (_Garin_, t. II, p. 164.) + + Alons nous en _trestuit_ a Saint Quentin... + _Trestout_ le pas n'i ot noise ni cri. + + (_Ibid._, I, v. 218.) + +_Trestous_ est encore dans Rabelais; il est dans Montaigne: «Les sens +font _trestous_ la ligne extresme de nostre faculté.» (_Essais_, II, +12.) + +Il est regrettable qu'au moins, à ce titre, il n'ait pas été accueilli +par l'Académie française. Elle a considéré _trestous_ comme un mot +patois abandonné aux paysans. + + * * * * * + +TRES-PAS, est le dernier pas, _passus extremus_, le pas qu'on franchit +pour passer de ce monde en l'autre. + + * * * * * + +TRES-FOND, est le fond le plus profond. + + * * * * * + +TRESSUER, TRESSAILLIR, TRESSAUTER, expriment plus fortement l'idée du +verbe simple: + + Li quens Rollans gentement se combat, + Mais le corps ad _tressuet_ e mult chalt. + + (_Roland_, st. 54.) + + Bernard l'oït, a pou enrage vis: + _Tressaut la table_, vers Garin se guenchit. + + (_Garin_, II, p. 16.) + +«Bernard l'entend. Peu s'en faut qu'il n'enrage vif: il franchit la +table d'un saut, se jette du côté de Garin.» + +Il est superflu, sans doute, de faire remarquer combien la vieille +langue est plus concise et plus énergique que la langue moderne. + +Elle disait aussi TRESTOURNER et TRESPRENDRE. + +Le comte Gérin et son camarade Geres, ayant tué le page Timozel, +détournent son cadavre dans un guéret: + + Mort le _tresturnent tres_ en mi un guaret. + + (_Roland_, st. 106.) + +Cet exemple est remarquable, en ce que _très_ y figure deux fois, l'une +en composition, l'autre à l'état libre. Les Latins disaient de même, +_depellere de_, _emergere ex_, etc. + + * * * * * + +TRESPRENDRE, signifiait _s'emparer puissamment_, _irrésistiblement +de_... + +Roland, blessé à Roncevaux, sent, malgré tout son courage et ses +efforts, que sa dernière heure est venue: + + Ço sent Rollans que la mort le _tresprent_: + De vers la teste sur le coeur li descend. + + (_Roland_, st. 171.) + +Ces deux vers sont d'une grande beauté. La langue moderne aurait peine, +je crois, à égaler la force expressive du second. + +On disait de même _trespenser_, _trespercer_, _trestrembler_, +_trestrancher_, _tresaller_: + + Or escoutez des joies de ce mund, + Que eles valent et que eles sunt: + Cume fumee _trespassent_ et _tresvunt_. + + (_Roman des Romans_, dans ROQUEFORT.) + +et _tresfiler_, qui est demeuré comme terme technique: _tréfiler_ du fil +de fer, une _tréfilerie_. + +Mais en supprimant l'_s_ dans tous ces mots, outre qu'on en a déguisé +l'origine, on en a modifié la prononciation. _Trépas_, _tréfond_, +_tréfiler_, comme les écrit l'Académie, ont certainement leur première +syllabe plus fermée que ne l'avaient _trespas_, _tresfond_, _tresfiler_, +et que ne l'a encore _tressaillir_. L'ancienne orthographe avait, pour +marquer ces nuances délicates, bien plus de ressources que la moderne, +réduite à trois misérables accents, dans lesquels il faut que tout +rentre. + + +TROU DE CHOU, DE POMME. + +La première édition du _Dictionnaire de l'Académie_ mentionne _Trou de +chou_, avec cette restriction, _Il est bas_. + +Elle eût parlé plus juste, disant: Il est vieux. + +_Trou de chou_ a complétement disparu de l'édition de 1835. Cependant on +aurait pu l'y maintenir par grâce, comme aussi par égard pour Rabelais, +qui, au chapitre 17 du livre V de _Pantagruel_, nous représente Henri +Cotiral, «compagnon vieulx,» tenant «en sa dextre un gros _trou de +chou_.» + +Ménage (_Observations_) autorise _trou de chou_; et, après avoir +rapporté ce vers de Villon, + + D'un _trougnon_ de chou, d'un naveau, + +il déclare que _trou_ vient de _thyrsus_; _un trou de chou_, c'est un +_thyrse_ de chou. Ménage va jusqu'à citer là-dessus du grec. Il fallait, +comme Ménage, en avoir de reste pour en dépenser sur les _trous de +chou_. + +_Trou_ est dans les plus anciens monuments de la langue pour _trognon_ +ou _tronçon_, qui est évidemment dérivé de _truncus_, comme le pensait +Nicot. _Un trou de lance_, dans _Ogier l'Ardenois_: + + Entamés est en maint lieu vos escus: + Cil _trox_ de lance i sont mult embalus. + + (v. 12210.) + +«Votre écu est entamé en mainte place, et les nombreux tronçons de lance +y tiennent encore.» + +Ce passage se lit autrement dans un manuscrit plus moderne: + + Ses escus est et troés et fendus; + Ne s'en voit mie com vilains esperdus: + Dix _trous de lance_ emporte en son escu. + +«Il ne se retire pas du combat comme un vilain qui fuit: il emporte dix +tronçons de lance plantés dans son bouclier.» + +Plus loin: + + La lance froisse dusqu'as poins du guerrier, + Li _trols_ en volent contremont vers le ciel. + + (_Ogier l'Ardenois._) + +«Il brise la lance au poing du guerrier; les tronçons en volent en l'air +jusqu'au ciel.» + +Observez que le mot _tronçon_ était employé dans le même temps, car on +lit, quelques vers avant ceux que je viens de citer: + + Ogiers s'en torne, qi ben s'est conbatus; + Cinq gonfanon emporte en son escus, + Les fers de lance et les _tronçons_ dessus. + + (v. 12203.) + +Et dans la description du tournoi donné par Fayel: + + Li _tronson_ volerent en haut + Des lances qui furent brisees. + + (_R. dou Chast. de Coucy_, v. 1350.) + + +TROUSSER, TROUSSES. + +Il serait bien important, dans un vocabulaire, d'indiquer le sens +premier, le sens propre d'un mot, et de ranger ensuite +chronologiquement, autant que faire se pourrait, les sens venus par +extension, et parfois très-détournés du primitif. + +Au mot _trousser_, l'Académie dit: «Replier, relever. Il se dit +ordinairement des vêtements qu'on a sur soi.» + +Le sens primitif de TROUSSER est _charger_, _imposer un fardeau_, ce qui +ne se peut faire sans le lever; de là l'extension du sens: mais si l'on +ne connaît le premier, on ne comprendra pas les rapports qui lient ces +mots, _trousse_, _trousseau_, _porter en trousse_, _trousser en malle_, +_trousser bagage_, etc. + +RETROUSSER, c'est proprement charger une seconde fois un objet qui était +déjà chargé, _troussé_; mais on ne le trouve pas assez haut, on le +_retrousse_. + +Blancandrin, ambassadeur de Marsile auprès de Charlemagne, détaille les +présents offerts par le roi sarrasin à l'empereur français: + + De sun aveir vos voelt asez duner, + Urs e leuns e veltres enchaignez, + Set cenz cameils e mil hosturs muez, + D'or e d'argent quatre cenz muls _trussez_. + + (_Roland_, st. 9.) + +«Il veut vous faire large part de ses richesses; vous donner ours et +lions et vautours enchaînés, sept cents chameaux et mille autours qui +auront passé la mue, quatre cents mulets _chargés_ d'or et d'argent.» + +L'épieu de Baligant, amiral de Marsile, était si énorme, que le seul fer +dont il était garni eût fait la charge d'un mulet: + + De sul le fer fut un mulet _trusset_. + + (_Roland_, st. 217.) + +Un marchand, allant à la foire, achète pour sa maîtresse une robe de +Pers: + + Si la ploia en un _troussel_; + Dessus son palefroi morel + _La trousse_ et lie derriere soi. + + (_La Bourse pleine de sens._) + +«Il la plia dans une valise; la charge et attache derrière soi, sur son +cheval brun.» + +Une TROUSSE est donc ce dans quoi l'on porte. Ce mot s'appliquait à +l'étui d'un barbier aussi bien qu'au carquois de Cupidon. Le _trousseau_ +de la mariée, c'est le ballot de ses hardes. Un _trousseau_ de clefs, ce +sont toutes les clefs que l'on porte ensemble en un petit fardeau ou +paquet. _Porter en trousse_, _trousser en malle_, c'est charger comme +une trousse qu'on mettait derrière soi sur le cheval, ou comme une +malle; trousser un vêtement, c'est le lever comme si l'on voulait le +charger sur un cheval; trousser bagage, c'est charger son bagage, +partir, décamper. + +_Trousse_, désignait aussi une sorte de vêtement particulier aux pages; +mais ceci se rapporte au sens secondaire de _trousser_. Ce vêtement +s'appelait _trousse_, parce qu'il ne pendait pas, mais était relevé au +corps. On employait le plus souvent ce mot au pluriel; de là +l'expression: _Mettre aux trousses_ de quelqu'un... avoir toujours +quelqu'un _pendu à ses trousses_. + + +VASSAL, VALET. + +Le premier sens de _vassal_ était _brave_, _courageux_. + +Le duc Robert de Normandie réunit les évêques, les barons, les abbés, et +leur annonce son départ pour la terre sainte. Tous, d'une commune voix, +le supplient de ne pas abandonner le pays: + + Li unt respundu communal: + Cherismes dus, noble _vassal_, + Cum a ici fiere nouvelle! + + (BENOÎT DE SAINTE-MORE, t. II, p. 570.) + +«Très-cher duc, noble brave, comme voici fière nouvelle!» + +Ganelon exaltant à Marsile la vaillance de Roland: + + N'at tel _vassal_ sous la cape du ciel. + + (_Roland_, st. 40.) + + N'avez barun de si grant _vasselage_. + + (_Ibid._, st. 30.) + +Olivier, à Roncevaux, s'aperçoit de la trahison de Ganelon, qui livre +l'arrière-garde aux Sarrasins. Il presse Roland de sonner du cor pour +rappeler l'avant-garde et Charlemagne: _Cumpainz Rolland, sunez vostre +olifant_. Mais Roland ne veut pas _corner pour des païens_; il se +confie, pour sortir d'affaire, à son épée et au courage des Français: + + De Durandal verrez l'acer sanglant. + Franceis sunt bon, si ferrunt _vassalment_; + Ja cil d'Espaigne n'aueront de mort guarant. + + (_Roland_, st. 83.) + +_Si ferront vassaument._ _Ferrunt_, _frapperont_, par syncope, du verbe +_férir_. Réponse qui suggère au poëte cette réflexion: + + Rollans est proz, e Oliver est sage; + Ambedui unt merveillus _vasselage_. + + (_Roland_, st. 85.) + +«Merveilleuse bravoure.» + +Enfin, ce qui achève de mettre le fait hors de doute, c'est l'épithète +_vassal_ appliquée à Charlemagne lui-même: + + Dient Franceis: Icis reis est _vassals_. + + (_Roland_, st. 241.) + + Mult est _vassals_ Karle de France dulce. + + (_Ibid._, st. 261.) + +Cette acception persistait au XIIIe siècle, puisque Hébers, au +commencement de son _Dolopathos_, applique le mot _vasselage_ au fils du +roi de France: + + Car li fils Deu le volt doer + De proece et de _vasselaige_; + Mult est vaillanz de son aaige. + + (_Dolopathos_, p. 156.) + +VASLET, par syncope de _vassalet_ ou _vasselet_, est un jeune homme, un +jeune brave. Ce mot désigne souvent un fils de roi ou d'empereur. Benoît +de Sainte-More l'applique au duc Robert de Normandie: + + Tuit li plus riche et li plus saige + Sunt al _valet_ devenu lige + De feautet e de servige. + + (BENOÎT DE SAINTE-MORE, v. 31660.) + +Dans le fabliau du _Vallet aux douze femmes_, ce valet est qualifié +_damoisiaus_, preuve qu'il était gentilhomme: + + Un _damoisiaus_ de moult haut pris... + Quant le _vallés_ espousé eut... + +Le _roman de la Rose_ met également sur une seule ligne les _valets_ et +les _damoiselles_: + + Car malebouche est coustumiers + De raconter faulses nouvelles + De _valets_ et de damoiselles. + +Le mot _valet_ conserve aujourd'hui même son acception primitive, sans +que personne y prenne garde: c'est dans le jeu de cartes, où le roi, la +dame et _le valet_ représentent le père, la mère, et leur fils. Ce n'est +pas à des laquais, à des _garçons_, qu'on eût donné les noms des +chevaliers les plus illustres: Hector, Ogier, la Hire, Lancelot. Les +quatre _valets_ sont les quatre jeunes princes, héritiers des quatre +rois. Le reste représente des groupes de simples soldats anonymes, les +pions du jeu d'échecs. + +Voilà donc un mot qui, après avoir honoré longtemps les fils de la plus +haute noblesse de France, s'est vu relégué à désigner l'homme dans sa +plus basse condition, et finalement est devenu si injurieux et si +humiliant, qu'on ne l'applique plus à personne, et qu'il sortira +ignominieusement de la langue où il était entré et a subsisté longtemps +comme un titre d'honneur. + +Il a fait sa révolution en six siècles à peu près: il était encore jeune +au début du XIIIe; il est caduc au XIXe. + +Le mot qui, au moyen âge, avait le sens actuel de _valet_, c'est +_garçon_, augmentatif de _gars_; _garcio_, dans la basse latinité: + + Portabat _garcio_ parmam... + + Hunc præcedebat cum parma _garcio_. + + (GUILLAUME LE BRETON, _Phillippide_.) + +«Sa lance était portée par un garçon... Un garçon marchait devant lui, +portant sa lance.» + +Le sire de Coucy envoie un domestique porter un message à la dame de +Fayel; il le récompensera, non avec un joyau, les laquais n'en tiennent +point de cas, mais avec _de l'argent sec_, qu'ils préfèrent: + + _Garcon_ aiment joiel noiant, + Il ainment plus le sec argent: + Ainsois li donrai XV sous. + + (_R. de Coucy_, v. 3123.) + +_Quinze sous_, somme énorme pour le temps. + +L'acception primitive de _garçon_, après tant de siècles, subsiste +encore entière. + + +VERBES RÉFLÉCHIS. + +Nos pères affectionnaient singulièrement la forme réfléchie pour tout +verbe exprimant une action relative à la personne qui la faisait, action +physique ou morale, il n'importe. Ils disaient _se dormir_, _se mourir_, +_se dîner_; _se combattre à_ ou _contre quelqu'un_; _se forfaire envers +quelqu'un_; _se repentir_, _se pâmer_, _se gésir_, _se partir de_...; +d'où il nous reste, par double emploi, _se départir de_; _se feindre_, +_s'oublier_, etc. + + * * * * * + +SE DORMIR.--«Il _se giseit_ sur sun lit, si _se dormeit_.» + +(_Rois_, p. 134.) + +«Entrerent en la chambre u Hisboseth _se dormeit_.» + +(_Ibid._) + + Certes, dame, de _me dormir_ + Me puige tres bien astenir. + + (_Coucy_, v. 532.) + +Nous disons encore _s'endormir_, témoignage de l'ancienne locution. + + * * * * * + +SE GÉSIR.--«E se vint à l'hostel Amon sun frere, u il _se giseit_.» + +(_Rois_, p. 163.) + + * * * * * + +S'EMPARTIR.--«Lores _s'empartid_ Sesac de Jerusalem.» + +(_Rois_, p. 296.) + + * * * * * + +SE DISNER.--Jéroboam, au troisième livre des _Rois_, invite l'envoyé de +Dieu à _se disner_ avec lui: + +--«Li reis preiad cel hume Deu qu'il remeist, e od lui _se dignast_.» + +(_Rois_, p. 287.) + +--«E tu m'as fait merci e receud entre ces ki _se dignent_ a tun +deis.»--Entre ceux qui dînent à ton dais. + +(_Rois_, p. 194.) + + * * * * * + +SE COMBATTRE.--«Si _se cumbatirent_ (les Syriens) cuntre lui (David).» + +(_Rois_, p. 153.) + +«Kar une gent _se cumbaterad_ encuntre altre.» + +(_Rois_, p. 301.) + + Ja _se combat_ vostre compains Ogiers. + + (_Ogier l'Ardenois_, v. 2650.) + + * * * * * + +SE REPENTIR.--«Li fols reis l'en creid, e de sun mesfait _s'en +repentid_.» + +(_Rois_, p. 290.) + +--«Saint Pols _ne se repentivet_ mie.» + +(SAINT BERNARD, p. 559.) + + * * * * * + +SE PASMER.--Corneille et Molière ont employé _pâmer_ sans le pronom +réfléchi: + + Sire, _on pâme_ de joie ainsi que de tristesse. + + (_Le Cid._) + + ... Ah! bons dieux, _elle pâme_. + + (_Sganarelle._) + +Ils ne sont point parvenus à faire accepter cette forme neutre, et +l'ancienne forme réfléchie a continué de prévaloir. Elle date de +l'origine de la langue: Roland, monté sur Veillantif, trouve le cadavre +de son cher Olivier, gisant à Roncevaux. Il lui adresse quelques mots +touchants, et, succombant à la douleur, il s'évanouit: + + Quant tu es mort, dulur est que je vis. + A icest mot _se pasmet_ le marchis, + Sur son ceval que cleimet Veillantif. + + (_Roland_, st. 149.) + +«Quand tu es mort, douleur est que je vis. A ce mot se pâme le marquis, +sur son cheval qu'il appelle Veillantif.» + + Sur l'erbe verte li quens Rollans _se pasmet_. + + (_Ibid._, st. 166.) + +Charlemagne s'évanouit à son tour, en trouvant le corps de son neveu +Roland: + + Guardet a la terre veist son nevold gesir, + Tant dulcement a regreter le prist: + Amis Rollans, de tei ait Deus mercit! + Unques nuls hom tel chevaler ne vit + Por grans batailles juster e defenir. + La meie honor est turnet en declin! + Carles _se pasmet_, ne s'en pout astenir. + + (_Ibid._, v. 203.) + +«Il regarde à terre, et voit son neveu étendu. Il se prit à le regretter +tant doucement: Ami Roland, que Dieu aie pitié de toi! Jamais on ne vit +pareil chevalier pour assembler et mener à fin les grandes batailles. +C'en est fait de ma gloire! Charles se pâme, il ne peut s'en empêcher.» + + * * * * * + +SE FORFAIRE.--«Pur ço que cil de Jerusalem _forfaiz se furent_ envers +nostre Seigneur.» + +(_Rois_, p. 295.) + + * * * * * + +SE FAINDRE.--_S'épargner à quelque chose_, _être faignant_: + + Ne _se_ doit pas _faindre_ de lui aider... + + (_Ogier_, v. 9638.) + + De lui aider ne _se_ va pas _faignant_. + + (_Ibid._, v. 9632.) + + * * * * * + +SE MOURIR.--_Mourir_ était actif, comme aujourd'hui _tuer_. On disait +_mourir quelqu'un_; au participe passé, _mort_: + + Dist l'amirail: Carles, kar te purpenses, + Si pren cunseill que vers mei te repentes: + _Mort as mun fils_. + + (_Roland_, st. 262.) + +«Charles, dit l'amiral, réfléchis, et prends conseil de te repentir +envers moi: tu as tué mon fils. + + Trois freres m'a _mort_ et mon pere. + + (_La Violette_, p. 83.) + +Le fils de Charlemagne, jouant aux échecs avec Bauduinet, le fils +d'Ogier, s'irrite de perdre, lance l'échiquier d'or à la tête de son +adversaire, et le tue: + + Callos _l'a mort_ d'un escekier d'or mier. + + (_Ogier_, v. 3186.) + + Les II _ont mors_ et les II autres prins. + + (_Garin_, I, p. 109.) + +De là la forme passive _se mourir_, que nous gardons encore. _Se périr_, +tant reproché aux gens du peuple, n'est pas plus ridicule que _se +mourir_. + + * * * * * + +S'OUBLIER.--Coucy reçoit une lettre de la dame de Fayel: + + On li mandoit qu'a l'anuitier + Ne _se_ voelle mie _oublier_, + Ains vienne a Faïel tout droit, + Par l'huisset, si come il souloit. + + (_Coucy_, v. 4010.) + +«On lui mandait qu'à la tombée de la nuit il veuille ne pas s'oublier, +mais vienne tout droit au château de Fayel, par la petite porte, selon +sa coutume.» + + Si ne _se_ mist pas en oubli. + + (_Ibid._, v. 4035.) + + +TROIS PÉRIODES DANS NOTRE LANGUE. + +Je distingue dans notre langue trois périodes. Dans la première, la plus +courte, et celle dont il nous reste le moins de monuments, les voyelles +prédominent sur les consonnes. + +Pendant la seconde, la plus longue et la plus féconde, au moins +jusqu'ici, l'équilibre tend à s'établir. + +Nous assistons à la troisième, qui donne visiblement la prédominance aux +consonnes sur les voyelles. + +Le caractère de la seconde période paraît celui du génie de notre +langue, qui, dans la première, cherche à se développer, fleurit dans la +seconde, et dans la troisième s'achemine à la décadence. + +La langue française, dans sa jeunesse, se sentait trop de son origine +italienne; dans sa vieillesse, elle porte trop les marques des +influences étrangères; elle est sortie du midi, et va se perdre du côté +du nord. + +Mais quand elle ne sera plus, il lui restera toujours cette gloire +d'avoir servi, plus qu'aucune autre, à la civilisation de l'univers. + + + + +APPENDICE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +ARLEQUIN. + +Son origine, ses métamorphoses. + + +Il est avéré que Polichinelle a diverti les Romains de la république. Il +s'appelait en ce temps-là Maccus; les farces atellanes n'étaient pleines +que de son nom et de ses exploits. L'identité n'est pas douteuse: on a +déterré, aux environs de Naples, je pense, une figurine de bronze +antique représentant Maccus, bossu par derrière et par devant, et le +visage orné de ce long nez crochu qui a valu au personnage son nom +italien moderne: _Pulcinella_, bec de poulet. On peut s'assurer du fait +dans Ficoroni, _de Larvis scenicis_ (page 26). Les anciens (et ce n'est +pas une des moindres marques de leur bon sens) avaient dressé des +statues à Polichinelle; Polichinelle est antique, Polichinelle est +classique comme Plaute et Térence. Il a même conservé jusqu'à nous un +caractère natif: c'est ce bredouillement inintelligible qui le distingue +parmi tout le peuple des marionnettes. D'où croyez-vous que provienne ce +bredouillement? C'est un reste d'accent du pays, dont Polichinelle n'a +jamais pu se débarrasser; car, tous les savants vous le diront, Maccus +était né chez les Osques, si renommés dans les anciens auteurs pour +leurs bons mots et leurs piquantes saillies. C'est de là que Maccus se +transporta à Rome, où l'on représentait sur le théâtre des _jeux +osques_. C'étaient de petites pièces qu'on jouait le matin avant la +grande pièce. Maccus y paraissait dans toute sa gloire; mais comme à +tous les coeurs bien nés la patrie est chère, il ne consentit jamais à +parler une autre langue que sa langue natale. Les Romains, qui +imposèrent leur idiome à tant de peuples vaincus, ne vinrent pas à bout +de l'imposer à Polichinelle; et aujourd'hui encore, dans nos Champs +Élysées, devant les soldats, les bonnes et les petits enfants ébahis, +Maccus continue à parler osque, comme il parla jadis devant Coriolan. En +effet, les Osques étaient voisins des Volsques, chez qui Coriolan alla +chercher un asile; quelques historiens ont prétendu même confondre ces +deux peuples. Il est naturel que le héros proscrit ait cherché à +divertir son chagrin par les plaisanteries de Maccus, et il est probable +que la scène pathétique de Véturie, accompagnée des dames romaines, eut +pour témoin Polichinelle. Ce point d'archéologie pourra être éclairci +plus tard; en attendant, il est hors de doute que la noblesse de +Polichinelle remonte plus haut que la fondation de Rome. La plus +ancienne noblesse de l'Europe est, sans contredit, la noblesse de +Polichinelle. + +Et le digne compagnon, le rival de Polichinelle, Arlequin, d'où +vient-il? qui est-il? L'érudition a travaillé pour placer Arlequin aussi +haut que Polichinelle. On est allé chercher dans le scoliaste de Martial +un mime appelé _Panniculus_, et l'on a voulu que ce _Panniculus_ fût une +allusion à l'habit d'Arlequin, composé de petits morceaux de drap; +conjecture plus ingénieuse que solide. L'habit d'Arlequin est +certainement d'invention moderne. Allez en Italie, la patrie d'Arlequin, +à ce qu'on prétend; Arlequin y est vêtu de noir de la tête aux pieds, y +compris la tête, bien entendu. Le _Panniculus_ ne serait-il pas plutôt +ce personnage que je vois, dans Ficoroni, danser en déployant sur sa +tête et autour de ses reins une petite écharpe, le _palliolum_? Au +surplus, je n'ai point à faire un sort au _Panniculus_; c'est l'affaire +des savants: tenons-nous à notre Arlequin. + +Je dis _notre_, et non sans dessein; car j'espère bien établir +qu'Arlequin est Français; mais ce ne sera pas en adoptant l'étymologie +donnée par Ménage. Ménage raconte que le président de Harlay avait un +bouffon favori qu'on appela, du nom de son maître, _Harlay_; on ajouta +_Quint_, par une espèce de parodie du nom de Charles-Quint: cela fit +_Harlay-Quint_ ou _Arlequin_. Je doute qu'Arlequin lui-même fût capable +d'inventer une étymologie plus grotesque et plus ridicule. Le docte +Ménage en a par centaines de la même force. Comme il savait très-bien le +grec, on a cru sur sa parole qu'il savait le français pareillement. +Aujourd'hui, sa réputation est faite; la prescription y est, et l'on +écrit, dans des articles de _revues_ éblouissants d'érudition: «Ménage, +savant linguiste, _profondément versé dans les origines de notre langue, +etc._» Ceux qui déclament ces belles choses n'ont probablement jamais +ouvert le livre de Ménage. + +Aujourd'hui, sans rien affirmer, je propose avec modestie une étymologie +nouvelle du nom d'Arlequin. + +Premier point: Arlequin est né dans la ville d'Arles, et l'autre moitié +de son nom est une altération du mot _camp_: _Arlecamp_, _Arlequin_. + +Second point: Arlequin était jadis un démon ou un fantôme qui hantait +les cimetières. Sa noirceur accuse encore son origine, aussi bien que +son geste souple, rapide, silencieux. Tout cela sent la tombe et les +ténèbres. Le caractère d'Arlequin s'est, je l'avoue, modifié au soleil; +nous verrons comment: mais je pose ici en fait que, sous deux noms +différents, Arlequin le folâtre, et le funèbre Hellequin, chef d'une +mesnie qui remplit d'épouvante tout le moyen âge, sont une seule et même +personne. + +Voilà ma thèse; elle est grave. J'ai besoin de reprendre les choses de +haut: prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention. + + * * * * * + +Arles fut la première ville de France qui reçut la foi chrétienne. Elle +y fut convertie, disent les chroniques, vingt-sept ans après la passion +de Jésus-Christ, par saint Trophine, son apôtre et premier évêque. + +Cette ville possédait un magnifique cimetière païen; là reposaient les +chefs des plus anciennes familles romaines, dans des mausolées dont les +débris excitent encore de nos jours la surprise et l'admiration des +antiquaires. La nouvelle religion ne changea pas la destination d'un +lieu consacré par la piété de la religion précédente; mais elle voulut +le régénérer en quelque sorte et le purifier par la bénédiction +chrétienne. A cet effet, saint Trophine convoqua six autres évêques, en +présence de qui la cérémonie devait s'accomplir. C'étaient saint +Saturnin, évêque de Toulouse; saint Maximin, d'Aix; saint Martial, de +Limoges; saint Front, de Périgueux; saint Paul-Serge, de Narbonne, et +saint Eutrope, d'Orange[110]. Ils étaient réunis sur le terrain, et +cherchaient à qui serait déféré l'honneur d'officier en cette +circonstance solennelle, chacun s'en défendant par humilité, lorsque +tout à coup le Sauveur des hommes, Jésus-Christ lui-même, parut au +milieu d'eux, et mit fin à leur pieuse contestation en bénissant le +cimetière de sa propre main. Ce lieu avait porté de temps immémorial le +nom de _Champs Élysées_, qui témoignait à la fois sa splendeur, sa +destination funèbre, et la croyance religieuse des fondateurs. Cette +croyance venait d'être changée, mais on ne change pas facilement les +habitudes du peuple: le cimetière continua donc à s'appeler _Ely-Camps_; +quelques-uns, sans doute plus rigides, modifièrent ce mot en +_Arles-Camps_. La pensée mythologique se trouvait ainsi effacée par la +substitution d'une racine à l'autre, et l'on finit par employer +indifféremment _Arlecamps_ ou _Elycamps_. Mais il est essentiel +d'observer que l'on grasseyait partout en France, et que le mot _Arles_ +sonnait _Ales_. _Arleschamps_ ou _Arlescamps_ n'a jamais été prononcé au +moyen âge autrement que _Alecamps_. On écrivait avec ou sans _r_, selon +qu'on se reportait à l'étymologie _Arelatum_, ou à la prononciation: les +manuscrits usent de la double orthographe, et mettent bataille +_d'Arleschans_ ou _d'Aleschans_; mais la forme parlée était une[111]. + + [110] _La Royale Couronne des roys d'Arles_, par P. Bouys, presbtre, + p. 94. + + [111] Voyez, page 22, _du Grasseyement_; et, page 26, _de + l'Assimilation ou substitution des liquides_ l, r. Voyez aussi le + Glossaire de Roquefort, au mot _Ale-le-blan_ (_Arles-le-Blanc_). + +Pendant tout le moyen âge, le cimetière d'Arles fut le lieu le plus +célèbre de la France et peut-être de l'Europe. Là se voyait, dit le père +Bouys, la première chapelle qui eût été dédiée à la Vierge après son +assomption, par le pape Virgile. Puis étaient venues les souffrances de +l'Église chrétienne: le paganisme n'avait pas cédé la victoire sans +combat; le sang des martyrs avait coulé sous le glaive des persécuteurs. +Un cimetière est un terrain neutre: les Champs Élysées s'étaient +ouverts, et avaient recueilli les corps des martyrs de la foi du Christ, +saint Geniez, saint Eutrope et une foule d'autres. Comment cette terre +sanctifiée de leur sang aurait-elle manqué de miracles? Aussi elle n'en +manqua point. C'est dans le cimetière d'Arles que le Labarum apparut à +l'empereur Constantin. «Dieu luy envoya un ange lorsqu'il estoit au +mylieu du saint cimetiere d'Elyscamps, contemplant la grande quantité de +sepultures de pierre et de marbre qui estoient et sont encore en iceluy +(à quoy il se plaisoit grandement), qui, luy montrant une croix de feu +en l'air, luy dict ces paroles: _Constantine, in hoc signo vince!_[112]» +Constantin marcha contre Maxence, délivra Rome, et la paix fut donnée à +l'Église. + + [112] P. Bouys, _la Royale Couronne des roys d'Arles_, p. 20. + +Il arrivait souvent que, au lit de la mort, des fidèles habitant une +ville éloignée d'Arles exprimaient le désir de dormir dans le saint +cimetière. Il leur semblait que leur âme avait plus de chances de salut +lorsque leur corps reposerait en compagnie des reliques des martyrs, +dans une terre bénie de la main et de la bouche de Jésus-Christ. On +abandonnait leurs cercueils sur le Rhône; et soit qu'il fallût le +descendre ou voguer contre le fil de l'eau, ils se rendaient tout seuls +à leur destination, et s'arrêtaient d'eux-mêmes où il fallait, _comme +estant attirés à ceste terre pour y attendre la resurrection des morts, +en la compagnie des saints qui sont enterrés en iceluy_[113]. + + [113] Bouys, p. 118. + +Au récit de toutes ces merveilles, Charlemagne s'attendrissait, et +faisait faire de continuelles prières en Arlecamps, car il y avait une +partie de ses preux, voire des membres de sa famille: le père de Gérard +de Viane, tué à Roncevaux, «et tant de barons et de chevaliers qui, +comme saints athletes, estoient morts en la bataille de Montemayour.» Il +y avait aussi Ogier le Danois, Guillaume au court nez, seigneur +d'Orange, et Vivien, tous deux neveux du grand empereur. Ces derniers +avaient perdu la vie en Arlecamps même; car, pour que rien ne manquât à +la renommée ni à la poésie de ce glorieux cimetière, il avait été le +théâtre d'une bataille livrée par Charlemagne contre les Sarrasins. La +bataille d'Arlescamps a été chantée dans un poëme de dix mille vers par +quelque Homère anonyme du XIIIe siècle; l'avenir sans doute réserve le +sien à la bataille non moins épique que, neuf cents ans plus tard, un +autre Charlemagne livra dans le cimetière d'Eylau. M. Paulin Paris[114] +analyse la _chanson d'Arlescamps_, il en extrait des passages d'une +grande beauté et véritablement épiques. Par exemple, le discours de +Guillaume à son bon cheval prêt à succomber de fatigue: _Cheval, dit il, +moult par estes lassés?_ Il l'encourage par la promesse de tout ce qui +peut flatter un cheval: Baucent, le reste de sa vie, ne mangera que de +l'orge bien pure, que du foin choisi; ne boira que dans un vase doré; +sera pansé quatre fois par jour, etc.: + + [114] _Histoire des manuscrits français de la bibl. du Roi_, t. II, p. + 140 et 500. + + Baucent l'oï, si a froncié le nez; + Ainsi l'entend com s'il fut hom senez; + La teste croule, si a des piez houez; + Reprent s'alaine, tout est revigorez; + Ainsi hannist comme se il fust jetés + Hors de l'estable et de nouvel ferrez. + +«Baucent l'entend, il a froncé le nez; il le comprend comme s'il était +un être humain doué d'intelligence. Il hoche la tête, fouit la terre du +pied, reprend son haleine et sa vigueur. Il hennit comme s'il s'élançait +de l'étable et ferré de neuf.» + +Vivien, dans l'imprudence de sa jeune ardeur, avait fait voeu de ne +jamais reculer d'une semelle devant les Sarrasins. En vain son oncle, le +valeureux Guillaume d'Orange, dans un discours plein de naïveté, lui +avait-il remontré l'imprudence d'un pareil voeu, et que _bonne est la +fuite dont le corps est sauvé_; Vivien s'est obstiné, et il est victime +de cette obstination. Blessé à mort, les entrailles à demi pendantes +hors du ventre, il saisit son cor, comme Roland à Roncevaux, et en sonne +trois fois tant qu'il peut: + + Deux fois en graisle et li tiers fut en gros; + +c'est-à-dire, deux sons aigus, suivis d'un son grave. + + Guillaumes vint quanqu'il put les galops. + +Là commence une scène déchirante, un dialogue de tragédie, mais de +tragédie antique: + + Beau nies[115], vis-tu, par sainte charité? + --Oui voir, oncles; mais pou ai de santé. + N'est pas merveille quand ai le cueur crevé. + + [115] _Neveu_, d'où nous avons encore le féminin _nièce_. Les + romanciers ne sont pas d'accord sur le degré de parenté entre + Guillaume et Vivien: les uns en font deux frères; selon les autres, + c'était l'oncle et le neveu. + +Guillaume lui demande s'il a, dimanche dernier, usé du pain bénit à la +messe: + + Dit Viviens: Je n'en ai pas goté. + Quand je y vins, si l'avoit on donné. + --Nies, j'ai del pain avec moy apporté + En m'aumosniere, quinze jors a passé. + Manges en, nies, au nom de charité! + +Vivien y consent; mais, avant cette espèce de viatique qui va +s'administrer dans le cimetière où tourbillonne la bataille furieuse, +Guillaume appuie la tête de Vivien sur sa poitrine, et s'apprête à faire +l'office de prêtre: + + Moult bellement le prist à doctriner; + Lors se commence l'enfans à confesser + De ce qu'il pot savoir et remembrer. + +Vivien se confesse en effet, mange le morceau de pain bénit, puis _bat +sa coupe_, et ses yeux se voilent, son teint s'efface sous les ombres du +trépas: + + Le gentil comte a pris à regarder... + L'ame s'en va, plus n'y pot demourer! + +Tel est, en bref, ce touchant épisode de _la bataille et grant +destruccion d'Alescamps_. Le cimetière, dont le sol est formé de +poussière humaine, engloutit indistinctement païens, chrétiens, +Sarrasins. Tous dorment ensemble pêle-même; héros pour avoir donné la +mort, héros pour l'avoir reçue. + +Pendant le jour, la tranquillité et la bonne harmonie règnent dans le +cimetière, parce que les morts ont peur du soleil; mais la nuit les +fantômes sortent tumultueusement de dessous terre, les uns soulevant le +marbre de leurs tombes, les autres n'ayant qu'à écarter le gazon. Ils +mènent un bruit épouvantable de cris, de chocs, de hurlements, de +menaces, de plaintes;... on ne sait pas au juste ce que c'est, mais la +terreur est profonde. + +Ce choeur infernal, cette famille du cimetière, s'appelait _les +Arlecamps_ (_Allecans_). Et comme le peuple garde plus fidèlement la +tradition des mots que celle des idées, l'imagination populaire fit +d'_Alecan_ le nom du chef des fantômes dont la mesnie _bruyait_ dans le +cimetière d'Arles. Tous les chroniqueurs, poëtes, légendaires, vous +attesteront que le cimetière d'Arles était le principal théâtre des +apparitions de la mesnie Hellequin. Le nom d'_Hellequin_ rappelle les +Ely-Camps, comme la forme _Arlequin_, les Arlecamps. Dante a parlé du +cimetière d'Arles et d'Arlequin, qu'il nomme, suivant la prononciation +du moyen âge, _Allequin_: + + Siccome ad Arli ove l' Rodano stagna, + Siccome a Pola presso del Quarnaro + Che Italia chiude e i suoi termini bagna, + Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo... + + (_Inferno_, IX.) + +«Comme à Arles où séjourne le Rhône, comme à Pole, aux rives du Quarnaro +qui baigne les frontières de l'Italie, on voit une immense quantité de +sépultures rendre le sol inégal, de même des tombeaux épars s'offraient +à ma vue.» + +Plus loin, Satan évoque deux démons; c'est encore un souvenir de +l'Arlescamps qui se présente à l'idée du poëte: + + Tratti avanti _Alichino_ e Calcabrina... + + (_Inferno_, XXI.) + +«Avancez, _Arlequin_ et Calcabrina[116].» + + [116] C'est une chose merveilleuse que les extravagances où les + commentateurs ont eu recours pour expliquer le sens de ce nom + _Alichino_, qu'ils supposent forgé par Dante. Il y en a un qui a + découvert qu'_Alichino_ signifie «_qui alios inclinat_, id est, + _sodomita_.» + +Non-seulement les poëtes et les romanciers du moyen âge sont remplis de +la _mesnie Hellequin_, mais les écrivains sérieux, les théologiens, les +évêques, ne dédaignent pas de s'en occuper. Raoul de Presles, dans son +commentaire sur _la Cité de Dieu_, cite la _mesnie Hellequin_; Guillaume +de Paris, dans son traité _de Universo_ (part. II, ch. 12), lui consacre +un assez long passage. Cette sombre _mesnie_ s'appelle en latin +_exercitus_ ou _milites Hellequini_; Pierre de Blois écrit _Herlikini_. +C'est dans sa quatorzième épître, où il dit que les ecclésiastiques de +son temps courent après la fortune et les honneurs à travers mille +périls: «_In quibus gloriam martyrii mererentur, si hæc pro Christi +nomine sustinerent. Nunc autem sunt martyres sæculi, mundi professores, +discipuli curiæ_, MILITES HERLIKINI.» (Petri Bles., _Opp._, p. 22, col. +2.)--«Si ces prêtres, dit le pieux écrivain, supportaient ces périls +pour l'amour de Jésus-Christ, ils mériteraient la gloire du martyre. Au +lieu de cela, que sont-ils? Des martyrs du siècle, des professeurs du +monde, des élèves de la cour, _des arlequins_.» Par cette dernière +expression, Pierre de Blois entend assimiler ces ecclésiastiques +vaniteux aux fantômes de la _mesnie Hellequin_, ombres formées de vent +et d'un peu de nocturne vapeur. + +Cependant la _mesnie Hellequin_ ne renferma point ses apparitions dans +l'enceinte bornée de l'Elycamps; elle se répandit par toute la France, +et même dans l'Europe entière. Partout où _il revenait_, c'étaient des +Hellequins. Le grand veneur de Fontainebleau, comme le Freyschutz +allemand, ne sont autre chose que la chasse d'Hellequin. Le roi des +aulnes, _Erlenkoenig_, est une seconde transformation d'_Herlekin_. Les +frères Grimm nous en font connaître une troisième, sous le nom altéré, +mais toujours reconnaissable, d'_Hielkin_. Walter Scott nous montre +Hellequin en Écosse; Guillaume de Paris témoigne que, de son temps, +l'Espagne connaissait, aussi bien que la France, les _milites +Hellequini_; enfin, un poëme du cycle carlovingien, en patois flamand ou +wallon, nous représente Arlequin orné d'une particule nobiliaire, sous +le nom du _comte Van Hellequin_, tenant sa dignité au milieu des plus +augustes héros: _van_ Pepin, _van_ Garin, _van_ Fromont, et même _van_ +Charlemagne[117]. + + [117] Manuscrit de la Bibliothèque royale, 184, supp. fr. cité par M. + Fr. Michel, dans BENOÎT, t. II, p. 337. + +Les métamorphoses d'Arlequin feraient un digne pendant aux Métamorphoses +d'Ovide. Mais nous ne sommes pas au bout. + +A la fin du XVe siècle, Hellequin, dont l'origine allait s'effaçant à +mesure qu'il grandissait en réputation, Hellequin est devenu Charles V +ou Charles-Quint, roi de France. La _Chronique de Normandie_, imprimée à +Rouen en 1487, rapporte «_comme le roy Charles le Quint, jadis roy de +France, et ses gens avecques luy, s'aparurent après leur mort au duc +Richard sans Paour_.» Vous voyez, l'imprimerie est à peine née, et elle +s'empresse de s'occuper d'Arlequin. Le chapitre est trop long pour être +mis ici dans son entier. En voici le début, qui suffira pour notre +propos: + +«Une aultre moult merveilleuse aventure advint au duc Richard sans +Paour. Vray est qu'il estoit en son chasteau de Moulineaux sur Saine; et +une fois ainsy comme il se aloit esbattre après souper au bois, luy et +ses gens ouyrent une merveilleuse noise et horrible de grant multitude +de gens qui estoient ensemble, ce leur sembloit; laquelle noise +s'approchoit toujours d'eux. Et si comme le duc et ses gens ouïrent la +noise s'approcher, ils se resconserent delez ung arbre, et là le duc +Richard envoya de ses gens espier que c'estoit. Et lors ung des escuiers +au duc vit que ceux qui faisoient celle noise s'estoient arrestez +dessoubs ung arbre, et commença à regarder leur maniere de faire et leur +gouvernement, et vit que c'estoit ung roi qui avoit avec luy grant +compaignie de toutes gens, _et les apeloit on la mesgnie Hennequin en +commun langage; mais c'estoit la mesgnie Charles Quint, qui fut jadis +roy de France_.» + +Qui voudra savoir le reste de l'aventure la trouvera au second tome, p. +337, de la _Chronique des ducs de Normandie_, publiée par M. Francisque +Michel. + +On sent que le chroniqueur, voulant absolument assigner l'origine d'un +nom qu'il ne comprenait pas, s'est laissé guider, pour la découvrir, à +la dernière syllabe de ce nom. Ce chroniqueur devait être quelque aïeul +de Ménage. Ici se termine le rôle héroïque et lugubre d'Arlequin; nous +allons le voir entrer dans la période moderne de son existence. C'est +encore une métamorphose. + +L'habitude à la longue diminue la terreur et le respect, et engendre la +familiarité, qui finit par conduire au mépris. C'est ce qui est arrivé +au diable. Son nom n'a pas été plus ménagé que sa personne; on l'a mis +partout: Quel diable!... Au diable!... Cela ne vaut pas le diable!... +Cela est fait à la diable!... Le diable est compromis jusque chez les +petits enfants. Faut-il s'étonner que la même chose soit arrivée à +Hellequin? La _Mesnie Hellequin_ était passée, elle aussi, en commun +proverbe, et servait de terme de comparaison fâcheux: les avocats, +disait-on au moyen âge, c'est la _Mesnie Hellequin_! + + Avocas portent grant damage; + Pour poi metent lor ame en gage. + Lor langue est plaine de venin; + Par aus sont perdu heritage, + Et desfait maint bon mariage, + El mal fait por un pot de vin; + Il s'entrepoilent con mastin; + _C'est la mesnie Hellequin_. + + (_Le Mariage des filles au diable_, Mss. de l'Arsenal, nº 175, fol. 292.) + +Quelle insolence! Mais on ne se borna pas à médire: on alla jusqu'à +travestir et contrefaire la _mesnie Hellequin_. C'est une des +inconséquences les plus remarquables de l'esprit humain, que ce penchant +à railler les objets de son culte ou de sa frayeur; l'esprit +d'opposition s'exhale et se soulage ainsi. A quelle époque le diable +a-t-il été plus redouté et plus bafoué qu'au moyen âge? Hellequin +partagea cette double fortune. Il fut craint comme le diable, et comme +lui traduit en farce dans les mascarades et les charivaris. Le roman de +_Fauvel_, composé vers la fin du XIIIe siècle, offre un détail curieux +d'une arlequinade, ou, comme on disait alors, d'une _hellequinade_. Le +héros du poëme vient de se retirer dans sa chambre à coucher; c'est +l'instant qu'on attendait pour lui donner le charivari le plus étonnant +qui jamais ait assourdi les oreilles humaines: + + Puis faisoyent une crierie... + Jamais telle ne fut ouïe. + Li uns monstroit son cul au vent, + Li autres rompoit un auvent; + L'uns cassoit fenestres et huis, + L'autre jetoit le sel au puits; + L'un jetoit le bren aux visaiges; + Trop par estoient laids et sauvaiges: + Es testes orent barboères[118], + Avec eux portoient deux bieres. + Il y avoit un grant jayant + Qui alloit trop forment brayant; + Vestu ert de bon broissequin; + _Je cuids que c'estoit Hellequin, + Et tuit li autre sa mesnie_ + Qui le suivent toute enragie. + Monté est sur un roncin haut, + Si très gras que, par saint Quinault, + L'on li peut les costes compter. + + [118] Masques dont la partie inférieure, la barbe, est un morceau + d'étoffe triangulaire. Le mot est encore usité en Picardie. + +Ces vers n'ont pas besoin de traduction. Nous voyons déjà figurer dans +le même cortége les Arlequines: + + Avec eux avoient _Hellequines_ + Qui avoient cointises fines, + Et se deduisoient en ce + Lay chanter qui commence: + «En ce doux tems d'esté, + «Au joly mois de may.» + +Hellequin une fois entré dans le ridicule, ma tâche d'historien est +finie, et le reste vous est connu. Le peuple s'est vengé du fantôme par +une amère dérision. Le costume d'Arlequin est évidemment parodié de +celui d'Hellequin: le harnais militaire est remplacé par un vêtement +bariolé comme celui des fous de cour; au lieu du glaive étincelant +d'Hellequin, Arlequin brandit un sabre de bois, une latte, dont +s'escrime sa malice inoffensive; le heaume de fer est devenu un petit +chapeau de feutre risible. En expiation de l'épouvante semée par le seul +nom d'Hellequin, Arlequin tremble aujourd'hui devant tout le monde: un +enfant, son ombre, un rien, tout lui fait peur. Il a lui-même le +caractère d'un enfant, et la grâce folâtre d'un petit chat. De toute son +ancienne manière d'être, on ne lui a laissé que son visage noirci par la +fumée de l'enfer, comme pour mieux constater son identité et son +humiliation. Exemple frappant des vicissitudes de la fortune, Hellequin +condamné à faire rire ceux qu'il faisait jadis frissonner! Qu'est-ce que +Denys le tyran devenu maître d'école, au prix d'Hellequin changé en +Arlequin! + +Le camarade inséparable d'Arlequin, Pierrot, m'est suspect aussi de +n'avoir pas toujours exercé le métier qu'il fait aujourd'hui sur le +boulevard du Temple. A sa face blême, à l'espèce de suaire dont il +s'habille, à sa malice malfaisante, à sa gravité sournoise, à ce silence +funèbre et à ces affreuses grimaces qui, avec une pantomime d'une +agilité surnaturelle, lui servent de langage, je crois reconnaître un +habitant de l'autre monde; et, puisqu'il faut le dire, je soupçonne fort +Pierrot d'avoir en son temps fait partie de la _mesnie Hellequin_. Il +tient visiblement du fantôme et du démon: il paraît avoir formé une +paire avec Arlequin, l'un représentant le fantôme blanc, l'autre, le +fantôme noir. Chacun sait combien le bon roi René était admirable à +organiser de belles processions dramatiques. Celle qu'il institua à Aix +en 1474, pour le jour de la Fête-Dieu, mettait plusieurs heures à +défiler. On y voyait figurer, dans l'attirail le plus fantasque, tous +les dieux du paganisme et tous les personnages soit du Vieux, soit du +Nouveau Testament; la Mort, la Renommée, des bouffons montés sur des +ânes, les Parques et une légion de diables grands et petits, habillés de +rouge et de noir, pour signifier les ténèbres de l'autre monde et le feu +de l'enfer: «Leur vêtement était noir, mêlé de flammes, et tous avaient +le visage caché par des têtières rouges ou noires.» Arlequin et Pierrot +sont masqués: «Toutes les divinités de la procession portaient des +masques semblables à ceux dont les anciens se servaient au +théâtre[119].» Est-il vraisemblable que parmi les légendes fameuses, +comme la tarasque ou le dragon de saint George, représentées dans ses +processions, le roi René eût négligé la plus célèbre, la _mesnie +Hellequin_? La chose ne paraît pas possible. Plus j'y songe, plus je me +persuade que c'est le roi René à qui nous sommes redevables d'Arlequin +et de Pierrot. Peut-être même a-t-il prétendu guérir ses sujets de leurs +craintes superstitieuses par l'habitude d'en railler les objets, et il y +aurait réussi. Pourquoi une idée philosophique ne serait-elle pas entrée +dans la tête du roi René, bon poëte, grand artiste, qui s'est montré si +philosophe dans la pratique? Remarquez que Arles était une des deux +capitales du roi René, que l'habit d'Arlequin est précisément rouge et +noir, et qu'en Italie, où il n'y avait pas de bon roi René, Arlequin est +demeuré vêtu de noir sans mélange. Décidément, Arlequin et Pierrot me +paraissent deux échappés de la procession. + + [119] _Histoire du roi René_, par M. de Villeneuve-Bargemont, II, 255 + et 365. + +On a fait au siècle dernier, sur les masques de la comédie italienne, +quelques recherches très-superficielles, qui défrayent encore +l'érudition contemporaine. On a répété d'écho en écho que Bergame est la +patrie d'Arlequin: je le croirai, quand l'Italie fournira une étymologie +satisfaisante du nom d'_Arlichino_. Je consens de bon coeur que Pantalon +soit Vénitien[120]; Spavento, Napolitain; le Docteur, Bolonais, _etc._ +Mais j'observe que, dans cette facile généalogie, il n'est jamais +question de Pierrot; et cependant Pierrot passe avec Arlequin pour le +plus ancien masque de la comédie italienne. C'est que leur berceau est +ailleurs qu'en Italie. + + [120] Chaque pays a ses patrons de prédilection: saint Patrice en + Irlande; en Angleterre, saint Jean; saint Alexandre (_Sauney_) en + Écosse; à Venise, saint Pantaléon, d'où, par antonomase, _un + Pantaléon_ pour _un Vénitien_, et, par corruption, _Pantalon_. + +Si les auteurs du moyen âge redevenaient à la portée de tout le monde, +si leurs textes étaient publiés correctement et rentraient dans la +circulation, s'ils étaient fouillés par l'intelligence publique au lieu +de l'être par la sagacité particulière de quelques érudits, que de +secrets se révéleraient, que d'origines seraient mises au jour, qui +paraissent aujourd'hui des mystères impénétrables, sur lesquels on écrit +de gros livres bien pédants, et qui ne sont au fond que l'histoire +d'Arlequin! + + + + +CHAPITRE II. + +MALBROU[121]. + +Est-il Anglais?--Est-ce un héros moderne? + + [121] Ce morceau a été publié dans une _Revue_. En le réimprimant on + n'a pas cru devoir retrancher l'exposition sommaire de quelques + points de théorie traités avec plus de développements dans diverses + parties de cet ouvrage, auxquelles ce chapitre peut servir de + résumé. + + +Un autre personnage parmi le peuple, aussi célèbre qu'Arlequin, c'est +_monsieur d' Malbrou_. L'immortalité est un quine à la loterie du temps; +il ne faut pas une grosse mise pour y faire fortune: Saint-Aulaire gagna +la sienne avec un quatrain, et tous les titres de monsieur de Malbrou +sont une chanson. + +Cette chanson, dont la vogue fut prodigieuse, n'était pas connue du beau +monde avant 1783; mais vers cette époque elle fit tout à coup explosion; +c'est le mot. Sa fortune, depuis fixée à un cran un peu plus bas, n'a +plus varié, et, selon toute apparence, ne variera plus. Monsieur de +Malbrou restera populaire jusqu'à la fin du monde; car il est solidement +établi, non-seulement en France, mais dans l'Europe entière et par delà: +on le chante en Afrique et en Égypte. Je ne serais pas surpris +d'apprendre qu'il a pénétré à la suite des jésuites jusqu'à la Chine et +aux Indes; le nouveau monde en fait ses délices comme l'ancien. Quelle +catastrophe serait donc capable d'anéantir cette chanson? Je ne vois que +le jugement dernier: _Si fractus illabatur orbis_. + +Voici, en peu de mots, l'histoire de sa naissance, ou plutôt de sa +renaissance; comme j'espère le faire voir tout à l'heure. + +Le Dauphin, fils de Louis XVI, avait une nourrice appelée madame +Poitrine; qui, vu la convenance de son nom et de son emploi, risque bien +d'être prise pour un mythe par les Niebuhrs des siècles à venir. Cette +bonne dame, un jour qu'elle berçait le petit prince en chantant pour +l'endormir, reçut la visite inopinée de la reine. Or, madame Poitrine +chantait justement Malbrou. Marie-Antoinette, excellente musicienne, +élève de Gluck, prit en gré cette chanson, et mit à la mode Malbrou, +comme un an plus tard elle y mit les _Quesaco_. La cour, à l'exemple de +la reine, se passionna pour Malbrou; la ville se modela sur la cour. +Malbrou se trouva dans toutes les bouches, sur les écrans, sur les +éventails; on en fit des tableaux, des dessus de porte, jusqu'à des +poëmes[122]. Les voitures, les habits, les perruques, tout fut à la +Malbrou: c'était un engouement universel. Mais vous observerez que tout +ce monde allait à gauche, en prenant la chanson de Malbrou au burlesque. +Elle n'offre absolument de ridicule que les couplets ajoutés par les +courtisans beaux esprits. Le seul Beaumarchais eut le tact assez fin +pour sentir que l'air est une des mélodies les plus sentimentales: aussi +l'employa-t-il pour la romance que chante Chérubin aux pieds de la belle +comtesse. Ce trait d'un homme de goût ne détrompa point le public, le +sot public, comme l'appelle Jean-Jacques; et la chanson de Malbrou est +restée un type convenu de folle plaisanterie. Et pourquoi? parce qu'on y +trouve le nom d'un général anglais qui battit une fois les troupes +françaises. Il est clair qu'on ne pouvait chanter la mort de Marlborough +que pour s'en moquer. + + [122] L'anecdote, d'ailleurs bien connue, de madame Poitrine et de la + reine, est attestée par un détestable poëme burlesque de + _Malbrough_, que Beffroy de Regny publia en 1783, c'est-à-dire, le + lendemain du fait. + +Mais si, par hasard, dans cette pièce le nom de Marlborough était un nom +substitué? A quel nom? direz-vous. C'est ce qu'il s'agit de déterminer, +et la chose n'est pas facile; toutefois, on peut l'essayer. + +Il est hors de doute que la chanson de Malbrou n'a pas été composée sur +le duc de Marlborough, mort en 1722; car déjà, à la mort du duc de +Guise, assassiné par Poltrot le 15 février 1563, les huguenots +répandirent une chanson visiblement calquée sur celle qui porte +aujourd'hui le nom de Malbrou; or, la copie ne saurait avoir précédé +l'original. Mais sur quoi jugez-vous que Malbrou est l'original, plutôt +que la complainte du duc de Guise? Je vous le dirai tout à l'heure. +Voici, en attendant, pour constater la ressemblance, cette complainte du +duc de Guise. Ce morceau est devenu rare. + + +LE CONVOI DU DUC DE GUISE (1563). + +_Sur un air noté._ + + Qui veut ouïr chanson? + C'est du grand duc de Guise; + Et bon, bon, bon, dan di, dan don, + C'est du grand duc de Guise, + + Qui est mort et enterré. + Aux quatre coins du poêle, + Et bon, bon, bon, etc. + Aux quatre coins du poêle + Quatr' gentilshomm's y avoit, + + Quatr' gentilshomm's y avoit, + Dont l'un portoit son casque, + Et bon, bon, bon, etc. + Et l'autre ses pistolets, + + Et l'autre ses pistolets, + Et l'autre son épée, + Et bon, bon, bon, etc. + Qui tant d'hugu'nots a tués, + + Qui tant d'hugu'nots a tués. + Venoit le quatrieme, + Et bon, bon, bon, etc. + Qu'estoit le plus dolent, + + Qu'estoit le plus dolent. + Après venoient les pages, + Et bon, bon, bon, etc. + Et les valets de pied, + + Et les valets de pied, + Avecque de grands crespes, + Et bon, bon, bon, etc. + Et des souliers cirés, + + Et des souliers cirés, + Et des beaux bas d'estame, + Et bon, bon, bon, etc. + Et des culottes de piau, + + Et des culottes de piau. + La ceremonie faite, + Et bon, bon, bon, etc. + Chacun s'alla coucher, + + Chacun s'alla coucher; + Les uns avec leur femme, + Et bon, bon, bon, etc. + Et les autres tout seuls[123]. + + [123] Laplace, _Pièces intéressantes_, III, p. 239. + +Laplace, qui a recueilli cette platitude historique, se demande laquelle +des deux chansons est l'aînée. Il n'est pas malaisé de s'en apercevoir: +le _Convoi du duc de Guise_ n'est évidemment qu'une fade et grossière +parodie de quelque antique romance, encore populaire au XVIe siècle, +oubliée au XVIIIe siècle, et que la bonne madame Poitrine apporta du +fond de sa province dans le Louvre des rois de France. Le _Convoi du duc +de Guise_ affecte de ne point rimer, parce que la chanson de Malbrou ne +rime pas; je veux dire qu'elle semble ne pas rimer pour ceux qui +ignorent les règles de la poésie au moyen âge. + +La chanson de Malbrou est en vers de douze syllabes et en couplets +monorimes, comme les chansons _de Geste_ du XIIe et du XIIIe siècle. +Chaque vers se partageait alors en deux hémistiches bien marqués, dont +le premier jouit du privilége aujourd'hui réservé à la finale du vers +féminin, c'est-à-dire que l'_e_ muet n'y compte pas. Par exemple: + + Chy fine le mat_ere_ de Regnaut le baron, + Qui tant jour guerroya l'empereour Karlon. + Oncques plus vaillant prince ne viesti haubergon, + Que fu li bers Regnaut, tant il estoit preudom. + + (_Les quatre fils Aymon._) + +«Ici finit l'histoire du baron Renaud (de Montauban), qui guerroya si +longtemps l'empereur Charlemagne. Jamais ne vêtit l'haubergeon plus +vaillant prince que ne fut le baron Renaud, tant il était brave homme.» + +Il est sûr que ces vers paraîtront dépourvus de la moitié de leurs +rimes, si on les dispose ainsi: + + Chy fine le matere + De Regnaut le baron, + Qui tant jour guerroya + L'empereour Karlon. + Oncques plus vaillant prince + Ne vestit haubergon + Que fu li bers Regnaut, + Tant il estoit preudon. + +Le même inconvénient se produit pour les alexandrins modernes mis en +musique, parce que la phrase musicale ne peut s'étendre assez pour +enfermer douze syllabes. Le musicien est réduit à partager le vers. +Ainsi Guillard a écrit, dans _OEdipe à Colone_: + + Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins; + Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des charmes. + Elle les partageait, elle essuyait mes larmes; + Son amour attentif prévenait mes besoins. + +Sacchini a chanté: + + Elle m'a prodigué + Son amour et ses soins; + Son zèle dans mes maux + M'a fait trouver des charmes. + Elle les partageait, + Elle essuyait mes larmes; + Son amour attentif + Prévenait mes besoins. + +Voilà huit vers qui ne riment que deux fois, et la première rime +n'arrive qu'au sixième vers. Cependant l'oreille est satisfaite. + +Cette expérience justifie pleinement le système de versification de nos +aïeux, qui, sauf le droit de la rime, ne se seraient pas fait faute de +disposer les hémistiches de la manière suivante: + + Elle m'a prodigué + Son amour et ses soins. Son zèle dans mes maux + M'a fait trouver des charm_es_; elle les partageait, + Elle essuyait mes larm_es_. Son amour attentif + Prévenait mes besoins. + +L'abbé de la Rue va jusqu'à prétendre que primitivement les rimes +étaient placées à l'hémistiche dans l'intérieur des vers, et non à la +fin. Je crois qu'il est tout à fait dans l'erreur. Au surplus, ce ne +serait là qu'une question de copiste et non une question d'art, comme il +paraît le croire. La différence n'existerait que sur le papier, et +s'évanouirait à la récitation. + +Revenons à la chanson de Malbrou. La voici comme on doit l'écrire, avec +les consonnes euphoniques intercalaires[124]. + + [124] J'omets le refrain, qui ne fait point partie de la chanson, et + pourrait cependant servir à constater l'origine de l'air. On a + prétendu que _Mironton ton ton mirontaine_ était une altération + (fort grave) de _Massourah! Massourah!_ C'est une conjecture un peu + hardie. Après tout, on voit des faits aussi extraordinaires. + + Malbrou s'en va_t_ en guerre, ne sais quand reviendra. + Il reviendra_t_ à Pasques ou_s_ à la Trinité. + La Trinité se passe, Malbrou ne revient pas. + Madame à sa tour monte, si haut qu'el peut monter; + El voit venir son page tout de noir habillé: + --Beau page, mon beau page, quel nouvelle apportez? + --Aux nouvelles que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer: + * Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré. + L'ai vu porter en terre par quatres officiers; + L'un portait sa cuirasse, l'autre son bouclier. + A l'entour de sa tombe romarin fut planté. + Sur la plus haute branche le rossignol chanta.» + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ici commençait sans doute un couplet monorime en _a_, dont la suite est +perdue. + +Remarquons tout de suite, dans le premier couplet, un vers manifestement +et grossièrement refait en 1783: + + Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré. + +Le second hémistiche est pillé mot à mot du _Convoi du duc de Guise_; le +premier ne va pas sur l'air, parce que seul il ne se termine pas par un +_e_ muet. Regardez tous les autres: _guerre_, _Pasques_, _passe_, +_monte_, _page_, _apporte_, _terre_, _cuirasse_, _tombe_, _branche_; il +n'en est pas un qui se dérobe à cette uniformité; et cette syllabe, qui +ferait boiter le vers dans notre système moderne, est indispensable pour +le rendre régulier musicalement; si bien que le vers interpolé, juste +d'après les lois de la prosodie actuelle, est faux pour le chant, et +qu'on est obligé de chanter: «Monsieur Malbrouck est mor_e_.» Les +contrefacteurs n'ont pas pris garde à ce détail, si soigneusement +observé par le vieux poëte. La particule nobiliaire mise au devant du +nom de Malbrouck est une plaisanterie inepte qui trahit encore le +faussaire. Les autres vers présentent tous les caractères de la +versification du XIIIe siècle; ils ressemblent à ceux qu'on faisait sous +saint Louis et sous Philippe-Auguste[125]. + + [125] Voyez _Des priviléges de l'ancienne versification_, p. 237. + +Les hiatus dont nous paraît fourmiller la poésie de ces temps reculés +n'existaient pas même en prose. Ils étaient prévenus par des consonnes +euphoniques qui s'intercalaient dans le langage, mais souvent omises +dans l'écriture, surtout à mesure que la date des manuscrits se +rapproche de nous. La tradition orale les a maintenues parmi le peuple. +Les plus anciens monuments de notre langue, _le livre des Rois_, les +sermons de saint Bernard, _la chanson de Roland_, et quelques autres, ne +permettent aucun doute à cet égard: + +«Achitofel parla_d_ à Absalon.--Atalie entra_d_ el temple (_livre des +Rois_).--Tu as dous anemins: lo pechie_t_ et la mort.--Chier frere, nos +est mestier ke la charitei_t_ aiens. (_Saint Bernard._)» + + Luisent cis elmes ki a_d_ or sunt gemmés... + L'escus li fraint ki est à flurs et a_d_ or... + + (_Roland_, _passim_.) + +«Ces casques brillent qui sont émaillés d'or...» (a_t_ or). + +«Il lui brise son écu, orné de fleurs et d'or...» + +Le participe passé passif prenait toujours à la fin un _d_ ou un _t_ +euphonique, comme les substantifs en _é_, beaute_t_, vanite_t_, +nativite_t_; comme les troisièmes personnes en _a_, il a_t_, il va_t_: + + Un grant mouton cornu_t_ ocis. + + (_Dolopathos_, p. 255.) + + Apres iço i est Neimes venu_d_, + E dit al rei: Ben l'avez entendu_d_! + Guenes li quens ço vus a_d_ respondu_d_... + + (_Roland_, st. 16.) + +«Après cela y est venu Naime (le duc de Bavière), et dit au roi: Bien +l'avez entendu! le comte Ganelon vous a répondu cela.» + +Ce _t_ final euphonique est l'origine de la double forme _bénie_ et +_bénite_, le masculin étant, selon l'occasion, _béni_ ou _bénit_, avec +ou sans _t_[126]. + + [126] Voyez le chapitre _Des consonnes euphoniques_, p. 89. + +Ainsi, «Malbrou s'en va_t_ en guerre.--Il reviendra_t_ à Pasques,» sont +parfaitement légitimes. Un académicien attendant son confrère pour +condamner ces _cuirs_, comme on appelle arrogamment les archaïsmes du +peuple, demande: Va_t_ il bientôt venir? A_t_ il oublié l'heure de la +séance? Peut-être dîne_t_ il en ville? + +L'_s_ euphonique n'est pas plus extraordinaire à la fin de _ou_ qu'à la +fin de _quatre_; et puisque l'ancienneté de cet usage, autrefois +général, a contraint l'Académie elle-même d'autoriser _quatreS yeux_, je +ne vois pas pourquoi l'on ferait plus de difficulté pour _quatreS +officiers_. _Deux_, qui vient de _Duo_, n'a pas plus de droit à l'_s_ +finale: ou dit pourtant _deuX hommes_; la première forme était _dous +hommes_. Pourquoi _deux_ a-t-il gardé seul sa finale euphonique? En +vertu de quelle logique accorde-t-on à _deux_ ce qu'on refuse à +_quatre_? Ils étaient jadis sur le même pied. L'histoire des mots +ressemble à celle des hommes, égaux en naissant, inégaux par les hasards +de la fortune. + +Le pronom masculin sonnait _i_:--_i_ viendra,... _i_ dira... qu'_i_ +dit... + +Le pronom féminin, entre _é_ fermé et _ai_:--_é_ sait... _é_ fait... _é_ +va... Madame à sa tour monte si haut qu'_é_ peut monter. + +Mais devant une voyelle, l'_l_ euphonique reparaissait: _il_ ira... _el_ +aura. + +Puis l'usage de faire constamment sonner cette _l_ s'est établi dans les +classes soi-disant lettrées: _ile_ va... _ile_ dort. Il en est résulté +que le pronom féminin _el_ s'est allongé d'une syllabe sur le papier: +_elle_ part, _elle_ donne. Le bon sens, l'analogie auraient voulu qu'on +modifiât de même l'autre, et qu'on écrivît _ille_, puisqu'on le prononce +maintenant ainsi. Point! _il_ est resté monosyllabe à l'oeil, tandis +qu'il a deux syllabes pour l'oreille. + +Mais enfin, si nous manquons de logique, nos pères n'en sont pas cause; +et vraiment ce serait pousser trop loin la fatuité de l'ignorance que de +les blâmer d'avoir écrit: _El_ voit venir son page... si haut qu'_el_ +peut monter. + +_Quel_ nouvelle... et non _quelle_ nouvelle. _Quel_, _tel_, étaient +invariables pour le genre. Tout adjectif était dans ce cas, venant d'un +adjectif latin en _is_, et n'ayant par conséquent qu'une seule +terminaison pour le masculin et pour le féminin. De là vient que +_mortel_, _royal_, _grand_, etc., n'avaient qu'une forme pour les deux +genres: c'est qu'ils dérivent de _mortalis_, _regalis_, _grandis_. + +Cela vous démontre en passant l'absurdité d'écrire avec une apostrophe, +_grand'route_, _grand'messe_, comme s'il y avait une élision de l'_e_ +sur une consonne. Cet _e_ n'a jamais existé. + +Cela vous explique aussi cette locution demeurée technique au palais, +_lettres royaux_. M. Chicaneau, dans _les Plaideurs_: + + J'obtiens _lettres royaux_, et je m'inscris en faux. + + Ne sais _quel_ chose traïnoient. + + (_Dolopathos._) + +Ayez soin surtout de bien prononcer _queu chose_, _queu nouvelle_, comme +vous prononcez _queu diable!_ pour _quel diable!_ Vous sentez en effet +qu'en faisant sonner l'_l_, vous introduiriez un _e_ muet qui romprait +la mesure. Nos aïeux étaient bien autrement que nous attentifs à +l'euphonie! ils avaient l'oreille bien autrement délicate que la nôtre +par rapport à la musique du langage! Le XIIIe siècle était, à cet égard, +incomparablement plus avancé que le XIXe. Cela blesse un peu notre +vanité et la doctrine du progrès: j'en suis fâché; mais la vérité est ce +qu'elle peut. + +Nous avons, je crois, passé en revue toutes les fautes de français, +c'est-à-dire, tous les vénérables archaïsmes de la chanson de Malbrou. +Passons de la forme au fond. + +Comment a-t-on pu trouver le mot pour rire dans cette romance naïve? +Relisez-la donc, dégagé de vos préjugés et de vos habitudes d'enfance, +et dites de bonne foi si vous connaissez rien de plus touchant que ces +détails empreints de tout le charme et de toute la simplicité antiques? +Il n'en est pas un qui ne respire la poésie des temps chevaleresques et +ne nous reporte en plein moyen âge. Si madame à sa tour monte, et même +_si haut qu'el peut monter_, autant en fait la pauvre femme de +Barbe-Bleue, autant en fait Bramidone, la femme du roi Marsile, pour +assister à la déconfiture des Sarrasins par l'armée de Charlemagne: + + En sum la tour est muntee Bramidonie; + Ensemble od li ses clers e si canonie. + + (_Roland_, st. 266.) + +«Au sommet de la tour est montée Bramidone; ensemble avec elle ses +clercs et ses chanoines.» + +Entendez que ce sont chanoines et clercs de la cathédrale de Mahomet, +car le roi Marsile et la reine Bramidone étaient païens. Il faudrait, +pour ignorer cela, n'avoir pas lu le vingt-sixième chapitre de la +seconde partie de _Don Quichotte_. + +Et ce page tout de noir habillé, ce dialogue si rapide et si douloureux, +ce guerrier tombé sur le champ de bataille, cette tombe entourée de +romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche: comme toute +cette poésie mélancolique convient bien au XVIIIe siècle, et s'adapte +merveilleusement à ce vieux Curchill de Marlborough, mort à 72 ans, dans +son lit, par suite d'une apoplexie qui l'avait rendu fou! N'est-ce pas +là effectivement une agréable et piquante satire? et combien doit-on +admirer le jugement de ceux qui, les premiers, ont interprété dans ce +sens le chant de Malbrou! + +Leur bon goût et leur intelligence éclate surtout dans les couplets +qu'ils ont ajoutés au fragment de la nourrice: + + Chacun mit ventre à terre, et puis se releva + Pour chanter les victoires que Malbrough remporta. + * La ceremonie faite, chacun s'en fut coucher, + * Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls[127]. + Ce n'est pas qu'il en manque, car j'en connois beaucoup + Des blondes et des brunes, et des chataignes aussi. + J'n'en dis pas davantage, car en voilà z'assez. + + [127] Pillé du _Convoi du duc de Guise_. + +Cela n'a pas plus de raison que de rime. Les continuateurs n'ont pas +même soupçonné l'ordonnance de ce qu'ils prétendaient finir. On voit +qu'ils ont pillé la parodie de 1563, et n'ont réussi en définitive qu'à +être, quand ils se croyaient réjouissants, bêtement plats ou platement +bêtes. Aussi le peuple s'est-il bien gardé de consacrer leurs prétendus +vers. La première moitié de Malbrou est dans toutes les mémoires; +personne ne connaît ou n'a retenu la seconde. L'instinct populaire est +infaillible à discerner le faux du vrai; et son arrêt lui seul, sans +autre indication, suffirait pour mettre sur la trace de l'imposture. + +Mais enfin, dira-t-on, si la chanson de Malbrou date du moyen âge, et +si, comme il paraît, elle n'a nul rapport à Curchill de Marlborough, qui +donc en est le héros? Ah! voilà le grand problème! Ici, nous nous +engageons dans des landes inconnues, sur des sables mouvants. Avançons +avec précaution. + +Si nous possédions une leçon authentique du fragment chanté par madame +Poitrine; si seulement nous avions le vers qu'on a remplacé par +_Monsieur d'Malbrouck est mort_, cela nous aiderait beaucoup et +peut-être nous mettrait tout soudain hors de peine; car certainement il +y avait un nom dans ce fragment, et il y a dix mille à parier contre un +que ce nom n'était pas _Malbrouck_. Mais on peut supposer que c'était +quelque nom approchant, et que la ressemblance a conduit à la +substitution, surtout si le personnage dépossédé était inconnu à +Marie-Antoinette et à ses courtisans. Or, s'agissant d'un héros du XIIe +ou du XIIIe siècle, le fait est assez vraisemblable. + +Je trouve, dans le _Romancero_ de Duran, une très-jolie pièce que je +regrette de ne pas voir traduite dans l'excellent recueil de M. +Damas-Hinard. A la vérité, don E. de Ochoa, qui a réimprimé à Paris le +travail de Duran, ne donne cette pièce qu'en note, et avec la date du +XVIIIe siècle. M. Ochoa s'est laissé abuser aussi par la ressemblance +d'un nom propre; il a partagé l'erreur commune relativement à la +personne de Malbrou, et, sans y regarder de plus près, il a rapporté au +temps des guerres de la succession un morceau beaucoup plus ancien. Il +donne positivement comme une imitation d'après Juan de Rivera ce qui +peut-être a servi à Juan de Rivera de point de départ et de modèle[128]. + + [128] Voyez, dans le _Tesoro_, la romance _Caballero de lejas + tierras_; et dans le _Romancero_ de M. Damas-Hinard, la page 265 du + tome second. + +Les acteurs de ce petit drame sont une épouse inquiète comme celle de la +chanson de Malbrou, et un soldat, apparemment un croisé, qui revient de +la guerre, et qui a le visage couvert par la visière de son casque. + + * * * * * + +--«Écoute, écoute, bon soldat, si tu es tel que tu me sembles: as-tu +jamais rencontré mon mari à l'armée? + +--«Je ne sais, madame. Donnez-m'en quelque signalement. + +--«Mon époux est bon gentilhomme, bon gentilhomme et très-courtois, et +monté sur un poulain blanc, plus léger qu'un cheval anglais. Il porte à +l'arçon de sa selle les armoiries de notre roi, et son épée est +suspendue avec ceinturon de Morlaix[129]. + + [129] De toile de Morlaix, en Bretagne. + +--«L'homme que vous dites, madame, depuis un bon mois il est mort, et +par testament vous ordonne de vous marier avec moi. + +--«Ne permette le Dieu du ciel, ni feu ma sainte mère Ignès, que femme +de notre lignage se marie plus d'une fois! De ses trois filles qu'il me +laisse, la première je marierai, la seconde prendra le voile; la +troisième je garderai, qui me guide et qui m'accompagne, et qui me +prépare à manger, et qui par la main me conduise dans la maison du +colonel. + +--«Ne vous affligez pas, madame; dame, ne vous affligez pas. (_Il lève +sa visière._) Tenez, regardez mon visage, pour voir si vous me +connaissez? + +--«Ah! vous êtes mon cher _Mambrou_! vous êtes mon mari, mon maître! +vous...» Elle chut évanouie dans les bras de son cher trésor, la pauvre +dame, défaillante de sentiment et de plaisir. + +«Puis étant à soi revenue, tous deux s'en furent chez le roi, qui les +reçut entre ses bras comme ils se jetaient à ses pieds. + +«Voilà, messeigneurs, le _Mambrou_ que tout le monde défigure[130], et +qu'une Égyptienne chante sur la grand'place d'Aranjuez.» + + [130] + + Este es el _Manbrù_ senores + Que se canta _del revez_. + + Ce second vers est obscur, parce que l'expression est impropre, + l'auteur ayant été contraint sans doute par la rime d'_Aranjuez_. + J'ai choisi le sens qui m'a semblé le seul raisonnable: la gitana + accuse d'inexactitude toute version autre que la sienne, et donne + son adresse aux amateurs de la véritable complainte de Mambrou. + +Il est clair qu'au temps où fut composée cette romance, le sujet en +était populaire ainsi que le héros. Cette expression _le Mambrou_ le +fait assez entendre. _Le Mambrou_ appartenait à tout le monde, mais tout +le monde n'en savait pas l'histoire exactement; chacun l'accommodait à +sa guise, d'où vient que notre poëte accuse ses rivaux d'infidélité et +de chanter _le Mambrou_ tout de travers, _del revez_. Effectivement, on +peut voir une de ces versions dans le romancero de M. Damas-Hinard (II, +265). Dans cette dernière, Mambrou n'est point nommé; le récit est +visiblement tronqué; il n'est question ni du testament du défunt, ni de +ses trois filles, ni de la visite de la veuve au colonel de son mari, ni +de la visite au roi. La dame annonce le dessein de se faire religieuse; +le soldat lui répond: «Ne vous mettez pas en religion, madame, car votre +mari bien-aimé, vous l'avez devant vous;» et tout finit là. De la +première narration à cette copie sèche et décharnée, il y a la même +distance qu'entre la chanson de Malbrou et celle du duc de Guise; et, +par une conformité de destinée vraiment bizarre, dans l'une comme dans +l'autre, on a pris, selon moi, l'original pour la copie, et la copie +pour l'original. Ce malheureux nom de Malbrou en est la cause; il a tout +brouillé. + +Mais peut-être je saisis un héros de hasard pour étayer une hypothèse +caduque? Nullement. Les témoignages sur _Mambrou_ ne sont pas nombreux, +mais ils suffisent pour qu'on ne puisse nier et son existence et son +antique célébrité. L'auteur d'un livre allemand intitulé _Deux ans chez +les Mores_, ou _le Renégat par contrainte_, parlant du goût de ses hôtes +pour la musique, dit: «Ces braves gens, dans leur ignorance, se +passionnaient pour toute espèce de chant; dans leur répertoire, ils +donnaient le premier rôle à la vieille chanson de Malbrough, ou de +_Mambrun_, comme on l'appelle en Espagne[131];» et il ajoute en note: +«Ce nom de _Mambrun_ a passé dans la légende espagnole; toute pierre +monumentale dont on ignore l'origine, on dit aux étrangers que c'est le +tombeau de _Mambrun_.» Il cite à cette occasion le premier vers de la +chanson de _Mambrun_: + + [131] Zwei Jahre unter den Mohren, p. 34. + + _Mambrun_ se fué a la guerra... + +Par malheur, il s'en tient là, ne supposant pas que le moindre intérêt +puisse s'attacher à ce qu'il regarde comme une traduction d'une chanson +des rues du XVIIIe siècle, tandis que cette chanson de _Mambrun_ ou de +_Mambrou_, car c'est tout un, est peut-être l'original de notre +_Malbrou_. Si elle n'en est l'original, elle peut du moins en être +contemporaine. Ce qui tendrait à le faire croire, c'est qu'une tradition +bien connue, et que M. de Chateaubriand n'a pas jugée indigne d'être +recueillie, attribue à l'air de Malbrou une origine arabe. Les soldats +de saint Louis l'auraient rapporté d'Afrique; ce serait l'air d'une +complainte composée par les Sarrasins sur leur défaite à la Massoure. La +complainte des vaincus aura passé dans le camp des vainqueurs; et comme +le peuple ne retient guère un air qu'à la faveur des paroles, tout porte +à croire qu'une chanson française aura été composée sur la mélodie +arabe; cette chanson célébrait l'aventure de _Mambrou_, apparemment un +des croisés, et même un croisé français. Quiconque a jeté les yeux sur +les chansons de geste de ce temps-là, sait que rien n'y est plus +fréquent que l'épithète de _membré_ ou de _membru_, accolée au nom du +héros: + + Non ferai, sire, dit Rolant _li membré_. + + (_Gerard de Viane_, v. 3260.) + + Li grans barnages est encontre venus: + Mille de Puille et Harnaus _li membrus_. + + (_Ibid._, v. 3180.) + +_Le membrou_, c'est-à-dire, le vigoureux, l'homme aux formes +athlétiques. + +Il est important d'observer que le roi de France et le roi d'Aragon +partirent l'un et l'autre pour la terre sainte en 1269. Les Espagnols et +les Français étaient réunis dans la même cause, en sorte que le chant de +_Mambrou_ dut être rapporté en Espagne par les soldats de Jayme Ier, en +même temps qu'il arrivait en France par les soldats de Louis IX. Cette +circonstance explique la simultanéité de la tradition dans les deux +pays. + +Sur le caractère oriental de la mélodie de Malbrou, nous avons encore le +témoignage de l'auteur allemand déjà cité, d'autant moins suspect que +cet auteur rapporte un fait en passant, sans y soupçonner aucune +conséquence historique: + +«Au surplus, il ne faut pas s'étonner que cet air plaise tant au peuple +espagnol, précisément à cause de sa simplicité, qui le rapproche du +style de la musique moresque.» + +L'air de Malbrou est répandu dans tout l'Orient. Un de mes amis m'a +assuré l'avoir entendu en Égypte. Pendant quelques jours il fut dérouté +par la manière de chanter particulière au pays. Il se disait, Je connais +cela! mais il faisait de vains efforts pour saisir et fixer ce souvenir +fugitif. A la fin, il reconnut, à sa grande surprise, que cet air dont +on lui rebattait les oreilles n'était que l'air de Malbrou. Il y a +là-dessous un autre héros que le Curchill de 1722. Ce n'est pas au +XVIIIe siècle que se sont formées les légendes et les traditions +populaires; la mémoire du vainqueur de Malplaquet n'aurait pas +subitement poussé de si profondes racines en France, en Afrique, et dans +le Levant[132]. + + [132] Ce n'est pas que nous ayons manqué en France de chansonner le + duc Curchill de Marlborough. Le recueil manuscrit des chansons + historiques en trente et un volumes, qui a passé du cabinet de M. de + Maurepas à la Bibliothèque royale, contient vingt-sept chansons sur + Marlborough; mais celle qui seule a survécu, et qui devrait par + conséquent avoir été la plus célèbre, ne s'y trouve pas; et, parmi + les vingt-sept qui s'y trouvent, aucune n'offre le moindre rapport + de détail avec la chanson de Malbrou, aucune n'est sur l'air de + Malbrou, aucune enfin ne présente le nom de Marlborough autrement + qu'en trois syllabes, et écrit ainsi, _Malboroug_. + + En 1783, il y avait longtemps qu'on ne composait plus de chansons + sur Marlborough, mais on se souvenait encore de celles qui avaient + été composées. Voilà pourquoi ce nom célèbre a été si leste à se + glisser dans une chanson dont le héros était inconnu. + +Voilà beaucoup de circonstances qui se réunissent en faveur de notre +thèse. Mais à moins qu'un bienheureux hasard ne vienne répandre sur +cette question un supplément de lumières dont j'avoue qu'elle aurait +grand besoin, il ne me paraît pas possible de déterminer avec certitude +qui était le héros de notre chanson de Malbrou. Peut-être cette chanson +avait-elle, comme dans l'espagnol, un dénoûment heureux et inattendu; +peut-être le héros dont on annonce la mort au commencement, +reparaissait-il à la fin. Nous saurions sans doute à quoi nous en tenir, +si les seigneurs qui entouraient Marie-Antoinette se fussent trouvés +aussi zélés archéologues qu'ils étaient empressés courtisans. Plût à +Dieu que la chanson de madame Poitrine fût tombée dans quelque oreille, +je ne dis pas savante, mais du moins intelligente et attentive, dont le +propriétaire eût pris soin de transmettre à ses petits-fils ce singulier +morceau de poésie! Par malheur, le seul homme capable de ce procédé, le +marquis de Paulmy, terminait alors sa carrière. Il était né précisément +en 1722, l'année de la mort de Marlborough; il mourut au moment où +Marlborough ressuscitait. En arrivant dans l'autre monde, il aura appris +le secret de Malbrou, dont il faut nous passer en celui-ci, au moins +jusqu'à nouvel ordre. + +Toutefois, un point semble mis hors de litige, savoir, que la chanson de +Malbrou appartient au moyen âge et aux premières époques de la +littérature française. La chanson de Malbrou est peut-être un fragment +vivace de quelque vieille chanson de geste; avant de courir les rues, +elle a peut-être été chantée dans les castels et dans les palais, devant +les hauts barons et les nobles châtelaines, à la table des seigneurs et +des rois. C'est une beauté qui a trop longtemps vécu, et que dans sa +décrépitude personne ne reconnaît. C'est l'histoire de Marion Delorme, +en son printemps maîtresse du cardinal de Richelieu, puis disparue tout +à coup de la société, et si oubliée pendant un demi-siècle, que, +lorsqu'elle mourut de misère à cent trente-quatre ans, on l'enterra sans +se douter qui elle était. Accident bizarre! quand la littérature du +moyen âge est morte depuis si longtemps, quand la prononciation de cette +langue de Louis IX est devenue par les érudits une espèce d'énigme, +l'objet d'une étude presque désespérée, nous avons là, au milieu de +nous, une voix mystérieuse, une voix infatigable qui chante encore et +retentit obstinément du fond du XIIIe siècle! tout le monde l'entend, et +personne n'y prend garde; et les doctes se bouchent les oreilles avec +mépris et indignation, pour n'être pas dérangés dans leurs recherches +grammaticales. La réalité qu'ils poursuivent dans les nuages, ils la +foulent aux pieds sans s'en apercevoir: c'est une grâce d'état. + + + + +CHAPITRE III. + +DU DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. + + +§ Ier. + +Voici un livre élaboré depuis deux cents ans par la plus illustre +compagnie de France. Il est arrivé à la sixième édition; et, en dehors +même de la docte assemblée, que de travaux se sont produits, grammaires, +vocabulaires, remarques sur la langue, dont l'Académie n'aura pas manqué +de tirer le suc pour embellir et corroborer son propre travail! C'est +l'oeuvre collective de quarante immortels; on n'en saurait concevoir +d'espérances trop hautes. Voyons pourtant si l'ouvrage répond à tout ce +qu'on avait droit d'attendre. + +L'Académie, au mot _soupe_, dit: «SOUPE, _potage_, sorte d'aliment, de +mets _ordinairement_ fait de bouillon et de tranches de pain, et qu'on +sert au commencement du repas.» + +L'Académie confond ici le genre et l'espèce. Le potage n'est pas de la +soupe; mais la soupe est un potage au pain. + +Potage vient de _potare_, boire, parce que c'est un aliment liquide. Du +Cange le définit: «POTAGIUM, _potio quævis. Nostri potage vocant jus seu +jusculum._» Le potage se faisait de légumes ou de riz: «Attendu que +cette année-là fut la disette de pois, féves, et autres légumes dont on +fait potage... (_Novæ Galliæ christ._ III, _instr. ad ann._ 1351.)» Dans +les statuts du monastère de Saint-Claude, _potagium de riz_, _potagium +de grus_ (de gruau). (DU CANGE, au mot _Potagium_.) + +Potage est le terme primitif, et fut longtemps le seul. _Soupe_ est tard +venu dans la langue. + +_Sopa_, en espagnol, est une tranche de pain mince; _soupe_, au XVe +siècle, n'avait pas d'autres sens. Le trouvère Cuvelier dit que +Duguesclin ne restait à table que le temps nécessaire pour prendre à la +hâte un morceau de pain trempé dans du vin: + + Onques ne just Bertrand ne dormit nullement, + Ne a table ne sist por son repastement, + Fors _une soupe en vin_ prendre hasteement. + + (_La Vie vaillant B. Duguesclin_, v. 19707.) + +Un historien, parlant du cérémonial usité à l'avénement des rois +d'Espagne, mentionne la coutume de présenter au nouveau monarque _trois +soupes dans un gobelet_. Suivant l'Académie, ce serait donc trois +potages? + +Ouvrez Tallemant des Réaux, tome V, p. 103. C'est l'historiette d'un +grand original appelé Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dîner en +ville:--«On servit devant lui un _potage_ où il n'y avait que deux +pauvres _soupes_ qui couraient l'une après l'autre.»--Vandy s'efforce +d'en attraper une; il n'y peut réussir, car elles fuient dans le +bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait débotter; on lui +demande quel est son dessein:--«Je veux, dit-il, me jeter à la nage dans +ce plat, pour voir si je pourrai attraper cette _soupe_.» + +L'Académie cite quantité de locutions où entre le mot _soupe_, qui +toutes démontrent la fausseté de sa définition. _Ivre_, _trempé_, +_mouillé comme une soupe_, sont des façons de parler très-justes, si la +soupe est la tranche de pain plongée dans le bouillon; _ivre comme un +potage_ serait absurde. + +L'Académie permet de dire «un cheval _soupe de lait_;--un pigeon _soupe +de lait_, ou _de plumage soupe de lait_.» Il s'ensuit qu'elle autorise +concurremment _soupe_ DE _lait_ et _soupe_ AU _lait_. On peut faire un +potage _de lait_, mais la soupe est faite nécessairement de pain, qu'on +peut ensuite mettre _au lait_ ou dans du lait. Le moyen âge aurait dit, +à couvert de toute équivoque, _soupe_ EN _lait_, comme _soupe_ EN _vin_. +La définition de l'Académie semble autoriser _soupe de vermicelle_, _de +légumes_, _de semoule_, qui seraient intolérables, puisque dans ce +dernier cas la _soupe_ est remplacée par le vermicelle, la semoule, les +légumes. Il faut dire alors _potage au vermicelle_. + +Je suppose que tout cela était exposé bien au long dans un savant +ouvrage que l'âge nous a ravi, et qui se voyait encore, du temps de +Pantagruel, dans la bibliothèque de l'abbaye Saint-Victor: c'est le beau +traité de frère Bricot, _De differentiis souparum_. On ne saurait trop +le regretter[133]. + + [133] Quelques érudits ont pensé que _soupes_, au pluriel, signifiait + ici des _potages_, et qu'ainsi ce titre faisait contre notre + opinion. + + On répond que rien n'est moins démontré. Il est certain que de tout + temps on a connu des soupes de différentes espèces de pains, de + gâteaux, etc. Il n'est pas probable qu'un moine, un victorin, ait + confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais + enfin, supposé que ce malheur lui fût arrivé, ce qu'il est + impossible d'éclaircir, nous nous rejetterions sur l'autorité de + Regnier. Voici ses vers (l'épigramme est un peu malpropre, c'est + pourquoi nous l'avons cachée dans une note): + + Cette femme à face de bois + En tout tems peut faire _potage_, + Car dans sa manche elle a des pois, + Et du beurre sur son visage. + + Faire potage, mais non faire la soupe: les éléments n'y étaient pas. + +_Tailler_, _tremper la soupe_, sont encore des expressions exclusivement +applicables au potage au pain, et qui condamnent l'Académie. + +On répondra que beaucoup de gens, induits en erreur par l'habitude, +entendent par le mot _soupe_ un potage quelconque. Il est vrai; mais +l'Académie est-elle instituée pour consacrer ou pour corriger les effets +de l'ignorance? Elle est la greffière de l'usage, soit; mais du bon +usage. Sa faute en cette occasion est d'autant plus considérable, qu'en +terminant son long article, elle met: «_Soupe_ se dit _aussi_ d'une +tranche de pain fort mince.» Ainsi voilà l'acception véritable, +l'acception unique du mot présentée comme une extension, une exception +rare. Il faut espérer que, dans l'édition prochaine du Dictionnaire, +cette ligne aura complétement disparu, et que l'erreur régnera sans +partage. + +Il est clair que confondre la soupe et le potage, c'est ignorer le +français plus qu'il n'est permis même à l'Académie française; l'Académie +a là fait un article que ne voudrait signer la cuisinière d'aucun +académicien. Mais en voilà assez sur la soupe et le potage. + +M. Arago a égayé la chambre des députés en citant les définitions mises +par l'Académie aux mots _éclipse_, _marée_, _tirer de but en blanc_. +Selon l'Académie, _tirer de but en blanc_, c'est tirer en ligne droite. +Sur quoi M. Arago observe que l'Académie a trouvé le moyen de tirer un +boulet sans qu'il retombe jamais à terre. M. le secrétaire perpétuel a +répondu que c'étaient là _des singularités et des distractions_. En ce +cas, l'Académie se permet des singularités bien étranges et des +distractions bien fortes. Son article _vaisselle_ en offre un curieux +échantillon. + +L'Académie appelle _vaisselle montée_, la vaisselle «composée de +plusieurs pièces _avec de la soudure_; et _vaisselle plate_, celle _où +il n'y a point de soudure_.» Il résulte de cette définition que les +assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de +soudure, non plus qu'à la faïence ni à la porcelaine. Mais attendez! +L'Académie a prévu l'objection: «Cela ne se dit que de la vaisselle +d'argent ou d'or.» L'expression vaisselle plate n'a jamais pu +s'appliquer à la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol, d'où cette +expression est tirée, _plata_ signifie _argent_, et qu'ainsi _vaisselle +plate_ veut dire à la lettre _vaisselle-argent_ ou _d'argent_. Comment +se fait-il que dans les séances où tous ces articles sont débattus, il +ne se soit pas rencontré un seul académicien instruit d'une étymologie +si simple! Enfin l'Académie arrive à nous apprendre que vaisselle plate +«se dit _aujourd'hui plus particulièrement_ des plats et des assiettes +d'argent.» Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de _plus +particulièrement_, lisez _exclusivement_, et la phrase sera juste. + +Du temps de Furetière, si l'Académie n'était pas plus habile, elle +semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle +cherchait à s'éclairer. «J'ai remarqué, dit Furetière, que toute +l'après-dînée du 18 novembre 1684 se passa à examiner ce que c'étoit +qu'_avoir la puce à l'oreille_... Après avoir, pendant trois vacations, +fait la définition du mot _oreille_, on en employa deux autres à la +corriger, et on trouva à la fin que l'oreille étoit l'_organe de +l'ouye_. Cette définition coûte deux cents francs au roi.» (_Second +factum_, p. 36 et 37.) Si MM. les académiciens de nos jours étaient +aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontré dans Paris +quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la +_soupe_, le _potage_ et la _vaisselle plate_. + +L'Académie, avertie par le malin Furetière, a retranché sa définition de +l'oreille, mais elle en a composé depuis d'aussi naïves, en sorte que +les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait +intéressant de savoir combien coûte aux contribuables cette définition +du _pavé_, qu'on lit dans l'édition de 1835: «PAVÉ, _morceau de grès qui +sert à paver_.» Véritablement, le pavé de bois n'est venu qu'après +l'édition de 1835. + +L'Académie donne _Anspessade_, qui vient de _lancia-spezzata_, sans +avertir que c'est mal dit, et que le mot véritable est _lancepessade_. +_Lancepessade_ ne se trouve même pas dans le _Dictionnaire de +l'Académie_. + +Elle permet de prononcer _énivrer_, _énorgueillir_, et consacre la +ridicule prononciation _dorénavant_; en sorte que les racines semblent +être _é-nivrer_, _é-norgueillir_, _doré-navant_. Il est superflu sans +doute de remarquer que _dorénavant_ est pour _d'ore_ (_de maintenant_) +_en avant_. On disait mieux autrefois, _dores-en-avant_. + +Voici un article encore plus étrange, et dont l'Académie aurait pu +s'épargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait +déclaré ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot _houser_, qui +signifie _botter_. L'Académie ne donne que le participe, qu'elle appelle +un adjectif: «HOUSÉ, ÉE, adj.; crotté, mouillé. _Il est arrivé tout +housé._ _Crotté_, _housé_. Il est vieux.» + +Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Académie a procédé ici +par devinaille et conjecture. Elle paraît avoir cru que _housé_ était +pour _bousé_, racine, _boue_; de là son explication. + +Il est incroyable de combien de détails inutiles, souvent même déplacés, +on a surchargé le _Dictionnaire de l'Académie_. Le mot _chien_ remplit +trois colonnes; on y énumère toutes les espèces de chiens, avec leurs +qualités: chien sage, chien fou, chien traître, qui mord sans aboyer, +etc., etc.; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce +que c'est qu'un chien savant. L'Académie a pris là beaucoup de peine: +mais cette peine était-elle bien nécessaire? + +Furetière élevait déjà contre la première édition du Dictionnaire les +plaintes que l'on est obligé de reproduire contre la sixième. Il +reproche aux académiciens d'avoir été chercher des exemples saugrenus. +La délicatesse du choix paraîtra, dit-il, dans les exemples suivants (je +saute six lignes, et pour cause): «_Ils font comme les grands chiens_, +_ils veulent pisser contre les murailles_; ou bien: _Ils veulent pisser +contre les murailles comme les grands chiens_ (agréable variété), en +parlant des petits garçons qui veulent faire comme les grands hommes. +_Pendant que le chien pisse, le loup s'enfuit._ Voilà des marques du peu +de part qu'ont les prélats et les gens de qualité au travail du +Dictionnaire, parce qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent souffert +qu'on y eût mis ces ordures.» (_Second factum_, p. 42.) L'Académie, +notre contemporaine, a conservé textuellement ces deux exemples, sauf +qu'elle a substitué, dans le premier, _grandes personnes_ à _grands +hommes_, et, dans le second, _s'en va_ à _s'enfuit_. Si, d'ailleurs, on +en juge par d'autres exemples trop grossiers pour être rapportés, +l'argument de Furetière subsiste dans toute sa force: de tout temps, les +prélats et les gens de qualité académiciens ont été fort indifférents au +Dictionnaire de l'Académie, car leur intervention n'est pas plus +sensible dans la dernière édition que dans la première. + +Mais ce sont là des bagatelles de détail; passons à quelque chose de +plus important, et qui intéresse davantage le fond de la doctrine. + +Les mots qui servent exclusivement à nier sont très-rares; chaque langue +ne possède guère qu'une seule négation, ordinairement un monosyllabe, +avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de +sens négatif. + +Les Grecs avaient [Grec: ou], devant une voyelle, [Grec: ouk]. + +Les Latins, _non_, qu'ils nous ont transmis. + +_Nihil_, est une négation artificielle. _Hilum_, était le point noir +empreint sur la féve de marais et sur le pois chiche. On l'avait choisi +comme le terme de comparaison le plus réduit possible. _Ne hilum_, pas +même ce point; et par syncope _nihil_, très-peu de chose, rien. + +Les Grecs avaient adopté, pour le même usage, l'expression qui signifie +une rognure d'ongle, _gry_. «Mon maître, dit un valet dans Aristophane, +ne répond rien, absolument rien, pas même _gry_! [Grec: to parapan oude +gry].» + +Chez les Français, le terme de comparaison fut longtemps une miette de +pain: _Il n'y en a mie_. + +Les Italiens du XVIe siècle disaient de même _miga_. + +_Mie_ est tombé en désuétude. On y a substitué un _pas_, ou un _point_. +Mais ces trois mots, _mie_, _pas_, _point_, sont tous trois positifs, et +n'acquièrent la vertu négative que par l'adjonction de _ne_, l'unique +négation que possède notre langue. + + * * * * * + +RIEN (_rem_), chose, quelque chose. + +Le roi, voyant sa fille guérie par le médecin malgré lui, lui en +témoigne sa reconnaissance: + + Et dist li rois: Or, sachiez bien + Que je vos aim sur _tote rien_. + + (_Du Vilain Mire._) + +«Que je vous aime sur toute chose.» + + El chapel sont trestuit entré, + Mais il n'ont _nule rien_ trové. + + (_Le Fabel d'Aloul._) + +«Quand un soldat, dit Pascal, se plaint de la peine qu'il a, ou un +laboureur, etc., qu'on les mette _sans rien faire_.» + +(_Pensées de Pascal_, p. 219.) + +C'est-à-dire, qu'on les mette sans faire quelque chose. + +Beaucoup de gens écriraient aujourd'hui, «_qu'on les mette à rien +faire_,» qui exprimerait le contraire; et, ce qu'il y a de pis, c'est +que ces gens auraient pour eux l'autorité de l'Académie française, qui, +dans sa dernière édition, malgré les réclamations maintes fois élevées à +ce sujet, dit encore: «RIEN, néant, nulle chose,» et donne pour exemples +à l'appui: _Rien ne_ me plaît davantage; il _n'_y a _rien_ de si +fâcheux; je _ne_ demande _rien_; ce _n'_est _rien_, etc., etc. + +On parlerait correctement, suivant l'Académie, en disant: Je fais +_rien_, je demande, je dis _rien_; car puisque _rien_ contient en soi la +négation, pourquoi la répéter, _ne... rien_? + +Il y a beaucoup de cas où _rien_ est effectivement négatif, mais c'est +en vertu d'une ellipse: Avez-vous _rien_ vu de plus beau?--_Rien._ Le +premier _rien_ est positif: Avez-vous vu quelque chose?--Le second est +négatif: _Rien_; c'est-à-dire, je _n'_y ai _rien_ vu. La négation est +enfermée dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer +à _rien_ la force négative. + + Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous? + +Ce vers d'_Athalie_ signifie: Comptez-vous pour _quelque chose_, oui ou +non? Le mot _rien_ se prête à l'incertitude; mais essayez une réponse, +l'homme pieux dira: Je le compte pour _quelque chose_; l'athée: Je _ne_ +le compte pour _rien_. Vous voyez que celui qui veut nier est obligé +d'introduire la négation. + +M. J. J. Ampère, dont l'opinion sur ces matières doit toujours être +consultée, dit: «Originairement _rien_ voulait dire _quelque chose_.» +(_Hist. de la form. de la lang. franç._, p. 275.) Je ne crois pas qu'on +puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre sens[134]. + + [134] M. Ampère ajoute: «_Rien_ est le cas régime de _res_ (chose), + qui était le nominatif latin et provençal. Mais ici, comme bien + souvent, la forme du régime l'a emporté sur la forme du nominatif, + et on a dit _rien_ dans les deux cas, pour _rem_ et pour _res_.» + (_Form. de la lang. franç._, p. 275.) + + Cette phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la + forme _res_ en français. Assurément ce ne saurait être la pensée de + l'auteur. Quant au cas régime _rien_, je n'accorderai pas plus + celui-là que les autres. Je crois avoir montré que les substantifs + français s'étaient formés, non pas du nominatif, mais de l'accusatif + latin (p. 194); _rien_ est donc venu directement de _rem_ par suite + de l'usage établi, et nullement par suite d'aucune déclinaison + française. + + Ainsi, j'expliquerai le mot _asne_ par _asinum_, _asine_, et, en + contractant, _asne_; et non, comme le veut M. J. J. Ampère (p. 239), + par la métamorphose de l'_u_ en _e_ muet. M. Ampère, pour dériver + arbre d'_arbor_, est obligé de poser en règle que l'_o_ final se + changeait parfois en e muet; pour tirer _utile_ du nominatif + _utilis_, il est réduit à opérer une nouvelle métamorphose de l'_i_ + en _e_ muet. Cela fait bien des règles, et qui paraissent + improvisées pour le besoin du moment. N'est-il pas plus simple de + n'en avoir qu'une? _Arborem_ s'est contracté en _arbre_, et _utile_ + vient d'_utilem_, par le seul rejet de la consonne finale. + +On m'opposera l'autorité de Molière. + +Il semble que Molière ait considéré _rien_ comme un terme négatif. +Bélise, expliquant à Martine en quoi consiste le _vice d'oraison_ dont +la reprend Philaminte: + + De _pas_ mis avec _rien_ tu fais la récidive; + Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative. + +Molière ici s'accommode aux idées reçues. Le discours de Martine, + + Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_, + +signifie, à la lettre: Et tous vos biaux dictons ne servent pas de +_quelque chose_. Ce qui est irréprochable considéré logiquement. Mais au +point de vue de l'usage, c'est autre chose: l'usage défend de réunir, +dans la même phrase, _ne_, _pas_ et _rien_, ce dernier servant avec _ne_ +à composer une négation complète; _pas_ y est donc superflu. Songez que +_pas_ est un substantif, comme _rien_. _Ne_, l'unique négation de notre +langue, se construit avec l'un ou avec l'autre:--_Ne_ croyez +_pas_;--_ne_ dites _rien_;--mais non avec l'un et l'autre en même temps: +_Ne dites pas rien_;--_ne servent pas de rien_.--Il y a double emploi, +superfétation. Voilà où est la faute de Martine, faute qui blesse +l'usage, une convention, mais nullement la logique, je le répète. + +Et cela est si vrai, que Molière lui-même, plus attentif à la logique et +au sens des mots qu'à l'usage, est tombé souvent dans le pléonasme de +Martine: + +CLAUDINE. + +«Ah! madame, tout est perdu! voilà votre père et votre mère, accompagnés +de votre mari. + +CLITANDRE. + +«Ah, ciel! + +ANGÉLIQUE. + +«_Ne faites pas semblant de rien_, et me laissez faire tous deux.» + +(_Georges Dandin_, act. II, sc. 10.) + +«Je _ne_ suis _point_ un homme à _rien_ craindre.» + +(_L'Avare_, act. V, sc. 5.) + +«Ce _n'est pas_ mon dessein de _rien_ prétendre à un coeur qui se serait +donné.» + +(_L'Avare_, act. V, sc. 5.) + +«Il _ne_ faut _pas_ qu'il sache _rien_ de tout ceci.» + +(_Georges Dandin_, act. I, sc. 2.) + +«Mon intention _n'est pas_ de vous _rien_ déguiser.» + +(_Ibid._, act. III, sc. 8.) + +On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples. + +Il reste à décider si un pléonasme est un solécisme; pour moi, je n'en +crois rien. Un solécisme, proprement dit, blesse non-seulement l'usage, +mais encore la raison; or, ce n'est pas ici le cas. + + * * * * * + +AUCUN était primitivement _alque_ (pour _auque_), contracté d'_aliquem_, +et signifie _quelque_. (_Voy._ ALQUE, p. 328.) + +L'habitude de voir _aucun_ employé dans des tournures négatives, a fait +croire qu'il portait en soi la négation, et beaucoup de gens le prennent +comme synonyme de son contraire _nul_. Il est fâcheux que l'Académie +soit tombée dans ce piége, en disant que _aucun_ signifie _pas un_. On +n'est pas surpris de rencontrer de telles erreurs dans le Dictionnaire +de M. Napoléon Landais, où elles pleuvent; mais l'Académie se devrait à +elle-même d'être un peu plus circonspecte. Comment, sur ces quarante +personnes, ne s'en est-il pas trouvé une seule pour faire observer aux +autres que, dans les phrases où _aucun_ n'est pas suivi d'une négation, +il affirme, comme _aliquis_ en latin, _alcuno_ en italien, et _alguno_ +en espagnol? _Aucuns_ ont dit... _aucuns_ ont écrit... C'est +_quelques-uns_ ont dit, ont écrit: + + Aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui + _Ne_ m'ont donné le droit de faillir comme lui. + + (_Phèdre._) + +C'est-à-dire, _quelques_ monstres ou _plusieurs_ monstres que j'aurais +domptés, _ne_ m'ont donné le droit... + + * * * * * + +GUÈRE, JAMAIS, PERSONNE, sont dans le même cas: ce sont mots affirmatifs +qui ne servent jamais à nier qu'en vertu d'une négation exprimée ou +sous-entendue. + +_Guère_, c'est-à-dire, _beaucoup_: + + Avant qu'il soit _guères_, j'entends + Qu'en la fin seront mal contens. + On les pugnyra, les menteurs! + + (_Les Langues esmoulues._) + + L'aigle monta chez elle, et lui dit: Notre mort, + Au moins de nos enfants (car c'est tout un aux mères), + _Ne_ tardera possible _guères_. + + (LA FONTAINE.) + +A-t-on _jamais_ vu?... A-t-on vu _quelquefois_? + +Y a-t-il quelqu'un?--_Personne._ C'est-à-dire, en ôtant l'ellipse: Il +_n'_y a _personne_. + +Au lieu de _personne_, on pourrait répondre: _Ame qui vive_. +Prétendez-vous que _âme qui vive_ soit une négation? + +On ne passe qu'à M. Landais de nous dire, dans sa grammaire, que +l'_adjectif personne_ signifie _absence de personne_, à peu près comme +si l'on disait que _blanc_ signifie _noir_. + +Ouvrez maintenant l'Académie, vous y lirez, comme dans la _Grammaire des +grammaires_: RIEN, _néant_, _nulle chose_;--AUCUN, _pas un_;--JAMAIS, +_en aucun temps_;--GUÈRE, _pas beaucoup_, _peu_;--PERSONNE, _nul_, _qui +que ce soit_[135]. + + [135] _Qui que ce soit_ donné comme équivalent de _nul_! Ainsi, + lorsqu'on dit: Qui que ce soit qui vienne me voir, je n'y suis pas, + cela veut dire, selon l'Académie: _Nul_ qui vienne me voir, etc. + Évidemment, l'Académie avait en tête une phrase de cette forme: Il + _n'_y a qui que ce soit; et elle a encore transporté au mot + affirmatif la valeur de la négation. Quelle légèreté pour une + Académie! + +Ces fautes visibles avaient été signalées dans le Dictionnaire de M. +Napoléon Landais; il est triste que l'Académie française s'obstine à les +reproduire[136]. + + [136] Ménage dérive _guères_ d'_avarus_; M. Ampère, de l'allemand + _gar_, beaucoup. + +Ce sont là des fautes _de commission_, et je n'ai pris que la fleur du +sujet. La liste des péchés _d'omission_ serait bien plus considérable +encore. + +Je reçus, il y a quelques jours, la visite d'un jeune Allemand. +«J'entends, me dit-il, répéter chaque jour, et par les littérateurs de +toutes les écoles, que Molière est le plus parfait écrivain de votre +langue, celui qui en a le mieux connu l'étendue et le génie. Sur les +autres, on dispute; sur Molière, tout le monde est d'accord. J'ai donc +résolu d'étudier Molière, et j'ai acheté exprès pour cela le +_Dictionnaire de l'Académie_. Mais je suis bien embarrassé: je n'ai +essayé de lire que les deux premières pièces, et j'y rencontre à chaque +pas des difficultés de mots que l'Académie n'a pas levées.» + +Parlant ainsi, il tira la liste de ces difficultés; en voici un extrait. +Dans l'_Étourdi_: + + Donnez-lui le loisir de se _désattrister_. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + J'ai grand'peur de vous voir comme un géant grandir, + Et tout votre visage affreusement _laidir_; + Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure! + _J'ai prou de ma frayeur_ en cette conjoncture. + +«On ne trouve ni _désattrister_ ni _laidir_ dans le Dictionnaire; et au +mot _prou_, il est dit que ce mot ne s'emploie que dans les locutions +_peu ou prou_, _ni peu ni prou_. + + Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un _momon_. + +«Qu'est-ce qu'_un momon_, et _jouer un momon_? L'Académie, au mot +_jouer_, n'en parle pas, et j'ai vainement cherché _momon_. Il est +pourtant assez fréquent dans Molière, car, en ouvrant le _Bourgeois +gentilhomme_, je suis tombé sur ces mots: «Ah! mon Dieu, miséricorde! +Quelle figure! est-ce un momon que vous allez porter?» + + Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_. + +«Qu'est-ce que _fourbissime_? + + Et bien _à la malheure_ est-il venu d'Espagne, + Ce courrier que la foudre et la grêle accompagne! + +«_A la malheure_ ne se trouve pas dans le _Dictionnaire de l'Académie_; +on n'y trouve que _malheur_, substantif masculin. + +«Ce dictionnaire m'assure que _parmi_ ne se met qu'avec _un pluriel +indéfini_; que _dedans_, _dessus_, _davantage_, sont des adverbes; or, +je lis dans Molière que les ouvriers d'une maison, + + _Parmi les fondements_ qu'ils en jettent encor, + Auraient fait par hasard rencontre d'un trésor. + . . . . . . . . . . . un trésor supposé, + Dont _parmi les chemins_ on m'a désabusé. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mon argent bien-aimé, rentrez _dedans ma poche_. + + Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière, + Et ne veut point de jeu _dessus cette matière_. + Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage + Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage.» + +L'Académie, lui dis-je, a raison, en ce sens que ces mots, jadis +employés comme prépositions et comme adverbes, sont aujourd'hui adverbes +exclusivement; mais elle a tort de n'avoir pas averti du changement +survenu dans la langue à cet égard.--Sans doute, dit mon jeune Prussien; +l'Académie a l'air de déclarer que Molière ne savait pas le français. + +«Mais voici deux passages terribles que je vous prie de m'expliquer: + + Et là _premier que lui_, si nous faisons la prise, + Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise. + + (_L'Étourdi_, act. III, sc. 7.) + + _Sans que_ mon bon génie au-devant _m'a_ poussé, + Déjà tout mon bonheur eût été renversé. + + (_Ibid._, act. I, sc. 11.) + +«Je ne comprends absolument rien à l'un de ces exemples, et il me semble +que dans l'autre il y a une faute d'impression, et qu'on doit lire, Sans +que mon bon génie au-devant _m'eût poussé_.--C'est ainsi que le veulent +toutes les grammaires et le _Dictionnaire de l'Académie_ au mot _Sans_. + +«--Vous vous trompez. _Sans que_, construit avec l'indicatif, a un sens +tout particulier, et les vers de Molière signifient: _Si mon bonheur ne +m'eût poussé au-devant_. La Fontaine a dit de même: + + _Sans que_ je crains de commettre Géronte, + Je poserais tantôt un si bon guet... + + (_La Gageure des trois Commères._) + +C'est-à-dire: Sans cette circonstance que je crains de commettre +Géronte; ou: Si je ne craignais de commettre Géronte. _Premier que lui_ +veut dire _avant lui_. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont +le premier surtout était précieux pour la poésie, car il substituait une +tournure brève et rapide à la forme traînante qui emploie le +conditionnel. Rien n'est plus commun que ces façons de dire chez les +auteurs du commencement du XVIIe siècle. Il a plu à l'Académie de les +rayer de son dictionnaire; elles ont péri bientôt dans l'usage. + +«--Voilà un beau privilége qu'a votre Académie, de prévaloir sur des +gens comme la Fontaine et Molière! Il est vrai que Molière ne fut pas +académicien. L'Académie peut donc faire que des écrivains qui étaient à +la tête de leur siècle, et sont restés la gloire de la France, se +trouvent, par un effet rétroactif, n'avoir pas écrit en français? Je ne +m'étonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants à écrire en +baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorité de +cette même Académie, des modèles de style; au lieu qu'en écrivant la +langue du temps de Louis XIV, ils se verraient en naissant mis au +rebut.» + +Croit-on que les expressions de Molière ne valussent pas la peine d'être +recueillies autant, pour le moins, que _carroter_, _carroteur_ et +_percer les nuits_, c'est-à-dire, les passer au jeu ou à l'étude? + +N'eût-il pas mieux valu recueillir des expressions consacrées par les +chefs-d'oeuvre du siècle de Louis XIV, que les néologismes barbares +inventés par la tribune politique et les journaux? Par exemple, _sous le +rapport de_, pour exprimer _par rapport à_. L'Académie a-t-elle jamais +rien vu sur ou sous un rapport? Un rapport est une abstraction; comment +peut-on être placé dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel +est un homme très-distingué _sous le rapport de la science_, _sous tous +les rapports_. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que +tous les rapports? rapports à quoi? Comment se figurer quelqu'un +distingué sous tous les rapports? Dites-moi qu'il est distingué à tous +égards, je vous comprendrai: _égard_ est ici pour _regard_, qu'on +employait autrefois dans cette locution: _au regard de_... Un homme +distingué à tous les _regards_, sous tous les aspects où on le peut +envisager, m'offre une image claire et sensible. Un homme distingué par +rapport à la science me satisfait également: je rapproche l'idée de cet +homme de l'idée de science, et de ce rapport jaillit une troisième idée, +celle de la distinction. Fort bien! Mais _un homme distingué sous tous +les rapports_ ne sera jamais, en dépit de l'Académie, qu'une phrase du +plus abominable jargon. + + * * * * * + +Quel but s'est proposé l'Académie on rédigeant son dictionnaire? D'aider +à l'intelligence des bons auteurs? Eh bien! je défie un étranger +d'entendre Corneille, Molière, la Fontaine ni Pascal, avec le secours du +Dictionnaire de l'Académie. + +A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon usage? C'est à +merveille; mais où prend-elle ses autorités? Ce n'est pas au moins dans +nos grands écrivains, car elle les traite avec un visible mépris, +omettant la moitié, ou plus, de leurs termes, et frappant de réprobation +un bon quart de leurs façons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux +qui ont fait le français n'ont pas su le français, ne parlaient pas +français! Et cela n'empêche pas l'Académie de les recommander en toute +occasion comme de parfaits modèles; elle les déclare inimitables: c'est +apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle défend de les +imiter? + +Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'élite de la +littérature, travaille depuis deux cents ans, et qui coûte des millions +à la France. + + * * * * * + +Il n'a pas manqué de gens qui, avec des ressources infiniment moindres, +ont essayé de compléter le travail de l'Académie. Malheureusement, en +fuyant Charybde, ils se sont engouffrés dans Scylla. L'Académie péchait +par indigence, ils périssent accablés sous le luxe. La bégueulerie +académique avait repoussé une foule d'expressions de nos meilleurs +écrivains; ceux-ci ont recherché jusqu'aux mots les plus bas et les plus +honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs à +la fois et les plus effrontés. Ils ont eu si peur d'un choix arbitraire, +qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un +livre quelconque, pouvait être fait sans critique, et dispenser l'auteur +d'avoir du discernement! La langue française, même prise dans cette +étendue, ne leur a pas suffi: ils ont mis à contribution toutes les +langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais, +l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu'à du turc dans M. +Landais, dont le dictionnaire français serait mieux intitulé +_Dictionnaire de la tour de Babel_. C'est là qu'on apprend à connaître +le verbe _diatessaroner_, l'adjectif _acamalos_, et les substantifs +_cobale_, _artien_, _fiolant_, _etc., etc._[137]. + + [137] _Diatessaroner_, c'est, en grec, employer une succession de + quartes en musique; _acamatos_, et non _acamalos_, signifie, dans la + même langue, _infatigable_. Un _cobale_ est un bouffon; un _artien_, + un écolier de philosophie; un _fiolant_, un homme qui fait le brave. + L'auteur n'a pas reculé devant les termes de la plus sale débauche. + Dans son livre _De l'Instruction publique_, il appelle les études + universitaires, qui n'enseignent pas ces belles choses, _des âneries + de grec et de latin_; les colléges de l'université, _des cloaques_; + et il espérait voir bientôt les professeurs de l'université _mourir + de faim_: il n'a pas assez vécu lui-même pour goûter ce plaisir. + +Le _Complément_, publié par MM. Didot, ne tombe pas précisément dans ces +extravagances: c'est, à beaucoup d'égards, un livre précieux et +nécessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est +impossible d'en saisir les limites, et que cela équivaut à l'absence de +plan. + +A quoi bon donner, dans un dictionnaire français, _Puteal_, _Bidental_, +_Epulum_, _Lacunar_, _Laquear_, etc.; ramasser dans Homère, Virgile, +Ovide, dans toute la grécité et la latinité les épithètes et les noms +patronymiques, par exemple: _Lampouris_, surnom d'Ulysse; _Boopis_, +surnom de Junon; _Mammosa_, épithète de Cérès; _Bicorniger_, épithète de +Bacchus; _Othryadès_, _Pelidès_, _Laertiadès_? A quoi bon dépouiller le +_Gradus_ et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas même +être complet en ce genre? On a omis _Pallantiadès_ et bien d'autres. + +Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander à un dictionnaire français les +titres de tous les ouvrages grecs ou latins? «_Propempticon_, titre de +la seconde silve de Stace adressée à Métius Celer.» Voilà un +renseignement bien placé! Je trouve les mots _Rudens_, _Mostellaria_, +accompagnés de cette explication, _titre d'une comédie de Plaute_, et je +cherche vainement _Curculio_ et _Epidicus_; vous inscrivez +l'_Aululaire_, et vous passez sous silence l'_Asinaire_: pourquoi cette +inconséquence? Dès que vous donniez un de ces titres, vous vous obligiez +à les donner tous; à mentionner chaque traité de Sénèque, de Lucien, de +Plutarque, d'Aristote et de Platon; chaque discours de Cicéron; chaque +poëme d'Ovide; chaque comédie d'Aristophane, de Ménandre, de Térence: on +sent où ce détail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs +du _Complément_ ont encore compliqué la difficulté en s'imposant la +tâche de recueillir aussi les noms propres, tâche mal remplie, et qu'il +était impossible de remplir bien. + +Le rédacteur en chef de ce livre se vante, dans son introduction, +d'offrir 30,000 mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu'à +ce jour, et d'avoir atteint un total de CENT MILLE mots!... Il y a bien +de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arrivé à ce chiffre? Il +a été jusqu'à enregistrer le nom baroque forgé par Plaute pour un +personnage de comédie! Avouez que c'est un singulier mot français que +THÉSAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS! + +_Catabaucalèse_ n'est guère moins étrange. Catabaucalèse s'appelle la +chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits +enfants. Les archéologues et les antiquaires n'auront pas besoin de +chercher ce mot dans le dictionnaire français, et les autres, qui ne le +connaissent pas, ne s'aviseront jamais de le chercher nulle part. + +A l'article _Alcmanicon_ (devrait-il y avoir un article _Alcmanicon_?), +il est dit que c'est une figure familière au poëte Alcman: on en cite un +exemple en grec, et l'on ajoute: «Eustathe lui donne l'épithète de +_Proépizeuxis_.» Est-il possible d'imaginer de l'érudition plus hors de +propos? + +Mais on voulait arriver à CENT MILLE MOTS! + +Par l'application du même système, on a été conduit à insérer dans un +dictionnaire français, _Niebelungen_, _Heldenbuch_, _Narrenschiff_, +_Morgengabe_, etc. + +Pourquoi donner _pronunciamento_, _estatuto real_, _ayuntamento_, +_carcere duro_, _romancero_? Est-ce parce que ces mots se rencontrent +quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spéciaux? Sont-ils +devenus français pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite! +Pourquoi omettez-vous _Abanico_, _Deleytar_, _Vivere_, _Coucaratcha_, +dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez à expliquer +tous les mots étrangers dont la puérile affectation de quelques auteurs +enlumine leurs pages, le seul M. Victor Hugo, avec sa seule _Notre-Dame +de Paris_, vous met sur-le-champ en défaut. A ne considérer que les +titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues: grec, +latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je +entendre le fameux _Ananké_ ou _besos para golpes_;--_la creatura bella +bianco vestita_;--_lasciate ogni speranza_;--_immanis pecoris +custos_;--_abbas beati Martini_? et tout cet allemand répandu à +profusion dans _le Rhin_? car M. Victor Hugo est l'écrivain polyglotte +par excellence. + +Je lis dans le _Ruy Blas_: + + _Ce bois de calembour_ est exquis... + Portez cette cassette _en bois de calembour_ + A mon père, monsieur l'électeur de Neubourg. + +J'ai la douleur de ne trouver le bois de calembour ni dans le +Dictionnaire de l'Académie, ni dans le _Complément_. Je ne puis croire +que M. Hugo ait créé une nouvelle essence de bois, uniquement pour en +fabriquer une cassette à l'électeur de Neubourg. Vous me faites perdre +là une intention du poëte, et peut-être une des plus profondes. + +Après les mots étrangers, antiques ou modernes, le _Complément_ a +recueilli avec soin les barbarismes à forme française, _ingracieux_, +_ingrammatical_, _inamoureux_, _indispot_, _injudideux_, _ingoûté_, +_inoisif_, _indulger_ (_traiter avec indulgence_). Cette catégorie +féconde a contribué le plus à parfaire le glorieux nombre des CENT MILLE +MOTS!... Mais ici ces Messieurs m'arrêtent: nous ne reconnaissons pas de +barbarismes. Nous faisons un lexique tout exprès pour y consigner les +mots qui ont été, ne fût-ce qu'une fois, écrits ou prononcés. Ainsi, il +a plu à M. Nodier de faire _laxité_: _la laxité du style de Cicéron_; il +a plu un jour à M. Ch. Pougens de dire _mordillage_, quand il avait à +son service _mordillement_; Laujon a créé _redanser_, dont personne n'a +fait usage après lui; n'importe: nous nous empressons d'enregistrer +_laxité_, _mordillage_ et _redanser_; nous ne cherchons pas ce qui est +bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les écrivains +suivaient le dictionnaire et la grammaire; sottise! Aujourd'hui les +écrivains s'élancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire +courent à perte d'haleine derrière eux, pour ramasser ce qu'ils laissent +tomber avec intention ou par mégarde. Voilà le progrès. Nous aurons dans +peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque écrivain. On a déjà +publié une grammaire d'après les écrits de M. Hugo, grammaire sérieuse, +grammaire à part, où l'auteur a enfin _réhabilité l'interjection_, et +_restitué à cet oiseau-mouche du langage son rang à la tête des neuf +parties du discours_; maintenant nous faisons un dictionnaire d'après +l'autorité de quiconque parle ou écrit, et cette oeuvre de tout le monde +ne peut manquer d'être bien accueillie par tout le monde. + +Un dictionnaire rédigé dans cette idée, présente un avantage et un +inconvénient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit être +complet; l'inconvénient, c'est qu'il ne peut jamais l'être. Il l'était, +je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain, +car dans l'intervalle on a joué _les Burgraves_, et le _Complément_ ne +donne pas le mot _Burgrave_. + +Le marquis Legendre de Saint-Aubin s'est donné, dans le siècle dernier, +beaucoup de mal pour rassembler, dans son _Traité de l'Opinion_, toutes +les opinions qui ont régné sur la terre. C'est une compilation très-bien +exécutée, qui est tombée à plat et très-légitimement, car l'ouvrage est +très-inutile. Il ne s'agit pas, dit à ce propos Voltaire, de savoir tout +ce qu'on a pensé, mais ce qu'on a pensé de bien. De même il ne s'agit +pas ici de savoir tout ce qu'on a dit, mais ce qu'on a eu raison de +dire. + +On s'est arrêté à ces détails sur le _Complément_, parce qu'il vaudrait +la peine d'un examen autant que le _Dictionnaire de l'Académie_; parce +que c'est dès aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans +comparaison, et que des améliorations successives doivent l'amener à un +point très-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vérités aux gens +susceptibles de s'amender; aux autres, ce serait temps perdu. + +MM. Charassin et Ferdinand François ont eu l'idée d'un ouvrage +remarquable: c'est un _Dictionnaire des racines et dérivés_, où les mots +sont rangés par familles. Cet ouvrage, exécuté avec une sobriété +judicieuse et pleine de talent, est peut-être ce qu'on saurait faire de +mieux pour le matériel de notre langue. C'est là qu'on la voit réduite à +ses éléments, et que l'on peut prendre une juste idée de ses procédés et +de ses ressources. + +Combien de mots renferme notre langue? Cette question mène à des calculs +assez curieux. + +MM. François et Charassin en reconnaissent VINGT-DEUX MILLE, tant +racines que dérivés, qui suffisent à tout. Le reste n'est que barbarisme +et superfétation. + +L'Académie a découvert VINGT-HUIT MILLE mots; + +Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux, SOIXANTE MILLE (dont trente-huit +mille à peine usités); + +M. Laveaux se borne à CINQUANTE-SEPT MILLE; + +M. Gattel atteint SOIXANTE-DOUZE MILLE; + +M. Raymond s'enorgueillit de QUATRE-VINGT MILLE; + +M. Boiste pousse à CENT DIX MILLE! + +M. Napoléon Landais triomphe de tout le monde sur un amas de CENT +QUARANTE MILLE mots! + +Encore n'a-t-il pas mis _thésaurochrysonicochrysidès_! + + +§ II. + +Voltaire écrivant à Damilaville lui parle du Dictionnaire de l'Académie: +«Les étrangers se plaignent qu'il est sec et décharné, et qu'aucun des +doutes qui embarrassent tous ceux qui veulent écrire n'y est éclairci. +Il est triste que nous ne puissions parvenir à donner un dictionnaire +tel que ceux de la Crusca et de Madrid.» + +(Du 28 mai 1762.) + +Le jour même où il fut saisi de la maladie qui l'emporta, Voltaire +devait lire à l'Académie le plan d'un dictionnaire. + +Voici ce plan, tel que M. Beuchot, le modèle des éditeurs, l'a copié sur +l'original de la main de Voltaire. + + +PLAN. + +«On propose de faire un dictionnaire qui puisse tenir lieu d'une +grammaire, d'une rhétorique, d'une poétique française. + +«Chaque académicien se chargera de la composition d'une lettre. + +«A chaque mot de cette lettre on apportera l'étymologie reçue et +l'étymologie probable de ce mot. + +«Les diverses acceptions de ce mot, les exemples tirés des auteurs +approuvés depuis Amyot et Montaigne. + +«On remarquera ce qui est d'usage et ce qui ne l'est plus; ce que nos +voisins ont pris de nous, et ce que nous avons pris d'eux.» + + * * * * * + +Lorsque l'Académie voulut, il y a quelques années, s'occuper d'une +nouvelle édition de son Dictionnaire, son premier devoir n'était-il pas +de consulter le plan de Voltaire et de le suivre, sauf à le compléter, +s'il y avait lieu, en raison du progrès des études de linguistique? + +Mais on n'y songea même pas; et, loin que l'Académie se montre en 1835 +en avant du plan tracé en 1778, c'est au contraire ce plan qui se trouve +encore aujourd'hui fort en avant de l'Académie. + +Que dire, par exemple, d'un dictionnaire rédigé au hasard, sans qu'on +ait pris la précaution d'en poser les bases, et d'en fonder l'autorité +sur une liste d'ouvrages qui auraient servi de _textes de langue_? Et +cela quand on avait sous les yeux l'exemple de la Crusca et la +recommandation expresse de Voltaire! La primitive Académie avait +commencé par arrêter cette liste, que Pellisson nous a conservée; et +l'Italie a profité d'une idée française, que la France n'a pas même su +reprendre pour en tirer parti à son tour. + +Voilà comment il se fait que Molière, la Fontaine, Pascal et la Bruyère +ne parlent pas français, par arrêt de l'Académie française; et comment +les décisions contenues au Dictionnaire de l'Académie doivent avoir +force de loi, sur la simple garantie du titre. + +Le plan de Voltaire est resté jusqu'ici le meilleur, le plus complet, et +le seul raisonnable. Seulement, le progrès des études veut que le point +de départ, que Voltaire fixait à Montaigne, soit reculé jusqu'à +l'origine de la langue, et qu'ainsi l'exécution du travail ait lieu en +deux parties. + +La première comprendrait un vocabulaire de la langue du moyen âge, +depuis le XIe siècle, date des plus anciens monuments, jusqu'à l'entrée +du XVIe, où la langue se renouvelle: cinq cents ans. + +La seconde partie irait depuis l'entrée du XVIe siècle jusqu'au milieu +du XIXe: deux cent cinquante ans. + +On aurait ainsi en deux volumes toute la vieille langue et toute la +langue moderne. On pourrait, à l'aide de ce dictionnaire, remonter la +langue française jusqu'aux sources, ou bien la descendre, en observant +les changements survenus sur les rives, et qui ont déterminé les +sinuosités du cours. + +Pour la première partie: dresser un catalogue de textes par ordre +chronologique, où ne seraient admis, pour éviter l'erreur, que ceux dont +on connaîtrait sûrement l'âge et l'origine. On en ferait ensuite des +_index_, d'où l'on tirerait la matière du dictionnaire, ayant soin +d'accompagner chaque mot de son étymologie et de nombreux exemples, mais +surtout d'exemples datés; en sorte qu'on saisirait chaque mot à son +entrée chez nous, et on ne le laisserait aller qu'avec son acte de +naissance et son passe-port. + +Ce travail n'est pas, à beaucoup près, si long ni si difficile qu'il le +paraît. Les _index_ y seraient d'un secours rapide et incalculable. Si +le gouvernement avait exigé des _index_ aux textes anciens qu'il a fait +publier, la besogne, serait aujourd'hui bien préparée. Faute de cette +précaution, pourtant bien simple, l'utilité de ces publications se +trouve restreinte des trois quarts. Par exemple, un bon index où +seraient dépouillés fidèlement la _chanson de Roland_, le _livre des +Rois_, le commentaire sur Job et les sermons de saint Bernard, nous +fournirait le noyau de la langue française; il n'y aurait plus qu'à +guetter les accroissements successifs qui l'ont grossi. Ce n'était pas +un grand surcroît de peine à l'éditeur, et c'eût été pour le lecteur +studieux une différence prodigieuse. + +Voltaire voulait les étymologies, avec raison. L'étymologie tient à +l'histoire politique et morale de la nation, et renferme le secret de la +langue. L'Académie n'en donne aucune, parce que, dit sa préface, c'est +un travail qu'il ne faut point essayer à demi. Mais c'est là un tour de +rhétorique. La maxime est leste et commode pour se dispenser d'un +embarras, ou pallier quelque chose de pis. Comment! parce que sur +vingt-huit mille mots il y en aura le quart dont l'étymologie vous +échappe, il faut que j'ignore les trois autres quarts[138]? Parce que +vous ne pouvez payer la dette entière, vous vous croyez autorisé à me +faire banqueroute du tout! Et vous venez de sang-froid me proposer ce +beau principe! En vérité, c'est une étrange doctrine pour une Académie! +Je doute qu'aucun créancier l'acceptât de son débiteur: Eh! mon ami, +paye-moi toujours ce que tu pourras: je t'attendrai pour le reste. + + [138] Cette proportion est très-exagérée, à dessein; car il ne serait + besoin que de l'étymologie des racines. + +Mon fils n'a pas en lui l'étoffe d'un Jean-Jacques ni d'un Montesquieu; +il est donc inutile de lui faire apprendre à lire et à écrire. Que +penseriez-vous d'un père qui raisonnerait de la sorte? Il serait hué par +les marmots des frères Ignorantins. + +Mais il faut se garder d'un autre excès. Prenant au pied de la lettre la +maxime de l'Académie, M. Napoléon Landais s'est cru tenu de fournir +toutes les étymologies, celles même qu'il ignorait. C'est pour remplir +cet engagement imaginaire qu'il dérive _croup_ de _roupie_, et _spencer_ +de _sphincter_. Il prétend que _spencer_ est un mot corrompu, et veut +qu'on dise, sans corruption: _un sphincter bleu_; _voilà un beau +sphincter_; _mon sphincter est à raccommoder_. Je doute qu'il obtienne +cela des dames. Il vaut mieux s'abstenir que de donner de pareilles +étymologies, comme il vaut mieux rester débiteur de quelque chose que de +s'acquitter en recourant à la fausse monnaie. + + * * * * * + +Le second volume reproduirait exactement le plan du premier. J'y +voudrais la même fidélité aux dates de l'apparition des mots, le même +zèle et les mêmes scrupules pour l'étymologie, la même abondance +d'exemples. Les explications grammaticales ont l'inconvénient d'être +diffuses, lourdes et obscures; au lieu que l'esprit le plus ordinaire +saisit sans effort une analogie qui le frappe. Ainsi, moins +d'explications, et plus d'exemples. La pédanterie n'est bonne qu'à +assommer les gens; il faut donc la fuir tant qu'on peut, surtout dans +les matières où elle paraît le plus inévitable. Je voudrais qu'un +dictionnaire offrît une lecture intéressante par le choix et le +rapprochement des citations; que ce fût un livre de littérature et de +chronologie, presque autant que de scolastique. + +Vous me direz que cela entraînerait bien loin. Non; car je me ferais de +la place en écartant beaucoup de choses qu'on a fait entrer dans les +dictionnaires compilés de nos jours. Il s'agit, avant tout, de savoir ce +que nous voulons faire: Une histoire des mots si exacte qu'elle éclaire +toutes les époques de la langue. Cela posé, je supprime comme +superfétation tout ce qui ne va pas directement à ce but. + +Je ne mettrai pas au mot _Jésuites_ un long abrégé de leur histoire +depuis saint Ignace jusqu'à leur chute; ni au mot _Proposition_ +l'histoire des cinq propositions de Jansénius, avec les dates; ni à +DANSE un article comme celui-ci: «_Danse d'ours_, composition dans +laquelle on cherche à imiter les airs de musette. Dans une _danse +d'ours_, les basses ronflent en pédale, tandis qu'un hautbois ou un +violon exécute à l'aigu un air villageois. La finale de la seizième +symphonie d'Haydn est une _danse d'ours_.» C'est divaguer. De quoi sert +au mot _Jésus_ la nomenclature de toutes les institutions religieuses où +ce nom se trouve associé? Je n'aurais même pas le mot _Jésus_, ni aucun +nom propre, attendu qu'ils ne sont pas plus d'une langue que d'une +autre[139]. Cela me dispenserait de résumer sous le mot _Ossian_ toutes +les querelles pour et contre l'authenticité des poésies gaëliques. En un +mot, je bannirais de mon plan la Géographie, la Mythologie et +l'Histoire, dont on a encombré le _Complément du Dictionnaire de +l'Académie_. Un dictionnaire n'est pas fait pour tenir lieu d'une +bibliothèque. Par cette raison, je ne me piquerais pas d'entasser dans +le mien la technologie complète des arts et métiers, les faunes, les +flores, la nomenclature chimique, etc., etc. Je me contenterais des +termes généraux qu'on est exposé à rencontrer dans les livres ou dans la +conversation; le surplus appartient aux vocabulaires spéciaux, et reste +en dehors de la langue proprement dite. + + [139] Un livre infiniment précieux serait un dictionnaire universel + des noms propres ramenés tous à des noms communs. Ce serait un + trésor pour la linguistique. + +Les proverbes sont dans le même cas: ils valent la peine d'être +recueillis à part. Je ne les voudrais pas exclure lorsqu'ils se +présenteraient naturellement et à propos; mais je fuirais la prétention +d'être complet sur ce point, d'autant qu'on ne l'est jamais. + +Il existe une quantité de proverbes niais, bas, ridicules, et peu +connus: «Il a mangé des oeufs de fourmis;--il est fait comme quatre +oeufs,» et bien d'autres que je trouve dans le _Complément_. Est-ce là +la langue française? La plupart des proverbes roulent sur une métaphore. +Je tiendrais avant tout à donner le sens propre de chaque mot, d'où +l'esprit descend de lui-même au sens figuré, parce qu'il n'y a rien de +plus naturel que les figures. Le sens propre, au contraire, n'existant +qu'en vertu d'une convention, c'est celui qu'il importe de déterminer et +de fixer. + +Ce principe admis retrancherait encore une foule de détails parasites. +J'ai déjà dit que l'article _Chien_ du _Dictionnaire de l'Académie_ +avait trois colonnes _in-quarto_; l'article _coeur_ en a cinq. +Évidemment, c'est trop: il y a du luxe. J'aurais voulu réduire ce +_chien_ des deux tiers, et encore j'y aurais observé que Racine, +l'industrieux Racine, comme l'appelle Voltaire, a su faire entrer +_chien_ dans le style de la tragédie: + + Les _chiens_ a qui son bras a livré Jézabel... + Dans son sang inhumain les _chiens_ désaltérés... + +Pour introduire cette remarque, je n'aurais pas hésité de supprimer: «Il +est fait à cela comme un chien à aller nu-tête!» En faveur de qui cette +citation? Il n'y a là aucune difficulté qui tienne à la langue; il n'y +en a d'aucune espèce. + +Il n'est que trop aisé d'enfler un livre ou un article. En toute chose, +le mérite est moins grand d'atteindre au nécessaire que de savoir s'y +tenir. Je vous remercie de m'expliquer ce que c'est que le chien d'un +pistolet; quant au chien savant, je vous en tiens quitte. + +Mettez le mot _cul_, puisqu'il est français; mais croyez-vous bien +nécessaire d'expliquer, même à un étranger, ce que c'est que _baiser le +cul à quelqu'un_, et le sens moral de ce précepte: _Il ne faut pas péter +plus haut que le cul_? N'est-ce pas ici le cas de dire, avec la comtesse +d'Escarbagnas: Cela s'explique assez de soi? Le _Dictionnaire de +l'Académie_ est trop riche de pareilles superfluités, qui sont les +immondices du langage. + +Passons aux définitions. L'Académie, qui a repoussé les étymologies, +admet les définitions, et pourtant elle semble professer à l'égard des +unes et des autres la même doctrine: qu'il faut ou n'en point donner, ou +les donner toutes. C'est une erreur; car comment et à quoi bon définir +la lumière, le feu, l'âme, le soleil? _etc._ Le premier tort de +pareilles définitions, c'est d'être inutiles; le second, d'être +inexactes ou trop naïves. Rien n'est plus difficile qu'une bonne +définition. Il ne faut donc pas s'y risquer légèrement; encore moins +doit-on s'y étendre au delà du nécessaire. L'Académie définit le +_coeur_: «Viscère qui est le principal organe de la circulation du sang, +et qui est situé dans la poitrine.» Cela suffisait; mais elle ajoute: +«Il consiste en un muscle creux, dont la forme est à peu près celle d'un +cône renversé, légèrement aplati de deux côtés, arrondi à la pointe, et +ovoïde à la base.» Cette description anatomique est de trop; ce n'était +point là sa place. Au contraire, à l'article _Moulin_, je vois _moulin à +vent_, _moulin à foulon_, sans aucune explication ni description. Les +étrangers qui n'ont pas de ces moulins dans leur pays, auraient été +peut-être aussi curieux de les connaître que d'apprendre la structure du +coeur. Il est vrai qu'on leur explique ce que c'est qu'un _moulin à +paroles_. + +Au mot _cul_ (pardon, lecteur), l'Académie française définit l'objet; +elle en donne même deux définitions à choisir. En bonne foi, n'est-ce +pas trop de deux? Passe encore pour le _coeur_. + +Voltaire, dans son projet, ne mentionne pas les définitions. Sans doute +il ne les eût pas rejetées absolument, comme aussi ne s'en fût-il pas +fait une loi. Il se fût réservé de juger l'opportunité. + +Quant à vouloir noter la prononciation, c'est une puérilité qui ne +soutient pas l'examen. En vertu de quelle règle y procéderez-vous? En +quoi _Kotizâcion_, _Bourguoignie_, _Èlelipece_, sont-ils plus exacts que +_Cotisation_, _Bourgogne_ et _Ellipse_? Convention pour convention, +j'aurai encore plutôt fait d'apprendre les valeurs de l'orthographe +publique, que d'étudier l'orthographe privée de M. Landais, qui ne me +dispensera point de l'autre. + +La critique est la qualité essentielle qui doit présider à la rédaction +d'un dictionnaire. Par quelle étrange fatalité a-t-on jusqu'ici commencé +toujours par l'exclure? + +L'opinion publique conserve au _Dictionnaire de l'Académie_ l'autorité +nominale dont il est en possession depuis si longtemps. C'est une +affaire d'habitude, une religion extérieure; car, dans l'usage, on +consulte plus souvent le _Dictionnaire de Boiste_. Un seul mortel a +triomphé de quarante immortels: Hercule et Diomède n'en ont pas tant +fait. Mais, malgré sa supériorité relative, le _Dictionnaire de Boiste_ +n'est pas encore le _Dictionnaire français_. Ce livre reste à faire. Il +faudra que ce soit un ouvrage d'érudition solide, claire et piquante; ne +péchant ni par le luxe ni par l'indigence; qui institue une comparaison +perpétuelle entre la vieille langue et la langue moderne, et relie entre +elles toutes les époques de notre littérature depuis son origine. Cet +inventaire judicieux de notre passé et de notre présent contiendrait en +germe notre avenir, et le placerait sous l'influence et les auspices de +tout ce que la France enfanta jamais d'hommes de génie. Ce serait un +service considérable rendu non-seulement à la patrie, mais à l'esprit +humain. L'Académie, dit-on, s'en occupe: puisse-t-elle y réussir mieux +que dans son premier travail! mais l'idée de le lui confier est +peut-être dans le projet de Voltaire l'unique point à réformer: + + Vivite felices, quibus est fortuna peracta. + + + + +INDEX. + + +A. + +_A_, s'élidait, 182-184. + +--de l'infinitif latin remplacé par _e_, en français, 208. + +--suivi de _l_, sonnait _au_, 54. + +--élidé, 118. + +--substitué à l'_e_ dans _guerre_, _pierre_, etc., 291, 292. + +ABBON, son témoignage sur la suppression de l'_s_, 40. + +_Abre_ et _mabre_, 22. + +ACADÉMIE, consacre le barbarisme _mie_, pour _amie_, 343;--et le +contre-sens de madame de Sévigné sur _chape-chute_, 344. + +--se trompe sur _faire à savoir_, 324. + +--ne se décide qu'après 160 ans à réformer l'orthographe vicieuse des +imparfaits, par l'orthographe dite de Voltaire, 305. + +--commet deux erreurs sur le mot _fonts_, _fonts baptismaux_, 382. + +--veut que _fort_ soit invariable dans _se faire fort_, ce qui ne +saurait se justifier, 370;--a omis le substantif masculin _fleur_, +379;--autorise _de la fleur d'orange_, et même _un bouquet de fleur +d'orange_, _Ibid._ + +--admet dans son Dictionnaire des définitions et des explications +inutiles ou fausses, 526, 527. + +--n'autorise _parmi_ qu'avec un pluriel indéfini: règle arbitraire, 411, +412, 413. + +--donne pour des négations les mots positifs _rien_, _aucun_, _jamais_, +_guère_, _personne_, 505. + +--contre-sens de l'Académie sur le mot _Houzé_, 498;--l'Académie +autorise l'emploi d'accents vicieux, 497. + +--semble déclarer que Molière, Pascal, la Fontaine, etc., ne parlaient +pas français, 508, 509;--repousse les expressions consacrées par les +chefs-d'oeuvre du XVIIe siècle et admet d'affreux néologismes, 509. + +--son erreur sur la _soupe_ et le _potage_, 492 à 495;--définit mal +_tirer de but en blanc_, 495;--et _vaisselle plate_, 496;--sa définition +d'un _pavé_, 497. + +--distingue _ou_ pris _dans un sens moral_, 405. + +--omet _sur peine de_..., 431; et autorise _sous le rapport de_, +néologisme détestable, 432. + +--(du Dictionnaire de l'), 492-528; _Lancepessade_ ne s'y trouve pas, +497. (Voy. _Dictionnaire_.) + +_Accents_, comment notés dans l'ancienne orthographe, 6. + +--vicieux chez les modernes, 175, 177, 178 et suiv. + +--autorisés par l'Académie, 497. + +_Accusatif latin_, a servi à former nos substantifs français, et non pas +le nominatif, 194. + +_Accusatifs latins_, contractés pour former des substantifs français, +502 (_note_). + +_Accuser réception d'une lettre_, locution créée par Balzac, 315. + +_Acte de naissance de chaque mot_, indispensable pour faire un bon +dictionnaire français, 308. + +ADAM, ADANES, ADENES, transformé en _Adenez_, 178. + +_Adenes_, auteur de _Berte aus grans piez_, 32, 33. + +_Adjectifs invariables en genre_, 226 et suiv.;--à quelles conditions, +228. + +_Adverbes_ ou _prépositions_ terminés par _s_ euphonique, 102. + +_Æ_, sonnait, par diérèse, _a-é_, 131. + +--sonnait _aï_ dans les premiers temps de la langue latine, 129. + +_Aé_, _âge_, par apocope d'_ætas_, 131. + +_Aga_, _agardez_, pour _regarde_, _regardez_, 225. + +_Age de quelques mots et de quelques locutions_, 308 à 320. + +--étymologie de ce mot, 310. + +_AI_, _a-i_, 132, 137. + +--en quelle occasion sonnait _â_, 148 et suiv. + +_Aïe_, 332;--_aïer_, aider, 332. + +_Aigre-doux_, créé par Baïf, 317. + +_Ail_, substantifs terminés par _ail_: _bail_, _corail_, _émail_, etc., +322, 323. + +_Ail_, _al_, _au_, _aulx_, 320 et suiv. + +_Aim (j')_, j'aime, 222. + +_Aimont (ils)_, 295. + +_Ain_, terminaison qui marque le cas régime dans les substantifs +féminins, selon M. Ampère, 255, 257;--exemples de cette même terminaison +au nominatif, _ibidem_. + +--cette terminaison marque le cas régime dans les noms féminins, selon +M. Ampère, 255 et suiv. + +_Ainsin_, 95. + +_Ainsis_, 97. + +_Aiue_, aide, 137, 332. + +_Ajussiane (l')_, c'est-à-dire _l'Égyzziane_ ou _l'Égyptienne_, 396. + +_Alches_ ou _alques_, 328. + +ALES, c'est ainsi qu'on prononçait le nom d'_Arles_, 455, 456. + +ALESCHANS, 456. + +ALES-LE-BLANC, ARLES-LE-BLANC, 456 (_note_). + +_Alesine_, c'est comme on devrait dire, et non pas _lésine_, 390, +391;--compagnie de l'_Alesine_, _ibidem_. + +_Alexandrins (vers)_, sont nécessairement partagés par la musique en +deux petits vers de six syllabes, 475. + +ALICHINO, étymologie proposée par un commentateur de Dante, 461 +(_note_). + +_Almarie_, armoire, 374. + +_Alquanz_, 328. + +_Alques_ ou _auques_, fait aussi l'office d'adverbe traduisant +_aliquantum_ ou _aliquando_, 328, 329. + +_Altération des finales pour le besoin de la rime_, 239, 240 et suiv. + +_Altisme_ (altissimus), 353. + +AMPÈRE (M. J. J.), son opinion sur le son primitif de l'_u_, 166, 168. + +--son opinion sur l'antiquité des formes _al_, _el_, _ol_, 59. + +--voit dans _amin_ le cas régime d'_ami_, 95. + +--son opinion sur l'_a_ latin traduit en _ai_, dans _aimer_, _pain_, +_main_, 148. + +--examen de son système sur les prétendues déclinaisons françaises, 251 +et suiv.;--explique par l'habitude l'_s_ ou le _t_ final ajouté aux +adverbes ou prépositions, 254;--repousse l'idée de l'_s_ euphonique, en +affirmant que la vieille langue ne craignait point l'hiatus, 255. + +--sa proposition sur les noms composés, comme _Fête-Dieu_, +_Ferté-Milon_, _Château-Thierry_, _etc._, combattue, 266 à 269;--son +argument tiré des noms composés par juxtaposition se retourne contre +lui, 268. + +--explique par la métamorphose des voyelles la formation des mots _âne_, +_arbre_, _utile_, 512 (_note_). + +_Amphore_, voy. _Hydrie_. + +_Anatolie (l')_, transformée en _la Natolie_, 397. + +ANDRIEU (saint), André, 178. + +_Aneme_, syncopé en _anme_, 20. + +--_anme_, âme (d'_animam_), 196. + +_Anglais_, peuple remarquable par l'esprit de vagabondage et +d'émigration; ne connaissent pas le mot _patrie_, qu'ils remplacent par +_contrée_, _country_, 417. + +_Angle_ (angelum), 197. + +_Ans-guarde_ ou _enguarde_ (avant-garde), 197. + +_Anspessade_, on doit dire _lancepessade_, 497. + +_Ante_ (angl., _aunt_), première forme de _tante_, 342. + +_AO_, par diérèse, 136-138. + +_AOI_, 324 et suiv. + +_Aoi_, _avoi_, 116. + +_Apocope_, 218. + +--selon M. J. J. Ampère, marque le cas régime, 269. + +APOLIN, syncope d'_Apollinem_, 195. + +_Apostrophe_, absurdité de l'apostrophe dans _grand'messe_, +_grand'route_, _etc._, 480. + +_Appelont, enmenont (ils)_, 295. + +_Appenser_, mal écrit _à penser_, 324. + +_Arbre_, formé par contraction d'_arborem_, 502 (_note_). + +_Ardene_, _Ardane_, 61. + +_Ardenois_, on prononçait _Adanois_, 396. + +_Ardre_ et _arder_, 207. + +_Argent sec_, expression du temps de saint Louis, 319. + +ARLEQUIN, son origine, ses métamorphoses, 451;--n'est point le +_Panniculus_ des mimes romains, 453;--son habit bariolé est moderne, +_Ibid._;--est vêtu de noir en Italie, _Ibid._;--nouvelle étymologie +qu'on propose de son nom, 454. + +--est le même que _Hellequin_, 454;--cité dans _la Divine comédie_, 461. + +--qualifié comte _van Hellequin_ dans un poëme flamand, 462. + +--son costume parodié de celui d'Hellequin, 466;--Arlequin est le +fantôme noir, et Pierrot, le fantôme blanc, 467;--doit avoir figuré dans +les processions dramatiques du roi René, 468;--Bergame n'est point sa +patrie, et l'Italie ne saurait fournir d'étymologie satisfaisante de son +nom, 468, 469. + +_Arlequins_, prêtres ainsi appelés par Pierre de Blois, 462. + +ARLES, son magnifique cimetière des _Champs Élysées_, ou _Elyscamps_, +455. + +ARLESCAMPS (les) ou _Allecans_, fantômes qui revenaient dans le +cimetière d'Arles, 460. + +ARLESCAMPS ou _Arleschamps_, 455 et suiv. Le labarum y apparaît à +Constantin, 456;--guerriers de Charlemagne qui y étaient enterrés, +457;--chanson d'Arlescamps, 458. + +_Arlichino_, l'Italie ne saurait donner d'étymologie satisfaisante de ce +nom, 469. (_Voy._ ALICHINO.) + +_Arpent_, mot employé dans _la chanson de Roland_, 309. + +_Article (déclinaison de l')_, 269;--invention savante et chimérique, +385-387;--la forme de son datif sing. _à le_, _à la_, _à li_, _à lo_, se +réduisant par l'élision à celle-ci, _al'_, a causé une confusion de +genres, 386. + +_Article_ redoublé dans le mot _lierre_ (_l'ière_, _hedra_), 200;--dans +_le lendemain_ (_l'endemain_), 199, 397. + +_Articulation des consonnes chez les modernes_, et conséquences du +système actuel, 277 et suiv. + +_As per se_, et non _percé_; as tout seul, 410. + +_Asi_ ou _arsi_, participe passé de _ardre_, 24. + +_Asne_, formé par contraction d'_asinum_, 502 (_note_). + +_Assavoir_, _assavourer_, _assécher_, 323. + +_Atapir (s')_, 312. + +_At-il, at_, 109, 110 et suiv. + +_AU_, _a-ü_, 132, 133, 135. + +AUBÉRÉE, s'introduit chez une jeune dame sous prétexte de demander la +charité, 240, 241. + +--son désespoir d'être obligée de payer trente sous, 212. + +_Aucun_, _alques_, 327;--contracté d'_aliquem_, ne peut être un mot +négatif, 504, 328. + +AUDAIN, au cas régime, 357;--au nominatif, _ibidem_. + +AUDE, au nominatif, 257;--au cas régime, _ibidem_. + +_AussiS_, 96. + +_Avec_, 330;--étymologie de ce mot, 331. + +_Avec z'un cuir_, 299. + +_Avenant_, invariable en genre; 229. + +_Avérai (j')_, futur primitif d'_avoir_, 210, 211. + +_Avidité_, créé par Ronsard, 317. + +_Avocats_, comparés à la mesnie Hellequin, 463, 464. + +_Avoi_, _à voi_, ou _away_, 327. + +_Avoient_, en trois syllabes, 137. + +_Avoir la haute main_, expression du XIe siècle, 311. + +_Avommes (nous)_, 293. + +_A'vous_, _sa'vous_, 225, 298. + +_Ay!_ exclamation, faisait toujours deux syllabes, et signifie +_secours!_ 333. + +_Aye_, son étymologie, 331. + +AYMES ou AYMON, servaient indifféremment pour le nominatif et pour le +cas régime, 265. + +AYMON (LES QUATRE FILS); leur nom prouve contre le système de M. Ampère, +265, 266. + +_Away_, mot anglais pris du français _aoi_ ou _avoi_, 324 et suiv. + + +B. + +_B_ final, 44. + +_Baal_, où le verbe actif requerrait _Baalim_, si le système de M. +Ampère était vrai, 387. + +_Baalim_, 259. + +_Bailler la cotte verte_, et non _baisser_, comme l'a imprimé le dernier +éditeur des _Contes de la Reine de Navarre_, 336, 337. + +_Baptismaux_, au féminin, 383. + +_Barbarie prétendue de l'ancien langage français_, 1. + +_Barboires_, masques à barbe d'étoffe, 466 (_et en note_). + +_Bargagne_ (angl., _bargain_), barguignage, action de marchander, +d'hésiter, 334. + +_Bargain_, mot anglais pris du vieux français _bargagne_, 333, 334. + +_Barguigner_, marchander, 333, 334. + +_Bataille d'Arlescamps_, 457. + +_Battant_, _tout battant neuf_, expression du XIe siècle, 310. + +_Beaugency_, _Bois-Gency_, 160. + +BEAUMARCHAIS, a pris dans le _Petit Jehan de Saintré_ ses personnages de +la comtesse Almaviva et de Chérubin, 369. + +--Juge bien le caractère mélancolique de l'air de Malbrou, 471. + +BEFFROY DE REGNY, auteur d'un mauvais poëme sur Malbrough, 471 (_note_). + +BEGONS ou BEGUES, au nominatif, 262, 263. + +BEGUES DE BELIN.--_Begues_ est au nominatif, 262. + +_Béjaune_, bec jaune, 44. + +BELLEAN, BELLIAM, BÉLIANT, sont au cas régime, selon M. Ampère, 258. + +_Ben_, bien, 154. + +_Béni_, _bénit_; _bénie_, _bénite_; origine de cette double forme, 479. + +BÉRAIN, avocat de Rouen, qui propose d'écrire par _ais_ les imparfaits +en _ois_, dès 1675, dix-neuf ans avant la naissance de Voltaire, 304. + +_Berbis_, brebis, 33. + +_Bergame_, passe à tort pour la patrie d'Arlequin, 468, 469. + +_Bergier_, _bregier_, 33. + +_Berlan_, brelan, 33. + +_Besoin_, _témoin_, se sont prononcés _beson_, _témon_, 162. + +_Bévu_, participe de _boire_, 144. + +BÈZE (Théodore de), atteste que, de son temps, on prononçait un _fan_ de +biche, et _faonner_, 140. + +--auteur d'un traité en latin sur la prononciation du français, 8;--son +témoignage sur la rapidité de la prononciation, 9, 10. + +--son témoignage sur le _t_ intercalaire, 107. + +--veut qu'on aspire l'_h_, 51;--témoigne qu'on prononçait _il ont_, _il +avaient_, sans _s_, 82;--se trompe sur l'origine des consonnes muettes, +87. + +--sur la liaison des mots en français, 42. + +--autorise _a'vous_, _sav'ous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_, +226;--blâme _aga_, pour _regarde_, ibid. + +--atteste que toute la France prononçait _hûreux_, 171. + +--son erreur sur la prétendue élision de l'_e_ dans _grand messe_, +230;--ne doit être écouté qu'avec circonspection, _Ibid._ + +--ne veut pas admettre l'orthographe _fesant_, parce qu'elle change le +spondée en ïambe, 305. + +_Blouque_, 34. + +_Boeuf_, _boeu_, 47. + +_Bois_ rimant à _dos_, 159, 160. + +_Bois-Gency_, _Bos-Gency_, _Beaugency_, 160. + +BONIFACE (M.), veut qu'on dise _quelque que_, 422;--proscrit _davantage +que_, 426. + +_Bonisme_ pour _bonissime_, 352. + +_Border_, broder, 36. + +BOUHOURS (le P.), critique injustement le mot _prosateur_, créé par +Ménage, 314. + +--rejette les mots _calvitie_, _obscénité_, et les locutions: _impatient +du joug..._, _bien mériter de..._, _il n'est pas donné de..._, 315. + +--attaque les mots nouveaux que MM. de Port-Royal s'efforçaient +d'introduire, 319. + +--rejette _insidieux_, 312. + +--prétend à tort qu'il n'y a point en français de superlatif en +_issime_, 351;--écrivain correct et élégant, autorise _davantage que_, +425. + +_Bouquet d'orange_, dans Corneille, 379. + +BRAMIDONE, femme du roi Marsile, monte à sa tour, 481, 482. + +_Bues_, boeufs, 173. + +_Burgrave_, mot qui manque au _Complément du Dictionnaire de +l'Académie_, 516. + +_Burlesque_, créé par Sarrazin, 318. + +_By_, employé chez les Anglais comme autrefois _par_ en France, _by +himself_; _tout seul_, _tout par lui_, 408. + + +C. + +_C_ final, 44;--adouci en _g_, 45. + +--ajouté, marque du cas régime, selon M. Ampère, 253. + +--transformé devant _t_, 45, 46;--final euphonique, 92;--employé par les +Romains, 127. + +--adouci en _g_ dans _grouiller_, comme dans _gras_, qui viennent de +l'italien _crollare_ et du latin _crassus_, 338. + +_Ca d'Antifé_, 64, 68. + +_Caiens_, _ça ens_, 389. + +_Calembour (bois de)_, paraît créé exprès par M. V. Hugo pour en faire +une cassette à l'électeur de Neubourg, 515. + +_Candelabre_, anciennement _candelarbre_, 23. + +_Care_ (esp., _cara_), tête, 395. + +_Cas régime_ ou _oblique_; ce que c'est, 251 (_note_);--caractères à +quoi on le reconnaît, selon M. Ampère, 251 à 257. + +--protée insaisissable, tel que le font M. Ampère et Fallot, 269. + +CATULLE a dit _unda camandri_, 39. + +_Cavalier_, _cavalièrement_, expression gasconne, introduite au XVIIe +siècle, 313. + +_Céans_, _ça ens_, 389, 390. + +_Celui_, au féminin, 384. + +_CH_ avait le son dur du _K_, 52 et suiv. + +--_chevauchent_ rimant avec _alques_, 328. + +--sonnait comme le _K_ dans _marche_, d'où la confusion entre +l'_Adane-marche_, la marche d'Ardene, et _le Danemark_, 397. + +_Chair._ Nos pères écrivaient sans _i_, _carn_, apocope de _carnem_, +150. + +_Chaires publiques_, nécessité d'en fonder où soient expliquées notre +vieille langue et notre vieille littérature, _Introd._, XXVII, +XXVIII;--nous en avons pour toutes les langues du monde, excepté pour la +nôtre, _Ibid._, XXXII. + +_Chanson de Malbrou_, inconnue du beau monde avant 1783, 470;--connue +dans tout l'univers, _Ibid._;--existait bien avant le duc de +Marlborough, 472;--comment on doit en écrire les vers, 476;--le refrain +ne compte pas, 476 (_note_). + +--le vers où se trouve le nom de _Malbrough_ est interpolé, +477;--maladresse des contrefacteurs, _Ibid._ + +_Chanson de Roland_, chantée à la bataille d'Hastings, en 1066, +325.--Age reculé de la copie d'Oxford, _Ibid._;--présente les caractères +d'une rédaction inachevée, 326. + +_Chanson de Roland_, aussi digne que l'Iliade ou l'Énéide d'être +publiquement expliquée, et plus intéressante pour nous, _Introd._, +XXXIII. + +_Chape-chute_, c'est _chape tombée_, 343. + +CHARASSIN et FERDINAND FRANÇOIS (MM.), auteurs d'un _Dictionnaire des +racines et dérivés_, 517. + +CHARLEMAGNE, sa douleur pendant la nuit qui suit la bataille de +Roncevaux, 119, 120;--accorde à Ganelon le jugement de Dieu, 121. + +--livre bataille aux Sarrasins dans le cimetière d'Arles, 457 et suiv. + +--s'évanouit en trouvant le cadavre de Roland, 446. + +CHARLES V de France, métamorphosé en Hellequin, 463, 464. + +_Charn_, chair, de _carnem_, 197. + +_Chef_, _ché_, 46, 47. + +_Chen_, chien, 154. + +_Cherisme_, 353. + +_Chien_, mot qui occupe trois colonnes du Dictionnaire de l'Académie, +525. + +_Chinois_ qui prétendrait juger nos grands poëtes, ne connaissant que la +langue écrite, _Introd._, XVII. + +_Choisy-le-Roi_, _Bar-le-Duc_, et composés semblables, ne renferment pas +de génitif, contre l'opinion de M. J. J. Ampère, 268. + +_Chol_, chou, 57. + +_Chouse_, _j'ouse_, prononciation du temps de François Ier et de Henri +III, 291. + +_Chute_, participe passé féminin de _choir_, 344. + +_Cicogne_ ou _cigoigne_, 161, 162. + +_Ciel_, s'est prononcé _cié_, 56. + +_Cimetière d'Arles_, appelé _Elyscamps_ ou _Arlescamps_, 455 et +suiv.;--bénit par Jésus-Christ en personne, 455;--les corps morts s'y +rendaient d'eux-mêmes par eau, 457;--fantômes qui y reviennent, +460;--cité par Dante, 461. + +_Cintième_, origine de cette mauvaise prononciation, 65. + +_Cit_, cité, 221. + +_Clergastes_, mauvais clercs, 374 (_note_). + +_Coeur_, ce mot remplit cinq colonnes du Dictionnaire de l'Académie, +525, 526. + +_Com_, _con_ (comme), uni à l'adjectif _grand_: _congrant_; ou à +l'adverbe _bien_: _combien_, 335. + +_Combattre (se) à_ ou _contre_ quelqu'un, 444. + +_Combien_, formé de deux racines françaises _com(me)_, _bien_, 334. + +_Comédie française (la)_ prononce mal certains monosyllabes, 69. + +--a supprimé les monosyllabes par sa manière de les prononcer, 283. + +_Commant (je)_, je recommande, 222. + +_Comment le faites-vous?_ ancienne formule française de salut que les +Anglais n'ont fait que traduire en saxon dans leur _how do you do_, 375. + +_Comparaison des deux systèmes de prononciation, l'ancien et le moderne, +par rapport à la poésie_, 284-287. + +_Comparatif en_ or, 349, 350. + +_Complément du Dictionnaire de l'Académie française_, 511;--_Complément_ +publié par MM. Didot, le meilleur, sans comparaison, de tous ceux qu'on +a tentés, 512, 517;--sur un plan trop vaste, 512, 513, 514, +515;--avantages et inconvénient de cette idée, 516. + +_Cons (je)_, je conte, 222. + +_Conseiller (se) à_, 223. + +_Consonne finale_, à quel mot appartient, 43;--de deux consonnes finales +laquelle se détache sur l'initiale suivante, 81, 82. + +_Consonne finale_ supprimée; marque du cas régime, selon M. Ampère, 253. + +--la mesure des vers exige qu'on la prononce, 282;--affectation à la +faire sonner raillée par Molière, 283. + +_Consonnes articulées à la moderne_, 277 et suiv. + +_Consonnes consécutives_, règle qui en gouverne la prononciation, 5. + +_Consonnes doubles_, initiales, 6;--médiantes, 8. + +_Consonnes euphoniques intercalaires_, 89;--l'abolition de ces consonnes +a bouleversé la physionomie du langage, _Ibid._;--les principales +consonnes finales euphoniques sont l'_s_ et le _t_, 91;--résumé du +système, 117;--sont un legs des Latins, 125. + +_Consonnes finales_ dans la chanson de Malbrou, 476. + +_Consonnes intercalaires_ dans le corps des mots; recherches dont elles +pourraient être l'objet, 346, 347. + +_Consonnes superflues_, leur rôle dans l'ancienne orthographe, 3. + +_Contraction_ malgré une syllabe intermédiaire, 213, 214 et suiv. + +_Contractions_, ne sont pas des licences poétiques, mais étaient aussi +employées en prose, 243. + +--marque du cas régime, selon M. Ampère, 255;--la non-contraction le +marque aussi, _Ibid._ + +--de l'accusatif latin pour former le substantif français, 502 (_note_). + +_Contralier_, forme primitive de _contrarier_, 374 (_note_). + +_Contrée_, remplace chez les Anglais le mot _patrie_, 417. + +_Convoi (le) du duc de Guise_, complainte de 1563, calquée sur la +chanson de Malbrou, 472, 473. + +CORNEILLE, fait _sanglier_, _bouclier_, de deux syllabes; pourquoi, 153. + +--a dit _des bouquets d'orange_, 379;--comment on peut l'en justifier, +380. + +_Corner_, _les oreilles me cornent_, expression usitée dès le XIe +siècle, 311. + +_Cors_, rimant à _genoux_, 66. + +_Cotte verte_, 336;--erreur d'un éditeur moderne de la reine de Navarre +sur _bailler la cotte verte_, _Ibid._ + +COUCY, le roman du _châtelain de Coucy_, une des oeuvres les plus +remarquables de la littérature du XIIIe siècle, 345. + +_Coulpe_, pr. coupe, 25. + +_Critique (la)_, est la première qualité requise dans un dictionnaire, +527. + +_Crouller_, est le même mot que _grouiller_, 337 et 338;--autrefois +verbe actif; l'Académie n'indique que le sens neutre, 338;--_la tête lui +grouille_, 339. + +CRUSCA (le Dictionnaire de la), recommandé comme un modèle par Voltaire, +518, 519. + +_Crûte_, participe passé féminin de _croître_, 344. + +_Cue_, queue, 173. + +_Cui_, _qui_, la prononciation les confondait; c'est pourquoi le premier +a disparu de l'écriture, 422 (_note_). + +_Cuider_ ou _quider_, se prononçait _kider_, 54. + +_Cure_, cuire, 169. + +_Curé_ dénoncé pour avoir enterré son âne en terre chrétienne, 223. + + +D. + +_D_ final euphonique, 92;--employé par les anciens Romains, 125, 126, +127. + +--supprimé, marque du cas régime, selon M. Ampère, _Ibid._ + +--ajouté, marque du cas régime, selon M. Ampère, 353. + +_D_ ou _T_ euphonique: vestiges dans la langue moderne, 339. + +_D_ intercalé dans _chiedent_ (tombent), 246. + +DAMAS-HINARD (M.), traducteur du _Romancero_, 484;--donne une des leçons +de la romance de Mambrou, 486. + +_Dame_, _damne_, _dame Dieu_, 347. + +_Damp_, le même mot que _dame_ (_dominum_), 348. + +_Danois_, Ogier _le Danois_ est par corruption pour Ogier l'_Adanois_, +c'est-à-dire de la Marche ou frontière d'Ardène, 397, 398;--étymologie +savante que donne de ce surnom M. Barrois, en recourant au celtique, +398, 399. + +_Danoise_, _hache danoise_, c'est-à-dire, _adanoise_ (ardennoise), du +pays de Liége, célèbre pour ses fabriques d'armes, 398. + +DANTE, a parlé du cimetière d'Arles et d'Arlequin, 460, 461. + +DANTON, son mot sur la patrie mis en style parlementaire du jour, 418. + +_D'aucuns_, 340. + +_Davantage que_, 425, 426;--dans Molière, 508. + +_De_, après le comparatif, 354, 355. + +_Débonnaire_, l'Académie consacre la faute d'y mettre un accent aigu, +175;--étymologie de ce mot, 176. + +_Débrutaliser_, créé par madame de Rambouillet, 318. + +_Déclinaisons françaises_, erreur des savants, 249. + +_Déclinaison de l'article_, n'existe pas plus que celle des substantifs, +383. + +_Dedans_, comment ce mot s'est formé, 93. + +--formé de _de-in_, avec deux lettres euphoniques, le _d_ intercalaire +et l's finale, 339, 340;--était jadis préposition, et en a tous les +droits, 340. + +_Définitions_, admises par l'Académie, 526. + +_Degrés de comparaison_, formés comme en latin, 349. + +_De par le roi_, expression du XIe siècle, 310. + +_Deputaire_, opposé à _débonnaire_, 176. + +_Des_, de les, 215. + +_Désagrément_, mot nouveau en 1675, 312. + +DESPERRIERS (Bonaventure), sa règle pour le _z_ final des pluriels, 76. + +--sa règle rimée par l'emploi de l'_s_ ou du _z_ à la fin des pluriels, +76. + +_Dessus_, _dessous_, employés au moyen âge comme prépositions, avec un +régime, 430. + +_Détails parasites_ dans les dictionnaires, 525, 526. + +_Deu_, _duesse_, _devesse_, et non _déesse_, 71. + +_Diable à quatre (faire le)_, 356. + +_Diableries_, 356;--les plus célèbres étaient celles de Saumur, +d'Angers, de Doué, de Mont-Morillon, 358. + +_Dialectes_, 250, 270 et suiv.;--on peut étudier sans eux la formation +du français, 272. (Voyez _Patois_.) + +_Dictionnaire des racines et dérivés_, par MM. Charassin et Ferd. +François, 517. + +_Dictionnaire de l'Académie_; il est impossible d'entendre avec son +secours Corneille, Molière, la Fontaine, ni Pascal, 510;--qu'a prétendu +l'Académie en le rédigeant? _Ibid._ (Voyez _Complément_.) + +--surchargé de détails inutiles, 498;--Furetière y reprend des exemples +grossiers, 498, 499. + +_Dictionnaire de l'Académie_, on n'y trouve pas _désattrister_, +_laidir_, _momon_, _fourbissime_, _à la malheure_, etc., 506, 507. + +_Dictionnaire de la langue moderne_, ce qu'il serait souhaitable d'y +trouver, 522, 523. + +_Dictionnaire des noms propres ramenés à des noms communs_, serait un +trésor pour la linguistique, 524 (_note_). + +_Dictionnaire à faire (plan d'un)_, 520 et suiv. + +_Dictionnaire français_, livre à faire, 528;--l'Académie ne doit point +s'en charger, _Ibid._ + +_Diérèse_ des participes en _eu_ aujourd'hui en _u_, comme _vu_, _bu_, +_reçu_, 32 (_note_). + +DIETZ (M.), ses travaux sur le vieux français, 249;--invente un système +de déclinaisons françaises, 250. + +_Diminutifs_, firent irruption dans la langue au XVIe siècle, 313. + +_Diphthongues_, cause de leur introduction et de leur multiplication, +146, 147. + +--y en avait-il en latin? 129, 130;--inconnues dans l'origine de la +langue française, _ibidem_;--diphthongues italiennes, 130. + +_Dis_, (jour), _midi_, _lundi_, 241. + +_Disner (se)_, 444. + +_Docteur (le) de la comédie italienne_, personnage bolonais, 469. + +_Documents inédits de l'Histoire de France_, collection sans unité, +pourrait être beaucoup plus utile, _Introd._, p. XX et suiv. + +_Does_, deux; erreur de Fallot, qui prend _does_ pour le féminin de +_deux_, en dialecte bourguignon, _Introd._, XIV. + +DOLET (Étienne), sa règle pour l'emploi de l'_s_ ou du _z_ à la fin des +pluriels, 76. + +_Dom_ des bénédictins, 348;--se retrouve dans beaucoup de noms de lieu, +_ibidem_. + +_Don_ des Espagnols, ne se met que devant le nom de baptême, 348. + +_Donras_, donneras, 213. + +_Dorenavant_, mal écrit avec un accent aigu, 175. + +_Dorer_, on a dit primitivement _orer_, 341. + +_Dormir (se)_, 444. + +_Drapeau_, 359. + +_Draps_, 358, 359. + +_Droit_, comment dérivé de _dexter_, 31. + +_Dru_, adverbialement, 361. + +_Du d'or_, 341. + +_Duel_, deuil, 173. + +_Dur_, _dru_, _rude_, 360 et 361. + +_Durandal_, épée de Roland; reliques enfermées dans sa poignée dorée, +341;--Roland à l'agonie lui fait ses adieux, 352. + +_Durement_, aimer ou pleurer durement, 360. + + +E. + +_E_, avait naturellement le son muet, 152;--se combinait avec l'_i_ pour +être accentué, _Ibid._ + +--suivi d'une _l_, sonnait _eu_, 54;--muet, finale primitive de la 1re +pers. sing. de l'imparfait de l'indicatif, 98. + +--suivi de _st_, se prononçait avec l'accent aigu, 71;--de même suivi +d'un _Z_, 75. + +--finales en _é_ fermé, prenaient un _t_ euphonique, 111. + +--finales en _e_ muet, prenaient un _t_ euphonique, 111, 112. + +_E_ muet final, supprimé dans les temps des verbes au singulier, 222. + +--muet, surabondant à l'hémistiche, ne comptait pas, 237, 238, 239. + +--accentué, ne s'élidait pas, 184;--muet, élidé au commencement d'un +mot, 184. + +--de l'infinitif latin remplacé par _i_, ou par _oi_ en français, 208. + +_Écrire comme l'on parle_; est-ce possible? _Introd._, VII, VIII, IX. + +_Écriture_, insuffisance de l'écriture à peindre les sons articulés de +la voix humaine, _Introd._, VI. + +--déterminer le rapport de l'écriture à la prononciation doit être le +premier soin de qui veut travailler utilement sur notre vieille langue, +_Introd._, XII. + +_Éditeurs des vieux textes_, les falsifient par les accents, 177 et +suiv. + +_Ei_, équivalant à l'_è_ ouvert, 158;--forme normande, selon Fallot, +_Ibid._ + +--par diérèse, _e-ï_, 141. + +_Ekevos_ ou _eykevos_ (_ecce vobis_), voici, 233. + +_Élégie_, créé par Baïf, 317. + +_Élision_, on élidait les cinq voyelles, 182 et suiv. + +--impossible admise par la _Grammaire des grammaires_, 229. + +--s'accomplissant malgré une consonne intermédiaire, 192. + +--d'une voyelle sur elle-même, 191, 192 + +_Ellipse de la négation_, a induit en erreur sur la valeur réelle et +toute positive de certains mots employés souvent à nier, 504, 505. + +_Élogner_, sans _i_, 161. + +_Élycamps_, 455. + +_Em_, _en_, sonnaient _an_, 60. + +_Emportement_, créé du temps de Bouhours, 315. + +_Emprunté_, dans le sens métaphorique, expression commune au XIIIe +siècle, 311. + +_En_, composé avec un verbe; on devrait dire _il s'est enallé_, comme +_il s'est envolé_, 237. + +_Enapeler_, 111, 112. + +_Endemain_ ou _l'endemain_, 199. + +--véritable forme du mot, et non pas _le lendemain_, 397. + +_Enfant_, cas régime d'_enfès_ (_sic_), selon M. Ampère, 269. + +_Enfes_, par apocope d'_enfant_, 179. + +_Engele_, ange, syncope d'_angelum_, 196. + +ENNIUS, supprime l'_s_ finale, 39. + +_Ennuyer_, _je m'ennuie_; la bonne locution est _il m'ennuie_, 429. + +_Ens_, 96. + +_Entonnois_, 296. + +_Épée dorée_, est pour _espeed orée_, 342. + +_Épervier_, _éprevier_, 35. + +_Épigramme_, créé par Baïf, 317. + +_Ere (j')_, imparfait du verbe _être_, tiré d'_eram_, 362. + +_Eret_ (_erat_), forme primitive de l'imparfait du verbe _être_, 209. + +_Erlenkoenig_, transformation d'_Herlekin_, 462. + +_Escrols_, _écreux_, chaussons de lisières, en Picardie, 174. + +_Esperites_, _espir_, 242. + +_Espir_, _esprit_, 34, 55. + +_Esserai (j')_, forme primitive du futur d'_être_, d'où la forme +actuelle _je serai_, 210. + +_Estant_, _en estant_, 362, 366. + +_Ester_ (_stare_), 362;--prononcé _être_, 366. + +_Esterai (j')_, futur de _ester_, 363, 364. + +_Estes-vous_ (voici), conjecture sur l'origine de cette forme bizarre, +233;--exemples, 234. + +_Estevenne_, _Estene_, _Esteve_, Étienne, 201. + +ESTIENNE (Henri), son avis sur la prononciation de l'_x_, 73. + +--son témoignage suspect en matière de philologie française, 230. + +--jugement sur ses _Dialogues du langage français italianisé_, 290. + +_Estore_, _estorer_, histoire, historier, 160;--erreur de Trévoux sur ce +mot, _Ibid._ + +_Estrie_, sorcière, 242. + +_Estu (j')_, _tu estus_, _il estud_, prétérit du verbe _être_, dérivé de +_steti_, 365, 366. + +_Esvous_, voici, souffrait la tmèse, 231, 233. + +_Être_, ses formes primitives, 361 et suiv. + +_Étude de l'ancienne langue_, quel en doit être le résultat, 275. + +_Étymologies_, Voltaire les voulait faire entrer dans le Dictionnaire de +l'Académie, 521;--l'Académie les rejette; sous quel prétexte, +521;--ridicules de _croup_ et de _spencer_, données par M. Napoléon +Landais, 522. + +_Eu_, par diérèse, _é-ü_, 143. + +--sonnait _u_, 171. + +--notations diverses de ce son, 172. + +_Euil_ final sonnait _eu_, 58, 59. + +_Euphonie_, a été avec la logique la principale régulatrice de +l'ancienne langue, 4;--loi d'euphonie transmise par les Grecs et les +Latins aux Français, 41;--a fait la fortune de la langue française au +moyen âge, 89. + +--nos aïeux y étaient plus attentifs que nous, 481. + +_Évertuer (s')_, employé dans _la chanson de Roland_, 309. + +_Évu_, participe passé d'_avoir_, 92, 116, 144. + +_Exactitude affectée de prononciation_, raillée par Molière, 283. + +_Exemples_ tirés des auteurs seraient très-utiles dans un dictionnaire +français, 523. + + +F. + +_F_ finale, 46. + +--marque du cas oblique, selon M. Ampère, 251, 252. + +_Faible_, anciennement _floible_, de _flebilis_, 31. + +_Faignant_, 371 à 373;--erreur de M. Crapelet sur ce mot, 372. + +_Faindre (se)_, 446. + +_Fainéant_, très-distinct de _faignant_, 373. + +_Faintise_, distinct de _fainéantise_, 373. + +_Faire_, se substituant à un verbe déjà exprimé qu'il faudrait répéter, +366 et suiv.;--conservé par les Anglais dans cet emploi, 368;--_le +faire_, _comment le faites-vous?_ 375 et 376. + +_Faire à savoir_, orthographe vicieuse adoptée par l'Académie, 324. + +_Faire fort (se)_, 369, 370. + +FALLOT, a supposé l'unité d'orthographe dans une époque où l'on ne +savait ce que c'était qu'orthographe, _Introd._, XIII;--s'est égaré sur +les pas d'Orell, _Ibid._, XV. + +--assigne jusqu'à vingt-cinq formes de l'article décliné, 383. + +--se trompe sur la distinction entre _chol_ et _chou_, 58;--s'imagine +que l'_s_ finale de _quatres_ est la marque d'une déclinaison, 106. + +--a signalé le _t_ final dans les substantifs en _é_ comme marque d'une +haute antiquité dans les manuscrits, 113. + +--signale l'orthographe par _ei_ comme une forme normande, 158. + +--prend _suer_ et _duel_ pour des formes de dialectes, 173; et +_Introd._, XIV. + +--idée de son travail, 250 + +--avait entrepris une tâche herculéenne, 270;--a renversé l'ordre +naturel des opérations, en cherchant les dialectes du français avant le +français, 271;--ne s'était pas fait une idée nette de ce qu'il entendait +par _dialectes_, 272;--n'a pas songé à déterminer les rapports de +l'écriture à la prononciation, 272; et _Introd._, XIV. + +--Incertitude des caractères de ses dialectes, 272. + +_Fauxbourg_, la véritable et primitive orthographe est _forsbourg_, 23. + +_Favoriser à..._, _prier ou supplier à..._ Exemples de ce latinisme, +165. + +_Feindre_, _feignant_, 371;--_se feindre_, 373. (Voy. _Faindre_, +_faignant_.) + +_Feint_, _feignant_, 206 (_note_). + +_Féis (je)_, (_feci_), 142. + +--prétérit de _fere_, qu'il est impossible de tirer de _faire_, 305. + +_Féliciter_, créé par Balzac, 318. + +_Femme_, _fan-me_ et _fame_, 21. + +_Fere_, orthographe primitive et la véritable du verbe _faire_, 305. + +_Ferai_, _ferais (je)_, prouvent, avec la prétérit _je féis_, que la +bonne et primitive orthographe est _fere_, 305. + +_Ferté_, de _firmitas_, _freté_, 37. + +_Ferté_ ou _freté_, 201. + +_Fesant_, c'est la bonne orthographe, et non _faisant_, 305;--condamné +par Th. de Bèze, approuvé par Ménage, _Ibid._ + +_Festival_, 374. + +_Fierte_, _fêtre_, de _feretrum_, 35. + +_Fils_, ancienne prononciation de ce mot, 279;--prononciation moderne, +283, 284. + +_Finale des pluriels_, 77;--exclut le _t_, 80. + +--en _ain_, marque du cas régime dans les noms féminins, selon M. +Ampère, 255, 256. + +_Fiz_ (_fixi_), 364. + +_Fizer_, _frise_, 34. + +FLAGY (Jean de), compose au XIIe siècle, ou du moins termine le roman de +_Garin_, 84. + +_Flepes_, _aller à flepes_, _efflepé_, 30. + +FLEURANT (M.), nom d'un apothicaire dans Molière, 378. + +_Fleur (le)_, 378;--omis par l'Académie, 379. + +_Fleur d'orange_, c'est comme il faut dire, et non _fleur d'oranger_, +376. + +_Fleur de coin_, autrement _le flou_, 382. + +_Fleur d'oranger_, on ne s'est avisé qu'au XIXe siècle de vouloir le +substituer à _fleur d'orange_, 378;--Rabelais a dit _fleurs +d'orangiers_; en quel sens, 379. + +_Fleurer_, exhaler une odeur bonne ou mauvaise. M. Fr. Wey prétend mal à +propos, contre l'Académie, restreindre le sens de ce verbe, 380. + +_Fliche_, _flèche de lard_, 242. + +_Flou_, ancienne prononciation de _fleur_ (_flur_), 381;--_peindre +flou_, _pinceau flou_, _Ibid._;--double emploi dans la Bruyère au sujet +de ce mot, 382. + +_Flouet_, de _flou_, 381, 382. + +_Font_, _fontaine_, 218, 219. + +--substantif féminin, abrégé de _fontaine_, 382. + +_For l'évêque_, ou _four l'évêque_, 66. + +_Forfaire (se)_, 446. + +_Forment_, fortement, 204. + +_Fort_, invariable en genre, 227. + +--invariable, selon l'Académie, dans _se faire fort_; cette opinion +combattue, 370, 371. + +_Fourbissime_, 507. + +_Fourmis_, 97. + +_Frai (je)_, le _livre des Rois_ n'emploie que cette forme contractée, +305. + +_Français (vieux)_. Voy. _Langue_. + +_France du moyen âge_, était le foyer d'où la lumière rayonnait sur +l'Europe civilisée, _Introd._, XXIX. + +FRANÇOIS Ier, donnait l'exemple d'_italianiser_, et toute sa cour le +suivait, 291. + +_Fransoués (les)_, _les Francés_, les Français, 297, 301. + +_Fremer_, _fremi_, ancienne prononciation de _fermer_, _fourmi_, 30, 31. + +_Freté_, _ferté_, fermeté, du latin _firmitas_, _forteresse_, 37, 201. + +FURETIÈRE, raille l'Académie sur sa définition de l'oreille, 497. + +--blâme qu'il jette sur le Dictionnaire de l'Académie, 498, 499. + +_Fus (je)_, primitivement _je fui_ ou _je fuid_, 365. + +_Futurs syncopés_, 210 et suiv.;--forme primitive du futur, +_Ibid._;--les deux formes usitées concurremment, 211, 212. + +_Futur_ du verbe _être_, _j'esterai_, _j'esserai_, _je serai_, 363 et +suiv. + +_Fuvit_, pour _fuit_, dans Ennius, 39, 115. + + +G. + +_G_ final, 48;--s'efface devant le _d_, 49;--durci en _c_, 45. + +GABRIEUS (saint), 178. + +GANELON, trahit les Français à Roncevaux, 118, 119;--condamné par le +jugement de Dieu en la personne de Pinabel, son chevalier, 122. + +_Garçon_, M. Ampère veut que ce soit un cas oblique de _gars_, 263;--est +au nominatif, 264;--augmentatif de _gars_, emportait un sens +défavorable, 264. + +--signifiait un _laquais_, un _écuyer_, 443. + +GARIN, si c'est un cas régime, 259. + +_Gars_, avait un sens différent de celui de _garçon_, 263, 264;--le +féminin, devenu une grossière injure, n'était jadis que la traduction de +_puella_, 265. + +_Gas_, _gâçon_, 23. + +_Gerra_, _gésira_, 213. + +_Gésir (se)_, 444. + +_GN_, sonnait simplement _N_, 11. + +_Grammaire_, se prononçait _grand-mère_, 20. + +--_des grammaires_ (la), admet une élision impossible là où il n'y a +qu'un archaïsme, 229. + +--donne comme des mots négatifs, _rien_, _aucun_, _jamais_, _guères_, +_personne_, 505. + +_Grammaire française d'après les écrits de M. Victor Hugo_, par M. LOUIS +DIREY, 516. + +_Grammairiens_, ne voient jamais que la langue écrite, et ne tiennent +nul compte de la langue parlée, 87. + +--de profession, n'ont qu'un seul procédé, et quel, 426, 427. + +_Grammairiens_ (ou soi-disant tels), leur insolence envers les grands +écrivains; sont une cause de la décadence du français, _Introd._, XXXI. + +_Gramment_, 203. + +GRAMMONT, se prononce _Grand-mont_, 21. + +_Grand_, invariable en genre, 228;--variable quand il suit le substantif +ou qu'il en est séparé, 228. + +_Grand messe_, _grand route_, _grand faim_, 226, 229. + +_Grandisme_, pour _grandissime_, 352. + +_Grandissime_, 354. + +_Grandson_, grand sommet, 221. + +_Grasseyement_, 22;--_melle_, _paller_, _Challot_, 27. + +_Grecs_, nous ont transmis par les Latins une loi d'euphonie, +41;--employaient l'_n_ finale euphonique additionnelle, 95. + +_Greignour_, comparatif de _grand_, 349, 350. + +GRINGOIRE (Pierre), 393;--a travaillé au _Mystère de la Passion_, +_Ibid._ (_note_). + +_Grouiller_, 337. + +_Gry_ ([Grec: gry]), une rognure d'ongle, servait en grec de terme de +négation, 500. + +_Guastine_ ou wastine, 195. + +_Guères_, c'est-à-dire _beaucoup_, mot positif, 505. + +--Ménage le dérive d'_avarus_, et M. Ampère de l'allemand _gar_, 506 +(_note_). + +GUESSARD (M.), a relevé, d'après M. Ampère, dix-huit formes du cas +régime, et n'a pas tout compté, 269. + +_Guet appens_ ou _appensé_, et non _guet-à-pens_, 324. + +GUICHARD (M.), son édition du _Petit Jehan de Saintré_ est la seule +qu'on puisse lire désormais, 370. + +GUILLAUME D'ORANGE, oncle ou frère de Vivien, 459 (_note_);--son +discours à son cheval, 458;--confesse Vivien à l'agonie, et lui donne du +pain bénit, 459. + +GUISE (le duc de), complainte dont sa mort est le sujet, 472. + +GUYENNE, mot corrompu pour _Aquitaine_, 150. + + +H. + +_H_, servait à marquer la diérèse, 49;--aspirée, inconnue dans les mots +dérivés du latin, 49 et suiv.;--aspirée dans _haine_, _honte_, etc., 52. + +_Haltisme_, 353. + +_Harer les chiens_, 395. + +_Havet de cuisine_, 357. + +_Haz (je)_, _je faz_, forme primitive de _je hais_, _je fais_, 148, 149. + +_Héberger_, _hébreger_, 33. + +HELLEQUIN, 141. + +HELLEQUIN, nom formé d'_Élicamps_, 460. + +--devient le fantôme de Charles V, 462. + +--devient le nom commun des revenants, 462. + +_Hellequinade_, description d'une hellequinade dans le roman de +_Fauvel_, 465, 466. + +_Hellequines_, 466. + +HÉLOÏSE, son vrai nom est _Hélouis_, 165. + +_Hémistiche_, avait jadis tous les priviléges d'une fin de vers, 237, +238, 239. + +--règle de l'hémistiche dans la versification du moyen âge, 474. + +_Her_, _hersoir_, hier, hier soir, 155. + +_Heuse_, _houser_, _houseau_, 181. + +_Hiatus_, introduit dans la poésie de la seconde époque par l'oubli des +usages de la première, 247;--proscrit de nouveau sous Louis XIII, 248. + +--nos vers modernes en sont remplis, grâce à la prononciation, 286, +287;--il y en a de très-doux et de très-musicaux, 288;--absurdité de la +règle qui les proscrit tous indistinctement, _Ibid._ + +--n'existait ni en vers ni en prose dans le langage du moyen âge, 477 et +suiv. + +_Hilum_, le point noir empreint sur le pois chiche, 499. + +_Historiaus_, _Bible historiaus_, 160. + +HOMÈRE, fait la voyelle brève devant _st_, _sk_, 39. + +_Hôtel de Rambouillet_, là se tenaient les bureaux de l'administration +de la grammaire française, 318. + +_Housé_, vieux mot qui signifie _botté_; l'Académie le traduit mal par +_crotté_, 498. + +_How do you do_, formule de salut traduite littéralement du français, +375. + +HUEDES, EUDE, 173. + +HUES, HUEDES, au nominatif, 261, 262;--à l'accusatif, 262. + +HUGO (M.), sa distinction subtile et chimérique entre _métal_ et +_métail_, 322. + +--affecte de parler toutes les langues, 515;--grammaire française +publiée d'après ses oeuvres, 516. + +_Huguenots_ (les), font une complainte sur le convoi du duc de Guise +(1563), 472. + +_Huis_, sonnait _hus_, 170. + +_Huit_ et _uit_, 50. + +_Hulleu_, _hurleur_, _rue de Hulleu_, 28. + +HUON DE BORDEAUX: M. Ampère prétend que _Huon_ est au génitif comme +_Ciceronis_, 260, 268;--exemples de _Huon_ au nominatif, 260, 261, +262;--au cas régime, _ibidem_. + +_Hûreux_, 171. + +_Hydrie_, mauvaise plaisanterie du jésuite Bouhours sur _hydrie_ et +_amphore_, 318. + + +I. + +_I_ élidé, 114, 186, 187. + +--ajouté à une voyelle, sert à en modifier l'accent, 147 à 160. + +--long de l'infinitif latin conservé en français, 208. + +--des mots latins changé en _e_ français, 208;--moyen de reconnaître les +mots formés à une bonne époque, _Ibid._ + +_Ie_, équivalent à _e_ simple, 154, 155;--sert à noter la terminaison +des participes passés en _é_, 155, 156. + +--note la terminaison des substantifs aujourd'hui en _é_, 156, 157. + +--au milieu d'un mot sonnait _é_, 153, 154, 155. + +_Ier_, finales en _ier_, 152, 153. + +_Ierre_ ou _yerre_, vraie forme du mot lierre, 200. + +_Il_, pronom de la 3e personne, ne changeait jamais de forme, 388;--nous +l'avons mal à propos remplacé par la forme du datif _lui_, 388. + +_Il_, _li_, sont les deux moitiés de _ille_, 383. + +_Il a_, pour _il y a_, l'_y_ élidé, 185, 186. + +_Illec_, vient du latin _illuc_, 388, 389. + +_Impardonnable_, créé par Segrais, 318. + +_Imparfait en_ oi, 99. + +--de l'indicatif. La forme en usage est syncopée, 208, 210;--forme +primitive de l'imparfait calquée sur le latin, 209. + +--du verbe _être_, se tirait d'abord des deux imparfaits _eram_ et +_stabam_; aujourd'hui dérive tout entier de _stabam_, 362. + +_Impatient du joug_, 315. + +_Importer_: _je m'importe_ aussi légitime que _je me souviens_, quant à +la logique, 429. + +_Improbation_, _immodération_, _infatuation_, nés au XVIIe siècle, 313. + +_In_, _inter_, étaient, traduits par _en_, _entre_;--conservés sous la +forme latine comme dans _instruire_, _interdire_, témoignent de la +formation moderne des mots, 208. + +_Index_; on ne fera un bon dictionnaire qu'à l'aide des _index_, 520, +521;--indispensables dans la collection des Documents inédits de +l'histoire de France, _Introd._, XX, XXV, XXVI. + +_Infinitifs terminés en_ er, ir, 41, 42. + +_Infinitifs à double finale en_ re _et en_ er, 207. + +_Infinitifs syncopés_, 204, 205 et suiv. + +_Infinitifs en_ ir _et en_ oir, 207. + +_Influence italienne dès le temps de S. Louis_, 356. + +_Insidieux_, mot fait par Malherbe, 312. + +_Interjection (l')_, réhabilitée et qualifiée _oiseau-mouche du langage_ +dans une grammaire dédiée à M. Victor Hugo, 516. + +_Intolérance_, _inexpérimenté_, _indévot_, _irréligieux_, +_impardonnable_, introduits au XVIIIe siècle, 316. + + +J. + +_J'ais_, 98. + +_Jamais_, souffrait la tmèse, 231, 232. + +--c'est-à-dire, _quelquefois_, mot tout positif, 505. + +_Jardin des olives_, M. F. Wey veut qu'on dise _Jardin des oliviers_; à +tort, et pourquoi, 379. + +_J'avons_, 291. + +JEAN DE MEUNG, surnommé _le père et inventeur de l'éloquence_; ami de +Dante; ses oeuvres en prose, _Introd._, XXIV, XXV. + +_Jérusalem_, _Jérusalan_, 62. + +_Jes_, je les, 214. + +_Je sommes_, 290. + +_Jésuites_, l'abrégé de leur histoire déplacée dans un dictionnaire, +523. + +_Joene_, _joenesse_, 174. + +JOYEUSE, épée de Charlemagne, avait le poignée dorée et ciselée; origine +de son nom, 341. + +JUIFS, _juis_, 47. + +_June_, _juner_; jeûne, jeûner, 171. + +_Jussienne (rue de la)_, c'est rue de (Ste.-Marie) _l'Égyptienne_, 396. + + +K. + +_K_ initial, 52. + +KARLES ou KARLON, formes du cas régime aussi bien que du nominatif, 265. + +_K'es_, _ki's_, qui les, 216, 218. + + +L. + +_L_ finale, 54;--après les voyelles _a_, _e_, _o_, 54, 55 et +suiv.;--finale euphonique, 93. + +--pénultième: ses droits paraissent à jamais prescrits dans le mot +_fils_ (_filius_), 279. + +--supprimée, marque du cas régime; selon M. Ampère, 253. + +_L_, _M_ et _N_ redoublées, 18. + +_La_, forme du féminin employée concurremment avec _le_, 386. + +LA BRUYÈRE, a nommé mal à propos, comme choses distinctes, _le flou_ et +_la fleur de coin_, 382. + +LA FONTAINE, met une _s_ euphonique à _fourmi_, à l'imitation des +anciens, 97;--supprime, par archaïsme, l'_s_ finale des premières +personnes, 99. + +--ses prétentions à la noblesse, 15. + +_Laiens_, _la ens_, 389. + +LANDAIS (M. Napoléon), son Dictionnaire, 511, 512;--ses injures contre +l'Université, 512 (_note_). + +--son Dictionnaire renferme cent quarante mille mots prétendus français; +c'est douze mille de plus que le Dictionnaire de l'Académie, 518. + +--prétend noter la prononciation exactement par son orthographe +particulière, 527. + +_Langage du peuple_, conserve aujourd'hui les vestiges de notre ancienne +langue, _Introd._, XVI. + +_Langage_ (_étude du vieux_), sera utile pour le langage moderne, +_Introd._, XXX, XXXI;--comment aller du langage à l'écriture, _Ibid._, +XVI. + +_Langue française_, fondée avec une logique admirable, et défaite au +hasard, _Introd._, XIX. + +--ses trois périodes, 448;--entraves dont on l'a chargée sous prétexte +de progrès; 421 et 422; 424. + +--n'a point fait de progrès par rapport à l'euphonie, 481. + +_Langue (notre vieille)_, méprisée par Voltaire sur la foi de l'empereur +Julien, _Introd._, X, XI;--il nous faut l'étudier, _Ibid._, XII;--ce +n'est qu'en la possédant qu'on possédera la langue moderne, _Ibid._, +XXXII;--nous les jugeons par les règles modernes, _Ibid._, +XVIII;--réclame d'être enseignée dans des chaires publiques, _Ibid._, +XXII;--était déjà au moyen âge la langue universelle, indispensable, +_Ibid._, XXIX;--témoignage en sa faveur, _Ibid._, XXX. + +LA RUE (l'abbé de), son opinion sur la place de la rime au milieu du +vers, 476. + +LAZARON, Lazare, 259. + +_Le_, aussi féminin que _li_ et _la_, 385, 386. + +_Léans_, _la ens_, 389, 390. + +LEBEUF (l'abbé), étymologie qu'il propose du nom de la rue _du +Grand-Hurleur_, 29. + +_Lendemain_, mot qui renferme son article, 199. + +--mot vicieux; la vraie forme est _endemain_, _l'endemain_, et non, avec +deux articles, _le lendemain_, 397. + +_Lequel_, mot très-rare chez Molière, 403. + +_Lere_, lire, 243. + +LEROUX DE LINCY (M.), son édition des _Cent Nouvelles_ citée, 307. + +_Lerrai (je)_, je laisserai, 213. + +_Les_, forme constante de l'accusatif pluriel; 336. + +--commun aux deux genres, 385;--marquait exclusivement l'accusatif +pluriel, le nominatif étant _li_, 387. + +_Lésine_, _alesine_, 390, 391. + +_Li_, nominatif pluriel de l'article, distinct de l'accusatif _les_, +336. + +--au féminin aussi bien qu'au masculin, 383, 384, 385;--forme du +nominatif pluriel, l'accusatif était _les_, 387. + +_Li_, prononciation populaire de _lui_, 297. + +_Liaison_; la plus douce est celle qui se fait sur une liquide, 279. + +_Liberté_, on prononçait _libreté_, comme de _liberum_, libre, 37. + +_Libertin_, synonyme d'_esprit fort_, _indévot_, 316;--le sens primitif +était favorable, 317. + +_Libreté_, 37. + +_Lie_, sonnait _lé_, et _lie_, 176, 177. + +_Lierre_, mot qui renferme son article, 200. + +_Lieu_, rimant à _nului_, 172. + +_Lin_, par apocope, _lignage_, 221. + +_Linge_, primitivement adjectif, 358. + +_Liperquam (faire du)_, 415. + +_Liquide_ transformée ou transposée, 26. + +--substituée à l'autre dans _almarie_, _armoire_;--_contralier_, +_contrarier_, 374 (_note_). + +_Liquides supprimées_, 22. + +_Lo_, aussi masculin que _li_, 386. + +_Loherain_, _Loheraine_, comment doivent se prononcer, 49. + +LOUIS, ne prend un _u_ que depuis Louis XIII, 166. + +_Loyaument_, 203. + +LUCRÈCE, ne tient pas compte de l'_s_, 39, 40. + +_LuiS_, lui, devant une voyelle, 96. + +_Lut_, _lute_, participe passé de _lire_, 113, 112, 345. + + +M. + +_M_ et _N_ finales, 59;--redoublées au milieu d'un mot, étaient +réparties entre les deux syllabes adjacentes 20. + +_M_ finale, marque du cas régime, selon M. Ampère, 258. + +--figurative de la première personne du pluriel dans les verbes, 293. + +MACCUS, personnage osque, le même que Polichinelle, 451, 452. + +MADELAINE (la), tirade élégante qu'elle récite dans le _Mystère de la +Passion_, 393. + +MAIGRET, cité par rapport au _b_ et à l'_f_ muets, 11. + +--atteste que l'_a_, de son temps, ne sonnait déjà plus dans _saouler_, +140. + +_Main (je)_, je mène, 222. + +_Main_, syncope de _matin_, 198. + +_Mais_, _ma-ïs_, 137. + +_Maise_, syncope pour _mauvaise_, 202, 244. + +MALBROU, est-il Anglais? est-ce un héros moderne? 470 et suiv.;--sa +vogue prodigieuse, 471. + +--_s'en vat en guerre_, ce _t_ justifié, 479. + +MALBROU (chanson de), 106; justifiée, 109. + +--ineptie des couplets ajoutés au fragment ancien, 482, 483;--qui en est +le héros? 483;--paraît se retrouver dans le romancero général de Duran, +484. + +--est probablement un fragment de quelque chanson de geste, 490. + +--l'air de Malbrou d'origine arabe, 487, 488, 489;--ne se retrouve à +aucune des chansons dont Marlborough a été le sujet, 489 (_note_). + +MALHERBE, fait réformer l'orthographe du nom propre _Loys_, 163. + +--prétendait apprendre tout son français des gens du port, _Introd._, +XVI. + +_Malheure (à la)_, 507. + +MAMBROU. Romance espagnole de Mambrou, 484, 485;--courait défigurée +parmi le peuple, 486;--témoignage sur Mambrou ou Mambrun 487;--était +peut-être un croisé français, 488. + +MAMBRUN ou MAMBROU, 487. + +_Mameluc_, _mamelu_, 45. + +_Manoeuvrer_ ou _manouvrer_, employé dans la _chanson de Roland_, 309. + +MARGUERITE, reine de Navarre, n'aspirait point l'_h_ de _haut_, +_hautesse_, 51. + +MARIE-ANTOINETTE, met en vogue la chanson de Malbrou, 471. + +MARLBOROUGH (le duc de Curchill de), mort à soixante-douze ans dans son +lit, ne peut être le héros de la chanson de Malbrou, 482, +489;--chansonné en France, 489 (_note_). + +MAROT, élide encore l'_a_, 183. + +--ignorant dans la vieille langue, gâte le _roman de la Rose_ en +prétendant le rajeunir, 247. + +MARTHE, son couplet rempli d'élégance dans le _Mystère de la Passion_, +394, 395. + +MARTINE, justifiée de _pas_ mis avec _rien_, par Molière lui-même, 502, +503, 504. + +_Martre_, syncope de _Martyrem_, 201. + +_Masques de la comédie italienne_, ont été l'objet de recherches +superficielles, 468. + +_Matin_, de _matutine_, par syncope, 199. + +_Mecine_, médecine, 200. + +_Mecredi_, bonne prononciation, et non _mercredi_, 25. + +MEIGRET ou MEYGRET. _Voy._ MAIGRET. + +_Méisme_, en trois syllabes, syncope de _medesimo_, 103, 142, 201. + +_Mellor_ (_melior_), 350. + +_Mellusine_, mère Lusine ou des Lusignan, 29. + +_Membré_ ou _membru_, épithète fréquente des héros du moyen âge, 488. + +_Même_, adjectif on adverbe; distinction chimérique: il est toujours +adverbe, 103. + +MEN, mien, 154. + +MÉNAGE, veut qu'on prononce _un anneau_ pour _un agneau_, 15. + +--son opinion sur le mot _éprevier_, 36;--sur _for l'évêque_, 67;--son +avis sur l'origine de l'_x_ final des pluriels, 75. + +--veut qu'on dise l'Ile de _Cypre_ et poudre de _Chypre_, 134;--dérive +_Pandore_ de _mandore_, 135;--discute si l'on doit dire _aigu_ ou _agu_, +151. + +--veut qu'on écrive _cicogne_ sans _i_, et _roignons_ avec un _i_, 162. + +--admet _fesant_ et non _faisant_, parce que c'est la prononciation du +peuple parisien, 305;--admet par la même raison _nentilles_ et de la +_castonnade_, 306. + +--veut qu'on prononce _pié à terre_, et qu'on écrive _à tor et à +travers_, 278. + +--son étymologie ridicule d'_Arlequin_, 453;--loué comme versé +profondément dans les origines de notre langue, 453. + +--dérive _trou_ (de chou) de _thyrsus_, 436. + +_Menour_, comparatif de _petit_, 349. + +_Menut_ (menu), 346. + +_Mer_, rimait à _aimer_ très-exactement, 68. + +_Merlan_, _mellan_, 28. + +_Mesme_ et _mesmes_, 100, 101 et suiv. + +_Mesnie Hellequin_, citée dans Raoul de Presles, Pierre de Blois, +Guillaume de Paris, 461, 462. + +--son apparition à Richard sans Peur, 463, 464;--son nom passe en +proverbe injurieux, 464, 465. + +_Mestier_, de _ministerium_, 201. + +_Métail_, 320 et suiv. + +_Mi_, milieu, 218. + +--abrév. de _milieu_, 411;--exemples de _mi_, 411, 412. + +MICHEL (Jean), désigné par Lacroix du Maine comme l'auteur du _Mystère +de la Passion_, ce qui ne peut être, 393 (_note_). + +MICHIEUS (saint), 178. + +_Mie_, forme une négation composée avec _ne_, 500. + +--pour _amie_, mot créé par une erreur d'orthographe, 343. + +_Milites Hellequini_, 461, 462. + +MOLIÈRE, le mot _auquel_ ne se rencontre que deux fois à peine dans ses +oeuvres, il se sert de _où_, 403. + +--emploie _parmi_, contrairement à la règle de l'Académie, 413. + +--a mis souvent _pas_ avec _rien_, 503. + +--emploie _dedans_, _dessus_, _davantage_, comme adverbes et comme +prépositions, 507, 508. + +_Momon_, jouer, porter un momon, 507. + +MOMORENCY, 60. + +_Mont_, _mo_, 59. + +MONTAIGNE, doit se prononcer sans _i_, aussi bien que _Champaigne_, 152. + +--cité, 106, 107. + +MOREVEL, MAUREVEL, 59, 60. + +_Mosieu_, 59. + +_Mots_, combien notre langue en contient-elle? 517. + +MOULINEAUX-SUR-SEINE, château de Richard sans Peur, 463. + +_Mourir_, verbe actif, 446;--_se mourir_, _Ibid._ + +_Moustier_, de _monasterium_, 201. + +_Multiplicité des formes écrites_, quelle en est la cause, _Introd._, +XIII;--on ne peut en conclure la multiplicité des formes parlées, +_Ibid._, XV. + +_Multitudine_, 195. + +_Mutisme complet des consonnes finales démontré par les rimes_, 82, 83, +84, 85, 86, 87. + +_Mystères_, 392, 495;--le _Mystère de la Passion_ connu dès 1402; +retouché successivement: Gringoire y a travaillé, 393 +(_note_);--exemples de la versification d'un mystère, 393, 394, 395. + + +N. + +_N_ finale euphonique, 95. + +--ajoutée à la fin d'un mot, marque du cas régime, selon M. Ampère, 253. + +--caractérise la 3e pers. du pluriel dans les verbes, 294. + +_Négation_, ellipse de la négation. (Voy. _Ellipse_.) + +_Négations_, rareté des mots qui servent exclusivement à nier, 499;--en +grec, en latin, en français, 499, 500. + +_Nen o ne non_, ni oui ni non, 95. + +_Nenni_, véritable prononciation de ce mot, 21;--_nennil_, 93. + +_Nes_, ne les, 214, 215. + +_Nihil_, négation artificielle composée de _ne_ et de _hilum_, 499, 500. + +NINIVEN, 259. + +NODIER, partage l'erreur de Voltaire sur la barbarie prétendue de +l'ancien langage, 2;--jugé comme linguiste, 3. + +--et son école, se sont fourvoyés dans la querelle qu'ils font à +Voltaire sur l'orthographe, 307. + +--comprenait mal la question des imparfaits notés par _oi_ ou par _ai_, +300, 304. + +_Nombres ordinaux_, 203. + +_Nominatifs_, deux nominatifs juxtaposés exprimaient le rapport de +possession de l'un à l'autre, aujourd'hui marqué par le génitif, 266 et +suiv. + +_Noms propres_ terminés par _en_ ou _an_, 62, 63. + +--argument sans valeur dans la question des terminaisons, et pourquoi, +258;--diminutifs ou augmentatifs en _in_, en _on_, en _ot_: _Colin_, +_Robin_, _Pierron_, _Pierrot_, _etc._, indiqués par M. Ampère comme des +cas régimes de _Colas_, _Robert_, _Pierre_, _etc._, 259, 260, 263. + +--doivent être exclus du dictionnaire de la langue, 524. + +_Non fait_, 369. + +_Normands_, prononcent par _è_ ouvert les finales en _é_ fermé, 158. + +_Nos_, _vos_, _notre_, _votre_, 219, 220. + +_Notre-Dame de Paris_, roman de M. V. Hugo, 395. + +_Nous_, _il_, manières modestes de remplacer le _je_, qui est trop +orgueilleux, 292. + +_Nului_ rimant à _lieu_, 172. + + +O. + +_O_ ou _od_, avec, 330. + +--suivi de _l_, sonnait _ou_, 57. + +--naturellement long et fermé, 159. + +--suivi de _r_, 66. + +_O_, _od_, avec, 114. + +--mots terminés en _o_, 189;--_o_ final s'élidait, 190. + +--suivi d'une autre voyelle, sonnait _ou_, 164. + +--des substantifs latins changé en _ou_ ou en _eu_ dans les dérivés +français, 181. + +_Obscénité_, mot raillé par Molière, 315. + +OCHOA (don E. de), s'est laissé induire en erreur sur la date d'une +pièce du _Romancero_, 484. + +_Ode_, créé par Ronsard, 317. + +_OE_, par diérèse, _o-é_, 145. + +--servait à noter le son _eu_, 173, 174. + +_OE_, à la fin des mots, sonnait _oue_, 164. + +OGIER LE DANOIS, origine de ce surnom, 396-399. + +_Ogre de Barbarie_, 401. + +_Ogres_, prononciation primitive de _orgues_, 400. + +_Ohe_, notation allemande, prononcé _au_ très-long et mouillé, comme +dans _Hohenlohe_, 49. + +_Oi_, par diérèse, _o-ï_, 145. + +--si l'on doit écrire avec ou sans _i_ les mots _cicogne_, _rognons_, +_éloigner_, _témoigner_, etc., 161, 162. + +--a sonné par diérèse _o-i_, puis _o_ ouvert, puis _oué_, puis _oi_, +comme dans _poix_, _François_, 177. + +--prononcé _oa_ dans _roi_, _moi_, etc., prononciation du temps de Henri +III, 291, 297, 298. + +--dans les imparfaits notés par _ai_ avant la naissance de Voltaire, +300;--le _livre des Rois_ les écrit par _oué_, 303. + +--sonnait _oué_ très-bref, 301;--_histoire_ rimant à _douaire_; +_paroisse_ à _pécheresse_; _étoiles_ à _demoiselles_, 301, 302, 303. + +_Oïl_, langue d'oïl, 94;--oui, _ou-i_, 94. + +_Olive_, nom commun autrefois à l'arbre et au fruit, 379, 380;--_Jardin +des Olives_, cette locution n'a rien de choquant, 379. + +_Olivier_, mot de formation récente, 373. + +_Ondre_, _ongement_, pour _oindre_, _oignement_, 163. + +_On z'a_, _on z'entra_, 299. + +_Onze_, _onzième_, aspirés mal à propos, 51. + +_Orange_, paraît avoir été autrefois le nom commun à l'arbre et au +fruit, comme _grenade_, _olive_, 379, 380. + +_Ordene_, 196. + +ORELL (M.), ses travaux sur le vieux français, 249. + +_Orer_, première forme de _dorer_, 341, 342. + +_Orgenes_, orgues, 196, 400, 401. + +_Orgue de Barbarie_, David en jouait en dansant devant l'arche, 400. + +_Orgues_, pourquoi est-il masculin au singulier et féminin au pluriel? +399;--le premier orgue qu'on vit en France, envoyé à Pépin par +Constantin Copronyme en 757, était un orgue de Barbarie, 400. + +_Orine_, pour _origine_, syncope d'_originem_, 195. + +_Orthographe moderne_, ses vices, 88. + +--de Voltaire, 300-308;--adoptée par l'Académie en 1835, cent soixante +ans après qu'elle avait été proposée par Bérain, 305. + +--toute orthographe repose sur des conventions, _Introd._, VIII, +IX;--conditions d'une bonne orthographe, _Ibid._, IX. + +--Discordances d'orthographe, servent à constater les lois de la +prononciation, _Introd._, XVIII. + +_Ost (armée)_, primitivement féminin, devenu masculin par l'équivoque de +l'article élidé, 386. + +_Ostiné_, 10. + +_OU_, par diérèse, _o-ü_, 145. + +--n'est point une diphthongue en latin, 129. + +_Ou_ de l'infinitif se change en _eu_ à l'indicatif, 179, 180. + +_OU_, _EU_, se remplaçant, 179. + +_Où_, avait jadis un emploi beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui, +401 et suiv.;--Molière emploie toujours _où_ pour _auquel_, 403;--_où_ +dans un sens moral, selon l'Académie, 405. + +--remplaçait au XVIIe siècle ces locutions traînantes, _dans lequel_, +_par laquelle_, etc., 405;--règle pour l'emploi des trois termes +corrélatifs _a_, _y_, _où_, 406;--nécessité de reprendre l'usage ancien +de _où_, 405. + +_Oubli (se mettre en)_, 447. + +_Oublier (s')_, 447. + +_Oue_, _oie_, la rue _aux Oues_, comment est devenue la rue _aux Ours_, +65, 66. + +_Outre-mer_, quand il s'agit d'Ogier, ne signifie que _outre-Meuse_, +398. + +_Ove_, _oue_, avec, 331. + + +P. + +_P_ final, 63. + +--suivi d'un _t_ dans le même mot, s'efface, 64. + +PANNICULUS, personnage des mimes, dont on a voulu faire le type +d'Arlequin, 452, 453. + +PANTALÉON (saint), patron favori des Vénitiens, 469 (_note_). + +PANTALON, masque vénitien; origine de son nom, 469. + +_Par_, sa force en composition, 235, 236;--encore usité en anglais, 237. + +--joint à un adjectif, _par hardi_, 410;--_par trop_, ibid. + +--souffrait la tmèse dans un emploi qu'il a perdu, 231, 235, 236. + +--_parmi_, 407;--_par lui_, _par elle_, 407, 408;--_A_ ou _E par soi_, +409. + +--_de par le roi_, on devrait écrire avec un _t_: de _part_ le roi, +410;--abréviation de _parmi_, 413. + +_Parasine_, dans Rabelais; il faut lire _porasine_, 161. + +_Parhardi_, 144. + +_Parmi_, règle arbitraire prescrite par l'Académie, 411;--il faut +reprendre l'ancien usage de _parmi_, 414. + +_Parra_, paraîtra, 213. + +_Par_, _à part_; on devrait écrire sans _t_, _à par_, 408, 409. + +_Participe passé en_ u, 144, 145. + +--passif, terminé en _ut_, _ute_, 344, 345. + +_Par trop_, explication de cette locution, 236. + +_Pas_, forme une négation composée avec _ne_, 500;--_pas_ mis avec +_rien_, 502, 503, 504. + +_Pasmer (se)_, 445, 446;--Corneille et Molière ont voulu retrancher le +pronom réfléchi, 445. + +_Passionner_ et _se passionner_; Vaugelas rejette le premier dans le +sens de _aimer passionnément_, 315. + +_Patois_, ennoblis sous le titre de dialectes, 270;--l'étude en serait +intéressante et profitable, mais elle offre de grandes difficultés; +pourquoi, 272. (Voy. _Dialectes_.) + +_Patois des paysans de comédie_, 289, 300;--n'est que l'ancienne langue +populaire, 299. + +PATRICE (saint), patron des Irlandais, 469 (_note_). + +_Patrie_, mot expulsé par la politique et remplacé par _le pays_, 417, +418. + +_Patrons_, chaque pays a ses patrons de prédilection, 469. + +_Pavé_, comment l'Académie définit un pavé, 497. + +_Pays_, sens légitime de ce mot, 417. + +--_pays légal (le)_, locution barbare qui a remplace le mot _patrie_ +dans le style parlementaire, 417. + +_Paysans_, originairement les gens d'un pays, ville ou village, 418. + +_Pékin_, voy. _Péquin_. + +PELLETIER (Jacques) du Mans, son témoignage sur le _t_ intercalaire, +107;--son avis sur l'origine de l'_x_ substitué à l'_s_ comme finale des +pluriels, 75. + +--fut le premier qui s'avisa de vouloir conformer l'orthographe à la +prononciation, 302, 303. + +_Peor_ (_pejor_), pire, 350. + +_Péquin_, 414, 415. + +_Périodes_, trois périodes en notre langue, 448. + +_Personne_, c'est-à-dire, _quelqu'un_, mot tout positif, 505. + +_Pertuis_, sonnait _pertus_, 170. + +_Pesme_, contraction de _pessime_, 202, 352, 353. + +_Peu s'en faut que ne_; on disait jadis _à peu_, 418, 419. + +_Peuple_, sa ténacité à ses vieilles habitudes, 289;--subit à la longue +l'influence de la classe supérieure, _Ibid._ + +PICARDIE, influence de sa prononciation, 33;--prononce le _ch_ dur comme +le _k_, avec raison, 53. + +_Picards_, ont gardé la prononciation primitive du _ch_, 53, 54. + +_Pièça_, pièce a, en italien, _c'è un pezzo_, 423, 424. + +PIERRE (S.), se prononçait _S. Père_, 153, 154. + +PIERROT, doit avoir fait partie de la mesnie Hellequin, 467;--représente +le fantôme blanc, et Arlequin le fantôme noir, _Ibid._,--doit avoir +figuré dans les processions dramatiques du roi René, 468;--n'est pas +d'origine italienne, 469. + +_Pigeonne_, créé par mademoiselle de Scudéry, 318. + +_Pindariser_, verbe créé par Ronsard, 317. + +_Piqueux_, _porteux_, etc., 69. + +_Pis (je)_;--_je sis_;--_et pis_;--_pisque_;--_de pis_;--_li_; 297. + +_Pité_, pitié, 156. + +_Piteable_, pitoyable, 156. + +_Plan_, pour une collection de textes représentant l'histoire de la +langue, _Introd._, XXII et suiv. + +PLAUTE, élide l'_e_ initial de _est_, 185. + +_Pléiade des romanciers_ à la cour de Henri II d'Angleterre, _Introd._, +XXIII. + +_Plouviner_, 115. + +_Plumeux_, créé par Desmarets, 318. + +_Pluriel_, 3e personne du pluriel aujourd'hui en _ent_, jadis en _ont_: +_ils aimont_, _ils lisont_, _etc._, 295. + +--verbe au pluriel joint à un pronom au singulier, 290;--pronom au +pluriel joint à un participe au singulier, 292. + +--1re personne du pluriel des verbes aujourd'hui en _ons_, jadis en +_omes_, 293, 294. + +_Poeniteor_, se trouve dans S. Jérôme, 429 (_note_). + +_Poésie_, comment elle s'est appauvrie en se perfectionnant, 248. + +_Poëtes_, leur influence sur la formation de la langue, 245;--ce qu'il y +aurait à faire pour les étudier utilement, _Ibid._ + +--latins, maintenant la voyelle brève devant _st_, _sp_, _sc_, 70. + +_Poing_, se prononçait _pong_, 163. + +_Point_, forme une négation composée avec _ne_, 500. + +POITRINE (madame), nourrice du Dauphin, chante la chanson de Malbrou, +471. + +POLICHINELLE, connu des anciens sous le nom de Marcus, 451;--étymologie +de son nom moderne, et origine de son bredouillement, _Ibid._ + +_Politique_, la politique nous gâte notre langue française, 417. + +_Pooir_, pouvoir, 115. + +_Porasine_ (_poix raisine_), c'est comme il faut lire au chapitre 13, +livre IV de _Pantagruel_, et non, comme portent toutes les éditions, +_parasine_, 161. + +PORT-ROYAL, a fourni son contingent de mots nouveaux, 318, 319. + +_Potage_, n'est pas la _soupe_, 493. + +_Pouete_, _pouesie_, ancienne prononciation, 164. + +_Poultre_ (pullitra), jument non saillie, 356. + +_Poverté_, _povreté_, 37. + +_Précieuses_, réformaient ce qu'elles ne comprenaient pas, 3, 4. + +_Premier que lui_, dans Molière, 508. + +_PresqueS_, 102. + +_Prétérits_ syncopés, 210, 365. + +_Preux_, au féminin, 229. + +_Prins_, pris, 86. + +PRISCIEN, son témoignage sur la suppression de l'_s_, 38. + +_Procession de la Fête-Dieu_, à Aix, instituée par le roi René, 467. + +_Professeur_, ce mot tend à remplacer le mot _maître_, 415, +416;--distinction entre le _maître_ et le _professeur_, 416. + +--de canne, 417. + +_Progrès des modernes dans la versification_, en quoi il consiste, 288. + +_Pronom de la troisième personne_, substitué à celui de la première pour +plus de modestie, 291. + +_Pronoms_ il, el; comment se prononçaient, 479, 480. + +_Prononciation_; il y avait deux prononciations, l'une familière et +l'autre d'apparat, 282. + +--c'est une puérilité de prétendre la noter, 527. + +--ancienne, plus douce que la moderne; pourquoi, 89. + +--moderne; combien elle est mauvaise et inconséquente, 88. + +--du peuple; à quelle condition elle peut servir de guide, 305. + +_Propositions_, l'histoire des cinq propositions n'est pas à sa place +dans un dictionnaire, 523. + +_Prosateur_, créé par Ménage; critique injuste de Bouhours, 314. + +_Prose_, née au XVe siècle, et rivalisant la poésie, 246. + +_Prospreté_, _prospérité_, 201. + +_Prou_, _preu_, profit, 219. + +_Proussime_ (proximus), 353. + +_Proverbes_, méritent d'être recueillis dans un dictionnaire spécial, +524. + +_Prusme_, contraction de _proussime_ (proximus), 253. + +_Pudeur_, créé par Desportes. + + +Q. + +_Q_ final muet, 65. + +_Quatorzième siècle_, époque de malheurs qui bouleversent la littérature +française, 246;--substitue dans la littérature la prose à la poésie, +_Ibid._ + +_QuatreS_, 104, 105, 106. + +--officiers, 479. + +_Que_, redondant dans _quelque que_, 421. + +--après _davantage_, 424 et suiv., 508. + +--après le comparatif, plus ancien que la forme italienne _de_, 355. + +_Quel_, _queu_, 55;--_qué_, 57. + +--invariable en genre, 480. + +_Quelque_, les grammairiens distinguent trois espèces de _quelque_, 421. + +_Quelque... que_, la vraie locution est _quel... que_, 419, 420, 421. + +_Quem_, sonnait _kan_, 54. + +_Queu_, prononciation de _quel_, 172. + +_Queu diable_, 55. + +_Quelqu'un_, _queuques uns_, 55, 56. + +_Quiconque_, son étymologie, 188. + +_Qui_ et _li_ élidés, 188. + +_Qui que ce soit qui_, expression barbare, 419;--l'ancienne expression +_qui... qui_, ou _qui que_, 422. + +--donné par l'Académie comme une locution négative, 505 (_note_). + +_Qui qui_, formule remplacée par _qui_ _que ce soit qui_, 188;--_qui +qu'en poist_, 422 et 189. + +_Quincampoix (rue)_, signification de ce nom, 189. + +_Quinzième siècle_, n'a pas compris le XIIIe et n'a pas été compris du +XVIe, 247. + +_QuiS a_, 188. + + +R. + +_R_ pénultième, ses droits peuvent être défendus, comme dans _mor +affreuse_, _discour écrit_, 279, 280. + +--finale muette, 65;--après _a_ et _o_, les modifie en _au_ et _ou_, +66;--tombait par le grasseyement en allongeant la voyelle précédente, +67;--précédée de l'_e_, 67, 68. + +--transposée, 30. + +--transposée produit les trois formes _dur_, _dru_, _rude_, 360. + +--transposée dans le mot _orgues_, 400. + +RACINE, avait pour armes parlantes un _rat_ et un _cygne_, 16. + +RABELAIS, déteste les faiseurs de rébus, 56. + +RAMUS, distingue le _V_ de l'_U_, 71. + +_Rapport_, _sous le rapport de..._ _sous un certain rapport..._ 509, +510. + +--_sous le rapport de..._ pour exprimer _par rapport à_, _à l'égard +de..._, affreux néologisme consacré par l'Académie, 432. + +_Rapport du caractère écrit au son_, la nature n'a aucune loi qui serve +à le déterminer, _Introd._, VI. + +RAYNOUARD (M.), a donné trop d'extension à son système de la langue +romane, 250;--a trouvé sa célèbre règle de l'_s_ dans une grammaire +provençale, 251;--M. Ampère développe jusqu'à l'abus une de ses idées, +250, 251. + +_Réformateurs de l'orthographe_, _Introd._, VII. + +_Refrain de la chanson de Malbrou_, 476 (_note_). + +REGNIER, comme Malherbe se faisait une autorité du langage du peuple, +_Introd._, XVI. + +_Règle pour la prononciation des doubles consonnes finales au singulier +et au pluriel_, 278, 279. + +_Renaissance_, nouveau en 1675, 315. + +_Renard_, nom propre devenu nom commun; roman de _Renart_, 12 et 13. + +_Ren_, rien, 154. + +RENÉ (le roi), institue la procession de la Fête-Dieu, à Aix, en 1474, +467;--nous lui sommes redevables d'Arlequin et de Pierrot, 468. + +_Rengréger_, 350. + +_Repens (je me)_, 428, 429. + +_Repentir (se)_, 445. + +_Rere guarde_, arrière-garde, 197. + +_Retrousser_, charger de nouveau, 438. + +_Rhume_, était jadis du féminin, _la rhume_, 243. + +_Rian_, _bian_, 296. + +RICHARD SANS PEUR, rencontre la mesnie Hellequin, 463. + +_Rien_, _chose_, _quelque chose_, 500, 501;--_Rien_, mis avec _pas_, +502, 503, 504. + +_Rime_, auxiliaire puissant de nos recherches, _Introd._, XVIII. + +--riche; on donne souvent ce nom à une rime fausse, 284. + +--facilité de la rime dans la versification primitive, +123;--raffinements qui ont retiré la versification des mains du peuple, +124. + +_Rimes_ en _i_, prouvent que les consonnes finales n'avaient point +d'action rétrograde sur la voyelle précédente, 81, 83, 84, 85, 86;--le +roman de _Garin_ est presque tout entier sur la rime en _i_, 84. + +--fausses rimes autrefois exactes, 68, 69. + +ROEDERER (M.), a trop vanté les services de la société polie, 4. + +ROHAN; la reine de Navarre écrit toujours _Rouhan_, 165. + +_Rois (le livre des)_, texte mêlé de vers et de prose, 243 (_note_). + +ROLAND (chanson ou poëme de); extraits, 117 et suiv. + +--étymologie de ce nom, 205 (_note_);--on devrait prononcer _Roulant_, +206. + +_Romans des douze pairs_, étaient continuellement retouchés, 396. + +RONSARD, permet l'_s_ euphonique à la 1re pers. de l'imparfait en _oir_, +99. + +ROUSSEAU (J. J.), emploie le mot _mie_, barbarisme pour _amie_, 343. + +_Routine (la)_, procédé naturel de l'esprit humain, _Introd._, VII. + +_Royal_, invariable en genre, 227. + +_Ru_, ruisseau, 220. + +_Rudement_, se dit encore en Picardie pour marquer l'abondance, l'idée +du superlatif, 361. + +_Rue aux Oues_, c'est-à-dire _aux Oies_, comment est devenue la rue _aux +Ours_, 65, 66. + +_Rue de la Jussienne_, ce que signifie ce nom, 396. + +_Rue du Grand Hurleur_, et non de _hue-le_, 28. + +_Rue Tiquetonne_, est la rue _Qui qu'entonne_, 189. + +_Rue Quincampoix_, est la rue _Qui qu'en poist_, 189. + + +S. + +_S_ finale, 69;--finale euphonique intercalaire, 96, 97 et suiv. + +--supprimée, 40;--précédée d'une liquide _l_ ou _r_, à la fin des mots, +ne sonne pas sur l'initiale suivante, 82. + +--règle de l'_s_, 97, 250, 251. + +--finale, comment on la prononce au Théâtre-Français, 280;--était +supprimée dans les pluriels à terminaison féminine, 280, 281. + +--donnée à _que_, par les grammairiens, dans _quelque que_, 421. + +SACCHINI, comment il a chanté des vers de douze syllabes, 475. + +_Sagacité_, créé au XVIIe siècle, 313. + +_Saint Lis_, _saint_ NECTAIRE. _Voy._ SENLIS, SENNETERRE. + +_Saintissime_, pour _sanctisme_, 352. + +SAINTRÉ (le PETIT JEHAN DE), a servi de modèle au page du _Mariage de +Figaro_, 369, 370. + +_Sanglier_, _bouclier_, et autres mots en _ier_, pourquoi n'étaient que +de deux syllabes, et sans blesser l'oreille, 152, 153. + +_Sans que_, suivi d'un verbe à l'indicatif dans Molière et dans la +Fontaine, 508. + +_Sarqueu_, ancienne prononciation de _cercueil_, 58. + +_Saume_, _sautier_, 8. + +SAUNEY, diminutif d'Alexandre, nom de baptême très-commun en Écosse, 469 +(_note_). + +_Saus_, sous, pour la rime, 240. + +_Se_, _le_, même devant une consonne, souffrent une espèce d'élision, +216, 217. + +_Sec_ et _sel_, sonnaient _sé_, 44. + +_Sedme_, septième, 64. + +SENLIS, _saint Lis_, 151. + +SENNETERRE, saint Nectaire, 151. + +_Senon_, sinon, souffrait la tmèse, 231, 232. + +_Serai (je)_, pour _j'esserai_ ou _j'esterai_, 365. + +_Ses_, _se les_ (si les), 216. + +SÉVIGNÉ (madame de), emploie à contre-sens le mot _chape-chute_, 344. + +_Séyu_, un sureau, en picard, 143. + +_Si fait_, 369. + +_Sigmatisme_, 40 (_note_). + +_Si's_, si les, 216. + +_Sommet_, forme antérieure à _som_, 222. + +_Sonner le mot (ne)_, expression du XIe siècle, 310. + +_Soupe_, confondue par l'Académie avec le potage, 492;--sens de +l'espagnol _sopa_; 493. + +_Sous_, _sur_, se confondaient jadis à l'oreille, 430, 431. + +_Sous le rapport de_, néologisme barbare autorisé par l'Académie, 509, +510, 432. (voy. _Rapport_.) + +_Sous peine de mort_ et _sur peine de mort_, locutions équivalentes; +leur origine, 431. + +_Souvenir (se)_, la bonne locution est _il me souvient_, 427, 428. + +SPAVENTO, masque napolitain, 469. + +_Spencer_; M. Nap. Landais veut qu'on dise _sphincter_, 522. + +_Sublimité_, créé par Chapelain, 314. + +_Substantifs_ autrefois en _ie_, ont fourni deux classes à la langue +moderne, ceux en _é_ et ceux en _ié_, 157. + +--français, formés, non du nominatif, mais de l'accusatif latin, 194, +502 (_note_). + +_Suer_, soeur, 173. + +SULPICE (saint), ou SUPLICE, 32. + +_Sum_, _som_, _son_, le sommet, 221. + +_Superlatifs_ en _issime_, 350 et suiv.;--niés par le père Bouhours, +351. + +_Sur peine de..._, locution omise par l'Académie, 431. + +_Sus (je)_, pour _je suis_, prononciation picarde, 169. + +_Syncope_ dans les noms, 193. + +--dans les verbes, 204. condition qui a déterminé les finales diverses +de nos infinitifs, 206. + +--des infinitifs, 205 et suiv.;--des imparfaits, 208 et suiv.;--des +prétérits, 210 et suiv.;--des futurs, _Ibid._ + + +T. + +_T_ final, toujours effacé, 70;--_T_ précédé d'une _s_, prévaut sur +elle, 71;--_T_ final euphonique ajouté aux substantifs et participes en +_u_, 118. + +--ou _D_ euphonique, se suppléant indifféremment, 112. + +--intercalaire dans _appelle-t-on_, 88, 90, 107, 108, 111;--on a disputé +mal à propos sur cette qualification d'_euphonique_, 107;--final +intercalaire, n'empêchait pas l'élision, 111, 112. + +--final ajouté, marque du cas régime, selon M. Ampère, 253, 258. + +--supprimé par Voltaire dans les pluriels en _ants_, 306. + +TAILLEFER, chantait la chanson de Roland à la bataille d'Hastings, 364. + +_Talent_, _faire son talent_, 240. + +TALMA, sonnait le _c_ et le _t_ de _respect humain_, 279. + +_Tandis_, accusatif absolu comme _toujours_, 241;--c'est Vaugelas qui +s'est avisé d'y joindre le _que_, _Ibid._ + +_Tant seulement_, 299. + +_Tante_, formé d'_amita_, 342. + +_Tapin_, _tapinois (en)_, 312. + +_Tel quel_, invariables en genre, 227. + +_Tempest_, pour la rime, tempête, 242. + +_Terminaisons_ altérées pour le besoin de la rime, 239, 240 et suiv. + +_Tes_, _te les_, 214. + +_Testonner_, têtonner, 70. + +_Teuse_, _touse_, toux, pour la rime, 240, 241. + +_Textes de langues_, indispensables pour servir de base à un bon +dictionnaire, 519; _Introd._, XXVI. + +THIERRY D'ARDENNE, vainqueur de Pinabel, 122. + +--ou le Danois (l'_Adanois_), oncle d'Ogier, 397, 398. + +_Tiquetonne (rue)_, signification de ce nom, 189. + +_Tmèse (de la)_, 231. + +_Toujou_, 296. + +_Tout_ et _tuit_ employés concurremment, 433, 434. + +_Tozdis_, _toudis_ (toujours), 241. + +_Tra_, apocope, pour _trahi_, 244. + +_Traduction orale_, plus fidèle que l'écriture, 128. + +_Tré_, cherchez par _très_ les mots composés qui commencent ainsi, par +exemple, _tréfiler_, _trépas_, etc. + +_Treizième siècle (le)_, est pour notre vieille littérature ce que le +siècle de Louis XIV est pour les temps modernes, _Introd._, XXIV. + +_Tremper une harpe_, 37. + +_Très_, en composition, 432 et suiv. + +--mots où il entre comme racine. 433 à 436. + +_Tresaller_, 435. + +_Tresfiler_, _tresfilerie_, 435. + +_Tresfond_, 434. + +_Trespas_, 434. + +_Trespenser_, 435. + +_Tresprendre_, 435. + +_Tressaillir_, 434. + +_Trestourner_, 434. + +_Trestous_, 433. + +_Trestrembler_, 435. + +_Treuve_, 180, 181. + +TRÉVOUX, donne pour étymologie à _flouet_, _fluxæ_ et non _firmæ +sanitatis_, ridiculement, 382. + +_Triolets_, dans le _Mystère de la Passion_, 392, 393. + +_Troie_, trois, pour la rime, 240. + +_Trol_ ou _trox_, voyez _Trou_. + +_Tronçon_, employé concurremment avec _trou_ (de _truncus_), 437. + +_Trou de chou_, _de pomme_, 436, 437;--_trou_ vient de _truncus_, et +signifie _tronçon_, 437;--_trou de lance_, _Ibid._ + +_Trousse_, ce dans quoi l'on porte;--vêtement de page, 439, 440. + +_Troussel_, valise, porte-manteau, 439. + +_Trousseau de mariée_, _trousseau de clefs_, 439. + +_Trousser_, mal défini par l'Académie, 438;--signifie _charger_, 438, +439;--_trousser en malle_, _Ibid._;--_trousser bagage_, 439. + +_Tuit_, employé concurremment avec _tout_, 433, 434. + +TUROLD, gouverneur de Guillaume le Conquérant, auteur de la _chanson de +Roland_, 117. + +TURPIN (l'archevêque), mourant, pansé par Roland, 215. + +--sa harangue aux soldats qu'il bénit avant la bataille de Roncevaux, +364. + + +U. + +_U_, jusqu'au milieu du XVIe siècle n'eut pas de figure distincte du +_V_, 71. + +--voyelle, les éditeurs d'anciens textes ont pris sur eux de le +distinguer de l'_u_ consonne (_v_) mal à propos, 71, 294 (_note_). + +--pourquoi s'élidait rarement, 191;--le peuple l'élide toujours dans _tu +as_, _Ibid._ + +--M. Ampère croit qu'il sonnait autrefois comme aujourd'hui, +166;--sonnait _ou_ dans l'origine, 166, 167, 168. + +_Ui_, valeur de cette notation, 168 et suiv. + +ULSTAN (saint), évêque de Vigorgne à la fin du XIe siècle, banni du +conseil du roi parce qu'il ignorait le français, _Introd._, XXIX. + +_Unité du langage_, comment il faut ramener la multiplicité des formes +écrites, _Introd._, XV. + +_Unité de direction_ nécessaire dans la collection des _Documents +inédits de l'histoire de France_, _Introd._, XXVI. + +_UnS_, _uneS_, au singulier, 104. + +_Urbanité_, nouveau du temps de Balzac, qui n'en est pas le père, 313. + + +V. + +_V_ euphonique, 114, 115, 116. + +--commençant deux syllabes consécutives; cause de syncope, 224. + +_Vaillant_, invariable en genre, 229. + +_Vais (je)_ ou _je vas_, pourquoi cette double forme, 152. + +_Vaisselle plate_, 496. + +_Valet_ ou _varlet_, étymologie de ce mot, 25. + +--a désigné dans l'origine le fils d'un prince ou d'un gentilhomme, 309. + +--diminutif de _vassal_, 441, 442;--_valets_, au jeu de cartes, sont les +fils des rois, 442;--le sens moderne de _valet_ était exprimé par +_garçon_, 443. + +_Vallot_, pour rimer, au lieu de _valet_, 243. + +_Vassal_ et _vasselage_, ont signifié _brave_ et _bravoure_, 309. + +_Vassal_, le sens primitif est _brave_, _courageux_, 440, 441. + +_Vassalment_ (_vassaument_), vaillamment, 441. + +_Vasselage_, signifiait _valeur_, _bravoure_, 441. + +_Vaste_, saint Évremond a fait une dissertation sur ce mot, 317. + +_Vat (il) en guerre_, justifié, 109. + +VAUGELAS, motif qu'il assigne de l'aspiration de l'_h_ dans _héros_, 50. + +--décide qu'il faut dire _je hais_, 133. + +--veut qu'on prononce _Chypre_ et non _Cypre_, 134. + +--est le premier qui ait prescrit le _que_ après _tandis_, 241. + +--rejette _passionner_ dans le sens d'_aimer avec passion_, 315. + +_Vehue (la)_, la vue, 243. + +_Veir_ (voir) en deux syllabes, 143. + +_Veneur (le grand)_ de Fontainebleau, n'est autre que Hellequin, 462. + +_Verbes_ qui ayant à la forme de l'infinitif _ou_, le changent en _eu_ à +l'indicatif, 180. + +_Verbes réfléchis_, affectionnés de nos pères, 443 à 447. + +_Vermeu_, ancienne prononciation de _vermeil_, 59. + +_Vers de Racine_ dans la bouche d'un homme du moyen âge, 285. + +--estropiés par la prononciation moderne, 284, 285. + +_Versification_ (ancienne), ses priviléges réduits à deux, 237. + +--(moderne), pleine d'hiatus, de vers faux et de rimes fausses, 277 et +suiv. + +--à quel degré d'habileté on la voit portée dans un mystère du XVe +siècle, 393, 394, 395. + +_Vert_, invariable en genre, 227. + +_Verté_, vérité, 201. + +_Vertu_, _vretu_, 37. + +_Vestiges de l'ancien langage_, conservés dans la langue moderne, où +elles apparaissent comme des bizarreries et des inconséquences, +_Introd._, X, XVI. + +_VestuS ert_, 100. + +_Vez-ci_, voici, souffrait la tmèse, 231, 232, 234, 235. + +VIALARDI, auteur d'une satire contre les avares, intitulée _la Compagnia +dell' Alesina_, d'où est venu le mot _lésine_, 390, 391. + +_Vidame_ (vice dominus), comme _viroy_ ou _visroy_, 348. + +VILLON, emploie indifféremment _mesme_ ou _mesmes_, avec ou sans _s_, +101. + +--tour qu'il joue au sacristain des cordeliers de Saint-Maixant, 357. + +VIRGILE, ne tient pas toujours compte de l'_s_, 38. + +_Virginal_, invariable en genre, 227. + +_Virgine_, _vierge_, syncope de _virginem_, 194. + +_Vis_, visage, 218. + +VIVIEN, _Vivian_, 61. + +--meurt dans la bataille d'Arlescamps, 459, 460;--frère ou neveu de +Guillaume d'Orange, 459 (_note_). + +_Vocabulaires techniques_, excellents témoins du vieil usage, 69. + +_Voir_, de _verus_, 36. + +VOLTAIRE, a traité avec trop de mépris notre vieille langue, sur la foi +de l'empereur Julien, _Introd._, X. + +--son opinion sur la barbarie de l'ancien langage, 1, 87. + +--se trompe sur la prononciation du _p_ dans _loup_, 63;--blâmé à tort +d'avoir supprimé le _p_ de _temps_, 64;--supprime avec raison le _t_ au +pluriel dans les terminaisons en _ant_, 81. + +--attribue aux barbares l'habitude d'abréger les mots, 193. + +--se trompe au sujet des sons en _oin_, 164. + +--accusé d'avoir corrompu l'ancienne orthographe en supprimant le _t_ +des pluriels, 306;--son instinct s'est rencontré juste avec les +créateurs de notre langue, 307. + +--de l'orthographe de Voltaire, 300, 308;--double erreur de ses +adversaires sur la question des _oi_ et des _ai_, 304;--l'orthographe de +Voltaire proposée dès 1675 par Bérain, avocat rouennais, 304. + +--s'est moqué de la formule anglaise, _How do you do?_ sans soupçonner +que c'était une ancienne formule française, 376. + +--rédige pour l'Académie le plan d'un dictionnaire, 518;--ce plan est +encore le meilleur et le plus complet, 520;--voulait mettre les +étymologies dans le dictionnaire, 518, 521. + +_Voyelles_, on en prévenait le concours avec autant de soin que celui +des consonnes, 90. + +--simples, 147;--leur valeur individuelle, 148. + +--françaises substituées aux latines, d'après quelles lois, 208. + +_Vreté_, _verté_, _vérité_, 201. (Voy. _Freté_.) + + +W. + +_Wastine_, on _Guastine_, désert, du latin _vastitudinem_, 195;--employé +concurremment avec _désert_, _Ibid._ (_note_). + +WEY (M. Francis), son argument contre un point de l'orthographe de +Voltaire, 306. + +--reprend les expressions _fleur d'orange_, et _Jardin des olives_, à +tort, 377 à 381;--blâme l'Académie d'avoir mal défini le mot _fleurer_, +à tort, 380;--emploie souvent _sous le rapport de_, 432;--trop prompt à +condamner d'incorrection le style de Voltaire, _Ibid._ + + +X. + +_X_, représente deux _ss_, 72;--précédé d'une voyelle _a_, _o_, _e_, lui +donne le son d'une diphtongue, 73;--son origine comme finale des +pluriels, 75. + + +Y. + +_Y_, s'élidait dans _il y a_, 185, 186. + +_Ydles_, idoles, 203. + + +Z. + +_Z_, final, donne le son fermé à l'_e_ qui le précède, 75, 76. + + +FIN DE L'INDEX. + + + + +Note sur la transcription électronique + +On a conservé à l'identique l'orthographe de l'original, y compris +lorsqu'il présentait des variantes (par exemple chancelle/chancèle, +Eglise/Église, Abélard/Abeilard/Abailard, etc.). + +On s'est également abstenu de toute altération des citations, y compris +lorsque une même citation est reproduite diversement, comme par exemple: + + Garcon/Garçon/Garson aiment joiel niant:/noiant, + Il aiment/ainment plus/miex le sec argent + +On a corrigé les errata ainsi que: + + an > au (--suivi de _l_, sonnait _au_) + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Des variations du langage français +depuis le XIIe siècle, by François Génin + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57992 *** diff --git a/57992-8.txt b/57992-8.txt deleted file mode 100644 index 657918e..0000000 --- a/57992-8.txt +++ /dev/null @@ -1,22975 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Des variations du langage franais depuis -le XIIe sicle, by Franois Gnin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Des variations du langage franais depuis le XIIe sicle - ou recherche des principes qui devraient rgler - l'orthographe et la prononciation - -Author: Franois Gnin - -Release Date: September 30, 2018 [EBook #57992] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES VARIATIONS DU LANGAGE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - - - - - DES VARIATIONS - DU - LANGAGE FRANAIS - DEPUIS LE XIIe SICLE, - - OU RECHERCHE DES PRINCIPES QUI DEVRAIENT RGLER L'ORTHOGRAPHE ET LA - PRONONCIATION. - - PAR F. GNIN, - PROFESSEUR A LA FACULT DES LETTRES DE STRASBOURG. - - Vox populi. - - PARIS, - LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRRES, - IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, - Rue Jacob, 56. - - 1845. - - - - -PARIS.--TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRRES, RUE JACOB, 56. - - - - -INTRODUCTION. - - -La facult de penser est illimite, et rien n'est au contraire plus -born, plus rebelle que la parole; en sorte que l'on pourrait presque -douter si la parole est destine favoriser ou contrarier l'essor de -la pense. - -Depuis tantt six mille ans, l'homme est la recherche d'un instrument - l'aide duquel il puisse traduire sa pense, la produire au dehors sans -plus de travail qu'elle n'en demande pour natre au dedans: il n'en -trouve point de tel. Il en choisit un, le forme, le dveloppe, le polit, -en tend les ressources; et, aprs un long et pnible travail, il finit -par le jeter l pour essayer d'un autre, qu'il abandonnera de mme un -jour. - -On serait pouvant si l'on pouvait savoir le nombre de langues qui ont -successivement t parles sur la terre. De temps en temps on en -retrouve d'antiques dbris cachs sous des ruines, dans l'Asie ou dans -l'Inde. Mais ils sont comme ces instruments de musique du moyen ge, -conservs dans la bibliothque de Strasbourg: on les regarde d'un oeil -stupfait, on n'en souponne pas le mcanisme, on a peine concevoir -que ces machines bizarres, normes, aient jamais t mises en jeu par -des hommes. - -Que si du langage on veut descendre l'criture, les difficults se -multiplient et se compliquent d'une faon prodigieuse; et comme la -parole est insuffisante la pense, l'criture est encore plus -insuffisante la parole. - -Pour rduire les sons en caractres, il est impossible de prendre son -point d'appui dans la nature. La nature n'a aucune loi qui serve -dterminer le rapport du caractre au son. Tout y sera donc arbitraire -et de pure convention. - -Le clavier de la voix humaine articule, renferme des sons et des -nuances de son l'infini; et il faut se borner une vingtaine de -caractres, car d'en assigner un chaque son, chaque nuance, on -tomberait dans l'inconvnient des Chinois, chez qui un mandarin passe sa -vie tudier l'art de peindre la parole, et meurt avant de le possder. - -Reprsenter l'infini avec un nombre de figures excessivement limit, -voil le problme. On reconnat tout de suite qu'il est insoluble. - -Cependant combien a-t-on vu, voit-on et verra-t-on de gens qui se -prsentent avec assurance pour le rsoudre? Ils veulent _crire comme on -parle_. coutez-les: rien n'est plus facile. Prenez seulement leur -systme. Et de tous ces systmes destins produire un seul et mme -rsultat, il n'en est pas deux pareils! - -Ces rformateurs de l'orthographe ressemblent aux chercheurs de la -quadrature du cercle, qui, pour la plupart, ne pntrent mme pas le -vrai sens de la question. - -Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est d'approcher du but par des -combinaisons de plus en plus ingnieuses. - -Les mthodes scientifiques vont du simple au compos: d'abord l'analyse, -ensuite la synthse. Tel n'est pas le procd naturel de l'esprit -humain: il va constamment du compos au simple; il commence par la -synthse pour finir par l'analyse. En tout, la simplicit est le dernier -terme de l'art. C'est ce que n'ont pas compris ceux qui ont rejet bien -loin des tudes le secours de ce qu'ils appellent ddaigneusement _la -routine_. Pour avoir entrevu le parti qu'on en pourrait tirer de cette -routine, quelques hommes, dans ces derniers temps, se sont fait une -espce de nom. - -Priez votre cuisinire d'crire six lignes sous votre dicte, vous lui -verrez employer trois ou quatre fois plus de caractres qu'il n'en faut. -Elle avait pourtant une ide exacte de la valeur de chacun; mais c'est -qu'elle ignore les lois convenues de la combinaison. Rptez -l'exprience sur autant de personnes qu'il vous plaira, vous la verrez -tourner toujours de mme; c'est--dire que pas une ne pchera par excs -de sobrit, mais toutes pcheront par intemprance. - -Voulez-vous une autre preuve non moins dcisive? Vous en ferez -vous-mme les frais, vous, dont l'oreille est exerce saisir les sons, -et la main habitue les fixer l'aide d'une orthographe aussi bien -concerte que possible. Essayez d'crire du patois, un patois qui vous -soit bien familier, afin d'pargner votre oreille toute incertitude. -Vous n'en viendrez pas bout sans un grand embarras, et sans recourir -une multitude de lettres qui donneront votre criture l'aspect -grotesque de celle de votre cuisinire. - -Ce n'est pas tout. Vous tes satisfait de ce que vous avez not, et vous -y retrouvez les sons que vous vouliez figurer? Fort bien. Mais donnez-le - lire quelqu'un qui ne sache pas le patois; vous n'en reconnatrez -pas un mot. - -Et vingt personnes, qui vous vous adresserez, criront le mme passage -de vingt manires diffrentes. - -Venez donc maintenant nous proposer d'crire comme on parle! - -Ce rsultat tient videmment ce qu'il n'existe pas de conventions pour -peindre les sons du patois. - -Quelles sont les conditions essentielles d'une bonne orthographe? -Dpenser tout juste assez de caractres pour dterminer le son d'un mot -et rappeler l'tymologie. Rien au del. - -Le franais me parat, de toutes les langues, la plus voisine du but. - -Les langues du Nord sont surcharges de caractres, surtout de -consonnes. C'est le dfaut essentiel de l'allemand; l'anglais en tient -beaucoup, et, de plus, rien de si capricieux que la valeur de ses -groupes: la mme notation se traduit par trois ou quatre prononciations -diverses; on dirait l'oeuvre de la fe Fantasque. - - * * * * * - -J'avoue que le franais n'est pas tout fait l'abri de ce reproche. -Un tranger sera toujours surpris de voir diffrencier, par l'criture, -des sons qui se confondent son oreille, ou prononcer diversement des -syllabes identiques sur le papier, par exemple, _femme_ et _dame_; -_Rouen_ et _Dinan_; un habit de _lin_ et le dpartement de l'_Ain_; un -_fils_ et des _fils_ de soie; _heureux_ et _gageure_, _etc._ - -Ce sont les tmoignages des systmes de notation qui se sont succd, et -qui, en se retirant, ont laiss derrire eux quelques vestiges. - -Comme l'aide des coquilles et des fossiles on tudie et l'on retrouve -l'histoire de la formation du globe, on en peut faire autant pour celle -de notre langue, au moyen de ces restes pars. - - * * * * * - -On a trait avec un souverain mpris notre vieille langue, sans la -connatre. On ne voulait mme pas la connatre: il fallait la condamner -sans l'entendre. Voltaire, ordinairement plus quitable et plus -judicieux, dit, l'article _France, Franais_: Il n'est pas question -de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est; il importe peu -de connatre quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur -Julien, au hurlement des btes. - -J'ai un respect infini pour l'empereur Julien, mais j'attache peu -d'importance l'opinion d'un Grec sur le franais, d'autant que ce -jugement, port au IVe sicle, ne peut gure concerner le franais qui -ne commena d'exister que vers le Xe. Dans tous les cas, je tiens qu'il -importe beaucoup de connatre la langue parle par nos aeux, d'o s'est -forme la ntre. Est-ce que le prsent n'invoque pas tous les jours -l'autorit du pass? Comment donc en vue de l'avenir peut-on raisonner -juste lorsqu'on dit: Il n'importe de connatre le pass, le prsent nous -suffit? Supprimez donc aussi l'tude de l'histoire, de la lgislation -romaine, de toute l'antiquit. Ces gens-l ne sont pas nous: occupez-moi -de nous. Il est vrai que demain nous mourrons, et que nos fils imbus de -cette doctrine nous auront oublis aprs-demain, sans que nous ayons le -droit de nous plaindre. Voltaire ajoute: Songeons conserver dans sa -puret la belle langue qu'on parlait dans le grand sicle de Louis XIV. -Cela vous plat dire. Pour la conserver, il faut la comprendre: pour -la comprendre, il faut connatre ses origines. C'est une gnalogie dans -laquelle tout se tient. Et si tout coup l'on s'avisait de nier aussi -le XVIIe sicle, pour faire prvaloir une littrature nouvelle? Il ne -faudrait d'autre argument que celui de Voltaire: Il est pass, et nous -sommes prsents. Mais encore, sans vouloir affaiblir la gloire du XVIIe -sicle, faut-il reconnatre que le gnie de la langue franaise existait -avant Louis XIV. Il a fleuri dans tout son clat la fin du rgne de -Louis XIV, j'y consens; mais, pour bien apprcier les effets, il faut -les rapprocher des causes, surtout lorsqu'on veut obtenir de nouveaux -effets analogues aux premiers. Le moyen de tirer une ligne droite, c'est -de ne pas perdre de vue les deux points extrmes. De tout cela, je -conclus, contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nous faut tudier -notre vieille langue. - - * * * * * - -C'est ce que j'essaye dans ce livre. - -Je ne viens pas le premier cette besogne difficile, mais je crois que -le premier je me suis plac ce point de vue de considrer avant tout -la langue parle, le langage, et non la langue crite; de rechercher la -musique de l'idiome de nos pres: la langue crite n'est que secondaire; -on parle avant d'crire. - -Cependant personne jusqu'ici ne s'est proccup que de l'criture, d'o -l'on a laiss conclure la prononciation arbitrairement et au hasard. -C'est, il me semble, prendre la question rebours. Dterminer le -rapport de l'orthographe la prononciation, doit tre la premire tude -de quiconque veut travailler utilement sur notre vieille langue. C'est -d'o il faut partir, si l'on ne veut s'exposer presque infailliblement -faire fausse route et manquer le but. - -Faute d'avoir trouv ce fil conducteur, Fallot, dont les recherches sont -d'ailleurs si estimables, s'est fourvoy dans un labyrinthe sans issue. -gar dans un ddale de terminaisons, il a recueilli avec un labeur -extrme toutes les formes d'un mme mot, et s'est donn la tche de leur -retrouver chacune une signification prcise, un rle particulier. Il -n'a pas vu que c'tait supposer l'unit d'orthographe dans un temps o -l'orthographe tait livre l'arbitraire le plus complet, o l'on ne -savait ce que c'tait qu'orthographe, car c'est une science d'hier. -L'crivain de ce temps-l se guidait sur l'tymologie latine et sur un -trs-petit nombre de rgles gnrales; le reste allait comme il pouvait. -Cette cause, complique de certains _provincialismes_, si l'on me permet -ce mot, jetait dans l'criture un effroyable dsordre, et il en rsulte -pour nos yeux l'apparence trs-exagre d'une multitude de formes. - -Sans doute quelques formes variaient essentiellement: la France du nord -ne parlait pas comme celle du midi; et la France du milieu, soumise -deux influences, ne pouvait faire autrement que de se ressentir de l'une -et de l'autre. Mais c'est un spectacle curieux et pnible la fois, de -voir Fallot amonceler de toutes parts des mots diffremment -orthographis, et, sur ces bases chancelantes, reconstruire des -dclinaisons, des genres, des dialectes, toutes sortes d'inventions -subtiles et de visions grammaticales. Par exemple, rencontrant ce -substantif _suer_, _ma suer_, il s'est imagin que le mot _soeur_ s'est -prononc quelque part autrefois comme le verbe _suer_. Et il note -religieusement cette forme de dialecte: c'est du picard ou du wallon, ou -du bourguignon, ou quelque autre docte chimre. - -Le lendemain, il voit, dans les sermons de saint Bernard: Les _does_ -festes de la Croix; le voil tout de suite qui imagine que _does_ est -le fminin de _deux_ dans le dialecte bourguignon. Comme il est avant -tout de bonne foi, il ne dissimule pas qu'il a rencontr souvent _does_ -employ au masculin. Savez-vous comment il s'en tire? C'est, dit-il, que -la rgle de la distinction des genres, telle que je l'indique ici, -_tomba de bonne heure en confusion et en dsutude_. (_Recherches_, p. -205.) Avec de pareilles excuses, il n'est point de systme ni -d'aberration qu'on ne justifie. - -Si Fallot et tudi les rapports de l'ancienne orthographe la -prononciation, il et aisment constat que _ue_ et _oe_ avaient servi -noter le son _eu_, et que _suer_ et _does_ n'ont jamais fait autre chose -que _soeur_ et _deux_. Et j'ose dire que, par cette tude, il se ft -pargn bien des efforts, des peines et des erreurs, sans compter qu'il -les et pargnes aux autres. - -Fallot s'est dit: Les formes crites taient multiples, donc la langue -parle tait multiple aussi. Mauvaise consquence. Il faut au contraire -poser en principe l'unit du langage, et ramener cette unit la -multiplicit des formes crites, en les expliquant par les incertitudes -de l'orthographe. - -J'ose affirmer le second principe aussi lumineux que l'autre est obscur. -L'un se trouvera fcond en consquences nettes et positives; l'autre ne -conduira jamais qu' des rsultats de plus en plus embrouills et -confus, des difficults inextricables. Je m'en rapporte d'ailleurs -l'exprience, et j'attends avec confiance son arrt. - - * * * * * - -Fallot s'est gar sur les pas d'Orell. Aussi pourquoi, voulant -approfondir les origines et les anciennes habitudes du franais, s'aller -mettre la suite d'un Allemand? Qui ne sait que les Allemands ont des -systmes sur tout? Il fallait marcher tout seul, en lisant et comparant -les vieux monuments de notre langue, et se remettant du reste -l'instinct national. On fait ainsi le chemin qu'on peut, mais au moins -l'on ne risque pas de se perdre dans les tnbres, sur la foi d'un guide -mal sr. - -Mais, dira-t-on, comment aller du langage l'criture? Cela est -impossible. Nous sommes forcs, bon gr mal gr, de remonter de -l'criture au langage, de rechercher la prononciation travers -l'orthographe, puisque ce son ou cette musique de la parole s'est -vanouie compltement. - -Peut-tre!... il reste peut-tre encore aujourd'hui des tmoignages -vivants de la langue parle au XIIe sicle.--O sont-ils?--Eh! mon Dieu, -pas bien loin. Il ne faut que se baisser un peu pour les recueillir. Ce -n'est pas la cour, ce n'est pas dans les acadmies ni dans les salons -que vous les trouverez: c'est dans la rue, parmi le peuple. -Souvenez-vous du propos de Malherbe: J'apprends tout mon franois des -gens du port. Cela n'tait pas exact: il n'apprenait pas d'eux tout le -franais qu'il mettait dans ses odes, mais il en apprenait le gnie de -la langue franaise; c'est ce qu'il voulait dire, et la phrase ainsi -entendu exprime une importante vrit. Et Regnier, qui se moquait de -Malherbe et de son cole, l'imitait en cela tant qu'il pouvait. - -La langue d'un peuple ressemble l'Ocan, dont la surface est -turbulente et sans repos; une vague pousse l'autre. Mais l-dessous est -le calme profond. En sorte que comme la surface est l'image de -l'inconstance et de l'agitation, le fond pourrait servir de symbole -l'immobilit. - -Allons-nous donc riger en loi suprme le langage du peuple, et -soumettre l'autorit des mieux parlants l'autorit inattendue de ceux -qui passent pour parler le plus mal? Nullement. Il ne s'agit pas -d'ailleurs ici de dterminer la prminence du vieux franais sur le -franais moderne, ou du moderne sur l'ancien. Je ne veux que constater -les faits; trop heureux, si je parviens les tablir, d'en laisser -tirer d'autres les consquences. - -Supposons un insulaire, un Chinois, qui ne connatrait le franais que -par les livres, et comme une langue morte. Quelque intelligence qu'on -lui attribue, jamais on ne croira qu'il puisse se faire une juste ide -de notre langue, ni des chefs-d'oeuvre de notre littrature. -Conduisez-le la Comdie franaise: faites-lui entendre Talma rcitant -Racine, ou mademoiselle Mars rcitant Molire; je le tiendrai fort -habile s'il parvient seulement suivre le fil des ides et du dialogue. -Et si cet homme veut se mler de comparer, de juger, de rendre des -arrts sur Racine et Molire, ne le trouverons-nous pas d'une -prsomption impertinente? car enfin, avec un peu de sens commun, cet -homme comprendrait qu'il ne possde pas les lments indispensables pour -se former une opinion, et que son rle est d'apprendre _parler_ -franais, et d'ajourner son jugement la fin de ses tudes. - -Nous sommes tous ce Chinois prsomptueux par rapport nos crivains du -moyen ge. La plupart ont crit en vers, c'est--dire, dans une forme -qui requiert avant tout le nombre et l'harmonie. Nous ignorons leur -systme de versification, leur prononciation, leur syntaxe mme, jusqu' -un certain point; mais cela ne fait rien: nous leur prtons les rgles -de notre temps, et l-dessus nous les jugeons intrpidement, et nous -haussons les paules de piti. - -Il faut tcher pourtant de s'instruire. C'est une circonstance bien -favorable ce dsir, que le moyen ge ait produit tant de vers; car -vous voyez de quel secours nous seront les rimes pour dterminer la -prononciation. Voil dj un puissant auxiliaire de nos recherches, la -rime. Ensuite les discordances d'orthographe. Si le mme mot se -rencontrait toujours crit de mme, il faudrait dsesprer; mais le -voil crit de quatre faons la mme poque, souvent dans le mme -manuscrit; or, il se prononait assurment toujours de mme: il ne -s'agit donc que de ramener ces quatre notations une seule valeur. -L'une clairera l'autre, et de nombreux rapprochements, de nouvelles -analogies nous fournissant un supplment de lumires, nous arriverons -avec de la patience poser des rgles gnrales. Ces rgles, si elles -sont justes, ne manqueront pas d'tre confirmes par des exemples -ultrieurs, et presque toujours aussi par des applications restes dans -le langage du peuple, parfois mme dans la langue des lettrs, o elles -apparaissent comme des bizarreries inexplicables, des inconsquences, -des caprices de l'usage. Sur tous ces indices runis et coordonns nous -pourrons reconstruire le monument, au moins dans ses parties -principales; car il y a cela de bon que la langue, fonde avec une -logique admirable et dans un systme d'ensemble aussi rgulier que -vaste, a t dfaite au hasard, comme un difice dont le temps ou le -mauvais instinct des passants pousse bas tantt une pierre, tantt une -autre, sans choix, suite ni raison. Le voyageur inattentif n'y voit plus -qu'un amas de dcombres informes et sans intrt; mais la sagacit de -l'antiquaire carte l'herbe et les plantes parasites qui -s'panouissaient sur ces vnrables ruines; il dgage, il nous fait -reconnatre les pierres angulaires; aid de ce qui demeure, il retrouve -ce qui n'est plus, il relie le prsent au pass, et le plan du vieil -architecte sort enfin de dessous les dcombres. Nous admirons le castel -fodal avec ses tours, ses bastions et ses crneaux; et tout en -prfrant, si c'est notre got, le systme des constructions modernes, -au moins nous garderons-nous de dire dsormais: Il n'y a jamais eu l -qu'un tas de pierres, de la mousse et des ronces. - -Tel est le but de ce travail, tels en sont les moyens. Je ne suis pas -l'architecte ingnieux dont j'ai parl, mais tt ou tard il viendra; je -me contenterai, pour moi, du mrite de l'avoir appel de loin, et de lui -avoir indiqu de quel ct il devait diriger ses fouilles. - -Il serait digne de la France de s'occuper enfin de ses antiquits. -L'ide d'une collection des _Documents indits de l'histoire de France_, -tait grande, et pouvait conduire d'importants rsultats; mais -l'excution n'y a point rpondu. Absence totale d'unit, de plan, de -direction; textes de toutes les poques et de toutes les langues, -roulant sur toutes les matires, imprims (je parle de ceux du moyen -ge) dans toutes les orthographes, avec quelques notes rares, courtes, -sans tables, sans index ni glossaires, ou bien ce qu'il y en a est -insuffisant, misrable; rien de plus ml que cette collection, o -quelques publications excellentes sont noyes dans des travaux -mdiocres, pour ne pas dire pis. C'est l que les extrmes se touchent; -c'est l'image fidle du chaos: - - Frigida pugnabant calidis, humentia siccis; - Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus. - -Quel dommage de voir des forces si considrables dpenses au hasard, et -perdues parce qu'elles divergent! Le vice fondamental est que nulle -pense critique ne prside l'ensemble; aucun lien, aucune force de -cohsion ne rattache l'une l'autre ces parties isoles. Ce n'est que -l'apparence d'un monument, comme ces masses que de loin, travers le -crpuscule, le voyageur prend pour de magnifiques palais, et qui, vues -de prs, se trouvent n'tre qu'un amas de rochers. - -Peut-tre un jour quelqu'un s'occupera-t-il d'introduire l'ordre, la vie -et la fcondit dans cette gigantesque entreprise; d'y tracer des -sections, d'y marquer des sries que l'on tchera de faire avancer dans -un sens et vers un but arrts, afin de rendre les travaux utiles -quelqu'un; car jusqu'ici tout le monde a besoin de la collection, et -elle ne satisfait personne. Parmi ces divisions, il s'en rencontrera -peut-tre une pour la langue franaise. Il faudra tcher de l'tablir -sur un plan, o le premier soin devra tre de rassembler les textes les -plus anciens et les plus authentiques, disposs chronologiquement sur -deux sries, l'une de prose, l'autre de vers. Je ne prtends pas -ordonner ici le dtail de ce plan, ni trancher des questions de dates -encore controverses; mais en me bornant une esquisse approximative, -et toute rserve faite des droits de la discussion, il me semble qu'on -pourrait avoir, - - -POUR LE XIe SICLE, - - _En prose_:--Les Lois des Normands, donnes par Guillaume - le Conqurant, mort en . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1087 - La Traduction des Rois et des Macchabes; - Le Commentaire sur le Psautier; - Le Cantique de saint Athanase; - Les Morales et les Dialogues de saint Grgoire; - Le Sermon anonyme sur la sagesse. - - _En vers_:--La chanson de Roland, qui fut chante pour la dernire - fois la bataille d'Hastings, en. . . . . . . . . . . . . . . 1066 - -Si quelques endroits de ce pome paraissent interpols, la plus grande -partie chappe au soupon. On n'en possde que le texte publi par M. -Francisque Michel, d'aprs le manuscrit d'Oxford; il faudrait le -collationner de nouveau, et y joindre comme objet de comparaison les -deux textes conservs la Bibliothque royale, ou au moins leurs -variantes, si elles ne sont pas assez considrables pour motiver -l'impression complte. Peut-tre des recherches dans les bibliothques -de province feraient dcouvrir encore d'autres copies. On n'en saurait -trop avoir d'une oeuvre si pleine de gnie. - - -XIIe SICLE. - - Charte de l'abbaye de Honecourt, en. . . . . . . . . . . . . . . 1133 - -(Dans l'_Histoire de Cambrai_, par J. le Carpentier, t. II, p. 18.) -Cette pice, dit Duclos, pourrait bien tre le plus ancien monument de -cette espce. (_Mm. sur la lang. fr._) - - Sermons de saint Bernard, mort en. . . . . . . . . . . . . . . . 1153 - -Le manuscrit des Feuillants, donn au pre Goulu, gnral de l'ordre, -par Nicolas Lefvre, prcepteur de Louis XIII, fut excut environ -vingt-cinq ans aprs la mort du saint, c'est--dire vers 1178. Un -manuscrit d'une date certaine et aussi recule, double de valeur pour -l'histoire de la langue. On n'en a publi qu'une partie; il faudrait -l'imprimer dans son intgrit textuelle. - - Quelqu'un des grands et beaux ouvrages que Henri II d'Angleterre - fit composer ou traduire par la pliade des romanciers[1] qui - florissait sa cour vers l'an . . . . . . . . . . . . . . . . 1180 - - [1] Robert Wace; Luce du Guast; Gasse le Blond; Gautier Map; Robert de - Borrou; Hlie de Borron et Rusticien de Puise. - -On aurait se dcider entre le _saint Graal_, le _Tristan_, le -_Merlin_, le _Lancelot_, _etc., etc._, puisque malheureusement on ne -peut les donner tous. Il suffirait d'un ou deux pour rvler des trsors -de style et d'imagination. - -Pour les vers, on n'aurait que l'embarras du choix, et l'on pourrait ici -joindre l'intrt du fond celui de la forme. Le _Lapidaire_, traduit -du latin, ouvre cette priode. - -Wace fit paratre le roman de Brut en 1155, et celui de Rou dix ans plus -tard. - -Vers la fin de ce sicle, Guillaume de Bapaume publia les romans de -Guillaume au court nez et du Moniage Guillaume; Chrestien de Troyes, les -romans de Cliges, d'Erec et Enide, du roi Marc et d'Iseult. On a la -grande chronique des ducs de Normandie, par Benot de Sainte-More; le -Partonopeus de Blois, dont l'action se passe en 510, sous Clovis, _etc., -etc._ - - -XIIIe SICLE. - -Le sicle de Louis IX est, pour le moyen ge, ce qu'est le sicle de -Louis XIV pour les temps modernes: notre vieille littrature y parvient - son apoge. Sans se laisser garer au milieu de tant de richesses, il -suffirait d'y prendre de quoi reprsenter l'tat de la langue, car c'est -le but que nous ne devons jamais perdre de vue. Par exemple, l'ami de -Dante, qui Pasquier l'galait, celui que le moyen ge surnomma _le -pre et inventeur de l'loquence_, Jean de Meung nous a laiss autant de -prose que de vers. Outre les compositions originales, ce sont des -traductions de Vgce, de Boce, des lettres d'Hlose et d'Abailard, -etc. On n'a publi de l'Ennius franais que _le Roman de la rose_[2]; -nous aurions donc sur les Grecs cet avantage de pouvoir comparer les -deux formes de notre ancienne langue dans les oeuvres d'un mme -crivain. De quel prix n'et pas t pour la philologie grecque un -ouvrage en prose d'Homre! L'histoire littraire trouverait sa part dans -des tableaux aussi complets que possible, o seraient classs les noms -des auteurs et les titres des ouvrages, avec toutes les indications -certaines ou prsumes de temps et de lieux. - - [2] Quelques ouvrages imprims au XVe sicle sont introuvables; la - traduction d'Abailard, le _Testament_, sont compltement indits. - - * * * * * - -Ce plan serait continu jusqu' la fin du XVe sicle; au XVIe, la langue -se renouvelle par les influences de l'antiquit classique, et les -matriaux pour l'tudier tant la porte de tout le monde, il serait -superflu de les reproduire dans notre collection; mais aucun ouvrage -n'en ferait partie, qui ne ft accompagn d'un index trs-abondant et -trs-fidle. - -Toutes ces richesses tiendraient facilement en dix volumes. Ce recueil, -analogue ce qui existe pour le droit, pour les inscriptions, pour la -posie latine et la posie grecque, fournirait la philologie franaise -une mine inpuisable; il porterait aux hommes studieux de la province -les ressources des bibliothques de Paris, ou, mieux encore, il -rassemblerait sous la main de tout le monde des matriaux pars, et qu' -Paris mme on ne peut se procurer sans beaucoup de recherches, de -courses, d'assiduit, en un mot, sans une perte de temps considrable. -Au contraire, la facilit inviterait une tude laquelle personne -aujourd'hui ne songe, et dont la littrature profiterait. La philologie -franaise n'a pas encore t la mode; pourquoi n'y viendrait-elle pas - son tour? Pourquoi des savants qui consacrent volontiers tant de -veilles plucher des bribes d'Ennius ou de Pacuvius, en -refuseraient-ils quelques-unes aux origines de leur langue maternelle? - -Enfin, la collection dont j'indique ici le projet renfermerait les -lments du livre le plus ncessaire et qu'en l'tat actuel des choses -il est le moins permis d'esprer: un bon dictionnaire historique de -notre langue. - -Plus ce recueil serait appel rendre d'minents services, plus il -importerait d'en mditer avec soin et d'en surveiller ensuite -l'excution. Il faudrait surtout que la direction ft une, car rien -n'est insupportable comme de se sentir, au milieu de ses travaux, -tiraill par des systmes et des autorits contradictoires. - -Mais ce ne serait encore l que la moiti de la besogne. Ces vieux -textes sont, pour le gros du public, hiroglyphes purs: _sacrs ils -sont_. Il n'est qu'un seul moyen d'y attirer l'attention et d'y faire -pntrer la curiosit: l'enseignement oral. La parole humaine vivifie -tout. Il n'est point de livre qui puisse atteindre aux rsultats de la -parole, surtout dans les matires peu connues et qui ne sollicitent pas -directement l'attention. Notre vieille langue et notre vieille -littrature rclament d'tre enseignes dans des chaires publiques[3]. - - [3] Je m'attends bien que ce passage donnera lieu des - interprtations. Ceux qui ne peuvent jamais supposer dans autrui des - vues dsintresses, diront... Qu'importe ce qu'ils diront? Et o en - serions-nous, s'il fallait par crainte de ces charits faire taire - sa conscience et supprimer des vrits utiles? Que la lacune soit - comble, que la chaire soit cre, et qu'on y mette ensuite qui l'on - voudra, pourvu qu'il y suffise. - -Cet enseignement de l'idiome national n'existe en aucun pays; mais aussi -qui plus que la France aurait intrt en donner l'exemple? -L'Angleterre, qui n'a point de langue elle, qui nous a drob celle -dont elle se sert, et, voulant tudier ses origines, serait condamne -tudier le vieux franais? L'Italie ou l'Espagne? Leur langue depuis sa -naissance s'est modifie trop peu. Pour tre compris, ce qu'ils ont de -monuments anciens ne demande point ou presque point d'tude. Un Italien -lit couramment Ptrarque et Boccace, qui sont du XIVe sicle, tandis que -pour un Parisien, Montaigne et Rabelais, venus deux cents ans plus tard, -sont souvent, l'un trs-pnible, et l'autre inabordable. Les romances du -Cid sont bien plus intelligibles au del des Pyrnes que n'est chez -nous le roman de Renart ou le roman de la Rose. En Italie, le XVIe -sicle est le grand sicle, il est rest modle; chez nous, au -contraire, la rupture s'est faite entre le XVIe et le XVIIe sicle. -L'clat du sicle de Louis XIV a repouss dans une ombre noire tout ce -qui l'avait prcd. En cela, le XVIe sicle a souffert de justes -reprsailles; car lui-mme, trop fier des ides nouvelles apportes par -la renaissance, s'tait spar ddaigneusement du moyen ge. C'est donc -derrire ce double rempart qu'il nous faut aujourd'hui regarder. Nous y -trouverons gisante dans la poussire et dans l'oubli toute une -littrature, toute une civilisation, avec ses livres de science, -d'histoire, d'art et de posie, ses chroniques naves et ses merveilleux -romans. Tchons de nous dfaire de cette ide vaniteuse, que -l'imagination, le jugement, le gnie sont des crations rcentes de Dieu -en faveur des modernes. Persuadons-nous bien que ces qualits existaient -ds le XIIIe sicle; seulement elles se rvlaient sous des formes -diffrentes. Ce sont ces formes qu'il faut se rendre familires. -Dira-t-on qu'en ce travail la peine surpassera le profit? Qu'en -savez-vous? Mais l'incertitude est dj pour votre paresse une barrire -suffisante: il vous faut des gains assurs. Eh bien! acceptez du moins -le tmoignage unanime de tant d'hommes illustres, attestant que la -France au moyen ge tait le foyer d'o la lumire rayonnait sur -l'Europe civilise. De toutes les contres on accourait aux leons de la -France: Thomas d'Aquin suit Albert le Grand du collge de Naples au -collge Saint-Jacques; Dante exil vient s'asseoir sur les bancs de nos -coles de thologie, et soutient une thse brillante devant notre -universit; Boccace, envoy Paris pour y apprendre le commerce (tant -nous tions alors les matres en tout genre), retourne Florence, la -mmoire meuble de nos fabliaux, dont il ornera plus tard son -_Dcameron_. Le franais tait la langue universelle, indispensable. -L'Angleterre et l'cosse parlaient franais; dans l'un et l'autre pays, -les actes publics taient rdigs en franais. Lorsqu'un parti voulut -expulser des conseils royaux saint Ulstan, vque de Vigorgne, quel -prtexte mit-il en avant? Un seul: Ulstan ignorait le franais, et par -consquent ne pouvait tre qu'un idiot, indigne et incapable de siger -dans le conseil du roi (MATTH. PARIS, _ad ann._ 1095). Le franais -prenait rang d'importance immdiatement aprs le latin, et ne tarda pas - le supplanter. Ds le XIIIe sicle, Martino da Canale traduit en -franais l'histoire latine de Venise, parce que la langue franoise -cort parmi le monde, et est plus delitable a lire et a oir que nulle -altre. Le mme motif, exprim presque dans les mmes termes, dcide le -matre de Dante, Brunetto Latini, crire son _Thresor_ en franais, -pour chou que la parleure en est plus delitable et plus commune a -toutes gens. (_Prface du_ THRESOR.) - -Ainsi, pour les ides comme pour le langage, nous voyons ds le XIIIe -sicle la France marcher en tte du monde civilis. Se peut-il que la -France du XIXe sicle, qui affecte tant de zle pour les recherches -historiques, continue mpriser un pass si glorieux, et s'obstine ne -le vouloir pas connatre, parce qu'il est le sien? - -Cependant, si l'tude du vieux langage devait pour tout rsultat se -borner satisfaire une curiosit rtroactive, elle n'aurait droit qu' -un intrt limit. Mais non: elle sera d'une application plus utile -encore et plus tendue. Notre langue franaise a grand besoin de se -retremper ses sources. Chaque jour les influences du dehors, trop bien -secondes par une espce de barbarie intrieure, la desschent et la -dtournent du lit o la faisait couler son gnie primitif. Une foule de -soi-disant grammairiens ont subtilis sur les mots et les tours de -phrase, introduit quantit de distinctions sophistiques, de rgles -fausses, de difficults chimriques: ils ont rempli la grammaire de -fantmes. A mesure que les grands crivains s'efforaient de donner -notre langue la force, la richesse, l'aisance et la libert, les autres -parvenaient l'nerver, la dpouiller, et l'enfermer dans mille -entraves. D'o leur est venue cette autorit? On ne sait: ils se sont -couronns de leurs propres mains. On a vu des pdants, incapables -d'crire dix lignes, saisir leur frule et en frapper insolemment -Corneille, Bossuet, Molire et la Fontaine! Et le public, sous les yeux -de qui s'accomplit cette lutte scandaleuse, la tolre avec patience. Que -dis-je! il donne raison aux grammairiens contre les crivains; -l'arrogance des mauvais prceptes l'emporte sur la modestie des bons -exemples. Qu'en arrive-t-il? Que notre langue se dtriore, s'enroidit, -et devient chaque jour plus rebelle revtir la pense. - -Cet tat de choses ne peut durer: il faut poursuivre le redressement de -ces abus, ramener au milieu de nous le gnie de la langue franaise; et -le meilleur, l'unique moyen d'y parvenir, c'est de nous rendre -parfaitement familires la langue et la littrature de nos aeux. - -Ce n'est qu'en possdant notre vieille langue qu'on possdera la -vritable langue moderne, qu'on en pntrera le gnie et les ressources. -Plt Dieu que cette tude s'organist dans les collges, ct du -grec et du latin! On y enseigne les langues vivantes, l'anglais, -l'allemand, l'italien, l'espagnol, en sorte qu'il ne reste plus de place -pour la langue nationale. Je le conois: il est plus essentiel un -jeune Franais de lire Pope et Milton que d'entendre Joinville et -Villehardouin. Mais l'histoire de la langue franaise ne pourrait-elle -du moins trouver asile dans les facults? Chose tonnante: la -Restauration sentit le besoin d'une chaire d'idiome provenal, et -personne n'a jamais senti le besoin d'une chaire de vieux franais! -Cependant nous ne tenons que de loin aux troubadours, et les trouvres -sont nos aeux immdiats. L'histoire d'une langue, c'est l'histoire de -la nation qui la parle; or, nous avons des chaires d'hbreu, de -syriaque, de chinois, de malais, de persan, d'indoustani, d'arabe, de -tatare-mandchou, une foule d'autres chaires dont quelques-unes en -double; et il n'existe pas Paris ni dans toute la France une seule -chaire o l'on explique le vieux franais! La philologie officielle de -l'tat embrasse le Nord et le Midi, le Levant et le Couchant, except la -France. Ne ressemblons-nous pas un peu ces curieux avides de tout ce -qui se passe chez les voisins, mais trs-ignorants et insouciants des -affaires de leur propre famille? Certes, je n'ai pas la tmrit de -comparer comme importance le vieux franais au sanscrit; gardons toutes -ces chaires de langues orientales ou occidentales, mortes ou vivantes, -qui sont une des gloires intellectuelles du royaume; seulement, n'y -pourrait-on joindre une chaire de vieux franais? Continuons jouir des -livres des brames, mais tchons aussi de dchiffrer les ouvrages -composs par nos pres. Dans ces temples de l'rudition, o l'on -commente l'Iliade, l'nide et les Livres sacrs de l'Inde, pourquoi -n'admettrait-on pas _la chanson de Roland_, par exemple? On ne l'entend -non plus que si elle tait en langue punique; mais si elle tait en -langue punique, tout le monde savant y courrait, et l'on crerait demain -pour l'interprter deux chaires plutt qu'une. Le mal est qu'elle est en -franais. Eh bien! je le dclare sans rougir, Olivier, Charlemagne et -Roland me touchent plus que ne font Lao-Tseu, Meng-Tseu ni Confutze; -plus que le Ramayana ni le Mahabarata; et, s'il faut l'avouer, autant -pour le moins qu'Hector, Achille et Agamemnon. - - * * * * * - -J'ai expos les ides qui ont prsid la composition de ce livre; il -ne me reste plus qu' solliciter l'indulgence du public. Si, pour -l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaill longtemps et en conscience, -je serais assez rassur; mais cela ne suffit pas. J'ai lieu de craindre -que la nouveaut de certaines ides, en opposition avec les ides -reues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi -de l'usage et des prjugs de l'habitude. On a beau leur dire que -justement parce que le langage est tel aujourd'hui, c'est une raison -pour qu'il ait t diffrent il y a six sicles: cette raison ne les -touche point; ce qui tonne leurs oreilles, leur jugement le repousse -sans le vouloir examiner: ils ne peuvent se reprsenter le pass que -sous la figure du prsent, ce qui ne les empche pas de tenir hautement -pour la doctrine du progrs. - -Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux -critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre la -premire objection qui troublera leur conscience, mais plutt de songer -que probablement cette objection s'est aussi prsente l'auteur parmi -une foule d'autres. Si je ne l'ai pas accueillie, c'est sans doute que -je ne l'ai pas trouve considrable, ou bien c'est que la suite de la -lecture doit la faire vanouir. Les parties d'un systme bien li se -soutiennent mutuellement, mais on ne les saurait prsenter toutes la -fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer -d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hte pas de prononcer le -jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu' la fin de l'ouvrage. -J'ose assurer que telle proposition, qui paratra tmraire l'noncer, -dix pages plus loin aura acquis la force d'une vrit dmontre. - -Non que j'aie la prsomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce -serait une rare merveille que d'tre parvenu s'en garantir absolument -dans une matire si dlicate et si neuve. Mais j'espre qu'elles ne se -trouveront que dans les dtails, et non dans les principes. Je n'ai mis -de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aim -des lacunes dans mon systme que des propositions douteuses. Pour mieux -dire, je n'ai point fait de systme: d'un grand nombre d'observations -compares, j'ai dduit quelques lois gnrales dont j'ai tch de -marquer les rapports, le tout justifi par des exemples. Voil mon -livre; j'espre qu'il facilitera la besogne de mes successeurs: la -fatigue est pour celui qui dfriche un terrain sauvage; le gr revient -celui qui y sme des fleurs: mais on se consolerait d'tre oubli, si -l'on avait la certitude d'avoir t utile. - - - - -TABLE DES CHAPITRES. - - - Pages. - Introduction v - - PREMIRE PARTIE. - DES CONSONNES. - - CHAPITRE PREMIER. - De la prtendue barbarie de l'ancien langage franais.--Opinion de - Voltaire, accrdite par MM. Roederer et Nodier.--Des consonnes - conscutives.--INITIALES.--MDIANTES.--Que _GN_ sonnait - _N_.--_L_, _M_ et _N_ redoubles.--Suppression de la liquide; - grasseyement.--Liquide transforme ou transpose.--Conformit - avec les Grecs et les Latins 1 - - CHAPITRE II. - De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur - la finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les - rimes en _i_. 41 - - CHAPITRE III. - Des consonnes euphoniques intercalaires _C, D, L, N, S, T, V_ 89 - - CHAPITRE IV. - Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins 117 - - DEUXIME PARTIE. - DES VOYELLES. - - CHAPITRE PREMIER. - Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en - latin?--Absence de diphthongues dans le premier ge de notre - langue.--_AI_, _AU_.--_AO_.--_EI_.--_EU_.--_OE_, _OI_, _OU_ 129 - - CHAPITRE II. - Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les - modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues - par une raction de la langue crite sur la langue parle.--Accents - vicieux chez les modernes.--Notations diverses du son _EU_.--_OU_ - et _EU_ se remplaant. 147 - - CHAPITRE III. - De l'lision.--On lidait les cinq voyelles 182 - - CHAPITRE IV. - Des deux manires d'abrger les mots: syncope et apocope.--De - la tmse. 193 - - CHAPITRE V. - Des privilges de l'ancienne versification 237 - - CHAPITRE VI. - D'un systme de dclinaison en franais.--Dialectes. 249 - - TROISIME PARTIE. - APPLICATIONS ET CONSQUENCES. - - Avertissement. 275 - - CHAPITRE PREMIER. - De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Consquences - du systme actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus. 277 - - CHAPITRE II. - Du patois des paysans de comdie. 289 - - CHAPITRE III. - De l'orthographe de Voltaire. 300 - - CHAPITRE IV. - De l'ge de quelques mots et de quelques locutions. 308 - - CHAPITRE V. - Observations dtaches.--Ail, mtail.--_AOI_.--Assavoir.--Aucun. - --Avec.--Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler - et grouiller.--_D_ ou _T_ euphonique: dans, dedans; d'aucuns; - dorer; tante; chape-chute; lute.--Dame. 320 - - CHAPITRE VI. - Suite des observations dtaches.--Degrs de comparaison forms - l'imitation du latin.--_De_ aprs le comparatif.--Diable quatre - (faire le).--Drap, linge.--Dur, dru, rude.--_TRE_, ses formes - primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant. - --Festival, _how do you do_. 349 - - CHAPITRE VII. - Suite des observations dtaches.--Fleur d'orange et fleur - d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, lans, - cans.--Lsine ou alesine.--Mystres; de quelques finesses de - versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues - et ogres.--O.--Par, parmi. 376 - - CHAPITRE VIII. - Pquin ou pkin.--Professeur; le pays.--Peu s'en faut que ne... - quelque que,... qui que ce soit qui...--Pia.--_Que_ aprs - _davantage_.--Se souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de... - --Trs, en composition.--Trou de chou.--Trousser, trousses. - --Vassal et valet.--Verbes rflchis.--Trois priodes dans - notre langue. 414 - - APPENDICE. - - CHAPITRE PREMIER. - ARLEQUIN. Son origine, ses mtamorphoses. 451 - - CHAPITRE II. - MALBROU. Est-il Anglais? Est-ce un hros moderne? 470 - - CHAPITRE III. - Du Dictionnaire de l'Acadmie. 482 - - -FIN DE LA TABLE. - - - - -DES VARIATIONS - -DU - -LANGAGE FRANAIS. - - -PREMIRE PARTIE. - -DES CONSONNES. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -De la prtendue barbarie de l'ancien langage franais.--Opinion de -Voltaire, accrdite par MM. Nodier et Roederer.--Des consonnes -conscutives.--INITIALES.--MDIANTES.--Que _GN_ sonnait simplement -_N_.--_L_, _M_ et _N_ redoubles.--Suppression de la liquide; -grasseyement.--Liquide transforme ou transpose.--Conformit avec les -Grecs et les Latins. - - -S'il est une opinion accrdite, c'est celle de la barbarie du vieux -langage franais; et, chose remarquable, cette opinion s'appuie surtout -sur la multiplicit des consonnes dont se hrissait alors la -prononciation. coutons Voltaire: - -C'est force de politesse que notre langue est parvenue faire -disparatre les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette -barbarie qui voudrait y regarder de prs. On verrait que le nombre -vingt vient de _viginti_, et qu'on prononait autrefois ce _g_ et ce _t_ -avec une rudesse propre toutes les nations septentrionales... - -De _lupus_ on avait fait _loup_, et on prononait le _p_ avec une -duret insupportable. Toutes les lettres qu'on a retranches depuis dans -la prononciation, mais qu'on a conserves en crivant, sont nos anciens -habits de Sauvages. (_Dict. Phil._, art. LANGUES.) - -Il a rpt ailleurs cette dernire phrase textuellement. Mais o -Voltaire a-t-il pris qu'on pronont ce _p_, ce _g_ et ce _t_ avec une -duret insupportable, ou d'une faon quelconque? Il l'a suppos, parce -qu'il les a vus crits. L'criture est dans trop de cas un faux tmoin; -le mme argument subsisterait contre la langue actuelle, car combien de -consonnes crivons-nous qui disparaissent dans la prononciation! Le -nombre en tait plus grand autrefois, voil tout. Mais autrefois les -consonnes faisaient partie essentielle d'un systme complet, par o l'on -supplait nos accents modernes. Celles qui sont demeures ne servent -rien du tout: les unes taient des consquences, les autres sont des -inconsquences. - -M. Nodier est tomb dans la mme erreur que Voltaire. - -Je lis dans ses _lments de Linguistique_: - -Quand l'Acadmie franaise, peu loigne encore de son origine, -retrancha imprudemment des mots les lettres tymologiques _qui ne se -prononaient plus_, qu'aurait-elle rpondu l'homme qui lui et parl -ainsi: Vous ne remarquez pas que ces caractres, _devenus superflus dans -la prononciation_... etc.[4] - - [4] Nodier, qui, dans tout ce qui tient l'tude des langues, s'est - fait remarquer _par de bonnes intentions plutt que par de bons - ouvrages_. _Revue de l'Instruction publique_ (du 4 octobre 1844). - -Il y a deux erreurs dans ce peu de lignes: d'abord le retranchement des -consonnes superflues ne s'est point fait par l'Acadmie, mais par -l'htel de Rambouillet, par les prcieuses; ensuite, je ne me lasserai -pas de le rpter, ces consonnes, aucune poque de la langue, -n'avaient t prononces. Leur rle tait de rappeler l'tymologie, et -d'indiquer ou l'accent ou la quantit des voyelles. Elles ne sont -devenues un embarras, une superftation dans l'criture, que lorsqu'on -eut invent de noter l'accent par un signe particulier, et qu'on perdit -la clef de l'ancien mcanisme des lettres. - -J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un -perfectionnement qu'en apparence. Il limite trois les nuances de -l'accentuation, qui autrefois taient bien plus nombreuses, ayant aussi -pour se manifester une bien plus grande varit dans les formes de -l'orthographe. Le systme des accents est, dira-t-on, plus net et plus -simple. Peut-tre; mais, en tout cas, voyez ce que vous cote cette -nettet et cette simplicit: vous ne l'achetez qu'aux dpens de la -dlicatesse des inflexions et de la musique du langage. Il n'est pas -malais de simplifier en supprimant. - -Les prcieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se doutaient pas -de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que ces consonnes ne -se prononaient _plus_, et par consquent n'avaient _plus_ de rle dans -les mots. On aurait bien surpris l'htel de Rambouillet, trs-ignorant -des origines de notre langue, si l'on tait venu dclarer, en pleine -chambre bleue, que ces lettres ne s'taient prononces dans aucun temps, -non plus que dans le sicle d'Artnice. Les mres de ce concile -grammatical n'avaient pour se guider dans la rforme de l'orthographe -que cette fausse rgle de l'criture: elles travaillaient uniquement -pour les yeux. Elles prenaient les mots les uns aprs les autres, les -mettaient sur la sellette, et les renvoyaient estropis dans la -circulation. Elles dfaisaient ainsi coups d'pingle un systme -considrable, dont l'ensemble s'est toujours drob leur vue; et c'est -heureux, car elles en ont laiss chapper assez pour nous aider le -reconstruire, sinon intgralement, du moins en grande partie. La -patience des observateurs, aide par le temps, retrouvera ce qui manque -aujourd'hui. Telle a t l'oeuvre des prcieuses sur le matriel des -mots; si on l'examinait par rapport la syntaxe, c'est encore bien pis! -Et puis, que M. Roederer et ses trop confiants imitateurs viennent -encore nous vanter les services rendus notre langue par la _socit -polie_! - -Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par -l'opinion publique l'arrt port contre notre vieille langue par des -juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir -que notre langue franaise a t constitue principalement sous -l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les procds. -Si je voulais soutenir _ priori_ que ces deux qualits y taient plus -sensibles au XIIe sicle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant aux habitudes -des idiomes voisins, le Franais a plus perdu que gagn, on ne -manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thse choque l'opinion -commune: nos pres taient des barbares, des grossiers; l'oreille -humaine s'est bien perfectionne depuis le temps de saint Louis! Voil -ce qu'il faut dire pour tre accueilli favorablement, et voir tout le -monde se ranger d'avance une proposition si flatteuse qu'elle en est -vidente, et que, sur le simple nonc, on vous quitte trs-volontiers -de la dmonstration. - -Ma conscience ne me permet pas de flatter ce point la vanit des -modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prminence que je -viens ici dbattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pres -parlaient autrement que ne fait leur postrit; c'est un point accord. -Comment parlaient nos pres? C'est ce que je cherche. Quel langage est -le meilleur, le leur ou le ntre? C'est ce que je laisse dcider; je -me contente de rassembler les observations qui pourront mettre sur la -voie les curieux de philologie franaise. - - * * * * * - -RGLE.--Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes -conscutives crites, soit au commencement, soit au milieu, soit la -fin d'un mot; soit l'une la fin d'un mot, et l'autre au commencement -du mot suivant. Je regarde cette rgle sans exception comme la clef de -vote de tout le systme d'orthographe et de prononciation de nos -anctres. - -La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi sans -inconvnient conserver les traces de l'tymologie des mots: en outre, la -prsence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et tenait lieu -de notre systme d'accents qui n'existait pas alors, et qui est bien -moins sr et moins exact. Un accent est sitt mis ou effac! Par les -accents s'est modifie la prononciation d'une foule de mots que -l'orthographe tymologique aurait maintenus. - - -SECTION PREMIRE. - -INITIALES. - -Il faut appuyer par des exemples ce que nous venons de dire sur les -doubles consonnes. - -Au chapitre IX de _Gargantua_, Rabelais dit que les faiseurs de _rbus_, -abusant de l'homophonie de certains mots, faisaient peindre une _sphre_ -pour signifier _espoir_. Donc la prononciation confondait ou du moins -rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis convaincu qu'on prononait -_de l'poure_. - -Observez tous les mots tirs du latin, et commenant dans cette langue -par deux consonnes _st_, _sp_, _sc_, etc.: vous les verrez tous -commencer en franais par un _e_ euphonique. _Spongium_, -esponge;--_strangulare_, estrangler;--_stannum_, estain;--_spiritus_, -esprit;--_spatium_, espace;--_scandalum_, esclandre, etc., etc. De mme -pour les mots emprunts l'italien: _spada_, espe;--_strano_, -estrange;--_snello_, isnel, en allemand _schnell_ (celui-ci a reu l'_i_ -au lieu de l'_e_ initial); _sparmiare_, espargner.--Vous n'en trouverez -pas un seul qui chappe cette loi, ou bien ceux que vous trouverez, -vous pouvez conclure srement qu'ils sont de formation moderne. C'est un -indice de l'ge des mots. _Spectre_, _squelette_, _spectacle_, sont tard -venus dans la langue. _Espace_, _estomach_, sont anciens; les adjectifs -_spacieux_, _stomachal_, sont modernes. Quand on les a faits, depuis -longtemps tait oublie la rgle qui doit prsider la formation des -mots, et par laquelle nos pres obviaient la duret des doubles -voyelles initiales. - -Et qui peut affirmer que cette prononciation ne ft pas transmise par -les Latins? - -Les dialectes mridionaux, bien plus voisins que notre franais du -langage romain, affectent toujours cet _e_ euphonique. Les Gascons -parlent mal, selon nous, en disant un _esquelette_, un _espectacle_; -mais les Espagnols parlent trs-correctement leur langue lorsqu'ils -disent _espectaculo_, _espectro_, _esqueleto_, _espejo_ (de _speculum_), -etc. - -Outre la ressource de l'_e_ prpos, il y en avait une autre plus rare, -et rserve spcialement pour les mots commenant par un _p_, suivi -d'une consonne dure: c'tait d'abattre tout uniment le _p_ initial dans -la prononciation. On crivait _ptisane_, du latin _ptisanum_, et l'on -prononait _tisane_. Ce _p_ tymologique s'est conserv sur le papier -jusqu' la fin du XVIIe sicle: les grammaires avertissaient de le -supprimer en parlant. - -Marot crit encore _psalme_, de _psalmus_; on prononait _saume_. _Les -sept saumes de la penitence._ Mnage remarque que les ecclsiastiques de -son temps affectaient de prononcer _psaumes_, en faisant sentir le _p_. -Le peuple a toujours dit _saume_, _sautier_, comme au moyen ge: - - Tant qu'il jurerent sor lor vie, - Seur la crois et seur le _sautier_, - Et seur toz les sains du moustier... - - (_De Constant Duhamel_.) - - Et ele sot tot son _sautier_. - - (_De frere Denise_, v. 152.) - -Et elle sut tout son psautier. - -La _psallette_, qui est l'cole annexe l'glise et o l'on instruit -les enfants de choeur, se prononce _la sallette_, au tmoignage de -Mnage (_Obs. sur la langue franaise_, p. 93). Il observe qu'on dit -cependant toujours le _psalmiste_ et _psalmodier_. C'est cause de la -formation relativement rcente de ces mots. _Saume_, _sautier_, ont t -faits par le peuple et bien faits; _psalmiste_, _psalmodier_, ont t -introduits par les savants enfarins de grec et de latin. Or, les -premiers seuls parlent franais. - - -SECTION II. - -MDIANTES. - -Thodore de Bze a publi, en 1584, un petit Trait latin de la bonne -prononciation du franais, qui, s'il ft venu plus tt ma -connaissance, m'et pargn du temps et de la peine; car une rgle -importante que j'ai tire d'une longue tude et de la comparaison -assidue des textes, je l'eusse trouve l toute formule. Peut-tre -aussi j'y aurais fait moins d'attention. Il en est des ides comme des -plantes: celles que personne n'a semes, et qui viennent d'elles-mmes, -poussent et se dveloppent bien plus vigoureusement que les plantes -repiques toutes grandes de la main du jardinier. Dans l'esprit comme -dans le jardin, ce qui est adoptif n'gale jamais l'nergie de ce qui -est natif. - -Voici le passage o Thodore de Bze pose en principe qu'on ne doit -jamais faire sonner deux consonnes conscutives. J'aurai du moins -l'avantage d'appuyer de son autorit le rsultat de mes recherches. - -Les Franais mettent toutes les lettres avec une sorte de mollesse et -de ngligence. Leur langue est si antipathique toute rudesse de -prononciation, que sauf le _c_, l'_m_, l'_n_ et l'_r_ redoubles, comme -dans _accs_, _somme_, _anne_, _terre_, ils ne font jamais sentir deux -consonnes de suite... - -Leur prononciation, mobile et rapide comme leur gnie, ne se heurte -jamais au concours des consonnes, ni ne s'attarde gure sur des syllabes -longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie la voyelle -initiale du mot suivant; si bien qu'une phrase entire glisse comme un -seul et unique mot. (_De Francic lingu recta pron._, p. 9 et 10.) - -Voil le caractre essentiel de notre langue; et lorsqu'il tend de jour -en jour davantage s'effacer et disparatre dans l'oubli, il est -heureux qu'un tmoignage dat du XVIe sicle prvienne la perte complte -de la tradition. Si, malgr ce tmoignage, on ne veut ni revenir sur les -abus accomplis, ni enrayer sur la pente qui nous mne dans le prcipice, -nous aurons du moins la satisfaction de perdre notre langue plaisir et -en pleine connaissance de cause. - -On rit des gens du peuple qui prononcent _il m'ostine_; c'est un enfant -_ostin_; _ne m'ostinez pas_. Ils parlent comme on parlait la cour de -Henri III, et pourraient couvrir de confusion les pdants, en leur -citant la rgle trace en latin par Thodore de Bze. Aprs avoir -prescrit de prononcer _oscur_, cet illustre savant ajoute: _B_ -disparat absolument devant _st_, comme dans ces mots _obstin_, -_obstination_, qu'on prononce _ostin_, _ostination_ (p. 64). Il semble -que le peuple des rues de Paris ait lu Thodore de Bze, ou frquent le -Louvre d'Henri III. Bze recommande aussi de dire _ovier_, et non -_obvier_; et il cite ce propos un quolibet qui avait cours de son -temps; c'est un hmistiche qui est tout la fois latin et franais: - - Omnia malo vi. - On y a mal obvi. - -_Debte_, _debteur_, ont toujours t prononc _dette_, _detteur_. Le -XVIe sicle, trs-pdant, avait rtabli le _b_ sur le papier, pour -rappeler l'tymologie _debitum_, _debitor_; mais souvent on l'oubliait, -et dans Marot comme dans ses prdcesseurs du XVe sicle et dans ses -successeurs du XVIIe. La Fontaine, par exemple, crit _detteur_. - -Dans les mots o il double une autre consonne, le _b_ ne sonnait pas -plus que ne fait sa dure, le _p_, dans _temps_ et dans _baptiste_. - -Dans _sceptre_, on teignait le _p_ et l'on prononait _sctre_ long, -comme _anctre_: - - Loys aussi, son beau-pere et _ancestre_, - Qui prospera en couronne et en _sceptre_. - - (Jean Bouchet, 38e _ptre familire_.) - -coutez Louis Maigret, un des premiers qui se soient aviss d'analyser -le langage, et qui fut en cette matire l'oracle de son temps: - -Tenez pour rgle gnrale que _b_ et _f_ ne se rencontrent jams en la -prononciation franoise avant _v_ consonnante. (_L'Escriture -franoise_.) - -Maigret, l'appui de cette rgle, allgue aussi le mot _obvier_. Les -deux grammairiens n'ont d'autre tort que de restreindre le prcepte -certains cas spciaux; ils devaient dire que jamais deux consonnes de -suite ne se font entendre; et la raison en est simple: c'est qu'on ne -peut les articuler sans glisser entre deux un _e_ muet, qui allonge le -mot d'une syllabe. - - - Ier. - -QUE _GN_ SONNAIT SIMPLEMENT _N_. - -_Montagne_, _Champagne_, forms de _montana_, _campana_ (sub. _terra_), -se sont prononcs _montane_, _campane_. Le _g_ y tait muet, la preuve -en est qu'on le rencontre dans les mmes textes avec ou sans le _g_: - ---... Cum des sicomors ki creissent en la _Champagne_. - -(_Rois_, III, p. 275.) - ---Li reis Sedecias s'enfuid par la _campaigne_ del desert. - -(_Rois_, IV, p. 435.) - -L'ancien nom de renard est _goupil_, driv de _vulpes_, _voulpil_ ou -_goupil_, d'o nous gardons encore _goupillon_, parce que cet instrument -tait fait de poil de renard, ou parce qu'on se servit d'abord d'une -queue de renard pour goupillon. - -Ce mot _renard_ ne remonte pas plus haut que le XIIe sicle, poque o -parut le fameux roman de Perrot de Saint-Cloud. Chaque animal qui y joue -un rle porte, outre son nom gnrique, une espce de nom de baptme ou -de sobriquet. Le loup s'appelle Isengrin; l'ours, dom Bruyn; le coq, -Chanteclair; le goupil, Regnard; ainsi des autres. Le prodigieux succs -de cette composition, qui tait la grande comdie de moeurs de l'poque, -fit entrer dans la langue le nom du hros comme substantif commun, ce -qui s'est depuis renouvel pour _Tartufe_, et peu peu _Regnard_ a -supplant _Goupil_. Le mot tartufe n'a pas fait disparatre le mot -hypocrite. Apparemment on a trouv que, pour dsigner le renard, c'tait -assez d'un substantif, mais que pour les hypocrites, ce n'tait pas trop -de deux. - -_Regnard_ vient par syncope de _Reginaldus_. C'tait, dit la tradition, -un grand seigneur de la cour d'Austrasie, de qui le caractre servit de -type celui du Goupil de Perrot de Saint-Cloud. - -_Reginaldus_ a fait _reginald_ ou _reginard_, qui, par les rgles qu'on -verra tout l'heure concernant les finales, ont donn l'un _regnault_, -_renaud_, _reynaud_; l'autre, _regnard_, _renard_, _reynard_. - -Il faut dire _le roman_ DE _Renard_, et non DU _renard_, puisque, dans -ce titre, _Renard_ est un nom propre. - -Le nom de notre second pote comique doit se prononcer _Renard_, -quoiqu'il s'crive _Regnard_, parce que ce _g_ tymologique n'a jamais -sonn. - -On rencontre, dans _le roman de Renart_ et ailleurs, le mot _borgne_ -ainsi figur, _borne_. Renart, toujours dfiant, ne veut pas s'approcher -du cheval pour lire le nom crit sous le pied de cet inconnu. Pour s'en -dispenser, il allgue sa mauvaise vue: - - Lors renart a les yeux couvers, - Le _borne_ fait, et le travers. - - (_Renart contrefait._) - -Les ennemis d'Ablard, dtermins ne lui laisser aucun repos, mme -aprs l'avoir forc de fuir Paris et de se rfugier avec ses disciples -dans la solitude, lui imputrent hrsie d'avoir appel son glise et -son monastre _le Paraclet_:--Et disoient que nulle esglise ne devoit -pas estre _assine_ especialement au Saint-Esprit plus que a Dieu le -Pere, ou a son Fils, ou a toute la Trinit ensemble. (_Trad. ind. de -Jean de Meung._) - -Beaumarchais, dans ses mmoires tincelants de verve, s'gaye aux dpens -de ce pauvre Lejay, qui, au bas d'un acte controuv, avait crit de sa -main, _sin Lejay_, pour _sign Lejay_. C'tait l'antique prononciation. -Dans la chronique arbitrairement et tort baptise _Chronique de -Rains_: La roine se _sina_ de la main diestre; et le dictionnaire de -l'Acadmie, en 1835, nous prvient encore que dans _signet_ d'un livre -le _g_ ne se prononce pas, et qu'il faut dire _sinet_. - -Le nom de _Lusignan_, dans la mme chronique, est toujours crit -_Lusinan_. - -Le XVIe sicle retenait la vraie prononciation. Voyez, pour preuve, les -rimes de ce rondeau, adress Marot par tienne Clavier: - - Pour bien louer une chose tant _digne_ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Dont de despit souvent me paye et _disne_, - Car je connoy que le fond et _racine_ - De ses escriz ont prins leur _origine_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Donc, orateurs, chascun de vous _consigne_ - Termes dors puiss en la _piscine_ - Palladiane, etc. - - (_OEuvres de Marot_, t. III, p. 26.) - -Les relations que le mariage de Louis XIII tablit entre la France et -l'Espagne, introduisirent chez nous la langue et les usages espagnols; -la prononciation usite par del les Pyrnes pour l'_n con la tilde_, -s'attacha ds lors cette notation _gn_, et le XVIIe sicle n'en connut -plus d'autre. - -Tous les Parisiens gnralement, dit Mnage, prononcent _anneau_ au -lieu d'_agneau_: _une moiti d'anneau_, _un quartier d'anneau_; qui est -une prononciation trs-vicieuse la considrer en elle-mme, cause de -l'quivoque d'_anneau_ en la signification d'_agnus_, avec _anneau_ en -la signification d'_annulus_. - -Cette raison serait trs-mauvaise, car il n'y aurait point l -d'quivoque possible. Admettons un moment qu'on prononce _anneau_. Si -l'on dit: _J'ai mang un morceau d'anneau_, ou qu'on parle d'un _rti -d'anneau_, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis -en broche et aval une _bague_. La langue est pleine de mots qui sonnent -identiquement, l'oreille sans aucun danger de confusion pour -l'intelligence. Mais les grammairiens de profession, ds qu'ils sont en -face d'une diffrence d'orthographe, recourent d'abord cette -explication: C'est pour distinguer. Ils croient toujours qu'on lit, et -ne pensent jamais qu'on parle. - -Ce qu'il y a de plus trange, c'est que Mnage, tout en blmant cette -prononciation, prescrit de la suivre: Mais comme ces messieurs (les -Parisiens) sont les matres du langage, il faut parler comme eux, _quand -mme ils parlent mal_. Il faut donc dire avec eux _un anneau_, _un -cartier d'anneau_, et non pas, comme nous disons dans nos provinces, _un -agneau_, _un quartier d'agneau_. Quelques-uns croient qu'il faut dire -l'_agneau pascal_. (_Observ. sur la lang. fr._, p. 347.) - -Il est suivi par l'auteur des _Rflexions sur l'usage de la langue_, et -voici la docte rgle qu'ils ont tablie frais communs: Il faut -prononcer _de l'anneau_ en parlant de l'animal cuit, un _anneau rti_; -et s'il est vivant, _de l'agneau_, comme _voici l'agneau de Dieu, -l'agneau pascal_[5]. - - [5] Voyez _l'Art de bien parler franois_, t. I, p. 20. - -Et quand il n'est plus vivant et n'est pas encore cuit, comment doit-on -l'appeler? - -La premire dition du dictionnaire de l'Acadmie autorise encore -_agneau_ et _anneau_, au choix. La seconde prescrit _agneau_. - -Racine avait, comme la Fontaine, quelques prtentions confuses la -noblesse; mais eux-mmes n'en savaient pas bien le conte. J'ai trouv, -sur des tats manuscrits de la maison de Franois Ier, un Jehan Racine -et un Jehan de la Fontaine, inscrits parmi les _escuyers d'curie_. Ce -sont probablement des aeux de nos deux potes, qui eux-mmes ignoraient -cette belle gnalogie. La Fontaine prenait le titre d'_cuyer_ jusqu' -l'poque d'un procs qu'on lui fit, et qu'il perdit pour n'avoir pu -fournir la preuve de son droit. Racine avait des armes, et qui plus est -des armes parlantes, c'est--dire qui traduisaient son nom en rbus. -C'tait un _rat_ et un _cygne_, qui, suivant la prononciation primitive, -faisaient _ra-cine_. Dans une lettre sa soeur madame de Rivire, -l'auteur d'_Athalie_ parle de sa noblesse gnalogique: Vous savez, lui -dit-il, qu'il y a un dit qui oblige tous ceux qui ont ou qui veulent -avoir des armoiries sur leurs vaisselles ou ailleurs, de donner pour -cela une somme qui va tout au plus 25 francs, et de dclarer quelles -sont leurs armoiries. Je sais que celles de notre famille sont un _rat_ -et un _cygne_, dont j'avois seulement gard le _cygne_, parce que le -_rat_ me choquoit; mais je ne sais point quelles sont les couleurs du -chevron sur lequel grimpe le rat, ni les couleurs aussi de tout le fond -de l'cusson. Vous me ferez un grand plaisir de m'en instruire. Je crois -que vous trouverez nos armes peintes aux vitres de la maison que mon -grand-pre fit btir, et qu'il vendit M. de la Clef. J'ai ou dire -aussi mon oncle Racine qu'elles toient peintes aux vitres de quelque -glise... J'ai aussi quelque souvenir d'avoir ou dire que feu notre -grand-pre fit un procs au peintre qui avoit peint les vitres de sa -maison, cause que ce peintre, au lieu d'un _rat_, avoit peint un -_sanglier_. Je voudrois bien en effet que ce ft un sanglier, ou la hure -d'un sanglier, qui ft la place de ce vilain rat! (16 janvier 1697.) - -L'lgant et dlicat Racine tait trop absorb par sa juste douleur pour -s'apercevoir qu'un sanglier et un cygne n'eussent pas fait _Racine_, et -qu'aprs tout le vilain rat remplissait mieux son office que n'et fait -le noble sanglier. Le grand-pre Racine parat avoir port dans cette -affaire moins d'imagination que son petit-fils, mais un sens plus -judicieux[6]. - - [6] Au bas du portrait grav par Edelinck, sont places les armes de - Racine; on n'y voit figurer que le cygne. L'auteur d'_Athalie_ avait - dcidment expuls le rat de son blason. - -Mais si Racine, li avec les courtisans de Louis XIV, ignorait la -prononciation du XVIe sicle, la Fontaine, habitu frquenter chez nos -vieux auteurs, la connaissait parfaitement; et quand tout le monde -l'oubliait autour de lui, il a montr qu'il s'en souvenait. - -Dans la fable de _l'Autour, l'Alouette et l'Oiseleur_: - - Un manant au miroir prenoit des oisillons. - Le fantme brillant attire une alouette; - Aussitt un autour planant sur les sillons - Descend des airs, fond et se jette - Sur celle qui chantoit, quoique prs du tombeau. - Elle avait vit la perfide _machine_, - Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau, - Elle sent son ongle _maline_. - - (Liv. VI, fab. 15.) - -Plus loin, parlant de la Discorde chasse du ciel, et que Jupiter ne -savait o envoyer: - - Comme il n'toit alors aucun couvent de filles, - On y trouva difficult. - L'auberge enfin de l'hymne - Lui fut pour maison _assine_. - - (Liv. VI, fab. 20.) - - - II. - -_L_, _M_ ET _N_ REDOUBLES. - -_L_ redouble, _ll_, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des -deux _l_ mouilles de _bouilli_, _caillou_. L'orthographe moderne veut -toujours un _i_ au moins avant les deux _ll_ mouilles. Dans l'origine, -il suffisait que les _ll_ fussent entre deux voyelles. L'_i_ se mettait -ou s'omettait sans consquence. _Paillard_ s'crivait sans _i_, -_pallars_. - - Quand li _pallars_ le vit entrer. - - (_R. du chast. de Coucy_, v. 4054.) - -Coucy reoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son -confident: - - Sire, bien plaire - Vous doit ce mandement, sans _falle_, - Et vous irez _vaille_ que _valle_. - - (_Ibid._, v. 6535.) - -Sans _faille_, sans faute.--La double orthographe du mot _vaille_, dans -le dernier vers, ne laisse pas mme la ressource de supposer qu'on -pronont alors autrement qu'aujourd'hui. - -_Mellor_, _mervelle_, _conselle_, _aparelle_, sonnaient avec les _ll_ -mouilles. - - Car cis aime miols les _mellors_, - Et tient bas sos piez les piors. - - (_Partonop._, v. 4330.) - -Car celui-ci prfre les meilleurs (les braves), et tient les pires -(pejores) bas sous ses pieds. - - Et li _conselle_ et loe et prie. - - (_Ibid._, v. 4455.) - - Une lanterne atant li _baille_; - La _candelle_ qui art dedans - N'estaint por orez ne por vens... - Il _apparelle_ son aler. - - (_Ibid._, 4465.) - -A ces mots, il lui remet une lanterne. La _chandeille_[7] qui brle -dedans ne s'teint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus s'apprte -partir. - - [7] C'est l'ancienne prononciation, conserve avec soin dans toute la - Picardie. - - Partonopeus le voit el vis - N'est _mervelle_ s'il est permis. - - (_Partonop._, v. 7410.) - -La _chanson de Roland_ crit _consell_, _amirall_; c'est _conseil_, -_amirail_, quand suit une voyelle; autrement, _conseu_, _amirau_, comme -on le rencontre souvent figur. - -C'est la marque d'un manuscrit relativement rcent lorsqu'on y trouve le -fminin _elle_ par deux _l_, comme aujourd'hui. Les textes les plus -anciens crivent toujours _ele_; _elle_, dans l'origine, aurait sonn -_eille_. - -La rgle actuellement encore en vigueur, par laquelle une consonne -redouble rend brve et ouverte la voyelle prcdente, cette rgle -n'tait pas connue au XIIe sicle. Doubler les consonnes et sembl une -superfluit, hormis le cas o il s'agissait de rappeler une syncope. Le -plus ancien manuscrit franais, le _Livre des Rois_, crit toujours -_femme_ par deux _m_, _feminam_, _fem-ne_, _fem-me_. La rgle tait de -rpartir la consonne double entre les deux syllabes adjacentes, et de -prononcer _fan-me_. - -D'_animam_ on fit d'abord _aneme_, comme d'_imaginem_, _multitudinem_, -_imagene_, _multitudine_, formes constantes dans saint Bernard et dans -les _Rois_. Les _Rois_ crivent souvent aussi _anme_; c'est la -prononciation la plus voisine d'_aneme_. La _chanson de Roland_ -n'emploie jamais d'autre forme: - - Guaris de mei l'_anme_ de tuz prils... - Morz est Rolans: Deus en ad l'_anme_ es cels!... - - (St. 173.) - -Ablard, dans l'histoire de sa vie: - -Et moy qui estois son filz ainsns, de tant qu'il m'avoit plus chiers, -de tant mist il plus grant cure que je fusse plus _diligenment_ -(_diligen-ment_) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus -legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y enhardige -plus _ardanmant_. - -(_Trad. ind. de Jean de Meung._) - -D'aprs cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui, -considrez ce passage des _Femmes savantes_: - - PHILAMINTE. - - Veux-tu toute ta vie offenser la _grammaire_? - - MARTINE. - - Qui parle d'offenser grand-pre ni _grand'mre_? - -Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois; il -ne l'est pas suivant la mthode aujourd'hui en usage, de jeter les deux -_m_ dans la seconde syllabe, et de prononcer la _gra-mmaire_. De ces -deux _m_, l'une appartient la premire syllabe, l'autre la seconde, -ce qui confond tout fait _la gram-maire_ avec _la grand'mre_. - -Le nom propre _Grammont_ se prononce aussi mal _gra-mmont_. C'est -_gram-mont_ qu'il faut dire. Jadis on crivait le plus souvent -_grandmont_, en latin _grandimons_. Le _d_ est tomb d'abord, parce -qu'il ne servait qu' noter l'tymologie, et disparaissait dans la -prononciation; ensuite on a mal propos runi les deux _m_ en une -seule, et voil comment le nom a fini par se trouver dfigur en -_Gramont_. - -Le mot _nenni_, autrefois si usit dans certaines provinces, et mme -Paris sous Franois Ier, lorsqu'on le rencontre dans Marot ou ailleurs, -on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit _n-ni_; c'est -ainsi qu'il est estropi au thtre. D'autres, en petit nombre, _na-ni_. -Allez donc en Lorraine apprendre prononcer _nan-ni_, en tranant sur -la premire syllabe. - -Je prviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me faire, en -trouvant plus loin, dans des citations, _femme_, _me_, figurs _fame_, -_ame_. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par l'ge des -manuscrits, o les copistes introduisaient l'orthographe de leur temps. -Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle des -mots _femme_, _me_, remonte trs-haut; mais l'autre l'avait -certainement prcde, et la rgle gnrale se maintint encore longtemps -aprs que les mots _fame_ et _ame_ y faisaient exception. Nous serions -trop heureux d'avoir les manuscrits originaux, ou seulement -contemporains des auteurs! C'est dj un grand bonheur, et dont il faut -remercier le hasard, que les plus anciens textes nous soient parvenus -dans les plus anciennes copies. - -Il y a encore des provinces o l'on prononce _malhon-nte_. Je ne -prtends pas que ces sons du fond de la gorge, _fan-me_, _malhon-nte_, -trs-frquents dans notre vieille langue, fussent plus agrables que -ceux du bout des lvres par lesquels on les a remplacs. D'ailleurs, -nous ne pouvons gure juger ces questions impartialement, tant sduits -par l'habitude. Mon unique but est de montrer que ces inconsquences -apparentes, si multiplies dans notre langage, ne tiennent pas au fond -de la langue, mais sont des dviations rsultant de l'oubli des rgles -primitives. - - - III. - -SUPPRESSION DES LIQUIDES.--GRASSEYEMENT. - -Les Franais sont enclins grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient -de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'_r_ et l'_l_ ne -sont liquides qu' condition d'occuper la seconde place; mais la -premire, elles sont trs-dures. En ce cas, on avait deux ressources: -supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On crivait _marbre_ -et _arbre_, par respect de l'tymologie _marmor_ et _arbor_; mais en -parlant, on supprimait la premire _r_, _abre_, _mabre_, qui sont rests -ainsi chez le peuple. Nous disons encore un _candlabre_; on le disait -ainsi, mais on crivait _candelarbre_, arbre qui porte des chandelles ou -candelles, _candelas_: - - Et quant il volt aler coucier, - Les _candelarbres_ volt drecier. - - (_Partonopeus_, v. 1697.) - -Il arrive mme souvent que cette _r_ est supprime dans l'criture. M. -Mon, dans son glossaire du _Roman de la Rose_, fait cette note sur le -mot _chartre_:--Aux _Quinze joyes du mariage_, on lit _geolier -chatrin_, parce que les anciens taient l'_r_ de plusieurs mots; ils -crivaient _quatier_, _mabre_, _paler_, _bone_ (_borne_). (Mon, _R. de -la Rose_, IV, p. 228.) On voit que le grasseyement parisien remonte -trs-haut. - -_Garson_ est le mot _gars_, avec la forme augmentative italienne _one_. -La Normandie a retenu l'usage de _gars_, qu'elle prononce _gs_, -trs-long:--Mon _gs_;--N'a-vous point vu mon _gs_? On prononait donc -aussi _gon_. C'est la prononciation lgitime et primitive; il est -fcheux qu'elle soit devenue ridicule, comme il est fcheux que le -fminin de _gars_, qui ne signifiait d'abord qu'une jeune fille, soit -devenu une grossire injure. - -_Fors_, qui est aujourd'hui _hors_, teignait galement l'_r_ et sonnait -_f_. La preuve existe dans le mot _faubourg_, dont la vraie et -primitive orthographe est _forsbourg_;--bourg extrieur, du dehors.--Les -gens qui crivent, abuss par leur oreille et leur ignorance, ont not -_faux-bourg_. Il n'y a rien de _faux_ dans un _faubourg_; mais il est -situ _foras burgi_. - -_Armure_ se prononait _amure_, et souvent on le rencontre figur ainsi. -Ansis frappe Turgis, et lui met au corps l'armure de son bon pieu: - - Del bon espiet el cors li met l'_amure_. - - (_Ch. de Roland_, st. 97.) - -_Arme_ et _ame_ se confondant par la prononciation, on ne doit pas tre -surpris que les copistes aient frquemment confondu aussi l'orthographe -des deux mots, et mis l'un pour l'autre. - -Dans le _Fabel d'Aloul_: - - Tel loier a qui ce _encharge_; - Ma dame n'a soing de _hontage_. - -videmment on prononait _enchage_ sans _r_. - -_Arsi_, participe du verbe _ardre_, se prononce encore actuellement en -Picardie _asi_. Le _Livre des Rois_ crit indiffremment l'un et -l'autre: - ---Il volt que d'iloc en avant nuls sun fil ne sa fille al deable ne -offrist ne nen _arsist_. - -(_Rois_, IV, p. 427.) - ---Il voulut que dorenavant nul en ce lieu n'offrist au dmon ni ne -bruslast son fils ou sa fille. - ---E a sa quesine (de Salomon) furent _asis_ chascun jor dis bues gras. - -(_Rois_, III, p. 239.) - -Rue des _Arsis_;--rue des _Asis_, des brls. - -_Lard_ rimait trs-bien avec _gras_: - - Car il sait bien que el plus _gras_ - Est tout ades li mieudres _lars_. - - (Le _Fabel d'Aloul_.) - -Car il sait bien qu'au plus gros cochon se trouve aussi le meilleur -lard. - -_Mecredi_, en grasseyant, bonne prononciation, conforme aux vieux -textes, et non _mere-credi_. - -_Robert_ se prononait _Robet_: - - Estes vous poignant a droiture - Contre lui son bouvier _Robet_: - Qu'as tu? fait il; qu'as tu, _vallet_? - - (_De Constant Duhamel_, v. 312.) - ---Voici accourant droit lui son bouvier Robert: Qu'as-tu, valet? -demanda-t-il. - -Ce mot _valet_, bien qu'on crivt par abus _varlet_, ne s'est jamais -prononc autrement que _valet_, en grasseyant. Il est certain que -l'tymologie commandait avant l'_l_ une consonne; mais c'tait l'_s_ et -non l'_r_, puisque _valet_ vient de _vassallettus_, diminutif de -_vassallus_. La bonne orthographe est donc _vaslet_, et c'est celle -aussi qu'on rencontre le plus souvent. - -L'autre liquide, _l_, tait absolument dans les mmes conditions. - -On prononcera trs-bien _couple_, sans qu'il faille insrer un _e_ muet -rapide entre le _p_ et l'_l_;--_coulpe_ (de _culpa_) teignait l'_l_ -devant le _p_ et sonnait _coupe_, comme une _coupe_, vase. - -Le sire de Coucy faisant sa dclaration d'amour la dame de Fayel: - - Dame, pour vous amours sentir - Me fait ses maus son plaisir. - --Sire, ma _coupe_ nesse mie. - - (_R. de Coucy_, v. 555.) - -Monsieur, ce n'est pas ma faute. - -Nous disons _inculp_, on disait au moyen ge _encoup_, bien plus -raisonnablement, puisque _in_ se traduit d'habitude par _en_, et _u_ par -_ou_. - -Coucy, surpris par Fayel dans le vestibule de la chtelaine, jure qu'il -ne venait pas pour elle. Il n'hsite pas faire un faux serment, -damner son me pour sauver sa matresse: - - Et ainsi soit m'ame sauvee - Qu'a tort l'en avez _encoupee_. - - (_Coucy_, v. 4771.) - -Pour qui donc venait-il?--Pour la suivante. Isabelle, dvoue sa -matresse, prend tout le dshonneur sur son propre compte: - - J'aime trop mieux estre _encoupee_ - Que ma dame en fust diffamee. - - (_Ibid._, v. 3659.) - -La locution qu'on reproduit encore quelquefois est donc _battre ma -coupe_, et non pas ma _coule-pe_. - -Le mot _spulcre_ revient plusieurs fois dans _Garin_. Il est crit -partout _sepucre_, sans _l_. - - Ha, sire Abes, por l'amor Dieu merci, - Por saint _sepucre_, ne faites mie ainsi! - - (T. II, p. 250.) - - - IV. - -LIQUIDE TRANSFORME OU TRANSPOSE. - -TRANSFORMATION.--Le grasseyement conduisit transformer l'_r_ sur le -papier, lorsque cette consonne tait suivie d'une _l_; car alors l'_r_ -se changeait elle-mme en _l_. Ainsi en avaient us les Latins dans -_pellucidus_, _pellego_, etc. - -On crivait donc _parler_, _merle_, ou, comme l'on prononait, _paller_, -_melle_. - -Le hros du fabliau d'_Aubere la vielle maquerelle_, tait clbre dans -le pays de Compigne et mme au del: - - De sa valor, de sa largesse - _Palloit_ l'en jusqu'en Beauvoisin. - -_Palloit l'en_, parlait on, on parlait. - -Notre jaloux, dit Aubere au jeune amant, garde bien sa femme; mais - - Ja ne la saura si garder - Que ne vos face lui _paller_. - -Le nom propre _Charles_ se prononait _Ch-les_, qu'on a plus tard crit -_Chasles_. _Charlemagne_ est souvent crit _Challemagne_, _Challes_, -_Challon_, _Challot_, pour _Charlon_, _Charlot_: l'criture usait -indiffremment des deux orthographes: - - _Challot_, _Challot_, biauz doulz amis... - _Challoz_ en est venuz au bois... - _Charlot_, se Diex me doint sa grace... - Hom n'en auroit pas, samedi, - Fait _Charlos_ autant au marchi. - - (Ruteboeuf, _De Charlot le Juif_.) - -_Merlin_ se prononait _Mellin_;--_Merlot_, diminutif de _Merlin_, -_Mellot_.--Le dit de _Merlin-Mellot_. Prononcez de _Mellin-Mellot_. - -Il y a, en Normandie, un chteau de Chantemelle; c'est _Chante-Merle_. -La prononciation induisit crire _Chantemesle_. C'est mal propos. - - Orsignot, _melle_ ne mauvis, - . . . . . . . . . . . . . . . . . - N'estoit si plaisans a entendre. - - (_Le lai de l'oiselet_, v. 85.) - -Rossignol, merle ni alouette, n'tait si agrable entendre. - -Un _merlan_ se prononait _un mellan_. Dans le fabliau de saint Pierre -et du Jongleur, saint Pierre, en l'absence du diable, descend en enfer, -proposer une partie de ds au jongleur commis la garde des chaudires: -Hlas! je n'ai point d'argent, dit le jongleur.--Mets des mes au jeu, -rpond saint Pierre, qui avait fait son plan de tricher pour tirer -d'affaire les pauvres damns, comme de fait il y russit: - - Dist li jougleres: C'est a droit. - Lors jete deseur le berlenc. - --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_, - Dist saint Pierre; perdu l'avez. - - (Barbaz., II, 195.) - -L'auteur de ce joli fabliau tait Picard. Le peuple d'Amiens prononce -encore _un mlan_. - -De mme le verbe _hurler_ sonnait _huller_. - -Dans le _Renart contrefait_, par Jacquemars Giele, _Renart_, voyant sa -propre image reflte dans l'eau d'un puits, croit apercevoir sa commre -_Hersent_: - - Lors a _hull_ une grant foiz. - -Roland, traversant une fort, entend au loin la chasse du roi: - - Les veneors du roy o priser, corner, - Et les chiens d'altre part et glatir et _usler_. - - (_Gerard de Viane_, v. 155.) - -La rue _du Grand-Hurleur_ est inscrite, dans le catalogue de l'abbaye -Saint-Germain (1450), _rue de Hulleu_;--rue de Hurleur. Leboeuf a -prtendu que le nom de cette rue devait s'crire _Hue-le_, parce qu'il y -avait probablement une maison de prostitution, et que probablement aussi -le peuple _huait_ tous ceux qu'il en voyait sortir. C'est une heureuse -imagination! - -Pourquoi crivons-nous un chambe_ll_an, sinon par la tradition de la -prononciation ancienne? Vous voyez dans les vieux auteurs _chamberlan_, -ou _chambrelan_, _cambrelanc_, etc... - -Antoine de la Salle, l'auteur de ce charmant livre du _Petit Jehan de -Saintr_, le _Tlmaque_ du XVe sicle, nous apprend, au chapitre II, -que la jeune dame des belles Cousines, depuis le trpas de feu -monseigneur son mari, ne se voult remarier pour quelque occasion que ce -feust, pour ressembler aux autres vrayes vesves de jadis, dont les -histoires romaines, qui sont les _suppellatives_ de toutes, font tant de -glorieuses mencions. - -_Mellusine_ est pour _Merlusine_ ou plutt _mre Lusine_, mre des -Lusignan, dont le nom se prononait _Lusinan_, tmoin ce passage et une -foule d'autres de la chronique mal propos intitule _Chronique de -Rains_: Et eschei li roaumes a une siene sereur qui estoit en la terre -de Surie, et estoit mariee monsignor Guion _de Lusinan_. (P. 18.) - -Quant la fe Mellusine, qui pousa Raymond de Lusignan et fut la tige -d'une illustre et nombreuse famille, ce n'est pas ici le lieu de -raconter sa merveilleuse histoire; il suffit de dire que lorsqu'un de -ses descendants devait mourir, elle apparaissait la nuit sur les murs de -son chteau, poussant des cris lamentables; d'o le peuple a dit, en -commun proverbe: des cris de _Mre Lusine_. L'Acadmie prescrit de dire: -cris de _Mlusine_. Madame de Svign crit _Mellusine_ par deux _l_. - - * * * * * - -TRANSPOSITION.--On usait souvent aussi de la seconde ressource quand -l'_r_ suivait une voyelle, tant suivie elle-mme d'une consonne; -c'tait de la transposer en avant de la voyelle. On crivait _formage_, - cause de _forma_, _formago_, _formagium_ (Du Cange), mais on -prononait _fromage_;--_ferpes_ (_ferpat vestes_, habits trous, -effiloqus, guenilles), et on prononait _frepes_, d'o _freperie_, -_friperie_. - - Apres ne doy oublier mie - Saint Seurin, pour la _ferperie_ - Qui est achate et vendue - En son carrefour. - - (_Le Dit des Moustiers._) - -On dit encore en Picardie _flepes_, par la substitution d'une liquide -l'autre. _Aller flepes_, c'est porter des guenilles. _Un manteau -efflep_. - -Nos pres faisaient _fourmi_ du masculin: _li formiz_. Le peuple dit -toujours _un fremi_. - -_Pormener_ ou _pourmener_, sonnait _proumener_. - - Quant la _porcession_ fut hors du grant moustier, - Felix par la main destre a pris le chevalier. - - (_Le Dit des trois Moines._) - -C'est la _procession_. - -Furetire tmoigne qu'on disait autrefois _porfil_ (_contour_), au lieu -de _profil_; c'est--dire qu'il a rencontr ce mot crit _porfil_. -Effectivement, je trouve dans un fabliau du XIIIe sicle: - - Li surcoz fu toz a _porfil_ - Forrez de menuz escureax. - - (_D'Aubere la vielle maquerelle._) - -Le surcot tait tout autour garni d'une fourrure d'cureuil. - -Mais le changement a eu lieu dans l'orthographe et non dans la -prononciation, qui a toujours t _profil_. - -_Fremer_, _dfremer_, pour _fermer_, _dfermer_, se dit encore en -Picardie: - - En la grange le moine, si li a _defreme_... - L'ostesse s'emparti, la clef _frema_ l'huis. - - (_Le Dit du Buef._) - ---Que vous dirois jou? la pais fu faicte et _confreme_. -(_Villehard._, p. 185.) - -_Dexter_ a fait _dextre_, et _sinister_, _senestre_. On prononait -_dtre_ et _sentre_, comme _fentre_. _L_ et _r_ tant deux liquides, -ne comptent pas la seconde place pour des consonnes entires; -cependant le dsir d'obtenir un mot plus coulant l'oreille a dtermin -quelquefois une transposition superflue en principe. Ainsi l'on a dit, -au lieu de _dtre_, _drte_. Ensuite, cette forme fminine, on a cr -le masculin _dret_, que l'on a crit plus tard _droit_, _droite_; et -voil comment _droit_ drive de _dexter_, par mtathse ou -transposition. - -_Faible_ vient de mme de _flebilis_, et a exist sous la forme -_floible_ (_flouble_). Dans le _Livre des Rois_, dans saint Bernard, -dans les Moralits sur Job, on ne rencontre jamais que _floibe_, -_afloibir_; _floibeteit_, pour _faiblesse_, de _flebilitas_. Jean de -Meung, dans sa version d'Ablard, n'emploie jamais que _floibe_; le -roman de _Berte aus grans pis_ nous montre dj ce mot avec deux _l_, -dont la seconde seule a survcu: - - Mais elle avoit el bois receu trop male rente - Que de plusieurs meschiefs ot eu plus de trente, - Si que ne pot mengier, tant fu et _floible_ et lente[8]. - - (_Berte aus grans pis_, p. 72.) - - [8] Ce dernier exemple donne lieu une observation que je ne veux pas - diffrer, bien qu'elle soit anticipe et hors de la matire que nous - traitons en ce moment. - - La mesure de ces vers prouve qu'il faut prononcer dans le premier - _receu_ en deux syllabes, comme il est aujourd'hui; et dans le - second, _-u_, avec dirse, c'est--dire sparation des voyelles. - - J'espre faire voir plus loin que la langue franaise, dans - l'origine, n'avait point de diphthongues; qu'on prononait _-u_, - _v-u_, _b-u_, _rec-u_, etc., etc. - - La difficult gt bien moins constater de pareils faits, qu' en - limiter l'tendue et la dure; d'autant qu'il y a toujours eu un - moment plus ou moins long o les deux formes taient en concurrence - et subsistaient ensemble. - - Observons donc, puisque l'occasion s'en prsente, que Adenes, - l'auteur de _Berte aus grans piez_, tait contemporain de S. Louis; - qu'ainsi, ds le XIIIe sicle, la diphthongue commenait s'tablir - pour le participe pass en _u_. On la faisait ou on ne la faisait - pas, selon le besoin. - - Thodore de Bze, en 1584, nous apprend que de son temps on - conservait religieusement l'habitude de la dirse dans le pays - Chartrain et dans l'Orlanais, comme fait encore le peuple de Paris - pour le seul participe _e_. - - Les Picards ont toujours affectionn la terminaison en _u_, et - prononc _Diu_, _fiu_, du _fu_, le _liu_, les _yus_. Or, l'influence - picarde ayant t prdominante dans le franais, cause du nombre - considrable de potes fournis par la Picardie, au moyen ge, il est - vraisemblable qu'il faut attribuer cette influence la forme qui a - fini par prvaloir. - - Remarquez aussi qu'Adenes, mnestrel du duc de Brabant, Henri III, - vivait dans le voisinage de la Picardie: son langage devait s'en - ressentir. - -Saint _Sulpice_ est appel par le peuple _saint Suplice_, et c'est comme -l'crit l'auteur du _Dit des Moustiers de Paris_: - - Apres, saint Pere du sablon - Et saint _Souplis_ i assemblon. - -Un _brelan_ s'est d'abord crit _un berlan_, _un berlenc_ (le _c_ -euphonique): - - Un _berlenc_ aporte et trois ds - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Lors jete dessus le _berlenc_: - --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_! - - (_De S. Pierre et du Jongleur._) - -On prononait _un bellan_, comme _un mellan_, ou bien plutt _un -brelan_, parce qu'il tait facile et doux de reporter l'_r_ de _berlan_, -ce qui ne se pouvait faire pour _merlan_. - -_Berbis_, form de _vervex_, est devenu _brebis_. Les anciens textes du -XIIe sicle, saint Bernard, _les Rois_, crivent toujours _berbis_. On -n'a jamais prononc que _brebis_. - -Et _bergier_, par la mme raison, se prononait _breger_. - -Hernas, le neveu de Garin, se rend l'arme suivi de cent braves -chevaliers: - - Il n'i vint pas comme villain _bregier_, - Mais comme prou et vigoureux et fier. - - (_Garin_, t. I, p. 133.) - -Il existe un nom propre _Breg_;--c'est _Berger_. - -_Hberger_, _hbreger_: - - Et sachiez bien que nul escamp - Ne querrons de vous _hebregier_, - Que ne semblez mie _bregier_. - - (_La Violette_, p. 79.) - ---Cuens des blans dras, cuens des blans dras, te deust ore avoir nus -essoigne tenu que tu... ne l'eusses _hebregi_ et recueilli? -(_Villehard._, p. 196.) - -Un des plus curieux exemples de la transposition de l'_r_ se trouve dans -la _chanson de Roland_, o le nom de la province de _Frise_ est toujours -crit _Fizer_; mais on est averti par la rime: - - Li reis serat as meillors pors de _Fizer_ - S'arrere guarde aurat detres sei _mise_. - - (St. 43.) - -On voit ici l'_r_ avancer de deux syllabes; c'est comme dans le mot -_Fontevrault_ (_Fons Ebraldi_), qu'on prononait, du temps de Louis XIV, -_Frontevault_. Mnage a grand soin de nous en avertir. Cependant il n'y -avait pas ici ncessit absolue, l'_r_ tant aussi bien liquide aprs le -_v_ qu'aprs l'_f_; mais comme l'_f_ est plus forte, l'_r_ s'y appuie -mieux. - -C'est le mme motif qui a chang _boucle_ en _blouque_:--... La grant -espe de parement du roy, dont le pommeau, la croix, _la blouque_... -estoient couverts de veloux azur. - -(_Monstrelet_, III, fol. 22, 1572.) - -Lorsqu'il s'agit de transporter en franais le mot _spiritus_, comme il -n'y avait pas moyen de garder les deux consonnes conscutives, on usa de -la ressource convenue en pareil cas, qui tait de les faire prcder -d'un _e_ et d'teindre ensuite l'_s_ dans la prononciation, en donnant -l'_e_ le son ferm.--On supprimait la terminaison latine. - -Cela produisit le mot _espir_, qui est la forme crite la plus ancienne, -la seule peu prs qu'on rencontre dans les textes du XIIe sicle, et -qui se montre encore quelquefois dans les manuscrits du sicle suivant. - ---Cis filh vivent dedans par _espir_ ki defors muerent par char. -(_Job_, 504.) - -Ces fils vivent au dedans par l'esprit, qui au dehors meurent par la -chair. - ---La splendors del _Saint Espirs_. (_Ibid._, 513.) - -Mais on transposait l'_r_, et l'on prononait comme bientt on -l'crivit, _esprit_. - - Amis, de part le _Saint-Espir_, - Tos tes voloirs veuil accomplir. - - (_De S. Pierre et du Jongleur._) - -De par le Saint _Epri_--tous tes vouloirs veuil _accompli_. - -_Fierte_ vient de _feretrum_. D'aprs les rgles prcdentes, vous -prononcerez _fetre_, _ie_ valant __ accentu, et l'_r_ se transposant -aprs le _t_:--_La fetre_ de saint Romain. Ce mot se rapproche de -_feretrum_ bien plus que _fiere-te_. - -Le peuple, fidle cette habitude de transposer l'_r_ pour fuir deux -consonnes conscutives, persiste nommer _un pervier_, _un previer_. -C'est l'antique prononciation. Turold nous apprend que Barbamouche, le -cheval du Sarrasin Climborins, tait plus rapide qu'pervier ni -hirondelle: - - Plus est isnels qu'_eprever_ ne arunde. - - (_Chans. de Roland_, st. 115, v. 10.) - -L'ancien dictionnaire de l'Acadmie enregistre cette prononciation sans -la blmer ni l'approuver; mais Mnage, de son autorit prive, dcide -que _pervier_ est la seule prononciation lgitime. C'est dans ses -_Rflexions sur la langue franoise_, dans ses _Observations_ il s'tait -content de dire: - -Celui qui porte les preuves (d'une imprimerie) s'appelle _pervier_, -par corruption pour _preuvier_, ou par allusion un _pervier_, -cause qu'il doit voler et _voler viste comme un pervier_, en portant et -rapportant les preuves. Et ce propos, il est remarquer que nos -anciens disoient _previer_, au lieu d'_pervier_. (_Obs._, p. 336.) - -Tout le gnie tymologique de Mnage brille dans cette conjecture sur -l'_preuvier_, qui vole comme un _pervier_. - -De _verus_ on a fait _voir_, qu'on prononait _voure_, quand l'_r_ -finale tait suivie d'une voyelle: _voir est_, _verum est_. Mais quand -le second mot commenait par une consonne, on ne pouvait plus conserver -l'_r_ la fin, ce qui et ajout un _e_ muet et donn deux syllabes au -lieu d'une. Que faisait-on alors? On transposait l'_r_ en parlant, et, -tout en crivant _voir_, on prononait _vroi_, _vrou_, et finalement -_vrai_. - - Enfans, ce dist Aymon, soyez bien retenans - Ce que vo mere dist, car elle est _voir_ disans. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 138.) - -Car elle est _vr disant_, et non _voire disant_, qui romprait la -mesure. - -La _broderie_ fut invente pour orner le _bord_ d'un vtement. _Border_, -_broder_, c'est le mme mot; l'un est le mot crit, l'autre le mot -parl. - -On crivait _povert_ cause de _paupertas_, mais on prononait -_povret_: - - Ben a cinq ans qu'ai chi devant est - Ne puis veoir riens de lor _povert_. - - (_Ogier_, v. 7590.) - -_Vert_, contract de _vrit_, prononcez _vret_. - - Quand l'empereur entendi la _vert_. - - (_Ogier_, v. 424.) - -_La fert_ est par syncope pour _la fermet_; _firmitas_, dans la basse -latinit, est une forteresse. La Fert-Milon, la Fert-sous-Jouarre, -c'est la Forteresse-Milon, la Forteresse-sous-Jouarre. Mais en crivant -_la Fert_ par respect de l'tymologie, on ne prononait pas, comme -aujourd'hui, _la Feret_ en trois syllabes. A quoi aurait-il servi de -syncoper _Fermet_? On prononait _la Fret_, et il est arriv -quelquefois aux copistes de l'crire ainsi: l'auteur du _Roman de -Gaydon_ dit que Thibaut d'Apremont possdait, outre cette terre, la -noble forteresse de Hautefeuille: - - Suens fu Mont aspres, s'en tint les heritez, - Et Haute foille, celle noble _Fretez_. - - (_Intr. du Roland_, p. 24.) - -Sien fut Montaspres, il en tint les hritages, et Hautefeuille, cette -noble _fert_. - -_Liber_, libre; _libertas_, _libret_, quoiqu'on crivt _libert_. - -_Virtus_, _vertu_, c'est--dire _vretu_. - -_Tremper_ vient de _temperare_, l'_r_ transpose pour faciliter la -syncope. Les vieux romans parlent souvent de _tremper une harpe_, c'est -l'accorder. On accorde encore les pianos _par temprament_, c'est--dire -en _temprant_ les quintes, parce qu'il est impossible de les accorder -avec une justesse mathmatique. - -Aussi les malheureux scribes finissaient-ils par ne plus s'y -reconnatre, confondant la forme parle avec la forme crite, figurant -_er_ o il fallait _re_ selon l'tymologie, et _vice versa_: - - Li quens Rolians Gualter de luing apelet[9]: - _Pernez_ mil Francs de France nostre tere. - - (_Chanson de Roland_, st. 63.) - - [9] _t_ euphonique, muet. - -Le comte Roland de loin appelle Gautier: _Prenez_ mille Franais, etc. - -Il fallait crire _prenez_, puisque la racine est _prendere_. - -Je terminerai ce chapitre sur les consonnes conscutives, par une -observation qui doit fortifier ce que j'en ai dit. Je la tire d'un -grammairien latin, Priscien, qui crivait au commencement du IVe sicle. -Il nous apprend que la plus dure des consonnes, l'_s_, perdait souvent -sa force, et que _les plus anciens potes latins_, _et maxime -vetustissimi_, la faisaient disparatre en certaines rencontres. Et il -cite de Virgile, _ponite Spes sibi quisque suas_, que l'on prononait -_ponite 'pes_; sans quoi l'_e_ de _ponite_ ft devenu long. - -Il est assurment curieux de rencontrer l'usage si compltement d'accord -avec la logique, et de voir un principe appliqu ainsi jusque dans ses -dernires consquences. - -Mais voici qui recule encore beaucoup l'origine de cette loi: c'est -qu'on la retrouve dans Homre. Homre fait brve la voyelle suivie de -_st_, _sk_, videmment en ne tenant pas compte de l'_s_ dans la -prononciation: - - [Grec: PolystaphyLON TH' HISTIaian] - - (_Iliad._, II, v. 537.) - - [Grec: OUDE SKAmandros elge to hon menos, all' eti mallon...] - - (_Ibid._, XXI, v. 305.) - - [Grec: ALLA SKAmandros] - - (_Ibid._, v. 124.) - -Et dans l'Odysse: - - [Grec: Pelekyn megan, DE SKEparnon][10]. - - [10] Voyez Priscien, dans Putsch, p. 557-564, et 1320. - -Comme les vers ont toujours t calculs pour l'oreille et non pour -l'oeil, il est manifeste qu'on prononait, en retranchant le _sigma_: -[Grec: Hitiaian,--alla Kamandros,--de keparnon.] - -Catulle a dit de mme, _Unda Scamandri_. Si l'on doute que l'assertion -de Priscien soit exacte, il suffit d'ouvrir tout ce qui nous reste -d'anciens potes latins cits dans Nonius Marcellus: Ennius, Lucrce, -les fragments de Lucile, Plaute, ce fidle tmoin des habitudes du -langage. De leur temps, l'_s_ suivie d'une autre consonne s'effaait -non-seulement de la prononciation, mais encore de l'criture: - - Volito viv_u' p_er ora vivum. - - (_Ennius._) - - Quam semper fuvit stolidum genus Aiacidarum! - Bellipotent_ei' s_unt mag_i q_uam sapientipotenteis! - - (Id., _Ex Annal._, VI.) - - Tum mare velivolum florebat navib_u' p_andis. - - (_Lucrce_, V.) - - Majorem interea capiunt dulcedin_i' f_ructum. - - (_Ibidem._) - - Nec molles op_u' s_unt motus uxoribus hilum. - - (_Id._, IV.) - -Lucrce se procure ainsi sans faon quantit de dactyles que ses -successeurs n'osaient plus avoir; car, chez les Romains aussi, la langue -crite devint la langue littraire, au prjudice de la langue parle; et -le tmoignage des yeux prvalut sur celui de l'oreille. A peine dans -Horace et dans Virgile retrouve-t-on quelque vestige de l'ancien usage -gnral[11]. L'archasme, comme chez nous, y passe pour une faute ou -pour une licence. - - [11] Le _spe _st_ylum_ d'Horace devait se prononcer _spe 'tylum_, et - ce vers de Virgile, - - Inter se coiisse _viros et_ decernere ferro. - - (_neid._, XII, 709.) - - serait mieux crit: - - Inter se coiisse _viro' et_ decernere ferro. - - Quelques commentateurs et diteurs ont imagin de substituer - _cernere_ _decernere_; rien ne les y autorisait, que leur embarras - de comprendre la mesure. Servius indique positivement l'lision de - _viros_ sur _et_. - - La question du _sigmatisme_, tant controverse par les rudits, est - au fond bien simple: les exemples qu'on allgue pour et contre ne - sont qu'une affaire d'orthographe. - - Au Xe sicle, Abbon, bndictin de l'abbaye de Fleury, crit ses - disciples anglais que dans _Deus summus_ la premire _s_ disparat, - afin d'viter le sifflement: Inter duas etiam partes cum _s_ - prcedit, ut _Deus summus_, ne nimius sibilus fiat, prior _s_ sonum - perdit. - - (_Qust. grammat._, ap. Maio, _Bibl. Vaticana_, t. V, p. 337.) - -Les habitudes de langage du temps d'Ennius, de Pacuvius et de Plaute, -puisqu'elles avaient sous Auguste cd des habitudes opposes, comment -se retrouvent-elles l'origine de notre langue, et si fortes qu'elles -en deviennent un caractre essentiel? La rponse est facile: Le latin -s'est transmis dans les Gaules par l'arme, par les soldats. Le peuple -de Rome, comme celui de Paris, ignorait les vicissitudes du parler -littraire, et conservait intacte la tradition orale. Notre -prononciation franaise nous vint des contemporains d'Ennius. - -Voil donc une loi d'euphonie transmise sans altration depuis Homre -jusqu'aux trouvres de la langue d'_oui_, en traversant toute la posie -latine. On conviendra qu'il y a quelque dommage de l'avoir laisse prir -aprs trois mille ans d'existence et de bons services. Nous avons fait -triompher sur l'harmonie grecque la barbarie du Nord. Voltaire, en nous -appelant Athniens, nous faisait trop d'honneur. - - - - -CHAPITRE II. - -De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur la -finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les rimes en -_i_. - - - Ier. - -N'est-il pas ridicule que nous prononcions _aimer_, _jouer_, _louer_, -comme _aim_, _jou_, _lou_, et que nous fassions sentir la finale _r_ -dans _courir_, _mourir_, _jouir_? Le peuple n'a pas accept cette -inconsquence: il continue dire l'infinitif, _couri_, _mouri_, -_queri_, _joui_. Il a raison. - -RGLE.--On ne faisait jamais sentir de consonne finale; et il ne pouvait -y avoir cette rgle une seule exception; car elle est la consquence -immdiate de celle des consonnes conscutives. Supposez en effet qu'on -prononce avec l'_r_ finale _courir_, _mourir_; vous retombez aussitt -dans l'inconvnient qu' tout prix on avait rsolu d'viter, deux -consonnes de suite. _Courir fort_, _mourir bientt_, dans la -prononciation moderne, ne peuvent s'articuler sans l'intercalation de -cet _e_ muet qu'on crase, et qui obscurcit notre langage d'une -multitude de sons sourds, rudes et confus. - -Une autre consquence, c'est que la plupart des mots avaient deux -terminaisons, l'une devant une voyelle, l'autre devant une consonne, et -qu'il existait, dans tel ou tel cas donn, deux prononciations pour une -seule orthographe. Par exemple, on prononait l'infinitif du verbe -_aimer_ comme le participe pass, comme nous faisons aujourd'hui; et -l'on et dit, en faisant sentir l'_r_,--_Aimer ternellement_. - -Je rappellerai ici un passage de Thodore de Bze, que j'ai dj cit; -mais il est important: Une consonne finit-elle un mot, elle se lie la -voyelle initiale du mot suivant, si bien qu'une phrase glisse tout -entire comme un seul et unique mot. (_De Fr. ling. recta pron._, p. -10.) - -Th. de Bze ne parle que du cas o le second mot commence par une -voyelle; mais il a fallu prvoir aussi le cas o il commencerait par une -consonne, et, pour obtenir cette prononciation coulante qui fait glisser -la phrase entire comme un seul mot, on a pratiqu, sinon formul, cette -loi de n'articuler jamais de consonne finale. - -Cette consonne doit donc tre considre comme n'appartenant pas dans la -prononciation au mot qui la trane aprs soi sur le papier, mais plutt -au mot subsquent. C'est une espce d'en-cas rserv pour les besoins de -l'euphonie, pour servir de liaison et adoucir le passage entre deux -voyelles. Son rle est d'tre prsente quand on a besoin d'elle, et de -s'effacer lorsqu'on n'en a pas besoin. - -Une objection toute naturelle se prsente: d'aprs cet arrangement, tout -mot devrait se terminer par une consonne, afin de fuir les hiatus. C'est -ce qui n'a pas lieu; le soin de l'euphonie n'allait donc pas si loin que -je le prtends. - -Je rponds que cela n'a _plus_ lieu, mais que dans l'origine, et je le -ferai facilement voir, tout mot se terminait par une consonne, tantt -tymologique, tantt intercalaire, quand l'tymologie n'en fournissait -pas. Je montrerai que de ces consonnes, les unes ont t recueillies et -fixes par l'criture, les autres ont t omises arbitrairement, au -hasard; et que ces omissions, par l'influence invitable de la langue -crite sur la langue parle, ont introduit la longue cette immense -quantit d'hiatus qui dfigurent notre prose, et ont fini par rendre la -posie peu prs impossible. Les consonnes euphoniques seront l'objet -d'un chapitre particulier; il me suffit de les indiquer ici, et, sans -anticiper sur cette matire, je reviens aux finales, qu'il faut passer -rapidement en revue, afin de constater et l'ancien usage et les -inconsquences modernes. - - -B. - -Il n'y a rien dire du _b_. Comme finale, il n'a jamais t -employ[12]. C'est une labiale trop molle; on se servait de sa forte le -_p_, sur lequel la terminaison s'appuie mieux. - - [12] Bien entendu, il n'est question ici que des mots franais, et non - de ceux qu'on a imports d'Allemagne ou d'Angleterre. - - -C. - -_Bec._ On ne disait pas le _beque_ d'un oiseau, mais le _b_; tmoin le -mot _bjaune_, si frquent dans Molire, et que les anciennes ditions -crivent encore _bec jaune_. Laissez-moi lui montrer son _bjaune_, lui -montrer qu'il est n d'hier, et manque de jugement et d'exprience -autant que ces jeunes oiseaux qui ont encore le bec entour de jaune. - -_Sec_ sonnait _s_, aussi bien que sel, en sorte que _siccus_ et _salis_ -se confondaient pour l'oreille. Aussi, dans _le Dit des rues de Paris_, -la rue _de l'Arbre-Sec_ est-elle inscrite rue _de l'Arbre-Sel_, -absurdit qui s'explique tout de suite par la prononciation: c'tait -toujours la rue de l'_Abre S_. Le copiste, peu soucieux de -l'tymologie, n'a vu qu'une chose, l'avantage de rimer plus richement -l'oeil: - - En la rue de l'_Arbre-Sel_, - Qui descent sur un beau _ruissel_. - -Si l'abb Leboeuf et song la prononciation, il n'et pas t forc -de recourir cette conjecture, que _l'Arbre-Sel_ tait peut-tre pour -_l'Arbrissel_: rue de l'Arbrisseau. - -On fait aujourd'hui sonner bien fort le _c_ final de _mameluc_, comme -s'il y avait _Mameluque_; cet abus date du XIXe sicle, car, du temps de -Voltaire, on prononait _mamelus_: - - Contre les _mamelus_ son courage l'appelle. - - (_Zare_, III, sc. 1.) - -Toutes les ditions imprimes du vivant de Voltaire, et l'dition de -Kehl, portent _mamelus_; et la tradition de cette prononciation s'tait -conserve au Thtre-Franais, que la barbarie la mode envahit -dplorablement chaque jour. - -Nous prononons encore _estomac_ sans faire sonner le _c_, non plus que -dans _porc_, ni dans _porc-pic_. Porc-_pique_, comme quelques-uns -affectent de dire, s'entendrait tout au plus du sanglier d'rymanthe, ou -du cochon rti dont Ulysse fut rgal chez Eume. - -_C_ au milieu d'un mot, devant une voyelle, s'adoucissait en _g_ par la -prononciation: _segond_, de _secundus_. Les Latins disaient de mme -_quingenti_ pour _quincenti_. Au contraire, _ago_ faisait _actus_, et -non _agtus_, la duret du _t_ ne pouvant s'allier la mollesse du _g_. - -_C_ se rencontrant dans un mot suivi d'un _t_, laisse dominer le _t_, ou -plutt se transforme pour renforcer ce _t_: - - Belle _dottrine_ met en lui - Qui se chastie par autrui[13]. - - (_L'Hostel de Cluny_, p. 128.) - - [13] S'instruit par l'exemple d'autrui. - -On crivait _pacte_, et l'on prononait _patte_. _Apactir_ (sens -analogue _affermer_), _apatir_, _tenir en apatis_:--Laquelle cit un -pauvre soudoyer Bourgognon, nomm Pernet Braset, _tenoit en apatis_, le -roi estant dedans. - -(_Olivier de la Marche_, liv. I, ch. 3, p. 124, dit. de 1567; Gand.) - -C'est pourquoi quelques scribes mettaient _ct_ o l'tymologie demandait -deux _tt_. Par exemple, dans les Mmoires de Jacques du Clercq, -_mettre_, _remettre_, _promettre_, sont toujours crits _mectre_, -_remectre_, _promectre_. (dit. Buchon). La diffrence n'existe que pour -l'oeil. - - -D. - -(Voyez le chapitre des consonnes euphoniques intercalaires.) - - -F. - -_F_ finale prcde d'un __ tombait, et l'__ sonnait ferm. - -_Chef_ sonnait _ch_, comme _clef_, de _clavis_, n'a pas cess de sonner -_cl_. _Chef-d'oeuvre_, _Chdeville_ (nom propre, pour _chef-de-ville_). - - Lor vont trancher les _chs_ des bucs[14]. - - (_Benot de Sainte-More_, v. 2243.) - - [14] Des bustes. Le _c_ indique l'tymologie _bucha, truncus, stipes_ - (cf. Ducange), plutt que _bustum_, qui est du bon sicle. - - La veissiez tant decouper! - Tant _chs_ fendus en deux meitiez! - - (_Ibid._, v. 5148.) - -Si Charlemagne ne s'enfuit au plus vite, dit l'amiral Baligant, le roi -Marsile va tre ici veng: j'en livrerai la tte (de Charlemagne). - - Li reis Marsile enqui serat venget: - Par sun puing destre en livrerai le _chs_. - - (_Ch. de Roland_, st. 196, 20.) - -On crit toujours _chef_, et l'on commence n'crire plus que _cl_. On -peut encore mettre en vers _chef auguste_; on n'y peut plus mettre -_bailli arrogant_, qu'on et crit jadis _baillif arrogant_, de -_baillivus_. - -Le peuple persiste dire _un habit neu_;--il a fait adopter la bonne -socit le _boeu_ gras. Un _boeufe_ et un habit _neufe_ sont aussi -barbares qu'un homme _veufe_, la _soife_, les _Juifes_, etc. - -Dans _la Chace dou cerf_: - - Dois tu crier: Appelle! appelle! - Le cuir trousse derriere toi: - N'est pas merveille se t'as _soi_. - - (Jubinal, _Nouv. recueil_, I, p. 169.) - -Tous les anciens manuscrits crivent _les Juis_; c'est comme le -prononait Regnier, qui fait rimer ce mot _ennuis_: - - ... J'aimerois bien mieux, charg d'ge et d'_ennuis_, - Me voir Rome pauvre, entre les mains des _Juifs_. - - (Sat. VIII.) - -L'_f_ finale se change, devant une voyelle, en sa douce _v_. _Chef_, -_chevet_; _neuf_, _neuve_; _Juif_, _Juive_. C'est pourquoi l'on prononce -_neuv hommes_. - - -G. - -On le rencontre aux premires personnes de l'indicatif: _Ving_, _tieng_, -etc.: - - Contre-val rue de la Harpe - _Ving_ en la rue S. Seuering. - - (Guillot de Paris, _le Dit des rues_.) - - Beau fils, ce _tieng_ a grant savoir - Que faciez trestoz son vouloir. - - (_Partonopeus_, v. 3913.) - -_G_ reprsente ici le pronom _je_: _Vins-je? tiens-je?_ - -Mais il est marqu souvent o il n'y a point d'lision, ni de pronom de -la premire personne: ainsi, la fin de _saint Sevring_, et d'une foule -d'autres mots, _ung_, _loing_, _soing_, _besoing_, _tesmoing_, etc., -etc., o l'tymologie ne justifie pas sa prsence. C'est un des nombreux -abus d'un temps o il n'existait point de code pour la grammaire ni pour -l'orthographe. - -Il faut observer que le _g_ final parasite ne se rencontre pas dans les -manuscrits d'une trs-haute antiquit. Il se montre au XIVe sicle, -devient plus frquent au XVe, et le XVIe l'a prodigu; car la pdanterie -des consonnes inutiles a t le caractre de cette poque. On croyait, -en surchargeant l'criture, taler une grande rudition d'tymologies. - -Nos pres avaient grand soin d'appuyer fortement les terminaisons de -leurs mots. Ils crivaient _sanc_ par un _c_, et nous disons encore du -_sanc_ humain, quoique nous crivions _sang_ avec un _g_, cause de -_sanguis_. Devant une liquide le _g_ reparaissait: _sanglant_, -_sanglot_. - -Mais, suivi d'une consonne plus forte que lui, il la laisse prvaloir. -Ainsi dans _Magdelaine_ il s'efface devant le _d_. - - -H. - -L'_h_ ne termine aucun mot dans notre langue; mais puisque l'occasion se -prsente d'en dire quelque chose, nous ne la laisserons pas chapper. - -C'tait, chez les Grecs, un signe d'aspiration; elle ne parat pas avoir -jou ce rle chez les Latins, qui l'ont reproduite plutt comme -indication tymologique et par imitation. Les Italiens modernes, aprs -l'avoir employe, l'ont bannie de leur langue. - -L'emploi le plus clair de l'_h_ dans notre vieille langue, c'est d'avoir -marqu la dirse. Elle servait empcher la fusion de deux voyelles en -une diphtongue. Par exemple, _Loherain_; _Loheraine_. - - _Loherane_ ont et Ardane escillie. - - (_Ogier_, v. 10784.) - - Mes sires est li _Loherains_ Garin. - - (_Garin_, II, p. 270.) - -Prononcez comme _Laurain_, comme dans _Hohenlohe_, l'_au_ si long qu'il -compte pour deux syllabes. C'est encore la prononciation actuelle en -Lorraine. - -Quant l'_h_ aspire au commencement des mots, je crois qu'elle tait -inconnue, au moins pour les mots drivs du latin. Aujourd'hui mme, -elle n'y tient qu'un emploi commmoratif: _honnte_, _habile_, _homme_, -_honneur_, _humble_, _habitude_, _hritier_, etc., etc., se passeraient -parfaitement de l'_h_ initiale; la prononciation n'y perdrait rien. Elle -a t transporte chez nous par imitation; et cette imitation aveugle -l'a mme attache des mots o elle est tout fait intruse: _huile_, -d'_oleum_;--_hermite_, d'_eremita_;--_haut_, de _altus_;--_huit_, -d'_octo_, etc. - -La valeur d'aspiration s'est aussi fixe au hasard. Pourquoi aspire-t-on -l'_h_ dans _hros_, et pas dans _hroque_ ni dans _hrone_[15]? -Pourquoi dans _huit_ et pas dans _dix-huit_? Le _Livre des Rois_ crit -partout _uit_, _dise uit_, comme nous prononons encore aujourd'hui: - - [15] Vaugelas donne pour motif le danger de confondre les _hros_ avec - les _zros_ et les _hrauts d'armes_. Mnage n'approuve que la - moiti de cette excuse. - ---_Uit_ ans out Josias quant il cumenchad a regner. (_Rois_, IV, p. -422.) - ---_Dise uit_ anz out Joachim quant il cumenchad a regner. (P. 432.) - -La _chanson de Roland_ met _oidme_ pour huitime. Benot de Sainte-More, -_uitme_: - - En l'_uitme_, si cum nos lisum, - Le jor de s'expiation. - - (_Chron. des ducs de Normandie_, v. 7022.) - -Dans le huitime jour, comme nous lisons. - - E si cum l'estoire remembre - Dreit l'_uitain_ jor de dcembre. - - (_Ibid._, v. 4281.) - - Tant ont al qu'a l'_uitme_ nuit - Sont en Salence od grand deduit. - - (_Partonopeus_, v. 6165.) - - Et pres d'_uit_ jor i sejournerent. - - (Barbaz., I, p. 102.) - -Nous disons _le huit_, _le huitime_; c'est du caprice, et ce caprice -est encore bien plus frappant dans le mot _onze_, que nous aspirons, -sans mme qu'il y ait pour la vue le prtexte de l'_h_. Vers _les onze_ -heures, _au onzime_ sicle, se prononcent comme s'il y avait _les Honze -heures_, _au Honzime sicle_. Nos pres ne souponnaient pas ces -trangets. Ils figuraient _haut_ avec ou sans _h_; mais s'ils en -crivaient une, ils n'en tenaient pas compte dans le langage, comme le -montre ce passage de Benot de Sainte-More: - - Dit li reis: _Queu_ baronie, - _Quel_ haute gent de Normandie. - - (T. II, p. 143.) - -Du temps de Franois Ier, on n'aspirait pas encore l'_h_ de _haut_; -notre prononciation parat avoir t inconnue la reine de Navarre: - - Et qu'est cecy? Tout soudain en cette heure - Daigner tirer mon ame en _telle haultesse_, - Qu'elle se sent de mon corps la maistresse! - - (_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 22.) - - Oyez qu'il dit: O _invincible haultesse_... - - (_Ibid._, p. 68.) - - O _admirable hautesse_, - Grace nous te rendons. - - (_La Nativit de J. C._, p. 166.) - -La reine de Navarre, qui s'exprimait ainsi, mourut en 1549. -Trente-quatre ans aprs, c'tait dj une grosse faute de ne point -aspirer l'_h_ dans _haut_, _hautesse_. Thodore de Bze, en 1583, -signale ce vice de prononciation, insupportable aux oreilles dlicates -(_purgatis auribus_). Cependant, ajoute-t-il, en Bourgogne, en Guyenne, - Bourges, dans le Lyonnais, tout le monde, peu prs, prononce _en -ault_, _l'autesse_, _l'aquene_, _l'azard_, _les ouseaux_. (_De Ling. -fr. rect. pron._, p. 25.) Et il fait suivre sa remarque d'une liste des -mots o l'_h_ est aspire. Cela nous montre avec quelle rapidit les -langues se modifient dans les sphres leves. - -Dans des mots d'origine autre que latine, peut-tre y avait-il des -raisons d'aspirer l'_h_; par exemple, dans _haine_[16], _honte_, etc. -Cependant on lit frquemment, dans le _Livre des Rois_, _jo l'haz_,--je -le hais. - - [16] Mnage drive _har_ d'_odire_, vieux mot inusit, pour lequel - on a dit _odisse_. (_Observat._, p. 185.) Cela parat au moins - douteux. L'Acadmie range _har_ parmi les mots qui ne viennent pas - du latin (voyez l'art. _H_); elle y joint _hbler_, _hasard_, - _hter_, _happer_, etc., qui tous aspirent l'_h_ et sont modernes. - - -K. - -Il n'y a rien dire du _k_ comme finale, puisqu'il ne parat jamais -la fin d'un mot. - -Mais il est frquent comme initiale, et beaucoup plus frquent qu'on ne -le croirait si l'on s'en fiait au rapport des yeux. En effet, la -notation par _ch_ tait pour le langage identique celle du _k_. On -employait indistinctement l'une ou l'autre: le mme manuscrit crit -_carles_, _kalles_; _karlemaine_, _challemaine_; _charlon_, _carlun_, -_kallon_.--C'est ainsi que le nom propre _Callot_ est le mme que nous -voyons crit _Charlot_. - -Nous prononons aujourd'hui _chaud_, qui vient de _calidus_; nos pres -crivaient _chalt_, et prononaient _caud_. - -_Chambre_, de _camera_, est aussi souvent crit _cambre_;--_chanson_, -_canson_;--_charn_, _carn_ (_carnem_), aujourd'hui _chair_;--_chane_, -de _catena_; _chastier_, de _castigare_; _chien_, de _canis_; _char_, -de _cadere_; _chaste_, de _castus_; _chanoine_, de _canonicus_; -_charbon_, de _carbo_; _chanut_, aujourd'hui _chenu_, de _canutus_; -_chape_ ou _cape_, de _caput_; tous ces mots, et une multitude de -semblables, se rencontrent figurs par _ch_, _c_ ou _k_, et les trois -formes, je le rpte, dans le mme manuscrit. En rapporter des exemples -serait chose infinie; il suffit d'ouvrir la _chanson de Roland_, ou le -_Livre des Rois_, ou le premier texte venu du moyen ge. Les plus -anciens sont toujours les meilleurs. - -La valeur attache actuellement cette notation _ch_ est moderne, on -peut en tre sr. - -Rien ne l'autorise que l'imitation des trangers, puisque l'tymologie -prescrit partout le son rude du _k_. - -La Picardie, qui a tant fourni la langue franaise et la littrature -du moyen ge, a retenu la prononciation originelle du _ch_. Elle dit un -_kien_, la _bouke_, une _mouke_, etc. C'est ce qu'on pourrait appeler -les liberts de la langue picarde, aussi compromises, hlas! que celles -de l'glise gallicane; ce qui n'empche pas la Picardie d'avoir aussi de -son ct le droit et la raison, si l'usage est contre elle. - -Car pourquoi prononcez-vous de mme le _coeur_ d'un homme et le _choeur_ -d'une glise? Comment n'tes-vous pas _choqus_ de prononcer un -_choriste_? d'avoir l'adjectif _charnel_ et le substantif _carnage_, -qu'on crivait _charnage_ autrefois? On emploie aujourd'hui des -_charpentiers_; on ne connaissait jadis que des _carpentiers_, comme -vous l'atteste le nom propre, tmoin irrcusable. Avouez qu'un _char_ -fuyant dans la _carrire_ est une inconsquence; les Picards n'ont point - se la reprocher, qui disent un _kar_ et une _karette_. On se croit -dans le bon chemin, parce qu'on suit la mode; ce sont les Picards qui -sont dans le bon _kemin_ (_caminus_, Du Cange), parce qu'ils suivent -l'tymologie et les coutumes de nos pres. - -Les notations _cu_, _qu_, quivalaient au signe _k_. _Queux_, _cuider_, -_cuisine_ ou _quisine_, taient prononcs _keux_, _kider_, _kisine_, et -le plus souvent mme figurs ainsi. La distinction du son de l'_u_ dans -ce groupe, date du milieu du XVIe sicle seulement. Elle fut introduite -par les ecclsiastiques, non sans rsistance; car on cite un bnficier -qui fut dpouill de ses bnfices pour s'tre obstin garder -l'ancienne mode, et prononcer _kiskis_ et _kankan_, pour _quisquis_ et -_quanquam_. On sait la part que prit dans cette ridicule affaire le -malheureux Ramus: il tenait aussi pour _kiskis_. Bien que ses -adversaires aient triomph, grce l'adresse qu'ils eurent de mettre le -roi et le parlement de leur ct, l'on prononce encore aujourd'hui _ki_, -_kelle_, et _un kidan_ (_quidam_). _Quem_ sonnait _kem_, ou plutt -_kan_. Nous nous en souviendrons plus tard, quand nous rechercherons -l'tymologie de _pquin_. - - -L. - -Les syllabes _al_, _el_, _ol_, sonnaient isolment ou suivies d'une -consonne, _au_, _eu_, _ou_; suivies d'une voyelle, comme aujourd'hui, -_ale_, _ele_, _ole_. - -Ainsi les mots finissant par l'une des trois avaient double terminaison, -selon l'occurrence. - -On disait _vau_, _chevau_, _mau_, _Vaufleury_, _chevau-lger_, -_Maupertuis_; et l'oeil voyait, _Valfleury_, _cheval-lger_, -_Malpertuis_. Mais on prononait _Val antive_ ou _Val ancienne_[17], -_cheval agile_, etc. - - [17] _Val_ tait fminin. C'est sans doute la finale masculine _au_ - qui a conduit au changement de genre. - -On crivait indiffremment par _al_ ou par _au_. - - Cil auront les meillors _cevals_, - Les plus corans et les plus _beaus_. - - (_Partonop._, v. 7290.) - -_Juvnal_ sonnait _Juvnaus_. - - _Juvenaus_ nous an dit tot voir. - - (_Dolopathos_, p. 371.) - -Juvnal nous en dit tout vrai. - -_Quel_, _tel_, _mortel_, sonnaient _queu_, _teu_, _morteu_. - ---Si cum li dux maria sa seror au comte de Bretaigne, et _queus eirs_ -(quels hoirs) elle en out. (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. -415.) - -Devant une voyelle, l'_l_ reparaissait: - - A _teu_ joie et a _tel_ honor. - - (_Ibid._, II, p. 127.) - - ... Fait li reis: _Queu_ baronie, - _Quel_ haute gent de Normandie... - - (_Ibid._, II, p. 413.) - -_Queu diable!..._ que le frquent usage a maintenu, est pour _quel -diable!..._ exclamation suivie d'une rticence, comme qui dirait: Quel -diable est-ce l? Quelques-uns crivent mal propos: _que diable!_ - -Le peuple conserve avec soin _queuqu'un_ et _queuques un_. Dans le -dernier, l'_s_ finale est la marque euphonique du nominatif. - -Dans _la Chanoinesse de Vergy_: - - Ele parla un jor a lui, - Et mit a raison par mots _teux_: - Sire, vos estes biax et preux. - - (Mon, _Fabliaux_, IV, p. 329.) - - Ne sai _quel_ chose trainoient. - - (_Dolopathos_, p. 257.) - -Prononcez: _Queu_ chose tranoient. - -Il n'y a jamais d'incertitude sur _al_ et _ol_. Je crois bien que dans -l'origine il n'y en avait pas davantage sur _el_: _chapel_, _tonel_, -_martel_, sonnaient _chapeu_, _toneu_, _marteu_, d'o sont venus plus -tard _chapeau_, _tonneau_, _marteau_. Le _ciel_ s'est prononc d'abord -le _cieu_, et cela s'accorde parfaitement avec le pluriel actuel. Mais -il est sr qu'avant d'arriver au son _au_, cette finale _el_ (_eu_) a -pass par __. - -S'il y a un mot que l'usage quotidien ait d, ce semble, maintenir -inaltr, c'est assurment le mot _ciel_. Cependant ouvrez Rabelais au -chapitre IX de _Gargantua_; il parle de ces _glorieux de court, de ces -transposeurs de mots_, qui composaient des _rbus_, faisant pourtraire -ung _lict sans ciel_ pour ung _licenci_. - -Qui sont, ajoute Rabelais dans sa sainte colre, homonymies tant -ineptes, tant fades, tant rustiques et barbares, que l'on debvroit -attacher une queue de regnart au collet, et faire ung masque d'une bouze -de vache, a ung chacun d'iceulx qui en vouldroient d'ores en avant user -en France, aprs la restitution des bonnes lettres. - -Cela semble un peu rigoureux; car enfin vous voyez qu'on peut tt ou -tard extraire d'un _rbus_ quelque chose d'utile. Sans le rbus du -_licenci_, comment pourrait-on prouver, contre l'usage et la -vraisemblance, l'ancienne prononciation du mot _ciel_? - - * * * * * - -En vertu de la mme dviation, _quel_, qui primitivement avait sonn -_queu_, sonna _qu_. Le peuple dit indiffremment _queu bel homme_, ou -_qu bel homme_. Mais _qu_ est la seconde forme, la forme du XVIe -sicle; c'est l'acheminement _quel_. - -L'_o_ suivi d'une _l_ tait soumis aux mmes conditions que l'_a_ et -l'_e_. - -_Col_, _mol_, _fol_, sonnaient _cou_, _mou_, _fou_. Le nom propre -_Rollon_, par abrviation _Rol_, sonnait _Rou_: le roman de _Rou_. -_Arnold_, nom germanique, s'est francis dans _Arnould_. - -Aujourd'hui, que l'ignorance de la langue et de son gnie fait des -progrs si rapides, on prononce, sans tre ridicule, _un colle_, _un -solle_. On dira bientt un lit _molle_, un homme _folle_. - -On crivait _chol_, de _caulis_, et l'on prononait _chou_. Fallot, -continuellement obsd de ses visions de dclinaisons, et pntr d'une -foi robuste dans la fidlit de l'orthographe du moyen ge,--temps o -personne ne souponnait pas plus la chose que le mot,--Fallot enregistre -gravement la forme _chol_ pour le rgime singulier, et _chous_ pour le -rgime pluriel. Il cite en preuve dessous _un chol_, et dessous _des -chous_, du roman de Renart. (_Recherches, etc._, p. 120.) - -J'aurai reparler de ce genre de preuves qui consiste ne montrer que -les exemples l'appui de notre systme, et cacher ceux qui le -renverseraient. - -Fallot n'avait qu' jeter les yeux sur le fabliau d'_Estula_, un des -plus connus du recueil de Barbazan; il y aurait lu partout _chols_, au -nominatif comme au cas rgime: - - Li riches _fols_ - En son cortil avoit des _chols_... - Et cil qui les _chols_ ot coillis... - Qui son sac avoit plain de _chols_. - -Il faut partout prononcer _choux_; comme il faut dire _cou_ et _fou_, en -lisant ces vers du mme fabliau: - - Prenez l'estole a votre _col_, - Dist li prestres: tu es tout _fol_... - Povret fait maint homme _fol_: - Li uns prent un sac en son _col_... - -Observez que la prononciation primitive de cette finale rtablit -l'analogie habituelle et rgulire entre le singulier et le pluriel: un -_chevau_, des _chevaux_;--le _cieu_, les _cieux_;--un _fou_, des _fous_. - - * * * * * - -Les mots _cercueil_, _vermeil_, sonnaient _cerqueu_, _vermeu_. - -La gelire de Partonopeus lui rend la libert sur parole, afin qu'il -puisse aller combattre un tournoi. Elle fait plus: elle promet de -l'quiper d'armes et de cheval: - - Et vos presterai une espee - Qui fu en un _sarqueu_ trovee, - Tranchant aenciane et dure. - - (V. 7720.) - -Partonopeus se rend donc au lieu du tournoi. En traversant une fort, il -rencontre cinq cuyers, - - Dont chascun meine un bon destrier, - Et portent cinq _vermeus_ escuz, - Forz et noveax au cox penduz. - Es chevax a _vermeilles_ selles - Qui bien tailliees sont et beles, - Couertes de _vermeil_ samit. - - (V. 7776.) - -L'orthographe employe dans le second vers nous apprend la valeur de -celle que nous trouvons dans le dernier, et qu'il faut prononcer - - Couertes de _vermeu_ samit. - -Je lis, dans M. J.-J. Ampre:--La forme _al_, _el_, _ol_, est toujours -plus ancienne que la forme _au_, _eu_, _ou_, qui est une contraction. -(_Hist. de la lang. fr._, p. 233.) - -Rien, que je sache, n'autorise une pareille assertion: c'est une -conjecture de M. Ampre. Je crois le principe erron, ainsi que la -consquence: On a dit _val_ avant de dire _vau_, _capel_ avant -_chapeau_, _fol_ avant de dire _fou_. (_Ibid._) Ce sont formes -contemporaines, non-seulement dans le langage, mais mme dans -l'criture. - - -M et N. - -_Mon_, _ton_, _son_, _bon_, rservaient leur _n_ la voyelle -subsquente, et sonnaient _mo_, _to_, _so_, _bo_. La prononciation -miraculeusement conserve du mot _monsieur_ en est la preuve -irrcusable: _mo-sieu_; _bo-jou, mosieu_. - -_Mont_ (montagne) se prononait aussi _mo_. Mnage nous avertit qu'il -faut prononcer _M-rever_ le nom de l'assassin de Mouy et de Coligny, -quoiqu'il s'crive correctement _Mont-revel_; et il cite l'appui ce -passage du _Clovis_ de Desmarets: - - . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et sur le _mont Revel_, qui s'lve en la Bresse: - La race de la Baume en tire sa noblesse[18]. - - (_Obs._ de Mn., p. 246.) - - [18] Ainsi la vraie orthographe de ce nom n'est pas douteuse, mais la - prononciation a t une cause d'erreur. On a crit _Maurevel_, et - c'est ainsi qu'on lit partout dans la _Confession de Sancy_: La - pluspart de ceux cy estoient braves soldats, bons petardiers du - seminaire de _Maureuel_. (T. II, p. 420.) Mzeray crit _Morevel_. - -On prononce encore traditionnellement _Momorency_, et l'on crit -_Montmorency_. Le dictionnaire de Trvoux recommande expressment de -prononcer _Momorency_. - -On prononait _mo-nami_,--_bo-nenfant_. La prononciation actuelle -suppose deux _n_: _mon-nami_,--_bon-nenfant_,--_ton-nme_,--_son-npe_. -On dit de mme, et tort, _un nenfant_. La prononciation lgitime, et -conforme l'ancien usage, est _u-nenfant_. - -Soit au commencement, au milieu, ou la fin des mots, _m_ ou _n_, -prcdes de l'_e_, sonnaient invariablement _an_. _Examen_, que nous -prononons _examin_, et sonn _essaman_. - -_Vienne_, _Ardenne_, _Guienne_, _Gien_, _Agen_, sont mal prononcs par -_ain_, la moderne; c'est _Viane_, _Guiane_, _Ajan_, _Gian_, comme -_Sens_, _Caen_ et _Rouen_. Dans _Grard de Viane_: - - Vous cuidiez bien que je fusse endormis - Dedans _Viane_, ou de vin estordis. - - (V. 3538.) - - _Vianne_ escrie: Deus, aidiez S. Moris. - - (V. 1497.) - - Vers _Vianne_ est Oliviers retourn. - - (V. 552.) - -Renaud de Montauban, aprs avoir tu Bertoulet, neveu de Charlemagne, -s'enfuit de la cour, et le pote raconte - - Comment grant povret lui convint endurer - Ens es forests d'_Ardane_. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 30.) - -Partout dans le roman d'Ogier on lit _Ardane_: Ogier d'_Ardane_, Tierri -d'_Ardane_, Geufroy d'_Ardane_. - - Loherene ont et _Ardane_ escillie. - - (_Ogier_, v. 10784.) - -Les Sarrasins ont dvast la Lorraine et l'Ardenne. - -Au XVIe sicle, la vraie prononciation tait encore en vigueur. -Marguerite, soeur de Franois Ier, dans ses lettres autographes, crit -toujours _Gyan_, la ville de _Gyan_. - -Le nom propre _Vivien_ sonnait _Vivian_: - - Ils sont entr en Espagne la grant, - La terre guastent as Turs et as Persans, - Tuent les fames[19], ocient les enfans. - Par tote l'ost fait crier _Vivians_... - - (_Grard de Viane._) - - [19] Sur cette orthographe du mot _femme_, voyez plus haut, pages 20 - et 21. - -La clbre fe _Viviane_, lve et matresse de l'enchanteur Merlin, -tait la fe _Vivienne_. - -_Carme_, _gemme_, _crme_, sont crits, dans Saint-Bernard, _quaramme_, -_jamme_, _cramme_: - ---De l'encommencement de _quaramme_.--Nous entrons hui, chier frere, el -tens del saint _quarammme_. (P. 561.) - ---Cuidiez vous, cher frere, ke li _cramme_ faillist el baptisme de -Crist? (_Ibid._, p. 563.) - ---... C'est des _jammes_ et des pierres precieuses. (_Ibid._, p. 572.) - -Le nom de _Bethlem_ se prononait _Bellan_, comme _Jrusalem_, -_Jerusalan_; et c'est ainsi qu'on les trouve crits la moiti du temps -dans les manuscrits les plus anciens. MM. Ampre et Fallot ont pris -tort cette orthographe pour l'indication d'un cas oblique. - -Dans le mystre de la Passion, reprsent Paris en 1507, lorsqu'il est -question d'aller au temple prsenter Marie, alors ge de trois ans, la -femme de chambre de sa mre suppose que cette jeune enfant ne pourra pas -faire pied la route de Jrusalem: - - LA CHAMBRIRE. - - Vous porterai-je? - - MARIE. - - Je suis forte - Assez pour cheminer un _an_; - Mais que soye en _Hierusalem_, - Humblement me reposeray, - Le sainct temple visiteray, - S'il plaist Dieu, tout mon aise. - - ( _Hist. du Th. fr._, par les frres Parfaict, I, 102.) - -Les noms propres latins _Arrianus_, _Cassianus_, _Spartianus_, -_Gratianus_, _Gordianus_, et autres termins de mme, se traduisaient -_Arrien_, _Cassien_, _Gratien_, etc., afin de les rapprocher, par cette -orthographe, le plus prs possible de la forme latine; car, crits -ainsi, ils se prononaient _Arrian_, _Cassian_, _Gratian_. - -Cette prononciation de _en_ nous tait particulire; les autres peuples -le font sonner _ain_. En Angleterre, _Ruthwen_, _Owen_; en Italie, -_Marengo_; en Espagne, Notre-Dame del _Carmen_, _Baylen_, etc. Lorsque, -par suite des relations politiques, l'habitude trangre eut corrompu la -ntre, beaucoup d'crivains, pour conserver l'ancienne prononciation, -voulurent crire par un _a_ les finales en _en_. Mais les savants, chose -trange, aimrent mieux retenir l'ancienne orthographe, et y appliquer -la prononciation nouvelle; tant ils tiennent la forme crite! Mnage, -entre autres, dcida qu'il ne fallait pas prononcer _Appian_, mais -_Appi-in_. Cette dcision introduisait une inconsquence dans le -langage, puisque l'on continuait dire _Caen_, _Rouen_, et _engager_; -elle choquait l'ancienne rgle, le bon sens et l'tymologie: elle fut -adopte sans difficult, et s'est toujours maintenue depuis. - -D'aprs la rgle qui fait l'objet de ce chapitre, _rien_, _bien_, -_tiens_, etc., ont d se prononcer _rian_, _bian_, _tians_; aussi les -potes comiques, lorsqu'ils font parler des paysans, Molire, Regnard, -Dufresny, Dancourt, n'y manquent-ils pas.--a n'y fait _rian_, -Piarrot!--J'en avons vu _bian_ d'autres! (_Le Festin de Pierre._) - - -P. - -Nous prononons _un lou_, et non pas _un loupe_. - -Voltaire dit qu'on faisait autrefois sentir le _p_; il n'en sait rien, -mais il le suppose. Voltaire se ft garanti de cette erreur, s'il et -seulement jet les yeux sur le fabliau _du Lou et de l'oue_ (du loup et -de l'oie), publi dans Barbazan. On ne prononait pas plus _un loupe_ -que l'on ne prononait _un coupe_, _un drape_, _un sepe de vigne_, -_beaucoupe_, etc. - -Le _p_ final ne sonnait jamais, et rarement l'crivait-on suivi d'une -autre consonne. Certains grammairiens reprochent Voltaire d'avoir -supprim le _p_ de _tems_. Qu'ils portent leur blme plus haut, car, -dans les manuscrits antrieurs la renaissance, ce mot n'a jamais de -_p_; il est partout figur _tens_ ou _tans_. On n'en mettait pas -davantage _corps_, de _corpus_, qui est toujours figur _cors_. Les -manuscrits crivent de mme _dras_, _hanas_, pour _draps_, _hanaps_ -(vases boire): - - Li escanson misent le vin - En coupes, en _henas_ d'or fin. - - (_Partonopeus_, v. 1013.) - -C'est le XVIe sicle qui, dans sa pdanterie d'tymologies, s'est avis -de rappeler le _p_ de _tempus_. Jusque-l, on ne s'en tait jamais -occup. - -On prononce mal le _cape_ de Bonne-Esprance. Les Gascons et les -Normands nous enseignent la vraie prononciation, qui disent, les uns -_cadedis_ (_cap de Dieu_), les autres le _ca d'Antif_ (_cap -d'Antifer_). - -_P_ suivi d'un _t_ au milieu d'un mot, s'efface, et laisse la seconde -consonne retentir seule. Nous prononons trs-bien _baptme_, -_Baptiste_, _baptiser_, avec le _p_ muet; mais nous prononons trs-mal -_adopter_, comme s'il y avait _adopeter_. Pourquoi faisons-nous sentir -dans _septembre_ le _p_, qu'on ne fait point sentir dans _sept_? -Autrefois on crivait _set_ et _setme_, pour _sept_ et _septime_. La -_chanson de Roland_ et le _Livre des Rois_ ne l'ont pas une seule fois -autrement. - - Et la _sedme_ est de cels de Jericho. - - (_Roland_, st. 223.) - -Et la _sme_, la septime, est de ceux de Jricho. - - -Q. - -Il n'existe en franais que deux mots termins par un _q_, _cinq_ et -_coq_. On prononait _co_, tmoin _codinde_ pour _coq d'inde_, et la -chanson de Boufflers: - - Or de ces nids, de ces _coqs_, de ces lacs, - L'amour a form _Ni-co-las_. - -Les manuscrits crivent souvent _cin_. Ce _q_ muet a occasionn la -mauvaise prononciation _cintime_. - -Pour le _Q_ initial, voyez l'article du _K_. - - -R. - -_R_ finale tait muette. - -Le pauvre bcheron du _Dit de Mellin-Mellot_ lamente sa misre: - - Certes, vilain sui je gateis comme un _ours_. - De tous les tens du mont sui je nez en _decours_, - Ma femme et mes enfans aront povre _secours_ - Quant m'en irai sans busche duel aront et _courous_. - - (Jubinal, _Nouv. fabl._, I, 129.) - -Il est vident que l'_r_ des trois premires rimes s'teignait, puisque -ces mots _ours_, _decours_, _secours_, riment avec _courroux_. - -Cette prononciation du mot _ours_ le rendait parfaitement homonyme -d'_oue_ (_oie_). C'est pourquoi la rue _aux Oues_, peuple jadis de -rtisseurs, est aujourd'hui la rue _aux Ours_. Pour accomplir cette -mtamorphose des oies en ours, il n'a fallu que la main de l'ouvrier -charg d'crire l'inscription l'angle de cette rue, que le peuple -continue d'appeler sagement _rue aux Oues_. - -_R_, comme liquide, avait sur les voyelles _a_ et _o_ la mme influence -que l'autre liquide _l_.--Nous avons vu que _al_, _ol_, sonnaient -isolment _au_, _ou_; l'_r_ partageait ce privilge, qui se combinait en -outre avec l'usage du grasseyement. - -Par exemple, _cors_, de _corpus_ ou de _curtus_; _cort_, de _chors_, _la -cour_, sonnaient galement _cou_, l'_o_ prenant le son _ou_, et l'_r_ -tombant par le grasseyement et par la rgle de la consonne finale -muette. Ainsi _cours_ rime avec _genoux_: - - Avant retaste et puis arriere, - Tant qu'il rencontre les _genoux_; - Si cuide avoir trov os _cors_ (_os breve_) - C'on i ait mis por le sechier. - - (_Le Fabel d'Aloul_.) - -_Por_ sonnait _pou_, comme le prononce encore le peuple: c'est _pou_ -rire. - -_Tor_, _jor_; _tour_, _jour_; de l vient que _Bordeaux_ tait -anciennement prononc _Bourdeaux_. _Bordeaux_ a prvalu dans l'usage, -et, au contraire, la forme primitive _Bologne_ a cd la place -_Boulogne_. - -Le _for l'vque_ tait le lieu o l'vque exerait sa juridiction, -_forum episcopi_, comme le _for intrieur_ est le tribunal intrieur, la -conscience. Le peuple ne manquait pas de dire _le four l'vque_ (le mot -_for intrieur_ n'ayant jamais t son usage, est demeur _for -intrieur_): On l'a mis _au four-l'vque_. L-dessus, Mnage s'imagine -que, dans cette forme populaire, _four_ signifie un four cuire le -pain. Il reste dcider, dit-il, qui est le meilleur de -_for-l'vesque_ ou de _four-l'vesque_; c'est sans doute -_for-l'vesque_. Et il ajoute sa grande raison, aprs laquelle il ne -reste plus qu' s'incliner: C'est ainsi que parlent _les honntes -gens_. (_Obs._, pag. 431.) Les _honntes gens_, selon Mnage, sont ceux -qui savent lire; ceux qui on ne l'a pas appris, et qui ne suivent que -la tradition orale, ne peuvent pas tre honntes. Cela n'empche pas -qu'ils ne puissent quelquefois avoir raison contre les autres, par -exemple, dans le cas de _four l'vque_. - - Estula avoit nom li chiens; - Mes de tant lor avint il biens - Que la nuit n'est mie en la _cort_. - Et li valls prenoit _escout_. - - (_Estula_, v. 45.) - -Le chien s'appelait _Estula_; mais ils (les voleurs) eurent cette -fortune qu'il n'tait pas cette nuit-l dans la cour. Et le jeune homme -coutait. - -Les noms propres _Grard_, _Girard_, _vrard_, taient prononcs -_Graud_, _Giraut_, _vraud_. _Fontevrault_ est la fontaine-vrard. - -Cependant ce son de diphthongue n'avait pas toujours lieu. Quelquefois -l'_r_ tombait tout simplement en allongeant l'_a_ ou l'_o_ qui la -prcdait. Ainsi _lard_, _gars_, _char_, sonnaient _l_, _g_, _ch_, -trs-long. _Lard_ rimait ainsi avec _gras_. Voyez plus haut l'article du -grasseyement. - -L'_r_ finale prcde de l'_e_, ne lui communiquait pas le son _eu_, -mais seulement le son de l'__ ferm; proprit qu'elle a conserve dans -notre systme; par exemple: _Roger_, _bcher_, et les infinitifs de la -premire conjugaison. - -Dans toute la Normandie on prononce encore _la m_ pour _la mer_, du -_f_ pour du _fer_. _Le ca d'Antif_ est le _cap d'Antifer_. - -Considrez quel bnfice nous a produit la confusion de _la mer_ (mare) -avec _la mre_ (mater): il est devenu impossible de faire rimer _la mer_ -avec _aimer_, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'oeil, ce -qui est absurde, et va directement contre le but de la versification. - -La mme difficult se reprsente pour _fer_ et _touffer_, et pour une -quantit d'autres: il faut opter entre l'oeil et l'oreille. Le pote, -qui trouve avec raison son vocabulaire dj bien assez pauvre, se dcide -pour l'oeil, et de l ces rimes indigentes qui n'existent que sur le -papier. Nos pres avaient bien plus de bon sens, qui se proccupaient -d'abord et avant tout du son, et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux -qu'on me fasse rimer _l'hiv_ avec _planter_, que de me faire rimer -_l'hivere_ avec _trouver_. Et encore, c'est que le pote moderne, qui me -blesse l'oreille, tournera en ridicule le pote du moyen ge, et me -contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est -fausse, et que la sienne est une rime riche! En vrit, l'habitude fait -passer d'tranges choses! - -On conviendra qu'il est trs-fcheux de trouver dans la Fontaine des -rimes qui n'en sont pas, telles que celles-ci: - - La belle toit pour les gens _fiers_. - Fille se coiffe _volontiers_ - D'amoureux longue crinire. - -Cette rime tait excellente dans le temps qu'on prononait _fis_ et non -_fires_. - -Sous le rgne de Louis XV et mme de Louis XVI, la vieille cour -maintenait la vritable prononciation de l'_r_ finale dans les -substantifs en _eur_. Elle disait des _porteux_, des _passeux_, des -_prcheux_, etc.; ce qui n'est qu'une application particulire de la -rgle gnrale. - -En termes de chasse, on ne prononce jamais autrement que _des piqueux_. -Sur quoi je ferai observer combien les vocabulaires techniques sont -d'excellents tmoins du vieil usage, et combien il serait dsirer -qu'on et des dictionnaires srs et complets des termes de droit, de -ceux de marine, de chasse, de pche, etc., etc. Ces termes, aujourd'hui -sortis de la langue usuelle, en faisaient partie quand l'art ou le -mtier auquel ils appartiennent a commenc d'tre connu chez nous. Ils -se sont conservs et transmis par la routine, chose meilleure qu'on ne -croit, et sont des tmoins infaillibles. - - -S. - -Je n'ai pas besoin de faire voir que l'_s_ finale tait efface de la -prononciation de nos aeux, puisque nous-mmes ne la faisons pas sentir; -_des verses_, _des moeurses_, pour des _vers_, des _moeurs_, sont une -tradition particulire la Comdie franaise, et tout fait mauvaise: -heureusement elle commence se perdre. - -Quant la manire affecte dont on fait aujourd'hui siffler l'_s_ -finale sur la voyelle qui commence le mot suivant, il en sera trait au -chapitre des consonnes articules la moderne. - -Je rappelle ici pour mmoire que l'_s_ suivie d'une autre consonne dans -le courant d'un mot, disparat pour laisser prvaloir la seconde: -_esprit_, _estomach_, et quelques autres, sont des vices consacrs, mais -dans le fond aussi choquants que le seraient _esse-pe_, _esse-tonner_. - -Dans ce passage de la Fontaine: - - Ces deux veuves, en badinant, - En riant, en lui faisant fte, - L'alloient quelquefois _testonnant_, - C'est--dire ajustant sa tte. - - (_L'Homme entre ses deux ges._) - -On ne manque pas de faire prononcer aux enfants _tesse-tonant_, comme -aussi dans l'occasion _fesse-toyer_. Prononcez donc aussi _esse-trange_, -_tesse-te_ et _fesse-te_. - -Les potes latins ne se faisaient aucun scrupule d'abattre l'_s_ et de -maintenir la voyelle brve devant ces formes _st_, _sp_, _sc_, autoriss -en cela de l'exemple des Grecs. Voyez plus haut (p. 38 et 39) la preuve -de ce fait. - - -T. - -Les conventions d'autrefois par rapport au _t_ final n'ont pas chang: -il est toujours effac. - -Dans l'intrieur d'un mot, le _t_ prcd d'une _s_ l'emporte sur elle, -et se fait seul sentir. Si la voyelle antcdente tait un _e_, cet _e_ -prenait l'accent aigu, _estrange_, _trange_. - - -V. - -Jusqu'au milieu du XVIe sicle, l'_u_ consonne, que nous appelons _v_, -n'eut pas de figure distincte de celle de l'_u_ voyelle. Ce fut Ramus -qui s'avisa de lui attribuer un signe particulier. Avant Ramus, l'usage -de la prononciation apprenait seul en faire la diffrence. - -Le _v_ ne termine aucun mot; il n'a pas assez de rsistance. Quand -l'tymologie en fournissait un, l'on y substituait sa forte _f_. - -L'_u_ final tait, selon l'occurrence du mot suivant, ou voyelle ou -consonne. - -De _Deus_ on fit _deu_, au fminin _deuesse_, c'est--dire _devesse_, et -non _desse_: - ---E o li frai par o que guerpid me as, e as aured Astarten, _deuesse_ -de Sydonie. (_Rois_, III, p. 279.) - -Et ce lui ferai-je parce que tu m'as abandonn, et as ador Astart, -desse de Sidon. - -Tous les diteurs de textes anciens ont pris sur eux de distinguer dans -l'impression l'_u_ voyelle et l'_u_ consonne, qui sont confondus dans -les manuscrits, et qui se substituaient parfois l'un l'autre dans le -langage. Ainsi _j'auerai_ devait se lire, selon ce que voulait la -mesure, tantt _j'averai_ en trois syllabes, tantt _j'aurai_ en deux. -L'diteur de la _chanson de Roland_ imprimant toujours _j'averai_, -estropie quelquefois le vers par cette orthographe. Cette distinction -est, la rigueur, une infidlit, comme l'introduction des accents. -Reproduire les manuscrits, c'est quoi l'on doit s'attacher. - - -X. - -Ce caractre _x_ a t invent pour reprsenter le son dur de deux _ss_. -Dans l'criture manuscrite, il figure deux _c_ dos dos. - -_Saint Maixant_, _Bruxelles_, _Auxonne_, _Auxerre_, _Auxi-le-Chteau_, -se prononcent _Saint Maissant_, _Brusselles_, etc. - -_Paix_, _poix_, dans la formation de leurs verbes, ne donnent pas -_poixer_, _paxifier_, mais _poisser_, _pacifier_. - -La version manuscrite d'Ablard par Jean de Meun (mort en 1322) commence -par cette phrase:--_Essamples_ attaignent souvent les talens des hommes -plus que ne font paroles. (Manusc. n 7273 _bis_.) - -Et la Bible de Guyot de Provins: - - Dou siecle puant et orrible - M'estuet commencer une Bible - Por poindre et por aguillonner, - Et por grant _essample_ monstrer. - -On a crit _lexive_, de _lixivium_; on crit encore _soixante_, de -_sexaginta_, et l'on a toujours prononc _lessive_ et _soissante_. Ceux -qui prononcent _Bruqueselles_ devraient prononcer pareillement -_soiquessante_. - -A la fin du XVIe sicle, l'_x_ se prononait encore comme _ss_. On -disait _une massime_, _Alessandre_; c'est Henri Estienne qui l'atteste. -A la vrit, il cite cette prononciation pour s'en moquer, preuve que -l'autre tait ds lors assez rpandue. Henri Estienne blme la premire, -parce que c'est la prononciation italienne, et qu'il la croit introduite -depuis peu par les mignons d'Henri III. Il ignore que c'est la valeur -ancienne de l'_x_; il s'imagine que l'_x_ est banni par cette -prononciation, et remplac par la double _s_. Au reste, voici comment -s'exprime au sujet de cet _x_ M. Philausone; je conserve l'orthographe -trange d'Henri Estienne: - -Philausone.--Je pense bien que quant au mot latin _vexare_, si un -Italien qui entendret le francs en voulet user, l'accommodant son -langage, autant qu'il auroit l'honnestet en recommandation, autant -seret il soigneux de lui garder sa lettre _x_. - -Philalthe demande navement pourquoi.--Pour ce, rpond l'autre, qu'il -tomberet en un equivoque fort deshonneste au langage francs. - -(_Du langage franais italianis_, p. 571.) - -Henri Estienne s'imagine que c'est l un argument d'une grande porte. -Cela ne prouve rien du tout, sinon qu'alors le mot _vexer_ n'tait pas -encore fait, et que quand on l'a cr, _l'equivoque deshonneste_ n'tait -plus craindre, parce que la tradition de la vritable valeur de l'_x_, -perdue dans beaucoup de mots, permettait de prononcer _vexer_ comme on -prononce aujourd'hui _maxime_ et _Alexandre_. - -Dans les plus vieux monuments de la langue franaise, par exemple dans -Villehardoin, _x_ la fin d'un mot donne la voyelle prcdente _a_ ou -_e_, le son d'une diphthongue moderne compose avec cette voyelle et -l'_u_. Ainsi Villehardoin met toujours des _chevax_, des _vaissiax_; -c'est sans aucun doute _chevaux_, _vaissiaux_. L'_s_ n'aurait pas eu -cette proprit. On rencontre, dans des crits du XIIIe sicle, _beax_ -et _loyax_ ple-mle avec la notation _beaus_ et _loyaus_, qui -s'tablissait ds cette poque. - -Dans la traduction indite des _Lettres d'Ablard_ par Jean de Meun, on -lit la page 6: La parole que _Ajaus_ disait. _Ajaus_, parce que le -latin s'crit _Ajax_. Le scribe a figur la prononciation de son temps. - -_Diex_, _Dieu_: - - Pardonne moi, biau sires Diex, - Car je sens que je deviens _vieux_. - -Dans le fabliau d'_Aubere la vielle maquerelle_, Aubere raconte au -mari dup comment un jeune homme lui a confi, pour le raccommoder, un -surcot dont il avait, dans une partie de plaisir, dchir la fourrure -d'cureuil: - - Un vallet vint ci avant hier; - Por recoudre et por afaitier - Si me bailla un sien sercot, - Que rompu ot a un escot - Ne sai trois _escurex_ ou quatre. - -_Escureux_. Le mme mot se trouve crit _escureax_, pour le besoin de la -rime, dans la description de ce surcot: - - Li surcoz fu toz a porfil - Forrez de menuz _escureax_. - Mult soloit estre gens et _beax_... - -_Escureaux_ rime avec _beaux_. - -Le surcot tait sur tous les bords fourr de fins cureuils. Le jeune -homme tait ordinairement gentil et beau. - -Peu peu s'tablit l'usage de figurer l'_u_ dans ces diphthongues; mais -cet usage ne bannit pas celui de terminer le mot par _x_. L'_x_ conserva -une place dsormais sans fonctions[20]. - - [20] Il est superflu d'expliquer sa prsence dans les finales o - l'tymologie latine le justifie: _croix_, _poix_, _noix_, _six_, - _paix_, etc.--Il se trouve dans _prix_, _deux_, _dix_, par un hasard - d'imitation que l'usage a consacr. Mnage veut que ce soit pour - distinguer le substantif _prix_ du participe de _prendre_, et le nom - de nombre _dix_, de _tu dis_, etc. En gnral, ce motif, tir de la - ncessit de distinguer, me parat une misrable subtilit de - grammairien aux abois. De quoi voulait-on distinguer _deux_? L'_x_ y - est venu comme consonne euphonique, puisque la forme primitive tait - _dou_, de _duo_. _Dou_, _dui_, c'est comme parlent toujours le - _Livre des Rois_, S. Bernard, et la _chanson de Roland_. - -Mnage raconte que Louis XIV, ayant un jour demand d'o venait cet _x_ -final dans les pluriels o l'_s_ semblait plus naturellement appele, -personne ne put le lui dire. Cette question avait dj occup les -grammairiens. Jacques Pelletier, du Mans, l'a traite et rsolue sa -manire dans son dialogue de l'orthographe. C'est, dit-il, que les -Franais, crivant trop vite et lisant de mme, sont sujets confondre -les lettres; et, pour prvenir les effets de cette rapidit, ils ont -imagin d'employer des caractres de diverse figure. Par exemple, ils -ont crit le nombre _deux_ par un _x_, afin qu'on ne pt lire _dens_. Il -serait si facile, en effet, de prendre l'un pour l'autre! Voil o en -viennent tous ceux qui ne voient que la langue crite. Cette habile -explication de Pelletier a t recueillie prcieusement par Thodore de -Bze; Mnage ose douter qu'elle soit la bonne. - - -Z. - -_Z_ final communique l'_e_ qui le prcde le son ferm. - -Bonaventure Desperriers donne ses lves une rgle pour l'emploi du -_z_ la fin des substantifs pluriels. Si le singulier se termine par un -__ ferm, le pluriel prend un _z_ au lieu d'une _s_: - - Vous avez toujours _s_ mettre - A la fin de chaque pluriel, - Sinon qu'il y ait une lettre - Creste[21] au bout du singulier, - Et quand _e_ y a son entier. - _Bont_ vous guide _ses bontez_. - Si vous suivez autre sentier, - Vos bonnes notes mal notez. - - (_OEuvres_ de B. Desperriers (1544), p. 182.) - - [21] _Crte_, c'est--dire ayant une _crte_, un accent; et quand le - son de l'_e_ y est aussi complet que possible: __. - -Car, dit tienne Dolet, _z_ est le signe de _e_ masculin (__) au -pluriel nombre des verbes de seconde personne, et ce, sans aucun accent -marqu dessus. Exemple: Si vous aym_ez_ la vertu, jamais vous ne vous -adonner_ez_ vice, et vous esbatter_ez_ toujours quelque exercice -honneste. (_Les Accents franois_.) - -Il prescrit, en consquence, d'crire _des volupts_ avec l'accent aigu -si l'on met une _s_ la fin, ou par un _z_ sans accent sur l'_e_. - -Quoique le _z_ soit depuis longtemps dpossd de ces fonctions que lui -assignait Desperriers, nous avons conserv l'habitude irrflchie -d'crire par un _z_ _le nez_, et nous mettons l'_s_ et l'__ accentu -_des gens bien ns_. - - - II. - -OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS. - -Il est essentiel de noter ici comment on crivait au pluriel les mots -termins au singulier par _d_ ou _t_. Nos grammaires modernes -prescrivent d'ajouter une _s_ tout simplement: _grand_, _grands_; -_enfant_, _enfants_; _moment_, _moments_. - -Nos pres n'en usaient pas ainsi. Le _t_ tait la finale euphonique -caractrisant le singulier; l'_s_ tait celle du pluriel. On substituait -l'une l'autre, on ne les accumulait pas. - ---Amasa partid de curt pur faire _le cumandemenT_ le rei. - -(_Rois_, II, p. 197.) - ---E o fud encuntre li lei Deu e _sun cumandemenT_. - -(P. 285.) - ---E n'ad pas tenu mes veies e _mes cumandemenZ_. - -(P. 280.) - ---E si tu oz de quer _mes cumandemenZ_. - -(_Ibid._) - ---Tantost cume li reis out od les dures paroles ki furent en cel livre -de la lei, _ses guarnemenZ_ de dol et de _marremenT_ dessirad. - -(_Rois_, p. 424.) - -Il dchira ses habits, de deuil et de chagrin. - -La _gent_, et les vaillantes _genz_;--un _trud_ (tribut), les -_truz_;--_grant_, _granz_;--_pasant_, _pasanz_, etc.--Tuit li -_granz_ e li _petiz_... - -(_Rois_, _passim_.) - -De mme pour les substantifs en __ et les participes passs passifs, -qui alors prenaient le _d_ final euphonique, ou le _t_. - ---... E _humilieD_ te as devant lui, e tes riches guarnemenz as -_desrameZ_, e devant lui as _plureD_... - -(_Rois_, p. 425.) - -Et tu t'es humili... et tes habits as dchirs, et tu as pleur... - ---Mais ki est cil ke il ad _ramposneD_, e vers ki il ad mal _parleD_? E -ki est cil vers ki il ad _crieD_, e les oils par orguil _leveZ_? - -(_Rois_, p. 414.) - ---E asist (brla) la _citeD_ de Jerusalem, e li reis Joachim eissid de -la _citeD_. - -(_Rois_, p. 433.) - ---E fist assembler tuz les pruveires _des citeZ_ de Juda. - -(P. 427.) - ---Tuz les temples ki esteint _es citeZ_ de Samarie. - -(P. 429.) - ---E li reis meismes estud sur _un degreD_. - -(P. 426.) - ---E l'um muntad del un en l'autre tut par _degreZ_. - -(P. 251.) - -_PechieT_, _pechieZ_;--_aturneD_, _aturneZ_;--_costeD_, _costeZ_;--etc., -etc. (_passim_). - - * * * * * - -La mme rgle est observe partout. Je me bornerai citer la _chanson -de Roland_. - - La bataille est e mervillose e _granT_... - La veissiez si _grant_ dulor de _genT_... - - (St. 123.) - - Par tel paroles vus ressemblez _enfanT_... - - (St. 132.) - - Les oz sunt beles e les cumpaignes _granZ_. - - (St. 242.) - - De cels de France XX mille _cumbatanZ_... - - (St. 230.) - - Ensemble od els XV milie de Francs - De bachelers que Carles cleimet _enfanS_. - - (_Ibid._) - -_Allemant_, _Normant_, font au pluriel _Allemans_, _Normans_. - -Pour les mots termins par __ ferm, soit participes, adjectifs ou -substantifs: - - Dist Baligant: Que avez vos _trovet_? - U est Marsilie que jo aveie _mandet_? - Dist Clarien: Il est a mort _naffret_. - - (St. 195.) - -_Trouv_; _mand_; _navr_. - - De cels de France XX milie _adubez_. - - (St. 195.) - - Asez i ad evesques et _abez_, - Moines, canoines, provoires _coronez_... - Gaillardement tuz les unt _encensez_ - A grant honor, poi les unt _enterrez_. - - (St. 209.) - -Mme rgle pour les mots en _i_ ou en _u_: _faillit_, -_failliz_;--_petit_, _petiz_;--_hait_, _haiz_;--_Arabit_, _Arabiz_. - -Thierry bless par Pinabel lui fend la tte jusqu'au nez: - - Jusqu'al nasel li a frait e _fendut_; - Del chef li a le cervel _repandut_; - Brandit son colp, si l'a mort _abatut_. - A icest cop est li esturs _vencut_. - Escrient Franc: Deus i a fait _vertut_! - Asez est dreit que Guenes soit _pandut_. - - (_Roland_, st. 288.) - -A ce coup le combat est gagn. Les Franais s'crient: Dieu y a fait -vertu! il est juste que Ganelon soit pendu. - - Pur Karlemagne fist Deus _vertuZ_ mult granz. - - (St. 176.) - -Roland se sent frapp mort: - - o sent Rollans, de sun tens n'i ad plus. - Devers Espaigne est en _un_ pui _aguT_; - A l'une main si ad sun pis _batuD_: - Deus! meie culpe vers _les_ tues _vertuZ_ - De mes pechez, des granz e _des menuZ_. - - (St. 172.) - -Roland sent que son temps est fini, il est tourn vers l'Espagne sur un -sommet aigu. D'une main il se frappe la poitrine: Mon Dieu, je m'accuse - tes vertus de tous mes pchs, grands et petits. - -Charlemagne demande conseil ses preux sur ce qu'il fera des parents de -Ganelon, livrs en otage: - - Carles apelet ses cuntes e ses dux: - Que me loez de cels qu'ai _retenuz_? - Pur Ganelun erent a plait _venuz_, - Pur Pinabel en ostage _renduz_. - - (St. 290.) - -Que me conseillez-vous de ceux que j'ai retenus qui sont venus plaider -pour Ganelon, et se sont rendus otages pour Pinabel? - -Ces passages rapprochs dmontrent clairement l'intention de la rgle. A -quoi est destine la consonne finale? A pratiquer la liaison sur le mot -suivant. Une seule y suffit. Le singulier se lie par le _t_, le pluriel -par l'_s_; _ts_ forme un double emploi, et prouve l'ignorance complte -des principes. Je demande que, dans tout ce qu'il existe de manuscrits -du moyen ge, on me fasse voir un exemple, un seul, d'_enfants_ crit -par _ts_, du mot _corps_ ou du mot _temps_ crit avec un _p_. Au moyen -de cette dernire orthographe, on peut aujourd'hui se procurer le -spectacle de quatre consonnes conscutives:--_temps couvert_, et mme de -cinq:--_temps pluvieux_. Il faut laisser aux Allemands le plaisir de -contempler sept consonnes de suite dans un de leurs mots les plus -usuels, _Geschi_chtschr_eiber_ (historien). - -Quand Voltaire proposait de supprimer au pluriel le _p_ et le _t_, -d'crire: _enfans_, _mouvemens_, il tait remis dans le bon chemin par -son instinct admirable de la langue franaise; il suivait l'inspiration -secrte de ce gnie dont furent anims un si haut degr la Fontaine et -Molire. Si Voltaire et connu les monuments littraires du XIIe sicle, -il et appuy sa rforme sur des arguments victorieux. - -L'_s_ caractristique du pluriel souffre volontiers devant soi les -liquides _m_, _n_, _l_, _r_: _autels_, _bacheliers_; et d'autres -consonnes, _c_, _f_, qui ne sont pas dures comme le _t_, et n'ont pas -comme lui le privilge spcial de marquer le singulier; en sorte qu'il -n'y a pas antipathie. On a toujours crit: les _Francs_,--les _chefs_; -les _caitifs_,--_tens_, _encens_, etc. - - - III. - -DEUX CONSONNES FINALES.--PREUVE PAR LES RIMES EN _I_. - -On demande de deux consonnes finales laquelle se dtache sur la voyelle -initiale suivante: - -La pnultime quand c'est une liquide, _l_ ou _r_; - -Autrement, la dernire. - -_Fils_ est la moiti du temps crit sans _s_. - - Mais la douce virge Marie - Est primerains en piez saillie; - Devant son _fil_ en est venue. - - (_La Court de Paradis_, v. 537.) - - Faites tost mes _dras_ emmaler - Et vostre _fil_ apareillier. - - (_L'Enfant remis au soleil_, v. 60.) - -Faites sentir l'_s_ de _draps_ et l'_l_ de _fils_. - -_Ile zont_, comme l'on prononce aujourd'hui, est tout fait moderne: -tous les textes donnent _il ont_, et Thodore de Bze, la fin du -_XVI_e sicle, en fait encore une rgle expresse:--L'_s_ ne sonne -_jamais_ dans le pronom pluriel _ils_, que le mot suivant commence par -une voyelle ou par une consonne, il n'importe. _Ils ont dit_, _ils -disent_, prononcez _il ont dit_, _i disent_. - -(_De Ling. fr. rect. pron._, p. 72.) - -_Mort angoisseuse_, _corps algre_, _fort et ferme_; prononcez hardiment -_mor angoisseuse_, _cor algre_, _for et ferme_. - -Dans le cas d'une consonne initiale suivante, il va sans dire qu'on -arrtait la voix sur la dernire voyelle; l'euphonie, qui dfend -d'articuler une finale, plus forte raison en dfendra deux. Il tait -rserv notre sicle de prononcer _more taffreuse_, _remore zet -crime_. - -Le mutisme complet des finales est encore dmontr par les rimes. - -Car s'il est vrai que jamais consonne ne ft articule ni n'agt -reculons sur la voyelle prcdente, il s'ensuit que les potes, -travaillant pour l'oreille et attentifs uniquement la satisfaire, -doivent avoir employ quantit de rimes qui aujourd'hui rvolteraient -galement l'oreille et les yeux. - -C'est prcisment ce qui arrive, et par l se trouve confirme la rgle -pose au dbut de ce chapitre: Toute consonne finale s'annule. - -Ainsi _venin_ rimait avec _ennemi_: - - Qui doulceur baille a ennemi - Si le tendra il pour veni_n_. - - (_Marie de France_, fable VIII.) - -Le refrain de la _chanson des Ordres_, par Ruteboeuf, est: - - Papelart et begui_n_ - Ont le siecle honni. - - (_Fabliaux_, d. Mon, II, 299.) - -Dans la chronique de saint Magloire (Mon, II, p. 229): - - Un an aprez, ce m'est avi_s_, - Fu la grant douleur Provi_ns_. - -Plus loin: - - L'an mil deux cens et quatre vi_ns_ - Rompirent li pons de Pari_s_. - -Cette prononciation se conserve dans le patois limousin, et dans les -provinces mridionales: - - Efan nouri de _vi_, - Fenno qe parlo _lati_, - Fagheron jamas bono _fi_. - -Enfant nourri de vin, femme qui parle latin, ne firent jamais bonne -fin. - -Dans le fabliau des _Trois Bossus_, la dame qui les trouve touffs dans -les coffres o elle les a cachs se rsout les faire jeter dans la -rivire. Elle appelle un robuste portefaix: - - La dame ouvri l'un des escri_ns_[22]: - Amis, ne soiez esbahi_s_; - Cest mort en l'eve me portez, - Si m'aurez moult servie gr. - - [22] _Scrinium_, coffre. - -Rien n'est plus curieux par rapport aux rimes que le roman de Garin le -Loherain, compos au XIIe sicle par Jean de Flagy, qui du moins le -termina, s'il n'est l'auteur du tout. L'ouvrage contient quinze mille -vers, dont une partie a t publie. Ce pome est en longs couplets -monorimes; mais on pourrait dire qu'il est tout entier sur la rime en -_i_, tant les couplets sur une autre rime sont rares et courts. Voici -pour chantillon deux fragments: - - En son vergier li quens Fromons se si_st_: - Il vit les routes de chevaliers veni_r_; - Il enappelle Bouchart et Hardui_n_: - --Ques gens sont ore que je vois la veni_r_? - Et dist Bouchart[23]: Cest Hugues de Beli_n_ - Qui lez nos terres vient ardoir et brui_r_. - --Il a grant droit, certes! (Fromons a di_t_) - S'il en povoit au desseure veni_r_, - Il vous devroit escorchier tretoz vi_fs_, - Fils a putain! De quoi vous movoit i_l_ - Quand vos seigneur osastes envahi_r_? - En trason et sa femme folli_r_? - --Laissiez ester, dit Bernart de Naisi_l_, - Une autre chose faites, je vous en pri: - Mandez au roi le tournoi le mati_n_; - S'esprouverons vostre fils Fromondi_n_ - Comment saura trestourner et guenchi_r_. - --Je l'otroi bien, Fromons li respondi_t_. - - (T. II, p. 149.) - - [23] Ce nom se prononce la premire fois _Bouchare_: _Bouchar et_ - Harduin; la seconde fois, _Bouchau_: Et dist _Bouchau: C'est_ - Hugues de Belin. - -_Traduction._--Le comte Fromont s'assit en son verger: il vit venir les -troupes de chevaliers; il appelle Bouchard et Hardouin: Quelles gens -est-ce que je vois l venir? Et Bouchaud rpond: C'est Hugues de Belin -qui vient brler et tapager auprs de nos terres.--Il a certes bien -raison, dit Fromond, s'il peut tre le plus fort! Il vous devrait tous -corcher vifs, fils de putains! Qu'est-ce qui vous poussait, quand vous -ostes envahir par trahison votre seigneur et lui prendre sa -femme?--Laissez, dit Bernard de Naisil; faites une chose, je vous en -prie: mandez au roi le tournoi; demain matin nous prouverons votre fils -Fromondin, comment il saura se retourner et assaillir.--Je l'accorde -volontiers, rpondit Fromond. - -On fait jouter contre Fromondin son cousin Rigaud, dont voici l'agrable -portrait: - - Derrier lui garde, si voit Rigaut veni_r_, - Un damoisel fils au vilain Hervi. - Gros out les bras et les membres forni_s_, - Larges paules et si out gros le pi_s_. - Hiereciez fu, s'ot mascure le vi_s_; - Ne fu lavez de six mois accompli_s_, - Ne n'i ot aive, se du ciel ne cha_t_. - Cotele courte, jusqu'aux genous li vi_nt_; - Hueses tirees dont li talons en i_st_. - Begues le voit, si l'a a raison mi_s_: - Venez avant, fait il, sires cousi_ns_. - - (T. II, p. 153.) - -Il (le duc) regarde derrire lui, et voit venir Rigaud, un jeune homme -fils du roturier Hervis. Rigaud avait de gros bras, des membres pais, -larges paules et large poitrine, les cheveux hrisss, le visage -barbouill; il y avait six mois pleins qu'il ne s'tait lav, et l'eau -ne le touchait point, sinon qu'elle tombt du ciel. Il portait une robe -courte qui lui allait au genou, des bottes uses d'o son talon sortait. -Le duc Bgues le voit, il lui adresse la parole: Monsieur mon cousin, -venez un peu ici, etc. - -Au moyen de cette condition, je veux dire l'annulation de la consonne ou -des consonnes finales, la rime en _i_ se trouve la plus fconde de notre -langue. - -On crivait _prins_, _surprins_ avec une _n_, pour rappeler aux yeux -l'infinitif _prendre_; mais on prononait _pris_, _surpris_. - -Dans le _Mystre de la Passion_, les aptres saint Pierre et saint Jean -vont prparer la cne dans la maison de Zache. Ils dressent la table -et la touaille, et des fouasses dessus, avecques des laictues vertes en -des plats turquins, et abillent l'agneau pascal; puis, lorsque ces -prparatifs sont termins, ils s'impatientent de ne pas voir arriver -Jsus: - - S. PIERRE. - - Viegne hardiment nostre maistre - Quant il luy plaira; tout est prest. - - S. JEHAN. - - Je ne say d'o vient cet arrest - Qu'il n'est venu. - - S. PIERRE. - - La place est _prinse_, - Le vin tir, la table _mise_, - L'aigneau rosti, la saulce faicte. - Il ne fault sinon qu'on se mette - A table. - -En prsence de faits si nombreux et si concluants, il me semble -impossible de rvoquer en doute le mutisme des consonnes multiplies, -qui blessent nos regards dans les textes du moyen ge. videmment nous -avions confondu l'indication tymologique ou euphonique avec le signe du -langage. - -Que devient cependant l'accusation de barbarie intente par Voltaire? -Ruine par la base, elle tombe plat. Voltaire s'est tromp, pour en -avoir cru ses yeux. Il a raisonn cette fois comme les grammairiens qui -voient toujours leur morceau de papier, et ne voient que cela. C'est au -papier qu'ils rapportent tout. On crit _fust_ et _baailler_, dit -Thodore de Bze, pour distinguer _un fust_ d'_il fut_, et _baailler_ -(_oscitare_) de _bailler_ (_donner_). Cela tait effectivement bien -ncessaire, car il y aurait grand danger de confondre un bton, _fust_, -avec le subjonctif du verbe _tre_, et l'ide de billement avec celle -d'un cadeau! De mme, on a mis un _p_ _compte_, bien adroitement! pour -distinguer un _compte_ d'argent du possesseur d'un _comt_, et l'un et -l'autre d'un _conte_ dormir debout. Et cette _s_, cet _a_, ce _p_, -sont d'autant plus efficaces prvenir la confusion qu'on ne les -prononait pas: c'est de Bze lui-mme qui nous en avertit. Mais l'oeil, -mais le papier!... Il semble, entendre Thodore de Bze, qu'on et -pos en principe de bannir de la langue toute apparence des mots -homonymes. Cette loi et t aussi mal observe qu'elle tait purile. - -_Fust_ prenait une _s_, en mmoire de _fustis_; _baailler_ prenait deux -_a_, parce qu'il a t form par onomatope; _compte_ avec un _p_ venait -de _computum_; _comte_ avec une _m_, de _comes_; _conte_ avec une _n_, -de l'italien _conto_ ou _racconto_. Les yeux voyaient l'tymologie, mais -l'oreille ne l'entendait pas. - -De tout cela, je conclus que les modernes ont t dupes de leur vanit, -et n'ont pu deviner un systme meilleur que le leur, car il conciliait -l'tymologie et la prononciation, tandis que nous nous vertuons -sacrifier l'une pour nous rapprocher de l'autre. Nous avons renonc -marquer l'tymologie; toutefois nous sommes encore emptrs d'une foule -de consonnes parasites, et nous figurons trs-mal la prononciation. - -L'ignorance des rgles primitives du langage et de l'criture a -introduit des milliers d'abus et d'inconsquences. On s'est mis faire -jouer la consonne finale sur deux voyelles, en avant et en arrire la -fois. Il en rsulte qu'on prononce aujourd'hui d'une faon absolument -identique: _cet homme_ et _sept hommes_; dans une phrase donne, il -faudrait parler latin pour ter l'quivoque et expliquer ce qu'on veut -dire en franais. On disait jadis _ce-thomme_; _ce tici_, _ce tila_ -(cettui ci, cettui la). C'est encore la prononciation du peuple, -c'est--dire la bonne. Les lettrs qui veulent s'en moquer la figurent -ou plutt la dfigurent en crivant _sthomme_, _stici_, _stila_, mots -barbares impossibles prononcer pour un Gaulois du bon temps, -puisqu'ils commencent par deux consonnes. - -Dans _sept hommes_, le _t_ appartient _sept_ comme venant de _septem_; -dans _ce thomme_, le _t_ est purement euphonique, et se porte sur -_homme_ sans affecter _ce_, non plus que dans _appelle-t-on_ il -n'affecte _appelle_. Ce _t_ est si bien d'emprunt, qu'il ne parat pas -dans _ce monde_. C'est une de ces consonnes intercalaires que nos aeux -prodiguaient dans le discours parl au grand bnfice de l'euphonie, et -dont l'abolition graduelle, et aujourd'hui peu prs totale, a -compltement boulevers la physionomie du langage franais, lui enlevant -son caractre essentiel de douceur, pour y substituer la rudesse du -Nord. - -Par bonheur il reste encore dans le langage du peuple et dans les -manuscrits assez d'indications pour nous guider, et nous aider -retrouver le mcanisme de ce systme. Nous allons l'essayer dans le -chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE III. - -Des consonnes euphoniques intercalaires _C_, _D_, _L_, _N_, _S_, _T_, -_V_. - - -Le plus grand soin de nos pres, en formant la langue franaise, a t -de la constituer euphoniquement. Le moyen qu'ils avaient trouv -consistait tablir un si juste quilibre, une rpartition si rgulire -des voyelles et des consonnes, que jamais le parler ne ft amolli et -prcipit par la fluidit des unes, jamais non plus entrav ni endurci -par la rsistance des autres. - -Ce fut ce systme de prononciation qui, joint une grande lucidit dans -la syntaxe, commena la fortune de la langue franaise, et en fit -trouver aux trangers _la parleure plus delitable_ que toute autre. - -J'ai expos les prcautions prises relativement aux consonnes -conscutives. Mais ce n'tait l que la moiti de la besogne: il y avait - prvenir aussi le concours des voyelles. On y mit ordre en glissant -dans l'intervalle une consonne euphonique. - -Il n'est pas douteux que la premire pense de nos pres ait t de -conserver tous les mots dans leur intgrit, et de prserver, l'aide -de ces consonnes euphoniques, jusqu'aux finales les plus dlicates et -les plus fragiles, celles en _e_ muet. Effectivement, dans la prose du -_Livre des Rois_ comme dans les vers de la _chanson de Roland_, on -trouve ces finales armes toutes d'un _d_, ou d'un _t_, ou de quelque -autre consonne. - -La plupart du temps, la consonne euphonique appartient lgitimement au -mot qui s'en couvre, et l'tymologie l'autorise, comme dans la troisime -personne des verbes aujourd'hui en _a_ ou en _e_ muet: il a, il aime, -_habet_, _amat_. Il nous est impossible de dire en vers: Il a aim. Nos -pres auraient dit sans difficult: Il _at_ aim. Nous disons encore -comme eux: Aime-_t_-il? _amat ille_. Mais nous l'crivons ridiculement. -Que signifie ce _t_ entre deux traits d'union? Il ne faut rien de -douteux ni d'quivoque. Le _t_ appartient au verbe: joignez-le donc au -verbe.--Mais alors le prsent _aimet il_ se confondra avec l'imparfait -_aimait il_.--Nullement. Rappelez-vous la rgle primitive: Jamais -consonne n'agit reculons sur la voyelle prcdente. _Aime_ ne peut -sonner comme _aimai_. Le _t_ final n'est pour agir que sur l'_i_ de -_il_. - -Si l'on veut comprendre l'criture de nos pres, il faut laisser de ct -les rgles perverties par leurs descendants. - -Mais l'tymologie ne donnait pas toujours droit une consonne finale. -Quelques mots, en quantit relativement minime, en taient dpourvus: ce -sont des adverbes, des prpositions, comme _o_, _aussi_; des noms de -nombre, _dou_ (deux), _quatre_, etc. - -A ceux-l, il fallait bien prter une consonne convenue une fois pour -toutes. On choisit l'_s_ comme la liaison la plus naturelle et la plus -douce entre deux voyelles. - -Les principales consonnes euphoniques intercalaires sont donc l'_s_ et -le _t_. On a quelquefois aussi employ _l_ et _n_. - -Le _d_ n'est qu'une modification du _t_, qui apparemment dans ces -occasions ne sonnait pas durement: _il parlad lui_ ou _il parlat -lui_, c'est la mme chose. De mme, l'_f_ finale s'adoucissait en _v_: -_chef_, chevet; _neuv heures_; _maison neuve_. - -On ne sera pas surpris que, dans un temps o il n'existait aucune espce -de code grammatical, des copistes ignorants aient parfois substitu une -consonne euphonique une autre, et les aient tantt figures o elles -ne sonnaient pas, tantt omises o elles sonnaient. Ce sont des -accidents faciles dcouvrir; et l'on se dmle bien vite de ces -erreurs, une fois qu'on tient en main le fil d'Ariane, c'est--dire le -sens de la rgle. - -Nous allons passer rapidement en revue les consonnes que l'on rencontre -employes comme euphoniques. - - -C. - -Je trouve (rarement, il est vrai) le _c_ employ comme consonne -euphonique la fin de certains mots qui l'tymologie n'en fournissait -pas. Par exemple, _jo_ (_je_). - - Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant; - Voz estes proz e vostre[24] saveir est grant; - Vostre conseil _ajoc_ evud tuz tens. - - (_Ch. de Roland_, st. 256.) - - [24] Il ne faut prononcer que _vo_. - -L'amiral dit: Jangleu, approchez-vous. Vous tes brave et votre savoir -est grand; j'ai toujours pris vos conseils. - -_A-joc evud_,--_ai-je eu_.--Il y a grande apparence qu'ici le _c_ -reprsentait le son ferme de l'_s_, et non celui du _k_: _ai-jos vu_. -Pourquoi le _c_ sonnerait-il dur, suivi de l'_e_? Le _c_, dans cette -occasion, n'est qu'une maladresse ou une ignorance de copiste[25]. - - [25] Je suppose que l'diteur a bien lu le manuscrit d'Oxford, et n'a - pas pris une lettre pour une autre. - - -D. - -Le manuscrit de la version des _Rois_ l'emploie constamment; celui des -Sermons de saint Bernard, celui de la _chanson de Roland_ prfrent le -_t_. - -E li reis se _desguisad_, car sa vesture _muad_ e _od_ dous cumpaignons -i _alad_. Vindrent a la sorciere de nuiz, e Saul i _parlad_. - -(_Rois_, I, p. 109.) - -Saul a terre tut _estendud chaid_... e d'altre part il _fud_ afebliz, -_od_ o qu'il _fud deshaited_[26], kar il n'out le jur de pain -_mangied_. - -(_Ibid._, p. 111.) - - [26] Avec cela qu'il fut abattu. - -E bien s'aperceut que Deus _fud od_ David. Micol sun _marid_ forment -_amad_. - -(_Rois_, I, p. 72.) - -Le _d_ tient ici la place de sa forte, le _t_. - -_Dedans_ est compos avec _de_, _en_ ou _ens_, et un _d_ euphonique -intercalaire _de d ens_, _dedans_. _Dehors_ tait prserv de l'lision -par l'_h_ aspire; d'ailleurs la forme premire tait _defors_. Voyez -l'article du _T_. - - -L. - -Dans le fabliau du _Vilain mire_, qui est le _Mdecin malgr lui_, la -femme du vilain, lasse des coups qu'elle reoit, s'avise un jour de -cette rflexion: - - Fu onques mon mari batu? - _Nennil_, il ne sait que cops sont. - S'il le seust, par tout le mont! - Il ne m'en donnast pas itant. - - (_Barb._, I, p. 8.) - -Nenni, il ne sait ce que sont les coups. S'il le savait, par le monde -entier! il ne m'en donnerait pas tant. - -Cette rflexion lui suggre le tour qu'elle joue son mari pour lui -faire tter aussi du bton. - -L'usage de cette _l_ se maintint longtemps. - -Dans la sixime des _Cent Nouvelles_, un ivrogne, aprs s'tre confess -de force un prieur qu'il trouve par les champs, requiert ce prieur de -le tuer, afin qu'tant en tat de grce, l'absolution reue, il aille -droit en paradis. - -Ha dea! dit le prieur tout esbay, il n'est ja mestier d'ainsy faire; tu -iras bien en paradis par autre voye.--_Nennil_, respond l'yvrongne; je y -_veuil_ aler tout maintenant, et icy mourir par vos mains. Avancez vous, -et me tuez. - -L'_l_ de _nennil_ est muette, et consquemment note mal propos; mais -celle de _je veuil_ est bien mise. - -De mme un peu plus haut:--Que veulx tu dire?--Je me _veuil_ confesser, -dit-il.--Or, avant, dist le prieur, je le _veuil_, avance toy. -Prononcez la premire fois: Je me _veux_ confesser; et la seconde: Je le -_veuil_, avance toy. - -_Oui_ est le participe pass passif du verbe _ouir_; _oui_ signifie donc -_entendu_. C'est le signe du consentement. Le proverbe oriental dit: -_Entendre, c'est obir_. - -_Oui_, ou, pour le figurer l'antique, _oy_, est toujours de deux -syllabes. Devant une voyelle on le termine par une _l_ euphonique. De l -cette expression, _langue d'oil_, que beaucoup prononcent _langue -d'o-i-le_. C'est tout simplement _langue d'oui_. - -Le mari dguis en prtre dit sa femme: Poursuivez votre confession, -s'il vous reste des pchs dire: - - Sire, dist elle, _oil_ assez. - - (Barbazan, II, p. 109.) - -_Ou-il assez_. - -Le roi Marsile demande son trsorier Mauduit si les prsents sont -prts pour Charlemagne: - - L'aveir Karlun est il appareill? - E cil respunt: _Ol_, sire; asez bien. - - (_Ch. de Roland_, st. 50.) - -Et lui rpond: _Ou-i_, sire, assez bien. - -Me rendra-t-on mon cheval Broiefort? demande Ogier le Danois au duc -Naimes de Bavire: - - Raverai ge Broiefort, mon destrier? - --_Ol_, dist il, par Dieu le droiturier. - - (_Ogier_, v. 10660.) - -Dans ces deux derniers exemples, le scribe aurait pu se dispenser -d'crire l'_l_ euphonique, puisqu'elle y restait muette. - - -N. - -L'instinct de l'euphonie est universel, mais dans ses applications il -varie d'un peuple l'autre. L'effet de l'_s_ plaisait surtout nos -pres; le _d_ chez les Latins avait la prfrence; chez les Grecs -c'tait le [Grec: n], qu'ils appelaient additionnel, [Grec: ny -ephelkystikon]. Cette _n_ a t aussi employe en France. - - Karles l'entant, ne dist _neN_ o ne non. - - (_Gerars de Viane_, v. 1596.) - -Ne dit ne oui ne non. - -_Ainsin_ devant une voyelle: ainsi _n_ un jour, ainsi _n_ autrefois...; -devant une consonne, ce n'tait qu'ainsi. - -L'_n_ se trouve galement donne quelques substantifs ou adjectifs -pour finale euphonique, _amin_, _antin_, pour _ami_, _anti_. - -M. J.-J. Ampre voit dans cette _n_ un vestige de dclinaison. Il avance -que _amin_ tait le cas rgime d'_ami_. Mais dira-t-on qu'_ainsin_ est -l'accusatif d'_ainsi_, _neN_ l'accusatif de _ne_? M. Ampre passe sous -silence ces cas, aussi bien que les exemples nombreux o l'on voit -_amin_ au nominatif. - -Au surplus, la question des prtendues dclinaisons franaises sera -traite dans un chapitre spcial. - - -S. - -Voici la plus importante de toutes les consonnes euphoniques, celle dont -l'usage tait le plus frquent. Cet usage approchait de l'abus, car les -liaisons procures par l'_s_ intercalaire taient les plus douces -l'oreille de nos pres. Aussi donnaient-ils de prfrence l'_s_ pour -finale aux mots que l'tymologie laissait dcouverts, tels que les -pronoms et les adverbes. - - Iluec seront o _luiS_ assis - Cil sor qui li esgarz est mis - De dire par voir jugement - Qui vaincra le tournoiement. - - (_Partonopeus_, v. 6595.) - -L seront assis avec lui (avec elle) les juges du tournoi. - -Un jeune et beau chevalier, se rendant un tournoi, reoit -l'hospitalit dans un chteau. On fte sa bienvenue par un banquet suivi -d'un bal. - - Quant li chevaliers _enS_ entra, - Chascuns contre lui se leva. - Les puceles qui carolerent - Toutes contre lui s'en alerent, - Et le conte _aussiS_ y ala, - Qui en la bouche le baisa. - Aussi volentiers la contesse, - Plus volentiers que n'ost messe. - - (_Les Bijoux indiscrets_.) - -Un riche seigneur se btit un superbe chteau: - - Apres le pere l'ot li fiz, - Puis le vendi a cel vilain; - _AinsiS_ ala de main en main. - - (_Le lai de l'Oiselet_, Barb., I, 180.) - -La prfrence qui fit adopter l'_s_ comme finale euphonique o -l'tymologie n'en donnait pas, avait encore un autre motif que la -douceur de ces liaisons: l'analogie. L'_s_ revenait si frquemment dans -le langage; elle terminait rgulirement la plupart des mots dans une -foule d'occasions: - -Nominatifs et vocatifs singuliers (au masculin); - -Tous les cas obliques du pluriel; - -Toutes les secondes personnes des verbes, etc... - -M. Raynouard a le premier signal la rgle de l'_s_ la fin du -nominatif singulier; mais M. Guessard, s'appuyant sur les grammaires -provenales de Faydit et de Vidal, a judicieusement observ que cette -rgle se restreignait aux substantifs masculins. Lorsque l'_s_ se trouve - la fin d'un nominatif fminin, elle n'y peut tre que par abus ou pour -l'euphonie; comme dans Marot: - - Dessous l'arbre o l'ambre dgoutte, - La petite _formiS_ ala. - -Ce qui a t imit par la Fontaine: - - L'autre exemple est tir d'animaux plus petits. - Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, - Quand sur l'eau se penchant une _fourmis_ y tombe; - Et dans cet ocan l'on et vu la _fourmis_ - S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. - La colombe aussitt usa de charit: - Un brin d'herbe dans l'eau par elle tant jet, - Ce fut un promontoire o la _fourmis_ arrive. - -Ce qui a caus la faute de Marot, c'est qu'il avait vu dans les anciens -potes _fourmis_ avec une _s_; mais il n'a pas pris garde que _fourmi_ -tait alors du masculin. - -Comment li criquet demanda _au fourmi_ de son bled, et il li refusa: - - Li criquet ot disette - En yver, et povrete - _Au fourmi_ est venu... - . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . - _Le fremi_ li a dist: - Ja ne vous aiderai... - - (_Marie de France_.) - -Et quand il l'aurait remarqu, il ne se ft pas arrt cela: Marot -ignorait dj les rgles du vieux franais, comme il l'a prouv par son -dition de Villon. A son tour, Marot a tromp la Fontaine. Les erreurs -se lguent comme les vrits, et mieux encore. - -L'_s_ a servi galement de finale euphonique la premire personne du -singulier des verbes. Par exemple, dans ce vers de _Constant Duhamel_: - - J'ai en vous, dit il, mal parent; - -On prononait, je n'en doute pas, _j'aiS_ en vous... comme on disait je -_suiS_ un homme de bien. L'_s_ s'est attache au verbe _tre_, et ne -s'est pas attache au verbe _avoir_. C'est un fait bizarre et certain, -que l'criture est beaucoup plus inconsquente que la parole. - -Mais l'_s_ n'tait pas la finale tymologique de cette premire -personne. C'tait l'_e_ muet, du moins l'imparfait: - - _Eram_, j'ere. _Amabam_, j'aimoie. - _Eras_, tu eres. _Amabas_, tu aimois. - _Erat_, il eret, il ert. _Amabat_, il aimoit. - -Les potes se permirent de retrancher cet _e_, _j'aimeroi_, _j'alloi_, -_je faisoi_; et le soin de l'euphonie amena l'insertion de l'_s_, par -l'antipathie instinctive de l'hiatus. Ronsard ayant dit: - - Plus haut encor que Pindare et qu'Horace, - J'_appenderois_ ta divinit; - -Muret fait cette remarque: - -_J'appenderois_, pour _j'appenderoi_. La lettre _s_ y est ajoute -cause de la voyelle qui s'ensuit. - -Et Ronsard lui-mme dans son _Art potique_: - -Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la -premire[27], pourvu que la personne finisse par une voyelle ou -diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, afin d'viter un -mauvais son qui te pourroit offenser; comme, _j'allois_ Tours, pour -dire _j'alloi_ Tours; _je parlois_ madame, pour _je parloi_ -madame, et mille autres semblables[28]. - - [27] Non pas de la seconde personne pour la premire, mais de - l'orthographe de cette seconde personne. - - [28] Voyez, une poque o la pdanterie garait le jugement et - moussait la dlicatesse de l'oreille, voyez combien se montre - vivace cet instinct natif de fuir l'hiatus chez des potes qui - l'avaient rig en droit, et en usaient habituellement sans - scrupule. - -Dans ce poste o elle s'tait glisse la faveur de l'euphonie, l'_s_ -rendit de si bons services, que son usurpation est aujourd'hui consacre -et convertie en droit lgitime. Il n'en est pas moins vrai que quand -Molire et la Fontaine crivent _je di_, _je croi_, _je voi_, _je -reoi_, ils usent d'une forme ancienne, et ne se permettent pas de -supprimer l'_s_ pour le besoin de la rime, comme leurs commentateurs ne -manquent pas de l'affirmer. - -Tel passage d'un pome prsente vos yeux un hiatus o il n'y en avait -pas. Pourquoi? Parce qu'il se glissait entre les deux mots une consonne -euphonique. Le scribe ne l'a pas note, comptant sur l'intelligence du -lecteur et sur l'habitude. Ainsi, dans cette description d'un charivari -donn un nouveau mari le soir de ses noces: - - Il y avoit un grant Jayant - Qui trop forment aloit brayant. - _Vestu ert_ de bon broissequin. - Je cuids que c'estoit Hellequin, - Et tuit li altre sa mesnie. - - (_Roman de Fauvel._) - -Il faut prononcer: _vestuS ert_. - -Car _vestu_ se rapporte au sujet de la phrase, qui est un nominatif -masculin; et l'_s_ est caractristique du nominatif masculin. Un enfant -jadis savait cela. Qu'importe donc que le copiste ait mis _vestu_ ou -_vestus_? - - * * * * * - -Les adverbes, prpositions, noms de nombre, etc., termins par _e_ muet, - qui l'tymologie ne fournissait pas de consonne euphonique, ont reu -ds l'origine une _s_ finale, pour les protger et les maintenir -intacts. Cela tait de rgle gnrale; la trace en a persist longtemps, -et n'est pas encore compltement efface. - -Mithridate dit Monime: - - Jusqu'ici la Fortune et la Victoire _mmes_ - Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadmes. - -Les commentateurs dclarent que la ncessit de la rime a fait commettre -au pote une faute grave, parce que _mme_ est ici adverbe, et par -consquent ne prend point d'_s_. - -Autrefois le mot _mme_, adverbe ou non, avait toujours l'_s_ la fin. -Les potes, qui l'on accordait tant de liberts, avaient celle de -garder ou de retrancher cette _s_. Villon, dans une de ses plus jolies -ballades, offre l'exemple de l'une et l'autre orthographe: - - Je connoy pourpoint au collet; - Je connoy le moine la gonne; - Je connoy le maistre au valet; - Je connoy au voile la nonne; - Je connoy quand pipeur jargonne; - Je connoy fols nourris de _cresme_; - Je connoy le vin la tonne; - Je connoy tout, fors que moy _mesme_. - -Voici maintenant _mesmes_ avec l'_s_. - - Je connoy vision de somme; - Je connoy la saulce des _bresmes_; - Je connoy le pouvoir de Romme; - Je connoy tout, fors que moy _mesmes_. - - ENVOY. - - Prince, je connoy tout en somme: - Je connoy coulorez et _blesmes_; - Je connoy mort, qui tout consomme; - Je connoy tout, fors que moy _mesmes_. - -Marot, avant Racine, avait employ cette rime de _mesmes_ avec -_diadmes_. Il tait alors homme de guerre, et se trouvait au camp -d'Attigny, prs de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiger -Mzires, dont la dfense valut tant de gloire Bayard (1521). Marot -crit Marguerite, soeur de Franois 1er, qui fut depuis la clbre -reine de Navarre, et qui n'tait alors que madame d'Alenon. Le soldat -pote envoie la duchesse des nouvelles de l'arme: - - Ne pensez pas, dame o tout bien abonde, - Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde; - Car, vrai dire, il semble que nature - Leur ait donn corpulence et facture - Ainsy puissante, avec le coeur de _mesmes_, - Pour conquerir sceptres et _diadesmes_. - - (T. II, p. 3, du camp d'Attigny, p. 24.) - -Il faut rire de Mnage qui tire _mme_ invariable du latin _maxime_, et -_mme_ variable de l'italien _medesimo_. - -Dans l'origine, _mme_ tait toujours adverbe; et, le bien considrer, -il ne peut pas tre autre chose dans _lui-mme_. La distinction entre -l'adjectif et l'adverbe a t introduite tardivement; _mme_, adverbe, -prenait une _s_ la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des -mots, comme tous les adverbes termins par _e_ muet: _Jusques_, -_encores_, _gures_ et _nagures_, _oncques_, _doncques_, _avecques_, -_certes_, _illecques_, _presques_. Marot dcrivant le _temple de -Cupido_: - - En tous endroits je visite et contemple, - _PresqueS_ tant de merveille esgar. - -Les potes, ds le XVe sicle, comme nous l'avons vu, laissaient ou -retranchaient cette _s_; et, des vers, cette licence s'est coule dans -la prose. - -On a dit: _ores_, _ore_, _or_;--_avecques_, _avecque_, _avecq'_, ou -_avec_;--_doncques_, _doncque_, _doncq_, _donc_. La dernire de ces -formes est aujourd'hui la seule usite; mais on est encore libre de -choisir entre _gures_ et _gure_, _jusques_ et _jusque_, _certes_ et -_certe_. Rien de si capricieux que l'usage. - -J'ai dit que _mme_, isol ou joint un pronom, tait essentiellement -adverbe. Ronsard l'a trait ainsi: - - Les immortels _eux mesme_ en sont persecuts. - -En quoi il a t suivi par le pre Lemoine, dont le _Saint-Louis_ mrite -de faire autorit: - - D'autres sont levs sans armes et paisibles, - Qui, braves contre _eux mme_ et contre _eux mme_ forts... - -Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, _mme_ -contre eux... forts, _mme_ contre eux?--Les immortels, _mme_ eux! -_mme_ les immortels!... - -La distinction entre _mme_ adjectif et _mme_ adverbe est donc toute -chimrique, une pure subtilit des grammairiens modernes, pour rendre -compte tellement quellement de la prsence ou de l'absence de l'_s_ -finale. O ils l'ont remarque, ils ont conclu qu'il y avait accord, et -ils se sont hts de btir leur rgle; puis, rencontrant _mesmes_ joint - un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont -prononc qu'il y avait licence potique ou faute de franais de la part -de ceux qui nous devons la langue franaise. - -_Mme_ vient de l'italien _medesimo_; on a dit d'abord en trois syllabes -_mismes_, pour mieux rappeler _medesimo_. Rutebeuf dcrivant une noce: - - Ne sai combien de gens i furent; - Assez mangerent, assez burent, - Assez firent et feste et joie. - Je _meismes_ qui i estoie - Ne vi piesa si bele faire. - - (_De Charlot le Juif_.) - -L'Acadmie autorise _quatre-z-yeux_, _entre quatre-z-yeux_; mais elle -n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais -l'Acadmie devrait-elle se contenter du rle de greffire de l'usage? -d'tre l'usage ce que le dagurotype est aux formes extrieures? Elle -est vraiment trop modeste; essayons de suppler son silence. - -Rtablissons d'abord l'orthographe vritable de cette locution: _Entre -quatreS yeux_, c'est l'_s_ euphonique; tous les noms numriques la -prenaient, hormis ceux qui l'tymologie fournissait une autre -consonne. - -_Uns_, _unes_: rien n'est plus commun. - ---_Uns_ bers fu ja en l'antif pople Deu. (_Rois_, I, p. 1.) - - S'_uns_ hom loue un pasteur pour ses brebis garder, - Il li doit sauvement mener et ramener. - - (_De Triacle et venin_; Jubinal, _Contes_.) - - Si s'est arms hastivement - D'_unes_ armes pures d'argent. - - (_Roman de Coucy_, v. 3271.) - - D'_unes fauses armes_ l'arma - Li rois qui molt petit l'ama. - - (_La Violette_, p. 90.) - - D'_unes forces_ qu'ot apportes - A errant ses tresces copes. - - (_Roman de Coucy_, v. 7344.) - -Les Espagnols disent de mme _unos_, _unas_. On s'en tonne, l'on a -tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l'_s_ ajoute la fin d'un -mot ne rveille plus que l'ide de pluriel; et l'on croit avoir produit -un argument sans rplique, en disant que _un_ ne peut avoir de pluriel. -Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l'_s_ finale -avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce -n'est pas la faute de ceux qui l'ont employe son second usage. - -_Deux_ vient de _duo_; la premire forme a t _dui_, _dou_, _dous_ -devant une voyelle. - - Il estoient jadis _dui_ frere, - Sans soustien de pere ni mere. - - (_Estula_, Barbaz., III.) - -Li reis David lur livrad _dous_ des fiz Saul. - -(_Rois_, p. 202.) - -_Trois_, driv de _tres_, a l'_s_ par droit de naissance. - -_Quatre_, c'est le point en litige. - -_Cinq_ n'a pas besoin de l'_s_ euphonique: _quinque_ lui fournit la -consonne. - -_Six_ tient la sienne de _sex_. - -_Sept_ reoit de _septem_ un _t_ qui lui suffit. - -_Huit_, d'_octo_, prend le _t_ euphonique, qui le rapproche de la forme -latine. - -_Neuf_, de _novem_. - -_Dix_, de _decem_, est oblig de recourir l'_s_ finale pour pouvoir se -maintenir devant une voyelle. - -_Vingt_, dans le _livre des Rois_, est partout crit _vinz_: - ---Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de _quatre vinz ans_. (P. -195.) - -C'est notre prononciation actuelle, de mme que pour _cent_ au pluriel: -dans le _livre des Rois_ il est toujours crit _cenz_: - ---E li fers de sa lance pesad _treis cenz unces_. (_Rois_, p. 208.) - -Il n'y aurait donc que le mot _quatre_ que l'on aurait laiss manquer -d'une consonne euphonique dans un temps o l'on s'en montrait si -libral? Cela n'est pas croyable; _quatres yeux_ dpose contre cette -supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en -voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de _Malbrou_, -qui est une pice du moyen ge, comme j'espre le faire voir ailleurs: - - L'ai vu porter en terre par _quatreS_ officiers. - ---Li _quatreS_ maistres de l'hospital... Des _quatreS_ maistres de -l'ospital... - -(_Hist. de Metz_, texte de 1284.) - -Fallot, qui j'emprunte cette dernire citation, ne manque pas de voir -l son systme de dclinaisons, et des sujets et des rgimes. Il faut -observer, dit-il, que dans cet exemple mme la rgle est mal suivie, -puisque le premier _quatre_, sujet, devrait tre crit sans _s_. (Pag. -232.) On n'a jamais pens dcliner ni _quatre_, ni _deux_; il n'y a l -que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'tait entt de ce malheureux -systme: rien ne pouvait lui dessiller les yeux. - - -T. - -On lit dans Montaigne (livre III, ch. 2): - -Ayez un maistre s arts, conferez avecques luy: que ne nous faict il -sentir ceste excellence artificielle?... Que ne nous _domine il_ et -persuade comme il veut? Un homme si advantageux en matiere et en -conduite, pourquoy _mesle il_ son escrime les injures, l'indiscretion -et la rage? - -Vous trouverez cette faon d'crire dans la reine de Navarre, dans tous -les crivains antrieurs au XVIIe sicle. Qui se fierait au tmoignage -de cette criture s'abuserait fort, car on ne manquait pas de prononcer -avec un _t_ intermdiaire, comme aujourd'hui nous crivons.--Souvent -aussi, dit Jacques Pelletier, nous prononons des lettres qui ne -s'crivent pas, comme quand nous disons _dine-ti_? _ira-ti_? et crivons -_dine-il_? _ira-il_? et seroit chose ridicule si nous les crivions -selon qu'ils se prononcent. (Ier livre de l'_Orthographe_, p. 57.) - -Le tmoignage de Thodore de Bze n'est pas moins formel.--Cette -lettre, dit-il en parlant du _t_, offre une particularit curieuse: -c'est qu'on la prononce l o elle n'est pas crite. Vous voyez crit -_parle il?_ et vous prononcez, en intercalant le _t_, _parle til?_ On -crit _ira il?_ _parlera il?_ _va il?_ _aime il?_ et l'on prononce _ira -til?_ _parlera til?_ _va til?_ _aime til?_ (_De Fr. ling. recta -pronunt._, p. 36.) - -Cela dmontre surabondamment combien l'criture est un tmoin trompeur -de la prononciation. - -Mais quand, au lieu du pronom _il_, on employait _on_ indtermin, le -_t_ euphonique n'tait pas ncessaire, parce que l'on recourait cette -forme _l'on_. - -Montaigne parlant des grands:--A l'adventure les _estime l'on_ et -apperceoit moindres qu'ils ne sont. - -Les dignits, les charges se donnent necessairement plus par fortune -que par mrite, et _a lon_ tort souvent de s'en prendre aux roys. -(Livre III, ch. 8.) - -On a disput sur cette qualification d'_euphonique_ donn au _t_ final; -on a dit: Il n'est pas euphonique, car il appartient de droit la -troisime personne du verbe. C'est une chicane de mots comme les -grammairiens les aiment; il est bien certain que il _fu_, il _ouvre_, il -s'en _va_, reprsentent _fuit_, _aperuit_, _abit_. Il n'est pas moins -certain que le _t_ en franais sert l'euphonie; maintenant -accordez-lui ou lui refusez cette pithte, peu m'en chaut: le seul -point auquel je tienne, c'est que c'est fort bien dit: Malbrough s'en -_vat_ en guerre. Un acadmicien, qui attend son confrre pour condamner -solennellement cette prononciation du peuple, demande: _Vat_ il bientt -venir? - -Florence de Rome tait une femme de qualit, fille d'un empereur romain -anonyme. Ses malheurs, causs par sa vertu, la rduisirent, aprs les -plus tranges aventures, entrer comme servante chez un brave -chtelain. Sire Thierry _estoit moult preudom_, et sa femme _moult -preude femme_; mais ils tenaient chez eux un coquin de snchal, _un -glouton_: - - Li faus fu senechal au courtois chastelain - Nommez estoit Macaire.--C'est un nom trop vilain! - Souvent requist Flourence, et au soir et au main, - Que s'amour li donnast, mais il ouvroit en vain, - Car elle se laissast avant vive escorchier. - Un jour la trouva seule li glouton pautonnier: - Par force la _cuida accoler_ et baisier; - Mais Flourence li fist le sanc vermeil raier - A grant ru de la bouche, et deux dens li brisa. - -Prononcez hardiment: la _cuidaT_ accoler. - -Il y a plus: c'est que le _t_ se glissait en des places o il est -impossible de justifier sa prsence, sinon par le besoin de l'euphonie. -Nous disons encore: _voil-t-il_, _ne voil-t-il pas_... C'est bien l -un _t_ euphonique, exclusivement euphonique, et un tmoignage du soin de -nos anctres rendre la prononciation musicale. De l'criture, on ne -s'en embarrassait pas; on crivait _voil il_; le langage tait faonn -par ceux qui parlaient: c'est tout le monde; ceux qui crivaient ne -comptaient pas. - -Dans les verbes, l'_s_ tait la finale euphonique de la seconde -personne; _t_ caractrisait la troisime, sans aucune exception et par -tous les temps. Ces lettres seront crites ou non, cela n'importe; -suffit que vous tes prvenus. C'est vous, par l'application de cette -rgle, d'viter les hiatus. - -L'orthographe qui, aprs la dcouverte de l'imprimerie, s'tablit peu -peu, s'est mise recueillir ces finales; mais avec quelle ngligence et -quelle maladresse! En les attachant certains temps et la plupart des -verbes, elle les a, par un oubli inconcevable, omises dans quelques -autres. Cette inexactitude a introduit dans le langage une foule -d'irrgularits et d'inconsquences. L'auxiliaire _avoir_, par exemple, -ne devrait pas jouir de moins de privilges que l'auxiliaire _tre_; ils -taient jadis sur le mme pied: - - _Sum_, je sui. _Habeo_, j'ai. - _Es_, tu e_S_. _Habes_, tu a_S_. - _Est_, il es_T_. _Habet_, il a_T_. - -Y _a-t-il_ une raison raisonnable (l'usage en est une draisonnable) -pour tantt accorder, tantt refuser ce _t_? pour permettre Racine: - - Sur quel roseau fragile _a-t-il_ mis son appui? - -et dfendre au peuple: il _at_ achet? - -Pour autoriser _va-t-il_ venir? et condamner Malbrough s'en _vat_ en -guerre? C'est une tyrannie pouvantable! c'est abuser trangement du -titre d'acadmicien et du droit de faire un dictionnaire. Le peuple, -dont les doctes mprisent le langage, pourrait leur rpondre, comme le -lion de la fable: - - Avec plus de raison nous aurions le dessus, - Si mes confrres savaient peindre. - -Rien n'est plus frquent dans les manuscrits que le _t_ figur la -troisime personne de l'indicatif d'_avoir_: - - Quant li provost l'_at_ entendu... - Du duel qu'il _at_ et de la honte. - - (_De Constant Duhamel._) - -Dans le _Testament de l'asne_ de Rutebeuf, on vient dnoncer un cur -son vque. Qu'a-t-il fait? demande l'vque: - - Il _at_ fait pis, c'un Beduyn![29] - Qu'il _at_ son asne Bauduyn - Mis en la terre beneoite!... - - [29] Les croisades de saint Louis en Afrique avaient dj fait - connatre en France les Bdouins. - -Le pauvre cur s'excuse de son mieux son suprieur: - - Mes asnes _at_ lonc tans vescu; - Moult avoie en li boen escu! - Il m'_at_ servi et volentiers, - Moult loiaument, XX ans entiers. - -Ce _t_ est parfaitement sa place, c'est le droit de la troisime -personne de le prendre comme caractristique. Mais ceux qui, fonds sur -ce droit, refusent au _t_ dans cette place la qualification -d'euphonique, que diront-ils quand on le leur montrera la fin de la -premire personne du prsent de l'indicatif, _j'aime_;--je _dne_;--je -_mange_; la fin des participes passs en _i_, en __, en _u_; la fin -des substantifs aujourd'hui termins en __, comme _cit_, _humilit_? -Conviendront-ils que c'est une lettre introduite pour l'euphonie? Ils -n'auront plus ici la ressource d'allguer le latin. - -Dans une stance monorime en _e_ muet: - - Li reis Marsilie la tient (Saragosse), ki Dieu n'en _aimet_, - Mahumet sert e Apollin _reclaimet_, - Ne s' poet garder que mals ne li _ateignet_. - - (_Chanson de Roland_, st. 1.) - - Ni a paien ki un seul mot _respundet_, - Fors Blancandrins de castel de Val Funde: - Oez, seignurs, quel pecchet nus _encumbret_... - - (St. 2.) - -La _chanson de Roland_, le _livre des Rois_, les sermons de saint -Bernard, figurent toujours ce _t_, qu'il en soit ou non besoin pour -viter un hiatus. Il n'empche mme pas l'lision au milieu du vers: - - Il _enapelet_ e ses dus e ses cuntes. - - (St. 2.) - - Sa costume ( Charlemagne) est qu'il _parolet_ a leisir. - - (St. 10.) - -Nous gardons encore la trace de ce _t_ euphonique: _crie-t-il?_ -_appelle-t-on?_ Mais il faudrait avoir le courage d'crire _criet-il_; -_appellet-on?_ - -Nous avons vu qu'au XVIe sicle, on prononait le _t_ euphonique sans -l'crire; et nous voyons maintenant qu'au XIIe sicle on l'crivait -souvent o il ne se prononait pas. Les uns trouvant sur le papier -_aime-il_, _va-il_, ne manquaient pas de lire _aime-t-il_, _va-t-il_. -Les autres y voyant les derniers vers que je viens de transcrire, les -lisaient ainsi: - - Il _enappelle_ et ses dus et ses countes... - Sa coutume est qu'il _parole_ leisir... - -Voici d'autres exemples (on en citerait par centaines): - - Branches d'olives en vos mains porterez; - Co _senefiet_ pais et _humilitet_. - - (St. 5.) - - Munjoie _escriet_: Co est l'enseigne Carlun. - - (St. 92.) - -Lisez: ce _senefie_... Montjoie _crie_, c'est l'enseigne (la devise) -Carlon (de Charles). - -Ainsi notre oeil doit notre oreille, qui, son tour, abuse notre -jugement. Nous sommes tromps la fois et par ce que nous voyons et par -ce que nous ne voyons pas. Il faut avouer que dans cette condition il -est malais d'viter l'erreur. - -Voil pour le prsent de l'indicatif. - -La consonne euphonique se retrouve attache aux troisimes personnes du -singulier du prtrit et du futur; au participe pass passif en __, en -_i_, en _u_. - -Le _Livre des Rois_, manuscrit du XIIe sicle, peut-tre du XIe, emploie -le _t_ ou le _d_, qui n'est qu'un _t_ adouci. - ---E del livre _parlad_ que li evesches _oud truved_ e _lut_ devant le -rei. - -(_Rois_, p. 424) - ---La liepre Naaman _purprendrat_ et _aherderat_ a tei. - -(_Rois_, p. 365.) - -La lpre de Naaman prendra et s'attachera toi. - ---E li Enfes crut e _esforcad_. A un jor, li Emfes _alad_ a sun peire -en champz... si _Amaladid_, si s'en plainst. - ---Mais la mere prist l'enfant, si l' _culchad_ sur le lit al prophete, -e l'us puis _fermad_, si s'en _turnad_. - -(P. 357.) - ---_Pecchiet_ ai a lui sol. (P. 548.) J'ai pch lui seul. - ---Il aveit _oid_ dire que il out _ested_ malades. - -(P. 418.) - ---Si cume li rei le sout e _veud_ les out, _parlad_ al prophete. - -(P. 368.) - ---Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ (advenu) par -aventure. (_Saint Bernard_, 552.) - -Les substantifs aujourd'hui termins en _t_ recevaient tous le _t_ -euphonique. Il suffit d'ouvrir un manuscrit d'une date un peu recule, -pour en trouver des exemples foison. Le _livre des Rois_, celui de -_Job_, les sermons de saint Bernard, n'offrent pas un seul de ces -substantifs dsarm de sa consonne finale. - ---Li fruiz la _nativiteit_ de Nostre Seignor... S. Johan buit lo boyvre -de _salveteit_... - -(_Saint Bernard_, p. 542.) - ---Li pecchiez d'_enfermeteit_ et de non sachance... la _volenteit_ et -l'oyvre de _salveteit_... - -(_Ibid._, p. 544.) - ---Cil ki a l'_umaniteit_ ajosteit le nom de Deu. - -(_Ibid._, p. 548) - - * * * * * - -Fallot avait dj signal ce _t_ final comme la marque d'une haute -antiquit dans le manuscrit, mais il n'en avait pas reconnu l'usage -rgulier ni l'origine. Il ne le constate qu'aux substantifs en _t_, et -ne le remarque pas la fin des substantifs et participes en _u_, comme -_escut_, _vertut_, _pendut_, o il joue le mme rle. - - L'_escut_ li fraint e l'osberc li derumpt. - - (_Chanson de Roland_, st. 117.) - - Escrient Franc: Deus i ad fait _vertut_. - - (_Ibid._, st. 288.) - - Turpins de Rains quant se sent _abattut_ - De IV espiez parmi le cors _ferut_... - Rollant reguardet, puis si li est _curut_, - Et dist un mot: Ne sui mie _vencut_. - - (_Ibid._, st. 153.) - -On attribuait le _d_ ou _t_ euphonique des mots qui n'y avaient pas -droit tymologiquement, des monosyllabes essentiels, qui eussent -disparu dans l'lision ou qui eussent produit des hiatus dsagrables; -par exemple, _o_ (_avec_), __, marque du datif, etc. - - Luisent cis elme ki _ad_ or sunt gemmez. - - (_Roland_, st. 79.) - -Les cus brillent maills d'or. - - L'escut li fraint ki est a flurs e _ad_ or. - - (_Ibid._, st. 96.) - -Il lui brise le bouclier orn de fleurs et d'or. - -_Qu'est_ flours.--L'_i_ s'lide dans cet exemple. - - -V. - -La prononciation introduisait un _v_ euphonique au sein de beaucoup de -mots o l'criture ne le marquait pas; par exemple, devant la -terminaison _oir_ prcde d'une voyelle; devant _eu_ (_e_) du -participe pass passif, _etc._ Son rle tait de prvenir un hiatus, ou -de rappeler la consonne figurative du radical. - -Le _v_ dans _pleuvoir_ est purement euphonique. Il n'y en avait pas dans -le latin _pluere_, ni dans _pluendo_:--_Aqua qu pluendo crevisset_, de -Cicron, se lisait sans doute: _qu pluVendo crevisset_. La chose est -d'autant plus vraisemblable qu'on trouve _pluvi_, _pluverat_ dans Plaute -et dans Lucile. _Fuvit_ pour _fuit_, avec la premire longue, est dans -Ennius: - - Quam semper _fuvit_ stolidum genus acidarum! - - (_Fragm._, ap. Planck, _Ennii Medea_, p. 104.) - -Nonius cite de Lucile _luvi_, prtrit de _luo_. - -Cela suffit pour montrer que les Latins ont employ comme nous le _v_ -intercalaire, suivant ce que leur demandait l'oreille. Je ne le trouve -pas dans _pluit_, et il se montre dans _pluVia_; nous, au contraire, -nous le mettons dans _pleuVoir_ et le supprimons dans _pluie_. - -De _pleuvoir_, le diminutif _plouiner_, _plouViner_: - - Endroit la tierce a plouiner se prist. - - (_Garin_, II, p. 228.) - -Vers l'heure de tierce, il commena de tomber une petite pluie. - -Pouvoir, de _posse_, n'a aucun droit au _v_. On l'crivait _pooir_: - - Ele ne _pooit_ soumillier. - - (_R. de la Violette_, p. 85.) - -Lisez: elle ne pouvoit sommeiller. - - En nule guise - Ne _pueent_ cil estre rendu. - - (_Ibid._, p. 84.) - -Gardez-vous bien de confondre ce _pueent_ avec la troisime personne du -verbe _puer_. Lisez: _ne peuvent_ cil (les morts) estre rendus. - -De _recipere_, _recevoir_, et au participe _receu_ en trois syllabes. Je -suis persuad qu'on prononait _recevu_, de mme que, trouvant crit -_receoir_, ou ne manquait pas de lire _receVoir_. - -Pourquoi le _v_ d'_avoir_, qui reprsente le _b_ d'_habere_, -disparat-il au participe _eu_? et pourquoi ce participe est-il -monosyllabe quand l'infinitif est de deux syllabes? Originairement cette -irrgularit n'existait pas, car on prononait _vu_. Il se rencontre -mme crit ainsi, par un accident dont on ne peut trop se fliciter: - - Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant; - Voz estes proz e vo saveir est grant. - Vostre conseil ajoc _evud_ tuz tens. - - (_Ch. de Roland_, st. 256.) - -Bnissons ces fautes de copistes, qui, nous restituant la vraie -prononciation, nous mettent sur la voie de l'ancien usage, et sans -lesquelles on pourrait taxer de chimriques les propositions les plus -vraies, mais destitues de preuves. - -On dut prononcer de mme tous les participes en _eu_; _apercevu_, -_concevu_, etc., qui ainsi redeviennent rguliers. _Avoir_ faisait -_vu_, comme _tenir_ fait _tenu_; _courir_, _couru_; _vouloir_, _voulu_. - -Le mot _avoi_, _allons_ (_ voie_), d'o les Anglais ont fait _away_, -est crit partout dans la _chanson de Roland_ AOI. On supplait le -_v_[30]. - - [30] Voyez sur cette exclamation la IIIe partie, au mot AOI. - - - - -CHAPITRE IV. - -Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins. - - - Ier. - -Pour rsumer en bref ce vaste et important systme des consonnes -euphoniques intercalaires, pour le prsenter d'une manire plus sensible -et plus suivie, je vais mettre ici quelques extraits de la _chanson de -Roland_. Ces passages, en faisant connatre le plus potique et l'un des -plus anciens monuments du moyen ge littraire, rompront utilement -l'aridit de ces recherches. On ne sera pas fch de faire plus ample et -plus srieuse connaissance avec le vieux Turold, l'Homre de Roncevaux, -que l'lvation de la pense, la grandeur et en mme temps la navet de -l'expression rapprochent si souvent de l'Homre grec[31]. - - [31] Le gouverneur de Guillaume le Conqurant se nommait Turold: - _Turoldus tenera tate pdagogus._ (Guillaume de Jumiges, p. - 268.) Rien n'empche de le regarder comme le mme Turold qui se - dclare l'auteur de la chanson de Roland: - - Ci falt la geste que _Turoldus_ declinet. - - (St. 293, vers dernier.) - - Ici finit le pome de Turold. - - L'abb de la Rue place la composition du _Roland_ avant 1130, et - rien jusqu'ici ne contredit cette date. Turold aurait donc t - l'Aristote d'un autre Alexandre, pour qui il aurait compos son - pome, ne pouvant lui faire lire l'_Iliade_. Dans un temps o - l'antiquit tait profondment ignore, il est remarquable de - rencontrer une mention de Virgile et d'Homre; c'est la stance - 195. Baligant, l'amiral du roi Marsile, tait, dit Turold, plus - vieux que Virgile et Homre: - - o est l'amirail, le viel d'antiquitet; - Tut survequist e Virgilie et Omer. - - comme on dirait aujourd'hui: Plus vieux que Mathusalem. - - Dans la tapisserie de Bayeux, ouvrage de Mathilde, femme de - Guillaume le Conqurant, on voit un personnage qui tient les chevaux - durant l'entretien d'Harold et de Guidon; sur sa tte est trac le - nom TUROLDUS. Est-ce notre Turold? Il est difficile de prononcer. - -J'cris en italique toutes les consonnes muettes. Les autres, au -contraire, doivent tre senties. - -Roland s'est dcid enfin sonner de son cor pour avertir Charlemagne, -et ramener l'avant-garde au secours de l'arrire-garde, vendue et livre -aux Sarrasins du roi Marsile par le tratre Ganelon. Ganelon est avec -Charlemagne pour le tromper et l'empcher de retourner sur ses pas, si -par hasard l'ide lui en venait: - - Li quen_s_ Rolan_s_, pa_r_ peine e par ahan_s_, - Pa_r_ gran_t_ dulo_r_, sune_t_ son olifan. - Par mi la buche en sa_lt_ fo_rs_ li cle_rc_ san_cs_, - De sun cerve_l_ li temple en e_st_ rumpan_t_. - De_l_ co_rn_ qu'i_l_ tien_t_ l'oe en e_st_ mu_lt_ gran_t_; - Karle_s_ l'enten_d_ ki est as po_rs_ passan_t_: - Naime_s_ li duc l'o_d_, si l'escu_l_ten_t_ li Fran_c_. - Ce di_st_ li reis: Jo o le co_rn_ Rolan_t_!... - Un_c_ ne _l_' suna_st_, se ne fu_st_ cumbatan_t_. - Guesne_s_ respun_t_: De bataille est i_l_ nien_t_. - Ja[32] e_s_te_s_ viel_z_ e fluris e blan_cs_; - Par te_ls_ paroles vu_s_ ressemblez enfan_t_. - Ase_z_ save_z_ le grant orgoi_ll_ Rollan_t_. - o e_st_ merveille que Deu_s_ le soefre_t_ tan_t_! - Pur un su_l_ levre va_t_ tute ju_r_ sunan_t_; - Devan_t_ se_s_ per_s_ ore vait i_l_ gaban_t_. - Ca_r_ cheva_l_ce_z_, pu_r_ qu'alez arre_s_tan_t_? - - (St. 132.) - - [32] L'_a_ s'lide. Le vers n'est que de quatre pieds. - -Le comte Roland, avec peine, fatigue et grand'douleur, sonne son cor -d'ivoire. Le sang clair lui en sort parmi la bouche, et la tempe de son -cerveau s'en clate. Le son du cor porte bien loin[33]! Charles l'entend -qui passe cette heure les portes des dfils; le duc Naimes aussi. Les -Franais l'coutent, et le roi dit: J'entends le cor de Roland! Il n'en -sonne jamais que pendant le combat. Ganes rpond: Il n'est pas question -de combat. Vous tes dj vieux, blanc et fleuri; vous parlez comme un -enfant. Vous connaissez, de reste, l'orgueil dmesur de Roland. C'est -merveille que Dieu le souffre si longtemps! Pour un seul livre il va -corner tout un jour. A cette heure il s'amuse avec ses pairs. Chevauchez -toujours. Pourquoi vous arrtez-vous? - - [33] Il est dit dans une autre stance que l'avant-garde l'entendit de - trente lieues. - -Malgr les instances du tratre Ganelon, Charles retourne sur ses pas de -trente lieues. Quand il arrive, tout est fini! La valle est jonche de -cadavres: Olivier. Roland, l'archevque Turpin, tous sont morts. Voici -comment le pote dcrit la premire nuit passe par Charlemagne, non -loin de ces tristes dbris de sa vaillante arme: - - Clere e_st_ la noit, et la lune luisante; - Carle_s_ se gi_st_, mais doel a_d_ de Rollan_t_, - E de Oliver li peise_t_ mu_lt_ formen_t_[34], - Des XII per_s_ e de franceise gent - [Qu']en Rencevals a_d_ laise_t_ mor_s_ san gen_z_. - Ne poe_t_ mue_r_ n'en plur_t_ e ne s' desmen_t_, - E prie_t_ Deu qu'as anme_s_ sei_t_ guaren_t_. - Las e_st_ li rei_s_, kar la peine e_st_ mu_lt_ gran_t_; - Endormiz e_st_, ne pou_t_ mais en avan_t_. - Pa_r_ tu_z_ les prez o_r_ se do_r_men_t_ li Fran_c_; - Ni a_d_ cheva_l_ ki puisse_t_ e_st_re en e_st_ant. - Ki herbe voelt, i_l_ la prent en gisan_t_. - Mu_lt_ ad apri_s_ ki bien connu_is_t ahan. - - (St. 180.) - - [34] Transposez l'_r_: _froment_. - -Claire est la nuit, et la lune luisante. Charles est couch, mais il a -deuil de Roland et d'Olivier; il lui pse fortement et des douze pairs, -et des Franais qu'il a laisss Roncevaux sans gens (pour les garder). -Il ne peut s'empcher d'en pleurer et de se dsesprer, et prie Dieu de -sauver leurs mes. Le roi est las, car la peine est bien grande. Il -s'est endormi, car il ne peut rsister davantage. Par tous les prs -dorment les Franais; n'y a cheval qui se puisse tenir debout. Celui qui -veut de l'herbe la prend couch. Qui connaissait dj la fatigue, en a -encore bien appris l-dessus! - -Charlemagne, de retour Aix-la-Chapelle, fait juger Ganelon. Les pairs -le condamnent mort; mais Pinabel, aussi de la perfide maison de -Mayence, se prsente pour soutenir en champ clos la cause de son cousin. -Thierry d'Ardene, oncle d'Ogier le Danois, se dclare l'adversaire de -Pinabel. La scne est Aix-la-Chapelle; l'empereur fait porter _quatre -bancs sur la place_, pour former le champ clos; les deux champions se -prparent de leur ct: - - Pui_s_ que i_l_ sont a bataille juste_z_, - Ben sun_t_ cunfez e aso_l_s et sei_g_ne_z_, - Oen_t_ lu_r_ messe_s_ e sunt acuminie_z_, - Mu_lt_ granz offrendes metent pa_r_ ces mu_s_ter_s_. - Devan_t_ Ca_r_lun andui sun_t_ repaire_z_; - Lur e_s_peruns unt en lo_r_ pie_z_ ca_l_ce_z_, - Ve_s_tent osbers blan_c_s e for_s_ e lege_rs_; - Lur helme_s_ cler_s_ unt fermez[35] en lu_r_ che_fs_; - Ceinent e_s_pees enhede_l_e_s_ d'o_r_ mie_r_; - En lu_r_ co_ls_ pendent leur e_s_cu_s_ de qua_r_te_rs_, - En lu_r_ puin_z_ de_s_tre_s_ un_t_ lu_r_ tranchanz e_s_pie_z_, - Pui_s_ sun_t_ muntez en lu_r_ curan_t_ de_s_tre_rs_. - Idun_c_ plureren_t_ .C. milie chevale_rs_ - Qui pu_r_ Rolan_t_ de Tierri un_t_ pitie_t_. - Deu_s_ set ase_z_ cumen_t_ la fin en e_rt_! - - (St. 282.) - - [35] _Fremez_. - -Aprs qu'ils sont prts pour le combat, bien confesss, absous et -bnis, ils entendent leur messe et sont communis, et ils laissent de -trs-grandes offrandes parmi ces moutiers. Devant Charles tous deux sont -retourns; ils ont chauss leurs perons, vtent hauberts blancs, forts -et lgers; leurs casques brillants sont ferms sur leur tte; ceignent -pes emmanches d'or pur; leurs cous pendent leurs boucliers avec -leurs cussons, leur poing droit leurs tranchants pieux, puis sont -monts sur leurs agiles destriers. Alors pleurrent cent mille -chevaliers qui, tenant pour Roland, ont piti de Thierry. Dieu sait -assez quelle en sera la fin! - -La fin, c'est que, aprs un succs longtemps douteux, Pinabel reoit sur -la tte un coup qui lui fend le casque et la tte jusqu'au nez, et fait -jaillir la cervelle sur l'arne. O madame de Svign, o tiez-vous -alors? - - Escrien_t_ Fran_c_: Deus i fai_t_ ve_r_tu_t_[36]! - Asez e_st_ drei_t_ que Guene_s_ sei_t_ pendu_t_, - E si paren_t_ ki plaidet un_t_ pu_r_ lu_i_. - - (St. 288.) - - [36] _Vretu_. - -Les Franais s'crient: Dieu y a fait vertu! Il est bien droit que -Ganes soit pendu, lui et ses parents qui ont plaid pour lui. - -Ganelon n'est point pendu, mais il est tir quatre chevaux. Pinabel et -le reste sont accrochs des potences, _al arbre de mal fust_ ou de -bois maudit, comme parle le pote. Le brave Thierry assiste au supplice -de Ganelon entre les bras de Charlemagne, qui lui essuie le visage de -ses superbes fourrures de martre: - - Li reis a_d_ pris Tierri entre sa brace; - Te_rt_ lui le vis o_d_ ses gran_z_ pe_lz_ de ma_r_tre. - - (St. 289.) - -Ainsi se termine ce pome, le plus curieux peut-tre et le plus -intressant que nous aient lgu nos aeux; par malheur, c'est aussi le -plus mutil. - -Donc, pour lire et apprcier des vers composs au moyen ge, la premire -condition serait de savoir replacer en leur lieu les consonnes -euphoniques omises la moiti du temps par les copistes, comme aussi de -ngliger celles qu'ils marquent trop souvent hors de propos. - -J'ajoute tout de suite qu'il faut savoir aussi remdier l'tourderie -ou l'ignorance des copistes relativement aux voyelles, car ils ne se -bornent pas pcher sur les consonnes. L'_e_ muet est surtout leur -cueil. Cette finale tait facultative dans certains mots, comme -aujourd'hui en italien. _Comme_, _homme_, _vostre_, _nostre_, taient, -au gr du pote, _com_, _hom_, _vos_, _nos_. Quand le copiste estropie -la mesure, soit par luxe ou par indigence, c'est au lecteur la -rectifier, et ne se fier au manuscrit que de la bonne sorte. - -On voit, sans que j'aie besoin de le montrer, de quelle consquence a -t la suppression des consonnes euphoniques. Pour ne parler que de la -posie, son vocabulaire a t tout d'un coup restreint des trois quarts. -La versification, si facile au XIIIe sicle, qu'on ddaignait d'crire -en prose, mme les traductions, est devenue au XVIIe un tour d'adresse, -que, force de le voir rpter, on imitait assez facilement au XVIIIe, -et qui de nos jours tombe dans le procd. - -Avant de dterminer la finale d'un mot, nos pres se proccupaient -toujours de l'initiale du mot suivant. Cette habitude a dict la -principale rgle de la rime dans la versification moderne. -Originairement tout rimait, pourvu que la consonnance ft la mme; c'est -ce qu'on pourrait nommer le temps de la posie naturelle, o tout le -monde tait convi. Mais quand un art plus dlicat succda un art dans -l'enfance, on sentit qu'il fallait mettre des bornes cette facult des -rimes, et que la difficult vaincue entrait pour beaucoup dans le mrite -de la versification. Examinant alors de plus prs les habitudes et le -gnie du langage, on fut conduit porter cette loi: Un pluriel ne rime -pas avec un singulier, ni un mot termin par une consonne avec un mot -termin par une voyelle. (Les consonnes euphoniques intercalaires -taient dj perdues.) Ds ce moment, le participe _pill_ ne rime plus -avec l'infinitif _habiller_; ni le comparatif _mieux_ avec le substantif -_pieu_; ni _plus_ avec un _lu_; _courir_ avec _chri_, etc., etc., etc. -Pourquoi, puisque ces rimes satisfont pleinement l'oreille? C'est -qu'elles ne la satisferont plus si le mot suivant commence par une -voyelle, et que la rime ne veut pas s'exposer aux hasards d'une lision -ou d'un hiatus. Il faut que l'exactitude de la rime soit garantie tout -vnement. - -Les autres raffinements n'ont pas tard suivre celui-l, comme la -richesse de la rime, la mobilit de l'hmistiche, la recherche des -coupes, de l'enjambement, etc. - -A partir de ce jour, la versification quitte les rangs du peuple, et se -renferme dans les rangs de la classe suprieure; car, dsormais, pour -faire des vers, il faudra avant et surtout tre lettr, savoir -l'orthographe; bientt mme cette condition sera la seule exige. - - - II. - -L'usage des consonnes euphoniques parat un legs des anciens Latins. A -cet gard, il ne faut pas demander les rvlations au sicle d'Auguste, -pas plus qu'au sicle de Louis XIV; mais remontons le cours des ges: -peut-tre y a-t-il un moyen de savoir comment prononaient les Romains -du temps des guerres puniques. Nous avons de leur main un manuscrit -authentique, monument qui date aujourd'hui de deux mille cent cinq ans: -c'est la colonne Duilienne. L'emploi du _d_ euphonique y est manifeste: -IN ALTOD MARID... IN SICELIAD... PUCNANDOD... NAVALED PRDAD. Dans la -premire inscription du tombeau des Scipions, GNAIVOD PATRE PROGNATUS; -dans une inscription de Vrone (Orelli, n 3147), QUAISTORES AIRE -MOLTATICOD DEDERONT; dans le snatus-consulte sur les Bacchanales, SACRA -IN OQVULTOD NE QUISQUAM FECISE VELET. D'o provient ce _d_, et quel en -est l'usage, s'il n'est destin sauver la voyelle finale du choc d'une -voyelle initiale? - -On a dit l-dessus que le _d_ tait une marque de l'ablatif. Nullement. -Vous retrouvez dans cette assertion prcipite la coutume des -grammairiens, de convertir d'abord en principe gnral le fait -particulier. Si les exemples qu'on cite sont le plus souvent -l'ablatif, la raison en est simple: c'est que l'ablatif surtout a une -voyelle finale dsarme. Mais ne dtournez pas vos yeux des adverbes, -prpositions, impratifs, accusatifs en _a_, en _o_ ou en _e_, auxquels -je rencontre attach le _d_ final. Par exemple, dans le snatus-consulte -des Bacchanales, _extrad_, _suprad facilumed_:--NEVE IN POPLICOD, NEVE -IN PRIVATOD, NEVE EXTRAD URBEM. Le dcret sera affich en lieux o il -soit le plus facilement en vue: UBEI FACILUMED GNOSCIER POTISIT. - -L'accusatif, tant naturellement muni d'une consonne finale, n'avait pas -besoin du _d_ euphonique. Les accusatifs _me_, _te_, _se_ font exception - la rgle; aussi les trouve-t-on crits _med_, _ted_, _sed_: - - Solus solitudine ego te_d_ atque ab egestate abstuli. - - (Plaute, _Asinar._, I, 3, 11.) - - Nec nobis prter me_d_ alius quisquam est servus Sosia. - - (_Amphitruo_, I, 2, v. 244.) - -Festus signale _sed_ mis pour _se_. On le trouve dans Plaute, et avant -Plaute dans le snatus-consulte des Bacchanales: NEVE QUISQUAM FIDEM -INTER SE_D_ DEDISE VELET. - -L'accusatif pluriel _ea_ y est crit _ead_: SEI ESENT QUEI ARVORSUM EAD -FECISENT QUAM SUPRAD SCRIPTUM EST. - -On trouve mme dans une inscription _senatud_ pour _senatum_. - - Quaistores senatu_d_ cosoluere. - - (_Orelli_, n 3257.) - -Probablement par une heureuse inadvertance du sculpteur, comme lorsque -les scribes de notre moyen ge nous rvlent, par certaines fautes -d'orthographe, les proccupations de leur esprit, les habitudes de leurs -yeux et l'usage de leur temps. - -Le _d_ tait donc la consonne euphonique intercalaire qui plaisait le -plus aux Romains; et cela s'ajuste bien un passage de Macrobe. -Nigidius, dit-il, dclare qu'Apollon et Janus sont le mme personnage, -et que _Diana_ est aussi le nom _Iana_, prcd du _d_ euphonique qui -s'attache volontiers l'_i_: _Reditur_, _redintegratur_, _redhibetur_, -etc. (_Saturn._ I, c. 9.) - -Peut-tre, en y regardant mieux, pourrait-on saisir la trace d'autres -consonnes euphoniques. Par exemple, l'infinitif passif en _ier_ ne -rentrerait-il pas dans cette catgorie? Le snat ordonne que cette table -d'airain soit attache... _etc._ DE SENATUOS SENTENTIAD UTIQUE EAM -FIG_ier_ IOUBEATIS. - -Le _c_ parat avoir servi au mme usage dans la touchante pitaphe de -Claudia, qui avait vu mourir un fils, et en laissait un autre. - - Gnatos duos creavit; _horunC_ alterum - In terra linquit, alium sub terra locat. - - (Egger, _Reliqui vetust. serm._, p. 348.) - -Le _c_ empche l'lision d'_horum_, qui dtruirait le vers. Et voyez -combien les vestiges d'un usage populaire sont ineffaables! A l'autre -extrmit de la langue latine, nous retrouvons encore _tunc_ pour _tum_, -qui atteste l'usage et les proprits de l'ancien _c_ euphonique. _Tunc_ -s'est sauv ct de _tum_, lorsque _horunc_ tait sacrifi _horum_ -par les crivains d'une poque plus polie. - -_Nunc_ n'est autre chose aussi que le _nun_ grec, qui s'est tenu -constamment arm de sa finale euphonique. - -C'est un fait bien curieux tudier que ce phnomne se reproduisant -un si long intervalle chez deux peuples diffrents. Une simple tradition -orale de la rpublique romaine se glisse travers toutes les -rvolutions de gouvernements et de religions; elle franchit le temps et -l'espace, la civilisation de l'empire et les invasions de la barbarie; -elle pntre dans les Gaules, elle se verse d'un idiome dans un autre, -et l'y voil tablie, enracine, sans s'tre laiss briser ni -endommager. Les _d_ euphoniques de la colonne Duilienne sont arrivs -intacts dans la _chanson de Roland_; ils ont pass du tombeau de Scipion -dans la version du _livre des Rois_. Comment cette tradition a-t-elle -fait un pareil chemin? C'est l'abri de la protection populaire; c'est -en marchant au fond de la socit. La classe bien leve la traite de -mpris? Que lui importe? Les modes littraires changent: la langue du -peuple ni l'oreille humaine ne changent pas. Vous la croyez morte, cette -tradition, tue par le beau parler de l'Acadmie? Soyez certain d'une -chose: c'est que si la langue franaise laisse en mourant des filles, -l'une d'elles au moins hritera des _cuirs_ que le peuple de Paris a -hrits des matelots de Duilius. - - - - -DEUXIME PARTIE. - -DES VOYELLES. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en -latin?--Absence de diphthongues dans le premier ge de notre -langue.--_AI_, _AU_,--_AO_,--_EI_,--_EU_. - - -Les Grecs n'avaient pas de diphthongues: _grcis nulla est diphthongus_, -dit Th. de Bze. (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 41) - -Nous possdons trop peu de renseignements sur la prononciation des -Latins pour oser dcider s'ils avaient ou non des diphthongues; -plusieurs indices se runissent pour faire croire le contraire. -Convenons d'abord de ce que nous entendons par diphthongue: c'est un -groupe de deux voyelles crites, que le langage confond en une seule -voix. - -D'aprs cette dfinition, le son _ou_ des Latins n'est point une -diphthongue, car il tait figur par un seul signe _u_; de plus, ce son -tait bref: _Dominus_, _Deus_, _meus_. - -_Au_, selon toute apparence, sonnait _av_ ou _af_; c'tait la valeur du -digamma olique. - -__, dans Ennius, dans Lucile, Lucrce, etc., sonne _a_ par dirse: - - Et micat interdum _flamma_ fervidus ardor... - Ut nunc montibus e magnis decursus _aqua_... - Sustineat corpus tenuissima vis _anima_... - -Et lors mme que les deux voyelles ne comptrent plus que pour une -syllabe, elles sonnaient encore distinctement, et la diphthongue -accomplie pour l'oeil n'tait pas tout fait admise par l'oreille; cela -rsulte invinciblement d'un passage o Varron note la mauvaise -prononciation des paysans, qui, pour _msius_ par __, prononaient par -_e_ simple _mesius_, et de mme _hedus_ pour _hdus_. (_De Ling. lat._ -lib. VI, ad fin.) - -Festus observe galement que les paysans ne prononcent pas les -diphthongues, disant, par exemple, _orum_ pour _aurum_ (_aou-roum_). - -Enfin Cicron, au troisime livre de l'Orateur, reprend Cotta qui -supprimait l'_i_ et ne faisait entendre que l'_e_ dans les mots -autrefois crits par _ei_, comme _leiber_, _leibertas_. - -Il parat donc bien clair que la diphthongue, chez les Romains, n'tait -que la runion rapide de deux voyelles en une seule syllabe. Et c'est -ainsi qu'elle existe toujours en italien: - - _Chiudiam_ l'orecchie al dolce canto e rio. - - (_Gerus._, XV, 57.) - - Ed _impaurita_ al suon, fuggendo e ratia... - - (_Ibid._, st. 49.) - -Il en tait de mme en franais, avec cette diffrence que les deux -voyelles comptaient pour deux syllabes. En d'autres termes, toutes les -voyelles sonnaient isolment; les diphthongues taient inconnues. - -D'aprs la dfinition que nous en avons donne, nous ne compterons pas -comme diphthongues les sons _au_, _eu_, _ou_, trs-frquents dans le -langage, mais que l'criture ne peignait pas comme aujourd'hui, n'y -employant alors qu'une seule voyelle. _Au_, _eu_, _ou_, rsultaient des -notations _al_, _el_, _ol_, suivies d'une consonne; _ou_ s'crivait -encore _u_. Il n'y a pas l de diphthongue. - -Le passage de Varron nous montre que nous prononons trs-mal le mot -_tas_, en disant comme les paysans latins, _tas_. La prononciation -lgitime est celle des Italiens et des Allemands, qui disent _atas_. -Cet _atas_ vous donne sur-le-champ l'origine du vieux mot _A_, -aujourd'hui modifi en _ge_. - -Benot de Sainte-More nous dit que le duc Robert demeurait Rouen, - - Pleins de vieillesce et plein d'_a_, - Dunt le cors a fraint e quass. - - (_Chron. des ducs de Normandie_, v. 8180.) - - Seignors, fait il, biens est dreiz - Que tuit communaument sacheiz, - Pur quei ci sommes assembl: - Mult est li dux de grant _a_. - - (_Ibid._, v. 8116.) - - Ains ne l'aimai nul jour de mon _a_. - - (_Garin._) - - Il a dit coiement et en a mult jur - Qu'il n'en demourroit ja au jor de son _a_. - - (_Chron. de Duguesclin._) - -_A_ tait par apocope d'_tas_. Par la suite des temps, l'__ est -devenu muet; on a intercal un _g_ euphonique, et nous avons _ge_, dont -l'accent circonflexe rappelle encore de loin la diphthongue d'_tas_. - - -AI, AU. - -On crivait _trair_, _oir_, _maistre_, _veoir_, et l'on prononait -_trahir_, _our_, _ma-stre_ (_magister_), _v-oir_. C'est une -inconsquence moderne de dire _trahir_ et _tratre_; l'ancienne langue -prononait _tra-tre_ ou _trahitre_; _trahison_ a t mieux conserv. - -Un colier qui vous prsenterez le mot _laicus_, le lira naturellement -en trois syllabes; les Franais crivaient aussi _laic_, et -prononaient, selon l'occurrence du mot suivant, _la_ ou _laque_; -frre _la_;--_laque_ ou sacr. On dit aujourd'hui, avec une double -forme crite et parle,--_un laque_ et _frre lai_: - - Car dans ces dmes de rebut - Les _lais_ trouvaient encore frire. - - (_La Fontaine._) - -Cela est aussi peu judicieux que _har_ et je _hais_. Jadis la dirse -tait constante: _haine_ sonnait _hane_, sans qu'il ft besoin -d'indication particulire. - -Et encore au XVIe sicle, qui est l'poque o l'on se mit bouleverser -la langue, on maintenait _je has_. Joachim du Bellay fut un des -premiers se permettre _je hais_: - - Je _hay_ les biens que l'on adore, - Je hay les honneurs qui perissent. - -De quoi il fut aigrement repris par un des meilleurs lves de Marot, -Charles Fontaine:--La premire personne du verbe _har_, que tu fais -monosyllabe, est de deux syllabes divises, sans diphthongue, comme il -appert par le participe et l'infinitif qui sont diviss, et ainsi par -tous les temps et personnes (_Quintil. Horatian._) - - * * * * * - -Par la mme raison, _au_ sonnait _a-_. _Caoir_ ou _chaoir_ de _cadere_, -faisait au participe _caut_, ou _chaut_; c'est--dire _kat_. C'est -ainsi qu'il faut prononcer dans cette phrase de saint Bernard:--E por -ce Deu creat il les hommes,... ki restorassent les murs de Jerusalem, ki -_chaut_[37] estoient. (P. 524.) - - [37] Le nom bien connu d'une danse obscne signifie _la chute_. - - Carles cancelet; por poi qu'il n'est _caut_; - Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne _vencut_. - - (_Chanson de Roland_, st. 263.) - -Charlemagne chancelle; peu s'en faut qu'il ne soit tomb, etc. - -Le trma est, comme les accents, d'invention trs-moderne. Observons que -tous ces signes extrieurs imagins pour maintenir la prononciation, en -ont au contraire ht la ruine, en poussant l'oubli des conventions -d'orthographe qui la rgissaient autrefois. Ces signes inspiraient une -scurit trompeuse: o l'on ne les voyait pas, on a mal prononc; et -comme rien n'est plus vite omis ou ajout, le mauvais usage s'est -substitu facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont vit cet -inconvnient: ils continuent dire _cha_ et je _has_. - -Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorit prive, dcida qu'il -fallait dire _je hais_ et _nous hassons_. Il devait au moins autoriser -la forme usite alors en province, _nous hayons_, _vous hayez_, _ils -hayent_, cela et t consquent; mais il semble que ce redout Vaugelas -se soit plu faire clater sa toute-puissance dans l'inconsquence de -sa dcision; pareil ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes -choquer la raison, pour constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent -aucune loi suprieure leur volont, non pas mme le sens commun. - -Au surplus, le guide principal des grammairiens du XVIIe sicle tait -une sorte d'empirisme qu'ils appelaient l'_usage_, sans distinguer le -bon du mauvais par l'tude des origines. Les autorits ordinairement -invoques par Mnage sont la cour, les Parisiens, et par-dessus tout les -dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le -reste: J'ai dit dans mon _Jardinier_... J'ai crit dans mon -_Oiseleur_... dans mon clogue de _Christine_... dans mes _Origines_, -etc. Il a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en rfre de temps - autre; mais pas beaucoup: cela se borne peu prs Rabelais et au -dictionnaire de Nicot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise l'le -de _Chypre_; Mnage lui rsiste hardiment, parce que Nicod dit l'le de -_Cypre_. Il se rallie Nicod. Mais les dames disent de la poudre de -_Chypre_, il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour tre avec les -dames sans tre avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la -galanterie, qui sera le vainqueur? Mnage trouve un moyen le plus simple -du monde de tout concilier:--Je dirais donc l'_le de Cypre_ et _de la -poudre de Chypre_. (_Observ._, p. 290.) Il n'a pas cd! - -Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait venir _Mandore_, -sorte de luth, de _Pandore_, en changeant _P_ en _M_, tymologie au -moins aussi plaisante que celle d'_Alfana_, driv d'_Equus_. La -difficult ne serait pas plus grande tirer _Pandore_ de _Mandore_, en -changeant _M_ en _P_. - -Le XIIe sicle, serrant de prs l'tymologie latine, avait fait de -_adorare_, _aurer_;--de _adornare_, _aurner_;--de _aperire_, -_auverir_;--d'_adjuvare_, _aidier_;--d'_adumbrare_, _aumbrer_, et -_aumbremens_;--d'_adunare_, _auner_. Prononcez tous ces mots avec la -dirse. - ---Et o requiere que nostre sires me parduint cel pechie, s'il avient -que mis sires entred al temple Remon pur _aurer_; e s'il se apuit sur -mei, si je _aur_ al temple Remon quant mis sires i _aurrad_. (IVe liv. -des _Rois_, p. 364.) - -C'est--dire: Et je requiers ceci, que notre seigneur me pardonne ce -pch, s'il avient que mon seigneur entre au temple de Remon pour -adorer; et s'il s'appuie sur moi, si j'adore dans le temple de Remon -quand mon seigneur y adorera. - ---Et Atalie la felenesse reine et li suen ourent mult destruit le -temple Nostre Signur, et de riches _aurnemenz_ del temple aveient -honured la mahumerie Baalim. - -Et des riches ornements du temple avaient honor la mosque de Baal. - -Elise--Refist ses uraisuns, que nostre sires _auverist_ lur -oils.--Ouvrt leurs yeux. - ---Les _aumbremenz_ des arbres ki furent el munt cuntre Jerusalem... Li -reis fist detrenchier les _aumbremenz_. (_Rois_, p. 428.) - -Les ombrages d'arbres sur la montagne... Le roi fit supprimer les -ombrages... - -La prose laisserait incertain le nombre des syllabes, mais les vers ne -permettent pas le doute: Ganelon dit au roi Marsile, en l'abordant: - - ... Salvez seiez de Deu - Li glorius que devum _aurer_, - - (_Ch. de Roland_, st. 52.) - -Le glorieux que devons _a-ourer_, adorer. - - Demain soit nostre gent armee, - Et soit es cans nostre _anee_. - - (_Partonop._, v. 2883.) - -Et soit aux champs notre assemble. - - La gent faee s'anent environ. - - (_Guillaume d'Orange._) - -Les fes s'assemblent aux environs. - - Son umbre (dont suis effreie) - _Ambrout_ tote Normandie. - - (Benot de Sainte-More, v. 31501.) - -Ombrageait toute Normandie. - - Apres, vout Deu le munt former - E les elemenz diviser; - E quant il out tuit _aorn_... - - (_Ibid._, 23767.) - - Mult quida bien certainement - Que de la doloreuse perte - Li fust grant honur _aoverte_. - - (_Ibid._, v. 12830.) - -Tous les mots de notre langue primitive sont tirs du latin, la plupart -avec une syncope, ou du moins la suppression d'une consonne. _Adjuvare_, -par exemple, et _adjutorium_, laissaient tomber leur _d_ dans le trajet: -_ader_, _ae_, _aue_, qui sont devenus _aide_ et _aider_: - - Ah! dist il, tres orde _tratre_, - M'es tu ja venue ferir?... - Mes si m'_ast_ sainz esperiz, - Je te ferai male nuit traire. - - (_De sire Hains et dame Anieuse_, v. 180.) - - Se m'_ast_ Diex et sainte croix. - - (_Les Braies au Cordelier_, v. 170.) - - Armees lor sunt bien _aes_, - E tote lor granz compaignies. - - (Benot de Sainte-More, v. 21261.) - -Les armes leur font bonne aide. - -D'autres fois _aiues_, ou plutt _ajues_: - - Car il est reis de grant puissance, - D'autres _ajues_ que de France. - - (_Ibid._, v. 21137.) - - Il n'aveient mais defense, - Conseil, _ajue_, ne despense[38]. - - (_Ibid._, v. 2603.) - - [38] _Aveient_ est ici de trois syllabes, _a-vei-ent_, probablement - avec un _v_ euphonique intercalaire devant la troisime. _Avoient_, - dissyllabe, qu'on rencontre de trs-bonne heure, n'infirme point ce - que j'ai dit sur l'absence des diphthongues, car c'est dj une - forme contracte; la forme primitive, comme on verra plus loin, est - _avevoient_, _habebant_. - -Ils n'avaient davantage (_ma-s_, _magis_) dfense, conseil, aide, ni -de quoi dpenser. - -On voit, par cet exemple, que _mais_, originairement, retenait le sens -et la mesure de _magis_, d'o il drive. Le passage suivant, de Villon, -nous montre le mme emploi de _mais_ la fin du XVe sicle: - - Si tu n'as tant que Jaques Coeur, - Mieux vaut vivre sous gros bureaux - Pauvre, qu'avoir est seigneur, - Et pourir sous riches tombeaux. - Qu'avoir est seigneur!... Que dis? - Seigneur!... helas! l'est-il _mais_?... - - (_Le Grand Testament._) - -_L'est-il ma-s_, l'est-il plus, l'est-il encore? - -Le sens originel, non la mesure de _mais_, se conserve dans la locution, -_n'en pouvoir mais_; c'est--dire, n'y pouvoir davantage: _non posse -magis_. C'est une espce d'ellipse, comme si l'on disait: Vous voyez -qu'il n'en peut rien; eh bien! _il n'en peut mais_. - - -AO. - -LAON tait toujours de deux syllabes. Les quatre fils Aymon, envoys par -leur pre, se prsentent la cour de Charlemagne; et Richard, le plus -hardi des quatre, demande au grand empereur de les quiper et de les -armer chevaliers. Charlemagne, enchant de leur bonne mine et de leur -tournure, y consent: - - A un lundi matin, en bel establison, - Les adouba le roy de France et de _Laon_. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 244.) - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et quant Renaut la vit (_sa mre_) de tel condicion, - Qui li eust don la cit de _Laon_, - Ne se tenist il point en icelle saison - Qu'il n'eust souspir. - - (_Ibid._, v. 513.) - -On crivait aussi _Loon_, _mont Loon_ (peut-tre avec une consonne -euphonique intercalaire), comme _poon_ pour _paon_: - - Au manger ont maint _poon_ et maint cine. - - (_Aubri le Bourg._, Bekker, p. 152.) - - Asez i ont e claret et vin viez, - _Poons_ pevrez et capons et dainsiez. - - (_Ibid._) - -Il y eut au repas assez de vin clairet et vieux, paons poivrs -(pics), chapons et venaison. - -PAOUR, de _pavor_, aujourd'hui resserr en une seule syllabe, en faisait -deux: - - En tremblant de _paour_ s'aventure a conte. - - (_Le Dit du Buef._) - -TAON, AOUST, FAON, SAOUL, se prononaient de mme par dirse: - - Oncques vache que point _tahons_ - Ne vi si galoper par chaut - Comme Galestrot va le saut. - - (_De Constant Duhamel._) - -Jamais je ne vis dans la chaleur vache pique d'un taon galoper en -sautant comme fait Galestrot. - - Un roncinet de povre coust - Qu'il avoit tret devant l'_aoust_. - - (_Des deux chevaux_, Barb., II, 63.) - - Ce fut a la foire d'_aoust_ - Que sire Reniers de Dissise - Se partit de dame Phelise. - - (_La Bourse pleine de sens_, v. 74.) - -On prononait en trois syllabes la _mi-aot_: - - Et lor dist qu'a la _mi aoust_ - Soient apareillie quoy qu'il coust. - - (_R. de Coucy_, v. 6955.) - -_Mi-ot_, comme le prescrit l'Acadmie, n'est gure plus harmonieux que -_mi-aot_. Ce n'tait pas la peine de changer la coutume. - - Les oiseaux, aussi les poissons, - Qui sont moult beaux a regarder, - Savent bien mes regles garder: - Tous _faonnent_ a leurs usages, - Et font honneur a leurs lignages. - - (_Roman de la Rose._) - -Un moine de Saint-Acheul, voulant troquer un cheval maigre contre celui -d'un paysan qui passait, fait l'loge de sa bte. Il ne faut pas, -dit-il, s'en rapporter aux apparences: - - Encore soit il povre et maigres, - S'est il plus vaillans et plus aigres - Que tel que l'on vendroit cent sous. - Mais il ne fu piea _saous_. - - (_Des deux chevaux_) - -Au XVIe sicle, nous retrouvons tous ces mots resserrs d'une syllabe; -la synrse est consomme, la diphthongue existe. On crit _ouvrir_, -_ombreux_, _orner_, etc. Si quelquefois on veut bien encore figurer -l'_a_ sur le papier, c'est pure complaisance:--Nous l'escrivons encore -en _saoler_, _aorner_, l o il n'est nulle mmoire de l'_a_ en la -prononciation. (Meygret, _de l'Escriture franoise_.) - -Ou bien nous rencontrons ds cette poque les inconsquences dont -fourmille notre langue actuelle.--Nous prononons _pan_ et _fan_, dit -Thodore de Bze; mais pour le verbe _faonner_, la diphthongue _ao_ -subsiste dans la prononciation comme dans l'criture. (_De Ling. fr. -rect. pron._, p. 43.) - -L'Acadmie, aujourd'hui, prescrit de dire _fan_ et _fanner_; quelque -grammairien y trouvera l'inconvnient d'une quivoque avec _faner un -pr_. - -A quelle poque commena-t-on de prononcer comme nous faisons -aujourd'hui les mots _paon_, _aoust_, etc.? Ce doit tre vers la fin du -XVe sicle. Voici ma raison: dans les _Chroniques de Normandie_, on lit -que Richard sans Peur rencontra la nuit, dans une fort, une trange -assemble de gens tablis sur un grand drap; c'tait la Mesnie -Hellequin. Richard saute sur le tapis, questionne le chef: Nous allons -en Palestine combattre les Sarrasins et mes damnes, pour notre -pnitence faire.--Il y veut aller aussi. On part sur le tapis volant, -comme dans les _Mille et une Nuits_. Au bout d'un temps, Richard entend -une clochette: Qu'est cela?--C'est matines qui sonnent -Sainte-Catherine du mont Sina. Richard, comme dvot, veut descendre -pour assister aux matines; le roi de la Mesnie lui donne tenir un -_pan_ du tapis: - -Lors le roi dist au duc Richard: Tenez ce _paon_ de drap, et ne laissez -point que vous ne soyez dessus; et allez l'esglise prier pour nous, et -puis au retourner nous vous revendrons querir. Lors vint le duc Richard -atout son _paon_ de drap, et entra dans l'esglise de Sainte-Katherine du -mont Sina, etc. (Chap. VII, feuille signe _Eiii_.) - -On voit, par l'orthographe de ce texte, que ds lors la prononciation -confondait le _paon_, oiseau, avec un _pan_ de drap. Or, l'impression de -ces chroniques est date de Rouen, le quatorzime jour de mai 1487. - - -EI. - -La mesure dmontre qu'il faut prononcer _ei_ par dirse dans une foule -de cas. - -Le prtrit de _facio_, _feci_, tait traduit par _je feis_, _f-is_, en -deux syllabes: - - Mes miex l'en aime et miex l'en veut - Que il ne _feist_ onques mes. - - (_Le lai d'Aristote._) - -Mais il l'en aime mieux et lui en veut plus de bien qu'il ne fit -jamais. - -Une femme enceinte dsire savoir si elle aura un garon ou une fille; on -lui enseigne un moyen de le dcouvrir: - - Si m'enseigna l'on a aler - Entor le mostier sans parler - Trois tors, dire trois patenostres - En l'onor Dieu et ses apostres; - Une fosse au talon _feisse_, - Et par trois jors y revenisse. - - (Rutebeuf, _De la Dame qui feit trois tors entor le moustier_.) - -On me conseilla de faire, sans parler, trois fois le tour de l'glise, -dire trois patentres, et creuser avec mon talon une petite fosse, o je -reviendrais pendant trois jours. - -MEISME, par syncope de _medesimo_, _meme_, est toujours de trois -syllabes: - - Li baron montent, si ont le cri lev; - Kalles _meisme_ sor un mulet mont... - - (_Introd. la ch. de Roland_, p. XXI.) - -Rutebeuf dcrit une noce somptueuse: j'y tais moi-mme, dit-il, et -depuis je n'en ai pas revu une pareille: - - Je _meismes_ qui y estoie - Ne vi piesa si bele faire. - - (_De Charlot le Juif._) - -VEIR (_videre_) est dissyllabe: - - A ces paroles le porent bien _veir_; - Les destriers brochent, si sont al ferir. - - (_La Desconfite de Roncevaux._) - -Nous pouvons bien, dit Corsabrine, alli de Marsile, soutenir cette -bataille. De ceux de France vous en verrez peu demeurer: c'est -aujourd'hui qu'il leur faut mourir; Charlemagne ne pourra jamais les -sauver: - - Ceste bataille bien la poons soffrir. - De ceuz de France i poez po _veir_: - Hui est li jors qu'il les covient morir, - Que jamais Charles n'es porra garantir. - - (_Introd. du Roland_, p. LVI.) - -Sur la tombe de Begon de Belin fut grav ce vers: Il fut le meilleur qui -onques monta destrier: - - La lettre dist qu'il ont desor lui mis: - Ce fust li mieuldres qui sor destrier _seist_. - - (_Garin_, II, p. 272.) - - -EU. - -Dans l'origine, on prononait toujours avec la dirse, _-u_. - -Le vilain du dit de _Merlin Mellot_ se vante sa femme d'avoir sa -disposition un trsor.--Et o le prendras-tu? - - Au bout de cest courtil, droit dessous un _seur_[39] - (C'est un arbre qui est en septembre _meur_). - --Devant que le verrai ne serai _asseur_, - Lors prirent pic et houe pour querir leur _eur_. - - (Jubinal, _Nouv. Recueil_, I, 131.) - - [39] Un _syu_, un _sureau_, en picard. - -Au bout du jardin, droit dessous un sureau (c'est un arbre qui mrit en -septembre.)--Jusqu' ce que je l'aie vu, je n'en serai pas certaine. -Alors ils prirent pic et houe pour chercher leur bonheur. - -Prononcez _su_,--_mu_,--_assu_,--_u_. Cette forme serre de plus prs -le latin _securus_, _maturus_. - -C'est surtout pour le participe pass passif en _u_ que cette dirse -est essentielle observer. Je ne crains pas, vu l'importance de la -remarque, de rpter ici ce que j'ai dit plus haut l'article du _v_ -euphonique. Quantit de verbes, par suite de la synrse, c'est--dire, -de la fusion de deux voyelles en une, ont perdu une syllabe au participe -pass passif, et ainsi prsentent une irrgularit; mais cette -irrgularit est toute moderne. Autrefois _savoir_ faisait _s-u_; -_recevoir_, _rec-u_; _apercevoir_, _aperc-u_; _voir_, _v-u_; -_avoir_, _-u_; etc.: - - Trop par _s_ le cuer hardi[40] - Quand tu devant moi feru l'as... - Et quand j'ai _b_ et mangi. - - (_Le Dit du Buffet_, Barb., II, 164, 165.) - - [40] Runissez _parhardi_. _Par_, comme le per des Latins, - communiquait l'adjectif au positif la force du superlatif. Voyez, - dans la troisime partie, l'article de PAR. - -Tu eus le coeur par trop hardi quand tu le frappas en ma prsence. - -On prononait _vus_, _bvu_,--d'autant que la forme primitive n'tait -pas _boire_, mais _bevre_, de _bibere_, - -Au XVIIe sicle, _u_ ou _vu_ subsistait encore dans la bouche mme des -lettrs; tmoin ce vieux couplet cit par Mnage propos d'autre chose: - - Comtesse de Cursol, - _La, ut, r, mi, fa, sol_, - Je veux mettre en musique - Que vous avez _u_, - _La, r, mi, fa, sol, u_, - Plus d'amants qu'Anglique. - -Peu peu la diphthongue a pris le dessus: on a prononc la finale en -une seule syllabe, _beu_, _receu_, _sceu_, et de la diphthongue on est -descendu la simple voyelle _u_. L'_e_ a t limin de l'criture -comme il l'tait dj de la prononciation, et nous crivons aujourd'hui -_bu_, _su_, _reu_, etc., sans mme y ajouter l'accent circonflexe. - - -OE, OI, OU. - -Voici quelques exemples de la dirse d'_o_, _o_, _o_[41]. - - [41] J'emploie ce trma, comme plus haut, p. 136, pour indiquer la - dirse, et non la prononciation actuelle de l'_u_. - -Ganelon menace le roi Marsile de la vengeance de Charlemagne: - - Pris e liez serez par _poested_; - Al siege ad Ais en serez amenet... - - (_Roland_, st. 32.) - -Vous serez pris et li par force (post), et conduit Aix, au sige -de l'empereur. - - Que mun nevold _pos_ venger Rollant! - - (_Ibid._, st. 224.) - -Que je puisse venger mon neveu Roland!--C'est la prire de Charlemagne - Dieu, aprs la dfaite de Roncevaux. - - Veer ala en sa gesine - Li dus Gerberge la _Rone_. - - (Benot de Sainte-More, v. 10763.) - -Roland, au milieu de la bataille, dit Olivier: - - Tanz bons vassals veez gesir par tere! - Pleindre _poms_ France dulce la bele!... - - (_Roland_, st. 126.) - -Nous pouvons plaindre douce France la belle. - -POR, PORUS, _peur_, _peureux_, dans Benot de Sainte-More: - - Sunt esbahi e merveillant, - Plus _porus_ e plus dotant... - - (_Chronique des Ducs de Norm._, v. 325.) - -LON, LONEIS, dans le mme, c'est _Laon_, _le Laonnois_: - - Li dux Guillaume - Est a _Lon_ dreit repairi. - - (_Ibid._, v. 10621.) - - Vint a _Lon_ li dux normant. - - (_Ibid._, 10742.) - -Ce sont l les vestiges d'un systme qui ne pouvait se conserver -longtemps pur; les diphthongues s'taient glisses dans le langage, peu -nombreuses, il est vrai, mais elles ne tardrent pas se multiplier -rapidement une fois admises dans l'criture: elles taient trop -ncessaires. Une circonstance d'ailleurs favorisa singulirement leur -introduction: ce fut la manire dont on imagina de peindre les diverses -inflexions des voyelles simples, ce que nous faisons aujourd'hui -l'aide des accents. J'ai montr comment on y employait les consonnes, et -comment _e_, par exemple, prenait le son ferm devant _st_, _sp_: -_estrange_, _esprit_. Ce moyen fut jug sans doute insuffisant, et -l'ide vint de modifier une voyelle par l'adjonction d'une autre -voyelle. Le premier rsultat fut l'abrviation ou l'claircissement de -la voyelle longue et sombre; le second fut un son mixte auquel les deux -voyelles concouraient galement, c'est--dire une diphthongue. - -Ainsi la plupart des diphthongues actuelles furent crites avant d'tre -parles. - - - - -CHAPITRE II. - -Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les -modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues par -une raction de la langue crite sur la langue parle.--Accents vicieux -chez les modernes.--OU et EU se supplant. - - - Ier. - -Cinq caractres pour reprsenter toutes les voix du gosier humain, c'est -bien peu! La musique du moins possde sept notes, et elle a le secours -des dises et des bmols, sans compter les octaves; mais le langage en -est rduit aux cinq voyelles. - -Encore sur les cinq y en a-t-il une dont l'nergie native se refuse -toute modification, except celle de la dure. C'est l'_i_, qui ne subit -d'accent que le circonflexe. - -On en tira parti comme l'on put en le condamnant modifier les quatre -autres, desquelles l'_a_ et l'_e_ se montrrent les plus souples et -dociles; l'_o_ et l'_u_ se prtent moins d'altrations. - -Il faut poser en principe que la valeur primitive, individuelle de ces -quatre sons A, E, O, U, tait longue et ferme; ce qu'un grammairien du -VIe sicle me parat exprimer assez bien par _pingues_ et -_impinguntur_[42]. On fit ressource de l'_i_ pour leur donner le son -bref, sec et ouvert. - - [42] _Virgile Maron._, apud Mai, _Bibl. Vat._, t. V. - - -A. - -M. J.-J. Ampre observe que _amo_ a fait _j'aime_, _panis_, _pain_, et -_manus_, _main_. Et il se hte de formuler cette rgle gnrale: Dans -les mots drivs du latin, devant _m_ ou _n_, _a_ se change en _ai_. -(_Format. de la lang. fr._, p. 228.) - -C'est aller bien vite! _Aimer_, _pain_ et _main_, sont des formes -modernes; l'ancienne forme est _amer_, _pan_ et _man_, qui se retrouvent -dans _amant_, _pannetier_, _manoeuvre_. Si la rgle de M. J.-J. Ampre -tait exacte, on aurait d dire, une poque quelconque, _de l'aimour_. -Or, qu'on crivt _amur_ ou _amor_, cela n'a jamais fait autre chose -qu'_amour_; et comme le mot est trs-vieux, il doit faire autorit. - -PAQUES est souvent crit _Paikes_: - - Ce fut _Paikes_ ke l'en dit en esteit, - Florisent bois et ranverdisent preit. - - (_Grard de Viane_, 348.) - -Il est certain qu'on prononait sans _i_, _Pques_. - -JE HAZ, JE FAZ, ont t les premires formes de _je hais_, _je fais_. - -Achab dit du prophte Miche: - -Jo _lhaz_ pur o que tuz jurs me prophetizad mal, e nul bien. (_Rois_, -p. 335.) - -Je le hais parce qu'il m'a toujours prophtis du mal, et jamais du -bien. - -Hebers, le versificateur du _Dolopathos_, parlant du jeune Lucinien -expos par la reine aux sductions d'une troupe de demoiselles -charmantes, compare le pauvre garon un homme assailli de serpents. A -peine ce mot est-il crit, que le bon trouvre en prouve du remords, et -fait cette rflexion: - - Je cuit ke _je faz_ vilenie - Quant serpent apel damoiseles - Qui tant erent plesans et beles - C'om ne pot miex vaillans trover. - - (_Dolopathos_, p. 168.) - -Un peu auparavant, le pote avait montr la reine rassemblant les jeunes -filles les plus jolies de la ville, celles qui savaient le mieux chanter -et danser, et leur enjoignant de dployer tout leur art auprs de -Lucinien: - - Vestir les fait apertement, - Prie et commande doucement, - Et par amor et par _menaice_, - Que chascune son pooir _faice_. - - (_Ibid._, p. 166.) - -Cette reine est prise de son beau-fils; quand elle le voit, elle perd -la tte. Quand la reine voit sa _face_, elle ne sait que elle _fasse_: - - Quant la reine voit sa _faice_, - Dont ne set ele kele _faice_. - - (_Ibid._, p. 175.) - -_Aige_, _saige_, _usaige_, ne prennent un _i_ que pour claircir le son -de l'_a_; autrement les racines _tas_, _sapiens_, _usus_, n'autorisent -pas la prsence de cet _i_. - -Dans _plaine_, de _plana_; _bain_, de _balneum_; _vain_, de _vanus_, et -une foule d'autres, on ne tenait en parlant nul compte de l'_i_. Voyez -les composs, _planer_, _bagner_[43], _vanit_. Une preuve que -_plaindre_ sonnait _plandre_, comme _plangere_, c'est qu'on le trouve -crit _plendre_: Puis aprs devant plusurs se commence _plendre_ de -son mari et le mauldire. (_R. des sept Sages_, p. 109.) - - [43] Th. de Bze tmoigne que de son temps on le prononait ainsi. - (_De Franc. ling. recta pron._, p. 42.) - -AIMABLE, d'_amabilis_, garde sa vraie prononciation dans le nom de -baptme _Amable_ et dans _amabilit_. - -On crivait indiffremment _bairon_ ou _baron_: - - _Bairon_, fait il, or oiez mon avis. - - (_Grard de Viane_, v. 355.) - - Quant au moustier oyent les sains[44] soner, - La messe vont li _bairon_ escouter. - - (_Ibid._, v. 967.) - - [44] Les cloches. - -D'AQU, _Aqs_ ou _Aix_. - -Nous avons fait d'_Aquitania_, l'_Aquitaine_, mais on prononait sans -_i_ l'_Aquitane_, comme l'_Occitanie_. De _la Quitane_, ainsi divise -par erreur, on a dit _la Guiane_, qu'on crivit, conformment aux rgles -d'alors, _la Guienne_, et que nous prononons mal _Guiaine_. - -Pourquoi disons-nous _de la chair_, puisqu'il n'y a point d'_i_ dans -_carnem_? Nos pres crivaient _charn_, _carn_, _char_. - -SAINT tait prononc _sant_; d'o vient qu'on crit aujourd'hui -_Senlis_; c'est _saint Lis_: - - Bernart le conte de _Saint Lis_. - - (Benot de Sainte-More, v. 9284.) - - Tote la nuit chevauche a tire - Dreit a _Saint Lis_. - - (_Ibid._, 14065.) - -SENNETERRE est de mme _Saint-Nectaire_, _San-Nettaire_. - -AGU, AGUILLE, d'_acutus_. L'ne se plaint au cheval de ses travaux -excessifs: - - Et puis me ramaine batant - Et d'un _aguillon_ petillant... - - (_De l'Asne et don Cheval_.) - -Mnage discutait encore si l'on devait dire _agu_ ou _aigu_. - -Marot use des deux orthographes; il crit au hasard _ai_ ou _a_, et -pourtant il ne prononait sans doute que d'une seule manire. Dans le -dialogue de l'abb et d'Isabeau, l'abb tolre aux femmes de lire des -livres franais, mais il leur dfend le latin: - - Des livres je vous supporte, - Mais non latiner. - - ISABEAU. - - Voicy _raige_! - Pourquoy? - - L'ABB. - - Pourceque tel _langaige_ - Aux femmes n'est pas bien seant. - -Un peu plus loin, l'abb, apologiste de l'ignorance, dit: - - La frequentacion des livres - Pour vray engendre _frenasie_. - - ISABEAU. - - Voicy estrange _fantasie_! - -Lisez sans hsiter _rage_, _langage_, comme _frenasie_ et _fantasie_; le -verbe tait _fantasier_; l'adjectif, _fantasque_; la racine grecque, -_phantasia_. Dans tout cela il n'y a point d'_i_, du moins la seconde -syllabe. - -Pourquoi dit-on _je vais_ ou _je vas_? Ce verbe nous vient de _vado_. Je -_vas_ est l'ancienne prononciation; je _vais_ est une prononciation -rcente, suggre par l'orthographe. - -On affecte aujourd'hui de prononcer _Montaigne_; on devrait dire aussi -_Champaigne_. L'_i_ a t retranch du nom commun et conserv au nom -propre, et l'inconsquence de l'orthographe a entran celle de la -prononciation. Il faut prononcer, comme on a toujours fait, _Montagne_ -et _Champagne_ sans _i_, aussi bien que _Fontanes_. Pascal _crit -Montagne_. - - -E. - -L'_E_ avait naturellement le son muet qu'il garde dans l'article _le_; -mais _e_ suivi d'une autre voyelle, recevait de droit l'accent aigu. - -L'_e_, parmi toutes les voyelles, est la plus susceptible d'tre -modifie. On la combinait avec l'_i_ de deux faons, _ie_ ou _ei_. _Ie_ -reprsentait le son de notre __ ferm; _ei_, celui de l'_e_ ouvert, -__. Il ne faut pas s'arrter ce qu'on les a quelquefois confondus et -employs l'un pour l'autre: aujourd'hui mme l'_e_ final de _vrit_ est -une autre lettre Rouen qu' Paris. - -_Ier_ la fin des substantifs et des infinitifs: _Sanglier_, -_destrier_, _mestier_, _couchier_, _rochier_, sonnaient _sangl_, -_dtr_, _mt_, _couch_, _roch_. - -On rencontre trs-souvent ces finales crites sans _i_: - - S'il pert l'osbert et le _destrer_... - - (Benot de Sainte-More.) - - Queu part alout le chevalier? - E portout il un _esprever_?... - - (_Ibid._, t. II, p. 456.) - - De vasselage fut asez _chevaler_. - - (_Roland_, st. 3.) - - Sire Rolant, e vus, sire _Oliver_. - - (_Roland_, st. 130.) - - Pur Deu vos pri ne vos contraliez; - Ja li corner ne nos aureit _mester_. - -_Ne nous aurait mestier_, ne nous servirait de rien. - -Nous avons gard l'ancienne orthographe de _bachelier_, _chevalier_, -_sanglier_, _destrier_, _etc._, en y appliquant la prononciation -moderne; et nous avons rform sur l'ancienne prononciation -l'orthographe de _rocher_, _coucher_, _verger_, etc. _Sanglier_, -_bouclier_, sont aujourd'hui de trois syllabes, aussi bien que -_destrier_; et quand on les rencontre dissyllabes dans Corneille et les -autres, on accuse ces vieux potes d'avoir eu l'oreille dure! - - * * * * * - -Dans le corps des mots, _ie_ ne faisait qu'un __ plus ouvert. Saint -_Pierre_ a t pour tout le moyen ge _saint Pre_, l'abbaye de -_Saint-Pre_, de Chartres. Le chevalier la robe vermeille s'informe -son rveil des prsents que lui avait montrs sa femme: - - Et disiez que tout estoit mien. - C'est present de par vostre frere. - --Sire, fait elle, par saint _Pere_, - Il a bien deux mois et demi - Ou plus que mon frere ne vi. - - (Barbazan, II, p. 180.) - -De l les diminutifs sans _i_ dans la premire syllabe, _Perrot_, -_Perrin_, _Perrinet_, _Perrette_. Un _chien_ tait un _chen_: - - Li pastoraus le _chen_ menace... - De grans _perres_ lance al mastin. - - (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. 455.) - - Vos li durrez urs e leuns e _chens_. - - (_Chanson de Roland_, st. 3.) - -Vous lui donnerez ( Charlemagne) ours et lions et chiens. - -L'archevque Turpin voyant la perte des Franais assure, dit Roland -et Olivier: Nous serons vengs si vous sonnez du cor: nos Franais -reviendront; ils nous trouveront morts et mis en morceaux; ils nous -emporteront en des cercueils sur des sommiers: ils nous enfouiront dans -les _atres_ (_in atriis_) des moutiers; ni loup, ni porc, ni chien, ne -toucheront nos cadavres: - - Nostre Franceis i descendrunt a pied; - Truverunt nos e morz e destranchez; - Leverunt nos en bieres sur _sumers_; - Enfuerunt en aitres de _musters_; - N'en mangeront ne lu, ne por, ne _chen_. - - (St. 130.) - -D'ailleurs, le diminutif _chenet_ atteste encore l'ancienne -prononciation. _Chen_ pour _chien_ explique la prononciation populaire -_men_ et _ben_, pour _mien_ et _bien_. _Matire_ sonnait _matre_; de l -vient que le peuple et ceux qui parlent mal disent, avec une certaine -raison, des _matraux_. - -D'o pourrait venir un _i_ _brief_ (_brevis_);--_chier_, -(_carus_);--_grief_ (_gravis_)? - -On prononait _br_, d'o _abrviateur_, _abrg_;--_ch_, d'o -_chrir_;--_gr_, d'o _grever_, etc., etc. - -L'imparfait de l'auxiliaire _tre_ se rencontre crit avec deux -orthographes; j'_iers_, tu _ieres_, il _iert_; et j'_ere_, tu _eres_, il -_ert_. Vous sentez bien qu'on prononait d'une seule faon, de celle qui -se rapproche le plus du latin _eram_, _eras_, _erat_, sans l'_i_, qui -venait l uniquement pour aiguiser le son de l'_e_ muet. - -HIER, de _heri_, se prononait _her_. Tout le XVIe sicle a dit et crit -_hersoir_ pour _hier soir_. - -PIECE, _pce_, comme en italien _pezzo_.--_Dpecer_. - -PIED de _pes_, _p_, d'o _pdestre_: - - Les _pez_ baisent a ambedous. - - (Benot de Sainte-More, v. 315.) - - E la se trenchent _pez_ e bras. - - (_Ibid._, v. 3639.) - -On notait par _ie_ la terminaison des adjectifs et participes en __: - ---Lors se tint moult _a engignie_ cil qui fu _trebuchiez_ en la mer. -(_Roman des sept Sages_, p. 102.) - -Il se tint _ engin_, c'est--dire, se reconnut tromp. - -Le premier novembre, saint Jean convoque tous les saints la cour de -paradis. Il voit arriver tous les martyrs - - Qui pour Dieu furent _traveillie_ (travaills). - Saint Symons lor dist de cuer _lie_. - - (_La court de Paradis_.) - -De coeur _l_, joyeux (_lto corde_). - - Or sont trestout _apareillie_, - Cil Angelot et baut et _lie_. - - (_Ibid._) - -_Appareills_, _ls_, prts et joyeux. - - Hoi furent il trop _esveillie_ - Qu'il m'ont trahi et _engignie_. - - (_De Constant Duhamel_, v. 610.) - -_veills_, _engin_. - -Les mots _cong_, _pch_, dans S. Bernard et les _Rois_, ont jusqu' -trois orthographes: _congie_, _pechie_;--_congiet_, -_pechiet_;--_conget_, _pechet_. C'est toujours _cong_, _pch_. La -dernire notation prouve que l'_i_ tait muet. - -PITIE se prononait _pit_, d'o _piteable_, aujourd'hui -_pitoyable_;--_piteux_, et non _pitieux_;--_apiter_, et non _apitoyer_: - - H Dieu! pourquoi n'a Charles par devers moi _pit_? - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 835.) - - Car il chantoit de Nostre Dame - Si doucement, n'est hom ne fame - Cui tout li cuers n'en _apitast_. - - (_Miracles de la Vierge_, liv. II.) - -Renaud de Montauban, pour expier ses pchs, fait voeu d'aller outre -mer: - - Telle est ma voulent, - Et s'en la paine muers, Dieu ait de moi _pit_. - - (_Ibid._, 863.) - -AMISTIE sonnait pareillement _amit_, et non _amiti_: - - Je n'ai el mont, sire, plus d'_amist_. - Li rois l'o, s'a un sospir get. - - (_Aubri li Borguinon_, v. 135.) - - Naymon, dist ele, je vos doing m'_amist_; - Pren cet anel de fin or esmer. - - (_Agolant_, v. 1316.) - -Ce ne sont pas l des accidents dus au besoin de la rime; dans ces trois -pomes et dans plusieurs autres, il est rare de rencontrer jamais -autrement qu'_amist_, _pit_. Le scribe avait apparemment adopt cette -forme, qui lui paraissait plus rapproche de la prononciation; et cette -circonstance indique une transcription relativement rcente, puisqu' -cette poque on abandonnait dj la notation _ie_ pour y substituer -l'_e_ simple. Quelques pas de plus, et l'on jettera sur cet _e_ l'accent -aigu, __; et la forme primitive aura pour jamais disparu, sera si -compltement oublie, que si quelqu'un tente d'en rveiller le souvenir, -cette ide passera pour une chimre philologique. - -Ainsi vous voyez qu'une seule classe de substantifs dans la langue -ancienne, les substantifs en _ie_ (__) en a fourni deux la langue -moderne: les substantifs en __ et ceux en _i_. En change d'un accent -aigu, _congie_, _pechie_ ont cd leur _i_, et l'on a oubli de -reprendre cet _i_ _piti_, _amiti_. Les premiers ont revtu -l'orthographe moderne pour garder la prononciation ancienne; les -seconds, en cumulant les deux orthographes, y ont gagn une -prononciation nouvelle. - -Passons la seconde manire de modifier l'_e_ par l'apposition de -l'_i_, en cette sorte, _ei-_. Nous l'avons conserve dans _treize_, -_seize_. - -On terminait aussi par cet _ei_ les adjectifs, les participes passs, -comme _rachatei_, _suplantei_; et les substantifs fminins, comme -_virginitei_, _nativitei_, _veritei_, _santei_, etc. - -Fallot dit que c'est une forme normande. Il est vrai que Wace et Marie -de France l'emploient constamment, et que les Normands prononcent encore -ces finales trs-ouvertes: _vritai_, _virginitai_, _achetai_. Cependant -c'est aussi l'orthographe habituelle du _livre des Rois_ et des sermons -de Saint Bernard, que Fallot classe, au moins le saint Bernard, parmi -les textes bourguignons les plus purs: - ---Chier _freire_, il vient del cuer de Deu lo _Peire_ el ventre de la -Virgine sa meire... (_S. Bernard_, p. 525.)--Ses orgoyl ne rezoit nul -_remeide_ de penitence. (P. 524.)--Ancor devoit estre _rachateiz_... Por -ceu ke li malices d'altrui l'avoit _supplanteit_... Mais veigne la -_veriteiz_, et cele me deliverrat. (_S. Bernard_, p. 524.) - -Le cordelier frre Denise dit la jeune pnitente qu'il veut rendre -cordelier aussi, en la faisant passer pour homme: - - Se de voir poole savoir - Qu'en nostre ordre entrer vousissiez, - Et que sans _fauceir_ peussiez - _Gardeir_ vostre _virginitei_, - Sachiez de fine _veritei_ - Qu'en nostre bienfait vous mettroie. - - (_De frre Denise_, Barb., I, 125.) - -Si je pouvais savoir de vrai que vous voulussiez entrer dans notre -ordre et garder votre virginit sans la fausser, sachez que -vritablement je vous mettrais de notre bienfait. - - -O. - -Le son naturel de l'_o_ est celui que nous figurons _au_. On -l'claircissait par l'addition de l'_i_, et les traces de ce procd -subsistent encore; car pourquoi crivons-nous avec un _i_, _oignon_, -_empoigner_, lorsque nous prononons sans _i_, _ognon_, _empogner_? -L'Acadmie crit _cogner_ et _cogne_ avec raison, puisqu'il n'y a pas -plus d'_i_ dans _cuneus_ que dans _pugnus_; mais le temps n'est pas loin -de nous o elle crivait _coigner_ et _coigne_. - -Saint Bernard ne dit jamais que _glore_ et _victore_: _Glore_ soit a -Dieu ens haltismes. (P. 543.)--Beneoit soit li nons de sa _glore_ ki -sainz est. (P. 542.) - -GRINGORE est la prononciation de _Gringoire_. Sur le premier feuillet du -manuscrit des _Moralits sur Job_, une main inconnue a mis, en criture -du XVe sicle:--Job en franoys et le dialogue _saint Gregore_ en -franois. ANTOINE tait prononc _Antone_, _Bueves d'Antone_: - - Vers Viane est Oliviers retourn, - Quant ot _Antone_ ocis et afol. - - (_Grard de Viane_, v. 552, Bekker.) - -La racine de _remmorer_ est _mmore_, et non pas _mmoire_: - -BOIS rime parfaitement avec _dos_: - - Ainsi fuioie parmi les _bois_ - Ausi com s'il me fust au _dos_. - - (_Dolopathos_, p. 251.) - -On le trouve crit _bos_ aussi souvent au moins que _bois_: - - Et l'endemain revois au _bos_; - Si me recarche l'en le _dos_. - - (_De l'Asne et du Cheval._) - -Le nom de la ville de _Beaugency_ est mal orthographi par suite de la -prononciation; c'est _Bois-Gency_. Jusqu'au XVIIIe sicle on ne l'a pas -figur autrement. - -Les diminutifs _bosquet_ ou _boquet_, _bocage_, _boquillon_, ne laissent -aucun doute. - -D'_historia_ on fit ESTOIRE, qu'on prononait _tore_: - ---Per Diu, souvieigne vous des preudomes anciens qui devant nous ont -est, et qui encore sont ramenteu es livres des _estores_. -(_Villehard._, p. 180.) - -D'_estore_ se forma le verbe _estorer_, plus tard _historier_, qui se -dit encore familirement dans le sens de _garnir_, _arranger avec soin_. -La _Bible historiaus_ est une Bible orne de nombreuses enluminures. - -La plupart des contrats de mariage passs sous l'empire de la coutume de -Picardie, rservent la femme, en cas de dcs du mari, avant tout, _sa -chambre tore_,--sa chambre garnie[45]. - - [45] Le _Dictionnaire de Trvoux_ ne donne pas le verbe _estorer_; - mais, interprtant mal quelques phrases de Villehardouin, il donne - _estoire_ et _estore_ (une _estore_), qu'il traduit par _navis_, - _classis_, _exercitus navalis_. C'est une grave erreur.--Le roi - d'Angleterre avait fait appareiller _une grant estore de nef_. - (_Chr. de Flandres._) Une _grande histoire_ de vaisseaux.--Comment - ils puissent avoir navire et _estoire_. (Villehardouin.) C'est - navire et le reste de l'quipement, et _toute l'histoire_. Selon - Trvoux, qui cite cette phrase, ce serait _navire et navire_.--Mult - fut belle cette _estoire_, et riche. (Villehardouin.) Tout cet - appareil fut trs-beau, toute cette _histoire_ fut trs-riche. - - Trvoux conclut en drivant _estoire_ de _stolus_, _stolium_, et du - grec _stello_, _j'envoie_. C'est quelquefois un malheur d'tre si - savant. - - Le _Dictionnaire de Napolon Landais_ fait ce petit article: - - ESTORE, subst. fm. (_cetore_), flotte, arme navale.--Inusit. - - Le _Complment du Dictionnaire de l'Acadmie_ dit: - - ESTORER, _crer_, _fonder_, _restaurer_;--en quoi il se trompe. - Mais il ajoute: _meubler_, _fournir_, _garnir_;--en quoi il a - raison. - - L'Acadmie garde un auguste silence. - - Il tait bien simple de mettre en quatre mots: - - ESTOIRE, _histoire_; ESTORER, _historier_. - -Au livre IV, chapitre XIII de _Pantagruel_, se trouve le rcit de la -belle diablerie que fit Villon pour se venger du pauvre frre Tappecoue, -sacristain des cordeliers de Saint-Maixent: - ---Ses dyables... tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de -fuses; aultres portoient longs tisons alumez, sur lesquels chascun -carrefour jectoient pleines poignes de _parasine_. - -_Parasine_, c'est ainsi que portent toutes les ditions, se copiant -l'une l'autre. Il est clair que la premire qui le donne a pris un _o_ -pour un _a_, et qu'il faut lire _porasine_, c'est--dire, -_poix-raisine_, l'_i_ de la diphthongue muet dans les deux mots. - -Nous prononons sans _i_ _grogner_, et avec un _i_ _loigner_, -_tmoigner_. Le XVIIe sicle figurait l'_i_ dans tous les trois, et ne -le prononait dans aucun. C'est conformment la prononciation que -Sarrasin met sans _i_: - - Puisque Voiture s'_logne_, - Je m'en vais dans la _Pologne_. - -Le cardinal Duperron crit _cigoigne_ et _loigne_. Soyez sr qu'on n'a -jamais prononc autrement que _cigogne_ (_ciconia_): - - L, l'orgueilleux sapin qui sert la _cigoigne_ - De sejour lev pour voisiner les cieux, - Roi des vastes forests, jusqu'aux astres _loigne_ - Sur tous les autres bois son chef ambitieux. - -Mnage prescrit de dire _cigogne_ sans _i_; mais il dclare que -_tmogner_, _logner_, _rognons_, c'est mal parl: il veut qu'on dise -_tmoigner_, _loigner_, _roignons_. Tout cela n'est que caprice et -inconsquence. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le moyen ge -prononait _tmon_, _beson_, pour _tmoin_, _besoin_. Dieu, s'crie -Roland dans le _roman de Roncevaux_, Dieu - - Qui en la virge preis anuncion, - Saint Daniel delivras dou lyon, - Et saint Jonas dou ventre dou poisson... - Sainte Suzanne garis dou faux _tesmoing_ (sic), - Et a Marie feis tu le pardon... - Vengier me lais dou comte Ganelon. - - (_Introd. la chans. de Roland_, p. XX.) - -L'auteur des _Quatre fils Aymon_ fait rimer _compagnon_ et _besoin_. -C'est dans la conclusion de son pome; on y voit un rapprochement -d'ides assez mal difiant: - - Or, prions tous a Dieu par grant devotion - Qu'il nous otroit sa gloire par son saintisme non, - A celui qui l'_a_[46] escrit veuille doner en don - Or et argent assez, car _il en aroit bon beson_ (sic) - Pour donner aux fillettes et maint bon compagnon; - Car c'est tout ce qu'il aime: que vous celeroit on? - - (_Introd. du Fierabras_, Bekker, p. XII.) - - [46] _a_ lid. - -Il est tout naturel que _beson_ ait produit _besogner_. - -Du latin _ungere_, _ondre_, que nous crivons et prononons avec un _i_, -_oindre_. - -Le _Bestiaire_ raconte comment de la peau du crocodile on faisait un -_onguent_ dont usaient les vieilles femmes pour effacer leurs rides: - - De sa couane seulement - Soloit on faire un _ongement_. - Les vielles femmes s'an _ognoient_; - Par tel _ongement_ s'estendoient - Les fronces dou vis et dou front. - - (_Du Cange_, au mot FRONSSATUS.) - -La _chanson de Roland_ et les pomes du XIIe sicle ne disent pas _le -poing_, mais _le pong_: le _punt_ d'une pe, d'o venait l'orthographe -_empongner_: - - L'espe jurent et le _pont_ - Cil qui dedenz la vile sunt, - Que ja la vile n'iert rendue. - - (Benot de Sainte-More, v. 29487.) - -Ils jurent par la lame et la poigne de l'pe que la ville ne sera pas -rendue. - - Al _pont_ de fin or entailli. - - (_Ibid._, v. 16413.) - -... A la poigne d'or fin cisel. - -Il est certain que l'on prononait encore au commencement du XVIe sicle -_le pong_, si l'on crivait _le poing_. Dans _la bataille de Marignan_, -mise en musique, en 1515, par Clment Jennequin: - - Aventuriers, bons compagnons, - Ensemble croisez vos tromblons. - Nobles, sautez dans les arons, - Frappez dedans la lance au _poing_, - La lance au poing hardis et prompts. - -On voit combien Voltaire se trompe lorsqu'il accuse notre vieille langue -de barbarie prcisment au sujet de ces affreux sons en _oin_:--Le plus -insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos -terminaisons en _oin_... Il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands -charmes pour se faire pardonner ces sons qui tiennent moins de l'homme -que de la plus dgotante espce des animaux. - -(_Dict. phil._, art. FRANCE.) - -Cet _oin_, qui rvolte si juste titre l'oreille de Voltaire, est -indubitablement d'invention moderne; les Welches et les Gaulois ne le -connaissaient pas: c'est ce qu'on appelle un progrs. - - * * * * * - -L'_o_ suivi immdiatement d'une seconde voyelle sonnait _ou_. C'est -encore en anglais la valeur de deux _o_ conscutifs: _boots_. Moniot, -contemporain de Louis IX: - - Gardez vous de Fortune, seigneur, je le vous _loe_[47]. - Quant Fortune a fait homme haut chanter comme _aloe_[48], - Et il cuide miex estre assis dessus la _roe_, - Lors retorne Fortune, si le gete en la _boe_. - - (_Le Dit de Fortune._) - - [47] Je vous le conseille. - - [48] Nous n'avons plus que le diminutif _alouette_. - -Teles furent ces _roes_ cume les _roes_ de curres. - -(_Rois_, p. 255.) - ---Il se misent au fuir sans plus attendre, et s'esparsent, li uns cha -et li autres la, ausi come les _aloes_ font por les espreviers. -(_Villehardouin_, p. 182.) - -Par cette rgle, _pote_, _posie_ ont d sonner _poute_, _pousie_. -C'est effectivement comme on les prononait au XVIe sicle, Marguerite -de Navarre crit toujours pote avec un _u_. Dans une lettre M. de -Montmorency pour lui recommander Marot: - ---Il me semble que Nostre Seigneur faict tant de grces au roy et ses -serviteurs, que jamais ne feut plus besoin de favoriser aux _pouhetes_ -que maintenant[49]. (_Lettres indites_, I, p. 304.) - - [49] Remarquez en passant ce latinisme, _favoriser aux potes_. On - disait de mme _prier Dieu_... _supplier Dieu_... _Je luy - supplie_. - -Le nom de M. de Rohan, dans ces lettres, est toujours figur _Rouhan_. -Les anciens traits avertissaient encore de cette prononciation, et -recommandaient aussi de dire _poutes_ et _pousie_. - -Nous n'avons pas conserv l'_u_ dans _pote_, mais nous le faisons -toujours entendre dans _moelle_; nous l'crivons et le prononons dans -_loue_, _boue_, _roue_, et nous le prononons sans l'crire dans _roi_, -_bois_, _loin_, _foin_, _coin_. C'est la confusion des systmes. - -La famille _de Cro_ s'appelle de _Crou_; les _de Moy_ sont _de Mouhy_. -_Hlose_ crivait son nom _Heloys_; c'tait _Hlouis_ devant une -consonne; devant une voyelle, _Hlouise_ au corps gent. C'est le mme -nom que _Louise_. - -Ce nom de Louise me rappelle une historiette de Racan. Elle nous apprend -qui a port le dernier coup la rgle du moyen ge, qu'une tradition -incomprise faisait encore observer au commencement du XVIIe sicle. - -Un jour, dit Racan, Henri IV, qui traitait Malherbe avec une grande -bienveillance, lui montra une lettre crite par le Dauphin, qui fut -depuis Louis XIII. C'est bien, dit Malherbe; mais monseigneur le Dauphin -ne s'appelle-t-il pas Louis?--Assurment, dit Henri IV.--Pourquoi donc -le fait-on signer _Loys_? La censure de celui qu'on appelait le vieux -tyran des syllabes parut juste; la signature du Dauphin fut rforme, et -c'est depuis ce temps que les princes du nom de _Loys_ signent, avec un -_u_, _Louis_. - -Henri IV s'est trop ht de dfrer l'observation de Malherbe; car -cette observation, spcieuse pour un ignorant, est radicalement fausse. -Malherbe aurait pu exiger aussi, pour tre consquent, qu'on crivt _de -louin_, du _fouin_, la rivire de _Louing_, _trouois_, _mouoi_, _le -rouoi_, _la louoi_, _rouayal_, etc., etc.; car c'est ainsi qu'on -prononce, et non pas _la lo_, _le ro_, _tro_. - -L'autorit de Malherbe n'a donc servi en cette occasion qu' introduire -une inconsquence. - - -U. - -L'_u_, dit M. Ampre, avait au moyen ge le son peu mlodieux qu'il a -de nos jours; sans cela, on n'aurait pas eu besoin d'imaginer la -diphthongue pour remplacer l'_u_ latin dans _ubi_, _o_, et dans -_multum_, _moult_. (_Hist. de la Litt. fr. au moyen ge_, p. 305.) - -Je prendrai la libert de contredire ici M. Ampre. La premire valeur -de cette lettre _u_ fut le son _ou_, comme en latin. - -La diphthongue _ou_ fut si peu invente pour rduire l'_u_ de _ubi_ ou -de _multum_, que, dans les plus anciens textes, on trouve partout _u_ -pour _o_ (_ubi_), et pour _ou_ marquant l'alternative. _Moult_ s'est -crit d'abord _mult_, _multeplier_, qui sonnaient _mou_, _mouteplier_. -_Amur_, _securs_, n'ont jamais t l'oreille qu'_amour_, _secours_. Le -plus ancien monument de la langue franaise, la version du _livre des -Rois_, en fournit la preuve chaque ligne: - ---Respundirent ces de Jabes: _Dune nus_ respit set _jurs_; _manderum_ -nostre estre a _tuz_ ces de Israel. Si _poum_ aveir _rescusse_, nus -l'_atenderum_; si _nun_, _nus nus rendrum_. (P. 36.) - -Prononcez:--Rpondirent ceux de Jabs: Doune nous rpit sept jours; -(nous) manderouns notre tre (notre position) tous ceux d'Isral. Si -(nous) pou(_v_)ouns aver rcousse, nous l'atenderouns; si noun, nous -nous rendrouns. - ---Li message vindrent en Gabaath, _u_ li reis Saul maneit. (_Ibid._, -36.) - -Les messagers vinrent en Gabaath, o demeurait le roi Sal. - -On pourrait affirmer que la notation actuelle _ou_ fut aussi introduite -de trs-bonne heure, si les manuscrits de Villehardouin taient du XIIe -sicle, car on y lit dj _moult_; mais la copie en est plus rcente. - -Comme il arrive toujours en pareil cas, les deux notations subsistrent -quelque temps l'une ct de l'autre. Dans Benot de Sainte-More, -compatriote et contemporain de Wace (1160), on lit: - - A Beauvais _rout_ un _cutelier_, - Prisiez, sages de son mester; - Cil apareilla deus _couteaux_. - - (_Chron. des ducs de Normandie_, II, 519.) - -Si, comme le veut M. Ampre, l'_u_ avait eu ds l'origine le mme son -qu'aujourd'hui, cette notation _un_ n'et jamais pu sonner _on_: - - Alez, vous pri, au rei _Othon_; - Si li dites _cum_ je l'_semun_... - - (Benot de Sainte-More, II, p. 97.) - -Comme je le semonds. - - Assez esteit la _cupe_ meindre. - - (Benot, II, p. 522.) - -La _cupe_ se prononait la _coupe_, du latin _culpa_. - -On crivait aussi _coulpe_, en rapprochant l'orthographe de l'tymologie -et de la prononciation. - -Je suis donc d'un avis directement oppos celui de M. Ampre: il croit -que _u_ fut le son primitif, et qu'il fallut se mettre en peine de -chercher une notation pour marquer le son _ou_. Je suis persuad que le -son primitif de l'_u_ fut _ou_, et qu'il fallut au contraire trouver une -combinaison orthographique pour affaiblir ce son, et le rduire l'_u_ -actuel. - - * * * * * - -Le moyen qu'on y employa fut celui qu'on avait dj appliqu aux -voyelles _a_, _e_, _o_; on se servit de l'_i_, mis, comme pour l'_e_, -tantt la premire place, tantt la seconde. - -Je vois qu'au XIIe sicle, la terminaison du participe pass en _u_, -celle du prtrit de certains verbes, comme _il but_, _il fut_, -s'crivait par _ui_: - ---Saint-Johan _buit_ aussi lo boyvre de salveteit. (_Saint Bernard_, -p. 548.) - ---Mais por mi _at perduit_ une grant partie d'engeles et toz les -homes. (_Ibid._, 524.) - ---Abraham _engenruit_ (_engenrut_, _engendra_) Isaac; Isaac, Jacob. -(528.) - ---Ou est le tant poc de farine dont li prophetes fu _sostenuiz_? -(572.) - -O est ce peu de farine dont le prophte fut soutenu? - ---Nostres sires fu _semonuiz_ as noces. (_Saint Bernard_, p. 553.) - -_Semonus_, _invit_, de _semondre_. - ---Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ par aventure. -(_Ibid._, 552.) - -Le prtrit _je fus_, _tu fus_, _il fut_, reprsente _fui_, _fuisti_, -_fuit_. Quelquefois les copistes franais crivent encore l'_i_: ceux-l -taient les doctes en tymologie. _Je suis_, de _sum_, a probablement -sonn _je sus_, comme prononcent encore les paysans picards. _Je suis_, -en faisant sentir l'_i_, est moderne. - -Le _livre des Rois_ crit indistinctement _les Ju_ ou _les Jui_. Ce sont -les _Juifs_. - -CUIRE, dans le _Dolopathos_, est crit tantt _cuire_, tantt _cure_: -J'exhortai la dame mettre cuire ce cadavre et me donner son fils, -qu'il ne mourt: - - Ke maintenant le mesist _cure_, - E por ceu ke ses fiz ne _mure_, - Le me donast. - - (_Dolopathos_, p. 255.) - -CUITE y rime _lutte_: - - Quant la char del larron fut _cuite_, - Lai poissiez veoir grant _lucte_. - - (_Ibid._, p. 257.) - -Nous disons _lutin_, et le diminutif, comme peu usit, est demeur crit -_luiton_: _Notre ami, monsieur le luiton_, dans la Fontaine, c'est -_monsieur le lutton_. - -On trouve _je me dolui_ pour _je me dolus_, du verbe _se douloir_; -_estuide_ pour _tude_, de _studium_, etc. - - Par mechief _recui_ en la bouche - Un poi de noif qui fu tant douce, - Que ce bel enfant en _concui_, - D'un seul petit que je _recui_. - - (_L'Enfant qui fu remis au soleil._) - -Par malheur, je reus dans la bouche un peu de neige, dont je conus ce -bel enfant, pour un seul petit flocon que j'en reus. - -HUIS, PERTUIS, sonnaient _hus_, _pertus_. On ne voit point d'_i_ dans la -premire syllabe d'_uscio_, ni dans _pertusum_: - - Si li prestres fu eschaufez, - Li provos fu autant ou _plus_, - Quant il la vit par le _pertuis_ - Demener si vilainement. - - (_De Constant Duhamel._) - -Le nom propre _Perthus_ atteste cette prononciation. - - * * * * * - -Mais il arriva par la suite que l'_i_ disputa la prdominance, et finit -par l'emporter sur l'_u_; si bien qu'il l'effaa, et ressortit seul de -cette notation _ui_. - -_Ki_, _kider_, _kidan_, _kisine_, _keux_, furent trs-bien figurs -_qui_, _cuider_ ou _quider_, _quidam_, _quisine_ ou _cuisine_, -_queux_..., etc. - -_Et puis_, _puisque_, se prononcrent _et pis_, _pisque_. - -De ce conflit rsulta la double forme _il vcut_, _il vquit_. - -On s'avisa alors d'une autre combinaison pour briser le son de l'_u_: on -abandonna l'_i_, et la fonction qu'il ne remplissait plus fut donne -l'_e_; seulement il fallut mettre cet _e_ avant l'_u_, _eu_, parce que -l'autre disposition _ue_ tait dj consacre un autre emploi. _U_ fut -donc not par _eu_; mais ce fut une invention tardive, et qui ne me -parat pas remonter plus haut que le XVIe sicle. - -A cette poque, _eu_ sonnait _u_. Tout ce qui parle bien en France, dit -Thodore de Bze, prononce _hreux_. (_De Fr. ling. rect. pr._, p. 60); -_meur_, _blesseure_, _heurler_, sonnaient _mr_, _blessure_, _hurler_. -De l date le resserrement de toute une classe de participes passs. On -les crivait jadis par _eu_, avec dirse; la nouvelle convention -orthographique leur enleva une syllabe. On continuait crire _sceu_, -_veu_, _receu_, _conneu_, et l'on prononait _su_, _vu_, _reu_, -_connu_, du moins Paris; car Chartres, Orlans et en Normandie, on -continuait dire _v-u_, _rec-u_, _conn-u_.--_Vitios_, dit Thodore -de Bze, qui ne souponne pas que c'tait _archac_. - -De _jejunium_, _j-une_, avec dirse, puis _june_, _juner_: - - Sire, dit el, je suis venue - Anguilles cuire a mon seignor. - Nous avons _jun_ tote jor. - - (_Des trois Dames qui troverent un anel_, v. 146.) - -Il n'y a plus aujourd'hui que les Gascons qui prononcent _hreux_, mais -tout le monde continue prononcer _gageure_ par un _u_. Le peuple -prononce encore par _u_ simple les noms propres _Eugne_, _Eustache_. -Les Picards prononcent toujours par _u_ les finales crites _eu_. Aprs -ce qui vient d'tre expos sur ces deux notations _ui_ et _eu_, on -comprendra que des potes, plus soigneux d'tre exacts l'oreille qu' -la vue, aient fait rimer _lieu_ et _nului_. - -Aloul parcourt sa maison, cherchant s'il n'y a pas quelque amant cach, - qui sa femme ait donn rendez-vous: - - Ca et la vait par son manoir - Savoir s'il y avoit _nului_ - A cui sa femme eust mis _lieu_. - - (Le _Fabel d'Aloul_.) - -Prononcez _nulu_ et _liu_. - - - II. - -NOTATIONS DIVERSES DU SON _EU_. - -On ne rptera pas ici ce qui a t dit, page 54, sur _el_ exprimant le -son _eu_. - -Nos pres reconnurent ds l'origine que le son _eu_ n'est qu'un -affaiblissement du son plein de l'_u_ (_ou_). Pour amoindrir ce son, ils -attachrent l'_u_ un _e_, en cette manire, _ue_. - ---_Quel_ chose est li homes ke tu l'magnefies, ou por koi mes tu ton -_cuer_ a luy? (_Saint Bernard_, p. 526.)--_Queu_ chose est l'homme que -tu le magnifies, ou pourquoi mets-tu en lui ton coeur?--Il les _cuers_ -daignet enlumineir par sa niant visible poixance. (_Ibid._, 528.)--Il -daigne illuminer les coeurs par son invisible puissance. - -BUES, CUE;--_boeuf_, _queue_. - -L'archevque Turpin montait un cheval qui avait la queue blanche et la -crinire jaune: - - Blanche la _cue_ et la crignete jalne. - - (_Chans. de Roland_, st. 113.) - -Le IIIe livre des _Rois_, chapitre VII, dit que l'on voyait dans le -temple de Salomon douze boeufs, dont les queues taient tournes toutes -ensemble: - ---... Duzes _bues_... e les _cues_ tutes ensemble une part turnerent. -(P. 524.) - -Le hros _Bueves d'Antone_ est _Beuve d'Antone_. - -SUER, DUEL, que Fallot discute gravement comme des formes de dialectes, -sont tout simplement _soeur_ et _deuil_, et dans le langage ne se -confondaient pas plus qu'aujourd'hui avec l'infinitif _suer_ (_sudare_) -et _duel_ (_duellum_.) - -IL PEUT s'crivait _il puet_;--_il esteut_, il prend fantaisie, il -convient, _il estuet_;--_Eudes_, nom propre, _Uede_ ou _Huedes_, etc. - - * * * * * - -On rencontre trs-frquemment aussi une notation du son _eu_ qui parat -emprunte aux Allemands; c'est par _o e_ spars, ou runis comme dans -le nom de _Goethe_. - -EUDES, dans _Auberi le Bourguignon_, est crit partout _Hoedes_: - - _Hoedes_ ot non, de Laingres fu saisiz. - _Hoedes_ de Laingres... - - (_Intr. du Roland_, p. 36, 37.) - -Le _livre des Mtiers_, chapitre XI, prescrit aux armuriers d'employer -de la toile _noeve_, et de garnir intrieurement les jambires -d'_escroes_. En Picardie, on appelle encore des chaussons en lisires de -drap _des creux_. - -JOENE, JOENESSE, c'est _jeune_, _jeunesse_. Le bourgeois dont il est -parl dans le fabliau d'_Aubere_ tait riche: - - Et si avoit un moult beau fil - Qui maint denier mist essil[50], - Tant comme il fut en sa _joenesse_. - - (D'_Aubere la vielle maquerelle_.) - - [50] _Mit exil_, c'est--dire, _dpensa_. - -Le clerc du fabliau de _Gombers_ cherche ttons le lit de la fille de -son hte; et l'ayant trouv, - - Lez li se couche, les dras _oevre_. - Qui est ce, Diex, qui me _descuevre_? - Fait ele quant ele le sent. - -Ce passage atteste que les deux formes de notation _u_, _oe_, ont t -contemporaines. - -En voici une autre preuve tire de Rutebeuf, qui florissait sous saint -Louis. - -Le pote s'lve contre la perversit du sicle, contre les envieux et -les mdisants hypocrites. Personne, dit-il, ne leur chappe! - - Ja n'iert tant biaux ne gracieux: - Se dix en sont chiez lui assis, - Des mesdisans i aura six, - Et d'envieus i aura _nuef_. - Par derrier nel prisent un _oes_, - Et par devant li font il feste! - Chascun l'encline de la teste. - - (_Le testament de l'Asne._) - -Prononcez _neu_, un _eu_. - -Nous crivons encore sans _u_ _oeil_ et _oeillet_. _Coeur_, _soeur_, -_oeuvre_, prsentent la fusion des deux mthodes. - - - III. - -ACCENTS VICIEUX CHEZ LES MODERNES. - -Le systme que nous venons d'exposer, par lequel on notait l'accent -l'intrieur du mot, tantt au moyen des consonnes, tantt au moyen des -voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de prcision et de -dlicatesse que n'ont pas nos accents modernes. Nous n'avons aujourd'hui -qu'un seul __ ferm; nos pres en connaissaient trois ou quatre -nuances: _veritet_; _pitie_; _maufez_; _rocher_; _espee_. Voyez que de -manires d'indiquer l'accent aigu! Est-il probable que cet accent, sous -ces formes diverses, ft partout absolument le mme? - -En outre, un accent est bien vite omis ou ajout hors de propos. Il -s'absente ou se fixe; l'habitude se prend, et voil un mot dfigur. -C'est ainsi que l'Acadmie crit _dornavant_, qui est pour -_d'ore-en-avant_, comme si les racines taient _dor-navant_. - -Que le premier venu prononce _dbonnaire_ avec un accent aigu, on n'y -prend pas garde; il ne fait pas autorit. Mais on s'afflige de voir -l'Acadmie consacrer cette faute, et crire _dbonnaire_, comme si elle -ignorait le vrai sens et l'tymologie de ce mot. C'est une mtaphore -emprunte, comme tant d'autres, cet art de la vnerie, dont nos pres -faisaient leurs dlices. Il est _de bonne aire_, il est issu d'un bon -nid, de bonne extraction. - -Roland voyant tendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse -quelques mots d'oraison funbre: - - E! gentilz hom, chevaler _de bon aire_, - Hui te commant al gloriuis cleste! - - (_Roland_, st. 164.) - -_De pute aire_, que nous avons laiss perdre, exprimait le sens oppos: - - Moult fit la male serve que fausse et _de pute aire_. - - (_Berte aus grans pis_, p. 95.) - - Vos maris est _de si pute aire_, - Qu'il m'aura ja tout esmi. - - (_De Constant Duhamel._) - - Fortune est bele et bonne aus bons, et _debonnaire_; - Mauvese aus maufesanz, et laide, et _deputaire_. - - (_Le Dit de Fortune._) - -Le systme d'orthographe de nos pres tait plus favorable que le ntre -au maintien de l'tymologie et de la prononciation. Nos mots, amaigris -de jour en jour, compromettent l'une et l'autre. - -Cependant ce systme n'tait pas sans quelque inconvnient. J'y ai -trouv celui de faire servir quelquefois la mme notation deux usages, -et de confondre dans un cas donn l'adjectif fminin avec un masculin. -Par exemple, _lie_, de _ltus_, sonnait galement _l_ et _lie_, comme -aujourd'hui. Le fait parat incontestable. Dans cette mme _Court de -Paradis_, o j'ai puis des exemples de _lie_ sonnant _l_, _lie_ rime -_la vierge Marie_, et _blesmie_ (_blme_): - - Es flans de la virge _Marie_ - Qui pour lui fu dolante et _lie_. - - (V. 13.) - - Que peu ne grant ne fu _blesmie_ - De ce fu moult joians et _lie_. - - (V. 21.) - -Peut-tre sont-ce l des licences pour la rime, car ailleurs on lit -_liee_ et _lee_. Mais dans tous les cas, je ne doute point que ces -groupes de voyelles destines d'abord uniquement modifier l'inflexion -et au rle de l'accent moderne, n'aient amen la multiplication des -diphthongues. _Oi_ a sonn d'abord par dirse _o-i_, puis _o_ ouvert, -puis _ou_, puis enfin _oi_, comme dans _poix_, _Franois_. Ainsi des -autres. - - * * * * * - -De leur ct, les modernes, compltement trangers aux conventions de -l'ancienne orthographe, dfigurent le langage de nos pres, en -saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient. C'est une -vritable manie, et je ne vois point d'diteur qui ait eu la sagesse de -s'en garantir, et de se borner reproduire les manuscrits. Je plains -ceux qui travailleront un jour sur des textes si trangement falsifis. -Ils devront croire que des _oeufs_, des _boeufs_, se sont appels -autrefois des _os_, des _bos_ ou des _bos_; ils sueront deviner -comment de _huses_ (des bottes) on a pu faire le diminutif _houseaux_, -de _enfant_, _enfs_; comment on a pu dire pour _neuve_ et _deux_, -_nos_, _dos_; pour des _queues_ (_cues_), des _cus_. Un ancien pote, -dont le nom est assez connu pour avoir t un des plus rpts dans ces -derniers temps, s'appelait _Adam_ ou _Adanes_, qui s'crit, suivant -l'orthographe du moyen ge, _Adenes_ par un _e_, comme _Caen_, _Rouen_, -_Agen_, etc... On a transform cet Adanes en une espce d'espagnol du -beau nom d'_Adens_. Si Adanes revenait au monde, il entendrait -longtemps parler d'Adens avant de souponner que c'est de lui qu'il -s'agit. - -J'ouvre le _livre des Mestiers_ d'Estienne Boileve, et je lis au -chapitre _des Mesureus de bl_: - -Nus _mesurres_ ne puet...--Ailleurs: _Li vendres_...--_Nus -garnisres_ ne puet...--Cil qui est _tannres_, se il est _tannnres -decaupres_...--_Vis_, _vises_, etc., etc. videmment il faut lire: -_Nus mesureux_,--li _vendeux_,--nus _garniseux_,--cil qui est _tanneux_, -se il est tanneux dcaupeures;--_vieux_, _vieuses_, etc. - -Au chapitre _des Oubliers_, il est dit que nul ne pourra tre admis dans -ce corps, s'il ne fait au moins un mil de _niles_ le jour. Il ne -s'agit pas de _niles_, mais de _nieules_. - -On disait _nieules_ comme on disait _saint Gabrieus_ et saint _Andrieu_: - - Et _Gabrieus_ et seraphins - Qui les cuers ont loiaus et fins. - - (_La Court de Paradis._) - - Saint _Gabrieus_ a repondu. - - (_Ibid._) - - Saint _Andrieu_ le debonnaire. - - (_Ibid._) - - Et saint _Michieus_ aloit devant. - - (_Ibid._) - -L'diteur de _Garin_ imprime partout _n_ pour _ne_, _s_ pour _se_: - - _N_ n'i ot aive _s_ du ciel ne cha. - - (_Garin_, II, p. 153.) - -Il n'y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombt du ciel. - - N'est mie miens li chastiaus de Belin, - _N_ la valdoine, _n_ mons esclavorins. - - (_Ibid._, II, p. 182.) - -Il aurait pu prendre une utile leon de Thomas Diafoirus, qui en son -compliment ne dit pas: _N_ plus _n_ moins que la fleur que les anciens -nommaient hliotrope... mais: _ne_ plus _ne_ moins. - -Comment faire lider _ne_ et _se_, si on leur donne l'__ accentu? - -La considration de cet __ accentu n'a pas arrt non plus l'diteur -d'_Ogier_, qui crit partout l'_enfs_: - - Sire, dist l'_enfs_, vous n'en verrez ja el. - - (_Ogier_, v. 1402.) - -L'_e_ muet l'hmistiche ne comptait pas; mais l'__ accentu y met -deux syllabes de trop. _Enfes_ peut la rigueur passer pour -monosyllabe, mais _enfesse_, non. Cette faute revient chaque instant. - - - IV. - -_OU_, _EU_, SE REMPLAANT. - -_Eu_ n'tant qu'une modification de _ou_ (U), il n'est pas surprenant -que ces deux syllabes se substituassent volontiers l'une l'autre. -L'analogie explique et autorise cette substitution. Il semble mme -qu'elle ait t de rgle en certains cas, et que, dans les verbes ayant - l'infinitif _ou_, cet _ou_ se changet rgulirement en _eu_ -l'indicatif; en voici des exemples: - -Mouvoir,--je meus. - -Plorer ou plourer,--je pleure. - -Pouvoir,--je peux. - -Trouver,--je treuve. - -Mourir,--je meurs. - -Ouvrir,--j'oeuvre, et le substantif _oeuvre_. - -Couvrir,--je coeuvre. - - O dur tombeau, de ce que tu en _coeuvres_ - Contente toi; avoir n'en peux les oeuvres. - - (Marot, _pist. de Guillaume Cretin._) - -Se douloir,--je me deuls. - -Prouver,--je preuve, et le substantif _preuve_. - - ISABEAU. - - Vous _appreuvez_ tous ceulx quicunques - Vivent d'une mauvaise vie. - - (Marot, _Colloque d'Erasme_, t. IV, p. 293.) - -Estevoir,--il esteut (_il convient_). - -Savourer,--je saveure. - - L'ABB. - - Il ne vient fors - De ce que je sens et _saveure_ - Ou que je voy. - - ISABEAU. - - Je vous _asseure_, etc. - -Demourer,--je demeure. - -Secourir,--je sequeure. - - Sire, por Dieu omnipotent, - Que querez vous ci ceste eure? - Suer, dist il, se Diex me _sequeure_... - - (_De Gombers et des deux Clers._) - - De France n'a nul grant qui la _sequeure_, - Et des petits qui sont en sa demeure - Son mary veult, sans qu'un seul y _demeure_, - La rebouter. - - (Marot, _Epistre la roine de Navarre_.) - -Les commentateurs se trompent, qui, rencontrant dans la Fontaine ou dans -Molire _je treuve_, nous expliquent que le pote a altr le mot par -licence et pour le besoin de sa rime. La Fontaine et Molire ont pu se -servir d'un archasme; cela leur arrive souvent, mais ils n'ont jamais -estropi les mots. - -Le mot _paour_ est devenu _peur_; _troubadour_ ou _trouvadour_ est -devenu _trouveur_, qu'on crivait _trouvere_ (le premier _e_ muet). Le -verbe _houser_ (_botter_) a fait le substantif _heuse_: Robert -_courte-heuse_; et nous avons encore le diminutif _houseaux_: - - Le pauvre diable y laissa ses _houseaux_. - - (_La Fontaine_.) - -Par mtaphore, pour dire qu'il y prit, y laissa sa vie, comme on laisse -ses bottes ou bottines au fond d'un bourbier. - -Fallot avait fait cette remarque avant moi, et voici la rgle qu'il -pose.--C'est une rgle invariable dans notre langue, que toutes les -fois qu'elle drive un mot du latin, et que dans ce mot il y a un _o_, -elle change cet _o_ en _ou_, ou en _eu_: _color_, _dolor_, _soror_, -couleur, douleur, soeur. (_Recherches_, p. 447.) - -Il et dit plus exactement que cet _o_ s'est chang d'abord en _ou_, qui -est devenu _eu_ par la suite. _Flos_, _flur_, _flour_, _fleur_; _dolor_, -_dulur_, _doulour_ (qui subsiste en _douloureux_), _douleur_, etc. - -Au XVIe sicle, les potes se permettaient mme dans les noms propres de -mettre indiffremment _eu_ pour _ou_. Nicolas Denisot (le comte -d'Alsinois) dans _le Tombeau de la reine de Navarre_ adress aux trois -miss Seymour: - - Christ, filles de _Seymeur_, - Pour Apollon il faut prendre, - Or que vostre ange non _meur_ - A la fleur encore tendre. - - - - -CHAPITRE III. - -De l'lision.--On lidait les cinq voyelles. - - -L'emploi des consonnes euphoniques intercalaires fournissait le -principal moyen d'viter l'hiatus; il y en avait encore un autre, -c'tait l'lision. - -Nous n'lidons plus aujourd'hui qu'une seule voyelle, l'_e_ muet; -autrefois on les lidait toutes, comme en latin. - - -A. - - Ha, monseigneur Merlin, ou _m'esperance_ est toute, - Venez parler a moi qui vous aime et redoute. - - (_Merlin-Mellot._) - - Quant la pucelle fu en la grange embatue, - Ou tas d'estrain se boute atout sa pel vestue, - A Dieu fist _s' oroison_, et, sa coupe batue, - Que prochainement muire et soit _s' ame_ absolue. - - (_Le Dit du Buef._) - -Quand la jeune fille fut entre dans la grange, elle se met dans le tas -de paille, toute couverte de sa peau de boeuf; elle fait sa prire, et, -sa coulpe battue, demande Dieu de mourir bientt et d'tre sauve. - - Par _t' ame_, prends y garde! - - (_Ibid._) - -Il nous reste de cet usage _m' amie_ et _m' amour_. - -Quand on s'occupera de retrouver l'ge des mots et des formules, sans -quoi l'on ne fera jamais rien, il sera curieux de savoir qui s'avisa le -premier de cet affreux solcisme _mon amie_, _mon pe_. La Fontaine a -bien raison de dire que _l'accoutumance enfin nous rend tout familier_; -autrement on serait rvolt de cette faon de parler universellement -accrdite, qui joint un substantif fminin un pronom masculin, on ne -conoit pas par quel motif. Ce n'est pas l'euphonie sans doute, car on -dit _l'me_, _l'pe_, _l'oraison_, qui sont pour _la me_, _la pe_, -etc. L'lision de l'_a_ dans l'article fminin n'est ni plus ni moins -douce que dans le pronom possessif. Mais on s'est imagin que l'article -lid devant ces substantifs fminins tait _le_; et c'est par suite de -cette imagination que nous avons _l'amour_ masculin au singulier, tandis -qu'il est rest fminin au pluriel, grce la forme _les_, commune aux -deux genres. - -Il faut avouer que nos pres montraient en ce point plus de logique et -de bon sens que leurs fils. _Mon pouse_, _ton htesse_, les et choqus -autant et aussi bon droit que nous le serions de _ma chapeau_, _ta -soulier_. - -On trouve encore l'lision de l'_a_ dans Marot: - - L'ABB. - - Mais d'o vient - Qu'aux femmes aussy mal advient - Science qu'un bast ung boeuf? - - ISABEAU. - - Croyez, _domine abbate_, - _Qu'un_ boeuf sied mieux d'estre bast - Qu' un asne de porter mitre. - - (_Colloque d'Erasme._) - -_Qu'un boeuf_ est pour _qu' ung boeuf_. Marot n'a certainement pas -construit dans la mme phrase _il sied_ avec l'accusatif et avec le -datif: _il sied un boeuf_... _il sied un ne_. Outre qu'il n'y a point -d'exemple de ce solcisme: _il sied quelqu'un_. - - -E. - -L'__, que nous marquons d'un accent, ne s'est jamais lid. Il serait -superflu de produire des exemples de l'lision de l'_e_ muet. Je me -bornerai une seule observation. - -Aujourd'hui, c'est toujours l'_e_ final (muet), qui s'lide. Voici un -exemple de l'_e_ lid au commencement d'un mot; c'est dans cette -locution, _o est-ce que_. Le peuple prononce traditionnellement _o -'st-ce que_, au profit manifeste de l'euphonie. Il ne pouvait pas lider -_o_ dont le son est trop fort; le fort a emport le faible. - -Les lettrs qui prtendent figurer sur le papier la prononciation du -peuple, crivent _ousque_. Cet _ousque_, suivant les lois de l'ancienne -orthographe, ne pourrait sonner que _ouque_: le peuple dit -indiffremment, _o qu'est mon pre?_ en supprimant _est-ce_, ou bien en -le conservant: _O 'st-ce qu'est mon pre?_ Les gens dlicats et bien -levs prononcent, avec un horrible hiatus: _O est_-ce qu'est mon pre? -mais aussi ils ont pass dix ans au collge! - -Il faut remarquer ici que le peuple en usait, dans l'ancienne Rome, -comme il fait Paris. Toujours guid par l'instinct de l'euphonie, les -Romains en parlant lidaient l'_e_ de _est_. Ouvrez, non pas Virgile ni -Cicron, qui reprsentent les acadmiciens de leur poque, non pas mme -l'lgant Trence, mais Plaute, qui note le langage nergique du peuple: - - Malus clandestinus est amor; _damnum 'st_ merum. - Ut ququ illi _obcasio 'st_... - Tam a me _pudica 'st_... - Quid? quod _palam 'st_ venale: si _argentum 'st_ emas... - Hoc sculapi _fanum 'st_... - -Une seule page du _Curculion_ fournit ces exemples, qui prouvent qu'aux -dpens de _est_ on conservait intacte et forte la finale du mot -prcdent, celle que les prosodies modernes ordonneraient au contraire -d'lider sur _est_. - -videmment la forme d'lision d'aprs les grammairiens est monotone; la -forme populaire produit autant de varit que les finales des divers -mots en comportent. - - -I. - -On ne rencontre jamais en vers, _il y a_, _il y avait_; mais _il a_, _il -avait_. Si par aventure l'_y_ est figur, peu importe: la mesure vous -avertit assez de le supprimer. Quand vous voyez dans _les Quatre fils -Aymon_, - - Il _y_ a plus de douze ans que la guerre a dur, - - (V. 832.) - -vous comprenez tout de suite qu'il faut prononcer: _Il a_ plus de douze -ans. - - _Il a_ bien dous mois et demi - Ou plus, que mon frere ne vi. - - (_Du Chevalier la robe vermeille._) - - Bonne robe de bons pers d'Ypre; - _Il n'a_ meillor deciq' a Chipre. - - (_La Bourse pleine de sens_, v. 173.) - - Le soir, qu'_il ot_ ja maint estoiles... - - (_De la Dame qui fist trois tours_, v. 48.) - -Le soir, qu'il y eut dj mainte toile. - -Et ce n'est pas impos par le besoin du mtre, car la prose parle de -mme: - ---Par Diu, sire Cuens, il ne m'est pas avis que _il ait_ en vostre -requeste raison. - -(_Villehardouin_, p. 199.) - - Li chien dist qu'il a plus de honte; - _Li_ asnes dist qu'il a plus de paine. - - (_De l'Asne et dou Chien._) - - Seignurs baruns, dist _li_ empereres Karles... - - (_Roland_, st. 13.) - - D'altre part est _li_ arcevesques Turpin. - - (_Ibid._, st. 87.) - -La mesure commande videmment d'lider l'_i_, et de dire l'_empereur_, -l'_archevque_, l'_ne_; et comme cette lision se pratiquait galement -en prose, c'est elle sans doute qui amena la confusion des formes _li_ -et _le_, auparavant distinctes. - -La mme observation est applicable _qui_ et _que_; _qui est_, _qui a_, -taient prononcs comme ils le sont aujourd'hui par le peuple, _qu'est_, -_qu'a_: - - Or est cheus en mal lien - De sa fame, qui l'en despite - Pour sa provande _qui est_ petite. - - (_De Morel, etc._, Barbez., III, 248.) - -O mon Dieu! s'crie saint Bernard:--Tu trepassas primiers por mei -l'estroit pertuix de la passion, por ceu ke tu large entriee faces a les -membres k'_apres_ ti vont. (P. 562.)--Tu passas pour moi par l'troite -ouverture de la passion, pour agrandir la voie tes membres qui te -suivent. - -Dans le fabliau _du Provoire qui mangea les meures_, le cur, debout sur -sa jument pour atteindre aux branches du mrier, aprs avoir satisfait -sa gourmandise, rflchit qu'en ce moment qui, prs de lui, crierait -_h!_ lui jouerait un mauvais tour. L'action accompagne la pense: la -jument part, et le cur tombe dans la haie d'pines. - - Diex, fait il, _qui ore_ diroit: Hez!... - -Dieu, fait-il, qu'_ore_ dirait: H!... - - * * * * * - -Il est essentiel d'observer que ces lisions taient, pour le pote, -facultatives et non obligatoires, comme l'est aujourd'hui celle de l'_e_ -muet: par exemple, le passage que je viens de citer est prcd de -celui-ci: - - S'en ot li prestres moult grant joie - _Qui a_ deux piez est sus montez. - -_Qui a_ n'tait coup sr pas lid, soit qu'on souffrt cet hiatus qui -n'a rien de choquant, soit qu'on y remdit par une _s_ euphonique: -_quiS a_. Le second me parat plus probable. (_Voy._ p. 96.) - -L'exemple suivant rassemble l'lision de _qui_ et celle de _li_: - - _Qui qu' onques_ soit li vostre eslis, - Partonopeus est _li_ hais. - - (_Partonopeus_, v. 6704.) - -Il faut prononcer avec deux dirses: _Partonopes_ est l'_has_. - -_Quiconque_, qui semble driver naturellement de _quicumque_, n'en vient -pas. Il est form de _qui qui onques_. Cela est attest par -l'orthographe frquente _kikiunkes_, et par l'emploi non moins frquent -de cette formule _qui qui_..., remplace de nos jours par cette kyrielle -de cinq syllabes dures et vides, _qui que ce soit qui_... - -Aubri le Bourguignon - - Vint au palais, _qui qu'en poist_ ne qui non; - Trois cops hurta au postis d'un baston. - - (_Aubri li B._, p. 155; Bekker.) - -Qui que soit qui s'en fche, s'y oppose, ou non. _Poist_ est ici le -subjonctif du verbe _poiser_, _peser_: _ qui qu'il en pse, ou non_. - -Le duc Sanson, la bataille de Roncevaux, attaque l'almacur, espce de -conntable du roi paen Marsile: il lui transperce le foie et le poumon, -de sorte - - Que mort l'abat, _qui qu'en peist u qui nun_, - Dist l'arcevesques: Cis cop est de baron! - - (_Roland_, st. 96.) - -Cette formule revient trs-souvent, comme les formules consacres -d'Homre. - -Guinemer renverse un roi sarrasin, - - Que mort l'abat, _ki k'en plurt u ki 'n rie_. - - (_Ibid._, st. 244.) - -Qui qu'en pleure ou qu'en rie. - -RUE QUINCAMPOIX; c'est, dans les vieux titres, la rue _Qui qui en -poist_, _Qui qui s'en fche_. On lidait le second _i_, _qui qu'en -poist_, comme _qui qu'en grogne_. Une quiqu'engrogne tait la matresse -tour d'un castel picard, la plus altire, construite, pour ainsi dire, -malgr l'opposition de ceux qu'elle menace: Je la btirai, _qui qui en -grogne_. - -La rue _Qui qu'entonne_? est devenue, par corruption, rue _Tiquetonne_, -dont le nom moderne est aussi insignifiant que celui de la rue -_Quincampoix_[51]. - - [51] On aimait alors cette forme d'appellation. Il y avait encore la - _rue qui m'y trova si dure_, abrge, du temps de Sauval, en _rue - trop va qui dure_. C'est aujourd'hui la _Valle de misre_, quai des - Augustins. - - -O. - -La langue franaise n'a plus de mots termins par _o_[52]. Elle en a -jadis possd trois: _jeo_, ou _jo_, _iceo_ et _ceo_, ou _co_ (l'_e_ -n'est que pour adoucir le _c_), formes normandes, qui furent bientt -remplaces par _je_, _ice_, dont il nous reste _icel_, _icelui_, et -_ce_, abrg d'_ice_. - - [52] Bien entendu, je ne compte pas les mots imports de l'italien ou - du latin, comme _alto_, _soprano_, _vertigo_, _prurigo_; ce ne sont - pas des mots franais. - -Les formes en _o_ ne se rencontrent gure que dans les textes du XIe -sicle, ou du commencement du XIIe, dans le _livre des Rois_, dans saint -Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans les deux pomes de Wace, _le -Rou et le Brut_, dans quelques fabliaux, etc. Dans le provenal, d'o -ces formes paraissent venues, la terminaison en _o_ est une terminaison -fminine, qui remplace la terminaison italienne en _a_, et la franaise -en _e_ muet; il est donc tout naturel que cet _o_ puisse s'lider. - -Charlemagne demande qui veut aller en ambassade Sarragosse, vers le -roi Marsile: - - Respunt dux Naimes: _Jo irai_ par vostre dun. - - (_Roland_, st. 17.) - -J'irai par votre don, par votre grce. - -Le fils du roi Marsile, voyant son pre irrit du message de -Charlemagne, veut tuer Ganelon, qui en a t le porteur. Livrez-le-moi, -s'crie-t-il: - - Liverez le mei, _jo en_ ferai la justise, - - (_Ibid._, st. 36.) - -o il est clair qu'il faut prononcer, en contractant et en lidant: -_livrez_-le-moi, _j'en_ ferai la justice. - - Dient paen: De _co avum_ nus asez. - - (_Ibid._, st. 5.) - -De ce avons nous assez. - -Dans le _livre des Rois_, que j'estime crit moiti prose, moiti vers -rims par assonnance, comme la _chanson de Roland_: - - Cum _io oid_ Saul, forment se curucad, - E li Sainz Esperiz cunseil li dunad. - - (Liv. Ier, p. 37.) - -_Cunseil_, en trois syllabes, de _consilium_. _Coume ice out -Sal_.--Comme Sal entendit cela, il entra en grande fureur, et le -Saint-Esprit lui donna conseil. - - -U. - -L'lision de l'_u_ est plus rare, parce qu'il y a moins de mots termins -en _u_, et surtout cause de la facult de changer au besoin l'_u_ -voyelle en _u_ consonne, de prononcer _Dev a dit_, quand il y a sur le -papier _Deu a dit_. - -Mais il est remarquer que le peuple fait toujours l'lision de l'_u_ -du pronom de la seconde personne _tu_, et dit _t'as_, _t'auras_, pour -_tu as_, _tu auras_: - - Dois tu crier: Appele! appele! - Le cuir trousse derriere toi. - N'est pas merveille se _t'as soi_. - - (_La Chace dou cerf_, Jubinal, _Nouv. fabl._, I, p. 169.) - -Ds l'instant que toutes les voyelles s'lident l'une sur l'autre, il -est clair qu'elles s'lident sur elles-mmes; que deux _a_, deux _i_, -venant se rencontrer, l'un la fin d'un mot, l'autre au commencement -du mot suivant, s'absorberont en un seul, et ne compteront que pour une -syllabe. Un homme du peuple ne dira pas, Je vais _ Amiens_, mais Je -vais _ 'miens_, ou Je vais _'Amiens_. Cette fusion est la plus -naturelle de toutes. Personne, moins d'tre un pdant renforc, ne -prononce _j'y irai_, en faisant sentir la rptition de l'_i_: on dit -simplement _j'irai_, par respect pour les oreilles d'autrui; mais en -vers cette lision n'est plus permise, qui l'tait autrefois. - -Roland, la bataille de Roncevaux, trouve le cadavre de son cher -Olivier ml parmi ceux des soldats. On le relve, on le charge sur un -bouclier, et l'archevque Turpin vient bnir les morts et leur donner -l'absolution, ce qui augmente, _rengrge_, comme parle encore la -Fontaine, le deuil et la piti: - - Sur un escut l'ad as altres culchet, - Et l'arcevesque les _a assols_ et seignet. - Idunc[53] agreget le doel et la pitet. - - (_Roland_, st. 161.) - - [53] Alors, _tunc_. - -L'_a_ ne se prononce qu'une fois, comme dans cet autre exemple: - - La fame s'en prist _a apercoivre_. - - (_De la Bourse pleine de sens_, v. 18.) - -Cette sorte d'lision se pratiquait en provenal: - - Per Bafomet mon Deu, qui totz nos _a a_ judgier. - - (_Ferabras prov._, v. 308.) - -La consonne finale n'empche pas au besoin la fusion des voyelles; on en -est quitte pour la tenir muette: - - Le duc _Oger et_ l'arcevesque Turpin. - - (_Roland_, st 12.) - -Le duc _Og'_ et l'archevque. - - L'endemain au _matin, ains_ que levast li solaus. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 1005.) - -L'endemain au _mat', ains_... - - Seignurs baruns, _ki i_ purruns enveier? - - (_Roland_, st. 18.) - -Seigneurs barons, qui pourrons-nous y envoyer? - -Ces procds, autrefois tout simples, ne sont plus possibles depuis que, -par un rsultat ncessaire de l'imprimerie, la langue crite a pris le -pas sur la langue parle, dont elle n'tait jadis qu'un accessoire. Les -yeux ont asservi la langue et l'oreille. - - - - -CHAPITRE IV. - -Des deux manires d'abrger les mots: syncope et apocope.--De la -tmse[54]. - - [54] On m'excusera d'employer ces termes d'cole; ils ont l'avantage, - une fois expliqus, d'pargner de grandes circonlocutions. - - - 1er. - -SYNCOPE DANS LES NOMS. - -Une tendance constante resserrer les mots, combine avec un soin -scrupuleux de l'euphonie, voil les deux caractres essentiels du gnie -de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est dveloppe. - -Voltaire avait reconnu le premier: C'est, dit-il, une proprit des -barbares d'abrger tous les mots. Je lui en demande pardon, mais je -crois l'pithte injuste. En toute chose, la simplicit est le dernier -terme de l'art. Considrez les langues des sauvages ou celles qui se -sont arrtes l'tat primitif, comme le basque: quels mots -incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas -trop de la vie entire d'un homme pour apprendre parler. Voil le vrai -caractre de la barbarie. La civilisation, au contraire, conomise le -temps; elle simplifie l'instrument, pour avoir le loisir d'exercer -l'art. Ennius et ses contemporains disaient _induperator_, _avispicium_, -_dedecoramentum_, _indupetrare_, _extera_, _supera_, qui, sous Auguste, -taient resserrs en _imperator_, _auspicium_, _dedecus_, _impetrare_, -_extra_, _supra_. Au compte de Voltaire, Horace, Virgile et Cicron, -seraient les barbares; Ennius, Pacuvius et Lucile, les hommes plus -civiliss. - -Autre chose est d'abrger les mots, autre chose de les estropier. S'il -est dmontr qu'une abrviation conserve les caractres natifs, -essentiels du mot, et s'allie en mme temps avec la douceur et la -facilit du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement. - -Nous aussi nous avons commenc par des formes dveloppes, que nous -avons resserres mesure que nous avancions. - -C'est un fait singulier, et qui n'a pas encore t remarqu, que la -plupart de nos substantifs tirs du latin ne sont pas calqus sur le -nominatif, mais sur l'accusatif. Apparemment nos pres regardaient -l'accusatif comme la forme du mot la plus complte. _Vierge_, _image_, -_multitude_, _ordre_, etc., drivent de _virginem_, _imaginem_, -_mutitudinem_, _ordinem_; la forme primitive tait _virgine_, _imagine_, -_multitudine_, _ordene_. - ---Chier frre, ceste gnration ki raconterat? li angeles l'anonzat... -_li virgine_ croit; de foit conzoit _virgine_; _virgine_ enfantet, e -_virgine_ parmaint! - -(_Saint Bernard_, p. 531.) - -Le livre de _Job_ traduit ces parole: _imago coram oculis meis_, une -_ymagene_ devant mes oez. (P. 486.) - ---Li fils si est la _imagene_ del pere. (_Ibid._) - -L'amiral Baligant fait un voeu ses divinits Apollon et Mahomet, de -leur lever des statues d'or fin: - - Mi damne Deu, je vuz ai mult servit! - Tes _ymagenes_ ferai tutes d'or fin. - - (_Roland_, st. 255.) - - Li amirals mult par est riches hom. - De devant sei fait porter sun dragon, - E l'estandart Tarvagan e Mahum, - E un _ymagene_ Apolin le felun. - - (_Ibid._, st. 237.) - -L'amiral est un homme trs-riche: il fait porter devant soi son dragon, -l'tendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le flon. - -APOLIN est abrg d'_Apollinem_, comme _fontaine_, de _fontem_. -_Origine_ ne reprsente pas _origo_, mais _originem_. On disait par -syncope _orine_: - - Cil pautonier ki sont de pute _orine_. - - (_Rom. de Guillaume d'Orange._) - -Cette canaille de sale origine. - -MULTITUDE est par syncope de _multitudine_, qui est dans les _Rois_ et -dans saint Bernard: - ---E avez grant _multitudine_ de gens e veels de or. - -(_Rois_, III, 398.) - -GUASTINE ou _wastine_ tait form pareillement de _vastitudinem_. - ---Uns huem mest en la _guastine_ de maon. (_Rois_, I, 96.)--Ki est -encontre la _wastine_ al chemin[55]. - -(_Ibid._, 103.) - - [55] Il est singulier de voir, deux lignes plus haut, le mot _dsert_ - employ pour dsigner la mme chose: E Saul vint al _desert_ de - Ciph. - -ORDENE (_ordinem_), _ordre_. - -Saladin pressant Hugues de Tabarie afin d'tre par lui fait chevalier, -Hugues s'y refuse net: - - Biau sire, fait il, non ferai. - Porquoi? et je le vous dirai: - Sainte _ordene_ de chevalrie - Seroit en vous mal emploiiee, - Car vous estes de male loi - Se n'avez batesme ne foi. - - (_L'Ordene de chevalerie_, v. 81.) - ---Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines apartignent -proprement a trois _ordenes_ de sainte Eglise: une chacune fontaine a un -chascun _ordene_. - -(_Saint Bernard_, p. 539.) - -ORGENES (d'_organa_), aujourd'hui _orgues_: - ---E David sunout une manire de _orgenes_ ki esteient si aturn ke l'om -les liout as espaldes celi ki 's sunout. (_Rois_, p. 141.)--Et David -jouait d'une espce d'orgues qu'on liait aux paules de celui qui en -jouait. - - * * * * * - -La syncope ne tarda pas resserrer tous ces mots. Le _livre des Rois_ -dit partout _aneme_ (_animam_); la _chanson de Roland_ crit dj -_anme_. Roland l'agonie se recommande Dieu: - - Guaris de mei l'_anme_ de tuz perils... - Mors est Rollans, Deu en a l'_anme_ es cels. - - (St. 173.). - -ENGELE, dans _les Rois_ et dans saint Bernard: - ---Glore soit a Deu en haltismes, ce dient li _engele_. (P. -543.)--Jacob vit les _engeles_ montanz et descendanz. - -(_Job_, p. 480.) - -Dans le _Roland_, c'est dj _angle_: - - o sent Rollans que la mort li est pres, - Par les oreilles fors se ist la cervel: - De ses pers priet Deu que 's apelt - E poi de lui al _angle_ Gabriel. - - (_Roland_, st. 155.) - -Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par les -oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se -recommande lui-mme l'ange Gabriel. - -Charlemagne arrive sur le champ de bataille de Roncevaux aprs la -dfaite accomplie. La nuit arrive, et l'arme franaise dort parmi les -dbris: - - Karles se dort cume hume traveilliet. - Seint Gabriel li ad Deus enveiet, - L'empereur li cumande a guarder: - Li _Angles_ est tute noit a sun chef. - - (_Ibid._, st. 280.) - -Charlemagne repose comme un homme agit d'inquitude. Dieu lui a envoy -saint Gabriel, avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la -nuit son chevet. - -CHAIR ne drive pas de _caro_, mais de _carnem_; d'o vient que dans les -plus vieux textes il n'est jamais crit autrement que _carn_, _karn_, -_charn_. L'_n_ reparat encore aujourd'hui dans _charnel_, _dcharner_, -_carnassier_. - -RRE-GUARDE, ANS-GARDE ou _engarde_, pour _arrire-garde_, -_avant-garde_, se trouvent chaque page de la _chanson de Roland_: - - Se en _rere guarde_ troevet le cors Rollant. - - (St. 46.) - ---S'il trouve Roland l'arrire-garde. - - Qu'en _rere guarde_ trover le posum. - - (St. 47.) - ---Que nous le pussions trouver l'arrire-garde. - - E ki sera devant mei en l'_ansgarde_? - - (St. 57.) - ---Et qui sera devant moi l'avant-garde? - -MAIN, par syncope de _matin_. - -On se tromperait de croire que _main_ vient directement de _mane_, et a -prcd _matin_. Premirement, on abrge un mot racine, mais on ne -l'allonge pas; cela est contraire au gnie des langues en gnral, et -celui de la ntre en particulier; ensuite le fait est une preuve -irrcusable: le _livre des Rois_, celui de Job, saint Bernard, emploient -toujours _matin_, et non pas _main_:--_Le matin_ a vus vendrum, e en -vostre merci nus metrum. - -(_Rois_, I, p. 37.) - -La femme d'Aloul va se promener au point du jour dans son verger; ils -avaient pour voisin un prtre: - - Et li prestres en icele eure - Estoit levez par un _matin_. - Il erent si tres pres voisin... - Dame, fait il, bon jour aiez. - Por qu'estes si _matin_ levee? - --Sire, dist elle, la rousee - Est bone et saine en icest tans... - --Dame, dist il, ce cuit je bien, - Car par _matin_ fait bon lever. - - (_Le Fabel d'Aloul_; Barb., II, 256.) - - La dame a son seignor a dit: - Sire, vous levastes _matin_, - Foi que vous devez saint Martin, - Venez vous delez moi gesir. - - (_Du Chevalier la robe vermeille_, Barb., II, 175.) - -_Matin_ est par syncope de _matutin_, qu'on trouve dans Pline, Diomde -et Priscien, auteurs plus connus au moyen ge que Virgile et Cicron. On -rencontre, ds le XIIIe sicle, les deux formes employes concurremment: - - En petit d'eure Diex labeure, - Tel rit au _main_ qui le soir pleure; - Et tels est au soir couroucies - Qui au _main_ est joians et lies. - - (_Estula_, Barb., III, p. 67.) - - Oiez, seigneur, un bon fabel; - Uns clers le fist por un anel - Que trois dames un _main_ troverent. - - (_Des trois Dames_, Barb., III, p. 66.) - -_Main_ subsiste encore dans _demain_, qui signifie _de matin_, et dans -_l'endemain_, dont nous avons fait avec deux articles, _le lendemain_. -_Le lendemain_ est aussi ridicule que pourrait tre _le lapropos_. Les -anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que _l'endemain_: - ---De ce pristrent li message jour de respondre _ l'endemain_... _ -l'endemain_ manda li dus son grant conseil... - -(_Villehardouin_, 15.) - - _A l'endemain_ quant il li plout. - - (_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._) - - Tant que ce vint _a l'endemain_ - Qui li borjois leva bien main. - - (_La Bourse pleine de sens._) - - _L'endemain_ si compaignon vindrent, - Et lor parlement a li tindrent. - - (_Une femme pour cent hommes._) - - Cil qui fame viaut justiser - Chascun jor la puet contrister, - Et _l'endemain_ r'est tote saine - Por resuffrir autre tel paine. - - (Rutebeuf, _De la Dame qui fist trois tours_.) - -Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la -rduplication de l'article, a t commise plus d'une fois. Ainsi le mot -_lierre_ prsente le mme cas que _l'endemain_. Du latin _hedera_, on -avait fait _hiere_, _l'hierre_, ou, sans _h_, _l'ierre_: - - Jehans li Galois d'Aubepierre - Nous dist si com la fuelle _d'yerre_ - Se tient fresche, novelle et vert... - - (_La Bourse pleine de sens_, v. 418.) - -Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en -rendit un autre; et nous disons aujourd'hui _le lierre_. - -De _medecina_, MEDECINE, et par syncope MECINE: - - Apres apris tote _mecine_ - Quanqu'est en erbe et en racine. - - (_Partonopeus_, v. 4585.) - - --Suer ce li respont la rone: - Mes duels ne puet avoir _mecine_. - - (_Ibid._, v. 4933.) - -Mon deuil ne peut avoir de remde. - ---Ensi fait maintes foiz la _mecine_ dele soveraine pieteit. - -(_Job_, p. 489.) - -La femme du _vilain mire_ (_le Mdecin malgr lui_) vante les -connaissances de son mari ceux qui cherchent un habile praticien: - - Certes il sait plus de _mecine_ - Et de vrais jugemens d'orine - Que ne sot onques Ypocras. - - (Barbaz., I, p. 9, v. 155.) - -Saint Bernard dit toujours _saint_ ESTEVENE (_S. Stephanus_).--Nos -avons en saint _Estevene_ l'oyvre et la volunteit ensemble del martre. - -(P. 542.) - -_Estevene_ a fait par syncope _Estene_, ainsi qu'il est toujours crit -dans _la Court de Paradis_; d'o la forme _Estve_. - -On aura remarqu, dans la citation qui prcde, _martre_ pour _martyre_. -Cette syncope se maintient dans _Montmartre_ (_mons Martyrum_). - -De _prosperitas_ on avait fait PROSPRIT, par syncope _prospret_: - ---Lors assemblad li reis Achab de ses prophetes quatre cenz, e enquist -se il a _prosperitez_ ireit Ramoth de Galaad assegier. - -(_Rois_, p. 335.) - ---Tuit li prophete a une voiz annuncient al rei tute _prospret_. - -(_Ibid._, p. 336.) - -Et mme _prosprement_, adverbe, pour _prosperement_: - ---E tuit cil prophete diseient ensement: Va en Ramoth de Galaad; -_prosprement_ i iras, e la cited prendras. - -(_Ibid._) - -De mme VERT (_vret_), pour _vrit_;--FERT (_fret_) pour -_fermet_.--MESTIER, de _ministerium_; comme MOUSTIER, de _monasterium_. - -De l'italien _medesino_ on fit MEISME, en trois syllabes, aujourd'hui -_mme_. - -Le sire de Coucy, embarrass de la dclaration qu'il veut faire la -dame de Fayel, se trouvant avec elle tte tte, s'effraye, et pense -qu'il aimerait mieux tre au fond d'un abme: - - En son cuer pense en soi _meisme_ - Miex me venist estre en abisme. - - (_R. du chast. de Coucy_, v. 605.) - ---E il _meismes_ vers Ramatha alad. - -(_Rois_, p. 76.) - -De _pessimus_, PESME, contraction de _pessime_: - ---Lonz soit, chier freire, ades de nos cis tres _pesmes_ chaigemenz et -cis tres horribles enduremenz de cuer! - -(_Saint Bernard_, p. 562.) - -Loin de nous, mon cher frre, ce trs-mauvais changement et -trs-horrible endurcissement de coeur! - - Bataille auerum e aduree e _pesme_. - - (_Ch. de Roland_, st. 239.) - -Nous aurons bataille dure et trs-mauvaise. - - Dist Blancandrins: Mult est _pesmes_ Rollans! - - (_Ibid._, st. 29.) - ---Mais si maris fud dur e _pesmes_ e malicius. - -(Rois, p. 96.) - -Les potes ont abus quelquefois de la syncope, et sans doute tout ce -qu'ils se permettent en ce genre n'tait pas reconnu par l'usage. - -Je n'ai rencontr qu'une fois _mauvaise_ contract en _maise_. C'est -dans _le Dit de la borjoise de Narbone_: - - Or serai je pendus, nen eschaperai ja - Pour _maise_ compaignie que j'ai menee piea. - - (Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I, 37.) - -Il est bien probable qu'il y avait ici abus. - -YDLES. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais d'autre mot pour traduire -_idolum_. - ---Si que il aourad neis les _ydles_ as Amorriens. - -(Rois, p. 333.) - -De sorte qu'il (David) adora jusqu'aux idoles des Amorrhens. - -Nous ayons refait le mot d'aprs le latin, en lui rendant la syllabe -retranche par nos pres. Cela est arriv plus d'une fois, notamment -pour les adjectifs numraux que nous terminons en _ime_. Le _livre des -Rois_ et _la chanson de Roland_ sont d'accord sur ce point: voici les -termes qu'ils emploient: _prime_ ou _premer_, _l'altre_, _tierce_, -_quarte_, _quinte_, _siste_, _sedme_, ou _setme_, _uitme_, _noesme_, -_disme_. - -L'amiral Baligant a form dix bataillons: - - Li amirals .X. eschieles ad justedes[56]; - La _premere_ est des Jaians de Malperse, - _L'altre_ est de Huns, e _la terce_ de Hungres, - E _la quarte_ est de Baldise la lunge, - E _la quinte_ est de cels de val Penuse, - E _la siste_ est de la gent de Maruse, - E _la sedme_ est de cieus d'Astri monies (_sic_), - _L'oidme_ est d'Argoilles, et _la noef_[57] de Clarbone, - E _la disme_ est des barbez de fronde. - - (_Roland_, st. 236.) - - [56] Remarquez l'lision de l'_a_ sur lui-mme, _a ajustes_. - - [57] _La neuf_, pour _la neuvime_. - -Nous avons restitu une syllabe ces adjectifs numraux, ainsi qu' ces -adverbes _grandement_, _loyalement_, _fortement_, qui n'en avaient jadis -que deux: - - Uns chevaliers avoit, il n'y a mie _gramment_, - Avecques li sa femme, qu'il amoit _loyalment_. - Mais un autre jeune homme la requist si _forment_, - Qu'ele acorda du tout a faire son talent. - - (_Le Dit des Anelets_, Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I.) - -_A faire son talent_, faire son dsir. Les Italiens ont conserv le -sens primitif de _talento_. - - - II. - -SYNCOPE DANS LES VERBES. - -INFINITIFS.--L'tude du vieux franais, celle de toutes les langues, je -pense, mne reconnatre ce phnomne trange, qu'une langue, son -origine, est rgulire, logique dans toutes ses parties, et, son point -de perfection, pleine d'inconsquences et d'irrgularits. Comment cela -se peut-il? Comment des barbares si loigns de la civilisation qu'ils -n'en ont pas mme le premier instrument, une langue eux, ces barbares -composant leur langage la hte, au hasard, des dbris d'un autre -langage vieilli et corrompu; comment ces gens-l auraient-ils pu -observer l'ordre, la dduction, l'analogie, toutes ces lois -philosophiques qu'une mthode rigoureuse, fortifie d'un long exercice, -a tant de peine encore maintenir? Au contraire, lorsque la socit -s'est organise, lorsque les arts sont cultivs en paix, lorsqu'une -lente et savante analyse remplace de tous cts une synthse brutale et -prcipite; en un mot, lorsque fleurissent les acadmies, c'est alors -que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont tre -pluches, rectifies au compas de la gomtrie, classes dans un bel -ordre et un enchanement rgulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble -et d'en comprendre la suite d'un coup d'oeil. - -Nous sommes, grce Dieu, dans cette dernire priode. Nous jouissons -non pas d'une, mais de cinq acadmies, sans compter les socits -savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus -effroyable chaos dans la langue; l'impossibilit dmontre, ou peu s'en -faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la -grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six -greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner -comprendre et excuter ainsi la chose, que l'Acadmie n'en est pas -venue et n'en viendra jamais bout. - -Au contraire, nos aeux, sans doctrine et sans acadmiciens, s'taient -arrang une langue si rgulire, qu' une norme distance, et travers -le brouillard des ges, un oeil attentif en saisit encore les -principales dispositions. Un pareil concert est incomprhensible. -L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je -m'estimerai assez heureux si j'arrive le faire reconnatre. - -Il semble qu'on et arrt d'conomiser sur chaque infinitif latin au -moins une syllabe: c'tait en entrant dans notre langue comme un page, -un droit d'admission. _Audire_ fit _our_; _separare_, _sevrer_; -_movere_, _mouvoir_; _amare_, _aimer_; _plangere_, _dolere_, _plaindre_ -et _se douloir_; _parolare_, _parler_; _rotolare_, _rouler_[58]; -_ingenerare_, _engendrer_, etc. _Mourir_ n'a que deux syllabes, comme en -latin; mais d'abord _mori_, titre de verbe dponent, peut tre mis -dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est rellement -_moriri_, qui se trouve dans Plaute et mme dans Ovide. - - [58] Roland fut ainsi nomm, parce qu'en venant au monde il _roula_ - jusqu'au bord de la caverne o sa mre Berthe, soeur de Charlemagne, - lui donna le jour. Son pre Milon rend compte Berthe du motif de - ce nom: La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il - _rotolava_, e in franzoso a dire rotolare, _roorlare_... Io voglio - per rimemoranza che l' habbia nome _Roorlando_. (_I Reali di - Franza_, liv. VI, c. 55.) - - La premire fois que je le vis, je le vis qui _rotolait_, et le mot - italien _rotolar_, c'est en franais _rouler_... Je veux qu'en - commmoration il s'appelle _Roulant_. - - C'est donc _Roulant_, et non _Roland_, qu'il faudrait dire. Tout le - moyen, ge a prononc _Rouland_, conformment la valeur de - l'orthographe expose page 57. Le hasard fait que, dans un manuscrit - anglo-normand cit par M. Fr. Michel, ce nom se trouve crit la - moderne, _Roulant_: - - De Roulant u de Oliver - Orrium mult plus volenters - Ke ne frium, si cum jo quit, - La passiun de Jesus Christ. - - (_Chans. de Roland_, p. 208.) - - Nous sommes, dit le bon trouvre, si _feinz_ (si _feignants_), que - nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de - _Rouland_, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de - Jsus-Christ. - -C'est cette condition inflexible de la syncope qui parat avoir -dtermin les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a -qu'une: _re_[59]. Apparemment le franais n'en aurait pas eu davantage, -et tous nos infinitifs auraient t faits comme _lire_, _mettre_, -_courre_, sans les convenances de l'euphonie, qui venait aprs la -syncope, mais non moins exigeante. - - [59] L'allemand n'en a qu'une non plus, _en_. - -Enlevez la syllabe du milieu d'_amare_, _inflare_, _probare_: ce qui -reste ne peut s'articuler _amre_, _enflre_, _prouvre_. On a retourn la -position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprim l'_e_ -final, et, par la mtamorphose habituelle de l'_a_ en _e_, on a eu -_aimer_, _enfler_, _prouver_. - -Les infinitifs qui, aprs avoir subi l'opration de la syncope, se -trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurs en _re_: -_boire_, _clore_, _lire_, _faire_, _croire_, _feindre_, etc. - -Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre -situation, avaient les deux terminaisons la fois. Par exemple, -_ardere_ avait fait _ardre_ ou _arder_. Ce n'tait pas, comme on -pourrait le croire, une diffrence de dialecte; on employait -indiffremment l'un et l'autre: - ---E li reis tut fist _ardre_ defors Jerusalem el val de Cedron, e en -Betel la puldre porter. (_Rois_, 426.) - ---... E le curre ki faid fud en la reverence al soleil fist _ardeir_. - -(P. 427.) - -Il n'est peut-tre pas inutile d'observer que _ardre_ se trouve ici dans -le corps d'une phrase, et _ardeir_ la fin. Le premier fait mieux -couler le discours, le second l'arrte plus net. - - * * * * * - -Quant aux terminaisons en _ir_ et en _oir_, quel principe en dcidait -l'emploi plutt que celui de _er_? Il y en avait un certainement. On se -rglait apparemment sur la voyelle du latin; car il ne faut pas -s'imaginer que ces substitutions de voyelles se fissent au hasard; tout -tait prvu, et ce qui confond de la part de ces prtendus barbares, -c'est de les trouver observateurs si ponctuels de lois si minutieuses. - -_A_ se traduisait gnralement par _e_:--_Amare_, _aimer_;--_laudare_, -_louer_. - -_E_, par _i_:--_Implere_, _emplir_;--_fallere_, _faillir_;--_jacere_, -_gsir_;--_qurere_, _querir_;--_legere_, _lire_;--_dire_, _fleurir_, -etc. - -Ou bien par _oi_:--_sapere_, _savoir_;--_cadere_, _chaoir_;--_sedere_, -_seoir_;--_vedere_, _veoir_;--_recevoir_, _mouvoir_. - -L'_i_ long de l'infinitif latin demeurait _i_ en franais. _Salire_, -_mentiri_, _sentire_, _audire_, _ferire_, etc.; _saillir_, _mentir_, -_sentir_, _ouir_, _frir_, _venir_. - -Cette dernire disposition est remarquable en ce que, par une loi -prcisment contraire, hors des verbes, l'_i_ latin se change en _e_ -franais: _mihi_, _sibi_, _tibi_, _me_, _te_, _se_;--_si_ dubitatif, -_se_;--_nisi_, _nes_;--_ubi_, _ove_ (premire forme de _o_);--_illic_, -_illec_;--_in_, _en_;--_inter_, _entre_, etc.; d'o l'on peut tirer une -indication utile pour reconnatre l'ge des mots composs. Dans les mots -forms une bonne poque, _in_, _inter_, sont toujours traduits _en_, -_entre_: _engager_, _enhardir_, _emmancher_, _engendrer_, _entretenir_, -_entreprendre_, ont t faits par des gens qui savaient la rgle, ou du -moins en conservaient la tradition; mais _inventer_, _introduire_, -_inspirer_, _instruire_, _imprimer_, _interdire_, _intervenir_, -_intresser_, etc., portent le cachet moderne. - -Cette rgle de discernement s'applique galement aux substantifs. - - * * * * * - -IMPARFAITS.--La forme de l'imparfait de l'indicatif, telle que nous -l'employons aujourd'hui, est une forme syncope. La forme primitive, -calque plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison _bam_, -_bas_, _bat_: _j'ameveis_, _tu ameveis_, _il ameveit_. Saint Bernard, le -_Commentaire sur Job_, n'en connaissent pas d'autre. - ---En ceste terre _habondaveit_ et si _sorhabondeveit_. (_Saint -Bernard_, p. 553.) _Abundabat_ et _superabundabat_. - ---Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le -peires k'il a nule creature n'en _espargneveit_? (_Ibid._, 523.)--Et -que faisait le fils voyant son pre si mu le venger qu'il n'pargnait -nulle crature? - ---Et s'il donkes ne _veskivet_ jai mie selonc la char.--Et s'il ne -vivait (_vquivait_, _vivebat_) dj plus selon la chair. (_Ibid._, p. -554.) - ---... Et la chambriere ki portiere _eret_ et le frument _purgievet_, -dormit. (_Job_, p. 444.) _Et purgabat frumentum._ - -Remarquez _eret_, _erat_; preuve que la forme _ert_ tait ds lors une -forme syncope. - ---Dunkes li sainz hom _proievet_ ke li jors perisset. Priait que le -jour prt. (_Ibid._, 445.) - ---Et por offrir les sacrefices soi _levevet_ main. (_Ibid._ 492.) - -Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme -complte, qui ne se rencontre pas dans le _livre des Rois_. Celui-ci -crit partout _se giseit_, _se dormeit_, dans la forme moderne; est-ce -dire que le _livre des Rois_ soit d'une rdaction postrieure celle -des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncope de -l'imparfait ft dj en usage? Je ne le pense pas; la diffrence vient -sans doute des copistes, dont les uns auront marqu le _v_ euphonique, -l'autre au contraire l'aura nglig partout, laissant ses lecteurs -le suppler. Nous voyons par l clairement comment on a t amen la -forme contracte. Effectivement, _levevait_, _avevait_, _poursuivevait_, -choquaient trop l'euphonie pour tre longtemps maintenus: on les -contracta promptement en _avait_, _levait_, _poursuivait_. Mais il est -prcieux d'avoir la certitude qu'ils ont exist sous la forme complte. - - * * * * * - -PRTRITS.--Nos pres crivaient avec une _s_ la troisime personne du -singulier du parfait de l'indicatif: _il dist_, _il fist_. Cette _s_ -tmoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit: _il disit_, _il -fesit_. - -Au XVIe sicle, cette _s_ fut rserve comme caractristique -l'imparfait du subjonctif: je voudrais _qu'il aimast_, _fist_, _dist_. -Nous l'avons totalement abolie au prtrit, et remplace l'imparfait -du subjonctif prsent par l'accent circonflexe. - - * * * * * - -FUTURS.--Le futur de nos verbes a t form d'aprs la terminaison du -futur latin _ero_. On ajustait cette terminaison franaise _erai_, sans -s'inquiter si l'infinitif tait en _er_, comme _aimer_, ou en _re_, -comme _mettre_; tous deux faisaient _j'aimerai_, je _metterai_. - -_ESTRE_, _j'esserai_; _AVOIR_, _j'averai_, puis, par syncope, _j'aurai_ -ou _j'arai_; _RECEVOIR_, _je receverai_, par syncope _recevrai_; -_APPERCEVOIR_, _j'apperceverai_, _j'appercevrai_; _VALOIR_, _je -vauderai_, _vaudrai_; _AIMER_, _j'aimerai_; _LOUER_, _je louerai_, ou -_je lourai_, pour la facilit de la versification. - -Le portefaix jetant dans la rivire le second bossu, qu'il croit avoir -dj noy tout l'heure: - - Va-t'en, dit il, au vif Mauf[60]. - Tant _t'averai_ hui apport!... - - (_Des trois Bossus._) - - [60] Au diable vivant. - -Le mdecin malgr lui ayant guri la fille du roi, se voit contraint par -le bton de gurir aussi tous les malades de la ville: il les rassemble -dans une salle, o il a fait allumer un grand feu: Je vais, dit-il, -brler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre, et -seront guris. A ce mot ils le sont tous, et en se retirant rendent -tmoignage au roi de la science du faux mdecin: - - Moult a grand chose a vous garir, - Je n'en poroie a chief venir. - Le plus malade en eslirai - Et en cel feu le _meterai_; - Si l'_arderai_ en icel feu, - Et tuit li autre en aront preu[61], - Car cil qui la poudre _bevront_ - Tout maintenant gari seront. - - (_Du Vilain Mire._) - - [61] Profit. - -Le pote aurait pu dire _beveront_, comme il a dit -_metterai_.--Ailleurs, _je la garrai_, pour je la _garirai_. - -Les potes du XIIIe sicle employaient la forme primitive et complte du -futur, ou la forme syncope, selon l'exigence du mtre. Voici un passage -o l'on trouve ces deux formes runies. Il est tir d'un fabliau que -j'aime citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille -littrature, le fabliau d'_Aubre_. On jugera si ma prdilection est -mal fonde, et si l'auteur, qui doit avoir t enfant de Compigne ou de -Saint-Quentin, manquait de verve et de comique. - -Il faut savoir que l'adroite Aubre a excit la jalousie d'un mari, en -cachant dans le lit nuptial un vtement masculin, un surcot. L'poux, -brutal de sa nature, sans autre forme de procs, a jet sa femme la -porte; la charitable et dvote Aubre l'a recueillie. Tout cela tait -calcul avec un amant cach chez dame Aubre. Le lendemain, il s'agit -de calmer les soupons du _borgois_. Aubre se place sur le chemin de -cet homme, et commence une lamentation dsespre: on lui avait confi -un surcot raccommoder; elle l'a emport en ville, l'a oubli, perdu -quelque part; bref, on lui rclame ou le surcot ou sa valeur, trente -sous: - - Elle s'escrie a haute voix! - --Trente sols! la veraie croix! - Trente sols! dolente chaitive; - Trente sols! lasse! que ferai? - Trente sols! et o les _prendrai_? - Diex! je suis trop malhureuse! - Trente sols! lasse! dolereuse! - Or m'est il trop msavenu! - Estes-vous[62] le borgois venu; - Dame Aubre veu l'a, - Si crie encor et a et la: - Trente sols! lasse! trente sols! - Or viendra aiens le prevoz, - Si _prendera_ ce pou que j'ai. - C'est le songe que je songeai! - - [62] Voici. - -Cela n'est-il pas digne de Regnier, voire de Molire? - -_Il gerra_, _il parra_, _je lairai_, _nous emmenrons_, pour _il gsira_, -_il paratra_, _je laisserai_, _nous emmenerons_, etc. - - Ja ne _gerra_ mais delez moi - Li vilains qui tel hernois porte. - - (_Du Vilain la C. N._, Barb., II, 129.) - -Jamais ne couchera prs de moi le vilain, etc. - -Le Jongleur n'ose pas risquer au jeu les mes lui confies par Satan: - - Dist saint Pierre: Qui li dira? - Ja pour vingt ames n'y _parra_. - - (_De S. Pierre et du Jongleor._) - - Que _donras_ tu a mon seignor, - Se je te faz estre deslivres? - --Sire, je li _donrai_ vingt livres. - - (_De Constant Duhamel._) - -Dans _le Chevalier qui fist sa femme confesse_ (_le Mari confesseur_, de -la Fontaine), le chevalier emprunte le costume de son ami le prieur: - - Se vos dras noirs me presterez, - Ains mienuit toz les raurez, - Et vos grans bottes chaucerai, - Et je ma robe vous _lerrai_. - Ceens avez mon palefroi, - Et le vostre _menrai_ o moi[63]. - Le moine tout li otria. - - [63] _Avec moi._ Prononcez l'_i_ comme _j_: _meneraije o moi_. - - - III - -CONTRACTIONS MALGR UNE CONSONNE INTERMDIAIRE. - -Le peuple a retenu l'usage d'une sorte de contraction particulire, par -laquelle deux syllabes se fondent en une, bien que spares par une -consonne. Je trouve cette fusion pratique principalement sur des -monosyllabes: _Jes_, _tes_, _nes_, _des_, pour _je les_, _te les_, _ne -les_, _de les_. - -Dans _Gombers et les deux clercs_, dont la Fontaine, aprs Boccace, a -fait _le Berceau_, dame Guile dit celui qu'elle croit son mari: - - Levez tost sus, car il me semble - Que nos clers sont mesl ensemble. - Je ne sai qu'il ont a partir. - --Dame, _jes_ irai despartir. - -Je les irai sparer. - -Satan dit au Jongleur, en lui confiant la garde de ses chaudires: - - Garde ces ames, sor tes iex, - Car je _tes_ creveroie andex. - - (_De S. Pierre et du Jongleor._) - -Je te les crverais tous deux. - -Les chefs de l'arme paenne crient leurs soldats: Gardez que les -Franais ne se retirent vivants! _Flon soit qui ne les va envahir!_ - - Tut par seit fel ki _n'es_ vat envar. - - (_Roland_, st. 151.) - -Les paens font retraite du ct de l'Espagne. Roland ayant perdu -Veillantif son cheval, ne les saurait poursuivre, _n'es ad dunc -encalcez_. Il demande l'archevque Turpin la permission d'aller, avant -tout, reconnatre et chercher les cadavres des Franais. Il faut savoir -que Turpin est lui-mme grivement bless, tendu terre devant Roland, -qui, pour le panser, lui a dchir sa blaude ou son _bliaut_. Le passage -est noble et touchant; on me saura gr de ne point l'abrger: - - Si li tolist le blanc obert leger, - Et sun bliaut li a tut detrenchet, - En ses granz plaies les pans li ad butet, - Cuntre sun piz puis si l'ad embraceit, - Sus l'erbe verte puis l'at suef culchet. - Mult dulcement li at Rollans preiet: - E, gentilz hom, car me dunez cunget. - Nos cumpaignuns que evumes tant chers - Or sunt il morz; _n'es_ i devums laiser. - _Jo es_ voell aler e querre e entercer - De devant vos juster e enrenger. - --Dist l'arcevesque: Alez, e repairez. - - (_Roland_, st. 159.) - -Si lui ta le blanc haubert lger, et lui dtrancha toute sa blaude, et -lui en a mis les pans dans ses grands plaies. Puis l'a embrass contre -sa poitrine, et puis l'a couch tout doux sur l'herbe verte. Roland lui -a fait bien doucement cette prire: H, gentilhomme, car me donnez -cong. Nos compagnons que nous emes si chers, or sont-ils morts. Nous -ne devons pas les laisser l. Je les veux aller chercher et reconnatre, -avant de vous ajuster et arranger.--Allez, dit l'archevque, et -revenez. - -Cela est plein d'motion, de grandeur et de simplicit. Le beau antique -ne va pas plus loin, ce me semble. - - On dist que c'est aumosne _des_ povres hosteler. - - (_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_.) - -On dit que c'est faire l'aumne que de loger les pauvres. _De les_ -pauvres hosteler. - - _S'es_ attendons, tuit somes morz ou pris. - - (_Garin_, II, p. 124.) - -Si nous les attendons. - -Dans tous ces exemples, on voit la mme voyelle, deux _e_, se resserrer -en une seule. Mais il n'est pas plus rare de trouver cette contraction -opre sur deux voyelles diffrentes, l'_i_ et l'_e_. _Ki 's_, _si 's_, -_qui les_, _si les_: - - Cent mile humes i plurent _ki 's_ esgardent. - - (_Roland_, st. 283.) - -Qui les regardent. - -Charlemagne ordonne son voyer Basbrun de pendre toute la famille du -tratre Ganelon: - - Va, _si 's_ pent tuz al arbre de mal fust. - - (_Roland_, st. 290.) - -Va, et si les pends tous l'arbre de bois maudit. - -_Se_, _le_, mme suivis d'une consonne initiale, souffrent souvent une -espce d'lision ou plutt de contraction, et ne sont plus reprsents -que par _s'_, _l'_. - -Roland l'agonie, couch sous un pin, se souvient de ses victoires, de -douce France (_et dulces moriens reminiscitur Argos_), des hommes de sa -famille, et de Charlemagne son seigneur, qui le nourrit: - - De plusurs choses a remembrer li prist: - De tantes terres cume li bers cunquist, - De dulce France, des humes de son lign, - De Carlemagne sun seignor, ki _l' nurrit_. - - (_Roland_, st. 173.) - -Ganelon condamn mort, son parent Pinabel demande pour lui le jugement -de Dieu. Charlemagne fait disposer, en manire de champ clos, sur la -place d'Aix-la-Chapelle, quatre bancs, o vont s'asseoir ceux qui se -doivent combattre, Pinabel et Thierry d'Ardenne: - - Puis fait porter quatre bancs en la place. - La vunt sedeir cil ki _s' deivent_ cumbatre. - - (_Ibid._, st. 281.) - -Il ne faut pas croire que ce fussent autant de licences rserves la -posie. On les retrouve dans la prose, plus difficiles reconnatre, -parce que la mesure n'est plus l pour les constater quand l'orthographe -omet de les peindre. Quand je lis dans le _livre des Rois_ (P. -411):--Pur o fais _ta ureisun_ a Deu;--je ne doute pas qu'il ne -faille prononcer _fais t' ureisun_. Au surplus, les copistes ont figur -ces contractions assez souvent pour nous permettre de suppler aux -incertitudes de l'criture. - ---Li prusdum li volt force faire de receivre, mais ne _l' volt_ pas -oir. - -(_Rois_, p. 363.) - -Naaman voulait forcer lyse recevoir ses prsents, mais le saint -homme ne le voulut our. - ---E nostre sires s'en curechad (courroua) vers Ozam, si _l' ferid_ e -il chait morz en la place. - -(_Rois_, p. 140.) - ---... o est encuntre lur ydles e lur fals deus, _ki 's_ metterunt a -plur e a plainte. - -(_Rois_, p. 139.) - -C'est contre leurs idoles et leurs faux dieux, qui les mettront pleur -et plainte. - ---E _jo 's_ destruirai e tut depecerai... _jo 's_ osterai si cume la -puldre de la tere... - -(_Rois_, p. 209.) - -Et je les destruirai et tout dpcerai... je les terai comme la poudre -du sol... - -Saint Bernard compare les hommes attachs aux biens d'ici-bas des -hommes qui se noient, et s'accrochent ceux qui les voudraient sauver: - ---Tu varoyes k'il ceos tiennent _k 'es_ tienent... - -(P. 523.) - -Tu verrais qu'ils tiennent ceux qui les tiennent. - - - IV. - -DE L'APOCOPE. - -Outre la syncope, on a beaucoup us de ce que les grammairiens appellent -_apocope_: c'est le retranchement d'une ou plusieurs syllabes finales. -On se contentait souvent de la premire syllabe pour reprsenter le mot -entier. - -Exemples: _Mi_ pour _milieu_: _parmi_; _emmi_ (_en mi._) - -VIS, pour _visage_; d'o il nous reste _vis--vis_, c'est _visage -visage_. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces -locutions la mode de son temps parmi les mchants crivains: Mon -respect _vis--vis de lui_; il a de grandes bonts _vis--vis de moi_. -_Vis--vis_ ne peut tre synonyme de _par rapport _ ou _ l'gard de_. - -FONT, pour _fontaine_, comme _mont_, pour _montagne_: _font Evrault_ -(_fons Ebraldi_), les _Fonts_ baptismaux; _la Font_, _la Chaude font_, -noms propres. _Fontaine_ a exist dans notre langue avant _font_. La -forme complte se rencontre beaucoup plus souvent que l'abrge dans le -_livre des Rois_ et dans saint Bernard: - ---El chief est _li fontaine_ de la divine pitiet ke ne puet estre -espuisie. - -(_Saint Bernard_, p. 562.) - ---Jonathas e Achimas esturent deled _la fontaine_ Roell. - -(_Rois_, II, p. 183.) - ---Li ost des Philistins s'assemblad en Afech, e Israel se fud alogied -sur une _fontaine_ ki lores esteit en Jesrael. - -(_Rois_, I, p. 112.) - ---Eve de _funtaine_ i aparut... ei la levad de _funz_ e de -baptisterie. - -(_Rois_, II, p. 207.) - -Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont t usites -ensemble, et remontent la plus haute origine de la langue. - -PROU, PREU, abrviation de _profit_ ou _proufit_. - - Ol voir, sire, pour vostre _preu_ i viens. - - (_Garin_, t. I, p. 153.) - -Plus tard, _prou_ est devenu adverbe signifiant _beaucoup_; l'ide -d'abondance se lie naturellement celle de _profit_. - - Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure. - J'ai _prou_ de ma frayeur en cette conjoncture. - - (Molire, _l'Etourdi_.) - -Ni _peu_ ni _prou_. - - Qu'ils ne se mangeroient leurs petits _peu ni prou_. - - (_La Fontaine._) - -NOS, VOS, au singulier, pour _nostre_, _vostre_. - - Or repairons a _no_ maison. - - (_Coucy_, v. 3113.) - -Retournons chez nous. - - Et chascuns soir en _vos_ bosquet, - Assez pres du petit huisset, - Le gaiterez songneusement. - - (_Ibid._, v. 4228.) - -Et chaque soir en votre bosquet, tout prs de la petite porte, vous le -guetterez soigneusement.--C'est le conseil donn Fayel par son -espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy. - -On employait indiffremment la forme complte ou l'abrg, _vostre_ ou -_vos_. - -Coucy dclarant son amour la dame de Fayel: - - Car _vo_ grant sens et _vo_ biautez, - _Vostre_ maniere, _vo_ nobletez, - Font que je suis _vos_ vrais amis. - - (_Coucy_, v. 200.) - -Cette forme est proprement du langage picard, o elle subsiste toujours. -Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, crivant -rapidement, mettent quelquefois, par faute d'attention, _vos_, _nos_, -pour _vostre_, _nostre_; et rciproquement, _nostre_, _vostre_, pour -_nos_, _vos_. Il faut savoir cela pour rtablir en lisant la mesure d'un -vers estropi sur le papier, par exemple: - - Vos estes proz et _vostre_ saveir est grant. - - (_Roland_, st. 256.) - -Il faut lire _et vos saveir_. - -RU pour _ruisseau_. - - Et le sang a grant _ru_ couler. - - (_De Flourence de Rome._) - -D'o les noms _Grand-ru_, _Duru_, ou _Val-ru_, _Vauru_. - - L'un est monsieur _du Ru_, l'autre, monsieur de l'Orme. - - (Boursault, _les Mots la mode_.) - -LIN, pour _linage_ (lignage); CIT, pour _cit_. Rien de plus frquent: - - France dame seit enoree, - Qui si bel maine son engin, - Que son fils ne seit de put _lin_. - - (_Partonopeus_, v. 310.) - -Franche dame soit honore, qui se conduit si bien que son fils ne soit -pas de vilain lignage. - - Femme li donnent de haut _lin_; - Lor sires fu dusqu'en la fin. - - (_Ibid._, st. 390.) - - Li cuens Fromons les troi contes a pris: - S'es fait porter a Bordelle la _cit_. - - (_Garin_, II, p. 175.) - -Il les fait conduire la cit de Bordeaux. - - Il s'en est fui d'Orliens, la noble _cit_. - - (_Garin_, t. II, p. 129.) - -Le pote, quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime, -emploie _cit_: - - Ne tornerai s'aurai la _cit_ pris... - En _la cit_ furent li ostel prins... - - (_Garin_, II, p. 128 et 136.) - -SUM, SOM, SON.--Le _sommet_, le haut: - - En _sum_ la tur est monte Bramidone. - - (_Roland._) - -Au sommet de la tour est monte Bramidone. - - Porquant si l'a il tant hast - Qu'en _som_ le tertre l'a men. - - (_Partonopeus_, v. 691.) - -Au sommet du tertre. - -Le nom propre _Granson_ signifie _grand sommet_. - -Il ne faut pas croire que _sommet_ soit d'une formation postrieure, car -il est dans le _livre des Rois_: - -La guaite ki esteit al _sumet_ de la porte vid venir Achimas. - -(_Rois_, p. 188.) - -Et dans la _chanson de Roland_: - - Desu lui met s'espee, e l'olifan en _sumet_[64]. - - (_Roland_, st. 171.) - - [64] Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192, - que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure: - l'_olif' en sumet_. - -Il met sous lui son pe, et son cor sur lui. - - * * * * * - -Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les potes, que la suppression -de la finale en _e_ muet dans les temps des verbes, mais seulement au -singulier. - -_Je cuis_, _j'aim_, _je demant_, _je commant_, _je lais_, _je cons_, _je -main_; pour _je cuide_, _aime_, _demande_, _commande_, _laisse_, -_conte_, _mne_: - - D'un vilain vous _cons_ qui prist fame. - - (Barbazan, III, p. 128.) - -Coucy dclarant son amour la dame de Fayel: - - Mais pour Dieu, prenge vous pitie - De moi qui vous _aim_ loiaument - Et sui tout vos entierement. - - (_Coucy_, v. 532.) - - Il m'a mand que je lui _main_ - Lui et sa femme hui ou demain... - . . . . . . . . . . . . . . . . . - Si li dist debonairement: - Dame, dame Dieu vous _commant_. - - (_De Constant Duhamel._) - -Que je lui mne.--Je vous recommande au Seigneur Dieu, _Domino Deo_. - -On dnonce un cur pour avoir enterr son ne dans le cimetire. -L'vque irrit mande le prtre, et le tance vertement. Ce passage de -Rutebeuf donne une heureuse ide de son talent potique; c'est pourquoi -je ne crains pas de le citer au long: - - Faux, desleaus, deu[65] anemis, - Ou avez vous vostre asne mis, - Dist l'evesque? Mout avez fait - A sainte Eglise grant meffait; - Onques mais nuns[66] si grant n'oi, - Qui avez vostre asne enfoi - La ou on met gent crestienne! - Par Marie l'Egyptienne! - S'il puet estre chose provee - Ne par la bone gent trove, - Je vos ferai mettre en prison, - Qu'onques n'oi teil mesprison: - - Dist li prestres: Biax tres dolz sire, - Toute parole _se lait_ dire; - Mais _je demant_ jor de conseil, - Qu'il est droit que _je me conseil_[67]. - - [65] _Dev_, pour _desv_, insens. - - [66] _Nullum._ - - [67] _Se conseiller_, _se conseiller quelqu'un_, tait encore - d'usage vers la fin du XVIe sicle.--Comment Panurge se conseille - Her Trippa.--Comment Panurge se conseille Pantagruel, pour - savoir s'il doit se marier. - -Faux, dloyal, insens, o avez-vous mis votre ne? Vous avez fait -l'glise un affront tel que jamais je n'en ous conter, vous, qui avez -enterr votre ne o l'on met les chrtiens! Par sainte Marie -l'gyptienne! si le fait peut tre prouv, constat par bons tmoins, je -vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ous parler d'un tel -outrage! - -Le prtre dit: Beau doux seigneur, toute parole se laisse dire; mais je -demande un jour de rflexion, car il est juste que je prenne conseil. - -Si l'on est curieux du dnoment, le voici: le cur met vingt livres -dans une bourse, retourne chez l'vque, et lui dit: - - Mes asnes at lonc tans vescu, - Mout avoie en li boen escu; - Il m'at servi et volentiers - Moult loiaument XX ans entiers. - Se je ne soie de Dieu assous, - Chascun an gaaignait XX sols, - Tant qu'il ot espargnie XX livres; - Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres - Les vos baille en son testament. - --Et dist l'evesques: Diex l'ament[68], - Et si li pardoint ses meffais - Et tous les peschies qu'il a fais!... - - [68] Que Dieu l'amende. - -Rabelais, Swift ni Voltaire ne content pas d'une manire plus piquante. -Quelle charmante navet que celle de ce bon vque, qui, sans autre -transition que celle de prendre la bourse, donne sa dvote bndiction -l'ne inhum en terre sainte, et invoque sur l'me du dfunt quadrupde -la misricorde du ciel! Voil comment, grce aux cus du malin cur, _li -asnes remest crestiens_, l'ne demeure chrtien. On entrevoit que, -moyennant un supplment, il et t canonis. - -Croit-on qu'une littrature qui abonde en crivains de ce mrite, ne -vaille pas d'tre tudie avec quelque peine? - - * * * * * - -Deux syllabes conscutives commenant par un _v_ produisent l'effet -dsagrable d'un bgaiement. Le dsir de remdier ce vice d'euphonie -conduisit retrancher la seconde syllabe d'_avez_, _savez_, dans ces -formes _avez vous_, _savez vous_, qui devenaient ainsi plus rapides et -plus coulantes: _a'vous_, _sa'vous_. - -Cette apocope se faisait ds le XIIIe sicle, marque ou non dans -l'criture, cela n'importe. - -Dans _la Bourse plein de sens_, par Jean le Gallois d'Aubepierre, un -marchand entretient une matresse; sa femme s'en aperoit bien vite, et -ne peut se tenir de lui en faire des reproches: - - Biau sire, a moult grant deshonor! - Usez vostre vie lez moi. - _N'avez vous honte?_--Dame, de quoi? - - (Barbaz., I, p. 62.) - -Le dernier vers se doit lire: _n'a'vous honte_. - -Le XVIe sicle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur. -Les posies de la reine de Navarre, extrmement travailles et chties, -en offrent cent exemples: - - Pourquoy _av' ous_ espous l'estrangere? - - (_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 35.) - - Mais _qu'av' ous_ fait, voyant ma repentance? - - (_Ibid._, p. 37.) - -Les deux formes, contracte et non contracte, sont mlanges sans -scrupule: - - _Av' ous_ souffert que je fusse hue, - Montre au doigt, ou battue ou tue? - _M'avez vous_ mise en prison tres obscure, - Ou bannie sans avoir de moy cure? - _M'av' ous_ ost vos dons et vos joyaux, - Pour me punir de mes tours desloyaux? - - (_Ibid._, p. 42.) - -Et la fin de ce sicle, qui vit changer et modifier tant de choses de -toute nature, Thodore de Bze dit expressment: - ---Il est d'usage d'employer l'apocope dans certaines locutions, -_a'vous_, pour _avez vous_; _sa'vous_, pour _savez vous_. Mais _aga_ -pour _regarde_, _agardez_ pour _regardez_, sont des formes abandonnes -la populace de Paris. - -(_De Ling. fr. recta pron._, p. 84.) - -_A'vous_ et _sa'vous_ sont aujourd'hui descendus au niveau d'_aga_ et -_agardez_. Ces locutions sont relgues avec ddain parmi le peuple, -aprs avoir brill au Louvre de Franois Ier et de Henri III. - - - V. - -ADJECTIFS INVARIABLES EN GENRE. - -C'est ici le lieu de parler de certains adjectifs dont le fminin -ressemble au masculin. _Grand_ est aujourd'hui le plus connu ou mme le -seul connu, cause des locutions conserves _grand messe_, _grand -route_, _j'ai grand faim_, etc. Ce mot a l'air d'tre l'objet d'une -exception bizarre, parce qu'il survit seul de toute une classe. Il n'est -pas ncessaire d'avoir beaucoup frquent les auteurs du moyen ge, pour -avoir observ quantit d'autres adjectifs uniformes au masculin et au -fminin. On pourrait supposer que c'est par le retranchement de l'_e_ -muet de la dernire syllabe; il n'en est rien: cet _e_ ne leur a jamais -appartenu. - -M. Raynouard avait signal cette apparente bizarrerie, dont l'origine a -t indique par M. J.-J. Ampre avec beaucoup de sagacit. - -Les adjectifs latins en _is_, comme _grandis_, _fortis_, _viridis_, -n'ont qu'une terminaison pour le masculin et le fminin; tous leurs -drivs franais observent la mme condition. - -TALIS, QUALIS; _tel_, _quel_: - - Ne sai _quel_ chose tranoient. - - (_Dolopathos_, p. 257.) - -VIRIDIS, _vert_: - - Son escuier lui apareille - Une robe _vert_ qu'il avoit. - - (_Du Chevalier la robe vermeille._) - -VIRGINALIS, _virginal_: - - Sainte Marie, rone _virginal_, - Garissez moi mon cors et mon cheval. - - (_Agolant_, v. 337, Bekker.) - -REGALIS, _royal_: - - Une vierge _royaulx_ digne et purifiie. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 749, Bekker.) - -De l, cette expression _lettres royaux_, conserve au palais: - - J'obtiens _lettres royaux_ et je m'inscris en faux. - - (_Les Plaideurs._) - -FORTIS, _fort_: - - A tant li a on aportees - Armes molt beles et molt chieres, - Qui _fors_ estoient et legieres. - - (_La Violette_, p. 88.) - - Les cauces maintenant li lacent; - A _fors corroies_ li attachent. - - (_Ibidem._) - ---Naples et Corinte, deux citez qui sieent sur la mer, les plus _fors_ -qui soient el pais. - -(_Villehardouin_, p. 99.) - -GRANDIS, _grand_: - - Moult y ot _grant noise_ et _grant presse_. - - (_De Constant Duhamel._) - -Observez cependant qu' cette rigide invariabilit il y avait deux -conditions: 1 que l'adjectif ft immdiatement uni au substantif; s'il -en tait spar, ne ft-ce que par l'article, il perdait aussitt son -droit et rentrait dans la classe commune: - - Or fu au lit _grande_ la _noise_ - De la dame et de son mari. - - (_Le Fabel d'Aloul._) - -2 Que l'adjectif prcdt le substantif: - ---Et vint Saul ad unes faldes de brebis (_ad caulas ovium_) ki sur son -chemin esteint: truvad i _une cave grande_, u il entrad pur sei aiser. - -(_Rois_, p. 93.) - -La mme rgle d'invariabilit, mais sans condition, gouverne les -adjectifs verbaux qui, drivs d'un participe latin en _ens_, _veniens_, -_moriens_, _vivens_, n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour -les trois genres: - - Ma peine veuil mettre et ma cure - En raconter une aventure - De sire Constant Duhamel. - Or en escoutez le fabel - Et de dame Ysabiaus sa fame, - Qui moult estoit courtoise dame, - Et _preus_ et sage et _avenant_; - El pais n'avoit si _vaillant_ - Por esgarder et por veoir. - - (_De Constant Duhamel._) - -_Preus_, _avenant_, _vaillant_, invariables cause de _prudens_, -_adveniens_, _valens_. - -L'empereur de Constantinople, sur le point de se sparer de sa fille -qu'il vient de marier, lui donne les conseils suivants:--Biele fille, -or soiiez sage et _courtoise_. Vous avez un home pris, avoec lequel vous -vous en alez, qui est auques (_aliquantum_) sauvages... Por Diu, gardez -que vous ja por chou ne soiiez ombrage vers lui, ne _changeans_ de -vostre talent... Si soiiez simple, douche, dbonnaire et _souffrans_, -tant come vostre mari voudra. - -(_Villehard._, p. 189.) - -_Courtois_ varie, mais _changeant_ et _souffrant_ sont invariables. - -Ces formes de fminin identiques celles du masculin ne sont donc ni -par apocope ni par lision, quoique nous crivions _grand'messe_ avec -une apostrophe, et que tous les grammairiens admettent srieusement -cette lision impossible d'une voyelle sur une consonne.--L'_e_ muet de -_grande_ s'lide quelquefois: on dit et on crit _grand'mre_, -_grand'tante_, etc.--Qui parle ainsi? L'oracle de la science, -l'imposante GRAMMAIRE DES GRAMMAIRES, _ouvrage mis par l'Universit au -nombre des livres donner en prix, et reconnu par l'Acadmie franaise -comme indispensable ses travaux_. Cela ressemble une pigramme -contre l'Acadmie. - -L'erreur de Girault-Duvivier existe dj, il est vrai, dans Thodore de -Bze; et c'est l probablement qu'on l'a t prendre. Le progrs et t -de l'y laisser. - -Voici le texte de Bze:--Observandum est autem particulariter foeminium -adjectivum _grande_, in quo _e_ consuevit _etiam ante confortantes -elidi_, ut _une grand' besogne_, _une grand' chose_, _une grand' femme_. - -(_De ling. fr. rect. pron._, p. 83.) - -A cette occasion, je remarquerai que Thodore de Bze n'est pas un guide -toujours sr, et que les rudits du XVIe sicle taient incomparablement -meilleurs philologues en latin o en grec qu'en franais. Dans le XVIe -sicle, la fin surtout, le franais subissait dj de graves -altrations. La renaissance des lettres grecques et latines dtournait -l'attention de la vieille littrature nationale, en avait fait mme -l'objet d'un docte mpris, qui a t rendu avec usure par le sicle -suivant. Le XVIe sicle ne voyait rien de plus glorieux que d'effacer -tout ce que nous avions, pour recommencer une langue et une littrature -d'aprs l'antiquit. L'influence italienne exerce par la cour achevait -de tout brouiller. Il ne faut donc se fier qu'avec circonspection aux -tmoignages soit de Henri Estienne, soit de Thodore de Bze, soit des -autres crivains. Ils ont dj perdu la pure tradition des rgles et du -langage; toutefois ils en sont encore bien plus rapprochs que nous, et -c'est dans ce sens qu'on peut les tudier avec fruit. - - - VI. - -DE LA TMSE. - -La tmse est l'oppos de la contraction: celle-ci resserre les mots, -celle-l en carte les parties pour insrer un autre mot dans -l'intervalle. - -On ne pratique plus la tmse dans notre langue, mais autrefois elle y -tait frquente. Cinq expressions y taient particulirement sujettes: -_senon_ (sinon),--_vez ci_, _ez vous_ (voici),--_jamais_ et _par_ dans -un certain sens qu'il ne pouvait avoir isolment: - - A sire Constant Duhamel - N'a sa fame, dame Isabel, - Ne diront mes riens, _se_ bien _non_. - - (_De Constant Duhamel._) - -Ils ne diront jamais rien, sinon du bien. - - Quoi que je die et quoi que non, - Nus n'est vilains, _se_ de cuer _non_. - - (_Des Chevaliers, des Clercs et des Vilains_, v. 43.) - -Sinon de coeur. - - Mais une autre merveille i ot, - Que li vergiers durer ne pot, - _Se_ tant _non_ que li oisillons - Y venoient chanter les doux sons. - - (_Le Lai de l'Oiselet_, v. 113.) - -Mais il y eut une autre merveille, c'est que le verger ne pouvait -subsister, sinon tant que l'oiselet y viendrait chanter. - -L'exemple suivant runit la tmse de _jamais_ et celle de _senon_. - -L'poux si finement jou par Aubre n'aurait jamais, sans le surcot, -pens de sa femme que du bien: - - Se ne fust-ce por le sercot, - _Ja_ n'y pensast _mais se_ bien _non_. - - (_D'Aubere la vieille Maquerelle._) - -On disait aussi _se ce non_,--_si cela non_, _sinon cela_: - - Ou _se ce non_, je vous rends le pas. - - (_Garin_, t. I, p. 5.) - -Ou si vous ne consentez cela, sinon cela, etc.--La ot si grant -asemble de gens, que ce ne fu _se_ merveille _non_. - -(_Villehard._, p. 110.) - -_Vez ci_, _vez la_, c'est--dire _vois ici_, _vois l_. - - _Vez_ me _ci_, biax amis, que veux-tu? comment t'est? - - (_De Merlin Mellot._) - - La dame respondi au prestre: - Sire, _vez_ me _ci_ toute preste. - - (_De la Dame qui fist trois tours._) - -_Revez la_, revoyez l, _revoil_. - -Dans _les trois Bossus_, la dame dit au portefaix qui vient de jeter -la rivire le cadavre du second bossu: - - Voiez, dist elle, grant merveille! - Qui o unques la pareille? - _Revez la_ le bou ou gist. - - (Barbaz., II, p. 135.) - -Revoil le bossu au gte. - -Cette expression _vez ci_, _vez la_; _voici_, _voil_, _v'l_; succdait -dj une expression plus ancienne, et traduite immdiatement du latin -_ecce_: c'est _ez_ ou _ekevos_, _ecce vobis_: - - A tant _ez_ Robin qui y monte. - - (_Le Fabel d'Aloul._) - - A tant _ez_ un vilain raoul, - Un bouvier qui vient de charrue. - - (_Le Dit du Buffet._) - -Saint Bernard emploie toujours _ekevos_: - ---_Ekevos_ ke cis vient saillanz ens montaignes et trespessanz les -tertres. - -(_S. Bernard_, p. 528.) - -Voici qu'il vient bondissant par les montagnes et franchissant les -hauteurs. - ---_Eykevos_ uns bers vient, et Orianz est ses noms. - -(_Ibid._, p. 530.) - -Voici un seigneur qui vous vient, et Oriant est son nom. - -On disait galement bien _ez vous_: - - _Esvous_ les maufez revenus! - - (_De S. Pierre et du Jongleur._) - -Voici les diables de retour. - - _Esvous_ la presse qui engroisse. - - (_De Constant Duhamel._) - -Voici la foule qui grossit. - - Atant _es vos_ Guenes e Blanchandrins. - - (_Roland_, st. 30.) - -En ce moment voici Ganelon et Blancandrin. - - _Es vus_[69] Rolant sur sun cheval pasmet. - - (_Ibid._, st. 147.) - - [69] _As vous_, comme on lit dans l'imprim, est une faute ou de - lecture ou de copiste. - -Mais ce qui est bien bizarre, c'est la forme _estes vous_. Il faut -croire qu'ayant perdu de vue l'origine de _ez_ ou _es_, on l'a pris pour -la seconde personne du verbe _tre_, et l'on aura jug mal sant de -joindre cette seconde personne du singulier un pronom au pluriel. La -prtendue faute a t corrige, comme nous en voyons corriger tous les -jours[70], et d'_es vous_ s'est form, par cette judicieuse -rectification, _estes vous_: - - [70] Par exemple, _fleur d'oranger_, qui s'accrdite, au lieu de - _fleur d'orange_. Voyez ce mot dans la troisime partie. - - _Estes vous_ le prevost errant; - La dame li fist biau semblant. - - (_De Constant Duhamel._) - -Voici en hte le prvt, etc... - - _Estes vous_ dant Constant, bruiant, - Une grant hache paumoiant. - - (_Ibid._) - -Voici monsieur Constant, faisant tapage, et maniant une grande hache. - -_Estes vous_ est la forme constamment employe dans le _livre des Rois_: - ---_Estes vus_ Saul ki de ses cultures respairad. - -(_Rois_, p. 37.) - -Voici Sal qui revient de ses champs. - -Il faut observer que si la version des _Rois_ est du XIe sicle, le -manuscrit n'est que du XIIe; qu'ainsi le copiste, suivant l'usage, aura -pu substituer la forme usite de son temps celle qu'il ne comprenait -plus ou qu'il voyait tombe en dsutude. Voil comment _estes vous_ a -pu remplacer _ekevous_ dans le plus ancien monument de notre -littrature. - -Je n'ai jamais rencontr la tmse employe sur _ekevous_ ni _estes -vous_. - -Quant la tmse de _voici_, nous la pratiquons encore tous les jours: -_Vois cet homme-ci_, _vois ces femmes-l_, c'est _vois ci_ ou _ici_ cet -homme;--_vois l_ ces femmes. Il faut observer pourtant une diffrence -importante: c'est que nous avons immobilis comme un adverbe la forme de -l'impratif singulier. Mme en nous adressant plusieurs personnes, -nous disons _voici_ (_vois ici_); nos pres auraient dit logiquement -_veez-ci_. _Vois ci_ tait rserv pour ne parler qu' un seul. - - * * * * * - -PAR est aujourd'hui destitu d'un privilge important, emprunt aux -coutumes de la grammaire latine. _Per_ se joignait aux verbes, aux -adjectifs, aux adverbes, pour leur communiquer la force d'un superlatif, -une ide de perfection. Ainsi, _permagnus_, _pergravis_, _peramarus_, -pour _maximus_, _gravissimus_, _amarissimus_.--_Pernoctare_, veiller la -nuit entire.--_Peragere_, faire compltement, parachever. - -_Parachever_ a vieilli; _parfournir_ ne se dit plus; mais nous disons -encore _parcourir_ et _parfumer_. - - Son bon destrier que il _paramoit_ si! - - (_Garin_, t. II, p. 147.) - -Villehardouin emploie _paraller_ pour _aller jusqu'au bout_. L'empereur -et pouss sa course jusqu' Salonique, s'il et pu.--Il fust _parals_ -jusques a Salenyque, s'il peust. - -(_Villehard._, p. 194.) - -Le vieux franais accordait _par_, dans cette fonction, une libert -dont _per_ ne jouissait pas en latin; c'est que _par_ n'tait pas -ncessairement uni au mot auquel il communiquait sa vertu: il y avait -_tmse_ le plus souvent. - -Dans l'_Adoubement Vivien_, Guillaume au court nez dit son cheval, qui -va succomber de fatigue: - - Cheval, moult _par_ estes _lassez_! - -_Parlass_, _perlassus_. - - Moult _par_ li est au cuer _amere_ - L'essample des biens qu'il ot dire. - - (_Le Dit du Buffet._) - -_Peramarum exemplum._ - - Trop _par_ eus le cueur _hardi_ - Quant tu devant moi feru l'as. - - (_Ibid._) - -_Cor nimis peraudax_, _audacissimum_. - -De cet emploi de _par_ ajoutant une force de superlatif, il nous reste -cette locution _par trop_. _Cela est par trop fort._ _Par_ se runit -l'adjectif et non l'adverbe: _Nimis fortissimum_, comme _trop -parhardi_; en style actuel: _par trop hardi_. - -Son extrieur tait _trop parlaid_ ou _par trop laid_. - - Sa faon _trop par_ estoit lait. - - (_Les trois Bossus._) - -Quand on ne faisait pas la tmse, on conservait volontiers _par_ la -forme latine: - - Or prions doucement la vierge Marie... - Nous gart et nous otroit la _perdurable_ vie. - - (_Du Chevalier et de l'Escuier._) - -On retrouve _par_ en composition de quelques substantifs, o il -reprsente cette ide d'excellence de principaut: _pardon_, _parvis_. -Le _pardon_ est le don suprme, le plus prcieux de tous les dons; le -_parvis_ est le visage principal, la grande faade de l'glise. - -Les Anglais nous l'ont emprunt.--AMOUNT, _ mont_, _en -haut_.--PARAMOUNT, _lord paramount_, le chef souverain; en allemand, -_der oberste_, _hoechste_, au superlatif. PARAMOUR, le bien-aim ou la -bien-aime.--_Eine liebste._ - -Autrefois _en_, compos avec un verbe, s'employait par tmse; -aujourd'hui il adhre insparablement au verbe, except pour le verbe -_aller_. On prescrit de dire, _s'en aller_ et _il s'en est all_; _il -s'est en all_ passe pour une faute. Pourquoi, puisqu'on ne dit pas _il -s'en est vol_, _il s'en est fui_; mais, _envol_, _enfui_, d'un seul -mot? - - - - -CHAPITRE V. - -Des privilges de l'ancienne versification. - - -Je rduis les privilges de l'ancienne versification deux, concernant, -l'un l'hmistiche, l'autre la rime et la mesure. - -Le repos de l'hmistiche tait bien plus long, consquemment plus -obligatoire, dans l'ancienne posie que dans la moderne. L'alexandrin -tait comme partag en deux petits vers, dont le premier restait sans -rime. Mais aussi cet hmistiche jouissait des privilges d'une vritable -fin de vers, c'est--dire qu'on y admettait l'hiatus, comme nous -l'admettons d'un vers l'autre, et que l'_e_ muet n'y comptait pas plus -qu'il ne compte la fin d'un vers fminin. C'tait une grande facilit -accorde aux potes. Ils taient donc intresss maintenir -rigoureusement le repos de l'hmistiche. Je ne crois pas que dans tout -ce que le moyen ge nous a lgu de vers (et il y aurait de quoi -contre-balancer tout ce qu'on en a fait depuis), on trouvt un seul -exemple du repos de l'hmistiche viol. On se donnait d'autres licences, -mais jamais celle-l. - -Plus tard, comme on veut toujours raffiner sur ses devanciers, on -imagina, sous prtexte d'une versification plus svre, de retrancher ce -privilge de l'_e_ muet surabondant. Ds ce moment la rgle perdit de -son importance; on continuait la prescrire, mais elle tait souvent -viole. Le repos avait diminu de dure; on en vint le regarder comme -une rgle sans motif, une difficult arbitraire et purile; on se mit -le supprimer, ou le transporter sans faon dans une autre partie du -vers. On y gagna les effets de la csure mobile. - -Mais il ne faut pas mpriser les inventeurs d'une loi dont on a perdu le -sens et l'application. - -Voici un passage qui servira d'exemple. Il est tir d'un conte dvot du -XIIIe sicle: _Le dit de la Borjoise de Narbonne_. Le diable, pour faire -pice cette bourgeoise, lui dbauche son fils, le ruine par le jeu et -les femmes, et l'ayant mis sans ressource, l'induit voler dans une -glise pour satisfaire ses passions: - - Compains, dit li _deables_,--sais tu que tu feras? - a dehors _demorrai_,--en l'glise t'en vas; - Le prestre n'y est _mie_,--le calice embleras: - Tu revendras _moy,--et_ puis jouer porras. - Li valles li respont--que tantost le fera. - En l'esglise s'en _entre_,--que plus n'y demora; - Dessous l'autel tantost--le galice pris a... - Or oez biau _miracle_--qui oir le vouldra. - L'en voloit le _service_--de la messe chanter; - Les gens de la _paroisse_--le vinrent escouter; - Cil qui tient le _calice_--ne s'en pooit aler. - Lors veissiez les gens--entor lui assembler. - -On saisit le voleur sacrilge; il est condamn au feu. Sa mre, femme -trs-vertueuse et particulirement dvote la sainte Vierge, se met en -prires. La Vierge descend sur le bcher, dlie l'enfant, le rend sa -mre, et remonte au ciel en prsence de tout le peuple merveill, et au -son de toutes les cloches de la ville, sonnant d'elles-mmes. - -Cette facilit de l'hmistiche n'a rien de bien contraire nos -habitudes actuelles: toute la diffrence est que nous avons restreint -cette licence l'hmistiche final, tandis que, autrefois, elle tait -commune au premier et au second. - -Mais un point bien plus important tait la permission d'altrer les mots -dans leur terminaison pour le besoin de la rime, et dans le nombre de -leurs syllabes pour le besoin de la mesure. Les consquences en ont t -fort graves. Peut-tre chercherait-on vainement un second fait d'une -gale influence sur la formation du langage. - -Cette licence tait porte fort loin, et l'on conoit qu'elle n'ait -choqu personne et n'ait pas soulev d'opposition une poque o tant -de finales taient rgulirement mobiles et incertaines. On ne -s'offensait pas d'entendre un pote prononcer _dix sous_, et une minute -aprs, _dix saus_: - - Dix _sols_ c'ont mangie et beu... - - Fet li clerc: Quinze _sols_ vous doi... - - Li pain, li vin et li past - Ont bien coust plus de dix _saus_, - Tant ont ils bien eu entre aus. - - (_Des trois Aveugles de Compigne_, Barb., III, p. 68.) - -Cela n'tait pas plus tonnant que d'entendre dire, selon l'occurrence, -un _cheval_ et un _chevau_;--_snchal_, ou _snchau_;--un _chapel_, un -_chapeu_;--un _fol_, un _fou_, etc. - -Mais il faut reconnatre aussi que les versificateurs usaient de ce -privilge jusqu' en abuser. Voici des exemples. - -Au lieu de _trois_, _troie_: - - Saint Pierre n'eut a cele voie - Fors cinc et quatre et un seul _troie_. - - (_De S. Pierre et du Jongleur._) - -Saint Pierre n'amena cette fois que cinq et quatre et un trois. - -_La toux_ tait la forme ordinaire; mais au besoin le pote, pour gagner -une syllabe, disait _la touse_, l'exemple de l'Italien, qui met son -choix _amor_ ou _amore_; ou bien mme il disait _la teuse_. - -La vieille Aubre de Compigne s'introduit chez une jeune dame, sous -prtexte de solliciter quelque friandise pour sa fille malade: - - Dame, fist elle, je vieng a vos, - C'une goute a ma fille el flanc: - Si voloit de vostre vin blanc - Et un seul de vos pains faitis; - Mais que ce soit des plus petiz! - Dieu merci! je suis si honteuse!... - Mais ainsi m'engesse _la teuse_, - Que le me covient demander. - Je ne soi onques truander. - - (_D'Aubere la vieille Maquerelle._) - -Madame, dit-elle, je viens vous, car ma fille a la goutte au ct. -Elle voudrait de votre vin blanc et un seul de vos jolis pains, pourvu -que ce soit un des plus petits! Dieu merci, je suis si honteuse!... Mais -ainsi m'angoisse la toux, comme il est vrai que je suis rduite vous -le demander. Je ne sus jamais truander. - -La bonne pice continue longuement sa harangue, digne de la Macette de -Regnier. Elle se fait montrer la chambre nuptiale, le lit, etc. Elle -questionne avec un tendre intrt la nouvelle marie, lui donne des -conseils, se montre satisfaite de l'opulence du logis: - - A tant issirent de la chambre, - Et la vielle tozdis[71] sarmone. - Maintenant la dame li done - Plain pot de vin et une miche, - Et une piece d'une _fliche_, - Et de pois une grant pote. - - (Jubinal, _Nouv. rec._, I, 207.) - - [71] _Toudis_, _toujours_, en picard. - - DIS (_dies_): _Mi-di_; _lun-di_: - - Mais il ne caut a Persewis: - Sole i remaint XL, _dis_. - - (_Partonop._, v. 6305). - - Et vos porrez veoir _tans dis_ - Et son gent cors et son cler vis. - - (_Ibid._, v. 6855.) - - _Tans-dis_ (_tantos dies_) est un accusatif absolu, comme - _tous-jours_, et ne veut pas plus que _toujours_ tre suivi de - _que_. _Tandis que_ est une absurde invention du tyran Vaugelas. - Jusqu' lui, personne ne s'tait avis de joindre _que_ - _tandis_:--_Tandis_ sa femme ne fut pas oiseuse l'hostel. (_Les - cent Nouvelles_, nouv. 34.)--_Tandis_ rostir la perdrix l'on - faisait. (Marot.)--_Tandis_ la nuit s'en va, les lumieres - s'esteignent. (Malherbe.) - - _Tandis_ l'ignorance arma - L'aveugle fureur des princes. - - (Ronsard, ode X, liv. 1er.) - - L'tymologie, la raison, l'usage, l'autorit des meilleurs - crivains, Vaugelas a tout mpris, pour tuer une locution - indispensable et sans quivalent, et surcharger la langue d'un - double emploi. On avait dj _pendant que_. - -_Fliche_ pour _flche_; un morceau d'une flche de lard pour accommoder -ses pois. C'tait un mets trs en honneur chez nos pres. Aussi, dans le -fameux catalogue de l'abbaye Saint-Victor, voit-on figurer un trait -Des pois au lart, _cum commento_. - -On ne craignait pas de retrancher l'_e_ muet de la fin d'un mot, pour -satisfaire l'exigence de la rime. Le sage qui raconte, dans le -_Dolopathos_, l'histoire des sorcires qu'il nomme _Estries_ (du latin -_strygas_), dpeint l'arrive tumultueuse de ces _Estries_: - - Et firent parmi la forest - Trop grant noise et trop grant _tempest_. - - (_Dolopathos_, p. 261.) - -Les Anglais se sont appropri le mot sous cette forme. - -On ne se faisait non plus scrupule d'allonger les mots que de les -raccourcir. De _spiritus_, _espir_ ou _esperites_. Dans le _Dolopathos_: - - Puis ke li _espirs_ fort en vient - Que l'ome pasmer en convient. - -Et vingt vers plus bas: - - A la bouche et au nez li mist - Por l'_esperite_ fors atrere. - - (_Dolopathos_, p. 164.) - -D'autres fois, une voyelle on en substituait une autre. On vient de -voir _teuse_ pour _touse_, afin de rimer _honteuse_; on trouve de -mme, au lieu de _lire_, _lere_, pour rimer avec _compre_. Le renard, -pri par le loup de lire le mot crit sous la semelle du cheval, s'en -excuse sur ce qu'il _a la rhume_, qui lui a troubl la vue: - - Dit renart: J'ai la rume ehue, - Por quoi j'ai troublee la vehue... - -Puis il ne sait lire que le latin; puis enfin il fait trop sombre: - - Et dist: N'y voi goute, compere; - Ge ne pourroie letre _lere_. - -Dans Rutebeuf, _vallot_ au lieu de _vallet_: - - Chascun ot maistre, nes[72] Challos, - Qui n'estoit pas moult biaux _vallos_. - - (_De Charlot le Juif._) - - [72] _Nisi._ - -Chacun trouva matre, except Charlot, qui n'tait pas fort beau -garon. - -Il est utile d'observer que toutes ces contractions se retrouvent dans -saint Bernard, dans les commentaires sur Job, et dans la version du -_livre des Rois_; et par consquent ne doivent pas tre considres -comme des licences potiques[73]. C'taient des habitudes communes la -prose comme aux vers; seulement les potes en ont pouss l'usage jusqu' -l'abus. On ne rencontre que chez eux certains exemples de syncopes et -d'apocopes vraiment extraordinaires, commandes par le besoin du mtre -ou de la rime; par exemple, _mauvaise_ resserr en _maise_;--_trahi_ -rduit sa premire syllabe _tra_: - - [73] Le _livre des Rois_ lui seul ne ferait pas une autorit - suffisante, bien qu'il ait t publi comme un texte de prose. La - question, sur ce point, me semble avoir t tranche un peu - lgrement. - - Barbazan, le premier qui s'occupa du manuscrit des cordeliers et en - signala l'importance, n'a pas hsit de dire que cette traduction - tait en vers; non pas en vers toujours d'gale mesure et rims - partout svrement, mais en vers libres, et souvent rims par - assonance. A l'appui de son opinion, il allgue un long passage, le - cantique d'Anne, dont il rtablit les lignes dans la forme de vers. - - Quantit d'autres passages se prteraient la mme exprience; - mais, pour tout dire, il en est beaucoup aussi qu'il parat - difficile d'y soumettre. - - Quoi qu'il en soit, l'diteur de ce vnrable texte, M. Leroux de - Lincy, aurait peut-tre d prendre davantage en considration l'avis - de Barbazan. Il se contente de le mentionner et d'y opposer le sien, - qu'il ne motive pas; car on ne peut accepter l'argument unique de M. - Leroux de Lincy, tir d'un passage des _Florides_, d'Apule. Ce - passage de cinq lignes prsente le retour videmment cherch de - quelques rimes; et comme il n'est pas en vers, M. Leroux de Lincy en - conclut que la frquence des rimes dans la version des _Rois_, - circonstance laquelle d'ailleurs se joint si souvent l'exactitude - de la mesure, n'implique pas non plus un ouvrage en vers. Ce - raisonnement irait supposer la versification latine fonde sur le - mme systme que la franaise. - - Une traduction du XIe sicle, mlange de vers et de prose, tait - cependant un fait bien curieux constater. L'emploi des deux formes - indique une littrature dj fort avance, et il serait intressant - d'examiner le choix des passages mis en vers. - - Por _maise_ compagnie qu'aie hante jadis. - - (_De la Borjoise de Narbonne._) - -Le neveu du roi Marsile, Roncevaux, se prcipite sur les Franais en -criant: - - Felon Franois, Mahomet vos maudie!... - _Tra_ vos a Ganes, tuit i perdrez la vie. - - (_La Desconfite de Roncevaux_, dans l'introd. du _Roland_, p. LIV.) - -Observez que, vingt-huit vers plus haut, l'auteur a fait dire Roland: - - _Tra_ nos a Ganes li soduianz. - -Il est impossible d'avouer plus clairement qu'on cde la contrainte de -la ncessit. Mais ce sont l des exceptions. - - * * * * * - -Des deux privilges de l'ancienne posie, le premier, celui de -l'hmistiche, est de petite consquence; mais l'autre, l'altration des -mots pour la rime ou la mesure, doit avoir exerc la plus grande -influence sur le langage. Il serait curieux de rechercher si telle -prononciation dominante dans telle province n'y a pas t accrdite par -les potes de cette province[74]. - - [74] Il faudrait commencer par connatre ces potes, et les - distribuer, les classer selon les dates et les pays; ensuite il - faudrait en donner des ditions; il faudrait de plus qu'ils fussent - expliqus dans des chaires publiques. Mais on n'a pas le temps d'y - songer; on est dj si occup par les cours indispensables de - malais, d'indoustan, de chinois, etc., etc.! - -Les potes ne se bornaient pas modifier les finales pour le besoin de -la rime: ils resserraient les mots dans le corps du vers, sous prtexte -des exigences de la mesure. Ainsi la langue franaise, encore molle et -ductile, a t par eux faonne, ptrie en diverses faons sous les yeux -du peuple, qui choisissait et retenait ce qui lui plaisait le mieux. Le -gnie public tait juge, et ses arrts s'excutaient sans avoir t -formuls. On n'avait pas encore invent la profession de grammairien, -invention si funeste la langue, qui substitue aux droits de toute une -nation quelques hommes, savants ou ignorants, c'est ce que nul -n'examine. - -Au XIIe et au XIIIe sicle on crivit prodigieusement de vers, et rien -que des vers. La rime paraissait le seul vtement convenable des penses -dignes d'tre conserves et transmises. Au surplus, toutes les -littratures ont dbut de mme par la posie; car outre qu'elle aide la -mmoire par ses formes arrtes, elle offre encore l'avantage de -dfendre la puret du texte, et de maintenir la lettre contre les -infidlits volontaires ou involontaires. L'euphonie et la rapidit, -telles ont t les rgulatrices de notre langue, par l'intermdiaire des -potes. On ne saurait trop se le persuader. - -Mais les affreux malheurs du XIVe sicle, l'occupation de la France par -les Anglais, les guerres civiles, toutes ces longues et terribles -temptes bouleversant notre patrie, corrompirent, dtruisirent un bien -qui n'tait pas encore assez affermi. La littrature fut perdue, la muse -s'envola pouvante. Les temps taient trop rellement piques en -actions pour qu'on songet construire des popes en paroles et -agencer des mots. Homre n'et pas chant dans le camp d'Agamemnon: il -faut que le pote regarde de loin, soit dans le pass, soit dans -l'avenir; pour lui, le prsent n'existe pas. - -Aussi, que fit le XVe sicle quand il s'avisa de vouloir lire? Il mit en -prose les vers des sicles prcdents. Toutes ces vastes compositions, -ces pomes moraux, satiriques, fabuleux, historiques, sacrs ou -profanes, d'amour ou de chevalerie, tout cela ne se pouvait plus -comprendra dans la forme que leur avaient donne les auteurs. Il fallut -les abaisser au ton qui tait devenu le ton gnral. La prose naquit -vritablement alors: Villehardouin et Joinville ne doivent tre -considrs que comme exceptions. C'est du XVe sicle que la prose date -son existence officielle, et qu'elle s'tablit dans notre littrature la -rivale de la posie; rivale ambitieuse, qui ds le premier pas aspire -la suprmatie, et depuis a si bien largi sa place, que demain ou aprs -elle rgnera sans partage. - -Si le XVe sicle ne comprenait dj plus le XIIIe, encore moins celui-ci -fut-il compris du XVIe. En cet endroit, il y eut rupture complte des -traditions. La chane tait jamais brise, dont je m'efforce ici de -retrouver et de rajuster ensemble quelques anneaux chargs de rouille. -Il y parut bien quand Marot, sans comparaison le plus habile de son -temps comme le plus vers dans la littrature ancienne, voulut se mler -de rajuster le _Roman de la Rose_. Les changements qu'il y fit prouvent -une ignorance peine excusable dans un savant de nos jours. La ligne -des potes s'tait renouvele, et aussi les procds de leur art; et ni -les nouveaux potes ni l'art nouveau n'taient en progrs sur les -anciens. Les derniers venus s'taient spars du peuple; ils avaient -leur langue eux tout seuls, qu'ils tablissaient naturellement fort -au-dessus de l'autre. Leurs devanciers avaient cout parler dans la -rue; ceux-ci, enferms dans leur cabinet, regardrent la langue sur le -papier. De ce moment il y eut divorce entre le peuple et les -littrateurs. Qu'y gagnrent les lettres? Le plus clair de leur bnfice -fut l'introduction de l'hiatus dans la versification. En voyant les -hiatus innombrables dans l'criture, les potes les adoptrent sans -hsiter, persuads qu'ils ne faisaient en cela que continuer l'ancienne -cole. Un jour enfin le sentiment naturel se rveilla et reprit le -dessus: l'hiatus fut de nouveau proscrit; et cette fois par une sentence -solennelle, car il s'tait install des tribunaux publics pour le -langage. Sans s'en douter, on revenait sous Louis XIII la loi qui -avait servi de point de dpart sous Philippe-Auguste. C'tait fort bien; -mais dans l'intervalle tout le systme des consonnes euphoniques avait -disparu de _la belle langue_, et le vocabulaire potique se trouva tout - coup rduit des trois quarts. La posie, oblige de faire figure et -plus que jamais avec cette mince fraction de son ancien revenu, se vit -contrainte, pour dissimuler son indigence, des ruses incroyables, -des efforts, des subtilits au-dessus de l'imagination. Un temps elle -parvint se suffire l'aide de ces tours d'adresse, et seconde -d'ailleurs par des gnies extraordinaires. Mais ce temps ne pouvait -toujours durer: on se fatigue; les hommes de gnie meurent; les tours -d'adresse s'puisent; force d'tre rpts, ils finissent par tre -imits et tomber dans le mpris. C'est o nous en sommes. - -Si nous sortirons de l et comment, c'est une question dont nos -arrire-neveux pourront voir la solution. En attendant, le peuple a -gard son langage; et comme c'est encore le meilleur et le plus commode -pour rendre sa pense, sinon pour parler la cour, il se console -facilement du ddain des classes _claires_. Un pote s'est mis avec le -peuple; il a crit pour ceux qui ne savent pas lire. Aussi voyez quel -succs! Il a fait comme Marie, soeur de Marthe: il a choisi la meilleure -part, qui ne lui sera point enleve. Quant aux autres, qu'ils se fassent -lire par les acadmiciens, s'ils peuvent. - - - - -CHAPITRE VI. - -D'un systme de dclinaisons en franais.--Dialectes. - - - Ier. - -Faute d'avoir reconnu les faits exposs prcdemment, des savants d'une -grande rudition sont tombs dans ce que je ne craindrai pas d'appeler -une erreur bizarre et des plus graves. Partis de cette ide que -l'orthographe du moyen ge tait arrte, uniforme et toujours exacte; -frapps ensuite des variations qu'ils y rencontraient, et rsolus de -s'en rendre compte toute force, ils ont imagin de transformer ces -diffrences en vestiges d'anciennes dclinaisons franaises. - -A ce point de vue, ils ont not, recueilli, comment toutes ces formes -nes du hasard ou d'une autre cause qui leur chappait; et, aprs un -labeur infini, ils sont parvenus orner la langue franaise d'un -monument comparable aux dclinaisons du latin; c'est un chteau en -Espagne trs-vaste, trs-obscur, o il est peu prs impossible de se -reconnatre et de se conduire; aussi deux Allemands en furent-ils les -principaux architectes: MM. Orell et Dietz ont travaill sur le vieux -franais comme ils auraient pu faire sur le perspolitain ou le -sanscrit. Grce M. Dietz, le vieux franais possde trois -dclinaisons. Mais voici un autre embarras: la multitude des formes est -telle, qu'il en faudrait mettre six ou sept sur chaque cas; pesant -fardeau qui craserait le fragile difice de ces trois dclinaisons. -Heureusement on s'avisa des _dialectes_, c'est--dire des patois; toute -la surcharge des dclinaisons fut distribue dans ces dialectes; avec -les dialectes et les dclinaisons, il n'est aujourd'hui plus rien qui -rduise les savants au silence: ils expliquent tout! Que s'il en a cot -de la peine, la satisfaction est grande aussi. - -Il faut voir cela dans l'ouvrage posthume de Fallot. Jamais le regard -n'a plong dans un chaos plus effroyable. Il est rellement affligeant -de voir tant de travail et de science engloutis dans un pareil gouffre! - -Le premier auteur du mal fut M. Raynouard, dont les travaux sur une -prtendue langue romane[75] procurrent quelques annes de vogue aux -romans de linguistique. Depuis, on a ni la langue romane, mais ceux qui -la niaient ont retenu quelque chose des doctrines de l'inventeur: on a -donn de l'extension certaines ides de M. Raynouard, lorsqu'il aurait -fallu les restreindre. Dans ce nombre, l'ide d'un systme de -dclinaisons franaises. - - [75] On n'entend pas ici nier l'existence du roman provenal, mais - seulement l'tendue et l'importance que lui prte M. Raynouard. - -Commenons par dgager le seul point de toute cette affaire complique -qui soit d'une vrit reconnue, incontestable. - -Nos pres prirent coeur de distinguer dans une phrase le nominatif, -quand ce nominatif tait un nom masculin. Ils lui donnrent alors par -privilge une _s_ au singulier; au pluriel cette _s_ disparaissait du -nominatif, et n'appartenait qu'aux cas obliques ou rgimes[76]. - - [76] On appelle _cas obliques_ tous les cas autres que le nominatif. - M. Ampre les nomme _cas rgime_, c'est--dire _rgis_, et non _qui - rgissent les autres_, comme l'amphibologie de l'expression pourrait - le faire croire. - -M. Raynouard trouva cette rgle dans une grammaire provenale; il la -reproduisit, et rendit, en l'exhumant, un service rel l'tude de la -vieille langue. - -On ne peut nier qu'il n'y ait l un souvenir de la seconde dclinaison -latine: _dominus_, _domini_, _dominos_; mais la chose n'est pas, dans -cet emploi de l'_s_, alle plus loin. Malheureusement on a voulu -l'tendre, et tirer de cette simple donne un systme complet de -terminaisons. C'tait un moyen d'occuper cette multitude de consonnes -finales, dont le rle purement euphonique n'tait pas souponn. - -On regrette que cette ide ait t accueillie et dveloppe par M. J.-J. -Ampre, dans son savant livre de la _Formation de la langue franaise_. -L'auteur est obsd de la proccupation des cas obliques; il en voit -partout. Examinons quelques-unes de ses assertions sur ce point: - ---Par une transformation singulire, l'_u_ du cas rgime se changeait -en _f_. _Pontieu_ est le cas rgime de _Pontiex_. Au lieu de _Pontieu_, -l'on trouve _Pontif_: - - En Some en _Pontif_ arrivrent. - - (_Roman de la Rose_, v. 268.) - -Ils arrivrent dans le Ponthieu par la Somme. - - Allez avant ma suer de _Pontif_. - - (_Garin_, I, p. 154.) - -A ma soeur de Ponthieu. - -M. Ampre signale encore _Brunof_ pour _Bruno_ ou _Brunou_ de -l'_Histoire des ducs de Normandie_; _antif_, dans le _livre des Rois_: -_En l'antif pople Dieu_;--et de _Garin_: - - El pinel entrent dedans ung val _antif_. - -Et le mot _bl_ crit _blef_ dans un fabliau: - - Dieu done _blef_, deable l'amble. - - (Barbaz., d. Mon, IV, p. 126.) - -M. Ampre trouve l une marque du cas rgime: - ---Le nominatif est _antis_ pour _antics_ (_anticus_), qui fait au cas -rgime _antif_, comme _Pontiex_ ou _Pontis_ fait _Pontif_.--Et il -conclut:--L'_f_ tait _donc_ une forme trs-rare du cas rgime. - -(_Hist. de la lang. fr._, p. 62 et 63.) - -M. Ampre aurait probablement conu quelques doutes sur la justesse de -cette consquence, si dans le passage de _Garin_ il et remarqu, onze -vers avant celui dont il s'autorise: - - Vostre seror la dame _de Pontis_. - -Et cinq vers plus bas: - - Ainc ne finerent, si vinrent en _Pontis_. - -Voil donc au cas oblique ou rgime la forme rserve par M. Ampre pour -le nominatif. - -Nous avons reconnu qu'on ne prononait aucune consonne finale. Ainsi, -vous ne serez pas surpris de rencontrer des exemples o le scribe l'a -omise: _saint Po_ pour _saint Paul_, dans le _roman de Renart_; Bernard -_de Baillo_ pour _de Baillol_, dans _Jordan Fantosme_. - -Vous direz simplement: Ici, le copiste a figur la prononciation, et -vous passerez. - -Mais M. Ampre vous arrtera, et vous dira que, dans certains mots -termins en _l_, on indiquait le cas rgime par le retranchement de la -dernire consonne du radical. (P. 63.) - -_Alfr_, _Davi_, pour _Alfred_, _David_, vous semblent rentrer aussi -dans la rgle des finales muettes. Point! M. Ampre vous affirme que -c'est l'effet du cas rgime, lequel se marque par le retranchement du -_d_ dans certains noms propres. (_Ibid._) - -_L_ supprime dans certains mots; _d_ retranch dans certains noms... -Mais quels mots, quels noms? et pourquoi ceux-l plutt que d'autres? -C'est ce que M. Ampre ne dit pas. Autant d'exemples, autant de rgles. -C'est de l'empirisme pur. - -Ce cas rgime accapare tous les moyens. Quand il ne se rvle pas par la -suppression d'une finale, c'est par l'addition, ou bien c'est par la -contraction du mot, ou bien par le changement de la terminaison; et ce -changement s'opre d'une multitude de manires, toutes plus capricieuses -les unes que les autres. - -L'_n_ la fin d'un mot, par exemple, _amin_, _Moysen_, signe du cas -rgime. (P. 67.) - -Le _t_ final, signe du cas rgime, souvenir de la dclinaison -imparisyllabique. (P. 68.) - -Le _d_ pareillement. (P. 71.) - -Et pareillement le _c_. (P. 74.) - -Et tout cela soutenu d'exemples. De quoi ne trouve-t-on pas des -exemples? Si M. Ampre et voulu tablir, au contraire, que ces mmes -circonstances indiquaient le sujet de la phrase, les exemples ne lui -eussent pas manqu davantage. - -Je ne suis embarrass que d'une chose, c'est de savoir comment le peuple -distinguait, en parlant, la consonne finale: _Loherens_ par une _s_, de -_Loherenc_ par un _c_, et celui-ci de _Loherent_ par un _t_; _Helisens_ -par une _s_, d'_Helisent_ par un _d_ ou par un _t_ (p. 71). Certes, -l'oreille devait tre beaucoup plus subtile en ce temps-l -qu'aujourd'hui, ou bien il faut poser en rgle que l'on faisait -fortement claquer toutes les consonnes finales, sans jamais en omettre. -C'est trop visiblement le contraire de la vrit. - -Et cela mme ne nous tirerait pas d'affaire; car comment expliquer la -prsence de certaines consonnes, surtout de l'_s_ et du _t_, la fin de -mots incapables de se dcliner, des adverbes, des prpositions, des -particules? M. Ampre, sans se troubler, rpond que c'est une mauvaise -habitude:--L'_s_ final s'ajoutait mme aux particules, tant tait -grande l'habitude de la placer aprs tous les mots qui n'taient pas -rgis. (P. 83.)--Le principe de la dclinaison romane tait si -profondment dans les instincts de l'ancien franais, que son action -s'tendait au del du cercle des substantifs. (P. 81.) - -Cela s'appelle mettre en fait ce qui est en question. Avec un procd -pareil, M. Ampre est assur de n'tre jamais pris en dfaut. - -Et puis, notre organisation est donc terriblement change, qu'un -instinct si profond, si vivace, si universel chez les Franais du moyen -ge, n'ait pas laiss la moindre trace chez leurs enfants? - -Cependant l'ide de l'_s_ euphonique s'est prsente M. Ampre; mais -il l'a tout de suite repousse bien loin pour son compte, prenant soin -mme de prmunir contre elle son lecteur:--Et qu'on ne dise point que -cette _s_ tait euphonique; l'ancienne langue ne craignait point -l'hiatus. (P. 84.) Qui vous l'a dit? Sur quelle autorit s'appuie cette -assertion? - -Revenons au cas rgime, dont nous sommes loin d'avoir puis les -mtamorphoses. - ---Quelquefois mme le cas rgime parat indiqu par une contraction: -_Fontevrault_ pour _Fontaine-Evrard_. (P. 64.) - -A la page 61:--Quelquefois le cas rgime a laiss sa forme au vieux mot -franais; ainsi, _crimene_, de _crimine_. - -Voil ce qui s'appelle une rgle sre! _Fontevrault_ est au cas rgime -parce qu'il est contract, et _crimene_ y est aussi parce qu'il ne l'est -pas. Bien maladroit qui s'y tromperait[77]! - - [77] Nous examinerons tout l'heure si effectivement _Fontevrault_ et - les composs analogues renferment un nominatif et un gnitif, ou - bien deux nominatifs juxtaposs. - -La confusion des terminaisons n'est pas moindre que celle des consonnes -finales; on ne sait o se prendre. Ce n'est pas au moins faute de -rgles, car, ds qu'il rencontre un exemple, M. Ampre le gnralise et -en fait un principe. Ainsi, la poule, dans le _roman de Renart_, est -appele _Pinte_ ou _Pintain_; on lit ici _Eve_, l _Evain_. C'est assez; -M. Ampre crit: Les fminins surtout formaient leurs cas indirects en -_ain_: - - Comme Diex ot de paradis - Et Adam et _Evain_ fors mis. - - (_Renart_, v. 44.) - - _Pintain_ appele ou moult se croit[78]. - - (_Ibid._, v. 97.) - - [78] _Se fie._ - -(_Hist. de la format. de la lang. fr._, p. 66.) - -Mais M. Ampre s'est-il mis en peine de vrifier si l'on ne trouvait -jamais cette forme en _ain_ donne au sujet de la phrase? s'est-il -assur que _Pintain_ et _Evain_ sont ici des formes dtermines par les -verbes actifs _appeler_, _mettre_? Non; il s'est trop ht de cder -une illusion chrie. On disait, l'accusatif, _Eve_ aussi bien -qu'_Evain_, ou plutt il n'y avait point d'accusatif.--Pre ternel, -qui cras le monde, - - Adam feis de tere et de limon, - Et sa moilier, _Eve_ l'appelet on. - - (_Gerars de Viane_, v. 2822.) - -Le nom de la belle Aude, soeur d'Olivier et femme de Roland, est crit -tantt _Aude_, tantt _Audain_; c'est le hasard ou le besoin du vers qui -en dcide. Vous plat-il que nous suivions le systme de M. Ampre? -Soit: _Aude_ est le nominatif, _Audain_ le cas rgime. Preuves -(remarquez que je les prends toutes dans le mme ouvrage, dans _Gerars -de Viane_): - -Nominatif _Aude_: - - Venue i fuit _la bele Aude_ au vis cler. - - (_Gerars de Viane_, v. 633.) - - La pucele Aude l'en at araisonn. - - (v. 745.) - - L'iaue demandent, s'aseient au souper, - Gerard s'assist, et Oliver le ber, - Et dant Lambert _et Aude o le vis cler_. - - (v. 915.) - -Cas rgime _Audain_: - - _Audain_ aurois ma seror a moillier. - - (v. 2263.) - - _Audain_ aurai, cui k'en doie anuier. - - (v. 2267.) - - Viane aurai, et _Audain_ a moillier. - - (v. 2308.) - -Vous plat-il au contraire de renverser cette loi, et de voir au -nominatif _Audain_, et _Aude_ pour le cas rgime? rien n'est plus -facile. Preuves: - -Nominatif _Audain_: - - Evos (_voici_) _Audain_ corant parmi le prey. - - (v. 757.) - - Au col li pandent un escu de quartier - Ke li donnoit _Audain_ o le vis fier. - - (v. 1046.) - - Esvoz _Audain la bele_, l'eschevie. - - (v. 1771.) - -Cas rgime _Aude_: - - Le destrier point _vers Aude_ en est al. - - (v. 651.) - - Acointeiz s'est _de bele Aude_ au vis cler. - - (v. 1099.) - -Il est manifeste que, dans ces deux derniers vers, il fallait au pote -une lision: il a mis _Aude_ l'accusatif et au gnitif. Ailleurs, o -l'lision l'et gn, il a mis au nominatif _Audain o le vis fier_. - -Passons au changement de terminaison. - -Vous savez la valeur de cette notation _em_, _en_. _Jrusalem_, -_Bethlem_, sonnaient _Jrusalan_, _Bethlan_, comme aujourd'hui encore -_Caen_ et _Rouen_. Vous ne serez pas surpris que les deux orthographes -par _e_ et par _a_ aient coexist. M. Ampre voit un cas rgime dans -_Bethlan_, ou plutt _Bellan_, par la rgle de l'assimilation des -consonnes. Il affirme que le nominatif tait _Bethlems_ avec une _s_ -(dont je crois qu'il serait un peu embarrass de produire un exemple), -et dans ce vers de _Garin_: - - Par Dieu vous pri qui maint en _BelliaM_. - -_Belliam_ est au cas rgime. Il est vrai que, plus loin, on rencontre: -Qui de la Virge en _BlianT_ naquit. - -_Beliant_, dit M. Ampre, est le cas rgime en _t_ de _Bethlem_, comme -_Belliam_ en est le cas rgime en _am_. (P. 72.) - -Il ne se peut rien de plus commode pour l'inventeur du systme; pour ses -lecteurs, c'est autre chose. - -M. Ampre aurait d s'apercevoir que l'argument tir des noms propres -traduits est sans valeur, parce que ces noms propres n'ayant pas de -forme dtermine en franais, on les transportait tels qu'on les -rencontrait. _Deus dixit Moysi_: Dieu dit _Moysi_.--_Deus allocutus -est Moysen_: Dieu dit _Moysen_ ou _Moysant_.--_Reedificavit ergo -Salomon... Palmiram in terra solitudinis_: Puis reedifiad li reis -Salomun... _Palmiram_ qui est al desert. (_Rois_, p. 269.)--_Dux super -Israel et super Judam_: Maistres sur Israel e sur _Judam_ (_Formation -de la lang. fran._, p. 224), etc. _En Baalim_, _de Niniven_, et autres, -que cite M. Ampre, ne concluent rien du tout par rapport la langue -franaise. Turold avait besoin d'une rime _tourment_, il crit -_Niniven_; ailleurs il dit, en apostrophant Dieu le pre: - - Saint _Lazaron_ de mort resurrexis - Et _Daniel_ des lions guaresis. - - (_Roland_, st. 173.) - -_Lazaron_, dans le premier vers, faisait mieux son affaire que _Lazare_, -et _Danielem_ l'et gn dans le second. - -Je ne vois nulle part le cas rgime de _Roland_, _Olivier_, _Michel_, -_Turpin_, etc. - -Il y a aussi des exemples de cas rgime en _in_, dit M. Ampre, qui -cite pour preuve: - - Dieu donnez m'a mari _Garin_, - Mon doux _amin_. - - (_Romancero fr._, p. 72.) - -Je lui demanderai d'abord comment _Garin_ faisait au nominatif; puis, -quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra -de cette mme forme, _Garin_, _amin_, pour le sujet de la phrase. - -A qui persuadera-t-il que _Colin_, _Robin_, _Girardin_, sont le gnitif -ou l'accusatif de _Colas_, _Robert_, _Girard_? Que _nonnain_ est -l'accusatif de _nonne_, et _Jupin_ celui de _Jupiter_? Que _Gothon_ -faisait au nominatif _Gothe_? Que _Marie_ faisait l'accusatif -_Marion_? Que _Pierron_ et _Pierrot_, _Charlon_ et _Charlot_, sont des -cas obliques de _Pierre_ et de _Charles_? (_Formation de la langue -fran._, p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de -dclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que _Perrin_ ou -_Perrinet_ revient _petit Pierre_, et _Pierron_ _gros Pierre_. Voil -ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouill la vue -contempler trop fixement une chimre. J'avoue que M. Ampre me parat -dans ce cas fcheux; et comme il s'entoure de preuves rudites, il faut -bien, pour empcher son illusion de se rpandre, la combattre par des -preuves analogues. - -C'est, dit M. Ampre, quand on a perdu la tradition des lois -grammaticales auxquelles obissait le franais du moyen ge, qu'on a cru -qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler _Huon de Bordeaux_. Le -hros du roman crit en prose au XIVe sicle s'appelait originairement -_Hues de Bordeaux_, et son nom tait mis au cas rgime dans le titre: -_Histoire d'Huon_. Appeler _Hues_, _Huon_, c'est comme si l'on perdait -le titre des dclinaisons latines, et qu'on appelt _Ciceron_, -_Ciceronis_, parce qu'on lit en tte de ses ouvrages: _Ciceronis -opera_. (_Formation de la lang. fran._, p. 64.) - -Voil qui est positif. - -Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce dbut d'un acte, dat de 1266, sur -lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampre: _Je -Huon_, et je Phelipe, femme _au devant dit Huon_... (Lelong, _Hist. de -Laon_, p. 609.) - -M. J.-J. Ampre appelle souvent en tmoignage le pome de _Garin le -Loherens_; en effet, ce monument date de la bonne poque de la -littrature du moyen ge; l'auteur crivait au plus tard vers le -commencement du rgne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le -plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois -grammaticales tait alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur. -M. Ampre ne rcusera donc pas l'autorit du pome de _Garin_, dont -prcisment un des hros s'appelle _Huedes_, c'est--dire, _Eudes_, ou -_Hues_, comte de Cambrsis. - -Si je voulais ne montrer qu'une face de la vrit, rien ne me serait -plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampre: _Hues_ au -nominatif, _Huon_ aux autres cas, aux cas rgimes; exemples: - - Comment diables, _li quens Huedes_ a dist. - - (_Garin_, I, p. 146.) - - _Hues_ s'eveille, si ost le Hustins. - - (_Ibid._, p. 167.) - - _Hues_ se dort en son palais marbrin. - - (_Ibid._) - - _Hues_ l'ost, mie ne fu esbahis. - - (_Ibid._) - -Au contraire: - - Fromons manda _Huon_, qui Gornai tint. - - (_Garin_, p. 162.) - - Vint _Huon_, fierement li a dist. - - (_Ibid._, p. 167.) - -Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir l; la -preuve semblerait vidente. - -Mais je suis, en conscience, oblig d'ajouter qu'on trouve galement -_Huon_ pour le nominatif: - - _Huons_ repaire dou riche poignes[79]. - - (_Garin_, I, p. 77.) - - [79] Revient du terrible combat. - -Et _Hues_ l'accusatif: - - Li Borguignon ont Aubri adoub, - Et l'Alemant et _Huedes_ le sen. - - (_Ibid._, p. 35.) - -Les Bourguignons ont quip Aubri, l'Allemand et Eudes le sens. - - _Huons_ ist fort sovent comme prodons. - - (_Ibid._, p. 175.) - - Souvent ist fort _Hues_ de Cambresis. - - (_Ibid._, p. 176.) - -Il est manifeste que le pote n'attache pas la terminaison la valeur -que lui prte M. Ampre. Il se sert au hasard de celle-ci ou de -celle-l. Un second exemple confirmera ce que je dis. - -_Begues_, duc de Belin, est un autre acteur du mme pome. Ce nom, fait -comme celui de _Hues_, doit suivre les mmes rgles. Aussi, _Begon_, -dirait M. Ampre, est le cas rgime de _Begues_. Nous allons voir. - -Nominatif, _Begues_: - - L est dux _Begues_ del chastel de Belin. - - (_Garin_, I, p. 113.) - - Et dist dux _Begues_: Nous avons gens assez. - - (P. 103.) - - Et respond _Begues_: Merveilles avez dist. - - (P. 100.) - -Nominatif, _Begons_: - - _Begons_ li dux, li chevaliers membrs. - - (I, p. 103.) - - _Begons_ le voit, ses compagnons dist. - - (P. 100.) - - Droit en Gascogne va _Begons_ de Belin. - - (P. 19.) - - _Begons_ les guie (guide), li dux au fier talent. - - (P. 84.) - ---Il est bien reconnu aujourd'hui que de _Charles_ on faisait -_Charlon_; de _Hugues_ ou _Hues_, _Hugon_ ou _Huon_; de _Pierre_, -_Pierron_. (_Formation de la lang. fran._, p. 64.) - -Sans doute, cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que -ces formes fussent le rsultat d'une dclinaison l'instar de la -dclinaison latine. Jusqu' nouvelle preuve, je croirai que la -terminaison en _on_ marquait ou un diminutif, ou plutt un augmentatif, -comme en italien _Carlo_, _Carlone_; _Ugo_, _Ugone_. Un _capello_ est un -chapeau; un _capellone_, un grand chapeau. - - * * * * * - -Dans le systme de M. J.-J. Ampre, _garon_ tait le cas oblique de -_gars_, comme _sapin_ le cas oblique de _saps_. Cela est dit -formellement p. 67 et 74. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais que le -mot _saps_; l'exemple invoqu par M. Ampre est celui-ci: Et tut frai -tun plaisir de cedres et de _saps_. (_Rois_, p. 243.) Mais c'tait ici -prcisment l'occasion du cas oblique _sapin_, s'il et exist en cette -qualit. _Sapin_ ne se rencontre jamais dans la version des _Rois_; il -n'a exist que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le -nom simple. - -_Gars_ et _garon_ diffraient de sens. _Gars_ est tout uniment un jeune -homme; _garon_ emporte une ide de mpris: c'est un _gars_ de basse -extraction et de mauvaises moeurs; tout au moins un valet. Les femmes de -la fe Mlior ne l'eussent point blme d'avoir pris pour amant un -_gars_; mais ignorant la naissance de Partonopeus, elles le croyaient un -_garon_: - - Et dient qu'elle a mescoisi (_mchoisi_), - Quant d'un _garon_ fist son ami. - Tant bon cevalier l'attendoient, - Qui tant bel et tant rice estoient! - Bien l'a ses talens sorporte, - Quant a un _garon_ s'est cople! - - (_Partonop._, v. 4825 4830.) - -Sa passion l'a bien soutenue, pour qu'elle ait os s'unir un -_garon_. - -Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux, dfend que -personne, cuyer ni _garon_, reste auprs des morts avant qu'ils ne -soient vengs: - - Laissez gesir les morz tut issi cum il sunt... - Que [nul] n'i adeist esquier ne _garcun_... - - (_Roland_, st. 174.) - -_Garon_, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons -encore quand nous disons un garon de caf: _Garon!_ c'est le premier -sens du mot. - -De plus, _garon_ est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il -au cas rgime? M. Ampre n'a pas pris garde cette difficult: la -page 74, il avance que _garon_ est le cas rgime de _gars_; et la -page 105, il cite _garon_ au nominatif: - - Et menjurent priveement - Ele et _le garon_ seulement. - - (_Fabliaux_, t. I, p. 249.) - -_Garsun_, dans _les Rois_, comme _garcio_ dans tous les crivains du -moyen ge, signifie un laquais, un mauvais sujet.--Et avec ce, lui dist -plusieurs injures et villenies en l'appelant _garson_. (_Procs-verbal -de 1376_, cit par du Cange.) - -_Garon_, aujourd'hui, n'est plus une injure; mais le fminin de _gars_ -en est devenu une des plus basses. C'tait autrefois la traduction -exacte de _puella_, et rien davantage. - -Vous voulez que _Karles_, _Aymes_, soient pour le nominatif, et -_Karlon_, _Aymon_, pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples -l'appui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la -renverser, et prouver que ces formes s'employaient indiffremment, selon -le caprice ou le besoin du pote. - -Dans un couplet monorime, dont l'assonnance est _a_: - - Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karles_. - - (_Roland_, st. 13.) - -Il crie _Montjoie!_ c'est la devise de Charlemagne. - -Dans un monorime en _o_: - - Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karlun_. - - (_Roland_, st. 92.) - -Penseriez-vous, par hasard, qu'ici le pote a fait cder la rgle aux -exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez: - - Le roy _Karles_ parla qui fut de cuer marris... - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 323.) - - _Karlon_ ot un neveu qu'il aimat et tint chier. - - (_Ibid._, v. 261.) - - Sire, dit le duc _Aymes_, je vous ferai devis. - - (_Ibid._, v. 334.) - - Duc _Aymon_ de Dordonne du roy a congie pris. - - (_Ibid._, v. 339.) - -Le nom seul des _quatre fils Aymon_ prouve contre le systme de M. -Ampre, puisque, dans cette formule, _Aymon_ est au nominatif. Deux -nominatifs juxtaposs indiquaient alors le rapport de possession de l'un - l'autre, aujourd'hui marqu par le gnitif du second substantif. - -Et, relativement cette forme, la proccupation du cas rgime a -prcipit M. Ampre dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampre -avance que ces expressions composes, la _Fte-Dieu_, la _Fert-Milon_, -_Chteau-Thierry_, _rue Saint-Denis_, _Place-Maubert_, etc., renferment -un nominatif et un gnitif.--Il est contre le vieux gnie de notre -langue de placer le _de_ avant ces dnominations de localits -(_Fte-Dieu_ n'est pas une localit), et de dire, la rue _de_ -Richelieu, l'glise _de_ Notre-Dame; car notre langue, _grce au cas -rgime_, permettait, dans l'origine, d'_exprimer le gnitif par la -terminaison_, sans le secours de la particule _de_. (_Formation de la -lang. fran._, p. 76.) - -Il est impossible d'accorder M. Ampre cette proposition, qui -d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait -modifier sa terminaison. Or, cela n'est pas soutenable. Je demanderai -M. Ampre o est la terminaison caractristique du gnitif dans les -exemples suivants:--Micol, _la fille Saul_, n'en out enfant jusqu'al -jor de sa mort, car ele murut al enfanter. (_Rois_, p. 142.) - ---Vien avant, vien, dame _femme Jeroboam_; pur quei te ceiles, e ne -vols [fere] cunuistre que tu es _la femme Jeroboam_? (_Rois_, p. 292.) - ---E les _fils Belial_ se asemblerent entur lui. - -(_Rois_, p. 298.) - -Partonopeus est jet en prison, sous la garde d'un gelier appel -Armant: - - La _femme Armant_ le vient veoir. - - (_Partonop._, v. 7665.) - -_Fille Sal_, _femme Armant_, _femme Jroboam_, _fils Blial_; dans -toutes ces locutions et les semblables, il n'y a que deux nominatifs. -C'est un emprunt la syntaxe latine, qui prescrivait _Urbs Roma_, et -non _Rom_. - -Ces faons de parler sont restes dans le peuple et dans les usages de -la justice. Quand le prsident dit: Accuse _femme Armant_, ou _fille -Saul_, ou _veuve Athalie_, levez-vous; quand un homme du peuple crie: -Eh! pre _un tel_! mre _une telle_! _Armand_, _Sal_, _Athalie_, ne -sont pas plus au gnitif que ces mots, _un tel_, _une telle_. - -M. Ampre a donn trop d'importance des hasards d'criture. Je sais -bien qu'on trouve: - - C'est la mere _Partonopeu_. - Hom sui _Rollant_... - -Mais croire que l'absence de l'_s_ ou la prsence du _t_ soit, comme il -l'affirme, la marque d'un gnitif, c'est transformer en une intention -savante l'ignorance ou la distraction du copiste. - -Nos pres savaient trs-bien employer _de_ quand ils voulaient -rellement marquer le gnitif: - - Un almacurs i ad _de_ moriane; - N'ad plus felun en la tere _d'_Espaigne. - - (_Roland_, st. 73.) - - Dunez mon feu, o est le colp _de_ Rollant. - - (St. 67.) - -Donnez mon fief; c'est le coup de Roland. - ---La dame vint en la citet _de_ Thersa. (_Rois_, p. 293.) - ---Li reis Abia... prist la cited _de_ Bthel. - -(_Ibid._, p. 299.) - ---O humiliteit, vertu _de_ Crist, cum forment tu confonz l'orgoil _de_ -nostre vaniteit! (_Saint Bernard_, p. 553.) - -Je conois qu'on ait pu hsiter un moment devant les cas o la -terminaison changeait: _Charles_, _Charlot_; _Gui_, _Guyot_, quoique -cette illusion ne rsiste pas un examen attentif, puisqu'on rencontre -le _de_ uni ces mmes formes, inventes, suivant M. Ampre, pour le -supprimer. - -Il fallait tre terriblement prvenu en faveur du cas rgime, pour citer -_Choisy_-LE-_Roi_, _Bar_-LE-_Duc_, _Bois_-LE-_Comte_, en prenant _le -Roi_, _le Duc_, _le Comte_, pour des gnitifs! (_Format. de la lang. -fr._, p. 76.) - - * * * * * - -Ainsi ce principe tant faux, les consquences que M. Ampre en fait -sortir par rapport aux ellipses et aux inversions, l'analogie qu'il -indique avec le grec, tout cela est galement faux. - -Et maintenant, voyez l'argument de M. Ampre se retourner contre son -auteur: car si _la Roche-Guyon_, _les fils Aymon_, _la Fert-Milon_, ne -contiennent que deux nominatifs, et cela est incontestable, il s'ensuit -que _Guyon_, _Aymon_, _Milon_, ne sont pas des formes obliques de _Guy_, -_Aymes_, _Miles_. Celui qui dit _Huon de Bordeaux_, ne ressemble donc -pas celui qui dirait _les oeuvres de Ciceronis_. - -Je ne vois gure que l'_apocope_ que M. Ampre n'ait pas encore -consacre marquer le cas rgime. Il ne l'a pas oublie non -plus.--_Enfs_ (_sic_) faisait au cas rgime _enfant_. (_Formation de -la lang. fran._, p. 71.) - -Par la mme raison sans doute, _cit_ est le nominatif de _cit_; _mes_, -de _messager_; _lin_, de _lignage_; _mi_ de _milieu_; etc. Dans les -passages que j'ai cits l'article de l'apocope, on trouvera des -exemples de ces mots employs tantt comme sujets, tantt comme -complments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps -plaisir que de s'arrter les rassembler ici. - -Le cas rgime tel que nous le reprsente M. Ampre, s'il pouvait -exister, serait de tous les protes le plus insaisissable. M. Guessard -lui a trouv de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant -les mmes donnes on ne manquerait pas de dcouvrir, et que M. Ampre -n'a point recueillies. Dfions-nous des systmes trop savants ou trop -ingnieux, d'autant plus craindre qu'il est toujours facile de trouver -de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un oeil -ouvert et l'autre ferm. - -Les mmes auteurs ont compos pareillement une dclinaison de -l'_article_, dont le tableau majestueux se dploie dans plusieurs -traits ou dissertations savantes sur cette matire. Voyez-en -l'apprciation dans la IIIe partie, l'article IL, LI. - - - II. - -Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le -titre imposant de dialectes. L'importance en a t singulirement -exagre, et cela se conoit: sitt que les philologues rencontraient -une discordance d'orthographe, une forme inusite, inexplicable pour -eux, ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqu ne manquait - personne et ne trahissait personne. C'tait, au lieu d'un aveu -pnible, une espce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne -pouvait se loger dans le rceptacle des dclinaisons, on le jetait au -del, dans l'abme tnbreux des dialectes. - -Avec autant de bonne foi que d'intrpidit, Fallot rsolut un jour de -plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les dbris qu'il y verrait -surnager, les exposer au soleil, les classer chacun avec une tiquette, -et finalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis - vis son palais des dclinaisons, qui tait d'architecture latine. La -mort le surprit la tche. Des mains pieuses et amies ont publi les -matriaux considrables, mais confus, qu'il avait dj rassembls. Ce -recueil fait regretter vivement la perte d'un homme dou un si haut -degr de patience et d'application, et qui, joignant ces qualits -beaucoup de savoir, aurait pu rendre la science d'minents services. - -Mais quant l'entreprise de Fallot, la science n'a, je crois, rien -perdu ce qu'elle soit demeure interrompue. Telle que Fallot l'avait -conue, c'tait le treizime travail d'Hercule, et j'attribue le -quatorzime celui qui en aurait tir quelque chose. - -Il faut observer que les patois n'ont jamais exist que comme langage, -et nulle part l'tat de langue littraire crite. Cela est si vrai -qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rdiges -vritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire -d'avoir fourni le plus grand nombre d'crivains au moyen ge. C'est que, -mme avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; ds -avant Philippe-Auguste, ce centre tait Paris. Il y avait un peuple -franais et une langue franaise, laquelle le trouvre picard ou -bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mpris du ramage de -son pays. De toutes parts on tendait l'unit. Venez me dire ensuite -qu'il tait impossible au provincial d'viter dans son style tout -provincialisme, j'en demeure d'accord; mais, de bonne foi, est-ce l ce -qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prtendre, et -parodier les Grecs trop bon march. Je le rpte, qu'on me montre une -composition, n'et-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur -bas-normand, ou de bourguignon, pareil aux nols de la Monnoye, et je -croirai vos dialectes littraires; sinon je ne croirai qu' la langue -franaise, pratique avec plus ou moins de puret, comme il se voit de -nos jours. - -Avant donc de mettre en fait les dialectes, mettons-y le franais. -Cherchons le franais, c'est le principal; le reste n'est que -trs-accessoire. Fallot, par malheur, a commenc par chercher les -dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique, pareils aux -tourbillons philosophiques de Descartes, et prtendait rsoudre sa -manire le problme d'sope: Dtourner de la mer tous les fleuves qui -s'y rendent. L'opration faite, il ne serait plus rest ni mer, ni -langue franaise. - -Fallot s'est mis l'oeuvre sans mme s'tre fait une ide bien nette de -ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par _dialecte_. Il s'amuse des -diffrences d'orthographe dans la notation de mots franais, et il ne -manque pas d'en conclure des diffrences de prononciation. S'tait-il -d'abord occup de fixer les rapports de l'criture au langage? -Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais song. Mais il applique -ingnument l'criture du XIIe sicle toutes les conventions qui -rgissent l'orthographe au XIXe, et voil le principe qui lui fournit -toutes ses consquences. Aussi qu'arrive-t-il? De ses trois dialectes, -normand, picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne -fixer un caractre. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent -moiti dans celui-l, et le reste est commun au troisime; ils rentrent -tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de systme, tout vacille, -tout chancle, parce que ce n'est autre chose que l'tude approfondie -d'une illusion. - -L'tude des patois proprement dits serait intressante et profitable; -mais elle parat offrir de grandes difficults, car les patois ont leurs -racines situes beaucoup plus profondment que celles de la langue -franaise. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usits dans chaque -province avant la conqute latine, en commenant par replacer cette -province dans l'ensemble politique dont elle tait un lment. Par -bonheur, on peut tudier la formation du franais, part de celle des -patois. Quant ces variations que l'usage introduisait d'une province -l'autre, cela n'est qu' la superficie du langage. Qu'on pronont ici -_du fu_, et l _du feu_; _un lou_ et _un leu_; _mon fi_, _mon fieu_ ou -_mon fiu_, ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous -serons assurs de la prononciation gnrale, les formes particulires, -les provincialismes se dtacheront d'eux-mmes. - -Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y -fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifie. Ces -dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spcial -secondaire, dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci. - - - - -TROISIME PARTIE. - -APPLICATIONS ET CONSQUENCES. - - - - -_AVERTISSEMENT._ - - -Dans les deux premires parties, nous avons tch d'tablir une thorie; -dans la troisime, nous allons chercher la vrifier par des -applications, justifier les principes par les consquences. Sans cette -troisime partie, on ne verrait gure de quelle utilit peuvent tre les -deux autres. La question de l'orthographe et de la prononciation -primitives du franais pourrait ne sembler qu'une curiosit -philologique, bonne renfermer dans le cabinet d'un littrateur, -dfrayer quelques discussions entre savants, et rien au del. - -Il n'en va pas ainsi, au moins dans mon opinion. Cette tude doit servir - raffermir, en les clairant, les bases de notre idiome; expliquer en -beaucoup de points notre langue moderne, et protger sa marche dans -l'avenir. La comparaison de ce qui a t avec ce qui est, conduira plus -srement vers ce qui doit tre. En reconnaissant nos fautes et les -causes de nos fautes, nous nous trouvons mme d'en rparer encore une -partie, et nous apprenons nous dtourner d'cueils dsormais connus. - -J'indique ici les rsultats, non de ce que j'ai fait, mais de ce que -pourront faire de plus habiles, en pratiquant la mme voie. Je me borne - rclamer l'honneur d'y avoir hasard le premier pas; de plus forts -iront plus loin. - -La lecture de cette troisime partie ddommagera quelque peu, je -l'espre, ceux qui auront eu la patience de me suivre jusque-l. Il -m'et t facile de runir un nombre bien plus considrable -d'observations; car tant donne la thorie, l'on trouve chaque pas -faire une exprience. J'en laisserai le plaisir ou l'ennui ceux qui le -voudront prendre; il me suffit de montrer de quelle faon l'on peut y -procder. Si parmi ces remarques dtaches il s'en est gliss quelqu'une -sans rapport immdiat avec les principes que j'ai tch d'tablir, on -voudra bien me la pardonner. Elle intresse toujours la langue par -quelque ct; ce titre, si elle est juste, elle est utile, et je ne -sors pas de mon sujet. D'ailleurs, je n'ai pas pour dernier but les -syllabes et la grammaire, mais la littrature. C'est pour arriver plus -srement ce terme que j'ai pris un point de dpart si loign. Tout ce -qui peut, en faisant connatre la littrature du moyen ge, donner -l'envie avec les moyens de l'tudier, rentre donc dans mon plan, et je -pense qu'aprs avoir lu tant de dtails lmentaires, on ne me -reprochera pas ces courtes excursions dans une rgion moins aride et -plus leve. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Consquences du -systme actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus. - - -Nous nous croyons infiniment suprieurs nos pres en fait de langage -et d'art. Je ne prtends pas nier le progrs sur bien des points; mais -dfions-nous des illusions de l'amour-propre et de l'habitude. Dans ces -changements considrables effectus depuis le moyen ge, tout n'a pas -t bnfice. A la fin du XVIe sicle, Pasquier faisait dj cette -remarque pleine de sens: Il n'est pas dit que tout ce que nous avons -chang de l'anciennet soit plus poly, ores que il ait aujourd'huy -cours. (_Recherches_, liv. VIII, chap. III.) Gagnant sur certains -points, nous avons d perdre sur certains autres; et pouvait-il en tre -diffremment? Cela serait contraire la nature des choses humaines, o -il n'y a pas de bien sans mlange. - -Notre versification, par exemple, se vante d'tre si perfectionne! Que -dirait-on si, avec ses rgles austres et ses dehors rigoureux, je la -faisais voir pleine d'hiatus bien rels, de vers faux, semblable une -prude convaincue de galanterie? Si, m'appuyant sur la manire moderne -d'articuler les consonnes finales et les conscutives distinctement, je -montrais certains vers de Racine plus durs et d'une mesure moins exacte -que ceux de Rutebeuf ou de Gautier de Coinsy? On crierait au paradoxe. -Soit! c'est un paradoxe; mais tout paradoxe n'est pas une fausset: -autrement, il faudrait tablir en principe que l'opinion commune est -toujours infaillible. En tout cas, le mrite ne serait pas Rutebeuf, -ni le tort Racine; tout aurait dpendu de la diversit de l'instrument -qu'ils mettaient en jeu. - -Arrtons-nous un moment cette question, qui en vaut la peine; car si -cette tude du vieux langage offre quelque utilit pratique, c'est par -les rapprochements et les comparaisons avec la langue moderne. - -On met de nos jours une affectation extraordinaire dtacher toutes les -consonnes, surtout les finales; on orthographie en parlant. On dira, par -exemple: Toujours _z_injustes _z_envers _z_elle,--un discours -_z_instructif,--que vous tes _z_aimable!--l'art _t_antique,--j'ai froid -_t_aux mains,--un pied _t_ terre,-- tort _t_et travers, etc., etc.; -prononciation affreuse! Mnage avertit qu'on doit prononcer _pi -terre_: C'est comme parlent les honntes gens, Il veut qu'on crive -sans _t_, _ tor et travers_, en quoi il n'a pas raison; mais du moins -nous fait-il par l connatre le bon usage de son temps. Soyez sr qu'on -doit dire _discour instructif_, _l'ar antique_, _enver elle_. Quel est -le but de la consonne finale? faciliter la liaison sur le mot suivant. -Une seule consonne y suffit; en sonner deux, c'est blesser l'esprit de -la loi par une observation exagre de la lettre. - -Je poserais donc cette rgle gnrale, que, dans les mots au singulier -termins par deux consonnes, c'est par l'avant-dernire que la liaison -s'effectue. La dernire est muette. - -Au contraire, dans les pluriels, c'est la dernire qui prvaut. - -Je tiens que voil le principe, mais je ne nie pas que l'usage ne nous -contraigne recevoir de fcheuses exceptions. Il faut bien se rsoudre - prononcer: - - Boileau, _correcque tauteur_ de quelques bons crits, - -en sonnant le _c_ et le _t_ de correct. Talma disait de mme, dans -l'_cole des Vieillards_: - - Maudit _respecque thumain_, qui m'oblige me taire! - -C'tait une faute, car l'usage veut _resp khumain_.--Mais pourquoi -l'usage ne souffrirait-il pas aussi _corr kauteur_? - -Quelques inconsquences de ce genre ne doivent pas empcher la rgle -d'tre admise. - -La liaison la plus douce et la plus coulante est assurment celle qui se -pratique sur une liquide; aussi, nos pres disaient-ils: Un _fil -ingrat_, comme: _Une mor affreuse_. Rien de plus logique. Je ne crois -pas possible de revenir sur les droits prescrits de l'_l_ pnultime, de -remettre en vigueur l'ancienne prononciation, maintenue du temps de Th. -de Bze, _il ont_, _il auraient_, au pluriel. Seulement, il faudrait -gagner de dire comme les paysans: _Is ont_, _is auraient_, au lieu de -_ile zont_, _ile zauraient_. Sonner sparment l'_l_ et l'_s_, c'est -trop de moiti. Si l'on estime cette articulation raisonnable, que ne -dit-on galement _un file zingrat_? Nous disons par bonheur encore, _fiz -ingrat_, en ne sonnant qu'une consonne. - -Les droits de l'_r_ pnultime pourraient encore tre sauvs: l'usage, -qui repousse comme ridicule _fil ingrat_, n'est pas si contraire _mor -affreuse_, _discour crit_, _vos malheur et les miens_, etc. On -prononce, au Thtre-Franais: - - Le dirai-je? vos yeux, de larmes moins tremps, - A pleurer vos malheurs _z_taient moins occups. - - (_Iphignie_, act. II, sc. 1.) - - Me laisse dans les fers _z_ moi-mme inconnue. - - (_Ibid._, act. II, sc. 7.) - - J'aurais eu des remords _z'_en accusant Zopire. - - (_Mahomet_, act. III, sc. 1.) - -C'est horrible! Cette liaison par-dessus l'hmistiche, qui de plus -introduit un _e_ muet aux dpens de la mesure, dchire les oreilles. Il -est clair qu'il faudrait dire: - - A pleurer vos _malheur_ taient moins occups. - - Me laisse dans les _fer_ moi-mme inconnue. - - J'aurais eu des _remor_ en accusant Zopire. - -Un enfant sentirait combien on gagne supprimer l'_s_: il en reste -toujours assez. - -Voil pour les finales doubles; mais, mme pour les simples, la coutume -actuelle est bien diffrente de l'ancienne. Il n'est personne qui ne se -croie oblig de prononcer, Les larmes _z_aux yeux; Les _larme_ aux yeux, -passerait pour une ngligence excessive, un indice de mauvaise ducation -ou d'habitudes vulgaires. Cependant il existe encore quantit de -vieillards prts vous attester que, dans leur jeunesse, on se ft -singularis en parlant ainsi dans la conversation, et que l'usage alors -prescrivait tout bonnement, Les _larme_ aux yeux. - -Cette prononciation a t celle de nos pres: - - Trois aveugle_S_ un chemin aloient... - Li trois aveugle_S_ l'oste ont dit... - - (Barbazan, III, p. 69 et 78.) - -Dans le fabliau o Diderot a pris l'ide des _Bijoux indiscrets_: - - S'il vous parle et s'il vous respont, - Prenez sur moi dix livre_S_ adonc. - - (Barb., III, p. 119.) - -Ces exemples, qu'on pourrait accumuler en trs-grand nombre, prouvent -qu'on ne tenait pas toujours compte de l'_s_ du pluriel; mais observez -que cette licence se rencontre surtout dans les fabliaux, dont la posie -devait tre plus rapproche du langage familier. Dans la _chanson de -Roland_, dans le style pique, la rgle est d'habitude plus svre, -quoique le pote ne s'interdise pas absolument le bnfice de cette -facult. Voici un passage o l'on verra les deux pratiques runies. -C'est dans la description de l'horrible tempte qui clate pendant la -bataille de Roncevaux: - - Orez i ad de tuneire et de vent, - Pluie_S_ e gresils demesureement; - Chiedent li fuldres e menut e suvent, - E terremoete o i ad veirement. - Cuntre midi tenebre_S_ i ad granz: - Ni a clarted se le cels ne s'i fent. - - (_Roland_, st. 109.) - -Orages y a de tonnerre et de vent, pluie et grsils ce dmesurment; -les foudres tombent menu et souvent; et grands tremblements de terre, -grandes tnbres du ct du midi. Il n'y a de clart que celle des -clairs qui fendent le ciel. - -L'_s_ de _pluies_ ne compte pas au second vers; l'_s_ de _tnbres_ -compte au troisime. - - * * * * * - -Au surplus, tout ne me parat pas prcisment regrettable dans -l'ancienne prononciation. Sans prtendre dcider si l'annulation -facultative ou le maintien constant de l'_s_ est un tort ou un droit, je -me contente d'observer que la mesure des vers exige imprieusement -l'articulation de la consonne finale. La haute loquence et la posie -ont leurs intrts communs; ainsi je crois qu'au thtre et dans le -discours solennel, la question n'est pas douteuse. Il n'est pas douteux -non plus qu'il existait autrefois deux prononciations: l'une d'apparat -et rigoureuse, l'autre familire et plus nglige. Qu'on ne s'y trompe -point: ce n'tait pas un mal. La dlicatesse des nuances dans le langage -correspond celle des esprits; ce sont les gens grossiers ou les -pdants qui effacent les nuances. - -De tout temps on a vu des hommes empresss se distinguer par leur -langage. Le XVIIe sicle connaissait comme le ntre ces personnages -roides, empess, qui talent sur leurs doctes lvres leur belle -orthographe, et affectent sans cesse d'humilier le prochain par leurs -nobles faons de dire et leur prononciation transcendante. C'est -l'mulation d'imiter ces beaux parleurs que nous devons la mode de faire -ressentir cette multitude d'affreuses consonnes qui semblent se siffler -elles-mmes. Le mal a toujours t de pis en pis. Il existait dj sous -Louis XIV et auparavant, mais encore avait-il certaines limites: il n'en -a plus aujourd'hui, et son triomphe est complet. coutons l-dessus le -tmoignage de Molire, dans l'_Impromptu de Versailles_. - -MOLIRE (_ du Croisy_). - -Vous faites le pote, vous, et vous devez vous remplir de ce -personnage; marquer cet air pdant qui se conserve parmi le commerce du -beau monde, ce ton de voix sentencieux, et _cette exactitude de -prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse chapper -aucune lettre de la plus svre orthographe_. - -(_Scne 1._) - -Cette _exactitude de prononciation_ tait donc encore en 1663 le -caractre d'un ridicule, et Molire, loin de la pratiquer, la jouait en -plein thtre, devant la cour la plus polie de l'Europe, devant les -grands seigneurs, dont pas un ne prononait autrement que _des piqueux_ -et _des porteux_. Aujourd'hui la pdanterie du pote de l'_Impromptu_ a -infect toute la nation; et le thtre mme, qui fut si longtemps une -cole de bon langage, le thtre a perdu la tradition de Molire, et -s'est laiss gagner la contagion des prcieux ridicules. La chose est -venue au point que nous n'avons presque plus de monosyllabes en -franais. Les _gens_, les _vers_, les _fils_, les _moeurs_, sont devenus -des _genses_, des _moeurses_, des _verses_, des _fisses_. Feu madame -Paradol, dans _Rodogune_, n'y manquait pas: - - Mais, soit justice ou crime, il est certain, mes _fisses_, - Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis. - -Dsaugiers tait assurment plus exact, lorsqu'il faisait chanter -Vnus ce couplet, dans la parodie de _Psych_: - - Ah! fi, fi, fi, libertin, fi! - Je n' suis plus votre mre; - Ah! fi, fi, fi, libertin, fi! - Vous n'tes plus mon _fils_. - -Nous en sommes appeler _rime riche_ une rime qui ne rime pas; -l'accouplement d'une rime masculine avec une fminine: - - Et cinq cent mille francs avec elle _obtenus_ - La firent ses yeux plus belle que _Vnusse_. - - Et les dieux jusque-l, protecteurs de _Prisse_, - Ne nous promettent Troie et les vents qu' ce _prix_. - -Il faut tout l'empire de l'habitude pour nous faire accepter cette -barbarie. Personne cependant n'y prend garde. Un tranger ne comprendra -jamais pourquoi la finale du berger _Pris_ se prononce autrement que -celle de la ville de _Paris_. - -Vous me direz que ces abus existaient pour la plupart du temps de -Racine. Hlas! oui: la dcadence est ne au sein mme de la perfection; -on abusait dj de l'instrument que Racine et Fnelon n'avaient pas -encore achev de polir. Il faut bien avouer que, ds le sicle de Louis -XIV, on faussait les rimes, on introduisait dans les vers des syllabes -parasites: - - Quelquefois, pour_e_ flatter ses secrtes douleur_es_, - Elle prend des enfants, les baigne de ses pleur_es_. - Trois fois elle a rompu sa lettre commence. - Daignez la voir_e_, seigneur_e_, daignez la secourir_e_. - O ciel! OEnone est mor_e_te, et Phdre veut mourir_e_! - Qu'on rappelle mon _fisse_! qu'il_e_ vienne se dfendre. - - Mais dans le temps fatal_e_ que, repassant les flots, - Nous suivions mal_e_gr nous les vainqueur_e_s de _Lessebosse_... - - Je rpondrai, madame, avec_que_ la liber_e_t - D'un sol_e_dat qui sait mal_e_ far_e_der la vrit. - - Non, je ne l'aurai point amene au supplice, - Ou vous ferez aux Grec_ques_ un double sacrifice. - -Faites rciter ces vers par un contemporain de saint Louis ou de -Franois Ier. Le rsultat pourra vous en paratre bizarre, ridicule; -nous sommes ports rire de tout ce qui sort de nos habitudes, et -l'oreille est encore bien plus superbe et plus intolrante que les yeux. -Mais vous serez forc de convenir que l'harmonie de ces vers est plus -douce, plus gale, que lorsqu'on leur applique les rgles ou plutt le -drglement de la prononciation moderne: - - Queuquefois, pou flatter ses secrtes douleux, - Elle prend des enfants, les baigne de ses pleux... - . . . . . . . . . . Daignez la secouri. - O ciel! OEnone est mte, et Phdre veut mouri! - Qu'on appelle mon fi, qu'i vienne se dfendre. - - Non, je ne l'aurai point amene au supplice, - Ou vous ferez aux _Grais_ un double sacrifice. - -Supposons qu' votre tour vous rcitez cet homme ressuscit du moyen -ge des vers du _Roland_ ou du _Garin_, en les accommodant la -prononciation moderne. Il se rcriera, il vous traitera de barbare, -d'homme sans oreille ni got. Et si vous lui soutenez que ces pithtes -ne sont dues qu' lui et ses contemporains, il entrera dans une juste -colre: Osez-vous bien vous faire juges de l'harmonie, vous qui ne -souponnez ni la prononciation du franais, ni les rapports de notre -criture notre prononciation? Je vous trouve bien insolents de nous -condamner ainsi, et d'imaginer que le ciel a mis en vous les premiers la -sensibilit de l'oue, comme si jusqu' vous le Crateur n'et pas -encore perfectionn la machine humaine! Apprenez que l'homme est sorti -parfait des mains de Dieu, et que s'il est parvenu modifier son -organisation en quelque chose, c'est son dtriment, non son profit. -Vous vous croyez amliors! dites donc empirs. Du temps de Rutebeuf, -d'Adenes, de Raimbert, de Paris, aurions-nous jamais support ces vers -faux, ces fausses rimes, toutes ces cacophonies abominables qui pleuvent - verse dans vos potes les plus vants, et font s'extasier vos -acadmies? Non, jamais. Vous parlez d'hiatus. Quelle hardiesse vous, -quelle impudence de prononcer ce mot! O rencontrer un amas d'hiatus -plus choquants que dans votre Molire, votre Boileau, votre Corneille, -votre la Fontaine et votre Racine? J'en rougis pour vous et pour la -langue franaise: - - . . . . . . . . . . . . . _Ce h_ros expir - N'a laiss dans mes bras qu'un corps dfigur... - O courez-vous ainsi, tout ple _et hors_ d'haleine?... - - (Racine.) - - Jeune et vaillant hros, dont _la haute_ sagesse... - La sibylle, ces mots, d_j hors_ d'elle-mme... - L'innocente qui_t hon_teusement bannie. - - (Boileau.) - - Puisque _si hors_ de temps son voyage l'arrte... - - (Molire.) - -Boileau, formulant la rgle qui proscrit l'hiatus, en commet deux -l'abri de l'inconsquence de l'usage. Cette malice a t fort admire: - - Gardez qu'une voyelle, courir _trop h_te, - Ne soit en son chemin par une au_tre heur_te. - -Et l'hiatus qui se fait d'un vers l'autre? - - Dans un calme profond Darius endorm_i_ - _I_gnorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi... - Ni serment ni devoir ne l'avait engag__ - _A_ courir dans l'abme o Porus s'est plong... - - (Racine.) - -Et l'hiatus dissimul l'oeil par certaines consonnes qu'il est d'usage -de ne point prononcer dans certains mots? - - Je reprends sur-le-champ le pap_ier et_ la plume. - - Le quarti_er a_larm n'a plus d'yeux qui sommeillent. - - (Boileau.) - - Ces gens qui, par une me l'intrt soumise, - Font de dvotion mti_er et_ marchandise. - - (Molire.) - - Maint cheva_lier er_rant qui rend grces aux dieux. - - J'ai fait parler le _loup et_ rpondre l'agneau. - - (La Fontaine.) - - Le manteau sur le _nez ou_ la main dans la poche... - Sur votre prisonni_er, hui_ssi_er, ay_ez les yeux. - - (Racine.) - -Est-ce l des hiatus, oui ou non? Vous ne verrez chez nous rien de -pareil. Vous me reprochez _va il_, _a on_, que nous prononcions _vat -il_, _at on_; c'est justement comme lorsque vous niez l'hiatus de -_huissier ayez_, en vous armant de l'_r_ finale de _huissier_, laquelle -ne se prononce pas. Vous tes dans les deux cas dupes de votre vue au -prjudice de votre oue. Vos vers modernes semblent fabriqus pour des -sourds qui auraient de bons yeux; les ntres charmeront encore les -aveugles qui conservent de bonnes oreilles. Si Homre pouvait juger -notre dbat, qui pensez-vous qu'il donnt gain de cause? - -Ce que j'en dis n'est pas pour nous dfendre de tout hiatus. A Dieu ne -plaise, ni Apollon son serviteur! Il y a des hiatus trs-doux et -trs-musicaux. _Nation_, _Dana_, _Simos_, _violence_, sont dlicieux -l'oreille; nous n'avons pas t si sots que de les proscrire. Vous me -direz sans doute que ces hiatus ont lieu dans le corps d'un seul mot, et -non pas d'un mot un autre. Belle distinction, et profonde! Est-ce que -l'intervalle qui spare les mots sur le papier subsiste pour l'oreille? -coutez parler une langue vous inconnue, ou peu connue; est-ce que -vous surprenez o finit un mot et o un autre commence? Toute une phrase -ne glisse-t-elle pas l'oreille comme un seul et unique mot? Qu'est-ce -donc que cette distinction artificielle? Faites-moi la grce de -m'expliquer la diffrence entre l'impersonnel _il y a_ et le nom de la -vestale _Ilia_; comment l'un forme un insupportable hiatus, et l'autre -une charmante harmonie. Cela parat trs-raffin! Grce ce raffinement -et l'absolutisme d'une rgle absurde, votre pote est dispens de -montrer du tact dans le choix de ses hiatus, admettant celui-ci et -repoussant celui-l. Non; tout hiatus, quel qu'il soit, est banni. Votre -loi brutale ne souffre point d'exceptions: aussi tes-vous arrivs ce -beau rsultat, que vos vers fourmillent d'hiatus, et lgitimes, qui pis -est! - -Jugez la valeur relative de nos principes par la diffrence des effets: -nous, avec des voyelles en contact, nous savions viter l'hiatus -l'aide des consonnes intercalaires; et vous, vous trouvez moyen d'avoir -des hiatus entre deux voyelles spares par une consonne crite. Il faut -avouer que le progrs est admirable! Nous sommes en effet les barbares, -et vous tes les gens civiliss, les grands artistes! - -A ce discours du ressuscit, je ne vois pas trop ce qu'il y aurait -rpondre. - - - - -CHAPITRE II. - -Du patois des paysans de comdie. - - -Les potes comiques, Molire, Regnard, Dufresny, Dancourt, mettent dans -la bouche de leurs paysans un patois qu'on n'entend plus gure qu'au -thtre. Ce n'est pas du tout, comme on serait tent de le croire, un -langage de convention, invent pour diffrencier sur la scne l'homme -bien lev de l'homme rustique et sans ducation; c'est le vritable -langage d'autrefois, qui tait dans l'origine celui de tout le monde, -qui s'est trouv ensuite le langage des classes infrieures, parce que -celui des hautes classes s'tait modifi, et qui, aujourd'hui, est -presque effac mme parmi le peuple, parce que le peuple finit toujours -par subir plus ou moins l'influence de la classe suprieure. Il rsiste -longtemps; il ne cde que lentement et comme regret; mais enfin le -contact journalier, l'instinct d'imitation de ce qui parat meilleur, -produisent leur effet, et gagnent quelque chose sur l'habitude et sur la -fidlit aux traditions. Pour son langage comme pour son costume, le -peuple ne court pas la mode; il y vient le dernier. Mais la mode une -fois adopte, il ne s'en veut plus sparer. Nous ne huons aujourd'hui -sur les paules du peuple que les parures de nos grands-pres. - -Examinons, pour nous en convaincre, quelques traits de ce patois -consacr au thtre. - -Un des plus caractristiques est l'alliance d'un verbe au pluriel avec -un pronom personnel au singulier: _Je sommes_ pour tre maris ensemble, -dit Pierrot Charlotte (_D. Juan_); et Martine: - - Ce n'est point la femme prescrire, et _je sommes_ - Pour cder le dessus en toute chose aux hommes! - -C'est ainsi qu'on parlait la cour de Henri III. Henri Estienne note ce -solcisme comme clos au Louvre de son temps: - - Pensez vous, courtisans, - Qui, lourdement barbarisants, - Toujours _j'allions_, _je venions_, dites... - -Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi: _J'allons_, _je -venons_, _je disnons_, _je soupons_. - -(_Du Langage franais italianis._) - -Mais Henri Estienne se trompe, au moins quant aux dates. Dans sa haine -contre Catherine de Mdicis, haine o il entre beaucoup de fiel -religionnaire, comme de protestant catholique ultramontain et ligueur, -Henri Estienne impute la cour de Henri III tout ce qu'il peut lui -imputer, juste ou non; il fait arme de tout. Pour le dire en passant, -c'est l ce qui gte ses _Dialogues du langage franois italianis_, et -commande de ne s'y fier qu'avec grande rserve; car l'auteur, s'il n'est -de mauvaise foi, est mal instruit. Il va jusqu' prtendre que Franois -Ier ne pouvait souffrir les courtisans qui italianisaient. Mais au -contraire: cette manie d'italianisme, que Henri Estienne fait natre -sous Henri III, remonte Franois Ier. On en rencontre la trace dans -tous les crits du temps, dans Marot, dans la reine de Navarre, dans les -correspondances des grands personnages; et, pour ne la point voir, il -faut tout le parti pris de Henri Estienne. Le roi, bien loin de s'en -plaindre, tait le premier en donner l'exemple. Toutes les fautes -signales avec tant d'amertume par Henri Estienne, non-seulement -Franois Ier les commettait en parlant, mais il les crivait mme. La -substitution de l'_a_ l'_e_, de la diphthongue _ou_ l'_o_ simple: - - N'estes vous pas de bien grans fous - De dire _chouse_ au lieu de _chose _ - De dire _j'ouse_ au lieu de _j'ose_? - Et pour _trois mois_, dire _troas moas_; - Pour _je fay_, _vay_, _je foas_, _je voas_? - En la fin vous direz _la guarre_, - Place _Maubart_, frre _Piarre_! - - (Henri Estienne, _Du lang. fr. ital._) - -Or, prenez la lettre de Franois Ier M. de Montmorency, rapporte la -suite des lettres de sa soeur Marguerite[80], vous y lirez: - - [80] Lettres de la Reine de Navarre, tom. I, pag. 467. - -Le cerf nous a mens jusqu'au _tartre_ de Dumigny... _J'avons_ -esperance qu'y fera beau temps, veu ce que disent les estoiles, que -_j'avons_ eu le loysir de voir... Perot s'en est _fouy_, qui ne s'est -_ous_ trouver devant moy... - -Ne voil-t-il pas de quoi autoriser le langage de Martine, de Charlotte -et de _Piarrot_:--Par ma fi, _Piarrot_, il faut que j'aille voir un peu -a.--Tu dis, _Piarrot_?...--Je me romps le cou t'aller dnicher des -_marles_... etc. - -Nous commettons tous les jours cette faute de joindre un pluriel avec un -singulier, et personne n'y prend garde, tant l'habitude excuse toutes -choses. La seule diffrence est que nous avons retourn le solcisme de -Franois Ier: c'est aujourd'hui le pronom que nous mettons au pluriel, -avec le verbe au singulier. Le sentiment de la dignit personnelle est -dans ces derniers temps mont si haut, que personne ne parle plus de soi -qu'en disant avec emphase, _nous_, comme le roi. C'est une manire -d'viter le _je_, qui est, dit-on, odieux; ce _nous_ solennel jusqu'au -ridicule est-il plus modeste? Mais comme il faut que la grammaire -retrouve toujours son compte, et qu'en dfinitive _nous_ ne sommes -qu'_un_, on laisse le participe au singulier. Dans ce drame que _nous -donnons_ au public, _nous nous sommes efforc_... _nous nous sommes -affranchi_[81]... - - [81] Une autre formule de modestie raffine consiste parler de soi - constamment la troisime personne. Cela dguise et dissimule tout - fait la premire:--_Celui qui crit ces lignes... l'auteur de ce - drame_ ne serait pas digne de suivre de si grands exemples: IL se - taira, LUI, devant la critique... IL sent combien IL est peu de - chose, LUI... IL se sait responsable, et ne veut pas que la foule - puisse lui demander compte un jour de ce qu'IL lui aura enseign... - IL fera toujours apparatre volontiers le cercueil dans la salle du - banquet... Dans toutes ces phrases, le _je_ serait choquant; _il_ - et _lui_ passent inaperus. - -Les potes comiques ne se bornent pas marier le singulier et le -pluriel, ainsi qu'on faisait dans la docte cour du _Pre des lettres_; -ils donnent cette premire personne du pluriel une forme qu'elle n'a -plus. Au lieu de _Nous avons_, _aurions_, _dirons_, c'est _Nous -avommes_, _auriomes_, _dirommes_. - -PIERROT. - -Tout gros monsieur qu'il est, il serait, parmafiqu, nay, si je -_n'aviomme_ t l. - -(_D. Juan_, act. II, sc. 1.) - -On ne saurait mieux parler, ni d'une faon plus conforme l'tymologie -et l'ancien usage. - -En effet, observez que l'_m_ caractrise en latin cette premire -personne: _Habemus_, _habebamus_, _amamus_, _audimus_, _vidissemus_, -etc. L'orthographe primitive conservait cette _m_. Reportez vos regards -vers l'origine de la langue franaise; comment parlait-on la fin du -XIe sicle? - ---Respundirent ces de Jabes: Dune nus respit set jurs: _manderum_ -nostre estre a tuz ces de Israel. Si _poum_ aver rescusse, nus -l'_attenderum_; si nun, nus nus _renderum_. - -(_Ier livre des Rois_, p. 36.) - -Rpondirent ceux de Jabs: Donne-nous rpit sept jours; (nous) -manderons notre position ceux d'Isral. Si (nous) pouvons avoir -rescousse, nous les attendrons; sinon, nous nous rendrons. - -Cette _m_ finale suivie d'une consonne tait muette, et de l vient -qu'on prononce nous _manderons_, _attendrons_; mais, suivie d'une -voyelle, elle sonnait, par exemple dans ce verset: - -Le matin a vus _vendrum_, e en vostre merci nus _mettrum_. - -(_Rois_, p. 37.) - -Il fallait prononcer _vendrome_, et en votre merci nous _mettrons_. - -Le tratre Ganelon, ambassadeur de Charlemagne, se prsente Saragosse -devant le roi sarrasin Marsile, - - Et dist al rei: Salvez seiez de Deu - Li glorius que _devum_ aurer. - - (_Roland_, st. 32.) - -Lisez: Et dit au rei: Sauvez seiez de Deu li gloriou que _devome_ -aourer. _Quem debemus a(d)orare._ - -Dans un autre passage, Marsile et ses courtisans conspirent l'assassinat -de Roland, n'importe par quel moyen ni quel prix: - - Seit qui l'ociet, tute pais puis _aueriomes_[82]. - - (_Roland_, st 28.) - - [82] Les diteurs ont mal propos crit _averiumes_, prenant sur eux - cette distinction, qui n'existe dans aucun manuscrit, de l'_u_ - voyelle et de l'_u_ consonne. La mesure dmontre que c'est ici l'_u_ - voyelle qu'il faut prendre. En mettant _averiumes_, le vers est - faux. - -_Aurioumes_, _auriomes_, _aurions_. - - --Qu'en avez fait? ce dit Fromons li viez? - --Sire, en ce bois _l'avonmes nous_ laissi. - - (_Garin_, t. II, p. 243.) - ---Se nous _demenomes_ ensi li uns les aultres et _alomes_ rancunant, -bien voi que nous reperdrons toute la tiere, et nous meismes _seromes_ -perdu. - -(_Villehard._, p. 199.) - -La troisime personne du pluriel a pour caractristique l'_n_: - - Franceis sunt bon, si _ferrunt_ vassalment. - - (_Roland_, st. 83.) - -_Ferront_, par syncope pour _feriront_; les Franais sont bons, dit -Roland; ils frapperont en braves. - -Mais cette troisime personne aujourd'hui ne se termine plus en _ont_, -except au futur; aux autres temps l'_e_ muet a remplac l'_o_; _ils -aiment_, _ils appellent_, _etc._ Il y avait jadis plus d'uniformit: - -PIERROT. - -Allons, Lucas, 'ai-je dit, tu vois bian qu'_ils_ nous _appelont_!... -Que d'histoires et d'engingorniaux _boutont_ ces messieux-l!... Jarni, -v'l o l'on voit les gens qui _aimont_!... - -(_Don Juan_, act. II, sc. 1.) - -Je retrouve galement cette forme dans la traduction du _livre de Job_, -faite au commencement du XIIe sicle:--Li Caldeu... envarent les -chamoz, si les _enmenont_. - -(P. 501.) - - Un duc i ot, _qu'apelont_ Fauseron. - - (_La Desconfite de Roncevaux_, introd. du _Roland_, p. 55.) - -Il y eut un duc qu'ils appellent Fauseron. - -Cette forme drive manifestement de la forme latine en _unt_: _legunt_, -_audiunt_, _faciunt_. On disait _ils font_, et, par analogie, _ils -lisont_, _ils entendont_. L'esprit humain tend toujours la simplicit, - l'unit. Comme nos pres avaient regard la seconde dclinaison latine -pour rgler sur elle leurs substantifs masculins, mettant une _s_ au -singulier (_dominus_) et l'tant au pluriel (_domini_) peut-tre -avaient-ils choisi de mme la conjugaison en _ere_, _ire_, pour modle -de la leur. - - * * * * * - -Aucune consonne finale ne sonnait sur la voyelle prcdente, mais elle -tait rserve pour sonner sur la suivante, s'il y avait lieu. Ainsi -Pierrot parle aussi correctement que sensment lorsqu'il dit -Charlotte: - -Je te dis _toujou_ la mme chose, parce que c'est _toujou_ la mme -chose. Et si ce n'tait pas _toujou_ la mme chose, je ne te dirais pas -_toujou_ la mme chose. - -(Molire, _Don Juan_.) - -Par la mme raison, _entonnoi_ est trs-bien prononc pour -_entonnoirs_.--Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, -et de grands _entonnois_ de passement aux jambes. - -(_Ibid._) - -_Entonnois_ est comme _refretois_ (_refectoires_), dans ce passage de la -_Cour de Paradis_, o le bon Dieu, voulant convoquer une assemble -gnrale des saints, leur envoie comme huissiers saint Simon et saint -Jude: Allez, leur dit-il, - - Alez m'en tost par ces destrois, - Par chambres et par _refretois_; - Semonez-moi et sains et saintes. - - (Barb., I, p. 202.) - -Vous avez vu que la notation _en_ sonnait toujours comme dans _menteur_, -et jamais comme nous la faisons sonner aujourd'hui dans _je viens_ et -les noms propres _Vienne_, _Ardennes_, _Gien_, _Agen_. Vous ne serez -donc pas surpris d'entendre les paysans du thtre vous dire: H -_bian_!--Je _revians_ tout l'heure.--a n'est _rian_!--J'en avons vu -_bian_ d'autres! - -(_D. Juan._) - -Vous avez vu galement que cette notation _ui_ avait t invente pour -altrer la valeur originelle de ce caractre _u_, qui sonnait _ou_, -comme en latin;--que d'abord _ui_ sonna _u_, et plus tard _i_, toujours -par un son simple. - -Appliquez cette rgle aux mots _lui_, _je suis_, _je puis_, _et puis_: -vous approuverez ncessairement le peuple qui dit _pisque_, _et pis_; et -Charlotte disant Pierrot:--Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon -himeur, et je ne me _pis_ refondre.--Enfin, je t'aime tout autant que je -_pis_!--Je vous _sis_ bian oblige, si a est. - -Et Pierrot disant Charlotte: - -Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont tout farcis (de rubans), -_depis_ un bout jusqu' l'autre!... - -Regarde la grosse Thomasse, comme alle est assote du jeune Robin! Alle -est toujou autour de _li_ l'agacer... toujou alle _li_ fait queuque -niche, ou _li_ baille queuque taloche en passant... - -Vous dites encore, avec une rticence: _Queu diable!_ pour _quel -diable!_... absolument comme dit Pierrot: Morgu! _queu mal_ te -fais-je? (_Voy._ p. 54 et suiv.) - - * * * * * - -Vous avez t averti que _oi_ sonnait jadis _ou_; que _les Franais_ -avaient t successivement _les Fransous_, puis _les Francs_; c'est -pourquoi il est bon, aujourd'hui qu'ils sont devenus _les Franais_, -d'crire leur nom par _ai_, en dpit des gens qui, pour ce fait, -vilipendent encore tous les jours _monsieur de Voltaire_, comme ils -l'appellent trs-malignement. - -_Moi_, _foi_, _roi_, taient donc prononcs _mou_, _fou_, _rou_, en -un monosyllabe trs-bref. - -Le son ouvert de cet _oi_ est un des griefs de Henri Estienne contre les -seigneurs de son temps, qui prononaient _troas moas_, _je voas_. -Pierrot avait pris d'eux cette mauvaise prononciation: - -CHARLOTTE. - -Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine: si je sis madame, je te -ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage -cheux nous. - -PIERROT. - -Ventreguienne! je gny en porterai jamais, quand tu m'en payerois _deux -fouas_ autant! (_Don Juan._) - -Mais pour cette _fouas_ il faut pardonner Pierrot, car sa cause est la -ntre; et nous ne saurions le condamner sans nous enfermer dans le mme -arrt. - -Que reste-t-il encore? Certaines syncopes hardies. - -CHARLOTTE. - -Je vous dis _qu'ous_ vous teigniez!... Parce _qu'ous_ tes monsieu!... - -C'est encore un emprunt au langage de la cour de Franois Ier, qui -disait sans faon, _a'vous_, _sa'vous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_. -La reine de Navarre ne s'est point fait scrupule d'user de cette syncope -dans ses posies mystiques, et Thodore de Bze l'autorise par une rgle -expresse. (_Voy._ p. 225 et 226.) Ayant pour elle ces graves autorits, -Charlotte ne peut tre inquite pour son style. - -Ce n'est pas la peine de s'arrter ces formes, _je lairai_, _je -donrai_, pour _je laisserai_, _je donnerai_: - - Compre Guilleri, - Te _lairras_-tu mouri? - - (_Chanson populaire._) - - Garon aiment joiel niant: - Il aiment plus le sec argent. - Ainsois li _donrai_ quinze sous. - - (_R. de Coucy_, v. 3123.) - -Les valets n'aiment pas les bijoux; ils prfrent l'argent sec. H -bien! je lui donnerai quinze sous. - -Sur ce futur syncop, voyez pages 210-213. - -Ces mauvaises liaisons, _on z'a_, _on z'entra_, sont galement -expliques au chapitre des consonnes euphoniques:--_Uns_ entrad n'ad -gaires el paveillom le rei, pur li ocire. (_Rois_, p. 104)--On entra -nagure au pavillon du roi, pour le tuer. - - * * * * * - -AVEC Z'UN. Dans un vaudeville de Dsaugiers, une servante souhaitant la -bonne fte son matre: Acceptez ce rasoir, lui dit-elle, _avec z'un -cuir_. On rit; il n'y a pas tant de quoi rire: Madelon prononce -conformment l'ancienne orthographe: _Avecques_ un cuir. (_Voy._ p. -102.) - -D'autres locutions, aujourd'hui condamnes, se trouvent dans les -meilleurs crivains du moyen ge, par exemple, _tant seulement_: - -Se nous sommes chi _tant seulement_ cinq jours sans autre secours de -viande, grant mervelle iert se nous ne sommes tous morz. - -(_Villeh._, p. 201.) - -Si nous restons ici seulement cinq jours sans autre secours de -subsistance, c'est grand merveille si nous ne sommes tous morts. - -En un mot, et pour conclure, le patois des paysans de thtre n'est -autre chose que l'ancienne langue populaire, c'est--dire, la vritable -langue franaise, notre langue primitive, qui s'est dpose au fond de -la socit, et y demeure immobile. C'est de la vase, disent avec ddain -les modernes. Il est vrai; mais cette vase contient de l'or, beaucoup -d'or. - - - - -CHAPITRE III. - -De l'orthographe de Voltaire. - - -L'orthographe de Voltaire n'est point du tout de Voltaire, en ce sens, -du moins, qu'il n'en a pas t le premier promoteur; mais comme il en a -t le plus zl, et qu'en dfinitive son zle a triomph, il n'y a pas -d'injustice lui en attribuer le mrite. Racine s'en tait servi avant -Voltaire, et d'autres avant Racine; seulement, ils ne l'avaient pas -rige en systme. - -Le grammairien Latouche, voulant indiquer la prononciation de l'_oi_ -dans les imparfaits des verbes, dit: _Je chantois_, _je mangeois_, _je -chanterois_; prononcez: _Je chantais_, _je mangeais_, _je chanterais_. -(T. Ier, p. 50, 4e dit.) Ainsi, la substitution tait dj trouve, et -la notation par _ai_ signale comme la plus exacte. Et ce n'est pas -Voltaire qui avait souffl Latouche, car Latouche composa son _Art de -bien parler franais_ en 1694, l'anne mme de la naissance de Voltaire. - -La querelle des _Franois_ et des _Franais_ montre clairement que les -partisans de l'ancienne notation, la tte desquels marchait M. Nodier, -n'entendaient absolument rien la question. Ils partent tous de ce -principe, que _oi_ reprsentait autrefois le son que nous figurons _ai_ -aujourd'hui, et ils soutiennent que l'un y est aussi bon que l'autre. On -vient de voir ce qu'en pensait un grammairien du commencement du XVIIe -sicle. Il est faux qu'on pronont jadis _les Franais_: on disait _les -Fransous_. Oi sonnait comme _ous_ trs-bref. On disait _le rou_ pour -_le roi_, _l'histoure_, un _voule_, un _cloutre_, _connoutre_, -_etc._; manire de prononcer qui s'est conserve en quelques provinces, -particulirement en Picardie. Dans une satire l'abb de Tyron, -imprime la fin du Regnier, dition de Genve (t. II, p. 161): - - Et moi, qui ne veux point faire le moulinet, - Je quitterois le jeu nu-pieds et sans bonnet; - Je laisserois madame desguiser l'_histoire_, - Au hasard de plaider maint jour pour son _douaire_. - -Grimm, dans l'affaire de la mystification de l'abb Petit, cur de -Mont-Chauvet, en basse Normandie, rapporte que cet illustre auteur de -_David et Bethsabe_ faisait rimer _angoisse_ et _tristesse_, et que -Jean-Jacques Rousseau attaqua cette rime[83]. Le cur dfendit -intrpidement sa rime; Grimm ne dit pas par quels arguments, et c'est -dommage. Mais enfin, l'abb Petit aurait pu se mettre couvert sous -l'autorit de Saint-Gelais: - - [83] _Corresp._, t. I, p. 407. - - Il vint l'autre jour ung cafard - Pour prescher en notre _paroisse_, - Et je lui dis: Frere Frappart, - Qui vous fait venir ici? _Est ce_ - Pour dresser l'ame _pecheresse_, - Ou chercher la brebis errante? - Non, dit il, la brebis je _laisse_ - Pour avoir la laine de rente. - -videmment, il faut prononcer _parouesse_. - -Ouvrez le trait latin de Baf, _De re restiaria_, imprim en 1535, chez -Robert Estienne; l'auteur traduit souvent en franais le nom des objets -dont il parle. Vous lisez l, _ung vole_, _ung mirouer_, une _botte_, -une _coffe_, un _bosseau_, qu'on crit aujourd'hui bote, coiffe, -boisseau, et qu'on prononait alors _boute_, _coufe_, _bousseau_. - -Marguerite, soeur de Franois Ier, reine de Navarre, fait rimer sans -difficult _toiles_ avec _demoiselles_: - - Allez o sont dames et _damoyselles_ - Comme un soleil au milieu des _estoiles_. - - (_La Coche_, p. 316 du t. II des _Marguerites_.) - -On prononait _toules_. - -Jacques Pelletier, du Mans, avait invent un systme complet -d'orthographe, afin, disait-il, de conformer l'criture la -prononciation. C'est peut-tre le premier de nos grammairiens qui se -soit mis en tte cette imagination malheureuse, si souvent reproduite -depuis. C'est dommage, car Jacques Pelletier tait un homme de mrite, -fort bien venu de Marguerite de Navarre, soeur de Franois Ier, -laquelle il devait ddier son _Trait de l'orthographe et de la -prononciation_. Mais Marguerite tant morte dans l'automne de 1549, un -peu avant la publication du livre, Pelletier le ddia Jeanne d'Albret, -fille de la dfunte. On a aussi de Pelletier un Art potique en prose et -des Opuscules en vers, o l'on rencontre de trs-jolies choses; mais la -lecture en est difficile et dsagrable, parce que l'auteur a voulu -donner le bon exemple, en employant le premier sa nouvelle et bizarre -orthographe, exemple qui resta sans imitateurs. Aujourd'hui les livres -de Pelletier ont le mrite de nous rvler bien des secrets de la -prononciation du XVIe sicle; par exemple, ils nous donnent la certitude -que _oi_ sonnait _ou_. - - -DE DAMOSELLE LOUISE D'ANCZUNE AN AVIGNON. - -ODE. - - Les _histoeres_ sont pleines - De Corines, d'Hleines, - De Lucreces ancor. - Les potes la _gloere_ - Des fammes nous font _croere_, - La sonnant a grand cor... etc. - - (_Opuscules_, p. 101.) - -Observez que la prononciation que Pelletier prtend noter n'est pas -celle de sa province, mais celle de Paris et de la cour. - -Que d'ailleurs cette prononciation fut la prononciation traditionnelle -du XIe sicle, l'orthographe constante du _livre des Rois_ ne permet pas -d'en douter. Le _livre des Rois_ crit les imparfaits en _ois_, _ou_. - -Je croyais, dit Naaman, qu'lise viendrait jusqu'ici, _putabam quod -egrederetur ad me_:--Jo _quidou_ que il en eisit e jesque a mei -venist. (_Rois_, p. 362.) - -Tant que l'enfant de Bethabe a vcu, j'esprais, dit David, que Dieu le -gurirait; c'est pourquoi je _jenais_ et _pleurais_:--Tant cume li -enfes vesquid, _jo esperou_ que Deu le guaresist, e pur o _jeunowe_ e -_plurou_. (_Ibid._, p. 161.) - -La raison allgue par l'ancienne Acadmie pour repousser l'orthographe -de Voltaire, c'est que _oi_ tait aussi propre que _ai_ pour noter la -finale de l'imparfait de l'indicatif. Ils posaient en principe cette -erreur, qu'on avait toujours prononc cet imparfait comme on fait -aujourd'hui. - -Voltaire ignorait que la prononciation et chang considrablement; -mais, pour noter ce qu'il entendait, il prenait dans l'orthographe -contemporaine la notation son avis correspondante au son, et il ne se -trompait pas. On a de tout temps crit gramm_ai_re, pal_ai_s, le -M_ai_ne, retr_ai_t, m_ai_s, jam_ai_s, si ce n'est en Normandie, o ce -son tait figur par _ei_: Engl_ei_s, Franc_ei_s, pl_ei_dier, etc. - -Ainsi, d'Olivet, d'Alembert, l'Acadmie, M. Nodier, et tous les -adversaires de Voltaire sur cette question, commettaient une erreur -double: - -1 Ils attribuaient la notation _oi_ une valeur qu'elle n'a jamais -eue; - -2 Ils refusaient la notation _ai_ la valeur qui lui a toujours t -propre depuis que notre langue possde des diphthongues; sans compter -l'erreur d'attribuer Voltaire ce qui ne lui appartenait pas. Puisque, -selon eux, _oi_ quivalait si pleinement _ai_, que n'crivaient-ils la -province du M_oi_ne, un pal_oi_s, la gramm_oi_re, le verbe f_oi_re, -etc.? Pourquoi deux notations diverses du mme son? - -L'orthographe dite de Voltaire avait t propose, en 1675, par un -avocat du Parlement de Rouen, nomm Brain. Aprs des combats -opinitres, elle a fini par triompher en 1835: l'Acadmie fran_ai_se, -dans sa nouvelle dition de son dictionnaire, adopte enfin l'orthographe -de Voltaire. Dieu soit lou! Il a fallu cent soixante ans pour en -arriver l! Encore ni lui, ni elle, peut-tre, n'ont-ils jamais bien su -combien cette mesure tait au fond raisonnable et juste. - - * * * * * - -Voltaire crivait et voulait qu'on crivt _fesant_, _bienfesant_, et il -avait raison: la forme la plus ancienne n'est pas _faire_, mais _fere_. -Cela est attest non-seulement par les manuscrits, mais encore par ces -formes, _je ferais_, _je ferai_, et par le prtrit _je fis_, contract -maintenant en _je fis_. Il est impossible de tirer _je fis_ de la forme -_faire_. - -Le _livre des Rois_ crit toujours, en contractant, _je frai_, _tu -fras_, qui ne peuvent venir que de _fere_. - -Pourquoi crivons-nous, en effet, _je prendrai_ avec contraction, et _je -ferai_ sans contracter? - -Thodore de Bze est contre _fesant_, parce qu'il pose en principe que -l'infinitif est _faire_, et ne veut pas qu'_on change le sponde en -ambe_. Mnage est pour; et sa raison est encore meilleure que celle de -Bze: c'est que le peuple parisien prononce _fesant_: Il faut donc dire -_fesant_. - -Le hasard a voulu que Mnage tirt ici d'une rgle fausse une -consquence juste. La prononciation populaire est une induction qu'il -faut vrifier, mais non pas une autorit absolue. Il est galement -indigne d'un esprit critique d'admettre ou de rejeter par cette seule -considration: Le peuple dit ainsi. C'est pourtant la manire habituelle -de procder de Mnage: il se dtermine en faveur de _nentilles_ et -_castonade_, contre _lentilles_ et _cassonade_, parce que la premire -prononciation est celle du peuple de Paris. - - * * * * * - -Enfin le troisime point de la rforme propose par Voltaire porte sur -les pluriels en _ants_ ou _ents_, d'o Voltaire retranche le _t_. - -J'ai fait voir (p. 77-81) combien cette suppression tait logique et -conforme l'usage primitif. Je ne reproduirai pas ici mon argument, -mais je citerai celui d'un lve de M. Nodier, par consquent violent -antagoniste de Voltaire. L'cole de M. Nodier reproche Voltaire -d'avoir corrompu l'ancienne orthographe; c'est l le grand crime, -l'accusation terrible! On ne manque pas de la mettre en avant au sujet -des pluriels dpouills de leur _t_. - -De sorte que si une dame leur crit qu'elle a des _enfans charmans_, -ces trangers, _moins sots que les grammairiens de l'cole de Voltaire_, -rpondront cette dame qu'elle est aussi _charmane_ que ses _enfans_ -sont _charmans_. - -(_Rem. sur la Lang. fran._, I, 454.) - -Ce raisonnement a droit de surprendre dans la bouche d'un lve de -l'cole des chartres, car il s'en suivrait rigoureusement que tous ceux -qui ont crit depuis l'origine de la langue jusqu' la fin du XVe -sicle, sont _des sots de l'cole de Voltaire_. En effet, pas un ne met -le _t_ au pluriel, mais tous le changent en _s_: une caractristique -remplace l'autre. - -Prenons une phrase des _Cent Nouvelles_:--Advint, certaine espace -aprs, que, par le conseil de plusieurs de ses _parens_, amis et -_bienvueillans_, monseigneur se maria. - -(I, 102, _dit. de M. Leroux de Lincy_[84].) - - [84] Je la choisis comme la meilleure, et la plus fidle aux - manuscrits. - -Cette orthographe de Louis XI ou de son secrtaire autoriserait donc -conclure que _parent_ fait au fminin _paranne_, et _bienveillant_, -_bienveillane_? Non; mais on en conclurait plus juste qu'il faut tudier -les rgles quand on est tranger, et mme quand on ne l'est pas; et, par -supplment, que si Voltaire est un sot, il l'est du moins en nombreuse -et respectable compagnie. - -En rsum, je vois que sur la question des imparfaits, sur celle du -verbe _faire_ ou _fere_, sur celle des pluriels, Voltaire, conseill -uniquement par le bon sens et par l'instinct, s'est rencontr avec les -crateurs de notre langue; tandis que l'cole imposante de M. Nodier, -toute poudreuse et orgueilleuse de son moyen ge, s'est compltement -fourvoye sur les trois points. Mais Voltaire, aux yeux de certaines -gens, peut-il avoir raison sur rien? Peut-il, ayant mal parl de la -_Bible_, avoir bien parl de l'orthographe? Ils se sont donc obstins, -ils s'obstinent et s'obstineront, semblables ces martyrs des -croisades, - - Qui tombaient pieux et fidles, - En combattant jusqu'au trpas - Pour des vrits ternelles - Qu'eux-mmes ne comprenaient pas. - -Voltaire a dj gagn son procs sur la premire question, je veux dire -sur l'orthographe des imparfaits. Il ne faut qu'avoir patience: il le -gagnera de mme sur _fesant_ et _je fesais_, et sur les _enfans_ et les -_ignorans_. - - - - -CHAPITRE IV. - -De l'ge de quelques mots et de quelques locutions. - - -Si jamais nous avons un bon dictionnaire franais, ce ne sera pas avant -qu'on possde l'acte de naissance de chaque mot. On en viendra l; ce -travail est beaucoup plus effrayant par l'apparence qu'il n'est -difficile en ralit. On a bien dtermin l'ge de chaque poigne de -terre dont se compose notre chtif globe. Il est moins tmraire -d'interroger les mots que d'interroger les pierres et la poussire. Si -peu dispos qu'il soit rpondre, un mot sera toujours aussi capable de -raconter son histoire qu'un grain de sable la sienne. Or, les grains de -sable ont parl; les mots parleront leur tour; il n'est que de savoir -s'y prendre. - - * * * * * - -Quand on sera par ce moyen arriv au noyau de la langue franaise, je -crois qu'on sera surpris de ce qu'on y trouvera: des mots regrettables -tombs en dbris, d'autres qui vivent encore moiti, d'autres -estropis, d'autres qui, pour sauver leur existence, ont t obligs de -se transformer, de se dguiser sous une acception nouvelle, parfois -oppose leur acception primitive: par exemple, le mot _valet_, qui a -dsign successivement le fils d'un gentilhomme, un jeune prince, et un -laquais du plus bas tage; _vassal_, _vasselage_, autrefois _brave_, -_bravoure_; d'autres locutions qui semblent nes d'hier, et qui se -retrouvent dans le berceau de la langue, parfaitement intactes, n'ayant, -depuis six sicles, perdu ni altr un seul de leurs traits. - -Qui croirait que _s'vertuer_ se trouve dans un pome du XIe sicle, la -_chanson de Roland_? Qui s'aviserait d'y chercher _arpent_, -_manoeuvrer_? - -Roland l'agonie lutte nergiquement contre la mort: - - Co sent Rollans: la veue ad perdue, - Met sei sur piet, quanqu' il poet _s'esvertue_. - - (_Roland_, st. 168.) - -Et l'archevque Turpin, galement bless mort, se trane vers un -ruisseau pour y chercher un peu d'eau, dont il ranime Roland vanoui; -mais le coeur lui manque au bout de quelques pas, il tombe: - - Einz qu'on alast _un seul arpent_ de camp, - Falt li le coer, si est chaeit avant. - - (_Id._, st. 163.) - -L'unique diffrence, c'est que l'arpent marquait alors une mesure de -champ beaucoup plus petite. - - * * * * * - -MANOEUVRER ou MANOUVRER signifiait _ouvrer de la main_. La poigne dore -de Joyeuse, l'pe de Charlemagne, tait _manouvre_: - - En l'oret punt l'a faite _manuverer_. - - (_Roland_, st. 179.) - -Regnard fait dire au Crispin du _Lgataire_: - - Quarante mille cus d'_argent sec_ et liquide, - De la succession voil le plus solide. - -ARGENT SEC est une expression du temps de saint Louis; je la retrouve -dans un conte de Rutebeuf, o un cur, accus d'avoir donn la spulture -chrtienne son ne, porte son vque, comme legs du dfunt, vingt -livres d'_argent sec_: - - Vingt livres en une courroie, - _Tous ss_, et de bonne monnoie. - - (_Le Testament de l'Asne_, Barb., I, 119.) - -Et dans le roman du chtelain de Coucy: - - Garson aiment joiel noiant, - Il aiment miex _le sec argent_. - -NE SONNER MOT, expression du XIe sicle. On la rencontre chaque page -du _livre des Rois_:--Li reis lur out cumanded que _ne sunassent mot_. -(_Rois_, p. 410).--A sun baron _mot ne sunad_. (_Ibid._, 99). - - * * * * * - -DE PAR LE ROI est du mme temps; mais on crivait mieux qu'aujourd'hui, -en mettant un _t_ _part_:--Ysaie vint li, si li dist: _De part -nostre Seignur_ (_Rois_, p. 416); _a parte Domini nostri_. (_Voy._ plus -bas l'article de PAR.) - - * * * * * - -Le peuple conserve une expression qui tait jadis trs-commune, et, ce -qu'il parat, du meilleur style, puisqu'elle est employe chaque -instant dans la version des saintes critures. C'est le mot _battant_, -pris comme adverbe: Un habit _tout battant neuf_:--Il enveiad ses -message _tut batant_ aprs Abner. (_Rois_, p. 132.) - - * * * * * - -Qui s'aviserait dans un rcit du moyen ge d'employer le mot _emprunt_ -comme l'on fait aujourd'hui, _un air emprunt_, _tournure emprunte_, -_vous tes emprunt_, semblerait coupable d'un norme anachronisme de -style. Cette mtaphore n'est-elle pas ne d'hier? Point du tout! Elle -est du XIIIe sicle. A la fte donne Vandeuil par le sire de Coucy: - - Avoec madame de Coucy - Furent maintes dames parees; - Pas ne sembloient _empruntees_ - A festoier estrange gent. - - (_Le Roman dou Chast. de Coucy_, v. 903.) - -L'auteur d'_Agolant_, aprs avoir dcrit l'quipage guerrier et la bonne -mine de Charlemagne, termine ainsi le portrait: - - Esvos li rois richement atorn, - Auges ressemble du ciel jus deval: - Ne semble pas chevalier _emprunt_. - - (_Agolant_, Bekker, p. 163.) - -AVOIR LA HAUTE MAIN SUR QUELQU'UN, SUR QUELQUE CHOSE, mtaphore usite -ds le XIe sicle, si ce n'est qu'au lieu de _sur_ on disait _envers_: - -E la malvaise gent et les fils Belial se asemblerent entour lui, e -_ourent la plus halte main envers Roboam_, le fils Salomun. (_Rois_, p. -298.) - - * * * * * - -LES OREILLES CORNENT:--Tel vengeance frai sur Iuda e sur Ierusalem, que -a ces ki lorrunt, tut _les orilles lur en cornerunt_. (_Rois_, p. 420.) - -EN TAPINOIS. On disait, du temps de Philippe-Auguste, _en tapin_ (_n_ -euphonique). Le traducteur du _livre des Rois_ ayant rendre ces mots: -_Et surrexit David clam, et venit ad locum ubi erat Saul_, met:--E -David levad priveement, e _en tapin_ vint la u li reis fud. (_Rois_, p. -103.) Les verbes _se tapir_, _s'atapir_, se rencontrent souvent dans la -version des _Rois_ et dans les livres du mme temps: - ---Un prestres, qui avoit nom Plegilles, un jor pria nostre Seigneur -qu'il li monstrast (en) quel forme et quel semblance _s'atapissoit_ souz -le pain et le vin que li prestres sacroit a l'autel. - -(_Vies des SS. Pres_, liv. II, dans Roquefort.) - - * * * * * - -Voici maintenant un relev de quelques mots, propre faire voir combien -certaines ides ou nuances d'ides sont rcentes parmi nous; car -l'histoire des mots est celle des ides, et c'est par o le travail que -je propose sur l'ge des mots serait philosophique, puisqu'il -retracerait avec exactitude le progrs de la pense et le mouvement de -la civilisation. - - * * * * * - -DSAGRMENT: Ce mot est nouveau, et commence s'tablir, crit -Bouhours en 1675, deux ans aprs la mort de Molire. - - * * * * * - -INSIDIEUX a t fait par Malherbe. Ce mot, aujourd'hui parfaitement -tabli, tait encore repouss la fin du XVIIe sicle. S'il avait -pass, dit Bouhours, il aurait fray le chemin _insidiateur_; mais -comme on a rebut _insidieux_, je crains qu'on ne reoive pas -_insidiateur_. La consquence du pre Bouhours s'est trouve fausse: -_insidieux_ est admis, et _insidiateur_ ne parat pas avoir la moindre -chance de l'tre. Toutefois, attendons tout du temps, et ne prjugeons -rien. - - * * * * * - -SAGACIT se trouve dans Saint-Ral, dans Balzac; Gassendi: _Cela passe -la sagacit de l'esprit humain_; et Balzac: _La sagacit scaligrienne_. -Mais c'tait du nologisme; c'tait parler latin, italien ou espagnol en -franais:--Par malheur, les femmes ne l'entendent pas, et ont peine -s'en accommoder. (Bouhours, _Rem. nouv._). - -Au XVIe sicle, les diminutifs firent irruption dans la langue, sous les -auspices de Ronsard et de son cole, sans oublier la bonne demoiselle de -Gournay, la fille d'alliance de Montaigne, qui avait pour eux une -faiblesse trs-tendre. Il en parut des foules; tout a t balay, comme -on balaye les dbris des jouets des enfants parvenus l'ge de raison. -Nous avons pourtant gard _amourette_ et _historiette_, dont le second -tait inconnu Ronsard. - - * * * * * - -CAVALIER et CAVALIREMENT, venus du fond de la Gascogne, se sont -installs malgr Balzac. Ils trouvrent de bons protecteurs la cour, -d'o ils se rpandirent dans la ville. La Fontaine a dit: - - Un quipage _cavalier_ - Fait les trois quarts de leur vaillance. - -Vers la mme poque on fit _improbation_, _infatuation_, _immodration_, -et d'autres mots pareils, qui eurent des succs divers. - -Balzac n'est pas le pre d'_urbanit_, que Mnage lui avait d'abord -attribu, tromp sans doute par la vraisemblance du fait. Balzac, la -vrit, emploie ce mot, mais en lui reconnaissant l'_amertume de la -nouveaut_. Pellisson et Patru l'impriment en italique. - - * * * * * - -URBANIT devrait tre de Balzac; mais tait-ce Chapelain crer -SUBLIMIT? - - * * * * * - -Mnage a fait PROSATEUR, et il ne manque pas de s'en vanter bien haut, -criant: J'ai fait _prosateur_! Sur quoi le pre Bouhours, qui dtestait -Mnage, et semble n'avoir crit ses _Remarques_ que pour avoir occasion -de le dchirer, lui fait une querelle de vingt-deux pages conscutives -et bien pleines, ni plus, ni moins. - -Il constate d'abord que _prosateur_ est n sous une malheureuse toile, -et a vieilli sans faire aucun progrs la cour, ni mme en province. -Il dmontre ensuite qu'il en devait tre ainsi; sa dmonstration, -passablement pdantesque, se fonde sur ce que _prosateur_ devrait -signifier un faiseur de _proses_ pour l'glise, et sur ce que le verbe -_proser_ est encore faire. Le premier argument est ridicule, et le -second est faux. Thophile, ou quelque autre adversaire de l'cole de -Malherbe, avait dit: - - Tout ce qu'il propose - N'est que _proser_ des vers ou rimer de la prose. - -Si le jsuite Bouhours n'avait pas t aveugl par son inimiti contre -Mnage, il aurait reconnu que _prosateur_ tait un mot ncessaire pour -remplacer _orateur_, mal propos employ dans ce sens; et, au lieu de -combattre ce mot par de mauvaises raisons et de petites pigrammes -hypocrites encore plus mauvaises, il se ft appliqu le recommander et - en montrer l'utilit. Au reste, le succs dfinitif de _prosateur_ -prouve deux choses: que tout jsuite n'est pas prophte, et qu'on peut -russir sans eux, voire malgr eux. - - * * * * * - -RENAISSANCE, mot nouveau en 1675, au tmoignage de Bouhours. - - * * * * * - -EMPORTEMENT. Nous avons vu natre ce mot, sans que nous sachions -prcisment qui en est l'auteur. (Bouhours, _Nouv. Rem._) - - * * * * * - -PASSIONNER et SE PASSIONNER. Vaugelas a rejet le premier dans le sens -actif d'_aimer avec passion_, quoiqu'il admt le participe passif -_passionn_; il dclare excellent le verbe rflchi, _se passionner pour -quelqu'un ou pour quelque chose_. Le temps a confirm l'arrt de -Vaugelas. - - * * * * * - -IMPATIENT DU JOUG. Ce latinisme, autoris par Mnage, rvoltait le pre -Bouhours, qui n'est pas moins scandalis de _calvitie_, d'_obscnit_, -et de ces nologismes, _bien mriter de..._, _il n'est pas donn tout -le monde..._ - - * * * * * - -OBSCNIT avait t dj raill par Molire dans _la Comtesse -d'Escarbagnas_: Comment dites-vous cela, madame? _obscnit_? Il est -tout fait joli! Cela ne l'a pas empch de passer. - - * * * * * - -ACCUSER RCEPTION ou LA RCEPTION _d'une lettre_, locution cre par -Balzac. - - * * * * * - -INTOLRANCE, INEXPRIMENT, INDVOT, IRRLIGIEUX, IMPARDONNABLE, taient -encore discuts la fin du XVIIe sicle, et n'ont pris pied dans la -langue que pendant le XVIIIe. Quant _intolrance_, l'tablissement -tardif du mot, lorsque depuis si longtemps on possdait la chose, -atteste le progrs de la philosophie. Le zle loquent de Voltaire en -faveur de la tolrance, et contre l'_intolrance_, a profondment -enracin l'un et l'autre mot dans notre langue. Si le mot _tolrance_ -n'et pas exist, Voltaire tait digne de l'inventer, comme l'abb de -Saint-Pierre le fut de crer le mot _bienfaisance_. La devise du bon -abb tait, _Paradis aux bienfaisants_; il s'y trouvera sans doute aussi -quelque petite place rserve aux tolrants, d'autant qu'il n'en -faudrait gure pour les loger tous. - - * * * * * - -INDVOT fut accueilli par Boileau, et cette protection ne dut pas -contribuer faiblement sa fortune: - - Laissez l, croyez-moi, gronder les _indvots_, - Et sur votre salut demeurez en repos. - -Mais la _Satire des femmes_, compose en 1693, l'anne de la mort du -pauvre la Fontaine, ne fut publie que l'anne suivante, onze ans juste -aprs le dcs de Molire, et dix-sept ans aprs l'apparition de -_Tartuffe_. _Dvot_ se trouve dans _Tartuffe_: _Ah! vous tes dvot, et -vous vous emportez!_ _Indvot_ ne s'y trouve pas. Molire, qui l'et si -bien plac, n'avait sa disposition que LIBERTIN: - - Mais outre qu' jouer on dit qu'il est enclin, - Je le souponne encor d'tre un peu _libertin_: - Je ne remarque point qu'il hante les glises. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Mon frre, ce discours sent _le libertinage_. - -Chose trange, de voir comme dans le cours du temps la valeur des mots -s'en va la drive! Qui croirait aujourd'hui que _libertin_, dans le -XVIIe sicle, pouvait avoir une acception favorable? Peut-tre mme, -sa naissance, n'en avait-il point d'autre. _Libertin_ signifie -quelquefois une personne qui vit sa mode, sans nanmoins s'carter des -rgles de l'honntet et de la vertu. On dira d'_un homme de bien_, -ennemi de tout ce qui s'appelle servitude: Il est _libertin_; il n'y a -pas un homme au monde plus _libertin_ que lui. Une honnte femme dira -mme d'elle, _jusqu' s'en faire honneur_: Je suis ne _libertine_. Ces -mots, en ces endroits, ont un bon sens et une signification dlicate. -(Bouhours, _Remarq. nouv._) - -De nos jours, le sens de _libertin_ s'est restreint aux moeurs, sans -doute resserr dans cette limite par _indvot_ et _irrligieux_. A coup -sr, aucune femme honnte n'oserait plus dire d'elle-mme, Je suis ne -_libertine_; loin de s'en faire honneur. - - * * * * * - -Saint-vremond a fait une dissertation sur le mot VASTE; marque que ce -mot alors tait encore nouveau et mal assur. Nous devons Ronsard -AVIDIT, ODE et PINDARISER; PUDEUR, Desportes; PIGRAMME, Baf, qui -a fait aussi AIGRE-DOUX et LGIE. Au XVIe sicle, la renaissance des -tudes mit tous les cerveaux en fermentation, et produisit une mulation -incroyable qui enrichirait le plus notre langue des dpouilles de -l'antiquit. Il en demeura quelque chose. - -Cette mulation se transmit au XVIIe sicle, mais moins gnrale, moins -indpendante, et discipline par l'htel de Rambouillet, qui avait -conquis une espce de droit d'inspection sur ces matires. En cette -noble demeure se trouvaient les bureaux de l'administration de la -grammaire franaise. Aviez-vous mis au monde un terme ou un tour -nouveau, vous couriez d'abord le faire enregistrer l'htel de -Rambouillet, afin de lui procurer l'tat civil. C'est ainsi que Segrais -fit recevoir son _impardonnable_; Sarrasin, _burlesque_[85]; Desmarets, -_plumeux_; Balzac, _fliciter_. On faisait en ce temps-l des brigues et -des cabales pour l'lection des mots, comme on en fait aujourd'hui pour -celle des dputs.--Si le mot de _fliciter_ n'est pas encore franais, -il le sera l'anne qui vient; et M. de Vaugelas m'a promis de ne lui -tre pas contraire, quand nous solliciterons sa rception. Il parat, -par cette lettre, que M. de Vaugelas avait donn ou vendu sa voix -Balzac pour _fliciter_. - - [85] Sarrasin fut depuis loign de l'htel, pour une plaisanterie - malsante sur le suicide de Lucrce. - -La reine de cette ruche de grammairiens, la diffrence de la reine des -abeilles, n'tait pas strile: la marquise de Rambouillet fit -_dbrutaliser_, et plusieurs autres qui, dclars viables, moururent -aprs avoir reu le baptme dans la fameuse chambre bleue. Cet accident -n'tait pas rare: il emporta la _pigeonne_ de mademoiselle de Scudry. - -Les solitaires de Port-Royal fournirent aussi leur contingent de mots -nouveaux, que les jsuites ne manquaient pas de trouver ridicules et -dtestables. C'est surtout dans les traductions qu'ils risquaient ces -tentatives, l'ombre du texte original. Le traducteur de -l'_Ecclsiaste_ essayait _hydrie_, l'occasion du verset _Antequam -conteratur hydria ad fontem_; celui d'Horace glissait _amphore_ dans -l'ode _ad Amphoram_. Aussitt le pre Bouhours, sentinelle vigilante, -sonnait l'alarme: Quels termes, bon Dieu! quel march, quelle foire -de France vend-on des _hydries_ et des _amphores_? Une servante -n'tonnerait-elle pas bien sa matresse, de lui dire: J'ai achet -aujourd'hui une _hydrie_ et une _amphore_? Le scrupuleux pre veut s'en -tenir aux mots _cruche_ et _bouteille_. Chacune des deux parties a gagn -la moiti de son procs: le public a rejet _hydrie_ et retenu -_amphore_. Il est superflu d'observer que les fins de non-recevoir du -pre Bouhours sont pitoyables! Le vocabulaire des arts et de -l'archologie ne relve pas de celui des servantes et des marchs. Mais -le jsuite esprait tuer le jansniste par une plaisanterie: _Dolus an -virtus quis in hoste requirat?_ - - - - -CHAPITRE V. - -Observations dtaches.--Ail, mtail.--AOI.--Assavoir.--Aucun.--Avec. ---Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler et grouiller.--_D_ -ou _T_ euphonique; dans, dedans; d'aucuns; dorer; tante; chape-chute; -lute.--Dame. - - -AIL, MTAIL, du latin _allium_ et _metallum_. Dans l'un comme dans -l'autre, l'_i_ est de surrogation et ne sonnait pas; il a t introduit -dans la seconde poque de la langue, pour ouvrir le son naturellement -ferm de l'_a_; et, comme toutes les lettres d'un usage analogue -celui-ci, tantt il est marqu, tantt supprim. Les plus anciens textes -crivent _al_, _metal_. - -E li reis Yram enveiad al rei Salomun un menestrel (_virum eruditum_) -merveillus, ki bien sout uvrer de or e de argent e de altres _metals_. - -(_Rois_, p. 252.) - -Dans un couplet monorime en _al_, dont les rimes sont _loial_, _val_, -_cendal_, _mal_, _cheval_, _batistal_, le pote raconte la chute de -Manprine de Gerbal abattu par Gerins: - - Ses fors escus ne li valut un _al_: - Tote li fant la bocle de cristal. - - (_La Desconfite de Roncevaux_, p. 56.) - -Son fort bouclier ne lui valut un _ail_. - -On prononait, d'aprs la rgle expose page 54, _au_, _cristau_; c'est -pourquoi _ail_ fait au pluriel _aulx_. Une inconsquence d'orthographe -donne l'air d'une exception cette forme, aussi rgulire que possible. -De tout temps on a dit _des aulx_, comme des _mtaux_. Rutebeuf, parlant -d'un vilain: - - Tant ot mengie de buef aus _aus_ - Et dou gras hume qui fu chaus - Que la pance ne fu pas mole! - - (_Dou Pet au vilain_, Barb., I, 110.) - -Cet _i_ parasite a pris racine dans _ail_, et a t exclu de _mtal_. La -prononciation vicieuse, suite d'une orthographe mal comprise, n'a pu -prvaloir dans _mtail_, elle se maintient encore dans _ail_. - -Il est curieux de voir combien l'opinion a vari sur une question si -simple, tant ramene ses vritables termes. - -_Ail_, dit Mnage, n'a point de pluriel; cependant M. de Balzac et -quelques autres modernes ont dit _des aulx_. - -L'auteur des _Rflexions sur l'usage prsent de la langue_, qui, de son -temps, faisait autorit, soutient qu'on doit dire _des ails_; l'Acadmie -se dclare pour _aulx_. - -Latouche, dans l'_Art de bien parler franais_, rapporte diverses -opinions, et conclut: Je crois qu'on ne dit ni _ails_ ni _aulx_ au -pluriel. Mais il ne dit pas comment il faut dire: c'est son secret. - -Sur _mtail_ et _mtal_, Mnage reconnat qu'on dit l'un et l'autre, -mais il prfre _mtal_. - -L'Acadmie, dition de 1798, ne donne que _mtal_, en observant -toutefois qu'on prononce plus ordinairement _mtail_. - -Latouche en tire cette consquence, qu'il faut ncessairement crire -_mtail_. - -M. V. Hugo renchrit encore sur eux. Son imprimeur ayant mis, Une porte -de _mtal_, l'auteur du _Rhin_ fait tout exprs un long _erratum_ pour -enjoindre de lire _porte de mtail_; tant la diffrence lui parat -importante! Quant au mot mtail, il n'est pas moins prcieux. Le mtal -est la substance mtallique pure: l'argent est un mtal. Le _mtail_ est -la substance mtallique compose: le bronze est un mtail. - -M. Hugo n'a trouv que dans son imagination cette distinction subtile et -chimrique: il se fait des idoles pour les adorer. L'Acadmie ne mrite -pas le blme qu'il lui adresse pour avoir cart de sa nouvelle dition -le prcieux _mtail_. M. V. Hugo est aujourd'hui membre de la commission -du Dictionnaire; c'est un travail o il est dangereux de laisser trop de -part l'imaginative. - - * * * * * - -BAIL, CORAIL, MAIL, TRAVAIL, font _baux_, _coraux_, _maux_, _travaux_, -comme si l'on crivait au singulier _bal_, _coral_, _mal_, _traval_; et -dans le fait ou a crit et prononc de la sorte: - - Et bien doi metre en guerredon - Paine et _traval_ de si fait don. - -Peine et _travau_ de tel don, _di siffatto dono_. - -La confusion tait perptuelle entre _ail_ et _al_. Elle durait encore -au XVIIe sicle; Mnage crit _un quintail_: _Quintail_ fait -_quintaux_. - -(_Obs._, p. 350.) - ---Il faut prononcer _mtal_, et non pas _mtail_; _cristal_, et non pas -_cristail_; _coral_, et non pas _corail_; _poitral_, et non pas -_poitrail_. - -(_Ibid._, p. 351.) - -Par o l'on voit clairement que la distinction entre _ail_ et _al_ -n'tait dans l'origine que pour les yeux; que ces finales sonnaient -primitivement de mme, c'est--dire, au singulier _al_, suivies d'une -voyelle, _au_, suivies d'une consonne; le pluriel en _aux_, tout -naturellement. - -Nos yeux ont appris notre langue cette irrgularit d'_ail_ produisant -_aulx_. - -Nos pres disaient _un au_, _un mtau_; continuons dire, suivant -l'usage moderne, _un ail_ et _un mtal_, et au pluriel _des aulx_ et -_des mtaux_. - - * * * * * - -ASSAVOIR. C'est le mme mot que _savoir_; comme l'on disait _asscher_ -ou _scher_; _savourer_ et _assavourer_; _penser_ et _appenser_; -_pendre_ et _appendre_; _juger_ et _adjuger_, etc. - -Dans la lettre du chtelain de Coucy la dame de Fayel, pour lui -demander un rendez-vous: - - Dame, par vo courtois vouloir - Me voellies laisser _assavoir_, - Par le porteur de ceste lettre, - Quant il vous plaira a jour mettre - Que je puisse parler a vous. - - (_Coucy_, v. 3071.) - -Fayel, de son ct, tait jaloux, souponneux, - - Et desiroit moult _assavoir_ - De sa dame le penser voir. - - (_Ibid._, v. 4154.) - -Savoir la vraie pense de sa femme. - - Et se je puis journee avoir, - Je le vous feray _assavoir_. - - (_Ibid._, v. 5522.) - -L'Acadmie, non plus que Trvoux, ne donne le verbe _assavoir_. Ce mot -manque aussi dans le _Complment_ de MM. Didot. Mais l'article -_savoir_, l'Acadmie dit: - -_Faire savoir_, faire savoir. Il ne s'emploie gure que dans les -publications, les proclamations, les affiches, etc. _On fait savoir -que tels et tels hritages sont vendre._ - -Je crois que l'Acadmie se trompe, et que c'est _assavoir_, et non pas -_savoir_. Que fait ici cet __? - -De mme cette locution, _je laisse penser_, est galement une forme -introduite par une orthographe vicieuse; et il faudrait crire, _je -laisse appenser_, comme dans _guet appens_, autrefois mal crit -_guet--pens_, pour _guet appens_, c'est--dire longuement mdit, -prpar: - - Je laisse _appenser_ la vie - Que firent nos deux amis. - - (La Fontaine, _le Rat de ville_.) - - * * * * * - -AOI. Tous les rudits qui se sont occups de la _chanson de Roland_ (par -malheur ils ne sont pas nombreux) ont t fort embarrasss de ces -lettres AOI mises en marge du manuscrit, ordinairement la fin, parfois -au milieu du couplet monorime. Ils se sont perdus en conjectures pour en -trouver l'origine et le sens. - -Prononcez-les conformment la rgle selon laquelle _oi_ sonne _ou_, -et vous reconnatrez tout de suite le mot anglais _away_, _en avant!_ -trac d'aprs les lois de l'orthographe franaise d'alors. - -Notez que le manuscrit qui a servi l'impression appartient la -bibliothque Bodlienne, et, suivant une apparence quivalente, ou peu -s'en faut, une certitude, a t excut en Angleterre. - -La _chanson de Roland_ tait chante, comme on sait, sur les champs de -bataille, pour animer les soldats. C'est ainsi qu'elle le fut en 1066, -la bataille d'Hastings. Le passage du roman de _Rou_ est clbre: - - Taillefer, qui moult bien cantoit, - Sur un roncin ki tost aloit, - Devant aus s'en aloit cantant - De Karlemaine et de Rolant, - Et d'Olivier, et des vassaus - Ki morurent a Roncevaus. - -Le mnestrel charg de cet emploi s'interrompait sans doute de temps en -temps aux endroits les plus chauds, pour s'crier: _En avant! en avant!_ -_Away! away!_ Et l'crivain qui a excut le manuscrit d'Oxford a eu -soin de reproduire ce cri aux endroits consacrs, comme frre Menot et -Janotus de Bragmardo cotaient, en marge de leurs sermons et harangues, -les _hen! hen!_ ornement oblig de leur loquence tousseuse. - -Cette notation des AOI est donc d'un grand prix: elle confirme l'usage -mentionn dans le roman de _Rou_; elle rvle aussi l'ge recul de la -copie d'Oxford, qui doit tre de trs-peu postrieure la conqute, -c'est--dire, de la fin du XIe sicle ou du commencement du XIIe. Je ne -voudrais pas pousser trop loin ces conjectures; mais cependant il est -certain que le texte de cette chanson, tel que l'a imprim M. Francisque -Michel, offre tous les caractres d'une rdaction qui n'est pas encore -dfinitivement arrte. On y rencontre le mme couplet refait trois, -quatre et jusqu' cinq fois de suite. L'auteur, videmment, essayait des -rimes diffrentes, pour choisir la plus favorable au dveloppement de sa -pense et l'addition de nouveaux dtails. Par exemple, le couplet o -Olivier monte sur un pin pour voir les Sarrasins venir, est refait deux -fois: la premire, il est tabli sur la rime en _u_; la seconde, sur la -rime en __. Le couplet qui vient ensuite, o Olivier demande Roland -de sonner de son cor, offre trois rdactions diffrentes. La premire -rime en _o_: - - Cumpains Rollans, car sunez vostre corn... - -Puis, l'auteur a cru mieux russir avec la rime en __: - - Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez... - -Puis, n'tant pas encore satisfait sans doute, il essaye de la rime en -_an_: - - Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan. - - (St. 81, 82, 83.) - -Le mme travail se reconnat chaque page. Quoi donc! le temps -aurait-il pargn le manuscrit original, le _brouillon_ du pote -normand? Se serait-il amus nous en faire cadeau notre insu? Le fait -vaudrait la peine d'tre vrifi. Il serait maintenant du plus haut -intrt de possder un texte authentique de la rdaction dfinitive de -ce curieux monument, le seul que je sache vraiment digne du titre -d'pope, si prodigu depuis quelques annes. - -Nous ne quitterons pas ce mot AOI sans faire observer qu'il existait -dans la langue commune. On en retrouve des exemples: le comte de Forest, -le perfide Lisiart, offre devant le roi de gager qu'il possdera la -belle Euriaut, la bien-aime de Grard de Nevers: - - _Avoi_, sire, che dist Gerars, - Puisque mes sires Lisiars - Velt gagier, por moi ne remaigne. - - (_Roman de la Violette_, p. 18.) - -_Allons!_ sire, ce dit Grard, puisque messire Lisiard veut gager, qu' -moi ne tienne. - -Dans la partie de ds entre S. Pierre et le Jongleur, o les mes des -damns servent d'enjeu, le Jongleur amne douze points: _Allons, -allons_, dit S. Pierre, si Jsus n'a piti de moi, ce dernier coup m'a -perdu! - - _Avoi_, dist S. Pierres, _avoi_! - Se Jhesus n'a pitie de moi, - Cis daarains cop m'a honi. - - (Barbazan, II, p. 199.) - -L'tymologie de cette exclamation parat claire: _avoi_ est pour _ -voie_, _en route!_ _avanons!_ En anglais, _way_, _chemin_, est notre -mot _voie_; l'_a_ initial qui s'y joint dans _away_, n'a de sens qu'en -franais. Il faut donc ranger _away_ parmi les mots qui ont pass la -Manche avec Guillaume le Conqurant. - - * * * * * - -AUCUN, ALQUES. La _Grammaire des grammaires_ parle du sens ngatif de -_aucun_, et dit qu'_aucun_ signifie _pas un_; l'Acadmie et tous les -dictionnaires s'y accordent; M. Ampre, lui-mme, dit que _personne_ et -_aucun_, pris dans leur sens ngatif actuel... (_Formation de la langue -franaise_, p. 275). - -Comment _aucun_ pourrait-il tre ngatif, tant une contraction -d'_aliquis_, qui signifie _quelqu'un_? car c'est d'_aliquis_ qu'il faut -le tirer, et non de l'italien _alcuno_. La premire forme a t _alques_ -et _alquans_, qui se prononaient _auques_, _auquans_,--_aucuns_. - -L'arme de Charlemagne passe l'bre la nage. Aucuns soldats, quips -de cuirasse et autres objets pesants, furent tirs au fond: - - Li adubez en sunt li plus pesant; - Envers les funz s'en turnerent _alquanz_. - - (_Roland_, st. 176.) - -E vindrent a la rivire de Bosor, e li _alquant_ ki furent las i -remestrent. (_Rois_, I, p. 115.)--Et lassi _quidam_ substiterunt, dit -le texte. - -Dans la _chanson de Roland_, _alques_ rime avec _chevauchent_: - - Felun paien par grant irur chevalchent. - Dist Oliver: Rollant, veez en _alques_. - - (St. 85.) - -Les paens flons chevauchent avec grande colre. Olivier dit: Roland, -voyez en _aucuns_. Prononcez le _ch_ dur, _kevaukent_ (_voy._ p. 53), -et vous avez une excellente rime _auques_. - - * * * * * - -_Alques_ ou _auques_ faisait aussi l'office d'adverbe, pour rendre -_aliquando_ ou _aliquantum_; aucunement, un peu: - -_Alches_ de ae lur frai. (_Rois_, III, p. 296.) Je leur ferai un peu -d'aide. - -Les conseillers de Jroboam, voulant lui persuader de cder quelque -chose aux reprsentations des chefs du peuple, lui disent: - -Sire, s'il te plaist oir lur requeste, e _alches_ a lur volented obeir, -a tus jurs les purras a tun service tenir. - -(_Rois_, p. 282.) - -Les ambassadeurs du roi paen Marsile viennent trouver Charlemagne, et -il ne peut se garder qu'ils ne le trompent _un peu_, _aucunement_: - - Vinrent a Charles ki France ad en baillie, - Ne s' poet garder que _alques_ ne l'engignent. - - (_Roland_, st. 7.) - -Aussi Roland dit son oncle, parlant des conseillers de l'empereur, et -de leurs avis touchant cette ambassade: - - Loerent vous _alques_ de legerie. - - (_Ibid._, st. 14.) - -Ils vous ont conseill _un peu_ de lger. - -Dans _Partonopeus_, on lit cette maxime sur les chevaliers bretons: - - Loial cevalier sont Breton - Et buen; mais _auques_ sont bricon. - - (_Partonop._, v. 7263.) - -Les Bretons sont bons et loyaux chevaliers, mais _un peu_ mauvais -sujets. On pourrait entendre aussi: Quelques-uns, aucuns, sont mauvais -sujets. - ---Ceux qui connaissent la femme, dit l'auteur de _Partonopeus_, -prtendent que quand _parfois_ son caprice la pousse, elle donne son -amour aux pires, et ne tient nul compte des meilleurs: - - Et dient que feme a costume, - Quant ses talens _auques_ l'alume, - Qu'al pior done ses amors, - Et ne tient nul plait des mellors. - - (_Partonop._, v. 4834.) - -Observez, en passant, que cet adverbe prend l'_s_ finale, comme faisait -_onqueS_, _oreS_, _mesmeS_, _avecqueS_, etc.; enfin, tous les adverbes -termins en _e_ muet. - -Quant cette forme _d'aucuns_, employe au nominatif et autorise par -l'Acadmie, _d'aucuns ont dit_, voyez-en l'explication page 340. - - * * * * * - -AVEC. Dans _le livre des Rois_, dans Job, dans S. Bernard, dans la -_chanson de Roland_, dans Wace, en un mot, dans les monuments les plus -anciens de la langue, on trouve _o_ en la signification de _avec_. - -_Od_ est le mme mot pourvu du _d_ euphonique. - -Sire, tu serais seint _od_ le seint (sanctus cum sancto), e _od_ le -fort parfit. - -(_Rois_, p. 208.) - -Cet _o_ est l'abrviation de _ove_, ou _ovec_, avec le _c_ euphonique. - -Quomodo fuit Dominus cum domino meo?--Tut issi cume Deu ad est _ove -tei_ mun seignur. (_Rois_, p. 224.)--E jo serai parfit (perfectus) -_ovec_ li. - -(_Rois_, p. 208.) - -L'_e_ tait muet, car on a crit _avoec_, qui sonnait _aveu_; les -Picards disent encore _aveu_, _aveu ti_ (_avec toi_). Plus tard, l'_o_ -initial s'est chang en _a_, comme cela n'est pas rare, et _ovec_ est -devenu _avec_, qui, aprs s'tre allong au XVe sicle en _avecques_, -vers le milieu du XVIe s'est vu rduit successivement en _avecque_ sans -_s_, par consquent sujet l'lision; puis _avecq'_, et enfin _avec_, -au XVIIIe comme au XIIe: 'a t une espce de flux et de reflux. - -Mais cet _ove_ qui a servi de point de dpart, d'o venait-il? - -Remarquez d'abord que le _v_ doit tre mis sur la responsabilit des -diteurs, qui se sont permis de distinguer l'_u_ voyelle de l'_u_ -consonne, ce que ne fait jamais aucun manuscrit. Je crois bien qu'en -effet on prononait _ove_, mais on crivait _oue_. - -Ne serait-ce pas purement et simplement une traduction de _ubi_[86]? - - [86] Je me flicite de m'tre rencontr sur cette tymologie avec M. - Ampre. (_Format. de la langue franaise_, p. 292.) Quand je m'en - suis aperu, je n'ai pas cru devoir supprimer mon explication; mais - je restitue la priorit M. Ampre, en lui demandant la permission - de m'appuyer de son autorit. M. Nodier tire _avec_ de _abusque - cum_. - -Le sens d'_avec_ se ramne trs-bien au sens de _ubi_: Je suis _avec_ -toi,--_ubi_ tu. - -Sire, tu seras seint _od_ le seint; sanctus eris _ubi_ erit sanctus. - - Jo, si li fals, _od_ lui m'en cumbatrai. - - (_Roland_, st. 280.) - -Je combattrai _avec_ lui,--pugnabo _ubi_ ille. - -_Avec_ viendrait donc primitivement de _ubi_,--_ou_, _ov_, _ove_, -_ovec_, _avec_, _avecques_, _avecque_, _avecq'_, _avec_. Voil par -quelles formes ce mot aurait pass successivement. - -Au reste, je ne connais aucune tymologie d'_avec_. _Si quid habes -melius_... - - * * * * * - -AYE est de deux syllabes; _ae_, c'est--dire _aide_. D'_adjutorium_, -les Italiens ont fait _aiuta_; d'_aiuta_, les Franais, en syncopant -encore, ont fait _aye_. - -L'intermdiaire de l'italien est prouv par la forme _aiue_, qui n'est -pas rare, mme au XIIIe sicle: - - _Aiue Dieu_, dit-il, vous je me commant. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 446.) - -Aide de Dieu, dit-il, je me recommande vous. - -Hbers, dans le _Dolopathos_, dit que le jeune prince Lucinien s'tant -enferm pour lire un livre de son prcepteur Virgile, tout coup poussa -un grand cri, et tomba vanoui sur le pav. Sa voix frappe d'pouvante -tous ceux qui l'ont entendue: il avait bien besoin de secours: - - Un cri geta si hautement, - Si orrible et si dolerex, - Que tuit cil en furent poerex, - Qui la vois en ot antendue. - Mult avoit mestier d'_aiue_. - - (_Dolopathos_, p. 102.) - -Le chtelain de Coucy, pris de la dame de Fayel, rvait la nuit sa -passion. Le dsespoir lui parle une oreille; mais l'autre, le -courage et l'honneur le rassurent, et l'exhortent persister: - - Li redient tost: Sire, ams. - Certes, nous ne vous faudrons mie: - Tous jours serons en vostre _ae_. - - (_Coucy_, v. 766.) - -Tous les jours nous viendrons votre aide. - - * * * * * - -AER, _aider_: - - ... Quant ele vit Arabis si cunfundre, - A halte voix s'escrie: _Aez_ nus, Mahum. - - (_Roland_, st. 266.) - -Quand elle (la reine Bramidone) voit les troupes arabes s'enfuir -ple-mle, elle s'crie tout haut: Aidez-nous, Mahom. - -On commena de trs-bonne heure employer _aye!_ comme exclamation; -mais il tait toujours de deux syllabes: - - _Ay!_ dit il, mechant; le diable m'enchanta. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 557.) - - Quant Karles s'esveillia, se taint comme charbon: - _Ay!_ dit il, maugis, tu me tiens pour bricon. - A tant esvous venus le conte Guesnelon: - _Ay!_ franc roi, dist il, regardez ma Fachon! - - (_Ibid._, v. 625.) - -Par consquent l'exclamation _aye! aye!_ signifie _secours! secours!_ - -Elle n'est plus aujourd'hui que d'une syllabe, qui reprsente seule les -cinq syllabes d'_adjutorium_. - - * * * * * - -BARGUIGNER; c'est, proprement, _marchander_. La racine est _bargain_, -_march_, que les Anglais ont pris de nous, et qu'ils conservent encore, -quand nous ne l'avons plus. - -Le sire de Coucy inventait chaque jour de nouvelles ruses et de nouveaux -dguisements pour mettre en dfaut la jalousie de Fayel, et se glisser -auprs de la chtelaine. Une fois, il se prsente sous les pauvres -habits d'un mercier, son panier au cou, selon l'usage du temps. Il -dballe sa marchandise dans une chambre basse, et tous les gens de la -maison y accourent: - - Iluec trouverent le mercier, - Et lor dame qui remuoit - Les joiaus et les _bargignoit_; - Aucun aussy de la mesnie - Ont mainte chose _bargignie_, - Et li aucun ont achet. - - (_Roman de Coucy_, v. 6723.) - - Et quant riens plus ne _bargigna_, - Sa marchandise apareilla, - Et prit son fardel a trousser. - - (_Ibid._) - -Alors la chtelaine, feignant d'tre mue de piti, car la nuit tait -venue, selon le calcul des amants, et il faisait un temps affreux; la -dame de Fayel ordonne un valet de faire rester coucher le pauvre -marchand: - - La dame dit a son valet: - Faites demourer sans lonc plait - Ce povre homme, marchand estragne. - Cilz respont, sans _faire bargagne_: - Gentilz dame, Diex le vous mire. - - (_Coucy_, v. 6746.) - -Faites demeurer sans difficult ce pauvre homme, marchand tranger; et -Coucy, _sans barguigner_, rpond: Madame, Dieu vous en tienne compte. - -On voit que, ds lors, on employait cette expression dans le sens -figur. Ces passages sont curieux, en ce qu'ils nous prsentent le -substantif et le verbe qui s'en est form, _bargagne_ (angl., _bargain_) -et _barguigner_. - -Estagiers de Paris pueent _barguignier_ et achater bled ou marchie de -Paris... - -(_Le livre des Mestiers_, p. 17.) - ---Les gens domicilis Paris peuvent marchander et acheter du bl au -march de Paris, etc. - - * * * * * - -COMBIEN ne vient pas de _quantum_, mais de deux racines franaises, -_comme_, _bien_. L'on disait _com_ ou _comme_, soit en prose, soit en -vers, et l'on crivait l'une et l'autre forme, selon le besoin de -l'euphonie et de la mesure. - -Cela se comprendra mieux par des exemples. Je les prends dans la -traduction indite des _Lettres d'Abeilard_, par Jean de Meun. - -Abeilard fait un ami l'histoire de sa vie. Il raconte comment, lve -de Guillaume de Champeaux, il tait devenu le supplant, puis le rival, -et enfin le vainqueur de son matre: - -Lors, aprs un pou de jours trespassez, endementiers que je tenoie -illec[87] l'estude de logique, de _com grant_ envie commenca mon maistre -a defaillir, et de _com grant_ doulour a esboulir, n'est pas chose -legiere a dire. - - [87] A Paris, o il tait venu occuper la chaire de Guillaume de - Champeaux. - -Il faut prononcer _congrant_ d'un seul mot. _Quanta invidia et quanto -dolore._ - -Quelques lignes plus bas: - -Et de tant _comme_ l'envie de mon maistre me poursuivoit plus -apertement, de tant me donnoit elle plus d'autorite, si _comme_ dit le -poete que envies assaut les souverains, et li vens soufflent les choses -trop haultes. - -Dans le premier exemple, _com_ s'unit l'adjectif _grand_, comme il -s'unit _bien_ dans _combien_; dans le second exemple, il ne pourrait -s'unir au substantif _envie_, ni au verbe _dit_; aussi le mot reste -entier, _comme_. - -On remarquera dans ce passage l'_s_ euphonique la fin d'_envie_. - -Et cette double forme de l'article, l'une pour le nominatif, l'autre -pour l'accusatif: _Li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes. - - * * * * * - -COTTE VERTE. Le dernier diteur des _Contes de la reine de Navarre_ -(j'entends le dernier en date, comme dit Courier) a commis une -singulire mprise sur un passage de la quarante-quatrime nouvelle. -Voici son texte: - -Les amants entrerent en un prau couvert de cerisiers, et bien clos de -haies de rosiers et de groseilliers fort hauts, l o ils firent -semblant d'aller abattre des amandes un coin du prau; mais ce fut -pour abattre prunes. Aussi Jacques, au lieu de _baisser_ la cotte verte - s'amie, lui _baissa_ la cotte rouge; en sorte que la couleur lui en -vint au visage, pour s'estre trouve surprise plus tost qu'elle ne -pensoit. - -Il est vident qu'au lieu de _baisser_ et _baissa_, il fallait imprimer -_bailler_ et _bailla_. _Bailler la cotte verte_ une fille, c'est la -faire tomber sur l'herbe de manire lui verdir la cotte. Les deux -jeunes sylvains qui rencontrrent Psych se contentrent de voir, de -courir, et rien davantage: hormis qu'ils dansrent quelques chansons -avec la suivante, lui drobrent quelques baisers, lui donnrent -quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-tre _la cotte verte_, -le tout avec la plus grande honntet du monde. - -(_Amours de Psych_, liv. II.) - -L'diteur des contes de la reine de Navarre ne peut malheureusement pas -rejeter la faute sur les typographes, car il a mis cet endroit une -note exprs, o il explique que _baisser la cotte verte_ signifie, par -mtaphore, _abaisser les branches de l'amandier_. Cependant il -connaissait le sens de _bailler la cotte verte_, car il ajoute: Cette -expression figure aurait un tout autre sens avec le verbe _donner_ la -place de _baisser_, comme on l'a mis dans l'dition _en beau langage_ de -1690; car donner la cotte verte une fille, c'est la jeter sur l'herbe; -et donner une cotte rouge, c'est lui ter sa virginit. - -Cette explication est juste, hormis en un point: c'est qu'elle suppose -que donner la cotte rouge soit une expression proverbiale comme l'autre; -tandis que c'est une allusion cre ici par la conteuse. - -Je n'ai pas sous les yeux l'dition de Gruget, que celle-ci prtend -reproduire; mais, suppos qu'elle porte effectivement _baisser_ pour -_bailler_, c'est une fidlit trop scrupuleuse que de n'avoir pas -corrig cette faute, ou une distraction pousse bien loin que de ne -l'avoir pas reconnue, surtout avec le secours du texte rajeuni. - -Esprons que le prochain diteur, s'appuyant sur la note de son -devancier, sera moins timide, et, voyant qu'il s'agit d'amandes -cueillir, mettra _baisser la coque verte_, au lieu de _la cotte_. Cela -s'appelle restaurer ingnieusement un passage, et c'est ainsi que petit - petit les bons auteurs vont s'amliorant entre les mains des bons -diteurs. - - * * * * * - -CROULER, GROUILLER. _Crouler_, qu'on crivait jadis et mieux _crouller_, -par deux _ll_, vient de l'italien _crollare_, et non du grec [Grec: -krou], comme le prtend Nicot. Je ne pense pas que la vieille langue -et un seul mot driv du grec immdiatement. Il ne faut pas prendre la -ressemblance pour la preuve d'une parent. - -_Crouler_, verbe actif, signifie _hocher_, _secouer_, _faire trembler_, -et s'employait aussi dans le sens neutre, comme _trembler_. - -E nostre sire ferrad Israel, e _croller_ le frad si cume fait li rosels -en cele riviere. (_Rois_, III, p. 293.)--Et Notre-Seigneur frappera -(_frira_) Isral, et le fera trembler comme le roseau dans l'eau. Le -texte latin dit: Sicut _moveri_ solet arundo in aqua. - -Crouler un poirier, un prunier, c'est le secouer pour en faire tomber -les fruits. Le dictionnaire de Trvoux indique cette acception, qui est -la primitive. L'Acadmie franaise n'en fait pas mention, et se borne au -sens neutre:--CROULER, tomber en s'affaissant;--qui n'est qu'un sens -driv et une application particulire, parce que, quand la terre -_croule_ (tremble), les maisons _croulent_ (s'affaissent). Et ainsi le -sens driv a touff le primitif. - -Mais les deux _ll_ de _crouller_ taient mouilles, et la prononciation -a donn naissance un verbe aujourd'hui trs-distinct de _crouler_, le -verbe _grouiller_. Le _c_ dur de _crouler_ s'tant adouci en _g_, comme -dans le mot _gras_, qui vient de _crassus_, et qu'on crivait _cras_; -comme dans _second_, qu'on crit par un _c_ cause de _secundus_, et -qu'on prononce _segond_ par un _g_. - -_Grouiller_ et _crouller_ sont absolument la mme chose. - -Le cheval de Vivien, prs de succomber de fatigue, reprend courage et -vigueur la voix de son matre: - - Baucent l'oi, si a froncie le nez; - Ainsi l'entend com s'il fust hom senez: - _La teste croule_, si a des piez houez... - - (_La Bataille d'Arlescamps._) - -Baucent l'entend, il le comprend comme s'il tait une crature humaine; -il secoue la tte et fouille du pied le sol. - -MADAME JOURDAIN. - -Tredame! monsieur, madame Jourdain est-elle dcrpite? et la tte lui -_grouille_-t-elle dj? - -(_Le Bourg. gent._, act. III, sc. 5.) - -Lui tremble-t-elle, lui _croulle-t-elle_ dj? - -C'est l'expression italienne, _crollare il capo_. - - - II. - -Vestiges du _D_ ou du _T_ euphonique dans la langue moderne. - -DANS, DEDANS. La premire forme tait _en_, traduit du latin _in_. - -La consonne nasale qui termine _en_ tant dsagrable en prsente d'une -voyelle, on ajoutait, pour faciliter la liaison, une _S_ ou un _T_ -euphonique. - -Les Latins avaient compos _de-in_ pour signifier _ensuite_; et le sens -s'y rapporte trs-bien, puisque ce qui sort de dedans est la suite. -Les Franais, par une traduction rigoureuse, firent de _de-in_, _de -ens_; mais ils se virent obligs d'intercaler un _d_ euphonique, pour -prvenir l'hiatus pnible de la voyelle sur elle-mme: _De Dens_; ce fut -la premire orthographe du mot, puis, par abrviation, _dans_. Il n'est -donc pas trange que, jusqu'au milieu du XVIIe sicle, _dedans_ ait t -prposition, aussi bon droit que _en_, _dans_. Corneille, Molire et -la Fontaine, pour ne citer qu'eux, l'ont ainsi employ. - -Ce sont les grammairiens et les puristes peu clairs du XVIIIe sicle -qui, en contrlant les titres et emplois de chaque mot, se sont aviss -de sparer les attributions de _dans_ et _dedans_. Ils ont dclar qu' -l'avenir _dans_ serait la prposition, et _dedans_ l'adverbe. Cela -choquait, la vrit, l'tymologie et l'usage immmorial; de plus, on -introduisait par cet arrt quantit de solcismes dans nos grands -crivains; mais les dictateurs de la langue ne furent pas arrts par -ces considrations, dont il est probable qu'une partie au moins leur -chappait. - - * * * * * - -D'AUCUNS. _Il y en a d'aucuns_... Archasme qu'on employait encore au -XVIIe sicle. Molire, dans le _Malade imaginaire_:--_Il y en a -d'aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se tirer de la -contrainte de leurs parents. - -(Act. II, sc. 7.) - -Cette faon de parler est un dbris de l'ancien langage; mais -l'criture, en notant mal l'expression, l'a rendue inexplicable. Il faut -restituer au verbe _avoir_ le _d_ euphonique attach contre toute raison - _aucun_, et mettre: il y en _ad_ aucunes... - -Ensuite de cette mprise, l'usage s'est tabli de commencer une phrase -par ce _d'aucuns_: _D'aucuns_ ont dit, ont pens... ou bien, _il en est -d'aucuns_... C'est commettre une faute pareille celle de dire: Mes -souliers sont _ptroits_, un peu _ptroits_, sous prtexte qu'on -prononce bien _trop troits_. - -L'Acadmie ne rend point raison de cette tournure, qu'elle autorise: -_Aucuns_ ou _d'aucuns_ croiront que j'en suis amoureux. - - * * * * * - -DORER. Du substantif _argent_ on a fait _argenter_; pourquoi, du -substantif _or_, faisons-nous _dorer_? On devrait dire _orer_, et c'est -aussi comme on disait primitivement. Charlemagne avait fait _orer_ et -ciseler (manoeuvrer) la poigne de son pe, qui, pour cette raison, et -en considration de son excellente trempe, fut appele _Joyeuse_: - - En l'_oret_ punt l'a faite manuvrer. - Pur cest honur et pur ceste bontet, - Li nums Joiuse l'espee fu dunet. - - (_Roland_, st. 179.) - -La Durandal de Roland avait aussi la poigne dore, et, de plus, garnie -de reliques: - - En l'_oret_ punt asez i ad reliques: - La dent seint Pere et del sanc seint Basilie, - Et des chevels mun signor seint Denise, - Del vestement i ad seinte Marie. - - (_Ibid._, st. 170.) - -D'o est donc venu le _d_ de _dorer_? Je ne puis l'expliquer que comme -une consonne euphonique qu'on aura plus tard oubli de reprendre. Les -paysans, et le Dubois du _Misanthrope_ lui-mme, disent _dud or_: - - Il porte une jaquette grands basques plisses, - Avec _du d'or_ dessus... - -On disait de mme _espeed ore_, qui est devenu _espe dore_, -rgulirement, tandis que _du d'or_ est rest un solcisme. Pour les -mots comme pour les gens, il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. - - * * * * * - -TANTE est form d'_amita_, resserr en deux syllabes. La forme primitive -fut _ante_, d'o les Anglais, qui nous ont pris les trois quarts de leur -langue, gardent encore _aunt_. - -La belle Euriaut portait dans sa parure une boucle en diamants qu'une -sienne tante Margerie, en son vivant reine de Hongrie, lui avait -envoye: - - Une soie _ante_ Margerie, - Qui roine fu de Hongrie, - L'avoit envoiee. - - (_R. de la Violette_, p. 43.) - - L'_ante_ Herbert, seror Hugun, - Aveit eissi cum nos lison. - - (Benoit de Sainte-More, III, p. 137, v. 36715.) - -La tante Herbert, soeur d'Hugon. - - Or, sire, la bonne Laurence, - Vostre belle _ante_, mourust elle. - - (_Farce de Pathelin._) - -La bonne Laurence, votre belle tante. - -Le _t_ initial est une ancienne consonne euphonique. Pour viter _la -ante_ ou _ma ante_, qui et fait un hiatus, on prononait, quand on ne -voulait pas lider, ma_t_ ante; et l'on a crit ensuite, perdant de vue -l'tymologie, _ma Tante_. - -Bon nombre de mots se trouvent ainsi transforms, ou plutt crs, par -une erreur d'orthographe. Nous avons, par exemple, _mie_, qui n'a jamais -exist. On disait, avec lision, _m' amie_, et non pas ridiculement _mon -amie_, comme nous faisons, joignant un substantif fminin un pronom -masculin. Des ignorants (c'est toujours la majorit) s'avisrent -d'crire _ma mie_; il n'en fallut pas davantage: le barbarisme fut -adopt. L'Acadmie l'enregistra sans conteste, et l'dition de 1835 -consacre le mot _mie_ par cet exemple: _Ma mie_, _sa douce mie_. -L'Acadmie ne devrait pas peut-tre puiser ses autorits dans les -chansons de l'abb de l'Attaignant. - -Jean-Jacques, se conformant l'usage reu, a crit: _cette vieille -mie_. Il fallait signaler son erreur, et non pas l'riger en loi. Voil -comme les langues se dforment. - -Pourquoi n'a-t-on pas aussi cr _mour_, puisqu'on dit _m' amour_, et -qu'on peut crire _ma mour_ comme _ma mie_? C'est une inconsquence. - - * * * * * - -CHAPE-CHUTE est chape tombe. Chercher, trouver chape-chute, c'est -chercher, trouver quelque bonne aubaine fortuite, comme de celui qui -trouverait une chape tombe sur la grande route. L'expression, comme on -voit, remonte au temps o la chape tait le vtement commun de tout le -monde: - - Un villageois avait l'cart son logis; - Messer loup attendait _chape-chute_ la porte. - - (La Fontaine, liv. IV, fab. 16.) - -Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une msaventure: -Vous trouverez quelque _chape-chute_ quoi vous ne vous attendez point. -Madame de Svign prdit que son fils _trouvera quelque chape-chute, et - force de s'exposer aura son fait_.--Madame de Svign pensait alors -l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au -lieu de la bonne, de la _chape-chute_ qu'il esprait; elle a confondu et -mal appliqu l'expression, faute de la bien comprendre. - -Cependant, cette fausse acception a t adopte par l'Acadmie: -Chercher _chape-chute_, _trouver chape-chute_, signifient aussi -chercher ou trouver quelque aventure dsagrable, fcheuse. On peut -trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche gure. L'Acadmie -s'est ici fourvoye sur les pas de la seule madame de Svign, dont elle -aurait d rectifier l'erreur. - -Cette expression, _chape-chute_, rend tmoignage de la bonne coutume o -l'on tait, en parlant, de terminer le participe pass par un _T_ -euphonique. On disait: _chut_, _crut_, _lut_; et au fminin, _chute_, -_crute_, _lute_ (_voy._ p. 113 et 114): - -Quiconques a achat le mestier de regraterie de pain a Paris, il puet -vendre poisson de mer, char cuite, sel a mine et a boisseau, et poire, -et toute autre maniere de fruit _cruT_ en regne de France, aus, oignons, -etc. - -(_Livre des Mestiers_, p. 32.) - -De fruit qui a _cr_ au royaume de France. - -Le chtelain de Fayel vient de rvler sa femme la nature de -l'horrible mets qu'on lui a servi, elle seule. En femme sense, dit le -pote, elle refuse d'abord d'ajouter foi son mari: le sire de Coucy -est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans la contre. -Alors, pour la convaincre et sans daigner lui rpondre directement, le -cruel poux demande un valet le petit coffre pris Gobert, le -messager du pauvre dfunt, o sont contenues les tresses de cheveux de -la chtelaine, et cette lettre pathtique, dernier adieu de Coucy, dat -de son lit de mort. Toute cette scne est trs-belle: - - Li sires[88] a son valet a dit: - Baille moi ce coffre petit. - Maintenant li ferai savoir - Se je li dis menchonge ou voir. - Li valls le coffre d'argent - Li baillerent; et il le prent, - Et l'a devant la dame ouvert; - Les traices li monstre en apert, - Et pois la lettre desploia, - De chief en chief _lute_ li a; - Puis li a le seel monstr, - Et aprs li a demand: - Connoissies vous ces armes cy? - C'est dou chastelain de Coucy. - - (_Rom. de Coucy_, v. 8061.) - - [88] Sans tenir compte de l'_s_ caractristique du nominatif. C'est - pourquoi elle a fini par disparatre de l'criture. - -Sauf trois ou quatre expressions vieillies, _voir_ pour _vrai_; _en -apert_, _ dcouvert_; _de chief en chief_, c'est--dire, _de point en -point_, _d'un bout l'autre_; _seel_, _cachet_; ces vers, crits au -XIIIe sicle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vrit -met la bouche un langage toujours intelligible et touchant: c'est -l'loquence. Le _roman dou chastelain de Coucy_ est une des oeuvres les -plus remarquables de la littrature du moyen ge. Il est fcheux que -l'auteur ait cru devoir cacher son nom dans une nigme qui jusqu'ici n'a -point trouv d'OEdipe[89]. - - [89] Voyez les derniers vers du pome. - -Cette observation se rattache la rgle du _t_ euphonique, dont elle -confirme l'usage. J'ajouterai un troisime exemple. - -Turold, en dcrivant l'affreuse tempte qui prsage la mort de Roland, -Roncevaux, dit que les foudres tombent _menu et souvent_. Cette -expression ne pourrait, cause de l'hiatus, entrer dans un vers -moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux pote: - - Chiedent li fuldres e menu_T_ et souvent. - -Et en effet, ce _t_ euphonique est celui de _minutus_, comme tout -l'heure c'tait celui de _lectus_[90]. - - [90] Il faut tirer le _t_ de _chute_, du barbarisme _cadutus_, qui - serait le participe rgulier de _cado_, et qui, apparemment, se - disait dans le peuple, puisqu'il est rest en italien: _caduto_. Au - reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux - reprsentes en franais et en italien par _cas_ et _chute_, _caso_ - et _caduta_. - -Remarquez le _d_ intercal dans _chiedent_. _Ch-oir_ faisait -rgulirement _ch-ent_; mais pour viter, mme l'intrieur d'un mot, -le concours de ces deux _e_, on glisse entre deux un _d_: _chdent li -fuldres_. C'est le _d_ du radical: _Cadunt fulmina_. - -J'ai tent de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot un -autre; mais il y aurait faire de grandes recherches sur l'introduction -de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des -plus abondantes sources d'tymologies. Il faudrait prendre l'euphonie -pour guide principal, et apporter dans cette tude une circonspection, -une dlicatesse extrmes. Ainsi l'hiatus qui blessait dans _chent_, ne -blessait pas dans _choir_, _caoir_; pourquoi? C'est que l'hiatus peut -tre doux entre deux voyelles diffrentes, et qu'il est toujours pnible -quand la voyelle rebondit sur elle-mme. - - -DAME! - -L'Acadmie dit que cette exclamation est populaire; mais elle n'en -explique pas le sens, et donne penser que ce sens est le mme que dans -le substantif fminin _une dame_. Il n'en est rien, - -_Dame_ est la traduction primitive de _Dominus_. _Dame Dieu_, c'est -_Dominus Deus_. La premire orthographe est mme _Damne_. C'est ainsi -que ce mot se prsente dans la _chanson de Roland_: - - Respont Rollans: Ne placet _Damne Deu_ - Que mi parent pur mei seient blasmet. - - (_Roland_, st. 62.) - -Ne plaise au _Seigneur Dieu_, etc. - - Il est _sire et dame_ du nostre. - - (_Barb._, III, 44.) - -Charlemagne, combattant les Sarrasins et voyant baisser le soleil, met -pied terre dans un pr, s'agenouille, et demande Dieu de renouveler -en sa faveur le miracle de Josu, pour avoir le temps de complter sa -victoire: - - Quant veit li reis le vespres decliner, - Sur l'erbe verte descend il en un pred, - Culchet sei a terre, si priet _Damne Deu_ - Que li soleil pur lui face arrester. - - (_Ibid._, st. 175.) - -Ce mot est crit dans d'autres passages, conformment la prononciation -primitive, _dane_ et _danne_. - -_Vidame_ est _vice dominus_, comme _viroy_ ou _visroy_, selon -l'orthographe du XVIe sicle, est le _vice-roi_. - -Ainsi, quand on dit par exclamation, _dame!_ cela revient -_Seigneur!_--_Ah, dame! Ah, Seigneur!_ - -On a crit aussi _damp_, en terminant par une consonne euphonique. Tout -le monde connat _damp abb_, du _Petit Jehan de Saintr_. - -Enfin, la langue avanant et se modifiant, _dame_ a t rserv pour la -traduction de _domina_; et pour traduire _dominus_, on s'est servi de -_dom_. Les bndictins et les chartreux prenaient le _dom_: _dom_ Rivet, -_dom_ Brial, _dom_ Bouquet. - -Le _don_ des Espagnols reprsente galement _dominus_. Il a cela de -particulier qu'il ne se met que devant le nom de baptme: Don Juan, don -Pdre, don Miguel. Ce serait une faute grossire de le mettre devant un -nom de famille, et de dire, par exemple, _don Cervantes_. Il faut dire: -Don Miguel de Cervantes. - - Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare, - Et don Alvar de Lune, ont un mrite rare. - - (Corneille, _Don Sanche_, act. I, sc. 2.) - -Je ne me soucie ni de don Thomas, ni de don Martin. - -(Molire, _les Fourberies de Scapin_.) - -Les formes de _dom_ et _damp_ se conservent dans plusieurs noms -gographiques: _Domvre_, _Dommartin_, _Dammartin_, _Dampierre_. -C'est--dire: _dom vre_, _dom Martin_, etc. - -_Dame_, dans le sens masculin, n'a plus qu'un asile; mais il parat -dsormais impossible de l'en chasser. - - - - -CHAPITRE VI. - -Suite des observations dtaches.--Degrs de comparaison forms -l'imitation du latin.--_De_ aprs le comparatif.--Diable quatre (faire -le).--Draps, linge.--Dur, dru, rude.--TRE, ses formes -primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant.--Festival, -_how do you do_. - - - Ier. - -DEGRS DE COMPARAISON FORMS COMME EN LATIN. - - -COMPARATIFS EN _or_. - -Avant de recourir, pour marquer les degrs de comparaison, la -priphrase et aux mots _plus_, _trs_, on se servait, comme en latin, -d'une terminaison de rechange. - - * * * * * - -_Grand_ faisait GREIGNOUR (grandior);--_petit_, MENOUR (minor), qui vit -encore aujourd'hui sous la forme de _moindre_. Nous avons gard _pire_, -de _pejor_. - - Grant fu li duel, onques _greignor_ ne vi. - - (_Garin_, I, p. 109.) - -Grand fut le deuil; je n'en vis jamais de plus grand. - - . . . . . . . . . . . . . . - Et mon desconfort _greignour_, - Dont je mourrai sans detour, - Si par vous ne sont menour. - - (_Ch. de Coucy_, dans le roman, v. 403.) - -Et mon dconfort plus grand, dont sans faute je mourrai si vous ne les -rendez moindres. - - * * * * * - -PIOR. Du latin _melior_, _pejor_, on avait fait, sans y rien changer, -_mellor_, _peor_ ou _pior_, d'o nous avons _meilleur_, _pire_: - - Car cis aime miex les _mellors_, - Et tient bas soz piez les _piors_. - - (_Partonop._, v. 4330.) - - Empirier ne porroient il; - Coment amenderoient il, - Qu'il n'ont vergoigne ne peor (_ni peur_), - Qu'il ne pueent estre _pior_. - - (_Bible Guiot_, v. 107.) - -De _greignor_ s'est form le verbe _rengrger_, comme _empirer_ de -_pire_: - - Ma douleur se _rengrge_, et mon cruel martyre - S'augmente et devient pire. - - (Regnier.) - - Chacun fit son devoir de dire l'afflige - Que tout a sa mesure, et que de tels regrets - Pourraient pcher par leur excs. - Chacun rendit par l sa douleur _rengrge_. - - (La Fontaine, _la Matrone d'phse_.) - -_Rengrger_ manque tout fait la langue moderne, o rien ne le -supple. Il faut en poursuivre le rtablissement. - - -SUPERLATIFS EN _issime_. - -Le pre Bouhours, dans ses _Entretiens d'Ariste et d'Eugne_, disserte -trs-longuement de la langue franaise, dont il prtend marquer les -traits essentiels, l'esprit et le caractre. Mais le bon pre ne connat -que la langue de son temps, et ne parat pas souponner que la langue -franaise ait jamais t faite autrement qu'en 1708; il conclut toujours -intrpidement du fait particulier au droit gnral. - -Par exemple, il crit: - -Notre langue n'aime point les exagrations, parce qu'elles altrent la -vrit. Et c'est pour cela, sans doute, qu'elle n'a point de ces termes -qu'on appelle _superlatifs_, non plus que la langue hbraque. Car -_grandissime_, _bellissime_, _habilissime_, dont les provinciaux et mme -quelques gens de cour se servent, ne sont pas franais. Et pour -_illustrissime_, _srnissime_, _rvrendissime_, _gnralissime_, ce -sont des termes tablis pour marquer les qualits des personnes, et non -pour exagrer les choses. - -(_Ariste et Eugne_, IIe entretien.) - -L distinction de Bouhours sur _illustrissime_ et _rvrendissime_ est -trop visiblement jsuitique. Ces mots sont pour marquer des qualits, et -non pour exagrer. Belle finesse! Cela sent sa casuistique de Loyola, -qui, tout prix, tourne les choses au point de vue dont elle a besoin. -Ces mots _illustrissime_, _rvrendissime_, sont-ils des superlatifs, -oui ou non? Voil toute la question, et la rponse n'est pas douteuse. - -Si le pre Bouhours avait lu les anciens auteurs du moyen ge, il aurait -su qu'au contraire ces superlatifs sont tout fait dans le gnie de -notre langue; que pendant plusieurs sicles on s'en servit -continuellement, et sans scrupule. Ce sont les beaux esprits, les -raffins en habit brod ou en soutane, qui, au XVIIe sicle seulement, -s'avisrent de les proscrire. Jusque-l, on trouve les superlatifs en -_issime_ ou en _isme_, par contraction. - -Roland, bless mort dans les vallons de Roncevaux, l'heure -d'expirer, apostrophe d'une manire touchante son pe Durandal: - - O Durandal! cume es bele et _saintisme_! - - (_Roland_, st. 170.) - -Comme tu es belle et _santissime_! - - * * * * * - -BONISME, pour _bonissime_, est trs-curieux, car il n'a pu tre -transport directement du latin, qui dit _optimus_; il a donc fallu le -former du franais _bon_, en imitant le procd latin; preuve que ce -procd n'est pas si antipathique au gnie de notre langue. - -E _bonisme_ vassals (_pugnatores validi_) ki furent venuz o le rei -David de Geth, alerent devant lui. - -(_Rois_, p. 174.) - -Assemblerent sei _bonismes_ vassals--(surrexerunt autem omnes viri -fortissimi.) - -(_Rois_, p. 119.) - - * * * * * - -GRANDISSIME se contractait en GRANDISME, comme _bonissime_ en _bonisme_. - ---Jo vus batrai de _grandismes_ balains. - -(_Rois_, p. 282.) - -Le texte dit: _Cdam vos scorpionibus_. - - * * * * * - -De _pessimus_ on fit PESSIME, et de _pessime_, PESME: - ---Mais ses maris fu dur e _pesmes_ et malicius. - -(_Rois_, p. 96.) - - Bataille auerum, et aduree e _pesme_. - - (_Roland_, st. 239.) - -Par la mme tendance contracter, on avait fait de _proximus_, -PROUSSIME, et enfin PRUSME: - ---Si huem peched vers sun _prusme_... - -(_Rois_, III, p. 262.) - -Si l'on pche vers son prochain. - - * * * * * - -De _cher_, _cherissime_, on fit, par contraction, CHERISME: - - _Cherismes_ dus, noble, vassal... - - (Benot de Sainte-More, II, p. 570.) - -Trs-cher duc, noble brave, disent au duc de Normandie ses sujets, qui -s'efforcent de le retenir la veille d'une expdition. - - * * * * * - -ALTISME ou HALTISME (_altissimus_). - - Puis sont munteis sus el paleis _altisme_. - - (_Roland_, st. 191.) - -Il est vrayment li fils del _haltisme_, selonc le temoignaige Gabriel; -e por ceu, si est il ewalment (galement, gaument) _haltisme_ al -peire. - -(_Saint Bernard_, p. 522.) - -On trouve mme frquemment les deux formes du superlatif -accumules:--Senz lo _tres haltisme_ conseil de la sainte Triniteit. - -(_Ibid._) - -Au XVIIe sicle, les gens qui avaient le plus et le mieux tudi la -langue, et qui en conservaient la tradition la moins dfigure, par -exemple, Malherbe, employaient les superlatifs en _issime_. Malherbe -raconte Peiresc l'apparition d'un mtore, qui fut interprt par -Henri IV prsage de victoire: - -La nuit d'entre le jeudi et le vendredi ensuivant, il fut vu par les -gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'leva du jardin des -Canaux, passa par dessus la cour du cheval et par-dessus le chteau, -alla crever en la cour du donjon, l'endroit de l'horloge, avec _un -grandissime bruit_; on dit comme d'un ptard. - -(_Lettre du 26 avril 1607._) - - -DE, aprs le comparatif. - -Les Italiens aprs le comparatif mettent le gnitif: _Maggior di me_, -_peggior di te_. Notre vieille langue en usait de mme: - - _Meillor_ vassal _de lui_ onc ne connue-je mie. - - (_Garin_, t. I, p. 60.) - - Mes barons a le nez _plus noir_ - _De_ fer. - - (_Du Vilain la C. N._, Barb., III, 131.) - - Mais si mes bons me consentez, - Grans biens vous en vendra encor; - Et si arez mon anel d'or, - Qui vaut _mieux de_ quatre bezans. - - (_De Gombers et des deux Clercs._) - - Nul _meillor_ mes _de moi_ n'i a. - - (_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._) - -Il n'y a pas de messager meilleur que moi. - -Le mari qui trouve un surcot (vtement d'homme) sur le lit de sa femme: - - Helas! fait il, je suis trahiz! - . . . . . . . . . . . . . . . . - Maintenant a le sercot pris, - Car jalousie l'a espris, - Qui est _pire de mal de denz_. - - (_D'Aubere la vieille Maquerelle._) - -... Cil furent avant appelez saiges qui sembloient mielx valoir _des_ -autres en aucune manire de vie loable... - -(_Jean de Meung, trad. ind. d'Abeilard._) - -Dans le _roman des sept Sages_, un enfant explique son pre un prsage -tir des cris obstins de deux corneilles: Cela signifie, dit-il, que je -monterai et me verrai un jour fort au-dessus de vous. Le pre, ces -mots, s'irrite: Voire, dit-il, si monteroiz _plus haut de moi_! (P. -98.) Vraiment! vous monterez plus haut que moi! Et comme ils sont en -bateau, il le saisit et le lance la mer, ce qui conduit le fils -devenir empereur. - -Les Grecs mettaient aussi aprs un comparatif le gnitif du nom. La -tournure par _que_ est emprunte aux Latins: _Major quam tu_; _Paulus -est doctior quam Petrus_; et c'est aussi la plus anciennement employe -en franais. Dans le _livre des Rois_, fort antrieur tout ce que je -viens de citer: - -_Greignure_ est assez ta sapience _que_ la nuvele qu'en ai oie. - -(_Rois_, p. 272.) - -Ta sagesse est beaucoup plus grande que la nouvelle que j'en ai oue. - -Ainsi nous surprenons des traces de l'influence italienne sur le -franais ds le rgne de saint Louis. - - -DIABLE A QUATRE (Faire le). - -Quand notre thtre prit naissance, vers le XVe sicle, on jouait des -_mystres_ dvots; on jouait aussi des _diableries_; dans les -_mystres_, les hros du drame taient des saints; dans les -_diableries_, des diables. Il y avait les petites diableries, o il ne -paraissait que deux diables, et les grandes diableries, o il en -paraissait quatre, pouvantablement dguiss et menant le plus grand -bruit possible. De l cette locution proverbiale: faire le diable -quatre. - -Comme toutes les choses vont en se perfectionnant, on introduisit -bientt dans les _diableries_ un nombre illimit de diables. Il y en -avait certainement plus de quatre dans la troupe qui, sous la conduite -de Villon, joua ce tour abominable racont au 13e chapitre de -_Pantagruel_. Il en cota la vie au pauvre frre tienne Tappecoue, -sacristain des cordeliers, pour avoir refus ces garnements une chape -dont ils voulaient habiller un vieux paysan qui faisait Dieu le pre. -Villon fut averti un certain samedi que frre Tappecoue, mont sur la -poutre du couvent (c'est une jument non saillie)[91], s'en allait la -qute. Aprs avoir montr la diablerie par la ville et le march, ils -s'allrent embusquer sur la route, et firent si grand'peur la monture -du sacristain, qu'elle prit le mords aux dents, jeta bas son cavalier, -le trana _ corche-cul_, avec force ruades, en sorte qu'elle rentra au -couvent ne rapportant de frre Tappecoue que le pied droit, avec le -soulier entortill dans les cordes qui lui servaient d'trier. Le reste -tait demeur en lambeaux par les chemins. On jugera s'il y avait de -quoi faire cabrer un cheval: Ses diables estoient tout caparassons de -peaulx de loups, de veaulx et de beliers, passementes de testes de -moutons, de cornes de boeufs et de grands havets de cuisine[92], ceints -de grosses courrayes esquelles pendoient grosses cymbales de vaches et -sonnettes de mulets, bruit horrifique; tenoient en main aulcuns -bastons noirs pleins de fuses; aultres portoient longs tisons allumez, -sus lesquels chascun carrefour jettoient pleines poignes de porasine -(poix rsine) en pouldre, dont sortoit feu et fume terrible!... -Tappecoue arriv au lieu, tous sortirent au chemin au devant de luy, en -grand effroy, jetant feu de tous costez sus luy et sa poultre, sonnans -de leurs cymbales et hurlans en diables: Hho! hho! hho! hho! brrrourrrs! -rrrourrrs! rrrourrrs! hou! hou! hho! hho! Frere Estienne, faisons nous -pas bien les diables? - - [91] _Pullus_, _pulla_, _pullitra_, poultre. - - [92] _Havet_, _crochet_. Havet de cuisine, crochet avec lequel on - tirait la viande du pot. - - L'hostel est seur, mais on le clou. - Pour enseigne y mis ung havet. - - (_Villon._) - -Voil ce que c'tait que faire _le diable quatre_. - -Il s'tablit dans quelques villes des _diableries_ poste fixe, comme -il s'y tablit aujourd'hui une troupe de comdie, de tragdie, de -vaudeville ou d'opra. La diablerie de Saumur, celle d'Angers, celle de -Dou et celle de Montmorillon, taient clbres. Rabelais les cite avec -plusieurs autres dans ce 13e chapitre de _Pantagruel_. - -Et au chapitre 3, livre III, o _Panurge loue les debteurs et -emprunteurs_, peignant la satisfaction qu'il prouve aux rvrences de -ses cranciers, chaque matin assembls son lever:--Il m'est advis, -dit-il, que je joue encore le Dieu de la passion de Saumur, accompagn -de ses anges et chrubins. - -Il continue: Si l'on cessait de prter, l'univers serait -boulevers.--De cettui monde rien ne prestant, ne sera qu'une -chiennerie, qu'une brigue plus anormale que celle du recteur de Paris, -_qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Dou_. - - -DRAPS, LINGE. - -LINGE est aujourd'hui un substantif; c'tait originairement un adjectif. -Le traducteur du _livre des Rois_, ayant rendre ces mots, _Porro -David erat accinctus Ephod lineo_ (II, cap. VI, v. 14), met: - -E David esteit vestud de une _vesture linge_, pur humilited. - -Le mot gnrique du XIIe sicle tait _drap_; il s'appliquait toute -espce d'toffe de soie, de laine ou de fil. _Dras linge_, tait un -habit de toile de lin; on a dit, pour abrger, _du linge_. - -Partonopeus est couch avec la fe Mlior. Il veut se lever de grand -matin pour partir: - - Urrake li baille ses _dras_, - - (_Partonop._, v. 5057.) - -Partonopeus, pour se punir, s'est retir au dsert. Il y mne la vie la -plus rude, et finirait par succomber une pnitence si rigoureuse. -Heureusement il est dcouvert par Urraque et Persewis, qui, pleines -d'une tendre charit, s'tablissent auprs de lui, et tchent de le -distraire de ses douleurs, en mme temps qu'elles rajustent sa -garde-robe: - - Qui li dient deduiz et gabs, - Et taillent et keusent ses _dras_, - Coifes, cemises, et cauons, - Bliaus de soie et cors et lons. - - (_Ibid._, v. 6270.) - -_Drapeau_ tait une sorte de diminutif de _drap_. C'tait le drap -dchir. Urraque, abordant Partonopeus dfigur par la misre, hsite -le reconnatre: - - Ies tu li beau Partonopeus? - Deus! com tu ies ore empiris! - Con voi tes _drapeaus_ despecis! - - (_Ibid._, v. 6018.) - -Le passage de Pasquier y revient parfaitement!--Ainsy de _l'estendard_, -_banniere_ ou _enseigne_, que nous disons aujourd'huy _drapeau_. Cela -est provenu d'une hypocrisie ambitieuse des capitaines, qui, pour -paroistre avoir est aux lieux o l'on remuoit les mains, veulent -reprsenter au public leurs enseignes deschires, encores que, peut -estre, il n'en soit rien. - -(_Recherches_, liv. VIII, ch. 3.) - - -DUR, DRU, RUDE. - -Ce sont trois prononciations diverses d'un mme mot, obtenues en -transposant l'_r_. Car de prtendre que _rude_ vienne de _rudis_, -_ignorant_, ce serait imiter les coliers, toujours ports traduire un -mot par celui dont la forme extrieure s'en rapproche le plus. On -n'assigne pas d'tymologie _dru_. - -Une preuve plus concluante que la forme matrielle qui peut tre un -effet du hasard, c'est l'analogie du sens. Or, s'il y a du rapport entre -_ignorant_ et _rude_, ce n'est que par mtaphore, et le sens figur -n'est pas ce qui frappe d'abord les hommes d'une socit naissante, au -lieu que le sens propre les touche immdiatement. Ce qui est pais, -_dru_, est _dur_, et ce qui est _dur_ est ordinairement _rude_ au -toucher. Voil pour l'analogie premire; les nuances se fixent ensuite -chaque forme, et il arrive, au bout de quelques sicles, que des mots -sortis de la mme souche semblent n'avoir entre eux aucun lien de -parent. - -La premire forme, longtemps la seule, a t _dur_, _durement_. On -disait: _aimer durement_,--_pleurer durement_,--_se rjouir_, -_s'merveiller_, _heurter durement_. - - Il n'en i a chevaler ne barun - Qui de pitet mult _durement_ ne _plurt_. - - (_Roland_, st. 174.) - - Tuit cil qui ce miracle orent - Moult _durement s'en esjorent_. - - (Gautier de Coinsi, I, ch. 11.) - - L'abeesse s'est esveillie; - Moult _durement s'est mervillie_ - Quant si legiere s'est sentie. - - (_Ibid._, ch. 16.) - - Des lanches au premier jousterent, - Et si _durement se hurterent_ - C'andoi se porterent a terre. - - (_La Violette_, p. 81.) - -_Rudement_ a t la seconde forme. Toute la Picardie se sert encore de -_rudement_ pour marquer l'abondance ou l'excs: Cela est _rudement -beau_!... Il est _rudement savant_!... Gresset, qui, comme l'on sait, -tait d'Amiens, a dit dans _Ververt_: - - En moins de rien, l'loquent animal - (Hlas! jeunesse apprend trop bien le mal!), - L'animal, dis-je, loquent et docile, - En moins de rien fut _rudement habile_! - -Et, suivant l'Acadmie elle-mme, on dit en langage populaire, _manger -rudement_, _boire rudement_. - -_Druement_ n'a pas encore t fait, mais on se sert de l'adjectif -adverbialement, selon l'ancien usage: Il pleut _dru_;--il y va _dru_. -L'Acadmie autorise ces locutions, comme elle autorise: Aller _rudement_ -en besogne. - - -TRE; ses formes primitives. - -Ce verbe a t constitu de deux lments latins, _sum_ et _stare_. De -_sum_ vient le prsent de l'indicatif _je suis_; de _stare_, l'infinitif -_ester_. - -Comme ce verbe avait double racine, il avait aussi double signification: -_exister_ et _se tenir debout_. - -Chi vous lairons _ester_ dou roi Richart. - -(_Chron. de Rains_, chap. 111.) - - Or vous lairons _ester_ du dux Hervis. - - (_Garin_, t. I, p. 5.) - -Dans cette formule, trs-familire aux chroniqueurs et aux potes, -_ester_ ne signifie que _esse_. - -La langue du barreau le conserve encore dans le sens de _stare_: La -femme ne peut _ester_ en jugement sans l'autorisation de son mari. -_Stare in judicio._ - -C'est aussi le sens du participe _estant_ dans ce passage:--Li enfes -s'est agenoilliez tant que li peuples s'accoisa; lors se leva _en -estant_, et parla si haut que tuit le porent oir. - -(_Rom. des sept Sages_, p. 97.) - -Il se leva debout, en pied, comme disent les Italiens. - - -IMPARFAIT. - -L'ancien imparfait tirait son singulier de _sum_, et son pluriel de -_stare_: - - J'ere, tu eres, il ert; - _Eram_, _eras_, _erat_; - - Nous estions, vous estiez, ils estoient. - _Stabamus_, _stabatis_, _stabant_. - -Aujourd'hui, il drive tout entier de _stare_: - - J'tais, tu tais, il tait.--_Stabam_, _stabas_, _stabat_. - -Dj, sous Louis IX, on employait concurremment les deux formes. -L'auteur de _la Vieille Truande_ dit de son hros: - - Biaus _estoit_ et cointes et sages; - A un chevalier _ert_ messages, - Qui bien _estoit_ du pais nez. - - (Barbaz., I, p. 240.) - - -FUTUR. - -Se tire de _stare_: _J'esterai_, _tu esteras_, _il estera_, etc. - -Rendez-vous bonnement, puis _esterez_ en bonne paix. - -(_Rois_, p. 410.) - -Les quatre fils Aymon tmoignent Charlemagne le dsir d'tre quips -par lui, pour le service du plus vaillant roi qui sera jamais: - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Que nous adoubissiez au jour qu'il vous plaira - Pour le plus vaillant roy qui jamais n'_estera_. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 215.) - -Un trs-beau passage de la _chanson de Roland_, c'est le moment o -l'arrire-garde de Charlemagne est sur le point d'tre attaque par les -Sarrasins dans les dfils de Roncevaux. Olivier, plusieurs reprises, -a suppli Roland de sonner de son cor d'ivoire pour avertir Charlemagne, -et rappeler l'avant-garde leur secours. Roland s'y est obstinment -refus, et toujours par les mmes motifs: il croirait se dshonorer et -attirer des reproches sur sa famille et ses amis, si aucun homme vivant -pouvait dire qu'il a _corn pour des paens_. Il se repose sur sa -vaillance et sur l'acier de Durandal: - - Roland est proz, e Oliver est sage, - -dit le pote. - -Cependant le danger devient tel, qu'il est impossible de le mconnatre. -Alors l'archevque Turpin peronne son cheval blanc, et, mont sur une -petite minence, il exhorte les soldats bien faire leur devoir, sans -leur dissimuler le sort qui les attend. Aussi leur donne-t-il -l'absolution, leur imposant pour pnitence de _bien frir_. Les vers -sont nobles et touchants: - - Seignurs baruns, Carles nus laissat ci, - Pur nostre rei devum nus bien murir. - Chrestientet aidez a sustenir. - Bataille auerez, vos en estes tuz fiz[93], - Car a vos oilz veez les Sarrazins. - Clamez vos culpes, si priez Deu mercit. - Assoldrai vos pur vos anmes guarir: - Se vus murez, _esterez_ seinz martirs. - - (_Roland_, st. 293.) - - [93] _Fiz_, de _fixi_, vous tes bien fixs sur ce point. - -Seigneurs barons, Charles nous a laisss ici. Nous devons bien mourir -pour notre roi. Aidez soutenir la chrtient[94]. Vous aurez bataille, -vous en tes bien srs, car voici devant vos yeux les Sarrasins. -Confessez vos pchs, implorez la merci de Dieu. Je vais vous absoudre -pour gurir vos mes: si vous mourez, vous serez saints martyrs. - - [94] C'est--dire, ici, le christianisme. - -C'est peut-tre ce passage pathtique que chantait Taillefer la -bataille d'Hastings, la tte de l'arme, pour enflammer les soldats de -Guillaume le Conqurant. En tout cas, il n'aurait gure pu choisir -mieux[95]. - - [95] - - Taillefer, qui moult bien cantoit - Sur un roncin qui tost aloit, - Devant eux s'en aloit cantant - De Karlemaine et de Rolant, - Et d'Olivier, et des vassaux (_des braves_) - Qui moururent a Roncevaux. - - (Wace, _Rom. de Rou._) - -Le _t_ tymologique de j'_esterai_, dans la prononciation, laissait -prvaloir l'_s_; et la forme parle modifiant la forme crite, on -crivit bientt comme on prononait, j'_esserai_. - -Partonopeus est en prison. Son gelier est absent; la femme de ce -gelier lui permet de sortir pour aller un tournoi: Si vous y mourez, -dit-elle, ce sera fait de moi: Armand me percera de son pe: - - Et se vos morez el tornoi, - Donc _essera_ tout fait de moi: - Harmant m'ocira de s'espee. - - (_Partonopeus_, v. 7727.) - - ... Je crois moult bien sans faille - Que par lui _esserons_ delivre. - - (_La Violette_, p. 84.) - -_Je serai_, _tu seras_, est syncop, pour _j'esserai_, _tu esseras_ ou -_tu' sseras_. - - -PRTRITS. - -Le prtrit fut transport du latin sans changement: _Je fui_ ou _je -fuid_, avec le _d_ euphonique, comme l'crit toujours le _livre des -Rois_, saint Bernard et la _chanson de Roland_. J'ai montr plus haut -(p. 168 et suiv.) comment _ui_ sonnait _u_; il n'est donc pas tonnant -qu'on ait fini par crire _je fus_. - -Il a exist aussi une seconde forme de prtrit; celle-ci, drive de -_stare_: _J'estu_, tu _estus_, il _estut_, mais avec le sens exclusif de -_steti_, _stetisti_, _stetit_. Au troisime _livre des Rois_, le -Seigneur demande qui veut aller tromper Achab; un esprit se prsente, et -dit: Je le tromperai. - -Uns vint avant e _estud_ devant notre Seigneur, si dist: Jol' -decivrai. (_Rois_, p. 337.) - -Comme l'on voit, le verbe _tre_ tait originairement beaucoup moins -irrgulier qu'il n'est aujourd'hui. - -Voici un curieux exemple o l'on voit rapprochs l'infinitif _ester_, -dans le sens _esse_, et le particip _estant_, dans le sens de _stando_. -C'est dans la _chanson de Roland_; le pote fait une peinture pitoyable -de la nuit qui suivit la dfaite de Roncevaux: les hommes taient -tendus morts ou mourants, il n'y avait pas un cheval qui pt se tenir -debout; celui qui voulait de l'herbe, la prenait tant couch: - - Ni ad cheval qui puisse _ester en estant_: - Ki herbe voelt, si la prent en gisant. - - (_Roland_, st. 180.) - -Il est clair que, dans ce passage, il faut prononcer _estre_, quoiqu'il -y ait crit, conformment l'tymologie, _ester_. - - -FAIRE. - -Nous sommes la veille de perdre, par ngligence, un des plus prcieux -emplois de ce verbe. _Faire_ avait jadis le privilge de se substituer -en temps, nombre et personnes, un verbe dj exprim qu'on avait -besoin de rpter dans la mme phrase: - -La reine de Navarre, dans sa VIIe nouvelle: Qu'avez vous fait de vostre -anneau (dit un mari sa femme)? Mais elle, qui fut bien aise qu'il la -mettoit au propos qu'elle avoit envie de luy tenir, luy dit: O le plus -meschant de tous les hommes, qui le cuidez vous avoir ost? Vous -pensiez bien que ce fust ma chambriere, pour laquelle vous avez -despens deux fois plus de vos biens que jamais _vous ne fistes_ pour -moy! - -Et dans la LIVe: - -Il faudroit, madame, que nos maris feussent envers nous comme -Jesus-Christ envers son Eglise.--Aussy _faisons nous_, dit Saffredant, -et sy possible estoit, nous le passerions, car Jesus-Christ ne mourut -qu'une fois pour son Eglise, et nous mourons tous les jours pour nos -femmes.--Mourir! dit Longarine; il me semble que vous et les autres qui -sont icy, valez mieulx escus que _ne faisiez_ grands blancs, avant que -feussiez mariez. - - * * * * * - -Dans ce dernier exemple, on voit le verbe _faire_ suppler toute une -phrase: _aussy faisons-nous_, c'est--dire, aussi sommes-nous envers nos -femmes comme Jsus-Christ envers son glise. Quelle conomie de paroles! -On ne peut trop regretter ces tours. - - Ce baudet-ci m'occupe autant - Que cent monarques pourraient _faire_. - - (_La Fontaine._) - -Pourraient _m'occuper_. - - Les oisillons, las de l'entendre, - Se mirent jaser aussi confusment - Que _faisaient_ les Troyens quand la pauvre Cassandre - Ouvroit la bouche seulement. - - (_Le mme._) - -Que _jasaient_ les Troyens. - -Il (l'Amour) s'ouvrira plutt vous qu'il ne _feroit_ sa mre. - -(La Fontaine, _Psych_.) - -Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Cond -_n'a fait_ en Europe? - -(Bossuet.) - -_Qu'il ne s'ouvrirait._--_N'a brill._ - -On regarde une femme savante comme on _fait_ une belle arme... C'est -une pice de cabinet que l'on montre aux curieux,... etc. - -(La Bruyre, _des Femmes_.) - - * * * * * - -_Si_ est quelquefois pour _ainsi_. Alors _si fait_ signifie _ainsi -fait_. Par exemple, dans cette traduction du clbre sonnet de Ptrarque -sur la mort de Laure: - - Plaindre devroient l'air, la mer et la terre, - Le genre humain, qui comme anneau sans pierre - Est demeur, ou comme un pr sans fleurs. - - Le monde l'eut sans la connotre l'heure: - Je la congneu, qui maintenant la pleure! - _Si fait_ le ciel, qui s'orne de mes pleurs. - -Le fils de monsieur le capitaine tait garon perruquier, et courait le -monde en cette qualit, quand il vint se prsenter madame de Warens, -qui le reut bien, comme elle _faisait_ tous les passants, et surtout -ceux de son pays. - -(J.-J. Rousseau, _Confessions_, liv. II.) - -Les Anglais nous ont pris cette forme, avec bien d'autres choses; mais, -mieux aviss que nous, ils ne l'ont pas laisse prir.--Leur verbe _do_ -(_faire_) n'est autre que le verbe allemand _thun_.--Vous avez assur -que telle chose se passait.--Je ne l'ai point assur, _I did not_; mot -mot: Je ne l'ai point fait. - ---Je n'aime pas voyager.--Si _fais-je_ bien, moi: c'est--dire, _je -l'aime_ bien, moi. On a dit ensuite, en immobilisant la personne et le -nombre dans la forme d'un adverbe: _Si fait_ bien, moi; _si fait_ bien, -nous. La correction exigerait, la premire personne: _Si fais_ bien, -moi; _si faisons_ bien, nous. - -En rponse une question, une affirmation, une ngation: _Si fait_, -_non fait_. On se contente aujourd'hui de dire, avec moins d'nergie: -_Oui_, _non_. - - -FAIRE FORT (SE). - -Beaumarchais a pris, dans _le Petit Jehan de Saintr_, deux des -principaux personnages du _Mariage de Figaro_: la comtesse Almaviva et -Chrubin ne sont qu'une copie de la jeune dame des Belles Cousines et du -petit Jehan. Les scnes de la comdie du XVIIIe sicle se retrouvent -dans le roman du XVe, seulement la comdie est un peu plus enlumine de -luxure: il faut bien que le progrs soit quelque part. Les dames d'atour -de la jeune dame des Belles Cousines font le rle de Susanne. Le petit -Saintr est page aussi, mais page du roi. Il a treize ou quatorze ans; -moins avanc que le page espagnol, mais dj aussi honteux devant une -femme que le _bel oiseau bleu_ du chteau d'Aguas Frescas. - -La dame des Belles Cousines fait appeler le petit Jehan dans sa chambre, -devant ses femmes, non pour lui faire chanter une romance, mais pour lui -faire dclarer le nom de _sa dame par amours_. Le pauvre enfant est bien -embarrass! Il avoue qu'il n'en a pas. La dame des Belles Cousines feint -une grande colre, et lui donne quatre jours, pas davantage, pour se -pourvoir de cet objet de premire ncessit un vrai gentilhomme. - -Ce terme coul, revoici madame assise sur les pieds du petit lit, le -page tremblant genoux devant elle, et derrire eux, ranges en -demi-cercle, les dames d'atour, qui touffaient leur envie de rire: -madame Catherine, madame Ysabel, Aliz, Marguerite, etc. On va juger le -petit Saintr. Madame soutient qu'il est coupable, n'ayant pas encore -fait de choix. Les autres prennent sa dfense:--Ha, Madame, dirent -elles en riant, cuydez vous qu'il ait mis quatre jours fors que pour -bien choisir celle qu'il voudra servir? Eh que non, dit madame. Eh que -si, dirent-elles; _nous nous faisons fortes pour luy_. Lors elles lui -dirent: N'est il pas vray, mon filz?[96] - -(_Chap._ III.) - - [96] Je cite le texte de l'dition donne par M. Guichard, la seule - qu'il soit dsormais possible de lire. - -L'Acadmie veut que dans cette locution _fort_ soit invariable.--Elle -se fait _fort_ d'obtenir la signature de son mari;... ils se faisaient -_fort_ d'une chose qui ne dpendait pas d'eux.--On ne voit pas la -raison de cette invariabilit. _Fort_, invariable, ne pourrait tre que -l'adjectif pour l'adverbe, comme lorsqu'on dit: Ils sont partis -_soudain_; ils tenaient _ferme_, c'est--dire, _soudainement_, -_fortement_. Mais on ne saurait supposer: Elle se fait _fortement_ -d'obtenir, etc.; ils se faisaient _fortement_ d'une chose, etc... Le -sens manifeste est celui-ci: Elle se disait assez _forte_ pour -obtenir;... ils se prtendaient _capables_, _forts_ d'une chose... Il -est donc indispensable de faire accorder l'adjectif. C'tait, comme on -l'a vu, l'usage ancien; pourquoi l'a-t-on chang, et sur quelle -autorit? Il est fcheux que l'Acadmie ne motive jamais ses dcisions; -plus elles sont absolues, plus il faudrait tcher de les faire voir -justes et raisonnables. - - -FEINDRE, FEIGNANT[97]. - - [97] On crivait _faindre_ comme _craindre_. L'orthographe normande a - prvalu pour le premier. - -_Feindre_ s'employait jadis absolument, dans un sens analogue celui de -_craindre_, _hsiter_. - -L'auteur du _Chastelain de Coucy_ dit, au dbut de son pome, que -l'amour favorise les amants hardis, mais qu' peine a-t-il aucune -rcompense pour les timides: - - Mais pour les _faingnans_ desloiaus - Dist on qu'a paine est nulz loiaus. - - (_Coucy_, v. 21.) - -Une chanson de Coucy lui-mme, antrieure au pome d'environ cinquante -ans, commence par ce couplet: - - Pour verdure ne pour pree, - Ne pour fueille ne pour flour, - Nulle chanson ne m'agree, - Se ne muet de fine amour. - Mais li _faingnant prieour_, - Dont ja dame n'iert amee, - Ne chantent fors en pascours: - Dont se plaingnent sans doulours. - - (_Coucy_, p. 13.) - -On a beau clbrer la verdure, les prs, les feuillages, les fleurs; -nulle chanson ne m'agre, si elle n'est inspire par une vraie passion. -Mais ces _lches suppliants_, qui n'aiment de fait aucune femme, ne -chantent que vers le temps de Pques. Ils se plaignent sans douleurs. - -M. Crapelet a mal traduit: Mais celui _qui feint d'attendrir_ une -dame. On ne feint pas d'attendrir: on attendrit ou l'on n'attendrit -pas. - -Observez que nul mot ne peut remplacer _faignant_. _Lche_ est trop -fort; _timide_, trop faible; et puis, la timidit s'allie avec le -vritable amour; c'est _faignant_, ou, comme on dit en picard, _coeur -failli_. - - L'ESMOULEUR. - - Pourtant encore un coup ou deux - Tourne, mon valet. - - LE VALET. - - Je le veux, - Et croy que pas je ne _faindray_. - - (_Les Langues esmoulus._) - -Cette acception du verbe _feindre_ tait encore en pleine vigueur la -fin du XVIIe sicle. Molire en prsente de frquents exemples: - -CLANTE.--_Nous feignions_ vous aborder, de peur de vous -interrompre. - -(_L'Avare_, acte I, sc. 5.) - -Et dans _Don Juan_: _Je ne feindrai_ point de vous dire que l'offense -que nous cherchons venger est une soeur sduite et enleve d'un -couvent. - -(Act. III, sc. 4.) - -_Feindre_ exprimait moins que _craindre_ et plus qu'_hsiter_; notre -langue s'est appauvrie de cette dlicatesse, mais le peuple l'a retenue. -_Un feignant_ est un homme qui ne craint pas le travail au point -d'avouer sa paresse et d'oser le refuser; il l'accepte, mais il fait peu -et de mauvaise besogne: il hsite, il tourne, il _feint_ de travailler. - -Les beaux parleurs se moquent de la prononciation du peuple, persuads -qu'en disant _un feignant_ il veut dire _un fainant_. _Un fainant_ ne -fait rien; _un feignant_ fait quelque chose. Qui des deux est le -ridicule, celui qui est raill sans raison, ou celui qui le raille sans -comprendre ce qu'il raille? - -Avec _faindre_ et _faignant_, nous avons perdu leur substantif -_faintise_: - - Chascuns d'eux a sa lance prise: - Proaice anemie a _faintise_ - Les a fait tost esperonner. - - (_Coucy_, v. 1415.) - - Chascuns a sa lanche reprise - Apertement et sans _faintise_. - - (_Ibid._, v. 1683.) - -_Faintise_ a t mal remplac par _fainantise_. Encore une fois, la -_fainantise_ s'abstient de tout travail; la _faintise_ feint de -travailler. - -On disait aussi, avec la forme rflchie, _se faindre_. Un homme donne -son anneau un ermite: Prsentez-le ma femme; dites-lui, de ma part, -qu'elle vous traite comme elle ferait moi-mme, et qu'elle ne s'y -pargne pas: - - Que de vous face en bone foi - Autant comme el feroit de moi, - Si qu'ele mie ne _se faigne_. - - (_Du Provost d'Aquile._) - - -FESTIVAL.--_HOW DO YOU DO?_ - -Ce mot, qui nous revient d'Angleterre, a commenc par tre franais. -Saint Bernard s'en servait: - -E soit chant par tote tes rues li _festivals_ Alleluya. - -(_Sermons_, p. 532.) - -Et le traducteur du _livre des Rois_: - -Achab fist remuer jusques al temple un almarie[98] ki esteit al porche, -u l'um metteit les oblatiuns, nummeement ke li reis soleient faire as -sabatz e _jurs festivals_. - -(_Rois_, p. 400.) - - [98] Remarquez, dans ce mot, la substitution des liquides _l_ et _r_. - Nous avons rtabli l'_r_ tymologique d'_armarium_ (rac. _arma_); au - contraire, de _contralier_ (rac. _contra alium_, subaud. _stare_), - nous avons fait, par substitution de liquide, _contrarier_: - - Grant pechie fait qui _contralie_ - Dame qui est d'amors marrie. - - (_Partonopeus_, v. 6660.) - - Ce sont, dit le mme auteur, les _clergastes_ (mauvais clercs) qui - parlent mal des femmes et contrarient leurs servantes: - - Ce sont clergastes qui en mesdient, - Qui lor meschines _contralient_. - Ils sont vilains et eles foles. - - (_Ibid._, v. 5489.) - -Achab fit reporter jusque dans le temple une armoire qui tait sous le -porche, o l'on mettait les offrandes, nommment celles que les rois -avaient coutume de faire aux sabbats et jours de fte. - -_Festival_ s'est embarqu, et a pass la Manche avec Guillaume le -Conqurant; bien d'autres en ont fait de mme: les Anglais ne sont -riches que de nos dpouilles; si l'on se mettait cribler leur langue -et reprendre ce qui nous appartient, il ne leur resterait pas mme de -quoi se dire: Bonjour, comment vous portez-vous? Leur fameuse formule -_how do you do_ est vole la France. On disait, au XIIe sicle, -_Comment le faites-vous?_ C'tait le salut de politesse quand on se -rencontrait. - -La belle et sage chtelaine de Fayel, accueillant pour la premire fois -le chtelain de Coucy en prsence de sa dame de compagnie Ysabelle: -Comment allez-vous? lui dit-elle; comment passez-vous le temps? - - Lors li dist la dame: _Comment - Le faites vous_, biau trs doux sire? - --Certes, dame, n'ai duel ne ire, - Jour ne heure, que ne vous voie. - - (_Coucy_, v. 3490.) - -Certes, madame, je n'ai deuil ni chagrin, chaque jour, toute heure, -que du dsir de vous voir. - -Une autre fois, Coucy rencontre Ysabelle, qui il a tant d'obligation, -avec Gobert, le confident de Fayel, mais qui trahit son matre pour -Coucy, car Ysabelle et Gobert sont amants. Le chtelain court eux; il -embrasse familirement la bonne Ysabelle, - - Et dist: Chiere amie, _comment - Le faites vous?_ nel' celez pas. - - (_Coucy_, v. 5710.) - -La belle Euriaut reoit un messager de Grard, et s'informe de lui avec -sollicitude: - - _Comment_ Gerars li biaus _le fait_. - - (_La Violette_, p. 40.) - -Cette expression tait encore en vigueur la fin du XVe sicle: - ---Adonc le duc Richart vint luy, et luy demanda _comme il le -faisait_, et de quoy li servait lans. - -(_Chroniq. de Norm._, imp. Rouen en 1487.) - - * * * * * - -Voltaire, qui a tant raill le _Comment vous faites-vous faire_ des -Anglais, ne souponnait pas qu'il se moquait d'une vieille formule -franaise. Les Anglais n'ont eu que la peine de la revtir de mots -saxons, sans autrement la dguiser. Ainsi un gallicisme et un -germanisme, cela fait un anglicisme. - - - - -CHAPITRE VII. - -Suite des observations dtaches.--Fleur d'orange et fleur -d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, lans, -cans.--Lsine ou Alesine.--Mystres; de quelques finesses de -versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues et -ogres.--O.--Par, parmi. - - -FLEUR D'ORANGE. - -De tout temps on a dit, en bon franais, _de la fleur d'orange_. - -Malherbe crit son ami Peiresc: - -Selon ma coutume, je vous importune: je vous prie de me faire le bien -de m'envoyer une bouteille d'huile de _fleur d'orange_. - -(_Lettres_, p. 24.) - -Et, propos de cela, souvenez-vous _de la fleur d'orange_, je vous en -supplie, monsieur. - -(_Ibid._, p. 30.) - -Cette expression revient encore cinq ou six fois. - -La cour de Louis XIV, qui passe pour avoir su le franais, disait _de la -fleur d'orange_. - -J'aime nos Bretons: ils sentent un peu le vin, mais votre _fleur -d'orange_ ne cache pas de si bons coeurs. - -(_Mad. de Svign_, lett. 179.) - -Voltaire dit _fleur d'orange_:--Je crois, ma foi, tre dans la boutique -d'un parfumeur; je suis empuant d'odeur _d'eau de fleur d'orange_. - -(_Les Originaux_, act. II, sc. 8.) - -C'est de nos jours seulement qu'on s'est avis de raffiner sur cette -expression, et d'y vouloir substituer _fleur d'oranger_. _Fleur -d'orange_, sans gard pour les autorits qui le protgeaient, a t -dclar ridicule, absurde, l'usage des sots. Quiconque, dit -spirituellement l'auteur des _Nouvelles remarques sur la langue -franaise_, quiconque a trouv des fleurs sur une orange, a le droit de -parler de _fleur d'orange_. Mais on ne rencontre gure de pareilles -fleurs qu'au _jardin des Olives_. On rencontre probablement aussi en ce -lieu des _fleurs de poires_, des _fleurs d'abricots_; mais partout -ailleurs ce sont les oliviers, les poiriers et les abricotiers qui -portent des fleurs. - -(T. II, p. 239.) - -La raillerie est vive et impitoyable, comme d'un homme dix fois sr de -son fait. On croirait entendre M. Nodier en personne. - -Quoique je n'aie jamais cueilli de fleurs sur une orange, je ne -laisserai pas de continuer dire de la fleur d'orange, et mme -j'essayerai de dfendre cette expression. Je n'hsite point me ranger -du parti le plus faible contre le plus fort, c'est--dire, avec les -anciens contre les modernes; avec Malherbe, Voltaire et madame de -Svign, contre M. Francis Wey. - -Avant tout, je prendrai la libert de faire observer nos savants -critiques que, dans cette locution _fleur d'orange_, il ne s'agit pas de -_la_ fleur, mais _du_ fleur; que _fleur_ ici ne traduit pas _florem_, -mais _odorem_. - -Les loups reconnoissant _au fleur_ celui qui les a supplantez, tous -d'un commun accord le devorent. - -(PASQUIER, _Recherches_, VIII, chap. 15.) - -_Flairer_, c'est aspirer une odeur; _fleurer_, c'est au contraire -l'exhaler: tmoin, dans _le Malade_, M. Fleurant, apothicaire. - -L'article fminin _la_ ne s'unit pas _fleur_; il reprsente le mot -_eau_, supprim par ellipse. De _la_ fleur d'orange, c'est de _l'eau_ de -fleur ou de senteur d'orange. - -Voil nos motifs pour maintenir _la fleur d'orange_. A quoi j'ose -ajouter qu'il faut toujours y regarder deux fois avant de condamner -avec cette hauteur une locution qui a pour elle un long et universel -usage, et tous les crivains du XVIIe sicle. - -On courrait beaucoup moins de risque soutenir que _fleur d'oranger_ -est d au purisme affect et mal instruit du XIXe, et qu'il faut laisser -l'exactitude de cette expression aux pharmaciens, qui distillent -effectivement des fleurs d'oranger. Leur pense se reporte ce qu'ils -mettent dans leur alambic, et la ntre, au fleur de ce qui en sort. - -Nos pres, en gnral, connaissaient mieux que nous la proprit des -mots; ils savaient trs-bien dire _fleur d'oranger_ o cela tait -ncessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais: Les truyes, en -leur gesine, ne sont nourries que de _fleurs d'orangiers_. - -(_Pantagruel_, IV, 7.) - -Il serait trop singulier qu'il et fallu attendre jusqu'en 1845 -s'apercevoir que les oranges ne portent point de fleurs! - -L'Acadmie ne donne point le substantif masculin _fleur_. Elle autorise -_de la fleur d'orange_, et mme _bouquet de fleur d'orange_; en quoi -elle ne parat pas avoir autant de raison, car ici _fleur_ signifie -ncessairement _florem_. Ce qui aura dtermin l'Acadmie, c'est -apparemment cet endroit de Corneille: - - Le cinquime (_bateau_) tait grand, tapiss tout exprs - De rameaux enlacs pour conserver le frais, - Dont chaque extrmit portait un doux mlange - _De bouquets_ de jasmin, de grenade _et d'orange_. - - (_Le Menteur_, I, 5.) - -Corneille a cru qu'il pouvait dire un bouquet _d'orange_, comme un -bouquet _de grenade_, et non _de grenadier_; de jasmin, et non _de -jasminier_. En effet, l'analogie l'excuse. - -Je ne vois pas ce qu'a de choquant _jardin des Olives_. Il parat aussi -loisible de dsigner un jardin par le nom des fruits ou des fleurs que -par celui des arbres fleurs ou fruits. _Jardin des roses_ est aussi -bien et mme mieux dit que _jardin des rosiers_. - -Mais, outre cette raison, il en existe une autre; c'est que le mot -_olivier_ est rcent, et qu'autrefois _olive_ tait le nom commun -l'arbre et son fruit: - - En Saragoze est Marsile li ber; - Soz _une olive_ se sist por deporter. - - (_Roncisvalle_, introd. du _Roland_, p. XLVII.) - -Le roi Marsile le brave est Saragosse; il est assis sous un olivier -pour se rafrachir. - -Blancandrin lui conseille d'envoyer Charlemagne, au sige de Cordes, -des ambassadeurs portant des branches d'olivier: - - El seje a Cordes porrez Kallon trover; - _Branches d'olive_ devez o vos porter. - - (_Ibid._, XLVIII.) - - _Branches d'olives_ en vos mains porterez. - - (_Roland_, st. 5.) - -Ces exemples doivent suffire pour apaiser les scrupules de ceux -qu'alarmerait la censure de M. F. W. _Jardin des Olives_ est aussi bon -que _fleur d'orange_. Il est possible mme qu'_oranger_ soit moderne -comme _olivier_, et qu'_orange_ ait servi, comme _olive_, nommer -l'arbre. Cela justifierait jusqu'aux _bouquets d'orange_ de Corneille et -de l'Acadmie. - -Enfin, l'auteur des _Observations_ blme l'Acadmie d'avoir expliqu -_fleurer_ par _rpandre une odeur_; M. F. W. trouve la dfinition -incomplte, et veut _rpandre une bonne odeur_. Il oublie que s'il y a -des fleurs qui sentent bon, il y en a qui sentent mauvais; tout n'est -pas rose, violette ou tubreuse, tmoin la couronne impriale, l'assa -foetida et le granium puant. - -La rserve de l'Acadmie est donc tout fait louable; M. W. a contre -son opinion Molire et Regnier: Molire, dans le nom de ce M. Fleurant; -Regnier, dans le portrait du pdant, si admir de Boileau: - - Ainsy ce personnage en magnifique arroy, - Marchant _pedetentim_, s'en vint jusques moy, - Qui sentis, son nez et ses levres descloses, - _Qu'il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses_. - - (Sat. X.) - -Il ne faut pas imputer l'Acadmie des torts imaginaires. - - -FLOU. - -C'est l'ancienne prononciation du mot _fleur_, qu'on crivait _flur_. - - L'escut li fraint ki est ad or e a _flur_. - - (_Roland_, passim.) - -_Ad or et a flou_,--orn d'or et de fleurs ciseles. - -L'_r_ final se rservait sonner devant une voyelle, par exemple, dans -le diminutif _flourette_ et dans le verbe _flourir_. - -Un tableau _flou_, peindre _flou_ ou _ flou_, un pinceau _flou_; dans -toutes ces locutions techniques, _flou_ signifie _fleur_, pris en -manire d'adverbe. C'est peindre tendre et dlicat comme une _fleur_, un -pinceau-_fleur_, etc... - -Saint _Flou_, vque d'Orlans, est, dans le martyrologe de Corbie, sous -le nom de _sanctus Flosculus_; c'est saint _Flour_, comme celui -d'Auvergne. - -De _flou_ est venu _flouet_, toujours en suivant la mme mtaphore: - - Damoiselle belette, au corps long et _flouet_, - Entra dans un grenier par un trou fort _treit_. - - (LA FONTAINE.) - -Voil de mes damoiseaux _flouets_! s'crie Harpagon. _Flouet_ est la -bonne prononciation, et non _fluet_, comme l'on dit prsent. Trvoux -drive cet adjectif de _flux et non firm sanitatis_, ridiculement. -C'est chercher midi quatorze heures. - -Le _flou_ d'une mdaille ou la _fleur de coin_, c'est la mme chose. On -entend par ce mot une conservation si parfaite de la mdaille, que le -poli du coin s'y fait encore apercevoir. _Fruste_, au contraire, -signifie _effac_. - -Diognte sait d'une mdaille _le fruste, le flou et la fleur de coin_. -(La Bruyre, _de la Mode_.) Les deux dernires expressions font double -emploi. Quelques ditions crivent mal propos _le feloux_. - - -FONTS BAPTISMAUX. - -L'Acadmie donne FONTS, pour un substantif masculin pluriel; ce qui -suppose qu'il n'a pas de singulier. C'est un substantif fminin, et il a -un singulier. - -_Font_ est l'abrg de _fontaine_. Pour rfuter l'Acadmie, il suffit de -rappeler les noms propres d'homme et de lieu: - -_De Bellefonds_, _la Font_, _de Lafont_, _Fontenelle_.--La -_Chaude-Font_, parce qu'il s'y trouve une source thermale. Les -dictionnaires gographiques crivent _la Chaux-de-Font_, ce qui n'offre -aucun sens. - -Eve de _Funtaine_ i aparut... si la levad (l'glise) de _Funz_ et de -baptisterie. - -(_Rois_, p. 207.) - -Mais pourquoi dit-on _fonts baptismaux_? C'est ce qui a tromp -l'Acadmie. En voici la raison: _baptismal_, comme venant d'un adjectif -latin en _is_, _baptismalis_, n'a qu'une terminaison pour les deux -genres. _Fonts baptismaux_ est aussi bien du fminin que _lettres -royaux_, _marchandises loyaulx_, _vierge royau_. (Voyez p. 226-228.) - - -IL, LI. - -Du pronom latin _ille_, nos pres se firent, en le partageant, un -pronom, _il_, et un article, _le_, ou plutt _li_, par la rgle qui -changeait l'_e_ du latin en _i_ franais. - -_Li_, dans le principe, dut servir pour tous les cas et tous les genres, -au singulier; on fit pour le pluriel _les_, dans les mmes conditions. -_Les_ est la dernire syllabe d'_illas_. L'_a_ final se changeait -rgulirement en _e_. - -On a prtendu tablir aussi des dclinaisons mobiles de l'article: -Fallot en assigne jusqu' vingt-cinq formes. Il n'y avait pas plus de -ces dclinaisons pour l'article que pour les substantifs. - -LI au masculin est assez connu: - - Quant _li_ vilain les vit venir, - _Li_ sanc _li_ commence a fremir. - - (_Le Vilain Mire._) - -LI au fminin. - -Je vaincrai dans le tournoi, dit Partonopeus; car il est impossible que -j'y sois fatigu: rien que de penser _ elle_ (_d'elle_) rafrachira -toujours mes forces: - - Certes, je vaincrai le tornoi, - Car il ne porroit estre pas - Que gi fusse vencus ne las, - Por poi ge pensasse _de li_ - Ne m'eust sempres rafresci. - - (_Partonop._, v. 7540.) - - Dormoit Urrake empres disner, - Et Persewis ensemble od _li_. - - (_Ibid._, v. 7606.) - -Urraque dormait toujours aprs dner, et Persewis avec elle. - -Une dame, prise du sire de Coucy, rvle Fayel toute l'intrigue de sa -femme. Fayel refuse d'abord d'en rien croire: - - Je ne porroie croire - Que ceste parole fust voire, - Ne que ma femme me fesist, - Car je croy qu'onques Dieu ne fist - Ne meillour _de li_, ne plus sage; - N'onques ne pensa tel folage - Que vous cy _de li_ me conts. - - (_Coucy_, v. 4200.) - -Les composs taient aussi fminins, comme _celui_. - -Fayel ayant de ses yeux vu l'infidlit de sa femme, finit par en tre -convaincu. Coucy, pour venger sa matresse, attire dans un rendez-vous -la perfide dnonciatrice de ses amours; et quand celle-ci, aveugle de -passion, se rend discrtion, Coucy la rebute avec mpris, et lui fait -cette harangue un peu rude: - - Dame, or esgardez: - Il ne demeure pas en vous - Que vostre mari ne soit cous. - Vous _li_ estes de pute foi; - Et pour itant je vous chastoy - Que jamais ne voeillies mesdire - De _celui_ ou mains a a dire - Qu'il n'at en vous, folle musarde! - - (_Coucy_, v. 5780.) - -Regardez, madame: il ne tient pas vous que votre mari ne soit cocu. -Vous lui tes de laide foi; que ceci vous apprenne ne jamais mdire de -_celle_ en qui il y a moins dire qu'en vous, folle, musarde! - -Au quatrime vers, _li_ est pour _ lui_, masculin; et au septime, -_celui_ dsigne la dame de Fayel. - -LES est demeur commun pour les deux genres; ainsi nous sommes sur ce -point dispenss de toute dmonstration. Mais de ce fait il y a une -induction tirer: pourquoi aurait-on tabli _les_ invariable, et _li_ -variable? Quelle ncessit d'avoir des terminaisons mobiles au -singulier, quand on s'en passait au pluriel? - -Cependant, on rencontre pour le singulier les formes _la_, _lo_, _le_. -D'o viennent-elles, sinon de l'imitation du latin? - -Je l'accorde, mais en quel sens? Qu'il y avait un systme constitu pour -la dclinaison de l'article avec les terminaisons du latin; le systme -dont MM. Raynouard, Ampre, Fallot, et leurs lves, nous prsentent un -_tableau_ vaste et rgulier? Nullement; et mon argument est bien simple: -c'est qu'il n'est presque pas un des cas de ce tableau, si net dans la -thorie, que, dans la pratique, on ne trouve confondu avec les autres. -La doctrine est continuellement dmentie par l'application: _le_ est -aussi fminin que _li_ ou _la_: - - Nus ne doit s'amie essaier; - Ki l'at, en pais _le_ doit laissier. - - (_La Violette_, p. 77.) - - Sans congie prendre en est al - _De le cit_ parmi la porte. - - (_Ibid._, p. 76.) - -Voici maintenant les deux formes ensemble: - - Lors li sambla et fu avier, - Quant ot coisi _la fremet_, - Et il _le_ vit si garit, - Que li chastiaus de guerre fu. - - (_Ibid._, p. 78.) - -Lors lui sembla et fut avis, quand il dcouvrit la forteresse et la vit -si bien garde, que ce fut un chteau de guerre. - -_Lo_ est aussi masculin que _li_, qui est aussi fminin que _le_, qui -est aussi bien nominatif ou accusatif que l'un ou l'autre. On trouve au -pluriel _li_ et _les_; le gnitif _del_ est commun aux deux genres pour -le singulier, parce qu'il reprsente aussi bien _de li_ ou _de la_ que -_de lo_ ou _de le_, la dernire lide. Le datif singulier est _al_, -qui, sur une consonne, sonnait _au_, et, sur une voyelle, supposait -l'lision de _a la_, _a le_, _a li_, _a lo_, comme l'on voulait. _Del -ost_, _al ost_, ne sont d'aucun genre[99]. Aussi qu'est-il arriv? que -le mot _ost_, par exemple, qui est partout du fminin dans _Roland_ et -dans le _livre des Rois_, est pass plus tard au genre masculin, ensuite -de l'quivoque de l'article[100]. - - [99] Dans le fait, ils sont pour _de la ost_, _ la ost_. C'est encore - ici l'criture qui s'est trompe et a tromp. - - [100] S'en ala li reis e _tute sa ost_ a Jerusalem. - - (_Rois_, p. 136.) - - --Lores se apruchad Joab od _tute s'ost_ as Syriens. - - (_Ibid._, p. 153.) - - --E Absalon fist maistres cunestables de _sa ost_ Amasa. - - (_Ibid._, p. 184.) - -Ce mlange de formes, loin de prouver une dclinaison savamment -organise la romaine, atteste au contraire l'absence de loi, et la -facult dont jouissait chaque crivain, selon son rudition, de se -reporter au latin, et d'en tirer l'article sous la forme qu'il jugeait -la meilleure. Cette libert n'avait pas l'inconvnient qu'on pourrait -croire, en un temps o le latin rgnait encore ct du franais, -non-seulement dans les actes publics, mais jusque dans la chaire. On -tait toujours compris. - -Je n'ai trouv qu'un fait constant, un seul: c'est la distinction entre -le nominatif et l'accusatif pluriel. Le nominatif tait _li_, -l'accusatif _les_. - -_Li_ fals prophete requistrent Baal[101] des le matin jesque au midi, e -Helyes _li_ cumenchad a rampodner.--Illudebat illis Helias. - -(_Rois_, p. 316, 317.) - - [101] BAAL l'accusatif. D'aprs M. Ampre, il devrait y avoir - _Baalim_. (_Voy._ p. 259.) - -_Li_ caldeu fierent _les_ enfans ki garde sont des chamoz... Si -ravissent _li_ caldeu _les_ chamoz... - -(_Job_, p. 502.) - - _Li_ adubez en sunt _li_ plus pesant; - Envers _les_ funz s'enturnerent alquans. - - (_Roland_, st. 502.) - -Si comme dit le poete que envies assaut _les_ souverains, et _li_ vens -soufflent _les_ choses trop haultes. - -(Jean de Meun, _trad. d'Abeilard_.) - -Se nous demenomes ainsi _li_ uns _les_ altres...--_alii, alios_. - -(Villehard., p. 199.) - -Hormis ce point, la dclinaison mobile de l'article est une invention -aussi savante, aussi embrouille et aussi chimrique que celle des noms. -Je ne conseille personne de travailler pour la comprendre, la retenir, -et surtout la retrouver dans les textes. Ce serait temps et peine -perdus. - -IL est le pronom de la troisime personne. Jamais il ne changeait de -forme: - - S'en va Guidoine, _il_ et si cumpaignons. - - (_La Desconfite de Roncevaux._) - - Veez Lambert, franche gens honoree: - _Il_ et belle Aude ont la paix porparle. - - (_Gerars de Viane_, v. 1022.) - - Guidoine broche (n'a cure de sermon) - Desor un pui, _il_ et Marsilion. - - (_La Desconfite de Roncevaux._) - -Dans tous ces endroits, l'usage moderne substituerait _il_, -_lui_:--_Lui_ et ses compagnons... _Lui_ et la belle Aude, etc. - -Pourquoi? Ce n'est pas assurment par considration pour la logique ou -la clart, que l'on affecte de confondre, en certains cas, le nominatif -d'un pronom avec son datif; ni par gard pour l'euphonie ou les besoins -de la versification, puisque _lui et_ forme un hiatus inadmissible en -vers. - -Voil donc une forme de langage supprime, une des plus ncessaires. Le -pote moderne sera oblig de faire un long circuit pour dire, ou plutt -il ne pourra jamais dire: - - S'en va Guidone, _il_ et ses compagnons. - -Pourquoi donc ce double emploi? pourquoi tantt _il_, tantt _lui_? Qui -le sait le dise. - - -ILLEC. - -La Fontaine, qui a sauv tant de vieux mots, a souvent employ _illec_: - - Notez qu'_illec_, avec deux autres dames, - Du bon bourgeois l'pouse tait aussi. - - (_Le Savetier._) - -_L_ est sec, difficile employer cause de l'hiatus; _illec_ est -harmonieux, commode, et de plus a une couleur, un parfum d'antiquit -dont le pote peut tirer un excellent parti. - -_Illec_ est l'adverbe _illuc_ transport en franais presque sans -modification, car la premire forme fut _illuecques_, qui se prononait -_illeuc_. Ce mot a pass par toutes les vicissitudes d'_avecques_: on a -dit _illuecques_, _illuecque_, _iluec_, _illecque_, _illec_, et ce -dernier mme a disparu. C'est dommage! - - -LANS, CANS. - -Deux expressions excellentes, sonores, pleines de sens, que rien ne -remplace. - -_Lans_ est pour _l ens_, _l dedans_; - -_Cans_, pour _ci ens_, _ici dedans_. L'euphonie a lgrement modifi -leurs racines. - -_Lans_ se rapporte un lieu qu'on dsigne; _cans_ marque le lieu o -l'on est dans le moment o l'on parle. - -Aubre guette l'instant de la sortie d'un mari pour se glisser chez sa -femme: - - Et fu a un jor de marchi - Que la vielle ot bien agaiti - Que li sires n'ert pas _laiens_. - Et Diex, fait elle, soit _Caiens_! - -Orgon rentrant chez lui aprs une absence: - - Qu'est-ce qu'on fait _cans_? comme est-ce qu'on s'y porte? - - Vous noterez que l'ange tait un drle, - Un frre Jean, novice de _lans_. - - (LA FONTAINE, _Fronde, ou le Purgatoire_.) - -La Fontaine emploie souvent _lans_ et _cans_. Molire n'emploie que le -second, l'autre tait dj trop vieux; mais _cans_ avait toujours cours -parmi la bourgeoisie. Il sied admirablement dans la bouche de madame -Jourdain, de madame Pernelle, de Dorine, de Chrysalde. - -Mais les rogneurs de notre langue ont dcid qu'_ici_ et _l_ -suffisaient tout. - - -LSINE, ALESINE. - -On devrait dire _alesine_, _l'alesine_; _la lsine_ est la mme faute -que _la Guyane_, _la Natolie_. (_Voy._ p. 150 et 397.) - -_Alesina_ est, en italien, une alne de cordonnier. A la fin du XVIe -sicle, Vialardi composa une satire de l'avarice et des avares, -intitule _la Compagnie de l'Alne_, _la Compagnia dell' Alesina_. Ce -livre, qui obtint un trs-grand succs, fut traduit dans notre langue en -1604, et fit clore une foule d'imitations: _les Noces de la Lsine_, -_la Contre-Lsine_, etc. Le mot _lsine_ ne remonte donc pas plus haut -que le XVIe sicle. Regnier, dans sa satire du mauvais repas: - - Or, durant ce festin, damoyselle famine, - Avec son nez tique et sa mourante mine, - Ainsi que la chert par dit l'ordonna, - Faisoit un beau discours dessus la _lzina_. - -C'est ainsi que toutes les ditions crivent le dernier vers. -L'tymologie commandait de mettre: - - Faisoit un beau discours dessus l'_alsina_. - -videmment, Regnier fait allusion au livre de Vialardi, et se sert du -mot italien, qui, probablement, n'avait pas encore t francis en -_lsine_. On aurait d dire _alesine_, comme on avait fait par syncope -_alesne_. J'observerai, en passant, que Regnier se nourrissait de la -lecture des ouvrages italiens; il est plein d'imitations du Caporali, du -Mauro et d'autres. - -Pourquoi appelait-on les avares la Compagnie de l'alne? L'abb Goujet -dit que l'on tait reu dans la compagnie de l'_alesina_ quand on savait -bien manier l'alne et allonger le cuir avec les dents. C'est une -explication conjecturale, et imagine videmment d'aprs la locution -qu'il s'agit d'expliquer. Il est probable qu'on trouverait la vritable -origine de cette mtaphore dans le livre de Vialardi. Je ne l'ai point -vu, mais je crois pouvoir rapporter au symbole qu'il a choisi cette -expression du peuple, pour dire qu'un cuisinier a t avare de beurre -dans un ragot: On y a mis du beurre _avec une alne_. - -Vialardi n'a point d'article dans la _Biographie universelle_; Ginguen -n'en fait pas mention davantage. Baillet et l'abb Goujet parlent de lui -et de son livre. (_Anti_, in-4, p. 368, et _Biblioth. franaise_, VIII, -134.) - - -MYSTRES. - -_De quelques finesses de versification que l'on croit modernes._ - -Quand on veut donner l'ide d'une composition grossire et barbare, on -cite toujours les _Mystres_ du moyen ge. On ne les a pas lus, mais -n'importe: on les mprise de confiance. Ce sont des oeuvres -trs-irrgulires sans doute, mais l'art n'y est pas si tranger qu'on -le croit bien. Qui prendrait la peine de les examiner, y pourrait faire -des dcouvertes intressantes, et aussi inattendues que celui qui, en -battant les broussailles, trouverait des pices d'or. - -S'attendrait-on, par exemple, rencontrer dans un mystre la forme -piquante et spirituelle du triolet, qui semble une invention de l'esprit -du XVIIIe sicle? Voici un joli triolet tir du mystre de la Passion, -jou Angers en 1482. La scne est aux noces de Cana; le vin manque: - - ABIAS. - - Il n'y a plus de vin es pots; - Vez-cy tres fascheuse nouvelle! - - SOPHONIAS. - - C'est assez pour prendre propos, - Si n'y a plus de vin es pots; - Et l'on dira que sommes sotz, - Si le maistre d'hostel appelle. - - MANASSS. - - Il n'y a plus de vin es potz; - Vez-cy tres fascheuse nouvelle! - -On pourrait croire que c'est un hasard, mais nullement. L'auteur emploie -la mme forme quand il veut montrer que le personnage tient son ide. -Saint Pierre, pendant la nuit qui prcde la Passion, vient frapper la -porte d'Anne, le grand prtre. Il est transi de froid: - - S. PIERRE. - - Vous plairoit il point que j'entrasse, - Dame, par vostre courtoisie? - - LA SERVANTE. - - Que vous faut il? - - S. PIERRE. - - De vostre grace, - Vous plairoit il point que j'entrasse? - Il fait froit: si je me chauffasse? - - LA SERVANTE. - - Attendez la.--Cil nous ennuye! - - S. PIERRE. - - Vous plairoit il point que j'entrasse, - Dame, par vostre courtoisie? - -Ces triolets valent, comme facture, ceux de Voltaire; ils sont peut-tre -de Pierre Gringoire[102]. - - [102] Lacroix du Maine attribue ce mystre Jean Michel, _pote - trs-loquent et scientifique docteur_. Mais Jean Michel florissait - en 1486, et ce mme mystre tait connu ds 1402. Jean Michel n'a - donc pu que le retoucher et l'tendre. Les confrres de la Passion - se le transmettaient de main en main, sauf le faire embellir par - les potes de leur temps. Il arriva de la sorte jusqu'en 1507, - poque o il fut imprim Paris. Il est hors de doute que Gringoire - a d y travailler en son rang. Il serait dsirer qu'on le - rimprimt. - -Voici un couplet de Madelaine, d'une allure leste et pimpante. Voyez -comme ces vers coulent facilement! le ton est presque celui de la bonne -comdie: - - MADELAINE. - - Je veuil estre toujours jolie, - Maintenir estat hault et fier, - Avoir train, suivre compaignie, - Encores huy meilleur qu'hyer. - Je ne quiers que magnifier - Ma pompe mondaine, et ma gloire: - Tant veuil au monde me fier, - Qu'il en soit jamais memoire. - J'ai mon chasteau de Magdalon, - D'o l'on m'appelle Magdelaine, - O le plus souvent nous allon - Gaudir en toute joie mondaine. - Je veuil estre de tous bien pleine, - Tant qu'au monde n'ait la pareille; - Et passer en plaisance humaine - Toute aultre qu' moi a'appareille. - -Cette Madelaine-l est parente de la Cliante du _Glorieux_; c'est la -mme verve et la mme franchise de coquetterie. - -Notre sicle se vante bien haut d'avoir port au dernier degr le -sentiment des rhythmes, les procds de la versification, l'art -d'agencer les rimes, la rapidit des vers de courte mesure, etc., etc... -Je ne lui contesterai pas le mrite de la mise en pratique; mais pour -celui de l'invention, c'est une autre affaire. - -Si vous voulez juger combien toutes ces belles choses sont nouvelles, -jetez les yeux sur cet autre couplet que le pote met dans la bouche de -Marthe. On se rappelle le caractre de Marthe dans l'vangile: Martha -autem satagebat circa frequens ministerium. - - MARTHE. - - Je me travaille et me debats - En fervente sollicitude, - Et mesnager hault et bas - Soigneusement mets mon estude. - La vie est active et fort rude - Qui curieusement la maine; - Mais Dieu en rend beatitude - Lassus, en l'eternel domaine. - - Ma soeur Madelaine, - De fol desir plaine, - En liesse vaine - S'esbat et pourmaine, - Chantant ses chansons; - - Mon frere Lazare - Porte haulte care[103], - Ses chiens hue et hare[104], - Et souvent s'esgare - Parmy les buissons. - - Ils n'ont soing en eulx - Fors d'estre joyeulx, - Et sont curieux - D'esbats et de jeulx, - A leurs volents, - - On les y soustient, - Rien ne les retient; - De Dieu ne souvient; - Fol desir les tient - En leurs volupts. - - [103] La face haute, le nez au vent. De l'espagnol _cara_, visage. - - [104] _Harer les chiens_,--Attizare i cani a la caccia,--Echar los - perros tras la caa. (_Trsor des trois langues._) - - Ce mot manque dans Furetire. - -Il me semble que des gens qui en sont venus l n'taient pas absolument -des brutes, ni des imbciles grotesques, tels que nous les montre -_Notre-Dame de Paris_. A la vrit, ils n'ont pas su proclamer avec -emphase l'_art_, les _artistes_, leur _sacerdoce_, leur _mission_; ni -vanter leurs propres vers _cisels_, _profondment fouills_; ni les -_arabesques_ de leur style, ni leurs _mes saintes_; ni la gloire des -gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni -interprter les portails, ni appeler les cathdrales des pomes de -pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus: c'est bien fait! - - -OGIER LE DANOIS.--Origine de ce surnom. - -Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son pre tait -gouverneur de la Marche, c'est--dire, de la frontire d'Ardne. Ogier, -n dans ce pays, tait donc Ogier l'Ardenois, qu'on prononait l'Adanois -(_r_ muette, _en_ sonnant _an_). - -De _l'Adanois_ on fit _le Danois_. - -Nous avons le pome _d'Ogier l'Ardenois_, par Raimbert, de Paris, qui -crivait au XIIe sicle. Ce pome a t publi; Ogier y est chaque -instant appel _le Danois_, le bon _Danois_, et nulle part on n'y -raconte l'origine de ce surnom. Il est singulier de voir Ogier appel -dans le titre _l'Ardenois_, et dans le texte _le Danois_. Voici comment -cela peut s'expliquer: La composition du pome remonte en effet au XIIe -sicle, mais le manuscrit d'aprs lequel on a imprim est d'une poque -beaucoup plus rcente. Le copiste, par une licence trs-commune, tout en -respectant le titre, aura partout, dans le texte, substitu l'pithte -consacre de son temps, et devenue, pour ainsi dire, partie intgrante -du nom de son hros. Rien de plus frquent que ces altrations. Les -romans des _Douze Pairs_ sont, cet gard, un vrai chaos, parce qu'on y -retouchait continuellement. - -Nous voyons de mme la rue de _l'Ajussiane_, ou de _l'Egyzziane_ (sainte -Marie l'gytienne), transforme en rue de _la Jussienne_; - -L'_Anatolie_ (pays du Levant) est devenue, sous la plume de quelques -crivains, _la Natolie_; - -L'_endemain_ (le jour en demain) est aujourd'hui _le lendemain_, avec -l'article redoubl, dont personne ne s'aperoit. Les vieux textes ne -portent jamais que _l'endemain_:--_L'endemain_, Sal partit l'ost en -treis. - -(_Rois_, I, p. 37.) - - Et _l'endemain_ revois au bos - Si me recarche l'en le dos. - - (_De l'Asne et dou Chien._) - -On trouve aussi Ogier de _Danemarche_. Le _ch_ ayant le son dur du _k_ -(_voy._ p. 52), _marche_ sonnait _marke_; et voil comment -_l'Adane-Marche_ devint _le Danemarck_. _Danemarche_ (_Danemarke_) tait -le cri de guerre d'Ogier: - - Mult hautement _Danemarche_ rescrie. - - (_Ogier_, v. 12541.) - -On ne peut douter de la confusion de ces pithtes, _l'Ardenois_, _le -Danois_. Ogier, qui porte dans le titre du pome celle d'_Ardenois_, -porte presque partout dans les vers celle de _Danois_. Il y a pourtant -quelques exceptions, par exemple au vers 1345: - - Karaheus a l'_Ardenois_ apel: - Diva, Ogier, que as tu empens? - -Ogier, fils de Geoffroy, duc d'Ardene, avait un oncle appel Thierry, et -surnomm galement d'Ardene. Or, ce Thierry reoit, comme son neveu, -tantt l'pithte d'_Ardenois_, tantt celle de _Danois_: - - Dont point Morans et l'_Ardenois_ Tieris. - - (v. 7488.) - - Si que dus Namles et l'_Ardenois_ Tieris. - - (v. 7503.) - - Dex! come i fiert Kalles de Saint Denis, - _Tieris d'Ardane_, Namles li vieus floris! - - (v. 7460) - - Et d'autre part vint _li Danois Tieris_. - - (v. 7016.) - -Une hache _danoise_ est une hache _ardenoise_. Lige fut de tout temps -clbre pour ses fabriques d'armes. Les paysans runis sous les ordres -du duc d'Ardene-marche sont mal couverts, vtus de serge, et portent -chacun une hache danoise: - - Tu es de _Danemarche_, - Des mal quvers qui se vestent de sarge; - En lors poins ont cascuns _danoise_ hache. - - (v. 4301.) - - Abatus fu li _Ardenois_ Tierris; - D'une _danoise_ l'enversa Guielins. - - (v. 7545.) - -Ogier est surnomm aussi _d'outre-mer_. - - Vers lui se torne _li Danois d'ultre mer_. - - (v. 83.) - -Cela signifie l'_Adanois d'outre-Meuse_. Le Danemark n'est pas plus -outre-mer que la mer n'est la Meuse; mais la gographie des potes du -moyen ge n'en savait pas si long, et n'y regardait pas de si prs. - -On a invoqu le celtique, l'anglais, le breton, le gaulois et le gallois -pour expliquer comment _l'Ardenois_ avait pu devenir _le Danois_: ARDEN -tait l'quivalent de DEAN, dont les anciens Gaulois et les Bretons se -servaient pour dsigner une fort: les Anglais traduisent en latin -_deane-forest_ et _Arden-forest_ par _Silva danica_; ainsi, l'on disait -_Deanois_, _Danois_, pour _Ardenois_[105]. Cela est bien savant! Je -crois le chemin beaucoup plus court et plus sr en passant par la -prononciation: _Ardene_, _Adane_;--_l'Adanemarke_, _le -Danemark_;--_l'Ardenois_, _l'Adanois_, _le Danois_. - - [105] Prface d'_Ogier le Danois_, par M. Barrois, p. 3. - - -ORGUES et OGRES. - -Tous les dictionnaires font ce mot masculin au singulier et fminin au -pluriel. Sur quoi fonds, je l'ignore; mais c'est l'usage. En sorte -qu'il faut dire, pour parler correctement: C'est _un_ des plus _belles_ -orgues que j'aie _vues_. Nosseigneurs de l'Acadmie devraient bien nous -rgler cette impertinente irrgularit. - -Le mot _orgues_ se rencontre dans un curieux passage de la version du -_livre des Rois_. Le traducteur, pour claircir le texte de temps en -temps, y intercale une glose qu'il prend dans S. Augustin, dans S. -Jrme, dans les Paralipomnes, ou ailleurs, sans autrement en prvenir -que par un mot en marge: c'est ou le nom de l'auteur qui il emprunte, -ou tout simplement le mot _auctoritas_. C'est ce mot qui accompagne le -passage en question. - -David, dit le texte, dansait devant l'arche, sautant de toutes ses -forces, vtu d'un phod de lin. - -Le traducteur n'est pas encore satisfait de cette danse; il veut que -David jout en mme temps de l'orgue, et mme de l'orgue de Barbarie. -L'explication en est si claire, qu'il n'est pas possible de le -mconnatre:--David sunout une maniere de _orgenes_ ki esteient si -aturn ke l'um les liout as espaldes celi ki 's sunout; e il si sailleit -e juout devant Nostre Seigneur. - -(_Rois_, II, p. 141.) - -David sonnait d'une espce d'orgues qui taient _arrang_ de faon -qu'on les liait aux paules de celui qui en jouait; et il dansait et -jouait ainsi devant Notre-Seigneur. - - * * * * * - -Malheureusement le texte porte le participe _aturn_ invariable, en -sorte qu'on ne peut en induire de quel genre tait le mot _orgues_. - -Le premier orgue qui parut en France y vint en 757; c'tait un prsent -de Constantin Copronyme Pepin, pre de Charlemagne. Cet orgue fut -plac Saint-Corneille de Compigne. Il fallait que ce ft un orgue de -Barbarie, c'est--dire, dont on jouait l'aide d'une manivelle, car il -n'y avait personne en France capable de toucher un orgue clavier; et -l'on ne voit point que Constantin et joint son cadeau l'artiste sans -lequel il devenait inutile. Gerbert, qui rapporte le fait, ne parle pas -de cette circonstance. - -Les rgles de la prononciation rendaient impossible de prononcer -_orgues_ comme nous le prononons aujourd'hui. (_Voy._ p. 30.) On -transportait l'_r_ aprs le _g_, _ogres_: - ---Les bones uevres en qui Dex se delite, si com li huem fet ou son de -la harpe, u des _ogres_, u d'altres estrumenz. - -(_Comment. sur le Psautier._) - -J'ai dj parl, dit Roquefort, de ce magnifique instrument que nos -pres nommaient _organ_, _orgenes_, _orguettes_, _ogres_. - -(_tat de la posie franaise_, p. 119.) - -Les hros de Vad ne disent jamais autrement qu'_ogres de Barbarie_, -expression qui doit dater de loin, car elle rappelle la fois la -prononciation primitive, et le pays loign d'o nous vint le premier -orgue. - - -OU. - -Il n'y a peut-tre pas de mot dans la langue franaise dont le domaine -ait t plus injustement restreint. Il servait jadis pour tous les -rapports marqus aujourd'hui par __, _en_, _vers_; on mettait _ou_ pour -_ qui_, _en quoi_, _auquel_, _par lequel_, _vers lequel_, etc. - -Maintenant _ou_ n'est plus qu'une conjonction alternative, ou un adverbe -de lieu; il signifie _ubi_ et _vel_: encore, dans le premier cas, -prend-on soin de le marquer d'un accent, pour le distinguer du second. -Petite prcaution purile, inconnue dans le temps o elle pouvait -paratre plus ncessaire, les fonctions du mot tant beaucoup plus -diverses: - - Ja il ne plaise Dieu, le roi du firmament, - Que ayons paix a Karlon, le roy _ou_ France apent. - - (_Les quatre fils Aymon_, v. 426.) - -Le roi de qui la France dpend, qui elle se rattache. - - Trestous li Deu _ou_ croient les Franois. - - (_Ogier_, v. 1457.) - - Les fils Garin _ou_ tant a de fiert. - - (_Gerars de Viane_, v. 1214.) - - _Ou_ pensez vous, frere Symon? - Je pens, fait il, a un sermon, - Le meilleur _ou_ je pensasse oncques. - - (RUTEBEUF, _De frere Denise_.) - -_O_ pour _en quoi_, _dans lequel_: - - Hemi! _ou_ arai je fiance? - - (_Coucy_, v. 5678.) - -s'crie la dame de Fayel, qui se croit sacrifie une rivale. - - Et pour itant, je vous chastoy - Que jamais ne vueilliez mesdire - De celui _ou_ mains a a dire - Qu'il n'at en vous, fole, musarde. - - (_Ibid._, v. 5780.) - -Par l, je vous enseigne ne jamais mdire de celle en qui il y a -moins reprendre qu'en vous. - ---L'on est cette heure parfaire le procs de maistre Grard, _o_ -j'espre que, la fin bien congneue, le roi trouvera qu'il est digne de -mieulx que du feu. - -(_Marguerite, reine de Navarre._) - - Au logis d'une fille _o_ j'ai ma fantaisie. - - (REGNIER.) - -_O_ se rapporte la fille, et non au logis. C'est fille _en qui_ j'ai -ma fantaisie. - -Le XVIIe sicle conservait au mot _o_ cette large signification, si -commode pour la rapidit du discours. - ---Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il -parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour -avertir ses camarades que la proie est trouve ou perdue, il parlerait -bien aussi pour des choses _o_ il a plus d'affection, comme pour dire: -Rongez cette corde qui me blesse, et _o_ je ne puis atteindre. - -(PASCAL, _Penses_.) - -Un acadmicien moderne dirait: _Choses auxquelles_ il a plus -d'affection; la _corde laquelle_ je ne puis atteindre. - - Et voil donc l'hymen _o_ j'tais destine! - - (RACINE, _Iphignie_.) - -Molire emploie toujours _o_ pour marquer ces sortes de rapports. J'ose -affirmer, aprs examen, qu'il n'est pas de mot plus rare dans ses -oeuvres que le mot _auquel_. Je ne pense pas qu'on l'y rencontrt plus -d'une ou deux fois. _Lequel_ est, chez Molire, au sens interrogatif de -_uter_, et n'a jamais le sens relatif, dont on lui est aujourd'hui si -libral. - - Ayez, je vous prie, agrable - De venir honorer la table - _O_ vous a Sosie invit. - - (_Amphitryon_, III, 5.) - - Non; il faut qu'il ait le salaire - Des mots _o_ tout l'heure il s'est mancip. - - (_Ibid._, III, 4.) - - Aux diffrents emplois _o_ Jupiter m'engage. - - (Prologue d'_Amphitr._) - -Les sentiments d'estime et de vnration _o_ votre personne n'oblige. - -(_Pourceaugnac_, III, 5.) - -C'est une chose _o_ l'on doit avoir de l'gard. - -(_L'Avare_, I, 7.) - -C'est une chose _o_ vous ne me rduirez point.--L'engagement _o_ j'ai -pu consentir.--C'est un parti _o_ il n'y a point redire.--C'est ici -une aventure _o_ je ne m'attendais pas. - -(MOLIRE, _passim_.) - -Essayez de remplacer _o_ dans ces deux passages, tirs de potes bien -diffrents, et o les grammairiens voient une faute de franais, -c'est--dire, contre leur franais: - - Et, pour justifier cette intrigue de nuit - _O_ me faisait du sang relcher la tendresse... - - (_L'cole des maris_, act. III, sc. 2.) - - Nous avons tous les deux au front une couronne - _O_ nul ne doit lever de regards insolents. - - (_Le Roi s'amuse_, act. I, sc. 5.) - -C'est parler conformment aux meilleurs et aux plus anciennes traditions -de la langue. - -Malherbe: - -Pour me conserver dans vos bonnes graces, je me tiendray trs-heureux -que vous m'honoriez de quelque commandement _o_ je puisse m'en rendre -digne. - -(_Lettres_, p. 16.) - -Il (M. de Montpensier) est extrmement mal, et le remde de lait _o_ -il est depuis trois semaines, pour avoir t employ trop tard, ne fait -pas l'effet que l'on dsiroit en la gurison d'un si bon prince. - -(_Ibid._, p. 45.) - -Corneille: - - Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret - _O_ quiconque a du coeur ne consent qu' regret. - -Voltaire crit, pour tout commentaire, que cela _n'est pas franais_. -Avec sa permission, je crois qu'il se trompe: - - Pardonne cet hymen _o_ j'ai pu consentir. - - (_Alzire_, III, 1.) - - N'imputez qu' l'amour, que je dois oublier, - La honte _o_ je descends de me justifier. - - (_Zare_, IV, 6.) - - Sais-tu l'excs d'horreur _o_ je me vois livre? - - (_Mrope_, IV, 4.) - -La correspondance de Voltaire offrirait autant d'exemples en prose que -ses pomes d'exemples en vers. Si Voltaire a eu un tort, c'est d'avoir -blm Corneille, et non de l'avoir imit en rejetant cette insupportable -circonlocution moderne, _dans lequel_, _par laquelle_:--Le moment _dans -lequel_ je parle est dj loin de moi.--Cette intrigue _vers laquelle_ -la tendresse me faisait relcher. - -L'Acadmie donne trois exemples de _o_ pris, dit-elle, _dans un sens -moral_, quoiqu'il soit malais de savoir ce que c'est que le sens moral -d'un adverbe.--_O_ me rduisez-vous? _O_ en sommes-nous? _O_ -allons-nous?--Les deux derniers n'en font qu'un, et c'est videmment -une question de lieu; par consquent _o_ y est parfaitement sa place. -_O_ me rduisez-vous? est autre chose. _O_ est ici videmment pour _ -quoi_; et si la substitution est lgitime dans cette faon de parler, -pourquoi ne l'est-elle pas dans toutes les analogues? Qu'est-ce que -c'est que rserver une seule locution, et de quel droit? L'usage? Mais -l'usage de Pascal, de Corneille et de Molire vaut bien, apparemment, -celui du XIXe sicle! - -Reprenons donc, il en est temps, une faon de parler excellente, commode -et leste, que nous tions en train de remplacer par la plus gnante, la -plus tranante et la plus insipide. Nous avons d'ailleurs tout intrt -ne point envieillir nos grands crivains, ne point permettre que de -mauvais grammairiens, des pdants, pour tout dire, y introduisent des -solcismes posthumes. Quand nous aurons laiss abolir l'autorit de -Racine, de Molire, de la Fontaine, de Pascal et de Voltaire, sur qui, -s'il vous plat, nous guiderons-nous? sur M. Girault-Duvivier, ou sur M. -Napolon Landais? - -Ouvrez _la grammaire des grammaires_; vous allez tre bien difi! Elle -distingue _o_ adverbe, _ou_ pronom absolu, et _ou_ pronom relatif. Elle -permet le dernier avec un verbe qui marque _une sorte de localit -physique ou morale_. Mais elle avoue que la posie s'en sert parfois -dans des cas ou il n'y a pas _localit physique ou morale_. - -C'est ces faiseurs de galimatias double qu'est abandonne la police de -notre langue; ce sont l nos instructeurs, et les juges en dernier -ressort de Molire, de Pascal, de tous nos grands crivains! Il fallait -effectivement moins de gnie pour composer _Tartuffe_ ou les _Lettres -provinciales_ que pour comprendre le pronom _ou_ dans une localit -morale. - - * * * * * - -Voici la rgle suivie, sans conteste, jusqu'au milieu du XVIIIe sicle: -_a_, _y_, _ou_, sont trois termes corrlatifs; o va l'un des trois, les -deux autres vont galement. - -Essayez ce principe tous les exemples cits de Molire, de Corneille, -etc., vous reconnatrez qu'il s'y adapte et les rsout. On dit: -Consentir quelque chose; j'_y_ consens:--C'est une chose _o_ je ne -puis consentir. - -(MOLIRE.) - -Exposer quelqu'un _au_ mpris; Vous l'_y_ exposez:--L'affront _o_ ton -mpris l'expose. - -(_Idem._) - -Penser __ quelque chose: J'_y_ pense:--_O_ pensez-vous, frre Symon? - -(RUTEBEUF.) - -Avoir gard __: J'_y_ aurai gard:--C'est une chose _o_ l'on doit -avoir de l'gard. - -(MOLIRE.) - -Atteindre __: J'_y_ atteindrai:--Cette corde _o_ je ne puis -atteindre. - -(PASCAL.) - -Croire quelque chose: J'_y_ crois:--Laissons l la mdecine, _o_ -vous ne croyez point. - -(MOLIRE.) - -En un mot, de saint Louis Louis XV, on n'a point parl autrement. -C'est la bonne manire, et il faut s'y tenir. - - -PAR.--PARMI. - -Las Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi -seul_: - - Quamvis, Scva, satis _per te_ tibi consulis et scis. - - (HORACE, ep. 17, lib. I.) - -Scva, quoique tu saches assez te conduire tout seul... - -Nos pres avaient copi cette locution, et disaient: _Tout par vous_, -_par lui_, _par eux_, _par elles_: - - Les cloches de l'glise, de ce soyez certains, - Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains. - - (_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_, I, 69.) - -Sonnrent toutes seules. - - La douce mere Dieu, a ce mot s'en tourna, - Avec son dous enfant es sains ciex remonta, - Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura. - - (_Le Dit des trois Chanoines_, ibid.) - -Flix resta tout seul. - -Cette locution s'est conserve pure chez les Anglais: _By himself_, _by -herself_; _tout seul_, _toute seule_; mot mot, _par lui-mme_, _par -elle-mme_.--Are you quite _by yourself_? tes-vous absolument _seul_? -mot mot, _tout par vous-mme_. - -Et dans le patois lorrain, _tot p li_, _tote p lei_, tout par lui, -toute par elle; tout seul, toute seule. _Lei_, pronom fminin, comme en -italien. - -Le franais moderne garde encore une trace demi efface de cette faon -de parler, dans _ part lui_, _ part moi_, qu'on devrait crire, _ par -lui_, _ par moi_, sans _t_. _Par lui_, _par moi_, sont ici construits -avec le signe du datif, comme _au hasard_, _ l'tourdie_, _ -l'abandon_. Je me dis _ par moi_... Il rflchissait _ par soi_.--Je -me dis moi tout seul... Il songeait lui tout seul. - -Un chevalier, en ralit le plus poltron des hommes, faisait grand -talage de sa bravoure. Tous les jours il sortait arm de pied en cap, -allait au bois, et, de retour avec sa lance brise et son cu bossu, -prtendait avoir occis un nombre de brigands. Sa femme souponne -l'imposture, et, pour en avoir le coeur net, s'avise de suivre un jour -son mari, dguise en chevalier; elle l'attaque, le renverse, et lui -impose pour ranon de sa vie une condition trs-humiliante, que je ne -dirai pas: - - Et la dame, qui moult fu sage. - Dist _par soi_ qu'apres veut aler - Por savoir et por esprover - Son hardement et son barnage. - - (_De Berengier au long cul_, Barbaz., III, p. 261.) - -Elle se dit _ par soi_. - -Une autre trace de cet emploi subsista longtemps dans les petites coles -o les enfants apprennent peler, et subsiste probablement encore au -fond de quelque hameau soustrait par sa misre l'influence de -l'enseignement renouvel. L, on dit, A _par soi_, A;--E, _par soi_, -E.--C'est--dire que cette voyelle, prise isolment de toute -combinaison, sonne A, E. Molire nous en a laiss un curieux exemple -dans les _Amants magnifiques_. Clitidas prtend avoir le talent de lire -dans les yeux des amoureux le nom de l'objet aim. Il dit au prince -Sostrate, secrtement pris de la princesse riphile:--Tenez-vous un -peu, et ouvrez les yeux: E par _soi_, __;--_r_, _i_, _ri_; _ri_. -C'est--dire, E tout seul, __. - -(Act. I, sc. 1.) - -L'adverbe _ part_ n'est qu'une forme elliptique de _ par_, en -sous-entendant le pronom complmentaire indiqu par le reste de la -phrase: - - Quant au pauvre frre Girard, - Il avait eu son fait _ part_... - - (LA FONTAINE, _les Cordeliers de Catalogne_.) - -_A par lui_, lui tout seul. La Fontaine fait entendre qu'on l'avait -poignard, tandis qu'on brlait les autres dans la grange du bourgeois. - -L'on devrait donc crire le mot _par_ sans _t_;--_part_, _partie_, n'a -rien de commun avec cette expression, qui descend directement du latin -_per_, joint un pronom. Le frre Girard avait eu son fait _per se_. - -A propos de _per se_, je remarquerai que le _Complment du Dictionnaire -de l'Acadmie_ a tort d'crire _un as perc_ la bouillotte; c'est un -as _per se_, un as tout seul et non accompagn, un as _tout par lui_. - -Nous avons vu au chapitre de la tmse un autre emploi de _par_, dont il -subsiste un dernier vestige dans la locution _par trop_, o _par_ -communique _trop_ la valeur superlative.--Quoi! battre mon snchal en -ma prsence! cela est _par trop_ hardi! - - Trop _par_ es le cuer _hardi_ - Quand tu devant moi feru l'as. - - (_Le Dit du Buffet_, Barbaz., II, p. 164.) - -Voyez pag. 235. - - * * * * * - -Mais si l'usage met un _t_ de trop dans _ par soi_, en revanche il le -met de moins dans cette autre locution _de par le roi_, qui signifie _de -la part du roi_. Le rapport aujourd'hui marqu par le gnitif s'exprima -longtemps par la simple juxtaposition des substantifs: _La Fte-Dieu_, -_les quatre fils Aymon_, sont la fte _de_ Dieu, les quatre fils -_d'_Aymon (_voy._ p. 266). De mme, _la part le roi_ est la part _du_ -roi. crivez donc: Je vous l'ordonne de _part_ le roi! _A parte regis._ - -O petite Belleem, s'crie saint Bernard, mais ja (j, dj) magnifiee -_de part_ notre Signur! - -(_Sermons_, p. 532.) - -Ainsi l'usage crit _part_ avec un _t_, venant de _per_, et _par_ sans -_t_, venant de _partem_. Il met le substantif o il faut la prposition, -et la prposition la place du substantif. C'est une belle chose que -l'usage! et les grammairiens ont bien raison d'en faire leur suprme -loi. C'tait l'_ultimo ratio_ de Mnage, de Vaugelas, de Bouhours, de -Patru et de Th. Corneille. Aucun d'eux n'a jamais song protester -contre une si respectable autorit. - - * * * * * - -PARMI. Pourquoi l'Acadmie n'autorise-t-elle _parmi_ qu'avec un pluriel -indfini ou un singulier collectif: _Parmi les hommes_, _parmi le -peuple_? O a-t-elle pris cette rgle? - -_Mi_ est par abrviation, ou, comme parlent les doctes, par apocope, -pour _milieu_. _Par mi_ signifie donc littralement _par_ ou _dans le -milieu_. - -Au tournoi donn par le chtelain de Fayel: - - Li sires de Hangest froi - Ot le bras et _par mi_ brisi. - - (_Coucy_, v. 1447.) - -Le sire d'Hangest eut le bras froiss et cass par le milieu, _par le -mitan_. - -Ogier le Danois fut par son pre livr Charlemagne, dont il tait ha. -Charles le fit jeter _en sa chartre_, lui donnant pour gelier -l'archevque Turpin, qui il fit jurer _sor les sains_ (sur les -reliques) de ne donner par jour, son prisonnier, qu'un pain, un hanap -de vin, et un seul morceau de viande. Turpin le jura; mais comment s'y -prit cet excellent homme pour tenir son serment et consoler Ogier, hros -d'un vaste apptit? - - Tel fist le pain qu'on pooit d'un quartier - Tot plainement paistre dix chevaliers; - Et le hanap fist tenir un sestier - Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier, - Si l'en donoit tot le millor quartier. - - (_Ogier_, v. 3145.) - -Il faisait couper un cochon par la moiti, et lui en donnait la -meilleure part tout entire. - -Un hros prend son gant droit et le plie en deux: - - Tint son gant dextre si l'a _par mi_ ploi. - - (_Ibid._, v. 1580.) - -On disait aussi _en mi_, ou d'un seul mot _emmi_: - - _Emmi_ la place li traient son destrier. - - (_Ibid._, v. 1740.) - -Malherbe, dans ses lettres, s'en sert frquemment: Comme il fut _emmi_ -chemin, il se mit se plaindre de se sentir des tranches de colique. - -(_Lettres_, p. 343.) - -Maintenant, quelle est la restriction apporte par l'Acadmie l'emploi -de _parmi_? - -Il ne se met qu'avec un pluriel indfini, qui signifie plus de deux, ou -avec un singulier collectif. - -Qu'est-ce qu'un pluriel indfini? Un pluriel est toujours dfini, ou -plutt il n'est ni dfini, ni indfini. Est-ce dire le pluriel d'un -substantif indfini? Mais, dans cet exemple que donne l'Acadmie, J'ai -trouv un papier _parmi mes livres_, en quoi _mes livres_ est-il un -substantif indfini? Il semble, au contraire, trs-dfini, puisqu'il -s'agit de _mes livres_, et non de ceux d'un autre.--Ou avec un -singulier collectif. L'Acadmie n'autoriserait certainement pas _parmi -la fort_. Cependant _fort_ est un singulier collectif. - -Cette limitation de l'emploi de _parmi_ ne repose sur rien; c'est -pourquoi elle est exprime en termes vagues et embarrasss. - -Pourquoi ne dirait-on pas errer _parmi la presse_; frapper _parmi la -figure_? - -Charlemagne, irrit contre un de ses fils, et tenant sous son manteau -_un baston quarr_, fend la presse, et veut assner au coupable un coup -sur la tte: - - _Parmi la presse_ est a sun fil al, - _Parmi_ le cief l'en eust ja don. - - (_Ogier_, v. 1393.) - -Bien qu'_arme_ soit incontestablement un singulier collectif, -l'Acadmie ne dirait pas passer _parmi_ l'arme. On le disait jadis, et -on le devrait dire encore sans difficult: - -Si s'enturnerent vers l'ost as Philistins, e passerent _parmi l'ost_. - -(_Rois_, II, p. 213.) - -Lorsque Harpagon menace la Flche d'un soufflet: Tu fais le raisonneur, -lui dit-il, je te baillerai de ce raisonnement-ci _par_ les oreilles! - -Par est ici une abrviation de _parmi_, comme dans ce vers de la -_chanson de Roland_: - - Li amirail chevalchet _par cez oz_. - - (St. 232.) - -L'amiral chevauche _par_ ou _parmi_ cette arme. - -Sosie, peu soucieux des discords des deux Amphitryons, est rsolu de -vivre en paix avec son autre moi: - - Et _parmi leurs contentions_ - Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies. - - (_Amphitryon_, III, sc. 7.) - -DON JUAN. Quelle est ton occupation _parmi ces arbres_? - -(Act. III, sc. 2.) - -Enfin, _parmi_ s'employait autrefois partout o l'on avait dire _par -le milieu_. C'est son droit; il n'y a pas de raison de le lui enlever. -Si l'usage lui en a t quelque chose, il faut contraindre l'usage -restituer. - - - - -CHAPITRE VIII. - -Pquin ou pkin.--Professeur, le pays.--Peu s'en faut que ne, quelque -que... qui que ce soit qui...--Piea.--_Que_, aprs _davantage_.--Se -souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de...--Trs, en composition.--Trou -de chou.--Trousser, trousses.--Vassal et valet.--Verbes -rflchis.--Trois priodes dans notre langue. - - -PKIN ou PQUIN. - -Mot adopt (non pas invent) par les militaires de l'empire, pour -dsigner les bourgeois. - -M. J. J. Ampre propose l'tymologie _Paganus_, _paen_, laquelle il -est difficile de croire. - -En voici une autre qui se rattache aux rgles de l'ancienne -prononciation, par lesquelles _em_ sonnait _an_, et l'_r_ s'effaait, -suivie d'une seconde consonne. - -_Pquin_ est pour _Perquem_; prononcez _pquan_. De _pquan_, la -prononciation vulgaire a fait _pquin_, comme d'_Arlecamp_, _Arlequin_. - -Mais qu'est-ce que _Perquem_, et o voit-on que ce _Perquem_ ait jamais -t en usage? - -Je rponds par une citation tire des dialogues de Henri Estienne: - -Il y a longtemps aussi qu'on a dit, en latinizant, _liperquam_: faire -du _liperquam_, ou faire _le liperquam_, au lieu de dire _luy per -quem_. - -(_Du Lang. fr. ital._, p. 616.) - -Faire du _liperquam_, c'est trancher de l'homme d'importance, faire -l'homme par qui...! _Per quem omnia fiunt_, c'est tre un fat, un -faquin, un impertinent. _Ly_ ou _luy_, pour _celui_, est tomb; il n'est -rest que les deux mots latins, _per quem_. Un _perquem_, ou un -_pquan_. On voit qu'en cette affaire le militaire, qui usait de ce -terme une poque o le sabre tait tout, tait lui-mme au fond le -vritable _pquin_, faisant _du luy per quem_ ou _du lypquan_. On -aurait pu lui rpondre: - - Vous donnez sottement vos qualits aux autres. - -L'ignorance de l'tymologie a fait crire le mot _Pquin_ comme le nom -de la ville chinoise, _Pkin_; d'o naturellement on a substitu un -_chinois_ un _pkin_. - -On devrait, tous les cinquante ans, refaire la jolie comdie de -Boursault, _les Mots la mode_. Chaque poque a son jargon qui passe, -mais non sans laisser dans les meilleurs livres et dans le parler -quelque trace de son passage; d'o il rsulte que la langue se trouve -enfin notablement dtriore. - - -PROFESSEUR.--LE PAYS. - -Il ne serait pas indigne d'un philosophe de rechercher dans les moeurs -les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps, on trouverait, -je m'assure, que la vanit particulire et la politique publique y -exercent la principale influence. - -J'admire, par exemple, les progrs de la civilit du langage sur ce mot -_professeur_. - -Il y avait autrefois des _matres_ et des _professeurs_. _Matres_, -dsignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se -transmet surtout par voie d'imitation: matre de chant, matre danser, -matre d'criture, matre de dessin. Le nom de professeur tait rserv - ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel, -et implique un certain talent de parole: _professeur_, de _profiteri_; -un professeur d'loquence, d'histoire, de belles-lettres. - -Mais les artistes, depuis qu'on les a levs au sacerdoce, voire la -_saintet_, se sont indigns bon droit, et se sont mis tout net au -niveau des autres, en prenant aussi le titre de _professeurs_. Ils en -sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les _matres_ sont -supprims, et qu'on ne rencontre plus partout que des _professeurs de -violon_, _professeurs de danse_, _professeurs d'escrime_, etc. Certains -danseurs de l'Opra sont _professeurs de grces_. Ils seraient devenus -sourds et muets, que cela ne les empcherait pas le moins du monde de -_professer_. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras. -Figurez-vous, en effet, un _professeur de grces_ rduit au seul usage -de la langue! Mais quand la langue resterait seule MM. Michelet et -Quinet, ils n'en seraient pas moins des professeurs, et des professeurs -trs-loquents. Ils ont ce petit avantage sur les _professeurs de -grces_ et autres pareils. - -J'ai t difi, l'autre jour, de lire sur une enseigne: Michel, dit -Pisseux, _professeur de canne_. Vous sentez combien ce mot de -_professeur_ est ici le mot propre, et combien l'locution est -indispensable pour enseigner jouer du bton! - - * * * * * - -De son ct, la politique nous gte tant qu'elle peut notre langue -franaise. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression, -_le pays_: _Le pays_ attend, _le pays_ est inquiet, etc. _Le pays -lgal_, en opposition sans doute au _pays illgal_. Qui peut avoir t -le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment qui le -mot _patrie_ faisait peur. - -A la vrit, _patrie_ a l'inconvnient de rappeler les Grecs, les -Romains, et, qui pis est, la rvolution de 89. Il n'est pas bon -d'occuper _le pays_ de ces souvenirs-l: ils reportent des poques de -grandeur, de probit, de dvouement, qui feraient avec la ntre un -contraste trop dur. _Le pays_, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il -rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les -Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et -d'migration, n'ont pas le mot _patrie_; ils sont obligs de recourir -_country_, qui est notre _contre_; car autrefois c'tait l'Angleterre -qui empruntait la langue de Guillaume le Conqurant. - -PAYS, driv de _Pagus_, n'a jamais signifi en bon franais qu'une -province, un territoire relativement born et circonscrit. Le pays -d'Aunis, c'est--dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais -dans _mon pays_; ce temple est _mon pays_, je n'en connais point -d'autre, dit Joas. _Le beau pays de France_, parce que alors la France -est compare avec le reste de l'Europe ou de l'univers. - -Dans l'origine, le mot _paysans_ dsignait les gens d'un pays, ceux -d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Ose, dit _le livre des -Rois_, prit Samarie, _Et transtulit Israel_, E remuad _tuz les pasans -de Israel_. - -Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi -n'avons-nous plus de _patrie_, mais seulement un _pays_? C'est en -abaissant les termes qu'on abaisse peu peu les ides. Ce mot de -Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en -langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte _son pays_ la semelle de -ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule. - -Un Anglais change volontiers de _contre_; un Franais peut changer de -_pays_, mais jamais il ne change de _patrie_. - - -PEU S'EN FAUT QUE NE.--QUELQUE QUE.--QUI QUE CE SOIT QUI. - -Au lieu de cette longue locution vide, _peu s'en faut que ne_, nos pres -disaient _ peu_,--_ peu n'enrage vif_,--_ peu d'ire ne fend_, -c'est--dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crve de -colre. Cette locution est si consacre, qu' peine est-il ncessaire -d'en citer des exemples.--(Vous observerez, en passant, qu'_ peine_ est -une faon de parler calque sur _ peu_, et aussi commode aujourd'hui -qu'_ peu_ l'tait autrefois.) - - Bgues le voit _ pou_ n'enrage vis. - - Aubris le voit _ pou_ n'enrage vis. - - (_Garin_, II, p. 173, 174.) - - Le froit le prent en la vertiz, - Et puis d'ilec par tot le cors; - _A poi que_ l'ame n'en ist fors. - - (_Partonopeus_, v. 5166.) - -Le froid le prend au sommet de la tte, et de l se rpand par tout le -corps; peu s'en faut que son me ne s'envole. - -Il n'est pas ncessaire d'avoir essay de faire des vers, pour -reconnatre combien l'ancienne locution a d'avantages sur la locution -moderne. Je ne sais qui a embarrass notre langue de ces faons de -parler si pesantes, _peu s'en faut que ne_... _quelque que_... _qui que -ce soit qui_... Je ne pense pas qu'il y ait, dans toute la langue -franaise, de pires expressions, et qui attestent mieux la barbarie -latente sous les apparences du progrs. - -L'ancienne langue disait, au lieu de _quelque que_, _quel... que_; -_quel_ tant toujours adjectif et _que_ toujours adverbe. Par exemple: -_Quel_ puissant tes-vous? Eh bien! _quel_ puissant _que_ vous soyez, -vous ne me faites pas peur. Et non, avec un double emploi: _Quelque_ -puissant _que_ vous soyez: - - Je m'en vois, dame! a Dieu le creator - Commant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie. - - (_Chanson dou Chastelain de Coucy_, dans le roman, p. 245.) - -Je vous recommande Dieu, en _quel_ lieu _que_ je sois. - - Car trop aim, moi, a consevrer - Et ma volent amendrir, - _Quel_ duel _que_ j'en doie soufrir, - Qu'on sevist rien de mon afaire. - - (_Ibid._, v. 6151.) - -Car j'espre me priver et refrener mes dsirs, _quel_ chagrin _que_ -j'en doive prouver, plutt que de laisser pntrer nos amours. - -La fe Mlior raconte que, par son art, elle agrandissait le cabinet de -son pre, et y faisait paratre des forts pleines de btes sauvages, -sa volont: - - Li elefant et li lion, - Et _quels_ bestes _que_ je voloie, - De devant moi mesler faisoie. - - (_Partonopeus_, v. 4635.) - -En basse latinit: _Et quales bestias quas volebam_; mais jamais on n'a -pouss la barbarie jusqu' dire: _Et qualescumque quas_. C'est -exactement ce que nous faisons. - -Benot de Sainte-More dit que les Danois s'tant tablis dans Londres, -les Anglais revinrent par surprise, et firent un horrible massacre de -leurs ennemis. Dans ces espces de Vpres siciliennes, quelques jeunes -gens nobles parviennent se saisir d'une nacelle: - - Emmi se colent par Tamise; - Ne lor nut tant nord est ne bise - Qu'en Danemarche n'arrivassent, - _Queu_ mer orrible _qu'_il trovassent. - - (_Chron. des ducs de Normandie_, t. II, v. 27550.) - -Ils se coulent par la Tamise au milieu du tumulte; ni vent de nord-est, -ni bise, ne leur nuisit tant qu'ils n'arrivassent en Danemark, quelque -horrible mer qu'ils trouvassent. - -L'expression de Benot de Sainte-More est assurment plus vive et plus -rapide que cette traduction. L'inversion du second et du troisime vers, -l'idiotisme employ au quatrime, sont aujourd'hui hors de notre porte. -Qu'on essaye de rendre les mmes dtails avec la mme prcision, on -sentira la perte que nous avons faite, et que l'avantage n'est pas du -ct de la langue moderne. - -_Quelque... que_ est barbare. On s'est avis, par ignorance, de souder -insparablement le _que_ _quel_, et l'on s'est trouv oblig de le -rpter aprs le substantif, par une espce de bgayement. - -Puis sont venus les grammairiens, qui ont gravement pos une distinction -entre _quelque_ adverbe, un autre _quelque_ adjectif, et un troisime -_quel que_, dont les moitis se sparent. Il faut dire sans _s_: -_Quelque_ mchants que soient les hommes..., et _quelqueS_ honneurs que -vous lui rendiez..., avec une _s_ _que_! Celui-ci appelle _quelque_, -_pronom indfini_; celui-l, _adjectif-numratif-dterminatif_. Quel -dsordre, quel gchis! L'ancienne langue et dit, avec autant de -simplicit que de bon sens: _Quels_ mchants _que_ soient les hommes..., -_quels_ honneurs _que_ vous lui rendiez..., _quel_ s'accordant toujours, -et _que_ ne s'accordant jamais. Si l'on et conserv la vraie locution, -Corneille ne se ft pas vu dans l'impossibilit d'exprimer en vers: -_Quelque_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes; et -cette impossibilit ne l'et pas contraint de recourir un hispanisme: -_Pour_ grands _que_ soient les rois... Parlant la vieille et bonne -langue franaise, il et dit: - - _Quels_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes. - -Le peuple dit trs-correctement: J'irai vous voir, _quelle chose qu'il -arrive_; mais M. Boniface et les autres protestent que c'est un gros -solcisme. Ils veulent _quelque chose que_. - - * * * * * - -QUI QUE CE SOIT QUI est encore plus affreux. Comment voulez-vous dire en -vers, _qui que ce soit qui_? Nos aeux disaient simplement _qui qui_ ou -_qui que_, avec la permission de contracter le second _qui_; de sorte -que rien n'est plus doux. - -Le roi Marsile fuit avec cent mille Sarrasins: - - _Ki qu'es_ rapelt ja n'en returnerunt. - - (_Roland_, st. 160.) - -_Qui qui les_ rappelle. - -Donnez cela rendre un pote moderne; il sera oblig de dire _qui que -ce soit qui les_ rappelle... Il n'en viendra jamais bout! Il sera -oblig de subir ces six malheureux monosyllabes vides de sens et d'une -extrme duret, l o nos pres s'en tiraient avec deux syllabes. Alors -le pote usera son temps et son gnie tourner cette niaise difficult. -Croit-on que l'art ait beaucoup gagn se forger de telles entraves, et -la langue se charger de mots inutiles? - -_Qui que ce soit qui s'en fche._ Huit syllabes o nos pres en -employaient trois: _Qui qu'en poist_[106]: - - [106] Du verbe _poiser_, _peser_. _Qui_ est ici au datif, et - s'crivait mieux _cui_. L'identit de la prononciation a caus celle - de l'orthographe. - - Tranche li dux le cuer e le pulmon, - Que mort l'abat _qui qu'en poist_ u qui nun. - Dit l'arcevesque: Cis cop est de barun. - - (_Roland_, st. 96.) - -Le duc (Samson) lui traverse le poumon et le coeur, et l'abat mort, -_qui que ce soit qui s'en fche ou ne s'en fche pas_. L'archevque -(Turpin) dit: C'est frapp en baron. - -Aubri le Bourguignon - - Vint au palais, _qui qu'en poist ou qui non_; - Trois cops hurta au postis d'un baston. - - (Bekker, _Intr. de Ferabras_, p. 155.) - - J'y entrerai, _qui qu'en poist ou qui non_. - - (_Ibidem._) - - -PIEA. - -PIEA, c'est--dire, _il y a longtemps_, _piece a._--On disait aussi -adverbialement _grant piece_. Dans _les Cent nouvelles_, une femme abuse -deux amants la fois; l'un des deux s'en aperoit, et la quitte: Il -luy dict qu'il n'y retourneroit plus, et aussi ne fit-il _de grant -piece_ apres, dont elle fut tres desplaisante et malcontente. - -(_Nouvelle 33._) - - Mult _grant piece_ a Gaines nos a vendu. - - (_La Desconfite de Roncevaux_, Intr. la _Ch. de Roland_, p. LVII.) - -Dans le fabliau _de Gombers et des deux Clercs_, la femme de Gombers, -surprise des retours extraordinaires de son mari (ou de celui qu'elle -croit son mari), lui dit: - - Ne sais or de quoi vous souvint; - _Piece_ a mais qu'il ne vous avint[107]. - - [107] - - Qu'a mon mari, dit-elle, et quelle joie - Le fait agir en homme de vingt ans? - - (LA FONTAINE, _le Berceau_.) - -Les Italiens disent absolument de mme, _un pezzo_, _un pezzo di tempo_, -_gran pezzo_. Il y a apparence que c'est d'eux que nous avions emprunt -cette locution. - -On a remplac _piea_ par _il y a longtemps_; cinq syllabes pour deux, -et l'impossibilit d'entrer en vers. Notre langue a rellement beaucoup -gagn! - -Au XVIIe sicle, _piea_ tait dj tomb en dsutude. Scarron, -Voiture, dans leurs compositions artificielles en vieux langage, le font -synonyne de _jadis_; cela n'est pas exact: _piea_ marquait un temps -bien moins loign que _jadis_. - -On ne prononait pas _pia_ en faisant entendre l'_i_, mais _pessa_, la -notation _ie_ servant dans l'origine reprsenter un son approchant de -notre __ accentu un peu plus ouvert, comme celui de _pezzo_. - - -QUE, aprs DAVANTAGE. - -_Davantage_ est un adverbe de comparaison, comme _plus_; pourquoi lui -veut-on interdire la marque du comparatif, que l'on accorde _plus_? -C'est une prtention moderne.--Je n'ai jamais voulu rien avoir -_davantage que_ l'un d'entre vous. - -(AMYOT.) - -Je ne connais pas une seule rgle de grammaire invente ou formule par -un grand crivain. En revanche, je sais dans tous nos grands crivains -quantit de fautes de franais dclares telles par sentence des -grammairiens les plus incapables d'crire. _Davantage que_ en est une; -il n'est presque pas un bon livre du XVIIe sicle o il ne se trouve: - -Voulez-vous tre rare? rendez service ceux qui dpendent de vous. -Vous le serez _davantage_ par cette conduite _que_ par ne pas vous -laisser voir. - -(LA BRUYRE, _des Biens de fortune_.) - - Un certain amour de respect, - Amour d'ordinaire suspect, - Et qui demande _davantage - Qu'_il ne parat sur son visage. - - (SARRASIN.) - -Quel astre brille _davantage_ dans le firmament _que_ le prince de -Cond n'a fait en Europe? - -(BOSSUET.) - - Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage - Que_ ce que je lui dis pour le faire tre sage. - - (MOLIRE, _l'tourdi_, I, 9.) - -Il n'y a rien assurment qui chatouille _davantage que_ les -applaudissements. - -(_Le Bourgeois Gentilhomme_, I, 1.) - -Le pre Bouhours n'est pas un crivain qui brille par la force ni mme -par la justesse de la pense, mais on peut le citer quand il s'agit -d'lgance et de correction: - -La langue franaise, dit-il, n'affecte jamais rien; et si elle tait -capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de ngligence, mais -une ngligence de la nature de celle qui sied aux personnes propres, et -qui les pare quelquefois _davantage que_ ne font les pierreries et tous -les autres ajustements. - -(_Ariste et Eugne_, 2e _Entretien_.) - -Je ne sache rien qui dgote _davantage_ les personnes raisonnables -_que_ le jargon de certaines femmes. - -(_Ibidem._) - -Et ce n'est point de sa part inadvertance; dans ses _Remarques_, il -analyse cette locution, et voici ce qu'il en dit:--Quand _davantage_ -est loign du _que_, il a bonne grce au milieu du discours; par -exemple: Il n'y a rien qu'il faille _davantage_ viter, en crivant, -_que_ les quivoques. - -Le XVIIIe sicle employait encore _davantage que_: - -Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser _davantage_, mais ne -nous navre pas tant _que_ une pierre lance dessein par une main -malveillante. - -(J. J. ROUSSEAU, 8e _Promenade_.) - - * * * * * - -Mais voici l'oracle qui abat toutes ces autorits: - -_Davantage_ ne peut pas tre suivi d'un complment comme dans: J'aime -_davantage_ la campagne _que_ la ville. Il faut, dans ce cas, employer -l'adverbe _plus_. - -(M. BONIFACE, _Gram. fran._, p. 295.) - -IL FAUT, vous entendez? Ne demandez pas pourquoi: IL FAUT. - -Les grammairiens en gnral n'ont qu'un seul procd: ils commencent par -poser _ priori_ un principe sans autre fondement que leur bon plaisir -et souvent leur ignorance, qu'ils ne manquent pas d'appeler _la -logique_. Voil la loi faite. Arms de cette loi, ils regardent ensuite -dans les crivains. Naturellement tout ce qu'ils y rencontrent de -favorable, ils ne manquent pas de le citer en confirmation de leur -thorie; quant aux exemples contraires, ils savent encore en tirer parti -dans leur intrt: Rousseau a viol la rgle dans tel passage... Bossuet -a pch contre la puret de la langue... J. J. Rousseau a mconnu le -principe... Pascal ou Molire ne s'est donc pas exprim correctement -quand il a dit... Il faut bien se garder d'imiter Voltaire quand il -crit... _etc., etc._ Qui donc imiterons-nous pour tre assurs de bien -parler franais? Qui? MM. Fraud, Girault, Andry de Boisregard, Landais, -Boniface, Domergue, Demandre... Voil les autorits vritables et les -guides infaillibles. - -(_Voyez_ OU, p. 401.) - - -SOUVENIR (SE). - -La logique s'en va des langues l'user. Peu peu les locutions -vicieuses et inconsquentes prennent le dessus, comme en un jardin -nglig les mauvaises herbes touffent les bonnes. On sarcle, mais trop -tard; le mal est fait. Quelque soin qu'on voult prendre de sarcler -notre langage, il y a de fcheuses locutions qui s'y sont implantes si -avant, qu'on ne peut mme essayer de les extirper. On soulverait -jusqu' des vers de la Fontaine. Par exemple, la Fontaine a dit: - - Je ne me souviens pas que vous soyez venue, - Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous. - - (_Philomle et Progn._) - -Qu'est-ce que _je me souviens_? C'est _subvenit mihi_, sous-entendu _in -mentem_. On disait, originairement, _il me souvient_. La forme -impersonnelle est la seule bonne. - -Au tournoi, le chtelain de Coucy ne songeait qu' la dame de Fayel, et -au rendez-vous marqu pour le retour: - - Moult desire l'eure et le jour - Que sa dame mis li avoit, - Et nuit et jour _l'en souvenoit_. - - (_Coucy_, v. 3247.) - -_Il lui en souvenait._ - -Le roi Dolopathos cherche pour son fils le meilleur prcepteur; il lui -souvient de Virgile: - - Le roi de Virgile _souvient_. - - (_Dolopathos_, p. 159.) - -_Regem meminit Virgilii._ - -Dans la premire moiti du XVIIe sicle, on conservait encore _il me -souvient_. Malherbe n'y manque jamais: - -Encore _me vient-il de souvenir d'une chose_ que je veux que vous -sachiez. - -(_Lettres de Malherbe_, p. 46.) - -Et Corneille: - - _Qu'il te souvienne_ - De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. - - (_Cinna_, V, 1.) - -Le verbe _se souvenir_ n'est pas seul: nous en avons plusieurs -construits aujourd'hui de mme. Que veut dire, _je me repens_? est-ce -qu'on repent soi-mme? Les Latins disaient bien mieux, avec la tournure -impersonnelle: _Me poenitet culp me_; ce que les Allemands ont retenu: -_Es reuet mich_. _Poenitere_ actif serait un affreux barbarisme, quoique -l'excellent dictionnaire de MM. Quicherat et Daveluy cite _poenitere_ de -Plaute, et _poenitebunt_ de Pacuvius. Il n'est Plaute ni Pacuvius qui -tienne; le bon sens est plus fort que Pacuve et Plaute. La composition -du verbe (_poena tenet_) s'oppose ce qu'il soit autre chose -qu'impersonnel, comme l'ont fait tous les crivains du bon temps[108]. - - [108] S. Jrme mnageait davantage la logique, en disant, _poeniteor_ - (_poena teneor_). - -_Je m'ennuie_; non, vous ne vous ennuyez pas, mais _il vous ennuie_: - - _Au Chastelain_ forment _anoie - Li termes_, tant li est qu'il voie - Venir l'heure tres desiree - Qu'il puist parler a la celee - A sa dame. - - (_R. de Coucy_, v. 3365.) - -Tout le monde a pu voir une petite lithographie reprsentant la Grve un -jour d'excution. Un polisson est grimp sur le poteau d'un rverbre; -un garde municipal veut l'en dnicher. L'enfant feint de pleurer, -supplie, afin de garder son poste; il allgue qu'il a peur: s'il se -drange, il va tomber. A quoi l'autre rpond: _Je m'importe peu que tu -tombes!_ _Je m'importe_ est juste de la mme force que _je me souviens_. -Mais quoi! le _Dictionnaire de l'Acadmie_ admettra je m'importe, et il -sera tout de suite bon. Ce ne sera pas les acadmiciens actuels, mais -leurs successeurs. - - -SOUS, SUR. - -C'est une chose singulire mais assure, qu'autrefois la prononciation -confondait l'oreille les mots _sur_ et _sous_. On les crivait _sor_ -et _soz_, l'_o_ valant _ou_, ou bien _sour_ et _sous_. Devant une -voyelle, la consonne finale tait l'quivoque: _SouR_ un arbre; _souS_ -un arbre; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on -n'avait pour se guider que le sens de la phrase. Voici des exemples: - - _Desour_ une coute vermeille - Fu li rois Loeys tout seus. - - (_La Violette_, p. 38.) - -Le roi Louis fut tout seul _dessur_ une couverture vermeille, un tapis, -une _coute pointe_[109]. - - [109] _Coute-pointe_, ou _coulte-pointe_, de _cul(ci)ta puncta_. On - dit mal propos _courte-pointe_, et l'Acadmie donne pour exemple - la _courte-pointe pique_; si la _coute_ n'tait _pique_, elle ne - serait pas _pointe_. L'Acadmie est punie d'avoir trop mpris les - tymologies. - -Mais dans ce passage: - - _Desour_ sa dextre mamelete - A une bele violete. - - (_Ibid._, p. 52.) - -Il serait impossible l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait -la violette _sur_ ou _sous_ la mamelle droite. Heureusement il sait par -d'autres passages qu'il faut comprendre _dessus_. - - Grars li biaus, sans nul arrest, - Descent _dessouS_ un feu molt haut. - - (_Ibid._, p. 55.) - - _DesouR_ un beaucent palefroi. - - (_Ibid._, p. 41.) - -Il est manifeste que Grard descend _sous_ un htre, et monte _sur_ un -cheval. Le sens de la phrase et la finale se dtachant sur la voyelle -_u_, ne laissent point de doute. Mais: - - Et maintenant haste son oirre (_son erre_) - Que a Bouni, qui siet _sou_ Loire, - Voulra jesir ancor anuit. - - (_La Violette_, p. 41.) - - La vostre foi car la me creanteiz - Que _soz_ Viane en cel ille viendreiz? - - (_Gerars de Viane_, v. 2270.) - -L'oreille entend partout _sous_, et il faut traduire la premire fois -_sur_, la seconde fois, _sous_; Il veut encore aujourd'hui coucher -Bouni-_sur_-Loire;--Vous me donnez votre foi de venir en cette le -_sous_ Vienne? - -Cette confusion de son s'est dmle dans le langage moderne, mais non -sans y laisser une trace bien marque. C'est la double locution, _sur -peine de_ et _sous peine de_, exprimant la mme chose: Il y a t -condamn, _sur_ ou _sous_ peine de mort. - -L'Acadmie, la vrit, ne donne pas _sur peine_, et se borne _sous -peine_. Un tranger, sur la foi de l'Acadmie, pourrait croire que -Saint-vremond, Pascal et Molire ne parlaient point franais: - -Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils tudient au collge de -Clermont, _sur peine_ d'tre dshrits. (_Convers. du pre Canaye et -du marchal d'Hocquincourt._) - -Est-ce un article de foi qu'il faille croire, _sur peine_ de -damnation? - -(18e _Provinciale_.) - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, - On ne doit de rimer avoir aucune envie, - Qu'on n'y soit condamn _sur peine_ de la vie. - - (_Le Misanthrope_, act. IV, sc. 1.) - -Mais, par compensation de cette excellente forme omise, le mme -dictionnaire autorise au mot _sous_ cette locution dtestable: _Sous un -rapport_, _sous le rapport de_..., dont vous ne trouverez pas un seul -exemple dans les crivains du bon temps. Jusqu'au XIXe sicle, on -n'avait jamais ou parler de quoi que ce ft _sous un rapport_ -quelconque. Port-Royal avait bien dit que toutes nos actions doivent -tre faites _par rapport Dieu_; mais de nos jours seulement on a pu -nous assurer qu'un des meilleurs moyens pour que le public croie voir -les aspects qu'on lui dcrit, c'est de les comparer entre eux _sous le -rapport de la couleur et de la forme_. (_Rem. sur la composition -littraire_, II, p. 435.) Et que, depuis le sicle de Franois Ier, -nous sommes fort appauvris _sous ce rapport_. (Sous le rapport des -_vocables_.) (_Ibid._, p. 255.) Que, _sous le rapport de la priode -travaille_, personne ne s'avisera de prfrer les vaudevillistes du -jour Molire ou Regnard. (_Ibid._, p. 466.) Que les romans de -madame Radcliffe, de Mathurin, de Lewis, sont plus attachants, _sous un -certain rapport_, que _le Lutrin._ (_Ibid._, p. 593.) L'auteur montre -cependant partout une rigueur extrme contre les _vocables_ nologiques; -mais on lui souhaiterait un peu plus d'indulgence pour Voltaire, et -moins d'empressement le condamner _sous le rapport du style_. - - -TRS, en composition. - -Je ne sais d'o peut venir _trs_; mais il date de l'origine de la -langue, et ds lors il se joignait toute sorte de mots, adjectifs, -substantifs ou verbes, pour leur communiquer une valeur superlative. -_Trestous_ exprime plus absolument que _tous_: - - Tenez, bel sire, dist Rolland a son uncle, - De _trestuz_ reis vus present les corunes. - - (_Roland_, st. 28.) - -Tenez, beau sire, dit Roland son oncle, je vous prsente les -couronnes de trestous les rois. - - Li amiralz qui _trestuz_ les esmut... - - (_Ibid._, st. 197.) - - Li emperere i fait suner ses graisles - E l'olifan qui _trestuz_ les esclairet. - - (_Ibid._, st. 239.) - -Le sire de Coucy, la premire fois qu'il est introduit dans la salle o -se tient la dame de Fayel, salue l'assemble en ces termes: - - Dame, dist-il, Dieu, qui tout voit, - Vous doint sant et bonne vie, - Et _trestoute_ la compagnie. - - (_Ibid._, v. 450.) - - _Trestout_ cil qui ileuques erent - Mult en furent _tuit_ esjoy. - - (_Ibid._, v. 810.) - -Ce dernier exemple prsente les deux formes _tout_ et _tuit_, qui sans -doute, malgr la diversit d'orthographe, sonnaient de mme. - -On rencontre souvent ces deux formes dans le mme auteur: - - _Trestuit_ escrient: Or, apres Fromondin. - - (_Garin_, t. II, p. 164.) - - Alons nous en _trestuit_ a Saint Quentin... - _Trestout_ le pas n'i ot noise ni cri. - - (_Ibid._, I, v. 218.) - -_Trestous_ est encore dans Rabelais; il est dans Montaigne: Les sens -font _trestous_ la ligne extresme de nostre facult. (_Essais_, II, -12.) - -Il est regrettable qu'au moins, ce titre, il n'ait pas t accueilli -par l'Acadmie franaise. Elle a considr _trestous_ comme un mot -patois abandonn aux paysans. - - * * * * * - -TRES-PAS, est le dernier pas, _passus extremus_, le pas qu'on franchit -pour passer de ce monde en l'autre. - - * * * * * - -TRES-FOND, est le fond le plus profond. - - * * * * * - -TRESSUER, TRESSAILLIR, TRESSAUTER, expriment plus fortement l'ide du -verbe simple: - - Li quens Rollans gentement se combat, - Mais le corps ad _tressuet_ e mult chalt. - - (_Roland_, st. 54.) - - Bernard l'ot, a pou enrage vis: - _Tressaut la table_, vers Garin se guenchit. - - (_Garin_, II, p. 16.) - -Bernard l'entend. Peu s'en faut qu'il n'enrage vif: il franchit la -table d'un saut, se jette du ct de Garin. - -Il est superflu, sans doute, de faire remarquer combien la vieille -langue est plus concise et plus nergique que la langue moderne. - -Elle disait aussi TRESTOURNER et TRESPRENDRE. - -Le comte Grin et son camarade Geres, ayant tu le page Timozel, -dtournent son cadavre dans un guret: - - Mort le _tresturnent tres_ en mi un guaret. - - (_Roland_, st. 106.) - -Cet exemple est remarquable, en ce que _trs_ y figure deux fois, l'une -en composition, l'autre l'tat libre. Les Latins disaient de mme, -_depellere de_, _emergere ex_, etc. - - * * * * * - -TRESPRENDRE, signifiait _s'emparer puissamment_, _irrsistiblement -de_... - -Roland, bless Roncevaux, sent, malgr tout son courage et ses -efforts, que sa dernire heure est venue: - - o sent Rollans que la mort le _tresprent_: - De vers la teste sur le coeur li descend. - - (_Roland_, st. 171.) - -Ces deux vers sont d'une grande beaut. La langue moderne aurait peine, -je crois, galer la force expressive du second. - -On disait de mme _trespenser_, _trespercer_, _trestrembler_, -_trestrancher_, _tresaller_: - - Or escoutez des joies de ce mund, - Que eles valent et que eles sunt: - Cume fumee _trespassent_ et _tresvunt_. - - (_Roman des Romans_, dans ROQUEFORT.) - -et _tresfiler_, qui est demeur comme terme technique: _trfiler_ du fil -de fer, une _trfilerie_. - -Mais en supprimant l'_s_ dans tous ces mots, outre qu'on en a dguis -l'origine, on en a modifi la prononciation. _Trpas_, _trfond_, -_trfiler_, comme les crit l'Acadmie, ont certainement leur premire -syllabe plus ferme que ne l'avaient _trespas_, _tresfond_, _tresfiler_, -et que ne l'a encore _tressaillir_. L'ancienne orthographe avait, pour -marquer ces nuances dlicates, bien plus de ressources que la moderne, -rduite trois misrables accents, dans lesquels il faut que tout -rentre. - - -TROU DE CHOU, DE POMME. - -La premire dition du _Dictionnaire de l'Acadmie_ mentionne _Trou de -chou_, avec cette restriction, _Il est bas_. - -Elle et parl plus juste, disant: Il est vieux. - -_Trou de chou_ a compltement disparu de l'dition de 1835. Cependant on -aurait pu l'y maintenir par grce, comme aussi par gard pour Rabelais, -qui, au chapitre 17 du livre V de _Pantagruel_, nous reprsente Henri -Cotiral, compagnon vieulx, tenant en sa dextre un gros _trou de -chou_. - -Mnage (_Observations_) autorise _trou de chou_; et, aprs avoir -rapport ce vers de Villon, - - D'un _trougnon_ de chou, d'un naveau, - -il dclare que _trou_ vient de _thyrsus_; _un trou de chou_, c'est un -_thyrse_ de chou. Mnage va jusqu' citer l-dessus du grec. Il fallait, -comme Mnage, en avoir de reste pour en dpenser sur les _trous de -chou_. - -_Trou_ est dans les plus anciens monuments de la langue pour _trognon_ -ou _tronon_, qui est videmment driv de _truncus_, comme le pensait -Nicot. _Un trou de lance_, dans _Ogier l'Ardenois_: - - Entams est en maint lieu vos escus: - Cil _trox_ de lance i sont mult embalus. - - (v. 12210.) - -Votre cu est entam en mainte place, et les nombreux tronons de lance -y tiennent encore. - -Ce passage se lit autrement dans un manuscrit plus moderne: - - Ses escus est et tros et fendus; - Ne s'en voit mie com vilains esperdus: - Dix _trous de lance_ emporte en son escu. - -Il ne se retire pas du combat comme un vilain qui fuit: il emporte dix -tronons de lance plants dans son bouclier. - -Plus loin: - - La lance froisse dusqu'as poins du guerrier, - Li _trols_ en volent contremont vers le ciel. - - (_Ogier l'Ardenois._) - -Il brise la lance au poing du guerrier; les tronons en volent en l'air -jusqu'au ciel. - -Observez que le mot _tronon_ tait employ dans le mme temps, car on -lit, quelques vers avant ceux que je viens de citer: - - Ogiers s'en torne, qi ben s'est conbatus; - Cinq gonfanon emporte en son escus, - Les fers de lance et les _tronons_ dessus. - - (v. 12203.) - -Et dans la description du tournoi donn par Fayel: - - Li _tronson_ volerent en haut - Des lances qui furent brisees. - - (_R. dou Chast. de Coucy_, v. 1350.) - - -TROUSSER, TROUSSES. - -Il serait bien important, dans un vocabulaire, d'indiquer le sens -premier, le sens propre d'un mot, et de ranger ensuite -chronologiquement, autant que faire se pourrait, les sens venus par -extension, et parfois trs-dtourns du primitif. - -Au mot _trousser_, l'Acadmie dit: Replier, relever. Il se dit -ordinairement des vtements qu'on a sur soi. - -Le sens primitif de TROUSSER est _charger_, _imposer un fardeau_, ce qui -ne se peut faire sans le lever; de l l'extension du sens: mais si l'on -ne connat le premier, on ne comprendra pas les rapports qui lient ces -mots, _trousse_, _trousseau_, _porter en trousse_, _trousser en malle_, -_trousser bagage_, etc. - -RETROUSSER, c'est proprement charger une seconde fois un objet qui tait -dj charg, _trouss_; mais on ne le trouve pas assez haut, on le -_retrousse_. - -Blancandrin, ambassadeur de Marsile auprs de Charlemagne, dtaille les -prsents offerts par le roi sarrasin l'empereur franais: - - De sun aveir vos voelt asez duner, - Urs e leuns e veltres enchaignez, - Set cenz cameils e mil hosturs muez, - D'or e d'argent quatre cenz muls _trussez_. - - (_Roland_, st. 9.) - -Il veut vous faire large part de ses richesses; vous donner ours et -lions et vautours enchans, sept cents chameaux et mille autours qui -auront pass la mue, quatre cents mulets _chargs_ d'or et d'argent. - -L'pieu de Baligant, amiral de Marsile, tait si norme, que le seul fer -dont il tait garni et fait la charge d'un mulet: - - De sul le fer fut un mulet _trusset_. - - (_Roland_, st. 217.) - -Un marchand, allant la foire, achte pour sa matresse une robe de -Pers: - - Si la ploia en un _troussel_; - Dessus son palefroi morel - _La trousse_ et lie derriere soi. - - (_La Bourse pleine de sens._) - -Il la plia dans une valise; la charge et attache derrire soi, sur son -cheval brun. - -Une TROUSSE est donc ce dans quoi l'on porte. Ce mot s'appliquait -l'tui d'un barbier aussi bien qu'au carquois de Cupidon. Le _trousseau_ -de la marie, c'est le ballot de ses hardes. Un _trousseau_ de clefs, ce -sont toutes les clefs que l'on porte ensemble en un petit fardeau ou -paquet. _Porter en trousse_, _trousser en malle_, c'est charger comme -une trousse qu'on mettait derrire soi sur le cheval, ou comme une -malle; trousser un vtement, c'est le lever comme si l'on voulait le -charger sur un cheval; trousser bagage, c'est charger son bagage, -partir, dcamper. - -_Trousse_, dsignait aussi une sorte de vtement particulier aux pages; -mais ceci se rapporte au sens secondaire de _trousser_. Ce vtement -s'appelait _trousse_, parce qu'il ne pendait pas, mais tait relev au -corps. On employait le plus souvent ce mot au pluriel; de l -l'expression: _Mettre aux trousses_ de quelqu'un... avoir toujours -quelqu'un _pendu ses trousses_. - - -VASSAL, VALET. - -Le premier sens de _vassal_ tait _brave_, _courageux_. - -Le duc Robert de Normandie runit les vques, les barons, les abbs, et -leur annonce son dpart pour la terre sainte. Tous, d'une commune voix, -le supplient de ne pas abandonner le pays: - - Li unt respundu communal: - Cherismes dus, noble _vassal_, - Cum a ici fiere nouvelle! - - (BENOT DE SAINTE-MORE, t. II, p. 570.) - -Trs-cher duc, noble brave, comme voici fire nouvelle! - -Ganelon exaltant Marsile la vaillance de Roland: - - N'at tel _vassal_ sous la cape du ciel. - - (_Roland_, st. 40.) - - N'avez barun de si grant _vasselage_. - - (_Ibid._, st. 30.) - -Olivier, Roncevaux, s'aperoit de la trahison de Ganelon, qui livre -l'arrire-garde aux Sarrasins. Il presse Roland de sonner du cor pour -rappeler l'avant-garde et Charlemagne: _Cumpainz Rolland, sunez vostre -olifant_. Mais Roland ne veut pas _corner pour des paens_; il se -confie, pour sortir d'affaire, son pe et au courage des Franais: - - De Durandal verrez l'acer sanglant. - Franceis sunt bon, si ferrunt _vassalment_; - Ja cil d'Espaigne n'aueront de mort guarant. - - (_Roland_, st. 83.) - -_Si ferront vassaument._ _Ferrunt_, _frapperont_, par syncope, du verbe -_frir_. Rponse qui suggre au pote cette rflexion: - - Rollans est proz, e Oliver est sage; - Ambedui unt merveillus _vasselage_. - - (_Roland_, st. 85.) - -Merveilleuse bravoure. - -Enfin, ce qui achve de mettre le fait hors de doute, c'est l'pithte -_vassal_ applique Charlemagne lui-mme: - - Dient Franceis: Icis reis est _vassals_. - - (_Roland_, st. 241.) - - Mult est _vassals_ Karle de France dulce. - - (_Ibid._, st. 261.) - -Cette acception persistait au XIIIe sicle, puisque Hbers, au -commencement de son _Dolopathos_, applique le mot _vasselage_ au fils du -roi de France: - - Car li fils Deu le volt doer - De proece et de _vasselaige_; - Mult est vaillanz de son aaige. - - (_Dolopathos_, p. 156.) - -VASLET, par syncope de _vassalet_ ou _vasselet_, est un jeune homme, un -jeune brave. Ce mot dsigne souvent un fils de roi ou d'empereur. Benot -de Sainte-More l'applique au duc Robert de Normandie: - - Tuit li plus riche et li plus saige - Sunt al _valet_ devenu lige - De feautet e de servige. - - (BENOT DE SAINTE-MORE, v. 31660.) - -Dans le fabliau du _Vallet aux douze femmes_, ce valet est qualifi -_damoisiaus_, preuve qu'il tait gentilhomme: - - Un _damoisiaus_ de moult haut pris... - Quant le _valls_ espous eut... - -Le _roman de la Rose_ met galement sur une seule ligne les _valets_ et -les _damoiselles_: - - Car malebouche est coustumiers - De raconter faulses nouvelles - De _valets_ et de damoiselles. - -Le mot _valet_ conserve aujourd'hui mme son acception primitive, sans -que personne y prenne garde: c'est dans le jeu de cartes, o le roi, la -dame et _le valet_ reprsentent le pre, la mre, et leur fils. Ce n'est -pas des laquais, des _garons_, qu'on et donn les noms des -chevaliers les plus illustres: Hector, Ogier, la Hire, Lancelot. Les -quatre _valets_ sont les quatre jeunes princes, hritiers des quatre -rois. Le reste reprsente des groupes de simples soldats anonymes, les -pions du jeu d'checs. - -Voil donc un mot qui, aprs avoir honor longtemps les fils de la plus -haute noblesse de France, s'est vu relgu dsigner l'homme dans sa -plus basse condition, et finalement est devenu si injurieux et si -humiliant, qu'on ne l'applique plus personne, et qu'il sortira -ignominieusement de la langue o il tait entr et a subsist longtemps -comme un titre d'honneur. - -Il a fait sa rvolution en six sicles peu prs: il tait encore jeune -au dbut du XIIIe; il est caduc au XIXe. - -Le mot qui, au moyen ge, avait le sens actuel de _valet_, c'est -_garon_, augmentatif de _gars_; _garcio_, dans la basse latinit: - - Portabat _garcio_ parmam... - - Hunc prcedebat cum parma _garcio_. - - (GUILLAUME LE BRETON, _Phillippide_.) - -Sa lance tait porte par un garon... Un garon marchait devant lui, -portant sa lance. - -Le sire de Coucy envoie un domestique porter un message la dame de -Fayel; il le rcompensera, non avec un joyau, les laquais n'en tiennent -point de cas, mais avec _de l'argent sec_, qu'ils prfrent: - - _Garcon_ aiment joiel noiant, - Il ainment plus le sec argent: - Ainsois li donrai XV sous. - - (_R. de Coucy_, v. 3123.) - -_Quinze sous_, somme norme pour le temps. - -L'acception primitive de _garon_, aprs tant de sicles, subsiste -encore entire. - - -VERBES RFLCHIS. - -Nos pres affectionnaient singulirement la forme rflchie pour tout -verbe exprimant une action relative la personne qui la faisait, action -physique ou morale, il n'importe. Ils disaient _se dormir_, _se mourir_, -_se dner_; _se combattre _ ou _contre quelqu'un_; _se forfaire envers -quelqu'un_; _se repentir_, _se pmer_, _se gsir_, _se partir de_...; -d'o il nous reste, par double emploi, _se dpartir de_; _se feindre_, -_s'oublier_, etc. - - * * * * * - -SE DORMIR.--Il _se giseit_ sur sun lit, si _se dormeit_. - -(_Rois_, p. 134.) - -Entrerent en la chambre u Hisboseth _se dormeit_. - -(_Ibid._) - - Certes, dame, de _me dormir_ - Me puige tres bien astenir. - - (_Coucy_, v. 532.) - -Nous disons encore _s'endormir_, tmoignage de l'ancienne locution. - - * * * * * - -SE GSIR.--E se vint l'hostel Amon sun frere, u il _se giseit_. - -(_Rois_, p. 163.) - - * * * * * - -S'EMPARTIR.--Lores _s'empartid_ Sesac de Jerusalem. - -(_Rois_, p. 296.) - - * * * * * - -SE DISNER.--Jroboam, au troisime livre des _Rois_, invite l'envoy de -Dieu _se disner_ avec lui: - ---Li reis preiad cel hume Deu qu'il remeist, e od lui _se dignast_. - -(_Rois_, p. 287.) - ---E tu m'as fait merci e receud entre ces ki _se dignent_ a tun -deis.--Entre ceux qui dnent ton dais. - -(_Rois_, p. 194.) - - * * * * * - -SE COMBATTRE.--Si _se cumbatirent_ (les Syriens) cuntre lui (David). - -(_Rois_, p. 153.) - -Kar une gent _se cumbaterad_ encuntre altre. - -(_Rois_, p. 301.) - - Ja _se combat_ vostre compains Ogiers. - - (_Ogier l'Ardenois_, v. 2650.) - - * * * * * - -SE REPENTIR.--Li fols reis l'en creid, e de sun mesfait _s'en -repentid_. - -(_Rois_, p. 290.) - ---Saint Pols _ne se repentivet_ mie. - -(SAINT BERNARD, p. 559.) - - * * * * * - -SE PASMER.--Corneille et Molire ont employ _pmer_ sans le pronom -rflchi: - - Sire, _on pme_ de joie ainsi que de tristesse. - - (_Le Cid._) - - ... Ah! bons dieux, _elle pme_. - - (_Sganarelle._) - -Ils ne sont point parvenus faire accepter cette forme neutre, et -l'ancienne forme rflchie a continu de prvaloir. Elle date de -l'origine de la langue: Roland, mont sur Veillantif, trouve le cadavre -de son cher Olivier, gisant Roncevaux. Il lui adresse quelques mots -touchants, et, succombant la douleur, il s'vanouit: - - Quant tu es mort, dulur est que je vis. - A icest mot _se pasmet_ le marchis, - Sur son ceval que cleimet Veillantif. - - (_Roland_, st. 149.) - -Quand tu es mort, douleur est que je vis. A ce mot se pme le marquis, -sur son cheval qu'il appelle Veillantif. - - Sur l'erbe verte li quens Rollans _se pasmet_. - - (_Ibid._, st. 166.) - -Charlemagne s'vanouit son tour, en trouvant le corps de son neveu -Roland: - - Guardet a la terre veist son nevold gesir, - Tant dulcement a regreter le prist: - Amis Rollans, de tei ait Deus mercit! - Unques nuls hom tel chevaler ne vit - Por grans batailles juster e defenir. - La meie honor est turnet en declin! - Carles _se pasmet_, ne s'en pout astenir. - - (_Ibid._, v. 203.) - -Il regarde terre, et voit son neveu tendu. Il se prit le regretter -tant doucement: Ami Roland, que Dieu aie piti de toi! Jamais on ne vit -pareil chevalier pour assembler et mener fin les grandes batailles. -C'en est fait de ma gloire! Charles se pme, il ne peut s'en empcher. - - * * * * * - -SE FORFAIRE.--Pur o que cil de Jerusalem _forfaiz se furent_ envers -nostre Seigneur. - -(_Rois_, p. 295.) - - * * * * * - -SE FAINDRE.--_S'pargner quelque chose_, _tre faignant_: - - Ne _se_ doit pas _faindre_ de lui aider... - - (_Ogier_, v. 9638.) - - De lui aider ne _se_ va pas _faignant_. - - (_Ibid._, v. 9632.) - - * * * * * - -SE MOURIR.--_Mourir_ tait actif, comme aujourd'hui _tuer_. On disait -_mourir quelqu'un_; au participe pass, _mort_: - - Dist l'amirail: Carles, kar te purpenses, - Si pren cunseill que vers mei te repentes: - _Mort as mun fils_. - - (_Roland_, st. 262.) - -Charles, dit l'amiral, rflchis, et prends conseil de te repentir -envers moi: tu as tu mon fils. - - Trois freres m'a _mort_ et mon pere. - - (_La Violette_, p. 83.) - -Le fils de Charlemagne, jouant aux checs avec Bauduinet, le fils -d'Ogier, s'irrite de perdre, lance l'chiquier d'or la tte de son -adversaire, et le tue: - - Callos _l'a mort_ d'un escekier d'or mier. - - (_Ogier_, v. 3186.) - - Les II _ont mors_ et les II autres prins. - - (_Garin_, I, p. 109.) - -De l la forme passive _se mourir_, que nous gardons encore. _Se prir_, -tant reproch aux gens du peuple, n'est pas plus ridicule que _se -mourir_. - - * * * * * - -S'OUBLIER.--Coucy reoit une lettre de la dame de Fayel: - - On li mandoit qu'a l'anuitier - Ne _se_ voelle mie _oublier_, - Ains vienne a Fael tout droit, - Par l'huisset, si come il souloit. - - (_Coucy_, v. 4010.) - -On lui mandait qu' la tombe de la nuit il veuille ne pas s'oublier, -mais vienne tout droit au chteau de Fayel, par la petite porte, selon -sa coutume. - - Si ne _se_ mist pas en oubli. - - (_Ibid._, v. 4035.) - - -TROIS PRIODES DANS NOTRE LANGUE. - -Je distingue dans notre langue trois priodes. Dans la premire, la plus -courte, et celle dont il nous reste le moins de monuments, les voyelles -prdominent sur les consonnes. - -Pendant la seconde, la plus longue et la plus fconde, au moins -jusqu'ici, l'quilibre tend s'tablir. - -Nous assistons la troisime, qui donne visiblement la prdominance aux -consonnes sur les voyelles. - -Le caractre de la seconde priode parat celui du gnie de notre -langue, qui, dans la premire, cherche se dvelopper, fleurit dans la -seconde, et dans la troisime s'achemine la dcadence. - -La langue franaise, dans sa jeunesse, se sentait trop de son origine -italienne; dans sa vieillesse, elle porte trop les marques des -influences trangres; elle est sortie du midi, et va se perdre du ct -du nord. - -Mais quand elle ne sera plus, il lui restera toujours cette gloire -d'avoir servi, plus qu'aucune autre, la civilisation de l'univers. - - - - -APPENDICE. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -ARLEQUIN. - -Son origine, ses mtamorphoses. - - -Il est avr que Polichinelle a diverti les Romains de la rpublique. Il -s'appelait en ce temps-l Maccus; les farces atellanes n'taient pleines -que de son nom et de ses exploits. L'identit n'est pas douteuse: on a -dterr, aux environs de Naples, je pense, une figurine de bronze -antique reprsentant Maccus, bossu par derrire et par devant, et le -visage orn de ce long nez crochu qui a valu au personnage son nom -italien moderne: _Pulcinella_, bec de poulet. On peut s'assurer du fait -dans Ficoroni, _de Larvis scenicis_ (page 26). Les anciens (et ce n'est -pas une des moindres marques de leur bon sens) avaient dress des -statues Polichinelle; Polichinelle est antique, Polichinelle est -classique comme Plaute et Trence. Il a mme conserv jusqu' nous un -caractre natif: c'est ce bredouillement inintelligible qui le distingue -parmi tout le peuple des marionnettes. D'o croyez-vous que provienne ce -bredouillement? C'est un reste d'accent du pays, dont Polichinelle n'a -jamais pu se dbarrasser; car, tous les savants vous le diront, Maccus -tait n chez les Osques, si renomms dans les anciens auteurs pour -leurs bons mots et leurs piquantes saillies. C'est de l que Maccus se -transporta Rome, o l'on reprsentait sur le thtre des _jeux -osques_. C'taient de petites pices qu'on jouait le matin avant la -grande pice. Maccus y paraissait dans toute sa gloire; mais comme -tous les coeurs bien ns la patrie est chre, il ne consentit jamais -parler une autre langue que sa langue natale. Les Romains, qui -imposrent leur idiome tant de peuples vaincus, ne vinrent pas bout -de l'imposer Polichinelle; et aujourd'hui encore, dans nos Champs -lyses, devant les soldats, les bonnes et les petits enfants bahis, -Maccus continue parler osque, comme il parla jadis devant Coriolan. En -effet, les Osques taient voisins des Volsques, chez qui Coriolan alla -chercher un asile; quelques historiens ont prtendu mme confondre ces -deux peuples. Il est naturel que le hros proscrit ait cherch -divertir son chagrin par les plaisanteries de Maccus, et il est probable -que la scne pathtique de Vturie, accompagne des dames romaines, eut -pour tmoin Polichinelle. Ce point d'archologie pourra tre clairci -plus tard; en attendant, il est hors de doute que la noblesse de -Polichinelle remonte plus haut que la fondation de Rome. La plus -ancienne noblesse de l'Europe est, sans contredit, la noblesse de -Polichinelle. - -Et le digne compagnon, le rival de Polichinelle, Arlequin, d'o -vient-il? qui est-il? L'rudition a travaill pour placer Arlequin aussi -haut que Polichinelle. On est all chercher dans le scoliaste de Martial -un mime appel _Panniculus_, et l'on a voulu que ce _Panniculus_ ft une -allusion l'habit d'Arlequin, compos de petits morceaux de drap; -conjecture plus ingnieuse que solide. L'habit d'Arlequin est -certainement d'invention moderne. Allez en Italie, la patrie d'Arlequin, - ce qu'on prtend; Arlequin y est vtu de noir de la tte aux pieds, y -compris la tte, bien entendu. Le _Panniculus_ ne serait-il pas plutt -ce personnage que je vois, dans Ficoroni, danser en dployant sur sa -tte et autour de ses reins une petite charpe, le _palliolum_? Au -surplus, je n'ai point faire un sort au _Panniculus_; c'est l'affaire -des savants: tenons-nous notre Arlequin. - -Je dis _notre_, et non sans dessein; car j'espre bien tablir -qu'Arlequin est Franais; mais ce ne sera pas en adoptant l'tymologie -donne par Mnage. Mnage raconte que le prsident de Harlay avait un -bouffon favori qu'on appela, du nom de son matre, _Harlay_; on ajouta -_Quint_, par une espce de parodie du nom de Charles-Quint: cela fit -_Harlay-Quint_ ou _Arlequin_. Je doute qu'Arlequin lui-mme ft capable -d'inventer une tymologie plus grotesque et plus ridicule. Le docte -Mnage en a par centaines de la mme force. Comme il savait trs-bien le -grec, on a cru sur sa parole qu'il savait le franais pareillement. -Aujourd'hui, sa rputation est faite; la prescription y est, et l'on -crit, dans des articles de _revues_ blouissants d'rudition: Mnage, -savant linguiste, _profondment vers dans les origines de notre langue, -etc._ Ceux qui dclament ces belles choses n'ont probablement jamais -ouvert le livre de Mnage. - -Aujourd'hui, sans rien affirmer, je propose avec modestie une tymologie -nouvelle du nom d'Arlequin. - -Premier point: Arlequin est n dans la ville d'Arles, et l'autre moiti -de son nom est une altration du mot _camp_: _Arlecamp_, _Arlequin_. - -Second point: Arlequin tait jadis un dmon ou un fantme qui hantait -les cimetires. Sa noirceur accuse encore son origine, aussi bien que -son geste souple, rapide, silencieux. Tout cela sent la tombe et les -tnbres. Le caractre d'Arlequin s'est, je l'avoue, modifi au soleil; -nous verrons comment: mais je pose ici en fait que, sous deux noms -diffrents, Arlequin le foltre, et le funbre Hellequin, chef d'une -mesnie qui remplit d'pouvante tout le moyen ge, sont une seule et mme -personne. - -Voil ma thse; elle est grave. J'ai besoin de reprendre les choses de -haut: prtez-moi, je vous prie, toute votre attention. - - * * * * * - -Arles fut la premire ville de France qui reut la foi chrtienne. Elle -y fut convertie, disent les chroniques, vingt-sept ans aprs la passion -de Jsus-Christ, par saint Trophine, son aptre et premier vque. - -Cette ville possdait un magnifique cimetire paen; l reposaient les -chefs des plus anciennes familles romaines, dans des mausoles dont les -dbris excitent encore de nos jours la surprise et l'admiration des -antiquaires. La nouvelle religion ne changea pas la destination d'un -lieu consacr par la pit de la religion prcdente; mais elle voulut -le rgnrer en quelque sorte et le purifier par la bndiction -chrtienne. A cet effet, saint Trophine convoqua six autres vques, en -prsence de qui la crmonie devait s'accomplir. C'taient saint -Saturnin, vque de Toulouse; saint Maximin, d'Aix; saint Martial, de -Limoges; saint Front, de Prigueux; saint Paul-Serge, de Narbonne, et -saint Eutrope, d'Orange[110]. Ils taient runis sur le terrain, et -cherchaient qui serait dfr l'honneur d'officier en cette -circonstance solennelle, chacun s'en dfendant par humilit, lorsque -tout coup le Sauveur des hommes, Jsus-Christ lui-mme, parut au -milieu d'eux, et mit fin leur pieuse contestation en bnissant le -cimetire de sa propre main. Ce lieu avait port de temps immmorial le -nom de _Champs lyses_, qui tmoignait la fois sa splendeur, sa -destination funbre, et la croyance religieuse des fondateurs. Cette -croyance venait d'tre change, mais on ne change pas facilement les -habitudes du peuple: le cimetire continua donc s'appeler _Ely-Camps_; -quelques-uns, sans doute plus rigides, modifirent ce mot en -_Arles-Camps_. La pense mythologique se trouvait ainsi efface par la -substitution d'une racine l'autre, et l'on finit par employer -indiffremment _Arlecamps_ ou _Elycamps_. Mais il est essentiel -d'observer que l'on grasseyait partout en France, et que le mot _Arles_ -sonnait _Ales_. _Arleschamps_ ou _Arlescamps_ n'a jamais t prononc au -moyen ge autrement que _Alecamps_. On crivait avec ou sans _r_, selon -qu'on se reportait l'tymologie _Arelatum_, ou la prononciation: les -manuscrits usent de la double orthographe, et mettent bataille -_d'Arleschans_ ou _d'Aleschans_; mais la forme parle tait une[111]. - - [110] _La Royale Couronne des roys d'Arles_, par P. Bouys, presbtre, - p. 94. - - [111] Voyez, page 22, _du Grasseyement_; et, page 26, _de - l'Assimilation ou substitution des liquides_ l, r. Voyez aussi le - Glossaire de Roquefort, au mot _Ale-le-blan_ (_Arles-le-Blanc_). - -Pendant tout le moyen ge, le cimetire d'Arles fut le lieu le plus -clbre de la France et peut-tre de l'Europe. L se voyait, dit le pre -Bouys, la premire chapelle qui et t ddie la Vierge aprs son -assomption, par le pape Virgile. Puis taient venues les souffrances de -l'glise chrtienne: le paganisme n'avait pas cd la victoire sans -combat; le sang des martyrs avait coul sous le glaive des perscuteurs. -Un cimetire est un terrain neutre: les Champs lyses s'taient -ouverts, et avaient recueilli les corps des martyrs de la foi du Christ, -saint Geniez, saint Eutrope et une foule d'autres. Comment cette terre -sanctifie de leur sang aurait-elle manqu de miracles? Aussi elle n'en -manqua point. C'est dans le cimetire d'Arles que le Labarum apparut -l'empereur Constantin. Dieu luy envoya un ange lorsqu'il estoit au -mylieu du saint cimetiere d'Elyscamps, contemplant la grande quantit de -sepultures de pierre et de marbre qui estoient et sont encore en iceluy -( quoy il se plaisoit grandement), qui, luy montrant une croix de feu -en l'air, luy dict ces paroles: _Constantine, in hoc signo vince!_[112] -Constantin marcha contre Maxence, dlivra Rome, et la paix fut donne -l'glise. - - [112] P. Bouys, _la Royale Couronne des roys d'Arles_, p. 20. - -Il arrivait souvent que, au lit de la mort, des fidles habitant une -ville loigne d'Arles exprimaient le dsir de dormir dans le saint -cimetire. Il leur semblait que leur me avait plus de chances de salut -lorsque leur corps reposerait en compagnie des reliques des martyrs, -dans une terre bnie de la main et de la bouche de Jsus-Christ. On -abandonnait leurs cercueils sur le Rhne; et soit qu'il fallt le -descendre ou voguer contre le fil de l'eau, ils se rendaient tout seuls - leur destination, et s'arrtaient d'eux-mmes o il fallait, _comme -estant attirs ceste terre pour y attendre la resurrection des morts, -en la compagnie des saints qui sont enterrs en iceluy_[113]. - - [113] Bouys, p. 118. - -Au rcit de toutes ces merveilles, Charlemagne s'attendrissait, et -faisait faire de continuelles prires en Arlecamps, car il y avait une -partie de ses preux, voire des membres de sa famille: le pre de Grard -de Viane, tu Roncevaux, et tant de barons et de chevaliers qui, -comme saints athletes, estoient morts en la bataille de Montemayour. Il -y avait aussi Ogier le Danois, Guillaume au court nez, seigneur -d'Orange, et Vivien, tous deux neveux du grand empereur. Ces derniers -avaient perdu la vie en Arlecamps mme; car, pour que rien ne manqut -la renomme ni la posie de ce glorieux cimetire, il avait t le -thtre d'une bataille livre par Charlemagne contre les Sarrasins. La -bataille d'Arlescamps a t chante dans un pome de dix mille vers par -quelque Homre anonyme du XIIIe sicle; l'avenir sans doute rserve le -sien la bataille non moins pique que, neuf cents ans plus tard, un -autre Charlemagne livra dans le cimetire d'Eylau. M. Paulin Paris[114] -analyse la _chanson d'Arlescamps_, il en extrait des passages d'une -grande beaut et vritablement piques. Par exemple, le discours de -Guillaume son bon cheval prt succomber de fatigue: _Cheval, dit il, -moult par estes lasss?_ Il l'encourage par la promesse de tout ce qui -peut flatter un cheval: Baucent, le reste de sa vie, ne mangera que de -l'orge bien pure, que du foin choisi; ne boira que dans un vase dor; -sera pans quatre fois par jour, etc.: - - [114] _Histoire des manuscrits franais de la bibl. du Roi_, t. II, p. - 140 et 500. - - Baucent l'o, si a fronci le nez; - Ainsi l'entend com s'il fut hom senez; - La teste croule, si a des piez houez; - Reprent s'alaine, tout est revigorez; - Ainsi hannist comme se il fust jets - Hors de l'estable et de nouvel ferrez. - -Baucent l'entend, il a fronc le nez; il le comprend comme s'il tait -un tre humain dou d'intelligence. Il hoche la tte, fouit la terre du -pied, reprend son haleine et sa vigueur. Il hennit comme s'il s'lanait -de l'table et ferr de neuf. - -Vivien, dans l'imprudence de sa jeune ardeur, avait fait voeu de ne -jamais reculer d'une semelle devant les Sarrasins. En vain son oncle, le -valeureux Guillaume d'Orange, dans un discours plein de navet, lui -avait-il remontr l'imprudence d'un pareil voeu, et que _bonne est la -fuite dont le corps est sauv_; Vivien s'est obstin, et il est victime -de cette obstination. Bless mort, les entrailles demi pendantes -hors du ventre, il saisit son cor, comme Roland Roncevaux, et en sonne -trois fois tant qu'il peut: - - Deux fois en graisle et li tiers fut en gros; - -c'est--dire, deux sons aigus, suivis d'un son grave. - - Guillaumes vint quanqu'il put les galops. - -L commence une scne dchirante, un dialogue de tragdie, mais de -tragdie antique: - - Beau nies[115], vis-tu, par sainte charit? - --Oui voir, oncles; mais pou ai de sant. - N'est pas merveille quand ai le cueur crev. - - [115] _Neveu_, d'o nous avons encore le fminin _nice_. Les - romanciers ne sont pas d'accord sur le degr de parent entre - Guillaume et Vivien: les uns en font deux frres; selon les autres, - c'tait l'oncle et le neveu. - -Guillaume lui demande s'il a, dimanche dernier, us du pain bnit la -messe: - - Dit Viviens: Je n'en ai pas got. - Quand je y vins, si l'avoit on donn. - --Nies, j'ai del pain avec moy apport - En m'aumosniere, quinze jors a pass. - Manges en, nies, au nom de charit! - -Vivien y consent; mais, avant cette espce de viatique qui va -s'administrer dans le cimetire o tourbillonne la bataille furieuse, -Guillaume appuie la tte de Vivien sur sa poitrine, et s'apprte faire -l'office de prtre: - - Moult bellement le prist doctriner; - Lors se commence l'enfans confesser - De ce qu'il pot savoir et remembrer. - -Vivien se confesse en effet, mange le morceau de pain bnit, puis _bat -sa coupe_, et ses yeux se voilent, son teint s'efface sous les ombres du -trpas: - - Le gentil comte a pris regarder... - L'ame s'en va, plus n'y pot demourer! - -Tel est, en bref, ce touchant pisode de _la bataille et grant -destruccion d'Alescamps_. Le cimetire, dont le sol est form de -poussire humaine, engloutit indistinctement paens, chrtiens, -Sarrasins. Tous dorment ensemble ple-mme; hros pour avoir donn la -mort, hros pour l'avoir reue. - -Pendant le jour, la tranquillit et la bonne harmonie rgnent dans le -cimetire, parce que les morts ont peur du soleil; mais la nuit les -fantmes sortent tumultueusement de dessous terre, les uns soulevant le -marbre de leurs tombes, les autres n'ayant qu' carter le gazon. Ils -mnent un bruit pouvantable de cris, de chocs, de hurlements, de -menaces, de plaintes;... on ne sait pas au juste ce que c'est, mais la -terreur est profonde. - -Ce choeur infernal, cette famille du cimetire, s'appelait _les -Arlecamps_ (_Allecans_). Et comme le peuple garde plus fidlement la -tradition des mots que celle des ides, l'imagination populaire fit -d'_Alecan_ le nom du chef des fantmes dont la mesnie _bruyait_ dans le -cimetire d'Arles. Tous les chroniqueurs, potes, lgendaires, vous -attesteront que le cimetire d'Arles tait le principal thtre des -apparitions de la mesnie Hellequin. Le nom d'_Hellequin_ rappelle les -Ely-Camps, comme la forme _Arlequin_, les Arlecamps. Dante a parl du -cimetire d'Arles et d'Arlequin, qu'il nomme, suivant la prononciation -du moyen ge, _Allequin_: - - Siccome ad Arli ove l' Rodano stagna, - Siccome a Pola presso del Quarnaro - Che Italia chiude e i suoi termini bagna, - Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo... - - (_Inferno_, IX.) - -Comme Arles o sjourne le Rhne, comme Pole, aux rives du Quarnaro -qui baigne les frontires de l'Italie, on voit une immense quantit de -spultures rendre le sol ingal, de mme des tombeaux pars s'offraient - ma vue. - -Plus loin, Satan voque deux dmons; c'est encore un souvenir de -l'Arlescamps qui se prsente l'ide du pote: - - Tratti avanti _Alichino_ e Calcabrina... - - (_Inferno_, XXI.) - -Avancez, _Arlequin_ et Calcabrina[116]. - - [116] C'est une chose merveilleuse que les extravagances o les - commentateurs ont eu recours pour expliquer le sens de ce nom - _Alichino_, qu'ils supposent forg par Dante. Il y en a un qui a - dcouvert qu'_Alichino_ signifie _qui alios inclinat_, id est, - _sodomita_. - -Non-seulement les potes et les romanciers du moyen ge sont remplis de -la _mesnie Hellequin_, mais les crivains srieux, les thologiens, les -vques, ne ddaignent pas de s'en occuper. Raoul de Presles, dans son -commentaire sur _la Cit de Dieu_, cite la _mesnie Hellequin_; Guillaume -de Paris, dans son trait _de Universo_ (part. II, ch. 12), lui consacre -un assez long passage. Cette sombre _mesnie_ s'appelle en latin -_exercitus_ ou _milites Hellequini_; Pierre de Blois crit _Herlikini_. -C'est dans sa quatorzime ptre, o il dit que les ecclsiastiques de -son temps courent aprs la fortune et les honneurs travers mille -prils: _In quibus gloriam martyrii mererentur, si hc pro Christi -nomine sustinerent. Nunc autem sunt martyres sculi, mundi professores, -discipuli curi_, MILITES HERLIKINI. (Petri Bles., _Opp._, p. 22, col. -2.)--Si ces prtres, dit le pieux crivain, supportaient ces prils -pour l'amour de Jsus-Christ, ils mriteraient la gloire du martyre. Au -lieu de cela, que sont-ils? Des martyrs du sicle, des professeurs du -monde, des lves de la cour, _des arlequins_. Par cette dernire -expression, Pierre de Blois entend assimiler ces ecclsiastiques -vaniteux aux fantmes de la _mesnie Hellequin_, ombres formes de vent -et d'un peu de nocturne vapeur. - -Cependant la _mesnie Hellequin_ ne renferma point ses apparitions dans -l'enceinte borne de l'Elycamps; elle se rpandit par toute la France, -et mme dans l'Europe entire. Partout o _il revenait_, c'taient des -Hellequins. Le grand veneur de Fontainebleau, comme le Freyschutz -allemand, ne sont autre chose que la chasse d'Hellequin. Le roi des -aulnes, _Erlenkoenig_, est une seconde transformation d'_Herlekin_. Les -frres Grimm nous en font connatre une troisime, sous le nom altr, -mais toujours reconnaissable, d'_Hielkin_. Walter Scott nous montre -Hellequin en cosse; Guillaume de Paris tmoigne que, de son temps, -l'Espagne connaissait, aussi bien que la France, les _milites -Hellequini_; enfin, un pome du cycle carlovingien, en patois flamand ou -wallon, nous reprsente Arlequin orn d'une particule nobiliaire, sous -le nom du _comte Van Hellequin_, tenant sa dignit au milieu des plus -augustes hros: _van_ Pepin, _van_ Garin, _van_ Fromont, et mme _van_ -Charlemagne[117]. - - [117] Manuscrit de la Bibliothque royale, 184, supp. fr. cit par M. - Fr. Michel, dans BENOT, t. II, p. 337. - -Les mtamorphoses d'Arlequin feraient un digne pendant aux Mtamorphoses -d'Ovide. Mais nous ne sommes pas au bout. - -A la fin du XVe sicle, Hellequin, dont l'origine allait s'effaant -mesure qu'il grandissait en rputation, Hellequin est devenu Charles V -ou Charles-Quint, roi de France. La _Chronique de Normandie_, imprime -Rouen en 1487, rapporte _comme le roy Charles le Quint, jadis roy de -France, et ses gens avecques luy, s'aparurent aprs leur mort au duc -Richard sans Paour_. Vous voyez, l'imprimerie est peine ne, et elle -s'empresse de s'occuper d'Arlequin. Le chapitre est trop long pour tre -mis ici dans son entier. En voici le dbut, qui suffira pour notre -propos: - -Une aultre moult merveilleuse aventure advint au duc Richard sans -Paour. Vray est qu'il estoit en son chasteau de Moulineaux sur Saine; et -une fois ainsy comme il se aloit esbattre aprs souper au bois, luy et -ses gens ouyrent une merveilleuse noise et horrible de grant multitude -de gens qui estoient ensemble, ce leur sembloit; laquelle noise -s'approchoit toujours d'eux. Et si comme le duc et ses gens ourent la -noise s'approcher, ils se resconserent delez ung arbre, et l le duc -Richard envoya de ses gens espier que c'estoit. Et lors ung des escuiers -au duc vit que ceux qui faisoient celle noise s'estoient arrestez -dessoubs ung arbre, et commena regarder leur maniere de faire et leur -gouvernement, et vit que c'estoit ung roi qui avoit avec luy grant -compaignie de toutes gens, _et les apeloit on la mesgnie Hennequin en -commun langage; mais c'estoit la mesgnie Charles Quint, qui fut jadis -roy de France_. - -Qui voudra savoir le reste de l'aventure la trouvera au second tome, p. -337, de la _Chronique des ducs de Normandie_, publie par M. Francisque -Michel. - -On sent que le chroniqueur, voulant absolument assigner l'origine d'un -nom qu'il ne comprenait pas, s'est laiss guider, pour la dcouvrir, -la dernire syllabe de ce nom. Ce chroniqueur devait tre quelque aeul -de Mnage. Ici se termine le rle hroque et lugubre d'Arlequin; nous -allons le voir entrer dans la priode moderne de son existence. C'est -encore une mtamorphose. - -L'habitude la longue diminue la terreur et le respect, et engendre la -familiarit, qui finit par conduire au mpris. C'est ce qui est arriv -au diable. Son nom n'a pas t plus mnag que sa personne; on l'a mis -partout: Quel diable!... Au diable!... Cela ne vaut pas le diable!... -Cela est fait la diable!... Le diable est compromis jusque chez les -petits enfants. Faut-il s'tonner que la mme chose soit arrive -Hellequin? La _Mesnie Hellequin_ tait passe, elle aussi, en commun -proverbe, et servait de terme de comparaison fcheux: les avocats, -disait-on au moyen ge, c'est la _Mesnie Hellequin_! - - Avocas portent grant damage; - Pour poi metent lor ame en gage. - Lor langue est plaine de venin; - Par aus sont perdu heritage, - Et desfait maint bon mariage, - El mal fait por un pot de vin; - Il s'entrepoilent con mastin; - _C'est la mesnie Hellequin_. - - (_Le Mariage des filles au diable_, Mss. de l'Arsenal, n 175, fol. 292.) - -Quelle insolence! Mais on ne se borna pas mdire: on alla jusqu' -travestir et contrefaire la _mesnie Hellequin_. C'est une des -inconsquences les plus remarquables de l'esprit humain, que ce penchant - railler les objets de son culte ou de sa frayeur; l'esprit -d'opposition s'exhale et se soulage ainsi. A quelle poque le diable -a-t-il t plus redout et plus bafou qu'au moyen ge? Hellequin -partagea cette double fortune. Il fut craint comme le diable, et comme -lui traduit en farce dans les mascarades et les charivaris. Le roman de -_Fauvel_, compos vers la fin du XIIIe sicle, offre un dtail curieux -d'une arlequinade, ou, comme on disait alors, d'une _hellequinade_. Le -hros du pome vient de se retirer dans sa chambre coucher; c'est -l'instant qu'on attendait pour lui donner le charivari le plus tonnant -qui jamais ait assourdi les oreilles humaines: - - Puis faisoyent une crierie... - Jamais telle ne fut oue. - Li uns monstroit son cul au vent, - Li autres rompoit un auvent; - L'uns cassoit fenestres et huis, - L'autre jetoit le sel au puits; - L'un jetoit le bren aux visaiges; - Trop par estoient laids et sauvaiges: - Es testes orent barbores[118], - Avec eux portoient deux bieres. - Il y avoit un grant jayant - Qui alloit trop forment brayant; - Vestu ert de bon broissequin; - _Je cuids que c'estoit Hellequin, - Et tuit li autre sa mesnie_ - Qui le suivent toute enragie. - Mont est sur un roncin haut, - Si trs gras que, par saint Quinault, - L'on li peut les costes compter. - - [118] Masques dont la partie infrieure, la barbe, est un morceau - d'toffe triangulaire. Le mot est encore usit en Picardie. - -Ces vers n'ont pas besoin de traduction. Nous voyons dj figurer dans -le mme cortge les Arlequines: - - Avec eux avoient _Hellequines_ - Qui avoient cointises fines, - Et se deduisoient en ce - Lay chanter qui commence: - En ce doux tems d'est, - Au joly mois de may. - -Hellequin une fois entr dans le ridicule, ma tche d'historien est -finie, et le reste vous est connu. Le peuple s'est veng du fantme par -une amre drision. Le costume d'Arlequin est videmment parodi de -celui d'Hellequin: le harnais militaire est remplac par un vtement -bariol comme celui des fous de cour; au lieu du glaive tincelant -d'Hellequin, Arlequin brandit un sabre de bois, une latte, dont -s'escrime sa malice inoffensive; le heaume de fer est devenu un petit -chapeau de feutre risible. En expiation de l'pouvante seme par le seul -nom d'Hellequin, Arlequin tremble aujourd'hui devant tout le monde: un -enfant, son ombre, un rien, tout lui fait peur. Il a lui-mme le -caractre d'un enfant, et la grce foltre d'un petit chat. De toute son -ancienne manire d'tre, on ne lui a laiss que son visage noirci par la -fume de l'enfer, comme pour mieux constater son identit et son -humiliation. Exemple frappant des vicissitudes de la fortune, Hellequin -condamn faire rire ceux qu'il faisait jadis frissonner! Qu'est-ce que -Denys le tyran devenu matre d'cole, au prix d'Hellequin chang en -Arlequin! - -Le camarade insparable d'Arlequin, Pierrot, m'est suspect aussi de -n'avoir pas toujours exerc le mtier qu'il fait aujourd'hui sur le -boulevard du Temple. A sa face blme, l'espce de suaire dont il -s'habille, sa malice malfaisante, sa gravit sournoise, ce silence -funbre et ces affreuses grimaces qui, avec une pantomime d'une -agilit surnaturelle, lui servent de langage, je crois reconnatre un -habitant de l'autre monde; et, puisqu'il faut le dire, je souponne fort -Pierrot d'avoir en son temps fait partie de la _mesnie Hellequin_. Il -tient visiblement du fantme et du dmon: il parat avoir form une -paire avec Arlequin, l'un reprsentant le fantme blanc, l'autre, le -fantme noir. Chacun sait combien le bon roi Ren tait admirable -organiser de belles processions dramatiques. Celle qu'il institua Aix -en 1474, pour le jour de la Fte-Dieu, mettait plusieurs heures -dfiler. On y voyait figurer, dans l'attirail le plus fantasque, tous -les dieux du paganisme et tous les personnages soit du Vieux, soit du -Nouveau Testament; la Mort, la Renomme, des bouffons monts sur des -nes, les Parques et une lgion de diables grands et petits, habills de -rouge et de noir, pour signifier les tnbres de l'autre monde et le feu -de l'enfer: Leur vtement tait noir, ml de flammes, et tous avaient -le visage cach par des ttires rouges ou noires. Arlequin et Pierrot -sont masqus: Toutes les divinits de la procession portaient des -masques semblables ceux dont les anciens se servaient au -thtre[119]. Est-il vraisemblable que parmi les lgendes fameuses, -comme la tarasque ou le dragon de saint George, reprsentes dans ses -processions, le roi Ren et nglig la plus clbre, la _mesnie -Hellequin_? La chose ne parat pas possible. Plus j'y songe, plus je me -persuade que c'est le roi Ren qui nous sommes redevables d'Arlequin -et de Pierrot. Peut-tre mme a-t-il prtendu gurir ses sujets de leurs -craintes superstitieuses par l'habitude d'en railler les objets, et il y -aurait russi. Pourquoi une ide philosophique ne serait-elle pas entre -dans la tte du roi Ren, bon pote, grand artiste, qui s'est montr si -philosophe dans la pratique? Remarquez que Arles tait une des deux -capitales du roi Ren, que l'habit d'Arlequin est prcisment rouge et -noir, et qu'en Italie, o il n'y avait pas de bon roi Ren, Arlequin est -demeur vtu de noir sans mlange. Dcidment, Arlequin et Pierrot me -paraissent deux chapps de la procession. - - [119] _Histoire du roi Ren_, par M. de Villeneuve-Bargemont, II, 255 - et 365. - -On a fait au sicle dernier, sur les masques de la comdie italienne, -quelques recherches trs-superficielles, qui dfrayent encore -l'rudition contemporaine. On a rpt d'cho en cho que Bergame est la -patrie d'Arlequin: je le croirai, quand l'Italie fournira une tymologie -satisfaisante du nom d'_Arlichino_. Je consens de bon coeur que Pantalon -soit Vnitien[120]; Spavento, Napolitain; le Docteur, Bolonais, _etc._ -Mais j'observe que, dans cette facile gnalogie, il n'est jamais -question de Pierrot; et cependant Pierrot passe avec Arlequin pour le -plus ancien masque de la comdie italienne. C'est que leur berceau est -ailleurs qu'en Italie. - - [120] Chaque pays a ses patrons de prdilection: saint Patrice en - Irlande; en Angleterre, saint Jean; saint Alexandre (_Sauney_) en - cosse; Venise, saint Pantalon, d'o, par antonomase, _un - Pantalon_ pour _un Vnitien_, et, par corruption, _Pantalon_. - -Si les auteurs du moyen ge redevenaient la porte de tout le monde, -si leurs textes taient publis correctement et rentraient dans la -circulation, s'ils taient fouills par l'intelligence publique au lieu -de l'tre par la sagacit particulire de quelques rudits, que de -secrets se rvleraient, que d'origines seraient mises au jour, qui -paraissent aujourd'hui des mystres impntrables, sur lesquels on crit -de gros livres bien pdants, et qui ne sont au fond que l'histoire -d'Arlequin! - - - - -CHAPITRE II. - -MALBROU[121]. - -Est-il Anglais?--Est-ce un hros moderne? - - [121] Ce morceau a t publi dans une _Revue_. En le rimprimant on - n'a pas cru devoir retrancher l'exposition sommaire de quelques - points de thorie traits avec plus de dveloppements dans diverses - parties de cet ouvrage, auxquelles ce chapitre peut servir de - rsum. - - -Un autre personnage parmi le peuple, aussi clbre qu'Arlequin, c'est -_monsieur d' Malbrou_. L'immortalit est un quine la loterie du temps; -il ne faut pas une grosse mise pour y faire fortune: Saint-Aulaire gagna -la sienne avec un quatrain, et tous les titres de monsieur de Malbrou -sont une chanson. - -Cette chanson, dont la vogue fut prodigieuse, n'tait pas connue du beau -monde avant 1783; mais vers cette poque elle fit tout coup explosion; -c'est le mot. Sa fortune, depuis fixe un cran un peu plus bas, n'a -plus vari, et, selon toute apparence, ne variera plus. Monsieur de -Malbrou restera populaire jusqu' la fin du monde; car il est solidement -tabli, non-seulement en France, mais dans l'Europe entire et par del: -on le chante en Afrique et en gypte. Je ne serais pas surpris -d'apprendre qu'il a pntr la suite des jsuites jusqu' la Chine et -aux Indes; le nouveau monde en fait ses dlices comme l'ancien. Quelle -catastrophe serait donc capable d'anantir cette chanson? Je ne vois que -le jugement dernier: _Si fractus illabatur orbis_. - -Voici, en peu de mots, l'histoire de sa naissance, ou plutt de sa -renaissance; comme j'espre le faire voir tout l'heure. - -Le Dauphin, fils de Louis XVI, avait une nourrice appele madame -Poitrine; qui, vu la convenance de son nom et de son emploi, risque bien -d'tre prise pour un mythe par les Niebuhrs des sicles venir. Cette -bonne dame, un jour qu'elle berait le petit prince en chantant pour -l'endormir, reut la visite inopine de la reine. Or, madame Poitrine -chantait justement Malbrou. Marie-Antoinette, excellente musicienne, -lve de Gluck, prit en gr cette chanson, et mit la mode Malbrou, -comme un an plus tard elle y mit les _Quesaco_. La cour, l'exemple de -la reine, se passionna pour Malbrou; la ville se modela sur la cour. -Malbrou se trouva dans toutes les bouches, sur les crans, sur les -ventails; on en fit des tableaux, des dessus de porte, jusqu' des -pomes[122]. Les voitures, les habits, les perruques, tout fut la -Malbrou: c'tait un engouement universel. Mais vous observerez que tout -ce monde allait gauche, en prenant la chanson de Malbrou au burlesque. -Elle n'offre absolument de ridicule que les couplets ajouts par les -courtisans beaux esprits. Le seul Beaumarchais eut le tact assez fin -pour sentir que l'air est une des mlodies les plus sentimentales: aussi -l'employa-t-il pour la romance que chante Chrubin aux pieds de la belle -comtesse. Ce trait d'un homme de got ne dtrompa point le public, le -sot public, comme l'appelle Jean-Jacques; et la chanson de Malbrou est -reste un type convenu de folle plaisanterie. Et pourquoi? parce qu'on y -trouve le nom d'un gnral anglais qui battit une fois les troupes -franaises. Il est clair qu'on ne pouvait chanter la mort de Marlborough -que pour s'en moquer. - - [122] L'anecdote, d'ailleurs bien connue, de madame Poitrine et de la - reine, est atteste par un dtestable pome burlesque de - _Malbrough_, que Beffroy de Regny publia en 1783, c'est--dire, le - lendemain du fait. - -Mais si, par hasard, dans cette pice le nom de Marlborough tait un nom -substitu? A quel nom? direz-vous. C'est ce qu'il s'agit de dterminer, -et la chose n'est pas facile; toutefois, on peut l'essayer. - -Il est hors de doute que la chanson de Malbrou n'a pas t compose sur -le duc de Marlborough, mort en 1722; car dj, la mort du duc de -Guise, assassin par Poltrot le 15 fvrier 1563, les huguenots -rpandirent une chanson visiblement calque sur celle qui porte -aujourd'hui le nom de Malbrou; or, la copie ne saurait avoir prcd -l'original. Mais sur quoi jugez-vous que Malbrou est l'original, plutt -que la complainte du duc de Guise? Je vous le dirai tout l'heure. -Voici, en attendant, pour constater la ressemblance, cette complainte du -duc de Guise. Ce morceau est devenu rare. - - -LE CONVOI DU DUC DE GUISE (1563). - -_Sur un air not._ - - Qui veut our chanson? - C'est du grand duc de Guise; - Et bon, bon, bon, dan di, dan don, - C'est du grand duc de Guise, - - Qui est mort et enterr. - Aux quatre coins du pole, - Et bon, bon, bon, etc. - Aux quatre coins du pole - Quatr' gentilshomm's y avoit, - - Quatr' gentilshomm's y avoit, - Dont l'un portoit son casque, - Et bon, bon, bon, etc. - Et l'autre ses pistolets, - - Et l'autre ses pistolets, - Et l'autre son pe, - Et bon, bon, bon, etc. - Qui tant d'hugu'nots a tus, - - Qui tant d'hugu'nots a tus. - Venoit le quatrieme, - Et bon, bon, bon, etc. - Qu'estoit le plus dolent, - - Qu'estoit le plus dolent. - Aprs venoient les pages, - Et bon, bon, bon, etc. - Et les valets de pied, - - Et les valets de pied, - Avecque de grands crespes, - Et bon, bon, bon, etc. - Et des souliers cirs, - - Et des souliers cirs, - Et des beaux bas d'estame, - Et bon, bon, bon, etc. - Et des culottes de piau, - - Et des culottes de piau. - La ceremonie faite, - Et bon, bon, bon, etc. - Chacun s'alla coucher, - - Chacun s'alla coucher; - Les uns avec leur femme, - Et bon, bon, bon, etc. - Et les autres tout seuls[123]. - - [123] Laplace, _Pices intressantes_, III, p. 239. - -Laplace, qui a recueilli cette platitude historique, se demande laquelle -des deux chansons est l'ane. Il n'est pas malais de s'en apercevoir: -le _Convoi du duc de Guise_ n'est videmment qu'une fade et grossire -parodie de quelque antique romance, encore populaire au XVIe sicle, -oublie au XVIIIe sicle, et que la bonne madame Poitrine apporta du -fond de sa province dans le Louvre des rois de France. Le _Convoi du duc -de Guise_ affecte de ne point rimer, parce que la chanson de Malbrou ne -rime pas; je veux dire qu'elle semble ne pas rimer pour ceux qui -ignorent les rgles de la posie au moyen ge. - -La chanson de Malbrou est en vers de douze syllabes et en couplets -monorimes, comme les chansons _de Geste_ du XIIe et du XIIIe sicle. -Chaque vers se partageait alors en deux hmistiches bien marqus, dont -le premier jouit du privilge aujourd'hui rserv la finale du vers -fminin, c'est--dire que l'_e_ muet n'y compte pas. Par exemple: - - Chy fine le mat_ere_ de Regnaut le baron, - Qui tant jour guerroya l'empereour Karlon. - Oncques plus vaillant prince ne viesti haubergon, - Que fu li bers Regnaut, tant il estoit preudom. - - (_Les quatre fils Aymon._) - -Ici finit l'histoire du baron Renaud (de Montauban), qui guerroya si -longtemps l'empereur Charlemagne. Jamais ne vtit l'haubergeon plus -vaillant prince que ne fut le baron Renaud, tant il tait brave homme. - -Il est sr que ces vers paratront dpourvus de la moiti de leurs -rimes, si on les dispose ainsi: - - Chy fine le matere - De Regnaut le baron, - Qui tant jour guerroya - L'empereour Karlon. - Oncques plus vaillant prince - Ne vestit haubergon - Que fu li bers Regnaut, - Tant il estoit preudon. - -Le mme inconvnient se produit pour les alexandrins modernes mis en -musique, parce que la phrase musicale ne peut s'tendre assez pour -enfermer douze syllabes. Le musicien est rduit partager le vers. -Ainsi Guillard a crit, dans _OEdipe Colone_: - - Elle m'a prodigu sa tendresse et ses soins; - Son zle dans mes maux m'a fait trouver des charmes. - Elle les partageait, elle essuyait mes larmes; - Son amour attentif prvenait mes besoins. - -Sacchini a chant: - - Elle m'a prodigu - Son amour et ses soins; - Son zle dans mes maux - M'a fait trouver des charmes. - Elle les partageait, - Elle essuyait mes larmes; - Son amour attentif - Prvenait mes besoins. - -Voil huit vers qui ne riment que deux fois, et la premire rime -n'arrive qu'au sixime vers. Cependant l'oreille est satisfaite. - -Cette exprience justifie pleinement le systme de versification de nos -aeux, qui, sauf le droit de la rime, ne se seraient pas fait faute de -disposer les hmistiches de la manire suivante: - - Elle m'a prodigu - Son amour et ses soins. Son zle dans mes maux - M'a fait trouver des charm_es_; elle les partageait, - Elle essuyait mes larm_es_. Son amour attentif - Prvenait mes besoins. - -L'abb de la Rue va jusqu' prtendre que primitivement les rimes -taient places l'hmistiche dans l'intrieur des vers, et non la -fin. Je crois qu'il est tout fait dans l'erreur. Au surplus, ce ne -serait l qu'une question de copiste et non une question d'art, comme il -parat le croire. La diffrence n'existerait que sur le papier, et -s'vanouirait la rcitation. - -Revenons la chanson de Malbrou. La voici comme on doit l'crire, avec -les consonnes euphoniques intercalaires[124]. - - [124] J'omets le refrain, qui ne fait point partie de la chanson, et - pourrait cependant servir constater l'origine de l'air. On a - prtendu que _Mironton ton ton mirontaine_ tait une altration - (fort grave) de _Massourah! Massourah!_ C'est une conjecture un peu - hardie. Aprs tout, on voit des faits aussi extraordinaires. - - Malbrou s'en va_t_ en guerre, ne sais quand reviendra. - Il reviendra_t_ Pasques ou_s_ la Trinit. - La Trinit se passe, Malbrou ne revient pas. - Madame sa tour monte, si haut qu'el peut monter; - El voit venir son page tout de noir habill: - --Beau page, mon beau page, quel nouvelle apportez? - --Aux nouvelles que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer: - * Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterr. - L'ai vu porter en terre par quatres officiers; - L'un portait sa cuirasse, l'autre son bouclier. - A l'entour de sa tombe romarin fut plant. - Sur la plus haute branche le rossignol chanta. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ici commenait sans doute un couplet monorime en _a_, dont la suite est -perdue. - -Remarquons tout de suite, dans le premier couplet, un vers manifestement -et grossirement refait en 1783: - - Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterr. - -Le second hmistiche est pill mot mot du _Convoi du duc de Guise_; le -premier ne va pas sur l'air, parce que seul il ne se termine pas par un -_e_ muet. Regardez tous les autres: _guerre_, _Pasques_, _passe_, -_monte_, _page_, _apporte_, _terre_, _cuirasse_, _tombe_, _branche_; il -n'en est pas un qui se drobe cette uniformit; et cette syllabe, qui -ferait boiter le vers dans notre systme moderne, est indispensable pour -le rendre rgulier musicalement; si bien que le vers interpol, juste -d'aprs les lois de la prosodie actuelle, est faux pour le chant, et -qu'on est oblig de chanter: Monsieur Malbrouck est mor_e_. Les -contrefacteurs n'ont pas pris garde ce dtail, si soigneusement -observ par le vieux pote. La particule nobiliaire mise au devant du -nom de Malbrouck est une plaisanterie inepte qui trahit encore le -faussaire. Les autres vers prsentent tous les caractres de la -versification du XIIIe sicle; ils ressemblent ceux qu'on faisait sous -saint Louis et sous Philippe-Auguste[125]. - - [125] Voyez _Des privilges de l'ancienne versification_, p. 237. - -Les hiatus dont nous parat fourmiller la posie de ces temps reculs -n'existaient pas mme en prose. Ils taient prvenus par des consonnes -euphoniques qui s'intercalaient dans le langage, mais souvent omises -dans l'criture, surtout mesure que la date des manuscrits se -rapproche de nous. La tradition orale les a maintenues parmi le peuple. -Les plus anciens monuments de notre langue, _le livre des Rois_, les -sermons de saint Bernard, _la chanson de Roland_, et quelques autres, ne -permettent aucun doute cet gard: - -Achitofel parla_d_ Absalon.--Atalie entra_d_ el temple (_livre des -Rois_).--Tu as dous anemins: lo pechie_t_ et la mort.--Chier frere, nos -est mestier ke la charitei_t_ aiens. (_Saint Bernard._) - - Luisent cis elmes ki a_d_ or sunt gemms... - L'escus li fraint ki est flurs et a_d_ or... - - (_Roland_, _passim_.) - -Ces casques brillent qui sont maills d'or... (a_t_ or). - -Il lui brise son cu, orn de fleurs et d'or... - -Le participe pass passif prenait toujours la fin un _d_ ou un _t_ -euphonique, comme les substantifs en __, beaute_t_, vanite_t_, -nativite_t_; comme les troisimes personnes en _a_, il a_t_, il va_t_: - - Un grant mouton cornu_t_ ocis. - - (_Dolopathos_, p. 255.) - - Apres io i est Neimes venu_d_, - E dit al rei: Ben l'avez entendu_d_! - Guenes li quens o vus a_d_ respondu_d_... - - (_Roland_, st. 16.) - -Aprs cela y est venu Naime (le duc de Bavire), et dit au roi: Bien -l'avez entendu! le comte Ganelon vous a rpondu cela. - -Ce _t_ final euphonique est l'origine de la double forme _bnie_ et -_bnite_, le masculin tant, selon l'occasion, _bni_ ou _bnit_, avec -ou sans _t_[126]. - - [126] Voyez le chapitre _Des consonnes euphoniques_, p. 89. - -Ainsi, Malbrou s'en va_t_ en guerre.--Il reviendra_t_ Pasques, sont -parfaitement lgitimes. Un acadmicien attendant son confrre pour -condamner ces _cuirs_, comme on appelle arrogamment les archasmes du -peuple, demande: Va_t_ il bientt venir? A_t_ il oubli l'heure de la -sance? Peut-tre dne_t_ il en ville? - -L'_s_ euphonique n'est pas plus extraordinaire la fin de _ou_ qu' la -fin de _quatre_; et puisque l'anciennet de cet usage, autrefois -gnral, a contraint l'Acadmie elle-mme d'autoriser _quatreS yeux_, je -ne vois pas pourquoi l'on ferait plus de difficult pour _quatreS -officiers_. _Deux_, qui vient de _Duo_, n'a pas plus de droit l'_s_ -finale: ou dit pourtant _deuX hommes_; la premire forme tait _dous -hommes_. Pourquoi _deux_ a-t-il gard seul sa finale euphonique? En -vertu de quelle logique accorde-t-on _deux_ ce qu'on refuse -_quatre_? Ils taient jadis sur le mme pied. L'histoire des mots -ressemble celle des hommes, gaux en naissant, ingaux par les hasards -de la fortune. - -Le pronom masculin sonnait _i_:--_i_ viendra,... _i_ dira... qu'_i_ -dit... - -Le pronom fminin, entre __ ferm et _ai_:--__ sait... __ fait... __ -va... Madame sa tour monte si haut qu'__ peut monter. - -Mais devant une voyelle, l'_l_ euphonique reparaissait: _il_ ira... _el_ -aura. - -Puis l'usage de faire constamment sonner cette _l_ s'est tabli dans les -classes soi-disant lettres: _ile_ va... _ile_ dort. Il en est rsult -que le pronom fminin _el_ s'est allong d'une syllabe sur le papier: -_elle_ part, _elle_ donne. Le bon sens, l'analogie auraient voulu qu'on -modifit de mme l'autre, et qu'on crivt _ille_, puisqu'on le prononce -maintenant ainsi. Point! _il_ est rest monosyllabe l'oeil, tandis -qu'il a deux syllabes pour l'oreille. - -Mais enfin, si nous manquons de logique, nos pres n'en sont pas cause; -et vraiment ce serait pousser trop loin la fatuit de l'ignorance que de -les blmer d'avoir crit: _El_ voit venir son page... si haut qu'_el_ -peut monter. - -_Quel_ nouvelle... et non _quelle_ nouvelle. _Quel_, _tel_, taient -invariables pour le genre. Tout adjectif tait dans ce cas, venant d'un -adjectif latin en _is_, et n'ayant par consquent qu'une seule -terminaison pour le masculin et pour le fminin. De l vient que -_mortel_, _royal_, _grand_, etc., n'avaient qu'une forme pour les deux -genres: c'est qu'ils drivent de _mortalis_, _regalis_, _grandis_. - -Cela vous dmontre en passant l'absurdit d'crire avec une apostrophe, -_grand'route_, _grand'messe_, comme s'il y avait une lision de l'_e_ -sur une consonne. Cet _e_ n'a jamais exist. - -Cela vous explique aussi cette locution demeure technique au palais, -_lettres royaux_. M. Chicaneau, dans _les Plaideurs_: - - J'obtiens _lettres royaux_, et je m'inscris en faux. - - Ne sais _quel_ chose tranoient. - - (_Dolopathos._) - -Ayez soin surtout de bien prononcer _queu chose_, _queu nouvelle_, comme -vous prononcez _queu diable!_ pour _quel diable!_ Vous sentez en effet -qu'en faisant sonner l'_l_, vous introduiriez un _e_ muet qui romprait -la mesure. Nos aeux taient bien autrement que nous attentifs -l'euphonie! ils avaient l'oreille bien autrement dlicate que la ntre -par rapport la musique du langage! Le XIIIe sicle tait, cet gard, -incomparablement plus avanc que le XIXe. Cela blesse un peu notre -vanit et la doctrine du progrs: j'en suis fch; mais la vrit est ce -qu'elle peut. - -Nous avons, je crois, pass en revue toutes les fautes de franais, -c'est--dire, tous les vnrables archasmes de la chanson de Malbrou. -Passons de la forme au fond. - -Comment a-t-on pu trouver le mot pour rire dans cette romance nave? -Relisez-la donc, dgag de vos prjugs et de vos habitudes d'enfance, -et dites de bonne foi si vous connaissez rien de plus touchant que ces -dtails empreints de tout le charme et de toute la simplicit antiques? -Il n'en est pas un qui ne respire la posie des temps chevaleresques et -ne nous reporte en plein moyen ge. Si madame sa tour monte, et mme -_si haut qu'el peut monter_, autant en fait la pauvre femme de -Barbe-Bleue, autant en fait Bramidone, la femme du roi Marsile, pour -assister la dconfiture des Sarrasins par l'arme de Charlemagne: - - En sum la tour est muntee Bramidonie; - Ensemble od li ses clers e si canonie. - - (_Roland_, st. 266.) - -Au sommet de la tour est monte Bramidone; ensemble avec elle ses -clercs et ses chanoines. - -Entendez que ce sont chanoines et clercs de la cathdrale de Mahomet, -car le roi Marsile et la reine Bramidone taient paens. Il faudrait, -pour ignorer cela, n'avoir pas lu le vingt-sixime chapitre de la -seconde partie de _Don Quichotte_. - -Et ce page tout de noir habill, ce dialogue si rapide et si douloureux, -ce guerrier tomb sur le champ de bataille, cette tombe entoure de -romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche: comme toute -cette posie mlancolique convient bien au XVIIIe sicle, et s'adapte -merveilleusement ce vieux Curchill de Marlborough, mort 72 ans, dans -son lit, par suite d'une apoplexie qui l'avait rendu fou! N'est-ce pas -l effectivement une agrable et piquante satire? et combien doit-on -admirer le jugement de ceux qui, les premiers, ont interprt dans ce -sens le chant de Malbrou! - -Leur bon got et leur intelligence clate surtout dans les couplets -qu'ils ont ajouts au fragment de la nourrice: - - Chacun mit ventre terre, et puis se releva - Pour chanter les victoires que Malbrough remporta. - * La ceremonie faite, chacun s'en fut coucher, - * Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls[127]. - Ce n'est pas qu'il en manque, car j'en connois beaucoup - Des blondes et des brunes, et des chataignes aussi. - J'n'en dis pas davantage, car en voil z'assez. - - [127] Pill du _Convoi du duc de Guise_. - -Cela n'a pas plus de raison que de rime. Les continuateurs n'ont pas -mme souponn l'ordonnance de ce qu'ils prtendaient finir. On voit -qu'ils ont pill la parodie de 1563, et n'ont russi en dfinitive qu' -tre, quand ils se croyaient rjouissants, btement plats ou platement -btes. Aussi le peuple s'est-il bien gard de consacrer leurs prtendus -vers. La premire moiti de Malbrou est dans toutes les mmoires; -personne ne connat ou n'a retenu la seconde. L'instinct populaire est -infaillible discerner le faux du vrai; et son arrt lui seul, sans -autre indication, suffirait pour mettre sur la trace de l'imposture. - -Mais enfin, dira-t-on, si la chanson de Malbrou date du moyen ge, et -si, comme il parat, elle n'a nul rapport Curchill de Marlborough, qui -donc en est le hros? Ah! voil le grand problme! Ici, nous nous -engageons dans des landes inconnues, sur des sables mouvants. Avanons -avec prcaution. - -Si nous possdions une leon authentique du fragment chant par madame -Poitrine; si seulement nous avions le vers qu'on a remplac par -_Monsieur d'Malbrouck est mort_, cela nous aiderait beaucoup et -peut-tre nous mettrait tout soudain hors de peine; car certainement il -y avait un nom dans ce fragment, et il y a dix mille parier contre un -que ce nom n'tait pas _Malbrouck_. Mais on peut supposer que c'tait -quelque nom approchant, et que la ressemblance a conduit la -substitution, surtout si le personnage dpossd tait inconnu -Marie-Antoinette et ses courtisans. Or, s'agissant d'un hros du XIIe -ou du XIIIe sicle, le fait est assez vraisemblable. - -Je trouve, dans le _Romancero_ de Duran, une trs-jolie pice que je -regrette de ne pas voir traduite dans l'excellent recueil de M. -Damas-Hinard. A la vrit, don E. de Ochoa, qui a rimprim Paris le -travail de Duran, ne donne cette pice qu'en note, et avec la date du -XVIIIe sicle. M. Ochoa s'est laiss abuser aussi par la ressemblance -d'un nom propre; il a partag l'erreur commune relativement la -personne de Malbrou, et, sans y regarder de plus prs, il a rapport au -temps des guerres de la succession un morceau beaucoup plus ancien. Il -donne positivement comme une imitation d'aprs Juan de Rivera ce qui -peut-tre a servi Juan de Rivera de point de dpart et de modle[128]. - - [128] Voyez, dans le _Tesoro_, la romance _Caballero de lejas - tierras_; et dans le _Romancero_ de M. Damas-Hinard, la page 265 du - tome second. - -Les acteurs de ce petit drame sont une pouse inquite comme celle de la -chanson de Malbrou, et un soldat, apparemment un crois, qui revient de -la guerre, et qui a le visage couvert par la visire de son casque. - - * * * * * - ---coute, coute, bon soldat, si tu es tel que tu me sembles: as-tu -jamais rencontr mon mari l'arme? - ---Je ne sais, madame. Donnez-m'en quelque signalement. - ---Mon poux est bon gentilhomme, bon gentilhomme et trs-courtois, et -mont sur un poulain blanc, plus lger qu'un cheval anglais. Il porte -l'aron de sa selle les armoiries de notre roi, et son pe est -suspendue avec ceinturon de Morlaix[129]. - - [129] De toile de Morlaix, en Bretagne. - ---L'homme que vous dites, madame, depuis un bon mois il est mort, et -par testament vous ordonne de vous marier avec moi. - ---Ne permette le Dieu du ciel, ni feu ma sainte mre Igns, que femme -de notre lignage se marie plus d'une fois! De ses trois filles qu'il me -laisse, la premire je marierai, la seconde prendra le voile; la -troisime je garderai, qui me guide et qui m'accompagne, et qui me -prpare manger, et qui par la main me conduise dans la maison du -colonel. - ---Ne vous affligez pas, madame; dame, ne vous affligez pas. (_Il lve -sa visire._) Tenez, regardez mon visage, pour voir si vous me -connaissez? - ---Ah! vous tes mon cher _Mambrou_! vous tes mon mari, mon matre! -vous... Elle chut vanouie dans les bras de son cher trsor, la pauvre -dame, dfaillante de sentiment et de plaisir. - -Puis tant soi revenue, tous deux s'en furent chez le roi, qui les -reut entre ses bras comme ils se jetaient ses pieds. - -Voil, messeigneurs, le _Mambrou_ que tout le monde dfigure[130], et -qu'une gyptienne chante sur la grand'place d'Aranjuez. - - [130] - - Este es el _Manbr_ senores - Que se canta _del revez_. - - Ce second vers est obscur, parce que l'expression est impropre, - l'auteur ayant t contraint sans doute par la rime d'_Aranjuez_. - J'ai choisi le sens qui m'a sembl le seul raisonnable: la gitana - accuse d'inexactitude toute version autre que la sienne, et donne - son adresse aux amateurs de la vritable complainte de Mambrou. - -Il est clair qu'au temps o fut compose cette romance, le sujet en -tait populaire ainsi que le hros. Cette expression _le Mambrou_ le -fait assez entendre. _Le Mambrou_ appartenait tout le monde, mais tout -le monde n'en savait pas l'histoire exactement; chacun l'accommodait -sa guise, d'o vient que notre pote accuse ses rivaux d'infidlit et -de chanter _le Mambrou_ tout de travers, _del revez_. Effectivement, on -peut voir une de ces versions dans le romancero de M. Damas-Hinard (II, -265). Dans cette dernire, Mambrou n'est point nomm; le rcit est -visiblement tronqu; il n'est question ni du testament du dfunt, ni de -ses trois filles, ni de la visite de la veuve au colonel de son mari, ni -de la visite au roi. La dame annonce le dessein de se faire religieuse; -le soldat lui rpond: Ne vous mettez pas en religion, madame, car votre -mari bien-aim, vous l'avez devant vous; et tout finit l. De la -premire narration cette copie sche et dcharne, il y a la mme -distance qu'entre la chanson de Malbrou et celle du duc de Guise; et, -par une conformit de destine vraiment bizarre, dans l'une comme dans -l'autre, on a pris, selon moi, l'original pour la copie, et la copie -pour l'original. Ce malheureux nom de Malbrou en est la cause; il a tout -brouill. - -Mais peut-tre je saisis un hros de hasard pour tayer une hypothse -caduque? Nullement. Les tmoignages sur _Mambrou_ ne sont pas nombreux, -mais ils suffisent pour qu'on ne puisse nier et son existence et son -antique clbrit. L'auteur d'un livre allemand intitul _Deux ans chez -les Mores_, ou _le Rengat par contrainte_, parlant du got de ses htes -pour la musique, dit: Ces braves gens, dans leur ignorance, se -passionnaient pour toute espce de chant; dans leur rpertoire, ils -donnaient le premier rle la vieille chanson de Malbrough, ou de -_Mambrun_, comme on l'appelle en Espagne[131]; et il ajoute en note: -Ce nom de _Mambrun_ a pass dans la lgende espagnole; toute pierre -monumentale dont on ignore l'origine, on dit aux trangers que c'est le -tombeau de _Mambrun_. Il cite cette occasion le premier vers de la -chanson de _Mambrun_: - - [131] Zwei Jahre unter den Mohren, p. 34. - - _Mambrun_ se fu a la guerra... - -Par malheur, il s'en tient l, ne supposant pas que le moindre intrt -puisse s'attacher ce qu'il regarde comme une traduction d'une chanson -des rues du XVIIIe sicle, tandis que cette chanson de _Mambrun_ ou de -_Mambrou_, car c'est tout un, est peut-tre l'original de notre -_Malbrou_. Si elle n'en est l'original, elle peut du moins en tre -contemporaine. Ce qui tendrait le faire croire, c'est qu'une tradition -bien connue, et que M. de Chateaubriand n'a pas juge indigne d'tre -recueillie, attribue l'air de Malbrou une origine arabe. Les soldats -de saint Louis l'auraient rapport d'Afrique; ce serait l'air d'une -complainte compose par les Sarrasins sur leur dfaite la Massoure. La -complainte des vaincus aura pass dans le camp des vainqueurs; et comme -le peuple ne retient gure un air qu' la faveur des paroles, tout porte - croire qu'une chanson franaise aura t compose sur la mlodie -arabe; cette chanson clbrait l'aventure de _Mambrou_, apparemment un -des croiss, et mme un crois franais. Quiconque a jet les yeux sur -les chansons de geste de ce temps-l, sait que rien n'y est plus -frquent que l'pithte de _membr_ ou de _membru_, accole au nom du -hros: - - Non ferai, sire, dit Rolant _li membr_. - - (_Gerard de Viane_, v. 3260.) - - Li grans barnages est encontre venus: - Mille de Puille et Harnaus _li membrus_. - - (_Ibid._, v. 3180.) - -_Le membrou_, c'est--dire, le vigoureux, l'homme aux formes -athltiques. - -Il est important d'observer que le roi de France et le roi d'Aragon -partirent l'un et l'autre pour la terre sainte en 1269. Les Espagnols et -les Franais taient runis dans la mme cause, en sorte que le chant de -_Mambrou_ dut tre rapport en Espagne par les soldats de Jayme Ier, en -mme temps qu'il arrivait en France par les soldats de Louis IX. Cette -circonstance explique la simultanit de la tradition dans les deux -pays. - -Sur le caractre oriental de la mlodie de Malbrou, nous avons encore le -tmoignage de l'auteur allemand dj cit, d'autant moins suspect que -cet auteur rapporte un fait en passant, sans y souponner aucune -consquence historique: - -Au surplus, il ne faut pas s'tonner que cet air plaise tant au peuple -espagnol, prcisment cause de sa simplicit, qui le rapproche du -style de la musique moresque. - -L'air de Malbrou est rpandu dans tout l'Orient. Un de mes amis m'a -assur l'avoir entendu en gypte. Pendant quelques jours il fut drout -par la manire de chanter particulire au pays. Il se disait, Je connais -cela! mais il faisait de vains efforts pour saisir et fixer ce souvenir -fugitif. A la fin, il reconnut, sa grande surprise, que cet air dont -on lui rebattait les oreilles n'tait que l'air de Malbrou. Il y a -l-dessous un autre hros que le Curchill de 1722. Ce n'est pas au -XVIIIe sicle que se sont formes les lgendes et les traditions -populaires; la mmoire du vainqueur de Malplaquet n'aurait pas -subitement pouss de si profondes racines en France, en Afrique, et dans -le Levant[132]. - - [132] Ce n'est pas que nous ayons manqu en France de chansonner le - duc Curchill de Marlborough. Le recueil manuscrit des chansons - historiques en trente et un volumes, qui a pass du cabinet de M. de - Maurepas la Bibliothque royale, contient vingt-sept chansons sur - Marlborough; mais celle qui seule a survcu, et qui devrait par - consquent avoir t la plus clbre, ne s'y trouve pas; et, parmi - les vingt-sept qui s'y trouvent, aucune n'offre le moindre rapport - de dtail avec la chanson de Malbrou, aucune n'est sur l'air de - Malbrou, aucune enfin ne prsente le nom de Marlborough autrement - qu'en trois syllabes, et crit ainsi, _Malboroug_. - - En 1783, il y avait longtemps qu'on ne composait plus de chansons - sur Marlborough, mais on se souvenait encore de celles qui avaient - t composes. Voil pourquoi ce nom clbre a t si leste se - glisser dans une chanson dont le hros tait inconnu. - -Voil beaucoup de circonstances qui se runissent en faveur de notre -thse. Mais moins qu'un bienheureux hasard ne vienne rpandre sur -cette question un supplment de lumires dont j'avoue qu'elle aurait -grand besoin, il ne me parat pas possible de dterminer avec certitude -qui tait le hros de notre chanson de Malbrou. Peut-tre cette chanson -avait-elle, comme dans l'espagnol, un dnoment heureux et inattendu; -peut-tre le hros dont on annonce la mort au commencement, -reparaissait-il la fin. Nous saurions sans doute quoi nous en tenir, -si les seigneurs qui entouraient Marie-Antoinette se fussent trouvs -aussi zls archologues qu'ils taient empresss courtisans. Plt -Dieu que la chanson de madame Poitrine ft tombe dans quelque oreille, -je ne dis pas savante, mais du moins intelligente et attentive, dont le -propritaire et pris soin de transmettre ses petits-fils ce singulier -morceau de posie! Par malheur, le seul homme capable de ce procd, le -marquis de Paulmy, terminait alors sa carrire. Il tait n prcisment -en 1722, l'anne de la mort de Marlborough; il mourut au moment o -Marlborough ressuscitait. En arrivant dans l'autre monde, il aura appris -le secret de Malbrou, dont il faut nous passer en celui-ci, au moins -jusqu' nouvel ordre. - -Toutefois, un point semble mis hors de litige, savoir, que la chanson de -Malbrou appartient au moyen ge et aux premires poques de la -littrature franaise. La chanson de Malbrou est peut-tre un fragment -vivace de quelque vieille chanson de geste; avant de courir les rues, -elle a peut-tre t chante dans les castels et dans les palais, devant -les hauts barons et les nobles chtelaines, la table des seigneurs et -des rois. C'est une beaut qui a trop longtemps vcu, et que dans sa -dcrpitude personne ne reconnat. C'est l'histoire de Marion Delorme, -en son printemps matresse du cardinal de Richelieu, puis disparue tout - coup de la socit, et si oublie pendant un demi-sicle, que, -lorsqu'elle mourut de misre cent trente-quatre ans, on l'enterra sans -se douter qui elle tait. Accident bizarre! quand la littrature du -moyen ge est morte depuis si longtemps, quand la prononciation de cette -langue de Louis IX est devenue par les rudits une espce d'nigme, -l'objet d'une tude presque dsespre, nous avons l, au milieu de -nous, une voix mystrieuse, une voix infatigable qui chante encore et -retentit obstinment du fond du XIIIe sicle! tout le monde l'entend, et -personne n'y prend garde; et les doctes se bouchent les oreilles avec -mpris et indignation, pour n'tre pas drangs dans leurs recherches -grammaticales. La ralit qu'ils poursuivent dans les nuages, ils la -foulent aux pieds sans s'en apercevoir: c'est une grce d'tat. - - - - -CHAPITRE III. - -DU DICTIONNAIRE DE L'ACADMIE FRANAISE. - - - Ier. - -Voici un livre labor depuis deux cents ans par la plus illustre -compagnie de France. Il est arriv la sixime dition; et, en dehors -mme de la docte assemble, que de travaux se sont produits, grammaires, -vocabulaires, remarques sur la langue, dont l'Acadmie n'aura pas manqu -de tirer le suc pour embellir et corroborer son propre travail! C'est -l'oeuvre collective de quarante immortels; on n'en saurait concevoir -d'esprances trop hautes. Voyons pourtant si l'ouvrage rpond tout ce -qu'on avait droit d'attendre. - -L'Acadmie, au mot _soupe_, dit: SOUPE, _potage_, sorte d'aliment, de -mets _ordinairement_ fait de bouillon et de tranches de pain, et qu'on -sert au commencement du repas. - -L'Acadmie confond ici le genre et l'espce. Le potage n'est pas de la -soupe; mais la soupe est un potage au pain. - -Potage vient de _potare_, boire, parce que c'est un aliment liquide. Du -Cange le dfinit: POTAGIUM, _potio quvis. Nostri potage vocant jus seu -jusculum._ Le potage se faisait de lgumes ou de riz: Attendu que -cette anne-l fut la disette de pois, fves, et autres lgumes dont on -fait potage... (_Nov Galli christ._ III, _instr. ad ann._ 1351.) Dans -les statuts du monastre de Saint-Claude, _potagium de riz_, _potagium -de grus_ (de gruau). (DU CANGE, au mot _Potagium_.) - -Potage est le terme primitif, et fut longtemps le seul. _Soupe_ est tard -venu dans la langue. - -_Sopa_, en espagnol, est une tranche de pain mince; _soupe_, au XVe -sicle, n'avait pas d'autres sens. Le trouvre Cuvelier dit que -Duguesclin ne restait table que le temps ncessaire pour prendre la -hte un morceau de pain tremp dans du vin: - - Onques ne just Bertrand ne dormit nullement, - Ne a table ne sist por son repastement, - Fors _une soupe en vin_ prendre hasteement. - - (_La Vie vaillant B. Duguesclin_, v. 19707.) - -Un historien, parlant du crmonial usit l'avnement des rois -d'Espagne, mentionne la coutume de prsenter au nouveau monarque _trois -soupes dans un gobelet_. Suivant l'Acadmie, ce serait donc trois -potages? - -Ouvrez Tallemant des Raux, tome V, p. 103. C'est l'historiette d'un -grand original appel Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dner en -ville:--On servit devant lui un _potage_ o il n'y avait que deux -pauvres _soupes_ qui couraient l'une aprs l'autre.--Vandy s'efforce -d'en attraper une; il n'y peut russir, car elles fuient dans le -bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait dbotter; on lui -demande quel est son dessein:--Je veux, dit-il, me jeter la nage dans -ce plat, pour voir si je pourrai attraper cette _soupe_. - -L'Acadmie cite quantit de locutions o entre le mot _soupe_, qui -toutes dmontrent la fausset de sa dfinition. _Ivre_, _tremp_, -_mouill comme une soupe_, sont des faons de parler trs-justes, si la -soupe est la tranche de pain plonge dans le bouillon; _ivre comme un -potage_ serait absurde. - -L'Acadmie permet de dire un cheval _soupe de lait_;--un pigeon _soupe -de lait_, ou _de plumage soupe de lait_. Il s'ensuit qu'elle autorise -concurremment _soupe_ DE _lait_ et _soupe_ AU _lait_. On peut faire un -potage _de lait_, mais la soupe est faite ncessairement de pain, qu'on -peut ensuite mettre _au lait_ ou dans du lait. Le moyen ge aurait dit, - couvert de toute quivoque, _soupe_ EN _lait_, comme _soupe_ EN _vin_. -La dfinition de l'Acadmie semble autoriser _soupe de vermicelle_, _de -lgumes_, _de semoule_, qui seraient intolrables, puisque dans ce -dernier cas la _soupe_ est remplace par le vermicelle, la semoule, les -lgumes. Il faut dire alors _potage au vermicelle_. - -Je suppose que tout cela tait expos bien au long dans un savant -ouvrage que l'ge nous a ravi, et qui se voyait encore, du temps de -Pantagruel, dans la bibliothque de l'abbaye Saint-Victor: c'est le beau -trait de frre Bricot, _De differentiis souparum_. On ne saurait trop -le regretter[133]. - - [133] Quelques rudits ont pens que _soupes_, au pluriel, signifiait - ici des _potages_, et qu'ainsi ce titre faisait contre notre - opinion. - - On rpond que rien n'est moins dmontr. Il est certain que de tout - temps on a connu des soupes de diffrentes espces de pains, de - gteaux, etc. Il n'est pas probable qu'un moine, un victorin, ait - confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais - enfin, suppos que ce malheur lui ft arriv, ce qu'il est - impossible d'claircir, nous nous rejetterions sur l'autorit de - Regnier. Voici ses vers (l'pigramme est un peu malpropre, c'est - pourquoi nous l'avons cache dans une note): - - Cette femme face de bois - En tout tems peut faire _potage_, - Car dans sa manche elle a des pois, - Et du beurre sur son visage. - - Faire potage, mais non faire la soupe: les lments n'y taient pas. - -_Tailler_, _tremper la soupe_, sont encore des expressions exclusivement -applicables au potage au pain, et qui condamnent l'Acadmie. - -On rpondra que beaucoup de gens, induits en erreur par l'habitude, -entendent par le mot _soupe_ un potage quelconque. Il est vrai; mais -l'Acadmie est-elle institue pour consacrer ou pour corriger les effets -de l'ignorance? Elle est la greffire de l'usage, soit; mais du bon -usage. Sa faute en cette occasion est d'autant plus considrable, qu'en -terminant son long article, elle met: _Soupe_ se dit _aussi_ d'une -tranche de pain fort mince. Ainsi voil l'acception vritable, -l'acception unique du mot prsente comme une extension, une exception -rare. Il faut esprer que, dans l'dition prochaine du Dictionnaire, -cette ligne aura compltement disparu, et que l'erreur rgnera sans -partage. - -Il est clair que confondre la soupe et le potage, c'est ignorer le -franais plus qu'il n'est permis mme l'Acadmie franaise; l'Acadmie -a l fait un article que ne voudrait signer la cuisinire d'aucun -acadmicien. Mais en voil assez sur la soupe et le potage. - -M. Arago a gay la chambre des dputs en citant les dfinitions mises -par l'Acadmie aux mots _clipse_, _mare_, _tirer de but en blanc_. -Selon l'Acadmie, _tirer de but en blanc_, c'est tirer en ligne droite. -Sur quoi M. Arago observe que l'Acadmie a trouv le moyen de tirer un -boulet sans qu'il retombe jamais terre. M. le secrtaire perptuel a -rpondu que c'taient l _des singularits et des distractions_. En ce -cas, l'Acadmie se permet des singularits bien tranges et des -distractions bien fortes. Son article _vaisselle_ en offre un curieux -chantillon. - -L'Acadmie appelle _vaisselle monte_, la vaisselle compose de -plusieurs pices _avec de la soudure_; et _vaisselle plate_, celle _o -il n'y a point de soudure_. Il rsulte de cette dfinition que les -assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de -soudure, non plus qu' la faence ni la porcelaine. Mais attendez! -L'Acadmie a prvu l'objection: Cela ne se dit que de la vaisselle -d'argent ou d'or. L'expression vaisselle plate n'a jamais pu -s'appliquer la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol, d'o cette -expression est tire, _plata_ signifie _argent_, et qu'ainsi _vaisselle -plate_ veut dire la lettre _vaisselle-argent_ ou _d'argent_. Comment -se fait-il que dans les sances o tous ces articles sont dbattus, il -ne se soit pas rencontr un seul acadmicien instruit d'une tymologie -si simple! Enfin l'Acadmie arrive nous apprendre que vaisselle plate -se dit _aujourd'hui plus particulirement_ des plats et des assiettes -d'argent. Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de _plus -particulirement_, lisez _exclusivement_, et la phrase sera juste. - -Du temps de Furetire, si l'Acadmie n'tait pas plus habile, elle -semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle -cherchait s'clairer. J'ai remarqu, dit Furetire, que toute -l'aprs-dne du 18 novembre 1684 se passa examiner ce que c'toit -qu'_avoir la puce l'oreille_... Aprs avoir, pendant trois vacations, -fait la dfinition du mot _oreille_, on en employa deux autres la -corriger, et on trouva la fin que l'oreille toit l'_organe de -l'ouye_. Cette dfinition cote deux cents francs au roi. (_Second -factum_, p. 36 et 37.) Si MM. les acadmiciens de nos jours taient -aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontr dans Paris -quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la -_soupe_, le _potage_ et la _vaisselle plate_. - -L'Acadmie, avertie par le malin Furetire, a retranch sa dfinition de -l'oreille, mais elle en a compos depuis d'aussi naves, en sorte que -les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait -intressant de savoir combien cote aux contribuables cette dfinition -du _pav_, qu'on lit dans l'dition de 1835: PAV, _morceau de grs qui -sert paver_. Vritablement, le pav de bois n'est venu qu'aprs -l'dition de 1835. - -L'Acadmie donne _Anspessade_, qui vient de _lancia-spezzata_, sans -avertir que c'est mal dit, et que le mot vritable est _lancepessade_. -_Lancepessade_ ne se trouve mme pas dans le _Dictionnaire de -l'Acadmie_. - -Elle permet de prononcer _nivrer_, _norgueillir_, et consacre la -ridicule prononciation _dornavant_; en sorte que les racines semblent -tre _-nivrer_, _-norgueillir_, _dor-navant_. Il est superflu sans -doute de remarquer que _dornavant_ est pour _d'ore_ (_de maintenant_) -_en avant_. On disait mieux autrefois, _dores-en-avant_. - -Voici un article encore plus trange, et dont l'Acadmie aurait pu -s'pargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait -dclar ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot _houser_, qui -signifie _botter_. L'Acadmie ne donne que le participe, qu'elle appelle -un adjectif: HOUS, E, adj.; crott, mouill. _Il est arriv tout -hous._ _Crott_, _hous_. Il est vieux. - -Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Acadmie a procd ici -par devinaille et conjecture. Elle parat avoir cru que _hous_ tait -pour _bous_, racine, _boue_; de l son explication. - -Il est incroyable de combien de dtails inutiles, souvent mme dplacs, -on a surcharg le _Dictionnaire de l'Acadmie_. Le mot _chien_ remplit -trois colonnes; on y numre toutes les espces de chiens, avec leurs -qualits: chien sage, chien fou, chien tratre, qui mord sans aboyer, -etc., etc.; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce -que c'est qu'un chien savant. L'Acadmie a pris l beaucoup de peine: -mais cette peine tait-elle bien ncessaire? - -Furetire levait dj contre la premire dition du Dictionnaire les -plaintes que l'on est oblig de reproduire contre la sixime. Il -reproche aux acadmiciens d'avoir t chercher des exemples saugrenus. -La dlicatesse du choix paratra, dit-il, dans les exemples suivants (je -saute six lignes, et pour cause): _Ils font comme les grands chiens_, -_ils veulent pisser contre les murailles_; ou bien: _Ils veulent pisser -contre les murailles comme les grands chiens_ (agrable varit), en -parlant des petits garons qui veulent faire comme les grands hommes. -_Pendant que le chien pisse, le loup s'enfuit._ Voil des marques du peu -de part qu'ont les prlats et les gens de qualit au travail du -Dictionnaire, parce qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent souffert -qu'on y et mis ces ordures. (_Second factum_, p. 42.) L'Acadmie, -notre contemporaine, a conserv textuellement ces deux exemples, sauf -qu'elle a substitu, dans le premier, _grandes personnes_ _grands -hommes_, et, dans le second, _s'en va_ _s'enfuit_. Si, d'ailleurs, on -en juge par d'autres exemples trop grossiers pour tre rapports, -l'argument de Furetire subsiste dans toute sa force: de tout temps, les -prlats et les gens de qualit acadmiciens ont t fort indiffrents au -Dictionnaire de l'Acadmie, car leur intervention n'est pas plus -sensible dans la dernire dition que dans la premire. - -Mais ce sont l des bagatelles de dtail; passons quelque chose de -plus important, et qui intresse davantage le fond de la doctrine. - -Les mots qui servent exclusivement nier sont trs-rares; chaque langue -ne possde gure qu'une seule ngation, ordinairement un monosyllabe, -avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de -sens ngatif. - -Les Grecs avaient [Grec: ou], devant une voyelle, [Grec: ouk]. - -Les Latins, _non_, qu'ils nous ont transmis. - -_Nihil_, est une ngation artificielle. _Hilum_, tait le point noir -empreint sur la fve de marais et sur le pois chiche. On l'avait choisi -comme le terme de comparaison le plus rduit possible. _Ne hilum_, pas -mme ce point; et par syncope _nihil_, trs-peu de chose, rien. - -Les Grecs avaient adopt, pour le mme usage, l'expression qui signifie -une rognure d'ongle, _gry_. Mon matre, dit un valet dans Aristophane, -ne rpond rien, absolument rien, pas mme _gry_! [Grec: to parapan oude -gry]. - -Chez les Franais, le terme de comparaison fut longtemps une miette de -pain: _Il n'y en a mie_. - -Les Italiens du XVIe sicle disaient de mme _miga_. - -_Mie_ est tomb en dsutude. On y a substitu un _pas_, ou un _point_. -Mais ces trois mots, _mie_, _pas_, _point_, sont tous trois positifs, et -n'acquirent la vertu ngative que par l'adjonction de _ne_, l'unique -ngation que possde notre langue. - - * * * * * - -RIEN (_rem_), chose, quelque chose. - -Le roi, voyant sa fille gurie par le mdecin malgr lui, lui en -tmoigne sa reconnaissance: - - Et dist li rois: Or, sachiez bien - Que je vos aim sur _tote rien_. - - (_Du Vilain Mire._) - -Que je vous aime sur toute chose. - - El chapel sont trestuit entr, - Mais il n'ont _nule rien_ trov. - - (_Le Fabel d'Aloul._) - -Quand un soldat, dit Pascal, se plaint de la peine qu'il a, ou un -laboureur, etc., qu'on les mette _sans rien faire_. - -(_Penses de Pascal_, p. 219.) - -C'est--dire, qu'on les mette sans faire quelque chose. - -Beaucoup de gens criraient aujourd'hui, _qu'on les mette rien -faire_, qui exprimerait le contraire; et, ce qu'il y a de pis, c'est -que ces gens auraient pour eux l'autorit de l'Acadmie franaise, qui, -dans sa dernire dition, malgr les rclamations maintes fois leves -ce sujet, dit encore: RIEN, nant, nulle chose, et donne pour exemples - l'appui: _Rien ne_ me plat davantage; il _n'_y a _rien_ de si -fcheux; je _ne_ demande _rien_; ce _n'_est _rien_, etc., etc. - -On parlerait correctement, suivant l'Acadmie, en disant: Je fais -_rien_, je demande, je dis _rien_; car puisque _rien_ contient en soi la -ngation, pourquoi la rpter, _ne... rien_? - -Il y a beaucoup de cas o _rien_ est effectivement ngatif, mais c'est -en vertu d'une ellipse: Avez-vous _rien_ vu de plus beau?--_Rien._ Le -premier _rien_ est positif: Avez-vous vu quelque chose?--Le second est -ngatif: _Rien_; c'est--dire, je _n'_y ai _rien_ vu. La ngation est -enferme dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer - _rien_ la force ngative. - - Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous? - -Ce vers d'_Athalie_ signifie: Comptez-vous pour _quelque chose_, oui ou -non? Le mot _rien_ se prte l'incertitude; mais essayez une rponse, -l'homme pieux dira: Je le compte pour _quelque chose_; l'athe: Je _ne_ -le compte pour _rien_. Vous voyez que celui qui veut nier est oblig -d'introduire la ngation. - -M. J. J. Ampre, dont l'opinion sur ces matires doit toujours tre -consulte, dit: Originairement _rien_ voulait dire _quelque chose_. -(_Hist. de la form. de la lang. fran._, p. 275.) Je ne crois pas qu'on -puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre sens[134]. - - [134] M. Ampre ajoute: _Rien_ est le cas rgime de _res_ (chose), - qui tait le nominatif latin et provenal. Mais ici, comme bien - souvent, la forme du rgime l'a emport sur la forme du nominatif, - et on a dit _rien_ dans les deux cas, pour _rem_ et pour _res_. - (_Form. de la lang. fran._, p. 275.) - - Cette phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la - forme _res_ en franais. Assurment ce ne saurait tre la pense de - l'auteur. Quant au cas rgime _rien_, je n'accorderai pas plus - celui-l que les autres. Je crois avoir montr que les substantifs - franais s'taient forms, non pas du nominatif, mais de l'accusatif - latin (p. 194); _rien_ est donc venu directement de _rem_ par suite - de l'usage tabli, et nullement par suite d'aucune dclinaison - franaise. - - Ainsi, j'expliquerai le mot _asne_ par _asinum_, _asine_, et, en - contractant, _asne_; et non, comme le veut M. J. J. Ampre (p. 239), - par la mtamorphose de l'_u_ en _e_ muet. M. Ampre, pour driver - arbre d'_arbor_, est oblig de poser en rgle que l'_o_ final se - changeait parfois en e muet; pour tirer _utile_ du nominatif - _utilis_, il est rduit oprer une nouvelle mtamorphose de l'_i_ - en _e_ muet. Cela fait bien des rgles, et qui paraissent - improvises pour le besoin du moment. N'est-il pas plus simple de - n'en avoir qu'une? _Arborem_ s'est contract en _arbre_, et _utile_ - vient d'_utilem_, par le seul rejet de la consonne finale. - -On m'opposera l'autorit de Molire. - -Il semble que Molire ait considr _rien_ comme un terme ngatif. -Blise, expliquant Martine en quoi consiste le _vice d'oraison_ dont -la reprend Philaminte: - - De _pas_ mis avec _rien_ tu fais la rcidive; - Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une ngative. - -Molire ici s'accommode aux ides reues. Le discours de Martine, - - Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_, - -signifie, la lettre: Et tous vos biaux dictons ne servent pas de -_quelque chose_. Ce qui est irrprochable considr logiquement. Mais au -point de vue de l'usage, c'est autre chose: l'usage dfend de runir, -dans la mme phrase, _ne_, _pas_ et _rien_, ce dernier servant avec _ne_ - composer une ngation complte; _pas_ y est donc superflu. Songez que -_pas_ est un substantif, comme _rien_. _Ne_, l'unique ngation de notre -langue, se construit avec l'un ou avec l'autre:--_Ne_ croyez -_pas_;--_ne_ dites _rien_;--mais non avec l'un et l'autre en mme temps: -_Ne dites pas rien_;--_ne servent pas de rien_.--Il y a double emploi, -superftation. Voil o est la faute de Martine, faute qui blesse -l'usage, une convention, mais nullement la logique, je le rpte. - -Et cela est si vrai, que Molire lui-mme, plus attentif la logique et -au sens des mots qu' l'usage, est tomb souvent dans le plonasme de -Martine: - -CLAUDINE. - -Ah! madame, tout est perdu! voil votre pre et votre mre, accompagns -de votre mari. - -CLITANDRE. - -Ah, ciel! - -ANGLIQUE. - -_Ne faites pas semblant de rien_, et me laissez faire tous deux. - -(_Georges Dandin_, act. II, sc. 10.) - -Je _ne_ suis _point_ un homme _rien_ craindre. - -(_L'Avare_, act. V, sc. 5.) - -Ce _n'est pas_ mon dessein de _rien_ prtendre un coeur qui se serait -donn. - -(_L'Avare_, act. V, sc. 5.) - -Il _ne_ faut _pas_ qu'il sache _rien_ de tout ceci. - -(_Georges Dandin_, act. I, sc. 2.) - -Mon intention _n'est pas_ de vous _rien_ dguiser. - -(_Ibid._, act. III, sc. 8.) - -On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples. - -Il reste dcider si un plonasme est un solcisme; pour moi, je n'en -crois rien. Un solcisme, proprement dit, blesse non-seulement l'usage, -mais encore la raison; or, ce n'est pas ici le cas. - - * * * * * - -AUCUN tait primitivement _alque_ (pour _auque_), contract d'_aliquem_, -et signifie _quelque_. (_Voy._ ALQUE, p. 328.) - -L'habitude de voir _aucun_ employ dans des tournures ngatives, a fait -croire qu'il portait en soi la ngation, et beaucoup de gens le prennent -comme synonyme de son contraire _nul_. Il est fcheux que l'Acadmie -soit tombe dans ce pige, en disant que _aucun_ signifie _pas un_. On -n'est pas surpris de rencontrer de telles erreurs dans le Dictionnaire -de M. Napolon Landais, o elles pleuvent; mais l'Acadmie se devrait -elle-mme d'tre un peu plus circonspecte. Comment, sur ces quarante -personnes, ne s'en est-il pas trouv une seule pour faire observer aux -autres que, dans les phrases o _aucun_ n'est pas suivi d'une ngation, -il affirme, comme _aliquis_ en latin, _alcuno_ en italien, et _alguno_ -en espagnol? _Aucuns_ ont dit... _aucuns_ ont crit... C'est -_quelques-uns_ ont dit, ont crit: - - Aucuns monstres par moi dompts jusqu'aujourd'hui - _Ne_ m'ont donn le droit de faillir comme lui. - - (_Phdre._) - -C'est--dire, _quelques_ monstres ou _plusieurs_ monstres que j'aurais -dompts, _ne_ m'ont donn le droit... - - * * * * * - -GURE, JAMAIS, PERSONNE, sont dans le mme cas: ce sont mots affirmatifs -qui ne servent jamais nier qu'en vertu d'une ngation exprime ou -sous-entendue. - -_Gure_, c'est--dire, _beaucoup_: - - Avant qu'il soit _gures_, j'entends - Qu'en la fin seront mal contens. - On les pugnyra, les menteurs! - - (_Les Langues esmoulues._) - - L'aigle monta chez elle, et lui dit: Notre mort, - Au moins de nos enfants (car c'est tout un aux mres), - _Ne_ tardera possible _gures_. - - (LA FONTAINE.) - -A-t-on _jamais_ vu?... A-t-on vu _quelquefois_? - -Y a-t-il quelqu'un?--_Personne._ C'est--dire, en tant l'ellipse: Il -_n'_y a _personne_. - -Au lieu de _personne_, on pourrait rpondre: _Ame qui vive_. -Prtendez-vous que _me qui vive_ soit une ngation? - -On ne passe qu' M. Landais de nous dire, dans sa grammaire, que -l'_adjectif personne_ signifie _absence de personne_, peu prs comme -si l'on disait que _blanc_ signifie _noir_. - -Ouvrez maintenant l'Acadmie, vous y lirez, comme dans la _Grammaire des -grammaires_: RIEN, _nant_, _nulle chose_;--AUCUN, _pas un_;--JAMAIS, -_en aucun temps_;--GURE, _pas beaucoup_, _peu_;--PERSONNE, _nul_, _qui -que ce soit_[135]. - - [135] _Qui que ce soit_ donn comme quivalent de _nul_! Ainsi, - lorsqu'on dit: Qui que ce soit qui vienne me voir, je n'y suis pas, - cela veut dire, selon l'Acadmie: _Nul_ qui vienne me voir, etc. - videmment, l'Acadmie avait en tte une phrase de cette forme: Il - _n'_y a qui que ce soit; et elle a encore transport au mot - affirmatif la valeur de la ngation. Quelle lgret pour une - Acadmie! - -Ces fautes visibles avaient t signales dans le Dictionnaire de M. -Napolon Landais; il est triste que l'Acadmie franaise s'obstine les -reproduire[136]. - - [136] Mnage drive _gures_ d'_avarus_; M. Ampre, de l'allemand - _gar_, beaucoup. - -Ce sont l des fautes _de commission_, et je n'ai pris que la fleur du -sujet. La liste des pchs _d'omission_ serait bien plus considrable -encore. - -Je reus, il y a quelques jours, la visite d'un jeune Allemand. -J'entends, me dit-il, rpter chaque jour, et par les littrateurs de -toutes les coles, que Molire est le plus parfait crivain de votre -langue, celui qui en a le mieux connu l'tendue et le gnie. Sur les -autres, on dispute; sur Molire, tout le monde est d'accord. J'ai donc -rsolu d'tudier Molire, et j'ai achet exprs pour cela le -_Dictionnaire de l'Acadmie_. Mais je suis bien embarrass: je n'ai -essay de lire que les deux premires pices, et j'y rencontre chaque -pas des difficults de mots que l'Acadmie n'a pas leves. - -Parlant ainsi, il tira la liste de ces difficults; en voici un extrait. -Dans l'_tourdi_: - - Donnez-lui le loisir de se _dsattrister_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - J'ai grand'peur de vous voir comme un gant grandir, - Et tout votre visage affreusement _laidir_; - Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure! - _J'ai prou de ma frayeur_ en cette conjoncture. - -On ne trouve ni _dsattrister_ ni _laidir_ dans le Dictionnaire; et au -mot _prou_, il est dit que ce mot ne s'emploie que dans les locutions -_peu ou prou_, _ni peu ni prou_. - - Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un _momon_. - -Qu'est-ce qu'_un momon_, et _jouer un momon_? L'Acadmie, au mot -_jouer_, n'en parle pas, et j'ai vainement cherch _momon_. Il est -pourtant assez frquent dans Molire, car, en ouvrant le _Bourgeois -gentilhomme_, je suis tomb sur ces mots: Ah! mon Dieu, misricorde! -Quelle figure! est-ce un momon que vous allez porter? - - Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_. - -Qu'est-ce que _fourbissime_? - - Et bien _ la malheure_ est-il venu d'Espagne, - Ce courrier que la foudre et la grle accompagne! - -_A la malheure_ ne se trouve pas dans le _Dictionnaire de l'Acadmie_; -on n'y trouve que _malheur_, substantif masculin. - -Ce dictionnaire m'assure que _parmi_ ne se met qu'avec _un pluriel -indfini_; que _dedans_, _dessus_, _davantage_, sont des adverbes; or, -je lis dans Molire que les ouvriers d'une maison, - - _Parmi les fondements_ qu'ils en jettent encor, - Auraient fait par hasard rencontre d'un trsor. - . . . . . . . . . . . un trsor suppos, - Dont _parmi les chemins_ on m'a dsabus. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Mon argent bien-aim, rentrez _dedans ma poche_. - - Le bonhomme, tout vieux, chrit fort la lumire, - Et ne veut point de jeu _dessus cette matire_. - Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage - Que_ ce que je lui dis pour le faire tre sage. - -L'Acadmie, lui dis-je, a raison, en ce sens que ces mots, jadis -employs comme prpositions et comme adverbes, sont aujourd'hui adverbes -exclusivement; mais elle a tort de n'avoir pas averti du changement -survenu dans la langue cet gard.--Sans doute, dit mon jeune Prussien; -l'Acadmie a l'air de dclarer que Molire ne savait pas le franais. - -Mais voici deux passages terribles que je vous prie de m'expliquer: - - Et l _premier que lui_, si nous faisons la prise, - Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise. - - (_L'tourdi_, act. III, sc. 7.) - - _Sans que_ mon bon gnie au-devant _m'a_ pouss, - Dj tout mon bonheur et t renvers. - - (_Ibid._, act. I, sc. 11.) - -Je ne comprends absolument rien l'un de ces exemples, et il me semble -que dans l'autre il y a une faute d'impression, et qu'on doit lire, Sans -que mon bon gnie au-devant _m'et pouss_.--C'est ainsi que le veulent -toutes les grammaires et le _Dictionnaire de l'Acadmie_ au mot _Sans_. - ---Vous vous trompez. _Sans que_, construit avec l'indicatif, a un sens -tout particulier, et les vers de Molire signifient: _Si mon bonheur ne -m'et pouss au-devant_. La Fontaine a dit de mme: - - _Sans que_ je crains de commettre Gronte, - Je poserais tantt un si bon guet... - - (_La Gageure des trois Commres._) - -C'est--dire: Sans cette circonstance que je crains de commettre -Gronte; ou: Si je ne craignais de commettre Gronte. _Premier que lui_ -veut dire _avant lui_. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont -le premier surtout tait prcieux pour la posie, car il substituait une -tournure brve et rapide la forme tranante qui emploie le -conditionnel. Rien n'est plus commun que ces faons de dire chez les -auteurs du commencement du XVIIe sicle. Il a plu l'Acadmie de les -rayer de son dictionnaire; elles ont pri bientt dans l'usage. - ---Voil un beau privilge qu'a votre Acadmie, de prvaloir sur des -gens comme la Fontaine et Molire! Il est vrai que Molire ne fut pas -acadmicien. L'Acadmie peut donc faire que des crivains qui taient -la tte de leur sicle, et sont rests la gloire de la France, se -trouvent, par un effet rtroactif, n'avoir pas crit en franais? Je ne -m'tonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants crire en -baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorit de -cette mme Acadmie, des modles de style; au lieu qu'en crivant la -langue du temps de Louis XIV, ils se verraient en naissant mis au -rebut. - -Croit-on que les expressions de Molire ne valussent pas la peine d'tre -recueillies autant, pour le moins, que _carroter_, _carroteur_ et -_percer les nuits_, c'est--dire, les passer au jeu ou l'tude? - -N'et-il pas mieux valu recueillir des expressions consacres par les -chefs-d'oeuvre du sicle de Louis XIV, que les nologismes barbares -invents par la tribune politique et les journaux? Par exemple, _sous le -rapport de_, pour exprimer _par rapport _. L'Acadmie a-t-elle jamais -rien vu sur ou sous un rapport? Un rapport est une abstraction; comment -peut-on tre plac dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel -est un homme trs-distingu _sous le rapport de la science_, _sous tous -les rapports_. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que -tous les rapports? rapports quoi? Comment se figurer quelqu'un -distingu sous tous les rapports? Dites-moi qu'il est distingu tous -gards, je vous comprendrai: _gard_ est ici pour _regard_, qu'on -employait autrefois dans cette locution: _au regard de_... Un homme -distingu tous les _regards_, sous tous les aspects o on le peut -envisager, m'offre une image claire et sensible. Un homme distingu par -rapport la science me satisfait galement: je rapproche l'ide de cet -homme de l'ide de science, et de ce rapport jaillit une troisime ide, -celle de la distinction. Fort bien! Mais _un homme distingu sous tous -les rapports_ ne sera jamais, en dpit de l'Acadmie, qu'une phrase du -plus abominable jargon. - - * * * * * - -Quel but s'est propos l'Acadmie on rdigeant son dictionnaire? D'aider - l'intelligence des bons auteurs? Eh bien! je dfie un tranger -d'entendre Corneille, Molire, la Fontaine ni Pascal, avec le secours du -Dictionnaire de l'Acadmie. - -A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon usage? C'est -merveille; mais o prend-elle ses autorits? Ce n'est pas au moins dans -nos grands crivains, car elle les traite avec un visible mpris, -omettant la moiti, ou plus, de leurs termes, et frappant de rprobation -un bon quart de leurs faons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux -qui ont fait le franais n'ont pas su le franais, ne parlaient pas -franais! Et cela n'empche pas l'Acadmie de les recommander en toute -occasion comme de parfaits modles; elle les dclare inimitables: c'est -apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle dfend de les -imiter? - -Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'lite de la -littrature, travaille depuis deux cents ans, et qui cote des millions - la France. - - * * * * * - -Il n'a pas manqu de gens qui, avec des ressources infiniment moindres, -ont essay de complter le travail de l'Acadmie. Malheureusement, en -fuyant Charybde, ils se sont engouffrs dans Scylla. L'Acadmie pchait -par indigence, ils prissent accabls sous le luxe. La bgueulerie -acadmique avait repouss une foule d'expressions de nos meilleurs -crivains; ceux-ci ont recherch jusqu'aux mots les plus bas et les plus -honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs -la fois et les plus effronts. Ils ont eu si peur d'un choix arbitraire, -qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un -livre quelconque, pouvait tre fait sans critique, et dispenser l'auteur -d'avoir du discernement! La langue franaise, mme prise dans cette -tendue, ne leur a pas suffi: ils ont mis contribution toutes les -langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais, -l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu' du turc dans M. -Landais, dont le dictionnaire franais serait mieux intitul -_Dictionnaire de la tour de Babel_. C'est l qu'on apprend connatre -le verbe _diatessaroner_, l'adjectif _acamalos_, et les substantifs -_cobale_, _artien_, _fiolant_, _etc., etc._[137]. - - [137] _Diatessaroner_, c'est, en grec, employer une succession de - quartes en musique; _acamatos_, et non _acamalos_, signifie, dans la - mme langue, _infatigable_. Un _cobale_ est un bouffon; un _artien_, - un colier de philosophie; un _fiolant_, un homme qui fait le brave. - L'auteur n'a pas recul devant les termes de la plus sale dbauche. - Dans son livre _De l'Instruction publique_, il appelle les tudes - universitaires, qui n'enseignent pas ces belles choses, _des neries - de grec et de latin_; les collges de l'universit, _des cloaques_; - et il esprait voir bientt les professeurs de l'universit _mourir - de faim_: il n'a pas assez vcu lui-mme pour goter ce plaisir. - -Le _Complment_, publi par MM. Didot, ne tombe pas prcisment dans ces -extravagances: c'est, beaucoup d'gards, un livre prcieux et -ncessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est -impossible d'en saisir les limites, et que cela quivaut l'absence de -plan. - -A quoi bon donner, dans un dictionnaire franais, _Puteal_, _Bidental_, -_Epulum_, _Lacunar_, _Laquear_, etc.; ramasser dans Homre, Virgile, -Ovide, dans toute la grcit et la latinit les pithtes et les noms -patronymiques, par exemple: _Lampouris_, surnom d'Ulysse; _Boopis_, -surnom de Junon; _Mammosa_, pithte de Crs; _Bicorniger_, pithte de -Bacchus; _Othryads_, _Pelids_, _Laertiads_? A quoi bon dpouiller le -_Gradus_ et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas mme -tre complet en ce genre? On a omis _Pallantiads_ et bien d'autres. - -Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander un dictionnaire franais les -titres de tous les ouvrages grecs ou latins? _Propempticon_, titre de -la seconde silve de Stace adresse Mtius Celer. Voil un -renseignement bien plac! Je trouve les mots _Rudens_, _Mostellaria_, -accompagns de cette explication, _titre d'une comdie de Plaute_, et je -cherche vainement _Curculio_ et _Epidicus_; vous inscrivez -l'_Aululaire_, et vous passez sous silence l'_Asinaire_: pourquoi cette -inconsquence? Ds que vous donniez un de ces titres, vous vous obligiez - les donner tous; mentionner chaque trait de Snque, de Lucien, de -Plutarque, d'Aristote et de Platon; chaque discours de Cicron; chaque -pome d'Ovide; chaque comdie d'Aristophane, de Mnandre, de Trence: on -sent o ce dtail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs -du _Complment_ ont encore compliqu la difficult en s'imposant la -tche de recueillir aussi les noms propres, tche mal remplie, et qu'il -tait impossible de remplir bien. - -Le rdacteur en chef de ce livre se vante, dans son introduction, -d'offrir 30,000 mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu' -ce jour, et d'avoir atteint un total de CENT MILLE mots!... Il y a bien -de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arriv ce chiffre? Il -a t jusqu' enregistrer le nom baroque forg par Plaute pour un -personnage de comdie! Avouez que c'est un singulier mot franais que -THSAUROCHRYSONICOCHRYSIDS! - -_Catabaucalse_ n'est gure moins trange. Catabaucalse s'appelle la -chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits -enfants. Les archologues et les antiquaires n'auront pas besoin de -chercher ce mot dans le dictionnaire franais, et les autres, qui ne le -connaissent pas, ne s'aviseront jamais de le chercher nulle part. - -A l'article _Alcmanicon_ (devrait-il y avoir un article _Alcmanicon_?), -il est dit que c'est une figure familire au pote Alcman: on en cite un -exemple en grec, et l'on ajoute: Eustathe lui donne l'pithte de -_Propizeuxis_. Est-il possible d'imaginer de l'rudition plus hors de -propos? - -Mais on voulait arriver CENT MILLE MOTS! - -Par l'application du mme systme, on a t conduit insrer dans un -dictionnaire franais, _Niebelungen_, _Heldenbuch_, _Narrenschiff_, -_Morgengabe_, etc. - -Pourquoi donner _pronunciamento_, _estatuto real_, _ayuntamento_, -_carcere duro_, _romancero_? Est-ce parce que ces mots se rencontrent -quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spciaux? Sont-ils -devenus franais pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite! -Pourquoi omettez-vous _Abanico_, _Deleytar_, _Vivere_, _Coucaratcha_, -dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez expliquer -tous les mots trangers dont la purile affectation de quelques auteurs -enlumine leurs pages, le seul M. Victor Hugo, avec sa seule _Notre-Dame -de Paris_, vous met sur-le-champ en dfaut. A ne considrer que les -titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues: grec, -latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je -entendre le fameux _Anank_ ou _besos para golpes_;--_la creatura bella -bianco vestita_;--_lasciate ogni speranza_;--_immanis pecoris -custos_;--_abbas beati Martini_? et tout cet allemand rpandu -profusion dans _le Rhin_? car M. Victor Hugo est l'crivain polyglotte -par excellence. - -Je lis dans le _Ruy Blas_: - - _Ce bois de calembour_ est exquis... - Portez cette cassette _en bois de calembour_ - A mon pre, monsieur l'lecteur de Neubourg. - -J'ai la douleur de ne trouver le bois de calembour ni dans le -Dictionnaire de l'Acadmie, ni dans le _Complment_. Je ne puis croire -que M. Hugo ait cr une nouvelle essence de bois, uniquement pour en -fabriquer une cassette l'lecteur de Neubourg. Vous me faites perdre -l une intention du pote, et peut-tre une des plus profondes. - -Aprs les mots trangers, antiques ou modernes, le _Complment_ a -recueilli avec soin les barbarismes forme franaise, _ingracieux_, -_ingrammatical_, _inamoureux_, _indispot_, _injudideux_, _ingot_, -_inoisif_, _indulger_ (_traiter avec indulgence_). Cette catgorie -fconde a contribu le plus parfaire le glorieux nombre des CENT MILLE -MOTS!... Mais ici ces Messieurs m'arrtent: nous ne reconnaissons pas de -barbarismes. Nous faisons un lexique tout exprs pour y consigner les -mots qui ont t, ne ft-ce qu'une fois, crits ou prononcs. Ainsi, il -a plu M. Nodier de faire _laxit_: _la laxit du style de Cicron_; il -a plu un jour M. Ch. Pougens de dire _mordillage_, quand il avait -son service _mordillement_; Laujon a cr _redanser_, dont personne n'a -fait usage aprs lui; n'importe: nous nous empressons d'enregistrer -_laxit_, _mordillage_ et _redanser_; nous ne cherchons pas ce qui est -bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les crivains -suivaient le dictionnaire et la grammaire; sottise! Aujourd'hui les -crivains s'lancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire -courent perte d'haleine derrire eux, pour ramasser ce qu'ils laissent -tomber avec intention ou par mgarde. Voil le progrs. Nous aurons dans -peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque crivain. On a dj -publi une grammaire d'aprs les crits de M. Hugo, grammaire srieuse, -grammaire part, o l'auteur a enfin _rhabilit l'interjection_, et -_restitu cet oiseau-mouche du langage son rang la tte des neuf -parties du discours_; maintenant nous faisons un dictionnaire d'aprs -l'autorit de quiconque parle ou crit, et cette oeuvre de tout le monde -ne peut manquer d'tre bien accueillie par tout le monde. - -Un dictionnaire rdig dans cette ide, prsente un avantage et un -inconvnient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit tre -complet; l'inconvnient, c'est qu'il ne peut jamais l'tre. Il l'tait, -je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain, -car dans l'intervalle on a jou _les Burgraves_, et le _Complment_ ne -donne pas le mot _Burgrave_. - -Le marquis Legendre de Saint-Aubin s'est donn, dans le sicle dernier, -beaucoup de mal pour rassembler, dans son _Trait de l'Opinion_, toutes -les opinions qui ont rgn sur la terre. C'est une compilation trs-bien -excute, qui est tombe plat et trs-lgitimement, car l'ouvrage est -trs-inutile. Il ne s'agit pas, dit ce propos Voltaire, de savoir tout -ce qu'on a pens, mais ce qu'on a pens de bien. De mme il ne s'agit -pas ici de savoir tout ce qu'on a dit, mais ce qu'on a eu raison de -dire. - -On s'est arrt ces dtails sur le _Complment_, parce qu'il vaudrait -la peine d'un examen autant que le _Dictionnaire de l'Acadmie_; parce -que c'est ds aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans -comparaison, et que des amliorations successives doivent l'amener un -point trs-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vrits aux gens -susceptibles de s'amender; aux autres, ce serait temps perdu. - -MM. Charassin et Ferdinand Franois ont eu l'ide d'un ouvrage -remarquable: c'est un _Dictionnaire des racines et drivs_, o les mots -sont rangs par familles. Cet ouvrage, excut avec une sobrit -judicieuse et pleine de talent, est peut-tre ce qu'on saurait faire de -mieux pour le matriel de notre langue. C'est l qu'on la voit rduite -ses lments, et que l'on peut prendre une juste ide de ses procds et -de ses ressources. - -Combien de mots renferme notre langue? Cette question mne des calculs -assez curieux. - -MM. Franois et Charassin en reconnaissent VINGT-DEUX MILLE, tant -racines que drivs, qui suffisent tout. Le reste n'est que barbarisme -et superftation. - -L'Acadmie a dcouvert VINGT-HUIT MILLE mots; - -Les auteurs du Dictionnaire de Trvoux, SOIXANTE MILLE (dont trente-huit -mille peine usits); - -M. Laveaux se borne CINQUANTE-SEPT MILLE; - -M. Gattel atteint SOIXANTE-DOUZE MILLE; - -M. Raymond s'enorgueillit de QUATRE-VINGT MILLE; - -M. Boiste pousse CENT DIX MILLE! - -M. Napolon Landais triomphe de tout le monde sur un amas de CENT -QUARANTE MILLE mots! - -Encore n'a-t-il pas mis _thsaurochrysonicochrysids_! - - - II. - -Voltaire crivant Damilaville lui parle du Dictionnaire de l'Acadmie: -Les trangers se plaignent qu'il est sec et dcharn, et qu'aucun des -doutes qui embarrassent tous ceux qui veulent crire n'y est clairci. -Il est triste que nous ne puissions parvenir donner un dictionnaire -tel que ceux de la Crusca et de Madrid. - -(Du 28 mai 1762.) - -Le jour mme o il fut saisi de la maladie qui l'emporta, Voltaire -devait lire l'Acadmie le plan d'un dictionnaire. - -Voici ce plan, tel que M. Beuchot, le modle des diteurs, l'a copi sur -l'original de la main de Voltaire. - - -PLAN. - -On propose de faire un dictionnaire qui puisse tenir lieu d'une -grammaire, d'une rhtorique, d'une potique franaise. - -Chaque acadmicien se chargera de la composition d'une lettre. - -A chaque mot de cette lettre on apportera l'tymologie reue et -l'tymologie probable de ce mot. - -Les diverses acceptions de ce mot, les exemples tirs des auteurs -approuvs depuis Amyot et Montaigne. - -On remarquera ce qui est d'usage et ce qui ne l'est plus; ce que nos -voisins ont pris de nous, et ce que nous avons pris d'eux. - - * * * * * - -Lorsque l'Acadmie voulut, il y a quelques annes, s'occuper d'une -nouvelle dition de son Dictionnaire, son premier devoir n'tait-il pas -de consulter le plan de Voltaire et de le suivre, sauf le complter, -s'il y avait lieu, en raison du progrs des tudes de linguistique? - -Mais on n'y songea mme pas; et, loin que l'Acadmie se montre en 1835 -en avant du plan trac en 1778, c'est au contraire ce plan qui se trouve -encore aujourd'hui fort en avant de l'Acadmie. - -Que dire, par exemple, d'un dictionnaire rdig au hasard, sans qu'on -ait pris la prcaution d'en poser les bases, et d'en fonder l'autorit -sur une liste d'ouvrages qui auraient servi de _textes de langue_? Et -cela quand on avait sous les yeux l'exemple de la Crusca et la -recommandation expresse de Voltaire! La primitive Acadmie avait -commenc par arrter cette liste, que Pellisson nous a conserve; et -l'Italie a profit d'une ide franaise, que la France n'a pas mme su -reprendre pour en tirer parti son tour. - -Voil comment il se fait que Molire, la Fontaine, Pascal et la Bruyre -ne parlent pas franais, par arrt de l'Acadmie franaise; et comment -les dcisions contenues au Dictionnaire de l'Acadmie doivent avoir -force de loi, sur la simple garantie du titre. - -Le plan de Voltaire est rest jusqu'ici le meilleur, le plus complet, et -le seul raisonnable. Seulement, le progrs des tudes veut que le point -de dpart, que Voltaire fixait Montaigne, soit recul jusqu' -l'origine de la langue, et qu'ainsi l'excution du travail ait lieu en -deux parties. - -La premire comprendrait un vocabulaire de la langue du moyen ge, -depuis le XIe sicle, date des plus anciens monuments, jusqu' l'entre -du XVIe, o la langue se renouvelle: cinq cents ans. - -La seconde partie irait depuis l'entre du XVIe sicle jusqu'au milieu -du XIXe: deux cent cinquante ans. - -On aurait ainsi en deux volumes toute la vieille langue et toute la -langue moderne. On pourrait, l'aide de ce dictionnaire, remonter la -langue franaise jusqu'aux sources, ou bien la descendre, en observant -les changements survenus sur les rives, et qui ont dtermin les -sinuosits du cours. - -Pour la premire partie: dresser un catalogue de textes par ordre -chronologique, o ne seraient admis, pour viter l'erreur, que ceux dont -on connatrait srement l'ge et l'origine. On en ferait ensuite des -_index_, d'o l'on tirerait la matire du dictionnaire, ayant soin -d'accompagner chaque mot de son tymologie et de nombreux exemples, mais -surtout d'exemples dats; en sorte qu'on saisirait chaque mot son -entre chez nous, et on ne le laisserait aller qu'avec son acte de -naissance et son passe-port. - -Ce travail n'est pas, beaucoup prs, si long ni si difficile qu'il le -parat. Les _index_ y seraient d'un secours rapide et incalculable. Si -le gouvernement avait exig des _index_ aux textes anciens qu'il a fait -publier, la besogne, serait aujourd'hui bien prpare. Faute de cette -prcaution, pourtant bien simple, l'utilit de ces publications se -trouve restreinte des trois quarts. Par exemple, un bon index o -seraient dpouills fidlement la _chanson de Roland_, le _livre des -Rois_, le commentaire sur Job et les sermons de saint Bernard, nous -fournirait le noyau de la langue franaise; il n'y aurait plus qu' -guetter les accroissements successifs qui l'ont grossi. Ce n'tait pas -un grand surcrot de peine l'diteur, et c'et t pour le lecteur -studieux une diffrence prodigieuse. - -Voltaire voulait les tymologies, avec raison. L'tymologie tient -l'histoire politique et morale de la nation, et renferme le secret de la -langue. L'Acadmie n'en donne aucune, parce que, dit sa prface, c'est -un travail qu'il ne faut point essayer demi. Mais c'est l un tour de -rhtorique. La maxime est leste et commode pour se dispenser d'un -embarras, ou pallier quelque chose de pis. Comment! parce que sur -vingt-huit mille mots il y en aura le quart dont l'tymologie vous -chappe, il faut que j'ignore les trois autres quarts[138]? Parce que -vous ne pouvez payer la dette entire, vous vous croyez autoris me -faire banqueroute du tout! Et vous venez de sang-froid me proposer ce -beau principe! En vrit, c'est une trange doctrine pour une Acadmie! -Je doute qu'aucun crancier l'acceptt de son dbiteur: Eh! mon ami, -paye-moi toujours ce que tu pourras: je t'attendrai pour le reste. - - [138] Cette proportion est trs-exagre, dessein; car il ne serait - besoin que de l'tymologie des racines. - -Mon fils n'a pas en lui l'toffe d'un Jean-Jacques ni d'un Montesquieu; -il est donc inutile de lui faire apprendre lire et crire. Que -penseriez-vous d'un pre qui raisonnerait de la sorte? Il serait hu par -les marmots des frres Ignorantins. - -Mais il faut se garder d'un autre excs. Prenant au pied de la lettre la -maxime de l'Acadmie, M. Napolon Landais s'est cru tenu de fournir -toutes les tymologies, celles mme qu'il ignorait. C'est pour remplir -cet engagement imaginaire qu'il drive _croup_ de _roupie_, et _spencer_ -de _sphincter_. Il prtend que _spencer_ est un mot corrompu, et veut -qu'on dise, sans corruption: _un sphincter bleu_; _voil un beau -sphincter_; _mon sphincter est raccommoder_. Je doute qu'il obtienne -cela des dames. Il vaut mieux s'abstenir que de donner de pareilles -tymologies, comme il vaut mieux rester dbiteur de quelque chose que de -s'acquitter en recourant la fausse monnaie. - - * * * * * - -Le second volume reproduirait exactement le plan du premier. J'y -voudrais la mme fidlit aux dates de l'apparition des mots, le mme -zle et les mmes scrupules pour l'tymologie, la mme abondance -d'exemples. Les explications grammaticales ont l'inconvnient d'tre -diffuses, lourdes et obscures; au lieu que l'esprit le plus ordinaire -saisit sans effort une analogie qui le frappe. Ainsi, moins -d'explications, et plus d'exemples. La pdanterie n'est bonne qu' -assommer les gens; il faut donc la fuir tant qu'on peut, surtout dans -les matires o elle parat le plus invitable. Je voudrais qu'un -dictionnaire offrt une lecture intressante par le choix et le -rapprochement des citations; que ce ft un livre de littrature et de -chronologie, presque autant que de scolastique. - -Vous me direz que cela entranerait bien loin. Non; car je me ferais de -la place en cartant beaucoup de choses qu'on a fait entrer dans les -dictionnaires compils de nos jours. Il s'agit, avant tout, de savoir ce -que nous voulons faire: Une histoire des mots si exacte qu'elle claire -toutes les poques de la langue. Cela pos, je supprime comme -superftation tout ce qui ne va pas directement ce but. - -Je ne mettrai pas au mot _Jsuites_ un long abrg de leur histoire -depuis saint Ignace jusqu' leur chute; ni au mot _Proposition_ -l'histoire des cinq propositions de Jansnius, avec les dates; ni -DANSE un article comme celui-ci: _Danse d'ours_, composition dans -laquelle on cherche imiter les airs de musette. Dans une _danse -d'ours_, les basses ronflent en pdale, tandis qu'un hautbois ou un -violon excute l'aigu un air villageois. La finale de la seizime -symphonie d'Haydn est une _danse d'ours_. C'est divaguer. De quoi sert -au mot _Jsus_ la nomenclature de toutes les institutions religieuses o -ce nom se trouve associ? Je n'aurais mme pas le mot _Jsus_, ni aucun -nom propre, attendu qu'ils ne sont pas plus d'une langue que d'une -autre[139]. Cela me dispenserait de rsumer sous le mot _Ossian_ toutes -les querelles pour et contre l'authenticit des posies galiques. En un -mot, je bannirais de mon plan la Gographie, la Mythologie et -l'Histoire, dont on a encombr le _Complment du Dictionnaire de -l'Acadmie_. Un dictionnaire n'est pas fait pour tenir lieu d'une -bibliothque. Par cette raison, je ne me piquerais pas d'entasser dans -le mien la technologie complte des arts et mtiers, les faunes, les -flores, la nomenclature chimique, etc., etc. Je me contenterais des -termes gnraux qu'on est expos rencontrer dans les livres ou dans la -conversation; le surplus appartient aux vocabulaires spciaux, et reste -en dehors de la langue proprement dite. - - [139] Un livre infiniment prcieux serait un dictionnaire universel - des noms propres ramens tous des noms communs. Ce serait un - trsor pour la linguistique. - -Les proverbes sont dans le mme cas: ils valent la peine d'tre -recueillis part. Je ne les voudrais pas exclure lorsqu'ils se -prsenteraient naturellement et propos; mais je fuirais la prtention -d'tre complet sur ce point, d'autant qu'on ne l'est jamais. - -Il existe une quantit de proverbes niais, bas, ridicules, et peu -connus: Il a mang des oeufs de fourmis;--il est fait comme quatre -oeufs, et bien d'autres que je trouve dans le _Complment_. Est-ce l -la langue franaise? La plupart des proverbes roulent sur une mtaphore. -Je tiendrais avant tout donner le sens propre de chaque mot, d'o -l'esprit descend de lui-mme au sens figur, parce qu'il n'y a rien de -plus naturel que les figures. Le sens propre, au contraire, n'existant -qu'en vertu d'une convention, c'est celui qu'il importe de dterminer et -de fixer. - -Ce principe admis retrancherait encore une foule de dtails parasites. -J'ai dj dit que l'article _Chien_ du _Dictionnaire de l'Acadmie_ -avait trois colonnes _in-quarto_; l'article _coeur_ en a cinq. -videmment, c'est trop: il y a du luxe. J'aurais voulu rduire ce -_chien_ des deux tiers, et encore j'y aurais observ que Racine, -l'industrieux Racine, comme l'appelle Voltaire, a su faire entrer -_chien_ dans le style de la tragdie: - - Les _chiens_ a qui son bras a livr Jzabel... - Dans son sang inhumain les _chiens_ dsaltrs... - -Pour introduire cette remarque, je n'aurais pas hsit de supprimer: Il -est fait cela comme un chien aller nu-tte! En faveur de qui cette -citation? Il n'y a l aucune difficult qui tienne la langue; il n'y -en a d'aucune espce. - -Il n'est que trop ais d'enfler un livre ou un article. En toute chose, -le mrite est moins grand d'atteindre au ncessaire que de savoir s'y -tenir. Je vous remercie de m'expliquer ce que c'est que le chien d'un -pistolet; quant au chien savant, je vous en tiens quitte. - -Mettez le mot _cul_, puisqu'il est franais; mais croyez-vous bien -ncessaire d'expliquer, mme un tranger, ce que c'est que _baiser le -cul quelqu'un_, et le sens moral de ce prcepte: _Il ne faut pas pter -plus haut que le cul_? N'est-ce pas ici le cas de dire, avec la comtesse -d'Escarbagnas: Cela s'explique assez de soi? Le _Dictionnaire de -l'Acadmie_ est trop riche de pareilles superfluits, qui sont les -immondices du langage. - -Passons aux dfinitions. L'Acadmie, qui a repouss les tymologies, -admet les dfinitions, et pourtant elle semble professer l'gard des -unes et des autres la mme doctrine: qu'il faut ou n'en point donner, ou -les donner toutes. C'est une erreur; car comment et quoi bon dfinir -la lumire, le feu, l'me, le soleil? _etc._ Le premier tort de -pareilles dfinitions, c'est d'tre inutiles; le second, d'tre -inexactes ou trop naves. Rien n'est plus difficile qu'une bonne -dfinition. Il ne faut donc pas s'y risquer lgrement; encore moins -doit-on s'y tendre au del du ncessaire. L'Acadmie dfinit le -_coeur_: Viscre qui est le principal organe de la circulation du sang, -et qui est situ dans la poitrine. Cela suffisait; mais elle ajoute: -Il consiste en un muscle creux, dont la forme est peu prs celle d'un -cne renvers, lgrement aplati de deux cts, arrondi la pointe, et -ovode la base. Cette description anatomique est de trop; ce n'tait -point l sa place. Au contraire, l'article _Moulin_, je vois _moulin -vent_, _moulin foulon_, sans aucune explication ni description. Les -trangers qui n'ont pas de ces moulins dans leur pays, auraient t -peut-tre aussi curieux de les connatre que d'apprendre la structure du -coeur. Il est vrai qu'on leur explique ce que c'est qu'un _moulin -paroles_. - -Au mot _cul_ (pardon, lecteur), l'Acadmie franaise dfinit l'objet; -elle en donne mme deux dfinitions choisir. En bonne foi, n'est-ce -pas trop de deux? Passe encore pour le _coeur_. - -Voltaire, dans son projet, ne mentionne pas les dfinitions. Sans doute -il ne les et pas rejetes absolument, comme aussi ne s'en ft-il pas -fait une loi. Il se ft rserv de juger l'opportunit. - -Quant vouloir noter la prononciation, c'est une purilit qui ne -soutient pas l'examen. En vertu de quelle rgle y procderez-vous? En -quoi _Kotizcion_, _Bourguoignie_, _lelipece_, sont-ils plus exacts que -_Cotisation_, _Bourgogne_ et _Ellipse_? Convention pour convention, -j'aurai encore plutt fait d'apprendre les valeurs de l'orthographe -publique, que d'tudier l'orthographe prive de M. Landais, qui ne me -dispensera point de l'autre. - -La critique est la qualit essentielle qui doit prsider la rdaction -d'un dictionnaire. Par quelle trange fatalit a-t-on jusqu'ici commenc -toujours par l'exclure? - -L'opinion publique conserve au _Dictionnaire de l'Acadmie_ l'autorit -nominale dont il est en possession depuis si longtemps. C'est une -affaire d'habitude, une religion extrieure; car, dans l'usage, on -consulte plus souvent le _Dictionnaire de Boiste_. Un seul mortel a -triomph de quarante immortels: Hercule et Diomde n'en ont pas tant -fait. Mais, malgr sa supriorit relative, le _Dictionnaire de Boiste_ -n'est pas encore le _Dictionnaire franais_. Ce livre reste faire. Il -faudra que ce soit un ouvrage d'rudition solide, claire et piquante; ne -pchant ni par le luxe ni par l'indigence; qui institue une comparaison -perptuelle entre la vieille langue et la langue moderne, et relie entre -elles toutes les poques de notre littrature depuis son origine. Cet -inventaire judicieux de notre pass et de notre prsent contiendrait en -germe notre avenir, et le placerait sous l'influence et les auspices de -tout ce que la France enfanta jamais d'hommes de gnie. Ce serait un -service considrable rendu non-seulement la patrie, mais l'esprit -humain. L'Acadmie, dit-on, s'en occupe: puisse-t-elle y russir mieux -que dans son premier travail! mais l'ide de le lui confier est -peut-tre dans le projet de Voltaire l'unique point rformer: - - Vivite felices, quibus est fortuna peracta. - - - - -INDEX. - - -A. - -_A_, s'lidait, 182-184. - ---de l'infinitif latin remplac par _e_, en franais, 208. - ---suivi de _l_, sonnait _au_, 54. - ---lid, 118. - ---substitu l'_e_ dans _guerre_, _pierre_, etc., 291, 292. - -ABBON, son tmoignage sur la suppression de l'_s_, 40. - -_Abre_ et _mabre_, 22. - -ACADMIE, consacre le barbarisme _mie_, pour _amie_, 343;--et le -contre-sens de madame de Svign sur _chape-chute_, 344. - ---se trompe sur _faire savoir_, 324. - ---ne se dcide qu'aprs 160 ans rformer l'orthographe vicieuse des -imparfaits, par l'orthographe dite de Voltaire, 305. - ---commet deux erreurs sur le mot _fonts_, _fonts baptismaux_, 382. - ---veut que _fort_ soit invariable dans _se faire fort_, ce qui ne -saurait se justifier, 370;--a omis le substantif masculin _fleur_, -379;--autorise _de la fleur d'orange_, et mme _un bouquet de fleur -d'orange_, _Ibid._ - ---admet dans son Dictionnaire des dfinitions et des explications -inutiles ou fausses, 526, 527. - ---n'autorise _parmi_ qu'avec un pluriel indfini: rgle arbitraire, 411, -412, 413. - ---donne pour des ngations les mots positifs _rien_, _aucun_, _jamais_, -_gure_, _personne_, 505. - ---contre-sens de l'Acadmie sur le mot _Houz_, 498;--l'Acadmie -autorise l'emploi d'accents vicieux, 497. - ---semble dclarer que Molire, Pascal, la Fontaine, etc., ne parlaient -pas franais, 508, 509;--repousse les expressions consacres par les -chefs-d'oeuvre du XVIIe sicle et admet d'affreux nologismes, 509. - ---son erreur sur la _soupe_ et le _potage_, 492 495;--dfinit mal -_tirer de but en blanc_, 495;--et _vaisselle plate_, 496;--sa dfinition -d'un _pav_, 497. - ---distingue _ou_ pris _dans un sens moral_, 405. - ---omet _sur peine de_..., 431; et autorise _sous le rapport de_, -nologisme dtestable, 432. - ---(du Dictionnaire de l'), 492-528; _Lancepessade_ ne s'y trouve pas, -497. (Voy. _Dictionnaire_.) - -_Accents_, comment nots dans l'ancienne orthographe, 6. - ---vicieux chez les modernes, 175, 177, 178 et suiv. - ---autoriss par l'Acadmie, 497. - -_Accusatif latin_, a servi former nos substantifs franais, et non pas -le nominatif, 194. - -_Accusatifs latins_, contracts pour former des substantifs franais, -502 (_note_). - -_Accuser rception d'une lettre_, locution cre par Balzac, 315. - -_Acte de naissance de chaque mot_, indispensable pour faire un bon -dictionnaire franais, 308. - -ADAM, ADANES, ADENES, transform en _Adenez_, 178. - -_Adenes_, auteur de _Berte aus grans piez_, 32, 33. - -_Adjectifs invariables en genre_, 226 et suiv.;-- quelles conditions, -228. - -_Adverbes_ ou _prpositions_ termins par _s_ euphonique, 102. - -__, sonnait, par dirse, _a-_, 131. - ---sonnait _a_ dans les premiers temps de la langue latine, 129. - -_A_, _ge_, par apocope d'_tas_, 131. - -_Aga_, _agardez_, pour _regarde_, _regardez_, 225. - -_Age de quelques mots et de quelques locutions_, 308 320. - ---tymologie de ce mot, 310. - -_AI_, _a-i_, 132, 137. - ---en quelle occasion sonnait __, 148 et suiv. - -_Ae_, 332;--_aer_, aider, 332. - -_Aigre-doux_, cr par Baf, 317. - -_Ail_, substantifs termins par _ail_: _bail_, _corail_, _mail_, etc., -322, 323. - -_Ail_, _al_, _au_, _aulx_, 320 et suiv. - -_Aim (j')_, j'aime, 222. - -_Aimont (ils)_, 295. - -_Ain_, terminaison qui marque le cas rgime dans les substantifs -fminins, selon M. Ampre, 255, 257;--exemples de cette mme terminaison -au nominatif, _ibidem_. - ---cette terminaison marque le cas rgime dans les noms fminins, selon -M. Ampre, 255 et suiv. - -_Ainsin_, 95. - -_Ainsis_, 97. - -_Aiue_, aide, 137, 332. - -_Ajussiane (l')_, c'est--dire _l'gyzziane_ ou _l'gyptienne_, 396. - -_Alches_ ou _alques_, 328. - -ALES, c'est ainsi qu'on prononait le nom d'_Arles_, 455, 456. - -ALESCHANS, 456. - -ALES-LE-BLANC, ARLES-LE-BLANC, 456 (_note_). - -_Alesine_, c'est comme on devrait dire, et non pas _lsine_, 390, -391;--compagnie de l'_Alesine_, _ibidem_. - -_Alexandrins (vers)_, sont ncessairement partags par la musique en -deux petits vers de six syllabes, 475. - -ALICHINO, tymologie propose par un commentateur de Dante, 461 -(_note_). - -_Almarie_, armoire, 374. - -_Alquanz_, 328. - -_Alques_ ou _auques_, fait aussi l'office d'adverbe traduisant -_aliquantum_ ou _aliquando_, 328, 329. - -_Altration des finales pour le besoin de la rime_, 239, 240 et suiv. - -_Altisme_ (altissimus), 353. - -AMPRE (M. J. J.), son opinion sur le son primitif de l'_u_, 166, 168. - ---son opinion sur l'antiquit des formes _al_, _el_, _ol_, 59. - ---voit dans _amin_ le cas rgime d'_ami_, 95. - ---son opinion sur l'_a_ latin traduit en _ai_, dans _aimer_, _pain_, -_main_, 148. - ---examen de son systme sur les prtendues dclinaisons franaises, 251 -et suiv.;--explique par l'habitude l'_s_ ou le _t_ final ajout aux -adverbes ou prpositions, 254;--repousse l'ide de l'_s_ euphonique, en -affirmant que la vieille langue ne craignait point l'hiatus, 255. - ---sa proposition sur les noms composs, comme _Fte-Dieu_, -_Fert-Milon_, _Chteau-Thierry_, _etc._, combattue, 266 269;--son -argument tir des noms composs par juxtaposition se retourne contre -lui, 268. - ---explique par la mtamorphose des voyelles la formation des mots _ne_, -_arbre_, _utile_, 512 (_note_). - -_Amphore_, voy. _Hydrie_. - -_Anatolie (l')_, transforme en _la Natolie_, 397. - -ANDRIEU (saint), Andr, 178. - -_Aneme_, syncop en _anme_, 20. - ---_anme_, me (d'_animam_), 196. - -_Anglais_, peuple remarquable par l'esprit de vagabondage et -d'migration; ne connaissent pas le mot _patrie_, qu'ils remplacent par -_contre_, _country_, 417. - -_Angle_ (angelum), 197. - -_Ans-guarde_ ou _enguarde_ (avant-garde), 197. - -_Anspessade_, on doit dire _lancepessade_, 497. - -_Ante_ (angl., _aunt_), premire forme de _tante_, 342. - -_AO_, par dirse, 136-138. - -_AOI_, 324 et suiv. - -_Aoi_, _avoi_, 116. - -_Apocope_, 218. - ---selon M. J. J. Ampre, marque le cas rgime, 269. - -APOLIN, syncope d'_Apollinem_, 195. - -_Apostrophe_, absurdit de l'apostrophe dans _grand'messe_, -_grand'route_, _etc._, 480. - -_Appelont, enmenont (ils)_, 295. - -_Appenser_, mal crit _ penser_, 324. - -_Arbre_, form par contraction d'_arborem_, 502 (_note_). - -_Ardene_, _Ardane_, 61. - -_Ardenois_, on prononait _Adanois_, 396. - -_Ardre_ et _arder_, 207. - -_Argent sec_, expression du temps de saint Louis, 319. - -ARLEQUIN, son origine, ses mtamorphoses, 451;--n'est point le -_Panniculus_ des mimes romains, 453;--son habit bariol est moderne, -_Ibid._;--est vtu de noir en Italie, _Ibid._;--nouvelle tymologie -qu'on propose de son nom, 454. - ---est le mme que _Hellequin_, 454;--cit dans _la Divine comdie_, 461. - ---qualifi comte _van Hellequin_ dans un pome flamand, 462. - ---son costume parodi de celui d'Hellequin, 466;--Arlequin est le -fantme noir, et Pierrot, le fantme blanc, 467;--doit avoir figur dans -les processions dramatiques du roi Ren, 468;--Bergame n'est point sa -patrie, et l'Italie ne saurait fournir d'tymologie satisfaisante de son -nom, 468, 469. - -_Arlequins_, prtres ainsi appels par Pierre de Blois, 462. - -ARLES, son magnifique cimetire des _Champs lyses_, ou _Elyscamps_, -455. - -ARLESCAMPS (les) ou _Allecans_, fantmes qui revenaient dans le -cimetire d'Arles, 460. - -ARLESCAMPS ou _Arleschamps_, 455 et suiv. Le labarum y apparat -Constantin, 456;--guerriers de Charlemagne qui y taient enterrs, -457;--chanson d'Arlescamps, 458. - -_Arlichino_, l'Italie ne saurait donner d'tymologie satisfaisante de ce -nom, 469. (_Voy._ ALICHINO.) - -_Arpent_, mot employ dans _la chanson de Roland_, 309. - -_Article (dclinaison de l')_, 269;--invention savante et chimrique, -385-387;--la forme de son datif sing. _ le_, _ la_, _ li_, _ lo_, se -rduisant par l'lision celle-ci, _al'_, a caus une confusion de -genres, 386. - -_Article_ redoubl dans le mot _lierre_ (_l'ire_, _hedra_), 200;--dans -_le lendemain_ (_l'endemain_), 199, 397. - -_Articulation des consonnes chez les modernes_, et consquences du -systme actuel, 277 et suiv. - -_As per se_, et non _perc_; as tout seul, 410. - -_Asi_ ou _arsi_, participe pass de _ardre_, 24. - -_Asne_, form par contraction d'_asinum_, 502 (_note_). - -_Assavoir_, _assavourer_, _asscher_, 323. - -_Atapir (s')_, 312. - -_At-il, at_, 109, 110 et suiv. - -_AU_, _a-_, 132, 133, 135. - -AUBRE, s'introduit chez une jeune dame sous prtexte de demander la -charit, 240, 241. - ---son dsespoir d'tre oblige de payer trente sous, 212. - -_Aucun_, _alques_, 327;--contract d'_aliquem_, ne peut tre un mot -ngatif, 504, 328. - -AUDAIN, au cas rgime, 357;--au nominatif, _ibidem_. - -AUDE, au nominatif, 257;--au cas rgime, _ibidem_. - -_AussiS_, 96. - -_Avec_, 330;--tymologie de ce mot, 331. - -_Avec z'un cuir_, 299. - -_Avenant_, invariable en genre; 229. - -_Avrai (j')_, futur primitif d'_avoir_, 210, 211. - -_Avidit_, cr par Ronsard, 317. - -_Avocats_, compars la mesnie Hellequin, 463, 464. - -_Avoi_, _ voi_, ou _away_, 327. - -_Avoient_, en trois syllabes, 137. - -_Avoir la haute main_, expression du XIe sicle, 311. - -_Avommes (nous)_, 293. - -_A'vous_, _sa'vous_, 225, 298. - -_Ay!_ exclamation, faisait toujours deux syllabes, et signifie -_secours!_ 333. - -_Aye_, son tymologie, 331. - -AYMES ou AYMON, servaient indiffremment pour le nominatif et pour le -cas rgime, 265. - -AYMON (LES QUATRE FILS); leur nom prouve contre le systme de M. Ampre, -265, 266. - -_Away_, mot anglais pris du franais _aoi_ ou _avoi_, 324 et suiv. - - -B. - -_B_ final, 44. - -_Baal_, o le verbe actif requerrait _Baalim_, si le systme de M. -Ampre tait vrai, 387. - -_Baalim_, 259. - -_Bailler la cotte verte_, et non _baisser_, comme l'a imprim le dernier -diteur des _Contes de la Reine de Navarre_, 336, 337. - -_Baptismaux_, au fminin, 383. - -_Barbarie prtendue de l'ancien langage franais_, 1. - -_Barboires_, masques barbe d'toffe, 466 (_et en note_). - -_Bargagne_ (angl., _bargain_), barguignage, action de marchander, -d'hsiter, 334. - -_Bargain_, mot anglais pris du vieux franais _bargagne_, 333, 334. - -_Barguigner_, marchander, 333, 334. - -_Bataille d'Arlescamps_, 457. - -_Battant_, _tout battant neuf_, expression du XIe sicle, 310. - -_Beaugency_, _Bois-Gency_, 160. - -BEAUMARCHAIS, a pris dans le _Petit Jehan de Saintr_ ses personnages de -la comtesse Almaviva et de Chrubin, 369. - ---Juge bien le caractre mlancolique de l'air de Malbrou, 471. - -BEFFROY DE REGNY, auteur d'un mauvais pome sur Malbrough, 471 (_note_). - -BEGONS ou BEGUES, au nominatif, 262, 263. - -BEGUES DE BELIN.--_Begues_ est au nominatif, 262. - -_Bjaune_, bec jaune, 44. - -BELLEAN, BELLIAM, BLIANT, sont au cas rgime, selon M. Ampre, 258. - -_Ben_, bien, 154. - -_Bni_, _bnit_; _bnie_, _bnite_; origine de cette double forme, 479. - -BRAIN, avocat de Rouen, qui propose d'crire par _ais_ les imparfaits -en _ois_, ds 1675, dix-neuf ans avant la naissance de Voltaire, 304. - -_Berbis_, brebis, 33. - -_Bergame_, passe tort pour la patrie d'Arlequin, 468, 469. - -_Bergier_, _bregier_, 33. - -_Berlan_, brelan, 33. - -_Besoin_, _tmoin_, se sont prononcs _beson_, _tmon_, 162. - -_Bvu_, participe de _boire_, 144. - -BZE (Thodore de), atteste que, de son temps, on prononait un _fan_ de -biche, et _faonner_, 140. - ---auteur d'un trait en latin sur la prononciation du franais, 8;--son -tmoignage sur la rapidit de la prononciation, 9, 10. - ---son tmoignage sur le _t_ intercalaire, 107. - ---veut qu'on aspire l'_h_, 51;--tmoigne qu'on prononait _il ont_, _il -avaient_, sans _s_, 82;--se trompe sur l'origine des consonnes muettes, -87. - ---sur la liaison des mots en franais, 42. - ---autorise _a'vous_, _sav'ous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_, -226;--blme _aga_, pour _regarde_, ibid. - ---atteste que toute la France prononait _hreux_, 171. - ---son erreur sur la prtendue lision de l'_e_ dans _grand messe_, -230;--ne doit tre cout qu'avec circonspection, _Ibid._ - ---ne veut pas admettre l'orthographe _fesant_, parce qu'elle change le -sponde en ambe, 305. - -_Blouque_, 34. - -_Boeuf_, _boeu_, 47. - -_Bois_ rimant _dos_, 159, 160. - -_Bois-Gency_, _Bos-Gency_, _Beaugency_, 160. - -BONIFACE (M.), veut qu'on dise _quelque que_, 422;--proscrit _davantage -que_, 426. - -_Bonisme_ pour _bonissime_, 352. - -_Border_, broder, 36. - -BOUHOURS (le P.), critique injustement le mot _prosateur_, cr par -Mnage, 314. - ---rejette les mots _calvitie_, _obscnit_, et les locutions: _impatient -du joug..._, _bien mriter de..._, _il n'est pas donn de..._, 315. - ---attaque les mots nouveaux que MM. de Port-Royal s'efforaient -d'introduire, 319. - ---rejette _insidieux_, 312. - ---prtend tort qu'il n'y a point en franais de superlatif en -_issime_, 351;--crivain correct et lgant, autorise _davantage que_, -425. - -_Bouquet d'orange_, dans Corneille, 379. - -BRAMIDONE, femme du roi Marsile, monte sa tour, 481, 482. - -_Bues_, boeufs, 173. - -_Burgrave_, mot qui manque au _Complment du Dictionnaire de -l'Acadmie_, 516. - -_Burlesque_, cr par Sarrazin, 318. - -_By_, employ chez les Anglais comme autrefois _par_ en France, _by -himself_; _tout seul_, _tout par lui_, 408. - - -C. - -_C_ final, 44;--adouci en _g_, 45. - ---ajout, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 253. - ---transform devant _t_, 45, 46;--final euphonique, 92;--employ par les -Romains, 127. - ---adouci en _g_ dans _grouiller_, comme dans _gras_, qui viennent de -l'italien _crollare_ et du latin _crassus_, 338. - -_Ca d'Antif_, 64, 68. - -_Caiens_, _a ens_, 389. - -_Calembour (bois de)_, parat cr exprs par M. V. Hugo pour en faire -une cassette l'lecteur de Neubourg, 515. - -_Candelabre_, anciennement _candelarbre_, 23. - -_Care_ (esp., _cara_), tte, 395. - -_Cas rgime_ ou _oblique_; ce que c'est, 251 (_note_);--caractres -quoi on le reconnat, selon M. Ampre, 251 257. - ---prote insaisissable, tel que le font M. Ampre et Fallot, 269. - -CATULLE a dit _unda camandri_, 39. - -_Cavalier_, _cavalirement_, expression gasconne, introduite au XVIIe -sicle, 313. - -_Cans_, _a ens_, 389, 390. - -_Celui_, au fminin, 384. - -_CH_ avait le son dur du _K_, 52 et suiv. - ---_chevauchent_ rimant avec _alques_, 328. - ---sonnait comme le _K_ dans _marche_, d'o la confusion entre -l'_Adane-marche_, la marche d'Ardene, et _le Danemark_, 397. - -_Chair._ Nos pres crivaient sans _i_, _carn_, apocope de _carnem_, -150. - -_Chaires publiques_, ncessit d'en fonder o soient expliques notre -vieille langue et notre vieille littrature, _Introd._, XXVII, -XXVIII;--nous en avons pour toutes les langues du monde, except pour la -ntre, _Ibid._, XXXII. - -_Chanson de Malbrou_, inconnue du beau monde avant 1783, 470;--connue -dans tout l'univers, _Ibid._;--existait bien avant le duc de -Marlborough, 472;--comment on doit en crire les vers, 476;--le refrain -ne compte pas, 476 (_note_). - ---le vers o se trouve le nom de _Malbrough_ est interpol, -477;--maladresse des contrefacteurs, _Ibid._ - -_Chanson de Roland_, chante la bataille d'Hastings, en 1066, -325.--Age recul de la copie d'Oxford, _Ibid._;--prsente les caractres -d'une rdaction inacheve, 326. - -_Chanson de Roland_, aussi digne que l'Iliade ou l'nide d'tre -publiquement explique, et plus intressante pour nous, _Introd._, -XXXIII. - -_Chape-chute_, c'est _chape tombe_, 343. - -CHARASSIN et FERDINAND FRANOIS (MM.), auteurs d'un _Dictionnaire des -racines et drivs_, 517. - -CHARLEMAGNE, sa douleur pendant la nuit qui suit la bataille de -Roncevaux, 119, 120;--accorde Ganelon le jugement de Dieu, 121. - ---livre bataille aux Sarrasins dans le cimetire d'Arles, 457 et suiv. - ---s'vanouit en trouvant le cadavre de Roland, 446. - -CHARLES V de France, mtamorphos en Hellequin, 463, 464. - -_Charn_, chair, de _carnem_, 197. - -_Chef_, _ch_, 46, 47. - -_Chen_, chien, 154. - -_Cherisme_, 353. - -_Chien_, mot qui occupe trois colonnes du Dictionnaire de l'Acadmie, -525. - -_Chinois_ qui prtendrait juger nos grands potes, ne connaissant que la -langue crite, _Introd._, XVII. - -_Choisy-le-Roi_, _Bar-le-Duc_, et composs semblables, ne renferment pas -de gnitif, contre l'opinion de M. J. J. Ampre, 268. - -_Chol_, chou, 57. - -_Chouse_, _j'ouse_, prononciation du temps de Franois Ier et de Henri -III, 291. - -_Chute_, participe pass fminin de _choir_, 344. - -_Cicogne_ ou _cigoigne_, 161, 162. - -_Ciel_, s'est prononc _ci_, 56. - -_Cimetire d'Arles_, appel _Elyscamps_ ou _Arlescamps_, 455 et -suiv.;--bnit par Jsus-Christ en personne, 455;--les corps morts s'y -rendaient d'eux-mmes par eau, 457;--fantmes qui y reviennent, -460;--cit par Dante, 461. - -_Cintime_, origine de cette mauvaise prononciation, 65. - -_Cit_, cit, 221. - -_Clergastes_, mauvais clercs, 374 (_note_). - -_Coeur_, ce mot remplit cinq colonnes du Dictionnaire de l'Acadmie, -525, 526. - -_Com_, _con_ (comme), uni l'adjectif _grand_: _congrant_; ou -l'adverbe _bien_: _combien_, 335. - -_Combattre (se) _ ou _contre_ quelqu'un, 444. - -_Combien_, form de deux racines franaises _com(me)_, _bien_, 334. - -_Comdie franaise (la)_ prononce mal certains monosyllabes, 69. - ---a supprim les monosyllabes par sa manire de les prononcer, 283. - -_Commant (je)_, je recommande, 222. - -_Comment le faites-vous?_ ancienne formule franaise de salut que les -Anglais n'ont fait que traduire en saxon dans leur _how do you do_, 375. - -_Comparaison des deux systmes de prononciation, l'ancien et le moderne, -par rapport la posie_, 284-287. - -_Comparatif en_ or, 349, 350. - -_Complment du Dictionnaire de l'Acadmie franaise_, 511;--_Complment_ -publi par MM. Didot, le meilleur, sans comparaison, de tous ceux qu'on -a tents, 512, 517;--sur un plan trop vaste, 512, 513, 514, -515;--avantages et inconvnient de cette ide, 516. - -_Cons (je)_, je conte, 222. - -_Conseiller (se) _, 223. - -_Consonne finale_, quel mot appartient, 43;--de deux consonnes finales -laquelle se dtache sur l'initiale suivante, 81, 82. - -_Consonne finale_ supprime; marque du cas rgime, selon M. Ampre, 253. - ---la mesure des vers exige qu'on la prononce, 282;--affectation la -faire sonner raille par Molire, 283. - -_Consonnes articules la moderne_, 277 et suiv. - -_Consonnes conscutives_, rgle qui en gouverne la prononciation, 5. - -_Consonnes doubles_, initiales, 6;--mdiantes, 8. - -_Consonnes euphoniques intercalaires_, 89;--l'abolition de ces consonnes -a boulevers la physionomie du langage, _Ibid._;--les principales -consonnes finales euphoniques sont l'_s_ et le _t_, 91;--rsum du -systme, 117;--sont un legs des Latins, 125. - -_Consonnes finales_ dans la chanson de Malbrou, 476. - -_Consonnes intercalaires_ dans le corps des mots; recherches dont elles -pourraient tre l'objet, 346, 347. - -_Consonnes superflues_, leur rle dans l'ancienne orthographe, 3. - -_Contraction_ malgr une syllabe intermdiaire, 213, 214 et suiv. - -_Contractions_, ne sont pas des licences potiques, mais taient aussi -employes en prose, 243. - ---marque du cas rgime, selon M. Ampre, 255;--la non-contraction le -marque aussi, _Ibid._ - ---de l'accusatif latin pour former le substantif franais, 502 (_note_). - -_Contralier_, forme primitive de _contrarier_, 374 (_note_). - -_Contre_, remplace chez les Anglais le mot _patrie_, 417. - -_Convoi (le) du duc de Guise_, complainte de 1563, calque sur la -chanson de Malbrou, 472, 473. - -CORNEILLE, fait _sanglier_, _bouclier_, de deux syllabes; pourquoi, 153. - ---a dit _des bouquets d'orange_, 379;--comment on peut l'en justifier, -380. - -_Corner_, _les oreilles me cornent_, expression usite ds le XIe -sicle, 311. - -_Cors_, rimant _genoux_, 66. - -_Cotte verte_, 336;--erreur d'un diteur moderne de la reine de Navarre -sur _bailler la cotte verte_, _Ibid._ - -COUCY, le roman du _chtelain de Coucy_, une des oeuvres les plus -remarquables de la littrature du XIIIe sicle, 345. - -_Coulpe_, pr. coupe, 25. - -_Critique (la)_, est la premire qualit requise dans un dictionnaire, -527. - -_Crouller_, est le mme mot que _grouiller_, 337 et 338;--autrefois -verbe actif; l'Acadmie n'indique que le sens neutre, 338;--_la tte lui -grouille_, 339. - -CRUSCA (le Dictionnaire de la), recommand comme un modle par Voltaire, -518, 519. - -_Crte_, participe pass fminin de _crotre_, 344. - -_Cue_, queue, 173. - -_Cui_, _qui_, la prononciation les confondait; c'est pourquoi le premier -a disparu de l'criture, 422 (_note_). - -_Cuider_ ou _quider_, se prononait _kider_, 54. - -_Cure_, cuire, 169. - -_Cur_ dnonc pour avoir enterr son ne en terre chrtienne, 223. - - -D. - -_D_ final euphonique, 92;--employ par les anciens Romains, 125, 126, -127. - ---supprim, marque du cas rgime, selon M. Ampre, _Ibid._ - ---ajout, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 353. - -_D_ ou _T_ euphonique: vestiges dans la langue moderne, 339. - -_D_ intercal dans _chiedent_ (tombent), 246. - -DAMAS-HINARD (M.), traducteur du _Romancero_, 484;--donne une des leons -de la romance de Mambrou, 486. - -_Dame_, _damne_, _dame Dieu_, 347. - -_Damp_, le mme mot que _dame_ (_dominum_), 348. - -_Danois_, Ogier _le Danois_ est par corruption pour Ogier l'_Adanois_, -c'est--dire de la Marche ou frontire d'Ardne, 397, 398;--tymologie -savante que donne de ce surnom M. Barrois, en recourant au celtique, -398, 399. - -_Danoise_, _hache danoise_, c'est--dire, _adanoise_ (ardennoise), du -pays de Lige, clbre pour ses fabriques d'armes, 398. - -DANTE, a parl du cimetire d'Arles et d'Arlequin, 460, 461. - -DANTON, son mot sur la patrie mis en style parlementaire du jour, 418. - -_D'aucuns_, 340. - -_Davantage que_, 425, 426;--dans Molire, 508. - -_De_, aprs le comparatif, 354, 355. - -_Dbonnaire_, l'Acadmie consacre la faute d'y mettre un accent aigu, -175;--tymologie de ce mot, 176. - -_Dbrutaliser_, cr par madame de Rambouillet, 318. - -_Dclinaisons franaises_, erreur des savants, 249. - -_Dclinaison de l'article_, n'existe pas plus que celle des substantifs, -383. - -_Dedans_, comment ce mot s'est form, 93. - ---form de _de-in_, avec deux lettres euphoniques, le _d_ intercalaire -et l's finale, 339, 340;--tait jadis prposition, et en a tous les -droits, 340. - -_Dfinitions_, admises par l'Acadmie, 526. - -_Degrs de comparaison_, forms comme en latin, 349. - -_De par le roi_, expression du XIe sicle, 310. - -_Deputaire_, oppos _dbonnaire_, 176. - -_Des_, de les, 215. - -_Dsagrment_, mot nouveau en 1675, 312. - -DESPERRIERS (Bonaventure), sa rgle pour le _z_ final des pluriels, 76. - ---sa rgle rime par l'emploi de l'_s_ ou du _z_ la fin des pluriels, -76. - -_Dessus_, _dessous_, employs au moyen ge comme prpositions, avec un -rgime, 430. - -_Dtails parasites_ dans les dictionnaires, 525, 526. - -_Deu_, _duesse_, _devesse_, et non _desse_, 71. - -_Diable quatre (faire le)_, 356. - -_Diableries_, 356;--les plus clbres taient celles de Saumur, -d'Angers, de Dou, de Mont-Morillon, 358. - -_Dialectes_, 250, 270 et suiv.;--on peut tudier sans eux la formation -du franais, 272. (Voyez _Patois_.) - -_Dictionnaire des racines et drivs_, par MM. Charassin et Ferd. -Franois, 517. - -_Dictionnaire de l'Acadmie_; il est impossible d'entendre avec son -secours Corneille, Molire, la Fontaine, ni Pascal, 510;--qu'a prtendu -l'Acadmie en le rdigeant? _Ibid._ (Voyez _Complment_.) - ---surcharg de dtails inutiles, 498;--Furetire y reprend des exemples -grossiers, 498, 499. - -_Dictionnaire de l'Acadmie_, on n'y trouve pas _dsattrister_, -_laidir_, _momon_, _fourbissime_, _ la malheure_, etc., 506, 507. - -_Dictionnaire de la langue moderne_, ce qu'il serait souhaitable d'y -trouver, 522, 523. - -_Dictionnaire des noms propres ramens des noms communs_, serait un -trsor pour la linguistique, 524 (_note_). - -_Dictionnaire faire (plan d'un)_, 520 et suiv. - -_Dictionnaire franais_, livre faire, 528;--l'Acadmie ne doit point -s'en charger, _Ibid._ - -_Dirse_ des participes en _eu_ aujourd'hui en _u_, comme _vu_, _bu_, -_reu_, 32 (_note_). - -DIETZ (M.), ses travaux sur le vieux franais, 249;--invente un systme -de dclinaisons franaises, 250. - -_Diminutifs_, firent irruption dans la langue au XVIe sicle, 313. - -_Diphthongues_, cause de leur introduction et de leur multiplication, -146, 147. - ---y en avait-il en latin? 129, 130;--inconnues dans l'origine de la -langue franaise, _ibidem_;--diphthongues italiennes, 130. - -_Dis_, (jour), _midi_, _lundi_, 241. - -_Disner (se)_, 444. - -_Docteur (le) de la comdie italienne_, personnage bolonais, 469. - -_Documents indits de l'Histoire de France_, collection sans unit, -pourrait tre beaucoup plus utile, _Introd._, p. XX et suiv. - -_Does_, deux; erreur de Fallot, qui prend _does_ pour le fminin de -_deux_, en dialecte bourguignon, _Introd._, XIV. - -DOLET (tienne), sa rgle pour l'emploi de l'_s_ ou du _z_ la fin des -pluriels, 76. - -_Dom_ des bndictins, 348;--se retrouve dans beaucoup de noms de lieu, -_ibidem_. - -_Don_ des Espagnols, ne se met que devant le nom de baptme, 348. - -_Donras_, donneras, 213. - -_Dorenavant_, mal crit avec un accent aigu, 175. - -_Dorer_, on a dit primitivement _orer_, 341. - -_Dormir (se)_, 444. - -_Drapeau_, 359. - -_Draps_, 358, 359. - -_Droit_, comment driv de _dexter_, 31. - -_Dru_, adverbialement, 361. - -_Du d'or_, 341. - -_Duel_, deuil, 173. - -_Dur_, _dru_, _rude_, 360 et 361. - -_Durandal_, pe de Roland; reliques enfermes dans sa poigne dore, -341;--Roland l'agonie lui fait ses adieux, 352. - -_Durement_, aimer ou pleurer durement, 360. - - -E. - -_E_, avait naturellement le son muet, 152;--se combinait avec l'_i_ pour -tre accentu, _Ibid._ - ---suivi d'une _l_, sonnait _eu_, 54;--muet, finale primitive de la 1re -pers. sing. de l'imparfait de l'indicatif, 98. - ---suivi de _st_, se prononait avec l'accent aigu, 71;--de mme suivi -d'un _Z_, 75. - ---finales en __ ferm, prenaient un _t_ euphonique, 111. - ---finales en _e_ muet, prenaient un _t_ euphonique, 111, 112. - -_E_ muet final, supprim dans les temps des verbes au singulier, 222. - ---muet, surabondant l'hmistiche, ne comptait pas, 237, 238, 239. - ---accentu, ne s'lidait pas, 184;--muet, lid au commencement d'un -mot, 184. - ---de l'infinitif latin remplac par _i_, ou par _oi_ en franais, 208. - -_crire comme l'on parle_; est-ce possible? _Introd._, VII, VIII, IX. - -_criture_, insuffisance de l'criture peindre les sons articuls de -la voix humaine, _Introd._, VI. - ---dterminer le rapport de l'criture la prononciation doit tre le -premier soin de qui veut travailler utilement sur notre vieille langue, -_Introd._, XII. - -_diteurs des vieux textes_, les falsifient par les accents, 177 et -suiv. - -_Ei_, quivalant l'__ ouvert, 158;--forme normande, selon Fallot, -_Ibid._ - ---par dirse, _e-_, 141. - -_Ekevos_ ou _eykevos_ (_ecce vobis_), voici, 233. - -_lgie_, cr par Baf, 317. - -_lision_, on lidait les cinq voyelles, 182 et suiv. - ---impossible admise par la _Grammaire des grammaires_, 229. - ---s'accomplissant malgr une consonne intermdiaire, 192. - ---d'une voyelle sur elle-mme, 191, 192 - -_Ellipse de la ngation_, a induit en erreur sur la valeur relle et -toute positive de certains mots employs souvent nier, 504, 505. - -_logner_, sans _i_, 161. - -_lycamps_, 455. - -_Em_, _en_, sonnaient _an_, 60. - -_Emportement_, cr du temps de Bouhours, 315. - -_Emprunt_, dans le sens mtaphorique, expression commune au XIIIe -sicle, 311. - -_En_, compos avec un verbe; on devrait dire _il s'est enall_, comme -_il s'est envol_, 237. - -_Enapeler_, 111, 112. - -_Endemain_ ou _l'endemain_, 199. - ---vritable forme du mot, et non pas _le lendemain_, 397. - -_Enfant_, cas rgime d'_enfs_ (_sic_), selon M. Ampre, 269. - -_Enfes_, par apocope d'_enfant_, 179. - -_Engele_, ange, syncope d'_angelum_, 196. - -ENNIUS, supprime l'_s_ finale, 39. - -_Ennuyer_, _je m'ennuie_; la bonne locution est _il m'ennuie_, 429. - -_Ens_, 96. - -_Entonnois_, 296. - -_pe dore_, est pour _espeed ore_, 342. - -_pervier_, _previer_, 35. - -_pigramme_, cr par Baf, 317. - -_Ere (j')_, imparfait du verbe _tre_, tir d'_eram_, 362. - -_Eret_ (_erat_), forme primitive de l'imparfait du verbe _tre_, 209. - -_Erlenkoenig_, transformation d'_Herlekin_, 462. - -_Escrols_, _creux_, chaussons de lisires, en Picardie, 174. - -_Esperites_, _espir_, 242. - -_Espir_, _esprit_, 34, 55. - -_Esserai (j')_, forme primitive du futur d'_tre_, d'o la forme -actuelle _je serai_, 210. - -_Estant_, _en estant_, 362, 366. - -_Ester_ (_stare_), 362;--prononc _tre_, 366. - -_Esterai (j')_, futur de _ester_, 363, 364. - -_Estes-vous_ (voici), conjecture sur l'origine de cette forme bizarre, -233;--exemples, 234. - -_Estevenne_, _Estene_, _Esteve_, tienne, 201. - -ESTIENNE (Henri), son avis sur la prononciation de l'_x_, 73. - ---son tmoignage suspect en matire de philologie franaise, 230. - ---jugement sur ses _Dialogues du langage franais italianis_, 290. - -_Estore_, _estorer_, histoire, historier, 160;--erreur de Trvoux sur ce -mot, _Ibid._ - -_Estrie_, sorcire, 242. - -_Estu (j')_, _tu estus_, _il estud_, prtrit du verbe _tre_, driv de -_steti_, 365, 366. - -_Esvous_, voici, souffrait la tmse, 231, 233. - -_tre_, ses formes primitives, 361 et suiv. - -_tude de l'ancienne langue_, quel en doit tre le rsultat, 275. - -_tymologies_, Voltaire les voulait faire entrer dans le Dictionnaire de -l'Acadmie, 521;--l'Acadmie les rejette; sous quel prtexte, -521;--ridicules de _croup_ et de _spencer_, donnes par M. Napolon -Landais, 522. - -_Eu_, par dirse, _-_, 143. - ---sonnait _u_, 171. - ---notations diverses de ce son, 172. - -_Euil_ final sonnait _eu_, 58, 59. - -_Euphonie_, a t avec la logique la principale rgulatrice de -l'ancienne langue, 4;--loi d'euphonie transmise par les Grecs et les -Latins aux Franais, 41;--a fait la fortune de la langue franaise au -moyen ge, 89. - ---nos aeux y taient plus attentifs que nous, 481. - -_vertuer (s')_, employ dans _la chanson de Roland_, 309. - -_vu_, participe pass d'_avoir_, 92, 116, 144. - -_Exactitude affecte de prononciation_, raille par Molire, 283. - -_Exemples_ tirs des auteurs seraient trs-utiles dans un dictionnaire -franais, 523. - - -F. - -_F_ finale, 46. - ---marque du cas oblique, selon M. Ampre, 251, 252. - -_Faible_, anciennement _floible_, de _flebilis_, 31. - -_Faignant_, 371 373;--erreur de M. Crapelet sur ce mot, 372. - -_Faindre (se)_, 446. - -_Fainant_, trs-distinct de _faignant_, 373. - -_Faintise_, distinct de _fainantise_, 373. - -_Faire_, se substituant un verbe dj exprim qu'il faudrait rpter, -366 et suiv.;--conserv par les Anglais dans cet emploi, 368;--_le -faire_, _comment le faites-vous?_ 375 et 376. - -_Faire savoir_, orthographe vicieuse adopte par l'Acadmie, 324. - -_Faire fort (se)_, 369, 370. - -FALLOT, a suppos l'unit d'orthographe dans une poque o l'on ne -savait ce que c'tait qu'orthographe, _Introd._, XIII;--s'est gar sur -les pas d'Orell, _Ibid._, XV. - ---assigne jusqu' vingt-cinq formes de l'article dclin, 383. - ---se trompe sur la distinction entre _chol_ et _chou_, 58;--s'imagine -que l'_s_ finale de _quatres_ est la marque d'une dclinaison, 106. - ---a signal le _t_ final dans les substantifs en __ comme marque d'une -haute antiquit dans les manuscrits, 113. - ---signale l'orthographe par _ei_ comme une forme normande, 158. - ---prend _suer_ et _duel_ pour des formes de dialectes, 173; et -_Introd._, XIV. - ---ide de son travail, 250 - ---avait entrepris une tche herculenne, 270;--a renvers l'ordre -naturel des oprations, en cherchant les dialectes du franais avant le -franais, 271;--ne s'tait pas fait une ide nette de ce qu'il entendait -par _dialectes_, 272;--n'a pas song dterminer les rapports de -l'criture la prononciation, 272; et _Introd._, XIV. - ---Incertitude des caractres de ses dialectes, 272. - -_Fauxbourg_, la vritable et primitive orthographe est _forsbourg_, 23. - -_Favoriser ..._, _prier ou supplier ..._ Exemples de ce latinisme, -165. - -_Feindre_, _feignant_, 371;--_se feindre_, 373. (Voy. _Faindre_, -_faignant_.) - -_Feint_, _feignant_, 206 (_note_). - -_Fis (je)_, (_feci_), 142. - ---prtrit de _fere_, qu'il est impossible de tirer de _faire_, 305. - -_Fliciter_, cr par Balzac, 318. - -_Femme_, _fan-me_ et _fame_, 21. - -_Fere_, orthographe primitive et la vritable du verbe _faire_, 305. - -_Ferai_, _ferais (je)_, prouvent, avec la prtrit _je fis_, que la -bonne et primitive orthographe est _fere_, 305. - -_Fert_, de _firmitas_, _fret_, 37. - -_Fert_ ou _fret_, 201. - -_Fesant_, c'est la bonne orthographe, et non _faisant_, 305;--condamn -par Th. de Bze, approuv par Mnage, _Ibid._ - -_Festival_, 374. - -_Fierte_, _ftre_, de _feretrum_, 35. - -_Fils_, ancienne prononciation de ce mot, 279;--prononciation moderne, -283, 284. - -_Finale des pluriels_, 77;--exclut le _t_, 80. - ---en _ain_, marque du cas rgime dans les noms fminins, selon M. -Ampre, 255, 256. - -_Fiz_ (_fixi_), 364. - -_Fizer_, _frise_, 34. - -FLAGY (Jean de), compose au XIIe sicle, ou du moins termine le roman de -_Garin_, 84. - -_Flepes_, _aller flepes_, _efflep_, 30. - -FLEURANT (M.), nom d'un apothicaire dans Molire, 378. - -_Fleur (le)_, 378;--omis par l'Acadmie, 379. - -_Fleur d'orange_, c'est comme il faut dire, et non _fleur d'oranger_, -376. - -_Fleur de coin_, autrement _le flou_, 382. - -_Fleur d'oranger_, on ne s'est avis qu'au XIXe sicle de vouloir le -substituer _fleur d'orange_, 378;--Rabelais a dit _fleurs -d'orangiers_; en quel sens, 379. - -_Fleurer_, exhaler une odeur bonne ou mauvaise. M. Fr. Wey prtend mal -propos, contre l'Acadmie, restreindre le sens de ce verbe, 380. - -_Fliche_, _flche de lard_, 242. - -_Flou_, ancienne prononciation de _fleur_ (_flur_), 381;--_peindre -flou_, _pinceau flou_, _Ibid._;--double emploi dans la Bruyre au sujet -de ce mot, 382. - -_Flouet_, de _flou_, 381, 382. - -_Font_, _fontaine_, 218, 219. - ---substantif fminin, abrg de _fontaine_, 382. - -_For l'vque_, ou _four l'vque_, 66. - -_Forfaire (se)_, 446. - -_Forment_, fortement, 204. - -_Fort_, invariable en genre, 227. - ---invariable, selon l'Acadmie, dans _se faire fort_; cette opinion -combattue, 370, 371. - -_Fourbissime_, 507. - -_Fourmis_, 97. - -_Frai (je)_, le _livre des Rois_ n'emploie que cette forme contracte, -305. - -_Franais (vieux)_. Voy. _Langue_. - -_France du moyen ge_, tait le foyer d'o la lumire rayonnait sur -l'Europe civilise, _Introd._, XXIX. - -FRANOIS Ier, donnait l'exemple d'_italianiser_, et toute sa cour le -suivait, 291. - -_Fransous (les)_, _les Francs_, les Franais, 297, 301. - -_Fremer_, _fremi_, ancienne prononciation de _fermer_, _fourmi_, 30, 31. - -_Fret_, _fert_, fermet, du latin _firmitas_, _forteresse_, 37, 201. - -FURETIRE, raille l'Acadmie sur sa dfinition de l'oreille, 497. - ---blme qu'il jette sur le Dictionnaire de l'Acadmie, 498, 499. - -_Fus (je)_, primitivement _je fui_ ou _je fuid_, 365. - -_Futurs syncops_, 210 et suiv.;--forme primitive du futur, -_Ibid._;--les deux formes usites concurremment, 211, 212. - -_Futur_ du verbe _tre_, _j'esterai_, _j'esserai_, _je serai_, 363 et -suiv. - -_Fuvit_, pour _fuit_, dans Ennius, 39, 115. - - -G. - -_G_ final, 48;--s'efface devant le _d_, 49;--durci en _c_, 45. - -GABRIEUS (saint), 178. - -GANELON, trahit les Franais Roncevaux, 118, 119;--condamn par le -jugement de Dieu en la personne de Pinabel, son chevalier, 122. - -_Garon_, M. Ampre veut que ce soit un cas oblique de _gars_, 263;--est -au nominatif, 264;--augmentatif de _gars_, emportait un sens -dfavorable, 264. - ---signifiait un _laquais_, un _cuyer_, 443. - -GARIN, si c'est un cas rgime, 259. - -_Gars_, avait un sens diffrent de celui de _garon_, 263, 264;--le -fminin, devenu une grossire injure, n'tait jadis que la traduction de -_puella_, 265. - -_Gas_, _gon_, 23. - -_Gerra_, _gsira_, 213. - -_Gsir (se)_, 444. - -_GN_, sonnait simplement _N_, 11. - -_Grammaire_, se prononait _grand-mre_, 20. - ---_des grammaires_ (la), admet une lision impossible l o il n'y a -qu'un archasme, 229. - ---donne comme des mots ngatifs, _rien_, _aucun_, _jamais_, _gures_, -_personne_, 505. - -_Grammaire franaise d'aprs les crits de M. Victor Hugo_, par M. LOUIS -DIREY, 516. - -_Grammairiens_, ne voient jamais que la langue crite, et ne tiennent -nul compte de la langue parle, 87. - ---de profession, n'ont qu'un seul procd, et quel, 426, 427. - -_Grammairiens_ (ou soi-disant tels), leur insolence envers les grands -crivains; sont une cause de la dcadence du franais, _Introd._, XXXI. - -_Gramment_, 203. - -GRAMMONT, se prononce _Grand-mont_, 21. - -_Grand_, invariable en genre, 228;--variable quand il suit le substantif -ou qu'il en est spar, 228. - -_Grand messe_, _grand route_, _grand faim_, 226, 229. - -_Grandisme_, pour _grandissime_, 352. - -_Grandissime_, 354. - -_Grandson_, grand sommet, 221. - -_Grasseyement_, 22;--_melle_, _paller_, _Challot_, 27. - -_Grecs_, nous ont transmis par les Latins une loi d'euphonie, -41;--employaient l'_n_ finale euphonique additionnelle, 95. - -_Greignour_, comparatif de _grand_, 349, 350. - -GRINGOIRE (Pierre), 393;--a travaill au _Mystre de la Passion_, -_Ibid._ (_note_). - -_Grouiller_, 337. - -_Gry_ ([Grec: gry]), une rognure d'ongle, servait en grec de terme de -ngation, 500. - -_Guastine_ ou wastine, 195. - -_Gures_, c'est--dire _beaucoup_, mot positif, 505. - ---Mnage le drive d'_avarus_, et M. Ampre de l'allemand _gar_, 506 -(_note_). - -GUESSARD (M.), a relev, d'aprs M. Ampre, dix-huit formes du cas -rgime, et n'a pas tout compt, 269. - -_Guet appens_ ou _appens_, et non _guet--pens_, 324. - -GUICHARD (M.), son dition du _Petit Jehan de Saintr_ est la seule -qu'on puisse lire dsormais, 370. - -GUILLAUME D'ORANGE, oncle ou frre de Vivien, 459 (_note_);--son -discours son cheval, 458;--confesse Vivien l'agonie, et lui donne du -pain bnit, 459. - -GUISE (le duc de), complainte dont sa mort est le sujet, 472. - -GUYENNE, mot corrompu pour _Aquitaine_, 150. - - -H. - -_H_, servait marquer la dirse, 49;--aspire, inconnue dans les mots -drivs du latin, 49 et suiv.;--aspire dans _haine_, _honte_, etc., 52. - -_Haltisme_, 353. - -_Harer les chiens_, 395. - -_Havet de cuisine_, 357. - -_Haz (je)_, _je faz_, forme primitive de _je hais_, _je fais_, 148, 149. - -_Hberger_, _hbreger_, 33. - -HELLEQUIN, 141. - -HELLEQUIN, nom form d'_licamps_, 460. - ---devient le fantme de Charles V, 462. - ---devient le nom commun des revenants, 462. - -_Hellequinade_, description d'une hellequinade dans le roman de -_Fauvel_, 465, 466. - -_Hellequines_, 466. - -HLOSE, son vrai nom est _Hlouis_, 165. - -_Hmistiche_, avait jadis tous les privilges d'une fin de vers, 237, -238, 239. - ---rgle de l'hmistiche dans la versification du moyen ge, 474. - -_Her_, _hersoir_, hier, hier soir, 155. - -_Heuse_, _houser_, _houseau_, 181. - -_Hiatus_, introduit dans la posie de la seconde poque par l'oubli des -usages de la premire, 247;--proscrit de nouveau sous Louis XIII, 248. - ---nos vers modernes en sont remplis, grce la prononciation, 286, -287;--il y en a de trs-doux et de trs-musicaux, 288;--absurdit de la -rgle qui les proscrit tous indistinctement, _Ibid._ - ---n'existait ni en vers ni en prose dans le langage du moyen ge, 477 et -suiv. - -_Hilum_, le point noir empreint sur le pois chiche, 499. - -_Historiaus_, _Bible historiaus_, 160. - -HOMRE, fait la voyelle brve devant _st_, _sk_, 39. - -_Htel de Rambouillet_, l se tenaient les bureaux de l'administration -de la grammaire franaise, 318. - -_Hous_, vieux mot qui signifie _bott_; l'Acadmie le traduit mal par -_crott_, 498. - -_How do you do_, formule de salut traduite littralement du franais, -375. - -HUEDES, EUDE, 173. - -HUES, HUEDES, au nominatif, 261, 262;-- l'accusatif, 262. - -HUGO (M.), sa distinction subtile et chimrique entre _mtal_ et -_mtail_, 322. - ---affecte de parler toutes les langues, 515;--grammaire franaise -publie d'aprs ses oeuvres, 516. - -_Huguenots_ (les), font une complainte sur le convoi du duc de Guise -(1563), 472. - -_Huis_, sonnait _hus_, 170. - -_Huit_ et _uit_, 50. - -_Hulleu_, _hurleur_, _rue de Hulleu_, 28. - -HUON DE BORDEAUX: M. Ampre prtend que _Huon_ est au gnitif comme -_Ciceronis_, 260, 268;--exemples de _Huon_ au nominatif, 260, 261, -262;--au cas rgime, _ibidem_. - -_Hreux_, 171. - -_Hydrie_, mauvaise plaisanterie du jsuite Bouhours sur _hydrie_ et -_amphore_, 318. - - -I. - -_I_ lid, 114, 186, 187. - ---ajout une voyelle, sert en modifier l'accent, 147 160. - ---long de l'infinitif latin conserv en franais, 208. - ---des mots latins chang en _e_ franais, 208;--moyen de reconnatre les -mots forms une bonne poque, _Ibid._ - -_Ie_, quivalent _e_ simple, 154, 155;--sert noter la terminaison -des participes passs en __, 155, 156. - ---note la terminaison des substantifs aujourd'hui en __, 156, 157. - ---au milieu d'un mot sonnait __, 153, 154, 155. - -_Ier_, finales en _ier_, 152, 153. - -_Ierre_ ou _yerre_, vraie forme du mot lierre, 200. - -_Il_, pronom de la 3e personne, ne changeait jamais de forme, 388;--nous -l'avons mal propos remplac par la forme du datif _lui_, 388. - -_Il_, _li_, sont les deux moitis de _ille_, 383. - -_Il a_, pour _il y a_, l'_y_ lid, 185, 186. - -_Illec_, vient du latin _illuc_, 388, 389. - -_Impardonnable_, cr par Segrais, 318. - -_Imparfait en_ oi, 99. - ---de l'indicatif. La forme en usage est syncope, 208, 210;--forme -primitive de l'imparfait calque sur le latin, 209. - ---du verbe _tre_, se tirait d'abord des deux imparfaits _eram_ et -_stabam_; aujourd'hui drive tout entier de _stabam_, 362. - -_Impatient du joug_, 315. - -_Importer_: _je m'importe_ aussi lgitime que _je me souviens_, quant -la logique, 429. - -_Improbation_, _immodration_, _infatuation_, ns au XVIIe sicle, 313. - -_In_, _inter_, taient, traduits par _en_, _entre_;--conservs sous la -forme latine comme dans _instruire_, _interdire_, tmoignent de la -formation moderne des mots, 208. - -_Index_; on ne fera un bon dictionnaire qu' l'aide des _index_, 520, -521;--indispensables dans la collection des Documents indits de -l'histoire de France, _Introd._, XX, XXV, XXVI. - -_Infinitifs termins en_ er, ir, 41, 42. - -_Infinitifs double finale en_ re _et en_ er, 207. - -_Infinitifs syncops_, 204, 205 et suiv. - -_Infinitifs en_ ir _et en_ oir, 207. - -_Influence italienne ds le temps de S. Louis_, 356. - -_Insidieux_, mot fait par Malherbe, 312. - -_Interjection (l')_, rhabilite et qualifie _oiseau-mouche du langage_ -dans une grammaire ddie M. Victor Hugo, 516. - -_Intolrance_, _inexpriment_, _indvot_, _irrligieux_, -_impardonnable_, introduits au XVIIIe sicle, 316. - - -J. - -_J'ais_, 98. - -_Jamais_, souffrait la tmse, 231, 232. - ---c'est--dire, _quelquefois_, mot tout positif, 505. - -_Jardin des olives_, M. F. Wey veut qu'on dise _Jardin des oliviers_; -tort, et pourquoi, 379. - -_J'avons_, 291. - -JEAN DE MEUNG, surnomm _le pre et inventeur de l'loquence_; ami de -Dante; ses oeuvres en prose, _Introd._, XXIV, XXV. - -_Jrusalem_, _Jrusalan_, 62. - -_Jes_, je les, 214. - -_Je sommes_, 290. - -_Jsuites_, l'abrg de leur histoire dplace dans un dictionnaire, -523. - -_Joene_, _joenesse_, 174. - -JOYEUSE, pe de Charlemagne, avait le poigne dore et cisele; origine -de son nom, 341. - -JUIFS, _juis_, 47. - -_June_, _juner_; jene, jener, 171. - -_Jussienne (rue de la)_, c'est rue de (Ste.-Marie) _l'gyptienne_, 396. - - -K. - -_K_ initial, 52. - -KARLES ou KARLON, formes du cas rgime aussi bien que du nominatif, 265. - -_K'es_, _ki's_, qui les, 216, 218. - - -L. - -_L_ finale, 54;--aprs les voyelles _a_, _e_, _o_, 54, 55 et -suiv.;--finale euphonique, 93. - ---pnultime: ses droits paraissent jamais prescrits dans le mot -_fils_ (_filius_), 279. - ---supprime, marque du cas rgime; selon M. Ampre, 253. - -_L_, _M_ et _N_ redoubles, 18. - -_La_, forme du fminin employe concurremment avec _le_, 386. - -LA BRUYRE, a nomm mal propos, comme choses distinctes, _le flou_ et -_la fleur de coin_, 382. - -LA FONTAINE, met une _s_ euphonique _fourmi_, l'imitation des -anciens, 97;--supprime, par archasme, l'_s_ finale des premires -personnes, 99. - ---ses prtentions la noblesse, 15. - -_Laiens_, _la ens_, 389. - -LANDAIS (M. Napolon), son Dictionnaire, 511, 512;--ses injures contre -l'Universit, 512 (_note_). - ---son Dictionnaire renferme cent quarante mille mots prtendus franais; -c'est douze mille de plus que le Dictionnaire de l'Acadmie, 518. - ---prtend noter la prononciation exactement par son orthographe -particulire, 527. - -_Langage du peuple_, conserve aujourd'hui les vestiges de notre ancienne -langue, _Introd._, XVI. - -_Langage_ (_tude du vieux_), sera utile pour le langage moderne, -_Introd._, XXX, XXXI;--comment aller du langage l'criture, _Ibid._, -XVI. - -_Langue franaise_, fonde avec une logique admirable, et dfaite au -hasard, _Introd._, XIX. - ---ses trois priodes, 448;--entraves dont on l'a charge sous prtexte -de progrs; 421 et 422; 424. - ---n'a point fait de progrs par rapport l'euphonie, 481. - -_Langue (notre vieille)_, mprise par Voltaire sur la foi de l'empereur -Julien, _Introd._, X, XI;--il nous faut l'tudier, _Ibid._, XII;--ce -n'est qu'en la possdant qu'on possdera la langue moderne, _Ibid._, -XXXII;--nous les jugeons par les rgles modernes, _Ibid._, -XVIII;--rclame d'tre enseigne dans des chaires publiques, _Ibid._, -XXII;--tait dj au moyen ge la langue universelle, indispensable, -_Ibid._, XXIX;--tmoignage en sa faveur, _Ibid._, XXX. - -LA RUE (l'abb de), son opinion sur la place de la rime au milieu du -vers, 476. - -LAZARON, Lazare, 259. - -_Le_, aussi fminin que _li_ et _la_, 385, 386. - -_Lans_, _la ens_, 389, 390. - -LEBEUF (l'abb), tymologie qu'il propose du nom de la rue _du -Grand-Hurleur_, 29. - -_Lendemain_, mot qui renferme son article, 199. - ---mot vicieux; la vraie forme est _endemain_, _l'endemain_, et non, avec -deux articles, _le lendemain_, 397. - -_Lequel_, mot trs-rare chez Molire, 403. - -_Lere_, lire, 243. - -LEROUX DE LINCY (M.), son dition des _Cent Nouvelles_ cite, 307. - -_Lerrai (je)_, je laisserai, 213. - -_Les_, forme constante de l'accusatif pluriel; 336. - ---commun aux deux genres, 385;--marquait exclusivement l'accusatif -pluriel, le nominatif tant _li_, 387. - -_Lsine_, _alesine_, 390, 391. - -_Li_, nominatif pluriel de l'article, distinct de l'accusatif _les_, -336. - ---au fminin aussi bien qu'au masculin, 383, 384, 385;--forme du -nominatif pluriel, l'accusatif tait _les_, 387. - -_Li_, prononciation populaire de _lui_, 297. - -_Liaison_; la plus douce est celle qui se fait sur une liquide, 279. - -_Libert_, on prononait _libret_, comme de _liberum_, libre, 37. - -_Libertin_, synonyme d'_esprit fort_, _indvot_, 316;--le sens primitif -tait favorable, 317. - -_Libret_, 37. - -_Lie_, sonnait _l_, et _lie_, 176, 177. - -_Lierre_, mot qui renferme son article, 200. - -_Lieu_, rimant _nului_, 172. - -_Lin_, par apocope, _lignage_, 221. - -_Linge_, primitivement adjectif, 358. - -_Liperquam (faire du)_, 415. - -_Liquide_ transforme ou transpose, 26. - ---substitue l'autre dans _almarie_, _armoire_;--_contralier_, -_contrarier_, 374 (_note_). - -_Liquides supprimes_, 22. - -_Lo_, aussi masculin que _li_, 386. - -_Loherain_, _Loheraine_, comment doivent se prononcer, 49. - -LOUIS, ne prend un _u_ que depuis Louis XIII, 166. - -_Loyaument_, 203. - -LUCRCE, ne tient pas compte de l'_s_, 39, 40. - -_LuiS_, lui, devant une voyelle, 96. - -_Lut_, _lute_, participe pass de _lire_, 113, 112, 345. - - -M. - -_M_ et _N_ finales, 59;--redoubles au milieu d'un mot, taient -rparties entre les deux syllabes adjacentes 20. - -_M_ finale, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 258. - ---figurative de la premire personne du pluriel dans les verbes, 293. - -MACCUS, personnage osque, le mme que Polichinelle, 451, 452. - -MADELAINE (la), tirade lgante qu'elle rcite dans le _Mystre de la -Passion_, 393. - -MAIGRET, cit par rapport au _b_ et l'_f_ muets, 11. - ---atteste que l'_a_, de son temps, ne sonnait dj plus dans _saouler_, -140. - -_Main (je)_, je mne, 222. - -_Main_, syncope de _matin_, 198. - -_Mais_, _ma-s_, 137. - -_Maise_, syncope pour _mauvaise_, 202, 244. - -MALBROU, est-il Anglais? est-ce un hros moderne? 470 et suiv.;--sa -vogue prodigieuse, 471. - ---_s'en vat en guerre_, ce _t_ justifi, 479. - -MALBROU (chanson de), 106; justifie, 109. - ---ineptie des couplets ajouts au fragment ancien, 482, 483;--qui en est -le hros? 483;--parat se retrouver dans le romancero gnral de Duran, -484. - ---est probablement un fragment de quelque chanson de geste, 490. - ---l'air de Malbrou d'origine arabe, 487, 488, 489;--ne se retrouve -aucune des chansons dont Marlborough a t le sujet, 489 (_note_). - -MALHERBE, fait rformer l'orthographe du nom propre _Loys_, 163. - ---prtendait apprendre tout son franais des gens du port, _Introd._, -XVI. - -_Malheure ( la)_, 507. - -MAMBROU. Romance espagnole de Mambrou, 484, 485;--courait dfigure -parmi le peuple, 486;--tmoignage sur Mambrou ou Mambrun 487;--tait -peut-tre un crois franais, 488. - -MAMBRUN ou MAMBROU, 487. - -_Mameluc_, _mamelu_, 45. - -_Manoeuvrer_ ou _manouvrer_, employ dans la _chanson de Roland_, 309. - -MARGUERITE, reine de Navarre, n'aspirait point l'_h_ de _haut_, -_hautesse_, 51. - -MARIE-ANTOINETTE, met en vogue la chanson de Malbrou, 471. - -MARLBOROUGH (le duc de Curchill de), mort soixante-douze ans dans son -lit, ne peut tre le hros de la chanson de Malbrou, 482, -489;--chansonn en France, 489 (_note_). - -MAROT, lide encore l'_a_, 183. - ---ignorant dans la vieille langue, gte le _roman de la Rose_ en -prtendant le rajeunir, 247. - -MARTHE, son couplet rempli d'lgance dans le _Mystre de la Passion_, -394, 395. - -MARTINE, justifie de _pas_ mis avec _rien_, par Molire lui-mme, 502, -503, 504. - -_Martre_, syncope de _Martyrem_, 201. - -_Masques de la comdie italienne_, ont t l'objet de recherches -superficielles, 468. - -_Matin_, de _matutine_, par syncope, 199. - -_Mecine_, mdecine, 200. - -_Mecredi_, bonne prononciation, et non _mercredi_, 25. - -MEIGRET ou MEYGRET. _Voy._ MAIGRET. - -_Misme_, en trois syllabes, syncope de _medesimo_, 103, 142, 201. - -_Mellor_ (_melior_), 350. - -_Mellusine_, mre Lusine ou des Lusignan, 29. - -_Membr_ ou _membru_, pithte frquente des hros du moyen ge, 488. - -_Mme_, adjectif on adverbe; distinction chimrique: il est toujours -adverbe, 103. - -MEN, mien, 154. - -MNAGE, veut qu'on prononce _un anneau_ pour _un agneau_, 15. - ---son opinion sur le mot _previer_, 36;--sur _for l'vque_, 67;--son -avis sur l'origine de l'_x_ final des pluriels, 75. - ---veut qu'on dise l'Ile de _Cypre_ et poudre de _Chypre_, 134;--drive -_Pandore_ de _mandore_, 135;--discute si l'on doit dire _aigu_ ou _agu_, -151. - ---veut qu'on crive _cicogne_ sans _i_, et _roignons_ avec un _i_, 162. - ---admet _fesant_ et non _faisant_, parce que c'est la prononciation du -peuple parisien, 305;--admet par la mme raison _nentilles_ et de la -_castonnade_, 306. - ---veut qu'on prononce _pi terre_, et qu'on crive _ tor et -travers_, 278. - ---son tymologie ridicule d'_Arlequin_, 453;--lou comme vers -profondment dans les origines de notre langue, 453. - ---drive _trou_ (de chou) de _thyrsus_, 436. - -_Menour_, comparatif de _petit_, 349. - -_Menut_ (menu), 346. - -_Mer_, rimait _aimer_ trs-exactement, 68. - -_Merlan_, _mellan_, 28. - -_Mesme_ et _mesmes_, 100, 101 et suiv. - -_Mesnie Hellequin_, cite dans Raoul de Presles, Pierre de Blois, -Guillaume de Paris, 461, 462. - ---son apparition Richard sans Peur, 463, 464;--son nom passe en -proverbe injurieux, 464, 465. - -_Mestier_, de _ministerium_, 201. - -_Mtail_, 320 et suiv. - -_Mi_, milieu, 218. - ---abrv. de _milieu_, 411;--exemples de _mi_, 411, 412. - -MICHEL (Jean), dsign par Lacroix du Maine comme l'auteur du _Mystre -de la Passion_, ce qui ne peut tre, 393 (_note_). - -MICHIEUS (saint), 178. - -_Mie_, forme une ngation compose avec _ne_, 500. - ---pour _amie_, mot cr par une erreur d'orthographe, 343. - -_Milites Hellequini_, 461, 462. - -MOLIRE, le mot _auquel_ ne se rencontre que deux fois peine dans ses -oeuvres, il se sert de _o_, 403. - ---emploie _parmi_, contrairement la rgle de l'Acadmie, 413. - ---a mis souvent _pas_ avec _rien_, 503. - ---emploie _dedans_, _dessus_, _davantage_, comme adverbes et comme -prpositions, 507, 508. - -_Momon_, jouer, porter un momon, 507. - -MOMORENCY, 60. - -_Mont_, _mo_, 59. - -MONTAIGNE, doit se prononcer sans _i_, aussi bien que _Champaigne_, 152. - ---cit, 106, 107. - -MOREVEL, MAUREVEL, 59, 60. - -_Mosieu_, 59. - -_Mots_, combien notre langue en contient-elle? 517. - -MOULINEAUX-SUR-SEINE, chteau de Richard sans Peur, 463. - -_Mourir_, verbe actif, 446;--_se mourir_, _Ibid._ - -_Moustier_, de _monasterium_, 201. - -_Multiplicit des formes crites_, quelle en est la cause, _Introd._, -XIII;--on ne peut en conclure la multiplicit des formes parles, -_Ibid._, XV. - -_Multitudine_, 195. - -_Mutisme complet des consonnes finales dmontr par les rimes_, 82, 83, -84, 85, 86, 87. - -_Mystres_, 392, 495;--le _Mystre de la Passion_ connu ds 1402; -retouch successivement: Gringoire y a travaill, 393 -(_note_);--exemples de la versification d'un mystre, 393, 394, 395. - - -N. - -_N_ finale euphonique, 95. - ---ajoute la fin d'un mot, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 253. - ---caractrise la 3e pers. du pluriel dans les verbes, 294. - -_Ngation_, ellipse de la ngation. (Voy. _Ellipse_.) - -_Ngations_, raret des mots qui servent exclusivement nier, 499;--en -grec, en latin, en franais, 499, 500. - -_Nen o ne non_, ni oui ni non, 95. - -_Nenni_, vritable prononciation de ce mot, 21;--_nennil_, 93. - -_Nes_, ne les, 214, 215. - -_Nihil_, ngation artificielle compose de _ne_ et de _hilum_, 499, 500. - -NINIVEN, 259. - -NODIER, partage l'erreur de Voltaire sur la barbarie prtendue de -l'ancien langage, 2;--jug comme linguiste, 3. - ---et son cole, se sont fourvoys dans la querelle qu'ils font -Voltaire sur l'orthographe, 307. - ---comprenait mal la question des imparfaits nots par _oi_ ou par _ai_, -300, 304. - -_Nombres ordinaux_, 203. - -_Nominatifs_, deux nominatifs juxtaposs exprimaient le rapport de -possession de l'un l'autre, aujourd'hui marqu par le gnitif, 266 et -suiv. - -_Noms propres_ termins par _en_ ou _an_, 62, 63. - ---argument sans valeur dans la question des terminaisons, et pourquoi, -258;--diminutifs ou augmentatifs en _in_, en _on_, en _ot_: _Colin_, -_Robin_, _Pierron_, _Pierrot_, _etc._, indiqus par M. Ampre comme des -cas rgimes de _Colas_, _Robert_, _Pierre_, _etc._, 259, 260, 263. - ---doivent tre exclus du dictionnaire de la langue, 524. - -_Non fait_, 369. - -_Normands_, prononcent par __ ouvert les finales en __ ferm, 158. - -_Nos_, _vos_, _notre_, _votre_, 219, 220. - -_Notre-Dame de Paris_, roman de M. V. Hugo, 395. - -_Nous_, _il_, manires modestes de remplacer le _je_, qui est trop -orgueilleux, 292. - -_Nului_ rimant _lieu_, 172. - - -O. - -_O_ ou _od_, avec, 330. - ---suivi de _l_, sonnait _ou_, 57. - ---naturellement long et ferm, 159. - ---suivi de _r_, 66. - -_O_, _od_, avec, 114. - ---mots termins en _o_, 189;--_o_ final s'lidait, 190. - ---suivi d'une autre voyelle, sonnait _ou_, 164. - ---des substantifs latins chang en _ou_ ou en _eu_ dans les drivs -franais, 181. - -_Obscnit_, mot raill par Molire, 315. - -OCHOA (don E. de), s'est laiss induire en erreur sur la date d'une -pice du _Romancero_, 484. - -_Ode_, cr par Ronsard, 317. - -_OE_, par dirse, _o-_, 145. - ---servait noter le son _eu_, 173, 174. - -_OE_, la fin des mots, sonnait _oue_, 164. - -OGIER LE DANOIS, origine de ce surnom, 396-399. - -_Ogre de Barbarie_, 401. - -_Ogres_, prononciation primitive de _orgues_, 400. - -_Ohe_, notation allemande, prononc _au_ trs-long et mouill, comme -dans _Hohenlohe_, 49. - -_Oi_, par dirse, _o-_, 145. - ---si l'on doit crire avec ou sans _i_ les mots _cicogne_, _rognons_, -_loigner_, _tmoigner_, etc., 161, 162. - ---a sonn par dirse _o-i_, puis _o_ ouvert, puis _ou_, puis _oi_, -comme dans _poix_, _Franois_, 177. - ---prononc _oa_ dans _roi_, _moi_, etc., prononciation du temps de Henri -III, 291, 297, 298. - ---dans les imparfaits nots par _ai_ avant la naissance de Voltaire, -300;--le _livre des Rois_ les crit par _ou_, 303. - ---sonnait _ou_ trs-bref, 301;--_histoire_ rimant _douaire_; -_paroisse_ _pcheresse_; _toiles_ _demoiselles_, 301, 302, 303. - -_Ol_, langue d'ol, 94;--oui, _ou-i_, 94. - -_Olive_, nom commun autrefois l'arbre et au fruit, 379, 380;--_Jardin -des Olives_, cette locution n'a rien de choquant, 379. - -_Olivier_, mot de formation rcente, 373. - -_Ondre_, _ongement_, pour _oindre_, _oignement_, 163. - -_On z'a_, _on z'entra_, 299. - -_Onze_, _onzime_, aspirs mal propos, 51. - -_Orange_, parat avoir t autrefois le nom commun l'arbre et au -fruit, comme _grenade_, _olive_, 379, 380. - -_Ordene_, 196. - -ORELL (M.), ses travaux sur le vieux franais, 249. - -_Orer_, premire forme de _dorer_, 341, 342. - -_Orgenes_, orgues, 196, 400, 401. - -_Orgue de Barbarie_, David en jouait en dansant devant l'arche, 400. - -_Orgues_, pourquoi est-il masculin au singulier et fminin au pluriel? -399;--le premier orgue qu'on vit en France, envoy Ppin par -Constantin Copronyme en 757, tait un orgue de Barbarie, 400. - -_Orine_, pour _origine_, syncope d'_originem_, 195. - -_Orthographe moderne_, ses vices, 88. - ---de Voltaire, 300-308;--adopte par l'Acadmie en 1835, cent soixante -ans aprs qu'elle avait t propose par Brain, 305. - ---toute orthographe repose sur des conventions, _Introd._, VIII, -IX;--conditions d'une bonne orthographe, _Ibid._, IX. - ---Discordances d'orthographe, servent constater les lois de la -prononciation, _Introd._, XVIII. - -_Ost (arme)_, primitivement fminin, devenu masculin par l'quivoque de -l'article lid, 386. - -_Ostin_, 10. - -_OU_, par dirse, _o-_, 145. - ---n'est point une diphthongue en latin, 129. - -_Ou_ de l'infinitif se change en _eu_ l'indicatif, 179, 180. - -_OU_, _EU_, se remplaant, 179. - -_O_, avait jadis un emploi beaucoup plus considrable qu'aujourd'hui, -401 et suiv.;--Molire emploie toujours _o_ pour _auquel_, 403;--_o_ -dans un sens moral, selon l'Acadmie, 405. - ---remplaait au XVIIe sicle ces locutions tranantes, _dans lequel_, -_par laquelle_, etc., 405;--rgle pour l'emploi des trois termes -corrlatifs _a_, _y_, _o_, 406;--ncessit de reprendre l'usage ancien -de _o_, 405. - -_Oubli (se mettre en)_, 447. - -_Oublier (s')_, 447. - -_Oue_, _oie_, la rue _aux Oues_, comment est devenue la rue _aux Ours_, -65, 66. - -_Outre-mer_, quand il s'agit d'Ogier, ne signifie que _outre-Meuse_, -398. - -_Ove_, _oue_, avec, 331. - - -P. - -_P_ final, 63. - ---suivi d'un _t_ dans le mme mot, s'efface, 64. - -PANNICULUS, personnage des mimes, dont on a voulu faire le type -d'Arlequin, 452, 453. - -PANTALON (saint), patron favori des Vnitiens, 469 (_note_). - -PANTALON, masque vnitien; origine de son nom, 469. - -_Par_, sa force en composition, 235, 236;--encore usit en anglais, 237. - ---joint un adjectif, _par hardi_, 410;--_par trop_, ibid. - ---souffrait la tmse dans un emploi qu'il a perdu, 231, 235, 236. - ---_parmi_, 407;--_par lui_, _par elle_, 407, 408;--_A_ ou _E par soi_, -409. - ---_de par le roi_, on devrait crire avec un _t_: de _part_ le roi, -410;--abrviation de _parmi_, 413. - -_Parasine_, dans Rabelais; il faut lire _porasine_, 161. - -_Parhardi_, 144. - -_Parmi_, rgle arbitraire prescrite par l'Acadmie, 411;--il faut -reprendre l'ancien usage de _parmi_, 414. - -_Parra_, paratra, 213. - -_Par_, _ part_; on devrait crire sans _t_, _ par_, 408, 409. - -_Participe pass en_ u, 144, 145. - ---passif, termin en _ut_, _ute_, 344, 345. - -_Par trop_, explication de cette locution, 236. - -_Pas_, forme une ngation compose avec _ne_, 500;--_pas_ mis avec -_rien_, 502, 503, 504. - -_Pasmer (se)_, 445, 446;--Corneille et Molire ont voulu retrancher le -pronom rflchi, 445. - -_Passionner_ et _se passionner_; Vaugelas rejette le premier dans le -sens de _aimer passionnment_, 315. - -_Patois_, ennoblis sous le titre de dialectes, 270;--l'tude en serait -intressante et profitable, mais elle offre de grandes difficults; -pourquoi, 272. (Voy. _Dialectes_.) - -_Patois des paysans de comdie_, 289, 300;--n'est que l'ancienne langue -populaire, 299. - -PATRICE (saint), patron des Irlandais, 469 (_note_). - -_Patrie_, mot expuls par la politique et remplac par _le pays_, 417, -418. - -_Patrons_, chaque pays a ses patrons de prdilection, 469. - -_Pav_, comment l'Acadmie dfinit un pav, 497. - -_Pays_, sens lgitime de ce mot, 417. - ---_pays lgal (le)_, locution barbare qui a remplace le mot _patrie_ -dans le style parlementaire, 417. - -_Paysans_, originairement les gens d'un pays, ville ou village, 418. - -_Pkin_, voy. _Pquin_. - -PELLETIER (Jacques) du Mans, son tmoignage sur le _t_ intercalaire, -107;--son avis sur l'origine de l'_x_ substitu l'_s_ comme finale des -pluriels, 75. - ---fut le premier qui s'avisa de vouloir conformer l'orthographe la -prononciation, 302, 303. - -_Peor_ (_pejor_), pire, 350. - -_Pquin_, 414, 415. - -_Priodes_, trois priodes en notre langue, 448. - -_Personne_, c'est--dire, _quelqu'un_, mot tout positif, 505. - -_Pertuis_, sonnait _pertus_, 170. - -_Pesme_, contraction de _pessime_, 202, 352, 353. - -_Peu s'en faut que ne_; on disait jadis _ peu_, 418, 419. - -_Peuple_, sa tnacit ses vieilles habitudes, 289;--subit la longue -l'influence de la classe suprieure, _Ibid._ - -PICARDIE, influence de sa prononciation, 33;--prononce le _ch_ dur comme -le _k_, avec raison, 53. - -_Picards_, ont gard la prononciation primitive du _ch_, 53, 54. - -_Pia_, pice a, en italien, _c' un pezzo_, 423, 424. - -PIERRE (S.), se prononait _S. Pre_, 153, 154. - -PIERROT, doit avoir fait partie de la mesnie Hellequin, 467;--reprsente -le fantme blanc, et Arlequin le fantme noir, _Ibid._,--doit avoir -figur dans les processions dramatiques du roi Ren, 468;--n'est pas -d'origine italienne, 469. - -_Pigeonne_, cr par mademoiselle de Scudry, 318. - -_Pindariser_, verbe cr par Ronsard, 317. - -_Piqueux_, _porteux_, etc., 69. - -_Pis (je)_;--_je sis_;--_et pis_;--_pisque_;--_de pis_;--_li_; 297. - -_Pit_, piti, 156. - -_Piteable_, pitoyable, 156. - -_Plan_, pour une collection de textes reprsentant l'histoire de la -langue, _Introd._, XXII et suiv. - -PLAUTE, lide l'_e_ initial de _est_, 185. - -_Pliade des romanciers_ la cour de Henri II d'Angleterre, _Introd._, -XXIII. - -_Plouviner_, 115. - -_Plumeux_, cr par Desmarets, 318. - -_Pluriel_, 3e personne du pluriel aujourd'hui en _ent_, jadis en _ont_: -_ils aimont_, _ils lisont_, _etc._, 295. - ---verbe au pluriel joint un pronom au singulier, 290;--pronom au -pluriel joint un participe au singulier, 292. - ---1re personne du pluriel des verbes aujourd'hui en _ons_, jadis en -_omes_, 293, 294. - -_Poeniteor_, se trouve dans S. Jrme, 429 (_note_). - -_Posie_, comment elle s'est appauvrie en se perfectionnant, 248. - -_Potes_, leur influence sur la formation de la langue, 245;--ce qu'il y -aurait faire pour les tudier utilement, _Ibid._ - ---latins, maintenant la voyelle brve devant _st_, _sp_, _sc_, 70. - -_Poing_, se prononait _pong_, 163. - -_Point_, forme une ngation compose avec _ne_, 500. - -POITRINE (madame), nourrice du Dauphin, chante la chanson de Malbrou, -471. - -POLICHINELLE, connu des anciens sous le nom de Marcus, 451;--tymologie -de son nom moderne, et origine de son bredouillement, _Ibid._ - -_Politique_, la politique nous gte notre langue franaise, 417. - -_Pooir_, pouvoir, 115. - -_Porasine_ (_poix raisine_), c'est comme il faut lire au chapitre 13, -livre IV de _Pantagruel_, et non, comme portent toutes les ditions, -_parasine_, 161. - -PORT-ROYAL, a fourni son contingent de mots nouveaux, 318, 319. - -_Potage_, n'est pas la _soupe_, 493. - -_Pouete_, _pouesie_, ancienne prononciation, 164. - -_Poultre_ (pullitra), jument non saillie, 356. - -_Povert_, _povret_, 37. - -_Prcieuses_, rformaient ce qu'elles ne comprenaient pas, 3, 4. - -_Premier que lui_, dans Molire, 508. - -_PresqueS_, 102. - -_Prtrits_ syncops, 210, 365. - -_Preux_, au fminin, 229. - -_Prins_, pris, 86. - -PRISCIEN, son tmoignage sur la suppression de l'_s_, 38. - -_Procession de la Fte-Dieu_, Aix, institue par le roi Ren, 467. - -_Professeur_, ce mot tend remplacer le mot _matre_, 415, -416;--distinction entre le _matre_ et le _professeur_, 416. - ---de canne, 417. - -_Progrs des modernes dans la versification_, en quoi il consiste, 288. - -_Pronom de la troisime personne_, substitu celui de la premire pour -plus de modestie, 291. - -_Pronoms_ il, el; comment se prononaient, 479, 480. - -_Prononciation_; il y avait deux prononciations, l'une familire et -l'autre d'apparat, 282. - ---c'est une purilit de prtendre la noter, 527. - ---ancienne, plus douce que la moderne; pourquoi, 89. - ---moderne; combien elle est mauvaise et inconsquente, 88. - ---du peuple; quelle condition elle peut servir de guide, 305. - -_Propositions_, l'histoire des cinq propositions n'est pas sa place -dans un dictionnaire, 523. - -_Prosateur_, cr par Mnage; critique injuste de Bouhours, 314. - -_Prose_, ne au XVe sicle, et rivalisant la posie, 246. - -_Prospret_, _prosprit_, 201. - -_Prou_, _preu_, profit, 219. - -_Proussime_ (proximus), 353. - -_Proverbes_, mritent d'tre recueillis dans un dictionnaire spcial, -524. - -_Prusme_, contraction de _proussime_ (proximus), 253. - -_Pudeur_, cr par Desportes. - - -Q. - -_Q_ final muet, 65. - -_Quatorzime sicle_, poque de malheurs qui bouleversent la littrature -franaise, 246;--substitue dans la littrature la prose la posie, -_Ibid._ - -_QuatreS_, 104, 105, 106. - ---officiers, 479. - -_Que_, redondant dans _quelque que_, 421. - ---aprs _davantage_, 424 et suiv., 508. - ---aprs le comparatif, plus ancien que la forme italienne _de_, 355. - -_Quel_, _queu_, 55;--_qu_, 57. - ---invariable en genre, 480. - -_Quelque_, les grammairiens distinguent trois espces de _quelque_, 421. - -_Quelque... que_, la vraie locution est _quel... que_, 419, 420, 421. - -_Quem_, sonnait _kan_, 54. - -_Queu_, prononciation de _quel_, 172. - -_Queu diable_, 55. - -_Quelqu'un_, _queuques uns_, 55, 56. - -_Quiconque_, son tymologie, 188. - -_Qui_ et _li_ lids, 188. - -_Qui que ce soit qui_, expression barbare, 419;--l'ancienne expression -_qui... qui_, ou _qui que_, 422. - ---donn par l'Acadmie comme une locution ngative, 505 (_note_). - -_Qui qui_, formule remplace par _qui_ _que ce soit qui_, 188;--_qui -qu'en poist_, 422 et 189. - -_Quincampoix (rue)_, signification de ce nom, 189. - -_Quinzime sicle_, n'a pas compris le XIIIe et n'a pas t compris du -XVIe, 247. - -_QuiS a_, 188. - - -R. - -_R_ pnultime, ses droits peuvent tre dfendus, comme dans _mor -affreuse_, _discour crit_, 279, 280. - ---finale muette, 65;--aprs _a_ et _o_, les modifie en _au_ et _ou_, -66;--tombait par le grasseyement en allongeant la voyelle prcdente, -67;--prcde de l'_e_, 67, 68. - ---transpose, 30. - ---transpose produit les trois formes _dur_, _dru_, _rude_, 360. - ---transpose dans le mot _orgues_, 400. - -RACINE, avait pour armes parlantes un _rat_ et un _cygne_, 16. - -RABELAIS, dteste les faiseurs de rbus, 56. - -RAMUS, distingue le _V_ de l'_U_, 71. - -_Rapport_, _sous le rapport de..._ _sous un certain rapport..._ 509, -510. - ---_sous le rapport de..._ pour exprimer _par rapport _, _ l'gard -de..._, affreux nologisme consacr par l'Acadmie, 432. - -_Rapport du caractre crit au son_, la nature n'a aucune loi qui serve - le dterminer, _Introd._, VI. - -RAYNOUARD (M.), a donn trop d'extension son systme de la langue -romane, 250;--a trouv sa clbre rgle de l'_s_ dans une grammaire -provenale, 251;--M. Ampre dveloppe jusqu' l'abus une de ses ides, -250, 251. - -_Rformateurs de l'orthographe_, _Introd._, VII. - -_Refrain de la chanson de Malbrou_, 476 (_note_). - -REGNIER, comme Malherbe se faisait une autorit du langage du peuple, -_Introd._, XVI. - -_Rgle pour la prononciation des doubles consonnes finales au singulier -et au pluriel_, 278, 279. - -_Renaissance_, nouveau en 1675, 315. - -_Renard_, nom propre devenu nom commun; roman de _Renart_, 12 et 13. - -_Ren_, rien, 154. - -REN (le roi), institue la procession de la Fte-Dieu, Aix, en 1474, -467;--nous lui sommes redevables d'Arlequin et de Pierrot, 468. - -_Rengrger_, 350. - -_Repens (je me)_, 428, 429. - -_Repentir (se)_, 445. - -_Rere guarde_, arrire-garde, 197. - -_Retrousser_, charger de nouveau, 438. - -_Rhume_, tait jadis du fminin, _la rhume_, 243. - -_Rian_, _bian_, 296. - -RICHARD SANS PEUR, rencontre la mesnie Hellequin, 463. - -_Rien_, _chose_, _quelque chose_, 500, 501;--_Rien_, mis avec _pas_, -502, 503, 504. - -_Rime_, auxiliaire puissant de nos recherches, _Introd._, XVIII. - ---riche; on donne souvent ce nom une rime fausse, 284. - ---facilit de la rime dans la versification primitive, -123;--raffinements qui ont retir la versification des mains du peuple, -124. - -_Rimes_ en _i_, prouvent que les consonnes finales n'avaient point -d'action rtrograde sur la voyelle prcdente, 81, 83, 84, 85, 86;--le -roman de _Garin_ est presque tout entier sur la rime en _i_, 84. - ---fausses rimes autrefois exactes, 68, 69. - -ROEDERER (M.), a trop vant les services de la socit polie, 4. - -ROHAN; la reine de Navarre crit toujours _Rouhan_, 165. - -_Rois (le livre des)_, texte ml de vers et de prose, 243 (_note_). - -ROLAND (chanson ou pome de); extraits, 117 et suiv. - ---tymologie de ce nom, 205 (_note_);--on devrait prononcer _Roulant_, -206. - -_Romans des douze pairs_, taient continuellement retouchs, 396. - -RONSARD, permet l'_s_ euphonique la 1re pers. de l'imparfait en _oir_, -99. - -ROUSSEAU (J. J.), emploie le mot _mie_, barbarisme pour _amie_, 343. - -_Routine (la)_, procd naturel de l'esprit humain, _Introd._, VII. - -_Royal_, invariable en genre, 227. - -_Ru_, ruisseau, 220. - -_Rudement_, se dit encore en Picardie pour marquer l'abondance, l'ide -du superlatif, 361. - -_Rue aux Oues_, c'est--dire _aux Oies_, comment est devenue la rue _aux -Ours_, 65, 66. - -_Rue de la Jussienne_, ce que signifie ce nom, 396. - -_Rue du Grand Hurleur_, et non de _hue-le_, 28. - -_Rue Tiquetonne_, est la rue _Qui qu'entonne_, 189. - -_Rue Quincampoix_, est la rue _Qui qu'en poist_, 189. - - -S. - -_S_ finale, 69;--finale euphonique intercalaire, 96, 97 et suiv. - ---supprime, 40;--prcde d'une liquide _l_ ou _r_, la fin des mots, -ne sonne pas sur l'initiale suivante, 82. - ---rgle de l'_s_, 97, 250, 251. - ---finale, comment on la prononce au Thtre-Franais, 280;--tait -supprime dans les pluriels terminaison fminine, 280, 281. - ---donne _que_, par les grammairiens, dans _quelque que_, 421. - -SACCHINI, comment il a chant des vers de douze syllabes, 475. - -_Sagacit_, cr au XVIIe sicle, 313. - -_Saint Lis_, _saint_ NECTAIRE. _Voy._ SENLIS, SENNETERRE. - -_Saintissime_, pour _sanctisme_, 352. - -SAINTR (le PETIT JEHAN DE), a servi de modle au page du _Mariage de -Figaro_, 369, 370. - -_Sanglier_, _bouclier_, et autres mots en _ier_, pourquoi n'taient que -de deux syllabes, et sans blesser l'oreille, 152, 153. - -_Sans que_, suivi d'un verbe l'indicatif dans Molire et dans la -Fontaine, 508. - -_Sarqueu_, ancienne prononciation de _cercueil_, 58. - -_Saume_, _sautier_, 8. - -SAUNEY, diminutif d'Alexandre, nom de baptme trs-commun en cosse, 469 -(_note_). - -_Saus_, sous, pour la rime, 240. - -_Se_, _le_, mme devant une consonne, souffrent une espce d'lision, -216, 217. - -_Sec_ et _sel_, sonnaient _s_, 44. - -_Sedme_, septime, 64. - -SENLIS, _saint Lis_, 151. - -SENNETERRE, saint Nectaire, 151. - -_Senon_, sinon, souffrait la tmse, 231, 232. - -_Serai (je)_, pour _j'esserai_ ou _j'esterai_, 365. - -_Ses_, _se les_ (si les), 216. - -SVIGN (madame de), emploie contre-sens le mot _chape-chute_, 344. - -_Syu_, un sureau, en picard, 143. - -_Si fait_, 369. - -_Sigmatisme_, 40 (_note_). - -_Si's_, si les, 216. - -_Sommet_, forme antrieure _som_, 222. - -_Sonner le mot (ne)_, expression du XIe sicle, 310. - -_Soupe_, confondue par l'Acadmie avec le potage, 492;--sens de -l'espagnol _sopa_; 493. - -_Sous_, _sur_, se confondaient jadis l'oreille, 430, 431. - -_Sous le rapport de_, nologisme barbare autoris par l'Acadmie, 509, -510, 432. (voy. _Rapport_.) - -_Sous peine de mort_ et _sur peine de mort_, locutions quivalentes; -leur origine, 431. - -_Souvenir (se)_, la bonne locution est _il me souvient_, 427, 428. - -SPAVENTO, masque napolitain, 469. - -_Spencer_; M. Nap. Landais veut qu'on dise _sphincter_, 522. - -_Sublimit_, cr par Chapelain, 314. - -_Substantifs_ autrefois en _ie_, ont fourni deux classes la langue -moderne, ceux en __ et ceux en _i_, 157. - ---franais, forms, non du nominatif, mais de l'accusatif latin, 194, -502 (_note_). - -_Suer_, soeur, 173. - -SULPICE (saint), ou SUPLICE, 32. - -_Sum_, _som_, _son_, le sommet, 221. - -_Superlatifs_ en _issime_, 350 et suiv.;--nis par le pre Bouhours, -351. - -_Sur peine de..._, locution omise par l'Acadmie, 431. - -_Sus (je)_, pour _je suis_, prononciation picarde, 169. - -_Syncope_ dans les noms, 193. - ---dans les verbes, 204. condition qui a dtermin les finales diverses -de nos infinitifs, 206. - ---des infinitifs, 205 et suiv.;--des imparfaits, 208 et suiv.;--des -prtrits, 210 et suiv.;--des futurs, _Ibid._ - - -T. - -_T_ final, toujours effac, 70;--_T_ prcd d'une _s_, prvaut sur -elle, 71;--_T_ final euphonique ajout aux substantifs et participes en -_u_, 118. - ---ou _D_ euphonique, se supplant indiffremment, 112. - ---intercalaire dans _appelle-t-on_, 88, 90, 107, 108, 111;--on a disput -mal propos sur cette qualification d'_euphonique_, 107;--final -intercalaire, n'empchait pas l'lision, 111, 112. - ---final ajout, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 253, 258. - ---supprim par Voltaire dans les pluriels en _ants_, 306. - -TAILLEFER, chantait la chanson de Roland la bataille d'Hastings, 364. - -_Talent_, _faire son talent_, 240. - -TALMA, sonnait le _c_ et le _t_ de _respect humain_, 279. - -_Tandis_, accusatif absolu comme _toujours_, 241;--c'est Vaugelas qui -s'est avis d'y joindre le _que_, _Ibid._ - -_Tant seulement_, 299. - -_Tante_, form d'_amita_, 342. - -_Tapin_, _tapinois (en)_, 312. - -_Tel quel_, invariables en genre, 227. - -_Tempest_, pour la rime, tempte, 242. - -_Terminaisons_ altres pour le besoin de la rime, 239, 240 et suiv. - -_Tes_, _te les_, 214. - -_Testonner_, ttonner, 70. - -_Teuse_, _touse_, toux, pour la rime, 240, 241. - -_Textes de langues_, indispensables pour servir de base un bon -dictionnaire, 519; _Introd._, XXVI. - -THIERRY D'ARDENNE, vainqueur de Pinabel, 122. - ---ou le Danois (l'_Adanois_), oncle d'Ogier, 397, 398. - -_Tiquetonne (rue)_, signification de ce nom, 189. - -_Tmse (de la)_, 231. - -_Toujou_, 296. - -_Tout_ et _tuit_ employs concurremment, 433, 434. - -_Tozdis_, _toudis_ (toujours), 241. - -_Tra_, apocope, pour _trahi_, 244. - -_Traduction orale_, plus fidle que l'criture, 128. - -_Tr_, cherchez par _trs_ les mots composs qui commencent ainsi, par -exemple, _trfiler_, _trpas_, etc. - -_Treizime sicle (le)_, est pour notre vieille littrature ce que le -sicle de Louis XIV est pour les temps modernes, _Introd._, XXIV. - -_Tremper une harpe_, 37. - -_Trs_, en composition, 432 et suiv. - ---mots o il entre comme racine. 433 436. - -_Tresaller_, 435. - -_Tresfiler_, _tresfilerie_, 435. - -_Tresfond_, 434. - -_Trespas_, 434. - -_Trespenser_, 435. - -_Tresprendre_, 435. - -_Tressaillir_, 434. - -_Trestourner_, 434. - -_Trestous_, 433. - -_Trestrembler_, 435. - -_Treuve_, 180, 181. - -TRVOUX, donne pour tymologie _flouet_, _flux_ et non _firm -sanitatis_, ridiculement, 382. - -_Triolets_, dans le _Mystre de la Passion_, 392, 393. - -_Troie_, trois, pour la rime, 240. - -_Trol_ ou _trox_, voyez _Trou_. - -_Tronon_, employ concurremment avec _trou_ (de _truncus_), 437. - -_Trou de chou_, _de pomme_, 436, 437;--_trou_ vient de _truncus_, et -signifie _tronon_, 437;--_trou de lance_, _Ibid._ - -_Trousse_, ce dans quoi l'on porte;--vtement de page, 439, 440. - -_Troussel_, valise, porte-manteau, 439. - -_Trousseau de marie_, _trousseau de clefs_, 439. - -_Trousser_, mal dfini par l'Acadmie, 438;--signifie _charger_, 438, -439;--_trousser en malle_, _Ibid._;--_trousser bagage_, 439. - -_Tuit_, employ concurremment avec _tout_, 433, 434. - -TUROLD, gouverneur de Guillaume le Conqurant, auteur de la _chanson de -Roland_, 117. - -TURPIN (l'archevque), mourant, pans par Roland, 215. - ---sa harangue aux soldats qu'il bnit avant la bataille de Roncevaux, -364. - - -U. - -_U_, jusqu'au milieu du XVIe sicle n'eut pas de figure distincte du -_V_, 71. - ---voyelle, les diteurs d'anciens textes ont pris sur eux de le -distinguer de l'_u_ consonne (_v_) mal propos, 71, 294 (_note_). - ---pourquoi s'lidait rarement, 191;--le peuple l'lide toujours dans _tu -as_, _Ibid._ - ---M. Ampre croit qu'il sonnait autrefois comme aujourd'hui, -166;--sonnait _ou_ dans l'origine, 166, 167, 168. - -_Ui_, valeur de cette notation, 168 et suiv. - -ULSTAN (saint), vque de Vigorgne la fin du XIe sicle, banni du -conseil du roi parce qu'il ignorait le franais, _Introd._, XXIX. - -_Unit du langage_, comment il faut ramener la multiplicit des formes -crites, _Introd._, XV. - -_Unit de direction_ ncessaire dans la collection des _Documents -indits de l'histoire de France_, _Introd._, XXVI. - -_UnS_, _uneS_, au singulier, 104. - -_Urbanit_, nouveau du temps de Balzac, qui n'en est pas le pre, 313. - - -V. - -_V_ euphonique, 114, 115, 116. - ---commenant deux syllabes conscutives; cause de syncope, 224. - -_Vaillant_, invariable en genre, 229. - -_Vais (je)_ ou _je vas_, pourquoi cette double forme, 152. - -_Vaisselle plate_, 496. - -_Valet_ ou _varlet_, tymologie de ce mot, 25. - ---a dsign dans l'origine le fils d'un prince ou d'un gentilhomme, 309. - ---diminutif de _vassal_, 441, 442;--_valets_, au jeu de cartes, sont les -fils des rois, 442;--le sens moderne de _valet_ tait exprim par -_garon_, 443. - -_Vallot_, pour rimer, au lieu de _valet_, 243. - -_Vassal_ et _vasselage_, ont signifi _brave_ et _bravoure_, 309. - -_Vassal_, le sens primitif est _brave_, _courageux_, 440, 441. - -_Vassalment_ (_vassaument_), vaillamment, 441. - -_Vasselage_, signifiait _valeur_, _bravoure_, 441. - -_Vaste_, saint vremond a fait une dissertation sur ce mot, 317. - -_Vat (il) en guerre_, justifi, 109. - -VAUGELAS, motif qu'il assigne de l'aspiration de l'_h_ dans _hros_, 50. - ---dcide qu'il faut dire _je hais_, 133. - ---veut qu'on prononce _Chypre_ et non _Cypre_, 134. - ---est le premier qui ait prescrit le _que_ aprs _tandis_, 241. - ---rejette _passionner_ dans le sens d'_aimer avec passion_, 315. - -_Vehue (la)_, la vue, 243. - -_Veir_ (voir) en deux syllabes, 143. - -_Veneur (le grand)_ de Fontainebleau, n'est autre que Hellequin, 462. - -_Verbes_ qui ayant la forme de l'infinitif _ou_, le changent en _eu_ -l'indicatif, 180. - -_Verbes rflchis_, affectionns de nos pres, 443 447. - -_Vermeu_, ancienne prononciation de _vermeil_, 59. - -_Vers de Racine_ dans la bouche d'un homme du moyen ge, 285. - ---estropis par la prononciation moderne, 284, 285. - -_Versification_ (ancienne), ses privilges rduits deux, 237. - ---(moderne), pleine d'hiatus, de vers faux et de rimes fausses, 277 et -suiv. - --- quel degr d'habilet on la voit porte dans un mystre du XVe -sicle, 393, 394, 395. - -_Vert_, invariable en genre, 227. - -_Vert_, vrit, 201. - -_Vertu_, _vretu_, 37. - -_Vestiges de l'ancien langage_, conservs dans la langue moderne, o -elles apparaissent comme des bizarreries et des inconsquences, -_Introd._, X, XVI. - -_VestuS ert_, 100. - -_Vez-ci_, voici, souffrait la tmse, 231, 232, 234, 235. - -VIALARDI, auteur d'une satire contre les avares, intitule _la Compagnia -dell' Alesina_, d'o est venu le mot _lsine_, 390, 391. - -_Vidame_ (vice dominus), comme _viroy_ ou _visroy_, 348. - -VILLON, emploie indiffremment _mesme_ ou _mesmes_, avec ou sans _s_, -101. - ---tour qu'il joue au sacristain des cordeliers de Saint-Maixant, 357. - -VIRGILE, ne tient pas toujours compte de l'_s_, 38. - -_Virginal_, invariable en genre, 227. - -_Virgine_, _vierge_, syncope de _virginem_, 194. - -_Vis_, visage, 218. - -VIVIEN, _Vivian_, 61. - ---meurt dans la bataille d'Arlescamps, 459, 460;--frre ou neveu de -Guillaume d'Orange, 459 (_note_). - -_Vocabulaires techniques_, excellents tmoins du vieil usage, 69. - -_Voir_, de _verus_, 36. - -VOLTAIRE, a trait avec trop de mpris notre vieille langue, sur la foi -de l'empereur Julien, _Introd._, X. - ---son opinion sur la barbarie de l'ancien langage, 1, 87. - ---se trompe sur la prononciation du _p_ dans _loup_, 63;--blm tort -d'avoir supprim le _p_ de _temps_, 64;--supprime avec raison le _t_ au -pluriel dans les terminaisons en _ant_, 81. - ---attribue aux barbares l'habitude d'abrger les mots, 193. - ---se trompe au sujet des sons en _oin_, 164. - ---accus d'avoir corrompu l'ancienne orthographe en supprimant le _t_ -des pluriels, 306;--son instinct s'est rencontr juste avec les -crateurs de notre langue, 307. - ---de l'orthographe de Voltaire, 300, 308;--double erreur de ses -adversaires sur la question des _oi_ et des _ai_, 304;--l'orthographe de -Voltaire propose ds 1675 par Brain, avocat rouennais, 304. - ---s'est moqu de la formule anglaise, _How do you do?_ sans souponner -que c'tait une ancienne formule franaise, 376. - ---rdige pour l'Acadmie le plan d'un dictionnaire, 518;--ce plan est -encore le meilleur et le plus complet, 520;--voulait mettre les -tymologies dans le dictionnaire, 518, 521. - -_Voyelles_, on en prvenait le concours avec autant de soin que celui -des consonnes, 90. - ---simples, 147;--leur valeur individuelle, 148. - ---franaises substitues aux latines, d'aprs quelles lois, 208. - -_Vret_, _vert_, _vrit_, 201. (Voy. _Fret_.) - - -W. - -_Wastine_, on _Guastine_, dsert, du latin _vastitudinem_, 195;--employ -concurremment avec _dsert_, _Ibid._ (_note_). - -WEY (M. Francis), son argument contre un point de l'orthographe de -Voltaire, 306. - ---reprend les expressions _fleur d'orange_, et _Jardin des olives_, -tort, 377 381;--blme l'Acadmie d'avoir mal dfini le mot _fleurer_, - tort, 380;--emploie souvent _sous le rapport de_, 432;--trop prompt -condamner d'incorrection le style de Voltaire, _Ibid._ - - -X. - -_X_, reprsente deux _ss_, 72;--prcd d'une voyelle _a_, _o_, _e_, lui -donne le son d'une diphtongue, 73;--son origine comme finale des -pluriels, 75. - - -Y. - -_Y_, s'lidait dans _il y a_, 185, 186. - -_Ydles_, idoles, 203. - - -Z. - -_Z_, final, donne le son ferm l'_e_ qui le prcde, 75, 76. - - -FIN DE L'INDEX. - - - - -Note sur la transcription lectronique - -On a conserv l'identique l'orthographe de l'original, y compris -lorsqu'il prsentait des variantes (par exemple chancelle/chancle, -Eglise/glise, Ablard/Abeilard/Abailard, etc.). - -On s'est galement abstenu de toute altration des citations, y compris -lorsque une mme citation est reproduite diversement, comme par exemple: - - Garcon/Garon/Garson aiment joiel niant:/noiant, - Il aiment/ainment plus/miex le sec argent - -On a corrig les errata ainsi que: - - an > au (--suivi de _l_, sonnait _au_) - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Des variations du langage franais -depuis le XIIe sicle, by Franois Gnin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES VARIATIONS DU LANGAGE *** - -***** This file should be named 57992-8.txt or 57992-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/7/9/9/57992/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/57992-h/57992-h.htm b/57992-h/57992-h.htm index 16f337b..e268a72 100644 --- a/57992-h/57992-h.htm +++ b/57992-h/57992-h.htm @@ -103,45 +103,7 @@ hr { margin: 1.5em 40%; width: 20%; } <body> -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Des variations du langage franais depuis -le XIIe sicle, by Franois Gnin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Des variations du langage franais depuis le XIIe sicle - ou recherche des principes qui devraient rgler - l'orthographe et la prononciation - -Author: Franois Gnin - -Release Date: September 30, 2018 [EBook #57992] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES VARIATIONS DU LANGAGE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57992 ***</div> <h1><b>DES VARIATIONS</b><br/> <span class="xsmall">DU</span><br/> @@ -27319,381 +27281,7 @@ lorsque une mme citation est reproduite diversement, comme par exemple:</p> -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Des variations du langage franais -depuis le XIIe sicle, by Franois Gnin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES VARIATIONS DU LANGAGE *** - -***** This file should be named 57992-h.htm or 57992-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/7/9/9/57992/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57992 ***</div> </body> </html> |
