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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57839 ***
+
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+
+ EDMOND ROSTAND
+
+ LES ROMANESQUES
+
+ COMÉDIE EN TROIS ACTES
+ EN VERS
+ Représentée pour la première fois sur la scène de la COMÉDIE-FRANÇAISE
+ le lundi 21 Mai 1884.
+
+ QUARANTE-CINQUIÈME MILLE
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1911
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+OUVRAGES D'EDMOND ROSTAND
+
+
+ Les Musardises, _Édition nouvelle_, 1887-1893, poésies 3 50
+
+ Les Romanesques, comédie en trois actes, en vers, 49e mille 3 50
+
+ La Princesse Lointaine, pièce en quatre actes, en vers,
+ 44e mille 2 »
+
+ La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers, 42e mille 3 50
+
+ Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers,
+ 376e mille 3 50
+
+ L'Aiglon, drame en six actes, en vers, 271e mille 3 50
+
+ Chantecler, pièce en quatre actes, en vers, 150e mille 3 50
+
+ Pour la Grèce, poésie (_épuisé_).
+
+ Un Soir à Hernani, poésie 1 »
+
+ Discours de réception à l'Académie Française 1 »
+
+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--4856
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+
+A ROSEMONDE
+
+
+
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+PERSONNAGES
+
+
+ SYLVETTE
+ PERCINET
+ STRAFOREL
+ BERGAMIN, père de Percinet
+ PASQUINOT, père de Sylvette
+ BLAISE, jardinier
+
+UN MUR, personnage muet
+
+SPADASSINS, MUSICIENS, NÈGRES, PORTEURS DE TORCHES, UN NOTAIRE, QUATRE
+BOURGEOIS, ETC.
+
+
+_La scène se passe où l'on voudra, pourvu que les costumes soient
+jolis._
+
+
+
+
+DISTRIBUTIONS
+
+
+ 1894 1899 1901
+ Mlle Mlle Mlle
+ SYLVETTE REICHENBERG. HENRIOT. MULLER.
+ MM. MM. MM.
+ PERCINET LE BARGY G. BERR. G. BERR.
+ STRAFOREL DE FÉRAUDY. COQUELIN CADET. COQUELIN CADET.
+ BERGAMIN LELOIR. LELOIR. LELOIR.
+ PASQUINOT LAUGIER. BARRAL. LAUGIER.
+ BLAISE FALCONNIER. FALCONNIER. FALCONNIER.
+
+
+_La musique de scène est de M. GEORGES HÜE_
+
+
+_N. B._--Pour les droits de représentation en province ou à l'étranger,
+s'adresser à M. R. GANGNAT, _agent général de la Société des Auteurs
+Dramatiques_.
+
+Pour les détails de mise en scène, s'adresser à M. GAILLARD, à la
+_Comédie-Française_.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+_La scène est coupée en deux par un vieux mur moussu et tout enguirlandé
+de folles plantes grimpantes. A droite, un coin du parc de Bergamin; à
+gauche, un coin du parc de Pasquinot. De chaque côté, contre le mur, un
+banc._
+
+_Quand le rideau se lève, Percinet est assis sur la crête du mur, ayant,
+sur son genou, un livre, dont il donne lecture à Sylvette, attentive,
+debout sur le banc, de l'autre côté du mur, auquel elle s'accoude._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+SYLVETTE, PERCINET.
+
+SYLVETTE.
+
+ Ah! Monsieur Percinet, mais comme c'est donc beau!
+
+PERCINET.
+
+ N'est-ce pas?... Écoutez répondre Roméo:
+
+Il lit.
+
+ «C'est l'alouette, Amour, je te dis que c'est elle!
+ «Vois, le bord des vapeurs légères se dentelle,
+ «Et là-bas, au sommet rose du mont lointain,
+ «Sur le bout de son pied se dresse le matin!
+ «Il faut fuir...»
+
+SYLVETTE, vivement, prêtant l'oreille.
+
+ Chut!
+
+PERCINET écoute un instant, puis:
+
+ Personne! Ainsi, Mademoiselle,
+ Ne prenez pas ces airs effarouchés d'oiselle
+ Qui de la branche, au moindre bruit, va s'envoler...
+ Écoutez les Amants Immortels se parler:
+ _Elle_: «Amour, amour cher, non, ce n'est pas l'aurore,
+ «Mais c'est, pour éclairer ta fuite, un météore!»
+ _Lui_: «Puisqu'elle le veut, eh bien, soit! ce n'est point
+ «L'alouette qui chante et l'aurore qui point:
+ «Ce reflet, c'est le tien, Cynthia, dans la nue!
+ «Vienne la Mort, la Mort sera la bienvenue!»
+
+SYLVETTE.
+
+ Oh! non, je ne veux pas qu'il parle de cela,
+ Ou bien je vais pleurer...
+
+PERCINET.
+
+ Alors, restons-en là!
+ Et, jusques à demain refermant notre livre,
+ Laissons, puisqu'il vous plaît, le doux Roméo vivre.
+
+Il ferme le livre et regarde tout autour de lui.
+
+ Quel adorable endroit, fait exprès, semble-t-il,
+ Pour s'y venir bercer aux beaux vers du grand Will!
+
+SYLVETTE.
+
+ Oui, ces vers sont très beaux, et le divin murmure
+ Les accompagne bien, c'est vrai, de la ramure,
+ Et le décor leur sied, de ces ombrages verts;
+ Oui, Monsieur Percinet, ils sont très beaux, ces vers!
+ Mais ce qui fait pour moi leur beauté plus touchante,
+ C'est que vous les lisez de votre voix qui chante.
+
+PERCINET.
+
+ La vilaine flatteuse!
+
+SYLVETTE, soupirant.
+
+ Ah! pauvres amoureux!
+ Que leur sort est cruel, qu'on fut méchant pour eux!
+
+Avec un soupir.
+
+ Ah! je pense...
+
+PERCINET.
+
+ A quoi donc?
+
+SYLVETTE, vivement.
+
+ A rien!...
+
+PERCINET.
+
+ A quelque chose
+ Qui vous a fait soudain devenir toute rose!
+
+SYLVETTE, de même.
+
+ A rien!...
+
+PERCINET, la menaçant du doigt.
+
+ Oh! la menteuse... aux yeux trop transparents!
+ Je le vois, à quoi vous pensez!...
+
+Baissant la voix.
+
+ A nos parents!
+
+SYLVETTE.
+
+ Peut-être...
+
+PERCINET.
+
+ A votre père, au mien, à cette haine
+ Qui les divise!
+
+SYLVETTE.
+
+ Eh! oui, c'est là ce qui me peine
+ Ce qui me fait pleurer en cachette, souvent.
+ Lorsque, le mois dernier, je revins du couvent,
+ Mon père, me montrant le parc de votre père,
+ Me dit: «Ma chère enfant, tu vois là le repaire
+ De mon vieil ennemi mortel, de Bergamin.
+ De ce gueux, de son fils, détourne ton chemin;
+ Promets-moi bien, sinon, vois-tu, je te renie,
+ D'être, pour ces gens-là, toujours, une ennemie,
+ Car, de tous temps, les leurs ont exécré les tiens!»
+ J'ai promis... Vous voyez, Monsieur, comme je tiens.
+
+PERCINET.
+
+ Et n'ai-je pas promis à mon père, de même,
+ De vous haïr toujours, Sylvette?--et je vous aime!
+
+SYLVETTE.
+
+ Sainte Vierge!
+
+PERCINET.
+
+ Et je t'aime, enfant!
+
+SYLVETTE.
+
+ C'est un péché!
+
+PERCINET.
+
+ Un gros... que voulez-vous? Plus on est empêché
+ D'aimer quelqu'un, et plus il vous en prend l'envie.
+ Sylvette, embrassez-moi!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais jamais de la vie!
+
+Elle saute du banc et s'éloigne.
+
+PERCINET.
+
+ Vous m'aimez cependant!
+
+SYLVETTE.
+
+ Que dit-il?
+
+PERCINET.
+
+ Chère enfant,
+ Je dis ce dont encor votre coeur se défend,
+ Mais ce dont plus longtemps douter serait un leurre!
+ Je dis... ce que vous-même avez dit tout à l'heure,
+ Oui, vous-même, Sylvette, en comparant ainsi
+ Les Amants de Vérone aux deux enfants d'ici.
+
+SYLVETTE.
+
+ Je n'ai pas comparé!...
+
+PERCINET.
+
+ Si!... Mon père et ton père
+ A ceux de Juliette et de Roméo, chère!
+ C'est pourquoi Juliette et Roméo c'est nous,
+ Et c'est pourquoi nous nous aimons comme des fous!
+ Et je brave à la fois, malgré leur haine aiguë,
+ Pasquinot-Capulet, Bergamin-Montaiguë!
+
+SYLVETTE, se rapprochant un peu du mur.
+
+ Alors, nous nous aimons? Mais, Monsieur Percinet,
+ Comment ça s'est-il fait si vite?...
+
+PERCINET.
+
+ L'amour naît,
+ On ne sait pas comment, pourquoi, quand il doit naître.
+ Je vous voyais souvent passer de ma fenêtre...
+
+SYLVETTE.
+
+ Moi de même...
+
+PERCINET.
+
+ Et nos yeux causaient en tapinois.
+
+SYLVETTE.
+
+ Un jour, là, près du mur, je ramassais des noix,
+ Par hasard...
+
+PERCINET.
+
+ Par hasard, là, je lisais Shakespeare;
+ Et--pour unir deux coeurs vois comme tout conspire...
+
+SYLVETTE.
+
+ Le vent fit envoler, psst!... chez vous, mon ruban!
+
+PERCINET.
+
+ Pour le rendre, aussitôt, je grimpai sur le banc...
+
+SYLVETTE, grimpant.
+
+ Je grimpai sur le banc...
+
+PERCINET.
+
+ Et depuis lors, petite,
+ Chaque jour je t'attends, et chaque jour plus vite
+ Bat mon coeur lorsqu'enfin monte, signal béni!
+ Là, derrière le mur, ton doux rire de nid,
+ Qui ne s'achève pas sans que ta tête émerge
+ Du fouillis frémissant de folle vigne vierge!
+
+SYLVETTE.
+
+ Puisque nous nous aimons, il faut nous fiancer.
+
+PERCINET.
+
+ C'est à quoi justement je venais de penser.
+
+SYLVETTE, solennellement.
+
+ Dernier des Bergamin, c'est à toi que se lie
+ La dernière des Pasquinot!
+
+PERCINET.
+
+ Noble folie!
+
+SYLVETTE.
+
+ On parlera de nous dans les âges futurs!
+
+PERCINET.
+
+ Oh! trop tendres enfants de deux pères trop durs!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, qui sait, mon ami, peut-être l'heure tinte
+ Où Dieu veut que, par nous, leur haine soit éteinte?
+
+PERCINET.
+
+ J'en doute.
+
+SYLVETTE.
+
+ Moi, j'ai foi dans les événements,
+ Et j'entrevois déjà cinq ou six dénoûments
+ Très possibles.
+
+PERCINET.
+
+ Vraiment, et lesquels?
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais suppose
+ --Dans plus d'un vieux roman j'ai lu pareille chose--
+ Que le Prince Régnant vienne à passer un jour...
+ Je cours le supplier, lui conte notre amour,
+ Que nos pères entre eux ont une vieille haine...
+ --Un roi maria bien don Rodrigue et Chimène--
+ Le Prince fait venir mon père et Bergamin,
+ Et les réconcilie...
+
+PERCINET.
+
+ Et me donne ta main!
+
+SYLVETTE.
+
+ Ou bien, cela s'arrange ainsi que dans _Peau d'Ane_.
+ Tu dépéris, un sot médecin te condamne...
+
+PERCINET.
+
+ Mon père me demande, affolé: «Que veux-tu?»
+
+SYLVETTE.
+
+ Tu dis: «Je veux Sylvette!»
+
+PERCINET.
+
+ Et son orgueil têtu
+ Est contraint de fléchir!
+
+SYLVETTE.
+
+ Ou bien, autre aventure:
+ Un vieux duc, ayant vu de moi quelque peinture,
+ M'aime, envoie un superbe écuyer, en son nom,
+ M'offrir d'être duchesse...
+
+PERCINET.
+
+ Alors, tu réponds: «Non!»
+
+SYLVETTE.
+
+ Il se fâche: un beau soir, dans quelque sombre allée
+ Du parc, où pour rêver à toi je suis allée,
+ On m'enlève!... Je crie!...
+
+PERCINET.
+
+ Et je ne tarde point
+ A surgir près de toi; je mets la dague au poing,
+ Me bats comme un lion, pourfends...
+
+SYLVETTE.
+
+ Trois ou quatre hommes.
+ Mon père accourt, te prend dans ses bras; tu te nommes;
+ Alors, il s'attendrit, me donne à mon sauveur,
+ Et ton père consent, tout fier de ta valeur!
+
+PERCINET.
+
+ Et nous vivons longtemps et très heureux ensemble!
+
+SYLVETTE.
+
+ Et tout cela n'a rien d'impossible, il me semble?
+
+PERCINET, entendant du bruit.
+
+ On vient!
+
+SYLVETTE, perdant la tête.
+
+ Embrassons-nous!
+
+PERCINET, l'embrassant.
+
+ Et ce soir même, ici,
+ A l'heure du Salut, tu viendras, dis?
+
+SYLVETTE.
+
+ Non.
+
+PERCINET.
+
+ Si!
+
+SYLVETTE, disparaissant derrière le mur.
+
+ Ton père!
+
+Percinet saute vivement à bas du mur.
+
+
+SCÈNE II
+
+SYLVETTE, descendue du mur et, par conséquent, invisible à Bergamin,
+PERCINET, BERGAMIN.
+
+BERGAMIN.
+
+ Ah! je vous prends à rêvasser encore,
+ Seul, en ce coin de parc?
+
+PERCINET.
+
+ Mon père, je l'adore,
+ Ce coin de parc!... J'adore être assis sur ce banc
+ Que la vigne du mur abrite en retombant!...
+ Voyez-vous comme elle est gracieuse, la vigne?
+ Remarquez ces festons d'une arabesque insigne.
+ On est si bien ici pour respirer l'air pur!
+
+BERGAMIN.
+
+ Si bien devant ce mur?
+
+PERCINET.
+
+ Je l'adore, ce mur!
+
+BERGAMIN.
+
+ Je ne vois pas ce que ce mur a d'adorable.
+
+SYLVETTE, à part.
+
+ Il ne peut pas le voir!
+
+PERCINET.
+
+ Mais il est admirable,
+ Ce vieux mur, crêté d'herbe; enguirlandé, couvert
+ Ici de vigne rouge, ici de lierre vert,
+ Là de glycine mauve aux longues grappes floches,
+ Et là de chèvrefeuille, et là d'aristoloches!
+ Ce vieux mur centenaire et croulant, dont les trous
+ Laissent pendre au soleil d'étranges cheveux roux,
+ Qui de petites fleurs charmantes se constelle,
+ Ce mur sur qui la mousse est d'une épaisseur telle
+ Qu'il fait à l'humble banc scellé dans sa paroi
+ Un dossier de velours comme au trône d'un roi!
+
+BERGAMIN.
+
+ Ta! ta! ta! Voudrais-tu, blanc-bec, me faire accroire
+ Que tu viens ici pour les beaux yeux du mur?
+
+PERCINET.
+
+ Voire,
+ Pour les beaux yeux du mur!...
+
+Tourné vers le mur.
+
+ qui sont de bien beaux yeux
+ Frais sourires d'azur, doux étonnements bleus,
+ Fleurs profondes, clairs yeux, vous êtes nos délices,
+ Et si jamais des pleurs emperlent vos calices,
+ D'un seul baiser nous les volatiliserons!...
+
+BERGAMIN.
+
+ Mais le mur n'a pas d'yeux!
+
+PERCINET.
+
+ Il a les liserons.
+
+Et, gracieux, il en présente un, prestement cueilli, à Bergamin.
+
+SYLVETTE.
+
+ Est-il spirituel, doux Jésus!
+
+BERGAMIN.
+
+ Est-il bête!
+ Mais je connais ce qui te fait perdre la tête.
+
+Mouvement d'effroi de Percinet et de Sylvette.
+
+ Tu viens lire en cachette!
+
+Il prend le livre qui sort de la poche de Percinet, et regarde le dos.
+
+ Et du théâtre!...
+
+Il l'ouvre et le laisse tomber avec horreur.
+
+ En vers!
+ Des vers!... Voilà pourquoi, la cervelle à l'envers,
+ Vous rêvez, vous errez, évitant les approches,
+ Pourquoi vous me venez parler d'aristoloches,
+ Et pourquoi vous voyez des yeux bleus à ce mur!
+ Un mur n'a pas besoin d'être joli,--mais sûr!
+ Je vais faire enlever toutes ces choses vertes
+ Qui pourraient nous cacher quelques brèches ouvertes,
+ Et, pour mieux nous garder d'un voisin insolent,
+ Remaçonner ce pan, bâtir un beau mur blanc,
+ Bien blanc, bien net, bien propre; au lieu... d'aristoloches,
+ Le garnir, dans le plâtre ayant fait des encoches,
+ De tessons de bouteille au tranchant acéré
+ Qu'on verra s'en aller en bataillon serré...
+
+PERCINET.
+
+ Oh! grâce!
+
+BERGAMIN.
+
+ Pas de grâce!... Ainsi je le décrète!
+ Tout le long, tout le long, tout le long de la crête!
+
+SYLVETTE et PERCINET, consternés.
+
+ Oh!
+
+BERGAMIN, s'asseyant sur le banc.
+
+ Çà, causons!
+
+Il se relève et s'éloigne du mur avec un air soupçonneux.
+
+ Mais, hum!... les murs, s'ils n'ont pas d'yeux,
+ Ont des oreilles!
+
+Il fait le mouvement de monter sur le banc. Effroi de Percinet. Au
+bruit, Sylvette se fait toute petite derrière le mur, mais Bergamin
+renonce, après une grimace que lui arrache quelque vieille douleur, et
+fait signe à son fils de monter à sa place, et de regarder.
+
+ Vois si quelque curieux...
+
+PERCINET, grimpant lestement sur le banc et se penchant au-dessus du mur
+bas à Sylvette, qui aussitôt s'est redressée.
+
+ A ce soir!
+
+SYLVETTE, lui donnant sa main qu'il baise--tout bas.
+
+ Je viendrai devant que l'heure sonne.
+
+PERCINET, de même.
+
+ J'y serai!
+
+SYLVETTE, de même.
+
+ Je t'adore!
+
+BERGAMIN, à Percinet.
+
+ Eh bien?
+
+PERCINET, sautant à terre et à voix haute.
+
+ Eh bien,--personne!
+
+BERGAMIN, rassuré, se rassied.
+
+ Alors, causons... Mon fils, je veux vous marier.
+
+SYLVETTE.
+
+ Ah!
+
+BERGAMIN.
+
+ Qu'est-ce?
+
+PERCINET.
+
+ Rien.
+
+BERGAMIN.
+
+ On vient de faiblement crier.
+
+PERCINET, regardant en l'air.
+
+ Quelque oiselet blessé...
+
+SYLVETTE.
+
+ Hélas!...
+
+PERCINET.
+
+ dans la ramure!...
+
+BERGAMIN.
+
+ Or donc, mon fils, après réflexion très mûre,
+ J'ai fait pour vous un choix.
+
+PERCINET, remonte en sifflant.
+
+ Tu! tu!
+
+BERGAMIN, après un instant de suffocation, le suivant.
+
+ Je suis têtu,
+ Et je vous forcerai, Monsieur...
+
+PERCINET, redescendant.
+
+ Tu! tu! tu! tu!
+
+BERGAMIN.
+
+ Voulez-vous bien finir de siffler, mauvais merle!...
+ Une femme encor jeune, et très riche,--une perle!
+
+PERCINET.
+
+ Et si je n'en veux pas de votre perle!
+
+BERGAMIN.
+
+ Attends!
+ Je m'en vais te montrer, polisson!...
+
+PERCINET, rabaissant la canne levée de son père.
+
+ Le Printemps
+ A rempli les buissons, mon père, de bruits d'ailes,
+ Et les sources des bois voient s'abattre auprès d'elles
+ Des couples de petits oiseaux se caressant...
+
+BERGAMIN.
+
+ Impudique!
+
+PERCINET, même jeu.
+
+ Tout rit et fête Avril récent;
+ Les papillons...
+
+BERGAMIN.
+
+ Pendard!
+
+PERCINET, même jeu.
+
+ à travers champs essaiment,
+ Pour aller épouser toutes les fleurs qu'ils aiment!...
+ L'Amour...
+
+BERGAMIN.
+
+ Bandit!
+
+PERCINET.
+
+ met tous les coeurs en floraison...
+ Et vous me voulez voir marié de raison!
+
+BERGAMIN.
+
+ Oui, certes, garnement!
+
+PERCINET, d'une voix vibrante.
+
+ Eh bien, non, non, mon père!
+ Je jure... sur ce mur--qui m'entend, je l'espère!--
+ Que je me marierai si romanesquement,
+ Que l'on n'aura jamais vu dans aucun roman
+ Quelque chose de plus follement romanesque!
+
+Il se sauve en courant.
+
+BERGAMIN, courant après lui.
+
+ Oh! je t'attraperai!
+
+
+SCÈNE III
+
+SYLVETTE, puis PASQUINOT.
+
+SYLVETTE, seule.
+
+ Vraiment, je conçois presque
+ La haine de papa pour ce méchant...
+
+PASQUINOT, entrant à gauche.
+
+ Eh bien,
+ Que fait-on par ici, Mademoiselle?
+
+SYLVETTE.
+
+ Rien.
+ On se promène.
+
+PASQUINOT.
+
+ Ici! seule! Mais, malheureuse!...
+ Vous n'avez donc pas peur?
+
+SYLVETTE.
+
+ Je ne suis pas peureuse.
+
+PASQUINOT.
+
+ Seule près de ce mur!... Mais je vous le défend,
+ D'approcher de ce mur! Mais, imprudente enfant,
+ Regarde bien ce parc: tu vois là le repaire
+ De mon vieil ennemi mortel!...
+
+SYLVETTE.
+
+ Je sais, mon père.
+
+PASQUINOT.
+
+ Et tu viens t'exposer à des mots outrageants,
+ A des?... Sait-on de quoi sont capables ces gens?
+ Si ce gueux, ou son fils, connaissaient que ma fille
+ Vient seule rêvasser dessous cette charmille...
+ Oh! rien que d'y penser, je me sens frissonner!
+ Mais je vais le barder, le caparaçonner,
+ Ce mur, le hérisser de fer pour qu'on s'éventre,
+ Qu'on s'empale, en voulant le franchir, et qu'on s'entre,
+ Rien qu'en s'en approchant, des pointes dans la chair.
+
+SYLVETTE, à part.
+
+ Il ne le fera pas, ça coûterait trop cher.
+ Il est un peu serré, papa.
+
+PASQUINOT.
+
+ Rentre,--un peu vite!
+
+Elle sort, il la suit des yeux d'un air courroucé.
+
+
+SCÈNE IV
+
+BERGAMIN, PASQUINOT.
+
+BERGAMIN, parlant à cantonade.
+
+ Ce billet à Monsieur Straforel, tout de suite.
+
+PASQUINOT court vivement au mur et y grimpe.
+
+ Bergamin!
+
+BERGAMIN, même jeu.
+
+ Pasquinot!
+
+Ils s'embrassent.
+
+PASQUINOT.
+
+ Comment va?
+
+BERGAMIN.
+
+ Pas trop mal.
+
+PASQUINOT.
+
+ Ta goutte?
+
+BERGAMIN.
+
+ Mieux. Et ton coryza?
+
+PASQUINOT.
+
+ L'animal
+ Me tient toujours.
+
+BERGAMIN.
+
+ Eh bien, c'est fait, le mariage!
+
+PASQUINOT.
+
+ Hein?
+
+BERGAMIN.
+
+ J'ai tout entendu, caché dans le feuillage.
+ Ils s'adorent!
+
+PASQUINOT.
+
+ Bravo!
+
+BERGAMIN.
+
+ Brusquons le dénoûment!
+
+Se frottant les mains.
+
+ Ha! ha! tous les deux veufs, et pères mêmement,
+ Moi, d'un fils qu'une mère un peu trop romanesque
+ Appela Percinet...
+
+PASQUINOT.
+
+ Oui, c'est un nom grotesque.
+
+BERGAMIN.
+
+ Toi, d'un tendron rêveur, Sylvette, âme d'azur!
+ Quel était notre but, le seul?
+
+PASQUINOT.
+
+ Oter ce mur.
+
+BERGAMIN.
+
+ Pour vivre ensemble...
+
+PASQUINOT.
+
+ Et fondre en une nos deux terres.
+
+BERGAMIN.
+
+ Calcul de vieux amis...
+
+PASQUINOT.
+
+ Et de propriétaires!
+
+BERGAMIN.
+
+ Pour ce, que fallait-il?
+
+PASQUINOT.
+
+ Marier nos enfants!
+
+BERGAMIN.
+
+ Les marier! Oui, mais... serions-nous triomphants
+ S'ils avaient soupçonné nos désirs, notre entente?
+ Mariage arrangé n'est pas chose tentante
+ Pour deux jeunes serins poétiques. Aussi,
+ Profitant de ce qu'ils ont vécu loin d'ici,
+ Leur avons-nous caché tout projet d'hyménée.
+ Mais collège et couvent les lâchaient cette année
+ Lors, m'étant avisé que de les empêcher
+ De se voir, sûrement les ferait se chercher,
+ Que s'aimer en secret et d'un amour coupable
+ Leur plairait,--j'inventai cette haine admirable!...
+ Vous doutiez du succès de ce plan inouï?
+ Eh bien, nous n'avons plus qu'à dire nos deux oui.
+
+PASQUINOT.
+
+ Soit! mais comment?... Comment, avec assez d'astuce,
+ Consentir, sans leur mettre, à l'oreille, la puce?
+ Moi qui t'appelais gueux, idiot...
+
+BERGAMIN.
+
+ Idiot?
+ Gueux suffisait! Ne dis que juste ce qu'il faut.
+
+PASQUINOT.
+
+ Quel prétexte?...
+
+BERGAMIN.
+
+ Ah! voilà!--Mais ta fille elle-même
+ Vient de me suggérer l'ultime stratagème!
+ Tandis qu'elle parlait, mon plan se dessinait:
+ Ce soir, ils ont ici rendez-vous; Percinet
+ Arrive le premier; au moment où Sylvette
+ Paraît, des hommes noirs, surgis d'une cachette,
+ L'enlèvent! elle crie! Alors, mon jeune coq
+ Court sus aux ravisseurs, chamaille à coups d'estoc;
+ Ils font semblant de fuir; tu te montres; j'arrive;
+ Ta fille et son honneur sont saufs; ta joie est vive;
+ Tu bénis, laissant choir de tes yeux un peu d'eau,
+ L'héroïque sauveur; je m'attendris:--tableau.
+
+PASQUINOT.
+
+ Ah çà, c'est du génie!... Ah! non ça, par exemple,
+ C'est du génie!...
+
+BERGAMIN, modeste.
+
+ Eh! oui... proprement. Chut! contemple
+ Celui qui vient! C'est Straforel, le spadassin,
+ A qui j'ai, tout à l'heure, écrit de mon dessein...
+ Oui, notre enlèvement, c'est lui qui va le mettre
+ En scène.
+
+Straforel, dans un pompeux costume de spadassin, paraît au fond et
+s'avance majestueusement.
+
+
+SCÈNE V
+
+LES MÊMES, STRAFOREL.
+
+BERGAMIN, descendant du mur, et saluant.
+
+ Hum! Que d'abord je vous fasse connaître
+ Mon ami Pasquinot...
+
+STRAFOREL s'incline.
+
+ Monsieur...
+
+En se relevant, il s'étonne de ne pas voir Pasquinot.
+
+BERGAMIN, le lui montrant à cheval sur la crête.
+
+ Là, sur le mur.
+
+STRAFOREL, à part.
+
+ Exercice étonnant pour un homme aussi mûr.
+
+BERGAMIN.
+
+ Mon plan vous paraît-il, cher maître?...
+
+STRAFOREL.
+
+ Élémentaire.
+
+BERGAMIN.
+
+ Oui, vous savez comprendre, agir vite...
+
+STRAFOREL.
+
+ Et me taire.
+
+BERGAMIN.
+
+ Simulacre de rapt, n'est-ce pas, combat feint?
+
+STRAFOREL.
+
+ C'est tout compris.
+
+BERGAMIN.
+
+ Ayez d'adroits bretteurs, afin
+ Qu'ils n'aillent pas blesser mon garçonnet. Je l'aime,
+ C'est mon unique enfant!
+
+STRAFOREL.
+
+ J'opérerai moi-même.
+
+BERGAMIN.
+
+ Ah! très bien! Dans ce cas, je ne saurais douter...
+
+PASQUINOT, bas à Bergamin.
+
+ Dis donc, demande-lui ce que ça va coûter.
+
+BERGAMIN.
+
+ Pour un enlèvement, que prenez-vous, cher maître?
+
+STRAFOREL.
+
+ Cela dépend, Monsieur, de ce qu'on veut y mettre.
+ On fait l'enlèvement un peu dans tous les prix.
+ Mais, dans le cas présent, et si j'ai bien compris,
+ Il ne faut pas compter du tout. A votre place,
+ J'en prendrais un, Monsieur, là,--de première classe!
+
+BERGAMIN, ébloui.
+
+ Ah! vous avez plusieurs classes?
+
+STRAFOREL.
+
+ Évidemment!
+ Songez que nous avons, Monsieur, l'enlèvement
+ Avec deux hommes noirs, l'enlèvement vulgaire,
+ En fiacre,--celui-là ne se demande guère,--
+ L'enlèvement de nuit, l'enlèvement de jour,
+ L'enlèvement pompeux, en carrosse de cour,
+ Avec laquais poudrés et frisés--les perruques
+ Se payent en dehors,--avec muets, eunuques,
+ Nègres, sbires, brigands, mousquetaires, au choix!
+ L'enlèvement en poste, avec deux chevaux, trois,
+ Quatre, cinq,--on augmente _ad libitum_ le nombre,--
+ L'enlèvement discret, en berline,--un peu sombre,--
+ L'enlèvement plaisant, qui se fait dans un sac,
+ Romantique, en bateau,--mais il faudrait un lac!--
+ Vénitien, en gondole,--il faudrait la lagune!--
+ L'enlèvement avec ou sans le clair de lune,
+ --Les clairs de lune, étant recherchés, sont plus chers!--
+ L'enlèvement sinistre aux lueurs des éclairs,
+ Avec appels de pied, combat, bruit de ferraille,
+ Chapeaux à larges bords, manteaux couleur muraille,
+ L'enlèvement brutal, l'enlèvement poli,
+ L'enlèvement avec des torches--très joli!--
+ L'enlèvement masqué qu'on appelle classique,
+ L'enlèvement galant qui se fait en musique,
+ L'enlèvement en chaise à porteurs, le plus gai,
+ Le plus nouveau, Monsieur, et le plus distingué!
+
+BERGAMIN, se grattant la tête, à Pasquinot.
+
+ Voyons, que penses-tu?
+
+PASQUINOT.
+
+ Hon... Et toi?
+
+BERGAMIN.
+
+ Moi, je pense
+ Qu'il faut frapper très fort--tant pis si l'on dépense--
+ L'imagination!... Avoir de tout un peu!...
+ Faire un enlèvement...
+
+STRAFOREL.
+
+ Panaché? Ça se peut.
+
+BERGAMIN.
+
+ Donnons-en pour longtemps à nos jeunes fantasques:
+ Chaise à porteurs, manteaux, torches, musique, masques!
+
+STRAFOREL, prenant des notes sur un calepin.
+
+ Nous prendrons, pour grouper ces divers éléments,
+ Une première classe,--avec des suppléments.
+
+BERGAMIN.
+
+ Soit!
+
+STRAFOREL.
+
+ Je vais revenir bientôt...
+
+Montrant Pasquinot.
+
+ Mais il importe
+ Que Monsieur, de son parc, entre-bâille la porte...
+
+BERGAMIN.
+
+ Il entre-bâillera.
+
+STRAFOREL, saluant.
+
+ Messieurs, mes compliments!
+
+Avant de sortir.
+
+ Une première classe avec des suppléments!
+
+
+SCÈNE VI
+
+BERGAMIN, PASQUINOT.
+
+PASQUINOT.
+
+ Avec tous ses grands airs, il s'en va, l'homme honnête,
+ Sans qu'on ait fait le prix!
+
+BERGAMIN.
+
+ Laisse, l'affaire est faite!
+ On abattra le mur. Nous n'aurons qu'un foyer!
+
+PASQUINOT.
+
+ Et l'hiver, à la ville, ô douceur! qu'un loyer!
+
+BERGAMIN.
+
+ Nous ferons dans le parc des choses ravissantes!
+
+PASQUINOT.
+
+ Nous taillerons les ifs!
+
+BERGAMIN.
+
+ Nous sablerons les sentes!
+
+PASQUINOT.
+
+ Nos chiffres, au milieu de chaque massif rond,
+ Bien calligraphiés, en fleurs, s'enlaceront!
+
+BERGAMIN.
+
+ Comme cette verdure est un peu trop sévère...
+
+PASQUINOT.
+
+ Nous allons l'égayer par des boules de verre!
+
+BERGAMIN.
+
+ Nous aurons des poissons dans un bassin tout neuf!
+
+PASQUINOT.
+
+ Nous aurons un jet d'eau faisant danser un oeuf!
+ Nous aurons un rocher!--Hein! coquin, que t'en semble!
+
+BERGAMIN.
+
+ Tous nos voeux sont comblés!
+
+PASQUINOT.
+
+ Nous vieillirons ensemble.
+
+BERGAMIN.
+
+ Et ta fille est casée!
+
+PASQUINOT.
+
+ Ainsi que ton gamin!
+
+BERGAMIN.
+
+ Ah! mon vieux Pasquinot!
+
+PASQUINOT.
+
+ Ah! mon vieux Bergamin!
+
+Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.
+
+
+SCÈNE VII
+
+LES MÊMES SYLVETTE, PERCINET, entrés brusquement, chacun de son côté.
+
+SYLVETTE, voyant son père tenir Bergamin.
+
+ Ah!
+
+BERGAMIN, apercevant Sylvette, à Pasquinot.
+
+ Ta fille!
+
+PERCINET, voyant son père tenir Pasquinot.
+
+ Ah!
+
+PASQUINOT, apercevant Percinet, à Bergamin.
+
+ Ton fils!
+
+BERGAMIN, bas à Pasquinot.
+
+ Battons-nous!
+
+Ils transforment l'embrassade en lutte à bras-le-corps.
+
+ Ah! canaille!
+
+PASQUINOT.
+
+ Ah! gueux!
+
+SYLVETTE, tirant son père par les basques de son habit.
+
+ Papa!...
+
+PERCINET, même jeu, à Bergamin.
+
+ Papa!...
+
+BERGAMIN.
+
+ Laissez-nous donc, marmaille!
+
+PASQUINOT.
+
+ C'est lui qui m'insulta!
+
+BERGAMIN.
+
+ C'est lui qui me frappa!
+
+PASQUINOT.
+
+ Lâche!
+
+SYLVETTE.
+
+ Papa!
+
+BERGAMIN.
+
+ Filou!
+
+PERCINET.
+
+ Papa!!
+
+PASQUINOT.
+
+ Brigand!
+
+SYLVETTE.
+
+ Papa!!!
+
+Ils réussissent à les séparer.
+
+PERCINET, entraînant son père.
+
+ Rentre, il est tard!
+
+BERGAMIN, essayant de revenir.
+
+ Ma rage est à son paroxysme!
+
+Percinet l'emmène.
+
+PASQUINOT, même jeu avec Sylvette.
+
+ J'écume!
+
+SYLVETTE, l'emmenant.
+
+ L'air fraîchit. Pense à ton rhumatisme!
+
+
+SCÈNE VIII
+
+Le jour baisse insensiblement. La scène reste vide un instant. Puis,
+dans le parc de Pasquinot, entrent STRAFOREL et ses SPADASSINS,
+MUSICIENS, etc.
+
+STRAFOREL.
+
+ D'une étoile déjà le ciel clair s'étoila.
+ Le jour fuit...
+
+Il place ses hommes.
+
+ Mets-toi là... Mets-toi là... Mets-toi là.
+ Oui, l'heure du Salut déjà doit être proche:
+ Blanche, elle apparaîtra quand tintera la cloche;
+ Alors, je sifflerai...
+
+Il regarde le ciel.
+
+ La lune?... C'est parfait!
+ Nous n'aurons pas manqué, ce soir, un seul effet!
+
+Regardant les manteaux extravagants des spadassins.
+
+ Excellents, les manteaux!... Que la colichemarde
+ Les retrousse un peu plus: appuyez sur la garde!
+
+On apporte la chaise à porteurs.
+
+ La chaise, ici, dans l'ombre.
+
+Regardant les porteurs qui sont noirs.
+
+ Ah! les nègres, pas mal!
+
+A la cantonade.
+
+ Les torches, vous n'entrez, n'est-ce pas, qu'au signal?
+
+On voit le fond vaguement coloré de rose par les reflets des torches qui
+restent derrière les arbres; entrent des musiciens.
+
+ Les musiciens?--là! sur fond de clartés roses...
+
+Il les place au fond.
+
+ De la grâce, du flou! Variez donc les poses!
+ Debout, la mandoline! Asseyez-vous, l'alto!
+ Comme dans le _Concert Champêtre_ de Watteau!
+
+Sévère, à un spadassin.
+
+ Premier Homme Masqué, que vois-je? On se dandine?
+ Ça, de l'allure!--Bien!--Instruments, en sourdine,
+ Veuillez vous accorder... Oh! très bien!--Sol, mi, si!
+
+Il se masque.
+
+
+SCÈNE IX
+
+LES MÊMES, PERCINET.
+
+PERCINET entre lentement. A mesure qu'il déclame les vers suivants, la
+nuit devient plus noire et le ciel s'étoile.
+
+ Mon père s'est calmé... J'ai pu fuir jusqu'ici.
+ Le jour baisse... L'odeur des sureaux flotte et grise!...
+ Les fleurs vont s'effaçant dans la pénombre grise...
+
+STRAFOREL, bas aux violons.
+
+ Musique!
+
+Les musiciens jouent doucement jusqu'à la fin de l'acte.
+
+PERCINET.
+
+ Je me sens trembler comme un roseau.
+ Qu'ai-je donc?... Elle va venir!
+
+STRAFOREL, aux musiciens.
+
+ Amoroso!...
+
+PERCINET.
+
+ Mon premier rendez-vous, le soir... Ah! je défaille!...
+ La brise fait le bruit d'une robe de faille...
+ On ne voit plus les fleurs... j'ai des larmes aux yeux...
+ On ne voit plus les fleurs... mais on les sent bien mieux!
+ Oh! ce grand arbre, avec une étoile à son faîte!...
+ Mais qui donc joue ainsi des airs?--La nuit s'est faite.
+
+ Oui, la douce nuit s'est faite, et voici
+ Qu'en l'azur foncé du ciel obscurci,
+ S'allumant partout, par là, par ici,
+ Et l'une après l'une,
+ Tandis que l'étang est tout coassant,
+ Les étoiles vont en nombre croissant
+ Tout autour, autour du grêle croissant
+ De la pâle lune!
+
+ Éclats de saphir et de diamant,
+ Étoiles, je fus longtemps votre amant,
+ Et je vous parlais, le soir, ardemment,
+ Perdu dans la nue!...
+ Mais ma poésie a changé de cours
+ Depuis que, tenant de naïfs discours,
+ Ses petits cheveux au front coupés courts,
+ Sylvette est venue!
+
+ Chers astres du ciel, astres familiers,
+ Vous êtes bien beaux, là-haut, par milliers,
+ Mais, allez! serez bien humiliés
+ Quand, parmi ses voiles,
+ Elle apparaîtra dans le bleu jardin,
+ Et, voyant ses yeux, vous serez soudain
+ Pour vos propres feux prises de dédain,
+ Mes pauvres étoiles!
+
+Une cloche sonne au loin.
+
+
+SCÈNE X
+
+LES MÊMES, SYLVETTE, puis BERGAMIN, PASQUINOT.
+
+SYLVETTE, paraît au tintement de la cloche.
+
+ Le Salut sonne. Il doit m'attendre.
+
+Coup de sifflet, Straforel surgit devant elle, les torches apparaissent.
+
+ Ah!
+
+Les spadassins l'enlèvent et la mettent vivement dans la chaise à
+porteurs.
+
+ Au secours!
+
+PERCINET.
+
+ Juste ciel!
+
+SYLVETTE.
+
+ Percinet, on m'enlève!
+
+PERCINET.
+
+ J'accours!
+
+Il enjambe le mur, tire l'épée, et ferraille avec plusieurs spadassins.
+
+ Tiens,--tiens,--tiens!
+
+STRAFOREL, aux musiciens.
+
+ Trémolo!
+
+Les violons élèvent un trémolo dramatique. Les spadassins se sauvent.
+Straforel, d'une voix de théâtre:
+
+ Per Baccho! C'est le diable
+ Que cet enfant!
+
+Duel entre Straforel et Percinet. Straforel porte tout à coup la main à
+sa poitrine.
+
+ Le coup... est irrémédiable!
+
+Il tombe.
+
+PERCINET, courant à Sylvette.
+
+ Sylvette!
+
+Tableau. Elle est dans la chaise à porteurs ouverte, lui à genoux.
+
+SYLVETTE.
+
+ Mon sauveur!
+
+PASQUINOT, surgissant.
+
+ Le fils de Bergamin!...
+ Ton sauveur!... ton sauveur?... Je lui donne ta main!
+
+SYLVETTE et PERCINET.
+
+ Ciel!
+
+Bergamin est entré de son côté, suivi de valets avec des flambeaux.
+
+PASQUINOT, à Bergamin qui paraît sur la crête du mur.
+
+ Bergamin, ton fils est un héros!... Pardonne!
+ Et faisons leur bonheur!
+
+BERGAMIN, solennel.
+
+ Ma haine m'abandonne!
+
+PERCINET.
+
+ Sylvette, nous rêvons, Sylvette, parlons bas,
+ Que le bruit de nos voix ne nous réveille pas!...
+
+BERGAMIN.
+
+ Les haines finiront toujours en hyménées.
+ La paix est faite.
+
+Montrant le mur.
+
+ Il n'y a plus de Pyrénées!
+
+PERCINET.
+
+ Qui l'aurait cru qu'ainsi mon père changerait?
+
+SYLVETTE, simplement.
+
+ Quand je vous le disais que tout s'arrangerait!
+
+Tandis qu'ils remontent avec Pasquinot, Straforel se soulève et tend un
+papier à Bergamin.
+
+BERGAMIN, bas.
+
+ Hein! Quoi donc? ce papier, et votre signature...
+ Qu'est cela, s'il vous plaît?
+
+STRAFOREL, saluant.
+
+ Monsieur, c'est ma facture!
+
+Il retombe.
+
+RIDEAU
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+_Même décor: le mur a disparu. Les bancs qui lui étaient adossés ont été
+repoussés à droite et à gauche. Menus changements, massifs de fleurs,
+kiosques de treillages, faux marbres prétentieux, serre. A droite, table
+de jardin, chaises._
+
+_Au lever du rideau, Pasquinot, assis sur le banc de gauche, lit sa
+gazette. Blaise, au fond, ratisse._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+PASQUINOT, BLAISE, puis BERGAMIN.
+
+BLAISE, ratissant.
+
+ Donc, Monsieur Pasquinot, ce soir vient le notaire?...
+ Hé! voici bien un mois que ce mur est par terre
+ Et que vous vivez tous ensemble. Il était temps;
+ Nos petits amoureux doivent être contents!
+
+PASQUINOT, levant la tête et regardant autour de lui.
+
+ Ça fait bien sans ce mur, hein, Blaise?
+
+BLAISE.
+
+ C'est superbe!
+
+PASQUINOT.
+
+ Oui, mon parc à gagné. Cent pour cent.
+
+Il se penche et tâte une touffe de gazon.
+
+ Mais cette herbe
+ Est mouillée!... On a donc arrosé ce matin?...
+
+Furieux.
+
+ Il ne faut arroser que le soir, vieux crétin!
+
+BLAISE, placidement.
+
+ C'est Monsieur Bergamin qui m'en a donné l'ordre.
+
+PASQUINOT.
+
+ Ah?... Ce bon Bergamin!... Il ne veut pas démordre
+ De son idée!... Il croit qu'arroser sans repos
+ Vaut mieux qu'arroser peu, mais bien, mais à propos!
+ Enfin!...
+
+A Blaise.
+
+ Vous sortirez les plantes de la serre.
+
+Blaise aligne au fond des plantes qu'il va chercher dans la serre.
+Pasquinot lit. Bergamin paraît au fond.
+
+BERGAMIN, arrosant les arbustes avec un énorme arrosoir.
+
+ Ouf!... On leur donne d'eau juste le nécessaire!
+ Ce qui leur fait du bien, c'est ce superflu-là!
+
+A un arbre.
+
+ Hein, mon vieux, tu mourais de soif?... Tiens, en voilà,
+ De l'eau... tiens, en voilà! Moi, j'aime ça, les arbres.
+
+Posant son arrosoir, et regardant autour de lui avec satisfaction.
+
+ Oui, mon parc a gagné... Très jolis, ces faux marbres
+ Très, très...
+
+Apercevant Pasquinot.
+
+ Bonjour.
+
+Pas de réponse.
+
+ Bonjour!!
+
+Pas de réponse.
+
+ Bonjour!!!
+
+Pasquinot lève la tête.
+
+ Eh bien, j'attends?
+
+PASQUINOT.
+
+ Oh! mon ami, mais nous nous voyons tout le temps!
+
+BERGAMIN.
+
+ Ah?--bien!...
+
+Voyant les plantes que range Blaise.
+
+ Veux-tu rentrer ces plantes!
+
+Blaise, ahuri, les rentre précipitamment. Pasquinot lève les yeux au
+ciel, hausse les épaules, et lit. Bergamin va et vient, l'air désoeuvré,
+finit par s'asseoir à côté de Pasquinot. Silence. Puis, tout à coup,
+avec mélancolie:
+
+ A cette heure,
+ Chaque jour je sortais, furtif, de ma demeure...
+
+PASQUINOT, rêveur, baissant sa gazette.
+
+ Je filais de chez moi, subreptice et léger...
+ C'était très amusant!
+
+BERGAMIN.
+
+ Le secret!
+
+PASQUINOT.
+
+ Le danger!
+
+BERGAMIN.
+
+ Il fallait dépister Percinet ou Sylvette
+ Chaque fois qu'on venait tailler une bavette!
+
+PASQUINOT.
+
+ On risquait, chaque fois qu'on grimpait sur le mur,
+ La casse d'une côte, ou le bris d'un fémur.
+
+BERGAMIN.
+
+ Nos conversations monoquotidiennes
+ Ne se pouvaient qu'au prix de ruses indiennes!
+
+PASQUINOT.
+
+ Il fallait se glisser sous les buissons épais...
+ C'était très amusant!
+
+BERGAMIN.
+
+ Quelquefois, je rampais...
+ Et, le soir, aux genoux, ma culotte était verte!
+
+PASQUINOT.
+
+ L'un de l'autre il fallait, sans fin, jurer la perte...
+
+BERGAMIN.
+
+ Et dire un mal affreux...
+
+PASQUINOT.
+
+ C'était très amusant!
+
+Bâillant.
+
+ Bergamin?
+
+BERGAMIN, de même.
+
+ Pasquinot?
+
+PASQUINOT.
+
+ Ça nous manque, à présent.
+
+BERGAMIN.
+
+ Non, voyons!...
+
+Après réflexion.
+
+ Si, pourtant. Oh! c'est très drôle!--Est-ce que
+ Ce serait la revanche, ici, du Romanesque?...
+
+Silence. Il regarde Pasquinot qui lit.
+
+ Son gilet est toujours veuf de quelque bouton!
+ C'est crispant!...
+
+Il se lève, s'éloigne, va et vient.
+
+PASQUINOT, le regardant, par-dessus sa gazette, à part.
+
+ Il a l'air d'un vaste hanneton
+ Qui virevolte, avec ses basques pour élytres.
+
+Il feint de lire quand Bergamin repasse devant lui.
+
+BERGAMIN, le regardant, à part.
+
+ Il louche, quand il lit, ainsi que font les pitres
+ Après leur papillon.
+
+Il remonte en sifflotant.
+
+PASQUINOT, à part, nerveux.
+
+ Il siffle!... c'est un tic!
+
+Haut.
+
+ Ne sifflote donc pas toujours, comme un aspic.
+
+BERGAMIN, souriant.
+
+ Nous distinguons le brin d'éteule aux yeux des autres
+ Et nous ne sentons pas la solive en les nôtres!
+ Vous avez bien vos tics...
+
+PASQUINOT.
+
+ Moi?
+
+BERGAMIN.
+
+ Vous vous dandinez,
+ Vous reniflez sans fin, Roi des Enchifrenés,
+ Le nez toujours noirci d'un vain sternutatoire,
+ Vous contez six-vingts fois par jour la même histoire.
+
+PASQUINOT, qui, assis, jambes croisées, balance son pied.
+
+ Mais...
+
+BERGAMIN.
+
+ Vous ne pouvez pas un instant vous asseoir
+ Sans balancer le pied comme un gros encensoir;
+ A table, vous roulez votre mie en boulettes...
+ Maniaque, mon cher, ah! non, ce que vous l'êtes!
+
+PASQUINOT.
+
+ Oui, comme maintenant on s'ennuie à moisir,
+ De m'inventorier vous avez le loisir;
+ Vous dénombrez mes tics, vous en dressez la liste,
+ Mais la vie en commun, cette grande oculiste,
+ Me désaveugle aussi! Je vous vois ladre, faux,
+ Égoïste, et chacun de vos menus défauts
+ Grossit,--comme la mouche amusante et gentille
+ Devient un monstre affreux, Monsieur, sous la lentille.
+
+BERGAMIN.
+
+ Ce dont je me doutais, maintenant j'en suis sûr!
+
+PASQUINOT.
+
+ Quoi?
+
+BERGAMIN.
+
+ Le mur te flattait.
+
+PASQUINOT.
+
+ Tu perds beaucoup sans mur.
+
+BERGAMIN.
+
+ De te voir tous les jours tu calmas mon envie!
+
+PASQUINOT, éclatant.
+
+ Depuis un mois, Monsieur, ce n'est plus une vie!
+
+BERGAMIN, très digne.
+
+ C'est bien, Monsieur, c'est bien. Ce que nous avons fait,
+ Ce n'était pas pour nous, n'est-ce pas?
+
+PASQUINOT.
+
+ En effet!
+
+BERGAMIN.
+
+ C'était pour nos enfants!...
+
+PASQUINOT, convaincu.
+
+ Pour nos enfants, oui, certe!...
+ Souffrons donc en silence, et supportons la perte
+ De notre liberté, sans soucis apparents.
+
+BERGAMIN.
+
+ Car, se sacrifier, c'est le sort des parents!
+
+Sylvette et Percinet paraissent à gauche, au fond, entre les arbres, et
+traversent lentement la scène, enlacés, avec des gestes d'exaltés.
+
+PASQUINOT.
+
+ Chut! voici les Amants!
+
+BERGAMIN, les regardant.
+
+ Voyez-moi cette pose!...
+ Semblent-ils pas marcher dans une apothéose?
+
+PASQUINOT.
+
+ Depuis que l'aventure exauça tous leurs voeux,
+ Ils sentent des rayons mêlés à leurs cheveux!
+
+BERGAMIN.
+
+ C'est l'heure où, copiant les attitudes lentes
+ Des Pèlerins d'Amour dans les Fêtes Galantes,
+ Ils viennent chaque jour, avec componction,
+ Sur le lieu du combat faire une station!
+
+Sylvette et Percinet, qui ont disparu à droite, y reparaissent, à un
+plan plus rapproché, et descendent en scène.
+
+ Voici nos pèlerins.
+
+PASQUINOT.
+
+ S'ils brodent sur leur thème
+ Coutumier, cela vaut d'être écouté!...
+
+(Bergamin et Pasquinot se retirent derrière un massif.)
+
+
+SCÈNE II
+
+SYLVETTE, PERCINET; BERGAMIN et PASQUINOT, cachés.
+
+PERCINET.
+
+ Je t'aime!...
+
+SYLVETTE.
+
+ Je vous aime...
+
+Ils s'arrêtent.
+
+ A l'endroit illustre nous voici!
+
+PERCINET.
+
+ Oui, c'est ici qu'eut lieu la chose. C'est ici
+ Que tomba lourdement la brute transpercée!
+
+SYLVETTE.
+
+ Là, je fus Andromède!
+
+PERCINET.
+
+ Et là, je fus Persée!
+
+SYLVETTE.
+
+ Combien donc étaient-ils contre toi?
+
+PERCINET.
+
+ Dix!
+
+SYLVETTE.
+
+ Oh!... vingt!...
+ Vingt au moins, sans compter ce grand dernier qui vint,
+ Et dont tu corrigeas l'humeur récalcitrante.
+
+PERCINET.
+
+ Oui, vous avez raison, ils étaient au moins trente.
+
+SYLVETTE.
+
+ Ah! redis-moi comment, dague au poing, flamme aux yeux.
+ Tu les frappas dans l'ombre, ô mon Victorieux!
+
+PERCINET.
+
+ Je ne sais si ce fut en sixte, ou bien en quarte...
+ Mais ils tombaient, pareils aux capucins de carte!
+
+SYLVETTE.
+
+ Ami, si vos cheveux avaient été moins blonds,
+ J'aurais cru voir le Cid!
+
+PERCINET.
+
+ Oui, nous nous ressemblons.
+
+SYLVETTE.
+
+ Il manque à nos amours d'être mis en poème.
+
+PERCINET.
+
+ Sylvette, ils le seront!
+
+SYLVETTE.
+
+ Je vous aime.
+
+PERCINET.
+
+ Je t'aime!
+
+SYLVETTE.
+
+ C'est du rêve vécu!... Je m'étais tant juré
+ D'épouser le héros follement rencontré,
+ Et pas le bon petit fiancé des familles!...
+
+PERCINET.
+
+ Ah?
+
+SYLVETTE.
+
+ Non, non, pas celui qu'on offre aux jeunes filles,
+ Le doux Monsieur que cherche à marier sa soeur,
+ Ou quelque digne abbé, son vague confesseur.
+
+PERCINET.
+
+ Tu n'aurais surtout pas épousé, que j'espère,
+ L'inévitable fils d'un ami de ton père!
+
+SYLVETTE, riant.
+
+ Ah! non!... Remarques-tu que mon père et le tien
+ Sont depuis quelques jours d'une humeur?...
+
+PERCINET.
+
+ Oui, de chien.
+
+BERGAMIN, derrière le massif.
+
+ Hum!
+
+PERCINET.
+
+ Et je sais pourquoi leur bonne humeur s'altère...
+
+BERGAMIN, derrière le massif.
+
+ Ah?
+
+PERCINET.
+
+ Mais oui! notre envol vexe leur terre-à-terre.
+ Je respecte beaucoup mon père,--et ton auteur;
+ Mais ce sont bons bourgeois pas très à la hauteur.
+ Notre éclat les relègue un peu dans les ténèbres.
+
+PASQUINOT, derrière le massif.
+
+ Hein?
+
+SYLVETTE, de même.
+
+ Les voilà passés pères d'amants célèbres!
+
+PERCINET, riant.
+
+ Mon panache excessif leur devient importun.
+
+SYLVETTE.
+
+ Ton père a devant toi la gêne obscure d'un...
+ Je ne sais si je peux dire?
+
+PERCINET.
+
+ Tu peux, espiègle.
+
+SYLVETTE.
+
+ D'un canard ayant fait la couvaison d'un aigle!
+
+BERGAMIN, derrière le massif.
+
+ Ho! ho!
+
+SYLVETTE, riant plus fort.
+
+ Pauvres parents, notre amour clandestin,
+ Comme il se joua d'eux!...
+
+PASQUINOT, derrière le massif.
+
+ Hé! hé!
+
+PERCINET.
+
+ Oui, le Destin
+ Joint toujours les Amants par d'imprévus méandres,
+ Et le hasard se fait le Scapin des Léandres!
+
+BERGAMIN, derrière le massif.
+
+ Ha! ha!
+
+SYLVETTE.
+
+ Et donc, ce soir, le contrat, nous allons
+ Le signer!
+
+PERCINET, remontant.
+
+ Et je vais mander les violons!
+
+SYLVETTE.
+
+ Allez vite!
+
+PERCINET.
+
+ Je cours!
+
+SYLVETTE, le rappelant.
+
+ Tenez, je suis gentille,
+ Et je vais vous mener, Monsieur, jusqu'à la grille
+
+Ils remontent enlacés, Sylvette minaudant.
+
+ Nous égalons, je crois, les plus fameux Amants.
+
+PERCINET.
+
+ Oui, nous serons parmi ces Immortels Charmants:
+ Roméo, Juliette,--Aude et Roland...
+
+SYLVETTE.
+
+ Aminte
+ Et son pâtre!
+
+PERCINET.
+
+ Pyrame et Thisbé!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mainte et mainte
+ Encore...
+
+Ils sont sortis. On entend leurs voix s'éloigner parmi les arbres.
+
+La voix de PERCINET.
+
+ Francesca, tu sais, de Rimini,
+ Et Paolo...
+
+La voix de SYLVETTE.
+
+ Pétrarque et Laure...
+
+BERGAMIN, sortant du massif.
+
+ As-tu fini?
+
+
+SCÈNE III
+
+PASQUINOT, BERGAMIN.
+
+PASQUINOT, gouailleur.
+
+ Le succès de ton plan, Monsieur l'homme sagace,
+ Répond à ton espoir, et même il le dépasse!
+ Résultat qui sans doute était prévu par vous,
+ Cher maître: nos enfants sont complètement fous!
+
+BERGAMIN.
+
+ Il est clair que ta fille est assez énervante
+ Avec son fameux rapt, que sans cesse elle vante!
+
+PASQUINOT.
+
+ Et ton fils, qui se croit un héros, prend des airs
+ Qui ne me portent pas moindrement sur les nerfs!
+
+BERGAMIN.
+
+ Mais le plus irritant, c'est qu'ils nous représentent
+ Comme deux bons bourgeois dupés, qu'ils nous plaisantent
+ Sur notre aveuglement voulu, sur ce que nous
+ Ne surprîmes jamais un de leur rendez-vous!
+ C'est bête, si tu veux, mais enfin ça m'agace.
+
+PASQUINOT.
+
+ Avais-tu prévu ça, Monsieur l'homme sagace?
+ Grâce à toi, ton moutard tient d'insanes propos,
+ Et se croit le premier des moutardiers papaux.
+
+BERGAMIN.
+
+ Moutardier dont au nez me monte la moutarde!
+
+PASQUINOT.
+
+ Je vais tout leur conter, sans plus tarder.
+
+BERGAMIN.
+
+ Non, tarde!
+ Il ne faut pas aller leur dire tout de go;
+ On parlera sitôt après le conjungo;
+ Jusqu'aux derniers accords des nuptiales harpes,
+ Sachons leur opposer un mutisme de carpes.
+
+PASQUINOT.
+
+ Soit, mais nous voilà pris nous-mêmes dans nos rêts,
+ Grâce à ton fameux plan.
+
+BERGAMIN.
+
+ Mon cher, tu l'admirais!
+
+PASQUINOT.
+
+ Ah! il était joli, ton plan!
+
+BERGAMIN, à part.
+
+ Il m'exaspère!
+
+
+SCÈNE IV
+
+LES MÊMES, SYLVETTE.
+
+Elle entre gaiement, une branche fleurie à la main, dont elle fait à la
+cantonade des signes à Percinet qu'elle vient de quitter, puis elle
+descend entre les deux pères.
+
+SYLVETTE.
+
+ Bonjour, mon cher papa. Bonjour, futur beau-père!
+
+BERGAMIN.
+
+ Bonjour, future bru!
+
+SYLVETTE, l'imitant.
+
+ Bonjour, future bru!
+ Oh! comme vous avez ce matin l'air bourru!
+
+BERGAMIN.
+
+ C'est Pasquinot qui me... qui me...
+
+SYLVETTE, lui agitant sa branche sous le nez.
+
+ Chut! chut! du calme!
+ Je viens comme la paix,--et j'agite une palme!
+ Vous vous boudez encore un peu? C'est bien permis:
+ Pouvez-vous vous aimer comme deux vieux amis?
+
+PASQUINOT, à part.
+
+ Ironie!...
+
+BERGAMIN, haut, gouailleur.
+
+ Oui, c'est vrai; notre haine fut telle
+ Qu'on ne peut...
+
+SYLVETTE.
+
+ Songez donc: une haine mortelle!
+ Oh! quand je me souviens de ce que vous disiez
+ De papa, bien souvent, là, parmi vos rosiers,
+ Sans vous douter que moi j'entendais tout, assise
+ Derrière le bon mur...
+
+BERGAMIN, à part.
+
+ Elle est d'une bêtise!
+
+SYLVETTE, à Pasquinot.
+
+ Car je venais ici chaque jour, vous savez,
+ Retrouver Percinet!--Dire que vous n'avez
+ Jamais eu de soupçons!
+
+PASQUINOT, ironique.
+
+ Oh! pour ça, que je meure,
+ Si...
+
+SYLVETTE.
+
+ Nous venions pourtant toujours à la même heure.
+
+A Bergamin.
+
+ Ha! ha! J'entends encor Percinet vous crier,
+ Le jour même du rapt: «Je veux me marier
+ De la façon la plus romanesquement folle!»
+ Eh! dame, dites donc, il a tenu parole!
+
+BERGAMIN, vexé.
+
+ Vraiment?... Et vous croyez que si j'avais voulu?...
+
+SYLVETTE.
+
+ Ta! ta! ta! Je le sais, pour l'avoir cent fois lu:
+ Les rêves des Amants toujours se réalisent,
+ Et les pères, toujours, tôt ou tard, s'humanisent,
+ Contraints par quelque étrange et fol événement
+ Qui force, à point nommé, leur attendrissement.
+
+PASQUINOT.
+
+ Qui force, à point nommé?... Non, non, laissez-moi rire!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, nous l'avons prouvé!...
+
+BERGAMIN.
+
+ Si je voulais vous dire...
+
+SYLVETTE.
+
+ Quoi?
+
+BERGAMIN.
+
+ Rien!
+
+SYLVETTE, à Bergamin.
+
+ Alors, pourquoi prenez-vous cet air fin?
+
+BERGAMIN.
+
+ Mais, parce que...
+
+A part.
+
+ Ho!... c'est agaçant, à la fin!
+
+PASQUINOT.
+
+ Quand on pourrait d'un mot...
+
+Remontant.
+
+ Mais gardons le mystère!
+
+SYLVETTE.
+
+ Quand on n'a rien à dire, il le faut bien, se taire!
+
+PASQUINOT, éclatant.
+
+ Rien à dire! La folle! Alors, vous croyez ça,
+ Que tout se passe ainsi que cela se passa?
+ Qu'on envahit les parcs malgré les bonnes grilles?...
+
+BERGAMIN.
+
+ Vous croyez qu'on enlève encor les jeunes filles?
+
+SYLVETTE.
+
+ Si je crois? Que dit-il?
+
+BERGAMIN, se montant.
+
+ Moi, je dis qu'en voilà
+ Assez! Qu'il était temps que tout se dévoilât!...
+ Oui, depuis que le monde est monde entre les mondes,
+ Le succès fut toujours pour les perruques blondes;
+ Bartholo, dont la haine en secret s'aviva,
+ Dut toujours s'incliner devant Almaviva;
+ Mais l'heure du triomphe et des justes revanches
+ Vient enfin de sonner pour les perruques blanches!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais...
+
+PASQUINOT.
+
+ Jadis, nous étions, nous autres, les papas,
+ Cassandre, Orgon, Géronte, Argante, n'est-ce pas?
+ Vous en êtes restée à ces vieilles badernes?...
+ Mais on n'en trouve plus chez les pères modernes!
+ Les dupés d'autrefois sont dupeurs à leur tour.
+ L'ordre donné par nous de vous aimer d'amour,
+ Ni vous ni Percinet n'eussiez voulu l'entendre?
+ Ce fut donc bien joué que de vous le défendre!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais alors, vous saviez peut-être...
+
+PASQUINOT.
+
+ Sûrement!
+
+SYLVETTE.
+
+ Nos duos?
+
+BERGAMIN.
+
+ J'écoutais leur doux susurrement!
+
+SYLVETTE.
+
+ Les bancs où nous grimpions?...
+
+PASQUINOT.
+
+ Tout exprès nous les mîmes.
+
+SYLVETTE.
+
+ Le duel?
+
+BERGAMIN.
+
+ Simple jeu!
+
+SYLVETTE.
+
+ Les spadassins?
+
+PASQUINOT.
+
+ Des mimes!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mon rapt?--Oh! ça, c'est faux!...
+
+BERGAMIN, fouillant dans sa poche.
+
+ C'est faux? Quand justement
+ J'ai la facture, là, de votre enlèvement!
+
+SYLVETTE, la lui arrachant.
+
+ Ah! donnez!...
+
+Elle lit.
+
+ «_Straforel, maison de confiance,
+ Un faux rapt, mis en scène, afin que l'on fiance!..._»
+ Ah!--«_Huit sombres manteaux à cinq francs le manteau;
+ Huit masques..._»
+
+BERGAMIN, à Pasquinot.
+
+ Nous avons, je crois, parlé trop tôt!
+
+SYLVETTE, lisant.
+
+ «_Une chaise à porteurs, soignée, à coussins roses,
+ Création nouvelle..._»
+
+Haut, ironiquement.
+
+ On a bien fait les choses!
+
+Elle jette la facture en riant sur la table.
+
+PASQUINOT, surpris.
+
+ Elle n'est pas fâchée?
+
+SYLVETTE, avec bonne grâce.
+
+ Ah! le tour est charmant!
+ Mais c'est beaucoup d'esprit bien inutilement;
+ Cher Monsieur Bergamin, croyez-vous que si j'aime
+ Mon Percinet, c'est grâce à votre stratagème?
+
+PASQUINOT.
+
+ Elle le prend très bien.
+
+BERGAMIN, à Sylvette.
+
+ Vous le prenez très bien!
+
+PASQUINOT.
+
+ Mais alors... on peut dire à Percinet?...
+
+SYLVETTE, vivement.
+
+ Oh! rien!
+ Non, ne lui dites rien!... Les hommes, c'est si bête!
+
+BERGAMIN.
+
+ Quel bon sens! voyez-vous cette petite tête!...
+ Et moi qui la croyais...
+
+Tirant sa montre.
+
+ Mais le contrat, pardon,
+ Allons nous préparer...
+
+Tendant la main à Sylvette.
+
+ Bons amis?...
+
+SYLVETTE.
+
+ Comment donc!
+
+BERGAMIN, se retournant encore avant de sortir.
+
+ Vous ne m'en voulez pas du tout?
+
+SYLVETTE, tout miel.
+
+ Je vous l'atteste.
+
+Pasquinot et Bergamin sortent.--Avec une rage froide:
+
+ Ce Monsieur Bergamin, comme je le déteste!...
+
+
+SCÈNE V
+
+SYLVETTE, PERCINET.
+
+PERCINET, entrant épanoui.
+
+ Ah! vous êtes encore ici?... Je comprends ça.
+ Vous ne pouvez quitter l'endroit où se passa
+ Toute cette aventure inouïe!...
+
+SYLVETTE, assise sur le banc, à gauche.
+
+ Inouïe,
+ En effet!
+
+PERCINET.
+
+ C'est de là que, presque évanouie,
+ Vous me vîtes combattre, ainsi qu'un Amadis,
+ Ces trente spadassins...
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais non, ils étaient dix.
+
+PERCINET, se rapprochant.
+
+ Chère, mais qu'avez-vous? Mais quoi donc vous attriste?
+ Ces yeux, où du saphir fond dans de l'améthyste,
+ Ils semblent obscurcis par quelque ennui, ces yeux?
+
+SYLVETTE, à part.
+
+ Son langage est parfois un peu prétentieux.
+
+PERCINET.
+
+ Ah! tenez, je comprends tout ce qu'en vous suscite
+ De regrets attendris, cet adorable site!...
+ Vous pleurez le vieux mur aux feuillages grimpeurs,
+ Témoin de nos espoirs, jadis, et de nos peurs;
+ Mais il n'est pas détruit, la gloire le couronne...
+ Est-ce qu'il est détruit, le balcon de Vérone?...
+
+SYLVETTE, impatientée.
+
+ Ah!
+
+PERCINET.
+
+ Ne laisse-t-il pas, dans un vent toujours frais,
+ Ce balcon toujours blanc, trembler sans fin, auprès
+ D'un grenadier jamais défleuri, son échelle
+ Inusable, que dore une aurore immortelle?
+
+SYLVETTE.
+
+ Oh!
+
+PERCINET, de plus en plus lyrique.
+
+ L'éternel duo fait l'éternel décor!
+ C'est pourquoi, démoli, le mur se dresse encor,
+ Sur lequel a poussé, folle pariétaire,
+ Notre amour merveilleuse...
+
+SYLVETTE, à part.
+
+ Il ne va pas se taire!
+
+PERCINET, avec un sourire plein de promesses.
+
+ Mais le voeu fut par vous tout à l'heure exprimé
+ De voir sur notre histoire un poème rimé...
+ Donc, ce poème...
+
+SYLVETTE, inquiète.
+
+ Eh bien?
+
+PERCINET.
+
+ Moi-même je le rime.
+
+SYLVETTE.
+
+ Tu sais faire des vers?
+
+PERCINET.
+
+ Pouh!... Savais-je l'escrime?
+ Écoute mon début, que j'ai fait en marchant,
+ «_Les Pères Ennemis._» Poème.
+
+SYLVETTE.
+
+ Oh!...
+
+PERCINET, se campant pour déclamer.
+
+ Premier chant!
+
+SYLVETTE.
+
+ Oh!...
+
+PERCINET.
+
+ Qu'as-tu?
+
+SYLVETTE.
+
+ Le bonheur... les nerfs... une faiblesse.
+
+Fondant en pleurs.
+
+ Laissez-moi me remettre, un instant.
+
+Elle lui tourne le dos, assise sur le banc, et se cache le visage dans
+son mouchoir.
+
+PERCINET, un moment stupéfait.
+
+ Je vous laisse.
+
+Puis, à part, avec un sourire avantageux.
+
+ Un jour comme aujourd'hui, ce trouble est naturel!
+
+Il passe à droite, aperçoit sur la table le papier de la facture, et
+tirant vivement un crayon de sa poche, s'assied en disant:
+
+ Notons toujours mes vers.
+
+Il prend le papier, s'apprête à écrire--mais s'arrête, le crayon levé,
+et lit:
+
+ «_Avoir, moi, Straforel,
+ Feint de choir, transpercé d'une lame ignorante,--
+ Habit froissé: dix francs; amour-propre: quarante._»
+
+Souriant.
+
+ Qu'est cela?
+
+Il continue tout bas. Le sourire s'efface. L'oeil s'exorbite.
+
+SYLVETTE, toujours sur le banc, s'essuyant les yeux.
+
+ S'il savait, qu'il tomberait de haut!
+ J'ai failli me trahir. Prenons garde!
+
+PERCINET, se levant.
+
+ Ho!--ho!--ho!
+
+SYLVETTE, se retournant vers lui.
+
+ Que dites-vous?
+
+PERCINET, escamotant la facture.
+
+ Moi? rien, rien!
+
+SYLVETTE, à part.
+
+ Son erreur me navre.
+
+PERCINET, à part.
+
+ C'est pour ça qu'on n'a pas retrouvé le cadavre!
+
+SYLVETTE, à part, se levant.
+
+ Il a l'air de bouder. Rapprochons-nous de lui.
+
+Elle tourne un moment, puis voyant qu'il ne bouge pas,--coquettement:
+
+ Vous ne m'avez rien dit de ma robe aujourd'hui?
+
+PERCINET, négligemment.
+
+ Le bleu ne vous va pas. Je vous préfère en rose.
+
+SYLVETTE, à part, saisie.
+
+ Le bleu ne me va pas... Saurait-il quelque chose?
+
+Regardant la table.
+
+ Mais la facture, au fait, j'ai dû la mettre là!
+
+PERCINET, la voyant qui cherche.
+
+ Qu'avez-vous à tourner, voyons, comme cela?
+
+SYLVETTE.
+
+ Rien...
+
+A part.
+
+ Un papier, le vent quelquefois le dérobe.
+
+Haut, faisant bouffer sa jupe.
+
+ Rien... je tournais pour voir comment me va ma robe!...
+
+A part.
+
+ Je saurai bien s'il l'a trouvée.
+
+Haut.
+
+ Hum!... Tu voulais
+ Dire tantôt des vers sur nos amours?
+
+Mouvement de Percinet. Elle lui prend le bras, et, bien gentiment:
+
+ Dis-les.
+
+PERCINET.
+
+ Ah! non!
+
+SYLVETTE.
+
+ Dis-les, ces vers...
+
+PERCINET.
+
+ Non!
+
+SYLVETTE, ironique.
+
+ Sur notre aventure!
+
+PERCINET.
+
+ Ils sont mauvais, tu sais... Je n'ai pas...
+
+SYLVETTE.
+
+ La facture?
+
+PERCINET.
+
+ Non, je n'ai pas la fact...
+
+Sursautant et la regardant.
+
+ Pardon, mais...
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, pardon...
+
+PERCINET.
+
+ Ah! mais elle sait donc?...
+
+SYLVETTE, de même.
+
+ Il sait donc?
+
+TOUS LES DEUX, ensemble.
+
+ Tu sais donc?
+
+Un temps, puis ils éclatent de rire.
+
+ Ha! ha! ha!...
+
+PERCINET.
+
+ N'est-ce pas que c'est drôle?
+
+SYLVETTE.
+
+ Très drôle!
+
+PERCINET.
+
+ Non, vraiment, on nous fit jouer un rôle.
+
+SYLVETTE.
+
+ Un rôle!
+
+PERCINET.
+
+ Nos pères étaient donc bons amis?
+
+SYLVETTE.
+
+ Bons voisins.
+
+PERCINET.
+
+ Ma parole, ils devraient être même cousins.
+
+SYLVETTE, faisant la révérence.
+
+ J'épouse mon cousin!
+
+PERCINET.
+
+ J'épouse ma cousine!
+
+SYLVETTE.
+
+ C'est gentil!...
+
+PERCINET.
+
+ C'est classique!
+
+SYLVETTE.
+
+ Ah! certe, on imagine
+ Des mariages plus... Mais c'est si bon de voir
+ Que l'on conciliait l'amour--et le devoir!
+
+PERCINET.
+
+ Et l'intérêt! Car ces deux parcs, leurs dépendances...
+
+SYLVETTE.
+
+ Excellent mariage, enfin, de convenances.
+ Elle est loin, notre pauvre idylle sur le mur!
+
+PERCINET.
+
+ Il ne faut plus parler d'idylle, c'est bien sûr!
+
+SYLVETTE.
+
+ Je rentre dans le rang banal des jeunes filles.
+
+PERCINET.
+
+ Je suis le bon petit fiancé des familles...
+ Et c'est en Roméo, Sylvette, que je plus!
+
+SYLVETTE.
+
+ Ah! Roméo, c'est clair que vous ne l'êtes plus!
+
+PERCINET.
+
+ Est-ce que vous croyez être encor Juliette?
+
+SYLVETTE.
+
+ Vous devenez amer.
+
+PERCINET.
+
+ Dame! et vous... aigrelette.
+
+SYLVETTE.
+
+ Si vous avez été ridicule, eh! mon Dieu!
+ Est-ce ma faute à moi?
+
+PERCINET.
+
+ Si je le fus un peu,
+ Je ne le fus pas seul!...
+
+SYLVETTE.
+
+ Eh bien, soit! nous le fûmes!
+ Ah! mon pauvre Oiseau Bleu, bien déteintes, vos plumes!
+
+PERCINET, ricanant.
+
+ Ha!... un simili-rapt!
+
+SYLVETTE.
+
+ De pseudo-coups d'estoc!...
+
+PERCINET.
+
+ Fi! la fausse enlevée!
+
+SYLVETTE.
+
+ Hou! le sauveur en toc!
+ Ah! notre poésie était une risée!
+ C'est ainsi qu'en crevant, belle bulle irisée,
+ Tu n'es plus, disparue à nos yeux étonnés,
+ Qu'un peu d'eau de savon qui nous pleut sur le nez!
+
+PERCINET.
+
+ Donc, Amant dont je fus le plus vil des émules,
+ Amante dont, indigne, elle chaussa les mules,
+ O pâle et noble couple, ô couple shakspearien,
+ Nous n'avions avec vous de commun rien, rien...
+
+SYLVETTE.
+
+ Rien!
+
+PERCINET.
+
+ Donc, au lieu de jouer le cher et divin drame,
+ Nous en avons joué la parodie infâme!
+
+SYLVETTE.
+
+ Donc, c'était un serin que notre rossignol!
+
+PERCINET.
+
+ Donc, il était, le mur immortel, un Guignol!
+ Et quand nous y venions, chaque jour, apparaître,
+ Chaque jour, à mi-corps, nous étions, au lieu d'être
+ Deux parangons d'amour aux types éternels,
+ Deux pantins qu'animaient les gros doigts paternels!
+
+SYLVETTE.
+
+ C'est vrai! Mais nous serions grotesques davantage
+ Si nous nous aimions moins!
+
+PERCINET.
+
+ Aimons-nous avec rage!
+ Nous sommes obligés de nous aimer, d'abord!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, nous nous adorons!...
+
+PERCINET.
+
+ Le mot n'est pas trop fort!
+
+SYLVETTE.
+
+ L'amour peut consoler très bien d'un tel désastre!...
+ N'est-ce pas, mon trésor?
+
+PERCINET.
+
+ Certainement, mon astre!
+
+SYLVETTE.
+
+ Bonjour donc, ma chère âme!
+
+PERCINET.
+
+ Et bonsoir, ma beauté!
+
+SYLVETTE.
+
+ Je vais rêver à vous, mon coeur,--de mon côté!
+
+PERCINET.
+
+ Et moi du mien. Bonjour!
+
+SYLVETTE.
+
+ Bonsoir!
+
+Elle sort.
+
+PERCINET.
+
+ Ah! par exemple!...
+ Ah! l'on me traite ainsi!... Mais quel est, dans cet ample
+ Manteau, qui laisse voir cet étrange pourpoint,
+ Ce Monsieur moustachu que je ne connais point?...
+
+Straforel, qui est entré sur ces vers, descend majestueusement en scène.
+
+
+SCÈNE VI
+
+PERCINET, STRAFOREL.
+
+PERCINET.
+
+ Qu'est-ce?
+
+STRAFOREL, souriant.
+
+ C'est pour toucher une petite somme.
+
+PERCINET.
+
+ Un fournisseur?
+
+STRAFOREL.
+
+ Tout juste! Allez donc, bon jeune homme,
+ Dire à votre papa que j'attends.
+
+PERCINET.
+
+ Votre nom?
+
+STRAFOREL.
+
+ Mon nom est Straforel.
+
+PERCINET, bondissant.
+
+ Lui, maintenant? Ah! non!
+ Ah! non! ceci devient par trop intolérable!
+
+STRAFOREL, souriant.
+
+ Tiens, tiens! vous savez donc, jeune homme?
+
+PERCINET, lui jetant la facture qu'il tire chiffonnée de sa poche.
+
+ Misérable!
+ C'était toi!
+
+STRAFOREL.
+
+ Mon Dieu! oui, c'était moi: per Baccho!
+
+PERCINET.
+
+ Oh! rencontrer cet homme! Oh! je fuirais jusqu'au
+ Bout du monde...
+
+STRAFOREL, satisfait.
+
+ Et je suis tellement gras et rose
+ Que la citation, il me semble, s'impose:
+ Les gens que vous tuez se portent...
+
+PERCINET, se ruant sur lui l'épée à la main.
+
+ Tu vas voir!
+
+STRAFOREL, parant avec son bras, tranquille comme un maître d'armes qui
+donne la leçon.
+
+ La main haute!... le pied en dehors! n'en savoir
+ Pas plus long à votre âge, eh! Monsieur, c'est un crime!
+
+D'un tour de main il lui enlève son épée,--et la lui rendant, dans un
+salut:
+
+ Quoi! vous cessez déjà votre leçon d'escrime?
+
+PERCINET, exaspéré, la reprenant.
+
+ Ah! je pars!... On me traite en enfant: bien! j'aurai
+ Ma revanche! J'aurai du roman, et du vrai!
+ Je vais, par des amours et des duels sans nombre,
+ Scandaliser, ô Don Juan, jusqu'à ton ombre!
+ Et je vais enlever des filles d'opéra!
+
+Il sort en courant, l'épée brandie.
+
+STRAFOREL.
+
+ Très bien!... Mais, maintenant, est-ce qu'on me paiera?
+
+
+SCÈNE VII
+
+STRAFOREL, BERGAMIN, PASQUINOT
+
+STRAFOREL, regardant dans la coulisse.
+
+ Hé! là-bas! arrêtez!... En voici bien d'une autre!
+
+Entrent Bergamin et Pasquinot, décoiffés, déchirés, comme après une
+lutte.
+
+PASQUINOT, se rajustant et rendant à Bergamin sa perruque.
+
+ Voici votre perruque!
+
+BERGAMIN.
+
+ Ouf! Et voici la vôtre!
+
+PASQUINOT.
+
+ Vous comprenez qu'après de pareils procédés!...
+ Voici votre jabot...
+
+BERGAMIN, d'une voix sifflante.
+
+ Et vous me concédez
+ Que revivre avec vous serait un sacrifice
+ Trop grand pour qu'au bonheur de mon fils je le fisse!
+
+PASQUINOT, voyant entrer Sylvette.
+
+ Ma fille!... Cachons-lui d'abord ce qu'il en est!...
+
+
+SCÈNE VIII
+
+LES MÊMES, SYLVETTE, puis BLAISE, LE NOTAIRE, LES TÉMOINS, VIOLONS et
+INVITÉS.
+
+SYLVETTE, se jetant au cou de son père.
+
+ Papa, je ne veux plus épouser Percinet!...
+
+Entrent le notaire pour le contrat, et des bourgeois endimanchés,
+témoins.
+
+BERGAMIN.
+
+ Les témoins!... le notaire!... Au diable!
+
+LES TÉMOINS, ahuris.
+
+ Hein?
+
+LE NOTAIRE, avec dignité.
+
+ Ces paroles!...
+
+STRAFOREL, au milieu du tumulte, ayant ramassé la facture jetée par
+Percinet.
+
+ Ma facture!... payez!... quatre-vingt-dix pistoles!...
+
+Entrent des invités et trois violons jouant un menuet.
+
+BERGAMIN, hors de lui, les bousculant.
+
+ Les violons!... Au diable!
+
+Les violons continuent automatiquement leur menuet.
+
+STRAFOREL, impatienté, à Bergamin.
+
+ Eh bien!... Je tends la main?
+
+BERGAMIN.
+
+ Parlez à Pasquinot!
+
+PASQUINOT.
+
+ Parlez à Bergamin!
+
+STRAFOREL, soulignant les mots de la facture.
+
+ «_Un faux rapt mis en scène afin que l'on fiance..._»
+
+BERGAMIN.
+
+ Ils sont défiancés! Donc, cela me dispense
+ De payer.
+
+STRAFOREL, à Pasquinot.
+
+ Mais, Monsieur...
+
+PASQUINOT.
+
+ Que je vous donne un sol
+ Maintenant que tout est rompu?--Vous êtes fol!
+
+BERGAMIN, à qui Blaise est venu parler bas.
+
+ Mon fils!... parti!...
+
+SYLVETTE, saisie.
+
+ Parti?...
+
+STRAFOREL, qui remontait, s'arrête et la regarde.
+
+ Tiens! tiens!
+
+BERGAMIN.
+
+ Courez! en chasse!
+
+Il sort en courant, suivi du notaire et des invités.
+
+SYLVETTE, très émue.
+
+ Parti!
+
+STRAFOREL, redescendant en l'observant toujours.
+
+ S'il se pouvait que je rabibochasse
+ Ensemble ces mignons... eh! peut-être...
+
+SYLVETTE, tout d'un coup furieuse.
+
+ Parti?
+ Ah! ça c'est un peu fort!
+
+Elle sort, suivie de Pasquinot.
+
+STRAFOREL, triomphant.
+
+ Straforel, mon petit,
+ Pour te faire payer tes nonante pistoles,
+ Ce mariage, il faut que tu le rafistoles!
+
+Il sort. Les trois violons restés seuls au milieu de la scène jouent
+toujours leur menuet.
+
+RIDEAU
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+_Même décor. On a apporté des matériaux pour la reconstruction du mur,
+qui est commencée au fond. Sacs de plâtre. Brouette. Auges et truelles._
+
+_Quand le rideau se lève, un maçon travaille, accroupi, le dos tourné au
+public. Bergamin et Pasquinot, chacun de son côté, inspectent les
+travaux._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+BERGAMIN, PASQUINOT, UN MAÇON.
+
+LE MAÇON chante en travaillant.
+
+ Tra laï deluriau...
+
+BERGAMIN.
+
+ Ces ouvriers sont longs!...
+
+LE MAÇON.
+
+ Deluriau, de lurot...
+
+PASQUINOT, suivant ses mouvements avec satisfaction.
+
+ C'est cela! des moellons!...
+
+BERGAMIN, même jeu.
+
+ Pouf! un tas de mortier!
+
+PASQUINOT.
+
+ Paf! un coup de truelle!
+
+LE MAÇON, faisant des roulades.
+
+ Deluriau delurie--ue--ue--ue--ue--ue--uel--le.
+
+PASQUINOT, redescendant.
+
+ Belle voix! mais travail bien lent!...
+
+BERGAMIN, redescendant aussi, avec un bonheur agressif.
+
+ Ha! ha! voici
+ Un pan de commencé! Bon!
+
+PASQUINOT, frappant du pied l'endroit non encore construit.
+
+ Demain même, ici,
+ Le mur va de deux pieds sortir de terre!--O joie!
+
+BERGAMIN, lyrique.
+
+ O cher mur, que bientôt, debout, je te revoie!
+
+PASQUINOT.
+
+ Que dites-vous, Monsieur?
+
+BERGAMIN.
+
+ Je ne vous parle pas.
+
+Un temps.
+
+ Que faites-vous le soir après votre repas?
+
+PASQUINOT.
+
+ Rien... Et vous?
+
+BERGAMIN.
+
+ Rien non plus.
+
+Un temps.--Ils se saluent, et se promènent.
+
+PASQUINOT, s'arrêtant.
+
+ Alors, pas de nouvelles
+ De votre fils?
+
+BERGAMIN.
+
+ Mais non. Il court toujours.
+
+PASQUINOT, poli.
+
+ Les belles
+ Le désargenteront promptement,--et, bien sûr,
+ Il reviendra.
+
+BERGAMIN.
+
+ Merci.
+
+Ils se saluent, et se promènent. Un temps.
+
+PASQUINOT, s'arrêtant.
+
+ Maintenant que le mur
+ Se relève, Monsieur, je veux bien vous permettre
+ De venir quelquefois,--en voisin.
+
+BERGAMIN.
+
+ Bien. Peut-être
+ Vous ferai-je l'honneur...
+
+Ils se saluent.
+
+PASQUINOT, brusquement.
+
+ Eh bien! mais, dites donc,
+ Venez faire un piquet?
+
+BERGAMIN, suffoqué.
+
+ Ah!... oh!... hé!... mais, pardon,
+ Je ne sais si je peux...
+
+PASQUINOT.
+
+ Puisque je vous invite...
+
+BERGAMIN.
+
+ Mon Dieu!... J'aimerais mieux un bésigue.
+
+PASQUINOT.
+
+ Allons vite!
+
+BERGAMIN, sortant derrière lui.
+
+ Vous me deviez dix sous de la dernière fois.
+
+Se retournant.
+
+ Travaillez bien, maçon!
+
+LE MAÇON, de toutes ses forces.
+
+ Tralaï!...
+
+PASQUINOT.
+
+ Belle voix!
+
+Ils sortent.
+
+
+SCÈNE II
+
+STRAFOREL, puis SYLVETTE.
+
+Dès qu'ils sont sortis, le maçon se retourne, ôte son chapeau: c'est
+Straforel.
+
+STRAFOREL.
+
+ Oui, maçon, je le suis,--puisque, sous ce grimage,
+ Je m'introduis céans pour faire un replâtrage!
+
+S'asseyant sur le mur commencé.
+
+ Le jeune homme est toujours au pourchas du roman;
+ Mais on peut deviner, sans être nécroman,
+ Qu'il reviendra bredouille et n'en menant plus large;
+ Donc, tandis que la Vie elle-même se charge,
+ Lui donnant de réel un salutaire bain,
+ De décoquebiner un peu ce coquebin
+ Et de le renvoyer ici tirant de l'aile,
+ Moi, par une action savante et parallèle,
+ Je travaille à guérir des goûts aventureux
+ Sylvette.--Straforel, homme aux talents nombreux,
+ Vous jouâtes souvent les marquis et les princes,
+ Du temps où vous étiez sifflé dans les provinces!
+ Ceci va nous servir.
+
+Il tire de sa souquenille une lettre qu'il met dans l'ouverture moussue
+d'un tronc d'arbre.
+
+ Ah! quel remercîment,
+ Pères, vous me devrez!
+
+Apercevant Sylvette.
+
+ C'est elle!--A mon ciment!
+
+Il se remet à gâcher et disparaît derrière le mur.
+
+SYLVETTE apparaît, furtive, regarde si on la guette, puis:
+
+ Non, personne!...
+
+Elle pose sur le banc de gauche sa mante de mousseline.
+
+ Aujourd'hui, trouverai-je la lettre?
+
+Elle va vers un arbre.
+
+ Tous les jours, un galant inconnu vient en mettre
+ Une, là, dans ce tronc par la foudre entr'ouvert,
+ Et qui fait une boîte aux lettres peinte en vert!...
+
+Elle plonge la main dans le creux de l'arbre.
+
+ Oui, voilà mon courrier.
+
+Elle lit.
+
+ «_Sylvette, coeur de marbre!
+ C'est le dernier billet que produira cet arbre,
+ Pourquoi n'avez-vous pas, tigresse, répondu
+ Au poulet que pour vous chaque jour j'ai pondu?_»
+ --Hein! quel style!
+ «_L'amour qui dans mon âme gronde..._»
+
+Elle chiffonne nerveusement la lettre.
+
+ Ah! Monsieur Percinet s'en va courir le monde!
+ Il a raison!--Et moi je ferai comme lui!
+ Croit-on que je m'en vais mourir ici d'ennui?
+ Mais qu'il vienne, celui qui m'écrivit ces choses!
+ Que de ces verts buissons pleins de nids et de gloses
+ Il surgisse soudain! et telle que je suis,
+ --Sans même aller chercher un chapeau,--je le suis!
+ A tout prix, maintenant, j'en veux, du romanesque!
+ Qu'il vienne! ce Monsieur!--déjà je l'aime presque!
+ Comme je lui tendrais les deux mains, s'il venait!
+ Et comme...
+
+STRAFOREL, apparaissant, d'une voix éclatante.
+
+ Le voilà!
+
+SYLVETTE.
+
+ Au secours, Percinet!
+
+Reculant à mesure que Straforel avance.
+
+ L'homme, n'approchez pas!
+
+STRAFOREL, amoureusement.
+
+ Pourquoi cet air hostile?...
+ Je suis pourtant celui dont vous aimiez le style,
+ Tout à l'heure!... le trop favorisé mortel
+ Dont le billet vous plut, et sur l'amour duquel
+ Vous comptiez, si j'en crois les propos que vous tintes,
+ Pour vous faire enlever et fuir loin des atteintes!
+
+SYLVETTE, ne sachant que devenir.
+
+ L'homme!...
+
+STRAFOREL.
+
+ Vous me prenez pour un maçon? Exquis!
+ C'est exquis!--Sachez donc que je suis le marquis
+ D'Astafiorquercita, fol esprit, coeur malade,
+ Qui cherche à pimenter l'existence trop fade,
+ Et voyage, façon de chevalier errant
+ Auquel est un rêveur, un poète, adhérent!
+ Et c'est pour pénétrer en vos jardins, Cruelle,
+ C'est par amour pour vous que j'ai pris la truelle!
+
+Il jette d'un geste élégant sa truelle, et, dépouillant vivement sa
+souquenille, ôtant son chapeau blanc de plâtre, apparaît dans un
+étincelant costume almavivesque. Perruque blonde, moustache conquérante.
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur!...
+
+STRAFOREL.
+
+ Par un nommé Straforel, j'ai connu
+ Votre histoire. Un amour insensé m'est venu
+ Pour la pauvre victime, innocente étourdie,
+ Contre qui cette ruse infâme fut ourdie!...
+
+SYLVETTE.
+
+ Marquis!...
+
+STRAFOREL.
+
+ Ne prenez pas cet air épouvanté...
+ Du rôle qu'il joua ce gueux s'étant vanté,
+ Je l'ai tué...
+
+SYLVETTE.
+
+ Tué!...
+
+STRAFOREL.
+
+ D'une seule estocade.
+ D'être un justicier j'eus toujours la toquade!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Je vous comprends, ô cher coeur incompris!
+ Vous voulez du roman, n'est-ce pas, à tout prix?
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, Marquis!...
+
+STRAFOREL.
+
+ Donc, c'est dit: ce soir, je vous enlève!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Et pour de bon!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur!
+
+STRAFOREL.
+
+ Ah! quel beau rêve!
+ Vous avez consenti! Je l'ai bien entendu!
+ Oui, ce soir nous prendrons notre vol éperdu!
+ Si de votre papa la tête se détraque
+ De douleur, c'est tant pis!...
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Si l'on nous traque
+ --Car on poursuit le rapt avec sévérité,--
+ C'est tant mieux!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, Monsieur!...
+
+STRAFOREL.
+
+ Tant mieux, en vérité!
+ Nous pourrons fuir à pied par une nuit d'orage,
+ Nos fronts nus sous la pluie et le vent faisant rage!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Et pour gagner un lointain continent,
+ Nous nous embarquerons, Madame, incontinent!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Et loin, bien loin, dans quelque pays vierge,
+ Où nous vivrons heureux sous la bure et la serge...
+
+SYLVETTE.
+
+ Ah! mais...
+
+STRAFOREL.
+
+ Car je n'ai rien! Vous ne voudriez pas
+ Que j'eusse quelque chose!...
+
+SYLVETTE.
+
+ Enfin!
+
+STRAFOREL.
+
+ Nos seuls repas
+ Seront du pain,--du pain mouillé de douces larmes!
+
+SYLVETTE.
+
+ Pourtant...
+
+STRAFOREL.
+
+ L'exil pour nous se fleurira de charmes!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Et le malheur pour nous ne sera qu'heur!
+ Pas même une chaumière: une tente!... et ton coeur!
+
+SYLVETTE.
+
+ Une tente?
+
+STRAFOREL.
+
+ Eh bien, oui, quatre piquets, deux toiles...
+ Ou, si vous préférez, rien du tout,--les étoiles!
+
+SYLVETTE.
+
+ Oh! mais...
+
+STRAFOREL.
+
+ Quoi! vous voilà prise d'un tremblement?
+ Vous voudriez aller moins loin, probablement?
+ Soit! nous vivrons cachés, ô ma Déité blonde,
+ Seuls, ayant encouru la vindicte du monde!
+ Ivresse!...
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, Monsieur, vous vous êtes mépris...
+
+STRAFOREL.
+
+ Les gens s'écarteront de nous avec mépris!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mon Dieu!
+
+STRAFOREL.
+
+ Les préjugés sont faits pour qu'on les foule,
+ Et nous serons heureux des mépris de la foule!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Je n'aurai pas d'autre occupation
+ Que de vous raconter au long ma passion!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Bref, nous vivrons en pleine poésie!
+ J'aurai de furieux accès de jalousie...
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Et vous savez, lorsque je suis jaloux,
+ J'ai la férocité des chacals et des loups!
+
+SYLVETTE, tombant anéantie sur le banc.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Si vous brisiez notre chaîne sacrée,
+ Immédiatement vous seriez massacrée!
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Vous frissonnez?
+
+SYLVETTE.
+
+ Ah! Dieu, quelle leçon!
+
+STRAFOREL.
+
+ Est-ce du sang, corbacque! ou bien si c'est du son
+ Qui court dans vos vaisseaux artériels!--Tonnerre!
+ Vous m'avez un peu l'air d'une pensionnaire,
+ Pour oser affronter ces destins hasardeux!...
+ Ça, voyons, pars-je seul, ou partons-nous tous deux?
+
+SYLVETTE.
+
+ Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ Oui, je comprends, ma voix vous réconforte.
+ Eh bien! nous partirons, puisque vous voilà forte.
+ Je vous enlèverai, tout à l'heure, à cheval,
+ En travers de ma selle... oh! vous y serez mal!
+ Mais la chaise à porteurs, esthétique et commode,
+ Dans l'enlèvement faux est seulement de mode!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, Monsieur...
+
+STRAFOREL, remontant.
+
+ A tantôt!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais, Monsieur...
+
+STRAFOREL.
+
+ A tantôt!
+ Le temps d'aller quérir un cheval, un manteau...
+
+SYLVETTE, hors d'elle.
+
+ Monsieur!
+
+STRAFOREL avec un geste immense.
+
+ Et nous fuyons de contrée en contrée!...
+
+Redescendant.
+
+ O la longtemps rêvée et l'enfin rencontrée!
+ L'âme à qui peut mon âme enfin dire: «Ma soeur!»
+ A tantôt pour toujours!
+
+SYLVETTE, d'une voix éteinte.
+
+ Pour toujours!
+
+STRAFOREL.
+
+ O douceur!
+ Vous allez vivre auprès de l'être aimé, de l'être
+ Pour lequel vous brûliez avant de le connaître,
+ Et qui, vous ignorant, pour vous se calcinait!
+
+Avant de sortir, la voyant comme évanouie sur le banc.
+
+ Et maintenant, tu peux revenir, Percinet!
+
+Il sort.
+
+
+SCÈNE III
+
+SYLVETTE, seule
+
+Ouvrant les yeux.
+
+ Monsieur... Marquis... Non, pas en travers de la selle!
+ Ayez pitié de moi,--non, je ne suis pas celle...
+ Pas du tout!--Laissez-moi rentrer à la maison!
+ Une pensionnaire: oui, vous aviez raison!
+ Il n'est plus là!... Marquis!... Seule?... Ah! Dieu, l'affreux rêve.
+
+Un temps. Elle se remet.
+
+ J'aime mieux que ce soit pour rire qu'on m'enlève!
+
+Elle se lève.
+
+ Eh bien! Sylvette, eh bien, ma petite,--comment!
+ Vous appeliez tantôt à grands cris le roman,
+ Et, le roman venu, vous n'êtes pas contente?...
+ Oh! la serge, l'exil, les étoiles, la tente!...
+ Non, c'est trop!... Du roman, j'en voulais bien un peu,
+ Comme on met du laurier dedans le pot-au-feu!...
+ Mais c'est trop! Je ne puis supporter ces secousses.
+ Je me contenterais d'émotions plus douces...
+
+Le crépuscule violit vaguement le parc. Elle reprend son voile laissé
+sur le banc, s'en couvre la tête et les épaules, et, rêveuse:
+
+ Qui sait si?...
+
+Percinet paraît. Il est en haillons, le bras en écharpe, se traîne à
+peine. Un feutre d'où pend, lamentable, une plume cassée, cache ses
+traits.
+
+
+SCÈNE IV
+
+SYLVETTE, PERCINET.
+
+PERCINET, pas encore vu de Sylvette.
+
+ Je n'ai rien mangé depuis hier,
+ Je tombe de fatigue,--et je ne suis pas fier.
+ La fâcheuse équipée!... Ah! j'en ai vu de dures!
+ Ce n'est pas amusant du tout, les aventures!
+
+Il s'affaisse sur le mur. Son chapeau tombe et découvre sa figure.
+Sylvette l'aperçoit.
+
+SYLVETTE.
+
+ Vous!
+
+Il se lève, saisi. Elle le regarde.
+
+ Et dans quel état!... Se peut-il?...
+
+PERCINET, piteusement.
+
+ Il se peut.
+
+SYLVETTE, joignant les mains.
+
+ Mon Dieu!
+
+PERCINET.
+
+ J'ai, n'est-ce pas, la silhouette, un peu,
+ Que le dessinateur donne à l'Enfant Prodigue?...
+
+Il chancelle.
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais il ne se tient plus!
+
+PERCINET.
+
+ Je sens quelque fatigue.
+
+SYLVETTE, apercevant son bras, avec un cri.
+
+ Blessé!
+
+PERCINET, vivement.
+
+ Seriez-vous donc pitoyable aux ingrats?
+
+SYLVETTE, sévère et s'éloignant.
+
+ Les pères seuls, Monsieur, font tuer le veau gras!
+
+Percinet fait un mouvement, et son bras blessé lui arrache une
+grimace.--Sylvette, malgré elle, effrayée:
+
+ Pourtant, cette blessure?
+
+PERCINET.
+
+ Oh! que je vous rassure!
+ Elle n'est nullement grave, cette blessure!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais qu'avez-vous donc fait, Monsieur le vagabond,
+ Pendant tout ce long temps?...
+
+PERCINET.
+
+ Sylvette, rien de bon.
+
+Il tousse.
+
+SYLVETTE.
+
+ Vous toussez, maintenant?
+
+PERCINET.
+
+ Eh! mon Dieu! nous courûmes
+ Les grands chemins, la nuit...
+
+SYLVETTE.
+
+ Et l'on y prend des rhumes.
+ Quels étranges habits vous avez!...
+
+PERCINET.
+
+ Des voleurs
+ Ont pris les miens, Sylvette,--et m'ont donné les leurs.
+
+SYLVETTE, ironique.
+
+ Et combien avez-vous eu de bonnes fortunes?
+
+PERCINET.
+
+ Laissons ces questions, Sylvette, inopportunes.
+
+SYLVETTE.
+
+ Vous avez dû sans doute escalader beaucoup...
+ De balcons?...
+
+PERCINET, à part.
+
+ J'ai manqué de me rompre le cou...
+
+SYLVETTE.
+
+ De plus d'un doux succès vous gardez la mémoire?
+
+PERCINET, de même.
+
+ Je suis resté trois jours caché dans une armoire.
+
+SYLVETTE.
+
+ Et vous avez gagné plus d'un galant pari?
+
+PERCINET.
+
+ Oui, oui!...
+
+A part.
+
+ Je me suis fait rosser par un mari.
+
+SYLVETTE.
+
+ Guitare en main, chanté plus d'un couplet nocturne?
+
+PERCINET, de même.
+
+ Qui fit choir sur mon chef plus d'une petite urne!
+
+SYLVETTE.
+
+ Enfin, comme je vois, tâté d'un vrai duel?
+
+PERCINET, de même.
+
+ Qui me valut ce coup de peu s'en faut mortel.
+
+SYLVETTE.
+
+ Et vous nous revenez?...
+
+PERCINET.
+
+ Fourbu, minable, étique!
+
+SYLVETTE.
+
+ Oui,--mais ayant du moins trouvé du poétique?
+
+PERCINET.
+
+ Non,--je fus chercher loin ce que j'avais tout près!
+ Ah! ne me raillez plus!... je vous adore.
+
+SYLVETTE.
+
+ Après
+ La désillusion que nous eûmes?...
+
+PERCINET.
+
+ Qu'importe!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais nos pères nous ont trompés d'horrible sorte!
+
+PERCINET.
+
+ Qu'importe! Dans mon coeur, maintenant, il fait jour!
+
+SYLVETTE.
+
+ Mais ils feignaient la haine!...
+
+PERCINET.
+
+ Avons-nous feint l'amour?
+
+SYLVETTE.
+
+ Le mur fut un Guignol,--vous l'avez dit vous-même!
+
+PERCINET.
+
+ Sylvette, je l'ai dit!--mais ce fut un blasphème!
+ Ou du moins... quel Guignol, vieux mur, tu nous offrais,
+ Qui pour portants avait les grands branchages frais,
+ Pour fond le parc fuyant, l'azur vaste pour frises,
+ Pour orchestre invisible et vif les quatre brises,
+ Pour accessoires clairs le rayon et la fleur,
+ Le soleil pour quinquet, Shakspeare pour souffleur!
+ Oui, comme à ces pantins dont on gante les vestes,
+ Nos pères nous faisaient exécuter des gestes:
+ Mais, dans ce Guignol-là, Sylvette, songez-y,
+ C'est l'Amour qui faisait parler les pupazzi!
+
+SYLVETTE, soupirant.
+
+ C'est vrai, mais nous aimions, croyant être coupables!
+
+PERCINET, vivement.
+
+ Et nous l'étions!... Gardez ces remords agréables.
+ Comme l'intention compte autant que le fait,
+ Nous croyant criminels, nous l'étions en effet!
+
+SYLVETTE, ébranlée.
+
+ Est-ce bien sûr?
+
+PERCINET.
+
+ Très sûr, chère petite amie;
+ Nous avons simplement commis une infamie.
+ J'en atteste ta grâce et ton souffle aromal:
+ De nous aimer, ce fut très mal, très mal...
+
+SYLVETTE, s'asseyant près de lui.
+
+ Très mal?...
+
+Changeant et s'éloignant encore.
+
+ C'est vrai, mais je regrette un peu, pour notre gloire,
+ Que le danger couru n'ait été qu'illusoire!
+
+PERCINET.
+
+ Il fut réel pour nous qui le crûmes réel!
+
+SYLVETTE.
+
+ Non. Mon enlèvement, comme votre duel,
+ Était faux!...
+
+PERCINET.
+
+ Votre peur l'était-elle, Madame?
+ Et, puisque vous avez passé par l'état d'âme
+ De quelqu'un d'enlevé, Sylvette, en vérité,
+ C'est comme tout à fait si vous l'aviez été.
+
+SYLVETTE.
+
+ Non, le cher souvenir n'est plus; ces torches folles,
+ Ces masques, ces manteaux, et ces musiques molles,
+ Ce combat, tout ce charme enfin, c'est trop cruel
+ De penser que cela fut fait par Straforel!
+
+PERCINET.
+
+ Et la Nuit de Printemps, est-ce lui qui l'a faite?
+ Est-ce lui qui régla l'inoubliable fête
+ Que l'amitié d'Avril nous donna ce soir-là?
+ Est-ce lui qui, le ciel étoilé, l'étoila?
+ Lui, qui d'ombre effaça si bien les rosiers grêles
+ Que les roses semblaient, comme surnaturelles,
+ Se tenir en suspens dans l'air mystérieux?
+ Dispensa-t-il les frissons gris, les reflets bleus?
+ Versa-t-il les langueurs? Fut-il pour quelque chose
+ Dans l'apparition de l'Astre d'argent rose?
+
+SYLVETTE.
+
+ Non certe...
+
+PERCINET.
+
+ Et fit-il donc, dans la Nuit de Printemps,
+ Dis-moi, que nous étions deux enfants de vingt ans,
+ Et que nous nous aimions, car ce fut là le charme,
+ Tout le charme!
+
+SYLVETTE.
+
+ Tout le... c'est vrai, mais...
+
+PERCINET.
+
+ Une larme?
+ Il est donc pardonné, le méchant qui partit?
+
+SYLVETTE.
+
+ Je t'ai toujours aimé, va, mon pauvre petit.
+
+PERCINET.
+
+ J'ai retrouvé ton front, sa puérile frange,
+ Et ton jeune parfum qui fait un fin mélange
+ Avec tous les parfums des cytises voisins...
+ Ah! les Anges, ce soir, ne sont pas mes cousins!
+
+Il joue avec le voile de Sylvette.
+
+ Oh! laisse-moi baiser le liséré frivole
+ Du voile aérien qui de ton front s'envole!
+ Comme il me rafraîchit les lèvres, ce tissu,
+ Ce tendre et clair tissu, pour qui je n'ai pas su
+ Vous dédaigner, satins et velours équivoques!
+
+SYLVETTE.
+
+ Quels satins? Quels velours?
+
+PERCINET, vivement.
+
+ Oh! rien, rien, rien,--des loques.
+ Oh! jeune fille, enfant, mousseline est ton nom!
+ Oh! que j'aime ce voile frais!...
+
+SYLVETTE.
+
+ C'est du linon.
+
+PERCINET, s'agenouillant.
+
+ Je l'aime et suis tremblant que mon baiser le souille,
+ Car ce voile devant lequel je m'agenouille...
+
+ Ce léger linon
+ Qui vous emmitoufle,
+ Mais à la façon
+ D'un souffle;
+
+ Ce linon léger
+ Dont la candeur frêle
+ A le voltiger
+ D'une aile;
+
+ Ce léger linon,
+ Assez diaphane
+ Pour qu'un seul rayon
+ Le fane;
+
+ Ce linon, léger
+ Comme un fil de berge
+ Que fait voyager
+ La Vierge;
+
+ Ce léger linon,
+ C'est votre pensée
+ Que les choses n'ont
+ Froissée!
+
+ Ce linon léger,
+ C'est, neigeuse flamme
+ Qu'un rien fait bouger,
+ Votre âme!
+
+ Ce léger linon,
+ Ce linon que j'aime,
+ Ce n'est rien sinon
+ Vous-même!
+
+SYLVETTE, dans ses bras.
+
+ Vois-tu, la poésie est au coeur des amants:
+ Elle n'émane pas des seuls événements.
+
+PERCINET.
+
+ C'est vrai: ceux dont je sors, quoique très authentiques,
+ Ne furent pas du tout, Sylvette, poétiques...
+
+SYLVETTE.
+
+ Et ceux par nos papas machiavels arrangés
+ Le furent, Percinet, encor que mensongers.
+
+PERCINET.
+
+ Car elle peut broder, lorsqu'elle aime, notre âme,
+ De véritables fleurs sur une fausse trame.
+
+SYLVETTE.
+
+ La poésie, amour, mais nous fûmes des fous
+ De la chercher ailleurs lorsqu'elle était en nous!
+
+Straforel apparaît, ramenant les deux pères, et leur montre Sylvette et
+Percinet dans les bras l'un de l'autre.
+
+
+SCÈNE V
+
+LES MÊMES, STRAFOREL, BERGAMIN, PASQUINOT.
+
+STRAFOREL.
+
+ Refiancés!...
+
+BERGAMIN.
+
+ Mon fils!
+
+Il embrasse Percinet.
+
+STRAFOREL.
+
+ Me paierez-vous ma note?
+
+PASQUINOT, à sa fille.
+
+ Tu l'aimes derechef?
+
+SYLVETTE.
+
+ Oui.
+
+PASQUINOT.
+
+ Tête de linotte.
+
+STRAFOREL, à Bergamin.
+
+ Palperai-je mon or?
+
+BERGAMIN.
+
+ Vous palperez votre or!
+
+SYLVETTE, qui a tressailli.
+
+ Mais au fait... cette voix!... le marquis d'As-ta-fior...
+
+STRAFOREL, saluant.
+
+ Quercita? C'était moi, chère Mademoiselle,
+ Moi, Straforel!... Daignez me pardonner mon zèle;
+ Le moyen que j'ai pris était bon en ceci,
+ Qu'il vous a fait connaître--en vous laissant ici,--
+ Tout ce qu'ont d'ennuyeux ces aventures vraies
+ Dont les femmes toujours sont tôt désenivrées.
+ Sans doute vous pouviez...
+
+Montrant Percinet.
+
+ comme ce citoyen,
+ Vous même les courir; mais, dame! le moyen
+ Pour une jeune fille étant trop énergique,
+ Je vous en ai fait voir la lanterne magique.
+
+PERCINET.
+
+ Qu'est-ce?
+
+SYLVETTE, vivement.
+
+ Rien, rien,--je t'aime!...
+
+BERGAMIN, montrant le mur commencé.
+
+ Et demain même, pan!
+ D'un coup de pioche on va redémolir ce pan...
+
+PASQUINOT.
+
+ Enlever ce ciment, ces pierres et ce sable!...
+
+STRAFOREL.
+
+ Non, construisez le mur, il est indispensable!
+
+SYLVETTE, réunissant autour d'elle tous les acteurs.
+
+ Et maintenant, nous quatre,--et Monsieur Straforel--
+ Excusons ce que fut la pièce, en un rondel.
+
+Elle descend vers le public.
+
+ _Des costumes clairs, des rimes légères,
+ L'Amour, dans un parc, jouant du flûteau..._
+
+BERGAMIN.
+
+ _Un florianesque et fol quintetto,_
+
+PASQUINOT.
+
+ _Des brouilles... d'ailleurs toutes passagères._
+
+STRAFOREL.
+
+ _Des coups de soleil, des rayons lunaires,
+ Un bon spadassin en joyeux manteau..._
+
+SYLVETTE.
+
+ _Des costumes clairs, des rimes légères,
+ L'Amour, dans un parc, jouant du flûteau..._
+
+PERCINET.
+
+ _Un repos naïf des pièces amères,
+ Un peu de musique, un peu de Watteau,
+ Un spectacle honnête et qui finit tôt,
+ Un vieux mur fleuri,--deux amants,--deux pères..._
+
+SYLVETTE, dans une révérence.
+
+ _Des costumes clairs, des rimes légères!_
+
+RIDEAU
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages
+ ACTE PREMIER 1
+ ACTE DEUXIÈME 55
+ ACTE TROISIÈME 115
+
+
+
+
+PARIS.--L. MARETHEUX, IMPRIMEUR
+
+1, RUE CASSETTE, 1
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Romanesques, by Edmond Rostand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57839 ***