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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Vathek - -Author: William Beckford - -Release Date: September 2, 2018 [EBook #57832] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VATHEK *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (This book was produced from -scanned images of public domain material from the Google -Books project.) - - - - - - - - -VATHEK. - -NOUVELLE ÉDITION. - - -LONDRES: - -RICHARD BENTLEY, NEW BURLINGTON STREET. - -1834. - - - - -[Illustration: VATHEK. F. Pickering, pinxt. J. W. Cook, sculpt.] - - - - -LONDRES: - -SCHULTZE ET CO. POLAND STREET. - - - - -Les éditions de Paris et de Lausanne, étant devenues extrêmement rares, -j'ai consenti enfin à ce que l'on republiât à Londres ce petit ouvrage -tel que je l'ai composé. - -La traduction, comme on sait, a paru avant l'original; il est fort aisé -de croire que ce n'était pas mon intention; des circonstances, peu -intéressantes pour le public, en ont été la cause. - -J'ai préparé quelques Episodes; ils sont indiqués à la page 200, comme -faisant suite à Vathek; peut-être paraîtront-ils un jour. - -W. BECKFORD. - - - - -VATHEK. - - -Vathek, neuvième Calife[1] de la race des Abbassides, était fils de -Motassem, et petit-fils d'Haroum Al-Rachid. Il monta sur le trône à la -fleur de son âge. Les grandes qualités qu'il possédait déjà, faisaient -espérer à ses peuples que son règne serait long et heureux. Sa figure -était agréable et majestueuse; mais quand il était en colère, un de ses -yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir le regard: le -malheureux sur lequel il le fixait tombait à la renverse, et quelquefois -même expirait à l'instant[2]. Aussi, dans la crainte de dépeupler ses -états et de faire un désert de son palais ce prince ne se mettait en -colère que très-rarement. - -Il était fort adonné aux femmes et aux plaisirs de la table. Sa -générosité était sans bornes, et ses débauches sans retenue. Il ne -croyait pas comme Omar Ben Abdalaziz[3], qu'il fallût se faire un enfer -de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre. - -Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais -d'Alkorremi bâti par son père Motassem sur la colline des chevaux pies, -et qui commandait toute la ville de Samarah[4] ne lui parut pas assez -vaste. Il y ajouta cinq ailes ou plutôt cinq autres palais, et il -destina chacun d'eux à la satisfaction d'un des sens. - -Dans le premier de ces palais, les tables étaient toujours couvertes des -mets les plus exquis. On les renouvelait nuit et jour, à mesure qu'ils -se refroidissaient. Les vins les plus délicats et les meilleures -liqueurs coulaient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient -jamais. Ce palais s'appelait _le Festin éternel_ ou _l'Insatiable_. - -On nommait le second palais _le Temple de la Mélodie_ ou _le Nectar de -l'Ame_. Il était habité par les premiers musiciens et poètes de ce -temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous les lieux -d'alentour de leurs chants. - -Le palais nommé _les Délices des yeux_, ou _le Support de la mémoire_, -était un enchantement continuel. Des raretés rassemblées de toutes les -parties du monde, s'y trouvaient en profusion et dans le bel ordre. On y -voyait une galerie de tableaux du célèbre Mani[5], et des statues qui -paraissaient animées. Là, une perspective bien ménagée charmait la vue; -ici, la magie de l'optique la trompait agréablement; autre part, on -trouvait tous les trésors de la nature. En un mot, Vathek, le plus -curieux des hommes, n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait -contenter la curiosité de ceux qui le visitaient. - -Le palais des _Parfums_, qu'on appelait aussi _l'Aiguillon de la -Volupté_, était divisé en plusieurs salles. Des flambeaux et des lampes -aromatiques y étaient allumés, même en plein jour. Pour dissiper -l'agréable ivresse que donnait ce lieu, on descendait dans un vaste -jardin, où l'assemblage de toutes les fleurs faisait respirer un air -suave et restaurant. - -Dans le cinquième palais, nommé _le Réduit de la Joie_ ou _le -Dangereux_, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles -étaient belles et prévenantes comme les Houris, et jamais elle ne se -lassaient de bien recevoir ceux que le Calife voulait admettre en leur -compagnie. - -Malgré les voluptés dans lesquelles Vathek se plongeait, ce prince n'en -était pas moins aimé de ses peuples. On croyait qu'un Souverain qui se -livre au plaisir, est pour le moins aussi propre à gouverner que celui -qui s'en déclare l'ennemi. Mais son caractère ardent et inquiet ne lui -permit pas d'en rester là. Du vivant de son père il avait tant étudié -pour se désennuyer, qu'il savait beaucoup; il voulût enfin tout -approfondir, même les sciences qui n'existent pas. Il aimait à disputer -avec les savans; mais il ne fallait pas qu'ils poussassent trop loin la -contradiction. Aux uns il fermait la bouche par des présents; ceux dont -l'opiniâtreté résistait à sa libéralité, étaient envoyés en prison pour -calmer leur sang: remède qui souvent réussissait. - -Vathek voulut aussi se mêler des querelles théologiques, et ce ne fut -pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu'il se déclara. -Il mit par-là tous les dévots contre lui: alors il les persécuta; car à -quelque prix que ce fût, il voulait toujours avoir raison. - -Le grand Prophète Mahomet, dont les Califes sont les Vicaires, était -indigné dans le septième Ciel de la conduite irréligieuse d'un de ses -successeurs. Laissons-le faire, disait-il aux génies qui sont toujours -prêts à recevoir ses ordres: voyons où ira sa folie et son impiété; s'il -en fait trop nous saurons bien le châtier. Aidez-lui à bâtir cette tour -qu'à l'imitation de Nembrod, il a commencé d'élever; non comme ce grand -guerrier pour se sauver d'un nouveau déluge, mais par l'insolente -curiosité de pénétrer dans les secrets du ciel. Il a beau faire, il ne -devinera jamais le sort qui l'attend. - -Les génies obéirent; et quand les ouvriers élevaient durant le jour la -tour d'une coudée, ils y en ajoutaient deux pendant la nuit. La rapidité -avec laquelle cet édifice fut construit, flatta la vanité de Vathek. Il -pensait que même la matière insensible se prêtait à ses desseins. Ce -prince ne considérait pas, malgré toute sa science, que les succès de -l'insensé et du méchant, sont les premières verges dont ils sont -frappés. - -Son orgueil parvint au comble lorsqu'ayant monté, pour la première fois, -les quinze cents degrés de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui -paraissaient des fourmis, les collines des taupinières, et Samarah une -ruche d'abeilles. L'idée que cette élévation lui donna de sa propre -grandeur, acheva de lui tourner la tête. Il allait s'adorer lui-même, -lorsqu'en levant les yeux il s'aperçut que les astres étaient aussi -éloignés de lui que lorsqu'il était au niveau de la terre. Il se consola -cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l'idée de -paraître grand aux yeux des autres. Il se flatta que les lumières de son -esprit surpasseraient la portée de ses yeux, et qu'il ferait rendre -compte aux étoiles des arrêts de sa destinée. - -Pour cet effet, il passait la plupart des nuits sur le sommet de sa -tour, et se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s'imagina -que les planètes lui annonçaient de merveilleuses aventures. Un homme -extraordinaire devait venir d'un pays dont on n'avait jamais entendu -parler, et en être le héraut. Alors, il redoubla d'attention pour les -étrangers, et fit publier à son de trompe dans les rues de Samarah, -qu'aucun de ses sujets n'eût à retenir ni à loger les voyageurs; il -voulait qu'on les amenât tous dans son palais. - -Quelque temps après cette proclamation, parut un homme dont la figure -était si effroyable, que les gardes qui s'en emparèrent furent obligés -de fermer les yeux en le conduisant au palais. Le Calife lui-même parut -étonné à son horrible aspect; mais la joie succéda bientôt à cet effroi -involontaire. L'inconnu étala devant le prince des raretés telles qu'il -n'en avait jamais vues, et dont il n'avait pas même conçu la -possibilité. - -Rien, en effet, n'était plus extraordinaire que les marchandises de -l'étranger. La plupart de ses bijoux étaient aussi bien travaillés que -magnifiques. Ils avaient outre cela une vertu particulière, décrite sur -un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. Des pantoufles par leurs -mouvements spontanés épargnaient la fatigue de marcher; des couteaux -coupaient sans le mouvement de la main; et des sabres portaient le coup -d'eux-mêmes au moindre geste. - -Parmi ces curiosités inconcevables les sabres surtout, dont les lames -jetaient un feu éblouissant, fixèrent l'attention du Calife qui se -promettait de déchiffrer à loisir des caractères inconnus qu'on y avait -gravés. Sans demander au marchand quel en était le prix, il fit apporter -devant lui tout l'or monnoyé du trésor, et lui dit de prendre ce qu'il -voudrait. Celui-ci prit peu de chose, et en gardant un profond silence. - -Vathek ne douta point que le silence de l'inconnu ne fût causé par le -respect que lui inspirait sa présence. Il le fit avancer avec bonté, et -lui demanda d'un air affable qui il était, d'où il venait, et où il -avait acquis de si belles choses? L'homme, ou plutôt le monstre, au lieu -de répondre à ces questions, frotta trois fois son front plus noir que -l'ébène, frappa quatre fois sur son ventre dont la circonférence était -énorme, ouvrit de gros yeux qui paraissaient deux charbons ardents, et -se mit à rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur -d'ambre rayées de vert. - -Le Calife, un peu ému, répéta sa demande; mais il ne reçut pas d'autre -réponse. Alors, ce prince commença à s'impatienter, et s'écria: Sais-tu -bien, malheureux, qui je suis, et de qui tu te joues? Et s'adressant à -ses gardes, il leur demanda s'ils l'avaient entendu parler? Ils -répondirent qu'il avait parlé, mais que ce qu'il avait dit n'était pas -grand'chose. Qu'il parle donc encore, reprit Vathek, qu'il parle comme -il pourra, et qu'il me dise qui il est, d'où il vient, et d'où il a -apporté les étranges curiosités qu'il m'a offertes? Je jure par l'âne de -Balaam que s'il se tait davantage, je le ferai repentir de son -obstination. En disant ces mots, le Calife ne put s'empêcher de lancer -sur l'inconnu un de ses regards dangereux: celui-ci n'en perdit pas -seulement contenance; l'oeil terrible et meurtrier ne fit aucun effet -sur lui. - -On ne saurait exprimer l'étonnement des courtisans, quand ils -s'aperçurent que l'incivil marchand soutenait une telle épreuve. Ils -s'étaient tous jetés la face contre terre, et y seraient restés, si le -Calife ne leur eût dit d'un ton furieux: Levez-vous, poltrons, et -saisissez ce misérable! qu'il soit traîné en prison et gardé à vue par -mes meilleurs soldats! Il peut emporter avec lui l'argent que je viens -de lui donner; qu'il le garde, mais qu'il parle. A ces mots, on tomba -sur l'étranger; on le garrotta de fortes chaînes, et on le conduisit -dans la prison de la grande tour. Sept enceintes de barreaux de fer, -garnis de pointes aussi longues et aussi acérées que des broches, -l'environnaient de tous côtés. - -Le Calife demeura cependant dans la plus violente agitation; à peine -voulut-il se mettre à table, et ne mangea que de trente-deux plats sur -les trois cents qu'on lui servait tous les jours. Cette diète, à -laquelle il n'était pas accoutumé, l'aurait seule empêché de dormir. -Quel effet ne dut-elle pas avoir, étant jointe à l'inquiétude qui le -tourmentait! Aussi, dès qu'il fut jour, il courut à la prison pour faire -de nouveaux efforts auprès de l'opiniâtre inconnu. Mais sa rage ne -saurait se décrire quand il vit qu'il n'y était plus, que les grilles de -fer étaient brisées, et les gardes sans vie. Le plus étrange délire -s'empara de lui. Il se mit à donner de grands coups de pied aux cadavres -qui l'entouraient, et continua tout le jour à les frapper de la même -manière. Ses courtisans et ses visirs firent tout ce qu'ils purent pour -le calmer; mais voyant qu'ils n'en pouvaient venir à bout, ils -s'écrièrent tous ensemble: le Calife est devenu fou! le Calife est -devenu fou! - -Ce cri fut bientôt répété dans toutes les rues de Samarah. Il parvint -enfin aux oreilles de la princesse Carathis, mère de Vathek. Elle -accourut toute alarmée pour essayer le pouvoir qu'elle avait sur -l'esprit de son fils. Ses pleurs et ses embrassemens réussirent à le -calmer; et cédant bientôt à ses instances, il se laissa ramener dans son -palais. - -Carathis n'eut garde d'abandonner son fils à lui-même. Après qu'elle -l'eut fait mettre au lit, elle s'assit auprès de lui, et tâcha par ses -discours de le consoler et de le tranquilliser. Personne ne pouvait -mieux y parvenir. Vathek l'aimait et la respectait, non-seulement comme -une mère, mais encore comme une femme douée d'un génie supérieur. Elle -était Grecque, et lui avait fait adopter tous les systèmes et les -sciences de ce peuple, en horreur parmi les bons Musulmans. - -L'astrologie judiciaire était une de ces sciences, et Carathis la -possédait parfaitement. Son premier soin fut donc de faire ressouvenir -son fils de ce que les étoiles lui avaient promis, et elle proposa de -les consulter encore. Hélas! lui dit le Calife, dès qu'il put parler, je -suis un insensé, non d'avoir donné quarante mille coups de pied à mes -gardes, qui se sont sottement laissé mourir; mais parce que je n'ai pas -réfléchi que cet homme extraordinaire était celui que les planètes -m'avaient annoncé. Au lieu de le maltraiter, j'aurais dû essayer de le -gagner par la douceur et les caresses. Le passé ne peut se rappeler, -répondit Carathis; il faut songer à l'avenir. Peut-être verrez-vous -encore celui que vous regrettez; peut-être ces écritures qui sont sur -les lames des sabres vous en apprendront des nouvelles. Mangez et -dormez, mon cher fils; nous verrons demain ce qu'il y faudra faire. - -Vathek suivit ce sage conseil, du mieux qu'il put. Le lendemain, il se -leva dans une meilleure situation d'esprit, et se fit aussitôt apporter -les sabres merveilleux. Afin de n'être pas ébloui par leur éclat, il les -regarda au travers d'un verre coloré, et s'efforça d'en déchiffrer les -caractères; mais ce fut en vain: il eut beau se frapper le front, il ne -connut pas une seule lettre. Ce contretemps l'aurait fait retomber dans -ses premières fureurs, si Carathis n'était entrée à propos. - -Prenez patience, mon fils, lui dit-elle; vous possédez assurément toutes -les sciences. Connaître les langues est une bagatelle du ressort des -pédants. Promettez des récompenses dignes de vous à ceux qui -expliqueront ces mots barbares que vous n'entendez pas, et qu'il est -au-dessous de vous d'entendre; bientôt vous serez satisfait. Cela peut -être, dit le Calife; mais en attendant je serai excédé par une foule de -demi-savans, qui feront cet essai autant pour avoir le plaisir de -bavarder, que pour obtenir la récompense. Après un moment de réflexion -il ajouta: Je veux éviter cet inconvénient. Je ferai mourir tous ceux -qui ne me satisferont pas; car, graces au Ciel, j'ai assez de jugement -pour voir si l'on traduit, ou si l'on invente. - -Oh! pour cela, je n'en doute pas, répondit Carathis. Mais faire mourir -les ignorans est une punition un peu sévère, et qui peut avoir de -dangereuses conséquences. Contentez-vous de leur faire brûler la barbe; -les barbes ne sont pas aussi nécessaires dans un état que les hommes. Le -Calife se rendit encore aux raisons de sa mère, et fit appeler son -premier Visir. Morakanabad, lui dit-il, fais annoncer par un crieur -public dans Samarah, et dans toutes les villes de mon empire, que celui -qui déchiffrera des caractères qui paraissent indéchiffrables, aura des -preuves de cette libéralité connue de tout le monde; mais qu'au défaut -de succès, on lui brûlera la barbe jusqu'au moindre poil. Qu'on publie -aussi que je donnerai cinquante belles esclaves, et cinquante caisses -d'abricots de l'isle de Kirmith, à qui m'apprendra des nouvelles de cet -homme étrange que je veux revoir. - -Les sujets du Calife, à l'exemple de leur maître, aimaient beaucoup les -femmes et les caisses d'abricots de l'île de Kirmith. Ces promesses leur -firent venir l'eau à la bouche, mais ils n'en tâtèrent pas; car personne -ne savait ce qu'était devenu l'étranger. Il n'en fut pas de même de la -première demande du Calife. Les savans, les demi-savans, et tous ceux -qui n'étaient ni l'un ni l'autre, mais qui croyaient être tout, vinrent -courageusement hasarder leur barbe, et tous la perdirent. Les eunuques -ne faisaient autre chose que de brûler des barbes; ce qui leur donnait -une odeur de roussi, dont les femmes du sérail se trouvèrent si -incommodées qu'il fallut donner cet emploi à d'autres. - -Enfin, un jour il se présenta un vieillard dont la barbe surpassait -d'une coudée et demie toutes celles qu'on avait vues. Les officiers du -palais, en l'introduisant, se disaient l'un à l'autre; quel dommage! -quel grand dommage de brûler une aussi belle barbe! Le Calife pensait de -même; mais il n'en eut pas le chagrin. Le vieillard lut sans peine les -caractères, et les expliqua mot-à-mot de la manière suivante: «Nous -avons été faits là où l'on fait tout bien; nous sommes la moindre des -merveilles d'une région où tout est merveilleux et digne du plus grand -prince de la terre.» - -Oh! tu as parfaitement bien traduit, s'écria Vathek; je connais celui -que ces caractères veulent désigner. Qu'on donne à ce vieillard autant -de robes d'honneur et autant de mille sequins qu'il a prononcé de mots: -il a nettoyé mon coeur d'une partie du surmé qui l'envelopait. Après ces -paroles, Vathek l'invita à dîner, et même à passer quelques jours dans -son palais. - -Le lendemain le Calife le fit appeler, et lui dit: Relis-moi encore ce -que tu m'as lu; je ne saurais trop entendre ces paroles qui semblent -me promettre le bien après lequel je soupire. Aussitôt le vieillard -mit ses lunettes vertes. Mais elles lui tombèrent du nez, lorsqu'il -s'aperçut que les caractères de la veille avaient fait place à -d'autres. Qu'as-tu? lui demanda le Calife; que signifient ces marques -d'étonnement?--Souverain du monde, les caractères de ces sabres ne sont -plus les mêmes.--Que me dis-tu? reprit Vathek; mais n'importe; si tu -peux, explique-m'en la signification.--La voici, Seigneur, dit le -vieillard: «malheur au téméraire qui veut savoir ce qu'il devrait -ignorer, et entreprendre ce qui surpasse son pouvoir.» Malheur à -toi-même! s'écria le Calife, tout hors de lui. Sors de ma présence! On -ne te brûlera que la moitié de la barbe, parce qu'hier tu devinas bien; -quant à mes présents, je ne reprends jamais ce que j'ai donné. Le -vieillard, assez sage pour penser qu'il était quitte à bon marché de la -sottise qu'il avait faite en disant à son Maître une vérité désagréable, -se retira aussitôt, et ne reparut plus. - -Vathek ne tarda point à se repentir de son impétuosité. Comme il ne -cessait d'examiner ces caractères, il s'aperçut bien qu'ils changeaient -tous les jours; et personne ne se présentait pour les expliquer. Cette -inquiète occupation enflamma son sang, lui causa des vertiges, des -éblouissements, et une si grande faiblesse qu'à peine il pouvait se -soutenir; dans cet état, il ne laissait pas de se faire porter à la -tour, espérant lire quelque chose d'agréable dans les astres; mais son -espoir fut trompé. Ses yeux, offusqués par les vapeurs de sa tête le -servaient mal: il ne voyait plus qu'un nuage noir et épais; augure qui -lui semblait des plus funestes. - -Harassé de tant de soucis, le Calife perdit entièrement courage. Une -soif surnaturelle le consuma; et sa bouche, ouverte comme un entonnoir, -recevait jour et nuit des torrents de liquides. Alors ce malheureux -prince ne pouvant goûter aucun plaisir, fit fermer les palais des cinq -sens, cessa de paraître en public, d'y étaler sa magnificence, de rendre -justice à ses peuples, et se retira dans l'intérieur du sérail. Il avait -toujours été bon mari; ses femmes se désolèrent de son état, ne se -lassèrent point de faire des voeux pour sa santé, et de lui donner à -boire. - -Cependant la princesse Carathis était dans la plus vive douleur. Elle se -renfermait tous les jours avec le visir Morakanabad, pour consulter sur -les moyens de guérir, ou du moins de soulager le malade. Persuadés qu'il -y avait de l'enchantement, ils feuilletaient ensemble tous les livres de -magie, et faisaient chercher partout l'horrible étranger qu'ils -accusaient d'être l'auteur du charme. - -A quelques milles de Samarah, était une haute montagne couverte de thym -et de serpolet; une plaine délicieuse en couronnait le sommet; on -l'aurait prise pour le paradis destiné aux fidèles. Cent bosquets -d'arbustes odoriférans, où l'oranger le cédrat et le citronnier -s'entrelaçaient avec le palmier et la vigne, offraient de quoi -satisfaire également le goût et l'odorat. La terre y était jonchée de -violettes; des touffes de giroflées embaumaient l'air de leurs doux -parfums. Quatre sources claires, et si abondantes qu'elles auraient pu -désaltérer dix armées, ne semblaient couler en ce lieu que pour mieux -imiter le jardin d'Eden arrosé des fleuves sacrés. Sur leurs bords -verdoyants, le rossignol chantait la naissance de la rose, sa -bien-aimée, et se plaignait du peu de durée de ses charmes; la -tourterelle déplorait la perte de plaisirs plus réels, tandis que -l'alouette saluait par ses chants la lumière qui ranime la nature. Là, -plus qu'en aucun lieu du monde, le gazouillement des oiseaux exprimait -leurs diverses passions; les fruits délicieux qu'ils béquetaient à -plaisir, semblaient leur donner une double énergie. - -On portait quelquefois Vathek sur cette montagne, afin qu'il pût y -respirer un air pur, et boire à son gré des quatre sources. Sa mère, ses -femmes et quelques eunuques étaient les seules personnes qui -l'accompagnaient. Chacun s'empressait à remplir de grandes coupes de -cristal de roche, et les lui présentait à l'envi; mais leur zèle ne -répondait pas à son avidité; souvent il se couchait par terre, pour -lapper l'eau. - -Un jour que le déplorable prince était resté long-temps dans une posture -aussi vile, une voix rauque mais forte, se fit entendre, et l'apostropha -ainsi: «Pourquoi fais-tu l'exercice d'un chien, ô Calife si fier de ta -dignité et de ta puissance?» A ces mots, Vathek lève la tête, et voit -l'étranger, cause de tant de peines. A cette vue il se trouble, la -colère enflamme son coeur; il s'écrie: Et toi, maudit Giaour![6] que -viens-tu faire ici? N'es-tu pas content d'avoir rendu un prince agile et -dispos, semblable à une outre? Ne vois-tu pas que je meurs autant pour -avoir trop bu, que du besoin de boire? - -Bois donc encore ce trait, lui dit l'étranger, en lui présentant un -flacon rempli d'une liqueur rougeâtre; et sache pour tarir la soif de -ton ame, après celle du corps, que je suis Indien, mais d'une région de -l'Inde qui n'est connue de personne. - -Ces mots furent un trait de lumière pour le Calife. C'était -l'accomplissement d'une partie de ses désirs; et se flattant qu'ils -allaient être tous satisfaits, il prit la liqueur magique et la but sans -hésiter. A l'instant il se trouva rétabli, sa soif fut étanchée, et son -corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrême; il saute -au col de l'effroyable Indien, et baise sa vilaine bouche béante et -baveuse avec autant d'ardeur qu'il aurait pu baiser les lèvres de corail -de ses plus belles femmes. - -Ces transports n'auraient pas fini, si l'éloquence de Carathis n'eût -ramené le calme. Elle engagea son fils à retourner à Samarah, et il s'y -fit précéder par un héraut qui criait de toutes ses forces: Le -merveilleux étranger a reparu, il a guéri le Calife, il a parlé, il a -parlé! - -Aussitôt, tous les habitants de cette grande ville sortirent de leurs -maisons. Grands et petits couraient en foule pour voir passer Vathek et -l'Indien. Ils ne se lassaient point de répéter: Il a guéri notre -Souverain, il a parlé, il a parlé! Ces mots devinrent ceux du jour, et -ne furent point oubliés dans les fêtes publiques qu'on donna le soir -même en signe de réjouissance; les poètes en firent le refrain de toutes -les chansons qu'ils composèrent sur ce beau sujet. - -Alors, le Calife fit rouvrir les palais des sens; et comme il était plus -pressé de visiter celui du goût qu'aucun autre, il ordonna qu'on y -servît un splendide festin, auquel ses favoris et tous les grands -officiers furent admis. L'Indien, placé à côté du Calife, feignit de -croire que pour mériter autant d'honneur, il ne pouvait trop manger, -trop boire, ni trop parler. Les mets disparaissaient de la table -aussitôt qu'ils étaient servis. Tout le monde le regardait avec -étonnement: mais l'Indien, sans faire semblant de s'en apercevoir buvait -des rasades à la santé de chacun, chantait à tue-tête, contait des -histoires dont il riait lui-même à gorge déployée, et faisait des -impromptus qu'on aurait applaudis, s'il ne les eût pas déclamés avec des -grimaces affreuses: durant tout le repas, il ne cessa de bavarder autant -que vingt astrologues, de manger plus que cent porte-faix, et de boire à -proportion. - -Malgré qu'on eut couvert la table trente-deux fois, le Calife avait -souffert de la voracité de son voisin. Sa présence lui devenait -insupportable, et il pouvait à peine cacher son humeur en son -inquiétude; enfin il trouva le moyen de dire à l'oreille du chef de ses -eunuques: Tu vois, Bababalouk, comme cet homme fait tout en grand. Va, -redouble de vigilance, et surtout prends garde à mes Circassiennes. - -L'oiseau du matin avait trois fois renouvelé son chant, lorsque l'heure -du Divan sonna. Vathek avait promis d'y présider en personne. Il se lève -de table, et s'appuie sur le bras de son visir; plus étourdi du tapage -de son bruyant convive que du vin qu'il avait bu, ce pauvre prince -pouvait à peine se soutenir. - -Les visirs, les officiers de la couronne, les gens de loi se rangèrent -autour de leur souverain en demi-cercle, et dans un respectueux silence; -tandis que l'Indien, avec autant de sang-froid que s'il avait été à -jeûn, se plaça sans façon sur une des marches du trône, et riait sous -cape de l'indignation que sa hardiesse causait à tous les spectateurs. - -Cependant le Calife, dont la tête était embarrassée, rendait justice à -tort et à travers. Son premier visir s'en aperçut, et s'avisa -tout-à-coup d'un expédient pour interrompre l'audience et sauver -l'honneur de son maître. Il lui dit tout bas: Seigneur, la princesse -Carathis a passé la nuit à consulter les planètes; elle vous fait dire -que vous êtes menacé d'un danger pressant. Prenez garde que cet étranger -dont vous payez quelques bijoux magiques par tant d'égards, n'ait -attenté à votre vie. Sa liqueur a paru vous guérir; ce n'est peut-être -qu'un poison dont l'effet sera soudain. Ne rejetez pas ce soupçon; -demandez-lui du moins comme elle est composée, où il l'a prise, et -faites mention des sabres que vous semblez avoir oubliés. - -Excédé des insolences de l'Indien, Vathek répondit à son visir par un -signe de tête, et s'adressant à ce monstre: Lève-toi, lui dit-il, et -déclare en plein Divan de quelles drogues est composée la liqueur que tu -m'as fait prendre; débrouille surtout l'énigme des sabres que tu m'as -vendus: et reconnais ainsi les bontés dont je t'ai comblé. - -Le Calife se tut après ces paroles qu'il prononça d'un ton aussi modéré -qu'il lui fut possible. Mais l'Indien, sans répondre ni quitter sa -place, renouvella ses éclats de rire et ses horribles grimaces. Alors -Vathek ne put se contenir; d'un coup de pied il le jette de l'estrade, -le suit, et le frappe avec une rapidité qui excite tout le Divan à -l'imiter. Tous les pieds sont en l'air; on ne lui a pas donné un coup -qu'on ne se sente forcé de redoubler. - -L'Indien prêtait beau jeu. Comme il était court et gros, il s'était -ramassé en boule, et roulait sous les coups de ses assaillants, qui le -suivaient partout avec un acharnement inoui. Roulant ainsi d'appartement -en appartement, de chambre en chambre, la boule attirait après elle tous -ceux qu'elle rencontrait. Le palais en confusion retentissait du plus -épouvantable bruit. Les sultanes effrayées regardèrent à travers leurs -portières; et dès que la boule parut, elles ne purent se contenir. En -vain pour les arrêter, les eunuques les pinçaient jusqu'au sang; elles -s'échappèrent de leurs mains: et ces fidèles gardiens, presque morts de -frayeur, ne pouvaient eux-mêmes s'empêcher de suivre à la piste la boule -fatale. - -Après avoir ainsi parcouru les salles, les chambres, les cuisines, les -jardins et les écuries du palais, l'Indien prit enfin le chemin des -cours. Le Calife, plus acharné que les autres, le suivait de près, et -lui lançait autant de coups de pied qu'il pouvait: son zèle fut cause -qu'il reçut lui-même quelques ruades adressées à la boule. - -Carathis, Morakanabad, et deux ou trois autres visirs dont la sagesse -avait jusqu'alors résisté à l'attraction générale, voulant empêcher le -Calife de se donner en spectacle, se jetèrent à ses genoux pour -l'arrêter; mais il sauta par dessus leurs têtes, et continua sa course. -Alors, ils ordonnèrent aux Muézins d'appeler le peuple à la prière, tant -pour l'ôter du chemin, que pour l'engager à détourner par ses voeux une -telle calamité; tout fut inutile. Il suffisait de voir cette infernale -boule pour être attiré après elle. Les Muézins eux-mêmes, quoiqu'ils ne -la vissent que de loin, descendirent de leurs minarets, et se joignirent -à la foule. Elle augmenta au point, que bientôt il ne resta dans les -maisons de Samarah que des paralytiques, des culs-de-jatte, des -mourants, et des enfants à la mamelle dont les nourrices s'étaient -débarrassées pour courir plus vîte: Carathis elle-même, Morakanabad et -les autres, s'étaient enfin mis de la partie. Les cris des femmes -échappées de leurs sérails; ceux des eunuques s'efforçant de ne pas les -perdre de vue; les jurements des maris, qui, tout en courant, se -menaçaient les uns les autres; les coups de pied donnés et rendus; les -culbutes à chaque pas, tout enfin rendait Samarah semblable à une ville -prise d'assaut et livrée au pillage. Enfin le maudit Indien, sous cette -forme de boule, après avoir parcouru les rues, les places publiques, -laissa la ville déserte, prit la route de la plaine de Catoul, et enfila -une vallée au pied de la montagne des quatre sources. - -L'un des côtés de cette vallée était bordé d'une haute colline; de -l'autre était un gouffre épouvantable formé par la chûte des eaux. Le -Calife et la multitude qui le suivait craignirent que la boule n'allât -s'y jeter et redoublèrent d'efforts pour l'atteindre, mais ce fut en -vain; elle roula dans le gouffre, et disparut comme un éclair. - -Vathek se serait sans doute précipité après le perfide Giaour, s'il -n'avait été retenu comme par une main invisible. La foule s'arrêta -aussi; tout devint calme. On se regardait d'un air étonné; et malgré le -ridicule de cette scène, personne ne rit. Chacun, les yeux baissés, -l'air confus et taciturne, reprit le chemin de Samarah, et se cacha dans -sa maison, sans penser qu'une force irrésistible pouvait seule porter à -l'extravagance qu'on se reprochait; car il est juste que les hommes qui -se glorifient du bien dont ils ne sont que les instruments, s'attribuent -aussi les sottises qu'ils n'ont pu éviter. - -Le Calife seul, ne voulut pas quitter la vallée. Il ordonna qu'on y -dressât ses tentes; et, malgré les représentations de Carathis et de -Morakanabad, il prit son poste aux bords du gouffre. On avait beau lui -représenter qu'en cet endroit le terrein pouvait s'ébouler, et que -d'ailleurs, il était trop près du magicien; leurs remontrances furent -inutiles. Après avoir fait allumer mille flambeaux, et commandé qu'on ne -cessât d'en allumer, il s'étendit sur les bords fangeux du précipice, et -tâcha, à la faveur de ces clartés artificielles, de voir au travers des -ténèbres, que tous les feux de l'empirée n'auraient pu pénétrer. Tantôt -il croyait entendre des voix qui partaient du fond de l'abîme, tantôt il -s'imaginait y démêler les accents de l'Indien; mais ce n'était que le -mugissement des eaux, et le bruit des cataractes qui tombaient à gros -bouillons des montagnes. - -Vathek passa la nuit dans cette violente situation. Dès que le jour -commença à poindre, il se retira dans sa tente, et là, sans avoir rien -mangé, il s'endormit, et ne se réveilla que lorsque l'obscurité vint -couvrir l'hémisphère. Alors, il reprit le poste de la veille, et ne le -quitta pas de plusieurs nuits. On le voyait marcher à grands pas et -regarder les étoiles d'un air furieux, comme s'il leur reprochait de -l'avoir trompé. - -Tout-à-coup, depuis la vallée jusqu'au-delà de Samarah, l'azur du Ciel -s'entremêla de longues raies de sang; cet horrible phénomène semblait -toucher à la grande tour. Le Calife voulut y monter; mais ses forces -l'abandonnèrent: et, transi de frayeur, il se couvrit la tête du pan de -sa robe. - -Tous ces prodiges effrayants ne faisaient qu'exciter sa curiosité. -Ainsi, au lieu de rentrer en lui-même, il persista dans le dessein de -rester où l'Indien avait disparu. - -Une nuit qu'il faisait sa promenade solitaire dans la plaine, la lune et -les étoiles s'éclipsèrent subitement; d'épaisses ténèbres succédèrent à -la lumière, et il entendit sortir de la terre qui tremblait, la voix du -Giaour, criant avec un bruit plus fort que le tonnerre: «Veux-tu te -donner à moi, adorer les influences terrestres, et renoncer à Mahomet? A -ces conditions, je t'ouvrirai le palais du feu souterrain. Là, sous des -voûtes immenses, tu verras les trésors que les étoiles t'ont promis; -c'est de là que j'ai tiré mes sabres; c'est là où Suleïman, fils de -Daoud, repose environné des talismans qui subjuguent le monde.» - -Le Calife étonné répondit en frémissant, mais pourtant du ton d'un homme -qui se faisait aux aventures surnaturelles: Où es-tu? parais à mes yeux! -dissipe ces ténèbres dont je suis las! Après avoir brûlé tant de -flambeaux pour te découvrir, c'est bien le moins que tu me montres ton -effroyable visage.--Abjure donc Mahomet, reprit l'Indien; donne-moi des -preuves de ta sincérité, ou jamais tu ne me verras. - -Le malheureux Calife promit tout. Aussitôt le Ciel s'éclaircit, et à la -lueur des planètes qui semblaient enflammées, Vathek vit la terre -entr'ouverte. Au fond paraissait un portail d'ébène. L'Indien étendu -devant, tenait en sa main une clef d'or, et la faisait résonner contre -la serrure. - -Ah! s'écria Vathek, comment puis-je descendre jusqu'à toi? Viens me -prendre, et ouvre ta porte au plus vîte.--Tout beau, répondit l'Indien: -sache que j'ai grand'soif et que je ne puis ouvrir qu'elle ne soit -étanchée. Il me faut le sang de cinquante enfants: prends-les parmi ceux -de tes visirs, et des grands de ta cour. Autrement, ni ma soif ni ta -curiosité ne seront satisfaites. Retourne donc à Samarah; apporte-moi ce -que je désire; jette-les toi-même dans ce gouffre; et puis tu verras. - -Après ces paroles, l'Indien tourna le dos; et le Calife, inspiré par les -démons, se résolut au sacrifice affreux. Il fit donc semblant d'avoir -repris sa tranquillité, et s'achemina vers Samarah aux acclamations d'un -peuple qui l'aimait encore. Il dissimula si bien le trouble involontaire -de son ame, que Carathis et Morakanabad y furent trompés comme les -autres. On ne parla plus que de fêtes et de réjouissances. On mit même -sur le tapis l'histoire de la boule, dont personne n'avait encore osé -ouvrir la bouche: partout on en riait; cependant tout le monde n'avait -pas sujet d'en rire. Plusieurs étaient encore entre les mains des -chirurgiens à la suite des blessures reçues dans cette mémorable -aventure. - -Vathek était très-aise qu'on le prît sur ce ton, parce qu'il voyait que -cela le conduirait à ses abominables fins. Il avait un air affable avec -tout le monde, surtout avec ses visirs et les grands de sa cour. Le -lendemain, il les invita à un repas somptueux. Peu-à-peu il fit tomber -la conversation sur leurs enfants, et demanda d'un air de bienveillance -qui d'entr'eux avait les plus jolis garçons? Aussitôt, chaque père -s'empresse à mettre les siens au-dessus de ceux des autres. La dispute -s'échauffa; on en serait venu aux mains sans la présence du Calife qui -feignit de vouloir en juger par lui-même. - -Bientôt on vit arriver une bande de ces pauvres enfants. La tendresse -maternelle les avait ornés de tout ce qui pouvait rehausser leur beauté. -Mais tandis que cette brillante jeunesse attirait tous les yeux et les -coeurs, Vathek l'examina avec une perfide avidité, et en choisit -cinquante pour les sacrifier au Giaour. Alors, avec un air de bonhommie -il proposa de donner à ses petits favoris une fête dans la plaine. Ils -devaient, disait-il, se réjouir encore plus que tous les autres du -retour de sa santé. La bonté du Calife enchante. Elle est bientôt connue -de tout Samarah. On prépare des litières, des chameaux, des chevaux; -femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, chacun se place selon son -goût. Le cortège se met en marche, suivi de tous les confiseurs de la -ville et des faubourgs; le peuple suit à pied en foule; tout le monde -est dans la joie, et pas un ne se ressouvient de ce qu'il en a coûté à -plusieurs, la dernière fois qu'on avait pris ce chemin. - -La soirée était belle, l'air frais, le ciel serein; les fleurs -exhalaient leurs parfums. La nature en repos semblait se réjouir aux -rayons du soleil couchant. Leur douce lumière dorait la cîme de la -montagne aux quatre sources; elle en embellissait la descente et -colorait les troupeaux bondissants. On n'entendait que le murmure des -fontaines, le son des chalumeaux, et la voix des bergers qui -s'appelaient sur les collines. - -Les pauvres enfants qui allaient être immolés rendaient la scène encore -plus intéressante. Pleins de sécurité, ils s'avançaient vers la plaine -en ne cessant de folâtrer; l'un courait après des papillons, l'autre -cueillait des fleurs ou ramassait de petites pierres luisantes; -plusieurs s'éloignaient d'un pas léger pour avoir le plaisir de se -rejoindre et de se donner mille baisers. - -Déjà on découvrait de loin l'horrible gouffre au fond duquel était le -portail d'ébène. Comme une raie noire, il coupait la plaine par le -milieu. Morakanabad et ses confrères le prirent pour un de ces bizarres -ouvrages que le Calife se plaisait à faire; les malheureux! ils ne -savaient pas à quoi il était destiné. Vathek, qui ne voulait point qu'on -examinât de trop près le lieu fatal, arrête la marche et fait tracer un -grand cercle. La garde des eunuques se détache pour mesurer la lice -destinée aux courses de pied, et pour préparer les anneaux que doivent -enfiler les flèches. Les cinquante jeunes garçons se déshabillent à la -hâte; on admire la souplesse et les agréables contours de leurs membres -délicats. Leurs yeux pétillent d'une joie qui se répète dans ceux de -leurs parents. Chacun fait des voeux pour celui des petits combattants -qui l'intéresse le plus: tout le monde est attentif aux jeux de ces -êtres aimables et innocents. - -Le Calife saisit ce moment pour s'éloigner de la foule. Il s'avance sur -le bord du gouffre, et entend, non sans frémir, l'Indien qui disait en -grinçant des dents: Où sont-ils?--Impitoyable Giaour! répondit Vathek -tout troublé, n'y a-t-il pas moyen de te contenter sans le sacrifice que -tu exiges? Ah! si tu voyais la beauté de ces enfants, leurs graces, leur -naïveté, tu en serais attendri.--La peste de ton attendrissement, bavard -que tu es! s'écria l'Indien; donne, donne-les vîte, ou ma porte te sera -fermée à jamais.--Ne crie donc pas si haut, repartit le Calife en -rougissant.--Oh! Pour cela, j'y consens, reprit le Giaour, avec un -sourire d'ogre; tu ne manques pas de présence d'esprit: j'aurai patience -encore un moment. - -Pendant cet affreux dialogue, les jeux étaient dans toute leur vivacité. -Ils finirent enfin, lorsque le crépuscule gagna les montagnes. Alors, le -Calife se tenant debout sur le bord de l'ouverture, cria de toutes ses -forces: Que mes cinquante petits favoris s'approchent de moi, et qu'ils -viennent selon l'ordre du succès qu'ils ont eu dans leurs jeux! Au -premier des vainqueurs je donnerai mon bracelet de diamants, au second -mon collier d'émeraudes, au troisième ma ceinture de topaze, et à chacun -des autres quelque pièce de mon habillement, jusqu'à mes pantoufles. - -A ces paroles, les acclamations redoublèrent; on portait aux nues la -bonté d'un Prince qui se mettait tout nu pour amuser ses sujets, et -encourager la jeunesse. Cependant le Calife se déshabillant peu-à-peu, -et élevant le bras aussi haut qu'il pouvait, faisait briller chacun des -prix; mais tandis que d'une main il le donnait à l'enfant qui se hâtait -de le recevoir, de l'autre il le poussait dans le gouffre, où le Giaour -toujours grommelant, répétait sans cesse: Encore! Encore! - -Cet horrible manège était si rapide, que l'enfant qui accourait ne -pouvait pas se douter du sort de ceux qui l'avaient précédé; et quant -aux spectateurs, l'obscurité et la distance les empêchaient de voir. -Enfin, Vathek ayant ainsi précipité la cinquantième victime, crut que le -Giaour viendrait le prendre et lui présenter la clef d'or. Déjà il -s'imaginait être aussi grand que Suleïman, et n'avoir aucun compte à -rendre, lorsque la crevasse se ferma à sa grande surprise, et qu'il -sentit sous ses pas la terre ferme comme à l'ordinaire. Sa rage et son -désespoir ne peuvent s'exprimer. Il maudissait la perfidie de l'Indien; -il l'appelait des noms les plus infâmes, et frappait du pied comme pour -en être entendu. Il se démena ainsi jusqu'à ce qu'étant épuisé, il tomba -par terre comme s'il avait perdu le sentiment. Ses visirs et les grands -de la cour plus près de lui que les autres, crurent d'abord qu'il -s'était assis sur l'herbe pour jouer avec les enfants; mais une sorte -d'inquiétude les ayant saisis, ils s'avancèrent et virent le Calife tout -seul, qui leur dit d'un air égaré: Que voulez-vous?--Nos enfants! nos -enfants! s'écrièrent-ils.--Vous êtes bien plaisants de vouloir me rendre -responsable des accidents de la vie, leur répondit-il. Vos enfants sont -tombés en jouant dans le précipice qui était ici, et j'y serais tombé -moi-même, si je n'avais fait un saut en arrière. - -A ces mots, les pères des cinquante enfants poussent des cris perçants, -que les mères répétèrent d'un octave plus haut; tandis que tous les -autres, sans savoir pourquoi l'on criait, enchérissaient sur eux par des -hurlements. Bientôt on se dit de tous côtés: C'est un tour que le Calife -nous a joué pour plaire à son maudit Giaour; punissons-le de sa -perfidie, vengeons-nous! vengeons le sang innocent! jetons ce cruel -Prince dans la cataracte, et que sa mémoire même soit anéantie. - -Carathis, effrayée par cette rumeur, s'approcha de Morakanabad. Visir, -lui dit-elle, vous avez perdu deux jolis enfants, vous devez être le -plus désolé des pères; mais vous êtes vertueux, sauvez votre maître. -Oui, Madame, répondit le visir; je vais essayer au péril de ma vie de le -tirer du danger où il est; ensuite, je l'abandonnerai à son funeste -destin. Bababalouk, poursuivit-elle, mettez-vous à la tête de vos -eunuques; écartons la foule; ramenons, s'il se peut, ce malheureux -Prince dans son palais. Bababalouk et ses compagnons se félicitèrent, -pour la première fois et tout bas, de ce qu'on les avait privés des -honneurs et des soucis de la paternité. Ils obéirent au visir, et -celui-ci les secondant de son mieux, vint enfin à bout de sa généreuse -entreprise. Alors, il se retira pour pleurer à son aise. - -Dès que le Calife fut rentré, Carathis fit fermer les portes du palais. -Mais voyant que l'émeute augmentait, et que de tous côtés on vomissait -des imprécations, elle dit à son fils: Que vous ayez tort ou raison, -n'importe; il faut sauver votre vie. Retirons-nous dans vos -appartements; de là, nous passerons dans le souterrain qui n'est connu -que de vous et de moi, et gagnerons la tour, où, avec le secours des -muets qui n'en sont jamais sortis, nous tiendrons de reste. Bababalouk -nous croira encore dans le palais, et en défendra l'entrée pour son -propre intérêt; alors, sans nous embarrasser des conseils de ce pleureur -de Morakanabad, nous verrons ce qu'il y aura de mieux à faire. - -Vathek ne répondit pas un seul mot à tout ce que sa mère lui disait, et -se laissa conduire comme elle voulut; mais tout en marchant, il -répétait: Où es-tu, horrible Giaour? N'as-tu pas encore croqué ces -enfants? Où sont tes sabres, ta clef d'or, tes talismans? Ces paroles -firent deviner à Carathis une partie de la vérité. Quand son fils se fut -un peu tranquillisé dans la tour, elle n'eut pas de peine à la tirer -toute entière. Bien loin d'avoir des scrupules, elle était aussi -méchante qu'une femme peut l'être, et ce n'est pas peu dire; car ce sexe -se pique de surpasser en tout celui qui lui dispute la supériorité. Le -récit du Calife ne causa donc à Carathis ni surprise ni horreur; elle -fut seulement frappée des promesses du Giaour, et dit à son fils: Il -faut avouer que ce Giaour est un peu sanguinaire; cependant les -puissances terrestres doivent être encore plus terribles; mais les -promesses de l'un et les dons des autres valent bien la peine de faire -quelques petits efforts; nul crime ne doit coûter quand de tels trésors -en sont la récompense. Cessez donc de vous plaindre de l'Indien; il me -semble que vous n'avez pas rempli toutes les conditions qu'il met à ses -services. Je ne doute point qu'il ne faille faire un sacrifice aux -génies souterrains, et c'est à quoi il nous faudra penser lorsque -l'émeute sera appaisée; je vais rétablir le calme, et je ne craindrai -pas d'épuiser vos trésors, puisque nous en aurons bien d'autres. Cette -princesse qui possédait merveilleusement l'art de persuader, repassa par -le souterrain, et s'étant rendue au palais, se montra au peuple par la -fenêtre. Elle le harangua, tandis que Bababalouk jetait de l'or à -pleines mains. Ces deux moyens réussirent; l'émeute fut appaisée: chacun -retourna chez soi, et Carathis reprit le chemin de la tour. - -On annonçait la prière du point du jour, lorsque Carathis et Vathek -montèrent les innombrables degrés qui conduisent au sommet, et quoique -la matinée fût triste et pluvieuse, ils y restèrent quelque temps. Cette -sombre lueur plaisait à leurs coeurs méchants. Quand ils virent que le -soleil allait percer les nuages, ils firent tendre un pavillon pour se -mettre à l'abri de ses rayons. Le Calife, harassé de fatigue, ne songea -d'abord qu'à se reposer, et dans l'espérance d'avoir des visions -significatives, il se livra au sommeil. De son côté l'active Carathis, -avec une partie de ses muets, descendit pour préparer le sacrifice qui -devait se faire la nuit suivante. - -Par de petits degrés pratiqués dans l'épaisseur du mur, et qui n'étaient -connus que d'elle et de son fils, elle descendit d'abord dans des puits -mystérieux qui recélaient les momies des anciens Pharaons, arrachées de -leurs tombeaux; elle en fit prendre un bon nombre. De là, elle se rendit -à une galerie où, sous la garde de cinquante négresses muettes et -borgnes de l'oeil droit, on conservait l'huile des serpents les plus -venimeux, des cornes de rhinocéros, et des bois d'une odeur suffocante, -coupés par des magiciens dans l'intérieur des Indes; sans parler de -mille autres raretés horribles. Carathis elle-même avait fait cette -collection, dans l'espérance d'avoir, un jour ou l'autre, quelque -commerce avec les puissances infernales qu'elle aimait passionnément, et -dont elle connaissait le goût. Pour s'accoutumer aux horreurs qu'elle -méditait, elle resta quelque temps avec ses négresses qui louchaient -d'une manière séduisante du seul oeil qu'elles avaient, et lorgnaient, -avec délices, les têtes de mort et les squelettes. A mesure qu'on les -armoires, les négresses faisaient des contorsions épouvantables; et, -tout en admirant la princesse, elles glapissaient à l'étourdir. Enfin, -étouffée par la mauvaise odeur, Carathis fut forcée de quitter la -galerie, après l'avoir dépouillée d'une partie de ses monstrueux -trésors. - -Cependant le Calife n'avait pas eu les visions qu'il attendait; mais il -avait gagné dans ces régions exhaussées un appétit dévorant. Il avait -demandé à manger aux muets, et ayant totalement oublié qu'ils étaient -sourds, il les battait, les mordait et les pinçait de ce qu'ils ne -bougeaient pas. Heureusement pour ces misérables créatures, Carathis -vint mettre le holà à une scène si indécente. Qu'est-ce donc, mon fils? -dit-elle, toute essoufflée; j'ai cru entendre les cris de mille -chauve-souris qu'on déniche d'un antre, et ce ne sont que ceux de ces -pauvres muets que vous maltraitez: en vérité, vous ne méritez pas -l'excellente provision que je vous apporte. Donnez, donnez! s'écria le -Calife; je meurs de faim.--Ma foi, vous auriez un bon estomac, dit-elle, -si vous pouviez digérer tout ce que j'ai ici.--Dépêchez-vous, repartit -le Calife. Mais, ô ciel! quelles horreurs! que voulez-vous faire? je -suis prêt à vomir.--Allons, allons, répliqua Carathis, ne soyez pas si -délicat, aidez-moi à mettre tout ceci en ordre; vous verrez que les -mêmes objets que vous rebutez vous rendront heureux. Préparons le bûcher -pour le sacrifice de cette nuit, et ne songez point à manger qu'il ne -soit dressé. Ne savez-vous pas que tous les rites solemnels doivent être -précédés d'un jeûne rigoureux? - -Le Calife, n'osant rien répliquer, s'abandonna à la douleur et aux vents -qui commençaient à désoler ses entrailles, tandis que sa mère allait -toujours son train. On eut bientôt arrangé sur les balustrades de la -tour les phioles d'huile de serpents, les momies et les ossements. Le -bûcher s'élevait, et en trois heures il eut vingt coudées de haut. -Enfin, les ténèbres arrivèrent, et Carathis toute joyeuse, se dépouilla -de ses vêtements: elle battait des mains et brandissait un flambeau de -graisse humaine; les muets l'imitaient; mais Vathek exténué de faim, ne -put y tenir plus long-temps, et tomba évanoui. - -Déjà les gouttes brûlantes des flambeaux allumaient le bois magique, -l'huile empoisonnée jetait mille feux bleuâtres, les momies se -consumaient et lançaient des tourbillons d'une fumée noire et opaque; -enfin les flammes gagnant les cornes de rhinocéros, il se répandit une -odeur si infecte que le Calife revint à lui en sursaut, et parcourut -d'un oeil égaré la scène flamboyante. L'huile enflammée découlait à -grands flots, et les négresses, qui ne cessaient d'en apporter, -joignaient leurs hurlements aux cris de Carathis. Les flammes devinrent -si violentes, et le poli de l'acier les réfléchissait avec tant de -vivacité, que le Calife ne pouvant plus en supporter l'ardeur ni -l'éclat, se réfugia sous l'étendard impérial. - -Frappés de la lumière qui éclairait toute la ville, les habitans de -Samarah se levèrent à la hâte, montèrent sur leurs toits, virent la tour -en feu, et descendirent à moitié nus sur la place. Leur amour pour leur -souverain se réveilla encore dans ce moment, et croyant qu'il allait -être brûlé dans sa tour, ils ne songèrent plus qu'à le sauver. -Morakanabad sortit de sa retraite en essuyant ses larmes; il criait au -feu, comme les autres. Bababalouk, dont le nez était plus accoutumé aux -odeurs magiques, se doutait que Carathis travaillait à ses opérations, -et conseillait à tous de rester tranquilles. On le traita de vieux -poltron et de traître insigne; on fit avancer les chameaux et les -dromadaires chargés d'eau; mais comment entrer dans la tour? - -Pendant qu'on s'obstinait à en forcer les portes, un vent furieux -s'éleva du nord-est, et répandit au loin la flamme. D'abord, le peuple -recula, ensuite il redoubla de zèle. Les odeurs infernales des cornes et -des momies se répandant de tous côtés, empestèrent l'air, et plusieurs -personnes presque suffoquées, tombèrent à la renverse. Ceux qui étaient -restés debout, disaient à leurs voisins; éloignez-vous, vous -empoisonnez. Morakanabad, plus malade que les autres, faisait pitié; -partout on se bouchait le nez: mais rien n'arrêta ceux qui enfonçaient -les portes. Cent quarante des plus robustes et des plus déterminés en -vinrent à bout. Ils gagnèrent l'escalier, et firent bien du chemin dans -un quart-d'heure. - -Carathis, que les signes de ses muets et de ses négresses alarmaient, -s'avance sur l'escalier, en descend quelques marches, et entend -plusieurs voix qui crient: Voici de l'eau! Comme elle n'était pas mal -leste pour son âge, elle regagna vîte la plateforme, et dit à son fils: -Un moment; suspendez le sacrifice; nous allons avoir de quoi le rendre -encore plus beau. Certaines bêtes s'imaginant, sans doute, que le feu -était à la tour, ont eu la témérité d'en briser les portes, jusqu'à -présent inviolables, et viennent avec de l'eau. Il faut avouer qu'ils -sont bien bons d'avoir oublié tous vos torts; mais n'importe. -Laissons-les monter, nous les sacrifierons au Giaour; nos muets ne -manquent ni de force ni d'expérience: ils auront bientôt dépêché des -gens fatigués. Soit, répondit le Calife, pourvu qu'on finisse et que je -dîne. - -Ces malheureux ne tardèrent pas à paraître. Essoufflés d'avoir monté si -vîte les quinze cents degrés, au désespoir que leurs seaux étaient -presque vides, ils ne furent pas plutôt arrivés que l'éclat des flammes -et l'odeur des momies offusquèrent tous leurs sens à la fois: c'était -dommage, car ils ne voyaient pas le sourire agréable avec lequel les -muets et les négresses leur passaient la corde au col; mais tout n'était -pas perdu, car ces aimables personnes ne se réjouissaient pas moins -d'une telle scène. Jamais on n'étrangla avec plus de facilité; chacun -tombait sans résistance et expirait sans pousser un cri; de sorte que -Vathek se trouva bientôt environné des corps de ses plus fidèles sujets, -qu'on jeta sur le bûcher. Carathis qui pensait à tout, crut en avoir -assez; elle fit tendre les chaînes et fermer les portes d'acier qui se -trouvaient sur le passage. - -On avait à peine exécuté ces ordres que la tour trembla; les cadavres -disparurent, et les flammes de sombre cramoisi qu'elles étaient, -devinrent d'un beau couleur de rose. Une vapeur suave se fit -délicieusement sentir; les colonnes de marbre jetèrent des sons -harmonieux, et les cornes liquéfiées exhalèrent un parfum ravissant. -Carathis, en extase, jouissait d'avance du succès de ses conjurations; -tandis que les muets et les négresses, à qui les bonnes odeurs donnaient -la colique, se retirèrent dans leurs tanières en grommelant. - -Dès qu'ils furent partis la scène changea. Le bûcher, les cornes et les -momies firent place à une table magnifiquement servie. On y voyait au -milieu d'une foule de mets exquis des flacons de vin, et des vases de -Fagfouri[7] où un sorbet excellent reposait sur la neige. Le Calife -fondit sur tout cela comme un vautour, et dévorait un agneau aux -pistaches; mais Carathis, occupée de tout autres soins, tirait d'une -urne de filigramme un parchemin roulé dont on ne voyait pas la fin, et -que son fils n'avait pas même aperçu. Finissez donc, glouton, lui -dit-elle d'un ton imposant, et écoutez les promesses magnifiques qui -vous sont faites; alors elle lut tout haut ce qui suit: «Vathek, mon -bien-aimé, tu as surpassé mes espérances; mes narines ont savouré le -fumet de tes momies, de tes excellentes cornes, et surtout de ce sang -Musulman que tu as répandu sur le bûcher. Lorsque la lune sera dans son -plein, sors de ton palais, environné de toutes les marques de ta -puissance; que les choeurs de tes musiciens te précèdent au son des -clairons et au bruit des timbales. Fais-toi suivre de l'élite de tes -esclaves, de tes femmes les plus chéries, de mille chameaux -somptueusement chargés, et prends la route d'Istakhar[8]. C'est là que -je t'attends; là, ceint du diadème de Gian Ben Gian[9], et nageant dans -toutes sortes de délices, les talismans des Suleïman, les trésors des -Sultans préadamites[10] te seront livrés; mais malheur à toi si dans ta -route tu acceptes quelque asile.» - -Le Calife, nonobstant son luxe ordinaire, n'avait jamais si bien dîné. -Il se laissa aller à la joie que lui inspiraient de si bonnes nouvelles, -et but de nouveau. Carathis ne haïssait pas le vin, et faisait raison à -toutes les rasades qu'il portait par ironie à la santé de Mahomet. Cette -perfide liqueur acheva de les remplir d'une confiance impie. Ils -blasphémaient; l'âne de Balaam, le chien des sept Dormans, et les autres -animaux qui sont dans le paradis du saint Prophète, devinrent le sujet -de leurs scandaleuses plaisanteries. En ce bel état, ils descendirent -gaîment les quinze cents degrés, se moquant des mines inquiètes qu'ils -voyaient sur la place, à travers les lucarnes de la tour, gagnèrent le -souterrain, et arrivèrent dans les appartements royaux. Bababalouk s'y -promenait d'un air tranquille en donnant ses ordres aux eunuques qui -mouchaient les bougies et peignaient les beaux yeux des Circassiennes. -Il n'eut pas plutôt aperçu le Calife qu'il dit: Ah! je vois bien que -vous n'êtes pas brûlés; je m'en doutais. Que nous importe ce que tu -penses, s'écria Carathis! Va, cours dire à Morakanabad que nous voulons -lui parler, et surtout ne t'arrête pas pour faire tes insipides -réflexions. - -Le grand visir arriva sans délai: Vathek et sa mère le reçurent avec -beaucoup de gravité, lui dirent d'un ton plaintif que le feu du sommet -de la tour était éteint; mais que par malheur il en avait coûté la vie -aux braves gens qui étaient venus à leur secours. - -Encore des malheurs! s'écria Morakanabad en gémissant; ah! Commandeur -des Fidèles; notre saint Prophète est sans doute irrité contre nous; -c'est à vous à l'appaiser. Nous l'appaiserons de reste, répondit le -Calife, avec un sourire qui n'annonçait rien de bon. Vous aurez assez de -loisir pour vaquer à vos prières; ce pays m'abîme la santé, je veux -changer d'air; la montagne aux quatre sources m'ennuie, il faut que je -boive du ruisseau de Rocnabad[11], et me rafraîchisse dans les beaux -vallons qu'il arrose. En mon absence vous gouvernerez mes états d'après -les conseils de ma mère, et aurez soin de lui fournir tout ce qu'elle -désirera pour ses expériences; car vous savez bien que notre tour est -remplie de choses précieuses pour les sciences. - -La tour n'était guères du goût de Morakanabad; sa construction avait -épuisé des trésors prodigieux, et il n'y avait vu porter que des -négresses, des muets et de vilaines drogues. Il ne savait non plus que -penser de Carathis, qui prenait toutes les couleurs comme le caméléon. -Sa maudite éloquence avait souvent mis le pauvre Musulman aux abois; -mais si elle ne valait pas grand'chose, son fils était encore pire, et -il se réjouissait d'en être délivré. Il alla donc calmer le peuple, et -préparer tout pour le voyage de son maître. - -Vathek, dans l'espoir de plaire davantage aux esprits du palais -souterrain, voulait que son voyage fût d'une magnificence inouie. Pour -cet effet il confisqua à droite et à gauche les biens de ses sujets, -pendant que sa digne mère visitait les harems, et les dépouillait de -leurs pierreries. Toutes les couturières, toutes les brodeuses de -Samarah et des autres grandes villes à cinquante lieues à la ronde, -travaillaient sans relâche aux palanquins, et aux litières qui devaient -embellir le train du Monarque. On enleva toutes les belles toiles de -Masulipatan, et on employa tant de mousseline pour enjoliver Bababalouk -et les autres eunuques noirs, qu'il n'en restait pas une aune dans tout -l'Iraque Babylonien. - -Pendant que ces préparatifs se faisaient, Carathis donnait de petits -soupers pour se rendre agréable aux puissances ténébreuses. Les dames -les plus fameuses par leur beauté y étaient invitées. Elle recherchait -surtout les plus blanches et les plus délicates. Rien n'était aussi -élégant que ces soupers; mais lorsque la gaîté devenait générale, ses -eunuques faisaient couler sous la table des vipères, et y vidaient des -pots remplis de scorpions[12]. On pense bien que tout cela mordait à -merveille. Carathis faisait semblant de ne pas s'en apercevoir, et -personne n'osait bouger. Lorsqu'elle voyait que les convives allaient -expirer, elle s'amusait à panser quelques plaies avec une excellente -thériaque de sa composition; car cette bonne Princesse avait en horreur -l'oisiveté. - -Vathek n'était pas aussi laborieux que sa mère. Il passait son temps à -tirer parti des sens dans les palais qui leur étaient dédiés. On ne le -voyait plus ni au Divan, ni à la Mosquée; et pendant qu'une moitié de -Samarah suivait son exemple, l'autre gémissait des progrès de la -corruption. - -Sur ces entrefaites revint l'ambassade qu'on avait envoyée à la Mecque, -dans des temps plus pieux. Elle était composée des plus révérends -Moullahs[13]. Leur mission était parfaitement remplie, et ils -apportaient un de ces précieux balais qui avaient nettoyé le sacré -Cahaba: c'était un présent vraiment digne du plus grand prince de la -terre. - -Le Calife se trouvait dans ce moment retenu en un lieu peu convenable -pour recevoir des ambassadeurs. Il entendit la voix de Bababalouk qui -criait derrière les portières; Voici l'excellent Edris Al Shafei et le -séraphique Mouhateddin, qui apportent le balai de la Mecque, et qui avec -des larmes de joie désirent ardemment de le présenter à votre -Majesté.--Qu'on apporte ici ce balai, dit Vathek; il peut y être de -quelque utilité.--Comment? répondit Bababalouk, hors de lui[14].--Obéis! -reprit le Calife, car c'est ma volonté suprême; c'est ici, et nulle -autre part, que je veux recevoir ces bonnes gens qui te mettent en -extase. - -L'eunuque s'en alla en murmurant, et dit au vénérable cortège de le -suivre. Une sainte joie se répandit parmi ces respectables vieillards, -et quoique fatigués de leur long voyage, ils suivirent Bababalouk avec -une agilité qui tenait du miracle. Ils enfilèrent les augustes -portiques, et trouvaient bien flatteur que le Calife ne les reçût pas, -comme des gens ordinaires, dans la salle d'audience. Bientôt ils -parvinrent dans l'intérieur du sérail, où à travers de riches portières -de soie, ils crurent apercevoir de beaux yeux bleus et noirs qui -allaient et venaient comme des éclairs. Pénétrés de respect et -d'étonnement, et pleins de leur mission céleste, ils s'avançaient en -procession vers de petits corridors qui semblaient n'aboutir à rien, et -les conduisaient à cette petite cellule, où le Calife les attendait. - -Le Commandeur des Fidèles serait-il malade, disait tout bas Edris Al -Shafei à son compagnon? Il est, sans doute, à son oratoire, répondit Al -Mouhateddin. Vathek, qui entendait ce dialogue, leur cria: Que vous -importe où je suis? avancez toujours. Alors il sortit la main à travers -la portière, et demanda le sacré balai. Chacun se prosterna avec -respect, aussi bien que le corridor le permit, et même dans un assez -beau demi-cercle. Le respectable Edris Al Shafei tira le balai des -linges brochés et parfumés qui en défendaient la vue aux yeux du -vulgaire, se détacha de ses confrères, et s'avança pompeusement vers le -prétendu oratoire. De quelle surprise, de quelle horreur ne fut-il pas -saisi! Vathek, avec un rire moqueur, lui ôta le balai qu'il tenait d'une -main tremblante, et fixant quelques toiles d'araignée suspendues au -plancher azuré, il les balaya et n'en laissa pas une seule. - -Les vieillards pétrifiés n'osaient lever leur barbe de dessus la terre. -Ils voyaient tout; car Vathek avait négligemment tiré le rideau qui les -séparait de lui. Leurs larmes mouillaient le marbre. Al Mouhateddin -s'évanouit de dépit et de fatigue, pendant que le Calife, se laissant -aller à la renverse, riait et battait des mains sans miséricorde. Mon -cher noiraut, dit-il enfin à Bababalouk, va régaler ces bonnes gens de -mon vin de Shiraz[15] Puisqu'ils peuvent se vanter de mieux connaître -mon palais que personne, on ne saurait leur faire trop d'honneur. En -disant ces mots, il leur jeta le balai au nez, et s'en alla rire avec -Carathis. Bababalouk fit son possible pour consoler les vieillards, mais -deux des plus faibles en moururent sur-le-champ; les autres, ne voulant -plus voir la lumière, se firent porter dans leurs lits, d'où ils ne -sortirent jamais. - -La nuit suivante, Vathek et sa mère montèrent au haut de la tour pour -consulter les astres sur le voyage. Les constellations étant dans un -aspect des plus favorables, le Calife voulut jouir d'un spectacle aussi -flatteur. Il soupa gaîment sur la plateforme, encore noircie de -l'affreux sacrifice. Pendant le repas on entendit de grands éclats de -rire qui retentissaient dans l'atmosphère, et il en tira le plus -favorable augure. - -Tout était en mouvement dans le palais. Les lumières ne s'éteignaient -pas de toute la nuit; le bruit des enclumes et des marteaux, la voix des -femmes et de leurs gardiens qui chantaient en brodant; tout cela -interrompait le silence de la nature et plaisait infiniment à Vathek, -qui croyait déjà monter en triomphe sur le trône de Suleïman. - -Le peuple n'était pas moins content que lui. Chacun mettait la main à -l'oeuvre, pour hâter le moment qui devait le délivrer de la tyrannie -d'un maître si bizarre. - -Le jour qui précéda le départ de ce prince insensé, Carathis crut devoir -lui renouveller ses conseils. Elle ne cessait de répéter les décrets du -parchemin mystérieux qu'elle avait appris par coeur, et recommandait -surtout de n'entrer chez qui que ce fût pendant le voyage. Je sais bien, -lui disait-elle, que tu es friand de bons plats et de minois agréables; -mais contente-toi de tes anciens cuisiniers, qui sont les meilleurs du -monde, et souviens-toi que dans ton sérail ambulant, il y a pour le -moins trois douzaines de jolis visages auxquels Bababalouk n'a pas -encore levé le voile. Si ma présence n'était pas nécessaire ici, je -veillerais moi-même à ta conduite. J'aurais grande envie de voir ce -palais souterrain, rempli d'objets intéressants pour les gens de notre -espèce; il n'est rien que j'aime autant que les cavernes; mon goût pour -les cadavres et les momies est décidé, et je gage que tu trouveras la -quintessence de ce genre. Ne m'oublie donc pas, et dès le moment que tu -seras en possession des talismans qui doivent te donner le royaume des -métaux parfaits, et t'ouvrir le centre de la terre, ne manque pas -d'envoyer ici quelque génie de confiance pour me prendre avec mon -cabinet. L'huile de ces serpents que j'ai pincés jusqu'à la mort, sera -un fort joli présent pour notre Giaour, qui doit aimer ces sortes de -friandises. - -Lorsque Carathis eut fini ce beau discours, le soleil se coucha derrière -la montagne aux quatre sources, et fit place à la lune. Cet astre, alors -dans son plein, paraissait d'une beauté et d'une circonférence -extraordinaires aux yeux des femmes, des eunuques et des pages qui -brûlaient de voyager. La ville retentissait de cris de joie et de -fanfares. On ne voyait que plumes flottantes sur tous les pavillons, et -qu'aigrettes brillant à la douce clarté de la lune. La grande place ne -ressemblait pas mal à un parterre émaillé des plus belles tulipes de -l'Orient. - -Le Calife en habits de cérémonie, s'appuyant sur son visir et sur -Bababalouk, descendit la grande rampe de la tour. La multitude entière -était prosternée, et les chameaux magnifiquement chargés -s'agenouillaient devant lui. Ce spectacle était superbe, et le Calife -lui-même s'arrêta pour l'admirer. Tout était dans un silence -respectueux: il fut pourtant un peu troublé par les cris des eunuques de -l'arrière-garde. Ces vigilants serviteurs avaient remarqué que quelques -cages à dame penchaient trop d'un côté: certains gaillards s'y étaient -adroitement glissés; mais on les en dénicha bien vite, avec de bonnes -recommandations aux chirurgiens du sérail. - -D'aussi petits événements n'interrompirent pas la majesté de cette -auguste scène. Vathek salua la lune d'un air d'intelligence; et les -docteurs de la loi furent scandalisés de cette idolâtrie, ainsi que les -visirs et les grands rassemblés pour jouir des derniers regards de leur -Souverain. Enfin, les clairons et les trompettes donnèrent, du sommet de -la tour, le signal du départ. Quoique parfaitement d'accord, on crut -pourtant y remarquer quelque dissonance; c'était Carathis qui chantait -des hymnes au Giaour, et dont les négresses et les muets faisaient la -basse-continue. Les bons Musulmans croyant entendre le bourdonnement de -ces insectes nocturnes qui sont de mauvais présage, supplièrent Vathek -d'avoir soin de sa personne sacrée. - -On arbore le grand étendard du Califat; vingt mille lances brillent à la -suite; et le Calife, foulant majestueusement aux pieds les tissus d'or -étendus sur son passage, monte en litière aux acclamations de ses -sujets. Alors, la marche s'ouvrit dans le plus bel ordre, et avec un si -grand silence, qu'on entendait chanter les cigales dans les buissons de -la plaine de Catoul. On fit six bonnes lieues avant l'aurore, et -l'étoile du matin étincelait encore dans le firmament quand ce nombreux -cortége arriva au bord du Tigre, où l'on dressa les tentes pour se -reposer le reste de la journée. - -Trois jours s'écoulèrent de la même manière. Au quatrième, le ciel en -courroux éclata de mille feux: la foudre faisait un fracas épouvantable, -et les Circassiennes tremblantes embrassaient leurs vilains gardiens. Le -Calife commençait à regretter les palais des sens; il avait grande envie -de se réfugier dans le gros bourg de Ghulchissar, dont le Gouverneur -était venu lui offrir des rafraîchissements. Mais ayant regardé ses -tablettes, il se laissa intrépidement mouiller jusqu'aux os malgré les -instances de ses favorites. Son entreprise lui tenait trop à coeur, et -ses grandes espérances soutenaient son courage. Bientôt le cortège -s'égara; on fit venir les géographes pour savoir où l'on était; mais -leurs cartes trempées étaient dans un état aussi piteux que leurs -personnes; d'ailleurs, on n'avait point fait de long voyage depuis -Haroun Al-Rachid: on ne savait donc plus de quel côté se diriger. -Vathek, qui avait de grandes connaissances de la situation des corps -célestes, ne savait où il en était sur la terre. Il grondait plus fort -encore que le tonnerre, et lâchait quelquefois le mot de potence, qui ne -flattait pas bien agréablement les oreilles littéraires. Enfin, ne -voulant plus suivre que ses idées, il ordonna de traverser des rochers -escarpés, et de prendre un chemin qu'il croyait devoir le conduire en -quatre jours à Rocnabad: on eut beau faire des remontrances, son parti -était pris. - -Les femmes et les eunuques, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, -frémissaient à l'aspect des gorges des montagnes, et faisaient des cris -pitoyables en voyant les horribles précipices qui bordaient le sentier -rapide où l'on était. La nuit tomba avant que le cortège eût atteint le -sommet du plus haut rocher. Alors un vent impétueux mit en pièces les -rideaux des palanquins et des cages, et laissa les pauvres dames -exposées à toutes les fureurs de l'orage. L'obscurité du ciel augmentait -la terreur de cette nuit désastreuse; aussi n'était-ce que miaulement -des pages et pleurs des demoiselles. - -Pour surcroît de malheur, on entendit des rugissements effroyables, et -bientôt on aperçut dans l'épaisseur des forêts des yeux flamboyants, qui -ne pouvaient être que ceux de diables ou de tigres. Les pionniers qui -préparaient le chemin du mieux qu'ils pouvaient, et une partie de -l'avant-garde, furent dévorés avant que de pouvoir se reconnaître. La -confusion était extrême; les loups, les tigres et les autres animaux -carnassiers, invités par leurs compagnons, accouraient de toutes parts. -On entendait partout croquer des os, et dans l'air, un épouvantable -battement d'ailes; car les vautours commençaient à se mettre de la -partie. - -L'effroi parvint enfin au grand corps de troupes qui entourait le -Monarque et son sérail, et qui était à deux lieues de distance. Vathek, -choyé par ses eunuques, ne s'était encore aperçu de rien; il était -mollement couché sur des coussins de soie dans son ample litière; et -pendant que deux petits pages, plus blancs que l'émail de Franguistan, -lui chassaient les mouches, il dormait d'un profond sommeil, et voyait -briller les trésors de Suleïman dans ses rêves. Les clameurs de ses -femmes le réveillèrent en sursaut, et au lieu du Giaour avec sa clef -d'or, il vit Bababalouk tout transi et consterné. Sire, s'écria ce -fidèle serviteur du plus puissant des Monarques, le malheur est à son -comble; les bêtes féroces, qui ne vous respecteraient pas plus qu'un âne -mort, sont tombées sur vos chameaux. Trente des plus richement chargés -ont été dévorés avec leurs conducteurs; vos boulangers, vos cuisiniers, -et ceux qui portaient vos provisions de bouche ont éprouvé le même sort, -et si notre saint Prophète ne nous protège pas, nous ne mangerons plus -de notre vie. A ce mot de manger, le Calife perdit toute contenance; il -hurla et se donna de grands coups. Bababalouk voyant que son maître -avait tout-à-fait perdu la tête, se boucha les oreilles pour s'éviter au -moins le tintamarre du sérail. Et comme les ténèbres augmentaient, et -que la rumeur devenait toujours plus grande, il prit un parti héroïque. -Allons, mesdames et mes confrères, cria-t-il de toutes ses forces, -mettons la main à l'oeuvre, battons le briquet au plus vite! Il ne sera -pas dit que le Commandeur des vrais Croyants serve de pâture à des -animaux infidèles. - -Quoiqu'il n'y eût pas mal de capricieuses et de revêches parmi ces -belles, toutes furent soumises dans cette occasion. En un clin-d'oeil, -on vit paraître des feux dans toutes les cages. Dix mille flambeaux -furent allumés sur-le-champ, tout le monde s'arme de gros cierges, et le -Calife lui-même en fait autant. Des étoupes trempées dans l'huile et -allumées au bout de longues perches, jetaient tant d'éclat que les -rochers paraissaient éclairés comme en plein jour. L'air était rempli de -tourbillons d'étincelles, et le vent les chassant partout, le feu prit à -la fougère et aux broussailles. Dans peu, l'incendie fit des progrès -rapides; on vit ramper de toutes parts des serpents au désespoir et qui -abandonnaient leur demeure avec des sifflements effroyables. Les -chevaux, le nez au vent, hennissaient, battaient du pied, et ruaient -sans quartier. - -Une des forêts de cèdre qu'on côtoyait alors s'embrasa, et les branches -qui pendaient sur le chemin communiquèrent les flammes aux fines -mousselines et aux belles toiles qui couvraient les cages des dames, et -elles furent obligées d'en sortir, au hasard de se rompre le col. -Vathek, vomissant mille blasphèmes, fut forcé tout comme les autres, de -mettre ses pieds sacrés à terre. - -Jamais rien de pareil n'était arrivé: les dames qui ne savaient pas se -tirer d'affaire, tombaient dans la fange, pleines de dépit, de honte et -de rage. Moi, marcher! disait l'une; moi, mouiller mes pieds! disait -l'autre; moi salir mes robes! s'écriait une troisième: exécrable -Bababalouk! disaient-elles toutes à la fois, ordure d'enfer! Qu'avais-tu -besoin de flambeaux? Plutôt que les tigres nous eussent dévorées, que -d'être vues dans l'état où nous sommes! Nous voilà perdues pour jamais. -Il n'y aura pas de porte-faix dans l'armée, ni de décrotteur de chameaux -qui ne puisse se vanter d'avoir vu une partie de notre corps, et, qui -pis est, nos visages. En disant ces mots les plus modestes se jetèrent -la face dans les ornières. Celles qui avaient un peu plus de courage en -voulurent à Bababalouk; mais lui, qui les connaissait et qui était fin, -s'enfuit à toutes jambes avec ses confrères, en secouant leurs torches -et battant des timbales. - -L'incendie répandit une lumière aussi vive que le soleil au plus beau -jour de la canicule, et il faisait chaud à proportion. Oh comble -d'horreur! On voyait le Calife embourbé comme un simple mortel! Ses sens -commencèrent à s'engourdir; il ne pouvait plus avancer. Une de ses -femmes Ethiopiennes (car il en avait une grande variété) eut pitié de -lui, le prit à brasse-corps, le chargea sur ses épaules, et voyant que -le feu gagnait de tous côtés, elle partit comme un trait, malgré le -poids de son fardeau. Les autres dames, auxquelles le danger avait rendu -l'usage de leurs jambes, la suivirent de toutes leurs forces; les gardes -se mirent à galoper après, et les palefreniers faisaient courir les -chameaux en se culbutant les uns sur les autres. - -On arriva enfin au lieu où les bêtes féroces avaient commencé le -carnage; mais elles avaient trop d'esprit pour ne s'être pas retirées au -bruit d'un si horrible vacarme, ayant, du reste, soupé à merveille. -Bababalouk se saisit pourtant de deux ou trois des plus grasses, et qui -s'étaient tant remplies qu'elles ne pouvaient plus bouger. Il se mit à -les écorcher proprement; et comme on était déjà assez éloigné de -l'embrasement pour que la chaleur n'en fût que médiocre et agréable, on -se détermina à s'arrêter dans l'endroit où l'on était. On ramassa les -lambeaux des toiles peintes; on enterra les débris du repas des loups et -des tigres; on se vengea sur quelques douzaines de vautours qui en -avaient leur saoul; et après avoir fait le dénombrement des chameaux qui -préparaient tranquillement du sel ammoniac, on encagea tant bien que mal -les dames, et on dressa la tente impériale sur le terrain le moins -raboteux. - -Vathek s'étendit sur ses matelas de duvet, et commençait à se refaire -des secousses de l'Ethiopienne; c'était une rude monture! Le repos -ramena son appétit accoutumé; il demanda à manger; mais hélas! ces pains -délicats qu'on cuisait dans des fours d'argent[16] pour sa bouche -royale, ces gâteaux friands, ces confitures ambrées, ces flacons de vin -de Shiraz, ces porcelaines remplies de neige, ces excellents raisins qui -croissent sur les bords du Tigre; tout avait disparu! Bababalouk n'avait -à offrir qu'un gros loup rôti, des vautours à la daube, des herbes -amères, des champignons vénéneux, des chardons et des racines de -mandragore qui ulcéraient la gorge et mettaient la langue en pièces. -Pour toutes liqueurs, il ne possédait que quelques phioles de méchante -eau-de-vie, que les marmitons avaient cachées dans leurs pabouches. On -conçoit qu'un repas aussi détestable dut mettre Vathek au désespoir; il -se bouchait le nez et mâchait avec des grimaces affreuses. Cependant, il -ne mangea pas mal, et s'endormit pour mieux digérer. - -Pendant ce temps tous les nuages avaient disparu de dessus l'horizon. Le -soleil était ardent, et ses rayons, réfléchis par les rochers, -rôtissaient le Calife, malgré les rideaux qui l'enveloppaient. Un essaim -de moucherons fétides et couleur d'absynthe, le piquaient jusqu'au sang. -N'en pouvant plus, il se réveille en sursaut, et hors de lui; il ne -savait que devenir, et se débattait de toutes ses forces, tandis que -Bababalouk continuait de ronfler, couvert de ces vilains insectes qui -lui courtisaient le nez. Les petits pages avaient jeté leurs éventails -par terre. Ils étaient à moitié morts, et employaient leurs voix -expirantes à faire des reproches amers au Calife, qui, pour la première -fois de sa vie, entendit la vérité. - -Alors, il renouvella ses imprécations contre le Giaour, et commença même -à dire quelques douceurs à Mahomet. Où suis-je? s'écriait-il: quels sont -ces affreux rochers! ces vallées de ténèbres! sommes-nous arrivés à -l'épouvantable Caf! la Simorgue[17] va-t-elle venir me crever les yeux -pour venger mon expédition impie! En parlant ainsi, il mit la tête à une -ouverture du pavillon; mais hélas! quels objets se présentèrent à sa -vue! D'un côté, une plaine de sable noir dont on ne voyait point -l'extrémité; de l'autre, des rochers perpendiculaires tout couverts de -ces abominables chardons qui lui faisaient encore cuire la langue. Il -crut pourtant découvrir parmi les ronces et les épines, quelques fleurs -gigantesques; il se trompait: ce n'était que des morceaux de toiles -peintes, et des lambeaux de son magnifique cortège. Comme il y avait -plusieurs crevasses dans le roc, Vathek prêta l'oreille, dans l'espoir -d'y entendre le bruit de quelque torrent; mais il n'entendit que le -sourd murmure de gens, qui, en maudissant leur voyage, demandaient de -l'eau. Il y en avait même qui criaient auprès de lui: Pourquoi -avons-nous été conduits ici? Notre Calife a-t-il quelqu'autre tour à -bâtir? Ou est-ce que les Afrites[18] impitoyables que Carathis aime -tant, font ici leur demeure? - -A ce nom de Carathis, Vathek se ressouvint de certaines tablettes -qu'elle lui avait données, en lui conseillant d'y avoir recours dans les -cas désespérés. Pendant qu'il les feuilletait, il entendit un cri de -joie et des battements de mains; les rideaux du pavillon s'ouvrirent, et -il vit Bababalouk suivi d'une troupe de ses favorites. Ils lui amenaient -deux nains d'une coudée de haut, portant une grande corbeille remplie de -melons, d'oranges et de grenades, et qui chantaient d'une voix argentine -les paroles suivantes: «Nous habitons sur la cîme de ces rochers, une -cabane tissue de cannes et de joncs; les aigles nous envient notre -séjour; une petite source nous y fournit de quoi faire l'Abdeste, et -jamais un jour ne se passe sans que nous récitions les prières -prescrites par notre saint Prophète. Nous vous chérissons, ô Commandeur -des Fidèles! Notre maître, le bon Emir Fakreddin vous chérit aussi; il -révère en vous le Vicaire de Mahomet. Tout petits que nous sommes, il a -de la confiance en nous; il sait que nos coeurs sont aussi bons que nos -corps paraissent méprisables; et il nous a placés ici pour secourir ceux -qui s'égarent dans ces tristes montagnes. Nous étions, la nuit dernière, -occupés dans notre petite cellule de la lecture du saint Koran, lorsque -les vents impétueux ont éteint tout-à-coup nos lumières, et fait -trembler notre habitation. Deux heures se sont écoulées dans les plus -profondes ténèbres; alors, nous entendîmes au loin des sons que nous -avons pris pour ceux des clochettes d'un Cafila qui traversait les rocs. -Bientôt des cris, des rugissements et le son des tymbales ont frappé nos -oreilles. Glacés d'effroi, nous avons pensé que le Deggial avec ses -anges exterminateurs, venait répandre ses fléaux sur la terre. Au milieu -de ces réflexions, des flammes couleur de sang se sont élevées sur -l'horison, et quelques moments après, nous fûmes tout couverts -d'étincelles. Hors de nous-mêmes par ce spectacle effrayant, nous nous -sommes agenouillés, nous avons ouvert le livre dicté par les -bienheureuses intelligences, et à la clarté des feux qui nous -entouraient, nous avons lu le verset qui dit: _On ne doit mettre sa -confiance qu'en la miséricorde du Ciel; il n'y a de ressource que dans -le saint Prophète; la montagne de Caf elle-même peut trembler, la -puissance d'Allah est seule inébranlable._ Après avoir prononcé ces -paroles, un calme céleste s'est emparé de nos ames; il s'est fait un -profond silence, et nos oreilles ont distinctement ouï dans l'air une -voix qui disait: Serviteurs de mon Serviteur fidèle, mettez vos -sandales, et descendez dans l'heureuse vallée qu'habite Fakreddin; -dites-lui qu'une occasion illustre se présente pour satisfaire la soif -de son coeur hospitalier: c'est le Commandeur des vrais Croyants qui -erre lui-même dans ces montagnes; il faut le secourir. Joyeusement, nous -avons obéi à l'angélique mission; et notre maître plein d'un zèle pieux, -a cueilli de ses propres mains ces melons, ces oranges, ces grenades; il -nous suit avec cent dromadaires chargés des eaux les plus limpides de -ses fontaines. Il vient baiser la frange de votre robe sacrée, et vous -supplier d'entrer dans son humble demeure, qui est enchâssée dans ces -déserts arides comme une émeraude dans le plomb.» Les nains, après avoir -ainsi parlé restèrent debout les mains croisées sur l'estomac, et dans -un profond silence. - -Pendant cette belle harangue, Vathek s'était saisi de la corbeille, et -long-temps avant qu'elle fût finie, les fruits s'étaient fondus dans sa -bouche. A mesure qu'il les mangeait, il devenait pieux, récitait ses -prières, et demandait en même temps le Koran et du sucre. - -Il était dans ces dispositions, quand les tablettes, qu'il avait posées -à l'apparition des nains, lui donnèrent dans la vue; il les reprit, mais -il pensa tomber de son haut, en y voyant en grands caractères rouges, -tracés par la main de Carathis, ces paroles qui étaient d'un à-propos à -faire trembler: _«Garde-toi bien des vieux docteurs et de leurs petits -messagers qui n'ont qu'une coudée; méfie-toi de leurs supercheries -pieuses; au lieu de manger leurs melons, il faut les mettre eux-mêmes à -la broche. Si tu es assez faible pour entrer chez eux, la porte du -palais souterrain se fermera, et son mouvement te mettra en lambeaux. On -crachera sur ton corps, et les chauve-souris feront leur nid de ton -ventre.»_ - -Que signifie ce galimathias épouvantable? s'écria le Calife: faut-il que -j'expire de soif dans ces déserts de sable, pendant que je puis me -rafraîchir dans l'heureuse vallée des melons et des concombres? Que -maudit soit le Giaour avec son portail d'ébène! Il m'a fait assez -morfondre; d'ailleurs, qui me donnera des lois? Je ne dois entrer chez -personne, dit-on; eh! puis-je entrer dans quelque lieu qui ne -m'appartienne? Bababalouk, qui ne perdait pas une parole de ce -soliloque, y applaudissait de tout son coeur, et toutes les dames furent -de son avis; ce qui jusqu'alors n'était pas arrivé. - -On fêta les nains, on les caressa, on les mit bien proprement sur de -petits carreaux de satin, on admira la symmétrie de leurs petits corps; -on voulait tout voir; on leur présenta des breloques et du bonbon; mais -ils refusèrent tout avec une gravité admirable. Ils grimpèrent sur -l'estrade du Calife, et se plaçant sur ses épaules, ils lui -bourdonnèrent des prières dans les deux oreilles. Leurs petites langues -allaient comme les feuilles du tremble, et la patience de Vathek -touchait à sa fin, quand les acclamations des troupes annoncèrent -l'arrivée de Fakreddin, avec cent barbons, autant de Korans, et autant -de dromadaires. On se mit vîte aux ablutions et à réciter le -Bismillah[19]. Vathek se débarrassa de ses importuns moniteurs, et en -fit de même; car il avait les mains brûlantes. - -Le bon Emir, qui était religieux à toute outrance, et grand -complimenteur, fit une harangue cinq fois plus longue, et cinq fois -moins intéressante, que celle de ses petits précurseurs. Le Calife n'y -pouvant plus tenir, s'écria: Pour l'amour de Mahomet! finissons, mon -cher Fakreddin, et allons dans votre verte vallée, manger les beaux -fruits dont le ciel vous a fait présent. Sur ce mot d'allons, on se mit -en marche; les vieillards allaient un peu lentement; mais Vathek, -sous-main, avait ordonné aux petits pages d'éperonner les dromadaires. -Les cabrioles que ces animaux faisaient, et l'embarras de leurs -cavaliers octogénaires, étaient si plaisants, qu'on n'entendait -qu'éclats de rire dans toutes les cages. - -On descendit pourtant heureusement dans la vallée par de grands -escaliers que l'Emir avait fait pratiquer dans le roc; et déjà on -commençait à entendre le murmure des ruisseaux et le frémissement des -feuilles. Le cortège enfila bientôt un sentier bordé d'arbustes fleuris, -qui aboutissait à un grand bois de palmier, dont les branches -ombrageaient un vaste bâtiment de pierre de taille. Cet édifice était -couronné de neuf dômes, et orné d'autant de portails de bronze, sur -lesquels les mots suivants étaient gravés en émail: _C'est ici l'asile -des pélerins, le refuge des voyageurs, et le dépôt des secrets de tous -les pays du monde._ - -Neuf pages, beaux comme le jour, et décemment vêtus de longues robes de -lin d'Egypte, se tenaient à chaque porte. Ils reçurent la procession -d'un air ouvert et caressant. Quatre des plus aimables placèrent le -Calife sur un techtravan[20] magnifique; quatre autres un peu moins -gracieux se chargèrent de Bababalouk, qui tressaillait de joie en voyant -l'heureux gîte qu'il devait avoir: le reste du train fut soigné par les -autres pages. - -Quand tout ce qui était mâle eut disparu, la porte d'une grande enceinte -qu'on voyait à droite, tourna sur ses gonds harmonieux, et il en sortit -une jeune personne d'une taille légère, et dont la chevelure d'un blond -cendré flottait au gré des zéphirs du crépuscule. Une troupe de jeunes -filles, semblables aux Pléiades, la suivait sur la pointe des pieds. -Elles accoururent toutes aux pavillons où étaient les sultanes, et la -jeune dame s'inclinant avec grace leur dit: Mes charmantes princesses, -on vous attend; nous avons dressé les lits de repos, et jonché vos -appartements de jasmin: nul insecte n'écartera le sommeil de vos -paupières, nous les chasserons avec un million de plumes. Venez donc, -aimables dames, rafraîchir vos pieds délicats, et vos membres d'ivoire -dans des bains d'eau de rose; et, à la douce lueur des lampes parfumées, -vos servantes vous feront des contes. Les sultanes acceptèrent avec -grand plaisir ces offres obligeantes, et suivirent la jeune dame dans le -harem de l'Emir; mais il faut les quitter un moment pour retourner au -Calife. - -Ce prince avait été conduit sous un grand dôme, éclairé de mille lampes -de crystal de roche. Autant de vases de la même matière, remplis d'un -sorbet délicieux, étincelaient sur une grande table où se trouvait une -profusion de mets délicats. Il y avait entr'autres du riz au lait -d'amandes, des potages au safran, et de l'agneau à la crême que le -Calife aimait beaucoup. Il en mangea avec excès, témoigna bien de -l'amitié à l'Emir dans la gaîté de son coeur, et fit danser les nains -malgré eux; car ces petits dévots n'osaient désobéir au Commandeur des -Fidèles. Enfin, il s'étendit sur le sopha, et dormit plus tranquillement -qu'il n'avait fait de sa vie. - -Il régnait sous ce dôme un silence paisible que rien n'interrompait que -le bruit des mâchoires de Bababalouk, qui se refaisait du triste jeûne -auquel il avait été forcé dans les montagnes. Comme il était de trop -bonne humeur pour dormir, et qu'il n'aimait pas à être désoeuvré, il -voulut aller tout de suite au harem pour soigner ses dames, voir si -elles s'étaient frottées à propos de baume de la Mecque, si leurs -sourcils et leurs chevelures étaient en ordre; en un mot, pour leur -rendre tous les menus services dont elles avaient besoin. - -Il chercha long-temps, mais sans succès, la porte qui conduisait au -harem. De peur d'éveiller le Calife, il n'osait crier, et personne ne -bougeait dans le palais. Il commençait à désespérer de venir à bout de -son dessein, lorsqu'il entendit un petit chuchotement; c'étaient les -nains qui étaient retournés à leur ancienne occupation, et qui, pour la -neuf cent quatre vingt neuvième fois de leur vie, relisaient le Koran. -Ils invitèrent très-poliment Bababalouk à les entendre; mais il avait -bien d'autres choses à faire. Les nains, quoiqu'un peu scandalisés, lui -indiquèrent le chemin des appartements qu'il cherchait. Il fallait, pour -y arriver, passer par cent corridors fort obscurs. Il les enfila en -tâtonnant, et à la fin au bout d'une longue allée, il commença à -entendre l'agréable caquet des femmes, et son coeur en fut tout réjoui. -«Ah! ah! vous n'êtes pas encore endormies, s'écria-t-il, en faisant de -grandes enjambées; ne croyez pas que j'aie abdiqué ma charge.» Deux -eunuques noirs, entendant parler si haut, se détachèrent des autres à la -hâte, le sabre à la main; mais bientôt on répéta de tous côtés: Ce n'est -que Bababalouk, ce n'est que Bababalouk. En effet, ce vigilant gardien -s'avança vers une portière de soie incarnat, à travers laquelle luisait -une clarté agréable, qui lui fit distinguer un grand bain de porphyre -foncé, et d'une forme ovale. D'amples rideaux tombant en grands replis, -entouraient ce bain; ils étaient à demi-ouverts, et laissaient entrevoir -des groupes de jeunes esclaves, parmi lesquelles Bababalouk reconnut ses -anciennes pupilles étendant mollement les bras, comme pour embrasser -l'eau parfumée, et se refaire de leurs fatigues. Les regards langoureux, -les mots à l'oreille, les sourires enchanteurs qui accompagnaient les -petites confidences, la douce odeur des roses, tout inspirait une -volupté contre laquelle Bababalouk lui-même avait de la peine à se -défendre. - -Il garda pourtant un grand sérieux, et commanda d'un ton magistral de -faire sortir ces belles de l'eau, et de les peigner d'importance. Tandis -qu'il donnait ces ordres, la jeune Nouronihar, fille de l'Emir, gentille -comme une gazelle, et pleine d'espiéglerie, fit signe à une de ses -esclaves de descendre tout doucement la grande escarpolette qui était -attachée au plancher avec des cordons de soie. Pendant qu'on faisait -cette manoeuvre, elle parla des doigts aux femmes qui étaient dans le -bain, et qui bien fâchées d'être obligées de sortir de ce séjour de -mollesse, emmêlèrent leurs cheveux pour donner de l'occupation à -Bababalouk, et lui faisaient mille autres niches. - -Quand Nouronihar le vit prêt à perdre patience, elle s'approcha de lui -avec un respect affecté, et lui dit: «Seigneur, il n'est pas décent que -le chef des eunuques du Calife, notre Souverain, se tienne ainsi debout; -daignez reposer votre gentille personne sur ce sopha, qui se rompra de -dépit s'il n'a pas l'honneur de vous recevoir.» Charmé de ces accents -flatteurs, Bababalouk répondit galamment: «Délices de mes prunelles, -j'accepte la proposition qui découle de vos lèvres sucrées; et à dire -vrai, mes sens sont affaiblis par l'admiration que m'a causée la -splendeur rayonnante de vos charmes.» Reposez-vous donc, reprit la -belle, en le plaçant sur le prétendu sopha. Tout-à-coup, la machine -partit comme un éclair. Toutes les femmes voyant alors de quoi il -s'agissait, sortirent nues du bain, et se mirent follement à donner le -branle à l'escarpolette. Dans peu elle parcourut tout l'espace d'un dôme -fort élevé, et faisait perdre la respiration à l'infortuné Bababalouk. -Quelquefois il rasait l'eau, et quelquefois il allait donner du nez -contre les vitres; en vain, il remplissait l'air de ses cris avec une -voix qui ressemblait au son d'un pot cassé, les éclats de rire ne -permettaient pas de les entendre. - -Nouronihar, ivre de jeunesse et de gaieté, était bien accoutumée aux -eunuques des harems ordinaires; mais elle n'en avait jamais vu d'aussi -dégoûtant ni d'aussi royal: aussi se divertissait-elle plus que toutes -les autres. Enfin, elle se mit à parodier des vers Persans, et chanta: -«Douce et blanche colombe, qui voles dans les airs, donne quelque -oeillade à ta fidèle compagne. Gazouillant rossignol, je suis ta rose; -chante-moi donc quelques couplets agréables.» - -Les sultanes et les esclaves, animées par ces plaisanteries, firent tant -jouer l'escarpolette que la corde cassa, et que le pauvre Bababalouk -tomba comme une tortue au milieu du bain. Il se fit un cri général; -douze petites portes qu'on n'apercevait pas s'ouvrirent, et l'on -s'échappa bien vîte après lui avoir jeté tous les linges sur la tête, et -avoir éteint les lumières. - -Le déplorable animal dans l'eau jusqu'au col et dans l'obscurité, ne -pouvait se débarrasser du fatras qu'on lui avait jeté, et entendait, à -sa grande douleur, des éclats de rire de tous côtés. C'était en vain -qu'il se débattait pour sortir du bain; le bord tout imbibé de l'huile -qui avait coulé des lampes cassées, le faisait glisser et retomber avec -un bruit sourd qui résonnait dans le dôme. A chaque chûte, les maudits -éclats de rire redoublaient. Croyant ce lieu habité par des démons -plutôt que par des femmes, il prit le parti de ne plus tâtonner, et de -rester tristement dans le bain. Son humeur s'exhala en soliloques -remplis d'imprécations, dont ses malicieuses voisines, nonchalamment -couchées ensemble, ne perdaient pas un mot. Le matin le surprit dans ce -bel état; on le tira enfin de dessous le monceau de linge à demi -étouffé, et trempé jusqu'aux os. Le Calife l'avait fait chercher -partout, et il se présenta devant son maître en boitant et en claquant -des dents. Vathek s'écria en le voyant dans cet état: Qu'as-tu donc? Qui -est-ce qui t'a mis à la marinade?--Et vous-même, qui vous a fait entrer -dans ce maudit gîte, demanda Bababalouk à son tour? Est-ce qu'un -Monarque, tel que vous, doit venir se fourrer avec son harem, chez un -barbon d'Emir qui ne sait pas vivre? Les gracieuses demoiselles qu'il -tient ici! Imaginez-vous qu'elles m'ont trempé comme une croûte de pain, -et m'ont fait danser toute la nuit sur leur maudite escarpolette comme -un saltimbanque. Voilà un bel exemple pour vos sultanes, à qui j'avais -inspiré tant de bienséance! - -Vathek, ne comprenant rien à ce discours, se fit expliquer toute -l'histoire. Mais au lieu de plaindre le pauvre hère, il se mit de toute -sa force, de la figure qu'il devait faire sur l'escarpolette. Bababalouk -en fut outré, et peu s'en fallût qu'il ne perdît tout respect. Riez, -riez, Seigneur, disait-il; je voudrais que cette Nouronihar vous jouât -aussi quelque tour; elle est assez méchante pour ne pas vous épargner -vous-même. Ces mots ne firent pas d'abord une grande impression sur le -Calife; mais il s'en ressouvint dans la suite. - -Au milieu de cette conversation arriva Fakreddin, pour inviter Vathek à -des prières solennelles, et aux ablutions qui se faisaient dans une -vaste prairie, arrosée par une infinité de ruisseaux. Le Calife trouva -l'eau fraîche, mais les prières ennuyeuses à la mort. Il se divertissait -pourtant de la multitude de calenders, de santons et de derviches, qui -allaient et venaient dans la prairie. Les bramanes, les faquirs et -autres cagots venus des grandes Indes, et qui en voyageant s'étaient -arrêtés chez l'Emir, l'amusaient surtout beaucoup. Ils avaient tous -quelque momerie favorite: les uns traînaient une grande chaîne; les -autres un ourang-outang; d'autres étaient armés de disciplines; tous -réussissaient à merveille dans leurs différents exercices. On en voyait -qui grimpaient sur les arbres, tenaient un pied en l'air, se balançaient -sur un petit feu, et se donnaient des nazardes sans pitié. Il y en avait -aussi qui chérissaient la vermine, et celle-ci ne répondait pas mal à -leurs caresses. Ces cagots ambulants soulevaient le coeur des derviches, -des calenders et des santons. On les avait rassemblés, dans l'espoir que -la présence du Calife les guérirait de leur folie, et les convertirait à -la foi musulmane: mais hélas! on se trompa beaucoup. Au lieu de les -prêcher, Vathek les traita comme des bouffons, leur dit de faire ses -compliments à Visnou et à Ixhora, et se prit de fantaisie pour un gros -vieillard de l'île de Serendib, qui était le plus ridicule de tous. Ah -çà, lui dit-il, pour l'amour de tes Dieux, fais quelque gambade qui -m'amuse. Le vieillard offensé se mit à pleurer; et comme il était un -vilain pleureur, Vathek lui tourna le dos. Bababalouk, qui suivait le -Calife avec un parasol, lui dit alors: Que votre Majesté prenne garde à -cette canaille. Quelle diable d'idée de la rassembler ici! Faut-il qu'un -grand Monarque soit régalé d'un tel spectacle, avec des intermèdes de -talapoins plus galeux que des chiens? Si j'étais vous, j'ordonnerais un -grand feu, et je purgerais la terre de l'Emir, de son harem et de toute -sa ménagerie.--Tais-toi, répondit Vathek. Tout ceci m'amuse infiniment, -et je ne quitterai pas la prairie que je n'aie visité tous les animaux -qui l'habitent. - -A mesure que le Calife allait en avant, on lui présentait toutes sortes -d'objets pitoyables; des aveugles, des demi-aveugles, des messieurs sans -nez, des dames sans oreilles, et le tout pour relever la grande charité -de Fakreddin qui, avec ses barbons, distribuait à la ronde les -cataplasmes et les emplâtres. A midi, il se fit une superbe entrée -d'estropiés, et bientôt on vit dans la plaine les plus jolies sociétés -d'infirmes. Les aveugles, en tâtonnant, allaient avec les aveugles; les -boiteux clochaient ensemble, et les manchots gesticulaient du seul bras -qui leur restait. Aux bords d'une grande chute d'eau se trouvaient les -sourds; ceux de Pégu avaient les oreilles les plus belles et les plus -larges, et jouissaient de l'agrément d'entendre encore moins que les -autres. Ce lieu était aussi le rendez-vous des superfluités en tout -genre, comme des goîtres, des bosses, et même des cornes, dont plusieurs -avaient un poli admirable. - -L'Emir voulut rendre la fête solennelle, et faire tous les honneurs -possibles à son illustre convive; en conséquence, il fit étendre sur le -gazon une multitude de peaux et de nappes. On servit des pilaus de -toutes les couleurs, et autres mets orthodoxes pour les bons musulmans. -Vathek, qui était honteusement tolérant, avait eu le soin d'ordonner des -petits plats d'abomination[21] qui scandalisaient les fidèles. Bientôt, -toute la sainte assemblée se mit à manger de son mieux. Le Calife eut -envie d'en faire autant; et malgré toutes les remontrances du chef des -eunuques, il voulut dîner sur le lieu même. Aussitôt l'Emir fit dresser -une table à l'ombre des saules. Au premier service on donna du poisson -tiré d'une rivière qui coulait sur un sable doré au pied d'une colline -fort haute. On rôtissait ce poisson à mesure qu'on le prenait, et on -l'assaisonnait ensuite avec des fines herbes du mont Sina; car chez -l'Emir tout était aussi pieux qu'excellent. - -On était aux entremets du festin, quand tout-à-coup un son mélodieux de -luths que répétaient les échos, se fit entendre sur la colline. Le -Calife, saisi d'étonnement et de plaisir, leva la tête, et il lui tomba -sur le visage un bouquet de jasmin. Mille éclats de rire succédèrent à -cette petite niche, et à travers les buissons on aperçut les formes -élégantes de plusieurs jeunes filles qui sautillaient comme des -chevreuils. L'odeur de leurs chevelures parfumées parvint jusqu'à -Vathek; il suspendit son repas, et comme enchanté il dit à Bababalouk: -Les Périses[22] sont-elles descendues de leurs sphères? Vois-tu celle -dont la taille est si déliée, qui court avec tant d'intrépidité sur les -bords des précipices, et qui en tournant la tête, semble ne faire -attention qu'aux gracieux replis de sa robe? Avec quelle jolie petite -impatience elle dispute son voile aux buissons! Serait-ce elle qui m'a -jeté les jasmins?--Oh! c'est bien elle, répondit Bababalouk, et elle -serait fille à vous jeter vous-même du rocher en bas; je la reconnais: -c'est ma bonne amie Nouronihar, qui m'a si poliment prêté son -escarpolette. Allons, mon cher seigneur et maître, continua-t-il, en -rompant une branche de saule, permettez-moi de l'aller fustiger pour -vous avoir manqué de respect. L'Emir ne saurait s'en plaindre; car, sauf -ce que je dois à sa piété, il a grand tort de tenir un troupeau de -demoiselles sur les montagnes; l'air vif donne trop d'activité aux -pensées. - -Paix, blasphémateur, dit le Calife; ne parle pas ainsi de celle qui -entraîne mon coeur sur ces montagnes. Fais plutôt que mes yeux se fixent -sur les siens, et que je puisse respirer sa douce haleine. Avec quelle -grace et quelle légèreté elle court palpitant dans ces lieux champêtres! -En disant ces mots, Vathek étendit ses bras vers la colline, et levant -les yeux avec une agitation qu'il n'avait jamais sentie, il cherchait à -ne pas perdre de vue celle qui l'avait déjà captivé. Mais sa course -était aussi difficile à suivre que le vol d'un de ces beaux papillons -azurés de cachemire, si rares et si semillants. - -Vathek, non content de voir Nouronihar, voulait aussi l'entendre, et -prêtait avidement l'oreille pour distinguer ses accents. Enfin il -entendit qu'elle disait à une de ses compagnes, en chuchotant derrière -le petit buisson d'où elle avait jeté le bouquet; Il faut avouer qu'un -Calife est une belle chose à voir: mais mon petit Gulchenrouz est bien -plus aimable; une tresse de sa douce chevelure vaut mieux que toute la -riche broderie des Indes; j'aime mieux que ses dents me serrent -malicieusement le doigt que la plus belle bague du trésor impérial. Où -l'as-tu laissé, Sutlemémé? Pourquoi n'est-il pas ici? - -Le Calife inquiet aurait bien voulu en entendre davantage; mais elle -s'éloigna avec toutes ses esclaves. L'amoureux Monarque la suivit des -yeux jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue, et demeura tel qu'un voyageur -égaré pendant la nuit, à qui les nuages dérobent la constellation qui le -dirige. Un rideau de ténèbres semblait s'être abaissé devant lui; tout -lui paraissait décoloré, tout avait pour lui changé de face. Le bruit du -ruisseau portait la mélancolie dans son ame, et ses larmes tombaient sur -les jasmins qu'il avait recueillis dans son sein brûlant. Il ramassa -même quelques cailloux pour se ressouvenir de l'endroit où il avait -senti les premiers élans d'une passion, qui jusqu'alors lui avait été -inconnue. Mille fois il avait tâché de s'en éloigner, mais c'était en -vain. Une douce langueur absorbait son ame. Etendu au bord du ruisseau, -il ne cessait de tourner ses regards vers la cîme bleuâtre de la -montagne. Que me caches-tu, rocher impitoyable! s'écriait-il: -qu'est-elle devenue? Qu'est-ce qui se passe dans tes solitudes? Ciel! -peut-être en ce moment elle erre dans tes grottes avec son heureux -Gulchenrouz! - -Cependant le serein commençait à tomber. L'Emir, inquiet pour la santé -du Calife, fit avancer la litière impériale; Vathek s'y laissa porter -sans s'en apercevoir, et fut ramené dans le superbe salon où il avait -été reçu la veille. - -Mais laissons le Calife livré à sa nouvelle passion, et suivons sur les -rochers Nouronihar, qui avait enfin rejoint son cher petit Gulchenrouz. -Ce Gulchenrouz était le seul enfant d'Ali Hassan, frère de l'Emir, et la -créature de l'univers la plus délicate, la plus aimable. Depuis dix ans -son père était parti pour voyager sur des mers inconnues, et l'avait -confié aux soins de Fakreddin. Gulchenrouz savait écrire en différents -caractères avec une précision merveilleuse, et peignait sur le vélin les -plus jolis arabesques du monde. Sa voix était douce, et il l'accordait -avec le luth de la manière la plus attendrissante. Quand il chantait les -amours de Meignoun et de Leilah[23], ou de quelqu'autres amants -infortunés de ces siècles antiques, les larmes baignaient les yeux de -ses auditeurs. Ses vers (car comme Meignoun il était poète) inspiraient -une langueur et une mollesse bien dangereuses pour les femmes. Toutes -l'aimaient à la folie; et quoiqu'il eût treize ans, on n'avait pas -encore pu l'arracher du harem. Sa danse était légère comme ce duvet que -font voltiger dans l'air les zéphirs du printemps. Mais ses bras qui -s'entrelaçaient si gracieusement avec ceux des jeunes filles, lorsqu'il -dansait, ne pouvaient pas lancer les dards à la chasse, ni dompter les -chevaux fougueux que son oncle nourrissait dans ses pâturages. Il tirait -pourtant de l'arc d'une main sûre, et il aurait devancé tous les jeunes -gens à la course, si on avait osé rompre les liens de soie qui -l'attachaient à Nouronihar. - -Les deux frères avaient mutuellement engagé leurs enfants l'un à -l'autre, et Nouronihar aimait son cousin encore plus que ses propres -yeux, tout beaux qu'ils étaient. Ils avaient tous deux les mêmes goûts -et les mêmes occupations, les mêmes regards longs et languissants, la -même chevelure, la même blancheur; et quand Gulchenrouz se parait des -robes de sa cousine, il semblait être plus femme qu'elle. Si par hasard -il sortait un moment du harem pour aller chez Fakreddin, c'était avec la -timidité du faon qui s'est séparé de la biche. Avec tout cela il avait -assez d'espiéglerie pour se moquer des barbons solennels; aussi le -tançaient-ils quelquefois sans pitié. Alors, il se plongeait avec -transport dans l'intérieur du harem, tirait toutes les portières sur lui -et se réfugiait en sanglotant dans les bras de Nouronihar. Elle aimait -ses fautes plus qu'on n'a jamais aimé les vertus. - -Nouronihar, après avoir laissé le Calife dans la prairie, courut avec -Gulchenrouz sur les montagnes tapissées de gazon, qui protégeaient la -vallée où Fakreddin faisait sa résidence. Le soleil quittait l'horison; -et ces jeunes gens, dont l'imagination était vive et exaltée, crurent -voir dans les beaux nuages du couchant les dômes de Shaddukian et -d'Ambreabad[24] où les Péris font leur demeure. Nouronihar s'était -assise sur le penchant de la colline, et tenait la tête parfumée de -Gulchenrouz sur ses genoux. Mais l'arrivée imprévue du Calife, et -l'éclat qui l'environnait avaient déjà troublé son ame ardente. -Entraînée par sa vanité, elle n'avait pu s'empêcher de se faire -remarquer de ce prince. Elle avait bien vu qu'il ramassait les jasmins -qu'elle lui avait jetés, et son amour-propre en était flatté. Aussi, -fut-elle toute troublée, lorsque Gulchenrouz s'avisa de lui demander ce -qu'était devenu le bouquet qu'il lui avait cueilli. Pour toute réponse, -elle le baisa au front, et s'étant levée à la hâte, elle se promena à -grands pas dans une agitation et une inquiétude qu'on ne saurait -décrire. - -Cependant la nuit avançait: l'or pur du soleil couchant avait fait place -à un rouge sanguin; des couleurs comme celles d'une fournaise ardente, -donnaient sur les joues enflammées de Nouronihar. Le pauvre petit -Gulchenrouz s'en aperçut. Il tressaillait jusqu'au fond de son ame de ce -que son amiable cousine était si agitée. Retirons-nous, lui dit-il d'une -voix timide, il y a quelque chose de funeste dans les cieux. Ces -tamarins tremblent plus qu'à l'ordinaire, et ce vent me glace le coeur. -Allons, retirons-nous; cette soirée est bien lugubre. En disant ces -mots, il avait pris Nouronihar par la main, et l'entraînait de toutes -ses forces. Celle-ci le suivait sans savoir ce qu'elle faisait. Mille -idées étranges roulaient dans son esprit. Elle passa un grand rond de -chèvre-feuille qu'elle aimait beaucoup, sans y faire aucune attention; -Gulchenrouz seul, quoiqu'il courût comme si une bête sauvage eût été à -ses trousses, ne put s'empêcher d'en arracher quelques tiges. - -Les jeunes filles les voyant venir si vîte crurent que, selon leur -coutume, ils voulaient danser. Aussitôt elles s'assemblèrent en cercle -et se prirent par la main; mais Gulchenrouz, hors d'haleine, se laissa -aller sur la mousse. Alors, la consternation se répandit parmi cette -troupe folâtre. Nouronihar, presque hors d'elle-même, et aussi fatiguée -du tumulte de ses pensées, que de la course qu'elle venait de faire, se -jeta sur lui. Elle prit ses petites mains glacées, les réchauffa dans -son sein, et frotta ses tempes d'une pommade odoriférante. Enfin, il -revint à lui, et s'enveloppant la tête dans la robe de Nouronihar, la -supplia de ne pas retourner encore au harem. Il craignait d'être grondé -par Shaban, son gouverneur, vieil eunuque ridé et qui n'était pas des -plus doux. Ce gardien rébarbatif aurait trouvé mauvais qu'il eût dérangé -la promenade accoutumée de Nouronihar. Toute la bande s'assit donc en -rond sur la pelouse, et on commença mille jeux enfantins. Les eunuques -se placèrent à quelque distance, et s'entretinrent ensemble. Tout le -monde était joyeux, Nouronihar resta pensive et abattue. Sa nourrice -s'en aperçut, et se mit à faire des contes plaisants, auxquels -Gulchenrouz, qui avait déjà oublié toutes ses inquiétudes, prenait grand -plaisir. Il riait, il battait des mains, et faisait cent petites niches -à toute la compagnie, même aux eunuques, qu'il voulait absolument faire -courir après lui, en dépit de leur âge et de leur décrépitude. - -Sur ces entrefaites, la lune se leva; la soirée était délicieuse, et on -se trouva si bien, qu'on résolut de souper au grand air. Un des eunuques -courut chercher des melons; les autres firent pleuvoir des amandes -fraîches en secouant les arbres qui ombrageaient l'aimable bande. -Sutlemémé, qui excellait à faire des salades, remplit des grandes jattes -de porcelaine d'herbes les plus délicates, d'oeufs de petits oiseaux, de -lait caillé, de jus de citron et de tranches de concombres, et en servit -à la ronde, avec une grande cuiller de Cocknos. Mais Gulchenrouz, niché, -à son ordinaire, dans le sein de Nouronihar, fermait ses petites lèvres -vermeilles lorsque Sutlemémé lui présentait quelque chose. Il ne voulait -rien recevoir que de la main de sa cousine, et s'attachait à sa bouche -comme une abeille qui s'enivre du suc des fleurs. - -Pendant l'allégresse, qui était générale, on vit une lumière sur la cîme -de la plus haute montagne. Cette lumière répandait une clarté douce, et -on l'aurait prise pour le lever de la lune en son plein, si cet astre -n'eût pas été sur l'horison. Ce spectacle causa une émotion générale; on -s'épuisait en conjectures. Ce ne pouvait pas être l'effet d'un -embrasement, car la lumière était claire et bleuâtre. Jamais on n'avait -vu de météore d'une teinte pareille, ni de cette grandeur. Un moment, -cette étrange clarté devenait pâle; un instant après, elle se ranimait. -D'abord, on la crut fixée sur le pic du rocher; tout-à-coup, elle le -quitta et étincela dans un bois touffu de palmiers; de là, se portant le -long des torrents, elle s'arrêta enfin à l'entrée d'un vallon étroit et -ténébreux. Gulchenrouz, dont le coeur frissonnait à tout ce qui était -imprévu et extraordinaire, tremblait de peur. Il tirait Nouronihar par -sa robe, et la suppliait de retourner au harem. Les femmes en firent de -même; mais la curiosité de la fille de l'Emir était trop forte, elle -l'emporta. A tout hasard, elle voulut courir après le phénomène. - -Pendant qu'on disputait ainsi, il partit de la lumière un trait de feu -si éblouissant, que tout le monde se sauva en jetant de grands cris. -Nouronihar fit aussi quelques pas en arrière; bientôt elle s'arrêta, et -s'avança du côté du phénomène. Le globe s'était fixé dans le vallon, et -y brûlait dans un majestueux silence. Nouronihar croisant alors les -mains sur sa poitrine, hésita quelques moments. La peur de Gulchenrouz, -la solitude profonde où elle se trouvait pour la première fois de sa -vie, le calme imposant de la nuit; tout concourait à l'épouvanter. Plus -de mille fois elle fut sur le point de s'en retourner, mais le globe -lumineux se retrouvait toujours devant elle. Poussée par une impulsion -irrésistible, elle s'en approcha au travers des ronces et des épines, et -malgré tous les obstacles qui devaient naturellement arrêter ses pas. - -Lorsqu'elle fut à l'entrée du vallon, d'épaisses ténèbres -l'environnèrent tout-à-coup, et elle n'aperçut plus qu'une faible -étincelle, qui était fort éloignée. Le bruit des chûtes d'eau, le -froissement des branches de palmier, et les cris funèbres et interrompus -des oiseaux qui habitaient les troncs d'arbres; tout portait la terreur -dans son ame. A chaque instant, elle croyait fouler aux pieds quelque -reptile venimeux. Les histoires qu'on lui avait contées des Dives malins -et des sombres Goules[25], lui revinrent dans l'esprit. Elle s'arrêta -pour la seconde fois; mais sa curiosité l'emporta encore, et elle prit -courageusement un sentier tortueux qui conduisait vers l'étincelle. -Jusqu'alors elle avait su où elle était; elle ne se fut pas plutôt -engagée dans le sentier qu'elle se perdit. Hélas! disait-elle, que ne -suis-je encore dans ces appartements sûrs, et si bien illuminés, où mes -soirées s'écoulaient avec Gulchenrouz! Cher enfant; comme tu palpiterais -si tu errais comme moi dans ces profondes solitudes! En parlant ainsi, -elle avança toujours. Soudain, des degrés pratiqués dans le roc, se -présentèrent à ses yeux; la lumière augmentait et paraissait sur sa tête -au plus haut de la montagne. Elle monta audacieusement les degrés. -Lorsqu'elle fut parvenue à une certaine hauteur, la lumière lui parut -sortir d'une espèce d'antre; des sons plaintifs et mélodieux s'y -faisaient entendre: c'était comme des voix qui formaient une sorte de -chant, semblable aux hymnes qu'on chante sur les tombeaux. Un bruit, -comme celui qu'on fait en remplissant des bains, frappa en même temps -ses oreilles. Elle découvrit de grands cierges flamboyants, plantés çà -et là, dans les crevasses du rocher. Cet appareil la glaça d'épouvante: -cependant elle continua de monter; l'odeur subtile et violente -qu'exhalaient ces cierges la ranima, et elle arriva à l'entrée de la -grotte. - -Dans cette espèce d'extase, elle jeta les yeux dans l'intérieur, et vit -une grande cuve d'or, remplie d'une eau dont la suave vapeur distillait -sur son visage une pluie d'essence de roses. Une douce symphonie -résonnait dans la caverne; sur les bords de la cuve, se trouvaient des -habillements royaux, des diadèmes et des plumes de héron, toutes -étincelantes d'escarboucles[26]. Pendant qu'elle admirait cette -magnificence, la musique cessa, et une voix se fit entendre, disant: -Pour quel Monarque a-t-on allumé ces cierges, préparé ce bain et ces -habillements qui ne conviennent qu'aux Souverains, non-seulement de la -terre, mais même des puissances talismaniques?--C'est pour la charmante -fille de l'Emir Fakreddin, répondit une seconde voix.--Quoi! repartit la -première, pour cette folâtre qui consume son temps avec un enfant -volage, noyé dans la mollesse, et qui ne sera jamais qu'un mari -pitoyable!--Que me dis-tu! reprit l'autre voix; pourrait-elle s'amuser à -de telles niaiseries, quand le Calife brûle d'amour pour elle, le -Souverain du monde, celui qui doit jouir des trésors des Sultans -préadamites, un Prince qui a six pieds de haut, et dont l'oeil pénètre -jusqu'à la moelle des jeunes filles? Non, elle ne saurait rejeter une -passion qui la comble de gloire, et elle méprisera son joujou enfantin: -alors, toutes les richesses qui sont en ce lieu, ainsi que l'escarboucle -de Giamchid[27], lui appartiendront.--Je crois que tu as raison, dit la -première voix, et je vais à Istakhar, préparer le palais du feu -souterrain pour recevoir les deux époux. - -Les voix cessèrent, les flambeaux s'éteignirent, l'obscurité la plus -épaisse succéda à la rayonnante clarté, et Nouronihar se trouva étendue -sur un sopha, dans le harem de son père. Elle frappa des mains, et -aussitôt accoururent Gulchenrouz et ses femmes, qui se désespéraient de -l'avoir perdue, et avaient envoyé les eunuques pour la chercher partout. -Shaban parut aussi, et la gronda d'importance. Petite impertinente, -disait-il, ou vous avez de fausses clefs, ou vous êtes aimée de quelque -Ginn, qui vous donne des passes-partout. Je vais voir quelle est votre -puissance; entrez vîte dans la chambre aux deux lucarnes, et ne comptez -pas que Gulchenrouz vous y accompagne: allons, marchez, Madame, je vais -vous y enfermer à double tour. A ces menaces, Nouronihar leva sa tête -altière, et ouvrit sur Shaban ses yeux noirs, beaucoup agrandis depuis -le dialogue de la grotte merveilleuse; Va, lui dit-elle, parle ainsi à -des esclaves; mais respecte celle qui est née pour donner des lois, et -soumettre tout à son empire. - -Elle allait continuer sur le même ton, quand on entendit crier: Voici le -Calife! voici le Calife! Aussitôt toutes les portières furent tirées, -les esclaves se prosternèrent en doubles rangs, et le pauvre petit -Gulchenrouz se cacha sous une estrade. D'abord, on vit paraître une file -d'eunuques noirs, traînant après eux de longues robes de mousseline -brochée d'or; ils tenaient dans leurs mains des cassolettes, qui -répandaient un doux parfum de bois d'aloës. Ensuite marchait gravement -Bababalouk, qui n'était pas trop content de la visite, et branlait la -tête. Vathek, habillé magnifiquement, le suivait de près. Sa démarche -était noble et aisée; on aurait admiré sa bonne mine, quand même il -n'eût pas été le Souverain du monde. Il s'approcha de Nouronihar, et -lorsqu'il eut fixé ses yeux rayonnants, qu'il avait seulement entrevus, -il fut tout hors de lui. Nouronihar, s'en aperçut, et elle les baissa -aussitôt; mais son trouble augmentait sa beauté, et enflammait davantage -le coeur de Vathek. - -Bababalouk, connaisseur en pareilles affaires, vit qu'à mauvais jeu il -fallait faire bonne mine, et fit signe à tout le monde de se retirer. Il -parcourut tous les coins de la salle pour voir si personne ne s'y était -caché, et il vit des pieds qui sortaient du bas de l'estrade. Bababalouk -les tira à lui sans cérémonie, et voyant que c'étaient ceux de -Gulchenrouz, il le mit sur ses épaules, et l'emporta en lui faisant -mille odieuses caresses. Le petit criait et se débattait, ses joues -devinrent rouges comme la fleur de grenade, et ses yeux humides -étincelaient de dépit. Dans son désespoir, il jeta un regard si -significatif à Nouronihar, que le Calife s'en aperçut, et dit: Serait-ce -là votre Gulchenrouz? Souverain du monde, répondit-elle, épargnez mon -cousin, dont l'innocence et la douceur ne méritent pas votre colère. -Rassurez-vous, reprit Vathek, en souriant; il est en bonnes mains; -Bababalouk aime les enfants, et n'est jamais sans dragées ni confitures. -La fille de Fakreddin, toute confondue, laissa emporter Gulchenrouz, -sans dire une parole. Cependant le mouvement du sein de Nouronihar -découvrait l'agitation de son coeur. Vathek en était transporté, et se -livrait à tout le délire de la plus vive passion; on ne lui opposait -plus qu'une faible résistance, lorsque l'Emir entrant subitement, se -jeta aux pieds du Calife, le front contre terre. Commandeur des Croyans, -lui dit-il, ne vous abaissez pas jusqu'à votre esclave. Non, Emir, -repartit Vathek, je l'élève plutôt jusqu'à moi. Je la déclare mon -épouse, et la gloire de votre famille s'étendra de génération en -génération. Hélas! Seigneur, répondit Fakreddin en s'arrachant quelques -poils de la barbe, abrégez les jours de votre fidèle serviteur, avant -qu'il manque à sa parole. Nouronihar est solennellement promise à -Gulchenrouz, le fils de mon frère Ali Hassan; leurs coeurs sont unis; la -foi est réciproquement donnée: on ne saurait violer des engagements -aussi sacrés. Quoi! repliqua brusquement le Calife, tu veux livrer cette -beauté divine à un mari encore plus femme qu'elle! Tu crois que je -laisserai flétrir ses charmes sous des mains si lâches et si faibles! -non, c'est dans mes bras qu'elle doit passer sa vie; tel est mon -plaisir! Retire-toi, et ne trouble pas cette nuit, que je consacre au -culte de ses attraits. L'Emir outré tira alors son sabre, le présenta à -Vathek, et tendant son col, il lui dit d'un ton ferme: Seigneur, frappez -votre hôte infortuné; il a trop vécu puisqu'il a le malheur de voir que -le Vicaire du Prophète viole les saintes lois de l'hospitalité. -Nouronihar, qui était restée interdite pendant toute cette scène, ne put -soutenir davantage le combat des diverses passions qui bouleversaient -son ame. Elle tomba en défaillance, et Vathek, aussi effrayé pour sa -vie, que furieux de trouver de la résistance, dit à Fakreddin: Secourez -votre fille! et il se retira en lui lançant son terrible regard.--Le -malheureux Emir tomba sur-le-champ à la renverse, baigné d'une sueur -mortelle. - -Gulchenrouz, de son côté, s'était échappé des mains de Bababalouk, et -revenait en ce moment, lorsqu'il vit Fakreddin et sa fille étendus par -terre. Il cria au secours, tant qu'il put. Ce pauvre enfant tâchait de -ranimer Nouronihar par ses caresses. Pâle et haletant, il ne cessait de -baiser la bouche de son amante. Enfin, la douce chaleur de ses lèvres la -fit revenir, et bientôt elle reprit tous ses sens. - -Lorsque Fakreddin fut remis de l'oeillade du Calife, il se mit sur son -séant, et regardant autour de lui pour voir si ce dangereux prince était -sorti, il fit appeler Shaban et Sutlemémé, et, les tirant à part, il -leur dit: Mes amis, aux grands maux, il faut des remèdes violents. Le -Calife porte l'horreur et la désolation dans ma famille; je ne saurais -résister à sa puissance; un autre de ses regards me mettrait au tombeau. -Qu'on me donne de cette poudre assoupissante qu'un Derviche m'apporta de -l'Arracan; j'en ferai prendre à ces deux enfants une dose dont l'effet -dure trois jours. Le Calife les croira morts. Alors, feignant de les -enterrer, nous les porterons dans la caverne de la vénérable Meimouné, à -l'entrée du grand désert de sable, près de la cabane de mes nains; et -quand tout le monde sera retiré, vous, Shaban, avec quatre eunuques -choisis, vous les transporterez près du lac où vous aurez fait porter -des provisions pour un mois. Un jour pour la surprise, cinq pour les -pleurs, une quinzaine pour les réflexions, et le reste pour se préparer -à se remettre en marche; voilà, selon mon calcul, tout le temps que -Vathek prendra, et j'en serai quitte. - -L'idée est bonne, dit Sutlemémé; il en faut tirer tout le parti -possible. Nouronihar me paraît avoir du goût pour le Calife. Soyez sûr -qu'aussi long-temps qu'elle le saura ici, malgré tout son attachement -pour Gulchenrouz, nous ne pourrons pas la faire tenir dans ces -montagnes. Persuadons-lui qu'elle est réellement morte, ainsi que -Gulchenrouz, et que tous deux ont été transportés dans ces rochers, pour -y expier les petites fautes que l'amour leur a fait commettre. Nous leur -dirons que nous nous sommes tués de désespoir, et vos petits nains, -qu'ils n'ont jamais vus, leur paraîtront des personnages -extraordinaires. Les sermons qu'ils leur feront, produiront un grand -effet sur eux, et je gage que tout se passera le mieux du monde. -J'approuve ton idée, dit Fakreddin; mettons la main à l'oeuvre. - -Aussitôt, on alla chercher la poudre; on la mit dans du sorbet, et -Nouronihar et Gulchenrouz, sans se douter de rien, avalèrent le mélange. -Une heure après, ils sentirent des angoisses et des palpitations de -coeur. Un engourdissement universel s'empara d'eux. Ils se levèrent, et -montant l'estrade avec peine, ils s'étendirent sur le sopha. -Réchauffe-moi, ma chère Nouronihar, disait Gulchenrouz, en la tenant -étroitement embrassée; mets ta main sur mon coeur: il est de glace. Ah! -tu es aussi froide que moi. Le Calife nous aurait-il tué tous les deux -avec son terrible regard? Je meurs, repartit Nouronihar d'une voix -éteinte, serre-moi; que du moins j'exhale mon ame sur tes lèvres. Le -tendre Gulchenrouz poussa un profond soupir, leurs bras tombèrent et ils -n'en dirent pas davantage; tous les deux restèrent comme morts. - -Alors, de grands cris retentirent dans le harem. Shaban et Sutlemémé -jouèrent les désespérés avec beaucoup d'adresse. L'Emir, fâché d'en -venir à ces extrémités, faisait pour la première fois l'épreuve de la -poudre, et n'avait pas besoin de contrefaire l'affligé. On avait éteint -les lumières, à l'exception de deux lampes qui jetaient une triste lueur -sur le visage de ces belles fleurs, qu'on croyait fanées dans le -printemps de leur vie; et les esclaves, qui s'étaient rassemblés de -toutes parts, restèrent immobiles au spectacle qui s'offrait à leurs -yeux. On apporta les vêtements funèbres; on lava leurs corps avec de -l'eau rose; on les revêtit de simarres plus blanches que l'albâtre: et -leurs belles tresses, nouées ensemble, furent parfumées des odeurs les -plus exquises. - -On allait poser sur leurs têtes deux couronnes de jasmin, leur fleur -favorite, lorsque le Calife, qui venait d'apprendre cet événement -tragique, arriva. Il était aussi pâle et hagard, que les Goules qui -errent la nuit dans les sépulcres. Dans cette circonstance, il s'oublia -lui-même et le monde entier; il se précipita au milieu des esclaves, se -prosterna au pied de l'estrade, et se frappant la poitrine, il se -qualifiait d'atroce meurtrier, et faisait mille imprécations contre -lui-même. Mais lorsque d'une main tremblante, il eut levé le voile qui -couvrait le visage blême de Nouronihar, il jeta un grand cri, et tomba -comme mort. Le chef des eunuques fit d'horribles grimaces, et l'emporta -sur-le-champ, en disant: Je l'avais bien prévu que Nouronihar lui -jouerait quelque mauvais tour. - -Dès que le Calife fut éloigné, l'Emir commanda les cercueils, et fit -défendre l'entrée du harem. On ferma toutes les fenêtres; on brisa tous -les instruments de musique, et les Imans commencèrent à réciter des -prières. Les pleurs et les lamentations redoublèrent dans la soirée qui -suivit ce jour lugubre. Quant à Vathek, il gémissait en silence. On -avait été obligé d'assoupir les convulsions de sa rage et de sa douleur, -en lui donnant des remèdes calmants. - -A la pointe du jour suivant, on ouvrit les grands battants des portes du -palais, et le convoi se mit en marche pour se rendre à la montagne. Les -tristes cris de Leillah-Illeilah[28] parvinrent jusqu'au Calife. Il -voulut à toute force se cicatriser et suivre la pompe funèbre; jamais on -n'aurait pu l'en dissuader, si sa grande faiblesse lui eut permis de -marcher: mais il tomba au premier pas, et l'on fut obligé de le mettre -au lit, où il resta plusieurs jours dans un état d'insensibilité qui -faisait pitié, même à l'Emir. - -Quand la procession fut arrivée à la grotte de Meimouné, Shaban et -Sutlemémé congédièrent tout le monde. Les quatre eunuques affidés -restèrent avec eux; et après s'être reposés quelques moments auprès des -cercueils, auxquels on avait laissé de l'air, ils les firent porter sur -les bords d'un petit lac bordé d'une mousse grisâtre. Ce lieu était le -rendez-vous des hérons et des cigognes qui y pêchaient continuellement -des petits poissons bleus. Les nains, instruits par l'Emir, ne tardèrent -pas à s'y rendre, et avec l'aide des eunuques, ils construisirent des -cabanes de cannes et de joncs; ouvrage dans lequel ils réussissaient à -merveille. Ils élevèrent aussi un magasin pour les provisions, un petit -oratoire pour eux-mêmes, et une pyramide de bois. Elle était faite de -bûches arrangées avec beaucoup d'exactitude et servait à l'entretien du -feu; car il faisait froid dans le creux de ces montagnes. - -Vers le soir, on alluma deux grands feux sur le bord du lac; on tira les -deux jolis corps de leurs cercueils, et ils furent posés doucement dans -la même cabane, sur un lit de feuilles sèches. Les deux nains se mirent -à réciter le Koran d'une voix claire et argentine. Shaban et Sutlemémé -se tenaient debout, à quelque distance, et attendaient avec beaucoup -d'inquiétude que la poudre eût fait son effet. Enfin, Nouronihar et -Gulchenrouz étendirent faiblement les bras, et ouvrant les yeux ils -regardèrent avec le plus grand étonnement tout ce qui les entourait. Ils -essayèrent même de se lever; mais les forces leur manquant, ils -retombèrent sur leur lit de feuilles. Aussitôt, Sutlemémé leur fit -avaler d'un cordial dont l'Emir l'avait munie. - -Alors, Gulchenrouz se réveilla tout-à-fait, éternua bien fort, et se -leva avec un élan qui marquait toute sa surprise. Lorsqu'il fut hors de -la cabane, il huma l'air avec une extrême avidité, et s'écria: Je -respire, j'entends des sons, je vois un firmament semé d'étoiles! -j'existe encore. A ces accents chéris, Nouronihar se débarrassa des -feuilles, et courut serrer Gulchenrouz dans ses bras. Les longues -simarres dont ils étaient revêtus, leurs couronnes de fleurs et leurs -pieds nus, furent les premières choses qui frappèrent ses regards. Elle -cacha son visage dans ses mains pour réfléchir. La vision du bain -enchanté, le désespoir de son père, et surtout la figure majestueuse de -Vathek lui roulaient dans l'esprit. Elle se ressouvenait d'avoir été -malade et mourante, aussi bien que Gulchenrouz; mais toutes ces images -étaient confuses dans sa tête. Ce lac singulier, ces flammes réfléchies -dans les eaux paisibles, les pâles couleurs de la terre, ces cabanes -bizarres; ces joncs qui se balançaient tristement d'eux-mêmes, ces -cigognes, dont le cri lugubre se mêlait aux voix des nains; tout la -convainquit que l'ange de la mort lui avait ouvert le portail de quelque -nouvelle existence. - -Gulchenrouz, de son côté, dans des transes mortelles, s'était collé -contre sa cousine. Il se croyait aussi dans le pays des fantômes, et -s'effrayait du silence qu'elle gardait. Parle, lui dit-il enfin, où -sommes-nous? Vois-tu ces spectres qui remuent cette braise ardente? -Seraient-ce Monkir et Nekir[29] qui vont nous y jeter? Le fatal pont[30] -traverserait-il ce lac, dont la tranquillité nous cache peut-être un -abîme d'eau, où nous ne cesserons de tomber pendant des siècles? - -Non, mes enfants, leur dit Sutlemémé en s'approchant d'eux, -rassurez-vous; l'ange exterminateur qui a conduit nos ames après les -vôtres, nous a assuré que le châtiment de votre vie molle et voluptueuse -sera borné à passer une longue suite d'années dans ce lieu mélancolique, -où le soleil se montre à peine, où la terre ne produit ni fruits ni -fleurs. Voilà nos gardiens, continua-t-elle, en montrant les nains; ils -pourvoiront à nos besoins: car des ames aussi profanes que les nôtres -tiennent encore un peu à leur grossière existence. Pour tous mets vous -ne mangerez que du ris; et votre pain sera trempé dans les brouillards -qui couvrent sans cesse ce lac. - -A cette triste perspective, les pauvres enfants fondirent en pleurs. Ils -se prosternèrent devant les nains, qui soutenant parfaitement bien leur -personnage, leur firent, selon la coutume, un discours bien beau et bien -long, sur le chameau sacré qui devait, dans quelques milliers d'années, -les porter au paradis des fidèles. - -Le sermon fini, on fit des ablutions, on loua Allah et le Prophète, on -soupa bien maigrement, et on s'en retourna aux feuilles sèches. -Nouronihar et son petit cousin furent bien aises de trouver que les -morts couchaient dans la même cabane. Comme ils avaient assez dormi, ils -s'entretinrent le reste de la nuit de ce qui s'était passé, et cela -toujours en s'embrassant de peur des esprits. - -Le lendemain matin, qui fut bien sombre et pluvieux, les nains montèrent -sur de longues perches plantées en guise de minarets, et appelèrent à la -prière. Toute la congrégation s'assembla; Sutlemémé, Shaban, les quatre -eunuques, quelques cigognes qui s'ennuyaient de la pêche, et les deux -enfants. Ceux-ci s'étaient traînés languissamment hors de leur cabane, -et comme leurs esprits étaient montés sur un ton mélancolique et tendre, -ils firent leurs dévotions avec ferveur. Après cela, Gulchenrouz demanda -à Sutlemémé et aux autres, comment ils avaient fait de mourir si à -propos pour eux. Nous nous sommes tués de désespoir après votre mort, -répondit Sutlemémé. Nouronihar, qui malgré tout ce qui s'était passé, -n'avait pas oublié sa vision, s'écria: Et le Calife! Serait-il mort de -douleur? Viendra-t-il ici? Les nains avaient le mot, et répondirent -gravement: Vathek est damné sans retour. Je le crois bien, s'écria -Gulchenrouz, et j'en suis charmé; car je pense que c'est son horrible -oeillade qui nous a envoyés ici manger du riz, et entendre des sermons. - -Une semaine s'écoula à-peu-près de la même manière sur les bords du lac. -Nouronihar pensait aux grandeurs que son ennuyeuse mort lui avait fait -perdre; et Gulchenrouz faisait des prières et des paniers de joncs avec -les nains, qui lui plaisaient infiniment. - -Pendant que cette scène d'innocence se passait au sein des montagnes, le -Calife en donnait une autre chez l'Emir. Il n'eut pas plutôt repris -l'usage de ses sens, qu'avec une voix qui fit tressaillir Bababalouk, il -s'écria: Perfide Giaour! c'est toi qui as tué ma chère Nouronihar; je -renonce à toi et demande pardon à Mahomet; il me l'aurait conservée si -j'avais été plus sage. Allons, qu'on me donne de l'eau pour faire mes -ablutions, et que le bon Fakreddin vienne ici, pour que je me réconcilie -avec lui et que nous fassions la prière. Après cela, nous irons ensemble -visiter le sépulcre de l'infortunée Nouronihar. Je veux me faire -hermite, et passer mes jours sur cette montagne pour y expier mes -crimes. Et que mangerez-vous là, lui dit Bababalouk? je n'en sais rien, -repartit Vathek; je te le dirai quand j'aurai appétit: ce qui ne -m'arrivera, je crois, de long-temps. - -L'arrivée de Fakreddin interrompit cette conversation. Dès que Vathek le -vit, il lui sauta au col, et le baigna de ses larmes, en lui disant des -choses si pieuses, que l'Emir en pleurait de joie, et se félicitait tout -bas de l'admirable conversion qu'il venait d'opérer. On comprend qu'il -n'osait pas s'opposer au pélerinage de la montagne; ils se mirent donc -chacun dans leur litière et partirent. - -Malgré l'attention avec laquelle on veillait sur le Calife, on ne put -empêcher qu'il ne se fît quelques égratignures sur le lieu où l'on -disait que Nouronihar était enterrée. L'on eut grand'peine à l'en -arracher, et il jura solennellement qu'il y reviendrait tous les jours, -ce qui ne plut pas trop à Fakreddin; mais il se flattait que le Calife -ne se hasarderait pas plus avant, et qu'il se contenterait de faire ses -prières dans la caverne de Meimouné; d'ailleurs, le lac était si caché -dans les rochers, qu'il ne croyait pas possible de le trouver. Cette -sécurité de l'Emir était augmentée par la conduite de Vathek. Il tenait -bien exactement sa résolution, et revenait de la montagne si dévot et si -contrit, que tous les barbons en étaient en extase. - -Nouronihar, de son côté, n'était pas tout-à-fait aussi contente. -Quoiqu'elle aimât Gulchenrouz, et qu'on la laissât libre avec lui afin -d'augmenter sa tendresse, elle le regardait comme un joujou qui -n'empêchait pas que l'escarboucle de Giamchid ne fût très-désirable. -Elle avait même quelquefois des doutes sur son état, et ne pouvait pas -comprendre que les morts eussent tous les besoins et les fantaisies des -vivants. Un matin, pour s'en éclaircir, elle se leva doucement d'auprès -de Gulchenrouz, pendant que tout dormait encore, et après lui avoir -donné un baiser, elle suivit le bord du lac, et vit qu'il se dégorgeait -sous un rocher dont la cîme ne lui parut pas inaccessible. Aussitôt elle -y grimpa du mieux qu'elle put, et voyant le ciel à découvert, elle se -mit à courir comme une biche qui fuit le chasseur. Quoiqu'elle sautât -avec la légèreté de l'antelope, elle fut pourtant obligée de s'asseoir -sur quelques tamarins pour reprendre haleine. Elle y faisait ses petites -réflexions, et croyait reconnaître les lieux, quand tout-à-coup, Vathek -se présenta à sa vue. Ce prince inquiet et agité avait devancé l'aurore. -Lorsqu'il vit Nouronihar, il resta immobile. Il n'osait approcher de -cette figure tremblante et pâle; mais pourtant encore charmante à voir. -Enfin, Nouronihar, d'un air moitié content et moitié affligé, leva ses -beaux yeux sur lui, et lui dit: Seigneur, vous venez donc manger du riz -avec moi, et entendre des sermons? Ombre chérie, s'écria Vathek, vous -parlez! vous avez toujours la même forme élégante, le même regard -rayonnant! Seriez-vous aussi palpable? En disant ces mots, il l'embrasse -de toute sa force, en répétant sans cesse; mais voici de la chair, elle -est animée d'une douce chaleur; que veut dire ce prodige? - -Nouronihar répondit modestement; Vous savez, Seigneur, que je mourus la -nuit même où vous m'honorâtes de votre visite. Mon cousin dit que ce fut -d'une de vos oeillades, mais je n'en crois rien; elles ne me parurent -pas si terribles. Gulchenrouz mourut avec moi, et nous fûmes tous les -deux transportés dans un pays bien triste, et où l'on fait très-maigre -chère; si vous êtes mort aussi, et que vous veniez nous joindre, je vous -plains, car vous serez étourdi par les nains et les cigognes. -D'ailleurs, il est fâcheux pour vous et pour moi, d'avoir perdu les -trésors du palais souterrain qui nous étaient promis. - -A ce nom de palais souterrain, le Calife suspendit ses caresses, qui -avaient déjà été assez loin, pour se faire expliquer ce que Nouronihar -voulait dire. Alors elle lui raconta sa vision, ce qui l'avait suivie, -et l'histoire de sa prétendue mort; elle lui dépeignit le lieu -d'expiation d'où elle s'était échappée, d'une manière qui l'aurait fait -rire, s'il n'avait pas été très-sérieusement occupé. Elle n'eut pas -plutôt cessé de parler, que Vathek la reprenant dans ses bras, lui dit: -Allons, lumière de mes yeux, tout est dévoilé. Nous sommes tous deux -pleins de vie: votre père est un fripon qui nous a trompés pour nous -séparer; et le Giaour, qui, à ce que je comprends, veut nous faire -voyager ensemble, ne vaut guères mieux. Ce ne sera pas du moins de -long-temps qu'il nous tiendra dans son palais de feu. J'attache plus de -valeur à votre belle personne, qu'à tous les trésors des sultans -préadamites; et je veux la posséder à mon aise, et en plein air pendant -bien des lunes, avant que d'aller m'enfouir sous terre. Oubliez ce petit -sot de Gulchenrouz, et...--Ah, Seigneur, ne lui faites point de mal, -interrompit Nouronihar. Non, non, reprit Vathek; je vous ai déjà dit de -ne rien craindre pour lui; il est trop pétri de lait et de sucre pour -que j'en sois jaloux: nous le laisserons avec les nains (qui par -parenthèse sont mes anciennes connaissances) c'est une compagnie qui lui -convient mieux que la vôtre. Au reste, je ne retournerai plus chez votre -père; je ne veux pas l'entendre lui et ses barbons, me criailler aux -oreilles que je viole les lois de l'hospitalité, comme si ce n'était pas -un plus grand honneur pour vous d'épouser le Souverain du monde, qu'une -petite fille habillée en garçon. - -Nouronihar n'eut garde de désapprouver un discours aussi éloquent. Elle -aurait seulement voulu que l'amoureux Monarque eût marqué un peu plus -d'ardeur pour l'escarboucle de Giamchid; mais elle pensa que cela -viendrait en son temps, et demeura d'accord de tout, avec la soumission -la plus engageante. - -Quand le Calife le jugea à propos, il appela Bababalouk qui dormait dans -la caverne de Meimouné, et rêvait que le fantôme de Nouronihar l'avait -remis sur l'escarpolette, et lui donnait un tel branle, que tantôt il -planait au-dessus des montagnes, et tantôt touchait aux abîmes. A la -voix de son maître, il s'éveilla en sursaut, courut tout essoufflé, et -pensa tomber à la renverse, lorsqu'il crut voir le spectre auquel il -venait de rêver. Ah! Seigneur, s'écria-t-il en reculant dix pas, et -mettant sa main devant ses yeux: est-ce que vous déterrez les morts? -Faites-vous aussi le métier de Goule? Mais n'espérez pas de manger cette -Nouronihar; après ce qu'elle m'a fait souffrir, elle sera assez méchante -pour vous manger vous-même. - -Cesse de faire l'imbécile, dit Vathek; tu seras bientôt convaincu que -celle que je tiens dans mes bras, est Nouronihar, bien fraîche et très -vivante. Va faire dresser mes tentes dans une vallée que j'ai remarquée -ici près; je veux y fixer mon habitation avec cette belle tulipe dont je -ranimerai les couleurs. Fais en sorte de nous pourvoir de tout ce qu'il -faut pour mener une vie voluptueuse jusqu'à nouvel ordre. - -Les nouvelles d'un incident aussi fâcheux parvinrent bientôt aux -oreilles de l'Emir. Au désespoir de ce que son stratagème n'avait pas -réussi, il s'abandonna à la douleur, et se barbouilla duement le visage -avec de la cendre; ses fidèles barbons en firent autant, et son palais -tomba dans un affreux désordre. Tout était négligé; on ne recevait plus -les voyageurs, on ne faisait plus d'emplâtres; et à la place de -l'activité charitable qui régnait dans cet asile, ceux qui l'habitaient -n'y montraient plus que des visages d'une coudée de long; ce n'était que -gémissements et barbouillages. - -Cependant Gulchenrouz était resté pétrifié, en ne trouvant plus sa -cousine. Les nains n'étaient pas moins surpris que lui. Sutlemémé seule, -plus fine qu'eux tous, soupçonna d'abord ce qui était arrivé. On amusa -Gulchenrouz avec la belle espérance qu'il retrouverait Nouronihar dans -quelque endroit des montagnes, où la terre jonchée de fleurs d'orange et -de jasmin, offrirait des lits plus agréables que ceux des cabanes, où -l'on chanterait au son des luths, et où l'on irait à la chasse des -papillons. - -Sutlemémé était dans le fort de ses descriptions quand un des quatre -eunuques la tira à part, lui éclaircit l'histoire de la fuite de -Nouronihar, et lui remit les ordres de l'Emir. Aussitôt elle tint -conseil avec Shaban et les nains; on plia bagage; on se mit dans une -chaloupe, et on vogua tranquillement. Gulchenrouz s'accommodait de tout; -mais lorsqu'on arriva à l'endroit où le lac se perdait sous la voûte du -rocher, que la barque y fut entrée, et que Gulchenrouz se vit dans une -parfaite obscurité, il fut saisi d'une peur horrible et jeta des cris -perçants; car il croyait qu'on allait le damner entièrement, pour avoir -trop fait le vivant avec sa cousine. - -Pendant ce temps, le Calife, et celle qui régnait sur son coeur, -filaient des jours heureux. Bababalouk avait fait dresser les tentes et -fermer les deux entrées de la vallée avec des paravents magnifiques, -doublés de toile des Indes, et gardés par des esclaves Ethiopiens, le -sabre à la main. Pour maintenir le gazon de cette belle enceinte dans -une fraîcheur perpétuelle, des eunuques blancs ne cessaient d'en faire -le tour avec des arrosoirs de vermeil. L'air, auprès du pavillon -impérial, était sans cesse agité par le mouvement des éventails; un jour -tendre qui passait au travers des mousselines éclairait ce lieu de -volupté, et le Calife y jouissait en plein des charmes de Nouronihar. -Enivré de délices, il écoutait avec transport sa belle voix, et les -accords de son luth. De son côté, elle était ravie d'entendre les -descriptions qu'il lui faisait de Samarah, et de sa tour remplie de -merveilles. Elle se plaisait surtout à lui faire répéter l'aventure de -la boule, et celle de la crevasse où le Giaour se tenait auprès du -portail d'ébène. - -Le jour s'écoulait dans ces entretiens, et la nuit ces amants se -baignaient ensemble dans un grand bassin de marbre noir, qui relevait -admirablement la blancheur de Nouronihar. Bababalouk, avec qui cette -belle était rentrée en grace, prenait soin que leurs repas fussent -servis avec la plus grande délicatesse; c'était toujours quelques mets -nouveaux; et il fit chercher à Schiraz un vin pétillant et délicieux, -encavé avant la naissance de Mahomet. On cuisait dans de petits fours -pratiqués dans le roc, des pains au lait que Nouronihar pétrissait de -ses mains délicates; ce qui leur donnait une saveur si fort au gré de -Vathek, qu'il en oubliait tous les ragoûts que ses autres femmes lui -avaient faits; aussi ces pauvres délaissées se mouraient-elles de -chagrin chez l'Emir. - -La sultane Dilara, qui jusqu'alors avait été la favorite, prenait cette -négligence à coeur avec une énergie qui était dans son caractère. Dans -le cours de sa faveur, elle avait été imbue des idées extravagantes de -Vathek, et brûlait de voir les tombeaux d'Istakhar, et le palais des -quarante colonnes; élevée d'ailleurs parmi les mages, elle se -réjouissait de voir le Calife prêt à s'adonner au culte du feu: ainsi la -vie voluptueuse et fainéante qu'il menait avec sa rivale, l'affligeait -doublement. La piété passagère de Vathek, lui avait donné de vives -alarmes; ceci était pis encore. Elle prit donc le parti d'écrire à la -princesse Carathis, pour lui apprendre que tout allait mal, qu'on avait -manqué net aux conditions du parchemin, qu'on avait mangé, couché et -fait vacarme chez un vieil Emir, dont la sainteté était fort redoutable, -et qu'enfin il n'y avait plus d'apparence qu'on eût jamais les trésors -des sultans préadamites. Cette lettre fut confiée à deux bûcherons, qui -coupaient du bois dans une des grandes forêts de la montagne, et qui -connaissant les routes les plus courtes, arrivèrent en dix jours à -Samarah. - -La princesse Carathis jouait aux échecs avec Morakanabad, quand les -messagers arrivèrent. Depuis quelques semaines elle avait abandonné les -hautes régions de sa tour, parce que tout lui semblait en confusion -parmi les astres, lorsqu'elle les consultait pour son fils. Elle avait -beau répéter ses fumigations, et s'étendre sur les toits, dans -l'espérance d'avoir des visions mystiques; elle ne rêvait que pièces de -brocard, bouquets et autres niaiseries pareilles. Cela l'avait jetée -dans un abattement dont toutes les drogues qu'elle composait ne -pouvaient la tirer, et sa dernière ressource était Morakanabad, bon -homme, plein d'une honnête confiance, mais qui, dans sa compagnie, ne se -trouvait pas sur des roses. - -Comme personne ne savait des nouvelles de Vathek, mille histoires -ridicules se répandaient sur son compte. On conçoit donc avec quelle -vivacité Carathis décacheta la lettre, et quelle fut sa rage lorsqu'elle -apprit la lâche conduite de son fils. Ah! ah! dit-elle; je périrai, ou -il pénétrera dans le palais du feu; que je meure dans les flammes, et -que Vathek règne sur le trône de Suleïman! En parlant ainsi, elle fit la -pirouette d'une manière si magique et si effroyable que Morakanabad en -recula de terreur; elle commanda de préparer son grand chameau -Alboufaki, et de faire venir la hideuse Nerkès et l'impitoyable Cafour: -Je ne veux pas d'autre train, dit-elle au visir; je vais pour affaires -pressantes, ainsi trève de parade; vous aurez soin du peuple; plumez-le -bien dans mon absence; car nous dépensons beaucoup, et on ne sait pas ce -qui arrivera. - -La nuit était très noire, et il soufflait de la plaine de Catoul un vent -mal sain, qui aurait rebuté le voyageur le plus intrépide; mais Carathis -se plaisait beaucoup à tout ce qui était funeste: Nerkès en pensait de -même; et Cafour avait un goût particulier pour les pestilences. Au -matin, cette gentille caravane, guidée par les deux bûcherons, s'arrêta -sur les bords d'un grand marais d'où s'exhalait une vapeur mortelle, qui -aurait tué tout autre animal qu'Alboufaki, qui naturellement pompait -avec plaisir ces malignes odeurs. Les paysans supplièrent les dames de -ne pas dormir dans ce lieu. Dormir! s'écria Carathis; la belle idée! Je -ne dors jamais que pour avoir des visions; et, quant à mes suivantes, -elles ont trop d'occupations pour fermer le seul oeil qui leur reste. -Les pauvres gens qui commençaient à ne pas trop se plaire dans cette -compagnie, restèrent la gueule béante. - -Carathis mit pied à terre, aussi bien que les négresses qu'elle avait en -croupe; et toutes s'étant mises en chemise et en caleçons, elles -coururent à l'ardeur du soleil pour cueillir des herbes vénéneuses, dont -il y avait à foison le long du marécage. Cette provision était destinée -pour la famille de l'Emir, et pour tous ceux qui pouvaient apporter le -moindre empêchement au voyage d'Istakhar. Les bûcherons mouraient de -peur, en voyant courir ces trois horribles fantômes, et ne goûtaient pas -trop la société d'Alboufaki. Ce fut bien pire lorsque Carathis leur -ordonna de se mettre en route, quoiqu'il fût midi et qu'il fît une -chaleur à calciner les pierres; malgré tout ce qu'ils purent dire, il -fallut obéir. - -Alboufaki qui aimait beaucoup la solitude, reniflait quand il apercevait -la moindre habitation, et Carathis le gâtant à sa manière, se détournait -tout de suite. Il arriva de là que les paysans ne purent pas prendre la -moindre nourriture sur la route. Les chèvres et les brebis, que la -Providence semblait leur envoyer, et dont le lait aurait pu les -rafraîchir un peu, s'enfuyaient à la vue de l'hideux animal et de son -étrange charge. Pour Carathis, elle n'avait nul besoin de ces aliments -communs ayant inventé depuis long-temps une opiate qui lui suffisait, et -dont elle faisait part à ses chères muettes. - -A la nuit tombante, Alboufaki s'arrête tout court, et frappa du pied. -Carathis connaissait ses allures, et comprit qu'elle devait être dans le -voisinage d'un cimetière. En effet, la lune jetait une pâle lueur qui -lui fit bientôt entrevoir une longue muraille, et une porte à -demi-ouverte et si élevée, qu'elle pouvait y faire passer Alboufaki. Les -misérables guides, qui touchaient à l'extrémité de leurs jours, prièrent -alors humblement Carathis de les enterrer, puisqu'elle en avait la -commodité, et rendirent l'ame. Nerkès et Cafour plaisantèrent à leur -manière sur la sottise de ces gens, trouvèrent l'aspect du cimetière -fort à leur gré, et les sépulcres bien réjouissans; il y en avait au -moins deux mille sur la pente d'une colline. Carathis trop occupée de -ses grandes vues pour s'arrêter à ce spectacle, quelque charmant qu'il -fût à ses yeux, s'avisa de tirer parti de sa situation. Assurément, se -disait-elle, un si beau cimetière est hanté par les Goules; cette espèce -ne manque pas d'intelligence; comme j'ai laissé mourir mes bêtes de -guides faute d'attention, je demanderai mon chemin aux Goules, et pour -les amorcer, je les inviterai à se régaler de ces corps frais. Après ce -sage monologue, elle parla des doigts à Nerkès et à Cafour, leur disant -d'aller frapper aux tombeaux, et d'y faire entendre leur joli ramage. - -Les négresses, toutes joyeuses de cet ordre, et qui se promettaient -beaucoup de plaisir dans la compagnie des Goules, partirent avec un air -de conquête, et se mirent à faire toc, toc, contre les sépulcres. A -mesure qu'elles frappaient, on entendait un bruit sourd dans la terre, -les sables se remuaient, et les Goules attirés par la fraîcheur des -nouveaux cadavres, sortaient de toutes parts avec le nez en l'air. Tous -se rendirent devant un cercueil de marbre où Carathis était assise entre -les deux corps de ses malheureux conducteurs. Cette princesse reçut son -monde avec une politesse distinguée, et après avoir soupé, on parla -d'affaires. Elle apprit bientôt ce qu'elle desirait savoir, et sans -perdre de temps voulut se remettre en marche: les négresses qui avaient -commencé des liaisons de coeur avec les Goules, la supplièrent de tous -leurs doigts d'attendre au moins jusqu'à l'aurore; mais Carathis, qui -était la vertu même et ennemie jurée des amours et de la mollesse, -rejeta leur prière, et montant sur Alboufaki, leur ordonna de s'y placer -au plus vîte. Pendant quatre jours et quatre nuits, elle continua son -voyage sans s'arrêter. Le cinquième, elle traversa des montagnes et des -forêts à demi-brûlées, et arriva le sixième devant les beaux paravents, -qui dérobaient à tous les yeux les voluptueux égarements de son fils. - -C'était la pointe du jour: les gardes ronflaient à leurs postes en -pleine sécurité; le grand trot d'Alboufaki les réveilla en sursaut; ils -crurent voir des spectres sortis du noir abîme, et s'enfuirent sans -autre cérémonie. Vathek était au bain avec Nouronihar: il écoutait des -contes et se moquait de Bababalouk qui les faisait. Alarmé par les cris -de ses gardes, il sauta hors de l'eau; mais il y rentra bien vîte -lorsqu'il vit paraître Carathis: elle avançait avec ses négresses et -toujours montée sur Alboufaki, et mettait en pièces les mousselines et -les fines portières du pavillon. A cette apparition subite, Nouronihar, -qui n'était pas toujours sans remords, crut que le moment de la -vengeance céleste était arrivé, et se colla amoureusement contre le -Calife. Alors Carathis, sans descendre de son chameau, et écumante de -rage au spectacle qui s'offrait à sa chaste vue, éclata sans ménagement. -Monstre à deux têtes et à quatre jambes, s'écria-t-elle, que signifie -tout ce bel entortillage? N'as-tu pas honte d'empoigner ce tendron au -lieu des sceptres des sultans préadamites? C'est donc pour cette gueuse -que tu as follement manqué aux conditions du Giaour? C'est avec elle que -tu consumes des moments précieux? Est-ce là le fruit que tu retires des -belles connaissances que je t'ai données? Est-ce ici le but de ton -voyage? Arrache-toi des bras de cette petite niaise; noie-là dans l'eau, -et suis-moi. - -Dans son premier mouvement de fureur, Vathek avait eu envie d'éventrer -Alboufaki, et de le farcir des négresses, et même de Carathis; mais les -idées du Giaour du palais d'Istakhar, des sabres et des talismans, -frappèrent son esprit avec la rapidité d'un éclair. Il dit donc à sa -mère d'un ton civil, quoique résolu: Redoutable dame, vous serez obéie; -mais je ne noyerai pas Nouronihar. Elle est plus douce que le mirabolan -confit; elle aime beaucoup les escarboucles, et surtout celui de -Giamchid qu'on lui a promis; elle viendra avec nous, car je prétends -qu'elle couche sur les canapés de Suleïman; je ne puis plus dormir sans -elle. A la bonne heure, répondit Carathis, en descendant d'Alboufaki, -qu'elle remit entre les mains des négresses. - -Nouronihar, qui n'avait pas lâché prise, se rassura un peu, et dit -tendrement au Calife; Cher souverain de mon coeur, je vous suivrai, s'il -le faut, jusqu'au-delà de Caf dans le pays des Afrites; je ne craindrai -pas de grimper pour vous au nid de la Simorgue, qui, après Madame, est -l'être le plus respectable qui ait été créé. Voilà, dit Carathis, une -jeune fille qui a du courage et des connaissances. Nouronihar en avait -assurément; mais malgré toute sa fermeté, elle ne pouvait s'empêcher de -penser quelquefois aux graces de son petit Gulchenrouz, et aux journées -de tendresse qu'elle avait passées avec lui; quelques larmes mouillèrent -ses yeux et n'échappèrent pas au Calife; elle dit même tout haut et par -inadvertance: Hélas! mon doux cousin, que deviendrez-vous? A ces mots, -Vathek fronça le sourcil, et Carathis s'écria: Que signifient ces -grimaces, qu'a-t-elle dit? Le Calife répondit: Elle donne mal-à-propos -un soupir à un petit garçon aux yeux langoureux et aux douces tresses -qui l'aimait.--Où est-il? repartit Carathis, il faut que je fasse -connaissance avec ce joli enfant; car, poursuivit-elle tout bas, j'ai -dessein avant que de partir, de me remettre en grace avec le Giaour; il -n'y aura rien de plus appétissant pour lui que le coeur d'un enfant -délicat, qui s'abandonne aux premières impulsions de l'amour. - -Vathek, en sortant du bain, donna ordre à Bababalouk de rassembler ses -troupes, ses femmes, et les autres meubles de son sérail, et de tout -préparer pour partir dans trois jours. Quant à Carathis, elle se retira -seule dans une tente, où le Giaour l'amusa avec des visions -encourageantes. A son réveil, elle vit à ses pieds Narkès et Cafour, -qui, par leurs signes, lui apprirent qu'ayant mené Alboufaki aux bords -d'un petit lac pour y brouter une mousse grise passablement vénéneuse, -elles avaient vu des poissons bleuâtres, comme ceux du réservoir au haut -de la tour de Samarah. Ah! ah! dit-elle, je veux aller sur les lieux à -l'instant même; au moyen d'une petite opération, je pourrai rendre ces -poissons oraculaires; ils m'éclairciront beaucoup de choses, et -m'apprendront où est ce Gulchenrouz que je veux absolument immoler. -Aussitôt elle partit avec son noir cortège. - -Comme on va vîte dans les mauvaises entreprises, Carathis et ses -négresses ne tardèrent pas d'arriver au lac. Elles brûlèrent des drogues -magiques dont elles étaient toujours munies, et s'étant déshabillées -toutes nues, elles entrèrent dans l'eau jusqu'au col. Narkès et Cafour -secouèrent des torches enflammées, tandis que Carathis prononçait des -mots barbares. Alors, tous les poissons mirent la tête hors de l'eau, -qu'ils agitaient fortement avec leurs nageoires; et contraints par la -puissance du charme, ils ouvrirent des bouches pitoyables, et dirent -tous à la fois: Nous vous sommes dévoués depuis la tête jusqu'à la -queue; que voulez-vous de nous? Poissons, dit Carathis, je vous conjure -par vos brillantes écailles de me dire où est le petit Gulchenrouz?--De -l'autre côté de ce rocher, Madame, répondirent tous les poissons en -choeur: êtes-vous contente? Nous ne le sommes pas du tout de tenir ainsi -la bouche ouverte au grand air. Oui, repartit la princesse, je vois bien -que vous n'êtes pas accoutumés à de longs discours, je vous laisserai en -repos, quoique j'aurais bien d'autres questions à vous faire. Sur cela, -l'eau devint calme, et les poissons disparurent. - -Carathis, remplie du venin de ses projets escalada tout de suite le -rocher, et vit sous une feuillée l'aimable Gulchenrouz qui dormait, -tandis que les deux nains veillaient auprès de lui, et marmotaient leurs -oraisons. Ces petits personnages avaient le don de deviner quand quelque -ennemi des bons Musulmans approchait; ils sentirent donc venir Carathis -qui, s'arrêtant tout court, se disait à elle-même: Comme il penche -mollement sa petite tête! comme il est langoureux et blême! c'est -précisément l'enfant qu'il me faut. Les nains interrompirent ces belles -réflexions en se jetant sur elle, et en l'égratignant de toutes leurs -forces. Narkès et Cafour prirent aussitôt la défense de leur maîtresse, -et pincèrent les nains si fortement, qu'ils en rendirent l'ame, en -priant Mahomet de faire tomber sa vengeance sur cette méchante femme, et -sur toute sa famille. - -Au bruit que cet étrange combat faisait dans le vallon, Gulchenrouz -s'éveilla, fit un furieux bond, grimpa sur un figuier, et, gagnant la -cîme du rocher, courut sans prendre haleine; enfin, il tomba comme mort -entre les bras d'un bon vieux Génie qui chérissait les enfans, et -s'occupait entièrement à les protéger. Ce Génie, faisant sa ronde dans -les airs, avait fondu sur le cruel Giaour lorsqu'il grommelait dans son -horrible fente, et lui avait enlevé les cinquante petits garçons que -Vathek avait eu l'impiété de lui sacrifier. Il éduquait ces -intéressantes créatures dans des nids élevés au-dessus des nuages, et -habitait lui-même un nid plus grand que tous les autres ensemble, dont -il avait chassé les rocs qui l'avaient construit. - -Ces sûrs asiles étaient défendus contre les Dives et les Afrites par des -banderolles flottantes, sur lesquelles étaient écrits en caractères -d'or, brillants comme l'éclair, les noms d'Allah et du Prophète. Alors -Gulchenrouz, qui n'était pas encore désabusé sur sa prétendue mort, se -crut dans les demeures d'une paix éternelle. Il s'abandonnait sans -crainte aux caresses de ses petits amis, qui tous se rassemblaient dans -le nid du vénérable Génie, et à l'envi l'un de l'autre, baisaient le -front uni, et les belles paupières de leur nouveau camarade. C'est là -qu'éloigné des tracasseries de la terre, de l'impertinence des harems, -de la brutalité des eunuques et de l'inconstance des femmes, il trouva -sa véritable place. Heureux, ainsi que ses compagnons, les jours, les -mois, les années s'écoulèrent dans cette société paisible; car le Génie, -au lieu de combler ses pupilles de vaines connaissances, et de -périssables richesses les gratifiait du don d'une perpétuelle enfance. - -Carathis, peu accoutumée à voir échapper sa proie, se mit dans une -colère épouvantable contre les négresses, qu'elle accusait de n'avoir -pas saisi l'enfant tout de suite, et de s'être amusées à pincer jusqu'à -la mort de petits nains qui ne signifiaient rien. Elle revint dans la -vallée en murmurant; et, trouvant que son fils n'était pas encore levé -d'auprès de sa belle, elle passa sa mauvaise humeur sur lui et sur -Nouronihar. Toutefois elle se consola par l'idée de partir le lendemain -pour Istakhar, et de faire connaissance avec Eblis[31] même, au moyen -des bons offices du Giaour; mais le destin en avait ordonné autrement. - -Sur le soir, comme cette princesse s'entretenait avec Dilara qu'elle -avait fait venir et qui était fort de son goût, Bababalouk vint lui dire -que le ciel paraissait fort embrasé du côté de Samarah, et semblait -annoncer quelque chose de funeste. Sur-le-champ, elle prit ses -astrolabes et ses instruments magiques, mesura la hauteur des planètes, -fit ses calculs, et vit, à son grand déplaisir, qu'il y avait là une -révolte formidable; que Motavekel profitant de l'horreur qu'inspirait -son frère, avait soulevé le peuple, s'était emparé du palais, et faisait -le siége de la grande tour, où Morakanabad s'était retiré avec un petit -nombre de ceux qui restaient encore fidèles. Quoi! s'écria-t-elle, je -perdrais ma tour, mes muets, mes négresses, mes momies, et surtout mon -cabinet d'expériences qui m'a coûté tant de veilles, et cela sans savoir -si mon étourdi de fils viendra à bout de son aventure! Non, je n'en -serai pas la dupe; je pars dans l'instant pour secourir Morakanabad par -mon art redoutable, et faire pleuvoir sur les conspirateurs, des clous -et des ferrailles ardentes; j'ouvrirai mes magasins de serpents et de -torpèdes, qui sont sous les grandes voûtes de la tour et que la faim a -rendus enragés, et nous verrons si l'on tiendra contre de tels -assaillants. En parlant ainsi, Carathis courut à son fils, qui -banquetait tranquillement avec Nouronihar dans son beau pavillon -incarnat. Goulu, que tu es, lui dit-elle; sans ma vigilance, tu ne -serais bientôt que le Commandeur des tourtes: tes Croyants ont renié la -foi qu'ils t'avaient jurée; Motavekel, ton frère, règne dans ce moment -sur la colline des chevaux pies; et si je n'avais pas quelques petites -ressources dans notre tour, il ne lâcherait prise de sitôt. Mais afin de -ne pas perdre du tems, je ne te dirai que quatre mots; plie tes tentes, -pars ce soir même, et ne t'arrête nulle part à baliverner. Quoique tu -aies manqué aux conditions du parchemin, il me reste encore quelques -espérances; car, il faut avouer que tu as fort joliment violé les lois -de l'hospitalité, en séduisant la fille de l'Emir, après avoir mangé de -son sel et de son pain. Ces sortes de manières ne peuvent que plaire au -Giaour; et si, dans la route, tu fais encore quelque petit crime, tout -ira bien, et tu entreras en triomphe dans le palais de Suleïman. Adieu! -Alboufaki et mes négresses m'attendent à la porte. - -Le Calife n'eut pas le mot à répondre; il souhaita un bon voyage à sa -mère, et finit son souper. A minuit, on décampa au bruit des fanfares et -des trompettes; mais on avait beau timbaler, on ne pouvait s'empêcher -d'entendre les cris de l'Emir et de ses barbons, qui à force de pleurer, -étaient devenus aveugles, et n'avaient pas un poil de reste. Nouronihar, -à qui cette musique faisait de la peine, fut fort aise quand elle ne fut -plus à portée de l'ouir. Elle était avec le Calife dans la litière -impériale, et ils s'amusaient à se représenter toutes les magnificences -dont ils devaient être bientôt entourés. Les autres femmes se tenaient -bien tristement dans leurs cages, et Dilara prenait patience, en pensant -qu'elle allait célébrer les rites du feu sur les augustes terrasses -d'Istakhar. - -En quatre jours, on se trouva dans la riante vallée de Rocnabad. Le -printemps y était dans toute sa vigueur; et les branches grotesques des -amandiers en fleurs, se découpaient sur l'azur d'un ciel étincelant. La -terre jonchée d'hyacinthes et de jonquilles, exhalait une douce odeur; -des milliers d'abeilles, et presque autant de Santons, y faisaient leur -demeure. On voyait alternativement rangés sur les bords du ruisseau, des -ruches et des oratoires, dont la propreté et la blancheur étaient -relevées par le verd brun des hauts cyprès. Ces pieux solitaires -s'amusaient à cultiver de petits jardins, remplis de fruits, et surtout -de melons musqués les meilleurs de la Perse. Quelquefois on les voyait -épars dans la prairie, s'amusant à nourrir des paons plus blancs que la -neige, et des tourterelles azurées. Ils étaient ainsi occupés, quand les -avant-coureurs du cortège impérial crièrent à haute voix: Habitants de -Rocnabad, prosternez-vous sur les bords de vos sources limpides, et -rendez graces au ciel qui vous montre un rayon de sa gloire; car voici -le Commandeur des Croyans qui approche. - -Les pauvres Santons, remplis d'un saint empressement, se hâtèrent -d'allumer des cierges dans tous les oratoires, déployèrent leurs Korans -sur des lutrins d'ébène, et allèrent au-devant du Calife, avec de petits -paniers remplis de figues, de miel et de melons. Pendant qu'ils -s'avançaient en procession et à pas comptés, les chevaux, les chameaux -et les gardes, faisaient un horrible dégât parmi les tulipes, et les -autres fleurs de la vallée. Les Santons ne pouvaient s'empêcher de jeter -un oeil de pitié sur ces ravages, tandis que de l'autre, ils regardaient -le Calife et le Ciel. Nouronihar, enchantée de ces beaux lieux qui lui -rappelaient les aimables solitudes de son enfance, pria Vathek de -s'arrêter; mais ce prince, pensant que tous ces petits oratoires -pourraient passer dans l'esprit du Giaour pour une habitation, ordonna à -ses pionniers de les abattre. Les Santons restèrent pétrifiés pendant -qu'on exécutait cet ordre barbare; ils pleuraient à chaudes larmes, et -Vathek les fit chasser à coups de pieds par des eunuques. Alors, il -descendit de sa litière avec Nouronihar, et ils se promenèrent dans la -prairie, tout en cueillant des fleurs et en se disant des gaillardises; -mais les abeilles, qui étaient bonnes musulmanes, se crurent obligées de -venger la querelle de leurs chers maîtres les Santons, et s'acharnèrent -tellement à les piquer, qu'ils furent trop heureux que leurs tentes se -trouvassent prêtes pour les recevoir. - -Bababalouk, auquel l'embonpoint des paons et des tourterelles n'avait -pas échappé, en fit mettre tout de suite quelques douzaines à la broche, -et autant en fricassées. On mangeait, on riait, on trinquait, on -blasphémait à plaisir, quand tous les Moullahs, tous les Scheiks, tous -les Cadis, et tous les Imans de Schiraz, qui n'avaient pas apparemment -rencontré les Santons, arrivèrent avec des ânes parés de guirlandes, de -rubans et de sonnettes d'argent, et chargés de tout ce qu'il y avait de -meilleur dans le pays. Ils présentèrent leurs offrandes au Calife, en le -suppliant d'honorer leur ville et leurs mosquées de sa présence. Oh! -pour cela, dit Vathek, je m'en garderai bien; j'accepte vos présents, et -vous prie de me laisser tranquille, car je n'aime pas à résister à la -tentation: mais comme il n'est pas décent que des gens aussi -respectables que vous s'en retournent à pied, et que vous avez la mine -d'être d'assez mauvais cavaliers, mes eunuques auront la précaution de -vous lier sur vos ânes, et prendront surtout bien garde que vous ne me -tourniez pas le dos; car ils savent l'étiquette. Il y avait parmi eux de -vigoureux Scheiks, qui, croyant que Vathek était fou, en disaient tout -haut leur opinion. Bababalouk prit soin de les faire garrotter à doubles -cordes; et piquant tous les ânes avec des épines, ils partirent au grand -galop, tout en ruant et s'entrechoquant de la manière la plus plaisante -du monde. Nouronihar et son Calife, jouissaient à l'envi l'un de -l'autre, de cet indigne spectacle; ils faisaient de grands éclats de -rire, lorsque les vieillards tombaient avec leur monture dans le -ruisseau, et que les uns devenaient boiteux, d'autres manchots, d'autres -brèche-dents, ou pis encore. - -On passa deux jours fort délicieusement à Rocnabad, sans y être troublé -par de nouvelles ambassades. Le troisième, on se remit en marche; on -laissa Schiraz à la droite, et on gagna une grande plaine d'où l'on -découvrait, à l'extrémité de l'horison, les noirs sommets des montagnes -d'Istakhar. - -A cette vue, le Calife et Nouronihar ne pouvant contenir les transports -de leur ame, sautèrent de la litière en bas, et firent des exclamations -qui étonnèrent tous ceux qui étaient à portée de les entendre. -Allons-nous dans des palais rayonnants de lumière, se demandaient-ils -l'un l'autre, ou bien dans des jardins plus délicieux que ceux de -Sheddad?--Les pauvres mortels! c'est ainsi qu'ils se répandaient en -conjectures! l'abîme des secrets du Tout-Puissant leur était caché. - -Cependant les bons Génies qui veillaient encore un peu sur la conduite -de Vathek, se rendirent dans le septième ciel auprès de Mahomet, et lui -dirent: Miséricordieux Prophète, tendez vos bras propices à votre -Vicaire, ou il tombera, sans ressource, dans les piéges que les Dives -nos ennemis lui ont dressées; le Giaour l'attend dans l'abominable -palais du feu souterrain; s'il y met le pied, il est perdu sans retour. -Mahomet répondit avec indignation: Il n'a que trop mérité d'être laissé -à lui-même; toutefois, je consens que vous fassiez encore un effort pour -le détourner de son entreprise. - -Soudain un bon Génie prit la figure d'un berger, plus renommé pour sa -piété, que tous les derviches et les santons du pays; il se plaça sur la -pente d'une petite colline auprès d'un troupeau de brebis blanches, et -commença à jouer sur un instrument inconnu, des airs dont la touchante -mélodie pénétrait l'ame, réveillait les remords, et chassait toute -pensée frivole. A des sons si énergiques, le soleil se couvrit d'un -sombre nuage, et les eaux d'un petit lac plus claires que le cristal, -devinrent rouges comme du sang. Tous ceux qui composaient le pompeux -cortège du Calife furent attirés, comme malgré eux, du côté de la -colline; tous baissèrent les yeux, et restèrent consternés; chacun se -reprochait le mal qu'il avait fait: le coeur battait à Dilara; et le -chef des eunuques, d'un air contrit, demandait pardon aux femmes de ce -qu'il les avait souvent tourmentées pour sa propre satisfaction. - -Vathek et Nouronihar pâlissaient dans leur litière, et se regardant d'un -oeil hagard, se reprochaient à eux-mêmes, l'un, mille crimes des plus -noirs, mille projets d'une ambition impie; et l'autre, la désolation de -sa famille, et la perte de Gulchenrouz. Nouronihar croyait entendre dans -cette fatale musique, les cris de son père expirant, et Vathek, les -sanglots des cinquante enfants qu'il avait sacrifiés au Giaour. Dans ces -angoisses, ils étaient toujours entraînés vers le berger. Sa physionomie -avait quelque chose de si imposant, que pour la première fois de sa vie, -Vathek perdit contenance, tandis que Nouronihar se cachait le visage -avec les mains. La musique cessa; et le Génie adressant la parole au -Calife, lui dit: Prince insensé, à qui la Providence a confié le soin -des peuples! est-ce ainsi que tu réponds à ta mission? Tu as mis le -comble à tes crimes; te hâtes-tu à présent de courir à ton châtiment? Tu -sais qu'au-delà de ces montagnes, Eblis et ses Dives maudits tiennent -leur funeste empire, et séduit par un malin fantôme, tu vas te livrer à -eux! C'est ici le dernier instant de grace qui t'est donné: abandonne -ton atroce dessein, retourne sur tes pas, rends Nouronihar à son père -qui a encore quelque reste de vie, détruis la tour avec toutes ses -abominations, chasse Carathis de tes conseils, sois juste envers tes -sujets, respecte les Ministres du Prophète, répare tes impiétés par une -vie exemplaire, et, au lieu de passer tes jours dans les voluptés, va -pleurer tes crimes sur les tombeaux de tes pieux ancêtres! Vois-tu ces -nuages qui te cachent le soleil? Au moment que cet astre reparaîtra, si -ton coeur n'est pas changé, le temps de la miséricorde sera passé pour -toi. - -Vathek, saisi de crainte et chancelant, était sur le point de se -prosterner devant le berger qu'il sentit bien devoir être d'une nature -supérieure à l'homme; mais son orgueil l'emporta, et levant -audacieusement la tête, il lui lança un de ses terribles regards. Qui -que tu sois, lui dit-il, cesse de me donner d'inutiles avis. Ou tu veux -me tromper, ou tu te trompes toi-même: si ce que j'ai fait est aussi -criminel que tu le prétends, il ne saurait y avoir pour moi un moment de -grace: j'ai nagé dans une mer de sang pour arriver à une puissance qui -fera trembler tes semblables; ne te flatte donc pas que je recule à la -vue du port, ni que je quitte celle qui m'est plus chère que la vie et -que ta miséricorde. Que le soleil reparaisse, qu'il éclaire ma carrière, -que m'importe où elle finira! En disant ces mots, qui firent frémir le -Génie lui-même, Vathek se précipita dans les bras de Nouronihar, et -commanda de forcer les chevaux à reprendre la grande route. - -On n'eut pas de peine à exécuter cet ordre; l'attraction n'existait -plus, le soleil avait repris tout l'éclat de sa lumière, et le berger -avait disparu en jetant un cri lamentable. La fatale impression de la -musique du Génie était cependant restée dans le coeur de la plupart des -gens de Vathek; ils se regardaient les uns les autres avec effroi. Dès -la nuit même presque tous s'échappèrent, et il ne resta de ce nombreux -cortège que le chef des eunuques, quelques esclaves idolâtres, Dilara, -et un petit nombre d'autres femmes, qui suivaient comme elle la religion -des Mages. - -Le Calife, dévoré par l'ambition de donner des lois aux intelligences -ténébreuses, s'embarrassa peu de cette désertion. Le bouillonnement de -son sang l'empêchant de dormir, il ne campa plus comme à l'ordinaire. -Nouronihar, dont l'impatience surpassait, s'il se peut, la sienne, le -pressait de hâter sa marche, et pour l'étourdir, lui prodiguait mille -tendres caresses. Elle se croyait déjà plus puissante que Balkis[32], et -s'imaginait voir les Génies prosternés devant l'estrade de son trône. -Ils s'avancèrent ainsi au clair de la lune jusqu'à la vue de deux -rochers élancés, qui formaient comme un portail à l'entrée du vallon -dont l'extrémité était terminée par les vastes ruines d'Istakhar. -Presqu'au sommet de la montagne, on découvrait la façade de plusieurs -sépulcres de Rois, dont les ombres de la nuit augmentaient l'horreur. On -passa par deux bourgades presque entièrement désertes. Il n'y restait -plus que deux ou trois faibles vieillards, qui, en voyant les chevaux et -les litières, se mirent à genoux, en s'écriant: Ciel! est-ce encore de -ces fantômes qui nous tourmentent depuis six mois? Hélas! nos gens -effrayés de ces étranges apparitions et du bruit qu'on entend sous les -montagnes, nous ont abandonnés à la merci des esprits malfaisants! Ces -plaintes semblaient de mauvais augure au Calife; il fit passer ses -chevaux sur les corps des pauvres vieillards, et arriva enfin au pied de -la grande terrasse de marbre noir. Là, il descendit de sa litière avec -Nouronihar. Le coeur palpitant et portant des regards égarés sur tous -les objets, ils attendirent avec un tressaillement involontaire, -l'arrivée du Giaour; mais rien ne l'annonçait encore. Un silence funèbre -régnait dans les airs et sur la montagne. La lune réfléchissait sur la -grande plate-forme l'ombre des hautes colonnes qui s'élevaient de la -terrasse presque jusqu'aux nues. Ces tristes phares, dont le nombre -pouvait à peine se compter, n'étaient couverts d'aucun toît; et leurs -chapiteaux, d'une architecture inconnue dans les annales de la terre, -servaient de retraite aux oiseaux nocturnes, qui alarmés à l'approche de -tant de monde, s'enfuirent en croassant. - -Le chef des eunuques, transi de peur, supplia Vathek de permettre qu'on -allumât du feu, et qu'on prît quelque nourriture. Non, non, répondit le -Calife, il n'est plus temps de penser à ces sortes de choses; reste où -tu es, et attends mes ordres. En disant ces mots d'un ton ferme, il -présenta la main à Nouronihar, et montant les degrés d'une vaste rampe, -parvint sur la terrasse qui était pavée de carreaux de marbre, et -semblable à un lac uni, où nulle herbe ne peut croître. A la droite, -étaient les phares rangés devant les ruines d'un palais immense, dont -les murs étaient couverts de diverses figures; en face, on voyait les -statues gigantesques de quatre animaux qui tenaient du griffon et du -léopard, et qui inspiraient l'effroi; non loin d'eux, on distinguait à -la clarté de la lune, qui donnait particulièrement sur cet endroit, des -caractères semblables à ceux qui étaient sur les sabres du Giaour; ils -avaient la même vertu de changer à chaque instant; enfin, ils se -fixèrent en lettres arabes, et le Calife y lut ces mots: Vathek, tu as -manqué aux conditions de mon parchemin; tu mériterais d'être renvoyé; -mais en faveur de ta compagne et de tout ce que tu as fait pour -l'acquérir, Eblis permet qu'on t'ouvre la porte de son palais, et que le -feu souterrain te compte parmi ses adorateurs. - -A peine avait-il lu ces mots, que la montagne contre laquelle la -terrasse était adossée trembla, et que les phares semblèrent s'écrouler -sur leurs têtes. Le rocher s'entr'ouvrit, et laissa voir dans son sein -un escalier de marbre poli, qui paraissait devoir toucher à l'abîme. Sur -chaque degré étaient posés deux grands cierges, semblables à ceux que -Nouronihar avait vus dans sa vision, et dont la vapeur camphrée -s'élevait en tourbillon sous la voûte. - -Ce spectacle, au lieu d'effrayer la fille de Fakreddin, lui donna un -nouveau courage; elle ne daigna pas seulement prendre congé de la lune -et du firmament, et sans hésiter, quitta l'air pur de l'atmosphère, pour -se plonger dans des exhalaisons infernales. La marche de ces deux impies -était fière et décidée. En descendant à la vive lumière de ces -flambeaux, ils s'admiraient l'un l'autre, et se trouvaient si -resplendissants qu'ils se croyaient des intelligences célestes. La seule -chose qui leur donnait de l'inquiétude, c'était que les degrés ne -finissaient point. Comme ils se hâtaient avec une ardente impatience, -leurs pas s'accélérèrent à un point, qu'ils semblaient tomber rapidement -dans un précipice, plutôt que marcher; à la fin, ils furent arrêtés par -un grand portail d'ébène que le Calife n'eut pas de peine à reconnaître; -c'était là que le Giaour l'attendait avec une clef d'or à la main. Soyez -les bien-venus en dépit de Mahomet et de toute sa séquelle, leur dit-il -avec son affreux sourire; je vais vous introduire dans ce palais, où -vous avez si bien acquis une place. En disant ces mots il toucha de sa -clef la serrure émaillée, et aussitôt les deux battants s'ouvrirent avec -un bruit plus fort que le tonnerre de la canicule, et se refermèrent -avec le même bruit dès le moment qu'ils furent entrés. - -Le Calife et Nouronihar se regardèrent avec étonnement, en se voyant -dans un lieu qui, quoique voûté, était si spacieux et si élevé qu'ils le -prirent d'abord pour une plaine immense. Leurs yeux s'accoutumant enfin -à la grandeur des objets, ils découvrirent des rangs de colonnes et des -arcades qui allaient en diminuant, et se terminaient en un point radieux -comme le soleil, lorsqu'il darde sur la mer ses derniers rayons. Le -pavé, semé de poudre d'or et de safran, exhalait une odeur si subtile, -qu'ils en furent comme étourdis. Ils avancèrent cependant, et -remarquèrent une infinité de cassolettes où brûlaient de l'ambre gris et -du bois d'aloës. Entre les colonnes, étaient des tables couvertes d'une -variété innombrable de mets et de toutes sortes de vins qui pétillaient -dans des vases de crystal. Une foule de Ginns et autres Esprits follets -des deux sexes, dansaient lascivement par bandes au son d'une musique, -qui résonnait sous leurs pas. - -Au milieu de cette salle immense, se promenait une multitude d'hommes et -de femmes, qui tous, tenant la main droite sur le coeur, ne faisaient -attention à nul objet, et gardaient un profond silence. Ils étaient tous -pâles comme des cadavres, et leurs yeux enfoncés dans leurs têtes, -ressemblaient à ces phosphores qu'on aperçoit la nuit dans les -cimetières. Les uns étaient plongés dans une profonde rêverie; les -autres écumaient de rage, et couraient de tous côtés comme des tigres -blessés d'un trait empoisonné; tous s'évitaient; et quoiqu'au milieu -d'une foule, chacun errait au hasard, comme s'il eût été seul. - -A l'aspect de cette funeste compagnie, Vathek et Nouronihar se sentirent -glacés d'effroi. Ils demandèrent avec importunité au Giaour, ce que tout -cela signifiait, et pourquoi tous ces spectres ambulants n'ôtaient -jamais leur main droite de dessus leur coeur? Ne vous embarrassez pas de -tant de choses à l'heure qu'il est, leur répondit-il brusquement, vous -saurez tout dans peu; hâtons-nous de nous présenter devant Eblis. Ils -continuèrent donc à marcher à travers tout ce monde; mais malgré leur -première assurance, ils n'avaient pas le courage de faire attention aux -perspectives des salles et des galeries, qui s'ouvraient à droite et à -gauche: elles étaient toutes éclairées par des torches ardentes, et par -des brasiers dont la flamme s'élevait en pyramide, jusqu'au centre de la -voûte. Ils arrivèrent enfin en un lieu, où de longs rideaux de brocard -cramoisi et or, tombaient de toutes parts dans une confusion imposante. -Là, on n'entendait plus les choeurs de musique ni les danses; la lumière -qui y pénétrait, semblait venir de loin. - -Vathek et Nouronihar se firent jour à travers ces draperies, et -entrèrent dans un vaste tabernacle tapissé de peaux de léopards. Un -nombre infini de vieillards à longue barbe, d'Afrites en complète -armure, étaient prosternés devant les degrés d'une estrade, au haut de -laquelle, sur un globe de feu, paraissait assis le redoutable Eblis. Sa -figure était celle d'un jeune homme de vingt ans, dont les traits nobles -et réguliers, semblaient avoir été flétris par des vapeurs malignes. Le -désespoir et l'orgueil étaient peints dans ses grands yeux, et sa -chevelure ondoyante tenait encore un peu de celle d'un ange de lumière. -Dans sa main délicate, mais noircie par la foudre, il tenait le sceptre -d'airain, qui fait trembler le monstre Ouranbad[33], les Afrites, et -toutes les puissances de l'abîme. - -A cette vue, le Calife perdit toute contenance, et se prosterna la face -contre terre. Nouronihar, quoiqu'éperdue, ne pouvait s'empêcher -d'admirer la forme d'Eblis, car elle s'était attendu à voir quelque -géant effroyable. Eblis, d'une voix plus douce qu'on aurait pu la -supposer, mais qui portait la noire mélancolie dans l'ame, leur dit: -Créatures d'argile, je vous reçois dans mon empire; vous êtes du nombre -de mes adorateurs; jouissez de tout ce que ce palais offre à votre vue, -des trésors des Sultans préadamites, de leurs sabres foudroyants, et des -talismans qui forceront les Dives à vous ouvrir les souterrains de la -montagne de Caf, qui communiquent à ceux-ci. Là, vous trouverez de quoi -contenter votre curiosité insatiable. Il ne tiendra qu'à vous de -pénétrer dans la forteresse d'Aherman[34], et dans les salles -d'Argenk[35] où sont peintes toutes les créatures raisonnables, et les -animaux qui ont habité la terre, avant la création de cet être -méprisable que vous appelez le père des hommes. - -Vathek et Nouronihar se sentirent consolés et rassurés par cette -harangue. Ils dirent avec vivacité au Giaour; Conduisez-nous bien vîte -au lieu où sont ces talismans précieux. Venez, répondit ce méchant Dive, -avec sa grimace perfide, venez, vous posséderez tout ce que notre maître -vous promet, et bien davantage. Alors il leur fit enfiler une longue -allée, qui communiquait au tabernacle; il marchait le premier à grands -pas, et ses malheureux disciples le suivaient avec joie. Ils arrivèrent -à une salle spacieuse, couverte d'un dôme fort élevé, et autour de -laquelle on voyait cinquante portes de bronze, fermées avec des cadenats -d'acier. Il régnait en ce lieu une obscurité funèbre, et sur des lits -d'un cèdre incorruptible, étaient étendus les corps décharnés des fameux -Rois préadamites, jadis Monarques universels sur la terre. Ils avaient -encore assez de vie pour connaître leur déplorable état; leurs yeux -conservaient un triste mouvement; ils s'entre-regardaient languissamment -les uns les autres, et tenaient tous la main droite sur leur coeur. A -leurs pieds on voyait des inscriptions qui retraçaient les événements de -leur règne, leur puissance, leur orgueil et leurs crimes. Soliman Raad, -Soliman Daki, et Soliman dit Gian Ben Gian, qui, après avoir enchaîné -les Dives dans les ténébreuses cavernes de Caf, devinrent si -présomptueux, qu'ils doutèrent de la puissance suprême, tenaient là un -rang distingué; mais non pas comparable à celui du prophète Suleïman Ben -Daoud. - -Ce Roi si renommé par sa sagesse, était sur la plus haute estrade, et -immédiatement sous le dôme. Il paraissait avoir plus de vie que les -autres; et quoiqu'il poussât de temps en temps de profonds soupirs, et -tînt la main droite sur le coeur comme ses compagnons, son visage était -plus serein; et il semblait être attentif au bruit d'une cataracte d'eau -noire, qu'on entrevoyait à travers l'une des portes qui était grillée. -Nul autre bruit n'interrompait le silence de ces lieux lugubres. Une -rangée de vases d'airain, entourait l'estrade. Ote les couvercles de ces -dépôts cabalistiques, dit le Giaour à Vathek; prends les talismans qui -briseront toutes ces portes de bronze, et te rendront le maître des -trésors qu'elles renferment et des Esprits qui en ont la garde. - -Le Calife, que cet appareil sinistre avait entièrement déconcerté, -s'approcha des vases en chancelant, et pensa expirer de terreur, quand -il entendit les gémissements de Suleïman, que dans son trouble il avait -pris pour un cadavre. Alors, une voix sortant de la bouche livide du -prophète, articula ces mots: Pendant ma vie, j'occupai un trône -magnifique. A ma droite étaient douze mille sièges d'or, où les -patriarches et les prophètes écoutaient ma doctrine; à ma gauche, les -sages et les docteurs, sur autant de trônes d'argent, assistaient à mes -jugements. Tandis que je rendais ainsi justice à des multitudes -innombrables, les oiseaux voltigeant sans cesse sur ma tête me servaient -de dais contre les ardeurs du soleil. Mon peuple fleurissait; mes palais -s'élevaient jusqu'aux nues: je bâtis un temple au Très-Haut, qui fut la -merveille de l'univers; mais je me laissai lâchement entraîner par -l'amour des femmes, et par une curiosité qui ne se bornait pas aux -choses sublunaires. J'écoutai les conseils d'Aherman, et de la fille de -Pharaon; j'adorai le feu et les astres; et quittant la ville sacrée, je -commandai aux Génies de construire les superbes palais d'Istakhar et la -terrasse des phares, dont chacun était dédié à une étoile. Là, pendant -un temps, je jouis en plein de la splendeur du trône et des voluptés: -non-seulement les hommes, mais encore les Génies m'étaient soumis. Je -commençais à croire, ainsi que l'ont fait ces malheureux Monarques qui -m'entourent, que la vengeance céleste était assoupie, lorsque la foudre -brisa mes édifices et me précipita dans ce lieu. Je n'y suis cependant -pas, comme tous ceux qui l'habitent, entièrement dépourvu d'espérance. -Un ange de lumière m'a fait savoir, qu'en considération de la piété de -mes jeunes ans, mes tourments finiront lorsque cette cataracte (je -compte les gouttes) cessera de couler: mais hélas! quand arrivera ce -temps si désiré? Je souffre, je souffre, un feu impitoyable dévore mon -coeur. - -En disant ces mots, Suleïman éleva ses deux mains vers le ciel en signe -de supplication, et le Calife vit que son sein était d'un crystal -transparent, au travers duquel on découvrait son coeur brûlant dans les -flammes. A cette terrible vue, Nouronihar tomba comme pétrifiée dans les -bras de Vathek: O Giaour! s'écria ce malheureux prince, dans quel lieu -nous as-tu conduits? Laisse-nous en sortir; je te tiens quitte de toutes -tes promesses. O Mahomet! n'y a-t-il plus de miséricorde pour nous? Non, -il n'y en a plus, répondit le malfaisant Dive; sache que c'est ici le -séjour du désespoir et de la vengeance; ton coeur sera embrasé comme -celui de tous les adorateurs d'Eblis; peu de jours te sont donnés avant -ce terme fatal, emploie-les comme tu voudras; couche sur des monceaux -d'or, commande aux puissances infernales; parcours tous ces immenses -souterrains à ton gré, aucune porte ne te sera fermée; quant à moi j'ai -rempli ma mission, et je te laisse à toi-même. En disant ces mots, il -disparut. - -Le Calife et Nouronihar restèrent dans un accablement mortel; leurs -larmes ne pouvaient couler; à peine pouvaient-ils se soutenir; enfin, -ils se prirent tristement par la main, et sortirent en chancelant de -cette salle funeste, sans savoir où ils allaient. Toutes les portes -s'ouvraient à leur approche, les Dives se prosternaient devant leurs -pas, des magasins de richesses se déployaient à leurs yeux; mais ils -n'avaient plus ni curiosité, ni orgueil, ni avarice. Avec la même -indifférence, ils entendaient les choeurs des Ginns, et voyaient les -superbes repas qui étaient étalés de toutes parts. Ils allaient errant -de chambre en chambre, de salle en salle, d'allée en allée, tous autant -de lieux sans bornes et sans limites, tous éclairés par une sombre -lueur, tous parés avec la même triste magnificence, tous parcourus par -des gens qui cherchaient le repos et le soulagement; mais qui le -cherchaient en vain, puisqu'ils portaient partout un coeur tourmenté -dans les flammes. Evités de tous ces malheureux qui, par leurs regards, -semblaient se dire les uns aux autres, c'est toi qui m'as séduit, c'est -toi qui m'as corrompu, ils se tenaient à l'écart, et attendaient dans -une angoisse effroyable le moment qui devait les rendre semblables à ces -objets de terreur. - -Quoi! disait Nouronihar, le temps viendra-t-il que je retirerai ma main -de la tienne? Ah! disait Vathek, mes yeux cesseront-ils jamais de puiser -à longs traits la volupté dans les tiens? Les doux moments que nous -avons passés ensemble me seront-ils en horreur? Non, ce n'est pas toi -qui m'as mené dans ce lieu détestable, ce sont les principes impies par -lesquels Carathis a perverti ma jeunesse, qui ont causé ma perte et la -tienne: ah! que du moins elle souffre avec nous! En disant ces -douloureuses paroles, il appela un Afrite qui attisait un brasier, et -lui ordonna d'enlever la princesse Carathis du palais de Samarah, et de -la lui amener. - -Après avoir donné cet ordre, le Calife et Nouronihar continuèrent de -marcher dans la foule silencieuse, jusqu'au moment où ils entendirent -parler au bout d'une galerie. Présumant que c'étaient des malheureux -qui, comme eux, n'avaient pas encore reçu leur arrêt final, ils se -dirigèrent d'après le son des voix, et trouvèrent qu'elles partaient -d'une petite chambre quarrée, où sur des sofas étaient assis quatre -jeunes hommes de bonne mine et une belle femme, qui s'entretenaient -tristement à la lueur d'une lampe. Ils avaient tous l'air morne et -abattu, et deux d'entr'eux s'embrassaient avec beaucoup -d'attendrissement. En voyant entrer le Calife et la fille de Fakreddin, -ils se levèrent civilement, les saluèrent et leur firent place. Ensuite, -celui qui paraissait le plus distingué de la compagnie, s'adressant au -Calife, lui dit: Etranger, qui sans doute êtes dans la même horrible -attente que nous, puisque vous ne portez pas encore la main droite sur -votre coeur; si vous venez passer avec nous les affreux moments qui -doivent s'écouler jusqu'à notre commun châtiment, daignez nous raconter -les aventures qui vous ont conduit en ce lieu fatal, et nous vous -apprendrons les nôtres, qui ne méritent que trop d'être entendues. Se -retracer ses crimes, quoiqu'il ne soit plus temps de s'en repentir, est -la seule occupation qui convienne à des malheureux tels que nous. - -Le Calife et Nouronihar consentirent à cette proposition, et Vathek -prenant la parole, leur fit, non sans gémir, un sincère récit de tout ce -qui lui était arrivé. Lorsqu'il eut fini sa pénible narration, le jeune -homme qui lui avait parlé, commença la sienne de la manière suivante. - -Histoire des deux Princes amis, Alasi et Firouz, enfermés dans le palais -du feu souterrain. - -Histoire du Prince Barkiarokh enfermé dans le palais du feu souterrain. - -Histoire du Prince Kalilah et de la Princesse Zulkais enfermés dans le -palais du feu souterrain. - -Le troisième Prince en était au milieu de son récit, quand il fut -interrompu par un bruit qui fit trembler et entr'ouvrir la voûte. -Bientôt après, une vapeur se dissipant peu-à-peu, laissa voir Carathis -sur le dos de l'Afrite, qui se plaignait horriblement de son fardeau. -Elle sauta à terre, et s'approchant de son fils, lui dit: Que fais-tu -ici dans cette petite chambre? Voyant que les Dives t'obéissent, j'ai -cru que tu étais placé sur le trône des Rois préadamites. - -Femme exécrable, répondit le Calife, que maudit soit le jour où tu m'as -mis au monde! Va, suis cet Afrite, qu'il te mène dans la salle du -prophète Suleïman; là, tu apprendras à quoi est destiné ce palais qui -t'a paru si désirable, et combien je dois abhorrer les connaissances -impies que tu m'as données!--La puissance où tu es parvenu, t'a-t-elle -troublé la tête, répliqua Carathis? Je ne demande pas mieux que de -rendre mes hommages à Suleïman le prophète. Il faut pourtant que tu -saches que l'Afrite m'ayant dit que ni toi ni moi ne retournerions à -Samarah, je l'ai prié de me laisser mettre ordre à mes affaires, et -qu'il a eu la politesse d'y consentir. Je n'ai pas manqué de mettre à -profit ces instants; j'ai mis le feu à notre tour, où j'ai brûlé tout -vif les muets, les négresses, les torpèdes et les serpents, qui pourtant -m'avaient rendu beaucoup de services, et j'en aurais fait autant au -grand visir, s'il ne m'avait pas abandonnée pour Motavekel. Quant à -Bababalouk, qui avait eu la sottise de retourner à Samarah, et tout -bonnement d'y trouver des maris pour tes femmes, je l'aurais mis à la -torture, si j'en avais eu le temps; mais comme j'étais pressée, je l'ai -seulement fait prendre, après lui avoir tendu un piége pour l'attirer -auprès de moi, aussi bien que les femmes; je les ai fait enterrer toutes -vivantes par mes négresses, qui ont ainsi employé leurs derniers moments -à leur grande satisfaction. Pour Dilara, qui m'a toujours plu, elle a -montré son esprit en se mettant ici-près au service d'un Mage, et je -pense qu'elle sera bientôt des nôtres. Vathek était trop consterné pour -exprimer l'indignation que lui causait un tel discours; il ordonna à -l'Afrite d'éloigner Carathis de sa présence, et resta dans une morne -rêverie que ses compagnons n'osèrent troubler. - -Cependant Carathis pénétra brusquement jusqu'au dôme de Suleïman, et -sans faire la moindre attention aux soupirs du Prophète, elle ôta -audacieusement les couvercles des vases, et s'empara des talismans. -Alors, élevant une voix telle qu'on n'en avait jamais entendue dans ce -funeste Empire, elle força les Dives à lui montrer les trésors les plus -cachés, les antres les plus mystérieux, que l'Afrite lui-même n'avait -jamais vus. Elle passa par des descentes rapides qui n'étaient connues -que d'Eblis et des plus puissants de ses favoris, et pénétra au moyen de -ces talismans jusqu'aux entrailles de la terre d'où souffle le Sansar, -vent glacé de la mort: rien n'effrayait son coeur indomptable. Elle -trouvait cependant chez tout ce monde qui portait la main droite sur le -coeur une petite singularité qui ne lui plaisait pas. - -Comme elle sortait d'un des abîmes, Eblis se présenta à ses regards. -Mais malgré tout l'imposant de sa majesté, elle ne perdit pas -contenance, et lui fit même son compliment avec beaucoup de présence -d'esprit: ce superbe Monarque lui répondit: Princesse, dont les -connaissances et les crimes méritent un siége élevé dans mon empire, -vous faites bien d'employer le loisir qui vous reste; car les flammes et -les tourments qui s'empareront bientôt de votre coeur, vous donneront -assez d'occupation. En disant ces mots, il disparut dans les draperies -de son tabernacle. - -Carathis resta un peu interdite; mais résolue d'aller jusqu'au bout, et -de suivre le conseil d'Eblis, elle assembla tous les choeurs des Ginns, -et tous les Dives pour en recevoir les hommages. Elle marchait ainsi en -triomphe, à travers une vapeur de parfums, et aux acclamations de tous -les Esprits malins dont la plupart étaient de sa connaissance. Elle -allait même détrôner un des Solimans pour prendre sa place, quand une -voix sortant de l'abîme de la mort, cria: Tout est accompli! Aussitôt le -front orgueilleux, de l'intrépide Princesse se couvrit des rides de -l'agonie; elle jeta un cri douloureux, et son coeur devint un brasier -ardent: elle y porta la main pour ne l'en retirer jamais. - -Dans cet état de délire, oubliant ses vues ambitieuses et sa soif des -sciences qui doivent être cachées aux mortels, elle renversa les -offrandes que les Ginns avaient déposées à ses pieds; et maudissant -l'heure de sa naissance et le sein qui l'avait portée, elle se mit à -courir pour ne plus s'arrêter, ni goûter un moment de repos. - -A peu près dans ce même temps, la même voix avait annoncé au Calife, à -Nouronihar, aux quatre Princes et à la Princesse, le décret irrévocable. -Leurs coeurs venaient de s'embraser; et ce fut alors qu'ils perdirent le -plus précieux des dons du ciel, l'_espérance_! Ces malheureux s'étaient -séparés en se jetant des regards furieux. Vathek ne voyait plus dans -ceux de Nouronihar que rage et que vengeance; elle ne voyait plus dans -les siens qu'aversion et désespoir. Les deux Princes amis, qui jusqu'à -ce moment s'étaient tenus tendrement embrassés, s'éloignèrent l'un de -l'autre en frémissant. Kalilah et sa soeur se firent mutuellement un -geste d'imprécation. Tous, par des contorsions effroyables et des cris -étouffés, témoignèrent l'horreur qu'ils avaient d'eux-mêmes: tous se -plongèrent dans la foule maudite pour y errer dans une éternité de -peines. - - * * * * * - -Tel fut, et tel doit être le châtiment des passions effrénées, et des -actions atroces; telle sera la punition de la curiosité aveugle, qui -veut pénétrer au-delà des bornes que le Créateur a mises aux -connaissances humaines; de l'ambition, qui, voulant acquérir des -sciences réservées à de plus pures intelligences, n'acquiert qu'un -orgueil insensé, et ne voit pas que l'état de l'homme est d'être humble -et ignorant. - -Ainsi le Calife Vathek, qui, pour parvenir à une pompe vaine, et à une -puissance défendue, s'était noirci de mille crimes, se vit en proie à -des remords, et à une douleur sans fin et sans borne; ainsi l'humble, le -méprisé Gulchenrouz, passa des siècles dans la douce tranquillité et le -bonheur de l'enfance. - - -FIN. - - - - -NOTES. - - -PAGE 1. - - [1] _Calife._--Chez les Mahométans, ce titre comprend à la fois les - caractères réunis de prophète, de prêtre et de roi; on l'emploie - pour signifier le Vicaire de Dieu sur la terre.--_Etat de l'Empire - Ottoman, par Habesci, pag. 9. d'Herbelot, page 985._ - - [2] _Expirait à l'instant._--L'auteur de Nighiaristan nous a conservé - ce qui vient à l'appui de ce récit; et il n'y a aucune histoire de - Vathek, dans laquelle il ne soit fait mention de son oeil terrible. - -PAGE 2. - - [3] _Omar Ben Abdalaziz._--Calife distingué de tous les autres par sa - tempérance, et son abnégation de lui-même; au point que l'on croit - qu'il a été reçu dans le sein de Mahomet, en récompense de son - abstinence exemplaire dans un siècle de corruption.--_D'Herbelot, p. - 690._ - - [4] _Samarah._--Ville de l'Iraque Babylonien, que l'on suppose avoir - été située sur le lieu où Nembrod éleva sa tour. Khondemir raconte - dans la vie de Motassem, que ce prince quitta Bagdad pour terminer - les disputes qui s'élevaient continuellement entre les habitants de - cette ville et ses esclaves Turcs; et qu'il choisit une situation - dans la plaine de Catoul, où il bâtit Samarah. On assure qu'il avait - dans les écuries de cette ville cent trente mille chevaux pies, dont - chacun transporta par son ordre un sac de terre sur la place qu'il - avait choisie: de cet amas énorme, il se forma une élévation qui - dominait sur toute l'étendue de Samarah, et qui servit de base à son - magnifique palais.--_D'Herbelot, p. 752. 808. 985. Anecdotes Arabes, - p. 413._ - -PAGE 3. - - [5] _Mani._--Cet artiste vivait sous le règne de Schabur ou Sapor, - fils d'Ardschir Babegan; il était peintre et sculpteur de - profession, et il fut fondateur de la secte des - Manichéens.--_D'Herbelot, p. 548._ - -PAGE 23. - - [6] _Giaour._--Infidèle. - -PAGE 56. - - [7] _Vases de Fagfouri._--Les Orientaux donnent le nom de Fagfouri à - la porcelaine de la Chine, dont l'usage est ancien chez eux. Ils - appellent l'Empereur de la Chine, le Fagfour. - -PAGE 57. - - [8] _Istakhar._--Cette cité était, sous les Rois des trois premières - races, l'ancienne Persépolis, la capitale de la Perse. L'auteur du - Lebtarikh dit que Kischtab établit son séjour dans cette ville; - qu'il y érigea plusieurs temples consacrés à l'élément du feu; et - qu'il fit creuser pour lui-même et ses successeurs, des sépulcres - dans les rochers de la montagne qui communiquaient à la cité. Les - ruines qui restent encore des colonnes et des figures mutilées par - Alexandre et par le temps, prouvent évidemment que ces anciens - potentats avaient choisi cet endroit pour leur - sépulture.--_D'Herbelot, p. 327._ - - [9] _Gian Ben Gian._--Par ce nom l'on distinguait le Monarque de cette - espèce d'êtres appelés par les Arabes, _Gian_, ou _Ginn_ qui - signifie Génie, et par les Tarikhs _Thabari_, Feez ou Fées. Gian Ben - Gian était fameux par ses expéditions guerrières et par ses édifices - prodigieux; suivant les écrivains Orientaux, les pyramides d'Egypte - étaient au nombre des monuments de sa puissance.--_D'Herbelot, p. - 396. Bailly, sur l'Atlantide, p. 147._ - - [10] _Sultans préadamites._--Ces Monarques, qui étaient au nombre de - soixante-douze, avaient chacun le gouvernement d'une espèce - distincte d'êtres raisonnables, antérieurs à l'existence - d'Adam.--_D'Herbelot, p. 820._ - -PAGE 59. - - [11] _Rocnabad._--Le ruisseau de ce nom coule près de la cité de - Schiraz. Ses eaux sont extraordinairement claires et limpides, et - ses bords couverts de la plus belle verdure. - -PAGE 62. - - [12] _Pots remplis de scorpions._--C'était un goût de famille. - Motavekel, frère de Vathek, régalait ses convives de la même manière - et s'amusait aussi quelquefois à les guérir avec une thériaque - admirable.--_D'Herbelot, p. 641._ - - [13] _Moullahs._--Titre de ceux qui, chez les Mahométans, étaient - élevés dans la science des lois: de leur classe on tirait les Juges - des villes et des provinces. - -PAGE 63. - - [14] _Bababalouk, hors de lui._--L'énormité de la profanation de - Vathek ne peut être sentie que par un Musulman orthodoxe, ou par - quelqu'un qui se rappelle l'ablution et la prière indispensablement - requises en pareil cas.--_Disc. prél. de Sale, p. 139. Alcoran, - chap. iv. Etat de l'Empire Ottoman, par Habetei, p. 93._ - -PAGE 65. - - [15] _Vin de Schiraz._--Schiraz était fameuse dans l'Orient pour les - vins de différentes sortes qu'elle produisait, mais particulièrement - pour son vin rouge, qui était même plus estimé que le vin blanc de - Kirmith. - -PAGE 80. - - [16] _Des fours d'argent._--Les fours portatifs étaient une partie des - meubles des voyageurs Orientaux. S. Jérôme (_Compl. 8. 10._) les a - décrits en détail. Ceux des Califes étaient de la même espèce, - excepté qu'ils étaient d'argent au lieu de cuivre. - -PAGE 81. - - [17] _La Simorgue._--C'est cet oiseau chimérique de l'Orient dont on - dit tant de merveilles. Il avait non-seulement le don de la raison, - mais encore la connaissance de toutes les langues; d'où l'on peut - conclure que c'était un génie sous une forme empruntée. Cette - créature rapporte d'elle-même qu'elle avait vu douze fois commencer - et finir la grande révolution de sept mille ans, et que dans sa - durée, le monde avait été sept fois dépeuplé, et sept fois repeuplé - d'habitants. Elle est représentée comme la grande amie de la race - d'Adam et l'ennemie la plus décidée des Dives. Tahamurath et Aherman - apprirent par ses prédictions tout ce qui devait leur arriver, et - ils obtinrent qu'elle les seconderait dans toutes leurs entreprises. - Tahamurath, armé du bouclier de Gian Ben Gian, fut porté dans l'air - par la Simorgue, au-dessus du noir désert jusqu'à la montagne de - Caf; le panache de son casque était de plumes tirées du sein de cet - oiseau. La Simorgue était invulnérable dans les combats, et les - héros qu'elle favorisait, ne manquaient jamais de réussir. - Quoiqu'elle fût assez puissante pour exterminer ses ennemis, - cependant on supposait qu'il lui était interdit d'exercer ce fatal - pouvoir. Pour prouver combien la Providence est universelle dans le - soin qu'elle prend des êtres créés, Sadi prétend que la Simorgue, - malgré sa masse immense, n'est pas embarrassée de trouver sa - nourriture sur la montagne de Caf. - -PAGE 82. - - [18] _Afrites._--C'était une espèce de Méduse ou Lamie, le plus - terrible et le plus cruel de tous les ordres des Dives. - -PAGE 88. - - [19] _Le Bismillah._--Ce mot qui est à la tête de tous les chapitres - de l'Alcoran, excepté le dix-neuvième, signifie «Au nom du Dieu - très-miséricordieux.» - -PAGE 90. - - [20] _Tecthravan._--Cette espèce de trône ambulant, quoique plus - commun à présent que dans le temps de Vathek, est encore réservé aux - personnes du premier rang. - -PAGE 103. - - [21] _Des petits plats d'abomination._--Le Koran a établi diverses - distinctions, relativement à différentes sortes de nourritures; et - beaucoup de Mahométans sont assez scrupuleux pour ne pas toucher à - la viande de certains animaux, sur lesquels on a oublié de - prononcer, à l'instant de leur mort, le mot de Bismillah.--_Cérém. - Relig. vol. vii. p. 110._ - -PAGE 104. - - [22] _Périses._--Le mot _Péri_, dans le langage Persan, signifie cette - belle race de créatures qui tient le milieu entre les anges et les - hommes. Les Arabes lui donnent le nom de Ginn ou Génie; et nous, - d'après les Persans, peut-être, nous les appelons, Fées. - -PAGE 109. - - [23] _Meignoun et Leilah._--Ces personnages sont considérés par les - Arabes comme les amants les plus beaux et les plus fidèles. Leurs - amours ont été célébrées avec tous les charmes de la poésie dans les - différentes langues de l'Orient. - -PAGE 111. - - [24] _Shaddukian et Ambreabad._--Deux villes des Péries dans la région - imaginaire du Ginnistan. La première signifie _plaisir_ et _désir_, - l'autre la _cité de l'ambre gris_.--Voyez _Richardson, Dissert. p. - 169._ - -PAGE 118. - - [25] _Sombres Goules._--_Goul_ ou _Ghul_ en Arabe, signifie un objet - épouvantable qui ôte l'usage des sens. De là dérive le nom de ces - espèces de monstres qui passent pour habiter les forêts, les - cimetières et les autres places désertes. On raconte que - non-seulement ils déchirent les vivants, mais encore déterrent les - morts pour les dévorer.--_Richardson, dissert. p. 174, 274._ _Voyez - aussi_ l'histoire d'Amine dans les Mille et une Nuits. - -PAGE 119 - - [26] _Plumes de héron toutes étincelantes d'escarboucles._--Les - panaches de cette sorte font partie des attributs de la royauté - Orientale. - -PAGE 120. - - [27] _L'escarboucle de Giamchid._--Ce puissant Potentat était le - quatrième souverain de la Dynastie des Pischadians, et frère ou - neveu de Tahamurath. Son vrai nom était Giam ou Gem et Shilo, - lequel, dans l'ancien langage Persan, signifie le soleil, allusion - faite à la majesté de sa personne, ou à la splendeur de ses actions. - -PAGE 132. - - [28] _Les cris de Leillah-Illeilah._--Ces exclamations qui signifient, - «Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu,» étaient ordinairement - prononcées avec une violente émotion. - -PAGE 135. - - [29] _Monkir et Nekir._--Deux Anges noirs, dont la fonction est - d'examiner tous les objets concernant la foi. Quiconque ne leur rend - pas un compte satisfaisant est certain d'être assommé avec des - massues de fer rouge, et d'être tourmenté au-delà de toute - expression.--_Cérém. Relig. vol. V. p. 101, vol. VII. p. 59, 68, - 118._ - - [30] _Le pont fatal._--Ce pont, nommé Al Siral en Arabe, est supposé - s'étendre sur le gouffre infernal. On le représente aussi mince que - le fil d'une toile d'araignée et aussi étroit que le tranchant de la - lame d'un sabre. - -PAGE 166. - - [31] _Eblis._--D'Herbelot prétend que ce mot est une corruption du - grec _diabolos_. C'est une qualification conférée par les Arabes au - premier des Anges apostats. Il est représenté comme exilé dans les - régions infernales, pour avoir refusé à Adam l'hommage que Dieu - lui-même avait ordonné de lui rendre. - -PAGE 180. - - [32] _Balkis._--Nom de la reine de Saba, venue du Midi pour admirer la - sagesse et la gloire de Salomon. Le Koran représente cette reine, - comme une adoratrice du feu. Salomon a la réputation de l'avoir - non-seulement traitée avec magnificence, mais encore de l'avoir - honorée de son trône et de son lit.--_Alcoran chap. XXVII. et les - notes de Sale. D'Herbelot, p. 182._ - -PAGE 189. - - [33] _Ouranbad._--Ce monstre est représenté sous la figure d'une hydre - ailée, très-féroce, et tient de la classe des Rakshes, qui font leur - nourriture ordinaire de serpents et de dragons; du Soham, qui a la - tête d'un cheval, avec quatre yeux, et le corps d'un dragon couleur - de feu; du Syl, espèce de basilic, avec une face humaine si - effroyable, qu'aucun mortel ne peut supporter son aspect; et ainsi - des autres.--_Voyez les titres respectifs dans le_ Dictionnaire - Persan, Arabe et Anglais de Richardson. - -PAGE 190. - - [34] _La forteresse d'Aherman._--Dans la mythologie Orientale, Aherman - est réputé le démon de la discorde. Les anciens romans de la Perse - abondent en descriptions de cette forteresse, dans laquelle les - démons subalternes s'assemblent pour recevoir les lois de leurs - princes; et c'est de là qu'ils partent pour aller exercer leur - malice sur toute la terre.--_D'Herbelot, p. 71._ - - [35] _Les salles d'Argenk._--Les salles de ce puissant Dive qui - régnait dans les montagnes de Caf, contenaient les statues des - soixante-douze Solimans, et les portraits des différentes créatures - qui leur étaient attachées. Aucune d'entr'elles n'avait rien qui - ressemblât à la figure humaine. - - -FIN DES NOTES. - - -LONDRES: - -SCHULZE ET CO. POLAND STREET. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Vathek, by William Beckford - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VATHEK *** - -***** This file should be named 57832-8.txt or 57832-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/7/8/3/57832/ - -Produced by Laurent Vogel (This book was produced from -scanned images of public domain material from the Google -Books project.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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