summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/57824-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '57824-8.txt')
-rw-r--r--57824-8.txt16455
1 files changed, 0 insertions, 16455 deletions
diff --git a/57824-8.txt b/57824-8.txt
deleted file mode 100644
index ade0acf..0000000
--- a/57824-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,16455 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of L'imitation de Jésus-Christ, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'imitation de Jésus-Christ
- Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
-
-Author: Various
-
-Translator: Félicité de Lamennais
-
-Release Date: September 1, 2018 [EBook #57824]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
-produced from scanned images of public domain material
-from the Google Books project.)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-L'IMITATION
-
-DE
-
-JÉSUS-CHRIST,
-
-TRADUCTION NOUVELLE
-
-AVEC DES
-
-RÉFLEXIONS À LA FIN DE CHAQUE CHAPITRE,
-
-PAR M. L'ABBÉ
-
-F. DE LAMENNAIS;
-
-Suivie de la Messe tirée de Fénelon et des Vêpres du Dimanche.
-
-XLIIIe Édition.
-
-PARIS.
-
-ANCIENNE MAISON SAGNIER ET BRAY.
-
-AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
-
-RUE DES SAINTS-PÈRES, 66.
-
-1859
-
-
-
-
-Ouvrages du même Auteur:
-
-
-
- L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST, traduction nouvelle, avec des réflexions
- à la fin de chaque chapitre; suivie de la MESSE tirée de Fénelon et
- des Vêpres du Dimanche. 1 vol. in-32 diamant. 2 fr.
-
- --MÊME OUVRAGE, in-32 raisin, papier vélin glacé. 2 fr. 50
-
- --_Idem_, in-18, papier ordinaire. 2 fr. 50
-
- --_Idem_, grand in-18, papier vélin glacé. 3 fr. 50
-
- --_Idem_, grand in-8º, papier Jésus vélin glacé, orné de 4
- magnifiques gravures sur acier. 12 fr.
-
-
- JOURNÉE DU CHRÉTIEN, ou moyen de se sanctifier au milieu du monde.
- 1 vol. in-32. 2 fr.
-
- --MÊME OUVRAGE, grand in-32, papier vélin glacé. 3 fr.
-
- --_Idem_, in-18, papier ordinaire. 2 fr. 50
-
- --_Idem_, grand in-18, papier vélin glacé. 3 fr. 50
-
-
- LE GUIDE DE LA JEUNESSE. 1 vol. in-18. 1 fr.
-
- --MÊME OUVRAGE, gr. in-18, pap. vél. gl. 1 fr. 50
-
- SOMMAIRE: Dangers du monde dans le premier âge.--De la vraie fin de
- l'homme.--De la fidélité aux devoirs.--De la confession.--De la
- communion.--De la dévotion à la sainte Vierge, aux saints Patrons et
- aux Saints Anges.--Messe, Vêpres du Dimanche.
-
-
- GUIDE SPIRITUEL, ou le _Miroir des âmes religieuses_, par le V. LOUIS
- DE BLOIS; traduit du latin et précédé d'une Introduction. Ouvrage
- suivi des _Maximes spirituelles_ de saint Jean-de-la-Croix. 1 vol.
- in-30. 80 c.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-H. Lazerges del. A. Leroy sc.
-
-LAISSEZ LÀ CE MISÉRABLE MONDE, ET VOTRE COEUR TROUVERA LE REPOS.
-
-Imit. Livre II.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.
-
-
-Les personnes qui recherchent avec une préférence fondée sur le mérite
-incontestable de la traduction et surtout des Réflexions, l'_Imitation
-de Jésus-Christ_ de M. l'abbé de Lamennais, sont induites en erreur,
-lorsqu'on leur présente comme enrichie de ces Réflexions la traduction
-qui a paru sous le nom de M. de Genoude. Ce qui a pu accréditer cette
-erreur, c'est que M. de Lamennais a donné en effet des Réflexions pour
-quatre ou cinq chapitres de cette traduction, lorsqu'elle a été publiée
-par les éditeurs de la _Bibliothèque des Dames chrétiennes_.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-Décembre 1824.
-
-
-On ne connaît point l'auteur de l'_Imitation_. Les uns l'attribuent à
-Thomas A-Kempis, les autres à l'abbé Gersen: et cette diversité
-d'opinions a été la source de longues controverses, selon nous assez
-inutiles. Mais il n'est point d'objet frivole pour la curiosité humaine.
-On a fait des recherches immenses pour découvrir le nom d'un pauvre
-solitaire du treizième siècle. Qu'est-il résulté de tant de travaux? Le
-solitaire est demeuré inconnu, et l'heureuse obscurité où s'écoula sa
-vie a protégé son humilité contre notre vaine science.
-
-Au reste, si l'on se divise sur l'auteur, tout le monde est d'accord sur
-l'ouvrage, _le plus beau_, dit Fontenelle, _qui soit parti de la main
-des hommes, puisque l'Évangile n'en vient pas_. Il y a, en effet,
-quelque chose de céleste dans la simplicité de ce livre prodigieux. On
-croirait presque qu'un de ces purs esprits qui voient Dieu face à face
-soit venu nous expliquer sa parole, et nous révéler ses secrets. On est
-ému profondément à l'aspect de cette douce lumière, qui nourrit l'âme et
-la fortifie, et l'échauffe sans la troubler. C'est ainsi qu'après avoir
-entendu Jésus-Christ lui-même, les disciples d'Emmaüs se disaient l'un à
-l'autre: _Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous,
-lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les
-Écritures[1]?_
-
- [1] Luc., XXIV, 32.
-
-On a dit que l'_Imitation_ était le livre des parfaits: elle ne laisse
-pas néanmoins d'être utile à ceux qui commencent. Nulle part on ne
-trouvera une plus profonde connaissance de l'homme, de ses
-contradictions, de ses faiblesses, des plus secrets mouvements de son
-coeur. Mais l'auteur ne se borne pas à nous montrer nos misères; il en
-indique le remède, il nous le fait goûter; et c'est un des caractères
-qui distinguent les écrivains ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci
-ne savent guère que sonder la plaie de notre nature; ils nous effraient
-de nous-mêmes, et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à
-l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous
-relever; et, plaçant dans le Ciel notre point d'appui, ils nous
-apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre
-impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont appelés.
-
-De là ce calme ravissant, cette paix inexprimable qu'on éprouve en
-lisant leurs écrits avec une foi docile et un humble amour. Il semble
-que les bruits de la terre s'éteignent autour de nous. Alors, au milieu
-d'un grand silence, on n'entend plus qu'une seule voix, qui parle du
-sauveur Jésus, et nous attire à lui comme par un charme irrésistible.
-L'âme transportée aspire au moment où se consommera son union avec le
-céleste Époux. _Et l'esprit et l'épouse disent: Venez. Et que celui qui
-écoute, dise: Venez. Oui, je viens, je me hâte de venir. Ainsi soit-il!
-Venez, Seigneur Jésus_[2].
-
- [2] Apoc., XXII, 17 et 20.
-
-Que sont les plaisirs du monde près de ces joies inénarrables de la foi?
-Comment peut-on sacrifier le seul vrai bonheur à quelques instants
-d'ivresse, bientôt suivis de longs regrets et d'un amer dégoût? Oh! _si
-vous connaissiez le don de Dieu, si vous saviez quel est celui qui vous
-appelle_[3], qui vous presse de vous donner à lui, afin de se donner
-lui-même à vous, avec quelle ardeur vous répondriez aux invitations de
-son amour! _Venez donc, et goûtez combien le Seigneur est doux_[4]:
-venez et vivez. Maintenant vous ne vivez pas, car ce n'est pas vivre que
-d'être séparé de celui qui a dit: _Je suis la vérité et la vie_[5]. Mais
-quand vous l'aurez connu, quand votre coeur fatigué se sera
-délicieusement reposé sur le sien, il ne vous restera que cette parole:
-_Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui_[6]. _J'ai trouvé celui qu'aime
-mon âme: je l'ai saisi, et ne le laisserai point aller_[7].
-
- [3] Joan., IV, 10.
-
- [4] Ps. XXXIII, 9.
-
- [5] Joan., XIV, 6.
-
- [6] Cant., II, 16.
-
- [7] _Ibid._, III, 4.
-
-Et vous qui souffrez, vous que le monde afflige, venez aussi, venez à
-Jésus: il bénira vos larmes, il les essuiera de sa main compatissante.
-Son âme est toute tendresse et commisération. _Il a porté nos
-infirmités, et connu nos langueurs_[8]: il sait ce que c'est que
-pleurer.
-
- [8] Is., LIII, 3 et 4.
-
-L'_Imitation_ ne contient pas seulement des réflexions propres à toucher
-l'âme, elle est encore remplie d'admirables conseils pour toutes les
-circonstances de la vie. En quelque position qu'on se trouve, on ne la
-lit jamais sans fruit. M. de La Harpe en est un exemple frappant;
-écoutons-le parler lui-même.
-
-«J'étais dans ma prison, seul, dans une petite chambre, et profondément
-triste. Depuis quelques jours j'avais lu les Psaumes, l'Évangile et
-quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà
-j'étais rendu à la foi; je voyais une lumière nouvelle; mais elle
-m'épouvantait et me consternait, en me montrant un abîme, celui de
-quarante années d'égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède: rien
-autour de moi qui m'offrît les secours de la religion. D'un autre côté,
-ma vie était devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la
-vérité céleste; et de l'autre, la mort, la mort que j'attendais tous les
-jours, telle qu'on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur
-l'échafaud pour consoler celui qui allait mourir; il n'y montait plus
-que pour mourir lui-même. Plein de ces désolantes idées, mon coeur était
-abattu, et s'adressait tout bas à Dieu que je venais de retrouver, et
-qu'à peine connaissais-je encore. Je lui disais: Que dois-je faire? que
-vais-je devenir? J'avais sur une table l'_Imitation_; et l'on m'avait
-dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la réponse à mes
-pensées. Je l'ouvre au hasard, et je tombe, en l'ouvrant, sur ces
-paroles: _Me voici, mon fils! je viens à vous parce que vous m'avez
-invoqué_. Je n'en lus pas davantage: l'impression subite que j'éprouvais
-est au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de
-la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de
-larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles
-entrecoupées. Je sentais mon coeur soulagé et dilaté, mais en même temps
-comme prêt à se fendre. Assailli d'une foule d'idées et de sentiments,
-je pleurai assez longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre
-souvenir de cette situation, si ce n'est que c'est, sans aucune
-comparaison, ce que mon coeur a jamais senti de plus violent et de plus
-délicieux; et que ces mots, _Me voici, mon fils!_ ne cessaient de
-retentir dans mon âme, et d'en ébranler puissamment toutes les
-facultés.»
-
-Que de grâces cachées renferme un livre dont un seul passage, aussi
-court que simple, a pu toucher de la sorte une âme longtemps endurcie
-par l'orgueil philosophique! Qu'on ne s'y trompe pas cependant: pour
-produire ces vives et soudaines impressions, et même un effet vraiment
-salutaire, l'_Imitation_ demande un Coeur préparé. On peut, jusqu'à un
-certain point, en sentir le charme, on peut l'admirer, sans qu'il
-résulte de cette stérile admiration aucun changement dans la volonté ni
-dans la conduite. Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose sur
-l'humilité. Si vous n'êtes pas humble, ou si, au moins, vous ne désirez
-pas le devenir, la parole de Dieu tombera sur votre âme comme la rosée
-sur un sable aride. Ne croire que soi et n'aimer que soi est le
-caractère de l'orgueil. Or, privé de foi et d'amour, de quel bien
-l'homme est-il capable? À quoi lui peuvent servir les instructions les
-plus solides, les plus pressantes exhortations? Tout se perd dans le
-vide de son âme, ou se brise contre sa dureté. Humilions-nous, et la foi
-et l'amour nous seront donnés: humilions-nous, et le salut sera le prix
-de la victoire que nous remporterons sur l'orgueil. Quand le Sauveur
-voulut montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ses disciples la voie du
-Ciel, que fit-il? _Jésus appelant un petit enfant, le plaça au milieu
-d'eux, et dit: En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez
-et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le
-royaume des Cieux_[9].
-
- [9] Matth., XVIII, 2 et 3.
-
- * * * * *
-
-_P. S._ On a cru qu'il serait utile de placer à la fin des chapitres de
-l'_Imitation_ quelques _Réflexions_ qui en fussent comme le résumé.
-Elles tiendront lieu des pratiques du P. GONNELIEU. Ces pratiques, qui
-furent écrites dans un siècle où il y avait encore de la foi dans les
-coeurs et de la simplicité dans les esprits, semblent être devenues
-insuffisantes dans des temps malheureux où le _raisonnement_ a tout
-attaqué et tout corrompu. On s'est néanmoins efforcé d'atteindre, par
-des moyens différents, le même but que s'était proposé ce pieux
-écrivain, en fixant l'attention sur les principaux préceptes ou sur les
-plus importants conseils contenus dans chaque chapitre.
-
-Nous finirons par un mot sur les principales traductions, faites dans
-notre langue, du livre de l'_Imitation_.
-
-La plus ancienne de celles qui méritent d'être citées a pour auteur le
-chancelier de Marillac, et fut publiée en 1621. Cette traduction, qui se
-rapproche plus qu'aucune autre du texte original, a, dans son vieux
-langage, beaucoup de grâce et de naïveté: il est remarquable qu'elle n'a
-été que rarement imitée par les traducteurs qui sont venus après.
-
-En 1662 parut celle de M. Le Maistre de Saci: elle eut un grand succès.
-Toutefois ce n'est le plus souvent qu'une paraphrase élégante du texte.
-Le P. Lallemant, qui publia la sienne en 1740[10], et M. Beauzée, dont
-la traduction fut imprimée en 1788, évitèrent ce défaut, mais laissèrent
-encore beaucoup à désirer. Beauzée, correct, quelquefois même élégant,
-manque de chaleur et d'onction; le P. Lallemant, avec plus de précision
-que Saci et moins de sécheresse que Beauzée, est loin cependant d'avoir
-fidèlement rendu le tour animé et plein de sentiment, l'expression
-souvent si hardie et si pittoresque de l'original. Du reste, l'un et
-l'autre s'emparèrent, sans scrupule, de tout ce qu'ils jugèrent bien
-traduit par leurs devanciers.
-
- [10] Il avait alors quatre-vingts ans.
-
-La traduction de Saci a été depuis revue et corrigée par l'abbé de La
-Hogue, qui l'a fort améliorée, sans avoir cependant rien changé au
-système de paraphrase adopté par ce traducteur.
-
-Il nous reste à parler de la traduction qui, depuis un siècle, a été le
-plus souvent réimprimée, et qui, sous le nom du P. Gonnelieu, auteur des
-pratiques et des prières dont elle est constamment accompagnée, passe
-pour la plus parfaite de toutes. _Habent sua fata libelli_; ce singulier
-jugement que répète, à peu près dans les mêmes termes, chaque nouvel
-éditeur de cette traduction, l'a rendue, en quelque sorte, l'objet d'un
-respect religieux, qu'il semble bien hardi de vouloir essayer de
-détruire. La vérité est cependant que le P. Gonnelieu n'a jamais traduit
-l'_Imitation_; que cette traduction, depuis si longtemps honorée d'une
-si grande faveur, est d'un libraire de Paris, nommé Jean Cusson, qui la
-fit paraître pour la première fois en 1673; et que, bien qu'elle ait été
-retouchée et corrigée par J.-B. Cusson, son fils, qui la publia de
-nouveau en 1712[11], y joignant alors, pour la première fois, les
-pratiques du P. Gonnelieu, elle n'est en effet qu'une continuelle et
-faible copie de celle de Saci, et, à notre avis, la plus médiocre de
-toutes les traductions que nous venons de citer[12].
-
- [11] Ces documents bibliographiques ont été puisés dans une
- dissertation très-savante et très-bien faite sur soixante
- traductions françaises de l'_Imitation_, publiée en 1812 par M. A.
- A. Barbier, bibliothécaire du Roi.
-
- [12] Tous les traducteurs de l'_Imitation_ n'ont cessé de se copier
- les uns les autres; et Saci est celui auquel on a le plus
- fréquemment emprunté. (_Voy._ la dissertation déjà citée.) Du reste,
- tel est le désordre qui règne dans les réimpressions continuelles
- que l'on fait de ce livre, que ces pratiques du P. Gonnelieu se
- trouvent, dans plusieurs éditions, à la suite des traductions de
- Beauzée, de Lallemant, etc.; et néanmoins, dans l'avertissement de
- l'éditeur, c'est toujours «_l'excellente traduction_ du P. Gonnelieu
- que l'on présente aux lecteurs, cette traduction qui surpasse toutes
- les autres _pour la fidélité et l'onction_.»
-
-Quoique M. Genoude, surtout dans les deux premiers livres, les ait
-quelquefois corrigées heureusement, peut-être laisse-t-il encore quelque
-chose à désirer. Il nous a paru du moins qu'on pouvait, en conservant ce
-qu'il y a de bon dans les traductions anciennes[13], essayer de
-reproduire plus fidèlement quelques unes des beautés de l'_Imitation_.
-En ce genre de travail, venir le dernier est un avantage: heureux si
-nous avons su en profiter pour le bien des âmes, et si nous pouvons
-ainsi avoir quelque petite part dans les fruits abondants que produit
-tous les jours ce saint livre!
-
- [13] Le P. Lallemant justifie cette manière de traduire l'_Imitation_
- par une réflexion pleine de sens: «Il y a, dit-il à la fin de sa
- préface, dans l'_Imitation_, un nombre d'expressions si simples,
- qu'il n'est pas possible de les rendre bien en deux façons. On ne
- doit donc pas être surpris de trouver en cette traduction plusieurs
- versets exprimés de la même manière que dans les éditions
- précédentes. Il ne serait point juste de vouloir obliger un auteur
- de traduire moins bien un texte, pour s'éloigner de ceux qui ont
- saisi la seule bonne manière de le traduire.»
-
-
-
-
-L'IMITATION
-
-DE
-
-JÉSUS-CHRIST.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-Qu'il faut imiter JÉSUS-CHRIST, et mépriser toutes les vanités du monde.
-
-
-1. _Celui qui me suit, ne marche point dans les ténèbres_, dit le
-Seigneur[14]. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il
-nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être
-vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du coeur.
-
- [14] Joan., VIII, 12.
-
-Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.
-
-2. La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints; et
-qui posséderait son esprit, y trouverait la manne cachée.
-
-Mais il arrive que plusieurs, à force d'entendre l'Évangile n'en sont
-que peu touchés, parce qu'ils n'ont point l'esprit de Jésus-Christ.
-
-Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de
-Jésus-Christ: appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.
-
-3. Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous
-n'êtes pas humbles, et que par là vous déplaisiez à la Trinité?
-
-Certes les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint; mais
-une vie pure rend cher à Dieu.
-
-J'aime mieux sentir la componction, que d'en savoir la définition.
-
-Quand vous sauriez toute la Bible et toutes les sentences des
-philosophes, que vous servirait tout cela, sans la grâce et la charité?
-
-_Vanité des vanités, et tout n'est que vanité_[15], hors aimer Dieu, et
-le servir lui seul.
-
- [15] Eccl., I, 2.
-
-La souveraine sagesse est de tendre au royaume du Ciel par le mépris du
-monde.
-
-4. Vanité donc, d'amasser des richesses périssables, et d'espérer en
-elles.
-
-Vanité, d'aspirer aux honneurs, et de s'élever à ce qu'il y a de plus
-haut.
-
-Vanité, de suivre les désirs de la chair, et de rechercher ce dont il
-faudra bientôt être rigoureusement puni.
-
-Vanité, de souhaiter une longue vie, et de ne pas se soucier de bien
-vivre.
-
-Vanité, de ne penser qu'à la vie présente, et de ne pas prévoir ce qui
-la suivra.
-
-Vanité, de s'attacher à ce qui passe si vite, et de ne se pas hâter vers
-la joie qui ne finit point.
-
-5. Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: _L'oeil n'est pas
-rassasié de ce qu'il voit, ni l'oreille remplie de ce qu'elle
-entend_[16].
-
- [16] Eccl., I, 8.
-
-Appliquez-vous donc à détacher votre coeur de l'amour des choses
-visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles.
-
-Car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent leur âme, et
-perdent la grâce de Dieu.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Nous n'avons ici-bas qu'un intérêt, celui de notre salut[17], et nul
- ne peut être sauvé qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ[18]; la foi
- en sa parole, l'obéissance à ses commandements, l'imitation de ses
- vertus, voilà la vie, il n'y en a point d'autre: tout le reste est
- vanité, et j'ai vu, dit le Sage, que _l'homme n'a rien de plus de tous
- les travaux dont il se consume sous le soleil_[19]: richesses,
- plaisirs, grandeurs, qu'est-ce que cela, lorsqu'on jette le corps dans
- la fosse, et que l'âme s'en va dans son éternité? Pensez-y dès
- aujourd'hui, dès ce moment même, car, demain peut-être, il ne sera
- plus temps. Travaillez pendant que le jour luit: hâtez-vous d'amasser
- un trésor qui ne périsse point[20]: _la nuit vient où l'on ne peut
- rien faire_[21]. De stériles désirs ne vous sauveront pas: ce sont des
- oeuvres que Dieu veut. Or donc, imitez Jésus, si vous voulez vivre
- éternellement avec Jésus.
-
- [17] Luc., X, 42.
-
- [18] Act., IV, 12.
-
- [19] Eccl., I, 3.
-
- [20] Matth., VI, 20.
-
- [21] Joan., IX, 4.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Avoir d'humbles sentiments de soi-même.
-
-
-1. Tout homme désire naturellement de savoir: mais la science sans la
-crainte de Dieu, que vaut-elle?
-
-Un humble paysan qui sert Dieu, est certainement fort au-dessus du
-philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des
-astres.
-
-Celui qui se connaît bien, se méprise, et ne se plaît point aux louanges
-des hommes.
-
-Quand j'aurais toute la science du monde, si je n'ai pas la charité, à
-quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes oeuvres?
-
-2. Modérez le désir trop vif de savoir; on ne trouvera là qu'une grande
-dissipation et une grande illusion.
-
-Les savants sont bien aises de paraître et de passer pour habiles.
-
-Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à
-l'âme de connaître; et celui-là est bien insensé qui s'occupe d'autre
-chose que de ce qui intéresse son salut.
-
-La multitude des paroles ne rassasie point l'âme; mais une vie sainte et
-une conscience pure donnent le repos du coeur et une grande confiance
-près de Dieu.
-
-3. Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous
-n'en vivez pas plus saintement.
-
-Quelque art et quelque science que vous possédiez, n'en tirez donc point
-de vanité: craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été
-données.
-
-Si vous croyez beaucoup savoir, et savoir bien, souvenez-vous que c'est
-peu de chose près de ce que vous ignorez.
-
-_Ne vous élevez point en vous-même_[22]: avouez plutôt votre ignorance.
-
- [22] Rom., XI, 20.
-
-Comment pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu'un, tandis qu'il y
-en a tant de plus doctes que vous, et de plus instruits en la loi de
-Dieu?
-
-Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve? Aimez à
-vivre inconnu et à n'être compté pour rien.
-
-4. La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte
-et le mépris de soi-même.
-
-Ne rien s'attribuer et penser favorablement des autres, c'est une grande
-sagesse et une grande perfection.
-
-Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une
-faute très-grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui: car
-vous ignorez combien de temps vous persévérerez dans le bien.
-
-Nous sommes tous fragiles; mais croyez que personne n'est plus fragile
-que vous.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- L'orgueil a perdu l'homme, l'humilité le relève et le rétablit en
- grâce avec Dieu. Son mérite n'est pas dans ce qu'il sait, mais dans ce
- qu'il fait. La science sans les oeuvres ne le justifiera point au
- tribunal suprême; elle aggravera plutôt son jugement. Ce n'est pas que
- la science n'ait ses avantages, puisqu'elle vient de Dieu: mais elle
- cache un grand piége et une grande tentation. _Elle enfle_, dit
- l'Apôtre[23]; elle nourrit la superbe, elle inspire une secrète
- préférence de soi, préférence criminelle et folle en même temps, car
- la science la plus étendue n'est qu'un autre genre d'ignorance, et la
- vraie perfection consiste uniquement dans les dispositions du coeur.
- N'oublions jamais que nous ne sommes rien, que nous ne possédons en
- propre que le péché, que la justice veut que nous nous abaissions
- au-dessous de toutes les créatures, et que, dans le royaume de
- Jésus-Christ, _les premiers seront les derniers, et les derniers
- seront les premiers_[24].
-
- [23] I Cor., VIII, 1.
-
- [24] Matth., XIX, 30.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-De la Doctrine de vérité.
-
-
-1. Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures
-et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu'elle est.
-
-Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent.
-
-À quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures,
-qu'au jugement de Dieu on ne vous reprochera point d'avoir ignorées?
-
-C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire, pour
-s'appliquer curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne
-voyons point.
-
-2. Que nous importe tout ce qu'on dit sur les genres et sur les espèces?
-
-Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.
-
-Tout vient de ce Verbe unique: de lui procède toute parole, _il en est
-le principe, et c'est lui qui parle en dedans de nous_[25].
-
- [25] Joan., VIII, 25.
-
-Sans lui nulle intelligence; sans lui nul jugement n'est droit.
-
-Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette
-unique chose, et voit tout en elle, ne sera point ébranlé, et son coeur
-demeurera dans la paix de Dieu.
-
-Ô vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour
-éternel.
-
-Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et d'entendre: en vous
-est tout ce que je désire, tout ce que je veux.
-
-Que tous les docteurs se taisent: que toutes les créatures soient dans
-le silence devant vous: parlez-moi vous seul.
-
-3. Plus un homme est recueilli en lui-même, et dégagé des choses
-extérieures, plus son esprit s'étend et s'élève sans aucun travail,
-parce qu'il reçoit d'en haut la lumière de l'intelligence.
-
-Une âme pure, simple, ferme dans le bien, n'est jamais dissipée au
-milieu même des plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout
-pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-même, elle tâche de ne se
-rechercher en rien.
-
-Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections
-immortifiées de votre coeur?
-
-4. L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au dedans de lui tout
-ce qu'il doit faire au dehors: il ne se laisse point entraîner, dans ses
-actions, au désir d'une inclination vicieuse: mais il les soumet à la
-règle d'une droite raison.
-
-Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se
-vaincre?
-
-C'est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre
-nous-mêmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour
-faire quelques progrès dans le bien.
-
-Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection; et
-nous ne voyons rien qu'à travers une certaine obscurité.
-
-L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à
-Dieu, que les recherches profondes de la science.
-
-Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance
-d'aucune chose: car elle est bonne en soi et dans l'ordre de Dieu;
-seulement on doit préférer toujours une conscience pure et une vie
-sainte.
-
-Mais parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien
-vivre, ils s'égarent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit
-de leur travail.
-
-5. Oh! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour
-cultiver la vertu, que pour remuer de vaines questions, on ne verrait
-pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de relâchement
-dans les monastères.
-
-Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons
-lu, mais ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si
-nous avons bien vécu.
-
-Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez
-connus, lorsqu'ils vivaient encore, et qu'ils fleurissaient dans leur
-science?
-
-D'autres occupent à présent leurs places, et je ne sais s'ils pensent
-seulement à eux.
-
-Ils semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on
-n'en parle plus.
-
-Oh! que la gloire du monde passe vite! Plût à Dieu que leur vie eût
-répondu à leur science! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.
-
-Qu'il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science, et par
-l'oubli du service de Dieu!
-
-Et parce qu'ils aiment mieux être grands que d'être humbles, ils
-s'évanouissent dans leurs pensées.
-
-Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.
-
-Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour
-qui les honneurs du monde ne sont qu'un pur néant.
-
-Celui-là est vraiment sage, qui, _pour gagner Jésus-Christ, regarde
-comme de la boue toutes les choses de la terre_[26].
-
- [26] Philipp., III, 8.
-
-Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu, et
-renonce à la sienne.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il y a deux doctrines, mais il n'y a qu'une vérité. Il y a deux
- doctrines, l'une de Dieu, immuable comme lui; l'autre de l'homme,
- changeante comme lui. La sagesse incréée, le Verbe divin répand la
- première dans les âmes préparées à la recevoir; et la lumière qu'elle
- leur communique est une partie de lui-même, de la vérité substantielle
- et toujours vivante. Offerte à tous, elle est donnée avec plus
- d'abondance à l'humble de coeur; et comme elle ne vient pas de lui,
- qu'elle peut à chaque instant lui être retirée, qu'elle ne dépend en
- aucune façon de l'intelligence qu'elle éclaire, il la possède sans
- être tenté de vaine complaisance dans sa possession. La doctrine de
- l'homme, au contraire, flatte son orgueil, parce qu'il en est le père.
- «Cette idée m'appartient; j'ai dit cela le premier; on ne savait rien
- là-dessus avant moi.» Esprit superbe, voilà ton langage. Mais bientôt
- on conteste à cette puissante raison ce qui fait sa joie; on rit de
- ses idées fausses qu'elle a crues vraies, de ses découvertes
- imaginaires: le lendemain on n'y pense plus, et le temps emporte
- jusqu'au nom de l'insensé qui ne vécut que pour être immortel sur la
- terre. Ô Jésus, daignez mettre en moi votre vérité sainte et qu'elle
- me préserve à jamais des égarements de mon propre esprit!
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-De la Prévoyance dans les actions.
-
-
-1. Il ne faut pas croire à toute parole, ni obéir à tout mouvement
-intérieur; mais peser chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une
-longue attention.
-
-Hélas! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que
-le bien, tant nous sommes faibles!
-
-Mais les parfaits n'ajoutent pas foi aisément à tout ce qu'ils
-entendent, parce qu'ils connaissent l'infirmité de l'homme, enclin au
-mal et léger dans ses paroles.
-
-2. C'est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et
-de ne pas s'attacher obstinément à son propre sens.
-
-Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que
-les hommes disent; et ce qu'on a entendu ou cru, de ne point aller
-aussitôt le rapporter aux autres.
-
-Prenez conseil d'un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider
-par un autre qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres
-pensées.
-
-Une bonne vie rend l'homme sage selon Dieu, et lui donne une grande
-expérience.
-
-Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix
-en toutes choses.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Dieu devant être la dernière fin de nos actions comme de nos désirs,
- il est nécessaire qu'en agissant, nous évitions de nous abandonner aux
- mouvements précipités de la nature, dont le penchant est de tout
- rapporter à soi. Et comme nul ne se connaît lui-même, et ne peut dès
- lors être son propre guide, la sagesse veut que nous ne hasardions
- aucune démarche de quelque importance avant d'avoir pris conseil, en
- esprit de soumission et d'humilité. Cette juste défiance de soi
- prévient les chutes et purifie le coeur. _Le conseil vous gardera_,
- dit l'Écriture, _et vous retirera de la voie mauvaise_[27].
-
- [27] Prov., II, 11 et 12.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-De la lecture de l'Écriture sainte.
-
-
-1. Il faut chercher la vérité dans l'Écriture sainte, et non
-l'éloquence.
-
-Toute l'Écriture doit être lue dans le même esprit qui l'a dictée.
-
-Nous devons y chercher l'utilité, plutôt que la délicatesse du langage.
-
-Nous devons lire aussi volontiers les livres simples et pieux, que les
-livres profonds et sublimes.
-
-Ne vous prévenez point contre l'auteur; mais, sans vous inquiéter s'il a
-peu ou beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à
-le lire.
-
-Considérez ce qu'on vous dit, sans rechercher qui le dit.
-
-2. _Les hommes passent; mais la vérité du Seigneur demeure
-éternellement_[28].
-
- [28] Ps. XXXVIII, 7; CVI, 2.
-
-Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes
-très-diverses.
-
-Dans la lecture de l'Écriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit,
-voulant examiner et comprendre, lorsqu'il faudrait passer simplement.
-
-Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec
-simplicité, avec foi; et ne cherchez jamais à passer pour habile.
-
-Aimez à interroger; écoutez en silence les paroles des Saints, et ne
-méprisez point les sentences des vieillards; car elles ne sont pas
-proférées en vain.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Qu'est-ce que la raison comprend? presque rien: mais la foi embrasse
- l'infini. Celui qui croit est donc bien au-dessus de celui qui
- raisonne, et la simplicité du coeur, bien préférable à la science qui
- nourrit l'orgueil. C'est le désir de savoir qui perdit le premier
- homme: il cherchait la science, il trouva la mort. Dieu qui nous parle
- dans l'Écriture, n'a pas voulu satisfaire notre vaine curiosité, mais
- nous éclairer sur nos devoirs, exercer notre foi, purifier et nourrir
- notre âme par l'amour des vrais biens, qui sont tous renfermés en lui.
- L'humilité d'esprit est donc la disposition la plus nécessaire pour
- lire avec fruit les livres saints, et c'est déjà avoir profité
- beaucoup que de comprendre combien ils sont au-dessus de notre raison
- faible et bornée.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-Des Affections déréglées.
-
-
-1. Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément,
-aussitôt il devient inquiet en lui-même.
-
-Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos; mais le pauvre et l'humble
-d'esprit vivent dans l'abondance de la paix.
-
-L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même, est bien vite
-tenté; et il succombe dans les plus petites choses.
-
-Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair, et
-incliné vers les choses sensibles, a grande peine à se détacher
-entièrement des désirs terrestres.
-
-C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve
-de la tristesse; et il est disposé à l'impatience, quand on lui résiste.
-
-2. Que s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitôt le remords de la
-conscience pèse sur lui, parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de
-rien pour la paix qu'il cherchait.
-
-C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la
-véritable paix du coeur.
-
-Point de paix donc dans le coeur de l'homme charnel, de l'homme livré
-aux choses extérieures: la paix est le partage de l'homme fervent et
-spirituel.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Un joug pesant accable les enfants d'Adam[29], fatigués sans relâche
- par les convoitises de la nature corrompue. Succombent-ils, la
- tristesse, le trouble, l'amertume, le remords, s'emparent aussitôt de
- leur âme. «Superbe encore au fond de l'ignominie, inquiet et las de
- moi-même, dit saint Augustin en racontant les désordres de sa
- jeunesse, je m'en allais loin de vous, ô mon Dieu! à travers des voies
- toutes semées de stériles douleurs[30].» Il en coûte plus à l'homme de
- céder à ses penchants, que de les vaincre; et si le combat contre les
- passions est dur, une paix ineffable en est le fruit. Appelons le
- Seigneur à notre aide dans ce saint combat; n'en craignons point le
- travail, il sera court: aujourd'hui, demain; et puis le repos éternel!
-
- [29] Eccl., XL, 1.
-
- [30] Conf., lib. II, cap. II.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances.
-
-
-1. Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque
-créature que ce soit.
-
-N'ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce
-monde, pour l'amour de Jésus-Christ.
-
-Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu
-seul.
-
-Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté.
-
-Ne vous confiez point en votre science, ni dans l'habileté d'aucune
-créature; mais plutôt dans la grâce de Dieu, qui aide les humbles et qui
-humilie les présomptueux.
-
-2. Ne vous glorifiez point dans les richesses, si vous en avez, ni dans
-vos amis parce qu'ils sont puissants, mais en Dieu, qui donne tout, et
-qui, par-dessus tout, désire encore se donner lui-même.
-
-Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps,
-qu'une légère infirmité abat et flétrit.
-
-N'ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de
-votre habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que
-vous avez reçu de bon de la nature.
-
-3. Ne vous estimez pas meilleur que les autres, de crainte que peut-être
-vous ne soyez pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu'il y a dans l'homme.
-
-Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de
-Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes,
-souvent lui déplaît.
-
-S'il y a quelque bien en vous, croyez qu'il y en a plus dans les autres,
-afin de conserver l'humilité.
-
-Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous: mais il vous
-serait très-nuisible de vous préférer à un seul.
-
-L'homme humble jouit d'une paix inaltérable; la colère et l'envie
-troublent le coeur du superbe.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- En considérant la faiblesse de l'homme, la fragilité de sa vie, les
- souffrances dont il est assailli de toutes parts, les ténèbres de sa
- raison, les incertitudes de sa volonté _inclinée au mal dès
- l'enfance_[31], on s'étonne qu'un seul mouvement d'orgueil puisse
- s'élever dans une créature si misérable; et cependant l'orgueil est le
- fond même de notre nature dégradée. Selon la pensée d'un Père, _il
- nous sépare de la sagesse; il fait que nous voulons être nous-mêmes
- notre bien, comme Dieu lui-même est son bien_[32]: tant il y a de
- folie dans le crime! C'est alors que l'homme se recherche et s'admire
- dans tout ce qui le distingue des autres et l'agrandit à ses propres
- yeux, dans les avantages du corps, de l'esprit, de la naissance, de la
- fortune, de la grâce même, abusant ainsi à la fois des dons du
- créateur et du rédempteur. Oh! que ce désordre est effrayant et
- combien nous devons trembler lorsque nous découvrons en nous un
- sentiment de vaine complaisance, ou qu'il nous arrive de nous préférer
- à l'un de nos frères! Rappelons-nous souvent le pharisien de
- l'Évangile, sa fausse piété, si contente d'elle-même et si coupable
- devant Dieu, son mépris pour le publicain _qui s'en alla justifié_ à
- cause de l'humble aveu de sa misère, et disons au fond du coeur avec
- celui-ci: _Mon Dieu, ayez pitié de moi_ pauvre pécheur[33]!
-
- [31] Gen., VIII, 21.
-
- [32] S. Aug. de lib. arbitr., lib. III, cap. XXIV.
-
- [33] Luc., XVIII, 13.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-Éviter la trop grande familiarité.
-
-
-1. _N'ouvrez pas votre coeur à tous indistinctement_[34]; mais confiez
-ce qui vous touche à l'homme sage et craignant Dieu.
-
- [34] Eccl., VIII, 22.
-
-Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.
-
-Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les
-grands.
-
-Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes
-moeurs; et ne vous entretenez que de choses édifiantes.
-
-N'ayez de familiarité avec aucune femme; mais recommandez à Dieu toutes
-celles qui sont vertueuses.
-
-Ne souhaitez d'être familier qu'avec Dieu et les Anges, et évitez d'être
-connu des hommes.
-
-2. Il faut avoir de la charité pour tout le monde; mais la familiarité
-ne convient point.
-
-Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne
-réputation: et en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait
-d'elle.
-
-Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités; et
-c'est plutôt alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts
-qu'ils découvrent en nous.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il faut se prêter aux hommes, et ne se donner qu'à Dieu. Un commerce
- trop étroit avec la créature partage l'âme et l'affaiblit: elle doit
- vivre plus haut. _Notre conversation est dans le ciel_, dit
- l'Apôtre[35].
-
- [35] Philipp., III, 20.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-De l'obéissance et du renoncement à son propre sens.
-
-
-1. C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur,
-dans l'obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même.
-
-Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.
-
-Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour; et ceux-là,
-toujours souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont
-la liberté d'esprit, à moins qu'ils ne se soumettent de tout leur coeur,
-à cause de Dieu.
-
-Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble
-soumission à la conduite d'un supérieur. Plusieurs, s'imaginant qu'ils
-seraient meilleurs en d'autres lieux, ont été trompés par cette idée de
-changement.
-
-2. Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus
-d'inclination pour ceux qui pensent comme lui.
-
-Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de
-renoncer à notre sentiment pour le bien de la paix.
-
-Quel est l'homme si éclairé, qu'il sache tout parfaitement?
-
-Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment; mais écoutez aussi
-volontiers celui des autres.
-
-Si votre sentiment est bon, et qu'à cause de Dieu vous l'abandonniez
-pour en suivre un autre, vous en retirerez plus d'avantage.
-
-3. J'ai souvent ouï dire qu'il est plus sûr d'écouter et de recevoir un
-conseil, que de le donner.
-
-Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon: mais ne vouloir
-pas céder aux autres, lorsque l'occasion ou la raison le demande, c'est
-la marque d'un esprit superbe et opiniâtre.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Le Christ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la
- croix_[36]. Qui oserait après cela refuser d'obéir? Nul ordre dans le
- monde, nulle vie que par l'obéissance: elle est le lien des hommes
- entre eux et avec leur auteur, le fondement de la paix et le principe
- de l'harmonie universelle. La famille, la cité, l'Église ou la grande
- société des intelligences, ne subsistent que par elle, et la
- perfection la plus haute n'est, pour les créatures, qu'une plus
- parfaite obéissance, elle seule nous garantit de l'erreur et du péché.
- Qu'est-ce que l'erreur? la pensée d'un esprit faillible, qui ne
- reconnaît point de maître et n'obéit qu'à soi. Qu'est-ce que le péché?
- l'acte d'une volonté corrompue, qui ne reconnaît point de maître et
- n'obéit qu'à soi. Mais à qui devrons-nous obéir? à un homme comme
- nous? Non, non, l'homme n'a sur l'homme aucun légitime empire; son
- pouvoir n'est que la force, et quand il commande en son propre nom, il
- usurpe insolemment un droit qui ne lui appartient en aucune manière.
- Dieu est l'unique monarque, et toute autorité légitime est un
- écoulement, une participation de sa puissance éternelle, infinie.
- Ainsi, comme l'enseigne l'Apôtre, _le pouvoir vient de Dieu_[37], et
- il est soumis à une règle divine, aussi bien dans l'ordre temporel que
- dans l'ordre religieux; de sorte qu'en obéissant au pontife, au
- prince, au père, à quiconque est réellement _le ministre de Dieu pour
- le bien_[38], c'est à Dieu seul qu'on obéit. Heureux celui qui
- comprend cette céleste doctrine: délivré de la servitude de l'erreur
- et des passions, de la servitude de l'homme, il jouit _de la vraie
- liberté des enfants de Dieu_[39].
-
- [36] Philipp., II, 8.
-
- [37] Rom., XIII, 1.
-
- [38] _Ibid._
-
- [39] _Ibid._, VIII, 21.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-Qu'il faut éviter les entretiens inutiles.
-
-
-1. Évitez, autant que vous pourrez, le tumulte du monde; car il y a du
-danger à s'entretenir des choses du siècle, même avec une intention
-pure.
-
-Bientôt la vanité souille l'âme, et la captive.
-
-Je voudrais souvent m'être tû, et ne m'être point trouvé avec des
-hommes.
-
-D'où vient que nous aimons tant à parler et à converser, lorsque si
-rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une
-conscience qui ne soit pas blessée?
-
-C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle,
-et un soulagement pour notre coeur fatigué de pensées diverses.
-
-Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous
-aimons, de ce que nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.
-
-2. Mais souvent, hélas! bien vainement: car cette consolation extérieure
-n'est pas un médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne
-intérieurement.
-
-Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans
-fruit.
-
-S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.
-
-La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement, nous
-empêchent d'observer notre langue.
-
-Cependant, de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des
-personnes unies selon Dieu et animées d'un même esprit, servent beaucoup
-au progrès dans la perfection.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il est écrit que nous rendrons compte, au jour du jugement, même d'une
- parole oiseuse[40]. Ne nous étonnons pas de tant de rigueur: tout est
- sérieux dans la vie humaine, dont chaque moment peut avoir de si
- formidables conséquences. Ce temps que vous dissipez en des entretiens
- inutiles, vous était donné pour gagner le ciel. Comparez la fin pour
- laquelle vous l'avez reçu avec l'usage que vous en faites; et
- cependant que savez-vous s'il vous sera seulement accordé une heure de
- plus?
-
- [40] Matth., XII, 36.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans la
-vertu.
-
-
-1. Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous
-point occuper de ce que disent et de ce que font les autres, et de ce
-dont nous ne sommes point chargés.
-
-Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins
-étrangers, qui cherche à se répandre au dehors, et ne se recueille que
-peu ou rarement en lui-même?
-
-Heureux les simples, parce qu'ils posséderont une grande paix!
-
-2. Comment quelques Saints se sont-ils élevés à un si haut degré de
-vertu et de contemplation?
-
-C'est qu'ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre,
-et qu'ils ont pu ainsi s'unir à Dieu par le fond le plus intime de leur
-coeur, et s'occuper librement d'eux-mêmes.
-
-Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui
-se passe.
-
-Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice; nous n'avons point
-d'ardeur pour faire chaque jour quelque progrès, et ainsi nous restons
-tièdes et froids.
-
-3. Si nous étions tout à fait morts à nous-mêmes, et moins préoccupés au
-dedans de nous, alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu, et
-acquérir quelque expérience de la céleste contemplation.
-
-Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis à nos passions et à
-nos convoitises, nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la voie
-parfaite des Saints.
-
-Et, s'il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous
-laissons aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.
-
-4. Si, tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le
-combat, nous verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous
-du Ciel.
-
-Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent, et qui espèrent en
-sa grâce; et c'est lui qui nous donne des occasions de combattre, afin
-de nous rendre victorieux.
-
-Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les
-observances extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.
-
-Mettons donc la cognée à la racine de l'arbre, afin que, dégagés des
-passions, nous possédions notre âme en paix.
-
-5. Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions
-parfaits.
-
-Mais nous sentons souvent au contraire que nous étions meilleurs, et que
-notre vie était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu'après
-plusieurs années de profession.
-
-Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant
-on compte pour beaucoup d'avoir conservé une partie de sa ferveur.
-
-Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout
-faire ensuite aisément et avec joie.
-
-6. Il est dur de renoncer à ses habitudes; mais il est plus dur encore
-de courber sa propre volonté.
-
-Cependant si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères,
-comment remporterez-vous des victoires plus difficiles?
-
-Résistez dès le commencement à votre inclination: rompez sans aucun
-retard toute habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous
-engage dans de plus grandes difficultés.
-
-Oh! si vous considériez quelle paix pour vous, quelle joie pour les
-autres, en vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus
-d'ardeur pour votre avancement spirituel.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la
- donne_[41]. Quelle aimable douceur, quel touchant amour dans ces
- paroles de Jésus-Christ, et en même temps quelle instruction profonde.
- Tous les hommes souhaitent la paix, mais il y a deux paix, la paix de
- Jésus-Christ et la paix du monde. Le monde dit à l'ambitieux: Le désir
- des grandeurs te trouble et t'agite, monte, élève-toi. Il dit à
- l'avare: L'envie des richesses te dévore, amasse, amasse, sans
- t'arrêter jamais. Il dit au mondain tourmenté de ses convoitises:
- Enivre-toi de tous les plaisirs. Il dit enfin à chaque passion: Jouis
- et tu auras la paix. Promesse menteuse! Les soucis, la tristesse,
- l'inquiétude, le dégoût, les remords, voilà la paix du monde. Jésus
- dit: Triomphez de vous-même, combattez vos désirs, domptez vos
- convoitises, brisez vos passions: et l'âme docile à ses commandements
- repose dans un calme ineffable. Les peines de la vie, les souffrances,
- les injustices, les persécutions, rien n'altère sa paix; et cette
- céleste paix, _qui surpasse tout sentiment_[42], l'accompagne au
- dernier passage, et la suit jusqu'au ciel où se consommera sa
- félicité.
-
- [41] Joan., XIV, 27.
-
- [42] Philipp., IV, 7.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-De l'avantage de l'adversité.
-
-
-1. Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses,
-parce que souvent elles rappellent l'homme à son coeur, et lui font
-sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre son espérance en
-aucune chose du monde.
-
-Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on
-pense mal, ou peu favorablement de nous, quelque bonnes que soient nos
-actions et nos intentions. Souvent cela sert à nous rendre humbles, et à
-nous prémunir contre la vaine gloire.
-
-Car nous avons plus d'empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du
-coeur, quand les hommes au dehors nous rabaissent, et pensent mal de
-nous.
-
-2. C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il
-n'eût pas besoin de chercher tant de consolations humaines.
-
-Lorsqu'avec une volonté droite, l'homme est troublé, tenté, affligé de
-mauvaises pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire,
-et qu'il n'est capable d'aucun bien sans lui.
-
-Alors il s'attriste, il gémit, il prie, à cause des maux qu'il souffre.
-
-Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort
-arrive, afin que, délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ.
-
-Alors aussi il comprend bien qu'une sécurité parfaite, une pleine paix,
-ne sont point de ce monde.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- C'est dans l'adversité que chacun de nous apprend à connaître ce qu'il
- est réellement. _Celui qui n'a pas été éprouvé, que sait-il[43]?_
- L'homme à qui tout prospère est exposé à un grand danger; il est bien
- à craindre que son âme s'assoupisse d'un sommeil pesant, et qu'à
- l'heure du réveil on ne lui dise: _Souvenez-vous que vous avez reçu
- vos biens sur la terre_[44]. Ici-bas les souffrances sont une grâce de
- prédilection; elles nous exercent à la vertu, elles nous fournissent
- de nouvelles occasions de mérite, et nous rendent conformes au Fils de
- Dieu, dont il est écrit: _Il a fallu que le Christ souffrît, et qu'il
- entrât ainsi dans sa gloire_[45].
-
- [43] Eccl., XXXIV, 9.
-
- [44] Luc., XVI, 25.
-
- [45] Act., XVII, 3.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-De la résistance aux tentations.
-
-
-1. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de
-tribulations et d'épreuves.
-
-C'est pourquoi il est écrit au livre de Job: _La tentation est la vie de
-l'homme sur la terre_[46].
-
- [46] Job, VII, 1.
-
-Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui
-l'assiégent, et veiller et prier pour ne point laisser lieu aux
-surprises du démon, qui ne dort jamais, et _qui tourne de tous côtés,
-cherchant quelqu'un pour le dévorer_[47].
-
- [47] I. Pet.; Ps. V, 8.
-
-Il n'est point d'homme si parfait et si saint, qui n'ait quelquefois des
-tentations, et nous ne pouvons en être entièrement affranchis.
-
-2. Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d'être
-souvent très-utiles à l'homme, parce qu'elles l'humilient, le purifient
-et l'instruisent.
-
-Tous les Saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances,
-et c'est par cette voie qu'ils ont avancé; mais ceux qui n'ont pu
-soutenir ces épreuves, Dieu les a réprouvés, et ils ont défailli dans la
-route du salut.
-
-Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si secret, où l'on ne trouve
-des peines et des tentations.
-
-3. L'homme, tant qu'il vit, n'est jamais entièrement à l'abri des
-tentations: car nous en portons le germe en nous, à cause de la
-concupiscence dans laquelle nous sommes nés.
-
-L'une succède à l'autre; et nous aurons toujours quelque chose à
-souffrir, parce que nous avons perdu le bien et la félicité primitive.
-
-Plusieurs cherchent à fuir pour n'être point tentés, et ils tombent dans
-des tentations plus dangereuses.
-
-Il ne suffit pas de fuir pour vaincre; mais la patience et la véritable
-humilité nous rendent plus forts que tous nos ennemis.
-
-4. Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les
-occasions extérieures, avancera peu: au contraire les tentations
-reviennent à lui plus promptement et plus violentes.
-
-Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé
-du secours de Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté.
-
-Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement
-celui qui est tenté; mais consolez-le comme vous voudriez qu'on vous
-consolât vous-même.
-
-5. Le commencement de toutes les tentations est l'inconstance de
-l'esprit et le peu de confiance en Dieu.
-
-Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les
-flots, ainsi l'homme faible et changeant qui abandonne ses résolutions
-est agité par des tentations diverses.
-
-_Le feu éprouve le fer_[48], et la tentation, l'homme juste.
-
- [48] Eccl., XXXI, 31.
-
-Nous ne savons souvent ce que nous pouvons: mais la tentation montre ce
-que nous sommes.
-
-Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation; car
-on triomphe beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse
-point pénétrer dans l'âme, et si on le repousse à l'instant même où il
-se présente pour entrer.
-
-C'est ce qui a fait dire à un ancien: _Arrêtez le mal dès son origine,
-le remède vient trop tard, quand le mal s'est accru par de longs
-délais_[49].
-
- [49] Ovid.
-
-D'abord une simple pensée s'offre à l'esprit, puis une vive imagination;
-ensuite le plaisir, et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi
-peu à peu l'ennemi envahit toute l'âme, lorsqu'on ne lui résiste pas dès
-le commencement.
-
-Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s'affaiblit
-chaque jour, et plus l'ennemi devient fort contre nous.
-
-6. Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement
-de leur conversion; d'autres à la fin: il y en a qui souffrent presque
-toute leur vie.
-
-Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l'ordre de la sagesse
-et de la justice de Dieu, qui connaît l'état des hommes, pèse leurs
-mérites, et dispose tout pour le salut de ses élus.
-
-7. C'est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre
-l'espérance, mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne
-nous secourir dans toutes nos tribulations; car, selon la parole de
-l'Apôtre, _il nous fera tirer avantage de la tentation même, de sorte
-que nous puissions la surmonter_[50].
-
- [50] I. Cor., X, 13.
-
-_Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu_[51], dans toutes nos
-tentations, dans toutes nos peines, parce qu'il sauvera et relèvera les
-humbles d'esprit.
-
- [51] I. Pet.
-
-8. Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l'homme a
-fait de progrès. Le mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage.
-
-Il est peu difficile d'être pieux et fervent, lorsque l'on n'éprouve
-rien de pénible; mais celui qui se soutient avec patience au temps de
-l'adversité, donne l'espoir d'un grand avancement.
-
-Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les
-jours aux petites, afin qu'humiliés d'être si faibles dans les moindres
-occasions, ils ne présument jamais d'eux-mêmes dans les grandes.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Nul homme n'est exempt de tentations. Elles nous purifient, nous
- éprouvent, nous instruisent, nous humilient. Ce n'est pas seulement
- par la fuite ou par une résistance violente qu'on en triomphe, mais
- par une patience tranquille et un confiant abandon entre les mains de
- Dieu. Veillons cependant, selon le précepte de Jésus-Christ, _Veillons
- et prions_[52]. On surmonte aisément la tentation naissante; mais si
- on la laisse croître et se fortifier, on porte, en succombant, la
- peine de sa négligence ou de sa présomption. Voulez-vous réellement
- vaincre? Repoussez l'ennemi dès la première attaque. Voulez-vous
- retirer du combat l'avantage en vue duquel Dieu permet que nous soyons
- tentés? Reconnaissez votre misère, votre faiblesse, votre impuissance;
- et humiliez-vous de plus en plus. L'humilité est le fondement de notre
- sûreté, de notre paix et de toute perfection.
-
- [52] Marc., XIV, 38.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-Éviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même.
-
-
-1. Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions
-des autres.
-
-En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement: il se trompe le
-plus souvent, et commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se
-jugeant lui-même, il travaille toujours avec fruit.
-
-D'ordinaire nous jugeons des choses selon l'inclination de notre coeur,
-car l'amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement.
-
-Si nous n'avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins
-troublés quand on résiste à notre sentiment.
-
-2. Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous,
-qui nous entraîne.
-
-Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu'ils font, et
-ils l'ignorent.
-
-Ils semblent affermis dans la paix, lorsque tout va selon leurs désirs;
-mais éprouvent-ils des contradictions, aussitôt ils s'émeuvent, et
-tombent dans la tristesse.
-
-La diversité des opinions produit souvent des dissensions entre les
-amis, entre les citoyens, et même entre les religieux et les personnes
-dévotes.
-
-3. On quitte difficilement une vieille habitude; et nul ne se laisse
-volontiers conduire au-delà de ce qu'il voit.
-
-Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration, plus que
-sur la soumission dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, vous serez
-très-peu et très-tard éclairé dans la vie spirituelle: car Dieu veut que
-nous lui soyons parfaitement soumis, et que nous nous élevions au-dessus
-de toute raison par un ardent amour.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il y a en nous une secrète malice qui se complaît à découvrir les
- imperfections de nos frères: et voilà pourquoi nous sommes si prompts
- à les juger, oubliant qu'à Dieu seul appartient le jugement des
- coeurs. Au lieu de scruter si curieusement la conscience d'autrui,
- descendons dans la nôtre; nous y trouverons assez de motifs d'être
- indulgents envers le prochain et de troubles pour nous-même. Vous
- n'êtes chargé que de vous, vous ne répondrez que de vous; _Ne jugez
- donc point, afin que vous ne soyez point jugé_[53].
-
- [53] Matth., VII, 2.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-Des oeuvres de charité.
-
-
-1. Pour nulle chose au monde, ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit
-faire le moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un
-service dans le besoin, différer une bonne oeuvre, ou lui en substituer
-une meilleure: car alors le bien n'est pas détruit, mais il se change en
-un plus grand.
-
-Aucune oeuvre extérieure ne sert sans la charité; mais tout ce qui se
-fait par la charité, quelque petit et quelque vil qu'il soit, produit
-des fruits abondants.
-
-Car Dieu regarde moins à l'action qu'au motif qui fait agir.
-
-2. Celui-là fait beaucoup, qui aime beaucoup.
-
-Celui-là fait beaucoup, qui fait bien ce qu'il fait; et il fait bien
-lorsqu'il subordonne sa volonté à l'utilité publique.
-
-Ce qu'on prend pour la charité, souvent n'est que la convoitise; car il
-est rare que l'inclination, la volonté propre, l'espoir de la
-récompense, ou la vue de quelque avantage particulier, n'influe pas sur
-nos actions.
-
-3. Celui qui possède la charité véritable et parfaite, ne se recherche
-en rien; mais son unique désir est que la gloire de Dieu s'opère en
-toute chose.
-
-Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur
-particulière, ne met point sa joie en lui-même, et que, dédaignant tous
-les autres biens, il ne cherche qu'en Dieu son bonheur.
-
-Il n'attribue jamais aucun bien à la créature; il les rapporte tous à
-Dieu de qui ils découlent comme de leur source, et dans la jouissance
-duquel tous les Saints se reposent à jamais comme dans leur fin
-dernière.
-
-Oh! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses
-de la terre lui paraîtraient vaines!
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Presque toutes les actions des hommes partent d'un principe vicié, de
- cette triple concupiscence dont parle saint Jean[54], et contre
- laquelle la vie chrétienne n'est qu'un perpétuel combat. L'amour
- déréglé de soi, si difficile à vaincre entièrement, corrompt trop
- souvent les oeuvres mêmes en apparence les plus pures. Que de travaux,
- que d'aumônes, que de pénitences, dans lesquelles on se confie
- peut-être, seront stériles pour le ciel! Dieu ne se donne qu'à ceux
- qui l'aiment; il est le prix de la charité, de cet amour inénarrable,
- sans bornes et sans mesure, qui, tandis que tout le reste passe,
- demeure éternellement, dit saint Paul[55]. Amour, qui seul faites les
- saints, amour _qui êtes Dieu même_[56], pénétrez, possédez,
- transformez en vous toutes les puissances de mon âme, soyez ma vie,
- mon unique vie, et maintenant, et à jamais dans les siècles des
- siècles. Ainsi soit-il!
-
- [54] I. Joan., II, 16.
-
- [55] I. Cor., XIII, 8.
-
- [56] I. Joan., IV, 16.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-Qu'il faut supporter les défauts d'autrui.
-
-
-1. Ce que l'homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le
-supporter avec patience, jusqu'à ce que Dieu en ordonne autrement.
-
-Songez qu'il est peut-être mieux qu'il en soit ainsi, pour vous éprouver
-par la patience, sans laquelle nos mérites sont peu de chose.
-
-Vous devez cependant prier Dieu de vous aider à vaincre ces obstacles,
-ou à les supporter avec douceur.
-
-2. Si quelqu'un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez
-point avec lui, mais confiez tout à Dieu, qui sait tirer le bien du mal,
-afin que sa volonté s'accomplisse, et qu'il soit glorifié dans tous ses
-serviteurs.
-
-Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des
-autres, quelles qu'elles soient; parce qu'il y a aussi bien des choses
-en vous, que les autres ont à supporter.
-
-Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment
-pourrez-vous faire que les autres soient selon votre gré?
-
-Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne
-corrigeons point les nôtres.
-
-3. Nous voulons qu'on reprenne les autres sévèrement, et nous ne voulons
-pas être repris nous-mêmes.
-
-Nous sommes choqués qu'on leur laisse une trop grande liberté, et nous
-ne voulons pas qu'on nous refuse rien.
-
-Nous voulons qu'on les retienne par des règlements, et nous ne souffrons
-pas qu'on nous contraigne en la moindre chose.
-
-Par là on voit clairement combien il est rare que nous usions de la même
-mesure pour nous et pour les autres.
-
-Si tous étaient parfaits, qu'aurions-nous de leur part à souffrir pour
-Dieu?
-
-4. Or Dieu l'a ainsi ordonné, afin que nous apprenions à porter le
-fardeau les uns des autres: car chacun a son fardeau: personne n'est
-sans défauts, nul ne se suffit à soi-même, nul n'est assez sage pour se
-conduire seul; mais il faut nous supporter, nous consoler, nous aider,
-nous instruire, nous avertir mutuellement.
-
-C'est dans l'adversité qu'on voit le mieux ce que chacun a de vertus.
-
-Car les occasions ne rendent pas l'homme fragile; mais elles montrent ce
-qu'il est.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Vous ne sauriez, dites-vous, supporter tels et tels défauts; puissant
- motif de vous humilier! Car Dieu, qui est la perfection même, les
- supporte, et de beaucoup plus grands. Ce qui vous rend si susceptible,
- ce n'est pas le zèle du prochain, mais un amour-propre difficile,
- irritable, ombrageux. Tournez vos regards sur vous-même, et voyez si
- vos frères n'ont rien à souffrir de vous? La vraie piété est douce et
- patiente, parce qu'elle éclaire sur ce que l'on est. Celui qui se sent
- faible, et qui en gémit, ne se choque pas aisément des faiblesses des
- autres; il sait que nous avons tous besoin de support, d'indulgence et
- de miséricorde; il excuse, il compatit, il pardonne, et conserve ainsi
- la paix au dedans de soi et au dehors la charité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-De la vie religieuse.
-
-
-1. Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si
-vous voulez conserver la paix et la concorde avec les autres.
-
-Ce n'est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une
-congrégation, de n'y être jamais une occasion de plainte, et d'y
-persévérer fidèlement jusqu'à la mort.
-
-Heureux celui qui, après une vie sainte, y a heureusement consommé sa
-course!
-
-Si vous voulez être affermi et croître dans la vertu, regardez-vous
-comme exilé et comme étranger sur la terre.
-
-Il faut, pour l'amour de Jésus-Christ, devenir insensé selon le monde,
-si vous voulez vivre en religieux.
-
-2. L'habit et la tonsure servent peu: c'est le changement des moeurs et
-la mortification entière des passions qui font le vrai religieux.
-
-Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme, ne
-trouvera que tribulation et douleur.
-
-Celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix, qui ne
-s'efforce point d'être le dernier de tous, et soumis à tous.
-
-3. Vous êtes venu pour servir, et non pour dominer: sachez que vous êtes
-appelé pour souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une
-vaine oisiveté.
-
-Ici donc les hommes sont éprouvés comme l'or dans la fournaise.
-
-Ici nul ne peut vivre, s'il ne veut s'humilier de tout son coeur à cause
-de Dieu.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Qu'est-ce qu'un bon religieux? c'est un chrétien toujours occupé de
- tendre à la perfection. La vie religieuse n'est donc qu'une vie, pour
- ainsi dire, plus chrétienne; et l'abnégation de soi-même est l'abrégé
- de tous les devoirs qu'elle impose. Or ces devoirs sont aussi les
- nôtres, puisque ce n'est pas seulement à quelques-uns, mais à tous,
- que Jésus-Christ a dit: _Soyez parfaits comme votre Père céleste est
- parfait_[57]. Pour remplir cette grande vocation, renonçons à
- nous-mêmes; unissons-nous pleinement au sacrifice de notre divin chef;
- aimons surtout la dépendance, les humiliations, les mépris. Le salut
- est un édifice qui ne s'élève que sur les ruines de l'orgueil.
-
- [57] Matth., V, 48.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-De l'exemple des Saints.
-
-
-1. Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie
-perfection de la vie religieuse, et vous verrez combien peu est ce que
-nous faisons, et presque rien.
-
-Hélas! qu'est-ce que notre vie comparée à la leur?
-
-Les Saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et
-dans la soif, dans le froid et dans la nudité, dans le travail et dans
-la fatigue, dans les veilles et dans les jeûnes, dans les prières et
-dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions et
-d'opprobres.
-
-2. Oh! que de pesantes tribulations ont souffertes les Apôtres, les
-Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, et tous ceux qui ont voulu suivre
-les traces de Jésus-Christ! _Ils ont haï leur âme en ce monde, pour la
-posséder dans l'éternité_[58].
-
- [58] Joan., XII, 25.
-
-Oh! quelle vie de renoncement et d'austérités, que celle des Saints dans
-le désert! quelles longues et dures tentations ils ont essuyées! que de
-fois ils ont été tourmentés par l'ennemi! que de fréquentes et ferventes
-prières ils ont offertes à Dieu! Quelles rigoureuses abstinences ils ont
-pratiquées! quel zèle, quelle ardeur pour leur avancement spirituel!
-quelle forte guerre contre leurs passions! quelle intention pure et
-droite toujours dirigée vers Dieu!
-
-Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prières; et
-même, durant le travail, ils ne cessaient point de prier en esprit.
-
-3. Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à
-Dieu leur semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la
-contemplation, qu'ils en oubliaient les besoins du corps.
-
-Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis,
-à leurs parents: ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine
-ce qui était nécessaire pour la vie; s'occuper du corps, même dans la
-nécessité, leur était une affliction.
-
-Ils étaient pauvres des choses de la terre: mais ils étaient riches en
-grâces et en vertus.
-
-Au dehors tout leur manquait; mais Dieu les fortifiait au dedans par sa
-grâce et par ses consolations.
-
-4. Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu, et ses amis
-familiers.
-
-Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais
-ils étaient chéris de Dieu, et précieux devant lui.
-
-Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans
-la charité, dans la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus
-parfaits et plus agréables à Dieu.
-
-Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie
-religion, et ils doivent nous exciter plus à avancer dans la perfection,
-que la multitude des tièdes ne nous porte au relâchement.
-
-5. Oh! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur
-sainte institution! quelle ardeur pour la prière! quelle émulation de
-vertu! quelle sévère discipline! que de soumission, que de respect ils
-montraient tous pour la règle de leur fondateur!
-
-Ce qui nous reste d'eux atteste encore la sainteté et la perfection de
-ces hommes qui, en combattant généreusement, foulèrent aux pieds le
-monde.
-
-Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa
-règle, et qu'il porte patiemment le joug dont il s'est chargé.
-
-Ô tiédeur! ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous
-l'ancienne ferveur! Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu'à nous
-rendre la vie ennuyeuse.
-
-Plût à Dieu qu'après avoir vu tant d'exemples d'hommes vraiment pieux,
-vous ne laissiez pas entièrement s'assoupir en vous le désir d'avancer
-dans la vertu!
-
-
-RÉFLEXION.
-
- À la vue des exemples admirables que nous ont laissés tant de
- disciples fervents de Jésus-Christ, rougissons de notre lâcheté, et
- animons-nous à marcher courageusement sur leurs traces. Répétons
- souvent ces paroles d'un saint: _Quoi! je ne pourrai pas ce qu'ont pu
- tels et tels?_ Et ajoutons avec l'Apôtre: _De moi-même je ne peux
- rien; mais je puis tout en celui qui me fortifie_[59]. Toute notre
- force consiste à sentir notre faiblesse et à en connaître le remède
- qui est la grâce du médiateur.
-
- [59] Philipp., IV, 13.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-Des exercices d'un bon religieux.
-
-
-1. La vie d'un vrai religieux doit être pleine de toutes les vertus; de
-sorte qu'il soit tel intérieurement qu'il paraît devant les hommes.
-
-Et certes il doit être encore bien plus parfait au dedans qu'il ne le
-semble au dehors, parce que Dieu nous regarde, et que nous devons,
-partout où nous sommes, le révérer profondément, et marcher en sa
-présence purs comme les Anges.
-
-Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la
-ferveur, comme si notre conversion commençait aujourd'hui seulement, et
-dire:
-
-Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service;
-donnez-moi de bien commencer maintenant, car ce que j'ai fait jusqu'ici
-n'est rien.
-
-2. La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès; et une
-grande diligence est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui
-forme les résolutions les plus fortes se relâche souvent, que sera-ce de
-celui qui n'en prend que rarement, ou n'en prend que de faibles?
-
-Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières, et la
-moindre omission dans nos exercices a presque toujours quelque suite
-fâcheuse.
-
-Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de
-Dieu que sur leur propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent,
-c'est en lui seul qu'ils mettent leur confiance.
-
-_Car l'homme propose, mais Dieu dispose_[60], _et la voie de l'homme
-n'est pas en lui_[61].
-
- [60] Prov., XVI, 9.
-
- [61] Jér., X, 23.
-
-3. Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires, par quelque
-motif pieux, ou pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile
-ensuite de réparer cette omission.
-
-Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence,
-c'est une faute grave, et qui nous sera funeste.
-
-Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup
-de fautes.
-
-On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à
-l'égard de ce qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.
-
-Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur,
-parce que l'un et l'autre servent à nos progrès.
-
-4. Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au
-moins de temps en temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.
-
-Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce
-que vous avez été dans vos paroles, vos actions, vos pensées: peut-être
-en cela avez-vous souvent offensé Dieu et le prochain.
-
-Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du
-démon.
-
-Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément tous les
-autres désirs de la chair.
-
-Ne soyez jamais tout à fait oisif; mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou
-méditez, ou travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.
-
-Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du
-corps, et ils ne conviennent pas également à tous.
-
-5. Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au dehors:
-il est plus sûr de remplir en secret ses exercices particuliers.
-
-Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de
-votre choix. Mais, après avoir accompli fidèlement et pleinement les
-devoirs prescrits, s'il vous reste du temps, rendez-vous à vous-même,
-selon le mouvement de votre dévotion.
-
-Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à
-celui-ci, l'autre à celui-là.
-
-On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte
-plus aux jours de fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.
-
-Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au
-temps de la paix et du repos.
-
-Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand
-nous éprouvons de la joie en Dieu.
-
-6. Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux
-exercices, et implorer avec plus de ferveur les suffrages des Saints.
-
-Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre, comme si nous devions
-alors sortir de ce monde, et entrer dans l'éternelle fête.
-
-Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps, par une vie
-plus fervente, par une plus sévère observance des règles, comme devant
-bientôt recevoir de Dieu le prix de notre travail.
-
-7. Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore
-bien préparés, ni dignes de cette gloire immense qui nous sera
-découverte en son temps, et redoublons d'efforts pour nous mieux
-disposer à ce passage.
-
-_Heureux le serviteur_, dit saint Luc, _que le Seigneur, quand il
-viendra, trouvera veillant. Je vous dis, en vérité, qu'il l'établira sur
-tous ses biens_[62].
-
- [62] Luc., XII, 37.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _La vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel_[63] contre le
- démon, contre le monde et contre lui-même. Les uns se retirent dans le
- cloître pour résister plus aisément, les autres demeurent au milieu du
- siècle: mais tous ne peuvent vaincre que par l'exercice d'une
- continuelle vigilance. L'habitude du recueillement, l'amour de la
- retraite, une attention constante sur ses paroles, ses pensées, ses
- sentiments, la fidélité aux plus légers devoirs et aux plus humbles
- pratiques, préservent de grandes tentations, et attirent les grâces du
- Ciel. _Celui qui néglige les petites choses, tombera peu à peu_[64],
- dit l'Esprit saint.
-
- [63] Job, VII, 1.
-
- [64] Eccli., XIX, 1.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-De l'amour de la solitude et du silence.
-
-
-1. Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même; et pensez
-souvent aux bienfaits de Dieu.
-
-Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui
-touche le coeur, que qui amuse l'esprit.
-
-Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez
-l'oreille aux vains bruits du monde, et vous trouverez assez de loisir
-pour les saintes méditations.
-
-Les plus grands Saints évitaient, autant qu'il leur était possible, le
-commerce des hommes, et préféraient vivre en secret avec Dieu.
-
-2. Un ancien a dit: _Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des
-hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'étais_[65].
-
- [65] Senec., ép. VII.
-
-C'est ce que nous éprouvons souvent, lorsque nous nous livrons à de
-longs entretiens.
-
-Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.
-
-Il est plus aisé de se tenir chez soi caché, que de se garder de
-soi-même suffisamment au dehors.
-
-Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit se retirer
-de la foule avec Jésus.
-
-Nul ne se montre sans péril, s'il n'aime à demeurer caché.
-
-Nul ne parle avec mesure, s'il ne se tait volontiers.
-
-Nul n'est en sûreté dans les premières places, s'il n'aime les
-dernières.
-
-Nul ne commande sans danger, s'il n'a pas appris à bien obéir.
-
-3. Nul ne se réjouit avec sécurité, s'il ne possède en lui-même le
-témoignage d'une bonne conscience.
-
-Cependant la confiance des Saints a toujours été pleine de la crainte de
-Dieu: quel que fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que
-fussent leurs grâces, ils n'en étaient ni moins humbles ni moins
-vigilants.
-
-L'assurance des méchants naît au contraire de l'orgueil et de la
-présomption, et finit par l'aveuglement.
-
-Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez
-être un saint religieux ou un pieux solitaire.
-
-4. Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus
-grands dangers, à cause de leur trop de confiance.
-
-Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivrés des
-tentations, et de souffrir des attaques fréquentes; de peur que,
-tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec orgueil, ou qu'ils ne
-se livrent trop aux consolations du dehors.
-
-Oh! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on
-ne s'occupait du monde, qu'on posséderait une conscience pure!
-
-Oh! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et
-à Dieu, et plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel
-repos il jouirait!
-
-5. Nul n'est digne des consolations célestes, s'il ne s'est exercé
-longtemps dans la sainte componction.
-
-Si vous désirez la vraie componction du coeur, entrez dans votre
-cellule, et bannissez-en le bruit du monde, selon ce qui est écrit:
-_Même sur votre couche, que votre coeur soit plein de componction_[66].
-
- [66] Ps. IV, 5.
-
-Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au dehors.
-
-La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle
-engendre l'ennui.
-
-Si, dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à
-la garder, elle vous deviendra comme une amie chère, et sera votre
-consolation la plus douce.
-
-6. Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès, et
-pénètre ce qu'il y a de caché dans l'Écriture.
-
-Là, elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie
-toutes les nuits; et elle s'unit d'autant plus familièrement à son
-Créateur, qu'elle vit plus éloignée du tumulte du monde.
-
-Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu
-s'approchera de lui avec les saints Anges.
-
-Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des
-miracles et de s'oublier soi-même.
-
-Il est louable dans un religieux de sortir rarement, et de n'aimer ni à
-voir les hommes ni à être vu d'eux.
-
-7. Pourquoi voulez-vous voir ce qu'il ne vous est point permis d'avoir?
-
-Le monde passe et sa concupiscence.
-
-Les désirs des sens entraînent çà et là; mais, l'heure passée, que
-rapportez-vous, qu'une conscience pesante et un coeur dissipé?
-
-Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la
-tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin.
-
-Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur, mais à la fin elle
-blesse et tue.
-
-8. Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà
-le ciel, la terre, les éléments: or, c'est d'eux que tout est fait.
-
-Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil?
-
-Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.
-
-Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision
-vaine?
-
-Levez les veux en haut vers Dieu, et priez pour vos péchés et vos
-négligences.
-
-Laissez aux hommes vains les choses vaines: pour vous, ne vous occupez
-que de ce que Dieu vous commande.
-
-Fermez sur vous votre porte, et appelez à vous Jésus votre bien-aimé.
-
-Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part
-autant de paix.
-
-Si vous n'étiez pas sorti, et que vous n'eussiez pas entendu quelque
-bruit du monde, vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce
-que vous aimez à entendre des choses nouvelles, il vous faut supporter
-ensuite le trouble du coeur.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Que cherchez-vous dans le monde? le bonheur? Il n'y est pas. Écoutez
- ce cri de détresse, cette plainte lamentable qui s'élève de tous les
- points de la terre, et se prolonge de siècle en siècle. C'est la voix
- du monde. Qu'y cherchez-vous encore? Des lumières, des secours, des
- consolations, pour accomplir en paix votre pèlerinage? Le monde est
- livré à l'esprit de ténèbres[67], à toutes les convoitises qu'il
- inspire, à tous les crimes et à tous les maux dont il est le principe;
- et c'est pourquoi le prophète s'écriait: _Je me suis éloigné, j'ai
- fui, et j'ai demeuré dans la solitude_[68]. Là, dans le silence des
- créatures, Dieu parle au coeur, et sa parole est si merveilleuse, si
- douce et si ravissante, que l'âme ne veut plus entendre que lui,
- jusqu'au jour où tous les voiles étant déchirés, elle le contemplera
- face à face[69]. Le christianisme a peuplé le désert de ces âmes
- choisies, qui, se dérobant au monde, et foulant aux pieds ses
- plaisirs, ses honneurs, ses trésors, et la chair, et le sang, nous
- offrent, dans la pureté de leur vie, une image de la vie des anges.
- Cependant les Chrétiens ne sont pas tous appelés à ce sublime état de
- perfection; mais au milieu du bruit et du tumulte de la société, tous
- doivent se créer, au fond de leur coeur, une solitude où ils puissent
- se retirer pour converser avec Jésus-Christ, et se recueillir en sa
- présence. C'est ainsi que ramenés des pensées du temps à la pensée des
- choses éternelles, ils auront à dégoût celles qui passent, et seront
- dans le monde comme n'en étant pas: heureux état où s'accomplit pour
- le fidèle ce que dit l'Apôtre: _notre vie est cachée avec Jésus-Christ
- en Dieu_[70].
-
- [67] I. Joann., V, 19.
-
- [68] Ps. LIV, 8.
-
- [69] I. Cor., XIII, 12.
-
- [70] Coloss., III, 3.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-De la componction du coeur.
-
-
-1. Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte
-de Dieu, et ne soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une
-sévère discipline, et ne vous livrez pas aux joies insensées.
-
-Disposez votre coeur à la componction, et vous trouverez la vraie piété.
-
-La componction produit beaucoup de biens, qu'on perd bientôt en
-s'abandonnant aux vains mouvements de son coeur.
-
-Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement
-dans la joie, lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est
-exposée son âme!
-
-2. À cause de la légèreté de notre coeur et de l'oubli de nos défauts,
-nous ne sentons pas les maux de notre âme, et souvent nous rions
-vainement quand nous devrions bien plutôt pleurer.
-
-Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu
-et la bonne conscience.
-
-Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se
-recueillir tout entier dans une sainte componction.
-
-Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou
-l'appesantir.
-
-Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre
-habitude.
-
-Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire
-ce que vous voudrez.
-
-3. N'attirez pas à vous les affaires d'autrui; et ne vous embarrassez
-point dans celles des grands.
-
-Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos
-amis, ayez soin de vous reprendre vous-même.
-
-Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point;
-mais que votre peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de
-vigilance que le devrait un serviteur de Dieu et un bon religieux.
-
-Il est souvent plus utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de
-consolations en cette vie, et surtout de consolations sensibles.
-
-Cependant si nous sommes privés des consolations divines, ou si nous ne
-les éprouvons que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne
-cherchons point la componction du coeur, et que nous ne rejetons pas
-entièrement les vaines consolations du dehors.
-
-4. Reconnaissez que vous êtes indigne des consolations célestes, et que
-vous méritez plutôt de grandes tribulations.
-
-Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier
-lui est alors amer et insupportable.
-
-Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.
-
-Car, en considérant, soit lui-même, soit les autres, il sait que nul
-ici-bas n'est sans tribulation; et plus il se regarde attentivement,
-plus profonde est sa douleur.
-
-Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce
-sont nos péchés et nos vices, dans lesquels nous sommes tellement
-ensevelis, que rarement pouvons-nous contempler les choses du ciel.
-
-5. Si vous pensiez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie,
-nul doute que vous n'auriez plus d'ardeur pour vous corriger.
-
-Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'Enfer et du
-Purgatoire, je crois que vous supporteriez volontiers le travail et la
-douleur, et que vous ne redouteriez aucune austérité.
-
-Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au coeur, et que
-nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et
-négligents.
-
-6. Souvent c'est langueur de l'âme, si notre chair misérable se plaint
-si aisément.
-
-Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de
-componction, et dites avec le Prophète: _Nourrissez-moi, Seigneur, du
-pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs_[71].
-
- [71] Ps. LXXIX, 6.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- La douleur est le fond de la vie humaine. Souffrances du corps,
- maladies de l'âme, inquiétudes, afflictions, péché, tel est
- l'accablant fardeau qu'il nous faut porter, depuis notre naissance
- jusqu'à la tombe; et cependant, à force de travail, l'homme parvient à
- découvrir, au milieu de ses misères, je ne sais quelles joies
- insensées dont il s'enivre avidement. Fuyons ces folles joies du
- monde: arrêtons notre pensée sur le châtiment qui les doit suivre, sur
- nos fautes si multipliées; et demandons à Dieu avec la componction du
- coeur, ce repentir plein d'amour, ces heureuses larmes que Jésus a
- bénies par ces consolantes paroles: _Beaucoup de péchés vous sont
- remis, parce que vous avez beaucoup aimé_[72].
-
-
- [72] Luc., VII, 47.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-De la considération de la misère humaine.
-
-
-1. En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que vous vous
-tourniez, vous serez misérable, si vous ne revenez vers Dieu.
-
-Pourquoi vous troubler de ce que rien n'arrive comme vous le désirez et
-comme vous le voulez? À qui est-ce que tout succède selon sa volonté? Ni
-à vous, ni à moi, ni à aucun homme sur la terre.
-
-Nul en ce moment, fût-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de
-tribulations.
-
-Qui donc a le meilleur sort? Celui, certes, qui sait souffrir quelque
-chose pour Dieu.
-
-2. Dans leur faiblesse et leur peu de lumières, plusieurs disent: Que
-cet homme a une heureuse vie! qu'il est riche, grand, puissant, élevé!
-
-Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du
-temps ne sont rien; que, toujours très-incertains, ils sont plutôt un
-poids qui fatigue, parce qu'on ne les possède jamais sans défiance et
-sans crainte.
-
-Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas là le bonheur de
-l'homme: la médiocrité lui suffit.
-
-C'est vraiment une grande misère de vivre sur la terre.
-
-Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie
-présente lui devient amère, parce qu'il sent mieux et voit plus
-clairement l'infirmité de la nature humaine et sa corruption.
-
-Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à
-toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et
-une grande affliction pour l'homme pieux qui voudrait être dégagé de ses
-liens terrestres, et délivré de tout péché.
-
-3. Car l'homme intérieur est, en ce monde, étrangement appesanti par les
-nécessités du corps.
-
-Et c'est pourquoi le Prophète demandait, avec d'ardentes prières, d'en
-être affranchi, disant: _Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités_[73].
-
- [73] Ps. XXIV, 17.
-
-Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère! et malheur
-encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable!
-
-Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant à peine le
-nécessaire en travaillant ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun
-souci du royaume de Dieu, s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.
-
-4. Ô coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les
-choses de la terre, qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel!
-
-Les malheureux! ils sentiront douloureusement à la fin combien était
-vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé.
-
-Mais les Saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont
-méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute
-leur espérance, tous leurs désirs aspiraient aux biens éternels.
-
-Tout leur coeur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de
-peur que l'amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre.
-
-5. Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie
-spirituelle: vous en avez encore le temps.
-
-Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos
-résolutions? Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le
-temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me
-corriger.
-
-Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de méditer.
-
-_Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de
-rafraîchissement_[74].
-
- [74] Ps. LXV, 12.
-
-Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.
-
-Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché,
-ni sans ennui et sans douleur.
-
-Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en
-perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie
-félicité.
-
-Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de
-Dieu, _jusqu'à ce que l'iniquité passe_[75], _et que ce qui est mortel
-en vous soit absorbé par la vie_[76].
-
- [75] Ps. LV, LVI, 2.
-
- [76] II. Cor., V, 4.
-
-6. Oh! quelle est grande la fragilité qui toujours incline l'homme au
-mal!
-
-Vous confessez aujourd'hui vos péchés, et vous y retombez le lendemain.
-
-Vous vous proposez d'être sur vos gardes, et une heure après vous
-agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé.
-
-Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais
-élever en nous-même, étant si fragiles et si inconstants.
-
-Nous pouvons perdre en un moment, par notre négligence, ce qu'à peine
-avons-nous acquis par la grâce, avec un long travail.
-
-7. Que sera-ce de nous à la fin du jour, si nous sommes si lâches dès le
-matin?
-
-Malheur à nous, si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous
-étions en paix et en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre
-vie une seule trace de vraie sainteté!
-
-Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de
-nouvelles moeurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y
-aurait en nous quelque espérance de changement, et d'un plus grand
-progrès dans la vertu.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _L'homme né de la femme vit peu de jours, et il est rassasié
- d'angoisses_[77]. Voilà notre destinée telle que le péché l'a faite.
- Écoutez les gémissements de l'humanité entière dont Job était la
- figure: «Périsse le jour où je suis né, et la nuit où il fut dit: Un
- homme a été conçu! Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma
- mère, ou n'ai-je pas péri en en sortant? Pourquoi m'a-t-elle reçu sur
- ses genoux, et allaité de ses mamelles? Maintenant je dormirais en
- silence, et je reposerais dans mon sommeil[78].» Mais déjà sur cette
- grande misère se levait l'aurore d'une grande espérance. «Je sais que
- mon Rédempteur est vivant, et que je serai de nouveau revêtu de ma
- chair, et dans ma chair je verrai mon Dieu; je le verrai, et mes yeux
- le contempleront[79].» Dès lors tout change: ces douleurs, auparavant
- sans consolation, unies à celles du Rédempteur, ne sont plus qu'une
- expiation nécessaire, une épreuve de justice et de miséricorde, une
- semence d'éternelles joies. Le Christ, en mourant, a ouvert le ciel à
- l'homme déchu, qui, pour unique grâce, demandait à la terre un
- tombeau[80]. Et nous nous plaindrions des souffrances auxquelles Dieu
- réserve un tel prix! Et le murmure serait sur nos lèvres, lorsque, par
- les tribulations, Jésus-Christ daigne nous associer aux mérites de son
- sacrifice! C'en est fait, Seigneur, je reconnais mon aveuglement, mon
- ingratitude, et je ne veux plus désirer ici-bas que d'avoir part à
- votre passion, afin de participer un jour à votre gloire.
-
- [77] Job, XIV, 1.
-
- [78] _Ibid._, III, 3, 11-13.
-
- [79] _Ibid._, XIX, 25-27.
-
- [80] _Ibid._, III, 21, 22.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-De la méditation de la mort.
-
-
-1. C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état
-vous êtes.
-
-L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu; et quand il n'est plus
-sous les yeux, il passe bien vite de l'esprit.
-
-Ô stupidité et dureté du coeur humain, qui ne pense qu'au présent et ne
-prévoit pas l'avenir!
-
-Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel
-que vous seriez s'il vous fallait mourir aujourd'hui.
-
-Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.
-
-Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.
-
-Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez-vous demain?
-
-Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un
-lendemain?
-
-2. Que sert de vivre longtemps, puisque nous nous corrigeons si peu?
-
-Ah! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente
-nos crimes.
-
-Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour!
-
-Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent qu'ils
-sont peu changés, et que ces années ont été stériles!
-
-S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si
-longtemps.
-
-Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se
-prépare chaque jour à mourir!
-
-Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous
-passerez par cette voie.
-
-3. Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez
-pas vous promettre de voir le matin.
-
-Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous
-surprenne jamais.
-
-Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: _car le Fils
-de l'homme viendra à l'heure qu'on n'y pense pas_[81].
-
- [81] Luc., XII, 40.
-
-Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout
-autrement de votre vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si
-négligent et si lâche.
-
-4. Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie
-qu'il souhaite d'être trouvé à la mort!
-
-Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que
-le parfait mépris du monde, le désir ardent d'avancer dans la vertu,
-l'amour de la régularité, le travail de la pénitence, l'abnégation de
-soi-même, et la constance à souffrir toutes sortes d'adversités pour
-l'amour de Jésus-Christ.
-
-Vous pouvez faire beaucoup de bien, tandis que vous êtes en santé: mais,
-malade, je ne sais ce que vous pourrez.
-
-Il en est peu que la maladie rende meilleurs, comme il en est peu qui se
-sanctifient par de fréquents pèlerinages.
-
-5. Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez
-point votre salut dans l'avenir, car les hommes vous oublieront plus
-vite que vous ne pensez.
-
-Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de
-bien, que d'espérer dans le secours des autres.
-
-Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s'inquiétera de
-vous dans l'avenir?
-
-Maintenant le temps est d'un grand prix. _Voici maintenant le temps
-propice, voici le jour du salut_[82].
-
- [82] II. Cor., VI, 2.
-
-Mais, ô douleur! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait
-vous servir à mériter de vivre éternellement.
-
-6. Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure,
-pour purifier votre âme, et je ne sais si vous l'obtiendrez.
-
-Ah! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez
-vous délivrer, si vous étiez à présent toujours en crainte et en
-défiance de la mort!
-
-Étudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu'à l'heure de la mort
-vous ayez plus sujet de vous réjouir que de craindre.
-
-Apprenez maintenant à mourir au monde, afin de commencer alors à vivre
-avec Jésus-Christ.
-
-Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller
-librement à Jésus-Christ.
-
-Châtiez maintenant votre corps par la pénitence, afin que vous puissiez
-alors avoir une solide confiance.
-
-7. Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque
-vous n'avez pas un seul jour d'assuré?
-
-Combien ont été trompés et arrachés subitement de leurs corps!
-
-Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d'un coup
-d'épée, celui-ci s'est noyé, celui-là s'est brisé en tombant d'un lieu
-élevé; l'un a expiré en mangeant, l'autre en jouant; l'un a péri par le
-feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre par la main
-des voleurs.
-
-Et ainsi la fin de tous est la mort, et _la vie des hommes passe comme
-l'ombre_[83].
-
- [83] Job, XIV, 10. Ps. CXLIII, 4.
-
-8. Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous?
-
-Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car
-vous ne savez pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la
-mort.
-
-Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.
-
-Ne pensez qu'à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.
-
-_Faites-vous maintenant des amis_, en honorant les Saints et en imitant
-leurs oeuvres, _afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent
-dans les tabernacles éternels_[84].
-
- [84] Luc., XVI, 9.
-
-9. Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses
-du monde ne sont rien.
-
-Conservez voire coeur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que _vous
-n'avez point ici-bas de demeure permanente_[85].
-
- [85] Heb., XIII, 14.
-
-Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours
-vers le ciel, afin que votre âme, après la mort, mérite de passer
-heureusement à Dieu.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Approchez de cette fosse, regardez ces ossements blanchis et déjoints:
- voilà tout ce qui reste ici-bas d'un homme que vous avez connu
- peut-être, et qui ne pensait pas plus à la mort, il y a peu d'années,
- que vous n'y pensez aujourd'hui. Ne fallait-il pas, en effet, qu'il
- songeât d'abord à sa fortune, à celle des siens, à l'établissement de
- sa famille? aussi s'en est-il occupé jusqu'au dernier moment. Eh bien!
- maintenant allez, entrez dans sa maison. Des héritiers indifférents y
- jouissent des biens qu'il avait amassés, et travaillent eux-mêmes à en
- amasser de nouveaux: du reste nul souvenir du mort. Quelque chose de
- lui subsiste cependant, et la tombe ne le renferme pas tout entier. Il
- avait une âme, une âme rachetée du sang de Jésus-Christ: où est-elle?
- à l'instant où elle quitta le corps, sa demeure fut fixée, ou dans le
- ciel sans crainte désormais, ou dans l'enfer sans espérance. Terrible,
- terrible alternative! Et à présent, plongez-vous dans les soins de la
- terre, différez votre conversion: dites encore, il sera temps demain.
- Insensé! ce temps, dont tu abuses, creuse ta fosse, et demain ce sera
- l'éternité!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-Du jugement et des peines des pécheurs.
-
-
-1. En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous
-serez là, debout devant le Juge sévère, à qui rien n'est caché, qu'on
-n'apaise point par des présents, qui ne reçoit point d'excuses; mais qui
-jugera selon la justice.
-
-Pécheur misérable et insensé! que répondrez-vous à Dieu qui sait tous
-vos crimes, vous qui tremblez quelquefois à l'aspect d'un homme irrité?
-
-Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien
-prévoir, vers ce jour où nul ne pourra être excusé ni défendu par un
-autre, mais où chacun sera pour soi un fardeau assez pesant?
-
-Maintenant votre travail produit son fruit; vos larmes sont agréées, vos
-gémissements écoutés; votre douleur satisfait à Dieu, et purifie votre
-âme.
-
-2. Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui,
-en butte aux outrages, s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa
-propre injure; qui prie sincèrement pour ceux qui le contristent, et
-leur pardonne du fond du coeur; qui, s'il a peiné les autres, est
-toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu'à
-la colère; qui se fait violence à lui-même, et s'efforce d'assujettir
-entièrement la chair à l'esprit.
-
-Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses
-vices, que d'attendre à les expier en l'autre vie.
-
-Oh! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que
-nous avons pour notre chair!
-
-3. Que dévorera ce feu, sinon vos péchés?
-
-Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre
-chair, plus ensuite votre châtiment sera terrible, et plus vous amassez
-pour le feu éternel.
-
-L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus
-péché.
-
-Là, les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les
-intempérants tourmentés par une faim et une soif extrêmes.
-
-Là, les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix
-brûlante et dans un soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux
-hurleront dans leur douleur.
-
-4. Chaque vice aura son tourment propre.
-
-Là, les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la
-plus misérable indigence.
-
-Là, une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici
-dans la plus dure pénitence.
-
-Ici, quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là, nul
-repos, nulle consolation pour les damnés.
-
-Soyez donc maintenant plein d'appréhension et de douleur pour vos
-péchés, afin de partager, au jour du jugement, la sécurité des
-bienheureux.
-
-_Car les justes alors s'élèveront avec une grande assurance contre ceux
-qui les auront opprimés et méprisés_[86].
-
- [86] Sap., V, 1.
-
-Alors se lèvera, pour juger, celui qui se soumet aujourd'hui humblement
-aux jugements des hommes.
-
-Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous
-côtés l'épouvante environnera le superbe.
-
-5. Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être
-insensé et méprisable pour Jésus-Christ.
-
-Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, _et
-toute iniquité sera muette_[87].
-
- [87] Ps. CVI, 42.
-
-Alors tous les justes seront transportés d'allégresse, et tous les
-impies consternés de douleur.
-
-Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été
-nourrie dans les délices.
-
-Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux
-perdront tout leur éclat.
-
-Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout
-brillant d'or.
-
-Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que
-toute la puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut
-que toute la prudence du siècle.
-
-6. Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d'une bonne conscience,
-que dans une docte philosophie.
-
-Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance, que
-tous les trésors de la terre.
-
-Alors le souvenir d'une pieuse prière vous sera de plus de consolation,
-que celui d'un repas splendide.
-
-Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que des longs
-entretiens.
-
-Alors les oeuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.
-
-Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs
-de la terre.
-
-Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances, afin
-d'être alors délivré de souffrances plus grandes.
-
-Éprouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.
-
-Si vous ne pouvez maintenant souffrir si peu de chose, comment
-supporterez-vous les tourments éternels?
-
-Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que
-sera-ce donc alors des tortures de l'enfer!
-
-Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut réunir; vous ne
-pouvez goûter ici-bas les délices du monde, et régner ensuite avec
-Jésus-Christ.
-
-7. Si vous aviez vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les voluptés,
-de quoi cela vous servirait-il, s'il vous fallait mourir à l'instant?
-
-Donc tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.
-
-Car celui qui aime Dieu de tout son coeur, ne craint ni la mort, ni le
-supplice, ni le jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous
-donne un sûr accès près de Dieu.
-
-Mais celui qui aime encore le péché, il n'est pas surprenant qu'il
-redoute la mort et le jugement.
-
-Cependant si l'amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu'au
-moins la crainte vous retienne.
-
-Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps
-persévérer dans le bien: mais il tombera bientôt dans les piéges du
-démon.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Dieu est patient_, dit saint Augustin, _parce qu'il est éternel_.
- Mais, après les jours de patience, viendra le jour de la justice; jour
- d'effroi, jour inévitable; où toute chair comparaîtra devant le Roi de
- l'éternité, pour rendre compte de ses oeuvres et de ses pensées mêmes.
- Transportez-vous en esprit à ce moment formidable: voilà que la
- poussière des tombeaux s'émeut, et de toutes parts la foule des morts
- accourt aux pieds du souverain juge. Là, tous les secrets sont
- dévoilés, la conscience n'a plus de ténèbres, et chacun attend en
- silence le sort qui lui est destiné pour toujours. Les deux cités se
- séparent; la grande sentence est prononcée; elle ouvre le paradis aux
- justes, et tombe sur les pécheurs avec tout le poids d'une éternelle
- réprobation. Environné des anges fidèles et de la troupe
- resplendissante des élus, Jésus-Christ remonte dans sa gloire: Satan
- saisit sa proie et l'entraîne dans l'abîme: tout est consommé à
- jamais; il ne reste plus que les joies du ciel, et le désespoir de
- l'enfer. Pendant que vous êtes encore sur la terre, le choix entre ces
- demeures vous est laissé: choisissez donc, mais n'oubliez pas qu'il
- n'y a point de repentir de l'autre côté de la tombe.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie.
-
-
-1. Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu, et faites-vous
-souvent cette demande: Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté
-le siècle?
-
-N'était-ce pas afin de vivre pour Dieu, et devenir un homme spirituel?
-
-Embrasez-vous donc du désir d'avancer, parce que vous recevrez bientôt
-la récompense de vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni
-douleur.
-
-Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos: que dis-je? une
-joie éternelle!
-
-Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera
-sans doute fidèle et magnifique dans ses récompenses.
-
-Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais
-il ne faut pas vous livrer à une sécurité trop profonde, de peur de
-tomber dans le relâchement ou dans la présomption.
-
-2. Un nomme qui flottait souvent, plein d'anxiétés, entre la crainte et
-l'espérance, étant un jour accablé de tristesse, entra dans une église,
-et, se prosternant devant un autel pour prier, il disait et redisait en
-lui-même: Oh! si je savais que je dusse persévérer! Aussitôt il entendit
-intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que
-voudriez-vous faire? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous
-jouirez de la paix.
-
-Consolé à l'instant même, et fortifié, il s'abandonna sans réserve à la
-volonté de Dieu, et ses agitations cessèrent.
-
-Il ne voulut plus rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans
-l'avenir; mais il s'appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu,
-et ce qui lui plaît davantage, afin de commencer et d'achever tout ce
-qui est bien.
-
-3. _Espérez en Dieu,_ dit le Prophète, _et faites le bien: habitez en
-paix la terre, et vous serez nourri de ses richesses_[88],
-
- [88] Ps. XXXVI, 3.
-
-Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et de se
-corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat.
-
-Eu effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent
-avec le plus de courage de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le
-plus pénible et qui contrarie le plus leurs penchants.
-
-Car l'homme fait d'autant plus de progrès et mérite d'autant plus de
-grâces, qu'il se surmonte lui-même et se mortifie davantage.
-
-4. Il est vrai que tous n'ont pas également à combattre pour se vaincre
-et mourir à eux-mêmes.
-
-Cependant un homme animé d'un zèle ardent avancera bien plus, même avec
-de nombreuses passions, qu'un autre à cet égard mieux disposé, mais
-tiède pour la vertu.
-
-Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s'arracher avec
-violence à ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à
-acquérir la vertu dont on a le plus grand besoin.
-
-Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts
-qui vous déplaisent le plus dans les autres.
-
-5. Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons
-exemples, ou si vous les entendez raconter, animez-vous à les imiter.
-
-Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de
-commettre la même faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tâchez
-de vous corriger promptement.
-
-Comme votre oeil observe les autres, les autres vous observent aussi.
-
-Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux,
-fervents, fidèles observateurs de la règle!
-
-Qu'il est triste, au contraire, et pénible d'en voir qui ne vivent pas
-dans l'ordre, et qui ne remplissent pas les engagements auxquels ils ont
-été appelés!
-
-Qu'on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en
-détournant son coeur à des choses dont on n'est point chargé!
-
-6. Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous
-soit toujours présent.
-
-Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ,
-d'avoir jusqu'ici fait si peu d'efforts pour y conformer la vôtre,
-quoique vous soyez, depuis si longtemps, entré dans la voie de Dieu.
-
-Un religieux qui s'exerce à méditer sérieusement, et avec piété, la vie
-très-sainte et la Passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce
-qui lui est utile et nécessaire: et il n'a pas besoin de chercher hors
-de Jésus quelque chose de meilleur.
-
-Ah! si Jésus crucifié entrait dans notre coeur, que nous serions bientôt
-suffisamment instruits!
-
-7. Un religieux fervent reçoit bien ce qu'on lui commande, et s'y soumet
-sans peine.
-
-Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation, et ne
-trouve de tous côtés que la gêne, parce qu'il est privé des consolations
-intérieures, et qu'il lui est interdit d'en chercher au dehors.
-
-Un religieux qui s'affranchit de sa règle est exposé à des chutes
-terribles.
-
-Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera
-toujours dans l'angoisse: car toujours quelque chose lui déplaira.
-
-8. Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les
-cloîtres, une si étroite discipline?
-
-Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris
-très-pauvrement et grossièrement vêtus; ils travaillent beaucoup,
-parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues
-prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte
-discipline.
-
-Considérez les Chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres
-religieux et religieuses de différents ordres, qui se lèvent toutes les
-nuits pour chanter les louanges de Dieu.
-
-Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d'un
-saint exercice, lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le
-Seigneur.
-
-9. Oh! si vous n'aviez autre chose à faire qu'à louer de coeur et de
-bouche, perpétuellement, le Seigneur notre Dieu! si jamais vous n'aviez
-besoin de manger, de boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas
-interrompre un seul moment ces louanges ni les autres exercices
-spirituels! vous seriez alors beaucoup plus heureux qu'à présent,
-assujetti comme vous l'êtes au corps et à toutes ses nécessités.
-
-Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités, et que nous
-n'eussions à songer qu'à la nourriture de notre âme, que nous goûtons,
-hélas! si rarement!
-
-10. Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune
-créature, c'est alors qu'il commence à goûter Dieu parfaitement, et
-qu'il est, quoi qu'il arrive, toujours satisfait.
-
-Alors il ne se réjouit d'aucune prospérité, et aucun revers ne le
-contriste; mais il s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à
-Dieu, qui lui est tout en toutes choses, pour qui rien ne périt, rien ne
-meurt, pour qui, au contraire, tout vit, et à qui tout obéit sans délai.
-
-11. Souvenez-vous toujours que votre fin approche, et que le temps perdu
-ne revient point.
-
-Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de soins et des efforts
-constants.
-
-Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le
-trouble.
-
-Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix,
-et vous sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu,
-et de l'amour de la vertu.
-
-L'homme fervent et zélé est prêt à tout.
-
-Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions, que de
-supporter les fatigues du corps.
-
-_Celui qui n'évite pas les petites fautes, tombera peu à peu dans les
-grandes_[89].
-
- [89] Eccli., XIX, 1.
-
-Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour
-avec fruit.
-
-Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoi qu'il en soit
-des autres, ne vous négligez pas vous-même.
-
-Vous ne ferez de progrès qu'autant que vous vous ferez de violence.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Êtes-vous sincèrement résolu à vous sauver? en avez-vous la volonté
- ferme? Alors préparez-vous au travail, au combat; car le salut est à
- ce prix: _La voie qui conduit à la perte est large_: mais qu'étroite,
- dit l'Évangile, _est celle qui conduit à la vie_[90]! Sans doute
- l'onction de la grâce adoucit, pour le fidèle, ce travail, ce combat;
- au milieu des fatigues et des souffrances, il jouit d'une paix céleste
- que le pécheur ne connaît point. Cependant il a besoin de continuels
- efforts pour triompher de lui-même, pour vaincre ses désirs, ses
- passions, et le monde, _et le prince de ce monde_[91]. Qui a fait les
- saints, sinon cette lutte courageuse et persévérante? _Les uns ont été
- tourmentés, ne voulant pas racheter leur vie, afin d'en trouver une
- meilleure dans la résurrection. Les autres ont souffert les moqueries,
- les fouets, les chaînes et les prisons; ils ont été lapidés, sciés,
- éprouvés_ en toute manière; _ils sont morts par le tranchant du
- glaive; vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres,
- oppressés par le besoin, l'affliction, l'angoisse, ils ont erré dans
- les déserts, et dans les montagnes, et dans les antres, et dans les
- cavernes de la terre; eux dont le monde n'était pas digne. Enveloppés
- donc d'une si grande nuée de témoins, dégageons-nous de tout ce qui
- nous appesantit, et du péché qui nous environne, et courons par la
- patience au combat qui nous est proposé; les regards fixés sur Jésus,
- l'auteur et le consommateur de la foi, qui, en vue de la joie qui lui
- était préparée, a souffert la croix, en méprisant l'ignominie; et
- maintenant il est assis à la droite du trône de Dieu_[92].
-
- [90] Matth., VII, 13, 14.
-
- [91] Joann., XIV, 30.
-
- [92] Heb., XI, 35-38; XII, 1, 2.
-
-
-FIN DU PREMIER LIVRE.
-
-
-
-
-L'IMITATION
-
-DE
-
-JÉSUS-CHRIST.
-
-
-
-
-LIVRE DEUXIÈME.
-
-INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-De la conversation intérieure.
-
-
-1. _Le royaume de Dieu est au dedans de vous_[93], dit le Seigneur.
-
- [93] Luc., XVII, 21.
-
-Revenez à Dieu de tout votre coeur, laissez là ce misérable monde, et
-votre âme trouvera le repos.
-
-Apprenez à mépriser les choses extérieures, et à vous donner aux
-intérieures, et vous verrez le royaume de Dieu venir en vous.
-
-_Car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit saint_[94]: ce
-qui n'est pas donné aux impies.
-
- [94] Rom., XIV, 17.
-
-Jésus-Christ viendra à vous, et il vous remplira de ses consolations, si
-vous lui préparez au dedans de vous une demeure digne de lui.
-
-_Toute sa gloire_ et toute sa beauté _est intérieure_[95]; c'est dans le
-secret du coeur qu'il se plaît.
-
- [95] Ps. XLIV, 14.
-
-Il visite souvent l'homme intérieur, et ses entretiens sont doux, ses
-consolations ravissantes; sa paix est inépuisable, et sa familiarité
-incompréhensible.
-
-2. Âme fidèle, hâtez-vous donc de préparer votre coeur pour l'époux,
-afin qu'il daigne venir et habiter en vous.
-
-Car il a dit: _Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et nous
-viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure_[96]. Laissez donc
-Jésus entrer en vous, et n'y laissez entrer que lui.
-
- [96] Joann., XIV, 23.
-
-Lorsque vous posséderez Jésus, vous serez riche, et lui seul vous
-suffit. Il veillera pour vous, il prendra de vous un soin fidèle en
-toutes choses, de sorte que vous n'aurez plus besoin de rien attendre
-des hommes.
-
-Car les hommes changent vite, et vous manquent tout d'un coup; _mais
-Jésus-Christ demeure éternellement_[97]: inébranlable dans sa constance,
-il est près de vous jusqu'à la fin.
-
- [97] Joann., XII, 34.
-
-3. On ne doit guère compter sur un homme fragile et mortel, encore bien
-qu'il vous soit utile, et que vous soyez chers l'un à l'autre; et il n'y
-a pas lieu de s'attrister beaucoup, si quelquefois il vous traverse et
-s'élève contre vous.
-
-Ceux qui sont aujourd'hui pour vous, pourront demain être contre vous,
-et réciproquement: les hommes changent comme le vent.
-
-Mettez en Dieu toute votre confiance: qu'il soit votre crainte et votre
-amour: il répondra pour vous, et il fera ce qui est le meilleur.
-
-_Vous n'avez point ici de demeure stable_[98]: en quelque lieu que vous
-soyez, vous êtes étranger et voyageur; et vous n'aurez jamais de repos,
-que vous ne soyez uni intimement à Jésus-Christ.
-
- [98] Heb., XIII, 14.
-
-4. Que cherchez-vous autour de vous? Ce n'est pas ici le lieu de votre
-repos.
-
-Votre demeure doit être dans le ciel, et vous ne devez regarder toutes
-les choses de la terre que comme en passant.
-
-Tout passe: et vous passez avec tout le reste.
-
-Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit, de peur d'en devenir
-l'esclave, et de vous perdre.
-
-Que sans cesse votre pensée monte vers le Très-Haut, et votre prière
-vers Jésus-Christ.
-
-Si vous ne savez pas encore vous élever aux contemplations célestes,
-reposez-vous dans la Passion du Sauveur, et aimez à demeurer dans ses
-plaies sacrées.
-
-Car si vous vous réfugiez avec amour dans ces plaies et ces précieux
-stigmates, vous sentirez une grande force au temps de la tribulation;
-vous vous inquiéterez peu du mépris des hommes, et vous supporterez
-aisément les paroles médisantes.
-
-5. Jésus-Christ a été aussi méprisé des hommes en ce monde, et, dans les
-plus extrêmes angoisses, abandonné des siens, de ses amis, de ses
-proches, au milieu des opprobres.
-
-Jésus-Christ a voulu souffrir et être méprisé, et vous osez vous
-plaindre de quelque chose!
-
-Jésus-Christ a eu des ennemis et des détracteurs, et vous voudriez
-n'avoir que des amis et des bienfaiteurs!
-
-Comment votre patience méritera-t-elle d'être couronnée, s'il ne vous
-arrive rien de pénible?
-
-Si vous ne voulez rien souffrir, comment serez-vous ami de Jésus-Christ?
-
-Souffrez avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, si vous voulez régner
-avec Jésus-Christ.
-
-6. Si une seule fois vous étiez entré bien avant dans le coeur de Jésus,
-et que vous eussiez ressenti quelque mouvement de son amour, que vous
-auriez peu de souci de ce qui peut ou vous contrarier ou vous plaire!
-Vous vous réjouiriez d'un outrage reçu, parce que l'amour de Jésus
-apprend à l'homme à se mépriser lui-même.
-
-Celui qui aime Jésus et la vérité, un homme vraiment intérieur, et
-dégagé de toute affection déréglée, peut librement s'approcher de Dieu,
-et, s'élevant en esprit au-dessus de soi-même, se reposer en lui par une
-jouissance anticipée.
-
-7. Celui qui estime les choses suivant ce qu'elles sont, et non d'après
-les discours et l'opinion des hommes, est vraiment sage; et c'est Dieu
-qui l'instruit plus que les hommes.
-
-Celui qui vit au dedans de lui-même, et qui s'inquiète peu des choses du
-dehors, tous les lieux lui sont bons, et tous les temps pour remplir ses
-pieux exercices.
-
-Un homme intérieur se recueille bien vite, parce qu'il ne se répand
-jamais tout entier au dehors.
-
-Les travaux extérieurs, les occupations nécessaires en certains temps,
-ne le troublent point; mais il se prête aux choses, selon qu'elles
-arrivent.
-
-Celui qui a établi l'ordre au dedans de soi, ne se tourmente guère de ce
-qu'il y a de bien ou de mal dans les autres.
-
-L'on n'a de distractions et d'obstacles qu'autant que l'on s'en crée
-soi-même.
-
-8. Si vous étiez ce que vous devez être, entièrement libre et détaché,
-tout contribuerait à votre bien et à votre avancement.
-
-Mais beaucoup de choses vous déplaisent et souvent vous troublent, parce
-que vous n'êtes pas encore tout à fait mort à vous-même et séparé des
-choses de la terre.
-
-Rien n'embarrasse et ne souille tant le coeur de l'homme que l'amour
-impur des créatures.
-
-Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler les
-choses du ciel, et goûter souvent les joies intérieures.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- L'âme chrétienne, détachée du monde, n'a qu'un désir pour le temps
- comme pour l'éternité; d'être unie à Jésus, de cette union ineffable
- dont la divine peinture nous ravit dans le cantique mystérieux de
- l'amour. _Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il repose entre
- les lis, jusqu'à ce que l'aurore se lève, et que les ombres
- déclinent_[99]. Hélas! que cherchez-vous au dehors? Rentrez, rentrez
- en vous-même, préparez au céleste époux une demeure digne de lui, et
- il viendra, et il s'y reposera; car ses délices sont d'habiter dans le
- coeur qui l'appelle. Alors, seul avec Jésus, loin des bruits de la
- terre, dans le silence des créatures, il vous parlera, _comme un ami
- parle à son ami_[100], et transporté de l'entendre, vous ne voudrez
- plus à jamais écouter que lui.
-
- [99] Cant., II, 16, 17.
-
- [100] Exod., XXXIII, 11.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité.
-
-
-1. Inquiétez-vous peu de qui est pour vous ou contre vous; mais prenez
-soin que Dieu soit avec vous en tout ce que vous faites.
-
-Ayez la conscience pure, et Dieu prendra votre défense.
-
-Toute la malice des hommes ne saurait nuire à celui que Dieu veut
-protéger.
-
-Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu, sans doute, vous assistera.
-
-Il sait le temps et la manière de vous délivrer; abandonnez-vous donc à
-lui.
-
-C'est de Dieu que vient le secours, c'est lui qui délivre de la
-confusion.
-
-Il est souvent très-utile, pour nous retenir dans une plus grande
-humilité, que les autres soient instruits de nos défauts, et qu'ils nous
-les reprochent.
-
-2. Quand un homme s'humilie de ses défauts, il apaise aisément les
-autres, et se réconcilie sans peine ceux qui sont irrités contre lui.
-
-Dieu protége l'humble et le délivre; il aime l'humble et le console; il
-s'incline vers l'humble et lui prodigue ses grâces, et après
-l'abaissement, il l'élève dans la gloire.
-
-Il révèle à l'humble ses secrets; il l'invite et l'attire doucement à
-lui.
-
-Quelque affront qu'il reçoive, l'humble vit encore en paix, parce qu'il
-s'appuie sur Dieu et non sur le monde.
-
-Ne pensez pas avoir fait de progrès, si vous ne vous croyez au-dessous
-de tous les autres.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Que vous importent les discours et les pensées des hommes! Ce ne
- seront point eux qui vous jugeront. S'ils vous accusent à tort, celui
- qui voit le fond des consciences vous a déjà justifié. S'ils vous
- reprochent des fautes réelles, n'êtes-vous pas heureux d'être averti,
- heureux de souffrir une humiliation salutaire? Ce qui vous trouble,
- c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'être repris. L'humble ne
- s'irrite point, ne s'émeut point, lors même que la passion le condamne
- injustement. Plein du sentiment de sa misère, on ne saurait jamais
- tant s'abaisser, qu'il ne s'abaisse dans son coeur encore davantage.
- Voulez-vous que rien n'altère le calme de votre âme? abandonnez-vous à
- Dieu en toutes choses; et dans les peines, les contrariétés, les
- traverses, dites avec Jésus-Christ: _Oui, mon Père, parce qu'il vous a
- plu ainsi_[101]!
-
- [101] Luc., X, 21.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-De l'homme pacifique.
-
-
-1. Conservez-vous premièrement dans la paix; et alors vous pourrez la
-donner aux autres.
-
-Le pacifique est plus utile que le savant.
-
-Un homme passionné change le bien en mal, et croit le mal aisément.
-L'homme paisible et bon ramène tout au bien.
-
-Celui qui est affermi dans la paix ne pense mal de personne; mais
-l'homme inquiet et mécontent est agité de divers soupçons: il n'a jamais
-de repos, et n'en laisse point aux autres.
-
-Il dit souvent ce qu'il ne faudrait pas dire, et ne fait pas ce qu'il
-faudrait faire.
-
-Attentif au devoir des autres, il néglige ses propres devoirs.
-
-Ayez donc premièrement du zèle pour vous-même, et vous pourrez ensuite
-avec justice l'étendre sur le prochain.
-
-2. Vous savez bien colorer et excuser vos fautes, et vous ne voulez pas
-recevoir les excuses des autres.
-
-Il serait plus juste de vous accuser vous-même, et d'excuser votre
-frère.
-
-Si vous voulez qu'on vous supporte, supportez aussi les autres.
-
-Voyez combien vous êtes loin encore de la vraie charité et de
-l'humilité, qui jamais ne s'irrite et ne s'indigne que contre elle-même!
-
-Ce n'est pas une grande chose de bien vivre avec les hommes doux et
-bons, car cela plaît naturellement à tous; chacun aime son repos, et
-s'affectionne à ceux qui partagent ses sentiments.
-
-Mais vivre en paix avec des hommes durs, pervers, sans règle, ou qui
-nous contrarient, c'est une grande grâce, une vertu courageuse et digne
-d'être louée.
-
-3. Il y en a qui sont en paix avec eux-mêmes et avec les autres.
-
-Et il y en a qui n'ont point la paix, et qui troublent celle d'autrui:
-ils sont à charge aux autres et plus à charge à eux-mêmes.
-
-Il y en a enfin qui se maintiennent dans la paix, et qui s'efforcent de
-la rendre aux autres.
-
-Au reste, toute notre paix, dans cette misérable vie, consiste plus dans
-une souffrance humble que dans l'exemption de la souffrance.
-
-Qui sait le mieux souffrir, possédera la plus grande paix. Celui-là est
-vainqueur de soi et maître du monde, ami de Jésus-Christ et héritier du
-ciel.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de
- Dieu_[102]. Comprenez la grandeur de ce nom et l'instruction profonde
- qu'il renferme. La paix, c'est l'ordre parfait; et le trouble, les
- dissensions, les discordes, la guerre, ne sont entrés dans le monde
- que par la violation de l'ordre ou par le péché. Ainsi point de paix
- où règne le péché; point de paix dans l'homme dont les pensées, les
- affections, les volontés ne sont pas en tout conformes à l'ordre ou à
- la vérité et à la volonté de Dieu; point de paix dans la société dont
- les doctrines et les lois s'écartent de la loi et des doctrines
- révélées de Dieu: et quiconque, homme ou peuple, brise cette loi, nie
- ces doctrines, ne fût-ce qu'en un seul point, cet homme, ce peuple
- rebelle à Dieu, subit à l'instant le châtiment de son crime. Un
- malaise inconnu s'empare de lui: je ne sais quelle force désordonnée
- le pousse et le repousse en tous sens, et nulle part il ne trouve de
- repos: comme Caïn, après son meurtre, il a peur. Non, la paix n'est en
- effet que pour _les enfants de Dieu_: ils la goûtent en eux-mêmes, et
- la répandent sur les autres; elle coule, pour ainsi dire, de leur
- coeur, comme ces fleurs qui arrosaient l'heureux séjour de notre
- premier père, au temps de son innocence. Et quand viendra la dernière
- heure, ce sera encore la paix; car _le royaume de Dieu est justice et
- paix_[103]. Enfants de Dieu, _entrez dans le royaume qui vous a été
- préparé dès le commencement du monde_[104]!
-
- [102] Matth., V, 9.
-
- [103] Rom., XIV, 17.
-
- [104] Matth., XXV, 34.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-De la pureté d'esprit, et de la droiture d'intention.
-
-
-1. L'homme s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicité
-et la pureté.
-
-La simplicité doit être dans l'intention, et la pureté dans l'affection.
-
-La simplicité cherche Dieu; la pureté le trouve et le goûte.
-
-Nulle bonne oeuvre ne vous sera difficile, si vous êtes libre au dedans
-de toute affection déréglée.
-
-Si vous ne voulez que ce que Dieu veut, et ce qui est utile au prochain,
-vous jouirez de la liberté intérieure.
-
-Si votre coeur était droit, alors toute créature vous serait un miroir
-de vie et un livre rempli de saintes instructions.
-
-Il n'est point de créature si petite et si vile qui ne présente quelque
-image de la bonté de Dieu.
-
-2. Si vous aviez en vous assez d'innocence et de pureté, vous verriez
-tout sans obstacle. Un coeur pur pénètre le ciel et l'enfer.
-
-Chacun juge des choses du dehors selon ce qu'il est au dedans de
-lui-même.
-
-S'il est quelque joie dans le monde, le coeur pur la possède.
-
-Et s'il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont
-connues de la mauvaise conscience.
-
-Comme le fer mis au feu perd sa rouille, et devient tout étincelant,
-ainsi celui qui se donne sans réserve à Dieu, se dépouille de sa
-langueur et se change en un homme nouveau.
-
-3. Quand l'homme commence à tomber dans la tiédeur, alors il craint le
-moindre travail, et reçoit avidement les consolations du dehors.
-
-Mais quand il commence à se vaincre parfaitement et à marcher avec
-courage dans la voie de Dieu, alors il compte pour rien ce qui lui était
-le plus pénible.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Quand Jésus-Christ voulut proposer un modèle à ses disciples, le
- choisit-il parmi les hommes distingués par leur science ou par la
- supériorité de leur esprit? Non; _il appela un petit enfant, le plaça
- au milieu d'eux, et dit: En vérité je vous le dis, si vous ne vous
- convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez
- point dans le royaume des cieux_[105]. Or, que voyons-nous dans
- l'enfance? la simplicité, la pureté. Elle croit, elle aime, elle agit,
- sans aucun retour sur elle-même, par un premier mouvement du coeur: et
- voilà ce qui plaît à Dieu. Il ne demande ni de longues prières, ni
- d'éloquents discours, ni des méditations profondes, mais une volonté
- droite et un amour plein de candeur. N'avoir en tout de désirs que les
- siens, s'oublier entièrement soi-même, se soumettre aux volontés de
- l'adorable Providence, sans chercher à les scruter; quoi de plus pur
- que cet abandon, que cette simple obéissance? Aussi la récompense en
- sera-t-elle grande: _Heureux_, est-il dit, _ceux qui ont le coeur pur,
- parce qu'ils verront Dieu_[106].
-
- [105] Matth., XVIII, 2, 3.
-
- [106] Matth., V, 8.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-De la considération de soi-même.
-
-
-1. Nous ne devons pas trop compter sur nous-mêmes, parce que souvent la
-grâce et le jugement nous manquent.
-
-Nous n'avons en nous que peu de lumière, et ce peu il est aisé de le
-perdre par négligence.
-
-Souvent, nous ne nous apercevons pas combien nous sommes aveugles au
-dedans de nous.
-
-À de mauvaises actions souvent nous donnons de pires excuses.
-
-Quelquefois nous sommes mus par la passion, et nous croyons que c'est
-par le zèle.
-
-Nous relevons de petites fautes dans les autres, et nous nous en
-permettons de plus grandes.
-
-Nous sentons bien vite, et nous pensons ce que nous souffrons des
-autres; mais tout ce qu'ils ont à souffrir de nous, nous n'y songeons
-point.
-
-Qui se jugerait équitablement soi-même, sentirait qu'il n'a droit de
-juger personne sévèrement.
-
-2. L'homme intérieur préfère le soin de soi-même à tout autre soin; et
-lorsqu'on est attentif à soi, on se tait aisément sur les autres.
-
-Vous ne serez jamais un homme intérieur et vraiment pieux, si vous ne
-gardez le silence sur ce qui vous est étranger, et si vous ne vous
-occupez principalement de vous-même.
-
-Si vous n'avez que Dieu et vous-même en vue, vous serez peu touché de ce
-que vous apercevrez au dehors.
-
-Où êtes-vous quand vous n'êtes pas présent à vous-même? Et que vous
-revient-il d'avoir tout parcouru, et de vous être oublié?
-
-Si vous voulez posséder la paix et être véritablement uni à Dieu, il
-faut laisser là tout le reste, et ne penser qu'à vous seul.
-
-3. Vous ferez de grands progrès, si vous vous dégagez de tous les soins
-du temps.
-
-Vous serez au contraire fatigué bien vite, si vous comptez pour quelque
-chose ce qui n'est que de ce monde.
-
-Qu'il n'y ait rien de grand à vos yeux, d'élevé, de doux, d'aimable, que
-Dieu seul, ou ce qui vient de Dieu.
-
-Regardez comme une pure vanité toute consolation qui repose sur la
-créature.
-
-L'âme qui aime Dieu méprise tout ce qui est au-dessous de Dieu.
-
-Dieu seul est éternel, immense, et remplissant tout, est la consolation
-de l'âme, et la vraie joie du coeur.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Quand vous sauriez ce qu'il y a de bon et de mauvais dans chaque
- homme, sans en excepter un seul, à quoi cela vous servirait-il, si
- vous vous ignorez vous-même? On ne vous interrogera point, au dernier
- jour, sur la conscience d'autrui. Laissez donc là une sollicitude dont
- presque toujours l'orgueil et la malignité sont le principe, et
- occupez-vous d'un soin plus agréable à Dieu et plus utile pour vous.
- La grande, la vraie science est de se connaître soi-même: ce doit être
- notre étude de tous les instants. Alors on apprend à se mépriser, à
- gémir sur la plaie de son coeur, sur l'amour-propre effréné qui nous
- domine, sur les secrètes convoitises qui nous tourmentent, et l'on
- s'écrie comme l'Apôtre: _Qui me délivrera de ce corps de mort_[107]?
- Heureuse, heureuse délivrance! mais que trouverons-nous après, si nous
- avons été fidèles? Dieu, uniquement Dieu, et en lui toutes choses,
- toute consolation, tout bien. Ô mon âme! puisqu'il est ainsi, commence
- dès ce moment même à te dégager du poids qui t'affaisse, de la terre
- et des créatures, pour ne t'attacher qu'à Dieu seul.
-
- [107] Rom., VII, 24.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-De la joie d'une bonne conscience.
-
-
-1. _La gloire de l'homme de bien est le témoignage de sa
-conscience_[108].
-
- [108] II. Cor., I, 12.
-
-Ayez la conscience pure, et vous posséderez toujours la joie.
-
-La bonne conscience peut supporter beaucoup de choses, et elle est
-pleine de joie dans les adversités.
-
-La mauvaise conscience est toujours inquiète et troublée.
-
-Vous jouirez d'un repos ravissant, si votre coeur ne vous reproche rien.
-
-Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien.
-
-Les méchants n'ont jamais de véritable joie, ils ne possèdent point la
-paix intérieure, _parce qu'il n'y a point de paix pour l'impie_[109],
-dit le Seigneur.
-
- [109] Is., LVII, 21.
-
-Et s'ils disent: _Nous sommes dans la paix, les maux ne viendront pas
-sur nous; et qui oserait nous nuire[110]?_ ne les croyez pas: car la
-colère de Dieu se lèvera soudain, et leurs oeuvres seront réduites à
-rien, et leurs pensées périront.
-
- [110] Jer., V, 12.
-
-2. Se faire un sujet de gloire de la tribulation, n'est pas difficile à
-celui qui aime: car se glorifier ainsi, c'est _se glorifier dans la
-Croix de Jésus-Christ_[111].
-
- [111] Rom., V, 3. Gal., VI, 14.
-
-La gloire que les hommes donnent et reçoivent est courte.
-
-La tristesse accompagne toujours la gloire du monde.
-
-La gloire des bons est dans leur conscience, et non dans la bouche des
-hommes.
-
-L'allégresse des justes est de Dieu et en Dieu, et leur joie vient de la
-vérité.
-
-Celui qui désire la gloire véritable et éternelle dédaigne la gloire du
-temps.
-
-Et celui qui recherche la gloire du temps, et ne la méprise pas de toute
-son âme, montre qu'il aime peu la gloire éternelle.
-
-Il jouit d'une grande tranquillité de coeur, celui que n'émeut ni la
-louange ni le blâme.
-
-3. Il sera aisément en paix et content, celui dont la conscience est
-pure.
-
-Vous n'êtes pas plus saint parce qu'on vous loue, ni plus imparfait
-parce qu'on vous blâme.
-
-Vous êtes ce que vous êtes; et tout ce qu'on pourra dire ne vous fera
-pas plus grand que vous ne l'êtes aux yeux de Dieu.
-
-Si vous considérez bien ce que vous êtes en vous-même, vous vous
-embarrasserez peu de ce que les hommes disent de vous.
-
-_L'homme voit le visage, mais Dieu voit le coeur_[112]. L'homme regarde
-les actions, mais Dieu pèse l'intention.
-
- [112] I. Reg., XVI, 7.
-
-Faire toujours bien et s'estimer peu, c'est le signe d'une âme humble.
-
-Ne vouloir de consolation d'aucune créature, c'est la marque d'une
-grande pureté et d'une grande confiance intérieure.
-
-4. Quand on ne cherche au dehors aucun témoignage en sa faveur, il est
-manifeste qu'on s'est entièrement remis à Dieu.
-
-_Car ce n'est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé,_
-dit saint Paul, _mais celui que Dieu recommande_[113].
-
- [113] II. Cor., _X_, 18.
-
-Avoir toujours Dieu présent au dedans de soi, et ne tenir à rien au
-dehors, c'est l'état de l'homme intérieur.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Nul repos pour celui qui ne le trouve pas en soi. Le coeur inquiet qui
- cherche au dehors dans les créatures la paix dont il est privé
- intérieurement, se fait une grande illusion; elle n'est pas là.
- Pourquoi vous tromper vous-même? La mer soulevée par les tempêtes
- n'est pas plus agitée que le monde; et vous lui dites: Apaise mon
- trouble! il n'y a de calme que dans le sein de Dieu: il n'y a de joie
- que dans la conscience pure. Les plaisirs distraient, les passions
- enivrent un moment; mais ce moment passé, que reste-t-il? Et encore
- que d'ennui souvent et que d'amertume pendant sa durée! Vous
- représentez-vous, au contraire, une félicité comparable à celle qui
- accompagne l'innocence; quelque chose qui, dès ici-bas, ressemble plus
- au ciel, que l'état d'une âme détachée de la terre, et tranquille sous
- la main de Dieu qu'elle possède déjà par l'espérance et par l'amour?
- Eh bien donc, que cet état devienne le vôtre; _venez et goûtez combien
- le Seigneur est doux_[114]; faites un effort, veuillez seulement:
- celui qui donne le bon vouloir, vous donnera aussi de l'accomplir.
-
- [114] Ps. XXXIII, 9.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Qu'il faut aimer JÉSUS-CHRIST par-dessus toutes choses.
-
-
-1. Heureux celui qui comprend ce que c'est que d'aimer Jésus, et de se
-mépriser soi-même à cause de Jésus.
-
-Il faut que notre amour pour lui nous détache de tout autre amour, parce
-que Jésus veut être aimé seul par-dessus toutes choses.
-
-L'amour de la créature est trompeur et passe bientôt; l'amour de Jésus
-est stable et fidèle.
-
-Celui qui s'attache à la créature tombera comme elle et avec elle; celui
-qui s'attache à Jésus sera pour jamais affermi.
-
-Aimez et conservez pour ami celui qui ne vous quittera point, alors que
-tous vous abandonneront, et qui, quand viendra votre fin, ne vous
-laissera point périr.
-
-Que vous le vouliez ou non, il vous faudra un jour être séparé de tout.
-
-2. Vivant et mourant, tenez-vous donc près de Jésus, et confiez-vous à
-la fidélité de celui qui seul peut vous secourir lorsque tout vous
-manquera.
-
-Tel est votre bien-aimé, qu'il ne veut point de partage; il veut
-posséder seul votre coeur, et y régner comme un roi sur le trône qui est
-à lui.
-
-Si vous saviez bannir de votre âme toutes les créatures, Jésus se
-plairait à demeurer en vous.
-
-Vous trouverez avoir perdu presque tout ce que vous aurez établi sur les
-hommes et non sur Jésus.
-
-Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent, et n'y mettez pas
-votre confiance, _car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe
-comme la fleur des champs_[115].
-
- [115] Is., XL, 6.
-
-Vous serez trompé souvent, si vous jugez des hommes d'après ce qui
-paraît au dehors; au lieu des avantages et du soulagement que vous
-cherchez en eux, vous n'éprouverez presque toujours que du préjudice.
-
-Cherchez Jésus en tout, et en tout vous trouverez Jésus. Si vous vous
-cherchez vous-même, vous vous trouverez aussi, mais pour votre perte.
-
-Car l'homme qui ne cherche pas Jésus, se nuit plus à lui-même que tous
-ses ennemis, et que le monde entier.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Entraînés par le _charme de sentir_, ainsi que parle Bossuet, nous
- cherchons notre bien dans les créatures qui nous échappent et
- s'évanouissent comme des ombres. Nous voulons aimer et être aimés; et
- nous nous éloignons de la source du véritable amour, de l'amour
- infini. Comprenons enfin combien il est insensé d'attacher notre coeur
- à ce qui passe, et combien sont vaines ces amitiés de la terre, _qui
- s'en vont avec les années et les intérêts_. Aimons Jésus sans partage;
- aimons-le comme il nous aime et comme il veut être aimé. _La mesure de
- notre amour pour lui_, dit saint Bernard, _est de l'aimer sans
- mesure_. Malheur à qui lui préfère quelque chose! ses désirs sont sur
- la route du néant.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-De la familiarité que l'amour établit entre Jésus et l'âme fidèle.
-
-
-1. Quand Jésus est présent, tout est doux et rien ne semble difficile;
-mais quand Jésus se retire, tout fatigue.
-
-Quand Jésus ne parle pas au dedans, nulle consolation n'a de prix; mais
-si Jésus dit une seule parole, on est merveilleusement consolé.
-
-Marie Madeleine ne se leva-t-elle pas aussitôt du lieu où elle pleurait,
-lorsque Marthe lui dit: _Le Maître est là, et il vous appelle_[116].
-
- [116] Joann., XI, 28.
-
-Heureux moment, où Jésus appelle des larmes à la joie de l'esprit!
-
-Combien, sans Jésus, n'êtes-vous pas aride et insensible!
-
-Et quelle vanité, quelle folie, si vous désirez autre chose que
-Jésus-Christ? Ne serait-ce pas une plus grande perte que si vous aviez
-perdu le monde entier?
-
-2. Que peut vous donner le monde sans Jésus?
-
-Être sans Jésus, c'est un insupportable enfer; être avec Jésus, c'est un
-paradis de délices.
-
-Si Jésus est avec vous, nul ennemi ne pourra vous nuire.
-
-Qui trouve Jésus, trouve un trésor immense, ou plutôt un bien au-dessus
-de tout bien.
-
-Qui perd Jésus, perd plus et beaucoup plus que s'il perdait le monde
-entier.
-
-Vivre sans Jésus, c'est le comble de l'indigence; être uni à Jésus,
-c'est posséder des richesses infinies.
-
-3. C'est un grand art que de savoir converser avec Jésus; et une grande
-prudence que de savoir le retenir près de soi.
-
-Soyez humble et pacifique, et Jésus sera avec vous.
-
-Que votre vie soit pieuse et calme, et Jésus demeurera près de vous.
-
-Vous éloignerez bientôt Jésus, et vous perdrez sa grâce, si vous voulez
-vous répandre au dehors.
-
-Et si vous l'éloignez et le perdez, qui sera votre refuge, et quel autre
-ami chercherez-vous?
-
-Vous ne sauriez vivre heureux sans ami, et si Jésus n'est pas pour vous
-un ami au-dessus de tous les autres, n'attendez que tristesse et
-désolation.
-
-Qu'insensés vous êtes, si vous mettez en quelqu'autre votre confiance ou
-votre joie!
-
-Il vaudrait mieux avoir le monde entier contre vous, que d'être dans la
-disgrâce de Jésus.
-
-Qu'il vous soit donc plus cher que tout ce qui vous est cher.
-
-4. Aimez tous les autres pour Jésus, et Jésus pour lui-même.
-
-Lui seul doit être aimé uniquement, parce qu'il est le seul ami bon,
-fidèle, entre tous les amis.
-
-Aimez en lui et à cause de lui, vos amis et vos ennemis, et priez-le
-pour tous, afin que tous le connaissent et l'aiment.
-
-Ne souhaitez jamais d'obtenir aucune préférence dans l'estime ou l'amour
-des hommes: car cela n'appartient qu'à Dieu, qui n'a point d'égal.
-
-Ne désirez point que quelqu'un s'occupe de vous dans son coeur, et ne
-soyez vous-même préoccupé de l'amour de personne; mais que Jésus soit en
-vous et en tout homme de bien.
-
-5. Soyez pur et libre au dedans, sans aucune attache à la créature.
-
-Il vous faut être dépouillé de tout, et offrir à Dieu un coeur pur, si
-vous voulez être libre, et goûter combien le Seigneur est doux.
-
-Et certes, jamais vous n'y parviendrez, si sa grâce ne vous prévient et
-ne vous attire; de sorte qu'ayant exclu et banni tout le reste, vous
-soyez seul uni à lui seul.
-
-Car, lorsque la grâce de Dieu visite l'homme, alors il peut tout; et
-quand elle se retire, alors il est pauvre et infirme, et ne semble
-réservé qu'aux châtiments.
-
-En cet état même, il ne doit ni se laisser abattre ni désespérer; mais
-il doit se soumettre avec calme à la volonté de Dieu, et souffrir, pour
-l'amour de Jésus-Christ, tout ce qui lui arrive: car l'été succède à
-l'hiver, après la nuit revient le jour, et après la tempête une grande
-sérénité.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- L'amour a fait descendre le fils de Dieu sur la terre: l'amour nous
- élève jusqu'à lui. Alors il s'établit entre notre âme et Jésus, comme
- une union ravissante; alors s'accomplit cette promesse: _je ne vous
- laisserai pas orphelin, je viendrai à vous_[117]. Venez donc, ô mon
- Jésus, venez briser les derniers liens qui m'attachent aux créatures
- et retardent l'heureux moment où je ne vivrai plus que pour vous.
- Faites que, m'oubliant moi-même, je ne voie, je ne désire que vous
- seul, et me repose sur votre sein comme le disciple bien-aimé, dans
- cette paix délicieuse que _le monde ne donne pas_[118], qu'il ne peut
- même comprendre, mais aussi que ses orages ne sauraient troubler.
-
- [117] Joann., XIV, 18.
-
- [118] _Ibid._, 27.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-De la privation de toute consolation.
-
-
-1. Il n'est pas difficile de mépriser les consolations humaines, quand
-on jouit des consolations divines.
-
-Mais il est grand et très-grand de consentir à être privé tout à la fois
-des consolations des hommes et de celles de Dieu, de supporter
-volontairement pour sa gloire cet exil du coeur, de ne se rechercher en
-rien, et de ne faire aucun retour sur ses propres mérites.
-
-Qu'y a-t-il d'étonnant, si vous êtes rempli d'allégresse et de ferveur
-lorsque la grâce descend en vous? C'est pour tous l'heure désirable.
-
-Il avance aisément et avec joie, celui que la grâce soulève.
-
-Comment sentirait-il son fardeau, quand il est porté par le
-Tout-Puissant, et conduit par le guide suprême?
-
-2. Toujours nous cherchons quelque soulagement, et difficilement l'homme
-se dépouille de lui-même.
-
-Fidèle à son évêque, le saint martyr Laurent vainquit le siècle, parce
-qu'il méprisa tout ce que le monde offre de séduisant, et qu'il souffrit
-en paix, pour l'amour de Jésus-Christ, d'être séparé du souverain prêtre
-de Dieu, de Sixte, qu'il aimait avec une vive tendresse.
-
-Par l'amour du Créateur, surmontant l'amour de l'homme, aux consolations
-humaines il préféra le bon plaisir divin.
-
-Et vous aussi, apprenez donc à quitter, pour l'amour de Dieu, l'ami le
-plus cher et le plus intime.
-
-Et ne murmurez point, s'il arrive que votre ami vous abandonne, sachant
-qu'après tout il faut bien un jour se séparer tous.
-
-3. Ce n'est pas sans combattre beaucoup et longtemps en lui-même, que
-l'homme apprend à se vaincre pleinement, et à reporter en Dieu toutes
-ses affections.
-
-Lorsqu'il s'appuie sur lui-même, il se laisse aisément aller aux
-consolations humaines.
-
-Mais celui qui a vraiment l'amour de Jésus-Christ, et le zèle de la
-vertu, ne cède point à l'attrait des consolations, et ne cherche point
-les douceurs sensibles: il désire plutôt de fortes épreuves, et de
-souffrir de durs travaux pour Jésus-Christ.
-
-4. Quand donc Dieu vous accorde quelque consolation spirituelle,
-recevez-la avec action de grâces; mais reconnaissez-y le don de Dieu, et
-non votre propre mérite.
-
-Ne vous en élevez pas, n'en ayez point trop de joie, n'en concevez pas
-une vaine présomption. Que cette grâce, au contraire, vous rende plus
-humble, plus vigilant, plus timide dans toutes vos actions: car ce
-moment passera et sera suivi de la tentation.
-
-Quand la consolation vous est ôtée, ne vous découragez pas aussitôt;
-mais attendez avec humilité et avec patience que Dieu vous visite de
-nouveau: car il est tout-puissant pour vous consoler encore plus.
-
-Cela n'est ni nouveau ni étrange pour ceux qui ont l'expérience des
-voies de Dieu: les grands Saints et les anciens prophètes ont souvent
-éprouvé ces vicissitudes.
-
-5. Un d'eux, sentant la présence de la grâce, s'écriait: _J'ai dit dans
-mon abondance: Je ne serai jamais ébranlé!_ Mais la grâce s'étant
-retirée, il ajoutait: _Vous avez détourné de moi votre face, et j'ai été
-rempli de trouble_[119].
-
- [119] Ps. XXIX, 7, 8.
-
-Dans ce trouble, cependant, il ne désespère point, mais il prie le
-Seigneur avec plus d'instance, disant: _Seigneur, je crierai vers vous,
-et j'implorerai mon Dieu_[120].
-
- [120] _Ibid._, 9.
-
-Enfin il recueille le fruit de sa prière, et il témoigne qu'il a été
-exaucé: _Le Seigneur m'a écouté, et il a eu pitié de moi: le Seigneur
-s'est fait mon appui_[121].
-
- [121] _Ibid._, 11.
-
-Mais comment? _Vous avez_, dit-il, _changé mes gémissements en chants
-d'allégresse, et vous m'avez environné de joie_[122].
-
- [122] _Ibid._, 12.
-
-Or, puisque Dieu en use ainsi avec les plus grands Saints, nous ne
-devons pas perdre courage, pauvres infirmes que nous sommes, si
-quelquefois nous éprouvons de la ferveur et quelquefois du
-refroidissement: car l'esprit de Dieu vient et se retire comme il lui
-plaît. Ce qui faisait dire au bienheureux Job: _Vous visitez l'homme dès
-le matin, et aussitôt vous l'éprouvez_[123].
-
- [123] Job, VII, 18.
-
-6. En quoi donc espérer, et en quoi mettre ma confiance, si ce n'est
-uniquement dans la grande miséricorde de mon Dieu et dans l'attente de
-la grâce céleste?
-
-Car, soit que j'aie près de moi des hommes vertueux, des religieux
-fervents, des amis fidèles; soit que je lise de saints livres et
-d'éloquents traités; soit que j'entende le doux chant des hymnes; tout
-cela aide peu et ne touche guère, quand la grâce se retire, et que je
-suis délaissé dans ma propre indigence.
-
-Alors il n'est point de meilleur remède qu'une humble patience, et
-l'abandon de soi-même à la volonté de Dieu.
-
-7. Je n'ai jamais rencontré d'homme si pieux et si parfait, qui n'ait
-éprouvé quelquefois cette privation de la grâce, et une diminution de
-ferveur.
-
-Nul Saint n'a été ravi si haut ni si rempli de lumières, qu'il n'ait été
-tenté avant ou après.
-
-Car il n'est pas digne d'être élevé jusqu'à la contemplation de Dieu
-celui qui n'a pas souffert pour Dieu quelque tribulation.
-
-La tentation annonce d'ordinaire la consolation qui doit suivre.
-
-Car la consolation céleste est promise à ceux qu'a éprouvés la
-tentation. _Celui qui vaincra_, dit le Seigneur, _je lui donnerai à
-manger du fruit de l'arbre de vie_[124].
-
- [124] Apoc., II, 7.
-
-8. La consolation divine est donnée, afin que l'homme ait plus de force
-pour soutenir l'adversité.
-
-La tentation vient après, afin qu'il ne s'enorgueillisse pas du bien.
-
-Car Satan ne dort point, et la chair n'est pas encore morte: c'est
-pourquoi ne cessez de vous préparer au combat, parce qu'à droite et à
-gauche sont des ennemis qui ne se reposent jamais.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Bien que l'humanité sainte du Sauveur ne cessât de jouir, par son
- intime union avec le Verbe divin, d'une paix et d'une joie
- inaltérables, il ne laissait pas de ressentir souvent, dans la partie
- inférieure de l'âme, les afflictions et les douleurs devenues
- l'apanage de notre nature depuis le péché. Qui n'a présentes à
- l'esprit ces grandes paroles: _Mon âme est triste jusqu'à la
- mort_[125]. _Mon Père! mon Père! pourquoi m'avez-vous délaissé[126]?_
- Ainsi l'âme chrétienne, sans perdre sa paix, est éprouvée aussi par la
- tristesse et les tribulations intérieures. Si elle goûtait toujours la
- consolation, il serait à craindre qu'elle ne tombât peu à peu dans le
- relâchement; et qu'aurait-elle d'ailleurs à offrir à son bien-aimé?
- _La vertu se perfectionne dans l'infirmité_. C'est l'Apôtre qui nous
- l'apprend, et il ajoute aussitôt: _Je me glorifierai donc dans mes
- infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi_[127].
- Cette espèce d'abandon, cet _exil du coeur_ nous rappelle vivement
- notre misère, que nous oublions trop facilement, exerce notre foi,
- notre amour, et nous maintient dans l'humilité. Gardez-vous donc, en
- ces moments où Jésus paraît se retirer de vous, de fléchir sous le
- poids de l'épreuve, et de vous laisser aller au découragement. «Un des
- grands secours, dit un pieux auteur, pour bien porter sa croix, est
- d'en ôter l'inquiétude, et de rendre cette peine tranquille par une
- totale conformité à la divine volonté[128].» Au lieu de gémir et de
- vous troubler, réjouissez-vous plutôt; car il est écrit: _Ceux qui
- sèment dans les larmes moissonnent dans l'allégresse. Ils allaient et
- pleuraient en répandant des semences; ils reviendront pleins de joie,
- portant des gerbes dans leurs mains_[129].
-
- [125] Matth., XXVI, 38.
-
- [126] _Ibid._, XXVII, 46.
-
- [127] II. Cor., XII, 9.
-
- [128] Boudon, les Saintes Voies de la Croix, liv. II, chap. III.
-
- [129] Ps. CXXV, 5. 6.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-De la reconnaissance pour la grâce de Dieu.
-
-
-1. Pourquoi cherchez-vous le repos, lorsque vous êtes né pour le
-travail?
-
-Disposez-vous à la patience plutôt qu'aux consolations, et à porter la
-croix plutôt qu'à goûter la joie.
-
-Quel est l'homme du siècle qui ne reçût volontiers les joies et les
-consolations spirituelles, s'il pouvait en jouir toujours?
-
-Car les consolations spirituelles surpassent toutes les délices du monde
-et toutes les voluptés de la chair.
-
-Toutes les délices du monde sont ou honteuses ou vaines; les délices
-spirituelles sont seules douces et chastes, nées des vertus et répandues
-par Dieu dans les coeurs purs.
-
-Mais nul ne peut jouir, toujours à son gré, des consolations divines;
-parce que la tentation ne cesse jamais longtemps.
-
-2. Une fausse liberté d'esprit et une grande confiance en soi-même
-forment un grand obstacle aux visites d'en haut.
-
-Dieu accorde à l'homme un grand bien en lui donnant la grâce de la
-consolation; mais l'homme fait un grand mal, quand il ne remercie pas
-Dieu de ce don, et ne le lui rapporte pas tout entier.
-
-Si la grâce ne coule point abondamment sur nous, c'est que nous sommes
-ingrats envers son Auteur, et que nous ne remontons point à sa source
-première.
-
-Car la grâce n'est jamais refusée à celui qui la reçoit avec gratitude,
-et Dieu ordinairement donne à l'humble ce qu'il ôte au superbe.
-
-3. Je ne veux point de la consolation qui m'ôte la componction; je
-n'aspire point à la contemplation qui conduit à l'orgueil.
-
-Car tout ce qui est élevé n'est pas saint; tout ce qui est doux n'est
-pas bon; tout désir n'est pas pur; tout ce qui est cher à l'homme n'est
-pas agréable à Dieu.
-
-J'aime une grâce qui me rend plus humble, plus vigilant, plus prêt à me
-renoncer moi-même.
-
-L'homme instruit par le don de la grâce, et par sa privation, n'osera
-s'attribuer aucun bien; mais plutôt il confessera son indigence et sa
-nudité.
-
-Donnez à Dieu ce qui est à Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez
-qu'à vous. Rendez gloire à Dieu de ses grâces, et reconnaissez que,
-n'ayant rien à vous que le péché, rien ne vous est dû que la peine du
-péché.
-
-4. _Mettez-vous_ toujours _à la dernière place_[130], et la première
-vous sera donnée; car ce qui est le plus élevé s'appuie sur ce qui est
-le plus bas.
-
- [130] Luc, XIV, 10.
-
-Les plus grands Saints aux yeux de Dieu, sont les plus petits à leurs
-propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont humbles
-dans leur coeur.
-
-Pleins de la vérité et de la gloire céleste, ils ne sont pas avides
-d'une gloire vaine.
-
-Fondés et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'élever en eux-mêmes.
-
-Rapportant à Dieu tout ce qu'ils ont reçu de bien, ils ne recherchent
-point la gloire que donnent les hommes, et ne veulent que celle qui
-vient de Dieu seul: leur unique but, leur désir unique, est qu'il soit
-glorifié en lui-même et dans tous les Saints, par-dessus toutes choses.
-
-5. Soyez donc reconnaissant des moindres grâces, et vous mériterez d'en
-recevoir de plus grandes.
-
-Que le plus léger don, la plus petite faveur, aient pour vous autant de
-prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulière.
-
-Si vous considérez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il
-donne ne vous paraîtra petit ni méprisable: car peut-il être quelque
-chose de tel dans ce qui vient d'un Dieu infini?
-
-Vous envoie-t-il des peines et des châtiments, recevez-les encore avec
-joie: car c'est toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il permet
-tout ce qui nous arrive.
-
-Voulez-vous conserver la grâce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu'il
-vous la donne, patient lorsqu'il vous l'ôte. Priez pour qu'elle vous
-soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la perdre.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- L'homme est si pauvre, qu'il n'a pas même une bonne pensée, un bon
- désir, qui ne lui vienne d'en haut. De lui-même il ne peut rien, pas
- même souhaiter d'être affranchi de sa misère, qu'il ne connaît que par
- une lumière surnaturelle... Si la divine miséricorde ne le prévenait,
- il languirait dans une éternelle impuissance de tout bien. Plus la
- grâce donc lui est donnée avec abondance, plus il a raison de
- s'humilier, en voyant ce qu'il serait sans elle, ce qu'il est par son
- propre fonds. Créature insensée, qui t'enorgueillis des dons de Dieu,
- _qu'as-tu que tu n'aies reçu? et si tu l'as reçu, pourquoi te
- glorifier, comme si tu ne l'avais pas reçu_[131]? Il faut que
- l'orgueil plie sous cette parole, et que l'homme tout entier
- s'anéantisse en présence de celui qui seul le retire de l'abîme où le
- péché l'avait précipité. Il ne se relève qu'en s'abaissant; ce qui
- faisait dire à saint Paul: _Quand je me sens faible, c'est alors que
- suis fort_[132]. Je vous comprends, ô grand Apôtre! ce sentiment qui
- vous humilie appelle la grâce promise _aux humbles_[133], et par elle
- vous êtes revêtu de la force de Dieu même. Que ne devons-nous point à
- ce Dieu de bonté, et que lui rendrons-nous pour tant de bienfaits?
- Hélas! dans notre indigence, nous n'avons à lui offrir que notre
- coeur, et c'est aussi tout ce qu'il demande de sa pauvre créature. Que
- ce coeur au moins lui appartienne sans réserve; que rien ne le
- partage; qu'il ne veuille, qu'il ne goûte que Dieu, ne vive que de son
- amour; et qu'ainsi commence sur la terre cette union ravissante qui
- sera plus tard notre éternelle félicité!
-
- [131] I. Cor., IV, 7.
-
- [132] II. Cor., XII, 10.
-
- [133] Jacob, IV, 6.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de JÉSUS-CHRIST.
-
-
-1. Il y en a beaucoup gui désirent le céleste royaume de Jésus, mais peu
-consentent à porter sa Croix.
-
-Beaucoup souhaitent ses consolations, mais peu aiment ses souffrances.
-
-Il trouve beaucoup de compagnons de sa table, mais peu de son
-abstinence.
-
-Tous veulent partager sa joie, mais peu veulent souffrir quelque chose
-pour lui.
-
-Plusieurs suivent Jésus jusqu'à la fraction du pain, mais peu jusqu'à
-boire le Calice de sa Passion.
-
-Plusieurs admirent ses miracles, mais peu goûtent l'ignominie de sa
-Croix.
-
-Plusieurs aiment Jésus, pendant qu'il ne leur arrive aucune adversité.
-
-Plusieurs le louent et le bénissent, tandis qu'ils reçoivent ses
-consolations.
-
-Mais si Jésus se cache et les délaisse un moment, ils tombent dans le
-murmure, ou dans un excessif abattement.
-
-2. Mais ceux qui aiment Jésus pour Jésus, et non pour eux-mêmes, le
-bénissent dans toutes les tribulations et dans l'angoisse du coeur,
-comme dans les consolations les plus douces.
-
-Et quand il ne voudrait jamais les consoler, toujours cependant ils le
-loueraient, toujours ils lui rendraient grâces.
-
-3. Oh! que ne peut l'amour de Jésus, quand il est pur et sans aucun
-mélange d'amour ni d'intérêt propre!
-
-Ne sont-ce pas des mercenaires, ceux qui cherchent toujours des
-consolations?
-
-Ne prouvent-ils pas qu'ils s'aiment eux-mêmes plus que Jésus-Christ,
-ceux qui pensent toujours à leur gain et à leurs avantages?
-
-Où trouvera-t-on quelqu'un qui veuille servir Dieu pour Dieu seul?
-
-4. Rarement on rencontre un homme assez avancé dans les voies
-spirituelles pour être dépouillé de tout.
-
-Car le véritable pauvre d'esprit, détaché de toute créature, qui le
-trouvera? _Il faut le chercher bien loin, et jusqu'aux extrémités de la
-terre_[134].
-
- [134] Prov., XXXI, 10.
-
-_Si l'homme donne tout ce qu'il possède, ce n'est encore rien_[135].
-
- [135] Cant., _VIII_, 7
-
-S'il fait une grande pénitence, c'est peu encore.
-
-Et s'il embrasse toutes les sciences, il est encore loin.
-
-Et s'il a une grande vertu et une piété fervente, il lui manque encore
-beaucoup, il lui manque une chose souverainement nécessaire.
-
-Qu'est-ce donc? C'est qu'après avoir tout quitté, il se quitte aussi
-lui-même, et se dépouille entièrement de l'amour de soi.
-
-C'est, enfin, qu'après avoir fait tout ce qu'il sait devoir faire, il
-pense encore n'avoir rien fait.
-
-5. Qu'il estime peu ce qu'on pourrait regarder comme quelque chose de
-grand, et qu'en toute sincérité il confesse qu'il est un serviteur
-inutile, selon la parole de la Vérité: _Quand vous aurez fait tout ce
-qui vous est commandé, dites: Nous sommes des serviteur inutiles_[136].
-
- [136] Luc., XVII, 10.
-
-Alors il sera vraiment pauvre et séparé de tout en esprit, et il pourra
-dire avec le Prophète: _Oui, je suis pauvre et seul dans le monde_[137].
-
- [137] Ps. XXIV, 17.
-
-Nul cependant n'est plus riche, plus puissant, plus libre, que celui qui
-sait quitter tout, et soi-même, et se mettre au dernier rang.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il faut aimer Dieu pour Dieu même, et non pas à cause de la joie que
- l'on goûte à le servir: car, s'il nous retirait ses consolations, que
- deviendrait cet amour mercenaire? Celui qui se cherche encore en
- quelque chose, ne sait point aimer. Regardez votre modèle, contemplez
- Jésus, il ne s'est recherché en rien: _Christus non sibi
- placuit_[138]. Il a tout sacrifié pour vous, son repos, sa vie, sa
- volonté même: _Non pas ce que je veux_, disait-il, _mais ce que vous
- voulez_[139]. Il a tout souffert jusqu'à la croix, jusqu'au
- délaissement de son Père: _Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous
- abandonné[140]?_ Entrons, à son exemple, dans cet esprit de sacrifice;
- et détachés désormais de tout intérêt propre, acceptons, avec une
- égale sérénité, les biens et les maux, les peines et les joies, en
- sorte que, n'ayant de pensées, de désirs que ceux de Jésus, nous
- soyons _consommés avec lui dans cette unité parfaite_[141], que, près
- de quitter ce monde, il demandait pour nous à son Père, comme le
- dernier et le plus grand de ses dons.
-
- [138] Rom., XV, 3.
-
- [139] Matth., XXVI, 19.
-
- [140] _Ibid._, XXVII, 46.
-
- [141] Joann., XVII, 23.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-De la sainte voie de la Croix.
-
-
-1. Cette parole semble dure à plusieurs: _Renoncez à vous-même, prenez
-votre croix, et suivez_[142] Jésus.
-
- [142] Luc., IX, 23.
-
-Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole:
-_Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel_[143]!
-
- [143] Matth., XXV, 41.
-
-Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter
-la Croix, et qui y obéissent, ne craindront point alors d'entendre
-l'arrêt d'une éternelle condamnation.
-
-_Ce signe de la Croix sera dans le Ciel, lorsque le Seigneur viendra
-pour juger_[144].
-
- [144] _Ibid._, XXIV, 30.
-
-Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité, pendant leur
-vie, Jésus crucifié, s'approcheront avec une grande confiance de
-Jésus-Christ juge.
-
-2. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix par laquelle on arrive
-au royaume du Ciel?
-
-Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la
-protection contre nos ennemis.
-
-C'est de la Croix que découlent les suavités célestes.
-
-Dans la Croix est la force de l'âme, dans la Croix la joie de l'esprit,
-la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté.
-
-Il n'y a de salut pour l'âme, ni d'espérance de vie éternelle, que dans
-la Croix.
-
-Prenez donc votre Croix, et suivez Jésus, et vous parviendrez à
-l'éternelle vie.
-
-Il vous a précédé portant sa Croix, et il est mort pour vous sur la
-Croix, afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous
-aspiriez à mourir sur la Croix.
-
-_Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui_[145]; et si
-vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire.
-
- [145] Rom., VI, 8.
-
-3. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n'est
-point d'autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du
-coeur, que la voie de la Croix et d'une mortification continuelle.
-
-Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, et vous ne
-trouverez pas au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus
-sûre que la voie de la sainte Croix.
-
-Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et
-toujours vous trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous
-le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix.
-
-Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous éprouverez de
-l'amertume dans l'âme.
-
-4. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le prochain, et
-ce qui est plus encore, vous serez souvent à charge de vous-même. Vous
-ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous
-faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.
-
-Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolation, et que
-vous vous soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus
-humble par la tribulation.
-
-Nul n'a si avant dans son coeur la Passion de Jésus-Christ, que celui
-qui a souffert quelque chose de semblable.
-
-La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.
-
-Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez, puisque partout où
-vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.
-
-Élevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y: toujours
-vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience,
-si vous voulez posséder la paix intérieure et mériter la couronne
-immortelle.
-
-5. Si vous portez de bon coeur la Croix, elle-même vous portera, et vous
-conduira au terme désiré, où vous cesserez de souffrir: mais ce ne sera
-pas en ce monde.
-
-Si vous la portez à regret, vous en augmentez le poids, vous rendez
-votre fardeau plus dur; et cependant il vous faut la porter.
-
-Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et
-peut-être plus pesante.
-
-6. Croyez-vous échapper à ce que nul homme n'a pu éviter? Quel Saint a
-été en ce monde sans Croix et sans tribulation?
-
-Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n'a pas été une seule heure, dans
-toute sa vie, sans éprouver quelques souffrances: _Il fallait, dit-il,
-que le Christ souffrît, et qu'il ressuscitât d'entre les morts, et qu'il
-entrât ainsi dans sa gloire_[146].
-
- [146] Luc., XXIV, 26, 46.
-
-Comment donc cherchez-vous une autre voie, que la voie royale de la
-sainte Croix?
-
-7. Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une Croix et un long martyre:
-et vous cherchez le repos et la joie!
-
-Vous vous trompez, n'en doutez pas, vous vous trompez lamentablement, si
-vous cherchez autre chose que des afflictions à souffrir; car toute
-cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de Croix.
-
-Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles, plus
-ses Croix souvent seront pesantes; parce que l'amour lui rend son exil
-plus douloureux.
-
-8. Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines, n'est pas sans
-consolations qui les adoucissent; parce qu'il sent s'accroître les
-fruits de sa patience à porter sa Croix.
-
-Car lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui
-l'accablait se change tout entière en une douce confiance qui le
-console.
-
-Et plus la chair est affligée, brisée, plus l'esprit est fortifié
-intérieurement par la grâce.
-
-Quelquefois même le désir de souffrir, pour être conforme à Jésus
-crucifié, lui inspire tant de force, qu'il ne voudrait pas être exempt
-de tribulations et de douleur, parce qu'il se croit d'autant plus
-agréable à Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.
-
-Ce n'est point là la vertu de l'homme, mais la grâce de Jésus-Christ,
-qui opère si puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle
-abhorre et fuit naturellement, elle l'embrasse et l'aime par la ferveur
-de l'esprit.
-
-9. Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix, de
-châtier le corps, de le réduire en servitude, de fuir les honneurs, de
-souffrir volontiers les outrages, de se mépriser soi-même et de
-souhaiter d'être méprisé, de supporter les afflictions et les pertes, et
-de ne désirer aucune prospérité dans ce monde.
-
-Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.
-
-Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donnée
-d'en haut, et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde.
-
-Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous êtes armé de
-la foi et marqué de la Croix de Jésus-Christ.
-
-10. Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de
-Jésus-Christ, à porter courageusement la Croix de votre maître, crucifié
-par amour pour vous.
-
-Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans cette
-misérable vie: car voilà partout ce qui vous attend, ce que vous
-trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez.
-
-Il faut qu'il en soit ainsi: et à cette foule de maux et de douleurs, il
-n'y a d'autre remède que de vous supporter vous-même.
-
-Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si
-vous désirez avoir part à sa gloire.
-
-Laissez Dieu disposer de ses consolations: qu'il les répande comme il
-lui plaira.
-
-Pour vous, choisissez les souffrances, et regardez-les comme des
-consolations d'un grand prix: _car toutes les souffrances du temps n'ont
-aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient vous la
-mériter_[147], quand seul vous les supporteriez toutes.
-
- [147] Rom., VIII, 18.
-
-11. Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce, et à
-l'aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous
-avez trouvé le Paradis sur la terre.
-
-Mais tandis que la souffrance vous sera amère, et que vous la fuirez,
-vous vivrez dans le trouble; et la tribulation que vous fuirez vous
-suivra partout.
-
-12. Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à souffrir et
-à mourir, bientôt vos peines s'adouciront, et vous aurez la paix.
-
-Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu'au troisième Ciel, vous ne
-seriez pas pour cela assuré de ne rien souffrir. _Je lui montrerai_, dit
-Jésus, _combien il faut qu'il souffre pour mon nom_[148].
-
- [148] Act., IX, 16.
-
-Il ne vous reste donc qu'à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et le
-servir constamment!
-
-13. Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le
-nom de Jésus! Quelle gloire vous serait réservée! Quelle joie parmi tous
-les Saints! Quelle édification pour le prochain!
-
-Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent
-souffrir.
-
-Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus, lorsque
-tant d'autres souffrent beaucoup plus pour le monde!
-
-14. Sachez, et croyez fermement, que votre vie doit être une mort
-continuelle; et que plus on meurt à soi-même, plus on commence à vivre
-pour Dieu.
-
-Nul n'est propre à comprendre les choses du Ciel, s'il ne se soumet à
-supporter les adversités pour Jésus-Christ.
-
-Rien n'est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce
-monde, que de souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à
-choisir, vous devriez plutôt souhaiter d'être affligé pour lui, que
-d'être comblé de consolations, parce que vous seriez alors plus
-semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les Saints.
-
-Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent point
-dans la douceur et l'abondance des consolations, mais plutôt dans la
-force de supporter de grandes tribulations et de pesantes épreuves.
-
-15. S'il y avait eu, pour l'homme, quelque chose de meilleur et de plus
-utile que de souffrir, Jésus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles
-et par son exemple.
-
-Or, manifestement il exhorte à porter la croix, et les disciples qui le
-suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: _Si quelqu'un
-veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix
-et qu'il me suive_[149].
-
- [149] Matth., XVI, 24.
-
-Après donc avoir tout lu et tout examiné, concluons enfin qu'_il nous
-faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de
-Dieu_[150].
-
- [150] Act., XIV, 21.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- La doctrine de la Croix, _scandale pour les Juifs et folie pour les
- Gentils_[151], est ce que les hommes comprennent le moins. Qu'un Dieu
- soit mort pour les sauver, leur raison s'abaissera devant ce mystère;
- mais qu'ils doivent s'associer à cet étonnant sacrifice, en mourant à
- eux-mêmes, à leurs passions, à leurs volontés, à leurs désirs, voilà
- ce qui les révolte, et leur fait dire comme les Capharnaïtes: _Cette
- parole est dure, et qui peut l'entendre_[152]? Il faut bien pourtant
- que nous l'entendions, car notre salut dépend de là. Le ciel était
- séparé de la terre, la Croix les a réunis; et c'est du pied de la
- Croix que part tout ce qui va jusqu'au Ciel. Pressons-nous donc contre
- la Croix; qu'elle soit ici-bas notre consolation, comme elle est notre
- force. Lorsque, dans sa bonté, Dieu nous envoie quelque épreuve,
- disons avec saint André: _Ô douce Croix! si longtemps désirée, et
- préparée maintenant pour cette âme qui la souhaitait ardemment!_ Tout
- les Saints ont senti ce désir, tous ont tenu ce langage. _Souffrir ou
- mourir_, répétait souvent sainte Thérèse; et, dans la souffrance, elle
- trouvait plus de paix et de bonheur que n'en goûteront jamais ceux que
- le monde appelle heureux. Une seule larme versée aux pieds de Jésus
- est plus délicieuse mille fois que tous les plaisirs du siècle.
-
- [151] I. Cor., I, 23.
-
- [152] Joann., VI, 61.
-
-
-FIN DU DEUXIÈME LIVRE.
-
-
-
-
-L'IMITATION
-
-DE
-
-JÉSUS-CHRIST.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME.
-
-DE LA VIE INTÉRIEURE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-Des entretiens intérieurs de JÉSUS-CHRIST avec l'âme fidèle.
-
-
-1. _J'écouterai ce que le Seigneur Dieu dit en moi_[153].
-
- [153] Ps. LXXXIV, 8.
-
-Heureuse l'âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement, et qui
-reçoit de sa bouche la parole de consolation!
-
-Heureuses les oreilles toujours attentives à recueillir ce souffle
-divin, et sourdes aux bruits du monde!
-
-Heureuses encore une fois les oreilles qui écoutent, non la voix qui
-retentit au dehors, mais la vérité qui enseigne au dedans!
-
-Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent que
-les intérieures!
-
-Heureux ceux qui pénètrent les mystères que le coeur recèle, et qui, par
-des exercices de chaque jour, tâchent de se préparer de plus en plus à
-comprendre les secrets du Ciel!
-
-Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu, et qui se dégagent
-de tous les embarras du siècle!
-
-Considère ces choses, ô mon âme! et ferme la porte de tes sens, afin que
-tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi.
-
-2. Voici ce que dit ton bien-aimé: Je suis votre salut, votre paix et
-votre vie.
-
-Demeurez près de moi, et vous trouverez la paix. Laissez là tout ce qui
-passe; ne cherchez que ce qui est éternel.
-
-Que sont toutes les choses du temps, que des séductions vaines? et de
-quoi vous serviront toutes les créatures, si vous êtes abandonné du
-Créateur?
-
-Renoncez donc à tout, et occupez-vous de plaire à votre Créateur, et de
-lui être fidèle, afin de parvenir à la vraie béatitude.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Écoutons la sagesse incréée: _Mes délices_, dit-elle, _sont d'être
- avec les enfants des hommes_[154]. Mais la plupart des hommes ne
- comprenant pas son langage, ou craignant de l'entendre, s'éloignent
- d'elle pour s'entretenir avec les créatures. _Elle est venue dans le
- monde, et le monde ne l'a point connue_[155]. C'est pourquoi l'Apôtre
- nous défend _d'aimer le monde, ni rien de ce qui est dans le
- monde_[156], _parce qu'il appartient tout entier à l'esprit de
- malice_[157]. Si donc nous voulons attirer en nous l'esprit de Dieu,
- cet esprit dont _l'onction enseigne toutes choses_[158], séparons-nous
- du monde; renonçons à ses maximes, à ses plaisirs, à ses sociétés
- tumultueuses. Jésus ne se trouve qu'au désert; _sa voix ne retentit
- pas dans les lieux publics_[159], au milieu des assemblées du siècle;
- mais lorsqu'il a résolu de répandre ses faveurs sur l'âme fidèle, _il
- la conduit dans la solitude, et là il parle à son coeur_[160]. Comment
- peindre les délices de ce céleste entretien? Qui les a goûtées une
- fois ne peut plus supporter les entretiens des hommes. Ô Jésus! parlez
- à mon coeur, je veux désormais n'écouter que votre voix, dans le
- silence de toutes les créatures.
-
- [154] Prov., VIII, 31.
-
- [155] Joan., I, 10.
-
- [156] I. Joan., II, 15.
-
- [157] _Ibid._, V. 19.
-
- [158] Ibid., II, 27.
-
- [159] Matth., XII, 19.
-
- [160] Osée, II, 14.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles.
-
-
-1. _Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute._
-
-_Je suis votre serviteur: donnez-moi l'intelligence, afin que je sache
-vos témoignages_[161].
-
- [161] I. Reg., III, 9; Ps. CXVIII, 125.
-
-_Inclinez mon coeur aux paroles de votre bouche; qu'elles tombent sur
-lui comme une douce rosée_[162].
-
- [162] Ps. CXVIII, 36. Deuter., XXXII, 2.
-
-Les enfants d'Israël disaient autrefois à Moïse: _Parlez-nous, et nous
-vous écouterons: mais que le Seigneur ne nous parle point, de peur que
-nous ne mourions_[163].
-
- [163] Exod., XX, 19.
-
-Ce n'est pas là, Seigneur, ce n'est pas là ma prière; mais au contraire,
-je vous implore, comme le prophète Samuel, avec un humble désir, disant:
-_Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute_[164].
-
- [164] I Reg., III, 9.
-
-Que Moïse ne me parle point, ni aucun des prophètes; mais vous plutôt,
-parlez, Seigneur mon Dieu, vous, la lumière de tous les prophètes, et
-l'esprit qui les inspirait. Sans eux, vous pouvez seul pénétrer toute
-mon âme de votre vérité; et sans vous, ils ne pourraient rien.
-
-2. Ils peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces.
-
-Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n'échauffe point
-le coeur.
-
-Ils exposent la lettre; mais vous en découvrez le sens.
-
-Ils proposent les mystères; mais vous rompez le sceau qui en dérobait
-l'intelligence.
-
-Ils publient vos commandements; mais vous aidez à les accomplir.
-
-Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher.
-
-Ils n'agissent qu'au dehors; mais vous éclairez et instruisez les
-coeurs.
-
-Ils arrosent extérieurement; mais vous donnez la fécondité.
-
-Leurs paroles frappent l'oreille; mais vous ouvrez l'intelligence.
-
-3. Que Moïse donc ne me parle point; mais vous, Seigneur mon Dieu,
-éternelle vérité! parlez-moi, de peur que je ne meure, et que je
-n'écoute sans fruit, si, averti seulement au dehors, je ne suis point
-intérieurement embrasé; de peur que je ne trouve ma condamnation dans
-votre parole, entendue sans être accomplie, connue sans être aimée, crue
-sans être observée.
-
-_Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur écoute: vous avez
-les paroles de la vie éternelle_[165].
-
- [165] I Reg., III, 9; Joann., VI, 69.
-
-Parlez-moi pour consoler un peu mon âme, pour m'apprendre à réformer ma
-vie; parlez-moi pour la louange, la gloire, l'honneur éternel de votre
-nom.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il y a une voix qui nous parle intérieurement et comme dans le fond de
- l'âme, lorsque fermant l'oreille au bruit des créatures, nous ne
- voulons plus écouter que Dieu seul, et que nous l'appelons en nous de
- toute l'ardeur de nos désirs. C'est cette voix qui, loin des hommes,
- ravissait au désert les Paul, les Antoine, les Pacôme, et leur
- révélait sans obscurité les secrets de la science divine. C'est cette
- voix qui instruit les saints, les enflamme, les console et les enivre,
- pour ainsi dire, de sa céleste douceur. Moïse et les prophètes étaient
- voilés pour les disciples d'Emmaüs: Jésus vient, et, à sa voix, les
- ombres qui offusquaient leur intelligence se dissipent; quelque chose
- d'inconnu se remue en eux, de sorte qu'ils se disaient l'un à l'antre:
- _Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous, lorsqu'il
- nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les Écritures_[166]? Et
- nous, pauvres infortunés que le tumulte du monde distrait encore, que
- ferons-nous? Ne voulons-nous point aussi entendre Jésus? Comme les
- deux disciples, nous sommes en voyage; nous nous en allons vers
- l'éternité. Jésus, dans son amour, _s'approche_ de nous; il se fait,
- en quelque sorte, le compagnon de notre route[167]: mais, nous
- trouvant si peu attentifs, il se retire, et nous marchons seuls.
- Effrayante solitude! Ah! prenons garde que la nuit ne nous surprenne
- près du terme! Hâtons-nous de rappeler le divin guide et disons-lui de
- toute notre âme: _Seigneur demeurez avec nous, car le soir se fait et
- déjà le jour baisse_[168].
-
- [166] Luc., XXIV, 32.
-
- [167] _Ibid._, 15.
-
- [168] _Ibid._, 29.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-Qu'il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, et que plusieurs ne
-la reçoivent pas comme ils le devraient.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, écoutez mes paroles, paroles pleines de douceur, et
-qui surpassent toute la science des philosophes et des sages du monde.
-
-_Mes paroles sont esprit et vie_[169], et l'on n'en doit pas juger par
-le sens humain.
-
- [169] Joann., VI, 64.
-
-Il ne faut pas en tirer une vaine complaisance, mais les écouter en
-silence, et les recevoir avec une humilité profonde et un ardent amour.
-
-2. LE F. Et j'ai dit: _Heureux celui que vous instruisez, Seigneur, et à
-qui vous enseignez votre loi, afin de lui adoucir les jours mauvais, et
-de ne pas le laisser sans consolation sur la terre_[170].
-
- [170] Ps. XCIII, 12, 13.
-
-3. J.-C. C'est moi qui ai, dès le commencement, instruit les prophètes,
-dit le Seigneur; et jusqu'à présent même, je ne cesse point de parler à
-tous; mais plusieurs sont endurcis et sourds à ma voix.
-
-Le plus grand nombre écoute le monde de préférence à Dieu: ils aiment
-mieux suivre les désirs de la chair que d'obéir à la volonté divine.
-
-Le monde promet peu de chose, et des choses qui passent, et on le sert
-avec une grande ardeur: je promets des biens immenses, éternels, et le
-coeur des hommes reste froid.
-
-Qui me sert et m'obéit en toutes choses, avec autant de soin qu'on sert
-le monde et les maîtres du monde?
-
-_Rougis, Sidon, dit la mer_[171]; et si tu en demandes la cause, écoute,
-voici pourquoi:
-
- [171] Is., XXIII, 4.
-
-Pour un petit avantage, on entreprend une longue route; et, pour la vie
-éternelle, à peine en trouve-t-on qui veuillent faire un pas.
-
-On recherche le plus vil gain: on plaide honteusement quelquefois pour
-une pièce de monnaie; sur une légère promesse et pour une chose de rien,
-on ne craint pas de se fatiguer le jour et la nuit.
-
-Mais, ô honte! pour un bien immuable, pour une récompense infinie, pour
-un honneur suprême et une gloire sans fin, on ne saurait se résoudre à
-la moindre fatigue.
-
-4. Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc de ce qu'il y
-ait des hommes plus ardents à leur perte que tu ne l'es à te sauver, et
-pour qui la vanité a plus d'attrait que n'en a pour toi la vérité.
-
-Et cependant ils sont souvent abusés par leurs espérances; tandis que ma
-promesse ne trompe point, et que jamais je ne me refuse à celui qui se
-confie en moi.
-
-Ce que j'ai promis, je le donnerai: ce que j'ai dit, je l'accomplirai,
-si toutefois l'on demeure avec fidélité dans mon amour jusqu'à la fin.
-
-C'est moi qui récompense les bons, et qui éprouve fortement les justes.
-
-5. Gravez mes paroles dans votre coeur, et méditez-les profondément:
-car, à l'heure de la tentation, elles vous seront très-nécessaires.
-
-Ce que vous n'entendez pas en le lisant, vous le comprendrez au jour de
-ma visite.
-
-J'ai coutume de visiter mes élus de deux manières: par la tentation et
-par la consolation.
-
-Et tous les jours, je leur donne deux leçons; l'une en les reprenant de
-leurs défauts, l'autre en les exhortant à avancer dans la vertu.
-
-_Celui qui reçoit ma parole, et qui la méprise, sera jugé par elle au
-dernier jour_[172].
-
- [172] Joann., XII, 48.
-
-
-PRIÈRE
-
-POUR DEMANDER LA GRÂCE DE LA DÉVOTION.
-
-6. LE F. Seigneur, mon Dieu, vous êtes tout mon bien: et qui suis-je
-pour oser vous parler?
-
-Je suis le plus pauvre de vos serviteurs, et un abject ver de terre,
-beaucoup plus pauvre et plus méprisable que je ne sais et que je n'ose
-dire.
-
-Souvenez-vous cependant, Seigneur, que je ne suis rien, que je n'ai
-rien, que je ne puis rien.
-
-Vous êtes seul bon, juste et saint; vous pouvez tout, vous donnez tout,
-vous remplissez tout, hors le pécheur que vous laissez vide.
-
-_Souvenez-vous de vos miséricordes_[173], et remplissez mon coeur de
-votre grâce, vous qui ne voulez point qu'aucun de vos ouvrages demeure
-vide.
-
- [173] Ps. XXIV, 6.
-
-7. Comment puis-je, en cette misérable vie, porter le poids de moi-même,
-si votre miséricorde et votre grâce ne me fortifient?
-
-Ne détournez pas de moi votre visage; ne différez pas à me visiter; ne
-me retirez point votre consolation, de peur que, _privée de vous, mon
-âme ne devienne comme une terre sans eau_[174].
-
- [174] Ps. CXLII, 6.
-
-_Seigneur, apprenez-moi à faire votre volonté_[175]; apprenez-moi à
-vivre d'une vie humble et digne de vous.
-
- [175] _Ibid._, 10.
-
-Car vous êtes ma sagesse, vous me connaissez dans la vérité, et vous
-m'avez connu avant que je fusse au monde, et avant même que le monde
-fût.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Rien de plus rare qu'un désir sincère du salut; et c'est ce qui doit
- nous faire trembler, car notre sort à chacun sera ce que nous l'aurons
- fait: Dieu nous aide, il vient par sa grâce au secours du libre
- arbitre, mais il ne le contraint pas. Or que voyons-nous? Quel
- spectacle nous offre le monde? Nous ne parlons point ici de l'impie
- résolu à se perdre, et déjà marqué du sceau de la réprobation: nous
- parlons de ceux qui se disent, qui se croient les disciples de
- Jésus-Christ. Dans la spéculation, ces chrétiens veulent se sauver;
- mais ils veulent en même temps, ils veulent surtout posséder les biens
- et goûter les jouissances de la terre. Ils donneront à Dieu, en
- passant, quelques prières obligées; ils s'informeront de sa loi pour
- connaître ce qu'elle commande strictement: puis, tranquilles de ce
- côté, ils se jetteront à la poursuite des honneurs, des richesses, des
- plaisirs qu'ils nomment légitimes, ou ils s'endormiront dans une vie
- de mollesse permise à leurs yeux, parce qu'elle ne viole en apparence
- aucun précepte formel. Mais dans tout cela, où est la foi qui doit
- régler toutes nos actions sur la vue de l'éternité? Où est l'amour
- perpétuellement occupé de son objet, l'amour avide de sacrifices? Où
- est la pénitence? Où est la Croix? Ô Dieu! et c'est là désirer le
- salut! N'est-il donc pas écrit que _celui qui cherche son âme la
- perdra_[176]? Que chacun se juge sur cette parole avant le jour
- terrible où le Seigneur lui-même le jugera.
-
- [176] Luc., XVII, 33.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-Qu'il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité et l'humilité.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, marchez devant moi dans la vérité, et cherchez-moi
-toujours dans la simplicité de votre coeur.
-
-Celui qui marche devant moi dans la vérité ne craindra nulle attaque; la
-vérité le délivrera des calomnies et des séductions des méchants.
-
-Si la vérité vous délivre, vous serez vraiment libre, et peu vous
-importeront les vains discours des hommes.
-
-2. LE F. Seigneur, il est vrai: qu'il me soit fait, de grâce, selon
-votre parole. Que votre vérité m'instruise, qu'elle me défende, qu'elle
-me conserve jusqu'à la fin dans la voie du salut.
-
-Qu'elle me délivre de tout désir mauvais, de toute affection déréglée;
-et je marcherai devant vous dans une grande liberté de coeur.
-
-3. J.-C. La vérité, c'est moi: je vous enseignerai ce qui est bon, ce
-qui m'est agréable.
-
-Rappelez-vous vos péchés avec une grande douleur et un profond regret;
-et ne pensez jamais être quelque chose, à cause du bien que vous faites.
-
-Car, dans la vérité, vous n'êtes qu'un pécheur, sujet à beaucoup de
-passions et engagé dans leurs liens.
-
-De vous-même, vous tendez toujours au néant; un rien vous ébranle, un
-rien vous abat, un rien vous trouble et vous décourage.
-
-Qu'avez-vous dont vous puissiez vous glorifier? et que de motifs, au
-contraire, pour vous mépriser vous-même! car vous êtes beaucoup plus
-infirme que vous ne sauriez le comprendre.
-
-4. Que rien de ce que vous faites ne vous paraisse donc quelque chose de
-grand.
-
-Mais plutôt qu'à vos yeux rien ne soit grand, précieux, admirable,
-élevé, digne d'être estimé, loué, recherché, que ce qui est éternel.
-
-Aimez, par-dessus toutes choses, l'éternelle vérité, et n'ayez jamais
-que du mépris pour votre extrême bassesse.
-
-N'appréhendez rien tant, ne blâmez et ne fuyez rien tant que vos péchés
-et vos vices: ils doivent vous affliger plus que toutes les pertes du
-monde.
-
-Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un coeur sincère; mais,
-guidés par une certaine curiosité présomptueuse, ils veulent découvrir
-mes secrets et pénétrer les profondeurs de Dieu, tandis qu'ils négligent
-de s'occuper d'eux-mêmes et de leur salut.
-
-Ceux-là tombent souvent, à cause de leur orgueil et de leur curiosité,
-en de grandes tentations et de grandes fautes, parce que je me sépare
-d'eux.
-
-5. Craignez les jugements de Dieu: redoutez la colère du Tout-Puissant;
-ne scrutez point les oeuvres du Très-Haut; mais sondez vos iniquités, le
-mal que tant de fois vous avez commis, le bien que vous avez négligé.
-
-Plusieurs mettent toute leur dévotion en des livres, d'autres en des
-images, d'autres en des signes et des marques extérieures.
-
-Quelques-uns m'ont souvent dans la bouche, mais peu dans le coeur.
-
-Il en est d'autres qui, éclairés et purifiés intérieurement, ne cessent
-d'aspirer aux biens éternels, ont à dégoût les entretiens de la terre,
-et ne s'assujettissent qu'à regret aux nécessités de la nature. Ceux-là
-entendent ce que l'Esprit de vérité dit en eux.
-
-Car il leur apprend à mépriser ce qui passe, à aimer ce qui dure
-éternellement, à oublier le monde, et à désirer le Ciel, le jour et la
-nuit.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Je suis le Dieu tout-puissant: marchez en ma présence, et soyez
- parfait_[177]. Ainsi parlait le Seigneur au Père des croyants, et ce
- commandement s'adresse avec encore plus de force aux chrétiens, qui
- ont contemplé, dans le Fils de l'Homme, le modèle de toute perfection.
- Aussi leur est-il dit: _Soyez parfaits, comme votre Père céleste est
- parfait_[178]. Étonnant précepte qui, relevant notre incompréhensible
- bassesse, nous apprend ce qu'est l'homme racheté, ce qu'est le
- chrétien aux yeux de Dieu. Mais comment, faibles créatures, courbées
- sous le poids de la chair, approcherons-nous de cette perfection
- souveraine, à laquelle il nous est ordonné de tendre sans cesse?
- Écoutez Jésus-Christ: _Je suis la voie, la vérité et la vie_[179]. Il
- est la voie qui conduit à Dieu, la vérité qui est Dieu même; il est la
- vie promise à ceux qui _marchent dans la vérité_[180], _qui font la
- vérité_[181], selon le mot profond de l'Apôtre. Donc, tout en
- Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Unies aux siennes, nos pensées, nos
- affections, nos oeuvres se divinisent: et comme la perfection du Fils
- est la perfection même du Père, par notre union avec le Fils, qui
- commence sur la terre et se consommera dans le ciel, nous devenons
- parfaits comme le Père est parfait. Ainsi s'accomplit la prière du
- Christ: _Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez
- donnés, afin qu'ils soient un comme nous sommes un! Sanctifiez-les
- dans la vérité; je me sanctifie pour eux moi-même, afin qu'ils soient
- sanctifiés dans la vérité_[182]. Mais cette grande union, qui nous
- élève jusqu'à participer aux mérites infinis du Rédempteur, ne
- s'effectue, ne l'oublions pas, qu'en proportion du sacrifice que nous
- faisons de nous-mêmes. Notre humilité en est la mesure: elle est le
- fruit du renoncement propre, du détachement, de l'abaissement qui nous
- anéantit devant Dieu. Là où l'amour corrompu de soi, là où la nature
- vit encore, l'union avec Jésus-Christ n'est pas complète. Il faut
- mourir à soi-même, à ses désirs, à ses goûts, à sa volonté, à sa
- raison aveugle, pour être _un avec le Fils_, comme il est _un avec son
- Père_. Pour être _sanctifié dans la vérité_[183]. Heureuse mort, qui
- nous met en possession de la véritable vie, de Dieu même et de sa
- sainteté, de sa vérité éternelle!
-
- [177] Gen., XVII, 1.
-
- [178] Matth., V, 48.
-
- [179] Joann., XIV, 6.
-
- [180] III. Joann., 4.
-
- [181] Ephes., IV, 15.
-
- [182] Joann., XVII, 11, 17, 19.
-
- [183] II. Cor., I, 3.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-Des merveilleux effets de l'amour divin.
-
-
-1. LE F. Je vous bénis, Père céleste, Père de Jésus-Christ, mon
-Seigneur, parce que vous avez daigné vous souvenir de moi, pauvre
-créature.
-
-_Ô Père des miséricordes, et Dieu de toute consolation_[184], je vous
-rends grâces de ce que, tout indigne que j'en suis, vous voulez bien
-cependant quelquefois me consoler!
-
- [184] _Ibid._
-
-Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et
-Esprit consolateur, dans les siècles des siècles.
-
-Ô Seigneur, mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez
-dans mon coeur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.
-
-Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.
-
-Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation.
-
-2. Mais, parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante,
-j'ai besoin d'être fortifié et consolé par vous: visitez-moi donc
-souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions.
-
-Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon coeur toutes
-ses affections déréglées, afin que, guéri et purifié intérieurement, je
-devienne propre à vous aimer, fort pour souffrir, ferme pour persévérer.
-
-3. C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de
-tous les biens. Seul, il rend léger ce qui est pesant, et fait qu'on
-supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie.
-
-Il porte son fardeau sans en sentir le poids, et rend doux ce qu'il y a
-de plus amer.
-
-L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses,
-et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait.
-
-L'amour aspire à s'élever, et ne se laisse arrêter par rien de
-terrestre.
-
-L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que
-ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni
-retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps.
-
-Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus
-étendu, plus délicieux; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au
-ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut
-se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures.
-
-4. Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et
-rien ne l'arrête.
-
-Il donne tout pour posséder tout; et il possède tout en toutes choses,
-parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être
-souverain, de qui tout bien procède et découle.
-
-Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens,
-jusqu'à celui qui donne.
-
-L'amour souvent ne connaît point de mesure; mais, comme l'eau qui
-bouillonne, il déborde de toutes parts.
-
-Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais
-il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et
-tout permis.
-
-Et à cause de cela il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui
-fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime point.
-
-5. L'amour veille sans cesse; dans le sommeil même il ne dort point.
-
-Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes
-frayeurs ne le troublent; mais, tel qu'une flamme vive et pénétrante, il
-s'élance vers le Ciel, et s'ouvre un sûr passage à travers tous les
-obstacles.
-
-Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix.
-
-L'ardeur même d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand
-cri: Mon Dieu! mon amour! vous êtes tout à moi, et je suis tout à vous.
-
-6. Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne à goûter au fond de mon
-coeur combien il est doux d'aimer et de se fondre et de se perdre dans
-l'amour.
-
-Que l'amour me ravisse et m'élève au-dessus de moi-même, par la vivacité
-de ses transports.
-
-Que je chante le cantique de l'amour, que je vous suive, ô mon
-bien-aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire; que toutes les
-forces de mon âme s'épuisent à vous louer, et qu'elle défaille de joie
-et d'amour.
-
-Que je vous aime plus que moi, que je ne m'aime moi-même que pour vous,
-et que j'aime en vous tous ceux qui vous aiment véritablement, ainsi que
-l'ordonne la loi de l'amour, que nous découvrons dans votre lumière.
-
-7. L'amour est prompt, sincère, pieux, doux, prudent, fort, patient,
-fidèle, constant, magnanime, et il ne se recherche jamais: car dès qu'on
-commence à se rechercher soi-même, à l'instant on cesse d'aimer.
-
-L'amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, sans légèreté;
-il ne s'occupe point de choses vaines; il est sobre, chaste, ferme,
-tranquille, et toujours attentif à veiller sur les sens.
-
-L'amour est obéissant et soumis aux supérieurs; il est vil et méprisable
-à ses yeux. Dévoué à Dieu sans réserve, et toujours plein de
-reconnaissance, il ne cesse point de se confier en lui, d'espérer en
-lui, lors même qu'il semble en être délaissé, parce qu'on ne vit point
-sans douleur dans l'amour.
-
-8. Qui n'est pas prêt à tout souffrir et à s'abandonner entièrement à la
-volonté de son bien-aimé, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.
-
-Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de plus
-dur et de plus amer, pour son bien-aimé, et qu'aucune traverse ne le
-détache de lui.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et
- Dieu en lui_[185]. Mais l'amour a ses temps d'épreuve, comme ses temps
- de jouissance; et cette vie tout entière ne doit être qu'un continuel
- exercice d'amour, ou la consommation d'un grand sacrifice, dont une
- vie éternelle ou un amour immuable sera le prix. Tous les caractères
- de la charité, détaillés par saint Paul[186], nous rappellent l'idée
- de sacrifice; et l'amour infini lui-même n'a pu se manifester
- pleinement à nous que par un sacrifice infini. _Dieu a tant aimé le
- monde, qu'il a donné son fils unique_[187]; et notre amour pour Dieu
- ne peut non plus se manifester que par un sacrifice, non pas égal, il
- est impossible, mais semblable, par le don de tout notre être ou une
- parfaite obéissance de notre esprit, de notre coeur et de nos sens, à
- la volonté de celui qui nous _a tant aimés_. C'est alors que
- s'accomplit cette union ineffable que Jésus-Christ, à sa dernière
- heure, conjurait son père d'opérer entre lui et la créature
- _rachetée_[188]. Pendant que la nature vit encore en nous, quelque
- chose nous sépare de Dieu et de Jésus; et _l'amour de Jésus nous
- presse_[189] d'achever le sacrifice, et de prononcer cette parole
- dernière, que le monde ne comprend pas, mais qui réjouit le Ciel:
- _Tout est consommé_[190].
-
- [185] I. Joann., IV, 16.
-
- [186] I. Cor., XIII.
-
- [187] Joan., III, 16.
-
- [188] _Ibid._, XVII, 21, 23.
-
- [189] II. Cor., V, 14.
-
- [190] Joann., XIX, 30.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-De l'épreuve du véritable amour.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, votre amour n'est encore ni assez fort ni assez
-éclairé.
-
-LE F. Pourquoi, Seigneur?
-
-J.-C. Parce qu'à la moindre contrariété vous laissez là l'oeuvre
-commencée, et que vous recherchez trop avidement les consolations.
-
-Celui qui aime fortement demeure ferme dans la tentation, et ne cède
-point aux suggestions artificieuses de l'ennemi. Dans le mauvais comme
-dans le bon succès, son coeur est également à moi.
-
-2. Celui dont l'amour est éclairé, considère moins le don de celui qui
-aime, que l'amour de celui qui donne.
-
-L'affection le touche plus que le bienfait, et il préfère son bien-aimé
-à tout ce qu'il reçoit de lui.
-
-Celui qui m'aime d'un amour généreux ne se repose pas dans mes dons,
-mais en moi par-dessus tous mes dons.
-
-Ne croyez pas tout perdu cependant, s'il vous arrive de sentir, pour moi
-ou pour mes Saints, moins d'amour que vous ne voudriez.
-
-Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois, est l'effet de
-la présence de la grâce, et une sorte d'avant-goût de la patrie céleste;
-il n'y faut pas chercher trop d'appui, parce qu'il passe comme il est
-venu.
-
-Mais combattre les mouvements déréglés de l'âme, et mépriser les
-sollicitations du démon, c'est un grand sujet de mérite, et la marque
-d'une solide vertu.
-
-3. Ne vous troublez donc point des fantômes, quels qu'ils soient, qui
-obsèdent votre imagination.
-
-Conservez une résolution ferme, et une intention droite devant Dieu.
-
-Ce n'est point une illusion, si quelquefois vous êtes soudain ravi en
-extase, et qu'aussitôt vous retombiez dans les pensées misérables qui
-occupent d'ordinaire votre coeur.
-
-Car vous souffrez alors plus que vous n'agissez; et tant qu'elles vous
-déplaisent et que vous y résistez, c'est un mérite et non pas une chute.
-
-4. Sachez que l'antique ennemi s'efforce d'étouffer vos bons désirs, et
-de vous éloigner de tout pieux exercice; du culte des Saints, de la
-méditation de mes douleurs et de ma mort, du souvenir si utile de vos
-péchés, de l'attention à veiller sur votre coeur, et du ferme propos
-d'avancer dans la vertu.
-
-Il vous suggère mille pensées mauvaises, pour vous causer du trouble et
-de l'ennui, pour vous détourner de la prière et des lectures saintes.
-
-Une humble confession lui déplaît, et s'il pouvait, il vous éloignerait
-tout à fait de la communion.
-
-Ne le croyez point, et n'ayez de lui aucune appréhension, quoiqu'il vous
-tende souvent des piéges pour vous surprendre.
-
-Rejetez sur lui seul les pensées criminelles et honteuses qu'il vous
-inspire. Dites-lui:
-
-Va, esprit immonde; rougis, malheureux; il faut que tu sois étrangement
-pervers pour me tenir un pareil langage.
-
-Retire-toi de moi, détestable séducteur, tu n'auras jamais en moi aucune
-part: mais Jésus sera près de moi comme un guerrier formidable, et tu
-demeureras confondu.
-
-J'aime mieux mourir et souffrir tous les tourments, que de consentir à
-ce que tu me proposes.
-
-_Tais-toi donc, ne me parle plus_[191]; je ne t'écouterai pas davantage,
-quoi que tu fasses pour m'inquiéter. _Le Seigneur est ma lumière et mon
-salut: qui craindrai-je_[192]?
-
- [191] Marc., IV, 39.
-
- [192] Ps. XXVI, 1.
-
-_Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon coeur ne
-craindrait pas_[193]. _Le Seigneur est mon aide et mon Rédempteur_[194].
-
- [193] _Ibid._, 3.
-
- [194] Ps. XVIII, 15.
-
-5. Combattez comme un généreux soldat; et si quelquefois vous succombez
-par fragilité, reprenez un courage plus grand, dans l'espérance d'être
-soutenu par une grâce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine
-complaisance et de l'orgueil.
-
-C'est ainsi que plusieurs s'égarent, et tombent dans un aveuglement
-presque incurable.
-
-Que la chute de ces superbes qui présumaient follement d'eux-mêmes, vous
-soit une leçon continuelle de vigilance et d'humilité.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Tous ceux qui disent, Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le
- royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est
- au ciel, celui-là entrera dans le royaume des cieux_[195]: c'est par
- les oeuvres que se connaît le véritable amour. Toujours prompt à
- obéir, jamais il ne se relâche, il ne se décourage jamais. Dans
- l'amertume et dans la joie, dans la consolation et dans la souffrance,
- il loue, il bénit également celui _qui frappe et qui guérit_[196],
- selon ses divins conseils, impénétrables à la créature. La tentation
- vient-elle l'éprouver, il combat, il résiste avec paix, parce qu'il ne
- compte point sur ses propres forces, et n'attend la victoire que du
- secours d'en haut. S'il succombe quelquefois, il se relève aussitôt
- sans trouble, humilié, mais non abattu. Son repentir, quoique profond,
- est calme, parce qu'il est exempt de l'irritation de l'orgueil. Ses
- fautes l'affligent, et ne l'étonnent point. Il connaît sa fragilité,
- et il en gémit, plein de confiance en la grâce qui le soutiendra, s'il
- lui est fidèle. Détaché de la terre et de ses vanités qu'on appelle
- des biens, que veut-il? ce que Dieu veut: il n'a point d'autre
- volonté, ni d'autre désir. Quand le bien-aimé se retire et se dérobe à
- ses transports, loin de murmurer, et loin de se plaindre, il s'avoue
- indigne de le posséder, et la privation, qui le purifie, enflamme
- encore son ardeur. Ô Jésus, qu'elles sont merveilleuses les voies par
- où vous conduisez les âmes qui vous aiment, _qui ont soif de
- vous_[197]! Tantôt vous les inondez de votre joie, tantôt vous les
- délaissez dans les larmes: maintenant vous les prévenez, et puis elles
- semblent vous appeler en vain, comme l'épouse du divin cantique.
- Épreuves de tendresse et de miséricordes! Ainsi épurées, ces âmes
- élues peu à peu se dégagent de leurs liens; elles s'élancent vers
- vous, et un dernier effort d'amour les porte au pied du trône où vous
- vous montrez sans voile. Alors la jouissance, alors l'allégresse et
- l'éternel rassasiement: _Satiabor cùm apparuerit_[198]!
-
- [195] Matth., VII, 21.
-
- [196] Deuter., XXXII, 39.
-
- [197] Ps. XLI, 3.
-
- [198] _Ibid._, XVI, 15.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, lorsque la grâce vous inspire des mouvements de
-piété, il est meilleur pour vous et plus sûr de tenir cette grâce
-cachée, de ne vous en point élever, d'en parler peu, et de ne pas vous
-exagérer sa grandeur; mais plutôt de vous mépriser vous-même, et de
-craindre une faveur dont vous étiez indigne.
-
-Il ne faut pas s'attacher trop à un sentiment qui bientôt peut se
-changer en on sentiment contraire.
-
-Quand la grâce vous est donnée, songez combien vous êtes pauvre et
-misérable sans la grâce.
-
-Le progrès de la vie spirituelle ne consiste pas seulement à jouir des
-consolations de la grâce, mais à en supporter la privation, avec
-humilité, avec abnégation, avec patience; de sorte qu'alors on ne se
-relâche point dans l'exercice de la prière, et qu'on n'abandonne aucune
-de ses pratiques accoutumées.
-
-Faites au contraire tout ce qui est en vous le mieux que vous pourrez,
-selon vos lumières; et ne vous négligez pas entièrement vous-même, à
-cause de la sécheresse et de l'angoisse que vous sentez en votre âme.
-
-2. Car il y en a beaucoup qui, au temps de l'épreuve, tombent aussitôt
-dans l'impatience ou le découragement.
-
-Cependant _la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir_[199].
-C'est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu'il veut,
-et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage.
-
- [199] Jer., X, 23.
-
-Des indiscrets se sont perdus par la grâce même de la dévotion, parce
-qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient, ne mesurant point leur
-faiblesse, mais suivant plutôt l'impétuosité de leur coeur que le
-jugement de la raison.
-
-Et parce qu'ils ont aspiré, dans leur présomption, à un état plus élevé
-que celui où Dieu les voulait, ils ont promptement perdu la grâce.
-
-Ils avaient placé leur demeure dans le Ciel, et tout à coup on les a vus
-pauvres et délaissés dans leur misère, afin que par l'humiliation et le
-dénûment ils apprissent à ne plus tenter de s'élever sur leurs propres
-ailes, mais à se réfugier sous les miennes.
-
-Ceux qui sont encore nouveaux et sans expérience dans les voies de Dieu
-peuvent aisément s'égarer et se briser sur les écueils, s'ils ne se
-laissent conduire par des personnes prudentes.
-
-3. Que s'ils veulent suivre leur sentiment plutôt que de croire à
-l'expérience des autres, le résultat leur en sera funeste, si toutefois
-ils s'obstinent dans leur propre sens.
-
-Rarement ceux qui sont sages à leurs yeux se laissent humblement
-conduire par les autres.
-
-Il vaut mieux être humble avec un esprit et des lumières bornées, que de
-posséder des trésors de science, et de se complaire en soi-même.
-
-Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez vous
-enorgueillir.
-
-Celui-là manque de prudence, qui se livre tout entier à la joie,
-oubliant son indigence passée, et cette chaste crainte du Seigneur, qui
-appréhende de perdre la grâce reçue.
-
-C'est aussi manquer de vertu que de se laisser aller à un découragement
-excessif, au temps de l'adversité et de l'épreuve, et d'avoir des
-pensées et des sentiments indignes de la confiance qu'on me doit.
-
-4. Celui qui, durant la paix, a trop de sécurité, se trouve souvent,
-pendant la guerre, le plus timide et le plus lâche.
-
-Si, ne présumant jamais de vous-même, vous saviez demeurer toujours
-humble, modérer et régler les mouvements de votre esprit, vous ne
-tomberiez pas si vite dans le péril et dans le péché.
-
-C'est une pratique sage que de penser, durant la ferveur, à ce qu'on
-sera dans la privation de la lumière.
-
-Et quand vous en êtes en effet privé, songez qu'elle peut revenir, et
-que je ne vous l'ai retirée pour un temps qu'en vue de ma gloire, et
-pour exciter votre vigilance.
-
-Souvent une telle épreuve vous est plus utile, que si tout vous
-succédait constamment selon vos désirs.
-
-Car, pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a
-beaucoup de visions ou de consolations, ou s'il est habile dans
-l'Écriture sainte, on s'il occupe un rang élevé;
-
-Mais s'il est affermi dans la véritable humilité, et rempli de la
-charité divine; s'il cherche en tout et toujours uniquement la gloire de
-Dieu; s'il est bien convaincu de son néant; s'il a pour lui-même un
-mépris sincère, et s'il se réjouit plus d'être méprisé des autres et
-humilié par eux, que d'en être honoré.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Reconnaître sa misère et ne la jamais perdre de vue; s'abandonner sans
- réserve entre les mains de Dieu, avec une foi vive et un obéissant
- amour: voilà toute la vie spirituelle, dont l'humilité est le premier
- fondement. Celui qui se dit au fond de son âme: je ne suis rien que la
- faiblesse et l'indigence même, ne cherche pas d'appui en soi, et met
- en Jésus sa seule espérance. Il suit avec simplicité les mouvements de
- la grâce, ne s'élève point dans la ferveur, ne s'abat point dans la
- sécheresse; toujours satisfait, pourvu que la volonté divine
- s'accomplisse en lui. L'orgueil, qui souvent se cache sous le voile de
- ce qu'il y a de plus saint, ne les séduit pas par le vain désir d'un
- état eu apparence plus parfait, auquel il n'est point appelé. Fidèle
- et tranquille dans sa voie, il dit à Dieu: _Donnez-moi la sagesse qui
- assiste près de votre trône, et ne me rejetez pas du nombre de vos
- enfants; car je suis votre serviteur et le fils de votre servante, un
- homme infirme, de peu de durée, et qui n'a point l'intelligence de
- votre jugement et de vos lois_[200]. Qu'il aille en paix celui dont le
- coeur prie ainsi, désire ainsi: Dieu le regarde avec complaisance, et
- sa bénédiction reposera sur lui.
-
- [200] Sapient., IX, 4, 5.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu.
-
-
-1. LE F. _Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que
-cendre et poussière_[201]. Si je me crois quelque chose de plus, voilà
-que vous vous élevez contre moi; et mes iniquités rendent un témoignage
-vrai, et que je ne puis contredire.
-
- [201] Gen., XVIII, 27.
-
-Mais si je m'abaisse, si je m'anéantis, si je me dépouille de toute
-estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j'ai été
-formé, votre grâce s'approchera de moi, et votre lumière sera près de
-mon coeur; alors tout sentiment d'estime, même le plus léger, que je
-pourrais concevoir de moi, disparaîtra pour jamais dans l'abîme de mon
-néant.
-
-Là, vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis, ce
-que j'ai été, jusqu'où je suis descendu: _car je ne suis rien, et je ne
-le savais pas_[202].
-
- [202] Ps. LXXII, 22.
-
-Si vous me laissez à moi-même, que suis-je? rien qu'infirmité; mais, dès
-que vous jetez un regard sur moi, à l'instant je deviens fort, et je
-suis rempli d'une joie nouvelle.
-
-Et certes, cela me confond d'étonnement que vous me releviez ainsi tout
-d'un coup, et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours
-entraîné par mon propre poids vers la terre.
-
-2. C'est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient
-gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans mes nécessités,
-qui me préserve des plus grands périls, et, à vrai dire, me délivre de
-maux innombrables.
-
-Car je me suis perdu en m'aimant d'un amour déréglé; mais en ne
-cherchant que vous, en n'aimant que vous, je vous ai trouvé, et je me
-suis retrouvé moi-même, et l'amour m'a fait rentrer plus avant dans mon
-néant.
-
-Ô Dieu plein de tendresse! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne
-mérite, et plus que je n'oserais espérer ou demander.
-
-3. Soyez béni, mon Dieu, de ce que, tout indigne que je suis de recevoir
-de vous aucune grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne
-cesse de faire du bien même aux ingrats, et à ceux qui se sont le plus
-éloignés de vous.
-
-Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles,
-fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Dieu se montre, dans l'Écriture, plein d'une immense compassion pour
- les fautes, si on peut le dire, purement humaines; mais il est sans
- pitié pour l'orgueil, _principe de tout mal_[203], pour l'orgueil, qui
- est le crime propre de l'Ange rebelle, et qui s'attaque directement au
- souverain Être. Il a dit: _Je suis Jéhova, c'est mon nom; je ne
- donnerai point ma gloire à un autre_[204]. Or tout orgueil tend, par
- essence, à s'égaler à Dieu, à se faire Dieu: désordre tel que
- non-seulement on n'en conçoit pas de plus grand, mais qu'on hésiterait
- à le croire possible, s'il n'était sans cesse présent sous nos yeux,
- et si l'on n'en sentait pas le germe en soi-même. Aussi voyez comme
- Dieu le foudroie: et d'abord cette ironie qui glace l'âme d'un effroi
- surnaturel: _Voilà qu'Adam est devenu comme l'un de nous_[205]; Adam
- jeté nu avec son péché, sur une terre maudite! Adam qui venait
- d'entendre cette parole: _Tu mourras de mort_[206]! Ses enfants
- imitent son crime, leur orgueil s'élève sans mesure. Alors l'esprit
- divin; _Comment es-tu tombé, toi qui te levais comme l'astre du matin,
- qui disais en ton coeur: Je monterai dans les cieux, je poserai mon
- trône au-dessus des étoiles et je serai semblable au Très-Haut. Voilà
- que tu seras traîné aux enfers, dans la profondeur du lac: on se
- baissera pour te voir_[207]. Lisez, dans l'Évangile, les effroyables
- malédictions prononcées contre les Pharisiens superbes, tandis que
- celui qui s'abaisse est à l'instant justifié. Une femme pleure aux
- pieds de Jésus: elle s'humilie de ses fautes, elle n'ose presque en
- solliciter le pardon, son silence seul supplie. Le Sauveur ému la
- console: _Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup
- aimé_[208]. Mais l'orgueil n'aime point; c'est encore là un de ses
- caractères, et comme le type infernal. Il est le père de la haine, de
- l'envie, de la violence, de la fausse sécurité et de l'endurcissement.
- Sorti de l'abîme, il s'y replonge: le reste est le mystère de
- l'éternelle justice. Ô Dieu, ayez pitié de votre pauvre créature! Le
- front dans la poussière, je m'anéantis devant vous. Je sens, je
- confesse ma misère, ma corruption profonde, ma désolante impuissance
- et tout ce qui à jamais me séparerait de vous, si votre grande
- miséricorde ne venait à mon secours par le don gratuit de la grâce.
- Daignez, daignez la répandre en mon âme. Ne m'abandonnez pas,
- Seigneur; _sauvez-moi, ou je vais périr_[209]. Ô Dieu, ayez pitié de
- votre pauvre créature!
-
- [203] Eccli., X, 15.
-
- [204] Is., XLII, 8.
-
- [205] Genes., III, 22.
-
- [206] _Ibid._, II, 17.
-
- [207] Is., XIV. 12-16.
-
- [208] Luc., VII, 47.
-
- [209] Matth., VIII, 25.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin.
-
-
-1. Mon fils, je dois être votre fin suprême et dernière, si
-véritablement vous désirez être heureux.
-
-Cette vue purifiera vos affections, qui s'abaissent trop souvent jusqu'à
-vous et aux créatures.
-
-Car, si vous vous recherchez en quelque chose, aussitôt vous tombez dans
-la langueur et la sécheresse.
-
-Rapportez donc principalement tout à moi, parce que c'est moi qui vous
-ai tout donné.
-
-Considérez chaque bien comme découlant du souverain bien; et songez que,
-dès lors, ils doivent tous remonter à moi comme à leur origine.
-
-2. En moi, comme dans une source intarissable, le petit et le grand, le
-pauvre et le riche, puisent l'eau vive, et ceux qui me servent
-volontairement et de coeur recevront grâce sur grâce.
-
-Mais celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance dans un
-autre bien que moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et son coeur
-toujours à la gêne, toujours à l'étroit, ne trouvera que des angoisses.
-
-Ne vous attribuez donc aucun bien, et n'attribuez à nul homme sa vertu;
-mais rendez tout à Dieu, sans qui l'homme n'a rien.
-
-C'est moi qui vous ai tout donné, et je veux que vous vous donniez à moi
-tout entier: j'exige avec une extrême rigueur les actions de grâces qui
-me sont dues.
-
-3. Ceci est la vérité qui dissipe la vanité de la gloire.
-
-Là où pénètre la grâce céleste et la vraie charité, il n'y a plus de
-place pour l'amour-propre, ni pour l'envie qui torture le coeur.
-
-Car l'amour divin subjugue tout et agrandit toutes les forces de l'âme.
-
-Si vous écoutez la sagesse, vous ne vous réjouirez qu'en moi, vous
-n'espérerez qu'en moi, parce que nul n'est bon que Dieu seul, à qui, en
-tout et par-dessus tout, est due à jamais la louange et la bénédiction.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Tout bien découle de Dieu, qui est le bien suprême, et tout ce qu'il
- fait est bon[210], parce qu'il le tire de lui. Il n'y a dans le monde
- d'autre mal que le péché; car la peine du péché n'est pas un mal,
- puisque, supportée patiemment, elle l'expie, et que toujours elle
- rétablit l'ordre que le péché avait troublé. Ainsi nous tenons de Dieu
- la vie, l'intelligence, l'amour, qui doit remonter perpétuellement
- vers sa source, et de nous-mêmes nous ne pouvons rien, pas même dire:
- _Mon Père_[211]! car _nous ne savons pas prier, et c'est l'esprit qui
- demande en nous avec des gémissements ineffables_[212]. L'unique chose
- qui nous appartienne, c'est le péché; il est le fruit de notre volonté
- libre, _et son salaire est la mort_[213]. Élevons-nous tant que nous
- voudrons dans notre pensée, voilà ce que nous sommes; nous n'avons
- rien de plus que ce que Dieu nous donne dans sa bonté et sa
- miséricorde toute gratuite. Donc à nous le mépris, la confusion, la
- honte, en nous trouvant si misérables; et à Dieu _la bénédiction,
- l'honneur, la gloire, la puissance_[214], comme les saints le chantent
- dans le Ciel, au pied du trône de l'Agneau.
-
- [210] Genes., I, 4 et seq.
-
- [211] Rom., VIII, 15.
-
- [212] _Ibid._, 26.
-
- [213] Rom., VI, 23.
-
- [214] Apoc., V, 13.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde.
-
-
-1. LE F. Je vous parlerai encore, Seigneur, et je ne me tairai point. Je
-dirai à mon Dieu, mon Seigneur et mon roi, assis dans les hauteurs des
-cieux:
-
-_Ô quelle abondance de douceurs vous avez réservée pour ceux qui vous
-craignent_[215]! Et qu'est-ce donc pour ceux qui vous aiment, pour ceux
-qui vous servent de tout leur coeur?
-
- [215] Ps. XXX, 20.
-
-Elles sont vraiment ineffables, les délices dont vous inondez ceux qui
-vous aiment, quand leur âme vous contemple.
-
-Vous m'avez montré principalement en ceci toute la tendresse de votre
-amour: je n'étais pas, et vous m'avez créé; j'errais loin de vous, vous
-m'avez ramené pour vous servir, et vous m'avez commandé de vous aimer.
-
-2. Ô source d'amour éternel, que dirai-je de vous?
-
-Comment pourrai-je vous oublier, vous qui avez daigné vous souvenir de
-moi, lorsque déjà épuisé, consumé, je penchais vers la mort?
-
-Votre miséricorde envers votre serviteur a passé toute espérance; et
-vous avez répandu sur lui votre grâce et votre amour, bien au-delà de
-tout ce qu'il pouvait mériter.
-
-Que vous rendrai-je pour une telle faveur? car il n'est pas donné à tous
-de tout quitter, de renoncer au siècle pour embrasser la vie religieuse.
-
-Est-ce faire beaucoup que de vous servir, vous que doivent servir toutes
-les créatures?
-
-Cela doit me sembler peu de chose: mais ce qui me paraît grand et
-merveilleux, c'est que vous daigniez agréer le service d'une créature si
-pauvre et si misérable, et l'admettre parmi les serviteurs que vous
-aimez.
-
-3. Tout ce que j'ai, tout ce que je puis consacrer à votre service, est
-à vous.
-
-Et néanmoins prenant pour ainsi dire ma place, vous me servez plus que
-moi-même je ne vous sers.
-
-Voilà que le ciel et la terre, que vous avez créés pour le service de
-l'homme, sont devant vous, et chaque jour ils exécutent tout ce que vous
-leur avez commandé.
-
-C'est peu encore: vous avez préparé pour l'homme le ministère même des
-Anges.
-
-Mais ce qui surpasse tout, vous avez daigné le servir vous-même, et vous
-avez promis de vous donner à lui.
-
-4. Que vous rendrai-je pour tant de biens? Ah! si je pouvais vous servir
-tous les jours de ma vie! si je pouvais même un seul jour vous servir
-dignement!
-
-Il est bien vrai que vous êtes digne d'être servi universellement, digne
-de tout honneur et d'une louange éternelle.
-
-Vous êtes vraiment mon Seigneur, et je suis votre pauvre serviteur, qui
-dois vous servir de toutes mes forces, et ne me lasser jamais de vous
-louer.
-
-Je le veux ainsi, je le désire ainsi: daignez suppléer vous-même à tout
-ce qui me manque.
-
-5. C'est un grand honneur, une grande gloire de vous servir et de
-mépriser tout à cause de vous.
-
-Car ils recevront des grâces abondantes, ceux qui se courbent
-volontairement sous votre joug très-saint.
-
-Ils seront abreuvés de la délectable consolation de l'Esprit saint, ceux
-qui, pour votre amour, auront rejeté tous les plaisirs des sens.
-
-Ils jouiront d'une grande liberté d'esprit, ceux qui, pour la gloire de
-votre nom, seront entrés dans la voie étroite, et auront renoncé à
-toutes les sollicitudes du monde.
-
-6. Ô aimable et douce servitude de Dieu, dans laquelle l'homme retrouve
-la vraie liberté et la sainteté!
-
-Ô saint assujettissement de la vie religieuse, qui rend l'homme agréable
-à Dieu, égal aux Anges, terrible aux démons, respectable à tous les
-fidèles!
-
-Ô esclavage digne à jamais d'être désiré, embrassé, puisqu'il nous
-mérite le souverain bien, et nous assure une joie éternelle!
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Le monde est tellement fasciné par les passions, qu'il ne peut rien
- comprendre à la félicité des enfants de Dieu. Quelquefois il les
- plaint, comme le monde sait plaindre, en jetant sur eux un regard de
- mépris; quelquefois il les contemple avec une sorte d'étonnement
- stupide. Il n'a nulle idée de ce qui se passe dans l'âme unie à son
- Créateur, nulle idée des consolations et du calme délicieux dont elle
- jouit. Saint Paul s'écriant: _Je surabonde de joie au milieu de mes
- tribulations_[216], lui est un mystère inexpliquable; jamais il ne
- concevra cette joie pure, _qui est justice et paix dans le
- Saint-Esprit_[217]. Quel est donc le partage du serviteur du monde? un
- immense ennui parsemé de quelques rares plaisirs; et quand Dieu ne
- l'abandonne pas entièrement, le remords. Creusez dans son coeur, vous
- n'y trouverez que cela. Le remords est sa _justice_ et l'ennui sa
- _paix_. Âmes chrétiennes, âmes détachées, qui avez renoncé au monde et
- à tout ce qui est du monde, plaignez à votre tour les infortunés
- chargés encore de ses pesantes chaînes; mais plaignez-les en vous
- humiliant aux pieds de celui qui vous a délivrés, et dont la grâce,
- qui ne vous était pas due, vous met en possession des seuls biens
- véritables. Gardez avec soin ce bon trésor que vous a confié _le Père
- des lumières, de qui découle tout don parfait_[218], et demandez-lui
- avec amour qu'après avoir commencé votre joie sur la terre, il la
- consomme un jour dans les cieux.
-
- [216] II. Cor., VII, 4.
-
- [217] Rom., XIV, 17.
-
- [218] Jacob., I, 17.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-Qu'il faut examiner et modérer les désirs du coeur.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, il faut que vous appreniez beaucoup de choses que
-vous ne savez pas encore assez.
-
-2. LE F. Eh quoi, Seigneur?
-
-3. J.-C. Vous devez soumettre entièrement vos désirs à ma volonté, ne
-point vous aimer vous-même, et ne rechercher en tout que ce qui me
-plaît.
-
-Souvent vos désirs s'enflamment, et vous emportent impétueusement: mais
-considérez si cette ardeur a ma gloire pour motif, ou votre intérêt
-propre.
-
-Si c'est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que
-j'ordonne; mais si quelque secrète recherche de vous-même se cache au
-fond de votre coeur, voilà ce qui vous abat et vous trouble.
-
-4. Prenez donc garde à ne vous pas trop attacher à des désirs sur
-lesquels vous ne m'avez point consulté, de peur qu'ensuite vous ne
-veniez à vous repentir, ou que vous éprouviez du dégoût pour ce qui vous
-avait plu d'abord, et que vous aviez cru le meilleur.
-
-Car tout mouvement qui paraît bon ne doit pas être aussitôt suivi; de
-même qu'on ne doit pas non plus céder sur-le-champ à ses répugnances.
-
-Quelquefois il est à propos de modérer le zèle le plus saint et les
-meilleurs désirs, de peur qu'ils ne préoccupent et ne distraient votre
-esprit; ou qu'en les suivant indiscrètement, vous ne causiez du scandale
-aux autres; ou qu'enfin l'opposition que vous y trouverez ne vous jette
-vous-même dans le trouble et dans l'abattement.
-
-5. Il faut aussi quelquefois user de violence, et résister aux
-convoitises des sens, avec une grande force, sans prendre garde à ce que
-veut la chair, et à ce qu'elle ne veut pas, et travailler surtout à la
-soumettre à l'esprit malgré elle.
-
-Il faut la châtier et l'asservir, jusqu'à ce que, prête à tout, elle ait
-appris à se contenter de peu, à aimer les choses les plus simples, et à
-ne jamais se plaindre de rien.
-
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Nous avons un grand combat à soutenir: contre notre esprit, qui nous
- égare, séduit par de fausses lueurs et par une funeste curiosité;
- contre nos désirs, qui nous troublent; contre nos sens, dont les
- convoitises souillent l'âme et la courbent vers la terre. Lamentable
- condition de l'homme déchu! Mais Dieu ne l'a point abandonné: il peut
- vaincre s'il veut. La foi réprime l'inquiétude maladive de l'esprit,
- et le fixe dans la vérité. Une entière soumission à la volonté divine
- produit la paix du coeur, en étouffant les vains désirs et ceux même
- qui trompent la piété par une apparence de bien. Enfin nous triomphons
- des sens par la prière, l'humilité, la pénitence, en _châtiant le
- corps_ rebelle, et le _réduisant en servitude_[219]. C'est dans cette
- guerre de chaque moment que le chrétien se perfectionne, et c'est en
- combattant avec fidélité qu'il peut dire comme l'Apôtre: _Je ne pense
- point être encore arrivé où j'aspire; mais oubliant ce qui est en
- arrière, et m'étendant à ce qui est devant, je cours au terme de la
- carrière pour saisir le prix que Dieu nous a destiné_, la félicité
- céleste _à laquelle il nous a appelés par Jésus-Christ_[220].
-
- [219] I. Cor., IX, 27.
-
- [220] Philipp., III, 13, 14.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre ses passions.
-
-
-1. LE F. Seigneur, mon Dieu, je vois combien la patience m'est
-nécessaire; car cette vie est pleine de contradictions.
-
-Elle ne peut jamais être exempte de douleur et de guerre, quoi que je
-fasse pour avoir la paix.
-
-2. J.-C. Il en est ainsi, mon fils; mais je ne veux pas que vous
-cherchiez une paix telle que vous n'ayez ni tentations à vaincre ni
-contrariétés à souffrir.
-
-Croyez, au contraire, avoir trouvé la paix, lorsque vous serez exercé
-par beaucoup de tribulations, et éprouvé par beaucoup de traverses.
-
-Si vous dites que vous ne pouvez supporter tant de souffrances, comment
-supporterez-vous le feu du purgatoire?
-
-Afin donc d'éviter des supplices éternels, efforcez-vous d'endurer pour
-Dieu, avec patience, les maux présents.
-
-Pensez-vous que les hommes du siècle n'aient rien ou que peu de choses à
-souffrir? C'est ce que vous ne trouverez pas, même en ceux qui semblent
-environnés de plus de délices.
-
-3. Mais ils ont, dites-vous, des plaisirs en abondance; ils suivent
-toutes leurs volontés; et ainsi ils sentent peu le poids de leurs maux.
-
-Soit, je veux qu'ils aient tout ce qu'ils désirent: combien cela
-durera-t-il?
-
-Voilà que les riches du siècle s'évanouiront comme la fumée, et il ne
-restera pas même un souvenir de leurs joies passées.
-
-Et, durant leur vie même, ils ne s'y reposent pas sans amertume, sans
-ennui et sans crainte.
-
-Car souvent, là même où ils se promettaient la joie, ils rencontrent le
-châtiment et la douleur, et avec justice, puisqu'il est juste que
-l'amertume et l'ignominie accompagnent les plaisirs qu'ils cherchent
-dans le désordre.
-
-4. Ô que tous ces plaisirs sont courts, qu'ils sont faux, criminels,
-honteux!
-
-Et cependant ces malheureux, enivrés et aveuglés, ne le comprennent
-point; mais, semblables à des animaux sans raison, ils exposent leur âme
-à la mort, pour quelques jouissances misérables dans une vie qui va
-finir.
-
-Pour vous, mon fils, _ne suivez pas vos convoitises, et détachez-vous de
-votre volonté. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera
-ce que votre coeur demande_[221].
-
- [221] Eccli., XVIII, 30; Ps. XXXVI, 4.
-
-Si vous voulez goûter une véritable joie, et des consolations
-abondantes, méprisez toutes les choses du monde, repoussez toutes les
-joies terrestres; et je vous bénirai, je verserai sur vous mes
-inépuisables consolations.
-
-Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les
-miennes seront douces et puissantes.
-
-Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti quelque
-tristesse, sans avoir travaillé, combattu.
-
-Une mauvaise habitude vous arrêtera; mais vous la vaincrez par une
-meilleure.
-
-La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l'esprit.
-
-L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez
-en fuite par la prière; et en vous occupant surtout d'un travail utile,
-vous lui fermerez l'entrée de votre âme.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Toute chair a péché, toute chair doit souffrir: c'est la loi présente
- de l'humanité; loi de justice, car Dieu ne serait pas Dieu si le
- désordre restait impuni; loi d'amour, car la souffrance, acceptée et
- unie aux souffrances du Sauveur, guérit l'âme et la rétablit dans
- l'état primitif d'innocence. De quoi donc vous plaignez-vous quand
- cette loi divine s'accomplit à votre égard? Est-ce de ce que la
- miséricorde prend soin de vous regénérer? Est-ce d'être semblable à
- Jésus-Christ, qui a voulu, qui a _dû_, selon les paroles de
- l'Évangéliste, souffrir pour vous racheter: _Et il commença à leur
- enseigner comment il fallait que le Fils de l'homme souffrît beaucoup
- de douleurs, qu'il fût réprouvé par les anciens, les souverains
- pontifes et les scribes, et mis à mort_[222]? Voilà la grande
- expiation; mais, pour qu'elle nous soit appliquée, il est nécessaire
- que nous nous la rendions propre, en y joignant la nôtre. Le mystère
- du salut se consomme en chacun de nous sur la Croix; et la Croix est
- l'unique félicité de la terre, car il n'y en a point d'autre que la
- parfaite soumission à l'ordre, d'où naît le calme de la conscience et
- la paix du coeur. Le monde vous éblouit par ses joies apparentes, mais
- pensez-vous donc que ses sectateurs, même les plus favorisés, n'aient
- rien à souffrir? Tourmentés de leurs convoitises, qui s'accroissent
- avec la jouissance, en vîtes-vous jamais un seul content? De nouveaux
- désirs les dévorent sans cesse. Et n'ont-ils pas, d'ailleurs, autant
- que les autres, et plus que les autres, à supporter les maux de la
- vie, les soucis, les peines, les inquiétudes, et la foule innombrable
- des maladies, filles des vices et des troubles secrets de l'âme? Après
- arrive la fin; la justice inexorable exige sa dette; ce riche de la
- terre est jeté nu _dans la prison: en vérité, je vous le dis, il n'en
- sortira pas qu'il n'ait payé jusqu'à la dernière obole_[223].
- Réjouissez-vous donc, vous que le Seigneur purifie, délivre dès
- ici-bas: accomplissez avec amour le sacrifice de justice. Plusieurs
- disent: _Qui nous montrera les biens? Seigneur, la lumière de votre
- face a été marquée sur nous: vous avez donné la paix à mon coeur.
- C'est pourquoi je m'endormirai dans la paix, et je reposerai, parce
- que vous m'avez, ô mon Dieu, affermi dans l'espérance_[224].
-
- [222] Marc., VIII, 31.
-
- [223] Matth., V, 25, 26.
-
- [224] Ps. IV, 6, 7, 9, 10.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-Qu'il faut obéir humblement à l'exemple de Jésus-Christ.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, celui qui cherche à se soustraire à l'obéissance, se
-soustrait à la grâce; et celui qui veut posséder seul quelque chose,
-perd ce qui est à tous.
-
-Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon coeur à son
-supérieur, c'est une marque que la chair n'est pas encore pleinement
-assujettie, mais que souvent elle murmure et se révolte.
-
-Apprenez donc à obéir avec promptitude à vos supérieurs, si vous désirez
-dompter votre chair.
-
-Car l'ennemi du dehors est bien plus vite vaincu, quand l'homme n'a pas
-la guerre au dedans de soi.
-
-L'ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre âme, c'est
-vous, lorsque vous êtes divisé en vous-même.
-
-Il faut que vous appreniez à vous mépriser sincèrement, si vous voulez
-triompher de la chair et du sang.
-
-L'amour désordonné que vous avez encore pour vous-même, voilà ce qui
-vous fait craindre de vous abandonner sans réserve à la volonté des
-autres.
-
-2. Est-ce donc cependant un si grand effort, que toi, poussière et
-néant, tu te soumettes à l'homme à cause de Dieu; lorsque moi, le
-Tout-Puissant, moi, le Très-Haut, qui ai tout fait de rien, je me suis
-soumis humblement à l'homme à cause de toi.
-
-Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous, afin que mon
-humilité t'apprît à vaincre ton orgueil.
-
-Poussière, apprends à obéir: apprends à t'humilier, terre et limon, à
-t'abaisser sous les pieds de tout le monde.
-
-Apprends à briser ta volonté, et à ne refuser aucune dépendance.
-
-3. Enflamme-toi de zèle contre toi-même, et ne souffre pas que le
-moindre orgueil vive en toi; mais fais-toi si petit, et mets-toi si bas,
-que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la
-boue des places publiques.
-
-Fils du néant, qu'as-tu à te plaindre? Pécheur couvert d'ignominie,
-qu'as-tu à répondre, quelque reproche qu'on t'adresse, toi qui as tant
-de fois offensé Dieu, tant de fois mérité l'enfer?
-
-Mais ma bonté t'a épargné, parce que ton âme a été précieuse devant moi:
-je ne t'ai point délaissé, afin que tu connusses mon amour, et que mes
-bienfaits ne cessassent jamais d'être présents à ton coeur; afin que tu
-fusses toujours prêt à te soumettre, à t'humilier, et à souffrir les
-mépris avec patience.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il n'existe qu'une volonté qui ait le droit essentiel et absolu d'être
- obéie, la volonté de l'Être éternel qui a tout créé et qui conserve
- tout; et de là l'admirable prière du prophète-roi: _Enseignez-moi,
- Seigneur, à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu_[225].
- Cette volonté souveraine a des ministres pour rappeler ses ordonnances
- et en maintenir l'exécution dans la famille, dans l'État, dans
- l'Église; et l'obéissance leur est due, parce qu'ils représentent Dieu
- chacun dans son ordre, selon les degrés d'une sublime hiérarchie, qui
- remonte du père au roi, du roi au pontife, du pontife à Jésus-Christ,
- de Jésus-Christ à celui qui l'a envoyé, et _de qui toute paternité, au
- ciel et sur la terre, tire son nom_[226], c'est-à-dire son autorité.
- Ainsi le devoir n'est autre chose que le commandement divin, et la
- vertu n'est que l'obéissance à ce commandement. Tout péché, au
- contraire, n'est, comme le premier, qu'une désobéissance, une révolte;
- et l'homme est conçu dans la révolte, puisqu'il _est conçu dans le
- péché_[227]; d'où cette belle et profonde expression du Psalmiste: _Le
- pécheur est rebelle dès le sein de sa mère, et livré au mal dans ses
- entrailles_[228]. Aussi le sacrifice qui a expié le péché et réparé la
- nature humaine, consista-t-il essentiellement, suivant la doctrine du
- grand Apôtre, dans une obéissance infinie. _Le Christ s'est rendu
- obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix_[229]. Et nous,
- misérables créatures, rachetées par cette prodigieuse obéissance, nous
- refuserions d'obéir! Nous opposerions notre volonté à la volonté du
- Tout-Puissant, par cet épouvantable orgueil qui a créé l'enfer, où,
- dans les ténèbres, dans le supplice, dans la rage et le désespoir,
- dans l'ignominie de l'esclavage le plus abject et le plus hideux,
- l'ange prévaricateur et ses complices répéteront éternellement: _Je
- n'obéirai point, non serviam_[230]! Ô Dieu, préservez-moi d'un orgueil
- aussi insensé, aussi criminel! Que votre grâce m'apprenne à me
- soumettre et à vous, et à tous ceux que vous avez préposés sur moi!
- _Je suis étranger sur la terre; ne me cachez point vos commandements.
- Mon âme, à toute heure, en rappelle le désir_[231]. _Enseignez-moi,
- Seigneur, à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu!_
-
- [225] Ps. CXLII, 10.
-
- [226] Ephes., III, 15.
-
- [227] Ps. L, 7.
-
- [228] _Ibid._
-
- [229] Philipp., II, 8.
-
- [230] Jerem., II, 20.
-
- [231] Ps. CXVIII, 19, 20.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-Qu'il faut considérer les secrets jugements de Dieu pour ne pas
-s'enorgueillir du bien qu'on fait.
-
-
-1. LE F. Vous faites tonner sur moi vos jugements, Seigneur, et tous mes
-os ont tremblé d'épouvante, et mon âme est dans une profonde terreur.
-
-Interdit, effrayé, je considère que _les cieux ne sont pas purs à vos
-yeux_[232].
-
- [232] Job, XV, 15.
-
-_Si vous avez trouvé le mal dans vos Anges_[233], et si vous ne les avez
-pas épargnés, que sera-ce de moi?
-
- [233] _Ibid._, IV, 18.
-
-_Les étoiles sont tombées du ciel_[234]: moi, poussière, que dois-je
-donc attendre?
-
- [234] Apoc., VI, 13.
-
-Des hommes dont les oeuvres paraissaient louables, sont tombés aussi bas
-qu'on puisse tomber, et j'ai vu ceux qui se nourrissaient du pain des
-Anges faire leurs délices de la pâture des pourceaux.
-
-2. Il n'est donc point de sainteté, Seigneur, si vous retirez votre
-main.
-
-Point de sagesse qui soit utile, si vous ne la dirigez plus.
-
-Point de force qui soit de secours, si vous cessez de la soutenir.
-
-Point de chasteté assurée, si vous n'en prenez la défense.
-
-Point de vigilance qui nous serve, si vous ne veillez vous-même pour
-nous.
-
-Laissés à nous-mêmes, nous enfonçons dans les flots et nous périssons:
-venez-vous à nous, nous nous relevons et nous vivons.
-
-Car nous sommes chancelants, mais vous nous affermissez; nous sommes
-tièdes, mais vous nous enflammez.
-
-3. Ô que je dois avoir d'humbles et basses pensées de moi-même! que je
-dois estimer peu ce qui paraît de bien en moi!
-
-Ô que je dois m'abaisser profondément, Seigneur, devant vos jugements
-impénétrables, où je me perds comme dans un abîme, et vois que je ne
-suis rien que néant et un pur néant!
-
-Ô poids immense! ô mer sans rivages, où je ne retrouve rien de moi, où
-je disparais comme le rien au milieu du tout!
-
-Où donc l'orgueil se cachera-t-il? où la confiance dans sa propre vertu?
-
-Toute vanité s'éteint dans la profondeur de vos jugements sur moi.
-
-4. Qu'est-ce que toute chair devant vous?
-
-_L'argile s'élèvera-t-elle contre celui qui l'a formée_[235]?
-
- [235] Is., XXIX, 16.
-
-Comment celui dont le coeur est vraiment soumis à Dieu pourrait-il
-s'enfler d'une louange vaine?
-
-Le monde entier ne saurait inspirer d'orgueil à celui que la vérité a
-soumis à son empire; et jamais il ne sera ému des applaudissements des
-hommes, celui dont toute l'espérance est affermie en Dieu.
-
-Car ceux qui parlent ne sont rien: ils s'évanouiront avec le bruit de
-leurs paroles: mais _la vérité du Seigneur demeure éternellement_[236].
-
- [236] Ps. CXVI, 2.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Une des plus dangereuses tentations et des plus déliées, est celle de
- l'orgueil dans le bien. Pour peu qu'elle se relâche de sa vigilance,
- l'âme que la grâce avait élevée au-dessus de la nature et de sa
- corruption, glisse imperceptiblement et retombe en elle-même. On s'est
- garanti de certaines fautes, on a pratiqué certaines vertus;
- l'amour-propre s'arrête à cette pensée, et s'y repose avec
- complaisance. On se regarde, on est content de soi, on se préfère
- peut-être à tel ou tel autre; et l'on en vient jusqu'à s'attribuer
- secrètement les dons de Dieu, un des crimes qui offense le plus ce
- Dieu _jaloux et vengeur_[237], _et qui ne donnera sa gloire à nul
- autre_[238], _et qui résiste aux superbes_[239]. Que fait-il
- cependant? Il se retire, il délaisse cet insensé qui comptait sur ses
- forces, il l'abandonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes
- terribles qui étonnent et consternent; ces chutes inattendues,
- effrayants exemples des jugements divins. Malheur à qui s'appuie sur
- sa propre justice! la ruine l'attend. _Je ne sens_, disait l'Apôtre,
- _rien en moi qui m'accuse; mais je ne suis pas pour cela justifié, car
- celui qui me juge, c'est le Seigneur_[240]. Et le prophète-roi:
- _Purifiez-moi de mes fautes cachées_[241], _oubliez celles que
- j'ignore_[242], _et pardonnez-moi celles d'autrui_[243]: prière
- admirable qui rappelle à l'homme cette funeste communication du mal,
- en vertu de laquelle il est, hélas! si peu de péchés purement
- personnels. Donc nul refuge, nulle assurance que dans l'humilité, dans
- l'aveu sincère, dans la conviction et le sentiment toujours présent de
- notre profonde misère, joint à la confiance en Dieu seul. Prosternés à
- ses pieds, disons-lui avec le Psalmiste: _Ma honte est sans cesse
- devant moi_, et la confusion a couvert mon visage[244]: _Seigneur,
- vous ne mépriserez point un coeur contrit et humilié_[245]!
-
- [237] Nahum., I, 2.
-
- [238] Is., XLII, 8.
-
- [239] I. Petr., V, 5.
-
- [240] I. Cor., IV, 4.
-
- [241] Ps. XVIII, 13.
-
- [242] Ps. XXIV, 7.
-
- [243] Ps. XVIII, 14.
-
- [244] Ps. XLIII, 16.
-
- [245] Ps. L, 19.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-De ce que nous devons dire et faire quand il s'élève quelque désir en
-nous.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, dites en toutes choses: Seigneur, qu'il soit ainsi,
-si c'est votre volonté. Seigneur, que cela se fasse en votre nom, si
-vous devez en être honoré.
-
-Si vous voyez que cela me soit bon, si vous jugez que cela me soit
-utile, alors donnez-le-moi, afin que j'en use pour votre gloire.
-
-Mais si vous savez que cela me nuira, ou ne servira point au salut de
-mon âme, éloignez de moi ce désir.
-
-Car tout désir n'est pas de l'Esprit saint, même lorsqu'il paraît bon et
-juste à l'homme.
-
-Il est difficile de discerner avec certitude si c'est l'esprit bon ou
-mauvais qui vous porte à désirer ceci ou cela, ou même votre esprit
-propre.
-
-Il s'est trouvé à la fin que plusieurs étaient dans l'illusion, qui
-semblaient d'abord être conduits par le bon esprit.
-
-2. Ainsi tout ce qui se présente de désirable à votre esprit, vous devez
-le désirer toujours et le demander avec une grande humilité de coeur, et
-surtout avec une pleine résignation, vous abandonnant à moi sans
-réserve, et disant:
-
-Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse
-comme vous le voudrez.
-
-Donnez ce que vous voulez, autant que vous le voulez et quand vous le
-voulez.
-
-Faites de moi ce qui vous plaira, selon ce que vous savez être bon, et
-pour votre plus grande gloire.
-
-Placez-moi où vous voudrez, et disposez absolument de moi en toutes
-choses.
-
-Je suis dans votre main, tournez-moi et retournez-moi en tout sens, à
-votre gré.
-
-Voilà que je suis prêt à vous servir en tout: car je ne désire point
-vivre pour moi, mais pour vous seul: heureux si je le pouvais dignement
-et parfaitement!
-
-
-PRIÈRE
-
-POUR DEMANDER À DIEU LA GRÂCE D'ACCOMPLIR SA VOLONTÉ.
-
-1. LE F. Accordez-moi, ô bon Jésus, votre grâce; _qu'elle soit en moi,
-qu'elle agisse avec moi_[246], et qu'elle demeure avec moi jusqu'à la
-fin.
-
- [246] Sap., IX, 10.
-
-Faites que je désire et veuille toujours ce qui vous est le plus
-agréable, et ce que vous aimez le plus.
-
-Que votre volonté soit la mienne; et que ma volonté suive toujours la
-vôtre, et jamais ne s'en écarte en rien.
-
-Qu'uni à vous, je ne veuille ni ne puisse vouloir que ce que vous
-voulez; et qu'il en soit ainsi de ce que vous ne voulez pas.
-
-Donnez-moi de mourir à tout ce qui est du monde, et d'aimer à être
-oublié et méprisé du siècle à cause de vous.
-
-Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu'on peut désirer,
-et que mon coeur ne cherche sa paix qu'en vous.
-
-Vous êtes la véritable paix du coeur, son unique repos: hors de vous,
-tout pèse et inquiète. _Dans cette paix_, c'est-à-dire en vous seul,
-éternel et souverain Dieu, _je dormirai et je me reposerai_[247]. Ainsi
-soit-il.
-
- [247] Ps. IV, 10.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Jamais satisfait pleinement de ce qu'il est et de ce qu'il possède,
- fatigué du vide de son coeur, toujours inquiet, toujours aspirant à je
- ne sais quel bien qui le fuit toujours, l'homme n'a pas un moment de
- vrai repos, et sa vie s'écoule dans les désirs. Ce n'est pas seulement
- une grande misère, mais encore un grand danger; _car la racine de tous
- les maux est la convoitise, et plusieurs, en s'y livrant, ont perdu la
- foi, et se sont engagés dans une multitude de douleurs_[248].
- L'imagination, qui, en cet état, se porte avec force vers tout ce qui
- l'attire, obscurcit la raison, ébranle et entraîne la volonté même: et
- ainsi l'on doit s'attacher soigneusement à la réprimer, lors même que
- les objets qui l'occupent paraîtraient exempts de toute espèce de mal,
- et qu'on croirait ne chercher dans ses rêves qu'un soulagement permis
- et une distraction innocente. La piété elle-même s'égare aisément, si
- elle n'est en garde contre les désirs en apparence les plus saints.
- Nous ne savons ni ce qui nous est bon, ni ce qui nous est nuisible.
- Tantôt nous souhaiterons d'être délivrés d'une croix nécessaire
- peut-être à notre salut, tantôt, dans un mouvement indiscret de
- ferveur, nous en souhaiterons une autre sous laquelle nos forces
- succomberaient, si elle nous était imposée. Que faire donc? Demander à
- Dieu _que sa volonté se fasse_[249] en nous et hors de nous, y
- conformer la nôtre entièrement, et renfermer en elle tous nos désirs.
- Nous ne trouverons de paix et de sécurité que dans ce parfait abandon
- entre les mains de notre Père. _Mon Père, non pas ce que je veux, mais
- ce que vous voulez_[250].
-
- [248] I. Timoth., VI. 10.
-
- [249] Matth., VI, 10.
-
- [250] _Ibid._, XXVI, 39.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie consolation.
-
-
-1. LE F. Tout ce que je puis désirer ou imaginer pour ma consolation, je
-ne l'attends point ici, mais dans l'avenir.
-
-Quand je posséderais seul tous les biens du monde, quand je jouirais
-seul de toutes ses délices, il est certain que tout cela ne durerait pas
-longtemps.
-
-Ainsi, mon âme, tu ne peux trouver de soulagement véritable et de joie
-sans mélange qu'en Dieu, qui console les pauvres et relève les humbles.
-
-Attends un peu, mon âme, attends la divine promesse, et tu posséderas
-dans le ciel tous les biens en abondance.
-
-Si tu recherches trop avidement les biens présents, tu perdras les biens
-éternels et célestes.
-
-Use des uns et désire les autres.
-
-Aucun bien temporel ne saurait te rassasier, parce que tu n'as point été
-créée pour en jouir.
-
-2. Quand tu posséderais tous les biens créés, ils ne pourraient te
-rendre ni heureuse ni contente: en Dieu, qui a tout créé, en lui seul
-est ta félicité et tout ton bonheur;
-
-Bonheur non pas tel que se le figurent et que le souhaitent les amis
-insensés du monde, mais tel que l'attendent les vrais serviteurs de
-Jésus-Christ, et tel que le goûtent quelquefois par avance les âmes
-pieuses et les coeurs purs, _dont l'entretien est dans le ciel_[251].
-
- [251] Philipp., III, 20.
-
-Toute consolation humaine est vide et dure peu.
-
-La vraie, la douce consolation est celle que la vérité fait sentir
-intérieurement.
-
-L'homme pieux porte avec lui partout Jésus, son consolateur, et lui dit:
-Seigneur Jésus, soyez près de moi en tout temps et en tout lieu.
-
-Que ma consolation soit d'être volontiers privé de toute consolation
-humaine.
-
-Et si la vôtre me manque aussi, que votre volonté et cette juste épreuve
-me soient une consolation au-dessus de toutes les autres.
-
-_Car vous ne serez pas toujours irrité, et vos menaces ne seront point
-éternelles_[252].
-
- [252] Ps. CII, 9.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Toute créature gémit, dit l'Apôtre[253]; et, de siècle en siècle, le
- monde entier le redit après lui. Que cherchez-vous donc dans les
- créatures? que leur demandez-vous, et que peuvent-elles vous donner?
- Toujours agitées, pleines de troubles, ainsi que vous elles souhaitent
- le repos, et ne le trouvent point. Comment la paix vous viendrait-elle
- du sein même de l'angoisse et des orages perpétuellement soulevés par
- les passions? Cessez de vous abuser, cessez de dire aux tempêtes,
- calmez-moi. Le calme est en Dieu; et n'est que là: en lui seul est le
- repos, la paix, la joie, la consolation. _Tournez-vous donc vers le
- Seigneur votre Dieu_[254], et renoncez à tout le reste: alors,
- seulement alors, vous commencerez à jouir de la vraie félicité. «Rien,
- non, rien n'est comparable au bonheur de celui qui, méprisant les
- sens, détaché de la chair et du monde, ne tient plus aux choses
- humaines que par les seuls liens de la nécessité, converse uniquement
- avec Dieu et avec lui-même, et, s'élevant au-dessus des objets
- sensibles, ne vit que des divines clartés qu'il conserve en soi
- toujours pures, toujours brillantes, sans aucun mélange des ombres de
- la terre et des vains fantômes errants ici-bas autour de nous; qui,
- réfléchissant comme un miroir céleste, Dieu et ses éblouissantes
- perfections, sans cesse ajoute à la lumière une lumière plus vive,
- jusqu'au moment où la vérité dissipant tous les nuages, il arrive à la
- source même de toute lumière, à l'éternelle fontaine de splendeur, fin
- bienheureuse de son être et son immortel ravissement[255].»
-
- [253] Rom., VIII, 22.
-
- [254] Osee, XIV, 2.
-
- [255] S. Greg. Nazianz., Orat. XXIX, in Princ.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-Qu'il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous regarde.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, laissez-moi agir avec vous comme il me plaît, car je
-sais ce qui vous est bon.
-
-Vos pensées sont celles de l'homme, et vos sentiments sont, en beaucoup
-de choses, conformes aux penchants de son coeur.
-
-2. LE F. Il est vrai, Seigneur: vous prenez de moi beaucoup plus de soin
-que je n'en puis prendre moi-même.
-
-Il est menacé d'une prompte chute, celui qui ne s'appuie pas uniquement
-sur vous.
-
-Pourvu, Seigneur, que ma volonté demeure droite et qu'elle soit affermie
-en vous, faites de moi tout ce qu'il vous plaira: car tout ce que vous
-ferez de moi ne peut être que bon.
-
-Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez béni: et si vous
-voulez que je sois dans la lumière, soyez encore béni.
-
-Si vous daignez me consoler, soyez béni: et si vous voulez que j'éprouve
-des tribulations, soyez également toujours béni.
-
-3. J.-C. Mon fils, c'est ainsi que vous devez être, si vous voulez ne
-pas vous séparer de moi.
-
-Il faut que vous soyez préparé à la souffrance autant qu'à la joie, au
-dénûment et à la pauvreté, autant qu'aux richesses et à l'abondance.
-
-4. LE F. Seigneur, je souffrirai volontiers pour vous tout ce que vous
-voudrez qui vienne sur moi.
-
-Je veux recevoir indifféremment, de votre main, le bien et le mal, les
-douceurs et les amertumes, la joie et la tristesse, et vous rendre
-grâces de tout ce qui m'arrivera.
-
-Préservez-moi à jamais de tout péché, et je ne craindrai ni la mort ni
-l'enfer.
-
-Pourvu que vous ne me rejetiez pas, et que vous ne m'effaciez pas du
-livre de vie, aucune tribulation ne peut me nuire.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- On ne saurait trop le répéter, la vie chrétienne consiste uniquement à
- vouloir ce que Dieu veut, et à ne vouloir que ce qu'il veut. Presque
- toujours nos désirs nous trompent, par une suite de notre ignorance et
- de notre corruption. Mais Dieu sait tout ce qui nous est caché; il
- connaît les secrètes dispositions de notre coeur, la mesure de sa
- faiblesse, les épreuves auxquelles il est bon que nous soyons soumis,
- les secours nécessaires pour les supporter, car _il ne permettra pas
- que nous soyons tentés au-delà de nos forces_[256]: _sa sagesse est
- infinie, et il nous a aimés jusqu'à donner pour nous son Fils
- unique_[257]. Quelle confiance, quelle paix ne devons-nous pas trouver
- dans cette pensée! Quoi de plus doux que de s'abandonner sans réserve
- à celui qui a tout fait pour sa pauvre créature, que de se perdre en
- lui par l'union intime de notre volonté à la sienne, ne nous réservant
- rien que l'action de grâces et l'amour; de sorte que notre âme, notre
- être entier s'exhale, en quelque sorte, dans cette parole qui comprend
- tout: _mon Seigneur et mon Dieu_[258]!
-
- [256] I. Cor., X, 13.
-
- [257] Joann., III, 16.
-
- [258] _Ibid._, XX.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-Qu'il faut souffrir avec constance les misères de cette vie, à l'exemple
-de Jésus-Christ.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, je suis descendu du ciel pour votre salut; je me suis
-chargé de vos misères, afin de vous former, par mon exemple, à la
-patience, et de vous apprendre à supporter les maux de cette vie sans
-murmurer.
-
-Car, depuis l'heure de ma naissance jusqu'à ma mort sur la croix, je
-n'ai jamais été sans douleur.
-
-J'ai vécu dans une extrême indigence des choses de ce monde; j'ai
-entendu souvent bien des plaintes de moi; j'ai souffert avec douceur les
-affronts et les outrages: je n'ai recueilli sur la terre, pour mes
-bienfaits, que de l'ingratitude; pour mes miracles, que des blasphèmes;
-pour ma doctrine, que des censures.
-
-2. LE F. Puisque vous avez montré, Seigneur, tant de patience durant
-votre vie, accomplissant par là, d'une manière parfaite, ce que votre
-Père demandait de vous, il est bien juste que moi, pauvre pécheur, je
-souffre patiemment ma misère pour votre volonté, et que je porte selon
-mon salut, aussi longtemps que vous le voudrez, le poids de cette vie
-corruptible.
-
-Car, bien que la vie présente soit pleine de douleurs, elle devient
-cependant, par votre grâce, une source abondante de mérites, et votre
-exemple, suivi par vos Saints, la rend supportable et précieuse, même
-aux faibles.
-
-Elle est aussi beaucoup plus remplie de consolation que dans l'ancienne
-loi, quand les portes du ciel étaient encore fermées, que la voie du
-ciel semblait plus obscure, et que si peu s'occupaient de chercher le
-royaume de Dieu.
-
-Les justes même à qui le salut était réservé, ne pouvaient entrer dans
-le royaume céleste qu'après la consommation de vos souffrances et le
-tribut sacré de votre mort.
-
-3. Ô quelles grâces ne dois-je pas vous rendre, de ce que vous avez
-daigné me montrer, et à tous les fidèles, la voie droite et sûre qui
-conduit à votre royaume éternel.
-
-Car votre vie est notre voie; et par une sainte patience, nous marchons
-vers vous, qui êtes notre couronne.
-
-Si vous ne nous aviez précédés et instruits, qui songerait à vous
-suivre?
-
-Hélas! combien resteraient en arrière, et bien loin, s'ils n'avaient
-sous les yeux vos sacrés exemples!
-
-Après tant de miracles et d'instructions, nous sommes encore tièdes! que
-serait-ce si tant de lumière ne nous guidait sur vos traces?
-
-
-RÉFLEXION.
-
- La vie de l'homme sur la terre est pleine de douleur, de misère, de
- souffrances; qui ne le sait? Nous sommes visiblement punis, et comme
- la justice qui nous châtie est toute-puissante, nul moyen d'échapper
- au châtiment. Or, en cet état, la sagesse humaine n'a vu que le choix
- entre deux partis: ou de se raidir contre la nature et de nier le
- supplice, ou d'y chercher une distraction dans la volupté. Elle a
- demandé le bonheur à l'orgueil et aux sens, et, trompée dans ses
- espérances, elle s'est voilée la tête, en disant: Il n'y a point de
- remède. Le monde en était là, quand tout à coup une voix s'élève:
- _Heureux ceux qui pleurent_[259]! Les peuples écoutent et s'étonnent;
- quelque chose de nouveau se remue en eux; ils comprennent, ils goûtent
- la joie des larmes, et du haut de la croix où _l'homme de
- douleurs_[260] est attaché, un fleuve inépuisable de consolations
- inconnues coule sur le genre humain. La vie a perdu sa tristesse,
- depuis que, baigné d'une sueur de sang, et dans les transes de
- l'agonie, Jésus s'est écrié: _Mon âme est triste jusqu'à sa
- mort_[261]. Elle n'a plus assez de souffrances pour le repentir qui
- les cherche, pour l'amour qui les désire et qui s'y complaît.
- Qu'est-ce donc que cette merveille? Ô Fils du Dieu vivant, c'est que
- votre lumière a éclairé le monde, et que votre grâce l'a touché; c'est
- que l'homme, sorti de sa voie, l'a retrouvée en vous _qui êtes la
- voie, la vérité et la vie_[262]; c'est qu'il a conçu qu'après le
- péché, le seul bien qui reste est l'expiation, et il a dit en
- regardant la croix: _Ou souffrir, ou mourir!_ Victime sainte, _Agneau
- de Dieu qui ôtez le péché du monde_[263], donnez-moi de souffrir avec
- vous, et de mourir en unissant mes dernières souffrances à celles qui
- nous ont rouvert le ciel que le péché nous avait fermé!
-
- [259] Matth., V. 5.
-
- [260] Is., LIII, 3.
-
- [261] Marc., XIV, 34.
-
- [262] Joann., XIV, 6.
-
- [263] _Ibid._, I, 29.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-De la souffrance des injures et de la véritable patience.
-
-
-1. J.-C. Pourquoi ces paroles, mon fils? cessez de vous plaindre, en
-considérant mes souffrances et celles des Saints.
-
-_Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang_[264].
-
- [264] Heb., XII, 4.
-
-Ce que vous souffrez est peu en comparaison de ce qu'ont souffert tant
-d'autres, qui ont été éprouvés et exercés par de si fortes tentations,
-par des tribulations si pesantes.
-
-Rappelez donc à votre esprit les peines extrêmes des autres, afin d'en
-supporter paisiblement de plus légères.
-
-Que si elles ne vous paraissent pas légères, prenez garde que cela ne
-vienne de votre impatience.
-
-Cependant, grandes ou petites, efforcez-vous de les souffrir patiemment.
-
-2. Plus vous vous disposez à souffrir, plus vous montrez de sagesse et
-acquérez de mérites. La ferme résolution et l'habitude de souffrir vous
-rendront même la souffrance moins dure.
-
-Ne dites pas: Je ne puis supporter cela d'un tel homme: ce sont des
-offenses qu'on n'endure point. Il m'a fait un très-grand tort, et il me
-reproche des choses auxquelles je n'ai jamais pensé: mais d'un autre je
-le souffrirai avec moins de peine, et comme je croirai devoir le
-souffrir.
-
-Ce discours est insensé: car, au lieu de considérer la vertu de
-patience, et ce qui doit la couronner, c'est regarder seulement à
-l'injure et à la personne de qui on l'a reçue.
-
-3. Celui-là n'a pas la vraie patience, qui ne veut souffrir qu'autant
-qu'il lui plaît, et de qui il lui plaît.
-
-L'homme vraiment patient n'examine point qui l'éprouve, si c'est son
-supérieur, son égal ou son inférieur, un homme de bien ou un méchant.
-
-Mais, indifférent sur les créatures, il reçoit de la main de Dieu, avec
-reconnaissance, et aussi souvent qu'il le veut, tout ce qui lui arrive
-de contraire, et l'estime un grand gain.
-
-Car Dieu ne laissera sans récompense aucune peine, même la plus légère,
-qu'on aura soufferte pour lui.
-
-4. Soyez donc prêt au combat, si vous voulez remporter la victoire.
-
-On ne peut obtenir sans combat la couronne de la patience; et refuser de
-combattre, c'est refuser d'être couronné.
-
-Si vous désirez la couronne, combattez courageusement, souffrez avec
-patience.
-
-On ne parvient pas au repos sans travail, ni sans combat à la victoire.
-
-5. LE F. Seigneur, que ce qui paraît impossible à la nature me devienne
-possible par votre grâce!
-
-J'ai, vous le savez, peu de force pour souffrir; la moindre adversité
-m'abat aussitôt.
-
-Faites que j'aime, que je désire d'être exercé, affligé pour votre nom:
-car subir l'injure et souffrir pour vous est très-salutaire à mon âme.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Si nous avons souvent à souffrir du prochain, il n'a pas moins à
- souffrir de nous; et c'est pourquoi l'Apôtre dit: _Portez le fardeau
- les uns des autres, et ainsi vous accomplirez la loi de
- Jésus-Christ_[265]. Mais je vous entends, il y a des choses qu'il est
- dur, dites-vous, et difficile de supporter. Eh bien! votre mérite en
- sera plus grand. La grâce ne nous est donnée que pour cela, pour que
- vous fassiez avec elle ce qui serait impossible à la nature seule.
- D'ailleurs que vous arrive-t-il que Dieu n'ait prévu, que Dieu n'ait
- voulu? La patience n'est donc qu'une soumission douce et calme à ce
- qu'il ordonne, et sans elle nous vivons dans un trouble perpétuel; car
- _qui a résisté à Dieu, et a eu la paix_[266]? Et combien ne faut-il
- pas qu'il soit lui-même patient avec vous? Descendez dans votre
- conscience, et répondez. N'a-t-il rien à supporter de vous, rien à
- vous pardonner? Oui, _le Seigneur est patient et rempli de
- miséricorde_[267]. _Soyons donc aussi patients envers tous_[268].
- _L'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui domine son
- âme, mieux que celui qui réduit des villes_[269]. _Je me suis tu_,
- disait David en prophétisant les souffrances du Christ, _je me suis
- tu, et je n'ai point ouvert la bouche_[270]; et un autre prophète: _Il
- s'est tu comme l'agneau devant celui qui le tond_[271]. Qui oserait
- après cela murmurer, s'irriter, rendre offense pour offense? Ô Jésus!
- soyez notre modèle. Vous nous avez appris à dire à Dieu:
- _Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à ceux qui nous
- doivent_[272]. Voilà ce que nous demandons chaque jour, ce que chaque
- jour nous promettons; et malheur à celui dont la prière sera trouvée
- menteuse!
-
- [265] Galat., VI, 2.
-
- [266] Job, IX, 4.
-
- [267] Ps. CXLIV. 8.
-
- [268] I. Thess., V, 14.
-
- [269] Prov., XVI, 32.
-
- [270] Ps. XXXVIII, 10.
-
- [271] Is., LIII, 7.
-
- [272] Matth., VI, 12.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-De l'aveu de son infirmité et des misères de cette vie.
-
-
-1. LE F. _Je confesserai contre moi mon injustice_[273]: Je vous
-confesserai, Seigneur, mon infirmité.
-
- [273] Ps. XXXI, 5.
-
-Souvent un rien m'abat et me jette dans la tristesse.
-
-Je me propose d'agir avec force; mais, à la moindre tentation qui
-survient, je tombe dans une grande angoisse.
-
-Souvent c'est la plus petite chose et la plus méprisable qui me cause
-une violente tentation.
-
-Et quand je ne sens rien en moi-même, et que je me crois un peu en
-sûreté, je me trouve quelquefois presque abattu par un léger souffle.
-
-2. Voyez donc, Seigneur, mon impuissance et ma fragilité, que tout
-manifeste à vos yeux.
-
-Ayez pitié de moi, _et retirez-moi de la boue, de crainte que je n'y
-demeure à jamais enfoncé_[274].
-
- [274] Ps. LXVIII, 15.
-
-Ce qui souvent fait ma peine et ma confusion devant vous, c'est de
-tomber si aisément, et d'être si faible contre mes passions.
-
-Bien qu'elles ne parviennent pas à m'arracher un plein consentement,
-leurs sollicitations me fatiguent et me pèsent, et ce m'est un grand
-ennui de vivre ainsi toujours en guerre.
-
-Je connais surtout en ceci mon infirmité, que les plus horribles
-imaginations s'emparent de mon esprit, bien plus facilement qu'elles
-n'en sortent.
-
-3. Puissant Dieu d'Israël, défenseur des âmes fidèles, daignez jeter un
-regard sur votre serviteur affligé et dans le travail, et soyez près de
-lui pour l'aider en tout ce qu'il entreprendra.
-
-Remplissez-moi d'une force toute céleste, de peur que le vieil homme, et
-cette chair de péché qui n'est pas encore entièrement soumise à
-l'esprit, ne prévale et ne domine; elle, contre qui nous devons
-combattre jusqu'au dernier soupir, dans cette vie chargée de tant de
-misères.
-
-Hélas! qu'est-ce que cette vie, assiégée de toutes parts de tribulations
-et de peines, environnée de piéges et d'ennemis?
-
-Est-on délivré d'une affliction ou d'une tentation, une autre lui
-succède; et l'on combat même encore la première, que d'autres
-surviennent inopinément.
-
-4. Comment peut-on aimer une vie remplie de tant d'amertumes, sujette à
-tant de maux et de calamités?
-
-Comment peut-on même appeler vie ce qui engendre tant de douleurs et
-tant de morts?
-
-Et cependant on l'aime, et plusieurs y cherchent leur félicité.
-
-On reproche souvent au monde d'être trompeur et vain; et toutefois on le
-quitte difficilement, parce qu'on est encore dominé par les convoitises
-de la chair.
-
-Certaines choses nous inclinent à aimer le monde, d'autres à le
-mépriser.
-
-_Le désir de la chair, le désir des yeux, et l'orgueil de la vie_[275],
-inspirent l'amour du monde; mais les peines et les misères qui les
-suivent justement produisent la haine et le dégoût du monde.
-
- [275] I. Joann., II, 16.
-
-5. Mais, hélas! le plaisir mauvais triomphe de l'âme livrée au monde:
-elle se repose avec délices dans l'esclavage des sens, parce qu'elle ne
-connaît pas et n'a point goûté les suavités célestes, ni le charme
-intérieur de la vertu.
-
-Mais ceux qui, méprisant le monde parfaitement, s'efforcent de vivre
-pour Dieu sous une sainte discipline, n'ignorent point les divines
-douceurs promises au vrai renoncement, et voient avec clarté combien le
-monde, abusé par des illusions diverses, s'égare dangereusement.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Que sont les épreuves qui nous viennent du dehors, comparées à celles
- que nous trouvons au dedans de nous-mêmes? On résiste aux premières
- avec toutes ses forces; elles sont divisées dans les secondes, et les
- puissances de l'âme se combattent mutuellement: combat terrible que
- saint Paul a peint en quelques traits. «_Je ne fais pas le bien que je
- veux, et le mal que je ne veux pas, je le fais. Je me réjouis dans la
- loi de Dieu, selon l'homme intérieur, et je vois dans mes membres une
- autre loi, qui répugne à la loi de mon esprit et me captive sous la
- loi du péché, qui est dans mes membres_[276].» Voilà ce qui désole les
- âmes fidèles, humiliées de cette guerre honteuse; et sans cesse
- tremblant de succomber; voilà ce qui faisait dire à l'Apôtre: _Qui me
- délivrera du corps de cette mort?_ et aussitôt il ajoute: _La grâce de
- Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur_[277]. Jetons-nous donc entre ses
- bras divins, qu'avec un amour inexprimable il étend pour nous
- recevoir; approchons-nous de son coeur sacré, d'où émane
- perpétuellement une vertu redoutable aux puissances du mal; ne
- comptons que sur lui, n'espérons qu'en lui; écrions-nous du fond de
- nos entrailles: _Délivrez-moi, Seigneur; placez-moi près de vous, et
- qu'ensuite la main de qui que ce soit se lève contre moi_[278]. _Le
- Seigneur est mon appui, mon refuge, mon libérateur; il est mon Dieu et
- mon aide, et j'espérerai en lui; il est mon protecteur, il est la
- force qui fait mon salut. Je l'invoquerai dans mes louanges, et je
- serai délivré de mes ennemis_[279].
-
- [276] Rom., VII, 19, 22, 23.
-
- [277] Rom., VII, 24, 25.
-
- [278] Job, XVII, 2.
-
- [279] Ps. VII, 3, 4.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-Qu'il faut établir son repos en Dieu, plutôt que dans tous les autres
-biens.
-
-
-1. LE F. En tout, et par-dessus tout, repose-toi en Dieu, ô mon âme,
-parce qu'il est le repos éternel des Saints.
-
-Aimable et doux Jésus, donnez-moi de me reposer en vous plus qu'en
-toutes les créatures; plus que dans la santé, la beauté, les honneurs et
-la gloire; plus que dans toute puissance et dans toute dignité; plus que
-dans la science, l'esprit, les richesses, les arts; plus que dans les
-plaisirs et la joie, la renommée et la louange, les consolations et les
-douceurs, l'espérance et les promesses; plus qu'en tout mérite et en
-tout désir; plus même que dans vos dons et toutes les récompenses que
-vous pouvez nous prodiguer; plus que dans l'allégresse et tous les
-transports que l'âme peut concevoir et sentir; plus enfin que dans les
-Anges et dans les Archanges, et dans toute l'armée des cieux; plus qu'en
-toutes les choses visibles et invisibles, plus qu'en tout ce qui n'est
-pas vous, ô mon Dieu!
-
-2. Car vous êtes seul infiniment bon, seul très-haut, très-puissant;
-vous suffisez seul, parce que seul vous possédez et vous donnez tout;
-vous seul nous consolez par vos douceurs inexprimables; seul vous êtes
-toute beauté, tout amour; votre gloire s'élève au-dessus de toute
-gloire, votre grandeur au-dessus de toute grandeur; la perfection de
-tous les biens ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours
-été, y sera toujours.
-
-Ainsi, tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me
-découvrez de vous-même, tout ce que vous m'en promettez, est trop peu et
-ne me suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possède pleinement.
-
-Car mon coeur ne peut avoir de vrai repos, ni être entièrement rassasié,
-jusqu'à ce que, s'élevant au-dessus de tous vos dons et de toute
-créature, il se repose uniquement en vous.
-
-3. Tendre époux de mon âme, pur objet de son amour, ô mon Jésus, Roi de
-toutes les créatures! qui me délivrera de mes liens, _qui me donnera des
-ailes_[280] pour voler vers vous et me reposer en vous!
-
- [280] Ps. LIV, 7.
-
-Ô quand serai-je assez dégagé de la terre pour voir, Seigneur mon Dieu,
-et _pour goûter combien vous êtes doux_[281]!
-
- [281] Ps. XXXIII, 9.
-
-Quand serai-je tellement absorbé en vous, tellement pénétré de votre
-amour, que je ne me sente plus moi-même, et que je ne vive plus que de
-vous, dans cette union ineffable et au-dessus des sens, que tous ne
-connaissent pas!
-
-Maintenant je ne sais que gémir, et je porte avec douleur ma misère.
-
-Car, en cette vallée de larmes, il se rencontre bien des maux qui me
-troublent, m'affligent, et couvrent mon âme comme d'un nuage. Souvent
-ils me fatiguent et me retardent: ils s'emparent de moi; ils m'arrêtent,
-et m'ôtant près de vous un libre accès, ils me privent de ces délicieux
-embrassements dont jouissent toujours et sans obstacle les célestes
-esprits.
-
-Soyez touché de mes soupirs et de ma désolation sur la terre!
-
-4. Ô Jésus! _splendeur de l'éternelle gloire_[282], consolateur de l'âme
-exilée! ma bouche est muette devant vous, et mon silence vous parle.
-
- [282] Heb., I, 3.
-
-Jusqu'à quand mon Seigneur tardera-t-il de venir?
-
-Qu'il vienne à ce pauvre qui est à lui, et qu'il lui rende la joie.
-Qu'il étende la main pour relever un malheureux plongé dans l'angoisse.
-
-Venez, venez: car, sans vous, tous les jours, toutes les heures
-s'écoulent dans la tristesse, parce que vous êtes seul ma joie, et que
-vous pouvez seul remplir le vide de mon coeur.
-
-Je suis oppressé de misère, et comme un prisonnier chargé de fers,
-jusqu'à ce que, me ranimant par la lumière de votre présence, vous me
-rendiez la liberté, et jetiez sur moi un regard d'amour,
-
-5. Que d'autres cherchent, au lieu de vous, tout ce qu'ils voudront;
-pour moi, rien ne me plaît, ni ne me plaira jamais, que vous, ô mon
-Dieu, mon espérance, mon salut éternel!
-
-Je ne me tairai point, je ne cesserai point de prier jusqu'à ce que
-votre grâce revienne, et que vous me parliez intérieurement.
-
-6. J.-C. Me voici: je viens à vous, parce que vous m'avez invoqué. Vos
-larmes et le désir de votre âme, le brisement de votre coeur humilié,
-m'ont fléchi et ramené à vous.
-
-7. LE F. Et j'ai dit: Seigneur, je vous ai appelé, et j'ai désiré jouir
-de vous, prêt à rejeter pour vous tout le reste.
-
-Et c'est vous qui m'avez excité le premier à vous chercher.
-
-Soyez donc béni, Seigneur, d'avoir usé de cette bonté envers votre
-serviteur, selon votre infinie miséricorde.
-
-Que peut-il vous dire encore? et que lui reste-t-il qu'à s'humilier
-profondément en votre présence, plein du souvenir de son néant et de son
-iniquité.
-
-Car il n'est rien de semblable à vous dans tout ce que le ciel et la
-terre renferment de plus merveilleux.
-
-Vos oeuvres sont parfaites, _vos jugements véritables, et l'univers est
-régi par votre providence_[283].
-
- [283] Ps. XVIII, 10. Sap., XIV, 3.
-
-Louange donc et gloire à vous, ô Sagesse du Père! Que mon âme, que ma
-bouche, que toutes les créatures ensemble vous louent et vous bénissent
-à jamais!
-
-
-RÉFLEXION.
-
- À mesure que l'âme fidèle se dégage de la terre et d'elle-même, toutes
- ses pensées, tous ses désirs s'élèvent et viennent se confondre en
- celui qu'elle aime uniquement. Alors elle gémit des liens qui
- l'appesantissent et la retiennent encore ici-bas. Pressée d'un amour
- qui croît sans cesse, elle voudrait briser son enveloppe mortelle, et
- s'élancer dans le sein de l'Être infini auquel elle aspire, et s'y
- plonger, et s'y perdre éternellement. _Qui me donnera des ailes comme
- à la colombe, et je volerai et je me reposerai_[284]! Nul repos en
- effet pour elle, jusqu'à ce qu'elle soit pleinement unie à l'objet de
- ses ardeurs, jusqu'à ce qu'elle puisse dire dans les transports, dans
- l'ivresse divine de sa joie, dans la jouissance, la possession à
- jamais immuable du céleste époux: _Mon bien-aimé est à moi, et je suis
- à lui_[285]. Oh! quand luira cet heureux jour, jour de la délivrance
- et de l'allégresse sans fin? Quand cessera le temps de l'exil, le
- temps de l'espérance et des larmes? Quand verrons-nous décliner les
- ombres qui dérobent à nos regards le bien-aimé? _Comme le cerf altéré
- désire l'eau des fontaines, ainsi mon âme vous désire, ô mon Dieu! Mon
- âme a eu soif du Dieu fort, du Dieu vivant: oh! quand viendrai-je et
- paraîtrai-je en présence de mon Dieu_[286]?
-
- [284] Ps. LIV, 7.
-
- [285] Cantic., II, 16.
-
- [286] Ps. XLI, 2, 3.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-Du souvenir des bienfaits de Dieu.
-
-
-1. LE F. _Seigneur, ouvrez mon coeur à votre loi; et enseignez-moi à
-marcher dans la voie de vos commandements_[287].
-
- [287] II. Mach., I, 4.
-
-Faites que je connaisse votre volonté, et que je rappelle dans mon
-souvenir, avec un grand respect et une sérieuse attention, tous vos
-bienfaits, afin de vous en rendre de dignes actions de grâces.
-
-Je sais cependant, et je confesse que je ne puis reconnaître dignement
-la moindre de vos faveurs.
-
-Je suis au-dessous de tous les biens que vous m'avez accordés; et quand
-je considère votre élévation infinie, mon esprit s'abîme dans votre
-grandeur.
-
-2. Tout ce que nous avons en nous, dans notre corps, dans notre âme,
-tout ce que nous possédons et au dedans et au dehors, dans l'ordre
-de la grâce ou de la nature, c'est vous qui nous l'avez donné; et vos
-bienfaits nous rappellent sans cesse votre bonté, votre tendresse,
-l'immense libéralité dont vous usez envers nous, vous de qui nous
-viennent tous les biens.
-
-Car tout vient de vous, quoique l'un reçoive plus, l'autre moins; et
-sans vous nous serions à jamais privés de tout bien.
-
-Celui qui a reçu davantage ne peut se glorifier de son mérite, ni
-s'élever au-dessus des autres, ni insulter à celui qui a moins reçu; car
-celui-là est le meilleur et le plus grand, qui s'attribue le moins, et
-qui rend grâces avec le plus de ferveur et d'humilité.
-
-Et celui qui se croit le plus vil et le plus indigne de tous, est le
-plus propre à recevoir de grands dons.
-
-3. Celui qui a moins reçu, ne doit ni s'affliger, ni se plaindre, ni
-concevoir de l'envie contre ceux qui ont reçu davantage; mais plutôt ne
-regarder que vous, et louer de toute son âme votre bonté toujours prête
-à répandre ses dons si abondamment, si gratuitement, sans acception de
-personne.
-
-Tout vient de vous, et ainsi vous devez être loué de tout.
-
-Vous savez ce qu'il convient de donner à chacun, pourquoi celui-ci
-reçoit plus, cet autre moins; ce c'est pas à nous qu'appartient ce
-discernement, mais à vous, qui pesez tous les mérites.
-
-4. C'est pourquoi, Seigneur mon Dieu, je regarde comme une grâce
-singulière que vous m'ayez accordé peu de ces dons qui paraissent au
-dehors, et qui attirent les louanges et l'admiration des hommes. Et
-certes, en considérant son indigence et son abjection, loin d'en être
-abattu, loin d'en concevoir aucune peine, aucune tristesse, on doit
-plutôt sentir une douce consolation, une grande joie; car vous avez
-choisi, mon Dieu, pour vos amis et vos serviteurs, les pauvres, les
-humbles, ceux que le monde méprise.
-
-Tels étaient vos apôtres mêmes, _que vous avez établis princes sur toute
-la terre_[288].
-
- [288] Ps. XLIV, 17.
-
-Ils ont passé dans ce monde sans se plaindre, purs de tout artifice et
-de la pensée même du mal, si simples et si humbles, qu'_ils se
-réjouissaient de souffrir les outrages pour votre nom_[289], et qu'ils
-embrassaient avec amour tout ce que le monde abhorre.
-
- [289] Act., V, 41.
-
-Rien ne doit causer tant de joie à celui qui vous aime et qui connaît le
-prix de vos bienfaits, que l'accomplissement de votre volonté et de vos
-desseins éternels sur lui.
-
-Il doit y trouver un contentement, une consolation telle, qu'il consente
-aussi volontiers d'être le plus petit, que d'autres désirent avec ardeur
-être le plus grand; qu'il soit aussi tranquille, aussi satisfait dans la
-dernière place que dans la première; et que toujours prêt à souffrir le
-mépris, les rebuts, il s'estime aussi heureux d'être sans nom, sans
-réputation, que les autres de jouir des honneurs et des grandeurs du
-monde.
-
-Car votre volonté et le zèle de votre gloire doivent être pour lui
-au-dessus de tout, et lui plaire et le consoler plus que tous les dons
-que vous lui avez faits, et que vous pouvez lui faire encore.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Profitons de la grâce qui nous est donnée, sans rechercher si les
- autres en ont reçu une mesure plus grande. Dieu se communique comme il
- lui plaît, il est le maître de ses dons, et que sommes-nous pour lui
- en demander compte? Bénissons-le de ceux qu'il nous accorde dans sa
- bonté toute gratuite, et bénissons-le encore de ceux qu'il nous
- refuse, nous reconnaissant indignes du moindre de ses bienfaits. Si
- vous êtes humble, vous n'aspirerez point à des faveurs
- extraordinaires; et si vous manquez d'humilité, ces faveurs, loin de
- vous être utiles, ne serviraient peut-être qu'à vous perdre, en
- nourrissant en vous la vaine complaisance et l'orgueil. Une vive
- gratitude envers le Seigneur, une soumission parfaite à ses volontés,
- la fidélité dans la voie où il vous conduit, voilà ce que vous devez
- désirer. Avec cela vous reposerez en paix, parce que vous reposerez en
- Dieu, et qu'en lui vous trouverez le secours contre les tentations, la
- paix dans les souffrances, la consolation dans les misères et les
- peines de la vie, et enfin l'amour qui rend tout léger. Oh! que nous
- penserions peu à souhaiter un état plus élevé, ou plus doux, si nous
- aimions véritablement! Mais nous ne savons point aimer. Gémissons au
- moins de notre tiédeur et supplions le divin Maître d'échauffer,
- d'embraser notre coeur languissant, afin que nous puissions dire avec
- l'Apôtre: _Qui me séparera de l'amour du Christ? la tribulation?
- l'angoisse? la faim? la nudité? le péril? la persécution? le glaive?
- Mais nous triomphons de toutes ces choses à cause de celui qui nous a
- aimés. Car je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni les Anges, ni
- les principautés, ni les vertus, ni le présent, ni l'avenir, ni la
- force, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne
- pourra me séparer de la charité de Dieu, laquelle est dans le Christ
- Jésus notre Seigneur_[290].
-
- [290] Rom., VIII, 35, 37-39.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-De quatre choses importantes pour conserver la paix.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, je vous enseignerai maintenant la voie de la paix et
-de la vraie liberté.
-
-2. LE F. Faites, Seigneur, ce que vous dites: car il m'est doux de vous
-entendre.
-
-3. Appliquez-vous, mon fils, à faire plutôt la volonté d'autrui que la
-vôtre.
-
-Choisissez toujours plutôt d'avoir moins que plus.
-
-Cherchez toujours la dernière place, et à être au-dessous de tous.
-
-Désirez toujours et priez que la volonté de Dieu s'accomplisse
-parfaitement en vous.
-
-Celui qui agit ainsi est dans la voie de la paix et du repos.
-
-4. LE F. Seigneur, ces courts préceptes renferment une grande
-perfection.
-
-Ils contiennent peu de paroles; mais elles sont pleines de sens, et
-abondantes en fruits.
-
-Si j'étais fidèle à les observer, je ne tomberais pas si aisément dans
-le trouble.
-
-Car toutes les fois qu'il m'arrive de perdre le calme et la paix, je
-reconnais que je me suis écarté de ces maximes.
-
-Mais vous qui pouvez tout, et qui désirez toujours le progrès des âmes,
-augmentez en moi votre grâce, afin qu'en obéissant à ce que vous
-commandez, je puisse accomplir mon salut.
-
-
-PRIÈRE
-
-POUR OBTENIR D'ÊTRE DÉLIVRÉ DES MAUVAISES PENSÉES.
-
-5. _Seigneur, mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi. Mon Dieu,
-hâtez-vous de me secourir_[291]: car une foule de pensées diverses m'ont
-assailli, et de grandes terreurs agitent mon âme.
-
- [291] Ps. LXX, 12.
-
-Comment traverserai-je tant d'ennemis, sans recevoir de blessures?
-comment les renverserai-je?
-
-_Je marcherai devant vous_, dit le Seigneur, _et j'abattrai les
-puissants de la terre_[292]. J'ouvrirai les portes de la prison, et je
-vous montrerai les issues les plus secrètes.
-
- [292] Is., XLV, 2.
-
-Faites, Seigneur, selon votre parole; et que toutes les pensées
-mauvaises fuient devant vous.
-
-Mon unique espérance, ma seule consolation dans les maux qui me
-pressent, est de me réfugier vers vous, de me confier en vous, de vous
-invoquer du fond de mon coeur et d'attendre avec patience votre secours.
-
-
-PRIÈRE
-
-POUR DEMANDER À DIEU LA LUMIÈRE.
-
-6. Éclairez-moi intérieurement, ô bon Jésus! Faites luire votre lumière
-dans mon coeur, et dissipez toutes ses ténèbres.
-
-Arrêtez mon esprit qui s'égare, et brisez la violence des tentations qui
-me pressent.
-
-Déployez pour moi votre bras, et domptez ces bêtes furieuses, ces
-convoitises dévorantes _afin que je trouve la paix dans votre
-force_[293], et que sans cesse vos louanges retentissent dans votre
-sanctuaire, dans une conscience pure.
-
- [293] Ps. CXXI, 7.
-
-Commandez aux vents et aux tempêtes; _dites à la mer: Apaise-toi; à
-l'aquilon: Ne souffle point: et il se fera un grand calme_[294].
-
- [294] Marc., IV, 39.
-
-7. _Envoyez votre lumière et votre vérité_[295], pour qu'elles luisent
-sur la terre: car je ne suis qu'une terre stérile et ténébreuse, jusqu'à
-ce que vous m'éclairiez.
-
- [295] Ps. XLII, 3.
-
-Répandez votre grâce d'en haut; versez sur mon coeur la rosée céleste;
-épanchez sur cette terre aride les eaux fécondes de la piété, afin
-qu'elle produise des fruits bons et salutaires.
-
-Relevez mon âme abattue sous le poids de ses péchés; transportez tous
-mes désirs au Ciel, afin qu'ayant trempé mes lèvres à la source des
-biens éternels, je ne puisse plus sans dégoût penser aux choses de la
-terre.
-
-8. Enlevez-moi, détachez-moi de toutes les fugitives consolations des
-créatures, car nul objet créé ne peut satisfaire ni rassasier pleinement
-mon coeur.
-
-Unissez-moi à vous par l'indissoluble lien de l'amour: car vous suffisez
-seul à celui qui vous aime, et tout le reste sans vous n'est rien.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Des prophètes se sont levés en Israël, qui prophétisent à Jérusalem
- des visions de paix; et il n'y a point de paix, dit le Seigneur
- Dieu_[296]. Et le monde aussi prophétise des visions de paix à ses
- sectateurs; mais cette paix qu'il met dans les plaisirs, dans le
- contentement de l'orgueil et de toutes les passions, ne se montre de
- loin que pour tromper ceux qui la poursuivent, et quand ils se croient
- près de la saisir, tout à coup elle s'évanouit _comme le songe d'un
- homme qui s'éveille_[297]. La paix véritable n'est, au contraire, que
- le calme d'une conscience pure: elle consiste à retrancher les désirs,
- et non pas à les satisfaire. Est-il un lieu caché, un emploi obscur,
- une place, un rang méprisable aux yeux du monde, elle est là surtout.
- Plus le coeur s'humilie, plus elle est douce et profonde. Qu'est-ce,
- en effet, qui pourrait troubler celui qui ne souhaite rien, et ne
- s'attribue rien? Il n'a guère à craindre qu'on lui envie l'abaissement
- où il se complaît. Mais que de grandeur dans cet abaissement cherché,
- voulu de toute l'âme! Les anges le contemplent avec respect, et Dieu
- le bénit du sein de sa gloire. Seigneur, venez à mon aide; terrassez
- en moi l'orgueil, et j'aurai la paix; faites que, pénétré des
- sentiments qui animaient le roi-prophète, il me soit donné de dire
- comme lui: _J'ai choisi d'être abject dans la maison de mon Dieu,
- plutôt que d'habiter tous les tentes des pécheurs: elegi abjectus
- esse[298]!_
-
- [296] Ezech., XIII, 16.
-
- [297] Ps. LXXII, 20.
-
- [298] Ps. LXXXIII, 11.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-Qu'il ne faut point s'enquérir curieusement de la conduite des autres.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, réprimez en vous la curiosité, et ne vous troublez
-point de vaines sollicitudes.
-
-_Que vous importe ceci ou cela? suivez-moi_[299].
-
- [299] Joan., XXI, 22.
-
-Que vous fait ce qu'est celui-ci, comment parle ou agit celui-là?
-
-Vous n'avez point à répondre des autres; mais vous répondrez pour
-vous-même: de quoi donc vous inquiétez-vous?
-
-Voilà que je connais tous les hommes; je vois tout ce qui se passe sous
-le soleil; je sais ce qu'il en est de chacun, ce qu'il pense, ce qu'il
-veut, et où tendent ses vues.
-
-C'est donc à moi qu'on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en
-paix, et laissez ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront.
-
-Tout ce qu'ils feront, tout ce qu'ils diront, viendra sur eux; car ils
-ne peuvent me tromper.
-
-2. Ne poursuivez pas cette ombre qu'on appelle un grand nom; ne désirez
-ni de nombreuses liaisons, ni l'amitié particulière d'aucun homme.
-
-Car tout cela dissipe l'esprit, et obscurcit étrangement le coeur.
-
-Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes
-secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt
-à m'ouvrir la porte de votre coeur.
-
-Songez à l'avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez-vous en toutes
-choses.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Pourquoi ouvrez-vous un oeil envieux sur les actions de vos frères?
- Qui vous a chargé de scruter leur conscience et leurs oeuvres?
- Laissez, laissez à Dieu un soin qu'il se réserve, et songez à répondre
- pour vous. On se trompe presque toujours en jugeant les autres, et
- l'on se prépare à soi-même un jugement plus sévère, en usurpant un
- droit qu'on n'a pas, et en blessant, par des soupçons malins et
- téméraires, l'amour dû au prochain. _La charité est indulgente, elle
- ne pense point le mal_[300]. Présumez d'autrui tout ce qui est bon,
- pardonnez pour qu'on vous pardonne, _et ne jugez point, afin que vous
- ne soyez point jugé_[301].
-
- [300] I. Cor., XIII, 4, 5.
-
- [301] Matth., VII, 1.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l'âme.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, j'ai dit: _Je vous laisse la paix, je vous donne ma
-paix, non comme le monde la donne_[302].
-
- [302] Joann., XIV, 27.
-
-Tous désirent la paix; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une
-paix véritable.
-
-Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de coeur.
-
-Votre paix sera dans une grande patience.
-
-Si vous m'écoutez, et si vous obéissez à ma parole, vous jouirez d'une
-profonde paix.
-
-2. LE F. Seigneur, que ferai-je donc?
-
-3. J.-C. En toutes choses, veillez à ce que vous faites et à ce que vous
-dites. N'ayez d'autre intention que celle de plaire à moi seul. Ne
-désirez, ne recherchez rien hors de moi.
-
-Ne jugez point témérairement des paroles ou des actions des autres: ne
-vous ingérez point de ce qui n'est point commis à votre charge; alors
-vous serez peu ou rarement troublé.
-
-Mais ne sentir jamais aucun trouble, n'éprouver aucune peine du coeur,
-aucune souffrance du corps, cela n'est pas de la vie présente; c'est
-l'état de l'éternel repos.
-
-Ne croyez donc pas avoir trouvé la véritable paix, lorsqu'il ne vous
-arrive aucune contrariété; ni que tout soit bien, quand vous n'essuyez
-d'opposition de personne; ni que votre bonheur soit parfait, lorsque
-tout réussit selon vos désirs.
-
-Gardez-vous aussi de concevoir une haute idée de vous-même, et
-d'imaginer que Dieu vous chérit particulièrement, si vous sentez votre
-coeur rempli d'une piété tendre et douce: car ce n'est pas en cela qu'on
-reconnaît celui qui aime vraiment la vertu, ni en cela que consiste le
-progrès de l'homme et sa perfection.
-
-4. LE F. En quoi donc, Seigneur?
-
-5. J.-C. À vous offrir de tout votre coeur à la volonté divine; à ne
-vous rechercher en aucune chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps,
-ni dans l'éternité: de sorte que, regardant du même oeil et pesant dans
-la même balance les biens et les maux, vous m'en rendiez également
-grâces.
-
-Et ce n'est pas tout; il faut encore que vous soyez si ferme, si
-constant dans l'espérance, que, privé intérieurement de toute
-consolation, vous prépariez votre coeur à de plus dures épreuves, sans
-jamais vous justifier vous-même, comme si vous ne méritiez pas de tant
-souffrir; mais reconnaissant, au contraire, ma justice, et louant ma
-sainteté dans tout ce que j'ordonne. Alors vous marcherez dans la voie
-droite, dans la véritable voie de la paix; et vous pourrez avec
-assurance espérer _de revoir mon visage dans l'allégresse_[303].
-
- [303] Job, XXXIII, 26.
-
-Que si vous parvenez à un parfait mépris de vous-même, je vous le dis,
-vous jouirez d'une paix aussi profonde qu'il est possible en cette vie
-d'exil.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- On ne saurait trop répéter à l'homme que sa grandeur, sa sécurité, sa
- paix consiste à se renoncer, à se mépriser lui-même, à s'anéantir
- devant Dieu, à ne vouloir en toutes choses et à ne désirer que
- l'accomplissement de sa volonté sainte, sans aucun retour d'intérêt
- propre, dans un abandon sans réserve à ce qu'il lui plaît d'ordonner
- de nous. Il faut se détacher même de ses dons, pour s'unir à lui d'une
- manière plus intime et plus pure. La ferveur sensible, les
- consolations, les ravissantes douceurs de l'amour, nous sont données
- et nous sont retirées selon des desseins que nous ignorons; elles
- passent, et tout ce qui passe produit le trouble, si l'on s'y attache.
- Dieu seul donc: n'aimons que Dieu seul, ne souhaitons que Dieu seul;
- aimons-le pour lui-même, dans la tristesse comme dans la joie, dans
- l'amertume comme dans la jouissance. Oui, _je vous aimerai,
- Seigneur_[304], _je vous bénirai en tout temps_[305]: _vous êtes
- vous-même notre paix_[306], _et dans cette paix, je dormirai et je me
- reposerai_[307].
-
- [304] Ps. XVII, 2.
-
- [305] Ps. XXXIII, 2.
-
- [306] Ephes., II, 14.
-
- [307] Ps. IV, 9.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-De la liberté du coeur, qui s'acquiert plutôt par la prière que par la
-lecture.
-
-
-1. LE F. Seigneur, c'est une haute perfection de ne jamais détourner des
-choses du ciel les regards de son coeur, de passer au milieu des soins
-du monde, sans se préoccuper d'aucun soin, non par indolence, mais par
-le privilége d'une âme libre, qu'aucune affection déréglée n'attache à
-la créature.
-
-2. Je vous en conjure, ô Dieu de bonté! délivrez-moi des soins de cette
-vie, de peur qu'ils ne retardent ma course; des nécessités du corps, de
-peur que la volupté ne me séduise; de tout ce qui arrête et trouble
-l'âme, de peur que l'affliction ne me brise et ne m'abatte.
-
-Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec tant
-d'ardeur; mais de ces misères qui, par une suite de la malédiction
-commune à tous les enfants d'Adam, tourmentent et appesantissent l'âme
-de votre serviteur, et l'empêchent de jouir, autant qu'il voudrait, de
-la liberté de l'esprit.
-
-3. Ô mon Dieu, douceur ineffable! changez pour moi en amertume toute
-consolation de la chair, qui me détourne de l'amour des biens éternels,
-et m'attire, et me fascine par le charme funeste du plaisir présent.
-
-Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, trompé par
-le monde et sa gloire qui passe, que je ne succombe point aux ruses du
-démon.
-
-Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la
-constance pour persévérer.
-
-Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la délicieuse
-onction de votre esprit; et au lieu de l'amour terrestre, pénétrez-moi
-de l'amour de votre nom.
-
-4. Le boire, le manger, le vêtement, et les autres choses nécessaires
-pour soutenir le corps, sont à charge à une âme fervente.
-
-Faites que j'use de ces soulagements avec modération, et que je ne les
-recherche point avec trop de désir.
-
-Les rejeter tous, cela n'est pas permis, parce qu'il faut soutenir la
-nature: mais votre loi sainte défend de rechercher tout ce qui est
-au-delà du besoin et ne sert qu'à flatter les sens; autrement la chair
-se révolterait contre l'esprit.
-
-Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrêmes, afin
-qu'instruit par vous, je me préserve de tout excès.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- En voyant combien les hommes sont enfoncés dans la vie présente,
- l'importance qu'ils attachent à tout ce qui s'y rapporte, le désir qui
- les consume d'amasser des biens et de s'en assurer la perpétuelle
- jouissance, croirait-on jamais qu'ils soient persuadés que cette vie
- doive finir, et finir si tôt? Dans leurs longues prévoyances, ils
- n'oublient rien que l'éternité: elle seule ne les touche en aucune
- manière, ou les touche si faiblement qu'à peine y songent-ils de loin
- en loin et avec ennui, dans les courts intervalles des plaisirs ou des
- affaires. Profonde pitié! et que l'exemple qu'ils ont reçu du Sauveur
- est différent! _Il a passé sur la terre comme un homme errant, comme
- un voyageur qui se détourne pour reposer un peu_[308]. Voilà notre
- modèle. L'homme qui se met en voyage n'emporte que ce qui lui est
- nécessaire pour la route; ainsi, dans notre voyage vers le ciel, nous
- devons n'user des choses ici-bas que pour la simple nécessité, et ne
- voir dans ce qui est au-delà qu'un fardeau souvent dangereux, et au
- moins toujours inutile. Que faut-il à celui qui passe? _Le voyageur
- altéré approche ses lèvres de la fontaine, et étanche sa soif de l'eau
- la plus proche; il s'assied contre le premier arbre_[309] qu'il
- rencontre sur le bord du chemin; et puis ayant repris ses forces, il
- recommence à marcher. Une seule pensée l'occupe, celle d'achever
- promptement sa course. Ira-t-il attacher son âme aux objets divers qui
- frappent ses regards à mesure qu'il avance, et se tourmenter de mille
- soins pour se former un établissement stable dans le pays qu'il
- traverse, et qu'il ne reverra jamais? Or nous sommes tous ce voyageur.
- Que m'importe la terre, ô mon Dieu! Que m'importe ce lieu étranger
- d'où je sortirai dans un moment! Je vais à la maison de mon Père: le
- reste ne m'est rien. Le travail, la fatigue, qu'est-ce que cela,
- pourvu que j'arrive au terme où aspirent tous mes voeux? _Mon âme a
- défailli de désir, mon coeur et ma chair ont tressailli de joie dans
- l'attente du Dieu vivant. Vos autels, Dieu des vertus, mon Roi et mon
- Dieu! vos autels!... Heureux ceux qui habitent dans la maison du
- Seigneur[310]!_
-
- [308] Jerem., XIV, 15.
-
- [309] Ecclesiast., XXVI, 15.
-
- [310] Ps. LXXXIII, 2, 5.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l'homme de
-parvenir au souverain bien.
-
-
-1. J.-C. Il faut, mon fils, que vous vous donniez tout entier pour
-posséder tout, et que rien en vous ne soit à vous-même.
-
-Sachez que l'amour de vous-même vous nuit plus qu'aucune chose du monde.
-
-On tient à chaque chose plus ou moins, selon la nature de l'affection et
-de l'amour qu'on a pour elle.
-
-Si votre amour est pur, simple et bien réglé, vous ne serez esclave
-d'aucune chose.
-
-Ne désirez point ce qu'il ne vous est pas permis d'avoir, renoncez à ce
-qui occupe trop votre âme et la prive de sa liberté.
-
-Il est étrange que vous ne vous abandonniez pas à moi du fond du coeur,
-avec tout ce que vous pouvez désirer ou posséder.
-
-2. Pourquoi vous consumer d'une vaine tristesse? Pourquoi vous fatiguer
-de soins superflus?
-
-Demeurez soumis à ma volonté, et rien ne pourra vous nuire.
-
-Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans autre
-objet que de vous satisfaire, et de vivre plus selon votre gré, vous
-n'aurez jamais de repos, et jamais vous ne serez libre d'inquiétude,
-parce qu'en tout vous trouverez quelque chose qui vous blesse, et
-partout quelqu'un qui vous contrarie.
-
-3. À quoi sert donc de posséder et d'accumuler beaucoup de choses au
-dehors? Ce qui sert, c'est de les mépriser, et de les déraciner de son
-coeur.
-
-Et n'entendez pas ceci uniquement de l'argent et des richesses, mais
-encore de la poursuite des honneurs, et du désir des vaines louanges,
-toutes choses qui passent avec le monde.
-
-Nul lieu n'est un sûr refuge, si l'on manque de l'esprit de ferveur; et
-cette paix qu'on cherche au dehors ne durera guère, si le coeur est
-privé de son véritable appui, c'est-à-dire si vous ne vous appuyez pas
-sur moi. Vous changerez, et ne serez pas mieux.
-
-Car, entraîné par l'occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous
-aurez fui, et pis encore.
-
-
-PRIÈRE
-
-POUR OBTENIR LA PURETÉ DU COEUR ET LA SAGESSE CÉLESTE.
-
-4. LE F. Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l'Esprit-Saint.
-
-Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon
-coeur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne
-sois emporté par le désir d'aucune chose ou précieuse ou méprisable;
-mais plutôt qu'appréciant toutes choses ce qu'elles sont, je voie
-qu'elles passent, et que je passerai aussi avec elles.
-
-_Car il n'y a rien de stable sous le soleil; et tout est vanité et
-affliction d'esprit_[311]. Oh! qu'il est sage, celui qui juge ainsi!
-
- [311] Eccl., I, 17.
-
-5. Donnez-moi, Seigneur, la sagesse céleste, afin que j'apprenne à vous
-chercher et à vous trouver, à vous goûter et à vous aimer par-dessus
-tout, et à ne compter tout le reste que pour ce qu'il est, selon l'ordre
-de votre sagesse.
-
-Donnez-moi la prudence pour m'éloigner de ceux qui me flattent, et la
-patience pour supporter ceux qui s'élèvent contre moi.
-
-Car c'est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout vent
-de paroles, et de ne point prêter l'oreille aux perfides discours des
-flatteurs. C'est ainsi qu'on avance sûrement dans la voie où l'on est
-entré.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Si peu que l'homme se recherche lui-même, il s'éloigne de Dieu: mais à
- l'instant le trouble naît en lui; car ou il n'atteint pas l'objet de
- ses désirs, ou il s'en dégoûte aussitôt, toujours tourmenté, soit par
- ses convoitises, soit par le remords et l'ennui. Il a voulu être
- riche, puissant, posséder des titres, des honneurs, toutes choses qui
- ne s'obtiennent guère que par de durs travaux, et qui rarement se
- rencontrent avec une conscience pure: n'importe, le voilà élevé au
- faîte des prospérités humaines, rien ne lui manque de ce qu'il
- enviait; demandez-lui s'il est satisfait: il ne sortira que des
- plaintes, des cris d'angoisse et de douleur, de la bouche de cet
- heureux du monde. _Et maintenant_, selon la forte expression de
- l'Apôtre, _et maintenant, ô riches, pleurez et poussez des hurlements
- dans les misères qui fondront sur vous. Vous avez vécu sur la terre
- dans les délices et les voluptés, vous vous êtes engraissés pour le
- jour du sacrifice_[312]. Ainsi d'un côté, les biens d'ici-bas, ces
- biens convoités si ardemment, fatiguent l'âme sans la rassasier; et de
- l'autre, à moins d'une grâce peu commune, comme Jésus-Christ lui-même
- nous l'apprend[313], ils la précipitent dans la perte. Au contraire,
- celui qui s'est renoncé complétement, celui pour qui Dieu seul est
- tout, jouit d'une paix inaltérable. La souffrance même lui est douce,
- parce qu'elle accroît son espérance, purifie son amour, et que
- l'affliction d'un moment enfantera une joie éternelle. _Persévérez
- donc dans la patience jusqu'à l'avénement du Seigneur. Dans l'espoir
- de recueillir le fruit précieux de la terre, le laboureur attend
- patiemment les pluies de la première et de l'arrière-saison. Et vous
- aussi soyez donc patients, car l'avénement du Seigneur approche_[314].
-
- [312] Jacob., V, 1, 5.
-
- [313] Matth., XIX, 23, 24.
-
- [314] Jacob., V, 7, 8.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-Qu'il faut mépriser les jugements humains.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, ne vous offensez point si quelques-uns pensent mal de
-vous, et en disent des choses qu'il vous soit pénible d'entendre.
-
-Vous devez penser encore plus mal de vous-même, et croire que personne
-n'est plus imparfait que vous.
-
-Si vous êtes retiré en vous-même, que vous importeront des paroles qui
-se dissipent en l'air?
-
-Ce n'est pas une prudence médiocre que de savoir se taire au temps
-mauvais, et de se tourner vers moi intérieurement, sans se troubler des
-jugements humains.
-
-2. Que votre paix ne dépende point des discours des hommes; car, qu'ils
-jugent de vous bien ou mal, vous n'en demeurez pas moins ce que vous
-êtes. Où est la véritable paix et la gloire véritable? n'est-ce pas en
-moi?
-
-Celui qui ne désire point de plaire aux hommes, et qui ne craint point
-de leur déplaire, jouira d'une grande paix.
-
-De l'amour déréglé et des vaines craintes naissent l'inquiétude du coeur
-et la dissipation des sens.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Quelques-uns s'inquiètent plus des jugements des hommes, que de celui
- de Dieu. Étrange folie! Quand nous paraîtrons au tribunal suprême, que
- nous importera le blâme ou l'estime des créatures? Nous ne serons ni
- condamnés ni absous sur leurs vaines pensées. C'est la vérité qui nous
- jugera, et sa sentence sera éternelle. Tel qui, pendant sa vie, fut
- enivré de louanges, s'en ira expier ses crimes cachés _là où sont les
- pleurs et les grincements de dents, et le ver qui ne meurt
- point_[315]. Tel autre qui vécut accablé de mépris et d'outrages,
- entendra cette parole: _Venez, vous qui êtes le béni de mon Père;
- possédez le royaume qui vous est préparé dès le commencement du
- monde_[316]; car les jugements de Dieu ne sont point comme nos
- jugements, ni sa justice comme notre justice: _Il sonde l'abîme et le
- coeur de l'homme_[317]. N'ayez donc que lui seul en vue, et soyez
- indifférent à tout le reste. À quoi sert ce que nous laissons à
- l'entrée du tombeau? les éloges recherchés souillent la conscience et
- tuent le mérite du bien qu'on a fait pour les obtenir. _Prenez garde à
- ne pas faire vos bonnes oeuvres devant les hommes, pour être vu d'eux:
- autrement vous n'aurez point de récompense de votre Père qui est dans
- les cieux. Quand donc vous faites l'aumône, ne sonnez point de la
- trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues
- et dans les carrefours, afin d'être honorés des hommes. En vérité je
- vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous
- faites l'aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait la
- droite, afin que votre aumône soit dans le secret; et votre Père, qui
- voit dans le secret, vous la rendra. Et quand vous priez, ne soyez
- point comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les
- synagogues et dans les angles des places publiques, afin d'être vus
- des hommes; en vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense.
- Pour vous, lorsque vous prierez, entrez dans le lieu de la maison le
- plus reculé, et après avoir fermé la porte, priez votre Père dans le
- secret; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra_[318].
-
- [315] Matth., XXV, 30. Marc, IX, 43.
-
- [316] Matth., XXV. 34.
-
- [317] Ecclesiast., XLII, 18.
-
- [318] Matth., VI, 1-6.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l'affliction.
-
-
-1. LE F. Que votre nom soit béni à jamais, Seigneur, qui avez voulu
-m'éprouver par cette peine et cette tentation.
-
-Puisque je ne saurais l'éviter, qu'ai-je à faire que de me réfugier vers
-vous, pour que vous me secouriez, et qu'elle me devienne utile?
-
-Seigneur, voilà que je suis dans la tribulation, mon coeur malade est
-tourmenté par la passion qui le presse.
-
-_Et maintenant que dirai-je_[319]? Ô Père plein de tendresse! Les
-angoisses m'ont environné: _Délivrez-moi de cette heure_[320].
-
- [319] Joan., XII, 27.
-
- [320] _Ibid._
-
-Mais cette heure est venue pour que vous fassiez éclater votre gloire,
-en me délivrant après m'avoir humilié profondément.
-
-Daignez, Seigneur, me secourir: car, pauvre créature que je suis, que
-puis-je faire, et où irai-je sans vous?
-
-Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi, mon
-Dieu, et je ne craindrai point, quelque pesante que soit cette épreuve.
-
-2. Et maintenant que dirai-je encore? Seigneur, _que votre volonté se
-fasse_[321]. J'ai bien mérité de sentir le poids de la tribulation.
-
- [321] Matth., V, 10.
-
-Il faut donc que je le supporte: faites, mon Dieu, que ce soit avec
-patience, jusqu'à ce que la tempête passe, et que le calme revienne.
-
-Votre main toute-puissante peut éloigner de moi cette tentation, et en
-modérer la violence, afin que je ne succombe pas entièrement, comme vous
-l'avez déjà tant de fois fait pour moi, ô mon Dieu, ma miséricorde!
-
-Et autant ce changement m'est difficile, autant il vous l'est peu:
-_c'est l'oeuvre de la droite du Très-Haut_[322].
-
- [322] Ps., LXXVI, 10.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Le premier mouvement de l'âme éprouvée par la tentation doit être de
- s'humilier, de reconnaître son impuissance; et aussitôt de recourir
- avec une vive foi à celui qui seul est sa force: _Seigneur,
- sauvez-moi, car je vais périr_[323]: et Dieu se hâtera de venir au
- secours de cette pauvre âme; il étendra pour la secourir sa main
- toute-puissante; _il commandera aux vents et à la mer, et il se fera
- un grand calme_[324]. Ainsi encore, lorsque le coeur est brisé
- d'affliction, oppressé d'angoisse, que fera-t-il? Il se jettera dans
- le sein _de Dieu le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, Père de
- miséricorde et Dieu de toute consolation, qui nous console dans nos
- épreuves: car de même que les souffrances de Jésus-Christ abondent en
- nous, ainsi abonde par Jésus-Christ notre consolation_[325]. Alors, si
- notre âme, comme celle de Jésus, _est triste jusqu'à la mort_[326], si
- nous disons comme lui: _Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi!_
- comme lui aussi nous ajouterons _Non pas ce que je veux, mais ce que
- vous voulez[327]!_
-
- [323] Matth., VIII, 25.
-
- [324] Matth., VIII, 26.
-
- [325] II. Cor., I, 3, 4, 5.
-
- [326] Matth., XXVI, 38.
-
- [327] _Ibid._, 39.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le
-retour de sa grâce.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, _je suis le Seigneur; c'est moi qui fortifie au jour
-de la tribulation_[328].
-
- [328] Nah., I, 7.
-
-Venez à moi quand vous souffrirez.
-
-Ce qui surtout éloigne de vous les consolations célestes, c'est que vous
-recourez trop tard à la prière.
-
-Car, avant de me prier avec instance, vous cherchez au dehors du
-soulagement et une multitude de consolations.
-
-Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnaître que
-_c'est moi seul qui délivre ceux qui espèrent en moi_[329]; et que hors
-de moi il n'est point de secours efficace, point de conseil utile, point
-de remède durable.
-
- [329] Ps. XVI, 7.
-
-Mais à présent que vous commencez à respirer après la tempête,
-ranimez-vous à la lumière de mes miséricordes: car je suis près de vous,
-dit le Seigneur, pour vous rendre tout ce que vous avez perdu, et
-beaucoup plus encore.
-
-2. _Y a-t-il rien qui me soit difficile_[330]? ou serais-je semblable à
-ceux qui disent et ne font pas?
-
- [330] Jér., XXXII, 27.
-
-Où est votre foi? Demeurez ferme et persévérez.
-
-Ne vous lassez point, prenez courage; la consolation viendra en son
-temps.
-
-Attendez-moi, attendez: _je viendrai et je vous guérirai_[331].
-
- [331] Matth., VIII, 7.
-
-Ce qui vous agite est une tentation, et ce qui vous effraie une crainte
-vaine.
-
-Que vous revient-il de ces soucis d'un avenir incertain, sinon tristesse
-sur tristesse? _À chaque jour suffit son mal_[332].
-
- [332] _Ibid._, VI, 34.
-
-Quoi de plus insensé, de plus vain, que de se réjouir ou de s'affliger
-de choses futures qui n'arriveront peut-être jamais?
-
-3. C'est une suite de la misère humaine d'être le jouet de ces
-imaginations, et la marque d'une âme encore faible de céder si aisément
-aux suggestions de l'ennemi.
-
-Car peu lui importe de nous séduire et de nous tromper par des objets
-réels ou par de fausses images; et de nous vaincre par l'amour des biens
-présents ou par la crainte des maux à venir.
-
-_Que votre coeur donc ne se trouble point et ne craigne point._
-
-_Croyez en moi, et confiez-vous en ma miséricorde_[333].
-
- [333] Joann., XIV, 1, 27.
-
-Quand vous croyez être loin de moi, souvent c'est alors que je suis le
-plus près de vous.
-
-Lorsque vous croyez tout perdu, ce n'est souvent que l'occasion d'un
-plus grand mérite.
-
-Tout n'est pas perdu, quand le succès ne répond pas à vos désirs.
-
-Vous ne devez pas juger selon le sentiment présent, ni vous abandonner à
-aucune affliction, quelle qu'en soit la cause, et vous y enfoncer, comme
-s'il ne vous restait nulle espérance d'en sortir.
-
-4. Ne pensez pas que je vous aie tout à fait délaissé, lorsque je vous
-afflige pour un temps, ou que je vous retire mes consolations: car c'est
-ainsi qu'on parvient au royaume des cieux.
-
-Et certes il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs être
-exercé par des traverses, que de n'éprouver jamais aucune contrariété.
-
-Je connais le secret de votre coeur, et je sais qu'il est utile pour
-votre salut que vous soyez quelquefois dans la sécheresse, de crainte
-qu'une ferveur continue ne vous porte à la présomption, et que, par une
-vaine complaisance en vous-même, vous ne vous imaginiez être ce que vous
-n'êtes pas.
-
-Ce que j'ai donné, je puis l'ôter et le rendre quand il me plaît.
-
-5. Ce que je donne est toujours à moi; ce que je reprends n'est point à
-vous: car c'est de moi que découle tout bien et tout don parfait.
-
-Si je vous envoie quelque peine ou quelque contradiction, n'en murmurez
-pas, et que votre coeur ne se laisse point abattre: car je puis, en un
-moment, vous délivrer de ce fardeau, et changer votre tristesse en joie.
-
-Et lorsque j'en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute
-louange.
-
-Si vous jugez selon la sagesse et la vérité, vous ne devez jamais vous
-affliger avec tant d'excès dans l'adversité, mais plutôt vous en réjouir
-et m'en rendre grâces.
-
-Et même ce doit être votre unique joie _que je vous frappe sans vous
-épargner_[334].
-
- [334] Job., VI, 10.
-
-_Comme mon Père m'a aimé, et moi aussi je vous aime_[335], ai-je dit à
-mes disciples en les envoyant, non pour goûter les joies du monde, mais
-pour soutenir de grands combats; non pour posséder les honneurs, mais
-pour souffrir les mépris; non pour vivre dans l'oisiveté, mais dans le
-travail; non pour se reposer, mais _pour porter beaucoup de fruits par
-la patience_[336]. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles.
-
- [335] Joann., XV, 9.
-
- [336] Luc., XVIII, 15. Joann., XV, 16.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Bien que les hommes sachent que la vie présente n'est qu'un état de
- passage, néanmoins il y a en eux un penchant extraordinaire à se
- concentrer dans cette vie si courte, et à ne juger des choses que par
- leur rapport avec elle. Ils veulent invinciblement être heureux; mais
- ils veulent l'être dès ici-bas; ils cherchent sur la terre un bonheur
- qui n'y est point, qui n'y peut pas être, et en cela ils se trompent
- misérablement. Les uns le placent dans les plaisirs et les biens du
- monde, et après s'être fatigués à leur poursuite, _ils voient que tout
- est vanité et affliction d'esprit_[337], _et que l'homme n'a rien de
- plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil_[338]. Les
- autres, convaincus du néant de ces liens, se tournent vers Dieu; mais
- ils veulent aussi que le désir de félicité qui les tourmente soit
- satisfait dès à présent, toujours prêts à s'inquiéter et à se
- plaindre, quand Dieu leur retire les grâces sensibles, ou qu'il les
- éprouve par les souffrances et la tentation. Ils ne comprennent pas
- que la nature humaine est malade, et incapable en cet état de tout
- bonheur réel; que les épreuves dont ils se plaignent sont les remèdes
- nécessaires que le céleste médecin des âmes emploie, dans sa bonté,
- pour les guérir, et que toute notre espérance sur la terre, toute
- notre paix consiste à nous abandonner entièrement à lui avec une
- confiance pleine d'amour. Et voilà pourquoi le roi-prophète revient si
- souvent a cette prière: _Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je
- suis malade_; _guérissez-moi, car le mal a pénétré jusqu'à mes
- os_[339]; _guérissez mon âme_[340], vous qui guérissez toutes nos
- infirmités[341]. Donc, pendant cette vie, la résignation, la patience,
- une tranquille soumission de la volonté, au milieu des ténèbres de
- l'esprit et de l'amertume du coeur: et après, et bientôt, dans la
- véritable vie, le repos imperturbable, la joie immortelle, et la
- félicité de Dieu même, qu'il vous sera donné _de voir tel qu'il est
- face à face_[342].
-
- [337] Eccles., I, 14.
-
- [338] _Ibid._, 3.
-
- [339] Ps. VI, 3.
-
- [340] Ps. XL, 5.
-
- [341] Ps. CII, 3.
-
- [342] I. Cor., XIII, 12.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-Qu'il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur.
-
-
-1. LE F. Seigneur, j'ai besoin d'une grâce plus grande, s'il me faut
-parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lien pour moi.
-
-Car, tant que quelque chose m'arrête, je ne puis voler librement vers
-vous,
-
-Il aspirait à cette liberté, celui qui disait: _Qui me donnera des ailes
-comme à la colombe? et je volerai, et je me reposerai_[343].
-
- [343] Ps. LIV, 7.
-
-Quel repos plus profond que le repos de l'homme qui n'a que vous en vue?
-et quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?
-
-Il faut donc s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher
-parfaitement de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là,
-reconnaître que c'est vous qui avez tout fait, et que rien n'est
-semblable à vous.
-
-Tandis qu'on tient encore à quelque créature, on ne saurait s'occuper
-librement des choses de Dieu.
-
-Et c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent
-se séparer entièrement des créatures et des choses périssables.
-
-2. Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l'âme et la ravisse
-au-dessus d'elle-même.
-
-Et tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute
-créature, et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu'il sait et tout ce
-qu'il a, est de bien peu de prix.
-
-Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime
-quelque chose hors de l'unique, de l'immense, de l'éternel bien.
-
-Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, et ne doit être compté pour rien.
-
-Il y a une grande différence entre la sagesse d'un homme que la piété
-éclaire, et la science qu'un docteur acquiert par l'étude.
-
-La science qui vient d'en haut et que Dieu lui-même répand dans l'âme,
-est bien supérieure à celle où l'homme parvient laborieusement par les
-efforts de son esprit.
-
-3. Plusieurs désirent s'élever à la contemplation; mais ce qu'il faut
-pour cela, ils ne le veulent point faire.
-
-Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et de
-sensible, et que l'on s'occupe peu de se mortifier véritablement.
-
-Je ne sais ce que c'est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous
-prétendons, nous qu'on regarde comme des hommes tout spirituels, de
-poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et
-passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser, sans
-aucune distraction, à notre état intérieur.
-
-4. Hélas! à peine sommes-nous rentrés en nous-mêmes, que nous nous
-hâtons d'en sortir, sans jamais sérieusement examiner nos oeuvres.
-
-Nous ne considérons point jusqu'où descendent nos affections, et nous ne
-gémissons point de ce que tout en nous est impur.
-
-_Toute chair avait corrompu sa voie_[344]; et c'est pourquoi le déluge
-suivit.
-
- [344] Gen., VI, 12.
-
-Quand donc nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent
-nécessairement nos actions, et dévoilent ainsi toute la faiblesse de
-notre âme.
-
-Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un coeur pur.
-
-5. On demande d'un homme, qu'a-t-il fait? Mais s'il l'a fait par vertu,
-c'est à quoi l'on regarde bien moins.
-
-On veut savoir s'il a du courage, des richesses, de la beauté, de la
-science, s'il écrit ou s'il chante bien, s'il est habile dans sa
-profession; mais on ne s'informe guère s'il est humble, doux, patient,
-pieux, intérieur;
-
-La nature ne considère que le dehors de l'homme; la grâce pénètre au
-dedans.
-
-Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n'être pas
-trompée.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Jusqu'à ce que _notre vie soit_, comme parle l'Apôtre, _cachée en Dieu
- avec Jésus-Christ_[345], nous ne lui appartenons qu'imparfaitement,
- nous ne sommes pas _un_ avec le Fils et avec le Père[346], nous ne
- sommes pas consommés dans l'unité[347]; il y a quelque chose entre
- nous et Dieu: et c'est que nous tenons encore à nous-mêmes et aux
- créatures: notre amour est divisé; tantôt il s'élance vers le ciel, et
- tantôt il rampe sur la terre. Pour vivre de la vie cachée avec
- Jésus-Christ en Dieu, il faut rompre les derniers liens qui nous
- attachent au monde. Alors séparée de tout ce qui passe, enveloppée,
- pour ainsi dire, de l'être divin, plongée dans sa lumière, l'âme ne
- voit que lui, ne se sent qu'en lui, ne vit que de sa vérité et de son
- amour, qu'il lui communique par des voies inexpliquables et
- merveilleuses. Unie intimement au Fils, et par le Fils au Père,
- Jésus-Christ, son modèle et son époux, la rend de plus en plus
- conforme à lui-même. Ce qu'il a éprouvé, il veut qu'elle l'éprouve
- aussi, qu'elle le reproduise, en quelque sorte, dans ses divers états,
- avec le même esprit d obéissance parfaite qui le dirigeait dans
- l'accomplissement de sa divine mission. Quelquefois il la conduit sur
- le Thabor, comme pour lui montrer les biens promis à sa fidélité; plus
- souvent il la guide au Jardin des Oliviers, au prétoire, sur le
- Golgotha, où doit se consommer le sacrifice: et soit qu'il l'éclaire
- et la console, soit qu'il paraisse la délaisser, tout coopère à sa
- perfection, parce qu'elle aime, et que jamais elle ne se lasse
- d'aimer, dans l'amertume comme dans la joie, _le Dieu qui l'appelle à
- la sainteté_[348]. Elle se repose, pleine de calme, dans la volonté de
- ce grand Dieu. Mais l'âme qui ne s'est pas encore complétement dégagée
- des choses de la terre est toujours agitée, inquiète; elle marche dans
- l'obscurité, et mille soins la tourmentent. Hâtons-nous donc de briser
- nos chaînes, ne cherchons que Jésus, ne désirons que lui: _à qui
- irions-nous? Il a les paroles de la vie éternelle_[349]. Quittons tout
- pour le suivre, et _laissons les morts ensevelir leurs morts_[350].
-
- [345] Coloss., III, 3.
-
- [346] Joann., XVII, 21.
-
- [347] _Ibid._, 23.
-
- [348] Rom., VIII, 28.
-
- [349] Joann., XXXV, 69.
-
- [350] Luc., IX, 60.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-De l'abnégation de soi-même.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, vous ne pouvez jouir d'une liberté parfaite, si vous
-ne vous renoncez entièrement.
-
-Ils vivent en servitude tous ceux qui s'aiment, et qui veulent être à
-eux-mêmes. On les voit, avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce
-qui flatte leurs sens, et non ce qui me plaît, se repaître d'illusions,
-et former mille projets qui se dissipent.
-
-Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra.
-
-Retenez bien cette courte et profonde parole: _Quittez tout, et vous
-trouverez tout._ Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le repos.
-
-Méditez ce précepte; et quand vous l'aurez accompli, vous saurez tout.
-
-2. LE F. Seigneur, ce n'est pas l'oeuvre d'un jour, ni un jeu d'enfants:
-cette courte maxime renferme toute la perfection religieuse.
-
-3. J.-C. Mon fils, vous ne devez point vous rebuter ni perdre courage,
-lorsqu'on vous montre la voie des parfaits; mais plutôt vous efforcer de
-parvenir à cet état sublime, ou au moins y aspirer de tous vos désirs.
-
-Ah! s'il en était ainsi de vous! si vous en étiez venu jusqu'à ne plus
-vous aimer vous-même, soumis à moi sans réserve, et au supérieur que je
-vous ai donné! Alors j'arrêterais sur vous mes regards avec
-complaisance, et tous vos jours passeraient dans la paix et dans la
-joie.
-
-Il vous reste encore bien des choses à quitter; et à moins que vous n'y
-renonciez entièrement pour moi, vous n'obtiendrez point ce que vous
-demandez.
-
-Écoutez mes conseils, et pour acquérir de vraies richesses, _achetez de
-moi de l'or éprouvé par le feu_[351], c'est-à-dire la sagesse céleste,
-qui foule aux pieds toutes les choses d'ici-bas.
-
- [351] Apoc., III, 18.
-
-Qu'elle vous soit plus chère que la sagesse du siècle et que tout ce qui
-plaît aux hommes, ou nous plaît en nous-mêmes.
-
-4. Je vous le dis, échangez ce qu'il y a de grand et de précieux dans
-les choses humaines, contre une chose vile.
-
-Car on regarde comme petite et vile, et l'on oublie presque entièrement
-cette sagesse du ciel, la seule vraie, qui ne s'élève point en
-elle-même, et qui ne cherche point à être admirée sur la terre.
-Plusieurs ont ses louanges à la bouche, mais ils s'éloignent d'elle par
-leur vie. C'est cependant _cette perle précieuse_[352] qui est cachée au
-plus grand nombre.
-
- [352] Matth., XIII. 46.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Qu'est-ce que l'homme livré à lui-même, à son esprit dépourvu de
- règle, à ses désirs, à ses penchants? Esclave des erreurs diverses qui
- le séduisent tour à tour, esclave de ses convoitises et des objets de
- ses convoitises, est-il une servitude plus profonde que la sienne? Et
- voilà, ô mon Dieu, l'état de toute créature qui refuse de se soumettre
- entièrement à vous. Pour être libre, il faut obéir. La parfaite
- liberté n'est que l'accomplissement parfait des préceptes et des
- conseils évangéliques, et tous les préceptes et tous les conseils se
- réduisent au renoncement de soi-même: car, en renonçant à sa raison
- propre, on possède, dans sa plénitude et sans aucun mélange, la vérité
- de Dieu; en renonçant à l'amour de soi corrompu en Adam, l'amour de
- Dieu et du prochain à cause de Dieu, lequel est le sommaire de la
- loi[353], demeure seul au fond du coeur; en renonçant à sa volonté,
- l'on n'agit plus que d'après la volonté de Dieu, qui est l'ordre par
- excellence. Et l'homme alors est libre comme Dieu même, dont il
- devient la fidèle image; il est libre, car cette abnégation absolue de
- lui-même l'affranchit du double esclavage de l'erreur et des passions.
- _Nous avons été_, dit saint Paul, _délivrés par Jésus-Christ, et
- appelés par lui à la liberté_[354]; c'est-à-dire, à la connaissance de
- la loi évangélique, _loi parfaite de liberté_[355], qui, après avoir
- délivré ceux qui s'y attachent fidèlement _de la servitude de la
- corruption_, les conduit enfin _à la liberté de la gloire promise aux
- enfants de Dieu_[356].
-
- [353] Ibid., XXII, 40.
-
- [354] Galat., IV, 31; v, 13.
-
- [355] Jacob., I, 25.
-
- [356] Rom., VIII, 21.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-De l'inconstance du coeur, et que nous devons tout rapporter à Dieu
-comme à notre dernière fin.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, ne vous reposez point sur ce que vous sentez en vous:
-maintenant vous êtes affecté d'une certaine manière, vous le serez d'une
-autre le moment d'après.
-
-Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, même malgré vous:
-tour à tour triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et tiède;
-tantôt actif, tantôt paresseux, tantôt grave, tantôt léger.
-
-Mais l'homme sage et instruit dans les voies spirituelles s'élève
-au-dessus de ces vicissitudes. Il ne considère point ce qu'il éprouve en
-soi, ni de quel côté l'incline le vent de l'inconstance; mais il arrête
-toute son attention sur la fin bienheureuse à laquelle il doit tendre.
-
-C'est ainsi qu'au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur moi
-seul ses regards, il demeure inébranlable et toujours le même.
-
-Plus l'oeil de l'âme est pur et son intention droite, moins on est agité
-par les tempêtes.
-
-Mais cet oeil s'obscurcit en plusieurs, parce qu'il se tourne vers
-chaque objet agréable qui se présente.
-
-Car il est rare de trouver quelqu'un tout à fait exempt de la honteuse
-recherche de soi-même.
-
-Ainsi autrefois les Juifs vinrent à Béthanie chez Marthe et Marie, _non
-pour Jésus seul, mais pour voir Lazare_[357].
-
- [357] Joann., XII, 9.
-
-Il faut donc purifier l'intention, afin que, simple et droite, elle se
-dirige constamment vers moi, sans s'arrêter jamais aux objets
-inférieurs.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- L'esprit de l'homme va et vient sans se reposer jamais, et le coeur
- est emporté par la même inconstance. Or ces changements qui
- surviennent en nous, quelquefois malgré nous, sont ou des tentations
- que l'on doit combattre, ou des misères qu'il faut supporter, ou des
- épreuves auxquelles on doit se soumettre humblement. Et c'est pourquoi
- il est nécessaire de travailler sans relâche à purifier notre volonté,
- qui seule dépend de nous; autrement nous tomberons bien vite ou dans
- le péché, ou dans le trouble, ou dans les deux à la fois. Celui qui
- veut sincèrement être à Dieu et n'être qu'à lui, ne craint pas les
- attaques de l'enfer, parce qu'il sait qu'il est invincible en celui
- qui le fortifie. Il ne s'irrite point contre lui-même, il voit en paix
- ses infirmités, il _s'en glorifie_ comme l'Apôtre[358], parce qu'elles
- _perfectionnent la vertu_[359], et ajoutent au prix de la victoire.
- Que si Dieu l'éprouve, il s'humilie, il se reconnaît indigne de ses
- consolations, et il embrasse avec amour la croix qui lui est
- présentée. Tranquille sur cette croix, dans la tristesse, dans la
- souffrance et l'abandonnement, il n'a que cette parole, et elle lui
- suffit: _J'ai espéré en vous, Seigneur, et je ne serai point confondu
- éternellement_[360].
-
- [358] II. Corinth., XI, 30.
-
- [359] _Ibid._, XII, 9.
-
- [360] Ps. LXX, 1.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV.
-
-Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on le goûte en toutes
-choses, quand on l'aime véritablement.
-
-
-1. LE F. Voilà mon Dieu et mon tout! Que voudrais-je de plus? et quelle
-plus grande félicité puis-je désirer?
-
-Ô ravissante parole! mais pour celui qui aime Jésus, et non pas le
-monde, ni rien de ce qui est du monde.
-
-Mon Dieu et mon tout, c'est assez dire à qui l'entend, et le redire sans
-cesse est doux à celui qui aime.
-
-Vous présent, tout est délectable: en votre absence, tout devient amer.
-
-Vous donnez au coeur le repos, et une profonde paix, et une joie
-inénarrable.
-
-Vous faites que, content de tout, on vous bénit de tout. Au contraire,
-rien sans vous ne peut plaire longtemps, et rien n'a d'attrait ni de
-douceur sans l'impression de votre grâce et l'onction de votre sagesse.
-
-2. Que ne goûtera point celui qui vous goûte? et que trouvera d'agréable
-celui qui ne vous goûte point?
-
-Les sages du monde, qui n'ont de goût que pour les voluptés de la chair,
-s'évanouissent dans leur sagesse: car on ne trouve là qu'un vide
-immense, que la mort.
-
-Mais ceux qui, pour vous suivre, méprisent le monde et mortifient la
-chair, se montrent vraiment sages: car ils quittent le mensonge pour la
-vérité, et la chair pour l'esprit.
-
-Ceux-là savent goûter Dieu; et tout ce qu'ils trouvent de bon dans les
-créatures, ils le rapportent à la louange du Créateur.
-
-Rien pourtant ne se ressemble moins que le goût du Créateur et celui de
-la créature, du temps et de l'éternité, de la lumière incréée et de
-celle qui n'en est qu'un faible reflet.
-
-3. Ô lumière éternelle, infiniment élevée au-dessus de toute lumière
-créée, qu'un de vos rayons, tel que la foudre, parte d'en haut et
-pénètre jusqu'au fond le plus intime de mon coeur!
-
-Purifiez, dilatez, éclairez, vivifiez mon âme et toutes ses puissances,
-pour qu'elle s'unisse à vous dans des transports de joie.
-
-Oh! quand viendra cette heure heureuse, cette heure désirable où vous me
-rassasierez de votre présence, où vous me serez tout en toutes choses!
-
-Jusque là je n'aurai point de joie parfaite.
-
-Hélas! le vieil homme vit encore en moi; il n'est pas tout crucifié, il
-n'est pas mort entièrement.
-
-Ses convoitises combattent encore fortement contre l'esprit; il excite
-en moi des guerres intestines, et ne souffre point que l'âme règne en
-paix.
-
-Mais vous _qui commandez à la mer et qui calmez le mouvement des flots,
-levez-vous, secourez-moi_[361].
-
- [361] Ps. LXXXVIII, 10; XLIII, 26.
-
-_Dissipez les nations qui veulent la guerre_[362], et brisez-les dans
-votre puissance.
-
- [362] Ps. LXVII, 32.
-
-_Faites_, je vous conjure, _éclater vos merveilles, et signalez la
-gloire de votre bras_[363]: car je n'ai point d'autre espérance ni
-d'autre refuge que vous, ô mon Dieu!
-
- [363] Judith, IX, 11; Eccl., XXXVI, 7.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il est étrange que, connaissant Dieu, toute notre âme ne soit pas
- absorbée dans son amour; qu'elle s'arrête encore aux créatures, au
- lieu de se plonger et de se perdre dans la source de tout bien.
- Qu'est-ce que le bonheur, sinon l'amour? et qu'est-ce que le bonheur
- infini, sinon un amour sans bornes? Il faut donc à notre coeur un
- objet infini, il faut Dieu: rien de créé ne saurait le satisfaire
- jamais. Que me veut le monde? Qu'ai-je besoin de lui? Que peut-il me
- donner? Mon coeur est plus grand que tous ses biens, et _Dieu seul est
- plus grand que mon coeur_[364]. Dieu seul donc, Dieu seul, maintenant
- et toujours: éternellement Dieu seul!
-
- [364] Joann., III, 20.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, vous n'aurez jamais de sécurité dans cette vie; mais,
-tant que vous vivrez, les armes spirituelles vous seront toujours
-nécessaires.
-
-Vous êtes environné d'ennemis; ils vous attaquent à droite et à gauche.
-
-Si vous ne vous couvrez donc de tous côtés du bouclier de la patience,
-vous ne serez pas longtemps sans blessure.
-
-Si, de plus, votre coeur ne se fixe pas irrévocablement en moi, avec la
-ferme volonté de tout souffrir pour mon amour, vous ne soutiendrez
-jamais la violence de ce combat et vous n'obtiendrez point la palme des
-bienheureux.
-
-Il faut donc passer courageusement à travers tous les obstacles, et
-lever un bras puissant contre tout ce qui s'oppose à vous.
-
-Car _la manne est donnée aux victorieux_[365], et une grande misère est
-le partage du lâche.
-
- [365] Apoc., II, 17.
-
-2. Si vous cherchez le repos en cette vie, comment parviendrez-vous au
-repos éternel!
-
-Ne vous préparez pas à beaucoup de repos, mais à beaucoup de patience.
-
-Cherchez la véritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non
-dans les hommes ni dans aucune créature, mais en Dieu seul.
-
-Vous devez supporter tout avec joie pour l'amour de Dieu, les travaux,
-les douleurs, les tentations, les persécutions, les angoisses, les
-besoins, les infirmités, les injures, les médisances, les reproches, les
-humiliations, les affronts, les corrections, les mépris.
-
-C'est là ce qui exerce à la vertu, ce qui éprouve le nouveau soldat de
-Jésus-Christ, ce qui forme la couronne céleste.
-
-Pour un court travail je donnerai une récompense éternelle, et une
-gloire infinie pour une humiliation passagère.
-
-3. Pensez-vous que vous aurez toujours, selon votre désir, les
-consolations spirituelles?
-
-Mes Saints n'en ont pas joui constamment; mais ils ont eu beaucoup de
-peines, des tentations diverses, de grandes désolations.
-
-Et se confiant plus en Dieu qu'en eux-mêmes, ils se sont soutenus par la
-patience au milieu de toutes ces épreuves, sachant que _les souffrances
-du temps n'ont nulle proportion avec la gloire future qui doit en être
-le prix_[366].
-
- [366] Rom., VIII, 18.
-
-Voulez-vous avoir, dès le premier moment, ce que tant d'autres ont à
-peine obtenu après beaucoup de larmes et d'immenses travaux!
-
-_Attendez le Seigneur, combattez avec courage_[367], soyez ferme, ne
-craignez point, ne reculez point, mais exposez généreusement votre vie
-pour la gloire de Dieu.
-
- [367] Ps. XXVI, 14.
-
-_Je vous récompenserai pleinement, et je serai avec vous dans toutes vos
-tribulations_[368].
-
- [368] Ps. XC, 15.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Gardez-vous d'attendre ici-bas un repos qui n'y est point; on ne peut
- gagner le Ciel qu'avec beaucoup de travail, et pendant que vous serez
- sur la terre, vous aurez toujours à combattre. Ne vous lassez donc
- point; _renouvelez en vous l'esprit intérieur_[369]; recourez à Dieu
- qui seul vous soutient; humiliez-vous en sa présence; _veillez et
- priez, afin que vous n'entriez point en tentation_[370], je vous le
- répète, _veillez et priez continuellement_[371]; demeurez ferme dans
- la foi, _agissez avec courage et soyez forts_[372]. Il y en a qui,
- après avoir lutté généreusement, fléchissent tout à coup, tombent dans
- l'abattement, et abandonnent lâchement la victoire: et c'est qu'ayant
- compté sur eux-mêmes, Dieu les délaisse en punition de leur orgueil.
- Il ne suffit pas de résister un jour, deux jours; il faut combattre
- sans relâche jusqu'au bout. _Qui persévèrera jusqu'à la fin, celui-là
- sera sauvé_[373]. Et ne dites point: Cette guerre est bien longue!
- Rien n'est long de ce qui finit: vous touchez au terme; car le _temps
- est court, et la figure de ce monde passe_[374]. _Encore un moment_,
- dit le Sauveur, _et le monde ne me verra plus; mais vous me verrez
- parce que je vis, et que vous vivez_ en moi[375]. _Et l'esprit et
- l'époux disent: Venez. Et que celui qui entend dise: Venez. Voilà que
- je viens._ Ainsi soit-il! _Venez, Seigneur Jésus_[376].
-
- [369] Ephes., IV, 23.
-
- [370] Matth., XIV, 38.
-
- [371] Luc., XXI. 36.
-
- [372] I. Cor., XVI, 13.
-
- [373] Matth., XXIV, 13.
-
- [374] I. Cor., VII, 29-31.
-
- [375] Joan., XIV, 19.
-
- [376] Apoc., XXII. 17, 20.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI.
-
-Contre les vains jugements des hommes.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, ne cherchez qu'en Dieu le repos de votre coeur, et ne
-craignez point les jugements des hommes, quand votre conscience vous
-rend témoignage de votre innocence et de votre piété.
-
-Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point une
-chose pénible pour le coeur humble qui se confie en Dieu plus qu'en
-lui-même.
-
-On parle tant, qu'on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit.
-
-Comment, d'ailleurs, contenter tout le monde? cela ne se peut.
-
-Bien que Paul s'efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu'il _se
-fît tout à tous_[377], _il ne laissait pas d'être fort indifférent aux
-jugements des hommes_[378].
-
- [377] I. Cor., IX. 22.
-
- [378] _Ibid._, IV, 3.
-
-2. Il a fait tout ce qui était en lui pour l'édification et le salut des
-autres; mais il n'a pas pu empêcher qu'ils ne l'aient quelquefois
-condamné ou méprisé.
-
-C'est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout; et il n'a
-opposé que l'humilité et la patience aux reproches injustes, aux faux
-soupçons et aux mensonges de ceux qui se livraient, dans leurs discours,
-à tout ce que leur suggérait la passion.
-
-Il s'est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne
-causât du scandale aux faibles.
-
-3. _Qu'avez-vous à craindre d'un homme mortel_[379]? Il est aujourd'hui,
-et demain il aura disparu.
-
- [379] Is., LI. 12.
-
-Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.
-
-Que peut contre vous un homme par des paroles ou des outrages? Il se
-nuit plus qu'à vous, et, quel qu'il soit, il n'évitera pas le jugement
-de Dieu.
-
-Ayez Dieu toujours présent, et laissez là les contestations et les
-plaintes.
-
-Que si vous paraissez succomber maintenant, et souffrir une confusion
-que vous ne méritez pas, n'en murmurez point, et ne diminuez pas votre
-couronne par votre impatience.
-
-Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi, qui suis assez puissant pour
-vous délivrer de l'opprobre et de l'injure, et _pour rendre à chacun
-selon ses oeuvres_[380].
-
- [380] Rom., II, 6.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Pourquoi vous inquiéter des jugements des hommes, et que vous font
- leurs vaines pensées? Ils ne voient tout au plus que les dehors: leur
- oeil ne pénètre point au fond de l'âme, là où sont cachés le bien et
- le mal. Ne vous affligez donc point s'ils vous condamnent, et ne vous
- élevez point s'ils vous louent. Mais prosternez-vous devant Dieu, et
- dites-lui: _Si vous scrutez, Seigneur, nos iniquités, qui soutiendra
- votre regard_[381]? Quelques-uns s'exagèrent l'importance de ce qu'ils
- appellent leur réputation, et dans l'excessive chaleur avec laquelle
- ils la défendent, il y a souvent plus d'amour-propre que de zèle
- véritable. Jésus-Christ chargé d'outrages nous a donné un autre
- exemple: _il s'est tu et n'a point ouvert la bouche_[382]. Tous les
- saints ont été comme lui persécutés et calomniés. Quand on a fait ce
- qui dépendait de soi pour ne pas scandaliser ses frères, la conscience
- doit être tranquille: il ne reste plus qu'à demeurer en paix dans
- l'humiliation. Dieu sait tout, et cela suffit. _J'estime_, écrivait
- saint Paul aux Corinthiens, _j'estime que ce m'est peu de chose d'être
- jugé par vous, ou par aucun tribunal humain; je ne me juge pas
- moi-même; celui qui me juge, c'est le Seigneur. Ne jugez donc point
- avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne: il éclairera ce qui
- est caché dans les ténèbres, il manifestera les conseils des coeurs,
- et alors chacun recevra de Dieu la louange qu'il mérite_[383].
-
- [381] Ps. CXXIX, 3.
-
- [382] Ps. XXXVIII, 10.
-
- [383] Cor., IV, 3-5.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du
-coeur.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, quittez-vous, et vous me trouverez.
-
-N'ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment.
-
-Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à
-vous-même sans retour.
-
-2. LE F. Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois?
-
-3. J.-C. Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme
-dans les plus grandes. Je n'excepte rien, et j'exige de vous un
-dépouillement sans réserve.
-
-Comment pourrez-vous être à moi, et comment pourrai-je être à vous, si
-vous n'êtes libre au dedans et au dehors de toute volonté propre?
-
-Plus vous vous hâterez d'accomplir ce renoncement, plus vous aurez de
-paix; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable,
-et plus vous obtiendrez de moi.
-
-4. Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve; et
-parce qu'ils n'ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore
-s'occuper de ce qui les touche.
-
-Quelques-uns offrent tout d'abord, mais la tentation survenant, ils
-reprennent ce qu'ils avaient donné, et c'est pourquoi ils ne font
-presque aucun progrès dans la vertu.
-
-Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d'un
-coeur pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité, qu'après
-un entier abandon et un continuel sacrifice d'eux-mêmes, sans lequel on
-ne peut ni jouir de moi ni s'unir à moi.
-
-5. Je vous l'ai dit bien des fois, et je vous le redis encore:
-Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez d'une grande paix
-intérieure.
-
-Donnez tout pour trouver tout, ne recherchez, ne redemandez rien:
-demeurez fermement attaché à moi seul, et vous me posséderez.
-
-Votre coeur sera libre, et dégagé des ténèbres qui l'obscurcissent.
-
-Que vos efforts, vos prières, vos désirs n'aient qu'un seul objet:
-d'être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ, de
-mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement.
-
-Alors s'évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes,
-les soins superflus.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Vous l'avez dit, ô mon Jésus: _Si quelqu'un veut venir après moi,
- qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix, et qu'il me
- suive_[384]; et encore: _Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il
- possède, ne peut être mon disciple_[385]. Il n'y a donc point à
- hésiter; il faut choisir entre le monde et vous: _on ne saurait servir
- deux maîtres_[386], et vous ne voulez point de partage. Se rechercher,
- c'est s'éloigner de vous. Là où il reste encore quelque attache aux
- choses de la terre, quelque volonté propre, quelque secrète
- complaisance dans les dons soit de la nature, soit de la grâce, vous
- ne régnez pas pleinement, Seigneur, et votre amour est en souffrance.
- Hélas! comment peut-on, après avoir goûté la joie de votre union,
- refuser de s'unir plus intimement à vous? Ô faiblesse et folie
- incompréhensible du coeur humain! Est-il donc, ô mon Dieu, si
- difficile de reconnaître le néant de tout ce qui n'est pas vous,
- l'inconstance de notre volonté, l'incertitude de nos projets, la
- vanité de nos désirs, et délaisser là je ne sais quels biens stériles
- et misérables, une heure avant que la mort nous en dépouille sans
- retour? Quelles seront nos pensées à ce moment où toutes les illusions
- s'évanouissent? Que nous feront les choses du temps, lorsque le temps
- finira pour nous? C'en est fait, Seigneur, je suis résolu à consommer
- le sacrifice que vous exigez de ceux qui veulent vous appartenir.
- Qu'on ne me parle plus du monde ni de moi-même: j'ai rompu mes
- derniers liens; je suis mort, je ne vis désormais que de la vie de
- Jésus-Christ en moi: ce corps est comme le suaire qui m'enveloppe; me
- voilà étendu dans le tombeau, _enseveli avec Jésus-Christ en
- Dieu_[387]. Amen, qu'il soit ainsi!
-
- [384] Matth., XVI, 24.
-
- [385] Luc., XIV, 33.
-
- [386] Matth., VI, 24.
-
- [387] Rom., VI, 4.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à
-Dieu dans les périls.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout
-ce qui vous occupe au dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre
-intérieurement, et maître de vous-même, de sorte que tout vous soit
-assujetti, et que vous ne le soyez à rien.
-
-Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le maître, et non pas
-l'esclave.
-
-Tel qu'un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans le
-partage et dans la liberté des enfants de Dieu, qui, élevés au-dessus
-des choses présentes, contemplent celles de l'éternité; qui donnent à
-peine un regard à ce qui passe, et ne détachent jamais leurs yeux de ce
-qui durera toujours; qui, supérieurs aux biens du temps, ne cèdent point
-à leur attrait, mais plutôt les forcent de servir au bien, selon l'ordre
-établi par Dieu, le régulateur suprême, qui n'a rien laissé de
-désordonné dans ses oeuvres.
-
-2. Si, dans tous les événements, vous ne vous arrêtez point aux
-apparences, et n'en croyez point les yeux de la chair sur ce que vous
-voyez et entendez; si vous entrez d'abord, comme Moïse, dans le
-tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez quelquefois sa
-divine réponse, et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le
-présent et l'avenir.
-
-Car c'était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher
-l'éclaircissement de ses difficultés et de ses doutes; et la prière
-était son unique recours contre la malice et les piéges des hommes.
-
-Ainsi, vous devez vous réfugier dans le secret de votre coeur, pour
-implorer le secours de Dieu avec plus d'instance.
-
-Nous lisons que Josué et les enfants d'Israël furent trompés par les
-Gabaonites, _parce qu'ils n'avaient point auparavant consulté le
-Seigneur_[388], et que, trop crédules à leurs flatteuses paroles, ils se
-laissèrent séduire par une fausse pitié.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- La plupart des hommes, dominés par les premières impressions, agissent
- sans consulter Dieu, et passent leur vie à se repentir le soir de ce
- qu'ils ont fait le matin. On doit travailler continuellement à vaincre
- une faiblesse si déplorable, en s'efforçant de résister aux mouvements
- soudains qui s'élèvent en nous. Celui qui n'est pas maître de soi
- court un grand péril; il est à chaque instant près de tomber. Il faut
- s'exercer à vouloir, à dompter l'imagination qui emporte l'âme, à
- soumettre le coeur et ses désirs à une règle inflexible. Mais que
- ferons-nous, pauvres infirmes, si nous ne sommes aidés, secourus? De
- nous-mêmes nous ne pouvons rien. _Le Seigneur est notre seule
- force_[389]: implorons-le donc avec confiance, implorons-le sans
- cesse: _la prière de l'humble pénètre le Ciel_[390]. _Levons les yeux
- sur la montagne d'où nous viendra le secours_[391]. _Seigneur, Dieu de
- mon salut, j'ai crié devant vous le jour et la nuit_[392]: _ce pauvre
- a crié, et le Seigneur l'a exaucé, et il l'a sauvé de toutes ses
- tribulations_[393]. _Béni soit le Seigneur parce qu'il a entendu la
- voix de ma prière! le Seigneur est mon aide et mon protecteur; mon
- coeur a espéré en lui, et il m'a secouru, et ma chair a refleuri, et
- du fond de ma volonté je le louerai_[394]. _Tous mes os diront:
- Seigneur, qui est semblable à vous_[395]?
-
- [388] Josué, IX, 14.
-
- [389] Ps. XVII, 2.
-
- [390] Eccl., XXXV, 21.
-
- [391] Ps. CXX, 1.
-
- [392] Ps. LXXX, 7, 2.
-
- [393] Ps. XXXIII, 7.
-
- [394] Ps. XXVII, 6-7.
-
- [395] Ps. XXXIV, 10.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, remettez-moi toujours vos intérêts; j'en disposerai
-selon ce qui sera le mieux, au temps convenable.
-
-Attendez ce que j'ordonnerai, et vous y trouverez un grand avantage.
-
-2. LE F. Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie: car
-j'avance bien peu quand je n'ai que mes propres lumières.
-
-Oh! que ne puis-je, oubliant l'avenir, m'abandonner, dès ce moment, sans
-réserve à votre volonté souveraine!
-
-3. J.-C. Mon fils, souvent l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il
-désire; l'a-t-il obtenue, il commence à s'en dégoûter, parce qu'il n'y a
-rien de durable dans ses affections, et qu'elles l'entraînent
-incessamment d'un objet à un autre.
-
-Ce n'est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites
-choses.
-
-4. Le vrai progrès de l'homme est l'abnégation de soi-même; et l'homme
-qui ne tient plus à soi est libre et en assurance.
-
-Cependant l'ancien ennemi, qui s'oppose à tout bien, ne cesse pas de le
-tenter; il lui dresse nuit et jour des embûches, et s'efforce de le
-surprendre pour le faire tomber dans ses piéges.
-
-_Veillez et priez_, dit le Seigneur, _afin que vous n'entriez point en
-tentation_[396].
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il y a dans les affaires un danger terrible pour l'âme, lorsqu'elle ne
- veille pas sur elle-même attentivement. Nous ne parlons point des
- tentations de l'intérêt, si vives pourtant, si multipliées, et qui
- finissent ordinairement par affaiblir au moins la conscience. Alors
- même qu'elles ne produisent pas ce triste effet, elles dessèchent le
- coeur, préoccupent l'esprit, le détournent de Dieu et de la grande
- pensée du salut. Il y a toujours quelque chose qui presse, qu'on ne
- peut laisser en retard; et sous ce prétexte, sans dessein formé, par
- le seul entraînement des occupations qu'on s'est faites, on abandonne
- peu à peu les exercices qui nourrissent la piété, les lectures
- saintes, la prière, les devoirs indispensables de la religion, et
- ainsi la vie s'écoule pleine de projets, de soucis, de travaux, dans
- l'oubli de _la seule chose nécessaire_[397]. Les maladies même ne
- réveillent pas; aucun avertissement n'est écouté. Enfin la mort vient,
- saisit cet homme, le présente au juge qui l'interroge: Qu'as-tu fait
- du temps que je t'ai accordé? L'infortuné voit d'un coup d'oeil
- trente, quarante, soixante années consumées tout entières dans les
- soins de la terre, et il ne voit que cela. Son âme, il n'y a point
- songé. Il est tard en ce moment pour commencer à s'occuper d'elle, et
- son sort est fixé irrévocablement. Ah! pensez avant tout à ce qui ne
- doit jamais finir. _Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa
- justice, et le reste vous sera donné par surcroît_[398]. Éteindre en
- soi le désir de ce qui passe, se confier en la Providence, ne vouloir
- que ce qu'elle veut, comme elle le veut, et quand elle le veut, c'est
- la voie de la paix et le seul fondement solide d'espérance à la
- dernière heure.
-
- [396] Matth., XXVI, 41.
-
- [397] Luc., X, 42.
-
- [398] _Ibid._, XII, 31.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL.
-
-Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de
-rien.
-
-
-1. LE F. _Seigneur, qu'est-ce que l'homme, pour que vous vous souveniez
-de lui? Et qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que vous le
-visitiez_[399].
-
- [399] Ps. VIII, 5.
-
-Par où l'homme a-t-il pu mériter votre grâce?
-
-De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre si vous me délaissez? Et qu'ai-je
-à dire si vous ne faites pas ce que je demande?
-
-Je ne puis, certes, penser et dire avec vérité que ceci: Seigneur, je ne
-suis rien, je ne peux rien, de moi-même je n'ai rien de bon, je sens ma
-faiblesse en tout, et tout m'incline vers le néant.
-
-Si vous ne m'aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je tombe
-dans la tiédeur et le relâchement.
-
-2. _Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même_[400], et vous
-demeurez éternellement bon, juste et saint, faisant tout avec bonté,
-avec justice, avec sainteté, et disposant tout avec sagesse.
-
- [400] Ps. CI, 27.
-
-Pour moi, qui ai plus de penchant à m'éloigner du bien qu'à m'en
-approcher, je ne demeure pas longtemps dans un même état, et je change
-sept fois le jour.
-
-Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous me
-tendez une main secourable: car vous pouvez seul, sans l'aide de
-personne, me secourir et m'affermir de telle sorte, que je ne sois plus
-sujet à tous ces changements, et que mon coeur se tourne vers vous seul,
-et s'y repose à jamais.
-
-3. Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour
-acquérir la ferveur, soit à cause de la nécessité qui me presse de vous
-chercher, ne trouvant point d'homme qui me console; alors je pourrais
-tout espérer de votre grâce, et me réjouir de nouveau dans les
-consolations que je recevrais de vous.
-
-4. Grâces vous soient rendues, à vous de qui découle tout ce qui
-m'arrive de bien.
-
-Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu'un homme
-inconstant et fragile.
-
-De quoi donc puis-je me glorifier? Comment puis-je désirer qu'on
-m'estime?
-
-Serait-ce à cause de mon néant? mais quoi de plus insensé!
-
-Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal
-terrible, puisqu'elle nous éloigne de la véritable gloire, et nous
-dépouille de la grâce céleste.
-
-Car, dès que l'homme se complaît en lui-même, il commence à vous
-déplaire; et lorsqu'il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie
-vertu.
-
-5. La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous et non
-pas en soi; de se réjouir de votre grandeur et non de sa propre vertu;
-de ne trouver de plaisir en nulle créature qu'à cause de vous.
-
-Que votre nom soit loué et non le mien; qu'on exalte vos oeuvres et non
-les miennes; que votre saint nom soit béni, et qu'il ne me revienne rien
-des louanges des hommes.
-
-Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.
-
-En vous je me glorifierai, je me réjouirai sans cesse en vous et non pas
-en moi, _si ce n'est dans mes infirmités_[401].
-
-6. Que les Juifs _recherchent la gloire qu'on reçoit les uns des
-autres_[402]: pour moi, je ne rechercherai que _celle qui vient de Dieu
-seul_[403].
-
-Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce
-monde, comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité.
-
-Ô ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu! Trinité bienheureuse! à vous
-seule louange, honneur, gloire, puissance dans les siècles des siècles.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Si je descends en moi-même et que je m'interroge sur ce que je suis,
- que trouvé-je, ô mon Dieu! Une raison incertaine toujours près de
- s'égarer, d'inconstantes affections, un mélange inexplicable
- d'espérances et de craintes vaines, des inclinations viciées, une
- foule innombrable de désirs qui sans cesse m'agitent et me
- tourmentent, quelquefois une joie fugitive, habituellement un profond
- ennui, je ne sais quel instinct du ciel et toutes les passions de la
- terre, une volonté infirme qui tout ensemble veut et ne veut pas, un
- grand orgueil dans une grande misère: voilà mon état tel que le péché
- l'a fait, et je sens de plus en moi l'impuissance de relever une
- nature si profondément déchue. Il a fallu que Dieu même vînt soulever
- ce poids immense de dégradation: sans un Rédempteur divin, l'éternité
- entière aurait passé sur les ruines de l'homme. Il a paru ce
- Rédempteur, il a dit: _Me voici[404]!_ et son sang a satisfait à la
- suprême justice, et sa grâce a réparé le désordre de l'intelligence et
- le désordre du coeur: elle a rétabli l'image de Dieu dans sa créature
- tombée. Incompréhensible mystère d'amour! et comment répondre à un tel
- bienfait? Reconnaissons au moins notre faiblesse et notre indigence;
- ne nous attribuons aucun des biens qui nous sont donnés gratuitement;
- rendons la gloire à qui elle appartient, et entrons de toutes les
- puissances de notre être dans les sentiments du Prophète: _Seigneur
- mon Dieu, je vous ai invoqué, et vous m'avez guéri. Vous avez retiré
- mon âme de l'enfer, et vous m'avez séparé de ceux qui descendent dans
- le lac. Chantez le Seigneur, vous qui êtes ses saints, et célébrez la
- mémoire de sa sainteté[405]!_
-
- [401] II. Cor., XII, 5.
-
- [402] Joann., V, 44.
-
- [403] _Ibid._
-
- [404] Ps. XXXIX, 8.
-
- [405] Ps. XXIX, 3-5.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI.
-
-Du mépris de tous les honneurs du temps.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, n'enviez point les autres, si vous les voyez honorés
-et élevés, tandis qu'on vous méprise et qu'on vous humilie.
-
-Élevez votre coeur au ciel vers moi, et vous ne vous affligerez point
-d'être méprisé des hommes sur la terre.
-
-2. LE F. Seigneur, nous sommes aveugles, et la vanité nous séduit bien
-vite.
-
-Si je me considère attentivement, je reconnais qu'aucune créature ne m'a
-jamais fait d'injustice, et qu'ainsi je n'ai nul sujet de me plaindre de
-vous.
-
-Après vous avoir tant offensé, et si grièvement, il est juste que toute
-créature s'arme contre moi.
-
-La honte et le mépris, voilà donc ce qui m'est dû; et à vous la louange,
-l'honneur et la gloire.
-
-Et si je me dispose à souffrir avec joie, à désirer même d'être méprisé,
-abandonné de toutes les créatures et compté pour rien, je ne puis ni
-posséder au dedans de moi une paix solide, ni recevoir la lumière
-spirituelle, ni être uni parfaitement à vous.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Celui qui s'examine devant Dieu, à la lumière de la vérité, se méprise
- souverainement, parce qu'il ne trouve en soi, sans la grâce, qu'un
- fonds immense de corruption: et dès lors, loin de rechercher l'estime,
- les respects, les honneurs, il se réfugie dans son abjection comme
- dans le seul asile contre l'orgueil, la plus grande de ses misères. Si
- on l'abaisse, si on le dédaigne, il ne se plaint ni ne s'irrite; il
- reconnaît qu'on lui fait justice, et l'on ne saurait tant l'humilier,
- qu'il ne s'humilie encore davantage intérieurement; car, en tout,
- c'est Dieu qu'il regarde, et non pas les hommes. Il dit comme Job: _Si
- je veux me justifier, ma bouche me condamnera; et si elle entreprend
- de montrer mon innocence, elle ne prouvera que mon crime_[406]. Puis,
- dans l'amertume de son coeur, appelant la miséricorde, il invoque le
- Père céleste qui a pitié de sa pauvre créature. _J'ai péché: que
- ferai-je, ô Sauveur des hommes? Pourquoi avez-vous mis la guerre entre
- vous et moi, et suis-je devenu à charge à moi-même? Pourquoi
- n'ôtez-vous pas mon péché, et n'effacez-vous pas mon iniquité? Voilà
- que je dormirai dans la poussière, et quand vous me chercherez le
- matin je ne serai plus_[407]. Heureux celui qui s'accuse, car il
- obtiendra le pardon! heureux celui qui choisit la dernière place, car
- on lui dira: _Montez plus haut_[408]!
-
- [406] Job, XI, 20.
-
- [407] Job, VII, 20, 21.
-
- [408] Luc., XIV, 10.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII.
-
-Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes.
-
-
-1. J.-C. Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause
-de l'habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments,
-vous serez dans l'inquiétude et le trouble.
-
-Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours
-vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un ami s'éloigne
-ou meurt.
-
-Toute amitié doit être fondée sur moi; et c'est pour moi que vous devez
-aimer tous ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont les plus
-chers en cette vie.
-
-Sans moi l'amitié est stérile et dure peu; et toute affection, dont je
-ne suis pas le lien, n'est ni véritable ni pure.
-
-Vous devez être mort à ces affections humaines, jusqu'à souhaiter de
-n'avoir, s'il se pouvait, aucun commerce avec les hommes.
-
-Plus l'homme s'éloigne des consolations de la terre, plus il s'approche
-de Dieu.
-
-Et il s'élève d'autant plus vers Dieu qu'il descend plus profondément en
-lui-même, et qu'il est plus vil à ses propres yeux.
-
-2. Celui qui s'attribue quelque bien, empêche que la grâce de Dieu
-descende en lui, parce que la grâce de l'Esprit saint cherche toujours
-les coeurs humbles.
-
-Si vous saviez vous anéantir parfaitement, et bannir de votre coeur tout
-amour de la créature, alors venant à vous, je vous inonderais de ma
-grâce.
-
-Quand vous regardez la créature, vous perdez de vue le Créateur.
-
-Apprenez à vous vaincre en tout à cause de lui, et vous pourrez alors
-parvenir à le connaître.
-
-Le plus petit objet désiré, aimé avec excès, souille l'âme et la sépare
-du souverain bien.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- La religion sanctifie tout, et ne détruit rien, hors le péché; elle
- n'interdit pas les affections naturelles; au contraire, il y en a
- qu'elle commande expressément, et le précepte de l'amour mutuel est un
- de ceux que l'Évangile inculque avec le plus de soin. _Aimons-nous les
- uns les autres_[409], répète sans cesse l'apôtre saint Jean. _Celui
- qui n'aime point demeure dans la mort_[410]; _il ne connaît pas Dieu,
- car Dieu est amour_[411]. Et, dans la nuit de la Cène, ne voyons-nous
- pas reposer sur le coeur de Jésus _le disciple qu'il aimait_[412]?
- Mais nos affections, pour être pures, doivent avoir leur principe en
- Dieu, et leur règle dans sa volonté. Alors ce ne sont plus des
- sentiments de la terre, qui, en passant, agitent et troublent l'âme:
- c'est quelque chose de l'éternité, comme elle invariable et calme
- comme elle. Défiez-vous des attachements qui altèrent la paix du
- coeur. Nulle créature ne doit être aimée qu'avec une soumission
- parfaite aux ordres de la Providence. Toujours nous devons être prêts
- à supporter sans plainte ce qui afflige le plus la nature, l'absence,
- la séparation, la mort même, nous souvenant de ce que dit l'Apôtre:
- _Nous ne voulons pas, mes frères, que vous soyez dans l'ignorance
- touchant ceux qui dorment, afin que vous ne vous attristiez pas comme
- les autres hommes, qui n'ont point d'espérance. Car si nous croyons
- que Jésus est mort et ressuscité, ainsi Dieu amènera avec Jésus ceux
- qui se seront endormis en lui. Nous vous disons ceci d'après la parole
- du Seigneur: nous qui vivons, qui sommes réservés pour son avénement,
- nous ne préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil. Car, au
- commandement de l'Archange, à sa voix, au son de la trompette de Dieu,
- le Seigneur lui-même descendra du ciel, et les morts qui reposent dans
- le Christ se lèveront les premiers. Ensuite, nous qui vivons et qui
- serons demeurés jusqu'alors, nous serons enlevés avec eux dans les
- nuées, au devant du Christ, au milieu des airs; et ainsi nous serons à
- jamais avec le Seigneur. Consolez-vous les uns les autres dans ces
- paroles_[413].
-
- [409] Joann., IV, 7.
-
- [410] _Ibid._, III, 14.
-
- [411] _Ibid._, IV, 8.
-
- [412] _Ibid._, XIII. 23.
-
- [413] I. Thessal., IV, 12-17.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII.
-
-Contre la vaine science du siècle.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, ne vous laissez pas émouvoir au charme et à la beauté
-des discours des hommes: _car le royaume de Dieu ne consiste pas dans
-les discours, mais dans les oeuvres_[414].
-
- [414] I. Cor., IV, 20.
-
-Soyez attentif à mes paroles, qui enflamment le coeur, éclairent,
-attendrissent l'âme, et la remplissent de consolation.
-
-Ne lisez jamais pour paraître plus savant ou plus sage.
-
-Étudiez-vous à mortifier vos vices; cela vous servira plus que la
-connaissance des questions les plus difficiles.
-
-2. Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours
-revenir à l'unique principe de toutes choses.
-
-C'est moi qui donne à l'homme la science, et qui éclaire l'intelligence
-des petits enfants, plus que l'homme ne le pourrait par aucun
-enseignement.
-
-Celui à qui je parle est bientôt instruit, et fait de grands progrès
-dans la vie de l'esprit.
-
-Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de questions
-curieuses, et qui s'inquiètent peu d'apprendre à me servir!
-
-Viendra le jour où Jésus-Christ, le Maître des maîtres, le Seigneur des
-anges, apparaîtra, pour demander compte à chacun de ce qu'il sait,
-c'est-à-dire pour examiner les consciences.
-
-Et alors, _la lampe à la main, il scrutera Jérusalem_[415]: _les secrets
-des ténèbres seront dévoilés_[416], et toute langue se taira.
-
- [415] Soph., 1, 12.
-
- [416] Cor., IV, 5.
-
-3. C'est moi qui, en un moment, élève l'âme humble, et la fais pénétrer
-plus avant dans la vérité éternelle, que ne le pourrait celui qui aurait
-étudié dix années dans les écoles.
-
-J'enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d'opinions, sans faste,
-sans arguments, sans disputes.
-
-J'apprends à mépriser les biens de la terre, à dédaigner ce qui passe, à
-rechercher et à goûter ce qui est éternel, à fuir les honneurs, à
-souffrir les scandales, à mettre en moi toute son espérance, à ne
-désirer rien hors de moi, et à m'aimer ardemment et par-dessus tout.
-
-4. Quelques-uns, en m'aimant ainsi, ont appris des choses toutes
-divines, dont ils parlaient d'une manière admirable.
-
-Ils ont fait plus de progrès en quittant tout, que par une profonde
-étude.
-
-Mais je dis aux uns des choses plus générales; aux autres, de plus
-particulières. J'apparais à quelques-uns doucement voilé sous des ombres
-et des figures; je révèle à d'autres mes mystères au milieu d'une vive
-splendeur.
-
-Les livres parlent à tous le même langage; mais il ne produit pas sur
-tous les mêmes impressions, parce que moi seul j'enseigne la vérité au
-dedans, je scrute les coeurs, je pénètre les pensées, j'excite à agir,
-et je distribue mes dons à chacun, selon qu'il me plaît.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Plusieurs se fatiguent et se tourmentent pour acquérir la science, _et
- j'ai vu_, dit le Sage, _que cela aussi était vanité, travail et
- affliction d'esprit_[417]. À quoi vous servira de connaître les choses
- de ce monde, quand ce monde même aura passé? Au dernier jour, on ne
- vous demandera pas ce que vous avez su, mais ce que vous avez fait;
- _et il n'y a plus de science dans les enfers, vers lesquels vous vous
- hâtez_[418]. Cessez un vain labeur. Qui que vous soyez, vous n'avez
- que trop cultivé l'arbre dont les fruits donnent la mort. Laissez la
- science qui nourrit l'orgueil, _la science qui enfle_, pour vous
- occuper uniquement d'acquérir celle qui fait les humbles et les
- saints, _la charité qui édifie_[419]. Apprenez à vous humilier, à
- connaître votre néant et votre corruption. Alors Dieu viendra vers
- vous; il vous éclairera de sa lumière, il vous enseignera, dans le
- secret du coeur, cette science merveilleuse dont Jésus a dit: _Je vous
- bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de le terre, parce que vont avez
- caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux
- petits_[420].
-
- [417] Eccl., I, 17.
-
- [418] _Ibid._, IX, 10.
-
- [419] I. Cor., VIII, 1.
-
- [420] Luc., X, 21.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV.
-
-Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses extérieures.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, il faut que vous vous teniez dans l'ignorance de
-beaucoup de choses; _que vous soyez comme mort au monde, et que le monde
-soit mort pour vous_[421].
-
- [421] Col., III, 3. Gal., VI, 14.
-
-Il faut aussi fermer l'oreille à bien des discours, et penser plutôt à
-vous conserver en paix.
-
-Il vaut mieux détourner les yeux de ce qui déplaît, et laisser chacun
-dans son sentiment, que de s'arrêter à contester.
-
-Si vous prenez soin d'avoir Dieu pour vous, et que son jugement vous
-soit toujours présent, vous supporterez sans peine d'être vaincu.
-
-2. LE F. Hélas! Seigneur, où en sommes-nous venus? On pleure une perte
-temporelle, on court, on se fatigue pour le moindre gain; et l'on oublie
-les pertes de l'âme, ou l'on ne s'en souvient qu'à peine et bien tard.
-
-On est attentif à ce qui ne sert peu ou point du tout, et l'on passe
-avec négligence sur ce qui est souverainement nécessaire; parce que
-l'homme se répand tout entier au dehors, et que, s'il ne rentre
-promptement en lui-même, il demeure avec joie enseveli dans les choses
-extérieures.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Si vous saviez mourir demain, que vous importeraient les choses de la
- terre, ce qui se fait, ce qui se dit autour de vous? Eh bien! vous
- mourrez demain; car la vie est à peine d'un jour. Soyez donc dès ce
- moment tel que vous voudrez avoir été, quand l'éternité s'ouvrira
- devant vous. Ni la science, ni la richesse, ni rien de ce qui est du
- monde ne vous servira au jugement de Dieu: vous n'y porterez que vos
- oeuvres. _Il y avait un homme riche dont les terres avaient produit
- une moisson extraordinaire; et il pensait en lui-même, disant: Que
- ferai-je? car je n'ai point de lieu où recueillir tous ces fruits. Et
- il dit: Voici ce que je ferai: j'abattrai mes greniers, et j'en
- bâtirai de plus grands, et j'y amasserai toute ma récolte, et tous mes
- biens; et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as beaucoup de biens en
- réserve pour plusieurs années: repose-toi, mange, bois, fais bonne
- chère. Mais Dieu lui dit: Insensé, cette nuit même on te redemandera
- ton âme; et pour qui sera ce que tu as amassé? Ainsi en est-il de
- celui qui thésaurise pour lui-même, et qui n'est pas riche devant
- Dieu_[422].
-
- [422] Luc., XII, 16-21.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV.
-
-Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est difficile de garder
-une sage mesure dans ses paroles.
-
-
-1. LE F. _Secourez-moi, Seigneur, dans la tribulation: car le salut ne
-vient pas de l'homme_[423].
-
- [423] Ps. LIX, 11.
-
-Combien de fois ai-je en vain cherché la fidélité où je croyais la
-trouver? combien de fois l'ai-je trouvée où je l'attendais le moins?
-
-Vanité donc d'espérer dans les hommes; mais vous êtes, mon Dieu, le
-salut des justes.
-
-Soyez béni, Seigneur, en tout ce qui nous arrive.
-
-2. Nous sommes faibles et changeants; un rien nous séduit et nous
-ébranle.
-
-Quel est l'homme si vigilant et si réservé qu'il ne tombe jamais dans
-aucune surprise, ni dans aucune perplexité?
-
-Mais celui, mon Dieu, qui se confie en nous, et qui vous cherche dans la
-simplicité de son coeur, ne chancelle pas si aisément.
-
-Et s'il éprouve quelque affliction, s'il est engagé en quelque embarras,
-vous l'en tirez bientôt, ou vous le consolez: car vous n'abandonnez pas
-pour toujours celui qui espère en vous.
-
-Quoi de plus rare qu'un ami fidèle, qui ne s'éloigne point quand
-l'infortune accable son ami?
-
-Seigneur, vous êtes seul constamment fidèle; et nul ami n'est comparable
-à vous.
-
-3. Oh! que de sagesse dans ce que disait cette sainte âme: _Mon coeur
-est affermi et fondé en Jésus-Christ_[424]!
-
- [424] Sainte Agathe.
-
-S'il en était ainsi de moi, je serais moins troublé par la crainte des
-hommes, et moins ému de leurs paroles malignes.
-
-Qui peut prévoir, qui peut détourner tous les maux à venir? Si ceux
-qu'on a prévus, souvent blessent encore, que sera-ce donc de ceux qui
-nous frappent inopinément?
-
-Pourquoi, malheureux que je suis, n'ai-je pas pris de plus sûres
-précautions pour moi-même? Pourquoi aussi ai-je eu tant de crédulité
-pour les autres?
-
-Mais nous sommes des hommes, et rien autre chose que des hommes
-fragiles, quoique plusieurs nous croient et nous appellent des anges.
-
-À qui croirai-je, Seigneur! à qui, si ce n'est à vous? Vous êtes la
-vérité qui ne trompe point, et qu'on ne peut tromper.
-
-Au contraire, _tout homme est menteur_[425], faible, inconstant,
-fragile, surtout dans ses paroles; de sorte qu'on doit à peine croire
-d'abord ce qui paraît le plus vrai dans ce qu'il dit.
-
- [425] Ps. LXI, 9.
-
-4. Que vous nous avez sagement avertis de nous défier des hommes; que
-_l'homme a pour ennemis ceux de sa propre maison_[426]; et que si
-quelqu'un dit: _Le Christ est ici, ou il est là_[427], il ne faut pas le
-croire!
-
- [426] Mich., VII, 2.
-
- [427] Matth., XXIV, 23.
-
-Une dure expérience m'a éclairé: heureux si elle sert à me rendre moins
-insensé et plus vigilant!
-
-Soyez discret, me dit quelqu'un, soyez discret; ce que je vous dis n'est
-que pour vous. Et pendant que je me tais et que je crois la chose
-secrète, il ne peut lui-même garder le silence qu'il m'a demandé; mais,
-dans l'instant, il me trahit, se trahit lui-même et s'en va.
-
-Éloignez de moi, Seigneur, ces confidences trompeuses; ne permettez pas
-que je tombe entre les mains de ces hommes indiscrets, ou que je leur
-ressemble.
-
-Mettez dans ma bouche des paroles invariables et vraies; et que ma
-langue soit étrangère à tout artifice.
-
-Ce que je ne peux souffrir en autrui, je dois m'en préserver avec soin.
-
-5. Oh! qu'il est bon, qu'il est nécessaire pour la paix, de se taire sur
-les autres, de ne pas tout croire indifféremment, ni tout redire sans
-réflexion, de se découvrir à peu de personnes, de vous chercher toujours
-pour témoin de son coeur, de ne pas se laisser emporter à tout vent de
-paroles; mais de désirer que tout en nous et hors de nous s'accomplisse
-selon qu'il plaît à votre volonté!
-
-Que c'est encore un sûr moyen pour conserver la grâce céleste, de fuir
-ce qui a de l'éclat aux yeux des hommes, de ne point rechercher ce qui
-semble attirer leur admiration; mais de travailler ardemment à acquérir
-ce qui produit la ferveur et corrige la vie!
-
-À combien d'hommes a été funeste une vertu connue et louée trop tôt!
-
-Que de fruits, au contraire, d'autres ont tirés d'une grâce conservée en
-silence durant cette vie fragile, qui n'est qu'une tentation et une
-guerre continuelle!
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Ne vous appuyez pas sur les hommes, car ils vous manqueront tôt ou
- tard. L'homme est faible, indiscret, inconstant, léger, enclin à tout
- rapporter à soi. Le moindre caprice l'éloigne, le moindre intérêt
- suffit pour le transformer en ennemi. Alors il se montre tel qu'il
- est. Il vous aimait, mais pour lui-même, pour tirer parti de vous au
- besoin. Fuyez, fuyez ces faux amis du monde. Celui-ci vous trahit, cet
- autre vous délaisse. Arrive-t-il des circonstances qui vous forcent de
- recourir à eux, _tous commencent à s'excuser. Le premier dit: J'ai
- acheté une terre; il faut nécessairement que je l'aille voir: je vous
- supplie de m'excuser. Un autre dit: J'ai acheté cinq paires de boeufs,
- et je vais les éprouver: je vous supplie de m'excuser. Un autre dit:
- J'ai épousé une femme, et c'est pourquoi je ne puis aller_[428]. Voilà
- les amitiés humaines. Vous seul, mon Dieu, vous seul n'abandonnez
- point ceux qui vous aiment, ceux qui espèrent en vous: toujours vous
- êtes près d'eux pour les soutenir et les consoler. Jamais vous ne vous
- lassez d'entendre leurs gémissements, d'écouter leurs plaintes, de
- recueillir leurs larmes. Rien n'est au-dessous de votre tendresse: cet
- homme abject aux yeux des hommes, ce pauvre rebuté de toutes parts,
- _vous l'assistez, mon Dieu, sur le lit de sa douleur, et votre main
- retourne son lit pour y reposer ses infirmités_[429]: puis, quand sa
- tâche est accomplie, à la fin du jour, vous le recevez dans
- l'éternelle paix.
-
- [428] Luc., XIV, 18, 20.
-
- [429] Ps. XL, 4.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI.
-
-Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on est assailli de
-paroles injurieuses.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, demeurez ferme, et espérez en moi. Qu'est-ce, après
-tout, que des paroles? un vain bruit. Elles frappent l'air, mais ne
-brisent point la pierre.
-
-Si vous êtes coupable, songez que votre désir doit être de vous
-corriger. Si votre conscience ne vous reproche rien, pensez que vous
-devez souffrir avec joie cette légère peine pour Dieu.
-
-C'est bien ce qu'il y a de moindre, que, de temps en temps, vous
-supportiez quelques paroles, vous qui ne pouvez encore soutenir de plus
-rudes épreuves.
-
-Et pourquoi de si petites choses vont-elles jusqu'à votre coeur, si ce
-n'est que vous êtes encore charnel, et trop occupé des jugements des
-hommes?
-
-Vous craignez le mépris, et à cause de cela vous ne voulez pas être
-repris de vos fautes, et vous cherchez des excuses pour les couvrir.
-
-2. Scrutez mieux votre coeur, et vous reconnaîtrez que le monde vit
-encore en vous, et le vain désir de plaire aux hommes.
-
-Car votre répugnance à être abaissé, confondu par vos faiblesses, prouve
-que vous n'avez pas une humilité sincère, que vous n'êtes pas
-_véritablement mort au monde, et que le monde n'est pas crucifié pour
-vous_[430].
-
- [430] Galat., VI, 14.
-
-Écoutez ma parole, et vous vous inquiéterez peu de toutes les paroles
-des hommes.
-
-Quand on dirait contre vous tout ce que peut inventer la plus noire
-malice, en quoi cela vous nuirait-il, si vous le laissez passer comme la
-paille que le vent emporte? En perdriez-vous un seul cheveu?
-
-3. Celui dont le coeur n'est pas renfermé en lui-même, et qui n'a pas
-Dieu toujours présent, s'émeut aisément d'une parole de blâme.
-
-Mais celui qui se confie en moi et qui ne s'appuie pas sur son propre
-jugement, ne craindra rien des hommes.
-
-Car c'est moi qui connais et qui juge ce qui est secret; je sais la
-vérité de toute chose, qui a fait l'injure et qui la souffre.
-
-Cette parole, elle est venue de moi; cet événement, je l'ai permis,
-_afin que ce qu'il y a de caché dans beaucoup de coeurs fût
-révélé_[431].
-
- [431] Luc., II, 35.
-
-Je jugerai l'innocent et le coupable; mais, par un secret jugement, j'ai
-voulu auparavant éprouver l'un et l'autre.
-
-4. Le témoignage des hommes trompe souvent; mais mon jugement est vrai:
-il subsistera et ne sera point ébranlé.
-
-Le plus souvent il est caché, et peu de personnes le découvrent en
-chaque chose: cependant il n'erre jamais, et ne peut errer, quoiqu'il ne
-paraisse pas toujours juste aux yeux des insensés.
-
-C'est donc à moi qu'il faut remettre le jugement de tout, sans jamais
-s'en rapporter à son propre sens.
-
-_Le juste ne sera point troublé, quoi qu'il lui arrive par l'ordre de
-Dieu_[432]. Il lui importera peu qu'on l'accuse injustement.
-
- [432] Prov., X, 21.
-
-Et si d'autres le défendent et réussissent à le justifier, il n'en
-concevra pas non plus une vaine joie.
-
-Car il se souvient que c'est moi _qui sonde les coeurs et les
-reins_[433]; et que je ne juge point sur les dehors et les apparences
-humaines.
-
- [433] Ps. VII, 10.
-
-Ce qui paraît louable au jugement des hommes, souvent est criminel à mes
-yeux.
-
-5. LE F. Seigneur mon Dieu, juge infiniment juste, fort et patient, qui
-connaissez la fragilité de l'homme et son penchant au mal, soyez ma
-force et toute ma confiance: car ma conscience ne me suffit pas.
-
-Vous connaissez ce que je ne connais point; ainsi j'ai dû m'abaisser
-sous tous les reproches et les supporter avec douceur.
-
-Pardonnez-moi dans votre bonté, toutes les fois que je n'ai pas agi de
-la sorte, et donnez-moi plus abondamment la grâce qui apprend à
-souffrir.
-
-Car je dois compter bien plus sur votre grande miséricorde pour obtenir
-le pardon, que sur ma vertu apparente pour justifier ce que ma
-conscience recèle.
-
-_Quoique je ne me reproche rien, je ne suis cependant pas justifié pour
-cela_[434]; parce que, sans votre miséricorde, _nul homme vivant ne sera
-juste devant vous_[435].
-
- [434] Cor., IV, 4.
-
- [435] Ps. CXLII, 2.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Vous serez heureux quand on vous maudira, et qu'on vous persécutera,
- et qu'on dira faussement toute sorte de mal contre vous:
- réjouissez-vous alors, et soyez ravis de joie, parce que votre
- récompense est grande dans les cieux_[436]. Combien cependant, malgré
- cette parole, ne nous troublons-nous pas des discours des hommes et de
- leurs jugements? Nous ne pouvons supporter qu'on nous abaisse; nous
- voulons à tout prix être loués, estimés. Séduits par un vain fantôme
- de réputation, nous oublions Dieu et ses enseignements, et les biens
- qu'il promet aux humbles. Étrange effet de l'orgueil toujours vivant
- au fond de notre misérable coeur! Que vous importe l'outrage,
- l'injure, la calomnie? D'où vient qu'elle excite en vous une peine si
- amère, un si vif ressentiment? Craignez-vous donc d'avoir trop de
- moyens d'expiation, trop d'espérances de miséricorde? Mais on vous
- accuse à tort. Aimeriez-vous mieux que ce fût avec justice? Si vous
- n'avez pas commis la faute qu'on vous reproche, que d'autres vous avez
- commises qu'on ne vous reproche point! Descendez dans votre
- conscience, vous y entendrez une voix plus sévère que celles qui
- s'élèvent contre vous. Celles-ci se tairont, mais l'autre parlera
- devant le Juge en présence duquel tout à l'heure vous comparaîtrez,
- loin des bruits de la terre, dans le silence de l'éternité. Pensez à
- ce moment formidable, et vous vous inquiéterez peu de ce que les
- hommes disent de vous.
-
- [436] Matth., V, 11, 12.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII.
-
-Qu'il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu'il y a
-de plus pénible.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne
-brisent pas votre courage, et que les afflictions ne vous abattent pas
-entièrement; mais qu'en tout ce qui arrive, ma promesse vous console et
-vous fortifie.
-
-Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toutes bornes et
-de toute mesure.
-
-Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours chargé de
-douleurs.
-
-Attendez un peu, et vous verrez promptement la fin de vos maux.
-
-Une heure viendra où le travail et le trouble cesseront.
-
-Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure guère.
-
-2. Faites ce que vous avez à faire; travaillez fidèlement à ma vigne, et
-je serai moi-même votre récompense.
-
-Écrivez, lisez, chantez mes louanges, gémissez, gardez le silence,
-priez, souffrez courageusement l'adversité: la vie éternelle est digne
-de tous ces combats, et de plus grands encore.
-
-_Il y a un jour connu du Seigneur_, où la paix viendra; et _il n'y aura
-plus de jour ni de nuit_[437] comme sur cette terre, mais une lumière
-perpétuelle, une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos
-assuré.
-
- [437] Zachar., XIV, 7.
-
-Vous ne direz plus alors: _Qui me délivrera de ce corps de mort[438]?_
-Vous ne vous écrierez plus: _Malheur à moi, parce que mon exil a été
-prolongé[439]!_ car _la mort sera détruite_[440], et le salut sera
-éternel; plus d'angoisses, une joie ravissante, une société de gloire et
-de bonheur.
-
- [438] Rom., VII, 24.
-
- [439] Ps. CXIX, 5.
-
- [440] Is., XXV, 8.
-
-3. Oh! si vous aviez vu, dans le ciel, les couronnes immortelles des
-Saints, de quel glorieux éclat resplendissent ces hommes que le monde
-méprisait et regardait comme indignes de vivre: aussitôt, certes, vous
-vous prosterneriez jusque dans la poussière, et vous aimeriez mieux être
-au-dessous de tous qu'au-dessus d'un seul!
-
-Vous ne désireriez point les jours heureux de cette vie; mais plutôt
-vous vous réjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez comme le
-plus grand gain d'être compté pour rien parmi les hommes.
-
-Oh! si vous goûtiez ces vérités, si elles pénétraient jusqu'au fond de
-votre coeur, comment oseriez-vous vous plaindre, même une seule fois?
-
-Est-il rien de pénible qu'on ne doive supporter pour la vie éternelle?
-
-Ce n'est pas peu que de gagner ou de perdre le royaume de Dieu.
-
-Levez donc les yeux au ciel. Me voilà, et avec moi tous mes Saints: ils
-ont soutenu dans ce monde un grand combat: et maintenant ils se
-réjouissent, maintenant ils sont consolés et à l'abri de toute crainte,
-maintenant ils se reposent, et ils demeureront à jamais avec moi dans le
-royaume de mon Père.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Quand la vie nous paraît pesante, quand nous sommes près de succomber
- à la tristesse de l'exil, levons les yeux et contemplons l'aurore de
- notre délivrance; car _cette enveloppe mortelle s'en va se détruisant,
- mais l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour_[441]. Attendons,
- souffrons en paix; l'heure du repos approche. _Les légères
- tribulations de cette vie d'un moment, nous élevant sans mesure,
- produisent en nous un poids éternel de gloire_[442]. Qu'importe un peu
- de fatigue, un peu de travail sur la terre? Nous passons, et _n'avons
- point ici de cité permanente_[443]. Jésus _est allé devant pour nous
- préparer une demeure en la maison de son Père; et puis il viendra, et
- il nous prendra avec lui, afin que là où il est, nous y soyons
- aussi_[444]. _Ô Jésus, ô mon Sauveur! mon âme languit après vous, elle
- vous désire comme le cerf altéré désire l'eau des fontaines_[445].
- Venez, ne tardez pas: loin de vous, _nous sommes assis dans l'ombre de
- la mort_[446]. Hâtez-vous, Seigneur; faites luire sur nous la lumière
- de votre face, et qu'elle nous guide à la céleste Jérusalem, au pied
- du trône de l'Agneau. Là, dans le ravissement de l'amour, dans
- l'immortelle extase de la joie, les choeurs des Bienheureux mêlés aux
- choeurs des Anges, célèbrent le Dieu trois fois saint. Et moi,
- Seigneur, _sur le bord des fleuves de Babylone, j'ai pleuré en me
- ressouvenant de Sion_[447]. Console-toi, mon âme, prête l'oreille;
- n'entends-tu pas dans le lointain comme le premier murmure qui annonce
- l'arrivée de l'Époux? _Encore un moment et tu le verras_[448]: encore
- un moment, et rien jamais ne pourra te séparer de lui!
-
- [441] II. Cor., IV, 16.
-
- [442] _Ibid._, 17.
-
- [443] Hebr., XIII, 14.
-
- [444] Joann., XIV, 2, 3.
-
- [445] Ps. XLI, 2.
-
- [446] Luc., I, 79.
-
- [447] Ps. CXXXVI, 1.
-
- [448] Joann., XVI, 19.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII.
-
-De l'éternité bienheureuse, et des misères de cette vie.
-
-
-1. LE F. Ô bienheureuse demeure de la cité céleste! jour éclatant de
-l'éternité, que la nuit n'obscurcit jamais, et que la vérité souveraine
-éclaire perpétuellement de ses rayons; jour immuable de joie et de
-repos, que nulle vicissitude ne trouble!
-
-Oh! que ce jour n'a-t-il lui déjà sur les ruines du temps, et de tout ce
-qui passe avec le temps!
-
-Il luit pour les Saints dans son éternelle splendeur: mais nous,
-voyageurs sur la terre, nous ne le voyons que de loin, comme à travers
-un voile.
-
-2. Les citoyens du ciel en connaissent les délices: mais les fils d'Ève,
-encore exilés, gémissent sur l'amertume et l'ennui de la vie présente.
-
-_Les jours d'ici-bas sont courts et mauvais_[449], pleins de douleurs et
-d'angoisses.
-
- [449] Genes., XLVII, 9.
-
-L'homme y est souillé de beaucoup de péchés, engagé dans beaucoup de
-passions, agité par mille craintes, embarrassé de mille soins, emporté
-çà et là par la curiosité, séduit par une foule de chimères, environné
-d'erreurs, brisé de travaux, accablé de tentations, énervé de délices,
-tourmenté par la pauvreté.
-
-3. Oh! quand viendra la fin de ces maux? quand serai-je délivré de la
-misérable servitude des vices? quand me souviendrai-je, Seigneur, de
-vous seul? quand goûterai-je en vous une pleine joie?
-
-Quand, dégagé de toute entrave, jouirai-je d'une vraie liberté,
-désormais exempt de toute peine et du corps et de l'esprit?
-
-Quand posséderai-je une paix solide, assurée, inaltérable, paix au
-dedans et au dehors, paix affermie de toutes parts?
-
-Ô bon Jésus! quand me sera-t-il donné de vous voir, de contempler la
-gloire de votre règne? quand me serez-vous tout en toute chose?
-
-Quand serai-je avec vous dans _le royaume que vous avez préparé de toute
-éternité à vos élus_[450]?
-
- [450] Matth., XXV, 34.
-
-J'ai été délaissé, pauvre, exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre
-continuelle et de grandes infortunes.
-
-4. Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon coeur: car il soupire
-après vous de toute l'ardeur de ses désirs.
-
-Tout ce que le monde m'offre ici-bas pour me consoler, me pèse.
-
-Je voudrais m'unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à cette
-ineffable union.
-
-Je voudrais m'attacher aux choses du ciel, et mes passions immortifiées
-me replongent dans celles de la terre.
-
-Mon âme aspire à s'élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse
-au-dessous, malgré mes efforts.
-
-Ainsi, homme misérable, j'ai sans cesse la guerre au dedans de moi, et
-_je me suis à charge à moi-même_[451], l'esprit voulant s'élever
-toujours, et la chair toujours descendre.
-
- [451] Job, VII, 10.
-
-5. Oh! combien je souffre en moi lorsque, méditant les choses du ciel,
-celles de la terre viennent en foule se présenter à ma pensée durant la
-prière! Mon Dieu, _ne vous éloignez pas de moi, et n'abandonnez point
-votre serviteur dans votre colère_[452].
-
- [452] Ps. LXX, 13; XXVI, 14.
-
-Faites briller votre foudre, et dissipez ces visions de la chair: lancez
-vos flèches[453], et mettez en fuite ces fantômes de l'ennemi.
-
- [453] Ps. CXLIII, 6.
-
-Rappelez à vous tous mes sens; faites que j'oublie toutes les choses du
-monde, et que je rejette promptement, avec mépris, ces criminelles
-images.
-
-Éternelle vérité, prêtez-moi votre secours, afin que nulle chose vaine
-ne me touche.
-
-Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n'est pas pur
-s'évanouisse devant vous.
-
-Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que, dans
-la prière, je m'occupe d'autre chose que de vous.
-
-Car je confesse sincèrement que la distraction m'est habituelle.
-
-Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où est
-mon corps, mais plutôt où mon esprit m'emporte.
-
-Je suis là où est ma pensée, et ma pensée est d'ordinaire où est ce que
-j'aime.
-
-Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d'abord se
-présente à elle.
-
-6. Et c'est pour cela, ô Vérité, que vous avez dit expressément: _Où est
-votre trésor, là est aussi votre coeur_[454].
-
- [454] Matth., VI, 21.
-
-Si j'aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.
-
-Si j'aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde, et je
-m'attriste de ses adversités.
-
-Si j'aime la chair, je me représente souvent ce qui est de la chair.
-
-Si j'aime l'esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.
-
-Car il m'est doux de parler et d'entendre parler de tout ce que j'aime,
-et j'en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite.
-
-Mais heureux l'homme, ô mon Dieu, qui, à cause de vous, bannit de son
-coeur toutes les créatures; qui fait violence à la nature, et crucifie,
-par la ferveur de l'esprit, les convoitises de la chair, afin de vous
-offrir, du fond d'une conscience où règne la paix, une prière pure; et
-que, dégagé au dedans et au dehors de tout ce qui est terrestre, il
-puisse se mêler aux choeurs des Anges!
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Les maladies, les peines, les souffrances, les tentations,
- l'invincible désir d'une félicité que rien ne nous offre ici-bas, tout
- nous rappelle sans cesse à cette grande éternité où la foi nous
- promet, dans la possession de Dieu même, le repos, la paix, le bien
- parfait, infini, auquel nous aspirons de toutes les puissances de
- notre âme. Et voilà pourquoi les saints gémissent si amèrement sous le
- poids des liens qui les retiennent encore sur la terre; voilà pourquoi
- l'Apôtre s'écriait: _Je désire que mon corps se dissolve, afin d'être
- avec Jésus-Christ_[455]. Alors plus de crainte, plus de larmes, plus
- de combat, mais un éternel triomphe et une joie éternelle. Si un
- faible reflet[456] de la vérité souveraine ravit déjà notre
- intelligence, que sera-ce quand nous la contemplerons dans son plein
- éclat! et si, dès à présent, il est si doux d'aimer, que sera-ce quand
- nous nous abreuverons à la source même de l'amour! Oh! oui, Seigneur,
- je désire la dissolution de mon corps, afin d'être avec vous! Cette
- espérance seule me console; elle est toute ma vie. Qu'est-ce pour moi
- que le monde, et que peut-il me donner? _J'ai séjourné parmi les
- habitants de Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d'eux_[457].
- Votre royaume, mon Dieu, votre royaume, je n'ai point d'autre patrie.
- Daignez y rappeler ce pauvre exilé, _et il célébrera éternellement vos
- miséricordes_[458].
-
- [455] Philipp., I, 23.
-
- [456] I. Cor., XIII, 12.
-
- [457] Ps. CXIX, 5.
-
- [458] Ps. LXXXVIII, 2.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX.
-
-Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui
-combattent courageusement.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, lorsque le désir de l'éternelle béatitude vous est
-donné d'en haut, et que vous aspirez à sortir de la prison du corps pour
-contempler ma lumière sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre
-coeur, et recevez avec amour cette sainte inspiration.
-
-Rendez grâce de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous prodigue
-ainsi ses faveurs, qui vous visite avec tendresse, vous excite, vous
-presse et vous soulève puissamment, de peur que votre poids ne vous
-incline vers la terre.
-
-Car rien de cela n'est le fruit de vos pensées ou de vos efforts, mais
-une grâce de Dieu qui a daigné jeter sur vous un regard, afin que,
-croissant dans la vertu et dans l'humilité, vous vous prépariez à de
-nouveaux combats, et que tout votre coeur s'attache à moi avec la
-volonté ferme de me servir.
-
-2. Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte point
-sans fumée.
-
-Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses célestes, ne
-sont point néanmoins entièrement dégagés des affections et des
-tentations de la chair.
-
-Et c'est pourquoi ils n'ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans ce
-qu'ils demandent avec tant d'instance.
-
-Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si pur.
-
-Car rien n'est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d'intérêt propre.
-
-3. Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui vous offre quelque
-avantage, mais ce qui m'honore et me plaît: car, si vous jugez selon la
-justice, vous devez, docile à mes ordres, les préférer à vos désirs et à
-tout ce qu'on peut désirer.
-
-Je connais votre désir; j'ai entendu vos gémissements.
-
-Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de Dieu;
-déjà la demeure éternelle, la céleste patrie où la joie ne tarit jamais,
-ravit votre pensée. Mais l'heure n'est pas encore venue, vous êtes
-encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de travail et
-d'épreuves.
-
-Vous désirez être rassasié du souverain bien; mais cela ne se peut
-maintenant.
-
-C'est moi qui suis le bien suprême: attendez-moi, dit le Seigneur,
-_jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu_[459].
-
- [459] Luc., XXII, 18.
-
-4. Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre, et exercé de bien
-des manières.
-
-De temps en temps, vous recevrez des consolations, mais jamais assez
-abondantes pour rassasier vos désirs.
-
-_Ranimez donc votre force et votre courage_[460], pour accomplir et pour
-souffrir ce qui répugne à la nature.
-
- [460] Josué, I, 6.
-
-_Il faut que vous vous revêtiez de l'homme nouveau_[461], que vous vous
-changiez en un autre homme.
-
- [461] Eph., IV, 24. I. Reg., X. 6, 9.
-
-Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que vous
-renonciez à ce que vous voulez.
-
-Ce que les autres souhaitent, réussira: mille obstacles s'opposeront à
-ce que vous souhaitez.
-
-On écoutera ce que disent les autres: ce que vous direz sera compté pour
-rien.
-
-Ils demanderont, et ils obtiendront: vous demanderez, et on vous
-refusera.
-
-5. On parlera d'eux, on les exaltera; et personne ne parlera de vous.
-
-On leur confiera tel ou tel emploi; et l'on ne vous jugera propre à
-rien.
-
-Quelquefois la nature s'en affligera; et ce sera beaucoup si vous le
-supportez en silence.
-
-C'est dans ces épreuves et une infinité d'autres semblables, que,
-d'ordinaire, on reconnaît combien un vrai serviteur de Dieu sait se
-renoncer et se briser à tout.
-
-Il n'est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de mourir à
-vous-même, que de voir et de souffrir ce qui répugne à votre volonté;
-surtout lorsqu'on vous commande des choses inutiles ou déraisonnables.
-
-Et, parce qu'assujetti à un supérieur vous n'osez résister à son
-autorité, il vous semble dur d'être en tout conduit par un autre, et de
-n'agir jamais selon votre propre sens.
-
-6. Mais pensez, mon fils, au fruit de ces travaux, à leur prompte fin, à
-leur _récompense trop grande_[462]; et loin de les porter avec douleur,
-vous y trouverez une puissante consolation.
-
- [462] Genes., XV, 1.
-
-Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines convoitises, vous
-ferez éternellement votre volonté dans le ciel.
-
-Là, tous vos voeux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits.
-
-Là, tous les biens s'offriront à vous, sans que vous ayez à craindre de
-les perdre.
-
-Là, votre volonté ne cessant jamais d'être unie à la mienne, vous ne
-souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre.
-
-Là, personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous,
-personne ne vous suscitera de contrariétés ni d'obstacles; mais tout ce
-qui peut être désiré étant présent à la fois, votre âme, rassasiée
-pleinement, n'embrassera qu'à peine cette immense félicité.
-
-Là, je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour les
-larmes, pour la dernière place un trône dans mon royaume éternel.
-
-Là, éclateront les fruits de l'obéissance; la pénitence se réjouira de
-ses travaux, et l'humble dépendance sera glorieusement couronnée.
-
-7. Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de tous, et ne
-regardez point qui a dit ou ordonné cela.
-
-Mais si quelqu'un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que ce
-soit, ou votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin d'en
-être blessé, ayez soin de l'accomplir avec une affection sincère.
-
-Que l'un recherche ceci, un autre cela; que celui-là se glorifie d'une
-chose, celui-ci d'une autre, et qu'il en reçoive mille louanges; pour
-vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même, dans ma
-volonté et ma gloire.
-
-Vous ne devez rien désirer, sinon que, _soit par la vie, soit par la
-mort, Dieu soit toujours glorifié en vous_[463].
-
- [463] Philipp., I, 20.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- On ne saurait trop le redire, le premier et le dernier précepte, celui
- qui les comprend tous, est l'entier renoncement de soi-même et la
- conformité parfaite de notre volonté à celle de Dieu. Ainsi, bien
- qu'il nous soit permis et même commandé d'aspirer à la béatitude
- céleste, et de gémir sur _la longueur de notre exil_[464], néanmoins
- nous devons le supporter avec une grande patience, et nous complaire
- dans les épreuves que la Providence nous envoie, parce qu'elles sont
- tout ensemble utiles à notre salut, et l'un des moyens que Dieu a
- choisis pour satisfaire sa justice, et pour manifester en nous sa
- miséricorde et sa gloire. Pécheurs, nous devons participer aux
- souffrances de celui qui nous a rachetés; disciples de Jésus, nous
- devons marcher à la suite de notre maître et de notre modèle en
- portant la Croix, et, comme lui, épuiser le calice d'amertume. Nul
- n'est couronné, s'il n'a combattu[465]. _Heureux donc l'homme qui
- endure la tentation, parce qu'après avoir été éprouvé, il recevra la
- couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment_[466].
- Attendons le moment qu'il a marqué, et poursuivons en paix notre
- pèlerinage. Tout ce qui finit est court, et rien n'est pénible à celui
- qui espère. Que cette pensée ranime notre langueur, quand nous nous
- sentons abattus. «Au milieu de ce grand naufrage du monde, dit saint
- Chrysostome, une main propice nous jette d'en haut le câble de
- l'espérance, qui peu à peu retire des flots des misères humaines et
- soulève jusqu'au Ciel ceux qui s'y attachent fortement[467].»
-
- [464] Ps. CXIX, 5.
-
- [465] I. Cor., IX, 25.
-
- [466] Jacob., I, 12.
-
- [467] Ad Theod. Laps. oper., t. I, p. 3.
-
-
-
-
-CHAPITRE L.
-
-Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les mains de
-Dieu.
-
-
-1. LE F. Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni maintenant et dans
-toute l'éternité; parce qu'il a été fait comme vous l'avez voulu, et ce
-que vous faites est bon.
-
-Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre, mais
-en vous seul, parce que vous seul êtes la véritable joie; vous êtes,
-Seigneur, mon espérance, ma couronne, ma joie, ma gloire.
-
-_Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reçu de vous_[468], et sans
-l'avoir mérité?
-
- [468] I. Cor., IV, 7.
-
-Tout est à vous; vous avez tout fait, tout donné.
-
-_Je suis pauvre dans les travaux, dès mon enfance_[469]. Quelquefois mon
-âme est triste jusqu'aux larmes; et quelquefois elle se trouble en
-elle-même, à cause des passions qui la pressent.
-
- [469] Ps. LXXXVII, 16.
-
-2. Je désire la joie de la paix, j'aspire à la paix de vos enfants, que
-vous nourrissez dans votre lumière et vos consolations.
-
-Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte,
-l'âme de votre serviteur sera comme remplie d'une douce mélodie; et ravi
-d'amour, il chantera vos louanges.
-
-Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra
-_courir dans la voie de vos commandements_[470]; alors il ne lui reste
-qu'à tomber à genoux et se frapper la poitrine, parce qu'il n'en est
-plus pour lui comme auparavant, lorsque _votre lumière resplendissait
-sur sa tête_[471], et qu'_à l'ombre de vos ailes, il trouvait un abri
-contre les tentations_[472].
-
- [470] Ps. CXVIII, 32.
-
- [471] Job, XXIX, 3.
-
- [472] Ps. XVI, 10.
-
-3. Père juste et toujours digne de louange, l'heure est venue où votre
-serviteur doit être éprouvé.
-
-Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant
-quelque chose pour vous.
-
-Père à jamais adorable, l'heure que vous avez prévue de toute éternité
-est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps
-au dehors, sans cesser de vivre toujours intérieurement en vous.
-
-Il faut que, pour un peu de temps, il soit abaissé, humilié, anéanti
-devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de
-se relever avec vous à l'aurore d'un jour nouveau, et d'être environné
-de splendeur dans le ciel.
-
-Père saint, vous l'avez ainsi ordonné, ainsi voulu; et ce que vous avez
-commandé s'est accompli.
-
-4. Car c'est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez, de souffrir
-en ce monde pour votre amour, et d'être affligé autant de fois et par
-qui que ce soit que vous le permettiez.
-
-Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein, et sans l'ordre
-de votre Providence.
-
-_Ce m'est un bien, Seigneur, que vous m'ayez humilié, afin que je
-m'instruise de votre justice_[473], et que je bannisse de mon coeur tout
-orgueil et toute présomption.
-
- [473] Ps. CXVIII, 71.
-
-Il m'est utile _d'avoir été couvert de confusion_[474], afin que je
-cherche à me consoler plutôt en vous que dans les hommes.
-
- [474] Ps. LXVIII, 11.
-
-Par là, j'ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables, selon
-lesquels vous affligez et le juste et l'impie, mais toujours avec équité
-et avec justice.
-
-5. Je vous rends grâces de ce que vous ne m'avez point épargné les maux,
-et de ce qu'au contraire vous m'avez sévèrement frappé, me chargeant de
-douleurs, et m'accablant d'angoisses au dedans et au dehors.
-
-De tout ce qui est sous le ciel, il n'est rien qui me console; je
-n'espère qu'en vous, ô mon Dieu, céleste médecin des âmes, _qui blessez
-et qui guérissez, qui conduisez jusqu'aux enfers, et qui en
-ramenez_[475].
-
- [475] I. Reg., II, 6; Tob., XIII, 2.
-
-_Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même
-m'instruira_[476].
-
- [476] Ps. XVII, 36.
-
-6. Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos mains, je m'incline
-sous la verge qui me corrige.
-
-Frappez, frappez encore, afin que je réforme, selon votre gré, tout ce
-qu'il y a d'imparfait en moi.
-
-Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble et
-pieux, toujours prêt à vous obéir au moindre signe.
-
-Je m'abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il
-vaut mieux être châtié en ce monde qu'en l'autre.
-
-Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans la
-conscience de l'homme.
-
-Vous connaissez les choses futures avant qu'elles arrivent, et il n'est
-pas besoin que personne vous instruise ou vous avertisse de ce qui se
-passe sur la terre.
-
-Vous savez ce qui est utile à mon avancement, et combien la tribulation
-sert à consumer la rouille des vices.
-
-Disposez de moi selon votre bon plaisir, et ne me délaissez point à
-cause de ma vie toute de péché, que personne ne connaît mieux que vous.
-
-7. Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j'aime ce
-que je dois aimer, que je loue ce qui vous est agréable, que j'estime ce
-qui est précieux devant vous, et que je méprise ce qui est vil à vos
-regards.
-
-Ne permettez pas que _je juge d'après ce que l'oeil aperçoit au dehors,
-ni que je forme mes sentiments sur les discours insensés des
-hommes_[477]; mais faites que je porte un jugement vrai des choses
-sensibles et des spirituelles, et surtout que je cherche à connaître
-votre volonté.
-
- [477] Is., XI, 3.
-
-8. Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le témoignage
-des sens. Les amateurs du siècle se trompent aussi en n'aimant que les
-choses visibles.
-
-Un homme en vaut-il mieux parce qu'un autre homme l'estime grand?
-
-Quand un homme en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un
-menteur, un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un
-aveugle, un malade qui trompe un malade; et les vaines louanges sont une
-véritable confusion pour qui les reçoit.
-
-Car, _ce qu'un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu'il est
-réellement, et rien de plus_, dit l'humble saint François.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Dieu permet que notre âme soit quelquefois comme abandonnée. Nulle
- consolation, nulle lumière; mais de toutes parts des épreuves, des
- tentations, des angoisses: elle se croit près d'y succomber, parce
- qu'elle n'aperçoit plus le bras qui la soutient. Que faire alors? dire
- comme Jésus: _Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé[478]?_
- Et cependant demeurer en paix dans la souffrance et dans les ténèbres,
- _jusqu'à ce que les ombres déclinent, et que nous découvrions l'aurore
- d'un nouveau jour_[479]. Cet état est le plus grand exercice de la
- foi; c'est pour l'âme une image de la mort: froide, sans mouvement,
- insensible en apparence, elle est comme enfermée dans le tombeau, et
- ne tient plus, ce semble, à Dieu, que par une volonté languissante,
- dont elle n'est pas même assurée. Oh! que de grâces sont le fruit de
- cette agonie supportée avec une humble patience! Oh! que de péchés
- rachètent cette passion! C'est alors que s'achève en nous le mystère
- du salut, et que nous devenons véritablement conformes à Jésus, pourvu
- qu'avec une foi sincère, inébranlable, nous ne cessions de répéter
- cette parole de résignation: _Oui, mon Père_, j'accepte ce calice: je
- veux l'épuiser jusqu'à la lie; _oui, mon Père, parce qu'il vous a plu
- ainsi_[480].
-
- [478] Matth., XXVI, 46.
-
- [479] Cant., II, 17.
-
- [480] Matth., XI, 26.
-
-
-
-
-CHAPITRE LI.
-
-Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extérieures, quand l'âme est fatiguée des
-exercices spirituels.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, vous ne sauriez sentir toujours une égale ardeur pour
-la vertu, ni vous maintenir sans relâche dans un haut degré de
-contemplation; mais il est nécessaire, à cause du vice de votre origine,
-que vous descendiez quelquefois à des choses plus basses, et que vous
-portiez, malgré vous, et avec ennui, le poids de cette vie corruptible.
-
-Tant que vous traînerez ce corps mortel, vous éprouverez un grand dégoût
-et l'angoisse du coeur.
-
-Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gémir souvent
-du poids de la chair, et de ne pouvoir continuellement vous appliquer
-aux exercices spirituels et à la contemplation divine.
-
-2. Cherchez alors un refuge dans d'humbles occupations extérieures, et
-dans les bonnes oeuvres une distraction qui vous ranime: attendez avec
-une ferme confiance mon retour et la grâce d'en haut: souffrez
-patiemment votre exil et la sécheresse du coeur, jusqu'à ce que je vous
-visite de nouveau, et que je vous délivre de toutes vos peines.
-
-Car je reviendrai, et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du
-repos intérieur.
-
-J'ouvrirai devant vous le champ des Écritures, afin que votre coeur,
-dilaté d'amour, vous presse de _courir dans la voie de mes
-commandements_[481].
-
- [481] Ps. CXVIII, 32.
-
-Et vous direz: _Les souffrances du temps n'ont point de proportion avec
-la gloire future qui sera manifestée en nous_[482].
-
- [482] Rom., VIII, 18.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Contempler Dieu et l'aimer, le contempler et l'aimer encore, voilà le
- Ciel. L'âme, ici-bas, en reçoit quelquefois un avant-goût. Alors,
- élevée au-dessus d'elle-même, elle se sent pleine d'ardeur, et enivrée
- de joie, elle dit: _Il nous est bon d'être ici_[483]. Mais bientôt
- arrive le temps de l'épreuve: il faut descendre du Thabor, et marcher
- dans le chemin de la Croix. Heureuse l'âme qui, dans le dénûment,
- l'aridité, les souffrances, demeure en paix, sans se laisser abattre
- et sans murmurer; qui, fidèle à Jésus mourant, le suit avec courage
- sur le Calvaire; et après avoir partagé le banquet de l'époux, prête à
- partager son sacrifice, s'écrie comme un des Apôtres: _Et nous aussi,
- allons et mourons avec lui[484]!_
-
- [483] Matth., XVII, 4.
-
- [484] Joann., XI, 16.
-
-
-
-
-CHAPITRE LII.
-
-Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais
-plutôt de châtiment.
-
-
-1. LE F. Seigneur, je ne mérite point que vous me consoliez et que vous
-me visitiez: ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me
-laissez pauvre et désolé.
-
-Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer,
-je ne serais pas encore digne de vos consolations.
-
-Rien ne m'est dû que la verge et le châtiment: car je vous ai souvent et
-grièvement offensé, et mes péchés sont sans nombre.
-
-Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre
-consolation.
-
-Mais vous, ô Dieu tendre et clément, qui ne voulez pas que vos ouvrages
-périssent, _pour faire éclater les richesses de votre bonté en des vases
-de miséricorde_[485], vous daignez consoler votre serviteur au delà de
-ce qu'il mérite, et d'une manière toute divine.
-
- [485] Rom., IX, 23.
-
-Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes.
-
-2. Qu'ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux
-consolations du ciel?
-
-Je n'ai point de souvenir d'avoir fait aucun bien; toujours, au
-contraire, je fus enclin au vice, et lent à me corriger.
-
-Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous
-élèveriez contre moi, et personne ne me défendrait.
-
-Qu'ai-je mérité pour mes péchés, sinon l'enfer et le feu éternel?
-
-Je le confesse avec sincérité: je ne suis digne que d'opprobre et de
-mépris; je ne mérite point d'être compté parmi ceux qui sont à vous. Et
-bien qu'il me soit douloureux de l'entendre, je rendrai cependant contre
-moi témoignage à la vérité, je m'accuserai de mes péchés, afin d'obtenir
-de vous plus aisément miséricorde.
-
-3. Que dirai-je, couvert, comme je le suis, de crimes et de confusion?
-
-Je n'ai à dire que ce seul mot: J'ai péché, Seigneur, j'ai péché; ayez
-pitié de moi, pardonnez-moi.
-
-_Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m'en
-aille dans la terre de ténèbres, que recouvre l'ombre de la mort_[486].
-
- [486] Job, X, 20, 22.
-
-Que demandez-vous d'un coupable, d'un misérable pécheur, sinon que,
-brisé de regrets, il s'humilie de ses péchés.
-
-La véritable contrition et l'humiliation du coeur produisent l'espérance
-du pardon, calment la conscience troublée, réparent la grâce perdue,
-protègent l'homme contre la colère à venir; et c'est alors que se
-rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser Dieu et l'âme
-pénitente.
-
-4. Cette humble douleur des péchés vous est, Seigneur, un sacrifice
-agréable, et d'une odeur plus douce que celle de l'encens.
-
-C'est le délicieux parfum que vous permîtes de répandre sur vos pieds
-sacrés: car _vous ne méprisez jamais un coeur contrit et humilié_[487].
-
- [487] Ps. L, 18.
-
-Là est le refuge contre la fureur de l'ennemi: là, le pécheur se
-réforme, et se purifie de toutes les souillures qu'il a contractées au
-dehors.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Quelques-uns recherchent avec un désir trop vif les consolations
- célestes, et tombent dans l'abattement dès qu'elles leur sont
- retirées. Mais ces grâces que Dieu accorde ou comme récompense aux
- âmes embrasées d'une ferveur extraordinaire, ou comme encouragement
- aux âmes faibles encore, pour les aider à supporter le travail de la
- pénitence, ne nous sont dues en nulle manière; et toujours faut-il
- _porter en nous la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus
- soit manifestée en nous_[488]. Où serait l'expiation, où serait le
- mérite, si nous n'avions rien à souffrir, ou si nos souffrances
- étaient constamment accompagnées de l'onction divine qui les tempère,
- et quelquefois les rend plus douces qu'aucune joie du monde? De
- nous-mêmes, pécheurs misérables, nous n'avons droit qu'au supplice, et
- nous voudrions jouir ici-bas de la félicité du ciel! Bénissons plutôt
- la miséricorde qui, aux peines de l'éternité, substitue les épreuves
- du temps: bénissons le Dieu qui ne se souvient, durant notre passage
- sur la terre, de ce que nous devons à sa justice que pour l'oublier
- ensuite à jamais; et disons-lui du fond de notre _coeur brisé_[489],
- mais plein de reconnaissance et d'amour: _Lavez-moi de plus en plus de
- mon iniquité, Seigneur, et purifiez-moi de mon péché; car je connais
- mon iniquité, et mon péché est devant moi toujours_[490].
-
- [488] II. Cor., IV, 11.
-
- [489] Ps. L, 29.
-
- [490] _Ibid._, 4, 5.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIII.
-
-Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la
-terre.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, ma grâce est d'un grand prix, et ne souffre point le
-mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres.
-
-Il faut donc écarter tout ce qui l'arrête, si vous désirez qu'elle se
-répande en vous.
-
-Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec vous-même,
-ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre âme s'épanche
-devant Dieu en de ferventes prières, afin de conserver la componction et
-une conscience pure.
-
-Comptez pour rien le monde entier, et occupez-vous de Dieu plutôt que
-des oeuvres extérieures.
-
-Car votre coeur ne peut être à moi, et se plaire en même temps à ce qui
-passe.
-
-Il vous faut séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer
-votre âme de toute consolation terrestre.
-
-C'est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles
-serviteurs de Jésus-Christ _de se regarder ici-bas comme des étrangers
-et des voyageurs_[491].
-
- [491] I. Pet., II, 11.
-
-2. Oh! qu'il aura de confiance à l'heure de la mort, celui que nul
-attachement ne retient en ce monde!
-
-Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le coeur soit ainsi
-détaché de tout; et l'homme charnel ne connaît point la liberté de
-l'homme intérieur.
-
-Cependant, pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses
-proches comme aux étrangers, et ne se garder de personne plus que de
-soi-même.
-
-Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément
-tout le reste.
-
-La parfaite victoire est de triompher de soi-même.
-
-Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la
-raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement vainqueur
-de lui-même et maître du monde.
-
-3. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec
-courage et mettre la cognée à la racine de l'arbre, pour arracher et
-détruire jusqu'aux restes les plus cachés de l'amour déréglé de
-vous-même, et des biens sensibles et particuliers.
-
-De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même, naissent presque
-tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura
-subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.
-
-Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à
-eux-mêmes, et à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme
-ensevelis dans la chair, et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.
-
-Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses
-inclinations déréglées, et qu'il ne s'attache à nulle créature par un
-amour de convoitise ou particulier.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Personne ne peut servir deux maîtres; car, ou il aimera l'un et nuira
- l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre_[492]. Nous ne
- pouvons servir à la fois Dieu et le monde; et la vie chrétienne
- consiste à s'affranchir de l'esclavage du monde, pour acquérir _la
- liberté des enfants de Dieu_[493]. Or la grâce combat en nous pour
- Dieu, contre la nature corrompue qui nous entraîne vers le monde;
- combat terrible dont on ne sort vainqueur qu'en mourant à soi-même, à
- ses pensées, à ses goûts, à ses inclinations; et la mort corporelle,
- qui termine à jamais la lutte entre la nature et la grâce, est la
- dernière victoire du chrétien; ce qui faisait dire à l'apôtre saint
- Paul: _Qui me délivrera de ce corps de mort[494]?_ Exerçons-nous donc
- à mourir: détachons-nous entièrement de la terre et de toutes les
- choses de la terre; détachons-nous de nous-mêmes, et ne vivons plus
- qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu. Que cherchons-nous hors de lui? Ne
- renferme-t-il pas tous les biens? Oh! quand nous sera-t-il donné de le
- voir _tel qu'il est, face à face_[495]; _de nous rassasier de son
- être, de sa gloire_[496] infinie! Hâtons de nos voeux ce moment qui
- fixera notre éternité; et dans l'ardeur de nos désirs, écrions-nous
- avec le Prophète: _Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé!
- J'ai habité avec les peuples de Cédar, et mon âme a été étrangère au
- milieu d'eux_[497].
-
- [492] Matth., VI, 24.
-
- [493] Rom., VIII, 21.
-
- [494] Rom., VII, 24.
-
- [495] I. Joann., III, 2.
-
- [496] Ps. XVI, 15.
-
- [497] Ps. CXIX, 5.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIV.
-
-Des divers mouvements de la nature et de la grâce.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de
-la grâce: car, quoique très-opposées, la différence en est quelquefois
-si imperceptible, qu'à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en
-peut faire le discernement.
-
-Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans
-leurs paroles et dans leurs actions; c'est pourquoi plusieurs sont
-trompés dans cette apparence de bien.
-
-2. La nature est pleine d'artifice: elle attire, elle surprend, elle
-séduit, et n'a jamais d'autre fin qu'elle-même.
-
-La grâce, au contraire, agit avec simplicité, et fuit jusqu'à la moindre
-apparence du mal: elle ne tend point de piéges, et fait tout pour Dieu
-seul, en qui elle se repose comme en sa fin.
-
-3. La nature répugne à mourir; elle ne veut point être contrainte, ni
-vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement.
-
-Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité,
-recherche l'assujettissement, aspire à être vaincue, et ne veut pas
-jouir de sa liberté; elle aime la dépendance, ne désire dominer
-personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu; et à
-cause de Dieu, _elle est prête à s'abaisser humblement au-dessous de
-toute créature_[498].
-
- [498] Pet., II, 13.
-
-4. La nature travaille pour son intérêt propre, et calcule le gain
-qu'elle peut retirer des autres.
-
-La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut
-être utile à plusieurs.
-
-5. La nature aime à recevoir les respects et les honneurs.
-
-La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire.
-
-6. La nature craint la confusion et le mépris.
-
-La grâce _se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de
-Jésus_[499].
-
- [499] Act., V, 41.
-
-7. La nature aime l'oisiveté et le repos du corps.
-
-La grâce ne peut être oisive, et se fait une joie du travail.
-
-8. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec
-horreur ce qui est vil et grossier.
-
-La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne
-dédaigne point ce qu'il y a de plus rude, et ne refuse point de se vêtir
-de haillons.
-
-9. La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit d'un gain
-terrestre, s'afflige d'une perte, et s'irrite d'une légère injure.
-
-La grâce n'aspire qu'aux biens éternels, et ne s'attache point à ceux du
-temps; elle ne se trouble d'aucune perte, et ne s'offense point des
-paroles les plus dures, parce qu'elle a mis son trésor et sa joie dans
-le Ciel, où rien ne périt.
-
-10. La nature est avide, et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne;
-elle aime ce qui lui est propre et particulier.
-
-La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité,
-se contente de peu, et croit qu'_il est plus heureux de donner que de
-recevoir_[500].
-
- [500] _Ibid._, XX, 35.
-
-11. La nature se porte vers les créatures, la chair, les vanités; elle
-est bien aise de se produire.
-
-La grâce élève à Dieu, excite à la vertu, renonce aux créatures, fuit le
-monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au dehors, et
-rougit de paraître devant les hommes.
-
-12. La nature se réjouit d'avoir quelque consolation extérieure qui
-flatte le penchant des sens.
-
-La grâce ne cherche de consolation qu'en Dieu seul; et s'élevant
-au-dessus des choses visibles, elle met toutes ses délices dans le
-souverain bien.
-
-13. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre;
-elle ne sait rien faire gratuitement; mais, en obligeant, elle espère
-obtenir quelque chose d'égal ou de meilleur, des faveurs ou des
-louanges; et elle veut qu'on tienne pour beaucoup tout ce qu'elle fait
-et tout ce qu'elle donne.
-
-La grâce ne veut rien de temporel; elle ne demande d'autre récompense
-que Dieu seul, et ne désire des choses du temps, même les plus
-nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens
-éternels.
-
-14. La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents;
-elle se glorifie d'un rang élevé, d'une naissance illustre; elle sourit
-aux puissants, flatte les riches, et applaudit à ceux qui lui
-ressemblent.
-
-La grâce aime ses ennemis même, et ne s'enorgueillit point du nombre de
-ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins
-qu'ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le
-pauvre que le riche, compatit plus à l'innocent qu'au puissant,
-recherche l'homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d'exhorter les bons
-_à s'efforcer de devenir meilleurs_[501], afin de se rendre semblables
-au Fils de Dieu par leurs vertus.
-
- [501] I. Cor., XII, 31.
-
-15. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce
-qui la blesse.
-
-La grâce supporte avec constance la pauvreté.
-
-16. La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses
-intérêts.
-
-La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne
-s'attribue aucun bien, ne présume point d'elle-même avec arrogance, ne
-conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais
-elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l'éternelle
-sagesse et au jugement de Dieu.
-
-17. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se
-montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d'être connue,
-et de s'attirer la louange et l'admiration.
-
-La grâce ne s'occupe point de nouvelles, ni de ce qui nourrit la
-curiosité; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille
-corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.
-
-Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et
-l'ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l'éloge et l'estime, et
-à ne chercher en ce qu'on sait, et en toute chose, que ce qui peut être
-utile, en l'honneur et la gloire de Dieu.
-
-Elle ne veut point qu'on loue ni elle, ni ses oeuvres; mais elle désire
-que Dieu soit béni dans les dons qu'il répand par pur amour.
-
-18. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu;
-c'est proprement le sceau des élus, et le gage du salut éternel. De la
-terre où son coeur gisait, elle élève l'homme jusqu'à l'amour des biens
-célestes, et le rend spirituel, de charnel qu'il était.
-
-Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand
-avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle
-rétablit, au dedans de l'homme, l'image de Dieu.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Selon la doctrine du grand Apôtre, nous avons en nous deux lois
- opposées: la loi de la chair, qui nous asservit au péché, et la loi de
- l'esprit qui nous retient dans l'ordre par le secours de la grâce que
- Jésus-Christ nous a mérité[502]. Partagés entre ces deux lois, _entre
- la chair et l'esprit qui se combattent sans cesse_[503], nous sommes
- ici-bas comme flottant entre le bien et le mal, entre Dieu et le
- monde, poussés vers l'un par la nature, attirés vers l'autre par la
- grâce, qui n'abandonne jamais entièrement les plus grands pécheurs, de
- même que la concupiscence ne cesse jamais de solliciter les plus
- justes. Que deviendra notre pauvre âme en proie à cette guerre
- terrible? Combien doit-elle trembler sur les suites d'un tel combat?
- _Et c'est pourquoi_, dit saint Paul, _toute créature gémit, et est
- comme dans le travail de l'enfantement: et nous aussi qui avons reçu
- les prémices de l'Esprit, nous gémissons en nous-même, attendant
- l'adoption des enfants de Dieu, et la délivrance de notre corps_[504].
- Heureux jour! et quand viendra-t-il? Quand goûterons-nous la
- délicieuse paix d'un amour immuable? _J'ai désiré la dissolution de ma
- chair, afin d'être avec Jésus-Christ_[505]. _Mon âme a soif du Dieu
- fort, du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face
- de mon Dieu_[506]?
-
- [502] Rom., VII, 23.
-
- [503] Galat., V, 17.
-
- [504] Rom., VIII, 22, 23.
-
- [505] Philipp., I, 23.
-
- [506] Ps. XLI, 3.
-
-
-
-
-CHAPITRE LV.
-
-De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grâce divine.
-
-
-1. LE F. Seigneur, mon Dieu, qui m'avez créé à votre image et à votre
-ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m'avez montré
-l'excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre
-ma nature corrompue, qui m'entraîne au péché et dans la perdition.
-
-_Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de
-l'esprit_[507], et m'asservit aux sens pour que je leur obéisse en
-esclave; et je ne puis résister aux passions qu'ils soulèvent en moi, si
-vous ne me secourez, en ranimant mon coeur par l'effusion de votre
-sainte grâce.
-
- [507] Rom., VII, 23.
-
-2. Votre grâce, et une grâce très-grande, est nécessaire pour vaincre la
-nature _inclinée au mal dès l'enfance_[508].
-
- [508] Gen., VIII, 21.
-
-Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette
-tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine: de sorte
-que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la
-droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le déréglement d'une
-nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement
-ne la porte qu'au mal, et vers les choses de la terre.
-
-Le peu de force qui lui est resté est comme une étincelle cachée sous la
-cendre.
-
-C'est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant
-encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à
-accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne possède pas la pleine
-lumière de la vérité, et que toutes ses affections sont malades.
-
-3. De là vient, mon Dieu, que _je me réjouis en votre loi, selon l'homme
-intérieur_[509], reconnaissant _que vos commandements sont bons, justes
-et saints_[510], qui condamnent tout mal, et détournent du péché.
-
- [509] Rom., VII, 22.
-
- [510] _Ibid._, 12.
-
-Mais, _dans ma chair je suis asservi à la loi du péché_[511], obéissant
-plutôt aux sens qu'à la raison, _voulant le bien, et n'ayant pas la
-force de l'accomplir_[512].
-
- [511] _Ibid._, 25.
-
- [512] _Ibid._, 18.
-
-C'est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce,
-qui aide ma faiblesse, venant à manquer, au moindre obstacle je cède et
-je tombe.
-
-Je découvre la voie de la perfection, et je vois clairement ce que je
-dois faire;
-
-Mais, accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de
-parfait.
-
-4. Ô que votre grâce, Seigneur, m'est nécessaire, pour commencer le
-bien, le continuer et l'achever!
-
-Car sans elle je ne puis rien faire; mais _je puis tout en vous, quand
-votre grâce me fortifie_[513].
-
- [513] Philipp., IV, 13.
-
-Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la
-nature ne sont rien!
-
-Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l'éloquence,
-n'ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.
-
-Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants; mais la
-grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le signe auquel
-on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.
-
-Telle est l'excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le
-pouvoir d'opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne
-doivent être comptés pour quelque chose sans elle.
-
-Ni la foi même, ni l'espérance, ni les autres vertus, ne vous sont
-agréables sans la grâce et la charité.
-
-5. Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d'esprit,
-et celui qui possède de grands biens humble de coeur!
-
-Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre
-consolation, de peur que mon âme épuisée, aride, ne vienne à défaillir
-de lassitude.
-
-J'implore votre grâce, ô mon Dieu, je ne veux qu'elle: _car votre grâce
-me suffit_[514], quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature désire.
-
- [514] II. Cor., XII, 9.
-
-Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne
-craindrai aucuns maux, tandis que votre grâce sera avec moi.
-
-Elle est ma force, mon conseil, mon appui.
-
-Elle est plus puissante que tous les ennemis, et plus sage que tous les
-sages.
-
-6. Elle enseigne la vérité, et règle la conduite; elle est la lumière du
-coeur, et sa consolation dans l'angoisse; elle chasse la tristesse,
-dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes.
-
-Que suis-je sans elle qu'un bois sec, un rameau stérile qui n'est bon
-qu'à jeter?
-
-_Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m'accompagne toujours;
-qu'elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes oeuvres:
-je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il_[515].
-
- [515] Orais. du 16e Dim. apr. la Pent.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- La religion fait deux choses: elle nous montre notre misère et nous en
- indique le remède; elle nous enseigne que, de nous-mêmes, nous ne
- pouvons rien pour le salut, mais que _nous pouvons tout en celui qui
- nous fortifie_[516]. Et de là ce mot de saint Paul, mot aussi profond
- de vérité qu'étonnant pour l'orgueil humain: _Je me glorifierai dans
- mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi_[517].
- _Oui_, continue-t-il, _je me complais dans mes infirmités: car lorsque
- je me sens infirme, c'est alors que je suis fort_[518]. Entrons dans
- la pensée de l'Apôtre, et apprenons à nous humilier, à sentir notre
- faiblesse, à jouir, pour ainsi parler, de notre néant. Lorsque nous
- aurons rejeté toute vaine opinion de nous-mêmes, et creusé, en quelque
- sorte, un lit profond dans notre âme, des flots de grâce s'y
- précipiteront. La paix nous sera donnée sur la terre: car qui peut
- troubler la paix de celui qui, s'oubliant et se méprisant soi-même, ne
- s'appuie que sur Dieu et ne tient plus qu'à Dieu? _Paix aux hommes de
- bonne volonté_[519], aux humbles de coeur, paix ici-bas: et dans le
- Ciel _le rassasiement de la gloire_[520].
-
- [516] Philipp., IV, 13.
-
- [517] Cor., XII, 9.
-
- [518] _Ibid._, 10.
-
- [519] Luc., II, 14.
-
- [520] Ps. XVI, 15.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVI.
-
-Que nous devons nous renoncer nous-mêmes, et imiter Jésus-Christ en
-portant la Croix.
-
-
-1. J.-C. Mon Fils, vous n'entrerez en moi, qu'autant que vous sortirez
-de vous-même.
-
-Comme on possède en soi la paix, lorsqu'on ne désire rien au dehors,
-ainsi le renoncement intérieur unit à Dieu.
-
-Je veux que vous appreniez à vous renoncer assez parfaitement, pour vous
-soumettre à ma volonté sans répugnance et sans murmure.
-
-Suivez-moi: _Je suis la voie, la vérité et la vie_[521]. Sans la voie on
-n'avance pas; sans la vérité on ne connaît pas; on ne vit point sans la
-vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité que vous devez
-croire, la vie que vous devez espérer.
-
- [521] Joann., XIV, 6.
-
-Je suis la voie qui n'égare point, la vérité qui ne trompe point, la vie
-qui ne finira jamais.
-
-Je suis la voie droite, la vérité souveraine, la véritable vie, la vie
-bienheureuse, la vie incréée.
-
-Si vous demeurez dans ma voie, _vous connaîtrez la vérité, et la vérité
-vous délivrera, et vous obtiendrez la vie éternelle_[522].
-
- [522] Joann., VIII, 32.
-
-2. _Si vous voulez parvenir à la vie, gardez mes commandements_[523].
-
- [523] Matth., XIX, 17.
-
-Si vous voulez connaître la vérité, croyez-moi.
-
-_Si vous voulez être parfait, vendez tout_[524].
-
- [524] _Ibid._, 21.
-
-_Si vous voulez être mon disciple, renoncez-vous vous-même_[525].
-
- [525] Luc., IX 23.
-
-Si vous voulez posséder la vie bienheureuse, méprisez la vie présente.
-
-Si vous voulez être élevé dans le Ciel, humiliez-vous sur la terre.
-
-Si vous voulez régner avec moi, portez la croix avec moi.
-
-Car les serviteurs de la Croix trouvent seuls la voie de la béatitude et
-de la vraie lumière.
-
-3. LE F. Seigneur Jésus, puisque votre vie était pauvre et que le monde
-la méprisait, donnez-moi de vous imiter, et d'être aussi méprisé du
-monde.
-
-_Car le serviteur n'est pas plus grand que celui qu'il sert, ni le
-disciple au-dessus de son maître_[526].
-
- [526] Matth., X, 24.
-
-Que votre serviteur travaille à se former sur votre vie, parce que là
-est mon salut, et la vraie sainteté.
-
-Tout ce que je lis, tout ce que j'entends, hors cette vie céleste, ne me
-console ni ne me satisfait pleinement.
-
-4. Mon Fils, _puisque vous avez lu et que vous savez toutes ces choses,
-vous serez heureux si vous les pratiquez_[527].
-
- [527] Joann., XIII, 17.
-
-_Celui-là m'aime, qui connaît et qui observe mes commandements; et je
-l'aimerai aussi, et je me manifesterai à lui, et je le ferai asseoir
-avec moi dans le royaume de mon Père_[528].
-
- [528] _Ibid._, XIV, 24.
-
-5. LE F. Seigneur Jésus, qu'il soit fait selon votre parole et votre
-promesse: rendez-moi digne de ce bonheur immense.
-
-J'ai reçu, j'ai reçu de votre main la croix: je la porterai, oui, je la
-porterai, comme vous l'avez voulu, jusqu'à la mort.
-
-Certes, la vie d'un bon religieux est une croix, mais une croix qui
-conduit à la gloire.
-
-J'ai commencé; il n'est plus permis de retourner en arrière; il n'y a
-plus à s'arrêter.
-
-6. Allons, mes frères, marchons ensemble: Jésus sera avec nous.
-
-Pour Jésus, nous nous sommes chargés de la croix; continuons, pour
-Jésus, de porter la croix.
-
-Il sera notre soutien, celui qui est notre chef et notre guide.
-
-Voilà que notre roi marche devant nous; il combattra pour nous.
-
-Suivons avec courage; que rien ne nous effraie; soyons prêts _à mourir
-généreusement dans cette guerre, et ne souillons pas notre gloire_[529]
-de la honte d'avoir fui la Croix.
-
- [529] I. Mac., IX, 10.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il est étrange qu'il faille sans cesse redire à l'homme: Pense à ton
- âme, le temps fuit, l'éternité s'avance; demain, aujourd'hui peut-être
- elle aura commencé pour toi: et cependant il est vrai que si on ne lui
- rappelait à chaque heure cette vérité formidable, à chaque heure il
- l'oublierait, tant est puissante la fascination du monde sur cette
- créature tombée. Réveillez-vous, sortez de votre sommeil, ne différez
- pas davantage le soin de _l'unique chose nécessaire_[530]; hâtez-vous
- de mettre la main à l'oeuvre, tandis que le jour luit encore; _la nuit
- vient pendant laquelle nul ne peut travailler_[531]: nuit terrible,
- nuit désolante, nuit qui n'aura jamais d'aurore! Quittez, quittez,
- sans perdre un instant, _la voie large de la perdition_, pour entrer
- dans _la voie étroite de la vie_[532]. Combattez avec courage les
- penchants de la nature inclinés au mal, renoncez à vous-même, et
- portez votre croix: dans la Croix est la force, l'espérance, le salut.
- Heureux donc celui qui _ne sait_, comme l'Apôtre, _que Jésus, et Jésus
- crucifié_[533]! il entendra, au dernier jour, cette parole d'éternelle
- joie: _Venez, le béni de mon Père, posséder le royaume qui vous a été
- préparé dès le commencement du monde_[534]. Mais les contempteurs de
- la Croix, mais ceux qui se seront recherchés eux-mêmes, un autre sort
- leur est réservé: _Dieu a dans sa main une coupe pleine d'un vin
- mélangé; il la verse ici et là, et la lie ne s'épuise point, et tous
- les pécheurs de la terre boiront_[535]!
-
- [530] Luc., X. 42.
-
- [531] Joann., IX, 4.
-
- [532] Matth., VII, 13, 14.
-
- [533] I. Cor., II, 2.
-
- [534] Matth., XXV, 34.
-
- [535] Ps. LXXIV, 9.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVII.
-
-Qu'on ne doit point se laisser trop abattre quand on tombe en quelques
-fautes.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, la patience et l'humilité dans les traverses me
-plaisent plus que beaucoup de joie et de ferveur dans la prospérité.
-
-Pourquoi vous attrister d'une faute légère qu'on vous attribue? fût-elle
-plus grave, vous ne devriez pas en être ému.
-
-Laissez donc tomber cela; ce n'est pas une chose nouvelle, ni la
-première fois que vous l'éprouvez, et ce ne sera pas la dernière, si
-vous vivez longtemps.
-
-Vous avez assez de courage quand il ne vous arrive rien de fâcheux.
-
-Vous savez même conseiller bien les autres, et les fortifier par vos
-discours; mais lorsqu'il vous survient une affliction soudaine, vous
-manquez de conseil et de force.
-
-Considérez votre extrême fragilité, dont vous avez si souvent
-l'expérience dans les plus petites choses: et toutefois Dieu le permet
-ainsi pour votre salut.
-
-2. Bannissez de votre coeur, autant que vous le pourrez, tout ce qui le
-trouble. A-t-il été surpris, qu'il ne se laisse point abattre, mais
-qu'il se dégage sur-le-champ.
-
-Souffrez au moins avec patience, si vous ne pouvez souffrir avec joie.
-
-Lorsque vous êtes peiné d'entendre certaines choses, et que vous en
-ressentez de l'indignation, modérez-vous, et veillez à ce qu'il ne vous
-échappe aucune parole trop vive qui scandalise les faibles.
-
-Votre émotion s'apaisera bientôt, et le retour de la grâce adoucira
-l'amertume intérieure.
-
-Je suis toujours vivant, dit le Seigneur, pour vous secourir et vous
-consoler plus que jamais, si vous mettez en moi votre confiance, et si
-vous m'invoquez avec ferveur.
-
-3. Armez-vous de constance, et préparez-vous à souffrir encore
-davantage.
-
-Tout n'est pas perdu, quoique souvent vous soyez dans le trouble et
-tenté violemment.
-
-Vous êtes un homme, et non pas un Dieu; vous êtes de chair, et non pas
-un ange.
-
-Comment pourriez-vous toujours vous maintenir dans un égal degré de
-vertu, lorsque cette persévérance a manqué à l'Ange dans le ciel, et au
-premier homme dans le paradis?
-
-C'est moi qui soutiens et qui délivre ceux qui gémissent; et j'élève
-jusqu'à moi ceux qui reconnaissent leur infirmité.
-
-4. LE F. Seigneur, que votre parole soit bénie; _elle m'est plus douce
-que le miel à ma bouche_[536].
-
- [536] Ps. XVIII, 10.
-
-Que ferais-je au milieu de tant d'afflictions et d'angoisses, si vous ne
-me ranimiez par vos saintes paroles?
-
-Pourvu que je parvienne enfin au port du salut, que m'importe que je
-souffre, et combien je souffre?
-
-Accordez-moi une bonne fin; donnez-moi de passer heureusement de ce
-monde à l'autre.
-
-Souvenez-vous de moi, mon Dieu, et conduisez-moi dans la voie droite
-vers votre royaume. Ainsi soit-il.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Ce n'est pas assez d'être patient avec les autres, il faut l'être
- encore avec soi-même. Ce je ne sais quoi d'aigre et de violent que
- nous ressentons en nous après avoir commis quelque faute, vient plutôt
- de l'orgueil humilié, que d'un repentir selon Dieu. L'homme humble qui
- connaît sa faiblesse, ne s'étonne point de tomber; il gémit de sa
- chute, en implore le pardon, et se relève tranquille, pour combattre
- avec un courage nouveau. Faillir est un mal sans doute, mais se
- troubler n'est qu'un mal de plus. Le trouble a sa source ou dans une
- sorte de dépit superbe de se trouver si infirme, ou dans le défaut de
- confiance en celui _qui guérit notre infirmité_[537]. _Veillez et
- priez, afin que vous n'entriez point en tentation_[538]; et si, la
- tentation survenant, il arrive que vous succombiez, veillez et priez
- davantage encore: mais ne perdez jamais la paix, car notre Dieu est
- _le Dieu de la paix[539], et c'est dans la paix qu'il nous
- appelle_[540]. _Que la grâce, la miséricorde et la paix de Dieu le
- Père et de notre Seigneur Jésus-Christ_[541], soient donc avec nous
- toujours et qu'elles nous conduisent, à travers les épreuves du temps,
- aux joies de l'éternité.
-
- [537] Ps. CII, 3.
-
- [538] Matth., XXVI, 41.
-
- [539] I. Cor., XIV, 33.
-
- [540] _Ibid._, VII, 15.
-
- [541] I. Tim., I, 2.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVIII.
-
-Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni
-sonder les secrets jugements de Dieu.
-
-
-1. J.-C. Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts, et
-sur les jugements cachés de Dieu: pourquoi l'un est abandonné, tandis
-qu'un autre reçoit des grâces si abondantes; pourquoi celui-ci n'a que
-des afflictions, et celui-là est comblé d'honneurs.
-
-Tout cela est au-dessus de l'esprit de l'homme, et nulle raison ne peut,
-quels que soient ses efforts, pénétrer les jugements divins.
-
-Quand donc l'ennemi vous suggère de semblables pensées, ou que les
-hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces paroles du
-Prophète: _Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont
-droits_[542].
-
- [542] Ps. CXIII, 137.
-
-2. Et encore: _Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient par
-eux-mêmes_[543].
-
-Il faut craindre mes jugements, et non les approfondir, parce qu'ils
-sont incompréhensibles à l'intelligence humaine.
-
- [543] Ps. XVIII, 9.
-
-Ne disputez pas non plus des mérites des Saints, ne recherchez point si
-celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand dans le
-royaume des cieux.
-
-Ces recherches produisent souvent des différends et des contestations
-inutiles; elles nourrissent l'orgueil et la vaine gloire, d'où naissent
-des jalousies et des dissensions; celui-ci préférant tel Saint, celui-là
-tel autre, et voulant qu'il soit le plus élevé.
-
-L'examen de pareilles questions, loin d'apporter aucun fruit, déplaît
-aux Saints. _Car je ne suis point un Dieu de dissension, mais de
-paix_[544]; et cette paix consiste plus à s'humilier sincèrement qu'à
-s'élever.
-
- [544] I. Cor., XIV, 33.
-
-3. Quelques-uns ont un zèle plus ardent, une affection plus vive pour
-quelques Saints que pour d'autres; mais cette affection vient plutôt de
-l'homme que de Dieu.
-
-C'est moi qui ai fait tous les Saints, moi qui leur ai donné la grâce,
-moi qui leur ai distribué la gloire.
-
-Je sais les mérites de chacun: _Je les ai prévenus de mes plus douces
-bénédictions_[545].
-
- [545] Ps. XX, 3.
-
-Je les ai connus et aimés avant tous les siècles: _je les ai choisis du
-milieu du monde_[546] et ce ne sont pas eux qui m'ont choisi les
-premiers.
-
- [546] Joann., XV, 19
-
-Je les ai appelés par ma grâce, je les ai attirés par ma miséricorde, et
-conduits à travers des tentations diverses.
-
-J'ai répandu en eux d'ineffables consolations: je leur ai donné de
-persévérer, et j'ai couronné leur patience.
-
-4. Je connais le premier et le dernier, et je les embrasse tous dans mon
-amour immense.
-
-C'est moi qu'on doit louer dans tous mes Saints; moi qu'on doit bénir
-au-dessus de tout et honorer en chacun de ceux que j'ai ainsi élevés
-dans la gloire et prédestinés, sans aucuns mérites précédents de leur
-part.
-
-Celui donc qui méprise le plus petit des miens, n'honore pas le plus
-grand, parce que j'ai fait le petit et le grand.
-
-Et quiconque rabaisse quelqu'un de mes Saints, me rabaisse moi-même, et
-tous ceux qui sont dans le royaume des cieux.
-
-Tous ne sont qu'un par le lien de la charité: ils n'ont tous qu'un même
-sentiment, une même volonté, et sont tous unis par le même amour.
-
-5. Et ce qui est plus parfait encore, ils m'aiment plus qu'ils ne
-s'aiment, plus que tous leurs mérites.
-
-Ravis au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour, ils se
-plongent et se perdent dans le mien, et s'y reposent délicieusement.
-
-Rien ne saurait partager leur coeur, ni le détourner vers un autre
-objet; parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d'une
-charité qui ne peut s'éteindre.
-
-Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoitises, les hommes
-qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de discourir
-sur l'état des Saints. Ils retranchent et ils ajoutent, suivant leur
-inclination, et non pas selon que l'a réglé la vérité éternelle.
-
-6. En plusieurs, c'est ignorance, et surtout en ceux qui, peu éclairés
-de la lumière divine, aiment rarement quelqu'un d'un amour parfait et
-purement spirituel.
-
-Une inclination naturelle et une affection tout humaine les attire vers
-tel ou tel Saint; et ils transportent dans le ciel les sentiments de la
-terre.
-
-Mais il y a une distance infinie entre les pensées des hommes imparfaits
-et ce que la lumière d'en haut découvre à ceux qu'elle éclaire.
-
-7. Gardez-vous donc, mon fils, de raisonner curieusement sur ces choses
-qui passent votre intelligence: travaillez plutôt avec ardeur à obtenir
-une place, fût-ce la dernière, dans le royaume de Dieu.
-
-Et quand quelqu'un saurait qui des Saints est le plus parfait et le plus
-grand dans le royaume céleste, que lui servirait cette connaissance,
-s'il n'en tirait un nouveau motif de s'humilier devant moi, et de me
-louer davantage?
-
-Celui qui pense à la grandeur de ses péchés, à son peu de vertu, qui
-considère combien il est éloigné de la perfection des Saints, se rend
-plus agréable à Dieu, que celui qui dispute sur le degré plus ou moins
-élevé de leur gloire.
-
-Il vaut mieux prier les Saints avec larmes et avec ferveur, et implorer
-humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher vainement à
-pénétrer le secret de leur état dans le ciel.
-
-8. Ils sont heureux, contents: qu'avons-nous besoin d'en savoir plus, et
-n'est-ce pas assez pour réprimer tous nos vains discours?
-
-Ils ne se glorifient point de leurs mérites, parce qu'ils ne
-s'attribuent rien de bon, mais qu'ils attribuent tout à moi, qui leur ai
-tout donné par une charité infinie.
-
-Ils sont remplis d'un si grand amour de la Divinité, d'une joie si
-surabondante, que comme il ne manque rien à leur gloire, rien ne peut
-manquer à leur félicité.
-
-Plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mêmes:
-et leur humilité me les rend plus chers, et les unit plus étroitement à
-moi.
-
-C'est pourquoi il est écrit: _Qu'ils déposaient leurs couronnes au pied
-du trône de Dieu, qu'ils se prosternaient devant l'Agneau, et qu'ils
-adoraient celui qui vit dans les siècles des siècles_[547].
-
- [547] Apoc., IV, 10; V, 14.
-
-9. Plusieurs recherchent _qui est le premier dans le royaume de
-Dieu_[548]; lesquels ignorent s'ils seront dignes d'être comptés parmi
-les derniers.
-
- [548] Matth., XVIII, 1.
-
-C'est quelque chose de grand, d'être le plus petit dans le ciel, où tous
-sont grands: parce que tous seront appelés et seront en effet les
-enfants de Dieu.
-
-_Le moindre des élus sera comme le chef d'un peuple nombreux_, tandis
-que _le pécheur, après une longue vie, ne trouvera que la mort_[549].
-
- [549] Is., LX, 22; LXV, 20.
-
-Ainsi, quand mes disciples demandèrent qui serait le plus grand dans le
-royaume des cieux, ils entendirent cette réponse:
-
-_Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants,
-vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera
-petit comme cet enfant, sera le plus grand dans le royaume des
-cieux_[550].
-
- [550] Matth., XVIII, 4.
-
-Malheur à ceux qui dédaignent de s'abaisser avec les petits, parce que
-la porte du ciel est basse, et qu'ils n'y pourront passer.
-
-_Malheur aussi aux riches qui ont ici leur consolation_[551], parce que,
-quand les pauvres entreront dans le royaume de Dieu, ils demeureront
-dehors poussant des hurlements.
-
- [551] Luc., VI, 24.
-
-Humbles, réjouissez-vous; pauvres, tressaillez d'allégresse, _parce que
-le royaume de Dieu est à vous_[552], si cependant vous marchez dans la
-vérité.
-
- [552] _Ibid._, 20.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- C'est une grande misère que le penchant qu'ont les hommes à
- s'inquiéter de mille vaines questions, tandis qu'à peine songent-ils
- aux vérités les plus importantes. Ils veulent tout savoir, excepté la
- seule chose indispensable. Leur orgueil se complaît dans des
- spéculations presque toujours dangereuses, ou au moins stériles pour
- le salut. En s'efforçant de pénétrer des mystères impénétrables, ils
- s'égarent dans leurs pensées, et ne saisissent que l'erreur, au moment
- même où ils croient ravir à Dieu son secret. Voilà le fruit des
- travaux dont ils se consument sous le soleil. Ah! qu'il y a de
- profondeur et de véritable science de l'homme, dons ce conseil du
- Sage: _Ne recherchez point ce qui est au-dessus de vous, et ne scrutez
- point ce qui est plus fort que vous; mais pensez sans cesse à ce que
- Dieu vous prescrit, et gardez-vous de sonder curieusement toutes ses
- oeuvres: car il ne vous est pas nécessaire de voir de vos yeux ce qui
- est caché_[553]. Songeons à nous-mêmes, à nos devoirs, au compte
- rigoureux qu'il nous faudra rendre de nos oeuvres et de nos paroles.
- Il y a bien là de quoi nous occuper et remplir tout notre temps: il ne
- nous est donné que pour cela.
-
- [553] Eccles., III, 22, 23.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIX.
-
-Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu
-seul.
-
-
-1. LE F. Seigneur, quelle est ma confiance en cette vie, et ma plus
-grande consolation au milieu de tout ce qui s'offre à mes regards sous
-le ciel?
-
-N'est-ce pas vous, Seigneur mon Dieu, dont la miséricorde est infinie?
-
-Où ai-je été bien sans vous? et avec vous, où ai-je pu être mal?
-
-J'aime mieux être pauvre à cause de vous, que riche sans vous.
-
-J'aime mieux être avec vous voyageur sur la terre, que de posséder le
-ciel sans vous. Où vous êtes, là est le ciel; et la mort et l'enfer sont
-où vous n'êtes pas.
-
-Vous êtes tout mon désir: et c'est pourquoi je ne puis, loin de vous,
-que soupirer, gémir, prier.
-
-Je ne puis me confier pleinement qu'en vous, ni espérer dans mes besoins
-de secours que de vous seul, ô mon Dieu!
-
-Vous êtes mon espérance, ma confiance, mon consolateur toujours fidèle.
-
-2. _Tous cherchent leur intérêt_[554]; vous seul vous ne cherchez que
-mon salut et mon avancement, et vous disposez tout pour mon bien.
-
- [554] Philipp, II, 21.
-
-Même quand vous m'exposez à beaucoup de tentations et de peines, c'est
-encore pour mon avantage; car vous avez coutume d'éprouver ainsi ceux
-qui vous sont chers.
-
-Et je ne dois pas moins vous aimer ni vous louer dans ces épreuves, que
-si vous me remplissiez des plus douces consolations.
-
-3. C'est donc en vous, Seigneur mon Dieu, que je mets toute mon
-espérance et tout mon appui; c'est dans votre sein que je dépose toutes
-mes afflictions et toutes mes angoisses; car je ne trouve que faiblesse
-et inconstance dans tout ce que je vois hors de vous.
-
-Il n'est point d'amis qui puissent me servir, point de protecteurs qui
-me soient de secours, ni de sages qui me donnent un conseil utile, ni de
-livre qui me console, ni de trésor assez grand pour me racheter, ni de
-lieu assez secret pour m'offrir un sûr asile, si vous ne daignez
-vous-même me secourir, m'aider, me fortifier, me consoler, m'instruire
-et me prendre sous votre garde.
-
-4. Car tout ce qui semble devoir procurer la paix et le bonheur, n'est
-rien sans vous, et réellement ne sert de rien pour rendre heureux.
-
-Vous êtes donc le principe et le terme de tous les biens, la plénitude
-de la vie, la source inépuisable de toute lumière et de toute parole; et
-la plus grande consolation de vos serviteurs est d'espérer uniquement en
-vous.
-
-Mes yeux sont élevés vers vous; en vous je mets toute ma confiance, mon
-Dieu, père des miséricordes.
-
-Sanctifiez mon âme, bénissez-la de votre céleste bénédiction, afin
-qu'elle devienne votre demeure sainte, le siége de votre éternelle
-gloire, et que, dans ce temple où vous ne dédaignez pas d'habiter, il
-n'y ait rien qui offense vos regards.
-
-_Regardez-moi, Seigneur, dans votre immense bonté; et, selon l'abondance
-de vos miséricordes_[555], exaucez la prière de votre serviteur
-misérable, exilé loin de vous dans la région des ténèbres et de la mort.
-
- [555] Ps. LXVIII, 16, 17.
-
-Protégez et conservez l'âme de votre pauvre serviteur au milieu des
-dangers de cette vie corruptible; que votre grâce l'accompagne et le
-conduise par le chemin de la paix, dans la patrie de l'éternelle
-lumière. Ainsi soit-il.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Quand on a tout parcouru, tout entendu, tout vu, il faut en revenir à
- cette parole qui renferme toute sagesse et toute perfection: DIEU
- SEUL. «Considérez, disait un humble religieux de saint François, des
- mille millions de créatures plus parfaites que celles qui sont à
- présent, tant dans les voies de la nature que dans les voies de la
- grâce. Réitérez à l'infini votre multiplication, et comparez ensuite
- ces créatures si parfaites au grand Dieu des éternités; dans cette
- vue, elles deviennent à rien. Je prenais, ajoutait-il, un grand
- plaisir dans cette multiplication; et de voir qu'en même temps que
- l'Être de Dieu paraissait, ces créatures qui se montraient si
- excellentes et si pleines de gloire, se retiraient d'une rapidité
- incroyable dans leur centre qui est le néant. Et voyant que le grand
- Dieu était en moi, et plus en moi que je n'y étais moi-même, j'en
- ressentais une joie inexplicable, et je ne pouvais comprendre comment
- il était possible d'avoir Dieu en soi et partout au dehors de soi, et
- de s'occuper des créatures. J'étais ravi qu'il fût seul éternel, seul
- immuable, seul infini, et je vous dis en vérité, qu'en disant: _En mon
- Dieu tout est Dieu_, ma volonté était touchée d'un si grand et si
- ardent amour, qu'il me semblait que tout l'être créé disparaissait
- devant moi, et qu'à jamais je ne serais plus occupé que de Dieu seul.
- Je ne puis expliquer l'infinie jubilation de mon coeur à la vue de ses
- immenses perfections: mais voyant ses grandeurs incompréhensibles, et
- d'autre part mon néant avec toutes les misères qui l'accompagnent,
- j'allais de l'infini à l'infini, et je me trouvais incapable, de
- l'infini à l'infini, de l'aimer comme je l'aurais voulu, ce qui me
- faisait souffrir inénarrablement; car plus je me trouvais impuissant à
- l'aimer d'un amour réciproque, plus un secret amour me dévorait
- intérieurement. Alors j'allais cherchant des secrets dans ma bassesse,
- comme navré et enivré d'amour, ne connaissant pas ce que je faisais:
- et, chose étrange, dans ce travail de l'âme, ces saillies de l'infini
- en perfection à l'infini de ma bassesse, m'étaient autant de feux
- d'amour qui me consumaient de leurs ardeurs[556].»
-
- [556] L'homme intérieur, ou la Vie du vénérable père Jean-Chysostome,
- religieux pénitent du tiers-ordre de Saint François; pag. 158, 175,
- 176.
-
-
-FIN DU TROISIÈME LIVRE.
-
-
-
-
-L'IMITATION
-
-DE
-
-JÉSUS-CHRIST.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-DU SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.
-
-
-
-
-EXHORTATION
-
-À LA SAINTE COMMUNION.
-
-
-VOIX DE JÉSUS-CHRIST.
-
-1. J.-C. _Venez à moi, vous tous qui êtes épuisés de travail et qui êtes
-chargés, et je vous soulagerai_[557].
-
- [557] Matth., XI, 28.
-
-_Le pain que je donnerai, c'est ma chair_, que je donnerai _pour la vie
-du monde_[558].
-
- [558] Joann., VI, 52.
-
-_Prenez et mangez: ceci est mon corps, qui sera livré pour vous. Faites
-ceci en mémoire de moi_[559].
-
- [559] Luc., XXII, 19. I. Cor., XI, 24.
-
-_Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et moi en
-lui_[560].
-
- [560] Joann., VI, 57.
-
-_Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie_[561].
-
- [561] _Ibid._, 64.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Nous voyons ici l'accomplissement des promesses divines, des
- espérances du genre humain, des figures et des prophéties de
- l'ancienne Loi. Le sacrifice réel, celui qui opère à jamais la
- réconciliation de l'homme avec Dieu, succède aux sacrifices
- symboliques et sans efficacité. La véritable Pâque est immolée[562],
- la manne céleste nourrit désormais, non plus seulement le peuple
- d'Israël, mais tous les peuples de l'alliance nouvelle, tous les vrais
- enfants du Père des croyants. À l'exemple du _Roi de Paix[563], le
- Pontife éternel selon l'ordre de Melchisedech_[564], offre au
- Très-Haut le pain et le vin, _le pain vivant descendu du Ciel_[565]:
- _et le pain qu'il donne est sa chair_[566], et le vin est son sang; et
- _en vérité, à moins qu'on ne mange la chair, et qu'on ne boive le sang
- du Fils de l'homme, on n'aura point la vie en soi_[567]: _car ma
- chair_, il le dit lui-même, _est vraiment une viande, et mon sang un
- breuvage: celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et
- moi en lui_[568]: _voilà le pain descendu du Ciel: qui mange ce pain
- vivra éternellement_[569]. Il n'y a point à hésiter; ce langage est
- clair; il faut se soumettre, il faut dire: Je crois; Seigneur,
- augmentez ma foi[570]. Et qu'avaient annoncé les Prophètes? _Les
- pauvres mangeront et seront rassassiés, et leur âme vivra
- éternellement. Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré:
- tous ceux qui habitent la terre se prosterneront en sa présence_[571].
- Et nous aussi, dans l'inébranlable fermeté de notre foi, mangeons et
- adorons; rassasions-nous de celle chair, abreuvons-nous de ce sang,
- qui nous transforme en Jésus-Christ même. Victime d'un prix
- inestimable, il acquitte volontairement notre dette envers la justice
- divine, et pour nous appliquer, sans réserve et sans mesure, la vertu
- de son sacrifice, il unit sa chair à notre chair, son âme à notre âme,
- de sorte que, par celle ineffable union, _nous sommes remplis de la
- divinité dont la plénitude habite en lui corporellement_[572].
- Prodigieux mystère d'amour! _L'homme a mangé le pain des anges_[573].
- Et comment? parce que «le Verbe de Dieu qui nourrit, dit saint
- Augustin, de sa substance incorruptible les anges incorruptibles,
- s'est fait chair, et a habité parmi nous[574]. Comme donc la créature
- spirituelle se nourrit du Verbe, qui est son aliment par excellence;
- et comme l'âme humaine, spirituelle aussi, mais, en punition du péché,
- chargée des liens de la mortalité, a été abaissée de telle sorte,
- qu'il faut qu'elle s'efforce d'atteindre par les conjectures des
- choses visibles, à l'intelligence des choses invisibles: l'aliment
- spirituel de la créature a été fait visible, non par un changement de
- sa nature, mais relativement à la nôtre, afin qu'en cherchant ce qui
- est visible, nous fussions rappelés au Verbe invisible[575].»
- Chrétiens, allez au banquet sacré, approchez-vous de cette table où
- Jésus-Christ tout entier se livre à vous, où le Verbe divin se fait
- lui-même votre aliment incompréhensible: _Prenez et mangez le
- véritable pain du Ciel_[576]. Là est l'espérance, la vie, la dernière
- épreuve de la foi, la consommation de l'amour.
-
- [562] I. Cor., V, 7.
-
- [563] Gen., XIV, 18.
-
- [564] Ps. CIX, 4.
-
- [565] Joann., VI, 51.
-
- [566] _Ibid._, 52.
-
- [567] _Ibid._, 54.
-
- [568] _Ibid._, 56, 57.
-
- [569] _Ibid._, 59.
-
- [570] Luc., XVII, 5.
-
- [571] Ps. LIX, 21, 27, 30.
-
- [572] Coloss, II, 9, 10.
-
- [573] Ps. LXXVII, 25.
-
- [574] S. Aug., Enarrat. in Ps. LXXVI, c. 17.
-
- [575] Aug., De liber. arbitr., libr. III, cap. 30.
-
- [576] Luc., XXII, 10. Joann., VI, 33.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-Avec quel respect il faut recevoir Jésus.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. LE F. Ce sont là vos paroles, ô Jésus, vérité éternelle! quoiqu'elles
-n'aient pas été dites dans le même temps, et qu'elles ne soient pas
-écrites dans le même lieu.
-
-Et puisqu'elles viennent de vous, et qu'elles sont véritables, je dois
-les recevoir toutes avec une foi pleine de reconnaissance.
-
-Elles sont de vous, car c'est vous qui les avez dites; mais elles sont
-aussi à moi, parce que vous les avez dites pour mon salut.
-
-Je les reçois avec joie de votre bouche, afin qu'elles se gravent
-profondément dans mon coeur.
-
-Ces paroles pleines de tant de bonté, de tendresse et d'amour,
-m'animent; mais la pensée de mes crimes m'effraie, et ma conscience
-impure m'éloigne d'un mystère si saint.
-
-La douceur de vos paroles m'attire, mais le poids de mes péchés me
-retient.
-
-2. Vous m'ordonnez d'aller à vous avec confiance, si je veux _avoir part
-avec vous_; et de me nourrir du pain de l'immortalité, si je veux
-obtenir la vie et la gloire éternelle.
-
-Venez, dites-vous, _venez à moi vous tous qui souffrez et qui êtes
-oppressés, et je vous ranimerai_[577].
-
- [577] Matth., XI, 28.
-
-Ô douce et aimable parole à l'oreille d'un pécheur! vous invitez,
-Seigneur mon Dieu, le pauvre et l'indigent à la participation de votre
-corps sacré.
-
-Mais qui suis-je, Seigneur, pour oser m'approcher de vous?
-
-_Voilà que les Cieux des cieux ne peuvent vous contenir_[578], et vous
-dites: _Venez tous à moi_.
-
- [578] I. Reg., VIII, 27.
-
-3. D'où vient cette miséricordieuse condescendance, une si tendre
-invitation?
-
-Comment oserai-je aller à vous, moi qui ne sens en moi-même aucun bien
-qui puisse me donner quelque confiance?
-
-Comment vous recevrai-je en ma maison, moi qui ai si souvent outragé
-votre bonté?
-
-Les Anges et les Archanges vous adorent en tremblant, les Saints et les
-Justes sont saisis de frayeur; et vous dites: _Venez tous à moi!_
-
-Si ce n'était vous qui le dites, Seigneur, qui pourrait le croire?
-
-Et si vous n'ordonniez vous-même d'approcher de vous, qui en aurait
-l'audace?
-
-4. Noé, cet homme juste, travailla cent ans à construire l'arche, pour
-se sauver avec peu de personnes: et moi, comment pourrai-je, en une
-heure, me préparer à recevoir dignement le Créateur du monde?
-
-Moïse, le plus grand de vos serviteurs, pour qui vous étiez comme un
-ami, fit une arche d'un bois incorruptible, qu'il revêtit d'un or
-très-pur, afin d'y déposer les tables de la loi: et moi, vile créature,
-j'oserai recevoir si facilement le fondateur de la loi et l'auteur de la
-vie?
-
-Salomon, le plus sage des rois d'Israël, employa sept ans à élever un
-temple magnifique à la gloire de votre nom: il célébra, pendant huit
-jours, la fête de sa dédicace; il offrit mille hosties pacifiques, et,
-au son des trompettes, au milieu des cris de joie, il plaça
-solennellement l'arche d'alliance dans le lieu qui lui était préparé.
-
-Et moi, misérable que je suis et le plus pauvre des hommes, comment vous
-introduirai-je dans ma maison, moi qui sais à peine employer pieusement
-une demi-heure? Et plût à Dieu que j'eusse une seule fois employé
-dignement un moindre temps encore!
-
-5. Ô mon Dieu, que n'ont point fait ces saints hommes pour vous plaire,
-et combien, hélas! ce que je fais est peu! combien est court le temps
-que je consacre à me préparer à la communion!
-
-Rarement suis-je bien recueilli; plus rarement suis-je libre de toute
-distraction.
-
-Et certes, en votre divine et salutaire présence, nulle pensée profane
-ne devrait s'offrir à mon esprit, nulle créature ne devrait l'occuper:
-car ce n'est pas un ange, mais le Seigneur des anges que je dois
-recevoir en moi.
-
-6. Quelle distance infinie d'ailleurs entre l'arche d'alliance avec ce
-qu'elle renfermait, et votre corps très-pur avec ses ineffables vertus;
-entre les sacrifices de la loi, figure du sacrifice à venir, et la
-véritable hostie de votre corps, accomplissement de tous les anciens
-sacrifices!
-
-7. Pourquoi donc ne suis-je pas plus enflammé en votre adorable
-présence?
-
-Pourquoi n'ai-je pas soin de me mieux préparer à la participation de vos
-saints mystères; lorsque ces antiques patriarches, ces saints prophètes,
-et ces rois, et ces princes avec tout leur peuple, ont montré tant de
-zèle pour le culte divin?
-
-8. David, ce roi si pieux, fit éclater ses transports par des danses
-religieuses devant l'arche, se souvenant des bienfaits que Dieu avait
-répandus sur ses pères; il fit faire divers instruments de musique, il
-composa des psaumes que le peuple chantait avec allégresse, selon ce
-qu'il avait ordonné, et, animé de l'Esprit saint, souvent il les chanta
-lui-même sur sa harpe; il apprit aux enfants d'Israël à louer Dieu de
-tout leur coeur, et à unir chaque jour leurs voix pour le célébrer et le
-bénir.
-
-Si la vue de l'arche d'alliance inspirait tant de ferveur, tant de zèle
-pour les louanges de Dieu, quel respect, quel amour ne doit pas
-m'inspirer, et à tout le peuple chrétien, la présence de votre
-sacrement, ô Jésus, et la réception de votre corps adorable?
-
-9. Plusieurs courent en divers lieux pour visiter les reliques des
-Saints; ils écoutent avidement le récit de leurs actions; ils admirent
-les vastes temples bâtis en leur honneur, et baisent leurs os sacrés,
-enveloppés dans l'or et la soie.
-
-Et voilà que vous-même, ô mon Dieu, vous êtes ici présent devant moi sur
-l'autel, vous, le Saint des saints, le Créateur des hommes, le Roi des
-anges!
-
-Souvent c'est la curiosité, le désir de voir des choses nouvelles, qui
-fait entreprendre ces pèlerinages; et de là vient que, guidé par ce
-motif frivole, sans véritable contrition, on en tire peu de fruit pour
-la réforme des moeurs.
-
-Mais ici, dans le sacrement de l'autel, vous êtes présent tout entier, ô
-Christ Jésus, vrai Dieu et vrai homme; et toutes les fois qu'on vous
-reçoit dignement et avec ferveur, on recueille en abondance les fruits
-du salut éternel.
-
-Ce n'est pas la légèreté, ni la curiosité, ni l'attrait des sens, qui
-conduit à ce banquet sacré; mais une foi ferme, une vive espérance, une
-charité sincère.
-
-10. Ô Dieu créateur invisible du monde, que vous êtes admirable dans ce
-que vous faites pour nous! avec quelle bonté, quelle tendresse vous
-veillez sur vos élus, vous donnant vous-même à eux pour nourriture dans
-votre Sacrement!
-
-C'est là ce qui surpasse toute intelligence; ce qui, plus qu'aucune
-autre chose, attire à vous les coeurs pieux et enflamme leur amour.
-
-Car vos vrais fidèles, occupés toute leur vie de se corriger, puisent
-dans la fréquente réception de cet auguste Sacrement une merveilleuse
-ferveur et un zèle ardent pour la vertu.
-
-11. Ô grâce admirable et cachée du Sacrement, connue des seuls fidèles
-serviteurs de Jésus-Christ! car les serviteurs infidèles, asservis au
-péché, ne peuvent en ressentir l'influence.
-
-La grâce de l'Esprit saint est donnée dans ce Sacrement; il répare les
-forces de l'âme, et lui rend sa beauté première, que le péché avait
-effacée.
-
-Telle est quelquefois la puissance de cette grâce et la ferveur qu'elle
-inspire, que non-seulement l'esprit, mais le corps languissant, en
-reçoit une vigueur nouvelle.
-
-12. Et c'est pourquoi nous devons déplorer avec amertume la tiédeur et
-la négligence qui affaiblissent en nous le désir de recevoir
-Jésus-Christ, unique espérance des élus et leur seul mérite.
-
-Car c'est lui qui nous sanctifie et qui nous a rachetés; il est la
-consolation de ceux qui voyagent sur la terre, et l'éternelle félicité
-des Saints.
-
-Combien donc ne doit-on pas gémir de ce que plusieurs montrent tant
-d'indifférence pour ce sacré mystère, qui est la joie du ciel et le
-salut du monde!
-
-Ô aveuglement! ô dureté du coeur humain, d'être si peu touché de ce don
-ineffable, qui semble perdre de son prix à mesure qu'on en use
-davantage!
-
-13. Si cet adorable Sacrement ne s'accomplissait qu'en un seul lieu, et
-qu'un seul prêtre, dans le monde entier, consacrât l'hostie sainte, avec
-quelle ardeur les hommes n'accourraient-ils pas en ce lieu, vers ce
-prêtre unique, pour voir célébrer les saints mystères?
-
-Mais il y a plusieurs prêtres, et le Christ est offert en plusieurs
-lieux, afin que la miséricorde et l'amour de Dieu pour l'homme éclatent
-d'autant plus, que la sainte communion est plus répandue dans le monde.
-
-Je vous rends grâces, ô Jésus, pasteur éternel, qui, dans notre exil et
-notre indigence, daignez nous nourrir de votre corps et de votre sang
-précieux, et nous inviter, de votre propre bouche, à la participation de
-ces sacrés mystères, disant: _Venez à moi, vous tous qui portez votre
-fardeau avec travail, et je vous soulagerai_[579].
-
- [579] Matth., XI, 28.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Tout ce qu'offrait de plus grand, de plus imposant, de plus saint, le
- culte de l'ancienne alliance, n'était qu'une légère ombre des mystères
- de l'Homme-Dieu. David célèbre avec pompe le retour de l'arche à
- Jérusalem: mais cette arche était vide, elle ne renfermait pas le
- Sauveur du genre humain. Salomon bâtit un temple magnifique; il en
- fait, en présence du peuple saisi de respect, la dédicace solennelle;
- des victimes sans nombre sont immolées; mais ces victimes, qu'est-ce?
- de vils animaux dont le sang ne peut apaiser la souveraine Justice. Le
- monde demeurait dans l'attente du salut annoncé, lorsque voilà qu'au
- moment prédit, s'accomplissent _les promesses aperçues et saluées de
- loin par les Patriarches, durant leur pèlerinage sur la terre_[580].
- _Le désiré des nations_[581], _le Dominateur, l'Ange de
- l'alliance_[582], _celui dont le nom est JEHOVAH_[583], _vient dans
- son temple_[584], et le vrai sacrifice de propitiation remplace à
- jamais les sacrifices figuratifs[585]. Au fond du tabernacle, sous les
- voiles du sanctuaire repose l'Hostie toujours vivante, l'_Agneau de
- Dieu, qui ôte le péché du monde_[586]. Le même _qui est assis à la
- droite du Père_[587], est là présent, et sa voix nous appelle: _Prenez
- et mangez, ceci est mon corps: buvez, ceci est mon sang, le sang de la
- nouvelle alliance, répandu pour la rémission des péchés_[588].
- _Mangez, ô mes amis: buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés_[589]! _vous
- tous qui avez soif, venez à la source_[590] _dont les eaux
- rejaillissent dans l'éternelle vie_[591]. Ceux qui, refusant de se
- désaltérer à cette source pure, s'en vont cherchant à l'écart _des
- eaux furtives_[592], Dieu leur _prépare un breuvage assoupissant, et
- leurs yeux se ferment. Dans ce sommeil, il leur semble qu'ils ont faim
- et qu'ils mangent, et au réveil leur âme est vide. Altérés, ils rêvent
- qu'ils boivent, et ils se réveillent pleins de lassitude, et ils ont
- encore soif, et leur âme est vide[593]. Venez donc: je suis le pain de
- vie; celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en
- moi n'aura jamais soif_[594]. _Qui mange ma chair et boit mon sang a
- la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour_[595].
- Seigneur, je crois et j'adore: mon âme, haletante de désir, s'élance
- vers vous; et puis soudain une grande frayeur l'arrête: car, hélas!
- que suis-je pour oser m'approcher de mon Dieu? Quand je considère mes
- souillures, ma bassesse, ma misère profonde, je n'ai plus qu'un
- sentiment, qu'une parole: _Retirez-vous de moi, parce que je suis un
- homme pécheur[596]. Cependant, ô Jésus, ce sont les pécheurs que vous
- êtes venu appeler, et non pas les justes_[597]. Et c'est pourquoi,
- frappant ma poitrine et implorant votre miséricorde, _je me lèverai et
- j'irai_[598]: j'irai avec une vive foi, avec un ardent amour, vers _le
- Fils_, le Verbe, _splendeur de la gloire de Dieu, et figure de sa
- substance_[599], vers le Sauveur divin _qui nous purifie de nos
- péchés_[600], qui s'incorpore à sa créature, pour l'élever jusqu'à
- lui; j'irai, et je dirai: _Seigneur, je ne suis pas digne que vous
- entriez en moi; mais dites seulement un mot, et mon âme sera
- guérie_[601].
-
- [580] Hebr., XI, 3.
-
- [581] Agg., II, 8.
-
- [582] Malach., III, 1.
-
- [583] Jér., XXIII, 6.
-
- [584] Malach., III, 1.
-
- [585] _Ibid._ 3.
-
- [586] Joann., I, 29.
-
- [587] Ps. CIX, 1. Hebr., I, 3.
-
- [588] Matth., XXVI, 27, 28.
-
- [589] Cant., V, 1.
-
- [590] Is., LV, 1
-
- [591] Joann., IV, 14.
-
- [592] Prov., IX, 17.
-
- [593] Is., XXIX, 10, 8.
-
- [594] Joann., VI, 35.
-
- [595] _Ibid._, 55.
-
- [596] Luc., V, 8.
-
- [597] Matth., IX, 13.
-
- [598] Luc., XV, 18.
-
- [599] Hebr., I, 3.
-
- [600] _Ibid._
-
- [601] Matth., VIII, 8.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Combien Dieu manifeste à l'homme sa bonté et son amour dans le Sacrement
-de l'Eucharistie.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Plein de confiance en votre bonté et votre grande miséricorde, je
-m'approche de vous, Seigneur: malade, je viens à mon Sauveur; consumé de
-faim et de soif, je viens à la source de la vie; pauvre, je viens au Roi
-du ciel; esclave, je viens à mon Maître; créature, je viens à celui qui
-m'a fait; désolé, je viens à mon tendre consolateur.
-
-Mais qu'y a-t-il en ce misérable, qui vous porte à venir à lui? que
-suis-je pour que vous vous donniez vous-même à moi?
-
-Comment un pécheur osera-t-il paraître devant vous? et comment
-daignerez-vous venir vers ce pécheur?
-
-Vous connaissez votre serviteur, et vous savez qu'il n'y a en lui aucun
-bien qui mérite cette grâce.
-
-Je confesse donc ma bassesse, je reconnais votre bonté, je bénis votre
-miséricorde, et je vous rends grâces, à cause de votre immense charité.
-
-Car c'est pour vous-même et non pour mes mérites que vous en usez de la
-sorte, afin que je connaisse mieux votre tendresse, et que, embrasé d'un
-plus grand amour, j'apprenne à m'humilier plus parfaitement, à votre
-exemple.
-
-Et puisqu'il vous plaît ainsi, et que vous l'avez ainsi ordonné, je
-reçois avec joie la grâce que vous daignez me faire: et puisse mon
-iniquité n'y pas mettre obstacle!
-
-2. Ô tendre et bon Jésus! quel respect, quelles actions de grâces,
-quelles louanges perpétuelles ne vous devons-nous pas, pour la réception
-de votre sacré Corps, si élevé au-dessus de tout ce que peut exprimer le
-langage de l'homme!
-
-Mais que penserai-je en le recevant, en m'approchant de mon Seigneur,
-que je ne puis révérer autant que je le dois, et que cependant je désire
-ardemment recevoir?
-
-Quelle pensée meilleure et plus salutaire que de m'abaisser profondément
-devant vous, et d'exalter votre bonté infinie pour moi?
-
-Je vous bénis, mon Dieu, et je veux vous louer éternellement. Je me
-méprise et me confonds devant vous dans l'abîme de mon abjection.
-
-3. Vous êtes le Saint des saints, et moi le rebut des pécheurs.
-
-Vous vous inclinez vers moi, qui ne suis pas digne de lever les yeux sur
-vous.
-
-Vous venez à moi, vous voulez être avec moi, vous m'invitez à votre
-table. Vous voulez me donner à manger un aliment céleste, le pain des
-Anges, qui n'est autre que vous-même, _ô pain vivant, qui êtes descendu
-du ciel, et qui donnez la vie au monde_[602]!
-
- [602] Joann., VI, 48, 50, 54.
-
-4. Voilà la source de l'amour et le triomphe de votre miséricorde. Que
-ne vous doit-on pas d'actions de grâces et de louanges pour ce bienfait!
-
-Ô salutaire dessein que celui que vous conçûtes d'instituer votre
-Sacrement! ô doux et délicieux banquet, où vous vous donnâtes vous-même
-pour nourriture!
-
-Que vos oeuvres sont admirables, Seigneur! que votre puissance est
-grande! que votre vérité est ineffable!
-
-_Vous avez dit, et tout a été fait_[603], et rien n'a été fait que ce
-que vous avez ordonné.
-
- [603] Ps. CXLVIII, 5.
-
-5. Chose merveilleuse, que nul homme ne saurait comprendre, mais que
-tous doivent croire; que vous, Seigneur mon Dieu, vrai Dieu et vrai
-homme, vous soyez contenu tout entier sous la moindre partie des espèces
-du pain et du vin, et que, sans être consumé, vous soyez mangé par celui
-qui vous reçoit.
-
-Souverain maître de l'univers, vous qui, n'ayant besoin de personne,
-avez cependant voulu habiter en nous par votre Sacrement: conservez sans
-tache mon âme et mon corps, afin que je puisse plus souvent célébrer vos
-saints mystères, avec la joie d'une conscience pure, et recevoir pour
-mon salut éternel ce que vous avez institué principalement pour votre
-gloire, et pour perpétuer à jamais le souvenir de votre amour.
-
-6. Réjouis-toi, mon âme, et rends grâces à Dieu d'un don si magnifique,
-d'une si ravissante consolation, qu'il t'a laissée dans cette vallée de
-larmes.
-
-Car toutes les fois qu'on célèbre ce mystère, et qu'on reçoit le corps
-de Jésus-Christ, l'on consomme soi-même l'oeuvre de sa rédemption, et on
-participe à tous les mérites du Christ.
-
-Car la charité de Jésus-Christ ne s'affaiblit jamais, et jamais sa
-propitiation infinie ne s'épuise.
-
-Vous devez donc toujours vous disposer à cette action sainte par un
-renouvellement d'esprit, et méditer attentivement ce grand mystère de
-salut.
-
-Lorsque vous célébrez le divin sacrifice, ou que vous y assistez, il
-doit vous paraître aussi grand, aussi nouveau, aussi digne d'amour que
-si, ce jour là-même, Jésus-Christ descendant pour la première fois dans
-le sein de la Vierge, se faisait homme, ou que, suspendu à la croix, il
-souffrît et mourût pour le salut des hommes.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- L'Apôtre saint Jean, ravi en esprit dans la Jérusalem céleste, vit, au
- milieu du trône de Dieu, un Agneau comme égorgé, et autour de lui les
- sept esprits que Dieu envoie par toute la terre, et vingt-quatre
- vieillards; et ces vieillards se prosternèrent devant l'Agneau, tenant
- dans leurs mains des harpes et des coupes pleines de parfums, qui sont
- les prières des saints: et ils chantaient un cantique nouveau à la
- louange de celui qui a été mis à mort, et qui nous a rachetés pour
- Dieu, de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute
- nation: et des myriades d'anges élevaient leurs voix, et disaient:
- L'Agneau qui a été égorgé est digne de recevoir puissance, dignité,
- sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction! et toutes les
- créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre, et dans
- la mer, et tout ce qui est dans ces lieux, disaient: À celui qui est
- assis sur le trône et à l'Agneau, bénédiction, honneur, gloire et
- puissance dans les siècles des siècles[604]! Voici maintenant un autre
- spectacle. Ce même agneau qui reçoit, sur son trône éternel,
- l'adoration des anges et des saints, et qu'environne toute la gloire
- des Cieux, _vient à nous plein de douceur_[605], et, voilé sous les
- apparences d'un peu de pain, il se donne à ses pauvres créatures, pour
- sanctifier notre âme, pour la nourrir, et notre corps même, par
- l'union substantielle de sa chair à notre chair, de son sang à notre
- sang, s'incarnant, si on peut le dire, de nouveau en chacun de nous,
- et y accomplissant, d'une manière incompréhensible, en se communiquant
- à nous selon tout ce qu'il est, le grand sacrifice de la Croix. Ô
- Christ, fils du Dieu vivant, que vos voies sont merveilleuses! et qui
- m'en développera le mystère impénétrable? Si je monte jusqu'au Ciel,
- je vous y vois dans le sein du Père, tout éclatant de sa splendeur. Si
- je redescends sur la terre, je vous y vois aussi dans le sein de
- l'homme pécheur, indigent, misérable; attiré en quelque sorte et fixé
- par l'amour, aux deux termes extrêmes de ce qui peut être conçu, dans
- l'infini de la grandeur et dans l'infini de la bassesse; et comme si
- ce n'était pas assez de venir à cet être déchu quand il vous désire,
- quand il vous appelle, vous l'appelez vous-même le premier, vous
- l'appelez avec instance, vous lui dites: _Venez, venez à moi, vous
- tous qui souffrez, et je vous soulagerai_[606]: _venez, j'ai désiré
- d'un grand désir de manger cette Pâque avec vous_[607]. C'en est trop,
- Seigneur, c'en est trop; souvenez-vous qui vous êtes: ou plutôt
- faites, mon Dieu, que je ne l'oublie jamais, et que je m'approche de
- vous comme les anges eux-mêmes s'en approchent, en tremblant de
- respect, avec un coeur rempli du sentiment de son indignité, pénétré
- de vos miséricordes et embrasé de ce même amour inépuisable, immense,
- éternel, qui vous porte à descendre jusqu'à lui!
-
- [604] Apoc., V.
-
- [605] Matth., XXI, 5.
-
- [606] Matth., XI, 28.
-
- [607] Luc., XXII, 15.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-Qu'il est utile de communier souvent.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Je viens à vous, Seigneur, pour jouir de votre don, et goûter la joie
-du banquet sacré _que, dans votre tendresse, vous avez, mon Dieu,
-préparé pour le pauvre_[608].
-
- [608] Ps. LXVII, 11.
-
-En vous est tout ce que je puis, tout ce que je dois désirer; vous êtes
-mon salut et ma rédemption, mon espérance et ma force, mon honneur et ma
-gloire.
-
-Réjouissez donc aujourd'hui l'âme de votre serviteur, _parce que j'ai
-élevé mon âme vers vous_[609], Seigneur Jésus.
-
- [609] Ps. LXXXV, 3.
-
-Je désire maintenant vous recevoir avec un respect plein d'amour; je
-désire que vous entriez dans ma maison, pour mériter d'être béni de vous
-comme Zachée, et d'être compté parmi les enfants d'Abraham.
-
-Votre corps, voilà l'objet auquel mon âme aspire; mon coeur brûle d'être
-uni à vous.
-
-2. Donnez-vous à moi, et ce don me suffit: car sans vous, rien ne me
-console.
-
-Je ne puis être sans vous, et je ne saurais vivre si vous ne venez à
-moi.
-
-Il faut donc que je m'approche de vous souvent, et que je vous reçoive
-comme le soutien de ma vie, de peur que, privé de cette céleste
-nourriture, je ne tombe de défaillance dans le chemin.
-
-C'est ainsi, miséricordieux Jésus, que, prêchant aux peuples, et les
-guérissant de diverses langueurs, vous dites un jour: _Je ne veux pas
-les renvoyer à jeun dans leurs maisons, de peur que les forces ne leur
-manquent en route_[610].
-
- [610] Matth., XV, 32.
-
-Daignez donc en user de la même manière avec moi, vous qui avez voulu
-demeurer dans votre Sacrement pour la consolation des fidèles.
-
-Car vous êtes le doux aliment de l'âme; et celui qui vous mange
-dignement aura part à l'héritage de la gloire éternelle.
-
-Combien il m'est nécessaire, à moi qui tombe et pèche si souvent, qui me
-laisse aller si vite à la tiédeur, au découragement, de me renouveler,
-de me purifier, de me ranimer, par des prières et des confessions
-fréquentes, et par la réception de votre corps sacré; de peur que, m'en
-abstenant trop longtemps, je n'abandonne mes résolutions.
-
-3. Car _les penchants de l'homme l'inclinent au mal dès l'enfance_[611];
-et s'il n'est soutenu par ce remède divin, il s'y enfonce de plus en
-plus.
-
- [611] Gen., VIII, 21.
-
-La sainte Communion retire du mal, et fortifie dans le bien.
-
-Si donc je suis maintenant si souvent négligent et tiède, quand je
-communie ou que je célèbre le saint Sacrifice, que serait-ce si je
-renonçais à cet aliment salutaire, et si je me privais de ce secours
-puissant?
-
-Ainsi, quoique je ne sois pas tous les jours assez bien disposé pour
-célébrer les divins mystères, j'aurai soin cependant d'en approcher aux
-temps convenables, et de participer à une grâce si grande.
-
-Car c'est la principale consolation de l'âme fidèle, _tandis qu'elle
-voyage loin de vous dans un corps mortel_[612], de se souvenir souvent
-de son Dieu, et de recevoir son bien-aimé dans un coeur embrasé d'amour.
-
- [612] I. Cor., V, 6.
-
-4. Ô prodige de votre tendresse pour nous! Vous, Seigneur mon Dieu, qui
-donnez l'être et la vie à tous les esprits, vous daignez venir à une
-pauvre âme misérable, et avec votre divinité et votre humanité tout
-entière, rassasier sa faim!
-
-Ô heureuse, mille fois heureuse l'âme qui peut vous recevoir dignement,
-vous son Seigneur et son Dieu, et goûter avec plénitude la joie de votre
-présence!
-
-Ô qu'il est grand le Seigneur qu'elle reçoit! qu'il est aimable l'hôte
-qu'elle possède! que le compagnon, l'ami qui se donne à elle, est doux
-et fidèle! que l'époux qu'elle embrasse est beau! qu'il est noble et
-digne d'être aimé par-dessus tout ce qu'on peut aimer, et tout ce qu'il
-y a de désirable!
-
-Que le ciel et la terre, dans leur parure magnifique, se taisent devant
-vous, ô mon bien-aimé! car tout ce qu'on admire de beau en eux, ils le
-tiennent de vous, _dont la sagesse n'a point de bornes_[613], et jamais
-ils n'approcheront de votre beauté souveraine.
-
- [613] Ps. CXLVI, 5.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Autant on doit apporter de soin à s'éprouver soi-même, avant de manger
- le pain et de boire le calice du Seigneur[614], autant il faut prendre
- garde à ne se pas tenir éloigné de la Table sainte par un faux respect
- et une crainte excessive. Nous serons toujours, quoi que nous
- fassions, infiniment indignes d'une faveur si haute: nul n'est pur,
- nul n'est saint devant celui qui est la Sainteté même. Mais quand le
- Sauveur nous dit: Venez, il connaît notre misère, et c'est pour la
- guérir qu'il nous presse de venir à lui. Allons-y donc, non comme le
- Pharisien hypocrite, _en rendant grâces à Dieu dans notre coeur de
- n'être pas tel que les autres hommes_[615]: Dieu repousse avec horreur
- cet orgueil d'une conscience qui se déguise à elle-même sa plaie
- secrète; allons-y, mais comme l'humble Publicain, _les yeux baissés
- vers la terre_, frappant notre poitrine, et disant: _Seigneur_, ayez
- pitié de moi; _soyez propice à ce pauvre pécheur_[616]! Il est
- nécessaire sans doute de se préparer par la pénitence, le
- recueillement, la prière, à la communion du corps et du sang de
- Jésus-Christ; mais après s'y être disposé sincèrement et de toute son
- âme, c'est faire injure au Rédempteur que de refuser ses dons, c'est
- se priver volontairement des grâces les plus précieuses, les plus
- abondantes, les plus saintes, c'est renoncer à la vie: car, _si l'on
- ne mange la chair du Fils de l'homme, et si l'on ne boit son sang, on
- n'aura point la vie en soi_[617]. Nous devons aspirer continuellement
- à _ce pain descendu du Ciel_[618]; sans cesse, nous devons le
- demander, nous devons nous en nourrir sans cesse, pour qu'il détruise
- le principe de mort qui est en nous depuis le péché. «_Seigneur,
- donnez-nous toujours ce pain_[619]: _ce pain dont vous avez dit_,
- qu'il donne la vie éternelle. C'est ce que disent les Juifs; et ils
- expriment par là le désir de toute la nature humaine, ou plutôt de
- toute la nature intelligente. Elle veut vivre éternellement; elle veut
- ne manquer de rien; en un mot, elle veut être heureuse. C'est encore
- ce qu'en pensait la Samaritaine, lorsque Jésus lui ayant dit: _Ô
- femme! celui qui boit de l'eau que je donne n'a jamais soif_, elle
- répond aussitôt: _Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie
- jamais soif, et que je ne sois pas obligée à venir ici puiser de
- l'eau_[620], dans un puits si profond, avec tant de peine. Encore un
- coup, la nature humaine veut être heureuse; elle ne veut avoir aucun
- besoin; elle ne veut avoir ni faim, ni soif: aucun désir à remplir:
- aucun travail: aucune fatigue: et cela, qu'est-ce autre chose, sinon
- être heureuse? Voilà ce que veut la nature humaine: voilà son fond.
- Elle se trompe dans les moyens: elle a soif des plaisirs des sens:
- elle veut exceller: elle a soif des honneurs du monde. Pour parvenir
- aux uns et aux autres, elle a soif des richesses: sa soif est
- insatiable; elle demande toujours, et ne dit jamais: C'est assez,
- toujours plus, et toujours plus. Elle est curieuse: elle a soif de la
- vérité; mais elle ne sait où la prendre, ni quelle vérité la peut
- satisfaire: elle en ramasse ce qu'elle peut par-ci, par-là; par de
- bons, par de mauvais moyens; et comme toute âme curieuse est légère,
- elle se laisse tromper par tous ceux qui lui promettent cette vérité
- qu'elle cherche. Voulez-vous n'avoir jamais faim, jamais n'avoir soif:
- venez au pain qui ne périt point, et au Fils de l'homme qui vous
- l'administre: à sa chair, à son sang où est tout ensemble la vérité et
- la vie, parce que c'est la chair et le sang, non point du fils de
- Joseph, comme disaient les Juifs, mais du Fils de Dieu. _Ô Seigneur,
- donnez-moi toujours ce pain!_ Qui n'en serait affamé? qui ne voudrait
- être assis à votre table? qui la pourrait jamais quitter[621]?»
-
- [614] I. Cor., XI, 28.
-
- [615] Luc., XVIII, 11.
-
- [616] _Ibid._, 13.
-
- [617] Joann., VI, 54.
-
- [618] _Ibid._, 33.
-
- [619] _Ibid._, 34.
-
- [620] _Ibid._, IV, 10, 15.
-
- [621] Bossuet.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-Que Dieu répand des grâces abondantes en ceux qui communient dignement.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Seigneur mon Dieu, _prévenez votre serviteur de vos plus douces
-bénédictions_[622], afin que je puisse approcher dignement et avec
-ferveur de votre auguste Sacrement.
-
- [622] Ps. XX, 3.
-
-Rappelez mon coeur à vous; réveillez-moi du profond assoupissement où je
-languis. _Visitez-moi pour me sauver_[623], pour que je goûte
-intérieurement la douceur qui est cachée en abondance dans ce Sacrement,
-comme dans sa source.
-
-Faites briller aussi votre lumière à mes yeux, afin qu'ils discernent un
-si grand mystère, et fortifiez ma foi pour le croire inébranlablement.
-
- [623] Ps. CV, 4.
-
-Car c'est l'oeuvre de votre amour et non de la puissance humaine: c'est
-votre institution sacrée, et non une invention de l'homme.
-
-Nul ne peut concevoir par lui-même des merveilles au-dessus de la
-pénétration des Anges mêmes.
-
-Que pourrai-je donc, moi, pécheur indigne, moi, cendre et poussière,
-découvrir et comprendre d'un mystère si haut?
-
-2. Seigneur, dans la simplicité de mon coeur, avec une foi ferme et
-sincère, et sur le commandement que vous m'en avez fait, je m'approche
-de vous plein de confiance et de respect; et je crois, sans hésiter, que
-vous êtes ici présent dans ce Sacrement, et comme Dieu et comme homme.
-
-Vous voulez donc que je vous reçoive et que je m'unisse à vous dans la
-charité?
-
-C'est pourquoi j'implore votre clémence, et je vous demande en ce moment
-une grâce particulière, afin qu'embrasé d'amour, je me fonde et m'écoule
-tout entier en vous, et que je ne désire plus aucune autre consolation.
-
-Car cet adorable Sacrement est le salut de l'âme et du corps, le remède
-de toute langueur spirituelle. Il guérit les vices, réprime les
-passions, dissipe les tentations ou les affaiblit, augmente la grâce,
-accroît la vertu, affermit la foi, fortifie l'espérance, enflamme et
-dilate l'amour.
-
-3. Quels biens sans nombre n'avez-vous pas accordés, et n'accordez-vous
-pas encore chaque jour dans ce Sacrement, à ceux que vous aimez, et qui
-le reçoivent avec ferveur, ô mon Dieu, unique appui de mon âme,
-réparateur de l'infirmité humaine, source de toute consolation
-intérieure!
-
-Car vous les consolez avec abondance en leurs tribulations diverses;
-vous les relevez de leur abattement par l'espérance de votre protection;
-vous les ranimez intérieurement et les éclairez par une grâce nouvelle;
-de sorte que ceux qui se sentaient pleins de trouble et de tiédeur avant
-la communion, se trouvent tout changés après s'être nourris de cette
-viande et de ce breuvage céleste.
-
-Vous en usez ainsi avec vos élus, afin qu'ils reconnaissent clairement,
-et par une manifeste expérience, toute la faiblesse qui leur est propre,
-et tout ce qu'ils reçoivent de votre grâce et de votre bonté.
-
-Car d'eux-mêmes, froids, durs, sans goût pour la piété, par vous ils
-deviennent pieux, zélés, fervents.
-
-Qui, en effet, s'approchant humblement de la fontaine de suavité, n'en
-remporte pas un peu de douceur? ou qui, se tenant près d'un grand feu,
-n'en reçoit pas quelque chaleur?
-
-Vous êtes, mon Dieu, cette fontaine toujours pleine et surabondante, ce
-feu toujours ardent, et qui ne s'éteint jamais.
-
-4. Si donc il ne m'est pas permis de puiser à la plénitude de la source,
-et de m'y désaltérer parfaitement, j'approcherai cependant ma bouche de
-l'ouverture par où s'écoulent les eaux célestes, afin d'en recueillir au
-moins une petite goutte pour apaiser ma soif, et ne pas tomber dans une
-entière sécheresse.
-
-Et si je ne puis encore être tout céleste, et tout de feu, comme les
-Chérubins et les Séraphins, je m'efforcerai pourtant de m'animer à la
-piété, et de préparer mon coeur, afin qu'en participant avec humilité à
-ce Sacrement de vie, je reçoive au moins quelque légère étincelle de ce
-feu divin.
-
-Bon Jésus, Sauveur très-saint, suppléez vous-même, par votre bonté et
-votre grâce, à ce qui me manque, vous qui avez daigné appeler à vous
-tous les hommes, en disant: _Venez à moi, vous tous qui êtes accablés de
-travail et de douleur, et je vous soulagerai_[624].
-
- [624] Matth., XI, 28.
-
-5. Je travaille à la sueur de mon front, mon coeur est brisé de douleur,
-le poids de mes péchés m'accable, les tentations m'agitent, une foule de
-passions mauvaises m'enveloppent et me pressent; et il n'y a personne
-qui me secoure, qui me délivre, qui me sauve, si ce n'est vous, Seigneur
-mon Dieu, mon Sauveur, entre les mains de qui je me remets, et tout ce
-qui est à moi, afin que vous me protégiez et me conduisiez à la vie
-éternelle.
-
-Recevez-moi pour l'honneur et la gloire de votre nom, vous qui m'avez
-préparé votre corps et votre sang pour nourriture et pour breuvage.
-
-«Faites, Seigneur mon Dieu, mon Sauveur, que ma ferveur et mon amour
-croissent d'autant plus, que je participe plus souvent à ce divin
-mystère[625].»
-
- [625] Oraison de l'Église.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Jésus-Christ, près de quitter la terre, promit à ses disciples de leur
- envoyer l'Esprit consolateur[626]: et c'est ce divin Esprit qui nous
- est donné dans les sacrements de la nouvelle alliance. Amour
- substantiel du Père et du Fils, _il aide notre infirmité, car nous ne
- savons pas demander comme il faut, mais l'Esprit demande pour nous
- avec des gémissements ineffables; et celui qui scrute les coeurs sait
- ce que désire l'Esprit, parce qu'il demande selon Dieu pour les
- Saints_[627]. Par une invisible opération aussi douce que puissante,
- il incline librement notre volonté au bien, il la purifie, il l'élève
- vers Dieu: il est notre force, comme le Verbe est notre lumière. Or,
- quand nous possédons en nous Jésus-Christ, nous possédons le Verbe
- même, et nous participons à tous les dons que le Verbe et l'Esprit qui
- procède de lui, répandent incessamment sur l'humanité sainte du
- Sauveur, devenu _un_ avec nous par la communion de son corps et de son
- sang, de son âme et de sa Divinité, qui en est inséparable. En lui
- sont _toutes les richesses de la plénitude de l'intelligence, tous les
- trésors de la sagesse et de la science souveraine_[628]: et ces
- trésors, il les ouvre pour nous dans le sacrement de l'Eucharistie; il
- nous dispense, selon nos besoins, ces célestes richesses: tandis que
- l'Esprit sanctificateur nous embrase de ses flammes divines qui
- consument les dernières traces du péché, nous donnent comme un
- avant-goût de la félicité céleste, et nous préparent à en jouir
- pleinement, lorsque nous aurons atteint le terme heureux de nos
- épreuves sur la terre. Allez donc à la source des grâces, allez à
- l'autel, allez à Jésus: _et à qui, Seigneur, irions-nous? Vous seul
- avez les paroles de la vie éternelle_[629]. Languissants, vous nous
- fortifiez; affligés, vous nous consolez; troublés par les tempêtes qui
- s'élèvent au dedans et au dehors de nous, _vous commandez aux vents,
- et il se fait un grand calme_[630]. Ô Jésus! _votre amour me
- presse_[631], et mon âme a défailli dans l'ardeur de s'unir à vous.
- C'est là tout mon désir, je n'en ai point d'autre, je ne veux que
- vous, ô mon Dieu! Oh! quand pourrai-je dire: _Mon bien-aimé est à moi,
- et je suis à lui_[632]: _ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ
- qui vit en moi_[633]?
-
- [626] Joann., XIV, 26.
-
- [627] Rom., VIII, 26, 27.
-
- [628] Coloss., II, 2, 3.
-
- [629] Joann., VI, 69.
-
- [630] Marc., IV, 39.
-
- [631] II. Cor., V, 14.
-
- [632] Cant., II, 16.
-
- [633] Galat., II, 20.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-De l'excellence du Sacrement de l'autel, et de la dignité du Sacerdoce.
-
-
-VOIX DU BIEN-AIMÉ.
-
-1. Quand vous auriez la pureté des Anges et la sainteté de
-Jean-Baptiste, vous ne seriez pas digne de recevoir ni même de toucher
-ce Sacrement.
-
-Car ce ne sont pas les mérites de l'homme qui lui donnent le droit de
-consacrer et de toucher le corps de Jésus-Christ, et de se nourrir du
-pain des Anges.
-
-Ô mystère ineffable! ô sublime dignité des prêtres, auxquels est donné
-ce qui n'a point été accordé aux Anges!
-
-Car les prêtres, validement ordonnés dans l'Église, ont seuls le pouvoir
-de célébrer et de consacrer le corps de Jésus-Christ.
-
-Le prêtre est le ministre de Dieu; il use de la parole de Dieu selon le
-commandement et l'institution de Dieu: mais Dieu, à la volonté de qui
-tout est soumis, à qui tout obéit lorsqu'il commande, est le principal
-auteur du miracle qui s'accomplit sur l'autel, et c'est lui qui l'opère
-invisiblement.
-
-2. Vous devez donc, dans cet auguste Sacrement, croire plus à la
-toute-puissance de Dieu qu'à vos propres sens, et à ce qui paraît aux
-yeux: et vous ne sauriez dès lors approcher de l'autel avec assez de
-respect et de crainte.
-
-Pensez à ce que vous êtes, et considérez quel est celui dont vous avez
-été fait le ministre par l'imposition des mains de l'Évêque.
-
-Vous avez été fait prêtre, et consacré pour célébrer les saints
-mystères: maintenant soyez fidèle à offrir à Dieu le sacrifice avec
-ferveur, au temps convenable, et que toute votre conduite soit
-irrépréhensible.
-
-Votre fardeau n'est pas plus léger; vous êtes lié, au contraire, par des
-obligations plus étroites, et obligé à une plus grande sainteté.
-
-Un prêtre doit être orné de toutes les vertus, et donner aux autres
-l'exemple d'une vie pure.
-
-Ses moeurs ne doivent point ressembler à celles du peuple: il ne doit
-pas marcher dans les voies communes; mais il doit vivre comme les Anges
-dans le ciel, ou comme les hommes parfaits sur la terre.
-
-3. Le prêtre, revêtu des habits sacrés, tient la place de Jésus-Christ,
-afin d'offrir à Dieu d'humbles supplications pour lui-même et pour tout
-le peuple.
-
-Il porte devant et derrière lui le signe de la croix du Sauveur, afin
-que le souvenir de sa passion lui soit toujours présent.
-
-Il porte devant lui la croix sur la chasuble, afin de considérer
-attentivement les traces de Jésus-Christ, et de s'animer à les suivre.
-
-Il porte la croix derrière lui, afin d'apprendre à souffrir avec douceur
-pour Dieu, tout ce que les hommes peuvent lui faire de mal.
-
-Il porte la croix devant lui, afin de pleurer ses propres péchés;
-derrière lui, afin que, par une tendre compassion, il pleure aussi les
-péchés des autres; et se souvenant qu'il est établi médiateur entre Dieu
-et le pécheur, il ne se lasse point d'offrir des prières et des
-sacrifices, jusqu'à ce qu'il ait obtenu grâce et miséricorde.
-
-Quand le prêtre célèbre, il honore Dieu, il réjouit les Anges, il édifie
-l'Église, il procure des secours aux vivants, du repos aux morts, et se
-rend lui-même participant de tous les biens.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Pour comprendre la grandeur du sacerdoce chrétien, il faut considérer
- les caractères qui le distinguent immuablement, et forment comme le
- sceau divin dont il fut marqué à son origine. Et d'abord il est un:
- _de même qu'il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'un Médiateur de Dieu et
- des hommes, Jésus-Christ_[634], _apôtre et pontife de notre foi_[635],
- _toujours vivant pour intercéder en notre faveur_[636]. Tout prêtre,
- dans l'exercice de ses célestes fonctions, représente Jésus-Christ, ou
- plutôt est Jésus-Christ même, qui seul opère véritablement ce
- qu'annoncent les paroles et les actes de son ministre, seul lie et
- délie, seul dispense la grâce, seul immole et offre à son Père la
- victime de propitiation, qui est une aussi: car _Jésus entrant par son
- sang une seule fois dans le Saint des saints, a consommé la rédemption
- éternelle_[637]. Ainsi un sacrifice, un prêtre, un sacerdoce, qui,
- dans son immense hiérarchie, n'est que le _Pontife_ invisible des
- _biens futurs_[638], est multiplié visiblement sur tous les points de
- la terre, pour y continuer sa grande mission jusqu'à la fin des
- siècles[639]. Et non-seulement le sacerdoce est un, il est encore
- universel; car _tous les peuples ont été donnés en héritage à
- Jésus-Christ_[640], et _depuis le lever du soleil jusqu'au couchant,
- en tous lieux le sacrifice doit être accompli et l'offrande pure
- présentée au Seigneur_[641]. Il est éternel; car, de toute éternité,
- _Dieu a dit au Christ: Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui_;
- et encore: _Tu es prêtre éternellement selon l'ordre de
- Melchisédech_[642]. Il est saint; _car il convenait que nous eussions
- un tel Pontife, saint, pur, sans tache, séparé des pécheurs, et élevé
- au-dessus des cieux_[643]; et les démons mêmes, vaincus par celui _qui
- possède le sacerdoce éternel_[644], lui ont rendu ce témoignage: _Je
- sais qui vous êtes, le Saint de Dieu_[645]. Oh! qu'elle est élevée,
- qu'elle est sublime la dignité du prêtre! mais aussi qu'elle est
- redoutable! Associé à la puissance de Jésus-Christ Pontife, dans
- l'unité de son sacerdoce, ministre avec lui et en lui du sacrifice de
- la Croix, renouvelé chaque jour sur l'autel, d'une manière non
- sanglante; distributeur du pain de vie, du corps et du sang du
- Rédempteur, sur lesquels il lui a été donné pouvoir; revêtu de la
- mission du Fils de Dieu pour le salut du monde, ses devoirs sont
- proportionnés à une si haute vocation, et c'est à lui surtout qu'il
- est dit: _Soyez saint, parce que moi, le Seigneur votre Dieu, je suis
- saint_[646]. Pauvre pécheur, si faible, si languissant, si infirme,
- comment pourrai-je m'élever, ô Jésus! à la sainteté que vous exigez de
- moi? Je tremble à cette pensée, et je perdrais toute espérance, si
- votre bonté ne daignait me rassurer, disant: _Cela est impossible aux
- hommes, mais tout est possible à Dieu_[647]?
-
- [634] Tim., II, 5.
-
- [635] Hebr., III, 1.
-
- [636] _Ib._, VII, 25.
-
- [637] _Ib._, IX, 12; VII, 27.
-
- [638] _Ib._, IX, 11.
-
- [639] Matth., XXVIII, 20.
-
- [640] Ps. II, 8.
-
- [641] Malach., I, 11.
-
- [642] Hebr., V, 5, 6; VI, 20.
-
- [643] _Ib._, VII, 26.
-
- [644] _Ib._, 24.
-
- [645] Marc., I, 24.
-
- [646] Levit., XIX, 2.
-
- [647] Matth., XIX. 26.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-Prière du Chrétien avant la Communion.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Seigneur, lorsque je considère votre grandeur et ma bassesse, je suis
-saisi de frayeur, et je me confonds en moi-même.
-
-Car si je ne m'approche de vous, je fuis la vie; et si je m'en approche
-indignement, j'irrite votre colère.
-
-Que ferai-je donc, mon Dieu, mon protecteur, mon conseil dans tous mes
-besoins?
-
-2. Montrez-moi la voie droite, enseignez-moi quelque court exercice pour
-me disposer à la sainte Communion.
-
-Car il m'est important de savoir avec quelle ferveur et quel respect je
-dois préparer mon coeur, pour recevoir avec fruit votre Sacrement, ou
-pour vous offrir ce grand et divin sacrifice.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- S'il est nécessaire de _préparer son âme avant la prière_[648],
- combien plus avant d'approcher de la divine Eucharistie? Et c'est
- pourquoi l'Apôtre dit: _Que l'homme s'éprouve soi-même, et qu'il mange
- ainsi de ce pain, et boive de ce calice: car celui qui mange et boit
- indignement, mange et boit son jugement, ne discernant point le corps
- du Seigneur_[649]. Mais, hélas! mon Dieu, plus je m'éprouve, plus je
- me reconnais indigne de m'unir à vous dans le sacrement adorable de
- votre corps et de votre sang: et cependant _si je ne mange votre
- chair, et ne bois votre sang, je n'aurai point la vie en moi_[650]; de
- sorte que je suis partagé entre le désir de m'asseoir au banquet sacré
- où vous invitez vos fidèles, et la crainte d'entendre ces paroles
- terribles: _Pourquoi êtes-vous entré ici sans être revêtu de la robe
- nuptiale? Jetez-le, pieds et mains liés, dans les ténèbres
- extérieures: là sont les pleurs et les grincements de dents_[651]. Que
- ferai-je donc? Ah! voici ce que je ferai. Je me présenterai tel que je
- suis, dépouillé, nu, misérable, devant mon Seigneur et mon Dieu, et je
- lui dirai: Ayez pitié de moi, Seigneur, et daignez me revêtir
- vous-même du vêtement pur, qui me rendra digne d'être admis dans la
- salle du festin. Si vous ne venez à mon secours, si vous ne suppléez à
- mon indigence, je serai, ô mon divin maître, à jamais exclu de votre
- Table sainte; mais vous laisserez tomber sur ce pauvre un regard de
- compassion; vous viendrez à lui dans votre bonté, dans votre
- miséricorde immense, et votre main s'étendra pour couvrir sa nudité:
- oui, _Seigneur, j'ai espéré en vous, et je ne serai point confondu
- éternellement_[652].
-
- [648] Eccles., XVIII, 23.
-
- [649] I. Cor., XI, 28, 29.
-
- [650] Joann., VI, 54.
-
- [651] Matth., XXII, 12, 13.
-
- [652] Ps. XXX, 2.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-De l'examen de conscience, et de la résolution de se corriger.
-
-
-VOIX DU BIEN-AIMÉ.
-
-1. Sur toutes choses, il faut que le prêtre qui se dispose à célébrer
-les saints mystères, à toucher et à recevoir le corps de Jésus-Christ,
-s'approche de ce Sacrement avec une profonde humilité de coeur, un
-respect suppliant, une pleine foi, et une pieuse intention d'honorer
-Dieu.
-
-Examinez avec soin votre conscience, et, autant que vous le pourrez,
-purifiez-la par une contrition véritable et par une humble confession;
-de sorte que, délivré du poids de vos fautes, exempt de trouble et de
-remords, vous puissiez librement venir à moi.
-
-Ayez une vive douleur de tous vos péchés en général; déplorez en
-particulier ceux que vous commettez chaque jour; et, si le temps vous le
-permet, confessez à Dieu, dans le secret du coeur, toutes les misères
-qui sont le fruit de vos passions.
-
-2. Affligez-vous et gémissez d'être encore sous l'empire de la chair et
-du monde:
-
-Si peu occupé de mourir à vos inclinations; si agité par les mouvements
-de la concupiscence:
-
-Si peu exact à veiller sur vos sens; si souvent séduit par de vains
-fantômes:
-
-Si enclin à vous répandre au dehors; si négligent à rentrer en
-vous-même:
-
-Si porté au rire et à la dissipation; si dur, quand vous devriez verser
-des larmes de componction:
-
-Si prompt à vous livrer au relâchement et à la mollesse; si lent à
-embrasser une vie austère et fervente:
-
-Si curieux de nouvelles, et de ce qui attire les regards par sa beauté;
-si plein de répugnance pour ce qui abaisse et humilie:
-
-Si avide de beaucoup avoir, si avare pour donner, si ardent à retenir:
-
-Si inconsidéré dans vos discours; si impuissant à vous taire:
-
-Si déréglé dans vos moeurs; si indiscret dans vos actions:
-
-Si intempérant dans le manger et le boire; si sourd à la parole de Dieu:
-
-Si convoiteux de repos; si ennemi du travail:
-
-Si éveillé pour des récits frivoles: si appesanti par le sommeil durant
-les veilles saintes; si pressé d'en voir la fin; si peu attentif en y
-assistant:
-
-Si dissipé en récitant l'office divin, si tiède en célébrant, si aride
-dans la Communion:
-
-Si aisément distrait; si rarement bien recueilli:
-
-Si tôt ému de colère; si prompt à blesser les autres:
-
-Si enclin à juger mal; si sévère à reprendre:
-
-Si enivré de joie dans la prospérité; si abattu dans l'adversité:
-
-Si fécond en bonnes résolutions, et si stérile en bonnes oeuvres.
-
-3. Après avoir confessé et déploré avec une grande douleur et un vif
-sentiment de votre faiblesse, ces défauts et tous les autres qui peuvent
-être en vous, formez un ferme propos de vous corriger, et d'avancer dans
-la vertu.
-
-Offrez-vous ensuite, avec une pleine résignation et sans aucune réserve,
-sur l'autel de votre coeur, comme un holocauste perpétuel, en l'honneur
-de mon nom, m'abandonnant entièrement le soin de votre corps et de votre
-âme, afin d'obtenir ainsi la grâce de célébrer dignement le saint
-Sacrifice, et de recevoir avec fruit le Sacrement de mon corps.
-
-4. Car il n'est point d'oblation plus méritoire, ni de satisfaction plus
-grande pour les péchés, que de s'offrir soi-même sincèrement à Dieu, en
-lui offrant, à la Messe et dans la Communion, le Corps de Jésus-Christ.
-
-Si l'homme fait ce qui est en lui, et s'il a un vrai repentir toutes les
-fois qu'il s'approche de moi pour demander grâce et miséricorde: _J'en
-jure par moi-même_, dit le Seigneur, _je ne me souviendrai plus de ses
-péchés, et ils lui seront tous pardonnés; car je ne veux point la mort
-du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive_[653].
-
- [653] Ezech., XXIII, 22; XXXIII, 11.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Il n'est rien de plus utile en soi, ni de plus indispensable pour
- approcher dignement de l'autel, que de descendre en sa conscience, et
- d'en scruter, avec une sévérité salutaire, les tristes profondeurs.
- Nous avons en nous-mêmes comme une image du royaume des ténèbres: là
- vit, et croît, et se propage l'innombrable famille des vices, nés de
- la triple concupiscence[654] qui a infecté la vie humaine dans sa
- source. Quiconque examine sérieusement son coeur, y trouve le germe de
- tout ce qui est mauvais; un orgueil tantôt hardi et violent, tantôt
- plein de déguisements et de ruses, une curiosité effrénée, des
- convoitises ardentes, la haine qu'accompagnent l'injure, l'outrage et
- la calomnie, l'envie mère du meurtre, l'avarice qui dit sans cesse:
- _Apporte, apporte_[655], la dureté d'âme, les joies coupables de
- l'esprit; et bien que ces semences de mort ne se développent pas dans
- chaque homme au même degré, tous les ont en eux-mêmes, et la grâce
- seule les étouffe plus ou moins. Tel est, depuis la chute originelle,
- le partage des enfants d'Adam. Qui, dans son effroi, ne _crierait vers
- Dieu du fond de cette immense misère_[656], pour implorer de lui
- secours et miséricorde? _Il délaisse ceux qui cachent leurs crimes, et
- pardonne à ceux qui s'accusent_[657]. Touché de pitié pour les
- pécheurs, Jésus-Christ a institué le sacrement de pénitence, qui les
- régénère dans le sang de l'Agneau, et les revêt de l'innocence
- primitive. Voilà la robe nuptiale nécessaire pour assister au festin
- de l'Époux. Vous qui portez avec douleur le poids de vos péchés,
- hâtez-vous donc, allez pleins de repentir, de foi, d'espérance et
- d'amour, déposer cet accablant fardeau aux pieds de celui qui tient,
- dans le tribunal sacré, la place du Fils de Dieu même: allez et
- humiliez-vous, allez et pleurez: une main divine essuiera vos larmes,
- et, rétablis en grâce avec Dieu, en paix avec vous-mêmes, vous
- chanterez dans l'allégresse l'hymne du pardon: _Heureux ceux dont les
- iniquités ont été remises, et les péchés couverts! Heureux celui à qui
- le Seigneur n'a point imputé son péché, et dont le coeur a été sans
- fraude! Parce que j'ai tu mon crime, il a vieilli dans mes os, et crié
- dans mon sein pendant tout le jour. Car votre main s'est appesantie
- sur moi le jour et la nuit: je me suis tourné et retourné dans mon
- angoisse, tandis que l'épine perçait mon coeur. Alors je vous ai
- déclaré mon péché: je n'ai point caché mon injustice. J'ai dit: Je
- confesserai contre moi mon iniquité au Seigneur; et vous, Seigneur,
- vous m'avez remis l'impiété de mon péché. C'est pour cela que vos
- serviteurs vous invoqueront dans le temps propice; et le déluge des
- grandes eaux n'approchera point d'eux_[658].
-
- [654] Joann., I, 11, 16.
-
- [655] Prov., XXX, 15.
-
- [656] Ps. CXXIX, 1.
-
- [657] Prov., XXVIII, 13.
-
- [658] Ps. XXXI, 1-6.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-De l'oblation de Jésus-Christ sur la Croix, et de la résignation de soi
-même.
-
-
-VOIX DU BIEN-AIMÉ.
-
-1. Comme je me suis offert volontairement pour vos péchés, à mon Père,
-les bras étendus sur la Croix, et le corps nu, ne réservant rien, et
-m'immolant tout entier, pour apaiser Dieu: ainsi vous devez tous les
-jours, dans le sacrifice de la Messe, vous offrir à moi, comme une
-hostie pure et sainte, du plus profond de votre coeur, et de toutes les
-puissances de votre âme.
-
-Que demandé-je de vous, sinon que vous vous abandonniez à moi sans
-réserve?
-
-Tout ce que vous me donnez, hors vous, ne m'est rien, parce que c'est
-vous que je veux, et non pas vos dons.
-
-2. Comme tout le reste ne vous suffirait pas sans moi, ainsi aucun de
-vos dons ne peut me plaire si vous ne vous donnez vous-même.
-
-Offrez-vous à moi, donnez-vous pour Dieu, tout entier, et votre oblation
-me sera agréable.
-
-Je me suis offert tout entier pour vous à mon Père; je vous ai donné
-tout mon Corps et tout mon Sang pour nourriture, afin d'être tout à
-vous, et que vous fussiez à jamais tout à moi.
-
-Mais si vous demeurez en vous-même, si vous ne vous abandonnez pas sans
-réserve à ma volonté, votre oblation n'est pas entière, et nous ne
-serons pas unis parfaitement.
-
-L'oblation volontaire de vous-même, entre les mains de Dieu, doit donc
-précéder toutes vos oeuvres, si vous voulez acquérir la grâce et la
-liberté.
-
-S'il en est si peu qui soient éclairés de ma lumière, et qui jouissent
-de la liberté intérieure, c'est qu'ils ne savent pas se renoncer
-entièrement eux-mêmes.
-
-Je l'ai dit, et ma parole est immuable: _Si quelqu'un ne renonce pas à
-tout, il ne peut être mon disciple_[659]. Si donc vous voulez être mon
-disciple, offrez-vous à moi avec toutes vos affections.
-
- [659] Luc., XIV, 15.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- On n'aurait qu'une idée bien faible et bien incomplète du sacrifice de
- la Croix, si l'on n'y voyait que ce qui paraît, pour ainsi dire, aux
- sens. Jésus-Christ a offert non-seulement son corps sacré, en proie à
- toutes les souffrances et à toutes les angoisses que peut endurer la
- nature humaine, mais encore son âme sainte étroitement unie au Verbe
- divin, toutes ses douleurs, toutes ses affections, toutes ses
- volontés, et l'agonie et le délaissement qui tira de son coeur ce
- dernier cri: _Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné[660]?_ En cet
- état il représentait l'humanité entière condamnée à mourir, et l'homme
- en effet fut frappé de mort jusque dans les plus secrètes profondeurs
- de son être. Alors _tout fut consommé_[661], et le supplice et la
- rédemption. Or, chaque fois que le prêtre, montant à l'autel, y
- renouvelle, selon l'institution divine, cet ineffable sacrifice,
- chaque fois que le fidèle participe à la victime immolée, et le fidèle
- et le prêtre doivent s'offrir ainsi que Jésus-Christ s'est offert
- lui-même: leur sacrifice uni au sien doit être, comme le sien, sans
- réserve: car, nous aussi, nous sommes attachés à la Croix, et avec
- Jésus-Christ et en Jésus-Christ, nous souffrons pour nous, pour nos
- frères, pour les vivants, pour les morts, pour toute la grande famille
- humaine; ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul ces étonnantes
- paroles: _Je me réjouis de mes souffrances à cause de vous; et ce qui
- manque à la Passion de Jésus-Christ, je l'accomplis en ma chair, pour
- son corps qui est l'Église_[662]; non sans doute que la Passion du
- Sauveur ne fût plus que surabondante pour _ôter le péché du
- monde_[663], et satisfaire à la justice de Dieu; mais parce que chacun
- de nous doit la reproduire en soi, et parce qu'_étant les membres d'un
- seul corps, qui est le corps du Christ_[664], tout ce que nous
- souffrons, il le souffre avec nous, de sorte que nos souffrances
- deviennent comme une partie de sa Passion propre. Ô Jésus! je m'offre
- avec vous, je m'offre tout entier; me voilà sur l'autel: frappez,
- Seigneur, achevez le sacrifice; détruisez tout ce qui en moi est de
- l'homme condamné, ces désirs de la terre, ces affections, ces
- volontés, ces sens qui me troublent, ce corps de péché; et les yeux
- fixés sur votre Croix, je dirai: _Tout est consommé!_
-
- [660] Matth., XXVII, 47.
-
- [661] Joann., XIV, 30.
-
- [662] Coloss., I, 24.
-
- [663] Joann., I, 29.
-
- [664] I. Cor., XII, 27.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-Que nous devons nous offrir à Dieu avec tout ce qui est à nous, et prier
-pour tous.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Seigneur, à qui tout appartient dans le ciel et sur la terre, je veux
-aussi me donner à vous, par une oblation volontaire; je veux être à vous
-pour toujours.
-
-Dans la simplicité de mon coeur, je m'offre à vous aujourd'hui, mon
-Dieu, pour vous servir à jamais, pour vous obéir, pour m'immoler sans
-cesse à votre gloire.
-
-Recevez-moi avec l'oblation sainte de votre précieux Corps, que je vous
-offre aujourd'hui en présence des Anges, qui assistent invisiblement à
-ce sacrifice; et faites qu'il porte des fruits de salut pour moi et pour
-tout votre peuple.
-
-2. Toutes les fautes et tous les crimes que j'ai commis devant vous et
-devant vos saints Anges, depuis le jour où j'ai pu commencer à pécher
-jusqu'à ce moment, je vous les offre, Seigneur, sur votre autel de
-propitiation, afin que vous les consumiez par le feu de votre amour, que
-vous effaciez toutes les taches dont ils ont souillé ma conscience, et
-qu'après l'avoir purifiée, vous me rendiez votre grâce que mes péchés
-m'avaient fait perdre, me les pardonnant tous pleinement, et me
-recevant, dans votre miséricorde, au baiser de paix.
-
-3. Que puis-je faire pour expier mes péchés, que de les confesser
-humblement, avec une amère douleur, et d'implorer sans cesse votre
-clémence?
-
-Je vous en conjure, exaucez-moi, soyez-moi propice, quand je me présente
-devant vous, mon Dieu.
-
-J'ai une vive horreur de tous mes péchés, et je suis résolu à ne plus
-les commettre. Ils m'affligent profondément, et toute ma vie je ne
-cesserai de m'en affliger, prêt à faire pénitence, et à satisfaire pour
-eux selon mon pouvoir.
-
-Pardonnez-les-moi, Seigneur, pardonnez-les-moi, pour la gloire de votre
-saint nom. Sauvez mon âme, que vous avez rachetée au prix de votre sang.
-
-Voilà que je m'abandonne à votre miséricorde; je me remets entre vos
-mains: traitez-moi selon votre bonté, et non selon ma malice et mon
-iniquité.
-
-4. Je vous offre aussi tout ce qu'il y a de bien en moi, quelque faible,
-quelque imparfait qu'il soit, afin que, l'épurant, le sanctifiant, le
-perfectionnant sans cesse, vous le rendiez plus digne de vous, plus
-agréable à vos yeux, et que vous me conduisiez à une heureuse fin, moi
-le plus inutile, le plus languissant et le dernier des hommes.
-
-5. Je vous offre encore tous les pieux désirs des âmes fidèles, les
-besoins de mes parents, de mes amis, de mes frères, de mes soeurs, de
-tous ceux qui me sont chers; de ceux qui m'ont fait, ou à d'autres,
-quelque bien pour l'amour de vous; de ceux qui ont demandé ou désiré que
-j'offrisse des prières et le saint Sacrifice pour eux et pour les leurs,
-soit qu'ils vivent encore en la chair, soit que le temps ait fini pour
-eux.
-
-Que tous sentent le secours de votre grâce, la puissance de vos
-consolations; protégez-les dans les périls, délivrez-les de leurs
-peines, et qu'affranchis de tous les maux, ils vous rendent, pleins de
-joie, d'éclatantes actions de grâces.
-
-6. Je vous offre enfin des supplications et l'hostie de paix,
-principalement pour ceux qui m'ont offensé en quelque chose, qui m'ont
-contristé, qui m'ont blâmé, qui m'ont fait quelques torts ou quelques
-peines; et pour tous ceux aussi que j'ai moi-même affligés, blessés,
-troublés, scandalisés, le sachant ou sans le savoir; afin que vous nous
-pardonniez à tous nos péchés et nos offenses mutuelles.
-
-Ôtez de nos coeurs, ô mon Dieu! le soupçon, l'aigreur, la colère, tout
-ce qui divise, tout ce qui peut altérer la charité et diminuer l'amour
-fraternel.
-
-Ayez pitié, Seigneur, ayez pitié de ces pauvres qui implorent votre
-grâce, votre miséricorde; et faites que nous soyons dignes de jouir
-ici-bas de vos dons, et d'arriver à l'éternelle vie. Ainsi soit-il.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Après s'être purifié par le sacrement de pénitence, et s'être uni,
- selon tout ce qu'il est, à Jésus-Christ, hostie de propitiation pour
- le salut des hommes, le prêtre s'offre encore pour eux et pour
- lui-même, afin que la vertu du sacrifice qui va s'accomplir, lui soit
- appliquée, et à ses frères, et à tous ceux pour qui Jésus-Christ,
- sacrificateur, est victime[665], l'a consommé sur la Croix. Comme le
- Sauveur s'est immolé pour lui, il veut s'immoler pour le Sauveur, ne
- vivre que pour sa gloire, et mourir pour elle. Il le supplie de
- consumer dans le feu de son amour tout ce qui reste en lui d'impur et
- de terrestre. Il dépose, en quelque manière, sur l'autel et ses
- pensées et ses affections, ses volontés, ses désirs, tout son être,
- afin d'être revêtu en Jésus-Christ d'une vie nouvelle, de cette _vie
- selon Dieu_[666], qui fait que l'homme _ne vit plus pour soi, mais
- pour celui qui est mort et ressuscité pour lui_[667]. Ainsi anéanti
- dans la présence du souverain Maître, et comme baigné déjà du sang qui
- demande grâce, il intercède pour ses proches, ses amis, ses
- bienfaiteurs, pour ses ennemis même, pour ceux qui le haïssent et le
- persécutent, embrassant dans sa charité, immense comme celle du
- Christ, toutes les créatures qu'il a rachetées, tous les enfants du
- Père céleste, _qui fait luire son soleil sur les bons et sur les
- méchants_[668]. Élevé, par l'onction sacerdotale, entre la terre et le
- ciel, il couvre, pour ainsi dire, le genre humain tout entier de sa
- prière et de son amour. Il le voit, par le péché, dans un état de
- mort, et ses désirs l'enfantent à la vie: semblable au Médiateur
- suprême, qui, _dans les jours de sa chair, offrant avec un grand cri
- et avec larmes, des prières et des supplications à celui qui peut
- sauver de la mort, fut exaucé à cause de son respect_[669]. Oui, _le
- salut vient du Seigneur_[670]; _il a fait éclater les merveilles de
- son Saint_[671]. Prêtres du Dieu vivant, _offrez-lui le sacrifice de
- justice_[672]. _Je vous prierai, Seigneur; vous entendrez ma voix le
- matin; le matin je me présenterai devant vous; j'entrerai dans votre
- maison, et, rempli de votre crainte, j'adorerai dans votre saint
- temple; et tous ceux qui espèrent en vous se réjouiront, et ils
- tressailleront d'allégresse éternellement, parce que vous habiterez en
- eux_[673].
-
- [665] Hebr., IX, 14.
-
- [666] I. Petr., IV, 6.
-
- [667] II. Cor., V, 15.
-
- [668] Matth., V, 45.
-
- [669] Hebr., V, 7.
-
- [670] Ps. III, 9.
-
- [671] Ps. IV. 4.
-
- [672] _Ibid._, 6.
-
- [673] Ps. V, 4, 5, 12.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-Qu'on ne doit pas facilement s'éloigner de la sainte Communion.
-
-
-VOIX DU BIEN-AIMÉ.
-
-1. Il faut recourir souvent à la source de la grâce et de la divine
-miséricorde, à la source de toute bonté et de toute pureté, afin que
-vous puissiez être guéri de vos passions et de vos vices, et que, plus
-fort et plus vigilant, vous ne soyez ni vaincu par les attaques du
-démon, ni surpris par ses artifices.
-
-L'ennemi des hommes, sachant quel est le fruit de la sainte Communion,
-et combien est grand le remède qu'y trouvent les âmes pieuses et
-fidèles, s'efforce, en toute occasion et par tous les moyens, de les en
-éloigner autant qu'il peut.
-
-2. Aussi est-ce au moment où ils s'y disposent, que quelques-uns
-éprouvent les plus vives attaques de Satan.
-
-Cet esprit de malice, comme il est écrit au livre de Job, vient parmi
-les enfants de Dieu pour les troubler par les ruses ordinaires de sa
-haine, cherchant à leur inspirer des craintes excessives et de pénibles
-perplexités, pour affaiblir leur amour, ébranler leur foi, afin qu'ils
-renoncent à communier, ou qu'ils ne communient qu'avec tiédeur.
-
-Mais il ne faut pas s'inquiéter de ses artifices et de ses suggestions,
-quelque honteuses, quelque horribles qu'elles soient, mais les rejeter
-toutes sur lui.
-
-Il faut se rire avec mépris de cet esprit misérable, et n'abandonner
-jamais la sainte Communion, à cause de ses attaques et des mouvements
-qu'il excite en nous.
-
-3. Souvent aussi l'on s'en éloigne par un désir trop vif de la ferveur
-sensible, et parce qu'on a conçu de l'inquiétude sur sa confession.
-
-Agissez selon le conseil de personnes prudentes, et bannissez de votre
-coeur l'anxiété et les scrupules, parce qu'ils détruisent la piété, et
-sont un obstacle à la grâce de Dieu.
-
-Ne vous privez point de la sainte Communion, dès que vous éprouvez
-quelque trouble ou une légère peine de conscience; mais confessez-vous
-au plus tôt, et pardonnez sincèrement aux autres les offenses que vous
-ayez reçues d'eux.
-
-Que si vous avez vous-même offensé quelqu'un, demandez-lui humblement
-pardon, et Dieu aussi vous pardonnera.
-
-4. Que sert de tarder à se confesser, et de différer la sainte
-Communion?
-
-Purifiez-vous promptement, hâtez-vous de rejeter le venin et de recourir
-au remède; vous vous en trouverez mieux que de différer longtemps.
-
-Si vous différez aujourd'hui pour une raison, peut-être s'en
-présentera-t-il demain une plus forte; et vous pourriez ainsi être sans
-cesse détourné de la Communion, et sans cesse vous y sentir moins
-disposé.
-
-Ne perdez pas un moment, secouez votre langueur, déchargez-vous de ce
-qui vous pèse: car à quoi revient-il de vivre toujours dans l'anxiété,
-toujours dans le trouble, et d'être éloigné chaque jour par de nouveaux
-obstacles de la Table sainte?
-
-Rien au contraire ne nuit davantage que de s'abstenir longtemps de
-communier, car d'ordinaire l'âme tombe par là dans un profond
-assoupissement.
-
-Ô douleur! il se rencontre des chrétiens si tièdes et si lâches, qu'ils
-saisissent avec joie tous les prétextes pour différer à se confesser, et
-dès lors aussi à communier, afin de n'être pas obligés de veiller avec
-plus de soin sur eux-mêmes.
-
-5. Hélas! qu'ils ont peu de piété, peu d'amour, ceux qui se privent si
-aisément de la sainte Communion!
-
-Qu'il est heureux, au contraire, et agréable à Dieu, celui qui vit de
-telle sorte, et qui conserve sa conscience si pure, qu'il serait préparé
-à communier tous les jours, et communierait en effet s'il lui était
-permis, et qu'il pût le faire sans singularité!
-
-Si quelqu'un s'en abstient quelquefois par humilité, ou par une cause
-légitime, on doit louer son respect.
-
-Mais si sa ferveur s'est refroidie, il doit se ranimer, et faire tout ce
-qu'il peut; et Dieu secondera ses désirs, à cause de la droiture de sa
-volonté qu'il considère principalement.
-
-6. Que si des motifs légitimes l'empêchent d'approcher de la sainte
-Table, il conservera toujours l'intention et le saint désir de
-communier; et ainsi il ne sera pas entièrement privé du fruit du
-Sacrement.
-
-Quoique tout fidèle doive, à certains jours et au temps fixé, recevoir,
-avec un tendre respect, le Corps du Sauveur dans son Sacrement, et
-rechercher en cela plutôt la gloire de Dieu que sa propre consolation;
-cependant il peut aussi communier en esprit tous les jours, à toute
-heure, avec beaucoup de fruit.
-
-Car il communie de cette manière, et se nourrit invisiblement de
-Jésus-Christ, toutes les fois qu'il médite avec piété les mystères de
-son Incarnation et de sa Passion, et qu'il s'enflamme de son amour.
-
-7. Celui qui ne se prépare à la Communion qu'aux approches des fêtes, ou
-quand la coutume l'y oblige, sera souvent mal préparé.
-
-Heureux celui qui s'offre au Seigneur en holocauste, toutes les fois
-qu'il célèbre le sacrifice, ou qu'il communie.
-
-Ne soyez, en célébrant les saints mystères, ni trop lent ni trop prompt,
-mais conformez-vous à l'usage ordinaire et régulier de ceux avec qui
-vous vivez.
-
-Il ne faut point fatiguer les autres ni leur causer d'ennui, mais suivre
-l'ordre commun établi par vos pères, et consulter plutôt l'utilité de
-tous, que votre attrait et votre piété particulière.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Qu'il faille exciter des chrétiens à s'asseoir à la Table sainte, à se
- nourrir du pain de vie, à recevoir en eux _l'auteur et le consommateur
- de la foi_[674], le Sauveur des hommes, le Verbe de Dieu; qu'ils
- cherchent de tous côtés des prétextes pour se tenir éloignés de lui;
- qu'ils regardent comme une dure obligation le devoir qu'impose
- l'Église de participer, en certains temps, au corps et au sang de
- Jésus-Christ: c'est quelque chose de si prodigieux et tout ensemble de
- si effrayant, que l'âme fuit cette pensée, comme elle fuirait une
- vision de l'enfer. Mais, parmi les fidèles que l'amour attire au
- banquet sacré de l'Époux, il en est qui, abusés par de tristes et
- fausses doctrines, ou retenus par les scrupules d'une conscience
- timide à l'excès, ne se croient jamais assez préparés, et se privent
- volontairement de la divine Eucharistie, à cause du respect même que
- leur inspire cet auguste sacrement. Sans doute on doit s'éprouver
- soi-même; sans doute il serait à désirer que ceux qui mangent le pain
- des Anges, eussent toute la pureté de ces célestes esprits: mais celui
- qui connaît notre misère, et qui est venu la guérir, n'exige pas que
- l'homme soit parfait pour approcher de la source des grâces; il
- demande seulement qu'il se soit purifié par la pénitence, et qu'il
- apporte au pied de l'autel _un coeur contrit et humilié_[675], un
- repentir sincère de ses fautes, une volonté droite, un amour ardent.
- Tandis que Jésus repousse et maudit les Pharisiens, superbes
- observateurs de la Loi, il accueille la femme pécheresse, il compatit
- à son humble douleur, il bénit ses larmes, et _beaucoup de péchés lui
- sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé_[676]. Trop souvent les
- apparentes délicatesses de conscience qui séparent longtemps de la
- communion, cachent un grand et coupable orgueil. Au lieu de
- s'abandonner aux conseils du guide qui tient la place de Dieu, on veut
- se conduire et se juger soi-même: erreur funeste dont le dernier
- terme, le terme inévitable est ou le désespoir, ou une effroyable
- présomption. Ne quittez, ne quittez jamais la voie de l'obéissance:
- toutes les autres aboutissent à la perdition. Si l'on vous interdit
- l'accès de la Table sainte, abstenez-vous et pleurez; car quel sujet
- plus légitime de pleurs? Si l'on vous dit: Allez à Jésus dans le
- sacrement de son amour; approchez avec allégresse. Nulle disposition
- n'égale le sacrifice entier du raisonnement humain et de la volonté
- propre; ayez en tout et toujours la simplicité d'un petit enfant: la
- simplicité du coeur est chère à Dieu; il la bénit pour le temps, il la
- bénit pour l'éternité.
-
- [674] Héb., XII, 2.
-
- [675] Ps. L, 19.
-
- [676] Luc, VII, 47.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-Que le Corps de Jésus-Christ et l'Écriture sainte sont très-nécessaires
-à l'âme fidèle.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Seigneur Jésus, quelles délices inondent l'âme fidèle admise à votre
-Table, où on ne lui présente d'autre aliment que vous-même, son unique
-bien-aimé, le plus cher objet de ses désirs!
-
-Oh! qu'il me serait doux de répandre en votre présence des pleurs
-d'amour, et d'arroser vos pieds de mes larmes comme Magdeleine!
-
-Mais où est cette tendre piété, et cette abondante effusion de larmes
-saintes?
-
-Certes, en votre présence et celle des saints Anges, tout mon coeur
-devrait s'embraser et se fondre de joie.
-
-Car vous m'êtes véritablement présent dans votre Sacrement, quoique
-caché sous des apparences étrangères.
-
-2. Mes yeux ne pourraient supporter l'éclat de votre divine lumière, et
-le monde entier s'évanouirait devant la splendeur de votre gloire.
-
-C'est donc pour ménager ma faiblesse que vous vous cachez sous les
-voiles du Sacrement.
-
-Je possède réellement et j'adore celui que les anges adorent dans le
-ciel: mais je ne le vois encore que par la foi, tandis qu'ils le voient
-tel qu'il est et sans voile!
-
-Il faut que je me contente de ce flambeau de la vraie foi, et que je
-marche à sa lumière, _jusqu'à ce que luise l'aurore du jour éternel, et
-que les ombres des figures déclinent_[677].
-
- [677] Cant., II, 17.
-
-Mais _quand ce qui est parfait sera venu_[678], l'usage des Sacrements
-cessera, parce que les bienheureux, dans la gloire céleste, n'ont plus
-besoin de secours.
-
- [678] Cor., XIII, 10.
-
-Ils se réjouissent sans fin dans la présence de Dieu, et contemplent sa
-gloire face à face; pénétrés de sa lumière et comme plongés dans l'abîme
-de sa divinité, ils goûtent le Verbe de Dieu fait chair, tel qu'il était
-au commencement et tel qu'il sera durant toute l'éternité.
-
-3. Qu'au souvenir de ces merveilles, tout me soit un pesant ennui, même
-les consolations spirituelles! car tandis que je ne verrai point le
-Seigneur mon Dieu dans l'éclat de sa gloire, tout ce que je vois, tout
-ce que j'entends en ce monde ne m'est rien.
-
-Vous m'êtes témoin, Seigneur, que je ne trouve nulle part de
-consolation, de repos en nulle créature; je ne puis en trouver qu'en
-vous seul, mon Dieu, que je désire contempler éternellement.
-
-Mais cela ne peut être tant que je vivrai dans ce corps mortel.
-
-Il faut donc que je me prépare à une grande patience, et que je soumette
-à votre volonté tous mes désirs.
-
-Car vos Saints, Seigneur, qui, ravis d'allégresse, règnent maintenant
-avec vous dans le ciel, ont aussi, pendant qu'ils vivaient, attendu avec
-une grande foi et une grande patience l'avénement de votre gloire.
-
-Je crois ce qu'ils ont cru; ce qu'ils ont espéré, je l'espère; j'ai la
-confiance de parvenir, aidé de votre grâce, là où ils sont parvenus.
-
-Jusque-là, je marcherai dans la foi, fortifié par leurs exemples.
-
-J'aurai aussi les Livres saints pour me consoler et m'instruire, et
-par-dessus tout votre sacré Corps, pour remède et pour refuge.
-
-4. Car je sens que deux choses me sont ici-bas souverainement
-nécessaires, et que sans elles je ne pourrais porter le poids de cette
-misérable vie.
-
-Enfermé dans la prison du corps, j'ai besoin d'aliments et de lumière.
-
-C'est pourquoi vous avez donné à ce pauvre infirme votre chair sacrée,
-pour être la nourriture de son âme et de son corps, et _votre parole
-pour luire comme une lampe devant ses pas_[679].
-
- [679] Ps. CXVIII, 105.
-
-Je ne pourrais vivre sans ces deux choses: car la parole de Dieu est la
-lumière de l'âme, et votre Sacrement le pain de vie.
-
-On peut encore les regarder comme deux tables placées dans les trésors
-de l'Église.
-
-L'une est la table de l'autel sacré, sur lequel repose un pain
-sanctifié, c'est-à-dire le Corps précieux de Jésus-Christ.
-
-L'autre est la table de la loi divine, qui contient la doctrine sainte,
-qui enseigne la vraie foi, qui soulève le voile du sanctuaire, et nous
-conduit avec sûreté jusque dans le Saint des saints.
-
-Je vous rends grâces, Seigneur Jésus, lumière de l'éternelle lumière, de
-nous avoir donné, par le ministère des prophètes, des apôtres et des
-autres docteurs, cette table de la doctrine sainte.
-
-5. Je vous rends grâces, ô Créateur et Rédempteur des hommes, de ce
-qu'afin de manifester votre amour au monde, vous avez préparé un grand
-festin, où vous nous offrez pour nourriture, non l'agneau figuratif,
-mais votre très-saint Corps et votre Sang.
-
-Dans ce sacré banquet, que partagent avec nous les Anges, mais dont ils
-goûtent plus vivement la douceur, vous comblez de joie tous les fidèles,
-et vous les enivrez du calice du salut, qui contient toutes les délices
-du ciel.
-
-6. Oh! qu'elles sont grandes, qu'elles sont glorieuses les fonctions des
-prêtres, à qui il a été donné de consacrer le Dieu de majesté par des
-paroles saintes, de le bénir de leurs lèvres, de le tenir entre leurs
-mains, de le recevoir dans leur bouche, et de le distribuer aux autres
-hommes!
-
-Oh! qu'elles doivent être innocentes les mains du prêtre, que sa bouche
-doit être pure, son corps saint et son âme exempte des plus légères
-taches, pour recevoir si souvent l'Auteur de la pureté!
-
-Il ne doit sortir rien que de saint, rien que d'honnête, rien que
-d'utile, de la bouche du prêtre qui participe si fréquemment au
-Sacrement de Jésus-Christ.
-
-7. Qu'ils soient simples et chastes les yeux qui contemplent
-habituellement le Corps de Jésus-Christ. Qu'elles soient pures et
-élevées au ciel, les mains qui touchent sans cesse le Créateur du ciel
-et de la terre.
-
-C'est aux prêtres surtout qu'il est dit dans la Loi: _Soyez saints,
-parce que je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu_[680].
-
- [680] Lev., XIX, 2; XX, 7.
-
-8. Que votre grâce nous aide, ô Dieu tout-puissant, nous qui avons été
-revêtus du sacerdoce, afin que nous puissions vous servir dignement,
-avec une vraie piété et une conscience pure.
-
-Et si nous ne pouvons vivre dans une innocence aussi parfaite que nous
-le devrions, accordez-nous du moins de pleurer sincèrement nos fautes,
-et de former, en esprit d'humilité, la ferme résolution de vous servir
-désormais avec plus de ferveur.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Qu'est-ce que la terre? Un lieu d'exil, _une vallée de larmes_, comme
- l'appelle l'Église. L'homme y cherche dans les ténèbres la vérité, qui
- est la vie de son intelligence; il y cherche, au milieu de maux sans
- nombre, un bien, il ne sait quel bien, immense, inépuisable, éternel,
- qui est la vie de son coeur: et tout ce qu'il cherche lui échappe. Le
- doute, l'opinion, l'erreur, fatiguent sa raison épuisée. Ce qu'il a
- cru des biens se change en amertume. Il trouve au fond de tout le vide
- et l'ennui. Est-il seul, son âme retombe avec douleur sur elle-même:
- il a besoin de support, et malheur à lui s'il met sa confiance dans
- les autres hommes! Ils se masquent pour le surprendre, ils profanent
- pour le tromper le nom d'ami: tandis que leur bouche lui sourit, ils
- lui tendent des piéges dans l'ombre, et quand à force de ruses, de
- mensonges et de basses noirceurs, ils l'ont enveloppé de leurs rets,
- tout à coup, se dévoilant, ils se ruent sur lui et le dévorent, comme
- l'hyène dévore sa proie. Lamentable condition! Mais Dieu n'a pas
- abandonné sa pauvre créature dans ces extrémités de la misère. Il
- l'éclaire par sa parole, il la soutient par sa grâce, il l'anime, il
- la console par la foi d'une vie meilleure, par l'espérance de
- posséder, après ces jours d'épreuve, le bien auquel elle aspire, le
- bien infini, qui est lui-même. Et ces dons merveilleux d'un amour
- inénarrable, rassemblés, concentrés, en quelque sorte, dans la divine
- Eucharistie, y sont offerts à nos désirs sans autre mesure que ces
- désirs mêmes. Toutes les fois que nous approchons de cet auguste
- Sacrement, nous recevons en nous la Sagesse, la Lumière incréée, le
- Verbe de Dieu, la Parole vivante; nous recevons l'Auteur de la grâce,
- le Consommateur de la foi, le gage immortel de notre espérance: la
- chair crucifiée pour nous s'incorpore à notre chair, le sang qui a
- sauvé le monde se mêle à notre sang; un saint baiser unit notre âme à
- l'âme du Rédempteur; sa Divinité nous pénètre, et consume en nous tout
- ce que le péché avait corrompu: l'ami fidèle repose dans notre sein,
- il nous parle, il nous dit: _Pose-moi comme un sceau sur ton coeur;
- car l'amour est plus fort que la mort_[681]: et alors, embrasés de cet
- _amour ardent comme le feu_[682], nous ne voyons plus que le
- bien-aimé, nous n'avons plus de vie que la sienne, et la tristesse de
- notre pèlerinage s'évanouit dans les joies du Ciel.
-
- [681] Cant., VIII, 6.
-
- [682] _Ibid._
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-Qu'on doit se préparer avec un grand soin à la sainte Communion.
-
-
-VOIX DU BIEN-AIMÉ.
-
-1. Je suis l'ami de la pureté, et c'est de moi que vient toute sainteté.
-
-Je cherche un coeur pur, et là est le lieu de mon repos.
-
-_Préparez-moi un grand Cénacle, et je célébrerai chez vous la Pâque avec
-mes disciples_[683].
-
- [683] Marc., XIV, 15. Luc., XXII, 12.
-
-Si vous voulez que je vienne à vous, et que je demeure en vous,
-_purifiez-vous du vieux levain_[684], et nettoyez la maison de votre
-coeur.
-
- [684] I. Cor., V, 7.
-
-Bannissez-en les pensées du siècle, et le tumulte des vices.
-
-_Comme le passereau qui gémit sous un toit solitaire_[685],
-rappelez-vous vos péchés dans l'amertume de votre âme.
-
- [685] Ps. CI, 8.
-
-Car un ami prépare toujours à son ami le lieu le meilleur et le plus
-beau; et c'est ainsi qu'il lui fait connaître avec quelle affection il
-le reçoit.
-
-2. Sachez cependant que vous ne pouvez, quels que soient vos propres
-efforts, vous préparer dignement, quand vous y emploieriez une année
-entière, sans vous occuper d'autre chose.
-
-Mais c'est par ma grâce et ma seule bonté qu'il vous est permis
-d'approcher de ma table, comme un mendiant invité au festin du riche, et
-qui n'a, pour reconnaître ce bienfait, que d'humbles actions de grâces.
-
-Faites ce qui est en vous, et faites-le avec un grand soin. Recevez, non
-pour suivre la coutume ou pour remplir un devoir rigoureux, mais avec
-crainte, avec respect, avec amour, le corps du Seigneur bien-aimé, de
-votre Dieu, qui daigne venir à vous.
-
-C'est moi qui vous appelle, qui vous commande de venir: je suppléerai à
-ce qui vous manque; venez et recevez-moi.
-
-3. Lorsque je vous accorde le don de la ferveur, remerciez-en votre
-Dieu: car ce n'est pas que vous en soyez digne, mais parce que j'ai eu
-pitié de vous.
-
-Si vous vous sentez, au contraire, aride, priez avec instance, gémissez
-et ne cessez point de frapper à la porte, jusqu'à ce que vous obteniez
-quelque miette de ma table, ou une goutte des eaux salutaires de la
-grâce.
-
-Vous avez besoin de moi, et je n'ai pas besoin de vous. Vous ne venez
-pas à moi pour me sanctifier; mais c'est moi qui viens à vous pour vous
-rendre meilleur et plus saint.
-
-Vous venez pour que je vous sanctifie, et pour vous unir à moi, pour
-recevoir une grâce nouvelle, et vous enflammer d'une nouvelle ardeur
-d'avancer dans la vertu.
-
-Ne négligez point cette grâce; mais préparez votre coeur avec un soin
-extrême, et recevez-y votre bien-aimé.
-
-4. Mais il ne faut pas seulement vous exciter à la ferveur avant la
-Communion, il faut encore travailler à vous y conserver après; et la
-vigilance qui la doit suivre n'est pas moins nécessaire que la
-préparation qui la précède: car cette vigilance est elle-même la
-meilleure préparation pour obtenir une grâce plus grande.
-
-Rien, au contraire, n'éloigne davantage des dispositions où l'on doit
-être pour communier, que de se trop répandre au dehors en sortant de la
-Table sainte.
-
-Parlez peu, retirez-vous dans un lieu secret, et jouissez de votre Dieu.
-
-Car vous possédez celui que le monde entier ne peut vous ravir.
-
-Je suis celui à qui vous vous devez donner sans réserve; de sorte que,
-dégagé de toute inquiétude, vous ne viviez plus en vous, mais en moi.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- La préparation à la Pâque nouvelle comprend deux choses: il faut
- purifier le Cénacle, et il faut l'orner; c'est-à-dire que, pour
- recevoir dignement le corps et le sang de Jésus-Christ, l'âme doit
- être avant tout exempte de souillures, elle doit avoir été lavée dans
- les eaux de la pénitence, et ensuite s'être exercée à la pratique des
- vertus, qui la rendent agréable à Dieu. Ce qui plaît au Seigneur, ce
- qui attire ses grâces, c'est une profonde humilité[686], un souverain
- mépris de soi-même, une foi vive, un abandon parfait à ses volontés,
- le détachement de la terre et le désir des biens célestes, _la charité
- qui est douce, patiente, qui n'est point jalouse, qui n'agit point
- témérairement, qui ne s'enfle point d'orgueil, qui n'est point
- ambitieuse, qui ne cherche point ses intérêts, qui ne s'aigrit de
- rien, ne soupçonne point le mal, ne se réjouit point de l'injustice,
- mais se réjouit de la vérité; qui souffre tout, croit tout, espère
- tout, supporte tout_[687]: charité vraiment divine, et, selon la
- doctrine du grand apôtre, préférable à tout ce qu'il y a de plus
- élevé. _Quand je parlerais toutes les langues des hommes et le langage
- des Anges, si je n'ai point la charité, je suis comme un airain
- sonnant, ou une cymbale retentissante. Et quand j'aurais le don de
- prophétie, quand je pénétrerais tous les mystères, et que je
- posséderais toute science, quand j'aurais la foi parfaite jusqu'à
- transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis
- rien. Et quand j'aurais distribué tous mes biens pour nourrir les
- pauvres, et livré mon corps aux flammes, si je n'ai point la charité,
- tout cela ne me sert de rien_[688]. Âme chrétienne; qui aspirez au
- banquet nuptial, imitez donc les Vierges sages; _prenez de l'huile,
- allumez votre lampe, pour aller au-devant de l'Époux_[689]; car celles
- dont les lampes seront éteintes, entendront cette parole terrible: _En
- vérité je ne vous connais point_[690].
-
- [686] I. Petr., V, 5.
-
- [687] Cor., XIII, 4-7.
-
- [688] I. Cor., XIII, 1-3.
-
- [689] Luc., XXV, 4 et seq.
-
- [690] _Ibid._, 12.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-Que le fidèle doit désirer de tout son coeur de s'unir à Jésus-Christ
-dans la Communion.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Qui me donnera, Seigneur, de vous trouver seul, et de vous ouvrir
-tout mon coeur, et de jouir de vous comme mon âme le désire; de sorte
-que je ne sois plus pour personne un objet de mépris, et, qu'étranger à
-toute créature, vous me parliez seul, et moi à vous, comme un ami parle
-à son ami, et s'assied avec lui à la même table?
-
-Ce que je demande, ce que je désire, c'est d'être uni tout entier à
-vous, que mon coeur se détache de toutes les choses créées, et que, par
-la sainte Communion et la fréquente célébration des divins mystères,
-j'apprenne à goûter les choses du ciel et de l'éternité.
-
-Ah! Seigneur mon Dieu, quand, m'oubliant tout à fait moi-même, serai-je
-parfaitement uni à vous, et absorbé en vous?
-
-Que je sois en vous, et vous en moi, et que cette union soit
-inaltérable!
-
-2. Vous êtes vraiment mon bien-aimé, _choisi entre mille_[691], en qui
-mon âme se complaît, et veut demeurer à jamais.
-
- [691] Cant., V, 10.
-
-Vous êtes _le Roi pacifique_[692]; en vous est la paix souveraine et le
-vrai repos; hors de vous, il n'y a que travail, douleur, misère infinie.
-
- [692] I. Paralip., XXII, 9.
-
-_Vous êtes vraiment un Dieu caché_; vous vous éloignez des impies, mais
-_vous aimez à converser avec les humbles et les simples_[693].
-
- [693] Is., XIV, 15. Prov., III, 32.
-
-_Oh! que votre tendresse est touchante, Seigneur, vous qui, pour montrer
-à vos enfants tout votre amour, daignez les rassasier d'un pain
-délicieux qui descend du ciel_[694]!
-
- [694] Offic. du S. Sacrem.
-
-Certes, _nul autre peuple, quelque grand qu'il soit, n'a des dieux qui
-s'approchent de lui_[695], comme vous, mon Dieu; vous vous rendez
-présent à tous vos fidèles, vous donnant vous-même à eux chaque jour,
-pour être leur nourriture, et pour qu'ils jouissent de vous, afin de les
-consoler et d'élever leur coeur vers le ciel.
-
- [695] Deut., IV, 7.
-
-3. Quel est le peuple, en effet, comparable au peuple chrétien? quelle
-est, sous le ciel, la créature aussi chérie que l'âme fervente en qui
-Dieu daigne entrer pour la nourrir de sa chair glorieuse?
-
-Ô faveur ineffable! ô condescendance merveilleuse! ô amour infini, qui
-n'a été montré qu'à l'homme!
-
-Mais que rendrai-je au Seigneur pour cette grâce, pour cette immense
-charité?
-
-Je ne puis rien offrir à mon Dieu qui lui soit plus agréable, que de lui
-donner mon coeur sans réserve, et de m'unir intimement à lui.
-
-Alors mes entrailles tressailliront de joie, lorsque mon âme sera
-parfaitement unie à Dieu.
-
-Alors il me dira: Si vous voulez être avec moi, je veux être avec vous.
-Et je lui répondrai: Daignez demeurer avec moi, Seigneur; je désire
-ardemment d'être avec vous. Tout mon désir est que mon coeur vous soit
-uni.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- «Je m'abandonne à vous, ô mon Dieu: à votre unité pour être fait un
- avec vous; à votre infinité et à votre immensité incompréhensible,
- pour m'y perdre et m'y oublier moi-même; à votre sagesse infinie, pour
- être gouverné selon vos desseins, et non pas selon mes pensées; à vos
- décrets éternels, connus et inconnus, pour m'y conformer, parce qu'ils
- sont tous également justes; à votre éternité, pour en faire mon
- bonheur; à votre toute-puissance, pour être toujours sous votre main;
- à votre bonté paternelle, afin que, dans le temps que vous m'avez
- marqué, vous receviez mon esprit entre vos bras; à votre justice,
- autant qu'elle justifie l'impie et le pécheur, afin que, d'impie et de
- pécheur, vous le fassiez juste et saint. Il n'y a qu'à cette justice
- qui punit les crimes que je ne veux pas m'abandonner; car ce serait
- m'abandonner à la damnation que je mérite; et néanmoins, Seigneur,
- elle est sainte, cette justice, comme tous vos autres attributs; elle
- est sainte et ne doit pas être privée de son sacrifice. Il faut donc
- aussi m'y abandonner, et voici que Jésus-Christ se présente, afin que
- je m'y abandonne en lui et par lui[696].»
-
- [696] Bossuet.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-Du désir ardent que quelques âmes saintes ont de recevoir le Corps de
-Jésus-Christ.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. _Combien est grande, ô mon Dieu, l'abondance de douceur que vous avez
-réservée à ceux qui vous craignent_[697]!
-
- [697] Ps. XXX, 23.
-
-Quand je viens à considérer avec quel désir et quel amour quelques âmes
-fidèles s'approchent, Seigneur, de votre sacrement, alors je me confonds
-souvent en moi-même, et je rougis de me présenter à votre autel et à la
-table sacrée de la Communion, avec tant de froideur et de sécheresse;
-d'y porter un coeur si aride, si tiède, et de ne point ressentir cet
-attrait puissant, cette ardeur qu'éprouvent quelques-uns de vos
-serviteurs, qui, en se disposant à vous recevoir, ne sauraient retenir
-leurs larmes, tant le désir qui les presse est grand, et leur émotion
-profonde.
-
-Ils ont soif de vous, ô mon Dieu, qui êtes la source d'eau vive; et leur
-coeur et leur bouche s'ouvrent également pour s'y désaltérer. Rien ne
-peut rassasier ni tempérer leur faim que votre sacré Corps, qu'ils
-reçoivent avec une sainte avidité et les transports d'une joie
-ineffable.
-
-2. Oh! que cette ardente foi est une preuve sensible de votre présence
-dans le sacrement!
-
-Car _ils reconnaissent véritablement le Seigneur dans la fraction du
-pain, ceux dont le coeur est tout brûlant, lorsque Jésus est avec
-eux_[698].
-
- [698] Luc., XXIV, 49.
-
-Qu'une affection si tendre, un amour si vif, est souvent loin de moi!
-
-Soyez-moi propice, ô bon Jésus, plein de douceur et de miséricorde! Ayez
-pitié d'un pauvre mendiant, et faites que j'éprouve, au moins
-quelquefois, dans la sainte Communion, quelques mouvements de cet amour
-qui embrase tout le coeur, afin que ma foi s'affermisse, que mon
-espérance en votre bonté s'accroisse, et qu'enflammé par cette manne
-céleste, jamais la charité ne s éteigne en moi.
-
-3. Dieu de bonté, vous êtes tout-puissant pour m'accorder la grâce que
-j'implore, pour me remplir de l'esprit de ferveur, et me visiter dans
-votre clémence, quand le jour choisi par vous sera venu.
-
-Car encore que je ne brûle pas de la même ardeur que ces âmes pieuses,
-cependant, par votre grâce, j'aspire à leur ressembler, désirant et
-demandant d'être compté parmi ceux qui ont pour vous un si vif amour, et
-d'entrer dans leur société sainte.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- _Avant le jour de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue de
- passer de ce monde à son Père; comme il avait aimé les siens qui
- étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin_[699]. Ce fut alors
- qu'il institua la divine Eucharistie, comme pour perpétuer sa demeure
- au milieu des disciples qu'il avait aimés, et de tous ceux qu'il
- aimerait jusqu'à la consommation des siècles, accomplissant ainsi
- cette promesse: _Je ne vous laisserai pas orphelins; je viendrai à
- vous_[700]: et il est venu, _il a habité parmi nous, et nous avons vu
- sa gloire, la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de
- vérité_[701]. Il est vrai que sa présence se dérobe à nos sens; mais
- elle n'en est ni moins réelle, ni moins efficace: ainsi je crois,
- Seigneur; ainsi j'adore. Si Jésus-Christ, en se donnant à nous dans le
- Sacrement de l'autel, ne se couvrait pas d'un voile, s'il ne retenait
- pas en soi une partie de sa lumière, s'il se montrait selon tout ce
- qu'il est, _plus beau qu'aucun des enfants des hommes_[702], et avec
- une tendresse ineffable aspirant de s'unir à nous, _corps à corps,
- coeur à coeur, esprit à esprit_[703], notre frêle humanité ne pourrait
- supporter le poids d'une félicité semblable, et l'âme briserait ses
- liens mortels. C'est pourquoi le divin Sauveur a voulu ne se rendre
- visible qu'à la foi seule; et la foi suffit pour embraser de telles
- ardeurs les vrais fidèles, qu'il n'est rien sur la terre de comparable
- à leur amour. Aucune langue ne peut exprimer ce qui se passe, dans le
- secret du coeur, entre l'Époux et l'Épouse: ces transports, ce calme,
- ces élans du désir, cette joie de la possession, ces chastes
- embrassements de deux âmes perdues l'une dans l'autre, cette douce
- langueur, ces paroles brûlantes, ce silence plus ravissant. Ah! _si
- vous saviez le don de Dieu, et quel est celui qui vous dit: Donnez-moi
- à boire, vous lui demanderiez vous-même, et il vous donnerait de l'eau
- vive_[704]. Tous les saints lui ont demandé, et il a entendu leur
- voix, et il les a désaltérés à la source éternelle. Demandez aussi,
- priez, suppliez: _l'Esprit et l'Épouse disent: Venez. Et que celui qui
- écoute, dise: Venez. Que celui qui a soif vienne, et que celui qui
- veut, reçoive gratuitement l'eau qui donne la vie._ Et l'Époux dit:
- _Je viens. Ainsi soit-il! Venez, Seigneur Jésus_[705].
-
- [699] Joann., XIII, 1.
-
- [700] _Ibid._, XIV, 18.
-
- [701] _Ibid._, I, 14.
-
- [702] Ps. XLIV.
-
- [703] Bossuet.
-
- [704] Joann., IV, 10.
-
- [705] Apoc., XXII. 17, 20.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-Que la grâce de la dévotion s'acquiert par l'humilité et l'abnégation de
-soi-même.
-
-
-VOIX DU BIEN-AIMÉ.
-
-1. Il faut désirer ardemment la grâce de la ferveur, ne vous lasser
-jamais de la demander, l'attendre patiemment et avec confiance, la
-recevoir avec gratitude, la conserver avec humilité, concourir avec zèle
-à son opération, et, jusqu'à ce que Dieu vienne à vous, ne vous point
-inquiéter en quel temps et de quelle manière il lui plaira de vous
-visiter.
-
-Vous devez surtout vous humilier, lorsque vous ne sentez en vous que peu
-ou point de ferveur; mais ne vous laissez point trop abattre, et ne vous
-affligez point avec excès.
-
-Souvent Dieu donne en un moment ce qu'il a longtemps refusé; il accorde
-quelquefois à la fin de la prière, ce qu'il a différé de donner au
-commencement.
-
-2. Si la grâce était toujours donnée aussitôt qu'on la désire, ce serait
-une tentation pour la faiblesse de l'homme.
-
-C'est pourquoi l'on doit attendre la grâce de la ferveur avec une
-confiance ferme et une humble patience.
-
-Lorsqu'elle vous est cependant ou refusée ou ôtée secrètement, ne
-l'imputez qu'à vous-même et à vos péchés.
-
-C'est souvent peu de chose qui arrête, ou qui affaiblit la grâce; si
-pourtant l'on peut appeler peu de chose, et si l'on ne doit pas plutôt
-compter pour beaucoup, ce qui nous prive d'un si grand bien.
-
-Mais, quel que soit cet obstacle, si vous le surmontez parfaitement,
-vous obtiendrez ce que vous demandez.
-
-3. Car, dès que vous vous serez donné à Dieu de tout votre coeur, et
-que, cessant d'errer d'objets en objets au gré de vos désirs, vous vous
-serez remis entièrement entre ses mains, vous trouverez la paix dans
-cette union, parce que rien ne vous sera doux que ce qui peut lui
-plaire.
-
-Quiconque élèvera donc son intention vers Dieu avec un coeur simple, et
-se dégagera de tout amour et de toute aversion déréglée des créatures,
-sera propre à recevoir la grâce, et digne du don de la ferveur.
-
-Car Dieu répand sa bénédiction où il trouve des vases vides; et plus un
-homme renonce parfaitement aux choses d'ici-bas, plus il se méprise et
-meurt à lui-même, plus la grâce vient à lui promptement, plus elle
-remplit son coeur, et l'affranchit et l'élève.
-
-4. Alors, ravi d'étonnement, il verra ce qu'il n'avait point vu, et il
-sera dans l'abondance, et son coeur se dilatera, parce que le Seigneur
-est avec lui, et qu'il s'est lui-même remis sans réserve et pour
-toujours entre ses mains.
-
-C'est ainsi que sera béni l'homme qui cherche Dieu de tout son coeur, et
-_qui n'a pas reçu son âme en vain_[706].
-
- [706] Ps. XXIII, 4.
-
-Ce disciple fidèle, en recevant la sainte Eucharistie, mérite d'obtenir
-la grâce d'une union plus grande avec le Seigneur, parce qu'il ne
-considère point ce qui lui est doux, ce qui le console, mais, au-dessus
-de toute douceur et de toute consolation, l'honneur et la gloire de
-Dieu.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Bien qu'on doive aimer Dieu pour lui seul, il est permis de désirer
- ses dons, pourvu qu'on demeure pleinement soumis à sa volonté sainte.
- Les grâces les plus précieuses ne sont pas toujours les grâces
- senties, celles qui, pour ainsi dire, inondent l'âme de lumière et de
- joie. Elles peuvent, si l'on n'y prend garde, exciter la vaine
- complaisance. Souvent il est plus sûr de marcher en cette vie dans les
- ténèbres de la pure foi, d'être éprouvé par la tristesse, la
- souffrance, l'amertume, et de porter la Croix intérieure comme Jésus,
- lorsqu'il s'écriait: _Mon Père! pourquoi m'avez-vous délaissé_[707]?
- Alors tout orgueil est abattu; on ne trouve en soi qu'infirmité; on
- s'humilie sous la main qui frappe, mais qui frappe pour guérir, et ce
- saint exercice d'abnégation, plus méritoire pour l'âme fidèle et plus
- agréable à Dieu qu'aucune ferveur sensible, attendrit le céleste Époux
- et le ramène près de l'Épouse qui, privée de son bien-aimé, _veillait_
- dans sa douleur, _semblable au passereau solitaire qui gémit sous le
- toit_[708]. Il se découvre à elle dans la divine Eucharistie; il la
- console, il essuie ses larmes, il lui prodigue ses chastes caresses,
- il l'embrase de son amour, comme les disciples d'Emmaüs, alors qu'ils
- disaient: _Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous,
- lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les
- Écritures[709]?_ Seigneur, je m'avoue indigne de goûter ces
- ravissantes douceurs. _Je connais mon iniquité, et mon péché est sans
- cesse devant moi_[710]. Que me devez-vous, sinon la rigueur et le
- châtiment? Et toutefois j'oserai implorer votre miséricorde immense:
- je m'approcherai, le front contre terre, de la source d'eau vive,
- espérant que votre pitié en laissera tomber quelques gouttes sur mon
- âme aride. _Accordez-moi, Seigneur, ce rafraîchissement avant que je
- m'en aille, et bientôt je ne serai plus_[711].
-
- [707] Marc., XV, 34.
-
- [708] Ps. CI, 8.
-
- [709] Luc., XXIV, 32.
-
- [710] Ps. L, 5.
-
- [711] Ps. XXVIII, 14.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-Qu'il faut dans la Communion exposer ses besoins à Jésus-Christ, et lui
-demander sa grâce.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Seigneur plein de tendresse et de bonté, que je désire recevoir en ce
-moment avec un pieux respect, vous connaissez mon infirmité et mes
-pressants besoins; vous savez en combien de maux et de vices je suis
-plongé, quelles sont mes peines, mes tentations, mes troubles et mes
-souillures.
-
-Je viens à vous chercher le remède, pour obtenir un peu de soulagement
-et de consolation.
-
-Je parle à celui qui sait tout, qui voit tout ce qu'il y a de plus
-secret en moi, et qui seul peut me secourir et me consoler parfaitement.
-
-Vous savez quels biens me sont principalement nécessaires, et combien je
-suis pauvre en vertus.
-
-2. Voilà que je suis devant vous, pauvre et nu, demandant votre grâce,
-implorant voire miséricorde.
-
-Rassasiez ce mendiant affamé, réchauffez ma froideur du feu de votre
-amour, éclairez mes ténèbres par la lumière de votre présence.
-
-Changez pour moi toutes les choses de la terre en amertume; faites que
-tout ce qui m'est dur et pénible, fortifie ma patience: que je méprise
-et que j'oublie tout ce qui est créé, tout ce qui passe.
-
-Élevez mon coeur à vous dans le ciel, et ne me laissez pas errer sur la
-terre.
-
-Que, de ce moment et à jamais, rien ne me soit doux que vous seul, parce
-que vous seul êtes ma nourriture, mon breuvage, mon amour, ma joie, ma
-douceur et tout mon bien.
-
-3. Oh! que ne puis-je, enflammé, embrasé par votre présence, être
-transformé en vous, de sorte que je devienne un même esprit avec vous,
-par la grâce d'une union intime, et par l'effusion d'un ardent amour!
-
-Ne souffrez pas que je m'éloigne de vous sans m'être rassasié et
-désaltéré; mais usez envers moi de la même miséricorde dont vous avez
-souvent usé avec vos Saints d'une manière si merveilleuse.
-
-Qui pourrait s'étonner qu'en m'approchant de vous je fusse entièrement
-consumé de votre ardeur, puisque vous êtes un feu qui brûle toujours et
-ne s'éteint jamais, un amour qui purifie les coeurs, et qui éclaire
-l'intelligence?
-
-
-RÉFLEXION.
-
- Ce n'est point en nous efforçant d'élever notre esprit à de sublimes
- pensées, que nous recueillerons le fruit de la sainte Communion; mais
- en adorant, pleins d'amour, Jésus-Christ en nous, en lui ouvrant notre
- coeur avec une grande confiance et une grande simplicité, _comme un
- ami parle à son ami_[712]. Nous avons des besoins, il faut les lui
- exposer. Nous sommes couverts de plaies, il faut les lui montrer, afin
- qu'il les lave dans son divin sang. Nous sommes faibles, il faut lui
- demander de ranimer nos forces. Nous sommes nus, affamés, altérés; il
- faut lui dire: Ayez pitié de ce pauvre mendiant. De lui découlent
- toutes les grâces. Écoutez ses paroles: _Je suis la résurrection et la
- vie: celui qui croit en moi, encore qu'il soit mort, il vivra: et tout
- homme qui vit et qui croit en moi ne mourra point à jamais.
- Croyez-vous ainsi[713]?_ «Ô chrétien! je ne te dis plus rien: c'est
- Jésus-Christ qui te parle en la personne de Marthe; réponds avec elle.
- _Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant,
- qui êtes venu en ce monde_[714]. Ajoutez avec saint Paul: _Afin de
- sauver les pécheurs, desquels je suis le premier_[715]. Crois donc,
- âme chrétienne, adore, espère, aime. Ô Jésus! ôtez les voiles, et que
- je vous voie. Ô Jésus! parlez dans mon coeur, et faites que je vous
- écoute. Parlez, parlez, parlez; Il n'y a plus qu'un moment: parlez.
- Donnez-moi des larmes pour vous répondre: frappez la pierre; et que
- les eaux d'un amour plein d'espérance, pénétré de reconnaissance,
- coulent jusqu'à terre[716].»
-
- [712] Levit., XXXIII, 11.
-
- [713] Joann., XI, 25, 26.
-
- [714] Joann., XI, 27.
-
- [715] I. Tim., I, 15.
-
- [716] Bossuet.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-Du désir ardent de recevoir Jésus-Christ.
-
-
-VOIX DU DISCIPLE.
-
-1. Seigneur, je désire vous recevoir avec un pieux et ardent amour, avec
-toute la tendresse et l'affection de mon coeur, comme vous ont désiré
-dans la Communion tant de Saints et de fidèles qui vous étaient si
-chers, à cause de leur vie pure et de leur fervente piété.
-
-Ô mon Dieu! Amour éternel, mon unique bien, ma félicité toujours
-durable, je désire vous recevoir avec toute la ferveur, tout le respect
-qu'ait jamais pu ressentir aucun de vos Saints.
-
-2. Et quoique je sois indigne d'éprouver ces admirables sentiments
-d'amour, je vous offre cependant toute l'affection de mon coeur, comme
-si j'étais animé seul de ces désirs enflammés qui vous sont si
-agréables.
-
-Tout ce que peut concevoir et désirer une âme pieuse, je vous le
-présente, je vous l'offre, avec un respect profond et une vive ardeur.
-
-Je ne veux rien me réserver; mais je veux vous offrir sans réserve le
-sacrifice de moi-même et de tout ce qui est à moi.
-
-Seigneur mon Dieu, mon Créateur et mon Rédempteur, je désire vous
-recevoir aujourd'hui avec autant de ferveur et de respect, avec autant
-de zèle pour votre gloire, avec autant de reconnaissance, de sainteté,
-d'amour, de foi, d'espérance et de pureté, que vous désira et vous reçut
-votre sainte Mère, la glorieuse Vierge Marie; lorsque, l'Ange lui
-annonçant le mystère de l'Incarnation, elle répondit avec une pieuse
-humilité: _Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre
-parole_[717].
-
- [717] Luc., I, 38.
-
-3. Et de même que votre bienheureux précurseur, le plus grand des
-Saints, Jean-Baptiste, lorsqu'il était encore dans le sein de sa mère,
-tressaillit de joie en votre présence, par un mouvement du Saint-Esprit,
-et que, vous voyant ensuite converser avec les hommes, il disait avec un
-tendre amour et en s'humiliant profondément: _L'ami de l'époux, qui est
-près de lui et qui l'écoute, est ravi d'allégresse, parce qu'il entend
-la voix de l'époux_[718]; ainsi je voudrais être embrasé des plus
-saints, des plus ardents désirs, et m'offrir à vous de toute l'affection
-de mon coeur.
-
- [718] Joann., III, 29.
-
-C'est pourquoi je vous offre tous les transports d'amour et de joie, les
-extases, les ravissements, les révélations, les visions célestes de
-toutes les âmes saintes, avec les hommages que vous rendent et vous
-rendront à jamais toutes les créatures dans le ciel et sur la terre; je
-vous les offre ainsi que leurs vertus, pour moi et pour tous ceux qui se
-sont recommandés à mes prières, afin qu'ils célèbrent dignement vos
-louanges, et vous glorifient éternellement.
-
-4. Seigneur mon Dieu, recevez mes voeux, et le désir qui m'anime de vous
-louer, de vous bénir, avec l'amour immense, infini, dû à votre ineffable
-grandeur.
-
-Voilà ce que je vous offre, et ce que je voudrais vous offrir chaque
-jour et à chaque moment; et je prie et je conjure, de tout mon coeur,
-tous les esprits célestes et tous vos fidèles serviteurs, de s'unir à
-moi pour vous louer, et vous rendre de dignes actions de grâces.
-
-5. Que tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues vous
-bénissent, et célèbrent, dans des transports de joie et d'amour, la
-douceur et la sainteté de votre nom.
-
-Que tous ceux qui offrent, avec révérence et avec piété, les divins
-mystères, et qui les reçoivent avec une pleine foi, trouvent devant vous
-grâce et miséricorde, et qu'ils prient avec instance pour moi, pauvre
-pécheur.
-
-Et lorsque après s'être unis à vous, selon leurs pieux désirs, ils se
-retireront de la Table sainte, rassasiés et consolés merveilleusement,
-qu'ils daignent se souvenir de moi, qui languis dans l'indigence.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- «Que cet adorable Sacrement opère en moi, ô mon Sauveur! la rémission
- de mes péchés; que ce sang divin me purifie; qu'il lave toutes les
- taches qui ont souillé cette robe nuptiale dont vous m'aviez revêtu
- dans le baptême, afin que je puisse m'asseoir avec assurance au
- banquet des noces de votre Fils. Je suis, je l'avoue, une âme
- pécheresse, une épouse infidèle, qui ai manqué une infinité de fois à
- la foi donnée: _Mais revenez_, me dites-vous, ô Seigneur! _revenez, je
- vous recevrai_[719]: pourvu que vous ayez repris votre première robe,
- et que vous portiez, dans l'anneau que l'on vous met au doigt, la
- marque de l'union où le Verbe divin entre avec vous. Rendez-moi cet
- anneau mystique: revêtez-moi de nouveau, ô mon Père, comme un enfant
- prodigue qui retourne à vous, de cette robe de l'innocence et de la
- sainteté que je dois apporter à votre Table. C'est l'immortelle parure
- que vous nous demandez, vous qui êtes en même temps l'époux, le
- convive et la victime immolée qu'on nous donne à manger. C'est à cette
- Table mystérieuse que l'on trouve l'accomplissement de cette parole:
- _Qui me mange vivra pour moi_[720]. Qu'elle s'accomplisse en moi, ô
- mon Sauveur! que j'en sente l'effet: transformez-moi en vous, et que
- ce soit vous-même qui viviez en moi. Mais, pour cela, que je
- m'approche de ce céleste repos avec les habits les plus magnifiques;
- que j'y vienne avec toutes les vertus; que j'y coure avec une joie
- digne d'un tel festin et de la viande immortelle que vous m'y
- donnez[721].»
-
- [719] Jer., III, 1.
-
- [720] Joann., VI, 58.
-
- [721] Bossuet.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-Qu'on ne doit point chercher à pénétrer le mystère de l'Eucharistie,
-mais qu'il faut soumettre ses sens à la Foi.
-
-
-VOIX DU BIEN-AIMÉ.
-
-1. Gardez-vous du désir curieux et inutile de sonder ce profond mystère,
-si vous ne voulez pas vous plonger dans un abîme de doutes.
-
-_Celui qui scrute la majesté sera accablé par la gloire_[722].
-
- [722] Prov., XXV, 27.
-
-Dieu peut faire plus que l'homme ne peut comprendre.
-
-On ne défend pas une humble et pieuse recherche de la vérité, pourvu
-qu'on soit toujours prêt à se laisser instruire, et qu'on s'attache
-fidèlement à la sainte doctrine des Pères.
-
-2. Heureuse la simplicité qui laisse le sentier des questions
-difficiles, pour marcher dans la voie droite et sûre des commandements
-de Dieu.
-
-Plusieurs ont perdu la piété en voulant approfondir ce qui est
-impénétrable.
-
-Ce qu'on demande de vous, c'est la foi et une vie pure, et non une
-intelligence qui pénètre la profondeur des mystères de Dieu.
-
-Si vous ne comprenez pas ce qui est au-dessous de vous, comment
-comprendrez-vous ce qui est au-dessus?
-
-Soumettez-vous humblement à Dieu, captivez votre raison sous le joug de
-la foi; et vous recevrez la lumière de la science, selon qu'il vous sera
-utile ou nécessaire.
-
-3. Plusieurs sont violemment tentés sur la foi à ce Sacrement; mais il
-faut l'imputer moins à eux qu'à l'ennemi.
-
-Ne vous troublez point, ne disputez point avec vos pensées, ne répondez
-point aux doutes que le démon vous suggère; mais croyez à la parole de
-Dieu, croyez à ses Saints et à ses Prophètes, et l'esprit de malice
-s'enfuira loin de vous.
-
-Il est souvent très-utile à un serviteur de Dieu d'être éprouvé ainsi.
-
-Car le démon ne tente point les infidèles et les pécheurs qui sont à lui
-déjà; mais il attaque et tourmente de diverses manières les âmes pieuses
-et fidèles.
-
-4. Allez donc avec une foi simple et inébranlable, et recevez le
-Sacrement avec un humble respect, vous reposant sur la toute-puissance
-de Dieu, de ce que vous ne pourrez comprendre.
-
-Dieu ne trompe point; mais celui qui se croit trop lui-même est souvent
-trompé.
-
-Dieu s'approche des simples; il se révèle aux humbles, _il donne
-l'intelligence aux petits_[723], et il cache sa grâce aux curieux et aux
-superbes.
-
- [723] Ps. CXVIII, 130.
-
-La raison de l'homme est faible, et se trompe aisément; mais la vraie
-foi ne peut être trompée.
-
-5. La raison et toutes les recherches naturelles doivent suivre la foi,
-et non la précéder ni la combattre.
-
-Car la foi et l'amour s'élèvent par-dessus tout, et opèrent d'une
-manière inconnue dans le très-saint et très-auguste Sacrement.
-
-Dieu éternel, immense, infiniment puissant, fait dans le ciel et sur la
-terre des choses grandes, incompréhensibles, et nul ne saurait pénétrer
-ses merveilles.
-
-Si les oeuvres de Dieu étaient telles que la raison de l'homme pût
-aisément les comprendre, elles cesseraient d'être merveilleuses et ne
-pourraient être appelées ineffables.
-
-
-RÉFLEXION.
-
- L'impie veut savoir, et c'est là sa perte. Il demande le salut à la
- science, il le demande à l'orgueil, il se le demande à lui-même: et du
- fond de son intelligence ténébreuse, de sa nature impuissante et
- dégradée, sort une réponse de mort. Chrétiens, ne l'oubliez jamais,
- _le juste vit de la foi_[724]. Vivez donc de la foi, en vivant de
- l'adorable Eucharistie, qui en est la plus forte comme la plus douce
- épreuve. Celui _qui est la voie, la vérité, la vie_[725],
- Jésus-Christ, fils de Dieu, a parlé; il a dit: _Ceci est mon corps,
- ceci est mon sang_[726]. _Le croyez-vous ainsi_[727]? Oui, je le crois
- ainsi, Seigneur. _Le ciel et la terre passeront, mais vos paroles ne
- passeront point_[728]. Je crois et je confesse que ce qui était du
- pain est vraiment votre corps, que ce qui était du vin est vraiment
- votre sang. Mon esprit se soumet, et impose silence aux sens révoltés.
- _Dieu a tant aimé l'homme qu'il a donné pour lui son fils
- unique_[729]: et pour compléter, pour perpétuer à jamais ce grand don,
- le Fils aussi se donne à l'homme, tous les jours, à la Table sainte,
- réellement et substantiellement. Encore un coup, je crois, Seigneur,
- _je crois à l'amour que Dieu a eu pour nous_[730], à l'amour du Père,
- à l'amour du Fils; et cet amour infini explique tout, éclaircit tout,
- satisfait à tout. Qu'importe que nous comprenions? Ne savons-nous pas
- que vos _voies sont impénétrables_[731], _et que celui qui scrute la
- majesté sera opprimé par la gloire_[732]? Notre bonheur est de croire
- sans comprendre; notre bonheur est de nous plonger les yeux fermés et
- de nous perdre dans l'abîme incompréhensible de votre amour. Que la
- raison superbe et contentieuse se taise donc: qu'elle cesse d'opposer
- insolemment sa faiblesse à votre toute-puissance. À ses doutes, à ses
- demandes curieuses, nous n'avons qu'une réponse: _Dieu a tant aimé!_
- et cette réponse suffit, et nulle autre ne suffit sans elle. Elle
- pénètre comme une vive lumière, au fond du coeur en état de
- l'entendre, _du coeur qui croit à l'amour_, qui sait et qui sent ce
- que c'est que d'aimer. Vous vous étonnez qu'un Dieu se cache sous les
- faibles apparences d'un pain terrestre et corruptible, que le Sauveur
- des hommes se soit fait leur aliment; vous hésitez, votre foi
- chancelle: c'est que vous n'aimez pas! et vous, âmes croyantes, âmes
- fidèles, allez à l'autel avec joie, fermeté, confiance; allez à Jésus,
- allez au banquet mystérieux de l'amour. «Et où irions-nous, Seigneur?
- Quoi! à la chair et au sang, à la raison, à la philosophie? aux sages
- du monde? aux murmurateurs, aux incrédules, à ceux qui sont encore
- tous les jours à nous demander: Comment nous peut-il donner sa chair à
- manger? comment est-il dans le ciel, si, en même temps, on le mange
- sur la terre? Non, Seigneur, nous ne voulons point aller à eux, ni
- suivre ceux qui vous quittent. Nous suivrons saint Pierre, et nous
- dirons[733]: _Maître, où irions-nous? vous avez les paroles de la vie
- éternelle_[734].»
-
- [724] Rom., I, 17.
-
- [725] Joann., XIV, 6.
-
- [726] Matth., XXVI, 26, 28.
-
- [727] Joann., XI, 26.
-
- [728] Matth., XXIV, 35.
-
- [729] Joann., III, 16.
-
- [730] I. Joan., IV, 16.
-
- [731] Rom., XI, 33.
-
- [732] Prov., XXV, 27.
-
- [733] Joann., VI, 60.
-
- [734] Bossuet.
-
-
-FIN DU LIVRE QUATRIÈME.
-
-
-
-
-PRIÈRES PENDANT LA MESSE.
-
-
-_Ces Prières sont extraites du MANUEL DE PIÉTÉ de Fénelon_.
-
-
- La Messe est de toutes les actions du Christianisme la plus glorieuse
- à Dieu et la plus utile au salut de l'homme. Jésus-Christ y renouvelle
- le grand mystère de la Rédemption. Il se fait encore dans ce sacrifice
- réel, quoique non sanglant, notre victime, et vient en personne nous
- appliquer à chacun en particulier les mérites de ce sang adorable
- qu'il a répandu pour nous tous sur la croix. Assistez donc à la sainte
- messe avec modestie, avec attention, avec respect; venez-y avec des
- dispositions vraiment chrétiennes; prenez-y l'esprit de Jésus-Christ,
- offrez-vous avec lui et par lui.
-
-
-AVANT LA MESSE.
-
-Je crois fermement, ô mon Dieu! que la Messe est le sacrifice non
-sanglant du corps et du sang de Jésus-Christ, votre Fils. Faites que j'y
-assiste aujourd'hui avec l'attention, le respect et la frayeur que
-demandent de si redoutables mystères.
-
-Je m'unis au prêtre et à toute votre Église, pour vous offrir ce
-sacrifice dans les mêmes rues, dans lesquelles Jésus-Christ l'a offert.
-
-Ne permettez pas que j'entre dans la salle du festin des noces de votre
-Fils, sans avoir la robe nuptiale. Purifiez mon âme; les choses saintes
-sont pour les saints; il ne m'est pas permis d'approcher si près de
-vous, que je n'aie ôté auparavant mes souliers de mes pieds,
-c'est-à-dire l'attachement et l'affection de mon coeur au péché. Je
-déteste donc tous mes péchés; je vous en demande pardon, j'y renonce à
-jamais.
-
-
-PENDANT QUE LE PRÊTRE EST AU BAS DE L'AUTEL.
-
- Le prêtre, étant au pied de l'autel, commence par le signe de la
- croix, pour faire concevoir la pensée de l'auguste présence de la
- Sainte Trinité, et invoquer son secours. Le _Confiteor_ se dit pour
- demander pardon à Dieu de nos péchés par les mérites de Jésus-Christ
- notre Sauveur, de la sainte Vierge et de tous les Saints.
-
-Mon Dieu! faites que je connaisse et que je sente le nombre et
-l'énormité de mes péchés; je vous supplie, par les mérites de
-Jésus-Christ et par l'intercession de la sainte Vierge et de tous les
-Saints, de m'en accorder le pardon et la rémission.
-
-
-LORSQUE LE PRÊTRE MONTE À L'AUTEL.
-
- Le prêtre baise l'autel pour marque de l'espérance qu'il a d'être
- réconcilié avec Dieu. Animons-nous avec lui d'une sainte confiance.
-
-
-À L'INTROÏT.
-
-Mon Dieu! purifiez par votre grâce mon coeur et mes lèvres, pour me
-rendre digne de vous offrir avec le prêtre les louanges qu'il vous
-donne, et d'obtenir la miséricorde qu'il vous demande pour moi et pour
-tous les fidèles vivants et morts.
-
-
-AU KYRIE ELEISON.
-
- Ces mots grecs signifient: _Seigneur, ayez pitié de nous! Christ, ayez
- pitié de nous!_ Chaque invocation se répète trois fois, afin d'exciter
- l'attention et la ferveur des fidèles, et de nous faire voir que ce
- n'est qu'à force de prier que nous pouvons obtenir le secours de Dieu
- dans nos besoins.
-
-Père tout-puissant qui nous avez créés, ayez pitié de nous! Fils éternel
-qui nous avez rachetés, ayez pitié de nous! Esprit saint, qui seul
-pouvez nous sanctifier, ayez pitié de nous!
-
-
-AU GLORIA IN EXCELSIS.
-
- Le _Gloria in excelsis_ est un cantique de joie composé par les anges
- et par les hommes; l'Église y exprime le respect qu'elle a pour la
- majesté de Dieu, et l'amour qu'elle porte à son fils Jésus-Christ.
-
- Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes
- de bonne volonté. Nous vous louons. Nous vous bénissons. Nous vous
- adorons. Nous vous glorifions. Nous vous rendons grâces à cause de
- votre grande gloire. Ô Seigneur Dieu! Roi du ciel, Ô Dieu! Père
- tout-puissant! Seigneur, Fils unique de Dieu, Jésus-Christ. Seigneur
- Dieu, Agneau de Dieu, Fils du Père. Vous qui effacez les péchés du
- monde, ayez pitié de nous. Vous qui effacez les péchés du monde,
- recevez notre prière. Vous qui êtes assis à la droite de Dieu, ayez
- pitié de nous. Car vous êtes le seul Saint, le seul Seigneur, le seul
- Très-Haut, ô Jésus-Christ, avec le Saint-Esprit, en la gloire de Dieu
- le Père. Ainsi soit-il.
-
- Gloria in excelsis Deo, et in terrâ pax hominibus bonæ voluntatis.
- Laudamus te. Benedicimus te. Adoramus te. Glorificamus te. Gratias
- agimus tibi, propter magnam gloriam tuam. Domine Deus, Rex coelestis,
- Deus pater omnipotens. Domine, Fili unigenite, Jesu Christe. Domine
- Deus, Agnus Dei, Filius Patris. Qui tollis peccata mundi, miserere
- nobis. Qui tollis peccata mundi, suscipe deprecationem nostram. Qui
- sedes ad dexteram Patris, miserere nobis. Quoniam tu solus Sanctus, tu
- solus Dominus, tu solus Altisssimus, Jesu Christe, cum sancto Spiritu,
- in gloriâ Dei Patris. Amen.
-
- Après le _Gloria_, le prêtre se tourne vers les fidèles, en disant:
- _Dominus vobiscum_, c'est-à-dire, que le Seigneur soit avec vous, pour
- les avertir qu'il va prier pour lui et pour eux.
-
-Seigneur, répandez votre esprit sur le prêtre et sur nous, afin que nous
-puissions vous bien prier et être exaucés pour votre gloire et pour
-notre salut.
-
-
-PENDANT L'OREMUS.
-
- Par ce mot _oremus_, qui veut dire _prions_, le prêtre nous invite à
- nous unir à lui pour l'accomplissement de nos demandes à Dieu. Il
- finit l'oraison par les mots de _per Dominum nostrum Jesum Christum,
- etc._, c'est-à-dire, Seigneur nous vous demandons ces choses par
- Jésus-Christ, notre médiateur auprès de vous.
-
-Seigneur, daignez écouter favorablement les prières que le prêtre vous
-adresse pour nous. Donnez-nous, s'il vous plaît, les grâces et les
-vertus dont nous avons besoin pour mériter le bonheur éternel.
-Remplissez notre coeur de reconnaissance pour vos bontés, d'aversion
-pour nos défauts, de charité pour notre prochain, même pour nos ennemis.
-Enfin, mon Dieu, faites que nous nous conduisions en tout temps et en
-toute occasion d'une manière qui vous soit agréable. Nous sommes
-indignes de toutes ces grâces, mais nous vous les demandons au nom et
-par les mérites de Jésus-Christ, qui les a méritées pour nous.
-
-
-DE L'AMEN.
-
- On répond _Amen_, après les oraisons, c'est-à-dire, _ainsi soit-il_,
- pour montrer que nous consentons aux paroles du prêtre, et que nous
- ratifions toutes les demandes qu'il a faites à Dieu.
-
-
-À L'ÉPÎTRE.
-
- L'Épître contient les enseignements des Prophètes et des Apôtres; elle
- nous apprend à connaître, à servir Dieu, et nous prépare à la
- perfection de la loi qui est renfermée dans l'Évangile.
-
-Seigneur, vos saintes Écritures nous apprennent qu'il faut fuir le péché
-comme un serpent; qu'il faut nous abstenir de tout ce qui a quelque
-apparence de mal; qu'il faut nous supporter charitablement les uns les
-autres, souffrir patiemment les injures et les injustices qu'on nous
-fera, ne rendre jamais le mal pour le mal, et tâcher de gagner ceux qui
-nous persécutent en leur faisant du bien. Imprimez, ô mon Dieu! toutes
-ces vérités dans notre coeur, et faites, par votre grâce, que nous nous
-y conformions dans toute notre conduite.
-
-
-À L'ÉVANGILE.
-
- L'Évangile contient la vie de Jésus-Christ et la loi qu'il nous a
- apportée; ce sont les paroles de la vie éternelle que les fidèles
- doivent écouter, méditer, pour en nourrir leur âme. On se lève à cet
- effet, afin de marquer que nous devons tout quitter pour suivre
- Jésus-Christ, et nous tenir prêts à ce qu'il commande dans son
- Évangile. Nous faisons une croix sur notre front pour annoncer que
- nous ne rougirons jamais de l'Évangile; sur notre bouche, pour montrer
- que nous serons toujours prêts à confesser notre foi; sur notre coeur,
- pour signifier que notre coeur sera toujours à Dieu seul.
-
-Mon Dieu, vous nous enseignez dans votre Évangile que tous ceux qui
-disent: Seigneur, Seigneur (c'est-à-dire qui se contentent de faire des
-prières sans avoir une volonté sincère de garder votre loi), n'entreront
-pas dans le royaume du ciel; mais que ceux-là y entreront qui auront
-fait la volonté de Dieu en pratiquant ses commandements, et en
-s'acquittant fidèlement des devoirs de leur état; vous nous enseignez
-aussi qu'il faut être doux et humble de coeur, aimer nos ennemis,
-renoncer à nous-mêmes, combattre sans cesse nos mauvaises inclinations,
-porter notre croix tous les jours et mener une vie mortifiée et
-pénitente. Faites-nous la grâce d'aimer ces vérités, puisque ce ne sera
-qu'en les aimant que nous les observerons comme nous le devons.
-
-
-AU CREDO.
-
- Le _Credo_ est une profession de foi par laquelle le prêtre et les
- fidèles déclarent publiquement qu'ils croient toutes les vérités de la
- religion enseignées par l'Église.
-
- Je crois en un seul Dieu, Père tout-puissant, qui a fait le ciel et la
- terre, et toutes les choses visibles et invisibles. Et en un seul
- Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, et né du Père avant tous
- les siècles; Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu;
- qui n'a pas été fait, mais engendré, consubstantiel au Père, par qui
- tout a été fait; qui est descendu des cieux pour nous autres hommes et
- pour notre salut; qui s'est incarné en prenant un corps dans le sein
- de la Vierge Marie, par l'opération du Saint-Esprit; qui S'EST FAIT
- HOMME; qui a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate; qui a souffert,
- et qui a été mis an tombeau; qui est ressuscité le troisième jour,
- selon les Écritures; qui est monté au ciel, où il est assis à la
- droite du Père; qui viendra de nouveau plein de gloire pour juger les
- vivants et les morts, et dont le règne n'aura point de fin. Je crois
- au Saint-Esprit, qui est aussi Seigneur, et qui donne la vie; qui
- procède du Père et du Fils; qui est adoré et glorifié conjointement
- avec le Père et le Fils; qui a parlé par les Prophètes. Je crois
- l'Église, qui est Une, Sainte, Catholique et Apostolique. Je confesse
- un Baptême pour la rémission des péchés. J'attends la Résurrection des
- morts, et la vie du siècle à venir. Ainsi soit-il.
-
- Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem, factorem coeli et terræ,
- visibilium omnium et invisibilium. Et in unum Dominum Jesum Christum
- Filium Dei unigenitum: Et ex Patre natum ante omnia secula: Deum de
- Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero: Genitum non factum,
- consubstantialem Patri, per quem omnia facta sunt: Qui propter nos
- homines, et propter nostram salutem descendit de Coelis: Et incarnatus
- est de Spiritu sancto, ex Mariâ Virgine: Et HOMO FACTUS EST.
- Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato; passus et sepultus est.
- Et resurrexit tertiâ die secundùm Scripturas. Et ascendit in Coelum,
- sedet ad dexteram Patris. Et iterùm venturus est cum gloriâ judicare
- vivos et mortuos; cujus regni non erit finis. Et in Spiritum sanctum
- Dominum, et vivificantem; qui ex Patre Filioque procedit; qui cum
- Patre et Filio simul adoratur et conglorificatur; qui locutus est per
- Prophetas. Et Unam, Sanctam, Catholicam, et Apostolicam Ecclesiam.
- Confiteor unum Baptisma in remissionem peccatorum. Et expecto
- resurrectionem mortuorum, et vitam venturi seculi. Amen.
-
-
-À L'OFFERTOIRE.
-
- Le prêtre ayant découvert le calice, prend le pain et le vin qui vont
- être changés en corps et sang de Jésus-Christ; il les élève un peu,
- les offre à Dieu comme préparés à devenir par la consécration une
- hostie sainte et sans tache, le suppliant de la recevoir pour
- l'expiation de ses péchés, de ceux des assistants et de tous les
- fidèles vivants et morts. Nous devons donc nous unir au prêtre dans
- cette action si utile à notre salut.
-
-Père éternel, recevez le pain et le vin qui vous sont offerts, et qui
-seront bientôt changés au corps et au sang de Jésus-Christ votre Fils,
-qui veut nous servir de victime, s'offrir lui-même pour nous, et nous
-offrir avec lui. Tout indignes que nous sommes, ô mon Dieu! nous vous
-offrons ce divin Fils pour vous rendre par lui toute la gloire qui vous
-est due, pour vous remercier de tous vos bienfaits, et pour obtenir par
-ses mérites la rémission de nos péchés, et toutes les grâces qui nous
-sont nécessaires pour parvenir à la vie éternelle.
-
-
-AU LAVABO.
-
- Le prêtre ayant lavé ses mains avant de commencer la messe, lave ici
- ses doigts, pour montrer que ce n'est pas assez pour célébrer les
- saints mystères de n'être point souillé d'actions criminelles, mais
- qu'il faut se purifier des moindres taches du péché.
-
-Mon Dieu, daignez laver mon âme et la purifier de toutes les souillures
-du péché, détruisez en moi jusqu'aux moindres imperfections, et rendez
-par votre sainte grâce mon âme aussi pure qu'elle l'était après le
-baptême.
-
-
-À L'ORATE FRATRES.
-
- Le prêtre se tourne vers les assistants en leur disant: _Priez, mes
- frères_, pour les avertir de se joindre à lui par leurs prières, et
- rendre ainsi agréable à Dieu l'oblation qu'il va lui faire du
- sacrifice pour lui et pour eux.
-
-Seigneur, exaucez les prières de tous vos fidèles qui sont unis pour
-vous offrir ce grand sacrifice, que nous vous supplions de recevoir pour
-la gloire de votre nom, pour notre utilité particulière et pour le bien
-de toute votre Église. Daignez mettre dans notre coeur les dispositions
-nécessaires pour assister utilement et avec fruit à cette grande action
-de notre religion: sanctifiez le prêtre qui célèbre vos divins mystères,
-et purifiez ses mains et son coeur, afin qu'il soit en état d'attirer
-vos grâces sur lui et sur nous.
-
-
-À LA PRÉFACE ET AU SANCTUS.
-
- Les apprêts du sacrifice sont terminés: le mystère de foi va
- s'accomplir. À ces paroles que le prêtre vous adresse, _le coeur en
- haut_, élevez vos sentiments et vos pensées jusqu'à ces esprits
- immortels qui, à la vue des merveilles de miséricorde et d'amour,
- prêtes à se renouveler sur l'autel, font éclater leurs transports par
- les plus doux cantiques, et dites avec eux:
-
-Qu'il est juste, qu'il est raisonnable, Père tout-puissant, Dieu
-éternel, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux, puisque
-vous ne cessez jamais de faire du bien aux hommes! Mais comment vos
-pauvres créatures pourront-elles célébrer dignement vos grandeurs? Ce
-sera par votre Fils adorable, Jésus-Christ. Nous vous adresserons les
-louanges qu'il nous a enseignées, ou plutôt nous vous offrirons celles
-qu'il vous adressera lui-même, ce sacrifice de ses lèvres, qu'il portait
-jusqu'à votre trône, pendant les jours de sa vie mortelle. C'est par lui
-que les Anges glorifient votre Majesté, que les Dominations, que les
-Puissances vous révèrent en tremblant. Souffrez, ô Père saint,
-qu'unissant nos faibles voix à leurs choeurs glorieux, nous répétions
-avec eux cet hymne, qui retentira éternellement dans la sainte Sion:
-
-Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées. Le ciel et la
-terre sont remplis de sa gloire et de sa puissance; gloire à Dieu au
-plus haut des cieux.
-
-
-AU MEMENTO DES VIVANTS.
-
- Le prêtre fait ce _Memento_, parce qu'il offre le sacrifice pour lui,
- pour tous les assistants et pour toute l'Église, c'est-à-dire, pour la
- société des fidèles, et particulièrement pour ceux qu'il recommande à
- Dieu. Imitons l'exemple du prêtre, et joignons nos prières aux
- siennes.
-
-Seigneur, nous vous offrons ce grand sacrifice pour tous nos besoins, et
-principalement pour ceux de nos âmes; nous vous l'offrons aussi pour
-toute l'Église, pour le Pape, pour les évêques, pour les princes et
-autres supérieurs qui nous gouvernent, et pour tous les fidèles qui sont
-répandus par toute la terre. Nous vous l'offrons en particulier pour nos
-parents, pour nos bienfaiteurs, pour nos amis, et aussi pour nos
-ennemis. Nous vous supplions par les mérites de Jésus-Christ, et par
-l'intercession de la sainte Vierge et de tous les Saints, de nous donner
-la paix durant cette vie, de nous sauver de la damnation éternelle, et
-de nous mettre au nombre de vos élus, afin que nous puissions vous aimer
-et vous louer avec les Anges et les Saints pendant toute l'éternité.
-
-
-À LA CONSÉCRATION.
-
- À ce moment redoutable nous devons redoubler d'attention et de
- ferveur, en adressant à Dieu toutes sortes de remercîments de ce qu'il
- va nous donner de nouveau son Fils Jésus-Christ pour rédempteur.
-
-Mon Sauveur Jésus-Christ, je crois que vous faites sur l'autel, par le
-ministère du prêtre, ce que vous avez fait la veille de votre mort, en
-changeant le pain et le vin en votre corps et en votre sang: daignez
-aussi changer mon coeur par la puissance de votre grâce; donnez-moi un
-coeur qui soit selon le vôtre.
-
-
-À L'ÉLÉVATION.
-
- C'est pour rendre à Dieu un hommage infini, que le prêtre élève en sa
- présence le corps et le sang de Jésus-Christ. On doit alors se
- recueillir profondément prosterné et en silence, pour adorer Dieu du
- fond de son coeur; on pourra dire ensuite la prière suivante:
-
-Je vous adore, mon aimable Sauveur, qui avez bien voulu être attaché
-pour moi sur la croix. Ô bon Jésus! qui avez été le prix de mon âme,
-soyez mon salut et ma vie. Je vous adore présent sur l'autel, je
-m'anéantis devant vous et avec vous, Seigneur, augmentez ma foi, mon
-respect et ma reconnaissance pour vous.
-
-
-APRÈS L'ÉLÉVATION.
-
-Ô Père de miséricorde! nous vous offrons cette hostie sainte qui est sur
-l'autel, pour vous rendre nos hommages et nos adorations, pour vous
-remercier de tous vos bienfaits, pour obtenir le pardon de nos péchés,
-et pour vous demander toutes les grâces dont nous avons besoin pour
-mener une vie chrétienne, exempte de péchés et remplie de bonnes
-oeuvres.
-
-
-AU MEMENTO DES MORTS.
-
- Le prêtre prie Dieu de se souvenir de ceux qui, étant morts dans la
- foi et dans la grâce, n'ont cependant pas été trouvés assez purs pour
- entrer dans le ciel aussitôt après leur mort, et qui souffrent les
- peines du purgatoire.
-
-Nous vous supplions aussi, ô mon Dieu! de vous souvenir des fidèles qui
-sont morts dans votre grâce, particulièrement de nos parents, amis et
-bienfaiteurs; daignez leur pardonner les restes de leurs péchés, et leur
-accorder le repos éternel et la joie de votre paradis. Comme rien n'est
-bon, rien ne vous plaît qu'en Jésus-Christ votre Fils, et que vous ne
-nous aimez qu'à cause que nous sommes ses membres; c'est par lui que
-vous nous donnez les grâces; recevez par lui nos remercîments, soyez
-béni et glorifié en lui, par lui et avec lui, ô Dieu! Père
-tout-puissant, en l'unité du Saint-Esprit dans tous les siècles des
-siècles.
-
-
-AU NOBIS QUOQUE PECCATORIBUS.
-
- On se frappe alors la poitrine, pour faire voir qu'on est pécheur,
- qu'on a besoin de la miséricorde de Dieu; et pour l'obtenir, nous
- fondons notre espérance sur sa bonté divine, et sur les mérites du
- sacrifice de Jésus-Christ renouvelé sur l'autel par les mains du
- prêtre.
-
-
-AU PATER.
-
- Le prêtre dit cette prière, parce qu'elle fut enseignée par
- Jésus-Christ lui même, et qu'elle est la plus sainte et la plus
- efficace que l'on puisse faire, renfermant tout ce que nous devons
- demander à Dieu. Nous devons donc aussi la réciter avec ferveur et
- confiance.
-
-Mon Dieu, délivrez-moi des péchés que j'ai commis pendant ma vie passée
-et dont je suis comptable à votre justice; délivrez-moi de mes mauvaises
-habitudes, et de ma concupiscence toujours présente, qui me sollicite au
-mal. Enfin, mon Dieu, délivrez-moi des tentations du démon, de la chair
-et du monde, et de la mort éternelle.
-
-
-À L'AGNUS DEI.
-
- Le prêtre, avant la communion, priant pour tout le peuple, fait cette
- invocation à Jésus-Christ, pour reconnaître le besoin que nous avons
- toujours de sa miséricorde.
-
-Mon Sauveur Jésus-Christ, vous êtes le véritable agneau de Dieu immolé
-pour effacer nos péchés; faites par votre grâce qu'ayant reçu le pardon
-de nos péchés, nous menions une vie nouvelle, et accordez-nous la
-charité et la paix avec notre prochain, que vous avez tant recommandées,
-et qui est si nécessaire pour avoir part aux effets et aux grâces de la
-sainte communion.
-
-
-AU DOMINE NON SUM DIGNUS.
-
- Lorsque le prêtre va communier, il dit trois fois avec un profond
- sentiment de son indignité: _Domine, non sum dignus_, c'est-à-dire,
- _Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi; mais dites
- seulement une parole, et mon âme sera guérie_. Quand nous ne
- communions pas réellement, nous devons toujours communier
- spirituellement, en demandant à Jésus-Christ de nous donner son esprit
- par la participation de sa grâce.
-
-Seigneur, quoique je sois très-indigne par mes péchés et mes infidélités
-de m'approcher de votre autel, et de vous recevoir par la communion,
-j'ose vous supplier de me donner quelque part à vos miséricordes.
-Daignez m'accorder la grâce de participer à la vertu de votre sacrifice;
-éclairez mon esprit, fortifiez ma volonté et purifiez mon coeur pour ne
-penser qu'à vous, pour ne vouloir et n'aimer que vous, et pour l'amour
-de vous; faites par votre grâce que je désire de ne vivre, de ne
-souffrir et de ne mourir que pour vous.
-
-
-AUX DERNIÈRES ORAISONS.
-
- Le prêtre demande les fruits de l'excellent sacrifice qui vient d'être
- offert à Dieu; ce sont la rémission des péchés, la grâce d'une sainte
- vie, et le mérite de la vie éternelle.
-
-Mon Dieu, accordez-nous, en vertu du sacrifice que nous venons de vous
-offrir, la rémission de nos péchés et toutes les grâces qui nous sont
-nécessaires pour nous sauver. Donnez-nous surtout un amour ardent pour
-vous, une grande crainte de vous déplaire, un grand désir et un grand
-soin de vous plaire, l'application à nos devoirs, la patience dans les
-afflictions, la douceur et la charité pour bien vivre avec tout le
-monde, l'humanité, la pureté, la tempérance, la mortification de nos
-sens, un grand détachement des biens, des plaisirs et des honneurs de ce
-monde, un grand dégoût et une sainte horreur des folles joies du siècle;
-un véritable esprit de pénitence, qui nous inspire une vive douleur des
-péchés de notre vie passée, un désir sincère de les expier, et une ferme
-résolution de n'y plus retomber et d'en éviter toutes les occasions.
-Enfin, mon Dieu, donnez-nous toutes les grâces nécessaires pour mener
-une vie chrétienne, suivie d'une sainte mort et d'une heureuse éternité.
-
-
-À L'ITE MISSA EST.
-
- Le prêtre, se tournant vers le peuple, l'avertit par ces mots que le
- sacrifice de la messe est achevé. Il donne ensuite la bénédiction au
- nom de la sainte Trinité.
-
-
-QUAND LE PRÊTRE DONNE LA BÉNÉDICTION.
-
-Dieu tout-puissant et tout miséricordieux, Père, Fils et Saint-Esprit,
-bénissez-nous par Jésus-Christ, et que cette bénédiction nous soit un
-gage de la bénédiction que vous donnerez un jour à vos élus.
-
-
-AU DERNIER ÉVANGILE.
-
- Avant de quitter le saint autel, le prêtre dit l'Évangile de saint
- Jean, qui annonce l'éternité du Verbe et la miséricorde qui l'a porté
- à prendre notre chair et à habiter parmi nous. Demandons d'être du
- nombre de ceux qui le reçoivent et deviennent ses enfants.
-
-Seigneur, gravez par votre grâce votre Évangile dans nos esprits et dans
-nos coeurs, afin que nous ne suivions plus l'égarement de nos pensées,
-la fougue de nos passions ni le déréglement de notre coeur; mais que
-nous nous soumettions entièrement à tout ce que vous demandez de nous,
-et que nous réglions toutes nos démarches sur les maximes de votre saint
-Évangile, et non sur les maximes et sur les coutumes corrompues du
-monde.
-
-
-PRIÈRE APRÈS LA MESSE.
-
-Mon Dieu, je vous remercie des grâces et des bonnes résolutions que vous
-m'avez inspirées pendant le saint sacrifice de la messe; donnez-moi la
-grâce de les mettre toutes en pratique. Faites que je montre par ma
-conduite le reste de la journée, que ce n'est pas en vain que j'ai
-offert avec le prêtre ce saint sacrifice; faites-moi souvenir que je
-viens de vous présenter, par Jésus-Christ, mon âme, mon corps, ma vie,
-mon travail, mon occupation, mes biens, tout ce que je suis et tout ce
-que j'ai. C'est pourquoi je dois avoir grand soin de les employer à
-votre service, par l'intercession de la sainte Vierge et de tous les
-Saints. Ainsi soit-il.
-
-
-
-
-VÊPRES DU DIMANCHE
-
-
-V. Deus, in adjutorium meum intende.
-
-R. Domine, ad adjuvandum me festina.
-
-V. Gloria Patri, et Filio, et Spiritui sancto.
-
-R. Sicut erat in Principio, et nunc et semper, et in secula seculorum
-Amen.
-
-
-PSAUME 109.
-
-Dixit Dominus Domino meo: * Sede à dextris meis,
-
-Donec ponam inimicos tuos * scabellum pedum tuorum.
-
-Virgam virtutis tuæ emittet Dominus ex Sion: * Dominare in medio
-inimicorum tuorum.
-
-Tecum principium in die virtutis tuæ in splendoribus Sanctorum; * ex
-utero ante luciferum genui te.
-
-Juravit Dominus, et non poenitebit eum: * tu es sacerdos in æternum
-secundùm ordinem Melchisedech.
-
-Dominus à dextris tuis: * confregit in die iræ suæ reges.
-
-Judicabit in nationibus, implebit ruinas; * conquassabit capita in terrâ
-multorum.
-
-De torrente in viâ bibet; * proptereà exaltabit caput.
-
-Gloria Patri, etc.
-
-
-PSAUME 110.
-
-Confitebor tibi, Domine, in toto corde meo; * in concilio justorum et
-congregatione.
-
-Magna opera Domini, * exquisita in omnes voluntates ejus.
-
-Confessio et magnificentia opus ejus, * et justitia ejus manet in
-seculum seculi.
-
-Memoriam fecit mirabilium suorum misericors et miserator Dominus: *
-escam dedit timentibus se.
-
-Memor erit in seculum testamenti sui: * virtutem operum suorum
-annuntiabit populo suo.
-
-Ut det illis hæreditatem gentium, * opera manuum ejus veritas et
-judicium.
-
-Fidelia omnia mandata ejus, confirmata in seculum seculi, * facta in
-veritate et æquitate.
-
-Redemptionem misit populo suo: * mandavit in æternum testamentum suum.
-
-Sanctum et terribile nomen ejus: * initium sapientiæ timor Domini.
-
-Intellectus bonus omnibus facientibus eum: * laudatio ejus manet in
-seculum seculi.
-
-
-PSAUME 111.
-
-Beatus vir qui timet Dominum, * in mandatis ejus volet nimis.
-
-Potens in terrâ erit semen ejus: * generatio rectorum benedicetur.
-
-Gloria et divitiæ in domo ejus: * et justitia ejus manet in seculum
-seculi.
-
-Exortum est in tenebris lumen rectis: * misericors et miserator et
-justus.
-
-Jucundus homo qui miseretur et commodat, disponet sermones suos in
-judicio: * quia in æternum non commovebitur.
-
-In memoriâ æternâ erit justus, * ab auditione malâ non timebit.
-
-Paratum cor ejus sperare in Domino, confirmatum est cor ejus: * non
-commovebitur donec despiciat inimicos suos.
-
-Dispersit, dedit pauperibus, justitia ejus manet in seculum seculi: *
-cornu ejus exaltabitur in gloriâ.
-
-Peccator videbit et irascetur, dentibus suis fremet et tabescet; *
-desiderium peccatorum peribit.
-
-
-PSAUME 112.
-
-Laudate, pueri, Dominum; * laudate nomen Domini.
-
-Sit nomen Domini benedictum, * ex hoc nunc et usque in seculum.
-
-A solis ortu usque ad occasum, * laudabile nomen Domini.
-
-Excelsus super omnes gentes Dominus, * et super coelos gloria ejus.
-
-Quis sicut Dominus Deus noster, qui in altis habitat, * et humilia
-respicit in coelo et in terrâ.
-
-Suscitans à terrâ inopem, * et de stercore erigens pauperem.
-
-Ut collocet eum cum principibus, * cum principibus populi sui.
-
-Qui habitare fecit sterilem in domo, * matrem filiorum lætantem.
-
-
-PSAUME 113.
-
-In exitu Israel de Ægypto, * domus Jacob de populo barbaro;
-
-Facta est Judæa sanctificatio ejus; * Israël potestas ejus.
-
-Mare vidit et fugit; * Jordanis conversus est retrorsùm.
-
-Montes exultaverunt ut arietes, * et colles sicut agni ovium.
-
-Quid est tibi mare, quod fugisti? * et tu, Jordanis, qui conversus es
-retrorsùm?
-
-Montes exultâstis sicut arietes? * et colles sicut agni ovium?
-
-A facie Domini mota est terra, * à facie Dei Jacob.
-
-Qui convertit petram in stagna aquarum, * et rupem in fontes aquarum.
-
-Non nobis, Domine, non nobis: * sed nomini tuo da gloriam, super
-misericordiâ tuâ et veritate tuâ;
-
-Nequando dicant gentes: * Ubi est Deus eorum?
-
-Deus autem noster in coelo: * omnia quæcumque voluit, fecit.
-
-Simulacra gentium argentum et aurum, * opera manuum hominum.
-
-Os habent, et non loquentur * oculos habent, et non videbunt.
-
-Aures habent, et non audient; * nares habent, et non odorabunt.
-
-Manus habent, et non palpabunt; pedes habent, et non ambulabunt; * non
-clamabunt in gutture suo.
-
-Similes illis fiant qui faciunt ea, * et omnes qui confidunt in eis.
-
-Domus Israel speravit in Domino: * adjutor eorum et protector eorum est.
-
-Domus Aaron speravit in Domino: * adjutor eorum et protector eorum est.
-
-Qui timent Dominum, speraverunt in Domino: * adjutor eorum et protector
-eorum est.
-
-Dominus memor fuit nostri, * et benedixit nobis.
-
-Benedixit domui Israel; * benedixit domui Aaron.
-
-Benedixit omnibus qui timent Dominum, * pusillis cum majoribus.
-
-Adjiciat Dominus super vos, * super vos et super filios vestros.
-
-Benedicti vos à Domino, * qui fecit coelum et terram.
-
-Coelum coeli Domino: * terram autem dedit filiis hominum.
-
-Non mortui laudabunt te, Domine, * neque omnes qui descendunt in
-infernum.
-
-Sed nos qui vivimus, benedicimus Domino, * ex hoc nunc et usquè in
-seculum.
-
-
-CAPITULE.
-
-Benedictus Deus, et Pater Domini nostri Jesu Christi, Pater
-misericordiarum, et Deus totius consolationis, qui consolatur nos in
-omni tribulatione nostrâ.
-
-Deo gratias.
-
-
-HYMNE.
-
- Lucis Creator optime,
- Lucem dierum proferens,
- Primordiis lucis novæ,
- Mundi parans originem.
-
- Qui manè junctum vesperi
- Diem vocari præcipis,
- Tetrum chaos illabitur,
- Audi preces cum fletibus.
-
- Ne mens gravata crimine,
- Vitæ sit exsul munere,
- Dùm nil perenne cogitat,
- Seseque culpis illigat.
-
- Coeleste pulset ostium,
- Vitale tollat præmium,
- Vitemus omne noxium,
- Purgemus omne pessimum
-
- Præsta, Pater piissime,
- Patrique compar Unice,
- Cum Spiritu Paracleto,
- Regnans per omne seculum.
-
- Amen.
-
-
-CANTIQUE DE LA SAINTE VIERGE.
-
-Magnificat * anima mea Dominum;
-
-Et exultavit spiritus meus, * in Deo salutari meo.
-
-Quia respexit humilitatem ancillæ suæ: * ecce enim ex hoc beatam me
-dicent omnes generationes.
-
-Quia fecit mihi magna qui potens est, * et sanctum nomen ejus.
-
-Et misericordia ejus à progenie in progenies, * timentibus eum.
-
-Fecit potentiam in brachio suo: * dispersit superbos mente cordis sui.
-
-Deposuit potentes de sede, * et exaltavit humiles.
-
-Esurientes implevit bonis, * et divites dimisit inanes.
-
-Suscepit Israel puerum suum, * recordatus misericordiæ suæ.
-
-Sicut locutus est ad patres nostros, * Abraham et semini ejus in secula.
-
-Gloria Patri, etc.
-
-
-À COMPLIES.
-
-V. Converte nos, Deus, salutaris noster;
-
-R. Et averte iram tuam à nobis.
-
-V. Deus in adjutorium, etc.
-
-
-PSAUME 4.
-
-Cùm invocarem exaudivit me, Deus justitiæ meæ: * in tribulatione
-dilatasti mihi.
-
-Misereri mei, * et exaudi orationem meam.
-
-Filii hominum, usquequò gravi corde? * ut quid diligitis vanitatem, et
-quæritis mendacium?
-
-Et scitote quoniam mirificavit Dominus Sanctum tuum: * Dominus exaudiet
-me, cùm clamavero ad eum.
-
-Irascimini, et nolite peccare; * quæ dicitis in cordibus vestris, in
-cubilibus vestris compungimini.
-
-Sacrificate sacrificium justitiæ, et sperate in Domino; * multi dicunt:
-Quis ostendit nobis bona?
-
-Signatum est super nos lumen vultûs tui, Domine; * dedisti lætitiam in
-corde meo.
-
-A fructu frumenti, vini et olei sui * multiplicati sunt.
-
-In pace in idipsum dormiam, * et requiescam;
-
-Quoniam tu, Domine, * singulariter in spe constituisti me.
-
-
-PSAUME 30.
-
-In te, Domine, speravi, non confundar in æternum; * in justitiâ tuâ
-libera me.
-
-Inclina ad me aurem tuam, * accelera ut eruas me.
-
-Esto mihi in Deum protectorem et in domum refugi, * ut salvum me facias.
-
-Quoniam fortitudo mea et refugium meum es tu, * et propter nomen tuum
-deduces me et enutries me.
-
-Educes me de laqueo hoc quem absconderunt mihi: * quoniam tu es
-protector meus.
-
-In manus tuas commendo spiritum meum: * redemisti me, Domine, Deus
-veritatis.
-
-
-PSAUME 90.
-
-Qui habitat in adjutorio Altissimi, * in protectione Dei coeli
-commorabitur.
-
-Dicet Domino: Susceptor meus es tu, et refugium meum; * Deus meus,
-sperabo in eum.
-
-Quoniam ipse liberavit me de laqueo venantium, * et à verbo aspero.
-
-Scapulis suis obumbrabit tibi, * et sub pennis ejus sperabis.
-
-Scuto circumdabit te veritas ejus, * non timebis à timore nocturno.
-
-A sagittâ volante in die, à negotio perambulante in tenebris, * ab
-incursu et dæmonio meridiano.
-
-Cadent à latero tuo mille et decem millia à dextris tuis: * ad te autem
-non appropinquabit.
-
-Verùmtamen oculis tuis considerabis, * et retributionem peccatorum
-videbis.
-
-Quoniam tu es, Domine, spes mea: * Altissimum posuisti refugium tuum.
-
-Non accedet ad te malum, * et flagellum non appropinquabit tabernaculo
-tuo.
-
-Quoniam Angelis suis mandavit de te, * ut custodiant te omnibus viis
-tuis.
-
-In manibus portabunt te, * ne fortè offendas ad lapidem pedem tuum.
-
-Super aspidem et basiliscum ambulabis, * et conculcabis leonem et
-draconem.
-
-Quoniam in me speravit, liberabo eum: * protegam eum, quoniam cognovit
-nomen meum.
-
-Clamavit ad me, * et ego exaudiam eum:
-
-Cum ipso sum in tribulatione; * eripiam eum et glorificabo eum.
-
-Longitudine dierum replebo eum, * ostendam illi salutare meum.
-
-
-PSAUME 133.
-
-Ecce nunc benedicite Dominum, * omnes servi Domini.
-
-Qui statis in domo Domini, * in atriis domûs Dei nostri.
-
-In noctibus extollite manus vestras in sancta; * et benedicite Dominum.
-
-Benedicat te Dominus ex Sion: * qui fecit coelum et terram.
-
-
-HYMNE.
-
- De lucis ante terminum,
- Rerum Creator, poscimus,
- Ut pro tuâ clementiâ
- Sis præsul et custodia.
-
- Procul recedant somnia,
- Et noctium phantasmata;
- Hostemque nostrum comprime,
- Ne polluantur corpora.
-
- Præsta, Pater omnipotens,
- Per Jesum Christum Dominum,
- Qui tecum in perpetuum
- Regnat cum Sancto Spiritu.
-
- Amen.
-
-
-CAPITULE.
-
-Tu autem in nobis es, Domine, et nomen sanctum tuum invocatum est super
-nos; ne derelinquas nos, Domine Deus noster.
-
-Deo gratias.
-
-R. _br_. In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. In. V. Redemisti
-me, Domine, Deus veritatis. Commendo. Gloria. In.
-
-V. Custodi nos, Domine, ut pupillam oculi. R. Sub umbrâ alarum tuarum
-protege nos.
-
-
-CANTIQUE DE SAINT SIMÉON.
-
-Nunc dimittis servum tuum, Domine, * secundùm verbum tuum, in pace.
-
-Quia viderunt oculi mei * salutare tuum
-
-Quod parasti, * ante faciem, omnium populorum,
-
-Lumen ad revelationem gentium, * et gloriam plebis tuæ Israel.
-
-Gloria, etc.
-
-_Ant._ Salva nos, Domine, vigilantes; custodi nos dormientes, ut
-vigilemus cum Christo et requiescamus in pace.
-
-
-ORAISON.
-
-Nous vous supplions, Seigneur, de visiter cette demeure, et d'éloigner
-d'elle toutes les embûches de notre ennemi; que vos saints Anges y
-habitent, pour nous conserver en paix, et que votre bénédiction soit
-toujours sur nous. Par notre Seigneur.
-
-Que le Seigneur soit avec vous.
-
-Rendons grâces à Dieu.
-
-
-_Les Complies étant finies, on dit à voix basse_:
-
-Gratia Domini nostri Jesu Christi, et caritas Dei, et communicatio
-Sancti Spiritûs sit cum omnibus vobis.
-
-R. Amen.
-
-
-_Après l'office, on dit tout bas_:
-
-Pater, Ave, Credo.
-
-
-
-
-ANTIENNES À LA SAINTE VIERGE.
-
-
-PENDANT L'AVENT.
-
-Alma Redemptoris Mater, quæ pervia coeli Porta manes, et Stella maris,
-succurre cadenti, surgere qui curat populo: tu quæ genuisti, Naturâ
-mirante, tuum sanctum Genitorem. Virgo priùs ac posteriùs: Gabrielis ab
-ore, Sumens illud Ave, peccatorum miserere.
-
-V. Angelus Domini nuntiavit Mariæ.
-
-R. Et concepit de Spiritu sancto.
-
-
-ORAISON.
-
-Répandez, s'il vous plaît, Seigneur, votre grâce dans nos âmes, afin
-qu'ayant connu par la voix de l'Ange l'Incarnation de Jésus-Christ votre
-Fils, nous arrivions, par sa Passion et sa Croix, à la gloire de sa
-Résurrection. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.
-
-
-APRÈS L'AVENT.
-
-V. Post partum Virgo inviolata permansisti.
-
-R. Dei Genitrix, intercede pro nobis.
-
-
-ORAISON.
-
-Ô Dieu, qui, en rendant féconde la virginité de la bienheureuse Vierge
-Marie, avez assuré au genre humain les récompenses du salut éternel,
-nous vous prions de nous faire éprouver dans nos besoins combien est
-puissante auprès de vous l'intercession de celle par laquelle nous avons
-reçu l'auteur de la vie, Jésus-Christ votre Fils.
-
-
-DE LA PURIFICATION AU JEUDI SAINT.
-
- Ave, Regina coelorum;
- Ave, Domina Angelorum;
- Salve, Radix; salve, Porta,
- Ex quâ mundo lux est orta.
-
- GAUDE, Virgo gloriosa:
- Super omnes speciosa:
- Vale, ô valde decora,
- Et pro nobis Christum exora.
-
-V. Dignare me laudare te, Virgo sacrata.
-
-R. Da mihi virtutem contra hostes tuos.
-
-
-ORAISON.
-
-Dieu de bonté, accordez à notre faiblesse les secours de votre grâce: et
-comme nous honorons la mémoire de la sainte Mère de Dieu, faites que,
-par le secours de son intercession, nous ressuscitions de nos iniquités;
-nous vous en supplions par le même Jésus-Christ. Ainsi soit-il.
-
-
-DE PAQUES À LA TRINITÉ.
-
- Regina coeli, lætare, alleluia:
- Quia quem meruisti portare, alleluia,
- Resurrexit sicut dixit, alleluia.
- Ora pro nobis Deum, alleluia.
-
-V. Gaude et lætare, Virgo Maria:
-
-R. Quia surrexit Dominus vere.
-
-
-ORAISON.
-
-Ô Dieu, qui avez daigné réjouir le monde par la résurrection de votre
-Fils notre Seigneur Jésus-Christ; faites, s'il vous plaît, que, par la
-Vierge Marie sa mère, nous goûtions les joies d'une vie éternelle et
-bienheureuse. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. R. Ainsi soit-il.
-
-
-DE LA TRINITÉ À L'AVENT.
-
-Salve, Regina, mater misericordiæ, vita, dulcedo, et spes nostra, salve.
-Ad te clamamus, exules Filii Evæ; ad te suspiramus gementes et flentes
-in hâc lacrymarum valle: Eia ergo Advocata nostra, illos tuos
-misericordes oculos ad nos converte; Et Jesum, benedictum fructum
-ventris tui, nobis post hoc exilium ostende, ô clemens, ô pia ô dulcis
-Virgo Maria!
-
-V. Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix,
-
-R. Ut digni efficiamur promissionibus Christi.
-
-
-ORAISON.
-
-Dieu tout-puissant et éternel, qui, par la coopération du Saint-Esprit,
-avez préparé le corps et l'âme de la glorieuse Vierge Marie, pour en
-faire une demeure digne de votre Fils, accordez-nous la grâce, pendant
-que nous célébrons sa mémoire avec joie, d'être délivrés, par son
-intercession, des maux présents et de la mort éternelle. Nous vous en
-supplions par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.
-
-
-PROSE À LA SAINTE VIERGE.
-
- Inviolata, integra et casta es, Maria,
- Quæ es effecta fulgida coeli porta.
-
- Ô Mater alma, Christi carissima,
- Suscipe pia laudum præconia;
-
- Nostra ut pura pectora sint et corpora,
- Te nunc flagitant devota corda et ora.
-
- Tua per precata dulcisona,
- Nobis concedas veniam per secula
-
- Ô benigna! ô benigna! ô benigna!
- Quæ sola inviolata permansisti.
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES.
-
-
- Pages.
- Avertissement des éditeurs. 1
- Préface. 3
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
-
- Chap. I. Qu'il faut imiter JÉSUS-CHRIST, et mépriser toutes les
- vanités du monde. 15
- Chap. II. Avoir d'humbles sentiments de soi-même. 18
- Chap. III. De la Doctrine de vérité. 20
- Chap. IV. De la Prévoyance dans les actions. 25
- Chap. V. De la lecture de l'Écriture sainte. 26
- Chap. VI. Des affections déréglées. 28
- Chap. VII. Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances. 29
- Chap. VIII. Éviter la trop grande familiarité. 32
- Chap. IX. De l'obéissance et du renoncement à son propre sens. 33
- Chap. X. Qu'il faut éviter les entretiens inutiles. 35
- Chap. XI. Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin
- d'avancer dans la vertu. 37
- Chap. XII.--De l'avantage de l'adversité. 40
- Chap. XIII. De la résistance aux tentations. 42
- Chap. XIV. Éviter les jugements téméraires, et ne se point
- rechercher soi-même. 47
- Chap. XV. Des oeuvres de charité. 48
- Chap. XVI. Qu'il faut supporter les défauts d'autrui. 50
- Chap. XVII. De la vie religieuse. 53
- Chap. XVIII. De l'exemple des Saints. 54
- Chap. XIX. Des exercices d'un bon religieux. 58
- Chap. XX. De l'amour de la solitude et du silence. 62
- Chap. XXI. De la componction du coeur. 67
- Chap. XXII. De la considération de la misère humaine. 71
- Chap. XXIII. De la méditation de la mort. 76
- Chap. XXIV. Du jugement et des peines des pécheurs. 81
- Chap. XXV. Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement
- de sa vie. 86
-
-LIVRE DEUXIÈME.
-
-INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
-
- Chap. I. De la conversation intérieure. 95
- Chap. II. Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité. 100
- Chap. III. De l'homme pacifique. 102
- Chap. IV. De la pureté d'esprit, et de la droiture d'intention. 105
- Chap. V. De la considération de soi-même. 107
- Chap. VI. De la joie d'une bonne conscience. 109
- Chap. VII. Qu'il faut aimer JÉSUS-CHRIST par-dessus toutes
- choses. 113
- Chap. VIII. De la familiarité que l'amour établit entre JÉSUS
- et l'âme fidèle. 113
- Chap. IX. De la privation de toute consolation. 119
- Chap. X. De la reconnaissance pour la grâce de Dieu. 124
- Chap. XI. Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de
- JÉSUS-CHRIST. 128
- Chap. XII. De la sainte voie de la Croix. 132
-
-LIVRE TROISIÈME.
-
-DE LA VIE INTÉRIEURE.
-
- Chap. I. Des entretiens intérieurs de JÉSUS-CHRIST avec l'âme
- fidèle. 141
- Chap. II. La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit
- de paroles. 143
- Chap. III. Qu'il faut écouter la parole de Dieu avec humilité;
- et que plusieurs ne la reçoivent pas comme ils le devraient. 146
- Chap. IV. Qu'il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité
- et l'humilité. 151
- Chap. V. Des merveilleux effets de l'amour divin. 155
- Chap. VI. De l'épreuve du véritable amour. 160
- Chap. VII. Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu
- nous fait. 164
- Chap. VIII. Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu. 168
- Chap. IX. Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre
- dernière fin. 172
- Chap. X. Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde. 174
- Chap. XI. Qu'il faut examiner et modérer les désirs du coeur. 178
- Chap. XII. Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre
- ses passions. 180
- Chap. XIII. Qu'il faut obéir humblement à l'exemple de
- JÉSUS-CHRIST. 184
- Chap. XIV. Qu'il faut considérer les secrets jugements de Dieu
- pour ne pas s'enorgueillir du bien qu'on fait. 187
- Chap. XV. De ce que nous devons dire et faire quand il s'élève
- quelque désir en nous. 191
- Chap. XVI. Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie
- consolation. 194
- Chap. XVII. Qu'il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous
- regarde. 197
- Chap. XVIII. Qu'il faut souffrir avec constance les misères de
- cette vie, à l'exemple de JÉSUS-CHRIST. 199
- Chap. XIX. De la souffrance des injures, et de la véritable
- patience. 202
- Chap. XX. De l'aveu de son infirmité, et des misères de cette
- vie. 205
- Chap. XXI. Qu'il faut établir son repos en Dieu, plutôt que
- dans tous les autres biens. 209
- Chap. XXII. Du souvenir des bienfaits de Dieu. 214
- Chap. XXIII. De quatre choses importantes pour conserver la
- paix. 218
- Chap. XXIV. Qu'il ne faut point s'enquérir curieusement de la
- conduite des autres. 222
- Chap. XXV. En quoi consiste la vraie paix et le véritable
- progrès de l'âme. 224
- Chap. XXVI. De la liberté du coeur, qui s'acquiert plutôt par
- la prière que par la lecture. 227
- Chap. XXVII. Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui
- empêche l'homme de parvenir au souverain bien. 230
- Chap. XXVIII. Qu'il faut mépriser les jugements humains. 234
- Chap. XXIX. Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans
- l'affliction. 236
- Chap. XXX. Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre
- avec confiance le retour de sa grâce. 238
- Chap. XXXI. Qu'il faut oublier toutes les créatures pour
- trouver le Créateur. 243
- Chap. XXXII. De l'abnégation de soi-même. 247
- Chap. XXXIII. De l'inconstance du coeur, et que nous devons
- tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin. 250
- Chap. XXXIV. Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on
- le goûte en toutes choses, quand on l'aime véritablement. 252
- Chap. XXXV. Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à
- la tentation. 255
- Chap. XXXVI. Contre les vains jugements des hommes. 258
- Chap. XXXVII. Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour
- obtenir la liberté du coeur. 261
- Chap. XXXVIII. Comment il faut se conduire dans les choses
- extérieures, et recourir à Dieu dans les périls. 264
- Chap. XXXIX. Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires. 266
- Chap. XL. Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut
- se glorifier de rien. 268
- Chap. XLI. Du mépris de tous les honneurs du temps. 272
- Chap. XLII. Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes. 274
- Chap. XLIII. Contre la vaine science du siècle. 276
- Chap. XLIV. Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses
- extérieures. 279
- Chap. XLV. Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est
- difficile de garder une sage mesure dans ses paroles. 281
- Chap. XLVI. Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on
- est assailli de paroles injurieuses. 285
- Chap. XLVII. Qu'il faut être prêt à souffrir pour la vie
- éternelle tout ce qu'il y a de plus pénible. 289
- Chap. XLVIII. De l'éternité bienheureuse, et des misères de
- cette vie. 293
- Chap. XLIX. Du désir de la vie éternelle, et des grands biens
- promis à ceux qui combattent courageusement. 298
- Chap. L. Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner
- entre les mains de Dieu. 303
- Chap. LI. Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extérieures, quand
- l'âme est fatiguée des exercices spirituels. 309
- Chap. LII. Que l'homme ne doit pas se juger digne des
- consolations de Dieu, mais plutôt de châtiment. 311
- Chap. LIII. Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont
- le goût des choses de la terre. 314
- Chap. LIV. Des divers mouvements de la nature et de la grâce. 317
- Chap. LV. De la corruption de la nature, et de l'efficace de
- la grâce divine. 323
- Chap. LVI. Que nous devons nous renoncer nous-mêmes, et imiter
- JÉSUS-CHRIST en portant la Croix. 328
- Chap. LVII. Qu'on ne doit point se laisser trop abattre quand
- on tombe en quelques fautes. 332
- Chap. LVIII. Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est
- au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de Dieu. 335
- Chap. LIX. Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa
- confiance en Dieu seul. 341
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-DU SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.
-
- Exhortation à la sainte Communion. 347
-
- Chap. I. Avec quel respect il faut recevoir JÉSUS. 350
- Chap. II. Combien Dieu manifeste à l'homme sa bonté et son
- amour dans le Sacrement de l'Eucharistie. 358
- Chap. III. Qu'il est utile de communier souvent. 364
- Chap. IV. Que Dieu répand des grâces abondantes en ceux qui
- communient dignement. 369
- Chap. V. De l'excellence du Sacrement de l'autel, et de la
- dignité du Sacerdoce. 374
- Chap. VI. Prière du chrétien avant la Communion. 378
- Chap. VII. De l'examen de conscience, et de la résolution de
- se corriger. 380
- Chap. VIII. De l'oblation de JÉSUS-CHRIST sur la Croix, et de
- la résignation de soi-même. 385
- Chap. IX. Que nous devons nous offrir à Dieu avec tout ce qui
- est à nous, et prier pour tous. 388
- Chap. X. Qu'on ne doit pas facilement s'éloigner de la sainte
- Communion. 392
- Chap. XI. Que le Corps de JÉSUS-CHRIST et l'Écriture sainte
- sont très-nécessaires à l'âme fidèle. 398
- Chap. XII. Qu'on doit se préparer avec un grand soin à la
- sainte Communion. 404
- Chap. XIII. Que le fidèle doit désirer de tout son coeur de
- s'unir à JÉSUS-CHRIST dans la Communion. 408
- Chap. XIV. Du désir ardent que quelques âmes saintes ont de
- recevoir le Corps de JÉSUS-CHRIST. 411
- Chap. XV. Que la grâce de la dévotion s'acquiert par l'humilité
- et l'abnégation de soi-même. 414
- Chap. XVI. Qu'il faut dans la Communion exposer ses besoins à
- JÉSUS-CHRIST, et lui demander sa grâce. 417
- Chap. XVII. Du désir ardent de recevoir JÉSUS-CHRIST. 420
- Chap. XVIII. Qu'on ne doit point chercher à pénétrer le
- mystère de l'Eucharistie, mais qu'il faut soumettre ses
- sens à la Foi. 424
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-LECTURES
-
-DU LIVRE DE L'IMITATION,
-
-DIVISÉES
-
-Selon les différents besoins des Fidèles.
-
-
-Pour les Prêtres.
-
- Livre I.--Ch. 18, 19, 20, 25.
- -- II.--Ch. 11 et 12.
- -- III.--Ch. 3, 10, 31, 56.
- -- IV.--Ch. 5, 7, 10, 11, 12, 18.
-
- Pour la préparation à la Messe et l'Action de grâces, _voyez_ page 404
- et suiv.: _Avant et après la Communion_, et, de plus, tous les
- chapitres indiqués _pour les personnes pieuses_.
-
-Pour les Séminaristes.
-
- Livre I.--Ch. 17, 18, 19, 20, 21, 25.
- -- III.--Ch. 2, 3, 10, 31, 56.
- -- IV.--Ch. 5, 7, 10, 11, 12, 18.
-
-Pour ceux qui s'adonnent à l'étude, particulièrement à celle de la
-Philosophie et de la Théologie.
-
- Livre I.--Ch. 1, 2, 3, 5.
- -- III.--Ch. 2, 43, 44, 48, 58.
- -- IV.--Ch. 18.
-
-Pour les Personnes affligées de leur peu de progrès dans l'étude.
-
- Livre III.--Ch. 29, 39, 41, 47.
-
-Pour les Religieux et les Religieuses.
-
- Les chapitres indiqués ci-avant pour les Séminaristes. Ceux indiqués
- ci-après pour les personnes pieuses.
-
-Pour les Personnes pieuses.
-
- Livre I.--Ch. 15, 18, 19, 20, 21, 22, 25.
- -- II.--Ch. 1, 4, 7, 8, 9, 11, 12.
- -- III.--Ch. 5, 6, 7, 11, 27, 31, 32, 33, 53, 54, 55, 56.
-
-Pour les Personnes affligées et humiliées.
-
- Livre I.--Ch. 12.
- -- II.--Ch. 11, 12.
- -- III.--Ch. 12, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 29, 30, 35, 41, 47,
- 48, 49, 50, 52, 55, 56.
-
-Pour les Personnes trop sensibles à leurs souffrances.
-
- Livre I.--Ch. 12.
- -- III.--Ch. 12.
-
-Pour les Personnes tentées.
-
- Livre I.--Ch. 13.
- -- II.--Ch. 9.
- -- III.--Ch. 6, 16. 17, 18, 19, 20, 21, 23, 30, 35, 37, 47, 48,
- 49, 50, 52, 55.
-
-Pour les Peines intérieures.
-
- Livre II.--Ch. 3, 9, 11, 12.
- -- III.--Ch. 7, 12, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 30, 35, 47, 48, 49,
- 50, 51, 52, 55, 56.
-
-Pour les Personnes inquiètes de l'avenir, de leur santé, de leur
-fortune, du succès d'une démarche.
-
- Livre III.--Ch. 39.
-
-Pour les Personnes qui vivent dans le monde, ou qui sont distraites par
-leurs occupations.
-
- Livre III.--Ch. 38, 53.
-
-Pour les Personnes attaquées par la calomnie ou la médisance.
-
- Livre II.--Ch. 2.
- -- III.--Ch. 6, 11, 28, 36, 46.
-
-Pour les Personnes qui commencent à se convertir.
-
- Livre I.--Ch. 18, 25.
- -- II.--Ch. 1.
- -- III.--Ch. 6, 7, 23, 25, 26, 27, 33, 37, 52, 54, 55.
-
-Pour les Personnes pusillanimes, faibles ou négligentes.
-
- Livre I.--Ch. 18. 21. 22, 25.
- -- II.--Ch. 10, 11, 12.
- -- III.--Ch. 3, 6, 27, 30, 35, 37, 54, 55, 57.
-
-Pour une Retraite.
-
- Livre III.--Ch. 53. } Pour s'y disposer.
- -- I.--Ch. 20, 21. }
- Ch. 22. Misères de la vie.
- Ch. 23. La mort.
- Ch. 24 } Le Jugement et l'Enfer
- -- III.--Ch. 14 }
- Ch. 48. Le Ciel.
- Ch. 59. Pour clore la Retraite
-
-Pour obtenir la Paix intérieure.
-
- Livre I.--Ch. 6, 11.
- -- II.--Ch. 3, 6.
- -- III.--Ch. 7, 23, 25, 38.
-
-Pour les Personnes dissipées.
-
- Livre I.--Ch. 18, 21, 22, 23, 24.
- -- II.--Ch. 10, 12.
- -- III.--Ch. 14, 27, 33, 45, 53, 55.
-
-Pour les Pécheurs insensibles.
-
- Livre I.--Ch. 23, 24.
- -- III.--Ch. 14, 55.
-
-Pour les Personnes oisives.
-
- Livre III.--Ch. 24, 27.
-
-Pour ceux qui écoutent les médisances.
-
- Livre I.--Ch. 4.
-
-Pour les Personnes portées à l'orgueil.
-
- Livre I.--Ch. 7. 14.
- -- II.--Ch. 11.
- -- III.--Ch. 7, 8, 9, 11, 13, 14, 40, 52.
-
-Pour les esprits querelleurs et opiniâtres.
-
- Livre I.--Ch. 9.
- -- III.--Ch. 13, 32, 44.
-
-Pour les Personnes impatientes.
-
- Livre III.--Ch. 15, 16, 17, 18, 19.
- (Parag. 5 du Chap. XIX. Prière pour demander la patience).
-
-Pour les Désobéissants.
-
- Livre I.--Ch. 9.
- -- III.--Ch. 13, 32.
-
-Pour les Personnes causeuses.
-
- Livre I.--Ch. 10.
- -- III.--Ch. 24, 44, 45.
-
-Pour ceux qui s'occupent des défauts des autres et négligent
-les leurs.
-
- Livre I.--Ch. 11, 14, 16.
- -- II.--Ch. 5.
-
-Pour les Personnes qui ont une dévotion fausse ou mal entendue.
-
- Livre III.--Ch. 4, 6, 7.
-
-Pour inspirer la droiture d'intention.
-
- Livre III.--Ch. 9.
-
-Pour les Personnes trop susceptibles.
-
- Livre III.--Ch. 44.
-
-Pour celles qui s'attachent trop aux douceurs de l'amitié humaine.
-
- Livre I.--Ch. 8, 10.
- -- II.--Ch. 7, 8.
- -- III.--Ch. 32, 42, 45.
-
-Pour celles qui se scandalisent de la simplicité ou de l'obscurité
-des Livres saints.
-
- Livre I.--Ch. 5.
-
-Pour les Personnes portées à la jalousie.
-
- Livre III.--Ch. 22, 41.
-
-
-
-
-PRIÈRES
-
-TIRÉES
-
-DU LIVRE DE L'IMITATION.
-
-
-Prière avant la lecture spirituelle.
-
- Livre III.--Ch. II.
-
-Pour obtenir la grâce de la dévotion.
-
- Même livre.--Ch. III, parag. 6 et 7.
-
-Prière pour implorer le secours des Consolations divines.
-
- Livre III.--Ch. IV, V, parag. 1 et 2.
- (Le même avant ou après la Communion.)
-
-Pour obtenir l'accroissement de l'amour de Dieu en nous.
-
- Même livre.--Ch. V, parag. 6.
-
-Sentiments d'anéantissement en la présence de Dieu
-
- Même livre.--Ch. VIII.
- (Avant la Communion.)
-
-Prière pour une Personne qui vit dans la retraite et la piété.
-
- Même livre.--Ch. X.
-
-Sentiments profonds d'humilité.
-
- Même livre.--Ch. XIV.
- (Avant ou après la Communion.)
-
-Pour demander la résignation à la volonté de Dieu.
-
- Même livre.--Ch. XV.
- (Depuis la deuxième phrase du parag. 2, jusqu'à la fin, et partie du
- premier.)
-
-Sentiments de Résignation.
-
- Même livre.--Ch. XVI, à la fin; XVII, parag. 2 et 4; XVIII, parag. 2.
-
-Pour demander la Patience.
-
- Même livre.--Ch. XIX, parag. 5.
-
-Prière pour une Personne affligée ou tentée.
-
- Même livre.--Ch. XX, XXI, parag. 1, 2, 3, 4, 5.
-
-Même prière pour celles qui se sentent remplies de l'amour de Dieu.
-
- (La dire encore avant et après la Communion.)
-
-Acte de remercîment.
-
- Livre III.--Ch. XXI, parag. 7.
- (Après la Communion.)
-
-Prière propre aux personnes qui croiraient avoir moins reçu de Dieu que
-les autres, soit pour le corps, soit pour l'âme.
-
- Même livre.--Ch. XXII.
-
-Pour demander la pureté de l'esprit et le détachement des créatures.
-
- Même livre.--Ch. XXIII, parag. 5, jusqu'à la fin.
-
-Prière d'une personne qui commence sa conversion.
-
- Même livre.--Ch. XXVI.
-
-(La même, pour une personne qui désire avancer dans la vertu.)
-
-Prière pour demander l'esprit de force et de sagesse.
-
- Même livre.--Ch. XXVII, parag. 4 et 5.
-
-Prière propre aux personnes qui éprouvent une vive affliction.
-
- Même livre.--Ch. XXIX.
-
-Prière après la Communion.
-
- Même livre.--Ch. XXXIV.
- (La même pour s'exciter à l'amour de Dieu.)
-
-Sentiments d'abandon à la divine Providence.
-
- Même Livre.--Ch. XXXIX, parag. 2.
-
-Sentiments d'humilité.
-
- Livre III.--Ch. XL.
- (Avant ou après la Communion.)
-
-Prière quand on a reçu quelque grâce de Dieu.
-
- Même livre.--Même chapitre.
- (Avant ou après la Communion.)
-
-Sentiments de résignation.
-
- Même livre.--Ch. XLI, parag. 2.
-
-Sentiments pieux.
-
- Même livre.--Ch. XLIV, parag. 2.
-
-Prière d'une personne attaquée par la calomnie.
-
- Même livre.--Ch. XLVI, parag. 5.
-
-Prière sur le bonheur du Ciel, qu'on peut dire particulièrement les
-jours de Pâques, de l'Ascension et de la Toussaint.
-
- Même livre.--Ch. XLVIII.
- (Avant ou après la Communion.)
-
-Sentiment d'humilité et de contrition.
-
- Même livre.--Ch. LII.
- (Avant la Communion.)
-
-Prière pour demander les secours de la grâce.
-
- Même livre.--Ch. LV.
-
-Prière pour les Prêtres, Religieux et Religieuses, pour demander la
-persévérance dans leur vocation.
-
- Même livre.--Ch. LVI, parag. 3, 5, 6.
-
-Sentiment de confiance en Dieu.
-
- Même livre.--Ch. LVII, parag. 4.
-
-Prière pour toute personne pieuse et chrétienne.
-
- Livre III.--Ch. LIX.
- (Après la Communion.)
- (On peut s'en servir aussi pour terminer une retraite.)
-
-Prière devant le Très-Saint Sacrement.
-
- Livre IV.--Ch. I, II, III, IV, IX, XI, jusqu'au paragraphe 6; XIII,
- XIV, XVI, XVII, et partie des prières ci-dessus.
-
-Élévations sur la dignité des Prêtres et la sainteté de leur ministère.
-
- Même livre.--Ch. V.
-
-Pour les Prêtres et les Séminaristes.
-
- Même livre.--Ch. XI, parag. 6, 7 et 8.
-
-
-
-
-LECTURES
-
-POUR LA SAINTE COMMUNION.
-
-
-(Il est bon de faire précéder la réception de la sainte Communion d'une
-retraite de trois jours, à l'exemple de plusieurs Saints.)
-
-PREMIER JOUR.
-
-Esprit de retraite.
-
-LE MATIN.
-
- Livre III.--Ch. 53.
-
-À MIDI.
-
- Livre I.--Ch. 20.
-
-LE SOIR.
-
- Livre I.--Ch. 21.
-
-
-DEUXIÈME JOUR.
-
-LE MATIN.
-
- Livre I.--Ch. 22. Misères de la vie.
- Ch. 23. La Mort.
-
-À MIDI.
-
- Livre I.--Ch. 24. Le Jugement et l'Enfer.
- -- III.--Ch. 14.
-
-LE SOIR.
-
- Livre III.--Ch. 48. Le CIEL.
- --Ch. 59. _Conclusion._
-
-
-TROISIÈME JOUR.
-
-LE MATIN.
-
-_Préparation et exercice d'humilité._
-
- Livre IV.--Ch. 6. Prière pour obtenir la grâce de s'approcher
- saintement des Sacrements.
- Ch. 7. Examen de Conscience, Contrition, ferme Propos,
- Confession et Satisfaction.
-
-(Lire ensuite à genoux le 8e chap. du liv. III.)
-
-À MIDI.
-
- Livre IV.--Ch. 18. Foi soumise au mystère de l'Eucharistie.
- Ch. 10. Avantage de la fréquente Communion.
-
-(Ne pas lire la 2e partie du parag. 7 jusqu'à la fin.--Lire à genoux le
-52e chap. du liv. III.)
-
-LE SOIR.
-
- Livre IV.--Ch. 12. Préparation à la sainte Communion.
- Ch. 15. Dévotion fondée sur l'humilité et le renoncement
- à soi-même.
- Ch. 9. S'offrir à Dieu dans la Communion.
-
-(Lire à genoux le 40e chap. du liv. III.)
-
-
-POUR LE JOUR
-
-OÙ L'ON COMMUNIE.
-
-LE MATIN.
-
-LIVRE IV.--CH. 1, 2, 3, 4.
-
-AVANT ET PENDANT LA MESSE.
-
-LIVRE IV.--CH. 9, 16 et 17.
-
-(Après le _Pater_, fermer son livre, dire par coeur les Actes avant la
-Communion, ou bien l'Acte de contrition, ceux des trois Vertus
-théologales et les trois Oraisons qui suivent l'_Agnus Dei_; rester
-ensuite en adoration.)
-
-(Après la sainte Communion, rester en adoration jusqu'à la fin de la
-Messe; dire par coeur les Actes après la Communion.)
-
-APRÈS LA MESSE.
-
-LIVRE IV.--CH. 11, 13 et 14.
-
-(Ne pas lire les parag. 6, 7 et 8.--Réciter les cantiques _Benedictus_,
-_Magnificat_, _Nunc dimittis_, et le _Te Deum_, soit à l'église, soit en
-rentrant chez soi.)
-
-DANS LA JOURNÉE ET LE SOIR.
-
-LIVRE III.--CH. 21, 34, 48.
-
-(Répéter ensuite le 9e chap. du IVe livre, et choisir à volonté une
-lecture dans les prières ci-dessus indiquées, page 467 et suiv.)
-
-
-PRATIQUE DE PERSÉVÉRANCE
-
-APRÈS LA SAINTE COMMUNION.
-
-PREMIER JOUR.
-
-Remercier Notre-Seigneur Jésus-Christ, et s'exciter à son amour.
-
- Livre III.--Ch. 5, 7, 8, 10.
-
-DEUXIÈME JOUR.
-
-Écouter la voix de Jésus-Christ parlant à l'âme qui l'a reçu.
-
- Livre II.--Ch. 1.
- Livre III.--Ch. 1, 2, 3.
-
-TROISIÈME JOUR.
-
-Se détacher des créatures.
-
- Livre III.--Ch. 26, 31, 42, 45.
-
-QUATRIÈME JOUR.
-
-Se détacher de soi-même, et s'abandonner à Dieu.
-
- Livre III.--Ch. 15, 17, 27, 37.
-
-CINQUIÈME JOUR.
-
-Souffrir avec patience en union aux souffrances de Jésus-Christ.
-
- Livre II.--Ch. 12.
- Livre III.--Ch. 16, 18, 19.
-
-SIXIÈME JOUR.
-
-Persévérer dans sa ferveur dans les bonnes résolutions qu'on a prises en
-communiant.
-
- Livre I.--Ch. 19, 25.
- Livre III.--Ch. 23, 55.
-
-(Si on ne peut pas lire les quatre chapitres, il faudra de préférence
-lire le premier et le dernier de chaque jour. On peut aussi en lire deux
-le matin et deux le soir.)
-
-
-FIN
-
-
-Imp. BAILLY, DIVRY et Cie, place Sorbonne, 2.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'imitation de Jésus-Christ, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST ***
-
-***** This file should be named 57824-8.txt or 57824-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/7/8/2/57824/
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
-produced from scanned images of public domain material
-from the Google Books project.)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-