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+The Project Gutenberg EBook of Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier
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+Title: Le grand Meaulnes
+
+Author: Alain-Fournier
+
+Release Date: May, 2004 [EBook #5781]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on July 21, 2003]
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+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES ***
+
+
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+
+Produced by Walter Debeuf
+
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+
+Le Grand Meaulnes
+
+By Alain-Fournier.
+
+
+
+LE GRAND MEAULNES
+
+Preface.
+
+Henri-Alban Fournier (Alain-Fournier est un demi-pseudonyme) est ne le 3
+octobre 1886, a La Chapelle-d'Angillon (Cher). Apres une enfance passee
+en Sologne et dans le Bas-Berry, ou ses parents sont instituteurs, il
+commence ses etudes secondaires a Paris, puis va preparer a Brest le
+concours d'entree a l'Ecole Navale, a quoi il renonce bientot, ayant
+compris qu'il ne pourrait jamais vivre loin de ces campagnes de son
+enfance qu'il a passionnement aimees. Il revient faire sa philosophie a
+Bourges. Puis, ayant choisi la carriere de l'enseignement des Lettres,
+il poursuit ses etudes au Lycee Lakanal, a Sceaux, ou il se lie de
+profonde amitie avec Jacques Riviere (qui epousera en 1909 se jeune
+soeur Isabelle). Tous deux se lancent a la recherche de la verite et de
+la beaute dans tous les arts: peinture, musique et surtout litterature,
+ou ils seront les premiers a decouvrir, parmi les jeunes ecrivains--
+alors incompris et moques--ceux qui deviendront les grands noms de
+notre epoque: Claudel, Peguy, Valery, etc. En juin 1905, Henri avait
+rencontre celle qui, sous le nom d'Yvonne de Galais sera l'heroine du
+Grand Meaulnes. Breve rencontre, unique conversation le long des quais
+de la Seine, d'ou est ne en lui, cependant, ce qui sera le grand amour
+de sa vie. Il ne retrouvera qu'en 1913, apres huit ans de recherches et
+de souffrances, pour une deuxieme courte rencontre, "La Belle Jeune
+Fille", alors mariee et mere de deux enfants.
+
+Ses etudes ayant ete interrompues en 1907 par les deux ans de son
+service militaire, il ne les avait pas reprises. Il avait tenu alors
+quelque temps un Courrier litteraire, publie divers poemes, essais,
+contes (reunis plus tard sous le titre Miracles), cependant que
+s'elaborait lentement l'oeuvre qui l'a rendu celebre.
+
+Et c'est quelques mois apres la deuxieme rencontre--la derniere--que
+parut Le Grand Meaulnes commence presque au lendemain de la premiere,
+patiemment bati, remanie, transforme au long de ces huit annees, et qui
+est l'histoire, a peine transposee, de tout ce qu'il avait vecu
+jusqu'alors, et du grand douloureux amour qui a domine sa vie.
+
+Un an plus tard, il etait tue aux Eparges, le 22 septembre 1914.
+
+Sa soeur Isabelle, a qui est dedie le roman, apres la mort de son mari,
+Jacques Riviere, en 1925, publia l'abondante Correspondance des deux
+amis; ensuite les Lettres au Petit B. (Rene Bichet, un gentil camarade
+de Lakanal) et les Lettres d'Alain-Fournier a sa Famille, puis des
+souvenirs sur son frere: Images d'Alain-Fournier, etc.
+
+A ma soeur Isabelle.
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Le Pensionnaire.
+
+Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...
+
+Je continue a dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne
+plus. Nous avons quitte le pays depuis bientot quinze ans et nous n'y
+reviendrons certainement jamais.
+
+Nous habitions les batiments du Cour Superieur de Sainte-Agathe. Mon
+pere, que j'appelais M. Seurel, comme les autres eleves, y dirigeait a
+la fois le Cours superieur, ou l'on preparait le brevet d'instituteur,
+et le Cours moyen. Ma mere faisait la petite classe.
+
+Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrees, sous des vignes
+vierges, a l'extremite du bourg; une cour immense avec preaux et
+buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail; sur
+le cote nord, la route ou donnait une petite grille et qui menait vers
+La Gare, a trois kilometres; au sud et par derriere, des champs, des
+jardins et des pres qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan
+sommaire de cette demeure ou s'ecoulerent les jours les plus tourmentes
+et les plus chers de ma vie--demeure d'ou partirent et ou revinrent se
+briser, comme des vagues sur un rocher desert, nos aventures.
+
+Le hasard des "changements", une decision d'inspecteur ou de prefet nous
+avaient conduits la. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps,
+une voiture de paysan, qui precedait notre menage, nous avait deposes,
+ma mere et moi, devant la petite grille rouillee. Des gamins qui
+volaient des peches dans le jardin s'etaient enfuis silencieusement par
+les trous de la haie... Ma mere, que nous appelions Millie, et qui etait
+bien la menagere la plus methodique que j'aie jamais connue, etait
+entree aussitot dans les pieces remplies de paille poussiereuse, et tout
+de suite elle avait constate avec desespoir, comma a chaque
+"deplacement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si
+mal construite... Elle etait sortie pour me confier sa detresse. Tout en
+me parlant, elle avait essuye doucement avec son mouchoir ma figure
+d'enfant noircie par le voyage. Puis elle etait rentree faire le compte
+de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le
+logement habitable... Quant a moi, coiffe d'un grand chapeau de paille a
+rubans, j'etais reste la, sur le gravier de cette cour etrangere, a
+attendre, a fureter petitement autour du puits et sous le hangar.
+
+C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivee. Car
+aussitot que je veux retrouver le lointain souvenir de cette premiere
+soiree d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, deja ce sont d'autres
+attentes que je me rappelle; deja, les deux mains appuyees aux barreaux
+du portail, je me vois epiant avec anxiete quelqu'un qui va descendre la
+grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la premiere nuit que je dus passer
+dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier etage, deja ce sont
+d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul dans cette
+chambre; une grande ombre inquiete et amie passe le long des murs et se
+promene. Tout ce paysage paisible--l'ecole, le champ du pere Martin,
+avec ses trois noyers, le jardin des quatre heures envahi chaque jour
+par des femmes en visite--est a jamais, dans ma memoire, agite,
+transforme par la presence de celui qui bouleversa toute notre
+adolescence et dont la fuite meme ne nous a pas laisse de repos. Nous
+etions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.
+
+J'avais quinze ans. C'etait un froid dimanche de novembre, le premier
+jour d'automne qui fit songer a l'hiver. Toute la journee, Millie avait
+attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour
+la mauvaise saison. Le matin, elle avait manque la messe; et jusqu'au
+sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regarde
+anxieusement du cote des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau
+neuf.
+
+Apres midi, je dus partir seul a vepres.
+
+"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon
+costume d'enfant, meme s'il etait arrive, ce chapeau, il aurait bien
+fallu sans doute, que je passe mon dimanche a le refaire".
+
+Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Des le matin, mon pere
+s'en allait au loin, sur le bord de quelque etang couvert de brume,
+pecher le brochet dans une barque; et ma mere, retiree jusqu'a la nuit
+dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle
+s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre
+qu'elle mais aussi fiere, vint la surprendre. Et moi, les vepres finies,
+j'attendais, en lisant dans la froide salle a manger, qu'elle ouvrit la
+porte pour me montrer comment ca lui allait.
+
+Ce dimanche-la, quelque animation devant l'eglise me retint dehors apres
+vepres. Un bapteme, sous le porche, avait attroupe des gamins. Sur la
+place, plusieurs hommes du bourg avaient revetu leurs vareuses de
+pompiers; et, les faisceaux formes, transis et battant la semelle, ils
+ecoutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la theorie...
+
+Le carillon du bapteme s'arreta soudain, comme une sonnerie de fete qui
+se serait trompee de jour et d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme
+en bandouliere emmenerent la pompe au petit trot; et je les vis
+disparaitre au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux,
+ecrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givree ou
+je n'osais pas les suivre.
+
+Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le cafe Daniel, ou
+j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des
+buveurs. Et, frolant le mur bas de la grande cour qui isolait notre
+maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard, a la petite
+grille.
+
+Elle etait entr'ouverte et je vis aussitot qu'il se passait quelque
+chose d'insolite.
+
+En effet, a la porte de la salle a manger--la plus rapprochee des cinq
+portes vitrees qui donnaient sur la cour--une femme aux cheveux gris,
+penchee, cherchait a voir au travers des rideaux. Elle etait petite,
+coiffee d'une capote de velours noir a l'ancienne mode. Elle avait un
+visage maigre et fin, mais ravage par l'inquietude; et je ne sais quelle
+apprehension, a sa vue, m'arreta sur la premiere marche, devant la
+grille.
+
+"Ou est-il passe? mon Dieu! disait-elle a mi-voix. Il etait avec moi
+tout a l'heure. Il a deja fait le tour de la maison. Il s'est peut-etre
+sauve..."
+
+Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups a
+peine perceptibles.
+
+Personne ne venait ouvrir a la visiteuse inconnue. Millie, sans doute,
+avait recu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la
+chambre rouge, devant un lit seme de vieux rubans et de plumes
+defrisees, elle cousait, decousait, rebatissait sa mediocre coiffure...
+En effet, lorsque j'eus penetre dans la salle a manger, immediatement
+suivi de la visiteuse, ma mere apparut tenant a deux mains sur la tete
+des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'etaient pas encore
+parfaitement equilibres... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigues
+d'avoir travaille a la chute du jour, et s'ecria:
+
+"Regarde! Je t'attendais pour te montrer..."
+
+Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de
+la salle, elle s'arreta, deconcertee. Bien vite, elle enleva sa
+coiffure, et, durant toute la scene qui suivit, elle la tint contre sa
+poitrine, renversee comme un nid dans son bras droit replie.
+
+La femme a la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un
+sac de cuir, avait commence de s'expliquer, en balancant legerement la
+tete et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle
+avait repris tout son aplomb. Elle eut meme, des qu'elle parla de son
+fils, un air superieur et mysterieux qui nous intrigua.
+
+Ils etaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferte-d'Angillon, a
+quatorze kilometres de Sainte-Agathe. Veuve--et fort riche, a ce
+qu'elle nous fit comprendre--elle avait perdu le cadet de ses deux
+enfants, Antoine, qui etait mort un soir au retour de l'ecole, pour
+s'etre baigne avec son frere dans un etang malsain. Elle avait decide de
+mettre l'aine, Augustin, en pension chez nous pour qu'il put suivre le
+Cours Superieur.
+
+Et aussitot elle fit l'eloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je
+ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbee
+devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard
+de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvee.
+
+Ce qu'elle contait de son fils avec admiration etait fort surprenant: il
+aimait a lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la riviere,
+jambes nues, pendant des kilometres, pour lui rapporter des oeufs de
+poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait
+aussi des nasses... L'autre nuit, il avait decouvert dans le bois une
+faisane prise au collet...
+
+Moi qui n'osais plus rentrer a la maison quand j'avais un accroc a ma
+blouse, je regardais Millie avec etonnement.
+
+Mais ma mere n'ecoutait plus. Elle fit meme signe a la dame de se taire;
+et, deposant avec precaution son "nid" sur la table, elle se leva
+silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un...
+
+Au-dessus de nous, en effet, dans un reduit ou s'entassaient les pieces
+d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assure,
+allait et venait, ebranlant le plafond, traversait les immenses greniers
+tenebreux du premier etage, et se perdait enfin vers les chambres
+d'adjoints abandonnees ou l'on mettait secher le tilleul et murir les
+pommes.
+
+"Deja, tout a l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du
+bas, dit Millie a mi-voix, et je croyais que c'etait toi, Francois, qui
+etais rentre..."
+
+Personne ne repondit. Nous etions debout tous les trois, le coeur
+battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la
+cuisine s'ouvrit; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine,
+et se presenta dans l'entree obscure de la salle a manger.
+
+"C'est toi, Augustin?" dit la dame.
+
+C'etait un grand garcon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de
+lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffe en
+arriere et sa blouse noire sanglee d'une ceinture comme en portent les
+ecoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...
+
+Il m'apercut, et, avant que personne eut pu lui demander aucune
+explication:
+
+"Viens-tu dans la cour?" dit-il.
+
+J'hesitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma
+casquette et j'allai vers lui. Nous sortimes par la porte de la cuisine
+et nous allames au preau, que l'obscurite envahissait deja. A la lueur
+de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez
+droit, a la levre duvetee.
+
+"Tiens, dit-il, j'ai trouve ca dans ton grenier. Tu n'y avais donc
+jamais regarde?"
+
+Il tenait a la main une petite roue en bois noirci; un cordon de fusees
+dechiquetees courait tout autour; c'avait du etre le soleil ou la lune
+au feu d'artifice du Quatorze Juillet.
+
+"Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours les
+allumer", dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un qui espere
+bien trouver mieux par la suite.
+
+Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux
+completement ras comme un paysan. Il me montra les deux fusees avec
+leurs bouts de meche en papier que la flamme avait coupes, noircis, puis
+abandonnes. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa
+poche--a mon grand etonnement, car cela nous etait formellement
+interdit--une boite d'allumettes. Se baissant avec precaution, il mit
+le feu a la meche. Puis, me prenant par la main, il m'entraina vivement
+en arriere.
+
+Un instant apres, ma mere qui sortait sur le pas de la porte, avec la
+mere de Meaulnes, apres avoir debattu et fixe le prix de pension, vit
+jaillir sous le preau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d'etoiles
+rouges et blanches; et elle put m'apercevoir, l'espace d'une seconde,
+dresse dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau
+venu et ne bronchant pas...
+
+Cette fois encore, elle n'osa rien dire.
+
+Et le soir, au diner, il y eut, a la table de famille, un compagnon
+silencieux, qui mangeait, la tete basse, sans se soucier de nos trois
+regards fixes sur lui.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Apres quatre heures.
+
+Je n'avais guere ete, jusqu'alors, courir dans les rues avec les gamins
+du bourg. Une coxalgie, dont j'ai souffert jusque vers cette annee
+189... m'avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore
+poursuivant les ecoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la
+maison, en sautillant miserablement sur une jambe...
+
+Aussi ne me laissait-on guere sortir. Et je me rappelle que Millie, qui
+etait tres fiere de moi, me ramena plus d'une fois a la maison, avec
+force taloches, pour m'avoir ainsi rencontre, sautant a cloche-pied,
+avec les garnements du village.
+
+L'arrivee d'Augustin Meaulnes, qui coincida avec ma guerison, fut le
+commencement d'une vie nouvelle.
+
+Avant sa venue, lorsque le cours etait fini, a quatre heures, une longue
+soiree de solitude commencait pour moi. Mon pere transportait le feu du
+poele de la classe dans la cheminee de notre salle a manger; et peu a
+peu les derniers gamins attardes abandonnaient l'ecole refroidie ou
+roulaient des tourbillons de fumee. Il y avait encore quelques jeux, des
+galopades dans la cour; puis la nuit venait; les deux eleves qui avaient
+balaye la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs
+pelerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant
+le grand portail ouvert...
+
+Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la
+mairie, enferme dans le cabinet des archives plein de mouches mortes,
+d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule,
+aupres d'une fenetre qui donnait sur le jardin.
+
+Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commencaient
+a hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je
+rentrais enfin. Ma mere avait commence de preparer le repas. Je montais
+trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien dire et,
+la tete appuyee aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer
+son feu dans l'etroite cuisine ou vacillait la flamme d'une bougie.
+
+Mais quelqu'un est venu qui m'a enleve a tous ces plaisirs d'enfant
+paisible. Quelqu'un a souffle la bougie qui eclairait pour moi le doux
+visage maternel penche sur le repas du soir. Quelqu'un a eteint la lampe
+autour de laquelle nous etions une famille heureuse, a la nuit, lorsque
+mon pere avait accroche les volets de bois aux portes vitrees. Et celui-
+la, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres eleves appelerent bientot
+le grand Meaulnes.
+
+Des qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est-a-dire des les premiers
+jours de decembre, l'ecole cessa d'etre desertee le soir, apres quatre
+heures. Malgre le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et
+leurs seaux d'eau, il y avait toujours, apres le cours, dans la classe,
+une vingtaine de grands eleves, tant de la campagne que du bourg, serres
+autour de Meaulnes. Et c'etaient de longues discussions, des disputes
+interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquietude et
+plaisir.
+
+Meaulnes ne disait rien; mais c'etait pour lui qu'a chaque instant l'un
+des plus bavards s'avancait au milieu du groupe, et, prenant a temoin
+tour a tour chacun de ses compagnons, qui l'approuvaient bruyamment,
+racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres
+suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.
+
+Assis sur un pupitre, en balancant les jambes, Meaulnes reflechissait.
+Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s'il eut reserve
+ses eclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul.
+Puis, a la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe
+n'eclairait plus le groupe confus de jeunes gens, Meaulnes se levait
+soudain et, traversant le cercle presse:
+
+"Allons, en route!" criait-il.
+
+Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris jusqu'a la nuit
+noire, dans le haut du bourg...
+
+Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais a
+la porte des ecuries des faubourgs, a l'heure ou l'on trait les
+vaches... Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l'obscurite,
+entre deux craquements de son metier, le tisserand disait:
+
+"Voila les etudiants!"
+
+Generalement, a l'heur du diner, nous nous trouvions tout pres du Cours,
+chez Desnoues, le charron, qui etait aussi marechal. Sa boutique etait
+une ancienne auberge, avec de grandes portes a deux battants qu'on
+laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la
+forge et l'on apercevait a la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et
+tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrete leur voiture
+pour causer un instant, parfois un ecolier comme nous, adosse a une
+porte, qui regardait sans rien dire.
+
+Et c'est la que tout commenca, environ huit jours avant Noel.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+"Je frequentais la boutique d'un vannier".
+
+La pluie etait tombee tout le jour, pour ne cesser qu'au soir. La
+journee avait ete mortellement ennuyeuse. Aux recreations, personne ne
+sortait. Et l'on entendait mon pere, M. Seurel, crier a chaque minute,
+dans la classe:
+
+"Ne sabotez donc pas comme ca, les gamins!"
+
+Apres la derniere recreation de la journee, ou, comme nous disions,
+apres le dernier "quart d'heure", M. Seurel, qui depuis un instant
+marchait le long en large pensivement, s'arreta, frappa un grand coup de
+regle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins
+de classe ou l'on s'ennuie, et, dans le silence attentif, demanda:
+
+"Qui est-ce qui ira demain en voiture a La Gare avec Francois, pour
+chercher M. et Mme Charpentier?"
+
+C'etaient mes grands-parents: grand-pere Charpentier, l'homme au grand
+burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son
+bonnet de poil de lapin qu'il appelait son kepi... Les petits gamins le
+connaissaient bien. Les matins, pour se debarbouiller, il tirait un seau
+d'eau, dans lequel il barbotait, a la facon des vieux soldats en se
+frottant vaguement la barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derriere
+le dos, l'observaient avec une curiosite respectueuse... Et ils
+connaissaient aussi grand'mere Charpentier, la petite paysanne, avec sa
+capote tricotee, parce que Millie l'amenait, au moins une fois, dans la
+classe des plus petits.
+
+Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noel, a la
+Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient, pour nous voir, traverse tout le
+departement, charges de ballots de chataignes et de victuailles pour
+Noel enveloppees dans des serviettes. Des qu'ils avaient passe, tous les
+deux, emmitoufles, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison,
+nous fermions sur eux toutes les portes, et c'etait une grande semaine
+de plaisir qui commencait...
+
+Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il
+fallait quelqu'un de serieux qui ne nous versat pas dans un fosse, et
+d'assez debonnaire aussi, car le grand-pere Charpentier jurait
+facilement et la grand-mere etait un peu bavarde.
+
+A la question de M. Seurel, une dizaine de voix repondirent, criant
+ensemble:
+
+"Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes!"
+
+Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.
+
+Alors ils crierent:
+
+"Fromentin!"
+
+D'autres:
+
+"Jasmin Delouche!"
+
+Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monte sur sa truie au
+triple galop, criait: "Moi! Moi!" d'une voix percante.
+
+Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement la main.
+
+J'aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture a ane
+serait devenu un evenement plus important. Il le desirait aussi, mais il
+affectait de se taire dedaigneusement. Tous les grands eleves s'etaient
+assis comme lui sur la table, a revers, les pieds sur le banc, ainsi que
+nous faisions dans les moments de grand repit et de rejouissance.
+Coffin, sa blouse relevee et roulee autour de la ceinture, embrassait la
+colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commencait de
+grimper en signe d'allegresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en
+disant:
+
+"Allons! Ce sera Moucheboeuf".
+
+Et chacun regagna sa place en silence.
+
+A quatre heures, dans la grande cour glacee, ravinee par la pluie, je me
+trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions
+le bourg luisant que sechait la bourrasque. Bientot, le petit Coffin, en
+capuchon, un morceau de pain a la main, sortit de chez lui et, rasant
+les murs, se presenta en sifflant a la porte du charron. Meaulnes ouvrit
+le portail, le hela et, tous les trois, un instant apres, nous etions
+installes au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversee
+par de glacials coups de vent: Coffin et moi, assis aupres de la forge,
+nos pieds boueux dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux
+poches, silencieux, adosse au battant de la porte d'entree. De temps a
+autre, dans la rue, passait une dame de village, la tete baissee a cause
+du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour
+regarder qui c'etait.
+
+Personne ne disait rien. Le marechal et son ouvrier, l'un soufflant la
+forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres
+brusques... Je me rappelle ce soir-la comme un des grands soirs de mon
+adolescence. C'etait en moi un melange de plaisir et d'anxiete: je
+craignais que mon compagnon ne m'enlevat cette pauvre joie d'aller a La
+Gare en voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer,
+quelque entreprise extraordinaire qui vint tout bouleverser.
+
+De temps a autre, le travail paisible et regulier de la boutique
+s'interrompait pour un instant. Le marechal laissait a petits coups
+pesants et clairs retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en
+l'approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait
+travaille. Et, redressant la tete, il nous disait, histoire de souffler
+un peu:
+
+"Eh bien, ca va, la jeunesse?"
+
+L'ouvrier restait la main en l'air a la chaine du soufflet, mettait son
+poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant.
+
+Puis le travail sourd et bruyant reprenait.
+
+Durant une de ces pauses, on apercut, par la porte battante, Millie dans
+le grand vent, serree dans un fichu, qui passait chargee de petits
+paquets.
+
+Le marechal demanda:
+
+"C'est-il que M. Charpentier va bientot venir?
+
+--Demain, repondis je, avec ma grand'mere, j'irai les chercher en
+voiture au train de 4 h 2.
+
+--Dans la voiture a Fromentin, peut-etre?"
+
+Je repondis bien vite:
+
+"Non, dans celle du pere Martin.
+
+--Oh! alors, vous n'etes pas revenus".
+
+Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent a rire.
+
+L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose:
+
+"Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher a Vierzon.
+Il y a une heure d'arret. C'est a quinze kilometres. On aurait ete de
+retour avant meme que l'ane a Martin fut attele.
+
+--Ca, dit l'autre, c'est une jument qui marche!...
+
+--Et je crois bien que Fromentin la preterait facilement".
+
+La conversation finit la. De nouveau la boutique fut un endroit plein
+d'etincelles et de bruit, ou chacun ne pensa que pour soi.
+
+Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai pour faire
+signe au grand Meaulnes, il ne m'apercut pas d'abord. Adosse a la porte
+et la tete penchee, il semblait profondement absorbe par ce qui venait
+d'etre dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses reflexions, regardant,
+comme a travers des lieus de brouillard, ces gens paisibles qui
+travaillaient, je pensai soudain a cette image de Robinson Crusoe, ou
+l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand depart, "frequentant la
+boutique d'un vannier"...
+
+Et j'y ai souvent repense depuis.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'Evasion.
+
+A une heure de l'apres-midi, le lendemain, la classe du Cours superieur
+est claire, au milieu du paysage gele, comme une barque sur l'Ocean. On
+n'y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de peche,
+mais les harengs grilles sur le poele et la laine roussie de ceux qui,
+en rentrant, se sont chauffes de trop pres.
+
+On a distribue, car la fin de l'annee approche, les cahiers de
+compositions. Et, pendant que M. Seurel ecrit au tableau l'enonce des
+problemes, un silence imparfait s'etablit, mele de conversations a voix
+basse, coupe de petits cris etouffes et de phrases dont on ne dit que
+les premiers mots pour effrayer son voisin:
+
+"Monsieur! Un tel me..."
+
+M. Seurel, en copiant ses problemes, pense a autre chose. Il se retourne
+de temps a autre, en regardant tout le monde d'un air a la fois severe
+et absent. Et ce remue-menage sournois cesse completement, une seconde,
+pour reprendre ensuite, tout doucement d'abord, comme un ronronnement.
+
+Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d'une des
+tables de la division des plus jeunes, pres des grandes vitres, je n'ai
+qu'a me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le
+bas, puis les champs.
+
+De temps a autre, je me souleve sur la pointe des pieds et je regarde
+anxieusement du cote de la ferme de la Belle-Etoile. Des le debut de la
+classe, je me suis apercu que Meaulnes n'etait pas rentre apres la
+recreation de midi. Son voisin de table a bien du s'en apercevoir aussi.
+Il n'a rien dit encore, preoccupe par sa composition. Mais, des qu'il
+aura leve la tete, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un,
+comme c'est l'usage, ne manquera par de crier a haute voix les premiers
+mots de la phrase:
+
+"Monsieur! Meaulnes..."
+
+Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupconne de
+s'etre echappe. Sitot le dejeuner termine, il a du sauter le petit mur
+et filer a travers champs, en passant le ruisseau a la Vieille-Planche,
+jusqu'a la Belle-Etoile. Il aura demande la jument pour aller chercher
+M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.
+
+La Belle-Etoile est, la-bas, de l'autre cote du ruisseau, sur le versant
+de la cote, une grande ferme, que les ormes, les chenes de la cour et
+les haies vives cachent en ete. Elle est placee sur un petit chemin qui
+rejoint d'un cote la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays.
+Entouree de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne
+dans le fumier, la grande batisse feodale est au mois de juin enfouie
+sous les feuilles, et, de l'ecole, on entend seulement, a la tombee de
+la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais
+aujourd'hui, j'apercois par la vitre, entre les arbres depouilles, le
+haut mur grisatre de la cour, la porte d'entree, puis, entre des
+troncons de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallele au
+ruisseau, qui mene a la route de La Gare.
+
+Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est change
+encore.
+
+Ici, M. Seurel acheve de copier le deuxieme probleme. Il en donne trois
+d'habitude. Si aujourd'hui par hasard, il n'en donnait que deux... Il
+remonterait aussitot dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de
+Meaulnes. Il enverrait pour le chercher a travers le bourg deux gamins
+qui parviendraient certainement a le decouvrir avant que la jument ne
+soit attelee...
+
+M. Seurel, le deuxieme probleme copie, laisse un instant retomber son
+bras fatigue... Puis, a mon grand soulagement, il va a la ligne et
+recommence a ecrire en disant:
+
+"Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!"
+
+... Deux petits traits noirs, qui depassaient le mur de la Belle-Etoile
+et qui devaient etre les deux brancards dresses d'une voiture, ont
+disparu. Je suis sur maintenant qu'on fait la-bas les preparatifs du
+depart de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tete et le poitrail
+entre les deux pilastres de l'entree, puis s'arrete, tandis qu'on fixe
+sans doute, a l'arriere de la voiture un second siege pour les voyageurs
+que Meaulnes pretend ramener. Enfin tout l'equipage sort lentement de la
+cour, disparait un instant derriere la haie, et repasse avec la meme
+lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on apercoit entre deux troncons
+de la cloture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les
+guides, un coude nonchalamment appuye sur le cote de la voiture, a la
+facon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.
+
+Un instant encore tout disparait derriere la haie. Deux hommes qui sont
+restes au portail de la Belle-Etoile, a regarder partir la voiture, se
+concertent maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce
+decide enfin a mettre sa main en porte-voix pres de sa bouche et a
+appeler Meaulnes, puis a courir quelques pas, dans sa direction, sur le
+chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivee sur la
+route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir,
+Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dresse comme
+un conducteur de char romain, secouant a deux mains les guides, il lance
+sa bete a fond de train et disparait en un instant de l'autre cote de la
+montee. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris a courir;
+l'autre s'est lance au galop a travers champs et semble venir vers nous.
+
+En quelques minutes, et au moment meme ou M. Seurel, quittant le
+tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment ou
+trois voix a la fois crient du fond de la classe:
+
+"Monsieur! Le grand Meaulnes est parti!"
+
+L'homme en blouse bleue est a la porte, qu'il ouvre soudain toute
+grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil:
+
+"Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autorise cet eleve a
+demander la voiture pour aller a Vierzon chercher vos parents? Il nous
+est venu des soupcons...
+
+--Mais pas du tout!" repond M. Seurel.
+
+Et aussitot c'est dans la classe un desarroi effroyable. Les trois
+premiers, pres de la sortie, ordinairement charges de pourchasser a
+coups de pierres les chevres ou les porcs qui viennent brouter dans la
+cour les corbeilles d'argent, se sont precipites a la porte. Au violent
+pietinement de leurs sabots ferres sur les dalles de l'ecole a succede,
+dehors, le bruit etouffe de leurs pas precipites qui machent le sable de
+la cour et derapent au virage de la petite grille ouverte sur la route.
+Tout le reste de la classe s'entasse aux fenetres du jardin. Certains
+ont grimpe sur les tables pour mieux voir...
+
+Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est evade.
+
+"Tu iras tout de meme a La Gare avec Moucheboeuf, me dit M. Seurel.
+Meaulnes ne connait pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux
+carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures".
+
+Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander:
+
+"Mais qu'y a-t-il donc?"
+
+Dans la rue du bourg, les gens commencent a s'attrouper. Le paysan est
+toujours la, immobile, entete, son chapeau a la main, comme quelqu'un
+qui demande justice.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+La voiture qui revient.
+
+Lorsque j'eus ramene de La Gare les grands-parents, lorsqu'apres le
+diner, assis devant la haute cheminee, ils commencerent a raconter par
+le menu detail tout ce qui leur etait arrive depuis les dernieres
+vacances, je m'apercus bientot que je ne les ecoutais pas.
+
+La petite grille de la cour etait tout pres de la porte de la salle a
+manger. Elle grincait en s'ouvrant. D'ordinaire, au debut de la nuit,
+pendant nos veillees de campagne, j'attendais secretement ce grincement
+de la grille. Il etait suivi d'un bruit de sabots claquant ou s'essuyant
+sur le seuil, parfois d'un chuchotement comme de personnes qui se
+concertent avant d'entrer. Et l'on frappait. C'etait un voisin, les
+institutrices, quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue
+veillee.
+
+Or, ce soir-la, je n'avais plus rien a esperer du dehors, puisque tous
+ceux que j'aimais etaient reunis dans notre maison; et pourtant je ne
+cessais d'epier tous les bruits de la nuit et d'attendre qu'on ouvrit
+notre porte.
+
+Le vieux grand-pere, avec son air broussailleux de grand berger gascon,
+ses deux pieds lourdement poses devant lui, son baton entre les jambes,
+inclinant l'epaule pour cogner sa pipe contre son soulier, etait la. Il
+approuvait de ses yeux mouilles et bons ce que disait la grand'mere, de
+son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui
+n'avaient pas encore paye leur fermage. Mais je n'etais plus avec eux.
+
+J'imaginais le roulement de voiture qui s'arreterait soudain devant la
+porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne
+s'etait passe... Ou peut-etre irait-il d'abord reconduire la jument a la
+Belle-Etoile; et j'entendrais bientot son pas sonner sur la route et la
+grille s'ouvrir...
+
+Mais rien. Le grand-pere regardait fixement devant lui et ses paupieres
+en battant s'arretaient longuement sur ses yeux comme a l'approche du
+sommeil. La grand'mere repetait avec embarras sa derniere phrase, que
+personne n'ecoutait.
+
+"C'est de ce garcon que vous etes en peine?" dit-elle enfin.
+
+A La Gare, en effet, je l'avais questionnee vainement. Elle n'avait vu
+personne, a l'arret de Vierzon, qui ressemblat au grand Meaulnes. Mon
+compagnon avait du s'attarder en chemin. Sa tentative etait manquee.
+Pendant le retour, en voiture, j'avais rumine ma deception, tandis que
+ma grand'mere causait avec Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre,
+les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l'ane
+trottinant. De temps a autre, sur le grand calme de l'apres-midi gele,
+montait l'appel lointain d'une bergere ou d'un gamin helant son
+compagnon d'un bosquet de sapins a l'autre. Et chaque fois, ce long cri
+sur les coteaux deserts me faisait tressaillir, comme si c'eut ete la
+voix de Meaulnes me conviant a le suivre au loin...
+
+Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure arriva de se
+coucher. Deja le grand-pere etait entre dans la chambre rouge, la
+chambre-salon, tout humide et glacee d'etre close depuis l'autre hiver.
+On avait enleve, pour qu'il s'y installat, les tetieres en dentelle des
+fauteuils, releve les tapis et mis de cote les objets fragiles. Il avait
+pose son baton sur un chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il
+venait de souffler sa bougie, et nous etions debout, nous disant
+bonsoir, prets a nous separer pour la nuit, lorsqu'un bruit de voitures
+nous fit taire.
+
+On eut dit deux equipages se suivant lentement au tres petit trot. Cela
+ralentit le pas et finalement vint s'arreter sous la fenetre de la salle
+a manger qui donnait sur la route, mais qui etait condamnee.
+
+Mon pere avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte
+qu'on avait deja fermee a clef. Puis, poussant la grille, s'avancant sur
+le bord des marches, il leva la lumiere au-dessus de sa tete pour voir
+ce qui se passait.
+
+C'etaient bien deux voitures arretees, le cheval de l'une attache
+derriere l'autre. Un homme avait saute a terre et hesitait...
+
+"C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous m'indiquer
+M. Fromentin, metayer a la Belle-Etoile? J'ai trouve sa voiture et sa
+jument qui s'en allaient sans conducteur, le long d'un chemin pres de la
+route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et
+son adresse sur la plaque. Comme c'etait sur mon chemin, j'ai ramene son
+attelage par ici, afin d'eviter des accidents, mais ca m'a rudement
+retarde quand meme".
+
+Nous etions la, stupefaits. Mon pere s'approcha. Il eclaira la carriole
+avec sa lampe.
+
+"Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas meme une
+couverture. La bete est fatiguee; elle boitille un peu".
+
+Je m'etais approche jusqu'au premier rang et je regardais avec les
+autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une epave qu'eut
+ramenee la haute mer--la premiere epave et la derniere, peut-etre, de
+l'aventure de Meaulnes.
+
+"Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous laisser
+la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit s'inquieter, chez
+moi".
+
+Mon pere accepta. De cette facon nous pourrions des ce soir reconduire
+l'attelage a la Belle-Etoile sans dire ce qui s'etait passe. Ensuite, on
+deciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et ecrire a la
+mere de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bete, en refusant le verre de
+vin que nous lui offrions.
+
+Du fond de sa chambre ou il avait rallume la bougie, tandis que nous
+rentrions sans rien dire et que mon pere conduisait la voiture a la
+ferme, mon grand-pere appelait:
+
+"Alors? Est-il rentre, ce voyageur?"
+
+Les femmes se concerterent du regard, une seconde:
+
+"Mais oui, il a ete chez sa mere. Allons, dors. Ne t'inquiete pas!
+
+--Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais", dit-il.
+
+Et, satisfait, il eteignit sa lumiere et se tourna dans son lit pour
+dormir.
+
+Ce fut la meme explication que nous donnames aux gens du bourg. Quant a
+la mere du fugitif, il fut decide qu'on attendrait pour lui ecrire. Et
+nous gardames pour nous seuls notre inquietude qui dura trois grands
+jours. Je vois encore mon pere rentrant de la ferme vers onze heures, sa
+moustache mouillee par la nuit, discutant avec Millie d'une voix tres
+basse, angoissee et colere...
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+On frappe au carreau.
+
+Le quatrieme jour fut un des plus froids de cet hiver-la. De grand
+matin, les premiers arrives dans la cour se rechauffaient en glissant
+autour du puits. Ils attendaient que le poele fut allume dans l'ecole
+pour s'y precipiter.
+
+Derriere le portail, nous etions plusieurs a guetter la venue des gars
+de la campagne. Ils arrivaient tout eblouis encore d'avoir traverse des
+paysages de givre, d'avoir vu les etangs glaces, les taillis ou les
+lievres detalent... Il y avait dans leurs blouses un gout de foin et
+d'ecurie qui alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient
+autour du poele rouge. Et, ce matin-la, l'un d'eux avait apporte dans un
+panier un ecureuil gele qu'il avait decouvert en route. Il essayait, je
+me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du preau, la longue
+bete raidie...
+
+Puis la pesante classe d'hiver commenca...
+
+Un coup brusque au carreau nous fit lever la tete. Dresse contre la
+porte, nous apercumes le grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre
+de sa blouse, la tete haute et comme ebloui!
+
+Les deux eleves du banc le plus rapproche de la porte se precipiterent
+pour l'ouvrir: il y eut a l'entree comme un vague conciliabule, que nous
+n'entendimes pas, et le fugitif se decida enfin a penetrer dans l'ecole.
+
+Cette bouffee d'air frais venue de la cour deserte, les brindilles de
+paille qu'on voyait accrochees aux habits du grand Meaulnes, et surtout
+son air de voyageur fatigue, affame, mais emerveille, tout cela fit
+passer en nous un etrange sentiment de plaisir et de curiosite.
+
+M. Seurel etait descendu du petit bureau a deux marches ou il etait en
+train de nous faire la dictee, et Meaulnes marchait vers lui d'un air
+agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau, a cet instant, le
+grand compagnon, malgre son air epuise et ses yeux rougis par les nuits
+passees au dehors, sans doute.
+
+Il s'avanca jusqu'a la chaire et dit, du ton tres assure de quelqu'un
+qui rapporte un renseignement:
+
+"Je suis rentre, monsieur."
+
+--Je le vois bien, repondit M. Seurel, en le considerant avec
+curiosite... Allez vous asseoir a votre place".
+
+Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbe, souriant d'un air
+moqueur, comme font les grands eleves indisciplines lorsqu'ils sont
+punis, et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa
+glisser sur son banc.
+
+"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le maitre--
+toutes les tetes etaient alors tournees vers Meaulnes--pendant que vos
+camarades finiront la dictee".
+
+Et la classe reprit comme auparavant. De temps a autre le grand Meaulnes
+se tournait de mon cote, puis il regardait par les fenetres, d'ou l'on
+apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs deserts,
+ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur etait
+lourde, aupres du poele rougi. Mon camarade, la tete dans les mains,
+s'accouda pour lire: a deux reprises je vis ses paupieres se fermer et
+je crus qu'il allait s'endormir.
+
+"Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le bras
+a demi. Voici trois nuits que je ne dors pas.
+
+--Allez!" dit M. Seurel, desireux surtout d'eviter un incident.
+
+Toutes les tetes levees, toutes les plumes en l'air, a regret nous le
+regardames partir, avec sa blouse fripee dans le dos et ses souliers
+terreux.
+
+Que la matinee fut lente a traverser! Aux approches de midi, nous
+entendimes la-haut, dans la mansarde, le voyageur s'appreter pour
+descendre. Au dejeuner, je le retrouvai assis devant le feu, pres des
+grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de l'horloge, les
+grands eleves et les gamins eparpilles dans la cour neigeuse filaient
+comme des ombres devant la porte de la salle a manger.
+
+De ce dejeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et une grande gene.
+Tout etait glace: la toile ciree sans nappe, le vin froid dans les
+verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait
+decide, pour ne pas le pousser a la revolte, de ne rien demander au
+fugitif. Et il profita de cette treve pour ne pas dire un mot.
+
+Enfin, le dessert termine, nous pumes tous les deux bondir dans la cour.
+Cour d'ecole, apres midi, ou les sabots avaient enleve la neige... cour
+noircie ou le degel faisait degoutter les toits du preau... cour pleine
+de jeux et de cris percants! Meaulnes et moi, nous longeames en courant
+les batiments. Deja deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la
+partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la
+boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez deroule. Mais
+mon compagnon se precipita dans la grande classe, ou je le suivis, et
+referma la porte vitree juste a temps pour supporter l'assaut de ceux
+qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres
+secouees, de sabots claquant sur le seuil; une poussee qui fit plier la
+tige de fer maintenant les deux battants de la porte; mais deja
+Meaulnes, au risque de se blesser a son anneau brise, avait tourne la
+petite clef qui fermait la serrure.
+
+Nous avions accoutume de juger tres vexante une pareille conduite. En
+ete, ceux qu'on laissait ainsi a la porte couraient au galop dans le
+jardin et parvenaient souvent a grimper par une fenetre avant qu'on eut
+pu les fermer toutes. Mais nous etions en decembre et tout etait clos.
+Un instant on fit au dehors des pesees sur la porte; on nous cria des
+injures; puis, un a un, ils tournerent le dos et s'en allerent, la tete
+basse, en rajustant leurs cache-nez.
+
+Dans la classe qui sentait les chataignes et la piquette, il n'y avait
+que deux balayeurs, qui deplacaient les tables. Je m'approchai du poele
+pour m'y chauffer paresseusement en attendant la rentree, tandis
+qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maitre et dans les
+pupitres. Il decouvrit bientot un petit atlas, qu'il se mit a etudier
+avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tete
+entre les mains.
+
+Je me disposais a aller pres de lui; je lui aurais mis la main sur
+l'epaule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le
+trajet qu'il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec
+la petite classe s'ouvrit toute battante sous une violente poussee, et
+Jasmin Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la
+campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fenetres de la petite
+classe etait sans doute mal fermee ils avaient du la pousser et sauter
+par la.
+
+Jasmin Delouche, encore qu'assez petit, etait l'un des plus ages du
+Cours Superieur. Il etait fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu'il se
+donnait comme son ami. Avant l'arrivee de notre pensionnaire, c'etait
+lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pale, assez fade,
+et les cheveux pommades. Fils unique de la veuve Delouche, aubergiste,
+il faisait l'homme; il repetait avec vanite ce qu'il entendait dire aux
+joueurs de billard, aux buveurs de vermouth.
+
+A son entree, Meaulnes leva la tete et, les sourcils fronces, cria aux
+gars qui se precipitaient sur le poele, en se bousculant:
+
+"On ne peut donc pas etre tranquille une minute, ici!"
+
+--Si tu n'es pas content, il fallait rester ou tu etais", repondit, sans
+lever la tete, Jasmin Delouche qui se sentait appuye par ses compagnons.
+
+Je pense qu'Augustin etait dans cet etat de fatigue ou la colere monte
+et vous surprend sans qu'on puisse la contenir.
+
+"Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu pale, tu
+vas commencer par sortir d'ici!"
+
+L'autre ricana:
+
+"Oh! cria-t-il. Parce que tu es reste trois jours echappe, tu crois que
+tu vas etre le maitre maintenant?"
+
+Et, associant les autres a sa querelle:
+
+"Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais!"
+
+Mais deja Meaulnes etait sur lui. Il y eut d'abord une bousculade; les
+manches des blouses craquerent et se decousirent. Seul, Martin, un des
+gars de la campagne entres avec Jasmin, s'interposa:
+
+"Tu vas te laisser!" dit-il, les narines gonflees, secouant la tete
+comme un belier.
+
+D'une poussee violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au
+milieu de la classe; puis, saisissant d'une man Delouche par le cou, de
+l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin
+s'agrippait aux tables et trainait les pieds sur les dalles, faisant
+crisser ses souliers ferres, tandis que Martin, ayant repris son
+equilibre revenait a pas comptes, la tete en avant, furieux. Meaulnes
+lacha Delouche pour se colleter avec cet imbecile, et il allait peut-
+etre se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des appartements
+s'ouvrit a demi. M. Seurel parut la tete tournee vers la cuisine,
+terminant, avant d'entrer, une conversation avec quelqu'un...
+
+Aussitot la bataille s'arreta. Les uns se rangerent autour du poele, la
+tete basse, ayant evite jusqu'au bout de prendre parti. Meaulnes s'assit
+a sa place, le haut de ses manches decousu et defronce. Quant a Jasmin,
+tout congestionne, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui
+precederent le coup de regle du debut de la classe:
+
+"Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il
+s'imagine peut-etre qu'on ne sait pas ou il a ete!"
+
+--Imbecile! Je ne le sais pas moi-meme", repondit Meaulnes, dans le
+silence deja grand.
+
+Puis, haussant les epaules, la tete dans les mains, il se mit a
+apprendre ses lecons.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le gilet de soie.
+
+Notre chambre etait, comme je l'ai dit, une grande mansarde. A moitie
+mansarde, a moitie chambre. Il y avait des fenetres aux autres logis
+d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci etait eclaire par une lucarne.
+Il etait impossible de fermer completement la porte, qui frottait sur le
+plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre
+bougie que menacaient tous les courants d'air de la grande demeure,
+chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous
+etions obliges d'y renoncer. Et, toute le nuit, nous sentions autour de
+nous, penetrant jusque dans notre chambre, le silence des trois
+greniers.
+
+C'est la que nous nous retrouvames, Augustin et moi, le soir de ce meme
+jour d'hiver.
+
+Tandis qu'en un tour de main j'avais quitte tous mes vetements et les
+avais jetes en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon,
+sans rien dire, commencait lentement a se deshabiller. Du lit de fer aux
+rideaux de cretonne decores de pampres, ou j'etais monte deja, je le
+regardais faire. Tantot il s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux.
+Tantot il se levait et marchait de long en large, tout en se devetant.
+La bougie, qu'il avait posee sur une petite table d'osier tressee par
+des bohemiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque.
+
+Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air distrait et
+amer, mais avec soin, ses habits d'ecolier. Je le revois plaquant sur
+une chaise sa lourde ceinture; pliant sur le dossier sa blouse noire
+extraordinairement fripee et salie; retirant une espece de paletot gros
+bleu qu'il avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos,
+pour l'etaler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se redressa et se
+retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu du petit gilet a
+boutons de cuivre, qui etait d'uniforme sous le paletot, un etrange
+gilet de soie, tres ouvert, que fermait dans le bas un rang serre de
+petits boutons de nacre.
+
+C'etait un vetement d'une fantaisie charmante, comme devaient en porter
+les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'meres, dans les bals de mil
+huit cent trente.
+
+Je me rappelle, en cet instant, le grand ecolier paysan, nu-tete, car il
+avait soigneusement pose sa casquette sur ses autres habits--visage si
+jeune, si vaillant et si durci deja. Il avait repris sa marche a travers
+la chambre lorsqu'il se mit a deboutonner cette piece mysterieuse d'un
+costume qui n'etait pas le sien. Et il etait etrange de le voir, en bras
+de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux, mettant
+la main sur ce gilet de marquis.
+
+Des qu'il l'eut touche, sortant brusquement de sa reverie il tourna la
+tete vers moi et me regarda d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de
+rire. Il sourit en meme temps que moi et son visage s'eclaira.
+
+"Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi, a voix basse. Ou l'as-tu
+pris?"
+
+Mais son sourire s'eteignit aussitot. Il passa deux fois sur ses cheveux
+ras sa main lourde, et tout soudain, comme quelqu'un qui ne peut plus
+resister a son desir, il reendossa sur le fin jabot sa vareuse qu'il
+boutonna solidement et sa blouse fripee; puis il hesita un instant, en
+me regardant de cote... Finalement, il s'assit sur le bord de son lit,
+quitta ses souliers qui tomberent bruyamment sur le plancher; et, tout
+habille comme un soldat au cantonnement d'alerte, il s'etendit sur son
+lit et souffla la bougie.
+
+Vers le milieu de la nuit je m'eveillai soudain. Meaulnes etait au
+milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tete, et il cherchait
+au portemanteau quelque chose--une pelerine qu'il se mit sur le dos...
+La chambre etait tres obscure. Pas meme la clarte que donne parfois le
+reflet de la neige. Un vent noir et glace soufflait dans le jardin mort
+et sur le toit.
+
+Je me dressai un peu et je lui criai tout bas:
+
+"Meaulnes! tu repars?"
+
+Il ne repondit pas. Alors, tout a fait affole, je dis:
+
+"Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m'emmenes".
+
+Et je sautai a bas.
+
+Il s'approcha, me saisit par le bras, me forcant a m'asseoir sur le
+rebord du lit, et il me dit:
+
+"Je ne puis pas t'emmener, Francois. Si je connaissais bien mon chemin,
+tu m'accompagnerais. Mais il faut d'abord que je le retrouve sur le
+plan, et je n'y parviens pas.
+
+--Alors, tu ne peux pas repartir non plus?
+
+--C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec decouragement. Allons,
+recouche-toi. Je te promets de ne par repartir sans toi".
+
+Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n'osais
+plus rien dire. Il marchait, s'arretait, repartait plus vite, comme
+quelqu'un qui, dans sa tete, recherche ou repasse des souvenirs, les
+confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouve; puis de
+nouveau lache le fil et recommence a chercher...
+
+Ce ne fut pas la seule nuit ou, reveille par le bruit de ses pas, je le
+trouvai ainsi, vers une heure du matin, deambulant a travers la chambre
+et les greniers--comme ces marins qui n'ont pu se deshabituer de faire
+le quart et qui, au fond de leurs proprietes bretonnes, se levent et
+s'habillent a l'heure reglementaire pour surveiller la nuit terrienne.
+
+A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la premiere
+quinzaine de fevrier, je fus ainsi tire de mon sommeil. Le grand
+Meaulnes etait la, dresse, tout equipe, sa pelerine sur le dos, pret a
+partir, et chaque fois, au bord de ce pays mysterieux ou une fois dja il
+s'etait evade, il s'arretait, hesitait. Au moment de lever le loquet de
+la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine qu'il eut
+facilement ouverte sans que personne l'entendit, il reculait une fois
+encore... Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit,
+fievreusement, il arpentait, en reflechissant, les greniers abandonnes.
+
+Enfin une nuit, vers le 15 fevrier, ce fut lui-meme qui m'eveilla en me
+posant doucement la main sur l'epaule.
+
+La journee avait ete fort agitee. Meaulnes, qui delaissait completement
+tous les jeux de ses anciens camarades, etait reste, durant la derniere
+recreation du soir, assis sur son banc, tout occupe a etablir un
+mysterieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement,
+sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient incessant se produisait entre la
+cour et la salle de classe. Les sabots claquaient. On se pourchassait de
+table en table, franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On
+savait qu'il ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il
+travaillait ainsi; cependant, comme la recreation se prolongeait, deux
+ou trois gamins du bourg, par maniere de jeu, s'approcherent a pas de
+loup et regarderent par-dessus son epaule. L'un d'eux s'enhardit jusqu'a
+pousser les autres sur Meaulnes... Il ferma brusquement son atlas, cacha
+sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux
+autres avaient pu s'echapper.
+
+... C'etait ce hargneux Giraudat, qui prit un ton pleurard, essaya de
+donner des coups de pied, et, en fin de compte, fut mis dehors par le
+grand Meaulnes, a qui il cria rageusement:
+
+"Grand lache! ca ne m'etonne pas qu'ils sont tous contre toi, qu'ils
+veulent te faire la guerre!..." et une foule d'injures auxquelles nous
+repondimes, sans avoir bien compris ce qu'il avait voulu dire. C'est moi
+qui criais le plus fort, car j'avais pris le parti du grand Meaulnes. Il
+y avait maintenant comme un pacte entre nous. La promesse qu'il m'avait
+faite de m'emmener avec lui, sans me dire, comme tout le monde, "que je
+ne pourrais pas marcher", m'avait lie a lui pour toujours. Et je ne
+cessais de penser a son mysterieux voyage. Je m'etais persuade qu'il
+avait du rencontrer une jeune fille. Elle etait sans doute infiniment
+plus belle que toutes celles du pays, plus belle que Jeanne, qu'on
+apercevait dans le jardin des religieuses par le trou de la serrure; et
+que Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde; et que
+Jenny, la fille de la chatelaine, qui etait admirable, mais folle et
+toujours enfermee. C'est a une jeune fille certainement qu'il pensait la
+nuit, comme un heros de roman. Et j'avais decide de lui en parler,
+bravement, la premiere fois qu'il m'eveillerait...
+
+Le soir de cette nouvelle bataille, apres quatre heures, nous etions
+tous les deux occupes a rentrer des outils du jardin, des pics et des
+pelles qui avaient servi a creuser des trous, lorsque nous entendimes
+des cris sur la route. C'etait une bande de jeunes gens et de gamins, en
+colonne par quatre, au pas gymnastique, evoluant comme une compagnie
+parfaitement organisee, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un
+autre que nous ne connumes point. Ils nous avaient apercus et ils nous
+huaient de la belle facon. Ainsi tout le bourg etait contre nous, et
+l'on preparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous etions exclus.
+
+Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la beche et la pioche
+qu'il avait sur l'epaule...
+
+Mais, a minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je m'eveillais en
+sursaut.
+
+"Leve-toi, dit-il, nous partons.
+
+--Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout?
+
+--J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous trouvions le
+reste! repondit-il, les dents serrees.
+
+--Ecoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon seant. Ecoute-moi: nous
+n'avons qu'une chose a faire; c'est de chercher tous les deux en plein
+jour, en nous servant de ton plan, la partie du chemin qui nous manque.
+
+--Mais cette portion-la est tres loin d'ici.
+
+--Eh bien, nous irons en voiture, cet ete, des que les journees seront
+longues".
+
+Il y eut un silence prolonge qui voulait dire qu'il acceptait.
+
+"Puisque nous tacherons ensemble de retrouver la jeune fille que tu
+aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle est, parle-moi
+d'elle".
+
+Il s'assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l'ombre sa tete
+penchee, ses bras croises et ses genoux. Puis il aspira l'air fortement,
+comme quelqu'un qui a eu gros coeur longtemps et qui va enfin confier
+son secret...
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'Aventure.
+
+Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-la tout ce qui lui etait arrive
+sur la route. Et meme lorsqu'il se fut decide a me tout confier, durant
+des jours de detresse dont je reparlerai, ce resta longtemps le grand
+secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui que tout est fini,
+maintenant qu'il ne reste plus que poussiere
+
+de tant de mal, de tant de bien,
+
+je puis raconter son etrange aventure.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. .
+
+A une heure et demie de l'apres-midi, sur la route de Vierzon, par ce
+temps glacial, Meaulnes fit marcher la bete bon train car il savait
+n'etre pas en avance. Il ne songea d'abord, pour s'en amuser, qu'a notre
+surprise a tous, lorsqu'il ramenerait dans la carriole, a quatre heures,
+le grand-pere et la grand'-mere Charpentier. Car, a ce moment-la,
+certes, il n'avait pas d'autre intention.
+
+Peu a peu, le froid le penetrant, il s'enveloppa les jambes dans une
+couverture qu'il avait d'abord refusee et que les gens de la Belle-
+Etoile avaient mise de force dans la voiture.
+
+A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il n'etait jamais passe
+dans un petit pays aux heures de classe et s'amusa de voir celui-la
+aussi desert, aussi endormi. C'est a peine si, de loin en loin, un
+rideau se leva, montrant une tete curieuse de bonne femme.
+
+A la sortie de La Motte, aussitot apres la maison d'ecole, il hesita
+entre deux routes et crut se rappeler qu'il fallait tourner a gauche
+pour aller a Vierzon Personne n'etait la pour le renseigner. Il remit sa
+jument au trot sur la route desormais plus etroite et mal empierree. Il
+longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier a
+qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s'il etait bien la sur la
+route de Vierzon. La jument, tirant sur les guides, continuait a
+trotter; l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait; il cria
+quelque chose en faisant un geste vague, et, a tout hasard, Meaulnes
+poursuivit sa route.
+
+De nouveau se fut la vaste campagne gelee, sans accident ni distraction
+aucune; parfois seulement une pie s'envolait, effrayee par la voiture,
+pour aller se percher plus loin sur un orme sans tete. Le voyageur avait
+enroule autour de ses epaules, comme une cape, sa grande couverture. Les
+jambes allongees, accoude sur un cote de la carriole, il dut somnoler un
+assez long moment...
+
+... Lorsque, grace au froid, qui traversait maintenant la couverture,
+Meaulnes eut repris ses esprits, il s'apercut que le paysage avait
+change. Ce n'etaient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc ou
+se perdait le regard, mais de petits pres encore verts avec de hautes
+clotures. A droite et a gauche, l'eau des fosses coulait sous la glace.
+Tout faisait pressentir l'approche d'une riviere. Et, entre les hautes
+haies, la route n'etait plus qu'un etroit chemin defonce.
+
+La jument, depuis un instant, avait cesse de trotter. D'un coup de
+fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle
+continua a marcher au pas avec une extreme lenteur, et le grand ecolier,
+regardant de cote, les mains appuyees sur le devant de la voiture,
+s'apercut qu'elle boitait d'une jambe de derriere. Aussitot il sauta a
+terre, tres inquiet.
+
+"Jamais nous n'arriverons a Vierzon pour le train", dit-il a mi-voix.
+
+Et il n'osait pas s'avouer sa pensee la plus inquietante, a savoir que
+peut-etre il s'etait trompe de chemin et qu'il n'etait plus la sur la
+route de Vierzon.
+
+Il examina longuement le pied de la bete et n'y decouvrit aucune trace
+de blessure. Tres craintive, la jument levait la patte des que Meaulnes
+voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit.
+Il comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot.
+En gars expert au maniement du betail, il s'accroupit, tenta de lui
+saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses
+genoux, mais il fut gene par la voiture. A deux reprises, la jument se
+deroba et avanca de quelques metres. Le marchepied vint le frapper a la
+tete et la roue le blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher
+de la bete peureuse; mais le caillou se trouvait si bien enfonce que
+Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir a bout.
+
+Lorsqu'il eut termine sa besogne, et qu'il releva enfin la tete, a demi
+etourdit et les yeux troubles, il s'apercut avec stupeur que la nuit
+tombait...
+
+Tout autre que Meaulnes eut immediatement rebrousse chemin. C'etait le
+seul moyen de ne pas s'egarer davantage. Mais il reflechit qu'il devait
+etre maintenant fort loin de la Motte. En outre la jument pouvait avoir
+pris un chemin transversal pendant qu'il dormait. Enfin, ce chemin-la
+devait bien a la longue mener vers quelque village... Ajoutez a toutes
+ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied, tandis
+que la bete impatiente tirait deja sur les guides, sentait grandir en
+lui le desir exaspere d'aboutir a quelque chose et d'arriver quelque
+part, en depit de tous les obstacles!
+
+Il fouetta la jument qui fit un ecart et se remit au grand trot.
+L'obscurite croissait. Dans le sentier ravine, il y avait maintenant
+tout juste passage pour la voiture. Parfois une branche morte de la haie
+se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit
+tout a fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de coeur, a
+la salle a manger de Sainte-Agathe, ou nous devions, a cette heure, etre
+tous reunis. Puis la colere le prit; puis l'orgueil et la joie profonde
+de s'etre ainsi evade, sans avoir voulu...
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Une halte.
+
+Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait bute
+dans l'ombre; Meaulnes vit sa tete plonger et se relever par deux fois;
+puis elle s'arreta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose.
+Autour des pieds de la bete, on entendait comme un clapotis d'eau. Un
+ruisseau coupait le chemin. En ete, ce devait etre un gue. Mais a cette
+epoque le courant etait si fort que la glace n'avait pas pris et qu'il
+eut ete dangereux de pousser plus avant.
+
+Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et,
+tres perplexe, se dressa dans la voiture. C'est alors qu'il apercut,
+entre les branches, une lumiere. Deux ou trois pres seulement devaient
+la separer du chemin...
+
+L'ecolier descendit de voiture et ramena la jument en arriere, en lui
+parlant pour la calmer, pour arreter ses brusques coups de tete
+effrayes:
+
+"Allons, ma vieille! Allons! Maintenant nous n'irons pas plus loin. Nous
+saurons bientot ou nous sommes arrives".
+
+Et, poussant la barriere entrouverte d'un petit pre qui donnait sur le
+chemin, il fit entrer la son equipage. Ses pieds enfoncaient dans
+l'herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tete contre celle
+de la bete, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine... Il
+la conduisit tout au bout du pre, lui mit sur le dos la couverture;
+puis, ecartant les branches de la cloture du fond, il apercut de nouveau
+la lumiere, qui etait celle d'une maison isolee.
+
+Il lui fallut bien, tout de meme, traverser trois pres, sauter un
+traitre petit ruisseau, ou il faillit plonger les deux pieds a la
+fois... Enfin, apres un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva
+dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son tet.
+Au bruit des pas sur la terre gelee, un chien se mit a aboyer avec
+fureur.
+
+Le volet de la porte etait ouvert, et la lueur que Meaulnes avait
+apercue etait celle d'un feu de fagots allume dans la cheminee. Il n'y
+avait pas d'autre lumiere que celle du feu. Une bonne femme, dans la
+maison, se leva et s'approcha de la porte, sans paraitre autrement
+effrayee. L'horloge a poids, juste a cet instant, sonna la demie de sept
+heures.
+
+"Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand garcon, je crois bien que
+j'ai mis le pied dans vos chrysanthemes".
+
+Arretee, un bol a la main, elle le regardait.
+
+"Il est vrai, dit-elle, qu'il fait noir dans la cour a ne pas s'y
+conduire".
+
+Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda les murs
+de la piece tapissee de journaux illustres comme une auberge, et la
+table, sur laquelle un chapeau d'homme etait pose.
+
+"Il n'est pas la, le patron? dit-il en s'asseyant.
+
+--Il va revenir, repondit la femme, mise en confiance. Il est alle
+chercher un fagot.
+
+--Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune homme en
+rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes la plusieurs chasseurs a
+l'affut. Je suis venu vous demander de nous ceder un peu de pain".
+
+Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout
+dans une ferme isolee, il faut parler avec beaucoup de discretion, de
+politique meme, et surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays.
+
+"Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons guere vous en donner. Le boulanger
+qui passe pourtant tous les mardis n'est pas venu aujourd'hui".
+
+Augustin, qui avait espere un instant se trouver a proximite d'un
+village, s'effraya.
+
+"Le boulanger de quel pays? demanda-t-il.
+
+--Eh bien, le boulanger du Vieux-Nancay, repondit la femme avec
+etonnement.
+
+--C'est a quelle distance d'ici, au juste, Le Vieux-Nancay? poursuivit
+Meaulnes tres inquiet.
+
+--Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par la
+traverse il y a trois lieues et demie".
+
+Et elle se mit a raconter qu'elle y avait sa fille en place, qu'elle
+venait a pied pour la voir tous les premiers dimanches du mois et que
+ses patrons...
+
+Mais Meaulnes, completement deroute, l'interrompit pour dire:
+
+"Le Vieux-Nancay serait-il le bourg le plus rapproche d'ici?"
+
+--Non, c'est Les Landes, a cinq kilometres. Mais il n'y a pas de
+marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une petite assemblee,
+chaque annee, a la Saint-Martin".
+
+Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit a tel point
+egare qu'il en fut presque amuse. Mais la femme, qui etait occupee a
+laver son bol sur l'evier, se retourna, curieuse a son tour, et elle dit
+lentement, en le regardant bien droit:
+
+"C'est-il que vous n'etes pas du pays?..."
+
+A ce moment, un paysan age se presenta a la porte, avec une brassee de
+bois, qu'il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, tres fort, comme
+s'il eut ete sourd, ce que demandait le jeune homme.
+
+"Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous monsieur.
+Vous ne vous chauffez pas".
+
+Tous les deux, un instant plus tard, ils etaient installes pres des
+chenets: le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes
+mangeant un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre
+voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison apres tant
+d'inquietudes, pensant que sa bizarre aventure etait terminee, faisait
+deja le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves
+gens. Il ne savait pas que c'etait la seulement une halte, et qu'il
+allait tout a l'heure reprendre son chemin.
+
+Il demanda bientot qu'on le remit sur la route de La Motte. Et, revenant
+peu a peu a la verite, il raconta qu'avec sa voiture il s'etait separe
+des autres chasseurs et se trouvait maintenant completement egare.
+
+Alors l'homme et la femme insisterent si longtemps pour qu'il restat
+coucher et repartit seulement au grand jour, que Meaulnes finit par
+accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer a l'ecurie.
+
+"Vous prendrez garde aux trous de la sente", lui dit l'homme.
+
+Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'etait pas venu par la "sente". Il fut
+sur le point de demander au brave homme de l'accompagner. Il hesita une
+seconde sur le seuil et si grande etait son indecision qu'il faillit
+chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+La Bergerie.
+
+Pour s'y reconnaitre, il grimpa sur le talus d'ou il avait saute.
+
+Lentement et difficilement, comme a l'aller, il se guida entre les
+herbes et les eaux, a travers les clotures de saules, et s'en fut
+chercher sa voiture dans le fond du pre ou il l'avait laissee. La
+voiture n'y etait plus... Immobile, la tete battante, il s'efforca
+d'ecouter tous les bruits de la nuit, croyant a chaque seconde entendre
+sonner tout pres le collier de la bete. Rien... Il fit le tour du pre;
+la barriere etait a demi ouverte, a demi renversee, comme si une roue de
+voiture avait passe dessus. La jument avait du, par la, s'echapper toute
+seule.
+
+Remontant le chemin, il fit quelques pas et s'embarrassa les pieds dans
+la couverture qui sans doute avait glisse de la jument a terre. Il en
+conclut que la bete s'etait enfuie dans cette direction. Il se prit a
+courir.
+
+Sans autre idee que la volonte tenace et folle de rattraper sa voiture,
+tout le sang au visage, en proie a ce desir panique qui ressemblait a la
+peur, il courait... Parfois son pied butait dans les ornieres. Aux
+tournants, dans l'obscurite totale, il se jetait contre les clotures,
+et, deja trop fatigue pour s'arreter a temps, s'abattait sur les epines,
+les bras en avant, se dechirant les mains pour se proteger le visage.
+Parfois, il s'arretait, ecoutait--et repartait. Un instant, il crut
+entendre un bruit de voiture; mais ce n'etait qu'un tombereau cahotant
+qui passait tres loin, sur une route, a gauche...
+
+Vint un moment ou son genou, blesse au marche-pied, lui fit si mal qu'il
+dut s'arreter, la jambe raidie. Alors il reflechit que si sa jument ne
+n'etait pas sauvee au grand galop, il l'aurait depuis longtemps
+rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se perdait pas ainsi et que
+quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il revint sur ses pas, epuise,
+colere, se trainant a peine.
+
+A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait quittes
+et bientot il apercut la lumiere de la maison qu'il cherchait. Un
+sentier profond s'ouvrait dans la haie:
+
+"Voila la sente dont le vieux m'a parle", se dit Augustin.
+
+Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus a franchir les
+haies et les talus. Au bout d'un instant, le sentier deviant a gauche,
+la lumiere parut glisser a droite, et, parvenu a un croisement de
+chemins, Meaulnes, dans sa hate a regagner le pauvre logis, suivit sans
+reflechir un sentier qui paraissait directement y conduire. Mais a peine
+avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumiere disparut, soit
+qu'elle fut cachee par une haie, soit que les paysans, fatigues
+d'attendre, eussent ferme leurs volets. Courageusement, l'ecolier sauta
+a travers champs, marcha tout droit dans la direction ou la lumiere
+avait brille tout a l'heure. Puis, franchissant encore une cloture, il
+retomba dans un nouveau sentier...
+
+Ainsi peu a peu, s'embrouillait la piste du grand Meaulnes et se brisait
+le lien qui l'attachait a ceux qu'il avait quittes.
+
+Decourage, presque a bout de forces, il resolut, dans son desespoir, de
+suive ce sentier jusqu"au bout.
+
+A cent pas de la, il debouchait dans une grande prairie grise, ou l'on
+distinguait de loin en loin des ombres qui devaient etre des genevriers,
+et une batisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s'en approcha.
+Ce n'etait la qu'une sorte de grand parc a betail ou de bergerie
+abandonnee. La porte ceda avec un gemissement. La lueur de la lune,
+quand le grand vent chassait les nuages, passait a travers les fentes
+des cloisons. Une odeur de moisi regnait.
+
+Sans chercher plus avant, Meaulnes s'etendit sur la paille humide, le
+coude a terre, la tete dans la main. Ayant retire sa ceinture, il se
+recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors a la
+couverture de la jument qu'il avait laissee dans le chemin, et il se
+sentit si malheureux, si fache contre lui-meme qu'il lui prit une forte
+envie de pleurer...
+
+Aussi s'efforca-t-il de penser a autre chose. Glace jusqu'aux moelles,
+il se rappela un reve--une vision plutot, qu'il avait eue tout enfant,
+et dont il n'avait jamais parle a personne: un matin, au lieu de
+s'eveiller dans sa chambre, ou pendaient ses culottes et ses paletots,
+il s'etait trouve dans une longue piece verte, aux tentures pareilles a
+des feuillages. En ce lieu coulait une lumiere si douce qu'on eut cru
+pouvoir la gouter. Pres de la premiere fenetre, une jeune fille cousait,
+le dos tourne, semblant attendre son reveil... Il n'avait pas eu la
+force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure
+enchantee. Il s'etait rendormi... Mais la prochaine fois, il jurait bien
+de se lever. Demain matin, peut-etre!...
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Le domaine mysterieux.
+
+Des le petit jour, il se reprit a marcher. Mais son genou enfle lui
+faisait mal; il lui fallait s'arreter et s'asseoir a chaque moment tant
+la douleur etait vive. L'endroit ou il se trouvait etait d'ailleurs le
+plus desole de la Sologne. De toute la matinee, il ne vit qu'une
+bergere, a l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la heler,
+essayer de courir, elle disparut sans l'entendre.
+
+Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une desolante
+lenteur... Pas un toit, pas une ame. Pas meme le cri d'un courlis dans
+les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un
+soleil de decembre, clair et glacial.
+
+Il pouvait etre trois heures de l'apres-midi lorsqu'il apercut enfin,
+au-dessus d'un bois de sapins, la fleche d'une tourelle grise.
+
+"Quelque vieux manoir abandonne, se dit-il, quelque pigeonnier
+desert!..."
+
+Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois
+debouchait, entre deux poteaux blancs, une allee ou Meaulnes s'engagea.
+Il y fit quelques pas et s'arreta, plein de surprise, trouble d'une
+emotion inexplicable. Il marchait pourtant du meme pas fatigue, le vent
+glace lui gercait les levres, le suffoquait par instants; et pourtant un
+contentement extra-ordinaire le soulevait, une tranquillite parfaite et
+presque enivrante, la certitude que son but etait atteint et qu'il n'y
+avait plus maintenant que du bonheur a esperer. C'est ainsi que, jadis,
+la veille des grandes fetes d'ete il se sentait defaillir, lorsqu'a la
+tombee de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que
+la fenetre de sa chambre etait obstruee par les branches.
+
+"Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive a ce vieux pigeonnier,
+plein de hiboux et de courants d'air!..."
+
+Et, fache contre lui-meme, il s'arreta, se demandant s'il ne valait pas
+mieux rebrousser chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il
+reflechissait depuis un instant, la tete basse, lorsqu'il s'apercut
+soudain que l'allee etait balayee a grands ronds reguliers comme on
+faisait chez lui pour les fetes. Il se trouvait dans un chemin pareil a
+la grand'rue de La Ferte, le matin de l'Assomption!... Il eut apercu au
+detour de l'allee une troupe de gens en fete soulevant la poussiere
+comme au mois de juin, qu'il n'eut pas ete surpris davantage.
+
+"Y aurait-il une fete dans cette solitude?" se demanda-t-il.
+
+Avancant jusqu'au premier detour, il entendit un bruit de voix qui
+s'approchaient. Il se jeta de cote dans les jeunes sapins touffus,
+s'accroupit et ecoute en retenant son souffle. C'etaient des voix
+enfantines. Une troupe d'enfants passa tout pres de lui. L'un d'eux,
+probablement une petite fille, parlait d'un ton si sage et si entendu
+que Meaulnes, bien qu'il ne comprit guere le sens de ses paroles, ne put
+s'empecher de sourire.
+
+"Une seule chose m'inquiete, disait-elle, c'est la question des chevaux.
+On n'empechera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney
+jaune!
+
+--Jamais on ne m'en empechera repondit une voix moqueuse de jeune
+garcon. Est-ce que nous n'avons pas toutes les permissions?... Meme
+celle de nous faire mal, s'il nous plait..."
+
+Et les voix s'eloignerent, au moment ou s'approchait deja un autre
+groupe d'enfants.
+
+"Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en
+bateau.
+
+--Mais nous le permettra-t-on? dit une autre.
+
+--Vous savez bien que nous organisons la fete a notre guise.
+
+--Et si Frantz rentrait des ce soir, avec sa fiancee?
+
+--Eh bien, il ferait ce que nous voudrions!..."
+
+"Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les
+enfants qui font la loi, ici?... Etrange domaine!"
+
+Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander ou l'on trouverait a
+boire et a manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui
+s'eloignait. C'etaient trois fillettes avec des robes droites qui
+s'arretaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux a brides. Une
+plume blanche leur trainait dans le cou, a toutes les trois. L'une
+d'elles, a demi retournee, un peu penchee, ecoutait sa compagne qui lui
+donnait de grandes explications, le doigt leve.
+
+"Je leur ferais peur", se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne
+dechiree et son ceinturon baroque de collegien de Sainte-Agathe.
+
+Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l'allee,
+il continua son chemin a travers les sapins dans la direction du
+"pigeonnier", sans trop reflechir a ce qu'il pourrait demander la-bas.
+Il fut bientot arrete a la lisiere du bois, par un petit mur moussu. De
+l'autre cote, entre le mur et les annexes du domaine, c'etait une longue
+cour etroite toute remplie de voitures, comme une cour d'auberge un jour
+de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes: de
+fines petites voitures a quatre places, les brancards en l'air; des
+chars a bancs; des bourbonnaises demodees avec des galeries a moulures,
+et meme de vieilles berlines dont les glaces etaient levees.
+
+Meaulnes, cache derriere les sapins, de crainte qu'on ne l'apercut,
+examinait le desordre du lieu, lorsqu'il avisa, de l'autre cote de la
+cour, juste au-dessus du siege d'un haut char a bancs, une fenetre des
+annexes a demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derriere
+les domaines aux volets toujours fermes des ecuries, avaient du clore
+cette ouverture. Mais le temps les avait descelles.
+
+"Je vais entrer la, se dit l'ecolier, je dormirai dans le foin et je
+partirai au petit jour, sans avoir fait peur a ces belles petites
+filles".
+
+Il franchit le mur, peniblement, a cause de son genou blesse, et,
+passant d'une voiture sur l'autre, du siege d'un char a bancs sur le
+toit d'une berline, il arriva a la hauteur de la fenetre, qu'il poussa
+sans bruit comme une porte.
+
+Il se trouvait non pas dans un grenier a foin, mais dans une vaste piece
+au plafond bas qui devait etre une chambre a coucher. On distinguait,
+dans la demi-obscurite du soir d'hiver, que la table, la cheminee et
+meme les fauteuils etaient charges de grands vases, d'objets de prix,
+d'armes anciennes. Au fond de la piece des rideaux tombaient, qui
+devaient cacher une alcove.
+
+Meaulnes avait ferme la fenetre, tant a cause du froid que par crainte
+d'etre apercu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et decouvrit
+un grand lit bas, couvert de vieux livres dores, de luths aux cordes
+cassees et de candelabres jetes pele-mele. Il repoussa toutes ces choses
+dans le fond de l'alcove, puis s'etendit sur cette couche pour s'y
+reposer et reflechir un peu a l'etrange aventure dans laquelle il
+s'etait jete.
+
+Un silence profond regnait sur ce domaine. Par instants seulement on
+entendait gemir le grand vent de decembre.
+
+Et Meaulnes, etendu, en venait a se demander si, malgre ces etranges
+rencontres, malgre la voix des enfants dans l'allee, malgre les voitures
+entassees, ce n'etait pas la simplement, comme il l'avait pense d'abord,
+une vieille batisse abandonnee dans la solitude de l'hiver.
+
+Il lui sembla bientot que le vent lui portait le son d'une musique
+perdue. C'etait comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se
+rappela le temps ou sa mere, jeune encore, se mettait au piano l'apres-
+midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derriere la porte qui
+donnait sur le jardin, il l'ecoutait jusqu'a la nuit...
+
+"On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part? pensa-t-il.
+
+Mais laissant sa question sans reponse, harasse de fatigue, il ne tarda
+pas a s'endormir...
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La chambre de Wellington.
+
+Il faisait nuit, lorsqu'il s'eveilla. Transi de froid, il se tourna et
+retourna sur sa couche, fripant et roulant sous lui sa blouse noire. Une
+faible clarte glauque baignait les rideaux de l'alcove.
+
+S'asseyant sur le lit, il glissa sa tete entre les rideaux. Quelqu'un
+avait ouvert la fenetre et l'on avait attache dans l'embrasure deux
+lanternes venitiennes vertes.
+
+Mais a peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d'oeil, qu'il entendit
+sur le palier un bruit de pas etouffe et de conversation a voix basse.
+Il se rejeta dans l'alcove et ses souliers ferres firent sonner un des
+objets de bronze qu'il avait repousses contre le mur. Un instant, tres
+inquiet, il retint son souffle. Les pas se rapprocherent et deux ombres
+glisserent dans la chambre.
+
+"Ne fais pas de bruit, disait l'un.
+
+--Ah! repondait l'autre, il est toujours bien temps qu'il s'eveille!
+
+--As-tu garni sa chambre?
+
+--Mais oui, comme celles des autres".
+
+Le vent fit battre la fenetre ouverte.
+
+"Tiens, dit le premier, tu n'as pas meme ferme la fenetre. Le vent a
+deja eteint une des lanternes. Il va falloir la rallumer.
+
+--Bah! repondit l'autre, pris d'une paresse et d'un decouragement
+soudain. A quoi bon ces illuminations du cote de la campagne, du cote du
+desert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir.
+
+--Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la
+nuit. La-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien
+contents d'apercevoir nos lumieres!"
+
+Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parle le
+dernier, et qui paraissait etre le chef, reprit d'une voix trainante, a
+la facon d'un fossoyeur de Shakespeare:
+
+"Tu mets des lanternes vertes a la chambre de Wellington. T'en mettrais
+aussi bien des rouges... Tu ne t'y connais pas plus que moi!"
+
+Un silence.
+
+"... Wellington, c'etait un Americain? Eh bien, c'est-il une couleur
+americaine, le vert? Toi, le comedien qui as voyage, tu devrais savoir
+ca.
+
+--O! la la! repondit le "comedien", voyage? Oui, j'ai voyage! Mais je
+n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte?"
+
+Meaulnes avec precaution regarda entre les rideaux.
+
+Celui qui commandait la manoeuvre etait un gros homme nu-tete, enfonce
+dans un enorme paletot. Il tenait a la main une longue perche garnie de
+lanternes multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe croisee
+sur l'autre, travailler son compagnon.
+
+Quant au comedien, c'etait le corps le plus lamentable qu'on puisse
+imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses yeux glauques et louches, sa
+moustache retombant sur sa bouche edentee faisaient songer a la face
+d'un noye qui ruisselle sur une dalle. Il etait en manches de chemise,
+et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le
+mepris le plus parfait pour sa propre personne.
+
+Apres un moment de reflexion amere et risible a la fois, il s'approcha
+de son partenaire et lui confia, les deux bras ecartes:
+
+"Veux-tu que je te dise?... Je ne peux pas comprendre qu'on soit alle
+chercher des degoutants comme nous, pour servir dans une fete pareille!
+Voila, mon gars!..."
+
+Mais sans prendre garde a ce grand elan du coeur, le gros homme continua
+de regarder son travail, les jambes croisees, bailla, renifla
+tranquillement, puis, tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'epaule,
+en disant:
+
+"Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le diner".
+
+Le bohemien le suivit, mais, en passant devant l'alcove:
+
+"Monsieur l'Endormi, fit-il avec des reverences et des inflexions de
+voix gouailleuses, vous n'avez plus qu'a vous eveiller, a vous habiller
+en marquis, meme si vous etes un marmiteux comme je suis; et vous
+descendrez a la fete costumee, puisque c'est le bon plaisir de ces
+petits messieurs et de ces petites demoiselles".
+
+Il ajouta, sur le ton d'un boniment forain, avec une derniere reverence:
+
+"Notre camarade Maloyau, attache aux cuisines, vous presentera le
+personnage d'Arlequin, et votre serviteur, celui du grand Pierrot".
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+La fete etrange.
+
+Des qu'ils eurent disparu l'ecolier sortit de sa cachette. Il avait les
+pieds glaces, les articulations raides; mais il etait repose et son
+genou paraissait gueri.
+
+"Descendre au diner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je
+serai simplement un invite dont tout le monde a oublie le nom.
+D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M.
+Maloyau et son compagnon m'attendaient..."
+
+Au sortir de l'obscurite totale de l'alcove, il put y voir assez
+distinctement dans la chambre eclairee par les lanternes vertes.
+
+Le bohemien l'avait "garnie". Des manteaux etaient accroches aux
+pateres. Sur une lourde table a toilette, au marbre brise, on avait
+dispose de quoi transformer en muscadin tel garcon qui eut passe la nuit
+precedente dans une bergerie abandonnee. Il y avait, sur la cheminee,
+des allumettes aupres d'un grand flambeau. Mais on avait omis de cirer
+le parquet; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des
+gravats. De nouveau il eut l'impression d'etre dans une maison depuis
+longtemps abandonnee... En allant vers la cheminee, il faillit buter
+contre une pile de grands cartons et de petites boites: il etendit le
+bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour
+regarder.
+
+C'etaient des costumes de jeunes gens d'il y a longtemps, des redingotes
+a hauts cols de velours, de fins gilets tres ouverts, d'interminables
+cravates blanches et des souliers vernis du debut de ce siecle. Il
+n'osait rien toucher du bout du doigt, mais apres s'etre nettoye en
+frissonnant, il endossa sur sa blouse d'ecolier un des grands manteaux
+dont il releva le collet plisse, remplaca ses souliers ferres par de
+fins escarpins vernis et se prepara a descendre nu-tete.
+
+Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de bois, dans
+un recoin de cour obscur. L'haleine glacee de la nuit vint lui souffler
+au visage et soulever un pan de son manteau.
+
+Il fit quelques pas et, grace a la vague clarte du ciel, il put se
+rendre compte aussitot de la configuration des lieux. Il etait dans une
+petite cour formee par des batiments des dependances. Tout y paraissait
+vieux et ruine. Les ouvertures au bas des escaliers etaient beantes, car
+les portes depuis longtemps avaient ete enlevees; on n'avait pas non
+plus remplace les carreaux des fenetres qui faisaient des trous noirs
+dans les murs. Et pourtant toutes ces batisses avaient un mysterieux air
+de fete. Une sorte de reflet colore flottait dans les chambres basses ou
+l'on avait du allumer aussi, du cote de la campagne, des lanternes. La
+terre etait balayee; on avait arrache l'herbe envahissante. Enfin, en
+pretant l'oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix
+d'enfants et de jeunes filles, la-bas, vers les batiments confus ou le
+vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues
+des fenetres.
+
+Il etait la, dans son grand manteau, comme un chasseur, a demi penche,
+pretant l'oreille, lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du
+batiment voisin, qu'on aurait cru desert.
+
+Il avait un chapeau haut de forme tres cintre qui brillait dans la nuit
+comme s'il eut ete d'argent; un habit dont le col lui montait dans les
+cheveux, un gilet tres ouvert, un pantalon a sous-pieds... Cet elegant,
+qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme
+s'il eut ete souleve par les elastiques de son pantalon, mais avec une
+rapidite extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s'arreter,
+profondement, automatiquement, et disparut dans l'obscurite, vers le
+batiment central, ferme, chateau ou abbaye, dont la tourelle avait guide
+l'ecolier au debut de l'apres-midi.
+
+Apres un instant d'hesitations, notre heros emboita le pas au curieux
+petit personnage. Ils traverserent une sorte de grande cour-jardin,
+passerent entre des massifs, contournerent un vivier enclos de
+palissades, un puits, et se trouverent enfin au seuil de la demeure
+centrale.
+
+Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et cloutee comme une
+porte de presbytere, etait a demi ouverte. L'elegant s'y engouffra.
+Meaulnes le suivit, et, des ses premiers pas dans le corridor, il se
+trouva, sans voir personne, entoure de rires, de chants, d'appels et de
+poursuites.
+
+Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes
+hesitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou bien ouvrir une des portes
+derriere lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer
+dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les
+voir et les rattraper, a pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit de
+portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la fraicheur du
+soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets a
+brides, et tout va disparaitre dans un brusque eclat de lumiere.
+
+Une seconde, elles tournent sur elles-memes, par jeu; leurs amples jupes
+legeres se soulevent et se gonflent; on apercoit la dentelle de leurs
+longs, amusants pantalons; puis, ensemble, apres cette pirouette, elles
+bondissent dans la piece et referment la porte.
+
+Meaulnes reste un moment ebloui et titubant dans ce corridor noir. Il
+craint maintenant d'etre surpris. Son allure hesitante et gauche le
+ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s'en retourner
+deliberement vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond
+du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants. Ce sont deux petits
+garcons qui s'approcherent en parlant.
+
+"Est-ce qu'on va bientot diner, leur demande Meaulnes avec aplomb.
+
+--Viens avec nous, repond le plus grand, on va t'y conduire".
+
+Et avec cette confiance et ce besoin d'amitie qu'ont les enfants, la
+veille d'une grande fete, ils le prennent chacun par la main. Ce sont
+probablement deux petits garcons de paysans. On leur a mis leurs plus
+beaux habits: de petites culottes coupees a mi-jambe qui laissent voir
+leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de
+velours bleu, une casquette de meme couleur et un noeud de cravate
+blanc.
+
+"La connais-tu, toi? demande l'un des enfants.
+
+--Moi, fait le plus petit, qui a une tete ronde et des yeux naifs, maman
+m'a dit qu'elle avait une robe noire et une collerette et qu'elle
+ressemblait a un joli pierrot.
+
+--Qui donc? demande Meaulnes.
+
+--Eh bien, la fiancee que Franz est alle chercher..."
+
+Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois
+arrives a la porte d'une grande salle ou flambe un beau feu. Des
+planches, en guise de table, ont ete posees sur des treteaux; on a
+etendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dinent avec
+ceremonie.
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+La fete etrange (suite).
+
+C'etait, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que
+l'on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus
+de tres loin.
+
+Les deux enfants avaient lache les mains de l'ecolier et s'etaient
+precipites dans une chambre attenante ou l'on entendait des voix
+pueriles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec
+audace et sans s'emouvoir, enjamba un banc et se trouva assis aupres de
+deux vieilles paysannes. Il se mit aussitot a manger avec un appetit
+feroce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva la tete pour
+regarder les convives et les ecouter.
+
+On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient a peine se connaitre.
+Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de
+villes lointaines. Il y avait, epars le long des tables, quelques
+vieillards avec des favoris, et d'autres completement rases qui
+pouvaient etre d'anciens marins. Pres d'eux dinaient d'autres vieux qui
+leur ressemblaient: meme face tannee, memes yeux vifs sous des sourcils
+en broussaille, memes cravates etroites comme des cordons de souliers...
+Mais il etait aise de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigue plus
+loin que le bout du canton; et s'ils avaient tangue, roule plus de mille
+fois sous les averses et dans le vent, c'etait pour ce dur voyage sans
+peril qui consiste a creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et a
+retourner ensuite la charrue... On voyait peu de femmes; quelques
+vieilles paysannes avec de rondes figures ridees comme des pommes, sous
+des bonnets tuyautes.
+
+Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentit
+a l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi plus tard cette
+impression: quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute
+impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une grande amertume: "Il y
+a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient". On imagine de
+vieilles gens, des grands-parents pleins d'indulgence, qui sont
+persuades a l'avance que tout ce que vous faites est bien fait.
+Certainement parmi ces bonnes gens-la les convives de cette salle
+avaient ete choisis. Quant aux autres, c'etaient des adolescents et des
+enfants...
+
+Cependant, aupres de Meaulnes, les deux vieilles femmes causaient:
+
+"En mettant tout pour le mieux, disait la plus agee, d'une voix cocasse
+et suraigue qu'elle cherchait vainement a adoucir, les fiances ne seront
+pas la, demain, avant trois heures.
+
+--Tais-toi, tu me ferais mettre en colere", repondait l'autre du ton le
+plus tranquille.
+
+Celle-ci portait sur le front une capeline tricotee. 'Comptons! reprit
+la premiere sans s'emouvoir. Une heure et demie de chemin de fer de
+Bourges a Vierzon, et sept lieues de voiture, de Vierzon jusqu'ici..."
+
+La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. Grace a
+cette paisible prise de bec, la situation s'eclairait faiblement: Frantz
+de Galais, le fils du chateau--qui etait etudiant ou marin ou peut-etre
+aspirant de marine, on ne savait pas...--etait alle a Bourges pour y
+chercher une jeune fille et l'epouser. Chose etrange, ce garcon, qui
+devait etre tres jeune et tres fantasque, reglait tout a sa guise dans
+le Domaine. Il avait voulu que la maison ou sa fiancee entrerait
+ressemblat a un palais en fete. Et pour celebrer la venue de la jeune
+fille, il avait invite lui-meme ces enfants et ces vieilles gens
+debonnaires. Tels etaient les points que la discussion des deux femmes
+precisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystere, et
+reprenaient sans cesse la question du retour des fiances. L'une tenait
+pour le matin du lendemain. L'autre pour l'apres-midi.
+
+"Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la plus jeune
+avec calme.
+
+--Et toi, ma pauvre Adele, toujours aussi entetee. Il y a quatre ans que
+je ne t'avais vue, tu n'as pas change", repondait l'autre en haussant
+les epaules, mais de sa voix la plus paisible.
+
+Et elles continuaient ainsi a se tenir tete sans la moindre humeur.
+Meaulnes intervint dans l'espoir d'en apprendre davantage:
+
+"Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiancee de Frantz?"
+
+Elles le regarderent, interloquees. Personne d'autre que Frantz n'avait
+vu la jeune fille. Lui-meme, en revenant de Toulon, l'avait rencontree
+un soir, desolee, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les
+Marais. Son pere, un tisserand, l'avait chassee de chez lui. Elle etait
+fort jolie et Frantz avait decide aussitot de l'epouser. C'etait une
+etrange histoire; mais son pere, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne lui
+avaient-ils pas toujours tout accorde!...
+
+Meaulnes, avec precaution, allait poser d'autres questions, lorsque
+parut a la porte un couple charmant: une enfant de seize ans avec
+corsage de velours et jupe a grands volants; un jeune personnage en
+habit a haut col et pantalon a elastiques. Ils traverserent la salle,
+esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis d'autres
+passerent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot
+blafard, aux manches trop longues, coiffe d'un bonnet noir et riant
+d'une bouche edentee. Il courait a grandes enjambees maladroites, comme
+si, a chaque pas, il eut du faire un saut, et il agitait ses longues
+manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les jeunges
+gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants
+qui le poursuivaient avec des cris percants. Au passage il regarda
+Meaulnes de ses yeux vitreux, et l'ecolier crut reconnaitre,
+completement rase, le compagnon de M. Maloyau, le bohemien qui tout a
+l'heure accrochait les lanternes.
+
+Le repas etait termine. Chacun se levait.
+
+Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. Une
+musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, la tete a
+demi cachee dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se
+sentait un autre personnage. Lui aussi, gagne par le plaisir, se mit a
+poursuivre le grand pierrot a travers les couloirs du Domaine, comme
+dans les coulisses d'un theatre ou la pantomime, de la scene, se fut
+partout repandue. Il se trouva ainsi mele jusqu'a la fin de la nuit a
+une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une
+porte, et se trouvait dans une chambre ou l'on montrait la lanterne
+magique. Des enfants applaudissaient a grand bruit... Parfois, dans un
+coin de salon ou l'on dansait, il engageait conversation avec quelque
+dandy et se renseignait hativement sur les costumes que l'on porterait
+les jours suivants...
+
+Un peu angoisse a la longue par tout ce plaisir qui s'offrait a lui,
+craignant a chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laissat voir
+sa blousse de collegien, il alla se refugier un instant dans la partie
+la plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y entendait que
+le bruit etouffe d'un piano.
+
+Il entra dans une piece silencieuse qui etait une salle a manger
+eclairee par une lampe a suspension. La aussi c'etait fete, mais fete
+pour les petits enfants.
+
+Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs
+genoux; d'autres etaient accroupis par terre devant une chaise et,
+gravement, ils faisaient sur le siege un etalage d'images; d'autres,
+aupres du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils ecoutaient
+au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fete.
+
+Une porte de cette salle a manger etait grande ouverte. On entendait
+dans la piece attenante jouer du piano. Meaulnes avanca curieusement la
+tete. C'etait une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une jeune
+fille, un grand manteau marron jete sur ses epaules, tournait le dos,
+jouant tres doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le
+divan, tout a cote, six ou sept petits garcons et petites filles ranges
+comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu'il se fait
+tard, ecoutaient. De temps en temps seulement, l'un d'eux, arc-boute sur
+les poignets, se soulevait, glissait a terre et passait dans la salle a
+manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait
+prendre sa place.
+
+Apres cette fete ou tout etait charmant, mais fievreux et fou, ou lui-
+meme avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait
+la plonge dans le bonheur le plus calme du monde.
+
+Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait a jouer, il retourna
+s'asseoir dans la salle a manger, et, ouvrant un des gros livres rouges
+epars sur la table, il commenca distraitement a lire.
+
+Presque aussitot un des petits qui etaient par terre s'approcha, se
+pendit a son bras et grimpa sur son genou pour regarder en meme temps
+que lui; un autre en fit autant de l'autre cote. Alors ce fut un reve
+comme son reve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il etait dans sa
+propre maison, marie, un beau soir, et que cet etre charmant et inconnu
+qui jouait du piano, pres de lui, c'etait sa femme...
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+La rencontre.
+
+Le lendemain matin, Meaulnes fut pret un des premiers. Comme on le lui
+avait conseille, il revetit un simple costume noir, de mode passee, une
+jaquette serree a la taille avec des manches bouffant aux epaules, un
+gilet croise, un pantalon elargi du bas jusqu'a cacher ses fines
+chaussures, et un chapeau haut de forme.
+
+La cour etait deserte encore lorsqu'il descendit. Il fit quelques pas et
+se trouva comme transporte dans une journee de printemps. Ce fut en
+effet le matin le plus doux de cet hiver-la. Il faisait du soleil comme
+aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et l'herbe mouillee
+brillait comme humectee de rosee. Dans les arbres, plusieurs petits
+oiseaux chantaient et de temps a autre une brise tiedie coulait sur le
+visage du promeneur.
+
+Il fit comme les invites qui se sont eveilles avant le maitre de la
+maison. Il sortit dans la cour du Domaine, pensant a chaque instant
+qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derriere lui:
+
+"Deja reveille, Augustin?..."
+
+Mais il se promena longtemps seul a travers le jardin et la cour. La-
+bas, dans le batiment principal, rien ne remuait, ni aux fenetres, ni a
+la tourelle. On avait ouvert deja, cependant, les deux battants de la
+ronde porte de bois. Et, dans une des fenetres du haut, un rayon de
+soleil donnait, comme en ete, aux premieres heures du matin.
+
+Meaulnes, pour la premiere fois, regardait en plein jour l'interieur de
+la propriete. Les vestiges d'un mur separaient le jardin delabre de la
+cour, ou l'on avait, depuis peu, verse du sable et passe le rateau. A
+l'extremite des dependances qu'il habitait, c'etaient des ecuries baties
+dans un amusant desordre, qui multipliait les recoins garnis
+d'arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine deferlaient
+des bois de sapins qui le cachaient a tout le pays plat, sauf vers
+l'est, ou l'on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de
+sapins encore.
+
+Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barriere
+de bois qui entourait le vivier; vers les bords il restait un peu de
+glace mince et plissee comme une ecume. Il s'apercut lui-meme reflete
+dans l'eau, comme incline sur le ciel, dans son costume d'etudiant
+romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes; non plus l'ecolier qui
+s'etait evade dans une carriole de paysan, mais un etre charmant et
+romanesque, au milieu d'un beau livre de prix...
+
+Il se hata vers le batiment principal, car il avait faim. Dans la grande
+salle ou il avait dine la veille, une paysanne mettait le couvert. Des
+que Meaulnes se fut assis devant un des bols alignes sur la nappe, elle
+lui versa le cafe en disant:
+
+"Vous etes le premier, monsieur".
+
+Il ne voulut rien repondre, tant il craignait d'etre soudain reconnu
+comme un etranger. Il demanda seulement a quelle heure partirait le
+bateau pour la promenade matinale qu'on avait annoncee.
+
+"Pas avant une demi-heure, monsieur: personne n'est descendu encore",
+fut la reponse.
+
+Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de l'embarcadere, autour
+de la longue maison chatelaine aux ailes inegales, comme une eglise.
+Lorsqu'il eut contourne l'aile sud, il apercut soudain les roseaux, a
+perte de vue, qui formaient tout le paysage. L'eau des etangs venait de
+ce cote mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs
+portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues
+clapotantes.
+
+Desoeuvre, le promeneur erra un long moment sur la rive sablee comme un
+chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux
+vitres poussiereuses qui donnaient sur des pieces delabrees ou
+abandonnees, sur des debarras encombres de brouettes, d'outils rouilles
+et de pots de fleurs brises, lorsque soudain, a l'autre bout des
+batiments, il entendit des pas grincer sur le sable.
+
+C'etaient deux femmes, l'une tres vieille et courbee; l'autre, une jeune
+fille, blonde, elancee, dont le charmant costume, apres tous les
+deguisements de la veille, parut d'abord a Meaulnes extraordinaire.
+
+Elles s'arreterent un instant pour regarder le paysage, tandis que
+Meaulnes se disait, avec un etonnement qui lui parut plus tard bien
+grossier:
+
+"Voila sans doute ce qu'on appelle une jeune fille excentrique--peut-
+etre une actrice qu'on a mandee pour la fete".
+
+Cependant, les deux femmes passaient pres de lui et Meaulnes, immobile,
+regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait apres
+avoir desesperement essaye de se rappeler le beau visage efface, il
+voyait en reve passer des rangees de jeunes femmes qui ressemblaient a
+celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu
+penche; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa taille fine, et
+l'autre avait aussi ses yeux bleus: mais aucune de ces femmes n'etait
+jamais la grande jeune fille.
+
+Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un
+visage aux traits un peu courts, mais dessines avec une finesse presque
+douloureuse. Et comme deja elle etait passee devant lui, il regarda sa
+toilette, qui etait bien la plus simple et la plus sage des toilettes...
+
+Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque la jeune
+fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit a sa compagne:
+
+"Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?..."
+
+Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassee, tremblante, ne cessait
+de causer gaiement et de rire. La jeune fille repondait doucement. Et
+lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadere, elle eut ce meme regard
+innocent et grave, qui semblait dire:
+
+"Qui etes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et pourtant
+il me semble que je vous connais".
+
+D'autres invites etaient maintenant epars entre les arbres, attendant.
+Et trois bateaux de plaisance accostaient, prets a recevoir les
+promeneurs. Un a un, sur le passage des dames, qui paraissaient etre la
+chatelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondement, et les
+demoiselles s'inclinaient. Etrange matinee! Etrange partie de plaisir!
+Il faisait froid malgre le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient
+autour de leur cou ces boas de plumes qui etaient alors a la mode...
+
+La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se
+trouva dans le meme yacht que la jeune chatelaine. Il s'accouda sur le
+pont, tenant d'une main d'une main son chapeau battu par le grand vent,
+et il put regarder a l'aise le jeune fille, qui s'etait assise a l'abri.
+Elle aussi le regardait. Elle repondait a ses compagnes, souriait, puis
+posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa levre un peu
+mordue.
+
+Un grand silence regnait sur les berges prochaines. Le bateau filait
+avec un brui calme de machine et d'eau. On eut pu se croire au coeur de
+l'ete. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque
+maison de campagne. La jeune fille s'y promenerait sous une ombrelle
+blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gemir... Mais
+soudain une rafale glacee venait rappeler decembre aux invites de cette
+etrange fete.
+
+On aborda devant un bois de sapins. Sur le debarcadere, les passages
+durent attendre un instant, serres les uns contre les autres, qu'un des
+bateliers eut ouvert le cadenas de la barriere... Avec quel emoi
+Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute ou, sur le bord de
+l'etang, il avait eu tres pres du sien le visage desormais perdu de la
+jeune fille! Il avait regarde ce profil si pur, de tous ses yeux,
+jusqu'a ce qu'ils fussent pres de s'emplir de larmes. Et il se rappelait
+avoir vu, comme un secret delicat qu'elle lui eut confie, un peu de
+poudre restee sur sa joue...
+
+A terre, tout s'arrangea comme dans un reve. Tandis que les enfants
+couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et
+s'eparpillaient a travers bois, Meaulnes s'avanca dans une allee, ou,
+dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva pres d'elle
+sans avoir eu le temps de reflechir:
+
+"Vous etes belle", dit-il simplement.
+
+Mais elle hata le pas et, sans repondre, prit une allee transversale.
+D'autres promeneurs couraient, jouaient a travers les avenues, chacun
+errant a sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune
+homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa
+grossierete, sa sottise. Il errait au hasard, persuade qu'il ne
+reverrait plus cette gracieuse creature, lorsqu'il l'apercut soudain
+venant a sa rencontre et forcee de passer pres de lui dans l'etroit
+sentier. Elle ecartait de ses deux mains nues les plis de son grand
+manteau. Elle avait des souliers noirs tres decouverts. Ses chevilles
+etaient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de
+les voir se briser.
+
+Cette fois, le jeune homme salua, en disant tres bas:
+
+"Voulez-vous me pardonner?
+
+--Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les
+enfants, puisqu'ils sont les maitres aujourd'hui. Adieu".
+
+Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec
+gaucherie, mais d'un ton si trouble, si plein de desarroi, qu'elle
+marcha plus lentement et l'ecouta.
+
+"Je ne sais meme pas qui vous etes", dit-elle enfin. Elle prononcait
+chaque mot d'un ton uniforme, en appuyant de la meme facon sur chacun,
+mais en disant plus doucement le dernier... Ensuite elle reprenait son
+visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient
+fixement au loin.
+
+"Je ne sais pas non plus votre nom", repondit Meaulnes.
+
+Ils suivaient maintenant un chemin decouvert, et l'on voyait a quelque
+distance les invites se presser autour d'une maison isolee dans la
+pleine campagne.
+
+"Voici la 'maison de Frantz'", dit la jeune fille; il faut que je vous
+quitte..."
+
+Elle hesita, le regarda un instant en souriant et dit:
+
+"Mon nom?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais..."
+
+Et elle s'echappa.
+
+La "maison de Frantz' etait alors inhabitee. Mais Meaulnes la trouva
+envahie jusqu'aux greniers par la foule des invites. Il n'eut guere le
+loisir d'ailleurs d'examiner le lieu ou il se trouvait: on dejeuna en
+hate d'un repas froid emporte dans les bateaux, ce qui etait fort peu de
+saison, mais les enfants en avaient decide ainsi, sans doute; et l'on
+repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais des qu'il la vit sortir
+et, repondant a ce qu'elle avait dit tout a l'heure:
+
+"Le nom que je vous donnais etait plus beau, dit-il.
+
+--Comment? Quel etait ce nom?" fit-elle, toujours avec la meme gravite.
+
+Mais il eut peur d'avoir dit une sottise et ne repondit rien.
+
+"Mon nom a moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis
+etudiant.
+
+--Oh! vous etudiez?" dit-elle. Et ils parlerent un instant encore. Ils
+parlerent lentement, avec bonheur,--avec amitie. Puis l'attitude de la
+jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle
+parut aussi plus inquiete. On eut dit qu'elle redoutait ce que Meaulnes
+allait dire et s'en effarouchait a l'avance. Elle etait aupres de lui
+toute fremissante, comme une hirondelle un instant posee a terre et qui
+deja tremble du desir de reprendre son vol.
+
+"A quoi bon? A quoi bon?" repondait-elle doucement aux projets que
+faisait Meaulnes.
+
+Mais lorsqu'enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour
+vers ce beau domaine:
+
+"Je vous attendrai", repondit-elle simplement.
+
+Ils arrivaient en vue de l'embarcadere. Elle s'arreta soudain et dit
+pensivement:
+
+"Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que
+nous montions cette fois dans le meme bateau. Adieu, ne me suivez pas".
+
+Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se
+reprit a marcher. Et alors le jeune fille, dans le lointain, au moment
+de se perdre a nouveau dans la foule des invites, s'arreta et, se
+tournant vers lui, pour la premiere fois le regarda longuement. Etait-ce
+un dernier signe d'adieu? Etait-ce pour lui defendre de l'accompagner?
+Ou peut-etre avait-elle quelque chose encore a lui dire?...
+
+Des qu'on fut rentre au Domaine, commenca, derriere la ferme, dans une
+grande prairie en pente, la course des poneys. C'etait la derniere
+partie de la fete. D'apres toutes les previsions, les fiances devaient
+arriver a temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigeait tout.
+
+On dut pourtant commencer sans lui. Les garcons en costumes de jockeys,
+les fillettes en ecuyeres, amenaient les uns, de fringants poneys
+enrubannes, les autres, de tres vieux chevaux dociles. Au milieu des
+cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se
+fut cru transporte sur la pelouse verte et taillee de quelque champ de
+courses en miniature.
+
+Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux a plumes,
+qu'il avait entendus la veille dans l'allee du bois... Le reste du
+spectacle lui echappa, tant il etait anxieux de retrouver dans la foule
+le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de
+Galais ne parut pas. Il la cherchait encore lorsqu'une volee de coups de
+cloche et des cris de joie annoncerent la fin des courses. Une petite
+fille sur une vieille jument blanche avait remporte la victoire. Elle
+passait triomphalement sur sa monture et le panache de son chapeau
+flottait au vent.
+
+Puis soudain tout se tut. Les jeux etaient finis et Frantz n'etait pas
+de retour. On hesita un instant; on se concerta avec embarras. Enfin,
+par groupes, on regagna les appartements, pour attendre, dans
+l'inquietude et le silence, le retour des fiances.
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Frantz de Galais.
+
+La course avait fini trop tot. Il etait quatre heures et demie et il
+faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la
+tete pleine des evenements de son extraordinaire journee. Il s'assit
+devant la table, desoeuvre, attendant le diner et la fete qui devait
+suivre.
+
+De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l'entendait
+gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuye d'une chute
+d'eau. Le tablier de la cheminee battait de temps a autre.
+
+Pour la premiere fois, Meaulnes sentit en lui cette legere angoisse qui
+vous saisit a la fin des trop belles journees. Un instant il pensa a
+allumer du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier rouille de
+la cheminee. Alors il se prit a ranger dans la chambre; il accrocha ses
+beaux habits aux portemanteaux, disposa le long du mur les chaises
+bouleversees, comme s'il eut tout voulu preparer la pour un long sejour.
+
+Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours pret a partir, il plia
+soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme un costume de voyage,
+sa blouse et ses autres vetements de collegien; sous la chaise, il mit
+ses souliers ferres pleins de terre encore.
+
+Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa
+demeure qu'il avait mise en ordre.
+
+De temps a autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait
+sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apaise, depuis qu'il
+avait range son appartement, le grand garcon se sentit parfaitement
+heureux. Il etait la, mysterieux, etranger, au milieu de ce monde
+inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu
+depassait toutes ses esperances. Et il suffisait maintenant a sa joie de
+se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se
+tournait vers lui...
+
+Durant cette reverie, la nuit etait tombee sans qu'il songeat meme a
+allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de l'arriere-
+chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fenetre donnait aussi
+sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer, lorsqu'il apercut
+dans cette piece une lueur, comme celle d'une bougie allumee sur la
+table. Il avanca la tete dans l'entrebaillement de la porte. Quelqu'un
+etait entre la, par la fenetre sans doute, et se promenait de long en
+large, a pas silencieux. Autant qu'on pouvait voir, c'etait un tres
+jeune homme. Nu-tete, une pelerine de voyage sur les epaules, il
+marchait sans arret, comme affole par une douleur insupportable. Le vent
+de la fenetre qu'il avait laissee grande ouverte faisait flotter sa
+pelerine et, chaque fois qu'il passait pres de la lumiere, on voyait
+luire des boutons dores sur sa fine redingote.
+
+Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espece d'air marin, comme
+en chantent, pour s'egayer le coeur, les matelots et les filles dans les
+cabarets des ports...
+
+Un instant, au milieu de sa promenade agitee, il s'arreta et se pencha
+sur la table, chercha dans une boite, en sortit plusieurs feuilles de
+papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un tres
+fin, tres aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que
+partageait une raie de cote. Il avait cesse de siffler. Tres pale, les
+levres entr'ouvertes, il paraissait a bout de souffle, comme s'il avait
+recu au coeur un coup violent.
+
+Meaulnes hesitait s'il allait, par discretion, se retirer, ou s'avancer,
+lui mettre doucement, en camarade, la main sur l'epaule, et lui parler.
+Mais l'autre leva la tete et l'apercut. Il le considera une seconde,
+puis, sans s'etonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix:
+
+"Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir.
+Puisque vous voici, c'est a vous que je vais expliquer... Voila!..."
+
+Il paraissait completement desempare. Lorsqu'il eut dit: "Voila", il
+prit Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son
+attention. Puis il tourna la tete vers la fenetre, comme pour reflechir
+a ce qu'il allait dire, cligna des yeux--et Meaulnes comprit qu'il
+avait une forte envie de pleurer.
+
+Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, regardant toujours
+fixement la fenetre, il reprit d'une voix alteree:
+
+"Eh bien, voila: c'est fini; la fete est finie. Vous pouvez descendre le
+leur dire. Je suis rentre tout seul. Ma fiancee ne viendra pas. Par
+scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je
+vais vous expliquer..."
+
+Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il n'expliqua rien.
+Se detournant soudain, il s'en alla dans l'ombre ouvrir et refermer des
+tiroirs pleins de vetements et de livres.
+
+"Je vais m'appreter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me derange pas".
+
+Il placa sur la table divers objets, un necessaire de toilette, un
+pistolet...
+
+Et Meaulnes, plein de desarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui
+serrer la main.
+
+En bas, deja, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose.
+Presque toutes les jeunes filles avaient change de robe. Dans le
+batiment principal le diner avait commence, mais hativement, dans le
+desordre, comme a l'instant d'un depart.
+
+Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle a
+manger aux chambres du haut et aux ecuries. Ceux qui avaient fini
+formaient des groupes ou l'on se disait au revoir.
+
+"Que se passe-t-il? demanda Meaulnes a un garcon de campagne, qui se
+hatait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tete et sa
+serviette fixee a son gilet.
+
+--Nous partons, repondit-il. Cela s'est decide tout d'un coup. A cinq
+heures, nous nous sommes trouves seuls, tous les invites ensemble. Nous
+avions attendu jusqu'a la derniere limite. Les fiances ne pouvaient plus
+venir? Quelqu'un a dit: "Si nous partions..." Et tout le monde s'est
+apprete pour le depart".
+
+Meaulnes ne repondit pas. Il lui etait egal de s'en aller maintenant.
+N'avait-il pas ete jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il pas
+obtenu cette fois tout ce qu'il desirait? C'est a peine s'il avait eu le
+temps de repasser a l'aise dans sa memoire toute la belle conversation
+du matin. Pour l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bientot, il
+reviendrait--sans tricherie, cette fois...
+
+"Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui etait un garcon
+de son age, hatez-vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans
+un instant".
+
+Il partit au galop, laissant la son repas commence et negligeant de dire
+aux invites ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour etaient
+plonges dans une obscurite profonde. Il n'y avait pas, ce soir-la, de
+lanternes aux fenetres. Mais comme, apres tout, ce diner ressemblait au
+dernier repas des fins de noces, les moins bons de invites, qui peut-
+etre avaient bu, s'etaient mis a chanter. A mesure qu'il s'eloignait,
+Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis
+deux jours avait tenu tant de grace et de merveilles. Et c'etait le
+commencement du desarroi et de la devastation. Il passa pres du vivier
+ou le matin meme il s'etait mire. Comme tout paraissait change deja...--
+avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes:
+
+D'ou donc que tu reviens, petite libertine? Ton bonnet est dechire Tu es
+bien mal coiffee...
+
+et cet autre encore:
+
+Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont
+rouges... Adieu, sans retour!
+
+Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure isolee, quelqu'un
+en descendait qui le heurta dans l'ombre et lui dit:
+
+"Adieu, monsieur!"
+
+et, s'enveloppant dans sa pelerine comme s'il avait tres froid,
+disparut. C'etait Franz Galais.
+
+La bougie que Frantz avait laissee dans sa chambre brulait encore. Rien
+n'avait ete derange. Il y avait seulement, ecrits sur une feuille de
+papier a lettres placee en evidence, ces mots:
+
+Ma fiancee a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas etre ma
+femme; qu'elle etait une couturiere et non pas une princesse. Je ne sais
+que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne me
+pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien pour
+moi...
+
+C'etait la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa une seconde
+et s'eteignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte.
+Malgre l'obscurite, il reconnut chacune des choses qu'il avait rangees
+en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Piece par
+piece, fidele, il retrouva tout son vieux vetement miserable, depuis ses
+godillots jusqu'a sa grossiere ceinture a boucle de cuivre. Il se
+deshabilla et se rhabilla vivement, mais, distraitement, deposa sur une
+chaise ses habits d'emprunt, se trompant de gilet.
+
+Sous les fenetres, dans la cour aux voitures, un remue-menage avait
+commence. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant defaire sa
+voiture de l'inextricable fouillis ou elle etait prise. De temps en
+temps un homme grimpait sur le siege d'une charrette, sur la bache d'une
+grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait
+frapper la fenetre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre
+maintenant familiere, ou toutes choses avaient ete pour lui si amicales,
+palpitait, revivait... Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant
+soigneusement la porte, ce mysterieux endroit qu'il ne devait sans doute
+jamais revoir.
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+La fete etrange (fin).
+
+Deja, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la
+grille du bois. En tete, un homme revetu d'une peau de chevre, une
+lanterne a la main, conduisait par la bride le cheval du premier
+attelage.
+
+Meaulnes avait hate de trouver quelqu'un qui voulut bien se charger de
+lui. Il avait hate de partir. Il apprehendait, au fond du coeur, de se
+trouver soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie fut
+decouverte.
+
+Lorsqu'il arriva devant le batiment principal les conducteurs
+equilibraient la charge des dernieres voitures. On faisait lever tous
+les voyageurs pour rapprocher ou reculer les sieges, et les jeunes
+filles enveloppees dans des fichus se levaient avec embarras, les
+couvertures tombaient a leurs pieds et l'on voyait les figures inquietes
+de celles qui baissaient leur tete du cote des falots.
+
+Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan qui tout a
+l'heure avait offert de l'emmener:
+
+"Puis-je monter? lui cria-t-il.
+
+--Ou vas-tu, mon garcon? repondit l'autre qui ne le reconnaissait plus.
+
+--Du cote de Sainte-Agathe.
+
+--Alors il faut demander une place a Maritain" Et voila le grand ecolier
+cherchant parmi les voyageurs attardes ce Maritain inconnu. On le lui
+indiqua parmi les buveurs qui chantaient dans la cuisine.
+
+"C'est un 'amusard', lui dit-on. Il sera encore la a trois heures du
+matin".
+
+Meaulnes songea un instant a la jeune fille inquiete, pleine de fievre
+et de chagrin, qui entendrait chanter dans le Domaine, jusqu'au milieu
+de la nuit, ces paysans avines. Dans quelle chambre etait-elle? Ou etait
+sa fenetre, parmi ces batiments mysterieux? Mais rien ne servirait a
+l'ecolier de s'attarder. Il fallut partir. Une fois rentre a Sainte-
+Agathe, tout deviendrait plus clair; il cesserait d'etre un ecolier
+evade; de nouveau il pourrait songer a la jeune chatelaine.
+
+Une a une, les voitures s'en allaient; les roues grincaient sur le sable
+de la grande allee. Et, dans la nuit, on les voyait tourner et
+disparaitre, chargees de femmes emmitouflees, d'enfants dans des fichus,
+qui deja s'endormaient. Une grande carriole encore; un char a bancs, ou
+les femmes etaient serrees epaule contre epaule, passa, laissant
+Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il n'allait plus rester
+bientot qu'une vieille berline que conduisait un paysan en blouse.
+
+"Vous pouvez monter, repondit-il aux explications d'Augustin, nous
+allons dans cette direction".
+
+Peniblement Meaulnes ouvrit la portiere de la vieille guimbarde, dont la
+vitre trembla et les gonds crierent. Sur la banquette, dans un coin de
+la voiture, deux tout petits enfants, un garcon et une fille, dormaient.
+Ils s'eveillerent au bruit et au froid, se detendirent, regarderent
+vaguement, puis en frissonnant se renfoncerent dans leur coin et se
+rendormirent.
+
+Deja la vieille voiture partait. Meaulnes referma plus doucement la
+portiere et s'installa avec precaution dans l'autre coin; puis,
+avidement, s'efforca de distinguer a travers la vitre les lieux qu'il
+allait quitter et la route par ou il etait venu: il devina, malgre la
+nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant
+l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine
+pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on distinguait
+vaguement les troncs des vieux sapins.
+
+"Peut-etre rencontrerons-nous Frantz de Galais", se disait Meaulnes, le
+coeur battant.
+
+Brusquement, dans le chemin etroit, la voiture fit un ecart pour ne pas
+heurter un obstacle. C'etait, autant qu'on pouvait deviner dans la nuit
+a ses formes massives, une roulotte arretee presque au milieu du chemin
+et qui avait du rester la, a proximite de la fete, durant ces derniers
+jours.
+
+Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commencait
+a se fatiguer de regarder a la vitre, s'efforcant vainement de percer
+l'obscurite environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois,
+il y eut un eclair, suivi d'une detonation. Les chevaux partirent au
+galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en blouse s'efforcait
+de les retenir ou, au contraire, les excitait a fuir. Il voulut ouvrir
+la portiere. Comme la poignee se trouvait a l'exterieur, il essaya
+vainement de baisser la glace, la secoua... Les enfants, reveilles en
+peur, se serraient l'un contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il
+secouait la vitre, le visage colle au carreau, il apercut, grace a un
+coude du chemin, une forme blanche qui courait. C'etait, hagard et
+affole, le grand pierrot de la fete, le bohemien en tenue de mascarade,
+qui portait dans ses bras un corps humain serre contre sa poitrine. Puis
+tout disparut.
+
+Dans la voiture qui fuyait au grand galop a travers la nuit, les deux
+enfants s'etaient rendormis. Personne a qui parler des evenements
+mysterieux de ces deux jours. Apres avoir longtemps repasse dans son
+esprit tout ce qu'il avait vu et entendu, plein de fatigue et le coeur
+gros, le jeune homme lui aussi s'abandonna au sommeil, comme un enfant
+triste...
+
+Ce n'etait pas encore le petit jour lorsque, la voiture s'etant arretee
+sur la route, Meaulnes fut reveille par quelqu'un qui cognait a la
+vitre. Le conducteur ouvrit peniblement la portiere et cria, tandis que
+le vent froid de la nuit glacait l'ecolier jusqu'aux os:
+
+"Il va falloir descendre ici. Le jour se leve. Nous allons prendre la
+traverse. Vous etes tout pres de Sainte-Agathe".
+
+A demi replie, Meaulnes obeit, chercha vaguement, d'un geste
+inconscient, sa casquette, qui avait roule sous les pieds des deux
+enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture, puis il
+sortit en se baissant.
+
+"Allons, au revoir, dit l'homme en remontant sur son siege. Vous n'avez
+plus que six kilometres a faire. Tenez, la borne est la, au bord du
+chemin".
+
+Meaulnes, qui ne s'etait pas encore arrache de son sommeil, marcha
+courbe en avant, d'un pas lourd, jusqu'a la borne et s'y assit, les bras
+croises, la tete inclinee, comme pour se rendormir.
+
+"Ah! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir la. Il fait
+trop froid. Allons, debout, marchez un peu..."
+
+Vacillant comme un homme ivre, le grand garcon, les mains dans ses
+poches, les epaules rentrees, s'en alla lentement sur le chemin de
+Sainte-Agathe; tandis que, dernier vestige de la fete mysterieuse, la
+vieille berline quittait le gravier de la route et s'eloignait, cahotant
+en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau
+du conducteur, dansant au-dessus des clotures...
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Le Grand Jeu.
+
+Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l'impossibilite ou nous
+etions de mener a bien de longues recherches nous empecherent, Meaulnes
+et moi de reparler du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne
+pouvions rien commencer de serieux, durant ces breves journees de
+fevrier, ces jeudis sillonnes de bourrasques, qui finissaient
+regulierement vers cinq heures par une morne pluie glacee.
+
+Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait etrange que
+depuis l'apres-midi de son retour nous n'avions plus d'amis. Aux
+recreations, les memes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne
+parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussitot la classe
+balayee, la cour se vidait comme au temps ou j'etais seul, et je voyais
+errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour a la salle a
+manger.
+
+Les jeudis matins, chacun de nous installe sur le bureau d'une des deux
+salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous
+avions deniches dans les placards, entre des methodes d'anglais et des
+cahiers de musique finement recopies. L'apres-midi, c'etait quelque
+visite qui nous faisait fuir l'appartement; et nous regagnions
+l'ecole... Nous entendions parfois des groupes de grands eleves qui
+s'arretaient un instant, comme par hasard, devant le grand portail, le
+heurtaient en jouant a des jeux militaires incomprehensibles et puis
+s'en allaient... Cette triste vie se poursuivit jusqu'a la fin de
+fevrier. Je commencais a croire que Meaulnes avait tout oublie,
+lorsqu'une aventure, plus etrange que les autres, vint me prouver que je
+m'etais trompe et qu'une crise violente se preparait sous la surface
+morne de cette vie d'hiver.
+
+Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la premiere
+nouvelle du Domaine etrange, la premiere vague de cette aventure dont
+nous ne reparlions pas arriva jusqu') nous. Nous etions en pleine
+veillee. Mes grands-parents repartis, restaient seulement avec nous
+Millie et mon pere, qui ne se doutaient nullement de la sourde facherie
+par quoi toute la classe etait divisee en deux clans.
+
+A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les
+miettes du repas fit:
+
+"Ah!"
+
+d'une voix si claire que nous nous approchames pour regarder. Il y avait
+sur le seuil une couche de neige... Comme il faisait tres sombre, je
+m'avancai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche etait
+profonde. Je sentis des flocons legers qui me glissaient sur la figure
+et fondaient aussitot. On me fit rentrer tres vite et Millie ferma la
+porte frileusement.
+
+A neuf heures nous nous disposions a monter nous coucher; ma mere avait
+deja la lampe a la main, lorsque nous entendimes tres nettement deux
+grands coups lances a toute volee dans le portail, a l'autre bout de la
+cour. Elle replaca la lampe sur la table et nous restames tous debout,
+aux aguets, l'oreille tendue.
+
+Il ne fallait pas songer a aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir
+traverse seulement la moitie de la cour, la lampe eut ete eteinte et le
+verre brise. Il y eut un cour silence et mon pere commencait a dire que
+"c'etait sans doute...", lorsque, tout juste sous la fenetre de la salle
+a manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de La Gare, un coup de
+sifflet partit, strident et tres prolonge, qui dut s'entendre jusque
+dans la rue de l'eglise. Et, immediatement, derriere la fenetre, a peine
+voiles par les carreaux, pousses par des gens qui devaient etre montes a
+la force des poignets sur l'appui exterieur, eclaterent des cris
+percants.
+
+"Amenez-le! Amenez-le!"
+
+A l'autre extremite du batiment, les memes cris repondirent. Ceux-la
+avaient du passer par le champ du pere Martin; ils devaient etre grimpes
+sur le mur bas qui separait le champ de notre cour.
+
+Puis, vociferes a chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix
+deguisees, les cris de: "Amenez-le!" eclaterent successivement--sur le
+toit du cellier qu'ils avaient du atteindre en escaladant un tas de
+fagots adosse au mur exterieur--sur un petit mur qui joignait le hangar
+au portail et dont la crete arrondie permettait de se mettre commodement
+a cheval--sur le mur grille de la route de La Gare ou l'on pouvait
+facilement monter... Enfin, par derriere, dans le jardin, une troupe
+retardataire arriva, qui fit la meme sarabande, criant cette fois:
+
+"A l'abordage!"
+
+Et nous entendions l'echo de leurs cris resonner dans les salles de
+classe vides, dont ils avaient ouvert les fenetres.
+
+Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les detours et les passages
+de la grande demeure, que nous voyions tres nettement, comme sur un
+plan, tous les points ou ces gens inconnus etaient en train de
+l'attaquer.
+
+A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous eumes de
+l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre a une
+attaque de rodeurs et de bohemiens. Justement il y avait depuis une
+quinzaine, sur la place, derriere l'eglise, un grand malandrin et un
+jeune garcon a la tete serree dans des bandages. Il y avait aussi, chez
+les charrons et les marechaux, des ouvriers qui n'etaient pas du pays.
+
+Mais, des que nous eumes entendu les assaillants crier, nous fumes
+persuades que nous avions affaire a des gens--et probablement a des
+jeunes gens--du bourg. Il y avait meme certainement des gamins--on
+reconnaissait leurs voix suraigues--dans la troupe qui se jetait a
+l'assaut de notre demeure comme a l'abordage d'un navire.
+
+"Ah! bien, par exemple..." s'ecria mon pere.
+
+Et Millie demanda a mi-voix:
+
+"Mais qu'est-ce que cela veut dire?" lorsque soudain les voix du portail
+et du mur grille--puis celle de la fenetre--s'arreterent. Deux coups
+de sifflet partirent derriere la croisee. Les cris des gens grimpes sur
+le cellier, comme ceux des assaillants du jardin, decrurent
+progressivement, puis cesserent; nous entendimes, le long du mur de la
+salle a manger le frolement de toute la troupe qui se retirait en hate
+et dont les pas etaient amortis par la neige.
+
+Quelqu'un evidemment les derangeait. A cette heure ou tout dormait, ils
+avaient pense mener en paix leur assaut contre cette maison isolee a la
+sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de campagne.
+
+A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir--car l'attaque avait
+ete soudaine comme un abordage bien conduit--et nous disposions-nous a
+sortir, que nous entendimes une voix connue appeler a la petite grille:
+
+"Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!"
+
+C'etait M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots
+sur le seuil, secoua sa courte blouse saupoudree de neige et entra. Il
+se donnait l'air finaud et effare de quelqu'un qui a surpris tout le
+secret d'une mysterieuse affaire:
+
+"J'etais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes.
+J'allais fermer l'etable des chevaux. Tout d'un coup; dresses sur la
+neige, qu'est-ce que je vois: deux grands gars qui semblaient faire
+sentinelle ou guetter quelque chose. Ils etaient vers la croix. Je
+m'avance: je fais deux pas--Hip! les voila partis au grand galop du
+cote de chez vous. Ah! je n'ai pas hesite, j'ai pris mon falot et j'ai
+dit: Je vais aller raconter ca a M. Seurel..."
+
+Et le voila qui recommence son histoire:
+
+"J'etais dans la cour derriere chez moi..." Sur ce, on lui offre une
+liqueur, qu'il accepte, et on lui demande des details qu'il est
+incapable de fournir.
+
+Il n'avait rien vu en arrivant a la maison. Toutes les troupes mises en
+eveil par les deux sentinelles qu'il avait derangees s'etaient eclipsees
+aussitot. Quant a dire qui ces estafettes pouvaient etre...
+
+"Ca pourrait bien etre des bohemiens, avancait-il. Depuis bientot un
+mois qu'ils sont sur la place, a attendre le beau temps pour jouer la
+comedie, ils ne sont pas sans avoir organise quelque mauvais coup".
+
+Tout cela ne nous avancait guere et nous restions debout, fort perplexes
+tandis que l'homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son
+histoire, lorsque Meaulnes, qui avait ecoute jusque-la fort
+attentivement, prit par terre le falot du boucher et decida:
+
+"Il faut aller voir!"
+
+Il ouvrit la porte et nous le suivimes, M. Seurel, M. Pasquier et moi.
+
+Millie, deja rassuree, puisque les assaillants etaient partis, et, comme
+tous les gens ordonnes et meticuleux, fort peu curieuse de sa nature,
+declara:
+
+"Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, je
+vais me coucher. Je laisserai la lampe allumee".
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Nous tombons dans une embuscade.
+
+Nous partimes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en
+avant, projetant la lueur en eventail de sa lanterne grillagee... A
+peine sortions-nous par le grand portail que, derriere la bascule
+municipale, qui s'adossait au mur de notre preau, partirent d'un seul
+coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnes. Soit
+moquerie, soit plaisir cause par l'etrange jeu qu'ils jouaient la, soit
+excitation nerveuse et peur d'etre rejoints, ils dirent en courant deux
+ou trois paroles coupees de rires.
+
+Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant:
+
+"Suis-moi, Francois!..."
+
+Et laissant la les deux hommes ages incapables de soutenir une pareille
+course, nous nous lancames a la poursuite des deux ombres, qui, apres
+avoir un instant contourne le bas du bourg, en suivant le chemin de la
+Vieille-Planche, remonterent deliberement vers l'eglise. Ils couraient
+regulierement sans trop de hate et nous n'avions pas de peine a les
+suivre. Ils traverserent la rue de l'eglise ou tout etait endormi et
+silencieux, et s'engagerent derriere le cimetiere dans un dedale de
+petites ruelles et d'impasses.
+
+C'etait la un quartier de journaliers, de couturieres et de tisserands,
+qu'on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous
+n'y etions jamais venu la nuit. L'endroit etait desert le jour: les
+journaliers absents, les tisserands enfermes; et durant cette nuit de
+grand silence il paraissait plus abandonne, plus endormi encore que les
+autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour que
+quelqu'un survint et nous pretat main-forte.
+
+Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons posees au
+hasard comme des boites en carton, c'etait celui qui menait chez la
+couturiere qu'on surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente
+assez raide, dallee de place en place, puis apres avoir tourne deux ou
+trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des ecuries vides,
+on arrivait dans une large impasse fermee par une cour de ferme depuis
+longtemps abandonnee. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma
+mere une conversation silencieuse, les doigts fretillants, coupee
+seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croisee le
+grand mur de la ferme, qui etait la derniere maison de ce cote du
+faubourg, et la barriere toujours fermee de la cour seche, sans paille,
+ou jamais rien ne passait plus...
+
+C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A chaque
+tournant nous craignons de les perdre, mais a ma surprise, nous
+arrivions toujours au detour de la ruelle suivante avant qu'ils
+l'eussent quittee. Je dis: a ma surprise, car le fait n'eut pas ete
+possible, tant ces ruelles etaient courtes, s'ils n'avaient pas, chaque
+fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure.
+
+Enfin, sans hesiter, ils s'engagerent dans la rue qui menait chez la
+Muette, et je criai a Meaulnes:
+
+"Nous les tenons, c'est une impasse!"
+
+A vrai dire, c'etaient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient
+conduits la ou ils avaient voulu. Arrives au mur, ils se retournerent
+vers nous resolument et l'un des deux lanca le meme coup de sifflet que
+nous avions deja par deux fois entendu, ce soir-la.
+
+Aussitot une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonnee
+ou ils semblaient avoir ete postes pour nous attendre. Ils etaient tous
+encapuchonnes, le visage enfonce dans leurs cache-nez...
+
+Qui c'etait, nous le savions d'avance, mais nous etions bien resolus a
+n'en rien dire a M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y
+avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnumes dans
+la lutte leur facon de se battre et leurs voix entrecoupees. Mais un
+point demeurait inquietant et semblait presque effrayer Meaulnes: il y
+avait la quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait etre le
+chef...
+
+Il ne touchait pas Meaulnes: il regardait manoeuvrer ses soldats qui
+avaient fort a faire et qui, traines dans la neige, deguenilles du haut
+en bas, s'acharnaient contre le grand gars essouffle. Deux d'entre eux
+s'etaient occupes de moi, m'avaient immobilise avec peine, car je me
+debattais comme un diable. J'etais par terre, les genoux plies, assis
+sur les talons; on me tenait les bras joints par derriere, et je
+regardais la scene avec une intense curiosite melee d'effroi.
+
+Meaulnes s'etait debarrasse de quatre garcons du Cours qu'il avait
+degrafes de sa blouse en tournant vivement sur lui-meme et en les jetant
+a toute volee dans la neige... Bien droit sur ses deux jambes, le
+personnage inconnu suivait avec interet, mais tres calme, la bataille,
+repetant de temps a autre d'une voix nette:
+
+"Allez... Courage... Revenez-y... Go on my boys..."
+
+C'etait evidemment lui qui commandait... D'ou venait-il? Ou et comment
+les avait-il entraines a la bataille! Voila qui restait un mystere pour
+nous. Il avait, comme les autres, le visage enveloppe dans un cache-nez,
+mais lorsque Meaulnes, debarrasse de ses adversaires, s'avanca vers lui,
+menacant, le mouvement qu'il fit pour y voir bien clair et faire face a
+la situation decouvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la
+tete a la facon d'un bandage.
+
+C'est a ce moment que je criai a Meaulnes:
+
+"Prends garde par derriere! Il y en a un autre".
+
+Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la barriere a laquelle il
+tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son
+cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arriere. Aussitot
+les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient pique le nez dans la
+neige revenaient a la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui
+liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le
+jeune personnage a la tete bandee fouillait dans ses poches... Le
+dernier venu, l'homme au lasso, avait allume une petite bougie qu'il
+protegeait de la main, et chaque fois qu'il decouvrait un papier
+nouveau, le chef allait aupres de ce lumignon examiner ce qu'il
+contenait. Il deplia enfin cette espece de carte couverte d'inscriptions
+a laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s'ecria avec joie:
+
+"Cette fois nous l'avons. Voila le plan! Voila le guide! Nous allons
+voir si ce monsieur est bien alle ou je l'imagine..."
+
+Son acolyte eteignit la bougie. Chacun ramassa sa casquette ou sa
+ceinture. Et tous disparurent silencieusement comme ils etaient venus,
+me laissant libre de delier en hate mon compagnon.
+
+"Il n'ira pas tres loin avec ce plan-la", dit Meaulnes en se levant.
+
+Et nous repartimes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvames
+sur le chemin de l'eglise M. Seurel et le pere Pasquier:
+
+"Vous n'avez rien vu? dirent-ils... Nous non plus!"
+
+Grace a la nuit profonde ils ne s'apercurent de rien. Le boucher nous
+quitta et M. Seurel rentra bien vite se coucher.
+
+Mais nous deux, dans notre chambre, a la lueur de la lampe que Millie
+nous avait laissee, nous restames longtemps a rafistoler nos blouses
+decousues, discutant a voix basse sur ce qui nous etait arrive, comme
+deux compagnons d'armes le soir d'une bataille perdue...
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le Bohemien a l'ecole.
+
+Le reveil du lendemain fut penible. A huit heures et demie, a l'instant
+ou M. Seurel allait donner le signal d'entrer, nous arrivames tout
+essouffles pour nous mettre sur les rangs. Comme nous etions en retard,
+nous nous glissames n'importe ou, mais d'ordinaire le grand Meaulnes
+etait le premier de la longue file d'eleves, coude a coude, charges de
+livres, de cahiers et de porte-plume, que M. Seurel inspectait.
+
+Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit a nous faire
+place vers le milieu de la file; et tandis que M. Seurel, retardant de
+quelques secondes l'entree au cours, inspectait le grand Meaulnes,
+j'avancai curieusement la tete, regardant a droite et a gauche pour voir
+les visages de nos ennemis de la veille.
+
+Le premier que j'apercus etait celui-la meme auquel je ne cessais de
+penser, mais le dernier que j'eusse pu m'attendre a voir en ce lieu. Il
+etait a la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur
+la marche de pierre une epaule et le coin du sac qu'il avait sur le dos
+accotes au chambranle de la porte. Son visage fin, tres pale, un peu
+pique de rousseur, etait penche et tourne vers nous avec une sorte de
+curiosite meprisante et amusee. Il avait la tete et tout un cote de la
+figure bandes de linge blanc. Je reconnaissais le chef de bande, le
+jeune bohemien qui nous avait voles la nuit precedente.
+
+Mais deja nous entrions dans la classe et chacun prenait sa place. Le
+nouvel eleve s'assit pres du poteau, a la gauche du long banc dont
+Meaulnes occupait, a droite, la premiere place. Giraudat, Delouche et
+les trois autres du premier banc s'etaient serres les uns contre les
+autres pour lui faire place, comme si tout eut ete convenu d'avance...
+
+Souvent, l'hiver, passaient ainsi parmi nous des eleves de hasard,
+mariniers pris par les glaces dans le canal, apprentis, voyageurs
+immobilises par la neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois,
+rarement plus... Objets de curiosite durant la premiere heure, ils
+etaient aussitot negliges et disparaissaient bien vite dans la foule des
+eleves ordinaires.
+
+ais celui-ci ne devait pas se faire aussitot oublier. Je me rappelle
+encore cet etre singulier et tous les tresors etranges apportes dans ce
+cartable qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume "a
+vue" qu'il tira pour ecrire sa dictee. Dans un oeillet du manche, en
+fermant un oeil, on voyait apparaitre, trouble et grossie, la basilique
+de Lourdes ou quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres
+aussitot passerent de main en main. Puis ce fut un plumier chinois
+rempli de compas et d'instruments amusants qui s'en allerent par le banc
+de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main,
+sous les cahiers, pour que M. Seurel ne put rien voir.
+
+Passerent aussi des livres tout neufs, dont j'avais, avec convoitise, lu
+les titres derriere la couverture des rares bouquins de notre
+bibliotheque: La Teppe aux Merles, La Roche aux Mouettes, Mon ami
+Benoist... Les uns feuilletaient d'une main sur leurs genoux ces
+volumes, venus on ne savait d'ou, voles peut-etre, et ecrivaient la
+dictee de l'autre main. D'autres faisaient tourner le compas au fond de
+leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que M. Seurel tournant le
+dos continuait la dictee en marchant du bureau a la fenetre, fermaient
+un oeil et se collaient sur l'autre la vue glauque et trouee de Notre-
+Dame de Paris. Et l'eleve etranger, la plume a la main, son fin profil
+contre le poteau gris, clignait des yeux, content de tout ce jeu furtif
+qui s'organisait autour de lui.
+
+Peu a peu cependant toute la classe s'inquieta: les objets, qu'on
+"faisait passer" a mesure, arrivaient l'un apres l'autre dans les mains
+du grand Meaulnes qui, negligemment, sans les regarder, les posait
+aupres de lui. Il y en eut bientot un tas, mathematique et diversement
+colore, comme aux pieds de la femme qui represente la Science, dans les
+compositions allegoriques. Fatalement M. Seurel allait decouvrir ce
+deballage insolite et s'apercevoir du manege. Il devait songer,
+d'ailleurs, a faire une enquete sur les evenements de la nuit. La
+presence du bohemien allait faciliter sa besogne...
+
+Bientot, en effet, il s'arretait, surpris, devant le grand Meaulnes.
+
+"A qui appartient tout cela? demanda-t-il en designant "tout cela" du
+dos de son livre referme sur son index.
+
+--Je n'en sais rien", repondit Meaulnes d'un ton bourru, sans lever la
+tete.
+
+Mais l'ecolier inconnu intervint:
+
+"C'est a moi", dit-il.
+
+Et il ajouta aussitot, avec un geste large et elegant de jeune seigneur
+auquel le vieil instituteur ne sut pas resister:
+
+"Mais je les mets a votre disposition, monsieur, si vous voulez
+regarder".
+
+Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le
+nouvel etat de choses qui venait de se creer, toute la classe se glissa
+curieusement autour du maitre qui penchait sur ce tresor sa tete demi-
+chauve, demi-frisee, et du jeune personnage bleme qui donnait avec un
+air de triomphe tranquille les explications necessaires. Cependant,
+silencieux a son banc, completement delaisse, le grand Meaulnes avait
+ouvert son cahier de brouillons et, froncant le sourcil, s'absorbait
+dans un problee difficile.
+
+Le "quart d'heure" nous surprit dans ces occupations. La dictee n'etait
+pas finie et le desordre regnait dans la classe. A vrai dire, depuis le
+matin la recreation durait.
+
+A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut
+envahie par les eleves, on s'apercut bien vite qu'un nouveau maitre
+regnait sur les jeux.
+
+De tous les plaisirs nouveaux que le bohemien, des ce matin-la,
+introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant: c'etait
+une espece de tournoi ou les chevaux etaient les grands eleves charges
+des plus jeunes grimpes sur leurs epaules.
+
+Partages en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils
+fondaient les uns sur les autres, cherchant a terrasser l'adversaire par
+la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de
+lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s'efforcaient de
+desarconner leurs rivaux. Il y en eut dont on esquivait le choc et qui,
+perdant l'equilibre, allaient s'etaler dans la boue, le cavalier roulant
+sous sa monture. Il y eut des ecoliers a moitie desarconnes que le
+cheval rattrapait par les jambes et qui, de nouveau acharnes a la lutte,
+regrimpaient sur ses epaules. Monte sur le grand Delage qui avait des
+membres demesures, le poil roux et les oreilles decollees, le mince
+cavalier a la tete bandee excitait les deux troupes rivales et dirigeait
+malignement sa monture en riant aux eclats.
+
+Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord avec
+mauvaise humeur s'organiser ces jeux. Et j'etais aupres de lui, indecis.
+
+"C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les poches.
+Venir ici, des ce matin, c'etait le seul moyen de n'etre pas soupconne.
+Et M. Seurel s'y est laisse prendre!"
+
+Il resta la un long moment, sa tete rase au vent, a maugreer contre ce
+comedien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait ete peu
+de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que j'etais, je ne
+manquais pas de l'approuver.
+
+Partout, dans tous les coins, en l'absence du maitre, se poursuivait la
+lutte: les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres;
+ils couraient et culbutaient avant meme d'avoir recu le choc de
+l'adversaire... Bientot il ne resta plus debout, au milieu de la cour,
+qu'un groupe acharne et tourbillonnant d'ou surgissait par moments le
+bandeau blanc du nouveau chef.
+
+Alors le grand Meaulnes ne sut plus resister. Il baissa la tete, mit ses
+mains sur ces cuisses et me cria:
+
+"Allons-y, Francois!"
+
+Surpris par cette decision soudaine, je sautai pourtant sans hesiter sur
+ses epaules et en une seconde nous etions au fort de la melee, tandis
+que la plupart des combattants, eperdus, fuyaient en criant:
+
+"Voila Meaulnes! Voila le grand Meaulnes!"
+
+Au milieu de ceux qui restaient il se mit a tourner sur lui-meme en me
+disant:
+
+"Etends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette nuit".
+
+Et moi, grise par la bataille, certain du triomphe, j'agrippais au
+passage les gamins qui se debattaient, oscillaient un instant sur les
+epaules des grands et tombaient dans la boue. En moins de rien il ne
+resta debout que le nouveau venu monte sur Delage; mais celui-ci, peu
+desireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent coup de reins en
+arriere se redressa et fit descendre le cavalier blanc.
+
+La main a l'epaule de sa monture, comme un capitaine tient le mors de
+son cheval, le jeune garcon debout par terre regarda le grand Meaulnes
+avec un peu de saisissement et une immense admiration:
+
+"A la bonne heure!" dit-il.
+
+Mais aussitot la cloche sonna, dispersant les eleves qui s'etaient
+rassembles autour de nous dans l'attente d'une scene curieuse. Et
+Meaulnes, depite de n'avoir pu jeter a terre son ennemi, tourna le dos
+en disant, avec mauvaise humeur:
+
+"Ce sera pour une autre fois!"
+
+Jusqu'a midi la classe continua comme a l'approche des vacances, melee
+d'intermedes amusants et de conversations dont l'ecolier-comedien etait
+le centre.
+
+Il expliquait comment, immobilises par le froid sur la place, ne
+songeant pas meme a organiser des representations nocturnes, ou personne
+ne viendrait, ils avaient decide que lui-meme irait au cours pour se
+distraire pendant la journee, tandis que son compagnon soignerait les
+oiseaux des Iles et la chevre savante. Puis il racontait leurs voyages
+dans le pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit
+de zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux cotes pour pousser a
+la roue. Les eleves du fond quittaient leur table pour venir ecouter de
+plus pres. Les moins romanesques profitaient de cette occasion pour se
+chauffer autour du poele. Mais bientot la curiosite les gagnait et ils
+se rapprochaient du groupe bavard en tendant l'oreille, laissant une
+main posee sur le couvercle du poele pour y garder leur place.
+
+"Et de quoi vivez-vous?" demanda M. Seurel, qui suivait tout cela avec
+sa curiosite un peu puerile de maitre d'ecole et qui posait une foule de
+questions.
+
+Le garcon hesita un instant, comme si jamais il ne s'etait inquiete de
+ce detail.
+
+"Mais, repondit-il, de ce que nous avons gagne l'automne precedent, je
+pense. C'est Ganache qui regle les comptes".
+
+Personne ne lui demanda qui etait Ganache. Mais moi je pensai au grand
+diable qui, traitreusement, la veille au soir, avait attaque Meaulnes
+par derriere et l'avait renverse...
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Ou il est question du domaine mysterieux.
+
+L'apres-midi ramena les memes plaisirs et, tout le long du cours, le
+meme desordre et la meme fraude. Le bohemien avait apporte d'autres
+objets precieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu'a un petit singe
+qui griffait sourdement l'interieur de sa gibeciere... A chaque instant
+il fallait que M. Seurel s'interrompit pour examiner ce que le malin
+garcon venait de tirer de son sac... Quatre heures arriverent et
+Meaulnes etait le seul a avoir fini ses problemes.
+
+Ce fut sans hate que tout le monde sortit. Il n'y avait plus, semblait-
+il, entre les heures de cours et de recreation, cette dure demarcation
+qui faisait la vie scolaire simple et reglee comme par la succession de
+la nuit et du jour. Nous en oubliames meme de designer comme d'ordinaire
+a M. Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux eleves qui devaient
+rester pour balayer la classe. Or, nous n'y manquions jamais car c'etait
+une facon d'annoncer et de hater la sortie du cours.
+
+Le hasard voulut que ce fut ce jour-la te tour du grand Meaulnes; et des
+le matin j'avais, en causant avec lui, averti le bohemien que les
+nouveaux etaient toujours designes d'office pour faire le second
+balayeur, le jour de leur arrivee.
+
+Meaulnes revint en classe des qu'il eut ete chercher le pain de son
+gouter. Quant au bohemien, il se fit longtemps attendre et arriva le
+dernier, en courant, comme la nuit commencait de tomber...
+
+"Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon, et pendant que
+je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a vole".
+
+Je m'etais donc assis sur une petite table, aupres de la fenetre, lisant
+a la derniere lueur du jour, et je les vis tous les deux deplacer en
+silence les bancs de l'ecole--le grand Meaulnes, taciturne et l'air
+dur, sa blouse noire boutonnee a trois boutons en arriere et sanglee a
+la ceinture; l'autre, delicat, nerveux, la tete bandee comme un blesse.
+Il etait vetu d'un mauvais paletot, avec des dechirures que je n'avais
+pas remarquees pendant le jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il
+soulevait et poussait les tables avec une precipitation folle, en
+souriant un peu. On eut dit qu'il jouait la quelque jeu extraordinaire
+dont nous ne connaissons pas le fin mot.
+
+Ils arriverent ainsi dans le coin le plus obscur de la salle, pour
+deplacer la derniere table.
+
+En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son
+adversaire, sans que personne du dehors eut chance de les apercevoir ou
+de les entendre par les fenetres. Je ne comprenais pas qu'il laissat
+echapper une pareille occasion. L'autre, revenu pres de la porte, allait
+s'enfuir d'un instant a l'autre, pretextant que la besogne etait
+terminee, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les
+renseignements que Meaulnes avait mis si longtemps a retrouver, a
+concilier, a reunir, seraient perdus pour nous...
+
+A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un mouvement, qui
+m'annoncat le debut de la bataille, mais le grand garcon ne bronchait
+pas. Par instants, seulement, il regardait avec une fixite etrange et
+d'un air interrogatif le bandeau du bohemien, qui, dans la penombre de
+la tombee de la nuit, paraissait largement tache de noir.
+
+La derniere table fut deplacee sans que rien arrivat.
+
+Mais au moment ou, remontant tous les deux vers le haut de la classe,
+ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de balai, Meaulnes,
+baissant la tete et sans regarder notre ennemi, dit a mi-voix:
+
+"Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont dechires".
+
+L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il disait, mais
+profondement emu de le lui entendre dire.
+
+"Ils ont voulu, repondit-il, m'arracher votre plan tout a l'heure, sur
+la place. Quand ils ont su que je voulais revenir ici balayer la classe,
+ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, ils se sont
+revoltes contre moi. Mais je l'ai tout de meme sauve", ajouta-t-il
+fierement, en tendant a Meaulnes le precieux papier plie. Meaulnes se
+tourna lentement vers moi:
+
+"Tu entends? dit-il. Il vient de se battre et de se faire blesser pour
+nous, tandis que nous lui tendions un piege!"
+
+Puis cessant d'employer ce "vous" insolite chez des ecoliers de Sainte-
+Agathe:
+
+"Tu es un vrai camarade", dit-il, et il lui tendit la main.
+
+Le comedien la saisit et demeura sans parole une seconde, tres trouble,
+la voix coupee... Mais bientot avec une curiosite ardente il poursuivit:
+
+"Ainsi vous me tendiez un piege! Que c'est amusant! Je l'avais devine et
+je me disais: ils vont etre bien etonnes, quand m'ayant repris ce plan,
+ils s'apercevront que je l'ai complete...
+
+--Complete?
+
+--Oh! attendez! Pas entierement..."
+
+Quittant ce ton enjoue, il ajouta gravement et lentement, se rapprochant
+de nous:
+
+"Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis alle la
+ou vous avez ete. J'assistais a cette fete extraordinaire. J'ai bien
+pense, quand les garcons du Cours m'ont parle de votre aventure
+mysterieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer
+je vous ai vole votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le nom
+de ce chateau; je ne saurais pas y retourner; je ne connais pas en
+entier le chemin qui d'ici vous y conduirait".
+
+Avec quel elan, avec quelle intense curiosite, avec quelle amitie nous
+nous pressames contre lui! Avidement Meaulnes lui posait des
+questions... Il nous semblait a tous deux qu'en insistant ardemment
+aupres de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela meme qu'il
+pretendait ne pas savoir.
+
+"Vous verrez, vous verrez, repondait le jeune garcon avec un peu d'ennui
+et d'embarras, je vous ai mis sur le plan quelques indications que vous
+n'aviez pas... C'est tout ce que je pouvais faire".
+
+Puis, nous voyant plein d'admiration et d'enthousiasme:
+
+"Oh! dit-il tristement et fierement, je prefere vous avertir: je ne suis
+pas un garcon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me tirer
+une balle dans la tete et c'est ce qui vous explique ce bandeau sur le
+front, comme un mobile de la Seine, en 1870...
+
+--Et ce soir, en vous battant, la plaie s'est rouverte", dit Meaulnes
+avec amitie.
+
+Mais l'autre, sans y prendre garde, poursuivit d'un ton legerement
+emphatique:
+
+--Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas reussi, je ne continuerai a
+vivre que pour l'amusement, comme un enfant, comme un bohemien. J'ai
+tout abandonne. Je n'ai plus ni pere, ni soeur, ni maison, ni amour...
+Plus rien, que des compagnons de jeux.
+
+--Ces compagnons-la vous ont deja trahi, dis-je.
+
+--Oui, repondit-il avec animation. C'est la faute d'un certain Delouche.
+Il a devine que j'allais faire cause commune avec vous. Il a demoralise
+ma troupe qui etait si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au
+soir, comme c'etait conduit, comme ca marchait! Depuis mon enfance, je
+n'avais rien organise d'aussi reussi..."
+
+Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous desabuser tout a
+fait sur son compte:
+
+"Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que--je m'en suis
+apercu ce matin--il y a plus de plaisir a prendre avec vous qu'avec la
+bande de tous les autres. C'est ce Delouche surtout qui me deplait.
+Quelle idee de faire l'homme a dix-sept ans! Rien ne me degoute
+davantage... Pensez-vous que nous puissions le repincer?
+
+--Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous?
+
+--Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je
+n'ai que Ganache..."
+
+Toute sa fievre, tout son enjouement etaient tombes soudain. Un instant,
+il plongea dans ce meme desespoir ou sans doute, un jour, l'idee de se
+tuer l'avait surpris.
+
+"Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre secret et je
+l'ai defendu contre tous. Je puis vous remettre sur la trace que vous
+avez perdue..."
+
+Et il ajouta presque solennellement:
+
+"Soyez mes amis pour le jour ou je serais encore a deux doigts de
+l'enfer comme une fois deja... Jurez-moi que vous repondrez quand je
+vous appellerai--quand je vous appellerai ainsi... (et il poussa une
+sorte de cri etrange: Hou-ou!...) Vous, Meaulnes, jurez d'abord!"
+
+Et nous jurames, car, enfants que nous etions, tout ce qui etait plus
+solennel et plus serieux que nature nous seduisait.
+
+"En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire: je
+vous indiquerai la maison de Paris ou la jeune fille du chateau avait
+l'habitude de passer les fetes: Paques et la Pentecote, le mois de juin
+et quelquefois une partie de l'hiver".
+
+A ce moment une voix inconnue appela du grand portail, a plusieurs
+reprises, dans la nuit. Nous devinames que c'etait Ganache, le bohemien,
+qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix
+pressante, anxieuse, il appelait tantot tres haut, tantot presque bas:
+
+"Hou-ou! Hou-ou!
+
+-Dites! Dites vite!" cria Meaulnes au jeune bohemien qui avait
+tressailli et qui rajustait ses habits pour partir.
+
+Le jeune garcon nous donna rapidement une adresse a Paris, que nous
+repetames a mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son
+compagnon a la grille, nous laissant dans un etat de trouble
+inexprimable.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'Homme aux espadrilles.
+
+Cette nuit-la, vers trois heures du matin, la veuve Delouche,
+l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se leva pour allumer
+son feu. Dumas, son beau-frere, qui habitait chez elle, devait partir en
+route a quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite
+etait recroquevillee par une brulure ancienne, se hatait dans la cuisine
+obscure pour preparer le cafe. Il faisait froid. Elle mit sur sa
+camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie allumee,
+abritant la flamme de l'autre main--la mauvaise--avec son tablier
+leve, elle traversa la cour encombree de bouteilles vides et de caisses
+a savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bucher qui
+servait de cabane aux poules... Mais a peine avait-elle pousse la porte
+que, d'un coup de casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un
+individu surgissant de l'obscurite profonde eteignit la chandelle,
+abattit du meme coup la bonne femme et s'enfuit a toutes jambes, tandis
+que les poules et les coqs affoles menaient un tapage infernal.
+
+L'homme emportait dans un sac--comme la veuve Delouche retrouvant son
+aplomb s'en apercut un instant plus tard--une douzaine de ses poulets
+les plus beaux.
+
+Aux cris de sa belle-soeur, Dumas etait accouru. Il constata que le
+chenapan, pour entrer, avait du ouvrir avec une fausse clef la porte de
+la petite cour et qu'il s'etait enfui, sans la fermer, par le meme
+chemin. Aussitot, en homme habitue aux braconniers et aux chapardeurs,
+il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d'une main, son fusil
+charge de l'autre, il s'efforca de suivre la trace du voleur, trace tres
+imprecise--l'individu devait etre chausse d'espadrilles--qui le mena
+sur la route de La Gare puis se perdit devant la barriere d'un pre.
+Force d'arreter la ses recherches, il releva la tete, s'arreta... et
+entendit au loin, sur la meme route, le bruit d'une voiture lancee au
+grand galop, qui s'enfuyait...
+
+De son cote, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'etait leve et,
+jetant en hate un capuchon sur ses epaules, il etait sorti en chaussons
+pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout etait plonge dans
+l'obscurite et le silence profond qui precedent les premieres lueurs du
+jour. Arrive aux Quatre-Routes, il entendit seulement--comme son oncle
+--tres loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture dont le
+cheval devait galoper les quatre pieds leves. Garcon malin en fanfaron,
+il se dit alors, comme il nous le repeta par la suite avec
+l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montlucon:
+
+"Ceux-la sont partis vers La Gare, mais il n'est pas dit que je n'en
+"chaufferai" pas d'autres, de l'autre cote du bourg".
+
+Et il rebroussa chemin vers l'eglise, dans le meme silence nocturne.
+
+Sur la place, dans la roulotte des bohemiens, il y avait une lumiere.
+Quelqu'un de malade sans doute. Il allait s'approcher, pour demander ce
+qui etait arrive, lorsqu'une ombre silencieuse, une ombre chaussee
+d'espadrilles, deboucha des Petits-Coins et accourut au galop, sans rien
+voir, vers le marchepied de la voiture...
+
+Jasmin, qui avait reconnu l'allure de Ganache, s'avanca soudain dans la
+lumiere et demanda a mi-voix:
+
+"Eh bien! Qu'y a-t-il?
+
+Hagard, echevele, edente, l'autre s'arreta, le regarda, avec un rictus
+miserable cause par l'effroi et la suffocation, et repondit d'une
+haleine hachee:
+
+"C'est le compagnon qui est malade... Il s'est battu hier soir et sa
+blessure s'est rouverte... Je viens d'aller chercher la soeur".
+
+En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigue, rentrait chez lui pour
+se recoucher, il rencontra, vers le milieu du bourg, une religieuse qui
+se hatait.
+
+Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur le seuil de
+leurs portes avec les memes yeux bouffis et meurtris par une nuit sans
+sommeil. Ce fut, chez tous, un cri d'indignation et, par le bourg, comme
+une trainee de poudre.
+
+Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures du matin, une carriole
+qui s'arretait et dans laquelle on chargeait en hate des paquets qui
+tombaient mollement. Il n'y avait, dans la maison, que deux femmes et
+elles n'avaient pas ose bouger. Au jour, elles avaient compris, en
+ouvrant la basse-cour, que les paquets en question etaient les lapins et
+la volaille... Millie, durant la premiere recreation, trouva devant la
+porte de la buanderie plusieurs allumettes a demi brulees. On en conclut
+qu'ils etaient mal renseignes sur notre demeure et n'avaient pu
+entrer... Chez Perreux, chez Boujardon et chez Clement, on crut d'abord
+qu'ils avaient vole aussi les cochons, mais on les retrouva dans la
+matinee, occupes a deterrer des salades, dans differents jardins. Tout
+le troupeau avait profite de l'occasion et de la porte ouverte pour
+faire une petite promenade nocturne... Presque partout on avait enleve
+la volaille; mais on s'en etait tenu la. Mme Pignot, la boulangere, qui
+ne faisait pas d'elevage, cria bien toute la journee qu'on lui avait
+vole son battoir et une livre d'indigo, mais le fait ne fut jamais
+prouve, ni inscrit sur le proces-verbal...
+
+Cet affolement, cette crainte, ce bavardage durerent tout le matin. En
+classe, Jasmin raconta son aventure de la nuit:
+
+"Ah! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontre
+un, il l'a bien dit: Je le fusillais comme un lapin!"
+
+Et il ajoutait en nous regardant:
+
+"C'est heureux qu'il n'ait pas rencontre Ganache, il etait capable de
+tirer dessus. C'est tous la meme race, qu'il dit, et Dessaigne le disait
+aussi".
+
+Personne cependant ne songeait a inquieter nos nouveaux amis. C'est le
+lendemain soir seulement que Jasmin fit remarquer a son oncle que
+Ganache, comme leur voleur, etait chausse d'espadrilles. Ils furent
+d'accord pour trouver qu'il valait la peine de dire cela aux gendarmes.
+Ils deciderent donc, en grand secret, d'aller des leur premier loisir au
+chef-lieu de canton prevenir le brigadier de la gendarmerie.
+
+Durant les jours qui suivirent, le jeune bohemien, malade de sa blessure
+legerement rouverte, ne parut pas.
+
+Sur la place de l'eglise, le soir, nous allions roder, rien que pour
+voir sa lampe derriere le rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse
+et de fievre, nous restions la, sans oser approcher de l'humble bicoque,
+qui nous paraissait etre le mysterieux passage et l'anti-chambre du Pays
+dont nous avions perdu le chemin.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Une dispute dans la coulisse.
+
+Tant d'anxietes et de troubles divers, durant ces jours passes, nous
+avaient empeches de prendre garde que mars etait venu en que le vent
+avait molli. Mais le troisieme jour apres cette aventure, en descendant,
+le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'etait le printemps.
+Une brise delicieuse comme une eau tiedie coulait par-dessus le mur, une
+pluie silencieuse avait mouille la nuit les feuilles des pivoines; la
+terre remuee du jardin avait un gout puissant, et j'entendais, dans
+l'arbre voisin de la fenetre, un oiseau qui essayait d'apprendre la
+musique...
+
+Meaulnes, a la premiere recreation, parla d'essayer tout de suite
+l'itineraire qu'avait precise l'ecolier-bohemien. A grand peine je lui
+persuadai d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps fut
+serieusement au beau... que tous les pruniers de Sainte-Agathe fussent
+en fleur. Appuyes contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux
+poches et nu-tete, nous parlions et le vent tantot nous faisait
+frissonner de froid, tantot, par bouffees de tiedeur, reveillait en nous
+je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah! frere, compagnon,
+voyageur, comme nous etions persuades, tous deux, que le bonheur etait
+proche, et qu'il allait suffire de se mettre en chemin pour
+l'atteindre!...
+
+A midi et demi, pendant le dejeuner, nous entendimes un roulement de
+tambour sur la place des Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous etions
+sur le seuil de la petite grille, nos serviettes a la main... C'etait
+Ganache qui annoncait pour le soir, a huit heures, "vu le beau temps",
+une grande representation sur la place de l'eglise. A tout hasard, "pour
+se premunir contre la pluie", une tente serait dressee. Suivait un long
+programma des attractions, que le vent emporta, mais ou nous pumes
+distinguer vaguement "pantomimes... chansons... fantaisies
+equestres...", le tout scande par de nouveaux roulements de tambour.
+
+Pendant le diner du soir, la grosse caisse, pour annoncer la seance,
+tonna sous nos fenetres et fit trembler les vitres. Bientot apres,
+passerent, avec un bourdonnement de conversation, les gens des
+faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la place de
+l'eglise. Et nous etions la, tous deux, forces de rester a table,
+trepignant d'impatience!
+
+Vers neuf heures, enfin, nous entendimes des frottements de pieds et des
+rires etouffes a la petite grille: les institutrices venaient nous
+chercher. Dans l'obscurite complete nous partimes en bande vers le lieu
+de la comedie. Nous apercevions de loin le mur de l'eglise illumine
+comme par un grand feu. Deux quinquets allumes devant la porte de la
+baraque ondulaient au vent...
+
+A l'interieur, des gradins etaient amenages comme dans un cirque. M.
+Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installames sur
+les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait etre fort etroit,
+comme un cirque veritable, avec de grandes nappes d'ombre ou
+s'etageaient Mme Pignot, la boulangere, et Fernande, l'epiciere, les
+filles du bourg, les ouvriers marechaux, des dames, des gamins, des
+paysans, d'autres gens encore.
+
+La representation etait avancee plus qu'a moitie. On voyait sur la piste
+une petite chevre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur
+quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'etait Ganache qui la
+commandait doucement, a petits coups de baguette, en regardant vers nous
+d'un air inquiet, la bouche ouverte les yeux morts.
+
+Assis sur un tabouret pres de deux autres quinquets, a l'endroit ou la
+piste communiquait avec la roulotte nous reconnumes, en fin maillot
+noir, front bande le meneur de jeu, notre ami.
+
+A peine etions-nous assis que bondissait sur la piste un poney tout
+harnache a qui le jeune personnage blesse fit faire plusieurs tours, et
+qui s'arretait toujours devant l'un de nous lorsqu'il fallait designer
+la personne la plus aimable ou la plus brave de la societe; mais
+toujours devant Mme Pignot lorsqu'il s'agissait de decouvrir la plus
+menteuse, la plus avare ou "la plus amoureuse..." Et c'etaient autour
+d'elle des rires, de cris et des coin-coin, comme dans un troupeau
+d'oies que pourchasse un epagneul!...
+
+A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant avec M.
+Seurel, qui n'eut pas ete plus fier d'avoir parle a Talma ou a Leotard;
+et nous, nous ecoutions avec un interet passionne tout ce qu'il disait:
+de sa blessure--refermee; de ce spectacle--prepare durant les longues
+journees d'hiver; de leur depart--qui ne serait pas avant la fin du
+mois, car ils pensaient donner jusque-la des representations variees et
+nouvelles.
+
+Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime.
+
+Vers la fin de l'entracte, notre ami nous quitta, et, pour regagner
+l'entree de la roulotte, fut oblige de traverser un groupe qui avait
+envahi la piste et au milieu duquel nous apercumes soudain Jasmin
+Delouche. Les femmes et les filles s'ecarterent. Ce costume noir, cet
+air blesse, etrange et brave, les avaient toutes seduites. Quant a
+Jasmin, qui paraissait revenir a cet instant d'un voyage, et qui
+s'entretenait a voix basse mais animee avec Mme Pignot, il etait evident
+qu'une cordeliere, un col bas et des pantalons-elephant eussent fait
+plus surement sa conquete... Il se tenait les pouces au revers de son
+veston, dans une attitude a la fois tres fate et tres genee. Au passage
+du bohemien, dans un mouvement de depit, il dit a haute voix a Mme
+Pignot quelque chose que je n'entendis pas, mais certainement une
+injure, un mot provocant a l'adresse de notre ami. Ce devait etre une
+menace grave et inattendue, car le jeune homme ne put s'empecher de se
+retourner et de regarder l'autre, qui, pour ne pas perdre contenance,
+ricanait, poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son
+cote... Tout ceci se passa d'ailleurs en quelques secondes. Je fus sans
+doute le seul de mon banc a m'en apercevoir.
+
+Le meneur de jeu rejoignit son compagnon derriere le rideau qui masquait
+l'entree de la roulotte. Chacun regagna sa place sur les gradins,
+croyant que la deuxieme partie du spectacle allait aussitot commencer,
+et un grand silence s'etablit. Alors, derriere le rideau, tandis que
+s'apaisaient les dernieres conversations a voix basse, un bruit de
+dispute monta. Nous n'entendions pas ce qui etait dit, mais nous
+reconnumes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune homme--
+la premiere qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui gourmandait,
+avec indignation et tristesse a la fois:
+
+"Mais malheureux! disait celle-ci, pourquoi ne m'avoir pas dit..."
+
+Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde pretat
+l'oreille. Puis tout se tut soudainement. L'altercation se poursuivit a
+voix basse; et les gamins des hauts gradins commencerent a crier:
+
+"Les lampions, le rideau!"
+
+et a frapper du pied.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le Bohemien enleve son bandeau.
+
+Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face--sillonnee de rides,
+tout ecarquillee tantot par la gaiete tantot par la detresse, et semee
+de pains a cacheter!--d'un long pierrot en trois pieces mal articulees,
+recroqueville sur son ventre come par une colique, marchant sur la
+pointe des pieds comme par exces de prudence et de crainte, les mains
+empetrees dans des manches trop longues qui balayaient la piste.
+
+Je ne saurais plus reconstituer aujourd'hui le sujet de sa pantomime. Je
+me rappelle seulement que des son arrivee dans le cirque, apres s'etre
+vainement et desesperement retenu sur les pieds, il tomba. Il eut beau
+se relever; c'etait plus fort que lui: il tombait. Il ne cessait pas de
+tomber. Il s'embarrassait dans quatre chaises a la fois. Il entrainait
+dans sa chute une table enorme qu'on avait apportee sur la piste. Il
+finit par aller s'etaler par dela la barriere du cirque jusque sur les
+pieds des spectateurs. Deux aides, racoles dans le public a grand'peine,
+le tiraient par les pieds et le remettaient debout apres d'inconcevables
+efforts. Et chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, varie
+chaque fois, un petit cri insupportable, ou la detresse et la
+satisfaction se melaient a doses egales. Au denouement, grimpe sur un
+echafaudage de chaises, il fit une chute immense et tres lente, et son
+ululement de triomphe strident et miserable durait aussi longtemps que
+sa chute, accompagne par les cris d'effroi des femmes.
+
+Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien m'en
+rappeler la raison, "le pauvre pierrot qui tombe" sortant d'une de ses
+manches une petite poupee bourree de son et mimant avec elle toute une
+scene tragi-comique. En fin de compte, il lui faisait sortir par la
+bouche tout le son qu'elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits
+cris pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la plus
+grande attention, tandis que tous les spectateurs, la levre pendante,
+avaient les yeux fixes sur la fille visqueuse et crevee du pauvre
+pierrot, il la saisit soudain par un bras et la lanca a toute volee, a
+travers les spectateurs, sur la figure de Jasmin Delouche, dont elle ne
+fit que mouiller l'oreille, pour aller ensuite s'aplatir sur l'estomac
+de Mme Pignot, juste au-dessous du menton. La boulangere poussa un tel
+cri, elle se renversa si fort en arriere et toutes ses voisines
+l'imiterent si bien que le banc se rompit, et la boulangere, Fernande,
+la triste veuve Delouche et vingt autres s'effondrerent, les jambes en
+l'air, au milieu des rires, des cris et des applaudissements, tandis que
+le grand clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et
+dire:
+
+"Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous remercier!"
+
+Mais a ce moment meme et au milieu de l'immense brouhaha, le grand
+Meaulnes, silencieux depuis le debut de la pantomime et qui semblait
+plus absorbe de minute en minute, se leva brusquement, me saisit par le
+bras, comme incapable de se contenir, et me cria:
+
+"Regarde le bohemien! Regarde! Je l'ai enfin reconnu".
+
+Avant meme d'avoir regarde, comme si depuis longtemps, inconsciemment,
+cette pensee couvait en moi et n'attendait que l'instant d'eclore,
+j'avais devine! Debout apres d'un quinquet, a l'entre de la roulotte, le
+jeune personnage inconnu avait defait son bandeau et jete sur les
+epaules une pelerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme naguere a
+la lumiere de la bougie, dans la chambre du Domaine, un tres fin, tres
+aquilin visage sans moustache. Pale, les levres entr'ouvertes, il
+feuilletait hativement une sorte de petit album rouge qui devait etre un
+atlas de poche. Sauf une cicatrice qui lui barrait la tempe et
+disparaissait sous la masse des cheveux, c'etait, tel que me l'avait
+decrit minutieusement le grand Meaulnes, le fiance du Domaine inconnu.
+
+Il etait evident qu'il avait enleve son bandage pour etre reconnu de
+nous. Mais a peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et
+pousse ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, apres nous
+avoir jete un coup d'oeil d'entente et nous avoir souri, avec une vague
+tristesse, comme il souriait d'ordinaire.
+
+"Et l'autre! disait Meaulnes avec fievre, comment ne l'ai-je pas reconnu
+tout de suite! C'est le pierrot de la fete, la-bas..."
+
+Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais deja Ganache avait
+coupe toutes les communications avec la piste; un a un il eteignait les
+quatre quinquets du cirque, et nous etions obliges de suivre la foule
+qui s'ecoulait tres lentement, canalisee entre les bancs paralleles,
+dans l'ombre ou nous pietinions d'impatience.
+
+Des qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se precipita vers la
+roulotte, escalada le marchepied, frappa a la porte, mais tout etait
+clos deja. Deja sans doute, dans la voiture a rideaux, comme dans celle
+du poney, de la chevre et des oiseaux savants, tout le monde etait
+rentre et commencait a dormir.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Les gendarmes!
+
+Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames qui
+revenaient vers le Cours Superieur, par les rues obscures. Cette fois
+nous comprenions tout. Cette grande silhouette blanche que Meaulnes
+avait vue, le dernier soir de la fete, filer entre les arbres, c'etait
+Ganache, qui avait recueilli le fiance desespere et s'etait enfui avec
+lui. L'autre avait accepte cette existence sauvage, pleine de risques,
+de jeux et d'aventures. Il lui avait semble recommencer son enfance...
+
+Frantz de Galais nous avait jusqu'ici cache son nom et il avait feint
+d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d'etre force de
+rentrer chez ses parents; mais pourquoi, ce soir-la, lui avait-il plu
+soudain de se faire connaitre a nous et de nous laisser deviner la
+verite tout entiere?...
+
+Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des
+spectateurs s'ecoulait lentement a travers le bourg. Il decida que, des
+le lendemain matin, qui etait un jeudi, il irait trouver Frantz. Et,
+tous les deux, ils partiraient pour la-bas! Quel voyage sur la route
+mouillee! Frantz expliquerait tout; tout s'arrangeait, et la
+merveilleuse aventure allait reprendre la ou elle s'etait interrompue...
+
+Quant a moi je marchais dans l'obscurite avec un gonflement de coeur
+indefinissable. Tout se melait pour contribuer a ma joie, depuis le
+faible plaisir que donnait l'attente du jeudi jusqu'a la tres grande
+decouverte que nous venions de faire, jusqu'a la tres grande chance qui
+nous etait echue. Et je me souviens que, dans ma soudaine generosite de
+coeur, je m'approchai de la plus laide des filles du notaire a qui l'on
+m'imposait parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontanement je lui
+donnai la main.
+
+Amers souvenirs! Vains espoirs ecrases!
+
+Le lendemain, des huit heures, lorsque nous debouchames tous les deux
+sur la place de l'eglise, avec nos souliers bien cires, nos plaques de
+ceinturons bien astiquees et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui
+jusque-la se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et
+s'elanca vers la place vide... Sur l'emplacement de la baraque et des
+voitures, il n'y avait plus qu'un pot casse et des chiffons. Les
+bohemiens etaient partis...
+
+Un petit vent qui nous parut glace soufflait. Il me semblait qu'a chaque
+pas nous allions buter sur le sol caillouteux et dur de la place et que
+nous allions tomber. Meaulnes, affole, fit deux fois le mouvement de
+s'elancer, d'abord sur la route du Vieux-Nancay, puis sur la route de
+Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, esperant un
+instant que nos gens venaient seulement de partir. Mais que faire? Dix
+traces de voitures s'embrouillaient sur la place, puis s'effacaient sur
+la route dure. Il fallut rester la, inertes.
+
+Et tandis que nous revenions, a travers le village ou la matinee du
+jeudi commencait, quatre gendarmes a cheval, avertis par Delouche la
+veille au soir, deboucherent au galop sur la place et s'eparpillerent a
+travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui
+font la reconnaissance d'un village... Mais il etait trop tard. Ganache,
+le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les gendarmes ne
+retrouverent personne, ni lui, ni ceux-la qui chargeaient dans des
+voitures les chapons qu'il etranglait. Prevenu a temps par le mot
+imprudent de Jasmin, Frantz avait du comprendre soudain de quel metier
+son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte etait
+vide; plein de honte et de fureur, il avait arrete aussi-tot un
+itineraire et decide de prendre du champ avant l'arrivee des gendarmes.
+Mais, ne craignant plus desormais qu'on tentat de le ramener au domaine
+de son pere, il avait voulu se montrer a nous sans bandage, avant de
+disparaitre.
+
+Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il pu a la
+fois devaliser les basses-cours et querir la bonne soeur pour la fievre
+de son ami? Mais n'etait-ce pas la toute l'histoire du pauvre diable?
+Voleur et chemineau d'un cote, bonne creature de l'autre...
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+A la recherche du sentier perdu.
+
+Comme nous rentrions, le soleil dissipait la legere brume du matin; les
+menageres sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou
+bavardaient; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg,
+commencait la plus radieuse matinee de printemps qui soit restee dans ma
+memoire.
+
+Tous les grands eleves du cours devaient arriver vers huit heures, ce
+jeudi-la, pour preparer, durant la matinee, les uns le Certificat
+d'Etudes Superieurs, les autres le concours de l'Ecole Normale. Lorsque
+nous arrivames tous les deux. Meaulnes plein d'un regret et d'une
+agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi tres
+abattu, l'ecole etait vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la
+poussiere d'un banc vermoulu, et sur le vernis ecaille d'un planisphere.
+
+Comment rester la, devant un livre, a ruminer notre deception, tandis
+que tout nous appelait au-dehors: les poursuites des oiseaux dans les
+branches pres des fenetres, la fuite des autres eleves vers les pres et
+les bois, et surtout le fievreux desir d'essayer au plus vite
+l'itineraire incomplet verifie par le bohemien--derniere ressource de
+notre sac presque vide, derniere clef du trousseau, apres avoir essaye
+toutes les autres?... Cela etait au-dessus de nos forces! Meaulnes
+marchait de long en large, allait aupres des fenetres, regardait dans le
+jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s'il eut attendu
+quelqu'un qui ne viendrait certainement pas.
+
+"J'ai l'idee, me dit-il enfin, j'ai l'idee que ce n'est peut-etre pas
+aussi loin que nous l'imaginions... Frantz a supprime sur mon plan toute
+une portion de la route que j'avais indiquee. Cela veut dire, peut-etre,
+que la jument a fait, pendant mon sommeil, un long detour inutile..."
+
+J'etais a moitie assis sur le coin d'une grande table, un pied par
+terre, l'autre ballant, l'air decourage et desoeuvre, la tete basse.
+
+"Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a dure toute
+la nuit.
+
+--Nous etions partis a minuit, repondit-il vivement. On m'a depose a
+quatre heures du matin, a environ six kilometres a l'ouest de Sainte-
+Agathe, tandis que j'etais parti par la route de La Gare a l'est. Il
+faut donc compter ces six kilometres en moins entre Sainte-Agathe et le
+pays perdu.
+
+"Vraiment, il me semble qu'en sortant du bois des Communaux, on ne doit
+pas etre a plus de deux lieues de ce que nous cherchons."
+
+--Ce sont precisement ces deux lieues-la qui manquent sur ta carte.
+
+--C'est vrai. Et la sortie du bois est bien a une lieue et demie d'ici,
+mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en une matinee..."
+
+A cet instant Moucheboeuf arriva. Il avait une tendance irritante a se
+faire passer pour bon eleve, non pas en travaillant mieux que les
+autres, mais en se signalant dans des circonstances comme celle-ci.
+
+"Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux. Tous les
+autres sont partis pour le bois des Communaux. En tete: Jasmin Delouche
+qui connait les nids".
+
+Et, voulant faire le bon apotre, il commenca a raconter tout ce qu'ils
+avaient dit pour narguer le Cours, M. Seurel et nous, en decidant cette
+expedition.
+
+"S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit Meaulnes,
+car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et demi".
+
+Moucheboeuf resta ebahi.
+
+"Ne viens-tu pas?" me demanda Augustin, s'arretant une seconde sur le
+seuil de la porte entr'ouverte--ce qui fit entrer dans la piece grise,
+en une bouffee d'air tiedi par le soleil, un fouillis de cris, d'appels,
+de pepiements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et le
+claquement d'un fouet au loin.
+
+"Non, dis-je, bien que la tentation fut forte, je ne puis pas, a cause
+de M. Seurel. Mais hate-toi. Je t'attendrai avec impatience".
+
+Il fit un geste vague et partit, tres vite, plein d'espoir.
+
+Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitte sa veste
+d'alpaga noir, revetu un paletot de pecheur aux vastes poches
+boutonnees, un chapeau de paille et de courtes jambieres vernies pour
+serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut guere surpris
+de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui lui
+repeta trois fois que les gars avaient dit:
+
+"S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher!"
+
+Et il commanda:
+
+"Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les denicher
+a notre tour... Pourras-tu marcher jusque-la, Francois?"
+
+J'affirmai que oui et nous partimes.
+
+Il fut entendu que Moucheboeuf conduirait M. Seurel et lui servirait
+d'appeau... C'est-a-dire que, connaissant les futaies ou se trouvaient
+les denicheurs, il devait de temps a autre crier a toute voix:
+
+"Hop! Hola! Giraudat! Delouche! Ou etes-vous?... Y en a-t-il?... En
+avez-vous trouve?..."
+
+Quant a moi, je fus charge, a mon vif plaisir, de suivre la lisiere est
+du bois, pour le cas ou les ecoliers fugitifs chercheraient a s'echapper
+de ce cote.
+
+Or dans le plan rectifie par le bohemien et que nous avions maintes fois
+etudie avec Meaulnes, il semblait qu'un chemin a un trait, un chemin de
+terre, partit de cette lisiere du bois pour aller dans la direction du
+Domaine. Si j'allais le decouvrir ce matin!... Je commencai a me
+persuader que, avant midi, je me trouverais sur le chemin du manoir
+perdu...
+
+La merveilleuse promenade!... Des que nous eumes passe le Glacis et
+contourne le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on
+eut dit qu'il partait en guerre--je crois bien qu'il avait mis dans sa
+poche un vieux pistolet--et ce traitre de Moucheboeuf.
+
+Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bientot a la lisiere du bois--
+seul a travers la campagne pour la premiere fois de ma vie comme une
+patrouille que son caporal a perdue.
+
+Me voici, j'imagine, pres de ce bonheur mysterieux que Meaulnes a
+entrevu un jour. Toute la matinee est a moi pour explorer la lisiere du
+bois, l'endroit le plus frais et le plus cache du pays, tandis que mon
+grand frere aussi est parti a la decouverte. C'est comme un ancien lit
+de ruisseau. Je passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais
+pas le nom mais qui doivent etre des aulnes. J'ai saute tout a l'heure
+un echalier au bout de la sente, et je me suis trouve dans cette grande
+voie d'herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les
+orties, ecrasant les hautes valerianes.
+
+Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de sable fin.
+Et dans le silence, j'entends un oiseau--je m'imagine que c'est un
+rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils ne chantent que le
+soir--un oiseau qui repete obstinement la meme phrase: voix de la
+matinee, parole dite sous l'ombrage, invitation delicieuse au voyage
+entre les aulnes. Invisible, entete, il semble m'accompagner sous la
+feuille.
+
+Pour la premiere fois me voila, moi aussi, sur le chemin de l'aventure.
+Ce ne sont plus des coquilles abandonnees par les eaux que je cherche,
+sous la direction de M. Seurel, ni les orchis que le maitre d'ecole ne
+connaisse pas, ni meme, comme cela nous arrivait souvent dans le champ
+du pere Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d'un
+grillage, enfouie sous tant d'herbes folles qu'il fallait chaque fois
+plus de temps pour la retrouver... Je cherche quelque chose de plus
+mysterieux encore. C'est le passage dont il est question dans les
+livres, l'ancien chemin obstrue, celui dont le prince harasse de fatigue
+n'a pu trouver l'entree. Cela se decouvre a l'heure la plus perdue de la
+matinee, quand on a depuis longtemps oublie qu'il va etre onze heures,
+midi... Et soudain, en ecartant, dans le feuillage profond, les
+branches, avec ce geste hesitant des mains a hauteur du visage
+inegalement ecartees, on l'apercoit comme une longue avenue sombre dont
+la sortie est un rond de lumiere tout petit.
+
+Mais tandis que j'espere et m'enivre ainsi, voici que brusquement je
+debouche dans une sorte de clairiere, qui se trouve etre tout simplement
+un pre. Je suis arrive sans y penser a l'extremite des Communaux, que
+j'avais toujours imaginee infiniment loin. Et voici a ma droite, entre
+des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la maison du garde.
+Deux paires de bas sechent sur l'appui de la fenetre. Les annees
+passees, lorsque nous arrivions a l'entree du bois, nous disions
+toujours, en montrant un point de lumiere tout au bout de l'immense
+allee noire: "C'est la-bas la maison du garde; la maison de Baladier".
+Mais jamais nous n'avions pousse jusque la. Nous entendions dire
+quelquefois, comme s'il se fut agi d'une expedition extraordinaire: "Il
+a ete jusqu'a la maison du garde!..."
+
+Cette fois, je suis alle jusqu'a la maison de Baladier, et je n'ai rien
+trouve.
+
+Je commencais a souffrir de ma jambe fatiguee et de la chaleur que je
+n'avais pas sentie jusque-la; je craignais de faire tout seul le chemin
+du retour, lorsque j'entendis pres de moi l'appeau de M. Seurel, la voix
+de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui m'appelaient...
+
+Il y avait la une troupe de six grands gamins, ou, seul, le traitre
+Moucheboeuf avait l'air triomphant. C'etait Giraudat, Auberger, Delage
+et d'autres... Grace a l'appeau, on avait pris les uns grimpes dans un
+merisier isole au milieu d'une clairiere; les autres en train de
+denicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis, a la
+blouse crasseuse, avait cache les petits dans son estomac, entre sa
+chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s'etaient enfuis a
+l'approche de M. Seurel: ce devait etre Delouche et le petit Coffin. Ils
+avaient d'abord repondu par des plaisanteries a l'adresse de
+"Mouchevache!", que repetaient les echos des bois, et celui-ci,
+maladroitement, se croyant sur de son affaire, avait repondu, vexe:
+
+"Vous n'avez qu'a descendre, vous savez! M. Seurel est la..."
+
+Alors tout s'etait tu subitement; c'avait ete une fuite silencieuse a
+travers le bois. Et comme ils le connaissaient a fond, il ne fallait pas
+songer a les rejoindre. On ne savait pas non plus ou le grand Meaulnes
+etait passe. On n'avait pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer a
+poursuivre les recherches.
+
+Il etait plus de midi lorsque nous reprimes la route de Sainte-Agathe,
+lentement, la tete basse, fatigues, terreux. A la sortie du bois,
+lorsque nous eumes frotte et secoue la boue de nos souliers sur la route
+seche, le soleil commenca de frapper dur. Deja ce n'etait plus ce matin
+de printemps si frais et si luisant. Les bruits de l'apres-midi avaient
+commence. De loin en loin un cop criait, cri desole! dans les fermes
+desertes aux alentours de la route. A la descente du Glacis, nous nous
+arretames un instant pour causer avec des ouvriers des champs qui
+avaient repris leur travail apres le dejeuner. Ils etaient accoudes a la
+barriere, et M. Seurel leur disait:
+
+"De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons
+dans sa chemise. Ils ont fait la dedans ce qu'ils ont voulu. C'est du
+propre!..."
+
+Il me semblait que c'etait de ma debacle aussi que les ouvriers riaient.
+Ils riaient en hochant la tete, mais ils ne donnaient pas tout a fait
+tort aux jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confierent
+meme, lorsque M. Seurel eut repris la tete de la colonne:
+
+"Il y en a un autre qui est passe, un grand, vous savez bien... Il a du
+rencontrer, en revenant, la voiture des Granges, et on l'a fait monter,
+il est descendu, plein de terre, tout dechire, ici, a l'entree du chemin
+des Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce
+matin, mais que vous n'etiez pas de retour encore. Et il a continue tout
+doucement sa route vers Sainte-Agathe".
+
+En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous attendait le grand
+Meaulnes, l'air brise de fatigue. Aux questions de M. Seurel, il
+repondit que lui aussi etait parti a la recherche des ecoliers
+buissonniers. Et a celle que je lui posai tout bas, il dit seulement en
+hochant la tete avec decouragement:
+
+"Non! rien! rien qui ressemble a ca".
+
+Apres dejeuner, dans la classe fermee, noire et vide, au milieu du pays
+radieux, il s'assit a l'une des grandes tables et, la tete dans les
+bras, il dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir,
+apres un long instant de reflexion, comme s'il venait de prendre une
+decision importante, il ecrivit une lettre a sa mere. Et c'est tout ce
+que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de defaite.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+La lessive.
+
+Nous avions escompte trop tot la venue du printemps.
+
+Le lundi soir, nous voulumes faire nos devoirs aussitot apres quatre
+heures comme en plein ete, et pour y voir plus clair nous sortimes deux
+grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout de suite;
+une goutte de pluie tomba sur un cahier; nous rentrames en hate. Et de
+la grande salle obscurcie, par les larges fenetres, nous regardions
+silencieusement dans le ciel gris la deroute des nuages.
+
+Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poignee de
+croisee, ne put s'empecher de dire, comme s'il eut ete fache de sentir
+monter en lui tant de regret:
+
+"Ah! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j'etais sur la
+route, dans la voiture de la Belle-Etoile.
+
+--Sur quelle route?" demanda Jasmin.
+
+Mais Meaulnes ne repondit pas.
+
+"Moi, dis-je, pour faire diversion, j'aurais aime voyager comme cela en
+voiture, par la pluie battante, abrite sous un grand parapluie.
+
+--Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta un autre.
+
+--Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire, repondit Meaulnes,
+je ne pensais qu'a regarder le pays".
+
+Mais lorsque Giraudat, a son tour, demanda de quel pays il s'agissait,
+Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit:
+
+"Je sais... Toujours la fameuse aventure!..."
+
+Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme s'il eut
+ete lui-meme un peu dans le secret. Ce fut peine perdue; ses avances lui
+resterent pour compte; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au
+galop, la blouse relevee sur la tete, sous la froide averse.
+
+Jusqu'au jeudi suivant le temps resta a la pluie. Et ce jeudi-la fut
+plus triste encore que le precedent. Toute la campagne etait baignee
+dans une sorte de brume glacee comme aux plus mauvais jours de l'hiver.
+
+Millie, trompee par le beau soleil de l'autre semaine, avait fait faire
+la lessive, mais il ne fallait pas songer a mettre secher le linge sur
+les haies du jardin, ni meme sur des cordes dans le grenier, tant l'air
+etait humide et froid.
+
+En discutant avec M. Seurel, il lui vint l'idee d'etendre sa lessive
+dans les classes, puisque c'etait jeudi, et de chauffer le poele a
+blanc. Pour economiser les feux de la cuisine et de la salle a manger,
+on ferait cuire les repas sur le poele et nous nous tiendrions toute la
+journee dans la grande salle du Cours.
+
+Au premier instant,--j'etais si jeune encore!--je considerai cette
+nouveaute comme une fete.
+
+Morne fete!... Toute la chaleur du poele etait prise par la lessive et
+il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et
+mollement une petite pluie d'hiver. C'est la pourtant que des neuf
+heures du matin, devore d'ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les
+barreaux du grand portail, ou nous regardames, au haut du bourg, sur les
+Quatre-Routes, le cortege d'un enterrement venu du fond de la campagne.
+Le cercueil, amene dans une charrette a boeufs, etait decharge et pose
+sur une dalle, au pied de la grande croix ou le boucher avait apercu
+naguere les sentinelles du bohemien! Ou etait-il maintenant, le jeune
+capitaine qui si bien menait l'abordage?... Le cure et les chantres
+vinrent comme c'etait l'usage au-devant du cercueil pose la, et les
+tristes chants arrivaient jusqu'a nous. Ce serait la, nous le savions,
+le seul spectacle de la journee, qui s'ecoulerait tout entiere comme une
+eau jaunie dans un caniveau.
+
+"Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais preparer mon bagage.
+Apprends-le, Seurel: j'ai ecrit a ma mere jeudi dernier, pour lui
+demander de finir mes etudes a Paris. C'est aujourd'hui que je pars".
+
+Il continuait a regarder vers le bourg, les mains appuyees aux barreaux,
+a la hauteur de sa tete. Inutile de demander si sa mere, qui etait riche
+et lui passait toutes ses volontes, lui avait passe celle-la. Inutile
+aussi de demander pourquoi soudainement il desirait s'en aller a
+Paris!...
+
+Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte de quitter
+ce cher pays de Sainte-Agathe d'ou il etait parti pour son aventure.
+Quant a moi, je sentais monter une desolation violente que je n'avais
+pas sentie d'abord.
+
+"Paques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un soupir.
+
+--Des que tu l'auras trouvee la-bas, tu m'ecriras, n'est-ce pas?
+demandai-je.
+
+--C'est promis, bien sur. N'es-tu pas mon compagnon et mon frere?..."
+
+Et il me posa la main sur l'epaule.
+
+Peu a peu je comprenais que c'etait bien fini, puisqu'il voulait
+terminer ses etudes a Paris; jamais plus je n'aurais avec moi mon grand
+camarade.
+
+Il n'y avait d'espoir, pour nous reunir, qu'en cette maison de Paris ou
+devait se retrouver la trace de l'aventure perdue... Mais de voir
+Meaulnes lui-meme si triste, quel pauvre espoir c'etait la pour moi!
+
+Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra tres etonne, mais se
+rendit bien vite aux raisons d'Augustin; Millie, femme d'interieur, se
+desola surtout a la pensee que la mere de Meaulnes verrait notre maison
+dans un desordre inaccoutume... La malle, helas! fut bientot faite. Nous
+cherchames sous l'escalier ses souliers des dimanches; dans l'armoire,
+un peu de linge; puis ses papiers et ses livres d'ecole--tout ce qu'un
+jeune homme de dix-huit ans possede au monde.
+
+A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle dejeuna au cafe
+Daniel en compagnie d'Augustin, et l'emmena sans donner presque aucune
+explication, des que le cheval fut affene et attele. Sur le seuil, nous
+leur dimes au revoir; et la voiture disparut au tournant des Quatre-
+Routes.
+
+Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la froide
+salle a manger, remettre en ordre ce qui avait ete derange. Quant a moi,
+je me trouvai, pour la premiere fois depuis de longs mois, seul en face
+d'une longue soiree de jeudi--avec l'impression que, dans cette vieille
+voiture, mon adolescence venait de s'en aller pour toujours.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Je trahis...
+
+Que faire?
+
+Le temps s'elevait un peu. On eut dit que le soleil allait se montrer.
+
+Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De
+temps a autre mon pere traversait la cour, pour remplir un seau de
+charbon dont il bourrait le poele. J'apercevais les linges blancs pendus
+aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit
+transforme en sechoir, pour m'y trouver en tete-a-tete avec l'examen de
+la fin de l'annee, ce concours de l'Ecole Normale qui devait etre
+desormais ma seule preoccupation.
+
+Chose etrange: a cet ennui qui me desolait se melait comme une sensation
+de liberte. Meaulnes parti, toute cette aventure terminee et manquee, il
+me semblait du moins que j'etais libere de cet etrange souci, de cette
+occupation mysterieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le
+monde. Meaulnes parti, je n'etais plus son compagnon d'aventures, le
+frere de ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil
+aux autres. Et cela etait facile et je n'avais qu'a suivre pour cela mon
+inclination la plus naturelle.
+
+Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un
+ficelle, puis lachant en l'air trois marrons attaches qui retomberent
+dans la cour. Mon desoeuvrement etait si grand que je pris plaisir a lui
+relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre cote du mur.
+
+Soudain je le vis abandonner ce jeu pueril pour courir vers un tombereau
+qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de
+grimper par derriere sans meme que la voiture s'arretat. Je
+reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin
+conduisait; le gros Boujardon etait debout. Ils revenaient du pre.
+
+"Viens avec nous, Francois!" cria Jasmin, qui devait savoir deja que
+Meaulnes etait parti.
+
+Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture cahotante et me
+tins comme les autres, debout, appuye contre un des montants du
+tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche...
+
+Nous sommes maintenant dans l'arriere-boutique, chez la bonne femme qui
+est en meme temps epiciere et aubergiste. Un rayon de soleil glisse a
+travers la fenetre basse sur les boites en fer-blanc et sur les tonneaux
+de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fenetre et
+tourne vers nous, avec un gros rire d'homme pateux, il mange des
+biscuits a la cuiller. A la portee de la main, sur un tonneau, la boite
+est ouverte et entamee. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une
+sorte d'intimite de mauvais aloi s'est etablie entre nous. Jasmin et
+Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma
+vie a change tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis
+tres longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais
+finie.
+
+Le petit Roy a deniche sous une planche une bouteille de liqueur
+entamee. Delouche nous offre a chacun la goutte, mais il n'y a qu'un
+verre et nous buvons tous dans le meme. On me sert le premier avec un
+peu de condescendance, comme si je n'etais pas habitue a ces moeurs de
+chasseurs et de paysans... Cela me gene un peu. Et comme on vient a
+parler de Meaulnes, l'envie me prend, pour dissiper cette gene et
+retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la
+raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est
+fini maintenant de ses aventures ici?...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. .
+
+Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet
+que j'attendais.
+
+Mes compagnons, en bons villageois que rien n'etonne, ne sont pas
+surpris pour si peu.
+
+"C'etait une noce, quoi!" dit Boujardon.
+
+Delouche en a vu une, a Preveranges, qui etait plus curieuse encore.
+
+Le chateau? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont
+entendu parler.
+
+Le jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son
+annee de service.
+
+"Il aurait du, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous montrer son
+plan au lieu de confier cela a un bohemien!..."
+
+Empetre dans mon insucces, je veux profiter de l'occasion pour exciter
+leur curiosite: je me decide a expliquer qui etait ce bohemien; d'ou il
+venait; son etrange destinee... Boujardon et Delouche ne veulent rien
+entendre: "C'est celui-la qui a tout fait. C'est lui qui a rendu
+Meaulnes insociable, Meaulnes qui etait un si brave camarade! C'est lui
+qui a organise toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes,
+apres nous avoir tous embrigades comme un bataillon scolaire..."
+
+"Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tete a
+petits coups, j'ai rudement bien fait de le denoncer aux gendarmes. En
+voila un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore!..."
+
+Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourne
+si nous n'avions pas considere l'affaire d'une facon si mysterieuse et
+si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu...
+
+Mais soudain, tandis que je suis absorbe dans ces reflexions, il se fait
+du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon
+de goutte derriere un tonneau; le gros Boujardon degringole du haut de
+sa fenetre, met le pied sur une bouteille vide et poussiereuse qui
+roule, et manque deux fois de s'etaler. Le petit Roy les pousse par
+derriere, pour sortir plus vite, a demi suffoque de rire.
+
+Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, nous
+traversons la cour et nous grimpons par une echelle dans un grenier a
+foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-a-rien!...
+
+"Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentree si tot", dit Jasmin tout
+bas.
+
+Je comprends, maintenant seulement, que nous etions la en fraude, a
+voler des gateaux et de la liqueur. Je suis decu comme ce naufrage qui
+croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'etait un
+singe. Je ne songe plus qu'a quitter ce grenier, tant ces aventures-la
+me deplaisent. D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par
+derriere, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve
+dans la rue mouillee, boueuse, ou se reflete la lueur du cafe Daniel.
+
+Je ne suis pas fier de ma soiree. Me voici aux Quatre-Routes. Malgre
+moi, tout d'un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel
+qui me sourit, un dernier signe de la main--et la voiture disparait...
+
+Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui
+etait si tragique et si beau. Deja tout me parait moins facile. Dans la
+grande classe ou l'on m'attend pour diner, de brusques courants d'air
+traversent la maigre tiedeur que repand le poele. Je grelotte, tandis
+qu'on me reproche mon apres-midi de vagabondage. Je n'ai pas meme, pour
+rentrer dans la reguliere vie passee, la consolation de prendre place a
+table et de retrouver mon siege habituel. On n'a pas mis la table ce
+soir-la; chacun dine sur ses genoux, ou il peut, dans la salle de classe
+obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le poele, qui
+devait etre la recompense de ce jeudi passe dans l'ecole, et qui a brule
+sur les cercles rougis.
+
+Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite pour etouffer
+le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais par deux
+fois je me suis eveille, au milieu de la nuit, croyant entendre, la
+premiere fois, le craquement du lit voisin, ou Meaulnes avait coutume de
+se retourner brusquement d'une seule piece, et, l'autre fois, son pas
+leger de chasseur aux aguets, a travers les greniers du fond...
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Les trois lettres de Meaulnes.
+
+De toute ma vie je n'ai recu que trois lettres de Meaulnes. Elles ont
+encore chez moi dans un tiroir de commode. Je retrouve chaque fois que
+je les relis la meme tristesse que naguere.
+
+La premiere m'arriva des le surlendemain de son depart.
+
+"Mon cher Francois,
+
+"Aujourd'hui, des mon arrivee a Paris, je suis alle devant la maison
+indiquee. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y aura jamais
+personne.
+
+"La maison que disait Frantz est un petit hotel a un etage. La chambre
+de Mlle de Galais doit etre au premier. Les fenetres du haut sont les
+plus cachees par les arbres. Mais en passant sur le trottoir on les voit
+tres bien. Tous les rideaux sont fermes et il faudrait etre fou pour
+esperer qu'un jour, entre ces rideaux tires, le visage d'Yvonne de
+Galais puisse apparaitre.
+
+"C'est sur un boulevard... Il pleuvait un peu dans les arbres deja
+verts. On entendait les cloches claires des tramways qui passaient
+indefiniment.
+
+"Pendant pres de deux heures, je me suis promene de long en large sous
+les fenetres. Il y a un marchand de vins chez qui je me suis arrete pour
+boire, de facon a n'etre pas pris pour un bandit qui veut faire un
+mauvais coup. Puis j'ai repris ce guet sans espoir.
+
+"La nuit est venue. Les fenetres se sont allumees un peu partout mais
+non pas dans cette maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant
+Paques approche.
+
+"Au moment ou j'allais partir une jeune fille, ou une jeune femme--je
+ne sais--est venue s'asseoir sur un des bancs mouilles de pluie. Elle
+etait vetue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je suis
+parti, elle etait encore la, immobile malgre le froid du soir, a
+attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein de
+fous comme moi.
+
+Augustin"
+
+Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le lundi de
+Paques et durant tous les jours qui suivirent--jours ou il semble, tant
+ils sont calmes apres la grande fievre de Paques, qu'il n'y ait plus
+qu'a attendre l'ete. Juin ramena le temps des examens et une terrible
+chaleur dont la buee suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle
+de vent la vint dissiper. La nuit n'apportait aucune fraicheur et par
+consequent aucun repit a ce supplice. C'est durant cet insupportable
+mois de juin que je recus la deuxieme lettre du grand Meaulnes.
+
+"Juin 189...
+
+"Mon cher ami,
+
+"Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais depuis hier soir. La
+douleur, que je n'avais presque pas sentie tout de suite, monte depuis
+ce temps.
+
+"Tous les soirs j'allais m'asseoir sur ce banc, guettant, reflechissant,
+esperant malgre tout.
+
+"Hier apres diner, la nuit etait noire et etouffante. Des gens causaient
+sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs feuillages, verdis
+par les lumieres, les appartements des seconds, des troisiemes etages
+etaient eclaires. Ca et la, une fenetre que l'ete avait ouverte toute
+grande... On voyait la lampe allumee sur la table, refoulant a peine
+autour d'elle la chaude obscurite de juin; on voyait presque jusqu'au
+fond de la piece... Ah! si la fenetre noire d'Yvonne de Galais s'etait
+allumee aussi, j'aurais ose, je crois, monter l'escalier, frapper,
+entrer...
+
+"La jeune fille de qui je t'ai parle etait la encore, attendant comme
+moi. Je pensai qu'elle devait connaitre la maison et je l'interrogeai:
+
+"--Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans cette maison, une jeune
+fille et son frere venaient passer les vacances. Mais j'ai appris que le
+frere avait fui le chateau de ses parents sans qu'on puisse jamais le
+retrouver, et le jeune fille s'est mariee. C'est ce qui vous explique
+que l'appartement soit ferme".
+
+"Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds butaient sur le trottoir et
+je manquais tomber. La nuit--c'etait la nuit derniere--lorsqu'enfin
+les enfants et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser
+dormir, j'ai commence d'entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils ne
+passaient que loin en loin. Mais quand l'un etait passe, malgre moi,
+j'attendais l'autre: le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur
+l'asphalte... Et cela repetait: c'est la ville deserte, ton amour perdu,
+la nuit interminable, l'ete, la fievre...
+
+"Seurel, mon ami, je suis dans une grande detresse.
+
+Augustin"
+
+Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse! Meaulnes ne me disait
+ni pourquoi il etait reste si longtemps silencieux, ni ce qu'il comptait
+faire maintenant. J'eus l'impression qu'il rompait avec moi, parce que
+son aventure etait finie, comme il rompait avec son passe. J'eus beau
+lui ecrire, en effet, je ne recus plus de reponse. Un mot de
+felicitations seulement, lorsque j'obtins mon Brevet Simple. En
+septembre je sus par un camarade d'ecole qu'il etait venu en vacances
+chez sa mere a La Ferte-d'Angillon. Mais nous dumes, cette annee la,
+invites par mon oncle Florentin du Vieux-Nancay, passer chez lui les
+vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le voir.
+
+A la rentree, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m'etais
+remis avec une morne ardeur a preparer le Brevet Superieur, dans
+l'espoir d'etre nomme instituteur l'annee suivante, sans passer par
+l'Ecole Normale de Bourges, je recus la derniere des trois lettres que
+j'aie jamais recues d'Augustin:
+
+"Je passe encore sous cette fenetre, ecrivait-il. J'attends encore, sans
+le moindre espoir, par folie. A la fin de ces froids dimanches
+d'automne, au moment ou il va faire nuit, je ne puis me decider a
+rentrer, a fermer les volets de ma chambre, sans etre retourne la-bas,
+dans la rue gelee.
+
+"Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sortait a chaque minute
+sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du cote de La
+Gare, pour voir si son fils qui etait mort ne venait pas.
+
+"Assis sur le banc, grelottant, miserable, je me plais a imaginer que
+quelqu'un va me prendre doucement par le bras... Je me retournerais. Ce
+serait-elle. "Je me suis un peu attardee", dirait-elle simplement. Et
+toute peine et toute demence s'evanouissent. Nous entrons dans notre
+maison. Ses fourrures sont toutes glacees, sa voilette mouillee; elle
+apporte avec elle le gout de brume du dehors; et tandis qu'elle
+s'approche du feu, je vois ses cheveux blonds givres, son beau profil au
+dessin si doux penche vers la flamme...
+
+"Helas! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derriere. Et la
+jeune fille du Domaine perdu l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant
+plus rien a lui dire.
+
+"Notre aventure est finie. L'hiver de cette annee est mort comme la
+tombe. Peut-etre quand nous mourrons, peut-etre la mort seule nous
+donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquee.
+
+"Seurel, je te demandais l'autre jour de penser a moi. Maintenant, au
+contraire, il vaut mieux m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. .
+
+A.M."
+
+Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le precedent avait ete vivant
+d'une mysterieuse vie: la place de l'eglise sans bohemiens; la cour
+d'ecole que les gamins desertaient a quatre heures... la salle de classe
+ou j'etudiais seul et sans gout... En fevrier, pour la premiere fois de
+l'hiver, la neige tomba, ensevelissant definitivement notre roman
+d'aventures de l'an passe, brouillant toute piste, effacant les
+dernieres traces. Et je m'efforcai, comme Meaulnes me l'avait demande
+dans sa lettre, de tout oublier.
+
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La baignade.
+
+Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucree sur les cheveux pour
+qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours Complementaire dans les
+chemins et crier "A la cornette!" derriere la haie pour narguer la
+religieuse qui passe, c'etait la joie de tous les mauvais droles du
+pays. A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais droles de cette espece
+peuvent tres bien s'amender et deviennent parfois des jeunes gens fort
+sensibles. Le cas est plus grave lorsque le drole en question a la
+figure deja vieillotte et fanee, lorsqu'il s'occupe des histoires
+louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin mille
+betises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas n'est pas encore
+desespere...
+
+C'etait le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi,
+mais certainement sans aucun desir de passer les examens, a suivre le
+Cour Superieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre
+temps, il apprenait avec son oncle Dumas le metier de platrier. Et
+bientot ce Jasmin Delouche, avec Boujardon et un autre garcon tres doux,
+le fils de l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands
+eleves que j'aimasse a frequenter, parce qu'ils etaient "du temps de
+Meaulnes".
+
+Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un desir tres sincere d'etre mon
+ami. Pour tout dire, lui qui avait ete l'ennemi du grand Meaulnes, il
+eut voulu devenir le grand Meaulnes de l'ecole: tout au moins
+regrettait-il peut-etre de n'avoir pas ete son lieutenant. Moins lourd
+que Boujardon, il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait
+apporte, dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais
+repeter:
+
+"Il le disait bien, le grand Meaulnes..." ou encore: "Ah! disait le
+grand Meaulnes..."
+
+Outre que Jasmin etait plus homme que nous, le vieux petit gars
+disposait de tresors d'amusements qui consacraient sur nous sa
+superiorite: un chien de race melee, aux longs poils blancs, qui
+repondait au nom agacant de Becali et rapportait les pierres qu'on
+lancait au loin, sans avoir d'aptitude bien nette pour aucun autre
+sport; une vieille bicyclette achetee d'occasion et sur quoi Jasmin nous
+faisait quelquefois monter, le soir apres le cours, mais avec laquelle
+il preferait exercer les filles du pays; enfin et surtout un ane blanc
+et aveugle qui pouvait s'atteler a tous les vehicules.
+
+C'etait l'ane de Dumas, mais il le pretait a Jasmin quand nous allions
+nous baigner au Cher, en ete. Sa mere, a cette occasion, donnait une
+bouteille de limonade que nous mettions sous le siege, parmi les
+calecons de bains desseches. Et nous partions, huit ou dix grands eleves
+du Cours, accompagnes de M. Seurel, les uns a pied, les autres grimpes
+dans la voiture a ane, qu'on laissait a la ferme de Grand'Fons, au
+moment ou le chemin du Cher devenait trop ravine.
+
+J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres details une promenade de
+ce genre, ou l'ane de Jasmin conduisit au Cher nos calecons, nos
+bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions a pied par
+derriere. On etait au mois d'aout. Nous venions de passer les examens.
+Delivres de ce souci, il nous semblait que tout l'ete, tout le bonheur
+nous appartenait, et nous marchions sur la route en chantant, sans
+savoir quoi ni pourquoi, au debut d'un bel apres-midi de jeudi.
+
+Il n'y eut, a l'aller, qu'une ombre a ce tableau innocent. Nous
+apercumes, marchant devant nous, Gilberte Poquelin. Elle avait la taille
+bien prise, une jupe demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et
+effronte d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et
+prit un chemin detourne, pour aller chercher du lait sans doute. Le
+petit Coffin proposa aussitot a Jasmin de la suivre.
+
+"Ce ne serait pas la premiere fois que j'irais l'embrasser...", dit
+l'autre.
+
+Et il se mit a raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires
+grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s'engageait
+dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route,
+dans la voiture a ane. Une fois la, pourtant, la bande commenca a
+s'egrener. Delouche lui-meme paraissait peu soucieux de s'attaquer
+devant nous a la gamine qui filait, et il ne l'approcha pas a plus de
+cinquante metres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des
+petits coups de sifflet galants, puis nous rebroussames chemin, un peu
+mal a l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il
+fallut courir. Nous ne chantions plus.
+
+Nous nous deshabillames et rhabillames dans les saulaies arides qui
+bordent le Cher. Les saules nous abritaient des regards, mais non pas du
+soleil. Les pieds dans le sable et la vase dessechee, nous ne pensions
+qu'a la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui fraichissait
+dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine creusee dans la rive meme
+du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux
+ou trois betes pareilles a des cloportes; mais l'eau etait si claire, si
+transparente, que les pecheurs n'hesitaient pas a s'agenouiller, les
+deux mains sur chaque bord, pour y boire.
+
+Helas! ce fut ce jour-la comme les autres fois...
+
+Lorsque, tous habilles, nous nous mettions en rond, les jambes croisees
+en tailleur, pour nous partager, dans deux gros verres sans pied, la
+limonade rafraichie, il ne revenait guere a chacun, lorsqu'on avait prie
+M. Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui piquait le gosier
+et ne faisait qu'irriter la soif. Alors, a tour de role, nous allions a
+la fontaine que nous avions d'abord meprisee, et nous approchions
+lentement le visage de la surface de l'eau pure. Mais tous n'etaient pas
+habitues a ces moeurs d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi,
+n'arrivaient pas a se desalterer: les uns, parce qu'ils n'aimaient pas
+l'eau, d'autres, parce qu'ils avaient le gosier serre par la peur
+d'avaler un cloporte, d'autres, trompes par la grande transparence de
+l'eau immobile et n'en sachant pas calculer exactement la surface, s'y
+baignaient la moitie du visage en meme temps que la bouche et aspiraient
+acrement par le nez une eau qui leur semblait brulante, d'autres enfin
+pour toutes ces raisons a la fois... N'importe! il nous semblait, sur
+ces bords arides du Cher, que toute la fraicheur terrestre etait enclose
+en ce lieu. Et maintenant encore, au seul mot de fontaine, prononce
+n'importe ou, c'est a celle-la, pendant longtemps, que je pense.
+
+Le retour se fit a la brune, avec insouciance d'abord, comme l'aller. Le
+chemin de Grand'Fons, qui remontait vers la route, etait un ruisseau
+l'hiver et, l'ete, un ravin impraticable, coupe de trous et de grosses
+racines, qui montait dans l'ombre entre de grandes haies d'arbres. Une
+partie des baigneurs s'y engagea par jeu. Mais nous suivimes, avec M.
+Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un sentier doux et sablonneux,
+parallele a celui-la, qui longeait la terre voisine. Nous entendions
+causer et rire les autres, pres de nous, au-dessous de nous, invisibles
+dans l'ombre, tandis que Delouche racontait ses histoires d'homme... Au
+faite des arbres de la grande haie gresillaient les insectes du soir
+qu'on voyait, sur le clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle
+des feuillages. Parfois il en degringolait un, brusquement, dont le
+bourdonnement grincait tout a coup.--Beau soir d'ete calme!... Retour,
+sans espoir mais sans desir, d'une pauvre partie de campagne... Ce fut
+encore Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette quietude...
+
+Au moment ou nous arrivions au sommet de la cote, a l'endroit ou il
+reste deux grosse vieilles pierres qu'on dit etre les vestiges d'un
+chateau fort, il en vint a parler des domaines qu'il avait visites et
+specialement d'un domaine a demi abandonne aux environs du Vieux-Nancay:
+le domaine des Sablonnieres. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit
+vaniteusement certains mots et abrege avec precocite les autres, il
+racontait avoir vu quelques annees auparavant, dans la chapelle en ruine
+de cette vieille propriete, une pierre tombale sur laquelle etaient
+graves ces mots:
+
+Ci-git le chevalier Galois Fidele a son Dieu, a son Roi, a sa Belle
+
+"Ah! Bah! Tiens!" disait M. Seurel, avec un leger haussement d'epaules,
+un peu gene du ton que prenait la conversation, mais desireux cependant
+de nous laisser parler comme des hommes.
+
+Alors Jasmin continua de decrire ce chateau, comme s'il y avait passe sa
+vie.
+
+Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nancay, Dumas et lui avaient ete
+intrigues par la vieille tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des
+sapins. Il y avait la, au milieu des bois, tout un dedale de batiments
+ruines que l'on pouvait visiter en l'absence des maitres. Un jour, un
+garde de l'endroit, qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les
+avait conduits dans le domaine etrange. Mais depuis lors on avait fait
+tout abattre; il ne restait plus guere, disait-on, que la ferme et une
+petite maison de plaisance. Les habitants etaient toujours les memes: un
+vieil officier retraite, demi-ruine, et sa fille.
+
+Il parlait... Il parlait... J'ecoutai attentivement, sentant sans m'en
+rendre compte qu'il s'agissait la d'une chose bien connue de moi,
+lorsque soudain, tout simplement, comme se font les choses
+extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, me touchant le bras,
+frappe d'une idee qui ne lui etait jamais venue:
+
+Tiens, mais, j'y pense, dit-il, c'est la que Meaulnes--tu sais, le
+grand Meaulnes?--avait du aller.
+
+"Mais oui, ajouta-t-il, car je ne repondais pas, et je me rappelle que
+le garde parlait du fils de la maison, un excentrique, qui avait des
+idees extraordinaires..."
+
+Je ne l'ecoutais plus, persuade des le debut qu'il avait devine juste et
+que devant moi, loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de
+s'ouvrir, net et facile comme une route familiere, le chemin du Domaine
+sans nom.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Chez Florentin.
+
+Autant j'avais ete un enfant malheureux et reveur et ferme, autant je
+devins resolu et, comme on dit chez nous, "decide", lorsque je sentis
+que dependait de moi l'issue de cette grave aventure.
+
+Ce fut, je crois bien, a dater de ce soir-la que mon genou cessa
+definitivement de me faire mal.
+
+Au Vieux-Nancay, qui etait la commune du domaine des Sablonnieres,
+habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle
+Florentin, un commercant chez qui nous passions quelquefois la fin de
+septembre. Libere de tout examen, je ne voulus pas attendre et j'obtins
+d'aller immediatement voir mon oncle. Mais je decidai de ne rien faire
+savoir a Meaulnes aussi longtemps que je ne serais pas certain de
+pouvoir lui annoncer quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet
+l'arracher a son desespoir pour l'y replonger ensuite plus profondement
+peut-etre?
+
+Le Vieux-Nancay fut pendant tres longtemps le lieu du monde que je
+preferais, le pays des fins de vacances, ou nous n'allions que bien
+rarement, lorsqu'il se trouvait une voiture a louer pour nous y
+conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la
+famille qui habitait la-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie se
+faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me
+souciais bien de ces facheries!... Et sitot arrive, je me perdais et
+m'ebattais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une
+existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me
+ravissaient.
+
+Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient
+un garcon de mon age, le cousin Firmin, et huit filles, dont les ainees,
+Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils
+tenaient un tres grand magasin a l'une des entrees de ce bourg de
+Sologne, devant l'eglise--un magasin universel, auquel
+s'approvisionnaient tous les chatelains-chasseurs de la region, isoles
+dans la contree perdue, a trente kilometres de toute gare.
+
+Ce magasin, avec ses comptoirs d'epicerie et de rouennerie, donnait par
+de nombreuses fenetres sur la route et, par la porte vitree, sur la
+grande place de l'eglise. Mais, chose etrange, quoiqu'assez ordinaire
+dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la boutique tenait lieu
+de plancher.
+
+Par derriere c'etaient six chambres, chacune remplie d'une seule et meme
+marchandise: la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la
+chambre aux lampes... que sais-je? Il me semblait, lorsque j'etais
+enfant et que je traversais ce dedale d'objets de bazar, que je n'en
+epuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et, a cette epoque
+encore, je trouvais qu'il n'y avait de vraies vacances que passees en ce
+lieu.
+
+La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s'ouvrait sur le
+magasin--cuisine ou brillaient aux fins de septembre de grandes
+flambees de cheminee, ou les chasseurs et les braconniers qui vendaient
+du gibier a Florentin venaient de grand matin se faire servir a boire,
+tandis que les petites filles, deja levees, couraient, criaient, se
+passaient les unes aux autres du "sent-y-bon" sur leurs cheveux lisses.
+Aux murs, de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis
+montraient mon pere--on mettait longtemps a le reconnaitre en uniforme
+--au milieu de ses camarades d'Ecole Normale...
+
+C'est la que se passaient nos matinees; et aussi dans la cour ou
+Florentin faisait pousser des dahlias et elevait des pintades; ou l'on
+torrefiait le cafe, assis sur des boites a savon; ou nous deballions des
+caisses remplies d'objets divers precieusement enveloppes et dont nous
+ne savions pas toujours le nom...
+
+Toute la journee, le magasin etait envahi par des paysans ou par les
+cochers des chateaux voisins. A la porte vitree s'arretaient et
+s'egouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues
+du fond de la campagne. Et de la cuisine nous ecoutions ce que disaient
+les paysannes, curieux de toutes leurs histoires...
+
+Mais le soir, apres huit heures, lorsqu'avec des lanternes on portait le
+foin aux chevaux dont la peau fumait dans l'ecurie--tout le magasin
+nous appartenait!
+
+Marie-Louise, qui etait l'ainee de mes cousines mais une des plus
+petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la
+boutique; elle nous encourageait a venir la distraire. Alors, Firmin et
+moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande
+boutique, sous les lampes d'auberge, tournant les moulins a cafe,
+faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin allait
+chercher dans les greniers, car la terre battue invitait a la danse,
+quelque vieux trombone plein de vert-de-gris...
+
+Je rougis encore a l'idee que, les annees precedentes, Mlle de Galais
+eut pu venir a cette heure et nous surprendre au milieu de ces
+enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombee de la nuit, un soir
+de ce mois d'aout, tandis que je causais tranquillement avec Marie-
+Louise et Firmin, que je la vis pour la premiere fois...
+
+Des le soir de mon arrivee au Vieux-Nancay, j'avais interroge mon oncle
+Firmin sur le Domaine des Sablonnieres.
+
+"Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les
+acquereurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux batiments pour
+agrandir leurs terrains de chasse; la cour d'honneur n'est plus
+maintenant qu'une lande de bruyeres et d'ajoncs. Les anciens possesseurs
+n'ont garde qu'une petite maison d'un etage et la ferme. Tu auras bien
+l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est elle-meme qui vient
+faire ses provisions, tantot en selle, tantot en voiture, mais toujours
+avec le meme cheval, le vieux Belisaire... C'est un drole d'equipage!"
+
+J'etais si trouble que je ne savais plus quelle question poser pour en
+apprendre davantage.
+
+"Ils etaient riches, pourtant?"
+
+--Oui, Monsieur de Galais donnait des fetes pour amuser son fils, un
+garcon etrange, plein d'idees extraordinaires. Pour le distraire, il
+imaginait ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars
+de Paris et d'ailleurs...
+
+"Toutes les Sablonnieres etaient en ruine, madame de Galais pres de sa
+fin, qu'ils cherchaient encore a l'amuser et lui passaient toutes ses
+fantaisies. C'est l'hiver dernier--non, l'autre hiver, qu'ils ont fait
+leur plus grande fete costumee. Ils avaient invite moitie gens de Paris
+et moitie gens de campagne. Ils avaient achete ou loue des quantites
+d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour
+amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on
+fetait la ses fiancailles. Mais il etait bien trop jeune. Et tout a
+casse d'un coup; il s'est sauve; on ne l'a jamais revu... La chatelaine
+morte, mademoiselle de Galais est restee soudain toute seule avec son
+pere, le vieux capitaine de vaisseau.
+
+--N'est-elle pas mariee? demandai-je enfin.
+
+--Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un pretendant?"
+
+Tout deconcerte, je lui avouai aussi brievement, aussi discretement que
+possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-etre, en serait
+un.
+
+"Ah! dit Florentin, en souriant, s'il ne tient pas a la fortune, c'est
+un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle a monsieur de Galais? Il
+vient encore quelquefois jusqu'ici chercher du petit plomb pour la
+chasse. Je lui fais toujours gouter ma vieille eau-de-vie de marc".
+
+Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et moi-meme
+je ne me hatai pas de prevenir Meaulnes. Tant d'heureuses chances
+accumulees m'inquietaient un peu. Et cette inquietude me commandait de
+ne rien annoncer a Meaulnes que je n'eusse au moins vu la jeune fille.
+
+Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le diner, la
+nuit commencait a tomber; une brume fraiche, plutot de septembre que
+d'aout, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin
+vide d'acheteurs un instant, nous etions venus voir Marie-Louise et
+Charlotte. Je leur avais confie le secret qui m'amenait au Vieux-Nancay
+a cette date prematuree. Accoudes sur le comptoir ou assis les deux
+mains a plat sur le bois cire, nous nous racontions mutuellement ce que
+nous savions de la mysterieuse jeune fille--et cela se reduisait a fort
+peu de chose--lorsqu'un bruit de roues nous fit tourner la tete.
+
+"La voici, c'est elle", dirent-ils a voix basse.
+
+Quelques secondes apres, devant la porte vitree, s'arretait l'etrange
+equipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de
+petites galeries moulees, comme nous n'en avons jamais vu dans cette
+contree; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter
+quelque herbe sur la route, tant il baissait la tete pour marcher; et
+sur le siege--je le dis dans la simplicite de mon coeur, mais sachant
+bien ce que je dis--la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-etre
+jamais eu au monde.
+
+Jamais je ne vis tant de grace s'unir a tant de gravite. Son costume lui
+faisait la taille si mince qu'elle semblait fragile. Un grand manteau
+marron, qu'elle enleva en entrant, etait jete sur ses epaules. C'etait
+la plus grave des jeunes filles, la plus frele des femmes. Une lourde
+chevelure blonde pesait sur son front et sur son visage, delicatement
+dessine, finement modele. Sur son teint tres pur, l'ete avait pose deux
+taches de rousseur... Je ne remarquai qu'un defaut a tant de beaute: aux
+moments de tristesse, de decouragement ou seulement de reflexion
+profonde, ce visage si pur se marbrait legerement de rouge, comme il
+arrive chez certains malades gravement atteints sans qu'on le sache.
+Alors toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place a une
+sorte de pitie d'autant plus dechirante qu'elle surprenait davantage.
+
+Voila du moins ce que je decouvrais, tandis qu'elle descendait lentement
+de voiture et qu'enfin Marie-Louise, me presentant avec aisance a la
+jeune fille, m'engageait a lui parler.
+
+On lui avanca une chaise ciree et elle s'assit, adossee au comptoir,
+tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connaitre et aimer
+le magasin. Ma tante Julie, aussitot prevenue, arriva, et, le temps
+quelle parla, sagement, les mains croisees sur son ventre, hochant
+doucement sa tete de paysanne-commercante coiffee d'un bonnet blanc,
+retarda le moment--qui me faisait trembler un peu--ou la conversation
+s'engagerait avec moi...
+
+Ce fut tres simple.
+
+"Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientot instituteur?"
+
+Ma tante allumait au-dessus de nos tetes la lampe de porcelaine qui
+eclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la
+jeune fille, ses yeux bleus si ingenus, et j'etais d'autant plus surpris
+de sa voix si nette, si serieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, ses
+yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la reponse,
+et elle tenait sa levre un peu mordue.
+
+"J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait!
+J'enseignerais les petits garcons, comme votre mere..."
+
+Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient parle de moi.
+
+"C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec moi
+polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais aussi quel
+merite ai-je a les aimer?...
+
+"Tandis qu'avec l'institutrice, ils sont, n'est-ce pas? chicaniers et
+avares. Il y a sans cesse des histoires de porte-plume perdus, de
+cahiers trop chers ou d'enfants qui n'apprennent pas... Eh bien, je me
+debattrais avec eux et ils m'aimeraient tout de meme. Ce serait beaucoup
+plus difficile..."
+
+Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, son regard
+bleu, immobile.
+
+Nous etions genes tous les trois par cette aisance a parler des choses
+delicates, de ce qui est secret, subtil, et dont on ne parle bien que
+dans les livres. Il y eut un instant de silence; et lentement une
+discussion s'engagea...
+
+Mais avec une sorte de regret et d'animosite contre je ne sais quoi de
+mysterieux dans sa vie, la jeune demoiselle poursuivit:
+
+"Et puis j'apprendrais aux garcons a etre sages, d'une sagesse que je
+sais. Je ne leur donnerais pas le desir de courir le monde, comme vous
+le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-maitre. Je
+leur enseignerais a trouver le bonheur qui est tout pres d'eux et qui
+n'en a pas l'air..."
+
+Marie-Louise et Firmin etaient interdits comme moi. Nous restions sans
+mot dire. Elle sentit notre gene et s'arreta, se mordit la levre, baissa
+la tete et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous:
+
+"Ainsi, dit-elle, il y a peut-etre quelque grand jeune homme fou qui me
+cherche au bout du monde, pendant que je suis ici, dans le magasin de
+madame Florentin, sous cette lampe, et que mon vieux cheval m'attend a
+la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans
+doute?..."
+
+De la voir sourire, l'audace me prit et je sentis qu'il etait temps de
+dire, en riant aussi:
+
+"Et peut-etre que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi?"
+
+Elle me regardait vivement.
+
+A ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes entrerent
+avec des paniers:
+
+"Venez dans la 'salle a manger', vous serez en paix", nous dit ma tante
+en poussant la porte de la cuisine.
+
+Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir aussitot, ma tante
+ajouta:
+
+"Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin, aupres du feu".
+
+Il y avait toujours, meme au mois d'aout, dans la grande cuisine, un
+eternel fagot de sapins qui flambait et craquait. La aussi une lampe de
+porcelaine etait allumee et un vieillard au doux visage, creuse et rase,
+presque toujours silencieux comme un homme accable par l'age et les
+souvenirs, etait assis aupres de Florentin devant deux verres de marc.
+
+Florentin salua:
+
+"Francois! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s'il y
+avait eu entre nous une riviere ou plusieurs hectares de terrain, je
+viens d'organiser un apres-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi
+prochain. Les uns chasseront, les autres pecheront, les autres
+danseront, les autres se baigneront!... Mademoiselle, vous viendrez a
+cheval; c'est entendu avec monsieur de Galais. J'ai tout arrange...
+
+"Et, Francois! ajouta-t-il comme s'il y eut seulement pense, tu pourras
+amener ton ami, monsieur Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il
+s'appelle?"
+
+Mlle de Galais s'etait levee, soudain devenue tres pale. Et, a ce moment
+precis, je me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine
+singulier, pres de l'etang, lui avait dit son nom...
+
+Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus
+clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente
+secrete que la mort seule devait briser et une amitie plus pathetique
+qu'un grand amour.
+
+... A quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait a la porte de
+la petite chambre que j'habitais dans la cour aux pintades. Il faisait
+nuit encore et j'eus grand'peine a retrouver mes affaires sur la table
+encombree de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints
+toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de
+mon arrivee. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma bicyclette, et
+ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le soleil se levait a peine
+lorsque je partis. Mais ma journee devait etre longue: j'allais d'abord
+dejeuner a Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolongee et,
+poursuivant ma course, je devais arriver avant le soir a la Ferte-
+d'Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Une apparition.
+
+Je n'avais jamais fait de longue course a bicyclette. Celle-ci etait la
+premiere. Mais, depuis longtemps, malgre mon mauvais genou, en cachette,
+Jasmin m'avait appris a monter. Si deja pour un jeune homme ordinaire la
+bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas
+sembler a un pauvre garcon comme moi, qui naguere encore trainais
+miserablement la jambe, trempe de sueur, des le quatrieme kilometre!...
+Du haut des cotes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages;
+decouvrir comme a coups d'ailes les lointains de la route qui s'ecartent
+et fleurissent a votre approche, traverser un village dans l'espace d'un
+instant et l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En reve seulement
+j'avais connu jusque-la course aussi charmante, aussi legere. Les cotes
+memes me trouvaient plein d'entrain. Car c'etait, il faut le dire, le
+chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi...
+
+"Un peu avant l'entree du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il
+decrivait son village, on voit une grande roue a palettes que le vent
+fait tourner..." Il ne savait pas a quoi elle servait, ou peut-etre
+feignait-il de n'en rien savoir pour piquer ma curiosite davantage.
+
+C'est seulement au declin de cette journee de fin d'aout que j'apercus,
+tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait
+monter l'eau pour une metairie voisine. Derriere les peupliers du pre se
+decouvraient deja les premiers faubourgs. A mesure que je suivais le
+grand detour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le
+paysage s'epanouissait et s'ouvrait... Arrive sur le pont, je decouvris
+enfin la grand'rue du village.
+
+Des vaches paissaient, cachees dans les roseaux de la prairie et
+j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux
+mains sur mon guidon, je regardais le pays ou j'allais porter une si
+grave nouvelle. Les maisons, ou l'on entrait en passant sur un petit
+pont de bois, etaient toutes alignees au bord d'un fosse qui descendait
+la rue, comme autant de barques, voiles carguees, amarrees dans le calme
+du soir. C'etait l'heure ou dans chaque cuisine on allume un feu.
+
+Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir troubler tant
+de paix commencerent a m'enlever tout courage. A point pour aggraver ma
+soudaine faiblesse, je me rappelai que la tante Moinel habitait la, sur
+une petite place de La Ferte-d'Angillon.
+
+C'etait une de mes grand'tantes. Tous ses enfants etaient morts et
+j'avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garcon qui
+allait etre instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier,
+l'avait suivi de pres. Et ma tante etait restee toute seule dans sa
+bizarre petite maison ou les tapis etaient faits d'echantillons cousus,
+les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier--mais ou
+les murs etaient tapisses de vieux diplomes, de portraits de defunts, de
+medaillons en boucles de cheveux morts.
+
+Avec tant de regrets et de deuil, elle etait la bizarrerie et la bonne
+humeur memes. Lorsque j'eus decouvert la petite place ou se tenait sa
+maison, je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je
+l'entendis tout au bout des trois pieces en enfilade pousser un petit
+cri suraigu:
+
+"Eh la! Mon Dieu!"
+
+Elle renversa son cafe dans le feu--a cette heure-la comment pouvait-
+elle faire du cafe?--et elle apparut... Tres cambree en arriere, elle
+portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le faite de la tete,
+tout en haut de son front immense et cabosse ou il y avait de la femme
+mongole et de la Hottentote; et elle riait a petits coups, montrant le
+reste de ses dents tres fines.
+
+Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement,
+hativement, une main que j'avais derriere le dos. Avec un mystere
+parfaitement inutile puisque nous etions tous les deux seuls, elle me
+glissa une petite piece que je n'osai pas regarder et qui devait etre de
+un franc... Puis comme je faisais mine de demander des explications ou
+de la remercier, elle me donna une bourrade en criant:
+
+"Va donc! Ah! je sais bien ce que c'est!"
+
+Elle avait toujours ete pauvre, toujours empruntant, toujours depensant.
+
+"J'ai toujours ete bete et toujours malheureuse", disait-elle sans
+amertume mais de sa voix de fausset.
+
+Persuadee que les sous me preoccupaient comme elle, la brave femme
+n'attendait pas que j'eusse souffle pour me cacher dans la main ses tres
+minces economies de la journee. Et par la suite c'est toujours ainsi
+qu'elle m'accueillit.
+
+Le diner fut aussi etrange--a la fois triste et bizarre--que l'avait
+ete la reception. Toujours une bougie a portee de la main, tantot elle
+l'enlevait, me laissant dans l'ombre, et tantot la posait sur la petite
+table couverte de plats et de vases ebreches ou fendus.
+
+"Celui-la, disait-elle, les Prussiens lui ont casse les anses, en
+soixante-dix, parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter".
+
+Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase a la tragique
+histoire, que nous avions dine et couche la jadis. Mon pere m'emmenait
+dans l'Yonne, chez un specialiste qui devait guerir mon genou. Il
+fallait prendre un grand express qui passait avant le jour... Je me
+souvins du triste diner de jadis, de toutes les histoires du vieux
+greffier accoude devant sa bouteille de boisson rose.
+
+Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Apres le diner, assise
+devant le feu, ma grand'tante avait pris mon pere a part pour lui
+raconter une histoire de revenants: "Je me retourne... Ah! mon pauvre
+Louis, qu'est-ce que je vois, une petite femme grise..." Elle passait
+pour avoir la tete farcie de ces sornettes terrifiantes.
+
+Et voici que ce soir-la, le diner fini, lorsque, fatigue par la
+bicyclette, je fus couche dans la grande chambre avec une cheminee de
+nuit a carreaux de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir a mon chevet et
+commenca de sa voix la plus mysterieuse et la plus pointue:
+
+"Mon pauvre Francois, il faut que je te raconte a toi ce que je n'ai
+jamais dit a personne..."
+
+Je pensai:
+
+"Mon affaire est bonne, me voila terrorise pour toute la nuit, comme il
+y a dix ans!..."
+
+Et j'ecoutai. Elle hochait la tete, regardant droit devant soi comme si
+elle se fut raconte l'histoire a elle-meme:
+
+"Je revenais d'une fete avec Moinel. C'etait le premier mariage ou nous
+allions tous les deux, depuis la mort de notre pauvre Ernest; et j'y
+avais rencontre ma soeur Adele que je n'avais pas vue depuis quatre ans!
+Un vieil ami de Moinel, tres riche, l'avait invite a la noce de son
+fils, au domaine des Sablonnieres. Nous avions loue une voiture. Cela
+nous avait coute bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures
+du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument
+personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup devant nous, sur la
+route? Un petit homme, un petit jeune homme arrete, beau comme le jour,
+qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. A mesure que nous
+approchions, nous distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que
+cela faisait peur!...
+
+"Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille; je croyais
+que c'etait le Bon Dieu!... Je lui dis:
+
+"--Regarde! C'est une apparition!
+
+"Il me repond tout bas, furieux:
+
+"--Je l'ai bien vu! Tais-toi donc, vieille bavarde..."
+
+"Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est arrete... De pres, cela
+avait une figure pale, le front en sueur, un beret sale et un pantalon
+long. Nous entendimes sa voix, qui disait:
+
+"--Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauvee
+et je n'en puis plus. Voulez-vous bien me prendre dans votre voiture,
+monsieur et madame?"
+
+"Aussitot nous l'avons fait monter. A peine assise, elle a perdu
+connaissance. Et devines-tu a qui nous avions affaire? C'etait la
+fiancee du jeune homme des Sablonnieres, Frantz de Galais, chez qui nous
+etions invites aux noces!
+
+--Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la fiancee s'est
+sauvee!
+
+--Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu
+de noces. Puisque cette pauvre folle s'etait mis dans la tete mille
+folies qu'elle nous a expliquees. C'etait une des filles d'un pauvre
+tisserand. Elle etait persuadee que tant de bonheur etait impossible,
+que le jeune homme etait trop jeune pour elle; que toutes les merveilles
+qu'il lui decrivait etaient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu
+la chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa
+soeur dans le jardin de l'Archeveche a Bourges, malgre le froid et le
+grand vent. Le jeune homme, par delicatesse certainement en parce qu'il
+aimait la cadette, etait plein d'attentions pour l'ainee. Alors ma folle
+s'est imagine je ne sais quoi; elle a dit qu'elle allait chercher un
+fichu a la maison; et la, pour etre sure de n'etre pas suivie, elle a
+revetu des habits d'homme et s'est enfuie a pied sur la route de Paris.
+
+"Son fiance a recu d'elle une lettre ou elle lui declarait qu'elle
+allait rejoindre un jeune homme qu'elle aimait. Et ce n'etait pas
+vrai...
+
+"--Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, que si
+j'etais sa femme". Oui, mon imbecile, mais en attendant, il n'avait pas
+du tout l'idee d'epouser sa soeur: il s'est tire une balle de pistolet;
+on a vu le sang dans le bois; mais on n'a jamais retrouve son corps.
+
+--Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille?
+
+--Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui avons
+donne a manger et elle a dormi aupres du feu quand nous avons ete de
+retour. Elle est restee chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le
+jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes,
+arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle qui
+a recolle toute la tapisserie que tu vois la. Et depuis son passage les
+hirondelles nichent dehors. Mais, le soir, a la tombee de la nuit, son
+ouvrage fini, elle trouvait toujours un pretexte pour aller dans la
+cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, meme quand il gelait
+a pierre fendre. Et on la decouvrait la, debout, pleurant de tout son
+coeur.
+
+"--Eh bien, qu'avez-vous encore? Voyons?
+
+"--Rien, madame Moinel!"
+
+"--Et elle rentrait.
+
+"Les voisins disaient:
+
+"--Vous avez trouve un bien petit jolie petite bonne, madame Moinel.
+
+"Malgre nos supplications, elle a voulu continuer son chemin sur Paris,
+au mois de mars; je lui ai donne des robes qu'elle a retaillees, Moinel
+lui a pris son billet a la gare et donne un peu d'argent.
+
+"Elle ne nous a pas oublies; elle est couturiere a Paris aupres de
+Notre-Dame; elle nous ecrit encore pour nous demander si nous ne savons
+rien des Sablonnieres. Une bonne fois, pour la delivrer de cette idee,
+je lui ai repondu que le domaine etait vendu, abattu, le jeune homme
+disparu pour toujours et la jeune fille mariee. Tout cela doit etre
+vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine ecrit bien moins
+souvent..."
+
+Ce n'etait pas une histoire de revenants que racontait la tante Moinel
+de sa petite voix stridente si bien faite pour les raconter. J'etais
+cependant au comble du malaise. C'est que nous avions jure a Frantz le
+bohemien de le servir comme des freres et voici que l'occasion m'en
+etait donnee...
+
+Or, etait-ce le moment de gater la joie que j'allais porter a Meaulnes
+le lendemain matin, et de lui dire ce que je venais d'apprendre? A quoi
+bon le lancer dans une entreprise mille fois impossible? Nous avions en
+effet l'adresse de la jeune fille; mais ou chercher le bohemien qui
+courait le monde?... Laissons les fous avec les fous, pensai-je.
+Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal nous a fait ce
+Frantz romanesque! Et je resolus de ne rien dire tant que je n'aurais
+pas vu maries Augustin Meaulnes et Mlle de Galais.
+
+Cette resolution prise, il me restait encore l'impression penible d'un
+mauvais presage--impression absurde que je chassai bien vite.
+
+La chandelle etait presque au bout; un moustique vibrait; mais la tante
+Moinel, la tete penchee sous sa capote de velours qu'elle ne quittait
+que pour dormir, les coudes appuyes sur ses genoux, recommencait son
+histoire... Par moments elle relevait brusquement la tete et me
+regardait pour connaitre mes impressions, ou peut-etre pour voir si je
+ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement, la tete sur l'oreiller, je
+fermai les yeux, faisant semblant de m'assoupir.
+
+"Allons! tu dors...", fit-elle d'un ton plus sourd et un peu decu.
+
+J'eus pitie d'elle et je protestai:
+
+"Mais non, ma tante, je vous assure...
+
+--Mais si! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout cela ne
+t'interesse guere. Je te parle la de gens que tu n'as pas connus..."
+
+Et lachement, cette fois, je ne repondis pas.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La grande nouvelle.
+
+Il faisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la grand'rue, un si
+beau temps de vacances, un si grand calme, et sur tout le bourg
+passaient des bruits si paisibles, si familiers, que j'avais retrouve
+toute la joyeuse assurance d'un porteur de bonne nouvelle...
+
+Augustin et sa mere habitaient l'ancienne maison d'ecole. A la mort de
+son pere, retraite depuis longtemps, et qu'un heritage avait enrichi,
+Meaulnes avait voulu qu'on achetat l'ecole ou le vieil instituteur avait
+enseigne pendant vingt annees, ou lui-meme avait appris a lire. Non pas
+qu'elle fut d'aspect fort aimable: c'etait une grosse maison carree
+comme une mairie qu'elle avait ete; les fenetres du rez-de-chaussee qui
+donnaient sur la rue etaient si hautes que personne n'y regardait
+jamais; et la cour de derriere, ou il n'y avait pas un arbre et dont un
+haut preau barrait la vue sur la campagne, etait bien la plus seche et
+la plus desolee cour d'ecole abandonnee que j'aie jamais vue...
+
+Dans le couloir complique ou se trouvaient quatre portes, je trouvai la
+mere de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu'elle
+avait du mettre secher des la premiere heure de cette longue matinee de
+vacances. Ses cheveux gris etaient a demi defaits; des meches lui
+battaient la figure; son visage regulier sous sa coiffure ancienne etait
+bouffi et fatigue, comme par une nuit de veille; et elle baissait
+tristement la tete d'un air songeur.
+
+Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et sourit:
+
+"Vous arrivez a temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge que j'ai fait
+secher pour le depart d'Augustin. J'ai passe la nuit a regler ses
+comptes et a preparer ses affaires. Le train part a cinq heures, mais
+nous arriverons a tout appreter..."
+
+On eut dit, tant elle montrait d'assurance, qu'elle-meme avait pris
+cette decision. Or, sans doute ignorait-elle meme ou Meaulnes devait
+aller.
+
+"Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train d'ecrire".
+
+En hate je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite ou l'on avait
+laisse l'ecriteau Mairie, et me trouvait dans une grande salle a quatre
+fenetres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, ornee aux murs des
+portraits jaunis des presidents Grevy et Carnot. Sur une longue estrade
+qui tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant une table
+a tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis
+sur un vieux fauteuil qui etait celui du maire, Meaulnes ecrivait,
+trempant sa plume au fond d'un encrier de faience demode, en forme de
+coeur. Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de village,
+Meaulnes se retirait, quand il ne battait pas la contree, durant les
+longues vacances...
+
+Il se leva, des qu'il m'eut reconnu, mais non pas avec la precipitation
+que j'avais imaginee:
+
+"Seurel!" dit-il seulement, d'un air de profond etonnement.
+
+C'etait le meme grand gars au visage osseux, a la tete rasee. Une
+moustache inculte commencait a lui trainer sur les levres. Toujours ce
+meme regard loyal... Mais sur l'ardeur des annees passees on croyait
+voir comme une voile de brume, que par instants sa grande passion de
+jadis dissipait...
+
+Il paraissait tres trouble de me voir. D'un bond j'etais monte sur
+l'estrade. Mais, chose etrange a dire, il ne songea pas meme a me tendre
+la main. Il s'etait tourne vers moi, les mains derriere le dos, appuye
+contre la table, renverse en arriere, et l'air profondement gene. Deja,
+me regardant sans me voir, il etait absorbe par ce qu'il allait me dire.
+Comme autrefois et comme toujours, homme lent a commencer de parler,
+ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d'aventures,
+il avait pris une decision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour
+l'expliquer. Et maintenant que j'etais devant lui, il commencait
+seulement a ruminer peniblement les paroles necessaires.
+
+Cependant, je lui racontais avec gaiete comment j'etais venu, ou j'avais
+passe la nuit et que j'avais ete bien surpris de voir Mme Meaulnes
+preparer le depart de son fils...
+
+"Ah! elle t'a dit?... demanda-t-il.
+
+--Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?
+
+--Si, un tres long voyage".
+
+Un instant decontenance, sentant que j'allais tout a l'heure, d'un mot,
+reduire a neant cette decision que je ne comprenais pas, je n'osais plus
+rien dire et ne savais pas par ou commencer ma mission.
+
+Mais lui-meme parla enfin, comme quelqu'un qui veut se justifier.
+
+"Seurel! dit-il, tu sais ce qu'etait pour moi mon etrange aventure de
+Sainte-Agathe. C'etait ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet
+espoir-la perdu, que pouvais-je devenir?... Comment vivre a la facon de
+tout le monde!
+
+"Eh bien j'ai essaye de vivre la-bas, a Paris, quand j'ai vu que tout
+etait fini et qu'il ne valait plus meme la peine de chercher le Domaine
+perdu... Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis,
+comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde? Ce
+qui est le bonheur des autres m'a paru derision. Et lorsque,
+sincerement, deliberement, j'ai decide un jour de faire comme les
+autres, ce jour-la j'ai amasse du remords pour longtemps..."
+
+Assis sur une chaise de l'estrade, la tete basse, l'ecoutant sans le
+regarder je ne savais que penser de ces explications obscures:
+
+"Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage?
+As-tu quelque faute a reparer? Une promesse a tenir?
+
+--Eh bien, oui, repondit-il. Tu te souviens de cette promesse que
+j'avais faite a Frantz?...
+
+--Ah! fis-je soulage, il ne s'agit que de cela?...
+
+--De cela. Et peut-etre aussi d'une faute a reparer. Les deux en meme
+temps..."
+
+Suivit un moment de silence pendant lequel je decidai de commencer a
+parler et preparai mes mots.
+
+"Il n'y a qu'une explication a laquelle je croie, dit-il encore. Certes,
+j'aurais voulu revoir une fois mademoiselle de Galais, seulement la
+revoir... Mais, j'en suis persuade maintenant, lorsque j'avais decouvert
+le Domaine sans nom, j'etais a une hauteur, a un degre de perfection et
+de purete que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme
+je te l'ecrivais un jour, je retrouverai peut-etre la beaute de ce
+temps-la..."
+
+Il changea de ton pour reprendre avec une animation etrange, en se
+rapprochant de moi:
+
+"Mais, ecoute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce grand voyage, cette
+faute que j'ai commise et qu'il faut reparer, c'est, en un sens, mon
+ancienne aventure qui se poursuit..."
+
+Un temps, pendant lequel peniblement il essaya de ressaisir ses
+souvenirs. J'avais manque l'occasion precedente. Je ne voulais pour rien
+au monde laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai--trop vite,
+car je regrettai amerement plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux.
+
+Je prononcai donc ma phrase, qui etait preparee pour l'instant d'avant,
+mais qu'il n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, a peine en
+soulevant un peu la tete:
+
+"Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu?..."
+
+Il me regarda, puis, detournant brusquement les yeux, rougit comme je
+n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une montee de sang qui devait lui
+cogner a grands coups dans les tempes...
+
+"Que veux-tu dire?" demanda-t-il enfin, a peine distinctement.
+
+Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que j'avais
+fait, et comment, la face des choses ayant tourne, il semblait presque
+que ce fut Yvonne de Galais qui m'envoyait vers lui.
+
+Il etait maintenant affreusement pale.
+
+Durant tout ce recit, qu'il ecoutait en silence, la tete un peu rentree,
+dans l'attitude de quelqu'un qu'on a surpris et qui ne sait comment se
+defendre, se cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle,
+qu'une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les
+Sablonnieres avaient ete demolies et que le Domaine d'autrefois
+n'existait plus:
+
+"Ah! dit-il, tu vois... (comme s'il eut guette une occasion de justifier
+sa conduite et le desespoir ou il avait sombre) tu vois: il n'y a plus
+rien..."
+
+Pour terminer, persuade qu'enfin l'assurance de tant de facilite
+emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu'une partie de
+campagne etait organisee par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais
+devait y venir a cheval et que lui-meme etait invite... Mais il
+paraissait completement desempare et continuait a ne rien repondre.
+
+"Il faut tout de suite decommander ton voyage, dis-je avec impatience.
+Allons avertir ta mere..."
+
+"Cette partie de campagne?... me demanda-t-il avec hesitation. Alors,
+vraiment, il faut que j'y aille?...
+
+--Mais voyons, repliquai-je, cela ne se demande pas".
+
+Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les epaules.
+
+En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je dejeunerais avec eux,
+dinerais, coucherais la et que, le lendemain, lui-meme louerait une
+bicyclette et me suivrait au Vieux-Nancay.
+
+"Ah! tres bien", fit-elle, en hochant la tete, comme si ces nouvelles
+eussent confirme toutes ses previsions.
+
+Je m'assis dans la petite salle a manger, sous les calendriers
+illustres, les poignards ornementes et les outres soudanaises qu'un
+frere de M. Meaulnes, ancien soldat d'infanterie de marine, avait
+rapportes de ses lointains voyages.
+
+Augustin me laissa la un instant, avant le repas, et, dans la chambre
+voisine, ou sa mere avait prepare ses bagages, je l'entendis qui lui
+disait, en baissant un peu la voix, de ne pas defaire sa malle,--car
+son voyage pouvait etre seulement retarde...
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+La partie de plaisir.
+
+J'eus peine a suivre Augustin sur la route du Vieux-Nancay. Il allait
+comme un coureur de bicyclette. Il ne descendait pas aux cotes. A son
+inexplicable hesitation de la veille avaient succede une fievre, une
+nervosite, un desir d'arriver au plus vite, qui ne laissaient pas de
+m'effrayer un peu. Chez mon oncle il montra la meme impatience, il parut
+incapable de s'interesser a rien jusqu'au moment ou nous fumes tous
+installes en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prets a
+partir pour les bords de la riviere.
+
+On etait a la fin du mois d'aout, au declin de l'ete. Deja les fourreaux
+vides des chataigniers jaunis commencaient a joncher les routes
+blanches. Le trajet n'etait pas long; la ferme des Aubiers, pres du Cher
+ou nous allions, ne se trouvait guere qu'a deux kilometres au dela des
+Sablonnieres. De loin en loin, nous rencontrions d'autres invites en
+voiture, et meme des jeunes gens a cheval, que Florentin avait convies
+audacieusement au nom de M. de Galais... On s'etait efforce comme jadis
+de meler riches et pauvres, chatelains et paysans. C'est ainsi que nous
+vimes arriver a bicyclette Jasmin Delouche, qui, grace au garde
+Baladier, avait fait naguere la connaissance de mon oncle.
+
+"Et voila, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui tenait la clef de
+tout, pendant que nous cherchions jusqu'a Paris. C'est a desesperer!"
+
+Chaque fois qu'il le regardait sa rancune en etait augmentee. L'autre,
+qui s'imaginait au contraire avoir droit a toute notre reconnaissance,
+escorta notre voiture de tres pres, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait
+fait, miserablement, sans grand resultat, des frais de toilette, et les
+pans de sa jaquette elimee battaient le garde crotte de son
+velocipede...
+
+Malgre la contrainte qu'il s'imposait pour etre aimable, sa figure
+vieillotte ne parvenait pas a plaire. Il m'inspirait plutot a moi une
+vague pitie. Mais de qui n'aurais-je pas eu pitie durant cette journee-
+la?...
+
+Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un obscur regret,
+comme une sorte d'etouffement. Je m'etais fait de ce jour tant de joie a
+l'avance! Tout paraissait si parfaitement concerte pour que nous soyons
+heureux. Et nous l'avons ete si peu!...
+
+Que les bords du Cher etaient beaux, pourtant! Sur la rive ou l'on
+s'arreta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait
+en petits pres verts, en saulaies separees par des clotures, comme
+autant de jardins minuscules. De l'autre cote de la riviere les bords
+etaient formes de collines grises, abruptes, rocheuses; et sur les plus
+lointaines on decouvrait, parmi les sapins, de petits chateaux
+romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait
+aboyer la meute du chateau de Preveranges.
+
+Nous etions arrives en ce lieu par un dedale de petits chemins, tantot
+herisses de cailloux blancs, tantot remplis de sable--chemins qu'aux
+abords de la riviere les sources vives transformaient en ruisseaux. Au
+passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la
+manche. Et tantot nous etions plonges dans la fraiche obscurite des
+fonds de ravins, tantot au contraire, les haies interrompues, nous
+baignions dans la claire lumiere de toute la vallee. Au loin sur l'autre
+rive, quand nous approchames, un homme accroche aux rocs, d'un geste
+lent, tendait des cordes a poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu!
+
+Nous nous installames sur une pelouse, dans le retrait que formait un
+taillis de bouleaux. C'etait une grande pelouse rase, ou il semblait
+qu'il y eut place pour des jeux sans fin.
+
+Les voitures furent detelees; les chevaux conduits a la ferme des
+Aubiers. On commenca a deballer les provisions dans le bois, et a
+dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle avait
+apportees.
+
+Il fallut, a ce moment, des gens de bonne volonte, pour aller a l'entree
+du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer
+ou nous etions. Je m'offris aussitot; Meaulnes me suivit, et nous
+allames nous poster pres du pont suspendu, au carrefour de plusieurs
+sentiers et du chemin qui venait des Sablonnieres.
+
+Marchant de long en large, parlant du passe, tachant tant bien que mal
+de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du
+Vieux-Nancay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannee.
+Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture a ane, les enfants de
+l'ancien jardinier des Sablonnieres.
+
+"Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, je crois
+bien, qui m'ont pris par la main jadis, le premier soir de la fete, et
+m'ont conduit au diner..."
+
+Mais a ce moment, l'ane ne voulant plus marcher, les enfants
+descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu'ils
+purent; alors Meaulnes, decu, pretendit s'etre trompe...
+
+Je leur demandai s'ils avaient rencontre sur la route M. et Mlle de
+Galais. L'un d'eux repondit qu'il ne savait pas; l'autre: "Je pense que
+oui, monsieur". Et nous ne fumes pas plus avances. Ils descendirent
+enfin vers la pelouse, les uns tirant l'anon par la bride, les autres
+poussant derriere la voiture. Nous reprimes notre attente. Meaulnes
+regardait fixement le detour du chemin des Sablonnieres, guettant avec
+une sorte d'effroi la venue de la jeune fille qu'il avait tant cherchee
+jadis. Un enervement bizarre et presque comique, qu'il passait sur
+Jasmin, s'etait empare de lui. Du petit talus ou nous etions grimpes
+pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en
+contrebas, un groupe d'invites ou Delouche essayait de faire bonne
+figure.
+
+"Regarde-le perorer, cet imbecile", me disait Meaulnes.
+
+Et je lui repondais:
+
+"Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre garcon".
+
+Augustin ne desarmait pas. La-bas, un lievre ou un ecureuil avait du
+deboucher d'un fourre. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de
+le poursuivre:
+
+"Allons, bon! Il court, maintenant...", fit Meaulnes, comme si vraiment
+cette audace-la depassait toutes les autres!
+
+Et cette fois je ne pus m'empecher de rire. Meaulnes aussi; mais ce ne
+fut qu'un eclair.
+
+Apres un nouveau quart d'heure:
+
+"Si elle ne venait pas?..." dit-il.
+
+Je repondis:
+
+"Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient!"
+
+Il recommenca de guetter. Mais, a la fin, incapable de supporter plus
+longtemps cette attente intolerable:
+
+"Ecoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais ce qu'il
+y a maintenant contre moi: mais si je reste la, je sens qu'elle ne
+viendra jamais--qu'il est impossible qu'au bout de ce chemin, tout a
+l'heure, elle apparaisse".
+
+Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelque
+cent metres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier
+detour j'apercus Yvonne de Galais, montee en amazone sur son vieux
+cheval blanc, si fringant ce matin-la qu'elle etait obligee de tirer sur
+les renes pour l'empecher de trotter. A la tete du cheval, peniblement,
+en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient du se relayer
+sur la route, chacun a tour de role se servant de la vieille monture.
+
+Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta prestement a
+terre, et confiant les renes a son pere se dirigea vers moi qui
+accourais:
+
+"Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je ne veux
+montrer a personne qu'a vous le vieux Belisaire, ni le mettre avec les
+autres chevaux. Il est trop laid et trop vieux d'abord; puis je crains
+toujours qu'il ne soit blesse par un autre. Or, je n'ose monter que lui,
+et, quand il sera mort, je n'irai plus a cheval".
+
+Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette
+animation charmante, sous cette grace en apparence si paisible, de
+l'impatience et presque de l'anxiete. Elle parlait plus vite qu'a
+l'ordinaire. Malgre ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour
+de ses yeux, a son front, par endroits, une paleur violente ou se lisait
+tout son trouble.
+
+Nous convinmes d'attacher Belisaire a un arbre dans un petit bois,
+proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours,
+sortit le licol des fontes et attacha la bete--un peu bas a ce qu'il me
+sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout a l'heure du foin, de
+l'avoine, de la paille...
+
+Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je l'imagine, elle
+descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes l'apercut pour la
+premiere fois.
+
+Donnant le bras a son pere, ecartant de sa main gauche le pan du grand
+manteau leger qui l'enveloppait, elle s'avancait vers les invites, de
+son air a la fois si serieux et si enfantin. Je marchais aupres d'elle.
+Tous les invites eparpilles ou jouant au loin s'etaient dresses et
+rassembles pour l'accueillir; il y eut un bref instant de silence
+pendant lequel chacun la regarda s'approcher.
+
+Meaulnes s'etait mele au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le
+distinguer de ses compagnons, sinon sa haute taille: encore y avait-il
+la des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui put
+le designer a l'attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le
+voyais, vetu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les
+autres, la si belle jeune fille qui venait. A la fin, pourtant, d'un
+mouvement inconscient et gene, il avait passe sa main sur sa tete nue,
+comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignes,
+sa rude tete rasee de paysan.
+
+Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui presenta les jeunes filles
+et les jeunes gens qu'elle ne connaissait pas... Le tour allait venir de
+mon compagnon; et je me sentais aussi anxieux qu'il pouvait l'etre. Je
+me disposais a faire moi-meme cette presentation.
+
+Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille s'avancait vers lui
+avec une decision et une gravite surprenantes:
+
+"Je reconnais Augustin Meaulnes", dit-elle.
+
+Et elle lui tendit la main.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+La partie de plaisir (fin).
+
+De nouveaux venus s'approcherent presque aussitot pour saluer Yvonne de
+Galais, et les deux jeunes gens se trouverent separes. Un malheureux
+hasard voulut qu'ils ne fussent point reunis pour le dejeuner a la meme
+petite table. Mais Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage.
+A plusieurs reprises, comme je me trouvais isole entre Delouche et M. de
+Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la main, un
+signe d'amitie.
+
+C'est vers la fin de la soiree seulement, lorsque les jeux, la baignade,
+les conversations, les promenades en bateau dans l'etang voisin se
+furent un peu partout organises, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en
+presence de la jeune fille. Nous etions a causer avec Delouche, assis
+sur des chaises de jardin que nous avions apportees lorsque, quittant
+deliberement un groupe de jeune gens ou elle paraissait s'ennuyer, Mlle
+de Galais s'approcha de nous. Elle nous demanda, je me rappelle pourquoi
+nous ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres.
+
+"Nous avions fait quelques tours cet apres-midi, repondis-je. Mais cela
+est bien monotone et nous avons ete vite fatigues.
+
+--Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la riviere? dit-elle.
+
+--Le courant est trop fort, nous risquerions d'etre emportes.
+
+--Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot a petrole ou un bateau a
+vapeur comme celui d'autrefois.
+
+--Nous ne l'avons plus, dit-elle presque a voix basse, nous l'avons
+vendu".
+
+Et il se fit un silence gene.
+
+Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de Galais.
+
+"Je saurai bien, dit-il, ou le trouver".
+
+Bizarrerie du hasard! Ces deux etres si parfaitement dissemblables
+s'etaient plu et depuis le matin ne se quittaient guere. M. de Galais
+m'avait pris a part un instant, au debut de la soiree, pour me dire que
+j'avais la un ami plein de tact, de deference et de qualites. Peut-etre
+meme avait-il ete jusqu'a lui confier le secret de l'existence de
+Belisaire et le lieu de sa cachette.
+
+Je pensai moi aussi a m'eloigner, mais je sentais les deux jeunes gens
+si genes, si anxieux l'un en face de l'autre, que je jugeai prudent de
+ne pas le faire...
+
+Tant de discretion de la part de Jasmin, tant de precaution de la mienne
+servirent a peu de chose. Ils parlerent. Mais invariablement, avec un
+entetement dont il ne se rendait certainement pas compte, Meaulnes en
+revenait a toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois la jeune fille
+au supplice devait lui repeter que tout etait disparu: la vieille
+demeure si etrange et si compliquee, abattue; le grand etang, asseche,
+comble; et disperses, les enfants aux charmants costumes...
+
+"Ah!" faisait simplement Meaulnes avec desespoir et comme si chacune de
+ces disparitions lui eut donne raison contre la jeune fille ou contre
+moi...
+
+Nous marchions cote a cote... Vainement j'essayais de faire diversion a
+la tristesse qui nous gagnait tous les trois. D'une question abrupte,
+Meaulnes, de nouveau, cedait a son idee fixe. Il demandait des
+renseignements sur tout ce qu'il avait vu autrefois: les petites filles,
+le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course. "Les
+poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux au Domaine?..."
+
+Elle repondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla pas de Belisaire.
+
+Alors il evoqua les objets de sa chambre: les candelabres, la grande
+glace, le vieux luth brise... Il s'enquerait de tout cela, avec une
+passion insolite, comme s'il eut voulu se persuader que rien ne
+subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait
+pas une epave capable de prouver qu'ils n'avaient pas reve tous les
+deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des
+algues.
+
+Mlle de Galais et moi, nous ne pumes nous empecher de sourire
+tristement: elle se decida a lui expliquer:
+
+"Vous ne reverrez pas le beau chateau que nous avions arrange, monsieur
+de Galais et moi, pour le pauvre Frantz. "Nous passions notre vie a
+faire ce qu'il demandait. C'etait un etre si etrange, si charmant! Mais
+tout a disparu avec lui le soir de ses fiancailles manquees. "Deja
+monsieur de Galais etait ruine sans que nous le sachions. Frantz avait
+fait des dettes et ses anciens camarades--apprenant sa disparition--
+ont aussitot reclame aupres de nous. Nous sommes devenus pauvres; madame
+de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.
+"Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa
+fiancee; que la noce interrompue se fasse et peut-etre tout reviendra-t-
+il comme c'etait autrefois. Mais le passe peut-il renaitre?
+
+--Qui sait!" dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien.
+
+Sur l'herbe courte et legerement jaune deja, nous marchions tous les
+trois sans bruit: Augustin avait a sa droite pres de lui la jeune fille
+qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures
+questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui repondre, son
+charmant visage inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait pose
+doucement sa main sur son bras, d'un geste plein de confiance et de
+faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes etait-il la comme un etranger,
+comme quelqu'un qui n'a pas trouve ce qu'il cherchait et que rien
+d'autre ne peut interesser? Ce bonheur-la, trois ans plus tot, il n'eut
+pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-etre. D'ou venait donc ce
+vide, cet eloignement, cette impuissance a etre heureux, qu'il y avait
+en lui, a cette heure?
+
+Nous approchions du petit bois ou le matin M. de Galais avait attache
+Belisaire; le soleil vers son declin allongeait nos ombres sur l'herbe;
+a l'autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par
+l'eloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et
+des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable,
+lorsque nous entendimes chanter de l'autre cote du bois, dans la
+direction des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'etait la voix jeune
+et lointaine de quelqu'un qui mene ses betes a l'abreuvoir, un air
+rythme comme un air de danse, mais que l'homme etirait et alanguissait
+comme une vieille ballade triste:
+
+Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont
+rouges... Adieu, sans retour!...
+
+Meaulnes avait leve la tete et ecoutait. Ce n'etait rien qu'un de ces
+airs que chantaient les paysans attardes, au Domaine sans nom, le
+dernier soir de la fete, quand deja tout s'etait ecroule... Rien qu'un
+souvenir--le plus miserable--de ces beaux jours qui ne reviendraient
+plus.
+
+"Mais vous l'entendez? dit Meaulnes a mi-voix. Oh! je vais aller voir
+qui c'est". Et, tout de suite, il s'engagea dans le petit bois. Presque
+aussitot la voix se tut; on entendit encore une seconde l'homme siffler
+ses betes en s'eloignant; puis plus rien...
+
+Je regardai la jeune fille. Pensive et accablee, elle avait les yeux
+fixes sur le taillis ou Meaulnes venait de disparaitre. Que de fois,
+plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par ou
+s'en irait a jamais le grand Meaulnes!
+
+Elle se tourna vers moi:
+
+"Il n'est pas heureux", dit-elle douloureusement.
+
+Elle ajouta:
+
+"Et peut-etre que je ne puis rien pour lui?..."
+
+J'hesitais a repondre, craignant que Meaulnes, qui devait d'un saut
+avoir gagne la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprit
+notre conversation. Mais j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne
+pas craindre de brusquer le grand gars; qu'un secret sans doute le
+desesperait et que jamais de lui-meme il ne se confierait a elle ni a
+personne--lorsque soudain, de l'autre cote du bois, partit un cri; puis
+nous entendimes un pietinement comme d'un cheval qui petarade et le
+bruit d'une dispute a voix entrecoupees... Je compris tout de suite
+qu'il etait arrive un accident au vieux Belisaire et je courus vers
+l'endroit d'ou venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin.
+Du fond de la pelouse on avait du remarquer notre mouvement, car
+j'entendis, au moment ou j'entrai dans le taillis, les cris des gens qui
+accouraient.
+
+Le vieux Belisaire, attache trop bas, s'etait pris une patte de devant
+dans sa longe; il n'avait pas bouge jusqu'au moment ou M. de Galais et
+Delouche, au cours de leur promenade, s'etaient approches de lui;
+effraye, excite par l'avoine insolite qu'on lui avait donnee, il s'etait
+debattu furieusement; les deux hommes avaient essaye de le delivrer,
+mais si maladroitement qu'ils avaient reussi a l'empetrer davantage,
+tout en risquant d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est a ce
+moment que par hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, etait tombe sur le
+groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bouscule les deux hommes
+au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec precaution mais en
+un tour de main il avait delivre Belisaire. Trop tard, car le mal etait
+deja fait; le cheval devait avoir un nerf foule, quelque chose de brise
+peut-etre, car il se tenait piteusement la tete basse, sa selle a demi
+dessanglee sur le dos, une patte repliee sous son ventre et toute
+tremblante. Meaulnes, penche, le tatait et l'examinait sans rien dire.
+
+Lorsqu'il releva la tete, presque tout le monde etait la rassemble, mais
+il ne vit personne. Il etait fache rouge.
+
+"Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la sorte! Et lui
+laisser sa selle sur le dos toute la journee? Et qui a eu l'audace de
+seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole".
+
+Delouche voulut dire quelque chose--tout prendre sur lui.
+
+"Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer betement sur sa
+longe pour le degager".
+
+Et se baissant de nouveau, il se remit a frotter le jarret du cheval
+avec le plat de la main.
+
+M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir
+de sa reserve. Il begaya:
+
+"Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval...
+
+--Ah! il est a vous?" dit Meaulnes un peu calme, tres rouge, en tournant
+la tete de cote vers le vieillard.
+
+Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un
+instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir amer et desespere a
+aggraver la situation, a tout briser a jamais, en disant avec insolence:
+
+"Eh bien je ne vous fais pas mon compliment".
+
+Quelqu'un suggera:
+
+"Peut-etre que de l'eau fraiche... En le baignant dans le gue...
+
+--Il faut, dit Meaulnes sans repondre, emmener tout de suite ce vieux
+cheval, pendant qu'il peut encore marcher,--et il n'y a pas de temps a
+perdre!--le mettre a l'ecurie et ne jamais plus l'en sortir".
+
+Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitot. Mais Mlle de Galais les
+remercia vivement. Le visage en feu, prete a fondre en larmes, elle dit
+au revoir a tout le monde, et meme a Meaulnes decontenance, qui n'osa
+pas la regarder. Elle prit la bete par les renes, comme on donne a
+quelqu'un la main, plutot pour s'approcher d'elle davantage que pour la
+conduire... Le vent de cette fin d'ete etait si tiede sur le chemin des
+Sablonnieres qu'on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des
+haies tremblaient a la brise du sud... Nous la vimes partir ainsi, son
+bras a demi sorti du manteau, tenant dans sa main etroite la grosse-rene
+de cuir. Son pere marchait peniblement a cote d'elle...
+
+Triste fin de soiree! Peu a peu, chacun ramassa ses paquets, ses
+couverts; on plia les chaises, on demonta les tables; une a une, les
+voitures chargees de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux
+leves et des mouchoirs agites. Les derniers nous restames sur le terrain
+avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses
+regrets et sa grosse deception.
+
+Nous aussi, nous partimes, emportes vivement, dans notre voiture bien
+suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grinca au tournant dans
+le sable et bientot, Meaulnes et moi, qui etions assis sur le siege de
+derriere, nous vimes disparaitre sur la petite route l'entree du chemin
+de traverse que le vieux Belisaire et ses maitres avaient pris...
+
+Mais alors mon compagnon--l'etre que je sache au monde le plus
+incapable de pleurer--tourna soudain vers moi son visage bouleverse par
+une irresistible montee de larmes.
+
+"Arretez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur l'epaule de
+Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je reviendrai tout seul, a pied".
+
+Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta a terre. A
+notre stupefaction, rebroussant chemin, il se prit a courir, et courut
+jusqu'au petit chemin que nous venions de passer, les chemin des
+Sablonnieres. Il dut arriver au Domaine par cette allee de sapins qu'il
+avait suivie jadis, ou il avait entendu, vagabond cache dans les basses
+branches, la conversation mysterieuse des beaux enfants inconnus...
+
+Et c'est ce soir-la, avec des sanglots, qu'il demanda en mariage Mlle de
+Galais.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le jour des noces.
+
+C'est un jeudi, au commencement de fevrier, un beau jeudi soir glace, ou
+le grand vent souffle. Il est trois heures et demie, quatre heures...
+Sur les haies, aupres des bourgs, les lessives sont etendues depuis midi
+et sechent a la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle a
+manger fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigue de jouer,
+l'enfant s'est assis aupres de sa mere et il lui fait raconter la
+journee de son mariage...
+
+Pour celui qui ne veut pas etre heureux, il n'a qu'a monter dans son
+grenier et il entendra, jusqu'au soir, siffler et gemir les naufrages;
+il n'a qu'a s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son
+foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer.
+Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d'un chemin boueux,
+la maison des Sablonnieres, ou mon ami Meaulnes est rentre avec Yvonne
+de Galais, qui est sa femme depuis midi.
+
+Les fiancailles ont dure cinq mois. Elles ont ete paisibles, aussi
+paisibles que la premiere entrevue avait ete mouvementee. Meaulnes est
+venu tres souvent aux Sablonnieres, a bicyclette ou en voiture. Plus de
+deux fois par semaine, cousant ou lisant pres de la grande fenetre qui
+donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d'un coup sa
+haute silhouette rapide passer derriere le rideau, car il vient toujours
+par l'allee detournee qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule
+allusion--tacite--qu'il fasse au passe. Le bonheur semble avoir
+endormi son etrange tourment.
+
+De petits evenements ont fait date pendant ces cinq calmes mois. On m'a
+nomme instituteur au hameau de Saint-Benoist-des-Champs. Saint-Benoist
+n'est pas un village. Ce sont des fermes disseminees a travers la
+campagne, et la maison d'ecole est completement isolee sur une cote au
+bord de la route. Je mene une vie bien solitaire; mais, en passant par
+les champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche pour gagner
+les Sablonnieres.
+
+Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de
+maconnerie au Vieux-Nancay. Ce sera bientot lui le patron. Il vient
+souvent me voir. Meaulnes, sur la priere de Mlle de Galais, est
+maintenant tres aimable avec lui.
+
+Et ceci explique comment nous sommes la tous deux a roder, vers quatre
+heures de l'apres-midi, alors que les gens de la noce sont deja tous
+repartis.
+
+Le mariage s'est fait a midi, avec le plus de silence possible, dans
+l'ancienne chapelle des Sablonnieres qu'on n'a pas abattue et que les
+sapins cachent a moitie sur le versant de la cote prochaine. Apres un
+dejeuner rapide, la mere de Meaulnes, M. Seurel et Millie, Florentin et
+les autres sont remontes en voiture. Il n'est reste que Jasmin et moi...
+
+Nous errons a la lisiere des bois qui sont derriere la maison des
+Sablonnieres, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du
+Domaine aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir
+pourquoi, nous sommes remplis d'inquietude. En vain nous essayons de
+distraire nos pensees et de tromper notre angoisse en nous montrant, au
+cours de notre promenade errante, les bauges des lievres et les petits
+sillons de sable ou les lapins ont gratte fraichement... un collet
+tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous revenons a ce
+bord du taillis, d'ou l'on decouvre la maison silencieuse et fermee...
+
+Au bas de la grande croisee qui donne sur les sapins, il y a un balcon
+de bois, envahi par les herbes folles, que couche le vent. Une lueur
+comme d'un feu allume se reflete sur les carreaux de la fenetre. De
+temps a autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs
+environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des
+anciennes dependances, silence et solitude. Les metayers sont partis au
+bourg pour feter le bonheur de leurs maitres.
+
+De temps a autre, le vent charge d'une buee qui est presque de la pluie
+nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d'un piano. La-
+bas, dans la maison fermee, quelqu'un joue. Je m'arrete un instant pour
+ecouter en silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de tres
+loin, ose a peine chanter sa joie... C'est comme le rire d'une petite
+fille qui, dans sa chambre, a ete chercher tous ses jouets et les repand
+devant son ami. Je pense aussi a la joie craintive encore d'une femme
+qui a ete mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas
+si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une priere,
+une supplication au bonheur de ne pas etre trop cruel, un salut et comme
+un agenouillement devant le bonheur...
+
+Je pense: "Ils sont heureux enfin. Meaulnes est la-bas pres d'elle..."
+
+Et savoir cela, en etre sur, suffit au contentement parfait du brave
+enfant que je suis.
+
+A ce moment, tout absorbe, le visage mouille par le vent de la plaine
+comme par l'embrun de la mer, je sens qu'on me touche l'epaule:
+
+"Ecoute!" dit Jasmin tout bas.
+
+Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger; et, lui-meme, la tete
+inclinee, le sourcil fronce, il ecoute...
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'appel de Frantz.
+
+"Hou-ou!"
+
+Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux notes,
+haute et basse, que j'ai deja entendu jadis... Ah! je me souviens: c'est
+le cri du grand comedien lorsqu'il helait son jeune compagnon a la
+grille de l'ecole. C'est l'appel a quoi Frantz nous avait fait jurer de
+nous rendre, n'importe ou et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici,
+aujourd'hui, celui-la?
+
+"Cela vient de la grande sapiniere a gauche, dis-je a mi-voix. C'est un
+braconnier sans doute".
+
+Jasmin secoua la tete:
+
+"Tu sais bien que non", dit-il?
+
+Puis, plus bas:
+
+"Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai surpris
+Ganache a onze heures en train de guetter dans un champ aupres de la
+chapelle. Il a detale en m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-etre
+a bicyclette, car il etait couvert de boue jusqu'au milieu du dos...
+
+--Mais que cherchent-ils?
+
+--Je n'en sais rien. Mais a coup sur il faut que nous les chassions. Il
+ne faut pas les laisser roder aux alentours. Ou bien toutes les folies
+vont recommencer..."
+
+Je suis de cet avis, sans l'avouer.
+
+"Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils veulent et
+de leur faire entendre raison..."
+
+Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant a
+travers le taillis jusqu'a la grande sapiniere, d'ou part, a intervalles
+reguliers, ce cri prolonge qui n'est pas en soi plus triste qu'autre
+chose, mais qui nous semble a tous les deux de sinistre augure.
+
+Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, ou le regard
+s'enfonce entre les troncs regulierement plantes, de surprendre
+quelqu'un et de s'avancer sans etre vu. Nous n'essayons meme pas. Je me
+poste a l'angle du bois. Jasmin va ce placer a l'angle oppose, de facon
+a commander comme moi, de l'exterieur, deux des cotes du rectangle et a
+ne pas laisser fuir l'un des bohemiens sans le heler. Ces dispositions
+prises, je commence a jouer mon role d'eclaireur pacifique et j'appelle:
+
+"Frantz!...
+
+"...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais vous
+parler..."
+
+Un instant de silence; je vais me decider a crier encore, lorsque, au
+coeur meme de la sapiniere, ou mon regard n'atteint pas tout a fait, une
+voix commande:
+
+"Restez ou vous etes: il va venir vous trouver".
+
+Peu a peu, entre les grands sapins que l'eloignement fait paraitre
+serres, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il
+parait couvert de boue et mal vetu; des epingles de bicyclette serrent
+le bas de son pantalon, une vieille casquette a ancre est plaquee sur
+ses cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie. Il semble
+avoir pleure.
+
+S'approchant de moi, resolument:
+
+"Que voulez-vous? demande-t-il d'un air tres insolent.
+
+--Et vous-meme, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi venez-vous
+troubler ceux qui sont heureux? Qu'avez-vous a demander? Dites-le".
+
+Ainsi interroge directement, il rougit un peu, balbutie, repond
+seulement:
+
+"Je suis malheureux, moi, je suis malheureux".
+
+Puis, la tete dans le bras, appuye a un tronc d'arbre, il se prend a
+sangloter amerement. Nous avons fait quelques pas dans la sapiniere.
+L'endroit est parfaitement silencieux. Pas meme la voix du vent que les
+grands sapins de la lisiere arretent. Entre les troncs reguliers se
+repete et s'eteint le bruit des sanglots etouffes du jeune homme.
+J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en lui mettant la main
+sur l'epaule:
+
+"Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous menerai aupres d'eux. Ils vous
+accueilleront comme un enfant perdu qu'on a retrouve et toute sera
+fini".
+
+Mais il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie par les larmes,
+malheureux, entete, colere, il reprenait:
+
+"Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi ne repond-il pas quand
+je l'appelle? Pourquoi ne tient-il pas sa promesse?
+
+--Voyons, Frantz, repondis-je, le temps des fantasmagories et des
+enfantillages est passe. Ne troublez pas avec des folies le bonheur de
+ceux que vous aimez; de votre soeur et d'Augustin Meaulnes.
+
+--Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul est capable
+de retrouver la trace que je cherche. Voila bientot trois ans que
+Ganache et moi nous battons toute la France sans resultat. Je n'avais
+plus confiance qu'en votre ami. Et voici qu'il ne repond plus. Il a
+trouve son amour, lui. Pourquoi maintenant, ne pense-t-il pas a moi? Il
+faut qu'il se mette en route. Yvonne le laissera bien partir... Elle ne
+m'a jamais rien refuse".
+
+Il me montrait un visage ou, dans la poussiere et la boue, les larmes
+avaient trace des sillons sales, un visage de vieux gamin epuise et
+battu. Ses yeux etaient cernes de taches de rousseur; son menton, mal
+rase; ses cheveux trop longs trainaient sur son col sale. Les mains dans
+les poches, il grelottait. Ce n'etait plus ce royal enfant en guenilles
+des annees passees. De coeur, sans doute, il etait plus enfant que
+jamais: imperieux, fantasque et tout de suite desespere. Mais cet
+enfantillage etait penible a supporter chez ce garcon deja legerement
+vieilli... Naguere, il y avait en lui tant d'orgueilleuse jeunesse que
+toute folie au monde lui paraissait permise. A present, on etait d'abord
+tente de le plaindre pour n'avoir pas reussi sa vie; puis de lui
+reprocher ce role absurde de jeune heros romantique ou je le voyais
+s'enteter... Et enfin je pensais malgre moi que notre beau Frantz aux
+belles amours avait du se mettre a voler pour vivre, tout comme son
+compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti a cela!
+
+"Si je vous promets, dis-je enfin, apres avoir reflechi, que dans
+quelques jours Meaulnes se mettra en campagne pour vous, rien que pour
+vous?...
+
+--Il reussira, n'est-ce pas? Vous en etes sur? me demanda-t-il en
+claquant des dents.
+
+--Je le pense. Tout devient possible avec lui!
+
+--Et comment le saurai-je? Qui me le dira?
+
+--Vous reviendrez ici dans un an exactement, a cette meme heure: vous
+trouverez la jeune fille que vous aimez".
+
+Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux epoux, mais
+m'enquerir aupres de la tante Moinel et faire diligence moi-meme pour
+trouver la jeune fille.
+
+Le bohemien me regardait dans les yeux avec une volonte de confiance
+vraiment admirable. Quinze ans, il avait encore et tout de meme quinze
+ans!--l'age que nous avions a Sainte-Agathe, le soir du balayage des
+classes, quand nous fimes tous les trois ce terrible serment enfantin.
+
+Le desespoir le reprit lorsqu'il fut oblige de dire:
+
+"Eh bien, nous allons partir".
+
+Il regarda, certainement avec un grand serrement de coeur, tous ces bois
+d'alentour qu'il allait de nouveau quitter.
+
+"Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d'Allemagne. Nous
+avons laisse nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous
+marchions sans arret. Nous pensions arriver a temps pour emmener
+Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiancee, comme il a
+cherche le Domaine des Sablonnieres".
+
+Puis, repris par sa terrible puerilite:
+
+"Appelez votre Delouche, dit-il en s'en allant, parce que si je le
+rencontrais ce serait affreux".
+
+Peu a peu, entre les sapins, je vis disparaitre sa silhouette grise.
+J'appelai Jasmin et nous allames reprendre notre faction. Mais presque
+aussitot, nous apercumes, la-bas, Augustin qui fermait les volets de la
+maison et nous fumes frappes par l'etrangete de son allure.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Les gens heureux.
+
+Plus tard, j'ai su par le menu detail tout ce qui s'etait passe la-
+bas...
+
+Dans le salon des Sablonnieres, des le debut de l'apres-midi, Meaulnes
+et sa femme, que j'appelle encore Mlle de Galais, sont restes
+completement seuls. Tous les invites partis, le vieux M. de Galais a
+ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent penetrer dans la
+maison et gemir; puis il s'est dirige vers le Vieux-Nancais et ne
+reviendra qu'a l'heure du diner, pour fermer tout a clef et donner des
+ordres a la metairie. Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant
+jusqu'aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans
+feuilles qui cogne la vitre, du cote de la lande. Comme deux passagers
+dans un bateau a la derive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux
+amants enfermes avec le bonheur.
+
+"Le feu menace de s'eteindre" dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre
+une buche dans le coffre.
+
+Mais Meaulnes se precipita et placa lui-meme le bois dans le feu.
+
+Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils resterent la,
+debout, l'un devant l'autre, etouffes comme par une grande nouvelle qui
+ne pouvait pas se dire.
+
+Le vent roulait avec le bruit d'une riviere debordee. De temps a autre
+une goutte d'eau, diagonalement, comme sur la portiere d'un train,
+rayait la vitre.
+
+Alors la jeune fille s'echappa. Elle ouvrit la porte du couloir et
+disparut avec un sourire mysterieux. Un instant, dans la demi-obscurite,
+Augustin resta seul... Le tic tac d'une petite pendule faisait penser a
+la salle a manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: "C'est donc
+ici la maison tant cherchee, le couloir jadis plein de chuchotements et
+de passages etranges..."
+
+C'est a ce moment qu'il dut entendre--Mlle de Galais me dit plus tard
+l'avoir entendu aussi--le premier cri de Frantz, tout pres de la
+maison.
+
+La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses
+dont elle etait chargee: ses jouets de petite fille, toutes ses
+photographies d'enfant: elle en cantiniere, elle et Frantz sur les
+genoux de leur mere, qui etait si jolie... puis tout ce qui restait de
+ses sages petites robes de jadis: "jusqu'a celle-ci que je portais,
+voyez, vers le temps ou vous alliez bientot me connaitre, ou vous
+arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe...", Meaulnes ne voyait
+plus rien et n'entendait plus rien.
+
+Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensee de son
+extraordinaire, inimaginable bonheur:
+
+"Vous etes la--dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait le
+vertige--vous passez aupres de la table et votre main s'y pose un
+instant..."
+
+Et encore:
+
+"Ma mere, lorsqu'elle etait jeune femme, penchait ainsi legerement son
+buste sur sa taille pour me parler... Et quand elle se mettait au
+piano..."
+
+Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vint. Mais il
+faisait sombre dans ce coin du salon et l'on fut oblige d'allumer une
+bougie. L'abat-jour rose, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce
+rouge dont elle etait marquee aux pommettes et qui etait le signe d'une
+grande anxiete.
+
+La-bas, a la lisiere du bois, je commencai d'entendre cette chanson
+tremblante que nous apportait le vent, coupee bientot par le second cri
+des deux fous, qui s'etaient rapproches de nous dans les sapins.
+
+Longtemps Meaulnes ecouta la jeune fille en regardant silencieusement
+par une fenetre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein
+de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, tres
+legerement, il mit sa main sur son epaule. Elle sentit doucement peser
+aupres de son cou cette caresse a laquelle il aurait fallu savoir
+repondre.
+
+"Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez
+pas de jouer..."
+
+Que se passe-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me le suis
+souvent demande et je ne l'ai su que lorsqu'il fut trop tard. Remords
+ignores? Regrets inexplicables? Peur de voir s'evanouir bientot entre
+ses mains ce bonheur inoui qu'il tenait si serre? Et alors tentation
+terrible de jeter irremediablement a terre, tout de suite, cette
+merveille qu'il avait conquise?
+
+Il sortit lentement, silencieusement apres avoir regarde sa jeune femme
+une fois encore. Nous le vimes, de la lisiere du bois, fermer d'abord
+avec hesitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer
+un autre, et soudain s'enfuir a toutes jambes dans notre direction. Il
+arriva pres de nous avant que nous eussions pu songer a nous dissimuler
+davantage. Il nous apercut, comme il allait franchir une petite haie
+recemment plantee et qui formait la limite d'un pre. Il fit un ecart. Je
+me rappelle son allure hagarde, son air de bete traquee... Il fit mine
+de revenir sur ses pas pour franchir la haie du cote du petit ruisseau.
+
+Je l'appelai.
+
+"Meaulnes!... Augustin!..."
+
+Mais il ne tournait pas meme la tete. Alors, persuade que cela seulement
+pourrait le retenir:
+
+"Frantz est la, criai-je. Arrete!"
+
+Il s'arreta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de preparer ce
+que je pourrais dire:
+
+"Il est la! dit-il. Que reclame-t-il?
+
+--Il est malheureux, repondis-je. Il venait te demander de l'aide, pour
+retrouver ce qu'il a perdu.
+
+--Ah! fit-il, baissant la tete. Je m'en doutais bien. J'avais beau
+essayer d'endormir cette pensee-la... Mais ou est-il? Raconte vite".
+
+Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le
+rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande deception.
+Il hesita, fit deux ou trois pas, s'arreta. Il paraissait au comble de
+l'indecision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son
+nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donne rendez-vous dans un an
+a la meme place.
+
+Augustin, si calme en general, etait maintenant dans un etat de
+nervosite et d'impatience extraordinaires:
+
+"Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le
+sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie,
+que je lui parle, qu'il me pardonne et que je repare tout... Autrement
+je ne peux plus me presenter la-bas..."
+
+Et il se tourna vers la maison des Sablonnieres.
+
+"Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es
+en train de detruire ton bonheur.
+
+--Ah! si ce n'etait que cette promesse", fit-il. Et ainsi je connus
+qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais sans pouvoir deviner
+quoi.
+
+"En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont maintenant
+en route pour l'Allemagne".
+
+Il allait repondre, lorsqu'une figure echevelee, hagarde, se dressa
+entre nous. C'etait Mlle de Galais. Elle avait du courir, car elle avait
+le visage baigne de sueur. Elle avait du tomber et se blesser, car elle
+avait le front ecorche au-dessus de l'oeil droit et du sang fige dans
+les cheveux.
+
+Il m'est arrive, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain,
+descendue dans la rue, separe par des agents intervenus dans la
+bataille, un menage qu'on croyait heureux, uni, honnete. Le scandale a
+eclate tout d'un coup, n'importe quand, a l'instant de se mettre a
+table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fete du
+petit garcon.... et maintenant tout est oublie, saccage. L'homme et la
+femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux demons pitoyables et
+les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent etroitement,
+les supplient de se taire et de ne plus se battre.
+
+Mlle de Galais, quand elle arriva pres de Meaulnes, me fit penser a un
+de ces enfants-la, a un de ces pauvres enfants affoles. Je crois que
+tous ses amis, tout un village, tout un monde l'eut regardee, qu'elle
+fut accourue tout de meme, qu'elle fut tombee de la meme facon,
+echevelee, pleurante, salie.
+
+Mais quand elle eut compris que Meaulnes etait bien la, que cette fois
+du moins, il ne l'abandonnerait pas, alors elles passa son bras sous le
+sien, puis elle ne put s'empecher de rire au milieu de ses larmes comme
+un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme
+elle avait tire son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains:
+avec precaution et application, il essuya le sang qui tachait la
+chevelure de la jeune fille.
+
+"Il faut rentrer, maintenant, dit-il.
+
+Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du
+soir d'hiver qui leur fouettait le visage,--lui, l'aidant de la main
+aux passages difficiles; elle, souriant et se hatant--vers leur demeure
+pour un instant abandonnee.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+La "Maison de Frantz".
+
+Mal rassure, en proie a une sourde inquietude, que l'heureux denouement
+du tumulte de la veille n'avait pas suffi a dissiper, il me fallut
+rester enferme dans l'ecole pendant toute la journee du lendemain. Sitot
+apres l'heure "d'etude" qui suit la classe du soir, je pris le chemin
+des Sablonnieres. La nuit tombait quand j'arrivai dans l'allee de sapins
+qui menait a la maison. Tous les volets etaient deja clos. Je craignis
+d'etre importun, en me presentant a cette heure tardive, le lendemain
+d'un mariage. Je restai fort tard a roder sur la lisiere du jardin et
+dans les terres avoisinantes, esperant toujours voir sortir quelqu'un de
+la maison fermee... Mais mon espoir fut decu. Dans la metairie voisine
+elle-meme, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, hante par les
+imaginations les plus sombres.
+
+Le lendemain samedi, memes incertitudes. Le soir, je pris en hate ma
+pelerine, mon baton, un morceau de pain, pour manger en route, et
+j'arrivai, quand la nuit tombait deja, pour trouver tout ferme aux
+Sablonnieres, comme la veille... Un peu de lumiere au premier etage;
+mais aucun bruit; pas un mouvement... Pourtant, de la cour de la
+metairie je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allume
+dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix et des
+pas a l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne
+pouvais rien dire ni rien demander a ces gens. Et je retournai guetter
+encore, attendre en vain, pensant toujours voir la porte s'ouvrir et
+surgir enfin la haute silhouette d'Augustin.
+
+C'est le dimanche seulement, dans l'apres-midi, que je resolus de sonner
+a la porte des Sablonnieres. Tandis que je grimpais les coteaux denudes,
+j'entendais sonner au loin les vepres du dimanche d'hiver. Je me sentais
+solitaire et desole. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait.
+Et je ne fus qu'a demi surpris lorsque, a mon coup de sonnette, je vis
+M. de Galais tout seul paraitre et me parler a voix basse: Yvonne de
+Galais etait alitee, avec une fievre violente; Meaulnes avait du partir
+des vendredi matin pour un long voyage; on ne sait quand il
+reviendrait...
+
+Et comme le vieillard, tres embarrasse, tres triste, ne m'offrait pas
+d'entrer, je pris aussitot conge de lui. La porte refermee, je restai un
+instant sur le perron, le coeur serre, dans un desarroi absolu, a
+regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine dessechee que le
+vent balancait tristement dans un rayon de soleil.
+
+Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son sejour a Paris
+avait fini par etre le plus fort. Il avait fallu que mon grand compagnon
+echappat a la fin a son bonheur tenace...
+
+Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des nouvelles d'Yvonne
+de Galais, jusqu'au soir ou, convalescente enfin, elle me fit prier
+d'entrer. Je la trouvai, assise aupres du feu, dans le salon dont la
+grande fenetre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'etait
+point pale comme je l'avais imagine, mais tout enfievree, au contraire,
+avec de vives taches rouges sous les yeux, et dans un etat d'agitation
+extreme. Bien qu'elle parut tres faible encore, elle s'etait habillee
+comme pour sortir. Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec
+une animation extraordinaire, comme si elle eut voulu se persuader a
+elle-meme que le bonheur n'etait pas evanoui encore... Je n'ai pas garde
+le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en
+vins a demander avec hesitation quand Meaulnes serait de retour.
+
+"Je ne sais pas quand il reviendra", repondit-elle vivement.
+
+Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai d'en demander
+davantage.
+
+Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle aupres du feu,
+dans ce salon bas ou la nuit venait plus vite que partout ailleurs.
+Jamais elle ne parlait d'elle-meme ni de sa peine cachee. Mais elle ne
+se lassait pas de me faire conter par le detail notre existence
+d'ecoliers de Sainte-Agathe.
+
+Elle ecoutait gravement, tendrement, avec un interet quasi maternel, le
+recit de nos miseres de grands enfants. Elle ne paraissait jamais
+surprise, pas meme de nos enfantillages les plus audacieux, les plus
+dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les
+aventures deplorables de son frere ne l'avaient point lassee. Le seul
+regret que lui inspirat le passe, c'etait, je pense, de n'avoir point
+encore ete pour son frere une confidente assez intime, puisque, au
+moment de sa grande debacle, il n'avait rien ose lui dire non plus qu'a
+personne et s'etait juge perdu sans recours. Et c'etait la, quand j'y
+songe, une lourde tache qu'avait assumee la jeune femme--tache
+perilleuse, de seconder un esprit follement chimerique comme son frere;
+tache ecrasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce coeur
+aventureux qu'etait mon ami le grand Meaulnes.
+
+De cette foi qu'elle gardait dans les reves enfantins de son frere, de
+ce soin qu'elle apportait a lui conserver au moins des bribes de ce reve
+dans lequel il avait vecu jusqu'a vingt ans, elle me donna un jour la
+preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mysterieuse.
+
+Ce fut par une soiree d'avril desolee comme une fin d'automne. Depuis
+pres d'un mois nous vivions dans un doux printemps premature, et la
+jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues
+promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-la, se vieillard se trouvant
+fatigue et moi-meme libre, elle me demanda de l'accompagner malgre le
+temps menacant. A plus d'une demi-lieue des Sablonnieres, en longeant
+l'etang, l'orage, la pluie, la grele nous surprirent. Sous le hangar ou
+nous nous etions abrites contre l'averse interminable, le vent nous
+glacait, debout l'un pres de l'autre, pensifs, devant le paysage noirci.
+Je la revois, dans sa douce robe severe, toute palie, toute tourmentee.
+
+"Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps.
+Qu'a-t-il pu se passer?"
+
+Mais, a mon etonnement, lorsqu'il nous fut possible enfin de quitter
+notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnieres,
+continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivames, apres
+avoir longtemps marche, devant une maison que je ne connaissais pas,
+isolee, au bord d'un chemin defonce qui devait aller vers Preveranges.
+C'etait une petite maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien
+ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son eloignement et son
+isolement.
+
+A voir Yvonne de Galais, on eut dit que cette maison nous appartenait et
+que nous l'avions abandonnee durant un long voyage. Elle ouvrit, en se
+penchant, une petite grille, et se hata d'inspecter avec inquietude le
+lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, ou des enfants avaient du
+venir jouer pendant les longues et lentes soirees de la fin de l'hiver,
+etait ravinee par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau.
+Dans les jardinets ou les enfants avaient seme des fleurs et des pois,
+la grande pluie n'avait laisse que des trainees de gravier blanc. Et
+enfin nous decouvrimes, blottie contre le seuil d'une des portes
+mouillees, toute une couvee de poussins transpercee par l'averse.
+Presque tous etaient morts sous les ailes raidies et les plumes fripees
+de la mere.
+
+A ce spectacle pitoyable, le jeune femme eut un cri etouffe. Elle se
+pencha et, sans souci de l'eau ni de la boue, triant les poussins
+vivants d'entre les morts, elle les mit dans un pan de son manteau. Puis
+nous entrames dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes
+ouvraient sur un etroit couloir ou le vent s'engouffra en sifflant.
+Yvonne de Galais ouvrit la premiere a notre droite et me fit penetrer
+dans une chambre sombre, ou je distinguai, apres un moment d'hesitation,
+une grande glace et un petit lit recouvert, a la mode campagnarde, d'un
+edredon de soie rouge. Quant a elle, apres avoir cherche un instant dans
+le reste de l'appartement, elle revint, portant la couvee malade dans
+une corbeille garnie de duvet, qu'elle glissa precieusement sous
+l'edredon. Et, tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et
+le dernier de la journee, faisait plus pales nos visages et plus obscure
+la tombee de la nuit, nous etions la, debout, glaces et tourmentes, dans
+la maison etrange!
+
+D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid fievreux, enlever
+un nouveau poussin mort pour l'empecher de faire mourir les autres. Et
+chaque fois il nous semblait que quelque chose comme un grand vent par
+les carreaux casses du grenier, comme un chagrin mysterieux d'enfants
+inconnus, se lamentait silencieusement.
+
+"C'etait ici, me dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il
+etait petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout
+le monde, dans laquelle il put aller jouer, s'amuser et vivre quand cela
+lui plairait. Mon pere avait trouve cette fantaisie si extraordinaire,
+si drole, qu'il n'avait pas refuse. Et quand cela lui plaisait, un
+jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait habiter dans sa
+maison comme un homme. Les enfants des fermes d'alentour venaient jouer
+avec lui, l'aider a faire son menage, travailler dans le jardin. C'etait
+un jeu merveilleux! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout
+seul. Quant a nous, nous l'admirions tellement que nous ne pensions pas
+meme a etre inquiets.
+
+"Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la
+maison est vide. Monsieur de Galais, frappe par l'age et le chagrin, n'a
+jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frere. Et que pourrait-
+il tenter?
+
+"Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des environs viennent
+jouer dans la cour comme autrefois. Et je me plais a imaginer que ce
+sont les anciens amis de Frantz; que lui-meme est encore un enfant et
+qu'il va revenir bientot avec la fiancee qu'il s'etait choisie.
+
+"Ces enfants-la me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couvee de
+petits poulets etait a nous..."
+
+Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce grand regret
+d'avoir perdu son frere si fou, si charmant et si admire, il avait fallu
+cette averse et cette debacle enfantine pour qu'elle me les confiat. Et
+je l'ecoutais sans rien repondre, le coeur tout gonfle de sanglots....
+
+Les portes et la grille refermees, les poussins remis dans la cabane en
+planches qu'il y avait derriere la maison, elle reprit tristement mon
+bras et je la reconduisis.
+
+Des semaines, des mois passerent. Epoque passee! Bonheur perdu! De celle
+qui avait ete la fee, la princesse et l'amour mysterieux de toute notre
+adolescence, c'est a moi qu'il etait echu de prendre le bras et de dire
+ce qu'il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon
+avait fui. De cette epoque, de ces conversations, le soir, apres la
+classe que je faisais sur la cote de Saint-Benoist-des-Champs, de ces
+promenades ou la seule chose dont il eut fallu parler etait la seule sur
+laquelle nous etions decides a nous taire, que pourrais-je dire a
+present? Je n'ai pas garde d'autre souvenir que celui, a demi efface
+deja, d'un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupieres
+s'abaissent lentement tandis qu'ils me regardent, comme pour deja ne
+plus voir qu'un monde interieur.
+
+Et je suis demeure son compagnon fidele--compagnon d'une attente dont
+nous ne parlions pas--durant tout un printemps et tout un ete comme il
+n'y en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournames, l'apres-midi,
+a la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l'air,
+pour que rien ne fut moisi quand le jeune menage reviendrait. Elle
+s'occupait de la volaille a demi sauvage qui gitait dans la basse-cour.
+Et le jeudi ou le dimanche, nous encouragions les jeux des petits
+campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site
+solitaire, faisaient paraitre plus deserte et plus vide encore la petite
+maison abandonnee.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Conversation sous la pluie.
+
+Le mois d'aout, epoque des vacances, m'eloigna des Sablonnieres et de la
+jeune femme. Je dus aller passer a Sainte-Agathe mes deux mois de conge.
+Je revis la grande cour seche, le preau, la classe vide... Tout parlait
+du grand Meaulnes. Tout etait rempli des souvenirs de notre adolescence
+deja finie. Pendant ces longues journees jaunies, je m'enfermais comme
+jadis, avant la venue de Meaulnes, dans le cabinet des archives, dans
+les classes desertes. Je lisais, j'ecrivais, je me souvenais... Mon pere
+etait a la peche au loin. Millie dans le salon cousait ou jouait du
+piano comme jadis... Et dans le silence absolu de la classe, ou les
+couronnes de papier vert dechirees, les enveloppes des livres de prix,
+les tableaux eponges, tout disait que l'annee etait finie, les
+recompenses distribuees, tout attendais l'automne, la rentree d'octobre
+et le nouvel effort--je pensais de meme que notre jeunesse etait finie
+et le bonheur manque; moi aussi j'attendais la rentree aux Sablonnieres
+et le retour d'Augustin qui peut-etre ne reviendrait jamais...
+
+Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annoncai a Millie,
+lorsqu'elle se decida a m'interroger sur la nouvelle mariee. Je
+redoutais ses questions, sa facon a la fois tres innocente et tres
+maligne de vous plonger soudain dans l'embarras, en mettant le doigt sur
+votre pensee la plus secrete. Je coupai court a tout en annoncant que la
+jeune femme de mon ami Meaulnes serait mere au mois d'octobre.
+
+A part moi, je me rappelai le jour ou Yvonne de Galais m'avait fait
+comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eut un silence; de ma part,
+un leger embarras de jeune homme. Et j'avais dit tout de suite,
+inconsiderement, pour le dissiper--songeant trop tard a tout le drame
+que je remuais ainsi:
+
+"Vous devez etre bien heureuse?"
+
+Mais elle, sans arriere-pensee, sans regret, ni remords, ni rancune,
+elle avait repondu avec un beau sourire de bonheur:
+
+"Oui, bien heureuse".
+
+Durant cette derniere semaine des vacances, qui est en general la plus
+belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine ou l'on
+commence a allumer les feux, et que je passais d'ordinaire a chasser
+dans les sapins noirs et mouilles du Vieux-Nancay, je fis mes
+preparatifs pour rentrer directement a Saint-Benoist-des-Champs. Firmin,
+ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nancay m'eussent pose trop de
+questions auxquelles je ne voulais pas repondre. Je renoncai pour cette
+fois a mener durant huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard
+et je regagnai ma maison d'ecole quatre jours avant la rentree des
+classes.
+
+J'arrivai avant la nuit dans la cour deja tapissee de feuilles jaunies.
+Le voiturier parti, je deballai tristement dans la salle a manger,
+sonore et "renfermee" le paquet de provisions que m'avait fait maman...
+Apres un leger repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma
+pelerine et partis pour une fievreuse promenade qui me mena tout droit
+aux abords des Sablonnieres.
+
+Je ne voulus pas m'y introduire en intrus des le premier soir de mon
+arrivee. Cependant, plus hardi qu'en fevrier, apres avoir tourne tout
+autour du Domaine ou brillait seule la fenetre de la jeune femme, je
+franchis, derriere la maison, la cloture du jardin et m'assis sur un
+banc, contre la haie, dans l'ombre commencante, heureux simplement
+d'etre la, tout pres de ce qui me passionnait et m'inquietait le plus au
+monde.
+
+La nuit venait. Une pluie fine commencait a tomber. La tete basse, je
+regardais, sans y songer, mes souliers se mouiller peu a peu et luire
+d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fraicheur me gagnait sans
+troubler ma reverie. Tendrement, tristement, je revais aux chemins
+boueux de Sainte-Agathe, par ce meme soir de septembre; j'imaginais la
+place pleine de brume, le garcon boucher qui siffle en allant a la
+pompe, le cafe illumine, la joyeuse voituree avec sa carapace de
+parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l'oncle
+Florentin... Et je me disais tristement: "Qu'importe tout ce bonheur,
+puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y etre, ni sa jeune
+femme..."
+
+C'est alors que, levant la tete, je la vis a deux pas de moi. Ses
+souliers, dans le sable, faisaient un bruit leger que j'avais confondu
+avec celui des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tete et les
+epaules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son
+front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle apercu par la
+fenetre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma
+mere, autrefois, s'inquietait et me cherchait pour me dire: "Il faut
+rentrer", mais ayant pris gout a cette promenade sous la pluie et dans
+la nuit, elle disait seulement avec douceur: "Tu vas prendre froid!" et
+restait en ma compagnie a causer longuement...
+
+Yvonne de Galais me tendit une main brulante, et, renoncant a me faire
+entrer aux Sablonnieres, elle s'assit sur le banc moussu et vert-de-
+grise, du cote le moins mouille, tandis que debout, appuye du genou a ce
+meme banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.
+
+Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi ecourte mes
+vacances:
+
+"Il fallait bien, repondis-je, que je vinsse au plus tot pour vout tenir
+compagnie.
+
+--Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je suis seule
+encore. Augustin n'est pas revenu..."
+
+Prenant ce soupir pour un regret, un reproche etouffe, je commencais a
+dire lentement:
+
+"Tant de folies dans une si noble tete! Peut-etre le gout des aventures
+plus fort que tout..."
+
+Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-la, que
+pour la premiere et la derniere fois, elle me parla de Meaulnes.
+
+"Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, Francois Seurel, mon ami. Il
+n'y a que nous--il n'y a que moi de coupable. Songez a ce que nous
+avons fait...
+
+"Nous lui avons dit: "Voici le bonheur, voici ce que tu as cherche
+pendant toute ta jeunesse, voici le jeune fille qui etait a la fin de
+tous tes reves!"
+
+"Comment celui que nous poussions ainsi par les epaules n'aurait-il pas
+ete saisi d'hesitation, puis de crainte, puis d'epouvante, et n'aurait-
+il pas cede a la tentation de s'enfuir!
+
+--Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous etiez ce bonheur-
+la, cette jeune fille-la.
+
+--Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pensee
+orgueilleuse. C'est cette pensee-la qui est cause de tout.
+
+"Je vous disais: "Peut-etre que je ne puis rien faire pour lui". Et au
+fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant cherchee et puisque je
+l'aime il faudra bien que je fasse son bonheur". Mais quand je l'ai vu
+pres de moi, avec toute sa fievre, son inquietude, son remords
+mysterieux, j'ai compris que je n'etais qu'une pauvre femme comme les
+autres...
+
+"--Je ne suis pas digne de vous", repetait-il, quand ce fut le petit
+jour et la fin de la nuit de nos noces.
+
+"Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait son
+angoisse. Alors j'ai dit: "S'il faut que vous partiez, si je suis venue
+vers vous au moment ou rien ne pouvait vous rendre heureux, s'il faut
+que vous m'abandonniez un temps pour ensuite revenir apaise pres de moi,
+c'est moi qui vous demande de partir..."
+
+Dans l'ombre je vis qu'elle avait leve les yeux sur moi. C'etait comme
+une confession qu'elle m'avait faite, et elle attendait, anxieusement,
+que je l'approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au
+fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage,
+qui se faisait toujours punir plutot que de s'excuser ou de demander une
+permission qu'on lui eut certainement accordee. Sans doute aurait-il
+fallu qu'Yvonne de Galais lui fit violence, et lui prenant la tete entre
+ses mains, lui dit: "Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime;
+tous les hommes ne sont-ils pas des pecheurs?" Sans doute avait-elle eu
+grand tort, par generosite, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi
+sur la route des aventures... Mais comment aurais-je pu desapprouver
+tant de bonte, tant d'amour!...
+
+Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, troubles jusques au
+fond du coeur, nous entendions la pluie froide degoutter dans les haies
+et sous les branches des arbres.
+
+"Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne nous separait
+desormais. Et il m'a embrassee, simplement, comme un mari qui laisse sa
+jeune femme, avant un long voyage..."
+
+Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fievreuse, puis son bras,
+et nous remontames l'allee dans l'obscurite profonde.
+
+"Pourtant il ne vous a jamais ecrit? demandai-je.
+
+--Jamais", repondit-elle.
+
+Et alors, la pensee nous venant a tous deux de la vie aventureuse qu'il
+menait a cette heure sur les routes de France ou d'Allemagne, nous
+commencames a parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Details
+oublies, impressions anciennes nous revenaient en memoire, tandis que
+lentement nous regagnions la maison, faisant a chaque pas de longues
+stations pour mieux echanger nos souvenirs... Longtemps--jusqu'aux
+barrieres du jardin--dans l'ombre, j'entendis la precieuse voix basse
+de la jeune femme; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui
+parlais sans me lasser, avec une amitie profonde, de celui qui nous
+avait abandonnes...
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Le fardeau.
+
+La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures,
+une femme du Domaine entra dans la cour de l'ecole ou j'etais occupe a
+scier du bois pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille
+etait nee aux Sablonnieres. L'accouchement avait ete difficile. A neuf
+heures du soir il avait fallu demander la sage-femme de Preveranges. A
+minuit, on avait attele de nouveau pour aller chercher le medecin de
+Vierzon. Il avait du appliquer les fers. La petite fille avait la tete
+blessee et criait beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de
+Galais etait maintenant tres affaissee , mais elle avait souffert et
+resiste avec une vaillance extraordinaire.
+
+Je laissai la mon travail, courus revetir un autre paletot, et content,
+en somme, de ces nouvelles, je suivis la bonne femme jusqu'aux
+Sablonnieres. Avec precaution, de crainte que l'une des deux blessees ne
+fut endormie, je montai par l'etroit escalier de bois qui menait au
+premier etage. Et la, M. de Galais, le visage fatigue mais heureux me
+fit entrer dans la chambre ou l'on avait provisoirement installe le
+berceau entoure de rideaux.
+
+Je n'etais jamais entre dans une maison ou fut ne le jour meme un petit
+enfant. Que cela me paraissait bizarre et mysterieux et bon! Il faisait
+un soir si beau--un veritable soir d'ete--que M. de Galais n'avait pas
+craint d'ouvrir la fenetre qui donnait sur la cour. Accoude pres de moi
+sur l'appui de la croisee, il me racontait, avec epuisement et bonheur,
+le drame de la nuit; et moi qui l'ecoutais, je sentais obscurement que
+quelqu'un d'etranger etait maintenant avec nous dans la chambre...
+
+Sous les rideaux, cela se mit a crier, un petit cri aigre et prolonge...
+Alors M. de Galais me dit a demi-voix:
+
+"C'est cette blessure a la tete qui la fait crier".
+
+Machinalement--on sentait qu'il faisait cela depuis le matin et que
+deja il en avait pris l'habitude--il se mit a bercer le petit paquet de
+rideaux.
+
+"Elle a ri deja, dit-il, et elle prend le doigt. Mais vous ne l'avez pas
+vue?"
+
+Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure bouffie, un
+petit crane allonge et deforme par les fers:
+
+"Ce n'est rien, dit M. de Galais, le medecin a dit que tout cela
+s'arrangerait de soi-meme... Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer".
+
+Je decouvrais la comme un monde ignore. Je me sentais le coeur gonfle
+d'une joie etrange que je ne connaissais pas auparavant...
+
+M. de Galais entr'ouvrit avec precaution la porte de la chambre de la
+jeune femme. Elle ne dormait pas.
+
+"Vous pouvez entrer", dit-il.
+
+Elle etait etendue, le visage enfievre, au milieu de ses cheveux blonds
+epars. Elle me tendit la main en souriant d'un air las. Je lui fis
+compliment de sa fille. D'une voix un peu rauque, et avec une rudesse
+inaccoutumee--la rudesse de quelqu'un qui revient du combat:
+
+"Oui, mais on me l'a abimee", dit-elle en souriant.
+
+Il fallut bientot partir pour ne pas la fatiguer.
+
+Le lendemain dimanche, dans l'apres-midi, je me rendis avec une hate
+presque joyeuse aux Sablonnieres. A la porte, un ecriteau fixe avec des
+epingles arreta le geste que je faisais deja:
+
+Priere de ne pas sonner
+
+Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. Je frappai assez fort.
+J'entendis dans l'interieur des pas etouffes qui accouraient. Quelqu'un
+que je ne connaissais pas--et qui etait le medecin de Vierzon--
+m'ouvrit:
+
+"Eh bien, qu'y a-t-il? fis-je vivement.
+
+--Chut! chut!--me repondit-il tout bas, l'air fache. La petite fille a
+failli mourir cette nuit. Et la mere est tres mal".
+
+Completement deconcerte, je le suivis sur la pointe des pieds jusqu'au
+premier etage. La petite fille endormie dans son berceau etait toute
+pale, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le medecin pensait la
+sauver. Quant a la mere, il m'affirmait rien... Il me donna de longues
+explications comme au seul ami de la famille. Il parla de congestion
+pulmonaire, d'embolie. Il hesitait, il n'etait pas sur... M. de Galais
+entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et tremblant.
+
+Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu'il faisait:
+
+"Il faut, me dit-il, tout bas, qu'elle ne soit pas effrayee; il faut, a
+ordonne le medecin, lui persuader que cela va bien".
+
+Tout le sang a la figure, Yvonne de Galais etait etendue, la tete
+renversee comme la veille. Les joues et le front rouge sombre, les yeux
+par instants revulses, comme quelqu'un qui etouffe, elle se defendait
+contre la mort avec un courage et une douceur indicibles.
+
+Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu, avec tant
+d'amitie que je faillis eclater en sanglots.
+
+"Eh bien, eh bien, dit M. de Galais tres fort, avec un enjouement
+affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour une malade elle n'a
+pas trop mauvaise mine!"
+
+Et je ne savais que repondre, mais je gardais dans la mienne la main
+horriblement chaude de la jeune femme mourante...
+
+Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je
+ne sais quoi; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fenetre, comme
+pour me faire signe d'aller dehors chercher Quelqu'un... Mais alors une
+affreuse crise d'etouffement la saisit: ses beaux yeux bleus qui, un
+instant, m'avaient appele si tragiquement, se revulserent; ses joues et
+son front noircirent, et elle se debattit doucement cherchant a contenir
+jusqu'a la fin son epouvante et son desespoir. On se precipita--le
+medecin et les femmes--avec un ballon d'oxygene, des serviettes, des
+flacons; tandis que le vieillard penche sur elle criait--criait comme
+si deja elle eut ete loin de lui, de sa voix rude et tremblante:
+
+"N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin d'avoir
+peur!"
+
+Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle continua a
+suffoquer a demi, les yeux blancs, la tete renversee, luttant toujours,
+mais incapable, fut-ce un instant, pour me regarder et me parler, de
+sortir du gouffre ou elle etait deja plongee.
+
+... Et comme je n'etais utile a rien, je dus me decider a partir. Sans
+doute, j'aurais pu rester un instant encore; et a cette pensee je me
+sens etreint par un affreux regret. Mais quoi? J'esperais encore. Je me
+persuadais que tout n'etait pas si proche.
+
+En arrivant a la lisiere des sapins, derriere la maison, songeant au
+regard de la jeune femme tourne vers la fenetre, j'examinai avec
+l'attention d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de
+ce bois par ou Augustin etait venu jadis et par ou il avait fui l'hiver
+precedent. Helas! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte; pas une
+branche qui remue. Mais, a la longue, la-bas, vers l'allee qui venait de
+Preveranges, j'entendis le son tres fin d'une clochette; bientot parut
+au detour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse
+d'ecolier que suivait un pretre... Et je partis, devorant mes larmes.
+
+Le lendemain etait le jour de la rentree des classes. A sept heures, il
+y avait deja deux ou trois gamins dans la cour. J'hesitai longuement a
+descendre, a me montrer. Et lorsque je parus enfin, tournant la clef de
+la classe moisie, qui etait fermee depuis deux mois, ce que je redoutais
+le plus au monde arriva: je vis le plus grand des ecoliers se detacher
+du groupe qui jouait sous le preau et s'approcher de moi. Il venait me
+dire que "le jeune dame des Sablonnieres etait morte hier a la tombee de
+la nuit".
+
+Tout se mele pour moi, tout se confond dans cette douleur. Il me semble
+maintenant que jamais plus je n'aurai le courage de recommencer la
+classe. Rien que traverser la cour aride de l'ecole c'est une fatigue
+qui va me briser les genoux. Tout est penible, tout est amer puisqu'elle
+est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les
+longues courses perdues en voiture; finie, la fete mysterieuse... Tout
+redevient la peine que c'etait.
+
+J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin. Ils s'en
+vont, par petits groupes, porter cette nouvelle aux autres a travers la
+campagne. Quant a moi, je prends mon chapeau noir, une jaquette bordee
+que j'ai, et je m'en vais miserablement vers les Sablonnieres...
+
+... Me voici devant la maison que nous avions tant cherchee il y a trois
+ans! C'est dans cette maison qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin
+Meaulnes, est morte hier soir. Un etranger la prendrait pour une
+chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans ce lieu desole.
+
+Voila donc ce que nous reservait ce beau matin de rentree, ce perfide
+soleil d'automne qui glisse sous les branches. Comment lutterais-je
+contre cette affreuse revolte, cette suffocante montee de larmes! Nous
+avions retrouve la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle etait
+la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de cette amitie profonde et
+secrete qui ne se dit jamais. Je la regardais et j'etais content, comme
+un petit enfant. J'aurais un jour peut-etre epouse une autre jeune
+fille, et c'est a elle la premiere que j'aurais confie la grande
+nouvelle secrete...
+
+Pres de la sonnette, au coin de la porte, on a laisse l'ecriteau d'hier.
+On a deja apporte le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la chambre
+du premier, c'est la nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me
+raconte la fin et qui entr'ouvre doucement la porte... La voici. Plus de
+fievre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente... Rien que le
+silence, et, entoure d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un
+front mort d'ou sortent les cheveux drus et durs.
+
+M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est en
+chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible obstination
+dans des tiroirs en desordre, arraches d'une armoire. Il en sort de
+temps a autre, avec une crise de sanglots qui lui secoue les epaules
+comme une crise de rire, une photographie ancienne, deja jaunie, de sa
+fille.
+
+L'enterrement est pour midi. Le medecin craint la decomposition rapide,
+qui suit parfois les embolies. C'est pourquoi le visage, comme tout le
+corps d'ailleurs, est entoure d'ouate imbibee de phenol.
+
+L'habillage termine--on lui a mis son admirable robe de velours bleu
+sombre, semee par endroits de petites etoiles d'argent, mais il a fallu
+aplatir et friper les belles manches a gigot maintenant demodees--au
+moment de faire monter le cercueil, on s'est apercu qu'il ne pourrait
+pas tourner dans le couloir trop etroit. Il faudrait avec une corde le
+hisser dehors par la fenetre et de la meme facon le faire descendre
+ensuite... Mais M. de Galais, toujours penche sur de vieilles choses
+parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus,
+intervient alors avec une vehemence terrible.
+
+"Plutot, dit-il d'une voix coupee par les larmes et la colere, plutot
+que de laisser faire une chose aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai
+et la descendrai dans mes bras..."
+
+Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, a mi-chemin, et de
+s'ecrouler avec elle!
+
+Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible: avec l'aide du
+medecin et d'une femme, passant un bras sous le dos de la morte etendue,
+l'autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon
+bras gauche, les epaules appuyees contre mon bras droit, sa tete
+retombante retournee sous mon menton, elle pese terriblement sur mon
+coeur. Je descends lentement, marche par marche, le long escalier raide,
+tandis qu'en bas on apprete tout.
+
+J'ai bientot les deux bras casses par la fatigue. A chaque marche, avec
+ce poids sur la poitrine, je suis un peu essouffle. Agrippe au corps
+inerte et pesant, je baisse la tete sur la tete de celle que j'emporte,
+je respire fortement et ses cheveux blonds aspires m'entrent dans la
+bouche--des cheveux morts qui ont un gout de terre. Ce gout de terre et
+de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la
+grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchee
+--tant aimee...
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Le cahier de devoirs mensuels.
+
+Dans la maison pleine de tristes souvenirs, ou des femmes, tout le jour,
+bercaient et consolaient un tout petit enfant malade, le vieux M. de
+Galais ne tarda pas a s'aliter. Aux premiers grands froids de l'hiver il
+s'eteignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes au
+chevet de ce vieil homme charmant, dont la pensee indulgente et la
+fantaisie alliee a celle de son fils avaient ete la cause de toute notre
+aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une incomprehension
+complete de tout ce qui s'etait passe et, d'ailleurs, dans un silence
+presque absolu. Comme il n'avait plus depuis longtemps ni parents ni
+amis dans cette region de la France, il m'institua par testament son
+legataire universel jusqu'au retour de Meaulnes, a qui je devais rendre
+compte de tout, s'il revenait jamais... Et c'est au Sablonnieres
+desormais que j'habitai. Je n'allais plus a Saint-Benoist que pour y
+faire la classe, partant le matin de bonne heure, dejeunant a midi d'un
+repas prepare au Domaine, que je faisais chauffer sur le poele, et
+rentrant le soir aussitot apres l'etude. Ainsi je pus garder pres de moi
+l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout j'augmentais
+mes chances de rencontrer Augustin, s'il rentrait un jour aux
+Sablonnieres.
+
+Je ne desesperais pas, d'ailleurs, de decouvrir a la longue dans les
+meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice
+qui me permit de connaitre l'emploi de son temps, durant le long silence
+des annees precedentes--et peut-etre ainsi de saisir les raisons de sa
+fuite ou tout au moins de retrouver sa trace... J'avais deja vainement
+inspecte je ne sais combien de placards et d'armoires, ouvert, dans les
+cabinets de debarras, une quantite d'anciens cartons de toutes formes,
+qui se trouvaient tantot remplis de liasses de vieilles lettres et de
+photographies jaunies de la famille de Galais, tantot bondes de fleurs
+artificielles, de plumes, d'aigrettes et d'oiseaux demodes. Il
+s'echappait de ces boites je ne sais quelle odeur fanee, quel parfum
+eteint, qui, soudain, reveillaient en moi pour tout un jour les
+souvenirs, les regrets, et arretaient mes recherches...
+
+Un jour de conge, enfin, j'avisai au grenier une vieille petite malle
+longue et basse, couverte de poils de porc a demi ronges, et que je
+reconnus pour etre la malle d'ecolier d'Augustin. Je me reprochai de
+n'avoir point commence par la mes recherches. J'en fis sauter facilement
+la serrure rouillee. La malle etait pleine jusqu'au bord des cahiers et
+des livres de Sainte-Agathe. Arithmetiques, litteratures, cahiers de
+problemes, que sais-je?... Avec attendrissement plutot que par
+curiosite, je me mis a fouiller dans tout cela, relisant les dictees que
+je savais encore par coeur, tant de fois nous les avions recopiees!
+"L'Aqueduc" de Rousseau, "Une aventure en Calabre" de P.L. Courier,
+"Lettre de George Sand a son fils"...
+
+Il y avait aussi un "Cahier de Devoirs Mensuels". J'en fus surpris, car
+ces cahiers restaient au Cours et les eleves ne les emportaient jamais
+au dehors. C'etait un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de
+l'eleve, Augustin Meaulnes, etait ecrit sur la couverture en ronde
+magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril 189... je reconnus
+que Meaulnes l'avait commence peu de jours avant de quitter Sainte-
+Agathe. Les premieres pages etaient tenues avec le soin religieux qui
+etait de regle lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions. Mais
+il n'y avait pas plus de trois pages ecrites, le reste etait blanc et
+voila pourquoi Meaulnes l'avait emporte.
+
+Tout en reflechissant, agenouille par terre, a ces coutumes, a ces
+regles pueriles qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence,
+je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier inacheve.
+Et c'est ainsi que je decouvris de l'ecriture sur d'autres feuillets.
+Apres quatre pages laissees en blanc on avait recommence a ecrire.
+
+C'etait encore l'ecriture de Meaulnes, mais rapide, mal formee, a peine
+lisible; de petits paragraphes de largeurs inegales, separes par des
+lignes blanches. Parfois ce n'etait qu'une phrase inachevee. Quelquefois
+une date. Des la premiere ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir la des
+renseignements sur la vie passee de Meaulnes a Paris, des indices sur la
+piste que je cherchais, et je descendis dans la salle a manger pour
+parcourir a loisir, a la lumiere du jour, l'etrange document. Il faisait
+un jour d'hiver clair et agite. Tantot le soleil vif dessinait les croix
+des carreaux sur les rideaux blancs de la fenetre, tantot un vent
+brusque jetait aux vitres une averse glacee. Et c'est devant cette
+fenetre, aupres du feu, que je lus ces lignes qui m'expliquerent tant de
+choses et dont voici la copie tres exacte...
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Le secret.
+
+Je suis passe une fois encore sous la fenetre. La vitre est toujours
+poussiereuse et blanchie par le double rideau qui est derriere. Yvonne
+de Galais l'ouvrirait-elle que je n'aurais rien a lui dire puisqu'elle
+est mariee... Que faire, maintenant? Comment vivre?...
+
+Samedi 13 fevrier.--J'ai rencontre, sur le quai, cette jeune fille qui
+m'avait renseigne au mois de juin, qui attendait comme moi devant la
+maison fermee... Je lui ai parle. Tandis qu'elle marchait, je regardais
+de cote les legers defauts de son visage: une petite ride au coin des
+levres, un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulee aux
+ailes du nez. Elle c'est retournee tout d'un coup et me regardant bien
+en face, peut-etre parce qu'elle est plus belle de face que de profil,
+elle m'a dit d'une voix breve:
+
+"Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait
+la cour, autrefois, a Bourges. Il etait meme mon fiance..."
+
+Cependant a la nuit pleine, sur le trottoir desert et mouille qui
+reflete la lueur d'un bec de gaz, elle s'est approchee de moi tout d'un
+coup, pour me demander de l'emmener ce soir au theatre avec sa soeur. Je
+remarque pour la premiere fois qu'elle est habillee de deuil, avec un
+chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin,
+pareil a une canne. Et comme je suis tout pres d'elle, quand je fais un
+geste mes ongles griffent le crepe de son corsage... Je fais des
+difficultes pour accorder ce qu'elle demande. Fachee, elle veut partir
+tout de suite. Et c'est moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors
+un ouvrier qui passe dans l'obscurite plaisante a mi-voix:
+
+"N'y va pas, ma petite, il te ferait mal!"
+
+Et nous sommes restes, tous les deux, interdits.
+
+Au theatre.--Les deux jeunes filles, mon amie qui s'appelle Valentine
+Blondeau et sa soeur, sont arrivees avec de pauvres echarpes.
+
+Valentine est placee devant moi. A chaque instant elle se retourne,
+inquiete, comme se demandant ce que je lui veux. Et moi, je me sens pres
+d'elle, presque heureux; je lui reponds chaque fois par un sourire.
+
+Tout autour de nous, il y avait des femmes trop decolletees. Et nous
+plaisantions. Elle souriait d'abord, puis elle dit: "Il ne faut pas que
+je rie. Moi aussi je suis trop decolletee". Et elle s'est enveloppee
+dans son echarpe. En effet sous le carre de dentelle noire, on voyait
+que, dans sa hate a changer de toilette, elle avait refoule le haut de
+sa simple chemise montante.
+
+Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de pueril; il y a dans son
+regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m'attire. Pres
+d'elle, le seul etre au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du
+Domaine, je ne cesse de penser a mon etrange aventure de jadis... J'ai
+voulu l'interroger de nouveau sur le petit hotel du boulevard. Mais a
+son tour, elle m'a pose des questions si genantes que je n'ai su rien
+repondre. Je sens que desormais nous serons, tous les deux, muets sur ce
+sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A quoi bon? Et
+pourquoi?... Suis-je condamne maintenant a suivre a la trace tout etre
+qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon
+aventure manquee?...
+
+A minuit, seul, dans la rue deserte, je me demande ce que me veut cette
+nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long des maisons pareilles a
+des boites en carton alignees, dans lesquelles tout un peuple dort. Et
+je me souviens tout a coup d'une decision que j'avais prise l'autre
+mois: j'avais resolu d'aller la-bas en pleine nuit, vers une heure du
+matin, de contourner l'hotel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer
+comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permit de
+retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir... Mais
+je suis fatigue. J'ai faim. Moi aussi je me suis hate de changer de
+costume, avant le theatre, et je n'ai pas dine... Agite, inquiet
+pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me
+coucher, en proie a un vague remords. Pourquoi?
+
+Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les reconduise, ni
+me dire ou elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que
+j'ai pu. Je sais qu'elles habitent une petite rue qui tourne aux
+environs de Notre-Dame. Mais a quel numero?... J'ai devine qu'elles
+etaient couturieres ou modistes.
+
+En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donne rendez-vous pour jeudi, a
+quatre heures, devant le meme theatre ou nous sommes alles.
+
+"Si je n'etais pas la jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi a la meme
+heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours".
+
+Jeudi 18 fevrier.--Je suis parti pour l'attendre dans le grand vent qui
+charrie de la pluie. On se disait a chaque instant: il va finir par
+pleuvoir...
+
+Je marche dans la demi-obscurite des rues, un poids sur le coeur. Il
+tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve: une averse peut
+l'empecher de venir. Mais le vent se reprend a souffler et la pluie ne
+tombe pas cette fois encore. La-haut, dans le gris apres-midi du ciel--
+tantot gris et tantot eclatant--un grand nuage a du ceder au vent. Et
+je suis ici terre dans une attente miserable...
+
+Devant le theatre.--Au bout d'un quart d'heure je suis certain qu'elle
+ne viendra pas. Du quai ou je suis, je surveille au loin, sur le pont
+par lequel elle aurait du venir, le defile des gens qui passent.
+J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois
+venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le
+plus longtemps, le plus pres de moi, lui ont ressemble et m'ont fait
+esperer...
+
+Une heure d'attente.--Je suis las. A la tombee de la nuit, un gardien
+de la paix traine au poste voisin un voyou qui lui jette d'une voix
+etouffee toutes les injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est
+furieux, pale, muet... Des le couloir il commence a cogner, puis il
+referme sur eux la porte pour battre le miserable tout a l'aise... Il me
+vient cette pensee affreuse que j'ai renonce au paradis et que je suis
+en train de pietiner aux portes de l'enfer.
+
+De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue etroite et
+basse, entre la Seine et Notre-Dame, ou je connais a peu pres la place
+de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps a autre une bonne
+ou une menagere sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses
+emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en vais... Je
+repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place ou nous
+devions nous attendre. Il y a plus de monde que tout a l'heure--une
+foule noire...
+
+Suppositions--Desespoir--Fatigue. Je me raccroche a cette pensee:
+demain. Demain, a la meme heure, en ce meme endroit, je reviendrai
+l'attendre. Et j'ai grand'hate que demain soit arrive. Avec ennui
+j'imagine la soiree d'aujourd'hui, puis la matinee du lendemain, que je
+vais passer dans le desoeuvrement... Mais deja cette journee n'est-elle
+pas presque finie?... Rentre chez moi, pres du feu, j'entends crier les
+journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la
+ville, aupres de Notre-Dame, elle les entend aussi.
+
+Elle... Je veux dire: Valentine.
+
+Cette soiree que j'avais voulu escamoter me pese etrangement. Tandis que
+l'heure avance, que ce jour-la va bientot finir et que deja je le
+voudrai fini, il y a des hommes qui lui ont confie tout leur espoir,
+tout leur amour et leurs dernieres forces. Il y a des hommes mourants,
+d'autres qui attendent une echeance, et qui voudraient que ce ne soit
+jamais demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un
+remords. D'autres qui sont fatigues, et cette nuit ne sera jamais assez
+longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui a
+perdu ma journee, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain?
+
+Vendredi soir.--J'avais pense ecrire a la suite: "Je ne l'ai pas
+revue". Et tout aurait ete fini.
+
+Mais en arrivant ce soir, a quatre heures, au coin du theatre: la voici.
+Fine et grave, vetue de noir, mais avec de la poudre au visage et une
+collerette qui lui donne l'air d'un pierrot coupable. Un air a la fois
+douloureux et malicieux.
+
+C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, qu'elle ne
+viendra plus.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. .
+
+Et pourtant, a la tombee de la nuit, nous voici encore tous les deux,
+marchant lentement l'un pres de l'autre, sur le gravier des Tuileries.
+Elle me raconte son histoire mais d'une facon si enveloppee que je
+comprends mal. Elle dit: "mon amant" en parlant de ce fiance qu'elle n'a
+pas epouse. Elle le fait expres, je pense, pour me choquer et pour que
+je ne m'attache point a elle.
+
+Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise grace:
+
+"N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait que des
+folies.
+
+"J'ai couru des chemins, toute seule.
+
+"J'ai desespere mon fiance. Je l'ai abandonne parce qu'il m'admirait
+trop; il ne me voyait qu'en imagination et non point telle que j'etais.
+Or, je suis pleine de defauts. Nous aurions ete tres malheureux".
+
+A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus mauvaise
+qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver a elle-meme qu'elle a eu
+raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien a
+regretter et n'etait pas digne du bonheur qui s'offrait a elle.
+
+Une autre fois:
+
+"Ce qui me plait en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce
+qui me plait en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes
+souvenirs..."
+
+Une autre fois:
+
+"Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez".
+
+Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement:
+
+"Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez, vous aussi?
+Vous aussi, vous allez me demander ma main?..."
+
+J'ai balbutie. Je ne sais pas ce que j'ai repondu. Peut-etre ai-je dit:
+"Oui".
+
+Cette espece de journal s'interrompait la. Commencaient alors des
+brouillons de lettres illisibles, informes, ratures. Precaire
+fiancailles!... La jeune fille, sur la priere de Meaulnes, avait
+abandonne son metier. Lui s'etait occupe des preparatifs du mariage.
+Mais sans cesse repris par le desir de chercher encore, de partir encore
+sur la trace de son amour perdu, il avait du, sans doute, plusieurs fois
+disparaitre; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il
+cherchait a se justifier devant Valentine.
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Le secret (suite).
+
+Puis le journal reprenait.
+
+Il avait note des souvenirs sur un sejour qu'ils avaient fait tous les
+deux a la campagne, je ne sais ou. Mais, chose etrange, a partir de cet
+instant, peut-etre par un sentiment de pudeur secrete, le journal etait
+redige de facon si hachee, si informe, griffonne si hativement aussi,
+que j'ai du reprendre moi meme et reconstituer toute cette partie de son
+histoire.
+
+14 juin.--Lorsqu'il s'eveilla de grand matin dans la chambre de
+l'auberge, le soleil avait allume les dessins rouges du rideau noir. Des
+ouvriers agricoles, dans la salle du bas, parlaient fort en prenant le
+cafe du matin: ils s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre
+un de leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait,
+dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord.
+Ce rideau seme de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales
+montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans
+l'impression unique d'un reveil a la campagne, au debut de delicieuses
+grandes vacances.
+
+Il se leva, frappa doucement a la porte voisine, sans obtenir de
+reponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il apercut alors Valentine et
+comprit d'ou lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait,
+absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendit respirer,
+comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux
+yeux fermes, ce visage si quiet qu'on eut souhaite ne l'eveiller et ne
+le troubler jamais.
+
+Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne dormait plus
+que d'ouvrir les yeux et de regarder.
+
+Des qu'elle fut habillee, Meaulnes revint pres de la jeune fille.
+
+"Nous sommes en retard", dit-elle.
+
+Et ce fut aussitot comme une menagere dans sa demeure.
+
+Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes
+avait portes la veille et quand elle en vint au pantalon se desola. Le
+bas des jambes etait couvert d'une boue epaisse. Elle hesita, puis,
+soigneusement, avec precaution, avant de le brosser, elle commenca par
+raper la premiere epaisseur de terre avec un couteau.
+
+"C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe
+quand ils etaient flanques dans la boue.
+
+--Moi, c'est ma mere qui m'a enseigne cela", dit Valentine.
+
+... Et telle etait bien la compagne que devait souhaiter, avant son
+aventure mysterieuse, le chasseur et le paysan qu'etait le grand
+Meaulnes.
+
+15 juin.--A ce diner, a la ferme, ou grace a leurs amis qui les avaient
+presentes comme mari et femme, ils furent convies, a leur grand ennui,
+elle se montra timide comme une nouvelle mariee.
+
+On avait allume les bougies de deux candelabres, a chaque bout de la
+table couverte de toile blanche, comme a une paisible noce de campagne.
+Les visages, des qu'ils se penchaient, sous cette faible clarte,
+baignaient dans l'ombre.
+
+Il y avait a la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis
+Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, bien qu'on s'adressat
+presque toujours a lui. Depuis qu'il avait resolu, dans ce village
+perdu, afin d'eviter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa
+femme, un meme regret, un meme remords le desolaient. Et tandis que
+Patrice, a la facon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le diner:
+
+"C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse
+comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, presider le repas
+de mes noces".
+
+Pres de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On
+eut dit une jeune paysanne. A chaque tentative nouvelle, elle regardait
+son ami et semblait vouloir se refugier contre lui. Depuis longtemps,
+Patrice insistait vainement pour qu'elle vidat son verre, lorsqu'enfin
+Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement:
+
+"Il faut boire, ma petite Valentine".
+
+Alors, docilement, elle but. Et Patrice felicita en souriant le jeune
+homme d'avoir une femme aussi obeissante.
+
+Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et
+pensifs. Ils etaient fatigues, d'abord; leurs pieds trempes par la boue
+de la promenade etaient glaces sur les carreaux laves de la cuisine. Et
+puis, de temps a autre, le jeune homme etait oblige de dire:
+
+"Ma femme, Valentine, ma femme..."
+
+Et chaque fois, en prononcant sourdement ce mot, devant ces paysans
+inconnus, dans cette salle obscure, il avait l'impression de commettre
+une faute.
+
+17 juin.--L'apres-midi de ce dernier jour commenca mal.
+
+Patrice et sa femme les accompagnerent a la promenade. Peu a peu, sur la
+pente inegale couverte de bruyeres, les deux couples se trouverent
+separes.
+
+Meaulnes et Valentine s'assirent entre les genevriers, dans un petit
+taillis.
+
+Le vent portait des gouttes de pluie et le temps etait bas. La soiree
+avait un gout amer, semblait-il, le gout d'un tel ennui que l'amour meme
+ne le pouvait distraire.
+
+Longtemps ils resterent la, dans leur cachette, abrites sous les
+branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent
+que, maintenant, tout irait bien.
+
+Et ils commencerent a parler d'amour, Valentine parlait, parlait...
+
+"Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiance, comme un enfant
+qu'il etait: tout de suite nous aurions eu une maison, comme une
+chaumiere perdue dans la campagne. Elle etait toute prete, disait-il.
+Nous y serions arrives comme au retour d'un grand voyage, le soir de
+notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les
+chemins, dans la cour, caches dans les bosquets, des enfants inconnus
+nous auraient fait fete, criant: "Vive la mariee!"... Quelles folies!
+n'est-ce pas?"
+
+Meaulnes, interdit, soucieux, l'ecoutait. Il retrouvait, dans tout cela,
+comme l'echo d'une voix deja entendue. Et il y avait aussi, dans le ton
+de la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague regret.
+
+Mais elle eut peur de l'avoir blesse. Elle se retourna vers lui, avec
+elan, avec douceur.
+
+"A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai: quelque chose qui
+ait ete pour moi plus precieux que tout..., et vous le brulerez!"
+
+Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit de sa
+poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les lettres de son
+fiance.
+
+Ah! tout de suite, il reconnut la fine ecriture. Comment n'y avait-il
+jamais pense plus tot! C'etait l'ecriture de Franz le bohemien, qu'il
+avait vue jadis sur le billet desespere laisse dans la chambre du
+Domaine...
+
+Ils marchaient maintenant sur une petite route etroite entre les
+paquerettes et les foins eclaires obliquement par le soleil de cinq
+heures. Si grande etait sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore
+quelle deroute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle
+lui avait demande de lire. Des phrases enfantines, sentimentales,
+pathetiques... Celle-ci, dans la derniere lettre:
+
+... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite Valentine.
+Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas superstitieux...
+
+Meaulnes lisait, a demie aveugle de regret et de colere, le visage
+immobile, mais tout pale, avec des fremissements sous les yeux.
+Valentine, inquiete de le voir ainsi, regarda ou il en etait, et ce qui
+le fachait ainsi.
+
+"C'est, expliqua-t-elle tres vite, un bijou qu'il m'avait donne en me
+faisant jurer de le regarder toujours. C'etaient la de ses idees
+folles".
+
+Mais elle ne fit qu'exasperer Meaulnes.
+
+"Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi repeter
+ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu croire en lui? Je l'ai connu,
+c'etait le garcon le plus merveilleux du monde!
+
+--Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'emoi, vous avez connu
+Frantz de Galais?
+
+--C'etait mon ami le meilleur, c'etait mon frere d'aventures, et voila
+que je lui ai pris sa fiancee!
+
+"Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui
+n'avez croire a rien. Vous etes cause de tout. C'est vous qui avez tout
+perdu! tout perdu!"
+
+Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la repoussa
+brutalement.
+
+"Allez-vous-en. Laissez-moi.
+
+--Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, begayant et
+pleurant a demi, je partirai en effet. Je rentrerai a Bourges, chez
+nous, avec ma soeur. Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez,
+n'est-ce pas? que mon pere est trop pauvre pour me garder; eh bien! je
+repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai deja fait
+une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n'ai plus
+de metier..."
+
+Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train, tandis que
+Meaulnes, sans meme la regarder partir, continuait a marcher au hasard.
+
+Le journal s'interrompait de nouveau.
+
+Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme indecis,
+egare. Rentre a La Ferte-d'Angillon, Meaulnes ecrivait a Valentine en
+apparence pour lui affirmer sa resolution de ne jamais la revoir et lui
+en donner des raisons precises, mais en realite, peut-etre, pour qu'elle
+lui repondit. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son
+desarroi, il n'avait pas meme songe d'abord a lui demander: savait-elle
+ou se trouvait le Domaine tant cherche? Dans une autre, il la suppliait
+de se reconcilier avec Frantz de Galais. Lui-meme se chargeait de le
+retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les brouillons n'avaient
+pas du etre envoyees. Mais il avait du ecrire deux ou trois fois, sans
+jamais obtenir de reponse. C'avait ete pour lui une periode de combats
+affreux et miserables, dans un isolement absolu. L'espoir de revoir
+jamais Yvonne de Galais s'etant completement evanoui, il avait du peu a
+peu sentir sa grande resolution faiblir. Et d'apres les pages qui vont
+suivre--les dernieres de son journal--j'imagine qu'il dut, un beau
+matin du debut des vacances, louer une bicyclette pour aller a Bourges,
+visiter la cathedrale.
+
+Il etait parti a la premiere heure, par la belle route droite entre les
+bois, inventant en chemin mille pretextes a se presenter dignement, sans
+demander une reconciliation, devant celle qu'il avait chassee.
+
+Les quatre dernieres pages, que j'ai pu reconstituer racontaient ce
+voyage et cette derniere faute...
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Le secret (fin).
+
+25 aout.--De l'autre cote de Bourges, a l'extremite des nouveaux
+faubourgs, il decouvrit, apres avoir longtemps cherche, la maison de
+Valentine Blondeau. Une femme--la mere de Valentine--sur le pas de la
+porte, semblait l'attendre. C'etait une bonne figure de menagere,
+lourde, fripee, mais belle encore. Elle le regardai venir avec
+curiosite, et lorsqu'il lui demanda: "si Mlles Blondeau etaient ici",
+elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu'elles etaient
+rentrees a Paris depuis le 15 aout.
+
+"Elles m'ont defendu de dire ou elles allaient, ajouta-t-elle, mais en
+ecrivant a leur ancienne adresse on ferait suivre leurs lettres".
+
+En revenant sur ses pas, sa bicyclette a la main, a travers le jardinet,
+il pensait:
+
+"Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est moi qui
+l'ai forcee a cela. "Je deviendrai certainement une fille perdue",
+disait-elle. Et c'est moi qui l'ai jetee la! C'est moi qui ai perdu la
+fiancee de Frantz!"
+
+Et tout bas il se repetait avec folie: "Tant mieux! Tant mieux!" avec la
+certitude que c'etait bien "tant pis" au contraire et que, sous les yeux
+de cette femme, avant d'arriver a la grille, il allait buter des deux
+pieds et tomber sur les genoux.
+
+Il ne pensa pas a dejeuner et s'arreta dans un cafe ou il ecrivit
+longuement a Valentine, rien que pour crier, pour se delivrer du cri
+desespere qui l'etouffait. Sa lettre repetait indefiniment: "Vous avez
+pu! Vous avez pu!... Vous avez pu vous resigner a cela! Vous avez pu
+vous perdre ainsi!"
+
+Pres de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait bruyamment une
+histoire de femme qu'on entendait par bribes: "... Je lui ai dit... Vous
+devez bien me connaitre... Je fais la partie avec votre mari tous les
+soirs!" Les autres riaient et, detournant la tete, crachaient derriere
+les banquettes. Have et poussiereux, Meaulnes les regardait comme un
+mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.
+
+Longtemps, a bicyclette, il erra autour de la cathedrale, se disant
+obscurement: "En somme, c'est pour la cathedrale que j'etais venu". Au
+bout de toutes les rues, sur la place deserte, on la voyait monter
+enorme et indifferente. Ces rues etaient etroites et souillees comme les
+ruelles qui entourent les eglises de village. Il y avait ca et la
+l'enseigne d'une maison louche, une lanterne rouge... Meaulnes sentait
+sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, refugie, comme
+aux anciens ages, sous les arcs-boutants de la cathedrale. Il lui venait
+une crainte de paysan, une repulsion pour cette eglise de la ville, ou
+tous les vices sont sculptes dans des cachettes, qui est batie entre les
+mauvais lieux et qui n'a pas de remede pour les plus douleurs d'amour.
+
+Deux filles vinrent a passer, se tenant par la taille et le regardant
+effrontement. Par degout ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour
+l'abimer, Meaulnes les suivit lentement a bicyclette et l'une d'elles,
+une miserable fille dont les rares cheveux blonds etaient tires en
+arriere par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au
+jardin de l'Archeveche, le jardin ou Frantz, dans une de ses lettres,
+donnait rendez-vous a la pauvre Valentine.
+
+Il ne dit pas non, sachant qu'a cette heure il aurait depuis longtemps
+quitte la ville. Et de sa fenetre basse, dans la rue en pente, elle
+resta longtemps a lui faire des signes vagues.
+
+Il avait hate de reprendre son chemin.
+
+Avant de partir, il ne peut resister au morne desir de passer une
+derniere fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux
+et put faire provision de tristesse. C'etait une des dernieres maisons
+du faubourg et la rue devenait une route a partir de cet endroit... En
+face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y
+avait personne aux fenetres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long
+d'un mur, trainant deux gamins en guenilles, une sale fille poudree
+passa.
+
+C'est la que l'enfance de Valentine s'etait ecoulee, la qu'elle avait
+commence a regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait
+travaille, cousu, derriere ces fenetres. Et Frantz etait passe pour la
+voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y
+avait plus rien, rien... La triste soiree durait et Meaulnes savait
+seulement que quelque part, perdue, durant ce meme apres-midi, Valentine
+regardait passer dans son souvenir cette place morne ou jamais elle ne
+viendrait plus.
+
+Le long voyage qu'il lui restait a faire pour rentrer devait etre son
+dernier recours contre sa peine, sa derniere distraction forcee avant de
+s'y enfoncer tout entier.
+
+Il partit. Aux environs de la route, dans la vallee, de delicieuses
+maisons fermieres, entre les arbres, au bord de l'eau, montraient leurs
+pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, la-bas, sur les
+pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On
+imaginait, la-bas, des ames, de belles ames...
+
+Mais, pour Meaulnes, a ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour,
+cet amour mal satisfait qu'on venait de souffleter si cruellement, et la
+jeune fille entre toutes qu'il eut du proteger, sauvegarder, etait
+justement celle-la qu'il venait d'envoyer a sa perte.
+
+Quelques lignes hatives du journal m'apprenaient encore qu'il avait
+forme le projet de retrouver Valentine coute que coute avant qu'il fut
+trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c'etait
+la ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des preparatifs,
+lorsque j'etais venu a La Ferte-d'Angillon pour tout deranger. Dans la
+marie abandonnee, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un
+beau matin de la fin du mois d'aout--lorsque j'avais pousse la porte et
+lui avait apporte la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait
+ete repris, immobilise, par son ancienne aventure, sans oser rien faire
+ni rien avouer. Alors avaient commence le remords, le regret et la
+peine, tantot etouffes, tantot triomphants, jusqu'au jour des noces ou
+le cri du bohemien dans les sapins lui avait theatralement rappele son
+premier serment de jeune homme.
+
+Sur ce meme cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonne
+quelques mots en hate, a l'aube, avant de quitter, avec sa permission--
+mais pour toujours--Yvonne de Galais, son epouse depuis la veille:
+
+"Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohemiens qui
+sont venus hier dans la sapiniere et qui sont partis vers l'est a
+bicyclette. Je ne reviendrai pres d'Yvonne que si je puis ramener avec
+moi et installer dans la "maison de Frantz" Frantz et Valentine maries.
+
+"Ce manuscrit, que j'avais commence comme un journal secret et qui est
+devenu ma confession, sera, si je ne reviens pas, la propriete de mon
+ami Francois Seurel".
+
+Il avait du glisser le cahier en hate sous les autres, refermer a clef
+son ancienne petite malle d'etudiant, et disparaitre.
+
+
+
+EPILOGUE
+
+Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon compagnon, et
+de mornes jours s'ecoulaient dans l'ecole paysanne, de tristes jours
+dans la maison deserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui
+avais fixe, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus depuis
+longtemps ou habitait Valentine.
+
+La seule joie des Sablonnieres, ce fut bientot la petite fille qu'on
+avait pu sauver. A la fin de septembre, elle s'annoncait meme comme une
+solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponnee aux
+barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant a
+marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui
+reveillait longuement les echos sourds de la demeure abandonnee. Lorsque
+je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un
+baiser. Elle avait une facon sauvage et charmante en meme temps de
+fretiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en
+riant aux eclats. De toute sa gaiete, de toute sa violence enfantine, on
+eut dit qu'elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison
+depuis sa naissance. Je me disais parfois: "Sans doute, malgre cette
+sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant". Mais une fois encore la
+Providence en decida autrement.
+
+Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'etais leve de fort bonne
+heure, avant meme la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je
+devais aller pecher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin
+Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi
+pour de grandes parties de braconnage: peches a la main, la nuit, peches
+aux eperviers prohibes... Tout le temps de l'ete, nous partions les
+jours de conge, des l'aube, et nous ne rentrions qu'a midi. C'etait le
+gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant a moi, c'etait mon seul
+passe-temps; les seules aventures qui me rappelassent les equipees de
+jadis. Et j'avais fini par prendre gout a ces randonnees, a ces longues
+peches le long de la riviere ou dans les roseaux de l'etang.
+
+Ce matin-la, j'etais donc debout, a cinq heures et demie, devant la
+maison, sous un petit hangar adosse au mur qui separait le jardin
+anglais des Sablonnieres du jardin potager de la ferme. J'etais occupe a
+demeler mes filets que j'avais jetes en tas, le jeudi d'avant.
+
+Il ne faisait pas jour tout a fait; c'etait le crepuscule d'un beau
+matin de septembre; et le hangar ou je demelais a la hate mes engins se
+trouvait a demi plonge dans la nuit.
+
+J'etais la silencieux et affaire lorsque soudain j'entendis la grille
+s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.
+
+"Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus tot que je n'aurais cru. Et moi
+qui ne suis pas pret!..."
+
+Mais l'homme qui entrait dans la cour m'etait inconnu. C'etait, autant
+que je pus distinguer, un grand gaillard barbu habille comme un chasseur
+ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver la ou les autres savaient
+que j'etais toujours, a l'heure de nos rendez-vous, il gagna directement
+la porte d'entree.
+
+"Bon! pensai-je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront convie sans
+me le dire et ils l'auront envoye en eclaireur".
+
+L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je
+l'avais refermee, aussitot sorti. Il fit de meme a l'entree de la
+cuisine. Puis, hesitant un instant, il tourna vers moi, eclairee par le
+demi-jour, sa figure inquiete. Et c'est alors seulement que je reconnus
+le grand Meaulnes.
+
+Un long moment je restai la, effraye, desespere, repris soudain par
+toute la douleur qu'avait reveillee son retour. Il avait disparu
+derriere la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hesitant.
+
+Alors je m'avancai vers lui, et sans rien dire, je l'embrassai en
+sanglotant. Tout de suite, il comprit:
+
+"Ah! dit-il d'une voix breve, elle est morte, n'est-ce pas?"
+
+Et il resta la, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le
+bras et doucement je l'entrainai vers la maison. Il faisait jour
+maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur fut accompli, je lui fis
+monter l'escalier qui menait vers la chambre de la morte. Sitot entre;
+il tomba a deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tete
+enfouie dans ses deux bras.
+
+Il se releva enfin, les yeux egares, titubant, ne sachant ou il etait.
+Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la porte qui faisait
+communiquer cette chambre avec celle de la petite fille. Elle s'etait
+eveillee toute seule--pendant que sa nourrice etait en bas--et,
+deliberement, s'etait assise dans son berceau. On voyait tout juste sa
+tete etonnee, tournee vers nous.
+
+"Voici ta fille", dis-je.
+
+Il eut un sursaut et me regarda.
+
+Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir
+d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour detourner un peu ce grand
+attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant tres serree
+contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tete
+baissee et me dit:
+
+"Je les ai ramenes, les deux autres... Tu iras les voir dans leur
+maison".
+
+Et en effet, au debut de la matinee, lorsque je m'en allai, tout pensif
+et presque heureux vers la maison de Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait
+jadis montree deserte, j'apercus de loin une maniere de jeune menagere
+en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosite et
+d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanches qui s'en
+allaient a la messe...
+
+Cependant la petite fille commencait a s'ennuyer d'etre serree ainsi, et
+comme Augustin, la tete penchee de cote pour cacher et arreter ses
+larmes continuait a ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape
+de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillee.
+
+Cette fois le pere leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses
+bras et la regarda avec une espece de rire. Satisfaite, elle battit des
+mains...
+
+Je m'etais legerement recule pour mieux les voir. Un peu decu et
+pourtant emerveille, je comprenais que la petite fille avait enfin
+trouve la le compagnon qu'elle attendait obscurement. La seule joie que
+m'eut laissee le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il etait revenu pour
+me la prendre. Et deja je l'imaginais, la nuit, enveloppant sa fille
+dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.
+
+
+
+TABLE
+
+Premiere Partie.
+
+I.--Le Pensionnaire.
+II.--Apres quatre heures.
+III.--"Je frequentais la boutique d'un vannier".
+IV.--L'Evasion.
+V.--La Voiture qui revient.
+VI.--On frappe au carreau.
+VII.--Le Gilet de soie.
+VIII.--L'Aventure.
+IX.--Une Halte.
+X.--La Bergerie.
+XI.--Le Domaine mysterieux.
+XII.--La Chambre de Wellington.
+XIII.--La Fete etrange.
+XIV.--La Fete etrange (suite).
+XV.--La Rencontre.
+XVI.--Frantz de Galais.
+XVII--La Fete etrange (fin).
+
+Deuxieme Partie.
+
+I.--Le grand Jeu.
+II.--Nous tombons dans une embuscade.
+III.--Les Bohemiens a l'ecole.
+IV.--Ou il est question du Domaine mysterieux.
+V.--L'Homme aux espadrilles.
+VI.--Une Dispute dans la coulisse.
+VII.--Le Bohemien enleve son bandeau.
+VIII.--Les Gendarmes!
+IX.--A la recherche du sentier perdu.
+X.--La Lessive.
+XI.--Je trahis.
+XII.--Les trois lettres de Meaulnes.
+
+Troisieme Partie.
+
+I.--La Baignade.
+II.--Chez Florentin.
+III.--Une Apparition.
+IV.--La grande Nouvelle.
+V.--La Partie de Plaisir.
+VI.--La Partie de Plaisir (fin).
+VII.--Le Jour des Noces.
+VIII.--L'Appel de Frantz.
+IX.--Les Gens heureux.
+X.--La "Maison de Frantz".
+XI.--Conversation sous la Pluie.
+XII.--Le Fardeau.
+XIII.--Le Cahier de Devoirs mensuels.
+XIV.--Le Secret.
+XV.--Le Secret (suite).
+XVI.--Le Secret (fin).
+Epilogue.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES ***
+
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+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
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+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
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