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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:26:10 -0700 |
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Apres une enfance passee +en Sologne et dans le Bas-Berry, ou ses parents sont instituteurs, il +commence ses etudes secondaires a Paris, puis va preparer a Brest le +concours d'entree a l'Ecole Navale, a quoi il renonce bientot, ayant +compris qu'il ne pourrait jamais vivre loin de ces campagnes de son +enfance qu'il a passionnement aimees. Il revient faire sa philosophie a +Bourges. Puis, ayant choisi la carriere de l'enseignement des Lettres, +il poursuit ses etudes au Lycee Lakanal, a Sceaux, ou il se lie de +profonde amitie avec Jacques Riviere (qui epousera en 1909 se jeune +soeur Isabelle). Tous deux se lancent a la recherche de la verite et de +la beaute dans tous les arts: peinture, musique et surtout litterature, +ou ils seront les premiers a decouvrir, parmi les jeunes ecrivains-- +alors incompris et moques--ceux qui deviendront les grands noms de +notre epoque: Claudel, Peguy, Valery, etc. En juin 1905, Henri avait +rencontre celle qui, sous le nom d'Yvonne de Galais sera l'heroine du +Grand Meaulnes. Breve rencontre, unique conversation le long des quais +de la Seine, d'ou est ne en lui, cependant, ce qui sera le grand amour +de sa vie. Il ne retrouvera qu'en 1913, apres huit ans de recherches et +de souffrances, pour une deuxieme courte rencontre, "La Belle Jeune +Fille", alors mariee et mere de deux enfants. + +Ses etudes ayant ete interrompues en 1907 par les deux ans de son +service militaire, il ne les avait pas reprises. Il avait tenu alors +quelque temps un Courrier litteraire, publie divers poemes, essais, +contes (reunis plus tard sous le titre Miracles), cependant que +s'elaborait lentement l'oeuvre qui l'a rendu celebre. + +Et c'est quelques mois apres la deuxieme rencontre--la derniere--que +parut Le Grand Meaulnes commence presque au lendemain de la premiere, +patiemment bati, remanie, transforme au long de ces huit annees, et qui +est l'histoire, a peine transposee, de tout ce qu'il avait vecu +jusqu'alors, et du grand douloureux amour qui a domine sa vie. + +Un an plus tard, il etait tue aux Eparges, le 22 septembre 1914. + +Sa soeur Isabelle, a qui est dedie le roman, apres la mort de son mari, +Jacques Riviere, en 1925, publia l'abondante Correspondance des deux +amis; ensuite les Lettres au Petit B. (Rene Bichet, un gentil camarade +de Lakanal) et les Lettres d'Alain-Fournier a sa Famille, puis des +souvenirs sur son frere: Images d'Alain-Fournier, etc. + +A ma soeur Isabelle. + + + +PREMIERE PARTIE + +CHAPITRE PREMIER + +Le Pensionnaire. + +Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189... + +Je continue a dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne +plus. Nous avons quitte le pays depuis bientot quinze ans et nous n'y +reviendrons certainement jamais. + +Nous habitions les batiments du Cour Superieur de Sainte-Agathe. Mon +pere, que j'appelais M. Seurel, comme les autres eleves, y dirigeait a +la fois le Cours superieur, ou l'on preparait le brevet d'instituteur, +et le Cours moyen. Ma mere faisait la petite classe. + +Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrees, sous des vignes +vierges, a l'extremite du bourg; une cour immense avec preaux et +buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail; sur +le cote nord, la route ou donnait une petite grille et qui menait vers +La Gare, a trois kilometres; au sud et par derriere, des champs, des +jardins et des pres qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan +sommaire de cette demeure ou s'ecoulerent les jours les plus tourmentes +et les plus chers de ma vie--demeure d'ou partirent et ou revinrent se +briser, comme des vagues sur un rocher desert, nos aventures. + +Le hasard des "changements", une decision d'inspecteur ou de prefet nous +avaient conduits la. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, +une voiture de paysan, qui precedait notre menage, nous avait deposes, +ma mere et moi, devant la petite grille rouillee. Des gamins qui +volaient des peches dans le jardin s'etaient enfuis silencieusement par +les trous de la haie... Ma mere, que nous appelions Millie, et qui etait +bien la menagere la plus methodique que j'aie jamais connue, etait +entree aussitot dans les pieces remplies de paille poussiereuse, et tout +de suite elle avait constate avec desespoir, comma a chaque +"deplacement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si +mal construite... Elle etait sortie pour me confier sa detresse. Tout en +me parlant, elle avait essuye doucement avec son mouchoir ma figure +d'enfant noircie par le voyage. Puis elle etait rentree faire le compte +de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le +logement habitable... Quant a moi, coiffe d'un grand chapeau de paille a +rubans, j'etais reste la, sur le gravier de cette cour etrangere, a +attendre, a fureter petitement autour du puits et sous le hangar. + +C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivee. Car +aussitot que je veux retrouver le lointain souvenir de cette premiere +soiree d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, deja ce sont d'autres +attentes que je me rappelle; deja, les deux mains appuyees aux barreaux +du portail, je me vois epiant avec anxiete quelqu'un qui va descendre la +grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la premiere nuit que je dus passer +dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier etage, deja ce sont +d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul dans cette +chambre; une grande ombre inquiete et amie passe le long des murs et se +promene. Tout ce paysage paisible--l'ecole, le champ du pere Martin, +avec ses trois noyers, le jardin des quatre heures envahi chaque jour +par des femmes en visite--est a jamais, dans ma memoire, agite, +transforme par la presence de celui qui bouleversa toute notre +adolescence et dont la fuite meme ne nous a pas laisse de repos. Nous +etions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva. + +J'avais quinze ans. C'etait un froid dimanche de novembre, le premier +jour d'automne qui fit songer a l'hiver. Toute la journee, Millie avait +attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour +la mauvaise saison. Le matin, elle avait manque la messe; et jusqu'au +sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regarde +anxieusement du cote des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau +neuf. + +Apres midi, je dus partir seul a vepres. + +"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon +costume d'enfant, meme s'il etait arrive, ce chapeau, il aurait bien +fallu sans doute, que je passe mon dimanche a le refaire". + +Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Des le matin, mon pere +s'en allait au loin, sur le bord de quelque etang couvert de brume, +pecher le brochet dans une barque; et ma mere, retiree jusqu'a la nuit +dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle +s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre +qu'elle mais aussi fiere, vint la surprendre. Et moi, les vepres finies, +j'attendais, en lisant dans la froide salle a manger, qu'elle ouvrit la +porte pour me montrer comment ca lui allait. + +Ce dimanche-la, quelque animation devant l'eglise me retint dehors apres +vepres. Un bapteme, sous le porche, avait attroupe des gamins. Sur la +place, plusieurs hommes du bourg avaient revetu leurs vareuses de +pompiers; et, les faisceaux formes, transis et battant la semelle, ils +ecoutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la theorie... + +Le carillon du bapteme s'arreta soudain, comme une sonnerie de fete qui +se serait trompee de jour et d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme +en bandouliere emmenerent la pompe au petit trot; et je les vis +disparaitre au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux, +ecrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givree ou +je n'osais pas les suivre. + +Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le cafe Daniel, ou +j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des +buveurs. Et, frolant le mur bas de la grande cour qui isolait notre +maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard, a la petite +grille. + +Elle etait entr'ouverte et je vis aussitot qu'il se passait quelque +chose d'insolite. + +En effet, a la porte de la salle a manger--la plus rapprochee des cinq +portes vitrees qui donnaient sur la cour--une femme aux cheveux gris, +penchee, cherchait a voir au travers des rideaux. Elle etait petite, +coiffee d'une capote de velours noir a l'ancienne mode. Elle avait un +visage maigre et fin, mais ravage par l'inquietude; et je ne sais quelle +apprehension, a sa vue, m'arreta sur la premiere marche, devant la +grille. + +"Ou est-il passe? mon Dieu! disait-elle a mi-voix. Il etait avec moi +tout a l'heure. Il a deja fait le tour de la maison. Il s'est peut-etre +sauve..." + +Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups a +peine perceptibles. + +Personne ne venait ouvrir a la visiteuse inconnue. Millie, sans doute, +avait recu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la +chambre rouge, devant un lit seme de vieux rubans et de plumes +defrisees, elle cousait, decousait, rebatissait sa mediocre coiffure... +En effet, lorsque j'eus penetre dans la salle a manger, immediatement +suivi de la visiteuse, ma mere apparut tenant a deux mains sur la tete +des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'etaient pas encore +parfaitement equilibres... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigues +d'avoir travaille a la chute du jour, et s'ecria: + +"Regarde! Je t'attendais pour te montrer..." + +Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de +la salle, elle s'arreta, deconcertee. Bien vite, elle enleva sa +coiffure, et, durant toute la scene qui suivit, elle la tint contre sa +poitrine, renversee comme un nid dans son bras droit replie. + +La femme a la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un +sac de cuir, avait commence de s'expliquer, en balancant legerement la +tete et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle +avait repris tout son aplomb. Elle eut meme, des qu'elle parla de son +fils, un air superieur et mysterieux qui nous intrigua. + +Ils etaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferte-d'Angillon, a +quatorze kilometres de Sainte-Agathe. Veuve--et fort riche, a ce +qu'elle nous fit comprendre--elle avait perdu le cadet de ses deux +enfants, Antoine, qui etait mort un soir au retour de l'ecole, pour +s'etre baigne avec son frere dans un etang malsain. Elle avait decide de +mettre l'aine, Augustin, en pension chez nous pour qu'il put suivre le +Cours Superieur. + +Et aussitot elle fit l'eloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je +ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbee +devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard +de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvee. + +Ce qu'elle contait de son fils avec admiration etait fort surprenant: il +aimait a lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la riviere, +jambes nues, pendant des kilometres, pour lui rapporter des oeufs de +poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait +aussi des nasses... L'autre nuit, il avait decouvert dans le bois une +faisane prise au collet... + +Moi qui n'osais plus rentrer a la maison quand j'avais un accroc a ma +blouse, je regardais Millie avec etonnement. + +Mais ma mere n'ecoutait plus. Elle fit meme signe a la dame de se taire; +et, deposant avec precaution son "nid" sur la table, elle se leva +silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un... + +Au-dessus de nous, en effet, dans un reduit ou s'entassaient les pieces +d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assure, +allait et venait, ebranlant le plafond, traversait les immenses greniers +tenebreux du premier etage, et se perdait enfin vers les chambres +d'adjoints abandonnees ou l'on mettait secher le tilleul et murir les +pommes. + +"Deja, tout a l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du +bas, dit Millie a mi-voix, et je croyais que c'etait toi, Francois, qui +etais rentre..." + +Personne ne repondit. Nous etions debout tous les trois, le coeur +battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la +cuisine s'ouvrit; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine, +et se presenta dans l'entree obscure de la salle a manger. + +"C'est toi, Augustin?" dit la dame. + +C'etait un grand garcon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de +lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffe en +arriere et sa blouse noire sanglee d'une ceinture comme en portent les +ecoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait... + +Il m'apercut, et, avant que personne eut pu lui demander aucune +explication: + +"Viens-tu dans la cour?" dit-il. + +J'hesitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma +casquette et j'allai vers lui. Nous sortimes par la porte de la cuisine +et nous allames au preau, que l'obscurite envahissait deja. A la lueur +de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez +droit, a la levre duvetee. + +"Tiens, dit-il, j'ai trouve ca dans ton grenier. Tu n'y avais donc +jamais regarde?" + +Il tenait a la main une petite roue en bois noirci; un cordon de fusees +dechiquetees courait tout autour; c'avait du etre le soleil ou la lune +au feu d'artifice du Quatorze Juillet. + +"Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours les +allumer", dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un qui espere +bien trouver mieux par la suite. + +Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux +completement ras comme un paysan. Il me montra les deux fusees avec +leurs bouts de meche en papier que la flamme avait coupes, noircis, puis +abandonnes. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa +poche--a mon grand etonnement, car cela nous etait formellement +interdit--une boite d'allumettes. Se baissant avec precaution, il mit +le feu a la meche. Puis, me prenant par la main, il m'entraina vivement +en arriere. + +Un instant apres, ma mere qui sortait sur le pas de la porte, avec la +mere de Meaulnes, apres avoir debattu et fixe le prix de pension, vit +jaillir sous le preau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d'etoiles +rouges et blanches; et elle put m'apercevoir, l'espace d'une seconde, +dresse dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau +venu et ne bronchant pas... + +Cette fois encore, elle n'osa rien dire. + +Et le soir, au diner, il y eut, a la table de famille, un compagnon +silencieux, qui mangeait, la tete basse, sans se soucier de nos trois +regards fixes sur lui. + + + +CHAPITRE II + +Apres quatre heures. + +Je n'avais guere ete, jusqu'alors, courir dans les rues avec les gamins +du bourg. Une coxalgie, dont j'ai souffert jusque vers cette annee +189... m'avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore +poursuivant les ecoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la +maison, en sautillant miserablement sur une jambe... + +Aussi ne me laissait-on guere sortir. Et je me rappelle que Millie, qui +etait tres fiere de moi, me ramena plus d'une fois a la maison, avec +force taloches, pour m'avoir ainsi rencontre, sautant a cloche-pied, +avec les garnements du village. + +L'arrivee d'Augustin Meaulnes, qui coincida avec ma guerison, fut le +commencement d'une vie nouvelle. + +Avant sa venue, lorsque le cours etait fini, a quatre heures, une longue +soiree de solitude commencait pour moi. Mon pere transportait le feu du +poele de la classe dans la cheminee de notre salle a manger; et peu a +peu les derniers gamins attardes abandonnaient l'ecole refroidie ou +roulaient des tourbillons de fumee. Il y avait encore quelques jeux, des +galopades dans la cour; puis la nuit venait; les deux eleves qui avaient +balaye la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs +pelerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant +le grand portail ouvert... + +Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la +mairie, enferme dans le cabinet des archives plein de mouches mortes, +d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, +aupres d'une fenetre qui donnait sur le jardin. + +Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commencaient +a hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je +rentrais enfin. Ma mere avait commence de preparer le repas. Je montais +trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien dire et, +la tete appuyee aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer +son feu dans l'etroite cuisine ou vacillait la flamme d'une bougie. + +Mais quelqu'un est venu qui m'a enleve a tous ces plaisirs d'enfant +paisible. Quelqu'un a souffle la bougie qui eclairait pour moi le doux +visage maternel penche sur le repas du soir. Quelqu'un a eteint la lampe +autour de laquelle nous etions une famille heureuse, a la nuit, lorsque +mon pere avait accroche les volets de bois aux portes vitrees. Et celui- +la, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres eleves appelerent bientot +le grand Meaulnes. + +Des qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est-a-dire des les premiers +jours de decembre, l'ecole cessa d'etre desertee le soir, apres quatre +heures. Malgre le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et +leurs seaux d'eau, il y avait toujours, apres le cours, dans la classe, +une vingtaine de grands eleves, tant de la campagne que du bourg, serres +autour de Meaulnes. Et c'etaient de longues discussions, des disputes +interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquietude et +plaisir. + +Meaulnes ne disait rien; mais c'etait pour lui qu'a chaque instant l'un +des plus bavards s'avancait au milieu du groupe, et, prenant a temoin +tour a tour chacun de ses compagnons, qui l'approuvaient bruyamment, +racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres +suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement. + +Assis sur un pupitre, en balancant les jambes, Meaulnes reflechissait. +Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s'il eut reserve +ses eclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul. +Puis, a la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe +n'eclairait plus le groupe confus de jeunes gens, Meaulnes se levait +soudain et, traversant le cercle presse: + +"Allons, en route!" criait-il. + +Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris jusqu'a la nuit +noire, dans le haut du bourg... + +Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais a +la porte des ecuries des faubourgs, a l'heure ou l'on trait les +vaches... Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l'obscurite, +entre deux craquements de son metier, le tisserand disait: + +"Voila les etudiants!" + +Generalement, a l'heur du diner, nous nous trouvions tout pres du Cours, +chez Desnoues, le charron, qui etait aussi marechal. Sa boutique etait +une ancienne auberge, avec de grandes portes a deux battants qu'on +laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la +forge et l'on apercevait a la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et +tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrete leur voiture +pour causer un instant, parfois un ecolier comme nous, adosse a une +porte, qui regardait sans rien dire. + +Et c'est la que tout commenca, environ huit jours avant Noel. + + + +CHAPITRE III + +"Je frequentais la boutique d'un vannier". + +La pluie etait tombee tout le jour, pour ne cesser qu'au soir. La +journee avait ete mortellement ennuyeuse. Aux recreations, personne ne +sortait. Et l'on entendait mon pere, M. Seurel, crier a chaque minute, +dans la classe: + +"Ne sabotez donc pas comme ca, les gamins!" + +Apres la derniere recreation de la journee, ou, comme nous disions, +apres le dernier "quart d'heure", M. Seurel, qui depuis un instant +marchait le long en large pensivement, s'arreta, frappa un grand coup de +regle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins +de classe ou l'on s'ennuie, et, dans le silence attentif, demanda: + +"Qui est-ce qui ira demain en voiture a La Gare avec Francois, pour +chercher M. et Mme Charpentier?" + +C'etaient mes grands-parents: grand-pere Charpentier, l'homme au grand +burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son +bonnet de poil de lapin qu'il appelait son kepi... Les petits gamins le +connaissaient bien. Les matins, pour se debarbouiller, il tirait un seau +d'eau, dans lequel il barbotait, a la facon des vieux soldats en se +frottant vaguement la barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derriere +le dos, l'observaient avec une curiosite respectueuse... Et ils +connaissaient aussi grand'mere Charpentier, la petite paysanne, avec sa +capote tricotee, parce que Millie l'amenait, au moins une fois, dans la +classe des plus petits. + +Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noel, a la +Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient, pour nous voir, traverse tout le +departement, charges de ballots de chataignes et de victuailles pour +Noel enveloppees dans des serviettes. Des qu'ils avaient passe, tous les +deux, emmitoufles, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, +nous fermions sur eux toutes les portes, et c'etait une grande semaine +de plaisir qui commencait... + +Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il +fallait quelqu'un de serieux qui ne nous versat pas dans un fosse, et +d'assez debonnaire aussi, car le grand-pere Charpentier jurait +facilement et la grand-mere etait un peu bavarde. + +A la question de M. Seurel, une dizaine de voix repondirent, criant +ensemble: + +"Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes!" + +Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre. + +Alors ils crierent: + +"Fromentin!" + +D'autres: + +"Jasmin Delouche!" + +Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monte sur sa truie au +triple galop, criait: "Moi! Moi!" d'une voix percante. + +Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement la main. + +J'aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture a ane +serait devenu un evenement plus important. Il le desirait aussi, mais il +affectait de se taire dedaigneusement. Tous les grands eleves s'etaient +assis comme lui sur la table, a revers, les pieds sur le banc, ainsi que +nous faisions dans les moments de grand repit et de rejouissance. +Coffin, sa blouse relevee et roulee autour de la ceinture, embrassait la +colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commencait de +grimper en signe d'allegresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en +disant: + +"Allons! Ce sera Moucheboeuf". + +Et chacun regagna sa place en silence. + +A quatre heures, dans la grande cour glacee, ravinee par la pluie, je me +trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions +le bourg luisant que sechait la bourrasque. Bientot, le petit Coffin, en +capuchon, un morceau de pain a la main, sortit de chez lui et, rasant +les murs, se presenta en sifflant a la porte du charron. Meaulnes ouvrit +le portail, le hela et, tous les trois, un instant apres, nous etions +installes au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversee +par de glacials coups de vent: Coffin et moi, assis aupres de la forge, +nos pieds boueux dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux +poches, silencieux, adosse au battant de la porte d'entree. De temps a +autre, dans la rue, passait une dame de village, la tete baissee a cause +du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour +regarder qui c'etait. + +Personne ne disait rien. Le marechal et son ouvrier, l'un soufflant la +forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres +brusques... Je me rappelle ce soir-la comme un des grands soirs de mon +adolescence. C'etait en moi un melange de plaisir et d'anxiete: je +craignais que mon compagnon ne m'enlevat cette pauvre joie d'aller a La +Gare en voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer, +quelque entreprise extraordinaire qui vint tout bouleverser. + +De temps a autre, le travail paisible et regulier de la boutique +s'interrompait pour un instant. Le marechal laissait a petits coups +pesants et clairs retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en +l'approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait +travaille. Et, redressant la tete, il nous disait, histoire de souffler +un peu: + +"Eh bien, ca va, la jeunesse?" + +L'ouvrier restait la main en l'air a la chaine du soufflet, mettait son +poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant. + +Puis le travail sourd et bruyant reprenait. + +Durant une de ces pauses, on apercut, par la porte battante, Millie dans +le grand vent, serree dans un fichu, qui passait chargee de petits +paquets. + +Le marechal demanda: + +"C'est-il que M. Charpentier va bientot venir? + +--Demain, repondis je, avec ma grand'mere, j'irai les chercher en +voiture au train de 4 h 2. + +--Dans la voiture a Fromentin, peut-etre?" + +Je repondis bien vite: + +"Non, dans celle du pere Martin. + +--Oh! alors, vous n'etes pas revenus". + +Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent a rire. + +L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose: + +"Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher a Vierzon. +Il y a une heure d'arret. C'est a quinze kilometres. On aurait ete de +retour avant meme que l'ane a Martin fut attele. + +--Ca, dit l'autre, c'est une jument qui marche!... + +--Et je crois bien que Fromentin la preterait facilement". + +La conversation finit la. De nouveau la boutique fut un endroit plein +d'etincelles et de bruit, ou chacun ne pensa que pour soi. + +Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai pour faire +signe au grand Meaulnes, il ne m'apercut pas d'abord. Adosse a la porte +et la tete penchee, il semblait profondement absorbe par ce qui venait +d'etre dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses reflexions, regardant, +comme a travers des lieus de brouillard, ces gens paisibles qui +travaillaient, je pensai soudain a cette image de Robinson Crusoe, ou +l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand depart, "frequentant la +boutique d'un vannier"... + +Et j'y ai souvent repense depuis. + + + +CHAPITRE IV + +L'Evasion. + +A une heure de l'apres-midi, le lendemain, la classe du Cours superieur +est claire, au milieu du paysage gele, comme une barque sur l'Ocean. On +n'y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de peche, +mais les harengs grilles sur le poele et la laine roussie de ceux qui, +en rentrant, se sont chauffes de trop pres. + +On a distribue, car la fin de l'annee approche, les cahiers de +compositions. Et, pendant que M. Seurel ecrit au tableau l'enonce des +problemes, un silence imparfait s'etablit, mele de conversations a voix +basse, coupe de petits cris etouffes et de phrases dont on ne dit que +les premiers mots pour effrayer son voisin: + +"Monsieur! Un tel me..." + +M. Seurel, en copiant ses problemes, pense a autre chose. Il se retourne +de temps a autre, en regardant tout le monde d'un air a la fois severe +et absent. Et ce remue-menage sournois cesse completement, une seconde, +pour reprendre ensuite, tout doucement d'abord, comme un ronronnement. + +Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d'une des +tables de la division des plus jeunes, pres des grandes vitres, je n'ai +qu'a me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le +bas, puis les champs. + +De temps a autre, je me souleve sur la pointe des pieds et je regarde +anxieusement du cote de la ferme de la Belle-Etoile. Des le debut de la +classe, je me suis apercu que Meaulnes n'etait pas rentre apres la +recreation de midi. Son voisin de table a bien du s'en apercevoir aussi. +Il n'a rien dit encore, preoccupe par sa composition. Mais, des qu'il +aura leve la tete, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un, +comme c'est l'usage, ne manquera par de crier a haute voix les premiers +mots de la phrase: + +"Monsieur! Meaulnes..." + +Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupconne de +s'etre echappe. Sitot le dejeuner termine, il a du sauter le petit mur +et filer a travers champs, en passant le ruisseau a la Vieille-Planche, +jusqu'a la Belle-Etoile. Il aura demande la jument pour aller chercher +M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment. + +La Belle-Etoile est, la-bas, de l'autre cote du ruisseau, sur le versant +de la cote, une grande ferme, que les ormes, les chenes de la cour et +les haies vives cachent en ete. Elle est placee sur un petit chemin qui +rejoint d'un cote la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays. +Entouree de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne +dans le fumier, la grande batisse feodale est au mois de juin enfouie +sous les feuilles, et, de l'ecole, on entend seulement, a la tombee de +la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais +aujourd'hui, j'apercois par la vitre, entre les arbres depouilles, le +haut mur grisatre de la cour, la porte d'entree, puis, entre des +troncons de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallele au +ruisseau, qui mene a la route de La Gare. + +Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est change +encore. + +Ici, M. Seurel acheve de copier le deuxieme probleme. Il en donne trois +d'habitude. Si aujourd'hui par hasard, il n'en donnait que deux... Il +remonterait aussitot dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de +Meaulnes. Il enverrait pour le chercher a travers le bourg deux gamins +qui parviendraient certainement a le decouvrir avant que la jument ne +soit attelee... + +M. Seurel, le deuxieme probleme copie, laisse un instant retomber son +bras fatigue... Puis, a mon grand soulagement, il va a la ligne et +recommence a ecrire en disant: + +"Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!" + +... Deux petits traits noirs, qui depassaient le mur de la Belle-Etoile +et qui devaient etre les deux brancards dresses d'une voiture, ont +disparu. Je suis sur maintenant qu'on fait la-bas les preparatifs du +depart de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tete et le poitrail +entre les deux pilastres de l'entree, puis s'arrete, tandis qu'on fixe +sans doute, a l'arriere de la voiture un second siege pour les voyageurs +que Meaulnes pretend ramener. Enfin tout l'equipage sort lentement de la +cour, disparait un instant derriere la haie, et repasse avec la meme +lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on apercoit entre deux troncons +de la cloture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les +guides, un coude nonchalamment appuye sur le cote de la voiture, a la +facon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes. + +Un instant encore tout disparait derriere la haie. Deux hommes qui sont +restes au portail de la Belle-Etoile, a regarder partir la voiture, se +concertent maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce +decide enfin a mettre sa main en porte-voix pres de sa bouche et a +appeler Meaulnes, puis a courir quelques pas, dans sa direction, sur le +chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivee sur la +route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir, +Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dresse comme +un conducteur de char romain, secouant a deux mains les guides, il lance +sa bete a fond de train et disparait en un instant de l'autre cote de la +montee. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris a courir; +l'autre s'est lance au galop a travers champs et semble venir vers nous. + +En quelques minutes, et au moment meme ou M. Seurel, quittant le +tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment ou +trois voix a la fois crient du fond de la classe: + +"Monsieur! Le grand Meaulnes est parti!" + +L'homme en blouse bleue est a la porte, qu'il ouvre soudain toute +grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil: + +"Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autorise cet eleve a +demander la voiture pour aller a Vierzon chercher vos parents? Il nous +est venu des soupcons... + +--Mais pas du tout!" repond M. Seurel. + +Et aussitot c'est dans la classe un desarroi effroyable. Les trois +premiers, pres de la sortie, ordinairement charges de pourchasser a +coups de pierres les chevres ou les porcs qui viennent brouter dans la +cour les corbeilles d'argent, se sont precipites a la porte. Au violent +pietinement de leurs sabots ferres sur les dalles de l'ecole a succede, +dehors, le bruit etouffe de leurs pas precipites qui machent le sable de +la cour et derapent au virage de la petite grille ouverte sur la route. +Tout le reste de la classe s'entasse aux fenetres du jardin. Certains +ont grimpe sur les tables pour mieux voir... + +Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est evade. + +"Tu iras tout de meme a La Gare avec Moucheboeuf, me dit M. Seurel. +Meaulnes ne connait pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux +carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures". + +Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander: + +"Mais qu'y a-t-il donc?" + +Dans la rue du bourg, les gens commencent a s'attrouper. Le paysan est +toujours la, immobile, entete, son chapeau a la main, comme quelqu'un +qui demande justice. + + + +CHAPITRE V + +La voiture qui revient. + +Lorsque j'eus ramene de La Gare les grands-parents, lorsqu'apres le +diner, assis devant la haute cheminee, ils commencerent a raconter par +le menu detail tout ce qui leur etait arrive depuis les dernieres +vacances, je m'apercus bientot que je ne les ecoutais pas. + +La petite grille de la cour etait tout pres de la porte de la salle a +manger. Elle grincait en s'ouvrant. D'ordinaire, au debut de la nuit, +pendant nos veillees de campagne, j'attendais secretement ce grincement +de la grille. Il etait suivi d'un bruit de sabots claquant ou s'essuyant +sur le seuil, parfois d'un chuchotement comme de personnes qui se +concertent avant d'entrer. Et l'on frappait. C'etait un voisin, les +institutrices, quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue +veillee. + +Or, ce soir-la, je n'avais plus rien a esperer du dehors, puisque tous +ceux que j'aimais etaient reunis dans notre maison; et pourtant je ne +cessais d'epier tous les bruits de la nuit et d'attendre qu'on ouvrit +notre porte. + +Le vieux grand-pere, avec son air broussailleux de grand berger gascon, +ses deux pieds lourdement poses devant lui, son baton entre les jambes, +inclinant l'epaule pour cogner sa pipe contre son soulier, etait la. Il +approuvait de ses yeux mouilles et bons ce que disait la grand'mere, de +son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui +n'avaient pas encore paye leur fermage. Mais je n'etais plus avec eux. + +J'imaginais le roulement de voiture qui s'arreterait soudain devant la +porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne +s'etait passe... Ou peut-etre irait-il d'abord reconduire la jument a la +Belle-Etoile; et j'entendrais bientot son pas sonner sur la route et la +grille s'ouvrir... + +Mais rien. Le grand-pere regardait fixement devant lui et ses paupieres +en battant s'arretaient longuement sur ses yeux comme a l'approche du +sommeil. La grand'mere repetait avec embarras sa derniere phrase, que +personne n'ecoutait. + +"C'est de ce garcon que vous etes en peine?" dit-elle enfin. + +A La Gare, en effet, je l'avais questionnee vainement. Elle n'avait vu +personne, a l'arret de Vierzon, qui ressemblat au grand Meaulnes. Mon +compagnon avait du s'attarder en chemin. Sa tentative etait manquee. +Pendant le retour, en voiture, j'avais rumine ma deception, tandis que +ma grand'mere causait avec Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre, +les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l'ane +trottinant. De temps a autre, sur le grand calme de l'apres-midi gele, +montait l'appel lointain d'une bergere ou d'un gamin helant son +compagnon d'un bosquet de sapins a l'autre. Et chaque fois, ce long cri +sur les coteaux deserts me faisait tressaillir, comme si c'eut ete la +voix de Meaulnes me conviant a le suivre au loin... + +Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure arriva de se +coucher. Deja le grand-pere etait entre dans la chambre rouge, la +chambre-salon, tout humide et glacee d'etre close depuis l'autre hiver. +On avait enleve, pour qu'il s'y installat, les tetieres en dentelle des +fauteuils, releve les tapis et mis de cote les objets fragiles. Il avait +pose son baton sur un chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il +venait de souffler sa bougie, et nous etions debout, nous disant +bonsoir, prets a nous separer pour la nuit, lorsqu'un bruit de voitures +nous fit taire. + +On eut dit deux equipages se suivant lentement au tres petit trot. Cela +ralentit le pas et finalement vint s'arreter sous la fenetre de la salle +a manger qui donnait sur la route, mais qui etait condamnee. + +Mon pere avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte +qu'on avait deja fermee a clef. Puis, poussant la grille, s'avancant sur +le bord des marches, il leva la lumiere au-dessus de sa tete pour voir +ce qui se passait. + +C'etaient bien deux voitures arretees, le cheval de l'une attache +derriere l'autre. Un homme avait saute a terre et hesitait... + +"C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous m'indiquer +M. Fromentin, metayer a la Belle-Etoile? J'ai trouve sa voiture et sa +jument qui s'en allaient sans conducteur, le long d'un chemin pres de la +route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et +son adresse sur la plaque. Comme c'etait sur mon chemin, j'ai ramene son +attelage par ici, afin d'eviter des accidents, mais ca m'a rudement +retarde quand meme". + +Nous etions la, stupefaits. Mon pere s'approcha. Il eclaira la carriole +avec sa lampe. + +"Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas meme une +couverture. La bete est fatiguee; elle boitille un peu". + +Je m'etais approche jusqu'au premier rang et je regardais avec les +autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une epave qu'eut +ramenee la haute mer--la premiere epave et la derniere, peut-etre, de +l'aventure de Meaulnes. + +"Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous laisser +la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit s'inquieter, chez +moi". + +Mon pere accepta. De cette facon nous pourrions des ce soir reconduire +l'attelage a la Belle-Etoile sans dire ce qui s'etait passe. Ensuite, on +deciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et ecrire a la +mere de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bete, en refusant le verre de +vin que nous lui offrions. + +Du fond de sa chambre ou il avait rallume la bougie, tandis que nous +rentrions sans rien dire et que mon pere conduisait la voiture a la +ferme, mon grand-pere appelait: + +"Alors? Est-il rentre, ce voyageur?" + +Les femmes se concerterent du regard, une seconde: + +"Mais oui, il a ete chez sa mere. Allons, dors. Ne t'inquiete pas! + +--Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais", dit-il. + +Et, satisfait, il eteignit sa lumiere et se tourna dans son lit pour +dormir. + +Ce fut la meme explication que nous donnames aux gens du bourg. Quant a +la mere du fugitif, il fut decide qu'on attendrait pour lui ecrire. Et +nous gardames pour nous seuls notre inquietude qui dura trois grands +jours. Je vois encore mon pere rentrant de la ferme vers onze heures, sa +moustache mouillee par la nuit, discutant avec Millie d'une voix tres +basse, angoissee et colere... + + + +CHAPITRE VI + +On frappe au carreau. + +Le quatrieme jour fut un des plus froids de cet hiver-la. De grand +matin, les premiers arrives dans la cour se rechauffaient en glissant +autour du puits. Ils attendaient que le poele fut allume dans l'ecole +pour s'y precipiter. + +Derriere le portail, nous etions plusieurs a guetter la venue des gars +de la campagne. Ils arrivaient tout eblouis encore d'avoir traverse des +paysages de givre, d'avoir vu les etangs glaces, les taillis ou les +lievres detalent... Il y avait dans leurs blouses un gout de foin et +d'ecurie qui alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient +autour du poele rouge. Et, ce matin-la, l'un d'eux avait apporte dans un +panier un ecureuil gele qu'il avait decouvert en route. Il essayait, je +me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du preau, la longue +bete raidie... + +Puis la pesante classe d'hiver commenca... + +Un coup brusque au carreau nous fit lever la tete. Dresse contre la +porte, nous apercumes le grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre +de sa blouse, la tete haute et comme ebloui! + +Les deux eleves du banc le plus rapproche de la porte se precipiterent +pour l'ouvrir: il y eut a l'entree comme un vague conciliabule, que nous +n'entendimes pas, et le fugitif se decida enfin a penetrer dans l'ecole. + +Cette bouffee d'air frais venue de la cour deserte, les brindilles de +paille qu'on voyait accrochees aux habits du grand Meaulnes, et surtout +son air de voyageur fatigue, affame, mais emerveille, tout cela fit +passer en nous un etrange sentiment de plaisir et de curiosite. + +M. Seurel etait descendu du petit bureau a deux marches ou il etait en +train de nous faire la dictee, et Meaulnes marchait vers lui d'un air +agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau, a cet instant, le +grand compagnon, malgre son air epuise et ses yeux rougis par les nuits +passees au dehors, sans doute. + +Il s'avanca jusqu'a la chaire et dit, du ton tres assure de quelqu'un +qui rapporte un renseignement: + +"Je suis rentre, monsieur." + +--Je le vois bien, repondit M. Seurel, en le considerant avec +curiosite... Allez vous asseoir a votre place". + +Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbe, souriant d'un air +moqueur, comme font les grands eleves indisciplines lorsqu'ils sont +punis, et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa +glisser sur son banc. + +"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le maitre-- +toutes les tetes etaient alors tournees vers Meaulnes--pendant que vos +camarades finiront la dictee". + +Et la classe reprit comme auparavant. De temps a autre le grand Meaulnes +se tournait de mon cote, puis il regardait par les fenetres, d'ou l'on +apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs deserts, +ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur etait +lourde, aupres du poele rougi. Mon camarade, la tete dans les mains, +s'accouda pour lire: a deux reprises je vis ses paupieres se fermer et +je crus qu'il allait s'endormir. + +"Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le bras +a demi. Voici trois nuits que je ne dors pas. + +--Allez!" dit M. Seurel, desireux surtout d'eviter un incident. + +Toutes les tetes levees, toutes les plumes en l'air, a regret nous le +regardames partir, avec sa blouse fripee dans le dos et ses souliers +terreux. + +Que la matinee fut lente a traverser! Aux approches de midi, nous +entendimes la-haut, dans la mansarde, le voyageur s'appreter pour +descendre. Au dejeuner, je le retrouvai assis devant le feu, pres des +grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de l'horloge, les +grands eleves et les gamins eparpilles dans la cour neigeuse filaient +comme des ombres devant la porte de la salle a manger. + +De ce dejeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et une grande gene. +Tout etait glace: la toile ciree sans nappe, le vin froid dans les +verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait +decide, pour ne pas le pousser a la revolte, de ne rien demander au +fugitif. Et il profita de cette treve pour ne pas dire un mot. + +Enfin, le dessert termine, nous pumes tous les deux bondir dans la cour. +Cour d'ecole, apres midi, ou les sabots avaient enleve la neige... cour +noircie ou le degel faisait degoutter les toits du preau... cour pleine +de jeux et de cris percants! Meaulnes et moi, nous longeames en courant +les batiments. Deja deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la +partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la +boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez deroule. Mais +mon compagnon se precipita dans la grande classe, ou je le suivis, et +referma la porte vitree juste a temps pour supporter l'assaut de ceux +qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres +secouees, de sabots claquant sur le seuil; une poussee qui fit plier la +tige de fer maintenant les deux battants de la porte; mais deja +Meaulnes, au risque de se blesser a son anneau brise, avait tourne la +petite clef qui fermait la serrure. + +Nous avions accoutume de juger tres vexante une pareille conduite. En +ete, ceux qu'on laissait ainsi a la porte couraient au galop dans le +jardin et parvenaient souvent a grimper par une fenetre avant qu'on eut +pu les fermer toutes. Mais nous etions en decembre et tout etait clos. +Un instant on fit au dehors des pesees sur la porte; on nous cria des +injures; puis, un a un, ils tournerent le dos et s'en allerent, la tete +basse, en rajustant leurs cache-nez. + +Dans la classe qui sentait les chataignes et la piquette, il n'y avait +que deux balayeurs, qui deplacaient les tables. Je m'approchai du poele +pour m'y chauffer paresseusement en attendant la rentree, tandis +qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maitre et dans les +pupitres. Il decouvrit bientot un petit atlas, qu'il se mit a etudier +avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tete +entre les mains. + +Je me disposais a aller pres de lui; je lui aurais mis la main sur +l'epaule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le +trajet qu'il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec +la petite classe s'ouvrit toute battante sous une violente poussee, et +Jasmin Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la +campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fenetres de la petite +classe etait sans doute mal fermee ils avaient du la pousser et sauter +par la. + +Jasmin Delouche, encore qu'assez petit, etait l'un des plus ages du +Cours Superieur. Il etait fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu'il se +donnait comme son ami. Avant l'arrivee de notre pensionnaire, c'etait +lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pale, assez fade, +et les cheveux pommades. Fils unique de la veuve Delouche, aubergiste, +il faisait l'homme; il repetait avec vanite ce qu'il entendait dire aux +joueurs de billard, aux buveurs de vermouth. + +A son entree, Meaulnes leva la tete et, les sourcils fronces, cria aux +gars qui se precipitaient sur le poele, en se bousculant: + +"On ne peut donc pas etre tranquille une minute, ici!" + +--Si tu n'es pas content, il fallait rester ou tu etais", repondit, sans +lever la tete, Jasmin Delouche qui se sentait appuye par ses compagnons. + +Je pense qu'Augustin etait dans cet etat de fatigue ou la colere monte +et vous surprend sans qu'on puisse la contenir. + +"Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu pale, tu +vas commencer par sortir d'ici!" + +L'autre ricana: + +"Oh! cria-t-il. Parce que tu es reste trois jours echappe, tu crois que +tu vas etre le maitre maintenant?" + +Et, associant les autres a sa querelle: + +"Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais!" + +Mais deja Meaulnes etait sur lui. Il y eut d'abord une bousculade; les +manches des blouses craquerent et se decousirent. Seul, Martin, un des +gars de la campagne entres avec Jasmin, s'interposa: + +"Tu vas te laisser!" dit-il, les narines gonflees, secouant la tete +comme un belier. + +D'une poussee violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au +milieu de la classe; puis, saisissant d'une man Delouche par le cou, de +l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin +s'agrippait aux tables et trainait les pieds sur les dalles, faisant +crisser ses souliers ferres, tandis que Martin, ayant repris son +equilibre revenait a pas comptes, la tete en avant, furieux. Meaulnes +lacha Delouche pour se colleter avec cet imbecile, et il allait peut- +etre se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des appartements +s'ouvrit a demi. M. Seurel parut la tete tournee vers la cuisine, +terminant, avant d'entrer, une conversation avec quelqu'un... + +Aussitot la bataille s'arreta. Les uns se rangerent autour du poele, la +tete basse, ayant evite jusqu'au bout de prendre parti. Meaulnes s'assit +a sa place, le haut de ses manches decousu et defronce. Quant a Jasmin, +tout congestionne, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui +precederent le coup de regle du debut de la classe: + +"Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il +s'imagine peut-etre qu'on ne sait pas ou il a ete!" + +--Imbecile! Je ne le sais pas moi-meme", repondit Meaulnes, dans le +silence deja grand. + +Puis, haussant les epaules, la tete dans les mains, il se mit a +apprendre ses lecons. + + + +CHAPITRE VII + +Le gilet de soie. + +Notre chambre etait, comme je l'ai dit, une grande mansarde. A moitie +mansarde, a moitie chambre. Il y avait des fenetres aux autres logis +d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci etait eclaire par une lucarne. +Il etait impossible de fermer completement la porte, qui frottait sur le +plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre +bougie que menacaient tous les courants d'air de la grande demeure, +chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous +etions obliges d'y renoncer. Et, toute le nuit, nous sentions autour de +nous, penetrant jusque dans notre chambre, le silence des trois +greniers. + +C'est la que nous nous retrouvames, Augustin et moi, le soir de ce meme +jour d'hiver. + +Tandis qu'en un tour de main j'avais quitte tous mes vetements et les +avais jetes en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon, +sans rien dire, commencait lentement a se deshabiller. Du lit de fer aux +rideaux de cretonne decores de pampres, ou j'etais monte deja, je le +regardais faire. Tantot il s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux. +Tantot il se levait et marchait de long en large, tout en se devetant. +La bougie, qu'il avait posee sur une petite table d'osier tressee par +des bohemiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque. + +Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air distrait et +amer, mais avec soin, ses habits d'ecolier. Je le revois plaquant sur +une chaise sa lourde ceinture; pliant sur le dossier sa blouse noire +extraordinairement fripee et salie; retirant une espece de paletot gros +bleu qu'il avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos, +pour l'etaler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se redressa et se +retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu du petit gilet a +boutons de cuivre, qui etait d'uniforme sous le paletot, un etrange +gilet de soie, tres ouvert, que fermait dans le bas un rang serre de +petits boutons de nacre. + +C'etait un vetement d'une fantaisie charmante, comme devaient en porter +les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'meres, dans les bals de mil +huit cent trente. + +Je me rappelle, en cet instant, le grand ecolier paysan, nu-tete, car il +avait soigneusement pose sa casquette sur ses autres habits--visage si +jeune, si vaillant et si durci deja. Il avait repris sa marche a travers +la chambre lorsqu'il se mit a deboutonner cette piece mysterieuse d'un +costume qui n'etait pas le sien. Et il etait etrange de le voir, en bras +de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux, mettant +la main sur ce gilet de marquis. + +Des qu'il l'eut touche, sortant brusquement de sa reverie il tourna la +tete vers moi et me regarda d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de +rire. Il sourit en meme temps que moi et son visage s'eclaira. + +"Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi, a voix basse. Ou l'as-tu +pris?" + +Mais son sourire s'eteignit aussitot. Il passa deux fois sur ses cheveux +ras sa main lourde, et tout soudain, comme quelqu'un qui ne peut plus +resister a son desir, il reendossa sur le fin jabot sa vareuse qu'il +boutonna solidement et sa blouse fripee; puis il hesita un instant, en +me regardant de cote... Finalement, il s'assit sur le bord de son lit, +quitta ses souliers qui tomberent bruyamment sur le plancher; et, tout +habille comme un soldat au cantonnement d'alerte, il s'etendit sur son +lit et souffla la bougie. + +Vers le milieu de la nuit je m'eveillai soudain. Meaulnes etait au +milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tete, et il cherchait +au portemanteau quelque chose--une pelerine qu'il se mit sur le dos... +La chambre etait tres obscure. Pas meme la clarte que donne parfois le +reflet de la neige. Un vent noir et glace soufflait dans le jardin mort +et sur le toit. + +Je me dressai un peu et je lui criai tout bas: + +"Meaulnes! tu repars?" + +Il ne repondit pas. Alors, tout a fait affole, je dis: + +"Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m'emmenes". + +Et je sautai a bas. + +Il s'approcha, me saisit par le bras, me forcant a m'asseoir sur le +rebord du lit, et il me dit: + +"Je ne puis pas t'emmener, Francois. Si je connaissais bien mon chemin, +tu m'accompagnerais. Mais il faut d'abord que je le retrouve sur le +plan, et je n'y parviens pas. + +--Alors, tu ne peux pas repartir non plus? + +--C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec decouragement. Allons, +recouche-toi. Je te promets de ne par repartir sans toi". + +Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n'osais +plus rien dire. Il marchait, s'arretait, repartait plus vite, comme +quelqu'un qui, dans sa tete, recherche ou repasse des souvenirs, les +confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouve; puis de +nouveau lache le fil et recommence a chercher... + +Ce ne fut pas la seule nuit ou, reveille par le bruit de ses pas, je le +trouvai ainsi, vers une heure du matin, deambulant a travers la chambre +et les greniers--comme ces marins qui n'ont pu se deshabituer de faire +le quart et qui, au fond de leurs proprietes bretonnes, se levent et +s'habillent a l'heure reglementaire pour surveiller la nuit terrienne. + +A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la premiere +quinzaine de fevrier, je fus ainsi tire de mon sommeil. Le grand +Meaulnes etait la, dresse, tout equipe, sa pelerine sur le dos, pret a +partir, et chaque fois, au bord de ce pays mysterieux ou une fois dja il +s'etait evade, il s'arretait, hesitait. Au moment de lever le loquet de +la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine qu'il eut +facilement ouverte sans que personne l'entendit, il reculait une fois +encore... Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit, +fievreusement, il arpentait, en reflechissant, les greniers abandonnes. + +Enfin une nuit, vers le 15 fevrier, ce fut lui-meme qui m'eveilla en me +posant doucement la main sur l'epaule. + +La journee avait ete fort agitee. Meaulnes, qui delaissait completement +tous les jeux de ses anciens camarades, etait reste, durant la derniere +recreation du soir, assis sur son banc, tout occupe a etablir un +mysterieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement, +sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient incessant se produisait entre la +cour et la salle de classe. Les sabots claquaient. On se pourchassait de +table en table, franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On +savait qu'il ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il +travaillait ainsi; cependant, comme la recreation se prolongeait, deux +ou trois gamins du bourg, par maniere de jeu, s'approcherent a pas de +loup et regarderent par-dessus son epaule. L'un d'eux s'enhardit jusqu'a +pousser les autres sur Meaulnes... Il ferma brusquement son atlas, cacha +sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux +autres avaient pu s'echapper. + +... C'etait ce hargneux Giraudat, qui prit un ton pleurard, essaya de +donner des coups de pied, et, en fin de compte, fut mis dehors par le +grand Meaulnes, a qui il cria rageusement: + +"Grand lache! ca ne m'etonne pas qu'ils sont tous contre toi, qu'ils +veulent te faire la guerre!..." et une foule d'injures auxquelles nous +repondimes, sans avoir bien compris ce qu'il avait voulu dire. C'est moi +qui criais le plus fort, car j'avais pris le parti du grand Meaulnes. Il +y avait maintenant comme un pacte entre nous. La promesse qu'il m'avait +faite de m'emmener avec lui, sans me dire, comme tout le monde, "que je +ne pourrais pas marcher", m'avait lie a lui pour toujours. Et je ne +cessais de penser a son mysterieux voyage. Je m'etais persuade qu'il +avait du rencontrer une jeune fille. Elle etait sans doute infiniment +plus belle que toutes celles du pays, plus belle que Jeanne, qu'on +apercevait dans le jardin des religieuses par le trou de la serrure; et +que Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde; et que +Jenny, la fille de la chatelaine, qui etait admirable, mais folle et +toujours enfermee. C'est a une jeune fille certainement qu'il pensait la +nuit, comme un heros de roman. Et j'avais decide de lui en parler, +bravement, la premiere fois qu'il m'eveillerait... + +Le soir de cette nouvelle bataille, apres quatre heures, nous etions +tous les deux occupes a rentrer des outils du jardin, des pics et des +pelles qui avaient servi a creuser des trous, lorsque nous entendimes +des cris sur la route. C'etait une bande de jeunes gens et de gamins, en +colonne par quatre, au pas gymnastique, evoluant comme une compagnie +parfaitement organisee, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un +autre que nous ne connumes point. Ils nous avaient apercus et ils nous +huaient de la belle facon. Ainsi tout le bourg etait contre nous, et +l'on preparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous etions exclus. + +Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la beche et la pioche +qu'il avait sur l'epaule... + +Mais, a minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je m'eveillais en +sursaut. + +"Leve-toi, dit-il, nous partons. + +--Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout? + +--J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous trouvions le +reste! repondit-il, les dents serrees. + +--Ecoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon seant. Ecoute-moi: nous +n'avons qu'une chose a faire; c'est de chercher tous les deux en plein +jour, en nous servant de ton plan, la partie du chemin qui nous manque. + +--Mais cette portion-la est tres loin d'ici. + +--Eh bien, nous irons en voiture, cet ete, des que les journees seront +longues". + +Il y eut un silence prolonge qui voulait dire qu'il acceptait. + +"Puisque nous tacherons ensemble de retrouver la jeune fille que tu +aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle est, parle-moi +d'elle". + +Il s'assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l'ombre sa tete +penchee, ses bras croises et ses genoux. Puis il aspira l'air fortement, +comme quelqu'un qui a eu gros coeur longtemps et qui va enfin confier +son secret... + + + +CHAPITRE VIII + +L'Aventure. + +Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-la tout ce qui lui etait arrive +sur la route. Et meme lorsqu'il se fut decide a me tout confier, durant +des jours de detresse dont je reparlerai, ce resta longtemps le grand +secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui que tout est fini, +maintenant qu'il ne reste plus que poussiere + +de tant de mal, de tant de bien, + +je puis raconter son etrange aventure. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . + +A une heure et demie de l'apres-midi, sur la route de Vierzon, par ce +temps glacial, Meaulnes fit marcher la bete bon train car il savait +n'etre pas en avance. Il ne songea d'abord, pour s'en amuser, qu'a notre +surprise a tous, lorsqu'il ramenerait dans la carriole, a quatre heures, +le grand-pere et la grand'-mere Charpentier. Car, a ce moment-la, +certes, il n'avait pas d'autre intention. + +Peu a peu, le froid le penetrant, il s'enveloppa les jambes dans une +couverture qu'il avait d'abord refusee et que les gens de la Belle- +Etoile avaient mise de force dans la voiture. + +A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il n'etait jamais passe +dans un petit pays aux heures de classe et s'amusa de voir celui-la +aussi desert, aussi endormi. C'est a peine si, de loin en loin, un +rideau se leva, montrant une tete curieuse de bonne femme. + +A la sortie de La Motte, aussitot apres la maison d'ecole, il hesita +entre deux routes et crut se rappeler qu'il fallait tourner a gauche +pour aller a Vierzon Personne n'etait la pour le renseigner. Il remit sa +jument au trot sur la route desormais plus etroite et mal empierree. Il +longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier a +qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s'il etait bien la sur la +route de Vierzon. La jument, tirant sur les guides, continuait a +trotter; l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait; il cria +quelque chose en faisant un geste vague, et, a tout hasard, Meaulnes +poursuivit sa route. + +De nouveau se fut la vaste campagne gelee, sans accident ni distraction +aucune; parfois seulement une pie s'envolait, effrayee par la voiture, +pour aller se percher plus loin sur un orme sans tete. Le voyageur avait +enroule autour de ses epaules, comme une cape, sa grande couverture. Les +jambes allongees, accoude sur un cote de la carriole, il dut somnoler un +assez long moment... + +... Lorsque, grace au froid, qui traversait maintenant la couverture, +Meaulnes eut repris ses esprits, il s'apercut que le paysage avait +change. Ce n'etaient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc ou +se perdait le regard, mais de petits pres encore verts avec de hautes +clotures. A droite et a gauche, l'eau des fosses coulait sous la glace. +Tout faisait pressentir l'approche d'une riviere. Et, entre les hautes +haies, la route n'etait plus qu'un etroit chemin defonce. + +La jument, depuis un instant, avait cesse de trotter. D'un coup de +fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle +continua a marcher au pas avec une extreme lenteur, et le grand ecolier, +regardant de cote, les mains appuyees sur le devant de la voiture, +s'apercut qu'elle boitait d'une jambe de derriere. Aussitot il sauta a +terre, tres inquiet. + +"Jamais nous n'arriverons a Vierzon pour le train", dit-il a mi-voix. + +Et il n'osait pas s'avouer sa pensee la plus inquietante, a savoir que +peut-etre il s'etait trompe de chemin et qu'il n'etait plus la sur la +route de Vierzon. + +Il examina longuement le pied de la bete et n'y decouvrit aucune trace +de blessure. Tres craintive, la jument levait la patte des que Meaulnes +voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. +Il comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot. +En gars expert au maniement du betail, il s'accroupit, tenta de lui +saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses +genoux, mais il fut gene par la voiture. A deux reprises, la jument se +deroba et avanca de quelques metres. Le marchepied vint le frapper a la +tete et la roue le blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher +de la bete peureuse; mais le caillou se trouvait si bien enfonce que +Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir a bout. + +Lorsqu'il eut termine sa besogne, et qu'il releva enfin la tete, a demi +etourdit et les yeux troubles, il s'apercut avec stupeur que la nuit +tombait... + +Tout autre que Meaulnes eut immediatement rebrousse chemin. C'etait le +seul moyen de ne pas s'egarer davantage. Mais il reflechit qu'il devait +etre maintenant fort loin de la Motte. En outre la jument pouvait avoir +pris un chemin transversal pendant qu'il dormait. Enfin, ce chemin-la +devait bien a la longue mener vers quelque village... Ajoutez a toutes +ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied, tandis +que la bete impatiente tirait deja sur les guides, sentait grandir en +lui le desir exaspere d'aboutir a quelque chose et d'arriver quelque +part, en depit de tous les obstacles! + +Il fouetta la jument qui fit un ecart et se remit au grand trot. +L'obscurite croissait. Dans le sentier ravine, il y avait maintenant +tout juste passage pour la voiture. Parfois une branche morte de la haie +se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit +tout a fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de coeur, a +la salle a manger de Sainte-Agathe, ou nous devions, a cette heure, etre +tous reunis. Puis la colere le prit; puis l'orgueil et la joie profonde +de s'etre ainsi evade, sans avoir voulu... + + + +CHAPITRE IX + +Une halte. + +Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait bute +dans l'ombre; Meaulnes vit sa tete plonger et se relever par deux fois; +puis elle s'arreta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose. +Autour des pieds de la bete, on entendait comme un clapotis d'eau. Un +ruisseau coupait le chemin. En ete, ce devait etre un gue. Mais a cette +epoque le courant etait si fort que la glace n'avait pas pris et qu'il +eut ete dangereux de pousser plus avant. + +Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et, +tres perplexe, se dressa dans la voiture. C'est alors qu'il apercut, +entre les branches, une lumiere. Deux ou trois pres seulement devaient +la separer du chemin... + +L'ecolier descendit de voiture et ramena la jument en arriere, en lui +parlant pour la calmer, pour arreter ses brusques coups de tete +effrayes: + +"Allons, ma vieille! Allons! Maintenant nous n'irons pas plus loin. Nous +saurons bientot ou nous sommes arrives". + +Et, poussant la barriere entrouverte d'un petit pre qui donnait sur le +chemin, il fit entrer la son equipage. Ses pieds enfoncaient dans +l'herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tete contre celle +de la bete, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine... Il +la conduisit tout au bout du pre, lui mit sur le dos la couverture; +puis, ecartant les branches de la cloture du fond, il apercut de nouveau +la lumiere, qui etait celle d'une maison isolee. + +Il lui fallut bien, tout de meme, traverser trois pres, sauter un +traitre petit ruisseau, ou il faillit plonger les deux pieds a la +fois... Enfin, apres un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva +dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son tet. +Au bruit des pas sur la terre gelee, un chien se mit a aboyer avec +fureur. + +Le volet de la porte etait ouvert, et la lueur que Meaulnes avait +apercue etait celle d'un feu de fagots allume dans la cheminee. Il n'y +avait pas d'autre lumiere que celle du feu. Une bonne femme, dans la +maison, se leva et s'approcha de la porte, sans paraitre autrement +effrayee. L'horloge a poids, juste a cet instant, sonna la demie de sept +heures. + +"Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand garcon, je crois bien que +j'ai mis le pied dans vos chrysanthemes". + +Arretee, un bol a la main, elle le regardait. + +"Il est vrai, dit-elle, qu'il fait noir dans la cour a ne pas s'y +conduire". + +Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda les murs +de la piece tapissee de journaux illustres comme une auberge, et la +table, sur laquelle un chapeau d'homme etait pose. + +"Il n'est pas la, le patron? dit-il en s'asseyant. + +--Il va revenir, repondit la femme, mise en confiance. Il est alle +chercher un fagot. + +--Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune homme en +rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes la plusieurs chasseurs a +l'affut. Je suis venu vous demander de nous ceder un peu de pain". + +Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout +dans une ferme isolee, il faut parler avec beaucoup de discretion, de +politique meme, et surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays. + +"Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons guere vous en donner. Le boulanger +qui passe pourtant tous les mardis n'est pas venu aujourd'hui". + +Augustin, qui avait espere un instant se trouver a proximite d'un +village, s'effraya. + +"Le boulanger de quel pays? demanda-t-il. + +--Eh bien, le boulanger du Vieux-Nancay, repondit la femme avec +etonnement. + +--C'est a quelle distance d'ici, au juste, Le Vieux-Nancay? poursuivit +Meaulnes tres inquiet. + +--Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par la +traverse il y a trois lieues et demie". + +Et elle se mit a raconter qu'elle y avait sa fille en place, qu'elle +venait a pied pour la voir tous les premiers dimanches du mois et que +ses patrons... + +Mais Meaulnes, completement deroute, l'interrompit pour dire: + +"Le Vieux-Nancay serait-il le bourg le plus rapproche d'ici?" + +--Non, c'est Les Landes, a cinq kilometres. Mais il n'y a pas de +marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une petite assemblee, +chaque annee, a la Saint-Martin". + +Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit a tel point +egare qu'il en fut presque amuse. Mais la femme, qui etait occupee a +laver son bol sur l'evier, se retourna, curieuse a son tour, et elle dit +lentement, en le regardant bien droit: + +"C'est-il que vous n'etes pas du pays?..." + +A ce moment, un paysan age se presenta a la porte, avec une brassee de +bois, qu'il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, tres fort, comme +s'il eut ete sourd, ce que demandait le jeune homme. + +"Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous monsieur. +Vous ne vous chauffez pas". + +Tous les deux, un instant plus tard, ils etaient installes pres des +chenets: le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes +mangeant un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre +voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison apres tant +d'inquietudes, pensant que sa bizarre aventure etait terminee, faisait +deja le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves +gens. Il ne savait pas que c'etait la seulement une halte, et qu'il +allait tout a l'heure reprendre son chemin. + +Il demanda bientot qu'on le remit sur la route de La Motte. Et, revenant +peu a peu a la verite, il raconta qu'avec sa voiture il s'etait separe +des autres chasseurs et se trouvait maintenant completement egare. + +Alors l'homme et la femme insisterent si longtemps pour qu'il restat +coucher et repartit seulement au grand jour, que Meaulnes finit par +accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer a l'ecurie. + +"Vous prendrez garde aux trous de la sente", lui dit l'homme. + +Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'etait pas venu par la "sente". Il fut +sur le point de demander au brave homme de l'accompagner. Il hesita une +seconde sur le seuil et si grande etait son indecision qu'il faillit +chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure. + + + +CHAPITRE X + +La Bergerie. + +Pour s'y reconnaitre, il grimpa sur le talus d'ou il avait saute. + +Lentement et difficilement, comme a l'aller, il se guida entre les +herbes et les eaux, a travers les clotures de saules, et s'en fut +chercher sa voiture dans le fond du pre ou il l'avait laissee. La +voiture n'y etait plus... Immobile, la tete battante, il s'efforca +d'ecouter tous les bruits de la nuit, croyant a chaque seconde entendre +sonner tout pres le collier de la bete. Rien... Il fit le tour du pre; +la barriere etait a demi ouverte, a demi renversee, comme si une roue de +voiture avait passe dessus. La jument avait du, par la, s'echapper toute +seule. + +Remontant le chemin, il fit quelques pas et s'embarrassa les pieds dans +la couverture qui sans doute avait glisse de la jument a terre. Il en +conclut que la bete s'etait enfuie dans cette direction. Il se prit a +courir. + +Sans autre idee que la volonte tenace et folle de rattraper sa voiture, +tout le sang au visage, en proie a ce desir panique qui ressemblait a la +peur, il courait... Parfois son pied butait dans les ornieres. Aux +tournants, dans l'obscurite totale, il se jetait contre les clotures, +et, deja trop fatigue pour s'arreter a temps, s'abattait sur les epines, +les bras en avant, se dechirant les mains pour se proteger le visage. +Parfois, il s'arretait, ecoutait--et repartait. Un instant, il crut +entendre un bruit de voiture; mais ce n'etait qu'un tombereau cahotant +qui passait tres loin, sur une route, a gauche... + +Vint un moment ou son genou, blesse au marche-pied, lui fit si mal qu'il +dut s'arreter, la jambe raidie. Alors il reflechit que si sa jument ne +n'etait pas sauvee au grand galop, il l'aurait depuis longtemps +rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se perdait pas ainsi et que +quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il revint sur ses pas, epuise, +colere, se trainant a peine. + +A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait quittes +et bientot il apercut la lumiere de la maison qu'il cherchait. Un +sentier profond s'ouvrait dans la haie: + +"Voila la sente dont le vieux m'a parle", se dit Augustin. + +Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus a franchir les +haies et les talus. Au bout d'un instant, le sentier deviant a gauche, +la lumiere parut glisser a droite, et, parvenu a un croisement de +chemins, Meaulnes, dans sa hate a regagner le pauvre logis, suivit sans +reflechir un sentier qui paraissait directement y conduire. Mais a peine +avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumiere disparut, soit +qu'elle fut cachee par une haie, soit que les paysans, fatigues +d'attendre, eussent ferme leurs volets. Courageusement, l'ecolier sauta +a travers champs, marcha tout droit dans la direction ou la lumiere +avait brille tout a l'heure. Puis, franchissant encore une cloture, il +retomba dans un nouveau sentier... + +Ainsi peu a peu, s'embrouillait la piste du grand Meaulnes et se brisait +le lien qui l'attachait a ceux qu'il avait quittes. + +Decourage, presque a bout de forces, il resolut, dans son desespoir, de +suive ce sentier jusqu"au bout. + +A cent pas de la, il debouchait dans une grande prairie grise, ou l'on +distinguait de loin en loin des ombres qui devaient etre des genevriers, +et une batisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s'en approcha. +Ce n'etait la qu'une sorte de grand parc a betail ou de bergerie +abandonnee. La porte ceda avec un gemissement. La lueur de la lune, +quand le grand vent chassait les nuages, passait a travers les fentes +des cloisons. Une odeur de moisi regnait. + +Sans chercher plus avant, Meaulnes s'etendit sur la paille humide, le +coude a terre, la tete dans la main. Ayant retire sa ceinture, il se +recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors a la +couverture de la jument qu'il avait laissee dans le chemin, et il se +sentit si malheureux, si fache contre lui-meme qu'il lui prit une forte +envie de pleurer... + +Aussi s'efforca-t-il de penser a autre chose. Glace jusqu'aux moelles, +il se rappela un reve--une vision plutot, qu'il avait eue tout enfant, +et dont il n'avait jamais parle a personne: un matin, au lieu de +s'eveiller dans sa chambre, ou pendaient ses culottes et ses paletots, +il s'etait trouve dans une longue piece verte, aux tentures pareilles a +des feuillages. En ce lieu coulait une lumiere si douce qu'on eut cru +pouvoir la gouter. Pres de la premiere fenetre, une jeune fille cousait, +le dos tourne, semblant attendre son reveil... Il n'avait pas eu la +force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure +enchantee. Il s'etait rendormi... Mais la prochaine fois, il jurait bien +de se lever. Demain matin, peut-etre!... + + + +CHAPITRE XI + +Le domaine mysterieux. + +Des le petit jour, il se reprit a marcher. Mais son genou enfle lui +faisait mal; il lui fallait s'arreter et s'asseoir a chaque moment tant +la douleur etait vive. L'endroit ou il se trouvait etait d'ailleurs le +plus desole de la Sologne. De toute la matinee, il ne vit qu'une +bergere, a l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la heler, +essayer de courir, elle disparut sans l'entendre. + +Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une desolante +lenteur... Pas un toit, pas une ame. Pas meme le cri d'un courlis dans +les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un +soleil de decembre, clair et glacial. + +Il pouvait etre trois heures de l'apres-midi lorsqu'il apercut enfin, +au-dessus d'un bois de sapins, la fleche d'une tourelle grise. + +"Quelque vieux manoir abandonne, se dit-il, quelque pigeonnier +desert!..." + +Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois +debouchait, entre deux poteaux blancs, une allee ou Meaulnes s'engagea. +Il y fit quelques pas et s'arreta, plein de surprise, trouble d'une +emotion inexplicable. Il marchait pourtant du meme pas fatigue, le vent +glace lui gercait les levres, le suffoquait par instants; et pourtant un +contentement extra-ordinaire le soulevait, une tranquillite parfaite et +presque enivrante, la certitude que son but etait atteint et qu'il n'y +avait plus maintenant que du bonheur a esperer. C'est ainsi que, jadis, +la veille des grandes fetes d'ete il se sentait defaillir, lorsqu'a la +tombee de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que +la fenetre de sa chambre etait obstruee par les branches. + +"Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive a ce vieux pigeonnier, +plein de hiboux et de courants d'air!..." + +Et, fache contre lui-meme, il s'arreta, se demandant s'il ne valait pas +mieux rebrousser chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il +reflechissait depuis un instant, la tete basse, lorsqu'il s'apercut +soudain que l'allee etait balayee a grands ronds reguliers comme on +faisait chez lui pour les fetes. Il se trouvait dans un chemin pareil a +la grand'rue de La Ferte, le matin de l'Assomption!... Il eut apercu au +detour de l'allee une troupe de gens en fete soulevant la poussiere +comme au mois de juin, qu'il n'eut pas ete surpris davantage. + +"Y aurait-il une fete dans cette solitude?" se demanda-t-il. + +Avancant jusqu'au premier detour, il entendit un bruit de voix qui +s'approchaient. Il se jeta de cote dans les jeunes sapins touffus, +s'accroupit et ecoute en retenant son souffle. C'etaient des voix +enfantines. Une troupe d'enfants passa tout pres de lui. L'un d'eux, +probablement une petite fille, parlait d'un ton si sage et si entendu +que Meaulnes, bien qu'il ne comprit guere le sens de ses paroles, ne put +s'empecher de sourire. + +"Une seule chose m'inquiete, disait-elle, c'est la question des chevaux. +On n'empechera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney +jaune! + +--Jamais on ne m'en empechera repondit une voix moqueuse de jeune +garcon. Est-ce que nous n'avons pas toutes les permissions?... Meme +celle de nous faire mal, s'il nous plait..." + +Et les voix s'eloignerent, au moment ou s'approchait deja un autre +groupe d'enfants. + +"Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en +bateau. + +--Mais nous le permettra-t-on? dit une autre. + +--Vous savez bien que nous organisons la fete a notre guise. + +--Et si Frantz rentrait des ce soir, avec sa fiancee? + +--Eh bien, il ferait ce que nous voudrions!..." + +"Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les +enfants qui font la loi, ici?... Etrange domaine!" + +Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander ou l'on trouverait a +boire et a manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui +s'eloignait. C'etaient trois fillettes avec des robes droites qui +s'arretaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux a brides. Une +plume blanche leur trainait dans le cou, a toutes les trois. L'une +d'elles, a demi retournee, un peu penchee, ecoutait sa compagne qui lui +donnait de grandes explications, le doigt leve. + +"Je leur ferais peur", se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne +dechiree et son ceinturon baroque de collegien de Sainte-Agathe. + +Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l'allee, +il continua son chemin a travers les sapins dans la direction du +"pigeonnier", sans trop reflechir a ce qu'il pourrait demander la-bas. +Il fut bientot arrete a la lisiere du bois, par un petit mur moussu. De +l'autre cote, entre le mur et les annexes du domaine, c'etait une longue +cour etroite toute remplie de voitures, comme une cour d'auberge un jour +de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes: de +fines petites voitures a quatre places, les brancards en l'air; des +chars a bancs; des bourbonnaises demodees avec des galeries a moulures, +et meme de vieilles berlines dont les glaces etaient levees. + +Meaulnes, cache derriere les sapins, de crainte qu'on ne l'apercut, +examinait le desordre du lieu, lorsqu'il avisa, de l'autre cote de la +cour, juste au-dessus du siege d'un haut char a bancs, une fenetre des +annexes a demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derriere +les domaines aux volets toujours fermes des ecuries, avaient du clore +cette ouverture. Mais le temps les avait descelles. + +"Je vais entrer la, se dit l'ecolier, je dormirai dans le foin et je +partirai au petit jour, sans avoir fait peur a ces belles petites +filles". + +Il franchit le mur, peniblement, a cause de son genou blesse, et, +passant d'une voiture sur l'autre, du siege d'un char a bancs sur le +toit d'une berline, il arriva a la hauteur de la fenetre, qu'il poussa +sans bruit comme une porte. + +Il se trouvait non pas dans un grenier a foin, mais dans une vaste piece +au plafond bas qui devait etre une chambre a coucher. On distinguait, +dans la demi-obscurite du soir d'hiver, que la table, la cheminee et +meme les fauteuils etaient charges de grands vases, d'objets de prix, +d'armes anciennes. Au fond de la piece des rideaux tombaient, qui +devaient cacher une alcove. + +Meaulnes avait ferme la fenetre, tant a cause du froid que par crainte +d'etre apercu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et decouvrit +un grand lit bas, couvert de vieux livres dores, de luths aux cordes +cassees et de candelabres jetes pele-mele. Il repoussa toutes ces choses +dans le fond de l'alcove, puis s'etendit sur cette couche pour s'y +reposer et reflechir un peu a l'etrange aventure dans laquelle il +s'etait jete. + +Un silence profond regnait sur ce domaine. Par instants seulement on +entendait gemir le grand vent de decembre. + +Et Meaulnes, etendu, en venait a se demander si, malgre ces etranges +rencontres, malgre la voix des enfants dans l'allee, malgre les voitures +entassees, ce n'etait pas la simplement, comme il l'avait pense d'abord, +une vieille batisse abandonnee dans la solitude de l'hiver. + +Il lui sembla bientot que le vent lui portait le son d'une musique +perdue. C'etait comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se +rappela le temps ou sa mere, jeune encore, se mettait au piano l'apres- +midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derriere la porte qui +donnait sur le jardin, il l'ecoutait jusqu'a la nuit... + +"On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part? pensa-t-il. + +Mais laissant sa question sans reponse, harasse de fatigue, il ne tarda +pas a s'endormir... + + + +CHAPITRE XII + +La chambre de Wellington. + +Il faisait nuit, lorsqu'il s'eveilla. Transi de froid, il se tourna et +retourna sur sa couche, fripant et roulant sous lui sa blouse noire. Une +faible clarte glauque baignait les rideaux de l'alcove. + +S'asseyant sur le lit, il glissa sa tete entre les rideaux. Quelqu'un +avait ouvert la fenetre et l'on avait attache dans l'embrasure deux +lanternes venitiennes vertes. + +Mais a peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d'oeil, qu'il entendit +sur le palier un bruit de pas etouffe et de conversation a voix basse. +Il se rejeta dans l'alcove et ses souliers ferres firent sonner un des +objets de bronze qu'il avait repousses contre le mur. Un instant, tres +inquiet, il retint son souffle. Les pas se rapprocherent et deux ombres +glisserent dans la chambre. + +"Ne fais pas de bruit, disait l'un. + +--Ah! repondait l'autre, il est toujours bien temps qu'il s'eveille! + +--As-tu garni sa chambre? + +--Mais oui, comme celles des autres". + +Le vent fit battre la fenetre ouverte. + +"Tiens, dit le premier, tu n'as pas meme ferme la fenetre. Le vent a +deja eteint une des lanternes. Il va falloir la rallumer. + +--Bah! repondit l'autre, pris d'une paresse et d'un decouragement +soudain. A quoi bon ces illuminations du cote de la campagne, du cote du +desert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir. + +--Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la +nuit. La-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien +contents d'apercevoir nos lumieres!" + +Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parle le +dernier, et qui paraissait etre le chef, reprit d'une voix trainante, a +la facon d'un fossoyeur de Shakespeare: + +"Tu mets des lanternes vertes a la chambre de Wellington. T'en mettrais +aussi bien des rouges... Tu ne t'y connais pas plus que moi!" + +Un silence. + +"... Wellington, c'etait un Americain? Eh bien, c'est-il une couleur +americaine, le vert? Toi, le comedien qui as voyage, tu devrais savoir +ca. + +--O! la la! repondit le "comedien", voyage? Oui, j'ai voyage! Mais je +n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte?" + +Meaulnes avec precaution regarda entre les rideaux. + +Celui qui commandait la manoeuvre etait un gros homme nu-tete, enfonce +dans un enorme paletot. Il tenait a la main une longue perche garnie de +lanternes multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe croisee +sur l'autre, travailler son compagnon. + +Quant au comedien, c'etait le corps le plus lamentable qu'on puisse +imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses yeux glauques et louches, sa +moustache retombant sur sa bouche edentee faisaient songer a la face +d'un noye qui ruisselle sur une dalle. Il etait en manches de chemise, +et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le +mepris le plus parfait pour sa propre personne. + +Apres un moment de reflexion amere et risible a la fois, il s'approcha +de son partenaire et lui confia, les deux bras ecartes: + +"Veux-tu que je te dise?... Je ne peux pas comprendre qu'on soit alle +chercher des degoutants comme nous, pour servir dans une fete pareille! +Voila, mon gars!..." + +Mais sans prendre garde a ce grand elan du coeur, le gros homme continua +de regarder son travail, les jambes croisees, bailla, renifla +tranquillement, puis, tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'epaule, +en disant: + +"Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le diner". + +Le bohemien le suivit, mais, en passant devant l'alcove: + +"Monsieur l'Endormi, fit-il avec des reverences et des inflexions de +voix gouailleuses, vous n'avez plus qu'a vous eveiller, a vous habiller +en marquis, meme si vous etes un marmiteux comme je suis; et vous +descendrez a la fete costumee, puisque c'est le bon plaisir de ces +petits messieurs et de ces petites demoiselles". + +Il ajouta, sur le ton d'un boniment forain, avec une derniere reverence: + +"Notre camarade Maloyau, attache aux cuisines, vous presentera le +personnage d'Arlequin, et votre serviteur, celui du grand Pierrot". + + + +CHAPITRE XIII + +La fete etrange. + +Des qu'ils eurent disparu l'ecolier sortit de sa cachette. Il avait les +pieds glaces, les articulations raides; mais il etait repose et son +genou paraissait gueri. + +"Descendre au diner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je +serai simplement un invite dont tout le monde a oublie le nom. +D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M. +Maloyau et son compagnon m'attendaient..." + +Au sortir de l'obscurite totale de l'alcove, il put y voir assez +distinctement dans la chambre eclairee par les lanternes vertes. + +Le bohemien l'avait "garnie". Des manteaux etaient accroches aux +pateres. Sur une lourde table a toilette, au marbre brise, on avait +dispose de quoi transformer en muscadin tel garcon qui eut passe la nuit +precedente dans une bergerie abandonnee. Il y avait, sur la cheminee, +des allumettes aupres d'un grand flambeau. Mais on avait omis de cirer +le parquet; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des +gravats. De nouveau il eut l'impression d'etre dans une maison depuis +longtemps abandonnee... En allant vers la cheminee, il faillit buter +contre une pile de grands cartons et de petites boites: il etendit le +bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour +regarder. + +C'etaient des costumes de jeunes gens d'il y a longtemps, des redingotes +a hauts cols de velours, de fins gilets tres ouverts, d'interminables +cravates blanches et des souliers vernis du debut de ce siecle. Il +n'osait rien toucher du bout du doigt, mais apres s'etre nettoye en +frissonnant, il endossa sur sa blouse d'ecolier un des grands manteaux +dont il releva le collet plisse, remplaca ses souliers ferres par de +fins escarpins vernis et se prepara a descendre nu-tete. + +Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de bois, dans +un recoin de cour obscur. L'haleine glacee de la nuit vint lui souffler +au visage et soulever un pan de son manteau. + +Il fit quelques pas et, grace a la vague clarte du ciel, il put se +rendre compte aussitot de la configuration des lieux. Il etait dans une +petite cour formee par des batiments des dependances. Tout y paraissait +vieux et ruine. Les ouvertures au bas des escaliers etaient beantes, car +les portes depuis longtemps avaient ete enlevees; on n'avait pas non +plus remplace les carreaux des fenetres qui faisaient des trous noirs +dans les murs. Et pourtant toutes ces batisses avaient un mysterieux air +de fete. Une sorte de reflet colore flottait dans les chambres basses ou +l'on avait du allumer aussi, du cote de la campagne, des lanternes. La +terre etait balayee; on avait arrache l'herbe envahissante. Enfin, en +pretant l'oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix +d'enfants et de jeunes filles, la-bas, vers les batiments confus ou le +vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues +des fenetres. + +Il etait la, dans son grand manteau, comme un chasseur, a demi penche, +pretant l'oreille, lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du +batiment voisin, qu'on aurait cru desert. + +Il avait un chapeau haut de forme tres cintre qui brillait dans la nuit +comme s'il eut ete d'argent; un habit dont le col lui montait dans les +cheveux, un gilet tres ouvert, un pantalon a sous-pieds... Cet elegant, +qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme +s'il eut ete souleve par les elastiques de son pantalon, mais avec une +rapidite extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s'arreter, +profondement, automatiquement, et disparut dans l'obscurite, vers le +batiment central, ferme, chateau ou abbaye, dont la tourelle avait guide +l'ecolier au debut de l'apres-midi. + +Apres un instant d'hesitations, notre heros emboita le pas au curieux +petit personnage. Ils traverserent une sorte de grande cour-jardin, +passerent entre des massifs, contournerent un vivier enclos de +palissades, un puits, et se trouverent enfin au seuil de la demeure +centrale. + +Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et cloutee comme une +porte de presbytere, etait a demi ouverte. L'elegant s'y engouffra. +Meaulnes le suivit, et, des ses premiers pas dans le corridor, il se +trouva, sans voir personne, entoure de rires, de chants, d'appels et de +poursuites. + +Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes +hesitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou bien ouvrir une des portes +derriere lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer +dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les +voir et les rattraper, a pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit de +portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la fraicheur du +soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets a +brides, et tout va disparaitre dans un brusque eclat de lumiere. + +Une seconde, elles tournent sur elles-memes, par jeu; leurs amples jupes +legeres se soulevent et se gonflent; on apercoit la dentelle de leurs +longs, amusants pantalons; puis, ensemble, apres cette pirouette, elles +bondissent dans la piece et referment la porte. + +Meaulnes reste un moment ebloui et titubant dans ce corridor noir. Il +craint maintenant d'etre surpris. Son allure hesitante et gauche le +ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s'en retourner +deliberement vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond +du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants. Ce sont deux petits +garcons qui s'approcherent en parlant. + +"Est-ce qu'on va bientot diner, leur demande Meaulnes avec aplomb. + +--Viens avec nous, repond le plus grand, on va t'y conduire". + +Et avec cette confiance et ce besoin d'amitie qu'ont les enfants, la +veille d'une grande fete, ils le prennent chacun par la main. Ce sont +probablement deux petits garcons de paysans. On leur a mis leurs plus +beaux habits: de petites culottes coupees a mi-jambe qui laissent voir +leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de +velours bleu, une casquette de meme couleur et un noeud de cravate +blanc. + +"La connais-tu, toi? demande l'un des enfants. + +--Moi, fait le plus petit, qui a une tete ronde et des yeux naifs, maman +m'a dit qu'elle avait une robe noire et une collerette et qu'elle +ressemblait a un joli pierrot. + +--Qui donc? demande Meaulnes. + +--Eh bien, la fiancee que Franz est alle chercher..." + +Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois +arrives a la porte d'une grande salle ou flambe un beau feu. Des +planches, en guise de table, ont ete posees sur des treteaux; on a +etendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dinent avec +ceremonie. + + + +CHAPITRE XIV + +La fete etrange (suite). + +C'etait, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que +l'on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus +de tres loin. + +Les deux enfants avaient lache les mains de l'ecolier et s'etaient +precipites dans une chambre attenante ou l'on entendait des voix +pueriles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec +audace et sans s'emouvoir, enjamba un banc et se trouva assis aupres de +deux vieilles paysannes. Il se mit aussitot a manger avec un appetit +feroce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva la tete pour +regarder les convives et les ecouter. + +On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient a peine se connaitre. +Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de +villes lointaines. Il y avait, epars le long des tables, quelques +vieillards avec des favoris, et d'autres completement rases qui +pouvaient etre d'anciens marins. Pres d'eux dinaient d'autres vieux qui +leur ressemblaient: meme face tannee, memes yeux vifs sous des sourcils +en broussaille, memes cravates etroites comme des cordons de souliers... +Mais il etait aise de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigue plus +loin que le bout du canton; et s'ils avaient tangue, roule plus de mille +fois sous les averses et dans le vent, c'etait pour ce dur voyage sans +peril qui consiste a creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et a +retourner ensuite la charrue... On voyait peu de femmes; quelques +vieilles paysannes avec de rondes figures ridees comme des pommes, sous +des bonnets tuyautes. + +Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentit +a l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi plus tard cette +impression: quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute +impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une grande amertume: "Il y +a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient". On imagine de +vieilles gens, des grands-parents pleins d'indulgence, qui sont +persuades a l'avance que tout ce que vous faites est bien fait. +Certainement parmi ces bonnes gens-la les convives de cette salle +avaient ete choisis. Quant aux autres, c'etaient des adolescents et des +enfants... + +Cependant, aupres de Meaulnes, les deux vieilles femmes causaient: + +"En mettant tout pour le mieux, disait la plus agee, d'une voix cocasse +et suraigue qu'elle cherchait vainement a adoucir, les fiances ne seront +pas la, demain, avant trois heures. + +--Tais-toi, tu me ferais mettre en colere", repondait l'autre du ton le +plus tranquille. + +Celle-ci portait sur le front une capeline tricotee. 'Comptons! reprit +la premiere sans s'emouvoir. Une heure et demie de chemin de fer de +Bourges a Vierzon, et sept lieues de voiture, de Vierzon jusqu'ici..." + +La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. Grace a +cette paisible prise de bec, la situation s'eclairait faiblement: Frantz +de Galais, le fils du chateau--qui etait etudiant ou marin ou peut-etre +aspirant de marine, on ne savait pas...--etait alle a Bourges pour y +chercher une jeune fille et l'epouser. Chose etrange, ce garcon, qui +devait etre tres jeune et tres fantasque, reglait tout a sa guise dans +le Domaine. Il avait voulu que la maison ou sa fiancee entrerait +ressemblat a un palais en fete. Et pour celebrer la venue de la jeune +fille, il avait invite lui-meme ces enfants et ces vieilles gens +debonnaires. Tels etaient les points que la discussion des deux femmes +precisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystere, et +reprenaient sans cesse la question du retour des fiances. L'une tenait +pour le matin du lendemain. L'autre pour l'apres-midi. + +"Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la plus jeune +avec calme. + +--Et toi, ma pauvre Adele, toujours aussi entetee. Il y a quatre ans que +je ne t'avais vue, tu n'as pas change", repondait l'autre en haussant +les epaules, mais de sa voix la plus paisible. + +Et elles continuaient ainsi a se tenir tete sans la moindre humeur. +Meaulnes intervint dans l'espoir d'en apprendre davantage: + +"Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiancee de Frantz?" + +Elles le regarderent, interloquees. Personne d'autre que Frantz n'avait +vu la jeune fille. Lui-meme, en revenant de Toulon, l'avait rencontree +un soir, desolee, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les +Marais. Son pere, un tisserand, l'avait chassee de chez lui. Elle etait +fort jolie et Frantz avait decide aussitot de l'epouser. C'etait une +etrange histoire; mais son pere, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne lui +avaient-ils pas toujours tout accorde!... + +Meaulnes, avec precaution, allait poser d'autres questions, lorsque +parut a la porte un couple charmant: une enfant de seize ans avec +corsage de velours et jupe a grands volants; un jeune personnage en +habit a haut col et pantalon a elastiques. Ils traverserent la salle, +esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis d'autres +passerent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot +blafard, aux manches trop longues, coiffe d'un bonnet noir et riant +d'une bouche edentee. Il courait a grandes enjambees maladroites, comme +si, a chaque pas, il eut du faire un saut, et il agitait ses longues +manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les jeunges +gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants +qui le poursuivaient avec des cris percants. Au passage il regarda +Meaulnes de ses yeux vitreux, et l'ecolier crut reconnaitre, +completement rase, le compagnon de M. Maloyau, le bohemien qui tout a +l'heure accrochait les lanternes. + +Le repas etait termine. Chacun se levait. + +Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. Une +musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, la tete a +demi cachee dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se +sentait un autre personnage. Lui aussi, gagne par le plaisir, se mit a +poursuivre le grand pierrot a travers les couloirs du Domaine, comme +dans les coulisses d'un theatre ou la pantomime, de la scene, se fut +partout repandue. Il se trouva ainsi mele jusqu'a la fin de la nuit a +une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une +porte, et se trouvait dans une chambre ou l'on montrait la lanterne +magique. Des enfants applaudissaient a grand bruit... Parfois, dans un +coin de salon ou l'on dansait, il engageait conversation avec quelque +dandy et se renseignait hativement sur les costumes que l'on porterait +les jours suivants... + +Un peu angoisse a la longue par tout ce plaisir qui s'offrait a lui, +craignant a chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laissat voir +sa blousse de collegien, il alla se refugier un instant dans la partie +la plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y entendait que +le bruit etouffe d'un piano. + +Il entra dans une piece silencieuse qui etait une salle a manger +eclairee par une lampe a suspension. La aussi c'etait fete, mais fete +pour les petits enfants. + +Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs +genoux; d'autres etaient accroupis par terre devant une chaise et, +gravement, ils faisaient sur le siege un etalage d'images; d'autres, +aupres du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils ecoutaient +au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fete. + +Une porte de cette salle a manger etait grande ouverte. On entendait +dans la piece attenante jouer du piano. Meaulnes avanca curieusement la +tete. C'etait une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une jeune +fille, un grand manteau marron jete sur ses epaules, tournait le dos, +jouant tres doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le +divan, tout a cote, six ou sept petits garcons et petites filles ranges +comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu'il se fait +tard, ecoutaient. De temps en temps seulement, l'un d'eux, arc-boute sur +les poignets, se soulevait, glissait a terre et passait dans la salle a +manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait +prendre sa place. + +Apres cette fete ou tout etait charmant, mais fievreux et fou, ou lui- +meme avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait +la plonge dans le bonheur le plus calme du monde. + +Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait a jouer, il retourna +s'asseoir dans la salle a manger, et, ouvrant un des gros livres rouges +epars sur la table, il commenca distraitement a lire. + +Presque aussitot un des petits qui etaient par terre s'approcha, se +pendit a son bras et grimpa sur son genou pour regarder en meme temps +que lui; un autre en fit autant de l'autre cote. Alors ce fut un reve +comme son reve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il etait dans sa +propre maison, marie, un beau soir, et que cet etre charmant et inconnu +qui jouait du piano, pres de lui, c'etait sa femme... + + + +CHAPITRE XV + +La rencontre. + +Le lendemain matin, Meaulnes fut pret un des premiers. Comme on le lui +avait conseille, il revetit un simple costume noir, de mode passee, une +jaquette serree a la taille avec des manches bouffant aux epaules, un +gilet croise, un pantalon elargi du bas jusqu'a cacher ses fines +chaussures, et un chapeau haut de forme. + +La cour etait deserte encore lorsqu'il descendit. Il fit quelques pas et +se trouva comme transporte dans une journee de printemps. Ce fut en +effet le matin le plus doux de cet hiver-la. Il faisait du soleil comme +aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et l'herbe mouillee +brillait comme humectee de rosee. Dans les arbres, plusieurs petits +oiseaux chantaient et de temps a autre une brise tiedie coulait sur le +visage du promeneur. + +Il fit comme les invites qui se sont eveilles avant le maitre de la +maison. Il sortit dans la cour du Domaine, pensant a chaque instant +qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derriere lui: + +"Deja reveille, Augustin?..." + +Mais il se promena longtemps seul a travers le jardin et la cour. La- +bas, dans le batiment principal, rien ne remuait, ni aux fenetres, ni a +la tourelle. On avait ouvert deja, cependant, les deux battants de la +ronde porte de bois. Et, dans une des fenetres du haut, un rayon de +soleil donnait, comme en ete, aux premieres heures du matin. + +Meaulnes, pour la premiere fois, regardait en plein jour l'interieur de +la propriete. Les vestiges d'un mur separaient le jardin delabre de la +cour, ou l'on avait, depuis peu, verse du sable et passe le rateau. A +l'extremite des dependances qu'il habitait, c'etaient des ecuries baties +dans un amusant desordre, qui multipliait les recoins garnis +d'arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine deferlaient +des bois de sapins qui le cachaient a tout le pays plat, sauf vers +l'est, ou l'on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de +sapins encore. + +Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barriere +de bois qui entourait le vivier; vers les bords il restait un peu de +glace mince et plissee comme une ecume. Il s'apercut lui-meme reflete +dans l'eau, comme incline sur le ciel, dans son costume d'etudiant +romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes; non plus l'ecolier qui +s'etait evade dans une carriole de paysan, mais un etre charmant et +romanesque, au milieu d'un beau livre de prix... + +Il se hata vers le batiment principal, car il avait faim. Dans la grande +salle ou il avait dine la veille, une paysanne mettait le couvert. Des +que Meaulnes se fut assis devant un des bols alignes sur la nappe, elle +lui versa le cafe en disant: + +"Vous etes le premier, monsieur". + +Il ne voulut rien repondre, tant il craignait d'etre soudain reconnu +comme un etranger. Il demanda seulement a quelle heure partirait le +bateau pour la promenade matinale qu'on avait annoncee. + +"Pas avant une demi-heure, monsieur: personne n'est descendu encore", +fut la reponse. + +Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de l'embarcadere, autour +de la longue maison chatelaine aux ailes inegales, comme une eglise. +Lorsqu'il eut contourne l'aile sud, il apercut soudain les roseaux, a +perte de vue, qui formaient tout le paysage. L'eau des etangs venait de +ce cote mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs +portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues +clapotantes. + +Desoeuvre, le promeneur erra un long moment sur la rive sablee comme un +chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux +vitres poussiereuses qui donnaient sur des pieces delabrees ou +abandonnees, sur des debarras encombres de brouettes, d'outils rouilles +et de pots de fleurs brises, lorsque soudain, a l'autre bout des +batiments, il entendit des pas grincer sur le sable. + +C'etaient deux femmes, l'une tres vieille et courbee; l'autre, une jeune +fille, blonde, elancee, dont le charmant costume, apres tous les +deguisements de la veille, parut d'abord a Meaulnes extraordinaire. + +Elles s'arreterent un instant pour regarder le paysage, tandis que +Meaulnes se disait, avec un etonnement qui lui parut plus tard bien +grossier: + +"Voila sans doute ce qu'on appelle une jeune fille excentrique--peut- +etre une actrice qu'on a mandee pour la fete". + +Cependant, les deux femmes passaient pres de lui et Meaulnes, immobile, +regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait apres +avoir desesperement essaye de se rappeler le beau visage efface, il +voyait en reve passer des rangees de jeunes femmes qui ressemblaient a +celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu +penche; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa taille fine, et +l'autre avait aussi ses yeux bleus: mais aucune de ces femmes n'etait +jamais la grande jeune fille. + +Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un +visage aux traits un peu courts, mais dessines avec une finesse presque +douloureuse. Et comme deja elle etait passee devant lui, il regarda sa +toilette, qui etait bien la plus simple et la plus sage des toilettes... + +Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque la jeune +fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit a sa compagne: + +"Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?..." + +Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassee, tremblante, ne cessait +de causer gaiement et de rire. La jeune fille repondait doucement. Et +lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadere, elle eut ce meme regard +innocent et grave, qui semblait dire: + +"Qui etes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et pourtant +il me semble que je vous connais". + +D'autres invites etaient maintenant epars entre les arbres, attendant. +Et trois bateaux de plaisance accostaient, prets a recevoir les +promeneurs. Un a un, sur le passage des dames, qui paraissaient etre la +chatelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondement, et les +demoiselles s'inclinaient. Etrange matinee! Etrange partie de plaisir! +Il faisait froid malgre le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient +autour de leur cou ces boas de plumes qui etaient alors a la mode... + +La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se +trouva dans le meme yacht que la jeune chatelaine. Il s'accouda sur le +pont, tenant d'une main d'une main son chapeau battu par le grand vent, +et il put regarder a l'aise le jeune fille, qui s'etait assise a l'abri. +Elle aussi le regardait. Elle repondait a ses compagnes, souriait, puis +posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa levre un peu +mordue. + +Un grand silence regnait sur les berges prochaines. Le bateau filait +avec un brui calme de machine et d'eau. On eut pu se croire au coeur de +l'ete. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque +maison de campagne. La jeune fille s'y promenerait sous une ombrelle +blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gemir... Mais +soudain une rafale glacee venait rappeler decembre aux invites de cette +etrange fete. + +On aborda devant un bois de sapins. Sur le debarcadere, les passages +durent attendre un instant, serres les uns contre les autres, qu'un des +bateliers eut ouvert le cadenas de la barriere... Avec quel emoi +Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute ou, sur le bord de +l'etang, il avait eu tres pres du sien le visage desormais perdu de la +jeune fille! Il avait regarde ce profil si pur, de tous ses yeux, +jusqu'a ce qu'ils fussent pres de s'emplir de larmes. Et il se rappelait +avoir vu, comme un secret delicat qu'elle lui eut confie, un peu de +poudre restee sur sa joue... + +A terre, tout s'arrangea comme dans un reve. Tandis que les enfants +couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et +s'eparpillaient a travers bois, Meaulnes s'avanca dans une allee, ou, +dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva pres d'elle +sans avoir eu le temps de reflechir: + +"Vous etes belle", dit-il simplement. + +Mais elle hata le pas et, sans repondre, prit une allee transversale. +D'autres promeneurs couraient, jouaient a travers les avenues, chacun +errant a sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune +homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa +grossierete, sa sottise. Il errait au hasard, persuade qu'il ne +reverrait plus cette gracieuse creature, lorsqu'il l'apercut soudain +venant a sa rencontre et forcee de passer pres de lui dans l'etroit +sentier. Elle ecartait de ses deux mains nues les plis de son grand +manteau. Elle avait des souliers noirs tres decouverts. Ses chevilles +etaient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de +les voir se briser. + +Cette fois, le jeune homme salua, en disant tres bas: + +"Voulez-vous me pardonner? + +--Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les +enfants, puisqu'ils sont les maitres aujourd'hui. Adieu". + +Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec +gaucherie, mais d'un ton si trouble, si plein de desarroi, qu'elle +marcha plus lentement et l'ecouta. + +"Je ne sais meme pas qui vous etes", dit-elle enfin. Elle prononcait +chaque mot d'un ton uniforme, en appuyant de la meme facon sur chacun, +mais en disant plus doucement le dernier... Ensuite elle reprenait son +visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient +fixement au loin. + +"Je ne sais pas non plus votre nom", repondit Meaulnes. + +Ils suivaient maintenant un chemin decouvert, et l'on voyait a quelque +distance les invites se presser autour d'une maison isolee dans la +pleine campagne. + +"Voici la 'maison de Frantz'", dit la jeune fille; il faut que je vous +quitte..." + +Elle hesita, le regarda un instant en souriant et dit: + +"Mon nom?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais..." + +Et elle s'echappa. + +La "maison de Frantz' etait alors inhabitee. Mais Meaulnes la trouva +envahie jusqu'aux greniers par la foule des invites. Il n'eut guere le +loisir d'ailleurs d'examiner le lieu ou il se trouvait: on dejeuna en +hate d'un repas froid emporte dans les bateaux, ce qui etait fort peu de +saison, mais les enfants en avaient decide ainsi, sans doute; et l'on +repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais des qu'il la vit sortir +et, repondant a ce qu'elle avait dit tout a l'heure: + +"Le nom que je vous donnais etait plus beau, dit-il. + +--Comment? Quel etait ce nom?" fit-elle, toujours avec la meme gravite. + +Mais il eut peur d'avoir dit une sottise et ne repondit rien. + +"Mon nom a moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis +etudiant. + +--Oh! vous etudiez?" dit-elle. Et ils parlerent un instant encore. Ils +parlerent lentement, avec bonheur,--avec amitie. Puis l'attitude de la +jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle +parut aussi plus inquiete. On eut dit qu'elle redoutait ce que Meaulnes +allait dire et s'en effarouchait a l'avance. Elle etait aupres de lui +toute fremissante, comme une hirondelle un instant posee a terre et qui +deja tremble du desir de reprendre son vol. + +"A quoi bon? A quoi bon?" repondait-elle doucement aux projets que +faisait Meaulnes. + +Mais lorsqu'enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour +vers ce beau domaine: + +"Je vous attendrai", repondit-elle simplement. + +Ils arrivaient en vue de l'embarcadere. Elle s'arreta soudain et dit +pensivement: + +"Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que +nous montions cette fois dans le meme bateau. Adieu, ne me suivez pas". + +Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se +reprit a marcher. Et alors le jeune fille, dans le lointain, au moment +de se perdre a nouveau dans la foule des invites, s'arreta et, se +tournant vers lui, pour la premiere fois le regarda longuement. Etait-ce +un dernier signe d'adieu? Etait-ce pour lui defendre de l'accompagner? +Ou peut-etre avait-elle quelque chose encore a lui dire?... + +Des qu'on fut rentre au Domaine, commenca, derriere la ferme, dans une +grande prairie en pente, la course des poneys. C'etait la derniere +partie de la fete. D'apres toutes les previsions, les fiances devaient +arriver a temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigeait tout. + +On dut pourtant commencer sans lui. Les garcons en costumes de jockeys, +les fillettes en ecuyeres, amenaient les uns, de fringants poneys +enrubannes, les autres, de tres vieux chevaux dociles. Au milieu des +cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se +fut cru transporte sur la pelouse verte et taillee de quelque champ de +courses en miniature. + +Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux a plumes, +qu'il avait entendus la veille dans l'allee du bois... Le reste du +spectacle lui echappa, tant il etait anxieux de retrouver dans la foule +le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de +Galais ne parut pas. Il la cherchait encore lorsqu'une volee de coups de +cloche et des cris de joie annoncerent la fin des courses. Une petite +fille sur une vieille jument blanche avait remporte la victoire. Elle +passait triomphalement sur sa monture et le panache de son chapeau +flottait au vent. + +Puis soudain tout se tut. Les jeux etaient finis et Frantz n'etait pas +de retour. On hesita un instant; on se concerta avec embarras. Enfin, +par groupes, on regagna les appartements, pour attendre, dans +l'inquietude et le silence, le retour des fiances. + + + +CHAPITRE XVI + +Frantz de Galais. + +La course avait fini trop tot. Il etait quatre heures et demie et il +faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la +tete pleine des evenements de son extraordinaire journee. Il s'assit +devant la table, desoeuvre, attendant le diner et la fete qui devait +suivre. + +De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l'entendait +gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuye d'une chute +d'eau. Le tablier de la cheminee battait de temps a autre. + +Pour la premiere fois, Meaulnes sentit en lui cette legere angoisse qui +vous saisit a la fin des trop belles journees. Un instant il pensa a +allumer du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier rouille de +la cheminee. Alors il se prit a ranger dans la chambre; il accrocha ses +beaux habits aux portemanteaux, disposa le long du mur les chaises +bouleversees, comme s'il eut tout voulu preparer la pour un long sejour. + +Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours pret a partir, il plia +soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme un costume de voyage, +sa blouse et ses autres vetements de collegien; sous la chaise, il mit +ses souliers ferres pleins de terre encore. + +Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa +demeure qu'il avait mise en ordre. + +De temps a autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait +sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apaise, depuis qu'il +avait range son appartement, le grand garcon se sentit parfaitement +heureux. Il etait la, mysterieux, etranger, au milieu de ce monde +inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu +depassait toutes ses esperances. Et il suffisait maintenant a sa joie de +se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se +tournait vers lui... + +Durant cette reverie, la nuit etait tombee sans qu'il songeat meme a +allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de l'arriere- +chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fenetre donnait aussi +sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer, lorsqu'il apercut +dans cette piece une lueur, comme celle d'une bougie allumee sur la +table. Il avanca la tete dans l'entrebaillement de la porte. Quelqu'un +etait entre la, par la fenetre sans doute, et se promenait de long en +large, a pas silencieux. Autant qu'on pouvait voir, c'etait un tres +jeune homme. Nu-tete, une pelerine de voyage sur les epaules, il +marchait sans arret, comme affole par une douleur insupportable. Le vent +de la fenetre qu'il avait laissee grande ouverte faisait flotter sa +pelerine et, chaque fois qu'il passait pres de la lumiere, on voyait +luire des boutons dores sur sa fine redingote. + +Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espece d'air marin, comme +en chantent, pour s'egayer le coeur, les matelots et les filles dans les +cabarets des ports... + +Un instant, au milieu de sa promenade agitee, il s'arreta et se pencha +sur la table, chercha dans une boite, en sortit plusieurs feuilles de +papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un tres +fin, tres aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que +partageait une raie de cote. Il avait cesse de siffler. Tres pale, les +levres entr'ouvertes, il paraissait a bout de souffle, comme s'il avait +recu au coeur un coup violent. + +Meaulnes hesitait s'il allait, par discretion, se retirer, ou s'avancer, +lui mettre doucement, en camarade, la main sur l'epaule, et lui parler. +Mais l'autre leva la tete et l'apercut. Il le considera une seconde, +puis, sans s'etonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix: + +"Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir. +Puisque vous voici, c'est a vous que je vais expliquer... Voila!..." + +Il paraissait completement desempare. Lorsqu'il eut dit: "Voila", il +prit Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son +attention. Puis il tourna la tete vers la fenetre, comme pour reflechir +a ce qu'il allait dire, cligna des yeux--et Meaulnes comprit qu'il +avait une forte envie de pleurer. + +Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, regardant toujours +fixement la fenetre, il reprit d'une voix alteree: + +"Eh bien, voila: c'est fini; la fete est finie. Vous pouvez descendre le +leur dire. Je suis rentre tout seul. Ma fiancee ne viendra pas. Par +scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je +vais vous expliquer..." + +Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il n'expliqua rien. +Se detournant soudain, il s'en alla dans l'ombre ouvrir et refermer des +tiroirs pleins de vetements et de livres. + +"Je vais m'appreter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me derange pas". + +Il placa sur la table divers objets, un necessaire de toilette, un +pistolet... + +Et Meaulnes, plein de desarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui +serrer la main. + +En bas, deja, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose. +Presque toutes les jeunes filles avaient change de robe. Dans le +batiment principal le diner avait commence, mais hativement, dans le +desordre, comme a l'instant d'un depart. + +Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle a +manger aux chambres du haut et aux ecuries. Ceux qui avaient fini +formaient des groupes ou l'on se disait au revoir. + +"Que se passe-t-il? demanda Meaulnes a un garcon de campagne, qui se +hatait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tete et sa +serviette fixee a son gilet. + +--Nous partons, repondit-il. Cela s'est decide tout d'un coup. A cinq +heures, nous nous sommes trouves seuls, tous les invites ensemble. Nous +avions attendu jusqu'a la derniere limite. Les fiances ne pouvaient plus +venir? Quelqu'un a dit: "Si nous partions..." Et tout le monde s'est +apprete pour le depart". + +Meaulnes ne repondit pas. Il lui etait egal de s'en aller maintenant. +N'avait-il pas ete jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il pas +obtenu cette fois tout ce qu'il desirait? C'est a peine s'il avait eu le +temps de repasser a l'aise dans sa memoire toute la belle conversation +du matin. Pour l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bientot, il +reviendrait--sans tricherie, cette fois... + +"Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui etait un garcon +de son age, hatez-vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans +un instant". + +Il partit au galop, laissant la son repas commence et negligeant de dire +aux invites ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour etaient +plonges dans une obscurite profonde. Il n'y avait pas, ce soir-la, de +lanternes aux fenetres. Mais comme, apres tout, ce diner ressemblait au +dernier repas des fins de noces, les moins bons de invites, qui peut- +etre avaient bu, s'etaient mis a chanter. A mesure qu'il s'eloignait, +Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis +deux jours avait tenu tant de grace et de merveilles. Et c'etait le +commencement du desarroi et de la devastation. Il passa pres du vivier +ou le matin meme il s'etait mire. Comme tout paraissait change deja...-- +avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes: + +D'ou donc que tu reviens, petite libertine? Ton bonnet est dechire Tu es +bien mal coiffee... + +et cet autre encore: + +Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont +rouges... Adieu, sans retour! + +Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure isolee, quelqu'un +en descendait qui le heurta dans l'ombre et lui dit: + +"Adieu, monsieur!" + +et, s'enveloppant dans sa pelerine comme s'il avait tres froid, +disparut. C'etait Franz Galais. + +La bougie que Frantz avait laissee dans sa chambre brulait encore. Rien +n'avait ete derange. Il y avait seulement, ecrits sur une feuille de +papier a lettres placee en evidence, ces mots: + +Ma fiancee a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas etre ma +femme; qu'elle etait une couturiere et non pas une princesse. Je ne sais +que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne me +pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien pour +moi... + +C'etait la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa une seconde +et s'eteignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte. +Malgre l'obscurite, il reconnut chacune des choses qu'il avait rangees +en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Piece par +piece, fidele, il retrouva tout son vieux vetement miserable, depuis ses +godillots jusqu'a sa grossiere ceinture a boucle de cuivre. Il se +deshabilla et se rhabilla vivement, mais, distraitement, deposa sur une +chaise ses habits d'emprunt, se trompant de gilet. + +Sous les fenetres, dans la cour aux voitures, un remue-menage avait +commence. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant defaire sa +voiture de l'inextricable fouillis ou elle etait prise. De temps en +temps un homme grimpait sur le siege d'une charrette, sur la bache d'une +grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait +frapper la fenetre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre +maintenant familiere, ou toutes choses avaient ete pour lui si amicales, +palpitait, revivait... Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant +soigneusement la porte, ce mysterieux endroit qu'il ne devait sans doute +jamais revoir. + + + +CHAPITRE XVII + +La fete etrange (fin). + +Deja, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la +grille du bois. En tete, un homme revetu d'une peau de chevre, une +lanterne a la main, conduisait par la bride le cheval du premier +attelage. + +Meaulnes avait hate de trouver quelqu'un qui voulut bien se charger de +lui. Il avait hate de partir. Il apprehendait, au fond du coeur, de se +trouver soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie fut +decouverte. + +Lorsqu'il arriva devant le batiment principal les conducteurs +equilibraient la charge des dernieres voitures. On faisait lever tous +les voyageurs pour rapprocher ou reculer les sieges, et les jeunes +filles enveloppees dans des fichus se levaient avec embarras, les +couvertures tombaient a leurs pieds et l'on voyait les figures inquietes +de celles qui baissaient leur tete du cote des falots. + +Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan qui tout a +l'heure avait offert de l'emmener: + +"Puis-je monter? lui cria-t-il. + +--Ou vas-tu, mon garcon? repondit l'autre qui ne le reconnaissait plus. + +--Du cote de Sainte-Agathe. + +--Alors il faut demander une place a Maritain" Et voila le grand ecolier +cherchant parmi les voyageurs attardes ce Maritain inconnu. On le lui +indiqua parmi les buveurs qui chantaient dans la cuisine. + +"C'est un 'amusard', lui dit-on. Il sera encore la a trois heures du +matin". + +Meaulnes songea un instant a la jeune fille inquiete, pleine de fievre +et de chagrin, qui entendrait chanter dans le Domaine, jusqu'au milieu +de la nuit, ces paysans avines. Dans quelle chambre etait-elle? Ou etait +sa fenetre, parmi ces batiments mysterieux? Mais rien ne servirait a +l'ecolier de s'attarder. Il fallut partir. Une fois rentre a Sainte- +Agathe, tout deviendrait plus clair; il cesserait d'etre un ecolier +evade; de nouveau il pourrait songer a la jeune chatelaine. + +Une a une, les voitures s'en allaient; les roues grincaient sur le sable +de la grande allee. Et, dans la nuit, on les voyait tourner et +disparaitre, chargees de femmes emmitouflees, d'enfants dans des fichus, +qui deja s'endormaient. Une grande carriole encore; un char a bancs, ou +les femmes etaient serrees epaule contre epaule, passa, laissant +Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il n'allait plus rester +bientot qu'une vieille berline que conduisait un paysan en blouse. + +"Vous pouvez monter, repondit-il aux explications d'Augustin, nous +allons dans cette direction". + +Peniblement Meaulnes ouvrit la portiere de la vieille guimbarde, dont la +vitre trembla et les gonds crierent. Sur la banquette, dans un coin de +la voiture, deux tout petits enfants, un garcon et une fille, dormaient. +Ils s'eveillerent au bruit et au froid, se detendirent, regarderent +vaguement, puis en frissonnant se renfoncerent dans leur coin et se +rendormirent. + +Deja la vieille voiture partait. Meaulnes referma plus doucement la +portiere et s'installa avec precaution dans l'autre coin; puis, +avidement, s'efforca de distinguer a travers la vitre les lieux qu'il +allait quitter et la route par ou il etait venu: il devina, malgre la +nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant +l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine +pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on distinguait +vaguement les troncs des vieux sapins. + +"Peut-etre rencontrerons-nous Frantz de Galais", se disait Meaulnes, le +coeur battant. + +Brusquement, dans le chemin etroit, la voiture fit un ecart pour ne pas +heurter un obstacle. C'etait, autant qu'on pouvait deviner dans la nuit +a ses formes massives, une roulotte arretee presque au milieu du chemin +et qui avait du rester la, a proximite de la fete, durant ces derniers +jours. + +Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commencait +a se fatiguer de regarder a la vitre, s'efforcant vainement de percer +l'obscurite environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois, +il y eut un eclair, suivi d'une detonation. Les chevaux partirent au +galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en blouse s'efforcait +de les retenir ou, au contraire, les excitait a fuir. Il voulut ouvrir +la portiere. Comme la poignee se trouvait a l'exterieur, il essaya +vainement de baisser la glace, la secoua... Les enfants, reveilles en +peur, se serraient l'un contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il +secouait la vitre, le visage colle au carreau, il apercut, grace a un +coude du chemin, une forme blanche qui courait. C'etait, hagard et +affole, le grand pierrot de la fete, le bohemien en tenue de mascarade, +qui portait dans ses bras un corps humain serre contre sa poitrine. Puis +tout disparut. + +Dans la voiture qui fuyait au grand galop a travers la nuit, les deux +enfants s'etaient rendormis. Personne a qui parler des evenements +mysterieux de ces deux jours. Apres avoir longtemps repasse dans son +esprit tout ce qu'il avait vu et entendu, plein de fatigue et le coeur +gros, le jeune homme lui aussi s'abandonna au sommeil, comme un enfant +triste... + +Ce n'etait pas encore le petit jour lorsque, la voiture s'etant arretee +sur la route, Meaulnes fut reveille par quelqu'un qui cognait a la +vitre. Le conducteur ouvrit peniblement la portiere et cria, tandis que +le vent froid de la nuit glacait l'ecolier jusqu'aux os: + +"Il va falloir descendre ici. Le jour se leve. Nous allons prendre la +traverse. Vous etes tout pres de Sainte-Agathe". + +A demi replie, Meaulnes obeit, chercha vaguement, d'un geste +inconscient, sa casquette, qui avait roule sous les pieds des deux +enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture, puis il +sortit en se baissant. + +"Allons, au revoir, dit l'homme en remontant sur son siege. Vous n'avez +plus que six kilometres a faire. Tenez, la borne est la, au bord du +chemin". + +Meaulnes, qui ne s'etait pas encore arrache de son sommeil, marcha +courbe en avant, d'un pas lourd, jusqu'a la borne et s'y assit, les bras +croises, la tete inclinee, comme pour se rendormir. + +"Ah! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir la. Il fait +trop froid. Allons, debout, marchez un peu..." + +Vacillant comme un homme ivre, le grand garcon, les mains dans ses +poches, les epaules rentrees, s'en alla lentement sur le chemin de +Sainte-Agathe; tandis que, dernier vestige de la fete mysterieuse, la +vieille berline quittait le gravier de la route et s'eloignait, cahotant +en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau +du conducteur, dansant au-dessus des clotures... + + + +DEUXIEME PARTIE + +CHAPITRE PREMIER + +Le Grand Jeu. + +Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l'impossibilite ou nous +etions de mener a bien de longues recherches nous empecherent, Meaulnes +et moi de reparler du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne +pouvions rien commencer de serieux, durant ces breves journees de +fevrier, ces jeudis sillonnes de bourrasques, qui finissaient +regulierement vers cinq heures par une morne pluie glacee. + +Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait etrange que +depuis l'apres-midi de son retour nous n'avions plus d'amis. Aux +recreations, les memes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne +parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussitot la classe +balayee, la cour se vidait comme au temps ou j'etais seul, et je voyais +errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour a la salle a +manger. + +Les jeudis matins, chacun de nous installe sur le bureau d'une des deux +salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous +avions deniches dans les placards, entre des methodes d'anglais et des +cahiers de musique finement recopies. L'apres-midi, c'etait quelque +visite qui nous faisait fuir l'appartement; et nous regagnions +l'ecole... Nous entendions parfois des groupes de grands eleves qui +s'arretaient un instant, comme par hasard, devant le grand portail, le +heurtaient en jouant a des jeux militaires incomprehensibles et puis +s'en allaient... Cette triste vie se poursuivit jusqu'a la fin de +fevrier. Je commencais a croire que Meaulnes avait tout oublie, +lorsqu'une aventure, plus etrange que les autres, vint me prouver que je +m'etais trompe et qu'une crise violente se preparait sous la surface +morne de cette vie d'hiver. + +Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la premiere +nouvelle du Domaine etrange, la premiere vague de cette aventure dont +nous ne reparlions pas arriva jusqu') nous. Nous etions en pleine +veillee. Mes grands-parents repartis, restaient seulement avec nous +Millie et mon pere, qui ne se doutaient nullement de la sourde facherie +par quoi toute la classe etait divisee en deux clans. + +A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les +miettes du repas fit: + +"Ah!" + +d'une voix si claire que nous nous approchames pour regarder. Il y avait +sur le seuil une couche de neige... Comme il faisait tres sombre, je +m'avancai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche etait +profonde. Je sentis des flocons legers qui me glissaient sur la figure +et fondaient aussitot. On me fit rentrer tres vite et Millie ferma la +porte frileusement. + +A neuf heures nous nous disposions a monter nous coucher; ma mere avait +deja la lampe a la main, lorsque nous entendimes tres nettement deux +grands coups lances a toute volee dans le portail, a l'autre bout de la +cour. Elle replaca la lampe sur la table et nous restames tous debout, +aux aguets, l'oreille tendue. + +Il ne fallait pas songer a aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir +traverse seulement la moitie de la cour, la lampe eut ete eteinte et le +verre brise. Il y eut un cour silence et mon pere commencait a dire que +"c'etait sans doute...", lorsque, tout juste sous la fenetre de la salle +a manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de La Gare, un coup de +sifflet partit, strident et tres prolonge, qui dut s'entendre jusque +dans la rue de l'eglise. Et, immediatement, derriere la fenetre, a peine +voiles par les carreaux, pousses par des gens qui devaient etre montes a +la force des poignets sur l'appui exterieur, eclaterent des cris +percants. + +"Amenez-le! Amenez-le!" + +A l'autre extremite du batiment, les memes cris repondirent. Ceux-la +avaient du passer par le champ du pere Martin; ils devaient etre grimpes +sur le mur bas qui separait le champ de notre cour. + +Puis, vociferes a chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix +deguisees, les cris de: "Amenez-le!" eclaterent successivement--sur le +toit du cellier qu'ils avaient du atteindre en escaladant un tas de +fagots adosse au mur exterieur--sur un petit mur qui joignait le hangar +au portail et dont la crete arrondie permettait de se mettre commodement +a cheval--sur le mur grille de la route de La Gare ou l'on pouvait +facilement monter... Enfin, par derriere, dans le jardin, une troupe +retardataire arriva, qui fit la meme sarabande, criant cette fois: + +"A l'abordage!" + +Et nous entendions l'echo de leurs cris resonner dans les salles de +classe vides, dont ils avaient ouvert les fenetres. + +Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les detours et les passages +de la grande demeure, que nous voyions tres nettement, comme sur un +plan, tous les points ou ces gens inconnus etaient en train de +l'attaquer. + +A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous eumes de +l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre a une +attaque de rodeurs et de bohemiens. Justement il y avait depuis une +quinzaine, sur la place, derriere l'eglise, un grand malandrin et un +jeune garcon a la tete serree dans des bandages. Il y avait aussi, chez +les charrons et les marechaux, des ouvriers qui n'etaient pas du pays. + +Mais, des que nous eumes entendu les assaillants crier, nous fumes +persuades que nous avions affaire a des gens--et probablement a des +jeunes gens--du bourg. Il y avait meme certainement des gamins--on +reconnaissait leurs voix suraigues--dans la troupe qui se jetait a +l'assaut de notre demeure comme a l'abordage d'un navire. + +"Ah! bien, par exemple..." s'ecria mon pere. + +Et Millie demanda a mi-voix: + +"Mais qu'est-ce que cela veut dire?" lorsque soudain les voix du portail +et du mur grille--puis celle de la fenetre--s'arreterent. Deux coups +de sifflet partirent derriere la croisee. Les cris des gens grimpes sur +le cellier, comme ceux des assaillants du jardin, decrurent +progressivement, puis cesserent; nous entendimes, le long du mur de la +salle a manger le frolement de toute la troupe qui se retirait en hate +et dont les pas etaient amortis par la neige. + +Quelqu'un evidemment les derangeait. A cette heure ou tout dormait, ils +avaient pense mener en paix leur assaut contre cette maison isolee a la +sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de campagne. + +A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir--car l'attaque avait +ete soudaine comme un abordage bien conduit--et nous disposions-nous a +sortir, que nous entendimes une voix connue appeler a la petite grille: + +"Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!" + +C'etait M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots +sur le seuil, secoua sa courte blouse saupoudree de neige et entra. Il +se donnait l'air finaud et effare de quelqu'un qui a surpris tout le +secret d'une mysterieuse affaire: + +"J'etais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes. +J'allais fermer l'etable des chevaux. Tout d'un coup; dresses sur la +neige, qu'est-ce que je vois: deux grands gars qui semblaient faire +sentinelle ou guetter quelque chose. Ils etaient vers la croix. Je +m'avance: je fais deux pas--Hip! les voila partis au grand galop du +cote de chez vous. Ah! je n'ai pas hesite, j'ai pris mon falot et j'ai +dit: Je vais aller raconter ca a M. Seurel..." + +Et le voila qui recommence son histoire: + +"J'etais dans la cour derriere chez moi..." Sur ce, on lui offre une +liqueur, qu'il accepte, et on lui demande des details qu'il est +incapable de fournir. + +Il n'avait rien vu en arrivant a la maison. Toutes les troupes mises en +eveil par les deux sentinelles qu'il avait derangees s'etaient eclipsees +aussitot. Quant a dire qui ces estafettes pouvaient etre... + +"Ca pourrait bien etre des bohemiens, avancait-il. Depuis bientot un +mois qu'ils sont sur la place, a attendre le beau temps pour jouer la +comedie, ils ne sont pas sans avoir organise quelque mauvais coup". + +Tout cela ne nous avancait guere et nous restions debout, fort perplexes +tandis que l'homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son +histoire, lorsque Meaulnes, qui avait ecoute jusque-la fort +attentivement, prit par terre le falot du boucher et decida: + +"Il faut aller voir!" + +Il ouvrit la porte et nous le suivimes, M. Seurel, M. Pasquier et moi. + +Millie, deja rassuree, puisque les assaillants etaient partis, et, comme +tous les gens ordonnes et meticuleux, fort peu curieuse de sa nature, +declara: + +"Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, je +vais me coucher. Je laisserai la lampe allumee". + + + +CHAPITRE II + +Nous tombons dans une embuscade. + +Nous partimes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en +avant, projetant la lueur en eventail de sa lanterne grillagee... A +peine sortions-nous par le grand portail que, derriere la bascule +municipale, qui s'adossait au mur de notre preau, partirent d'un seul +coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnes. Soit +moquerie, soit plaisir cause par l'etrange jeu qu'ils jouaient la, soit +excitation nerveuse et peur d'etre rejoints, ils dirent en courant deux +ou trois paroles coupees de rires. + +Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant: + +"Suis-moi, Francois!..." + +Et laissant la les deux hommes ages incapables de soutenir une pareille +course, nous nous lancames a la poursuite des deux ombres, qui, apres +avoir un instant contourne le bas du bourg, en suivant le chemin de la +Vieille-Planche, remonterent deliberement vers l'eglise. Ils couraient +regulierement sans trop de hate et nous n'avions pas de peine a les +suivre. Ils traverserent la rue de l'eglise ou tout etait endormi et +silencieux, et s'engagerent derriere le cimetiere dans un dedale de +petites ruelles et d'impasses. + +C'etait la un quartier de journaliers, de couturieres et de tisserands, +qu'on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous +n'y etions jamais venu la nuit. L'endroit etait desert le jour: les +journaliers absents, les tisserands enfermes; et durant cette nuit de +grand silence il paraissait plus abandonne, plus endormi encore que les +autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour que +quelqu'un survint et nous pretat main-forte. + +Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons posees au +hasard comme des boites en carton, c'etait celui qui menait chez la +couturiere qu'on surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente +assez raide, dallee de place en place, puis apres avoir tourne deux ou +trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des ecuries vides, +on arrivait dans une large impasse fermee par une cour de ferme depuis +longtemps abandonnee. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma +mere une conversation silencieuse, les doigts fretillants, coupee +seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croisee le +grand mur de la ferme, qui etait la derniere maison de ce cote du +faubourg, et la barriere toujours fermee de la cour seche, sans paille, +ou jamais rien ne passait plus... + +C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A chaque +tournant nous craignons de les perdre, mais a ma surprise, nous +arrivions toujours au detour de la ruelle suivante avant qu'ils +l'eussent quittee. Je dis: a ma surprise, car le fait n'eut pas ete +possible, tant ces ruelles etaient courtes, s'ils n'avaient pas, chaque +fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure. + +Enfin, sans hesiter, ils s'engagerent dans la rue qui menait chez la +Muette, et je criai a Meaulnes: + +"Nous les tenons, c'est une impasse!" + +A vrai dire, c'etaient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient +conduits la ou ils avaient voulu. Arrives au mur, ils se retournerent +vers nous resolument et l'un des deux lanca le meme coup de sifflet que +nous avions deja par deux fois entendu, ce soir-la. + +Aussitot une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonnee +ou ils semblaient avoir ete postes pour nous attendre. Ils etaient tous +encapuchonnes, le visage enfonce dans leurs cache-nez... + +Qui c'etait, nous le savions d'avance, mais nous etions bien resolus a +n'en rien dire a M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y +avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnumes dans +la lutte leur facon de se battre et leurs voix entrecoupees. Mais un +point demeurait inquietant et semblait presque effrayer Meaulnes: il y +avait la quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait etre le +chef... + +Il ne touchait pas Meaulnes: il regardait manoeuvrer ses soldats qui +avaient fort a faire et qui, traines dans la neige, deguenilles du haut +en bas, s'acharnaient contre le grand gars essouffle. Deux d'entre eux +s'etaient occupes de moi, m'avaient immobilise avec peine, car je me +debattais comme un diable. J'etais par terre, les genoux plies, assis +sur les talons; on me tenait les bras joints par derriere, et je +regardais la scene avec une intense curiosite melee d'effroi. + +Meaulnes s'etait debarrasse de quatre garcons du Cours qu'il avait +degrafes de sa blouse en tournant vivement sur lui-meme et en les jetant +a toute volee dans la neige... Bien droit sur ses deux jambes, le +personnage inconnu suivait avec interet, mais tres calme, la bataille, +repetant de temps a autre d'une voix nette: + +"Allez... Courage... Revenez-y... Go on my boys..." + +C'etait evidemment lui qui commandait... D'ou venait-il? Ou et comment +les avait-il entraines a la bataille! Voila qui restait un mystere pour +nous. Il avait, comme les autres, le visage enveloppe dans un cache-nez, +mais lorsque Meaulnes, debarrasse de ses adversaires, s'avanca vers lui, +menacant, le mouvement qu'il fit pour y voir bien clair et faire face a +la situation decouvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la +tete a la facon d'un bandage. + +C'est a ce moment que je criai a Meaulnes: + +"Prends garde par derriere! Il y en a un autre". + +Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la barriere a laquelle il +tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son +cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arriere. Aussitot +les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient pique le nez dans la +neige revenaient a la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui +liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le +jeune personnage a la tete bandee fouillait dans ses poches... Le +dernier venu, l'homme au lasso, avait allume une petite bougie qu'il +protegeait de la main, et chaque fois qu'il decouvrait un papier +nouveau, le chef allait aupres de ce lumignon examiner ce qu'il +contenait. Il deplia enfin cette espece de carte couverte d'inscriptions +a laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s'ecria avec joie: + +"Cette fois nous l'avons. Voila le plan! Voila le guide! Nous allons +voir si ce monsieur est bien alle ou je l'imagine..." + +Son acolyte eteignit la bougie. Chacun ramassa sa casquette ou sa +ceinture. Et tous disparurent silencieusement comme ils etaient venus, +me laissant libre de delier en hate mon compagnon. + +"Il n'ira pas tres loin avec ce plan-la", dit Meaulnes en se levant. + +Et nous repartimes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvames +sur le chemin de l'eglise M. Seurel et le pere Pasquier: + +"Vous n'avez rien vu? dirent-ils... Nous non plus!" + +Grace a la nuit profonde ils ne s'apercurent de rien. Le boucher nous +quitta et M. Seurel rentra bien vite se coucher. + +Mais nous deux, dans notre chambre, a la lueur de la lampe que Millie +nous avait laissee, nous restames longtemps a rafistoler nos blouses +decousues, discutant a voix basse sur ce qui nous etait arrive, comme +deux compagnons d'armes le soir d'une bataille perdue... + + + +CHAPITRE III + +Le Bohemien a l'ecole. + +Le reveil du lendemain fut penible. A huit heures et demie, a l'instant +ou M. Seurel allait donner le signal d'entrer, nous arrivames tout +essouffles pour nous mettre sur les rangs. Comme nous etions en retard, +nous nous glissames n'importe ou, mais d'ordinaire le grand Meaulnes +etait le premier de la longue file d'eleves, coude a coude, charges de +livres, de cahiers et de porte-plume, que M. Seurel inspectait. + +Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit a nous faire +place vers le milieu de la file; et tandis que M. Seurel, retardant de +quelques secondes l'entree au cours, inspectait le grand Meaulnes, +j'avancai curieusement la tete, regardant a droite et a gauche pour voir +les visages de nos ennemis de la veille. + +Le premier que j'apercus etait celui-la meme auquel je ne cessais de +penser, mais le dernier que j'eusse pu m'attendre a voir en ce lieu. Il +etait a la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur +la marche de pierre une epaule et le coin du sac qu'il avait sur le dos +accotes au chambranle de la porte. Son visage fin, tres pale, un peu +pique de rousseur, etait penche et tourne vers nous avec une sorte de +curiosite meprisante et amusee. Il avait la tete et tout un cote de la +figure bandes de linge blanc. Je reconnaissais le chef de bande, le +jeune bohemien qui nous avait voles la nuit precedente. + +Mais deja nous entrions dans la classe et chacun prenait sa place. Le +nouvel eleve s'assit pres du poteau, a la gauche du long banc dont +Meaulnes occupait, a droite, la premiere place. Giraudat, Delouche et +les trois autres du premier banc s'etaient serres les uns contre les +autres pour lui faire place, comme si tout eut ete convenu d'avance... + +Souvent, l'hiver, passaient ainsi parmi nous des eleves de hasard, +mariniers pris par les glaces dans le canal, apprentis, voyageurs +immobilises par la neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois, +rarement plus... Objets de curiosite durant la premiere heure, ils +etaient aussitot negliges et disparaissaient bien vite dans la foule des +eleves ordinaires. + +ais celui-ci ne devait pas se faire aussitot oublier. Je me rappelle +encore cet etre singulier et tous les tresors etranges apportes dans ce +cartable qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume "a +vue" qu'il tira pour ecrire sa dictee. Dans un oeillet du manche, en +fermant un oeil, on voyait apparaitre, trouble et grossie, la basilique +de Lourdes ou quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres +aussitot passerent de main en main. Puis ce fut un plumier chinois +rempli de compas et d'instruments amusants qui s'en allerent par le banc +de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main, +sous les cahiers, pour que M. Seurel ne put rien voir. + +Passerent aussi des livres tout neufs, dont j'avais, avec convoitise, lu +les titres derriere la couverture des rares bouquins de notre +bibliotheque: La Teppe aux Merles, La Roche aux Mouettes, Mon ami +Benoist... Les uns feuilletaient d'une main sur leurs genoux ces +volumes, venus on ne savait d'ou, voles peut-etre, et ecrivaient la +dictee de l'autre main. D'autres faisaient tourner le compas au fond de +leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que M. Seurel tournant le +dos continuait la dictee en marchant du bureau a la fenetre, fermaient +un oeil et se collaient sur l'autre la vue glauque et trouee de Notre- +Dame de Paris. Et l'eleve etranger, la plume a la main, son fin profil +contre le poteau gris, clignait des yeux, content de tout ce jeu furtif +qui s'organisait autour de lui. + +Peu a peu cependant toute la classe s'inquieta: les objets, qu'on +"faisait passer" a mesure, arrivaient l'un apres l'autre dans les mains +du grand Meaulnes qui, negligemment, sans les regarder, les posait +aupres de lui. Il y en eut bientot un tas, mathematique et diversement +colore, comme aux pieds de la femme qui represente la Science, dans les +compositions allegoriques. Fatalement M. Seurel allait decouvrir ce +deballage insolite et s'apercevoir du manege. Il devait songer, +d'ailleurs, a faire une enquete sur les evenements de la nuit. La +presence du bohemien allait faciliter sa besogne... + +Bientot, en effet, il s'arretait, surpris, devant le grand Meaulnes. + +"A qui appartient tout cela? demanda-t-il en designant "tout cela" du +dos de son livre referme sur son index. + +--Je n'en sais rien", repondit Meaulnes d'un ton bourru, sans lever la +tete. + +Mais l'ecolier inconnu intervint: + +"C'est a moi", dit-il. + +Et il ajouta aussitot, avec un geste large et elegant de jeune seigneur +auquel le vieil instituteur ne sut pas resister: + +"Mais je les mets a votre disposition, monsieur, si vous voulez +regarder". + +Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le +nouvel etat de choses qui venait de se creer, toute la classe se glissa +curieusement autour du maitre qui penchait sur ce tresor sa tete demi- +chauve, demi-frisee, et du jeune personnage bleme qui donnait avec un +air de triomphe tranquille les explications necessaires. Cependant, +silencieux a son banc, completement delaisse, le grand Meaulnes avait +ouvert son cahier de brouillons et, froncant le sourcil, s'absorbait +dans un problee difficile. + +Le "quart d'heure" nous surprit dans ces occupations. La dictee n'etait +pas finie et le desordre regnait dans la classe. A vrai dire, depuis le +matin la recreation durait. + +A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut +envahie par les eleves, on s'apercut bien vite qu'un nouveau maitre +regnait sur les jeux. + +De tous les plaisirs nouveaux que le bohemien, des ce matin-la, +introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant: c'etait +une espece de tournoi ou les chevaux etaient les grands eleves charges +des plus jeunes grimpes sur leurs epaules. + +Partages en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils +fondaient les uns sur les autres, cherchant a terrasser l'adversaire par +la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de +lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s'efforcaient de +desarconner leurs rivaux. Il y en eut dont on esquivait le choc et qui, +perdant l'equilibre, allaient s'etaler dans la boue, le cavalier roulant +sous sa monture. Il y eut des ecoliers a moitie desarconnes que le +cheval rattrapait par les jambes et qui, de nouveau acharnes a la lutte, +regrimpaient sur ses epaules. Monte sur le grand Delage qui avait des +membres demesures, le poil roux et les oreilles decollees, le mince +cavalier a la tete bandee excitait les deux troupes rivales et dirigeait +malignement sa monture en riant aux eclats. + +Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord avec +mauvaise humeur s'organiser ces jeux. Et j'etais aupres de lui, indecis. + +"C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les poches. +Venir ici, des ce matin, c'etait le seul moyen de n'etre pas soupconne. +Et M. Seurel s'y est laisse prendre!" + +Il resta la un long moment, sa tete rase au vent, a maugreer contre ce +comedien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait ete peu +de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que j'etais, je ne +manquais pas de l'approuver. + +Partout, dans tous les coins, en l'absence du maitre, se poursuivait la +lutte: les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres; +ils couraient et culbutaient avant meme d'avoir recu le choc de +l'adversaire... Bientot il ne resta plus debout, au milieu de la cour, +qu'un groupe acharne et tourbillonnant d'ou surgissait par moments le +bandeau blanc du nouveau chef. + +Alors le grand Meaulnes ne sut plus resister. Il baissa la tete, mit ses +mains sur ces cuisses et me cria: + +"Allons-y, Francois!" + +Surpris par cette decision soudaine, je sautai pourtant sans hesiter sur +ses epaules et en une seconde nous etions au fort de la melee, tandis +que la plupart des combattants, eperdus, fuyaient en criant: + +"Voila Meaulnes! Voila le grand Meaulnes!" + +Au milieu de ceux qui restaient il se mit a tourner sur lui-meme en me +disant: + +"Etends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette nuit". + +Et moi, grise par la bataille, certain du triomphe, j'agrippais au +passage les gamins qui se debattaient, oscillaient un instant sur les +epaules des grands et tombaient dans la boue. En moins de rien il ne +resta debout que le nouveau venu monte sur Delage; mais celui-ci, peu +desireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent coup de reins en +arriere se redressa et fit descendre le cavalier blanc. + +La main a l'epaule de sa monture, comme un capitaine tient le mors de +son cheval, le jeune garcon debout par terre regarda le grand Meaulnes +avec un peu de saisissement et une immense admiration: + +"A la bonne heure!" dit-il. + +Mais aussitot la cloche sonna, dispersant les eleves qui s'etaient +rassembles autour de nous dans l'attente d'une scene curieuse. Et +Meaulnes, depite de n'avoir pu jeter a terre son ennemi, tourna le dos +en disant, avec mauvaise humeur: + +"Ce sera pour une autre fois!" + +Jusqu'a midi la classe continua comme a l'approche des vacances, melee +d'intermedes amusants et de conversations dont l'ecolier-comedien etait +le centre. + +Il expliquait comment, immobilises par le froid sur la place, ne +songeant pas meme a organiser des representations nocturnes, ou personne +ne viendrait, ils avaient decide que lui-meme irait au cours pour se +distraire pendant la journee, tandis que son compagnon soignerait les +oiseaux des Iles et la chevre savante. Puis il racontait leurs voyages +dans le pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit +de zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux cotes pour pousser a +la roue. Les eleves du fond quittaient leur table pour venir ecouter de +plus pres. Les moins romanesques profitaient de cette occasion pour se +chauffer autour du poele. Mais bientot la curiosite les gagnait et ils +se rapprochaient du groupe bavard en tendant l'oreille, laissant une +main posee sur le couvercle du poele pour y garder leur place. + +"Et de quoi vivez-vous?" demanda M. Seurel, qui suivait tout cela avec +sa curiosite un peu puerile de maitre d'ecole et qui posait une foule de +questions. + +Le garcon hesita un instant, comme si jamais il ne s'etait inquiete de +ce detail. + +"Mais, repondit-il, de ce que nous avons gagne l'automne precedent, je +pense. C'est Ganache qui regle les comptes". + +Personne ne lui demanda qui etait Ganache. Mais moi je pensai au grand +diable qui, traitreusement, la veille au soir, avait attaque Meaulnes +par derriere et l'avait renverse... + + + +CHAPITRE IV + +Ou il est question du domaine mysterieux. + +L'apres-midi ramena les memes plaisirs et, tout le long du cours, le +meme desordre et la meme fraude. Le bohemien avait apporte d'autres +objets precieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu'a un petit singe +qui griffait sourdement l'interieur de sa gibeciere... A chaque instant +il fallait que M. Seurel s'interrompit pour examiner ce que le malin +garcon venait de tirer de son sac... Quatre heures arriverent et +Meaulnes etait le seul a avoir fini ses problemes. + +Ce fut sans hate que tout le monde sortit. Il n'y avait plus, semblait- +il, entre les heures de cours et de recreation, cette dure demarcation +qui faisait la vie scolaire simple et reglee comme par la succession de +la nuit et du jour. Nous en oubliames meme de designer comme d'ordinaire +a M. Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux eleves qui devaient +rester pour balayer la classe. Or, nous n'y manquions jamais car c'etait +une facon d'annoncer et de hater la sortie du cours. + +Le hasard voulut que ce fut ce jour-la te tour du grand Meaulnes; et des +le matin j'avais, en causant avec lui, averti le bohemien que les +nouveaux etaient toujours designes d'office pour faire le second +balayeur, le jour de leur arrivee. + +Meaulnes revint en classe des qu'il eut ete chercher le pain de son +gouter. Quant au bohemien, il se fit longtemps attendre et arriva le +dernier, en courant, comme la nuit commencait de tomber... + +"Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon, et pendant que +je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a vole". + +Je m'etais donc assis sur une petite table, aupres de la fenetre, lisant +a la derniere lueur du jour, et je les vis tous les deux deplacer en +silence les bancs de l'ecole--le grand Meaulnes, taciturne et l'air +dur, sa blouse noire boutonnee a trois boutons en arriere et sanglee a +la ceinture; l'autre, delicat, nerveux, la tete bandee comme un blesse. +Il etait vetu d'un mauvais paletot, avec des dechirures que je n'avais +pas remarquees pendant le jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il +soulevait et poussait les tables avec une precipitation folle, en +souriant un peu. On eut dit qu'il jouait la quelque jeu extraordinaire +dont nous ne connaissons pas le fin mot. + +Ils arriverent ainsi dans le coin le plus obscur de la salle, pour +deplacer la derniere table. + +En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son +adversaire, sans que personne du dehors eut chance de les apercevoir ou +de les entendre par les fenetres. Je ne comprenais pas qu'il laissat +echapper une pareille occasion. L'autre, revenu pres de la porte, allait +s'enfuir d'un instant a l'autre, pretextant que la besogne etait +terminee, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les +renseignements que Meaulnes avait mis si longtemps a retrouver, a +concilier, a reunir, seraient perdus pour nous... + +A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un mouvement, qui +m'annoncat le debut de la bataille, mais le grand garcon ne bronchait +pas. Par instants, seulement, il regardait avec une fixite etrange et +d'un air interrogatif le bandeau du bohemien, qui, dans la penombre de +la tombee de la nuit, paraissait largement tache de noir. + +La derniere table fut deplacee sans que rien arrivat. + +Mais au moment ou, remontant tous les deux vers le haut de la classe, +ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de balai, Meaulnes, +baissant la tete et sans regarder notre ennemi, dit a mi-voix: + +"Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont dechires". + +L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il disait, mais +profondement emu de le lui entendre dire. + +"Ils ont voulu, repondit-il, m'arracher votre plan tout a l'heure, sur +la place. Quand ils ont su que je voulais revenir ici balayer la classe, +ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, ils se sont +revoltes contre moi. Mais je l'ai tout de meme sauve", ajouta-t-il +fierement, en tendant a Meaulnes le precieux papier plie. Meaulnes se +tourna lentement vers moi: + +"Tu entends? dit-il. Il vient de se battre et de se faire blesser pour +nous, tandis que nous lui tendions un piege!" + +Puis cessant d'employer ce "vous" insolite chez des ecoliers de Sainte- +Agathe: + +"Tu es un vrai camarade", dit-il, et il lui tendit la main. + +Le comedien la saisit et demeura sans parole une seconde, tres trouble, +la voix coupee... Mais bientot avec une curiosite ardente il poursuivit: + +"Ainsi vous me tendiez un piege! Que c'est amusant! Je l'avais devine et +je me disais: ils vont etre bien etonnes, quand m'ayant repris ce plan, +ils s'apercevront que je l'ai complete... + +--Complete? + +--Oh! attendez! Pas entierement..." + +Quittant ce ton enjoue, il ajouta gravement et lentement, se rapprochant +de nous: + +"Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis alle la +ou vous avez ete. J'assistais a cette fete extraordinaire. J'ai bien +pense, quand les garcons du Cours m'ont parle de votre aventure +mysterieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer +je vous ai vole votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le nom +de ce chateau; je ne saurais pas y retourner; je ne connais pas en +entier le chemin qui d'ici vous y conduirait". + +Avec quel elan, avec quelle intense curiosite, avec quelle amitie nous +nous pressames contre lui! Avidement Meaulnes lui posait des +questions... Il nous semblait a tous deux qu'en insistant ardemment +aupres de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela meme qu'il +pretendait ne pas savoir. + +"Vous verrez, vous verrez, repondait le jeune garcon avec un peu d'ennui +et d'embarras, je vous ai mis sur le plan quelques indications que vous +n'aviez pas... C'est tout ce que je pouvais faire". + +Puis, nous voyant plein d'admiration et d'enthousiasme: + +"Oh! dit-il tristement et fierement, je prefere vous avertir: je ne suis +pas un garcon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me tirer +une balle dans la tete et c'est ce qui vous explique ce bandeau sur le +front, comme un mobile de la Seine, en 1870... + +--Et ce soir, en vous battant, la plaie s'est rouverte", dit Meaulnes +avec amitie. + +Mais l'autre, sans y prendre garde, poursuivit d'un ton legerement +emphatique: + +--Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas reussi, je ne continuerai a +vivre que pour l'amusement, comme un enfant, comme un bohemien. J'ai +tout abandonne. Je n'ai plus ni pere, ni soeur, ni maison, ni amour... +Plus rien, que des compagnons de jeux. + +--Ces compagnons-la vous ont deja trahi, dis-je. + +--Oui, repondit-il avec animation. C'est la faute d'un certain Delouche. +Il a devine que j'allais faire cause commune avec vous. Il a demoralise +ma troupe qui etait si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au +soir, comme c'etait conduit, comme ca marchait! Depuis mon enfance, je +n'avais rien organise d'aussi reussi..." + +Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous desabuser tout a +fait sur son compte: + +"Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que--je m'en suis +apercu ce matin--il y a plus de plaisir a prendre avec vous qu'avec la +bande de tous les autres. C'est ce Delouche surtout qui me deplait. +Quelle idee de faire l'homme a dix-sept ans! Rien ne me degoute +davantage... Pensez-vous que nous puissions le repincer? + +--Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous? + +--Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je +n'ai que Ganache..." + +Toute sa fievre, tout son enjouement etaient tombes soudain. Un instant, +il plongea dans ce meme desespoir ou sans doute, un jour, l'idee de se +tuer l'avait surpris. + +"Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre secret et je +l'ai defendu contre tous. Je puis vous remettre sur la trace que vous +avez perdue..." + +Et il ajouta presque solennellement: + +"Soyez mes amis pour le jour ou je serais encore a deux doigts de +l'enfer comme une fois deja... Jurez-moi que vous repondrez quand je +vous appellerai--quand je vous appellerai ainsi... (et il poussa une +sorte de cri etrange: Hou-ou!...) Vous, Meaulnes, jurez d'abord!" + +Et nous jurames, car, enfants que nous etions, tout ce qui etait plus +solennel et plus serieux que nature nous seduisait. + +"En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire: je +vous indiquerai la maison de Paris ou la jeune fille du chateau avait +l'habitude de passer les fetes: Paques et la Pentecote, le mois de juin +et quelquefois une partie de l'hiver". + +A ce moment une voix inconnue appela du grand portail, a plusieurs +reprises, dans la nuit. Nous devinames que c'etait Ganache, le bohemien, +qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix +pressante, anxieuse, il appelait tantot tres haut, tantot presque bas: + +"Hou-ou! Hou-ou! + +-Dites! Dites vite!" cria Meaulnes au jeune bohemien qui avait +tressailli et qui rajustait ses habits pour partir. + +Le jeune garcon nous donna rapidement une adresse a Paris, que nous +repetames a mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son +compagnon a la grille, nous laissant dans un etat de trouble +inexprimable. + + + +CHAPITRE V + +L'Homme aux espadrilles. + +Cette nuit-la, vers trois heures du matin, la veuve Delouche, +l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se leva pour allumer +son feu. Dumas, son beau-frere, qui habitait chez elle, devait partir en +route a quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite +etait recroquevillee par une brulure ancienne, se hatait dans la cuisine +obscure pour preparer le cafe. Il faisait froid. Elle mit sur sa +camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie allumee, +abritant la flamme de l'autre main--la mauvaise--avec son tablier +leve, elle traversa la cour encombree de bouteilles vides et de caisses +a savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bucher qui +servait de cabane aux poules... Mais a peine avait-elle pousse la porte +que, d'un coup de casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un +individu surgissant de l'obscurite profonde eteignit la chandelle, +abattit du meme coup la bonne femme et s'enfuit a toutes jambes, tandis +que les poules et les coqs affoles menaient un tapage infernal. + +L'homme emportait dans un sac--comme la veuve Delouche retrouvant son +aplomb s'en apercut un instant plus tard--une douzaine de ses poulets +les plus beaux. + +Aux cris de sa belle-soeur, Dumas etait accouru. Il constata que le +chenapan, pour entrer, avait du ouvrir avec une fausse clef la porte de +la petite cour et qu'il s'etait enfui, sans la fermer, par le meme +chemin. Aussitot, en homme habitue aux braconniers et aux chapardeurs, +il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d'une main, son fusil +charge de l'autre, il s'efforca de suivre la trace du voleur, trace tres +imprecise--l'individu devait etre chausse d'espadrilles--qui le mena +sur la route de La Gare puis se perdit devant la barriere d'un pre. +Force d'arreter la ses recherches, il releva la tete, s'arreta... et +entendit au loin, sur la meme route, le bruit d'une voiture lancee au +grand galop, qui s'enfuyait... + +De son cote, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'etait leve et, +jetant en hate un capuchon sur ses epaules, il etait sorti en chaussons +pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout etait plonge dans +l'obscurite et le silence profond qui precedent les premieres lueurs du +jour. Arrive aux Quatre-Routes, il entendit seulement--comme son oncle +--tres loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture dont le +cheval devait galoper les quatre pieds leves. Garcon malin en fanfaron, +il se dit alors, comme il nous le repeta par la suite avec +l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montlucon: + +"Ceux-la sont partis vers La Gare, mais il n'est pas dit que je n'en +"chaufferai" pas d'autres, de l'autre cote du bourg". + +Et il rebroussa chemin vers l'eglise, dans le meme silence nocturne. + +Sur la place, dans la roulotte des bohemiens, il y avait une lumiere. +Quelqu'un de malade sans doute. Il allait s'approcher, pour demander ce +qui etait arrive, lorsqu'une ombre silencieuse, une ombre chaussee +d'espadrilles, deboucha des Petits-Coins et accourut au galop, sans rien +voir, vers le marchepied de la voiture... + +Jasmin, qui avait reconnu l'allure de Ganache, s'avanca soudain dans la +lumiere et demanda a mi-voix: + +"Eh bien! Qu'y a-t-il? + +Hagard, echevele, edente, l'autre s'arreta, le regarda, avec un rictus +miserable cause par l'effroi et la suffocation, et repondit d'une +haleine hachee: + +"C'est le compagnon qui est malade... Il s'est battu hier soir et sa +blessure s'est rouverte... Je viens d'aller chercher la soeur". + +En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigue, rentrait chez lui pour +se recoucher, il rencontra, vers le milieu du bourg, une religieuse qui +se hatait. + +Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur le seuil de +leurs portes avec les memes yeux bouffis et meurtris par une nuit sans +sommeil. Ce fut, chez tous, un cri d'indignation et, par le bourg, comme +une trainee de poudre. + +Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures du matin, une carriole +qui s'arretait et dans laquelle on chargeait en hate des paquets qui +tombaient mollement. Il n'y avait, dans la maison, que deux femmes et +elles n'avaient pas ose bouger. Au jour, elles avaient compris, en +ouvrant la basse-cour, que les paquets en question etaient les lapins et +la volaille... Millie, durant la premiere recreation, trouva devant la +porte de la buanderie plusieurs allumettes a demi brulees. On en conclut +qu'ils etaient mal renseignes sur notre demeure et n'avaient pu +entrer... Chez Perreux, chez Boujardon et chez Clement, on crut d'abord +qu'ils avaient vole aussi les cochons, mais on les retrouva dans la +matinee, occupes a deterrer des salades, dans differents jardins. Tout +le troupeau avait profite de l'occasion et de la porte ouverte pour +faire une petite promenade nocturne... Presque partout on avait enleve +la volaille; mais on s'en etait tenu la. Mme Pignot, la boulangere, qui +ne faisait pas d'elevage, cria bien toute la journee qu'on lui avait +vole son battoir et une livre d'indigo, mais le fait ne fut jamais +prouve, ni inscrit sur le proces-verbal... + +Cet affolement, cette crainte, ce bavardage durerent tout le matin. En +classe, Jasmin raconta son aventure de la nuit: + +"Ah! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontre +un, il l'a bien dit: Je le fusillais comme un lapin!" + +Et il ajoutait en nous regardant: + +"C'est heureux qu'il n'ait pas rencontre Ganache, il etait capable de +tirer dessus. C'est tous la meme race, qu'il dit, et Dessaigne le disait +aussi". + +Personne cependant ne songeait a inquieter nos nouveaux amis. C'est le +lendemain soir seulement que Jasmin fit remarquer a son oncle que +Ganache, comme leur voleur, etait chausse d'espadrilles. Ils furent +d'accord pour trouver qu'il valait la peine de dire cela aux gendarmes. +Ils deciderent donc, en grand secret, d'aller des leur premier loisir au +chef-lieu de canton prevenir le brigadier de la gendarmerie. + +Durant les jours qui suivirent, le jeune bohemien, malade de sa blessure +legerement rouverte, ne parut pas. + +Sur la place de l'eglise, le soir, nous allions roder, rien que pour +voir sa lampe derriere le rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse +et de fievre, nous restions la, sans oser approcher de l'humble bicoque, +qui nous paraissait etre le mysterieux passage et l'anti-chambre du Pays +dont nous avions perdu le chemin. + + + +CHAPITRE VI + +Une dispute dans la coulisse. + +Tant d'anxietes et de troubles divers, durant ces jours passes, nous +avaient empeches de prendre garde que mars etait venu en que le vent +avait molli. Mais le troisieme jour apres cette aventure, en descendant, +le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'etait le printemps. +Une brise delicieuse comme une eau tiedie coulait par-dessus le mur, une +pluie silencieuse avait mouille la nuit les feuilles des pivoines; la +terre remuee du jardin avait un gout puissant, et j'entendais, dans +l'arbre voisin de la fenetre, un oiseau qui essayait d'apprendre la +musique... + +Meaulnes, a la premiere recreation, parla d'essayer tout de suite +l'itineraire qu'avait precise l'ecolier-bohemien. A grand peine je lui +persuadai d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps fut +serieusement au beau... que tous les pruniers de Sainte-Agathe fussent +en fleur. Appuyes contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux +poches et nu-tete, nous parlions et le vent tantot nous faisait +frissonner de froid, tantot, par bouffees de tiedeur, reveillait en nous +je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah! frere, compagnon, +voyageur, comme nous etions persuades, tous deux, que le bonheur etait +proche, et qu'il allait suffire de se mettre en chemin pour +l'atteindre!... + +A midi et demi, pendant le dejeuner, nous entendimes un roulement de +tambour sur la place des Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous etions +sur le seuil de la petite grille, nos serviettes a la main... C'etait +Ganache qui annoncait pour le soir, a huit heures, "vu le beau temps", +une grande representation sur la place de l'eglise. A tout hasard, "pour +se premunir contre la pluie", une tente serait dressee. Suivait un long +programma des attractions, que le vent emporta, mais ou nous pumes +distinguer vaguement "pantomimes... chansons... fantaisies +equestres...", le tout scande par de nouveaux roulements de tambour. + +Pendant le diner du soir, la grosse caisse, pour annoncer la seance, +tonna sous nos fenetres et fit trembler les vitres. Bientot apres, +passerent, avec un bourdonnement de conversation, les gens des +faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la place de +l'eglise. Et nous etions la, tous deux, forces de rester a table, +trepignant d'impatience! + +Vers neuf heures, enfin, nous entendimes des frottements de pieds et des +rires etouffes a la petite grille: les institutrices venaient nous +chercher. Dans l'obscurite complete nous partimes en bande vers le lieu +de la comedie. Nous apercevions de loin le mur de l'eglise illumine +comme par un grand feu. Deux quinquets allumes devant la porte de la +baraque ondulaient au vent... + +A l'interieur, des gradins etaient amenages comme dans un cirque. M. +Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installames sur +les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait etre fort etroit, +comme un cirque veritable, avec de grandes nappes d'ombre ou +s'etageaient Mme Pignot, la boulangere, et Fernande, l'epiciere, les +filles du bourg, les ouvriers marechaux, des dames, des gamins, des +paysans, d'autres gens encore. + +La representation etait avancee plus qu'a moitie. On voyait sur la piste +une petite chevre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur +quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'etait Ganache qui la +commandait doucement, a petits coups de baguette, en regardant vers nous +d'un air inquiet, la bouche ouverte les yeux morts. + +Assis sur un tabouret pres de deux autres quinquets, a l'endroit ou la +piste communiquait avec la roulotte nous reconnumes, en fin maillot +noir, front bande le meneur de jeu, notre ami. + +A peine etions-nous assis que bondissait sur la piste un poney tout +harnache a qui le jeune personnage blesse fit faire plusieurs tours, et +qui s'arretait toujours devant l'un de nous lorsqu'il fallait designer +la personne la plus aimable ou la plus brave de la societe; mais +toujours devant Mme Pignot lorsqu'il s'agissait de decouvrir la plus +menteuse, la plus avare ou "la plus amoureuse..." Et c'etaient autour +d'elle des rires, de cris et des coin-coin, comme dans un troupeau +d'oies que pourchasse un epagneul!... + +A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant avec M. +Seurel, qui n'eut pas ete plus fier d'avoir parle a Talma ou a Leotard; +et nous, nous ecoutions avec un interet passionne tout ce qu'il disait: +de sa blessure--refermee; de ce spectacle--prepare durant les longues +journees d'hiver; de leur depart--qui ne serait pas avant la fin du +mois, car ils pensaient donner jusque-la des representations variees et +nouvelles. + +Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime. + +Vers la fin de l'entracte, notre ami nous quitta, et, pour regagner +l'entree de la roulotte, fut oblige de traverser un groupe qui avait +envahi la piste et au milieu duquel nous apercumes soudain Jasmin +Delouche. Les femmes et les filles s'ecarterent. Ce costume noir, cet +air blesse, etrange et brave, les avaient toutes seduites. Quant a +Jasmin, qui paraissait revenir a cet instant d'un voyage, et qui +s'entretenait a voix basse mais animee avec Mme Pignot, il etait evident +qu'une cordeliere, un col bas et des pantalons-elephant eussent fait +plus surement sa conquete... Il se tenait les pouces au revers de son +veston, dans une attitude a la fois tres fate et tres genee. Au passage +du bohemien, dans un mouvement de depit, il dit a haute voix a Mme +Pignot quelque chose que je n'entendis pas, mais certainement une +injure, un mot provocant a l'adresse de notre ami. Ce devait etre une +menace grave et inattendue, car le jeune homme ne put s'empecher de se +retourner et de regarder l'autre, qui, pour ne pas perdre contenance, +ricanait, poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son +cote... Tout ceci se passa d'ailleurs en quelques secondes. Je fus sans +doute le seul de mon banc a m'en apercevoir. + +Le meneur de jeu rejoignit son compagnon derriere le rideau qui masquait +l'entree de la roulotte. Chacun regagna sa place sur les gradins, +croyant que la deuxieme partie du spectacle allait aussitot commencer, +et un grand silence s'etablit. Alors, derriere le rideau, tandis que +s'apaisaient les dernieres conversations a voix basse, un bruit de +dispute monta. Nous n'entendions pas ce qui etait dit, mais nous +reconnumes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune homme-- +la premiere qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui gourmandait, +avec indignation et tristesse a la fois: + +"Mais malheureux! disait celle-ci, pourquoi ne m'avoir pas dit..." + +Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde pretat +l'oreille. Puis tout se tut soudainement. L'altercation se poursuivit a +voix basse; et les gamins des hauts gradins commencerent a crier: + +"Les lampions, le rideau!" + +et a frapper du pied. + + + +CHAPITRE VII + +Le Bohemien enleve son bandeau. + +Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face--sillonnee de rides, +tout ecarquillee tantot par la gaiete tantot par la detresse, et semee +de pains a cacheter!--d'un long pierrot en trois pieces mal articulees, +recroqueville sur son ventre come par une colique, marchant sur la +pointe des pieds comme par exces de prudence et de crainte, les mains +empetrees dans des manches trop longues qui balayaient la piste. + +Je ne saurais plus reconstituer aujourd'hui le sujet de sa pantomime. Je +me rappelle seulement que des son arrivee dans le cirque, apres s'etre +vainement et desesperement retenu sur les pieds, il tomba. Il eut beau +se relever; c'etait plus fort que lui: il tombait. Il ne cessait pas de +tomber. Il s'embarrassait dans quatre chaises a la fois. Il entrainait +dans sa chute une table enorme qu'on avait apportee sur la piste. Il +finit par aller s'etaler par dela la barriere du cirque jusque sur les +pieds des spectateurs. Deux aides, racoles dans le public a grand'peine, +le tiraient par les pieds et le remettaient debout apres d'inconcevables +efforts. Et chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, varie +chaque fois, un petit cri insupportable, ou la detresse et la +satisfaction se melaient a doses egales. Au denouement, grimpe sur un +echafaudage de chaises, il fit une chute immense et tres lente, et son +ululement de triomphe strident et miserable durait aussi longtemps que +sa chute, accompagne par les cris d'effroi des femmes. + +Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien m'en +rappeler la raison, "le pauvre pierrot qui tombe" sortant d'une de ses +manches une petite poupee bourree de son et mimant avec elle toute une +scene tragi-comique. En fin de compte, il lui faisait sortir par la +bouche tout le son qu'elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits +cris pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la plus +grande attention, tandis que tous les spectateurs, la levre pendante, +avaient les yeux fixes sur la fille visqueuse et crevee du pauvre +pierrot, il la saisit soudain par un bras et la lanca a toute volee, a +travers les spectateurs, sur la figure de Jasmin Delouche, dont elle ne +fit que mouiller l'oreille, pour aller ensuite s'aplatir sur l'estomac +de Mme Pignot, juste au-dessous du menton. La boulangere poussa un tel +cri, elle se renversa si fort en arriere et toutes ses voisines +l'imiterent si bien que le banc se rompit, et la boulangere, Fernande, +la triste veuve Delouche et vingt autres s'effondrerent, les jambes en +l'air, au milieu des rires, des cris et des applaudissements, tandis que +le grand clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et +dire: + +"Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous remercier!" + +Mais a ce moment meme et au milieu de l'immense brouhaha, le grand +Meaulnes, silencieux depuis le debut de la pantomime et qui semblait +plus absorbe de minute en minute, se leva brusquement, me saisit par le +bras, comme incapable de se contenir, et me cria: + +"Regarde le bohemien! Regarde! Je l'ai enfin reconnu". + +Avant meme d'avoir regarde, comme si depuis longtemps, inconsciemment, +cette pensee couvait en moi et n'attendait que l'instant d'eclore, +j'avais devine! Debout apres d'un quinquet, a l'entre de la roulotte, le +jeune personnage inconnu avait defait son bandeau et jete sur les +epaules une pelerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme naguere a +la lumiere de la bougie, dans la chambre du Domaine, un tres fin, tres +aquilin visage sans moustache. Pale, les levres entr'ouvertes, il +feuilletait hativement une sorte de petit album rouge qui devait etre un +atlas de poche. Sauf une cicatrice qui lui barrait la tempe et +disparaissait sous la masse des cheveux, c'etait, tel que me l'avait +decrit minutieusement le grand Meaulnes, le fiance du Domaine inconnu. + +Il etait evident qu'il avait enleve son bandage pour etre reconnu de +nous. Mais a peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et +pousse ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, apres nous +avoir jete un coup d'oeil d'entente et nous avoir souri, avec une vague +tristesse, comme il souriait d'ordinaire. + +"Et l'autre! disait Meaulnes avec fievre, comment ne l'ai-je pas reconnu +tout de suite! C'est le pierrot de la fete, la-bas..." + +Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais deja Ganache avait +coupe toutes les communications avec la piste; un a un il eteignait les +quatre quinquets du cirque, et nous etions obliges de suivre la foule +qui s'ecoulait tres lentement, canalisee entre les bancs paralleles, +dans l'ombre ou nous pietinions d'impatience. + +Des qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se precipita vers la +roulotte, escalada le marchepied, frappa a la porte, mais tout etait +clos deja. Deja sans doute, dans la voiture a rideaux, comme dans celle +du poney, de la chevre et des oiseaux savants, tout le monde etait +rentre et commencait a dormir. + + + +CHAPITRE VIII + +Les gendarmes! + +Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames qui +revenaient vers le Cours Superieur, par les rues obscures. Cette fois +nous comprenions tout. Cette grande silhouette blanche que Meaulnes +avait vue, le dernier soir de la fete, filer entre les arbres, c'etait +Ganache, qui avait recueilli le fiance desespere et s'etait enfui avec +lui. L'autre avait accepte cette existence sauvage, pleine de risques, +de jeux et d'aventures. Il lui avait semble recommencer son enfance... + +Frantz de Galais nous avait jusqu'ici cache son nom et il avait feint +d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d'etre force de +rentrer chez ses parents; mais pourquoi, ce soir-la, lui avait-il plu +soudain de se faire connaitre a nous et de nous laisser deviner la +verite tout entiere?... + +Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des +spectateurs s'ecoulait lentement a travers le bourg. Il decida que, des +le lendemain matin, qui etait un jeudi, il irait trouver Frantz. Et, +tous les deux, ils partiraient pour la-bas! Quel voyage sur la route +mouillee! Frantz expliquerait tout; tout s'arrangeait, et la +merveilleuse aventure allait reprendre la ou elle s'etait interrompue... + +Quant a moi je marchais dans l'obscurite avec un gonflement de coeur +indefinissable. Tout se melait pour contribuer a ma joie, depuis le +faible plaisir que donnait l'attente du jeudi jusqu'a la tres grande +decouverte que nous venions de faire, jusqu'a la tres grande chance qui +nous etait echue. Et je me souviens que, dans ma soudaine generosite de +coeur, je m'approchai de la plus laide des filles du notaire a qui l'on +m'imposait parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontanement je lui +donnai la main. + +Amers souvenirs! Vains espoirs ecrases! + +Le lendemain, des huit heures, lorsque nous debouchames tous les deux +sur la place de l'eglise, avec nos souliers bien cires, nos plaques de +ceinturons bien astiquees et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui +jusque-la se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et +s'elanca vers la place vide... Sur l'emplacement de la baraque et des +voitures, il n'y avait plus qu'un pot casse et des chiffons. Les +bohemiens etaient partis... + +Un petit vent qui nous parut glace soufflait. Il me semblait qu'a chaque +pas nous allions buter sur le sol caillouteux et dur de la place et que +nous allions tomber. Meaulnes, affole, fit deux fois le mouvement de +s'elancer, d'abord sur la route du Vieux-Nancay, puis sur la route de +Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, esperant un +instant que nos gens venaient seulement de partir. Mais que faire? Dix +traces de voitures s'embrouillaient sur la place, puis s'effacaient sur +la route dure. Il fallut rester la, inertes. + +Et tandis que nous revenions, a travers le village ou la matinee du +jeudi commencait, quatre gendarmes a cheval, avertis par Delouche la +veille au soir, deboucherent au galop sur la place et s'eparpillerent a +travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui +font la reconnaissance d'un village... Mais il etait trop tard. Ganache, +le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les gendarmes ne +retrouverent personne, ni lui, ni ceux-la qui chargeaient dans des +voitures les chapons qu'il etranglait. Prevenu a temps par le mot +imprudent de Jasmin, Frantz avait du comprendre soudain de quel metier +son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte etait +vide; plein de honte et de fureur, il avait arrete aussi-tot un +itineraire et decide de prendre du champ avant l'arrivee des gendarmes. +Mais, ne craignant plus desormais qu'on tentat de le ramener au domaine +de son pere, il avait voulu se montrer a nous sans bandage, avant de +disparaitre. + +Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il pu a la +fois devaliser les basses-cours et querir la bonne soeur pour la fievre +de son ami? Mais n'etait-ce pas la toute l'histoire du pauvre diable? +Voleur et chemineau d'un cote, bonne creature de l'autre... + + + +CHAPITRE IX + +A la recherche du sentier perdu. + +Comme nous rentrions, le soleil dissipait la legere brume du matin; les +menageres sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou +bavardaient; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg, +commencait la plus radieuse matinee de printemps qui soit restee dans ma +memoire. + +Tous les grands eleves du cours devaient arriver vers huit heures, ce +jeudi-la, pour preparer, durant la matinee, les uns le Certificat +d'Etudes Superieurs, les autres le concours de l'Ecole Normale. Lorsque +nous arrivames tous les deux. Meaulnes plein d'un regret et d'une +agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi tres +abattu, l'ecole etait vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la +poussiere d'un banc vermoulu, et sur le vernis ecaille d'un planisphere. + +Comment rester la, devant un livre, a ruminer notre deception, tandis +que tout nous appelait au-dehors: les poursuites des oiseaux dans les +branches pres des fenetres, la fuite des autres eleves vers les pres et +les bois, et surtout le fievreux desir d'essayer au plus vite +l'itineraire incomplet verifie par le bohemien--derniere ressource de +notre sac presque vide, derniere clef du trousseau, apres avoir essaye +toutes les autres?... Cela etait au-dessus de nos forces! Meaulnes +marchait de long en large, allait aupres des fenetres, regardait dans le +jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s'il eut attendu +quelqu'un qui ne viendrait certainement pas. + +"J'ai l'idee, me dit-il enfin, j'ai l'idee que ce n'est peut-etre pas +aussi loin que nous l'imaginions... Frantz a supprime sur mon plan toute +une portion de la route que j'avais indiquee. Cela veut dire, peut-etre, +que la jument a fait, pendant mon sommeil, un long detour inutile..." + +J'etais a moitie assis sur le coin d'une grande table, un pied par +terre, l'autre ballant, l'air decourage et desoeuvre, la tete basse. + +"Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a dure toute +la nuit. + +--Nous etions partis a minuit, repondit-il vivement. On m'a depose a +quatre heures du matin, a environ six kilometres a l'ouest de Sainte- +Agathe, tandis que j'etais parti par la route de La Gare a l'est. Il +faut donc compter ces six kilometres en moins entre Sainte-Agathe et le +pays perdu. + +"Vraiment, il me semble qu'en sortant du bois des Communaux, on ne doit +pas etre a plus de deux lieues de ce que nous cherchons." + +--Ce sont precisement ces deux lieues-la qui manquent sur ta carte. + +--C'est vrai. Et la sortie du bois est bien a une lieue et demie d'ici, +mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en une matinee..." + +A cet instant Moucheboeuf arriva. Il avait une tendance irritante a se +faire passer pour bon eleve, non pas en travaillant mieux que les +autres, mais en se signalant dans des circonstances comme celle-ci. + +"Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux. Tous les +autres sont partis pour le bois des Communaux. En tete: Jasmin Delouche +qui connait les nids". + +Et, voulant faire le bon apotre, il commenca a raconter tout ce qu'ils +avaient dit pour narguer le Cours, M. Seurel et nous, en decidant cette +expedition. + +"S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit Meaulnes, +car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et demi". + +Moucheboeuf resta ebahi. + +"Ne viens-tu pas?" me demanda Augustin, s'arretant une seconde sur le +seuil de la porte entr'ouverte--ce qui fit entrer dans la piece grise, +en une bouffee d'air tiedi par le soleil, un fouillis de cris, d'appels, +de pepiements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et le +claquement d'un fouet au loin. + +"Non, dis-je, bien que la tentation fut forte, je ne puis pas, a cause +de M. Seurel. Mais hate-toi. Je t'attendrai avec impatience". + +Il fit un geste vague et partit, tres vite, plein d'espoir. + +Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitte sa veste +d'alpaga noir, revetu un paletot de pecheur aux vastes poches +boutonnees, un chapeau de paille et de courtes jambieres vernies pour +serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut guere surpris +de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui lui +repeta trois fois que les gars avaient dit: + +"S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher!" + +Et il commanda: + +"Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les denicher +a notre tour... Pourras-tu marcher jusque-la, Francois?" + +J'affirmai que oui et nous partimes. + +Il fut entendu que Moucheboeuf conduirait M. Seurel et lui servirait +d'appeau... C'est-a-dire que, connaissant les futaies ou se trouvaient +les denicheurs, il devait de temps a autre crier a toute voix: + +"Hop! Hola! Giraudat! Delouche! Ou etes-vous?... Y en a-t-il?... En +avez-vous trouve?..." + +Quant a moi, je fus charge, a mon vif plaisir, de suivre la lisiere est +du bois, pour le cas ou les ecoliers fugitifs chercheraient a s'echapper +de ce cote. + +Or dans le plan rectifie par le bohemien et que nous avions maintes fois +etudie avec Meaulnes, il semblait qu'un chemin a un trait, un chemin de +terre, partit de cette lisiere du bois pour aller dans la direction du +Domaine. Si j'allais le decouvrir ce matin!... Je commencai a me +persuader que, avant midi, je me trouverais sur le chemin du manoir +perdu... + +La merveilleuse promenade!... Des que nous eumes passe le Glacis et +contourne le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on +eut dit qu'il partait en guerre--je crois bien qu'il avait mis dans sa +poche un vieux pistolet--et ce traitre de Moucheboeuf. + +Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bientot a la lisiere du bois-- +seul a travers la campagne pour la premiere fois de ma vie comme une +patrouille que son caporal a perdue. + +Me voici, j'imagine, pres de ce bonheur mysterieux que Meaulnes a +entrevu un jour. Toute la matinee est a moi pour explorer la lisiere du +bois, l'endroit le plus frais et le plus cache du pays, tandis que mon +grand frere aussi est parti a la decouverte. C'est comme un ancien lit +de ruisseau. Je passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais +pas le nom mais qui doivent etre des aulnes. J'ai saute tout a l'heure +un echalier au bout de la sente, et je me suis trouve dans cette grande +voie d'herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les +orties, ecrasant les hautes valerianes. + +Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de sable fin. +Et dans le silence, j'entends un oiseau--je m'imagine que c'est un +rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils ne chantent que le +soir--un oiseau qui repete obstinement la meme phrase: voix de la +matinee, parole dite sous l'ombrage, invitation delicieuse au voyage +entre les aulnes. Invisible, entete, il semble m'accompagner sous la +feuille. + +Pour la premiere fois me voila, moi aussi, sur le chemin de l'aventure. +Ce ne sont plus des coquilles abandonnees par les eaux que je cherche, +sous la direction de M. Seurel, ni les orchis que le maitre d'ecole ne +connaisse pas, ni meme, comme cela nous arrivait souvent dans le champ +du pere Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d'un +grillage, enfouie sous tant d'herbes folles qu'il fallait chaque fois +plus de temps pour la retrouver... Je cherche quelque chose de plus +mysterieux encore. C'est le passage dont il est question dans les +livres, l'ancien chemin obstrue, celui dont le prince harasse de fatigue +n'a pu trouver l'entree. Cela se decouvre a l'heure la plus perdue de la +matinee, quand on a depuis longtemps oublie qu'il va etre onze heures, +midi... Et soudain, en ecartant, dans le feuillage profond, les +branches, avec ce geste hesitant des mains a hauteur du visage +inegalement ecartees, on l'apercoit comme une longue avenue sombre dont +la sortie est un rond de lumiere tout petit. + +Mais tandis que j'espere et m'enivre ainsi, voici que brusquement je +debouche dans une sorte de clairiere, qui se trouve etre tout simplement +un pre. Je suis arrive sans y penser a l'extremite des Communaux, que +j'avais toujours imaginee infiniment loin. Et voici a ma droite, entre +des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la maison du garde. +Deux paires de bas sechent sur l'appui de la fenetre. Les annees +passees, lorsque nous arrivions a l'entree du bois, nous disions +toujours, en montrant un point de lumiere tout au bout de l'immense +allee noire: "C'est la-bas la maison du garde; la maison de Baladier". +Mais jamais nous n'avions pousse jusque la. Nous entendions dire +quelquefois, comme s'il se fut agi d'une expedition extraordinaire: "Il +a ete jusqu'a la maison du garde!..." + +Cette fois, je suis alle jusqu'a la maison de Baladier, et je n'ai rien +trouve. + +Je commencais a souffrir de ma jambe fatiguee et de la chaleur que je +n'avais pas sentie jusque-la; je craignais de faire tout seul le chemin +du retour, lorsque j'entendis pres de moi l'appeau de M. Seurel, la voix +de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui m'appelaient... + +Il y avait la une troupe de six grands gamins, ou, seul, le traitre +Moucheboeuf avait l'air triomphant. C'etait Giraudat, Auberger, Delage +et d'autres... Grace a l'appeau, on avait pris les uns grimpes dans un +merisier isole au milieu d'une clairiere; les autres en train de +denicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis, a la +blouse crasseuse, avait cache les petits dans son estomac, entre sa +chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s'etaient enfuis a +l'approche de M. Seurel: ce devait etre Delouche et le petit Coffin. Ils +avaient d'abord repondu par des plaisanteries a l'adresse de +"Mouchevache!", que repetaient les echos des bois, et celui-ci, +maladroitement, se croyant sur de son affaire, avait repondu, vexe: + +"Vous n'avez qu'a descendre, vous savez! M. Seurel est la..." + +Alors tout s'etait tu subitement; c'avait ete une fuite silencieuse a +travers le bois. Et comme ils le connaissaient a fond, il ne fallait pas +songer a les rejoindre. On ne savait pas non plus ou le grand Meaulnes +etait passe. On n'avait pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer a +poursuivre les recherches. + +Il etait plus de midi lorsque nous reprimes la route de Sainte-Agathe, +lentement, la tete basse, fatigues, terreux. A la sortie du bois, +lorsque nous eumes frotte et secoue la boue de nos souliers sur la route +seche, le soleil commenca de frapper dur. Deja ce n'etait plus ce matin +de printemps si frais et si luisant. Les bruits de l'apres-midi avaient +commence. De loin en loin un cop criait, cri desole! dans les fermes +desertes aux alentours de la route. A la descente du Glacis, nous nous +arretames un instant pour causer avec des ouvriers des champs qui +avaient repris leur travail apres le dejeuner. Ils etaient accoudes a la +barriere, et M. Seurel leur disait: + +"De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons +dans sa chemise. Ils ont fait la dedans ce qu'ils ont voulu. C'est du +propre!..." + +Il me semblait que c'etait de ma debacle aussi que les ouvriers riaient. +Ils riaient en hochant la tete, mais ils ne donnaient pas tout a fait +tort aux jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confierent +meme, lorsque M. Seurel eut repris la tete de la colonne: + +"Il y en a un autre qui est passe, un grand, vous savez bien... Il a du +rencontrer, en revenant, la voiture des Granges, et on l'a fait monter, +il est descendu, plein de terre, tout dechire, ici, a l'entree du chemin +des Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce +matin, mais que vous n'etiez pas de retour encore. Et il a continue tout +doucement sa route vers Sainte-Agathe". + +En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous attendait le grand +Meaulnes, l'air brise de fatigue. Aux questions de M. Seurel, il +repondit que lui aussi etait parti a la recherche des ecoliers +buissonniers. Et a celle que je lui posai tout bas, il dit seulement en +hochant la tete avec decouragement: + +"Non! rien! rien qui ressemble a ca". + +Apres dejeuner, dans la classe fermee, noire et vide, au milieu du pays +radieux, il s'assit a l'une des grandes tables et, la tete dans les +bras, il dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir, +apres un long instant de reflexion, comme s'il venait de prendre une +decision importante, il ecrivit une lettre a sa mere. Et c'est tout ce +que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de defaite. + + + +CHAPITRE X + +La lessive. + +Nous avions escompte trop tot la venue du printemps. + +Le lundi soir, nous voulumes faire nos devoirs aussitot apres quatre +heures comme en plein ete, et pour y voir plus clair nous sortimes deux +grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout de suite; +une goutte de pluie tomba sur un cahier; nous rentrames en hate. Et de +la grande salle obscurcie, par les larges fenetres, nous regardions +silencieusement dans le ciel gris la deroute des nuages. + +Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poignee de +croisee, ne put s'empecher de dire, comme s'il eut ete fache de sentir +monter en lui tant de regret: + +"Ah! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j'etais sur la +route, dans la voiture de la Belle-Etoile. + +--Sur quelle route?" demanda Jasmin. + +Mais Meaulnes ne repondit pas. + +"Moi, dis-je, pour faire diversion, j'aurais aime voyager comme cela en +voiture, par la pluie battante, abrite sous un grand parapluie. + +--Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta un autre. + +--Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire, repondit Meaulnes, +je ne pensais qu'a regarder le pays". + +Mais lorsque Giraudat, a son tour, demanda de quel pays il s'agissait, +Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit: + +"Je sais... Toujours la fameuse aventure!..." + +Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme s'il eut +ete lui-meme un peu dans le secret. Ce fut peine perdue; ses avances lui +resterent pour compte; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au +galop, la blouse relevee sur la tete, sous la froide averse. + +Jusqu'au jeudi suivant le temps resta a la pluie. Et ce jeudi-la fut +plus triste encore que le precedent. Toute la campagne etait baignee +dans une sorte de brume glacee comme aux plus mauvais jours de l'hiver. + +Millie, trompee par le beau soleil de l'autre semaine, avait fait faire +la lessive, mais il ne fallait pas songer a mettre secher le linge sur +les haies du jardin, ni meme sur des cordes dans le grenier, tant l'air +etait humide et froid. + +En discutant avec M. Seurel, il lui vint l'idee d'etendre sa lessive +dans les classes, puisque c'etait jeudi, et de chauffer le poele a +blanc. Pour economiser les feux de la cuisine et de la salle a manger, +on ferait cuire les repas sur le poele et nous nous tiendrions toute la +journee dans la grande salle du Cours. + +Au premier instant,--j'etais si jeune encore!--je considerai cette +nouveaute comme une fete. + +Morne fete!... Toute la chaleur du poele etait prise par la lessive et +il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et +mollement une petite pluie d'hiver. C'est la pourtant que des neuf +heures du matin, devore d'ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les +barreaux du grand portail, ou nous regardames, au haut du bourg, sur les +Quatre-Routes, le cortege d'un enterrement venu du fond de la campagne. +Le cercueil, amene dans une charrette a boeufs, etait decharge et pose +sur une dalle, au pied de la grande croix ou le boucher avait apercu +naguere les sentinelles du bohemien! Ou etait-il maintenant, le jeune +capitaine qui si bien menait l'abordage?... Le cure et les chantres +vinrent comme c'etait l'usage au-devant du cercueil pose la, et les +tristes chants arrivaient jusqu'a nous. Ce serait la, nous le savions, +le seul spectacle de la journee, qui s'ecoulerait tout entiere comme une +eau jaunie dans un caniveau. + +"Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais preparer mon bagage. +Apprends-le, Seurel: j'ai ecrit a ma mere jeudi dernier, pour lui +demander de finir mes etudes a Paris. C'est aujourd'hui que je pars". + +Il continuait a regarder vers le bourg, les mains appuyees aux barreaux, +a la hauteur de sa tete. Inutile de demander si sa mere, qui etait riche +et lui passait toutes ses volontes, lui avait passe celle-la. Inutile +aussi de demander pourquoi soudainement il desirait s'en aller a +Paris!... + +Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte de quitter +ce cher pays de Sainte-Agathe d'ou il etait parti pour son aventure. +Quant a moi, je sentais monter une desolation violente que je n'avais +pas sentie d'abord. + +"Paques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un soupir. + +--Des que tu l'auras trouvee la-bas, tu m'ecriras, n'est-ce pas? +demandai-je. + +--C'est promis, bien sur. N'es-tu pas mon compagnon et mon frere?..." + +Et il me posa la main sur l'epaule. + +Peu a peu je comprenais que c'etait bien fini, puisqu'il voulait +terminer ses etudes a Paris; jamais plus je n'aurais avec moi mon grand +camarade. + +Il n'y avait d'espoir, pour nous reunir, qu'en cette maison de Paris ou +devait se retrouver la trace de l'aventure perdue... Mais de voir +Meaulnes lui-meme si triste, quel pauvre espoir c'etait la pour moi! + +Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra tres etonne, mais se +rendit bien vite aux raisons d'Augustin; Millie, femme d'interieur, se +desola surtout a la pensee que la mere de Meaulnes verrait notre maison +dans un desordre inaccoutume... La malle, helas! fut bientot faite. Nous +cherchames sous l'escalier ses souliers des dimanches; dans l'armoire, +un peu de linge; puis ses papiers et ses livres d'ecole--tout ce qu'un +jeune homme de dix-huit ans possede au monde. + +A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle dejeuna au cafe +Daniel en compagnie d'Augustin, et l'emmena sans donner presque aucune +explication, des que le cheval fut affene et attele. Sur le seuil, nous +leur dimes au revoir; et la voiture disparut au tournant des Quatre- +Routes. + +Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la froide +salle a manger, remettre en ordre ce qui avait ete derange. Quant a moi, +je me trouvai, pour la premiere fois depuis de longs mois, seul en face +d'une longue soiree de jeudi--avec l'impression que, dans cette vieille +voiture, mon adolescence venait de s'en aller pour toujours. + + + +CHAPITRE XI + +Je trahis... + +Que faire? + +Le temps s'elevait un peu. On eut dit que le soleil allait se montrer. + +Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De +temps a autre mon pere traversait la cour, pour remplir un seau de +charbon dont il bourrait le poele. J'apercevais les linges blancs pendus +aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit +transforme en sechoir, pour m'y trouver en tete-a-tete avec l'examen de +la fin de l'annee, ce concours de l'Ecole Normale qui devait etre +desormais ma seule preoccupation. + +Chose etrange: a cet ennui qui me desolait se melait comme une sensation +de liberte. Meaulnes parti, toute cette aventure terminee et manquee, il +me semblait du moins que j'etais libere de cet etrange souci, de cette +occupation mysterieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le +monde. Meaulnes parti, je n'etais plus son compagnon d'aventures, le +frere de ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil +aux autres. Et cela etait facile et je n'avais qu'a suivre pour cela mon +inclination la plus naturelle. + +Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un +ficelle, puis lachant en l'air trois marrons attaches qui retomberent +dans la cour. Mon desoeuvrement etait si grand que je pris plaisir a lui +relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre cote du mur. + +Soudain je le vis abandonner ce jeu pueril pour courir vers un tombereau +qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de +grimper par derriere sans meme que la voiture s'arretat. Je +reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin +conduisait; le gros Boujardon etait debout. Ils revenaient du pre. + +"Viens avec nous, Francois!" cria Jasmin, qui devait savoir deja que +Meaulnes etait parti. + +Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture cahotante et me +tins comme les autres, debout, appuye contre un des montants du +tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche... + +Nous sommes maintenant dans l'arriere-boutique, chez la bonne femme qui +est en meme temps epiciere et aubergiste. Un rayon de soleil glisse a +travers la fenetre basse sur les boites en fer-blanc et sur les tonneaux +de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fenetre et +tourne vers nous, avec un gros rire d'homme pateux, il mange des +biscuits a la cuiller. A la portee de la main, sur un tonneau, la boite +est ouverte et entamee. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une +sorte d'intimite de mauvais aloi s'est etablie entre nous. Jasmin et +Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma +vie a change tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis +tres longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais +finie. + +Le petit Roy a deniche sous une planche une bouteille de liqueur +entamee. Delouche nous offre a chacun la goutte, mais il n'y a qu'un +verre et nous buvons tous dans le meme. On me sert le premier avec un +peu de condescendance, comme si je n'etais pas habitue a ces moeurs de +chasseurs et de paysans... Cela me gene un peu. Et comme on vient a +parler de Meaulnes, l'envie me prend, pour dissiper cette gene et +retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la +raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est +fini maintenant de ses aventures ici?... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . + +Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet +que j'attendais. + +Mes compagnons, en bons villageois que rien n'etonne, ne sont pas +surpris pour si peu. + +"C'etait une noce, quoi!" dit Boujardon. + +Delouche en a vu une, a Preveranges, qui etait plus curieuse encore. + +Le chateau? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont +entendu parler. + +Le jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son +annee de service. + +"Il aurait du, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous montrer son +plan au lieu de confier cela a un bohemien!..." + +Empetre dans mon insucces, je veux profiter de l'occasion pour exciter +leur curiosite: je me decide a expliquer qui etait ce bohemien; d'ou il +venait; son etrange destinee... Boujardon et Delouche ne veulent rien +entendre: "C'est celui-la qui a tout fait. C'est lui qui a rendu +Meaulnes insociable, Meaulnes qui etait un si brave camarade! C'est lui +qui a organise toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes, +apres nous avoir tous embrigades comme un bataillon scolaire..." + +"Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tete a +petits coups, j'ai rudement bien fait de le denoncer aux gendarmes. En +voila un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore!..." + +Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourne +si nous n'avions pas considere l'affaire d'une facon si mysterieuse et +si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu... + +Mais soudain, tandis que je suis absorbe dans ces reflexions, il se fait +du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon +de goutte derriere un tonneau; le gros Boujardon degringole du haut de +sa fenetre, met le pied sur une bouteille vide et poussiereuse qui +roule, et manque deux fois de s'etaler. Le petit Roy les pousse par +derriere, pour sortir plus vite, a demi suffoque de rire. + +Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, nous +traversons la cour et nous grimpons par une echelle dans un grenier a +foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-a-rien!... + +"Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentree si tot", dit Jasmin tout +bas. + +Je comprends, maintenant seulement, que nous etions la en fraude, a +voler des gateaux et de la liqueur. Je suis decu comme ce naufrage qui +croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'etait un +singe. Je ne songe plus qu'a quitter ce grenier, tant ces aventures-la +me deplaisent. D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par +derriere, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve +dans la rue mouillee, boueuse, ou se reflete la lueur du cafe Daniel. + +Je ne suis pas fier de ma soiree. Me voici aux Quatre-Routes. Malgre +moi, tout d'un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel +qui me sourit, un dernier signe de la main--et la voiture disparait... + +Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui +etait si tragique et si beau. Deja tout me parait moins facile. Dans la +grande classe ou l'on m'attend pour diner, de brusques courants d'air +traversent la maigre tiedeur que repand le poele. Je grelotte, tandis +qu'on me reproche mon apres-midi de vagabondage. Je n'ai pas meme, pour +rentrer dans la reguliere vie passee, la consolation de prendre place a +table et de retrouver mon siege habituel. On n'a pas mis la table ce +soir-la; chacun dine sur ses genoux, ou il peut, dans la salle de classe +obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le poele, qui +devait etre la recompense de ce jeudi passe dans l'ecole, et qui a brule +sur les cercles rougis. + +Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite pour etouffer +le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais par deux +fois je me suis eveille, au milieu de la nuit, croyant entendre, la +premiere fois, le craquement du lit voisin, ou Meaulnes avait coutume de +se retourner brusquement d'une seule piece, et, l'autre fois, son pas +leger de chasseur aux aguets, a travers les greniers du fond... + + + +CHAPITRE XII + +Les trois lettres de Meaulnes. + +De toute ma vie je n'ai recu que trois lettres de Meaulnes. Elles ont +encore chez moi dans un tiroir de commode. Je retrouve chaque fois que +je les relis la meme tristesse que naguere. + +La premiere m'arriva des le surlendemain de son depart. + +"Mon cher Francois, + +"Aujourd'hui, des mon arrivee a Paris, je suis alle devant la maison +indiquee. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y aura jamais +personne. + +"La maison que disait Frantz est un petit hotel a un etage. La chambre +de Mlle de Galais doit etre au premier. Les fenetres du haut sont les +plus cachees par les arbres. Mais en passant sur le trottoir on les voit +tres bien. Tous les rideaux sont fermes et il faudrait etre fou pour +esperer qu'un jour, entre ces rideaux tires, le visage d'Yvonne de +Galais puisse apparaitre. + +"C'est sur un boulevard... Il pleuvait un peu dans les arbres deja +verts. On entendait les cloches claires des tramways qui passaient +indefiniment. + +"Pendant pres de deux heures, je me suis promene de long en large sous +les fenetres. Il y a un marchand de vins chez qui je me suis arrete pour +boire, de facon a n'etre pas pris pour un bandit qui veut faire un +mauvais coup. Puis j'ai repris ce guet sans espoir. + +"La nuit est venue. Les fenetres se sont allumees un peu partout mais +non pas dans cette maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant +Paques approche. + +"Au moment ou j'allais partir une jeune fille, ou une jeune femme--je +ne sais--est venue s'asseoir sur un des bancs mouilles de pluie. Elle +etait vetue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je suis +parti, elle etait encore la, immobile malgre le froid du soir, a +attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein de +fous comme moi. + +Augustin" + +Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le lundi de +Paques et durant tous les jours qui suivirent--jours ou il semble, tant +ils sont calmes apres la grande fievre de Paques, qu'il n'y ait plus +qu'a attendre l'ete. Juin ramena le temps des examens et une terrible +chaleur dont la buee suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle +de vent la vint dissiper. La nuit n'apportait aucune fraicheur et par +consequent aucun repit a ce supplice. C'est durant cet insupportable +mois de juin que je recus la deuxieme lettre du grand Meaulnes. + +"Juin 189... + +"Mon cher ami, + +"Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais depuis hier soir. La +douleur, que je n'avais presque pas sentie tout de suite, monte depuis +ce temps. + +"Tous les soirs j'allais m'asseoir sur ce banc, guettant, reflechissant, +esperant malgre tout. + +"Hier apres diner, la nuit etait noire et etouffante. Des gens causaient +sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs feuillages, verdis +par les lumieres, les appartements des seconds, des troisiemes etages +etaient eclaires. Ca et la, une fenetre que l'ete avait ouverte toute +grande... On voyait la lampe allumee sur la table, refoulant a peine +autour d'elle la chaude obscurite de juin; on voyait presque jusqu'au +fond de la piece... Ah! si la fenetre noire d'Yvonne de Galais s'etait +allumee aussi, j'aurais ose, je crois, monter l'escalier, frapper, +entrer... + +"La jeune fille de qui je t'ai parle etait la encore, attendant comme +moi. Je pensai qu'elle devait connaitre la maison et je l'interrogeai: + +"--Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans cette maison, une jeune +fille et son frere venaient passer les vacances. Mais j'ai appris que le +frere avait fui le chateau de ses parents sans qu'on puisse jamais le +retrouver, et le jeune fille s'est mariee. C'est ce qui vous explique +que l'appartement soit ferme". + +"Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds butaient sur le trottoir et +je manquais tomber. La nuit--c'etait la nuit derniere--lorsqu'enfin +les enfants et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser +dormir, j'ai commence d'entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils ne +passaient que loin en loin. Mais quand l'un etait passe, malgre moi, +j'attendais l'autre: le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur +l'asphalte... Et cela repetait: c'est la ville deserte, ton amour perdu, +la nuit interminable, l'ete, la fievre... + +"Seurel, mon ami, je suis dans une grande detresse. + +Augustin" + +Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse! Meaulnes ne me disait +ni pourquoi il etait reste si longtemps silencieux, ni ce qu'il comptait +faire maintenant. J'eus l'impression qu'il rompait avec moi, parce que +son aventure etait finie, comme il rompait avec son passe. J'eus beau +lui ecrire, en effet, je ne recus plus de reponse. Un mot de +felicitations seulement, lorsque j'obtins mon Brevet Simple. En +septembre je sus par un camarade d'ecole qu'il etait venu en vacances +chez sa mere a La Ferte-d'Angillon. Mais nous dumes, cette annee la, +invites par mon oncle Florentin du Vieux-Nancay, passer chez lui les +vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le voir. + +A la rentree, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m'etais +remis avec une morne ardeur a preparer le Brevet Superieur, dans +l'espoir d'etre nomme instituteur l'annee suivante, sans passer par +l'Ecole Normale de Bourges, je recus la derniere des trois lettres que +j'aie jamais recues d'Augustin: + +"Je passe encore sous cette fenetre, ecrivait-il. J'attends encore, sans +le moindre espoir, par folie. A la fin de ces froids dimanches +d'automne, au moment ou il va faire nuit, je ne puis me decider a +rentrer, a fermer les volets de ma chambre, sans etre retourne la-bas, +dans la rue gelee. + +"Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sortait a chaque minute +sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du cote de La +Gare, pour voir si son fils qui etait mort ne venait pas. + +"Assis sur le banc, grelottant, miserable, je me plais a imaginer que +quelqu'un va me prendre doucement par le bras... Je me retournerais. Ce +serait-elle. "Je me suis un peu attardee", dirait-elle simplement. Et +toute peine et toute demence s'evanouissent. Nous entrons dans notre +maison. Ses fourrures sont toutes glacees, sa voilette mouillee; elle +apporte avec elle le gout de brume du dehors; et tandis qu'elle +s'approche du feu, je vois ses cheveux blonds givres, son beau profil au +dessin si doux penche vers la flamme... + +"Helas! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derriere. Et la +jeune fille du Domaine perdu l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant +plus rien a lui dire. + +"Notre aventure est finie. L'hiver de cette annee est mort comme la +tombe. Peut-etre quand nous mourrons, peut-etre la mort seule nous +donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquee. + +"Seurel, je te demandais l'autre jour de penser a moi. Maintenant, au +contraire, il vaut mieux m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . + +A.M." + +Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le precedent avait ete vivant +d'une mysterieuse vie: la place de l'eglise sans bohemiens; la cour +d'ecole que les gamins desertaient a quatre heures... la salle de classe +ou j'etudiais seul et sans gout... En fevrier, pour la premiere fois de +l'hiver, la neige tomba, ensevelissant definitivement notre roman +d'aventures de l'an passe, brouillant toute piste, effacant les +dernieres traces. Et je m'efforcai, comme Meaulnes me l'avait demande +dans sa lettre, de tout oublier. + + + + + +TROISIEME PARTIE + +CHAPITRE PREMIER + +La baignade. + +Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucree sur les cheveux pour +qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours Complementaire dans les +chemins et crier "A la cornette!" derriere la haie pour narguer la +religieuse qui passe, c'etait la joie de tous les mauvais droles du +pays. A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais droles de cette espece +peuvent tres bien s'amender et deviennent parfois des jeunes gens fort +sensibles. Le cas est plus grave lorsque le drole en question a la +figure deja vieillotte et fanee, lorsqu'il s'occupe des histoires +louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin mille +betises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas n'est pas encore +desespere... + +C'etait le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi, +mais certainement sans aucun desir de passer les examens, a suivre le +Cour Superieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre +temps, il apprenait avec son oncle Dumas le metier de platrier. Et +bientot ce Jasmin Delouche, avec Boujardon et un autre garcon tres doux, +le fils de l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands +eleves que j'aimasse a frequenter, parce qu'ils etaient "du temps de +Meaulnes". + +Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un desir tres sincere d'etre mon +ami. Pour tout dire, lui qui avait ete l'ennemi du grand Meaulnes, il +eut voulu devenir le grand Meaulnes de l'ecole: tout au moins +regrettait-il peut-etre de n'avoir pas ete son lieutenant. Moins lourd +que Boujardon, il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait +apporte, dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais +repeter: + +"Il le disait bien, le grand Meaulnes..." ou encore: "Ah! disait le +grand Meaulnes..." + +Outre que Jasmin etait plus homme que nous, le vieux petit gars +disposait de tresors d'amusements qui consacraient sur nous sa +superiorite: un chien de race melee, aux longs poils blancs, qui +repondait au nom agacant de Becali et rapportait les pierres qu'on +lancait au loin, sans avoir d'aptitude bien nette pour aucun autre +sport; une vieille bicyclette achetee d'occasion et sur quoi Jasmin nous +faisait quelquefois monter, le soir apres le cours, mais avec laquelle +il preferait exercer les filles du pays; enfin et surtout un ane blanc +et aveugle qui pouvait s'atteler a tous les vehicules. + +C'etait l'ane de Dumas, mais il le pretait a Jasmin quand nous allions +nous baigner au Cher, en ete. Sa mere, a cette occasion, donnait une +bouteille de limonade que nous mettions sous le siege, parmi les +calecons de bains desseches. Et nous partions, huit ou dix grands eleves +du Cours, accompagnes de M. Seurel, les uns a pied, les autres grimpes +dans la voiture a ane, qu'on laissait a la ferme de Grand'Fons, au +moment ou le chemin du Cher devenait trop ravine. + +J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres details une promenade de +ce genre, ou l'ane de Jasmin conduisit au Cher nos calecons, nos +bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions a pied par +derriere. On etait au mois d'aout. Nous venions de passer les examens. +Delivres de ce souci, il nous semblait que tout l'ete, tout le bonheur +nous appartenait, et nous marchions sur la route en chantant, sans +savoir quoi ni pourquoi, au debut d'un bel apres-midi de jeudi. + +Il n'y eut, a l'aller, qu'une ombre a ce tableau innocent. Nous +apercumes, marchant devant nous, Gilberte Poquelin. Elle avait la taille +bien prise, une jupe demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et +effronte d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et +prit un chemin detourne, pour aller chercher du lait sans doute. Le +petit Coffin proposa aussitot a Jasmin de la suivre. + +"Ce ne serait pas la premiere fois que j'irais l'embrasser...", dit +l'autre. + +Et il se mit a raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires +grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s'engageait +dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route, +dans la voiture a ane. Une fois la, pourtant, la bande commenca a +s'egrener. Delouche lui-meme paraissait peu soucieux de s'attaquer +devant nous a la gamine qui filait, et il ne l'approcha pas a plus de +cinquante metres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des +petits coups de sifflet galants, puis nous rebroussames chemin, un peu +mal a l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il +fallut courir. Nous ne chantions plus. + +Nous nous deshabillames et rhabillames dans les saulaies arides qui +bordent le Cher. Les saules nous abritaient des regards, mais non pas du +soleil. Les pieds dans le sable et la vase dessechee, nous ne pensions +qu'a la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui fraichissait +dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine creusee dans la rive meme +du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux +ou trois betes pareilles a des cloportes; mais l'eau etait si claire, si +transparente, que les pecheurs n'hesitaient pas a s'agenouiller, les +deux mains sur chaque bord, pour y boire. + +Helas! ce fut ce jour-la comme les autres fois... + +Lorsque, tous habilles, nous nous mettions en rond, les jambes croisees +en tailleur, pour nous partager, dans deux gros verres sans pied, la +limonade rafraichie, il ne revenait guere a chacun, lorsqu'on avait prie +M. Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui piquait le gosier +et ne faisait qu'irriter la soif. Alors, a tour de role, nous allions a +la fontaine que nous avions d'abord meprisee, et nous approchions +lentement le visage de la surface de l'eau pure. Mais tous n'etaient pas +habitues a ces moeurs d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi, +n'arrivaient pas a se desalterer: les uns, parce qu'ils n'aimaient pas +l'eau, d'autres, parce qu'ils avaient le gosier serre par la peur +d'avaler un cloporte, d'autres, trompes par la grande transparence de +l'eau immobile et n'en sachant pas calculer exactement la surface, s'y +baignaient la moitie du visage en meme temps que la bouche et aspiraient +acrement par le nez une eau qui leur semblait brulante, d'autres enfin +pour toutes ces raisons a la fois... N'importe! il nous semblait, sur +ces bords arides du Cher, que toute la fraicheur terrestre etait enclose +en ce lieu. Et maintenant encore, au seul mot de fontaine, prononce +n'importe ou, c'est a celle-la, pendant longtemps, que je pense. + +Le retour se fit a la brune, avec insouciance d'abord, comme l'aller. Le +chemin de Grand'Fons, qui remontait vers la route, etait un ruisseau +l'hiver et, l'ete, un ravin impraticable, coupe de trous et de grosses +racines, qui montait dans l'ombre entre de grandes haies d'arbres. Une +partie des baigneurs s'y engagea par jeu. Mais nous suivimes, avec M. +Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un sentier doux et sablonneux, +parallele a celui-la, qui longeait la terre voisine. Nous entendions +causer et rire les autres, pres de nous, au-dessous de nous, invisibles +dans l'ombre, tandis que Delouche racontait ses histoires d'homme... Au +faite des arbres de la grande haie gresillaient les insectes du soir +qu'on voyait, sur le clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle +des feuillages. Parfois il en degringolait un, brusquement, dont le +bourdonnement grincait tout a coup.--Beau soir d'ete calme!... Retour, +sans espoir mais sans desir, d'une pauvre partie de campagne... Ce fut +encore Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette quietude... + +Au moment ou nous arrivions au sommet de la cote, a l'endroit ou il +reste deux grosse vieilles pierres qu'on dit etre les vestiges d'un +chateau fort, il en vint a parler des domaines qu'il avait visites et +specialement d'un domaine a demi abandonne aux environs du Vieux-Nancay: +le domaine des Sablonnieres. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit +vaniteusement certains mots et abrege avec precocite les autres, il +racontait avoir vu quelques annees auparavant, dans la chapelle en ruine +de cette vieille propriete, une pierre tombale sur laquelle etaient +graves ces mots: + +Ci-git le chevalier Galois Fidele a son Dieu, a son Roi, a sa Belle + +"Ah! Bah! Tiens!" disait M. Seurel, avec un leger haussement d'epaules, +un peu gene du ton que prenait la conversation, mais desireux cependant +de nous laisser parler comme des hommes. + +Alors Jasmin continua de decrire ce chateau, comme s'il y avait passe sa +vie. + +Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nancay, Dumas et lui avaient ete +intrigues par la vieille tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des +sapins. Il y avait la, au milieu des bois, tout un dedale de batiments +ruines que l'on pouvait visiter en l'absence des maitres. Un jour, un +garde de l'endroit, qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les +avait conduits dans le domaine etrange. Mais depuis lors on avait fait +tout abattre; il ne restait plus guere, disait-on, que la ferme et une +petite maison de plaisance. Les habitants etaient toujours les memes: un +vieil officier retraite, demi-ruine, et sa fille. + +Il parlait... Il parlait... J'ecoutai attentivement, sentant sans m'en +rendre compte qu'il s'agissait la d'une chose bien connue de moi, +lorsque soudain, tout simplement, comme se font les choses +extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, me touchant le bras, +frappe d'une idee qui ne lui etait jamais venue: + +Tiens, mais, j'y pense, dit-il, c'est la que Meaulnes--tu sais, le +grand Meaulnes?--avait du aller. + +"Mais oui, ajouta-t-il, car je ne repondais pas, et je me rappelle que +le garde parlait du fils de la maison, un excentrique, qui avait des +idees extraordinaires..." + +Je ne l'ecoutais plus, persuade des le debut qu'il avait devine juste et +que devant moi, loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de +s'ouvrir, net et facile comme une route familiere, le chemin du Domaine +sans nom. + + + +CHAPITRE II + +Chez Florentin. + +Autant j'avais ete un enfant malheureux et reveur et ferme, autant je +devins resolu et, comme on dit chez nous, "decide", lorsque je sentis +que dependait de moi l'issue de cette grave aventure. + +Ce fut, je crois bien, a dater de ce soir-la que mon genou cessa +definitivement de me faire mal. + +Au Vieux-Nancay, qui etait la commune du domaine des Sablonnieres, +habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle +Florentin, un commercant chez qui nous passions quelquefois la fin de +septembre. Libere de tout examen, je ne voulus pas attendre et j'obtins +d'aller immediatement voir mon oncle. Mais je decidai de ne rien faire +savoir a Meaulnes aussi longtemps que je ne serais pas certain de +pouvoir lui annoncer quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet +l'arracher a son desespoir pour l'y replonger ensuite plus profondement +peut-etre? + +Le Vieux-Nancay fut pendant tres longtemps le lieu du monde que je +preferais, le pays des fins de vacances, ou nous n'allions que bien +rarement, lorsqu'il se trouvait une voiture a louer pour nous y +conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la +famille qui habitait la-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie se +faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me +souciais bien de ces facheries!... Et sitot arrive, je me perdais et +m'ebattais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une +existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me +ravissaient. + +Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient +un garcon de mon age, le cousin Firmin, et huit filles, dont les ainees, +Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils +tenaient un tres grand magasin a l'une des entrees de ce bourg de +Sologne, devant l'eglise--un magasin universel, auquel +s'approvisionnaient tous les chatelains-chasseurs de la region, isoles +dans la contree perdue, a trente kilometres de toute gare. + +Ce magasin, avec ses comptoirs d'epicerie et de rouennerie, donnait par +de nombreuses fenetres sur la route et, par la porte vitree, sur la +grande place de l'eglise. Mais, chose etrange, quoiqu'assez ordinaire +dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la boutique tenait lieu +de plancher. + +Par derriere c'etaient six chambres, chacune remplie d'une seule et meme +marchandise: la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la +chambre aux lampes... que sais-je? Il me semblait, lorsque j'etais +enfant et que je traversais ce dedale d'objets de bazar, que je n'en +epuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et, a cette epoque +encore, je trouvais qu'il n'y avait de vraies vacances que passees en ce +lieu. + +La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s'ouvrait sur le +magasin--cuisine ou brillaient aux fins de septembre de grandes +flambees de cheminee, ou les chasseurs et les braconniers qui vendaient +du gibier a Florentin venaient de grand matin se faire servir a boire, +tandis que les petites filles, deja levees, couraient, criaient, se +passaient les unes aux autres du "sent-y-bon" sur leurs cheveux lisses. +Aux murs, de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis +montraient mon pere--on mettait longtemps a le reconnaitre en uniforme +--au milieu de ses camarades d'Ecole Normale... + +C'est la que se passaient nos matinees; et aussi dans la cour ou +Florentin faisait pousser des dahlias et elevait des pintades; ou l'on +torrefiait le cafe, assis sur des boites a savon; ou nous deballions des +caisses remplies d'objets divers precieusement enveloppes et dont nous +ne savions pas toujours le nom... + +Toute la journee, le magasin etait envahi par des paysans ou par les +cochers des chateaux voisins. A la porte vitree s'arretaient et +s'egouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues +du fond de la campagne. Et de la cuisine nous ecoutions ce que disaient +les paysannes, curieux de toutes leurs histoires... + +Mais le soir, apres huit heures, lorsqu'avec des lanternes on portait le +foin aux chevaux dont la peau fumait dans l'ecurie--tout le magasin +nous appartenait! + +Marie-Louise, qui etait l'ainee de mes cousines mais une des plus +petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la +boutique; elle nous encourageait a venir la distraire. Alors, Firmin et +moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande +boutique, sous les lampes d'auberge, tournant les moulins a cafe, +faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin allait +chercher dans les greniers, car la terre battue invitait a la danse, +quelque vieux trombone plein de vert-de-gris... + +Je rougis encore a l'idee que, les annees precedentes, Mlle de Galais +eut pu venir a cette heure et nous surprendre au milieu de ces +enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombee de la nuit, un soir +de ce mois d'aout, tandis que je causais tranquillement avec Marie- +Louise et Firmin, que je la vis pour la premiere fois... + +Des le soir de mon arrivee au Vieux-Nancay, j'avais interroge mon oncle +Firmin sur le Domaine des Sablonnieres. + +"Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les +acquereurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux batiments pour +agrandir leurs terrains de chasse; la cour d'honneur n'est plus +maintenant qu'une lande de bruyeres et d'ajoncs. Les anciens possesseurs +n'ont garde qu'une petite maison d'un etage et la ferme. Tu auras bien +l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est elle-meme qui vient +faire ses provisions, tantot en selle, tantot en voiture, mais toujours +avec le meme cheval, le vieux Belisaire... C'est un drole d'equipage!" + +J'etais si trouble que je ne savais plus quelle question poser pour en +apprendre davantage. + +"Ils etaient riches, pourtant?" + +--Oui, Monsieur de Galais donnait des fetes pour amuser son fils, un +garcon etrange, plein d'idees extraordinaires. Pour le distraire, il +imaginait ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars +de Paris et d'ailleurs... + +"Toutes les Sablonnieres etaient en ruine, madame de Galais pres de sa +fin, qu'ils cherchaient encore a l'amuser et lui passaient toutes ses +fantaisies. C'est l'hiver dernier--non, l'autre hiver, qu'ils ont fait +leur plus grande fete costumee. Ils avaient invite moitie gens de Paris +et moitie gens de campagne. Ils avaient achete ou loue des quantites +d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour +amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on +fetait la ses fiancailles. Mais il etait bien trop jeune. Et tout a +casse d'un coup; il s'est sauve; on ne l'a jamais revu... La chatelaine +morte, mademoiselle de Galais est restee soudain toute seule avec son +pere, le vieux capitaine de vaisseau. + +--N'est-elle pas mariee? demandai-je enfin. + +--Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un pretendant?" + +Tout deconcerte, je lui avouai aussi brievement, aussi discretement que +possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-etre, en serait +un. + +"Ah! dit Florentin, en souriant, s'il ne tient pas a la fortune, c'est +un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle a monsieur de Galais? Il +vient encore quelquefois jusqu'ici chercher du petit plomb pour la +chasse. Je lui fais toujours gouter ma vieille eau-de-vie de marc". + +Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et moi-meme +je ne me hatai pas de prevenir Meaulnes. Tant d'heureuses chances +accumulees m'inquietaient un peu. Et cette inquietude me commandait de +ne rien annoncer a Meaulnes que je n'eusse au moins vu la jeune fille. + +Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le diner, la +nuit commencait a tomber; une brume fraiche, plutot de septembre que +d'aout, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin +vide d'acheteurs un instant, nous etions venus voir Marie-Louise et +Charlotte. Je leur avais confie le secret qui m'amenait au Vieux-Nancay +a cette date prematuree. Accoudes sur le comptoir ou assis les deux +mains a plat sur le bois cire, nous nous racontions mutuellement ce que +nous savions de la mysterieuse jeune fille--et cela se reduisait a fort +peu de chose--lorsqu'un bruit de roues nous fit tourner la tete. + +"La voici, c'est elle", dirent-ils a voix basse. + +Quelques secondes apres, devant la porte vitree, s'arretait l'etrange +equipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de +petites galeries moulees, comme nous n'en avons jamais vu dans cette +contree; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter +quelque herbe sur la route, tant il baissait la tete pour marcher; et +sur le siege--je le dis dans la simplicite de mon coeur, mais sachant +bien ce que je dis--la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-etre +jamais eu au monde. + +Jamais je ne vis tant de grace s'unir a tant de gravite. Son costume lui +faisait la taille si mince qu'elle semblait fragile. Un grand manteau +marron, qu'elle enleva en entrant, etait jete sur ses epaules. C'etait +la plus grave des jeunes filles, la plus frele des femmes. Une lourde +chevelure blonde pesait sur son front et sur son visage, delicatement +dessine, finement modele. Sur son teint tres pur, l'ete avait pose deux +taches de rousseur... Je ne remarquai qu'un defaut a tant de beaute: aux +moments de tristesse, de decouragement ou seulement de reflexion +profonde, ce visage si pur se marbrait legerement de rouge, comme il +arrive chez certains malades gravement atteints sans qu'on le sache. +Alors toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place a une +sorte de pitie d'autant plus dechirante qu'elle surprenait davantage. + +Voila du moins ce que je decouvrais, tandis qu'elle descendait lentement +de voiture et qu'enfin Marie-Louise, me presentant avec aisance a la +jeune fille, m'engageait a lui parler. + +On lui avanca une chaise ciree et elle s'assit, adossee au comptoir, +tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connaitre et aimer +le magasin. Ma tante Julie, aussitot prevenue, arriva, et, le temps +quelle parla, sagement, les mains croisees sur son ventre, hochant +doucement sa tete de paysanne-commercante coiffee d'un bonnet blanc, +retarda le moment--qui me faisait trembler un peu--ou la conversation +s'engagerait avec moi... + +Ce fut tres simple. + +"Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientot instituteur?" + +Ma tante allumait au-dessus de nos tetes la lampe de porcelaine qui +eclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la +jeune fille, ses yeux bleus si ingenus, et j'etais d'autant plus surpris +de sa voix si nette, si serieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, ses +yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la reponse, +et elle tenait sa levre un peu mordue. + +"J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait! +J'enseignerais les petits garcons, comme votre mere..." + +Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient parle de moi. + +"C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec moi +polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais aussi quel +merite ai-je a les aimer?... + +"Tandis qu'avec l'institutrice, ils sont, n'est-ce pas? chicaniers et +avares. Il y a sans cesse des histoires de porte-plume perdus, de +cahiers trop chers ou d'enfants qui n'apprennent pas... Eh bien, je me +debattrais avec eux et ils m'aimeraient tout de meme. Ce serait beaucoup +plus difficile..." + +Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, son regard +bleu, immobile. + +Nous etions genes tous les trois par cette aisance a parler des choses +delicates, de ce qui est secret, subtil, et dont on ne parle bien que +dans les livres. Il y eut un instant de silence; et lentement une +discussion s'engagea... + +Mais avec une sorte de regret et d'animosite contre je ne sais quoi de +mysterieux dans sa vie, la jeune demoiselle poursuivit: + +"Et puis j'apprendrais aux garcons a etre sages, d'une sagesse que je +sais. Je ne leur donnerais pas le desir de courir le monde, comme vous +le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-maitre. Je +leur enseignerais a trouver le bonheur qui est tout pres d'eux et qui +n'en a pas l'air..." + +Marie-Louise et Firmin etaient interdits comme moi. Nous restions sans +mot dire. Elle sentit notre gene et s'arreta, se mordit la levre, baissa +la tete et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous: + +"Ainsi, dit-elle, il y a peut-etre quelque grand jeune homme fou qui me +cherche au bout du monde, pendant que je suis ici, dans le magasin de +madame Florentin, sous cette lampe, et que mon vieux cheval m'attend a +la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans +doute?..." + +De la voir sourire, l'audace me prit et je sentis qu'il etait temps de +dire, en riant aussi: + +"Et peut-etre que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi?" + +Elle me regardait vivement. + +A ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes entrerent +avec des paniers: + +"Venez dans la 'salle a manger', vous serez en paix", nous dit ma tante +en poussant la porte de la cuisine. + +Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir aussitot, ma tante +ajouta: + +"Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin, aupres du feu". + +Il y avait toujours, meme au mois d'aout, dans la grande cuisine, un +eternel fagot de sapins qui flambait et craquait. La aussi une lampe de +porcelaine etait allumee et un vieillard au doux visage, creuse et rase, +presque toujours silencieux comme un homme accable par l'age et les +souvenirs, etait assis aupres de Florentin devant deux verres de marc. + +Florentin salua: + +"Francois! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s'il y +avait eu entre nous une riviere ou plusieurs hectares de terrain, je +viens d'organiser un apres-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi +prochain. Les uns chasseront, les autres pecheront, les autres +danseront, les autres se baigneront!... Mademoiselle, vous viendrez a +cheval; c'est entendu avec monsieur de Galais. J'ai tout arrange... + +"Et, Francois! ajouta-t-il comme s'il y eut seulement pense, tu pourras +amener ton ami, monsieur Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il +s'appelle?" + +Mlle de Galais s'etait levee, soudain devenue tres pale. Et, a ce moment +precis, je me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine +singulier, pres de l'etang, lui avait dit son nom... + +Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus +clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente +secrete que la mort seule devait briser et une amitie plus pathetique +qu'un grand amour. + +... A quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait a la porte de +la petite chambre que j'habitais dans la cour aux pintades. Il faisait +nuit encore et j'eus grand'peine a retrouver mes affaires sur la table +encombree de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints +toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de +mon arrivee. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma bicyclette, et +ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le soleil se levait a peine +lorsque je partis. Mais ma journee devait etre longue: j'allais d'abord +dejeuner a Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolongee et, +poursuivant ma course, je devais arriver avant le soir a la Ferte- +d'Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes. + + + +CHAPITRE III + +Une apparition. + +Je n'avais jamais fait de longue course a bicyclette. Celle-ci etait la +premiere. Mais, depuis longtemps, malgre mon mauvais genou, en cachette, +Jasmin m'avait appris a monter. Si deja pour un jeune homme ordinaire la +bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas +sembler a un pauvre garcon comme moi, qui naguere encore trainais +miserablement la jambe, trempe de sueur, des le quatrieme kilometre!... +Du haut des cotes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages; +decouvrir comme a coups d'ailes les lointains de la route qui s'ecartent +et fleurissent a votre approche, traverser un village dans l'espace d'un +instant et l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En reve seulement +j'avais connu jusque-la course aussi charmante, aussi legere. Les cotes +memes me trouvaient plein d'entrain. Car c'etait, il faut le dire, le +chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi... + +"Un peu avant l'entree du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il +decrivait son village, on voit une grande roue a palettes que le vent +fait tourner..." Il ne savait pas a quoi elle servait, ou peut-etre +feignait-il de n'en rien savoir pour piquer ma curiosite davantage. + +C'est seulement au declin de cette journee de fin d'aout que j'apercus, +tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait +monter l'eau pour une metairie voisine. Derriere les peupliers du pre se +decouvraient deja les premiers faubourgs. A mesure que je suivais le +grand detour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le +paysage s'epanouissait et s'ouvrait... Arrive sur le pont, je decouvris +enfin la grand'rue du village. + +Des vaches paissaient, cachees dans les roseaux de la prairie et +j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux +mains sur mon guidon, je regardais le pays ou j'allais porter une si +grave nouvelle. Les maisons, ou l'on entrait en passant sur un petit +pont de bois, etaient toutes alignees au bord d'un fosse qui descendait +la rue, comme autant de barques, voiles carguees, amarrees dans le calme +du soir. C'etait l'heure ou dans chaque cuisine on allume un feu. + +Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir troubler tant +de paix commencerent a m'enlever tout courage. A point pour aggraver ma +soudaine faiblesse, je me rappelai que la tante Moinel habitait la, sur +une petite place de La Ferte-d'Angillon. + +C'etait une de mes grand'tantes. Tous ses enfants etaient morts et +j'avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garcon qui +allait etre instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, +l'avait suivi de pres. Et ma tante etait restee toute seule dans sa +bizarre petite maison ou les tapis etaient faits d'echantillons cousus, +les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier--mais ou +les murs etaient tapisses de vieux diplomes, de portraits de defunts, de +medaillons en boucles de cheveux morts. + +Avec tant de regrets et de deuil, elle etait la bizarrerie et la bonne +humeur memes. Lorsque j'eus decouvert la petite place ou se tenait sa +maison, je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je +l'entendis tout au bout des trois pieces en enfilade pousser un petit +cri suraigu: + +"Eh la! Mon Dieu!" + +Elle renversa son cafe dans le feu--a cette heure-la comment pouvait- +elle faire du cafe?--et elle apparut... Tres cambree en arriere, elle +portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le faite de la tete, +tout en haut de son front immense et cabosse ou il y avait de la femme +mongole et de la Hottentote; et elle riait a petits coups, montrant le +reste de ses dents tres fines. + +Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement, +hativement, une main que j'avais derriere le dos. Avec un mystere +parfaitement inutile puisque nous etions tous les deux seuls, elle me +glissa une petite piece que je n'osai pas regarder et qui devait etre de +un franc... Puis comme je faisais mine de demander des explications ou +de la remercier, elle me donna une bourrade en criant: + +"Va donc! Ah! je sais bien ce que c'est!" + +Elle avait toujours ete pauvre, toujours empruntant, toujours depensant. + +"J'ai toujours ete bete et toujours malheureuse", disait-elle sans +amertume mais de sa voix de fausset. + +Persuadee que les sous me preoccupaient comme elle, la brave femme +n'attendait pas que j'eusse souffle pour me cacher dans la main ses tres +minces economies de la journee. Et par la suite c'est toujours ainsi +qu'elle m'accueillit. + +Le diner fut aussi etrange--a la fois triste et bizarre--que l'avait +ete la reception. Toujours une bougie a portee de la main, tantot elle +l'enlevait, me laissant dans l'ombre, et tantot la posait sur la petite +table couverte de plats et de vases ebreches ou fendus. + +"Celui-la, disait-elle, les Prussiens lui ont casse les anses, en +soixante-dix, parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter". + +Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase a la tragique +histoire, que nous avions dine et couche la jadis. Mon pere m'emmenait +dans l'Yonne, chez un specialiste qui devait guerir mon genou. Il +fallait prendre un grand express qui passait avant le jour... Je me +souvins du triste diner de jadis, de toutes les histoires du vieux +greffier accoude devant sa bouteille de boisson rose. + +Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Apres le diner, assise +devant le feu, ma grand'tante avait pris mon pere a part pour lui +raconter une histoire de revenants: "Je me retourne... Ah! mon pauvre +Louis, qu'est-ce que je vois, une petite femme grise..." Elle passait +pour avoir la tete farcie de ces sornettes terrifiantes. + +Et voici que ce soir-la, le diner fini, lorsque, fatigue par la +bicyclette, je fus couche dans la grande chambre avec une cheminee de +nuit a carreaux de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir a mon chevet et +commenca de sa voix la plus mysterieuse et la plus pointue: + +"Mon pauvre Francois, il faut que je te raconte a toi ce que je n'ai +jamais dit a personne..." + +Je pensai: + +"Mon affaire est bonne, me voila terrorise pour toute la nuit, comme il +y a dix ans!..." + +Et j'ecoutai. Elle hochait la tete, regardant droit devant soi comme si +elle se fut raconte l'histoire a elle-meme: + +"Je revenais d'une fete avec Moinel. C'etait le premier mariage ou nous +allions tous les deux, depuis la mort de notre pauvre Ernest; et j'y +avais rencontre ma soeur Adele que je n'avais pas vue depuis quatre ans! +Un vieil ami de Moinel, tres riche, l'avait invite a la noce de son +fils, au domaine des Sablonnieres. Nous avions loue une voiture. Cela +nous avait coute bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures +du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument +personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup devant nous, sur la +route? Un petit homme, un petit jeune homme arrete, beau comme le jour, +qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. A mesure que nous +approchions, nous distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que +cela faisait peur!... + +"Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille; je croyais +que c'etait le Bon Dieu!... Je lui dis: + +"--Regarde! C'est une apparition! + +"Il me repond tout bas, furieux: + +"--Je l'ai bien vu! Tais-toi donc, vieille bavarde..." + +"Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est arrete... De pres, cela +avait une figure pale, le front en sueur, un beret sale et un pantalon +long. Nous entendimes sa voix, qui disait: + +"--Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauvee +et je n'en puis plus. Voulez-vous bien me prendre dans votre voiture, +monsieur et madame?" + +"Aussitot nous l'avons fait monter. A peine assise, elle a perdu +connaissance. Et devines-tu a qui nous avions affaire? C'etait la +fiancee du jeune homme des Sablonnieres, Frantz de Galais, chez qui nous +etions invites aux noces! + +--Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la fiancee s'est +sauvee! + +--Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu +de noces. Puisque cette pauvre folle s'etait mis dans la tete mille +folies qu'elle nous a expliquees. C'etait une des filles d'un pauvre +tisserand. Elle etait persuadee que tant de bonheur etait impossible, +que le jeune homme etait trop jeune pour elle; que toutes les merveilles +qu'il lui decrivait etaient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu +la chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa +soeur dans le jardin de l'Archeveche a Bourges, malgre le froid et le +grand vent. Le jeune homme, par delicatesse certainement en parce qu'il +aimait la cadette, etait plein d'attentions pour l'ainee. Alors ma folle +s'est imagine je ne sais quoi; elle a dit qu'elle allait chercher un +fichu a la maison; et la, pour etre sure de n'etre pas suivie, elle a +revetu des habits d'homme et s'est enfuie a pied sur la route de Paris. + +"Son fiance a recu d'elle une lettre ou elle lui declarait qu'elle +allait rejoindre un jeune homme qu'elle aimait. Et ce n'etait pas +vrai... + +"--Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, que si +j'etais sa femme". Oui, mon imbecile, mais en attendant, il n'avait pas +du tout l'idee d'epouser sa soeur: il s'est tire une balle de pistolet; +on a vu le sang dans le bois; mais on n'a jamais retrouve son corps. + +--Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille? + +--Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui avons +donne a manger et elle a dormi aupres du feu quand nous avons ete de +retour. Elle est restee chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le +jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes, +arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle qui +a recolle toute la tapisserie que tu vois la. Et depuis son passage les +hirondelles nichent dehors. Mais, le soir, a la tombee de la nuit, son +ouvrage fini, elle trouvait toujours un pretexte pour aller dans la +cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, meme quand il gelait +a pierre fendre. Et on la decouvrait la, debout, pleurant de tout son +coeur. + +"--Eh bien, qu'avez-vous encore? Voyons? + +"--Rien, madame Moinel!" + +"--Et elle rentrait. + +"Les voisins disaient: + +"--Vous avez trouve un bien petit jolie petite bonne, madame Moinel. + +"Malgre nos supplications, elle a voulu continuer son chemin sur Paris, +au mois de mars; je lui ai donne des robes qu'elle a retaillees, Moinel +lui a pris son billet a la gare et donne un peu d'argent. + +"Elle ne nous a pas oublies; elle est couturiere a Paris aupres de +Notre-Dame; elle nous ecrit encore pour nous demander si nous ne savons +rien des Sablonnieres. Une bonne fois, pour la delivrer de cette idee, +je lui ai repondu que le domaine etait vendu, abattu, le jeune homme +disparu pour toujours et la jeune fille mariee. Tout cela doit etre +vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine ecrit bien moins +souvent..." + +Ce n'etait pas une histoire de revenants que racontait la tante Moinel +de sa petite voix stridente si bien faite pour les raconter. J'etais +cependant au comble du malaise. C'est que nous avions jure a Frantz le +bohemien de le servir comme des freres et voici que l'occasion m'en +etait donnee... + +Or, etait-ce le moment de gater la joie que j'allais porter a Meaulnes +le lendemain matin, et de lui dire ce que je venais d'apprendre? A quoi +bon le lancer dans une entreprise mille fois impossible? Nous avions en +effet l'adresse de la jeune fille; mais ou chercher le bohemien qui +courait le monde?... Laissons les fous avec les fous, pensai-je. +Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal nous a fait ce +Frantz romanesque! Et je resolus de ne rien dire tant que je n'aurais +pas vu maries Augustin Meaulnes et Mlle de Galais. + +Cette resolution prise, il me restait encore l'impression penible d'un +mauvais presage--impression absurde que je chassai bien vite. + +La chandelle etait presque au bout; un moustique vibrait; mais la tante +Moinel, la tete penchee sous sa capote de velours qu'elle ne quittait +que pour dormir, les coudes appuyes sur ses genoux, recommencait son +histoire... Par moments elle relevait brusquement la tete et me +regardait pour connaitre mes impressions, ou peut-etre pour voir si je +ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement, la tete sur l'oreiller, je +fermai les yeux, faisant semblant de m'assoupir. + +"Allons! tu dors...", fit-elle d'un ton plus sourd et un peu decu. + +J'eus pitie d'elle et je protestai: + +"Mais non, ma tante, je vous assure... + +--Mais si! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout cela ne +t'interesse guere. Je te parle la de gens que tu n'as pas connus..." + +Et lachement, cette fois, je ne repondis pas. + + + +CHAPITRE IV + +La grande nouvelle. + +Il faisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la grand'rue, un si +beau temps de vacances, un si grand calme, et sur tout le bourg +passaient des bruits si paisibles, si familiers, que j'avais retrouve +toute la joyeuse assurance d'un porteur de bonne nouvelle... + +Augustin et sa mere habitaient l'ancienne maison d'ecole. A la mort de +son pere, retraite depuis longtemps, et qu'un heritage avait enrichi, +Meaulnes avait voulu qu'on achetat l'ecole ou le vieil instituteur avait +enseigne pendant vingt annees, ou lui-meme avait appris a lire. Non pas +qu'elle fut d'aspect fort aimable: c'etait une grosse maison carree +comme une mairie qu'elle avait ete; les fenetres du rez-de-chaussee qui +donnaient sur la rue etaient si hautes que personne n'y regardait +jamais; et la cour de derriere, ou il n'y avait pas un arbre et dont un +haut preau barrait la vue sur la campagne, etait bien la plus seche et +la plus desolee cour d'ecole abandonnee que j'aie jamais vue... + +Dans le couloir complique ou se trouvaient quatre portes, je trouvai la +mere de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu'elle +avait du mettre secher des la premiere heure de cette longue matinee de +vacances. Ses cheveux gris etaient a demi defaits; des meches lui +battaient la figure; son visage regulier sous sa coiffure ancienne etait +bouffi et fatigue, comme par une nuit de veille; et elle baissait +tristement la tete d'un air songeur. + +Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et sourit: + +"Vous arrivez a temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge que j'ai fait +secher pour le depart d'Augustin. J'ai passe la nuit a regler ses +comptes et a preparer ses affaires. Le train part a cinq heures, mais +nous arriverons a tout appreter..." + +On eut dit, tant elle montrait d'assurance, qu'elle-meme avait pris +cette decision. Or, sans doute ignorait-elle meme ou Meaulnes devait +aller. + +"Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train d'ecrire". + +En hate je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite ou l'on avait +laisse l'ecriteau Mairie, et me trouvait dans une grande salle a quatre +fenetres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, ornee aux murs des +portraits jaunis des presidents Grevy et Carnot. Sur une longue estrade +qui tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant une table +a tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis +sur un vieux fauteuil qui etait celui du maire, Meaulnes ecrivait, +trempant sa plume au fond d'un encrier de faience demode, en forme de +coeur. Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de village, +Meaulnes se retirait, quand il ne battait pas la contree, durant les +longues vacances... + +Il se leva, des qu'il m'eut reconnu, mais non pas avec la precipitation +que j'avais imaginee: + +"Seurel!" dit-il seulement, d'un air de profond etonnement. + +C'etait le meme grand gars au visage osseux, a la tete rasee. Une +moustache inculte commencait a lui trainer sur les levres. Toujours ce +meme regard loyal... Mais sur l'ardeur des annees passees on croyait +voir comme une voile de brume, que par instants sa grande passion de +jadis dissipait... + +Il paraissait tres trouble de me voir. D'un bond j'etais monte sur +l'estrade. Mais, chose etrange a dire, il ne songea pas meme a me tendre +la main. Il s'etait tourne vers moi, les mains derriere le dos, appuye +contre la table, renverse en arriere, et l'air profondement gene. Deja, +me regardant sans me voir, il etait absorbe par ce qu'il allait me dire. +Comme autrefois et comme toujours, homme lent a commencer de parler, +ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d'aventures, +il avait pris une decision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour +l'expliquer. Et maintenant que j'etais devant lui, il commencait +seulement a ruminer peniblement les paroles necessaires. + +Cependant, je lui racontais avec gaiete comment j'etais venu, ou j'avais +passe la nuit et que j'avais ete bien surpris de voir Mme Meaulnes +preparer le depart de son fils... + +"Ah! elle t'a dit?... demanda-t-il. + +--Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage? + +--Si, un tres long voyage". + +Un instant decontenance, sentant que j'allais tout a l'heure, d'un mot, +reduire a neant cette decision que je ne comprenais pas, je n'osais plus +rien dire et ne savais pas par ou commencer ma mission. + +Mais lui-meme parla enfin, comme quelqu'un qui veut se justifier. + +"Seurel! dit-il, tu sais ce qu'etait pour moi mon etrange aventure de +Sainte-Agathe. C'etait ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet +espoir-la perdu, que pouvais-je devenir?... Comment vivre a la facon de +tout le monde! + +"Eh bien j'ai essaye de vivre la-bas, a Paris, quand j'ai vu que tout +etait fini et qu'il ne valait plus meme la peine de chercher le Domaine +perdu... Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, +comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde? Ce +qui est le bonheur des autres m'a paru derision. Et lorsque, +sincerement, deliberement, j'ai decide un jour de faire comme les +autres, ce jour-la j'ai amasse du remords pour longtemps..." + +Assis sur une chaise de l'estrade, la tete basse, l'ecoutant sans le +regarder je ne savais que penser de ces explications obscures: + +"Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage? +As-tu quelque faute a reparer? Une promesse a tenir? + +--Eh bien, oui, repondit-il. Tu te souviens de cette promesse que +j'avais faite a Frantz?... + +--Ah! fis-je soulage, il ne s'agit que de cela?... + +--De cela. Et peut-etre aussi d'une faute a reparer. Les deux en meme +temps..." + +Suivit un moment de silence pendant lequel je decidai de commencer a +parler et preparai mes mots. + +"Il n'y a qu'une explication a laquelle je croie, dit-il encore. Certes, +j'aurais voulu revoir une fois mademoiselle de Galais, seulement la +revoir... Mais, j'en suis persuade maintenant, lorsque j'avais decouvert +le Domaine sans nom, j'etais a une hauteur, a un degre de perfection et +de purete que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme +je te l'ecrivais un jour, je retrouverai peut-etre la beaute de ce +temps-la..." + +Il changea de ton pour reprendre avec une animation etrange, en se +rapprochant de moi: + +"Mais, ecoute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce grand voyage, cette +faute que j'ai commise et qu'il faut reparer, c'est, en un sens, mon +ancienne aventure qui se poursuit..." + +Un temps, pendant lequel peniblement il essaya de ressaisir ses +souvenirs. J'avais manque l'occasion precedente. Je ne voulais pour rien +au monde laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai--trop vite, +car je regrettai amerement plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux. + +Je prononcai donc ma phrase, qui etait preparee pour l'instant d'avant, +mais qu'il n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, a peine en +soulevant un peu la tete: + +"Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu?..." + +Il me regarda, puis, detournant brusquement les yeux, rougit comme je +n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une montee de sang qui devait lui +cogner a grands coups dans les tempes... + +"Que veux-tu dire?" demanda-t-il enfin, a peine distinctement. + +Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que j'avais +fait, et comment, la face des choses ayant tourne, il semblait presque +que ce fut Yvonne de Galais qui m'envoyait vers lui. + +Il etait maintenant affreusement pale. + +Durant tout ce recit, qu'il ecoutait en silence, la tete un peu rentree, +dans l'attitude de quelqu'un qu'on a surpris et qui ne sait comment se +defendre, se cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, +qu'une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les +Sablonnieres avaient ete demolies et que le Domaine d'autrefois +n'existait plus: + +"Ah! dit-il, tu vois... (comme s'il eut guette une occasion de justifier +sa conduite et le desespoir ou il avait sombre) tu vois: il n'y a plus +rien..." + +Pour terminer, persuade qu'enfin l'assurance de tant de facilite +emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu'une partie de +campagne etait organisee par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais +devait y venir a cheval et que lui-meme etait invite... Mais il +paraissait completement desempare et continuait a ne rien repondre. + +"Il faut tout de suite decommander ton voyage, dis-je avec impatience. +Allons avertir ta mere..." + +"Cette partie de campagne?... me demanda-t-il avec hesitation. Alors, +vraiment, il faut que j'y aille?... + +--Mais voyons, repliquai-je, cela ne se demande pas". + +Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les epaules. + +En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je dejeunerais avec eux, +dinerais, coucherais la et que, le lendemain, lui-meme louerait une +bicyclette et me suivrait au Vieux-Nancay. + +"Ah! tres bien", fit-elle, en hochant la tete, comme si ces nouvelles +eussent confirme toutes ses previsions. + +Je m'assis dans la petite salle a manger, sous les calendriers +illustres, les poignards ornementes et les outres soudanaises qu'un +frere de M. Meaulnes, ancien soldat d'infanterie de marine, avait +rapportes de ses lointains voyages. + +Augustin me laissa la un instant, avant le repas, et, dans la chambre +voisine, ou sa mere avait prepare ses bagages, je l'entendis qui lui +disait, en baissant un peu la voix, de ne pas defaire sa malle,--car +son voyage pouvait etre seulement retarde... + + + +CHAPITRE V + +La partie de plaisir. + +J'eus peine a suivre Augustin sur la route du Vieux-Nancay. Il allait +comme un coureur de bicyclette. Il ne descendait pas aux cotes. A son +inexplicable hesitation de la veille avaient succede une fievre, une +nervosite, un desir d'arriver au plus vite, qui ne laissaient pas de +m'effrayer un peu. Chez mon oncle il montra la meme impatience, il parut +incapable de s'interesser a rien jusqu'au moment ou nous fumes tous +installes en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prets a +partir pour les bords de la riviere. + +On etait a la fin du mois d'aout, au declin de l'ete. Deja les fourreaux +vides des chataigniers jaunis commencaient a joncher les routes +blanches. Le trajet n'etait pas long; la ferme des Aubiers, pres du Cher +ou nous allions, ne se trouvait guere qu'a deux kilometres au dela des +Sablonnieres. De loin en loin, nous rencontrions d'autres invites en +voiture, et meme des jeunes gens a cheval, que Florentin avait convies +audacieusement au nom de M. de Galais... On s'etait efforce comme jadis +de meler riches et pauvres, chatelains et paysans. C'est ainsi que nous +vimes arriver a bicyclette Jasmin Delouche, qui, grace au garde +Baladier, avait fait naguere la connaissance de mon oncle. + +"Et voila, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui tenait la clef de +tout, pendant que nous cherchions jusqu'a Paris. C'est a desesperer!" + +Chaque fois qu'il le regardait sa rancune en etait augmentee. L'autre, +qui s'imaginait au contraire avoir droit a toute notre reconnaissance, +escorta notre voiture de tres pres, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait +fait, miserablement, sans grand resultat, des frais de toilette, et les +pans de sa jaquette elimee battaient le garde crotte de son +velocipede... + +Malgre la contrainte qu'il s'imposait pour etre aimable, sa figure +vieillotte ne parvenait pas a plaire. Il m'inspirait plutot a moi une +vague pitie. Mais de qui n'aurais-je pas eu pitie durant cette journee- +la?... + +Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un obscur regret, +comme une sorte d'etouffement. Je m'etais fait de ce jour tant de joie a +l'avance! Tout paraissait si parfaitement concerte pour que nous soyons +heureux. Et nous l'avons ete si peu!... + +Que les bords du Cher etaient beaux, pourtant! Sur la rive ou l'on +s'arreta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait +en petits pres verts, en saulaies separees par des clotures, comme +autant de jardins minuscules. De l'autre cote de la riviere les bords +etaient formes de collines grises, abruptes, rocheuses; et sur les plus +lointaines on decouvrait, parmi les sapins, de petits chateaux +romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait +aboyer la meute du chateau de Preveranges. + +Nous etions arrives en ce lieu par un dedale de petits chemins, tantot +herisses de cailloux blancs, tantot remplis de sable--chemins qu'aux +abords de la riviere les sources vives transformaient en ruisseaux. Au +passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la +manche. Et tantot nous etions plonges dans la fraiche obscurite des +fonds de ravins, tantot au contraire, les haies interrompues, nous +baignions dans la claire lumiere de toute la vallee. Au loin sur l'autre +rive, quand nous approchames, un homme accroche aux rocs, d'un geste +lent, tendait des cordes a poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu! + +Nous nous installames sur une pelouse, dans le retrait que formait un +taillis de bouleaux. C'etait une grande pelouse rase, ou il semblait +qu'il y eut place pour des jeux sans fin. + +Les voitures furent detelees; les chevaux conduits a la ferme des +Aubiers. On commenca a deballer les provisions dans le bois, et a +dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle avait +apportees. + +Il fallut, a ce moment, des gens de bonne volonte, pour aller a l'entree +du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer +ou nous etions. Je m'offris aussitot; Meaulnes me suivit, et nous +allames nous poster pres du pont suspendu, au carrefour de plusieurs +sentiers et du chemin qui venait des Sablonnieres. + +Marchant de long en large, parlant du passe, tachant tant bien que mal +de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du +Vieux-Nancay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannee. +Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture a ane, les enfants de +l'ancien jardinier des Sablonnieres. + +"Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, je crois +bien, qui m'ont pris par la main jadis, le premier soir de la fete, et +m'ont conduit au diner..." + +Mais a ce moment, l'ane ne voulant plus marcher, les enfants +descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu'ils +purent; alors Meaulnes, decu, pretendit s'etre trompe... + +Je leur demandai s'ils avaient rencontre sur la route M. et Mlle de +Galais. L'un d'eux repondit qu'il ne savait pas; l'autre: "Je pense que +oui, monsieur". Et nous ne fumes pas plus avances. Ils descendirent +enfin vers la pelouse, les uns tirant l'anon par la bride, les autres +poussant derriere la voiture. Nous reprimes notre attente. Meaulnes +regardait fixement le detour du chemin des Sablonnieres, guettant avec +une sorte d'effroi la venue de la jeune fille qu'il avait tant cherchee +jadis. Un enervement bizarre et presque comique, qu'il passait sur +Jasmin, s'etait empare de lui. Du petit talus ou nous etions grimpes +pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en +contrebas, un groupe d'invites ou Delouche essayait de faire bonne +figure. + +"Regarde-le perorer, cet imbecile", me disait Meaulnes. + +Et je lui repondais: + +"Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre garcon". + +Augustin ne desarmait pas. La-bas, un lievre ou un ecureuil avait du +deboucher d'un fourre. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de +le poursuivre: + +"Allons, bon! Il court, maintenant...", fit Meaulnes, comme si vraiment +cette audace-la depassait toutes les autres! + +Et cette fois je ne pus m'empecher de rire. Meaulnes aussi; mais ce ne +fut qu'un eclair. + +Apres un nouveau quart d'heure: + +"Si elle ne venait pas?..." dit-il. + +Je repondis: + +"Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient!" + +Il recommenca de guetter. Mais, a la fin, incapable de supporter plus +longtemps cette attente intolerable: + +"Ecoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais ce qu'il +y a maintenant contre moi: mais si je reste la, je sens qu'elle ne +viendra jamais--qu'il est impossible qu'au bout de ce chemin, tout a +l'heure, elle apparaisse". + +Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelque +cent metres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier +detour j'apercus Yvonne de Galais, montee en amazone sur son vieux +cheval blanc, si fringant ce matin-la qu'elle etait obligee de tirer sur +les renes pour l'empecher de trotter. A la tete du cheval, peniblement, +en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient du se relayer +sur la route, chacun a tour de role se servant de la vieille monture. + +Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta prestement a +terre, et confiant les renes a son pere se dirigea vers moi qui +accourais: + +"Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je ne veux +montrer a personne qu'a vous le vieux Belisaire, ni le mettre avec les +autres chevaux. Il est trop laid et trop vieux d'abord; puis je crains +toujours qu'il ne soit blesse par un autre. Or, je n'ose monter que lui, +et, quand il sera mort, je n'irai plus a cheval". + +Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette +animation charmante, sous cette grace en apparence si paisible, de +l'impatience et presque de l'anxiete. Elle parlait plus vite qu'a +l'ordinaire. Malgre ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour +de ses yeux, a son front, par endroits, une paleur violente ou se lisait +tout son trouble. + +Nous convinmes d'attacher Belisaire a un arbre dans un petit bois, +proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours, +sortit le licol des fontes et attacha la bete--un peu bas a ce qu'il me +sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout a l'heure du foin, de +l'avoine, de la paille... + +Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je l'imagine, elle +descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes l'apercut pour la +premiere fois. + +Donnant le bras a son pere, ecartant de sa main gauche le pan du grand +manteau leger qui l'enveloppait, elle s'avancait vers les invites, de +son air a la fois si serieux et si enfantin. Je marchais aupres d'elle. +Tous les invites eparpilles ou jouant au loin s'etaient dresses et +rassembles pour l'accueillir; il y eut un bref instant de silence +pendant lequel chacun la regarda s'approcher. + +Meaulnes s'etait mele au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le +distinguer de ses compagnons, sinon sa haute taille: encore y avait-il +la des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui put +le designer a l'attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le +voyais, vetu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les +autres, la si belle jeune fille qui venait. A la fin, pourtant, d'un +mouvement inconscient et gene, il avait passe sa main sur sa tete nue, +comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignes, +sa rude tete rasee de paysan. + +Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui presenta les jeunes filles +et les jeunes gens qu'elle ne connaissait pas... Le tour allait venir de +mon compagnon; et je me sentais aussi anxieux qu'il pouvait l'etre. Je +me disposais a faire moi-meme cette presentation. + +Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille s'avancait vers lui +avec une decision et une gravite surprenantes: + +"Je reconnais Augustin Meaulnes", dit-elle. + +Et elle lui tendit la main. + + + +CHAPITRE VI + +La partie de plaisir (fin). + +De nouveaux venus s'approcherent presque aussitot pour saluer Yvonne de +Galais, et les deux jeunes gens se trouverent separes. Un malheureux +hasard voulut qu'ils ne fussent point reunis pour le dejeuner a la meme +petite table. Mais Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage. +A plusieurs reprises, comme je me trouvais isole entre Delouche et M. de +Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la main, un +signe d'amitie. + +C'est vers la fin de la soiree seulement, lorsque les jeux, la baignade, +les conversations, les promenades en bateau dans l'etang voisin se +furent un peu partout organises, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en +presence de la jeune fille. Nous etions a causer avec Delouche, assis +sur des chaises de jardin que nous avions apportees lorsque, quittant +deliberement un groupe de jeune gens ou elle paraissait s'ennuyer, Mlle +de Galais s'approcha de nous. Elle nous demanda, je me rappelle pourquoi +nous ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres. + +"Nous avions fait quelques tours cet apres-midi, repondis-je. Mais cela +est bien monotone et nous avons ete vite fatigues. + +--Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la riviere? dit-elle. + +--Le courant est trop fort, nous risquerions d'etre emportes. + +--Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot a petrole ou un bateau a +vapeur comme celui d'autrefois. + +--Nous ne l'avons plus, dit-elle presque a voix basse, nous l'avons +vendu". + +Et il se fit un silence gene. + +Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de Galais. + +"Je saurai bien, dit-il, ou le trouver". + +Bizarrerie du hasard! Ces deux etres si parfaitement dissemblables +s'etaient plu et depuis le matin ne se quittaient guere. M. de Galais +m'avait pris a part un instant, au debut de la soiree, pour me dire que +j'avais la un ami plein de tact, de deference et de qualites. Peut-etre +meme avait-il ete jusqu'a lui confier le secret de l'existence de +Belisaire et le lieu de sa cachette. + +Je pensai moi aussi a m'eloigner, mais je sentais les deux jeunes gens +si genes, si anxieux l'un en face de l'autre, que je jugeai prudent de +ne pas le faire... + +Tant de discretion de la part de Jasmin, tant de precaution de la mienne +servirent a peu de chose. Ils parlerent. Mais invariablement, avec un +entetement dont il ne se rendait certainement pas compte, Meaulnes en +revenait a toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois la jeune fille +au supplice devait lui repeter que tout etait disparu: la vieille +demeure si etrange et si compliquee, abattue; le grand etang, asseche, +comble; et disperses, les enfants aux charmants costumes... + +"Ah!" faisait simplement Meaulnes avec desespoir et comme si chacune de +ces disparitions lui eut donne raison contre la jeune fille ou contre +moi... + +Nous marchions cote a cote... Vainement j'essayais de faire diversion a +la tristesse qui nous gagnait tous les trois. D'une question abrupte, +Meaulnes, de nouveau, cedait a son idee fixe. Il demandait des +renseignements sur tout ce qu'il avait vu autrefois: les petites filles, +le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course. "Les +poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux au Domaine?..." + +Elle repondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla pas de Belisaire. + +Alors il evoqua les objets de sa chambre: les candelabres, la grande +glace, le vieux luth brise... Il s'enquerait de tout cela, avec une +passion insolite, comme s'il eut voulu se persuader que rien ne +subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait +pas une epave capable de prouver qu'ils n'avaient pas reve tous les +deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des +algues. + +Mlle de Galais et moi, nous ne pumes nous empecher de sourire +tristement: elle se decida a lui expliquer: + +"Vous ne reverrez pas le beau chateau que nous avions arrange, monsieur +de Galais et moi, pour le pauvre Frantz. "Nous passions notre vie a +faire ce qu'il demandait. C'etait un etre si etrange, si charmant! Mais +tout a disparu avec lui le soir de ses fiancailles manquees. "Deja +monsieur de Galais etait ruine sans que nous le sachions. Frantz avait +fait des dettes et ses anciens camarades--apprenant sa disparition-- +ont aussitot reclame aupres de nous. Nous sommes devenus pauvres; madame +de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en quelques jours. +"Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa +fiancee; que la noce interrompue se fasse et peut-etre tout reviendra-t- +il comme c'etait autrefois. Mais le passe peut-il renaitre? + +--Qui sait!" dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien. + +Sur l'herbe courte et legerement jaune deja, nous marchions tous les +trois sans bruit: Augustin avait a sa droite pres de lui la jeune fille +qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures +questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui repondre, son +charmant visage inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait pose +doucement sa main sur son bras, d'un geste plein de confiance et de +faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes etait-il la comme un etranger, +comme quelqu'un qui n'a pas trouve ce qu'il cherchait et que rien +d'autre ne peut interesser? Ce bonheur-la, trois ans plus tot, il n'eut +pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-etre. D'ou venait donc ce +vide, cet eloignement, cette impuissance a etre heureux, qu'il y avait +en lui, a cette heure? + +Nous approchions du petit bois ou le matin M. de Galais avait attache +Belisaire; le soleil vers son declin allongeait nos ombres sur l'herbe; +a l'autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par +l'eloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et +des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable, +lorsque nous entendimes chanter de l'autre cote du bois, dans la +direction des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'etait la voix jeune +et lointaine de quelqu'un qui mene ses betes a l'abreuvoir, un air +rythme comme un air de danse, mais que l'homme etirait et alanguissait +comme une vieille ballade triste: + +Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont +rouges... Adieu, sans retour!... + +Meaulnes avait leve la tete et ecoutait. Ce n'etait rien qu'un de ces +airs que chantaient les paysans attardes, au Domaine sans nom, le +dernier soir de la fete, quand deja tout s'etait ecroule... Rien qu'un +souvenir--le plus miserable--de ces beaux jours qui ne reviendraient +plus. + +"Mais vous l'entendez? dit Meaulnes a mi-voix. Oh! je vais aller voir +qui c'est". Et, tout de suite, il s'engagea dans le petit bois. Presque +aussitot la voix se tut; on entendit encore une seconde l'homme siffler +ses betes en s'eloignant; puis plus rien... + +Je regardai la jeune fille. Pensive et accablee, elle avait les yeux +fixes sur le taillis ou Meaulnes venait de disparaitre. Que de fois, +plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par ou +s'en irait a jamais le grand Meaulnes! + +Elle se tourna vers moi: + +"Il n'est pas heureux", dit-elle douloureusement. + +Elle ajouta: + +"Et peut-etre que je ne puis rien pour lui?..." + +J'hesitais a repondre, craignant que Meaulnes, qui devait d'un saut +avoir gagne la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprit +notre conversation. Mais j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne +pas craindre de brusquer le grand gars; qu'un secret sans doute le +desesperait et que jamais de lui-meme il ne se confierait a elle ni a +personne--lorsque soudain, de l'autre cote du bois, partit un cri; puis +nous entendimes un pietinement comme d'un cheval qui petarade et le +bruit d'une dispute a voix entrecoupees... Je compris tout de suite +qu'il etait arrive un accident au vieux Belisaire et je courus vers +l'endroit d'ou venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin. +Du fond de la pelouse on avait du remarquer notre mouvement, car +j'entendis, au moment ou j'entrai dans le taillis, les cris des gens qui +accouraient. + +Le vieux Belisaire, attache trop bas, s'etait pris une patte de devant +dans sa longe; il n'avait pas bouge jusqu'au moment ou M. de Galais et +Delouche, au cours de leur promenade, s'etaient approches de lui; +effraye, excite par l'avoine insolite qu'on lui avait donnee, il s'etait +debattu furieusement; les deux hommes avaient essaye de le delivrer, +mais si maladroitement qu'ils avaient reussi a l'empetrer davantage, +tout en risquant d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est a ce +moment que par hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, etait tombe sur le +groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bouscule les deux hommes +au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec precaution mais en +un tour de main il avait delivre Belisaire. Trop tard, car le mal etait +deja fait; le cheval devait avoir un nerf foule, quelque chose de brise +peut-etre, car il se tenait piteusement la tete basse, sa selle a demi +dessanglee sur le dos, une patte repliee sous son ventre et toute +tremblante. Meaulnes, penche, le tatait et l'examinait sans rien dire. + +Lorsqu'il releva la tete, presque tout le monde etait la rassemble, mais +il ne vit personne. Il etait fache rouge. + +"Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la sorte! Et lui +laisser sa selle sur le dos toute la journee? Et qui a eu l'audace de +seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole". + +Delouche voulut dire quelque chose--tout prendre sur lui. + +"Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer betement sur sa +longe pour le degager". + +Et se baissant de nouveau, il se remit a frotter le jarret du cheval +avec le plat de la main. + +M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir +de sa reserve. Il begaya: + +"Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval... + +--Ah! il est a vous?" dit Meaulnes un peu calme, tres rouge, en tournant +la tete de cote vers le vieillard. + +Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un +instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir amer et desespere a +aggraver la situation, a tout briser a jamais, en disant avec insolence: + +"Eh bien je ne vous fais pas mon compliment". + +Quelqu'un suggera: + +"Peut-etre que de l'eau fraiche... En le baignant dans le gue... + +--Il faut, dit Meaulnes sans repondre, emmener tout de suite ce vieux +cheval, pendant qu'il peut encore marcher,--et il n'y a pas de temps a +perdre!--le mettre a l'ecurie et ne jamais plus l'en sortir". + +Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitot. Mais Mlle de Galais les +remercia vivement. Le visage en feu, prete a fondre en larmes, elle dit +au revoir a tout le monde, et meme a Meaulnes decontenance, qui n'osa +pas la regarder. Elle prit la bete par les renes, comme on donne a +quelqu'un la main, plutot pour s'approcher d'elle davantage que pour la +conduire... Le vent de cette fin d'ete etait si tiede sur le chemin des +Sablonnieres qu'on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des +haies tremblaient a la brise du sud... Nous la vimes partir ainsi, son +bras a demi sorti du manteau, tenant dans sa main etroite la grosse-rene +de cuir. Son pere marchait peniblement a cote d'elle... + +Triste fin de soiree! Peu a peu, chacun ramassa ses paquets, ses +couverts; on plia les chaises, on demonta les tables; une a une, les +voitures chargees de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux +leves et des mouchoirs agites. Les derniers nous restames sur le terrain +avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses +regrets et sa grosse deception. + +Nous aussi, nous partimes, emportes vivement, dans notre voiture bien +suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grinca au tournant dans +le sable et bientot, Meaulnes et moi, qui etions assis sur le siege de +derriere, nous vimes disparaitre sur la petite route l'entree du chemin +de traverse que le vieux Belisaire et ses maitres avaient pris... + +Mais alors mon compagnon--l'etre que je sache au monde le plus +incapable de pleurer--tourna soudain vers moi son visage bouleverse par +une irresistible montee de larmes. + +"Arretez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur l'epaule de +Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je reviendrai tout seul, a pied". + +Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta a terre. A +notre stupefaction, rebroussant chemin, il se prit a courir, et courut +jusqu'au petit chemin que nous venions de passer, les chemin des +Sablonnieres. Il dut arriver au Domaine par cette allee de sapins qu'il +avait suivie jadis, ou il avait entendu, vagabond cache dans les basses +branches, la conversation mysterieuse des beaux enfants inconnus... + +Et c'est ce soir-la, avec des sanglots, qu'il demanda en mariage Mlle de +Galais. + + + +CHAPITRE VII + +Le jour des noces. + +C'est un jeudi, au commencement de fevrier, un beau jeudi soir glace, ou +le grand vent souffle. Il est trois heures et demie, quatre heures... +Sur les haies, aupres des bourgs, les lessives sont etendues depuis midi +et sechent a la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle a +manger fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigue de jouer, +l'enfant s'est assis aupres de sa mere et il lui fait raconter la +journee de son mariage... + +Pour celui qui ne veut pas etre heureux, il n'a qu'a monter dans son +grenier et il entendra, jusqu'au soir, siffler et gemir les naufrages; +il n'a qu'a s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son +foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer. +Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d'un chemin boueux, +la maison des Sablonnieres, ou mon ami Meaulnes est rentre avec Yvonne +de Galais, qui est sa femme depuis midi. + +Les fiancailles ont dure cinq mois. Elles ont ete paisibles, aussi +paisibles que la premiere entrevue avait ete mouvementee. Meaulnes est +venu tres souvent aux Sablonnieres, a bicyclette ou en voiture. Plus de +deux fois par semaine, cousant ou lisant pres de la grande fenetre qui +donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d'un coup sa +haute silhouette rapide passer derriere le rideau, car il vient toujours +par l'allee detournee qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule +allusion--tacite--qu'il fasse au passe. Le bonheur semble avoir +endormi son etrange tourment. + +De petits evenements ont fait date pendant ces cinq calmes mois. On m'a +nomme instituteur au hameau de Saint-Benoist-des-Champs. Saint-Benoist +n'est pas un village. Ce sont des fermes disseminees a travers la +campagne, et la maison d'ecole est completement isolee sur une cote au +bord de la route. Je mene une vie bien solitaire; mais, en passant par +les champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche pour gagner +les Sablonnieres. + +Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de +maconnerie au Vieux-Nancay. Ce sera bientot lui le patron. Il vient +souvent me voir. Meaulnes, sur la priere de Mlle de Galais, est +maintenant tres aimable avec lui. + +Et ceci explique comment nous sommes la tous deux a roder, vers quatre +heures de l'apres-midi, alors que les gens de la noce sont deja tous +repartis. + +Le mariage s'est fait a midi, avec le plus de silence possible, dans +l'ancienne chapelle des Sablonnieres qu'on n'a pas abattue et que les +sapins cachent a moitie sur le versant de la cote prochaine. Apres un +dejeuner rapide, la mere de Meaulnes, M. Seurel et Millie, Florentin et +les autres sont remontes en voiture. Il n'est reste que Jasmin et moi... + +Nous errons a la lisiere des bois qui sont derriere la maison des +Sablonnieres, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du +Domaine aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir +pourquoi, nous sommes remplis d'inquietude. En vain nous essayons de +distraire nos pensees et de tromper notre angoisse en nous montrant, au +cours de notre promenade errante, les bauges des lievres et les petits +sillons de sable ou les lapins ont gratte fraichement... un collet +tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous revenons a ce +bord du taillis, d'ou l'on decouvre la maison silencieuse et fermee... + +Au bas de la grande croisee qui donne sur les sapins, il y a un balcon +de bois, envahi par les herbes folles, que couche le vent. Une lueur +comme d'un feu allume se reflete sur les carreaux de la fenetre. De +temps a autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs +environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des +anciennes dependances, silence et solitude. Les metayers sont partis au +bourg pour feter le bonheur de leurs maitres. + +De temps a autre, le vent charge d'une buee qui est presque de la pluie +nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d'un piano. La- +bas, dans la maison fermee, quelqu'un joue. Je m'arrete un instant pour +ecouter en silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de tres +loin, ose a peine chanter sa joie... C'est comme le rire d'une petite +fille qui, dans sa chambre, a ete chercher tous ses jouets et les repand +devant son ami. Je pense aussi a la joie craintive encore d'une femme +qui a ete mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas +si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une priere, +une supplication au bonheur de ne pas etre trop cruel, un salut et comme +un agenouillement devant le bonheur... + +Je pense: "Ils sont heureux enfin. Meaulnes est la-bas pres d'elle..." + +Et savoir cela, en etre sur, suffit au contentement parfait du brave +enfant que je suis. + +A ce moment, tout absorbe, le visage mouille par le vent de la plaine +comme par l'embrun de la mer, je sens qu'on me touche l'epaule: + +"Ecoute!" dit Jasmin tout bas. + +Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger; et, lui-meme, la tete +inclinee, le sourcil fronce, il ecoute... + + + +CHAPITRE VIII + +L'appel de Frantz. + +"Hou-ou!" + +Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux notes, +haute et basse, que j'ai deja entendu jadis... Ah! je me souviens: c'est +le cri du grand comedien lorsqu'il helait son jeune compagnon a la +grille de l'ecole. C'est l'appel a quoi Frantz nous avait fait jurer de +nous rendre, n'importe ou et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici, +aujourd'hui, celui-la? + +"Cela vient de la grande sapiniere a gauche, dis-je a mi-voix. C'est un +braconnier sans doute". + +Jasmin secoua la tete: + +"Tu sais bien que non", dit-il? + +Puis, plus bas: + +"Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai surpris +Ganache a onze heures en train de guetter dans un champ aupres de la +chapelle. Il a detale en m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-etre +a bicyclette, car il etait couvert de boue jusqu'au milieu du dos... + +--Mais que cherchent-ils? + +--Je n'en sais rien. Mais a coup sur il faut que nous les chassions. Il +ne faut pas les laisser roder aux alentours. Ou bien toutes les folies +vont recommencer..." + +Je suis de cet avis, sans l'avouer. + +"Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils veulent et +de leur faire entendre raison..." + +Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant a +travers le taillis jusqu'a la grande sapiniere, d'ou part, a intervalles +reguliers, ce cri prolonge qui n'est pas en soi plus triste qu'autre +chose, mais qui nous semble a tous les deux de sinistre augure. + +Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, ou le regard +s'enfonce entre les troncs regulierement plantes, de surprendre +quelqu'un et de s'avancer sans etre vu. Nous n'essayons meme pas. Je me +poste a l'angle du bois. Jasmin va ce placer a l'angle oppose, de facon +a commander comme moi, de l'exterieur, deux des cotes du rectangle et a +ne pas laisser fuir l'un des bohemiens sans le heler. Ces dispositions +prises, je commence a jouer mon role d'eclaireur pacifique et j'appelle: + +"Frantz!... + +"...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais vous +parler..." + +Un instant de silence; je vais me decider a crier encore, lorsque, au +coeur meme de la sapiniere, ou mon regard n'atteint pas tout a fait, une +voix commande: + +"Restez ou vous etes: il va venir vous trouver". + +Peu a peu, entre les grands sapins que l'eloignement fait paraitre +serres, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il +parait couvert de boue et mal vetu; des epingles de bicyclette serrent +le bas de son pantalon, une vieille casquette a ancre est plaquee sur +ses cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie. Il semble +avoir pleure. + +S'approchant de moi, resolument: + +"Que voulez-vous? demande-t-il d'un air tres insolent. + +--Et vous-meme, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi venez-vous +troubler ceux qui sont heureux? Qu'avez-vous a demander? Dites-le". + +Ainsi interroge directement, il rougit un peu, balbutie, repond +seulement: + +"Je suis malheureux, moi, je suis malheureux". + +Puis, la tete dans le bras, appuye a un tronc d'arbre, il se prend a +sangloter amerement. Nous avons fait quelques pas dans la sapiniere. +L'endroit est parfaitement silencieux. Pas meme la voix du vent que les +grands sapins de la lisiere arretent. Entre les troncs reguliers se +repete et s'eteint le bruit des sanglots etouffes du jeune homme. +J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en lui mettant la main +sur l'epaule: + +"Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous menerai aupres d'eux. Ils vous +accueilleront comme un enfant perdu qu'on a retrouve et toute sera +fini". + +Mais il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie par les larmes, +malheureux, entete, colere, il reprenait: + +"Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi ne repond-il pas quand +je l'appelle? Pourquoi ne tient-il pas sa promesse? + +--Voyons, Frantz, repondis-je, le temps des fantasmagories et des +enfantillages est passe. Ne troublez pas avec des folies le bonheur de +ceux que vous aimez; de votre soeur et d'Augustin Meaulnes. + +--Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul est capable +de retrouver la trace que je cherche. Voila bientot trois ans que +Ganache et moi nous battons toute la France sans resultat. Je n'avais +plus confiance qu'en votre ami. Et voici qu'il ne repond plus. Il a +trouve son amour, lui. Pourquoi maintenant, ne pense-t-il pas a moi? Il +faut qu'il se mette en route. Yvonne le laissera bien partir... Elle ne +m'a jamais rien refuse". + +Il me montrait un visage ou, dans la poussiere et la boue, les larmes +avaient trace des sillons sales, un visage de vieux gamin epuise et +battu. Ses yeux etaient cernes de taches de rousseur; son menton, mal +rase; ses cheveux trop longs trainaient sur son col sale. Les mains dans +les poches, il grelottait. Ce n'etait plus ce royal enfant en guenilles +des annees passees. De coeur, sans doute, il etait plus enfant que +jamais: imperieux, fantasque et tout de suite desespere. Mais cet +enfantillage etait penible a supporter chez ce garcon deja legerement +vieilli... Naguere, il y avait en lui tant d'orgueilleuse jeunesse que +toute folie au monde lui paraissait permise. A present, on etait d'abord +tente de le plaindre pour n'avoir pas reussi sa vie; puis de lui +reprocher ce role absurde de jeune heros romantique ou je le voyais +s'enteter... Et enfin je pensais malgre moi que notre beau Frantz aux +belles amours avait du se mettre a voler pour vivre, tout comme son +compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti a cela! + +"Si je vous promets, dis-je enfin, apres avoir reflechi, que dans +quelques jours Meaulnes se mettra en campagne pour vous, rien que pour +vous?... + +--Il reussira, n'est-ce pas? Vous en etes sur? me demanda-t-il en +claquant des dents. + +--Je le pense. Tout devient possible avec lui! + +--Et comment le saurai-je? Qui me le dira? + +--Vous reviendrez ici dans un an exactement, a cette meme heure: vous +trouverez la jeune fille que vous aimez". + +Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux epoux, mais +m'enquerir aupres de la tante Moinel et faire diligence moi-meme pour +trouver la jeune fille. + +Le bohemien me regardait dans les yeux avec une volonte de confiance +vraiment admirable. Quinze ans, il avait encore et tout de meme quinze +ans!--l'age que nous avions a Sainte-Agathe, le soir du balayage des +classes, quand nous fimes tous les trois ce terrible serment enfantin. + +Le desespoir le reprit lorsqu'il fut oblige de dire: + +"Eh bien, nous allons partir". + +Il regarda, certainement avec un grand serrement de coeur, tous ces bois +d'alentour qu'il allait de nouveau quitter. + +"Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d'Allemagne. Nous +avons laisse nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous +marchions sans arret. Nous pensions arriver a temps pour emmener +Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiancee, comme il a +cherche le Domaine des Sablonnieres". + +Puis, repris par sa terrible puerilite: + +"Appelez votre Delouche, dit-il en s'en allant, parce que si je le +rencontrais ce serait affreux". + +Peu a peu, entre les sapins, je vis disparaitre sa silhouette grise. +J'appelai Jasmin et nous allames reprendre notre faction. Mais presque +aussitot, nous apercumes, la-bas, Augustin qui fermait les volets de la +maison et nous fumes frappes par l'etrangete de son allure. + + + +CHAPITRE IX + +Les gens heureux. + +Plus tard, j'ai su par le menu detail tout ce qui s'etait passe la- +bas... + +Dans le salon des Sablonnieres, des le debut de l'apres-midi, Meaulnes +et sa femme, que j'appelle encore Mlle de Galais, sont restes +completement seuls. Tous les invites partis, le vieux M. de Galais a +ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent penetrer dans la +maison et gemir; puis il s'est dirige vers le Vieux-Nancais et ne +reviendra qu'a l'heure du diner, pour fermer tout a clef et donner des +ordres a la metairie. Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant +jusqu'aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans +feuilles qui cogne la vitre, du cote de la lande. Comme deux passagers +dans un bateau a la derive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux +amants enfermes avec le bonheur. + +"Le feu menace de s'eteindre" dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre +une buche dans le coffre. + +Mais Meaulnes se precipita et placa lui-meme le bois dans le feu. + +Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils resterent la, +debout, l'un devant l'autre, etouffes comme par une grande nouvelle qui +ne pouvait pas se dire. + +Le vent roulait avec le bruit d'une riviere debordee. De temps a autre +une goutte d'eau, diagonalement, comme sur la portiere d'un train, +rayait la vitre. + +Alors la jeune fille s'echappa. Elle ouvrit la porte du couloir et +disparut avec un sourire mysterieux. Un instant, dans la demi-obscurite, +Augustin resta seul... Le tic tac d'une petite pendule faisait penser a +la salle a manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: "C'est donc +ici la maison tant cherchee, le couloir jadis plein de chuchotements et +de passages etranges..." + +C'est a ce moment qu'il dut entendre--Mlle de Galais me dit plus tard +l'avoir entendu aussi--le premier cri de Frantz, tout pres de la +maison. + +La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses +dont elle etait chargee: ses jouets de petite fille, toutes ses +photographies d'enfant: elle en cantiniere, elle et Frantz sur les +genoux de leur mere, qui etait si jolie... puis tout ce qui restait de +ses sages petites robes de jadis: "jusqu'a celle-ci que je portais, +voyez, vers le temps ou vous alliez bientot me connaitre, ou vous +arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe...", Meaulnes ne voyait +plus rien et n'entendait plus rien. + +Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensee de son +extraordinaire, inimaginable bonheur: + +"Vous etes la--dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait le +vertige--vous passez aupres de la table et votre main s'y pose un +instant..." + +Et encore: + +"Ma mere, lorsqu'elle etait jeune femme, penchait ainsi legerement son +buste sur sa taille pour me parler... Et quand elle se mettait au +piano..." + +Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vint. Mais il +faisait sombre dans ce coin du salon et l'on fut oblige d'allumer une +bougie. L'abat-jour rose, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce +rouge dont elle etait marquee aux pommettes et qui etait le signe d'une +grande anxiete. + +La-bas, a la lisiere du bois, je commencai d'entendre cette chanson +tremblante que nous apportait le vent, coupee bientot par le second cri +des deux fous, qui s'etaient rapproches de nous dans les sapins. + +Longtemps Meaulnes ecouta la jeune fille en regardant silencieusement +par une fenetre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein +de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, tres +legerement, il mit sa main sur son epaule. Elle sentit doucement peser +aupres de son cou cette caresse a laquelle il aurait fallu savoir +repondre. + +"Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez +pas de jouer..." + +Que se passe-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me le suis +souvent demande et je ne l'ai su que lorsqu'il fut trop tard. Remords +ignores? Regrets inexplicables? Peur de voir s'evanouir bientot entre +ses mains ce bonheur inoui qu'il tenait si serre? Et alors tentation +terrible de jeter irremediablement a terre, tout de suite, cette +merveille qu'il avait conquise? + +Il sortit lentement, silencieusement apres avoir regarde sa jeune femme +une fois encore. Nous le vimes, de la lisiere du bois, fermer d'abord +avec hesitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer +un autre, et soudain s'enfuir a toutes jambes dans notre direction. Il +arriva pres de nous avant que nous eussions pu songer a nous dissimuler +davantage. Il nous apercut, comme il allait franchir une petite haie +recemment plantee et qui formait la limite d'un pre. Il fit un ecart. Je +me rappelle son allure hagarde, son air de bete traquee... Il fit mine +de revenir sur ses pas pour franchir la haie du cote du petit ruisseau. + +Je l'appelai. + +"Meaulnes!... Augustin!..." + +Mais il ne tournait pas meme la tete. Alors, persuade que cela seulement +pourrait le retenir: + +"Frantz est la, criai-je. Arrete!" + +Il s'arreta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de preparer ce +que je pourrais dire: + +"Il est la! dit-il. Que reclame-t-il? + +--Il est malheureux, repondis-je. Il venait te demander de l'aide, pour +retrouver ce qu'il a perdu. + +--Ah! fit-il, baissant la tete. Je m'en doutais bien. J'avais beau +essayer d'endormir cette pensee-la... Mais ou est-il? Raconte vite". + +Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le +rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande deception. +Il hesita, fit deux ou trois pas, s'arreta. Il paraissait au comble de +l'indecision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son +nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donne rendez-vous dans un an +a la meme place. + +Augustin, si calme en general, etait maintenant dans un etat de +nervosite et d'impatience extraordinaires: + +"Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le +sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie, +que je lui parle, qu'il me pardonne et que je repare tout... Autrement +je ne peux plus me presenter la-bas..." + +Et il se tourna vers la maison des Sablonnieres. + +"Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es +en train de detruire ton bonheur. + +--Ah! si ce n'etait que cette promesse", fit-il. Et ainsi je connus +qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais sans pouvoir deviner +quoi. + +"En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont maintenant +en route pour l'Allemagne". + +Il allait repondre, lorsqu'une figure echevelee, hagarde, se dressa +entre nous. C'etait Mlle de Galais. Elle avait du courir, car elle avait +le visage baigne de sueur. Elle avait du tomber et se blesser, car elle +avait le front ecorche au-dessus de l'oeil droit et du sang fige dans +les cheveux. + +Il m'est arrive, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain, +descendue dans la rue, separe par des agents intervenus dans la +bataille, un menage qu'on croyait heureux, uni, honnete. Le scandale a +eclate tout d'un coup, n'importe quand, a l'instant de se mettre a +table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fete du +petit garcon.... et maintenant tout est oublie, saccage. L'homme et la +femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux demons pitoyables et +les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent etroitement, +les supplient de se taire et de ne plus se battre. + +Mlle de Galais, quand elle arriva pres de Meaulnes, me fit penser a un +de ces enfants-la, a un de ces pauvres enfants affoles. Je crois que +tous ses amis, tout un village, tout un monde l'eut regardee, qu'elle +fut accourue tout de meme, qu'elle fut tombee de la meme facon, +echevelee, pleurante, salie. + +Mais quand elle eut compris que Meaulnes etait bien la, que cette fois +du moins, il ne l'abandonnerait pas, alors elles passa son bras sous le +sien, puis elle ne put s'empecher de rire au milieu de ses larmes comme +un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme +elle avait tire son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains: +avec precaution et application, il essuya le sang qui tachait la +chevelure de la jeune fille. + +"Il faut rentrer, maintenant, dit-il. + +Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du +soir d'hiver qui leur fouettait le visage,--lui, l'aidant de la main +aux passages difficiles; elle, souriant et se hatant--vers leur demeure +pour un instant abandonnee. + + + +CHAPITRE X + +La "Maison de Frantz". + +Mal rassure, en proie a une sourde inquietude, que l'heureux denouement +du tumulte de la veille n'avait pas suffi a dissiper, il me fallut +rester enferme dans l'ecole pendant toute la journee du lendemain. Sitot +apres l'heure "d'etude" qui suit la classe du soir, je pris le chemin +des Sablonnieres. La nuit tombait quand j'arrivai dans l'allee de sapins +qui menait a la maison. Tous les volets etaient deja clos. Je craignis +d'etre importun, en me presentant a cette heure tardive, le lendemain +d'un mariage. Je restai fort tard a roder sur la lisiere du jardin et +dans les terres avoisinantes, esperant toujours voir sortir quelqu'un de +la maison fermee... Mais mon espoir fut decu. Dans la metairie voisine +elle-meme, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, hante par les +imaginations les plus sombres. + +Le lendemain samedi, memes incertitudes. Le soir, je pris en hate ma +pelerine, mon baton, un morceau de pain, pour manger en route, et +j'arrivai, quand la nuit tombait deja, pour trouver tout ferme aux +Sablonnieres, comme la veille... Un peu de lumiere au premier etage; +mais aucun bruit; pas un mouvement... Pourtant, de la cour de la +metairie je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allume +dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix et des +pas a l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne +pouvais rien dire ni rien demander a ces gens. Et je retournai guetter +encore, attendre en vain, pensant toujours voir la porte s'ouvrir et +surgir enfin la haute silhouette d'Augustin. + +C'est le dimanche seulement, dans l'apres-midi, que je resolus de sonner +a la porte des Sablonnieres. Tandis que je grimpais les coteaux denudes, +j'entendais sonner au loin les vepres du dimanche d'hiver. Je me sentais +solitaire et desole. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait. +Et je ne fus qu'a demi surpris lorsque, a mon coup de sonnette, je vis +M. de Galais tout seul paraitre et me parler a voix basse: Yvonne de +Galais etait alitee, avec une fievre violente; Meaulnes avait du partir +des vendredi matin pour un long voyage; on ne sait quand il +reviendrait... + +Et comme le vieillard, tres embarrasse, tres triste, ne m'offrait pas +d'entrer, je pris aussitot conge de lui. La porte refermee, je restai un +instant sur le perron, le coeur serre, dans un desarroi absolu, a +regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine dessechee que le +vent balancait tristement dans un rayon de soleil. + +Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son sejour a Paris +avait fini par etre le plus fort. Il avait fallu que mon grand compagnon +echappat a la fin a son bonheur tenace... + +Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des nouvelles d'Yvonne +de Galais, jusqu'au soir ou, convalescente enfin, elle me fit prier +d'entrer. Je la trouvai, assise aupres du feu, dans le salon dont la +grande fenetre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'etait +point pale comme je l'avais imagine, mais tout enfievree, au contraire, +avec de vives taches rouges sous les yeux, et dans un etat d'agitation +extreme. Bien qu'elle parut tres faible encore, elle s'etait habillee +comme pour sortir. Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec +une animation extraordinaire, comme si elle eut voulu se persuader a +elle-meme que le bonheur n'etait pas evanoui encore... Je n'ai pas garde +le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en +vins a demander avec hesitation quand Meaulnes serait de retour. + +"Je ne sais pas quand il reviendra", repondit-elle vivement. + +Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai d'en demander +davantage. + +Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle aupres du feu, +dans ce salon bas ou la nuit venait plus vite que partout ailleurs. +Jamais elle ne parlait d'elle-meme ni de sa peine cachee. Mais elle ne +se lassait pas de me faire conter par le detail notre existence +d'ecoliers de Sainte-Agathe. + +Elle ecoutait gravement, tendrement, avec un interet quasi maternel, le +recit de nos miseres de grands enfants. Elle ne paraissait jamais +surprise, pas meme de nos enfantillages les plus audacieux, les plus +dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les +aventures deplorables de son frere ne l'avaient point lassee. Le seul +regret que lui inspirat le passe, c'etait, je pense, de n'avoir point +encore ete pour son frere une confidente assez intime, puisque, au +moment de sa grande debacle, il n'avait rien ose lui dire non plus qu'a +personne et s'etait juge perdu sans recours. Et c'etait la, quand j'y +songe, une lourde tache qu'avait assumee la jeune femme--tache +perilleuse, de seconder un esprit follement chimerique comme son frere; +tache ecrasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce coeur +aventureux qu'etait mon ami le grand Meaulnes. + +De cette foi qu'elle gardait dans les reves enfantins de son frere, de +ce soin qu'elle apportait a lui conserver au moins des bribes de ce reve +dans lequel il avait vecu jusqu'a vingt ans, elle me donna un jour la +preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mysterieuse. + +Ce fut par une soiree d'avril desolee comme une fin d'automne. Depuis +pres d'un mois nous vivions dans un doux printemps premature, et la +jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues +promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-la, se vieillard se trouvant +fatigue et moi-meme libre, elle me demanda de l'accompagner malgre le +temps menacant. A plus d'une demi-lieue des Sablonnieres, en longeant +l'etang, l'orage, la pluie, la grele nous surprirent. Sous le hangar ou +nous nous etions abrites contre l'averse interminable, le vent nous +glacait, debout l'un pres de l'autre, pensifs, devant le paysage noirci. +Je la revois, dans sa douce robe severe, toute palie, toute tourmentee. + +"Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps. +Qu'a-t-il pu se passer?" + +Mais, a mon etonnement, lorsqu'il nous fut possible enfin de quitter +notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnieres, +continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivames, apres +avoir longtemps marche, devant une maison que je ne connaissais pas, +isolee, au bord d'un chemin defonce qui devait aller vers Preveranges. +C'etait une petite maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien +ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son eloignement et son +isolement. + +A voir Yvonne de Galais, on eut dit que cette maison nous appartenait et +que nous l'avions abandonnee durant un long voyage. Elle ouvrit, en se +penchant, une petite grille, et se hata d'inspecter avec inquietude le +lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, ou des enfants avaient du +venir jouer pendant les longues et lentes soirees de la fin de l'hiver, +etait ravinee par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau. +Dans les jardinets ou les enfants avaient seme des fleurs et des pois, +la grande pluie n'avait laisse que des trainees de gravier blanc. Et +enfin nous decouvrimes, blottie contre le seuil d'une des portes +mouillees, toute une couvee de poussins transpercee par l'averse. +Presque tous etaient morts sous les ailes raidies et les plumes fripees +de la mere. + +A ce spectacle pitoyable, le jeune femme eut un cri etouffe. Elle se +pencha et, sans souci de l'eau ni de la boue, triant les poussins +vivants d'entre les morts, elle les mit dans un pan de son manteau. Puis +nous entrames dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes +ouvraient sur un etroit couloir ou le vent s'engouffra en sifflant. +Yvonne de Galais ouvrit la premiere a notre droite et me fit penetrer +dans une chambre sombre, ou je distinguai, apres un moment d'hesitation, +une grande glace et un petit lit recouvert, a la mode campagnarde, d'un +edredon de soie rouge. Quant a elle, apres avoir cherche un instant dans +le reste de l'appartement, elle revint, portant la couvee malade dans +une corbeille garnie de duvet, qu'elle glissa precieusement sous +l'edredon. Et, tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et +le dernier de la journee, faisait plus pales nos visages et plus obscure +la tombee de la nuit, nous etions la, debout, glaces et tourmentes, dans +la maison etrange! + +D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid fievreux, enlever +un nouveau poussin mort pour l'empecher de faire mourir les autres. Et +chaque fois il nous semblait que quelque chose comme un grand vent par +les carreaux casses du grenier, comme un chagrin mysterieux d'enfants +inconnus, se lamentait silencieusement. + +"C'etait ici, me dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il +etait petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout +le monde, dans laquelle il put aller jouer, s'amuser et vivre quand cela +lui plairait. Mon pere avait trouve cette fantaisie si extraordinaire, +si drole, qu'il n'avait pas refuse. Et quand cela lui plaisait, un +jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait habiter dans sa +maison comme un homme. Les enfants des fermes d'alentour venaient jouer +avec lui, l'aider a faire son menage, travailler dans le jardin. C'etait +un jeu merveilleux! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout +seul. Quant a nous, nous l'admirions tellement que nous ne pensions pas +meme a etre inquiets. + +"Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la +maison est vide. Monsieur de Galais, frappe par l'age et le chagrin, n'a +jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frere. Et que pourrait- +il tenter? + +"Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des environs viennent +jouer dans la cour comme autrefois. Et je me plais a imaginer que ce +sont les anciens amis de Frantz; que lui-meme est encore un enfant et +qu'il va revenir bientot avec la fiancee qu'il s'etait choisie. + +"Ces enfants-la me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couvee de +petits poulets etait a nous..." + +Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce grand regret +d'avoir perdu son frere si fou, si charmant et si admire, il avait fallu +cette averse et cette debacle enfantine pour qu'elle me les confiat. Et +je l'ecoutais sans rien repondre, le coeur tout gonfle de sanglots.... + +Les portes et la grille refermees, les poussins remis dans la cabane en +planches qu'il y avait derriere la maison, elle reprit tristement mon +bras et je la reconduisis. + +Des semaines, des mois passerent. Epoque passee! Bonheur perdu! De celle +qui avait ete la fee, la princesse et l'amour mysterieux de toute notre +adolescence, c'est a moi qu'il etait echu de prendre le bras et de dire +ce qu'il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon +avait fui. De cette epoque, de ces conversations, le soir, apres la +classe que je faisais sur la cote de Saint-Benoist-des-Champs, de ces +promenades ou la seule chose dont il eut fallu parler etait la seule sur +laquelle nous etions decides a nous taire, que pourrais-je dire a +present? Je n'ai pas garde d'autre souvenir que celui, a demi efface +deja, d'un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupieres +s'abaissent lentement tandis qu'ils me regardent, comme pour deja ne +plus voir qu'un monde interieur. + +Et je suis demeure son compagnon fidele--compagnon d'une attente dont +nous ne parlions pas--durant tout un printemps et tout un ete comme il +n'y en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournames, l'apres-midi, +a la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l'air, +pour que rien ne fut moisi quand le jeune menage reviendrait. Elle +s'occupait de la volaille a demi sauvage qui gitait dans la basse-cour. +Et le jeudi ou le dimanche, nous encouragions les jeux des petits +campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site +solitaire, faisaient paraitre plus deserte et plus vide encore la petite +maison abandonnee. + + + +CHAPITRE XI + +Conversation sous la pluie. + +Le mois d'aout, epoque des vacances, m'eloigna des Sablonnieres et de la +jeune femme. Je dus aller passer a Sainte-Agathe mes deux mois de conge. +Je revis la grande cour seche, le preau, la classe vide... Tout parlait +du grand Meaulnes. Tout etait rempli des souvenirs de notre adolescence +deja finie. Pendant ces longues journees jaunies, je m'enfermais comme +jadis, avant la venue de Meaulnes, dans le cabinet des archives, dans +les classes desertes. Je lisais, j'ecrivais, je me souvenais... Mon pere +etait a la peche au loin. Millie dans le salon cousait ou jouait du +piano comme jadis... Et dans le silence absolu de la classe, ou les +couronnes de papier vert dechirees, les enveloppes des livres de prix, +les tableaux eponges, tout disait que l'annee etait finie, les +recompenses distribuees, tout attendais l'automne, la rentree d'octobre +et le nouvel effort--je pensais de meme que notre jeunesse etait finie +et le bonheur manque; moi aussi j'attendais la rentree aux Sablonnieres +et le retour d'Augustin qui peut-etre ne reviendrait jamais... + +Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annoncai a Millie, +lorsqu'elle se decida a m'interroger sur la nouvelle mariee. Je +redoutais ses questions, sa facon a la fois tres innocente et tres +maligne de vous plonger soudain dans l'embarras, en mettant le doigt sur +votre pensee la plus secrete. Je coupai court a tout en annoncant que la +jeune femme de mon ami Meaulnes serait mere au mois d'octobre. + +A part moi, je me rappelai le jour ou Yvonne de Galais m'avait fait +comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eut un silence; de ma part, +un leger embarras de jeune homme. Et j'avais dit tout de suite, +inconsiderement, pour le dissiper--songeant trop tard a tout le drame +que je remuais ainsi: + +"Vous devez etre bien heureuse?" + +Mais elle, sans arriere-pensee, sans regret, ni remords, ni rancune, +elle avait repondu avec un beau sourire de bonheur: + +"Oui, bien heureuse". + +Durant cette derniere semaine des vacances, qui est en general la plus +belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine ou l'on +commence a allumer les feux, et que je passais d'ordinaire a chasser +dans les sapins noirs et mouilles du Vieux-Nancay, je fis mes +preparatifs pour rentrer directement a Saint-Benoist-des-Champs. Firmin, +ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nancay m'eussent pose trop de +questions auxquelles je ne voulais pas repondre. Je renoncai pour cette +fois a mener durant huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard +et je regagnai ma maison d'ecole quatre jours avant la rentree des +classes. + +J'arrivai avant la nuit dans la cour deja tapissee de feuilles jaunies. +Le voiturier parti, je deballai tristement dans la salle a manger, +sonore et "renfermee" le paquet de provisions que m'avait fait maman... +Apres un leger repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma +pelerine et partis pour une fievreuse promenade qui me mena tout droit +aux abords des Sablonnieres. + +Je ne voulus pas m'y introduire en intrus des le premier soir de mon +arrivee. Cependant, plus hardi qu'en fevrier, apres avoir tourne tout +autour du Domaine ou brillait seule la fenetre de la jeune femme, je +franchis, derriere la maison, la cloture du jardin et m'assis sur un +banc, contre la haie, dans l'ombre commencante, heureux simplement +d'etre la, tout pres de ce qui me passionnait et m'inquietait le plus au +monde. + +La nuit venait. Une pluie fine commencait a tomber. La tete basse, je +regardais, sans y songer, mes souliers se mouiller peu a peu et luire +d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fraicheur me gagnait sans +troubler ma reverie. Tendrement, tristement, je revais aux chemins +boueux de Sainte-Agathe, par ce meme soir de septembre; j'imaginais la +place pleine de brume, le garcon boucher qui siffle en allant a la +pompe, le cafe illumine, la joyeuse voituree avec sa carapace de +parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l'oncle +Florentin... Et je me disais tristement: "Qu'importe tout ce bonheur, +puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y etre, ni sa jeune +femme..." + +C'est alors que, levant la tete, je la vis a deux pas de moi. Ses +souliers, dans le sable, faisaient un bruit leger que j'avais confondu +avec celui des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tete et les +epaules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son +front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle apercu par la +fenetre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma +mere, autrefois, s'inquietait et me cherchait pour me dire: "Il faut +rentrer", mais ayant pris gout a cette promenade sous la pluie et dans +la nuit, elle disait seulement avec douceur: "Tu vas prendre froid!" et +restait en ma compagnie a causer longuement... + +Yvonne de Galais me tendit une main brulante, et, renoncant a me faire +entrer aux Sablonnieres, elle s'assit sur le banc moussu et vert-de- +grise, du cote le moins mouille, tandis que debout, appuye du genou a ce +meme banc, je me penchais vers elle pour l'entendre. + +Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi ecourte mes +vacances: + +"Il fallait bien, repondis-je, que je vinsse au plus tot pour vout tenir +compagnie. + +--Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je suis seule +encore. Augustin n'est pas revenu..." + +Prenant ce soupir pour un regret, un reproche etouffe, je commencais a +dire lentement: + +"Tant de folies dans une si noble tete! Peut-etre le gout des aventures +plus fort que tout..." + +Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-la, que +pour la premiere et la derniere fois, elle me parla de Meaulnes. + +"Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, Francois Seurel, mon ami. Il +n'y a que nous--il n'y a que moi de coupable. Songez a ce que nous +avons fait... + +"Nous lui avons dit: "Voici le bonheur, voici ce que tu as cherche +pendant toute ta jeunesse, voici le jeune fille qui etait a la fin de +tous tes reves!" + +"Comment celui que nous poussions ainsi par les epaules n'aurait-il pas +ete saisi d'hesitation, puis de crainte, puis d'epouvante, et n'aurait- +il pas cede a la tentation de s'enfuir! + +--Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous etiez ce bonheur- +la, cette jeune fille-la. + +--Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pensee +orgueilleuse. C'est cette pensee-la qui est cause de tout. + +"Je vous disais: "Peut-etre que je ne puis rien faire pour lui". Et au +fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant cherchee et puisque je +l'aime il faudra bien que je fasse son bonheur". Mais quand je l'ai vu +pres de moi, avec toute sa fievre, son inquietude, son remords +mysterieux, j'ai compris que je n'etais qu'une pauvre femme comme les +autres... + +"--Je ne suis pas digne de vous", repetait-il, quand ce fut le petit +jour et la fin de la nuit de nos noces. + +"Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait son +angoisse. Alors j'ai dit: "S'il faut que vous partiez, si je suis venue +vers vous au moment ou rien ne pouvait vous rendre heureux, s'il faut +que vous m'abandonniez un temps pour ensuite revenir apaise pres de moi, +c'est moi qui vous demande de partir..." + +Dans l'ombre je vis qu'elle avait leve les yeux sur moi. C'etait comme +une confession qu'elle m'avait faite, et elle attendait, anxieusement, +que je l'approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au +fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage, +qui se faisait toujours punir plutot que de s'excuser ou de demander une +permission qu'on lui eut certainement accordee. Sans doute aurait-il +fallu qu'Yvonne de Galais lui fit violence, et lui prenant la tete entre +ses mains, lui dit: "Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime; +tous les hommes ne sont-ils pas des pecheurs?" Sans doute avait-elle eu +grand tort, par generosite, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi +sur la route des aventures... Mais comment aurais-je pu desapprouver +tant de bonte, tant d'amour!... + +Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, troubles jusques au +fond du coeur, nous entendions la pluie froide degoutter dans les haies +et sous les branches des arbres. + +"Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne nous separait +desormais. Et il m'a embrassee, simplement, comme un mari qui laisse sa +jeune femme, avant un long voyage..." + +Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fievreuse, puis son bras, +et nous remontames l'allee dans l'obscurite profonde. + +"Pourtant il ne vous a jamais ecrit? demandai-je. + +--Jamais", repondit-elle. + +Et alors, la pensee nous venant a tous deux de la vie aventureuse qu'il +menait a cette heure sur les routes de France ou d'Allemagne, nous +commencames a parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Details +oublies, impressions anciennes nous revenaient en memoire, tandis que +lentement nous regagnions la maison, faisant a chaque pas de longues +stations pour mieux echanger nos souvenirs... Longtemps--jusqu'aux +barrieres du jardin--dans l'ombre, j'entendis la precieuse voix basse +de la jeune femme; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui +parlais sans me lasser, avec une amitie profonde, de celui qui nous +avait abandonnes... + + + +CHAPITRE XII + +Le fardeau. + +La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures, +une femme du Domaine entra dans la cour de l'ecole ou j'etais occupe a +scier du bois pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille +etait nee aux Sablonnieres. L'accouchement avait ete difficile. A neuf +heures du soir il avait fallu demander la sage-femme de Preveranges. A +minuit, on avait attele de nouveau pour aller chercher le medecin de +Vierzon. Il avait du appliquer les fers. La petite fille avait la tete +blessee et criait beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de +Galais etait maintenant tres affaissee , mais elle avait souffert et +resiste avec une vaillance extraordinaire. + +Je laissai la mon travail, courus revetir un autre paletot, et content, +en somme, de ces nouvelles, je suivis la bonne femme jusqu'aux +Sablonnieres. Avec precaution, de crainte que l'une des deux blessees ne +fut endormie, je montai par l'etroit escalier de bois qui menait au +premier etage. Et la, M. de Galais, le visage fatigue mais heureux me +fit entrer dans la chambre ou l'on avait provisoirement installe le +berceau entoure de rideaux. + +Je n'etais jamais entre dans une maison ou fut ne le jour meme un petit +enfant. Que cela me paraissait bizarre et mysterieux et bon! Il faisait +un soir si beau--un veritable soir d'ete--que M. de Galais n'avait pas +craint d'ouvrir la fenetre qui donnait sur la cour. Accoude pres de moi +sur l'appui de la croisee, il me racontait, avec epuisement et bonheur, +le drame de la nuit; et moi qui l'ecoutais, je sentais obscurement que +quelqu'un d'etranger etait maintenant avec nous dans la chambre... + +Sous les rideaux, cela se mit a crier, un petit cri aigre et prolonge... +Alors M. de Galais me dit a demi-voix: + +"C'est cette blessure a la tete qui la fait crier". + +Machinalement--on sentait qu'il faisait cela depuis le matin et que +deja il en avait pris l'habitude--il se mit a bercer le petit paquet de +rideaux. + +"Elle a ri deja, dit-il, et elle prend le doigt. Mais vous ne l'avez pas +vue?" + +Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure bouffie, un +petit crane allonge et deforme par les fers: + +"Ce n'est rien, dit M. de Galais, le medecin a dit que tout cela +s'arrangerait de soi-meme... Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer". + +Je decouvrais la comme un monde ignore. Je me sentais le coeur gonfle +d'une joie etrange que je ne connaissais pas auparavant... + +M. de Galais entr'ouvrit avec precaution la porte de la chambre de la +jeune femme. Elle ne dormait pas. + +"Vous pouvez entrer", dit-il. + +Elle etait etendue, le visage enfievre, au milieu de ses cheveux blonds +epars. Elle me tendit la main en souriant d'un air las. Je lui fis +compliment de sa fille. D'une voix un peu rauque, et avec une rudesse +inaccoutumee--la rudesse de quelqu'un qui revient du combat: + +"Oui, mais on me l'a abimee", dit-elle en souriant. + +Il fallut bientot partir pour ne pas la fatiguer. + +Le lendemain dimanche, dans l'apres-midi, je me rendis avec une hate +presque joyeuse aux Sablonnieres. A la porte, un ecriteau fixe avec des +epingles arreta le geste que je faisais deja: + +Priere de ne pas sonner + +Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. Je frappai assez fort. +J'entendis dans l'interieur des pas etouffes qui accouraient. Quelqu'un +que je ne connaissais pas--et qui etait le medecin de Vierzon-- +m'ouvrit: + +"Eh bien, qu'y a-t-il? fis-je vivement. + +--Chut! chut!--me repondit-il tout bas, l'air fache. La petite fille a +failli mourir cette nuit. Et la mere est tres mal". + +Completement deconcerte, je le suivis sur la pointe des pieds jusqu'au +premier etage. La petite fille endormie dans son berceau etait toute +pale, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le medecin pensait la +sauver. Quant a la mere, il m'affirmait rien... Il me donna de longues +explications comme au seul ami de la famille. Il parla de congestion +pulmonaire, d'embolie. Il hesitait, il n'etait pas sur... M. de Galais +entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et tremblant. + +Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu'il faisait: + +"Il faut, me dit-il, tout bas, qu'elle ne soit pas effrayee; il faut, a +ordonne le medecin, lui persuader que cela va bien". + +Tout le sang a la figure, Yvonne de Galais etait etendue, la tete +renversee comme la veille. Les joues et le front rouge sombre, les yeux +par instants revulses, comme quelqu'un qui etouffe, elle se defendait +contre la mort avec un courage et une douceur indicibles. + +Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu, avec tant +d'amitie que je faillis eclater en sanglots. + +"Eh bien, eh bien, dit M. de Galais tres fort, avec un enjouement +affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour une malade elle n'a +pas trop mauvaise mine!" + +Et je ne savais que repondre, mais je gardais dans la mienne la main +horriblement chaude de la jeune femme mourante... + +Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je +ne sais quoi; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fenetre, comme +pour me faire signe d'aller dehors chercher Quelqu'un... Mais alors une +affreuse crise d'etouffement la saisit: ses beaux yeux bleus qui, un +instant, m'avaient appele si tragiquement, se revulserent; ses joues et +son front noircirent, et elle se debattit doucement cherchant a contenir +jusqu'a la fin son epouvante et son desespoir. On se precipita--le +medecin et les femmes--avec un ballon d'oxygene, des serviettes, des +flacons; tandis que le vieillard penche sur elle criait--criait comme +si deja elle eut ete loin de lui, de sa voix rude et tremblante: + +"N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin d'avoir +peur!" + +Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle continua a +suffoquer a demi, les yeux blancs, la tete renversee, luttant toujours, +mais incapable, fut-ce un instant, pour me regarder et me parler, de +sortir du gouffre ou elle etait deja plongee. + +... Et comme je n'etais utile a rien, je dus me decider a partir. Sans +doute, j'aurais pu rester un instant encore; et a cette pensee je me +sens etreint par un affreux regret. Mais quoi? J'esperais encore. Je me +persuadais que tout n'etait pas si proche. + +En arrivant a la lisiere des sapins, derriere la maison, songeant au +regard de la jeune femme tourne vers la fenetre, j'examinai avec +l'attention d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de +ce bois par ou Augustin etait venu jadis et par ou il avait fui l'hiver +precedent. Helas! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte; pas une +branche qui remue. Mais, a la longue, la-bas, vers l'allee qui venait de +Preveranges, j'entendis le son tres fin d'une clochette; bientot parut +au detour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse +d'ecolier que suivait un pretre... Et je partis, devorant mes larmes. + +Le lendemain etait le jour de la rentree des classes. A sept heures, il +y avait deja deux ou trois gamins dans la cour. J'hesitai longuement a +descendre, a me montrer. Et lorsque je parus enfin, tournant la clef de +la classe moisie, qui etait fermee depuis deux mois, ce que je redoutais +le plus au monde arriva: je vis le plus grand des ecoliers se detacher +du groupe qui jouait sous le preau et s'approcher de moi. Il venait me +dire que "le jeune dame des Sablonnieres etait morte hier a la tombee de +la nuit". + +Tout se mele pour moi, tout se confond dans cette douleur. Il me semble +maintenant que jamais plus je n'aurai le courage de recommencer la +classe. Rien que traverser la cour aride de l'ecole c'est une fatigue +qui va me briser les genoux. Tout est penible, tout est amer puisqu'elle +est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les +longues courses perdues en voiture; finie, la fete mysterieuse... Tout +redevient la peine que c'etait. + +J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin. Ils s'en +vont, par petits groupes, porter cette nouvelle aux autres a travers la +campagne. Quant a moi, je prends mon chapeau noir, une jaquette bordee +que j'ai, et je m'en vais miserablement vers les Sablonnieres... + +... Me voici devant la maison que nous avions tant cherchee il y a trois +ans! C'est dans cette maison qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin +Meaulnes, est morte hier soir. Un etranger la prendrait pour une +chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans ce lieu desole. + +Voila donc ce que nous reservait ce beau matin de rentree, ce perfide +soleil d'automne qui glisse sous les branches. Comment lutterais-je +contre cette affreuse revolte, cette suffocante montee de larmes! Nous +avions retrouve la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle etait +la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de cette amitie profonde et +secrete qui ne se dit jamais. Je la regardais et j'etais content, comme +un petit enfant. J'aurais un jour peut-etre epouse une autre jeune +fille, et c'est a elle la premiere que j'aurais confie la grande +nouvelle secrete... + +Pres de la sonnette, au coin de la porte, on a laisse l'ecriteau d'hier. +On a deja apporte le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la chambre +du premier, c'est la nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me +raconte la fin et qui entr'ouvre doucement la porte... La voici. Plus de +fievre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente... Rien que le +silence, et, entoure d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un +front mort d'ou sortent les cheveux drus et durs. + +M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est en +chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible obstination +dans des tiroirs en desordre, arraches d'une armoire. Il en sort de +temps a autre, avec une crise de sanglots qui lui secoue les epaules +comme une crise de rire, une photographie ancienne, deja jaunie, de sa +fille. + +L'enterrement est pour midi. Le medecin craint la decomposition rapide, +qui suit parfois les embolies. C'est pourquoi le visage, comme tout le +corps d'ailleurs, est entoure d'ouate imbibee de phenol. + +L'habillage termine--on lui a mis son admirable robe de velours bleu +sombre, semee par endroits de petites etoiles d'argent, mais il a fallu +aplatir et friper les belles manches a gigot maintenant demodees--au +moment de faire monter le cercueil, on s'est apercu qu'il ne pourrait +pas tourner dans le couloir trop etroit. Il faudrait avec une corde le +hisser dehors par la fenetre et de la meme facon le faire descendre +ensuite... Mais M. de Galais, toujours penche sur de vieilles choses +parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus, +intervient alors avec une vehemence terrible. + +"Plutot, dit-il d'une voix coupee par les larmes et la colere, plutot +que de laisser faire une chose aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai +et la descendrai dans mes bras..." + +Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, a mi-chemin, et de +s'ecrouler avec elle! + +Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible: avec l'aide du +medecin et d'une femme, passant un bras sous le dos de la morte etendue, +l'autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon +bras gauche, les epaules appuyees contre mon bras droit, sa tete +retombante retournee sous mon menton, elle pese terriblement sur mon +coeur. Je descends lentement, marche par marche, le long escalier raide, +tandis qu'en bas on apprete tout. + +J'ai bientot les deux bras casses par la fatigue. A chaque marche, avec +ce poids sur la poitrine, je suis un peu essouffle. Agrippe au corps +inerte et pesant, je baisse la tete sur la tete de celle que j'emporte, +je respire fortement et ses cheveux blonds aspires m'entrent dans la +bouche--des cheveux morts qui ont un gout de terre. Ce gout de terre et +de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la +grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchee +--tant aimee... + + + +CHAPITRE XIII + +Le cahier de devoirs mensuels. + +Dans la maison pleine de tristes souvenirs, ou des femmes, tout le jour, +bercaient et consolaient un tout petit enfant malade, le vieux M. de +Galais ne tarda pas a s'aliter. Aux premiers grands froids de l'hiver il +s'eteignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes au +chevet de ce vieil homme charmant, dont la pensee indulgente et la +fantaisie alliee a celle de son fils avaient ete la cause de toute notre +aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une incomprehension +complete de tout ce qui s'etait passe et, d'ailleurs, dans un silence +presque absolu. Comme il n'avait plus depuis longtemps ni parents ni +amis dans cette region de la France, il m'institua par testament son +legataire universel jusqu'au retour de Meaulnes, a qui je devais rendre +compte de tout, s'il revenait jamais... Et c'est au Sablonnieres +desormais que j'habitai. Je n'allais plus a Saint-Benoist que pour y +faire la classe, partant le matin de bonne heure, dejeunant a midi d'un +repas prepare au Domaine, que je faisais chauffer sur le poele, et +rentrant le soir aussitot apres l'etude. Ainsi je pus garder pres de moi +l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout j'augmentais +mes chances de rencontrer Augustin, s'il rentrait un jour aux +Sablonnieres. + +Je ne desesperais pas, d'ailleurs, de decouvrir a la longue dans les +meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice +qui me permit de connaitre l'emploi de son temps, durant le long silence +des annees precedentes--et peut-etre ainsi de saisir les raisons de sa +fuite ou tout au moins de retrouver sa trace... J'avais deja vainement +inspecte je ne sais combien de placards et d'armoires, ouvert, dans les +cabinets de debarras, une quantite d'anciens cartons de toutes formes, +qui se trouvaient tantot remplis de liasses de vieilles lettres et de +photographies jaunies de la famille de Galais, tantot bondes de fleurs +artificielles, de plumes, d'aigrettes et d'oiseaux demodes. Il +s'echappait de ces boites je ne sais quelle odeur fanee, quel parfum +eteint, qui, soudain, reveillaient en moi pour tout un jour les +souvenirs, les regrets, et arretaient mes recherches... + +Un jour de conge, enfin, j'avisai au grenier une vieille petite malle +longue et basse, couverte de poils de porc a demi ronges, et que je +reconnus pour etre la malle d'ecolier d'Augustin. Je me reprochai de +n'avoir point commence par la mes recherches. J'en fis sauter facilement +la serrure rouillee. La malle etait pleine jusqu'au bord des cahiers et +des livres de Sainte-Agathe. Arithmetiques, litteratures, cahiers de +problemes, que sais-je?... Avec attendrissement plutot que par +curiosite, je me mis a fouiller dans tout cela, relisant les dictees que +je savais encore par coeur, tant de fois nous les avions recopiees! +"L'Aqueduc" de Rousseau, "Une aventure en Calabre" de P.L. Courier, +"Lettre de George Sand a son fils"... + +Il y avait aussi un "Cahier de Devoirs Mensuels". J'en fus surpris, car +ces cahiers restaient au Cours et les eleves ne les emportaient jamais +au dehors. C'etait un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de +l'eleve, Augustin Meaulnes, etait ecrit sur la couverture en ronde +magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril 189... je reconnus +que Meaulnes l'avait commence peu de jours avant de quitter Sainte- +Agathe. Les premieres pages etaient tenues avec le soin religieux qui +etait de regle lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions. Mais +il n'y avait pas plus de trois pages ecrites, le reste etait blanc et +voila pourquoi Meaulnes l'avait emporte. + +Tout en reflechissant, agenouille par terre, a ces coutumes, a ces +regles pueriles qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence, +je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier inacheve. +Et c'est ainsi que je decouvris de l'ecriture sur d'autres feuillets. +Apres quatre pages laissees en blanc on avait recommence a ecrire. + +C'etait encore l'ecriture de Meaulnes, mais rapide, mal formee, a peine +lisible; de petits paragraphes de largeurs inegales, separes par des +lignes blanches. Parfois ce n'etait qu'une phrase inachevee. Quelquefois +une date. Des la premiere ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir la des +renseignements sur la vie passee de Meaulnes a Paris, des indices sur la +piste que je cherchais, et je descendis dans la salle a manger pour +parcourir a loisir, a la lumiere du jour, l'etrange document. Il faisait +un jour d'hiver clair et agite. Tantot le soleil vif dessinait les croix +des carreaux sur les rideaux blancs de la fenetre, tantot un vent +brusque jetait aux vitres une averse glacee. Et c'est devant cette +fenetre, aupres du feu, que je lus ces lignes qui m'expliquerent tant de +choses et dont voici la copie tres exacte... + + + +CHAPITRE XIV + +Le secret. + +Je suis passe une fois encore sous la fenetre. La vitre est toujours +poussiereuse et blanchie par le double rideau qui est derriere. Yvonne +de Galais l'ouvrirait-elle que je n'aurais rien a lui dire puisqu'elle +est mariee... Que faire, maintenant? Comment vivre?... + +Samedi 13 fevrier.--J'ai rencontre, sur le quai, cette jeune fille qui +m'avait renseigne au mois de juin, qui attendait comme moi devant la +maison fermee... Je lui ai parle. Tandis qu'elle marchait, je regardais +de cote les legers defauts de son visage: une petite ride au coin des +levres, un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulee aux +ailes du nez. Elle c'est retournee tout d'un coup et me regardant bien +en face, peut-etre parce qu'elle est plus belle de face que de profil, +elle m'a dit d'une voix breve: + +"Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait +la cour, autrefois, a Bourges. Il etait meme mon fiance..." + +Cependant a la nuit pleine, sur le trottoir desert et mouille qui +reflete la lueur d'un bec de gaz, elle s'est approchee de moi tout d'un +coup, pour me demander de l'emmener ce soir au theatre avec sa soeur. Je +remarque pour la premiere fois qu'elle est habillee de deuil, avec un +chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin, +pareil a une canne. Et comme je suis tout pres d'elle, quand je fais un +geste mes ongles griffent le crepe de son corsage... Je fais des +difficultes pour accorder ce qu'elle demande. Fachee, elle veut partir +tout de suite. Et c'est moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors +un ouvrier qui passe dans l'obscurite plaisante a mi-voix: + +"N'y va pas, ma petite, il te ferait mal!" + +Et nous sommes restes, tous les deux, interdits. + +Au theatre.--Les deux jeunes filles, mon amie qui s'appelle Valentine +Blondeau et sa soeur, sont arrivees avec de pauvres echarpes. + +Valentine est placee devant moi. A chaque instant elle se retourne, +inquiete, comme se demandant ce que je lui veux. Et moi, je me sens pres +d'elle, presque heureux; je lui reponds chaque fois par un sourire. + +Tout autour de nous, il y avait des femmes trop decolletees. Et nous +plaisantions. Elle souriait d'abord, puis elle dit: "Il ne faut pas que +je rie. Moi aussi je suis trop decolletee". Et elle s'est enveloppee +dans son echarpe. En effet sous le carre de dentelle noire, on voyait +que, dans sa hate a changer de toilette, elle avait refoule le haut de +sa simple chemise montante. + +Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de pueril; il y a dans son +regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m'attire. Pres +d'elle, le seul etre au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du +Domaine, je ne cesse de penser a mon etrange aventure de jadis... J'ai +voulu l'interroger de nouveau sur le petit hotel du boulevard. Mais a +son tour, elle m'a pose des questions si genantes que je n'ai su rien +repondre. Je sens que desormais nous serons, tous les deux, muets sur ce +sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A quoi bon? Et +pourquoi?... Suis-je condamne maintenant a suivre a la trace tout etre +qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon +aventure manquee?... + +A minuit, seul, dans la rue deserte, je me demande ce que me veut cette +nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long des maisons pareilles a +des boites en carton alignees, dans lesquelles tout un peuple dort. Et +je me souviens tout a coup d'une decision que j'avais prise l'autre +mois: j'avais resolu d'aller la-bas en pleine nuit, vers une heure du +matin, de contourner l'hotel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer +comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permit de +retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir... Mais +je suis fatigue. J'ai faim. Moi aussi je me suis hate de changer de +costume, avant le theatre, et je n'ai pas dine... Agite, inquiet +pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me +coucher, en proie a un vague remords. Pourquoi? + +Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les reconduise, ni +me dire ou elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que +j'ai pu. Je sais qu'elles habitent une petite rue qui tourne aux +environs de Notre-Dame. Mais a quel numero?... J'ai devine qu'elles +etaient couturieres ou modistes. + +En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donne rendez-vous pour jeudi, a +quatre heures, devant le meme theatre ou nous sommes alles. + +"Si je n'etais pas la jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi a la meme +heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours". + +Jeudi 18 fevrier.--Je suis parti pour l'attendre dans le grand vent qui +charrie de la pluie. On se disait a chaque instant: il va finir par +pleuvoir... + +Je marche dans la demi-obscurite des rues, un poids sur le coeur. Il +tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve: une averse peut +l'empecher de venir. Mais le vent se reprend a souffler et la pluie ne +tombe pas cette fois encore. La-haut, dans le gris apres-midi du ciel-- +tantot gris et tantot eclatant--un grand nuage a du ceder au vent. Et +je suis ici terre dans une attente miserable... + +Devant le theatre.--Au bout d'un quart d'heure je suis certain qu'elle +ne viendra pas. Du quai ou je suis, je surveille au loin, sur le pont +par lequel elle aurait du venir, le defile des gens qui passent. +J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois +venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le +plus longtemps, le plus pres de moi, lui ont ressemble et m'ont fait +esperer... + +Une heure d'attente.--Je suis las. A la tombee de la nuit, un gardien +de la paix traine au poste voisin un voyou qui lui jette d'une voix +etouffee toutes les injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est +furieux, pale, muet... Des le couloir il commence a cogner, puis il +referme sur eux la porte pour battre le miserable tout a l'aise... Il me +vient cette pensee affreuse que j'ai renonce au paradis et que je suis +en train de pietiner aux portes de l'enfer. + +De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue etroite et +basse, entre la Seine et Notre-Dame, ou je connais a peu pres la place +de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps a autre une bonne +ou une menagere sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses +emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en vais... Je +repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place ou nous +devions nous attendre. Il y a plus de monde que tout a l'heure--une +foule noire... + +Suppositions--Desespoir--Fatigue. Je me raccroche a cette pensee: +demain. Demain, a la meme heure, en ce meme endroit, je reviendrai +l'attendre. Et j'ai grand'hate que demain soit arrive. Avec ennui +j'imagine la soiree d'aujourd'hui, puis la matinee du lendemain, que je +vais passer dans le desoeuvrement... Mais deja cette journee n'est-elle +pas presque finie?... Rentre chez moi, pres du feu, j'entends crier les +journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la +ville, aupres de Notre-Dame, elle les entend aussi. + +Elle... Je veux dire: Valentine. + +Cette soiree que j'avais voulu escamoter me pese etrangement. Tandis que +l'heure avance, que ce jour-la va bientot finir et que deja je le +voudrai fini, il y a des hommes qui lui ont confie tout leur espoir, +tout leur amour et leurs dernieres forces. Il y a des hommes mourants, +d'autres qui attendent une echeance, et qui voudraient que ce ne soit +jamais demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un +remords. D'autres qui sont fatigues, et cette nuit ne sera jamais assez +longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui a +perdu ma journee, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain? + +Vendredi soir.--J'avais pense ecrire a la suite: "Je ne l'ai pas +revue". Et tout aurait ete fini. + +Mais en arrivant ce soir, a quatre heures, au coin du theatre: la voici. +Fine et grave, vetue de noir, mais avec de la poudre au visage et une +collerette qui lui donne l'air d'un pierrot coupable. Un air a la fois +douloureux et malicieux. + +C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, qu'elle ne +viendra plus. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . + +Et pourtant, a la tombee de la nuit, nous voici encore tous les deux, +marchant lentement l'un pres de l'autre, sur le gravier des Tuileries. +Elle me raconte son histoire mais d'une facon si enveloppee que je +comprends mal. Elle dit: "mon amant" en parlant de ce fiance qu'elle n'a +pas epouse. Elle le fait expres, je pense, pour me choquer et pour que +je ne m'attache point a elle. + +Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise grace: + +"N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait que des +folies. + +"J'ai couru des chemins, toute seule. + +"J'ai desespere mon fiance. Je l'ai abandonne parce qu'il m'admirait +trop; il ne me voyait qu'en imagination et non point telle que j'etais. +Or, je suis pleine de defauts. Nous aurions ete tres malheureux". + +A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus mauvaise +qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver a elle-meme qu'elle a eu +raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien a +regretter et n'etait pas digne du bonheur qui s'offrait a elle. + +Une autre fois: + +"Ce qui me plait en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce +qui me plait en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes +souvenirs..." + +Une autre fois: + +"Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez". + +Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement: + +"Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez, vous aussi? +Vous aussi, vous allez me demander ma main?..." + +J'ai balbutie. Je ne sais pas ce que j'ai repondu. Peut-etre ai-je dit: +"Oui". + +Cette espece de journal s'interrompait la. Commencaient alors des +brouillons de lettres illisibles, informes, ratures. Precaire +fiancailles!... La jeune fille, sur la priere de Meaulnes, avait +abandonne son metier. Lui s'etait occupe des preparatifs du mariage. +Mais sans cesse repris par le desir de chercher encore, de partir encore +sur la trace de son amour perdu, il avait du, sans doute, plusieurs fois +disparaitre; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il +cherchait a se justifier devant Valentine. + + + +CHAPITRE XV + +Le secret (suite). + +Puis le journal reprenait. + +Il avait note des souvenirs sur un sejour qu'ils avaient fait tous les +deux a la campagne, je ne sais ou. Mais, chose etrange, a partir de cet +instant, peut-etre par un sentiment de pudeur secrete, le journal etait +redige de facon si hachee, si informe, griffonne si hativement aussi, +que j'ai du reprendre moi meme et reconstituer toute cette partie de son +histoire. + +14 juin.--Lorsqu'il s'eveilla de grand matin dans la chambre de +l'auberge, le soleil avait allume les dessins rouges du rideau noir. Des +ouvriers agricoles, dans la salle du bas, parlaient fort en prenant le +cafe du matin: ils s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre +un de leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait, +dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord. +Ce rideau seme de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales +montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans +l'impression unique d'un reveil a la campagne, au debut de delicieuses +grandes vacances. + +Il se leva, frappa doucement a la porte voisine, sans obtenir de +reponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il apercut alors Valentine et +comprit d'ou lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait, +absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendit respirer, +comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux +yeux fermes, ce visage si quiet qu'on eut souhaite ne l'eveiller et ne +le troubler jamais. + +Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne dormait plus +que d'ouvrir les yeux et de regarder. + +Des qu'elle fut habillee, Meaulnes revint pres de la jeune fille. + +"Nous sommes en retard", dit-elle. + +Et ce fut aussitot comme une menagere dans sa demeure. + +Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes +avait portes la veille et quand elle en vint au pantalon se desola. Le +bas des jambes etait couvert d'une boue epaisse. Elle hesita, puis, +soigneusement, avec precaution, avant de le brosser, elle commenca par +raper la premiere epaisseur de terre avec un couteau. + +"C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe +quand ils etaient flanques dans la boue. + +--Moi, c'est ma mere qui m'a enseigne cela", dit Valentine. + +... Et telle etait bien la compagne que devait souhaiter, avant son +aventure mysterieuse, le chasseur et le paysan qu'etait le grand +Meaulnes. + +15 juin.--A ce diner, a la ferme, ou grace a leurs amis qui les avaient +presentes comme mari et femme, ils furent convies, a leur grand ennui, +elle se montra timide comme une nouvelle mariee. + +On avait allume les bougies de deux candelabres, a chaque bout de la +table couverte de toile blanche, comme a une paisible noce de campagne. +Les visages, des qu'ils se penchaient, sous cette faible clarte, +baignaient dans l'ombre. + +Il y avait a la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis +Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, bien qu'on s'adressat +presque toujours a lui. Depuis qu'il avait resolu, dans ce village +perdu, afin d'eviter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa +femme, un meme regret, un meme remords le desolaient. Et tandis que +Patrice, a la facon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le diner: + +"C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse +comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, presider le repas +de mes noces". + +Pres de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On +eut dit une jeune paysanne. A chaque tentative nouvelle, elle regardait +son ami et semblait vouloir se refugier contre lui. Depuis longtemps, +Patrice insistait vainement pour qu'elle vidat son verre, lorsqu'enfin +Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement: + +"Il faut boire, ma petite Valentine". + +Alors, docilement, elle but. Et Patrice felicita en souriant le jeune +homme d'avoir une femme aussi obeissante. + +Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et +pensifs. Ils etaient fatigues, d'abord; leurs pieds trempes par la boue +de la promenade etaient glaces sur les carreaux laves de la cuisine. Et +puis, de temps a autre, le jeune homme etait oblige de dire: + +"Ma femme, Valentine, ma femme..." + +Et chaque fois, en prononcant sourdement ce mot, devant ces paysans +inconnus, dans cette salle obscure, il avait l'impression de commettre +une faute. + +17 juin.--L'apres-midi de ce dernier jour commenca mal. + +Patrice et sa femme les accompagnerent a la promenade. Peu a peu, sur la +pente inegale couverte de bruyeres, les deux couples se trouverent +separes. + +Meaulnes et Valentine s'assirent entre les genevriers, dans un petit +taillis. + +Le vent portait des gouttes de pluie et le temps etait bas. La soiree +avait un gout amer, semblait-il, le gout d'un tel ennui que l'amour meme +ne le pouvait distraire. + +Longtemps ils resterent la, dans leur cachette, abrites sous les +branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent +que, maintenant, tout irait bien. + +Et ils commencerent a parler d'amour, Valentine parlait, parlait... + +"Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiance, comme un enfant +qu'il etait: tout de suite nous aurions eu une maison, comme une +chaumiere perdue dans la campagne. Elle etait toute prete, disait-il. +Nous y serions arrives comme au retour d'un grand voyage, le soir de +notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les +chemins, dans la cour, caches dans les bosquets, des enfants inconnus +nous auraient fait fete, criant: "Vive la mariee!"... Quelles folies! +n'est-ce pas?" + +Meaulnes, interdit, soucieux, l'ecoutait. Il retrouvait, dans tout cela, +comme l'echo d'une voix deja entendue. Et il y avait aussi, dans le ton +de la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague regret. + +Mais elle eut peur de l'avoir blesse. Elle se retourna vers lui, avec +elan, avec douceur. + +"A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai: quelque chose qui +ait ete pour moi plus precieux que tout..., et vous le brulerez!" + +Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit de sa +poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les lettres de son +fiance. + +Ah! tout de suite, il reconnut la fine ecriture. Comment n'y avait-il +jamais pense plus tot! C'etait l'ecriture de Franz le bohemien, qu'il +avait vue jadis sur le billet desespere laisse dans la chambre du +Domaine... + +Ils marchaient maintenant sur une petite route etroite entre les +paquerettes et les foins eclaires obliquement par le soleil de cinq +heures. Si grande etait sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore +quelle deroute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle +lui avait demande de lire. Des phrases enfantines, sentimentales, +pathetiques... Celle-ci, dans la derniere lettre: + +... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite Valentine. +Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas superstitieux... + +Meaulnes lisait, a demie aveugle de regret et de colere, le visage +immobile, mais tout pale, avec des fremissements sous les yeux. +Valentine, inquiete de le voir ainsi, regarda ou il en etait, et ce qui +le fachait ainsi. + +"C'est, expliqua-t-elle tres vite, un bijou qu'il m'avait donne en me +faisant jurer de le regarder toujours. C'etaient la de ses idees +folles". + +Mais elle ne fit qu'exasperer Meaulnes. + +"Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi repeter +ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu croire en lui? Je l'ai connu, +c'etait le garcon le plus merveilleux du monde! + +--Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'emoi, vous avez connu +Frantz de Galais? + +--C'etait mon ami le meilleur, c'etait mon frere d'aventures, et voila +que je lui ai pris sa fiancee! + +"Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui +n'avez croire a rien. Vous etes cause de tout. C'est vous qui avez tout +perdu! tout perdu!" + +Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la repoussa +brutalement. + +"Allez-vous-en. Laissez-moi. + +--Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, begayant et +pleurant a demi, je partirai en effet. Je rentrerai a Bourges, chez +nous, avec ma soeur. Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez, +n'est-ce pas? que mon pere est trop pauvre pour me garder; eh bien! je +repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai deja fait +une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n'ai plus +de metier..." + +Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train, tandis que +Meaulnes, sans meme la regarder partir, continuait a marcher au hasard. + +Le journal s'interrompait de nouveau. + +Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme indecis, +egare. Rentre a La Ferte-d'Angillon, Meaulnes ecrivait a Valentine en +apparence pour lui affirmer sa resolution de ne jamais la revoir et lui +en donner des raisons precises, mais en realite, peut-etre, pour qu'elle +lui repondit. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son +desarroi, il n'avait pas meme songe d'abord a lui demander: savait-elle +ou se trouvait le Domaine tant cherche? Dans une autre, il la suppliait +de se reconcilier avec Frantz de Galais. Lui-meme se chargeait de le +retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les brouillons n'avaient +pas du etre envoyees. Mais il avait du ecrire deux ou trois fois, sans +jamais obtenir de reponse. C'avait ete pour lui une periode de combats +affreux et miserables, dans un isolement absolu. L'espoir de revoir +jamais Yvonne de Galais s'etant completement evanoui, il avait du peu a +peu sentir sa grande resolution faiblir. Et d'apres les pages qui vont +suivre--les dernieres de son journal--j'imagine qu'il dut, un beau +matin du debut des vacances, louer une bicyclette pour aller a Bourges, +visiter la cathedrale. + +Il etait parti a la premiere heure, par la belle route droite entre les +bois, inventant en chemin mille pretextes a se presenter dignement, sans +demander une reconciliation, devant celle qu'il avait chassee. + +Les quatre dernieres pages, que j'ai pu reconstituer racontaient ce +voyage et cette derniere faute... + + + +CHAPITRE XVI + +Le secret (fin). + +25 aout.--De l'autre cote de Bourges, a l'extremite des nouveaux +faubourgs, il decouvrit, apres avoir longtemps cherche, la maison de +Valentine Blondeau. Une femme--la mere de Valentine--sur le pas de la +porte, semblait l'attendre. C'etait une bonne figure de menagere, +lourde, fripee, mais belle encore. Elle le regardai venir avec +curiosite, et lorsqu'il lui demanda: "si Mlles Blondeau etaient ici", +elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu'elles etaient +rentrees a Paris depuis le 15 aout. + +"Elles m'ont defendu de dire ou elles allaient, ajouta-t-elle, mais en +ecrivant a leur ancienne adresse on ferait suivre leurs lettres". + +En revenant sur ses pas, sa bicyclette a la main, a travers le jardinet, +il pensait: + +"Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est moi qui +l'ai forcee a cela. "Je deviendrai certainement une fille perdue", +disait-elle. Et c'est moi qui l'ai jetee la! C'est moi qui ai perdu la +fiancee de Frantz!" + +Et tout bas il se repetait avec folie: "Tant mieux! Tant mieux!" avec la +certitude que c'etait bien "tant pis" au contraire et que, sous les yeux +de cette femme, avant d'arriver a la grille, il allait buter des deux +pieds et tomber sur les genoux. + +Il ne pensa pas a dejeuner et s'arreta dans un cafe ou il ecrivit +longuement a Valentine, rien que pour crier, pour se delivrer du cri +desespere qui l'etouffait. Sa lettre repetait indefiniment: "Vous avez +pu! Vous avez pu!... Vous avez pu vous resigner a cela! Vous avez pu +vous perdre ainsi!" + +Pres de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait bruyamment une +histoire de femme qu'on entendait par bribes: "... Je lui ai dit... Vous +devez bien me connaitre... Je fais la partie avec votre mari tous les +soirs!" Les autres riaient et, detournant la tete, crachaient derriere +les banquettes. Have et poussiereux, Meaulnes les regardait comme un +mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux. + +Longtemps, a bicyclette, il erra autour de la cathedrale, se disant +obscurement: "En somme, c'est pour la cathedrale que j'etais venu". Au +bout de toutes les rues, sur la place deserte, on la voyait monter +enorme et indifferente. Ces rues etaient etroites et souillees comme les +ruelles qui entourent les eglises de village. Il y avait ca et la +l'enseigne d'une maison louche, une lanterne rouge... Meaulnes sentait +sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, refugie, comme +aux anciens ages, sous les arcs-boutants de la cathedrale. Il lui venait +une crainte de paysan, une repulsion pour cette eglise de la ville, ou +tous les vices sont sculptes dans des cachettes, qui est batie entre les +mauvais lieux et qui n'a pas de remede pour les plus douleurs d'amour. + +Deux filles vinrent a passer, se tenant par la taille et le regardant +effrontement. Par degout ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour +l'abimer, Meaulnes les suivit lentement a bicyclette et l'une d'elles, +une miserable fille dont les rares cheveux blonds etaient tires en +arriere par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au +jardin de l'Archeveche, le jardin ou Frantz, dans une de ses lettres, +donnait rendez-vous a la pauvre Valentine. + +Il ne dit pas non, sachant qu'a cette heure il aurait depuis longtemps +quitte la ville. Et de sa fenetre basse, dans la rue en pente, elle +resta longtemps a lui faire des signes vagues. + +Il avait hate de reprendre son chemin. + +Avant de partir, il ne peut resister au morne desir de passer une +derniere fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux +et put faire provision de tristesse. C'etait une des dernieres maisons +du faubourg et la rue devenait une route a partir de cet endroit... En +face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y +avait personne aux fenetres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long +d'un mur, trainant deux gamins en guenilles, une sale fille poudree +passa. + +C'est la que l'enfance de Valentine s'etait ecoulee, la qu'elle avait +commence a regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait +travaille, cousu, derriere ces fenetres. Et Frantz etait passe pour la +voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y +avait plus rien, rien... La triste soiree durait et Meaulnes savait +seulement que quelque part, perdue, durant ce meme apres-midi, Valentine +regardait passer dans son souvenir cette place morne ou jamais elle ne +viendrait plus. + +Le long voyage qu'il lui restait a faire pour rentrer devait etre son +dernier recours contre sa peine, sa derniere distraction forcee avant de +s'y enfoncer tout entier. + +Il partit. Aux environs de la route, dans la vallee, de delicieuses +maisons fermieres, entre les arbres, au bord de l'eau, montraient leurs +pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, la-bas, sur les +pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On +imaginait, la-bas, des ames, de belles ames... + +Mais, pour Meaulnes, a ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour, +cet amour mal satisfait qu'on venait de souffleter si cruellement, et la +jeune fille entre toutes qu'il eut du proteger, sauvegarder, etait +justement celle-la qu'il venait d'envoyer a sa perte. + +Quelques lignes hatives du journal m'apprenaient encore qu'il avait +forme le projet de retrouver Valentine coute que coute avant qu'il fut +trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c'etait +la ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des preparatifs, +lorsque j'etais venu a La Ferte-d'Angillon pour tout deranger. Dans la +marie abandonnee, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un +beau matin de la fin du mois d'aout--lorsque j'avais pousse la porte et +lui avait apporte la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait +ete repris, immobilise, par son ancienne aventure, sans oser rien faire +ni rien avouer. Alors avaient commence le remords, le regret et la +peine, tantot etouffes, tantot triomphants, jusqu'au jour des noces ou +le cri du bohemien dans les sapins lui avait theatralement rappele son +premier serment de jeune homme. + +Sur ce meme cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonne +quelques mots en hate, a l'aube, avant de quitter, avec sa permission-- +mais pour toujours--Yvonne de Galais, son epouse depuis la veille: + +"Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohemiens qui +sont venus hier dans la sapiniere et qui sont partis vers l'est a +bicyclette. Je ne reviendrai pres d'Yvonne que si je puis ramener avec +moi et installer dans la "maison de Frantz" Frantz et Valentine maries. + +"Ce manuscrit, que j'avais commence comme un journal secret et qui est +devenu ma confession, sera, si je ne reviens pas, la propriete de mon +ami Francois Seurel". + +Il avait du glisser le cahier en hate sous les autres, refermer a clef +son ancienne petite malle d'etudiant, et disparaitre. + + + +EPILOGUE + +Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon compagnon, et +de mornes jours s'ecoulaient dans l'ecole paysanne, de tristes jours +dans la maison deserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui +avais fixe, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus depuis +longtemps ou habitait Valentine. + +La seule joie des Sablonnieres, ce fut bientot la petite fille qu'on +avait pu sauver. A la fin de septembre, elle s'annoncait meme comme une +solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponnee aux +barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant a +marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui +reveillait longuement les echos sourds de la demeure abandonnee. Lorsque +je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un +baiser. Elle avait une facon sauvage et charmante en meme temps de +fretiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en +riant aux eclats. De toute sa gaiete, de toute sa violence enfantine, on +eut dit qu'elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison +depuis sa naissance. Je me disais parfois: "Sans doute, malgre cette +sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant". Mais une fois encore la +Providence en decida autrement. + +Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'etais leve de fort bonne +heure, avant meme la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je +devais aller pecher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin +Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi +pour de grandes parties de braconnage: peches a la main, la nuit, peches +aux eperviers prohibes... Tout le temps de l'ete, nous partions les +jours de conge, des l'aube, et nous ne rentrions qu'a midi. C'etait le +gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant a moi, c'etait mon seul +passe-temps; les seules aventures qui me rappelassent les equipees de +jadis. Et j'avais fini par prendre gout a ces randonnees, a ces longues +peches le long de la riviere ou dans les roseaux de l'etang. + +Ce matin-la, j'etais donc debout, a cinq heures et demie, devant la +maison, sous un petit hangar adosse au mur qui separait le jardin +anglais des Sablonnieres du jardin potager de la ferme. J'etais occupe a +demeler mes filets que j'avais jetes en tas, le jeudi d'avant. + +Il ne faisait pas jour tout a fait; c'etait le crepuscule d'un beau +matin de septembre; et le hangar ou je demelais a la hate mes engins se +trouvait a demi plonge dans la nuit. + +J'etais la silencieux et affaire lorsque soudain j'entendis la grille +s'ouvrir, un pas crier sur le gravier. + +"Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus tot que je n'aurais cru. Et moi +qui ne suis pas pret!..." + +Mais l'homme qui entrait dans la cour m'etait inconnu. C'etait, autant +que je pus distinguer, un grand gaillard barbu habille comme un chasseur +ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver la ou les autres savaient +que j'etais toujours, a l'heure de nos rendez-vous, il gagna directement +la porte d'entree. + +"Bon! pensai-je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront convie sans +me le dire et ils l'auront envoye en eclaireur". + +L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je +l'avais refermee, aussitot sorti. Il fit de meme a l'entree de la +cuisine. Puis, hesitant un instant, il tourna vers moi, eclairee par le +demi-jour, sa figure inquiete. Et c'est alors seulement que je reconnus +le grand Meaulnes. + +Un long moment je restai la, effraye, desespere, repris soudain par +toute la douleur qu'avait reveillee son retour. Il avait disparu +derriere la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hesitant. + +Alors je m'avancai vers lui, et sans rien dire, je l'embrassai en +sanglotant. Tout de suite, il comprit: + +"Ah! dit-il d'une voix breve, elle est morte, n'est-ce pas?" + +Et il resta la, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le +bras et doucement je l'entrainai vers la maison. Il faisait jour +maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur fut accompli, je lui fis +monter l'escalier qui menait vers la chambre de la morte. Sitot entre; +il tomba a deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tete +enfouie dans ses deux bras. + +Il se releva enfin, les yeux egares, titubant, ne sachant ou il etait. +Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la porte qui faisait +communiquer cette chambre avec celle de la petite fille. Elle s'etait +eveillee toute seule--pendant que sa nourrice etait en bas--et, +deliberement, s'etait assise dans son berceau. On voyait tout juste sa +tete etonnee, tournee vers nous. + +"Voici ta fille", dis-je. + +Il eut un sursaut et me regarda. + +Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir +d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour detourner un peu ce grand +attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant tres serree +contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tete +baissee et me dit: + +"Je les ai ramenes, les deux autres... Tu iras les voir dans leur +maison". + +Et en effet, au debut de la matinee, lorsque je m'en allai, tout pensif +et presque heureux vers la maison de Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait +jadis montree deserte, j'apercus de loin une maniere de jeune menagere +en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosite et +d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanches qui s'en +allaient a la messe... + +Cependant la petite fille commencait a s'ennuyer d'etre serree ainsi, et +comme Augustin, la tete penchee de cote pour cacher et arreter ses +larmes continuait a ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape +de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillee. + +Cette fois le pere leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses +bras et la regarda avec une espece de rire. Satisfaite, elle battit des +mains... + +Je m'etais legerement recule pour mieux les voir. Un peu decu et +pourtant emerveille, je comprenais que la petite fille avait enfin +trouve la le compagnon qu'elle attendait obscurement. La seule joie que +m'eut laissee le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il etait revenu pour +me la prendre. Et deja je l'imaginais, la nuit, enveloppant sa fille +dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures. + + + +TABLE + +Premiere Partie. + +I.--Le Pensionnaire. +II.--Apres quatre heures. +III.--"Je frequentais la boutique d'un vannier". +IV.--L'Evasion. +V.--La Voiture qui revient. +VI.--On frappe au carreau. +VII.--Le Gilet de soie. +VIII.--L'Aventure. +IX.--Une Halte. +X.--La Bergerie. +XI.--Le Domaine mysterieux. +XII.--La Chambre de Wellington. +XIII.--La Fete etrange. +XIV.--La Fete etrange (suite). +XV.--La Rencontre. +XVI.--Frantz de Galais. +XVII--La Fete etrange (fin). + +Deuxieme Partie. + +I.--Le grand Jeu. +II.--Nous tombons dans une embuscade. +III.--Les Bohemiens a l'ecole. +IV.--Ou il est question du Domaine mysterieux. +V.--L'Homme aux espadrilles. +VI.--Une Dispute dans la coulisse. +VII.--Le Bohemien enleve son bandeau. +VIII.--Les Gendarmes! +IX.--A la recherche du sentier perdu. +X.--La Lessive. +XI.--Je trahis. +XII.--Les trois lettres de Meaulnes. + +Troisieme Partie. + +I.--La Baignade. +II.--Chez Florentin. +III.--Une Apparition. +IV.--La grande Nouvelle. +V.--La Partie de Plaisir. +VI.--La Partie de Plaisir (fin). +VII.--Le Jour des Noces. +VIII.--L'Appel de Frantz. +IX.--Les Gens heureux. +X.--La "Maison de Frantz". +XI.--Conversation sous la Pluie. +XII.--Le Fardeau. +XIII.--Le Cahier de Devoirs mensuels. +XIV.--Le Secret. +XV.--Le Secret (suite). +XVI.--Le Secret (fin). +Epilogue. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES *** + +This file should be named 7lgme10.txt or 7lgme10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7lgme11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7lgme10a.txt + +Produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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