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+The Project Gutenberg EBook of Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this ebook.
+
+Title: Le grand Meaulnes
+
+Author: Alain-Fournier
+
+Posting Date: November 11, 2020 [EBook #5781]
+Release Date: May, 2004
+First Posted: July 21, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Walter Debeuf, updated by Laurent Vogel (using images
+ generously made available by the Bibliothèque nationale de
+ France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES ***
+
+
+
+
+
+ ALAIN-FOURNIER
+
+ LE
+ GRAND MEAULNES
+
+ PARIS
+ ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
+ 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
+ PLACE BEAUVAU
+
+ 1913
+
+
+
+
+Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptations réservés
+pour tous pays
+
+_Copyright by Émile-Paul frères, 1913._
+
+
+
+
+Exemplaire tiré spécialement pour l'Auteur.
+
+
+
+
+_A ma soeur Isabelle_
+
+
+
+
+LE GRAND MEAULNES
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE PENSIONNAIRE
+
+
+Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...
+
+Je continue à dire «chez nous», bien que la maison ne nous appartienne
+plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n'y
+reviendrons certainement jamais.
+
+Nous habitions les bâtiments du _Cours Supérieur_ de Sainte-Agathe. Mon
+père, que j'appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à
+la fois le Cours supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur,
+et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.
+
+Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes
+vierges, à l'extrémité du bourg; une cour immense avec préaux et
+buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail; sur
+le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers
+La Gare, à trois kilomètres; au sud et par derrière, des champs, des
+jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan
+sommaire de cette demeure où s'écoulèrent les jours les plus tourmentés
+et les plus chers de ma vie--demeure d'où partirent et où revinrent se
+briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.
+
+Le hasard des «changements», une décision d'inspecteur ou de préfet,
+nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien
+longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait
+déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins
+qui volaient des pêches dans le jardin s'étaient enfuis silencieusement
+par les trous de la haie... Ma mère, que nous appelions Millie, et qui
+était bien la ménagère la plus méthodique que j'aie jamais connue, était
+entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout
+de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque
+«déplacement», que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si
+mal construite... Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en
+me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure
+d'enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte
+de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le
+logement habitable... Quant à moi, coiffé d'un grand chapeau de paille à
+rubans, j'étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à
+attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.
+
+C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivée. Car
+aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première
+soirée d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d'autres
+attentes que je me rappelle; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux
+du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu'un qui va descendre la
+grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la première nuit que je dus passer
+dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont
+d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul dans cette
+chambre; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se
+promène. Tout ce paysage paisible--l'école, le champ du père Martin,
+avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour
+par des femmes en visite...--est à jamais, dans ma mémoire, agité,
+transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre
+adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.
+
+ * * * * *
+
+Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes
+arriva.
+
+J'avais quinze ans. C'était un froid dimanche de novembre, le premier
+jour d'automne qui fît songer à l'hiver. Toute la journée, Millie avait
+attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour
+la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe; et jusqu'au
+sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regardé
+anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau
+neuf.
+
+Après midi, je dus partir seul à vêpres.
+
+--D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon
+costume d'enfant, même s'il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien
+fallu sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire.
+
+Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Dès le matin, mon père
+s'en allait au loin, sur le bord de quelque étang couvert de brume,
+pêcher le brochet dans une barque; et ma mère, retirée jusqu'à la nuit
+dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle
+s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre
+qu'elle mais aussi fière, vînt la surprendre. Et moi, les vêpres finies,
+j'attendais, en lisant dans la froide salle à manger, qu'elle ouvrît la
+porte pour me montrer comment ça lui allait.
+
+Ce dimanche-là, quelque animation devant l'église me retint dehors après
+vêpres. Un baptême, sous le porche, avait attroupé des gamins. Sur la
+place, plusieurs hommes du bourg avaient revêtu leurs vareuses de
+pompiers; et, les faisceaux formés, transis et battant la semelle, ils
+écoutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la théorie...
+
+Le carillon du baptême s'arrêta soudain, comme une sonnerie de fête qui
+se serait trompée de jour et d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme
+en bandoulière emmenèrent la pompe au petit trot; et je les vis
+disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux,
+écrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givrée où
+je n'osais pas les suivre.
+
+Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le café Daniel, où
+j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des
+buveurs. Et, frôlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre
+maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard, à la petite
+grille.
+
+Elle était entr'ouverte et je vis aussitôt qu'il se passait quelque
+chose d'insolite.
+
+En effet, à la porte de la salle à manger--la plus rapprochée des cinq
+portes vitrées qui donnaient sur la cour--une femme aux cheveux gris,
+penchée, cherchait à voir au travers des rideaux. Elle était petite,
+coiffée d'une capote de velours noir à l'ancienne mode. Elle avait un
+visage maigre et fin, mais ravagé par l'inquiétude; et je ne sais quelle
+appréhension, à sa vue, m'arrêta sur la première marche, devant la
+grille.
+
+--Où est-il passé? mon Dieu! disait-elle à mi-voix. Il était avec moi
+tout à l'heure. Il a déjà fait le tour de la maison. Il s'est peut-être
+sauvé...
+
+Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups à
+peine perceptibles.
+
+Personne ne venait ouvrir à la visiteuse inconnue. Millie, sans doute,
+avait reçu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la
+chambre rouge, devant un lit semé de vieux rubans et de plumes
+défrisées, elle cousait, décousait, rebâtissait sa médiocre coiffure...
+En effet, lorsque j'eus pénétré dans la salle à manger, immédiatement
+suivi de la visiteuse, ma mère apparut tenant à deux mains sur la tête
+des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'étaient pas encore
+parfaitement équilibrés... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigués
+d'avoir travaillé à la chute du jour, et s'écria:
+
+--Regarde! Je t'attendais pour te montrer...
+
+Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de
+la salle, elle s'arrêta, déconcertée. Bien vite, elle enleva sa
+coiffure, et, durant toute la scène qui suivit, elle la tint contre sa
+poitrine, renversée comme un nid dans son bras droit replié.
+
+La femme à la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un
+sac de cuir, avait commencé de s'expliquer, en balançant légèrement la
+tête et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle
+avait repris tout son aplomb. Elle eut même, dès qu'elle parla de son
+fils, un air supérieur et mystérieux qui nous intrigua.
+
+Ils étaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferté-d'Angillon, à
+quatorze kilomètres de Sainte-Agathe. Veuve--et fort riche, à ce qu'elle
+nous fit comprendre--elle avait perdu le cadet de ses deux enfants,
+Antoine, qui était mort un soir au retour de l'école, pour s'être baigné
+avec son frère dans un étang malsain. Elle avait décidé de mettre
+l'aîné, Augustin, en pension chez nous pour qu'il pût suivre le Cours
+Supérieur.
+
+Et aussitôt elle fit l'éloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je
+ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbée
+devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard
+de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvée.
+
+Ce qu'elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant: il
+aimait à lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivière,
+jambes nues, pendant des kilomètres, pour lui rapporter des oeufs de
+poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait
+aussi des nasses... L'autre nuit, il avait découvert dans le bois une
+faisane prise au collet...
+
+Moi qui n'osais plus rentrer à la maison quand j'avais un accroc à ma
+blouse, je regardais Millie avec étonnement.
+
+Mais ma mère n'écoutait plus. Elle fit même signe à la dame de se taire;
+et, déposant avec précaution son «nid» sur la table, elle se leva
+silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un...
+
+Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où s'entassaient les pièces
+d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré,
+allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers
+ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres
+d'adjoints abandonnées où l'on mettait sécher le tilleul et mûrir les
+pommes.
+
+--Déjà, tout à l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du
+bas, dit Millie à mi-voix, et je croyais que c'était toi, François, qui
+étais rentré...
+
+Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le coeur
+battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la
+cuisine s'ouvrit; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine,
+et se présenta dans l'entrée obscure de la salle à manger.
+
+--C'est toi, Augustin? dit la dame.
+
+C'était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de
+lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en
+arrière et sa blouse noire sanglée d'une ceinture comme en portent les
+écoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...
+
+Il m'aperçut, et, avant que personne eût pu lui demander aucune
+explication:
+
+--Viens-tu dans la cour? dit-il.
+
+J'hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma
+casquette et j'allai vers lui. Nous sortîmes par la porte de la cuisine
+et nous allâmes au préau, que l'obscurité envahissait déjà. A la lueur
+de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez
+droit, à la lèvre duvetée.
+
+--Tiens, dit-il, j'ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n'y avais donc
+jamais regardé?
+
+Il tenait à la main une petite roue en bois noirci; un cordon de fusées
+déchiquetées courait tout autour; ç'avait dû être le soleil ou la lune
+au feu d'artifice du Quatorze Juillet.
+
+--Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours les
+allumer, dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un qui espère
+bien trouver mieux par la suite.
+
+Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux
+complètement ras comme un paysan. Il me montra les deux fusées avec
+leurs bouts de mèche en papier que la flamme avait coupés, noircis, puis
+abandonnés. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa
+poche--à mon grand étonnement, car cela nous était formellement
+interdit--une boîte d'allumettes. Se baissant avec précaution, il mit le
+feu à la mèche. Puis, me prenant par la main, il m'entraîna vivement en
+arrière.
+
+Un instant après, ma mère qui sortait sur le pas de la porte, avec la
+mère de Meaulnes, après avoir débattu et fixé le prix de pension, vit
+jaillir sous le préau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d'étoiles
+rouges et blanches; et elle put m'apercevoir, l'espace d'une seconde,
+dressé dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau
+venu et ne bronchant pas...
+
+Cette fois encore, elle n'osa rien dire.
+
+Et le soir, au dîner, il y eut, à la table de famille, un compagnon
+silencieux, qui mangeait, la tête basse, sans se soucier de nos trois
+regards fixés sur lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+APRÈS QUATRE HEURES...
+
+
+Je n'avais guère été, jusqu'alors, courir dans les rues avec les gamins
+du bourg. Une coxalgie, dont j'ai souffert jusque vers cette année
+189..., m'avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore
+poursuivant les écoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la
+maison, en sautillant misérablement sur une jambe...
+
+Aussi ne me laissait-on guère sortir. Et je me rappelle que Millie, qui
+était très fière de moi, me ramena plus d'une fois à la maison, avec
+force taloches, pour m'avoir ainsi rencontré, sautant à cloche-pied,
+avec les garnements du village.
+
+L'arrivée d'Augustin Meaulnes, qui coïncida avec ma guérison, fut le
+commencement d'une vie nouvelle.
+
+Avant sa venue, lorsque le cours était fini, à quatre heures, une longue
+soirée de solitude commençait pour moi. Mon père transportait le feu du
+poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger; et peu à
+peu les derniers gamins attardés abandonnaient l'école refroidie où
+roulaient des tourbillons de fumée. Il y avait encore quelques jeux, des
+galopades dans la cour; puis la nuit venait; les deux élèves qui avaient
+balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs
+pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant
+le grand portail ouvert...
+
+Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la
+mairie, enfermé dans le cabinet des archives plein de mouches mortes,
+d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule,
+auprès d'une fenêtre qui donnait sur le jardin.
+
+Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient
+à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je
+rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais
+trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien dire,
+et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais
+allumer son feu dans l'étroite cuisine où vacillait la flamme d'une
+bougie...
+
+Mais quelqu'un est venu qui m'a enlevé à tous ces plaisirs d'enfant
+paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux
+visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la lampe
+autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque
+mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et
+celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent
+bientôt le grand Meaulnes.
+
+Dès qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est-à-dire dès les premiers
+jours de décembre, l'école cessa d'être désertée le soir, après quatre
+heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et
+leurs seaux d'eau, il y avait toujours, après le cours, dans la classe,
+une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés
+autour de Meaulnes. Et c'étaient de longues discussions, des disputes
+interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et
+plaisir.
+
+Meaulnes ne disait rien; mais c'était pour lui qu'à chaque instant l'un
+des plus bavards s'avançait au milieu du groupe, et, prenant à témoin
+tour à tour chacun de ses compagnons, qui l'approuvaient bruyamment,
+racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres
+suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.
+
+Assis sur un pupitre, en balançant les jambes, Meaulnes réfléchissait.
+Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s'il eût réservé
+ses éclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul.
+Puis, à la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe
+n'éclairait plus le groupe confus de jeunes gens, Meaulnes se levait
+soudain et, traversant le cercle pressé:
+
+--Allons, en route! criait-il.
+
+Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris jusqu'à la nuit
+noire, dans le haut du bourg...
+
+ * * * * *
+
+Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais à
+la porte des écuries des faubourgs, à l'heure où l'on trait les
+vaches... Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l'obscurité,
+entre deux craquements de son métier, le tisserand disait:
+
+--Voilà les étudiants!
+
+Généralement, à l'heure du dîner, nous nous trouvions tout près du
+_Cours_, chez Desnoues, le charron, qui était aussi maréchal. Sa
+boutique était une ancienne auberge, avec de grandes portes à deux
+battants qu'on laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le
+soufflet de la forge et l'on apercevait à la lueur du brasier, dans ce
+lieu obscur et tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrêté
+leur voiture pour causer un instant, parfois un écolier comme nous,
+adossé à une porte, qui regardait sans rien dire. Et c'est là que tout
+commença, environ huit jours avant Noël.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+«JE FRÉQUENTAIS LA BOUTIQUE D'UN VANNIER»
+
+
+La pluie était tombée tout le jour, pour ne cesser qu'au soir. La
+journée avait été mortellement ennuyeuse. Aux récréations, personne ne
+sortait. Et l'on entendait mon père, M. Seurel, crier à chaque minute,
+dans la classe:
+
+--Ne sabotez donc pas comme ça, les gamins!
+
+Après la dernière récréation de la journée, ou, comme nous disions,
+après le dernier «quart d'heure», M. Seurel, qui depuis un instant
+marchait le long en large pensivement, s'arrêta, frappa un grand coup de
+règle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins
+de classe où l'on s'ennuie, et, dans le silence attentif, demanda:
+
+--Qui est-ce qui ira demain en voiture à La Gare avec François, pour
+chercher M. et Mme Charpentier?
+
+C'étaient mes grands-parents: grand-père Charpentier, l'homme au grand
+burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son
+bonnet de poil de lapin qu'il appelait son képi... Les petits gamins le
+connaissaient bien. Les matins, pour se débarbouiller, il tirait un seau
+d'eau, dans lequel il barbotait, à la façon des vieux soldats en se
+frottant vaguement la barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derrière
+le dos, l'observaient avec une curiosité respectueuse... Et ils
+connaissaient aussi grand'mère Charpentier, la petite paysanne, avec sa
+capote tricotée, parce que Millie l'amenait, au moins une fois, dans la
+classe des plus petits.
+
+Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noël, à la
+Gare, au train de 4 h. 2. Ils avaient, pour nous voir, traversé tout le
+département, chargés de ballots de châtaignes et de victuailles pour
+Noël enveloppées dans des serviettes. Dès qu'ils avaient passé, tous les
+deux, emmitouflés, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison,
+nous fermions sur eux toutes les portes, et c'était une grande semaine
+de plaisir qui commençait...
+
+Il fallait pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il
+fallait quelqu'un de sérieux qui ne nous versât pas dans un fossé, et
+d'assez débonnaire aussi, car le grand-père Charpentier jurait
+facilement et la grand-mère était un peu bavarde.
+
+A la question de M. Seurel, une dizaine de voix répondirent, criant
+ensemble:
+
+--Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes!
+
+Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.
+
+Alors ils crièrent:
+
+--Fromentin!
+
+D'autres:
+
+--Jasmin Delouche!
+
+Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monté sur sa truie au
+triple galop, criait: «Moi! Moi!», d'une voix perçante.
+
+Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement la main.
+
+J'aurais voulu que ce fût Meaulnes. Ce petit voyage en voiture à âne
+serait devenu un événement plus important. Il le désirait aussi, mais il
+affectait de se taire dédaigneusement. Tous les grands élèves s'étaient
+assis comme lui sur la table, à revers, les pieds sur le banc, ainsi que
+nous faisions dans les moments de grand répit et de réjouissance.
+Coffin, sa blouse relevée et roulée autour de la ceinture, embrassait la
+colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commençait de
+grimper en signe d'allégresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en
+disant:
+
+--Allons! Ce sera Moucheboeuf.
+
+Et chacun regagna sa place en silence.
+
+ * * * * *
+
+A quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée par la pluie, je me
+trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions
+le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en
+capuchon, un morceau de pain à la main, sortit de chez lui et, rasant
+les murs, se présenta en sifflant à la porte du charron. Meaulnes ouvrit
+le portail, le héla et, tous les trois, un instant après, nous étions
+installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée
+par de glacials coups de vent: Coffin et moi, assis auprès de la forge,
+nos pieds boueux dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux
+poches, silencieux, adossé au battant de la porte d'entrée. De temps à
+autre, dans la rue, passait une dame de village, la tête baissée à cause
+du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour
+regarder qui c'était.
+
+Personne ne disait rien. Le maréchal et son ouvrier, l'un soufflant la
+forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres
+brusques... Je me rappelle ce soir-là comme un des grands soirs de mon
+adolescence. C'était en moi un mélange de plaisir et d'anxiété: je
+craignais que mon compagnon ne m'enlevât cette pauvre joie d'aller à La
+Gare en voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer,
+quelque entreprise extraordinaire qui vînt tout bouleverser.
+
+De temps à autre, le travail paisible et régulier de la boutique
+s'interrompait pour un instant. Le maréchal laissait à petits coups
+pesants et clairs retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en
+l'approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait
+travaillé. Et, redressant la tête, il nous disait, histoire de souffler
+un peu:
+
+--Eh bien, ça va, la jeunesse?
+
+L'ouvrier restait la main en l'air à la chaîne du soufflet, mettait son
+poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant.
+
+Puis le travail sourd et bruyant reprenait.
+
+Durant une de ces pauses, on aperçut, par la porte battante, Millie dans
+le grand vent, serrée dans un fichu, qui passait chargée de petits
+paquets.
+
+Le maréchal demanda:
+
+--C'est-il que M. Charpentier va bientôt venir?
+
+--Demain, répondis-je, avec ma grand'mère, j'irai les chercher en
+voiture au train de 4 h. 2.
+
+--Dans la voiture à Fromentin, peut-être?
+
+Je répondis bien vite:
+
+--Non, dans celle du père Martin.
+
+--Oh! alors, vous n'êtes pas revenus.
+
+Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent à rire.
+
+L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose:
+
+--Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher à Vierzon.
+Il y a une heure d'arrêt. C'est à quinze kilomètres. On aurait été de
+retour avant même que l'âne à Martin fût attelé.
+
+--Çà, dit l'autre, c'est une jument qui marche!...
+
+--Et je crois bien que Fromentin la prêterait facilement.
+
+La conversation finit là. De nouveau la boutique fut un endroit plein
+d'étincelles et de bruit, où chacun ne pensa que pour soi.
+
+Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai pour faire
+signe au grand Meaulnes, il ne m'aperçut pas d'abord. Adossé à la porte
+et la tête penchée, il semblait profondément absorbé par ce qui venait
+d'être dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses réflexions, regardant,
+comme à travers des lieus de brouillard, ces gens paisibles qui
+travaillaient, je pensai soudain à cette image de _Robinson Crusoé_, où
+l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand départ, «fréquentant la
+boutique d'un vannier»...
+
+Et j'y ai souvent repensé depuis.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ÉVASION
+
+
+A une heure de l'après-midi, le lendemain, la classe du Cours supérieur
+est claire, au milieu du paysage gelé, comme une barque sur l'Océan. On
+n'y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pêche,
+mais les harengs grillés sur le poêle et la laine roussie de ceux qui,
+en rentrant, se sont chauffés de trop près.
+
+On a distribué, car la fin de l'année approche, les cahiers de
+compositions. Et, pendant que M. Seurel écrit au tableau l'énoncé des
+problèmes, un silence imparfait s'établit, mêlé de conversations à voix
+basse, coupé de petits cris étouffés et de phrases dont on ne dit que
+les premiers mots pour effrayer son voisin:
+
+--Monsieur! Un tel me...
+
+M. Seurel, en copiant ses problèmes, pense à autre chose. Il se retourne
+de temps à autre, en regardant tout le monde d'un air à la fois sévère
+et absent. Et ce remue-ménage sournois cesse complètement, une seconde,
+pour reprendre ensuite, tout doucement d'abord, comme un ronronnement.
+
+Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d'une des
+tables de la division des plus jeunes, près des grandes vitres, je n'ai
+qu'à me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le
+bas, puis les champs.
+
+De temps à autre, je me soulève sur la pointe des pieds et je regarde
+anxieusement du côté de la ferme de la Belle-Étoile. Dès le début de la
+classe, je me suis aperçu que Meaulnes n'était pas rentré après la
+récréation de midi. Son voisin de table a bien dû s'en apercevoir aussi.
+Il n'a rien dit encore, préoccupé par sa composition. Mais, dès qu'il
+aura levé la tête, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un,
+comme c'est l'usage, ne manquera par de crier à haute voix les premiers
+mots de la phrase:
+
+--Monsieur! Meaulnes...
+
+Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupçonne de
+s'être échappé. Sitôt le déjeuner terminé, il a dû sauter le petit mur
+et filer à travers champs, en passant le ruisseau à la Vieille-Planche,
+jusqu'à la Belle-Étoile. Il aura demandé la jument pour aller chercher
+M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.
+
+La Belle-Étoile est, là-bas, de l'autre côté du ruisseau, sur le versant
+de la côte, une grande ferme, que les ormes, les chênes de la cour et
+les haies vives cachent en été. Elle est placée sur un petit chemin qui
+rejoint d'un côté la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays.
+Entourée de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne
+dans le fumier, la grande bâtisse féodale est au mois de juin enfouie
+sous les feuilles, et, de l'école, on entend seulement, à la tombée de
+la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais
+aujourd'hui, j'aperçois par la vitre, entre les arbres dépouillés, le
+haut mur grisâtre de la cour, la porte d'entrée, puis, entre des
+tronçons de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallèle au
+ruisseau, qui mène à la route de La Gare.
+
+Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est changé
+encore.
+
+Ici, M. Seurel achève de copier le deuxième problème. Il en donne trois
+d'habitude. Si aujourd'hui par hasard, il n'en donnait que deux... Il
+remonterait aussitôt dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de
+Meaulnes. Il enverrait pour le chercher à travers le bourg deux gamins
+qui parviendraient certainement à le découvrir avant que la jument ne
+soit attelée...
+
+M. Seurel, le deuxième problème copié, laisse un instant retomber son
+bras fatigué... Puis, à mon grand soulagement, il va à la ligne et
+recommence à écrire en disant:
+
+--Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!
+
+... Deux petits traits noirs, qui dépassaient le mur de la Belle-Étoile
+et qui devaient être les deux brancards dressés d'une voiture, ont
+disparu. Je suis sûr maintenant qu'on fait là-bas les préparatifs du
+départ de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tête et le poitrail
+entre les deux pilastres de l'entrée, puis s'arrête, tandis qu'on fixe
+sans doute, à l'arrière de la voiture un second siège pour les voyageurs
+que Meaulnes prétend ramener. Enfin tout l'équipage sort lentement de la
+cour, disparaît un instant derrière la haie, et repasse avec la même
+lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on aperçoit entre deux tronçons
+de la clôture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les
+guides, un coude nonchalamment appuyé sur le côté de la voiture, à la
+façon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.
+
+Un instant encore tout disparaît derrière la haie. Deux hommes qui sont
+restés au portail de la Belle-Étoile, à regarder partir la voiture, se
+concertent maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce
+décide enfin à mettre sa main en porte-voix près de sa bouche et à
+appeler Meaulnes, puis à courir quelques pas, dans sa direction, sur le
+chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivée sur la
+route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir,
+Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dressé comme
+un conducteur de char romain, secouant à deux mains les guides, il lance
+sa bête à fond de train et disparaît en un instant de l'autre côté de la
+montée. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris à courir;
+l'autre s'est lancé au galop à travers champs et semble venir vers nous.
+
+En quelques minutes, et au moment même où M. Seurel, quittant le
+tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment où
+trois voix à la fois crient du fond de la classe:
+
+--Monsieur! Le grand Meaulnes est parti!
+
+L'homme en blouse bleue est à la porte, qu'il ouvre soudain toute
+grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil:
+
+--Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autorisé cet élève à
+demander la voiture pour aller à Vierzon chercher vos parents? Il nous
+est venu des soupçons...
+
+--Mais pas du tout! répond M. Seurel.
+
+Et aussitôt c'est dans la classe un désarroi effroyable. Les trois
+premiers, près de la sortie, ordinairement chargés de pourchasser à
+coups de pierres les chèvres ou les porcs qui viennent brouter dans la
+cour les _corbeilles d'argent_, se sont précipités à la porte. Au
+violent piétinement de leurs sabots ferrés sur les dalles de l'école a
+succédé, dehors, le bruit étouffé de leurs pas précipités qui mâchent le
+sable de la cour et dérapent au virage de la petite grille ouverte sur
+la route. Tout le reste de la classe s'entasse aux fenêtres du jardin.
+Certains ont grimpé sur les tables pour mieux voir...
+
+Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est évadé.
+
+--Tu iras tout de même à La Gare avec Moucheboeuf, me dit M. Seurel.
+Meaulnes ne connaît pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux
+carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures.
+
+Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander:
+
+--Mais qu'y a-t-il donc?
+
+Dans la rue du bourg, les gens commencent à s'attrouper. Le paysan est
+toujours là, immobile, entêté, son chapeau à la main, comme quelqu'un
+qui demande justice.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA VOITURE QUI REVIENT
+
+
+Lorsque j'eus ramené de La Gare les grands-parents, lorsqu'après le
+dîner, assis devant la haute cheminée, ils commencèrent à raconter par
+le menu détail tout ce qui leur était arrivé depuis les dernières
+vacances, je m'aperçus bientôt que je ne les écoutais pas.
+
+La petite grille de la cour était tout près de la porte de la salle à
+manger. Elle grinçait en s'ouvrant. D'ordinaire, au début de la nuit,
+pendant nos veillées de campagne, j'attendais secrètement ce grincement
+de la grille. Il était suivi d'un bruit de sabots claquant ou s'essuyant
+sur le seuil, parfois d'un chuchotement comme de personnes qui se
+concertent avant d'entrer. Et l'on frappait. C'était un voisin, les
+institutrices, quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue
+veillée.
+
+Or, ce soir-là, je n'avais plus rien à espérer du dehors, puisque tous
+ceux que j'aimais étaient réunis dans notre maison; et pourtant je ne
+cessais d'épier tous les bruits de la nuit et d'attendre qu'on ouvrît
+notre porte.
+
+Le vieux grand-père, avec son air broussailleux de grand berger gascon,
+ses deux pieds lourdement posés devant lui, son bâton entre les jambes,
+inclinant l'épaule pour cogner sa pipe contre son soulier, était là. Il
+approuvait de ses yeux mouillés et bons ce que disait la grand'mère, de
+son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui
+n'avaient pas encore payé leur fermage. Mais je n'étais plus avec eux.
+
+J'imaginais le roulement de voiture qui s'arrêterait soudain devant la
+porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne
+s'était passé... Ou peut-être irait-il d'abord reconduire la jument à la
+Belle-Étoile; et j'entendrais bientôt son pas sonner sur la route et la
+grille s'ouvrir...
+
+Mais rien. Le grand-père regardait fixement devant lui et ses paupières
+en battant s'arrêtaient longuement sur ses yeux comme à l'approche du
+sommeil. La grand'mère répétait avec embarras sa dernière phrase, que
+personne n'écoutait.
+
+--C'est de ce garçon que vous êtes en peine? dit-elle enfin.
+
+A La Gare, en effet, je l'avais questionnée vainement. Elle n'avait vu
+personne, à l'arrêt de Vierzon, qui ressemblât au grand Meaulnes. Mon
+compagnon avait dû s'attarder en chemin. Sa tentative était manquée.
+Pendant le retour, en voiture, j'avais ruminé ma déception, tandis que
+ma grand'mère causait avec Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre,
+les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l'âne
+trottinant. De temps à autre, sur le grand calme de l'après-midi gelé,
+montait l'appel lointain d'une bergère ou d'un gamin hélant son
+compagnon d'un bosquet de sapins à l'autre. Et chaque fois, ce long cri
+sur les coteaux déserts me faisait tressaillir, comme si c'eût été la
+voix de Meaulnes me conviant à le suivre au loin...
+
+ * * * * *
+
+Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure arriva de se
+coucher. Déjà le grand-père était entré dans la chambre rouge, la
+chambre-salon, tout humide et glacée d'être close depuis l'autre hiver.
+On avait enlevé, pour qu'il s'y installât, les têtières en dentelle des
+fauteuils, relevé les tapis et mis de côté les objets fragiles. Il avait
+posé son bâton sur un chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il
+venait de souffler sa bougie, et nous étions debout, nous disant
+bonsoir, prêts à nous séparer pour la nuit, lorsqu'un bruit de voitures
+nous fit taire.
+
+On eût dit deux équipages se suivant lentement au très petit trot. Cela
+ralentit le pas et finalement vint s'arrêter sous la fenêtre de la salle
+à manger qui donnait sur la route, mais qui était condamnée.
+
+Mon père avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte
+qu'on avait déjà fermée à clef. Puis, poussant la grille, s'avançant sur
+le bord des marches, il leva la lumière au-dessus de sa tête pour voir
+ce qui se passait.
+
+C'étaient bien deux voitures arrêtées, le cheval de l'une attaché
+derrière l'autre. Un homme avait sauté à terre et hésitait...
+
+--C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous m'indiquer
+M. Fromentin, métayer à la Belle-Étoile? J'ai trouvé sa voiture et sa
+jument qui s'en allaient sans conducteur, le long d'un chemin près de la
+route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et
+son adresse sur la plaque. Comme c'était sur mon chemin, j'ai ramené son
+attelage par ici, afin d'éviter des accidents, mais ça m'a rudement
+retardé quand même.
+
+Nous étions là, stupéfaits. Mon père s'approcha. Il éclaira la carriole
+avec sa lampe.
+
+--Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas même une
+couverture. La bête est fatiguée; elle boitille un peu.
+
+Je m'étais approché jusqu'au premier rang et je regardais avec les
+autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une épave qu'eût
+ramenée la haute mer--la première épave et la dernière, peut-être, de
+l'aventure de Meaulnes.
+
+--Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous laisser
+la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit s'inquiéter, chez
+moi.
+
+Mon père accepta. De cette façon nous pourrions dès ce soir reconduire
+l'attelage à la Belle-Étoile sans dire ce qui s'était passé. Ensuite, on
+déciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et écrire à la
+mère de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bête, en refusant le verre de
+vin que nous lui offrions.
+
+Du fond de sa chambre où il avait rallumé la bougie, tandis que nous
+rentrions sans rien dire et que mon père conduisait la voiture à la
+ferme, mon grand-père appelait:
+
+--Alors? Est-il rentré, ce voyageur?
+
+Les femmes se concertèrent du regard, une seconde:
+
+--Mais oui, il a été chez sa mère. Allons, dors. Ne t'inquiète pas!
+
+--Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais, dit-il.
+
+Et, satisfait, il éteignit sa lumière et se tourna dans son lit pour
+dormir.
+
+Ce fut la même explication que nous donnâmes aux gens du bourg. Quant à
+la mère du fugitif, il fut décidé qu'on attendrait pour lui écrire. Et
+nous gardâmes pour nous seuls notre inquiétude qui dura trois grands
+jours. Je vois encore mon père rentrant de la ferme vers onze heures, sa
+moustache mouillée par la nuit, discutant avec Millie d'une voix très
+basse, angoissée et colère...
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ON FRAPPE AU CARREAU
+
+
+Le quatrième jour fut un des plus froids de cet hiver-là. De grand
+matin, les premiers arrivés dans la cour se réchauffaient en glissant
+autour du puits. Ils attendaient que le poêle fût allumé dans l'école
+pour s'y précipiter.
+
+Derrière le portail, nous étions plusieurs à guetter la venue des gars
+de la campagne. Ils arrivaient tout éblouis encore d'avoir traversé des
+paysages de givre, d'avoir vu les étangs glacés, les taillis où les
+lièvres détalent... Il y avait dans leurs blouses un goût de foin et
+d'écurie qui alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient
+autour du poêle rouge. Et, ce matin-là, l'un d'eux avait apporté dans un
+panier un écureuil gelé qu'il avait découvert en route. Il essayait, je
+me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du préau, la longue
+bête raidie...
+
+Puis la pesante classe d'hiver commença...
+
+Un coup brusque au carreau nous fit lever la tête. Dressé contre la
+porte, nous aperçûmes le grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre
+de sa blouse, la tête haute et comme ébloui!
+
+Les deux élèves du banc le plus rapproché de la porte se précipitèrent
+pour l'ouvrir: il y eut à l'entrée comme un vague conciliabule, que nous
+n'entendîmes pas, et le fugitif se décida enfin à pénétrer dans l'école.
+
+Cette bouffée d'air frais venue de la cour déserte, les brindilles de
+paille qu'on voyait accrochées aux habits du grand Meaulnes, et surtout
+son air de voyageur fatigué, affamé, mais émerveillé, tout cela fit
+passer en nous un étrange sentiment de plaisir et de curiosité.
+
+M. Seurel était descendu du petit bureau à deux marches où il était en
+train de nous faire la dictée, et Meaulnes marchait vers lui d'un air
+agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau, à cet instant, le
+grand compagnon, malgré son air épuisé et ses yeux rougis par les nuits
+passées au dehors, sans doute.
+
+Il s'avança jusqu'à la chaire et dit, du ton très assuré de quelqu'un
+qui rapporte un renseignement:
+
+--Je suis rentré, monsieur.
+
+--Je le vois bien, répondit M. Seurel, en le considérant avec
+curiosité... Allez vous asseoir à votre place.
+
+Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbé, souriant d'un air
+moqueur, comme font les grands élèves indisciplinés lorsqu'ils sont
+punis, et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa
+glisser sur son banc.
+
+--Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le
+maître--toutes les têtes étaient alors tournées vers Meaulnes--pendant
+que vos camarades finiront la dictée.
+
+Et la classe reprit comme auparavant. De temps à autre le grand Meaulnes
+se tournait de mon côté, puis il regardait par les fenêtres, d'où l'on
+apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs déserts,
+ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur était
+lourde, auprès du poêle rougi. Mon camarade, la tête dans les mains,
+s'accouda pour lire: à deux reprises je vis ses paupières se fermer et
+je crus qu'il allait s'endormir.
+
+--Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le
+bras à demi. Voici trois nuits que je ne dors pas.
+
+--Allez! dit M. Seurel, désireux surtout d'éviter un incident.
+
+Toutes les têtes levées, toutes les plumes en l'air, à regret nous le
+regardâmes partir, avec sa blouse fripée dans le dos et ses souliers
+terreux.
+
+Que la matinée fut lente à traverser! Aux approches de midi, nous
+entendîmes là-haut, dans la mansarde, le voyageur s'apprêter pour
+descendre. Au déjeuner, je le retrouvai assis devant le feu, près des
+grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de l'horloge, les
+grands élèves et les gamins éparpillés dans la cour neigeuse filaient
+comme des ombres devant la porte de la salle à manger.
+
+De ce déjeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et une grande gêne.
+Tout était glacé: la toile cirée sans nappe, le vin froid dans les
+verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait
+décidé, pour ne pas le pousser à la révolte, de ne rien demander au
+fugitif. Et il profita de cette trêve pour ne pas dire un mot.
+
+Enfin, le dessert terminé, nous pûmes tous les deux bondir dans la cour.
+Cour d'école, après midi, où les sabots avaient enlevé la neige... cour
+noircie où le dégel faisait dégoutter les toits du préau... cour pleine
+de jeux et de cris perçants! Meaulnes et moi, nous longeâmes en courant
+les bâtiments. Déjà deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la
+partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la
+boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez déroulé. Mais
+mon compagnon se précipita dans la grande classe, où je le suivis, et
+referma la porte vitrée juste à temps pour supporter l'assaut de ceux
+qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres
+secouées, de sabots claquant sur le seuil; une poussée qui fit plier la
+tige de fer maintenant les deux battants de la porte; mais déjà
+Meaulnes, au risque de se blesser à son anneau brisé, avait tourné la
+petite clef qui fermait la serrure.
+
+Nous avions accoutumé de juger très vexante une pareille conduite. En
+été, ceux qu'on laissait ainsi à la porte couraient au galop dans le
+jardin et parvenaient souvent à grimper par une fenêtre avant qu'on eût
+pu les fermer toutes. Mais nous étions en décembre et tout était clos.
+Un instant on fit au dehors des pesées sur la porte; on nous cria des
+injures; puis, un à un, ils tournèrent le dos et s'en allèrent, la tête
+basse, en rajustant leurs cache-nez.
+
+Dans la classe qui sentait les châtaignes et la piquette, il n'y avait
+que deux balayeurs, qui déplaçaient les tables. Je m'approchai du poêle
+pour m'y chauffer paresseusement en attendant la rentrée, tandis
+qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maître et dans les
+pupitres. Il découvrit bientôt un petit atlas, qu'il se mit à étudier
+avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tête
+entre les mains.
+
+Je me disposais à aller près de lui; je lui aurais mis la main sur
+l'épaule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le
+trajet qu'il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec
+la petite classe s'ouvrit toute battante sous une violente poussée, et
+Jasmin Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la
+campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fenêtres de la petite
+classe était sans doute mal fermée ils avaient dû la pousser et sauter
+par là.
+
+Jasmin Delouche, encore qu'assez petit, était l'un des plus âgés du
+Cours Supérieur. Il était fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu'il se
+donnait comme son ami. Avant l'arrivée de notre pensionnaire, c'était
+lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pâle, assez fade,
+et les cheveux pommadés. Fils unique de la veuve Delouche, aubergiste,
+il faisait l'homme; il répétait avec vanité ce qu'il entendait dire aux
+joueurs de billard, aux buveurs de vermouth.
+
+A son entrée, Meaulnes leva la tête et, les sourcils froncés, cria aux
+gars qui se précipitaient sur le poêle, en se bousculant:
+
+--On ne peut donc pas être tranquille une minute, ici!
+
+--Si tu n'es pas content, il fallait rester où tu étais, répondit, sans
+lever la tête, Jasmin Delouche qui se sentait appuyé par ses compagnons.
+
+Je pense qu'Augustin était dans cet état de fatigue où la colère monte
+et vous surprend sans qu'on puisse la contenir.
+
+--Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu pâle, tu
+vas commencer par sortir d'ici!
+
+L'autre ricana:
+
+--Oh! cria-t-il. Parce que tu es resté trois jours échappé, tu crois que
+tu vas être le maître maintenant?
+
+Et, associant les autres à sa querelle:
+
+--Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais!
+
+Mais déjà Meaulnes était sur lui. Il y eut d'abord une bousculade; les
+manches des blouses craquèrent et se décousirent. Seul, Martin, un des
+gars de la campagne entrés avec Jasmin, s'interposa:
+
+--Tu vas te laisser! dit-il, les narines gonflées, secouant la tête
+comme un bélier.
+
+D'une poussée violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au
+milieu de la classe; puis, saisissant d'une main Delouche par le cou, de
+l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin
+s'agrippait aux tables et traînait les pieds sur les dalles, faisant
+crisser ses souliers ferrés, tandis que Martin, ayant repris son
+équilibre revenait à pas comptés, la tête en avant, furieux. Meaulnes
+lâcha Delouche pour se colleter avec cet imbécile, et il allait
+peut-être se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des
+appartements s'ouvrit à demi. M. Seurel parut la tête tournée vers la
+cuisine, terminant, avant d'entrer, une conversation avec quelqu'un...
+
+Aussitôt la bataille s'arrêta. Les uns se rangèrent autour du poêle, la
+tête basse, ayant évité jusqu'au bout de prendre parti. Meaulnes s'assit
+à sa place, le haut de ses manches décousu et défroncé. Quant à Jasmin,
+tout congestionné, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui
+précédèrent le coup de règle du début de la classe:
+
+--Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il
+s'imagine peut-être qu'on ne sait pas où il a été!
+
+--Imbécile! Je ne le sais pas moi-même, répondit Meaulnes, dans le
+silence déjà grand.
+
+Puis, haussant les épaules, la tête dans les mains, il se mit à
+apprendre ses leçons.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE GILET DE SOIE
+
+
+Notre chambre était, comme je l'ai dit, une grande mansarde. A moitié
+mansarde, à moitié chambre. Il y avait des fenêtres aux autres logis
+d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci était éclairé par une lucarne.
+Il était impossible de fermer complètement la porte, qui frottait sur le
+plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre
+bougie que menaçaient tous les courants d'air de la grande demeure,
+chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous
+étions obligés d'y renoncer. Et, toute le nuit, nous sentions autour de
+nous, pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des trois
+greniers.
+
+C'est là que nous nous retrouvâmes, Augustin et moi, le soir de ce même
+jour d'hiver.
+
+Tandis qu'en un tour de main j'avais quitté tous mes vêtements et les
+avais jetés en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon,
+sans rien dire, commençait lentement à se déshabiller. Du lit de fer aux
+rideaux de cretonne décorés de pampres, où j'étais monté déjà, je le
+regardais faire. Tantôt il s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux.
+Tantôt il se levait et marchait de long en large, tout en se dévêtant.
+La bougie, qu'il avait posée sur une petite table d'osier tressée par
+des bohémiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque.
+
+Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air distrait et
+amer, mais avec soin, ses habits d'écolier. Je le revois plaquant sur
+une chaise sa lourde ceinture; pliant sur le dossier sa blouse noire
+extraordinairement fripée et salie; retirant une espèce de paletot gros
+bleu qu'il avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos,
+pour l'étaler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se redressa et se
+retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu du petit gilet à
+boutons de cuivre, qui était d'uniforme sous le paletot, un étrange
+gilet de soie, très ouvert, que fermait dans le bas un rang serré de
+petits boutons de nacre.
+
+C'était un vêtement d'une fantaisie charmante, comme devaient en porter
+les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'mères, dans les bals de mil
+huit cent trente.
+
+Je me rappelle, en cet instant, le grand écolier paysan, nu-tête, car il
+avait soigneusement posé sa casquette sur ses autres habits--visage si
+jeune, si vaillant et si durci déjà. Il avait repris sa marche à travers
+la chambre lorsqu'il se mit à déboutonner cette pièce mystérieuse d'un
+costume qui n'était pas le sien. Et il était étrange de le voir, en bras
+de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux, mettant
+la main sur ce gilet de marquis.
+
+Dès qu'il l'eut touché, sortant brusquement de sa rêverie il tourna la
+tête vers moi et me regarda d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de
+rire. Il sourit en même temps que moi et son visage s'éclaira.
+
+--Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi, à voix basse. Où l'as-tu
+pris?
+
+Mais son sourire s'éteignit aussitôt. Il passa deux fois sur ses cheveux
+ras sa main lourde, et tout soudain, comme quelqu'un qui ne peut plus
+résister à son désir, il réendossa sur le fin jabot sa vareuse qu'il
+boutonna solidement et sa blouse fripée; puis il hésita un instant, en
+me regardant de côté... Finalement, il s'assit sur le bord de son lit,
+quitta ses souliers qui tombèrent bruyamment sur le plancher; et, tout
+habillé comme un soldat au cantonnement d'alerte, il s'étendit sur son
+lit et souffla la bougie.
+
+Vers le milieu de la nuit je m'éveillai soudain. Meaulnes était au
+milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tête, et il cherchait
+au porte-manteau quelque chose--une pèlerine qu'il se mit sur le dos...
+La chambre était très obscure. Pas même la clarté que donne parfois le
+reflet de la neige. Un vent noir et glacé soufflait dans le jardin mort
+et sur le toit.
+
+Je me dressai un peu et je lui criai tout bas:
+
+--Meaulnes! tu repars?
+
+Il ne répondit pas. Alors, tout à fait affolé, je dis:
+
+--Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m'emmènes.
+
+Et je sautai à bas.
+
+Il s'approcha, me saisit par le bras, me forçant à m'asseoir sur le
+rebord du lit, et il me dit:
+
+--Je ne puis pas t'emmener, François. Si je connaissais bien mon chemin,
+tu m'accompagnerais. Mais il faut d'abord que je le retrouve sur le
+plan, et je n'y parviens pas.
+
+--Alors, tu ne peux pas repartir non plus?
+
+--C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec découragement. Allons,
+recouche-toi. Je te promets de ne par repartir sans toi.
+
+Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n'osais
+plus rien dire. Il marchait, s'arrêtait, repartait plus vite, comme
+quelqu'un qui, dans sa tête, recherche ou repasse des souvenirs, les
+confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouvé; puis de
+nouveau lâche le fil et recommence à chercher...
+
+Ce ne fut pas la seule nuit où, réveillé par le bruit de ses pas, je le
+trouvai ainsi, vers une heure du matin, déambulant à travers la chambre
+et les greniers--comme ces marins qui n'ont pu se déshabituer de faire
+le quart et qui, au fond de leurs propriétés bretonnes, se lèvent et
+s'habillent à l'heure réglementaire pour surveiller la nuit terrienne.
+
+A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la première
+quinzaine de février, je fus ainsi tiré de mon sommeil. Le grand
+Meaulnes était là, dressé, tout équipé, sa pèlerine sur le dos, prêt à
+partir, et chaque fois, au bord de ce pays mystérieux où une fois déjà
+il s'était évadé, il s'arrêtait, hésitait. Au moment de lever le loquet
+de la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine qu'il
+eût facilement ouverte sans que personne l'entendît, il reculait une
+fois encore... Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit,
+fiévreusement, il arpentait, en réfléchissant, les greniers abandonnés.
+
+ * * * * *
+
+Enfin une nuit, vers le 15 février, ce fut lui-même qui m'éveilla en me
+posant doucement la main sur l'épaule.
+
+La journée avait été fort agitée. Meaulnes, qui délaissait complètement
+tous les jeux de ses anciens camarades, était resté, durant la dernière
+récréation du soir, assis sur son banc, tout occupé à établir un
+mystérieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement,
+sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient incessant se produisait entre la
+cour et la salle de classe. Les sabots claquaient. On se pourchassait de
+table en table, franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On
+savait qu'il ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il
+travaillait ainsi; cependant, comme la récréation se prolongeait, deux
+ou trois gamins du bourg, par manière de jeu, s'approchèrent à pas de
+loup et regardèrent par-dessus son épaule. L'un d'eux s'enhardit jusqu'à
+pousser les autres sur Meaulnes... Il ferma brusquement son atlas, cacha
+sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux
+autres avaient pu s'échapper.
+
+... C'était ce hargneux Giraudat, qui prit un ton pleurard, essaya de
+donner des coups de pied, et, en fin de compte, fut mis dehors par le
+grand Meaulnes, à qui il cria rageusement:
+
+--Grand lâche! ça ne m'étonne pas qu'ils sont tous contre toi, qu'ils
+veulent te faire la guerre!...
+
+et une foule d'injures auxquelles nous répondîmes, sans avoir bien
+compris ce qu'il avait voulu dire. C'est moi qui criais le plus fort,
+car j'avais pris le parti du grand Meaulnes. Il y avait maintenant comme
+un pacte entre nous. La promesse qu'il m'avait faite de m'emmener avec
+lui, sans me dire, comme tout le monde, «que je ne pourrais pas
+marcher», m'avait lié à lui pour toujours. Et je ne cessais de penser à
+son mystérieux voyage. Je m'étais persuadé qu'il avait dû rencontrer une
+jeune fille. Elle était sans doute infiniment plus belle que toutes
+celles du pays, plus belle que Jeanne, qu'on apercevait dans le jardin
+des religieuses par le trou de la serrure; et que Madeleine, la fille du
+boulanger, toute rose et toute blonde; et que Jenny, la fille de la
+châtelaine, qui était admirable, mais folle et toujours enfermée. C'est
+à une jeune fille certainement qu'il pensait la nuit, comme un héros de
+roman. Et j'avais décidé de lui en parler, bravement, la première fois
+qu'il m'éveillerait...
+
+Le soir de cette nouvelle bataille, après quatre heures, nous étions
+tous les deux occupés à rentrer des outils du jardin, des pics et des
+pelles qui avaient servi à creuser des trous, lorsque nous entendîmes
+des cris sur la route. C'était une bande de jeunes gens et de gamins, en
+colonne par quatre, au pas gymnastique, évoluant comme une compagnie
+parfaitement organisée, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un
+autre que nous ne connûmes point. Ils nous avaient aperçus et ils nous
+huaient de la belle façon. Ainsi tout le bourg était contre nous, et
+l'on préparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous étions exclus.
+
+Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la bêche et la pioche
+qu'il avait sur l'épaule... Mais, à minuit, je sentais sa main sur mon
+bras, et je m'éveillais en sursaut.
+
+--Lève-toi, dit-il, nous partons.
+
+--Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout?
+
+--J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous trouvions le
+reste! répondit-il, les dents serrées.
+
+--Écoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon séant. Écoute-moi: nous
+n'avons qu'une chose à faire; c'est de chercher tous les deux en plein
+jour, en nous servant de ton plan, la partie du chemin qui nous manque.
+
+--Mais cette portion-là est très loin d'ici.
+
+--Eh bien, nous irons en voiture, cet été, dès que les journées seront
+longues.
+
+Il y eut un silence prolongé qui voulait dire qu'il acceptait.
+
+--Puisque nous tâcherons ensemble de retrouver la jeune fille que tu
+aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle est, parle-moi
+d'elle.
+
+Il s'assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l'ombre sa tête
+penchée, ses bras croisés et ses genoux. Puis il aspira l'air fortement,
+comme quelqu'un qui a eu gros coeur longtemps et qui va enfin confier
+son secret...
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'AVENTURE
+
+
+Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-là tout ce qui lui était arrivé
+sur la route. Et même lorsqu'il se fut décidé à me tout confier, durant
+des jours de détresse dont je reparlerai, ce resta longtemps le grand
+secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui que tout est fini,
+maintenant qu'il ne reste plus que poussière
+
+ de tant de mal, de tant de bien,
+
+je puis raconter son étrange aventure.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+A une heure et demie de l'après-midi, sur la route de Vierzon, par ce
+temps glacial, Meaulnes fit marcher la bête bon train car il savait
+n'être pas en avance. Il ne songea d'abord, pour s'en amuser, qu'à notre
+surprise à tous, lorsqu'il ramènerait dans la carriole, à quatre heures,
+le grand-père et la grand'mère Charpentier. Car, à ce moment-là, certes,
+il n'avait pas d'autre intention.
+
+Peu à peu, le froid le pénétrant, il s'enveloppa les jambes dans une
+couverture qu'il avait d'abord refusée et que les gens de la
+Belle-Étoile avaient mise de force dans la voiture.
+
+A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il n'était jamais passé
+dans un petit pays aux heures de classe et s'amusa de voir celui-là
+aussi désert, aussi endormi. C'est à peine si, de loin en loin, un
+rideau se leva, montrant une tête curieuse de bonne femme.
+
+A la sortie de La Motte, aussitôt après la maison d'école, il hésita
+entre deux routes et crut se rappeler qu'il fallait tourner à gauche
+pour aller à Vierzon. Personne n'était là pour le renseigner. Il remit
+sa jument au trot sur la route désormais plus étroite et mal empierrée.
+Il longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier
+à qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s'il était bien là sur
+la route de Vierzon. La jument, tirant sur les guides, continuait à
+trotter; l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait; il cria
+quelque chose en faisant un geste vague, et, à tout hasard, Meaulnes
+poursuivit sa route.
+
+De nouveau ce fut la vaste campagne gelée, sans accident ni distraction
+aucune; parfois seulement une pie s'envolait, effrayée par la voiture,
+pour aller se percher plus loin sur un orme sans tête. Le voyageur avait
+enroulé autour de ses épaules, comme une cape, sa grande couverture. Les
+jambes allongées, accoudé sur un côté de la carriole, il dut somnoler un
+assez long moment...
+
+... Lorsque, grâce au froid, qui traversait maintenant la couverture,
+Meaulnes eut repris ses esprits, il s'aperçut que le paysage avait
+changé. Ce n'étaient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc où
+se perdait le regard, mais de petits prés encore verts avec de hautes
+clôtures. A droite et à gauche, l'eau des fossés coulait sous la glace.
+Tout faisait pressentir l'approche d'une rivière. Et, entre les hautes
+haies, la route n'était plus qu'un étroit chemin défoncé.
+
+La jument, depuis un instant, avait cessé de trotter. D'un coup de
+fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle
+continua à marcher au pas avec une extrême lenteur, et le grand écolier,
+regardant de côté, les mains appuyées sur le devant de la voiture,
+s'aperçut qu'elle boitait d'une jambe de derrière. Aussitôt il sauta à
+terre, très inquiet.
+
+--Jamais nous n'arriverons à Vierzon pour le train, dit-il à mi-voix.
+
+Et il n'osait pas s'avouer sa pensée la plus inquiétante, à savoir que
+peut-être il s'était trompé de chemin et qu'il n'était plus là sur la
+route de Vierzon.
+
+Il examina longuement le pied de la bête et n'y découvrit aucune trace
+de blessure. Très craintive, la jument levait la patte dès que Meaulnes
+voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit.
+Il comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot.
+En gars expert au maniement du bétail, il s'accroupit, tenta de lui
+saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses
+genoux, mais il fut gêné par la voiture. A deux reprises, la jument se
+déroba et avança de quelques mètres. Le marchepied vint le frapper à la
+tête et la roue le blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher
+de la bête peureuse; mais le caillou se trouvait si bien enfoncé que
+Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir à bout.
+
+Lorsqu'il eut terminé sa besogne, et qu'il releva enfin la tête, à demi
+étourdit et les yeux troubles, il s'aperçut avec stupeur que la nuit
+tombait...
+
+ * * * * *
+
+Tout autre que Meaulnes eût immédiatement rebroussé chemin. C'était le
+seul moyen de ne pas s'égarer davantage. Mais il réfléchit qu'il devait
+être maintenant fort loin de la Motte. En outre la jument pouvait avoir
+pris un chemin transversal pendant qu'il dormait. Enfin, ce chemin-là
+devait bien à la longue mener vers quelque village... Ajoutez à toutes
+ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied, tandis
+que la bête impatiente tirait déjà sur les guides, sentait grandir en
+lui le désir exaspéré d'aboutir à quelque chose et d'arriver quelque
+part, en dépit de tous les obstacles!
+
+Il fouetta la jument qui fit un écart et se remit au grand trot.
+L'obscurité croissait. Dans le sentier raviné, il y avait maintenant
+tout juste passage pour la voiture. Parfois une branche morte de la haie
+se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit
+tout à fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de coeur, à
+la salle à manger de Sainte-Agathe, où nous devions, à cette heure, être
+tous réunis. Puis la colère le prit; puis l'orgueil et la joie profonde
+de s'être ainsi évadé, sans avoir voulu...
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+UNE HALTE
+
+
+Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait buté
+dans l'ombre; Meaulnes vit sa tête plonger et se relever par deux fois;
+puis elle s'arrêta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose.
+Autour des pieds de la bête, on entendait comme un clapotis d'eau. Un
+ruisseau coupait le chemin. En été, ce devait être un gué. Mais à cette
+époque le courant était si fort que la glace n'avait pas pris et qu'il
+eût été dangereux de pousser plus avant.
+
+Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et,
+très perplexe, se dressa dans la voiture. C'est alors qu'il aperçut,
+entre les branches, une lumière. Deux ou trois prés seulement devaient
+la séparer du chemin...
+
+L'écolier descendit de voiture et ramena la jument en arrière, en lui
+parlant pour la calmer, pour arrêter ses brusques coups de tête
+effrayés:
+
+--Allons, ma vieille! Allons! Maintenant nous n'irons pas plus loin.
+Nous saurons bientôt où nous sommes arrivés.
+
+Et, poussant la barrière entr'ouverte d'un petit pré qui donnait sur le
+chemin, il fit entrer là son équipage. Ses pieds enfonçaient dans
+l'herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tête contre celle
+de la bête, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine... Il
+la conduisit tout au bout du pré, lui mit sur le dos la couverture;
+puis, écartant les branches de la clôture du fond, il aperçut de nouveau
+la lumière, qui était celle d'une maison isolée.
+
+Il lui fallut bien, tout de même, traverser trois prés, sauter un
+traître petit ruisseau, où il faillit plonger les deux pieds à la
+fois... Enfin, après un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva
+dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son tet.
+Au bruit des pas sur la terre gelée, un chien se mit à aboyer avec
+fureur.
+
+Le volet de la porte était ouvert, et la lueur que Meaulnes avait
+aperçue était celle d'un feu de fagots allumé dans la cheminée. Il n'y
+avait pas d'autre lumière que celle du feu. Une bonne femme, dans la
+maison, se leva et s'approcha de la porte, sans paraître autrement
+effrayée. L'horloge à poids, juste à cet instant, sonna la demie de sept
+heures.
+
+--Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand garçon, je crois bien que
+j'ai mis le pied dans vos chrysanthèmes.
+
+Arrêtée, un bol à la main, elle le regardait.
+
+--Il est vrai, dit-elle, qu'il fait noir dans la cour à ne pas s'y
+conduire.
+
+Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda les murs
+de la pièce tapissée de journaux illustrés comme une auberge, et la
+table, sur laquelle un chapeau d'homme était posé.
+
+--Il n'est pas là, le patron? dit-il en s'asseyant.
+
+--Il va revenir, répondit la femme, mise en confiance. Il est allé
+chercher un fagot.
+
+--Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune homme, en
+rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes là plusieurs chasseurs à
+l'affût. Je suis venu vous demander de nous céder un peu de pain.
+
+Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout
+dans une ferme isolée, il faut parler avec beaucoup de discrétion, de
+politique même, et surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays.
+
+--Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons guère vous en donner. Le boulanger
+qui passe pourtant tous les mardis n'est pas venu aujourd'hui...
+
+Augustin, qui avait espéré un instant se trouver à proximité d'un
+village, s'effraya.
+
+--Le boulanger de quel pays? demanda-t-il.
+
+--Eh bien, le boulanger du Vieux-Nançay, répondit la femme avec
+étonnement.
+
+--C'est à quelle distance d'ici, au juste, Le Vieux-Nançay? poursuivit
+Meaulnes très inquiet.
+
+--Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par la
+traverse il y a trois lieues et demie.
+
+Et elle se mit à raconter qu'elle y avait sa fille en place, qu'elle
+venait à pied pour la voir tous les premiers dimanches du mois et que
+ses patrons...
+
+Mais Meaulnes, complètement dérouté, l'interrompit pour dire:
+
+--Le Vieux-Nançay serait-il le bourg le plus rapproché d'ici?
+
+--Non, c'est Les Landes, à cinq kilomètres. Mais il n'y a pas de
+marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une petite assemblée,
+chaque année, à la Saint-Martin.
+
+Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit à tel point
+égaré qu'il en fut presque amusé. Mais la femme, qui était occupée à
+laver son bol sur l'évier, se retourna, curieuse à son tour, et elle dit
+lentement, en le regardant bien droit:
+
+--C'est-il que vous n'êtes pas du pays?...
+
+ * * * * *
+
+A ce moment, un paysan âgé se présenta à la porte, avec une brassée de
+bois, qu'il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, très fort, comme
+s'il eût été sourd, ce que demandait le jeune homme.
+
+--Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous
+monsieur. Vous ne vous chauffez pas.
+
+Tous les deux, un instant plus tard, ils étaient installés près des
+chenets: le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes
+mangeant un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre
+voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison après tant
+d'inquiétudes, pensant que sa bizarre aventure était terminée, faisait
+déjà le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves
+gens. Il ne savait pas que c'était là seulement une halte, et qu'il
+allait tout à l'heure reprendre son chemin.
+
+Il demanda bientôt qu'on le remît sur la route de La Motte. Et, revenant
+peu à peu à la vérité, il raconta qu'avec sa voiture il s'était séparé
+des autres chasseurs et se trouvait maintenant complètement égaré.
+
+Alors l'homme et la femme insistèrent si longtemps pour qu'il restât
+coucher et repartît seulement au grand jour, que Meaulnes finit par
+accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer à l'écurie.
+
+--Vous prendrez garde aux trous de la sente, lui dit l'homme.
+
+Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'était pas venu par «la sente». Il fut
+sur le point de demander au brave homme de l'accompagner. Il hésita une
+seconde sur le seuil et si grande était son indécision qu'il faillit
+chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LA BERGERIE
+
+
+Pour s'y reconnaître, il grimpa sur le talus d'où il avait sauté.
+
+Lentement et difficilement, comme à l'aller, il se guida entre les
+herbes et les eaux, à travers les clôtures de saules, et s'en fut
+chercher sa voiture dans le fond du pré où il l'avait laissée. La
+voiture n'y était plus... Immobile, la tête battante, il s'efforça
+d'écouter tous les bruits de la nuit, croyant à chaque seconde entendre
+sonner tout près le collier de la bête. Rien... Il fit le tour du pré;
+la barrière était à demi ouverte, à demi renversée, comme si une roue de
+voiture avait passé dessus. La jument avait dû, par là, s'échapper toute
+seule.
+
+Remontant le chemin, il fit quelques pas et s'embarrassa les pieds dans
+la couverture qui sans doute avait glissé de la jument à terre. Il en
+conclut que la bête s'était enfuie dans cette direction. Il se prit à
+courir.
+
+Sans autre idée que la volonté tenace et folle de rattraper sa voiture,
+tout le sang au visage, en proie à ce désir panique qui ressemblait à la
+peur, il courait... Parfois son pied butait dans les ornières. Aux
+tournants, dans l'obscurité totale, il se jetait contre les clôtures,
+et, déjà trop fatigué pour s'arrêter à temps, s'abattait sur les épines,
+les bras en avant, se déchirant les mains pour se protéger le visage.
+Parfois, il s'arrêtait, écoutait--et repartait. Un instant, il crut
+entendre un bruit de voiture; mais ce n'était qu'un tombereau cahotant
+qui passait très loin, sur une route, à gauche...
+
+Vint un moment où son genou, blessé au marche-pied, lui fit si mal qu'il
+dut s'arrêter, la jambe raidie. Alors il réfléchit que si sa jument ne
+n'était pas sauvée au grand galop, il l'aurait depuis longtemps
+rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se perdait pas ainsi et que
+quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il revint sur ses pas, épuisé,
+colère, se traînant à peine.
+
+A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait quittés
+et bientôt il aperçut la lumière de la maison qu'il cherchait. Un
+sentier profond s'ouvrait dans la haie:
+
+--Voilà la sente dont le vieux m'a parlé, se dit Augustin.
+
+Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus à franchir les
+haies et les talus. Au bout d'un instant, le sentier déviant à gauche,
+la lumière parut glisser à droite, et, parvenu à un croisement de
+chemins, Meaulnes, dans sa hâte à regagner le pauvre logis, suivit sans
+réfléchir un sentier qui paraissait directement y conduire.
+
+Mais à peine avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumière
+disparut, soit qu'elle fût cachée par une haie, soit que les paysans,
+fatigués d'attendre, eussent fermé leurs volets. Courageusement,
+l'écolier sauta à travers champs, marcha tout droit dans la direction où
+la lumière avait brillé tout à l'heure. Puis, franchissant encore une
+clôture, il retomba dans un nouveau sentier...
+
+Ainsi peu à peu, s'embrouillait la piste du grand Meaulnes et se brisait
+le lien qui l'attachait à ceux qu'il avait quittés.
+
+Découragé, presque à bout de forces, il résolut, dans son désespoir, de
+suivre ce sentier jusqu'au bout. A cent pas de là, il débouchait dans
+une grande prairie grise, où l'on distinguait de loin en loin des ombres
+qui devaient être des genévriers, et une bâtisse obscure dans un repli
+de terrain. Meaulnes s'en approcha. Ce n'était là qu'une sorte de grand
+parc à bétail ou de bergerie abandonnée. La porte céda avec un
+gémissement. La lueur de la lune, quand le grand vent chassait les
+nuages, passait à travers les fentes des cloisons. Une odeur de moisi
+régnait.
+
+Sans chercher plus avant, Meaulnes s'étendit sur la paille humide, le
+coude à terre, la tête dans la main. Ayant retiré sa ceinture, il se
+recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors à la
+couverture de la jument qu'il avait laissée dans le chemin, et il se
+sentit si malheureux, si fâché contre lui-même qu'il lui prit une forte
+envie de pleurer...
+
+Aussi s'efforça-t-il de penser à autre chose. Glacé jusqu'aux moelles,
+il se rappela un rêve--une vision plutôt, qu'il avait eue tout enfant,
+et dont il n'avait jamais parlé à personne: un matin, au lieu de
+s'éveiller dans sa chambre, où pendaient ses culottes et ses paletots,
+il s'était trouvé dans une longue pièce verte, aux tentures pareilles à
+des feuillages. En ce lieu coulait une lumière si douce qu'on eût cru
+pouvoir la goûter. Près de la première fenêtre, une jeune fille cousait,
+le dos tourné, semblant attendre son réveil... Il n'avait pas eu la
+force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure
+enchantée. Il s'était rendormi... Mais la prochaine fois, il jurait bien
+de se lever. Demain matin, peut-être!...
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LE DOMAINE MYSTÉRIEUX
+
+
+Dès le petit jour, il se reprit à marcher. Mais son genou enflé lui
+faisait mal; il lui fallait s'arrêter et s'asseoir à chaque moment tant
+la douleur était vive. L'endroit où il se trouvait était d'ailleurs le
+plus désolé de la Sologne. De toute la matinée, il ne vit qu'une
+bergère, à l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la héler,
+essayer de courir, elle disparut sans l'entendre.
+
+Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une désolante
+lenteur... Pas un toit, pas une âme. Pas même le cri d'un courlis dans
+les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un
+soleil de décembre, clair et glacial.
+
+Il pouvait être trois heures de l'après-midi lorsqu'il aperçut enfin,
+au-dessus d'un bois de sapins, la flèche d'une tourelle grise.
+
+--Quelque vieux manoir abandonné, se dit-il, quelque pigeonnier
+désert!...
+
+Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois
+débouchait, entre deux poteaux blancs, une allée où Meaulnes s'engagea.
+Il y fit quelques pas et s'arrêta, plein de surprise, trouble d'une
+émotion inexplicable. Il marchait pourtant du même pas fatigué, le vent
+glacé lui gerçait les lèvres, le suffoquait par instants; et pourtant un
+contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité parfaite et
+presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu'il n'y
+avait plus maintenant que du bonheur à espérer. C'est ainsi que, jadis,
+la veille des grandes fêtes d'été il se sentait défaillir, lorsque à la
+tombée de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que
+la fenêtre de sa chambre était obstruée par les branches.
+
+--Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive à ce vieux pigeonnier,
+plein de hiboux et de courants d'air!...
+
+Et, fâché contre lui-même, il s'arrêta, se demandant s'il ne valait pas
+mieux rebrousser chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il
+réfléchissait depuis un instant, la tête basse, lorsqu'il s'aperçut
+soudain que l'allée était balayée à grands ronds réguliers comme on
+faisait chez lui pour les fêtes. Il se trouvait dans un chemin pareil à
+la grand'rue de La Ferté le matin de l'Assomption!... Il eût aperçu au
+détour de l'allée une troupe de gens en fête soulevant la poussière
+comme au mois de juin, qu'il n'eût pas été surpris davantage.
+
+--Y aurait-il une fête dans cette solitude? se demanda-t-il.
+
+Avançant jusqu'au premier détour, il entendit un bruit de voix qui
+s'approchaient. Il se jeta de côté dans les jeunes sapins touffus,
+s'accroupit et écouta en retenant son souffle. C'étaient des voix
+enfantines. Une troupe d'enfants passa tout près de lui. L'un d'eux,
+probablement une petite fille, parlait d'un ton si sage et si entendu
+que Meaulnes, bien qu'il ne comprît guère le sens de ses paroles, ne put
+s'empêcher de sourire.
+
+--Une seule chose m'inquiète, disait-elle, c'est la question des
+chevaux. On n'empêchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le
+grand poney jaune!
+
+--Jamais on ne m'en empêchera, répondit une voix moqueuse de jeune
+garçon! Est-ce que nous n'avons pas toutes les permissions?... Même
+celle de nous faire mal, s'il nous plaît...
+
+Et les voix s'éloignèrent, au moment où s'approchait déjà un autre
+groupe d'enfants.
+
+--Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en
+bateau.
+
+--Mais nous le permettra-t-on? dit une autre.
+
+--Vous savez bien que nous organisons la fête à notre guise.
+
+--Et si Frantz rentrait dès ce soir, avec sa fiancée?
+
+--Eh bien, il ferait ce que nous voudrions!...
+
+ * * * * *
+
+«Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les
+enfants qui font la loi, ici?... Étrange domaine!»
+
+Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander où l'on trouverait à
+boire et à manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui
+s'éloignait. C'étaient trois fillettes avec des robes droites qui
+s'arrêtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux à brides. Une
+plume blanche leur traînait dans le cou, à toutes les trois. L'une
+d'elles, à demi retournée, un peu penchée, écoutait sa compagne qui lui
+donnait de grandes explications, le doigt levé.
+
+--Je leur ferais peur, se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne
+déchirée et son ceinturon baroque de collégien de Sainte-Agathe.
+
+Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l'allée,
+il continua son chemin à travers les sapins dans la direction du
+«pigeonnier», sans trop réfléchir à ce qu'il pourrait demander là-bas.
+Il fut bientôt arrêté à la lisière du bois, par un petit mur moussu. De
+l'autre côté, entre le mur et les annexes du domaine, c'était une longue
+cour étroite toute remplie de voitures, comme une cour d'auberge un jour
+de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes: de
+fines petites voitures à quatre places, les brancards en l'air; des
+chars à bancs; des bourbonnaises démodées avec des galeries à moulures,
+et même de vieilles berlines dont les glaces étaient levées.
+
+Meaulnes, caché derrière les sapins, de crainte qu'on ne l'aperçût,
+examinait le désordre du lieu, lorsqu'il avisa, de l'autre côté de la
+cour, juste au-dessus du siège d'un haut char à bancs, une fenêtre des
+annexes à demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derrière
+les domaines aux volets toujours fermés des écuries, avaient dû clore
+cette ouverture. Mais le temps les avait descellés.
+
+--Je vais entrer là, se dit l'écolier, je dormirai dans le foin et je
+partirai au petit jour, sans avoir fait peur à ces belles petites
+filles.
+
+Il franchit le mur, péniblement, à cause de son genou blessé, et,
+passant d'une voiture sur l'autre, du siège d'un char à bancs sur le
+toit d'une berline, il arriva à la hauteur de la fenêtre, qu'il poussa
+sans bruit comme une porte.
+
+Il se trouvait non pas dans un grenier à foin, mais dans une vaste pièce
+au plafond bas qui devait être une chambre à coucher. On distinguait,
+dans la demi-obscurité du soir d'hiver, que la table, la cheminée et
+même les fauteuils étaient chargés de grands vases, d'objets de prix,
+d'armes anciennes. Au fond de la pièce des rideaux tombaient, qui
+devaient cacher une alcôve.
+
+Meaulnes avait fermé la fenêtre, tant à cause du froid que par crainte
+d'être aperçu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et découvrit
+un grand lit bas, couvert de vieux livres dorés, de luths aux cordes
+cassées et de candélabres jetés pêle-mêle. Il repoussa toutes ces choses
+dans le fond de l'alcôve, puis s'étendit sur cette couche pour s'y
+reposer et réfléchir un peu à l'étrange aventure dans laquelle il
+s'était jeté.
+
+Un silence profond régnait sur ce domaine. Par instants seulement on
+entendait gémir le grand vent de décembre.
+
+Et Meaulnes, étendu, en venait à se demander si, malgré ces étranges
+rencontres, malgré la voix des enfants dans l'allée, malgré les voitures
+entassées, ce n'était pas là simplement, comme il l'avait pensé d'abord,
+une vieille bâtisse abandonnée dans la solitude de l'hiver.
+
+Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d'une musique
+perdue. C'était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se
+rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano
+l'après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte
+qui donnait sur le jardin, il l'écoutait jusqu'à la nuit...
+
+--On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part? pensa-t-il.
+
+Mais laissant sa question sans réponse, harassé de fatigue, il ne tarda
+pas à s'endormir...
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LA CHAMBRE DE WELLINGTON
+
+
+Il faisait nuit, lorsqu'il s'éveilla. Transi de froid, il se tourna et
+retourna sur sa couche, fripant et roulant sous lui sa blouse noire. Une
+faible clarté glauque baignait les rideaux de l'alcôve.
+
+S'asseyant sur le lit, il glissa sa tête entre les rideaux. Quelqu'un
+avait ouvert la fenêtre et l'on avait attaché dans l'embrasure deux
+lanternes vénitiennes vertes.
+
+Mais à peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d'oeil, qu'il entendit
+sur le palier un bruit de pas étouffé et de conversation à voix basse.
+Il se rejeta dans l'alcôve et ses souliers ferrés firent sonner un des
+objets de bronze qu'il avait repoussés contre le mur. Un instant, très
+inquiet, il retint son souffle. Les pas se rapprochèrent et deux ombres
+glissèrent dans la chambre.
+
+--Ne fais pas de bruit, disait l'un.
+
+--Ah! répondait l'autre, il est toujours bien temps qu'il s'éveille!
+
+--As-tu garni sa chambre?
+
+--Mais oui, comme celles des autres.
+
+Le vent fit battre la fenêtre ouverte.
+
+--Tiens, dit le premier, tu n'as pas même fermé la fenêtre. Le vent a
+déjà éteint une des lanternes. Il va falloir la rallumer.
+
+--Bah! répondit l'autre, pris d'une paresse et d'un découragement
+soudain. A quoi bon ces illuminations du côté de la campagne, du côté du
+désert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir.
+
+--Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la
+nuit. Là-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien
+contents d'apercevoir nos lumières!
+
+Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parlé le
+dernier, et qui paraissait être le chef, reprit d'une voix traînante, à
+la façon d'un fossoyeur de Shakespeare:
+
+--Tu mets des lanternes vertes à la chambre de Wellington. T'en mettrais
+aussi bien des rouges... Tu ne t'y connais pas plus que moi!
+
+Un silence.
+
+»... Wellington, c'était un Américain? Eh bien, c'est-il une couleur
+américaine, le vert? Toi, le comédien qui as voyagé, tu devrais savoir
+ça.
+
+--O! là là! répondit le «comédien», voyagé? Oui, j'ai voyagé! Mais je
+n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte?
+
+Meaulnes avec précaution regarda entre les rideaux.
+
+Celui qui commandait la manoeuvre était un gros homme nu-tête, enfoncé
+dans un énorme paletot. Il tenait à la main une longue perche garnie de
+lanternes multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe croisée
+sur l'autre, travailler son compagnon.
+
+Quant au comédien, c'était le corps le plus lamentable qu'on puisse
+imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses yeux glauques et louches, sa
+moustache retombant sur sa bouche édentée faisaient songer à la face
+d'un noyé qui ruisselle sur une dalle. Il était en manches de chemise,
+et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le
+mépris le plus parfait pour sa propre personne.
+
+Après un moment de réflexion amère et risible à la fois, il s'approcha
+de son partenaire et lui confia, les deux bras écartés:
+
+--Veux-tu que je te dise?... Je ne peux pas comprendre qu'on soit allé
+chercher des dégoûtants comme nous, pour servir dans une fête pareille!
+Voilà, mon gars!...
+
+Mais sans prendre garde à ce grand élan du coeur, le gros homme continua
+de regarder son travail, les jambes croisées, bâilla, renifla
+tranquillement, puis, tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'épaule,
+en disant:
+
+--Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le dîner.
+
+Le bohémien le suivit, mais, en passant devant l'alcôve:
+
+--Monsieur l'Endormi, fit-il avec des révérences et des inflexions de
+voix gouailleuses, vous n'avez plus qu'à vous éveiller, à vous habiller
+en marquis, même si vous êtes un marmiteux comme je suis; et vous
+descendrez à la fête costumée, puisque c'est le bon plaisir de ces
+petits messieurs et de ces petites demoiselles.
+
+Il ajouta, sur le ton d'un boniment forain, avec une dernière révérence:
+
+--Notre camarade Maloyau, attaché aux cuisines, vous présentera le
+personnage d'Arlequin, et votre serviteur, celui du grand Pierrot.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LA FÊTE ÉTRANGE
+
+
+Dès qu'ils eurent disparu l'écolier sortit de sa cachette. Il avait les
+pieds glacés, les articulations raides; mais il était reposé et son
+genou paraissait guéri.
+
+--Descendre au dîner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je
+serai simplement un invité dont tout le monde a oublié le nom.
+D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M.
+Maloyau et son compagnon m'attendaient...
+
+Au sortir de l'obscurité totale de l'alcôve, il put y voir assez
+distinctement dans la chambre éclairée par les lanternes vertes.
+
+Le bohémien l'avait «garnie». Des manteaux étaient accrochés aux
+patères. Sur une lourde table à toilette, au marbre brisé, on avait
+disposé de quoi transformer en muscadin tel garçon qui eût passé la nuit
+précédente dans une bergerie abandonnée. Il y avait, sur la cheminée,
+des allumettes auprès d'un grand flambeau. Mais on avait omis de cirer
+le parquet; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des
+gravats. De nouveau il eut l'impression d'être dans une maison depuis
+longtemps abandonnée... En allant vers la cheminée, il faillit buter
+contre une pile de grands cartons et de petites boîtes: il étendit le
+bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour
+regarder.
+
+C'étaient des costumes de jeunes gens d'il y a longtemps, des redingotes
+à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts, d'interminables
+cravates blanches et des souliers vernis du début de ce siècle. Il
+n'osait rien toucher du bout du doigt, mais après s'être nettoyé en
+frissonnant, il endossa sur sa blouse d'écolier un des grands manteaux
+dont il releva le collet plissé, remplaça ses souliers ferrés par de
+fins escarpins vernis et se prépara à descendre nu-tête.
+
+Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de bois, dans
+un recoin de cour obscur. L'haleine glacée de la nuit vint lui souffler
+au visage et soulever un pan de son manteau.
+
+Il fit quelques pas et, grâce à la vague clarté du ciel, il put se
+rendre compte aussitôt de la configuration des lieux. Il était dans une
+petite cour formée par des bâtiments des dépendances. Tout y paraissait
+vieux et ruiné. Les ouvertures au bas des escaliers étaient béantes, car
+les portes depuis longtemps avaient été enlevées; on n'avait pas non
+plus remplacé les carreaux des fenêtres qui faisaient des trous noirs
+dans les murs. Et pourtant toutes ces bâtisses avaient un mystérieux air
+de fête. Une sorte de reflet coloré flottait dans les chambres basses où
+l'on avait dû allumer aussi, du côté de la campagne, des lanternes. La
+terre était balayée; on avait arraché l'herbe envahissante. Enfin, en
+prêtant l'oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix
+d'enfants et de jeunes filles, là-bas, vers les bâtiments confus où le
+vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues
+des fenêtres.
+
+Il était là, dans son grand manteau, comme un chasseur, à demi penché,
+prêtant l'oreille, lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du
+bâtiment voisin, qu'on aurait cru désert.
+
+Il avait un chapeau haut de forme très cintré qui brillait dans la nuit
+comme s'il eût été d'argent; un habit dont le col lui montait dans les
+cheveux, un gilet très ouvert, un pantalon à sous-pieds... Cet élégant,
+qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme
+s'il eût été soulevé par les élastiques de son pantalon, mais avec une
+rapidité extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s'arrêter,
+profondément, automatiquement, et disparut dans l'obscurité, vers le
+bâtiment central, ferme, château ou abbaye, dont la tourelle avait guidé
+l'écolier au début de l'après-midi.
+
+Après un instant d'hésitations, notre héros emboîta le pas au curieux
+petit personnage. Ils traversèrent une sorte de grande cour-jardin,
+passèrent entre des massifs, contournèrent un vivier enclos de
+palissades, un puits, et se trouvèrent enfin au seuil de la demeure
+centrale.
+
+Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et cloutée comme une
+porte de presbytère, était à demi ouverte. L'élégant s'y engouffra.
+Meaulnes le suivit, et, dès ses premiers pas dans le corridor, il se
+trouva, sans voir personne, entouré de rires, de chants, d'appels et de
+poursuites.
+
+Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes
+hésitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou bien ouvrir une des portes
+derrière lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer
+dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les
+voir et les rattraper, à pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit de
+portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la fraîcheur du
+soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets à
+brides, et tout va disparaître dans un brusque éclat de lumière.
+
+Une seconde, elles tournent sur elles-mêmes, par jeu; leurs amples jupes
+légères se soulèvent et se gonflent; on aperçoit la dentelle de leurs
+longs, amusants pantalons; puis, ensemble, après cette pirouette, elles
+bondissent dans la pièce et referment la porte.
+
+Meaulnes reste un moment ébloui et titubant dans ce corridor noir. Il
+craint maintenant d'être surpris. Son allure hésitante et gauche le
+ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s'en retourner
+délibérément vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond
+du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants. Ce sont deux petits
+garçons qui s'approchèrent en parlant.
+
+--Est-ce qu'on va bientôt dîner, leur demande Meaulnes avec aplomb.
+
+--Viens avec nous, répond le plus grand, on va t'y conduire.
+
+Et avec cette confiance et ce besoin d'amitié qu'ont les enfants, la
+veille d'une grande fête, ils le prennent chacun par la main. Ce sont
+probablement deux petits garçons de paysans. On leur a mis leurs plus
+beaux habits: de petites culottes coupées à mi-jambe qui laissent voir
+leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de
+velours bleu, une casquette de même couleur et un noeud de cravate
+blanc.
+
+--La connais-tu, toi? demande l'un des enfants.
+
+--Moi, fait le plus petit, qui a une tête ronde et des yeux naïfs, maman
+m'a dit qu'elle avait une robe noire et une collerette et qu'elle
+ressemblait à un joli pierrot.
+
+--Qui donc? demande Meaulnes.
+
+--Eh bien, la fiancée que Frantz est allé chercher...
+
+Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois
+arrivés à la porte d'une grande salle où flambe un beau feu. Des
+planches, en guise de table, ont été posées sur des tréteaux; on a
+étendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dînent avec
+cérémonie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LA FÊTE ÉTRANGE _(suite)_
+
+
+C'était, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que
+l'on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus
+de très loin.
+
+Les deux enfants avaient lâché les mains de l'écolier et s'étaient
+précipités dans une chambre attenante où l'on entendait des voix
+puériles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec
+audace et sans s'émouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprès de
+deux vieilles paysannes. Il se mit aussitôt à manger avec un appétit
+féroce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva la tête pour
+regarder les convives et les écouter.
+
+On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient à peine se connaître.
+Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de
+villes lointaines. Il y avait, épars le long des tables, quelques
+vieillards avec des favoris, et d'autres complètement rasés qui
+pouvaient être d'anciens marins. Près d'eux dînaient d'autres vieux qui
+leur ressemblaient: même face tannée, mêmes yeux vifs sous des sourcils
+en broussaille, mêmes cravates étroites comme des cordons de souliers...
+Mais il était aisé de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigué plus
+loin que le bout du canton; et s'ils avaient tangué, roulé plus de mille
+fois sous les averses et dans le vent, c'était pour ce dur voyage sans
+péril qui consiste à creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et à
+retourner ensuite la charrue... On voyait peu de femmes; quelques
+vieilles paysannes avec de rondes figures ridées comme des pommes, sous
+des bonnets tuyautés...
+
+Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentît
+à l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi plus tard cette
+impression: quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute
+impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une grande amertume: «Il y
+a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient». On imagine de
+vieilles gens, des grands-parents pleins d'indulgence, qui sont
+persuadés à l'avance que tout ce que vous faites est bien fait.
+Certainement parmi ces bonnes gens-là les convives de cette salle
+avaient été choisis. Quant aux autres, c'étaient des adolescents et des
+enfants...
+
+ * * * * *
+
+Cependant, auprès de Meaulnes, les deux vieilles femmes causaient:
+
+--En mettant tout pour le mieux, disait la plus âgée, d'une voix cocasse
+et suraiguë qu'elle cherchait vainement à adoucir, les fiancés ne seront
+pas là, demain, avant trois heures.
+
+--Tais-toi, tu me ferais mettre en colère, répondait l'autre du ton le
+plus tranquille.
+
+Celle-ci portait sur le front une capeline tricotée.
+
+--Comptons! reprit la première sans s'émouvoir. Une heure et demie de
+chemin de fer de Bourges à Vierzon et sept lieues de voiture, de Vierzon
+jusqu'ici...
+
+La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. Grâce à
+cette paisible prise de bec, la situation s'éclairait faiblement: Frantz
+de Galais, le fils du château--qui était étudiant ou marin ou peut-être
+aspirant de marine, on ne savait pas...--était allé à Bourges pour y
+chercher une jeune fille et l'épouser. Chose étrange, ce garçon, qui
+devait être très jeune et très fantasque, réglait tout à sa guise dans
+le Domaine. Il avait voulu que la maison où sa fiancée entrerait
+ressemblât à un palais en fête. Et pour célébrer la venue de la jeune
+fille, il avait invité lui-même ces enfants et ces vieilles gens
+débonnaires. Tels étaient les points que la discussion des deux femmes
+précisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystère, et
+reprenaient sans cesse la question du retour des fiancés. L'une tenait
+pour le matin du lendemain. L'autre pour l'après-midi.
+
+--Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la plus jeune
+avec calme.
+
+--Et toi, ma pauvre Adèle, toujours aussi entêtée. Il y a quatre ans que
+je ne t'avais vue, tu n'as pas changé, répondait l'autre en haussant les
+épaules, mais de sa voix la plus paisible.
+
+Et elles continuaient ainsi à se tenir tête sans la moindre humeur.
+Meaulnes intervint dans l'espoir d'en apprendre davantage:
+
+--Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiancée de Frantz?
+
+Elles le regardèrent, interloquées. Personne d'autre que Frantz n'avait
+vu la jeune fille. Lui-même, en revenant de Toulon, l'avait rencontrée
+un soir, désolée, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les
+_Marais_. Son père, un tisserand, l'avait chassée de chez lui. Elle
+était fort jolie et Frantz avait décidé aussitôt de l'épouser. C'était
+une étrange histoire; mais son père, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne
+lui avaient-ils pas toujours tout accordé!...
+
+Meaulnes, avec précaution, allait poser d'autres questions, lorsque
+parut à la porte un couple charmant: une enfant de seize ans avec
+corsage de velours et jupe à grands volants; un jeune personnage en
+habit à haut col et pantalon à élastiques. Ils traversèrent la salle,
+esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis d'autres
+passèrent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot
+blafard, aux manches trop longues, coiffé d'un bonnet noir et riant
+d'une bouche édentée. Il courait à grandes enjambées maladroites, comme
+si, à chaque pas, il eût dû faire un saut, et il agitait ses longues
+manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les jeunes gens
+lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants qui le
+poursuivaient avec des cris perçants. Au passage il regarda Meaulnes de
+ses yeux vitreux, et l'écolier crut reconnaître, complètement rasé, le
+compagnon de M. Maloyau, le bohémien qui tout à l'heure accrochait les
+lanternes.
+
+Le repas était terminé. Chacun se levait.
+
+Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. Une
+musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, la tête à
+demi cachée dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se
+sentait un autre personnage. Lui aussi, gagné par le plaisir, se mit à
+poursuivre le grand pierrot à travers les couloirs du Domaine, comme
+dans les coulisses d'un théâtre où la pantomime, de la scène, se fût
+partout répandue. Il se trouva ainsi mêlé jusqu'à la fin de la nuit à
+une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une
+porte, et se trouvait dans une chambre où l'on montrait la lanterne
+magique. Des enfants applaudissaient à grand bruit... Parfois, dans un
+coin de salon où l'on dansait, il engageait conversation avec quelque
+dandy et se renseignait hâtivement sur les costumes que l'on porterait
+les jours suivants...
+
+Un peu angoissé à la longue par tout ce plaisir qui s'offrait à lui,
+craignant à chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laissât voir
+sa blouse de collégien, il alla se réfugier un instant dans la partie la
+plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y entendait que le
+bruit étouffé d'un piano.
+
+Il entra dans une pièce silencieuse qui était une salle à manger
+éclairée par une lampe à suspension. Là aussi c'était fête, mais fête
+pour les petits enfants.
+
+Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs
+genoux; d'autres étaient accroupis par terre devant une chaise et,
+gravement, ils faisaient sur le siège un étalage d'images; d'autres,
+auprès du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils écoutaient
+au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fête.
+
+Une porte de cette salle à manger était grande ouverte. On entendait
+dans la pièce attenante jouer du piano. Meaulnes avança curieusement la
+tête. C'était une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une jeune
+fille, un grand manteau marron jeté sur ses épaules, tournait le dos,
+jouant très doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le
+divan, tout à côté, six ou sept petits garçons et petites filles rangés
+comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu'il se fait
+tard, écoutaient. De temps en temps seulement, l'un d'eux, arc-bouté sur
+les poignets, se soulevait, glissait à terre et passait dans la salle à
+manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait
+prendre sa place...
+
+Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où
+lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se
+trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde.
+
+Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna
+s'asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges
+épars sur la table, il commença distraitement à lire.
+
+Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s'approcha, se
+pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps
+que lui; un autre en fit autant de l'autre côté. Alors ce fut un rêve
+comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il était dans sa
+propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu
+qui jouait du piano, près de lui, c'était sa femme...
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA RENCONTRE
+
+
+Le lendemain matin, Meaulnes fut prêt un des premiers. Comme on le lui
+avait conseillé, il revêtit un simple costume noir, de mode passée, une
+jaquette serrée à la taille avec des manches bouffant aux épaules, un
+gilet croisé, un pantalon élargi du bas jusqu'à cacher ses fines
+chaussures, et un chapeau haut de forme.
+
+La cour était déserte encore lorsqu'il descendit. Il fit quelques pas et
+se trouva comme transporté dans une journée de printemps. Ce fut en
+effet le matin le plus doux de cet hiver-là. Il faisait du soleil comme
+aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et l'herbe mouillée
+brillait comme humectée de rosée. Dans les arbres, plusieurs petits
+oiseaux chantaient et de temps à autre une brise tiédie coulait sur le
+visage du promeneur.
+
+Il fit comme les invités qui se sont éveillés avant le maître de la
+maison. Il sortit dans la cour du Domaine, pensant à chaque instant
+qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derrière lui:
+
+--Déjà réveillé, Augustin?...
+
+Mais il se promena longtemps seul à travers le jardin et la cour.
+Là-bas, dans le bâtiment principal, rien ne remuait, ni aux fenêtres, ni
+à la tourelle. On avait ouvert déjà, cependant, les deux battants de la
+ronde porte de bois. Et, dans une des fenêtres du haut, un rayon de
+soleil donnait, comme en été, aux premières heures du matin.
+
+Meaulnes, pour la première fois, regardait en plein jour l'intérieur de
+la propriété. Les vestiges d'un mur séparaient le jardin délabré de la
+cour, où l'on avait, depuis peu, versé du sable et passé le râteau. A
+l'extrémité des dépendances qu'il habitait, c'étaient des écuries bâties
+dans un amusant désordre, qui multipliait les recoins garnis
+d'arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le domaine déferlaient
+des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, sauf vers
+l'est, où l'on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de
+sapins encore.
+
+Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrière
+de bois qui entourait le vivier; vers les bords il restait un peu de
+glace mince et plissée comme une écume. Il s'aperçut lui-même reflété
+dans l'eau, comme incliné sur le ciel, dans son costume d'étudiant
+romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes; non plus l'écolier qui
+s'était évadé dans une carriole de paysan, mais un être charmant et
+romanesque, au milieu d'un beau livre de prix...
+
+Il se hâta vers le bâtiment principal, car il avait faim. Dans la grande
+salle où il avait dîné la veille, une paysanne mettait le couvert. Dès
+que Meaulnes se fut assis devant un des bols alignés sur la nappe, elle
+lui versa le café en disant:
+
+--Vous êtes le premier, monsieur.
+
+Il ne voulut rien répondre, tant il craignait d'être soudain reconnu
+comme un étranger. Il demanda seulement à quelle heure partirait le
+bateau pour la promenade matinale qu'on avait annoncée.
+
+--Pas avant une demi-heure, monsieur: personne n'est descendu encore,
+fut la réponse.
+
+Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de l'embarcadère, autour
+de la longue maison châtelaine aux ailes inégales, comme une église.
+Lorsqu'il eut contourné l'aile sud, il aperçut soudain les roseaux, à
+perte de vue, qui formaient tout le paysage. L'eau des étangs venait de
+ce côté mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs
+portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues
+clapotantes.
+
+Désoeuvré, le promeneur erra un long moment sur la rive sablée comme un
+chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux
+vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou
+abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d'outils rouillés
+et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l'autre bout des
+bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.
+
+C'étaient deux femmes, l'une très vieille et courbée; l'autre, une jeune
+fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les
+déguisements de la veille, parut d'abord à Meaulnes extraordinaire.
+
+Elles s'arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que
+Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien
+grossier:
+
+--Voilà sans doute ce qu'on appelle une jeune fille
+excentrique--peut-être une actrice qu'on a mandée pour la fête.
+
+Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes, immobile,
+regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait après
+avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il
+voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à
+celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu
+penché; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa taille fine, et
+l'autre avait aussi ses yeux bleus: mais aucune de ces femmes n'était
+jamais la grande jeune fille.
+
+Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un
+visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque
+douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa
+toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes...
+
+Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque la jeune
+fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne:
+
+--Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?...
+
+Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait
+de causer gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Et
+lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadère, elle eut ce même regard
+innocent et grave, qui semblait dire:
+
+--Qui êtes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et
+pourtant il me semble que je vous connais.
+
+D'autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant.
+Et trois bateaux de plaisance accostaient, prêts à recevoir les
+promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la
+châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les
+demoiselles s'inclinaient. Étrange matinée! Étrange partie de plaisir!
+Il faisait froid malgré le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient
+autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode...
+
+La vieille dame resta sur la rive, et sans savoir comment, Meaulnes se
+trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s'accouda sur le
+pont, tenant d'une main son chapeau battu par le grand vent, et il put
+regarder à l'aise le jeune fille, qui s'était assise à l'abri. Elle
+aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis
+posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu
+mordue.
+
+Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait
+avec un brui calme de machine et d'eau. On eût pu se croire au coeur de
+l'été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque
+maison de campagne. La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle
+blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gémir... Mais
+soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette
+étrange fête.
+
+ * * * * *
+
+On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passagers
+durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu'un des
+bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière... Avec quel émoi
+Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de
+l'étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la
+jeune fille! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux,
+jusqu'à ce qu'ils fussent près de s'emplir de larmes. Et il se rappelait
+avoir vu, comme un secret délicat qu'elle lui eût confié, un peu de
+poudre restée sur sa joue...
+
+A terre, tout s'arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants
+couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et
+s'éparpillaient à travers bois, Meaulnes s'avança dans une allée, où,
+dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d'elle
+sans avoir eu le temps de réfléchir:
+
+--Vous êtes belle, dit-il simplement.
+
+Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale.
+D'autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun
+errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune
+homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa
+grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu'il ne
+reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu'il l'aperçut soudain
+venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l'étroit
+sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand
+manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles
+étaient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de
+les voir se briser.
+
+Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas:
+
+--Voulez-vous me pardonner?
+
+--Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les
+enfants, puisqu'ils sont les maîtres aujourd'hui. Adieu.
+
+Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec
+gaucherie, mais d'un ton si troublé, si plein de désarroi, qu'elle
+marcha plus lentement et l'écouta.
+
+--Je ne sais même pas qui vous êtes, dit-elle enfin.
+
+Elle prononçait chaque mot d'un ton uniforme, en appuyant de la même
+façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier... Ensuite
+elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux
+bleus regardaient fixement au loin.
+
+--Je ne sais pas non plus votre nom, répondit Meaulnes.
+
+Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l'on voyait à quelque
+distance les invités se presser autour d'une maison isolée dans la
+pleine campagne.
+
+--Voici la «maison de Frantz», dit la jeune fille; il faut que je vous
+quitte...
+
+Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit:
+
+--Mon nom?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais...
+
+Et elle s'échappa.
+
+ * * * * *
+
+La «maison de Frantz» était alors inhabitée. Mais Meaulnes la trouva
+envahie jusqu'aux greniers par la foule des invités. Il n'eut guère le
+loisir d'ailleurs d'examiner le lieu où il se trouvait: on déjeuna en
+hâte d'un repas froid emporté dans les bateaux, ce qui était fort peu de
+saison, mais les enfants en avaient décidé ainsi, sans doute; et l'on
+repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais dès qu'il la vit sortir
+et, répondant à ce qu'elle avait dit tout à l'heure:
+
+--Le nom que je vous donnais était plus beau, dit-il.
+
+--Comment? Quel était ce nom? fit-elle, toujours avec la même gravité.
+
+Mais il eut peur d'avoir dit une sottise et ne répondit rien.
+
+--Mon nom à moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis
+étudiant.
+
+--Oh! vous étudiez? dit-elle. Et ils parlèrent un instant encore. Ils
+parlèrent lentement, avec bonheur,--avec amitié. Puis l'attitude de la
+jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle
+parut aussi plus inquiète. On eût dit qu'elle redoutait ce que Meaulnes
+allait dire et s'en effarouchait à l'avance. Elle était auprès de lui
+toute frémissante, comme une hirondelle un instant posée à terre et qui
+déjà tremble du désir de reprendre son vol.
+
+--A quoi bon? A quoi bon? répondait-elle doucement aux projets que
+faisait Meaulnes.
+
+Mais lorsqu'enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour
+vers ce beau domaine:
+
+--Je vous attendrai, répondit-elle simplement.
+
+Ils arrivaient en vue de l'embarcadère. Elle s'arrêta soudain et dit
+pensivement:
+
+--Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne faut pas
+que nous montions cette fois dans le même bateau. Adieu, ne me suivez
+pas.
+
+Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se
+reprit à marcher. Et alors la jeune fille, dans le lointain, au moment
+de se perdre à nouveau dans la foule des invités, s'arrêta et, se
+tournant vers lui, pour la première fois le regarda longuement. Était-ce
+un dernier signe d'adieu? Était-ce pour lui défendre de l'accompagner?
+Ou peut-être avait-elle quelque chose encore à lui dire?...
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'on fut rentré au Domaine, commença, derrière la ferme, dans une
+grande prairie en pente, la course des poneys. C'était la dernière
+partie de la fête. D'après toutes les prévisions, les fiancés devaient
+arriver à temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigerait tout.
+
+On dut pourtant commencer sans lui. Les garçons en costumes de jockeys,
+les fillettes en écuyères, amenaient, les uns, de fringants poneys
+enrubannés, les autres, de très vieux chevaux dociles. Au milieu des
+cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se
+fût cru transporté sur la pelouse verte et taillée de quelque champ de
+courses en miniature.
+
+Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux à plumes,
+qu'il avait entendus la veille dans l'allée du bois... Le reste du
+spectacle lui échappa, tant il était anxieux de retrouver dans la foule
+le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de
+Galais ne parut pas. Il la cherchait encore lorsqu'une volée de coups de
+cloche et des cris de joie annoncèrent la fin des courses. Une petite
+fille sur une vieille jument blanche avait remporté la victoire. Elle
+passait triomphalement sur sa monture et le panache de son chapeau
+flottait au vent.
+
+Puis soudain tout se tut. Les jeux étaient finis et Frantz n'était pas
+de retour. On hésita un instant; on se concerta avec embarras. Enfin,
+par groupes, on regagna les appartements, pour attendre, dans
+l'inquiétude et le silence, le retour des fiancés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+FRANTZ DE GALAIS
+
+
+La course avait fini trop tôt. Il était quatre heures et demie et il
+faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la
+tête pleine des événements de son extraordinaire journée. Il s'assit
+devant la table, désoeuvré, attendant le dîner et la fête qui devait
+suivre.
+
+De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l'entendait
+gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuyé d'une chute
+d'eau. Le tablier de la cheminée battait de temps à autre.
+
+Pour la première fois, Meaulnes sentit en lui cette légère angoisse qui
+vous saisit à la fin des trop belles journées. Un instant il pensa à
+allumer du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier rouillé de
+la cheminée. Alors il se prit à ranger dans la chambre; il accrocha ses
+beaux habits aux porte-manteaux, disposa le long du mur les chaises
+bouleversées, comme s'il eût tout voulu préparer là pour un long séjour.
+
+Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours prêt à partir, il plia
+soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme un costume de voyage,
+sa blouse et ses autres vêtements de collégien; sous la chaise, il mit
+ses souliers ferrés pleins de terre encore.
+
+Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa
+demeure qu'il avait mise en ordre.
+
+De temps à autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait
+sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apaisé, depuis qu'il
+avait rangé son appartement, le grand garçon se sentit parfaitement
+heureux. Il était là, mystérieux, étranger, au milieu de ce monde
+inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu
+dépassait toutes ses espérances. Et il suffisait maintenant à sa joie de
+se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se
+tournait vers lui...
+
+ * * * * *
+
+Durant cette rêverie, la nuit était tombée sans qu'il songeât même à
+allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de
+l'arrière-chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fenêtre
+donnait aussi sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer,
+lorsqu'il aperçut dans cette pièce une lueur, comme celle d'une bougie
+allumée sur la table. Il avança la tête dans l'entrebâillement de la
+porte. Quelqu'un était entré là, par la fenêtre sans doute, et se
+promenait de long en large, à pas silencieux. Autant qu'on pouvait voir,
+c'était un très jeune homme. Nu-tête, une pèlerine de voyage sur les
+épaules, il marchait sans arrêt, comme affolé par une douleur
+insupportable. Le vent de la fenêtre qu'il avait laissée grande ouverte
+faisait flotter sa pèlerine et, chaque fois qu'il passait près de la
+lumière, on voyait luire des boutons dorés sur sa fine redingote.
+
+Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espèce d'air marin, comme
+en chantent, pour s'égayer le coeur, les matelots et les filles dans les
+cabarets des ports...
+
+Un instant, au milieu de sa promenade agitée, il s'arrêta et se pencha
+sur la table, chercha dans une boîte, en sortit plusieurs feuilles de
+papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un très
+fin, très aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que
+partageait une raie de côté. Il avait cessé de siffler. Très pâle, les
+lèvres entr'ouvertes, il paraissait à bout de souffle, comme s'il avait
+reçu au coeur un coup violent.
+
+Meaulnes hésitait s'il allait, par discrétion, se retirer, ou s'avancer,
+lui mettre doucement, en camarade, la main sur l'épaule, et lui parler.
+Mais l'autre leva la tête et l'aperçut. Il le considéra une seconde,
+puis, sans s'étonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix:
+
+--Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir.
+Puisque vous voici, c'est à vous que je vais expliquer... Voilà!...
+
+Il paraissait complètement désemparé. Lorsqu'il eut dit: Voilà, il prit
+Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son attention.
+Puis il tourna la tête vers la fenêtre, comme pour réfléchir à ce qu'il
+allait dire, cligna des yeux--et Meaulnes comprit qu'il avait une forte
+envie de pleurer.
+
+Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, regardant toujours
+fixement la fenêtre, il reprit d'une voix altérée:
+
+--Eh bien, voilà: c'est fini; la fête est finie. Vous pouvez descendre
+le leur dire. Je suis rentré tout seul. Ma fiancée ne viendra pas. Par
+scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je
+vais vous expliquer...
+
+Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il n'expliqua rien.
+Se détournant soudain, il s'en alla dans l'ombre ouvrir et refermer des
+tiroirs pleins de vêtements et de livres.
+
+--Je vais m'apprêter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me dérange pas.
+
+Il plaça sur la table divers objets, un nécessaire de toilette, un
+pistolet...
+
+Et Meaulnes, plein de désarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui
+serrer la main.
+
+En bas, déjà, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose.
+Presque toutes les jeunes filles avaient changé de robe. Dans le
+bâtiment principal le dîner avait commencé, mais hâtivement, dans le
+désordre, comme à l'instant d'un départ.
+
+Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle à
+manger aux chambres du haut et aux écuries. Ceux qui avaient fini
+formaient des groupes où l'on se disait au revoir.
+
+--Que se passe-t-il? demanda Meaulnes à un garçon de campagne, qui se
+hâtait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tête et sa
+serviette fixée à son gilet.
+
+--Nous partons, répondit-il. Cela s'est décidé tout d'un coup. A cinq
+heures, nous nous sommes trouvés seuls, tous les invités ensemble. Nous
+avions attendu jusqu'à la dernière limite. Les fiancés ne pouvaient plus
+venir? Quelqu'un a dit: «Si nous partions...» Et tout le monde s'est
+apprêté pour le départ.
+
+Meaulnes ne répondit pas. Il lui était égal de s'en aller maintenant.
+N'avait-il pas été jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il pas
+obtenu cette fois tout ce qu'il désirait? C'est à peine s'il avait eu le
+temps de repasser à l'aise dans sa mémoire toute la belle conversation
+du matin. Pour l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bientôt, il
+reviendrait--sans tricherie, cette fois...
+
+--Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui était un garçon
+de son âge, hâtez-vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans
+un instant.
+
+Il partit au galop, laissant là son repas commencé et négligeant de dire
+aux invités ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour étaient
+plongés dans une obscurité profonde. Il n'y avait pas, ce soir-là, de
+lanternes aux fenêtres. Mais comme, après tout, ce dîner ressemblait au
+dernier repas des fins de noces, les moins bons de invités, qui
+peut-être avaient bu, s'étaient mis à chanter. A mesure qu'il
+s'éloignait, Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce
+parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grâce et de merveilles. Et
+c'était le commencement du désarroi et de la dévastation. Il passa près
+du vivier où le matin même il s'était miré. Comme tout paraissait changé
+déjà...--avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes:
+
+ D'où donc que tu reviens, petite libertine?
+ Ton bonnet est déchiré
+ Tu es bien mal coiffée...
+
+et cet autre encore:
+
+ Mes souliers sont rouges...
+ Adieu, mes amours...
+ Mes souliers sont rouges...
+ Adieu, sans retour!
+
+Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure isolée, quelqu'un
+en descendait qui le heurta dans l'ombre et lui dit:
+
+--Adieu, monsieur!
+
+et, s'enveloppant dans sa pèlerine comme s'il avait très froid,
+disparut. C'était Frantz Galais.
+
+ * * * * *
+
+La bougie que Frantz avait laissée dans sa chambre brûlait encore. Rien
+n'avait été dérangé. Il y avait seulement, écrits sur une feuille de
+papier à lettres placée en évidence, ces mots:
+
+ _Ma fiancée a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas être ma
+ femme; qu'elle était une couturière et non pas une princesse. Je ne
+ sais que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne
+ me pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien
+ pour moi..._
+
+C'était la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa une seconde
+et s'éteignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte.
+Malgré l'obscurité, il reconnut chacune des choses qu'il avait rangées
+en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Pièce par
+pièce, fidèle, il retrouva tout son vieux vêtement misérable, depuis ses
+godillots jusqu'à sa grossière ceinture à boucle de cuivre. Il se
+déshabilla et se rhabilla vivement mais distraitement, déposa sur une
+chaise ses habits d'emprunt, se trompant de gilet...
+
+Sous les fenêtres, dans la cour aux voitures, un remue-ménage avait
+commencé. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant défaire sa
+voiture de l'inextricable fouillis où elle était prise. De temps en
+temps un homme grimpait sur le siège d'une charrette, sur la bâche d'une
+grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait
+frapper la fenêtre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre
+maintenant familière, où toutes choses avaient été pour lui si amicales,
+palpitait, revivait... Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant
+soigneusement la porte, ce mystérieux endroit qu'il ne devait sans doute
+jamais revoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LA FÊTE ÉTRANGE _(fin)_
+
+
+Déjà, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la
+grille du bois. En tête, un homme revêtu d'une peau de chèvre, une
+lanterne à la main, conduisait par la bride le cheval du premier
+attelage.
+
+Meaulnes avait hâte de trouver quelqu'un qui voulût bien se charger de
+lui. Il avait hâte de partir. Il appréhendait, au fond du coeur, de se
+trouver soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie fût
+découverte.
+
+Lorsqu'il arriva devant le bâtiment principal les conducteurs
+équilibraient la charge des dernières voitures. On faisait lever tous
+les voyageurs pour rapprocher ou reculer les sièges, et les jeunes
+filles enveloppées dans des fichus se levaient avec embarras, les
+couvertures tombaient à leurs pieds et l'on voyait les figures inquiètes
+de celles qui baissaient leur tête du côté des falots.
+
+Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan qui tout à
+l'heure avait offert de l'emmener:
+
+--Puis-je monter? lui cria-t-il.
+
+--Où vas-tu, mon garçon? répondit l'autre qui ne le reconnaissait plus.
+
+--Du côté de Sainte-Agathe.
+
+--Alors il faut demander une place à Maritain.
+
+Et voilà le grand écolier cherchant parmi les voyageurs attardés ce
+Maritain inconnu. On le lui indiqua parmi les buveurs qui chantaient
+dans la cuisine.
+
+--C'est un «amusard», lui dit-on. Il sera encore là à trois heures du
+matin.
+
+Meaulnes songea un instant à la jeune fille inquiète, pleine de fièvre
+et de chagrin, qui entendrait chanter dans le domaine, jusqu'au milieu
+de la nuit, ces paysans avinés. Dans quelle chambre était-elle? Où était
+sa fenêtre, parmi ces bâtiments mystérieux? Mais rien ne servirait à
+l'écolier de s'attarder. Il fallut partir. Une fois rentré à
+Sainte-Agathe, tout deviendrait plus clair; il cesserait d'être un
+écolier évadé; de nouveau il pourrait songer à la jeune châtelaine.
+
+Une à une, les voitures s'en allaient; les roues grinçaient sur le sable
+de la grande allée. Et, dans la nuit, on les voyait tourner et
+disparaître, chargées de femmes emmitouflées, d'enfants dans des fichus,
+qui déjà s'endormaient. Une grande carriole encore; un char à bancs, où
+les femmes étaient serrées épaule contre épaule, passa, laissant
+Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il n'allait plus rester
+bientôt qu'une vieille berline que conduisait un paysan en blouse.
+
+--Vous pouvez monter, répondit-il aux explications d'Augustin, nous
+allons dans cette direction.
+
+Péniblement Meaulnes ouvrit la portière de la vieille guimbarde, dont la
+vitre trembla et les gonds crièrent. Sur la banquette, dans un coin de
+la voiture, deux tout petits enfants, un garçon et une fille, dormaient.
+Ils s'éveillèrent au bruit et au froid, se détendirent, regardèrent
+vaguement, puis en frissonnant se renfoncèrent dans leur coin et se
+rendormirent...
+
+Déjà la vieille voiture partait. Meaulnes referma plus doucement la
+portière et s'installa avec précaution dans l'autre coin; puis,
+avidement, s'efforça de distinguer à travers la vitre les lieux qu'il
+allait quitter et la route par où il était venu: il devina, malgré la
+nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant
+l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine
+pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on distinguait
+vaguement les troncs des vieux sapins.
+
+--Peut-être rencontrerons-nous Frantz de Galais, se disait Meaulnes, le
+coeur battant.
+
+Brusquement, dans le chemin étroit, la voiture fit un écart pour ne pas
+heurter un obstacle. C'était, autant qu'on pouvait deviner dans la nuit
+à ses formes massives, une roulotte arrêtée presque au milieu du chemin
+et qui avait dû rester là, à proximité de la fête, durant ces derniers
+jours.
+
+Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commençait
+à se fatiguer de regarder à la vitre, s'efforçant vainement de percer
+l'obscurité environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois,
+il y eut un éclair, suivi d'une détonation. Les chevaux partirent au
+galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en blouse s'efforçait
+de les retenir ou, au contraire, les excitait à fuir. Il voulut ouvrir
+la portière. Comme la poignée se trouvait à l'extérieur, il essaya
+vainement de baisser la glace, la secoua... Les enfants, réveillés en
+peur, se serraient l'un contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il
+secouait la vitre, le visage collé au carreau, il aperçut, grâce à un
+coude du chemin, une forme blanche qui courait. C'était, hagard et
+affolé, le grand pierrot de la fête, le bohémien en tenue de mascarade,
+qui portait dans ses bras un corps humain serré contre sa poitrine. Puis
+tout disparut.
+
+Dans la voiture qui fuyait au grand galop à travers la nuit, les deux
+enfants s'étaient rendormis. Personne à qui parler des événements
+mystérieux de ces deux jours. Après avoir longtemps repassé dans son
+esprit tout ce qu'il avait vu et entendu, plein de fatigue et le coeur
+gros, le jeune homme lui aussi s'abandonna au sommeil, comme un enfant
+triste...
+
+ * * * * *
+
+... Ce n'était pas encore le petit jour lorsque, la voiture s'étant
+arrêtée sur la route, Meaulnes fut réveillé par quelqu'un qui cognait à
+la vitre. Le conducteur ouvrit péniblement la portière et cria, tandis
+que le vent froid de la nuit glaçait l'écolier jusqu'aux os:
+
+--Il va falloir descendre ici. Le jour se lève. Nous allons prendre la
+traverse. Vous êtes tout près de Sainte-Agathe.
+
+A demi replié, Meaulnes obéit, chercha vaguement, d'un geste
+inconscient, sa casquette, qui avait roulé sous les pieds des deux
+enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture, puis il
+sortit en se baissant.
+
+--Allons, au revoir, dit l'homme en remontant sur son siège. Vous n'avez
+plus que six kilomètres à faire. Tenez, la borne est là, au bord du
+chemin.
+
+Meaulnes, qui ne s'était pas encore arraché de son sommeil, marcha
+courbé en avant, d'un pas lourd, jusqu'à la borne et s'y assit, les bras
+croisés, la tête inclinée, comme pour se rendormir.
+
+--Ah! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir là. Il fait
+trop froid. Allons, debout, marchez un peu...
+
+Vacillant comme un homme ivre, le grand garçon, les mains dans ses
+poches, les épaules rentrées, s'en alla lentement sur le chemin de
+Sainte-Agathe; tandis que, dernier vestige de la fête mystérieuse, la
+vieille berline quittait le gravier de la route et s'éloignait, cahotant
+en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau
+du conducteur, dansant au-dessus des clôtures...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE GRAND JEU
+
+
+Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l'impossibilité où nous
+étions de mener à bien de longues recherches nous empêchèrent, Meaulnes
+et moi de reparler du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne
+pouvions rien commencer de sérieux, durant ces brèves journées de
+février, ces jeudis sillonnés de bourrasques, qui finissaient
+régulièrement vers cinq heures par une morne pluie glacée.
+
+Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait étrange que
+depuis l'après-midi de son retour nous n'avions plus d'amis. Aux
+récréations, les mêmes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne
+parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussitôt la classe
+balayée, la cour se vidait comme au temps où j'étais seul, et je voyais
+errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour à la salle à
+manger.
+
+Les jeudis matins, chacun de nous installé sur le bureau d'une des deux
+salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous
+avions dénichés dans les placards, entre des méthodes d'anglais et des
+cahiers de musique finement recopiés. L'après-midi, c'était quelque
+visite qui nous faisait fuir l'appartement; et nous regagnions
+l'école... Nous entendions parfois des groupes de grands élèves qui
+s'arrêtaient un instant, comme par hasard, devant le grand portail, le
+heurtaient en jouant à des jeux militaires incompréhensibles et puis
+s'en allaient... Cette triste vie se poursuivit jusqu'à la fin de
+février. Je commençais à croire que Meaulnes avait tout oublié,
+lorsqu'une aventure, plus étrange que les autres, vint me prouver que je
+m'étais trompé et qu'une crise violente se préparait sous la surface
+morne de cette vie d'hiver.
+
+Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la première
+nouvelle du Domaine étrange, la première vague de cette aventure dont
+nous ne reparlions pas arriva jusqu'à nous. Nous étions en pleine
+veillée. Mes grands-parents repartis, restaient seulement avec nous
+Millie et mon père, qui ne se doutaient nullement de la sourde fâcherie
+par quoi toute la classe était divisée en deux clans.
+
+A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les
+miettes du repas fit:
+
+--Ah!
+
+d'une voix si claire que nous nous approchâmes pour regarder. Il y avait
+sur le seuil une couche de neige... Comme il faisait très sombre, je
+m'avançai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche était
+profonde. Je sentis des flocons légers qui me glissaient sur la figure
+et fondaient aussitôt. On me fit rentrer très vite et Millie ferma la
+porte frileusement.
+
+A neuf heures nous nous disposions à monter nous coucher; ma mère avait
+déjà la lampe à la main, lorsque nous entendîmes très nettement deux
+grands coups lancés à toute volée dans le portail, à l'autre bout de la
+cour. Elle replaça la lampe sur la table et nous restâmes tous debout,
+aux aguets, l'oreille tendue.
+
+Il ne fallait pas songer à aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir
+traversé seulement la moitié de la cour, la lampe eût été éteinte et le
+verre brisé. Il y eut un court silence et mon père commençait à dire que
+«c'était sans doute...» lorsque, tout juste sous la fenêtre de la salle
+à manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de La Gare, un coup de
+sifflet partit, strident et très prolongé, qui dut s'entendre jusque
+dans la rue de l'église. Et, immédiatement, derrière la fenêtre, à peine
+voilés par les carreaux, poussés par des gens qui devaient être montés à
+la force des poignets sur l'appui extérieur, éclatèrent des cris
+perçants.
+
+--Amenez-le! Amenez-le!
+
+A l'autre extrémité du bâtiment, les mêmes cris répondirent. Ceux-là
+avaient dû passer par le champ du père Martin; ils devaient être grimpés
+sur le mur bas qui séparait le champ de notre cour.
+
+Puis, vociférés à chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix
+déguisées, les cris de: «Amenez-le!» éclatèrent successivement--sur le
+toit du cellier qu'ils avaient dû atteindre en escaladant un tas de
+fagots adossé au mur extérieur;--sur un petit mur qui joignait le hangar
+au portail et dont la crête arrondie permettait de se mettre commodément
+à cheval;--sur le mur grillé de la route de La Gare où l'on pouvait
+facilement monter... Enfin, par derrière, dans le jardin, une troupe
+retardataire arriva, qui fit la même sarabande, criant cette fois:
+
+--A l'abordage!
+
+Et nous entendions l'écho de leurs cris résonner dans les salles de
+classe vides, dont ils avaient ouvert les fenêtres.
+
+Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les détours et les passages
+de la grande demeure, que nous voyions très nettement, comme sur un
+plan, tous les points où ces gens inconnus étaient en train de
+l'attaquer.
+
+A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous eûmes de
+l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre à une
+attaque de rôdeurs et de bohémiens. Justement il y avait depuis une
+quinzaine, sur la place, derrière l'église, un grand malandrin et un
+jeune garçon à la tête serrée dans des bandages. Il y avait aussi, chez
+les charrons et les maréchaux, des ouvriers qui n'étaient pas du pays.
+
+Mais, dès que nous eûmes entendu les assaillants crier, nous fûmes
+persuadés que nous avions affaire à des gens--et probablement à des
+jeunes gens--du bourg. Il y avait même certainement des gamins--on
+reconnaissait leurs voix suraiguës--dans la troupe qui se jetait à
+l'assaut de notre demeure comme à l'abordage d'un navire.
+
+--Ah! bien, par exemple... s'écria mon père.
+
+Et Millie demanda à mi-voix:
+
+--Mais qu'est-ce que cela veut dire?
+
+lorsque soudain les voix du portail et du mur grillé--puis celle de la
+fenêtre--s'arrêtèrent. Deux coups de sifflet partirent derrière la
+croisée. Les cris des gens grimpés sur le cellier, comme ceux des
+assaillants du jardin, décrurent progressivement, puis cessèrent; nous
+entendîmes, le long du mur de la salle à manger le frôlement de toute la
+troupe qui se retirait en hâte et dont les pas étaient amortis par la
+neige.
+
+Quelqu'un évidemment les dérangeait. A cette heure où tout dormait, ils
+avaient pensé mener en paix leur assaut contre cette maison isolée à la
+sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de campagne.
+
+A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir--car l'attaque avait
+été soudaine comme un abordage bien conduit--et nous disposions-nous à
+sortir, que nous entendîmes une voix connue appeler à la petite grille:
+
+--Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!
+
+C'était M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots
+sur le seuil, secoua sa courte blouse saupoudrée de neige et entra. Il
+se donnait l'air finaud et effaré de quelqu'un qui a surpris tout le
+secret d'une mystérieuse affaire:
+
+--J'étais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes.
+J'allais fermer l'étable des chevaux. Tout d'un coup; dressés sur la
+neige, qu'est-ce que je vois: deux grands gars qui semblaient faire
+sentinelle ou guetter quelque chose. Ils étaient vers la croix. Je
+m'avance: je fais deux pas--Hip! les voilà partis au grand galop du côté
+de chez vous. Ah! je n'ai pas hésité, j'ai pris mon falot et j'ai dit:
+Je vas aller raconter ça à M. Seurel...
+
+Et le voilà qui recommence son histoire: «J'étais dans la cour derrière
+chez moi...» Sur ce, on lui offre une liqueur, qu'il accepte, et on lui
+demande des détails qu'il est incapable de fournir.
+
+Il n'avait rien vu en arrivant à la maison. Toutes les troupes mises en
+éveil par les deux sentinelles qu'il avait dérangées s'étaient éclipsées
+aussitôt. Quant à dire qui ces estafettes pouvaient être...
+
+--Ça pourrait bien être des bohémiens, avançait-il. Depuis bientôt un
+mois qu'ils sont sur la place, à attendre le beau temps pour jouer la
+comédie, ils ne sont pas sans avoir organisé quelque mauvais coup.
+
+Tout cela ne nous avançait guère et nous restions debout, fort perplexes
+tandis que l'homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son
+histoire, lorsque Meaulnes, qui avait écouté jusque-là fort
+attentivement, prit par terre le falot du boucher et décida:
+
+--Il faut aller voir!
+
+Il ouvrit la porte et nous le suivîmes, M. Seurel, M. Pasquier et moi.
+
+Millie, déjà rassurée puisque les assaillants étaient partis, et, comme
+tous les gens ordonnés et méticuleux, fort peu curieuse de sa nature,
+déclara:
+
+--Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi,
+je vais me coucher. Je laisserai la lampe allumée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+NOUS TOMBONS DANS UNE EMBUSCADE
+
+
+Nous partîmes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en
+avant, projetant la lueur en éventail de sa lanterne grillagée... A
+peine sortions-nous par le grand portail que, derrière la bascule
+municipale, qui s'adossait au mur de notre préau, partirent d'un seul
+coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnés. Soit
+moquerie, soit plaisir causé par l'étrange jeu qu'ils jouaient là, soit
+excitation nerveuse et peur d'être rejoints, ils dirent en courant deux
+ou trois paroles coupées de rires.
+
+Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant:
+
+--Suis-moi, François!...
+
+Et laissant là les deux hommes âgés incapables de soutenir une pareille
+course, nous nous lançâmes à la poursuite des deux ombres, qui, après
+avoir un instant contourné le bas du bourg, en suivant le chemin de la
+Vieille-Planche, remontèrent délibérément vers l'église. Ils couraient
+régulièrement sans trop de hâte et nous n'avions pas de peine à les
+suivre. Ils traversèrent la rue de l'église où tout était endormi et
+silencieux, et s'engagèrent derrière le cimetière dans un dédale de
+petites ruelles et d'impasses.
+
+C'était là un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands,
+qu'on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous
+n'y étions jamais venu la nuit. L'endroit était désert le jour: les
+journaliers absents, les tisserands enfermés; et durant cette nuit de
+grand silence il paraissait plus abandonné, plus endormi encore que les
+autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour que
+quelqu'un survînt et nous prêtât main-forte.
+
+Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons posées au
+hasard comme des boîtes en carton, c'était celui qui menait chez la
+couturière qu'on surnommait «la Muette». On descendait d'abord une pente
+assez raide, dallée de place en place, puis après avoir tourné deux ou
+trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des écuries vides,
+on arrivait dans une large impasse fermée par une cour de ferme depuis
+longtemps abandonnée. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma
+mère une conversation silencieuse, les doigts frétillants, coupée
+seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croisée le
+grand mur de la ferme, qui était la dernière maison de ce côté du
+faubourg, et la barrière toujours fermée de la cour sèche, sans paille,
+où jamais rien ne passait plus...
+
+C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A chaque
+tournant nous craignons de les perdre, mais à ma surprise, nous
+arrivions toujours au détour de la ruelle suivante avant qu'ils
+l'eussent quittée. Je dis: à ma surprise, car le fait n'eût pas été
+possible, tant ces ruelles étaient courtes, s'ils n'avaient pas, chaque
+fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure.
+
+Enfin, sans hésiter, ils s'engagèrent dans la rue qui menait chez la
+Muette, et je criai à Meaulnes:
+
+--Nous les tenons, c'est une impasse!
+
+A vrai dire, c'étaient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient
+conduits là où ils avaient voulu. Arrivés au mur, ils se retournèrent
+vers nous résolument et l'un des deux lança le même coup de sifflet que
+nous avions déjà par deux fois entendu, ce soir-là.
+
+Aussitôt une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonnée
+où ils semblaient avoir été postés pour nous attendre. Ils étaient tous
+encapuchonnés, le visage enfoncé dans leurs cache-nez...
+
+Qui c'était, nous le savions d'avance, mais nous étions bien résolus à
+n'en rien dire à M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y
+avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnûmes dans
+la lutte leur façon de se battre et leurs voix entrecoupées. Mais un
+point demeurait inquiétant et semblait presque effrayer Meaulnes: il y
+avait là quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait être le
+chef...
+
+Il ne touchait pas Meaulnes: il regardait manoeuvrer ses soldats qui
+avaient fort à faire et qui, traînés dans la neige, déguenillés du haut
+en bas, s'acharnaient contre le grand gars essoufflé. Deux d'entre eux
+s'étaient occupés de moi, m'avaient immobilisé avec peine, car je me
+débattais comme un diable. J'étais par terre, les genoux pliés, assis
+sur les talons; on me tenait les bras joints par derrière, et je
+regardais la scène avec une intense curiosité mêlée d'effroi.
+
+Meaulnes s'était débarrassé de quatre garçons du Cours qu'il avait
+dégrafés de sa blouse en tournant vivement sur lui-même et en les jetant
+à toute volée dans la neige... Bien droit sur ses deux jambes, le
+personnage inconnu suivait avec intérêt, mais très calme, la bataille,
+répétant de temps à autre d'une voix nette:
+
+--Allez... Courage... Revenez-y... _Go on my boys_...
+
+C'était évidemment lui qui commandait... D'où venait-il? Où et comment
+les avait-il entraînés à la bataille! Voilà qui restait un mystère pour
+nous. Il avait, comme les autres, le visage enveloppé dans un cache-nez,
+mais lorsque Meaulnes, débarrassé de ses adversaires, s'avança vers lui,
+menaçant, le mouvement qu'il fit pour y voir bien clair et faire face à
+la situation découvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la
+tête à la façon d'un bandage.
+
+C'est à ce moment que je criai à Meaulnes:
+
+--Prends garde par derrière! Il y en a un autre.
+
+Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la barrière à laquelle il
+tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son
+cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arrière. Aussitôt
+les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqué le nez dans la
+neige, revenaient à la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui
+liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le
+jeune personnage à la tête bandée fouillait dans ses poches... Le
+dernier venu, l'homme au lasso, avait allumé une petite bougie qu'il
+protégeait de la main, et chaque fois qu'il découvrait un papier
+nouveau, le chef allait auprès de ce lumignon examiner ce qu'il
+contenait. Il déplia enfin cette espèce de carte couverte d'inscriptions
+à laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s'écria avec joie:
+
+--Cette fois nous l'avons. Voilà le plan! Voilà le guide! Nous allons
+voir si ce monsieur est bien allé où je l'imagine...
+
+Son acolyte éteignit la bougie. Chacun ramassa sa casquette ou sa
+ceinture. Et tous disparurent silencieusement comme ils étaient venus,
+me laissant libre de délier en hâte mon compagnon.
+
+--Il n'ira pas très loin avec ce plan-là, dit Meaulnes en se levant.
+
+Et nous repartîmes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvâmes
+sur le chemin de l'église M. Seurel et le père Pasquier:
+
+--Vous n'avez rien vu? dirent-ils... Nous non plus!
+
+Grâce à la nuit profonde ils ne s'aperçurent de rien. Le boucher nous
+quitta et M. Seurel rentra bien vite se coucher.
+
+Mais nous deux, dans notre chambre, à la lueur de la lampe que Millie
+nous avait laissée, nous restâmes longtemps à rafistoler nos blouses
+décousues, discutant à voix basse sur ce qui nous était arrivé, comme
+deux compagnons d'armes le soir d'une bataille perdue...
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE BOHÉMIEN A L'ÉCOLE
+
+
+Le réveil du lendemain fut pénible. A huit heures et demie, à l'instant
+où M. Seurel allait donner le signal d'entrer, nous arrivâmes tout
+essoufflés pour nous mettre sur les rangs. Comme nous étions en retard,
+nous nous glissâmes n'importe où, mais d'ordinaire le grand Meaulnes
+était le premier de la longue file d'élèves, coude à coude, chargés de
+livres, de cahiers et de porte-plume, que M. Seurel inspectait.
+
+Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit à nous faire
+place vers le milieu de la file; et tandis que M. Seurel, retardant de
+quelques secondes l'entrée au cours, inspectait le grand Meaulnes,
+j'avançai curieusement la tête, regardant à droite et à gauche pour voir
+les visages de nos ennemis de la veille.
+
+Le premier que j'aperçus était celui-là même auquel je ne cessais de
+penser, mais le dernier que j'eusse pu m'attendre à voir en ce lieu. Il
+était à la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur
+la marche de pierre, une épaule et le coin du sac qu'il avait sur le dos
+accotés au chambranle de la porte. Son visage fin, très pâle, un peu
+piqué de rousseur, était penché et tourné vers nous avec une sorte de
+curiosité méprisante et amusée. Il avait la tête et tout un côté de la
+figure bandés de linge blanc. Je reconnaissais le chef de bande, le
+jeune bohémien qui nous avait volés la nuit précédente.
+
+Mais déjà nous entrions dans la classe et chacun prenait sa place. Le
+nouvel élève s'assit près du poteau, à la gauche du long banc dont
+Meaulnes occupait, à droite, la première place. Giraudat, Delouche et
+les trois autres du premier banc s'étaient serrés les uns contre les
+autres pour lui faire place, comme si tout eût été convenu d'avance...
+
+Souvent, l'hiver, passaient ainsi parmi nous des élèves de hasard,
+mariniers pris par les glaces dans le canal, apprentis, voyageurs
+immobilisés par la neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois,
+rarement plus... Objets de curiosité durant la première heure, ils
+étaient aussitôt négligés et disparaissaient bien vite dans la foule des
+élèves ordinaires.
+
+Mais celui-ci ne devait pas se faire aussitôt oublier. Je me rappelle
+encore cet être singulier et tous les trésors étranges apportés dans ce
+cartable qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume «à
+vue» qu'il tira pour écrire sa dictée. Dans un oeillet du manche, en
+fermant un oeil, on voyait apparaître, trouble et grossie, la basilique
+de Lourdes ou quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres
+aussitôt passèrent de main en main. Puis ce fut un plumier chinois
+rempli de compas et d'instruments amusants qui s'en allèrent par le banc
+de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main,
+sous les cahiers, pour que M. Seurel ne pût rien voir.
+
+Passèrent aussi des livres tout neufs, dont j'avais, avec convoitise, lu
+les titres derrière la couverture des rares bouquins de notre
+bibliothèque: _La Teppe aux Merles_, _La Roche aux Mouettes_, _Mon ami
+Benoist_... Les uns feuilletaient d'une main sur leurs genoux ces
+volumes, venus on ne savait d'où, volés peut-être, et écrivaient la
+dictée de l'autre main. D'autres faisaient tourner le compas au fond de
+leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que M. Seurel tournant le
+dos continuait la dictée en marchant du bureau à la fenêtre, fermaient
+un oeil et se collaient sur l'autre la vue glauque et trouée de
+Notre-Dame de Paris. Et l'élève étranger, la plume à la main, son fin
+profil contre le poteau gris, clignait des yeux, content de tout ce jeu
+furtif qui s'organisait autour de lui.
+
+Peu à peu cependant toute la classe s'inquiéta: les objets, qu'on
+«faisait passer» à mesure, arrivaient l'un après l'autre dans les mains
+du grand Meaulnes qui, négligemment, sans les regarder, les posait
+auprès de lui. Il y en eut bientôt un tas, mathématique et diversement
+coloré, comme aux pieds de la femme qui représente la Science, dans les
+compositions allégoriques. Fatalement M. Seurel allait découvrir ce
+déballage insolite et s'apercevoir du manège. Il devait songer,
+d'ailleurs, à faire une enquête sur les événements de la nuit. La
+présence du bohémien allait faciliter sa besogne...
+
+Bientôt, en effet, il s'arrêtait, surpris, devant le grand Meaulnes.
+
+--A qui appartient tout cela? demanda-t-il en désignant «tout cela» du
+dos de son livre refermé sur son index.
+
+--Je n'en sais rien», répondit Meaulnes d'un ton bourru, sans lever la
+tête.
+
+Mais l'écolier inconnu intervint:
+
+--C'est à moi, dit-il.
+
+Et il ajouta aussitôt, avec un geste large et élégant de jeune seigneur
+auquel le vieil instituteur ne sut pas résister:
+
+--Mais je les mets à votre disposition, monsieur, si vous voulez
+regarder.
+
+Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le
+nouvel état de choses qui venait de se créer, toute la classe se glissa
+curieusement autour du maître qui penchait sur ce trésor sa tête
+demi-chauve, demi-frisée, et du jeune personnage blême qui donnait avec
+un air de triomphe tranquille les explications nécessaires. Cependant,
+silencieux à son banc, complètement délaissé, le grand Meaulnes avait
+ouvert son cahier de brouillons et, fronçant le sourcil, s'absorbait
+dans un problème difficile.
+
+ * * * * *
+
+Le «quart d'heure» nous surprit dans ces occupations. La dictée n'était
+pas finie et le désordre régnait dans la classe. A vrai dire, depuis le
+matin la récréation durait.
+
+A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut
+envahie par les élèves, on s'aperçut bien vite qu'un nouveau maître
+régnait sur les jeux.
+
+De tous les plaisirs nouveaux que le bohémien, dès ce matin-là,
+introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant: c'était
+une espèce de tournoi où les chevaux étaient les grands élèves chargés
+des plus jeunes grimpés sur leurs épaules.
+
+Partagés en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils
+fondaient les uns sur les autres, cherchant à terrasser l'adversaire par
+la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de
+lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s'efforçaient de
+désarçonner leurs rivaux. Il y en eut dont on esquivait le choc et qui,
+perdant l'équilibre, allaient s'étaler dans la boue, le cavalier roulant
+sous sa monture. Il y eut des écoliers à moitié désarçonnés que le
+cheval rattrapait par les jambes et qui, de nouveau acharnés à la lutte,
+regrimpaient sur ses épaules. Monté sur le grand Delage qui avait des
+membres démesurés, le poil roux et les oreilles décollées, le mince
+cavalier à la tête bandée excitait les deux troupes rivales et dirigeait
+malignement sa monture en riant aux éclats.
+
+Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord avec
+mauvaise humeur s'organiser ces jeux. Et j'étais auprès de lui, indécis.
+
+--C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les poches.
+Venir ici, dès ce matin, c'était le seul moyen de n'être pas soupçonné.
+Et M. Seurel s'y est laissé prendre!
+
+Il resta là un long moment, sa tête rase au vent, à maugréer contre ce
+comédien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait été peu
+de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que j'étais, je ne
+manquais pas de l'approuver.
+
+Partout, dans tous les coins, en l'absence du maître, se poursuivait la
+lutte: les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres;
+ils couraient et culbutaient avant même d'avoir reçu le choc de
+l'adversaire... Bientôt il ne resta plus debout, au milieu de la cour,
+qu'un groupe acharné et tourbillonnant d'où surgissait par moments le
+bandeau blanc du nouveau chef.
+
+Alors le grand Meaulnes ne sut plus résister. Il baissa la tête, mit ses
+mains sur ces cuisses et me cria:
+
+--Allons-y, François!
+
+Surpris par cette décision soudaine, je sautai pourtant sans hésiter sur
+ses épaules et en une seconde nous étions au fort de la mêlée, tandis
+que la plupart des combattants, éperdus, fuyaient en criant:
+
+--Voilà Meaulnes! Voilà le grand Meaulnes!
+
+Au milieu de ceux qui restaient il se mit à tourner sur lui-même en me
+disant:
+
+--Étends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette nuit.
+
+Et moi, grisé par la bataille, certain du triomphe, j'agrippais au
+passage les gamins qui se débattaient, oscillaient un instant sur les
+épaules des grands et tombaient dans la boue. En moins de rien il ne
+resta debout que le nouveau venu monté sur Delage; mais celui-ci, peu
+désireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent coup de reins en
+arrière se redressa et fit descendre le cavalier blanc.
+
+La main à l'épaule de sa monture, comme un capitaine tient le mors de
+son cheval, le jeune garçon debout par terre regarda le grand Meaulnes
+avec un peu de saisissement et une immense admiration:
+
+--A la bonne heure! dit-il.
+
+Mais aussitôt la cloche sonna, dispersant les élèves qui s'étaient
+rassemblés autour de nous dans l'attente d'une scène curieuse. Et
+Meaulnes, dépité de n'avoir pu jeter à terre son ennemi, tourna le dos
+en disant, avec mauvaise humeur:
+
+--Ce sera pour une autre fois!
+
+ * * * * *
+
+Jusqu'à midi la classe continua comme à l'approche des vacances, mêlée
+d'intermèdes amusants et de conversations dont l'écolier-comédien était
+le centre.
+
+Il expliquait comment, immobilisés par le froid sur la place, ne
+songeant pas même à organiser des représentations nocturnes, où personne
+ne viendrait, ils avaient décidé que lui-même irait au cours pour se
+distraire pendant la journée, tandis que son compagnon soignerait les
+oiseaux des Iles et la chèvre savante. Puis il racontait leurs voyages
+dans le pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit
+de zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux côtes pour pousser à
+la roue. Les élèves du fond quittaient leur table pour venir écouter de
+plus près. Les moins romanesques profitaient de cette occasion pour se
+chauffer autour du poêle. Mais bientôt la curiosité les gagnait et ils
+se rapprochaient du groupe bavard en tendant l'oreille, laissant une
+main posée sur le couvercle du poêle pour y garder leur place.
+
+--Et de quoi vivez-vous? demanda M. Seurel, qui suivait tout cela avec
+sa curiosité un peu puérile de maître d'école et qui posait une foule de
+questions.
+
+Le garçon hésita un instant, comme si jamais il ne s'était inquiété de
+ce détail.
+
+--Mais, répondit-il, de ce que nous avons gagné l'automne précédent, je
+pense. C'est Ganache qui règle les comptes.
+
+Personne ne lui demanda qui était Ganache. Mais moi je pensai au grand
+diable qui, traîtreusement, la veille au soir, avait attaqué Meaulnes
+par derrière et l'avait renversé...
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+OÙ IL EST QUESTION DU DOMAINE MYSTÉRIEUX
+
+
+L'après-midi ramena les mêmes plaisirs et, tout le long du cours, le
+même désordre et la même fraude. Le bohémien avait apporté d'autres
+objets précieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu'à un petit singe
+qui griffait sourdement l'intérieur de sa gibecière... A chaque instant
+il fallait que M. Seurel s'interrompît pour examiner ce que le malin
+garçon venait de tirer de son sac... Quatre heures arrivèrent et
+Meaulnes était le seul à avoir fini ses problèmes.
+
+Ce fut sans hâte que tout le monde sortit. Il n'y avait plus,
+semblait-il, entre les heures de cours et de récréation, cette dure
+démarcation qui faisait la vie scolaire simple et réglée comme par la
+succession de la nuit et du jour. Nous en oubliâmes même de désigner
+comme d'ordinaire à M. Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux
+élèves qui devaient rester pour balayer la classe. Or, nous n'y
+manquions jamais car c'était une façon d'annoncer et de hâter la sortie
+du cours.
+
+Le hasard voulut que ce fût ce jour-là le tour du grand Meaulnes; et dès
+le matin j'avais, en causant avec lui, averti le bohémien que les
+nouveaux étaient toujours désignés d'office pour faire le second
+balayeur, le jour de leur arrivée.
+
+Meaulnes revint en classe dès qu'il eut été chercher le pain de son
+goûter. Quant au bohémien, il se fit longtemps attendre et arriva le
+dernier, en courant, comme la nuit commençait de tomber...
+
+--Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon, et pendant que
+je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a volé.
+
+Je m'étais donc assis sur une petite table, auprès de la fenêtre, lisant
+à la dernière lueur du jour, et je les vis tous les deux déplacer en
+silence les bancs de l'école--le grand Meaulnes, taciturne et l'air dur,
+sa blouse noire boutonnée à trois boutons en arrière et sanglée à la
+ceinture; l'autre, délicat, nerveux, la tête bandée comme un blessé. Il
+était vêtu d'un mauvais paletot, avec des déchirures que je n'avais pas
+remarquées pendant le jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il
+soulevait et poussait les tables avec une précipitation folle, en
+souriant un peu. On eût dit qu'il jouait là quelque jeu extraordinaire
+dont nous ne connaissons pas le fin mot.
+
+Ils arrivèrent ainsi dans le coin le plus obscur de la salle, pour
+déplacer la dernière table.
+
+En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son
+adversaire, sans que personne du dehors eût chance de les apercevoir ou
+de les entendre par les fenêtres. Je ne comprenais pas qu'il laissât
+échapper une pareille occasion. L'autre, revenu près de la porte, allait
+s'enfuir d'un instant à l'autre, prétextant que la besogne était
+terminée, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les
+renseignements que Meaulnes avait mis si longtemps à retrouver, à
+concilier, à réunir, seraient perdus pour nous...
+
+A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un mouvement, qui
+m'annonçât le début de la bataille, mais le grand garçon ne bronchait
+pas. Par instants, seulement, il regardait avec une fixité étrange et
+d'un air interrogatif le bandeau du bohémien, qui, dans la pénombre de
+la tombée de la nuit, paraissait largement taché de noir.
+
+La dernière table fut déplacée sans que rien arrivât.
+
+Mais au moment où, remontant tous les deux vers le haut de la classe,
+ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de balai, Meaulnes,
+baissant la tête et sans regarder notre ennemi, dit à mi-voix:
+
+--Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont déchirés.
+
+L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il disait, mais
+profondément ému de le lui entendre dire.
+
+--Ils ont voulu, répondit-il, m'arracher votre plan tout à l'heure, sur
+la place. Quand ils ont su que je voulais revenir ici balayer la classe,
+ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, ils se sont
+révoltés contre moi. Mais je l'ai tout de même sauvé, ajouta-t-il
+fièrement, en tendant à Meaulnes le précieux papier plié.
+
+Meaulnes se tourna lentement vers moi:
+
+--Tu entends? dit-il. Il vient de se battre et de se faire blesser pour
+nous, tandis que nous lui tendions un piège!
+
+Puis cessant d'employer ce «vous» insolite chez des écoliers de
+Sainte-Agathe:
+
+--Tu es un vrai camarade, dit-il, et il lui tendit la main.
+
+Le comédien la saisit et demeura sans parole une seconde, très troublé,
+la voix coupée... Mais bientôt avec une curiosité ardente il poursuivit:
+
+--Ainsi vous me tendiez un piège! Que c'est amusant! Je l'avais deviné
+et je me disais: ils vont être bien étonnés quand, m'ayant repris ce
+plan, ils s'apercevront que je l'ai complété...
+
+--Complété?
+
+--Oh! attendez! Pas entièrement...
+
+Quittant ce ton enjoué, il ajouta gravement et lentement, se rapprochant
+de nous:
+
+--Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis allé là
+où vous avez été. J'assistais à cette fête extraordinaire. J'ai bien
+pensé, quand les garçons du Cours m'ont parlé de votre aventure
+mystérieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer
+je vous ai volé votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le nom
+de ce château; je ne saurais pas y retourner; je ne connais pas en
+entier le chemin qui d'ici vous y conduirait.
+
+Avec quel élan, avec quelle intense curiosité, avec quelle amitié nous
+nous pressâmes contre lui! Avidement Meaulnes lui posait des
+questions... Il nous semblait à tous deux qu'en insistant ardemment
+auprès de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela même qu'il
+prétendait ne pas savoir.
+
+--Vous verrez, vous verrez, répondait le jeune garçon avec un peu
+d'ennui et d'embarras, je vous ai mis sur le plan quelques indications
+que vous n'aviez pas... C'est tout ce que je pouvais faire.
+
+Puis, nous voyant plein d'admiration et d'enthousiasme:
+
+--Oh! dit-il tristement et fièrement, je préfère vous avertir: je ne
+suis pas un garçon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me
+tirer une balle dans la tête et c'est ce qui vous explique ce bandeau
+sur le front, comme un mobile de la Seine, en 1870...
+
+--Et ce soir, en vous battant, la plaie s'est rouverte, dit Meaulnes
+avec amitié.
+
+Mais l'autre, sans y prendre garde, poursuivit d'un ton légèrement
+emphatique:
+
+--Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas réussi, je ne continuerai à
+vivre que pour l'amusement, comme un enfant, comme un bohémien. J'ai
+tout abandonné. Je n'ai plus ni père, ni soeur, ni maison, ni amour...
+Plus rien, que des compagnons de jeux.
+
+--Ces compagnons-là vous ont déjà trahi, dis-je.
+
+--Oui, répondit-il avec animation. C'est la faute d'un certain Delouche.
+Il a deviné que j'allais faire cause commune avec vous. Il a démoralisé
+ma troupe qui était si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au
+soir, comme c'était conduit, comme ça marchait! Depuis mon enfance, je
+n'avais rien organisé d'aussi réussi...
+
+Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous désabuser tout à
+fait sur son compte:
+
+--Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que--je m'en suis
+aperçu ce matin--il y a plus de plaisir à prendre avec vous qu'avec la
+bande de tous les autres. C'est ce Delouche surtout qui me déplaît.
+Quelle idée de faire l'homme à dix-sept ans! Rien ne me dégoûte
+davantage... Pensez-vous que nous puissions le repincer?
+
+--Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous?
+
+--Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je
+n'ai que Ganache...
+
+Toute sa fièvre, tout son enjouement étaient tombés soudain. Un instant,
+il plongea dans ce même désespoir où sans doute, un jour, l'idée de se
+tuer l'avait surpris.
+
+--Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre secret et je
+l'ai défendu contre tous. Je puis vous remettre sur la trace que vous
+avez perdue...
+
+Et il ajouta presque solennellement:
+
+--Soyez mes amis pour le jour où je serais encore à deux doigts de
+l'enfer comme une fois déjà... Jurez-moi que vous répondrez quand je
+vous appellerai--quand je vous appellerai ainsi... (et il poussa une
+sorte de cri étrange: Hou-ou!...) Vous, Meaulnes, jurez d'abord!
+
+Et nous jurâmes, car, enfants que nous étions, tout ce qui était plus
+solennel et plus sérieux que nature nous séduisait.
+
+--En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire: je
+vous indiquerai la maison de Paris où la jeune fille du château avait
+l'habitude de passer les fêtes: Pâques et la Pentecôte, le mois de juin
+et quelquefois une partie de l'hiver.
+
+A ce moment une voix inconnue appela du grand portail, à plusieurs
+reprises, dans la nuit. Nous devinâmes que c'était Ganache, le bohémien,
+qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix
+pressante, anxieuse, il appelait tantôt très haut, tantôt presque bas:
+
+--Hou-ou! Hou-ou!
+
+--Dites! Dites vite!» cria Meaulnes au jeune bohémien qui avait
+tressailli et qui rajustait ses habits pour partir.
+
+Le jeune garçon nous donna rapidement une adresse à Paris, que nous
+répétâmes à mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son
+compagnon à la grille, nous laissant dans un état de trouble
+inexprimable.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'HOMME AUX ESPADRILLES
+
+
+Cette nuit-là, vers trois heures du matin, la veuve Delouche,
+l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se leva pour allumer
+son feu. Dumas, son beau-frère, qui habitait chez elle, devait partir en
+route à quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite
+était recroquevillée par une brûlure ancienne, se hâtait dans la cuisine
+obscure pour préparer le café. Il faisait froid. Elle mit sur sa
+camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie allumée,
+abritant la flamme de l'autre main--la mauvaise--avec son tablier levé,
+elle traversa la cour encombrée de bouteilles vides et de caisses à
+savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bûcher qui
+servait de cabane aux poules... Mais à peine avait-elle poussé la porte
+que, d'un coup de casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un
+individu surgissant de l'obscurité profonde éteignit la chandelle,
+abattit du même coup la bonne femme et s'enfuit à toutes jambes, tandis
+que les poules et les coqs affolés menaient un tapage infernal.
+
+L'homme emportait dans un sac--comme la veuve Delouche retrouvant son
+aplomb s'en aperçut un instant plus tard--une douzaine de ses poulets
+les plus beaux.
+
+Aux cris de sa belle-soeur, Dumas était accouru. Il constata que le
+chenapan, pour entrer, avait dû ouvrir avec une fausse clef la porte de
+la petite cour et qu'il s'était enfui, sans la fermer, par le même
+chemin. Aussitôt, en homme habitué aux braconniers et aux chapardeurs,
+il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d'une main, son fusil
+chargé de l'autre, il s'efforça de suivre la trace du voleur, trace très
+imprécise--l'individu devait être chaussé d'espadrilles--qui le mena sur
+la route de La Gare puis se perdit devant la barrière d'un pré. Forcé
+d'arrêter là ses recherches, il releva la tête, s'arrêta... et entendit
+au loin, sur la même route, le bruit d'une voiture lancée au grand
+galop, qui s'enfuyait...
+
+De son côté, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'était levé et,
+jetant en hâte un capuchon sur ses épaules, il était sorti en chaussons
+pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout était plongé dans
+l'obscurité et le silence profond qui précèdent les premières lueurs du
+jour. Arrivé aux Quatre-Routes, il entendit seulement--comme son
+oncle--très loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture
+dont le cheval devait galoper les quatre pieds levés. Garçon malin en
+fanfaron, il se dit alors, comme il nous le répéta par la suite avec
+l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montluçon:
+
+--Ceux-là sont partis vers La Gare, mais il n'est pas dit que je n'en
+«chaufferai» pas d'autres, de l'autre côté du bourg.
+
+Et il rebroussa chemin vers l'église, dans le même silence nocturne.
+
+Sur la place, dans la roulotte des bohémiens, il y avait une lumière.
+Quelqu'un de malade sans doute. Il allait s'approcher, pour demander ce
+qui était arrivé, lorsqu'une ombre silencieuse, une ombre chaussée
+d'espadrilles, déboucha des Petits-Coins et accourut au galop, sans rien
+voir, vers le marchepied de la voiture...
+
+Jasmin, qui avait reconnu l'allure de Ganache, s'avança soudain dans la
+lumière et demanda à mi-voix:
+
+--Eh bien! Qu'y a-t-il?
+
+Hagard, échevelé, édenté, l'autre s'arrêta, le regarda, avec un rictus
+misérable causé par l'effroi et la suffocation, et répondit d'une
+haleine hachée:
+
+--C'est le compagnon qui est malade... Il s'est battu hier soir et sa
+blessure s'est rouverte... Je viens d'aller chercher la soeur.
+
+En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigué, rentrait chez lui pour
+se recoucher, il rencontra, vers le milieu du bourg, une religieuse qui
+se hâtait.
+
+ * * * * *
+
+Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur le seuil de
+leurs portes avec les mêmes yeux bouffis et meurtris par une nuit sans
+sommeil. Ce fut, chez tous, un cri d'indignation et, par le bourg, comme
+une traînée de poudre. Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures
+du matin, une carriole qui s'arrêtait et dans laquelle on chargeait en
+hâte des paquets qui tombaient mollement. Il n'y avait, dans la maison,
+que deux femmes et elles n'avaient pas osé bouger. Au jour, elles
+avaient compris, en ouvrant la basse-cour, que les paquets en question
+étaient les lapins et la volaille... Millie, durant la première
+récréation, trouva devant la porte de la buanderie plusieurs allumettes
+à demi brûlées. On en conclut qu'ils étaient mal renseignés sur notre
+demeure et n'avaient pu entrer... Chez Perreux, chez Boujardon et chez
+Clément, on crut d'abord qu'ils avaient volé aussi les cochons, mais on
+les retrouva dans la matinée, occupés à déterrer des salades, dans
+différents jardins. Tout le troupeau avait profité de l'occasion et de
+la porte ouverte pour faire une petite promenade nocturne... Presque
+partout on avait enlevé la volaille; mais on s'en était tenu là. Mme
+Pignot, la boulangère, qui ne faisait pas d'élevage, cria bien toute la
+journée qu'on lui avait volé son battoir et une livre d'indigo, mais le
+fait ne fut jamais prouvé, ni inscrit sur le procès-verbal...
+
+Cet affolement, cette crainte, ce bavardage durèrent tout le matin. En
+classe, Jasmin raconta son aventure de la nuit:
+
+--Ah! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontré
+un, il l'a bien dit: Je le fusillais comme un lapin!
+
+Et il ajoutait en nous regardant:
+
+--C'est heureux qu'il n'ait pas rencontré Ganache, il était capable de
+tirer dessus. C'est tous la même race, qu'il dit, et Dessaigne le disait
+aussi.
+
+Personne cependant ne songeait à inquiéter nos nouveaux amis. C'est le
+lendemain soir seulement que Jasmin fit remarquer à son oncle que
+Ganache, comme leur voleur, était chaussé d'espadrilles. Ils furent
+d'accord pour trouver qu'il valait la peine de dire cela aux gendarmes.
+Ils décidèrent donc, en grand secret, d'aller dès leur premier loisir au
+chef-lieu de canton prévenir le brigadier de la gendarmerie.
+
+ * * * * *
+
+Durant les jours qui suivirent, le jeune bohémien, malade de sa blessure
+légèrement rouverte, ne parut pas.
+
+Sur la place de l'église, le soir, nous allions rôder, rien que pour
+voir sa lampe derrière le rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse
+et de fièvre, nous restions là, sans oser approcher de l'humble bicoque,
+qui nous paraissait être le mystérieux passage et l'anti-chambre du Pays
+dont nous avions perdu le chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+UNE DISPUTE DANS LA COULISSE
+
+
+Tant d'anxiétés et de troubles divers, durant ces jours passés, nous
+avaient empêchés de prendre garde que mars était venu et que le vent
+avait molli. Mais le troisième jour après cette aventure, en descendant,
+le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'était le printemps.
+Une brise délicieuse comme une eau tiédie coulait par-dessus le mur; une
+pluie silencieuse avait mouillé la nuit les feuilles des pivoines; la
+terre remuée du jardin avait un goût puissant, et j'entendais, dans
+l'arbre voisin de la fenêtre, un oiseau qui essayait d'apprendre la
+musique...
+
+Meaulnes, à la première récréation, parla d'essayer tout de suite
+l'itinéraire qu'avait précisé l'écolier-bohémien. A grand peine je lui
+persuadai d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps fût
+sérieusement au beau... que tous les pruniers de Sainte-Agathe fussent
+en fleur. Appuyés contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux
+poches et nu-tête, nous parlions et le vent tantôt nous faisait
+frissonner de froid, tantôt, par bouffées de tiédeur, réveillait en nous
+je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah! frère, compagnon,
+voyageur, comme nous étions persuadés, tous deux, que le bonheur était
+proche, et qu'il allait suffire de se mettre en chemin pour
+l'atteindre!...
+
+A midi et demi, pendant le déjeuner, nous entendîmes un roulement de
+tambour sur la place des Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous étions
+sur le seuil de la petite grille, nos serviettes à la main... C'était
+Ganache qui annonçait pour le soir, à huit heures, «vu le beau temps»,
+une grande représentation sur la place de l'église. A tout hasard, «pour
+se prémunir contre la pluie», une tente serait dressée. Suivait un long
+programma des attractions, que le vent emporta, mais où nous pûmes
+distinguer vaguement «pantomimes... chansons... fantaisies
+équestres...», le tout scandé par de nouveaux roulements de tambour.
+
+Pendant le dîner du soir, la grosse caisse, pour annoncer la séance,
+tonna sous nos fenêtres et fit trembler les vitres. Bientôt après,
+passèrent, avec un bourdonnement de conversation, les gens des
+faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la place de
+l'église. Et nous étions là, tous deux, forcés de rester à table,
+trépignant d'impatience!
+
+Vers neuf heures, enfin, nous entendîmes des frottements de pieds et des
+rires étouffés à la petite grille: les institutrices venaient nous
+chercher. Dans l'obscurité complète nous partîmes en bande vers le lieu
+de la comédie. Nous apercevions de loin le mur de l'église illuminé
+comme par un grand feu. Deux quinquets allumés devant la porte de la
+baraque ondulaient au vent...
+
+A l'intérieur, des gradins étaient aménagés comme dans un cirque. M.
+Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installâmes sur
+les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait être fort étroit,
+comme un cirque véritable, avec de grandes nappes d'ombre où
+s'étageaient Mme Pignot, la boulangère, et Fernande, l'épicière, les
+filles du bourg, les ouvriers maréchaux, des dames, des gamins, des
+paysans, d'autres gens encore.
+
+La représentation était avancée plus qu'à moitié. On voyait sur la piste
+une petite chèvre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur
+quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'était Ganache qui la
+commandait doucement, à petits coups de baguette, en regardant vers nous
+d'un air inquiet, la bouche ouverte les yeux morts.
+
+Assis sur un tabouret près de deux autres quinquets, à l'endroit où la
+piste communiquait avec la roulotte nous reconnûmes, en fin maillot
+noir, front bandé, le meneur-de-jeu, notre ami.
+
+A peine étions-nous assis que bondissait sur la piste un poney tout
+harnaché à qui le jeune personnage blessé fit faire plusieurs tours, et
+qui s'arrêtait toujours devant l'un de nous lorsqu'il fallait désigner
+la personne la plus aimable ou la plus brave de la société; mais
+toujours devant Mme Pignot lorsqu'il s'agissait de découvrir la plus
+menteuse, la plus avare ou «la plus amoureuse...» Et c'étaient autour
+d'elle des rires, de cris et des coin-coin, comme dans un troupeau
+d'oies que pourchasse un épagneul!...
+
+A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant avec M.
+Seurel, qui n'eût pas été plus fier d'avoir parlé à Talma ou à Léotard;
+et nous, nous écoutions avec un intérêt passionné tout ce qu'il disait:
+de sa blessure--refermée; de ce spectacle--préparé durant les longues
+journées d'hiver; de leur départ--qui ne serait pas avant la fin du
+mois, car ils pensaient donner jusque-là des représentations variées et
+nouvelles.
+
+Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime.
+
+Vers la fin de l'entracte, notre ami nous quitta, et, pour regagner
+l'entrée de la roulotte, fut obligé de traverser un groupe qui avait
+envahi la piste et au milieu duquel nous aperçûmes soudain Jasmin
+Delouche. Les femmes et les filles s'écartèrent. Ce costume noir, cet
+air blessé, étrange et brave, les avaient toutes séduites. Quant à
+Jasmin, qui paraissait revenir à cet instant d'un voyage, et qui
+s'entretenait à voix basse mais animée avec Mme Pignot, il était évident
+qu'une cordelière, un col bas et des pantalons-éléphant eussent fait
+plus sûrement sa conquête... Il se tenait les pouces au revers de son
+veston, dans une attitude à la fois très fate et très gênée. Au passage
+du bohémien, dans un mouvement de dépit, il dit à haute voix à Mme
+Pignot quelque chose que je n'entendis pas, mais certainement une
+injure, un mot provocant à l'adresse de notre ami. Ce devait être une
+menace grave et inattendue, car le jeune homme ne put s'empêcher de se
+retourner et de regarder l'autre, qui, pour ne pas perdre contenance,
+ricanait, poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son
+côté... Tout ceci se passa d'ailleurs en quelques secondes. Je fus sans
+doute le seul de mon banc à m'en apercevoir.
+
+Le meneur-de-jeu rejoignit son compagnon derrière le rideau qui masquait
+l'entrée de la roulotte. Chacun regagna sa place sur les gradins,
+croyant que la deuxième partie du spectacle allait aussitôt commencer,
+et un grand silence s'établit. Alors, derrière le rideau, tandis que
+s'apaisaient les dernières conversations à voix basse, un bruit de
+dispute monta. Nous n'entendions pas ce qui était dit, mais nous
+reconnûmes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune
+homme--la première qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui
+gourmandait, avec indignation et tristesse à la fois:
+
+--Mais malheureux! disait celle-ci, pourquoi ne m'avoir pas dit...
+
+Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde prêtât
+l'oreille. Puis tout se tut soudainement. L'altercation se poursuivit à
+voix basse; et les gamins des hauts gradins commencèrent à crier:
+
+--Les lampions, le rideau!
+
+et à frapper du pied.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE BOHÉMIEN ENLÈVE SON BANDEAU
+
+
+Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face--sillonnée de rides,
+tout écarquillée tantôt par la gaieté tantôt par la détresse, et semée
+de pains à cacheter!--d'un long pierrot en trois pièces mal articulées,
+recroquevillé sur son ventre comme par une colique, marchant sur la
+pointe des pieds comme par excès de prudence et de crainte, les mains
+empêtrées dans des manches trop longues qui balayaient la piste.
+
+Je ne saurais plus reconstituer aujourd'hui le sujet de sa pantomime. Je
+me rappelle seulement que dès son arrivée dans le cirque, après s'être
+vainement et désespérément retenu sur les pieds, il tomba. Il eut beau
+se relever; c'était plus fort que lui: il tombait. Il ne cessait pas de
+tomber. Il s'embarrassait dans quatre chaises à la fois. Il entraînait
+dans sa chute une table énorme qu'on avait apportée sur la piste. Il
+finit par aller s'étaler par delà la barrière du cirque jusque sur les
+pieds des spectateurs. Deux aides, racolés dans le public à grand'peine,
+le tiraient par les pieds et le remettaient debout après d'inconcevables
+efforts. Et chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, varié
+chaque fois, un petit cri insupportable, où la détresse et la
+satisfaction se mêlaient à doses égales. Au dénouement, grimpé sur un
+échafaudage de chaises, il fit une chute immense et très lente, et son
+ululement de triomphe strident et misérable durait aussi longtemps que
+sa chute, accompagné par les cris d'effroi des femmes.
+
+Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien m'en
+rappeler la raison, «le pauvre pierrot qui tombe» sortant d'une de ses
+manches une petite poupée bourrée de son et mimant avec elle toute une
+scène tragi-comique. En fin de compte, il lui faisait sortir par la
+bouche tout le son qu'elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits
+cris pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la plus
+grande attention, tandis que tous les spectateurs, la lèvre pendante,
+avaient les yeux fixés sur la fille visqueuse et crevée du pauvre
+pierrot, il la saisit soudain par un bras et la lança à toute volée, à
+travers les spectateurs, sur la figure de Jasmin Delouche, dont elle ne
+fit que mouiller l'oreille, pour aller ensuite s'aplatir sur l'estomac
+de Mme Pignot, juste au-dessous du menton. La boulangère poussa un tel
+cri, elle se renversa si fort en arrière et toutes ses voisines
+l'imitèrent si bien que le banc se rompit, et la boulangère, Fernande,
+la triste veuve Delouche et vingt autres s'effondrèrent, les jambes en
+l'air, au milieu des rires, des cris et des applaudissements, tandis que
+le grand clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et
+dire:
+
+--Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous remercier!
+
+Mais à ce moment même et au milieu de l'immense brouhaha, le grand
+Meaulnes, silencieux depuis le début de la pantomime et qui semblait
+plus absorbé de minute en minute, se leva brusquement, me saisit par le
+bras, comme incapable de se contenir, et me cria:
+
+--Regarde le bohémien! Regarde! Je l'ai enfin reconnu.
+
+Avant même d'avoir regardé, comme si depuis longtemps, inconsciemment,
+cette pensée couvait en moi et n'attendait que l'instant d'éclore,
+j'avais deviné! Debout après d'un quinquet, à l'entre de la roulotte, le
+jeune personnage inconnu avait défait son bandeau et jeté sur les
+épaules une pèlerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme naguère à
+la lumière de la bougie, dans la chambre du Domaine, un très fin, très
+aquilin visage sans moustache. Pâle, les lèvres entr'ouvertes, il
+feuilletait hâtivement une sorte de petit album rouge qui devait être un
+atlas de poche. Sauf une cicatrice qui lui barrait la tempe et
+disparaissait sous la masse des cheveux, c'était, tel que me l'avait
+décrit minutieusement le grand Meaulnes, le fiancé du Domaine inconnu.
+
+Il était évident qu'il avait enlevé son bandage pour être reconnu de
+nous. Mais à peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et
+poussé ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, après nous
+avoir jeté un coup d'oeil d'entente et nous avoir souri, avec une vague
+tristesse, comme il souriait d'ordinaire.
+
+--Et l'autre! disait Meaulnes avec fièvre, comment ne l'ai-je pas
+reconnu tout de suite! C'est le pierrot de la fête, là-bas...
+
+Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais déjà Ganache avait
+coupé toutes les communications avec la piste; un à un il éteignait les
+quatre quinquets du cirque, et nous étions obligés de suivre la foule
+qui s'écoulait très lentement, canalisée entre les bancs parallèles,
+dans l'ombre où nous piétinions d'impatience.
+
+Dès qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se précipita vers la
+roulotte, escalada le marchepied, frappa à la porte, mais tout était
+clos déjà. Déjà sans doute, dans la voiture à rideaux, comme dans celle
+du poney, de la chèvre et des oiseaux savants, tout le monde était
+rentré et commençait à dormir.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES GENDARMES!
+
+
+Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames qui
+revenaient vers le Cours Supérieur, par les rues obscures. Cette fois
+nous comprenions tout. Cette grande silhouette blanche que Meaulnes
+avait vue, le dernier soir de la fête, filer entre les arbres, c'était
+Ganache, qui avait recueilli le fiancé désespéré et s'était enfui avec
+lui. L'autre avait accepté cette existence sauvage, pleine de risques,
+de jeux et d'aventures. Il lui avait semblé recommencer son enfance...
+
+Frantz de Galais nous avait jusqu'ici caché son nom et il avait feint
+d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d'être forcé de
+rentrer chez ses parents; mais pourquoi, ce soir-là, lui avait-il plu
+soudain de se faire connaître à nous et de nous laisser deviner la
+vérité tout entière?...
+
+Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des
+spectateurs s'écoulait lentement à travers le bourg. Il décida que, dès
+le lendemain matin, qui était un jeudi, il irait trouver Frantz. Et,
+tous les deux, ils partiraient pour là-bas! Quel voyage sur la route
+mouillée! Frantz expliquerait tout; tout s'arrangeait, et la
+merveilleuse aventure allait reprendre là où elle s'était interrompue...
+
+Quant à moi je marchais dans l'obscurité avec un gonflement de coeur
+indéfinissable. Tout se mêlait pour contribuer à ma joie, depuis le
+faible plaisir que donnait l'attente du jeudi jusqu'à la très grande
+découverte que nous venions de faire, jusqu'à la très grande chance qui
+nous était échue. Et je me souviens que, dans ma soudaine générosité de
+coeur, je m'approchai de la plus laide des filles du notaire à qui l'on
+m'imposait parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontanément je lui
+donnai la main.
+
+Amers souvenirs! Vains espoirs écrasés!
+
+Le lendemain, dès huit heures, lorsque nous débouchâmes tous les deux
+sur la place de l'église, avec nos souliers bien cirés, nos plaques de
+ceinturons bien astiquées et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui
+jusque-là se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et
+s'élança vers la place vide... Sur l'emplacement de la baraque et des
+voitures, il n'y avait plus qu'un pot cassé et des chiffons. Les
+bohémiens étaient partis...
+
+Un petit vent qui nous parut glacé soufflait. Il me semblait qu'à chaque
+pas nous allions buter sur le sol caillouteux et dur de la place et que
+nous allions tomber. Meaulnes, affolé, fit deux fois le mouvement de
+s'élancer, d'abord sur la route du Vieux-Nançay, puis sur la route de
+Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, espérant un
+instant que nos gens venaient seulement de partir. Mais que faire? Dix
+traces de voitures s'embrouillaient sur la place, puis s'effaçaient sur
+la route dure. Il fallut rester là, inertes.
+
+Et tandis que nous revenions, à travers le village où la matinée du
+jeudi commençait, quatre gendarmes à cheval, avertis par Delouche la
+veille au soir, débouchèrent au galop sur la place et s'éparpillèrent à
+travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui
+font la reconnaissance d'un village... Mais il était trop tard. Ganache,
+le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les gendarmes ne
+retrouvèrent personne, ni lui, ni ceux-là qui chargeaient dans des
+voitures les chapons qu'il étranglait. Prévenu à temps par le mot
+imprudent de Jasmin, Frantz avait dû comprendre soudain de quel métier
+son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte était
+vide; plein de honte et de fureur, il avait arrêté aussitôt un
+itinéraire et décidé de prendre du champ avant l'arrivée des gendarmes.
+Mais, ne craignant plus désormais qu'on tentât de le ramener au domaine
+de son père, il avait voulu se montrer à nous sans bandage, avant de
+disparaître.
+
+Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il pu à la
+fois dévaliser les basses-cours et quérir la bonne soeur pour la fièvre
+de son ami? Mais n'était-ce pas là toute l'histoire du pauvre diable?
+Voleur et chemineau d'un côté, bonne créature de l'autre...
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+A LA RECHERCHE DU SENTIER PERDU
+
+
+Comme nous rentrions, le soleil dissipait la légère brume du matin; les
+ménagères sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou
+bavardaient; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg,
+commençait la plus radieuse matinée de printemps qui soit restée dans ma
+mémoire.
+
+Tous les grands élèves du cours devaient arriver vers huit heures, ce
+jeudi-là, pour préparer, durant la matinée, les uns le Certificat
+d'Études Supérieurs, les autres le concours de l'École Normale. Lorsque
+nous arrivâmes tous les deux. Meaulnes plein d'un regret et d'une
+agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi très
+abattu, l'école était vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la
+poussière d'un banc vermoulu, et sur le vernis écaillé d'un planisphère.
+
+Comment rester là, devant un livre, à ruminer notre déception, tandis
+que tout nous appelait au-dehors: les poursuites des oiseaux dans les
+branches près des fenêtres, la fuite des autres élèves vers les prés et
+les bois, et surtout le fiévreux désir d'essayer au plus vite
+l'itinéraire incomplet vérifié par le bohémien--dernière ressource de
+notre sac presque vide, dernière clef du trousseau, après avoir essayé
+toutes les autres?... Cela était au-dessus de nos forces! Meaulnes
+marchait de long en large, allait auprès des fenêtres, regardait dans le
+jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s'il eût attendu
+quelqu'un qui ne viendrait certainement pas.
+
+--J'ai l'idée, me dit-il enfin, j'ai l'idée que ce n'est peut-être pas
+aussi loin que nous l'imaginions...
+
+«Frantz a supprimé sur mon plan toute une portion de la route que
+j'avais indiquée.
+
+«Cela veut dire, peut-être, que la jument a fait, pendant mon sommeil,
+un long détour inutile...»
+
+J'étais à moitié assis sur le coin d'une grande table, un pied par
+terre, l'autre ballant, l'air découragé et désoeuvré, la tête basse.
+
+--Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a duré toute
+la nuit.
+
+--Nous étions partis à minuit, répondit-il vivement. On m'a déposé à
+quatre heures du matin, à environ six kilomètres à l'Ouest de
+Sainte-Agathe, tandis que j'étais parti par la route de La Gare à l'Est.
+Il faut donc compter ces six kilomètres en moins entre Sainte-Agathe et
+le pays perdu.
+
+«Vraiment, il me semble qu'en sortant du bois des Communaux, on ne doit
+pas être à plus de deux lieues de ce que nous cherchons.
+
+--Ce sont précisément ces deux lieues-là qui manquent sur ta carte.
+
+--C'est vrai. Et la sortie du bois est bien à une lieue et demie d'ici,
+mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en une matinée...
+
+A cet instant Moucheboeuf arriva. Il avait une tendance irritante à se
+faire passer pour bon élève, non pas en travaillant mieux que les
+autres, mais en se signalant dans des circonstances comme celle-ci.
+
+--Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux. Tous les
+autres sont partis pour le bois des Communaux. En tête: Jasmin Delouche
+qui connaît les nids.
+
+Et, voulant faire le bon apôtre, il commença à raconter tout ce qu'ils
+avaient dit pour narguer le Cours, M. Seurel et nous, en décidant cette
+expédition.
+
+--S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit Meaulnes,
+car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et demi.
+
+Moucheboeuf resta ébahi.
+
+--Ne viens-tu pas? me demanda Augustin, s'arrêtant une seconde sur le
+seuil de la porte entr'ouverte--ce qui fit entrer dans la pièce grise,
+en une bouffée d'air tiédi par le soleil, un fouillis de cris, d'appels,
+de pépiements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et le
+claquement d'un fouet au loin.
+
+--Non, dis-je, bien que la tentation fût forte, je ne puis pas, à cause
+de M. Seurel. Mais hâte-toi. Je t'attendrai avec impatience.
+
+Il fit un geste vague et partit, très vite, plein d'espoir.
+
+Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitté sa veste
+d'alpaga noir, revêtu un paletot de pêcheur aux vastes poches
+boutonnées, un chapeau de paille et de courtes jambières vernies pour
+serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut guère surpris
+de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui lui
+répéta trois fois que les gars avaient dit:
+
+--S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher!
+
+Et il commanda:
+
+--Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les
+dénicher à notre tour... Pourras-tu marcher jusque-là, François?
+
+J'affirmai que oui et nous partîmes.
+
+Il fut entendu que Moucheboeuf conduirait M. Seurel et lui servirait
+d'appeau... C'est-à-dire que, connaissant les futaies où se trouvaient
+les dénicheurs, il devait de temps à autre crier à toute voix:
+
+--Hop! Hola! Giraudat! Delouche! Où êtes-vous?... Y en a-t-il?... En
+avez-vous trouvé?...
+
+Quant à moi, je fus chargé, à mon vif plaisir, de suivre la lisière est
+du bois, pour le cas où les écoliers fugitifs chercheraient à s'échapper
+de ce côté.
+
+Or dans le plan rectifié par le bohémien et que nous avions maintes fois
+étudié avec Meaulnes, il semblait qu'un chemin à un trait, un chemin de
+terre, partît de cette lisière du bois pour aller dans la direction du
+Domaine. Si j'allais le découvrir ce matin!... Je commençai à me
+persuader que, avant midi, je me trouverais sur le chemin du manoir
+perdu...
+
+ * * * * *
+
+La merveilleuse promenade!... Dès que nous eûmes passé le Glacis et
+contourné le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on
+eût dit qu'il partait en guerre--je crois bien qu'il avait mis dans sa
+poche un vieux pistolet--et ce traître de Moucheboeuf.
+
+Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bientôt à la lisière du
+bois--seul à travers la campagne pour la première fois de ma vie comme
+une patrouille que son caporal a perdue.
+
+Me voici, j'imagine, près de ce bonheur mystérieux que Meaulnes a
+entrevu un jour. Toute la matinée est à moi pour explorer la lisière du
+bois, l'endroit le plus frais et le plus caché du pays, tandis que mon
+grand frère aussi est parti à la découverte. C'est comme un ancien lit
+de ruisseau. Je passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais
+pas le nom mais qui doivent être des aulnes. J'ai sauté tout à l'heure
+un échalier au bout de la sente, et je me suis trouvé dans cette grande
+voie d'herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les
+orties, écrasant les hautes valérianes.
+
+Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de sable fin.
+Et dans le silence, j'entends un oiseau--je m'imagine que c'est un
+rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils ne chantent que le
+soir--un oiseau qui répète obstinément la même phrase: voix de la
+matinée, parole dite sous l'ombrage, invitation délicieuse au voyage
+entre les aulnes. Invisible, entêté, il semble m'accompagner sous la
+feuille.
+
+Pour la première fois me voilà, moi aussi, sur le chemin de l'aventure.
+Ce ne sont plus des coquilles abandonnées par les eaux que je cherche,
+sous la direction de M. Seurel, ni les orchis que le maître d'école ne
+connaisse pas, ni même, comme cela nous arrivait souvent dans le champ
+du père Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d'un
+grillage, enfouie sous tant d'herbes folles qu'il fallait chaque fois
+plus de temps pour la retrouver... Je cherche quelque chose de plus
+mystérieux encore. C'est le passage dont il est question dans les
+livres, l'ancien chemin obstrué, celui dont le prince harassé de fatigue
+n'a pu trouver l'entrée. Cela se découvre à l'heure la plus perdue de la
+matinée, quand on a depuis longtemps oublié qu'il va être onze heures,
+midi... Et soudain, en écartant, dans le feuillage profond, les
+branches, avec ce geste hésitant des mains à hauteur du visage
+inégalement écartées, on l'aperçoit comme une longue avenue sombre dont
+la sortie est un rond de lumière tout petit.
+
+Mais tandis que j'espère et m'enivre ainsi, voici que brusquement je
+débouche dans une sorte de clairière, qui se trouve être tout simplement
+un pré. Je suis arrivé sans y penser à l'extrémité des Communaux, que
+j'avais toujours imaginée infiniment loin. Et voici à ma droite, entre
+des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la maison du garde.
+Deux paires de bas sèchent sur l'appui de la fenêtre. Les années
+passées, lorsque nous arrivions à l'entrée du bois, nous disions
+toujours, en montrant un point de lumière tout au bout de l'immense
+allée noire: «C'est là-bas la maison du garde; la maison de Baladier».
+Mais jamais nous n'avions poussé jusque là. Nous entendions dire
+quelquefois, comme s'il se fût agi d'une expédition extraordinaire: «Il
+a été jusqu'à la maison du garde!...»
+
+Cette fois, je suis allé jusqu'à la maison de Baladier, et je n'ai rien
+trouvé.
+
+ * * * * *
+
+Je commençais à souffrir de ma jambe fatiguée et de la chaleur que je
+n'avais pas sentie jusque-là; je craignais de faire tout seul le chemin
+du retour, lorsque j'entendis près de moi l'appeau de M. Seurel, la voix
+de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui m'appelaient...
+
+Il y avait là une troupe de six grands gamins, où seul, le traître
+Moucheboeuf avait l'air triomphant. C'était Giraudat, Auberger, Delage
+et d'autres... Grâce à l'appeau, on avait pris les uns grimpés dans un
+merisier isolé au milieu d'une clairière; les autres en train de
+dénicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis, à la
+blouse crasseuse, avait caché les petits dans son estomac, entre sa
+chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s'étaient enfuis à
+l'approche de M. Seurel: ce devait être Delouche et le petit Coffin. Ils
+avaient d'abord répondu par des plaisanteries à l'adresse de
+«Mouchevache!», que répétaient les échos des bois, et celui-ci,
+maladroitement, se croyant sûr de son affaire, avait répondu, vexé:
+
+--Vous n'avez qu'à descendre, vous savez! M. Seurel est là...
+
+Alors tout s'était tu subitement; ç'avait été une fuite silencieuse à
+travers le bois. Et comme ils le connaissaient à fond, il ne fallait pas
+songer à les rejoindre. On ne savait pas non plus où le grand Meaulnes
+était passé. On n'avait pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer à
+poursuivre les recherches.
+
+Il était plus de midi lorsque nous reprîmes la route de Sainte-Agathe,
+lentement, la tête basse, fatigués, terreux. A la sortie du bois,
+lorsque nous eûmes frotté et secoué la boue de nos souliers sur la route
+sèche, le soleil commença de frapper dur. Déjà ce n'était plus ce matin
+de printemps si frais et si luisant. Les bruits de l'après-midi avaient
+commencé. De loin en loin un coq criait, cri désolé! dans les fermes
+désertes aux alentours de la route. A la descente du Glacis, nous nous
+arrêtâmes un instant pour causer avec des ouvriers des champs qui
+avaient repris leur travail après le déjeuner. Ils étaient accoudés à la
+barrière, et M. Seurel leur disait:
+
+--De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons
+dans sa chemise. Ils ont fait là dedans ce qu'ils ont voulu. C'est du
+propre!...
+
+Il me semblait que c'était de ma débâcle aussi que les ouvriers riaient.
+Ils riaient en hochant la tête, mais ils ne donnaient pas tout à fait
+tort aux jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confièrent
+même, lorsque M. Seurel eut repris la tête de la colonne:
+
+--Il y en a un autre qui est passé, un grand, vous savez bien... Il a dû
+rencontrer, en revenant, la voiture des Granges, et on l'a fait monter,
+il est descendu, plein de terre, tout déchiré, ici, à l'entrée du chemin
+des Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce
+matin, mais que vous n'étiez pas de retour encore. Et il a continué tout
+doucement sa route vers Sainte-Agathe.
+
+En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous attendait le grand
+Meaulnes, l'air brisé de fatigue. Aux questions de M. Seurel, il
+répondit que lui aussi était parti à la recherche des écoliers
+buissonniers. Et à celle que je lui posai tout bas, il dit seulement en
+hochant la tête avec découragement:
+
+--Non! rien! rien qui ressemble à ça.
+
+Après déjeuner, dans la classe fermée, noire et vide, au milieu du pays
+radieux, il s'assit à l'une des grandes tables et, la tête dans les
+bras, il dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir,
+après un long instant de réflexion, comme s'il venait de prendre une
+décision importante, il écrivit une lettre à sa mère. Et c'est tout ce
+que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de défaite.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LA LESSIVE
+
+
+Nous avions escompté trop tôt la venue du printemps.
+
+Le lundi soir, nous voulûmes faire nos devoirs aussitôt après quatre
+heures comme en plein été, et pour y voir plus clair nous sortîmes deux
+grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout de suite;
+une goutte de pluie tomba sur un cahier; nous rentrâmes en hâte. Et de
+la grande salle obscurcie, par les larges fenêtres, nous regardions
+silencieusement dans le ciel gris la déroute des nuages.
+
+Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poignée de
+croisée, ne put s'empêcher de dire, comme s'il eût été fâché de sentir
+monter en lui tant de regret:
+
+--Ah! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j'étais sur la
+route, dans la voiture de la Belle-Étoile.
+
+--Sur quelle route? demanda Jasmin.
+
+Mais Meaulnes ne répondit pas.
+
+--Moi, dis-je, pour faire diversion, j'aurais aimé voyager comme cela en
+voiture, par la pluie battante, abrité sous un grand parapluie.
+
+--Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta un autre.
+
+--Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire, répondit Meaulnes,
+je ne pensais qu'à regarder le pays.
+
+Mais lorsque Giraudat, à son tour, demanda de quel pays il s'agissait,
+Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit:
+
+--Je sais... Toujours la fameuse aventure!...
+
+Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme s'il eût
+été lui-même un peu dans le secret. Ce fut peine perdue; ses avances lui
+restèrent pour compte; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au
+galop, la blouse relevée sur la tête, sous la froide averse.
+
+Jusqu'au jeudi suivant le temps resta à la pluie. Et ce jeudi-là fut
+plus triste encore que le précédent. Toute la campagne était baignée
+dans une sorte de brume glacée comme aux plus mauvais jours de l'hiver.
+
+Millie, trompée par le beau soleil de l'autre semaine, avait fait faire
+la lessive, mais il ne fallait pas songer à mettre sécher le linge sur
+les haies du jardin, ni même sur des cordes dans le grenier, tant l'air
+était humide et froid.
+
+En discutant avec M. Seurel, il lui vint l'idée d'étendre sa lessive
+dans les classes, puisque c'était jeudi, et de chauffer le poêle à
+blanc. Pour économiser les feux de la cuisine et de la salle à manger,
+on ferait cuire les repas sur le poêle et nous nous tiendrions toute la
+journée dans la grande salle du Cours.
+
+Au premier instant,--j'étais si jeune encore!--je considérai cette
+nouveauté comme une fête.
+
+Morne fête!... Toute la chaleur du poêle était prise par la lessive et
+il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et
+mollement une petite pluie d'hiver. C'est là pourtant que dès neuf
+heures du matin, dévoré d'ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les
+barreaux du grand portail, où nous appuyions silencieusement nos têtes,
+nous regardâmes, au haut du bourg, sur les Quatre-Routes, le cortège
+d'un enterrement venu du fond de la campagne. Le cercueil, amené dans
+une charrette à boeufs, était déchargé et posé sur une dalle, au pied de
+la grande croix où le boucher avait aperçu naguère les sentinelles du
+bohémien! Où était-il maintenant, le jeune capitaine qui si bien menait
+l'abordage?... Le curé et les chantres vinrent comme c'était l'usage
+au-devant du cercueil posé là, et les tristes chants arrivaient jusqu'à
+nous. Ce serait là, nous le savions, le seul spectacle de la journée,
+qui s'écoulerait tout entière comme une eau jaunie dans un caniveau.
+
+--Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais préparer mon bagage.
+Apprends-le, Seurel: j'ai écrit à ma mère jeudi dernier, pour lui
+demander de finir mes études à Paris. C'est aujourd'hui que je pars.
+
+Il continuait à regarder vers le bourg, les mains appuyées aux barreaux,
+à la hauteur de sa tête. Inutile de demander si sa mère, qui était riche
+et lui passait toutes ses volontés, lui avait passé celle-là. Inutile
+aussi de demander pourquoi soudainement il désirait s'en aller à
+Paris!...
+
+Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte de quitter
+ce cher pays de Sainte-Agathe d'où il était parti pour son aventure.
+Quant à moi, je sentais monter une désolation violente que je n'avais
+pas sentie d'abord.
+
+--Pâques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un soupir.
+
+--Dès que tu l'auras trouvée là-bas, tu m'écriras, n'est-ce pas?
+demandai-je.
+
+--C'est promis, bien sûr. N'es-tu pas mon compagnon et mon frère?...
+
+Et il me posa la main sur l'épaule.
+
+Peu à peu je comprenais que c'était bien fini, puisqu'il voulait
+terminer ses études à Paris; jamais plus je n'aurais avec moi mon grand
+camarade.
+
+Il n'y avait d'espoir, pour nous réunir, qu'en cette maison de Paris où
+devait se retrouver la trace de l'aventure perdue... Mais de voir
+Meaulnes lui-même si triste, quel pauvre espoir c'était là pour moi!
+
+Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra très étonné, mais se
+rendit bien vite aux raisons d'Augustin; Millie, femme d'intérieur, se
+désola surtout à la pensée que la mère de Meaulnes verrait notre maison
+dans un désordre inaccoutumé... La malle, hélas! fut bientôt faite. Nous
+cherchâmes sous l'escalier ses souliers des dimanches; dans l'armoire,
+un peu de linge; puis ses papiers et ses livres d'école--tout ce qu'un
+jeune homme de dix-huit ans possède au monde.
+
+A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle déjeuna au café
+Daniel en compagnie d'Augustin, et l'emmena sans donner presque aucune
+explication, dès que le cheval fut affené et attelé. Sur le seuil, nous
+leur dîmes au revoir; et la voiture disparut au tournant des
+Quatre-Routes.
+
+Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la froide
+salle à manger, remettre en ordre ce qui avait été dérangé. Quant à moi,
+je me trouvai, pour la première fois depuis de longs mois, seul en face
+d'une longue soirée de jeudi--avec l'impression que, dans cette vieille
+voiture, mon adolescence venait de s'en aller pour toujours.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+JE TRAHIS...
+
+
+Que faire?
+
+Le temps s'élevait un peu. On eût dit que le soleil allait se montrer.
+
+Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De
+temps à autre mon père traversait la cour, pour remplir un seau de
+charbon dont il bourrait le poêle. J'apercevais les linges blancs pendus
+aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit
+transformé en séchoir, pour m'y trouver en tête-à-tête avec l'examen de
+la fin de l'année, ce concours de l'École Normale qui devait être
+désormais ma seule préoccupation.
+
+Chose étrange: à cet ennui qui me désolait se mêlait comme une sensation
+de liberté. Meaulnes parti, toute cette aventure terminée et manquée, il
+me semblait du moins que j'étais libéré de cet étrange souci, de cette
+occupation mystérieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le
+monde. Meaulnes parti, je n'étais plus son compagnon d'aventures, le
+frère de ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil
+aux autres. Et cela était facile et je n'avais qu'à suivre pour cela mon
+inclination la plus naturelle.
+
+Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un
+ficelle, puis lâchant en l'air trois marrons attachés qui retombèrent
+dans la cour. Mon désoeuvrement était si grand que je pris plaisir à lui
+relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre côté du mur.
+
+Soudain je le vis abandonner ce jeu puéril pour courir vers un tombereau
+qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de
+grimper par derrière sans même que la voiture s'arrêtât. Je
+reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin
+conduisait; le gros Boujardon était debout. Ils revenaient du pré.
+
+--Viens avec nous, François! cria Jasmin, qui devait savoir déjà que
+Meaulnes était parti.
+
+Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture cahotante et me
+tins comme les autres, debout, appuyé contre un des montants du
+tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche...
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes maintenant dans l'arrière-boutique, chez la bonne femme qui
+est en même temps épicière et aubergiste. Un rayon de soleil glisse à
+travers la fenêtre basse sur les boîtes en fer-blanc et sur les tonneaux
+de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fenêtre et
+tourné vers nous, avec un gros rire d'homme pâteux, il mange des
+biscuits à la cuiller. A la portée de la main, sur un tonneau, la boîte
+est ouverte et entamée. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une
+sorte d'intimité de mauvais aloi s'est établie entre nous. Jasmin et
+Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma
+vie a changé tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis
+très longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais
+finie.
+
+Le petit Roy a déniché sous une planche une bouteille de liqueur
+entamée. Delouche nous offre à chacun la goutte, mais il n'y a qu'un
+verre et nous buvons tous dans le même. On me sert le premier avec un
+peu de condescendance, comme si je n'étais pas habitué à ces moeurs de
+chasseurs et de paysans... Cela me gêne un peu. Et comme on vient à
+parler de Meaulnes, l'envie me prend, pour dissiper cette gêne et
+retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la
+raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est
+fini maintenant de ses aventures ici?...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet
+que j'attendais.
+
+Mes compagnons, en bons villageois que rien n'étonne, ne sont pas
+surpris pour si peu.
+
+--C'était une noce, quoi! dit Boujardon.
+
+Delouche en a vu une, à Préveranges, qui était plus curieuse encore.
+
+Le château? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont
+entendu parler.
+
+La jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son
+année de service.
+
+--Il aurait dû, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous montrer son
+plan au lieu de confier cela à un bohémien!...
+
+Empêtré dans mon insuccès, je veux profiter de l'occasion pour exciter
+leur curiosité: je me décide à expliquer qui était ce bohémien; d'où il
+venait; son étrange destinée... Boujardon et Delouche ne veulent rien
+entendre: «C'est celui-là qui a tout fait. C'est lui qui a rendu
+Meaulnes insociable, Meaulnes qui était un si brave camarade! C'est lui
+qui a organisé toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes,
+après nous avoir tous embrigadés comme un bataillon scolaire...»
+
+--Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tête à
+petits coups, j'ai rudement bien fait de le dénoncer aux gendarmes. En
+voilà un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore!...
+
+Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourné
+si nous n'avions pas considéré l'affaire d'une façon si mystérieuse et
+si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu...
+
+Mais soudain, tandis que je suis absorbé dans ces réflexions, il se fait
+du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon
+de goutte derrière un tonneau; le gros Boujardon dégringole du haut de
+sa fenêtre, met le pied sur une bouteille vide et poussiéreuse qui
+roule, et manque deux fois de s'étaler. Le petit Roy les pousse par
+derrière, pour sortir plus vite, à demi suffoqué de rire.
+
+Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, nous
+traversons la cour et nous grimpons par une échelle dans un grenier à
+foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-à-rien!...
+
+--Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentrée si tôt, dit Jasmin tout
+bas.
+
+Je comprends, maintenant seulement, que nous étions là en fraude, à
+voler des gâteaux et de la liqueur. Je suis déçu comme ce naufragé qui
+croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'était un
+singe. Je ne songe plus qu'à quitter ce grenier, tant ces aventures-là
+me déplaisent. D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par
+derrière, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve
+dans la rue mouillée, boueuse, où se reflète la lueur du café Daniel.
+
+Je ne suis pas fier de ma soirée. Me voici aux Quatre-Routes. Malgré
+moi, tout d'un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel
+qui me sourit, un dernier signe de la main--et la voiture disparaît...
+
+Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui
+était si tragique et si beau. Déjà tout me paraît moins facile. Dans la
+grande classe où l'on m'attend pour dîner, de brusques courants d'air
+traversent la maigre tiédeur que répand le poêle. Je grelotte, tandis
+qu'on me reproche mon après-midi de vagabondage. Je n'ai pas même, pour
+rentrer dans la régulière vie passée, la consolation de prendre place à
+table et de retrouver mon siège habituel. On n'a pas mis la table ce
+soir-là; chacun dîne sur ses genoux, où il peut, dans la salle de classe
+obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le poêle, qui
+devait être la récompense de ce jeudi passé dans l'école, et qui a brûlé
+sur les cercles rougis.
+
+Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite pour étouffer
+le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais par deux
+fois je me suis éveillé, au milieu de la nuit, croyant entendre, la
+première fois, le craquement du lit voisin, où Meaulnes avait coutume de
+se retourner brusquement d'une seule pièce, et, l'autre fois, son pas
+léger de chasseur aux aguets, à travers les greniers du fond...
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES TROIS LETTRES DE MEAULNES
+
+
+De toute ma vie je n'ai reçu que trois lettres de Meaulnes. Elles ont
+encore chez moi dans un tiroir de commode. Je retrouve chaque fois que
+je les relis la même tristesse que naguère. La première m'arriva dès le
+surlendemain de son départ.
+
+ «Mon cher François,
+
+ »Aujourd'hui, dès mon arrivée à Paris, je suis allé devant la maison
+ indiquée. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y aura jamais
+ personne.
+
+ »La maison que disait Frantz est un petit hôtel à un étage. La chambre
+ de Mlle de Galais doit être au premier. Les fenêtres du haut sont les
+ plus cachées par les arbres. Mais en passant sur le trottoir on les
+ voit très bien. Tous les rideaux sont fermés et il faudrait être fou
+ pour espérer qu'un jour, entre ces rideaux tirés, le visage d'Yvonne
+ de Galais puisse apparaître.
+
+ »C'est sur un boulevard... Il pleuvait un peu dans les arbres déjà
+ verts. On entendait les cloches claires des tramways qui passaient
+ indéfiniment.
+
+ »Pendant près de deux heures, je me suis promené de long en large sous
+ les fenêtres. Il y a un marchand de vins chez qui je me suis arrêté
+ pour boire, de façon à n'être pas pris pour un bandit qui veut faire
+ un mauvais coup. Puis j'ai repris ce guet sans espoir.
+
+ »La nuit est venue. Les fenêtres se sont allumées un peu partout mais
+ non pas dans cette maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant
+ Pâques approche.
+
+ »Au moment où j'allais partir une jeune fille, ou une jeune femme--je
+ ne sais--est venue s'asseoir sur un des bancs mouillés de pluie. Elle
+ était vêtue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je
+ suis parti, elle était encore là, immobile malgré le froid du soir, à
+ attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein
+ de fous comme moi.
+
+ AUGUSTIN.»
+
+Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le lundi de
+Pâques et durant tous les jours qui suivirent--jours où il semble, tant
+ils sont calmes après la grande fièvre de Pâques, qu'il n'y ait plus
+qu'à attendre l'été. Juin ramena le temps des examens et une terrible
+chaleur dont la buée suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle
+de vent la vînt dissiper. La nuit n'apportait aucune fraîcheur et par
+conséquent aucun répit à ce supplice. C'est durant cet insupportable
+mois de juin que je reçus la deuxième lettre du grand Meaulnes.
+
+ «Juin 189...
+
+ »Mon cher ami,
+
+ »Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais depuis hier soir. La
+ douleur, que je n'avais presque pas sentie tout de suite, monte depuis
+ ce temps.
+
+ »Tous les soirs j'allais m'asseoir sur ce banc, guettant,
+ réfléchissant, espérant malgré tout.
+
+ »Hier après dîner, la nuit était noire et étouffante. Des gens
+ causaient sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs
+ feuillages, verdis par les lumières, les appartements des seconds, des
+ troisièmes étages étaient éclairés. Çà et là, une fenêtre que l'été
+ avait ouverte toute grande... On voyait la lampe allumée sur la table,
+ refoulant à peine autour d'elle la chaude obscurité de juin; on voyait
+ presque jusqu'au fond de la pièce... Ah! si la fenêtre noire d'Yvonne
+ de Galais s'était allumée aussi, j'aurais osé, je crois, monter
+ l'escalier, frapper, entrer...
+
+ »La jeune fille de qui je t'ai parlé était là encore, attendant comme
+ moi. Je pensai qu'elle devait connaître la maison et je l'interrogeai:
+
+ »--Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans cette maison, une jeune
+ fille et son frère venaient passer les vacances. Mais j'ai appris que
+ le frère avait fui le château de ses parents sans qu'on puisse jamais
+ le retrouver, et la jeune fille s'est mariée. C'est ce qui vous
+ explique que l'appartement soit fermé.
+
+ »Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds butaient sur le trottoir
+ et je manquais tomber. La nuit--c'était la nuit dernière--lorsqu'enfin
+ les enfants et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser
+ dormir, j'ai commencé d'entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils
+ ne passaient que loin en loin. Mais quand l'un était passé, malgré
+ moi, j'attendais l'autre: le grelot, les pas du cheval qui claquaient
+ sur l'asphalte... Et cela répétait: c'est la ville déserte, ton amour
+ perdu, la nuit interminable, l'été, la fièvre...
+
+ »Seurel, mon ami, je suis dans une grande détresse.
+
+ AUGUSTIN.»
+
+Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse! Meaulnes ne me disait
+ni pourquoi il était resté si longtemps silencieux, ni ce qu'il comptait
+faire maintenant. J'eus l'impression qu'il rompait avec moi, parce que
+son aventure était finie, comme il rompait avec son passé. J'eus beau
+lui écrire, en effet, je ne reçus plus de réponse. Un mot de
+félicitations seulement, lorsque j'obtins mon Brevet Simple. En
+septembre je sus par un camarade d'école qu'il était venu en vacances
+chez sa mère à La Ferté-d'Angillon. Mais nous dûmes, cette année-là,
+invités par mon oncle Florentin du Vieux-Nançay, passer chez lui les
+vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le voir.
+
+A la rentrée, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m'étais
+remis avec une morne ardeur à préparer le Brevet Supérieur, dans
+l'espoir d'être nommé instituteur l'année suivante, sans passer par
+l'École Normale de Bourges, je reçus la dernière des trois lettres que
+j'aie jamais reçues d'Augustin:
+
+ «Je passe encore sous cette fenêtre, écrivait-il. J'attends encore,
+ sans le moindre espoir, par folie. A la fin de ces froids dimanches
+ d'automne, au moment où il va faire nuit, je ne puis me décider à
+ rentrer, à fermer les volets de ma chambre, sans être retourné là-bas,
+ dans la rue gelée.
+
+ »Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sortait à chaque
+ minute sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du
+ côté de La Gare, pour voir si son fils qui était mort ne venait pas.
+
+ »Assis sur le banc, grelottant, misérable, je me plais à imaginer que
+ quelqu'un va me prendre doucement par le bras... Je me retournerais.
+ Ce serait-elle. «Je me suis un peu attardée», dirait-elle simplement.
+ Et toute peine et toute démence s'évanouissent. Nous entrons dans
+ notre maison. Ses fourrures sont toutes glacées, sa voilette mouillée;
+ elle apporte avec elle le goût de brume du dehors; et tandis qu'elle
+ s'approche du feu, je vois ses cheveux blonds givrés, son beau profil
+ au dessin si doux penché vers la flamme...
+
+ »Hélas! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derrière. Et la
+ jeune fille du Domaine perdu l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant
+ plus rien à lui dire.
+
+ »Notre aventure est finie. L'hiver de cette année est mort comme la
+ tombe. Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous
+ donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée.
+
+ »Seurel, je te demandais l'autre jour de penser à moi. Maintenant, au
+ contraire, il vaut mieux m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ A. M.»
+
+Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le précédent avait été vivant
+d'une mystérieuse vie: la place de l'église sans bohémiens; la cour
+d'école que les gamins désertaient à quatre heures... la salle de classe
+où j'étudiais seul et sans goût... En février, pour la première fois de
+l'hiver, la neige tomba, ensevelissant définitivement notre roman
+d'aventures de l'an passé, brouillant toute piste, effaçant les
+dernières traces. Et je m'efforçai, comme Meaulnes me l'avait demandé
+dans sa lettre, de tout oublier.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA BAIGNADE
+
+
+Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucrée sur les cheveux pour
+qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours Complémentaire dans les
+chemins et crier «A la cornette!» derrière la haie pour narguer la
+religieuse qui passe, c'était la joie de tous les mauvais drôles du
+pays. A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais drôles de cette espèce
+peuvent très bien s'amender et deviennent parfois des jeunes gens fort
+sensibles. Le cas est plus grave lorsque le drôle en question a la
+figure déjà vieillotte et fanée, lorsqu'il s'occupe des histoires
+louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin mille
+bêtises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas n'est pas encore
+désespéré...
+
+C'était le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi,
+mais certainement sans aucun désir de passer les examens, à suivre le
+Cour Supérieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre
+temps, il apprenait avec son oncle Dumas le métier de plâtrier. Et
+bientôt ce Jasmin Delouche avec Boujardon et un autre garçon très doux,
+le fils de l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands
+élèves que j'aimasse à fréquenter, parce qu'ils étaient «du temps de
+Meaulnes».
+
+Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un désir très sincère d'être mon
+ami. Pour tout dire, lui qui avait été l'ennemi du grand Meaulnes, il
+eût voulu devenir le grand Meaulnes de l'école: tout au moins
+regrettait-il peut-être de n'avoir pas été son lieutenant. Moins lourd
+que Boujardon, il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait
+apporté, dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais
+répéter:
+
+«Il le disait bien, le grand Meaulnes...» ou encore: «Ah! disait le
+grand Meaulnes...»
+
+Outre que Jasmin était plus homme que nous, le vieux petit gars
+disposait de trésors d'amusements qui consacraient sur nous sa
+supériorité: un chien de race mêlée, aux longs poils blancs, qui
+répondait au nom agaçant de Bécali et rapportait les pierres qu'on
+lançait au loin, sans avoir d'aptitude bien nette pour aucun autre
+sport; une vieille bicyclette achetée d'occasion et sur quoi Jasmin nous
+faisait quelquefois monter, le soir après le cours, mais avec laquelle
+il préférait exercer les filles du pays; enfin et surtout un âne blanc
+et aveugle qui pouvait s'atteler à tous les véhicules.
+
+C'était l'âne de Dumas, mais il le prêtait à Jasmin quand nous allions
+nous baigner au Cher, en été. Sa mère, à cette occasion, donnait une
+bouteille de limonade que nous mettions sous le siège, parmi les
+caleçons de bains desséchés. Et nous partions, huit ou dix grands élèves
+du Cours, accompagnés de M. Seurel, les uns à pied, les autres grimpés
+dans la voiture à âne, qu'on laissait à la ferme de Grand'Fons, au
+moment où le chemin du Cher devenait trop raviné.
+
+J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres détails une promenade de
+ce genre, où l'âne de Jasmin conduisit au Cher nos caleçons, nos
+bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions à pied par
+derrière. On était au mois d'août. Nous venions de passer les examens.
+Délivrés de ce souci, il nous semblait que tout l'été, tout le bonheur
+nous appartenait, et nous marchions sur la route en chantant, sans
+savoir quoi ni pourquoi, au début d'un bel après-midi de jeudi.
+
+Il n'y eut, à l'aller, qu'une ombre à ce tableau innocent. Nous
+aperçûmes, marchant devant nous, Gilberte Poquelin. Elle avait la taille
+bien prise, une jupe demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et
+effronté d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et
+prit un chemin détourné, pour aller chercher du lait sans doute. Le
+petit Coffin proposa aussitôt à Jasmin de la suivre.
+
+--Ce ne serait pas la première fois que j'irais l'embrasser... dit
+l'autre.
+
+Et il se mit à raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires
+grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s'engageait
+dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route,
+dans la voiture à âne. Une fois là, pourtant, la bande commença à
+s'égrener. Delouche lui-même paraissait peu soucieux de s'attaquer
+devant nous à la gamine qui filait, et il ne l'approcha pas à plus de
+cinquante mètres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des
+petits coups de sifflet galants, puis nous rebroussâmes chemin, un peu
+mal à l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il
+fallut courir. Nous ne chantions plus.
+
+Nous nous déshabillâmes et rhabillâmes dans les saulaies arides qui
+bordent le Cher. Les saules nous abritaient des regards, mais non pas du
+soleil. Les pieds dans le sable et la vase desséchée, nous ne pensions
+qu'à la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui fraîchissait
+dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine creusée dans la rive même
+du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux
+ou trois bêtes pareilles à des cloportes; mais l'eau était si claire, si
+transparente, que les pêcheurs n'hésitaient pas à s'agenouiller, les
+deux mains sur chaque bord, pour y boire.
+
+Hélas! ce fut ce jour-là comme les autres fois... Lorsque, tous
+habillés, nous nous mettions en rond, les jambes croisées en tailleur,
+pour nous partager, dans deux gros verres sans pied, la limonade
+rafraîchie, il ne revenait guère à chacun, lorsqu'on avait prié M.
+Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui piquait le gosier et
+ne faisait qu'irriter la soif. Alors, à tour de rôle, nous allions à la
+fontaine que nous avions d'abord méprisée, et nous approchions lentement
+le visage de la surface de l'eau pure. Mais tous n'étaient pas habitués
+à ces moeurs d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi, n'arrivaient pas
+à se désaltérer: les uns, parce qu'ils n'aimaient pas l'eau, d'autres,
+parce qu'ils avaient le gosier serré par la peur d'avaler un cloporte,
+d'autres, trompés par la grande transparence de l'eau immobile et n'en
+sachant pas calculer exactement la surface, s'y baignaient la moitié du
+visage en même temps que la bouche et aspiraient âcrement par le nez une
+eau qui leur semblait brûlante, d'autres enfin pour toutes ces raisons à
+la fois... N'importe! il nous semblait, sur ces bords arides du Cher,
+que toute la fraîcheur terrestre était enclose en ce lieu. Et maintenant
+encore, au seul mot de fontaine, prononcé n'importe où, c'est à
+celle-là, pendant longtemps, que je pense.
+
+Le retour se fit à la brune, avec insouciance d'abord, comme l'aller. Le
+chemin de Grand'Fons, qui remontait vers la route, était un ruisseau
+l'hiver et, l'été, un ravin impraticable, coupé de trous et de grosses
+racines, qui montait dans l'ombre entre de grandes haies d'arbres. Une
+partie des baigneurs s'y engagea par jeu. Mais nous suivîmes, avec M.
+Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un sentier doux et sablonneux,
+parallèle à celui-là, qui longeait la terre voisine. Nous entendions
+causer et rire les autres, près de nous, au-dessous de nous, invisibles
+dans l'ombre, tandis que Delouche racontait ses histoires d'homme... Au
+faîte des arbres de la grande haie grésillaient les insectes du soir
+qu'on voyait, sur le clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle
+des feuillages. Parfois il en dégringolait un, brusquement, dont le
+bourdonnement grinçait tout à coup.--Beau soir d'été calme!... Retour,
+sans espoir mais sans désir, d'une pauvre partie de campagne... Ce fut
+encore Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette quiétude...
+
+Au moment où nous arrivions au sommet de la côte, à l'endroit où il
+reste deux grosse vieilles pierres qu'on dit être les vestiges d'un
+château fort, il en vint à parler des domaines qu'il avait visités et
+spécialement d'un domaine à demi abandonné aux environs du Vieux-Nançay:
+le domaine des Sablonnières. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit
+vaniteusement certains mots et abrège avec précocité les autres, il
+racontait avoir vu quelques années auparavant, dans la chapelle en ruine
+de cette vieille propriété, une pierre tombale sur laquelle étaient
+gravés ces mots:
+
+ _Ci-gît le chevalier Galois
+ Fidèle à son Dieu, à son Roi, à sa Belle._
+
+--Ah! Bah! Tiens! disait M. Seurel, avec un léger haussement d'épaules,
+un peu gêné du ton que prenait la conversation, mais désireux cependant
+de nous laisser parler comme des hommes.
+
+Alors Jasmin continua de décrire ce château, comme s'il y avait passé sa
+vie.
+
+Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nançay, Dumas et lui avaient été
+intrigués par la vieille tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des
+sapins. Il y avait là, au milieu des bois, tout un dédale de bâtiments
+ruinés que l'on pouvait visiter en l'absence des maîtres. Un jour, un
+garde de l'endroit, qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les
+avait conduits dans le domaine étrange. Mais depuis lors on avait fait
+tout abattre; il ne restait plus guère, disait-on, que la ferme et une
+petite maison de plaisance. Les habitants étaient toujours les mêmes: un
+vieil officier retraité, demi-ruiné, et sa fille.
+
+Il parlait... Il parlait... J'écoutai attentivement, sentant sans m'en
+rendre compte qu'il s'agissait là d'une chose bien connue de moi,
+lorsque soudain, tout simplement, comme se font les choses
+extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, me touchant le bras,
+frappé d'une idée qui ne lui était jamais venue:
+
+--Tiens, mais, j'y pense, dit-il, c'est là que Meaulnes--tu sais, le
+grand Meaulnes?--avait dû aller.
+
+»Mais oui, ajouta-t-il, car je ne répondais pas, et je me rappelle que
+le garde parlait du fils de la maison, un excentrique, qui avait des
+idées extraordinaires...
+
+Je ne l'écoutais plus, persuadé dès le début qu'il avait deviné juste et
+que devant moi, loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de
+s'ouvrir, net et facile comme une route familière, le chemin du Domaine
+sans nom.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+CHEZ FLORENTIN
+
+
+Autant j'avais été un enfant malheureux et rêveur et fermé, autant je
+devins résolu et, comme on dit chez nous, «décidé» lorsque je sentis que
+dépendait de moi l'issue de cette grave aventure.
+
+Ce fut, je crois bien, à dater de ce soir-là que mon genou cessa
+définitivement de me faire mal.
+
+Au Vieux-Nançay, qui était la commune du domaine des Sablonnières,
+habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle
+Florentin, un commerçant chez qui nous passions quelquefois la fin de
+septembre. Libéré de tout examen, je ne voulus pas attendre et j'obtins
+d'aller immédiatement voir mon oncle. Mais je décidai de ne rien faire
+savoir à Meaulnes aussi longtemps que je ne serais pas certain de
+pouvoir lui annoncer quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet
+l'arracher à son désespoir pour l'y replonger ensuite plus profondément
+peut-être?
+
+Le Vieux-Nançay fut pendant très longtemps le lieu du monde que je
+préférais, le pays des fins de vacances, où nous n'allions que bien
+rarement, lorsqu'il se trouvait une voiture à louer pour nous y
+conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la
+famille qui habitait là-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie se
+faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me
+souciais bien de ces fâcheries!... Et sitôt arrivé, je me perdais et
+m'ébattais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une
+existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me
+ravissaient.
+
+Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient
+un garçon de mon âge, le cousin Firmin, et huit filles, dont les aînées,
+Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils
+tenaient un très grand magasin à l'une des entrées de ce bourg
+de Sologne, devant l'église--un magasin universel, auquel
+s'approvisionnaient tous les châtelains-chasseurs de la région, isolés
+dans la contrée perdue, à trente kilomètres de toute gare.
+
+Ce magasin, avec ses comptoirs d'épicerie et de rouennerie, donnait par
+de nombreuses fenêtres sur la route et, par la porte vitrée, sur la
+grande place de l'église. Mais, chose étrange, quoique assez ordinaire
+dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la boutique tenait lieu
+de plancher.
+
+Par derrière c'étaient six chambres, chacune remplie d'une seule et même
+marchandise: la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la
+chambre aux lampes... que sais-je? Il me semblait, lorsque j'étais
+enfant et que je traversais ce dédale d'objets de bazar, que je n'en
+épuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et, à cette époque
+encore, je trouvais qu'il n'y avait de vraies vacances que passées en ce
+lieu.
+
+La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s'ouvrait sur le
+magasin--cuisine où brillaient aux fins de septembre de grandes flambées
+de cheminée, où les chasseurs et les braconniers qui vendaient du gibier
+à Florentin venaient de grand matin se faire servir à boire, tandis que
+les petites filles, déjà levées, couraient, criaient, se passaient les
+unes aux autres du «sent-y-bon» sur leurs cheveux lissés. Aux murs, de
+vieilles photographies, de vieux _groupes scolaires_ jaunis montraient
+mon père--on mettait longtemps à le reconnaître en uniforme--au milieu
+de ses camarades d'École Normale...
+
+C'est là que se passaient nos matinées; et aussi dans la cour où
+Florentin faisait pousser des dahlias et élevait des pintades; où l'on
+torréfiait le café, assis sur des boîtes à savon; où nous déballions des
+caisses remplies d'objets divers précieusement enveloppés et dont nous
+ne savions pas toujours le nom...
+
+Toute la journée, le magasin était envahi par des paysans ou par les
+cochers des châteaux voisins. A la porte vitrée s'arrêtaient et
+s'égouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes venues du
+fond de la campagne. Et de la cuisine nous écoutions ce que disaient les
+paysannes, curieux de toutes leurs histoires...
+
+Mais le soir, après huit heures, lorsqu'avec des lanternes on portait le
+foin aux chevaux dont la peau fumait dans l'écurie--tout le magasin nous
+appartenait!
+
+Marie-Louise, qui était l'aînée de mes cousines mais une des plus
+petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la
+boutique; elle nous encourageait à venir la distraire. Alors, Firmin et
+moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande
+boutique, sous les lampes d'auberge, tournant les moulins à café,
+faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin allait
+chercher dans les greniers, car la terre battue invitait à la danse,
+quelque vieux trombone plein de vert-de-gris...
+
+Je rougis encore à l'idée que, les années précédentes, Mlle de Galais
+eût pu venir à cette heure et nous surprendre au milieu de ces
+enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombée de la nuit, un soir
+de ce mois d'août, tandis que je causais tranquillement avec
+Marie-Louise et Firmin, que je la vis pour la première fois...
+
+ * * * * *
+
+Dès le soir de mon arrivée au Vieux-Nançay, j'avais interrogé mon oncle
+Firmin sur le Domaine des Sablonnières.
+
+--Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les
+acquéreurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux bâtiments pour
+agrandir leurs terrains de chasse; la cour d'honneur n'est plus
+maintenant qu'une lande de bruyères et d'ajoncs. Les anciens possesseurs
+n'ont gardé qu'une petite maison d'un étage et la ferme. Tu auras bien
+l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est elle-même qui vient
+faire ses provisions, tantôt en selle, tantôt en voiture, mais toujours
+avec le même cheval, le vieux Bélisaire... C'est un drôle d'équipage!
+
+J'étais si troublé que je ne savais plus quelle question poser pour en
+apprendre davantage.
+
+--Ils étaient riches, pourtant?
+
+--Oui, Monsieur de Galais donnait des fêtes pour amuser son fils, un
+garçon étrange, plein d'idées extraordinaires. Pour le distraire, il
+imaginait ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars
+de Paris et d'ailleurs...
+
+«Toutes les Sablonnières étaient en ruine, madame de Galais près de sa
+fin, qu'ils cherchaient encore à l'amuser et lui passaient toutes ses
+fantaisies. C'est l'hiver dernier--non, l'autre hiver, qu'ils ont fait
+leur plus grande fête costumée. Ils avaient invité moitié gens de Paris
+et moitié gens de campagne. Ils avaient acheté ou loué des quantités
+d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour
+amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on
+fêtait là ses fiançailles. Mais il était bien trop jeune. Et tout a
+cassé d'un coup; il s'est sauvé; on ne l'a jamais revu... La châtelaine
+morte, mademoiselle de Galais est restée soudain toute seule avec son
+père, le vieux capitaine de vaisseau.
+
+--N'est-elle pas mariée? demandai-je enfin.
+
+--Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un prétendant?
+
+Tout déconcerté, je lui avouai aussi brièvement, aussi discrètement que
+possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-être, en serait
+un.
+
+--Ah! dit Florentin, en souriant, s'il ne tient pas à la fortune, c'est
+un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle à monsieur de Galais? Il
+vient encore quelquefois jusqu'ici chercher du petit plomb pour la
+chasse. Je lui fais toujours goûter ma vieille eau-de-vie de marc.
+
+Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et moi-même
+je ne me hâtai pas de prévenir Meaulnes. Tant d'heureuses chances
+accumulées m'inquiétaient un peu. Et cette inquiétude me commandait de
+ne rien annoncer à Meaulnes que je n'eusse au moins vu la jeune fille.
+
+ * * * * *
+
+Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le dîner, la
+nuit commençait à tomber; une brume fraîche, plutôt de septembre que
+d'août, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin
+vide d'acheteurs un instant, nous étions venus voir Marie-Louise et
+Charlotte. Je leur avais confié le secret qui m'amenait au Vieux-Nançay
+à cette date prématurée. Accoudés sur le comptoir ou assis les deux
+mains à plat sur le bois ciré, nous nous racontions mutuellement ce que
+nous savions de la mystérieuse jeune fille--et cela se réduisait à fort
+peu de chose--lorsqu'un bruit de roues nous fit tourner la tête.
+
+--La voici, c'est elle, dirent-ils à voix basse.
+
+Quelques secondes après, devant la porte vitrée, s'arrêtait l'étrange
+équipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de
+petites galeries moulées, comme nous n'en avons jamais vu dans cette
+contrée; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter
+quelque herbe sur la route, tant il baissait la tête pour marcher; et
+sur le siège--je le dis dans la simplicité de mon coeur, mais sachant
+bien ce que je dis--la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-être
+jamais eu au monde.
+
+Jamais je ne vis tant de grâce s'unir à tant de gravité. Son costume lui
+faisait la taille si mince qu'elle semblait fragile. Un grand manteau
+marron, qu'elle enleva en entrant, était jeté sur ses épaules. C'était
+la plus grave des jeunes filles, la plus frêle des femmes. Une lourde
+chevelure blonde pesait sur son front et sur son visage, délicatement
+dessiné, finement modelé. Sur son teint très pur, l'été avait posé deux
+taches de rousseur... Je ne remarquai qu'un défaut à tant de beauté: aux
+moments de tristesse, de découragement ou seulement de réflexion
+profonde, ce visage si pur se marbrait légèrement de rouge, comme il
+arrive chez certains malades gravement atteints sans qu'on le sache.
+Alors toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place à une
+sorte de pitié d'autant plus déchirante qu'elle surprenait davantage.
+
+Voilà du moins ce que je découvrais, tandis qu'elle descendait lentement
+de voiture et qu'enfin Marie-Louise, me présentant avec aisance à la
+jeune fille, m'engageait à lui parler.
+
+On lui avança une chaise cirée et elle s'assit, adossée au comptoir,
+tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connaître et aimer
+le magasin. Ma tante Julie, aussitôt prévenue, arriva, et, le temps
+quelle parla, sagement, les mains croisées sur son ventre, hochant
+doucement sa tête de paysanne-commerçante coiffée d'un bonnet blanc,
+retarda le moment--qui me faisait trembler un peu--où la conversation
+s'engagerait avec moi...
+
+Ce fut très simple.
+
+--Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientôt instituteur?
+
+Ma tante allumait au-dessus de nos têtes la lampe de porcelaine qui
+éclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la
+jeune fille, ses yeux bleus si ingénus, et j'étais d'autant plus surpris
+de sa voix si nette, si sérieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, ses
+yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la réponse,
+et elle tenait sa lèvre un peu mordue.
+
+--J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait!
+J'enseignerais les petits garçons, comme votre mère...
+
+Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient parlé de moi.
+
+--C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec moi
+polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais aussi quel
+mérite ai-je à les aimer?...
+
+»Tandis qu'avec l'institutrice, ils sont, n'est-ce pas? chicaniers et
+avares. Il y a sans cesse des histoires de porte-plume perdus, de
+cahiers trop chers ou d'enfants qui n'apprennent pas... Eh bien, je me
+débattrais avec eux et ils m'aimeraient tout de même. Ce serait beaucoup
+plus difficile...
+
+Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, son regard
+bleu, immobile.
+
+Nous étions gênés tous les trois par cette aisance à parler des choses
+délicates, de ce qui est secret, subtil, et dont on ne parle bien que
+dans les livres. Il y eut un instant de silence; et lentement une
+discussion s'engagea...
+
+Mais avec une sorte de regret et d'animosité contre je ne sais quoi de
+mystérieux dans sa vie, la jeune demoiselle poursuivit:
+
+--Et puis j'apprendrais aux garçons à être sages, d'une sagesse que je
+sais. Je ne leur donnerais pas le désir de courir le monde, comme vous
+le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-maître. Je
+leur enseignerais à trouver le bonheur qui est tout près d'eux et qui
+n'en a pas l'air...
+
+Marie-Louise et Firmin étaient interdits comme moi. Nous restions sans
+mot dire. Elle sentit notre gêne et s'arrêta, se mordit la lèvre, baissa
+la tête et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous:
+
+--Ainsi, dit-elle, il y a peut-être quelque grand jeune homme fou qui me
+cherche au bout du monde, pendant que je suis ici, dans le magasin de
+madame Florentin, sous cette lampe, et que mon vieux cheval m'attend à
+la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans
+doute?...
+
+De la voir sourire, l'audace me prit et je sentis qu'il était temps de
+dire, en riant aussi:
+
+--Et peut-être que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi?
+
+Elle me regardait vivement.
+
+A ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes entrèrent
+avec des paniers:
+
+--Venez dans la «salle à manger», vous serez en paix», nous dit ma tante
+en poussant la porte de la cuisine.
+
+Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir aussitôt, ma tante
+ajouta:
+
+--Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin, auprès du feu.
+
+Il y avait toujours, même au mois d'août, dans la grande cuisine, un
+éternel fagot de sapins qui flambait et craquait. Là aussi une lampe de
+porcelaine était allumée et un vieillard au doux visage, creusé et rasé,
+presque toujours silencieux comme un homme accablé par l'âge et les
+souvenirs, était assis auprès de Florentin devant deux verres de marc.
+
+Florentin salua:
+
+--François! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s'il y
+avait eu entre nous une rivière ou plusieurs hectares de terrain, je
+viens d'organiser un après-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi
+prochain. Les uns chasseront, les autres pêcheront, les autres
+danseront, les autres se baigneront!... Mademoiselle, vous viendrez à
+cheval; c'est entendu avec monsieur de Galais. J'ai tout arrangé...
+
+--Et, François! ajouta-t-il comme s'il y eût seulement pensé, tu pourras
+amener ton ami, monsieur Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il
+s'appelle?
+
+Mlle de Galais s'était levée, soudain devenue très pâle. Et, à ce moment
+précis, je me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine
+singulier, près de l'étang, lui avait dit son nom...
+
+Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus
+clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente
+secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique
+qu'un grand amour.
+
+... A quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait à la porte de
+la petite chambre que j'habitais dans la cour aux pintades. Il faisait
+nuit encore et j'eus grand'peine à retrouver mes affaires sur la table
+encombrée de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints
+toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de
+mon arrivée. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma bicyclette, et
+ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le soleil se levait à peine
+lorsque je partis. Mais ma journée devait être longue: j'allais d'abord
+déjeuner à Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolongée et,
+poursuivant ma course, je devais arriver avant le soir à la
+Ferté-d'Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+UNE APPARITION
+
+
+Je n'avais jamais fait de longue course à bicyclette. Celle-ci était la
+première. Mais, depuis longtemps, malgré mon mauvais genou, en cachette,
+Jasmin m'avait appris à monter. Si déjà pour un jeune homme ordinaire la
+bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas
+sembler à un pauvre garçon comme moi, qui naguère encore traînais
+misérablement la jambe, trempé de sueur, dès le quatrième kilomètre!...
+Du haut des côtes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages;
+découvrir comme à coups d'ailes les lointains de la route qui s'écartent
+et fleurissent à votre approche, traverser un village dans l'espace d'un
+instant et l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En rêve seulement
+j'avais connu jusque-là course aussi charmante, aussi légère. Les côtes
+mêmes me trouvaient plein d'entrain. Car c'était, il faut le dire, le
+chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi...
+
+«Un peu avant l'entrée du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il
+décrivait son village, on voit une grande roue à palettes que le vent
+fait tourner...» Il ne savait pas à quoi elle servait, ou peut-être
+feignait-il de n'en rien savoir pour piquer ma curiosité davantage.
+
+C'est seulement au déclin de cette journée de fin d'août que j'aperçus,
+tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait
+monter l'eau pour une métairie voisine. Derrière les peupliers du pré se
+découvraient déjà les premiers faubourgs. A mesure que je suivais le
+grand détour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le
+paysage s'épanouissait et s'ouvrait... Arrivé sur le pont, je découvris
+enfin la grand'rue du village.
+
+Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la prairie et
+j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux
+mains sur mon guidon, je regardais le pays où j'allais porter une si
+grave nouvelle. Les maisons, où l'on entrait en passant sur un petit
+pont de bois, étaient toutes alignées au bord d'un fossé qui descendait
+la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme
+du soir. C'était l'heure où dans chaque cuisine on allume un feu.
+
+Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir troubler tant
+de paix commencèrent à m'enlever tout courage. A point pour aggraver ma
+soudaine faiblesse, je me rappelai que la tante Moinel habitait là, sur
+une petite place de La Ferté-d'Angillon.
+
+C'était une de mes grand'tantes. Tous ses enfants étaient morts et
+j'avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garçon qui
+allait être instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier,
+l'avait suivi de près. Et ma tante était restée toute seule dans sa
+bizarre petite maison où les tapis étaient faits d'échantillons cousus,
+les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier--mais où
+les murs étaient tapissés de vieux diplômes, de portraits de défunts, de
+médaillons en boucles de cheveux morts.
+
+Avec tant de regrets et de deuil, elle était la bizarrerie et la bonne
+humeur mêmes. Lorsque j'eus découvert la petite place où se tenait sa
+maison, je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je
+l'entendis tout au bout des trois pièces en enfilade pousser un petit
+cri suraigu:
+
+--Eh là! Mon Dieu!
+
+Elle renversa son café dans le feu--à cette heure-là comment
+pouvait-elle faire du café?--et elle apparut... Très cambrée en arrière,
+elle portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le faîte de la
+tête, tout en haut de son front immense et cabossé où il y avait de la
+femme mongole et de la Hottentote; et elle riait à petits coups,
+montrant le reste de ses dents très fines.
+
+Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement,
+hâtivement, une main que j'avais derrière le dos. Avec un mystère
+parfaitement inutile puisque nous étions tous les deux seuls, elle me
+glissa une petite pièce que je n'osai pas regarder et qui devait être de
+un franc... Puis comme je faisais mine de demander des explications ou
+de la remercier, elle me donna une bourrade en criant:
+
+--Va donc! Ah! je sais bien ce que c'est!
+
+Elle avait toujours été pauvre, toujours empruntant, toujours dépensant.
+
+--J'ai toujours été bête et toujours malheureuse, disait-elle sans
+amertume mais de sa voix de fausset.
+
+Persuadée que les sous me préoccupaient comme elle, la brave femme
+n'attendait pas que j'eusse soufflé, pour me cacher dans la main ses
+très minces économies de la journée. Et par la suite c'est toujours
+ainsi qu'elle m'accueillit. Le dîner fut aussi étrange--à la fois triste
+et bizarre--que l'avait été la réception. Toujours une bougie à portée
+de la main, tantôt elle l'enlevait, me laissant dans l'ombre, et tantôt
+la posait sur la petite table couverte de plats et de vases ébréchés ou
+fendus.
+
+--Celui-là, disait-elle, les Prussiens lui ont cassé les anses, en
+soixante-dix, parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter.
+
+Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase à la tragique
+histoire, que nous avions dîné et couché là jadis. Mon père m'emmenait
+dans l'Yonne, chez un spécialiste qui devait guérir mon genou. Il
+fallait prendre un grand express qui passait avant le jour... Je me
+souvins du triste dîner de jadis, de toutes les histoires du vieux
+greffier accoudé devant sa bouteille de boisson rose.
+
+Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Après le dîner, assise
+devant le feu, ma grand'tante avait pris mon père à part pour lui
+raconter une histoire de revenants: «Je me retourne... Ah! mon pauvre
+Louis, qu'est-ce que je vois, une petite femme grise...» Elle passait
+pour avoir la tête farcie de ces sornettes terrifiantes.
+
+Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, fatigué par la
+bicyclette, je fus couché dans la grande chambre avec une cheminée de
+nuit à carreaux de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir à mon chevet et
+commença de sa voix la plus mystérieuse et la plus pointue:
+
+--Mon pauvre François, il faut que je te raconte à toi ce que je n'ai
+jamais dit à personne...
+
+Je pensai:
+
+--Mon affaire est bonne, me voilà terrorisé pour toute la nuit, comme il
+y a dix ans!...
+
+Et j'écoutai. Elle hochait la tête, regardant droit devant soi comme si
+elle se fût raconté l'histoire à elle-même:
+
+--Je revenais d'une fête avec Moinel. C'était le premier mariage où nous
+allions tous les deux, depuis la mort de notre pauvre Ernest; et j'y
+avais rencontré ma soeur Adèle que je n'avais pas vue depuis quatre ans!
+Un vieil ami de Moinel, très riche, l'avait invité à la noce de son
+fils, au domaine des Sablonnières. Nous avions loué une voiture. Cela
+nous avait coûté bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures
+du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument
+personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup devant nous, sur la
+route? Un petit homme, un petit jeune homme arrêté, beau comme le jour,
+qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. A mesure que nous
+approchions, nous distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que
+cela faisait peur!...
+
+»Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille; je croyais
+que c'était le Bon Dieu!... Je lui dis:
+
+»--Regarde! C'est une apparition!
+
+»Il me répond tout bas, furieux:
+
+»--Je l'ai bien vu! Tais-toi donc, vieille bavarde...
+
+»Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est arrêté... De près, cela
+avait une figure pâle, le front en sueur, un béret sale et un pantalon
+long. Nous entendîmes sa voix, qui disait:
+
+»--Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauvée
+et je n'en puis plus. Voulez-vous bien me prendre dans votre voiture,
+Monsieur et Madame?
+
+»Aussitôt nous l'avons fait monter. A peine assise, elle a perdu
+connaissance. Et devines-tu à qui nous avions affaire? C'était la
+fiancée du jeune homme des Sablonnières, Frantz de Galais, chez qui nous
+étions invités aux noces!
+
+--Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la fiancée s'est
+sauvée!
+
+--Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu
+de noces. Puisque cette pauvre folle s'était mis dans la tête mille
+folies qu'elle nous a expliquées. C'était une des filles d'un pauvre
+tisserand. Elle était persuadée que tant de bonheur était impossible,
+que le jeune homme était trop jeune pour elle; que toutes les merveilles
+qu'il lui décrivait étaient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu
+la chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa
+soeur dans le jardin de l'Archevêché à Bourges, malgré le froid et le
+grand vent. Le jeune homme, par délicatesse certainement en parce qu'il
+aimait la cadette, était plein d'attentions pour l'aînée. Alors ma folle
+s'est imaginé je ne sais quoi; elle a dit qu'elle allait chercher un
+fichu à la maison; et là, pour être sûre de n'être pas suivie, elle a
+revêtu des habits d'homme et s'est enfuie à pied sur la route de Paris.
+
+»Son fiancé a reçu d'elle une lettre où elle lui déclarait qu'elle
+allait rejoindre un jeune homme qu'elle aimait. Et ce n'était pas
+vrai...
+
+»--Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, que si
+j'étais sa femme». Oui, mon imbécile, mais en attendant, il n'avait pas
+du tout l'idée d'épouser sa soeur: il s'est tiré une balle de pistolet;
+on a vu le sang dans le bois; mais on n'a jamais retrouvé son corps.
+
+--Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille?
+
+--Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui avons
+donné à manger et elle a dormi auprès du feu quand nous avons été de
+retour. Elle est restée chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le
+jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes,
+arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle qui
+a recollé toute la tapisserie que tu vois là. Et depuis son passage les
+hirondelles nichent dehors. Mais, le soir, à la tombée de la nuit, son
+ouvrage fini, elle trouvait toujours un prétexte pour aller dans la
+cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, même quand il gelait
+à pierre fendre. Et on la découvrait là, debout, pleurant de tout son
+coeur.
+
+»--Eh bien, qu'avez-vous encore? Voyons?
+
+»--Rien, madame Moinel!
+
+»Et elle rentrait.
+
+»Les voisins disaient:
+
+»--Vous avez trouvé une bien petit jolie petite bonne, madame Moinel.
+
+»Malgré nos supplications, elle a voulu continuer son chemin sur Paris,
+au mois de mars; je lui ai donné des robes qu'elle a retaillées, Moinel
+lui a pris son billet à la gare et donné un peu d'argent.
+
+»Elle ne nous a pas oubliés; elle est couturière à Paris auprès de
+Notre-Dame; elle nous écrit encore pour nous demander si nous ne savons
+rien des Sablonnières. Une bonne fois, pour la délivrer de cette idée,
+je lui ai répondu que le domaine était vendu, abattu, le jeune homme
+disparu pour toujours et la jeune fille mariée. Tout cela doit être
+vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine écrit bien moins souvent...
+
+ * * * * *
+
+Ce n'était pas une histoire de revenants que racontait la tante Moinel
+de sa petite voix stridente si bien faite pour les raconter. J'étais
+cependant au comble du malaise. C'est que nous avions juré à Frantz le
+bohémien de le servir comme des frères et voici que l'occasion m'en
+était donnée...
+
+Or, était-ce le moment de gâter la joie que j'allais porter à Meaulnes
+le lendemain matin, et de lui dire ce que je venais d'apprendre? A quoi
+bon le lancer dans une entreprise mille fois impossible? Nous avions en
+effet l'adresse de la jeune fille; mais où chercher le bohémien qui
+courait le monde?... Laissons les fous avec les fous, pensai-je.
+Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal nous a fait ce
+Frantz romanesque! Et je résolus de ne rien dire tant que je n'aurais
+pas vu mariés Augustin Meaulnes et Mademoiselle de Galais.
+
+Cette résolution prise, il me restait encore l'impression pénible d'un
+mauvais présage--impression absurde que je chassai bien vite.
+
+La chandelle était presque au bout; un moustique vibrait; mais la tante
+Moinel, la tête penchée sous sa capote de velours qu'elle ne quittait
+que pour dormir, les coudes appuyés sur ses genoux, recommençait son
+histoire... Par moments elle relevait brusquement la tête et me
+regardait pour connaître mes impressions, ou peut-être pour voir si je
+ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement, la tête sur l'oreiller, je
+fermai les yeux, faisant semblant de m'assoupir.
+
+--Allons! tu dors... fit-elle d'un ton plus sourd et un peu déçu.
+
+J'eus pitié d'elle et je protestai:
+
+--Mais non, ma tante, je vous assure...
+
+--Mais si! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout cela ne
+t'intéresse guère. Je te parle là de gens que tu n'as pas connus...
+
+Et lâchement, cette fois, je ne répondis pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA GRANDE NOUVELLE
+
+
+Il faisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la grand'rue, un si
+beau temps de vacances, un si grand calme, et sur tout le bourg
+passaient des bruits si paisibles, si familiers, que j'avais retrouvé
+toute la joyeuse assurance d'un porteur de bonne nouvelle...
+
+Augustin et sa mère habitaient l'ancienne maison d'école. A la mort de
+son père, retraité depuis longtemps, et qu'un héritage avait enrichi,
+Meaulnes avait voulu qu'on achetât l'école où le vieil instituteur avait
+enseigné pendant vingt années, où lui-même avait appris à lire. Non pas
+qu'elle fût d'aspect fort aimable: c'était une grosse maison carrée
+comme une mairie qu'elle avait été; les fenêtres du rez-de-chaussée qui
+donnaient sur la rue étaient si hautes que personne n'y regardait
+jamais; et la cour de derrière, où il n'y avait pas un arbre et dont un
+haut préau barrait la vue sur la campagne, était bien la plus sèche et
+la plus désolée cour d'école abandonnée que j'aie jamais vue...
+
+Dans le couloir compliqué où se trouvaient quatre portes, je trouvai la
+mère de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu'elle
+avait dû mettre sécher dès la première heure de cette longue matinée de
+vacances. Ses cheveux gris étaient à demi défaits; des mèches lui
+battaient la figure; son visage régulier sous sa coiffure ancienne était
+bouffi et fatigué, comme par une nuit de veille; et elle baissait
+tristement la tête d'un air songeur.
+
+Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et sourit:
+
+--Vous arrivez à temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge que j'ai
+fait sécher pour le départ d'Augustin. J'ai passé la nuit à régler ses
+comptes et à préparer ses affaires. Le train part à cinq heures, mais
+nous arriverons à tout apprêter...
+
+On eût dit, tant elle montrait d'assurance, qu'elle-même avait pris
+cette décision. Or, sans doute ignorait-elle même où Meaulnes devait
+aller.
+
+--Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train d'écrire.
+
+En hâte je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite où l'on avait
+laissé l'écriteau _Mairie_, et me trouvait dans une grande salle à
+quatre fenêtres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, ornée aux murs
+des portraits jaunis des présidents Grévy et Carnot. Sur une longue
+estrade qui tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant
+une table à tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au
+centre, assis sur un vieux fauteuil qui était celui du maire, Meaulnes
+écrivait, trempant sa plume au fond d'un encrier de faïence démodé, en
+forme de coeur. Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de
+village, Meaulnes se retirait, quand il ne battait pas la contrée,
+durant les longues vacances...
+
+Il se leva, dès qu'il m'eut reconnu, mais non pas avec la précipitation
+que j'avais imaginée:
+
+--Seurel! dit-il seulement, d'un air de profond étonnement.
+
+C'était le même grand gars au visage osseux, à la tête rasée. Une
+moustache inculte commençait à lui traîner sur les lèvres. Toujours ce
+même regard loyal... Mais sur l'ardeur des années passées on croyait
+voir comme une voile de brume, que par instants sa grande passion de
+jadis dissipait...
+
+Il paraissait très troublé de me voir. D'un bond j'étais monté sur
+l'estrade. Mais, chose étrange à dire, il ne songea pas même à me tendre
+la main. Il s'était tourné vers moi, les mains derrière le dos, appuyé
+contre la table, renversé en arrière, et l'air profondément gêné. Déjà,
+me regardant sans me voir, il était absorbé par ce qu'il allait me dire.
+Comme autrefois et comme toujours, homme lent à commencer de parler,
+ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d'aventures,
+il avait pris une décision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour
+l'expliquer. Et maintenant que j'étais devant lui, il commençait
+seulement à ruminer péniblement les paroles nécessaires.
+
+Cependant, je lui racontais avec gaieté comment j'étais venu, où j'avais
+passé la nuit et que j'avais été bien surpris de voir Mme Meaulnes
+préparer le départ de son fils...
+
+--Ah! elle t'a dit?... demanda-t-il.
+
+--Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?
+
+--Si, un très long voyage.
+
+Un instant décontenancé, sentant que j'allais tout à l'heure, d'un mot,
+réduire à néant cette décision que je ne comprenais pas, je n'osais plus
+rien dire et ne savais pas par où commencer ma mission.
+
+Mais lui-même parla enfin, comme quelqu'un qui veut se justifier.
+
+--Seurel! dit-il, tu sais ce qu'était pour moi mon étrange aventure de
+Sainte-Agathe. C'était ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet
+espoir-là perdu, que pouvais-je devenir?... Comment vivre à la façon de
+tout le monde!
+
+«Eh bien j'ai essayé de vivre là-bas, à Paris, quand j'ai vu que tout
+était fini et qu'il ne valait plus même la peine de chercher le Domaine
+perdu... Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis,
+comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde? Ce
+qui est le bonheur des autres m'a paru dérision. Et lorsque,
+sincèrement, délibérément, j'ai décidé un jour de faire comme les
+autres, ce jour-là j'ai amassé du remords pour longtemps...
+
+Assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse, l'écoutant sans le
+regarder je ne savais que penser de ces explications obscures:
+
+--Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage?
+As-tu quelque faute à réparer? Une promesse à tenir?
+
+--Eh bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette promesse que
+j'avais faite à Frantz?...
+
+--Ah! fis-je soulagé, il ne s'agit que de cela?...
+
+--De cela. Et peut-être aussi d'une faute à réparer. Les deux en même
+temps...
+
+Suivit un moment de silence pendant lequel je décidai de commencer à
+parler et préparai mes mots.
+
+--Il n'y a qu'une explication à laquelle je croie, dit-il encore.
+Certes, j'aurais voulu revoir une fois Mlle de Galais, seulement la
+revoir... Mais, j'en suis persuadé maintenant, lorsque j'avais découvert
+le Domaine sans nom, j'étais à une hauteur, à un degré de perfection et
+de pureté que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme
+je te l'écrivais un jour, je retrouverai peut-être la beauté de ce
+temps-là...
+
+Il changea de ton pour reprendre avec une animation étrange, en se
+rapprochant de moi:
+
+--Mais, écoute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce grand voyage,
+cette faute que j'ai commise et qu'il faut réparer, c'est, en un sens,
+mon ancienne aventure qui se poursuit...
+
+Un temps, pendant lequel péniblement il essaya de ressaisir ses
+souvenirs. J'avais manqué l'occasion précédente. Je ne voulais pour rien
+au monde laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai--trop vite,
+car je regrettai amèrement plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux.
+
+Je prononçai donc ma phrase, qui était préparée pour l'instant d'avant,
+mais qu'il n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, à peine en
+soulevant un peu la tête:
+
+--Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu?...
+
+Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux, rougit comme je
+n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une montée de sang qui devait lui
+cogner à grands coups dans les tempes...
+
+--Que veux-tu dire? demanda-t-il enfin, à peine distinctement.
+
+Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que j'avais
+fait, et comment, la face des choses ayant tourné, il semblait presque
+que ce fût Yvonne de Galais qui m'envoyait vers lui.
+
+Il était maintenant affreusement pâle.
+
+Durant tout ce récit, qu'il écoutait en silence, la tête un peu rentrée,
+dans l'attitude de quelqu'un qu'on a surpris et qui ne sait comment se
+défendre, se cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle,
+qu'une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les
+Sablonnières avaient été démolies et que le Domaine d'autrefois
+n'existait plus:
+
+--Ah! dit-il, tu vois... (comme s'il eût guetté une occasion de
+justifier sa conduite et le désespoir où il avait sombré) tu vois: il
+n'y a plus rien...
+
+Pour terminer, persuadé qu'enfin l'assurance de tant de facilité
+emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu'une partie de
+campagne était organisée par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais
+devait y venir à cheval et que lui-même était invité... Mais il
+paraissait complètement désemparé et continuait à ne rien répondre.
+
+--Il faut tout de suite décommander ton voyage, dis-je avec impatience.
+Allons avertir ta mère...
+
+Et comme nous descendions tous les deux:
+
+--Cette partie de campagne?... me demanda-t-il avec hésitation. Alors,
+vraiment, il faut que j'y aille?...
+
+--Mais voyons, répliquai-je, cela ne se demande pas.
+
+Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les épaules.
+
+En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je déjeunerais avec eux,
+dînerais, coucherais là et que, le lendemain, lui-même louerait une
+bicyclette et me suivrait au Vieux-Nançay.
+
+--Ah! très bien, fit-elle, en hochant la tête, comme si ces nouvelles
+eussent confirmé toutes ses prévisions.
+
+Je m'assis dans la petite salle à manger, sous les calendriers
+illustrés, les poignards ornementés et les outres soudanaises qu'un
+frère de M. Meaulnes, ancien soldat d'infanterie de marine, avait
+rapportés de ses lointains voyages...
+
+Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans la chambre
+voisine, où sa mère avait préparé ses bagages, je l'entendis qui lui
+disait, en baissant un peu la voix, de ne pas défaire sa malle,--car son
+voyage pouvait être seulement retardé...
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA PARTIE DE PLAISIR
+
+
+J'eus peine à suivre Augustin sur la route du Vieux-Nançay. Il allait
+comme un coureur de bicyclette. Il ne descendait pas aux côtes. A son
+inexplicable hésitation de la veille avaient succédé une fièvre, une
+nervosité, un désir d'arriver au plus vite, qui ne laissaient pas de
+m'effrayer un peu. Chez mon oncle il montra la même impatience, il parut
+incapable de s'intéresser à rien jusqu'au moment où nous fûmes tous
+installés en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prêts à
+partir pour les bords de la rivière.
+
+On était à la fin du mois d'août, au déclin de l'été. Déjà les fourreaux
+vides des châtaigniers jaunis commençaient à joncher les routes
+blanches. Le trajet n'était pas long; la ferme des Aubiers, près du Cher
+où nous allions, ne se trouvait guère qu'à deux kilomètres au delà des
+Sablonnières. De loin en loin, nous rencontrions d'autres invités en
+voiture, et même des jeunes gens à cheval, que Florentin avait conviés
+audacieusement au nom de M. de Galais... On s'était efforcé comme jadis
+de mêler riches et pauvres, châtelains et paysans. C'est ainsi que nous
+vîmes arriver à bicyclette Jasmin Delouche, qui, grâce au garde
+Baladier, avait fait naguère la connaissance de mon oncle.
+
+--Et voilà, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui tenait la clef de
+tout, pendant que nous cherchions jusqu'à Paris. C'est à désespérer!
+
+Chaque fois qu'il le regardait sa rancune en était augmentée. L'autre,
+qui s'imaginait au contraire avoir droit à toute notre reconnaissance,
+escorta notre voiture de très près, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait
+fait, misérablement, sans grand résultat, des frais de toilette, et les
+pans de sa jaquette élimée battaient le garde crotte de son
+vélocipède...
+
+Malgré la contrainte qu'il s'imposait pour être aimable, sa figure
+vieillotte ne parvenait pas à plaire. Il m'inspirait plutôt à moi une
+vague pitié. Mais de qui n'aurais-je pas eu pitié durant cette
+journée-là?...
+
+ * * * * *
+
+Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un obscur regret,
+comme une sorte d'étouffement. Je m'étais fait de ce jour tant de joie à
+l'avance! Tout paraissait si parfaitement concerté pour que nous soyons
+heureux. Et nous l'avons été si peu!...
+
+Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant! Sur la rive où l'on
+s'arrêta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait
+en petits prés verts, en saulaies séparées par des clôtures, comme
+autant de jardins minuscules. De l'autre côté de la rivière les bords
+étaient formés de collines grises, abruptes, rocheuses; et sur les plus
+lointaines on découvrait, parmi les sapins, de petits châteaux
+romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait
+aboyer la meute du château de Préveranges.
+
+Nous étions arrivés en ce lieu par un dédale de petits chemins, tantôt
+hérissés de cailloux blancs, tantôt remplis de sable--chemins qu'aux
+abords de la rivière les sources vives transformaient en ruisseaux. Au
+passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la
+manche. Et tantôt nous étions plongés dans la fraîche obscurité des
+fonds de ravins, tantôt au contraire, les haies interrompues, nous
+baignions dans la claire lumière de toute la vallée. Au loin sur l'autre
+rive, quand nous approchâmes, un homme accroché aux rocs, d'un geste
+lent, tendait des cordes à poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu!
+
+Nous nous installâmes sur une pelouse, dans le retrait que formait un
+taillis de bouleaux. C'était une grande pelouse rase, où il semblait
+qu'il y eût place pour des jeux sans fin.
+
+Les voitures furent dételées; les chevaux conduits à la ferme des
+Aubiers. On commença à déballer les provisions dans le bois, et à
+dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle avait
+apportées.
+
+Il fallut, à ce moment, des gens de bonne volonté, pour aller à l'entrée
+du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer
+où nous étions. Je m'offris aussitôt; Meaulnes me suivit, et nous
+allâmes nous poster près du pont suspendu, au carrefour de plusieurs
+sentiers et du chemin qui venait des Sablonnières.
+
+Marchant de long en large, parlant du passé, tâchant tant bien que mal
+de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du
+Vieux-Nançay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannée.
+Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture à âne, les enfants de
+l'ancien jardinier des Sablonnières.
+
+--Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, je crois
+bien, qui m'ont pris par la main jadis, le premier soir de la fête, et
+m'ont conduit au dîner...
+
+Mais à ce moment, l'âne ne voulant plus marcher, les enfants
+descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu'ils
+purent; alors Meaulnes, déçu, prétendit s'être trompé...
+
+Je leur demandai s'ils avaient rencontré sur la route M. et Mlle de
+Galais. L'un d'eux répondit qu'il ne savait pas; l'autre: Je pense que
+oui, monsieur. Et nous ne fûmes pas plus avancés.
+
+Ils descendirent enfin vers la pelouse, les uns tirant l'ânon par la
+bride, les autres poussant derrière la voiture. Nous reprîmes notre
+attente. Meaulnes regardait fixement le détour du chemin des
+Sablonnières, guettant avec une sorte d'effroi la venue de la jeune
+fille qu'il avait tant cherchée jadis. Un énervement bizarre et presque
+comique, qu'il passait sur Jasmin, s'était emparé de lui. Du petit talus
+où nous étions grimpés pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur
+la pelouse, en contre-bas, un groupe d'invités où Delouche essayait de
+faire bonne figure.
+
+--Regarde-le pérorer, cet imbécile, me disait Meaulnes.
+
+Et je lui répondais:
+
+--Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre garçon.
+
+Augustin ne désarmait pas. Là-bas, un lièvre ou un écureuil avait dû
+déboucher d'un fourré. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de
+le poursuivre:
+
+--Allons, bon! Il court, maintenant..., fit Meaulnes, comme si vraiment
+cette audace-là dépassait toutes les autres!
+
+Et cette fois je ne pus m'empêcher de rire. Meaulnes aussi; mais ce ne
+fut qu'un éclair. Après un nouveau quart d'heure:
+
+--Si elle ne venait pas?... dit-il.
+
+Je répondis:
+
+--Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient!
+
+Il recommença de guetter. Mais, à la fin, incapable de supporter plus
+longtemps cette attente intolérable:
+
+--Écoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais ce qu'il
+y a maintenant contre moi: mais si je reste là, je sens qu'elle ne
+viendra jamais--qu'il est impossible qu'au bout de ce chemin, tout à
+l'heure, elle apparaisse.
+
+Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelque
+cent mètres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier
+détour j'aperçus Yvonne de Galais, montée en amazone sur son vieux
+cheval blanc, si fringant ce matin-là qu'elle était obligée de tirer sur
+les rênes pour l'empêcher de trotter. A la tête du cheval, péniblement,
+en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient dû se relayer
+sur la route, chacun à tour de rôle se servant de la vieille monture.
+
+Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta prestement à
+terre, et confiant les rênes à son père se dirigea vers moi qui
+accourais:
+
+--Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je ne veux
+montrer à personne qu'à vous le vieux Bélisaire, ni le mettre avec les
+autres chevaux. Il est trop laid et trop vieux d'abord; puis je crains
+toujours qu'il ne soit blessé par un autre. Or, je n'ose monter que lui,
+et, quand il sera mort, je n'irai plus à cheval!...
+
+Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette
+animation charmante, sous cette grâce en apparence si paisible, de
+l'impatience et presque de l'anxiété. Elle parlait plus vite qu'à
+l'ordinaire. Malgré ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour
+de ses yeux, à son front, par endroits, une pâleur violente où se lisait
+tout son trouble.
+
+Nous convînmes d'attacher Bélisaire à un arbre dans un petit bois,
+proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours,
+sortit le licol des fontes et attacha la bête--un peu bas à ce qu'il me
+sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout à l'heure du foin, de
+l'avoine, de la paille...
+
+Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je l'imagine, elle
+descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes l'aperçut pour la
+première fois.
+
+Donnant le bras à son père, écartant de sa main gauche le pan du grand
+manteau léger qui l'enveloppait, elle s'avançait vers les invités, de
+son air à la fois si sérieux et si enfantin. Je marchais auprès d'elle.
+Tous les invités éparpillés ou jouant au loin s'étaient dressés et
+rassemblés pour l'accueillir; il y eut un bref instant de silence
+pendant lequel chacun la regarda s'approcher.
+
+Meaulnes s'était mêlé au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le
+distinguer de ses compagnons, sinon sa haute taille: encore y avait-il
+là des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui pût
+le désigner à l'attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le
+voyais, vêtu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les
+autres, la si belle jeune fille qui venait. A la fin, pourtant, d'un
+mouvement inconscient et gêné, il avait passé sa main sur sa tête nue,
+comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignés,
+sa rude tête rasée de paysan.
+
+Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui présenta les jeunes filles
+et les jeunes gens qu'elle ne connaissait pas... Le tour allait venir de
+mon compagnon; et je me sentais aussi anxieux qu'il pouvait l'être. Je
+me disposais à faire moi-même cette présentation.
+
+Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille s'avançait vers lui
+avec une décision et une gravité surprenantes:
+
+--Je reconnais Augustin Meaulnes, dit-elle.
+
+Et elle lui tendit la main.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA PARTIE DE PLAISIR _(fin)_
+
+
+De nouveaux venus s'approchèrent presque aussitôt pour saluer Yvonne de
+Galais, et les deux jeunes gens se trouvèrent séparés. Un malheureux
+hasard voulut qu'ils ne fussent point réunis pour le déjeuner à la même
+petite table. Mais Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage.
+A plusieurs reprises, comme je me trouvais isolé entre Delouche et M. de
+Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la main, un
+signe d'amitié.
+
+C'est vers la fin de la soirée seulement, lorsque les jeux, la baignade,
+les conversations, les promenades en bateau dans l'étang voisin se
+furent un peu partout organisés, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en
+présence de la jeune fille. Nous étions à causer avec Delouche, assis
+sur des chaises de jardin que nous avions apportées lorsque, quittant
+délibérément un groupe de jeune gens ou elle paraissait s'ennuyer, Mlle
+Yvonne de Galais s'approcha de nous. Elle nous demanda, je me rappelle,
+pourquoi nous ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres.
+
+--Nous avions fait quelques tours cet après-midi, répondis-je. Mais cela
+est bien monotone et nous avons été vite fatigués.
+
+--Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivière? dit-elle.
+
+--Le courant est trop fort, nous risquerions d'être emportés.
+
+--Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à pétrole ou un bateau à
+vapeur comme celui d'autrefois.
+
+--Nous ne l'avons plus, dit-elle presque à voix basse, nous l'avons
+vendu.
+
+Et il se fit un silence gêné.
+
+Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de Galais.
+
+--Je saurai bien, dit-il, où le retrouver.
+
+Bizarrerie du hasard! Ces deux êtres si parfaitement dissemblables
+s'étaient plu et depuis le matin ne se quittaient guère. M. de Galais
+m'avait pris à part un instant, au début de la soirée, pour me dire que
+j'avais là un ami plein de tact, de déférence et de qualités. Peut-être
+même avait-il été jusqu'à lui confier le secret de l'existence de
+Bélisaire et le lieu de sa cachette.
+
+Je pensai moi aussi à m'éloigner, mais je sentais les deux jeunes gens
+si gênés, si anxieux l'un en face de l'autre, que je jugeai prudent de
+ne pas le faire...
+
+Tant de discrétion de la part de Jasmin, tant de précaution de la mienne
+servirent à peu de chose. Ils parlèrent. Mais invariablement, avec un
+entêtement dont il ne se rendait certainement pas compte, Meaulnes en
+revenait à toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois la jeune fille
+au supplice devait lui répéter que tout était disparu: la vieille
+demeure si étrange et si compliquée, abattue; le grand étang, asséché,
+comblé; et dispersés, les enfants aux charmants costumes...
+
+--Ah! faisait simplement Meaulnes avec désespoir et comme si chacune de
+ces disparitions lui eût donné raison contre la jeune fille ou contre
+moi...
+
+Nous marchions côte à côte... Vainement j'essayais de faire diversion à
+la tristesse qui nous gagnait tous les trois. D'une question abrupte,
+Meaulnes, de nouveau, cédait à son idée fixe. Il demandait des
+renseignements sur tout ce qu'il avait vu autrefois: les petites filles,
+le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course. «Les
+poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux au Domaine?...»
+
+Elle répondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla pas de Bélisaire.
+
+Alors il évoqua les objets de sa chambre: les candélabres, la grande
+glace, le vieux luth brisé... Il s'enquérait de tout cela, avec une
+passion insolite, comme s'il eût voulu se persuader que rien ne
+subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait
+pas une épave capable de prouver qu'ils n'avaient pas rêvé tous les
+deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des
+algues...
+
+Mlle de Galais et moi, nous ne pûmes nous empêcher de sourire
+tristement: elle se décida à lui expliquer:
+
+--Vous ne reverrez pas le beau château que nous avions arrangé, monsieur
+de Galais et moi, pour le pauvre Frantz.
+
+»Nous passions notre vie à faire ce qu'il demandait. C'était un être si
+étrange, si charmant! Mais tout a disparu avec lui le soir de ses
+fiançailles manquées.
+
+»Déjà monsieur de Galais était ruiné sans que nous le sachions. Frantz
+avait fait des dettes et ses anciens camarades--apprenant sa
+disparition... ont aussitôt réclamé auprès de nous. Nous sommes devenus
+pauvres; Mme de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en
+quelques jours.
+
+»Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa
+fiancée; que la noce interrompue se fasse et peut-être tout
+reviendra-t-il comme c'était autrefois. Mais le passé peut-il renaître?
+
+--Qui sait! dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien.
+
+Sur l'herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous marchions tous les
+trois sans bruit: Augustin avait à sa droite près de lui la jeune fille
+qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures
+questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son
+charmant visage inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait posé
+doucement sa main sur son bras, d'un geste plein de confiance et de
+faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes était-il là comme un étranger,
+comme quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait et que rien
+d'autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là, trois ans plus tôt, il n'eût
+pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-être. D'où venait donc ce
+vide, cet éloignement, cette impuissance à être heureux, qu'il y avait
+en lui, à cette heure?
+
+Nous approchions du petit bois où le matin M. de Galais avait attaché
+Bélisaire; le soleil vers son déclin allongeait nos ombres sur l'herbe;
+à l'autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par
+l'éloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et
+des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable,
+lorsque nous entendîmes chanter de l'autre côté du bois, dans la
+direction des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune
+et lointaine de quelqu'un qui mène ses bêtes à l'abreuvoir, un air
+rythmé comme un air de danse, mais que l'homme étirait et alanguissait
+comme une vieille ballade triste:
+
+ Mes souliers sont rouges...
+ Adieu, mes amours!
+ Mes souliers sont rouges...
+ Adieu, sans retour!
+
+Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n'était rien qu'un de ces
+airs que chantaient les paysans attardés, au Domaine sans nom, le
+dernier soir de la fête, quand déjà tout s'était écroulé... Rien qu'un
+souvenir--le plus misérable--de ces beaux jours qui ne reviendraient
+plus.
+
+--Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix. Oh! je vais aller voir
+qui c'est. Et tout de suite il s'engagea dans le petit bois. Presque
+aussitôt la voix se tut; on entendit encore une seconde l'homme siffler
+ses bêtes en s'éloignant; puis plus rien...
+
+Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait les yeux
+fixés sur le taillis où Meaulnes venait de disparaître. Que de fois,
+plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par où
+s'en irait à jamais le grand Meaulnes!
+
+Elle se tourna vers moi:
+
+--Il n'est pas heureux, dit-elle douloureusement.
+
+Elle ajouta:
+
+--Et peut-être que je ne puis rien pour lui?...
+
+J'hésitais à répondre, craignant que Meaulnes, qui devait d'un saut
+avoir gagné la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprît
+notre conversation. Mais j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne
+pas craindre de brusquer le grand gars; qu'un secret sans doute le
+désespérait et que jamais de lui-même il ne se confierait à elle ni à
+personne--lorsque soudain, de l'autre côté du bois, partit un cri; puis
+nous entendîmes un piétinement comme d'un cheval qui pétarade et le
+bruit d'une dispute à voix entrecoupées... Je compris tout de suite
+qu'il était arrivé un accident au vieux Bélisaire et je courus vers
+l'endroit d'où venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin.
+Du fond de la pelouse on avait dû remarquer notre mouvement, car
+j'entendis, au moment où j'entrai dans le taillis, les cris des gens qui
+accouraient.
+
+Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s'était pris une patte de devant
+dans sa longe; il n'avait pas bougé jusqu'au moment où M. de Galais et
+Delouche, au cours de leur promenade, s'étaient approchés de lui;
+effrayé, excité par l'avoine insolite qu'on lui avait donnée, il s'était
+débattu furieusement; les deux hommes avaient essayé de le délivrer,
+mais si maladroitement qu'ils avaient réussi à l'empêtrer davantage,
+tout en risquant d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est à ce
+moment que par hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé sur le
+groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bousculé les deux hommes
+au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution mais en
+un tour de main il avait délivré Bélisaire. Trop tard, car le mal était
+déjà fait; le cheval devait avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé
+peut-être, car il se tenait piteusement la tête basse, sa selle à demi
+dessanglée sur le dos, une patte repliée sous son ventre et toute
+tremblante. Meaulnes, penché, le tâtait et l'examinait sans rien dire.
+
+Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde était là rassemblé, mais
+il ne vit personne. Il était fâché rouge.
+
+--Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la sorte! Et lui
+laisser sa selle sur le dos toute la journée? Et qui a eu l'audace de
+seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole.
+
+Delouche voulut dire quelque chose--tout prendre sur lui.
+
+--Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer bêtement sur sa
+longe pour le dégager.
+
+Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le jarret du cheval
+avec le plat de la main.
+
+M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir
+de sa réserve. Il bégaya:
+
+--Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval...
+
+--Ah! il est à vous? dit Meaulnes un peu calmé, très rouge, en tournant
+la tête de côté vers le vieillard.
+
+Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un
+instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir amer et désespéré à
+aggraver la situation, à tout briser à jamais, en disant avec insolence:
+
+--Eh bien je ne vous fais pas mon compliment.
+
+Quelqu'un suggéra:
+
+--Peut-être que de l'eau fraîche... En le baignant dans le gué...
+
+--Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de suite ce vieux
+cheval, pendant qu'il peut encore marcher,--et il n'y a pas de temps à
+perdre!--le mettre à l'écurie et ne jamais plus l'en sortir.
+
+Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais Mlle de Galais les
+remercia vivement. Le visage en feu, prête à fondre en larmes, elle dit
+au revoir à tout le monde, et même à Meaulnes décontenancé, qui n'osa
+pas la regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on donne à
+quelqu'un la main, plutôt pour s'approcher d'elle davantage que pour la
+conduire... Le vent de cette fin d'été était si tiède sur le chemin des
+Sablonnières qu'on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des
+haies tremblaient à la brise du sud... Nous la vîmes partir ainsi, son
+bras à demi sorti du manteau, tenant dans sa main étroite la grosse rêne
+de cuir. Son père marchait péniblement à côté d'elle...
+
+Triste fin de soirée! Peu à peu, chacun ramassa ses paquets, ses
+couverts; on plia les chaises, on démonta les tables; une à une, les
+voitures chargées de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux
+levés et des mouchoirs agités. Les derniers nous restâmes sur le terrain
+avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses
+regrets et sa grosse déception.
+
+Nous aussi, nous partîmes, emportés vivement, dans notre voiture bien
+suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grinça au tournant dans
+le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège de
+derrière, nous vîmes disparaître sur la petite route l'entrée du chemin
+de traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres avaient pris...
+
+Mais alors mon compagnon--l'être que je sache au monde le plus incapable
+de pleurer--tourna soudain vers moi son visage bouleversé par une
+irrésistible montée de larmes.
+
+--Arrêtez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur l'épaule de
+Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je reviendrai tout seul, à pied.
+
+Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta à terre. A
+notre stupéfaction, rebroussant chemin, il se prit à courir, et courut
+jusqu'au petit chemin que nous venions de passer, les chemin des
+Sablonnières. Il dut arriver au Domaine par cette allée de sapins qu'il
+avait suivie jadis, où il avait entendu, vagabond caché dans les basses
+branches, la conversation mystérieuse des beaux enfants inconnus...
+
+Et c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il demanda en mariage Mlle de
+Galais.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE JOUR DES NOCES
+
+
+C'est un jeudi, au commencement de février, un beau jeudi soir glacé, où
+le grand vent souffle. Il est trois heures et demie, quatre heures...
+Sur les haies, auprès des bourgs, les lessives sont étendues depuis midi
+et sèchent à la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle à
+manger fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigué de jouer,
+l'enfant s'est assis auprès de sa mère et il lui fait raconter la
+journée de son mariage...
+
+Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n'a qu'à monter dans son
+grenier et il entendra, jusqu'au soir, siffler et gémir les naufrages;
+il n'a qu'à s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son
+foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer.
+Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d'un chemin boueux,
+la maison des Sablonnières, où mon ami Meaulnes est rentré avec Yvonne
+de Galais, qui est sa femme depuis midi.
+
+Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont été paisibles, aussi
+paisibles que la première entrevue avait été mouvementée. Meaulnes est
+venu très souvent aux Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Plus de
+deux fois par semaine, cousant ou lisant près de la grande fenêtre qui
+donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d'un coup sa
+haute silhouette rapide passer derrière le rideau, car il vient toujours
+par l'allée détournée qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule
+allusion--tacite--qu'il fasse au passé. Le bonheur semble avoir endormi
+son étrange tourment.
+
+De petits événements ont fait date pendant ces cinq calmes mois. On m'a
+nommé instituteur au hameau de Saint-Benoist des Champs. Saint-Benoist
+n'est pas un village. Ce sont des fermes disséminées à travers la
+campagne, et la maison d'école est complètement isolée sur une côte au
+bord de la route. Je mène une vie bien solitaire; mais, en passant par
+les champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche pour gagner
+les Sablonnières.
+
+Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de
+maçonnerie au Vieux-Nançay. Ce sera bientôt lui le patron. Il vient
+souvent me voir. Meaulnes, sur la prière de Mlle de Galais, est
+maintenant très aimable avec lui.
+
+Et ceci explique comment nous sommes là tous deux à rôder, vers quatre
+heures de l'après-midi, alors que les gens de la noce sont déjà tous
+repartis.
+
+Le mariage s'est fait à midi, avec le plus de silence possible, dans
+l'ancienne chapelle des Sablonnières qu'on n'a pas abattue et que les
+sapins cachent à moitié sur le versant de la côte prochaine. Après un
+déjeuner rapide, la mère de Meaulnes, M. Seurel et Millie, Florentin et
+les autres sont remontés en voiture. Il n'est resté que Jasmin et moi...
+
+Nous errons à la lisière des bois qui sont derrière la maison des
+Sablonnières, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du
+Domaine aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir
+pourquoi, nous sommes remplis d'inquiétude. En vain nous essayons de
+distraire nos pensées et de tromper notre angoisse en nous montrant, au
+cours de notre promenade errante, les bauges des lièvres et les petits
+sillons de sable où les lapins ont gratté fraîchement... un collet
+tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous revenons à ce
+bord du taillis, d'où l'on découvre la maison silencieuse et fermée...
+
+Au bas de la grande croisée qui donne sur les sapins, il y a un balcon
+de bois, envahi par les herbes folles, que couche le vent. Une lueur
+comme d'un feu allumé se reflète sur les carreaux de la fenêtre. De
+temps à autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs
+environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des
+anciennes dépendances, silence et solitude. Les métayers sont partis au
+bourg pour fêter le bonheur de leurs maîtres.
+
+De temps à autre, le vent chargé d'une buée qui est presque de la pluie
+nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d'un piano.
+Là-bas, dans la maison fermée, quelqu'un joue. Je m'arrête un instant
+pour écouter en silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de
+très loin, ose à peine chanter sa joie... C'est comme le rire d'une
+petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher tous ses jouets et les
+répand devant son ami... Je pense aussi à la joie craintive encore d'une
+femme qui a été mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait
+pas si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une
+prière, une supplication au bonheur de ne pas être trop cruel, un salut
+et comme un agenouillement devant le bonheur...
+
+Je pense: «Ils sont heureux enfin. Meaulnes est là-bas près d'elle...»
+
+Et savoir cela, en être sûr, suffit au contentement parfait du brave
+enfant que je suis.
+
+A ce moment, tout absorbé, le visage mouillé par le vent de la plaine
+comme par l'embrun de la mer, je sens qu'on me touche l'épaule:
+
+--Écoute! dit Jasmin tout bas.
+
+Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger; et, lui-même, la tête
+inclinée, le sourcil froncé, il écoute...
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'APPEL DE FRANTZ
+
+
+--Hou-ou!
+
+Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux notes,
+haute et basse, que j'ai déjà entendu jadis... Ah! je me souviens: c'est
+le cri du grand comédien lorsqu'il hélait son jeune compagnon à la
+grille de l'école. C'est l'appel à quoi Frantz nous avait fait jurer de
+nous rendre, n'importe où et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici,
+aujourd'hui, celui-là?
+
+--Cela vient de la grande sapinière à gauche, dis-je à mi-voix. C'est un
+braconnier sans doute.
+
+Jasmin secoua la tête:
+
+--Tu sais bien que non, dit-il.
+
+Puis, plus bas:
+
+--Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai surpris
+Ganache à onze heures en train de guetter dans un champ auprès de la
+chapelle. Il a détalé en m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-être
+à bicyclette, car il était couvert de boue jusqu'au milieu du dos...
+
+--Mais que cherchent-ils?
+
+--Je n'en sais rien. Mais à coup sûr il faut que nous les chassions. Il
+ne faut pas les laisser rôder aux alentours. Ou bien toutes les folies
+vont recommencer...
+
+Je suis de cet avis, sans l'avouer.
+
+--Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils veulent et
+de leur faire entendre raison...
+
+Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant à
+travers le taillis jusqu'à la grande sapinière, d'où part, à intervalles
+réguliers, ce cri prolongé qui n'est pas en soi plus triste qu'autre
+chose, mais qui nous semble à tous les deux de sinistre augure.
+
+Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, où le regard
+s'enfonce entre les troncs régulièrement plantés, de surprendre
+quelqu'un et de s'avancer sans être vu. Nous n'essayons même pas. Je me
+poste à l'angle du bois. Jasmin va se placer à l'angle opposé, de façon
+à commander comme moi, de l'extérieur, deux des côtés du rectangle et à
+ne pas laisser fuir l'un des bohémiens sans le héler. Ces dispositions
+prises, je commence à jouer mon rôle d'éclaireur pacifique et j'appelle:
+
+--Frantz!...
+
+«...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais vous
+parler...
+
+Un instant de silence; je vais me décider à crier encore, lorsque, au
+coeur même de la sapinière, où mon regard n'atteint pas tout à fait, une
+voix commande:
+
+--Restez où vous êtes: il va venir vous trouver.
+
+Peu à peu, entre les grands sapins que l'éloignement fait paraître
+serrés, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il
+paraît couvert de boue et mal vêtu; des épingles de bicyclette serrent
+le bas de son pantalon, une vieille casquette à ancre est plaquée sur
+ses cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie... Il
+semble avoir pleuré.
+
+S'approchant de moi, résolument:
+
+--Que voulez-vous? demande-t-il d'un air très insolent.
+
+--Et vous-même, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi venez-vous
+troubler ceux qui sont heureux? Qu'avez-vous à demander? Dites-le.
+
+Ainsi interrogé directement, il rougit un peu, balbutie, répond
+seulement:
+
+--Je suis malheureux, moi, je suis malheureux.
+
+Puis, la tête dans le bras, appuyé à un tronc d'arbre, il se prend à
+sangloter amèrement. Nous avons fait quelques pas dans la sapinière.
+L'endroit est parfaitement silencieux. Pas même la voix du vent que les
+grands sapins de la lisière arrêtent. Entre les troncs réguliers se
+répète et s'éteint le bruit des sanglots étouffés du jeune homme.
+J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en lui mettant la main
+sur l'épaule:
+
+--Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mènerai auprès d'eux. Ils vous
+accueilleront comme un enfant perdu qu'on a retrouvé et toute sera fini.
+
+Mais il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie par les larmes,
+malheureux, entêté, colère, il reprenait:
+
+--Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi ne répond-il pas
+quand je l'appelle? Pourquoi ne tient-il pas sa promesse?
+
+--Voyons, Frantz, répondis-je, le temps des fantasmagories et des
+enfantillages est passé. Ne troublez pas avec des folies le bonheur de
+ceux que vous aimez; de votre soeur et d'Augustin Meaulnes.
+
+--Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul est capable
+de retrouver la trace que je cherche. Voilà bientôt trois ans que
+Ganache et moi nous battons toute la France sans résultat. Je n'avais
+plus confiance qu'en votre ami. Et voici qu'il ne répond plus. Il a
+trouvé son amour, lui. Pourquoi maintenant, ne pense-t-il pas à moi? Il
+faut qu'il se mette en route. Yvonne le laissera bien partir... Elle ne
+m'a jamais rien refusé.
+
+Il me montrait un visage où, dans la poussière et la boue, les larmes
+avaient tracé des sillons sales, un visage de vieux gamin épuisé et
+battu. Ses yeux étaient cernés de taches de rousseur; son menton, mal
+rasé; ses cheveux trop longs traînaient sur son col sale. Les mains dans
+les poches, il grelottait. Ce n'était plus ce royal enfant en guenilles
+des années passées. De coeur, sans doute, il était plus enfant que
+jamais: impérieux, fantasque et tout de suite désespéré. Mais cet
+enfantillage était pénible à supporter chez ce garçon déjà légèrement
+vieilli... Naguère, il y avait en lui tant d'orgueilleuse jeunesse que
+toute folie au monde lui paraissait permise. A présent, on était d'abord
+tenté de le plaindre pour n'avoir pas réussi sa vie; puis de lui
+reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique où je le voyais
+s'entêter... Et enfin je pensais malgré moi que notre beau Frantz aux
+belles amours avait dû se mettre à voler pour vivre, tout comme son
+compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti à cela!
+
+--Si je vous promets, dis-je enfin, après avoir réfléchi, que dans
+quelques jours Meaulnes se mettra en campagne pour vous, rien que pour
+vous?...
+
+--Il réussira, n'est-ce pas? Vous en êtes sûr? me demanda-t-il en
+claquant des dents.
+
+--Je le pense. Tout devient possible avec lui!
+
+--Et comment le saurai-je? Qui me le dira?
+
+--Vous reviendrez ici dans un an exactement, à cette même heure: vous
+trouverez la jeune fille que vous aimez.
+
+Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux époux, mais
+m'enquérir auprès de la tante Moinel et faire diligence moi-même pour
+trouver la jeune fille.
+
+Le bohémien me regardait dans les yeux avec une volonté de confiance
+vraiment admirable. Quinze ans, il avait encore et tout de même quinze
+ans!--l'âge que nous avions à Sainte-Agathe, le soir du balayage des
+classes, quand nous fîmes tous les trois ce terrible serment enfantin.
+
+Le désespoir le reprit lorsqu'il fut obligé de dire:
+
+--Eh bien, nous allons partir.
+
+Il regarda, certainement avec un grand serrement de coeur, tous ces bois
+d'alentour qu'il allait de nouveau quitter.
+
+--Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d'Allemagne. Nous
+avons laissé nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous
+marchions sans arrêt. Nous pensions arriver à temps pour emmener
+Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiancée, comme il a
+cherché le Domaine des Sablonnières.
+
+Puis, repris par sa terrible puérilité:
+
+--Appelez votre Delouche, dit-il en s'en allant, parce que si je le
+rencontrais ce serait affreux.
+
+Peu à peu, entre les sapins, je vis disparaître sa silhouette grise.
+J'appelai Jasmin et nous allâmes reprendre notre faction. Mais presque
+aussitôt, nous aperçûmes, là-bas, Augustin qui fermait les volets de la
+maison et nous fûmes frappés par l'étrangeté de son allure.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LES GENS HEUREUX
+
+
+Plus tard, j'ai su par le menu détail tout ce qui s'était passé
+là-bas...
+
+Dans le salon des Sablonnières, dès le début de l'après-midi, Meaulnes
+et sa femme, que j'appelle encore Mlle de Galais, sont restés
+complètement seuls. Tous les invités partis, le vieux M. de Galais a
+ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent pénétrer dans la
+maison et gémir; puis il s'est dirigé vers le Vieux-Nançay et ne
+reviendra qu'à l'heure du dîner, pour fermer tout à clef et donner des
+ordres à la métairie. Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant
+jusqu'aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans
+feuilles qui cogne la vitre, du côté de la lande. Comme deux passagers
+dans un bateau à la dérive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux
+amants enfermés avec le bonheur.
+
+ * * * * *
+
+«Le feu menace de s'éteindre» dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre
+une bûche dans le coffre.
+
+Mais Meaulnes se précipita et plaça lui-même le bois dans le feu.
+
+Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils restèrent là,
+debout, l'un devant l'autre, étouffés comme par une grande nouvelle qui
+ne pouvait pas se dire.
+
+Le vent roulait avec le bruit d'une rivière débordée. De temps à autre
+une goutte d'eau, diagonalement, comme sur la portière d'un train,
+rayait la vitre.
+
+Alors la jeune fille s'échappa. Elle ouvrit la porte du couloir et
+disparut avec un sourire mystérieux. Un instant, dans la demi-obscurité,
+Augustin resta seul... Le tic tac d'une petite pendule faisait penser à
+la salle à manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: «C'est donc
+ici la maison tant cherchée, le couloir jadis plein de chuchotements et
+de passages étranges...»
+
+C'est à ce moment qu'il dut entendre--Mlle de Galais me dit plus tard
+l'avoir entendu aussi--le premier cri de Frantz, tout près de la maison.
+
+La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses
+dont elle était chargée: ses jouets de petite fille, toutes ses
+photographies d'enfant: elle en cantinière, elle et Frantz sur les
+genoux de leur mère, qui était si jolie... puis tout ce qui restait de
+ses sages petites robes de jadis: «jusqu'à celle-ci que je portais,
+voyez, vers le temps où vous alliez bientôt me connaître, où vous
+arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe...», Meaulnes ne voyait
+plus rien et n'entendait plus rien.
+
+Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensée de son
+extraordinaire, inimaginable bonheur:
+
+--Vous êtes là,--dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait
+le vertige,--vous passez auprès de la table et votre main s'y pose un
+instant...
+
+Et encore:
+
+--Ma mère, lorsqu'elle était jeune femme, penchait ainsi légèrement son
+buste sur sa taille pour me parler... Et quand elle se mettait au
+piano...
+
+Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vînt. Mais il
+faisait sombre dans ce coin du salon et l'on fut obligé d'allumer une
+bougie. L'abat-jour rose, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce
+rouge dont elle était marquée aux pommettes et qui était le signe d'une
+grande anxiété.
+
+Là-bas, à la lisière du bois, je commençai d'entendre cette chanson
+tremblante que nous apportait le vent, coupée bientôt par le second cri
+des deux fous, qui s'étaient rapprochés de nous dans les sapins.
+
+Longtemps Meaulnes écouta la jeune fille en regardant silencieusement
+par une fenêtre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein
+de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, très
+légèrement, il mit sa main sur son épaule. Elle sentit doucement peser
+auprès de son cou cette caresse à laquelle il aurait fallu savoir
+répondre.
+
+--Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez
+pas de jouer...
+
+Que se passa-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me le suis
+souvent demandé et je ne l'ai su que lorsqu'il fut trop tard. Remords
+ignorés? Regrets inexplicables? Peur de voir s'évanouir bientôt entre
+ses mains ce bonheur inouï qu'il tenait si serré? Et alors tentation
+terrible de jeter irrémédiablement à terre, tout de suite, cette
+merveille qu'il avait conquise?...
+
+Il sortit lentement, silencieusement, après avoir regardé sa jeune femme
+une fois encore. Nous le vîmes, de la lisière du bois, fermer d'abord
+avec hésitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer
+un autre, et soudain s'enfuir à toutes jambes dans notre direction. Il
+arriva près de nous avant que nous eussions pu songer à nous dissimuler
+davantage. Il nous aperçut, comme il allait franchir une petite haie
+récemment plantée et qui formait la limite d'un pré. Il fit un écart. Je
+me rappelle son allure hagarde, son air de bête traquée... Il fit mine
+de revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du petit ruisseau.
+
+Je l'appelai.
+
+--Meaulnes!... Augustin!...
+
+Mais il ne tournait pas même la tête. Alors, persuadé que cela seulement
+pourrait le retenir:
+
+--Frantz est là, criai-je. Arrête!
+
+Il s'arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de préparer ce
+que je pourrais dire:
+
+--Il est là! dit-il. Que réclame-t-il?
+
+--Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander de l'aide, pour
+retrouver ce qu'il a perdu.
+
+--Ah! fit-il, baissant la tête. Je m'en doutais bien. J'avais beau
+essayer d'endormir cette pensée-là... Mais où est-il? Raconte vite.
+
+Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le
+rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande déception.
+Il hésita, fit deux ou trois pas, s'arrêta. Il paraissait au comble de
+l'indécision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son
+nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donné rendez-vous dans un an
+à la même place.
+
+Augustin, si calme en général, était maintenant dans un état de
+nervosité et d'impatience extraordinaires:
+
+--Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le
+sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie,
+que je lui parle, qu'il me pardonne et que je répare tout... Autrement
+je ne peux plus me présenter là-bas...
+
+Et il se tourna vers la maison des Sablonnières.
+
+--Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es
+en train de détruire ton bonheur.
+
+--Ah! si ce n'était que cette promesse, fit-il.
+
+Et ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais
+sans pouvoir deviner quoi.
+
+--En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont
+maintenant en route pour l'Allemagne.
+
+Il allait répondre, lorsqu'une figure échevelée, hagarde, se dressa
+entre nous. C'était Mlle de Galais. Elle avait dû courir, car elle avait
+le visage baigné de sueur. Elle avait dû tomber et se blesser, car elle
+avait le front écorché au-dessus de l'oeil droit et du sang figé dans
+les cheveux.
+
+Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain,
+descendue dans la rue, séparé par des agents intervenus dans la
+bataille, un ménage qu'on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a
+éclaté tout d'un coup, n'importe quand, à l'instant de se mettre à
+table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête du
+petit garçon...--et maintenant tout est oublié, saccagé. L'homme et la
+femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux démons pitoyables et
+les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement,
+les supplient de se taire et de ne plus se battre.
+
+Mlle de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit penser à un
+de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants affolés. Je crois que
+tous ses amis, tout un village, tout un monde l'eût regardée, qu'elle
+fût accourue tout de même, qu'elle fût tombée de la même façon,
+échevelée, pleurante, salie.
+
+Mais quand elle eut compris que Meaulnes était bien là, que cette fois
+du moins, il ne l'abandonnerait pas, alors elles passa son bras sous le
+sien, puis elle ne put s'empêcher de rire au milieu de ses larmes comme
+un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme
+elle avait tiré son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains:
+avec précaution et application, il essuya le sang qui tachait la
+chevelure de la jeune fille.
+
+--Il faut rentrer, maintenant, dit-il.
+
+Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du
+soir d'hiver qui leur fouettait le visage,--lui, l'aidant de la main aux
+passages difficiles; elle, souriant et se hâtant,--vers leur demeure
+pour un instant abandonnée.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LA «MAISON DE FRANTZ»
+
+
+Mal rassuré, en proie à une sourde inquiétude, que l'heureux dénouement
+du tumulte de la veille n'avait pas suffi à dissiper, il me fallut
+rester enfermé dans l'école pendant toute la journée du lendemain. Sitôt
+après l'heure d'«étude» qui suit la classe du soir, je pris le chemin
+des Sablonnières. La nuit tombait quand j'arrivai dans l'allée de sapins
+qui menait à la maison. Tous les volets étaient déjà clos. Je craignis
+d'être importun, en me présentant à cette heure tardive, le lendemain
+d'un mariage. Je restai fort tard à rôder sur la lisière du jardin et
+dans les terres avoisinantes, espérant toujours voir sortir quelqu'un de
+la maison fermée... Mais mon espoir fut déçu. Dans la métairie voisine
+elle-même, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, hanté par les
+imaginations les plus sombres.
+
+Le lendemain samedi, mêmes incertitudes. Le soir, je pris en hâte ma
+pèlerine, mon bâton, un morceau de pain, pour manger en route, et
+j'arrivai, quand la nuit tombait déjà, pour trouver tout fermé aux
+Sablonnières, comme la veille... Un peu de lumière au premier étage;
+mais aucun bruit; pas un mouvement... Pourtant, de la cour de la
+métairie je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allumé
+dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix et des
+pas à l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne
+pouvais rien dire ni rien demander à ces gens. Et je retournai guetter
+encore, attendre en vain, pensant toujours voir la porte s'ouvrir et
+surgir enfin la haute silhouette d'Augustin.
+
+C'est le dimanche seulement, dans l'après-midi, que je résolus de sonner
+à la porte des Sablonnières. Tandis que je grimpais les coteaux dénudés,
+j'entendais sonner au loin les vêpres du dimanche d'hiver. Je me sentais
+solitaire et désolé. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait.
+Et je ne fus qu'à demi surpris lorsque à mon coup de sonnette, je vis M.
+de Galais tout seul paraître et me parler à voix basse: Mlle de Galais
+était alitée, avec une fièvre violente; Meaulnes avait dû partir dès
+vendredi matin pour un long voyage; on ne sait quand il reviendrait...
+
+Et comme le vieillard, très embarrassé, très triste, ne m'offrait pas
+d'entrer, je pris aussitôt congé de lui. La porte refermée, je restai un
+instant sur le perron, le coeur serré, dans un désarroi absolu, à
+regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine desséchée que le
+vent balançait tristement dans un rayon de soleil.
+
+Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son séjour à Paris
+avait fini par être le plus fort. Il avait fallu que mon grand compagnon
+échappât à la fin à son bonheur tenace...
+
+Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des nouvelles d'Yvonne
+de Galais, jusqu'au soir où, convalescente enfin, elle me fit prier
+d'entrer. Je la trouvai, assise auprès du feu, dans le salon dont la
+grande fenêtre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'était
+point pâle comme je l'avais imaginé, mais toute enfiévrée, au contraire,
+avec de vives taches rouges sous les yeux, et dans un état d'agitation
+extrême. Bien qu'elle parût très faible encore, elle s'était habillée
+comme pour sortir. Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec
+une animation extraordinaire, comme si elle eût voulu se persuader à
+elle-même que le bonheur n'était pas évanoui encore... Je n'ai pas gardé
+le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en
+vins à demander avec hésitation quand Meaulnes serait de retour.
+
+--Je ne sais pas quand il reviendra, répondit-elle vivement.
+
+Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai d'en demander
+davantage.
+
+Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle auprès du feu,
+dans ce salon bas où la nuit venait plus vite que partout ailleurs.
+Jamais elle ne parlait d'elle-même ni de sa peine cachée. Mais elle ne
+se lassait pas de me faire conter par le détail notre existence
+d'écoliers de Sainte-Agathe.
+
+Elle écoutait gravement, tendrement, avec un intérêt quasi maternel, le
+récit de nos misères de grands enfants. Elle ne paraissait jamais
+surprise, pas même de nos enfantillages les plus audacieux, les plus
+dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les
+aventures déplorables de son frère ne l'avaient point lassée. Le seul
+regret que lui inspirât le passé, c'était, je pense, de n'avoir point
+encore été pour son frère une confidente assez intime, puisque, au
+moment de sa grande débâcle, il n'avait rien osé lui dire non plus qu'à
+personne et s'était jugé perdu sans recours. Et c'était là, quand j'y
+songe, une lourde tâche qu'avait assumée la jeune femme,--tâche
+périlleuse, de seconder un esprit follement chimérique comme son
+frère;--tâche écrasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce
+coeur aventureux qu'était mon ami le grand Meaulnes.
+
+ * * * * *
+
+De cette foi qu'elle gardait dans les rêves enfantins de son frère, de
+ce soin qu'elle apportait à lui conserver au moins des bribes de ce rêve
+dans lequel il avait vécu jusqu'à vingt ans, elle me donna un jour la
+preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mystérieuse.
+
+Ce fut par une soirée d'avril désolée comme une fin d'automne. Depuis
+près d'un mois nous vivions dans un doux printemps prématuré, et la
+jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues
+promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-là, se vieillard se trouvant
+fatigué et moi-même libre, elle me demanda de l'accompagner malgré le
+temps menaçant. A plus d'une demi-lieue des Sablonnières, en longeant
+l'étang, l'orage, la pluie, la grêle nous surprirent. Sous le hangar où
+nous nous étions abrités contre l'averse interminable, le vent nous
+glaçait, debout l'un près de l'autre, pensifs, devant le paysage noirci.
+Je la revois, dans sa douce robe sévère, toute pâlie, toute tourmentée.
+
+--Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps.
+Qu'a-t-il pu se passer?
+
+Mais, à mon étonnement, lorsqu'il nous fut possible enfin de quitter
+notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnières,
+continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivâmes, après
+avoir longtemps marché, devant une maison que je ne connaissais pas,
+isolée, au bord d'un chemin défoncé qui devait aller vers Préveranges.
+C'était une petite maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien
+ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son éloignement et son
+isolement.
+
+A voir Yvonne de Galais, on eût dit que cette maison nous appartenait et
+que nous l'avions abandonnée durant un long voyage. Elle ouvrit, en se
+penchant, une petite grille, et se hâta d'inspecter avec inquiétude le
+lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, où des enfants avaient dû
+venir jouer pendant les longues et lentes soirées de la fin de l'hiver,
+était ravinée par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau.
+Dans les jardinets où les enfants avaient semé des fleurs et des pois,
+la grande pluie n'avait laissé que des traînées de gravier blanc. Et
+enfin nous découvrîmes, blottie contre le seuil d'une des portes
+mouillées, toute une couvée de poussins transpercée par l'averse.
+Presque tous étaient morts sous les ailes raidies et les plumes fripées
+de la mère.
+
+A ce spectacle pitoyable, la jeune femme eut un cri étouffé. Elle se
+pencha et, sans souci de l'eau ni de la boue, triant les poussins
+vivants d'entre les morts, elle les mit dans un pan de son manteau. Puis
+nous entrâmes dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes
+ouvraient sur un étroit couloir où le vent s'engouffra en sifflant.
+Yvonne de Galais ouvrit la première à notre droite et me fit pénétrer
+dans une chambre sombre, ou je distinguai, après un moment d'hésitation,
+une grande glace et un petit lit recouvert, à la mode campagnarde, d'un
+édredon de soie rouge. Quant à elle, après avoir cherché un instant dans
+le reste de l'appartement, elle revint, portant la couvée malade dans
+une corbeille garnie de duvet, qu'elle glissa précieusement sous
+l'édredon. Et, tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et
+le dernier de la journée, faisait plus pâles nos visages et plus obscure
+la tombée de la nuit, nous étions là, debout, glacés et tourmentés, dans
+la maison étrange!
+
+D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid fiévreux, enlever
+un nouveau poussin mort pour l'empêcher de faire mourir les autres. Et
+chaque fois il nous semblait que quelque chose comme un grand vent par
+les carreaux cassés du grenier, comme un chagrin mystérieux d'enfants
+inconnus, se lamentait silencieusement.
+
+--C'était ici, me dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il
+était petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout
+le monde, dans laquelle il pût aller jouer, s'amuser et vivre quand cela
+lui plairait. Mon père avait trouvé cette fantaisie si extraordinaire,
+si drôle, qu'il n'avait pas refusé. Et quand cela lui plaisait, un
+jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait habiter dans sa
+maison comme un homme. Les enfants des fermes d'alentour venaient jouer
+avec lui, l'aider à faire son ménage, travailler dans le jardin. C'était
+un jeu merveilleux! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout
+seul. Quant à nous, nous l'admirions tellement que nous ne pensions pas
+même à être inquiets.
+
+»Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la
+maison est vide. M. de Galais, frappé par l'âge et le chagrin, n'a
+jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frère. Et que
+pourrait-il tenter?
+
+»Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des environs viennent
+jouer dans la cour comme autrefois. Et je me plais à imaginer que ce
+sont les anciens amis de Frantz; que lui-même est encore un enfant et
+qu'il va revenir bientôt avec la fiancée qu'il s'était choisie.
+
+»Ces enfants-là me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couvée de
+petits poulets était à nous...
+
+Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce grand regret
+d'avoir perdu son frère si fou, si charmant et si admiré, il avait fallu
+cette averse et cette débâcle enfantine pour qu'elle me les confiât. Et
+je l'écoutais sans rien répondre, le coeur tout gonflé de sanglots...
+
+Les portes et la grille refermées, les poussins remis dans la cabane en
+planches qu'il y avait derrière la maison, elle reprit tristement mon
+bras et je la reconduisis.
+
+ * * * * *
+
+Des semaines, des mois passèrent. Époque passée! Bonheur perdu! De celle
+qui avait été la fée, la princesse et l'amour mystérieux de toute notre
+adolescence, c'est à moi qu'il était échu de prendre le bras et de dire
+ce qu'il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon
+avait fui. De cette époque, de ces conversations, le soir, après la
+classe que je faisais sur la côte de Saint-Benoist des Champs, de ces
+promenades où la seule chose dont il eût fallu parler était la seule sur
+laquelle nous étions décidés à nous taire, que pourrais-je dire à
+présent? Je n'ai pas gardé d'autre souvenir que celui, à demi effacé
+déjà, d'un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupières
+s'abaissent lentement tandis qu'ils me regardent, comme pour déjà ne
+plus voir qu'un monde intérieur.
+
+Et je suis demeuré son compagnon fidèle--compagnon d'une attente dont
+nous ne parlions pas--durant tout un printemps et tout un été comme il
+n'y en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournâmes, l'après-midi,
+à la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l'air,
+pour que rien ne fût moisi quand le jeune ménage reviendrait. Elle
+s'occupait de la volaille à demi sauvage qui gîtait dans la basse-cour.
+Et le jeudi où le dimanche, nous encouragions les jeux des petits
+campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site
+solitaire, faisaient paraître plus déserte et plus vide encore la petite
+maison abandonnée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+CONVERSATION SOUS LA PLUIE
+
+
+Le mois d'août, époque des vacances, m'éloigna des Sablonnières et de la
+jeune femme. Je dus aller passer à Sainte-Agathe mes deux mois de congé.
+Je revis la grande cour sèche, le préau, la classe vide... Tout parlait
+du grand Meaulnes. Tout était rempli des souvenirs de notre adolescence
+déjà finie. Pendant ces longues journées jaunies, je m'enfermais comme
+jadis, avant la venue de Meaulnes, dans le cabinet des archives, dans
+les classes désertes. Je lisais, j'écrivais, je me souvenais... Mon père
+était à la pêche au loin. Millie dans le salon cousait ou jouait du
+piano comme jadis... Et dans le silence absolu de la classe, où les
+couronnes de papier vert déchirées, les enveloppes des livres de prix,
+les tableaux épongés, tout disait que l'année était finie, les
+récompenses distribuées, tout attendait l'automne, la rentrée d'octobre
+et le nouvel effort--je pensais de même que notre jeunesse était finie
+et le bonheur manqué; moi aussi j'attendais la rentrée aux Sablonnières
+et le retour d'Augustin qui peut-être ne reviendrait jamais...
+
+Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annonçai à Millie,
+lorsqu'elle se décida à m'interroger sur la nouvelle mariée. Je
+redoutais ses questions, sa façon à la fois très innocente et très
+maligne de vous plonger soudain dans l'embarras, en mettant le doigt sur
+votre pensée la plus secrète. Je coupai court à tout en annonçant que la
+jeune femme de mon ami Meaulnes serait mère au mois d'octobre.
+
+A part moi, je me rappelai le jour où Yvonne de Galais m'avait fait
+comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eut un silence; de ma part,
+un léger embarras de jeune homme. Et j'avais dit tout de suite,
+inconsidérément, pour le dissiper--songeant trop tard à tout le drame
+que je remuais ainsi:
+
+--Vous devez être bien heureuse?
+
+Mais elle, sans arrière-pensée, sans regret, ni remords, ni rancune,
+elle avait répondu avec un beau sourire de bonheur:
+
+--Oui, bien heureuse.
+
+ * * * * *
+
+Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en général la plus
+belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine où l'on
+commence à allumer les feux, et que je passais d'ordinaire à chasser
+dans les sapins noirs et mouillés du Vieux-Nançay, je fis mes
+préparatifs pour rentrer directement à Saint-Benoist des Champs. Firmin,
+ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nançay m'eussent posé trop de
+questions auxquelles je ne voulais pas répondre. Je renonçai pour cette
+fois à mener durant huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard
+et je regagnai ma maison d'école quatre jours avant la rentrée des
+classes.
+
+J'arrivai avant la nuit dans la cour déjà tapissée de feuilles jaunies.
+Le voiturier parti, je déballai tristement dans la salle à manger,
+sonore et «renfermée» le paquet de provisions que m'avait fait maman...
+Après un léger repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma
+pèlerine et partis pour une fiévreuse promenade qui me mena tout droit
+aux abords des Sablonnières.
+
+Je ne voulus pas m'y introduire en intrus dès le premier soir de mon
+arrivée. Cependant, plus hardi qu'en février, après avoir tourné tout
+autour du Domaine où brillait seule la fenêtre de la jeune femme, je
+franchis, derrière la maison, la clôture du jardin et m'assis sur un
+banc, contre la haie, dans l'ombre commençante, heureux simplement
+d'être là, tout près de ce qui me passionnait et m'inquiétait le plus au
+monde.
+
+La nuit venait. Une pluie fine commençait à tomber. La tête basse, je
+regardais, sans y songer, mes souliers se mouiller peu à peu et luire
+d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fraîcheur me gagnait sans
+troubler ma rêverie. Tendrement, tristement, je rêvais aux chemins
+boueux de Sainte-Agathe, par ce même soir de septembre; j'imaginais la
+place pleine de brume, le garçon boucher qui siffle en allant à la
+pompe, le café illuminé, la joyeuse voiturée avec sa carapace de
+parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l'oncle
+Florentin... Et je me disais tristement: Qu'importe tout ce bonheur,
+puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune
+femme...
+
+C'est alors que, levant la tête, je la vis à deux pas de moi. Ses
+souliers, dans le sable, faisaient un bruit léger que j'avais confondu
+avec celui des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tête et les
+épaules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son
+front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle aperçu par la
+fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma
+mère, autrefois, s'inquiétait et me cherchait pour me dire: «Il faut
+rentrer», mais ayant pris goût à cette promenade sous la pluie et dans
+la nuit, elle disait seulement avec douceur: «Tu vas prendre froid!» et
+restait en ma compagnie à causer longuement...
+
+Yvonne de Galais me tendit une main brûlante, et, renonçant à me faire
+entrer aux Sablonnières, elle s'assit sur le banc moussu et
+vert-de-grisé, du côté le moins mouillé, tandis que debout, appuyé du
+genou à ce même banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.
+
+Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi écourté mes
+vacances:
+
+--Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus tôt pour vous
+tenir compagnie.
+
+--Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je suis seule
+encore. Augustin n'est pas revenu...
+
+Prenant ce soupir pour un regret, un reproche étouffé, je commençais à
+dire lentement:
+
+--Tant de folies dans une si noble tête! Peut-être le goût des aventures
+plus fort que tout...
+
+Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-là, que
+pour la première et la dernière fois, elle me parla de Meaulnes.
+
+--Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, François Seurel, mon ami. Il
+n'y a que nous--il n'y a que moi de coupable. Songez à ce que nous avons
+fait...
+
+»Nous lui avons dit: «Voici le bonheur, voici ce que tu as cherché
+pendant toute ta jeunesse, voici la jeune fille qui était à la fin de
+tous tes rêves!
+
+»Comment celui que nous poussions ainsi par les épaules n'aurait-il pas
+été saisi d'hésitation, puis de crainte, puis d'épouvante, et
+n'aurait-il pas cédé à la tentation de s'enfuir!
+
+--Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous étiez ce
+bonheur-là, cette jeune fille-là.
+
+--Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pensée
+orgueilleuse. C'est cette pensée-là qui est cause de tout.
+
+»Je vous disais: «Peut-être que je ne puis rien faire pour lui». Et au
+fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant cherchée et puisque je
+l'aime il faudra bien que je fasse son bonheur.» Mais quand je l'ai vu
+près de moi, avec toute sa fièvre, son inquiétude, son remords
+mystérieux, j'ai compris que je n'étais qu'une pauvre femme comme les
+autres...
+
+»--Je ne suis pas digne de vous, répétait-il, quand ce fut le petit jour
+et la fin de la nuit de nos noces.
+
+»Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait son
+angoisse. Alors j'ai dit:
+
+»--S'il faut que vous partiez, si je suis venue vers vous au moment où
+rien ne pouvait vous rendre heureux, s'il faut que vous m'abandonniez un
+temps pour ensuite revenir apaisé près de moi, c'est moi qui vous
+demande de partir...
+
+Dans l'ombre je vis qu'elle avait levé les yeux sur moi. C'était comme
+une confession qu'elle m'avait faite, et elle attendait, anxieusement,
+que je l'approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au
+fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage,
+qui se faisait toujours punir plutôt que de s'excuser ou de demander une
+permission qu'on lui eût certainement accordée. Sans doute aurait-il
+fallu qu'Yvonne de Galais lui fît violence, et lui prenant la tête entre
+ses mains, lui dît: «Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime;
+tous les hommes ne sont-ils pas des pécheurs?» Sans doute avait-elle eu
+grand tort, par générosité, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi
+sur la route des aventures... Mais comment aurais-je pu désapprouver
+tant de bonté, tant d'amour!...
+
+Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, troublés jusques au
+fond du coeur, nous entendions la pluie froide dégoutter dans les haies
+et sous les branches des arbres.
+
+--Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne nous
+séparait désormais. Et il m'a embrassée, simplement, comme un mari qui
+laisse sa jeune femme, avant un long voyage...
+
+Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fiévreuse, puis son bras,
+et nous remontâmes l'allée dans l'obscurité profonde.
+
+--Pourtant il ne vous a jamais écrit? demandai-je.
+
+--Jamais, répondit-elle.
+
+Et alors, la pensée nous venant à tous deux de la vie aventureuse qu'il
+menait à cette heure sur les routes de France ou d'Allemagne, nous
+commençâmes à parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Détails
+oubliés, impressions anciennes nous revenaient en mémoire, tandis que
+lentement nous regagnions la maison, faisant à chaque pas de longues
+stations pour mieux échanger nos souvenirs... Longtemps--jusqu'aux
+barrières du jardin--dans l'ombre, j'entendis la précieuse voix basse de
+la jeune femme; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui
+parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de celui qui nous
+avait abandonnés...
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE FARDEAU
+
+
+La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures,
+une femme du Domaine entra dans la cour de l'école où j'étais occupé à
+scier du bois pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille
+était née aux Sablonnières. L'accouchement avait été difficile. A neuf
+heures du soir il avait fallu demander la sage-femme de Préveranges. A
+minuit, on avait attelé de nouveau pour aller chercher le médecin de
+Vierzon. Il avait dû appliquer les fers. La petite fille avait la tête
+blessée et criait beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de
+Galais était maintenant très affaissée, mais elle avait souffert et
+résisté avec une vaillance extraordinaire.
+
+Je laissai là mon travail, courus revêtir un autre paletot, et content,
+en somme, de ces nouvelles, je suivis la bonne femme jusqu'aux
+Sablonnières. Avec précaution, de crainte que l'une des deux blessées ne
+fût endormie, je montai par l'étroit escalier de bois qui menait au
+premier étage. Et là, M. de Galais, le visage fatigué mais heureux me
+fit entrer dans la chambre où l'on avait provisoirement installé le
+berceau entouré de rideaux.
+
+Je n'étais jamais entré dans une maison où fût né le jour même un petit
+enfant. Que cela me paraissait bizarre et mystérieux et bon! Il faisait
+un soir si beau--un véritable soir d'été--que M. de Galais n'avait pas
+craint d'ouvrir la fenêtre qui donnait sur la cour. Accoudé près de moi
+sur l'appui de la croisée, il me racontait, avec épuisement et bonheur,
+le drame de la nuit; et moi qui l'écoutais, je sentais obscurément que
+quelqu'un d'étranger était maintenant avec nous dans la chambre...
+
+Sous les rideaux, cela se mit à crier, un petit cri aigre et prolongé...
+Alors M. de Galais me dit à demi-voix:
+
+--C'est cette blessure à la tête qui la fait crier.
+
+Machinalement--on sentait qu'il faisait cela depuis le matin et que déjà
+il en avait pris l'habitude--il se mit à bercer le petit paquet de
+rideaux.
+
+--Elle a ri déjà, dit-il, et elle prend le doigt. Mais vous ne l'avez
+pas vue?
+
+Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure bouffie, un
+petit crâne allongé et déformé par les fers:
+
+--Ce n'est rien, dit M. de Galais, le médecin a dit que tout cela
+s'arrangerait de soi-même... Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer.
+
+Je découvrais là comme un monde ignoré. Je me sentais le coeur gonflé
+d'une joie étrange que je ne connaissais pas auparavant...
+
+M. de Galais entr'ouvrit avec précaution la porte de la chambre de la
+jeune femme. Elle ne dormait pas.
+
+--Vous pouvez entrer, dit-il.
+
+Elle était étendue, le visage enfiévré, au milieu de ses cheveux blonds
+épars. Elle me tendit la main en souriant d'un air las. Je lui fis
+compliment de sa fille. D'une voix un peu rauque, et avec une rudesse
+inaccoutumée--la rudesse de quelqu'un qui revient du combat:
+
+--Oui, mais on me l'a abîmée, dit-elle en souriant.
+
+Il fallut bientôt partir pour ne pas la fatiguer.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain dimanche, dans l'après-midi, je me rendis avec une hâte
+presque joyeuse aux Sablonnières. A la porte, un écriteau fixé avec des
+épingles arrêta le geste que je faisais déjà:
+
+ _Prière de ne pas sonner._
+
+Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. Je frappai assez fort.
+J'entendis dans l'intérieur des pas étouffés qui accouraient. Quelqu'un
+que je ne connaissais pas--et qui était le médecin de Vierzon--m'ouvrit:
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il? fis-je vivement.
+
+--Chut! chut!--me répondit-il tout bas, l'air fâché. La petite fille a
+failli mourir cette nuit. Et la mère est très mal.
+
+Complètement déconcerté, je le suivis sur la pointe des pieds jusqu'au
+premier étage. La petite fille endormie dans son berceau était toute
+pâle, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le médecin pensait la
+sauver. Quant à la mère, il m'affirmait rien... Il me donna de longues
+explications comme au seul ami de la famille. Il parla de congestion
+pulmonaire, d'embolie. Il hésitait, il n'était pas sûr... M. de Galais
+entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et tremblant.
+
+Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu'il faisait:
+
+--Il faut, me dit-il, tout bas, qu'elle ne soit pas effrayée; il faut, a
+ordonné le médecin, lui persuader que cela va bien.
+
+Tout le sang à la figure, Yvonne de Galais était étendue, la tête
+renversée comme la veille. Les joues et le front rouge sombre, les yeux
+par instants révulsés, comme quelqu'un qui étouffe, elle se défendait
+contre la mort avec un courage et une douceur indicibles.
+
+Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu, avec tant
+d'amitié que je faillis éclater en sanglots.
+
+--Eh bien, eh bien, dit M. de Galais très fort, avec un enjouement
+affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour une malade elle n'a
+pas trop mauvaise mine!
+
+Et je ne savais que répondre, mais je gardais dans la mienne la main
+horriblement chaude de la jeune femme mourante...
+
+Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je
+ne sais quoi; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fenêtre, comme
+pour me faire signe d'aller dehors chercher quelqu'un... Mais alors une
+affreuse crise d'étouffement la saisit: ses beaux yeux bleus qui, un
+instant, m'avaient appelé si tragiquement, se révulsèrent; ses joues et
+son front noircirent, et elle se débattit doucement, cherchant à
+contenir jusqu'à la fin son épouvante et son désespoir. On se
+précipita--le médecin et les femmes--avec un ballon d'oxygène, des
+serviettes, des flacons; tandis que le vieillard penché sur elle
+criait--criait comme si déjà elle eût été loin de lui, de sa voix rude
+et tremblante:
+
+--N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin d'avoir
+peur!
+
+Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle continua à
+suffoquer à demi, les yeux blancs, la tête renversée, luttant toujours,
+mais incapable, fût-ce un instant, pour me regarder et me parler, de
+sortir du gouffre où elle était déjà plongée.
+
+... Et comme je n'étais utile à rien, je dus me décider à partir. Sans
+doute, j'aurais pu rester un instant encore; et à cette pensée je me
+sens étreint par un affreux regret. Mais quoi? J'espérais encore. Je me
+persuadais que tout n'était pas si proche.
+
+En arrivant à la lisière des sapins, derrière la maison, songeant au
+regard de la jeune femme tourné vers la fenêtre, j'examinai avec
+l'attention d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de
+ce bois par où Augustin était venu jadis et par où il avait fui l'hiver
+précédent. Hélas! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte; pas une
+branche qui remue. Mais, à la longue, là-bas, vers l'allée qui venait de
+Préveranges, j'entendis le son très fin d'une clochette; bientôt parut
+au détour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse
+d'écolier que suivait un prêtre... Et je partis, dévorant mes larmes.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain était le jour de la rentrée des classes. A sept heures, il
+y avait déjà deux ou trois gamins dans la cour. J'hésitai longuement à
+descendre, à me montrer. Et lorsque je parus enfin, tournant la clef de
+la classe moisie, qui était fermée depuis deux mois, ce que je redoutais
+le plus au monde arriva: je vis le plus grand des écoliers se détacher
+du groupe qui jouait sous le préau et s'approcher de moi. Il venait me
+dire que «le jeune dame des Sablonnières était morte hier à la tombée de
+la nuit».
+
+Tout se mêle pour moi, tout se confond dans cette douleur. Il me semble
+maintenant que jamais plus je n'aurai le courage de recommencer la
+classe. Rien que traverser la cour aride de l'école, c'est une fatigue
+qui va me briser les genoux. Tout est pénible, tout est amer puisqu'elle
+est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les
+longues courses perdues en voiture; finie, la fête mystérieuse... Tout
+redevient la peine que c'était.
+
+J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin. Ils s'en
+vont, par petits groupes, porter cette nouvelle aux autres à travers la
+campagne. Quant à moi, je prends mon chapeau noir, une jaquette bordée
+que j'ai, et je m'en vais misérablement vers les Sablonnières...
+
+... Me voici devant la maison que nous avions tant cherchée il y a trois
+ans! C'est dans cette maison qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin
+Meaulnes, est morte hier soir. Un étranger la prendrait pour une
+chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans ce lieu désolé.
+
+Voilà donc ce que nous réservait ce beau matin de rentrée, ce perfide
+soleil d'automne qui glisse sous les branches. Comment lutterais-je
+contre cette affreuse révolte, cette suffocante montée de larmes! Nous
+avions retrouvé la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle était
+la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de cette amitié profonde et
+secrète qui ne se dit jamais. Je la regardais et j'étais content, comme
+un petit enfant. J'aurais un jour peut-être épousé une autre jeune
+fille, et c'est à elle la première que j'aurais confié la grande
+nouvelle secrète...
+
+Près de la sonnette, au coin de la porte, on a laissé l'écriteau d'hier.
+On a déjà apporté le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la chambre
+du premier, c'est la nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me
+raconte la fin et qui entr'ouvre doucement la porte... La voici. Plus de
+fièvre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente... Rien que le
+silence, et, entouré d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un
+front mort d'où sortent les cheveux drus et durs.
+
+M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est en
+chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible obstination
+dans des tiroirs en désordre, arrachés d'une armoire. Il en sort de
+temps à autre, avec une crise de sanglots qui lui secoue les épaules
+comme une crise de rire, une photographie ancienne, déjà jaunie, de sa
+fille.
+
+L'enterrement est pour midi. Le médecin craint la décomposition rapide,
+qui suit parfois les embolies. C'est pourquoi le visage, comme tout le
+corps d'ailleurs, est entouré d'ouate imbibée de phénol.
+
+L'habillage terminé--on lui a mis son admirable robe de velours bleu
+sombre, semée par endroits de petites étoiles d'argent, mais il a fallu
+aplatir et friper les belles manches à gigot maintenant démodées--au
+moment de faire monter le cercueil, on s'est aperçu qu'il ne pourrait
+pas tourner dans le couloir trop étroit. Il faudrait avec une corde le
+hisser dehors par la fenêtre et de la même façon le faire descendre
+ensuite... Mais M. de Galais, toujours penché sur de vieilles choses
+parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus,
+intervient alors avec une véhémence terrible.
+
+--Plutôt, dit-il d'une voix coupée par les larmes et la colère, plutôt
+que de laisser faire une chose aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai
+et la descendrai dans mes bras...
+
+Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, à mi-chemin, et de
+s'écrouler avec elle!
+
+Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible: avec l'aide du
+médecin et d'une femme, passant un bras sous le dos de la morte étendue,
+l'autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon
+bras gauche, les épaules appuyées contre mon bras droit, sa tête
+retombante retournée sous mon menton, elle pèse terriblement sur mon
+coeur. Je descends lentement, marche par marche, le long escalier raide,
+tandis qu'en bas on apprête tout.
+
+J'ai bientôt les deux bras cassés par la fatigue. A chaque marche, avec
+ce poids sur la poitrine, je suis un peu essoufflé. Agrippé au corps
+inerte et pesant, je baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte,
+je respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m'entrent dans la
+bouche--des cheveux morts qui ont un goût de terre. Ce goût de terre et
+de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la
+grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant
+cherchée--tant aimée...
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE CAHIER DE DEVOIRS MENSUELS
+
+
+Dans la maison pleine de tristes souvenirs, où des femmes, tout le jour,
+berçaient et consolaient un tout petit enfant malade, le vieux M. de
+Galais ne tarda pas à s'aliter. Aux premiers grands froids de l'hiver il
+s'éteignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes au
+chevet de ce vieil homme charmant, dont la pensée indulgente et la
+fantaisie alliée à celle de son fils avaient été la cause de toute notre
+aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une incompréhension
+complète de tout ce qui s'était passé et, d'ailleurs, dans un silence
+presque absolu. Comme il n'avait plus depuis longtemps ni parents ni
+amis dans cette région de la France, il m'institua par testament son
+légataire universel jusqu'au retour de Meaulnes, a qui je devais rendre
+compte de tout, s'il revenait jamais... Et c'est aux Sablonnières
+désormais que j'habitai. Je n'allais plus à Saint-Benoist que pour y
+faire la classe, partant le matin de bonne heure, déjeunant à midi d'un
+repas préparé au Domaine, que je faisais chauffer sur le poêle, et
+rentrant le soir aussitôt après l'étude. Ainsi je pus garder près de moi
+l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout j'augmentais
+mes chances de rencontrer Augustin, s'il rentrait un jour aux
+Sablonnières.
+
+Je ne désespérais pas, d'ailleurs, de découvrir à la longue dans les
+meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice
+qui me permît de connaître l'emploi de son temps, durant le long silence
+des années précédentes--et peut-être ainsi de saisir les raisons de sa
+fuite ou tout au moins de retrouver sa trace... J'avais déjà vainement
+inspecté je ne sais combien de placards et d'armoires, ouvert, dans les
+cabinets de débarras, une quantité d'anciens cartons de toutes formes,
+qui se trouvaient tantôt remplis de liasses de vieilles lettres et de
+photographies jaunies de la famille de Galais, tantôt bondés de fleurs
+artificielles, de plumes, d'aigrettes et d'oiseaux démodés. Il
+s'échappait de ces boîtes je ne sais quelle odeur fanée, quel parfum
+éteint, qui, soudain, réveillaient en moi pour tout un jour les
+souvenirs, les regrets, et arrêtaient mes recherches...
+
+Un jour de congé, enfin, j'avisai au grenier une vieille petite malle
+longue et basse, couverte de poils de porc à demi rongés, et que je
+reconnus pour être la malle d'écolier d'Augustin. Je me reprochai de
+n'avoir point commencé par là mes recherches. J'en fis sauter facilement
+la serrure rouillée. La malle était pleine jusqu'au bord des cahiers et
+des livres de Sainte-Agathe. Arithmétiques, littératures, cahiers de
+problèmes, que sais-je?... Avec attendrissement plutôt que par
+curiosité, je me mis à fouiller dans tout cela, relisant les dictées que
+je savais encore par coeur, tant de fois nous les avions recopiées!
+«L'Aqueduc» de Rousseau, «Une aventure en Calabre» de P.-L. Courier,
+«Lettre de George Sand à son fils»...
+
+Il y avait aussi un «Cahier de Devoirs Mensuels». J'en fus surpris, car
+ces cahiers restaient au Cours et les élèves ne les emportaient jamais
+au dehors. C'était un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de
+l'élève, Augustin Meaulnes, était écrit sur la couverture en ronde
+magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril 189... je reconnus
+que Meaulnes l'avait commencé peu de jours avant de quitter
+Sainte-Agathe. Les premières pages étaient tenues avec le soin religieux
+qui était de règle lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions.
+Mais il n'y avait pas plus de trois pages écrites, le reste était blanc
+et voilà pourquoi Meaulnes l'avait emporté.
+
+Tout en réfléchissant, agenouillé par terre, à ces coutumes, à ces
+règles puériles qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence,
+je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier inachevé.
+Et c'est ainsi que je découvris de l'écriture sur d'autres feuillets.
+Après quatre pages laissées en blanc on avait recommencé à écrire.
+
+C'était encore l'écriture de Meaulnes, mais rapide, mal formée, à peine
+lisible; de petits paragraphes de largeurs inégales, séparés par des
+lignes blanches. Parfois ce n'était qu'une phrase inachevée. Quelquefois
+une date. Dès la première ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir là des
+renseignements sur la vie passée de Meaulnes à Paris, des indices sur la
+piste que je cherchais, et je descendis dans la salle à manger pour
+parcourir à loisir, à la lumière du jour, l'étrange document. Il faisait
+un jour d'hiver clair et agité. Tantôt le soleil vif dessinait les croix
+des carreaux sur les rideaux blancs de la fenêtre, tantôt un vent
+brusque jetait aux vitres une averse glacée. Et c'est devant cette
+fenêtre, auprès du feu, que je lus ces lignes qui m'expliquèrent tant de
+choses et dont voici la copie très exacte...
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE SECRET
+
+
+Je suis passé une fois encore sous la fenêtre. La vitre est toujours
+poussiéreuse et blanchie par le double rideau qui est derrière. Yvonne
+de Galais l'ouvrirait-elle que je n'aurais rien à lui dire puisqu'elle
+est mariée... Que faire, maintenant? Comment vivre?...
+
+ * * * * *
+
+Samedi 13 février.--J'ai rencontré, sur le quai, cette jeune fille qui
+m'avait renseigné au mois de juin, qui attendait comme moi devant la
+maison fermée... Je lui ai parlé. Tandis qu'elle marchait, je regardais
+de côté les légers défauts de son visage: une petite ride au coin des
+lèvres, un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux
+ailes du nez. Elle c'est retournée tout d'un coup et me regardant bien
+en face, peut-être parce qu'elle est plus belle de face que de profil,
+elle m'a dit d'une voix brève:
+
+--Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait
+la cour, autrefois, à Bourges. Il était même mon fiancé...
+
+ * * * * *
+
+Cependant à la nuit pleine, sur le trottoir désert et mouillé qui
+reflète la lueur d'un bec de gaz, elle s'est approchée de moi tout d'un
+coup, pour me demander de l'emmener ce soir au théâtre avec sa soeur. Je
+remarque pour la première fois qu'elle est habillée de deuil, avec un
+chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin,
+pareil à une canne. Et comme je suis tout près d'elle, quand je fais un
+geste mes ongles griffent le crêpe de son corsage... Je fais des
+difficultés pour accorder ce qu'elle demande. Fâchée, elle veut partir
+tout de suite. Et c'est moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors
+un ouvrier qui passe dans l'obscurité plaisante à mi-voix:
+
+--«N'y va pas, ma petite, il te ferait mal!
+
+Et nous sommes restés, tous les deux, interdits.
+
+ * * * * *
+
+Au théâtre.--Les deux jeunes filles, mon amie qui s'appelle Valentine
+Blondeau et sa soeur, sont arrivées avec de pauvres écharpes.
+
+Valentine est placée devant moi. A chaque instant elle se retourne,
+inquiète, comme se demandant ce que je lui veux. Et moi, je me sens près
+d'elle, presque heureux; je lui réponds chaque fois par un sourire.
+
+Tout autour de nous, il y avait des femmes trop décolletées. Et nous
+plaisantions. Elle souriait d'abord, puis elle dit: «Il ne faut pas que
+je rie. Moi aussi je suis trop décolletée». Et elle s'est enveloppée
+dans son écharpe. En effet sous le carré de dentelle noire, on voyait
+que, dans sa hâte à changer de toilette, elle avait refoulé le haut de
+sa simple chemise montante.
+
+ * * * * *
+
+Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puéril; il y a dans son
+regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m'attire. Près
+d'elle, le seul être au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du
+Domaine, je ne cesse de penser à mon étrange aventure de jadis... J'ai
+voulu l'interroger de nouveau sur le petit hôtel du boulevard. Mais à
+son tour, elle m'a posé des questions si gênantes que je n'ai su rien
+répondre. Je sens que désormais nous serons, tous les deux, muets sur ce
+sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A quoi bon? Et
+pourquoi?... Suis-je condamné maintenant à suivre à la trace tout être
+qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon
+aventure manquée?...
+
+ * * * * *
+
+A minuit, seul, dans la rue déserte, je me demande ce que me veut cette
+nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long des maisons pareilles à
+des boîtes en carton alignées, dans lesquelles tout un peuple dort. Et
+je me souviens tout à coup d'une décision que j'avais prise l'autre
+mois: j'avais résolu d'aller là-bas en pleine nuit, vers une heure du
+matin, de contourner l'hôtel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer
+comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permît de
+retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir... Mais
+je suis fatigué. J'ai faim. Moi aussi je me suis hâté de changer de
+costume, avant le théâtre, et je n'ai pas dîné... Agité, inquiet
+pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me
+coucher, en proie à un vague remords. Pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les reconduise, ni
+me dire où elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que
+j'ai pu. Je sais qu'elles habitent une petite rue qui tourne aux
+environs de Notre-Dame. Mais à quel numéro?... J'ai deviné qu'elles
+étaient couturières ou modistes.
+
+En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donné rendez-vous pour jeudi, à
+quatre heures, devant le même théâtre où nous sommes allés.
+
+--Si je n'étais pas là jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi à la même
+heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours.
+
+ * * * * *
+
+Jeudi 18 février.--Je suis parti pour l'attendre dans le grand vent qui
+charrie de la pluie. On se disait à chaque instant: il va finir par
+pleuvoir...
+
+Je marche dans la demi-obscurité des rues, un poids sur le coeur. Il
+tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve: une averse peut
+l'empêcher de venir. Mais le vent se reprend à souffler et la pluie ne
+tombe pas cette fois encore. Là-haut, dans la grise après-midi du
+ciel--tantôt grise et tantôt éclatante--un grand nuage a dû céder au
+vent. Et je suis ici terré dans une attente misérable...
+
+ * * * * *
+
+Devant le théâtre.--Au bout d'un quart d'heure je suis certain qu'elle
+ne viendra pas. Du quai où je suis, je surveille au loin, sur le pont
+par lequel elle aurait dû venir, le défilé des gens qui passent.
+J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois
+venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le
+plus longtemps, le plus près de moi, lui ont ressemblé et m'ont fait
+espérer...
+
+ * * * * *
+
+Une heure d'attente.--Je suis las. A la tombée de la nuit, un gardien de
+la paix traîne au poste voisin un voyou qui lui jette d'une voix
+étouffée toutes les injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est
+furieux, pâle, muet... Dès le couloir il commence à cogner, puis il
+referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à l'aise... Il me
+vient cette pensée affreuse que j'ai renoncé au paradis et que je suis
+en train de piétiner aux portes de l'enfer.
+
+De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue étroite et
+basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je connais à peu près la place
+de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps à autre une bonne
+ou une ménagère sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses
+emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en vais... Je
+repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place où nous
+devions nous attendre. Il y a plus de monde que tout à l'heure--une
+foule noire...
+
+ * * * * *
+
+Suppositions--Désespoir--Fatigue--Je me raccroche à cette pensée:
+demain. Demain, à la même heure, en ce même endroit, je reviendrai
+l'attendre. Et j'ai grand hâte que demain soit arrivé. Avec ennui
+j'imagine la soirée d'aujourd'hui, puis la matinée du lendemain, que je
+vais passer dans le désoeuvrement... Mais déjà cette journée n'est-elle
+pas presque finie?... Rentré chez moi, près du feu, j'entends crier les
+journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la
+ville, auprès de Notre-Dame, elle les entend aussi.
+
+Elle... Je veux dire: Valentine.
+
+Cette soirée que j'avais voulu escamoter me pèse étrangement. Tandis que
+l'heure avance, que ce jour-là va bientôt finir et que déjà je le
+voudrais fini, il y a des hommes qui lui ont confié tout leur espoir,
+tout leur amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes mourants,
+d'autres qui attendent une échéance, et qui voudraient que ce ne soit
+jamais demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un
+remords. D'autres qui sont fatigués, et cette nuit ne sera jamais assez
+longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui a
+perdu ma journée, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain?
+
+ * * * * *
+
+Vendredi soir.--J'avais pensé écrire à la suite: «Je ne l'ai pas revue».
+Et tout aurait été fini.
+
+Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du théâtre: la voici.
+Fine et grave, vêtue de noir, mais avec de la poudre au visage et une
+collerette qui lui donne l'air d'un pierrot coupable. Un air à la fois
+douloureux et malicieux.
+
+C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, qu'elle ne
+viendra plus.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici encore tous les deux,
+marchant lentement l'un près de l'autre, sur le gravier des Tuileries.
+Elle me raconte son histoire mais d'une façon si enveloppée que je
+comprends mal. Elle dit: «mon amant» en parlant de ce fiancé qu'elle n'a
+pas épousé. Elle le fait exprès, je pense, pour me choquer et pour que
+je ne m'attache point à elle.
+
+ * * * * *
+
+Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise grâce:
+
+«N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait que des
+folies.
+
+»J'ai couru des chemins, toute seule.
+
+»J'ai désespéré mon fiancé. Je l'ai abandonné parce qu'il m'admirait
+trop; il ne me voyait qu'en imagination et non point telle que j'étais.
+Or, je suis pleine de défauts. Nous aurions été très malheureux.»
+
+A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus mauvaise
+qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver à elle-même qu'elle a eu
+raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien à
+regretter et n'était pas digne du bonheur qui s'offrait à elle.
+
+ * * * * *
+
+Une autre fois:
+
+--Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce
+qui me plaît en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes
+souvenirs...
+
+ * * * * *
+
+Une autre fois:
+
+--Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez.
+
+Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement:
+
+--Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez, vous aussi?
+Vous aussi, vous allez me demander ma main?...
+
+J'ai balbutié. Je ne sais pas ce que j'ai répondu. Peut-être ai-je dit:
+«oui».
+
+ * * * * *
+
+Cette espèce de journal s'interrompait là. Commençaient alors des
+brouillons de lettres illisibles, informes, raturés. Précaire
+fiançailles!... La jeune fille, sur la prière de Meaulnes, avait
+abandonné son métier. Lui s'était occupé des préparatifs du mariage.
+Mais sans cesse repris par le désir de chercher encore, de partir encore
+sur la trace de son amour perdu, il avait dû, sans doute, plusieurs fois
+disparaître; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il
+cherchait à se justifier devant Valentine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LE SECRET _(suite)_
+
+
+Puis le journal reprenait.
+
+Il avait noté des souvenirs sur un séjour qu'ils avaient fait tous les
+deux à la campagne, je ne sais où. Mais, chose étrange, à partir de cet
+instant, peut-être par un sentiment de pudeur secrète, le journal était
+rédigé de façon si hachée, si informe, griffonné si hâtivement aussi,
+que j'ai dû reprendre moi même et reconstituer toute cette partie de son
+histoire.
+
+ * * * * *
+
+14 juin.--Lorsqu'il s'éveilla de grand matin dans la chambre de
+l'auberge, le soleil avait allumé les dessins rouges du rideau noir. Des
+ouvriers agricoles, dans la salle du bas, parlaient fort en prenant le
+café du matin: ils s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre
+un de leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait,
+dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord.
+Ce rideau semé de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales
+montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans
+l'impression unique d'un réveil à la campagne, au début de délicieuses
+grandes vacances.
+
+Il se leva, frappa doucement à la porte voisine, sans obtenir de
+réponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il aperçut alors Valentine et
+comprit d'où lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait,
+absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendît respirer,
+comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux
+yeux fermés, ce visage si quiet qu'on eût souhaité ne l'éveiller et ne
+le troubler jamais.
+
+Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne dormait plus
+que d'ouvrir les yeux et de regarder.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'elle fut habillée, Meaulnes revint près de la jeune fille.
+
+--Nous sommes en retard, dit-elle.
+
+Et ce fut aussitôt comme une ménagère dans sa demeure.
+
+Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes
+avait portés la veille et quand elle en vint au pantalon se désola. Le
+bas des jambes était couvert d'une boue épaisse. Elle hésita, puis,
+soigneusement, avec précaution, avant de le brosser, elle commença par
+râper la première épaisseur de terre avec un couteau.
+
+--C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe
+quand ils étaient flanqués dans la boue.
+
+--Moi, c'est ma mère qui m'a enseigné cela, dit Valentine.
+
+ * * * * *
+
+... Et telle était bien la compagne que devait souhaiter, avant son
+aventure mystérieuse, le chasseur et le paysan qu'était le grand
+Meaulnes.
+
+ * * * * *
+
+15 juin.--A ce dîner, à la ferme, où grâce à leurs amis qui les avaient
+présentés comme mari et femme, ils furent conviés, à leur grand ennui,
+elle se montra timide comme une nouvelle mariée.
+
+On avait allumé les bougies de deux candélabres, à chaque bout de la
+table couverte de toile blanche, comme à une paisible noce de campagne.
+Les visages, dès qu'ils se penchaient, sous cette faible clarté,
+baignaient dans l'ombre.
+
+Il y avait à la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis
+Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, bien qu'on s'adressât
+presque toujours à lui. Depuis qu'il avait résolu, dans ce village
+perdu, afin d'éviter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa
+femme, un même regret, un même remords le désolaient. Et tandis que
+Patrice, à la façon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le dîner:
+
+«C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse
+comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, présider le repas
+de mes noces».
+
+Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On
+eût dit une jeune paysanne. A chaque tentative nouvelle, elle regardait
+son ami et semblait vouloir se réfugier contre lui. Depuis longtemps,
+Patrice insistait vainement pour qu'elle vidât son verre, lorsqu'enfin
+Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement:
+
+--Il faut boire, ma petite Valentine.
+
+Alors, docilement, elle but. Et Patrice félicita en souriant le jeune
+homme d'avoir une femme aussi obéissante.
+
+Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et
+pensifs. Ils étaient fatigués, d'abord; leurs pieds trempés par la boue
+de la promenade étaient glacés sur les carreaux lavés de la cuisine. Et
+puis, de temps à autre, le jeune homme était obligé de dire:
+
+--Ma femme, Valentine, ma femme...
+
+Et chaque fois, en prononçant sourdement ce mot, devant ces paysans
+inconnus, dans cette salle obscure, il avait l'impression de commettre
+une faute.
+
+ * * * * *
+
+17 juin.--L'après-midi de ce dernier jour commença mal.
+
+Patrice et sa femme les accompagnèrent à la promenade. Peu à peu, sur la
+pente inégale couverte de bruyères, les deux couples se trouvèrent
+séparés. Meaulnes et Valentine s'assirent entre les genévriers, dans un
+petit taillis.
+
+Le vent portait des gouttes de pluie et le temps était bas. La soirée
+avait un goût amer, semblait-il, le goût d'un tel ennui que l'amour même
+ne le pouvait distraire.
+
+Longtemps ils restèrent là, dans leur cachette, abrités sous les
+branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent
+que, maintenant, tout irait bien.
+
+Et ils commencèrent à parler d'amour, Valentine parlait, parlait...
+
+--Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé, comme un enfant
+qu'il était: tout de suite nous aurions eu une maison, comme une
+chaumière perdue dans la campagne. Elle était toute prête, disait-il.
+Nous y serions arrivés comme au retour d'un grand voyage, le soir de
+notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les
+chemins, dans la cour, cachés dans les bosquets, des enfants inconnus
+nous auraient fait fête, criant: «Vive la mariée!»... Quelles folies!
+n'est-ce pas?
+
+Meaulnes, interdit, soucieux, l'écoutait. Il retrouvait, dans tout cela,
+comme l'écho d'une voix déjà entendue. Et il y avait aussi, dans le ton
+de la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague regret.
+
+Mais elle eut peur de l'avoir blessé. Elle se retourna vers lui, avec
+élan, avec douceur.
+
+--A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai; quelque chose qui
+ait été pour moi plus précieux que tout... et vous le brûlerez!
+
+Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit de sa
+poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les lettres de son
+fiancé.
+
+Ah! tout de suite, il reconnut la fine écriture. Comment n'y avait-il
+jamais pensé plus tôt! C'était l'écriture de Frantz le bohémien, qu'il
+avait vue jadis sur le billet désespéré laissé dans la chambre du
+Domaine...
+
+Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite entre les
+pâquerettes et les foins éclairés obliquement par le soleil de cinq
+heures. Si grande était sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore
+quelle déroute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle
+lui avait demandé de lire. Des phrases enfantines, sentimentales,
+pathétiques... Celle-ci, dans la dernière lettre:
+
+«_... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite
+Valentine. Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas
+superstitieux..._»
+
+Meaulnes lisait, à demi aveuglé de regret et de colère, le visage
+immobile, mais tout pâle, avec des frémissements sous les yeux.
+Valentine, inquiète de le voir ainsi, regarda où il en était, et ce qui
+le fâchait ainsi.
+
+--C'est, expliqua-t-elle très vite, un bijou qu'il m'avait donné en me
+faisant jurer de le regarder toujours. C'étaient là de ses idées folles.
+
+Mais elle ne fit qu'exaspérer Meaulnes.
+
+--Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi répéter
+ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu croire en lui? Je l'ai connu,
+c'était le garçon le plus merveilleux du monde!
+
+--Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'émoi, vous avez connu
+Frantz de Galais?
+
+--C'était mon ami le meilleur, c'était mon frère d'aventures, et voilà
+que je lui ai pris sa fiancée!
+
+»Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui
+n'avez croire à rien. Vous êtes cause de tout. C'est vous qui avez tout
+perdu! tout perdu!...
+
+Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la repoussa
+brutalement.
+
+--Allez-vous-en. Laissez-moi.
+
+--Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, bégayant et
+pleurant à demi, je partirai en effet. Je rentrerai à Bourges, chez
+nous, avec ma soeur. Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez,
+n'est-ce pas? que mon père est trop pauvre pour me garder; eh bien! je
+repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai déjà fait
+une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n'ai plus
+de métier...
+
+Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train, tandis que
+Meaulnes, sans même la regarder partir, continuait à marcher au hasard.
+
+ * * * * *
+
+Le journal s'interrompait de nouveau.
+
+Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme indécis,
+égaré. Rentré à La Ferté-d'Angillon, Meaulnes écrivait à Valentine en
+apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui
+en donner des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu'elle
+lui répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son
+désarroi, il n'avait pas même songé d'abord à lui demander: savait-elle
+où se trouvait le Domaine tant cherché?... Dans une autre, il la
+suppliait de se réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même se chargeait
+de le retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les brouillons
+n'avaient pas dû être envoyées. Mais il avait dû écrire deux ou trois
+fois, sans jamais obtenir de réponse. Ç'avait été pour lui une période
+de combats affreux et misérables, dans un isolement absolu. L'espoir de
+revoir jamais Yvonne de Galais s'étant complètement évanoui, il avait dû
+peu à peu sentir sa grande résolution faiblir. Et d'après les pages qui
+vont suivre,--les dernières de son journal,--j'imagine qu'il dut, un
+beau matin du début des vacances, louer une bicyclette pour aller à
+Bourges, visiter la cathédrale.
+
+Il était parti à la première heure, par la belle route droite entre les
+bois, inventant en chemin mille prétextes à se présenter dignement, sans
+demander une réconciliation, devant celle qu'il avait chassée.
+
+Les quatre dernières pages, que j'ai pu reconstituer racontaient ce
+voyage et cette dernière faute...
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LE SECRET _(fin)_
+
+
+25 août.--De l'autre côté de Bourges, à l'extrémité des nouveaux
+faubourgs, il découvrit, après avoir longtemps cherché, la maison de
+Valentine Blondeau. Une femme--la mère de Valentine--sur le pas de la
+porte, semblait l'attendre. C'était une bonne figure de ménagère,
+lourde, fripée, mais belle encore. Elle le regardai venir avec
+curiosité, et lorsqu'il lui demanda: «si Mlles Blondeau étaient ici»,
+elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu'elles étaient
+rentrées à Paris depuis le 15 août. «Elles m'ont défendu de dire où
+elles allaient, ajouta-t-elle, mais en écrivant à leur ancienne adresse
+on ferait suivre leurs lettres.»
+
+En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, à travers le jardinet,
+il pensait:
+
+--Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est moi qui
+l'ai forcée à cela. «Je deviendrai certainement une fille perdue»,
+disait-elle. Et c'est moi qui l'ai jetée là! C'est moi qui ai perdu la
+fiancée de Frantz!
+
+Et tout bas il se répétait avec folie: «Tant mieux! Tant mieux!» avec la
+certitude que c'était bien «tant pis» au contraire et que, sous les yeux
+de cette femme, avant d'arriver à la grille, il allait buter des deux
+pieds et tomber sur les genoux.
+
+ * * * * *
+
+Il ne pensa pas à déjeuner et s'arrêta dans un café où il écrivit
+longuement à Valentine, rien que pour crier, pour se délivrer du cri
+désespéré qui l'étouffait. Sa lettre répétait indéfiniment: «Vous avez
+pu!... Vous avez pu!... Vous avez pu vous résigner à cela! Vous avez pu
+vous perdre ainsi!»
+
+Près de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait bruyamment une
+histoire de femme qu'on entendait par bribes: «... Je lui ai dit... Vous
+devez bien me connaître... Je fais la partie avec votre mari tous les
+soirs!» Les autres riaient et, détournant la tête, crachaient derrière
+les banquettes. Hâve et poussiéreux, Meaulnes les regardait comme un
+mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.
+
+ * * * * *
+
+Longtemps, à bicyclette, il erra autour de la cathédrale, se disant
+obscurément: «En somme, c'est pour la cathédrale que j'étais venu.» Au
+bout de toutes les rues, sur la place déserte, on la voyait monter
+énorme et indifférente. Ces rues étaient étroites et souillées comme les
+ruelles qui entourent les églises de village. Il y avait çà et là
+l'enseigne d'une maison louche, une lanterne rouge... Meaulnes sentait
+sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, réfugié, comme
+aux anciens âges, sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait
+une crainte de paysan, une répulsion pour cette église de la ville, où
+tous les vices sont sculptés dans des cachettes, qui est bâtie entre les
+mauvais lieux et qui n'a pas de remède pour les plus douleurs d'amour.
+
+Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le regardant
+effrontément. Par dégoût ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour
+l'abîmer, Meaulnes les suivit lentement à bicyclette et l'une d'elles,
+une misérable fille dont les rares cheveux blonds étaient tirés en
+arrière par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au
+jardin de l'Archevêché, le jardin où Frantz, dans une de ses lettres,
+donnait rendez-vous à la pauvre Valentine.
+
+Il ne dit pas non, sachant qu'à cette heure il aurait depuis longtemps
+quitté la ville. Et de sa fenêtre basse, dans la rue en pente, elle
+resta longtemps à lui faire des signes vagues.
+
+ * * * * *
+
+Il avait hâte de reprendre son chemin.
+
+Avant de partir, il ne peut résister au morne désir de passer une
+dernière fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux
+et put faire provision de tristesse. C'était une des dernières maisons
+du faubourg et la rue devenait une route à partir de cet endroit... En
+face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y
+avait personne aux fenêtres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long
+d'un mur, traînant deux gamins en guenilles, une sale fille poudrée
+passa.
+
+C'est là que l'enfance de Valentine s'était écoulée, là qu'elle avait
+commencé à regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait
+travaillé, cousu, derrière ces fenêtres. Et Frantz était passé pour la
+voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y
+avait plus rien, rien... La triste soirée durait et Meaulnes savait
+seulement que quelque part, perdue, durant ce même après-midi, Valentine
+regardait passer dans son souvenir cette place morne où jamais elle ne
+viendrait plus.
+
+ * * * * *
+
+Le long voyage qu'il lui restait à faire pour rentrer devait être son
+dernier recours contre sa peine, sa dernière distraction forcée avant de
+s'y enfoncer tout entier.
+
+Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de délicieuses
+maisons fermières, entre les arbres, au bord de l'eau, montraient leurs
+pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, là-bas, sur les
+pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On
+imaginait, là-bas, des âmes, de belles âmes...
+
+Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour,
+cet amour mal satisfait qu'on venait de souffleter si cruellement, et la
+jeune fille entre toutes qu'il eût dû protéger, sauvegarder, était
+justement celle-là qu'il venait d'envoyer à sa perte.
+
+ * * * * *
+
+Quelques lignes hâtives du journal m'apprenaient encore qu'il avait
+formé le projet de retrouver Valentine coûte que coûte avant qu'il fût
+trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c'était
+là ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des préparatifs,
+lorsque j'étais venu à La Ferté-d'Angillon pour tout déranger. Dans la
+mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un
+beau matin de la fin du mois d'août--lorsque j'avais poussé la porte et
+lui avait apporté la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait
+été repris, immobilisé, par son ancienne aventure, sans oser rien faire
+ni rien avouer. Alors avaient commencé le remords, le regret et la
+peine, tantôt étouffés, tantôt triomphants, jusqu'au jour des noces où
+le cri du bohémien dans les sapins lui avait théâtralement rappelé son
+premier serment de jeune homme.
+
+ * * * * *
+
+Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonné
+quelques mots en hâte, à l'aube, avant de quitter, avec sa
+permission,--mais pour toujours--Yvonne de Galais, son épouse depuis la
+veille:
+
+«Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohémiens qui
+sont venus hier dans la sapinière et qui sont partis vers l'est à
+bicyclette. Je ne reviendrai près d'Yvonne que si je puis ramener avec
+moi et installer dans la «maison de Frantz» Frantz et Valentine mariés.
+
+ * * * * *
+
+«Ce manuscrit, que j'avais commencé comme un journal secret et qui est
+devenu ma confession, sera, si je ne reviens pas, la propriété de mon
+ami François Seurel».
+
+ * * * * *
+
+Il avait dû glisser le cahier en hâte sous les autres, refermer à clef
+son ancienne petite malle d'étudiant, et disparaître.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon compagnon, et
+de mornes jours s'écoulaient dans l'école paysanne, de tristes jours
+dans la maison déserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui
+avais fixé, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus depuis
+longtemps où habitait Valentine.
+
+La seule joie des Sablonnières, ce fut bientôt la petite fille qu'on
+avait pu sauver. A la fin de septembre, elle s'annonçait même comme une
+solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponnée aux
+barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant à
+marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui
+réveillait longuement les échos sourds de la demeure abandonnée. Lorsque
+je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un
+baiser. Elle avait une façon sauvage et charmante en même temps de
+frétiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en
+riant aux éclats. De toute sa gaieté, de toute sa violence enfantine, on
+eût dit qu'elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison
+depuis sa naissance. Je me disais parfois: «Sans doute, malgré cette
+sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant». Mais une fois encore la
+Providence en décida autrement.
+
+ * * * * *
+
+Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'étais levé de fort bonne
+heure, avant même la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je
+devais aller pêcher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin
+Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi
+pour de grandes parties de braconnage: pêches à la main, la nuit, pêches
+aux éperviers prohibés... Tout le temps de l'été, nous partions les
+jours de congé, dès l'aube, et nous ne rentrions qu'à midi. C'était le
+gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant à moi, c'était mon seul
+passe-temps, les seules aventures qui me rappelassent les équipées de
+jadis. Et j'avais fini par prendre goût à ces randonnées, à ces longues
+pêches le long de la rivière ou dans les roseaux de l'étang.
+
+Ce matin-là, j'étais donc debout, à cinq heures et demie, devant la
+maison, sous un petit hangar adossé au mur qui séparait le jardin
+anglais des Sablonnières du jardin potager de la ferme. J'étais occupé à
+démêler mes filets que j'avais jetés en tas, le jeudi d'avant.
+
+Il ne faisait pas jour tout à fait; c'était le crépuscule d'un beau
+matin de septembre; et le hangar où je démêlais à la hâte mes engins se
+trouvait à demi plongé dans la nuit.
+
+J'étais là silencieux et affairé lorsque soudain j'entendis la grille
+s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.
+
+--Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus tôt que je n'aurais cru. Et moi
+qui ne suis pas prêt!...
+
+Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu. C'était, autant
+que je pus distinguer, un grand gaillard barbu habillé comme un chasseur
+ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver là où les autres savaient
+que j'étais toujours, à l'heure de nos rendez-vous, il gagna directement
+la porte d'entrée.
+
+--Bon! pensai-je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront convié
+sans me le dire et ils l'auront envoyé en éclaireur.
+
+L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je
+l'avais refermée, aussitôt sorti. Il fit de même à l'entrée de la
+cuisine. Puis, hésitant un instant, il tourna vers moi, éclairée par le
+demi-jour, sa figure inquiète. Et c'est alors seulement que je reconnus
+le grand Meaulnes.
+
+Un long moment je restai là, effrayé, désespéré, repris soudain par
+toute la douleur qu'avait réveillée son retour. Il avait disparu
+derrière la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hésitant.
+
+Alors je m'avançai vers lui, et sans rien dire, je l'embrassai en
+sanglotant. Tout de suite, il comprit:
+
+--Ah! dit-il d'une voix brève, elle est morte, n'est-ce pas?
+
+Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le
+bras et doucement je l'entraînai vers la maison. Il faisait jour
+maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur fût accompli, je lui fis
+monter l'escalier qui menait vers la chambre de la morte. Sitôt entré;
+il tomba à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tête
+enfouie dans ses deux bras.
+
+Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, ne sachant où il était.
+Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la porte qui faisait
+communiquer cette chambre avec celle de la petite fille. Elle s'était
+éveillée toute seule--pendant que sa nourrice était en bas--et,
+délibérément, s'était assise dans son berceau. On voyait tout juste sa
+tête étonnée, tournée vers nous.
+
+--Voici ta fille, dis-je.
+
+Il eut un sursaut et me regarda.
+
+Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir
+d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour détourner un peu ce grand
+attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant très serrée
+contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tête
+baissée et me dit:
+
+--Je les ai ramenés, les deux autres... Tu iras les voir dans leur
+maison.
+
+ * * * * *
+
+Et en effet, au début de la matinée, lorsque je m'en allai, tout pensif
+et presque heureux vers la maison de Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait
+jadis montrée déserte, j'aperçus de loin une manière de jeune ménagère
+en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosité et
+d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanchés qui s'en
+allaient à la messe...
+
+ * * * * *
+
+Cependant la petite fille commençait à s'ennuyer d'être serrée ainsi, et
+comme Augustin, la tête penchée de côté pour cacher et arrêter ses
+larmes, continuait à ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande
+tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillée.
+
+Cette fois le père leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses
+bras et la regarda avec une espèce de rire. Satisfaite, elle battit des
+mains...
+
+Je m'étais légèrement reculé pour mieux les voir. Un peu déçu et
+pourtant émerveillé, je comprenais que la petite fille avait enfin
+trouvé là le compagnon qu'elle attendait obscurément... La seule joie
+que m'eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il était revenu
+pour me la prendre. Et déjà je l'imaginais, la nuit, enveloppant sa
+fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+ I.--Le Pensionnaire. 1
+ II.--Après quatre heures. 12
+ III.--«Je fréquentais la boutique d'un vannier». 17
+ IV.--L'Évasion. 24
+ V.--La Voiture qui revient. 31
+ VI.--On frappe au carreau. 37
+ VII.--Le Gilet de soie. 46
+ VIII.--L'Aventure. 55
+ IX.--Une Halte. 60
+ X.--La Bergerie. 66
+ XI.--Le Domaine mystérieux. 71
+ XII.--La Chambre de Wellington. 78
+ XIII.--La Fête étrange. 82
+ XIV.--La Fête étrange (suite). 88
+ XV.--La Rencontre. 96
+ XVI.--Frantz de Galais. 108
+ XVII--La Fête étrange (fin). 117
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+ I.--Le grand Jeu. 125
+ II.--Nous tombons dans une embuscade. 133
+ III.--Les Bohémiens à l'école. 140
+ IV.--Où il est question du Domaine mystérieux. 150
+ V.--L'Homme aux espadrilles. 159
+ VI.--Une Dispute dans la coulisse. 165
+ VII.--Le Bohémien enlève son bandeau. 171
+ VIII.--Les Gendarmes! 176
+ IX.--A la recherche du sentier perdu. 180
+ X.--La Lessive. 191
+ XI.--Je trahis. 197
+ XII.--Les trois lettres de Meaulnes. 204
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+ I.--La Baignade. 213
+ II.--Chez Florentin. 222
+ III.--Une Apparition. 235
+ IV.--La grande Nouvelle. 246
+ V.--La Partie de Plaisir. 255
+ VI.--La Partie de Plaisir (fin). 264
+ VII.--Le Jour des Noces. 276
+ VIII.--L'Appel de Frantz. 281
+ IX.--Les Gens heureux. 288
+ X.--La «Maison de Frantz». 296
+ XI.--Conversation sous la Pluie. 306
+ XII.--Le Fardeau. 315
+ XIII.--Le Cahier de Devoirs mensuels. 326
+ XIV.--Le Secret. 331
+ XV.--Le Secret (suite). 341
+ XVI.--Le Secret (fin). 351
+ Épilogue. 358
+
+
+IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--15822-9-13.
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+ Maurice BARRÈS
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+ Un volume in-18 Prix: 3 fr. 50 c.
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE.--15824-10-13.
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
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+
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+posted with the permission of the copyright holder found at the
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+
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+
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+ receipt of the work.
+
+* You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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+
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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