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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:26:10 -0700 |
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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this ebook. + +Title: Le grand Meaulnes + +Author: Alain-Fournier + +Posting Date: November 11, 2020 [EBook #5781] +Release Date: May, 2004 +First Posted: July 21, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Walter Debeuf, updated by Laurent Vogel (using images + generously made available by the Bibliothèque nationale de + France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES *** + + + + + + ALAIN-FOURNIER + + LE + GRAND MEAULNES + + PARIS + ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS + 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100 + PLACE BEAUVAU + + 1913 + + + + +Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptations réservés +pour tous pays + +_Copyright by Émile-Paul frères, 1913._ + + + + +Exemplaire tiré spécialement pour l'Auteur. + + + + +_A ma soeur Isabelle_ + + + + +LE GRAND MEAULNES + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE PENSIONNAIRE + + +Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189... + +Je continue à dire «chez nous», bien que la maison ne nous appartienne +plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n'y +reviendrons certainement jamais. + +Nous habitions les bâtiments du _Cours Supérieur_ de Sainte-Agathe. Mon +père, que j'appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à +la fois le Cours supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur, +et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe. + +Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes +vierges, à l'extrémité du bourg; une cour immense avec préaux et +buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail; sur +le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers +La Gare, à trois kilomètres; au sud et par derrière, des champs, des +jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan +sommaire de cette demeure où s'écoulèrent les jours les plus tourmentés +et les plus chers de ma vie--demeure d'où partirent et où revinrent se +briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures. + +Le hasard des «changements», une décision d'inspecteur ou de préfet, +nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien +longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait +déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins +qui volaient des pêches dans le jardin s'étaient enfuis silencieusement +par les trous de la haie... Ma mère, que nous appelions Millie, et qui +était bien la ménagère la plus méthodique que j'aie jamais connue, était +entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout +de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque +«déplacement», que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si +mal construite... Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en +me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure +d'enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte +de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le +logement habitable... Quant à moi, coiffé d'un grand chapeau de paille à +rubans, j'étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à +attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar. + +C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivée. Car +aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première +soirée d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d'autres +attentes que je me rappelle; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux +du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu'un qui va descendre la +grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la première nuit que je dus passer +dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont +d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul dans cette +chambre; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se +promène. Tout ce paysage paisible--l'école, le champ du père Martin, +avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour +par des femmes en visite...--est à jamais, dans ma mémoire, agité, +transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre +adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos. + + * * * * * + +Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes +arriva. + +J'avais quinze ans. C'était un froid dimanche de novembre, le premier +jour d'automne qui fît songer à l'hiver. Toute la journée, Millie avait +attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour +la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe; et jusqu'au +sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regardé +anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau +neuf. + +Après midi, je dus partir seul à vêpres. + +--D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon +costume d'enfant, même s'il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien +fallu sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire. + +Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Dès le matin, mon père +s'en allait au loin, sur le bord de quelque étang couvert de brume, +pêcher le brochet dans une barque; et ma mère, retirée jusqu'à la nuit +dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle +s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre +qu'elle mais aussi fière, vînt la surprendre. Et moi, les vêpres finies, +j'attendais, en lisant dans la froide salle à manger, qu'elle ouvrît la +porte pour me montrer comment ça lui allait. + +Ce dimanche-là, quelque animation devant l'église me retint dehors après +vêpres. Un baptême, sous le porche, avait attroupé des gamins. Sur la +place, plusieurs hommes du bourg avaient revêtu leurs vareuses de +pompiers; et, les faisceaux formés, transis et battant la semelle, ils +écoutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la théorie... + +Le carillon du baptême s'arrêta soudain, comme une sonnerie de fête qui +se serait trompée de jour et d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme +en bandoulière emmenèrent la pompe au petit trot; et je les vis +disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux, +écrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givrée où +je n'osais pas les suivre. + +Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le café Daniel, où +j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des +buveurs. Et, frôlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre +maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard, à la petite +grille. + +Elle était entr'ouverte et je vis aussitôt qu'il se passait quelque +chose d'insolite. + +En effet, à la porte de la salle à manger--la plus rapprochée des cinq +portes vitrées qui donnaient sur la cour--une femme aux cheveux gris, +penchée, cherchait à voir au travers des rideaux. Elle était petite, +coiffée d'une capote de velours noir à l'ancienne mode. Elle avait un +visage maigre et fin, mais ravagé par l'inquiétude; et je ne sais quelle +appréhension, à sa vue, m'arrêta sur la première marche, devant la +grille. + +--Où est-il passé? mon Dieu! disait-elle à mi-voix. Il était avec moi +tout à l'heure. Il a déjà fait le tour de la maison. Il s'est peut-être +sauvé... + +Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups à +peine perceptibles. + +Personne ne venait ouvrir à la visiteuse inconnue. Millie, sans doute, +avait reçu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la +chambre rouge, devant un lit semé de vieux rubans et de plumes +défrisées, elle cousait, décousait, rebâtissait sa médiocre coiffure... +En effet, lorsque j'eus pénétré dans la salle à manger, immédiatement +suivi de la visiteuse, ma mère apparut tenant à deux mains sur la tête +des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'étaient pas encore +parfaitement équilibrés... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigués +d'avoir travaillé à la chute du jour, et s'écria: + +--Regarde! Je t'attendais pour te montrer... + +Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de +la salle, elle s'arrêta, déconcertée. Bien vite, elle enleva sa +coiffure, et, durant toute la scène qui suivit, elle la tint contre sa +poitrine, renversée comme un nid dans son bras droit replié. + +La femme à la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un +sac de cuir, avait commencé de s'expliquer, en balançant légèrement la +tête et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle +avait repris tout son aplomb. Elle eut même, dès qu'elle parla de son +fils, un air supérieur et mystérieux qui nous intrigua. + +Ils étaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferté-d'Angillon, à +quatorze kilomètres de Sainte-Agathe. Veuve--et fort riche, à ce qu'elle +nous fit comprendre--elle avait perdu le cadet de ses deux enfants, +Antoine, qui était mort un soir au retour de l'école, pour s'être baigné +avec son frère dans un étang malsain. Elle avait décidé de mettre +l'aîné, Augustin, en pension chez nous pour qu'il pût suivre le Cours +Supérieur. + +Et aussitôt elle fit l'éloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je +ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbée +devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard +de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvée. + +Ce qu'elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant: il +aimait à lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivière, +jambes nues, pendant des kilomètres, pour lui rapporter des oeufs de +poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait +aussi des nasses... L'autre nuit, il avait découvert dans le bois une +faisane prise au collet... + +Moi qui n'osais plus rentrer à la maison quand j'avais un accroc à ma +blouse, je regardais Millie avec étonnement. + +Mais ma mère n'écoutait plus. Elle fit même signe à la dame de se taire; +et, déposant avec précaution son «nid» sur la table, elle se leva +silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un... + +Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où s'entassaient les pièces +d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré, +allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers +ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres +d'adjoints abandonnées où l'on mettait sécher le tilleul et mûrir les +pommes. + +--Déjà, tout à l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du +bas, dit Millie à mi-voix, et je croyais que c'était toi, François, qui +étais rentré... + +Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le coeur +battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la +cuisine s'ouvrit; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine, +et se présenta dans l'entrée obscure de la salle à manger. + +--C'est toi, Augustin? dit la dame. + +C'était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de +lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en +arrière et sa blouse noire sanglée d'une ceinture comme en portent les +écoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait... + +Il m'aperçut, et, avant que personne eût pu lui demander aucune +explication: + +--Viens-tu dans la cour? dit-il. + +J'hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma +casquette et j'allai vers lui. Nous sortîmes par la porte de la cuisine +et nous allâmes au préau, que l'obscurité envahissait déjà. A la lueur +de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez +droit, à la lèvre duvetée. + +--Tiens, dit-il, j'ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n'y avais donc +jamais regardé? + +Il tenait à la main une petite roue en bois noirci; un cordon de fusées +déchiquetées courait tout autour; ç'avait dû être le soleil ou la lune +au feu d'artifice du Quatorze Juillet. + +--Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours les +allumer, dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un qui espère +bien trouver mieux par la suite. + +Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux +complètement ras comme un paysan. Il me montra les deux fusées avec +leurs bouts de mèche en papier que la flamme avait coupés, noircis, puis +abandonnés. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa +poche--à mon grand étonnement, car cela nous était formellement +interdit--une boîte d'allumettes. Se baissant avec précaution, il mit le +feu à la mèche. Puis, me prenant par la main, il m'entraîna vivement en +arrière. + +Un instant après, ma mère qui sortait sur le pas de la porte, avec la +mère de Meaulnes, après avoir débattu et fixé le prix de pension, vit +jaillir sous le préau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d'étoiles +rouges et blanches; et elle put m'apercevoir, l'espace d'une seconde, +dressé dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau +venu et ne bronchant pas... + +Cette fois encore, elle n'osa rien dire. + +Et le soir, au dîner, il y eut, à la table de famille, un compagnon +silencieux, qui mangeait, la tête basse, sans se soucier de nos trois +regards fixés sur lui. + + + + +CHAPITRE II + +APRÈS QUATRE HEURES... + + +Je n'avais guère été, jusqu'alors, courir dans les rues avec les gamins +du bourg. Une coxalgie, dont j'ai souffert jusque vers cette année +189..., m'avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore +poursuivant les écoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la +maison, en sautillant misérablement sur une jambe... + +Aussi ne me laissait-on guère sortir. Et je me rappelle que Millie, qui +était très fière de moi, me ramena plus d'une fois à la maison, avec +force taloches, pour m'avoir ainsi rencontré, sautant à cloche-pied, +avec les garnements du village. + +L'arrivée d'Augustin Meaulnes, qui coïncida avec ma guérison, fut le +commencement d'une vie nouvelle. + +Avant sa venue, lorsque le cours était fini, à quatre heures, une longue +soirée de solitude commençait pour moi. Mon père transportait le feu du +poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger; et peu à +peu les derniers gamins attardés abandonnaient l'école refroidie où +roulaient des tourbillons de fumée. Il y avait encore quelques jeux, des +galopades dans la cour; puis la nuit venait; les deux élèves qui avaient +balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs +pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant +le grand portail ouvert... + +Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la +mairie, enfermé dans le cabinet des archives plein de mouches mortes, +d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, +auprès d'une fenêtre qui donnait sur le jardin. + +Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient +à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je +rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais +trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien dire, +et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais +allumer son feu dans l'étroite cuisine où vacillait la flamme d'une +bougie... + +Mais quelqu'un est venu qui m'a enlevé à tous ces plaisirs d'enfant +paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux +visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la lampe +autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque +mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et +celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent +bientôt le grand Meaulnes. + +Dès qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est-à-dire dès les premiers +jours de décembre, l'école cessa d'être désertée le soir, après quatre +heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et +leurs seaux d'eau, il y avait toujours, après le cours, dans la classe, +une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés +autour de Meaulnes. Et c'étaient de longues discussions, des disputes +interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et +plaisir. + +Meaulnes ne disait rien; mais c'était pour lui qu'à chaque instant l'un +des plus bavards s'avançait au milieu du groupe, et, prenant à témoin +tour à tour chacun de ses compagnons, qui l'approuvaient bruyamment, +racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres +suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement. + +Assis sur un pupitre, en balançant les jambes, Meaulnes réfléchissait. +Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s'il eût réservé +ses éclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul. +Puis, à la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe +n'éclairait plus le groupe confus de jeunes gens, Meaulnes se levait +soudain et, traversant le cercle pressé: + +--Allons, en route! criait-il. + +Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris jusqu'à la nuit +noire, dans le haut du bourg... + + * * * * * + +Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais à +la porte des écuries des faubourgs, à l'heure où l'on trait les +vaches... Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l'obscurité, +entre deux craquements de son métier, le tisserand disait: + +--Voilà les étudiants! + +Généralement, à l'heure du dîner, nous nous trouvions tout près du +_Cours_, chez Desnoues, le charron, qui était aussi maréchal. Sa +boutique était une ancienne auberge, avec de grandes portes à deux +battants qu'on laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le +soufflet de la forge et l'on apercevait à la lueur du brasier, dans ce +lieu obscur et tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrêté +leur voiture pour causer un instant, parfois un écolier comme nous, +adossé à une porte, qui regardait sans rien dire. Et c'est là que tout +commença, environ huit jours avant Noël. + + + + +CHAPITRE III + +«JE FRÉQUENTAIS LA BOUTIQUE D'UN VANNIER» + + +La pluie était tombée tout le jour, pour ne cesser qu'au soir. La +journée avait été mortellement ennuyeuse. Aux récréations, personne ne +sortait. Et l'on entendait mon père, M. Seurel, crier à chaque minute, +dans la classe: + +--Ne sabotez donc pas comme ça, les gamins! + +Après la dernière récréation de la journée, ou, comme nous disions, +après le dernier «quart d'heure», M. Seurel, qui depuis un instant +marchait le long en large pensivement, s'arrêta, frappa un grand coup de +règle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins +de classe où l'on s'ennuie, et, dans le silence attentif, demanda: + +--Qui est-ce qui ira demain en voiture à La Gare avec François, pour +chercher M. et Mme Charpentier? + +C'étaient mes grands-parents: grand-père Charpentier, l'homme au grand +burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son +bonnet de poil de lapin qu'il appelait son képi... Les petits gamins le +connaissaient bien. Les matins, pour se débarbouiller, il tirait un seau +d'eau, dans lequel il barbotait, à la façon des vieux soldats en se +frottant vaguement la barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derrière +le dos, l'observaient avec une curiosité respectueuse... Et ils +connaissaient aussi grand'mère Charpentier, la petite paysanne, avec sa +capote tricotée, parce que Millie l'amenait, au moins une fois, dans la +classe des plus petits. + +Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noël, à la +Gare, au train de 4 h. 2. Ils avaient, pour nous voir, traversé tout le +département, chargés de ballots de châtaignes et de victuailles pour +Noël enveloppées dans des serviettes. Dès qu'ils avaient passé, tous les +deux, emmitouflés, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, +nous fermions sur eux toutes les portes, et c'était une grande semaine +de plaisir qui commençait... + +Il fallait pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il +fallait quelqu'un de sérieux qui ne nous versât pas dans un fossé, et +d'assez débonnaire aussi, car le grand-père Charpentier jurait +facilement et la grand-mère était un peu bavarde. + +A la question de M. Seurel, une dizaine de voix répondirent, criant +ensemble: + +--Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes! + +Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre. + +Alors ils crièrent: + +--Fromentin! + +D'autres: + +--Jasmin Delouche! + +Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monté sur sa truie au +triple galop, criait: «Moi! Moi!», d'une voix perçante. + +Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement la main. + +J'aurais voulu que ce fût Meaulnes. Ce petit voyage en voiture à âne +serait devenu un événement plus important. Il le désirait aussi, mais il +affectait de se taire dédaigneusement. Tous les grands élèves s'étaient +assis comme lui sur la table, à revers, les pieds sur le banc, ainsi que +nous faisions dans les moments de grand répit et de réjouissance. +Coffin, sa blouse relevée et roulée autour de la ceinture, embrassait la +colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commençait de +grimper en signe d'allégresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en +disant: + +--Allons! Ce sera Moucheboeuf. + +Et chacun regagna sa place en silence. + + * * * * * + +A quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée par la pluie, je me +trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions +le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en +capuchon, un morceau de pain à la main, sortit de chez lui et, rasant +les murs, se présenta en sifflant à la porte du charron. Meaulnes ouvrit +le portail, le héla et, tous les trois, un instant après, nous étions +installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée +par de glacials coups de vent: Coffin et moi, assis auprès de la forge, +nos pieds boueux dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux +poches, silencieux, adossé au battant de la porte d'entrée. De temps à +autre, dans la rue, passait une dame de village, la tête baissée à cause +du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour +regarder qui c'était. + +Personne ne disait rien. Le maréchal et son ouvrier, l'un soufflant la +forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres +brusques... Je me rappelle ce soir-là comme un des grands soirs de mon +adolescence. C'était en moi un mélange de plaisir et d'anxiété: je +craignais que mon compagnon ne m'enlevât cette pauvre joie d'aller à La +Gare en voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer, +quelque entreprise extraordinaire qui vînt tout bouleverser. + +De temps à autre, le travail paisible et régulier de la boutique +s'interrompait pour un instant. Le maréchal laissait à petits coups +pesants et clairs retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en +l'approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait +travaillé. Et, redressant la tête, il nous disait, histoire de souffler +un peu: + +--Eh bien, ça va, la jeunesse? + +L'ouvrier restait la main en l'air à la chaîne du soufflet, mettait son +poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant. + +Puis le travail sourd et bruyant reprenait. + +Durant une de ces pauses, on aperçut, par la porte battante, Millie dans +le grand vent, serrée dans un fichu, qui passait chargée de petits +paquets. + +Le maréchal demanda: + +--C'est-il que M. Charpentier va bientôt venir? + +--Demain, répondis-je, avec ma grand'mère, j'irai les chercher en +voiture au train de 4 h. 2. + +--Dans la voiture à Fromentin, peut-être? + +Je répondis bien vite: + +--Non, dans celle du père Martin. + +--Oh! alors, vous n'êtes pas revenus. + +Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent à rire. + +L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose: + +--Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher à Vierzon. +Il y a une heure d'arrêt. C'est à quinze kilomètres. On aurait été de +retour avant même que l'âne à Martin fût attelé. + +--Çà, dit l'autre, c'est une jument qui marche!... + +--Et je crois bien que Fromentin la prêterait facilement. + +La conversation finit là. De nouveau la boutique fut un endroit plein +d'étincelles et de bruit, où chacun ne pensa que pour soi. + +Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai pour faire +signe au grand Meaulnes, il ne m'aperçut pas d'abord. Adossé à la porte +et la tête penchée, il semblait profondément absorbé par ce qui venait +d'être dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses réflexions, regardant, +comme à travers des lieus de brouillard, ces gens paisibles qui +travaillaient, je pensai soudain à cette image de _Robinson Crusoé_, où +l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand départ, «fréquentant la +boutique d'un vannier»... + +Et j'y ai souvent repensé depuis. + + + + +CHAPITRE IV + +L'ÉVASION + + +A une heure de l'après-midi, le lendemain, la classe du Cours supérieur +est claire, au milieu du paysage gelé, comme une barque sur l'Océan. On +n'y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pêche, +mais les harengs grillés sur le poêle et la laine roussie de ceux qui, +en rentrant, se sont chauffés de trop près. + +On a distribué, car la fin de l'année approche, les cahiers de +compositions. Et, pendant que M. Seurel écrit au tableau l'énoncé des +problèmes, un silence imparfait s'établit, mêlé de conversations à voix +basse, coupé de petits cris étouffés et de phrases dont on ne dit que +les premiers mots pour effrayer son voisin: + +--Monsieur! Un tel me... + +M. Seurel, en copiant ses problèmes, pense à autre chose. Il se retourne +de temps à autre, en regardant tout le monde d'un air à la fois sévère +et absent. Et ce remue-ménage sournois cesse complètement, une seconde, +pour reprendre ensuite, tout doucement d'abord, comme un ronronnement. + +Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d'une des +tables de la division des plus jeunes, près des grandes vitres, je n'ai +qu'à me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le +bas, puis les champs. + +De temps à autre, je me soulève sur la pointe des pieds et je regarde +anxieusement du côté de la ferme de la Belle-Étoile. Dès le début de la +classe, je me suis aperçu que Meaulnes n'était pas rentré après la +récréation de midi. Son voisin de table a bien dû s'en apercevoir aussi. +Il n'a rien dit encore, préoccupé par sa composition. Mais, dès qu'il +aura levé la tête, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un, +comme c'est l'usage, ne manquera par de crier à haute voix les premiers +mots de la phrase: + +--Monsieur! Meaulnes... + +Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupçonne de +s'être échappé. Sitôt le déjeuner terminé, il a dû sauter le petit mur +et filer à travers champs, en passant le ruisseau à la Vieille-Planche, +jusqu'à la Belle-Étoile. Il aura demandé la jument pour aller chercher +M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment. + +La Belle-Étoile est, là-bas, de l'autre côté du ruisseau, sur le versant +de la côte, une grande ferme, que les ormes, les chênes de la cour et +les haies vives cachent en été. Elle est placée sur un petit chemin qui +rejoint d'un côté la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays. +Entourée de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne +dans le fumier, la grande bâtisse féodale est au mois de juin enfouie +sous les feuilles, et, de l'école, on entend seulement, à la tombée de +la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais +aujourd'hui, j'aperçois par la vitre, entre les arbres dépouillés, le +haut mur grisâtre de la cour, la porte d'entrée, puis, entre des +tronçons de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallèle au +ruisseau, qui mène à la route de La Gare. + +Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est changé +encore. + +Ici, M. Seurel achève de copier le deuxième problème. Il en donne trois +d'habitude. Si aujourd'hui par hasard, il n'en donnait que deux... Il +remonterait aussitôt dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de +Meaulnes. Il enverrait pour le chercher à travers le bourg deux gamins +qui parviendraient certainement à le découvrir avant que la jument ne +soit attelée... + +M. Seurel, le deuxième problème copié, laisse un instant retomber son +bras fatigué... Puis, à mon grand soulagement, il va à la ligne et +recommence à écrire en disant: + +--Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant! + +... Deux petits traits noirs, qui dépassaient le mur de la Belle-Étoile +et qui devaient être les deux brancards dressés d'une voiture, ont +disparu. Je suis sûr maintenant qu'on fait là-bas les préparatifs du +départ de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tête et le poitrail +entre les deux pilastres de l'entrée, puis s'arrête, tandis qu'on fixe +sans doute, à l'arrière de la voiture un second siège pour les voyageurs +que Meaulnes prétend ramener. Enfin tout l'équipage sort lentement de la +cour, disparaît un instant derrière la haie, et repasse avec la même +lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on aperçoit entre deux tronçons +de la clôture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les +guides, un coude nonchalamment appuyé sur le côté de la voiture, à la +façon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes. + +Un instant encore tout disparaît derrière la haie. Deux hommes qui sont +restés au portail de la Belle-Étoile, à regarder partir la voiture, se +concertent maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce +décide enfin à mettre sa main en porte-voix près de sa bouche et à +appeler Meaulnes, puis à courir quelques pas, dans sa direction, sur le +chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivée sur la +route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir, +Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dressé comme +un conducteur de char romain, secouant à deux mains les guides, il lance +sa bête à fond de train et disparaît en un instant de l'autre côté de la +montée. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris à courir; +l'autre s'est lancé au galop à travers champs et semble venir vers nous. + +En quelques minutes, et au moment même où M. Seurel, quittant le +tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment où +trois voix à la fois crient du fond de la classe: + +--Monsieur! Le grand Meaulnes est parti! + +L'homme en blouse bleue est à la porte, qu'il ouvre soudain toute +grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil: + +--Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autorisé cet élève à +demander la voiture pour aller à Vierzon chercher vos parents? Il nous +est venu des soupçons... + +--Mais pas du tout! répond M. Seurel. + +Et aussitôt c'est dans la classe un désarroi effroyable. Les trois +premiers, près de la sortie, ordinairement chargés de pourchasser à +coups de pierres les chèvres ou les porcs qui viennent brouter dans la +cour les _corbeilles d'argent_, se sont précipités à la porte. Au +violent piétinement de leurs sabots ferrés sur les dalles de l'école a +succédé, dehors, le bruit étouffé de leurs pas précipités qui mâchent le +sable de la cour et dérapent au virage de la petite grille ouverte sur +la route. Tout le reste de la classe s'entasse aux fenêtres du jardin. +Certains ont grimpé sur les tables pour mieux voir... + +Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est évadé. + +--Tu iras tout de même à La Gare avec Moucheboeuf, me dit M. Seurel. +Meaulnes ne connaît pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux +carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures. + +Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander: + +--Mais qu'y a-t-il donc? + +Dans la rue du bourg, les gens commencent à s'attrouper. Le paysan est +toujours là, immobile, entêté, son chapeau à la main, comme quelqu'un +qui demande justice. + + + + +CHAPITRE V + +LA VOITURE QUI REVIENT + + +Lorsque j'eus ramené de La Gare les grands-parents, lorsqu'après le +dîner, assis devant la haute cheminée, ils commencèrent à raconter par +le menu détail tout ce qui leur était arrivé depuis les dernières +vacances, je m'aperçus bientôt que je ne les écoutais pas. + +La petite grille de la cour était tout près de la porte de la salle à +manger. Elle grinçait en s'ouvrant. D'ordinaire, au début de la nuit, +pendant nos veillées de campagne, j'attendais secrètement ce grincement +de la grille. Il était suivi d'un bruit de sabots claquant ou s'essuyant +sur le seuil, parfois d'un chuchotement comme de personnes qui se +concertent avant d'entrer. Et l'on frappait. C'était un voisin, les +institutrices, quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue +veillée. + +Or, ce soir-là, je n'avais plus rien à espérer du dehors, puisque tous +ceux que j'aimais étaient réunis dans notre maison; et pourtant je ne +cessais d'épier tous les bruits de la nuit et d'attendre qu'on ouvrît +notre porte. + +Le vieux grand-père, avec son air broussailleux de grand berger gascon, +ses deux pieds lourdement posés devant lui, son bâton entre les jambes, +inclinant l'épaule pour cogner sa pipe contre son soulier, était là. Il +approuvait de ses yeux mouillés et bons ce que disait la grand'mère, de +son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui +n'avaient pas encore payé leur fermage. Mais je n'étais plus avec eux. + +J'imaginais le roulement de voiture qui s'arrêterait soudain devant la +porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne +s'était passé... Ou peut-être irait-il d'abord reconduire la jument à la +Belle-Étoile; et j'entendrais bientôt son pas sonner sur la route et la +grille s'ouvrir... + +Mais rien. Le grand-père regardait fixement devant lui et ses paupières +en battant s'arrêtaient longuement sur ses yeux comme à l'approche du +sommeil. La grand'mère répétait avec embarras sa dernière phrase, que +personne n'écoutait. + +--C'est de ce garçon que vous êtes en peine? dit-elle enfin. + +A La Gare, en effet, je l'avais questionnée vainement. Elle n'avait vu +personne, à l'arrêt de Vierzon, qui ressemblât au grand Meaulnes. Mon +compagnon avait dû s'attarder en chemin. Sa tentative était manquée. +Pendant le retour, en voiture, j'avais ruminé ma déception, tandis que +ma grand'mère causait avec Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre, +les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l'âne +trottinant. De temps à autre, sur le grand calme de l'après-midi gelé, +montait l'appel lointain d'une bergère ou d'un gamin hélant son +compagnon d'un bosquet de sapins à l'autre. Et chaque fois, ce long cri +sur les coteaux déserts me faisait tressaillir, comme si c'eût été la +voix de Meaulnes me conviant à le suivre au loin... + + * * * * * + +Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure arriva de se +coucher. Déjà le grand-père était entré dans la chambre rouge, la +chambre-salon, tout humide et glacée d'être close depuis l'autre hiver. +On avait enlevé, pour qu'il s'y installât, les têtières en dentelle des +fauteuils, relevé les tapis et mis de côté les objets fragiles. Il avait +posé son bâton sur un chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il +venait de souffler sa bougie, et nous étions debout, nous disant +bonsoir, prêts à nous séparer pour la nuit, lorsqu'un bruit de voitures +nous fit taire. + +On eût dit deux équipages se suivant lentement au très petit trot. Cela +ralentit le pas et finalement vint s'arrêter sous la fenêtre de la salle +à manger qui donnait sur la route, mais qui était condamnée. + +Mon père avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte +qu'on avait déjà fermée à clef. Puis, poussant la grille, s'avançant sur +le bord des marches, il leva la lumière au-dessus de sa tête pour voir +ce qui se passait. + +C'étaient bien deux voitures arrêtées, le cheval de l'une attaché +derrière l'autre. Un homme avait sauté à terre et hésitait... + +--C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous m'indiquer +M. Fromentin, métayer à la Belle-Étoile? J'ai trouvé sa voiture et sa +jument qui s'en allaient sans conducteur, le long d'un chemin près de la +route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et +son adresse sur la plaque. Comme c'était sur mon chemin, j'ai ramené son +attelage par ici, afin d'éviter des accidents, mais ça m'a rudement +retardé quand même. + +Nous étions là, stupéfaits. Mon père s'approcha. Il éclaira la carriole +avec sa lampe. + +--Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas même une +couverture. La bête est fatiguée; elle boitille un peu. + +Je m'étais approché jusqu'au premier rang et je regardais avec les +autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une épave qu'eût +ramenée la haute mer--la première épave et la dernière, peut-être, de +l'aventure de Meaulnes. + +--Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous laisser +la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit s'inquiéter, chez +moi. + +Mon père accepta. De cette façon nous pourrions dès ce soir reconduire +l'attelage à la Belle-Étoile sans dire ce qui s'était passé. Ensuite, on +déciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et écrire à la +mère de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bête, en refusant le verre de +vin que nous lui offrions. + +Du fond de sa chambre où il avait rallumé la bougie, tandis que nous +rentrions sans rien dire et que mon père conduisait la voiture à la +ferme, mon grand-père appelait: + +--Alors? Est-il rentré, ce voyageur? + +Les femmes se concertèrent du regard, une seconde: + +--Mais oui, il a été chez sa mère. Allons, dors. Ne t'inquiète pas! + +--Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais, dit-il. + +Et, satisfait, il éteignit sa lumière et se tourna dans son lit pour +dormir. + +Ce fut la même explication que nous donnâmes aux gens du bourg. Quant à +la mère du fugitif, il fut décidé qu'on attendrait pour lui écrire. Et +nous gardâmes pour nous seuls notre inquiétude qui dura trois grands +jours. Je vois encore mon père rentrant de la ferme vers onze heures, sa +moustache mouillée par la nuit, discutant avec Millie d'une voix très +basse, angoissée et colère... + + + + +CHAPITRE VI + +ON FRAPPE AU CARREAU + + +Le quatrième jour fut un des plus froids de cet hiver-là. De grand +matin, les premiers arrivés dans la cour se réchauffaient en glissant +autour du puits. Ils attendaient que le poêle fût allumé dans l'école +pour s'y précipiter. + +Derrière le portail, nous étions plusieurs à guetter la venue des gars +de la campagne. Ils arrivaient tout éblouis encore d'avoir traversé des +paysages de givre, d'avoir vu les étangs glacés, les taillis où les +lièvres détalent... Il y avait dans leurs blouses un goût de foin et +d'écurie qui alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient +autour du poêle rouge. Et, ce matin-là, l'un d'eux avait apporté dans un +panier un écureuil gelé qu'il avait découvert en route. Il essayait, je +me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du préau, la longue +bête raidie... + +Puis la pesante classe d'hiver commença... + +Un coup brusque au carreau nous fit lever la tête. Dressé contre la +porte, nous aperçûmes le grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre +de sa blouse, la tête haute et comme ébloui! + +Les deux élèves du banc le plus rapproché de la porte se précipitèrent +pour l'ouvrir: il y eut à l'entrée comme un vague conciliabule, que nous +n'entendîmes pas, et le fugitif se décida enfin à pénétrer dans l'école. + +Cette bouffée d'air frais venue de la cour déserte, les brindilles de +paille qu'on voyait accrochées aux habits du grand Meaulnes, et surtout +son air de voyageur fatigué, affamé, mais émerveillé, tout cela fit +passer en nous un étrange sentiment de plaisir et de curiosité. + +M. Seurel était descendu du petit bureau à deux marches où il était en +train de nous faire la dictée, et Meaulnes marchait vers lui d'un air +agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau, à cet instant, le +grand compagnon, malgré son air épuisé et ses yeux rougis par les nuits +passées au dehors, sans doute. + +Il s'avança jusqu'à la chaire et dit, du ton très assuré de quelqu'un +qui rapporte un renseignement: + +--Je suis rentré, monsieur. + +--Je le vois bien, répondit M. Seurel, en le considérant avec +curiosité... Allez vous asseoir à votre place. + +Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbé, souriant d'un air +moqueur, comme font les grands élèves indisciplinés lorsqu'ils sont +punis, et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa +glisser sur son banc. + +--Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le +maître--toutes les têtes étaient alors tournées vers Meaulnes--pendant +que vos camarades finiront la dictée. + +Et la classe reprit comme auparavant. De temps à autre le grand Meaulnes +se tournait de mon côté, puis il regardait par les fenêtres, d'où l'on +apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs déserts, +ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur était +lourde, auprès du poêle rougi. Mon camarade, la tête dans les mains, +s'accouda pour lire: à deux reprises je vis ses paupières se fermer et +je crus qu'il allait s'endormir. + +--Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le +bras à demi. Voici trois nuits que je ne dors pas. + +--Allez! dit M. Seurel, désireux surtout d'éviter un incident. + +Toutes les têtes levées, toutes les plumes en l'air, à regret nous le +regardâmes partir, avec sa blouse fripée dans le dos et ses souliers +terreux. + +Que la matinée fut lente à traverser! Aux approches de midi, nous +entendîmes là-haut, dans la mansarde, le voyageur s'apprêter pour +descendre. Au déjeuner, je le retrouvai assis devant le feu, près des +grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de l'horloge, les +grands élèves et les gamins éparpillés dans la cour neigeuse filaient +comme des ombres devant la porte de la salle à manger. + +De ce déjeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et une grande gêne. +Tout était glacé: la toile cirée sans nappe, le vin froid dans les +verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait +décidé, pour ne pas le pousser à la révolte, de ne rien demander au +fugitif. Et il profita de cette trêve pour ne pas dire un mot. + +Enfin, le dessert terminé, nous pûmes tous les deux bondir dans la cour. +Cour d'école, après midi, où les sabots avaient enlevé la neige... cour +noircie où le dégel faisait dégoutter les toits du préau... cour pleine +de jeux et de cris perçants! Meaulnes et moi, nous longeâmes en courant +les bâtiments. Déjà deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la +partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la +boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez déroulé. Mais +mon compagnon se précipita dans la grande classe, où je le suivis, et +referma la porte vitrée juste à temps pour supporter l'assaut de ceux +qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres +secouées, de sabots claquant sur le seuil; une poussée qui fit plier la +tige de fer maintenant les deux battants de la porte; mais déjà +Meaulnes, au risque de se blesser à son anneau brisé, avait tourné la +petite clef qui fermait la serrure. + +Nous avions accoutumé de juger très vexante une pareille conduite. En +été, ceux qu'on laissait ainsi à la porte couraient au galop dans le +jardin et parvenaient souvent à grimper par une fenêtre avant qu'on eût +pu les fermer toutes. Mais nous étions en décembre et tout était clos. +Un instant on fit au dehors des pesées sur la porte; on nous cria des +injures; puis, un à un, ils tournèrent le dos et s'en allèrent, la tête +basse, en rajustant leurs cache-nez. + +Dans la classe qui sentait les châtaignes et la piquette, il n'y avait +que deux balayeurs, qui déplaçaient les tables. Je m'approchai du poêle +pour m'y chauffer paresseusement en attendant la rentrée, tandis +qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maître et dans les +pupitres. Il découvrit bientôt un petit atlas, qu'il se mit à étudier +avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tête +entre les mains. + +Je me disposais à aller près de lui; je lui aurais mis la main sur +l'épaule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le +trajet qu'il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec +la petite classe s'ouvrit toute battante sous une violente poussée, et +Jasmin Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la +campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fenêtres de la petite +classe était sans doute mal fermée ils avaient dû la pousser et sauter +par là. + +Jasmin Delouche, encore qu'assez petit, était l'un des plus âgés du +Cours Supérieur. Il était fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu'il se +donnait comme son ami. Avant l'arrivée de notre pensionnaire, c'était +lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pâle, assez fade, +et les cheveux pommadés. Fils unique de la veuve Delouche, aubergiste, +il faisait l'homme; il répétait avec vanité ce qu'il entendait dire aux +joueurs de billard, aux buveurs de vermouth. + +A son entrée, Meaulnes leva la tête et, les sourcils froncés, cria aux +gars qui se précipitaient sur le poêle, en se bousculant: + +--On ne peut donc pas être tranquille une minute, ici! + +--Si tu n'es pas content, il fallait rester où tu étais, répondit, sans +lever la tête, Jasmin Delouche qui se sentait appuyé par ses compagnons. + +Je pense qu'Augustin était dans cet état de fatigue où la colère monte +et vous surprend sans qu'on puisse la contenir. + +--Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu pâle, tu +vas commencer par sortir d'ici! + +L'autre ricana: + +--Oh! cria-t-il. Parce que tu es resté trois jours échappé, tu crois que +tu vas être le maître maintenant? + +Et, associant les autres à sa querelle: + +--Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais! + +Mais déjà Meaulnes était sur lui. Il y eut d'abord une bousculade; les +manches des blouses craquèrent et se décousirent. Seul, Martin, un des +gars de la campagne entrés avec Jasmin, s'interposa: + +--Tu vas te laisser! dit-il, les narines gonflées, secouant la tête +comme un bélier. + +D'une poussée violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au +milieu de la classe; puis, saisissant d'une main Delouche par le cou, de +l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin +s'agrippait aux tables et traînait les pieds sur les dalles, faisant +crisser ses souliers ferrés, tandis que Martin, ayant repris son +équilibre revenait à pas comptés, la tête en avant, furieux. Meaulnes +lâcha Delouche pour se colleter avec cet imbécile, et il allait +peut-être se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des +appartements s'ouvrit à demi. M. Seurel parut la tête tournée vers la +cuisine, terminant, avant d'entrer, une conversation avec quelqu'un... + +Aussitôt la bataille s'arrêta. Les uns se rangèrent autour du poêle, la +tête basse, ayant évité jusqu'au bout de prendre parti. Meaulnes s'assit +à sa place, le haut de ses manches décousu et défroncé. Quant à Jasmin, +tout congestionné, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui +précédèrent le coup de règle du début de la classe: + +--Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il +s'imagine peut-être qu'on ne sait pas où il a été! + +--Imbécile! Je ne le sais pas moi-même, répondit Meaulnes, dans le +silence déjà grand. + +Puis, haussant les épaules, la tête dans les mains, il se mit à +apprendre ses leçons. + + + + +CHAPITRE VII + +LE GILET DE SOIE + + +Notre chambre était, comme je l'ai dit, une grande mansarde. A moitié +mansarde, à moitié chambre. Il y avait des fenêtres aux autres logis +d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci était éclairé par une lucarne. +Il était impossible de fermer complètement la porte, qui frottait sur le +plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre +bougie que menaçaient tous les courants d'air de la grande demeure, +chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous +étions obligés d'y renoncer. Et, toute le nuit, nous sentions autour de +nous, pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des trois +greniers. + +C'est là que nous nous retrouvâmes, Augustin et moi, le soir de ce même +jour d'hiver. + +Tandis qu'en un tour de main j'avais quitté tous mes vêtements et les +avais jetés en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon, +sans rien dire, commençait lentement à se déshabiller. Du lit de fer aux +rideaux de cretonne décorés de pampres, où j'étais monté déjà, je le +regardais faire. Tantôt il s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux. +Tantôt il se levait et marchait de long en large, tout en se dévêtant. +La bougie, qu'il avait posée sur une petite table d'osier tressée par +des bohémiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque. + +Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air distrait et +amer, mais avec soin, ses habits d'écolier. Je le revois plaquant sur +une chaise sa lourde ceinture; pliant sur le dossier sa blouse noire +extraordinairement fripée et salie; retirant une espèce de paletot gros +bleu qu'il avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos, +pour l'étaler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se redressa et se +retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu du petit gilet à +boutons de cuivre, qui était d'uniforme sous le paletot, un étrange +gilet de soie, très ouvert, que fermait dans le bas un rang serré de +petits boutons de nacre. + +C'était un vêtement d'une fantaisie charmante, comme devaient en porter +les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'mères, dans les bals de mil +huit cent trente. + +Je me rappelle, en cet instant, le grand écolier paysan, nu-tête, car il +avait soigneusement posé sa casquette sur ses autres habits--visage si +jeune, si vaillant et si durci déjà. Il avait repris sa marche à travers +la chambre lorsqu'il se mit à déboutonner cette pièce mystérieuse d'un +costume qui n'était pas le sien. Et il était étrange de le voir, en bras +de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux, mettant +la main sur ce gilet de marquis. + +Dès qu'il l'eut touché, sortant brusquement de sa rêverie il tourna la +tête vers moi et me regarda d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de +rire. Il sourit en même temps que moi et son visage s'éclaira. + +--Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi, à voix basse. Où l'as-tu +pris? + +Mais son sourire s'éteignit aussitôt. Il passa deux fois sur ses cheveux +ras sa main lourde, et tout soudain, comme quelqu'un qui ne peut plus +résister à son désir, il réendossa sur le fin jabot sa vareuse qu'il +boutonna solidement et sa blouse fripée; puis il hésita un instant, en +me regardant de côté... Finalement, il s'assit sur le bord de son lit, +quitta ses souliers qui tombèrent bruyamment sur le plancher; et, tout +habillé comme un soldat au cantonnement d'alerte, il s'étendit sur son +lit et souffla la bougie. + +Vers le milieu de la nuit je m'éveillai soudain. Meaulnes était au +milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tête, et il cherchait +au porte-manteau quelque chose--une pèlerine qu'il se mit sur le dos... +La chambre était très obscure. Pas même la clarté que donne parfois le +reflet de la neige. Un vent noir et glacé soufflait dans le jardin mort +et sur le toit. + +Je me dressai un peu et je lui criai tout bas: + +--Meaulnes! tu repars? + +Il ne répondit pas. Alors, tout à fait affolé, je dis: + +--Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m'emmènes. + +Et je sautai à bas. + +Il s'approcha, me saisit par le bras, me forçant à m'asseoir sur le +rebord du lit, et il me dit: + +--Je ne puis pas t'emmener, François. Si je connaissais bien mon chemin, +tu m'accompagnerais. Mais il faut d'abord que je le retrouve sur le +plan, et je n'y parviens pas. + +--Alors, tu ne peux pas repartir non plus? + +--C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec découragement. Allons, +recouche-toi. Je te promets de ne par repartir sans toi. + +Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n'osais +plus rien dire. Il marchait, s'arrêtait, repartait plus vite, comme +quelqu'un qui, dans sa tête, recherche ou repasse des souvenirs, les +confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouvé; puis de +nouveau lâche le fil et recommence à chercher... + +Ce ne fut pas la seule nuit où, réveillé par le bruit de ses pas, je le +trouvai ainsi, vers une heure du matin, déambulant à travers la chambre +et les greniers--comme ces marins qui n'ont pu se déshabituer de faire +le quart et qui, au fond de leurs propriétés bretonnes, se lèvent et +s'habillent à l'heure réglementaire pour surveiller la nuit terrienne. + +A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la première +quinzaine de février, je fus ainsi tiré de mon sommeil. Le grand +Meaulnes était là, dressé, tout équipé, sa pèlerine sur le dos, prêt à +partir, et chaque fois, au bord de ce pays mystérieux où une fois déjà +il s'était évadé, il s'arrêtait, hésitait. Au moment de lever le loquet +de la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine qu'il +eût facilement ouverte sans que personne l'entendît, il reculait une +fois encore... Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit, +fiévreusement, il arpentait, en réfléchissant, les greniers abandonnés. + + * * * * * + +Enfin une nuit, vers le 15 février, ce fut lui-même qui m'éveilla en me +posant doucement la main sur l'épaule. + +La journée avait été fort agitée. Meaulnes, qui délaissait complètement +tous les jeux de ses anciens camarades, était resté, durant la dernière +récréation du soir, assis sur son banc, tout occupé à établir un +mystérieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement, +sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient incessant se produisait entre la +cour et la salle de classe. Les sabots claquaient. On se pourchassait de +table en table, franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On +savait qu'il ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il +travaillait ainsi; cependant, comme la récréation se prolongeait, deux +ou trois gamins du bourg, par manière de jeu, s'approchèrent à pas de +loup et regardèrent par-dessus son épaule. L'un d'eux s'enhardit jusqu'à +pousser les autres sur Meaulnes... Il ferma brusquement son atlas, cacha +sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux +autres avaient pu s'échapper. + +... C'était ce hargneux Giraudat, qui prit un ton pleurard, essaya de +donner des coups de pied, et, en fin de compte, fut mis dehors par le +grand Meaulnes, à qui il cria rageusement: + +--Grand lâche! ça ne m'étonne pas qu'ils sont tous contre toi, qu'ils +veulent te faire la guerre!... + +et une foule d'injures auxquelles nous répondîmes, sans avoir bien +compris ce qu'il avait voulu dire. C'est moi qui criais le plus fort, +car j'avais pris le parti du grand Meaulnes. Il y avait maintenant comme +un pacte entre nous. La promesse qu'il m'avait faite de m'emmener avec +lui, sans me dire, comme tout le monde, «que je ne pourrais pas +marcher», m'avait lié à lui pour toujours. Et je ne cessais de penser à +son mystérieux voyage. Je m'étais persuadé qu'il avait dû rencontrer une +jeune fille. Elle était sans doute infiniment plus belle que toutes +celles du pays, plus belle que Jeanne, qu'on apercevait dans le jardin +des religieuses par le trou de la serrure; et que Madeleine, la fille du +boulanger, toute rose et toute blonde; et que Jenny, la fille de la +châtelaine, qui était admirable, mais folle et toujours enfermée. C'est +à une jeune fille certainement qu'il pensait la nuit, comme un héros de +roman. Et j'avais décidé de lui en parler, bravement, la première fois +qu'il m'éveillerait... + +Le soir de cette nouvelle bataille, après quatre heures, nous étions +tous les deux occupés à rentrer des outils du jardin, des pics et des +pelles qui avaient servi à creuser des trous, lorsque nous entendîmes +des cris sur la route. C'était une bande de jeunes gens et de gamins, en +colonne par quatre, au pas gymnastique, évoluant comme une compagnie +parfaitement organisée, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un +autre que nous ne connûmes point. Ils nous avaient aperçus et ils nous +huaient de la belle façon. Ainsi tout le bourg était contre nous, et +l'on préparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous étions exclus. + +Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la bêche et la pioche +qu'il avait sur l'épaule... Mais, à minuit, je sentais sa main sur mon +bras, et je m'éveillais en sursaut. + +--Lève-toi, dit-il, nous partons. + +--Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout? + +--J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous trouvions le +reste! répondit-il, les dents serrées. + +--Écoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon séant. Écoute-moi: nous +n'avons qu'une chose à faire; c'est de chercher tous les deux en plein +jour, en nous servant de ton plan, la partie du chemin qui nous manque. + +--Mais cette portion-là est très loin d'ici. + +--Eh bien, nous irons en voiture, cet été, dès que les journées seront +longues. + +Il y eut un silence prolongé qui voulait dire qu'il acceptait. + +--Puisque nous tâcherons ensemble de retrouver la jeune fille que tu +aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle est, parle-moi +d'elle. + +Il s'assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l'ombre sa tête +penchée, ses bras croisés et ses genoux. Puis il aspira l'air fortement, +comme quelqu'un qui a eu gros coeur longtemps et qui va enfin confier +son secret... + + + + +CHAPITRE VIII + +L'AVENTURE + + +Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-là tout ce qui lui était arrivé +sur la route. Et même lorsqu'il se fut décidé à me tout confier, durant +des jours de détresse dont je reparlerai, ce resta longtemps le grand +secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui que tout est fini, +maintenant qu'il ne reste plus que poussière + + de tant de mal, de tant de bien, + +je puis raconter son étrange aventure. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +A une heure et demie de l'après-midi, sur la route de Vierzon, par ce +temps glacial, Meaulnes fit marcher la bête bon train car il savait +n'être pas en avance. Il ne songea d'abord, pour s'en amuser, qu'à notre +surprise à tous, lorsqu'il ramènerait dans la carriole, à quatre heures, +le grand-père et la grand'mère Charpentier. Car, à ce moment-là, certes, +il n'avait pas d'autre intention. + +Peu à peu, le froid le pénétrant, il s'enveloppa les jambes dans une +couverture qu'il avait d'abord refusée et que les gens de la +Belle-Étoile avaient mise de force dans la voiture. + +A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il n'était jamais passé +dans un petit pays aux heures de classe et s'amusa de voir celui-là +aussi désert, aussi endormi. C'est à peine si, de loin en loin, un +rideau se leva, montrant une tête curieuse de bonne femme. + +A la sortie de La Motte, aussitôt après la maison d'école, il hésita +entre deux routes et crut se rappeler qu'il fallait tourner à gauche +pour aller à Vierzon. Personne n'était là pour le renseigner. Il remit +sa jument au trot sur la route désormais plus étroite et mal empierrée. +Il longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier +à qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s'il était bien là sur +la route de Vierzon. La jument, tirant sur les guides, continuait à +trotter; l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait; il cria +quelque chose en faisant un geste vague, et, à tout hasard, Meaulnes +poursuivit sa route. + +De nouveau ce fut la vaste campagne gelée, sans accident ni distraction +aucune; parfois seulement une pie s'envolait, effrayée par la voiture, +pour aller se percher plus loin sur un orme sans tête. Le voyageur avait +enroulé autour de ses épaules, comme une cape, sa grande couverture. Les +jambes allongées, accoudé sur un côté de la carriole, il dut somnoler un +assez long moment... + +... Lorsque, grâce au froid, qui traversait maintenant la couverture, +Meaulnes eut repris ses esprits, il s'aperçut que le paysage avait +changé. Ce n'étaient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc où +se perdait le regard, mais de petits prés encore verts avec de hautes +clôtures. A droite et à gauche, l'eau des fossés coulait sous la glace. +Tout faisait pressentir l'approche d'une rivière. Et, entre les hautes +haies, la route n'était plus qu'un étroit chemin défoncé. + +La jument, depuis un instant, avait cessé de trotter. D'un coup de +fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle +continua à marcher au pas avec une extrême lenteur, et le grand écolier, +regardant de côté, les mains appuyées sur le devant de la voiture, +s'aperçut qu'elle boitait d'une jambe de derrière. Aussitôt il sauta à +terre, très inquiet. + +--Jamais nous n'arriverons à Vierzon pour le train, dit-il à mi-voix. + +Et il n'osait pas s'avouer sa pensée la plus inquiétante, à savoir que +peut-être il s'était trompé de chemin et qu'il n'était plus là sur la +route de Vierzon. + +Il examina longuement le pied de la bête et n'y découvrit aucune trace +de blessure. Très craintive, la jument levait la patte dès que Meaulnes +voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. +Il comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot. +En gars expert au maniement du bétail, il s'accroupit, tenta de lui +saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses +genoux, mais il fut gêné par la voiture. A deux reprises, la jument se +déroba et avança de quelques mètres. Le marchepied vint le frapper à la +tête et la roue le blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher +de la bête peureuse; mais le caillou se trouvait si bien enfoncé que +Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir à bout. + +Lorsqu'il eut terminé sa besogne, et qu'il releva enfin la tête, à demi +étourdit et les yeux troubles, il s'aperçut avec stupeur que la nuit +tombait... + + * * * * * + +Tout autre que Meaulnes eût immédiatement rebroussé chemin. C'était le +seul moyen de ne pas s'égarer davantage. Mais il réfléchit qu'il devait +être maintenant fort loin de la Motte. En outre la jument pouvait avoir +pris un chemin transversal pendant qu'il dormait. Enfin, ce chemin-là +devait bien à la longue mener vers quelque village... Ajoutez à toutes +ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied, tandis +que la bête impatiente tirait déjà sur les guides, sentait grandir en +lui le désir exaspéré d'aboutir à quelque chose et d'arriver quelque +part, en dépit de tous les obstacles! + +Il fouetta la jument qui fit un écart et se remit au grand trot. +L'obscurité croissait. Dans le sentier raviné, il y avait maintenant +tout juste passage pour la voiture. Parfois une branche morte de la haie +se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit +tout à fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de coeur, à +la salle à manger de Sainte-Agathe, où nous devions, à cette heure, être +tous réunis. Puis la colère le prit; puis l'orgueil et la joie profonde +de s'être ainsi évadé, sans avoir voulu... + + + + +CHAPITRE IX + +UNE HALTE + + +Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait buté +dans l'ombre; Meaulnes vit sa tête plonger et se relever par deux fois; +puis elle s'arrêta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose. +Autour des pieds de la bête, on entendait comme un clapotis d'eau. Un +ruisseau coupait le chemin. En été, ce devait être un gué. Mais à cette +époque le courant était si fort que la glace n'avait pas pris et qu'il +eût été dangereux de pousser plus avant. + +Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et, +très perplexe, se dressa dans la voiture. C'est alors qu'il aperçut, +entre les branches, une lumière. Deux ou trois prés seulement devaient +la séparer du chemin... + +L'écolier descendit de voiture et ramena la jument en arrière, en lui +parlant pour la calmer, pour arrêter ses brusques coups de tête +effrayés: + +--Allons, ma vieille! Allons! Maintenant nous n'irons pas plus loin. +Nous saurons bientôt où nous sommes arrivés. + +Et, poussant la barrière entr'ouverte d'un petit pré qui donnait sur le +chemin, il fit entrer là son équipage. Ses pieds enfonçaient dans +l'herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tête contre celle +de la bête, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine... Il +la conduisit tout au bout du pré, lui mit sur le dos la couverture; +puis, écartant les branches de la clôture du fond, il aperçut de nouveau +la lumière, qui était celle d'une maison isolée. + +Il lui fallut bien, tout de même, traverser trois prés, sauter un +traître petit ruisseau, où il faillit plonger les deux pieds à la +fois... Enfin, après un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva +dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son tet. +Au bruit des pas sur la terre gelée, un chien se mit à aboyer avec +fureur. + +Le volet de la porte était ouvert, et la lueur que Meaulnes avait +aperçue était celle d'un feu de fagots allumé dans la cheminée. Il n'y +avait pas d'autre lumière que celle du feu. Une bonne femme, dans la +maison, se leva et s'approcha de la porte, sans paraître autrement +effrayée. L'horloge à poids, juste à cet instant, sonna la demie de sept +heures. + +--Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand garçon, je crois bien que +j'ai mis le pied dans vos chrysanthèmes. + +Arrêtée, un bol à la main, elle le regardait. + +--Il est vrai, dit-elle, qu'il fait noir dans la cour à ne pas s'y +conduire. + +Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda les murs +de la pièce tapissée de journaux illustrés comme une auberge, et la +table, sur laquelle un chapeau d'homme était posé. + +--Il n'est pas là, le patron? dit-il en s'asseyant. + +--Il va revenir, répondit la femme, mise en confiance. Il est allé +chercher un fagot. + +--Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune homme, en +rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes là plusieurs chasseurs à +l'affût. Je suis venu vous demander de nous céder un peu de pain. + +Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout +dans une ferme isolée, il faut parler avec beaucoup de discrétion, de +politique même, et surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays. + +--Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons guère vous en donner. Le boulanger +qui passe pourtant tous les mardis n'est pas venu aujourd'hui... + +Augustin, qui avait espéré un instant se trouver à proximité d'un +village, s'effraya. + +--Le boulanger de quel pays? demanda-t-il. + +--Eh bien, le boulanger du Vieux-Nançay, répondit la femme avec +étonnement. + +--C'est à quelle distance d'ici, au juste, Le Vieux-Nançay? poursuivit +Meaulnes très inquiet. + +--Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par la +traverse il y a trois lieues et demie. + +Et elle se mit à raconter qu'elle y avait sa fille en place, qu'elle +venait à pied pour la voir tous les premiers dimanches du mois et que +ses patrons... + +Mais Meaulnes, complètement dérouté, l'interrompit pour dire: + +--Le Vieux-Nançay serait-il le bourg le plus rapproché d'ici? + +--Non, c'est Les Landes, à cinq kilomètres. Mais il n'y a pas de +marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une petite assemblée, +chaque année, à la Saint-Martin. + +Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit à tel point +égaré qu'il en fut presque amusé. Mais la femme, qui était occupée à +laver son bol sur l'évier, se retourna, curieuse à son tour, et elle dit +lentement, en le regardant bien droit: + +--C'est-il que vous n'êtes pas du pays?... + + * * * * * + +A ce moment, un paysan âgé se présenta à la porte, avec une brassée de +bois, qu'il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, très fort, comme +s'il eût été sourd, ce que demandait le jeune homme. + +--Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous +monsieur. Vous ne vous chauffez pas. + +Tous les deux, un instant plus tard, ils étaient installés près des +chenets: le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes +mangeant un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre +voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison après tant +d'inquiétudes, pensant que sa bizarre aventure était terminée, faisait +déjà le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves +gens. Il ne savait pas que c'était là seulement une halte, et qu'il +allait tout à l'heure reprendre son chemin. + +Il demanda bientôt qu'on le remît sur la route de La Motte. Et, revenant +peu à peu à la vérité, il raconta qu'avec sa voiture il s'était séparé +des autres chasseurs et se trouvait maintenant complètement égaré. + +Alors l'homme et la femme insistèrent si longtemps pour qu'il restât +coucher et repartît seulement au grand jour, que Meaulnes finit par +accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer à l'écurie. + +--Vous prendrez garde aux trous de la sente, lui dit l'homme. + +Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'était pas venu par «la sente». Il fut +sur le point de demander au brave homme de l'accompagner. Il hésita une +seconde sur le seuil et si grande était son indécision qu'il faillit +chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure. + + + + +CHAPITRE X + +LA BERGERIE + + +Pour s'y reconnaître, il grimpa sur le talus d'où il avait sauté. + +Lentement et difficilement, comme à l'aller, il se guida entre les +herbes et les eaux, à travers les clôtures de saules, et s'en fut +chercher sa voiture dans le fond du pré où il l'avait laissée. La +voiture n'y était plus... Immobile, la tête battante, il s'efforça +d'écouter tous les bruits de la nuit, croyant à chaque seconde entendre +sonner tout près le collier de la bête. Rien... Il fit le tour du pré; +la barrière était à demi ouverte, à demi renversée, comme si une roue de +voiture avait passé dessus. La jument avait dû, par là, s'échapper toute +seule. + +Remontant le chemin, il fit quelques pas et s'embarrassa les pieds dans +la couverture qui sans doute avait glissé de la jument à terre. Il en +conclut que la bête s'était enfuie dans cette direction. Il se prit à +courir. + +Sans autre idée que la volonté tenace et folle de rattraper sa voiture, +tout le sang au visage, en proie à ce désir panique qui ressemblait à la +peur, il courait... Parfois son pied butait dans les ornières. Aux +tournants, dans l'obscurité totale, il se jetait contre les clôtures, +et, déjà trop fatigué pour s'arrêter à temps, s'abattait sur les épines, +les bras en avant, se déchirant les mains pour se protéger le visage. +Parfois, il s'arrêtait, écoutait--et repartait. Un instant, il crut +entendre un bruit de voiture; mais ce n'était qu'un tombereau cahotant +qui passait très loin, sur une route, à gauche... + +Vint un moment où son genou, blessé au marche-pied, lui fit si mal qu'il +dut s'arrêter, la jambe raidie. Alors il réfléchit que si sa jument ne +n'était pas sauvée au grand galop, il l'aurait depuis longtemps +rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se perdait pas ainsi et que +quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il revint sur ses pas, épuisé, +colère, se traînant à peine. + +A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait quittés +et bientôt il aperçut la lumière de la maison qu'il cherchait. Un +sentier profond s'ouvrait dans la haie: + +--Voilà la sente dont le vieux m'a parlé, se dit Augustin. + +Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus à franchir les +haies et les talus. Au bout d'un instant, le sentier déviant à gauche, +la lumière parut glisser à droite, et, parvenu à un croisement de +chemins, Meaulnes, dans sa hâte à regagner le pauvre logis, suivit sans +réfléchir un sentier qui paraissait directement y conduire. + +Mais à peine avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumière +disparut, soit qu'elle fût cachée par une haie, soit que les paysans, +fatigués d'attendre, eussent fermé leurs volets. Courageusement, +l'écolier sauta à travers champs, marcha tout droit dans la direction où +la lumière avait brillé tout à l'heure. Puis, franchissant encore une +clôture, il retomba dans un nouveau sentier... + +Ainsi peu à peu, s'embrouillait la piste du grand Meaulnes et se brisait +le lien qui l'attachait à ceux qu'il avait quittés. + +Découragé, presque à bout de forces, il résolut, dans son désespoir, de +suivre ce sentier jusqu'au bout. A cent pas de là, il débouchait dans +une grande prairie grise, où l'on distinguait de loin en loin des ombres +qui devaient être des genévriers, et une bâtisse obscure dans un repli +de terrain. Meaulnes s'en approcha. Ce n'était là qu'une sorte de grand +parc à bétail ou de bergerie abandonnée. La porte céda avec un +gémissement. La lueur de la lune, quand le grand vent chassait les +nuages, passait à travers les fentes des cloisons. Une odeur de moisi +régnait. + +Sans chercher plus avant, Meaulnes s'étendit sur la paille humide, le +coude à terre, la tête dans la main. Ayant retiré sa ceinture, il se +recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors à la +couverture de la jument qu'il avait laissée dans le chemin, et il se +sentit si malheureux, si fâché contre lui-même qu'il lui prit une forte +envie de pleurer... + +Aussi s'efforça-t-il de penser à autre chose. Glacé jusqu'aux moelles, +il se rappela un rêve--une vision plutôt, qu'il avait eue tout enfant, +et dont il n'avait jamais parlé à personne: un matin, au lieu de +s'éveiller dans sa chambre, où pendaient ses culottes et ses paletots, +il s'était trouvé dans une longue pièce verte, aux tentures pareilles à +des feuillages. En ce lieu coulait une lumière si douce qu'on eût cru +pouvoir la goûter. Près de la première fenêtre, une jeune fille cousait, +le dos tourné, semblant attendre son réveil... Il n'avait pas eu la +force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure +enchantée. Il s'était rendormi... Mais la prochaine fois, il jurait bien +de se lever. Demain matin, peut-être!... + + + + +CHAPITRE XI + +LE DOMAINE MYSTÉRIEUX + + +Dès le petit jour, il se reprit à marcher. Mais son genou enflé lui +faisait mal; il lui fallait s'arrêter et s'asseoir à chaque moment tant +la douleur était vive. L'endroit où il se trouvait était d'ailleurs le +plus désolé de la Sologne. De toute la matinée, il ne vit qu'une +bergère, à l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la héler, +essayer de courir, elle disparut sans l'entendre. + +Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une désolante +lenteur... Pas un toit, pas une âme. Pas même le cri d'un courlis dans +les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un +soleil de décembre, clair et glacial. + +Il pouvait être trois heures de l'après-midi lorsqu'il aperçut enfin, +au-dessus d'un bois de sapins, la flèche d'une tourelle grise. + +--Quelque vieux manoir abandonné, se dit-il, quelque pigeonnier +désert!... + +Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois +débouchait, entre deux poteaux blancs, une allée où Meaulnes s'engagea. +Il y fit quelques pas et s'arrêta, plein de surprise, trouble d'une +émotion inexplicable. Il marchait pourtant du même pas fatigué, le vent +glacé lui gerçait les lèvres, le suffoquait par instants; et pourtant un +contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité parfaite et +presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu'il n'y +avait plus maintenant que du bonheur à espérer. C'est ainsi que, jadis, +la veille des grandes fêtes d'été il se sentait défaillir, lorsque à la +tombée de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que +la fenêtre de sa chambre était obstruée par les branches. + +--Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive à ce vieux pigeonnier, +plein de hiboux et de courants d'air!... + +Et, fâché contre lui-même, il s'arrêta, se demandant s'il ne valait pas +mieux rebrousser chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il +réfléchissait depuis un instant, la tête basse, lorsqu'il s'aperçut +soudain que l'allée était balayée à grands ronds réguliers comme on +faisait chez lui pour les fêtes. Il se trouvait dans un chemin pareil à +la grand'rue de La Ferté le matin de l'Assomption!... Il eût aperçu au +détour de l'allée une troupe de gens en fête soulevant la poussière +comme au mois de juin, qu'il n'eût pas été surpris davantage. + +--Y aurait-il une fête dans cette solitude? se demanda-t-il. + +Avançant jusqu'au premier détour, il entendit un bruit de voix qui +s'approchaient. Il se jeta de côté dans les jeunes sapins touffus, +s'accroupit et écouta en retenant son souffle. C'étaient des voix +enfantines. Une troupe d'enfants passa tout près de lui. L'un d'eux, +probablement une petite fille, parlait d'un ton si sage et si entendu +que Meaulnes, bien qu'il ne comprît guère le sens de ses paroles, ne put +s'empêcher de sourire. + +--Une seule chose m'inquiète, disait-elle, c'est la question des +chevaux. On n'empêchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le +grand poney jaune! + +--Jamais on ne m'en empêchera, répondit une voix moqueuse de jeune +garçon! Est-ce que nous n'avons pas toutes les permissions?... Même +celle de nous faire mal, s'il nous plaît... + +Et les voix s'éloignèrent, au moment où s'approchait déjà un autre +groupe d'enfants. + +--Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en +bateau. + +--Mais nous le permettra-t-on? dit une autre. + +--Vous savez bien que nous organisons la fête à notre guise. + +--Et si Frantz rentrait dès ce soir, avec sa fiancée? + +--Eh bien, il ferait ce que nous voudrions!... + + * * * * * + +«Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les +enfants qui font la loi, ici?... Étrange domaine!» + +Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander où l'on trouverait à +boire et à manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui +s'éloignait. C'étaient trois fillettes avec des robes droites qui +s'arrêtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux à brides. Une +plume blanche leur traînait dans le cou, à toutes les trois. L'une +d'elles, à demi retournée, un peu penchée, écoutait sa compagne qui lui +donnait de grandes explications, le doigt levé. + +--Je leur ferais peur, se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne +déchirée et son ceinturon baroque de collégien de Sainte-Agathe. + +Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l'allée, +il continua son chemin à travers les sapins dans la direction du +«pigeonnier», sans trop réfléchir à ce qu'il pourrait demander là-bas. +Il fut bientôt arrêté à la lisière du bois, par un petit mur moussu. De +l'autre côté, entre le mur et les annexes du domaine, c'était une longue +cour étroite toute remplie de voitures, comme une cour d'auberge un jour +de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes: de +fines petites voitures à quatre places, les brancards en l'air; des +chars à bancs; des bourbonnaises démodées avec des galeries à moulures, +et même de vieilles berlines dont les glaces étaient levées. + +Meaulnes, caché derrière les sapins, de crainte qu'on ne l'aperçût, +examinait le désordre du lieu, lorsqu'il avisa, de l'autre côté de la +cour, juste au-dessus du siège d'un haut char à bancs, une fenêtre des +annexes à demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derrière +les domaines aux volets toujours fermés des écuries, avaient dû clore +cette ouverture. Mais le temps les avait descellés. + +--Je vais entrer là, se dit l'écolier, je dormirai dans le foin et je +partirai au petit jour, sans avoir fait peur à ces belles petites +filles. + +Il franchit le mur, péniblement, à cause de son genou blessé, et, +passant d'une voiture sur l'autre, du siège d'un char à bancs sur le +toit d'une berline, il arriva à la hauteur de la fenêtre, qu'il poussa +sans bruit comme une porte. + +Il se trouvait non pas dans un grenier à foin, mais dans une vaste pièce +au plafond bas qui devait être une chambre à coucher. On distinguait, +dans la demi-obscurité du soir d'hiver, que la table, la cheminée et +même les fauteuils étaient chargés de grands vases, d'objets de prix, +d'armes anciennes. Au fond de la pièce des rideaux tombaient, qui +devaient cacher une alcôve. + +Meaulnes avait fermé la fenêtre, tant à cause du froid que par crainte +d'être aperçu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et découvrit +un grand lit bas, couvert de vieux livres dorés, de luths aux cordes +cassées et de candélabres jetés pêle-mêle. Il repoussa toutes ces choses +dans le fond de l'alcôve, puis s'étendit sur cette couche pour s'y +reposer et réfléchir un peu à l'étrange aventure dans laquelle il +s'était jeté. + +Un silence profond régnait sur ce domaine. Par instants seulement on +entendait gémir le grand vent de décembre. + +Et Meaulnes, étendu, en venait à se demander si, malgré ces étranges +rencontres, malgré la voix des enfants dans l'allée, malgré les voitures +entassées, ce n'était pas là simplement, comme il l'avait pensé d'abord, +une vieille bâtisse abandonnée dans la solitude de l'hiver. + +Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d'une musique +perdue. C'était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se +rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano +l'après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte +qui donnait sur le jardin, il l'écoutait jusqu'à la nuit... + +--On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part? pensa-t-il. + +Mais laissant sa question sans réponse, harassé de fatigue, il ne tarda +pas à s'endormir... + + + + +CHAPITRE XII + +LA CHAMBRE DE WELLINGTON + + +Il faisait nuit, lorsqu'il s'éveilla. Transi de froid, il se tourna et +retourna sur sa couche, fripant et roulant sous lui sa blouse noire. Une +faible clarté glauque baignait les rideaux de l'alcôve. + +S'asseyant sur le lit, il glissa sa tête entre les rideaux. Quelqu'un +avait ouvert la fenêtre et l'on avait attaché dans l'embrasure deux +lanternes vénitiennes vertes. + +Mais à peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d'oeil, qu'il entendit +sur le palier un bruit de pas étouffé et de conversation à voix basse. +Il se rejeta dans l'alcôve et ses souliers ferrés firent sonner un des +objets de bronze qu'il avait repoussés contre le mur. Un instant, très +inquiet, il retint son souffle. Les pas se rapprochèrent et deux ombres +glissèrent dans la chambre. + +--Ne fais pas de bruit, disait l'un. + +--Ah! répondait l'autre, il est toujours bien temps qu'il s'éveille! + +--As-tu garni sa chambre? + +--Mais oui, comme celles des autres. + +Le vent fit battre la fenêtre ouverte. + +--Tiens, dit le premier, tu n'as pas même fermé la fenêtre. Le vent a +déjà éteint une des lanternes. Il va falloir la rallumer. + +--Bah! répondit l'autre, pris d'une paresse et d'un découragement +soudain. A quoi bon ces illuminations du côté de la campagne, du côté du +désert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir. + +--Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la +nuit. Là-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien +contents d'apercevoir nos lumières! + +Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parlé le +dernier, et qui paraissait être le chef, reprit d'une voix traînante, à +la façon d'un fossoyeur de Shakespeare: + +--Tu mets des lanternes vertes à la chambre de Wellington. T'en mettrais +aussi bien des rouges... Tu ne t'y connais pas plus que moi! + +Un silence. + +»... Wellington, c'était un Américain? Eh bien, c'est-il une couleur +américaine, le vert? Toi, le comédien qui as voyagé, tu devrais savoir +ça. + +--O! là là! répondit le «comédien», voyagé? Oui, j'ai voyagé! Mais je +n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte? + +Meaulnes avec précaution regarda entre les rideaux. + +Celui qui commandait la manoeuvre était un gros homme nu-tête, enfoncé +dans un énorme paletot. Il tenait à la main une longue perche garnie de +lanternes multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe croisée +sur l'autre, travailler son compagnon. + +Quant au comédien, c'était le corps le plus lamentable qu'on puisse +imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses yeux glauques et louches, sa +moustache retombant sur sa bouche édentée faisaient songer à la face +d'un noyé qui ruisselle sur une dalle. Il était en manches de chemise, +et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le +mépris le plus parfait pour sa propre personne. + +Après un moment de réflexion amère et risible à la fois, il s'approcha +de son partenaire et lui confia, les deux bras écartés: + +--Veux-tu que je te dise?... Je ne peux pas comprendre qu'on soit allé +chercher des dégoûtants comme nous, pour servir dans une fête pareille! +Voilà, mon gars!... + +Mais sans prendre garde à ce grand élan du coeur, le gros homme continua +de regarder son travail, les jambes croisées, bâilla, renifla +tranquillement, puis, tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'épaule, +en disant: + +--Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le dîner. + +Le bohémien le suivit, mais, en passant devant l'alcôve: + +--Monsieur l'Endormi, fit-il avec des révérences et des inflexions de +voix gouailleuses, vous n'avez plus qu'à vous éveiller, à vous habiller +en marquis, même si vous êtes un marmiteux comme je suis; et vous +descendrez à la fête costumée, puisque c'est le bon plaisir de ces +petits messieurs et de ces petites demoiselles. + +Il ajouta, sur le ton d'un boniment forain, avec une dernière révérence: + +--Notre camarade Maloyau, attaché aux cuisines, vous présentera le +personnage d'Arlequin, et votre serviteur, celui du grand Pierrot. + + + + +CHAPITRE XIII + +LA FÊTE ÉTRANGE + + +Dès qu'ils eurent disparu l'écolier sortit de sa cachette. Il avait les +pieds glacés, les articulations raides; mais il était reposé et son +genou paraissait guéri. + +--Descendre au dîner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je +serai simplement un invité dont tout le monde a oublié le nom. +D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M. +Maloyau et son compagnon m'attendaient... + +Au sortir de l'obscurité totale de l'alcôve, il put y voir assez +distinctement dans la chambre éclairée par les lanternes vertes. + +Le bohémien l'avait «garnie». Des manteaux étaient accrochés aux +patères. Sur une lourde table à toilette, au marbre brisé, on avait +disposé de quoi transformer en muscadin tel garçon qui eût passé la nuit +précédente dans une bergerie abandonnée. Il y avait, sur la cheminée, +des allumettes auprès d'un grand flambeau. Mais on avait omis de cirer +le parquet; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des +gravats. De nouveau il eut l'impression d'être dans une maison depuis +longtemps abandonnée... En allant vers la cheminée, il faillit buter +contre une pile de grands cartons et de petites boîtes: il étendit le +bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour +regarder. + +C'étaient des costumes de jeunes gens d'il y a longtemps, des redingotes +à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts, d'interminables +cravates blanches et des souliers vernis du début de ce siècle. Il +n'osait rien toucher du bout du doigt, mais après s'être nettoyé en +frissonnant, il endossa sur sa blouse d'écolier un des grands manteaux +dont il releva le collet plissé, remplaça ses souliers ferrés par de +fins escarpins vernis et se prépara à descendre nu-tête. + +Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de bois, dans +un recoin de cour obscur. L'haleine glacée de la nuit vint lui souffler +au visage et soulever un pan de son manteau. + +Il fit quelques pas et, grâce à la vague clarté du ciel, il put se +rendre compte aussitôt de la configuration des lieux. Il était dans une +petite cour formée par des bâtiments des dépendances. Tout y paraissait +vieux et ruiné. Les ouvertures au bas des escaliers étaient béantes, car +les portes depuis longtemps avaient été enlevées; on n'avait pas non +plus remplacé les carreaux des fenêtres qui faisaient des trous noirs +dans les murs. Et pourtant toutes ces bâtisses avaient un mystérieux air +de fête. Une sorte de reflet coloré flottait dans les chambres basses où +l'on avait dû allumer aussi, du côté de la campagne, des lanternes. La +terre était balayée; on avait arraché l'herbe envahissante. Enfin, en +prêtant l'oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix +d'enfants et de jeunes filles, là-bas, vers les bâtiments confus où le +vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues +des fenêtres. + +Il était là, dans son grand manteau, comme un chasseur, à demi penché, +prêtant l'oreille, lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du +bâtiment voisin, qu'on aurait cru désert. + +Il avait un chapeau haut de forme très cintré qui brillait dans la nuit +comme s'il eût été d'argent; un habit dont le col lui montait dans les +cheveux, un gilet très ouvert, un pantalon à sous-pieds... Cet élégant, +qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme +s'il eût été soulevé par les élastiques de son pantalon, mais avec une +rapidité extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s'arrêter, +profondément, automatiquement, et disparut dans l'obscurité, vers le +bâtiment central, ferme, château ou abbaye, dont la tourelle avait guidé +l'écolier au début de l'après-midi. + +Après un instant d'hésitations, notre héros emboîta le pas au curieux +petit personnage. Ils traversèrent une sorte de grande cour-jardin, +passèrent entre des massifs, contournèrent un vivier enclos de +palissades, un puits, et se trouvèrent enfin au seuil de la demeure +centrale. + +Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et cloutée comme une +porte de presbytère, était à demi ouverte. L'élégant s'y engouffra. +Meaulnes le suivit, et, dès ses premiers pas dans le corridor, il se +trouva, sans voir personne, entouré de rires, de chants, d'appels et de +poursuites. + +Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes +hésitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou bien ouvrir une des portes +derrière lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer +dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les +voir et les rattraper, à pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit de +portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la fraîcheur du +soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets à +brides, et tout va disparaître dans un brusque éclat de lumière. + +Une seconde, elles tournent sur elles-mêmes, par jeu; leurs amples jupes +légères se soulèvent et se gonflent; on aperçoit la dentelle de leurs +longs, amusants pantalons; puis, ensemble, après cette pirouette, elles +bondissent dans la pièce et referment la porte. + +Meaulnes reste un moment ébloui et titubant dans ce corridor noir. Il +craint maintenant d'être surpris. Son allure hésitante et gauche le +ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s'en retourner +délibérément vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond +du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants. Ce sont deux petits +garçons qui s'approchèrent en parlant. + +--Est-ce qu'on va bientôt dîner, leur demande Meaulnes avec aplomb. + +--Viens avec nous, répond le plus grand, on va t'y conduire. + +Et avec cette confiance et ce besoin d'amitié qu'ont les enfants, la +veille d'une grande fête, ils le prennent chacun par la main. Ce sont +probablement deux petits garçons de paysans. On leur a mis leurs plus +beaux habits: de petites culottes coupées à mi-jambe qui laissent voir +leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de +velours bleu, une casquette de même couleur et un noeud de cravate +blanc. + +--La connais-tu, toi? demande l'un des enfants. + +--Moi, fait le plus petit, qui a une tête ronde et des yeux naïfs, maman +m'a dit qu'elle avait une robe noire et une collerette et qu'elle +ressemblait à un joli pierrot. + +--Qui donc? demande Meaulnes. + +--Eh bien, la fiancée que Frantz est allé chercher... + +Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois +arrivés à la porte d'une grande salle où flambe un beau feu. Des +planches, en guise de table, ont été posées sur des tréteaux; on a +étendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dînent avec +cérémonie. + + + + +CHAPITRE XIV + +LA FÊTE ÉTRANGE _(suite)_ + + +C'était, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que +l'on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus +de très loin. + +Les deux enfants avaient lâché les mains de l'écolier et s'étaient +précipités dans une chambre attenante où l'on entendait des voix +puériles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec +audace et sans s'émouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprès de +deux vieilles paysannes. Il se mit aussitôt à manger avec un appétit +féroce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva la tête pour +regarder les convives et les écouter. + +On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient à peine se connaître. +Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de +villes lointaines. Il y avait, épars le long des tables, quelques +vieillards avec des favoris, et d'autres complètement rasés qui +pouvaient être d'anciens marins. Près d'eux dînaient d'autres vieux qui +leur ressemblaient: même face tannée, mêmes yeux vifs sous des sourcils +en broussaille, mêmes cravates étroites comme des cordons de souliers... +Mais il était aisé de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigué plus +loin que le bout du canton; et s'ils avaient tangué, roulé plus de mille +fois sous les averses et dans le vent, c'était pour ce dur voyage sans +péril qui consiste à creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et à +retourner ensuite la charrue... On voyait peu de femmes; quelques +vieilles paysannes avec de rondes figures ridées comme des pommes, sous +des bonnets tuyautés... + +Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentît +à l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi plus tard cette +impression: quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute +impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une grande amertume: «Il y +a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient». On imagine de +vieilles gens, des grands-parents pleins d'indulgence, qui sont +persuadés à l'avance que tout ce que vous faites est bien fait. +Certainement parmi ces bonnes gens-là les convives de cette salle +avaient été choisis. Quant aux autres, c'étaient des adolescents et des +enfants... + + * * * * * + +Cependant, auprès de Meaulnes, les deux vieilles femmes causaient: + +--En mettant tout pour le mieux, disait la plus âgée, d'une voix cocasse +et suraiguë qu'elle cherchait vainement à adoucir, les fiancés ne seront +pas là, demain, avant trois heures. + +--Tais-toi, tu me ferais mettre en colère, répondait l'autre du ton le +plus tranquille. + +Celle-ci portait sur le front une capeline tricotée. + +--Comptons! reprit la première sans s'émouvoir. Une heure et demie de +chemin de fer de Bourges à Vierzon et sept lieues de voiture, de Vierzon +jusqu'ici... + +La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. Grâce à +cette paisible prise de bec, la situation s'éclairait faiblement: Frantz +de Galais, le fils du château--qui était étudiant ou marin ou peut-être +aspirant de marine, on ne savait pas...--était allé à Bourges pour y +chercher une jeune fille et l'épouser. Chose étrange, ce garçon, qui +devait être très jeune et très fantasque, réglait tout à sa guise dans +le Domaine. Il avait voulu que la maison où sa fiancée entrerait +ressemblât à un palais en fête. Et pour célébrer la venue de la jeune +fille, il avait invité lui-même ces enfants et ces vieilles gens +débonnaires. Tels étaient les points que la discussion des deux femmes +précisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystère, et +reprenaient sans cesse la question du retour des fiancés. L'une tenait +pour le matin du lendemain. L'autre pour l'après-midi. + +--Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la plus jeune +avec calme. + +--Et toi, ma pauvre Adèle, toujours aussi entêtée. Il y a quatre ans que +je ne t'avais vue, tu n'as pas changé, répondait l'autre en haussant les +épaules, mais de sa voix la plus paisible. + +Et elles continuaient ainsi à se tenir tête sans la moindre humeur. +Meaulnes intervint dans l'espoir d'en apprendre davantage: + +--Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiancée de Frantz? + +Elles le regardèrent, interloquées. Personne d'autre que Frantz n'avait +vu la jeune fille. Lui-même, en revenant de Toulon, l'avait rencontrée +un soir, désolée, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les +_Marais_. Son père, un tisserand, l'avait chassée de chez lui. Elle +était fort jolie et Frantz avait décidé aussitôt de l'épouser. C'était +une étrange histoire; mais son père, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne +lui avaient-ils pas toujours tout accordé!... + +Meaulnes, avec précaution, allait poser d'autres questions, lorsque +parut à la porte un couple charmant: une enfant de seize ans avec +corsage de velours et jupe à grands volants; un jeune personnage en +habit à haut col et pantalon à élastiques. Ils traversèrent la salle, +esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis d'autres +passèrent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot +blafard, aux manches trop longues, coiffé d'un bonnet noir et riant +d'une bouche édentée. Il courait à grandes enjambées maladroites, comme +si, à chaque pas, il eût dû faire un saut, et il agitait ses longues +manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les jeunes gens +lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants qui le +poursuivaient avec des cris perçants. Au passage il regarda Meaulnes de +ses yeux vitreux, et l'écolier crut reconnaître, complètement rasé, le +compagnon de M. Maloyau, le bohémien qui tout à l'heure accrochait les +lanternes. + +Le repas était terminé. Chacun se levait. + +Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. Une +musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, la tête à +demi cachée dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se +sentait un autre personnage. Lui aussi, gagné par le plaisir, se mit à +poursuivre le grand pierrot à travers les couloirs du Domaine, comme +dans les coulisses d'un théâtre où la pantomime, de la scène, se fût +partout répandue. Il se trouva ainsi mêlé jusqu'à la fin de la nuit à +une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une +porte, et se trouvait dans une chambre où l'on montrait la lanterne +magique. Des enfants applaudissaient à grand bruit... Parfois, dans un +coin de salon où l'on dansait, il engageait conversation avec quelque +dandy et se renseignait hâtivement sur les costumes que l'on porterait +les jours suivants... + +Un peu angoissé à la longue par tout ce plaisir qui s'offrait à lui, +craignant à chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laissât voir +sa blouse de collégien, il alla se réfugier un instant dans la partie la +plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y entendait que le +bruit étouffé d'un piano. + +Il entra dans une pièce silencieuse qui était une salle à manger +éclairée par une lampe à suspension. Là aussi c'était fête, mais fête +pour les petits enfants. + +Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs +genoux; d'autres étaient accroupis par terre devant une chaise et, +gravement, ils faisaient sur le siège un étalage d'images; d'autres, +auprès du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils écoutaient +au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fête. + +Une porte de cette salle à manger était grande ouverte. On entendait +dans la pièce attenante jouer du piano. Meaulnes avança curieusement la +tête. C'était une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une jeune +fille, un grand manteau marron jeté sur ses épaules, tournait le dos, +jouant très doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le +divan, tout à côté, six ou sept petits garçons et petites filles rangés +comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu'il se fait +tard, écoutaient. De temps en temps seulement, l'un d'eux, arc-bouté sur +les poignets, se soulevait, glissait à terre et passait dans la salle à +manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait +prendre sa place... + +Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où +lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se +trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde. + +Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna +s'asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges +épars sur la table, il commença distraitement à lire. + +Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s'approcha, se +pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps +que lui; un autre en fit autant de l'autre côté. Alors ce fut un rêve +comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il était dans sa +propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu +qui jouait du piano, près de lui, c'était sa femme... + + + + +CHAPITRE XV + +LA RENCONTRE + + +Le lendemain matin, Meaulnes fut prêt un des premiers. Comme on le lui +avait conseillé, il revêtit un simple costume noir, de mode passée, une +jaquette serrée à la taille avec des manches bouffant aux épaules, un +gilet croisé, un pantalon élargi du bas jusqu'à cacher ses fines +chaussures, et un chapeau haut de forme. + +La cour était déserte encore lorsqu'il descendit. Il fit quelques pas et +se trouva comme transporté dans une journée de printemps. Ce fut en +effet le matin le plus doux de cet hiver-là. Il faisait du soleil comme +aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et l'herbe mouillée +brillait comme humectée de rosée. Dans les arbres, plusieurs petits +oiseaux chantaient et de temps à autre une brise tiédie coulait sur le +visage du promeneur. + +Il fit comme les invités qui se sont éveillés avant le maître de la +maison. Il sortit dans la cour du Domaine, pensant à chaque instant +qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derrière lui: + +--Déjà réveillé, Augustin?... + +Mais il se promena longtemps seul à travers le jardin et la cour. +Là-bas, dans le bâtiment principal, rien ne remuait, ni aux fenêtres, ni +à la tourelle. On avait ouvert déjà, cependant, les deux battants de la +ronde porte de bois. Et, dans une des fenêtres du haut, un rayon de +soleil donnait, comme en été, aux premières heures du matin. + +Meaulnes, pour la première fois, regardait en plein jour l'intérieur de +la propriété. Les vestiges d'un mur séparaient le jardin délabré de la +cour, où l'on avait, depuis peu, versé du sable et passé le râteau. A +l'extrémité des dépendances qu'il habitait, c'étaient des écuries bâties +dans un amusant désordre, qui multipliait les recoins garnis +d'arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le domaine déferlaient +des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, sauf vers +l'est, où l'on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de +sapins encore. + +Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrière +de bois qui entourait le vivier; vers les bords il restait un peu de +glace mince et plissée comme une écume. Il s'aperçut lui-même reflété +dans l'eau, comme incliné sur le ciel, dans son costume d'étudiant +romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes; non plus l'écolier qui +s'était évadé dans une carriole de paysan, mais un être charmant et +romanesque, au milieu d'un beau livre de prix... + +Il se hâta vers le bâtiment principal, car il avait faim. Dans la grande +salle où il avait dîné la veille, une paysanne mettait le couvert. Dès +que Meaulnes se fut assis devant un des bols alignés sur la nappe, elle +lui versa le café en disant: + +--Vous êtes le premier, monsieur. + +Il ne voulut rien répondre, tant il craignait d'être soudain reconnu +comme un étranger. Il demanda seulement à quelle heure partirait le +bateau pour la promenade matinale qu'on avait annoncée. + +--Pas avant une demi-heure, monsieur: personne n'est descendu encore, +fut la réponse. + +Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de l'embarcadère, autour +de la longue maison châtelaine aux ailes inégales, comme une église. +Lorsqu'il eut contourné l'aile sud, il aperçut soudain les roseaux, à +perte de vue, qui formaient tout le paysage. L'eau des étangs venait de +ce côté mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs +portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues +clapotantes. + +Désoeuvré, le promeneur erra un long moment sur la rive sablée comme un +chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux +vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou +abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d'outils rouillés +et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l'autre bout des +bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable. + +C'étaient deux femmes, l'une très vieille et courbée; l'autre, une jeune +fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les +déguisements de la veille, parut d'abord à Meaulnes extraordinaire. + +Elles s'arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que +Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien +grossier: + +--Voilà sans doute ce qu'on appelle une jeune fille +excentrique--peut-être une actrice qu'on a mandée pour la fête. + +Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes, immobile, +regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait après +avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il +voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à +celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu +penché; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa taille fine, et +l'autre avait aussi ses yeux bleus: mais aucune de ces femmes n'était +jamais la grande jeune fille. + +Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un +visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque +douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa +toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes... + +Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque la jeune +fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne: + +--Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?... + +Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait +de causer gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Et +lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadère, elle eut ce même regard +innocent et grave, qui semblait dire: + +--Qui êtes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et +pourtant il me semble que je vous connais. + +D'autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant. +Et trois bateaux de plaisance accostaient, prêts à recevoir les +promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la +châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les +demoiselles s'inclinaient. Étrange matinée! Étrange partie de plaisir! +Il faisait froid malgré le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient +autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode... + +La vieille dame resta sur la rive, et sans savoir comment, Meaulnes se +trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s'accouda sur le +pont, tenant d'une main son chapeau battu par le grand vent, et il put +regarder à l'aise le jeune fille, qui s'était assise à l'abri. Elle +aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis +posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu +mordue. + +Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait +avec un brui calme de machine et d'eau. On eût pu se croire au coeur de +l'été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque +maison de campagne. La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle +blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gémir... Mais +soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette +étrange fête. + + * * * * * + +On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passagers +durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu'un des +bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière... Avec quel émoi +Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de +l'étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la +jeune fille! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, +jusqu'à ce qu'ils fussent près de s'emplir de larmes. Et il se rappelait +avoir vu, comme un secret délicat qu'elle lui eût confié, un peu de +poudre restée sur sa joue... + +A terre, tout s'arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants +couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et +s'éparpillaient à travers bois, Meaulnes s'avança dans une allée, où, +dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d'elle +sans avoir eu le temps de réfléchir: + +--Vous êtes belle, dit-il simplement. + +Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. +D'autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun +errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune +homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa +grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu'il ne +reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu'il l'aperçut soudain +venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l'étroit +sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand +manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles +étaient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de +les voir se briser. + +Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas: + +--Voulez-vous me pardonner? + +--Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les +enfants, puisqu'ils sont les maîtres aujourd'hui. Adieu. + +Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec +gaucherie, mais d'un ton si troublé, si plein de désarroi, qu'elle +marcha plus lentement et l'écouta. + +--Je ne sais même pas qui vous êtes, dit-elle enfin. + +Elle prononçait chaque mot d'un ton uniforme, en appuyant de la même +façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier... Ensuite +elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux +bleus regardaient fixement au loin. + +--Je ne sais pas non plus votre nom, répondit Meaulnes. + +Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l'on voyait à quelque +distance les invités se presser autour d'une maison isolée dans la +pleine campagne. + +--Voici la «maison de Frantz», dit la jeune fille; il faut que je vous +quitte... + +Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit: + +--Mon nom?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais... + +Et elle s'échappa. + + * * * * * + +La «maison de Frantz» était alors inhabitée. Mais Meaulnes la trouva +envahie jusqu'aux greniers par la foule des invités. Il n'eut guère le +loisir d'ailleurs d'examiner le lieu où il se trouvait: on déjeuna en +hâte d'un repas froid emporté dans les bateaux, ce qui était fort peu de +saison, mais les enfants en avaient décidé ainsi, sans doute; et l'on +repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais dès qu'il la vit sortir +et, répondant à ce qu'elle avait dit tout à l'heure: + +--Le nom que je vous donnais était plus beau, dit-il. + +--Comment? Quel était ce nom? fit-elle, toujours avec la même gravité. + +Mais il eut peur d'avoir dit une sottise et ne répondit rien. + +--Mon nom à moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis +étudiant. + +--Oh! vous étudiez? dit-elle. Et ils parlèrent un instant encore. Ils +parlèrent lentement, avec bonheur,--avec amitié. Puis l'attitude de la +jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle +parut aussi plus inquiète. On eût dit qu'elle redoutait ce que Meaulnes +allait dire et s'en effarouchait à l'avance. Elle était auprès de lui +toute frémissante, comme une hirondelle un instant posée à terre et qui +déjà tremble du désir de reprendre son vol. + +--A quoi bon? A quoi bon? répondait-elle doucement aux projets que +faisait Meaulnes. + +Mais lorsqu'enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour +vers ce beau domaine: + +--Je vous attendrai, répondit-elle simplement. + +Ils arrivaient en vue de l'embarcadère. Elle s'arrêta soudain et dit +pensivement: + +--Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne faut pas +que nous montions cette fois dans le même bateau. Adieu, ne me suivez +pas. + +Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se +reprit à marcher. Et alors la jeune fille, dans le lointain, au moment +de se perdre à nouveau dans la foule des invités, s'arrêta et, se +tournant vers lui, pour la première fois le regarda longuement. Était-ce +un dernier signe d'adieu? Était-ce pour lui défendre de l'accompagner? +Ou peut-être avait-elle quelque chose encore à lui dire?... + + * * * * * + +Dès qu'on fut rentré au Domaine, commença, derrière la ferme, dans une +grande prairie en pente, la course des poneys. C'était la dernière +partie de la fête. D'après toutes les prévisions, les fiancés devaient +arriver à temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigerait tout. + +On dut pourtant commencer sans lui. Les garçons en costumes de jockeys, +les fillettes en écuyères, amenaient, les uns, de fringants poneys +enrubannés, les autres, de très vieux chevaux dociles. Au milieu des +cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se +fût cru transporté sur la pelouse verte et taillée de quelque champ de +courses en miniature. + +Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux à plumes, +qu'il avait entendus la veille dans l'allée du bois... Le reste du +spectacle lui échappa, tant il était anxieux de retrouver dans la foule +le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de +Galais ne parut pas. Il la cherchait encore lorsqu'une volée de coups de +cloche et des cris de joie annoncèrent la fin des courses. Une petite +fille sur une vieille jument blanche avait remporté la victoire. Elle +passait triomphalement sur sa monture et le panache de son chapeau +flottait au vent. + +Puis soudain tout se tut. Les jeux étaient finis et Frantz n'était pas +de retour. On hésita un instant; on se concerta avec embarras. Enfin, +par groupes, on regagna les appartements, pour attendre, dans +l'inquiétude et le silence, le retour des fiancés. + + + + +CHAPITRE XVI + +FRANTZ DE GALAIS + + +La course avait fini trop tôt. Il était quatre heures et demie et il +faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la +tête pleine des événements de son extraordinaire journée. Il s'assit +devant la table, désoeuvré, attendant le dîner et la fête qui devait +suivre. + +De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l'entendait +gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuyé d'une chute +d'eau. Le tablier de la cheminée battait de temps à autre. + +Pour la première fois, Meaulnes sentit en lui cette légère angoisse qui +vous saisit à la fin des trop belles journées. Un instant il pensa à +allumer du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier rouillé de +la cheminée. Alors il se prit à ranger dans la chambre; il accrocha ses +beaux habits aux porte-manteaux, disposa le long du mur les chaises +bouleversées, comme s'il eût tout voulu préparer là pour un long séjour. + +Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours prêt à partir, il plia +soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme un costume de voyage, +sa blouse et ses autres vêtements de collégien; sous la chaise, il mit +ses souliers ferrés pleins de terre encore. + +Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa +demeure qu'il avait mise en ordre. + +De temps à autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait +sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apaisé, depuis qu'il +avait rangé son appartement, le grand garçon se sentit parfaitement +heureux. Il était là, mystérieux, étranger, au milieu de ce monde +inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu +dépassait toutes ses espérances. Et il suffisait maintenant à sa joie de +se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se +tournait vers lui... + + * * * * * + +Durant cette rêverie, la nuit était tombée sans qu'il songeât même à +allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de +l'arrière-chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fenêtre +donnait aussi sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer, +lorsqu'il aperçut dans cette pièce une lueur, comme celle d'une bougie +allumée sur la table. Il avança la tête dans l'entrebâillement de la +porte. Quelqu'un était entré là, par la fenêtre sans doute, et se +promenait de long en large, à pas silencieux. Autant qu'on pouvait voir, +c'était un très jeune homme. Nu-tête, une pèlerine de voyage sur les +épaules, il marchait sans arrêt, comme affolé par une douleur +insupportable. Le vent de la fenêtre qu'il avait laissée grande ouverte +faisait flotter sa pèlerine et, chaque fois qu'il passait près de la +lumière, on voyait luire des boutons dorés sur sa fine redingote. + +Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espèce d'air marin, comme +en chantent, pour s'égayer le coeur, les matelots et les filles dans les +cabarets des ports... + +Un instant, au milieu de sa promenade agitée, il s'arrêta et se pencha +sur la table, chercha dans une boîte, en sortit plusieurs feuilles de +papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un très +fin, très aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que +partageait une raie de côté. Il avait cessé de siffler. Très pâle, les +lèvres entr'ouvertes, il paraissait à bout de souffle, comme s'il avait +reçu au coeur un coup violent. + +Meaulnes hésitait s'il allait, par discrétion, se retirer, ou s'avancer, +lui mettre doucement, en camarade, la main sur l'épaule, et lui parler. +Mais l'autre leva la tête et l'aperçut. Il le considéra une seconde, +puis, sans s'étonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix: + +--Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir. +Puisque vous voici, c'est à vous que je vais expliquer... Voilà!... + +Il paraissait complètement désemparé. Lorsqu'il eut dit: Voilà, il prit +Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son attention. +Puis il tourna la tête vers la fenêtre, comme pour réfléchir à ce qu'il +allait dire, cligna des yeux--et Meaulnes comprit qu'il avait une forte +envie de pleurer. + +Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, regardant toujours +fixement la fenêtre, il reprit d'une voix altérée: + +--Eh bien, voilà: c'est fini; la fête est finie. Vous pouvez descendre +le leur dire. Je suis rentré tout seul. Ma fiancée ne viendra pas. Par +scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je +vais vous expliquer... + +Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il n'expliqua rien. +Se détournant soudain, il s'en alla dans l'ombre ouvrir et refermer des +tiroirs pleins de vêtements et de livres. + +--Je vais m'apprêter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me dérange pas. + +Il plaça sur la table divers objets, un nécessaire de toilette, un +pistolet... + +Et Meaulnes, plein de désarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui +serrer la main. + +En bas, déjà, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose. +Presque toutes les jeunes filles avaient changé de robe. Dans le +bâtiment principal le dîner avait commencé, mais hâtivement, dans le +désordre, comme à l'instant d'un départ. + +Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle à +manger aux chambres du haut et aux écuries. Ceux qui avaient fini +formaient des groupes où l'on se disait au revoir. + +--Que se passe-t-il? demanda Meaulnes à un garçon de campagne, qui se +hâtait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tête et sa +serviette fixée à son gilet. + +--Nous partons, répondit-il. Cela s'est décidé tout d'un coup. A cinq +heures, nous nous sommes trouvés seuls, tous les invités ensemble. Nous +avions attendu jusqu'à la dernière limite. Les fiancés ne pouvaient plus +venir? Quelqu'un a dit: «Si nous partions...» Et tout le monde s'est +apprêté pour le départ. + +Meaulnes ne répondit pas. Il lui était égal de s'en aller maintenant. +N'avait-il pas été jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il pas +obtenu cette fois tout ce qu'il désirait? C'est à peine s'il avait eu le +temps de repasser à l'aise dans sa mémoire toute la belle conversation +du matin. Pour l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bientôt, il +reviendrait--sans tricherie, cette fois... + +--Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui était un garçon +de son âge, hâtez-vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans +un instant. + +Il partit au galop, laissant là son repas commencé et négligeant de dire +aux invités ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour étaient +plongés dans une obscurité profonde. Il n'y avait pas, ce soir-là, de +lanternes aux fenêtres. Mais comme, après tout, ce dîner ressemblait au +dernier repas des fins de noces, les moins bons de invités, qui +peut-être avaient bu, s'étaient mis à chanter. A mesure qu'il +s'éloignait, Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce +parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grâce et de merveilles. Et +c'était le commencement du désarroi et de la dévastation. Il passa près +du vivier où le matin même il s'était miré. Comme tout paraissait changé +déjà...--avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes: + + D'où donc que tu reviens, petite libertine? + Ton bonnet est déchiré + Tu es bien mal coiffée... + +et cet autre encore: + + Mes souliers sont rouges... + Adieu, mes amours... + Mes souliers sont rouges... + Adieu, sans retour! + +Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure isolée, quelqu'un +en descendait qui le heurta dans l'ombre et lui dit: + +--Adieu, monsieur! + +et, s'enveloppant dans sa pèlerine comme s'il avait très froid, +disparut. C'était Frantz Galais. + + * * * * * + +La bougie que Frantz avait laissée dans sa chambre brûlait encore. Rien +n'avait été dérangé. Il y avait seulement, écrits sur une feuille de +papier à lettres placée en évidence, ces mots: + + _Ma fiancée a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas être ma + femme; qu'elle était une couturière et non pas une princesse. Je ne + sais que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne + me pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien + pour moi..._ + +C'était la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa une seconde +et s'éteignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte. +Malgré l'obscurité, il reconnut chacune des choses qu'il avait rangées +en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Pièce par +pièce, fidèle, il retrouva tout son vieux vêtement misérable, depuis ses +godillots jusqu'à sa grossière ceinture à boucle de cuivre. Il se +déshabilla et se rhabilla vivement mais distraitement, déposa sur une +chaise ses habits d'emprunt, se trompant de gilet... + +Sous les fenêtres, dans la cour aux voitures, un remue-ménage avait +commencé. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant défaire sa +voiture de l'inextricable fouillis où elle était prise. De temps en +temps un homme grimpait sur le siège d'une charrette, sur la bâche d'une +grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait +frapper la fenêtre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre +maintenant familière, où toutes choses avaient été pour lui si amicales, +palpitait, revivait... Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant +soigneusement la porte, ce mystérieux endroit qu'il ne devait sans doute +jamais revoir. + + + + +CHAPITRE XVII + +LA FÊTE ÉTRANGE _(fin)_ + + +Déjà, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la +grille du bois. En tête, un homme revêtu d'une peau de chèvre, une +lanterne à la main, conduisait par la bride le cheval du premier +attelage. + +Meaulnes avait hâte de trouver quelqu'un qui voulût bien se charger de +lui. Il avait hâte de partir. Il appréhendait, au fond du coeur, de se +trouver soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie fût +découverte. + +Lorsqu'il arriva devant le bâtiment principal les conducteurs +équilibraient la charge des dernières voitures. On faisait lever tous +les voyageurs pour rapprocher ou reculer les sièges, et les jeunes +filles enveloppées dans des fichus se levaient avec embarras, les +couvertures tombaient à leurs pieds et l'on voyait les figures inquiètes +de celles qui baissaient leur tête du côté des falots. + +Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan qui tout à +l'heure avait offert de l'emmener: + +--Puis-je monter? lui cria-t-il. + +--Où vas-tu, mon garçon? répondit l'autre qui ne le reconnaissait plus. + +--Du côté de Sainte-Agathe. + +--Alors il faut demander une place à Maritain. + +Et voilà le grand écolier cherchant parmi les voyageurs attardés ce +Maritain inconnu. On le lui indiqua parmi les buveurs qui chantaient +dans la cuisine. + +--C'est un «amusard», lui dit-on. Il sera encore là à trois heures du +matin. + +Meaulnes songea un instant à la jeune fille inquiète, pleine de fièvre +et de chagrin, qui entendrait chanter dans le domaine, jusqu'au milieu +de la nuit, ces paysans avinés. Dans quelle chambre était-elle? Où était +sa fenêtre, parmi ces bâtiments mystérieux? Mais rien ne servirait à +l'écolier de s'attarder. Il fallut partir. Une fois rentré à +Sainte-Agathe, tout deviendrait plus clair; il cesserait d'être un +écolier évadé; de nouveau il pourrait songer à la jeune châtelaine. + +Une à une, les voitures s'en allaient; les roues grinçaient sur le sable +de la grande allée. Et, dans la nuit, on les voyait tourner et +disparaître, chargées de femmes emmitouflées, d'enfants dans des fichus, +qui déjà s'endormaient. Une grande carriole encore; un char à bancs, où +les femmes étaient serrées épaule contre épaule, passa, laissant +Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il n'allait plus rester +bientôt qu'une vieille berline que conduisait un paysan en blouse. + +--Vous pouvez monter, répondit-il aux explications d'Augustin, nous +allons dans cette direction. + +Péniblement Meaulnes ouvrit la portière de la vieille guimbarde, dont la +vitre trembla et les gonds crièrent. Sur la banquette, dans un coin de +la voiture, deux tout petits enfants, un garçon et une fille, dormaient. +Ils s'éveillèrent au bruit et au froid, se détendirent, regardèrent +vaguement, puis en frissonnant se renfoncèrent dans leur coin et se +rendormirent... + +Déjà la vieille voiture partait. Meaulnes referma plus doucement la +portière et s'installa avec précaution dans l'autre coin; puis, +avidement, s'efforça de distinguer à travers la vitre les lieux qu'il +allait quitter et la route par où il était venu: il devina, malgré la +nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant +l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine +pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on distinguait +vaguement les troncs des vieux sapins. + +--Peut-être rencontrerons-nous Frantz de Galais, se disait Meaulnes, le +coeur battant. + +Brusquement, dans le chemin étroit, la voiture fit un écart pour ne pas +heurter un obstacle. C'était, autant qu'on pouvait deviner dans la nuit +à ses formes massives, une roulotte arrêtée presque au milieu du chemin +et qui avait dû rester là, à proximité de la fête, durant ces derniers +jours. + +Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commençait +à se fatiguer de regarder à la vitre, s'efforçant vainement de percer +l'obscurité environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois, +il y eut un éclair, suivi d'une détonation. Les chevaux partirent au +galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en blouse s'efforçait +de les retenir ou, au contraire, les excitait à fuir. Il voulut ouvrir +la portière. Comme la poignée se trouvait à l'extérieur, il essaya +vainement de baisser la glace, la secoua... Les enfants, réveillés en +peur, se serraient l'un contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il +secouait la vitre, le visage collé au carreau, il aperçut, grâce à un +coude du chemin, une forme blanche qui courait. C'était, hagard et +affolé, le grand pierrot de la fête, le bohémien en tenue de mascarade, +qui portait dans ses bras un corps humain serré contre sa poitrine. Puis +tout disparut. + +Dans la voiture qui fuyait au grand galop à travers la nuit, les deux +enfants s'étaient rendormis. Personne à qui parler des événements +mystérieux de ces deux jours. Après avoir longtemps repassé dans son +esprit tout ce qu'il avait vu et entendu, plein de fatigue et le coeur +gros, le jeune homme lui aussi s'abandonna au sommeil, comme un enfant +triste... + + * * * * * + +... Ce n'était pas encore le petit jour lorsque, la voiture s'étant +arrêtée sur la route, Meaulnes fut réveillé par quelqu'un qui cognait à +la vitre. Le conducteur ouvrit péniblement la portière et cria, tandis +que le vent froid de la nuit glaçait l'écolier jusqu'aux os: + +--Il va falloir descendre ici. Le jour se lève. Nous allons prendre la +traverse. Vous êtes tout près de Sainte-Agathe. + +A demi replié, Meaulnes obéit, chercha vaguement, d'un geste +inconscient, sa casquette, qui avait roulé sous les pieds des deux +enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture, puis il +sortit en se baissant. + +--Allons, au revoir, dit l'homme en remontant sur son siège. Vous n'avez +plus que six kilomètres à faire. Tenez, la borne est là, au bord du +chemin. + +Meaulnes, qui ne s'était pas encore arraché de son sommeil, marcha +courbé en avant, d'un pas lourd, jusqu'à la borne et s'y assit, les bras +croisés, la tête inclinée, comme pour se rendormir. + +--Ah! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir là. Il fait +trop froid. Allons, debout, marchez un peu... + +Vacillant comme un homme ivre, le grand garçon, les mains dans ses +poches, les épaules rentrées, s'en alla lentement sur le chemin de +Sainte-Agathe; tandis que, dernier vestige de la fête mystérieuse, la +vieille berline quittait le gravier de la route et s'éloignait, cahotant +en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau +du conducteur, dansant au-dessus des clôtures... + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE GRAND JEU + + +Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l'impossibilité où nous +étions de mener à bien de longues recherches nous empêchèrent, Meaulnes +et moi de reparler du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne +pouvions rien commencer de sérieux, durant ces brèves journées de +février, ces jeudis sillonnés de bourrasques, qui finissaient +régulièrement vers cinq heures par une morne pluie glacée. + +Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait étrange que +depuis l'après-midi de son retour nous n'avions plus d'amis. Aux +récréations, les mêmes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne +parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussitôt la classe +balayée, la cour se vidait comme au temps où j'étais seul, et je voyais +errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour à la salle à +manger. + +Les jeudis matins, chacun de nous installé sur le bureau d'une des deux +salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous +avions dénichés dans les placards, entre des méthodes d'anglais et des +cahiers de musique finement recopiés. L'après-midi, c'était quelque +visite qui nous faisait fuir l'appartement; et nous regagnions +l'école... Nous entendions parfois des groupes de grands élèves qui +s'arrêtaient un instant, comme par hasard, devant le grand portail, le +heurtaient en jouant à des jeux militaires incompréhensibles et puis +s'en allaient... Cette triste vie se poursuivit jusqu'à la fin de +février. Je commençais à croire que Meaulnes avait tout oublié, +lorsqu'une aventure, plus étrange que les autres, vint me prouver que je +m'étais trompé et qu'une crise violente se préparait sous la surface +morne de cette vie d'hiver. + +Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la première +nouvelle du Domaine étrange, la première vague de cette aventure dont +nous ne reparlions pas arriva jusqu'à nous. Nous étions en pleine +veillée. Mes grands-parents repartis, restaient seulement avec nous +Millie et mon père, qui ne se doutaient nullement de la sourde fâcherie +par quoi toute la classe était divisée en deux clans. + +A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les +miettes du repas fit: + +--Ah! + +d'une voix si claire que nous nous approchâmes pour regarder. Il y avait +sur le seuil une couche de neige... Comme il faisait très sombre, je +m'avançai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche était +profonde. Je sentis des flocons légers qui me glissaient sur la figure +et fondaient aussitôt. On me fit rentrer très vite et Millie ferma la +porte frileusement. + +A neuf heures nous nous disposions à monter nous coucher; ma mère avait +déjà la lampe à la main, lorsque nous entendîmes très nettement deux +grands coups lancés à toute volée dans le portail, à l'autre bout de la +cour. Elle replaça la lampe sur la table et nous restâmes tous debout, +aux aguets, l'oreille tendue. + +Il ne fallait pas songer à aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir +traversé seulement la moitié de la cour, la lampe eût été éteinte et le +verre brisé. Il y eut un court silence et mon père commençait à dire que +«c'était sans doute...» lorsque, tout juste sous la fenêtre de la salle +à manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de La Gare, un coup de +sifflet partit, strident et très prolongé, qui dut s'entendre jusque +dans la rue de l'église. Et, immédiatement, derrière la fenêtre, à peine +voilés par les carreaux, poussés par des gens qui devaient être montés à +la force des poignets sur l'appui extérieur, éclatèrent des cris +perçants. + +--Amenez-le! Amenez-le! + +A l'autre extrémité du bâtiment, les mêmes cris répondirent. Ceux-là +avaient dû passer par le champ du père Martin; ils devaient être grimpés +sur le mur bas qui séparait le champ de notre cour. + +Puis, vociférés à chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix +déguisées, les cris de: «Amenez-le!» éclatèrent successivement--sur le +toit du cellier qu'ils avaient dû atteindre en escaladant un tas de +fagots adossé au mur extérieur;--sur un petit mur qui joignait le hangar +au portail et dont la crête arrondie permettait de se mettre commodément +à cheval;--sur le mur grillé de la route de La Gare où l'on pouvait +facilement monter... Enfin, par derrière, dans le jardin, une troupe +retardataire arriva, qui fit la même sarabande, criant cette fois: + +--A l'abordage! + +Et nous entendions l'écho de leurs cris résonner dans les salles de +classe vides, dont ils avaient ouvert les fenêtres. + +Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les détours et les passages +de la grande demeure, que nous voyions très nettement, comme sur un +plan, tous les points où ces gens inconnus étaient en train de +l'attaquer. + +A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous eûmes de +l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre à une +attaque de rôdeurs et de bohémiens. Justement il y avait depuis une +quinzaine, sur la place, derrière l'église, un grand malandrin et un +jeune garçon à la tête serrée dans des bandages. Il y avait aussi, chez +les charrons et les maréchaux, des ouvriers qui n'étaient pas du pays. + +Mais, dès que nous eûmes entendu les assaillants crier, nous fûmes +persuadés que nous avions affaire à des gens--et probablement à des +jeunes gens--du bourg. Il y avait même certainement des gamins--on +reconnaissait leurs voix suraiguës--dans la troupe qui se jetait à +l'assaut de notre demeure comme à l'abordage d'un navire. + +--Ah! bien, par exemple... s'écria mon père. + +Et Millie demanda à mi-voix: + +--Mais qu'est-ce que cela veut dire? + +lorsque soudain les voix du portail et du mur grillé--puis celle de la +fenêtre--s'arrêtèrent. Deux coups de sifflet partirent derrière la +croisée. Les cris des gens grimpés sur le cellier, comme ceux des +assaillants du jardin, décrurent progressivement, puis cessèrent; nous +entendîmes, le long du mur de la salle à manger le frôlement de toute la +troupe qui se retirait en hâte et dont les pas étaient amortis par la +neige. + +Quelqu'un évidemment les dérangeait. A cette heure où tout dormait, ils +avaient pensé mener en paix leur assaut contre cette maison isolée à la +sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de campagne. + +A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir--car l'attaque avait +été soudaine comme un abordage bien conduit--et nous disposions-nous à +sortir, que nous entendîmes une voix connue appeler à la petite grille: + +--Monsieur Seurel! Monsieur Seurel! + +C'était M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots +sur le seuil, secoua sa courte blouse saupoudrée de neige et entra. Il +se donnait l'air finaud et effaré de quelqu'un qui a surpris tout le +secret d'une mystérieuse affaire: + +--J'étais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes. +J'allais fermer l'étable des chevaux. Tout d'un coup; dressés sur la +neige, qu'est-ce que je vois: deux grands gars qui semblaient faire +sentinelle ou guetter quelque chose. Ils étaient vers la croix. Je +m'avance: je fais deux pas--Hip! les voilà partis au grand galop du côté +de chez vous. Ah! je n'ai pas hésité, j'ai pris mon falot et j'ai dit: +Je vas aller raconter ça à M. Seurel... + +Et le voilà qui recommence son histoire: «J'étais dans la cour derrière +chez moi...» Sur ce, on lui offre une liqueur, qu'il accepte, et on lui +demande des détails qu'il est incapable de fournir. + +Il n'avait rien vu en arrivant à la maison. Toutes les troupes mises en +éveil par les deux sentinelles qu'il avait dérangées s'étaient éclipsées +aussitôt. Quant à dire qui ces estafettes pouvaient être... + +--Ça pourrait bien être des bohémiens, avançait-il. Depuis bientôt un +mois qu'ils sont sur la place, à attendre le beau temps pour jouer la +comédie, ils ne sont pas sans avoir organisé quelque mauvais coup. + +Tout cela ne nous avançait guère et nous restions debout, fort perplexes +tandis que l'homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son +histoire, lorsque Meaulnes, qui avait écouté jusque-là fort +attentivement, prit par terre le falot du boucher et décida: + +--Il faut aller voir! + +Il ouvrit la porte et nous le suivîmes, M. Seurel, M. Pasquier et moi. + +Millie, déjà rassurée puisque les assaillants étaient partis, et, comme +tous les gens ordonnés et méticuleux, fort peu curieuse de sa nature, +déclara: + +--Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, +je vais me coucher. Je laisserai la lampe allumée. + + + + +CHAPITRE II + +NOUS TOMBONS DANS UNE EMBUSCADE + + +Nous partîmes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en +avant, projetant la lueur en éventail de sa lanterne grillagée... A +peine sortions-nous par le grand portail que, derrière la bascule +municipale, qui s'adossait au mur de notre préau, partirent d'un seul +coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnés. Soit +moquerie, soit plaisir causé par l'étrange jeu qu'ils jouaient là, soit +excitation nerveuse et peur d'être rejoints, ils dirent en courant deux +ou trois paroles coupées de rires. + +Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant: + +--Suis-moi, François!... + +Et laissant là les deux hommes âgés incapables de soutenir une pareille +course, nous nous lançâmes à la poursuite des deux ombres, qui, après +avoir un instant contourné le bas du bourg, en suivant le chemin de la +Vieille-Planche, remontèrent délibérément vers l'église. Ils couraient +régulièrement sans trop de hâte et nous n'avions pas de peine à les +suivre. Ils traversèrent la rue de l'église où tout était endormi et +silencieux, et s'engagèrent derrière le cimetière dans un dédale de +petites ruelles et d'impasses. + +C'était là un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands, +qu'on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous +n'y étions jamais venu la nuit. L'endroit était désert le jour: les +journaliers absents, les tisserands enfermés; et durant cette nuit de +grand silence il paraissait plus abandonné, plus endormi encore que les +autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour que +quelqu'un survînt et nous prêtât main-forte. + +Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons posées au +hasard comme des boîtes en carton, c'était celui qui menait chez la +couturière qu'on surnommait «la Muette». On descendait d'abord une pente +assez raide, dallée de place en place, puis après avoir tourné deux ou +trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des écuries vides, +on arrivait dans une large impasse fermée par une cour de ferme depuis +longtemps abandonnée. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma +mère une conversation silencieuse, les doigts frétillants, coupée +seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croisée le +grand mur de la ferme, qui était la dernière maison de ce côté du +faubourg, et la barrière toujours fermée de la cour sèche, sans paille, +où jamais rien ne passait plus... + +C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A chaque +tournant nous craignons de les perdre, mais à ma surprise, nous +arrivions toujours au détour de la ruelle suivante avant qu'ils +l'eussent quittée. Je dis: à ma surprise, car le fait n'eût pas été +possible, tant ces ruelles étaient courtes, s'ils n'avaient pas, chaque +fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure. + +Enfin, sans hésiter, ils s'engagèrent dans la rue qui menait chez la +Muette, et je criai à Meaulnes: + +--Nous les tenons, c'est une impasse! + +A vrai dire, c'étaient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient +conduits là où ils avaient voulu. Arrivés au mur, ils se retournèrent +vers nous résolument et l'un des deux lança le même coup de sifflet que +nous avions déjà par deux fois entendu, ce soir-là. + +Aussitôt une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonnée +où ils semblaient avoir été postés pour nous attendre. Ils étaient tous +encapuchonnés, le visage enfoncé dans leurs cache-nez... + +Qui c'était, nous le savions d'avance, mais nous étions bien résolus à +n'en rien dire à M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y +avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnûmes dans +la lutte leur façon de se battre et leurs voix entrecoupées. Mais un +point demeurait inquiétant et semblait presque effrayer Meaulnes: il y +avait là quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait être le +chef... + +Il ne touchait pas Meaulnes: il regardait manoeuvrer ses soldats qui +avaient fort à faire et qui, traînés dans la neige, déguenillés du haut +en bas, s'acharnaient contre le grand gars essoufflé. Deux d'entre eux +s'étaient occupés de moi, m'avaient immobilisé avec peine, car je me +débattais comme un diable. J'étais par terre, les genoux pliés, assis +sur les talons; on me tenait les bras joints par derrière, et je +regardais la scène avec une intense curiosité mêlée d'effroi. + +Meaulnes s'était débarrassé de quatre garçons du Cours qu'il avait +dégrafés de sa blouse en tournant vivement sur lui-même et en les jetant +à toute volée dans la neige... Bien droit sur ses deux jambes, le +personnage inconnu suivait avec intérêt, mais très calme, la bataille, +répétant de temps à autre d'une voix nette: + +--Allez... Courage... Revenez-y... _Go on my boys_... + +C'était évidemment lui qui commandait... D'où venait-il? Où et comment +les avait-il entraînés à la bataille! Voilà qui restait un mystère pour +nous. Il avait, comme les autres, le visage enveloppé dans un cache-nez, +mais lorsque Meaulnes, débarrassé de ses adversaires, s'avança vers lui, +menaçant, le mouvement qu'il fit pour y voir bien clair et faire face à +la situation découvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la +tête à la façon d'un bandage. + +C'est à ce moment que je criai à Meaulnes: + +--Prends garde par derrière! Il y en a un autre. + +Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la barrière à laquelle il +tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son +cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arrière. Aussitôt +les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqué le nez dans la +neige, revenaient à la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui +liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le +jeune personnage à la tête bandée fouillait dans ses poches... Le +dernier venu, l'homme au lasso, avait allumé une petite bougie qu'il +protégeait de la main, et chaque fois qu'il découvrait un papier +nouveau, le chef allait auprès de ce lumignon examiner ce qu'il +contenait. Il déplia enfin cette espèce de carte couverte d'inscriptions +à laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s'écria avec joie: + +--Cette fois nous l'avons. Voilà le plan! Voilà le guide! Nous allons +voir si ce monsieur est bien allé où je l'imagine... + +Son acolyte éteignit la bougie. Chacun ramassa sa casquette ou sa +ceinture. Et tous disparurent silencieusement comme ils étaient venus, +me laissant libre de délier en hâte mon compagnon. + +--Il n'ira pas très loin avec ce plan-là, dit Meaulnes en se levant. + +Et nous repartîmes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvâmes +sur le chemin de l'église M. Seurel et le père Pasquier: + +--Vous n'avez rien vu? dirent-ils... Nous non plus! + +Grâce à la nuit profonde ils ne s'aperçurent de rien. Le boucher nous +quitta et M. Seurel rentra bien vite se coucher. + +Mais nous deux, dans notre chambre, à la lueur de la lampe que Millie +nous avait laissée, nous restâmes longtemps à rafistoler nos blouses +décousues, discutant à voix basse sur ce qui nous était arrivé, comme +deux compagnons d'armes le soir d'une bataille perdue... + + + + +CHAPITRE III + +LE BOHÉMIEN A L'ÉCOLE + + +Le réveil du lendemain fut pénible. A huit heures et demie, à l'instant +où M. Seurel allait donner le signal d'entrer, nous arrivâmes tout +essoufflés pour nous mettre sur les rangs. Comme nous étions en retard, +nous nous glissâmes n'importe où, mais d'ordinaire le grand Meaulnes +était le premier de la longue file d'élèves, coude à coude, chargés de +livres, de cahiers et de porte-plume, que M. Seurel inspectait. + +Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit à nous faire +place vers le milieu de la file; et tandis que M. Seurel, retardant de +quelques secondes l'entrée au cours, inspectait le grand Meaulnes, +j'avançai curieusement la tête, regardant à droite et à gauche pour voir +les visages de nos ennemis de la veille. + +Le premier que j'aperçus était celui-là même auquel je ne cessais de +penser, mais le dernier que j'eusse pu m'attendre à voir en ce lieu. Il +était à la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur +la marche de pierre, une épaule et le coin du sac qu'il avait sur le dos +accotés au chambranle de la porte. Son visage fin, très pâle, un peu +piqué de rousseur, était penché et tourné vers nous avec une sorte de +curiosité méprisante et amusée. Il avait la tête et tout un côté de la +figure bandés de linge blanc. Je reconnaissais le chef de bande, le +jeune bohémien qui nous avait volés la nuit précédente. + +Mais déjà nous entrions dans la classe et chacun prenait sa place. Le +nouvel élève s'assit près du poteau, à la gauche du long banc dont +Meaulnes occupait, à droite, la première place. Giraudat, Delouche et +les trois autres du premier banc s'étaient serrés les uns contre les +autres pour lui faire place, comme si tout eût été convenu d'avance... + +Souvent, l'hiver, passaient ainsi parmi nous des élèves de hasard, +mariniers pris par les glaces dans le canal, apprentis, voyageurs +immobilisés par la neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois, +rarement plus... Objets de curiosité durant la première heure, ils +étaient aussitôt négligés et disparaissaient bien vite dans la foule des +élèves ordinaires. + +Mais celui-ci ne devait pas se faire aussitôt oublier. Je me rappelle +encore cet être singulier et tous les trésors étranges apportés dans ce +cartable qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume «à +vue» qu'il tira pour écrire sa dictée. Dans un oeillet du manche, en +fermant un oeil, on voyait apparaître, trouble et grossie, la basilique +de Lourdes ou quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres +aussitôt passèrent de main en main. Puis ce fut un plumier chinois +rempli de compas et d'instruments amusants qui s'en allèrent par le banc +de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main, +sous les cahiers, pour que M. Seurel ne pût rien voir. + +Passèrent aussi des livres tout neufs, dont j'avais, avec convoitise, lu +les titres derrière la couverture des rares bouquins de notre +bibliothèque: _La Teppe aux Merles_, _La Roche aux Mouettes_, _Mon ami +Benoist_... Les uns feuilletaient d'une main sur leurs genoux ces +volumes, venus on ne savait d'où, volés peut-être, et écrivaient la +dictée de l'autre main. D'autres faisaient tourner le compas au fond de +leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que M. Seurel tournant le +dos continuait la dictée en marchant du bureau à la fenêtre, fermaient +un oeil et se collaient sur l'autre la vue glauque et trouée de +Notre-Dame de Paris. Et l'élève étranger, la plume à la main, son fin +profil contre le poteau gris, clignait des yeux, content de tout ce jeu +furtif qui s'organisait autour de lui. + +Peu à peu cependant toute la classe s'inquiéta: les objets, qu'on +«faisait passer» à mesure, arrivaient l'un après l'autre dans les mains +du grand Meaulnes qui, négligemment, sans les regarder, les posait +auprès de lui. Il y en eut bientôt un tas, mathématique et diversement +coloré, comme aux pieds de la femme qui représente la Science, dans les +compositions allégoriques. Fatalement M. Seurel allait découvrir ce +déballage insolite et s'apercevoir du manège. Il devait songer, +d'ailleurs, à faire une enquête sur les événements de la nuit. La +présence du bohémien allait faciliter sa besogne... + +Bientôt, en effet, il s'arrêtait, surpris, devant le grand Meaulnes. + +--A qui appartient tout cela? demanda-t-il en désignant «tout cela» du +dos de son livre refermé sur son index. + +--Je n'en sais rien», répondit Meaulnes d'un ton bourru, sans lever la +tête. + +Mais l'écolier inconnu intervint: + +--C'est à moi, dit-il. + +Et il ajouta aussitôt, avec un geste large et élégant de jeune seigneur +auquel le vieil instituteur ne sut pas résister: + +--Mais je les mets à votre disposition, monsieur, si vous voulez +regarder. + +Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le +nouvel état de choses qui venait de se créer, toute la classe se glissa +curieusement autour du maître qui penchait sur ce trésor sa tête +demi-chauve, demi-frisée, et du jeune personnage blême qui donnait avec +un air de triomphe tranquille les explications nécessaires. Cependant, +silencieux à son banc, complètement délaissé, le grand Meaulnes avait +ouvert son cahier de brouillons et, fronçant le sourcil, s'absorbait +dans un problème difficile. + + * * * * * + +Le «quart d'heure» nous surprit dans ces occupations. La dictée n'était +pas finie et le désordre régnait dans la classe. A vrai dire, depuis le +matin la récréation durait. + +A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut +envahie par les élèves, on s'aperçut bien vite qu'un nouveau maître +régnait sur les jeux. + +De tous les plaisirs nouveaux que le bohémien, dès ce matin-là, +introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant: c'était +une espèce de tournoi où les chevaux étaient les grands élèves chargés +des plus jeunes grimpés sur leurs épaules. + +Partagés en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils +fondaient les uns sur les autres, cherchant à terrasser l'adversaire par +la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de +lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s'efforçaient de +désarçonner leurs rivaux. Il y en eut dont on esquivait le choc et qui, +perdant l'équilibre, allaient s'étaler dans la boue, le cavalier roulant +sous sa monture. Il y eut des écoliers à moitié désarçonnés que le +cheval rattrapait par les jambes et qui, de nouveau acharnés à la lutte, +regrimpaient sur ses épaules. Monté sur le grand Delage qui avait des +membres démesurés, le poil roux et les oreilles décollées, le mince +cavalier à la tête bandée excitait les deux troupes rivales et dirigeait +malignement sa monture en riant aux éclats. + +Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord avec +mauvaise humeur s'organiser ces jeux. Et j'étais auprès de lui, indécis. + +--C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les poches. +Venir ici, dès ce matin, c'était le seul moyen de n'être pas soupçonné. +Et M. Seurel s'y est laissé prendre! + +Il resta là un long moment, sa tête rase au vent, à maugréer contre ce +comédien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait été peu +de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que j'étais, je ne +manquais pas de l'approuver. + +Partout, dans tous les coins, en l'absence du maître, se poursuivait la +lutte: les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres; +ils couraient et culbutaient avant même d'avoir reçu le choc de +l'adversaire... Bientôt il ne resta plus debout, au milieu de la cour, +qu'un groupe acharné et tourbillonnant d'où surgissait par moments le +bandeau blanc du nouveau chef. + +Alors le grand Meaulnes ne sut plus résister. Il baissa la tête, mit ses +mains sur ces cuisses et me cria: + +--Allons-y, François! + +Surpris par cette décision soudaine, je sautai pourtant sans hésiter sur +ses épaules et en une seconde nous étions au fort de la mêlée, tandis +que la plupart des combattants, éperdus, fuyaient en criant: + +--Voilà Meaulnes! Voilà le grand Meaulnes! + +Au milieu de ceux qui restaient il se mit à tourner sur lui-même en me +disant: + +--Étends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette nuit. + +Et moi, grisé par la bataille, certain du triomphe, j'agrippais au +passage les gamins qui se débattaient, oscillaient un instant sur les +épaules des grands et tombaient dans la boue. En moins de rien il ne +resta debout que le nouveau venu monté sur Delage; mais celui-ci, peu +désireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent coup de reins en +arrière se redressa et fit descendre le cavalier blanc. + +La main à l'épaule de sa monture, comme un capitaine tient le mors de +son cheval, le jeune garçon debout par terre regarda le grand Meaulnes +avec un peu de saisissement et une immense admiration: + +--A la bonne heure! dit-il. + +Mais aussitôt la cloche sonna, dispersant les élèves qui s'étaient +rassemblés autour de nous dans l'attente d'une scène curieuse. Et +Meaulnes, dépité de n'avoir pu jeter à terre son ennemi, tourna le dos +en disant, avec mauvaise humeur: + +--Ce sera pour une autre fois! + + * * * * * + +Jusqu'à midi la classe continua comme à l'approche des vacances, mêlée +d'intermèdes amusants et de conversations dont l'écolier-comédien était +le centre. + +Il expliquait comment, immobilisés par le froid sur la place, ne +songeant pas même à organiser des représentations nocturnes, où personne +ne viendrait, ils avaient décidé que lui-même irait au cours pour se +distraire pendant la journée, tandis que son compagnon soignerait les +oiseaux des Iles et la chèvre savante. Puis il racontait leurs voyages +dans le pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit +de zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux côtes pour pousser à +la roue. Les élèves du fond quittaient leur table pour venir écouter de +plus près. Les moins romanesques profitaient de cette occasion pour se +chauffer autour du poêle. Mais bientôt la curiosité les gagnait et ils +se rapprochaient du groupe bavard en tendant l'oreille, laissant une +main posée sur le couvercle du poêle pour y garder leur place. + +--Et de quoi vivez-vous? demanda M. Seurel, qui suivait tout cela avec +sa curiosité un peu puérile de maître d'école et qui posait une foule de +questions. + +Le garçon hésita un instant, comme si jamais il ne s'était inquiété de +ce détail. + +--Mais, répondit-il, de ce que nous avons gagné l'automne précédent, je +pense. C'est Ganache qui règle les comptes. + +Personne ne lui demanda qui était Ganache. Mais moi je pensai au grand +diable qui, traîtreusement, la veille au soir, avait attaqué Meaulnes +par derrière et l'avait renversé... + + + + +CHAPITRE IV + +OÙ IL EST QUESTION DU DOMAINE MYSTÉRIEUX + + +L'après-midi ramena les mêmes plaisirs et, tout le long du cours, le +même désordre et la même fraude. Le bohémien avait apporté d'autres +objets précieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu'à un petit singe +qui griffait sourdement l'intérieur de sa gibecière... A chaque instant +il fallait que M. Seurel s'interrompît pour examiner ce que le malin +garçon venait de tirer de son sac... Quatre heures arrivèrent et +Meaulnes était le seul à avoir fini ses problèmes. + +Ce fut sans hâte que tout le monde sortit. Il n'y avait plus, +semblait-il, entre les heures de cours et de récréation, cette dure +démarcation qui faisait la vie scolaire simple et réglée comme par la +succession de la nuit et du jour. Nous en oubliâmes même de désigner +comme d'ordinaire à M. Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux +élèves qui devaient rester pour balayer la classe. Or, nous n'y +manquions jamais car c'était une façon d'annoncer et de hâter la sortie +du cours. + +Le hasard voulut que ce fût ce jour-là le tour du grand Meaulnes; et dès +le matin j'avais, en causant avec lui, averti le bohémien que les +nouveaux étaient toujours désignés d'office pour faire le second +balayeur, le jour de leur arrivée. + +Meaulnes revint en classe dès qu'il eut été chercher le pain de son +goûter. Quant au bohémien, il se fit longtemps attendre et arriva le +dernier, en courant, comme la nuit commençait de tomber... + +--Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon, et pendant que +je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a volé. + +Je m'étais donc assis sur une petite table, auprès de la fenêtre, lisant +à la dernière lueur du jour, et je les vis tous les deux déplacer en +silence les bancs de l'école--le grand Meaulnes, taciturne et l'air dur, +sa blouse noire boutonnée à trois boutons en arrière et sanglée à la +ceinture; l'autre, délicat, nerveux, la tête bandée comme un blessé. Il +était vêtu d'un mauvais paletot, avec des déchirures que je n'avais pas +remarquées pendant le jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il +soulevait et poussait les tables avec une précipitation folle, en +souriant un peu. On eût dit qu'il jouait là quelque jeu extraordinaire +dont nous ne connaissons pas le fin mot. + +Ils arrivèrent ainsi dans le coin le plus obscur de la salle, pour +déplacer la dernière table. + +En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son +adversaire, sans que personne du dehors eût chance de les apercevoir ou +de les entendre par les fenêtres. Je ne comprenais pas qu'il laissât +échapper une pareille occasion. L'autre, revenu près de la porte, allait +s'enfuir d'un instant à l'autre, prétextant que la besogne était +terminée, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les +renseignements que Meaulnes avait mis si longtemps à retrouver, à +concilier, à réunir, seraient perdus pour nous... + +A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un mouvement, qui +m'annonçât le début de la bataille, mais le grand garçon ne bronchait +pas. Par instants, seulement, il regardait avec une fixité étrange et +d'un air interrogatif le bandeau du bohémien, qui, dans la pénombre de +la tombée de la nuit, paraissait largement taché de noir. + +La dernière table fut déplacée sans que rien arrivât. + +Mais au moment où, remontant tous les deux vers le haut de la classe, +ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de balai, Meaulnes, +baissant la tête et sans regarder notre ennemi, dit à mi-voix: + +--Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont déchirés. + +L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il disait, mais +profondément ému de le lui entendre dire. + +--Ils ont voulu, répondit-il, m'arracher votre plan tout à l'heure, sur +la place. Quand ils ont su que je voulais revenir ici balayer la classe, +ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, ils se sont +révoltés contre moi. Mais je l'ai tout de même sauvé, ajouta-t-il +fièrement, en tendant à Meaulnes le précieux papier plié. + +Meaulnes se tourna lentement vers moi: + +--Tu entends? dit-il. Il vient de se battre et de se faire blesser pour +nous, tandis que nous lui tendions un piège! + +Puis cessant d'employer ce «vous» insolite chez des écoliers de +Sainte-Agathe: + +--Tu es un vrai camarade, dit-il, et il lui tendit la main. + +Le comédien la saisit et demeura sans parole une seconde, très troublé, +la voix coupée... Mais bientôt avec une curiosité ardente il poursuivit: + +--Ainsi vous me tendiez un piège! Que c'est amusant! Je l'avais deviné +et je me disais: ils vont être bien étonnés quand, m'ayant repris ce +plan, ils s'apercevront que je l'ai complété... + +--Complété? + +--Oh! attendez! Pas entièrement... + +Quittant ce ton enjoué, il ajouta gravement et lentement, se rapprochant +de nous: + +--Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis allé là +où vous avez été. J'assistais à cette fête extraordinaire. J'ai bien +pensé, quand les garçons du Cours m'ont parlé de votre aventure +mystérieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer +je vous ai volé votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le nom +de ce château; je ne saurais pas y retourner; je ne connais pas en +entier le chemin qui d'ici vous y conduirait. + +Avec quel élan, avec quelle intense curiosité, avec quelle amitié nous +nous pressâmes contre lui! Avidement Meaulnes lui posait des +questions... Il nous semblait à tous deux qu'en insistant ardemment +auprès de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela même qu'il +prétendait ne pas savoir. + +--Vous verrez, vous verrez, répondait le jeune garçon avec un peu +d'ennui et d'embarras, je vous ai mis sur le plan quelques indications +que vous n'aviez pas... C'est tout ce que je pouvais faire. + +Puis, nous voyant plein d'admiration et d'enthousiasme: + +--Oh! dit-il tristement et fièrement, je préfère vous avertir: je ne +suis pas un garçon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me +tirer une balle dans la tête et c'est ce qui vous explique ce bandeau +sur le front, comme un mobile de la Seine, en 1870... + +--Et ce soir, en vous battant, la plaie s'est rouverte, dit Meaulnes +avec amitié. + +Mais l'autre, sans y prendre garde, poursuivit d'un ton légèrement +emphatique: + +--Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas réussi, je ne continuerai à +vivre que pour l'amusement, comme un enfant, comme un bohémien. J'ai +tout abandonné. Je n'ai plus ni père, ni soeur, ni maison, ni amour... +Plus rien, que des compagnons de jeux. + +--Ces compagnons-là vous ont déjà trahi, dis-je. + +--Oui, répondit-il avec animation. C'est la faute d'un certain Delouche. +Il a deviné que j'allais faire cause commune avec vous. Il a démoralisé +ma troupe qui était si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au +soir, comme c'était conduit, comme ça marchait! Depuis mon enfance, je +n'avais rien organisé d'aussi réussi... + +Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous désabuser tout à +fait sur son compte: + +--Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que--je m'en suis +aperçu ce matin--il y a plus de plaisir à prendre avec vous qu'avec la +bande de tous les autres. C'est ce Delouche surtout qui me déplaît. +Quelle idée de faire l'homme à dix-sept ans! Rien ne me dégoûte +davantage... Pensez-vous que nous puissions le repincer? + +--Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous? + +--Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je +n'ai que Ganache... + +Toute sa fièvre, tout son enjouement étaient tombés soudain. Un instant, +il plongea dans ce même désespoir où sans doute, un jour, l'idée de se +tuer l'avait surpris. + +--Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre secret et je +l'ai défendu contre tous. Je puis vous remettre sur la trace que vous +avez perdue... + +Et il ajouta presque solennellement: + +--Soyez mes amis pour le jour où je serais encore à deux doigts de +l'enfer comme une fois déjà... Jurez-moi que vous répondrez quand je +vous appellerai--quand je vous appellerai ainsi... (et il poussa une +sorte de cri étrange: Hou-ou!...) Vous, Meaulnes, jurez d'abord! + +Et nous jurâmes, car, enfants que nous étions, tout ce qui était plus +solennel et plus sérieux que nature nous séduisait. + +--En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire: je +vous indiquerai la maison de Paris où la jeune fille du château avait +l'habitude de passer les fêtes: Pâques et la Pentecôte, le mois de juin +et quelquefois une partie de l'hiver. + +A ce moment une voix inconnue appela du grand portail, à plusieurs +reprises, dans la nuit. Nous devinâmes que c'était Ganache, le bohémien, +qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix +pressante, anxieuse, il appelait tantôt très haut, tantôt presque bas: + +--Hou-ou! Hou-ou! + +--Dites! Dites vite!» cria Meaulnes au jeune bohémien qui avait +tressailli et qui rajustait ses habits pour partir. + +Le jeune garçon nous donna rapidement une adresse à Paris, que nous +répétâmes à mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son +compagnon à la grille, nous laissant dans un état de trouble +inexprimable. + + + + +CHAPITRE V + +L'HOMME AUX ESPADRILLES + + +Cette nuit-là, vers trois heures du matin, la veuve Delouche, +l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se leva pour allumer +son feu. Dumas, son beau-frère, qui habitait chez elle, devait partir en +route à quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite +était recroquevillée par une brûlure ancienne, se hâtait dans la cuisine +obscure pour préparer le café. Il faisait froid. Elle mit sur sa +camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie allumée, +abritant la flamme de l'autre main--la mauvaise--avec son tablier levé, +elle traversa la cour encombrée de bouteilles vides et de caisses à +savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bûcher qui +servait de cabane aux poules... Mais à peine avait-elle poussé la porte +que, d'un coup de casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un +individu surgissant de l'obscurité profonde éteignit la chandelle, +abattit du même coup la bonne femme et s'enfuit à toutes jambes, tandis +que les poules et les coqs affolés menaient un tapage infernal. + +L'homme emportait dans un sac--comme la veuve Delouche retrouvant son +aplomb s'en aperçut un instant plus tard--une douzaine de ses poulets +les plus beaux. + +Aux cris de sa belle-soeur, Dumas était accouru. Il constata que le +chenapan, pour entrer, avait dû ouvrir avec une fausse clef la porte de +la petite cour et qu'il s'était enfui, sans la fermer, par le même +chemin. Aussitôt, en homme habitué aux braconniers et aux chapardeurs, +il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d'une main, son fusil +chargé de l'autre, il s'efforça de suivre la trace du voleur, trace très +imprécise--l'individu devait être chaussé d'espadrilles--qui le mena sur +la route de La Gare puis se perdit devant la barrière d'un pré. Forcé +d'arrêter là ses recherches, il releva la tête, s'arrêta... et entendit +au loin, sur la même route, le bruit d'une voiture lancée au grand +galop, qui s'enfuyait... + +De son côté, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'était levé et, +jetant en hâte un capuchon sur ses épaules, il était sorti en chaussons +pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout était plongé dans +l'obscurité et le silence profond qui précèdent les premières lueurs du +jour. Arrivé aux Quatre-Routes, il entendit seulement--comme son +oncle--très loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture +dont le cheval devait galoper les quatre pieds levés. Garçon malin en +fanfaron, il se dit alors, comme il nous le répéta par la suite avec +l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montluçon: + +--Ceux-là sont partis vers La Gare, mais il n'est pas dit que je n'en +«chaufferai» pas d'autres, de l'autre côté du bourg. + +Et il rebroussa chemin vers l'église, dans le même silence nocturne. + +Sur la place, dans la roulotte des bohémiens, il y avait une lumière. +Quelqu'un de malade sans doute. Il allait s'approcher, pour demander ce +qui était arrivé, lorsqu'une ombre silencieuse, une ombre chaussée +d'espadrilles, déboucha des Petits-Coins et accourut au galop, sans rien +voir, vers le marchepied de la voiture... + +Jasmin, qui avait reconnu l'allure de Ganache, s'avança soudain dans la +lumière et demanda à mi-voix: + +--Eh bien! Qu'y a-t-il? + +Hagard, échevelé, édenté, l'autre s'arrêta, le regarda, avec un rictus +misérable causé par l'effroi et la suffocation, et répondit d'une +haleine hachée: + +--C'est le compagnon qui est malade... Il s'est battu hier soir et sa +blessure s'est rouverte... Je viens d'aller chercher la soeur. + +En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigué, rentrait chez lui pour +se recoucher, il rencontra, vers le milieu du bourg, une religieuse qui +se hâtait. + + * * * * * + +Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur le seuil de +leurs portes avec les mêmes yeux bouffis et meurtris par une nuit sans +sommeil. Ce fut, chez tous, un cri d'indignation et, par le bourg, comme +une traînée de poudre. Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures +du matin, une carriole qui s'arrêtait et dans laquelle on chargeait en +hâte des paquets qui tombaient mollement. Il n'y avait, dans la maison, +que deux femmes et elles n'avaient pas osé bouger. Au jour, elles +avaient compris, en ouvrant la basse-cour, que les paquets en question +étaient les lapins et la volaille... Millie, durant la première +récréation, trouva devant la porte de la buanderie plusieurs allumettes +à demi brûlées. On en conclut qu'ils étaient mal renseignés sur notre +demeure et n'avaient pu entrer... Chez Perreux, chez Boujardon et chez +Clément, on crut d'abord qu'ils avaient volé aussi les cochons, mais on +les retrouva dans la matinée, occupés à déterrer des salades, dans +différents jardins. Tout le troupeau avait profité de l'occasion et de +la porte ouverte pour faire une petite promenade nocturne... Presque +partout on avait enlevé la volaille; mais on s'en était tenu là. Mme +Pignot, la boulangère, qui ne faisait pas d'élevage, cria bien toute la +journée qu'on lui avait volé son battoir et une livre d'indigo, mais le +fait ne fut jamais prouvé, ni inscrit sur le procès-verbal... + +Cet affolement, cette crainte, ce bavardage durèrent tout le matin. En +classe, Jasmin raconta son aventure de la nuit: + +--Ah! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontré +un, il l'a bien dit: Je le fusillais comme un lapin! + +Et il ajoutait en nous regardant: + +--C'est heureux qu'il n'ait pas rencontré Ganache, il était capable de +tirer dessus. C'est tous la même race, qu'il dit, et Dessaigne le disait +aussi. + +Personne cependant ne songeait à inquiéter nos nouveaux amis. C'est le +lendemain soir seulement que Jasmin fit remarquer à son oncle que +Ganache, comme leur voleur, était chaussé d'espadrilles. Ils furent +d'accord pour trouver qu'il valait la peine de dire cela aux gendarmes. +Ils décidèrent donc, en grand secret, d'aller dès leur premier loisir au +chef-lieu de canton prévenir le brigadier de la gendarmerie. + + * * * * * + +Durant les jours qui suivirent, le jeune bohémien, malade de sa blessure +légèrement rouverte, ne parut pas. + +Sur la place de l'église, le soir, nous allions rôder, rien que pour +voir sa lampe derrière le rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse +et de fièvre, nous restions là, sans oser approcher de l'humble bicoque, +qui nous paraissait être le mystérieux passage et l'anti-chambre du Pays +dont nous avions perdu le chemin. + + + + +CHAPITRE VI + +UNE DISPUTE DANS LA COULISSE + + +Tant d'anxiétés et de troubles divers, durant ces jours passés, nous +avaient empêchés de prendre garde que mars était venu et que le vent +avait molli. Mais le troisième jour après cette aventure, en descendant, +le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'était le printemps. +Une brise délicieuse comme une eau tiédie coulait par-dessus le mur; une +pluie silencieuse avait mouillé la nuit les feuilles des pivoines; la +terre remuée du jardin avait un goût puissant, et j'entendais, dans +l'arbre voisin de la fenêtre, un oiseau qui essayait d'apprendre la +musique... + +Meaulnes, à la première récréation, parla d'essayer tout de suite +l'itinéraire qu'avait précisé l'écolier-bohémien. A grand peine je lui +persuadai d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps fût +sérieusement au beau... que tous les pruniers de Sainte-Agathe fussent +en fleur. Appuyés contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux +poches et nu-tête, nous parlions et le vent tantôt nous faisait +frissonner de froid, tantôt, par bouffées de tiédeur, réveillait en nous +je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah! frère, compagnon, +voyageur, comme nous étions persuadés, tous deux, que le bonheur était +proche, et qu'il allait suffire de se mettre en chemin pour +l'atteindre!... + +A midi et demi, pendant le déjeuner, nous entendîmes un roulement de +tambour sur la place des Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous étions +sur le seuil de la petite grille, nos serviettes à la main... C'était +Ganache qui annonçait pour le soir, à huit heures, «vu le beau temps», +une grande représentation sur la place de l'église. A tout hasard, «pour +se prémunir contre la pluie», une tente serait dressée. Suivait un long +programma des attractions, que le vent emporta, mais où nous pûmes +distinguer vaguement «pantomimes... chansons... fantaisies +équestres...», le tout scandé par de nouveaux roulements de tambour. + +Pendant le dîner du soir, la grosse caisse, pour annoncer la séance, +tonna sous nos fenêtres et fit trembler les vitres. Bientôt après, +passèrent, avec un bourdonnement de conversation, les gens des +faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la place de +l'église. Et nous étions là, tous deux, forcés de rester à table, +trépignant d'impatience! + +Vers neuf heures, enfin, nous entendîmes des frottements de pieds et des +rires étouffés à la petite grille: les institutrices venaient nous +chercher. Dans l'obscurité complète nous partîmes en bande vers le lieu +de la comédie. Nous apercevions de loin le mur de l'église illuminé +comme par un grand feu. Deux quinquets allumés devant la porte de la +baraque ondulaient au vent... + +A l'intérieur, des gradins étaient aménagés comme dans un cirque. M. +Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installâmes sur +les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait être fort étroit, +comme un cirque véritable, avec de grandes nappes d'ombre où +s'étageaient Mme Pignot, la boulangère, et Fernande, l'épicière, les +filles du bourg, les ouvriers maréchaux, des dames, des gamins, des +paysans, d'autres gens encore. + +La représentation était avancée plus qu'à moitié. On voyait sur la piste +une petite chèvre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur +quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'était Ganache qui la +commandait doucement, à petits coups de baguette, en regardant vers nous +d'un air inquiet, la bouche ouverte les yeux morts. + +Assis sur un tabouret près de deux autres quinquets, à l'endroit où la +piste communiquait avec la roulotte nous reconnûmes, en fin maillot +noir, front bandé, le meneur-de-jeu, notre ami. + +A peine étions-nous assis que bondissait sur la piste un poney tout +harnaché à qui le jeune personnage blessé fit faire plusieurs tours, et +qui s'arrêtait toujours devant l'un de nous lorsqu'il fallait désigner +la personne la plus aimable ou la plus brave de la société; mais +toujours devant Mme Pignot lorsqu'il s'agissait de découvrir la plus +menteuse, la plus avare ou «la plus amoureuse...» Et c'étaient autour +d'elle des rires, de cris et des coin-coin, comme dans un troupeau +d'oies que pourchasse un épagneul!... + +A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant avec M. +Seurel, qui n'eût pas été plus fier d'avoir parlé à Talma ou à Léotard; +et nous, nous écoutions avec un intérêt passionné tout ce qu'il disait: +de sa blessure--refermée; de ce spectacle--préparé durant les longues +journées d'hiver; de leur départ--qui ne serait pas avant la fin du +mois, car ils pensaient donner jusque-là des représentations variées et +nouvelles. + +Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime. + +Vers la fin de l'entracte, notre ami nous quitta, et, pour regagner +l'entrée de la roulotte, fut obligé de traverser un groupe qui avait +envahi la piste et au milieu duquel nous aperçûmes soudain Jasmin +Delouche. Les femmes et les filles s'écartèrent. Ce costume noir, cet +air blessé, étrange et brave, les avaient toutes séduites. Quant à +Jasmin, qui paraissait revenir à cet instant d'un voyage, et qui +s'entretenait à voix basse mais animée avec Mme Pignot, il était évident +qu'une cordelière, un col bas et des pantalons-éléphant eussent fait +plus sûrement sa conquête... Il se tenait les pouces au revers de son +veston, dans une attitude à la fois très fate et très gênée. Au passage +du bohémien, dans un mouvement de dépit, il dit à haute voix à Mme +Pignot quelque chose que je n'entendis pas, mais certainement une +injure, un mot provocant à l'adresse de notre ami. Ce devait être une +menace grave et inattendue, car le jeune homme ne put s'empêcher de se +retourner et de regarder l'autre, qui, pour ne pas perdre contenance, +ricanait, poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son +côté... Tout ceci se passa d'ailleurs en quelques secondes. Je fus sans +doute le seul de mon banc à m'en apercevoir. + +Le meneur-de-jeu rejoignit son compagnon derrière le rideau qui masquait +l'entrée de la roulotte. Chacun regagna sa place sur les gradins, +croyant que la deuxième partie du spectacle allait aussitôt commencer, +et un grand silence s'établit. Alors, derrière le rideau, tandis que +s'apaisaient les dernières conversations à voix basse, un bruit de +dispute monta. Nous n'entendions pas ce qui était dit, mais nous +reconnûmes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune +homme--la première qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui +gourmandait, avec indignation et tristesse à la fois: + +--Mais malheureux! disait celle-ci, pourquoi ne m'avoir pas dit... + +Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde prêtât +l'oreille. Puis tout se tut soudainement. L'altercation se poursuivit à +voix basse; et les gamins des hauts gradins commencèrent à crier: + +--Les lampions, le rideau! + +et à frapper du pied. + + + + +CHAPITRE VII + +LE BOHÉMIEN ENLÈVE SON BANDEAU + + +Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face--sillonnée de rides, +tout écarquillée tantôt par la gaieté tantôt par la détresse, et semée +de pains à cacheter!--d'un long pierrot en trois pièces mal articulées, +recroquevillé sur son ventre comme par une colique, marchant sur la +pointe des pieds comme par excès de prudence et de crainte, les mains +empêtrées dans des manches trop longues qui balayaient la piste. + +Je ne saurais plus reconstituer aujourd'hui le sujet de sa pantomime. Je +me rappelle seulement que dès son arrivée dans le cirque, après s'être +vainement et désespérément retenu sur les pieds, il tomba. Il eut beau +se relever; c'était plus fort que lui: il tombait. Il ne cessait pas de +tomber. Il s'embarrassait dans quatre chaises à la fois. Il entraînait +dans sa chute une table énorme qu'on avait apportée sur la piste. Il +finit par aller s'étaler par delà la barrière du cirque jusque sur les +pieds des spectateurs. Deux aides, racolés dans le public à grand'peine, +le tiraient par les pieds et le remettaient debout après d'inconcevables +efforts. Et chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, varié +chaque fois, un petit cri insupportable, où la détresse et la +satisfaction se mêlaient à doses égales. Au dénouement, grimpé sur un +échafaudage de chaises, il fit une chute immense et très lente, et son +ululement de triomphe strident et misérable durait aussi longtemps que +sa chute, accompagné par les cris d'effroi des femmes. + +Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien m'en +rappeler la raison, «le pauvre pierrot qui tombe» sortant d'une de ses +manches une petite poupée bourrée de son et mimant avec elle toute une +scène tragi-comique. En fin de compte, il lui faisait sortir par la +bouche tout le son qu'elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits +cris pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la plus +grande attention, tandis que tous les spectateurs, la lèvre pendante, +avaient les yeux fixés sur la fille visqueuse et crevée du pauvre +pierrot, il la saisit soudain par un bras et la lança à toute volée, à +travers les spectateurs, sur la figure de Jasmin Delouche, dont elle ne +fit que mouiller l'oreille, pour aller ensuite s'aplatir sur l'estomac +de Mme Pignot, juste au-dessous du menton. La boulangère poussa un tel +cri, elle se renversa si fort en arrière et toutes ses voisines +l'imitèrent si bien que le banc se rompit, et la boulangère, Fernande, +la triste veuve Delouche et vingt autres s'effondrèrent, les jambes en +l'air, au milieu des rires, des cris et des applaudissements, tandis que +le grand clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et +dire: + +--Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous remercier! + +Mais à ce moment même et au milieu de l'immense brouhaha, le grand +Meaulnes, silencieux depuis le début de la pantomime et qui semblait +plus absorbé de minute en minute, se leva brusquement, me saisit par le +bras, comme incapable de se contenir, et me cria: + +--Regarde le bohémien! Regarde! Je l'ai enfin reconnu. + +Avant même d'avoir regardé, comme si depuis longtemps, inconsciemment, +cette pensée couvait en moi et n'attendait que l'instant d'éclore, +j'avais deviné! Debout après d'un quinquet, à l'entre de la roulotte, le +jeune personnage inconnu avait défait son bandeau et jeté sur les +épaules une pèlerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme naguère à +la lumière de la bougie, dans la chambre du Domaine, un très fin, très +aquilin visage sans moustache. Pâle, les lèvres entr'ouvertes, il +feuilletait hâtivement une sorte de petit album rouge qui devait être un +atlas de poche. Sauf une cicatrice qui lui barrait la tempe et +disparaissait sous la masse des cheveux, c'était, tel que me l'avait +décrit minutieusement le grand Meaulnes, le fiancé du Domaine inconnu. + +Il était évident qu'il avait enlevé son bandage pour être reconnu de +nous. Mais à peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et +poussé ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, après nous +avoir jeté un coup d'oeil d'entente et nous avoir souri, avec une vague +tristesse, comme il souriait d'ordinaire. + +--Et l'autre! disait Meaulnes avec fièvre, comment ne l'ai-je pas +reconnu tout de suite! C'est le pierrot de la fête, là-bas... + +Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais déjà Ganache avait +coupé toutes les communications avec la piste; un à un il éteignait les +quatre quinquets du cirque, et nous étions obligés de suivre la foule +qui s'écoulait très lentement, canalisée entre les bancs parallèles, +dans l'ombre où nous piétinions d'impatience. + +Dès qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se précipita vers la +roulotte, escalada le marchepied, frappa à la porte, mais tout était +clos déjà. Déjà sans doute, dans la voiture à rideaux, comme dans celle +du poney, de la chèvre et des oiseaux savants, tout le monde était +rentré et commençait à dormir. + + + + +CHAPITRE VIII + +LES GENDARMES! + + +Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames qui +revenaient vers le Cours Supérieur, par les rues obscures. Cette fois +nous comprenions tout. Cette grande silhouette blanche que Meaulnes +avait vue, le dernier soir de la fête, filer entre les arbres, c'était +Ganache, qui avait recueilli le fiancé désespéré et s'était enfui avec +lui. L'autre avait accepté cette existence sauvage, pleine de risques, +de jeux et d'aventures. Il lui avait semblé recommencer son enfance... + +Frantz de Galais nous avait jusqu'ici caché son nom et il avait feint +d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d'être forcé de +rentrer chez ses parents; mais pourquoi, ce soir-là, lui avait-il plu +soudain de se faire connaître à nous et de nous laisser deviner la +vérité tout entière?... + +Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des +spectateurs s'écoulait lentement à travers le bourg. Il décida que, dès +le lendemain matin, qui était un jeudi, il irait trouver Frantz. Et, +tous les deux, ils partiraient pour là-bas! Quel voyage sur la route +mouillée! Frantz expliquerait tout; tout s'arrangeait, et la +merveilleuse aventure allait reprendre là où elle s'était interrompue... + +Quant à moi je marchais dans l'obscurité avec un gonflement de coeur +indéfinissable. Tout se mêlait pour contribuer à ma joie, depuis le +faible plaisir que donnait l'attente du jeudi jusqu'à la très grande +découverte que nous venions de faire, jusqu'à la très grande chance qui +nous était échue. Et je me souviens que, dans ma soudaine générosité de +coeur, je m'approchai de la plus laide des filles du notaire à qui l'on +m'imposait parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontanément je lui +donnai la main. + +Amers souvenirs! Vains espoirs écrasés! + +Le lendemain, dès huit heures, lorsque nous débouchâmes tous les deux +sur la place de l'église, avec nos souliers bien cirés, nos plaques de +ceinturons bien astiquées et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui +jusque-là se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et +s'élança vers la place vide... Sur l'emplacement de la baraque et des +voitures, il n'y avait plus qu'un pot cassé et des chiffons. Les +bohémiens étaient partis... + +Un petit vent qui nous parut glacé soufflait. Il me semblait qu'à chaque +pas nous allions buter sur le sol caillouteux et dur de la place et que +nous allions tomber. Meaulnes, affolé, fit deux fois le mouvement de +s'élancer, d'abord sur la route du Vieux-Nançay, puis sur la route de +Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, espérant un +instant que nos gens venaient seulement de partir. Mais que faire? Dix +traces de voitures s'embrouillaient sur la place, puis s'effaçaient sur +la route dure. Il fallut rester là, inertes. + +Et tandis que nous revenions, à travers le village où la matinée du +jeudi commençait, quatre gendarmes à cheval, avertis par Delouche la +veille au soir, débouchèrent au galop sur la place et s'éparpillèrent à +travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui +font la reconnaissance d'un village... Mais il était trop tard. Ganache, +le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les gendarmes ne +retrouvèrent personne, ni lui, ni ceux-là qui chargeaient dans des +voitures les chapons qu'il étranglait. Prévenu à temps par le mot +imprudent de Jasmin, Frantz avait dû comprendre soudain de quel métier +son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte était +vide; plein de honte et de fureur, il avait arrêté aussitôt un +itinéraire et décidé de prendre du champ avant l'arrivée des gendarmes. +Mais, ne craignant plus désormais qu'on tentât de le ramener au domaine +de son père, il avait voulu se montrer à nous sans bandage, avant de +disparaître. + +Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il pu à la +fois dévaliser les basses-cours et quérir la bonne soeur pour la fièvre +de son ami? Mais n'était-ce pas là toute l'histoire du pauvre diable? +Voleur et chemineau d'un côté, bonne créature de l'autre... + + + + +CHAPITRE IX + +A LA RECHERCHE DU SENTIER PERDU + + +Comme nous rentrions, le soleil dissipait la légère brume du matin; les +ménagères sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou +bavardaient; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg, +commençait la plus radieuse matinée de printemps qui soit restée dans ma +mémoire. + +Tous les grands élèves du cours devaient arriver vers huit heures, ce +jeudi-là, pour préparer, durant la matinée, les uns le Certificat +d'Études Supérieurs, les autres le concours de l'École Normale. Lorsque +nous arrivâmes tous les deux. Meaulnes plein d'un regret et d'une +agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi très +abattu, l'école était vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la +poussière d'un banc vermoulu, et sur le vernis écaillé d'un planisphère. + +Comment rester là, devant un livre, à ruminer notre déception, tandis +que tout nous appelait au-dehors: les poursuites des oiseaux dans les +branches près des fenêtres, la fuite des autres élèves vers les prés et +les bois, et surtout le fiévreux désir d'essayer au plus vite +l'itinéraire incomplet vérifié par le bohémien--dernière ressource de +notre sac presque vide, dernière clef du trousseau, après avoir essayé +toutes les autres?... Cela était au-dessus de nos forces! Meaulnes +marchait de long en large, allait auprès des fenêtres, regardait dans le +jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s'il eût attendu +quelqu'un qui ne viendrait certainement pas. + +--J'ai l'idée, me dit-il enfin, j'ai l'idée que ce n'est peut-être pas +aussi loin que nous l'imaginions... + +«Frantz a supprimé sur mon plan toute une portion de la route que +j'avais indiquée. + +«Cela veut dire, peut-être, que la jument a fait, pendant mon sommeil, +un long détour inutile...» + +J'étais à moitié assis sur le coin d'une grande table, un pied par +terre, l'autre ballant, l'air découragé et désoeuvré, la tête basse. + +--Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a duré toute +la nuit. + +--Nous étions partis à minuit, répondit-il vivement. On m'a déposé à +quatre heures du matin, à environ six kilomètres à l'Ouest de +Sainte-Agathe, tandis que j'étais parti par la route de La Gare à l'Est. +Il faut donc compter ces six kilomètres en moins entre Sainte-Agathe et +le pays perdu. + +«Vraiment, il me semble qu'en sortant du bois des Communaux, on ne doit +pas être à plus de deux lieues de ce que nous cherchons. + +--Ce sont précisément ces deux lieues-là qui manquent sur ta carte. + +--C'est vrai. Et la sortie du bois est bien à une lieue et demie d'ici, +mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en une matinée... + +A cet instant Moucheboeuf arriva. Il avait une tendance irritante à se +faire passer pour bon élève, non pas en travaillant mieux que les +autres, mais en se signalant dans des circonstances comme celle-ci. + +--Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux. Tous les +autres sont partis pour le bois des Communaux. En tête: Jasmin Delouche +qui connaît les nids. + +Et, voulant faire le bon apôtre, il commença à raconter tout ce qu'ils +avaient dit pour narguer le Cours, M. Seurel et nous, en décidant cette +expédition. + +--S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit Meaulnes, +car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et demi. + +Moucheboeuf resta ébahi. + +--Ne viens-tu pas? me demanda Augustin, s'arrêtant une seconde sur le +seuil de la porte entr'ouverte--ce qui fit entrer dans la pièce grise, +en une bouffée d'air tiédi par le soleil, un fouillis de cris, d'appels, +de pépiements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et le +claquement d'un fouet au loin. + +--Non, dis-je, bien que la tentation fût forte, je ne puis pas, à cause +de M. Seurel. Mais hâte-toi. Je t'attendrai avec impatience. + +Il fit un geste vague et partit, très vite, plein d'espoir. + +Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitté sa veste +d'alpaga noir, revêtu un paletot de pêcheur aux vastes poches +boutonnées, un chapeau de paille et de courtes jambières vernies pour +serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut guère surpris +de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui lui +répéta trois fois que les gars avaient dit: + +--S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher! + +Et il commanda: + +--Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les +dénicher à notre tour... Pourras-tu marcher jusque-là, François? + +J'affirmai que oui et nous partîmes. + +Il fut entendu que Moucheboeuf conduirait M. Seurel et lui servirait +d'appeau... C'est-à-dire que, connaissant les futaies où se trouvaient +les dénicheurs, il devait de temps à autre crier à toute voix: + +--Hop! Hola! Giraudat! Delouche! Où êtes-vous?... Y en a-t-il?... En +avez-vous trouvé?... + +Quant à moi, je fus chargé, à mon vif plaisir, de suivre la lisière est +du bois, pour le cas où les écoliers fugitifs chercheraient à s'échapper +de ce côté. + +Or dans le plan rectifié par le bohémien et que nous avions maintes fois +étudié avec Meaulnes, il semblait qu'un chemin à un trait, un chemin de +terre, partît de cette lisière du bois pour aller dans la direction du +Domaine. Si j'allais le découvrir ce matin!... Je commençai à me +persuader que, avant midi, je me trouverais sur le chemin du manoir +perdu... + + * * * * * + +La merveilleuse promenade!... Dès que nous eûmes passé le Glacis et +contourné le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on +eût dit qu'il partait en guerre--je crois bien qu'il avait mis dans sa +poche un vieux pistolet--et ce traître de Moucheboeuf. + +Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bientôt à la lisière du +bois--seul à travers la campagne pour la première fois de ma vie comme +une patrouille que son caporal a perdue. + +Me voici, j'imagine, près de ce bonheur mystérieux que Meaulnes a +entrevu un jour. Toute la matinée est à moi pour explorer la lisière du +bois, l'endroit le plus frais et le plus caché du pays, tandis que mon +grand frère aussi est parti à la découverte. C'est comme un ancien lit +de ruisseau. Je passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais +pas le nom mais qui doivent être des aulnes. J'ai sauté tout à l'heure +un échalier au bout de la sente, et je me suis trouvé dans cette grande +voie d'herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les +orties, écrasant les hautes valérianes. + +Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de sable fin. +Et dans le silence, j'entends un oiseau--je m'imagine que c'est un +rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils ne chantent que le +soir--un oiseau qui répète obstinément la même phrase: voix de la +matinée, parole dite sous l'ombrage, invitation délicieuse au voyage +entre les aulnes. Invisible, entêté, il semble m'accompagner sous la +feuille. + +Pour la première fois me voilà, moi aussi, sur le chemin de l'aventure. +Ce ne sont plus des coquilles abandonnées par les eaux que je cherche, +sous la direction de M. Seurel, ni les orchis que le maître d'école ne +connaisse pas, ni même, comme cela nous arrivait souvent dans le champ +du père Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d'un +grillage, enfouie sous tant d'herbes folles qu'il fallait chaque fois +plus de temps pour la retrouver... Je cherche quelque chose de plus +mystérieux encore. C'est le passage dont il est question dans les +livres, l'ancien chemin obstrué, celui dont le prince harassé de fatigue +n'a pu trouver l'entrée. Cela se découvre à l'heure la plus perdue de la +matinée, quand on a depuis longtemps oublié qu'il va être onze heures, +midi... Et soudain, en écartant, dans le feuillage profond, les +branches, avec ce geste hésitant des mains à hauteur du visage +inégalement écartées, on l'aperçoit comme une longue avenue sombre dont +la sortie est un rond de lumière tout petit. + +Mais tandis que j'espère et m'enivre ainsi, voici que brusquement je +débouche dans une sorte de clairière, qui se trouve être tout simplement +un pré. Je suis arrivé sans y penser à l'extrémité des Communaux, que +j'avais toujours imaginée infiniment loin. Et voici à ma droite, entre +des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la maison du garde. +Deux paires de bas sèchent sur l'appui de la fenêtre. Les années +passées, lorsque nous arrivions à l'entrée du bois, nous disions +toujours, en montrant un point de lumière tout au bout de l'immense +allée noire: «C'est là-bas la maison du garde; la maison de Baladier». +Mais jamais nous n'avions poussé jusque là. Nous entendions dire +quelquefois, comme s'il se fût agi d'une expédition extraordinaire: «Il +a été jusqu'à la maison du garde!...» + +Cette fois, je suis allé jusqu'à la maison de Baladier, et je n'ai rien +trouvé. + + * * * * * + +Je commençais à souffrir de ma jambe fatiguée et de la chaleur que je +n'avais pas sentie jusque-là; je craignais de faire tout seul le chemin +du retour, lorsque j'entendis près de moi l'appeau de M. Seurel, la voix +de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui m'appelaient... + +Il y avait là une troupe de six grands gamins, où seul, le traître +Moucheboeuf avait l'air triomphant. C'était Giraudat, Auberger, Delage +et d'autres... Grâce à l'appeau, on avait pris les uns grimpés dans un +merisier isolé au milieu d'une clairière; les autres en train de +dénicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis, à la +blouse crasseuse, avait caché les petits dans son estomac, entre sa +chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s'étaient enfuis à +l'approche de M. Seurel: ce devait être Delouche et le petit Coffin. Ils +avaient d'abord répondu par des plaisanteries à l'adresse de +«Mouchevache!», que répétaient les échos des bois, et celui-ci, +maladroitement, se croyant sûr de son affaire, avait répondu, vexé: + +--Vous n'avez qu'à descendre, vous savez! M. Seurel est là... + +Alors tout s'était tu subitement; ç'avait été une fuite silencieuse à +travers le bois. Et comme ils le connaissaient à fond, il ne fallait pas +songer à les rejoindre. On ne savait pas non plus où le grand Meaulnes +était passé. On n'avait pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer à +poursuivre les recherches. + +Il était plus de midi lorsque nous reprîmes la route de Sainte-Agathe, +lentement, la tête basse, fatigués, terreux. A la sortie du bois, +lorsque nous eûmes frotté et secoué la boue de nos souliers sur la route +sèche, le soleil commença de frapper dur. Déjà ce n'était plus ce matin +de printemps si frais et si luisant. Les bruits de l'après-midi avaient +commencé. De loin en loin un coq criait, cri désolé! dans les fermes +désertes aux alentours de la route. A la descente du Glacis, nous nous +arrêtâmes un instant pour causer avec des ouvriers des champs qui +avaient repris leur travail après le déjeuner. Ils étaient accoudés à la +barrière, et M. Seurel leur disait: + +--De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons +dans sa chemise. Ils ont fait là dedans ce qu'ils ont voulu. C'est du +propre!... + +Il me semblait que c'était de ma débâcle aussi que les ouvriers riaient. +Ils riaient en hochant la tête, mais ils ne donnaient pas tout à fait +tort aux jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confièrent +même, lorsque M. Seurel eut repris la tête de la colonne: + +--Il y en a un autre qui est passé, un grand, vous savez bien... Il a dû +rencontrer, en revenant, la voiture des Granges, et on l'a fait monter, +il est descendu, plein de terre, tout déchiré, ici, à l'entrée du chemin +des Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce +matin, mais que vous n'étiez pas de retour encore. Et il a continué tout +doucement sa route vers Sainte-Agathe. + +En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous attendait le grand +Meaulnes, l'air brisé de fatigue. Aux questions de M. Seurel, il +répondit que lui aussi était parti à la recherche des écoliers +buissonniers. Et à celle que je lui posai tout bas, il dit seulement en +hochant la tête avec découragement: + +--Non! rien! rien qui ressemble à ça. + +Après déjeuner, dans la classe fermée, noire et vide, au milieu du pays +radieux, il s'assit à l'une des grandes tables et, la tête dans les +bras, il dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir, +après un long instant de réflexion, comme s'il venait de prendre une +décision importante, il écrivit une lettre à sa mère. Et c'est tout ce +que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de défaite. + + + + +CHAPITRE X + +LA LESSIVE + + +Nous avions escompté trop tôt la venue du printemps. + +Le lundi soir, nous voulûmes faire nos devoirs aussitôt après quatre +heures comme en plein été, et pour y voir plus clair nous sortîmes deux +grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout de suite; +une goutte de pluie tomba sur un cahier; nous rentrâmes en hâte. Et de +la grande salle obscurcie, par les larges fenêtres, nous regardions +silencieusement dans le ciel gris la déroute des nuages. + +Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poignée de +croisée, ne put s'empêcher de dire, comme s'il eût été fâché de sentir +monter en lui tant de regret: + +--Ah! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j'étais sur la +route, dans la voiture de la Belle-Étoile. + +--Sur quelle route? demanda Jasmin. + +Mais Meaulnes ne répondit pas. + +--Moi, dis-je, pour faire diversion, j'aurais aimé voyager comme cela en +voiture, par la pluie battante, abrité sous un grand parapluie. + +--Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta un autre. + +--Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire, répondit Meaulnes, +je ne pensais qu'à regarder le pays. + +Mais lorsque Giraudat, à son tour, demanda de quel pays il s'agissait, +Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit: + +--Je sais... Toujours la fameuse aventure!... + +Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme s'il eût +été lui-même un peu dans le secret. Ce fut peine perdue; ses avances lui +restèrent pour compte; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au +galop, la blouse relevée sur la tête, sous la froide averse. + +Jusqu'au jeudi suivant le temps resta à la pluie. Et ce jeudi-là fut +plus triste encore que le précédent. Toute la campagne était baignée +dans une sorte de brume glacée comme aux plus mauvais jours de l'hiver. + +Millie, trompée par le beau soleil de l'autre semaine, avait fait faire +la lessive, mais il ne fallait pas songer à mettre sécher le linge sur +les haies du jardin, ni même sur des cordes dans le grenier, tant l'air +était humide et froid. + +En discutant avec M. Seurel, il lui vint l'idée d'étendre sa lessive +dans les classes, puisque c'était jeudi, et de chauffer le poêle à +blanc. Pour économiser les feux de la cuisine et de la salle à manger, +on ferait cuire les repas sur le poêle et nous nous tiendrions toute la +journée dans la grande salle du Cours. + +Au premier instant,--j'étais si jeune encore!--je considérai cette +nouveauté comme une fête. + +Morne fête!... Toute la chaleur du poêle était prise par la lessive et +il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et +mollement une petite pluie d'hiver. C'est là pourtant que dès neuf +heures du matin, dévoré d'ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les +barreaux du grand portail, où nous appuyions silencieusement nos têtes, +nous regardâmes, au haut du bourg, sur les Quatre-Routes, le cortège +d'un enterrement venu du fond de la campagne. Le cercueil, amené dans +une charrette à boeufs, était déchargé et posé sur une dalle, au pied de +la grande croix où le boucher avait aperçu naguère les sentinelles du +bohémien! Où était-il maintenant, le jeune capitaine qui si bien menait +l'abordage?... Le curé et les chantres vinrent comme c'était l'usage +au-devant du cercueil posé là, et les tristes chants arrivaient jusqu'à +nous. Ce serait là, nous le savions, le seul spectacle de la journée, +qui s'écoulerait tout entière comme une eau jaunie dans un caniveau. + +--Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais préparer mon bagage. +Apprends-le, Seurel: j'ai écrit à ma mère jeudi dernier, pour lui +demander de finir mes études à Paris. C'est aujourd'hui que je pars. + +Il continuait à regarder vers le bourg, les mains appuyées aux barreaux, +à la hauteur de sa tête. Inutile de demander si sa mère, qui était riche +et lui passait toutes ses volontés, lui avait passé celle-là. Inutile +aussi de demander pourquoi soudainement il désirait s'en aller à +Paris!... + +Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte de quitter +ce cher pays de Sainte-Agathe d'où il était parti pour son aventure. +Quant à moi, je sentais monter une désolation violente que je n'avais +pas sentie d'abord. + +--Pâques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un soupir. + +--Dès que tu l'auras trouvée là-bas, tu m'écriras, n'est-ce pas? +demandai-je. + +--C'est promis, bien sûr. N'es-tu pas mon compagnon et mon frère?... + +Et il me posa la main sur l'épaule. + +Peu à peu je comprenais que c'était bien fini, puisqu'il voulait +terminer ses études à Paris; jamais plus je n'aurais avec moi mon grand +camarade. + +Il n'y avait d'espoir, pour nous réunir, qu'en cette maison de Paris où +devait se retrouver la trace de l'aventure perdue... Mais de voir +Meaulnes lui-même si triste, quel pauvre espoir c'était là pour moi! + +Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra très étonné, mais se +rendit bien vite aux raisons d'Augustin; Millie, femme d'intérieur, se +désola surtout à la pensée que la mère de Meaulnes verrait notre maison +dans un désordre inaccoutumé... La malle, hélas! fut bientôt faite. Nous +cherchâmes sous l'escalier ses souliers des dimanches; dans l'armoire, +un peu de linge; puis ses papiers et ses livres d'école--tout ce qu'un +jeune homme de dix-huit ans possède au monde. + +A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle déjeuna au café +Daniel en compagnie d'Augustin, et l'emmena sans donner presque aucune +explication, dès que le cheval fut affené et attelé. Sur le seuil, nous +leur dîmes au revoir; et la voiture disparut au tournant des +Quatre-Routes. + +Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la froide +salle à manger, remettre en ordre ce qui avait été dérangé. Quant à moi, +je me trouvai, pour la première fois depuis de longs mois, seul en face +d'une longue soirée de jeudi--avec l'impression que, dans cette vieille +voiture, mon adolescence venait de s'en aller pour toujours. + + + + +CHAPITRE XI + +JE TRAHIS... + + +Que faire? + +Le temps s'élevait un peu. On eût dit que le soleil allait se montrer. + +Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De +temps à autre mon père traversait la cour, pour remplir un seau de +charbon dont il bourrait le poêle. J'apercevais les linges blancs pendus +aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit +transformé en séchoir, pour m'y trouver en tête-à-tête avec l'examen de +la fin de l'année, ce concours de l'École Normale qui devait être +désormais ma seule préoccupation. + +Chose étrange: à cet ennui qui me désolait se mêlait comme une sensation +de liberté. Meaulnes parti, toute cette aventure terminée et manquée, il +me semblait du moins que j'étais libéré de cet étrange souci, de cette +occupation mystérieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le +monde. Meaulnes parti, je n'étais plus son compagnon d'aventures, le +frère de ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil +aux autres. Et cela était facile et je n'avais qu'à suivre pour cela mon +inclination la plus naturelle. + +Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un +ficelle, puis lâchant en l'air trois marrons attachés qui retombèrent +dans la cour. Mon désoeuvrement était si grand que je pris plaisir à lui +relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre côté du mur. + +Soudain je le vis abandonner ce jeu puéril pour courir vers un tombereau +qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de +grimper par derrière sans même que la voiture s'arrêtât. Je +reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin +conduisait; le gros Boujardon était debout. Ils revenaient du pré. + +--Viens avec nous, François! cria Jasmin, qui devait savoir déjà que +Meaulnes était parti. + +Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture cahotante et me +tins comme les autres, debout, appuyé contre un des montants du +tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche... + + * * * * * + +Nous sommes maintenant dans l'arrière-boutique, chez la bonne femme qui +est en même temps épicière et aubergiste. Un rayon de soleil glisse à +travers la fenêtre basse sur les boîtes en fer-blanc et sur les tonneaux +de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fenêtre et +tourné vers nous, avec un gros rire d'homme pâteux, il mange des +biscuits à la cuiller. A la portée de la main, sur un tonneau, la boîte +est ouverte et entamée. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une +sorte d'intimité de mauvais aloi s'est établie entre nous. Jasmin et +Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma +vie a changé tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis +très longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais +finie. + +Le petit Roy a déniché sous une planche une bouteille de liqueur +entamée. Delouche nous offre à chacun la goutte, mais il n'y a qu'un +verre et nous buvons tous dans le même. On me sert le premier avec un +peu de condescendance, comme si je n'étais pas habitué à ces moeurs de +chasseurs et de paysans... Cela me gêne un peu. Et comme on vient à +parler de Meaulnes, l'envie me prend, pour dissiper cette gêne et +retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la +raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est +fini maintenant de ses aventures ici?... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet +que j'attendais. + +Mes compagnons, en bons villageois que rien n'étonne, ne sont pas +surpris pour si peu. + +--C'était une noce, quoi! dit Boujardon. + +Delouche en a vu une, à Préveranges, qui était plus curieuse encore. + +Le château? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont +entendu parler. + +La jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son +année de service. + +--Il aurait dû, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous montrer son +plan au lieu de confier cela à un bohémien!... + +Empêtré dans mon insuccès, je veux profiter de l'occasion pour exciter +leur curiosité: je me décide à expliquer qui était ce bohémien; d'où il +venait; son étrange destinée... Boujardon et Delouche ne veulent rien +entendre: «C'est celui-là qui a tout fait. C'est lui qui a rendu +Meaulnes insociable, Meaulnes qui était un si brave camarade! C'est lui +qui a organisé toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes, +après nous avoir tous embrigadés comme un bataillon scolaire...» + +--Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tête à +petits coups, j'ai rudement bien fait de le dénoncer aux gendarmes. En +voilà un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore!... + +Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourné +si nous n'avions pas considéré l'affaire d'une façon si mystérieuse et +si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu... + +Mais soudain, tandis que je suis absorbé dans ces réflexions, il se fait +du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon +de goutte derrière un tonneau; le gros Boujardon dégringole du haut de +sa fenêtre, met le pied sur une bouteille vide et poussiéreuse qui +roule, et manque deux fois de s'étaler. Le petit Roy les pousse par +derrière, pour sortir plus vite, à demi suffoqué de rire. + +Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, nous +traversons la cour et nous grimpons par une échelle dans un grenier à +foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-à-rien!... + +--Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentrée si tôt, dit Jasmin tout +bas. + +Je comprends, maintenant seulement, que nous étions là en fraude, à +voler des gâteaux et de la liqueur. Je suis déçu comme ce naufragé qui +croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'était un +singe. Je ne songe plus qu'à quitter ce grenier, tant ces aventures-là +me déplaisent. D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par +derrière, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve +dans la rue mouillée, boueuse, où se reflète la lueur du café Daniel. + +Je ne suis pas fier de ma soirée. Me voici aux Quatre-Routes. Malgré +moi, tout d'un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel +qui me sourit, un dernier signe de la main--et la voiture disparaît... + +Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui +était si tragique et si beau. Déjà tout me paraît moins facile. Dans la +grande classe où l'on m'attend pour dîner, de brusques courants d'air +traversent la maigre tiédeur que répand le poêle. Je grelotte, tandis +qu'on me reproche mon après-midi de vagabondage. Je n'ai pas même, pour +rentrer dans la régulière vie passée, la consolation de prendre place à +table et de retrouver mon siège habituel. On n'a pas mis la table ce +soir-là; chacun dîne sur ses genoux, où il peut, dans la salle de classe +obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le poêle, qui +devait être la récompense de ce jeudi passé dans l'école, et qui a brûlé +sur les cercles rougis. + +Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite pour étouffer +le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais par deux +fois je me suis éveillé, au milieu de la nuit, croyant entendre, la +première fois, le craquement du lit voisin, où Meaulnes avait coutume de +se retourner brusquement d'une seule pièce, et, l'autre fois, son pas +léger de chasseur aux aguets, à travers les greniers du fond... + + + + +CHAPITRE XII + +LES TROIS LETTRES DE MEAULNES + + +De toute ma vie je n'ai reçu que trois lettres de Meaulnes. Elles ont +encore chez moi dans un tiroir de commode. Je retrouve chaque fois que +je les relis la même tristesse que naguère. La première m'arriva dès le +surlendemain de son départ. + + «Mon cher François, + + »Aujourd'hui, dès mon arrivée à Paris, je suis allé devant la maison + indiquée. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y aura jamais + personne. + + »La maison que disait Frantz est un petit hôtel à un étage. La chambre + de Mlle de Galais doit être au premier. Les fenêtres du haut sont les + plus cachées par les arbres. Mais en passant sur le trottoir on les + voit très bien. Tous les rideaux sont fermés et il faudrait être fou + pour espérer qu'un jour, entre ces rideaux tirés, le visage d'Yvonne + de Galais puisse apparaître. + + »C'est sur un boulevard... Il pleuvait un peu dans les arbres déjà + verts. On entendait les cloches claires des tramways qui passaient + indéfiniment. + + »Pendant près de deux heures, je me suis promené de long en large sous + les fenêtres. Il y a un marchand de vins chez qui je me suis arrêté + pour boire, de façon à n'être pas pris pour un bandit qui veut faire + un mauvais coup. Puis j'ai repris ce guet sans espoir. + + »La nuit est venue. Les fenêtres se sont allumées un peu partout mais + non pas dans cette maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant + Pâques approche. + + »Au moment où j'allais partir une jeune fille, ou une jeune femme--je + ne sais--est venue s'asseoir sur un des bancs mouillés de pluie. Elle + était vêtue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je + suis parti, elle était encore là, immobile malgré le froid du soir, à + attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein + de fous comme moi. + + AUGUSTIN.» + +Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le lundi de +Pâques et durant tous les jours qui suivirent--jours où il semble, tant +ils sont calmes après la grande fièvre de Pâques, qu'il n'y ait plus +qu'à attendre l'été. Juin ramena le temps des examens et une terrible +chaleur dont la buée suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle +de vent la vînt dissiper. La nuit n'apportait aucune fraîcheur et par +conséquent aucun répit à ce supplice. C'est durant cet insupportable +mois de juin que je reçus la deuxième lettre du grand Meaulnes. + + «Juin 189... + + »Mon cher ami, + + »Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais depuis hier soir. La + douleur, que je n'avais presque pas sentie tout de suite, monte depuis + ce temps. + + »Tous les soirs j'allais m'asseoir sur ce banc, guettant, + réfléchissant, espérant malgré tout. + + »Hier après dîner, la nuit était noire et étouffante. Des gens + causaient sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs + feuillages, verdis par les lumières, les appartements des seconds, des + troisièmes étages étaient éclairés. Çà et là, une fenêtre que l'été + avait ouverte toute grande... On voyait la lampe allumée sur la table, + refoulant à peine autour d'elle la chaude obscurité de juin; on voyait + presque jusqu'au fond de la pièce... Ah! si la fenêtre noire d'Yvonne + de Galais s'était allumée aussi, j'aurais osé, je crois, monter + l'escalier, frapper, entrer... + + »La jeune fille de qui je t'ai parlé était là encore, attendant comme + moi. Je pensai qu'elle devait connaître la maison et je l'interrogeai: + + »--Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans cette maison, une jeune + fille et son frère venaient passer les vacances. Mais j'ai appris que + le frère avait fui le château de ses parents sans qu'on puisse jamais + le retrouver, et la jeune fille s'est mariée. C'est ce qui vous + explique que l'appartement soit fermé. + + »Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds butaient sur le trottoir + et je manquais tomber. La nuit--c'était la nuit dernière--lorsqu'enfin + les enfants et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser + dormir, j'ai commencé d'entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils + ne passaient que loin en loin. Mais quand l'un était passé, malgré + moi, j'attendais l'autre: le grelot, les pas du cheval qui claquaient + sur l'asphalte... Et cela répétait: c'est la ville déserte, ton amour + perdu, la nuit interminable, l'été, la fièvre... + + »Seurel, mon ami, je suis dans une grande détresse. + + AUGUSTIN.» + +Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse! Meaulnes ne me disait +ni pourquoi il était resté si longtemps silencieux, ni ce qu'il comptait +faire maintenant. J'eus l'impression qu'il rompait avec moi, parce que +son aventure était finie, comme il rompait avec son passé. J'eus beau +lui écrire, en effet, je ne reçus plus de réponse. Un mot de +félicitations seulement, lorsque j'obtins mon Brevet Simple. En +septembre je sus par un camarade d'école qu'il était venu en vacances +chez sa mère à La Ferté-d'Angillon. Mais nous dûmes, cette année-là, +invités par mon oncle Florentin du Vieux-Nançay, passer chez lui les +vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le voir. + +A la rentrée, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m'étais +remis avec une morne ardeur à préparer le Brevet Supérieur, dans +l'espoir d'être nommé instituteur l'année suivante, sans passer par +l'École Normale de Bourges, je reçus la dernière des trois lettres que +j'aie jamais reçues d'Augustin: + + «Je passe encore sous cette fenêtre, écrivait-il. J'attends encore, + sans le moindre espoir, par folie. A la fin de ces froids dimanches + d'automne, au moment où il va faire nuit, je ne puis me décider à + rentrer, à fermer les volets de ma chambre, sans être retourné là-bas, + dans la rue gelée. + + »Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sortait à chaque + minute sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du + côté de La Gare, pour voir si son fils qui était mort ne venait pas. + + »Assis sur le banc, grelottant, misérable, je me plais à imaginer que + quelqu'un va me prendre doucement par le bras... Je me retournerais. + Ce serait-elle. «Je me suis un peu attardée», dirait-elle simplement. + Et toute peine et toute démence s'évanouissent. Nous entrons dans + notre maison. Ses fourrures sont toutes glacées, sa voilette mouillée; + elle apporte avec elle le goût de brume du dehors; et tandis qu'elle + s'approche du feu, je vois ses cheveux blonds givrés, son beau profil + au dessin si doux penché vers la flamme... + + »Hélas! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derrière. Et la + jeune fille du Domaine perdu l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant + plus rien à lui dire. + + »Notre aventure est finie. L'hiver de cette année est mort comme la + tombe. Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous + donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée. + + »Seurel, je te demandais l'autre jour de penser à moi. Maintenant, au + contraire, il vaut mieux m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + A. M.» + +Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le précédent avait été vivant +d'une mystérieuse vie: la place de l'église sans bohémiens; la cour +d'école que les gamins désertaient à quatre heures... la salle de classe +où j'étudiais seul et sans goût... En février, pour la première fois de +l'hiver, la neige tomba, ensevelissant définitivement notre roman +d'aventures de l'an passé, brouillant toute piste, effaçant les +dernières traces. Et je m'efforçai, comme Meaulnes me l'avait demandé +dans sa lettre, de tout oublier. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA BAIGNADE + + +Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucrée sur les cheveux pour +qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours Complémentaire dans les +chemins et crier «A la cornette!» derrière la haie pour narguer la +religieuse qui passe, c'était la joie de tous les mauvais drôles du +pays. A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais drôles de cette espèce +peuvent très bien s'amender et deviennent parfois des jeunes gens fort +sensibles. Le cas est plus grave lorsque le drôle en question a la +figure déjà vieillotte et fanée, lorsqu'il s'occupe des histoires +louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin mille +bêtises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas n'est pas encore +désespéré... + +C'était le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi, +mais certainement sans aucun désir de passer les examens, à suivre le +Cour Supérieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre +temps, il apprenait avec son oncle Dumas le métier de plâtrier. Et +bientôt ce Jasmin Delouche avec Boujardon et un autre garçon très doux, +le fils de l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands +élèves que j'aimasse à fréquenter, parce qu'ils étaient «du temps de +Meaulnes». + +Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un désir très sincère d'être mon +ami. Pour tout dire, lui qui avait été l'ennemi du grand Meaulnes, il +eût voulu devenir le grand Meaulnes de l'école: tout au moins +regrettait-il peut-être de n'avoir pas été son lieutenant. Moins lourd +que Boujardon, il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait +apporté, dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais +répéter: + +«Il le disait bien, le grand Meaulnes...» ou encore: «Ah! disait le +grand Meaulnes...» + +Outre que Jasmin était plus homme que nous, le vieux petit gars +disposait de trésors d'amusements qui consacraient sur nous sa +supériorité: un chien de race mêlée, aux longs poils blancs, qui +répondait au nom agaçant de Bécali et rapportait les pierres qu'on +lançait au loin, sans avoir d'aptitude bien nette pour aucun autre +sport; une vieille bicyclette achetée d'occasion et sur quoi Jasmin nous +faisait quelquefois monter, le soir après le cours, mais avec laquelle +il préférait exercer les filles du pays; enfin et surtout un âne blanc +et aveugle qui pouvait s'atteler à tous les véhicules. + +C'était l'âne de Dumas, mais il le prêtait à Jasmin quand nous allions +nous baigner au Cher, en été. Sa mère, à cette occasion, donnait une +bouteille de limonade que nous mettions sous le siège, parmi les +caleçons de bains desséchés. Et nous partions, huit ou dix grands élèves +du Cours, accompagnés de M. Seurel, les uns à pied, les autres grimpés +dans la voiture à âne, qu'on laissait à la ferme de Grand'Fons, au +moment où le chemin du Cher devenait trop raviné. + +J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres détails une promenade de +ce genre, où l'âne de Jasmin conduisit au Cher nos caleçons, nos +bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions à pied par +derrière. On était au mois d'août. Nous venions de passer les examens. +Délivrés de ce souci, il nous semblait que tout l'été, tout le bonheur +nous appartenait, et nous marchions sur la route en chantant, sans +savoir quoi ni pourquoi, au début d'un bel après-midi de jeudi. + +Il n'y eut, à l'aller, qu'une ombre à ce tableau innocent. Nous +aperçûmes, marchant devant nous, Gilberte Poquelin. Elle avait la taille +bien prise, une jupe demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et +effronté d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et +prit un chemin détourné, pour aller chercher du lait sans doute. Le +petit Coffin proposa aussitôt à Jasmin de la suivre. + +--Ce ne serait pas la première fois que j'irais l'embrasser... dit +l'autre. + +Et il se mit à raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires +grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s'engageait +dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route, +dans la voiture à âne. Une fois là, pourtant, la bande commença à +s'égrener. Delouche lui-même paraissait peu soucieux de s'attaquer +devant nous à la gamine qui filait, et il ne l'approcha pas à plus de +cinquante mètres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des +petits coups de sifflet galants, puis nous rebroussâmes chemin, un peu +mal à l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il +fallut courir. Nous ne chantions plus. + +Nous nous déshabillâmes et rhabillâmes dans les saulaies arides qui +bordent le Cher. Les saules nous abritaient des regards, mais non pas du +soleil. Les pieds dans le sable et la vase desséchée, nous ne pensions +qu'à la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui fraîchissait +dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine creusée dans la rive même +du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux +ou trois bêtes pareilles à des cloportes; mais l'eau était si claire, si +transparente, que les pêcheurs n'hésitaient pas à s'agenouiller, les +deux mains sur chaque bord, pour y boire. + +Hélas! ce fut ce jour-là comme les autres fois... Lorsque, tous +habillés, nous nous mettions en rond, les jambes croisées en tailleur, +pour nous partager, dans deux gros verres sans pied, la limonade +rafraîchie, il ne revenait guère à chacun, lorsqu'on avait prié M. +Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui piquait le gosier et +ne faisait qu'irriter la soif. Alors, à tour de rôle, nous allions à la +fontaine que nous avions d'abord méprisée, et nous approchions lentement +le visage de la surface de l'eau pure. Mais tous n'étaient pas habitués +à ces moeurs d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi, n'arrivaient pas +à se désaltérer: les uns, parce qu'ils n'aimaient pas l'eau, d'autres, +parce qu'ils avaient le gosier serré par la peur d'avaler un cloporte, +d'autres, trompés par la grande transparence de l'eau immobile et n'en +sachant pas calculer exactement la surface, s'y baignaient la moitié du +visage en même temps que la bouche et aspiraient âcrement par le nez une +eau qui leur semblait brûlante, d'autres enfin pour toutes ces raisons à +la fois... N'importe! il nous semblait, sur ces bords arides du Cher, +que toute la fraîcheur terrestre était enclose en ce lieu. Et maintenant +encore, au seul mot de fontaine, prononcé n'importe où, c'est à +celle-là, pendant longtemps, que je pense. + +Le retour se fit à la brune, avec insouciance d'abord, comme l'aller. Le +chemin de Grand'Fons, qui remontait vers la route, était un ruisseau +l'hiver et, l'été, un ravin impraticable, coupé de trous et de grosses +racines, qui montait dans l'ombre entre de grandes haies d'arbres. Une +partie des baigneurs s'y engagea par jeu. Mais nous suivîmes, avec M. +Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un sentier doux et sablonneux, +parallèle à celui-là, qui longeait la terre voisine. Nous entendions +causer et rire les autres, près de nous, au-dessous de nous, invisibles +dans l'ombre, tandis que Delouche racontait ses histoires d'homme... Au +faîte des arbres de la grande haie grésillaient les insectes du soir +qu'on voyait, sur le clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle +des feuillages. Parfois il en dégringolait un, brusquement, dont le +bourdonnement grinçait tout à coup.--Beau soir d'été calme!... Retour, +sans espoir mais sans désir, d'une pauvre partie de campagne... Ce fut +encore Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette quiétude... + +Au moment où nous arrivions au sommet de la côte, à l'endroit où il +reste deux grosse vieilles pierres qu'on dit être les vestiges d'un +château fort, il en vint à parler des domaines qu'il avait visités et +spécialement d'un domaine à demi abandonné aux environs du Vieux-Nançay: +le domaine des Sablonnières. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit +vaniteusement certains mots et abrège avec précocité les autres, il +racontait avoir vu quelques années auparavant, dans la chapelle en ruine +de cette vieille propriété, une pierre tombale sur laquelle étaient +gravés ces mots: + + _Ci-gît le chevalier Galois + Fidèle à son Dieu, à son Roi, à sa Belle._ + +--Ah! Bah! Tiens! disait M. Seurel, avec un léger haussement d'épaules, +un peu gêné du ton que prenait la conversation, mais désireux cependant +de nous laisser parler comme des hommes. + +Alors Jasmin continua de décrire ce château, comme s'il y avait passé sa +vie. + +Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nançay, Dumas et lui avaient été +intrigués par la vieille tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des +sapins. Il y avait là, au milieu des bois, tout un dédale de bâtiments +ruinés que l'on pouvait visiter en l'absence des maîtres. Un jour, un +garde de l'endroit, qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les +avait conduits dans le domaine étrange. Mais depuis lors on avait fait +tout abattre; il ne restait plus guère, disait-on, que la ferme et une +petite maison de plaisance. Les habitants étaient toujours les mêmes: un +vieil officier retraité, demi-ruiné, et sa fille. + +Il parlait... Il parlait... J'écoutai attentivement, sentant sans m'en +rendre compte qu'il s'agissait là d'une chose bien connue de moi, +lorsque soudain, tout simplement, comme se font les choses +extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, me touchant le bras, +frappé d'une idée qui ne lui était jamais venue: + +--Tiens, mais, j'y pense, dit-il, c'est là que Meaulnes--tu sais, le +grand Meaulnes?--avait dû aller. + +»Mais oui, ajouta-t-il, car je ne répondais pas, et je me rappelle que +le garde parlait du fils de la maison, un excentrique, qui avait des +idées extraordinaires... + +Je ne l'écoutais plus, persuadé dès le début qu'il avait deviné juste et +que devant moi, loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de +s'ouvrir, net et facile comme une route familière, le chemin du Domaine +sans nom. + + + + +CHAPITRE II + +CHEZ FLORENTIN + + +Autant j'avais été un enfant malheureux et rêveur et fermé, autant je +devins résolu et, comme on dit chez nous, «décidé» lorsque je sentis que +dépendait de moi l'issue de cette grave aventure. + +Ce fut, je crois bien, à dater de ce soir-là que mon genou cessa +définitivement de me faire mal. + +Au Vieux-Nançay, qui était la commune du domaine des Sablonnières, +habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle +Florentin, un commerçant chez qui nous passions quelquefois la fin de +septembre. Libéré de tout examen, je ne voulus pas attendre et j'obtins +d'aller immédiatement voir mon oncle. Mais je décidai de ne rien faire +savoir à Meaulnes aussi longtemps que je ne serais pas certain de +pouvoir lui annoncer quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet +l'arracher à son désespoir pour l'y replonger ensuite plus profondément +peut-être? + +Le Vieux-Nançay fut pendant très longtemps le lieu du monde que je +préférais, le pays des fins de vacances, où nous n'allions que bien +rarement, lorsqu'il se trouvait une voiture à louer pour nous y +conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la +famille qui habitait là-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie se +faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me +souciais bien de ces fâcheries!... Et sitôt arrivé, je me perdais et +m'ébattais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une +existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me +ravissaient. + +Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient +un garçon de mon âge, le cousin Firmin, et huit filles, dont les aînées, +Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils +tenaient un très grand magasin à l'une des entrées de ce bourg +de Sologne, devant l'église--un magasin universel, auquel +s'approvisionnaient tous les châtelains-chasseurs de la région, isolés +dans la contrée perdue, à trente kilomètres de toute gare. + +Ce magasin, avec ses comptoirs d'épicerie et de rouennerie, donnait par +de nombreuses fenêtres sur la route et, par la porte vitrée, sur la +grande place de l'église. Mais, chose étrange, quoique assez ordinaire +dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la boutique tenait lieu +de plancher. + +Par derrière c'étaient six chambres, chacune remplie d'une seule et même +marchandise: la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la +chambre aux lampes... que sais-je? Il me semblait, lorsque j'étais +enfant et que je traversais ce dédale d'objets de bazar, que je n'en +épuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et, à cette époque +encore, je trouvais qu'il n'y avait de vraies vacances que passées en ce +lieu. + +La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s'ouvrait sur le +magasin--cuisine où brillaient aux fins de septembre de grandes flambées +de cheminée, où les chasseurs et les braconniers qui vendaient du gibier +à Florentin venaient de grand matin se faire servir à boire, tandis que +les petites filles, déjà levées, couraient, criaient, se passaient les +unes aux autres du «sent-y-bon» sur leurs cheveux lissés. Aux murs, de +vieilles photographies, de vieux _groupes scolaires_ jaunis montraient +mon père--on mettait longtemps à le reconnaître en uniforme--au milieu +de ses camarades d'École Normale... + +C'est là que se passaient nos matinées; et aussi dans la cour où +Florentin faisait pousser des dahlias et élevait des pintades; où l'on +torréfiait le café, assis sur des boîtes à savon; où nous déballions des +caisses remplies d'objets divers précieusement enveloppés et dont nous +ne savions pas toujours le nom... + +Toute la journée, le magasin était envahi par des paysans ou par les +cochers des châteaux voisins. A la porte vitrée s'arrêtaient et +s'égouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes venues du +fond de la campagne. Et de la cuisine nous écoutions ce que disaient les +paysannes, curieux de toutes leurs histoires... + +Mais le soir, après huit heures, lorsqu'avec des lanternes on portait le +foin aux chevaux dont la peau fumait dans l'écurie--tout le magasin nous +appartenait! + +Marie-Louise, qui était l'aînée de mes cousines mais une des plus +petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la +boutique; elle nous encourageait à venir la distraire. Alors, Firmin et +moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande +boutique, sous les lampes d'auberge, tournant les moulins à café, +faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin allait +chercher dans les greniers, car la terre battue invitait à la danse, +quelque vieux trombone plein de vert-de-gris... + +Je rougis encore à l'idée que, les années précédentes, Mlle de Galais +eût pu venir à cette heure et nous surprendre au milieu de ces +enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombée de la nuit, un soir +de ce mois d'août, tandis que je causais tranquillement avec +Marie-Louise et Firmin, que je la vis pour la première fois... + + * * * * * + +Dès le soir de mon arrivée au Vieux-Nançay, j'avais interrogé mon oncle +Firmin sur le Domaine des Sablonnières. + +--Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les +acquéreurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux bâtiments pour +agrandir leurs terrains de chasse; la cour d'honneur n'est plus +maintenant qu'une lande de bruyères et d'ajoncs. Les anciens possesseurs +n'ont gardé qu'une petite maison d'un étage et la ferme. Tu auras bien +l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est elle-même qui vient +faire ses provisions, tantôt en selle, tantôt en voiture, mais toujours +avec le même cheval, le vieux Bélisaire... C'est un drôle d'équipage! + +J'étais si troublé que je ne savais plus quelle question poser pour en +apprendre davantage. + +--Ils étaient riches, pourtant? + +--Oui, Monsieur de Galais donnait des fêtes pour amuser son fils, un +garçon étrange, plein d'idées extraordinaires. Pour le distraire, il +imaginait ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars +de Paris et d'ailleurs... + +«Toutes les Sablonnières étaient en ruine, madame de Galais près de sa +fin, qu'ils cherchaient encore à l'amuser et lui passaient toutes ses +fantaisies. C'est l'hiver dernier--non, l'autre hiver, qu'ils ont fait +leur plus grande fête costumée. Ils avaient invité moitié gens de Paris +et moitié gens de campagne. Ils avaient acheté ou loué des quantités +d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour +amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on +fêtait là ses fiançailles. Mais il était bien trop jeune. Et tout a +cassé d'un coup; il s'est sauvé; on ne l'a jamais revu... La châtelaine +morte, mademoiselle de Galais est restée soudain toute seule avec son +père, le vieux capitaine de vaisseau. + +--N'est-elle pas mariée? demandai-je enfin. + +--Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un prétendant? + +Tout déconcerté, je lui avouai aussi brièvement, aussi discrètement que +possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-être, en serait +un. + +--Ah! dit Florentin, en souriant, s'il ne tient pas à la fortune, c'est +un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle à monsieur de Galais? Il +vient encore quelquefois jusqu'ici chercher du petit plomb pour la +chasse. Je lui fais toujours goûter ma vieille eau-de-vie de marc. + +Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et moi-même +je ne me hâtai pas de prévenir Meaulnes. Tant d'heureuses chances +accumulées m'inquiétaient un peu. Et cette inquiétude me commandait de +ne rien annoncer à Meaulnes que je n'eusse au moins vu la jeune fille. + + * * * * * + +Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le dîner, la +nuit commençait à tomber; une brume fraîche, plutôt de septembre que +d'août, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin +vide d'acheteurs un instant, nous étions venus voir Marie-Louise et +Charlotte. Je leur avais confié le secret qui m'amenait au Vieux-Nançay +à cette date prématurée. Accoudés sur le comptoir ou assis les deux +mains à plat sur le bois ciré, nous nous racontions mutuellement ce que +nous savions de la mystérieuse jeune fille--et cela se réduisait à fort +peu de chose--lorsqu'un bruit de roues nous fit tourner la tête. + +--La voici, c'est elle, dirent-ils à voix basse. + +Quelques secondes après, devant la porte vitrée, s'arrêtait l'étrange +équipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de +petites galeries moulées, comme nous n'en avons jamais vu dans cette +contrée; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter +quelque herbe sur la route, tant il baissait la tête pour marcher; et +sur le siège--je le dis dans la simplicité de mon coeur, mais sachant +bien ce que je dis--la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-être +jamais eu au monde. + +Jamais je ne vis tant de grâce s'unir à tant de gravité. Son costume lui +faisait la taille si mince qu'elle semblait fragile. Un grand manteau +marron, qu'elle enleva en entrant, était jeté sur ses épaules. C'était +la plus grave des jeunes filles, la plus frêle des femmes. Une lourde +chevelure blonde pesait sur son front et sur son visage, délicatement +dessiné, finement modelé. Sur son teint très pur, l'été avait posé deux +taches de rousseur... Je ne remarquai qu'un défaut à tant de beauté: aux +moments de tristesse, de découragement ou seulement de réflexion +profonde, ce visage si pur se marbrait légèrement de rouge, comme il +arrive chez certains malades gravement atteints sans qu'on le sache. +Alors toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place à une +sorte de pitié d'autant plus déchirante qu'elle surprenait davantage. + +Voilà du moins ce que je découvrais, tandis qu'elle descendait lentement +de voiture et qu'enfin Marie-Louise, me présentant avec aisance à la +jeune fille, m'engageait à lui parler. + +On lui avança une chaise cirée et elle s'assit, adossée au comptoir, +tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connaître et aimer +le magasin. Ma tante Julie, aussitôt prévenue, arriva, et, le temps +quelle parla, sagement, les mains croisées sur son ventre, hochant +doucement sa tête de paysanne-commerçante coiffée d'un bonnet blanc, +retarda le moment--qui me faisait trembler un peu--où la conversation +s'engagerait avec moi... + +Ce fut très simple. + +--Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientôt instituteur? + +Ma tante allumait au-dessus de nos têtes la lampe de porcelaine qui +éclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la +jeune fille, ses yeux bleus si ingénus, et j'étais d'autant plus surpris +de sa voix si nette, si sérieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, ses +yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la réponse, +et elle tenait sa lèvre un peu mordue. + +--J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait! +J'enseignerais les petits garçons, comme votre mère... + +Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient parlé de moi. + +--C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec moi +polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais aussi quel +mérite ai-je à les aimer?... + +»Tandis qu'avec l'institutrice, ils sont, n'est-ce pas? chicaniers et +avares. Il y a sans cesse des histoires de porte-plume perdus, de +cahiers trop chers ou d'enfants qui n'apprennent pas... Eh bien, je me +débattrais avec eux et ils m'aimeraient tout de même. Ce serait beaucoup +plus difficile... + +Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, son regard +bleu, immobile. + +Nous étions gênés tous les trois par cette aisance à parler des choses +délicates, de ce qui est secret, subtil, et dont on ne parle bien que +dans les livres. Il y eut un instant de silence; et lentement une +discussion s'engagea... + +Mais avec une sorte de regret et d'animosité contre je ne sais quoi de +mystérieux dans sa vie, la jeune demoiselle poursuivit: + +--Et puis j'apprendrais aux garçons à être sages, d'une sagesse que je +sais. Je ne leur donnerais pas le désir de courir le monde, comme vous +le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-maître. Je +leur enseignerais à trouver le bonheur qui est tout près d'eux et qui +n'en a pas l'air... + +Marie-Louise et Firmin étaient interdits comme moi. Nous restions sans +mot dire. Elle sentit notre gêne et s'arrêta, se mordit la lèvre, baissa +la tête et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous: + +--Ainsi, dit-elle, il y a peut-être quelque grand jeune homme fou qui me +cherche au bout du monde, pendant que je suis ici, dans le magasin de +madame Florentin, sous cette lampe, et que mon vieux cheval m'attend à +la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans +doute?... + +De la voir sourire, l'audace me prit et je sentis qu'il était temps de +dire, en riant aussi: + +--Et peut-être que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi? + +Elle me regardait vivement. + +A ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes entrèrent +avec des paniers: + +--Venez dans la «salle à manger», vous serez en paix», nous dit ma tante +en poussant la porte de la cuisine. + +Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir aussitôt, ma tante +ajouta: + +--Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin, auprès du feu. + +Il y avait toujours, même au mois d'août, dans la grande cuisine, un +éternel fagot de sapins qui flambait et craquait. Là aussi une lampe de +porcelaine était allumée et un vieillard au doux visage, creusé et rasé, +presque toujours silencieux comme un homme accablé par l'âge et les +souvenirs, était assis auprès de Florentin devant deux verres de marc. + +Florentin salua: + +--François! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s'il y +avait eu entre nous une rivière ou plusieurs hectares de terrain, je +viens d'organiser un après-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi +prochain. Les uns chasseront, les autres pêcheront, les autres +danseront, les autres se baigneront!... Mademoiselle, vous viendrez à +cheval; c'est entendu avec monsieur de Galais. J'ai tout arrangé... + +--Et, François! ajouta-t-il comme s'il y eût seulement pensé, tu pourras +amener ton ami, monsieur Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il +s'appelle? + +Mlle de Galais s'était levée, soudain devenue très pâle. Et, à ce moment +précis, je me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine +singulier, près de l'étang, lui avait dit son nom... + +Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus +clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente +secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique +qu'un grand amour. + +... A quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait à la porte de +la petite chambre que j'habitais dans la cour aux pintades. Il faisait +nuit encore et j'eus grand'peine à retrouver mes affaires sur la table +encombrée de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints +toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de +mon arrivée. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma bicyclette, et +ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le soleil se levait à peine +lorsque je partis. Mais ma journée devait être longue: j'allais d'abord +déjeuner à Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolongée et, +poursuivant ma course, je devais arriver avant le soir à la +Ferté-d'Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes. + + + + +CHAPITRE III + +UNE APPARITION + + +Je n'avais jamais fait de longue course à bicyclette. Celle-ci était la +première. Mais, depuis longtemps, malgré mon mauvais genou, en cachette, +Jasmin m'avait appris à monter. Si déjà pour un jeune homme ordinaire la +bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas +sembler à un pauvre garçon comme moi, qui naguère encore traînais +misérablement la jambe, trempé de sueur, dès le quatrième kilomètre!... +Du haut des côtes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages; +découvrir comme à coups d'ailes les lointains de la route qui s'écartent +et fleurissent à votre approche, traverser un village dans l'espace d'un +instant et l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En rêve seulement +j'avais connu jusque-là course aussi charmante, aussi légère. Les côtes +mêmes me trouvaient plein d'entrain. Car c'était, il faut le dire, le +chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi... + +«Un peu avant l'entrée du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il +décrivait son village, on voit une grande roue à palettes que le vent +fait tourner...» Il ne savait pas à quoi elle servait, ou peut-être +feignait-il de n'en rien savoir pour piquer ma curiosité davantage. + +C'est seulement au déclin de cette journée de fin d'août que j'aperçus, +tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait +monter l'eau pour une métairie voisine. Derrière les peupliers du pré se +découvraient déjà les premiers faubourgs. A mesure que je suivais le +grand détour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le +paysage s'épanouissait et s'ouvrait... Arrivé sur le pont, je découvris +enfin la grand'rue du village. + +Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la prairie et +j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux +mains sur mon guidon, je regardais le pays où j'allais porter une si +grave nouvelle. Les maisons, où l'on entrait en passant sur un petit +pont de bois, étaient toutes alignées au bord d'un fossé qui descendait +la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme +du soir. C'était l'heure où dans chaque cuisine on allume un feu. + +Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir troubler tant +de paix commencèrent à m'enlever tout courage. A point pour aggraver ma +soudaine faiblesse, je me rappelai que la tante Moinel habitait là, sur +une petite place de La Ferté-d'Angillon. + +C'était une de mes grand'tantes. Tous ses enfants étaient morts et +j'avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garçon qui +allait être instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, +l'avait suivi de près. Et ma tante était restée toute seule dans sa +bizarre petite maison où les tapis étaient faits d'échantillons cousus, +les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier--mais où +les murs étaient tapissés de vieux diplômes, de portraits de défunts, de +médaillons en boucles de cheveux morts. + +Avec tant de regrets et de deuil, elle était la bizarrerie et la bonne +humeur mêmes. Lorsque j'eus découvert la petite place où se tenait sa +maison, je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je +l'entendis tout au bout des trois pièces en enfilade pousser un petit +cri suraigu: + +--Eh là! Mon Dieu! + +Elle renversa son café dans le feu--à cette heure-là comment +pouvait-elle faire du café?--et elle apparut... Très cambrée en arrière, +elle portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le faîte de la +tête, tout en haut de son front immense et cabossé où il y avait de la +femme mongole et de la Hottentote; et elle riait à petits coups, +montrant le reste de ses dents très fines. + +Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement, +hâtivement, une main que j'avais derrière le dos. Avec un mystère +parfaitement inutile puisque nous étions tous les deux seuls, elle me +glissa une petite pièce que je n'osai pas regarder et qui devait être de +un franc... Puis comme je faisais mine de demander des explications ou +de la remercier, elle me donna une bourrade en criant: + +--Va donc! Ah! je sais bien ce que c'est! + +Elle avait toujours été pauvre, toujours empruntant, toujours dépensant. + +--J'ai toujours été bête et toujours malheureuse, disait-elle sans +amertume mais de sa voix de fausset. + +Persuadée que les sous me préoccupaient comme elle, la brave femme +n'attendait pas que j'eusse soufflé, pour me cacher dans la main ses +très minces économies de la journée. Et par la suite c'est toujours +ainsi qu'elle m'accueillit. Le dîner fut aussi étrange--à la fois triste +et bizarre--que l'avait été la réception. Toujours une bougie à portée +de la main, tantôt elle l'enlevait, me laissant dans l'ombre, et tantôt +la posait sur la petite table couverte de plats et de vases ébréchés ou +fendus. + +--Celui-là, disait-elle, les Prussiens lui ont cassé les anses, en +soixante-dix, parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter. + +Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase à la tragique +histoire, que nous avions dîné et couché là jadis. Mon père m'emmenait +dans l'Yonne, chez un spécialiste qui devait guérir mon genou. Il +fallait prendre un grand express qui passait avant le jour... Je me +souvins du triste dîner de jadis, de toutes les histoires du vieux +greffier accoudé devant sa bouteille de boisson rose. + +Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Après le dîner, assise +devant le feu, ma grand'tante avait pris mon père à part pour lui +raconter une histoire de revenants: «Je me retourne... Ah! mon pauvre +Louis, qu'est-ce que je vois, une petite femme grise...» Elle passait +pour avoir la tête farcie de ces sornettes terrifiantes. + +Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, fatigué par la +bicyclette, je fus couché dans la grande chambre avec une cheminée de +nuit à carreaux de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir à mon chevet et +commença de sa voix la plus mystérieuse et la plus pointue: + +--Mon pauvre François, il faut que je te raconte à toi ce que je n'ai +jamais dit à personne... + +Je pensai: + +--Mon affaire est bonne, me voilà terrorisé pour toute la nuit, comme il +y a dix ans!... + +Et j'écoutai. Elle hochait la tête, regardant droit devant soi comme si +elle se fût raconté l'histoire à elle-même: + +--Je revenais d'une fête avec Moinel. C'était le premier mariage où nous +allions tous les deux, depuis la mort de notre pauvre Ernest; et j'y +avais rencontré ma soeur Adèle que je n'avais pas vue depuis quatre ans! +Un vieil ami de Moinel, très riche, l'avait invité à la noce de son +fils, au domaine des Sablonnières. Nous avions loué une voiture. Cela +nous avait coûté bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures +du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument +personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup devant nous, sur la +route? Un petit homme, un petit jeune homme arrêté, beau comme le jour, +qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. A mesure que nous +approchions, nous distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que +cela faisait peur!... + +»Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille; je croyais +que c'était le Bon Dieu!... Je lui dis: + +»--Regarde! C'est une apparition! + +»Il me répond tout bas, furieux: + +»--Je l'ai bien vu! Tais-toi donc, vieille bavarde... + +»Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est arrêté... De près, cela +avait une figure pâle, le front en sueur, un béret sale et un pantalon +long. Nous entendîmes sa voix, qui disait: + +»--Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauvée +et je n'en puis plus. Voulez-vous bien me prendre dans votre voiture, +Monsieur et Madame? + +»Aussitôt nous l'avons fait monter. A peine assise, elle a perdu +connaissance. Et devines-tu à qui nous avions affaire? C'était la +fiancée du jeune homme des Sablonnières, Frantz de Galais, chez qui nous +étions invités aux noces! + +--Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la fiancée s'est +sauvée! + +--Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu +de noces. Puisque cette pauvre folle s'était mis dans la tête mille +folies qu'elle nous a expliquées. C'était une des filles d'un pauvre +tisserand. Elle était persuadée que tant de bonheur était impossible, +que le jeune homme était trop jeune pour elle; que toutes les merveilles +qu'il lui décrivait étaient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu +la chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa +soeur dans le jardin de l'Archevêché à Bourges, malgré le froid et le +grand vent. Le jeune homme, par délicatesse certainement en parce qu'il +aimait la cadette, était plein d'attentions pour l'aînée. Alors ma folle +s'est imaginé je ne sais quoi; elle a dit qu'elle allait chercher un +fichu à la maison; et là, pour être sûre de n'être pas suivie, elle a +revêtu des habits d'homme et s'est enfuie à pied sur la route de Paris. + +»Son fiancé a reçu d'elle une lettre où elle lui déclarait qu'elle +allait rejoindre un jeune homme qu'elle aimait. Et ce n'était pas +vrai... + +»--Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, que si +j'étais sa femme». Oui, mon imbécile, mais en attendant, il n'avait pas +du tout l'idée d'épouser sa soeur: il s'est tiré une balle de pistolet; +on a vu le sang dans le bois; mais on n'a jamais retrouvé son corps. + +--Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille? + +--Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui avons +donné à manger et elle a dormi auprès du feu quand nous avons été de +retour. Elle est restée chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le +jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes, +arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle qui +a recollé toute la tapisserie que tu vois là. Et depuis son passage les +hirondelles nichent dehors. Mais, le soir, à la tombée de la nuit, son +ouvrage fini, elle trouvait toujours un prétexte pour aller dans la +cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, même quand il gelait +à pierre fendre. Et on la découvrait là, debout, pleurant de tout son +coeur. + +»--Eh bien, qu'avez-vous encore? Voyons? + +»--Rien, madame Moinel! + +»Et elle rentrait. + +»Les voisins disaient: + +»--Vous avez trouvé une bien petit jolie petite bonne, madame Moinel. + +»Malgré nos supplications, elle a voulu continuer son chemin sur Paris, +au mois de mars; je lui ai donné des robes qu'elle a retaillées, Moinel +lui a pris son billet à la gare et donné un peu d'argent. + +»Elle ne nous a pas oubliés; elle est couturière à Paris auprès de +Notre-Dame; elle nous écrit encore pour nous demander si nous ne savons +rien des Sablonnières. Une bonne fois, pour la délivrer de cette idée, +je lui ai répondu que le domaine était vendu, abattu, le jeune homme +disparu pour toujours et la jeune fille mariée. Tout cela doit être +vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine écrit bien moins souvent... + + * * * * * + +Ce n'était pas une histoire de revenants que racontait la tante Moinel +de sa petite voix stridente si bien faite pour les raconter. J'étais +cependant au comble du malaise. C'est que nous avions juré à Frantz le +bohémien de le servir comme des frères et voici que l'occasion m'en +était donnée... + +Or, était-ce le moment de gâter la joie que j'allais porter à Meaulnes +le lendemain matin, et de lui dire ce que je venais d'apprendre? A quoi +bon le lancer dans une entreprise mille fois impossible? Nous avions en +effet l'adresse de la jeune fille; mais où chercher le bohémien qui +courait le monde?... Laissons les fous avec les fous, pensai-je. +Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal nous a fait ce +Frantz romanesque! Et je résolus de ne rien dire tant que je n'aurais +pas vu mariés Augustin Meaulnes et Mademoiselle de Galais. + +Cette résolution prise, il me restait encore l'impression pénible d'un +mauvais présage--impression absurde que je chassai bien vite. + +La chandelle était presque au bout; un moustique vibrait; mais la tante +Moinel, la tête penchée sous sa capote de velours qu'elle ne quittait +que pour dormir, les coudes appuyés sur ses genoux, recommençait son +histoire... Par moments elle relevait brusquement la tête et me +regardait pour connaître mes impressions, ou peut-être pour voir si je +ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement, la tête sur l'oreiller, je +fermai les yeux, faisant semblant de m'assoupir. + +--Allons! tu dors... fit-elle d'un ton plus sourd et un peu déçu. + +J'eus pitié d'elle et je protestai: + +--Mais non, ma tante, je vous assure... + +--Mais si! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout cela ne +t'intéresse guère. Je te parle là de gens que tu n'as pas connus... + +Et lâchement, cette fois, je ne répondis pas. + + + + +CHAPITRE IV + +LA GRANDE NOUVELLE + + +Il faisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la grand'rue, un si +beau temps de vacances, un si grand calme, et sur tout le bourg +passaient des bruits si paisibles, si familiers, que j'avais retrouvé +toute la joyeuse assurance d'un porteur de bonne nouvelle... + +Augustin et sa mère habitaient l'ancienne maison d'école. A la mort de +son père, retraité depuis longtemps, et qu'un héritage avait enrichi, +Meaulnes avait voulu qu'on achetât l'école où le vieil instituteur avait +enseigné pendant vingt années, où lui-même avait appris à lire. Non pas +qu'elle fût d'aspect fort aimable: c'était une grosse maison carrée +comme une mairie qu'elle avait été; les fenêtres du rez-de-chaussée qui +donnaient sur la rue étaient si hautes que personne n'y regardait +jamais; et la cour de derrière, où il n'y avait pas un arbre et dont un +haut préau barrait la vue sur la campagne, était bien la plus sèche et +la plus désolée cour d'école abandonnée que j'aie jamais vue... + +Dans le couloir compliqué où se trouvaient quatre portes, je trouvai la +mère de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu'elle +avait dû mettre sécher dès la première heure de cette longue matinée de +vacances. Ses cheveux gris étaient à demi défaits; des mèches lui +battaient la figure; son visage régulier sous sa coiffure ancienne était +bouffi et fatigué, comme par une nuit de veille; et elle baissait +tristement la tête d'un air songeur. + +Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et sourit: + +--Vous arrivez à temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge que j'ai +fait sécher pour le départ d'Augustin. J'ai passé la nuit à régler ses +comptes et à préparer ses affaires. Le train part à cinq heures, mais +nous arriverons à tout apprêter... + +On eût dit, tant elle montrait d'assurance, qu'elle-même avait pris +cette décision. Or, sans doute ignorait-elle même où Meaulnes devait +aller. + +--Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train d'écrire. + +En hâte je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite où l'on avait +laissé l'écriteau _Mairie_, et me trouvait dans une grande salle à +quatre fenêtres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, ornée aux murs +des portraits jaunis des présidents Grévy et Carnot. Sur une longue +estrade qui tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant +une table à tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au +centre, assis sur un vieux fauteuil qui était celui du maire, Meaulnes +écrivait, trempant sa plume au fond d'un encrier de faïence démodé, en +forme de coeur. Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de +village, Meaulnes se retirait, quand il ne battait pas la contrée, +durant les longues vacances... + +Il se leva, dès qu'il m'eut reconnu, mais non pas avec la précipitation +que j'avais imaginée: + +--Seurel! dit-il seulement, d'un air de profond étonnement. + +C'était le même grand gars au visage osseux, à la tête rasée. Une +moustache inculte commençait à lui traîner sur les lèvres. Toujours ce +même regard loyal... Mais sur l'ardeur des années passées on croyait +voir comme une voile de brume, que par instants sa grande passion de +jadis dissipait... + +Il paraissait très troublé de me voir. D'un bond j'étais monté sur +l'estrade. Mais, chose étrange à dire, il ne songea pas même à me tendre +la main. Il s'était tourné vers moi, les mains derrière le dos, appuyé +contre la table, renversé en arrière, et l'air profondément gêné. Déjà, +me regardant sans me voir, il était absorbé par ce qu'il allait me dire. +Comme autrefois et comme toujours, homme lent à commencer de parler, +ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d'aventures, +il avait pris une décision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour +l'expliquer. Et maintenant que j'étais devant lui, il commençait +seulement à ruminer péniblement les paroles nécessaires. + +Cependant, je lui racontais avec gaieté comment j'étais venu, où j'avais +passé la nuit et que j'avais été bien surpris de voir Mme Meaulnes +préparer le départ de son fils... + +--Ah! elle t'a dit?... demanda-t-il. + +--Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage? + +--Si, un très long voyage. + +Un instant décontenancé, sentant que j'allais tout à l'heure, d'un mot, +réduire à néant cette décision que je ne comprenais pas, je n'osais plus +rien dire et ne savais pas par où commencer ma mission. + +Mais lui-même parla enfin, comme quelqu'un qui veut se justifier. + +--Seurel! dit-il, tu sais ce qu'était pour moi mon étrange aventure de +Sainte-Agathe. C'était ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet +espoir-là perdu, que pouvais-je devenir?... Comment vivre à la façon de +tout le monde! + +«Eh bien j'ai essayé de vivre là-bas, à Paris, quand j'ai vu que tout +était fini et qu'il ne valait plus même la peine de chercher le Domaine +perdu... Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, +comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde? Ce +qui est le bonheur des autres m'a paru dérision. Et lorsque, +sincèrement, délibérément, j'ai décidé un jour de faire comme les +autres, ce jour-là j'ai amassé du remords pour longtemps... + +Assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse, l'écoutant sans le +regarder je ne savais que penser de ces explications obscures: + +--Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage? +As-tu quelque faute à réparer? Une promesse à tenir? + +--Eh bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette promesse que +j'avais faite à Frantz?... + +--Ah! fis-je soulagé, il ne s'agit que de cela?... + +--De cela. Et peut-être aussi d'une faute à réparer. Les deux en même +temps... + +Suivit un moment de silence pendant lequel je décidai de commencer à +parler et préparai mes mots. + +--Il n'y a qu'une explication à laquelle je croie, dit-il encore. +Certes, j'aurais voulu revoir une fois Mlle de Galais, seulement la +revoir... Mais, j'en suis persuadé maintenant, lorsque j'avais découvert +le Domaine sans nom, j'étais à une hauteur, à un degré de perfection et +de pureté que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme +je te l'écrivais un jour, je retrouverai peut-être la beauté de ce +temps-là... + +Il changea de ton pour reprendre avec une animation étrange, en se +rapprochant de moi: + +--Mais, écoute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce grand voyage, +cette faute que j'ai commise et qu'il faut réparer, c'est, en un sens, +mon ancienne aventure qui se poursuit... + +Un temps, pendant lequel péniblement il essaya de ressaisir ses +souvenirs. J'avais manqué l'occasion précédente. Je ne voulais pour rien +au monde laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai--trop vite, +car je regrettai amèrement plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux. + +Je prononçai donc ma phrase, qui était préparée pour l'instant d'avant, +mais qu'il n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, à peine en +soulevant un peu la tête: + +--Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu?... + +Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux, rougit comme je +n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une montée de sang qui devait lui +cogner à grands coups dans les tempes... + +--Que veux-tu dire? demanda-t-il enfin, à peine distinctement. + +Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que j'avais +fait, et comment, la face des choses ayant tourné, il semblait presque +que ce fût Yvonne de Galais qui m'envoyait vers lui. + +Il était maintenant affreusement pâle. + +Durant tout ce récit, qu'il écoutait en silence, la tête un peu rentrée, +dans l'attitude de quelqu'un qu'on a surpris et qui ne sait comment se +défendre, se cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, +qu'une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les +Sablonnières avaient été démolies et que le Domaine d'autrefois +n'existait plus: + +--Ah! dit-il, tu vois... (comme s'il eût guetté une occasion de +justifier sa conduite et le désespoir où il avait sombré) tu vois: il +n'y a plus rien... + +Pour terminer, persuadé qu'enfin l'assurance de tant de facilité +emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu'une partie de +campagne était organisée par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais +devait y venir à cheval et que lui-même était invité... Mais il +paraissait complètement désemparé et continuait à ne rien répondre. + +--Il faut tout de suite décommander ton voyage, dis-je avec impatience. +Allons avertir ta mère... + +Et comme nous descendions tous les deux: + +--Cette partie de campagne?... me demanda-t-il avec hésitation. Alors, +vraiment, il faut que j'y aille?... + +--Mais voyons, répliquai-je, cela ne se demande pas. + +Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les épaules. + +En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je déjeunerais avec eux, +dînerais, coucherais là et que, le lendemain, lui-même louerait une +bicyclette et me suivrait au Vieux-Nançay. + +--Ah! très bien, fit-elle, en hochant la tête, comme si ces nouvelles +eussent confirmé toutes ses prévisions. + +Je m'assis dans la petite salle à manger, sous les calendriers +illustrés, les poignards ornementés et les outres soudanaises qu'un +frère de M. Meaulnes, ancien soldat d'infanterie de marine, avait +rapportés de ses lointains voyages... + +Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans la chambre +voisine, où sa mère avait préparé ses bagages, je l'entendis qui lui +disait, en baissant un peu la voix, de ne pas défaire sa malle,--car son +voyage pouvait être seulement retardé... + + + + +CHAPITRE V + +LA PARTIE DE PLAISIR + + +J'eus peine à suivre Augustin sur la route du Vieux-Nançay. Il allait +comme un coureur de bicyclette. Il ne descendait pas aux côtes. A son +inexplicable hésitation de la veille avaient succédé une fièvre, une +nervosité, un désir d'arriver au plus vite, qui ne laissaient pas de +m'effrayer un peu. Chez mon oncle il montra la même impatience, il parut +incapable de s'intéresser à rien jusqu'au moment où nous fûmes tous +installés en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prêts à +partir pour les bords de la rivière. + +On était à la fin du mois d'août, au déclin de l'été. Déjà les fourreaux +vides des châtaigniers jaunis commençaient à joncher les routes +blanches. Le trajet n'était pas long; la ferme des Aubiers, près du Cher +où nous allions, ne se trouvait guère qu'à deux kilomètres au delà des +Sablonnières. De loin en loin, nous rencontrions d'autres invités en +voiture, et même des jeunes gens à cheval, que Florentin avait conviés +audacieusement au nom de M. de Galais... On s'était efforcé comme jadis +de mêler riches et pauvres, châtelains et paysans. C'est ainsi que nous +vîmes arriver à bicyclette Jasmin Delouche, qui, grâce au garde +Baladier, avait fait naguère la connaissance de mon oncle. + +--Et voilà, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui tenait la clef de +tout, pendant que nous cherchions jusqu'à Paris. C'est à désespérer! + +Chaque fois qu'il le regardait sa rancune en était augmentée. L'autre, +qui s'imaginait au contraire avoir droit à toute notre reconnaissance, +escorta notre voiture de très près, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait +fait, misérablement, sans grand résultat, des frais de toilette, et les +pans de sa jaquette élimée battaient le garde crotte de son +vélocipède... + +Malgré la contrainte qu'il s'imposait pour être aimable, sa figure +vieillotte ne parvenait pas à plaire. Il m'inspirait plutôt à moi une +vague pitié. Mais de qui n'aurais-je pas eu pitié durant cette +journée-là?... + + * * * * * + +Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un obscur regret, +comme une sorte d'étouffement. Je m'étais fait de ce jour tant de joie à +l'avance! Tout paraissait si parfaitement concerté pour que nous soyons +heureux. Et nous l'avons été si peu!... + +Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant! Sur la rive où l'on +s'arrêta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait +en petits prés verts, en saulaies séparées par des clôtures, comme +autant de jardins minuscules. De l'autre côté de la rivière les bords +étaient formés de collines grises, abruptes, rocheuses; et sur les plus +lointaines on découvrait, parmi les sapins, de petits châteaux +romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait +aboyer la meute du château de Préveranges. + +Nous étions arrivés en ce lieu par un dédale de petits chemins, tantôt +hérissés de cailloux blancs, tantôt remplis de sable--chemins qu'aux +abords de la rivière les sources vives transformaient en ruisseaux. Au +passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la +manche. Et tantôt nous étions plongés dans la fraîche obscurité des +fonds de ravins, tantôt au contraire, les haies interrompues, nous +baignions dans la claire lumière de toute la vallée. Au loin sur l'autre +rive, quand nous approchâmes, un homme accroché aux rocs, d'un geste +lent, tendait des cordes à poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu! + +Nous nous installâmes sur une pelouse, dans le retrait que formait un +taillis de bouleaux. C'était une grande pelouse rase, où il semblait +qu'il y eût place pour des jeux sans fin. + +Les voitures furent dételées; les chevaux conduits à la ferme des +Aubiers. On commença à déballer les provisions dans le bois, et à +dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle avait +apportées. + +Il fallut, à ce moment, des gens de bonne volonté, pour aller à l'entrée +du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer +où nous étions. Je m'offris aussitôt; Meaulnes me suivit, et nous +allâmes nous poster près du pont suspendu, au carrefour de plusieurs +sentiers et du chemin qui venait des Sablonnières. + +Marchant de long en large, parlant du passé, tâchant tant bien que mal +de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du +Vieux-Nançay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannée. +Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture à âne, les enfants de +l'ancien jardinier des Sablonnières. + +--Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, je crois +bien, qui m'ont pris par la main jadis, le premier soir de la fête, et +m'ont conduit au dîner... + +Mais à ce moment, l'âne ne voulant plus marcher, les enfants +descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu'ils +purent; alors Meaulnes, déçu, prétendit s'être trompé... + +Je leur demandai s'ils avaient rencontré sur la route M. et Mlle de +Galais. L'un d'eux répondit qu'il ne savait pas; l'autre: Je pense que +oui, monsieur. Et nous ne fûmes pas plus avancés. + +Ils descendirent enfin vers la pelouse, les uns tirant l'ânon par la +bride, les autres poussant derrière la voiture. Nous reprîmes notre +attente. Meaulnes regardait fixement le détour du chemin des +Sablonnières, guettant avec une sorte d'effroi la venue de la jeune +fille qu'il avait tant cherchée jadis. Un énervement bizarre et presque +comique, qu'il passait sur Jasmin, s'était emparé de lui. Du petit talus +où nous étions grimpés pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur +la pelouse, en contre-bas, un groupe d'invités où Delouche essayait de +faire bonne figure. + +--Regarde-le pérorer, cet imbécile, me disait Meaulnes. + +Et je lui répondais: + +--Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre garçon. + +Augustin ne désarmait pas. Là-bas, un lièvre ou un écureuil avait dû +déboucher d'un fourré. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de +le poursuivre: + +--Allons, bon! Il court, maintenant..., fit Meaulnes, comme si vraiment +cette audace-là dépassait toutes les autres! + +Et cette fois je ne pus m'empêcher de rire. Meaulnes aussi; mais ce ne +fut qu'un éclair. Après un nouveau quart d'heure: + +--Si elle ne venait pas?... dit-il. + +Je répondis: + +--Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient! + +Il recommença de guetter. Mais, à la fin, incapable de supporter plus +longtemps cette attente intolérable: + +--Écoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais ce qu'il +y a maintenant contre moi: mais si je reste là, je sens qu'elle ne +viendra jamais--qu'il est impossible qu'au bout de ce chemin, tout à +l'heure, elle apparaisse. + +Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelque +cent mètres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier +détour j'aperçus Yvonne de Galais, montée en amazone sur son vieux +cheval blanc, si fringant ce matin-là qu'elle était obligée de tirer sur +les rênes pour l'empêcher de trotter. A la tête du cheval, péniblement, +en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient dû se relayer +sur la route, chacun à tour de rôle se servant de la vieille monture. + +Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta prestement à +terre, et confiant les rênes à son père se dirigea vers moi qui +accourais: + +--Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je ne veux +montrer à personne qu'à vous le vieux Bélisaire, ni le mettre avec les +autres chevaux. Il est trop laid et trop vieux d'abord; puis je crains +toujours qu'il ne soit blessé par un autre. Or, je n'ose monter que lui, +et, quand il sera mort, je n'irai plus à cheval!... + +Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette +animation charmante, sous cette grâce en apparence si paisible, de +l'impatience et presque de l'anxiété. Elle parlait plus vite qu'à +l'ordinaire. Malgré ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour +de ses yeux, à son front, par endroits, une pâleur violente où se lisait +tout son trouble. + +Nous convînmes d'attacher Bélisaire à un arbre dans un petit bois, +proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours, +sortit le licol des fontes et attacha la bête--un peu bas à ce qu'il me +sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout à l'heure du foin, de +l'avoine, de la paille... + +Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je l'imagine, elle +descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes l'aperçut pour la +première fois. + +Donnant le bras à son père, écartant de sa main gauche le pan du grand +manteau léger qui l'enveloppait, elle s'avançait vers les invités, de +son air à la fois si sérieux et si enfantin. Je marchais auprès d'elle. +Tous les invités éparpillés ou jouant au loin s'étaient dressés et +rassemblés pour l'accueillir; il y eut un bref instant de silence +pendant lequel chacun la regarda s'approcher. + +Meaulnes s'était mêlé au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le +distinguer de ses compagnons, sinon sa haute taille: encore y avait-il +là des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui pût +le désigner à l'attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le +voyais, vêtu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les +autres, la si belle jeune fille qui venait. A la fin, pourtant, d'un +mouvement inconscient et gêné, il avait passé sa main sur sa tête nue, +comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignés, +sa rude tête rasée de paysan. + +Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui présenta les jeunes filles +et les jeunes gens qu'elle ne connaissait pas... Le tour allait venir de +mon compagnon; et je me sentais aussi anxieux qu'il pouvait l'être. Je +me disposais à faire moi-même cette présentation. + +Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille s'avançait vers lui +avec une décision et une gravité surprenantes: + +--Je reconnais Augustin Meaulnes, dit-elle. + +Et elle lui tendit la main. + + + + +CHAPITRE VI + +LA PARTIE DE PLAISIR _(fin)_ + + +De nouveaux venus s'approchèrent presque aussitôt pour saluer Yvonne de +Galais, et les deux jeunes gens se trouvèrent séparés. Un malheureux +hasard voulut qu'ils ne fussent point réunis pour le déjeuner à la même +petite table. Mais Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage. +A plusieurs reprises, comme je me trouvais isolé entre Delouche et M. de +Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la main, un +signe d'amitié. + +C'est vers la fin de la soirée seulement, lorsque les jeux, la baignade, +les conversations, les promenades en bateau dans l'étang voisin se +furent un peu partout organisés, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en +présence de la jeune fille. Nous étions à causer avec Delouche, assis +sur des chaises de jardin que nous avions apportées lorsque, quittant +délibérément un groupe de jeune gens ou elle paraissait s'ennuyer, Mlle +Yvonne de Galais s'approcha de nous. Elle nous demanda, je me rappelle, +pourquoi nous ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres. + +--Nous avions fait quelques tours cet après-midi, répondis-je. Mais cela +est bien monotone et nous avons été vite fatigués. + +--Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivière? dit-elle. + +--Le courant est trop fort, nous risquerions d'être emportés. + +--Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à pétrole ou un bateau à +vapeur comme celui d'autrefois. + +--Nous ne l'avons plus, dit-elle presque à voix basse, nous l'avons +vendu. + +Et il se fit un silence gêné. + +Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de Galais. + +--Je saurai bien, dit-il, où le retrouver. + +Bizarrerie du hasard! Ces deux êtres si parfaitement dissemblables +s'étaient plu et depuis le matin ne se quittaient guère. M. de Galais +m'avait pris à part un instant, au début de la soirée, pour me dire que +j'avais là un ami plein de tact, de déférence et de qualités. Peut-être +même avait-il été jusqu'à lui confier le secret de l'existence de +Bélisaire et le lieu de sa cachette. + +Je pensai moi aussi à m'éloigner, mais je sentais les deux jeunes gens +si gênés, si anxieux l'un en face de l'autre, que je jugeai prudent de +ne pas le faire... + +Tant de discrétion de la part de Jasmin, tant de précaution de la mienne +servirent à peu de chose. Ils parlèrent. Mais invariablement, avec un +entêtement dont il ne se rendait certainement pas compte, Meaulnes en +revenait à toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois la jeune fille +au supplice devait lui répéter que tout était disparu: la vieille +demeure si étrange et si compliquée, abattue; le grand étang, asséché, +comblé; et dispersés, les enfants aux charmants costumes... + +--Ah! faisait simplement Meaulnes avec désespoir et comme si chacune de +ces disparitions lui eût donné raison contre la jeune fille ou contre +moi... + +Nous marchions côte à côte... Vainement j'essayais de faire diversion à +la tristesse qui nous gagnait tous les trois. D'une question abrupte, +Meaulnes, de nouveau, cédait à son idée fixe. Il demandait des +renseignements sur tout ce qu'il avait vu autrefois: les petites filles, +le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course. «Les +poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux au Domaine?...» + +Elle répondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla pas de Bélisaire. + +Alors il évoqua les objets de sa chambre: les candélabres, la grande +glace, le vieux luth brisé... Il s'enquérait de tout cela, avec une +passion insolite, comme s'il eût voulu se persuader que rien ne +subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait +pas une épave capable de prouver qu'ils n'avaient pas rêvé tous les +deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des +algues... + +Mlle de Galais et moi, nous ne pûmes nous empêcher de sourire +tristement: elle se décida à lui expliquer: + +--Vous ne reverrez pas le beau château que nous avions arrangé, monsieur +de Galais et moi, pour le pauvre Frantz. + +»Nous passions notre vie à faire ce qu'il demandait. C'était un être si +étrange, si charmant! Mais tout a disparu avec lui le soir de ses +fiançailles manquées. + +»Déjà monsieur de Galais était ruiné sans que nous le sachions. Frantz +avait fait des dettes et ses anciens camarades--apprenant sa +disparition... ont aussitôt réclamé auprès de nous. Nous sommes devenus +pauvres; Mme de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en +quelques jours. + +»Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa +fiancée; que la noce interrompue se fasse et peut-être tout +reviendra-t-il comme c'était autrefois. Mais le passé peut-il renaître? + +--Qui sait! dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien. + +Sur l'herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous marchions tous les +trois sans bruit: Augustin avait à sa droite près de lui la jeune fille +qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures +questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son +charmant visage inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait posé +doucement sa main sur son bras, d'un geste plein de confiance et de +faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes était-il là comme un étranger, +comme quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait et que rien +d'autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là, trois ans plus tôt, il n'eût +pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-être. D'où venait donc ce +vide, cet éloignement, cette impuissance à être heureux, qu'il y avait +en lui, à cette heure? + +Nous approchions du petit bois où le matin M. de Galais avait attaché +Bélisaire; le soleil vers son déclin allongeait nos ombres sur l'herbe; +à l'autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par +l'éloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et +des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable, +lorsque nous entendîmes chanter de l'autre côté du bois, dans la +direction des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune +et lointaine de quelqu'un qui mène ses bêtes à l'abreuvoir, un air +rythmé comme un air de danse, mais que l'homme étirait et alanguissait +comme une vieille ballade triste: + + Mes souliers sont rouges... + Adieu, mes amours! + Mes souliers sont rouges... + Adieu, sans retour! + +Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n'était rien qu'un de ces +airs que chantaient les paysans attardés, au Domaine sans nom, le +dernier soir de la fête, quand déjà tout s'était écroulé... Rien qu'un +souvenir--le plus misérable--de ces beaux jours qui ne reviendraient +plus. + +--Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix. Oh! je vais aller voir +qui c'est. Et tout de suite il s'engagea dans le petit bois. Presque +aussitôt la voix se tut; on entendit encore une seconde l'homme siffler +ses bêtes en s'éloignant; puis plus rien... + +Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait les yeux +fixés sur le taillis où Meaulnes venait de disparaître. Que de fois, +plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par où +s'en irait à jamais le grand Meaulnes! + +Elle se tourna vers moi: + +--Il n'est pas heureux, dit-elle douloureusement. + +Elle ajouta: + +--Et peut-être que je ne puis rien pour lui?... + +J'hésitais à répondre, craignant que Meaulnes, qui devait d'un saut +avoir gagné la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprît +notre conversation. Mais j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne +pas craindre de brusquer le grand gars; qu'un secret sans doute le +désespérait et que jamais de lui-même il ne se confierait à elle ni à +personne--lorsque soudain, de l'autre côté du bois, partit un cri; puis +nous entendîmes un piétinement comme d'un cheval qui pétarade et le +bruit d'une dispute à voix entrecoupées... Je compris tout de suite +qu'il était arrivé un accident au vieux Bélisaire et je courus vers +l'endroit d'où venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin. +Du fond de la pelouse on avait dû remarquer notre mouvement, car +j'entendis, au moment où j'entrai dans le taillis, les cris des gens qui +accouraient. + +Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s'était pris une patte de devant +dans sa longe; il n'avait pas bougé jusqu'au moment où M. de Galais et +Delouche, au cours de leur promenade, s'étaient approchés de lui; +effrayé, excité par l'avoine insolite qu'on lui avait donnée, il s'était +débattu furieusement; les deux hommes avaient essayé de le délivrer, +mais si maladroitement qu'ils avaient réussi à l'empêtrer davantage, +tout en risquant d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est à ce +moment que par hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé sur le +groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bousculé les deux hommes +au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution mais en +un tour de main il avait délivré Bélisaire. Trop tard, car le mal était +déjà fait; le cheval devait avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé +peut-être, car il se tenait piteusement la tête basse, sa selle à demi +dessanglée sur le dos, une patte repliée sous son ventre et toute +tremblante. Meaulnes, penché, le tâtait et l'examinait sans rien dire. + +Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde était là rassemblé, mais +il ne vit personne. Il était fâché rouge. + +--Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la sorte! Et lui +laisser sa selle sur le dos toute la journée? Et qui a eu l'audace de +seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole. + +Delouche voulut dire quelque chose--tout prendre sur lui. + +--Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer bêtement sur sa +longe pour le dégager. + +Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le jarret du cheval +avec le plat de la main. + +M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir +de sa réserve. Il bégaya: + +--Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval... + +--Ah! il est à vous? dit Meaulnes un peu calmé, très rouge, en tournant +la tête de côté vers le vieillard. + +Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un +instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir amer et désespéré à +aggraver la situation, à tout briser à jamais, en disant avec insolence: + +--Eh bien je ne vous fais pas mon compliment. + +Quelqu'un suggéra: + +--Peut-être que de l'eau fraîche... En le baignant dans le gué... + +--Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de suite ce vieux +cheval, pendant qu'il peut encore marcher,--et il n'y a pas de temps à +perdre!--le mettre à l'écurie et ne jamais plus l'en sortir. + +Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais Mlle de Galais les +remercia vivement. Le visage en feu, prête à fondre en larmes, elle dit +au revoir à tout le monde, et même à Meaulnes décontenancé, qui n'osa +pas la regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on donne à +quelqu'un la main, plutôt pour s'approcher d'elle davantage que pour la +conduire... Le vent de cette fin d'été était si tiède sur le chemin des +Sablonnières qu'on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des +haies tremblaient à la brise du sud... Nous la vîmes partir ainsi, son +bras à demi sorti du manteau, tenant dans sa main étroite la grosse rêne +de cuir. Son père marchait péniblement à côté d'elle... + +Triste fin de soirée! Peu à peu, chacun ramassa ses paquets, ses +couverts; on plia les chaises, on démonta les tables; une à une, les +voitures chargées de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux +levés et des mouchoirs agités. Les derniers nous restâmes sur le terrain +avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses +regrets et sa grosse déception. + +Nous aussi, nous partîmes, emportés vivement, dans notre voiture bien +suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grinça au tournant dans +le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège de +derrière, nous vîmes disparaître sur la petite route l'entrée du chemin +de traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres avaient pris... + +Mais alors mon compagnon--l'être que je sache au monde le plus incapable +de pleurer--tourna soudain vers moi son visage bouleversé par une +irrésistible montée de larmes. + +--Arrêtez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur l'épaule de +Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je reviendrai tout seul, à pied. + +Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta à terre. A +notre stupéfaction, rebroussant chemin, il se prit à courir, et courut +jusqu'au petit chemin que nous venions de passer, les chemin des +Sablonnières. Il dut arriver au Domaine par cette allée de sapins qu'il +avait suivie jadis, où il avait entendu, vagabond caché dans les basses +branches, la conversation mystérieuse des beaux enfants inconnus... + +Et c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il demanda en mariage Mlle de +Galais. + + + + +CHAPITRE VII + +LE JOUR DES NOCES + + +C'est un jeudi, au commencement de février, un beau jeudi soir glacé, où +le grand vent souffle. Il est trois heures et demie, quatre heures... +Sur les haies, auprès des bourgs, les lessives sont étendues depuis midi +et sèchent à la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle à +manger fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigué de jouer, +l'enfant s'est assis auprès de sa mère et il lui fait raconter la +journée de son mariage... + +Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n'a qu'à monter dans son +grenier et il entendra, jusqu'au soir, siffler et gémir les naufrages; +il n'a qu'à s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son +foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer. +Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d'un chemin boueux, +la maison des Sablonnières, où mon ami Meaulnes est rentré avec Yvonne +de Galais, qui est sa femme depuis midi. + +Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont été paisibles, aussi +paisibles que la première entrevue avait été mouvementée. Meaulnes est +venu très souvent aux Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Plus de +deux fois par semaine, cousant ou lisant près de la grande fenêtre qui +donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d'un coup sa +haute silhouette rapide passer derrière le rideau, car il vient toujours +par l'allée détournée qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule +allusion--tacite--qu'il fasse au passé. Le bonheur semble avoir endormi +son étrange tourment. + +De petits événements ont fait date pendant ces cinq calmes mois. On m'a +nommé instituteur au hameau de Saint-Benoist des Champs. Saint-Benoist +n'est pas un village. Ce sont des fermes disséminées à travers la +campagne, et la maison d'école est complètement isolée sur une côte au +bord de la route. Je mène une vie bien solitaire; mais, en passant par +les champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche pour gagner +les Sablonnières. + +Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de +maçonnerie au Vieux-Nançay. Ce sera bientôt lui le patron. Il vient +souvent me voir. Meaulnes, sur la prière de Mlle de Galais, est +maintenant très aimable avec lui. + +Et ceci explique comment nous sommes là tous deux à rôder, vers quatre +heures de l'après-midi, alors que les gens de la noce sont déjà tous +repartis. + +Le mariage s'est fait à midi, avec le plus de silence possible, dans +l'ancienne chapelle des Sablonnières qu'on n'a pas abattue et que les +sapins cachent à moitié sur le versant de la côte prochaine. Après un +déjeuner rapide, la mère de Meaulnes, M. Seurel et Millie, Florentin et +les autres sont remontés en voiture. Il n'est resté que Jasmin et moi... + +Nous errons à la lisière des bois qui sont derrière la maison des +Sablonnières, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du +Domaine aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir +pourquoi, nous sommes remplis d'inquiétude. En vain nous essayons de +distraire nos pensées et de tromper notre angoisse en nous montrant, au +cours de notre promenade errante, les bauges des lièvres et les petits +sillons de sable où les lapins ont gratté fraîchement... un collet +tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous revenons à ce +bord du taillis, d'où l'on découvre la maison silencieuse et fermée... + +Au bas de la grande croisée qui donne sur les sapins, il y a un balcon +de bois, envahi par les herbes folles, que couche le vent. Une lueur +comme d'un feu allumé se reflète sur les carreaux de la fenêtre. De +temps à autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs +environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des +anciennes dépendances, silence et solitude. Les métayers sont partis au +bourg pour fêter le bonheur de leurs maîtres. + +De temps à autre, le vent chargé d'une buée qui est presque de la pluie +nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d'un piano. +Là-bas, dans la maison fermée, quelqu'un joue. Je m'arrête un instant +pour écouter en silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de +très loin, ose à peine chanter sa joie... C'est comme le rire d'une +petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher tous ses jouets et les +répand devant son ami... Je pense aussi à la joie craintive encore d'une +femme qui a été mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait +pas si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une +prière, une supplication au bonheur de ne pas être trop cruel, un salut +et comme un agenouillement devant le bonheur... + +Je pense: «Ils sont heureux enfin. Meaulnes est là-bas près d'elle...» + +Et savoir cela, en être sûr, suffit au contentement parfait du brave +enfant que je suis. + +A ce moment, tout absorbé, le visage mouillé par le vent de la plaine +comme par l'embrun de la mer, je sens qu'on me touche l'épaule: + +--Écoute! dit Jasmin tout bas. + +Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger; et, lui-même, la tête +inclinée, le sourcil froncé, il écoute... + + + + +CHAPITRE VIII + +L'APPEL DE FRANTZ + + +--Hou-ou! + +Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux notes, +haute et basse, que j'ai déjà entendu jadis... Ah! je me souviens: c'est +le cri du grand comédien lorsqu'il hélait son jeune compagnon à la +grille de l'école. C'est l'appel à quoi Frantz nous avait fait jurer de +nous rendre, n'importe où et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici, +aujourd'hui, celui-là? + +--Cela vient de la grande sapinière à gauche, dis-je à mi-voix. C'est un +braconnier sans doute. + +Jasmin secoua la tête: + +--Tu sais bien que non, dit-il. + +Puis, plus bas: + +--Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai surpris +Ganache à onze heures en train de guetter dans un champ auprès de la +chapelle. Il a détalé en m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-être +à bicyclette, car il était couvert de boue jusqu'au milieu du dos... + +--Mais que cherchent-ils? + +--Je n'en sais rien. Mais à coup sûr il faut que nous les chassions. Il +ne faut pas les laisser rôder aux alentours. Ou bien toutes les folies +vont recommencer... + +Je suis de cet avis, sans l'avouer. + +--Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils veulent et +de leur faire entendre raison... + +Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant à +travers le taillis jusqu'à la grande sapinière, d'où part, à intervalles +réguliers, ce cri prolongé qui n'est pas en soi plus triste qu'autre +chose, mais qui nous semble à tous les deux de sinistre augure. + +Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, où le regard +s'enfonce entre les troncs régulièrement plantés, de surprendre +quelqu'un et de s'avancer sans être vu. Nous n'essayons même pas. Je me +poste à l'angle du bois. Jasmin va se placer à l'angle opposé, de façon +à commander comme moi, de l'extérieur, deux des côtés du rectangle et à +ne pas laisser fuir l'un des bohémiens sans le héler. Ces dispositions +prises, je commence à jouer mon rôle d'éclaireur pacifique et j'appelle: + +--Frantz!... + +«...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais vous +parler... + +Un instant de silence; je vais me décider à crier encore, lorsque, au +coeur même de la sapinière, où mon regard n'atteint pas tout à fait, une +voix commande: + +--Restez où vous êtes: il va venir vous trouver. + +Peu à peu, entre les grands sapins que l'éloignement fait paraître +serrés, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il +paraît couvert de boue et mal vêtu; des épingles de bicyclette serrent +le bas de son pantalon, une vieille casquette à ancre est plaquée sur +ses cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie... Il +semble avoir pleuré. + +S'approchant de moi, résolument: + +--Que voulez-vous? demande-t-il d'un air très insolent. + +--Et vous-même, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi venez-vous +troubler ceux qui sont heureux? Qu'avez-vous à demander? Dites-le. + +Ainsi interrogé directement, il rougit un peu, balbutie, répond +seulement: + +--Je suis malheureux, moi, je suis malheureux. + +Puis, la tête dans le bras, appuyé à un tronc d'arbre, il se prend à +sangloter amèrement. Nous avons fait quelques pas dans la sapinière. +L'endroit est parfaitement silencieux. Pas même la voix du vent que les +grands sapins de la lisière arrêtent. Entre les troncs réguliers se +répète et s'éteint le bruit des sanglots étouffés du jeune homme. +J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en lui mettant la main +sur l'épaule: + +--Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mènerai auprès d'eux. Ils vous +accueilleront comme un enfant perdu qu'on a retrouvé et toute sera fini. + +Mais il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie par les larmes, +malheureux, entêté, colère, il reprenait: + +--Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi ne répond-il pas +quand je l'appelle? Pourquoi ne tient-il pas sa promesse? + +--Voyons, Frantz, répondis-je, le temps des fantasmagories et des +enfantillages est passé. Ne troublez pas avec des folies le bonheur de +ceux que vous aimez; de votre soeur et d'Augustin Meaulnes. + +--Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul est capable +de retrouver la trace que je cherche. Voilà bientôt trois ans que +Ganache et moi nous battons toute la France sans résultat. Je n'avais +plus confiance qu'en votre ami. Et voici qu'il ne répond plus. Il a +trouvé son amour, lui. Pourquoi maintenant, ne pense-t-il pas à moi? Il +faut qu'il se mette en route. Yvonne le laissera bien partir... Elle ne +m'a jamais rien refusé. + +Il me montrait un visage où, dans la poussière et la boue, les larmes +avaient tracé des sillons sales, un visage de vieux gamin épuisé et +battu. Ses yeux étaient cernés de taches de rousseur; son menton, mal +rasé; ses cheveux trop longs traînaient sur son col sale. Les mains dans +les poches, il grelottait. Ce n'était plus ce royal enfant en guenilles +des années passées. De coeur, sans doute, il était plus enfant que +jamais: impérieux, fantasque et tout de suite désespéré. Mais cet +enfantillage était pénible à supporter chez ce garçon déjà légèrement +vieilli... Naguère, il y avait en lui tant d'orgueilleuse jeunesse que +toute folie au monde lui paraissait permise. A présent, on était d'abord +tenté de le plaindre pour n'avoir pas réussi sa vie; puis de lui +reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique où je le voyais +s'entêter... Et enfin je pensais malgré moi que notre beau Frantz aux +belles amours avait dû se mettre à voler pour vivre, tout comme son +compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti à cela! + +--Si je vous promets, dis-je enfin, après avoir réfléchi, que dans +quelques jours Meaulnes se mettra en campagne pour vous, rien que pour +vous?... + +--Il réussira, n'est-ce pas? Vous en êtes sûr? me demanda-t-il en +claquant des dents. + +--Je le pense. Tout devient possible avec lui! + +--Et comment le saurai-je? Qui me le dira? + +--Vous reviendrez ici dans un an exactement, à cette même heure: vous +trouverez la jeune fille que vous aimez. + +Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux époux, mais +m'enquérir auprès de la tante Moinel et faire diligence moi-même pour +trouver la jeune fille. + +Le bohémien me regardait dans les yeux avec une volonté de confiance +vraiment admirable. Quinze ans, il avait encore et tout de même quinze +ans!--l'âge que nous avions à Sainte-Agathe, le soir du balayage des +classes, quand nous fîmes tous les trois ce terrible serment enfantin. + +Le désespoir le reprit lorsqu'il fut obligé de dire: + +--Eh bien, nous allons partir. + +Il regarda, certainement avec un grand serrement de coeur, tous ces bois +d'alentour qu'il allait de nouveau quitter. + +--Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d'Allemagne. Nous +avons laissé nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous +marchions sans arrêt. Nous pensions arriver à temps pour emmener +Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiancée, comme il a +cherché le Domaine des Sablonnières. + +Puis, repris par sa terrible puérilité: + +--Appelez votre Delouche, dit-il en s'en allant, parce que si je le +rencontrais ce serait affreux. + +Peu à peu, entre les sapins, je vis disparaître sa silhouette grise. +J'appelai Jasmin et nous allâmes reprendre notre faction. Mais presque +aussitôt, nous aperçûmes, là-bas, Augustin qui fermait les volets de la +maison et nous fûmes frappés par l'étrangeté de son allure. + + + + +CHAPITRE IX + +LES GENS HEUREUX + + +Plus tard, j'ai su par le menu détail tout ce qui s'était passé +là-bas... + +Dans le salon des Sablonnières, dès le début de l'après-midi, Meaulnes +et sa femme, que j'appelle encore Mlle de Galais, sont restés +complètement seuls. Tous les invités partis, le vieux M. de Galais a +ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent pénétrer dans la +maison et gémir; puis il s'est dirigé vers le Vieux-Nançay et ne +reviendra qu'à l'heure du dîner, pour fermer tout à clef et donner des +ordres à la métairie. Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant +jusqu'aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans +feuilles qui cogne la vitre, du côté de la lande. Comme deux passagers +dans un bateau à la dérive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux +amants enfermés avec le bonheur. + + * * * * * + +«Le feu menace de s'éteindre» dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre +une bûche dans le coffre. + +Mais Meaulnes se précipita et plaça lui-même le bois dans le feu. + +Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils restèrent là, +debout, l'un devant l'autre, étouffés comme par une grande nouvelle qui +ne pouvait pas se dire. + +Le vent roulait avec le bruit d'une rivière débordée. De temps à autre +une goutte d'eau, diagonalement, comme sur la portière d'un train, +rayait la vitre. + +Alors la jeune fille s'échappa. Elle ouvrit la porte du couloir et +disparut avec un sourire mystérieux. Un instant, dans la demi-obscurité, +Augustin resta seul... Le tic tac d'une petite pendule faisait penser à +la salle à manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: «C'est donc +ici la maison tant cherchée, le couloir jadis plein de chuchotements et +de passages étranges...» + +C'est à ce moment qu'il dut entendre--Mlle de Galais me dit plus tard +l'avoir entendu aussi--le premier cri de Frantz, tout près de la maison. + +La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses +dont elle était chargée: ses jouets de petite fille, toutes ses +photographies d'enfant: elle en cantinière, elle et Frantz sur les +genoux de leur mère, qui était si jolie... puis tout ce qui restait de +ses sages petites robes de jadis: «jusqu'à celle-ci que je portais, +voyez, vers le temps où vous alliez bientôt me connaître, où vous +arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe...», Meaulnes ne voyait +plus rien et n'entendait plus rien. + +Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensée de son +extraordinaire, inimaginable bonheur: + +--Vous êtes là,--dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait +le vertige,--vous passez auprès de la table et votre main s'y pose un +instant... + +Et encore: + +--Ma mère, lorsqu'elle était jeune femme, penchait ainsi légèrement son +buste sur sa taille pour me parler... Et quand elle se mettait au +piano... + +Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vînt. Mais il +faisait sombre dans ce coin du salon et l'on fut obligé d'allumer une +bougie. L'abat-jour rose, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce +rouge dont elle était marquée aux pommettes et qui était le signe d'une +grande anxiété. + +Là-bas, à la lisière du bois, je commençai d'entendre cette chanson +tremblante que nous apportait le vent, coupée bientôt par le second cri +des deux fous, qui s'étaient rapprochés de nous dans les sapins. + +Longtemps Meaulnes écouta la jeune fille en regardant silencieusement +par une fenêtre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein +de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, très +légèrement, il mit sa main sur son épaule. Elle sentit doucement peser +auprès de son cou cette caresse à laquelle il aurait fallu savoir +répondre. + +--Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez +pas de jouer... + +Que se passa-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me le suis +souvent demandé et je ne l'ai su que lorsqu'il fut trop tard. Remords +ignorés? Regrets inexplicables? Peur de voir s'évanouir bientôt entre +ses mains ce bonheur inouï qu'il tenait si serré? Et alors tentation +terrible de jeter irrémédiablement à terre, tout de suite, cette +merveille qu'il avait conquise?... + +Il sortit lentement, silencieusement, après avoir regardé sa jeune femme +une fois encore. Nous le vîmes, de la lisière du bois, fermer d'abord +avec hésitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer +un autre, et soudain s'enfuir à toutes jambes dans notre direction. Il +arriva près de nous avant que nous eussions pu songer à nous dissimuler +davantage. Il nous aperçut, comme il allait franchir une petite haie +récemment plantée et qui formait la limite d'un pré. Il fit un écart. Je +me rappelle son allure hagarde, son air de bête traquée... Il fit mine +de revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du petit ruisseau. + +Je l'appelai. + +--Meaulnes!... Augustin!... + +Mais il ne tournait pas même la tête. Alors, persuadé que cela seulement +pourrait le retenir: + +--Frantz est là, criai-je. Arrête! + +Il s'arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de préparer ce +que je pourrais dire: + +--Il est là! dit-il. Que réclame-t-il? + +--Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander de l'aide, pour +retrouver ce qu'il a perdu. + +--Ah! fit-il, baissant la tête. Je m'en doutais bien. J'avais beau +essayer d'endormir cette pensée-là... Mais où est-il? Raconte vite. + +Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le +rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande déception. +Il hésita, fit deux ou trois pas, s'arrêta. Il paraissait au comble de +l'indécision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son +nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donné rendez-vous dans un an +à la même place. + +Augustin, si calme en général, était maintenant dans un état de +nervosité et d'impatience extraordinaires: + +--Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le +sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie, +que je lui parle, qu'il me pardonne et que je répare tout... Autrement +je ne peux plus me présenter là-bas... + +Et il se tourna vers la maison des Sablonnières. + +--Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es +en train de détruire ton bonheur. + +--Ah! si ce n'était que cette promesse, fit-il. + +Et ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais +sans pouvoir deviner quoi. + +--En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont +maintenant en route pour l'Allemagne. + +Il allait répondre, lorsqu'une figure échevelée, hagarde, se dressa +entre nous. C'était Mlle de Galais. Elle avait dû courir, car elle avait +le visage baigné de sueur. Elle avait dû tomber et se blesser, car elle +avait le front écorché au-dessus de l'oeil droit et du sang figé dans +les cheveux. + +Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain, +descendue dans la rue, séparé par des agents intervenus dans la +bataille, un ménage qu'on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a +éclaté tout d'un coup, n'importe quand, à l'instant de se mettre à +table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête du +petit garçon...--et maintenant tout est oublié, saccagé. L'homme et la +femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux démons pitoyables et +les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement, +les supplient de se taire et de ne plus se battre. + +Mlle de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit penser à un +de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants affolés. Je crois que +tous ses amis, tout un village, tout un monde l'eût regardée, qu'elle +fût accourue tout de même, qu'elle fût tombée de la même façon, +échevelée, pleurante, salie. + +Mais quand elle eut compris que Meaulnes était bien là, que cette fois +du moins, il ne l'abandonnerait pas, alors elles passa son bras sous le +sien, puis elle ne put s'empêcher de rire au milieu de ses larmes comme +un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme +elle avait tiré son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains: +avec précaution et application, il essuya le sang qui tachait la +chevelure de la jeune fille. + +--Il faut rentrer, maintenant, dit-il. + +Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du +soir d'hiver qui leur fouettait le visage,--lui, l'aidant de la main aux +passages difficiles; elle, souriant et se hâtant,--vers leur demeure +pour un instant abandonnée. + + + + +CHAPITRE X + +LA «MAISON DE FRANTZ» + + +Mal rassuré, en proie à une sourde inquiétude, que l'heureux dénouement +du tumulte de la veille n'avait pas suffi à dissiper, il me fallut +rester enfermé dans l'école pendant toute la journée du lendemain. Sitôt +après l'heure d'«étude» qui suit la classe du soir, je pris le chemin +des Sablonnières. La nuit tombait quand j'arrivai dans l'allée de sapins +qui menait à la maison. Tous les volets étaient déjà clos. Je craignis +d'être importun, en me présentant à cette heure tardive, le lendemain +d'un mariage. Je restai fort tard à rôder sur la lisière du jardin et +dans les terres avoisinantes, espérant toujours voir sortir quelqu'un de +la maison fermée... Mais mon espoir fut déçu. Dans la métairie voisine +elle-même, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, hanté par les +imaginations les plus sombres. + +Le lendemain samedi, mêmes incertitudes. Le soir, je pris en hâte ma +pèlerine, mon bâton, un morceau de pain, pour manger en route, et +j'arrivai, quand la nuit tombait déjà, pour trouver tout fermé aux +Sablonnières, comme la veille... Un peu de lumière au premier étage; +mais aucun bruit; pas un mouvement... Pourtant, de la cour de la +métairie je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allumé +dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix et des +pas à l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne +pouvais rien dire ni rien demander à ces gens. Et je retournai guetter +encore, attendre en vain, pensant toujours voir la porte s'ouvrir et +surgir enfin la haute silhouette d'Augustin. + +C'est le dimanche seulement, dans l'après-midi, que je résolus de sonner +à la porte des Sablonnières. Tandis que je grimpais les coteaux dénudés, +j'entendais sonner au loin les vêpres du dimanche d'hiver. Je me sentais +solitaire et désolé. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait. +Et je ne fus qu'à demi surpris lorsque à mon coup de sonnette, je vis M. +de Galais tout seul paraître et me parler à voix basse: Mlle de Galais +était alitée, avec une fièvre violente; Meaulnes avait dû partir dès +vendredi matin pour un long voyage; on ne sait quand il reviendrait... + +Et comme le vieillard, très embarrassé, très triste, ne m'offrait pas +d'entrer, je pris aussitôt congé de lui. La porte refermée, je restai un +instant sur le perron, le coeur serré, dans un désarroi absolu, à +regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine desséchée que le +vent balançait tristement dans un rayon de soleil. + +Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son séjour à Paris +avait fini par être le plus fort. Il avait fallu que mon grand compagnon +échappât à la fin à son bonheur tenace... + +Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des nouvelles d'Yvonne +de Galais, jusqu'au soir où, convalescente enfin, elle me fit prier +d'entrer. Je la trouvai, assise auprès du feu, dans le salon dont la +grande fenêtre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'était +point pâle comme je l'avais imaginé, mais toute enfiévrée, au contraire, +avec de vives taches rouges sous les yeux, et dans un état d'agitation +extrême. Bien qu'elle parût très faible encore, elle s'était habillée +comme pour sortir. Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec +une animation extraordinaire, comme si elle eût voulu se persuader à +elle-même que le bonheur n'était pas évanoui encore... Je n'ai pas gardé +le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en +vins à demander avec hésitation quand Meaulnes serait de retour. + +--Je ne sais pas quand il reviendra, répondit-elle vivement. + +Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai d'en demander +davantage. + +Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle auprès du feu, +dans ce salon bas où la nuit venait plus vite que partout ailleurs. +Jamais elle ne parlait d'elle-même ni de sa peine cachée. Mais elle ne +se lassait pas de me faire conter par le détail notre existence +d'écoliers de Sainte-Agathe. + +Elle écoutait gravement, tendrement, avec un intérêt quasi maternel, le +récit de nos misères de grands enfants. Elle ne paraissait jamais +surprise, pas même de nos enfantillages les plus audacieux, les plus +dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les +aventures déplorables de son frère ne l'avaient point lassée. Le seul +regret que lui inspirât le passé, c'était, je pense, de n'avoir point +encore été pour son frère une confidente assez intime, puisque, au +moment de sa grande débâcle, il n'avait rien osé lui dire non plus qu'à +personne et s'était jugé perdu sans recours. Et c'était là, quand j'y +songe, une lourde tâche qu'avait assumée la jeune femme,--tâche +périlleuse, de seconder un esprit follement chimérique comme son +frère;--tâche écrasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce +coeur aventureux qu'était mon ami le grand Meaulnes. + + * * * * * + +De cette foi qu'elle gardait dans les rêves enfantins de son frère, de +ce soin qu'elle apportait à lui conserver au moins des bribes de ce rêve +dans lequel il avait vécu jusqu'à vingt ans, elle me donna un jour la +preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mystérieuse. + +Ce fut par une soirée d'avril désolée comme une fin d'automne. Depuis +près d'un mois nous vivions dans un doux printemps prématuré, et la +jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues +promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-là, se vieillard se trouvant +fatigué et moi-même libre, elle me demanda de l'accompagner malgré le +temps menaçant. A plus d'une demi-lieue des Sablonnières, en longeant +l'étang, l'orage, la pluie, la grêle nous surprirent. Sous le hangar où +nous nous étions abrités contre l'averse interminable, le vent nous +glaçait, debout l'un près de l'autre, pensifs, devant le paysage noirci. +Je la revois, dans sa douce robe sévère, toute pâlie, toute tourmentée. + +--Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps. +Qu'a-t-il pu se passer? + +Mais, à mon étonnement, lorsqu'il nous fut possible enfin de quitter +notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnières, +continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivâmes, après +avoir longtemps marché, devant une maison que je ne connaissais pas, +isolée, au bord d'un chemin défoncé qui devait aller vers Préveranges. +C'était une petite maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien +ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son éloignement et son +isolement. + +A voir Yvonne de Galais, on eût dit que cette maison nous appartenait et +que nous l'avions abandonnée durant un long voyage. Elle ouvrit, en se +penchant, une petite grille, et se hâta d'inspecter avec inquiétude le +lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, où des enfants avaient dû +venir jouer pendant les longues et lentes soirées de la fin de l'hiver, +était ravinée par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau. +Dans les jardinets où les enfants avaient semé des fleurs et des pois, +la grande pluie n'avait laissé que des traînées de gravier blanc. Et +enfin nous découvrîmes, blottie contre le seuil d'une des portes +mouillées, toute une couvée de poussins transpercée par l'averse. +Presque tous étaient morts sous les ailes raidies et les plumes fripées +de la mère. + +A ce spectacle pitoyable, la jeune femme eut un cri étouffé. Elle se +pencha et, sans souci de l'eau ni de la boue, triant les poussins +vivants d'entre les morts, elle les mit dans un pan de son manteau. Puis +nous entrâmes dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes +ouvraient sur un étroit couloir où le vent s'engouffra en sifflant. +Yvonne de Galais ouvrit la première à notre droite et me fit pénétrer +dans une chambre sombre, ou je distinguai, après un moment d'hésitation, +une grande glace et un petit lit recouvert, à la mode campagnarde, d'un +édredon de soie rouge. Quant à elle, après avoir cherché un instant dans +le reste de l'appartement, elle revint, portant la couvée malade dans +une corbeille garnie de duvet, qu'elle glissa précieusement sous +l'édredon. Et, tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et +le dernier de la journée, faisait plus pâles nos visages et plus obscure +la tombée de la nuit, nous étions là, debout, glacés et tourmentés, dans +la maison étrange! + +D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid fiévreux, enlever +un nouveau poussin mort pour l'empêcher de faire mourir les autres. Et +chaque fois il nous semblait que quelque chose comme un grand vent par +les carreaux cassés du grenier, comme un chagrin mystérieux d'enfants +inconnus, se lamentait silencieusement. + +--C'était ici, me dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il +était petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout +le monde, dans laquelle il pût aller jouer, s'amuser et vivre quand cela +lui plairait. Mon père avait trouvé cette fantaisie si extraordinaire, +si drôle, qu'il n'avait pas refusé. Et quand cela lui plaisait, un +jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait habiter dans sa +maison comme un homme. Les enfants des fermes d'alentour venaient jouer +avec lui, l'aider à faire son ménage, travailler dans le jardin. C'était +un jeu merveilleux! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout +seul. Quant à nous, nous l'admirions tellement que nous ne pensions pas +même à être inquiets. + +»Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la +maison est vide. M. de Galais, frappé par l'âge et le chagrin, n'a +jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frère. Et que +pourrait-il tenter? + +»Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des environs viennent +jouer dans la cour comme autrefois. Et je me plais à imaginer que ce +sont les anciens amis de Frantz; que lui-même est encore un enfant et +qu'il va revenir bientôt avec la fiancée qu'il s'était choisie. + +»Ces enfants-là me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couvée de +petits poulets était à nous... + +Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce grand regret +d'avoir perdu son frère si fou, si charmant et si admiré, il avait fallu +cette averse et cette débâcle enfantine pour qu'elle me les confiât. Et +je l'écoutais sans rien répondre, le coeur tout gonflé de sanglots... + +Les portes et la grille refermées, les poussins remis dans la cabane en +planches qu'il y avait derrière la maison, elle reprit tristement mon +bras et je la reconduisis. + + * * * * * + +Des semaines, des mois passèrent. Époque passée! Bonheur perdu! De celle +qui avait été la fée, la princesse et l'amour mystérieux de toute notre +adolescence, c'est à moi qu'il était échu de prendre le bras et de dire +ce qu'il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon +avait fui. De cette époque, de ces conversations, le soir, après la +classe que je faisais sur la côte de Saint-Benoist des Champs, de ces +promenades où la seule chose dont il eût fallu parler était la seule sur +laquelle nous étions décidés à nous taire, que pourrais-je dire à +présent? Je n'ai pas gardé d'autre souvenir que celui, à demi effacé +déjà, d'un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupières +s'abaissent lentement tandis qu'ils me regardent, comme pour déjà ne +plus voir qu'un monde intérieur. + +Et je suis demeuré son compagnon fidèle--compagnon d'une attente dont +nous ne parlions pas--durant tout un printemps et tout un été comme il +n'y en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournâmes, l'après-midi, +à la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l'air, +pour que rien ne fût moisi quand le jeune ménage reviendrait. Elle +s'occupait de la volaille à demi sauvage qui gîtait dans la basse-cour. +Et le jeudi où le dimanche, nous encouragions les jeux des petits +campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site +solitaire, faisaient paraître plus déserte et plus vide encore la petite +maison abandonnée. + + + + +CHAPITRE XI + +CONVERSATION SOUS LA PLUIE + + +Le mois d'août, époque des vacances, m'éloigna des Sablonnières et de la +jeune femme. Je dus aller passer à Sainte-Agathe mes deux mois de congé. +Je revis la grande cour sèche, le préau, la classe vide... Tout parlait +du grand Meaulnes. Tout était rempli des souvenirs de notre adolescence +déjà finie. Pendant ces longues journées jaunies, je m'enfermais comme +jadis, avant la venue de Meaulnes, dans le cabinet des archives, dans +les classes désertes. Je lisais, j'écrivais, je me souvenais... Mon père +était à la pêche au loin. Millie dans le salon cousait ou jouait du +piano comme jadis... Et dans le silence absolu de la classe, où les +couronnes de papier vert déchirées, les enveloppes des livres de prix, +les tableaux épongés, tout disait que l'année était finie, les +récompenses distribuées, tout attendait l'automne, la rentrée d'octobre +et le nouvel effort--je pensais de même que notre jeunesse était finie +et le bonheur manqué; moi aussi j'attendais la rentrée aux Sablonnières +et le retour d'Augustin qui peut-être ne reviendrait jamais... + +Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annonçai à Millie, +lorsqu'elle se décida à m'interroger sur la nouvelle mariée. Je +redoutais ses questions, sa façon à la fois très innocente et très +maligne de vous plonger soudain dans l'embarras, en mettant le doigt sur +votre pensée la plus secrète. Je coupai court à tout en annonçant que la +jeune femme de mon ami Meaulnes serait mère au mois d'octobre. + +A part moi, je me rappelai le jour où Yvonne de Galais m'avait fait +comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eut un silence; de ma part, +un léger embarras de jeune homme. Et j'avais dit tout de suite, +inconsidérément, pour le dissiper--songeant trop tard à tout le drame +que je remuais ainsi: + +--Vous devez être bien heureuse? + +Mais elle, sans arrière-pensée, sans regret, ni remords, ni rancune, +elle avait répondu avec un beau sourire de bonheur: + +--Oui, bien heureuse. + + * * * * * + +Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en général la plus +belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine où l'on +commence à allumer les feux, et que je passais d'ordinaire à chasser +dans les sapins noirs et mouillés du Vieux-Nançay, je fis mes +préparatifs pour rentrer directement à Saint-Benoist des Champs. Firmin, +ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nançay m'eussent posé trop de +questions auxquelles je ne voulais pas répondre. Je renonçai pour cette +fois à mener durant huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard +et je regagnai ma maison d'école quatre jours avant la rentrée des +classes. + +J'arrivai avant la nuit dans la cour déjà tapissée de feuilles jaunies. +Le voiturier parti, je déballai tristement dans la salle à manger, +sonore et «renfermée» le paquet de provisions que m'avait fait maman... +Après un léger repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma +pèlerine et partis pour une fiévreuse promenade qui me mena tout droit +aux abords des Sablonnières. + +Je ne voulus pas m'y introduire en intrus dès le premier soir de mon +arrivée. Cependant, plus hardi qu'en février, après avoir tourné tout +autour du Domaine où brillait seule la fenêtre de la jeune femme, je +franchis, derrière la maison, la clôture du jardin et m'assis sur un +banc, contre la haie, dans l'ombre commençante, heureux simplement +d'être là, tout près de ce qui me passionnait et m'inquiétait le plus au +monde. + +La nuit venait. Une pluie fine commençait à tomber. La tête basse, je +regardais, sans y songer, mes souliers se mouiller peu à peu et luire +d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fraîcheur me gagnait sans +troubler ma rêverie. Tendrement, tristement, je rêvais aux chemins +boueux de Sainte-Agathe, par ce même soir de septembre; j'imaginais la +place pleine de brume, le garçon boucher qui siffle en allant à la +pompe, le café illuminé, la joyeuse voiturée avec sa carapace de +parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l'oncle +Florentin... Et je me disais tristement: Qu'importe tout ce bonheur, +puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune +femme... + +C'est alors que, levant la tête, je la vis à deux pas de moi. Ses +souliers, dans le sable, faisaient un bruit léger que j'avais confondu +avec celui des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tête et les +épaules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son +front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle aperçu par la +fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma +mère, autrefois, s'inquiétait et me cherchait pour me dire: «Il faut +rentrer», mais ayant pris goût à cette promenade sous la pluie et dans +la nuit, elle disait seulement avec douceur: «Tu vas prendre froid!» et +restait en ma compagnie à causer longuement... + +Yvonne de Galais me tendit une main brûlante, et, renonçant à me faire +entrer aux Sablonnières, elle s'assit sur le banc moussu et +vert-de-grisé, du côté le moins mouillé, tandis que debout, appuyé du +genou à ce même banc, je me penchais vers elle pour l'entendre. + +Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi écourté mes +vacances: + +--Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus tôt pour vous +tenir compagnie. + +--Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je suis seule +encore. Augustin n'est pas revenu... + +Prenant ce soupir pour un regret, un reproche étouffé, je commençais à +dire lentement: + +--Tant de folies dans une si noble tête! Peut-être le goût des aventures +plus fort que tout... + +Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-là, que +pour la première et la dernière fois, elle me parla de Meaulnes. + +--Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, François Seurel, mon ami. Il +n'y a que nous--il n'y a que moi de coupable. Songez à ce que nous avons +fait... + +»Nous lui avons dit: «Voici le bonheur, voici ce que tu as cherché +pendant toute ta jeunesse, voici la jeune fille qui était à la fin de +tous tes rêves! + +»Comment celui que nous poussions ainsi par les épaules n'aurait-il pas +été saisi d'hésitation, puis de crainte, puis d'épouvante, et +n'aurait-il pas cédé à la tentation de s'enfuir! + +--Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous étiez ce +bonheur-là, cette jeune fille-là. + +--Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pensée +orgueilleuse. C'est cette pensée-là qui est cause de tout. + +»Je vous disais: «Peut-être que je ne puis rien faire pour lui». Et au +fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant cherchée et puisque je +l'aime il faudra bien que je fasse son bonheur.» Mais quand je l'ai vu +près de moi, avec toute sa fièvre, son inquiétude, son remords +mystérieux, j'ai compris que je n'étais qu'une pauvre femme comme les +autres... + +»--Je ne suis pas digne de vous, répétait-il, quand ce fut le petit jour +et la fin de la nuit de nos noces. + +»Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait son +angoisse. Alors j'ai dit: + +»--S'il faut que vous partiez, si je suis venue vers vous au moment où +rien ne pouvait vous rendre heureux, s'il faut que vous m'abandonniez un +temps pour ensuite revenir apaisé près de moi, c'est moi qui vous +demande de partir... + +Dans l'ombre je vis qu'elle avait levé les yeux sur moi. C'était comme +une confession qu'elle m'avait faite, et elle attendait, anxieusement, +que je l'approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au +fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage, +qui se faisait toujours punir plutôt que de s'excuser ou de demander une +permission qu'on lui eût certainement accordée. Sans doute aurait-il +fallu qu'Yvonne de Galais lui fît violence, et lui prenant la tête entre +ses mains, lui dît: «Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime; +tous les hommes ne sont-ils pas des pécheurs?» Sans doute avait-elle eu +grand tort, par générosité, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi +sur la route des aventures... Mais comment aurais-je pu désapprouver +tant de bonté, tant d'amour!... + +Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, troublés jusques au +fond du coeur, nous entendions la pluie froide dégoutter dans les haies +et sous les branches des arbres. + +--Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne nous +séparait désormais. Et il m'a embrassée, simplement, comme un mari qui +laisse sa jeune femme, avant un long voyage... + +Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fiévreuse, puis son bras, +et nous remontâmes l'allée dans l'obscurité profonde. + +--Pourtant il ne vous a jamais écrit? demandai-je. + +--Jamais, répondit-elle. + +Et alors, la pensée nous venant à tous deux de la vie aventureuse qu'il +menait à cette heure sur les routes de France ou d'Allemagne, nous +commençâmes à parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Détails +oubliés, impressions anciennes nous revenaient en mémoire, tandis que +lentement nous regagnions la maison, faisant à chaque pas de longues +stations pour mieux échanger nos souvenirs... Longtemps--jusqu'aux +barrières du jardin--dans l'ombre, j'entendis la précieuse voix basse de +la jeune femme; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui +parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de celui qui nous +avait abandonnés... + + + + +CHAPITRE XII + +LE FARDEAU + + +La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures, +une femme du Domaine entra dans la cour de l'école où j'étais occupé à +scier du bois pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille +était née aux Sablonnières. L'accouchement avait été difficile. A neuf +heures du soir il avait fallu demander la sage-femme de Préveranges. A +minuit, on avait attelé de nouveau pour aller chercher le médecin de +Vierzon. Il avait dû appliquer les fers. La petite fille avait la tête +blessée et criait beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de +Galais était maintenant très affaissée, mais elle avait souffert et +résisté avec une vaillance extraordinaire. + +Je laissai là mon travail, courus revêtir un autre paletot, et content, +en somme, de ces nouvelles, je suivis la bonne femme jusqu'aux +Sablonnières. Avec précaution, de crainte que l'une des deux blessées ne +fût endormie, je montai par l'étroit escalier de bois qui menait au +premier étage. Et là, M. de Galais, le visage fatigué mais heureux me +fit entrer dans la chambre où l'on avait provisoirement installé le +berceau entouré de rideaux. + +Je n'étais jamais entré dans une maison où fût né le jour même un petit +enfant. Que cela me paraissait bizarre et mystérieux et bon! Il faisait +un soir si beau--un véritable soir d'été--que M. de Galais n'avait pas +craint d'ouvrir la fenêtre qui donnait sur la cour. Accoudé près de moi +sur l'appui de la croisée, il me racontait, avec épuisement et bonheur, +le drame de la nuit; et moi qui l'écoutais, je sentais obscurément que +quelqu'un d'étranger était maintenant avec nous dans la chambre... + +Sous les rideaux, cela se mit à crier, un petit cri aigre et prolongé... +Alors M. de Galais me dit à demi-voix: + +--C'est cette blessure à la tête qui la fait crier. + +Machinalement--on sentait qu'il faisait cela depuis le matin et que déjà +il en avait pris l'habitude--il se mit à bercer le petit paquet de +rideaux. + +--Elle a ri déjà, dit-il, et elle prend le doigt. Mais vous ne l'avez +pas vue? + +Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure bouffie, un +petit crâne allongé et déformé par les fers: + +--Ce n'est rien, dit M. de Galais, le médecin a dit que tout cela +s'arrangerait de soi-même... Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer. + +Je découvrais là comme un monde ignoré. Je me sentais le coeur gonflé +d'une joie étrange que je ne connaissais pas auparavant... + +M. de Galais entr'ouvrit avec précaution la porte de la chambre de la +jeune femme. Elle ne dormait pas. + +--Vous pouvez entrer, dit-il. + +Elle était étendue, le visage enfiévré, au milieu de ses cheveux blonds +épars. Elle me tendit la main en souriant d'un air las. Je lui fis +compliment de sa fille. D'une voix un peu rauque, et avec une rudesse +inaccoutumée--la rudesse de quelqu'un qui revient du combat: + +--Oui, mais on me l'a abîmée, dit-elle en souriant. + +Il fallut bientôt partir pour ne pas la fatiguer. + + * * * * * + +Le lendemain dimanche, dans l'après-midi, je me rendis avec une hâte +presque joyeuse aux Sablonnières. A la porte, un écriteau fixé avec des +épingles arrêta le geste que je faisais déjà: + + _Prière de ne pas sonner._ + +Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. Je frappai assez fort. +J'entendis dans l'intérieur des pas étouffés qui accouraient. Quelqu'un +que je ne connaissais pas--et qui était le médecin de Vierzon--m'ouvrit: + +--Eh bien! qu'y a-t-il? fis-je vivement. + +--Chut! chut!--me répondit-il tout bas, l'air fâché. La petite fille a +failli mourir cette nuit. Et la mère est très mal. + +Complètement déconcerté, je le suivis sur la pointe des pieds jusqu'au +premier étage. La petite fille endormie dans son berceau était toute +pâle, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le médecin pensait la +sauver. Quant à la mère, il m'affirmait rien... Il me donna de longues +explications comme au seul ami de la famille. Il parla de congestion +pulmonaire, d'embolie. Il hésitait, il n'était pas sûr... M. de Galais +entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et tremblant. + +Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu'il faisait: + +--Il faut, me dit-il, tout bas, qu'elle ne soit pas effrayée; il faut, a +ordonné le médecin, lui persuader que cela va bien. + +Tout le sang à la figure, Yvonne de Galais était étendue, la tête +renversée comme la veille. Les joues et le front rouge sombre, les yeux +par instants révulsés, comme quelqu'un qui étouffe, elle se défendait +contre la mort avec un courage et une douceur indicibles. + +Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu, avec tant +d'amitié que je faillis éclater en sanglots. + +--Eh bien, eh bien, dit M. de Galais très fort, avec un enjouement +affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour une malade elle n'a +pas trop mauvaise mine! + +Et je ne savais que répondre, mais je gardais dans la mienne la main +horriblement chaude de la jeune femme mourante... + +Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je +ne sais quoi; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fenêtre, comme +pour me faire signe d'aller dehors chercher quelqu'un... Mais alors une +affreuse crise d'étouffement la saisit: ses beaux yeux bleus qui, un +instant, m'avaient appelé si tragiquement, se révulsèrent; ses joues et +son front noircirent, et elle se débattit doucement, cherchant à +contenir jusqu'à la fin son épouvante et son désespoir. On se +précipita--le médecin et les femmes--avec un ballon d'oxygène, des +serviettes, des flacons; tandis que le vieillard penché sur elle +criait--criait comme si déjà elle eût été loin de lui, de sa voix rude +et tremblante: + +--N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin d'avoir +peur! + +Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle continua à +suffoquer à demi, les yeux blancs, la tête renversée, luttant toujours, +mais incapable, fût-ce un instant, pour me regarder et me parler, de +sortir du gouffre où elle était déjà plongée. + +... Et comme je n'étais utile à rien, je dus me décider à partir. Sans +doute, j'aurais pu rester un instant encore; et à cette pensée je me +sens étreint par un affreux regret. Mais quoi? J'espérais encore. Je me +persuadais que tout n'était pas si proche. + +En arrivant à la lisière des sapins, derrière la maison, songeant au +regard de la jeune femme tourné vers la fenêtre, j'examinai avec +l'attention d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de +ce bois par où Augustin était venu jadis et par où il avait fui l'hiver +précédent. Hélas! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte; pas une +branche qui remue. Mais, à la longue, là-bas, vers l'allée qui venait de +Préveranges, j'entendis le son très fin d'une clochette; bientôt parut +au détour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse +d'écolier que suivait un prêtre... Et je partis, dévorant mes larmes. + + * * * * * + +Le lendemain était le jour de la rentrée des classes. A sept heures, il +y avait déjà deux ou trois gamins dans la cour. J'hésitai longuement à +descendre, à me montrer. Et lorsque je parus enfin, tournant la clef de +la classe moisie, qui était fermée depuis deux mois, ce que je redoutais +le plus au monde arriva: je vis le plus grand des écoliers se détacher +du groupe qui jouait sous le préau et s'approcher de moi. Il venait me +dire que «le jeune dame des Sablonnières était morte hier à la tombée de +la nuit». + +Tout se mêle pour moi, tout se confond dans cette douleur. Il me semble +maintenant que jamais plus je n'aurai le courage de recommencer la +classe. Rien que traverser la cour aride de l'école, c'est une fatigue +qui va me briser les genoux. Tout est pénible, tout est amer puisqu'elle +est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les +longues courses perdues en voiture; finie, la fête mystérieuse... Tout +redevient la peine que c'était. + +J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin. Ils s'en +vont, par petits groupes, porter cette nouvelle aux autres à travers la +campagne. Quant à moi, je prends mon chapeau noir, une jaquette bordée +que j'ai, et je m'en vais misérablement vers les Sablonnières... + +... Me voici devant la maison que nous avions tant cherchée il y a trois +ans! C'est dans cette maison qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin +Meaulnes, est morte hier soir. Un étranger la prendrait pour une +chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans ce lieu désolé. + +Voilà donc ce que nous réservait ce beau matin de rentrée, ce perfide +soleil d'automne qui glisse sous les branches. Comment lutterais-je +contre cette affreuse révolte, cette suffocante montée de larmes! Nous +avions retrouvé la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle était +la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de cette amitié profonde et +secrète qui ne se dit jamais. Je la regardais et j'étais content, comme +un petit enfant. J'aurais un jour peut-être épousé une autre jeune +fille, et c'est à elle la première que j'aurais confié la grande +nouvelle secrète... + +Près de la sonnette, au coin de la porte, on a laissé l'écriteau d'hier. +On a déjà apporté le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la chambre +du premier, c'est la nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me +raconte la fin et qui entr'ouvre doucement la porte... La voici. Plus de +fièvre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente... Rien que le +silence, et, entouré d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un +front mort d'où sortent les cheveux drus et durs. + +M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est en +chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible obstination +dans des tiroirs en désordre, arrachés d'une armoire. Il en sort de +temps à autre, avec une crise de sanglots qui lui secoue les épaules +comme une crise de rire, une photographie ancienne, déjà jaunie, de sa +fille. + +L'enterrement est pour midi. Le médecin craint la décomposition rapide, +qui suit parfois les embolies. C'est pourquoi le visage, comme tout le +corps d'ailleurs, est entouré d'ouate imbibée de phénol. + +L'habillage terminé--on lui a mis son admirable robe de velours bleu +sombre, semée par endroits de petites étoiles d'argent, mais il a fallu +aplatir et friper les belles manches à gigot maintenant démodées--au +moment de faire monter le cercueil, on s'est aperçu qu'il ne pourrait +pas tourner dans le couloir trop étroit. Il faudrait avec une corde le +hisser dehors par la fenêtre et de la même façon le faire descendre +ensuite... Mais M. de Galais, toujours penché sur de vieilles choses +parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus, +intervient alors avec une véhémence terrible. + +--Plutôt, dit-il d'une voix coupée par les larmes et la colère, plutôt +que de laisser faire une chose aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai +et la descendrai dans mes bras... + +Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, à mi-chemin, et de +s'écrouler avec elle! + +Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible: avec l'aide du +médecin et d'une femme, passant un bras sous le dos de la morte étendue, +l'autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon +bras gauche, les épaules appuyées contre mon bras droit, sa tête +retombante retournée sous mon menton, elle pèse terriblement sur mon +coeur. Je descends lentement, marche par marche, le long escalier raide, +tandis qu'en bas on apprête tout. + +J'ai bientôt les deux bras cassés par la fatigue. A chaque marche, avec +ce poids sur la poitrine, je suis un peu essoufflé. Agrippé au corps +inerte et pesant, je baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, +je respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m'entrent dans la +bouche--des cheveux morts qui ont un goût de terre. Ce goût de terre et +de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la +grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant +cherchée--tant aimée... + + + + +CHAPITRE XIII + +LE CAHIER DE DEVOIRS MENSUELS + + +Dans la maison pleine de tristes souvenirs, où des femmes, tout le jour, +berçaient et consolaient un tout petit enfant malade, le vieux M. de +Galais ne tarda pas à s'aliter. Aux premiers grands froids de l'hiver il +s'éteignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes au +chevet de ce vieil homme charmant, dont la pensée indulgente et la +fantaisie alliée à celle de son fils avaient été la cause de toute notre +aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une incompréhension +complète de tout ce qui s'était passé et, d'ailleurs, dans un silence +presque absolu. Comme il n'avait plus depuis longtemps ni parents ni +amis dans cette région de la France, il m'institua par testament son +légataire universel jusqu'au retour de Meaulnes, a qui je devais rendre +compte de tout, s'il revenait jamais... Et c'est aux Sablonnières +désormais que j'habitai. Je n'allais plus à Saint-Benoist que pour y +faire la classe, partant le matin de bonne heure, déjeunant à midi d'un +repas préparé au Domaine, que je faisais chauffer sur le poêle, et +rentrant le soir aussitôt après l'étude. Ainsi je pus garder près de moi +l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout j'augmentais +mes chances de rencontrer Augustin, s'il rentrait un jour aux +Sablonnières. + +Je ne désespérais pas, d'ailleurs, de découvrir à la longue dans les +meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice +qui me permît de connaître l'emploi de son temps, durant le long silence +des années précédentes--et peut-être ainsi de saisir les raisons de sa +fuite ou tout au moins de retrouver sa trace... J'avais déjà vainement +inspecté je ne sais combien de placards et d'armoires, ouvert, dans les +cabinets de débarras, une quantité d'anciens cartons de toutes formes, +qui se trouvaient tantôt remplis de liasses de vieilles lettres et de +photographies jaunies de la famille de Galais, tantôt bondés de fleurs +artificielles, de plumes, d'aigrettes et d'oiseaux démodés. Il +s'échappait de ces boîtes je ne sais quelle odeur fanée, quel parfum +éteint, qui, soudain, réveillaient en moi pour tout un jour les +souvenirs, les regrets, et arrêtaient mes recherches... + +Un jour de congé, enfin, j'avisai au grenier une vieille petite malle +longue et basse, couverte de poils de porc à demi rongés, et que je +reconnus pour être la malle d'écolier d'Augustin. Je me reprochai de +n'avoir point commencé par là mes recherches. J'en fis sauter facilement +la serrure rouillée. La malle était pleine jusqu'au bord des cahiers et +des livres de Sainte-Agathe. Arithmétiques, littératures, cahiers de +problèmes, que sais-je?... Avec attendrissement plutôt que par +curiosité, je me mis à fouiller dans tout cela, relisant les dictées que +je savais encore par coeur, tant de fois nous les avions recopiées! +«L'Aqueduc» de Rousseau, «Une aventure en Calabre» de P.-L. Courier, +«Lettre de George Sand à son fils»... + +Il y avait aussi un «Cahier de Devoirs Mensuels». J'en fus surpris, car +ces cahiers restaient au Cours et les élèves ne les emportaient jamais +au dehors. C'était un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de +l'élève, Augustin Meaulnes, était écrit sur la couverture en ronde +magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril 189... je reconnus +que Meaulnes l'avait commencé peu de jours avant de quitter +Sainte-Agathe. Les premières pages étaient tenues avec le soin religieux +qui était de règle lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions. +Mais il n'y avait pas plus de trois pages écrites, le reste était blanc +et voilà pourquoi Meaulnes l'avait emporté. + +Tout en réfléchissant, agenouillé par terre, à ces coutumes, à ces +règles puériles qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence, +je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier inachevé. +Et c'est ainsi que je découvris de l'écriture sur d'autres feuillets. +Après quatre pages laissées en blanc on avait recommencé à écrire. + +C'était encore l'écriture de Meaulnes, mais rapide, mal formée, à peine +lisible; de petits paragraphes de largeurs inégales, séparés par des +lignes blanches. Parfois ce n'était qu'une phrase inachevée. Quelquefois +une date. Dès la première ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir là des +renseignements sur la vie passée de Meaulnes à Paris, des indices sur la +piste que je cherchais, et je descendis dans la salle à manger pour +parcourir à loisir, à la lumière du jour, l'étrange document. Il faisait +un jour d'hiver clair et agité. Tantôt le soleil vif dessinait les croix +des carreaux sur les rideaux blancs de la fenêtre, tantôt un vent +brusque jetait aux vitres une averse glacée. Et c'est devant cette +fenêtre, auprès du feu, que je lus ces lignes qui m'expliquèrent tant de +choses et dont voici la copie très exacte... + + + + +CHAPITRE XIV + +LE SECRET + + +Je suis passé une fois encore sous la fenêtre. La vitre est toujours +poussiéreuse et blanchie par le double rideau qui est derrière. Yvonne +de Galais l'ouvrirait-elle que je n'aurais rien à lui dire puisqu'elle +est mariée... Que faire, maintenant? Comment vivre?... + + * * * * * + +Samedi 13 février.--J'ai rencontré, sur le quai, cette jeune fille qui +m'avait renseigné au mois de juin, qui attendait comme moi devant la +maison fermée... Je lui ai parlé. Tandis qu'elle marchait, je regardais +de côté les légers défauts de son visage: une petite ride au coin des +lèvres, un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux +ailes du nez. Elle c'est retournée tout d'un coup et me regardant bien +en face, peut-être parce qu'elle est plus belle de face que de profil, +elle m'a dit d'une voix brève: + +--Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait +la cour, autrefois, à Bourges. Il était même mon fiancé... + + * * * * * + +Cependant à la nuit pleine, sur le trottoir désert et mouillé qui +reflète la lueur d'un bec de gaz, elle s'est approchée de moi tout d'un +coup, pour me demander de l'emmener ce soir au théâtre avec sa soeur. Je +remarque pour la première fois qu'elle est habillée de deuil, avec un +chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin, +pareil à une canne. Et comme je suis tout près d'elle, quand je fais un +geste mes ongles griffent le crêpe de son corsage... Je fais des +difficultés pour accorder ce qu'elle demande. Fâchée, elle veut partir +tout de suite. Et c'est moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors +un ouvrier qui passe dans l'obscurité plaisante à mi-voix: + +--«N'y va pas, ma petite, il te ferait mal! + +Et nous sommes restés, tous les deux, interdits. + + * * * * * + +Au théâtre.--Les deux jeunes filles, mon amie qui s'appelle Valentine +Blondeau et sa soeur, sont arrivées avec de pauvres écharpes. + +Valentine est placée devant moi. A chaque instant elle se retourne, +inquiète, comme se demandant ce que je lui veux. Et moi, je me sens près +d'elle, presque heureux; je lui réponds chaque fois par un sourire. + +Tout autour de nous, il y avait des femmes trop décolletées. Et nous +plaisantions. Elle souriait d'abord, puis elle dit: «Il ne faut pas que +je rie. Moi aussi je suis trop décolletée». Et elle s'est enveloppée +dans son écharpe. En effet sous le carré de dentelle noire, on voyait +que, dans sa hâte à changer de toilette, elle avait refoulé le haut de +sa simple chemise montante. + + * * * * * + +Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puéril; il y a dans son +regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m'attire. Près +d'elle, le seul être au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du +Domaine, je ne cesse de penser à mon étrange aventure de jadis... J'ai +voulu l'interroger de nouveau sur le petit hôtel du boulevard. Mais à +son tour, elle m'a posé des questions si gênantes que je n'ai su rien +répondre. Je sens que désormais nous serons, tous les deux, muets sur ce +sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A quoi bon? Et +pourquoi?... Suis-je condamné maintenant à suivre à la trace tout être +qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon +aventure manquée?... + + * * * * * + +A minuit, seul, dans la rue déserte, je me demande ce que me veut cette +nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long des maisons pareilles à +des boîtes en carton alignées, dans lesquelles tout un peuple dort. Et +je me souviens tout à coup d'une décision que j'avais prise l'autre +mois: j'avais résolu d'aller là-bas en pleine nuit, vers une heure du +matin, de contourner l'hôtel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer +comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permît de +retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir... Mais +je suis fatigué. J'ai faim. Moi aussi je me suis hâté de changer de +costume, avant le théâtre, et je n'ai pas dîné... Agité, inquiet +pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me +coucher, en proie à un vague remords. Pourquoi? + + * * * * * + +Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les reconduise, ni +me dire où elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que +j'ai pu. Je sais qu'elles habitent une petite rue qui tourne aux +environs de Notre-Dame. Mais à quel numéro?... J'ai deviné qu'elles +étaient couturières ou modistes. + +En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donné rendez-vous pour jeudi, à +quatre heures, devant le même théâtre où nous sommes allés. + +--Si je n'étais pas là jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi à la même +heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours. + + * * * * * + +Jeudi 18 février.--Je suis parti pour l'attendre dans le grand vent qui +charrie de la pluie. On se disait à chaque instant: il va finir par +pleuvoir... + +Je marche dans la demi-obscurité des rues, un poids sur le coeur. Il +tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve: une averse peut +l'empêcher de venir. Mais le vent se reprend à souffler et la pluie ne +tombe pas cette fois encore. Là-haut, dans la grise après-midi du +ciel--tantôt grise et tantôt éclatante--un grand nuage a dû céder au +vent. Et je suis ici terré dans une attente misérable... + + * * * * * + +Devant le théâtre.--Au bout d'un quart d'heure je suis certain qu'elle +ne viendra pas. Du quai où je suis, je surveille au loin, sur le pont +par lequel elle aurait dû venir, le défilé des gens qui passent. +J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois +venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le +plus longtemps, le plus près de moi, lui ont ressemblé et m'ont fait +espérer... + + * * * * * + +Une heure d'attente.--Je suis las. A la tombée de la nuit, un gardien de +la paix traîne au poste voisin un voyou qui lui jette d'une voix +étouffée toutes les injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est +furieux, pâle, muet... Dès le couloir il commence à cogner, puis il +referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à l'aise... Il me +vient cette pensée affreuse que j'ai renoncé au paradis et que je suis +en train de piétiner aux portes de l'enfer. + +De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue étroite et +basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je connais à peu près la place +de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps à autre une bonne +ou une ménagère sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses +emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en vais... Je +repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place où nous +devions nous attendre. Il y a plus de monde que tout à l'heure--une +foule noire... + + * * * * * + +Suppositions--Désespoir--Fatigue--Je me raccroche à cette pensée: +demain. Demain, à la même heure, en ce même endroit, je reviendrai +l'attendre. Et j'ai grand hâte que demain soit arrivé. Avec ennui +j'imagine la soirée d'aujourd'hui, puis la matinée du lendemain, que je +vais passer dans le désoeuvrement... Mais déjà cette journée n'est-elle +pas presque finie?... Rentré chez moi, près du feu, j'entends crier les +journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la +ville, auprès de Notre-Dame, elle les entend aussi. + +Elle... Je veux dire: Valentine. + +Cette soirée que j'avais voulu escamoter me pèse étrangement. Tandis que +l'heure avance, que ce jour-là va bientôt finir et que déjà je le +voudrais fini, il y a des hommes qui lui ont confié tout leur espoir, +tout leur amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes mourants, +d'autres qui attendent une échéance, et qui voudraient que ce ne soit +jamais demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un +remords. D'autres qui sont fatigués, et cette nuit ne sera jamais assez +longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui a +perdu ma journée, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain? + + * * * * * + +Vendredi soir.--J'avais pensé écrire à la suite: «Je ne l'ai pas revue». +Et tout aurait été fini. + +Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du théâtre: la voici. +Fine et grave, vêtue de noir, mais avec de la poudre au visage et une +collerette qui lui donne l'air d'un pierrot coupable. Un air à la fois +douloureux et malicieux. + +C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, qu'elle ne +viendra plus. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici encore tous les deux, +marchant lentement l'un près de l'autre, sur le gravier des Tuileries. +Elle me raconte son histoire mais d'une façon si enveloppée que je +comprends mal. Elle dit: «mon amant» en parlant de ce fiancé qu'elle n'a +pas épousé. Elle le fait exprès, je pense, pour me choquer et pour que +je ne m'attache point à elle. + + * * * * * + +Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise grâce: + +«N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait que des +folies. + +»J'ai couru des chemins, toute seule. + +»J'ai désespéré mon fiancé. Je l'ai abandonné parce qu'il m'admirait +trop; il ne me voyait qu'en imagination et non point telle que j'étais. +Or, je suis pleine de défauts. Nous aurions été très malheureux.» + +A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus mauvaise +qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver à elle-même qu'elle a eu +raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien à +regretter et n'était pas digne du bonheur qui s'offrait à elle. + + * * * * * + +Une autre fois: + +--Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce +qui me plaît en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes +souvenirs... + + * * * * * + +Une autre fois: + +--Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez. + +Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement: + +--Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez, vous aussi? +Vous aussi, vous allez me demander ma main?... + +J'ai balbutié. Je ne sais pas ce que j'ai répondu. Peut-être ai-je dit: +«oui». + + * * * * * + +Cette espèce de journal s'interrompait là. Commençaient alors des +brouillons de lettres illisibles, informes, raturés. Précaire +fiançailles!... La jeune fille, sur la prière de Meaulnes, avait +abandonné son métier. Lui s'était occupé des préparatifs du mariage. +Mais sans cesse repris par le désir de chercher encore, de partir encore +sur la trace de son amour perdu, il avait dû, sans doute, plusieurs fois +disparaître; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il +cherchait à se justifier devant Valentine. + + + + +CHAPITRE XV + +LE SECRET _(suite)_ + + +Puis le journal reprenait. + +Il avait noté des souvenirs sur un séjour qu'ils avaient fait tous les +deux à la campagne, je ne sais où. Mais, chose étrange, à partir de cet +instant, peut-être par un sentiment de pudeur secrète, le journal était +rédigé de façon si hachée, si informe, griffonné si hâtivement aussi, +que j'ai dû reprendre moi même et reconstituer toute cette partie de son +histoire. + + * * * * * + +14 juin.--Lorsqu'il s'éveilla de grand matin dans la chambre de +l'auberge, le soleil avait allumé les dessins rouges du rideau noir. Des +ouvriers agricoles, dans la salle du bas, parlaient fort en prenant le +café du matin: ils s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre +un de leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait, +dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord. +Ce rideau semé de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales +montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans +l'impression unique d'un réveil à la campagne, au début de délicieuses +grandes vacances. + +Il se leva, frappa doucement à la porte voisine, sans obtenir de +réponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il aperçut alors Valentine et +comprit d'où lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait, +absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendît respirer, +comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux +yeux fermés, ce visage si quiet qu'on eût souhaité ne l'éveiller et ne +le troubler jamais. + +Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne dormait plus +que d'ouvrir les yeux et de regarder. + + * * * * * + +Dès qu'elle fut habillée, Meaulnes revint près de la jeune fille. + +--Nous sommes en retard, dit-elle. + +Et ce fut aussitôt comme une ménagère dans sa demeure. + +Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes +avait portés la veille et quand elle en vint au pantalon se désola. Le +bas des jambes était couvert d'une boue épaisse. Elle hésita, puis, +soigneusement, avec précaution, avant de le brosser, elle commença par +râper la première épaisseur de terre avec un couteau. + +--C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe +quand ils étaient flanqués dans la boue. + +--Moi, c'est ma mère qui m'a enseigné cela, dit Valentine. + + * * * * * + +... Et telle était bien la compagne que devait souhaiter, avant son +aventure mystérieuse, le chasseur et le paysan qu'était le grand +Meaulnes. + + * * * * * + +15 juin.--A ce dîner, à la ferme, où grâce à leurs amis qui les avaient +présentés comme mari et femme, ils furent conviés, à leur grand ennui, +elle se montra timide comme une nouvelle mariée. + +On avait allumé les bougies de deux candélabres, à chaque bout de la +table couverte de toile blanche, comme à une paisible noce de campagne. +Les visages, dès qu'ils se penchaient, sous cette faible clarté, +baignaient dans l'ombre. + +Il y avait à la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis +Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, bien qu'on s'adressât +presque toujours à lui. Depuis qu'il avait résolu, dans ce village +perdu, afin d'éviter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa +femme, un même regret, un même remords le désolaient. Et tandis que +Patrice, à la façon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le dîner: + +«C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse +comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, présider le repas +de mes noces». + +Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On +eût dit une jeune paysanne. A chaque tentative nouvelle, elle regardait +son ami et semblait vouloir se réfugier contre lui. Depuis longtemps, +Patrice insistait vainement pour qu'elle vidât son verre, lorsqu'enfin +Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement: + +--Il faut boire, ma petite Valentine. + +Alors, docilement, elle but. Et Patrice félicita en souriant le jeune +homme d'avoir une femme aussi obéissante. + +Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et +pensifs. Ils étaient fatigués, d'abord; leurs pieds trempés par la boue +de la promenade étaient glacés sur les carreaux lavés de la cuisine. Et +puis, de temps à autre, le jeune homme était obligé de dire: + +--Ma femme, Valentine, ma femme... + +Et chaque fois, en prononçant sourdement ce mot, devant ces paysans +inconnus, dans cette salle obscure, il avait l'impression de commettre +une faute. + + * * * * * + +17 juin.--L'après-midi de ce dernier jour commença mal. + +Patrice et sa femme les accompagnèrent à la promenade. Peu à peu, sur la +pente inégale couverte de bruyères, les deux couples se trouvèrent +séparés. Meaulnes et Valentine s'assirent entre les genévriers, dans un +petit taillis. + +Le vent portait des gouttes de pluie et le temps était bas. La soirée +avait un goût amer, semblait-il, le goût d'un tel ennui que l'amour même +ne le pouvait distraire. + +Longtemps ils restèrent là, dans leur cachette, abrités sous les +branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent +que, maintenant, tout irait bien. + +Et ils commencèrent à parler d'amour, Valentine parlait, parlait... + +--Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé, comme un enfant +qu'il était: tout de suite nous aurions eu une maison, comme une +chaumière perdue dans la campagne. Elle était toute prête, disait-il. +Nous y serions arrivés comme au retour d'un grand voyage, le soir de +notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les +chemins, dans la cour, cachés dans les bosquets, des enfants inconnus +nous auraient fait fête, criant: «Vive la mariée!»... Quelles folies! +n'est-ce pas? + +Meaulnes, interdit, soucieux, l'écoutait. Il retrouvait, dans tout cela, +comme l'écho d'une voix déjà entendue. Et il y avait aussi, dans le ton +de la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague regret. + +Mais elle eut peur de l'avoir blessé. Elle se retourna vers lui, avec +élan, avec douceur. + +--A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai; quelque chose qui +ait été pour moi plus précieux que tout... et vous le brûlerez! + +Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit de sa +poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les lettres de son +fiancé. + +Ah! tout de suite, il reconnut la fine écriture. Comment n'y avait-il +jamais pensé plus tôt! C'était l'écriture de Frantz le bohémien, qu'il +avait vue jadis sur le billet désespéré laissé dans la chambre du +Domaine... + +Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite entre les +pâquerettes et les foins éclairés obliquement par le soleil de cinq +heures. Si grande était sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore +quelle déroute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle +lui avait demandé de lire. Des phrases enfantines, sentimentales, +pathétiques... Celle-ci, dans la dernière lettre: + +«_... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite +Valentine. Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas +superstitieux..._» + +Meaulnes lisait, à demi aveuglé de regret et de colère, le visage +immobile, mais tout pâle, avec des frémissements sous les yeux. +Valentine, inquiète de le voir ainsi, regarda où il en était, et ce qui +le fâchait ainsi. + +--C'est, expliqua-t-elle très vite, un bijou qu'il m'avait donné en me +faisant jurer de le regarder toujours. C'étaient là de ses idées folles. + +Mais elle ne fit qu'exaspérer Meaulnes. + +--Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi répéter +ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu croire en lui? Je l'ai connu, +c'était le garçon le plus merveilleux du monde! + +--Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'émoi, vous avez connu +Frantz de Galais? + +--C'était mon ami le meilleur, c'était mon frère d'aventures, et voilà +que je lui ai pris sa fiancée! + +»Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui +n'avez croire à rien. Vous êtes cause de tout. C'est vous qui avez tout +perdu! tout perdu!... + +Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la repoussa +brutalement. + +--Allez-vous-en. Laissez-moi. + +--Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, bégayant et +pleurant à demi, je partirai en effet. Je rentrerai à Bourges, chez +nous, avec ma soeur. Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez, +n'est-ce pas? que mon père est trop pauvre pour me garder; eh bien! je +repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai déjà fait +une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n'ai plus +de métier... + +Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train, tandis que +Meaulnes, sans même la regarder partir, continuait à marcher au hasard. + + * * * * * + +Le journal s'interrompait de nouveau. + +Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme indécis, +égaré. Rentré à La Ferté-d'Angillon, Meaulnes écrivait à Valentine en +apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui +en donner des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu'elle +lui répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son +désarroi, il n'avait pas même songé d'abord à lui demander: savait-elle +où se trouvait le Domaine tant cherché?... Dans une autre, il la +suppliait de se réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même se chargeait +de le retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les brouillons +n'avaient pas dû être envoyées. Mais il avait dû écrire deux ou trois +fois, sans jamais obtenir de réponse. Ç'avait été pour lui une période +de combats affreux et misérables, dans un isolement absolu. L'espoir de +revoir jamais Yvonne de Galais s'étant complètement évanoui, il avait dû +peu à peu sentir sa grande résolution faiblir. Et d'après les pages qui +vont suivre,--les dernières de son journal,--j'imagine qu'il dut, un +beau matin du début des vacances, louer une bicyclette pour aller à +Bourges, visiter la cathédrale. + +Il était parti à la première heure, par la belle route droite entre les +bois, inventant en chemin mille prétextes à se présenter dignement, sans +demander une réconciliation, devant celle qu'il avait chassée. + +Les quatre dernières pages, que j'ai pu reconstituer racontaient ce +voyage et cette dernière faute... + + + + +CHAPITRE XVI + +LE SECRET _(fin)_ + + +25 août.--De l'autre côté de Bourges, à l'extrémité des nouveaux +faubourgs, il découvrit, après avoir longtemps cherché, la maison de +Valentine Blondeau. Une femme--la mère de Valentine--sur le pas de la +porte, semblait l'attendre. C'était une bonne figure de ménagère, +lourde, fripée, mais belle encore. Elle le regardai venir avec +curiosité, et lorsqu'il lui demanda: «si Mlles Blondeau étaient ici», +elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu'elles étaient +rentrées à Paris depuis le 15 août. «Elles m'ont défendu de dire où +elles allaient, ajouta-t-elle, mais en écrivant à leur ancienne adresse +on ferait suivre leurs lettres.» + +En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, à travers le jardinet, +il pensait: + +--Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est moi qui +l'ai forcée à cela. «Je deviendrai certainement une fille perdue», +disait-elle. Et c'est moi qui l'ai jetée là! C'est moi qui ai perdu la +fiancée de Frantz! + +Et tout bas il se répétait avec folie: «Tant mieux! Tant mieux!» avec la +certitude que c'était bien «tant pis» au contraire et que, sous les yeux +de cette femme, avant d'arriver à la grille, il allait buter des deux +pieds et tomber sur les genoux. + + * * * * * + +Il ne pensa pas à déjeuner et s'arrêta dans un café où il écrivit +longuement à Valentine, rien que pour crier, pour se délivrer du cri +désespéré qui l'étouffait. Sa lettre répétait indéfiniment: «Vous avez +pu!... Vous avez pu!... Vous avez pu vous résigner à cela! Vous avez pu +vous perdre ainsi!» + +Près de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait bruyamment une +histoire de femme qu'on entendait par bribes: «... Je lui ai dit... Vous +devez bien me connaître... Je fais la partie avec votre mari tous les +soirs!» Les autres riaient et, détournant la tête, crachaient derrière +les banquettes. Hâve et poussiéreux, Meaulnes les regardait comme un +mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux. + + * * * * * + +Longtemps, à bicyclette, il erra autour de la cathédrale, se disant +obscurément: «En somme, c'est pour la cathédrale que j'étais venu.» Au +bout de toutes les rues, sur la place déserte, on la voyait monter +énorme et indifférente. Ces rues étaient étroites et souillées comme les +ruelles qui entourent les églises de village. Il y avait çà et là +l'enseigne d'une maison louche, une lanterne rouge... Meaulnes sentait +sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, réfugié, comme +aux anciens âges, sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait +une crainte de paysan, une répulsion pour cette église de la ville, où +tous les vices sont sculptés dans des cachettes, qui est bâtie entre les +mauvais lieux et qui n'a pas de remède pour les plus douleurs d'amour. + +Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le regardant +effrontément. Par dégoût ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour +l'abîmer, Meaulnes les suivit lentement à bicyclette et l'une d'elles, +une misérable fille dont les rares cheveux blonds étaient tirés en +arrière par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au +jardin de l'Archevêché, le jardin où Frantz, dans une de ses lettres, +donnait rendez-vous à la pauvre Valentine. + +Il ne dit pas non, sachant qu'à cette heure il aurait depuis longtemps +quitté la ville. Et de sa fenêtre basse, dans la rue en pente, elle +resta longtemps à lui faire des signes vagues. + + * * * * * + +Il avait hâte de reprendre son chemin. + +Avant de partir, il ne peut résister au morne désir de passer une +dernière fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux +et put faire provision de tristesse. C'était une des dernières maisons +du faubourg et la rue devenait une route à partir de cet endroit... En +face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y +avait personne aux fenêtres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long +d'un mur, traînant deux gamins en guenilles, une sale fille poudrée +passa. + +C'est là que l'enfance de Valentine s'était écoulée, là qu'elle avait +commencé à regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait +travaillé, cousu, derrière ces fenêtres. Et Frantz était passé pour la +voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y +avait plus rien, rien... La triste soirée durait et Meaulnes savait +seulement que quelque part, perdue, durant ce même après-midi, Valentine +regardait passer dans son souvenir cette place morne où jamais elle ne +viendrait plus. + + * * * * * + +Le long voyage qu'il lui restait à faire pour rentrer devait être son +dernier recours contre sa peine, sa dernière distraction forcée avant de +s'y enfoncer tout entier. + +Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de délicieuses +maisons fermières, entre les arbres, au bord de l'eau, montraient leurs +pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, là-bas, sur les +pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On +imaginait, là-bas, des âmes, de belles âmes... + +Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour, +cet amour mal satisfait qu'on venait de souffleter si cruellement, et la +jeune fille entre toutes qu'il eût dû protéger, sauvegarder, était +justement celle-là qu'il venait d'envoyer à sa perte. + + * * * * * + +Quelques lignes hâtives du journal m'apprenaient encore qu'il avait +formé le projet de retrouver Valentine coûte que coûte avant qu'il fût +trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c'était +là ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des préparatifs, +lorsque j'étais venu à La Ferté-d'Angillon pour tout déranger. Dans la +mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un +beau matin de la fin du mois d'août--lorsque j'avais poussé la porte et +lui avait apporté la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait +été repris, immobilisé, par son ancienne aventure, sans oser rien faire +ni rien avouer. Alors avaient commencé le remords, le regret et la +peine, tantôt étouffés, tantôt triomphants, jusqu'au jour des noces où +le cri du bohémien dans les sapins lui avait théâtralement rappelé son +premier serment de jeune homme. + + * * * * * + +Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonné +quelques mots en hâte, à l'aube, avant de quitter, avec sa +permission,--mais pour toujours--Yvonne de Galais, son épouse depuis la +veille: + +«Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohémiens qui +sont venus hier dans la sapinière et qui sont partis vers l'est à +bicyclette. Je ne reviendrai près d'Yvonne que si je puis ramener avec +moi et installer dans la «maison de Frantz» Frantz et Valentine mariés. + + * * * * * + +«Ce manuscrit, que j'avais commencé comme un journal secret et qui est +devenu ma confession, sera, si je ne reviens pas, la propriété de mon +ami François Seurel». + + * * * * * + +Il avait dû glisser le cahier en hâte sous les autres, refermer à clef +son ancienne petite malle d'étudiant, et disparaître. + + + + +ÉPILOGUE + + +Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon compagnon, et +de mornes jours s'écoulaient dans l'école paysanne, de tristes jours +dans la maison déserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui +avais fixé, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus depuis +longtemps où habitait Valentine. + +La seule joie des Sablonnières, ce fut bientôt la petite fille qu'on +avait pu sauver. A la fin de septembre, elle s'annonçait même comme une +solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponnée aux +barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant à +marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui +réveillait longuement les échos sourds de la demeure abandonnée. Lorsque +je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un +baiser. Elle avait une façon sauvage et charmante en même temps de +frétiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en +riant aux éclats. De toute sa gaieté, de toute sa violence enfantine, on +eût dit qu'elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison +depuis sa naissance. Je me disais parfois: «Sans doute, malgré cette +sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant». Mais une fois encore la +Providence en décida autrement. + + * * * * * + +Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'étais levé de fort bonne +heure, avant même la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je +devais aller pêcher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin +Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi +pour de grandes parties de braconnage: pêches à la main, la nuit, pêches +aux éperviers prohibés... Tout le temps de l'été, nous partions les +jours de congé, dès l'aube, et nous ne rentrions qu'à midi. C'était le +gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant à moi, c'était mon seul +passe-temps, les seules aventures qui me rappelassent les équipées de +jadis. Et j'avais fini par prendre goût à ces randonnées, à ces longues +pêches le long de la rivière ou dans les roseaux de l'étang. + +Ce matin-là, j'étais donc debout, à cinq heures et demie, devant la +maison, sous un petit hangar adossé au mur qui séparait le jardin +anglais des Sablonnières du jardin potager de la ferme. J'étais occupé à +démêler mes filets que j'avais jetés en tas, le jeudi d'avant. + +Il ne faisait pas jour tout à fait; c'était le crépuscule d'un beau +matin de septembre; et le hangar où je démêlais à la hâte mes engins se +trouvait à demi plongé dans la nuit. + +J'étais là silencieux et affairé lorsque soudain j'entendis la grille +s'ouvrir, un pas crier sur le gravier. + +--Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus tôt que je n'aurais cru. Et moi +qui ne suis pas prêt!... + +Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu. C'était, autant +que je pus distinguer, un grand gaillard barbu habillé comme un chasseur +ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver là où les autres savaient +que j'étais toujours, à l'heure de nos rendez-vous, il gagna directement +la porte d'entrée. + +--Bon! pensai-je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront convié +sans me le dire et ils l'auront envoyé en éclaireur. + +L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je +l'avais refermée, aussitôt sorti. Il fit de même à l'entrée de la +cuisine. Puis, hésitant un instant, il tourna vers moi, éclairée par le +demi-jour, sa figure inquiète. Et c'est alors seulement que je reconnus +le grand Meaulnes. + +Un long moment je restai là, effrayé, désespéré, repris soudain par +toute la douleur qu'avait réveillée son retour. Il avait disparu +derrière la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hésitant. + +Alors je m'avançai vers lui, et sans rien dire, je l'embrassai en +sanglotant. Tout de suite, il comprit: + +--Ah! dit-il d'une voix brève, elle est morte, n'est-ce pas? + +Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le +bras et doucement je l'entraînai vers la maison. Il faisait jour +maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur fût accompli, je lui fis +monter l'escalier qui menait vers la chambre de la morte. Sitôt entré; +il tomba à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tête +enfouie dans ses deux bras. + +Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, ne sachant où il était. +Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la porte qui faisait +communiquer cette chambre avec celle de la petite fille. Elle s'était +éveillée toute seule--pendant que sa nourrice était en bas--et, +délibérément, s'était assise dans son berceau. On voyait tout juste sa +tête étonnée, tournée vers nous. + +--Voici ta fille, dis-je. + +Il eut un sursaut et me regarda. + +Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir +d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour détourner un peu ce grand +attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant très serrée +contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tête +baissée et me dit: + +--Je les ai ramenés, les deux autres... Tu iras les voir dans leur +maison. + + * * * * * + +Et en effet, au début de la matinée, lorsque je m'en allai, tout pensif +et presque heureux vers la maison de Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait +jadis montrée déserte, j'aperçus de loin une manière de jeune ménagère +en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosité et +d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanchés qui s'en +allaient à la messe... + + * * * * * + +Cependant la petite fille commençait à s'ennuyer d'être serrée ainsi, et +comme Augustin, la tête penchée de côté pour cacher et arrêter ses +larmes, continuait à ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande +tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillée. + +Cette fois le père leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses +bras et la regarda avec une espèce de rire. Satisfaite, elle battit des +mains... + +Je m'étais légèrement reculé pour mieux les voir. Un peu déçu et +pourtant émerveillé, je comprenais que la petite fille avait enfin +trouvé là le compagnon qu'elle attendait obscurément... La seule joie +que m'eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il était revenu +pour me la prendre. Et déjà je l'imaginais, la nuit, enveloppant sa +fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PREMIÈRE PARTIE + + I.--Le Pensionnaire. 1 + II.--Après quatre heures. 12 + III.--«Je fréquentais la boutique d'un vannier». 17 + IV.--L'Évasion. 24 + V.--La Voiture qui revient. 31 + VI.--On frappe au carreau. 37 + VII.--Le Gilet de soie. 46 + VIII.--L'Aventure. 55 + IX.--Une Halte. 60 + X.--La Bergerie. 66 + XI.--Le Domaine mystérieux. 71 + XII.--La Chambre de Wellington. 78 + XIII.--La Fête étrange. 82 + XIV.--La Fête étrange (suite). 88 + XV.--La Rencontre. 96 + XVI.--Frantz de Galais. 108 + XVII--La Fête étrange (fin). 117 + +DEUXIÈME PARTIE + + I.--Le grand Jeu. 125 + II.--Nous tombons dans une embuscade. 133 + III.--Les Bohémiens à l'école. 140 + IV.--Où il est question du Domaine mystérieux. 150 + V.--L'Homme aux espadrilles. 159 + VI.--Une Dispute dans la coulisse. 165 + VII.--Le Bohémien enlève son bandeau. 171 + VIII.--Les Gendarmes! 176 + IX.--A la recherche du sentier perdu. 180 + X.--La Lessive. 191 + XI.--Je trahis. 197 + XII.--Les trois lettres de Meaulnes. 204 + +TROISIÈME PARTIE + + I.--La Baignade. 213 + II.--Chez Florentin. 222 + III.--Une Apparition. 235 + IV.--La grande Nouvelle. 246 + V.--La Partie de Plaisir. 255 + VI.--La Partie de Plaisir (fin). 264 + VII.--Le Jour des Noces. 276 + VIII.--L'Appel de Frantz. 281 + IX.--Les Gens heureux. 288 + X.--La «Maison de Frantz». 296 + XI.--Conversation sous la Pluie. 306 + XII.--Le Fardeau. 315 + XIII.--Le Cahier de Devoirs mensuels. 326 + XIV.--Le Secret. 331 + XV.--Le Secret (suite). 341 + XVI.--Le Secret (fin). 351 + Épilogue. 358 + + +IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--15822-9-13. + + + + +EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE + + + Maurice BARRÈS + DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + LA COLLINE INSPIRÉE + Un volume in-18 Prix: 3 fr. 50 c. + + Paul SOUDAY + LES LIVRES DU TEMPS + Un volume in-18 Prix: 3 fr. 50 c. + + Jérôme et Jean THARAUD + LA TRAGÉDIE DE RAVAILLAC + Un volume in-18 Prix: 3 fr. 50 c. + + Julien BENDA + L'ORDINATION + Un volume in-18 Prix: 3 fr. 50 c. + + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE.--15824-10-13. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES *** + +***** This file should be named 5781-0.txt or 5781-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/5/7/8//5781/ + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the +trademark license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg-tm electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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