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-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Charles Pguy, Oeuvres
-de posie (tome 6), by Charles Pguy
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres compltes de Charles Pguy, Oeuvres de posie (tome 6)
- Le Mystre des Saints Innocents; La tapisserie de sainte
- Genevive et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame.
-
-Author: Charles Pguy
-
-Release Date: July 14, 2018 [EBook #57506]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHARLES PGUY ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
-produced from scanned images of public domain material
-from the Google Books project.)
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-OEUVRES COMPLTES
-
-DE
-
-CHARLES PGUY
-
-1873-1914
-
-OEUVRES DE POSIE
-
-LE MYSTRE
-
-DES SAINTS INNOCENTS
-
-LA TAPISSERIE DE SAINTE
-
-GENEVIVE ET DE JEANNE D'ARC
-
-LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME
-
-[nrf]
-
-PARIS
-
-DITIONS DE LA
-
-NOUVELLE REVUE FRANAISE
-
-35 ET 37, RUE MADAME
-
-MCMXIX
-
-
-
-
-CETTE DITION DFINITIVE DES OEUVRES COMPLTES DE CHARLES PGUY
-
-EST TIRE A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMROTS PAR L'IMPRIMERIE PROTAT
-FRRES
-
-SUR PAPIER VERG PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON
-
-AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANAISE
-
-
-EXEMPLAIRE N 334
-
-
-TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D'ADAPTATION RSERVS POUR
-TOUS PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE
-
-COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE FRANAISE 1916
-
-
-
-
-OEUVRES COMPLTES DE CHARLES PGUY
-
-OEUVRES DE PROSE
-
- TOME I _INTRODUCTION PAR ALEXANDRE MILLERAND_
-
- Lettre du Provincial. Rponse. Le Triomphe de la
- Rpublique.--Du second Provincial.--De la Grippe. Encore
- de la Grippe. Toujours de la Grippe.--Entre deux
- trains.--Pour ma maison (cit socialiste). Pour
- moi.--Compte rendu de mandat.--La Chanson du roi Dagobert.
- Suite de cette chanson.
-
- TOME II _INTRODUCTION PAR MAURICE BARRS_
-
- De Jean Coste.--Les rcentes oeuvres de Zola.--Orlans
- vu de Montargis.--Zangwill.--Notre Patrie.--Courrier de
- Russie.--Les suppliants parallles.--Louis de Gonzague.
-
- TOME III _INTRODUCTION PAR HENRI BERGSON_
-
- De la situation faite l'histoire et la sociologie.--De
- la situation faite au parti intellectuel devant les
- accidents de la gloire temporelle.--A nos amis, nos
- abonns.--L'argent.
-
- TOME IV _INTRODUCTION PAR ANDR SUARS_
-
- Notre Jeunesse.--Victor Marie, comte Hugo.
-
-
-OEUVRES DE POSIE
-
- TOME V Le Mystre de la Charit de Jeanne d'Arc.--Le Porche du
- Mystre de la deuxime vertu.
-
- TOME VI Le Mystre des Saints Innocents.--La tapisserie de sainte
- Genevive et de Jeanne d'Arc.--La tapisserie de Notre-Dame.
-
- TOME VII ve.--Sonnets.
-
-
-OEUVRES POSTHUMES
-
- TOME VIII Clio.
-
- TOME IX Note conjointe sur Descartes (prcde de la note sur
- M. Bergson).
-
- TOME X Autres ouvrages et fragments indits.
-
-
-POLMIQUE ET DOSSIERS
-
- TOME XI Texte et commentaires se rapportant la grance et au rle
- littraire des Cahiers (prfaces).
-
- TOME XII Texte et commentaires se rapportant au rle politique jou
- par les Cahiers (compte rendu de Congrs.--Affaire Dreyfus,
- etc.).
-
- TOME XIII Un nouveau thologien, M. Fernand Laudet.--Langlois
- tel qu'on le parle.--L'argent (suite).
-
- TOME XIV Marcel. La premire Jeanne d'Arc.
-
- TOME XV Correspondance. Biographie et Histoire des Cahiers de la
- Quinzaine, par _MILE BOIVIN_ et _MARCEL PGUY_.
-
-
-
-
-_le mystre
-
-des saints Innocents_
-
-
-
-
-DELECTISSIMIS
-
-IN INTIMO CORDE
-
-
-
-
-_cahier pour le dimanche des Rameaux
-
-et pour le dimanche de Pques de la treizime srie;_
-
-
-_cahier prparatoire
-
-pour le quatre cent quatre-vingt-troisime anniversaire
-
-de la dlivrance d'Orlans,
-
-anniversaire qui tombera
-
-le mercredi 8 mai de l'an 1912._
-
-
-
-
-LE MYSTRE
-
-DES SAINTS INNOCENTS
-
-
-
-MADAME GERVAISE
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, Matre des Trois Vertus.
-
- La Foi est une pouse fidle.
- La Charit est une mre ardente.
- Mais l'esprance est une toute petite fille.
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, le Matre des Vertus.
-
-
-
- La Foi est celle qui tient bon dans les sicles des sicles.
- La Charit est celle qui se donne dans les sicles des sicles.
- Mais ma petite esprance est celle
- qui se lve tous les matins.
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
-
-
-
- La Foi est celle qui est tendue dans les sicles des sicles.
- La Charit est celle qui se dtend dans les sicles des sicles.
- Mais ma petite esprance
- est celle qui tous les matins
- nous donne le bonjour.
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
-
-
-
- La Foi est un soldat, c'est un capitaine qui dfend une forteresse,
- Une ville du roi,
- Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.
- La Charit est un mdecin, c'est une petite soeur des pauvres,
- Qui soigne les malades, qui soigne les blesss,
- Les pauvres du roi,
- Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.
- Mais ma petite esprance est celle
- qui dit bonjour au pauvre et l'orphelin.
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
-
-
-
- La Foi est une glise, c'est une cathdrale enracine au sol de
- France.
- La Charit est un hpital, un htel-Dieu qui ramasse toutes les
- misres du monde.
- Mais sans l'esprance, tout a ne serait qu'un cimetire.
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
-
-
-
- La Foi est celle qui veille dans les sicles des sicles.
- La Charit est celle qui veille dans les sicles des sicles.
- Mais ma petite esprance est celle
- qui se couche tous les soirs
- et se lve tous les matins
- et fait vraiment de trs bonnes nuits.
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, le Seigneur de cette vertu-l.
-
-
-
- Ma petite esprance est celle
- qui s'endort tous les soirs,
- dans son lit d'enfant,
- aprs avoir bien fait sa prire,
- et qui tous les matins se rveille et se lve
- et fait sa prire avec un regard nouveau.
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, Seigneur des Trois Vertus.
-
-
-
- La Foi est un grand arbre, c'est un chne enracin au coeur de France.
- Et sous les ailes de cet arbre la Charit, ma fille la Charit abrite
- toutes les dtresses du monde.
- Et ma petite esprance n'est rien que cette petite promesse de
- bourgeon qui s'annonce au fin commencement d'avril.
-
-
-
- Et quand on voit l'arbre, quand vous regardez le chne,
- Cette rude corce du chne treize et quatorze fois et dix-huit fois
- centenaire,
- Et qui sera centenaire et sculaire dans les sicles des sicles,
- Cette dure corce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis
- de bras normes,
- (Un fouillis qui est un ordre),
- Et ces racines qui s'enfoncent et qui empoignent la terre comme un
- fouillis de jambes normes,
- (Un fouillis qui est un ordre),
- Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon
- tendre ne parat plus rien du tout.
- C'est lui qui a l'air de parasiter l'arbre, de manger la table de
- l'arbre.
- Comme un gui, comme un champignon.
- C'est lui qui a l'air de se nourrir de l'arbre (et le paysan les
- appelle des _gourmands_), c'est lui qui a l'air de s'appuyer sur
- l'arbre, de sortir de l'arbre, de ne rien pouvoir tre, de ne pas
- pouvoir exister sans l'arbre. Et en effet aujourd'hui il sort de
- l'arbre, l'aisselle des branches, l'aisselle des feuilles et il
- ne peut plus exister sans l'arbre. Il a l'air de venir de l'arbre,
- de drober la nourriture de l'arbre.
- Et pourtant c'est de lui que tout vient au contraire. Sans un
- bourgeon qui est une fois venu, l'arbre ne serait pas. Sans ces
- milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement
- d'avril et peut-tre dans les derniers jours de mars, rien ne
- durerait, l'arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place
- d'arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sve qui
- monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui
- pointent tendrement l'aisselle des dures branches.
- Il faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse.
- Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d'avril, et de
- cette sve qui pleure en mai, et de la ouate et du coton de ce fin
- bourgeon blanc qui est vtu, qui est chaudement, qui est tendrement
- protg d'un flocon d'une toison d'une laine vgtale, d'une laine
- d'arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude
- corce a l'air d'une cuirasse, en comparaison de ce tendre
- bourgeon. Mais la rude corce n'est rien, que du bourgeon durci,
- que du bourgeon vieilli. Et c'est pour cela que le tendre bourgeon
- perce toujours, jaillit toujours dessous la dure corce.
- L'homme de guerre le plus dur a t un tendre enfant nourri de lait;
- et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le
- martyr la plus rude corce, la plus rugueuse peau, le martyr le
- plus dur la serre et l'onglet a t un tendre enfant laiteux.
- Sans ce bourgeon, qui n'a l'air de rien, qui ne semble rien, tout
- cela ne serait que du bois mort.
- Et le bois mort sera jet au feu.
-
-
-
- Ce qui vous trompe, c'est que cette rude corce vous corche les
- mains; et ni de l'paule vous ne faites bouger le tronc d'un
- millime de millimtre, ni du pied vous ne pouvez faire bouger une
- de ces grosses racines d'un millime de millimtre; ni de la main
- une seule de ces grosses branches; et c'est peine si vous
- branleriez quelques-unes de ces petites branches; et si vous les
- feriez balancer;
- au lieu que le bourgeon ne rsiste point sous le doigt et d'un coup
- d'ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon;
- qui dvelopp vous ferait une branche plus grosse que la cuisse;
-
- Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder;
- Et de faire mourir que de faire natre;
- Et de donner la mort que de donner la vie;
-
- Et le bourgeon ne rsiste point. C'est qu'aussi il n'est point fait
- pour la rsistance, il n'est point charg de rsister.
- C'est le tronc, et la branche, et cette matresse racine qui sont
- faits pour la rsistance, qui sont chargs de rsister.
- Et c'est la rude corce qui est faite pour la rudesse et qui est
- charge d'tre rude.
- Mais le tendre bourgeon n'est fait que pour la naissance et il n'est
- charg que de faire natre.
-
- (Et de faire durer).
-
-
-
- (Et de se faire aimer).
-
-
-
- Or je vous le dis, dit Dieu, sans ce bourgeonnement de fin avril,
- sans ces milliers, sans cet unique petit bourgeonnement de
- l'esprance, qu'videmment tout le monde peut casser, sans ce
- tendre bourgeon cotonneux, que le premier venu peut faire sauter de
- l'ongle, toute ma cration ne serait que du bois mort.
- Et le bois mort sera jet au feu.
-
-
-
- Et toute ma cration ne serait qu'un immense cimetire.
- Or mon fils le leur a dit: _Il faut laisser les morts ensevelir leurs
- morts._
-
-
-
- Hlas mon fils, hlas mon fils, hlas mon fils;
- Mon fils qui sur la croix avait une peau sche comme une sche corce;
- une peau fltrie, une peau ride, une peau tanne;
- une peau qui se fendait sous les clous;
- mon fils avait t un tendre enfant laiteux;
-
-
-
- une enfance, un bourgeonnement, une promesse, un engagement;
- un essai; une origine; un commencement de rdempteur;
- une esprance de salut, une esprance de rdemption
-
-
-
- O jour, soir, nuit de l'ensevelissement.
- Tombe de cette nuit que je ne reverrai jamais.
- O nuit si douce au coeur parce que tu accomplis.
- Et tu calmes comme un baume.
- Nuit sur cette montagne et dans cette valle.
- O nuit j'avais tant dit que je ne te verrais plus.
- O nuit je te verrai dans mon ternit.
- Que ma volont soit faite. O ce fut cette fois-l que ma volont fut
- faite.
- Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient. Et mon fils au
- milieu.
- Une colline, une valle. Ils taient partis de cette ville que
- j'avais donne mon peuple. Ils taient monts.
- Mon fils entre ces deux voleurs. Une plaie au flanc. Deux plaies aux
- mains. Deux plaies aux pieds. Des plaies au front.
- Des femmes qui pleuraient tout debout. Et cette tte penche qui
- retombait sur le haut de la poitrine.
- Et cette pauvre barbe sale, toute souille de poussire et de sang.
- Cette barbe rousse deux pointes.
- Et ces cheveux souills, en quel dsordre, que j'eusse tant baiss.
- Ces beaux cheveux roux, encore tout ensanglants de la couronne
- d'pines.
- Tout souills, tout colls de caillots. Tout tait accompli.
- Il en avait trop support.
- Cette tte qui penchait, que j'eusse appuye sur mon sein.
- Cette paule que j'eusse appuye mon paule.
- Et ce coeur ne battait plus, qui avait tant battu d'amour.
- Trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout. Des hommes je ne
- me rappelle pas, je crois qu'il n'y en avait plus.
- Ils avaient peut-tre trouv que a montait trop. Tout tait fini.
- Tout tait consomm. C'tait fini.
- Et les soldats s'en retournaient, et dans leurs paules rondes ils
- emportaient la force romaine:
-
- C'est alors, Nuit, que tu vins. O nuit la mme.
- La mme qui viens tous les soirs et qui tais venue tant de fois
- depuis les tnbres premires.
- La mme qui tais venue sur l'autel fumant d'Abel et sur le cadavre
- d'Abel, sur ce corps dchir, sur le premier assassinat du monde;
- nuit la mme tu vins sur le corps lacr, sur le premier, sur le
- plus grand assassinat du monde. C'est alors, nuit, que tu vins.
- La mme qui tais venue sur tant de crimes depuis le commencement du
- monde;
- Et sur tant de souillures et sur tant d'amertumes;
- Et sur cette mer d'ingratitude, la mme tu vins sur mon deuil;
- Et sur cette colline et sur cette valle de ma dsolation c'est
- alors, nuit, que tu vins.
- O nuit faudra-t-il donc, faudra-t-il que mon paradis
- Ne soit qu'une grande nuit de clart qui tombera sur les pchs du
- monde.
- Sera-ce alors, nuit, que tu viendras.
- C'est alors, nuit, que tu vins; et seule tu pus finir, seule tu pus
- accomplir ce jour entre les jours.
- Comme tu accomplis ce jour, nuit accompliras-tu le monde.
- Et mon paradis sera-t-il une grande nuit de lumire.
- Et tout ce que je pourrai offrir
- Dans mon offrande et moi aussi dans mon Offertoire
- A tant de martyrs et tant de bourreaux,
- A tant d'mes et tant de corps,
- A tant de purs et tant d'impurs,
- A tant de pcheurs et tant de saints,
- A tant de fidles et tant de pnitents,
- Et tant de peines, et tant de deuils, et tant de larmes et
- tant de plaies,
- Et tant de sang,
- Et tant de coeurs qui auront tant battu,
- D'amour, de haine,
- Et tant de coeurs qui auront tant saign
- D'amour, de haine,
- Sera-t-il dit qu'il faut que ce soit
- Qu'il faudra que je leur offre
- Et qu'ils ne demanderont que cela,
- Qu'ils ne voudront que de cela,
- Qu'ils n'auront de got que pour cela,
- Sur ces souillures et sur tant d'amertumes,
- Et sur cette mer immense d'ingratitude
- La longue retombe d'une nuit ternelle.
-
-
-
- O nuit tu n'avais pas eu besoin d'aller demander la permission
- Pilate. C'est pourquoi je t'aime et je te salue.
- Et entre toutes je te glorifie, et entre toutes tu me glorifies.
- Et tu me fais honneur et gloire
- Car tu obtiens quelquefois ce qu'il y a de plus difficile au monde,
- Le dsistement de l'homme.
- L'abandonnement de l'homme entre mes mains.
- Je connais bien l'homme. C'est moi qui l'ai fait. C'est un drle
- d'tre.
- Car en lui joue cette libert qui est le mystre des mystres.
- On peut encore lui demander beaucoup. Il n'est pas trop mauvais. Il
- ne faut pas dire, qu'il est mauvais.
- Quand on sait le prendre, on peut encore lui demander beaucoup.
- Lui faire rendre beaucoup. Et Dieu sait si ma grce
- Sait le prendre, si avec ma grce
- Je sais le prendre. Si ma grce est insidieuse, habile comme un
- voleur.
- Et comme un homme qui chasse le renard.
- Je sais le prendre. C'est mon mtier. Et cette libert mme est ma
- cration.
- On peut lui demander beaucoup de coeur, beaucoup de charit, beaucoup
- de sacrifice.
- Il a beaucoup de foi et beaucoup de charit.
- Mais ce qu'on ne peut pas lui demander, sacredi, c'est un peu
- d'esprance.
- Un peu de confiance, quoi, un peu de dtente,
- Un peu de remise, un peu d'abandonnement dans mes mains,
- Un peu de dsistement. Il se raidit tout le temps.
- Or toi, ma fille la nuit, tu russis, quelquefois, tu obtiens
- quelquefois cela
- De l'homme rebelle.
- Qu'il consente, ce monsieur, qu'il se rende un peu moi.
- Qu'il dtende un peu ses pauvres membres las sur un lit de repos.
- Qu'il dtende un peu sur un lit de repos son coeur endolori.
- Que sa tte surtout ne marche plus. Elle ne marche que trop, sa tte.
- Et il croit que c'est du travail, que sa tte marche comme a.
- Et ses penses, non, pour ce qu'il appelle ses penses.
- Que ses ides ne marchent plus et ne se battent plus dans sa tte et
- ne grelottent plus comme des grains de calebasse.
- Comme un grelot dans une courge vide.
- Quand on voit ce que c'est, que ce qu'il appelle ses ides.
- Pauvre tre. Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui ne dort pas.
- Celui qui brle, dans son lit, d'inquitude et de fivre.
- Je suis partisan, dit Dieu, que tous les soirs on fasse son examen de
- conscience.
- C'est un bon exercice.
- Mais enfin il ne faut pas s'en torturer au point d'en perdre le
- sommeil.
- A cette heure-l la journe est faite, et bien faite; il n'y a plus
- la refaire.
- Il n'y a plus y revenir.
- Ces pchs qui vous font tant de peine, mon garon, eh bien c'tait
- bien simple.
- Mon ami il ne fallait pas les commettre.
- A l'heure o tu pouvais encore ne pas les commettre.
- A prsent, c'est fait, va, dors, demain tu ne recommenceras plus.
- Mais celui qui le soir en se couchant fait des plans pour le
- lendemain.
- Celui-l je ne l'aime pas, dit Dieu.
- Le sot, est-ce qu'il sait seulement comment demain sera fait.
- Est-ce qu'il connat seulement la couleur du temps.
- Il ferait mieux de faire sa prire. Je n'ai jamais refus le pain du
- lendemain.
- Celui qui est dans ma main comme le bton dans la main du voyageur,
- Celui-l m'est agrable, dit Dieu.
- Celui qui est pos dans mon bras comme un nourrisson qui rit,
- Et qui ne s'occupe de rien,
- Et qui voit le monde dans les yeux de sa mre, et de sa nourrice,
- Et qui ne le voit et ne le regarde que l,
- Celui-l m'est agrable, dit Dieu.
- Mais celui qui fait des combinaisons, celui qui en lui-mme pour
- demain dans sa tte
- Travaille comme un mercenaire.
- Travaille affreusement comme un esclave qui tourne une roue ternelle.
- (Et entre nous comme un imbcile).
- Eh bien celui-l ne m'est pas agrable du tout, dit Dieu.
- Celui qui s'abandonne, je l'aime. Celui qui ne s'abandonne pas, je ne
- l'aime pas, c'est pourtant simple.
- Celui qui s'abandonne ne s'abandonne pas et il est le seul qui ne
- s'abandonne pas.
- Celui qui ne s'abandonne pas s'abandonne et il est le seul qui
- s'abandonne.
- Or toi, ma fille la nuit, ma fille au grand manteau, ma fille au
- manteau d'argent,
- Tu es la seule qui vaincs quelquefois ce rebelle et qui fais plier
- cette nuque dure.
- C'est alors, Nuit que tu viens.
- Et ce que tu as fait une fois,
- Tu le fais toutes les fois.
- Ce que tu as fait un jour,
- Tu le fais tous les jours.
- Comme tu es tombe un soir,
- Ainsi tu tombes tous les soirs.
- Ce que tu as fait pour mon fils fait homme,
- O grande Charitable tu le fais pour tous les hommes ses frres
- Tu les ensevelis dans le silence et l'ombre
- Et dans le salutaire oubli
- De la mortelle inquitude
- Du jour.
- Ce que tu as fait une fois pour mon fils fait homme,
- Ce que tu as fait un soir entre les soirs.
- O nuit tu le refais tous les soirs pour le dernier des hommes
- (C'est alors, nuit, que tu viens)
- Tant il est vrai, tant il est rel qu'il tait devenu l'un d'eux
- Et qu'il s'tait li leur sort mortel
- Et qu'il tait devenu l'un d'eux, pour ainsi dire au hasard,
- Et qu'il s'tait fait l'un d'eux
- Sans aucune limitation ni mesure.
- Car avant cette perptuelle, cette imparfaite,
- Cette perptuellement imparfaite _imitation de Jsus-Christ_,
- Dont ils parlent toujours,
- Il y a eu cette trs parfaite imitation de l'homme par Jsus-Christ,
- Cette inexorable imitation, par Jsus-Christ,
- De la misre mortelle et de la condition de l'homme.
-
-
-
- Je comprends trs bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de
- conscience.
- C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser.
- C'est mme recommand. C'est trs bien.
- Tout ce qui est recommand est trs bien.
- Et mme ce n'est pas seulement recommand. C'est prescrit.
- Par consquent c'est trs bien.
- Mais enfin vous tes dans votre lit. Qu'est-ce que vous nommez votre
- examen de conscience, faire votre examen de conscience.
- Si c'est penser toutes les btises que vous avez faites dans la
- journe, si c'est vous rappeler toutes les btises que vous avez
- faites dans la journe
- Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-tre pas de
- contrition,
- Mais enfin avec un sentiment de pnitence que vous m'offrez, eh bien,
- c'est bien.
- Votre pnitence je l'accepte. Vous tes des braves gens, des bons
- garons.
- Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la nuit toutes les
- ingratitudes du jour,
- Toutes les fivres et toutes les amertumes du jour,
- Et si c'est que vous voulez remcher la nuit tous vos aigres pchs
- du jour,
- Vos fivres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos remords
- plus aigres encore,
- Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait de vos pchs,
- De toutes ces btises et de toutes ces sottises,
- Non, laissez-moi tenir moi-mme le Livre du Jugement.
- Vous y gagnerez peut-tre encore.
- Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un
- notaire et comme un usurier et comme un publicain,
- C'est--dire comme un collecteur d'impts,
- C'est--dire comme celui qui ramasse les impts,
- Laissez-moi donc faire mon mtier et ne faites pas
- Des mtiers qui n'ont pas tre faits.
- Vos pchs sont-ils si prcieux qu'il faille les cataloguer et les
- classer
- Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre
- Et les graver et les compter et les calculer et les compulser
- Et les compiler et les revoir et les repasser
- Et les supputer et vous les imputer ternellement
- Et les commmorer avec on ne sait quelle sorte de pit.
- Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes ternelles,
- Et les sacs de prire et les sacs de mrite
- Et les sacs de vertus et les sacs de grce dans nos imprissables
- greniers
- Pauvres imitateurs, allez-vous prsent vous mler,--
- Et imitateurs contraires, imitateurs l'envers,--
- Allez-vous vous mettre lier tous les soirs
- Les misrables gerbes de vos affreux pchs de chaque jour.
- Quand ce ne serait que pour les brler, c'est encore trop. Ils n'en
- valent mme pas la peine.
- Pas mme de cela mme.
- Vous n'y pensez que trop, vos pchs.
- Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commettre.
- Pendant qu'il en est encore temps, mon garon, pendant qu'ils ne sont
- point encore commis. Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors.
- Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le
- laboureur
- Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de
- bl, mon ami.
- Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures. C'est beaucoup
- d'orgueil.
- C'est aussi beaucoup de tranasserie. Et de paperasserie. Quand le
- plerin, quand l'hte, quand le voyageur
- A longtemps tran dans la boue des chemins,
- Avant de passer le seuil de l'glise il s'essuie soigneusement les
- pieds,
- Avant d'entrer,
- Parce qu'il est trs propre.
- Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de
- l'glise.
- Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuy les pieds
- avant d'entrer,
- Une fois qu'il est entr il ne pense plus toujours ses pieds,
- Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuys.
- Il n'a plus de coeur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix
- Que pour cet autel o le corps de Jsus
- Et le souvenir et l'attente du corps de Jsus
- Brille ternellement.
- Il suffit que la boue des chemins n'ait point pass le seuil du
- temple.
- Il suffit qu'ils se soient bien essuy les pieds une fois avant de
- passer le seuil du temple.
- Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons plus.
- On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas propre.
- Transporter dans le temple la mmoire mme et le souci de la boue
- Et la proccupation et la pense de la boue
- C'est encore transporter de la boue dans le temple.
- Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte.
- Quand l'hte arrive chez l'hte qu'il s'essuie simplement les pieds
- avant d'entrer
- Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite
- Il ne pense pas toujours ses pieds et la boue de ses pieds.
- Or vous tes mes htes, dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui tait
- le Dieu des htes.
- Vous tes mes htes et mes enfants qui venez dans mon temple.
- Vous tes mes htes et mes enfants qui venez dans ma nuit.
- Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds
- et qu'on n'en parle plus.
- Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer
- les pieds.
- Et nullement au contraire que ce ne soit pas
- De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du
- chemin
- Et que ce ne soit pas de faire traner sur le seuil auguste de ma nuit
- Les traces, les marques des boues
- De vos sales chemins de la journe.
- Dbarbouillez-vous le soir. C'est a, faire votre examen de
- conscience. On ne se dbarbouille pas tout le temps.
- Soyez comme ce plerin qui prend de l'eau bnite en entrant dans
- l'glise
- Et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l'glise.
- Et il ne prend pas tout le temps de l'eau bnite.
- Et l'glise n'est pas compose uniquement de bnitiers.
- Il y a ce qui est avant le seuil. Il y a ce qui est au seuil. Et il y
- a ce qui est dans la maison.
- Il faut entrer une fois, et ne pas sortir et entrer tout le temps.
- Soyez comme ce plerin qui ne regarde plus que le sanctuaire.
- Et qui n'entend plus.
- Et qui ne voit plus que cet autel o mon fils a t sacrifi tant de
- fois.
- Imitez ce plerin qui ne voit plus que l'clat
- Du resplendissement de mon fils
- Entrez dans ma nuit comme chez moi. Car c'est l que je me suis
- rserv
- D'tre le matre.
- Et si vous tenez absolument m'offrir quelque chose
- Le soir en vous couchant
- Que ce soit d'abord une action de grces
- Pour tous les services que je vous rends
- Pour les innombrables bienfaits dont je vous comble chaque jour
- Dont je vous ai combls ce jour-l mme.
- Remerciez-moi d'abord, c'est le plus press
- Et c'est aussi le plus juste.
- Ensuite que votre examen de conscience
- Soit un dbarbouillement une fois fait
- Et non point au contraire un tranassement de marques et de
- souillures.
- La journe d'hier est faite, mon garon, pense celle de demain.
- Et ton salut qui est au bout de la journe de demain.
- Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n'est pas trop tard
- Et pour ton salut qui est au bout de la journe de demain.
- Ton salut n'est plus hier. Mais il peut tre demain.
- Hier est fait. Mais demain n'est pas fait, demain est faire
- Et ton salut qui est au bout de la journe de demain.
- Ton salut n'est pas dans le sens d'hier, il est dans le sens de
- demain.
- Porte-toi sur demain, ne te reporte pas sur hier.
- Pensez donc un peu moins vos pchs quand vous les avez commis
- Et pensez-y un peu plus au moment de les commettre.
- Avant de les commettre.
- Ce sera plus utile, dit Dieu.
- Quand ils sont commis, quand ils sont faits il est trop tard.
- Il n'est pas trop tard pour la pnitence.
- Mais il est trop tard pour ne pas les commettre
- Et ne pas les avoir commis.
- Quand vous avez pass par dessus vos pchs, vous les faites gros
- comme des montagnes, dit Dieu.
- C'est au moment de les passer qu'il faut voir que ce sont en effet
- des montagnes et qu'elles sont affreuses.
- Vous tes vertueux aprs. Soyez donc vertueux avant
- Et pendant.
- L'heure qui sonne est sonne. Le jour qui passe est pass. Demain
- seul reste, et les aprs demains
- Et ils ne resteront pas longtemps.
- Que vos examens de conscience et que vos pnitences
- Ne soient donc point des raidissements et des cabrements en arrire,
- Peuple la nuque dure,
- Mais qu'ils soient des assouplissements et que vos examens de
- conscience et que vos pnitences et que vos contritions mme les
- plus amres
- Soient des pnitences de dtente, malheureux enfants, et des
- contritions de rmission
- Et de remise en mes mains et de dmission.
- (De dmission de vous).
- Mais je vous connais, vous tes toujours les mmes.
- Vous voulez bien me faire de grands sacrifices, pourvu que vous les
- choisissiez.
- Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices, pourvu que ce ne soit
- pas ceux que je vous demande
- Que de m'en faire de petits que je vous demanderais.
- Vous tes ainsi, je vous connais.
- Vous ferez tout pour moi, except ce peu d'abandonnement
- Qui est tout pour moi.
- Soyez donc enfin, soyez comme un homme
- Qui est dans un bateau sur la rivire
- Et qui ne rame pas tout le temps
- Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l'eau.
-
- Ainsi vous et votre canot
- Laissez-vous aller quelquefois au fil du temps
- Et laissez-vous entrer bravement
- Sous l'arche du pont de la nuit.
-
-
-
- On parle toujours, dit Dieu, de l'_imitation de Jsus-Christ_
- Qui est l'imitation,
- La fidle imitation de mon fils par les hommes.
- Et j'en ai connu et j'en connatrai des imitations si fidles, dit
- Dieu,
- Et si approches,
- Que moi-mme j'en demeure saisi d'admiration et de respect.
- Mais enfin il ne faut pas oublier
- Que mon fils avait commenc par cette singulire imitation de l'homme.
- Singulirement fidle.
- Qui elle fut pousse jusqu' l'identit parfaite.
- Quand si fidlement si parfaitement il revtit le sort mortel.
- Quand si fidlement si parfaitement il imita de natre.
- Et de souffrir.
- Et de vivre.
- Et de mourir.
-
-
-
- Mais quand je vous dis: Pensez plutt demain je ne vous dis pas:
- Calculez ce demain.
- Pensez-y comme un jour qui viendra; et que c'est tout ce que vous
- en savez.
- Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son
- lit
- Pour saisir la journe de demain.
- Ne portez point votre main
- Sur le fruit qui n'est pas mr.
- Sachez seulement que ce demain
- Dont on parle toujours
- Est le jour qui va venir,
- Et qu'il sera de mon gouvernement
- Comme les autres.
- Et qu'il sera sous mon commandement
- Comme les autres.
- C'est tout ce qu'il vous faut. Pour le reste, attendez.
- J'attends bien, moi, Dieu. Vous me faites assez attendre.
- Vous me faites assez attendre la pnitence aprs la faute.
- Et la contrition aprs le pch.
- Et depuis le commencement des temps j'attends
- Le jugement jusqu'au jour du jugement.
- Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui spcule sur demain.
- Je n'aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire.
- Je n'aime pas celui qui sait ce que je ferai demain.
- Je n'aime pas celui qui fait le malin. L'homme fort ce n'est pas mon
- fort.
- Penser au lendemain, quelle vanit. Gardez pour demain les larmes de
- demain.
- Il y en aura toujours assez.
- Et ces sanglots qui vous remontent et qui vous tranglent.
- Penser demain, savez-vous seulement comment je ferai demain.
- Quel demain je vous ferai.
- Savez-vous si moi-mme je l'ai arrt encore.
- Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui se mfie de moi.
- Croyez-vous que je vais m'amuser vous faire des attrapes, comme un
- roi barbare.
- Croyez-vous que je passe ma vie vous tendre des piges et prendre
- plaisir vous voir tomber dedans.
- Je suis honnte homme, dit Dieu, et j'agis toujours droitement.
- Je suis l'honneur mme, et la droiture, et l'honntet.
- Je suis bon Franais, dit Dieu, droit comme un Franais.
- Loyal comme un Franais.
- Je suis le roi de France, droit comme le roi de France.
- Ce que le dernier des pauvres n'et pas craint de saint Louis,
- allez-vous le craindre de moi?
- Enfin je vaux peut-tre saint Louis.
- Croyez-vous que je vais m'amuser vous faire des feintes comme un
- bretteur.
- Toute la malice que j'ai, c'est la malice de ma grce, et la feinte
- et la ruse de ma grce, qui si souvent joue avec le pcheur pour
- son salut, pour l'empcher de pcher.
- Qui sduit le pcheur; pour le sauver. Mais croyez-vous. Croyez-vous
- que moi Dieu que je vais m'amuser leur faire des misres et ce
- que ne ferait pas un honnte homme. Je suis bon chrtien, dit Dieu.
- Croyez-vous que je vais m'amuser les surprendre comme un assassin
- de nuit.
-
-JEANNETTE
-
- Il viendra comme un larron et comme un voleur de nuit.
-
-MADAME GERVAISE
-
- Et il prendra comme au filet. _Le royaume des cieux est encore
- semblable une senne jete dans la mer, et rassemblant de tout
- genre de poissons._
-
-JEANNETTE
-
- _Laquelle, quand elle fut emplie, tirant de l'eau, et assis sur le
- bord du rivage, ils choisirent les bons pour leurs vaisseaux, mais
- jetrent les mauvais dehors._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Il en sera ainsi dans la consommation du sicle: les anges sortiront
- et spareront les mauvais du milieu des justes._
-
-JEANNETTE
-
- _Et rpondant Jsus leur dit: Voyez que personne ne vous sduise._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Mais de ce jour-l et de l'heure personne ne le sait, ni les anges
- des cieux, sinon le pre seul._
-
- _Mais comme dans les jours de No, ainsi sera aussi l'avnement du
- Fils de l'homme.
- (Le ciel et la terre passeront; mais mes paroles ne passeront pas)._
-
- _Ainsi en effet qu'il y avait dans les jours avant le dluge des gens
- qui mangeaient et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage,
- jusqu' ce jour o No entra dans l'arche._
-
- _Et ils ne connurent pas jusqu' ce que vint le dluge, et les
- emporta tous:_
-
-JEANNETTE
-
- _Ainsi sera aussi l'avnement du Fils de l'homme._
-
-MADAME GERVAISE
-
- Je suis leur pre, dit Dieu. _Notre Pre, qui tes aux Cieux._ Mon
- fils le leur a assez dit, que je suis leur pre.
- Je suis leur juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur pre.
- Je suis surtout leur pre.
- Enfin je suis leur pre. Celui qui est pre est surtout pre. _Notre
- Pre qui tes aux Cieux._ Celui qui a t une fois pre ne peut
- plus tre que pre.
- Ils sont les frres de mon fils; ils sont mes enfants; je suis leur
- pre.
- _Notre Pre qui tes aux cieux_, mon fils leur a enseign cette
- prire. _Sic ergo vos orabitis. Vous prierez donc ainsi.
- Notre Pre qui tes aux cieux_, il a bien su ce qu'il faisait ce
- jour-l, mon fils qui les aimait tant.
- Qui a vcu parmi eux, qui tait un comme eux.
- Qui allait comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux.
- Qui souffrait.
- Qui souffrit comme eux, qui mourut comme eux.
- Et qui les aime tant les ayant connus.
- Qui a rapport dans le ciel un certain got de l'homme, un certain
- got de la terre.
- Mon fils qui les a tant aims, qui les aime ternellement dans le
- ciel.
- Il a bien su ce qu'il faisait ce jour-l, mon fils qui les aime tant.
- Quand il a mis cette barrire entre eux et moi, _Notre Pre qui tes
- aux cieux_, ces trois ou quatre mots.
- Cette barrire que ma colre et peut-tre ma justice ne franchira
- jamais.
- Heureux celui qui s'endort sous la protection de l'avance de ces
- trois ou quatre mots.
- Ces mots qui marchent devant toute prire comme les mains du
- suppliant marchent devant sa face.
- Comme les deux mains jointes du suppliant s'avancent devant sa face
- et les larmes de sa face.
- Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l'invincible.
- Et qu'ils font marcher devant leur dtresse comme deux mains jointes
- invincibles.
- Ces trois ou quatre mots qui s'avancent comme un bel peron devant un
- pauvre navire.
- Et qui fendent le flot de ma colre.
- Et quand l'peron est pass, le navire passe, et toute la flotte
- derrire.
- Actuellement, dit Dieu, c'est ainsi que je les vois;
- Et pour mon ternit, ternellement, dit Dieu,
- Par cette invention de mon Fils ternellement c'est ainsi qu'il faut
- que je les voie.
- (Et qu'il faut que je les juge. Comment voulez-vous, prsent, que
- je les juge.
- Aprs cela).
- _Notre Pre qui tes aux cieux_, mon fils a trs bien su s'y prendre.
- Pour lier les bras de ma justice et pour dlier les bras de ma
- misricorde.
- (Je ne parle pas de ma colre, qui n'a jamais t que ma justice.
- Et quelquefois ma charit).
- Et prsent il faut que je les juge comme un pre. Pour ce que a
- peut juger, un pre. _Un homme avait deux fils_.
- Pour ce que c'est capable de juger. _Un homme avait deux fils_. On
- sait assez comment un pre juge. Il y en a un exemple connu.
- On sait assez comment le pre a jug le fils qui tait parti et qui
- est revenu.
- C'est encore le pre qui pleurait le plus.
- Voil ce que mon fils leur a cont. Mon fils leur a livr
- le secret du jugement mme.
- Et prsent voici comme ils me paraissent; voici comme je les vois;
- Voici comme je suis forc de les voir.
- De mme que le sillage d'un beau vaisseau va en s'largissant jusqu'
- disparatre et se perdre,
- Mais commence par une pointe, qui est la pointe mme du vaisseau.
- Ainsi le sillage immense des pcheurs s'largit jusqu' disparatre
- et se perdre
- Mais il commence par une pointe, et c'est cette pointe qui vient vers
- moi,
- Qui est tourne vers moi.
- Il commence par une pointe, qui est la pointe mme du vaisseau.
- Et le vaisseau est mon propre fils, charg de tous les pchs du
- monde.
- Et la pointe du vaisseau ce sont les deux mains jointes de mon fils.
- Et devant le regard de ma colre et devant le regard de ma justice
- Ils se sont tous drobs derrire lui.
- Et tout cet immense cortge des prires, tout ce sillage immense
- s'largit jusqu' disparatre et se perdre.
- Mais il commence par une pointe et c'est cette pointe qui est tourne
- vers moi.
- Qui s'avance vers moi.
- Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots: _Notre Pre qui
- tes aux cieux_; mon fils en vrit savait ce qu'il faisait.
- Et toute prire monte vers moi drobe derrire ces trois ou quatre
- mots.
- Et il y a une pointe de la pointe. C'est cette prire mme non plus
- seulement dans son texte.
- Mais dans son invention mme. Cette premire fois que rellement dans
- le temps elle fut prononce.
- Cette premire fois que mon fils la pronona.
- Non plus seulement dans son texte comme elle est devenue un texte.
- Mais dans son invention mme et dans son sourcement et dans son
- forcement.
- Quand elle-mme fut une naissance de prire, une incarnation et une
- naissance de prire. Une esprance.
- Une naissance d'esprance.
- Une parole naissante.
- Un rameau et un germe et un bourgeon et une feuille et une fleur et
- un fruit de parole.
- Une semence, un naissement de prire.
- Un verbe entre les verbes.
- Cette premire fois qu'elle sortit charnellement, temporellement des
- lvres d'homme de mon fils.
- Et dans la pointe de la pointe, dans cette pointe mme il y avait une
- pointe.
- Et c'taient ces trois ou quatre mots, _Notre Pre qui tes aux
- cieux_, non plus seulement comme un texte, non plus seulement dans
- leur texte.
- Mais dans leur source mme.
- Dans leur invention et dans leur bourgeonnement.
- La premire fois que mon fils les pronona sur cette montagne.
- Les pronona, les fit sortir de ses lvres d'homme.
- La premire fois qu'elles sortirent rellement, temporellement,
- charnellement,
- De ces lvres de tendresse.
- Et il tait debout sur cette montagne qui sera clbre dans les
- sicles des sicles.
- Sur cette montagne de la terre des hommes au-dessus de cette valle
- qui allait en descendant.
- _Notre Pre qui tes aux cieux_, il inventa cela.
- Il tait avec eux, il tait comme eux, il tait un d'eux.
- _Notre Pre_. Comme un homme qui jette un grand manteau sur ses
- paules,
- Tourn vers moi il s'tait revtu,
- Il avait jet sur ses paules
- Le manteau des pchs du monde.
- _Notre Pre qui tes aux Cieux_. Et prsent derrire lui le pcheur
- se drobe ma face. Et voici comme je vois, voici comme je suis
- forc de les voir. Voici comment je me reprsente ce cortge.
- Tout part d'un point, qui est tourn vers moi, de l'extrme pointe
- d'une pointe.
- Et ce point de pointe ce sont ces trois ou quatre mots comme ils
- furent invents, comme ils furent introduits dans la cration du
- monde.
- Comme ils furent prononcs pour la premire fois par mon propre fils.
- _Notre Pre qui tes aux cieux_.
- Et derrire ce point s'avance la pointe elle-mme, c'est--dire la
- prire tout entire.
- Comme elle fut prononce cette premire fois-l.
- Et derrire s'largit jusqu' disparatre et se perdre
- Le sillage des prires innombrables
- Comme elles sont prononces dans leur texte dans les jours
- innombrables
- Par les hommes innombrables,
- (Par les simples hommes, ses frres).
- Prires du matin, prires du soir;
- (Prires prononces toutes les autres fois);
- Tant d'autres fois dans les innombrables jours;
- Prires du midi et de toute la journe;
- Prires des moines pour toutes les heures du jour,
- Et pour les heures de la nuit;
- Prires des lacs et prires des clercs
- Comme elles furent prononces d'innombrables fois
- Dans les innombrables jours.
- (Il parlait comme eux, il parlait avec eux, il parlait l'un d'eux).
- Toute cette immense flotte de prires charge des pchs du monde.
- Toute cette immense flotte de prires et de pnitences m'attaque
- Ayant l'peron que vous savez,
- S'avance vers moi ayant l'peron que vous savez.
- C'est une flotte de charge, _classis oneraria_.
- Et c'est une flotte de ligne,
- Une flotte de combat.
- Comme une belle flotte antique, comme une flotte de trirmes
- Qui s'avancerait l'attaque du roi.
- Et moi que voulez-vous que je fasse: je suis attaqu.
- Et dans cette flotte, dans cette innombrable flotte
- Chaque _Pater_ est comme un vaisseau de haut bord
- Qui a lui-mme son propre peron, _Notre Pre qui tes aux cieux_
- Tourn vers moi, et qui s'avance derrire ce propre peron.
- _Notre Pre qui tes aux cieux_, ce n'est pas malin. videmment quand
- un homme a dit a, il peut se cacher derrire.
- Quand il a prononc ces trois ou quatre mots.
- Et derrire ces beaux vaisseaux de haut bord les _Ave Maria_
- S'avancent comme des galres innocentes, comme de virginales birmes.
- Comme des vaisseaux plats, qui ne blessent point l'humilit de la mer.
- Qui ne blessent point la rgle, qui suivent, humbles et fidles et
- soumis au ras de l'eau.
- _Notre Pre qui tes aux cieux_. videmment quand un homme a commenc
- comme a.
- Quand il m'a dit ces trois ou quatre mots.
- Quand il a commenc par faire marcher devant lui ces trois ou quatre
- mots.
- Aprs il peut continuer, il peut me dire ce qu'il voudra.
- Vous comprenez, moi, je suis dsarm.
- Et mon fils le savait bien.
- Qui a tant aim ces hommes.
- Qui avait pris got eux, et la terre, et tout ce qui s'ensuit.
- Et dans cette flotte innombrable je distingue nettement trois grandes
- flottes innombrables.
- (Je suis Dieu, je vois clair).
- Et voici ce que je vois dans cet immense sillage qui commence par
- cette pointe et qui de proche en proche peu peu se perd
- l'horizon de mon regard.
- Ils sont tous l'un derrire l'autre, mme ceux qui dbordent le
- sillage
- Vers ma main gauche et vers ma main droite.
- En tte marche la flotte innombrable des _Pater_
- Fendant et bravant le flot de ma colre.
- Puissamment assis sur leurs trois rangs de rames.
- (Voil comme je suis attaqu. Je vous le demande. Est-ce juste?)
- (Non, ce n'est point juste, car tout ceci est du rgne de ma
- Misricorde)
- Et tous ces pcheurs et tous ces saints ensemble marchent derrire
- mon fils
- Et derrire les mains jointes de mon fils.
- Et eux-mmes ont les mains jointes comme s'ils fussent mon fils.
- Enfin mes fils. Enfin chacun un fils comme mon fils.
- En tte marche la lourde flotte des _Pater_ et c'est une flotte
- innombrable.
- C'est dans cette formation qu'ils m'attaquent. Je pense que vous
- m'avez compris.
- _Le royaume du ciel souffre la force, et les hommes de force le
- prendront de force_. Ils le savent bien. Mon fils leur a tout dit.
- _Regnum coeli_, le royaume du ciel. Ou _regnum coelorum_, le
- royaume des cieux.
- _Regnum coeli vim patitur. Et violenti rapient illud_. Ou _rapiunt_.
- Le royaume du ciel souffre la violence. Et les violents le violent.
- Ou le violeront.
- Comment voulez-vous que je me dfende. Mon fils leur a tout dit. Et
- non seulement cela. Mais dans le temps il s'est mis leur tte. Et
- ils sont comme une grande flotte antique, comme une flotte
- innombrable qui s'attaquerait au grand roi. Derrire le point,
- derrire l'extrme point de cette extrme pointe cette extrme
- pointe s'avance et derrire et se tenant serre comme un faisceau
- que je ne puis rompre cette pointe elle-mme et aussitt derrire
- s'avancent effrontment ces lourdes trirmes antiques et elles
- fendent, plus serres que la phalange macdonienne, impudemment
- elles fendent le flot de ma colre, et de la colre de ma justice.
- (Et de la justice de ma colre).
- Lies comme un faisceau d'hommes la guerre elles s'avancent
- lourdement portes sur leurs trois rangs de rames.
- Et cette flotte est plus innombrable que la flotte des Achens.
- Et reculant je reconnais les trois ponts superposs, les trois
- invincibles, les trois insubmersibles ponts.
- Plus forts que l'ocan de ma colre.
- Et je reconnais les trois rangs de rames.
- Et ce sont des rames juives et ce sont des rames grecques.
- Et ce sont des rames latines et ce sont des rames franaises.
- Et le premier rang de rames est:
-
-
- (S'il n'y a que la justice, qui sera sauv.
- Mais s'il y a la misricorde, qui sera perdu.
- S'il y a la misricorde, qui peut se vanter de se perdre.
-
-
- Se sauver est impossible l'homme; mais rien n'est impossible Dieu.
-
-
- Du haut de mon promontoire,
- Du promontoire de ma justice,
- Et du sige de ma colre,
- Et de la chaire de ma jurisprudence,
- _In cathedra jurisprudentiae_,
- Du trne de mon ternelle grandeur
- Je vois monter vers moi, du fond de l'horizon je vois venir
- Cette flotte qui m'assaille,
- La triangulaire flotte,
- Me prsentant cette pointe que vous savez.
-
-
- Comme les grues volent en triangle dans le ciel,
- Et ainsi vont o elles veulent,
- Fendant l'air et refoulant la force du vent mme,
- Et la plus forte est devant faisant la pointe du triangle,
- Ainsi cette grande flotte triangulaire
- Vole et navigue et vogue
- Et pour ainsi dire vole
- Pour traverser l'ocan de ma colre.
- Et le plus fort est devant faisant la pointe du triangle.
- Et ils se sont mis derrire lui de proche en proche
- Et de proche en proche ils disparaissent tous au regard de ma colre.
- Ils sont masss comme des peureux; et qui leur en ferait un reproche.
- Comme des passereaux timides ils sont masss derrire celui qui est
- fort.
- Et ils me prsentent cette pointe.
- Et ils fendent ainsi le vent de ma colre et ils refoulent la force
- mme des temptes de ma justice.
- Et le souffle de ma colre n'a plus aucune prise sur cette masse
- angulaire,
- Aux fuyantes ailes.
- Car ils me prsentent cet angle et je ne puis les prendre que sous
- cet angle.
- Que sont ici les flottes grecques et les flottes persiques;
- Et les flottes puniques et les flottes romaines;
- Et les flottes anglaises et les flottes franaises
- Qu'une lame de fond roule ternellement.
- Ici s'avance une flotte que nulle lame de fond de ma colre ne
- roulera jamais.
- Et drobs les uns derrire les autres je dcouvre une flotte
- innombrable.
- Et les derniers se perdent comme dans une brume l'horizon de mon
- regard.
- Et dans cette flotte innombrable je dcouvre trois flottes galement
- innombrables.
- Et la premire est devant, pour m'attaquer plus durement. C'est la
- flotte de haut bord,
- Les navires la puissante carne,
- Cuirasss comme des hoplites,
- C'est--dire comme des soldats pesamment arms.
- Et ils se meuvent invinciblement ports sur leurs trois rangs de
- rames.
-
- Et le premier rang de rames est:
- _Que votre nom soit sanctifi,
- Le vtre;_
-
- Et le deuxime rang de rames est:
- _Que votre rgne arrive,
- Le vtre;_
-
- Et le troisime rang de rames est la parole entre toutes
- insurmontable:
- _Que votre volont soit faite sur la terre comme au ciel,
- La vtre._
-
- _Sanctificetur nomen
- Tuum._
-
- _Adveniat regnum
- Tuum._
-
- _Fiat voluntas
- Tua
- Sicut in coelo et in terra._
-
- Et telle est la flotte des _Pater_, solide et plus innombrable que
- les toiles du ciel. Et derrire je vois la deuxime flotte, et
- c'est une flotte innombrable, car c'est la flotte aux blanches
- voiles, l'innombrable flotte des _Ave Maria_.
- Et c'est une flotte de birmes. Et le premier rang de rames est:
- _Ave Maria, gratia plena;_
-
- Et le deuxime rang de rames est:
- _Sancta Maria, mater Dei._
-
-
-
- Et tous ces _Ave Maria_, et toutes ces prires de la Vierge et le
- noble _Salve Regina_ sont de blanches caravelles, humblement
- couches sous leurs voiles au ras de l'eau; comme de blanches
- colombes que l'on prendrait dans la main.
- Or ces douces colombes sous leurs ailes,
- Ces blanches colombes familires, ces colombes dans la main,
- Ces humbles colombes couches au ras de la main,
- Ces colombes accoutumes la main,
- Ces caravelles vtues de voilures
- De tous les vaisseaux ce sont les plus opportunes,
- C'est--dire celles qui se prsentent le plus directement devant le
- port.
-
-
-
- Telle est la deuxime flotte, ce sont les prires de la Vierge. Et la
- troisime flotte ce sont les autres innombrables prires.
- Toutes. Celles qui se disent la messe et aux vpres. Et au salut.
- Et les prires des moines qui marquent toutes les heures du jour. Et
- les heures de la nuit.
- Et le _Benedicite_ qui se dit pour se mettre table.
- Devant une bonne soupire fumante.
- Toutes, enfin toutes. Et il n'en reste plus.
-
-
-
- Or je vois la quatrime flotte. Je vois la flotte invisible. Et ce
- sont toutes les prires qui ne sont pas mme dites, les paroles qui
- ne sont pas prononces.
- Mais moi je les entends. Ces obscurs mouvements du coeur, les obscurs
- bons mouvements, les secrets bons mouvements.
- Qui jaillissent inconsciemment et qui naissent et inconsciemment
- montent vers moi.
- Celui qui en est le sige ne les aperoit mme pas. Il n'en sait
- rien, et il n'en est vraiment que le sige.
- Mais moi je les recueille, dit Dieu, et je les compte et je les pse.
- Parce que je suis le juge secret.
-
-
-
- Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et la
- quatrime.
- Ces trois flottes visibles et cette quatrime invisible.
- Ces prires secrtes dont un coeur est le sige, ces prires secrtes
- du coeur. Ces mouvements secrets.
- Et assailli aussi effrontment, assailli de prires et de larmes,
- Directement assailli, assailli en pleine face
- Aprs cela on veut que je les condamne. Comme c'est commode.
- On veut que je les juge. On sait assez comment finissent tous ces
- jugements-l et toutes ces condamnations.
- _Un homme avait deux fils_. a finit toujours par des embrassements.
- (Et c'est encore le pre qui pleure le plus).
- Et par cette tendresse qui est, que je mettrais au-dessus des Vertus
- mme.
- Parce qu'avec sa soeur la Puret elle procde directement de la
- Vierge.
-
-
- D'autres galres, dit Dieu, en d'autres temps
- D'autres galres ont vogu vers les sanctuaires des les
- Et vers les temples qui taient sur les promontoires.
- Mais cette fois-ci voici la flotte
- Qui assaille le saint des saints.
-
-
-
- _Le royaume des cieux souffre la violence. Et les violents le
- ravissent._
- Et voici l'ordre de ce rapt et de ce ravissement.
- En tte c'est comme un coin ces trois ou quatre paroles, _Notre Pre
- qui tes aux cieux_, celles qui furent prononces rellement pour
- la premire fois par mon fils.
- Derrire c'est toute la prire, celle qui fut prononce rellement
- pour la premire fois par mon fils.
- Derrire, achevant, constituant la premire flotte ce sont tous les
- autres _Notre Pre_
- Mais chacun prcd de sa propre pointe
- Qui est ces trois ou quatre mots.
- Et derrire seulement viennent les trois autres flottes.
- Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles.
- Et ces _Pater_, qui sont des hommes, ont de fortes voiles brunes
- Pleines et rugueuses, au tissu serr.
- En toile bise, en toile crue. Mais les _Ave Maria_
- Courent sous de souples et courbes voiles blanches. Et toutes ces
- quatre flottes
- S'avancent incurves.
- Ainsi le coin fend le bois par la pointe.
- Ainsi quand des soldats veulent monter l'assaut,
- Quand ils vont monter au moment mme ils font une pointe, un
- avancement
- Un toit de leurs boucliers et quelquefois de leurs corps.
- Ainsi le front du blier enfonce la plus lourde porte.
- Et ces caravelles de la deuxime flotte
- Sont comme des colombes blotties dans la main.
-
-
-
- Ce _Notre Pre_, dit Dieu est le pre des prires. C'est comme celui
- qui marche en tte.
- C'est un homme robuste, et la prire du _Je vous salue Marie_ est
- comme une humble femme.
- Et les autres prires sont derrire eux comme des enfants.
- Et le _Notre Pre_ et le _Je vous salue Marie_ sont comme l'homme et
- la femme.
- Qui vont l'un derrire l'autre et qui fendent la foule qui est venue
- pour la procession.
- L'homme va devant et fend le flot de la foule,
- La foule de ma colre,
- Et la femme suit derrire dans le sillage.
- Et l'homme a pris sur ses paules califourchon
- Cette curieuse enfant Esprance.
- Et le _Notre Pre_ est le roi et le _Je vous salue Marie_ est la
- reine et l'esprance est la dauphine.
- Et c'est un jeu de cartes et le _Notre Pre_ est le roi et le _Je
- vous salue Marie_ est la reine et tous les autres sont
- les fidles valets.
-
-
- J'ai souvent jou avec l'homme, dit Dieu. Mais quel jeu, c'est un jeu
- dont je tremble encore.
- J'ai souvent jou avec l'homme, mais Dieu c'tait pour le sauver et
- j'ai assez trembl de ne pas pouvoir le sauver,
- De ne pas russir le sauver. Je veux dire j'ai assez trembl
- redoutant de ne pouvoir le sauver,
- Me demandant si je russirais le sauver.
-
-
- J'ai souvent jou avec l'homme, et je sais que ma grce est
- insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle
- est plus ruse qu'une femme.
- Mais elle joue avec l'homme et le tourne et tourne l'vnement et
- c'est pour sauver l'homme et l'empcher de pcher.
-
-
- Je joue souvent contre l'homme, dit Dieu, mais c'est lui qui veut
- perdre, l'imbcile, et c'est moi qui veux qu'il gagne.
- Et je russis quelquefois
- A ce qu'il gagne.
-
-
-
- C'est le cas de le dire, nous jouons qui perd gagne.
- Du moins lui, car moi si je perdais, je perds.
- Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne.
- Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire
- Et il veut gagner, contre moi, c'est--dire perdre.
- Et moi son adversaire je veux le faire gagner.
-
-
- Et le royaume du _Notre Pre_ est le royaume mme de l'esprance:
- _Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour._
- (Et le royaume du _Je vous salue Marie_ est un royaume plus secret).
-
-
- Celui qui a dit le soir son _Notre Pre_ peut dormir tranquille.
- Croyez-vous que je vais m'amuser faire des misres ces pauvres
- enfants.
- Suis-je pas leur pre.
- Et que je vais m'amuser leur faire des surprises comme on en fait
- la guerre.
- Est-ce que je leur fais la guerre?
- Oui je leur fais la guerre, mais sait bien pourquoi.
- C'est pour les empcher de perdre la bataille.
- Je suis un honnte homme, dit Dieu.
- Croyez-vous que je vais m'amuser les prendre dans leur sommeil
- Comme un homme de guerre qui prend son ennemi.
- Croyez-vous que j'aie quelque got les prendre en dfaut.
- Et que a m'amuse, de condamner.
- Pauvres gens. Je vous le demande.
- Suis-je donc un bourreau d'Orient?
- Sans doute il est arriv quelquefois,--
- Rarement,--
- Que j'ai saisi un criminel tout endormi
- Dans la nuit qui prcdait l'accomplissement,
- La perptration de son crime,
- Et que je l'ai pris par la peau du cou.
- Et que je l'ai tran tout pantelant devant mon Tribunal.
- Comme un chien crev.
- Mais cela mme je l'ai fait pour bien peu. Pour trop peu.
- Je ne l'ai pas fait assez souvent. J'aurais d le faire plus souvent.
- J'ai laiss Caphe, et Pilate, et Judas
- Dormir tout le sommeil jusqu'au matin
- De la nuit qui prcdait l'accomplissement,
- La perptration de leur forfait.
- Et ce que je n'ai pas fait pour ces trois l, et pour tant d'autres.
- Ce que j'ai fait peine pour les rois d'Orient.
- _Mane, Thecel, Phars_ vous voudriez que je le fasse.
- Pour un bon chrtien, pour un bon paysan de mes paroisses franaises.
- Qui a labour tout le jour, qui a travaill, comme c'est la loi, pour
- nourrir sa femme et ses trois enfants.
- Qui le soir a mang une bonne assiette de soupe et bu un malheureux
- verre de vin.
- Et qui s'est couch dans son lit recru de fatigue,
- Rompu.
- Ce que je n'ai pas fait pour les rois d'gypte et pour les rois de
- Babylonie.
- Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux.
- Qui a femme et enfants.
- Croyez-vous que je vais le prendre en tratre?
- Et qui serais-je, moi leur pre. Non, non, rassurez-vous.
- Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait
- Et qui volerait du bois pour son feu.
- Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil,
- Ayant fait sa prire du soir,
- Son _Notre Pre_ et son _Je vous salue Marie_,
- C'est bon signe; son affaire est bonne.
- C'est signe qu'il tait mr pour paratre devant mon tribunal.
- Mr dans le bon sens.
- Voil les surprises que je fais. Je le jugerai comme un pre.
- _Un homme avait deux fils_. Et l'on sait comment les pres jugent.
- Celui qui a fait sa prire peut lever l'ancre
- _Pour la traverse de la nuit_.
- O nuit, dit Dieu, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau
- d'argent.
- Par toi j'obtiens quelquefois le dsistement de l'homme.
- Et le renoncement de l'homme.
- Et le draidissement de l'homme.
- Et qu'il se taise, surtout, qu'il se taise, il n'en finit pas de
- parler.
- Pour ce qu'il dit. Pour ce que a vaut ce qu'il dit.
- Et qu'il cesse de penser. Pour ce que a vaut.
- Crature la nuque raide. Crature aux tempes barres. Je n'aime
- pas, dit Dieu,
- Celui qui a la tte comme un morceau de bois. Les idoles aussi
- taient en bois.
- Celui qui dans un perptuel raidissement roule une perptuelle
- migraine.
- Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui pense
- Et qui se tourmente et qui se soucie
- Et qui roule une migraine perptuelle
- Dans la barre du front et un mal de tte
- Dans le creux de la nuque dans le derrire de la tte.
- Au point d'inquitude.
- Et qui a les sourcils froncs perptuellement
- Comme un secrtement malheureux.
- Et les tempes battantes et qui est brl de fivre.
- Et aussi qui a les bords des paupires frips
- A force de regarder le jour du lendemain.
- Ne suffit-il pas que moi je le regarde, le jour du lendemain.
- O nuit tu obtiens quelquefois le dsistement de ce malheureux.
- Et qu'il se dtende. C'est tout ce que je leur demande.
- Qu'il ne roule point un flot perptuel dans sa tte,
- Un ocan d'inquitude.
- Qu'est-ce que je leur demande. Qu'ils ferment un peu les yeux.
- Qu'ayant fait leur prire ils se couchent dans leur lit en long.
- Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des jambes et la
- tte au bout du corps.
- Qu'ils dsarment enfin, ces pauvres enfants, qu'ils ne prennent plus
- des gardes contre moi.
- Qu'ils dorment comme des btes, comme un bon cheval de labour sur de
- la bonne paille, sans penser,
- Sans prvoir, sans calculer,
- Voil ce que je demande, ce n'est pourtant pas difficile.
- Voil ce que je ne peux pas obtenir.
- Ils veulent toujours faire mon mtier, qui est de peser le lendemain.
- Ils ne veulent jamais faire le leur, qui est de le subir.
- Voil ce que je ne peux jamais obtenir.
- Ils se tourmentent, ils se tendent, ils se travaillent.
- Et toi seule nuit quelquefois tu l'obtiens,
- Qu'ils tombent dans un lit perdus de lassitude.
- O nuit sera-t-il dit que tout ce que je pourrai leur offrir et tout
- ce que je pourrai inventer.
- Et que mon Paradis sera cela.
- Et que tout ce qu'ils voudront ce sera cela.
- Et qu'ils seront si fatigus de la vie, et qu'ils seront si rids,
- Et qu'ils auront t si frips par une telle existence,
- Par la vie de cette terre
- Qu'ils ne voudront entendre que cela.
- Sera-t-il dit qu'il y aura des fronts si courbs qu'ils ne se
- relveront jamais.
- Et des reins si rompus qu'ils ne se redresseront jamais.
- Et des paules si votes que jamais elles ne se redresseront.
- Et des fronts si rids que jamais ils ne se drideront.
- Et des yeux si voils qu'ils ne se dvoileront jamais.
- Et des peaux si fltries que jamais elles ne redeviendront fraches.
- Et des peaux si fanes que jamais elles ne redeviendront jeunes.
- Et des peaux si tannes que jamais elles ne redeviendront neuves.
- Et des peaux si meurtries que jamais elles ne redeviendront saines.
- Et des mes si fltries que jamais elles ne redeviendront pures.
- Et des mmoires si pleines que jamais elles ne redeviendront vides.
- Et des bords de paupire si ourls que jamais ils ne redeviendront
- purs.
- Et des paupires si uses de travail que jamais elles ne
- redeviendront lisses.
- Et des voix si voiles que jamais elles ne redeviendront pures. Que
- jamais elles ne redeviendront jeunes.
- Et des regards si voils que jamais ils ne redeviendront profonds.
- Et des voix si noyes de sanglots.
- Et des yeux si noys de travail, et des yeux si noys de larmes.
- Des yeux perdus, des voix perdues.
- Et des mmoires si perdues de peines que jamais elles ne
- redeviendront neuves.
- Et des mes si perdues de dtresse que jamais elles ne redeviendront
- jeunes.
- Que jamais elles ne redeviendront enfants.
- Et que les cheveux blancs jamais ne redeviendront
- Des cheveux boucls de jeunesse.
- Et que ces pauvres cratures auront pass par de telles dtresses.
- Par de telles preuves.
- Et qu'elles auront dans leurs mmoires des histoires telles.
- Qu'elles ne pourront les oublier jamais.
- Sera-t-il dit qu'il y a des plis qu'on ne pourra pas dfaire.
- Avec un fer repasser.
- Des traces que l'on ne pourra pas effacer.
- Laver au battoir la rivire. Laver au lavoir.
- Et que les preuves uniques et que les uniques dtresses de cette
- terre
- Les auront marqus pour ternellement.
- Et qu'ils ne voudront rien savoir
- Et qu'ils ne voudront entendre rien
- (Je joue toujours contre moi, dit Dieu.
- Sans doute il est arriv quelquefois,
- Trop rarement,
- (Et je regrette bien de ne pas l'avoir fait plus souvent,
- Au moins quelquefois plus souvent)
- Que j'ai saisi un criminel tout chaud dans la nuit de son crime.
- Et que je l'ai pris par la peau du cou.
- Et que je l'ai tran tout pantelant devant mon Tribunal.
- Comme un chien crev.
- Mais c'est qu'ils prparaient de telles horreurs et de telles
- monstruosits.
- Que moi Dieu j'en ai t pouvant.
- Et que dans ma propre nuit j'en ai t saisi d'horreur.
- Et que je n'ai pas pu attendre au soir du jour qu'ils prparaient.
- Et que je n'ai pas mme pu supporter l'ide.
- Que cela se ferait, que cela se passerait, que cela aurait lieu,
- Qu'ils prparaient.
- Et que j'ai perdu patience. Et pourtant je suis patient.
- Parce que je suis ternel.
- Et je les ai saisis dans la prparation de l'accomplissement.
- Mais je n'ai pas pu me retenir. C'tait plus fort que moi. J'ai aussi
- ma face de colre.
- Mais ces bourreaux et ces criminels.
- Que j'ai pris par la peau de l'chine et que j'ai trans tout
- vivants.
- Combien taient-ils et combien de fois cela est-il arriv.
- Or ce que je n'ai pas fait pour Cyrus et pour Cambyse.
- Et pour les festins de Sardanapale.
- Et pour les rois de Ninive et de Babylone.
- Et pour les peuples de Babel.
- Et pour Nabuchodonosor et pour Tglath-Phalazar.
- Croyez-vous que je vais le faire prsent contre un pauvre laboureur.
- Pour qui me prenez-vous. Qui me faites-vous.
- Croyez-vous que je vais mobiliser la foudre et les clairs.
- Et dranger le tonnerre de Dieu.
- Et tout le tremblement contre mes vieilles paroisses franaises.
- Non, non, bonnes gens, mangez votre soupe et dormez.
- Faites une bonne journe, (si vous pouvez), mangez votre soupe, une
- bonne plate de soupe, une pleine soupire si vous pouvez, s'il y
- en a, une bonne soupire bien fumante pleine de pommes de terre;
- faites votre prire; et dormez.
- Celui qui fait sa prire, _Notre Pre qui tes aux cieux_, pose entre
- lui et moi
- Une barrire infranchissable ma colre.
- Et peut s'abandonner au sommeil de la nuit.
- (O nuit, je t'ai cre la premire). _Que votre volont soit faite_.
- Or ce que je n'ai pas fait contre les races perdues.
- Vous voudriez que je le fasse contre mes paroisses franaises.
- Un vnement s'est pass dans l'intervalle, un vnement est
- intervenu, un vnement a fait barrire.
- C'est que mon fils est venu.
- Et moi qu'est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses franaises.
- Qu'est-ce que je deviendrais. C'est l que mon nom monte
- ternellement.
- Depuis quand le gnral dcime-t-il ses meilleurs soldats. Ce sont
- mes meilleures troupes.
- Croyez-vous que je vais aller surprendre dans son sommeil mon propre
- camp.
- Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre
- A dcimer mes propres hommes.
- Je ferais une belle bataille, aprs.
- Oh je sais bien qu'ils ne sont pas parfaits.
- Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleures troupes.
- Il faut aimer ces cratures comme elles sont.
- Quand on aime un tre, on l'aime comme il est.
- Il n'y a que moi qui est parfait.
- C'est mme pour cela peut-tre
- Que je sais ce que c'est que la perfection
- Et que je demande moins de perfection ces pauvres gens.
- Je sais, moi, combien c'est difficile.
- Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs preuves
- J'ai envie, je suis tent de leur mettre la main sous le ventre
- Pour les soutenir dans ma large main
- Comme un pre qui apprend nager son fils
- Dans le courant de la rivire
- Et qui est partag entre deux sentiments.
- Car d'une part s'il le soutient toujours et s'il le soutient trop
- L'enfant s'y fiera et il n'apprendra jamais nager.
- Mais aussi s'il ne le soutient pas juste au bon moment
- Cet enfant boira un mauvais coup.
- Ainsi moi quand je leur apprends nager dans leurs preuves
- Moi aussi je suis partag entre ces deux sentiments.
- Car si je les soutiens toujours et je les soutiens trop
- Ils ne sauront jamais nager eux-mmes.
- Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment
- Ces pauvres enfants boiraient peut-tre un mauvais coup.
- Telle est la difficult, elle est grande.
- Et telle la duplicit mme, la double face du problme.
- D'une part il faut qu'ils fassent leur salut eux-mmes. C'est la
- rgle.
- Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas intressant. Ils ne
- seraient pas des hommes.
- Or je veux qu'ils soient virils, qu'ils soient des hommes et qu'ils
- gagnent eux-mmes
- Leurs perons de chevaliers.
- D'autre part il ne faut pas qu'ils boivent un mauvais coup
- Ayant fait un plongeon dans l'ingratitude du pch.
- Tel est le mystre de la libert de l'homme, dit Dieu,
- Et de mon gouvernement envers lui et envers sa libert.
- Si je le soutiens trop, il n'est plus libre
- Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe.
- Si je le soutiens trop, j'expose sa libert
- Si je ne le soutiens pas assez, j'expose son salut:
- Deux biens en un sens presque galement prcieux.
- Car ce salut a un prix infini.
- Mais qu'est-ce qu'un salut qui ne serait pas libre.
- Comment serait-il qualifi.
- Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-mme.
- Par lui-mme l'homme. Soit procur par lui-mme.
- Vienne en un sens de lui-mme. Tel est le secret,
- Tel est le mystre de la libert de l'homme.
- Tel est le prix que nous mettons la libert de l'homme.
- Parce que moi-mme je suis libre, dit Dieu, et que j'ai cr l'homme
- mon image et ma ressemblance.
- Tel est le mystre, tel est le secret, tel est le prix
- De toute libert.
- Cette libert de cette crature est le plus beau reflet qu'il y ait
- dans le monde
- De la Libert du Crateur. C'est pour cela que nous y attachons,
- Que nous y mettons un prix propre.
- Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait
- pas d'un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu'est-ce que ce
- serait.
- Qu'est-ce que a voudrait dire.
- Quel intrt un tel salut prsenterait-il.
- Une batitude d'esclaves, un salut d'esclaves, une batitude serve,
- en quoi voulez-vous que a m'intresse. Aime-t-on tre aim par
- des esclaves.
- S'il ne s'agit que de faire la preuve de ma puissance, ma puissance
- n'a pas besoin de ces esclaves, ma puissance est assez connue, on
- sait assez que je suis le Tout-Puissant.
- Ma puissance clate assez dans toute matire et dans tout vnement.
- Ma puissance clate assez dans les sables de la mer et dans les
- toiles du ciel.
- Elle n'est point conteste, elle est connue, elle clate assez dans
- la cration inanime.
- Elle clate assez dans le gouvernement,
- Dans l'vnement mme de l'homme.
- Mais dans ma cration anime, dit Dieu, j'ai voulu mieux, j'ai voulu
- plus.
- Infiniment mieux. Infiniment plus. Car j'ai voulu cette libert.
- J'ai _cr_ cette libert mme. Il y a plusieurs degrs de mon trne.
- Quand une fois on a connu d'tre aim librement, les soumissions
- n'ont plus aucun got.
- Quand on a connu d'tre aim par des hommes libres, les
- prosternements d'esclaves ne vous disent plus rien.
- Quand on a vu saint Louis genoux, on n'a plus envie de voir
- Ces esclaves d'Orient couchs par terre
- Tout de leur long plat ventre par terre. tre aim librement,
- Rien ne pse ce poids, rien ne pse ce prix.
- C'est certainement ma plus grande invention.
- Quand on a une fois got
- D'tre aim librement
- Tout le reste n'est plus que soumissions.
- C'est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Franais,
- Et que nous les aimons entre tous uniquement
- Et qu'ils seront toujours mes fils ans.
- Ils ont la libert dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le font
- librement.
- Ils sont moins esclaves et plus libres dans le pch mme
- Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux nous avons
- got.
- Par eux nous avons invent. Par eux nous avons cr
- D'tre aims par des hommes libres. Quand saint Louis m'aime, dit
- Dieu,
- Je sais qu'il m'aime.
- Au moins je sais qu'il m'aime, celui-l, parce que c'est un baron
- franais. Par eux nous avons connu
- D'tre aims par des hommes libres. Tous les prosternements du monde
- Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme libre. Toutes
- les soumissions, tous les accablements du monde
- Ne valent pas une belle prire, bien droite agenouille, de ces
- hommes libres-l. Toutes les soumissions du monde
- Ne valent pas le point d'lancement
- Le bel lancement droit d'une seule invocation
- D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu, je suis sr,
- Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un libre baron
- de l'Ile de France. Quand saint Louis m'aime
- Je sais, je connais ce que c'est que d'tre aim.
- (Or c'est tout). Sans doute il craint Dieu.
- Mais c'est d'une noble crainte, toute emplie, toute gonfle,
- Toute pleine d'amour, comme un fruit gonfl de jus.
- Nullement quelque lche, quelque basse crainte, quelque sale peur
- Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais une haute, mais une
- noble crainte,
- La peur de me dplaire, parce qu'il m'aime, et de me dsobir, parce
- qu'il m'aime,
- Et, parce qu'il m'aime, la peur
- De ne pas tre trouv agrable
- Et aimant et aim sous mon regard. Nulle infiltration, dans cette
- noble crainte,
- D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile lchet.
- Et quand il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il m'aime, c'est
- vrai. Et quand il dit qu'il aimerait mieux
- tre lpreux que de tomber en pch mortel (tant il m'aime), c'est
- vrai.
- Lui je sais que c'est vrai.
- Ce n'est pas vrai seulement qu'il le dit. C'est vrai que c'est vrai.
- Il ne dit pas a pour que a fasse bien.
- Il ne dit pas a parce qu'il a vu a dans les livres ni parce qu'on
- lui a dit de le dire. Il dit a parce que a est.
- Il m'aime ce point. Il m'aime ainsi. Librement. La preuve que j'en
- ai dans la mme race
- C'est que le sire de Joinville (que j'aime tant tout de mme) qui est
- un autre baron franais,
- Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente pchs mortels
- que de devenir lpreux,
- (Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu'il dit)
- Ne se gne pas non plus pour dire ce qu'il pense
- C'est--dire pour dire le contraire
- En prsence mme d'un si grand roi
- Et d'un si grand saint
- Que pourtant il connaissait pour tel,
- C'est--dire pour contrarier un si grand roi et un si grand saint. La
- libert de parole
- De celui qui ne veut pas risquer le coup
- D'tre lpreux plutt que de tomber en pch mortel
- Me garantit la libert de parole de celui qui aime mieux tre lpreux
- Que de tomber en pch mortel.
- Si l'un dit ce qu'il pense, l'autre aussi dit ce qu'il pense.
- L'un prouve l'autre.
- Ils n'ont pas peur de contrarier mme le roi, mme le saint.
- Mais aussi quand ils parlent, on sait qu'ils parlent comme ils sont.
- Et qu'ils pensent ce qu'ils disent. Et qu'ils disent ce qu'ils
- pensent. C'est tout un.
- Que ne ferait-on pas pour tre aim par de tels hommes.
- La servitude est un air que l'on respire dans une prison
- Et dans une chambre de malade. Mais la libert
- Est ce grand air que l'on respire dans une belle valle
- Et encore plus flanc de coteau et encore plus sur un large plateau
- bien ar.
- Or il y a un certain got de l'air pur et du grand air
- Qui fait les hommes forts, un certain got de sant,
- D'une pleine sant, virile, qui fait paratre tout autre air
- Enferm, malade, confin.
- Celui-l seul qui vit au grand air
- A la peau assez cuite et l'oeil assez profond et le sang de sa race.
- Ainsi celui-l seul qui vit la grande libert
- A la peau assez cuite et l'me assez profonde et le sang de ma grce.
- Que ne ferait-on pas pour tre aim par de tels hommes.
- Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs avec moi.
- Comme ils se disent la vrit entre eux, ainsi ils me disent la
- vrit moi.
- Et comme le baron n'a point peur de contrarier le roi et le saint
- mme,
- (Qu'il aime tant, qu'il estime son prix, pour qui il se ferait
- tuer),
- Ainsi je l'avoue ils n'ont quelquefois pas peur de me contrarier.
- Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m'aiment, ils m'aiment.
- Ils m'estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi.
- J'en ai pour garant mme leur pre libert.
- Leur libert de parole, leur libert d'acte. Ces hommes libres
- Savent donner l'amour un certain got pre, un certain got propre
- et cette libert
- Est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde car elle me
- rappelle, car elle me renvoie
- Car c'est un reflet de ma propre Libert
- Qui est le secret mme et le mystre
- Et le centre et le coeur et le germe de ma Cration.
- Comme j'ai cr l'homme mon image et ma ressemblance,
- Ainsi j'ai cr la libert de l'homme l'image et la ressemblance
- De ma propre, de mon originelle libert. Aussi quand saint Louis
- tombe genoux
- Sur les dalles de la Sainte-Chapelle, sur les dalles de Notre-Dame
- C'est un homme qui tombe genoux, ce n'est pas une chiffe, ce n'est
- pas une loque
- Un tremblant esclave d'Orient
- C'est un homme et c'est un Franais et quand saint Louis m'aime
- C'est un homme qui m'aime et quand saint Louis se donne
- C'est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me donne son coeur
- Il me donne un coeur d'homme et un coeur de Franais. Et quand il
- m'estime mon prix
- C'est--dire quand il m'estime Dieu,
- C'est une tte d'homme qui m'estime, une saine tte de Franais.
- (Et Joinville mme, Joinville qu'il ne faut point oublier.
- Quand il m'aime (car il m'aime aussi),
- Quand il m'estime (car il m'estime aussi),
- Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il me donne son
- coeur,
- Il sait ce qu'il est, qui il est,
- Il sait ce qu'il vaut, il sait ce qu'il pse, il sait ce qu'il donne,
- il sait ce qu'il apporte
- Et je le sais aussi.
- Quand Joinville mme, et je ne dis pas seulement saint Louis,
- Quand Joinville tombe genoux sur la dalle
- Dans la cathdrale de Reims
- Ou dans la simple chapelle de son chteau de Joinville,
- Ce n'est pas un esclave d'Orient qui s'croule,
- Dans la peur et dans quelque lche et dans quelque sale tremblement
- Aux genoux et aux pieds de quelque potentat
- D'Orient. C'est un homme libre et un baron franais,
- Joinville sire de Joinville,
- Qui donne, qui apporte et qui fait tomber genoux
- Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gratuitement
- Et un homme libre et un baron franais,
- Joinville sire de Joinville de la comt de Champagne,
- Jean, sire de Joinville, snchal de Champagne.
-
-
-
- Il ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu.
- Il osait reprendre mme le roi.
- Il me reprenait bien un peu moi-mme
- Avec son histoire de la lpre et des pchs mortels.
- Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu'ils veulent.
-
-
-
- Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C'taient de nobles
- hommes.
- Si l'on oubliait les pcheurs, il n'en resterait pas beaucoup.
- Peu de saints, beaucoup de pcheurs, comme partout.
- Mais il faut ce grand cortge de pcheurs
- Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de
- Joinville.
-
-
-
- Quelques saints marchent en tte. Et le grand cortge des pcheurs
- suit derrire. Ainsi est faite ma chrtient.
- C'est ainsi qu'on obtient les grandes processions.
- Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand troupeau suit
- derrire. Ainsi est fait le cortge de ma chrtient.
-
-
-
- Comme leur libert a t cre l'image et la ressemblance de ma
- libert, dit Dieu,
- Comme leur libert est le reflet de ma libert,
- Ainsi j'aime trouver en eux comme une certaine gratuit
- Qui soit comme un reflet de la gratuit de ma grce,
-
- Qui soit comme cre l'image et la ressemblance de la gratuit de
- ma grce.
-
- J'aime qu'en un sens ils prient non seulement librement mais comme
- gratuitement.
- J'aime qu'ils tombent genoux non seulement librement mais comme
- gratuitement.
- J'aime qu'ils se donnent et qu'ils donnent leur coeur et qu'ils se
- remettent et qu'ils supportent et qu'ils estiment non seulement
- librement mais comme gratuitement.
- J'aime qu'ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais
- comme gratuitement.
- Or pour cela, dit Dieu, avec mes Franais je suis bien servi.
- C'est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le coeur
- libral.
- Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit.
- Quand il donne, il ne vend pas, celui-l, et il ne prte pas la
- petite semaine.
- Il donne pour rien. Autrement est-ce donner.
- Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer.
- Il ne me propose point toujours des marchs gnralement honteux.
- Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jardinier.
- Peuple gratuit, peuple gracieux.
- Peuple de barons franais, peuple qui lve la tte, peuple qui sais
- parler aux grands
- Et par consquent moi le Trs-Grand. Ceux qui baissent toujours la
- tte
- On ne voit pas qu'ils baissent aussi la tte
- A l'Offertoire et l'lvation du Corps de mon Fils.
- Mais ces Franais qui lvent toujours la tte,
- Qui ont toujours la tte droite
- Et haute,
- Quand dans une glise cent cinquante ou deux cents ranges de
- Franais genoux
- Baissent la tte ensemble en mme temps trois fois aux trois coups de
- la sonnette
- Pour l'offrande et l'offertoire
- Et pour la conscration et pour l'lvation du corps de mon fils,
- a se voit, qu'ils baissent la tte et tout le monde comprend
- Que a en vaut la peine,
- Que c'est un instant solennel et le plus grand mystre et le plus
- grand instant qu'il y ait dans le monde.
-
-
-
- C'est un peuple, dit Dieu, qui a la gratuit dans le sang. Il donne
- et ne retient pas.
- Il donne et ne reprend pas.
- Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main droite.
- Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main droite.
- Sa main gauche ignore littralement ce que fait sa main droite.
- Et ainsi c'est le peuple qui se conforme le plus littralement
- Aux paroles de mon fils. Et qui le plus littralement ralise
- Les paroles de mon fils.
-
-
-
- Peuple naturellement libral, dit Dieu, peuple aux mains librales
- Il ne sait pas marchander. Il ne marchande pas sur une prire.
- Il ne marchande pas sur un voeu. Quand il donne, il donne. Quand il
- demande, il demande.
- Il ne fait pas traner ce qu'il donne dans ce qu'il demande et ce
- qu'il demande dans ce qu'il donne.
- Il n'embarbouille pas tout a l'un dans l'autre.
- Il n'emmle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne donne pas pour
- demander, il ne donne pas pour recevoir. Il sait trs bien
- Que tout ce qu'on m'apporte n'est rien auprs,
- En comparaison, au prix de ce que je donne.
- Aussi ces Franais ne me proposent-ils jamais un change, un march.
- Ils savent trs bien
- Que ma grce est gratuite, qu'il n'est que de me plaire, que je fais
- ce que je veux
- Et ils y rpondent par une sorte de prire gratuite et mme
- Par des sortes de voeux gratuits. Ils savent trs bien
- Qu'ils ne m'apportent aucuns mrites et que ce que je fais,
- Je le fais pour les mrites et par les mrites de mon fils et des
- saints.
-
-
-
- A une gratuit de ma grce ils rpondent par une certaine gratuit de
- la prire.
- Et par une certaine gratuit du voeu mme.
-
-
-
- Ils me rpondent comme je demande. Or s'il en est ainsi du menu
- peuple et d'un baron franais
- Que sera-ce d'un saint Louis, baron lui-mme et roi des barons.
- Dans leur histoire de la lpre et du pch mortel voici comme je
- calcule, dit Dieu.
- Quand Joinville aime mieux avoir commis trente pchs mortels que
- d'tre lpreux
- Et quand saint Louis aime mieux tre lpreux que de tomber en un seul
- pch mortel,
- Je n'en retiens pas, dit Dieu, que saint Louis m'aime ordinairement
- Et que Joinville m'aime trente fois moins qu'ordinairement.
- Que saint Louis m'aime suivant la mesure, la mesure,
- Et que Joinville m'aime trente fois moins que la mesure.
- Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je calcule. Voici ce
- que je retiens.
- J'en retiens au contraire que Joinville m'aime ordinairement
- Honntement, comme un pauvre homme peut m'aimer,
- Doit m'aimer.
- Et que saint Louis au contraire m'aime trente fois plus
- qu'ordinairement,
- Trente fois plus qu'honntement.
- Que Joinville m'aime la mesure,
- Et que saint Louis m'aime trente fois plus qu' la mesure.
- (Et si je l'ai mis dans mon ciel, celui-l, au moins je sais
- pourquoi).
-
-
-
- Voil comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car
- cette lpre dont il s'agissait,
- Cette lpre dont ils parlaient et d'tre lpreux
- Ce n'tait pas une lpre d'imagination et une lpre d'invention et
- une lpre d'exercice.
- Ce n'tait pas une lpre qu'ils avaient vue dans les livres ou dont
- ils avaient entendu parler
- Plus ou moins vaguement
- Ce n'tait pas une lpre pour en parler ni une lpre pour faire peur
- en conversation et en figures,
- Mais c'tait la relle lpre et ils parlaient de l'avoir, eux-mmes,
- rellement,
- Qu'ils connaissaient bien, qu'ils avaient vue vingt fois
- En France et en Terre-Sainte,
- Cette dgotante maladie farineuse, cette sale gale, cette mauvaise
- teigne,
- Cette rpugnante maladie de crotes qui fait d'un homme
- L'horreur et la honte de l'homme,
- Cet ulcre, cette pourriture sche, enfin cette dfinitive lpre
- Qui ronge la peau et la face et le bras et la main,
- Et la cuisse et la jambe et le pied
- Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines,
- Cette sche moisissure blanche qui gagne de proche en proche
- Et qui mord comme avec des dents de souris,
- Et qui fait d'un homme le rebut et la fuite de l'homme,
- Et qui dtruit un corps comme une granuleuse moisissure
- Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lvres,
- Ces affreuses lvres sches de plaies
- Et qui avance toujours et jamais ne recule
- Et qui gagne toujours et qui jamais ne perd
- Et qui va jusqu'au bout,
- Et qui fait d'un homme un cadavre qui marche,
- C'est de cette lpre-l qu'ils parlaient, de nulle autre.
- C'est de cette lpre-l qu'ils pensaient, de nulle autre.
- D'une lpre relle, nullement d'une lpre d'exercice.
- C'est cette lpre-l qu'il aimait mieux avoir, nulle autre.
- Eh bien moi je trouve que c'est trente fois saisissant
- Et que c'est m'aimer trente fois et que c'est trente fois de l'amour.
-
-
-
- Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l'me avait vu
- Ce que c'est que cette lpre de l'me
- Que nous ne nommons pas en vain le pch _mortel_,
- Si avec les yeux de l'me il avait vu
- Cette pourriture sche de l'me infiniment plus mauvaise,
- Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse,
- Infiniment plus maligne, infiniment plus odieuse
- Lui-mme il et tout de suite compris combien son propos tait
- absurde.
- Et que la question ne se pose mme pas. Mais tous ne voient pas avec
- les yeux de l'me.
- Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des saints, ainsi est
- ma chrtient.
- Il y a aussi les pcheurs, il en faut, c'est ainsi.
- C'tait un bon chrtien, tout de mme, ensemble, c'tait un pcheur,
- il en faut dans la chrtient.
- C'tait un bon Franais, Jean, sire de Joinville, un baron de saint
- Louis. Au moins il disait ce qu'il pense.
- Ces gens-l font le gros de l'arme. Il faut aussi des troupes. Il ne
- suffit pas d'avoir des chefs qui marchent en tte.
- Ces gens-l partent fort honntement en croisade, au moins une fois
- sur les deux, et font trs honntement la croisade.
- Ils se battent trs bien et se font tuer trs proprement et gagnent
- le royaume du ciel
- Tout comme un autre.
- (Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du ciel.
- Ou je veux dire comme eux-mmes ils gagneraient un autre royaume,
- Un royaume de la terre.) C'est ce qu'il y a de plus remarquable en
- eux.
- Ils s'en vont les uns comme les autres, en troupe, les uns derrire
- les autres.
- Sans se presser, sans s'tonner, sans faire des grands gestes,
- Trs honntement, fort ordinairement,
- Sans faire un clat et ils finissent tout de mme
- Par conqurir le royaume du ciel.
- Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on gagne un royaume de
- la terre,
- Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un royaume de la
- terre,
- A main forte et cela ne russit dj pas si mal. _Violenti rapiunt_.
- Ils vous font d'ailleurs tout cela fort honntement, trs
- communment, comme allant de soi.
- Comme si ce ft la chose la plus naturelle du monde.
- Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la lpre. Ils trouvent
- sans doute que ce n'est pas propre. Ils aimeraient mieux autre
- chose.
- Les malheureux, les sots, s'ils voyaient la lpre de l'me
- Et s'ils voyaient la salet ou la propret de l'me.
- Mais voil, ils se disent: Je n'ai qu'un corps (les sots, ils
- oublient le principal,
- Ils oublient non pas seulement l'me, mais le corps de leur ternit,
- Le corps de la rsurrection des corps),
- Je n'ai qu'un corps, pensent-ils (ne pensant qu' leur corps
- terrestre)
- Si cette sale lpre me prend, je suis perdu
- (Ils veulent dire que leur corps temporel est temporellement perdu).
- C'est une maladie qui prend toujours et qui ne rend jamais.
- C'est une pourriture sche qui fait avancer toujours et toujours
- Les bords des lvres de ses affreuses plaies.
- Si je suis pris, je suis perdu.
- a commence par un point, a finit par tout le corps.
- a ne pardonne pas, quand c'est commenc c'est fini.
- C'est une maladie impossible dfaire.
- Elle dfait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus. Elle rompt
- tout.
- Ce corps que j'ai (et qu'ils aiment tant) tomberait en poussire et
- en lambeaux
- Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait jamais plus.
- C'est une gangrne irrvocable et qui ne retourne jamais en arrire.
- Or ils y tiennent leur corps. On dirait qu'ils croient qu'ils n'ont
- que a.
- Ils savent pourtant bien qu'ils ont une me. La vie est l'union de
- l'me et du corps,
- La mort est leur sparation. Mais leur corps leur parat
- Solide et bon vivant.
- Ils ont l'impression que la lpre anantira tout leur corps et
- qu'elle les tiendra jusqu'au bout (ils ne considrent point qu'au
- bout de ce bout
- Commence le vritable commencement)
- Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que la lpre.
- Je pense qu'ils aimeraient mieux attraper
- Une maladie qui leur plairait. C'est toujours le mme systme.
- Ils veulent bien affronter les plus terribles preuves
- Et m'offrir les plus redoutables exercices,
- Pourvu que ce soient eux qui les aient pralablement
- Choisis. L-dessus les Pharisiens s'crient et font des clats
- Et poussent des cris et font des mines et ces excrables Pharisiens
- Surtout prient disant: Seigneur nous vous rendons grces
- De ce que vous ne nous avez point fait semblables cet homme
- Qui a peur d'attraper la lpre. Or moi je dis au contraire, dit Dieu,
- C'est moi qui dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lpre.
- Je sais ce que c'est que la lpre. C'est moi qui l'ai faite.
- Je la connais. Je dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lpre.
- Et je n'ai jamais dit que les preuves et les exercices de leur vie,
- Et les maladies et les misres de leur vie,
- Et les dtresses de leur vie ce n'tait rien.
- J'ai toujours dit au contraire et j'ai toujours pens
- Et j'ai toujours pes que ce n'tait pas rien.
- Et il faut bien croire qu'en effet ce n'tait pas rien
- Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades
- Et puisque j'ai donn au roi de France
- De toucher les crouelles.
-
-
-
- Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut pas attraper
- la lpre.
- Et ils sont scandaliss, ces vertueux.
- Mais moi qui ne suis pas vertueux,
- Dit Dieu,
- Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalis.
-
-
-
- Je ne compte pas, je n'en retiens pas que ce Joinville est trente
- fois au dessous de l'ordinaire.
- Mais j'en retiens, mais je compte au contraire
- Que c'est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu
- ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de
- l'ordinaire.
-
-
- Je ne compte pas, je n'en retiens pas
- Que Joinville est trente fois lche.
- Mais au contraire j'en retiens et je compte
- Que c'est ce saint Louis qui est trente fois brave,
- Trente fois brave au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.
-
-
- Je ne compte pas, je n'en retiens pas
- Que Joinville est trente fois plus bas.
- Mais au contraire j'en retiens et je compte
- Que c'est ce saint Louis qui est trente fois haut,
- Trente fois haut au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.
-
-
- Je ne compte pas, je n'en retiens pas
- Que Joinville est trente fois petit.
- Mais je sais seulement qu'il est homme.
- Et au contraire j'en retiens et je compte,
- Voici comme je compte,
- Et c'est ainsi.
- J'en retiens et je compte que c'est ce saint Louis, roi de France,
- Qui est trente fois grand, trente fois au dessus de l'ordinaire et
- plus que la mesure
-
- Et qui est trente fois prs de mon coeur et trente fois le frre de
- mon fils.
-
-
- Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la
- lpre.
- Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalis.
- Il connat trop la nature de l'homme et l'infirmit de l'homme et il
- est seulement profondment pein.
-
-
-
- Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne veut pas attraper
- la lpre.
- Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement.
- Fermement mais doucement.
- Et cette fermet est d'autant plus sre et me donne d'autant plus de
- certitude et plus d'assurance et plus de garantie qu'elle est plus
- douce.
- Les coeurs des pcheurs ne se prennent point par effraction.
-
-
-
- Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par
- effraction.
-
-
-
- Les Pharisiens courent sus l'homme qui ne veut pas attraper la
- lpre.
- Voyez comme au contraire le Saint le reprend doucement.
- Le Saint est envahi d'une peine affreuse cette parole du pcheur.
- Mais il absorbe, il dvore sa peine et la souffre lui-mme pour
- lui-mme en lui-mme.
- Et voyez comme il reprend doucement le pcheur.
-
-
-
- Or moi, dit Dieu, je suis du ct des saints et nullement du ct des
- Pharisiens.
- Aussi j'absorbe et je dvore ma peine et je la souffre moi-mme en
- moi-mme pour moi-mme,
- Et voyez comme je parle doucement au pcheur
- Et comme je reprends doucement le pcheur.
-
-
- _Et quand les frres s'en furent partis_,
- (Il attend que les deux frres qu'il avait appels,
- Qu'il avait fait venir s'en soient partis. Il attend qu'ils soient
- seuls. Il ne veut pas
- Faire un semblant d'affront un baron franais),
- _il m'appela tout seul, et me fit seoir ses pieds et me dit:
- Comment me dtes-vous hier ce?
- Et je lui dis que encore lui disais-je._
-
-
- _Et je, qui onques ne lui mentis;
- Et je lui dis que encore lui disais-je;_ en vrit, dit Dieu,
- Cette franchise de Joinville, qui ose rpter cela au roi,
- Est prcisment ce qui me garantit la franchise de saint Louis.
- Cette franchise de pch de Joinville et de cette certaine impit
- Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit,
- Ce qui pour ainsi dire me contrebalance
- La franchise de saintet de saint Louis. Et ce qui me la vrifie.
- Entendez-moi, dit Dieu, c'est la libert de Joinville
- Qui me couvre, qui me garantit la libert de saint Louis.
- C'est la gratuit de Joinville
- Qui me couvre, qui me garantit la gratuit, la grce de saint Louis.
- Entendez-moi c'est le pch de Joinville, ce bon chrtien,
- Qui me couvre, qui me garantit la saintet mme de saint Louis.
-
-
-
- _Je, qui onques ne lui mentis_, c'est parce que Joinville ne mentit
- jamais saint Louis,
- Mme au risque de lui dplaire, mme au risque de le contrarier et de
- lui faire une grande peine,
- Que je suis sr aussi et que je suis garanti
- Que saint Louis ne me ment jamais,
- Que son amour, que sa saintet ne me ment pas,
- Que ce n'est point un amour, une saintet de convention,
- De complaisance, imaginaire,
- Mais que c'est un amour, une saintet relle,
- Franche, terrienne,
- Terreuse, une saintet de race et de belle race,
- Libre, gratuite.
-
-
- _Et il me dit: Vous dtes comme vif tourdi;_
-
- (Rien de plus, comme vif tourdi, comme vif tourneau);
-
- _car vous devez savoir que nulle si laide lpre n'est comme d'tre en
- pch mortel, pour ce que l'me qui est en pch mortel est
- semblable au diable; par quoi nulle si laide lpre ne peut tre._
-
- _Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guri de la lpre
- du corps; mais quand l'homme qui a fait le pch mortel meurt, il
- ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle
- repentance que Dieu lui ait pardonn: par quoi grand peur doit
- avoir que cette lpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si
- vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre coeur
- ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que
- tout mchef avnt au corps, de lpre et de toute maladie, que ce
- que le pch mortel vnt l'me de vous._
-
-
-
- Quelle douceur, mon enfant, quelle fermet dans la douceur, quelle
- douceur dans la fermet.
- L'une et l'autre ensemble lies indissolubles, l'une poussant
- l'autre, l'une faisant valoir l'autre, l'une soutenant l'autre,
- l'une nourrissant l'autre.
- La douceur toute arme de fermet, la fermet toute arme de douceur.
- L'une enferme dans l'autre, l'autre enferme dans l'une, comme un
- double noyau dans un double fruit
- De fermet.
- Une douceur d'autant mieux garantie par la fermet, une fermet
- d'autant mieux garantie par la douceur.
- L'une portant l'autre.
- Car il n'est point de vritable douceur que fonde sur la fermet,
- Vtue de fermet.
- Et il n'est point de vritable fermet que vtue de douceur.
-
-
-
- Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime
- Entre en la sujtion de celui qui est aim.
- Voil comme il parle, lui le roi de France.
- Il est vrai que c'est un baron franais.
- Quel soin de ne point offenser.
- De ne meurtrir aucunement, de ne point lser.
- De ne point blesser.
- De ne laisser aucune trace,
- Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure.
- Quelle attention, quelle dilection.
- Quel soin de ne pas donner mme une apparence de tort.
- Quel soin de ne pas commettre la moindre offense.
- Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-mme
- Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement.
- Il parle comme un tremblant solliciteur.
- C'est qu'il tremble en effet et c'est qu'il sollicite.
- Il tremble que son fidle Joinville ne fasse pas son salut.
- Et il demande Joinville, il sollicite que le fidle Joinville
- Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle sollicitation.
- Il a soin de le prendre part. Il attend que les deux frres
- soient partis.
- Quelle douceur, quel pre parlerait plus doucement son fils.
- _Comment me dtes-vous hier ce?
- Et je lui dis que encore lui disais-je.
- Et il me dit: Vous dtes comme hastis musars;_ (comme htif musard,
- comme htif tourdi, comme htif tourneau);
- Il feint presque de plaisanter, de commencer sur un ton assez
- plaisant, justement comme un qui a peur,
- Prcisment comme celui qui va entrer dans le propos le plus grave,
- Qui va causer, qui va traiter de l'intrt le plus grave);
- (ainsi commencent les joutes les plus redoutables);
- Et le srieux profond arrive tout aussitt aprs,
- Entre incontinent dans le corps mme et dans le texte de cette
- plaisante,
- De cette redoutable entre. _Vous dtes comme htis musars;
- car vous devez savoir que nulle si laide lpre
- n'est comme d'tre en pch mortel,
- pour ce que l'me qui est en pch mortel est semblable au diable:
- par quoi nulle si laide lpre ne peut tre._
-
-
-
- Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon enfant, des
- plus belles paroles des vangiles,
- Des plus grandes paroles de Jsus dans les vangiles. Car en
- imitation de Jsus
- Il a t donn des saints de prononcer des paroles non indignes
- De Jsus, des paroles de Jsus,
- Comme en imitation et en l'honneur de Jsus
- Il a t donn des martyrs de subir une mort
- Non indigne de la mort de Jsus. Ainsi ces paroles qui viennent
- Ne sont point indignes de la prdication de Jsus mme.
- _Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guri de la lpre
- du corps;_
- (comme c'est la mme voix que dans les vangiles, mon enfant, la mme
- profondeur,
- La mme rsonance de la mme voix dans la mme profondeur)
- (c'est qu'aussi c'est la mme saintet. Jsus et les _autres_ saints.
- La mme commune ternelle saintet,
- La mme communion des saints);
- _mais quand l'homme qui a fait le pch mortel meurt,
- il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle
- repentance
- que Dieu lui ait pardonn:
- par quoi grand peur doit avoir que cette lpre lui dure
- tant comme Dieu sera en paradis._ Mais les paroles qui viennent, mon
- enfant,
- Ne sont pas indignes du coeur des vangiles,
- Des trois paraboles de l'Esprance.
- Elles sont le reflet, elles sont le report, elles sont le rappel
- Dans la mme rsonance et dans la mme ligne
- Des trois paraboles de l'Esprance. _Un homme avait deux fils._ Un
- roi avait un baron.
- Un roi avait un fidle. Un roi avait un fils. Un roi avait un fal.
- Et comme les trois paraboles de l'esprance
- Sont le coeur peut-tre et sans doute et le couronnement des
- vangiles,
- Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le coeur peut-tre
- et sans doute et le couronnement
- Non seulement de saint Louis et de la saintet de saint Louis.
- Mais de toute saintet peut-tre aprs les vangiles,
- De toute saintet issue des vangiles. Car elle est le reflet, et le
- report, et le rappel
- De cette unique parabole de l'enfant qui tait perdu. Comme il
- s'abaisse, le roi de France.
- Quelle chrtienne humiliation, quelle humiliation de saint. Celui qui
- aime
- Entre dans la dpendance de celui qui est aim. Quelle noble
- humilit. Il ne commande pas, il demande.
- Il attend, il espre, il reprend doucement. Il prie. Quelle humilit
- toute vtue de noblesse.
- _Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre
- coeur ce,
- pour l'amour de Dieu et de moi,
- que vous aimassiez mieux que tout mchef avnt au corps,
- de lpre et de toute maladie,
- que ce que le pch mortel vnt l'me de vous._
-
-
-
- Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance,
- quelle tendre instance.
- Voil comme le saint parle au pcheur,
- Pour son salut. Jsus mme
- N'a jamais t plus tendre au pcheur. C'est que le saint par
- lui-mme sait
- Ce que c'est que d'tre homme et ce qu'est la faiblesse humaine
- Et l'infirmit de l'homme
- Et ce que c'est pour l'homme que la tentation
- De sa propre faiblesse. _Car l'esprit est prompt, mais la chair est
- faible._
- Et moi, dit Dieu, qui suis du ct des saints et nullement du ct
- des Pharisiens,
- Moi qui suis tout au bout du ct des saints
- Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmit de l'homme
- (c'est moi qui l'ai fait),
- Et je parle Joinville comme saint Louis.
-
-
-
- Comment serais-je moins tendre que saint Louis. Comme lui je tremble
- Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hlas,
- Pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres soient
- parfaits.
- Et ils exigent et ils rclament. Et ils ne parlent que de cela. Mais
- moi je ne suis pas si exigeant.
- Parce que je sais ce que c'est que la perfection, je ne leur en
- demande pas tant.
- Parce que je suis parfait et il n'y a que moi qui est parfait.
- Je suis le Tout-Parfait. Aussi je suis moins difficile.
- Moins exigeant. Je suis le Saint des saints.
- Je sais ce que c'est. Je sais ce qu'il en cote.
- Je sais ce que a cote, je sais ce que a vaut. Les Pharisiens
- veulent toujours de la perfection
- Pour les autres. Chez les autres.
- Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-mme
- En lui-mme
- Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les larmes
- Et qui obtient quelquefois quelque perfection,
- Le saint est moins difficile pour les autres.
- Il est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c'est.
- Il est exigeant pour soi, difficile pour soi. C'est plus difficile.
-
-
-
- Les Pharisiens trouvent toujours les autres indignes et tout le monde
- indigne.
- Mais moi qui ne vaux peut-tre pas ces hommes de bien, dit Dieu,
- Je suis moins difficile, je trouve
- Que ce Joinville est homme et que c'est saint Louis qui a trente fois
- vaincu,
- Trente fois surmont, trente fois remont, trente fois surpass la
- nature de l'homme.
- Je trouve que ce Joinville est commun, que c'est un bon chrtien, un
- bon pcheur de l'espce commune,
- Et que c'est ce saint Louis au contraire qui est trente fois hors du
- commun, trente fois saint, trente fois hors de l'espce ordinaire.
- Je trouve que ce Joinville n'est pas indigne et mme qu'il est digne,
- Et que c'est ce saint Louis qui est trente fois digne
- D'tre mon fils dans mon coeur et d'appuyer son paule
- Contre mon paule.
-
-
-
- D'ailleurs ce qu'il avait eu en gypte, dit Dieu,
- Et ce qu'il attrapa en Tunisie,
- Ce grand puisement de tout son corps
- Et cet incoercible
- Flux de ventre dont il mourut
- Ne valaient pas mieux que cette lpre qu'il consentait d'avoir.
- Il n'y a point de maladie de bonne, dit Dieu. Je le sais, c'est moi
- qui les ai faites.
- C'est pour cela qu'il se fait tant de saluts, et des plus beaux, dans
- la maladie,
- Et des plus grands.
- Et que tant de saints sortent de la maladie
- Naturellement comme du ventre de leur mre et que tant de saintets
- Sortent naturellement de la maladie les plus clatantes, les plus
- tendres, les plus chres, les plus fleurissantes de toutes,
- Et qu'il y a manire de tourner la maladie et la mort par la maladie
- en martyre mme.
-
-
-
- Pour moi, dit Dieu, quand je vois,
- Quand je considre cette maladie qu'est rellement la lpre,
- Cette inexpiable maladie farineuse aux crotes blanches,
- Qui les dfait morceau par morceau,
- (Qui dfait leur corps charnel),
- Qu'un homme qui en a vu, rellement,
- Qui a vu de la lpre et des vrais lpreux
- Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lpre que de
- tomber en pch mortel,
- C'est--dire dise rellement qu'il aimerait mieux attraper cette
- maladie-l que de me dplaire,
- J'en suis saisi moi-mme, dit Dieu, et je tremble d'admiration
- Devant tant d'amour et je suis honteux
- D'tre tant aim.
-
-
-
- Mon fils qui les aimait tant, comme il avait raison de les aimer.
- Qu'un homme, que ce roi qui n'a que ce corps aprs tout
- (enfin ce corps sur terre et qui n'en aura jamais d'autre sur terre)
- (et quand il en est dpouill,--de quel dpouillement,--c'est une
- fois pour toutes)
- Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lpre que de
- tomber en pch mortel,
- C'est--dire dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper cette
- maladie-l que de me dplaire,
- Moi-mme je n'en reviens pas, dit Dieu, qu'il y ait un homme comme ce
- saint Louis,
- (et tant d'autres saints et tant d'autres martyrs)
- Et je suis confondu d'tre tant aim.
-
-
- Et il faut que ma grce soit tellement grande.
-
-
- Et ternellement je serai en reste avec eux
- Car dans mon paradis mme ils m'aimeront ternellement autant.
-
-
- Je demeure tremblant, dit Dieu, je demeure confondu de cette preuve
- d'amour.
- De tant de preuve d'amour et il n'y a que mon fils
- Qui n'est point en reste avec eux, car pour eux comme eux il a
- souffert
- Un martyre d'homme.
- Et il est mort pour eux comme ils sont morts pour lui.
-
-
- Et qu'il y ait un homme qui ait dit cela non point comme un propos,
- Non point comme une lpre de propos,
- De discours,
- Mais rellement d'une lpre relle,
- De la lpre non point d'une lpre de parole, d'une lpre de rcit,
- Mais d'une lpre toute prte, toute propose.
-
-
- Et qu'il n'ait pas dit cela, cette sorte d'normit,
- Avec un grand geste, avec clat,
- Mais qu'il ait dit cela simplement,
- Comme allant de soi, comme une chose ordinaire,
- Dans le texte mme de son propos, dans le tissu ordinaire de sa vie,
- Cela c'est la fleur, dit Dieu, cette aisance,
- Et cela je reconnais le Franais,
- La race qui tout est simple et commun et ordinaire,
- Cette race de toute gentillesse.
-
-
-
- Et je reconnais ici la rsonance et le rang du Franais
- Et je salue
- Leur ordre propre.
- Peuple qui les plus grandes grandeurs
- Sont ordinaires.
- Je salue ici ta libert, ta grce,
- Ta courtoisie.
-
-
-
- Ta gracieuset.
- Ta gratitude.
- Ta gratuit.
-
-
-
- Demandez ce pre si le meilleur moment
- N'est pas quand ses fils commencent l'aimer comme des hommes,
- Lui-mme comme un homme,
- Librement,
- Gratuitement,
- Demandez ce pre dont les enfants grandissent.
-
-
-
- Demandez ce pre s'il n'y a point une heure secrte,
- Un moment secret,
- Et si ce n'est pas
- Quand ses fils commencent devenir des hommes,
- Libres,
- Et lui-mme le traitent comme un homme,
- Libre,
- L'aiment comme un homme,
- Libre,
- Demandez ce pre dont les enfants grandissent.
-
-
-
- Demandez ce pre s'il n'y a point une lection entre toutes
- Et si ce n'est pas
- Quand la soumission prcisment cesse et quand ses fils devenus hommes
- L'aiment, (le traitent), pour ainsi dire en connaisseurs,
- D'homme homme,
- Librement,
- Gratuitement. L'estiment ainsi.
- Demandez ce pre s'il ne sait pas que rien ne vaut
- Un regard d'homme qui se croise avec un regard d'homme.
-
-
- Or je suis leur pre, dit Dieu, et je connais la condition de l'homme.
- C'est moi qui l'ai faite.
- Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que leur coeur.
- Quand j'ai le coeur, je trouve que c'est bien. Je ne suis pas
- difficile.
-
-
- Toutes les soumissions d'esclaves du monde ne valent pas un beau
- regard d'homme libre.
- Ou plutt toutes les soumissions d'esclaves du monde me rpugnent et
- je donnerais tout
- Pour un beau regard d'homme libre,
- Pour une belle obissance et tendresse et dvotion d'homme libre,
- Pour un regard de saint Louis,
- Et mme pour un regard de Joinville,
- Car Joinville est moins saint mais il n'est pas moins libre,
-
-
- (Et il n'est pas moins chrtien).
-
-
- Et il n'est pas moins gratuit.
-
-
- Et mon fils est mort aussi pour Joinville.
- A cette libert, cette gratuit j'ai tout sacrifi, dit Dieu,
- A ce got que j'ai d'tre aim par des hommes libres,
- Librement,
- Gratuitement,
- Par de vrais hommes, virils, adultes, fermes.
- Nobles, tendres, mais d'une tendresse ferme.
- Pour obtenir cette libert, cette gratuit j'ai tout sacrifi,
- Pour crer cette libert, cette gratuit,
- Pour faire jouer cette libert, cette gratuit.
-
-
- Pour lui apprendre la libert.
-
-
- Or je n'ai pas trop de toute ma Sagesse
- Pour lui apprendre la libert,
- Je n'ai pas trop de toute la Sagesse de ma Providence.
- Et de la duplicit mme de ma Sagesse pour ce double enseignement.
- Quelle mesure il faut que je garde, et comment la calculer.
- Quel autre pourrait la calculer. Et comme il faut que je sois double
- Et comme il faut que je compose prudemment ce doublement,
- (Voil qui va encore scandaliser nos Pharisiens),
- Comme il faut que je calcule prudemment cette duplicit mme.
- Quelle ne faut-il pas que soit ma prudence. Il faut crer, il faut
- enseigner cette libert
- Sans exposer leur salut. Car si je les soutiens trop
- Ils n'apprennent jamais nager.
- Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment,
- Ils piquent du nez, ils boivent un mauvais bouillon, ils plongent
- Et il ne faut pas qu'ils sombrent
- Dans cet ocan de turpitudes.
-
-
- Je suis leur pre, dit Dieu, je suis roi, ma situation est exactement
- la mme,
- Je suis exactement comme ce roi, qui tait je pense un roi
- d'Angleterre,
- Qui ne voulut point envoyer de secours, aucune aide
- A son fils engag dans une mauvaise bataille.
- Parce qu'il voulait que l'enfant
- Gagnt lui-mme ses perons de chevalier.
- Il faut qu'ils gagnent le ciel eux-mmes et qu'ils fassent eux-mmes
- leur salut.
- Tel est l'ordre, tel est le secret, tel est le mystre. Or dans cet
- ordre, et dans ce secret, et dans ce mystre
- Nos Franais sont avancs entre tous. Ils sont mes tmoins.
- Prfrs.
- Ce sont eux qui marchent le plus tout seuls.
- Ce sont eux qui marchent le plus eux-mmes.
- Entre tous ils sont libres et entre tous ils sont gratuits.
- Ils n'ont pas besoin qu'on leur explique vingt fois la mme chose.
- Avant qu'on ait fini de parler, ils sont partis.
- Peuple intelligent,
- Avant qu'on ait fini de parler, ils ont compris.
- Peuple laborieux,
- Avant qu'on ait fini de parler, l'oeuvre est faite.
- Peuple militaire,
- Avant qu'on ait fini de parler, la bataille est donne.
-
-
- Peuple soldat, dit Dieu, rien ne vaut le Franais dans la bataille.
- (Et ainsi rien ne vaut le Franais dans la croisade).
- Ils ne demandent pas toujours des ordres et ils ne demandent pas
- toujours des explications sur ce qu'il faut faire et sur ce qui va
- se passer.
- Ils trouvent tout d'eux-mmes, ils inventent tout d'eux-mmes,
- mesure qu'il faut.
- Ils savent tout tout seuls. On n'a pas besoin de leur envoyer des
- ordres chaque instant.
- Ils se dbrouillent tout seuls. Ils comprennent tout seuls. En pleine
- bataille. Ils suivent l'vnement.
- Ils se modifient suivant l'vnement. Ils se plient l'vnement.
- Ils se moulent sur l'vnement. Ils guettent, ils devancent
- l'vnement.
- Ils se retournent, ils savent toujours ce qu'il faut faire sans aller
- demander au gnral.
- Sans dranger le gnral. Or il y a toujours la bataille, dit Dieu,
- Il y a toujours la croisade.
- Et on est toujours loin du gnral.
-
-
-
- C'est embtant, dit Dieu. Quand il n'y aura plus ces Franais,
- Il y a des choses que je fais, il n'y aura plus personne pour les
- comprendre.
-
-
-
- Peuple, les peuples de la terre te disent lger
- Parce que tu es un peuple prompt.
- Les peuples pharisiens te disent lger
- Parce que tu es un peuple vite.
- Tu es arriv avant que les autres soient partis.
- Mais moi je t'ai pes, dit Dieu, et je ne t'ai point trouv lger.
- O peuple inventeur de la cathdrale, je ne t'ai point trouv lger en
- foi.
- O peuple inventeur de la croisade je ne t'ai point trouv lger en
- charit.
- Quant l'esprance, il vaut mieux ne pas en parler, il n'y en a que
- pour eux.
-
-
-
- Tels sont nos Franais, dit Dieu. Ils ne sont pas sans dfauts. Il
- s'en faut. Ils ont mme beaucoup de dfauts.
- Ils ont plus de dfauts que les autres.
- Mais avec tous leurs dfauts je les aime encore mieux que tous les
- autres avec censment moins de dfauts.
- Je les aime comme ils sont. Il n'y a que moi, dit Dieu, qui suis sans
- dfauts. Mon fils et moi. Un Dieu avait un fils.
- Et comme cratures il n'y en a que trois qui aient t sans dfauts.
- Sans compter les anges.
- Et c'est Adam et ve avant le pch.
- Et c'est la Vierge temporellement et ternellement.
- Dans sa double ternit.
- Et deux femmes seulement ont t pures tant charnelles.
- Et ont t charnelles tant pures.
- Et c'est ve et Marie.
- ve jusqu'au pch.
- Marie ternellement.
-
-
-
- Nos Franais sont comme tout le monde, dit Dieu. Peu de saints,
- beaucoup de pcheurs.
- Un saint, trois pcheurs. Et trente pcheurs. Et trois cents
- pcheurs. Et plus.
- Mais j'aime mieux un saint qui a des dfauts qu'un pcheur qui n'en a
- pas. Non, je veux dire:
- J'aime mieux un saint qui a des dfauts qu'un neutre qui n'en a pas.
- Je suis ainsi. _Un homme avait deux fils_.
- Or ces Franais, comme ils sont, ce sont mes meilleurs serviteurs.
- Ils ont t, ils seront toujours mes meilleurs soldats dans la
- croisade.
- Or il y aura toujours la croisade.
- Enfin ils me plaisent. C'est tout dire. Ils ont du bon et du mauvais.
- Ils ont du pour et du contre. Je connais l'homme.
- Je sais trop ce qu'il faut demander l'homme.
- Et surtout ce qu'il ne faut pas lui demander.
- Si quelqu'un le sait, c'est moi.
- Depuis que l'ayant cr mon image et ma ressemblance.
- Par le mystre de cette libert ma crature
- Je lui abandonnai dans mon royaume
- Une part de mon gouvernement mme.
- Une part de mon invention.
- Il faut le dire une part de ma cration.
- Il faut les prendre comme ils sont. Si quelqu'un le sait, c'est moi.
- Et aussi savez-vous
- Combien une seule goutte de sang de Jsus
- Pse dans mes balances ternelles.
- Que donc celui qui est n pour dormir, dorme. _La terre tait informe
- et nue; les tnbres couvraient la face de l'abme; et l'Esprit de
- Dieu tait port sur les eaux._ Et ce ne fut qu'ensuite que j'ai
- cr la lumire. _Or Dieu dit: Que la lumire soit: et la lumire
- fut.
- Dieu vit que la lumire tait bonne, et il spara la lumire d'avec
- les tnbres.
- Il donna la lumire le nom de jour, et aux tnbres le nom de nuit:
- et du soir et du matin se fit le premier jour._
- Sera-t-il dit qu'il y aura des regards si teints, des regards si
- plis
- Que nulle tincelle ne les allumera plus.
- Et qu'il y aura des voix si fanes, et des mes si blettes
- Que nul ressourcement ne les approfondira plus.
- Et qu'il y aura des mes si fanes
- D'preuves, de dtresse,
- De larmes, de prire, de travail,
- Et d'avoir vu ce qu'elles ont vu. Et d'avoir souffert ce qu'elles ont
- souffert.
- Et d'avoir pass par o elles ont pass. Et de savoir ce qu'elles
- savent.
-
- Qu'ils en auront assez.
- Pour ternellement assez et que tout ce qu'ils demanderont c'est
- qu'on leur fiche la paix.
- _Dona eis, Domine, pacem,
- Et requiem aeternam._ La paix et le repos ternel.
- Parce qu'ils auront connu certaines histoires de la terre.
- Et qu'ils ne voudront plus entendre de rien que d'un champ de repos.
- Et de se coucher pour dormir.
- Dormir, dormir enfin.
- Et que tout ce qu'ils supporteront et que tout ce que je pourrai
- mettre
- Et apporter
- (Celui que je prends dans son sommeil de la terre est bien heureux,
- et c'est bon signe, mes enfants)
- Comme le trop malade et le trop bless ne supporte plus la vie et le
- remde et l'ide mme de la gurison.
- Mais seulement le baume sur la blessure.
- Et n'a plus aucun got pour la sant.
- Ainsi sera-t-il dit que sur tant de blessures.
- Ils ne supporteront que la fracheur du baume.
- Comme un bless fivreux.
- Et qu'ils n'auront (plus) aucun got pour mon paradis
- Et pour ma vie ternelle.
- Et que tout ce que je pourrai mettre sur tant de blessures;
- Sur tant de cicatrices et sur tant de sacrifices;
- Et sur l'amertume de tant de calices;
- Et sur les ingratitudes de tant de malices;
- Et sur les pointes d'pines de tant de cilices;
- Et sur les cartlements de tant de supplices;
-
- Et sur les claboussements de tant de sang;
-
- (J'ai pris le criminel accroupi sur son crime
- Dit Dieu. Sera-t-il dit que sur tant de fatigues.
- Et tant de navrements et de meurtres complices.
- Sur tant d'hbtements et de vicissitudes.
- Sur tant d'inquitude et sur tant d'habitude.
- Sur tant de solitude et de dcrpitude.
- Sur tant de lassitude et de sollicitude.
- Sur tant d'ingratitude et d'inexactitude.
- Sur tant d'incertitude et tant de solitude.
- Et tant de servitude et de dsutude.
- Et tant de platitude et sur tant d'amertume.
- Et sur cette cume
- De sang.
- Et sur cette cume
- De haine.
- Et sur cette cume
- D'ingratitude.
- Et sur cette cume
- D'amour.
-
-
- Et sur tant de blessures sera-t-il dit.
- Que sur tant de blessures tout ce que je pourrai mettre.
- Et sur tant de fltrissures et sur tant de meurtrissures.
- Et sur tant d'claboussures et sur tant de morsures.
- Ce sera de faire descendre comme un baume du soir.
- Comme aprs la blessure d'un ardent midi la grande tombe d'un beau
- soir d't
- La lente descension d'une nuit ternelle.
-
-
- O nuit sera-t-il dit que je t'aurai cre la dernire.
- Et que mon Paradis et que ma Batitude
- Ne sera qu'une grande nuit de clart.
- Une grande nuit ternelle
- Et que le couronnement du jugement et le commencement du Paradis et
- de ma Batitude sera
- Le coucher de soleil d'un ternel t.
-
-
-
- Or il en serait ainsi, dit Dieu.
- Et tout ce que je pourrais mettre sur les bords des lvres
- Des plaies des martyrs
- Ce serait le baume, et l'oubli, et la nuit.
- Et tout s'achverait de lassitude,
- Cette norme aventure,
- Comme aprs une ardente moisson
- La lente descension d'un grand soir d't.
- S'il n'y avait pas ma petite esprance.
- C'est par ma petite esprance seule que l'ternit sera.
- Et que la Batitude sera.
- Et que le Paradis sera. Et le ciel et tout.
- Car elle seule, comme elle seule dans les jours de cette terre
- D'une vieille veille fait jaillir un lendemain nouveau
- Ainsi elle seule des rsidus du Jugement et des ruines et du dbris
- du temps
- Fera jaillir une ternit neuve.
-
-
-
- Je suis, dit Dieu, le Seigneur des vertus.
- La Foi est la lampe du sanctuaire.
- Qui brle ternellement.
- La Charit est ce grand beau feu de bois
- Que vous allumez dans votre chemine
- Pour que mes enfants les pauvres viennent s'y chauffer dans les soirs
- d'hiver.
- Et autour de la Foi je vois tous mes fidles
- Ensemble agenouills dans le mme geste et dans la mme voix
- De la mme prire.
- Et autour de la Charit je vois tous mes pauvres
- Assis en rond autour de ce feu
- Et tendant leurs paumes la chaleur du foyer.
- Mais mon esprance est la fleur et le fruit et la feuille et la
- branche.
- Et le rameau et le bourgeon et le germe et le bouton.
- Et elle est le bourgeon et le bouton de la fleur
- De l'ternit mme.
-
-
-
- O mon peuple franais, dit Dieu, tu es le seul qui ne fasses point
- des contorsions.
- Ni des contorsions de raideur, ni des contorsions de mollesse.
- Et dans ton pch mme tu fais moins de contorsions
- Que les autres n'en font dans leurs exercices.
- Quand tu pries, agenouill tu as le buste droit.
- Et les jambes bien jointes bien droites au ras du sol.
- Et les deux pieds bien joints.
- Et les deux mains bien jointes bien appliques bien droites.
- Et les deux regards des deux yeux bien paralllement montants droit
- au ciel.
- O seul peuple qui regardes en face.
- Et qui regardes en face la fortune et l'preuve
- Et le pch mme.
- Et qui moi-mme me regardes en face.
- Et quand tu es couch sur la pierre des tombeaux
- L'homme et la femme se tiennent bien droits l'un ct de l'autre.
- Sans raideur et sans aucune contorsion.
- Bien couchs droits l'un ct de l'autre sans faute.
- Sans manque et sans erreur.
- Bien pareils. Bien paralllement.
- Les mains jointes, les corps joints et spars parallles.
- Les regards joints.
- Les destines jointes. Joints dans le jugement et dans l'ternit.
- Et le noble lvrier bien aux pieds.
- Peuple, le seul qui pries et le seul qui pleures sans contorsion.
-
- Le seul qui ne verses que des larmes dcentes.
- Et des larmes perpendiculaires.
-
- Le seul qui ne fasses monter que des prires dcentes
- Et des prires et des voeux perpendiculaires.
-
-
-
- Dans toute famille, dit Dieu, il y a un dernier-n.
- Et il est plus tendre.
- Cette petite esprance qui sauterait la corde dans les processions.
- Elle est dans la maison des vertus
- Comme tait Benjamin dans la maison de Jacob.
-
-
-
- _Un homme avait douze fils._ Comme les quarante-six livres de
- l'Ancien Testament marchent devant les quatre vangiles et les
- Actes et les ptres et l'Apocalypse.
- Qui ferme la marche.
- Comme les quarante-six livres de l'Ancien Testament marchent devant
- les vingt-sept livres du Nouveau Testament.
- Ayant pos leurs quarante-six tentes dans le dsert.
- Et comme Isral marche devant la chrtient.
- Et comme le bataillon des justes marche devant le bataillon des
- saints.
- Et Adam devant Jsus-Christ
- Qui est le deuxime Adam.
- Ainsi devant toute histoire et devant toute similitude du Nouveau
- Testament
- Marche une histoire de l'Ancien Testament qui est sa parallle et qui
- est sa pareille.
- _Un homme avait deux fils. Un homme avait douze fils._ Et ainsi
- devant toute soeur chrtienne
- S'avance une soeur juive qui est sa soeur ane et qui l'annonce et
- qui va devant.
- Et qui a pos sa tente dans le dsert. Et le puits de Rbecca
- Avait t creus avant le puits de la Samaritaine.
- Or entre toutes une histoire a plant sa tente.
- Et avant l'histoire de l'homme qui avait deux fils
- Mon enfant c'est l'histoire de l'homme qui avait douze fils.
- Et comme tait Benjamin dans la famille de cet homme,
- Ainsi est mon Esprance dans la famille des vertus.
- Parmi les trois Thologales et parmi les quatre Cardinales.
- Sans compter toutes les autres et notamment parmi celles,
- Parmi les sept qui s'opposent directement aux Capitaux.
- Et avant le fils qui fut retrouv gardien de cochons,
- Marche le fils qui fut retrouv roi,
- Je veux dire ministre du roi et rellement gouverneur du royaume.
- Ministre du Pharaon et gouverneur du royaume d'gypte.
- --_Je suis Joseph, votre frre._ Quel Juif, quel chrtien
- N'a pleur cette retrouvaille. _Isral aimait Joseph plus que tous
- ses autres enfants, parce qu'il l'avait eu tant dj vieux;_
-
-JEANNETTE
-
- _Et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Il arriva aussi que Joseph rapporta ses frres un songe qu'il
- avait eu, qui fut la semence d'une plus grande haine._
-
-JEANNETTE
-
- _Car il leur dit:_
-
-MADAME GERVAISE
-
- Quel coeur juif, quel coeur chrtien n'a tressailli au fil de cette
- histoire. Quel coeur juif, quel coeur chrtien n'a tressailli
- cette retrouvaille.
-
-JEANNETTE
-
- _Car il leur dit: coutez le songe que j'ai eu._
-
-MADAME GERVAISE
-
- Juif, chrtien, qui n'a pleur cette reconnaissance.
-
-JEANNETTE
-
- _Il me semblait que je liais avec vous des gerbes dans le champ; que
- ma gerbe se leva et se tint debout; et que les vtres tant autour
- de la mienne, l'adoraient._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ses frres lui rpondirent: Est-ce que vous serez notre Roi, et que
- nous serons soumis votre puissance? Ces songes et ces entretiens
- allumrent donc encore davantage l'envie et la haine qu'ils avaient
- contre lui._
-
-JEANNETTE
-
- _Il est encore un autre songe qu'il raconta ses frres en leur
- disant: J'ai cru voir en songe que le soleil et la lune, et onze
- toiles m'adoraient._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Lorsqu'il eut rapport ce songe son pre et ses frres, son pre
- lui en fit rprimande, et lui dit: Que voudrait dire ce songe que
- vous avez eu? Est-ce que votre mre, vos frres et moi nous vous
- adorerons sur la terre?_
-
-JEANNETTE
-
- _Ainsi ses frres taient transports d'envie contre lui: mais le
- pre considrait tout ceci dans le silence._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Il arriva alors que les frres de Joseph s'arrtrent Sichem o
- ils faisaient patre les troupeaux de leur pre._
-
-JEANNETTE
-
- _Et Isral dit Joseph: Vos frres font patre nos brebis dans le
- pays de Sichem. Venez, et je vous enverrai vers eux._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _(Je suis tout prt, lui dit Joseph).--Allez, et voyez si vos frres
- se portent bien, et si les troupeaux sont en bon tat; et vous me
- rapporterez ce qui se passe.--Ayant (donc) t envoy de la valle
- d'Hbron, il vint Sichem;_
-
-JEANNETTE
-
- _et un homme l'ayant trouv errant dans un champ, lui demanda ce
- qu'il cherchait._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Il lui rpondit: Je cherche mes frres; je vous prie de me dire o
- ils font patre leurs troupeaux._
-
-JEANNETTE
-
- _Cet homme lui rpondit: Ils se sont retirs de ce lieu; et j'ai
- entendu qu'ils se disaient: Allons vers Dothan. Joseph alla donc
- aprs ses frres; et il les trouva dans (la plaine de) Dothan._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Lorsqu'ils l'eurent aperu de loin, avant qu'il se ft approch
- d'eux, ils rsolurent de le tuer;_
-
-JEANNETTE
-
- _Et ils se disaient l'un l'autre: Voici notre songeur qui vient._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Allons, tuons-le, et le jettons dans cette vieille citerne: nous
- dirons qu'une bte sauvage l'a dvor; et aprs cela on verra
- quoi ses songes lui auront servi._
-
-JEANNETTE
-
- _Ruben les ayant entendu parler ainsi, tchait de le tirer d'entre
- leurs mains, et il disait:_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ne le tuez point, et ne rpandez point son sang, mais jettez-le dans
- cette citerne qui est dans le dsert, et conservez vos mains pures._
-
-JEANNETTE
-
-comme donnant un renseignement, pour qu'on n'aille point s'garer:
-
- _Il disait ceci dans le dessein de le tirer de leurs mains, et de le
- rendre son pre._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Aussitt donc qu'il fut arriv prs de ses frres, ils lui trent
- sa robe de plusieurs couleurs qui le couvrait jusqu'en bas;_
-
-JEANNETTE
-
- _Et ils le jettrent dans cette vieille citerne qui tait sans eau._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _S'tant ensuite assis pour manger, ils virent des Ismalites qui
- passaient, et qui venant de Galaad portaient sur leurs chameaux des
- parfums, de la rsine et de la myrrhe,..._
-
-JEANNETTE
-
- Dj l'or, dj l'encens, dj la myrrhe.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _... et s'en allaient en gypte._
-
-JEANNETTE
-
- Et ce fut la premire fuite en gypte.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Alors Juda dit ses frres: Que nous servira d'avoir tu notre
- frre, et d'avoir cach sa mort?_
-
- _Il vaut mieux le vendre..._
-
-JEANNETTE
-
- _Il vaut mieux le vendre ces Ismalites, et ne point souiller nos
- mains; car il est notre frre et notre chair._
-
-comme condescendant:
-
- _Ses frres consentirent ce qu'il disait:_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _L'ayant donc tir de la citerne, et voyant ces marchands Madianites
- qui passaient, ils le vendirent vingt pices d'argent aux
- Ismalites, qui le menrent en gypte._
-
-JEANNETTE
-
- _Ils le vendirent vingt pices d'argent._ Un autre,
- Un autre fut vendu.
-
-MADAME GERVAISE
-
- Un autre fut envoy vers ses frres, pour savoir comment les brebis
- se portaient. Un autre fut dpouill de sa robe et jet dans cette
- vieille citerne qui tait sans eau. Un autre fut vendu.
-
-JEANNETTE
-
- Un autre fut emmen en gypte, dans la mme, dans une autre gypte.
- Un autre fut vendu.
-
-MADAME GERVAISE
-
- C'est une figure, mon enfant. C'est une histoire unique et elle fut
- joue deux fois. Une fois en juiverie, une fois en chrtiennerie.
- Et pour celui qui regarde les deux fois se voient en transparence
- l'une sur l'autre.
-
-JEANNETTE
-
- Un autre fut li, un autre fut vendu.
-
-MADAME GERVAISE
-
- Un autre fut vendu esclave.
-
-JEANNETTE
-
- Un autre aussi fut retrouv. Un autre aussi fut reconnu. Un autre
- aussi se dvoila. _Je suis Jsus, votre frre._
-
-MADAME GERVAISE
-
- Un autre se manifesta dans sa gloire, et dans le ministre et dans le
- gouvernement du royaume.
-
-JEANNETTE
-
- Dans le gouvernement d'une gypte ternelle. _Ruben tant retourn
- la citerne, et n'y ayant point trouv l'enfant._
-
-MADAME GERVAISE
-
- Un autre a rompu le sceau de son secret. Un autre est apparu dans sa
- gloire. Un autre est apparu la droite. Un autre est apparu dans
- le gouvernement. Un autre est apparu sur les degrs du trne. Un
- autre est apparu dans son ascension.
-
-JEANNETTE
-
- Et c'tait Jsus notre frre. _Je suis Jsus,
- Je suis Jsus votre frre._
- Et nous autres nous sommes ces gerbes et ces onze toiles.
- _Un homme avait douze fils._ Et nous autres nous sommes ces frres
- ingrats,
- les onze ou enfin les dix ou enfin les neuf mauvais fils de Jacob.
- _Ruben tant retourn la citerne, et n'y ayant point retrouv
- l'enfant,_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _dchira ses vtements, et vint dire ses frres: L'enfant ne parat
- plus, et que deviendrai-je?_
-
- _Aprs cela ils prirent la robe..._
-
-JEANNETTE
-
- Une autre robe fut ravie. _Aprs cela ils prirent la robe de Joseph,
- et l'ayant trempe dans le sang d'un chevreau qu'ils avaient tu,_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _ils l'envoyrent au pre, lui faisant dire par ceux qui la lui
- portaient: Voici une robe que nous avons trouve, voyez si c'est
- celle de votre fils, ou non._
-
-JEANNETTE
-
- _Le pre l'ayant reconnue, dit: C'est la robe de mon fils, une bte
- cruelle l'a dvor, une bte a dvor Joseph._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Et ayant dchir ses vtements, il se couvrit d'un cilice, pleurant
- son fils fort longtemps._
-
-JEANNETTE
-
- _Alors tous ses enfants s'assemblrent, pour tcher de soulager leur
- pre dans sa douleur: mais il ne voulut point recevoir de
- consolation, et il dit: Je pleurerai toujours jusqu' ce que je
- descende avec mon fils au fond de la terre. Ainsi il continua
- toujours de pleurer._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Cependant les Madianites vendirent Joseph en gypte._
-
- Un homme avait douze fils. Or celui qu'il aimait plus que tous les
- autres (_Isral aimait Joseph plus que tous ses autres enfants,
- parce qu'il l'avait eu tant dj vieux, et il lui avait fait faire
- une robe de plusieurs couleurs_) celui-l mme tait esclave en
- gypte et il croyait qu'il tait mort.
- Or c'est pour cela mme qu'il eut plus tard cette grande joie.
- Qu'il ne pouvait pas en avoir autrement.
-
-JEANNETTE
-
- _... et je n'aurai au-dessus de vous que le trne et la qualit de
- Roi._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Pharaon dit encore Joseph: Je vous tablis aujourd'hui pour
- commander toute l'gypte._
-
-JEANNETTE
-
- _Ensemble il ta son anneau de sa main et le mit en celle de Joseph;
- il le fit revtir d'une robe de fin lin, et lui mit au cou un
- collier d'or._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Il le fit monter sur l'un de ses chars, qui tait le second aprs le
- sien, et fit crier par un Hraut, que tout le monde flcht le
- genou devant lui, et que tous reconnussent qu'il avait t tabli
- pour commander toute l'gypte._
-
-JEANNETTE
-
- _Le Roi dit encore Joseph: Je suis Pharaon; nul ne remuera ni le
- pied ni la main dans toute l'gypte que par votre commandement._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Il changea aussi son nom, et il l'appela en langue gyptienne..._
-
-JEANNETTE
-
- _... le Sauveur du Monde._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Les sept annes de fertilit vinrent donc; et le bl ayant t mis
- en gerbes, fut serr ensuite dans les greniers de l'gypte._
-
-JEANNETTE
-
- Trente et trois annes de fertilit vinrent donc; et le bl ayant t
- mis en gerbes, fut serr ensuite dans les greniers d'une gypte
- ternelle.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _On mit aussi en rserve dans toutes les villes cette grande
- abondance de grains._
-
-JEANNETTE
-
- On mit aussi en rserve dans tout le ciel cette grande abondance de
- grces.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Car il y eut si grande quantit de froment, qu'elle galait le sable
- de la mer, et qu'elle ne pouvait pas mme se mesurer._
-
-JEANNETTE
-
- Car il y eut une si grande quantit de grces, qu'elle galait le
- sable de la mer, et qu'elle ne pouvait pas mme se mesurer.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ces sept annes..._
-
-JEANNETTE
-
- Il avait li les sacs de bl pour les greniers bl. Un autre
- Un autre lia les sacs de grces pour les greniers grces.
- Un autre lia les sacs de grces pour les greniers du ciel.
- Un autre lia les sacs de grces pour les greniers
- ternels.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ces sept annes..._
-
-JEANNETTE
-
- Dans les sept annes grasses il avait li les sacs de bl pour les
- greniers bl du pays
- D'gypte. Un autre
- Dans les trente-trois annes grasses un autre
- Lia les sacs de vertus, les sacs de mrites, les sacs de grces
- Pour les greniers bl du pays ternel.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ces sept annes de fertilit d'gypte tant donc passes,_
-
-JEANNETTE
-
- Ces trente-trois annes de fertilit du coeur tant donc passes,
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Les sept annes de strilit vinrent ensuite, selon la prdiction de
- Joseph:_
-
-JEANNETTE
-
- Les innombrables annes de la strilit du coeur
- Vinrent ensuite,
- Selon la prdiction de Jsus:
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Une grande famine survint dans tout le monde;_
-
-JEANNETTE
-
- Une grande famine survint dans tout le monde;
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Mais il y avait du bl dans toute l'gypte._
-
-JEANNETTE
-
- Mais il y a du bl dans toute cette gypte
- ternelle.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Le peuple tant press la famine,
- cria Pharaon,
- et lui demanda de quoi vivre._
-
-JEANNETTE
-
- Et aujourd'hui.
- Et prsent c'est nous ce peuple qui est press de la famine.
- Et nous crions vers Dieu,
- Lui demandant de quoi vivre.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Mais il leur dit: Allez trouver Joseph,
- Et faites tout ce qu'il vous dira._
-
-JEANNETTE
-
- Mais il nous dit: Allez trouver Jsus,
- Et faites tout ce qu'il vous dira.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Cependant la famine croissait tous les jours dans toute la terre:_
-
-JEANNETTE
-
- et Jsus...
-
-MADAME GERVAISE
-
- _et Joseph ouvrant tous les greniers,_
-
-JEANNETTE
-
- _vendait du bl aux gyptiens,_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _parce qu'ils taient tourments eux-mmes de la famine._
-
- _Et on venait de toutes les provinces en gypte pour acheter de quoi
- vivre, et pour trouver quelque soulagement_
-
-JEANNETTE
-
- _dans la rigueur de cette famine._
-
- _Cependant Jacob ayant ou dire qu'on vendait du bl en gypte, dit
- ses enfants: Pourquoi ngligez-vous?_
-
- _J'ai appris qu'on vend du bl en gypte; allez-y acheter ce qui nous
- est ncessaire, afin que nous puissions vivre et que nous ne
- mourions pas de faim._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Les dix frres de Joseph allrent donc en gypte pour y acheter du
- bl;_
-
-JEANNETTE
-
- _Jacob retint Benjamin avec lui, ayant dit ses frres qu'il
- craignait_
-
- _qu'il ne lui arrivt quelque accident dans le chemin._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ils entrrent dans l'gypte avec les autres qui y allaient pour y
- acheter;_
-
- _parce que la famine tait dans le pays de Chanaan._
-
-JEANNETTE
-
- _Joseph commandait dans toute l'gypte,_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _et le bl ne se vendait aux peuples que par son ordre. Ses frres
- l'ayant donc ador,
- il les reconnut: et leur parlant assez rudement, comme des
- trangers, il leur dit:_
-
-JEANNETTE
-
-faisant un peu la grosse voix
-
- _D'o venez-vous?_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ils lui rpondirent:_
-
-JEANNETTE
-
-faisant un peu la petite voix
-
- _Du pays de Chanaan pour acheter ici de quoi vivre._
-
- _Et quoi qu'il connt bien ses frres, il ne fut point nanmoins
- connu d'eux._
-
- _Alors se souvenant des songes qu'il avait eus autrefois,_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _il leur dit: Vous tes des espions, et vous tes venus ici pour
- considrer les endroits les plus faibles de l'gypte._
-
-JEANNETTE
-
- _Ils rpondirent: Seigneur, cela n'est pas ainsi; mais vos serviteurs
- sont venus ici pour acheter du bl._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Nous sommes tous enfants d'un seul homme,_
-
-JEANNETTE
-
- Nous sommes tous enfants d'un seul Dieu.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Nous sommes tous enfants d'un seul homme, nous venons avec des
- penses de paix,_
-
-JEANNETTE
-
- Et paix sur la terre aux hommes de bonne volont.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _et vos serviteurs n'ont aucun mauvais dessein._
-
- _Leur rpondit: Non cela n'est pas; mais vous tes venus pour
- remarquer ce qu'il y a de moins fortifi dans l'gypte._
-
- _Ils lui dirent: Nous sommes douze frres, enfants d'un mme homme
- dans le pays de Chanaan, et vos serviteurs. Le dernier est avec
- notre pre, et l'autre n'est plus._
-
-JEANNETTE
-
- Comme tait Benjamin dans la maison de Jacob, _le dernier est avec
- notre pre,_ ainsi est l'esprance dans la maison des vertus.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Voil, dit Joseph, ce que je disais: Vous tes des espions_
-
-JEANNETTE
-
-faisant la grosse voix et s'adoucissant peu peu
-
-[d'ailleurs toute cette rcitation sacre, venue dans le courant mme
-de leur commune oraison, se fait: avant tout comme d'une belle
-histoire; ensemble comme d'une histoire amusante; en dessous comme
-d'une histoire de tendresse; d'une tendresse grandissante, si grande
-qu'en mme temps on s'en dfend constamment jusqu' l'clatement final]
-
- _Je m'en vais prouver si vous dites la vrit. Vive Pharaon,_
-
-[c'est surtout ce _Vive Pharaon_ qui les amuse. Elles le font dans une
-trs grosse voix]
-
- _Vive Pharaon, vous ne sortirez point d'ici jusqu' ce que le dernier
- de vos frres y soit venu._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Envoyez l'un de vous pour l'y amener: cependant vous demeurerez en
- prison jusqu' ce que j'aye reconnu si ce que vous dites est vrai
- ou faux, autrement,_ mme jeu, _vive Pharaon, vous tes des
- espions._
-
- _Il les fit donc mettre en prison pour trois jours._
-
- _Et le troisime jour il les fit sortir de prison, et leur dit:
- Faites ce que je vous dis, et vous vivrez: car je crains Dieu._
-
- _Si vous venez ici dans un esprit de paix, que l'un de vos frres
- demeure li dans la prison; et allez-vous-en vous; emportez en
- votre pays le bl que vous avez achet,_
-
- _et amenez-moi le dernier de vos frres, afin que je puisse
- reconnatre si ce que vous dites est vritable, et que vous ne
- mouriez point. Ils firent ce qu'il leur avait ordonn._
-
-JEANNETTE
-
- _Et ils se disaient l'un l'autre: C'est justement que nous
- souffrons tout ceci, parce que nous avons pch contre notre frre,
- et que voyant la douleur de son me lorsqu'il nous priait, nous ne
- l'coutmes point: c'est pour cela que nous sommes tombs dans
- cette affliction._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ruben l'un d'entre eux leur disait: Ne vous dis-je pas: Ne commettez
- point un si grand crime contre cet enfant? Et vous ne m'couttes
- point. C'est son sang maintenant que l'on redemande._
-
-JEANNETTE
-
- _Ils ne savaient pas que Joseph les entendt, parce qu'il leur
- parlait par un truchement.
- Mais il se retira pour un peu de temps, et versa des larmes._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Et tant revenu il leur parla._
-
- _Il fit prendre Simon, et le fit lier devant eux; et il commanda
- ses officiers d'emplir leurs sacs de bl, et de remettre dans le
- sac de chacun d'eux l'argent, en y ajoutant encore des vivres pour
- se nourrir pendant le chemin: ce qui fut excut aussitt._
-
- _Les frres de Joseph s'en allrent donc, emportant leur bl sur
- leurs nes._
-
- _Et l'un d'eux ayant ouvert son sac dans l'htellerie pour donner
- manger son ne, vit son argent l'entre du sac,_
-
- _et il dit ses frres: On m'a rendu mon argent; le voici dans mon
- sac. Ils furent tous saisis d'tonnement et de trouble; et ils
- s'entredisaient: Quelle est cette conduite de Dieu sur nous?_
-
- _Lorsqu'ils furent arrivs chez Jacob leur pre au pays de Chanaan,
- ils lui racontrent tout ce qui leur tait arriv, en disant:_
-
- _Le Seigneur de ce pays-l nous a parl rudement, et il nous a pris
- pour des espions qui venaient observer le royaume._
-
- _Nous lui avons rpondu: Nous sommes gens paisibles, et trs loigns
- d'avoir aucun mauvais dessein._
-
- _Nous tions douze frres enfants d'un mme pre._
-
-JEANNETTE
-
- _Nous tions douze frres enfants d'un mme pre. L'un n'est plus, le
- plus jeune est avec notre pre au pays de Chanaan._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Il nous a rpondu: Je veux prouver s'il est vrai que vous n'ayez
- que des penses de paix. Laissez-moi donc ici l'un de vos frres;
- prenez le bl qui vous est ncessaire pour vos maisons, et vous en
- allez;_
-
- _et amenez-moi le plus jeune de vos frres, afin que je sache que
- vous n'tes point des espions; que vous puissiez ensuite remener
- avec vous celui que je retiens prisonnier, et qu'il vous soit
- permis l'avenir d'acheter ici ce que vous voudrez._
-
- _Aprs avoir ainsi parl, comme ils jetaient leur bl hors de leurs
- sacs, ils trouvrent chacun leur argent li l'entre du sac, et
- ils en furent tous pouvants._
-
-JEANNETTE
-
- _Alors Jacob, leur pre, leur dit:_
-
- _Vous m'avez rduit tre sans enfants. Joseph n'est plus au monde,
- Simon est en prison, et vous voulez m'enlever Benjamin. Tous ces
- maux sont retombs sur moi._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ruben lui rpondit: Faites mourir mes deux enfants, si je ne vous le
- ramne. Confiez-le moi, et je vous le rendrai._
-
-JEANNETTE
-
- _Non, dit Jacob, mon fils n'ira point avec vous. Son frre est mort,
- et il est demeur seul. S'il lui arrive quelque malheur au pays o
- vous allez, vous accablerez ma vieillesse d'une douleur qui
- m'emportera dans le tombeau._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Cependant la famine dsolait extraordinairement tout le pays;_
-
- _et le bl que les enfants de Jacob avaient apport d'gypte tant
- consum, Jacob leur dit:_
-
- _Retournez pour nous acheter un peu de bl._
-
-
-
- _Juda lui rpondit: Celui qui commande en ce pays-l nous a dclar
- sa volont avec serment, en disant: Vous ne verrez point mon visage
- moins que vous n'ameniez avec vous le plus jeune de vos frres._
-
- _Si vous voulez donc l'envoyer avec nous, nous irons ensemble, et
- nous achterons ce qui vous est ncessaire._
-
- _Que si vous ne le voulez pas, nous n'irons point: car cet homme,
- comme nous l'avons dit plusieurs fois, nous a dclar que nous ne
- verrions point son visage, si nous n'avions avec nous notre jeune
- frre._
-
-
-
- _Isral leur dit: C'est pour mon malheur que vous lui avez appris que
- vous aviez encore un autre frre._
-
-
-
- _Mais ils lui rpondirent: Il nous demanda par ordre toute la suite
- de notre famille: Si notre pre vivait; si nous avions un frre: et
- nous lui rpondmes conformment ce qu'il nous avait demand.
- Pouvions-nous deviner qu'il nous dirait: Amenez avec vous votre
- frre?_
-
-
-
- _Juda dit encore son pre: Envoyez l'enfant avec moi, afin que nous
- puissions partir et avoir de quoi vivre, et que nous ne mourions
- pas nous et nos petits enfants._
-
- _Je me charge de cet enfant, et c'est moi qui vous en demanderez
- compte. Si je ne le ramne, et si je ne vous le rends, je consens
- que vous ne me pardonniez jamais cette faute._
-
- _Si nous n'avions point tant diffr, nous serions dj revenus une
- seconde fois._
-
-
-
- _Isral leur pre leur dit donc: Si c'est une ncessit, faites ce
- que vous voudrez. Prenez avec vous des plus excellents fruits de ce
- pays-ci, pour en faire prsent celui qui commande; un peu de
- rsine, de miel, de storax, de myrrhe, de trbenthine et
- d'amandes._
-
-JEANNETTE
-
- De l'or, de l'encens, de la myrrhe.
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Portez aussi deux fois autant d'argent qu'au premier voyage, et
- reportez celui que vous avez trouv dans vos sacs, de peur que ce
- ne soit une mprise._
-
- _Enfin menez votre frre avec vous, et allez vers cet homme._
-
-JEANNETTE
-
- _Je prie mon Dieu le tout-puissant de vous le rendre favorable, qu'il
- renvoye avec vous votre frre qu'il tient prisonnier, et Benjamin:
- cependant je demeurerai seul, comme si j'tais sans enfants._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ils prirent donc avec eux les prsents, et le double de l'argent,
- avec Benjamin; et tant partis ils arrivrent en gypte, o ils se
- prsentrent devant Joseph._
-
-JEANNETTE
-
- _Joseph les ayant vus, et Benjamin avec eux, dit son Intendant:
- Faites entrer ces personnes chez moi; tuez des victimes, et
- prparez un festin: parce qu'ils mangeront midi avec moi._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _L'Intendant excuta ce qui lui avait t command, et il les fit
- entrer dans la maison._
-
- _Alors tant saisis de crainte, ils s'entredisaient: C'est cause de
- cet argent que nous avons remport dans nos sacs qu'il nous fait
- entrer ici, pour faire retomber sur nous ce reproche, et nous
- opprimer en nous rduisant en servitude, nous et nos nes._
-
- _C'est pourquoi tant encore la porte, ils s'approchrent de
- l'Intendant de Joseph,
- et lui dirent: Seigneur, nous vous supplions de nous couter. Nous
- sommes dj venus une fois acheter du bl:_
-
- _et aprs l'avoir achet, lorsque nous fmes arrivs l'htellerie,
- en ouvrant nos sacs, nous y trouvmes notre argent, que nous vous
- rapportons maintenant au mme poids._
-
- _Et nous vous en rapportons encore d'autre, pour acheter ce qui nous
- est ncessaire: mais nous ne savons en aucune sorte qui a pu
- remettre cet argent dans nos sacs._
-
-JEANNETTE
-
- _L'Intendant leur rpondit: Ayez l'esprit en repos; ne craignez
- point. Votre Dieu et le Dieu de votre pre vous a donn des trsors
- dans vos sacs: car pour moi j'ai reu l'argent que vous m'avez
- donn, et j'en suis content. Il fit sortir aussi Simon, et il le
- leur amena._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Aprs les avoir fait entrer en la maison, il leur apporta de l'eau,
- ils se lavrent les pieds, et il donna manger leurs nes._
-
-JEANNETTE
-
- _Cependant ils tinrent leurs prsents tout prts, attendant que
- Joseph entrt sur le midi, parce qu'on leur avait dit qu'ils
- devaient manger en ce lieu-l._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Joseph tant donc entr dans sa maison, ils lui offrirent leurs
- prsents qu'ils tenaient en leurs mains, et ils l'adorrent en se
- baissant jusqu'en terre._
-
-JEANNETTE
-
- _Il les salua aussi, en leur faisant bon visage, et il leur demanda:
- Votre pre, ce vieillard dont vous m'aviez parl, vit-il encore? Se
- porte-t-il bien?_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ils lui rpondirent: Notre pre votre serviteur est encore en vie,
- et il se porte bien: et en se baissant profondment, ils
- l'adorrent._
-
-JEANNETTE
-
- _Joseph levant les yeux vit Benjamin son frre, fils de Rachel sa
- mre, et leur dit: Est-ce l le plus jeune de vos frres dont vous
- m'aviez parl? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous soit
- toujours favorable._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Et il se hta, parce que ses entrailles avaient t mues en voyant
- son frre, et qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Passant
- donc dans une chambre, il pleura._
-
-JEANNETTE
-
- _Et aprs s'tre lav le visage il revint, se faisant violence, et il
- dit: Servez manger._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _On servit Joseph part, et ses frres part, et les gyptiens qui
- mangeaient avec lui part: (car il n'est pas permis aux gyptiens
- de manger avec les Hbreux, et ils croient qu'un festin de cette
- sorte serait profane)._
-
-JEANNETTE
-
- _Ils s'assirent donc en prsence de Joseph, l'an le premier selon
- son rang, et le plus jeune selon son ge. Et ils furent extrmement
- surpris,_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _en voyant les parts qu'il leur avait donnes, de ce que la part la
- plus grande tait venue Benjamin; car elle tait cinq fois plus
- grande que celle des autres. Ils burent ainsi avec Joseph, et ils
- firent grande chre._
-
-
-
- _Or Joseph donna cet ordre l'Intendant de sa maison, et lui dit:
- Mettez dans les sacs de ces personnes autant de bl qu'ils en
- pourront tenir, et l'argent de chacun l'entre du sac;
- et mettez ma coupe d'argent rentre du sac du plus jeune, avec
- l'argent qu'il a donn pour le bl. Cet ordre fut donc excut._
-
- _Et ds le matin on les laissa aller avec leurs nes._
-
- _Lorsqu'ils furent sortis de la ville, comme ils n'avaient fait
- encore que peu de chemin, Joseph appela l'Intendant de sa maison,
- et lui dit: Courez vite aprs ces gens; arrtez-les, et leur dites:
- Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien?_
-
- _La coupe que vous avez drobe, est celle dans laquelle mon Seigneur
- boit, et dont il se sert pour deviner. Vous avez fait une trs
- mchante action._
-
- _L'Intendant fit ce qui lui avait t command; et les ayant arrts,
- il leur dit tout ce qu'il lui avait t ordonn de leur dire._
-
-JEANNETTE
-
- _Ils lui rpondirent: Pourquoi mon seigneur parle-t-il ainsi ses
- serviteurs, et les croit-il capables d'une action si honteuse?_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Nous vous avons rapport du pays de Chanaan l'argent que nous
- trouvmes l'entre de nos sacs. Comment donc se pourrait-il faire
- que nous eussions drob de la maison de votre Seigneur de l'or ou
- de l'argent?_
-
-JEANNETTE
-
- _Que celui de vos serviteurs,..._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _quel qu'il puisse tre, qui l'on trouvera ce que vous cherchez,
- meure; et nous serons esclaves de mon seigneur._
-
-JEANNETTE
-
- _Il leur dit: Oui, que ce que vous prononcez soit excut. Quiconque
- se trouvera avoir pris ce que je cherche, sera mon esclave, et vous
- en serez innocents._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ils dchargrent donc aussitt leurs sacs terre, et chacun ouvrit
- le sien._
-
-JEANNETTE
-
- _Les ayant fouills, du plus grand au plus petit, on trouva la coupe
- dans le sac de Benjamin._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Alors ayant dchir leurs vtements et dcharg leurs nes, ils
- revinrent la ville._
-
-JEANNETTE
-
- _Juda se prsenta le premier avec ses frres devant Joseph, qui
- n'tait pas encore sorti du lieu o il tait; et ils se
- prosternrent tous ensemble terre devant lui._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Joseph leur dit: Pourquoi avez-vous agi ainsi? Ignorez-vous qu'il
- n'y a personne qui m'gale dans la science de deviner les choses
- caches?_
-
-JEANNETTE
-
- _Juda lui dit: Que rpondrons-nous mon Seigneur? Que lui
- dirons-nous, et que pouvons-nous lui reprsenter avec quelque ombre
- de justice pour notre dfense? Dieu a trouv l'iniquit de vos
- serviteurs. Nous sommes tous les esclaves de mon Seigneur, nous et
- celui qui on a trouv la coupe._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Joseph rpondit: Dieu me garde d'agir de la sorte. Que celui qui a
- pris ma coupe soit mon esclave; et pour vous autres, allez en
- libert retrouver votre pre._
-
-JEANNETTE
-
- _Juda s'approchant alors plus prs de Joseph lui dit avec assurance:
- Mon Seigneur, permettez, je vous prie, votre serviteur de vous
- adresser sa parole, et ne vous mettez pas en colre contre votre
- esclave: car aprs Pharaon, c'est vous qui tes_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _mon Seigneur. Vous avez demand d'abord vos serviteurs: Avez-vous
- encore votre pre ou quelque autre frre?_
-
- _Et nous vous avons rpondu, mon Seigneur: Nous avons un pre qui est
- vieux, et un jeune frre qu'il a eu dans sa vieillesse, dont le
- frre qui tait n de la mme mre est mort: il ne reste plus que
- celui-l, et son pre l'aime tendrement._
-
- _Vous dtes alors vos serviteurs: Amenez-le moi, je serai bien aise
- de le voir._
-
- _Mais nous vous rpondmes, mon Seigneur: Cet enfant ne peut quitter
- son pre, car s'il le quitte, il le fera mourir._
-
- _Vous dtes vos serviteurs: Si le dernier de vos frres ne vient
- avec vous, vous ne verrez plus mon visage._
-
- _Lors donc que nous fmes retourns vers notre pre votre serviteur,
- nous lui rapportmes tout ce que vous aviez dit, mon Seigneur._
-
- _Et notre pre nous ayant dit: Retournez pour nous acheter un peu de
- bl;_
-
- _nous lui rpondmes: Nous ne pouvons y aller. Si notre jeune frre y
- vient avec nous, nous irons ensemble: mais moins qu'il ne vienne,
- nous n'osons nous prsenter devant celui qui commande._
-
- _Il nous rpondit: Vous savez que j'ai eu deux fils de Rachel ma
- femme._
-
- _L'un d'eux tant all aux champs, vous m'avez dit qu'une bte
- l'avait dvor, et il ne parat plus jusqu' cette heure._
-
- _Si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive quelque
- accident dans le chemin, vous accablerez ma vieillesse d'une
- affliction qui la conduira dans le tombeau._
-
- _Si je me prsente donc mon pre votre serviteur, et que l'enfant
- n'y soit pas, comme sa vie dpend de celle de son fils,_
-
- _lorsqu'il verra qu'il n'est point avec nous, il mourra, et vos
- serviteurs accableront sa vieillesse d'une douleur qui le mnera au
- tombeau._
-
- _Que ce soit donc plutt moi qui sois votre esclave, puisque je me
- suis rendu caution de cet enfant, et que j'en ai rpondu mon
- pre, en lui disant: Si je ne le ramne, je veux bien que mon pre
- m'impute cette faute, et qu'il ne me la pardonne jamais._
-
- _Ainsi je demeurerai votre esclave, et servirai mon Seigneur en la
- place de l'enfant, afin qu'il retourne avec ses frres._
-
- _Car je ne puis pas retourner vers mon pre sans que l'enfant soit
- avec nous, de peur que je ne sois moi-mme tmoin de l'extrme
- affliction qui accablera notre pre._
-
-JEANNETTE
-
-elle va au devant de la rcitation.
-
- Joseph ne pouvait plus se retenir;
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il tait environn de
- plusieurs personnes,_
-
-JEANNETTE
-
-ne se retenant plus elle-mme et saisissant d'autorit la rcitation.
-
- _il commanda..._
-
-elle recommence pour avoir la reconnaissance dans son plein.
-
- _Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il tait environn de
- plusieurs personnes, il commanda que l'on ft sortir tout le monde;
- afin que nul tranger ne ft prsent lorsqu'il se ferait connatre
- ses frres,_
-
-
- _Alors les larmes lui tombant des yeux, il leva sa voix, qui fut
- entendue des gyptiens, et de toute la maison de Pharaon._
-
- _Et il dit ses frres: Je suis Joseph. Mon pre vit-il encore?_
-
-
-
- Je suis Joseph; je suis Joseph; je suis Jsus votre frre.
- Qu'attendez-vous? _Mon pre vit-il encore?_
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Mais ses frres ne purent point lui rpondre, tant ils taient
- saisis de frayeur._
-
-JEANNETTE
-
- _Il leur parla avec douceur, et leur dit: Approchez-vous de moi. Et
- s'tant approchs de lui, il ajouta: Je suis Joseph votre frre que
- vous avez vendu en gypte._
-
- _Ne craignez point et ne vous affligez point de ce que vous m'avez
- vendu en ce pays-ci: car Dieu m'a envoy en gypte avant vous pour
- votre salut._
-
- _Il y a dj deux ans que la famine a commenc sur la terre, et il en
- reste encore cinq, pendant lesquels on ne pourra ni labourer ni
- recueillir._
-
- _Dieu m'a fait venir ici avant vous, pour vous conserver la vie, et
- afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister._
-
- _Ce n'est point par votre conseil que j'ai t envoy ici, mais par
- la volont de Dieu, qui m'a rendu comme le pre de Pharaon, le
- matre de sa maison, et le prince de toute l'gypte._
-
- _Htez-vous d'aller trouver mon pre, et dites-lui: Voici ce que vous
- mande votre fils Joseph: Dieu m'a rendu le matre de toute
- l'gypte. Venez me trouver, ne diffrez point;_
-
- _vous demeurerez dans la terre de Gessen, vous serez prs de moi vous
- et vos enfants; et les enfants de vos enfants; vos brebis, vos
- troupeaux de boeufs, et tout ce que vous possdez._
-
- _Et je vous nourrirai l parce qu'il reste encore cinq annes de
- famine, de peur qu'autrement vous ne prissiez avec toute votre
- famille et tout ce qui est vous._
-
- _Vous voyez de vos yeux, vous et mon frre Benjamin, que c'est
- moi-mme qui vous parle de ma propre bouche._
-
- _Annoncez mon pre quelle est cette gloire, et tout ce que vous
- avez vu dans l'gypte. Htez-vous de me l'amener._
-
- _Et s'tant jet au cou de Benjamin son frre pour l'embrasser, il
- pleura; et Benjamin pleura aussi en le tenant embrass._
-
- _Joseph embrassa aussi tous ses frres, il pleura sur chacun d'eux;
- et aprs cela ils se rassurrent pour lui parler._
-
- _Aussitt il se rpandit un grand bruit dans toute la Cour du Roi,
- que les frres de Joseph taient venus. Pharaon s'en rjouit avec
- toute sa maison._
-
- _Et il dit Joseph qu'il donnt cet ordre ses frres: Chargez vos
- nes de bl, retournez en Chanaan;_
-
- _amenez de l votre pre et toute votre famille, et venez me trouver.
- Je vous donnerai tous les biens de l'gypte, et vous serez nourris
- de ce qu'il y a de meilleur dans cette terre._
-
- _Ordonnez-leur aussi d'emmener des chariots de l'gypte, pour faire
- venir leurs femmes avec leurs petits enfants, et dites-leur: Amenez
- votre pre, et htez-vous de revenir le plus tt que vous pourrez,_
-
- _sans rien laisser de ce qui est dans vos maisons, parce que toutes
- les richesses de l'gypte seront vous._
-
- _Les enfants d'Isral..._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Les enfants d'Isral firent ce qui leur avait t ordonn. Et Joseph
- leur fit donner des chariots, selon l'ordre qu'il en avait reu de
- Pharaon, et des vivres pour le chemin._
-
-JEANNETTE
-
- _Il commanda aussi que l'on donnt deux robes chacun de ses frres;
- mais il en donna cinq des plus belles Benjamin, et trois cents
- pices d'argent._
-
- _Il envoya autant d'argent et de robes pour son pre, avec dix nes
- chargs de tout ce qu'il y avait de plus prcieux dans l'gypte, et
- autant d'nesses qui portaient du bl et du pain pour le chemin._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Il renvoya donc ses frres, et leur dit en partant: Ne vous mettez
- point en colre pendant le chemin._
-
- _Ils vinrent donc de l'gypte au pays de Chanaan vers Jacob leur
- pre._
-
-JEANNETTE
-
- _Et ils lui dirent cette nouvelle; Votre fils Joseph est vivant et
- commande dans toute la terre d'gypte. Ce que Jacob ayant entendu,
- il se rveilla comme d'un profond sommeil, et cependant il ne
- pouvait croire ce qu'ils lui disaient._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Ses enfants insistaient au contraire, en lui rapportant comment
- toute la chose s'tait passe. Enfin ayant vu les chariots, et tout
- ce que Joseph lui envoyait, il reprit ses esprits;_
-
-JEANNETTE
-
- _et il dit: Je n'ai plus rien souhaiter, puisque mon fils Joseph
- vit encore. J'irai et je le verrai avant que je meure._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Isral partit donc avec tout ce qu'il avait, et vint au Puits du
- jurement, et ayant immol en ce lieu des victimes au Dieu de son
- pre Isaac,_
-
- _il l'entendit dans une vision pendant la nuit, qui l'appelait, et
- qui lui disait: Jacob, Jacob. Il lui rpondit: Me voici._
-
- _Et Dieu ajouta: Je suis le Dieu trs puissant de votre pre, ne
- craignez point, allez en gypte, parce que je vous y rendrai le
- chef d'un grand peuple._
-
- _J'irai l avec vous, et je vous en ramnerai lorsque vous en
- reviendrez._
-
-JEANNETTE
-
- _Joseph aussi vous fermera les yeux de ses mains._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Jacob tant donc parti du Puits du jurement, ses enfants l'amenrent
- avec ses petits enfants et leurs femmes, dans les chariots que
- Pharaon avait envoys pour faire venir ce vieillard,_
-
- _avec tout ce qu'il possdait au pays de Chanaan; et il arriva en
- gypte avec toute sa race;_
-
- _ses fils, ses petits-fils, ses filles, et tout ce qui tait n de
- lui._
-
-
-
- _Tous ceux qui vinrent en gypte avec Jacob, et qui taient sortis de
- lui, sans compter les femmes de ses fils, taient en tout soixante
- et six personnes._
-
- _Plus les deux enfants de Joseph qui lui taient ns en gypte. Ainsi
- toutes les personnes de la maison de Jacob qui vinrent en gypte,
- furent au nombre de soixante et dix._
-
-JEANNETTE
-
- _Or Jacob envoya Juda devant lui vers Joseph pour l'avertir de sa
- venue, afin qu'il vnt au-devant de lui en la terre de Gessen._
-
- _Quand Jacob y fut arriv, Joseph fit mettre les chevaux son
- chariot, et vint au mme lieu au-devant de son pre: et le voyant
- il se jeta son cou, et l'embrassa en pleurant._
-
- _Jacob dit Joseph: Je mourrai maintenant avec joie, puisque j'ai vu
- votre visage, et que je vous laisse aprs moi._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Joseph dit ses frres, et toute la maison de son pre: Je m'en
- vais dire Pharaon, que mes frres et tous ceux de la maison de
- mon pre sont venus me trouver de la terre de Chanaan o ils
- demeuraient:_
-
- _que ce sont des pasteurs de brebis qui s'occupent nourrir des
- troupeaux, et qu'ils ont amen avec eux leurs brebis, leurs boeufs
- et tout ce qu'ils pouvaient avoir._
-
- _Et lorsque Pharaon vous fera venir, et vous demandera: Quelle est
- votre occupation?_
-
- _vous lui rpondrez: Vos serviteurs sont pasteurs depuis leur enfance
- jusqu' prsent, et nos pres l'ont toujours t comme nous. Vous
- direz ceci pour pouvoir demeurer dans la terre de Gessen; parce que
- les gyptiens ont en abomination tous les pasteurs de brebis._
-
-
-
- _Joseph tant donc all trouver Pharaon, lui dit: Mon pre et mes
- frres sont venus du pays de Chanaan, avec leurs brebis, leurs
- troupeaux, et tout ce qu'ils possdent, et ils se sont arrts en
- la terre de Gessen._
-
- _Il prsenta aussi au Roi cinq de ses frres;_
-
- _Et le Roi leur ayant demand: A quoi vous occupez-vous? ils lui
- rpondirent: Vos serviteurs sont pasteurs de brebis, comme l'ont
- t nos pres._
-
- _Nous sommes venus passer quelque temps dans vos terres, parce que la
- famine est si grande dans le pays de Chanaan, qu'il n'y a plus
- d'herbe pour les troupeaux de vos serviteurs. Et nous vous
- supplions d'agrer que vos serviteurs demeurent dans la terre de
- Gessen._
-
-JEANNETTE
-
- _Le Roi dit donc Joseph: Votre pre et vos frres vous sont venus
- trouver._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Vous pouvez choisir dans toute l'gypte; faites-les demeurer dans
- l'endroit du pays qui vous paratra le meilleur, et donnez-leur la
- terre de Gessen. Que si vous connaissez qu'il y ait parmi eux des
- hommes habiles, donnez-leur l'intendance sur mes troupeaux._
-
- _Joseph introduisit ensuite son pre devant le Roi, et il le lui
- prsenta. Jacob salua Pharaon, et lui souhaita toute sorte de
- prosprit._
-
- _Le Roi lui ayant demand quel ge il avait:_
-
-JEANNETTE
-
- _il lui rpondit: Il y a cent trente ans que je suis voyageur, et ce
- petit nombre d'annes, qui n'est pas venu jusqu' galer celui des
- annes de mes pres, a t travers de beaucoup de maux._
-
-MADAME GERVAISE
-
- _Et aprs avoir souhait toute sorte de bonheur au Roi, il se retira._
-
- _Joseph selon le commandement de Pharaon, mit son pre et ses frres
- en possession de Ramesss dans le pays le plus fertile de l'gypte._
-
- _Et il les nourrissait avec toute la maison de son pre, donnant
- chacun ce qui lui tait ncessaire pour vivre._
-
- _Car le pain manquait dans tout le monde, et la famine affligeait
- toute la terre; mais principalement l'gypte et le pays de Chanaan._
-
-
-
- _Isral demeura donc en gypte, c'est--dire, dans la terre de
- Gessen, dont il jouit comme de son bien propre, et o sa famille
- s'accrut et se multiplia extraordinairement._
-
- _Il y vcut dix-sept ans; et tout le temps de sa vie fut de cent
- quarante-sept ans._
-
- _Comme il vit que le jour de sa mort approchait, il appela son fils
- Joseph, et lui dit: Si j'ai trouv grce devant vous, mettez votre
- main sous ma cuisse, et donnez-moi cette marque de la bont que
- vous avez pour moi, de me promettre avec vrit, que vous ne
- m'enterrerez point dans l'gypte;_
-
- _mais que je reposerai avec mes pres; que vous me transporterez hors
- de ce pays, et me mettrez dans le spulcre de mes anctres. Joseph
- lui rpondit: Je ferai ce que vous me commandez._
-
- _Jurez-le moi donc, dit Jacob. Et pendant que Joseph jurait, Isral
- adora Dieu, se tournant vers le chevet de son lit._
-
-
-
- _Aprs cela on vint dire un jour Joseph que son pre tait malade:
- alors prenant avec lui ses deux fils, Manass, et Ephram, il
- l'alla voir._
-
- _On dit donc Jacob: Voici votre fils Joseph qui vient vous rendre
- visite. Jacob reprenant ses forces se mit sur son sant dans son
- lit._
-
-
-
- _Et_
-
- _Il leur fit aussi ce commandement, et leur dit: Je vais tre runi
- mon peuple; ensevelissez-moi avec mes pres dans la caverne double
- qui est dans le champ d'Ephron Hethen._
-
- _qui regarde Mambr au pays de Chanaan, et qu'Abraham acheta d'Ephron
- Hethen, avec tout le champ o elle est, pour y avoir son spulcre._
-
- _C'est l qu'il a t enseveli avec Sara sa femme. C'est aussi o
- Isaac a t enseveli avec Rbecca sa femme, et o Lia est encore
- ensevelie._
-
- _Aprs avoir achev de donner ces ordres et ces instructions ses
- enfants, il joignit ses pieds sur son lit, et mourut; et il fut
- runi avec son peuple._
-
-
-
- _Un homme avait douze fils._ Telle fut, mon enfant,
- Ce fut la premire fois qu'un enfant s'est perdu.
- Ce fut la premire fois qu'une brebis s'est perdue.
- Ce fut la premire fois qu'une drachme s'est perdue.
-
-
-
- Mais cette drachme que l'on avait gare,
- Mais cette brebis qui s'tait gare,
- Mais cet enfant, ce fils qui s'tait gar
- Fut retrouv sur le trne,
- Gouvernant la maison de Pharaon
- Et ravitaillant tout le royaume d'gypte.
- Et celui de Jsus au contraire, (c'est toujours le contraire),
- Celui de Jsus, l'enfant perdu par Jsus,
- Dans la parabole de Jsus,
- Celui de Jsus fut retrouv qui revenait de gouverner un troupeau de
- porcs.
- Et je pense que ses trente ou quarante cochons,
- Il les ravitaillait de glands et peut-tre de quelque sale pte.
- C'est ainsi, mon enfant. Ainsi est l'ancien, ainsi est le nouveau
- testament.
- Dans l'ancien testament il est plus souvent question du trne.
- Et dans le nouveau testament il est plus souvent question de garder
- les cochons.
- (Et les autres animaux, qui ne sont pas moins nobles).
-
-
- Dans l'ancien testament il y a toujours une vue, une pense vers le
- commandement.
- Et dans le nouveau testament il y a toujours une pense,
- Une arrire-pense vers le service au contraire
- Et vers la servitude.
-
-
-
- Dans l'ancien testament il y a toujours un regard, une pense vers le
- gouvernement.
- Et dans le nouveau testament il y a toujours un regard, une pense
- vers l'obissance
- Et vers la simple condition.
- Vers la simple condition de sujet.
- Vers la simple condition d'homme.
-
-
-
- Ou s'il y a une pense vers un commandement, et vers un gouvernement,
- et vers un royaume,
- Dans le nouveau testament c'est vers un commandement et vers un
- gouvernement et vers un royaume
- Qui n'est point le gouvernement et le commandement d'un royaume
- d'gypte.
-
-
-
- Et dans le nouveau testament il n'y a de pense que pour un royaume
- qui n'est pas de ce monde.
-
-
-
- Dans l'ancien testament il y a toujours une pense vers les
- richesses, vers les trsors d'gypte et de Babylonie,
- Vers les talents d'or et d'argent.
- Et les richesses, et le trne, et le royaume, et le gouvernement et
- le commandement
- Sont prsentes comme le couronnement.
- Dans le nouveau testament il y a toujours une pense,
- La pense secrte est vers l'preuve, et vers la misre, et vers la
- pauvret.
- Et c'est elle l'preuve, et c'est elle la misre, et c'est elle la
- pauvret
- Qui est toujours prsente,
- Qui est le fate et le couronnement.
-
-
-
- C'est elle qui est la dame et la trs chre et la trs sainte
- pauvret.
-
-
-
- Dans l'ancien testament on redoute toujours, il y a toujours une
- pense
- De redoutement vers la famine de la faim.
- Dans le nouveau testament on redoute toujours
- Une autre faim inapaise,
- Il y a toujours une pense
- De redoutement vers une autre famine d'une autre faim.
- Car c'est une spirituelle famine.
- D'une faim spirituelle.
-
-
-
- Ainsi marche l'ancien testament devant le nouveau testament.
- Ainsi les histoires marchent devant les similitudes.
- Et les hymnes et les prires et les psaumes
- Devant les hymnes et les prires et les oraisons
- Et la lente et la longue ligne des prophtes
- Devant les bataillons serrs,
- Devant les bataillons carrs
- Des saints.
-
-
-
- Ainsi marche le gouvernement des biens de ce monde
- Avant le gouvernement des biens qui ne sont pas de ce monde.
-
-
-
- Ainsi marche le commandement charnel
- Avant le commandement spirituel.
-
-
-
- Ainsi le royaume temporel
- Marche avant le royaume ternel.
-
-
-
- Et ainsi les tentes du peuple d'Isral se sont plantes dans le dsert
- Des sicles et des sicles avant que les basiliques,
- Avant que les glises, avant que les cathdrales
- Se soient plantes au sol de France.
-
-
-
- Et dans l'ancien testament il s'agit d'emplir des sacs de bl, il y
- a, (toujours),
- une pense sur les sacs de bl.
- Et aprs a il s'agit, (dans l'ancien testament),
- Ces sacs pleins il s'agit de les empiler dans les greniers bl.
- Mais dans le nouveau testament il s'agit de bien autres sacs et de
- bien autres greniers.
- Car il s'agit, dans le nouveau testament il s'agit, ce sont
- Des sacs de misre, des sacs d'preuves, des sacs de misres.
- Et des sacs mettre les vertus et les mrites et les grces
- Que l'on a rcoltes comme on a pu
- Pour les annes de disette
- Et ce sont enfin
- Les greniers ternels
-
-
-
- Et dans l'ancien testament c'est le pre qui finit par venir trouver
- son fils
- Et qui le retrouve plein de gloire
- Tout vtu.
- Mais dans le nouveau testament c'est le fils tout nud
- Qui finit par venir trouver son pre
-
-
-
- Ainsi l'ancien testament est l'appariteur et le fourrier
- Et le prparateur et l'annonciateur du nouveau testament.
- C'est lui qui lui prpare les voies, c'est lui qui lui fait sa maison.
- C'est l'ancien testament qui fait dans le dsert
- La longue voie temporelle.
- C'est l'ancien testament qui patiemment btit
- La maison temporelle.
- _Voici, j'envoie mon ange devant ta face, qui prparera ton chemin
- devant toi._
-
-
-
- Et aussi l'ancien testament est comme une image qui marche devant le
- nouveau testament.
- Et comme une image en mme temps il est trs fidle et en mme temps
- il est l'envers.
- Il est contraire. Ainsi est l'histoire sainte.
- Le testament charnel est une histoire, une image du testament
- spirituel.
- L'ancien testament temporel est une image du nouveau testament
- ternel.
- Et dans le nouveau testament s'il s'agit de gloire,
- Il s'agit d'une gloire qui ne se ramasse gure sur les trnes,
- (Except saint Louis et le trne de France).
-
-
-
- Tout l'ancien testament est une figure, une image d'ensemble et de
- dtail
- Trs fidle, trs exacte,
- (Mais fidlement inverse, exactement inverse),
- Du nouveau testament dans son ensemble et dans son dtail.
- Dans l'ancien testament la cration est au seuil,
- Au commencement qui est le commencement du monde.
- Et dans le nouveau testament le jugement est la fin.
- Le jugement qui est proprement le contraire de la cration,
- Le pied oppos, qui est proprement une contre-cration.
- Car dans la cration j'ai fait le monde,
- (Temporel)
- Et dans le jugement je le dfais.
- Ainsi le jugement est proprement le contraire et ce qui balance la
- cration.
- Ce que l'on peut mettre, ce qui est en face de la cration.
-
-
-
- J'ai dcoup le temps dans l'ternit, dit Dieu.
- Le temps et le monde du temps.
- La cration fut le commencement et le jugement sera la fin.
- (Du temps) (Du monde du temps).
- C'est exactement une symtrie, un balancement.
- Ce que j'ai ouvert, je le fermerai.
- Le jour de la cration (les six jours) j'ai ouvert un certain monde
- (On le connat de reste)
- (On le sait, on en a assez parl)
- Enfin la premire heure du premier des six jours de la cration j'ai
- commenc une certaine histoire,
- Et le jour du jugement je la fermerai.
- Or tout l'ancien testament part de ce jugement que je fis de crer.
- Et tout le nouveau testament va vers ce jugement que je ferai de
- juger.
- Ainsi l'ancien testament est symtrique au nouveau.
- Et (contre) balance le nouveau.
- Et tout l'ancien testament part de cette cration.
- Et tout le nouveau testament va vers ce jugement
- Et dans l'ancien testament le Paradis est au commencement.
- Et c'est un Paradis terrestre.
- Mais dans le nouveau testament le Paradis est la fin.
- Et je vous le dis c'est un Paradis
- cleste.
- Et tout l'ancien testament va vers Jean le Baptiste et vers Jsus.
- Mais tout le nouveau testament vient de Jsus.
- C'est comme une belle vote qui monte des deux cts vers la clef de
- vote.
- Et Jsus est la clef de vote. Ainsi est la vote de cette nef.
- Et la pierre qui monte suivant la courbe de cette nef,
- Dcidant, dessinant, d'avance et mesure, la courbe de cette vote,
- Formant la courbe de cette vote,
- La pierre qui monte du bas s'avance hardiment,
- Et fidlement et srement,
- En toute scurit sans aucune inquitude,
- Parce que montante elle sait trs bien
- Qu'elle trouvera la clef de vote exacte au rendez-vous,
- A la juste intersection, au sacr croisement et la clef de vote,
- c'est Jsus.
- Et ensemble toute la vote soutient et porte et hausse et maintient
- la clef
- Comme une norme paule ronde qui sans cou soutiendrait une seule
- tte mais la clef seule,
- La clef qui parachve,
- Seule aussi ensemble est ce qui soutient seule la vote et le tout.
- Et la dernire pierre avant la clef est Jean le Baptiste.
- Mais la premire pierre aprs la clef est Pierre le fondateur.
- _Tu es Pierre et sur cette pierre._
- Et il fut crucifi la tte en bas,
- C'est--dire en redescendant.
- Et comme la pierre est quadrangulaire,
- Il y a les quatre angles et les quatre lignes du carr.
- Et l'on dit _selon Matthieu, selon Marc, selon Luc, selon Jean,_
- C'est--dire _en suivant la ligne de Matthieu, en suivant la ligne de
- Marc, en suivant la ligne de Luc,_
- Et _en suivant la ligne de Jean._
- Et aux quatre coins sont assis le jeune homme, le lion, le taureau et
- l'aigle.
- Car l'glise est quadrangulaire,
- Comme elle est lapidaire tant fonde sur la quadrangulaire
- Pierre.
-
-
-
- Et encore l'ancien testament est tout linaire.
- C'est une longue, c'est une grle ligne des prophtes.
- Et les prophtes y viennent l'un aprs l'autre
- Comme les peupliers viennent l'un aprs l'autre dans cette belle
- ligne.
- Dans cette belle avenue de peupliers.
- Et tout l'ancien testament c'est cette belle, cette longue avenue de
- peupliers.
- Venue des profondeurs de la plaine et marchant droit sur la plaine.
- Cette longue avenue, cette longue ligne fidle
- (Sans largeur).
- Les peupliers y sont placs l'un aprs l'autre, les prophtes y sont
- placs l'un aprs l'autre.
- Sur la range double.
- Venante, sortie, venue des profondeurs de l'horizon la noble alle,
- La fidle, la directe alle droite linaire
- Droite l'avenue s'avance sur la plaine droite.
- Car elle sait o elle va.
- Et elle ne va pas moins que.
- Directement elle va droit au seuil du chteau.
- Et elle conduit, et elle amne, et elle introduit le regard et le pas.
- Elle seule conduit au seuil mais elle ne franchit pas le seuil, elle
- ne passe pas le pas de la porte.
- Elle ne se prolonge pas l'intrieur du chteau.
- Mais le quadrangulaire chteau du nouveau testament
- S'ouvre ce seuil et la longue alle de peupliers ne s'y continue
- pas.
- Mais la cour d'honneur s'y ouvre, et les btiments du chteau.
- Et le beau perron pour monter et les quadrangulaires murailles.
- Et ainsi le nouveau testament a une dimension de plus.
- Car l'ancien testament est une ligne
- Mais le nouveau couvre une surface.
-
-
-
- Ou encore l'ancien testament est cette fine, cette grle
- Cette uniquement fidle alle de peupliers,
- Perdue dans la plaine rase
- Mais le nouveau testament est le solide parc du chteau.
- Le robuste bois de chnes, carr,
- Bien clos derrire ses quadrangulaires murailles,
- Et qui couvre toute la surface.
-
-
-
- Ou encore l'ancien testament est cette vote qui monte en une seule
- arte,
- En une seule nervure et le nouveau testament
- C'est la mme vote qui retombe,
- Qui redescend en toute une nappe.
- Et l'arte qui monte part de la terre et c'est une arte charnelle.
- Mais cette nappe qui redescend vient de l'esprit
- Et c'est une nappe spirituelle.
- Et l'arte et la nervure qui monte part du temps et est une
- temporelle arte.
- Mais la nappe qui redescend vient de l'ternit et c'est
- Une ternelle nappe.
-
-
-
- Et la clef de cette mystique vote.
- La clef elle-mme
- Charnelle, spirituelle,
- Temporelle, ternelle,
- C'est Jsus,
- Homme,
- Dieu.
-
-
-
- Et la cration fut une sorte d'ouverture du temps et de fermeture en
- quelque sorte de l'ternit.
- Or le jugement sera proprement la fermeture du temps
- Et la totale et la dfinitive
- Rouverture de l'ternit.
-
-
-
- Ou encore l'ancien testament est le lac profond qui reflte la haute
- fort.
- Et la fort est toute dans le lac mais elle n'y est pas.
- Et le lac sombre et le lac profond est enfonc dans la terre.
- Et dans le lac le ciel est au fond.
- Mais vers le haut la haute fort.
- Partant du bord du lac. La haute fort relle.
- Hausse une tte relle.
- Fait monter une sve relle.
- Vers le seul profond ciel rel.
-
-
-
- On envoie les enfants l'cole, dit Dieu.
- Je pense que c'est pour oublier le peu qu'ils savent.
- On ferait mieux d'envoyer les parents l'cole.
- C'est eux qui en ont besoin.
- Mais naturellement il faudrait une cole de moi.
- Et non pas une cole d'hommes.
-
-
-
- On croit que les enfants ne savent rien.
- Et que les parents et que les grandes personnes savent quelque chose.
- Or je vous le dis, c'est le contraire.
- (C'est toujours le contraire).
- Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui ne savent rien.
- Et ce sont les enfants qui savent
- Tout.
-
-
-
- Car ils savent l'innocence premire.
- Qui est tout.
-
-
-
- Le monde est toujours l'envers, dit Dieu.
- Et dans le sens contraire.
- Heureux celui qui resterait comme un enfant
- Et qui comme un enfant garderait
- Cette innocence premire.
-
-
-
- Mon fils le leur a assez dit.
- Sans aucun dtour et sans aucune attnuation.
- Car il parlait net et ferme.
- Et clair.
- Heureux non pas mme, non pas seulement celui
- Qui serait comme un enfant, qui resterait comme un enfant.
- Mais proprement heureux celui qui est (un) enfant, qui reste un
- enfant.
- Proprement, prcisment l'enfant mme qu'il a t.
- Puisque justement il a t donn tout homme
- D'tre.
- Puisqu'il est donn tout homme d'avoir t
- Un jeune enfant laiteux.
-
-
-
- Puisqu'il a t donn tout homme cette bndiction.
- Cette grce unique.
-
-
-
- Et le royaume du ciel n'est pas un moindre prix.
- A un autre prix.
- Mon fils le leur a assez dit.
- Et en termes assez exprs.
-
-
-
- Le royaume du ciel ne sera que pour eux.
- Et il n'y en aura que pour eux.
- _A cette heure-l s'approchrent les disciples de Jsus, disant: Qui,
- penses-tu, est plus grand dans le royaume des cieux?_
-
- _Et appelant Jsus un petit enfant, le plaa au milieu d'eux,_
-
- _Et dit: En vrit je vous le dis, si vous ne vous convertissez
- point, et ne vous rendez point comme ces petits enfants, vous
- n'entrerez pas dans le royaume des cieux._
-
- _Quiconque donc se sera humili comme ce petit enfant, voil celui
- qui est plus grand dans le royaume des cieux._
-
- _Et celui qui reoit un tel enfant en mon nom, me reoit._
-
- _Mais celui qui aura scandalis un seul de ces tout petits qui
- croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'on lui pende au cou une
- meule d'ne, et qu'on le jette au profond de la mer._
-
-
-
- On a des coles, dit Dieu. Je pense que c'est pour dsapprendre
- Le peu que l'on sait.
- La vie aussi est une cole, disent-ils. On y apprend tous les jours.
- Je la connais, cette vie qui commence au baptme et qui finit
- l'extrme-onction.
- C'est une usure perptuelle, une constante, une croissante
- fltrissure. On descend tout le temps.
- Heureux celui qui peut rester tel que le jour de son baptme
- Et de sa premire communion. La vie commence au baptme, dit Dieu.
- Sera-t-il dit qu'elle finit la premire.
- Et non point la dernire communion.
-
-
- Sera-t-il dit que l'homme finit sa premire communion.
- Et non point au viatique, qui est sa dernire communion.
-
-
-
- Ils s'emplissent d'exprience, disent-ils; ils gagnent de
- l'exprience; ils apprennent la vie; de jour en jour ils amassent
- de l'exprience. Singulier trsor, dit Dieu
- Trsor de vide et de disette.
- Trsor de la disette des sept annes, trsor de vide et de
- fltrissure et de vieillissement.
- Trsor de rides et d'inquitudes.
- Trsor des annes maigres. Accroissez-le, ce trsor, dit Dieu. Dans
- des greniers vides
- Vous entasserez des sacs vides
- D'une gypte vide.
- Vous accroissez le trsor de vos peines et de vos misres.
- Et les sacs de vos soucis et de vos petitesses.
- Vous acqurez de l'exprience, dites-vous, vous accroissez votre
- exprience.
- Vous allez toujours en descendant, dit Dieu, vous allez toujours en
- diminuant, vous allez toujours en perdant.
- Vous allez toujours en pente. Vous allez toujours en vous fltrissant
- et en vous ridant et en vieillissant.
- Et vous ne remonterez jamais cette pente.
- Ce que vous nommez l'exprience, votre exprience, moi je le nomme
- La dperdition, la diminution, le dcroissement, la perte de
- l'esprance.
-
- Car je le nomme la dperdition prtentieuse,
- La diminution, le dcroissement, la perte de l'innocence.
-
-
-
- Et c'est une dgradation perptuelle.
-
-
-
- Or c'est l'innocence qui est pleine et c'est l'exprience qui est
- vide.
- C'est l'innocence qui gagne et c'est l'exprience qui perd.
-
- C'est l'innocence qui est jeune et c'est l'exprience qui est vieille.
- C'est l'innocence qui crot et c'est l'exprience qui dcrot.
-
- C'est l'innocence qui nat et c'est l'exprience, qui meurt.
- C'est l'innocence qui sait et c'est l'exprience qui ne sait pas.
-
- C'est l'enfant qui est plein et c'est l'homme qui est vide.
- Vide comme une courge vide et comme un tonneau vide:
-
- Voil, dit Dieu, ce que j'en fais, de votre exprience.
-
-
-
- Allez, mes enfants, allez l'cole.
- Et vous, hommes, allez l'cole de la vie.
- Allez apprendre
- A dsapprendre.
-
-
-
- Toute histoire s'est joue deux fois, dit Dieu. Une fois en juiverie.
- Et une fois en chrtiennerie. L'enfant (Jsus) s'est jou deux fois.
- Une fois en Benjamin et une fois dans l'enfant Jsus.
- Et l'enfant perdu et la brebis perdue et la drachme perdue s'est
- joue deux fois.
- Et la premire fois ce fut dans Joseph, _je suis Joseph votre frre_.
- Il fallait que cela ft jou, dit Dieu. Et deux fois plutt qu'une.
- Car il y a dans l'enfant, car il y a dans l'enfance une grce unique.
- Une entiret, une premiret
- Totale.
- Une origine, un secret, une source, un point d'origine.
- Un commencement pour ainsi dire absolu.
- Les enfants sont des cratures neuves.
- Eux aussi, eux surtout, eux premiers ils prennent le ciel de force.
- _Rapiunt_, ils ravissent. Mais quelle douce violence.
- Et quelle agrable force et quelle tendresse de force.
- Comme un pre endure volontiers
- Comme il aime endurer les violences de cette force,
- Les embrassements de cette tendresse.
- Pour moi, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde
- Qu'un gamin d'enfant qui cause avec le bon Dieu
- Dans le fond d'un jardin.
- Et qui fait les demandes et les rponses (C'est plus sr).
- Un petit homme qui raconte ses peines au bon Dieu
- Le plus srieusement du monde.
- Et qui se fait lui-mme les consolations du bon Dieu.
- Or je vous le dis ces consolations qu'il se fait.
- Elles viennent directement et proprement de moi.
-
-
-
- Je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde, dit Dieu.
- Qu'un petit joufflu d'enfant, hardi comme un page,
- Timide comme un ange,
- Qui dit vingt fois bonjour, vingt fois bonsoir en sautant.
- Et en riant et en (se) jouant.
- Une fois ne lui suffit pas. Il s'en faut. Il n'y a pas de danger.
- Il leur en faut, de dire bonjour et bonsoir. Ils n'en ont jamais
- assez.
- C'est que pour eux la vingtime fois est comme la premire. Ils
- comptent comme moi.
- C'est ainsi que je compte les heures.
-
-
-
- Et c'est pour cela que toute l'ternit et que tout le temps
- Est (comme) un instant dans le creux de ma main.
-
-
-
- Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant sa prire,
- dit Dieu.
- Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde.
- Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde.
- Et pourtant j'en ai vu des beauts dans le monde
- Et je m'y connais. Ma cration regorge de beauts.
- Ma cration regorge de merveilles.
- Il y en a tant qu'on ne sait pas o les mettre.
- J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler sous mes pieds
- comme les sables de la mer.
- J'ai vu des journes ardentes comme des flammes.
- Des jours d't de juin, de juillet et d'aot.
- J'ai vu des soirs d'hiver poss comme un manteau.
- J'ai vu des soirs d't calmes et doux comme une tombe de paradis
- Tout constells d'toiles.
- J'ai vu ces coteaux de la Meuse et ces glises qui sont mes propres
- maisons.
- Et Paris et Reims et Rouen et des cathdrales qui sont mes propres
- palais et mes propres chteaux.
- Si beaux que je les garderai dans le ciel.
- J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de chrtient.
- J'ai entendu chanter la messe et les triomphantes vpres.
- Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France.
- Qui sont plus beaux que tout.
- J'ai vu la profonde mer, et la fort profonde, et le coeur profond de
- l'homme.
- J'ai vu des coeurs dvors d'amour
- Pendant des vies entires
- Perdus de charit.
- Brlant comme des flammes.
- J'ai vu des martyrs si anims de foi
- Tenir comme un roc sur le chevalet
- Sous les dents de fer.
- (Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute une vie
- Par foi
- Pour son gnral (apparemment) absent).
- J'ai vu des martyrs flamber comme des torches
- Se prparant ainsi les palmes toujours vertes.
- Et j'ai vu perler sous les griffes de fer
- Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des diamants.
- Et j'ai vu perler des larmes d'amour
- Qui dureront plus longtemps que les toiles du ciel.
- Et j'ai vu des regards de prire, des regards de tendresse,
- Perdus de charit
- Qui brilleront ternellement dans les nuits et les nuits.
- Et j'ai vu des vies tout entires de la naissance la mort,
- Du baptme au viatique,
- Se drouler comme un bel cheveau de laine.
- Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le
- monde
- Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prire
- Sous l'aile de son ange gardien
- Et qui rit aux anges en commenant de s'endormir.
- Et qui dj mle tout a ensemble et qui n'y comprend plus rien
- Et qui fourre les paroles du _Notre Pre_ tort et travers
- ple-mle dans les paroles du _Je vous salue Marie_.
- Pendant qu'un voile dj descend sur ses paupires
- Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix.
- J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis.
- Je n'ai jamais rien vu de si drle et par consquent je ne connais
- rien de si beau dans le monde
- Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prire
- (Que ce petit tre qui s'endort de confiance)
- Et qui mlange son _Notre Pre_ avec son _Je vous salue Marie_.
- Rien n'est aussi beau et c'est mme un point
- O la sainte Vierge est de mon avis.
- L-dessus.
- Et je peux bien dire que c'est le seul point o nous soyons du mme
- avis. Car gnralement nous sommes d'un avis contraire.
- Parce qu'elle est pour la misricorde.
- Et moi il faut bien que je sois pour la justice.
-
-
-
- Aussi, dit Dieu, comme je comprends mon fils. Mon fils le leur a
- assez dit. (Or il faut entendre toutes les paroles de mon fils au
- pied de la lettre). _Sinite parvulos._ Laissez venir.
- _Sinite parvulos venire ad me._ Laissez les tout petits venir moi.
- Les petits enfants.
- _Alors lui furent offerts des tout petits pour qu'il leur impost les
- mains, et prit. Or les disciples les rabrouaient._
-
-
- _Mais Jsus leur dit: Laissez les tout petits, et ne les empchez
- point de venir moi: talium est enim regnum coelorum. De tels en
- effet est le royaume des cieux._ Aux tels, aux comme eux appartient
- le royaume des cieux.
-
-
- _Et quand il leur eut impos les mains, il s'en alla._
-
-
-
- Vous autres hommes, (dit Dieu), essayez donc seulement de faire un
- mot d'enfant.
- Vous savez bien que vous ne pouvez pas.
- Et non seulement vous ne pouvez pas en faire.
- Pas mme un seul, mais quand on vous en fait
- Vous ne pouvez pas mme les retenir. Quand un mot d'enfant clate
- parmi vous
- Vous vous rcriez, vous clatez vous-mmes d'une admiration
- Sincre et profonde et qui vous rachterait et laquelle je rends
- justice.
- Et vous dites, de partout vous dites,
- Vous dites des yeux, vous dites de la voix,
- Vous riez, vous dites en vous-mmes et vous dites tout haut table:
- Il est bon, celui-l, je le retiens. Et vous vous jurez
- D'en faire part vos amis, de le dire tout le monde,
- Tant vous avez d'orgueil pour vos enfants (je ne vous en veux pas,
- dit Dieu.
- C'est encore ce que vous avez de meilleur et c'est ce qui vous
- rachterait).
- Vous croyez que vous allez facilement le rapporter.
- Mais quand vous allez tout flambants pour le rapporter,
- Vous vous apercevez que vous ne le savez plus.
- Et non seulement cela, mais que vous ne pourrez plus le retrouver. Il
- s'est vanoui de votre mmoire.
- C'est une eau trop pure qui a fui de votre sale mmoire, de votre
- mmoire souille.
- Qui a voulu fuir, qui n'a pas voulu y rester.
- Vous vous rendez trs bien compte qu'il tait une certaine place,
- qu'il avait un certain got,
- Qu'il tait l, qu'il occupait cette certaine place, qu'il tait dans
- cette rgion, qu'il tenait cette place, qu'il avait un certain
- volume. Mais vous avez la sensation nette
- Qu'il est parti ou plutt qu'il est reparti et qu'il ne reviendra
- jamais plus,
- Que d'ailleurs vous tiez parfaitement indigne
- Qu'il demeurt et vous restez bouche be et vous avez parfaitement la
- sensation
- Que vous seriez parfaitement incapable de le retrouver,
- C'est--dire de le faire revenir,
- Parce que c'est d'une tout autre qualit d'me.
-
-
-
- Et vous le sentez bien, que c'est ainsi, que c'est juste, et que rien
- n'y reviendra, et que rien n'y fera plus.
- Et que c'est votre ancienne me,
- hommes,
- qui a pass,
-
-
-
- Hommes malins alors vous ne faites plus le malin.
- Hommes savants alors vous ne faites plus le savant.
- Hommes qui avez t l'cole alors vous ne savez plus rien
- Et vous n'avez plus qu' courber le front
- (C'est d'ailleurs ce que vous faites, il faut vous rendre cette
- justice)
- Quand un mot d'enfant passe dans le cercle de famille,
- Quand un mot d'enfant
- Tombe
- Dans le fatras quotidien,
- Dans le bruit quotidien,
- (Dans le soudain silence)
- Dans le recueillement soudain
- De la table de famille.
- O hommes et femmes assis cette table soudain courbant le front vous
- coutez passer
- Votre ancienne me.
-
-
-
- Quand un mot d'enfant tombe
- Comme une source, comme un rire,
- Comme une larme dans un lac.
-
-
-
- O hommes et femmes assis cette table soudain courbant le front,
- l'oeil fixe, et les doigts immobiles et arrts et lgrement
- tremblants sur le morceau de pain,
- Les doigts agits d'un lger tremblement, la respiration arrte,
- Vous coutez passer
- Votre ancienne me.
-
-
-
- Une voix est venue,
- Hommes table,
- Comme d'une autre cration mme.
-
-
-
- Une voix est monte,
- Hommes table,
- Une voix est venue,
- C'est d'un monde o vous tiez.
-
-
-
- Une source a jailli,
- Hommes table,
- C'est la source de votre premire me.
- Vous aussi vous avez ainsi parl.
-
-
-
- Vous tiez d'autres hommes, hommes table.
- Vous tiez d'autres tres, hommes table.
- Vous tiez des enfants comme eux.
-
-
-
- Vous faisiez des mots d'enfants, hommes table.
- Allez donc prsent faire des mots d'enfants.
-
-
-
- Un mot est pass, un mot est mont, un mot est venu, hommes table.
- Un mot est tomb dans le silence de votre table.
- Et soudain vous avez reconnu.
- Et soudain vous avez salu.
- Votre ancienne me.
-
-
-
- Un mot a jailli tourdi.
- Un mot a vol tourneau.
- _Hastis musars._
- Et frmissants vous avez senti passer
- Toute la jeunesse
- Du vieux
- Dieu.
-
-
-
- Ils sont le lait et le miel, dit Dieu, une innocence dont on n'a pas
- ide. (Et les hommes sont le pain et le vin).
- Lavs de l'eau ils sont comme une autre chair, n'tant pas seulement
- d'une autre me.
- D'une autre qualit d'me.
- Lavs de l'eau ils sont une autre nourriture, une chair plus tendre,
- ils sont le lait mme et le miel.
-
-
-
- Et l'homme, Hommes la sainte Table, Hommes la Table ternelle,
- L'Homme est le Pain et le Vin
- L'Homme est une nourriture plus forte, une nourriture virile.
- Mais l'enfant est une blanche nourriture, une pure nourriture, une
- nourriture plus tendre.
- Et le Pain et le Vin sont des Nourritures adultes, de dures
- Nourritures d'homme.
- Et ce Vin venait de cette Grappe. Mais ce lait et ce miel venaient
- des ruisseaux mmes.
- _Et tant alls jusqu'au Torrent-de-la-Grappe de raisin, ils
- couprent une branche de vigne avec sa grappe, que deux hommes
- portrent sur un levier. Ils prirent aussi des grenades et des
- figues de ce lieu-l,_
-
- _qui fut appel depuis Nehel-escol, le Torrent-de-la-Grappe, parce
- que les enfants d'Isral emportrent de l cette grappe de raisin._
-
-
-
- _Ils leur dirent: Nous avons t dans le pays o vous nous avez
- envoys, et o coulent vritablement des ruisseaux de lait et de
- miel, comme on le peut connatre par ces fruits._
-
- _Mais elle a des habitants trs forts, et de grandes villes fermes
- de murailles. Nous y avons vu la race d'Enac._
-
-
-
- _Sinite parvulos venire ad me.
- Talium est enim regnum coelorum_ c'est le mot de mon fils.
- Mais ce n'est pas seulement le mot de mon fils. C'est mon mot.
- Quel engagement, l'glise, ma fille l'glise me le fait reprendre
- Et me le fait dire (or je ne dmentirai jamais une liturgie.
- Une prire, une oraison de ma fille l'glise).
- Par l'glise, par le ministre du prtre j'ai repris l'engagement,
- j'ai repris le mot de mon fils:
- _Laissez venir moi les tout petits.
- Des tels est en effet le royaume des cieux._
- Ainsi ma liturgie romaine se noue ma prdication centrale et
- cardinale
- Et ma prophtie judenne.
- Et la chane est juive et romaine en passant par un gond, par une
- articulation.
- Par une origine centrale.
- Tout est annonc par ma prophtie juive.
- Tout au centre, tout au coeur est ralis, tout est consomm par mon
- fils.
- Tout est consomm, tout est clbr par ma liturgie romaine.
-
- Le prophte juif prdit.
- Mon fils dit.
- Et moi je redis.
-
- Et on me fait redire.
-
-
-
- Et il y a un rappel, un cho, un report et comme un retour, qui est
- saint Louis.
- Je veux dire: Il y a un rappel, un cho, un report et comme un retour
- qui sont les saints.
-
-
-
- Il y a un reflet.
-
-
-
- Il y a une lumire avant, une lumire pendant, une lumire, un reflet
- aprs.
-
-
-
- On a t trois fois en gypte, dit Dieu. Et une fois c'est Joseph.
- Et une fois c'est Jsus.
- Et une fois c'est saint Louis.
-
-
-
- On a t trois fois en gypte et c'est une terre singulire.
-
-
-
- Et une fois c'tait Joseph conduisant Jacob c'est--dire Isral.
- Et une fois ce fut le Joseph conduisant Jsus.
- Et une fois ce fut saint Louis conduisant Joinville
- Et le menu peuple de France et les autres barons franais.
-
-
-
- Singulire gypte, dit Dieu, singulire destine de cette gypte
- temporelle.
- Haute et triple destine. On y fit trois voyages.
- Une fuite. Une fuite. Une croisade.
- Une entre. Une retraite. Une croisade.
- Un enfant vendu. Un enfant en fuite. Un roi en croisade.
- Un ministre du roi. Un roi sur son ne. Un roi en prison.
- O thtre d'gypte, on y a jou trois fois.
-
-
-
- Une fois avant. Une fois pendant. Une fois aprs.
-
-
-
- Longue destine temporelle, dit Dieu, patience temporelle, en vrit
- cette terre a t fort honore.
- Les pas ont march dans les pas, dit Dieu, le talon juste dans le
- talon et les pieds ont retrouv leur propre trace.
- C'est un pays de dsert, dit Dieu, du moins on le dit.
- Ou plutt c'est une grasse valle longue toute borde, toute entoure
- de dserts et l'on n'y accde point autrement que par le dsert et
- le sable.
- Mais sur ce sable les traces ne se sont point effaces et les pieds
- ont retrouv la trace des pieds.
- Les pieds nouveaux sont retombs juste dans les pieds antiques.
- O terre antique, de loin en loin par le dsert, par la mer le
- voyageur est venu.
- Des sicles passaient, terre antique, des sicles d'intervalle, et
- tout paraissait oubli.
- Mais aprs des sicles d'intervalle par le dsert, par la mer ton roi
- revenait, terre antique, ton roi voyageur.
- Et les pieds n'hsitaient point pour se poser dans la trace des pieds.
- Ton roi est venu trois fois, terre antique, terre destine.
-
- La premire fois c'tait un petit garon vendu esclave
- A des marchands
- Et tu en fis le ministre de ton roi.
-
- La deuxime fois c'tait un petit garon qu'on faisait fuir dos
- d'ne.
- Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois.
-
- _Soyez parfaits comme votre Pre cleste est parfait._ Et la
- troisime fois c'tait
- le roi de France,
- Rcemment dbarqu de ses royales
- Galres.
-
-
-
- Des sicles et des sicles passaient, terre d'gypte, des sicles
- d'intervalle,
- Et tout paraissait oubli.
- Mais toujours ton roi est revenu
- Au rendez-vous.
-
-
-
- Terre antique, au coeur fertile, au front couronn de sables,
- Nul sable jamais n'a effac,
- Terre antique nul sable n'effacera
- La trace de ces pas.
-
-
-
- Terre antique entoure, terre antique cerne d'un infranchissable
- Sable, dsert aux plis infranchissables tu as t franchi trois fois.
- Terre antique trois fois ton roi
- A trouv le chemin de ton coeur.
-
-
-
- Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu t'endors dans un
- long sommeil mais tu as t rveille trois fois.
-
-
-
- Et une fois c'tait un petit juif.
- Et une fois c'tait un petit juif.
- Et une fois c'tait un baron franais.
-
-
-
- Et la premire fois c'tait le Prophte.
- Et la troisime fois c'tait le Saint.
- Mais la deuxime fois qui tait-ce, sinon la fois le Prophte et le
- Saint.
-
-
-
- O terre antique, terre d'gypte tu parais dormir, mais tu as t
- honore trois fois.
-
-
-
- Et la premire fois c'tait sous l'ancienne loi,
- Presque au commencement de l'ancienne loi.
-
- Et la deuxime fois; et la troisime fois c'tait sous la loi
- nouvelle,
- Dans la floraison de la loi nouvelle.
-
- Mais la deuxime fois qu'est-ce que c'tait,
- Sinon sous cet achvement, sous ce couronnement de l'ancienne loi
- Que fut cette naissance et cette enfance et ce commencement de la loi
- nouvelle.
-
-
-
- O terre antique, terre d'gypte tu parais dormir, mais tu as t
- visite trois fois.
-
-
-
- Et la premire fois c'tait le Juste.
- Et la troisime fois c'tait le Saint.
- Mais la deuxime fois qui tait-ce, sinon la fois le Juste et le
- Saint.
-
-
-
- O terre antique, terre d'gypte, terre la longue mmoire tu parais
- dormir mais tu as t foule trois fois.
-
-
-
- Et la premire fois c'tait le roi des Juifs.
- Et la troisime fois c'tait le roi de Chrtient.
- Mais la deuxime fois, qui tait-ce, _rex Judaeorum_, sinon la fois
- le roi des Juifs
- Et le roi de Chrtient.
-
-
-
- Terre antique, terre d'gypte tu parais endormie, mais ton sommeil a
- t troubl trois fois
- Par les pas qui venaient.
-
-
-
- Terre tu as t bnie trois fois et toi dsert strile tu as t
- arros trois fois.
- _Rorate, coeli, desuper. Et nubes pluant justum.
- Cieux, faites votre rose, d'en haut. Et que les nuages pleuvent le
- Juste._
-
-
-
- _Cieux, faites descendre votre rose._ O terre d'gypte, dit Dieu,
- singulire terre,
- Tu as fourni une singulire histoire,
- Tu as fourni une singulire destine.
- Tu as t grandement honore temporellement,
- Terre endormie trois fois rveille,
- Terre ignore trois fois visite,
- Terre oublie trois fois remmore
-
-
-
- Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophte parle avant.
- Mon fils parle pendant.
- Le saint parle aprs.
-
- Et moi je parle toujours.
-
-
-
- Et c'est l que l'on voit que mon fils est le centre et le coeur et
- la vote et la clef
- Et la nef et le croisement de l'axe,
- Et le point de l'articulation.
- Et le gond qui fait tourner la porte.
- Le prince des prophtes et le prince des saints.
-
-
-
- Le prophte, le juste vient devant.
- Mon fils vient pendant.
- Le saint vient aprs.
-
- Et moi je viens toujours.
-
- Et l'glise, qui est la communion des saints et la communion des
- fidles vient aussi aprs, vient aussi toujours.
-
-
-
- Or je ne laisserai pas manquer mon glise, dit Dieu, je ne la
- laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir.
- Terre antique d'gypte qui dors faussement, dit Dieu, qui rellement
- veilles,
- Je m'engage autant dans les commandements de l'glise que dans mes
- propres
- Commandements.
- Je m'engage autant dans les enseignements de l'glise que dans mes
- propres
- Enseignements.
- Je m'engage autant dans une liturgie que je me suis engag avec Mose
- Et que mon fils avec eux s'est engag sur la montagne.
- Or cela, ce que mon fils a dit une fois, _sinite parvulos venire ad
- me,--laissez les petits venir moi,_--je le redis, on me le fait
- redire toutes les fois (quel engagement).
- Et mon fils l'avait dit de quelques enfants qui jouaient, et qui,
- aussitt bnis, le quittrent pour retourner jouer.
- Mais moi je le dis, on me le fait dire chaque enfant qui ne
- retournera plus jouer,
- Sinon dans mon paradis.
-
-
-
- Or cela (quel engagement) je le redis cet office des morts, qui
- tout vient aboutir.
- Auquel tout s'achemine. _Office des morts pour l'enterrement d'un
- enfant._ Le Clbrant se revt d'un surplis et d'une tole blanche.
- Et comme le jour du baptme il est all chercher l'enfant jusqu'au
- seuil de l'glise,
- Qui est le seuil de ma maison,
- Et ainsi le seuil de la Maison de son Pre,
- Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l'enfant dans la
- paroisse jusqu' la Maison de son pre.
- Jusqu'au seuil de la maison de son pre.
- Et la Croix mme marche porte au-devant de cet enfant qui est mort
- dans la paroisse.
- Et quand le cortge revient vers l'glise
- La croix marche porte devant.
- La croix et le prtre et le rpondant et les enfants de choeur
- marchent en avant.
- Et par la grande rue du village tout le village.
- Toute la paroisse suit derrire.
- Les hommes et les femmes et les enfants.
- Et les femmes pleurent. Et tout est blanc.
- Et le clbrant chante
- le vieux psaume du roi David,
- _Beati immaculati in via.
- Heureux les sans tache dans la voie._
-
-
-
- _Heureux les immaculs dans la voie.
- Beati immaculati in via._
- Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant de martyrs.
- Les seuls qui seront rellement blancs.
- Rellement purs.
- Les seuls qui seront rellement sans tache ce seront
- Ces malheureux enfants que les soldats d'Hrode
- Massacrrent au bras de leur mre.
- O saints Innocents serez-vous donc les seuls.
- Saints Innocents serez-vous donc les purs.
- Saints Innocents serez-vous donc les blancs et les sans tache.
- _Beati immaculati in via.
- Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie.
- Ego sum via, veritas et vita.
- Je suis la voie, la vrit et la vie._
- O saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que vous tes
- Les seuls innocents.
- Et que Franois mme mon serviteur auprs de vous n'est point pauvre.
- Et que mon serviteur saint Louis des Franais
- Auprs de vous n'est point innocent.
- Sera-t-il dit qu'il y a dans la vie, et dans l'existence de cette
- terre, une telle amertume, une telle lassitude.
- Une telle ingratitude.
- Une telle fltrissure.
- Un tel voilement.
- Un tel irrvocable vieillissement de l'me et du corps.
- Une telle marque, de telles rides ineffaables.
- Un tel hbtement qui ne sera plus aiguis.
- Une telle fivre qui ne sera plus rafrachie.
- Une telle pente qui ne sera point remonte.
- Un tel pli de mmoire, d'impuissance d'oublier.
- Un tel principe, un tel pli de blessure au coin des lvres
- Que les plus grandes saintets du monde n'effaceront jamais ce pli.
- Et que les plus grandes saintets du monde ne vaudront jamais
- Les lvres sans pli, les mes sans mmoire,
- les corps sans blessure
- De ces grands saints et de ces grands martyrs qui ne quittrent le
- sein de leur mre
- Que pour entrer dans le royaume des cieux.
- Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reurent de la vie
- aucune blessure
- Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume des cieux.
- Les seuls des chrtiens assurment qui sur terre n'aient jamais
- entendu parler d'Hrode.
- Et qui le nom d'Hrode sur terre n'ait jamais rien dit.
- Sera-t-il dit que les plus grandes saintets du monde
- Des vies entires de saintet
- N'auront pas dpli, n'auront pas drid les mes.
- Et que le chevalet mme n'aura point acquis aux martyrs
- Une certaine blancheur, une certaine premiret,
- Une certaine entiret
- De la toute premire
- Innocente enfance.
- Et que ce qui est regagn, dfendu pied pied, repris, gagn,
- N'est point le mme que ce qui n'a jamais t perdu.
- Et qu'un papier blanchi n'est point un papier blanc.
- Et qu'un tissu blanchi n'est point une blanche toile.
- Et qu'une me blanchie n'est point une me blanche.
- Et que les plus prs de moi ce seront ces blancs enfants laiteux
- Qui n'ont jamais rien su de la vie et rien fait de l'existence
- Que de recevoir un bon coup de sabre,
- Je veux dire plac au bon moment.
-
-
-
- _En ce temps-l, l'Ange du Seigneur apparut en songe Joseph,
- disant: Lve-toi, et prends ton enfant, et sa mre, et fuis en
- gypte, et restes-y jusqu' ce que je te le dise. Car il arrivera
- qu'Hrode cherchera l'enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit
- l'enfant, et sa mre, de nuit, et se retira en gypte: et il y
- resta jusqu' la mort d'Hrode: afin que ft accompli ce qui fut
- dit par le Seigneur parlant par son Prophte: D'gypte j'ai appel
- mon fils. Alors Hrode, voyant qu'il avait t tromp par les Mages
- entra dans une grande colre, et envoya tuer tous les enfants, qui
- taient Bthlehem, et dans toute sa contre, depuis deux ans et
- au-dessous, selon, le temps qu'il s'tait inform des Mages. Alors
- fut accompli ce qui fut dit par le Prophte Jrmie disant: Vox in
- Rama audita est, ploratus et ululatus multus: Rachel plorans filios
- suos, et noluit consolari, quia non sunt._
-
-
-
- _Une voix fut entendue dans Rama, un pleurement et un grand
- hululement: Rachel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas tre
- console,--quia non sunt,--parce qu'ils ne sont pas._
-
-
-
- _J'ai vu_, dit Jean,
-
- _En ces jours-l: J'ai vu sur la montagne de Sion l'Agneau debout, et
- avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom
- de son Pre crit sur le front. Et j'entendis une voix du ciel,
- comme une voix de beaucoup d'eaux, et comme la voix d'un grand
- tonnerre: et une voix, que j'entendis, comme de citharades
- citharizant sur leurs cithares._
-
- _Et ils chantaient_
-
- _quasi canticum novum,_
-
- _comme un cantique nouveau devant le sige,_
-
- _et devant les quatre animaux, et les vieillards:_
-
-
-
- _et nemo poterat dicere canticum,_
-
-
-
- _et personne ne pouvait dire ce cantique,_
-
-
-
- _nisi illa centum quadraginta quatuor millia,_
-
-
-
- _sinon ces cent quarante-quatre mille,_
-
-
-
- _qui empti sunt de terra._
-
- _qui furent enlevs,_
-
- _qui ont t enlevs de la terre._
-
-
-
- Tu entends bien, mon enfant, _qui empti sunt de terra, qui ont t
- enlevs de la terre_. Tout le monde est enlev de la terre, son
- jour, son heure.
- Mais tout le monde est enlev de la terre trop tard, quand dj la
- terre a pris sur lui.
- Tout le monde est enlev de la terre quand il est dj terreux.
- Quand sa mmoire est terreuse et quand son me est terreuse.
- Quand la terre s'est colle lui et quand elle a laiss sur lui
- Une ineffaable marque.
- Mais eux, eux seuls, _empti sunt de terra_, littralement _ils furent
- enlevs de la terre_
- Avant qu'ils fussent aucunement entrs en terre.
- Avant que cette terre leur et donn, leur ait laiss
- La moindre marque terreuse.
- _Empti sunt de terra_. La terre ne les prit point, ne les eut point.
- La terre n'eut point commandement sur eux.
- Ne les nourrit point. N'imprima point sur eux cette empreinte.
- Cette marque indlbile.
- _Ils furent enlevs de la terre_, c'est--dire de cette ingratitude
- terreuse,
- Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement terrien.
- _Ils furent enlevs de la terre_, non pas y ayant t, comme nous,
- comme tout le monde.
- Mais _ils furent enlevs de la terre_, c'est--dire d'y tre mme.
- D'y tre et ternellement d'y avoir t.
- Sera-t-il dit, dit Dieu, que toutes les grandeurs de la terre et le
- sang mme des martyrs
- Ne vaudront pas de n'avoir pas t de la terre.
- De n'avoir pas ce got terreux.
- D'avoir t _enlev_ au commencement,
- A l'origine, au point d'origine de cette vie terrestre.
- De n'avoir pas ce pli et ce got d'une ingratitude.
- D'une amertume.
- Terreuse.
-
-
- _Beati ac sancti._ Heureux et saints ces saints
- Innocents. _Ceux-ci_, dit Jean,
-
- _Ceux-ci suivent l'Agneau partout o il ira._
-
- _Hi sequuntur Agnum quocumque ierit._
-
- _Hi empti sunt._ Encore. _Empti sunt. Furent enlevs_
-
- _Hi empti sunt ex hominibus._
-
- _Ceux-ci furent enlevs des hommes,
- (D'entre les hommes, de parmi les hommes),_
-
- _primitiae Deo, et Agno:_
-
- _prmices Dieu, et l'Agneau:_
-
- _et in ore eorum non est inventum mendacium:_
-
- _et dans leur bouche,
- et sur leur lvre ne fut point trouv le mensonge:_
-
- (Le mensonge d'homme, le mensonge adulte, le mensonge terrestre.
- Le mensonge terrien.
- Le mensonge terreux).
-
- _sine macula enim sunt ante thronum Dei._
-
- _sans tache ils sont en effet devant le trne de Dieu._
-
-
-
- Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grce
- Qui est dans l'enfance mme, au point d'origine de l'enfant.
- Telle est cette innocence, cette blancheur, cet incommencement.
- Tel est ce secret, cette faveur de ma grce,
- (Cette justice injustifiable),
- Qu'il y a ceux qui ont tremp dans la terre et ceux qui n'ont pas
- tremp dans la terre.
- Ceux qui sont marqus, tachs, clabousss de la terre et ceux qui ne
- sont pas clabousss de la terre.
- Et qu'il n'y en a que pour ceux qui n'ont pas tremp dans la terre et
- qui ne sont pas clabousss de la terre.
- Ce sont eux, dit l'Aptre, qui sur le mont de Sion entourent l'Agneau
- debout.
- Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui ont
- Mon nom et le nom de mon Fils crit sur le front.
- Et l'aptre entendit une voix du ciel
- Comme une voix de beaucoup d'eaux.
- Et comme la voix d'un grand tonnerre.
- Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la cithare sur leur
- cithare.
- Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique.
- Mais ils chantaient comme un cantique _nouveau_ devant le sige.
- Et devant les quatre animaux, et les vieillards:
- C'est un cantique _nouveau_ pour marquer
- Cette ternelle nouveaut qu'il y a dans l'enfance.
- Et qui est le grand secret de ma grce.
- Cette renaissante, cette perptuellement renaissante, cette
- ternellement renaissante nouveaut.
- Et ce cantique nouveau vient de cette nouveaut mme. Il en sort. Il
- en nat.
- Or tel est leur privilge. Et il n'y en a point de plus grand:
- _Personne_, (c'est--dire les plus grands saints et les martyrs mmes,
- Des sicles et des vies d'preuves et de saintet,
- D'exercices, de prires,
- De travail,
- De sang, de larmes;
-
- _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme Franois mon serviteur et pas
- mme saint Louis mon serviteur;
-
- _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme les quatre tmoins, les
- quatre rapporteurs;
- Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean; et le jeune homme, et le lion, et
- le taureau, et l'aigle;
-
- _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme Pierre le Fondateur;
-
- Et pas mme ceux qui trouvrent la mort combattant pour la dlivrance
- du Saint-Spulcre;
-
- _Nemo poterat dicere canticum_, personne ne pouvait dire ce cantique.
- (Tel est leur exorbitant privilge et la grande faveur injuste
- De ma grce ternellement juste).
-
- _nisi illa centum quadraginta quatuor millia, qui empti sunt de
- terra._
-
- _si ce n'est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevs de la
- terre._
-
-
-
- _Christianus sum, je suis chrtien_, ce cri du tmoignage,
- Profr dans les supplices les plus affreux,
- Cri la face du ciel,
- Cri doucement la face des bourreaux,
- Ce cri du tmoignage, de ce tmoignage que nous nommons le martyre,
- Profr sur un tel thtre et dans une telle, dans une si dure
- condition,
- Aux plus grands martyrs n'a point ouvert ce singulier, cet minent
- privilge.
- Ce privilge exorbitant, cet unique privilge.
- Injuste. Juste. Purement gracieux.
- Proprement gracieux. Et voici.
- Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents.
- Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants
- N'ont eu qu' natre, et rien de plus. Tels sont les mystres, tels
- sont les secrets.
- Tels sont les jeux, telles sont les ingalits de ma grce.
- Et le secret apparentement, la secrte accointance
- De ma grce avec la tendresse et le lait. Tant d'autres.
- Tant d'autres ont tmoign sous la serre et le bec
- Et sous l'onglet
- Sous la dent des lions et sous la lanire et sous la tenaille ardente
- (Car il y en a eu de toutes sortes)
- Et sous les hues des nations et sous la rue du peuple et sous la
- clameur du peuple.
- Et sous l'interrogatoire du prteur.
-
-
-
- Et tous ces tmoins et tous ces martyrs. Tant d'autres.
-
-
-
- Tant d'autres sont morts sur des routes perdues dans des plaines
- perdues marchant la dlivrance du Saint-Spulcre.
- Les reins briss, gisant par terre, crevant de fatigue.
- Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable.
- Les ctes rompues, couchs par terre, dix-huit cents lieues de leur
- chteau.
- Mourant de leurs blessures. Vids de leur sang comme des outres
- perces.
- (De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable buvait, et
- qui se perdait dans le sable,
- Pour jusqu' la rsurrection des corps). Tant d'autres.
- Tant d'autres sont partis, tant d'autres sont morts.
- Crevs de bataille, crevs de misre, crevs de lpre.
- Et tant d'autres.
-
-
-
- (Et ils taient partis pour la dlivrance du Saint-Spulcre. Et ils
- ne trouvrent
- Que le royaume de Dieu et la vie ternelle).
-
-
-
- A tant d'autres. A tous ces autres tmoins, tous ces autres martyrs
- il ne fut pas donn.
- ternellement il n'est pas donn de chanter ce cantique _nouveau_.
- Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hirarchie.
- Une vie entire d'exercice et de prire.
- Une vie d'preuve, une vie d'humilit n'y suffit pas.
- Une vie de mrite, une vie de vertu n'y sert de rien.
- Une vie de sang, une vie de larmes, une vie mme de grce n'y est
- pour rien.
- Car ce qu'il y faut prcisment c'est une vie qui ne soit pas entire.
- Qui soit mme exactement tout le contraire d'tre entire.
- Qui soit le moins vcue, qui soit peine commence.
- Qui soit le moins commence possible. _Et nemo poterat dicere
- canticum._ Or ces cent quarante-quatre mille
- Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau, qu'est-ce qu'ils
- avaient fait?
- Admirez ici l'ordre de ma grce. Ils avaient fait ceci
- Qu'ils taient venus au monde. Un point, c'est tout. Ou si vous
- prfrez,
- Ils avaient fait ceci qu'ils taient des petits nouveau-ns.
- C'taient des espces de petits nourrissons juifs. Des garons et des
- filles.
- Leurs mres disaient comme dans tous les pays du monde: _C'est le
- mien qui est le plus beau._
- Eux, a leur tait bien gal, d'tre beaux. Pourvu qu'ils dorment et
- qu'ils tettent.
- Quand ils avaient sommeil,
- Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient;
- Quand ils avaient faim et soif (ensemble)
- Quand ils avaient envie de tter, ils ttaient;
- Quand ils avaient envie de crier ils criaient:
- C'taient leurs plus grandes occupations. C'est ainsi qu'ils
- trouvrent
- Non seulement le royaume de Dieu et la vie ternelle.
- Mais seuls d'y porter crit sur le front mon nom et le nom de mon
- Fils.
- Et seuls d'y chanter ce cantique nouveau.
-
-
-
- _Qui empti sunt de terra._ Tant d'autres sont morts au nom de mon
- Fils.
- _In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti._
- Tant d'autres sont morts pour sauver l'honneur
- Du Nom de mon fils. Et eux.
- Qui seuls portent ce nom crit sur le front
- Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau,
- Ils sont les seuls aussi assurment qui sur terre
- Aient jamais ignor totalement le nom de mon fils. Tel est mon dcret.
- Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient pas.
- Ils ne l'ont jamais connu sur terre. Voil ce que j'aime, dit Dieu.
- A prsent ils le connaissent peut-tre. ternellement on peut le lire
- crit
- Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre.
- Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre
- On peut dire qu'ils n'ont jamais su de quoi on parlait
- Ni mme que l'on parlait et que l'on pouvait parler
- (De quelque chose). Voil ce qui me plat, dit Dieu.
- Or ils pleuraient, et ils riaient, et ils ttaient, et ils criaient,
- et ils dormaient.
- C'tait leur grande, c'tait leur plus srieuse occupation.
- Et un jour vint.
- Que.
- Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d'Hrode que le nom de
- Jsus)
- (et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jsus que le nom
- d'Hrode. J'ose dire
- Que ces deux noms leur taient galement indiffrents). Or ces deux
- hommes,
- Jsus, Hrode, Hrode, Jsus,
- Antagonistes allaient tout simplement leur procurer
- La gloire de mon paradis.
- Le royaume des cieux et la gloire ternelle. Un jour vint
- Qu'une horde de brutes soldats, qui faisaient leur mtier,
- (Mais qui le dpassaient peut-tre un peu)
- Une rue de brutes passa, des espces de gendarmes, des ogres comme
- dans les contes de fes, des Croquemitaines pour les enfants.
- Portant des sabres qui taient comme des grands coutelas.
- Et c'taient les soldats d'Hrode.
- Une rue, un tumulte. Un fracas, des bras retrousss. Une clameur.
- Des cris. Des dents. Des regards luisants.
- Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient
- Comme elles mordent toujours quand elles ne sont pas les plus fortes.
- Et il n'y eut plus dans le sang et dans le lait
- Qu'une grande jonche de corps morts
- Un cimetire de poupons et de jeunes femmes juives.
- Vous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait.
- Ces yeux qui s'taient peine ouverts la lumire du soleil charnel.
- Pour ternellement furent clos la lumire du soleil charnel
- Ces yeux qui s'taient peine ouverts la lumire du soleil
- terrestre
- Pour ternellement furent clos la lumire du soleil terrestre.
- Ces yeux qui s'taient peine ouverts la lumire du soleil temporel
- Pour ternellement furent clos la lumire du soleil temporel.
- Ces regards qui taient peine monts vers le jour et vers le soleil
- du temps
- Pour ternellement furent clos ces passagres,
- A ces prissables lumires.
- Ces voix, ces lvres qui n'avaient jamais chant les louanges de Dieu
- sur terre,
- Qui ne s'taient jamais ouvertes que pour demander tter. (Mais il
- me plat ainsi, dit Dieu).
- Sont ainsi les seules, sont aujourd'hui les seules,
- Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique nouveau.
- _Qui empti sunt de terra._ Vous voyez ce que nous en avons fait, dit
- Dieu.
- _Aux Innocents les mains pleines._ C'est le cas de le dire. Ces
- Innocents avaient simplement ramass dans la bagarre
- Le royaume de Dieu et la vie ternelle. Qu'importe aujourd'hui
- Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de Jude.
- Et leurs petits bras potels coups comme par des hommes qui mondent.
- Et leurs petits doigts crisps qui se refermaient sur la paume de la
- main.
- Et les cris renfoncs dans la gorge, les mains criminelles les
- renfonant, s'enfonant dans la gorge comme un bouchon. Comme un
- tampon.
- Et le jeune sang jaillissant du coeur. Qu'importent les membres
- coups.
- Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau et comme des
- cuisses tendres de petits cochons de lait.
- Et leurs mres qui criaient comme des folles et qui mordaient les
- soldats au poignet. Comme dans une bataille, aprs la bataille
- Les rdeurs, les voleurs viennent dpouiller les blesss et les morts
- et les mourants et emporter et drober tout ce qui compte.
- Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rdeurs, nouveaux voleurs
- ces innocents
- Dans cette bataille aprs cette bataille se sont dpouills eux-mmes
- Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans les cris.
- Dans la galopade affole, dans la poursuite effrne, dans les femmes
- par terre ils ont ramass tout ce qui compte.
- Ils ont drob tout ce qui vaut quelque chose car ils ont fait main
- basse
- Comme des dtrousseurs de cadavres et ils se sont dtrousss
- eux-mmes et ce qu'ils ont ramass dans la bagarre ce n'est pas
- moins
- Que le royaume des cieux et la vie ternelle. _Hi empti sunt ex
- hominibus._ Eux seuls,
- Qui seuls peut-tre sur terre non seulement n'avaient jamais chant
- les louanges de Dieu,
- Mais n'avaient jamais prononc mme mon nom ni le nom de mon fils,
- Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des lvres
- l'ineffaable pli,
- Ce pli de l'infortune et de l'ingratitude
- Et d'une amertume qui ne sera jamais rassasie. Or si nous avons fait
- d'eux ce que vous voyez, dit Dieu,
- Il y en a sept raisons que je veux bien vous dire.
-
-
-
- La premire, c'est que je les aime, dit Dieu, et celle-l suffit.
- Telle est la hirarchie de ma grce.
-
-
-
- La deuxime, c'est qu'ils me plaisent, dit Dieu, et celle-l suffit.
- Telle est la hirarchie de ma grce.
-
-
-
- La troisime, c'est qu'il me plat ainsi, dit Dieu, et celle-l
- suffit.
- Telle est la hirarchie, tel est l'ordre, telle est l'ordonnance de
- ma grce.
-
-
-
- Maintenant je vais vous dire, dit Dieu, la quatrime
- C'est prcisment qu'ils n'ont point aux commissures des lvres
- Ce pli d'ingratitude et d'amertume, cette blessure de vieillissement,
- Ce pli d'avertissement, ce pli de mmoire que nous voyons toutes
- les lvres.
-
-
-
- La cinquime, dit Dieu, c'est que par une sorte d'quivalence,
- Par une sorte de balancement ces innocents ont pay pour mon fils.
- Pendant qu'ils gisaient sur le pav des routes, sur le pav des
- villes, sur le pav des bourgs
- Dans la poussire et dans la boue, moins considrs que des agneaux
- et des chevreaux et des cochonneaux.
- (Car les agneaux et les chevreaux et les cochonneaux
- Sont trs considrs par le boucher et par le consommateur)
- Abandonns sur les corps de leurs mres
- Pendant ce temps-l mon fils fuyait. Il faut le dire.
- C'est donc, c'est une sorte de quiproquo. Il faut le dire.
- C'est un malentendu.
- Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire.
- Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrs pour lui. En son lieu.
- A sa place.
- Non seulement cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui.
- Le reprsentant pour ainsi dire. tant substitus lui. tant comme
- lui. Presque tant (d'autres) luis.
- En reprsentation, en substitution, en remplacement de lui. Or tout
- cela est grave, dit Dieu, tout cela compte. Ils furent semblables
- mon fils et le remplacrent.
- Exactement quand il ne s'agissait pas moins
- Quand il n'y allait pas de moins que de le massacrer,
- (Prmaturment, avant qu'il ft mr),
- Quand Hrode voulait le massacrer. Tout cela se paye, dit Dieu.
- Et puisqu'ils ont t trouvs semblables mon fils exactement
- l'heure de ce massacre.
- A prsent, c'est pour cela qu' prsent ils sont trouvs semblables
- l'Agneau dans cette gloire ternelle.
- Pendant ce temps conduit par un deuxime Joseph
- Mon fils fuyait vers l'antique gypte. Ils acquraient ainsi.
- Ces gamins, ces moins que gamins se procuraient ainsi
- Une crance sur nous. Mont sur un ne avec sa mre
- (Comme trente ans plus tard mont sur l'non d'une nesse
- Il devait entrer Jrusalem)
- Trente ans plus tt mont sur un ne avec sa mre mon fils
- Refaisait le voyage de l'antique Jacob. Et ces enfants ramassaient
- dans la mle.
- Dans leur propre sang ces nourrissons ramassaient
- Une crance sur moi. Ils avaient bien raison.
- Heureux ceux qui ont une crance sur nous. Nous sommes trs bons
- dbiteurs.
-
-
-
- La sixime raison, dit Dieu, (je crois que c'est la sixime),
- (c'est une trs bonne affaire que d'tre pris pour mon fils et a
- rapporte),
- la sixime raison, c'est qu'ils taient contemporains de mon fils.
- Du mme ge et ns dans le mme temps.
- Juste ce point du temps.
- Nous aussi nous favorisons nos camarades de promotion.
- Telle est la fortune que nous avons faite au temps.
- C'est une grande fortune ou une grande infortune pour tout homme.
- Que de natre ou de ne pas natre tel moment du temps.
- C'est une fortune ou une infortune sur laquelle rien ne prvaut.
- Sur laquelle on ne revient pas, sur laquelle rien ne revient.
- Et c'est un des plus grands mystres de ma grce que cette part de
- fortune,
- Que cette part irrvocable, indfaisable
- Que nous avons laisse aux biens de fortune devant les biens qui ne
- sont pas de fortune;
- Au charnel devant et dans le spirituel;
- Au temporel devant et dans l'ternel, c'est--dire
- A la matire dans la cration, et la crature, et la cration, et
- la matire mme de la cration devant le Crateur.
-
-
-
- A ce point, dit Dieu, que nous-mmes nous ne sommes pas indiffrents
- la date; au temps;
- A la prise de date et que nous aimons secrtement ces cent
- quarante-quatre mille
- parce qu'ils se sont trouvs l et nous les aimons d'un secret amour
- unique
- parce qu'ils se sont trouvs natre l, parce qu'ils taient,
- parce qu'ils se sont trouvs tre
- Du mme ge que mon fils, ns du mme temps, de la mme race.
- A la mme date.
- Enfin parce qu'ils faisaient ensemble une promotion.
- Non plus seulement une promotion de Juifs mais une promotion d'hommes.
- (Telle tait la nouvelle loi)
- La promotion de Jsus-Christ.
- Et indniablement ils taient
- (le temps a toujours une certaine force, apporte toujours une
- certaine preuve d'indniable)
- Indniablement ils taient
- Ses camarades de promotion.
- (Il y a toujours dans le temps, dans la date
- On ne sait quoi d'irrfutable).
-
-
-
- La septime raison, dit Dieu, pourquoi la taire. C'est qu'ils taient
- semblables mon fils.
- Et lui tait semblable eux.
- (Une gnration d'hommes, dit Dieu,
- une promotion c'est comme une belle longue vague
- qui s'avance d'un bout l'autre sur un mme front
- et qui d'un seul coup sur un mme front d'un bout l'autre
- toute ensemble dferle sur le rivage de la mer.
- ainsi une gnration, une promotion est une vague d'hommes.
- toute ensemble elle s'avance sur un mme front,
- et toute ensemble sur un mme front elle s'croule comme une muraille
- d'eau
- quand elle touche au rivage ternel).
- Mon fils tait tendre comme eux et comme eux il tait nouveau.
- Il tait assez inconnu. Comme eux.
- Cette grande adoration double, qui (sans cela) l'avait dj mis hors
- de pair.
- La grande adoration double des bergers et des mages tait dj un peu
- oublie.
- Il tait redevenu assez inconnu. Et les mages s'taient moqus
- d'Hrode.
-
- Il n'avait pas deux ans, il tait comme eux.
- C'tait un bel enfant, et sa mre le disait.
-
- Il ne souponnait point encore
- l'ingratitude de l'homme.
-
- Il n'avait point encore aux commissures des lvres
- le pli de l'amertume et de l'ingratitude.
-
- Il n'avait point encore aux commissures des paupires
- sa ride, le pli des larmes et d'en avoir trop vu.
-
- Il n'avait point encore aux commissures de la mmoire
- le pli de ne pouvoir point oublier.
-
-
- Il ignorait encore, comme homme il ignorait les vicissitudes.
- Il ignorait, comme homme il ignorait ce qui laissera une ternelle
- trace.
- la couronne d'pines et le sceptre de roseau.
- et cette affreuse agonie du Calvaire.
- et cette agonie encore plus affreuse de la veille au soir
- au mont des Oliviers.
- Comme eux il tait un vase d'albtre
- Que n'avait encore souill aucune trace,
- Aucune lie d'aucune cume.
- Et c'est la sixime raison, dit Dieu, et la septime, ils me
- rappellent mon fils.
- Comme il tait s'il n'et point chang depuis, quand il tait si
- beau. Si cette norme aventure
- Se ft arrte l. Voil pourquoi je les aime, dit Dieu, entre tous
- ils sont les _tmoins_ de mon fils.
- Ils me montrent, ils sont comme il tait, si seulement
- Il n'et point chang. De toutes les imitations de Jsus-Christ
- C'est la premire et c'est la toute neuve; et c'est la seule
- Qui ne soit aucun degr
- Qui ne soit pas mme pour un atome
- Une imitation de quelque fltrissure et de quelque meurtrissure et de
- quelque blessure de l'me de Jsus.
- C'est une ignorance totale de l'avanie et de l'affront.
- Et de l'injure et de l'offense.
- Ils ne connaissent que le meurtre, et d'avoir t tus, ce qui ne
- serait rien.
- Ils ne furent jamais tourns en drision.
- Voil ce que j'aime en eux, dit Dieu. Voil en quoi, pourquoi je les
- aime.
- Ils sont pour moi des enfants qui ne sont jamais devenus des hommes.
- Des agneaux qui ne sont jamais devenus des boucs.
- Ni des brebis. (_Et ceux-ci suivent l'agneau partout o il ira_).
- Des enfants Jsus qui ne vieillirent jamais. Qui ne grandirent point.
- Or _le mien profitait
- en sagesse, et en ge, et en grce
- auprs de Dieu et auprs des hommes_.
-
-
-
- Je les aime innocemment, dit Dieu. Et c'est la septime raison.
- (C'est ainsi qu'il faut aimer ces innocents)
- Comme un pre de famille aime les camarades de son fils
- Qui vont l'cole avec lui.
-
-
-
- Mais eux ils n'ont point boug depuis ce temps-l.
-
-
-
- Ils sont les imitations ternelles
- De ce que Jsus fut pendant un temps trs court
- Car il _profitait_, lui. Il croissait
- pour cette norme aventure.
-
-
-
- Et la septuple raison, dit Dieu, c'est qu'ils sont ainsi comme David
- les voulait.
- _Immaculati in via._ Ainsi est l'ordre, dit Dieu.
- Le prophte prdit.
- Mon fils dit.
- Et moi je redis.
-
-
-
- Ou encore:
- Le prophte prdit.
- Mon fils dit.
- Et moi je confirme et je consacre.
-
- Et mon glise confirme et clbre,
- Et consacre et commmore.
-
-
-
- Ainsi l'Aptre les reprend du Prophte et Jean les reprend de David.
- Et comme David avait voulu qu'ils fussent
- _Immaculs dans la voie_ ainsi Jean les a vus
- _Sur la montagne de Sion
- Autour de l'Agneau debout._ Il n'y en a que pour eux. _Ceux-ci
- suivent l'Agneau partout o il ira._
- (Les plus grands saints ne le suivent apparemment pas partout).
-
- _Ceux-ci ont t enlevs des hommes:
- (d'entre les hommes, de parmi les hommes, d'tre des hommes)_
- Les plus grands saints ont t des hommes, n'ont point t enlevs
- d'tre des hommes).
-
- _et dans leur bouche n'a pas t trouv le mensonge:_
-
- _ils sont en effet sans tache devant le trne de Dieu._
-
-
-
- Et l'Aptre les nomme _primitiae Deo, et Agno_: _prmices Dieu, et
- l'Agneau_. C'est--dire premiers fruits de la terre que l'on
- offre Dieu et l'Agneau. Les autres saints sont les fruits
- ordinaires, les fruits de la saison. Mais eux ils sont les fruits
- De la promesse mme de la saison.
-
-
-
- Et suivant l'Aptre l'glise rpte: _Innocentes pro Christo
- infantes occisi sunt_,
-
- _les Innocents pour le Christ
- enfants furent massacrs,_
-
- (_infantes_, tout jeunes enfants, tout petit enfant ne parlant pas
- encore)
-
- _ab iniquo rege
- lactentes interfecti sunt:_
-
- _par un inique Roi
- laiteux ils furent assassins:_
-
- (_lactentes_, pleins de lait, laiteux, l'ge du lait, tant encore
- au rgime du lait,
- nourris de lait)
-
- _ipsum sequuntur Agnum sine macula
- ils suivent l'Agneau lui-mme sans tache_
-
- (et le texte est tel, mon enfant, que c'est ensemble l'Agneau qui est
- sans tache
- et eux avec lui qui sont sans tache)
-
-
-
- Mais l'glise va plus loin, l'glise passe outre, l'glise dpasse
- l'Aptre.
-
- L'glise ne dit plus seulement qu'ils sont des prmices Dieu, et
- l'Agneau.
- L'glise les invoque et les nomme
-
- _fleurs des Martyrs._
-
- Entendant littralement par l que les _autres_ martyrs sont les
- fruits mais que ceux-ci, parmi les martyrs, sont les fleurs mmes.
-
- _SALVETE flores Martyrum,_
-
- _Salut FLEURS des Martyrs._
-
- Couchs sur le chevalet, lis au chevalet comme des fruits lis
- l'espalier
- Les autres martyrs, vingt sicles de martyrs
- Les sicles des sicles de martyrs
- Sont littralement les fruits de saison,
- De chaque saison chelonns sur l'espalier
- Et notamment des fruits d'automne
- Et mon fils mme fut cueilli
- Dans sa trente-troisime saison. Mais eux ces simples innocents,
- Ils sont avant les fruits mmes, ils sont la promesse du fruit.
- _Salvete flores Martyrum_, ces enfants de moins de deux ans sont les
- fleurs de tous les autres Martyrs.
- C'est--dire les fleurs qui donnent les autres martyrs.
- Au fin commencement d'avril ils sont la rose fleur du pcher.
- Au plein avril, au fin commencement de mai ils sont la blanche fleur
- du poirier.
- Au plein mai ils sont la rouge fleur du pommier.
- Blanche et rouge.
- Ils sont la fleur mme et le bouton de la fleur et le coton du bouton.
- Ils sont le bourgeon du rameau et le bourgeon de la fleur.
- Ils sont l'honneur d'avril et la douce esprance.
- Ils sont l'honneur et des bois et des mois.
- Ils sont la jeune enfance.
- Le dimanche de _Reminiscere_ n'est que pour eux, parce qu'ils se
- rappellent.
- Le dimanche d'_Oculi_ n'est que pour eux, parce qu'ils voient.
- Le dimanche de _Laetare_ n'est que pour eux, parce qu'ils se
- rjouissent.
- Le dimanche de la Passion n'est que pour eux, parce qu'ils furent la
- premire Passion.
- Le dimanche des Rameaux n'est que pour eux, parce qu'ils sont le
- rameau mme qui a port tant de fruits.
- Et le dimanche du jour de Pques n'est que pour eux, parce qu'ils
- sont ressuscits.
- Ils sont la fleur de l'aubpine qui fleurit pendant la semaine sainte
- Et la fleur de l'avant-courrire pine noire, qui fleurit cinq
- semaines plus tt
- Ils sont la fleur de toutes ces plantes et de tous ces arbres rosacs.
- Promesse de tant de martyrs, ils sont les boutons de rose
- De cette rose de sang.
- _Salvete flores Martyrum,
- Salut fleurs des Martyrs,_
-
- _quos, lucis ipso in limine,
- Christi insecutor sustulit,_
-
- _ceu turbo nascentes rosas._
-
- _que, sur le seuil mme de la lumire,
- le perscuteur du Christ enleva,
- (emporta)_
-
- _ceu turbo nascentes rosas._
-
- _comme la tempte de naissantes roses._
- (c'est--dire comme la tempte, comme une tempte enlve, emporte de
- naissantes roses).
-
-
-
- _Vos prima Christi victima,
- Grex immolatorum tener,
- Aram sub ipsam simplices
- Palma et coronis luditis._
-
- _Vous premire victime du Christ,
- Troupeau tendre des immols,
- Au pied de l'autel mme simples,
- Simplices_, mes simples, simples enfants,
- _Palma et coronis luditis. Vous jouez avec la palme et les couronnes.
- Avec votre palme et vos couronnes._
-
-
-
- Tel est mon paradis, dit Dieu. Mon paradis est tout ce qu'il y a de
- plus simple.
- Rien n'est aussi dpouill que mon paradis.
- _Aram sub ipsam_ au pied de l'autel mme
- Ces simples enfants _jouent_ avec leur palme et avec leurs couronnes
- de martyrs.
- Voil ce qui se passe dans mon paradis. A quoi peut-on bien jouer
- Avec une palme et des couronnes de martyrs.
- Je pense qu'ils jouent au cerceau, dit Dieu, et peut-tre aux grces
- (du moins je le pense, car ne croyez point
- qu'on me demande jamais la permission)
- Et la palme toujours verte leur sert apparemment de btonnet.
-
-
-
-
-_la tapisserie
-
-de sainte Genevive
-
-et de Jeanne d'Arc_
-
-
-
-
-_cahier pour le jour de Nol
-
-et pour la neuvaine de sainte Genevive
-
-de la quatorzime srie;_
-
- madame Genevive Favre
-
-_communis urbis atque antiquae
-
-patronae in fidem aeternam_
-
-
-
-
-PREMIER JOUR
-
-POUR LE VENDREDI 3 JANVIER 1913
-
-FTE DE SAINTE GENEVIVE
-
-QUATORZE CENT UNIME ANNIVERSAIRE
-
-DE SA MORT
-
-I
-
-
- Comme elle avait gard les moutons Nanterre,
- On la mit garder un bien autre troupeau,
- La plus norme horde o le loup et l'agneau
- Aient jamais confondu leur commune misre.
-
- Et comme elle veillait tous les soirs solitaire
- Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l'eau,
- Du pied du mme saule et du mme bouleau
- Elle veille aujourd'hui sur ce monstre de pierre.
-
- Et quand le soir viendra qui fermera le jour,
- C'est elle la caduque et l'antique bergre,
- Qui ramassant Paris et tout son alentour
-
- Conduira d'un pas ferme et d'une main lgre
- Pour la dernire fois dans la dernire cour
- Le troupeau le plus vaste la droite du pre.
-
-
-
-
-DEUXIME JOUR
-
-POUR LE SAMEDI 4 JANVIER 1913
-
-II
-
-
- Comme elle avait gard les moutons Nanterre
- Et qu'on tait content de son exactitude,
- On mit sous sa houlette et son inquitude
- Le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire.
-
- Et comme elle veillait devant le presbytre,
- Dans les soirs et les soirs d'une longue habitude,
- Elle veille aujourd'hui sur cette ingratitude,
- Sur cette auberge norme et sur ce phalanstre.
-
- Et quand le soir viendra de toute plnitude,
- C'est elle la savante et l'antique bergre,
- Qui ramassant Paris dans sa sollicitude
-
- Conduira d'un pas ferme et d'une main lgre
- Dans la cour de justice et de batitude
- Le troupeau le plus sage la droite du pre.
-
-
-
-
-TROISIME JOUR
-
-POUR LE DIMANCHE 5 JANVIER 1913
-
-III
-
-
- Elle avait jusqu'au fond du plus secret hameau
- La rputation dans toute Seine et Oise
- Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise
- N'avaient pu lui ravir le plus chtif agneau.
-
- Tout le monde savait de Limours Pontoise
- Et les vieux bateliers contaient au fil de l'eau
- Qu'assise au pied du saule et du mme bouleau
- Nul n'avait pu jouer cette humble villageoise.
-
- Sainte qui rameniez tous les soirs au bercail
- Le troupeau tout entier, diligente bergre,
- Quand le monde et Paris viendront fin de bail
-
- Puissiez-vous d'un pas ferme et d'une main lgre
- Dans la dernire cour par le dernier portail
- Ramener par la vote et le double vantail
-
- Le troupeau tout entier la droite du pre.
-
-
-
-
-QUATRIME JOUR
-
-POUR LE LUNDI 6 JANVIER 1913
-
-JOUR DES ROIS
-
-CINQ CENT UNIME ANNIVERSAIRE
-
-DE LA NAISSANCE DE JEANNE D'ARC
-
-IV
-
-
- Comme la vieille aeule au plus fort de son ge
- Se rjouit de voir le tendre nourrisson,
- L'enfant la mamelle et le dernier besson
- Recommencer la vie ainsi qu'un hritage;
-
- Elle en fait par avance un trs grand personnage,
- Le plus hardi faucheur au temps de la moisson,
- Le plus hardi chanteur au temps de la chanson
- Qu'on aura jamais vu dans cet humble village:
-
- Telle la vieille sainte ternellement sage
- Connut ce qui serait l'honneur de sa maison
- Quand elle vit venir, habille en garon,
-
- Bien prise en sa cuirasse et droite sur l'aron,
- Priant sur le pommeau de son estramaon,
- Aprs neuf cent vingt ans la fille au dur corsage;
-
- Et qu'elle vit monter de dessus l'horizon,
- Souple sur le cheval et le caparaon,
- La plus grande beaut de tout son parentage.
-
-
-
-
-CINQUIME JOUR
-
-POUR LE MARDI 7 JANVIER 1913
-
-V
-
-
- Comme la vieille aeule au fin fond de son ge
- Se plat regarder sa plus arrire fille,
- Naissante l'autre bout de la longue famille.
- Recommencer la vie ainsi qu'un hritage;
-
- Elle en fait par avance un trs grand personnage.
- Fileuse, moissonneuse la pleine faucille,
- Le plus preste fuseau, la plus savante aiguille
- Qu'on aura jamais vu dans ce simple village:
-
- Telle la vieille sainte ternellement sage,
- Du bord de la montagne et de la double berge
- Regardait s'avancer dans tout son quipage,
-
- Dans un encadrement de cierge et de flamberge,
- Et le casque remis aux mains du petit page,
- La fille la plus sainte aprs la sainte Vierge.
-
-
-
-
-SIXIME JOUR
-
-POUR LE MERCREDI 8 JANVIER 1913
-
-VI
-
-
- Comme Dieu ne fait rien que par misricordes,
- Il fallut qu'elle vt le royaume en lambeaux,
- Et sa filleule ville embrase aux flambeaux,
- Et ravage aux mains des plus sinistres hordes;
-
- Et les coeurs dvors des plus basses discordes,
- Et les morts poursuivis jusque dans les tombeaux,
- Et cent mille Innocents exposs aux corbeaux,
- Et les pendus tirant la langue au bout des cordes:
-
- Pour qu'elle vt fleurir la plus grande merveille
- Que jamais Dieu le pre en sa simplicit
- Aux jardins de sa grce et de sa volont
- Ait fait jaillir par force et par ncessit;
-
- Aprs neuf cent vingt ans de prire et de veille
- Quand elle vit venir vers l'antique cit,
- Gardant son coeur intact en pleine adversit,
- Masquant sous sa visire une efficacit;
-
- Tenant tout un royaume en sa tnacit,
- Vivant en plein mystre avec sagacit,
- Mourant en plein martyre avec vivacit,
-
- La fille de Lorraine nulle autre pareille.
-
-
-
-
-SEPTIME JOUR
-
-POUR LE JEUDI 9 JANVIER 1913
-
-VII
-
-
- Comme Dieu ne fait rien que par simple bergre,
- Il fallut qu'elle vt la discorde civile
- Secouer son flambeau sur les toits de la ville
- Et joindre sa fureur la guerre trangre;
-
- Il fallut qu'elle vt l'horrible harengre
- Haranguer le bas peuple et la tourbe servile,
- Et de la halle au bl jusqu' l'htel de ville
- Refluer le hoquet de l'odieuse mgre:
-
- Pour qu'elle vt venir merveilleuse et lgre,
- Par les chemins de ronce et de frle fougre,
- Pliant ses beaux drapeaux comme une humble lingre;
-
- Gouvernant sa bataille en bonne mnagre,
- Tranant les trois Vertus dans quelque fourragre,
- Vers l'antique vaisseau la jeune passagre.
-
-
-
-
-HUITIME JOUR
-
-POUR LE VENDREDI 10 JANVIER 1913
-
-VIII
-
-
- Comme Dieu ne fait rien que par pauvre misre,
- Il fallut qu'elle vt sa ville endolorie,
- Et les peuples fouls et sa race fltrie,
- L'meute suppurant comme un secret ulcre;
-
- Il fallut qu'elle vt pour son anniversaire
- Les cadavres crevs que la Seine charrie,
- Et la source de grce apparemment tarie,
- Et l'enfant et la femme aux mains du garnisaire:
-
- Pour qu'elle vt venir sur un cheval de guerre,
- Conduisant tout un peuple au nom du Notre Pre,
- Seule devant sa garde et sa gendarmerie;
-
- Engage en journe ainsi qu'une ouvrire,
- Sous la vieille oriflamme et la jeune bannire
- Jetant toute une arme aux pieds de la prire;
-
- Arborant l'tendard sem de broderie
- O le nom de Jsus vient en argenterie,
- Et les armes du mme en mme orfvrerie;
-
- Filant pour ses drapeaux comme une filandire,
- Les faisant essanger par quelque buandire,
- Les mettant couler dans l'norme chaudire;
-
- Les armes de Jsus c'est sa croix quarrie,
- Voil son armement, voil son armoirie,
- Voil son armature et son armurerie;
-
- Rinant ses beaux drapeaux l'eau de la rivire,
- Les lavant au lavoir comme une lavandire,
- Les battant au battoir comme une mercenaire;
-
- Les armes de Jsus c'est sa face maigrie,
- Et les pleurs et le sang dans sa barbe meurtrie,
- Et l'injure et l'outrage en sa propre patrie;
-
- Ravaudant ses drapeaux comme une roturire,
- Les mettant scher sur le front de bandire,
- Les donnant garder quelque vivandire;
-
- Les armes de Jsus c'est la foule en furie
- Acclamant Barabbas et c'est la plaidoirie,
- Et c'est le tribunal et voil son hoirie;
-
- Teignant ses beaux drapeaux comme une teinturire,
- Les faisant repasser par quelque culottire,
- Adorant le bon Dieu comme une couturire;
-
- Les armes de Jsus c'est cette barbarie,
- Et le dcurion menant la dcurie,
- Et le centurion menant la centurie;
-
- Les armes de Jsus c'est l'interrogatoire,
- Et les lanciers romains debout dans le prtoire,
- Et les drisions fusant dans l'auditoire;
-
- Les armes de Jsus c'est cette pnurie,
- Et sa chair expose toute intemprie,
- Et les chiens dvorants et la meute ahurie;
-
- Les armes de Jsus c'est sa croix de par Dieu,
- C'est d'tre un vagabond couchant sans feu ni lieu,
- Et les trois croix debout et la sienne au milieu;
-
- Les armes de Jsus c'est cette pillerie
- De son pauvre troupeau, c'est cette loterie
- De son pauvre trousseau qu'un soldat s'approprie;
-
- Les armes de Jsus c'est ce frle roseau,
- Et le sang de son flanc coulant comme un ruisseau,
- Et le licteur antique et l'antique faisceau;
-
- Les armes de Jsus c'est cette raillerie
- Jusqu'au pied de la croix, c'est cette moquerie
- Jusqu'au pied de la mort et c'est la brusquerie
-
- Du bourreau, de la troupe et du gouvernement,
- C'est le froid du spulcre et c'est l'enterrement,
- Les armes de Jsus c'est le dsarmement;
-
- L'avanie et l'affront voil son industrie,
- La cendre et les cailloux voil sa mtairie
- Et ses appartements et son duch-pairie;
-
- Les armes de Jsus c'est le souple arbrisseau
- Tress sur son beau front comme un frle rseau,
- Scellant sa royaut d'un parodique sceau;
-
- Les disciples poltrons voil sa confrrie,
- Pierre et le chant du coq voil sa seigneurie,
- Voil sa lieutenance et capitainerie;
-
- Le lavement de mains et la forfanterie
- De ce garde des sceaux et la plaisanterie
- De ces beaux damoiseaux et la galanterie
-
- De ces beaux jouvenceaux c'est sa boulangerie,
- Et son pain de poussire et de sueur ptrie,
- Et l'ponge de fiel et de vinaigrerie;
-
- La croix bien assemble en double coulisseau,
- L'ironique pancarte engrave au ciseau,
- Le tasseau pour les pieds descendant en biseau;
-
- Un autre bcheron avait coup ce bois,
- Un autre charpentier avait taill la croix,
- Mais lui-mme, et nul autre, avait port ce poids;
-
- L'image de la Vierge en tissu de soierie,
- Et sainte Marguerite en fleurs de draperie,
- Et sainte Catherine et la tapisserie
-
- O l'on voit saint Michel habill de nouveau,
- Le Saint-Esprit planant sous figure d'oiseau,
- Et l'archange crasant Satan sur le museau;
-
- Mais Satan lui rsiste et par sorcellerie
- Et par atermoiement et par grivlerie
- S'est jur d'absorber et la Beauce et la Brie;
-
- Les saints ont sur la tte un trs lger cerceau
- Pour bien voir que c'est eux, une sorte d'arceau
- Ouvre le paradis, Jsus dans son berceau
-
- Regarde saint Joseph et par espiglerie
- Veut lui tirer la barbe et le vieux se rcrie
- Et fait semblant de mordre afin que l'enfant rie;
-
- Mais Satan les regarde et fumant du naseau
- Ce serpent venimeux, cet immonde pourceau
- S'est jur d'empester le faubourg Saint-Marceau;
-
- Ce serpent sonnette avec sa sonnerie
- S'est vant qu'il ferait (voyez sa hblerie)
- Jeter par ses suppts les saints la voirie;
-
- Les armes de Jsus c'est la paille et l'table
- Et le pain et le vin et la nappe et la table,
- Et le plus malheureux, voil son conntable;
-
- Les armes de Satan c'est la supercherie,
- Un aplomb infernal, une aigre drlerie,
- Le savoir des savants et la cafarderie;
-
- Les armes de Jsus c'est la poignante pine,
- C'est la fleur de son sang sur la blanche aubpine,
- Et les fleurs de ses pleurs sur la rouge glantine;
-
- La perle qui descend sur sa joue attendrie,
- Et la perle qu'il boit sur sa lvre appauvrie,
- Voil ses beaux cristaux et sa joaillerie;
-
- Les armes de Jsus c'est la verte couronne,
- C'est ce front que l'amour et la grce environne,
- Et l'ternelle fleur qui sur sa peau fleuronne;
-
- La perle qui descend sur sa face amoindrie
- Et qui vient humecter sa langue rabougrie,
- Voil son coffre-fort et sa bijouterie;
-
- Les armes de Jsus c'est notre forfaiture,
- Les clous et le marteau, la robe sans couture,
- L'homme, l'ange et la bte et la double nature;
-
- Les armes de Satan c'est la jobarderie,
- C'est le scientificisme et c'est l'artisterie,
- C'est le laboratoire et la flagornerie;
-
- Les armes de Satan c'est notre forfaiture,
- C'est d'avoir dispers la robe sans couture,
- C'est la bte sous l'ange et la double nature;
-
- Les armes de Satan c'est la bouffonnerie,
- Et c'est le moraliste et son infirmerie,
- Et la haute loquence et sa ptisserie;
-
- Les armes de Jsus c'est la peine de l'homme,
- C'est le chemin qui mne et qui ramne Rome,
- C'est la main qui le frappe et le poing qui l'assomme;
-
- Les armes de Satan c'est la parfumerie
- De l'crivain disert et c'est la sucrerie
- De l'crivain amer et c'est la pruderie,
-
- La blette aridit de la vieille dvote,
- C'est l'me en confiture et la poire en compote,
- Et le raisin coti moisissant dans la hotte;
-
- Les armes de Satan c'est le clou dans la botte,
- La nef sans nautonnier, la flotte sans pilote,
- Le carcan, le garrot, l'entrave, la menotte;
-
- Les armes de Satan c'est quelque jonglerie,
- C'est le loup dans la ferme et dans la bergerie,
- C'est le renard feutr dans la poulaillerie;
-
- Les armes de Jsus c'est l'amour et la peine,
- Les armes de Satan c'est l'envie et la haine,
- Et la guerre est aux mains de toute chtelaine;
-
- Les armes de Satan c'est quelque forgerie,
- Un document secret dans quelque htellerie,
- Les armes de Satan c'est toute diablerie;
-
- Les armes de Jsus c'est la croix de Lorraine,
- Et le sang dans l'artre et le sang dans la veine,
- Et la source de grce et la claire fontaine;
-
- Les armes de Satan c'est la croix de Lorraine,
- Et c'est la mme artre et c'est la mme veine
- Et c'est le mme sang et la trouble fontaine;
-
- Les armes de Jsus c'est l'esclave et la reine
- Et toute compagnie avec son capitaine
- Et le double destin et la dtresse humaine;
-
- Les armes de Satan c'est l'esclave et la reine
- Et toute compagnie avec son capitaine
- Et le mme destin et la mme dveine;
-
- Les armes de Jsus c'est la mort et la vie,
- C'est la rugueuse route incessamment gravie,
- C'est l'me jusqu'au ciel insolemment ravie;
-
- Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
- Le dsir et la femme et les ds et le sort
- Et le droit du plus dur et le droit du plus fort;
-
- Les armes de Jsus c'est la mort et la vie,
- C'est le glaive de Dieu qui hsite et dvie,
- C'est la fidle route obscurment suivie;
-
- Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
- C'est l'cueil immobile en plein milieu du port,
- C'est la peine immuable en plein milieu du sort;
-
- Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
- C'est un heureux naufrage en plein milieu du port,
- C'est le plus beau prsage en plein milieu du sort;
-
- Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
- C'est le pril de mer, c'est l'homme dans son tort,
- Le voleur aux aguets, le tyran dans son fort;
-
- Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
- C'est Dieu dans sa justice et Satan dans son tort,
- La beaut du plus pur, le juste dans son fort;
-
- Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
- C'est l'enfant et la femme et le secret du sort,
- Le navire acoufl dans le recreux du port;
-
- Les armes de Satan c'est l'homme qui dvie,
- C'est les deux poings lis et c'est l'me asservie,
- C'est la vengeance inlassablement poursuivie;
-
- Les armes de Jsus ce sont les deux mains jointes,
- Et l'pine et la rose et les clous et les pointes,
- Et sur le lit de mort les pauvres mes ointes;
-
- C'est le choeur altern des martyrs et des saintes,
- C'est le choeur conjugu des sanglots et des plaintes,
- Le temple, les degrs, les pilastres, les plinthes;
-
- Les armes de Satan c'est le vert trbinthe,
- Cet arbre rsineux et c'est la coloquinte,
- Cette citrouille amre et c'est la morne absinthe;
-
- Les armes de Satan c'est les deux poings lis,
- Les armes de Jsus les coeurs humilis,
- Les pauvres genoux, les suppliants plis;
-
- Les armes de Jsus c'est la belle jacinthe
- Pose en un tapis dans une belle enceinte,
- Plus douce que la laine et plus souple et mieux teinte;
-
- Les armes de Jsus c'est la cloche qui tinte
- Pour les sept sacrements, c'est l'ordre et la contrainte,
- Et le dessin fidle de l'image bien peinte;
-
- Les armes de Satan c'est la cloche qui tinte
- Pour le feu de l'enfer, c'est la ville contrainte
- A passer par le sort, c'est toute me repeinte
-
- Avec un faux pinceau, c'est toute rgle enfreinte
- Au nom de quelque rgle et toute foi restreinte
- Au nom de quelque matre et toute ville ceinte
-
- D'un rempart frauduleux et toute fleur dteinte
- A force de pleuvoir et toute flamme teinte
- A force de brler, toute infortune atteinte
-
- Au seuil de toute mort et la morne complainte
- Au long de toute vie et l'phmre empreinte
- De nos pas sur le sable et la mortelle treinte
-
- Des deux amants impurs: le corps, l'me contrainte;
- Les armes de Satan c'est la ruse et la feinte,
- L'pouvante, l'envie et la graisse qui suinte,
-
- Et le double concert des asthmes et des quintes,
- Et les coeurs compliqus et les soins et les craintes
- Et les coeurs contourns comme des labyrinthes;
-
- Les armes de Jsus c'est l'ternelle empreinte
- De ses pas sur le sable et l'immortelle treinte
- Des deux poux trs purs: le corps et l'me astreinte;
-
- Les armes de Jsus c'est la faim assouvie,
- C'est le corps glorieux, ce n'est pas la survie,
- C'est l'ternelle table abondamment servie;
-
- Satan c'est la vengeance elle-mme assouvie,
- Les armes de Satan c'est une horlogerie,
- Un chef-d'oeuvre d'adresse et de serrurerie;
-
- Mais la clef c'est Jsus et Jsus est la porte,
- Et la porte du ciel ne se prend qu' main forte,
- Et tous les serruriers resteront la porte;
-
- Les armes de Jsus c'est cette grande escorte
- Que Rome lui prta, c'est la rude cohorte
- Qui lui faisait honneur et c'est la croix qu'il porte;
-
- Les armes de Satan sont de la mme sorte,
- Car c'est la mme Rome et c'est la mme escorte
- Et la mme cohorte et la mme mer Morte;
-
- Les armes de Jsus c'est qu'il nous rconforte
- En notre dconfort et c'est qu'il nous reporte
- Au premier paradis et c'est qu'il nous apporte
-
- Le pardon de son pre et c'est qu'il nous emporte
- Au dernier paradis et c'est qu'il nous dporte
- De l'exil du pch vers ce qui seul importe
-
- Et c'est notre salut et c'est qu'il nous transporte
- Au royaume de grce et c'est qu'il nous supporte,
- Nous et notre pch cette immense mainmorte
-
- Qu'il porte sur l'paule et c'est qu'il nous exhorte
- Par son silence mme et qu'il frappe la porte
- Et que l'homme est au vent comme la feuille morte;
-
- Les armes de Satan c'est la mme mainmorte,
- Le mme dsarroi, c'est qu'il nous dconforte
- En notre rconfort et c'est qu'il nous reporte
-
- Au pch d'origine et c'est qu'il nous rapporte
- Le mpris du pardon et c'est qu'il nous remporte
- A la science du mal et qu'il nous redporte
-
- Vers la terre du bagne et qu'il nous retransporte
- Au tnbreux royaume o lui-mme supporte
- Le poids de tout un monde et c'est qu'il nous exhorte
-
- Par les beaux compliments et qu'il gratte la porte,
- Et que l'homme est lger comme la feuille morte
- Et comme elle pourrit sous les pieds du cloporte;
-
- Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
- C'est un solide ancrage au beau milieu du port,
- Et c'est le grand partage au beau milieu du sort;
-
- Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
- C'est un heureux mouillage en plein milieu du port,
- C'est le grand hritage en plein milieu du sort;
-
- Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
- C'est le bon voisinage en plein milieu du port
- Et le plerinage en plein milieu du sort;
-
- Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
- C'est le compagnonnage en plein milieu du port,
- Et c'est l'appareillage en plein milieu du sort:
-
- Les armes de Satan ce sont les sept pchs,
- Et la minauderie avec les airs penchs,
- Et les honteux ressorts savamment dclanchs;
-
- Les armes de Jsus ce sont les trois Vertus,
- Et les torses courbs et les reins courbatus,
- Et les galriens battus et rebattus;
-
- Les armes de Satan c'est la mthode torte,
- Le sang de l'oreillette et le sang de l'aorte,
- Le sang du ventricule et de la veine porte;
-
- Les armes de Jsus c'est tout le sang du coeur,
- Le sang de la victime et le sang du vainqueur,
- Le sang du noble cerf et le sang du piqueur;
-
- Les armes de Satan ce sont les sept pchs
- Embarqus quatre quatre et mollement couchs
- Dans la folle galre aux dais empanachs;
-
- Les armes de Jsus c'est la barque de Pierre,
- Qui toujours fluctuante et toujours batelire,
- Racle de ses filets le fond de la rivire;
-
- Les armes de Jsus c'est la barque de Pierre,
- C'est le vieux pcheur d'homme assis sur son derrire,
- Dpeuplant l'Ocan, le lac et la rivire;
-
- Les armes de Jsus c'est les sept sacrements
- Dans la barque de Pierre et les sept btiments
- Qui suivent par derrire et les sept monuments
-
- Qui ne priront point, les sept couronnements,
- Qui sont les sept douleurs, les sept fleuronnements
- De l'arbre de la grce et les sept firmaments;
-
- Les armes de Jsus c'est cette unique nef,
- Gouvernant au plus prs sous cet unique chef,
- Toujours en plein pril et toujours sans mchef;
-
- Les armes de Jsus c'est cet unique fief,
- Tenu par un seul homme arm de quelque bref,
- Toujours en plein pril et toujours sans grief;
-
- Les armes de Jsus c'est l'ternelle peine
- Assise au creux du lit de toute race humaine
- Et la mort est aux mains de toute chtelaine;
-
- Les armes de Jsus c'est la grande semaine
- Qui part du lundi saint, c'est la grande neuvaine
- Qui part du trois janvier et c'est la barque pleine
-
- Les armes de Jsus c'est cette unique nef,
- Le bateau vers l'cluse amarr dans le bief,
- Le bateau charpent par le vieux saint Joseph;
-
- Mais c'est aussi Jacob et le premier Joseph,
- Mose sur le Nil dans une troite nef,
- Et le peuple de Dieu gouvern derechef;
-
- Les armes de Jsus c'est le sang de sa veine
- Et le sang de son coeur, les sanglots de sa peine
- Et l'immense sanglot de toute race humaine;
-
- Les armes de Satan c'est la sourde gangrne
- Et l'obscur mal de tte et la lourde migraine
- Et l'orgueil et l'ivraie et la mauvaise graine;
-
- Les armes de Jsus c'est la double prire,
- L'une marchant devant, l'autre marchant derrire,
- Comme lui matinale et vers lui journalire;
-
- Les armes de Jsus c'est la double prire,
- L'une arrivant devant, l'autre avanant derrire,
- Comme lui vesprale et vers lui journalire;
-
- C'est aussi le secret, la prire nocturne,
- L'immuable regret dans un coeur taciturne,
- Et la mort de l'amour et la cendre dans l'urne;
-
- Les armes de Jsus c'est l'anglus du soir
- Et celui du matin, le calme reposoir
- Dans la procession, l'clatant ostensoir
-
- Balanc sur les fronts comme un soleil ardent;
- Les armes de Satan c'est la griffe et la dent,
- Le nez mal retrouss, le regard impudent
-
- Les armes de Jsus c'est le calme du soir,
- C'est la procession assise au reposoir.
- De feuilles et de fleurs, c'est le lourd ostensoir
-
- Lev dessus les fronts comme un soleil levant,
- Les armes de Jsus c'est la pluie et le vent
- Qui souffle sur la nef et c'est le coeur fervent;
-
- C'est le fruit qui mrit aux planches du dressoir,
- C'est l'enfant qui se couche et qui vous dit bonsoir,
- Et s'endort en priant, c'est le lourd ostensoir
-
- Hauss dessus les fronts comme un soleil couchant,
- C'est le souple vallon, c'est le coteau penchant,
- L'glise dans la plaine et la prose et le chant;
-
- C'est la grappe giclant sous l'norme pressoir,
- C'est l'tang rpandu dessus le dversoir,
- C'est l'encens balanc dans le lourd encensoir;
-
- Les armes de Satan c'est l'cu trbuchant,
- Le propos allchant, le souffle desschant,
- La plaine sans glise et l'ortie et le champ;
-
- Les armes de Jsus c'est l'cuyer tranchant,
- Le bon et le mchant, le beau vaisseau marchand,
- L'glise sur la plaine et l'homme sur le champ;
-
- Les armes de Jsus, c'est la belle marraine
- Et c'est le beau baptme et c'est la belle trenne
- Et l'avoine et le seigle et c'est la bonne graine
-
- Et c'est le seneon et c'est les sept pchs
- Par la contrition et les noeuds relchs
- Du filet de Satan et les cordons tranchs;
-
- Les armes de Satan c'est les sept dbauchs,
- Et c'est le prince-vque et les sept vchs,
- Et les tentations courant sur les marchs;
-
- Les armes de Jsus c'est sept cents vchs,
- Et c'est le pape-vque et cent archevchs,
- Et l'esclave et l'enfant vendus sur les marchs;
-
- Les armes de Jsus c'est sa tte penche;
- Son coude, son genou, son paule corche,
- Son estomac, ses reins, sa hanche dmanche;
-
- Sa barbe, ses cheveux, ses habits arrachs,
- Sa poitrine, ses bras, ses poignets attachs,
- Les plus savants ressorts l'instant dcrochs;
-
- C'est dans le vieux Paris la foule endimanche
- Le dimanche matin, c'est la soif tanche
- Au calice d'or pur, la pauvresse penche
-
- Sur une plus pauvresse et c'est l'amour cache
- Dans l'me la plus pauvre et la douleur couche
- Dans le lit de tout homme et toute orge fauche;
-
- Les armes de Jsus c'est toute onde panche
- Dans un gosier de fivre et toute me bauche
- Au coin de toute lvre et toute fleur jonche
-
- Au pied des pieds saignants et toute arme brche
- A force de servir et la tige branche
- A force de produire et la paille hache;
-
- Les armes de Jsus c'est l'amour et la peine,
- Et l'amour est aux mains des suppts de la haine,
- Et la mort est aux mains de toute chtelaine;
-
- Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
- C'est le fleuve fcond, c'est l'ternel apport
- De vase et de limon en plein milieu du port;
-
- Les armes de Jsus c'est ce gamin qui dort,
- C'est la honte et la peine et son frre le sort,
- Et l'amour est aux mains des suppts de la mort;
-
- Les armes de Satan c'est la sensiblerie,
- C'est censment le droit, l'humanitairerie,
- Et c'est la fourberie et c'est la ladrerie;
-
- Les armes de Satan c'est la bte lche,
- Le dshonneur gratuit, la honte remche,
- Le troupeau mal conduit, la terre mal bche;
-
- Les armes de Satan c'est le membre arrach,
- Le bourgeon retranch, le rameau dtach,
- Le boeuf aiguillonn, le cheval cravach;
-
- Les armes de Jsus c'est la haute terrasse
- D'o retombe en jet d'eau la source de la grce,
- Et la vasque au flanc grave et le sang de la race;
-
- Les armes de Satan c'est la basse menace
- Aux coins de toute lvre et la gluante trace
- Que laisse sur la fleur la visqueuse limace;
-
- Les armes de Satan c'est un esprit pointu,
- C'est le corps en lambeaux, c'est le coeur combattu,
- Le bourreau mal pay, le procs dbattu;
-
- Les armes de Jsus c'est le coeur combattu,
- C'est le corps tout entier et la mme vertu
- Et la grappe crase et le froment battu;
-
- Les armes de Jsus c'est le grain sous la meule,
- Le raisin sous la presse et l'oiseau dans la gueule,
- Et le fils dans le pre et l'enfant dans l'aeule;
-
- Mais Satan le regarde et ce vil vermisseau
- A jur d'touffer sous l'ombre et le boisseau
- La lumire et la lampe et la plaine Monceau;
-
- Les armes de Satan c'est une gagerie,
- C'est sa forfanterie et son effronterie.
- Et c'est le philologue et sa quincaillerie;
-
- Les armes de Satan c'est notre servitude,
- C'est notre hbtement, notre longue habitude
- Et la nuit et la veille et la lampe et l'tude;
-
- Les armes de Jsus c'est la batitude
- Et c'est la parabole et la mansutude
- Et c'est quand il pleura sur cette multitude;
-
- Les armes de Satan c'est notre quitude
- Et c'est le thorme et c'est la certitude,
- Le pouvoir, le savoir et la dcrpitude;
-
- Les armes de Jsus c'est le tranchant du sort,
- C'est ce point sur le glaive o la vie et la mort
- Djouent le corps et l'me en plein milieu du port;
-
- Les armes de Jsus c'est notre inquitude,
- L'axiome, la rgle et notre incertitude,
- Le devoir, le pouvoir et la vicissitude;
-
- Les armes de Jsus c'est notre servitude,
- C'est toute solitude et toute plnitude,
- Et notre turpitude et notre lassitude;
-
- Les armes de Satan c'est la criaillerie,
- Le vote, le mandat et la suffragerie,
- Et l'avocasserie et la haranguerie;
-
- Les armes de Jsus c'est sa sollicitude,
- Et notre ingratitude et son exactitude,
- Et la similitude et toute rectitude;
-
- Les armes de Satan c'est pure vanterie,
- C'est du vieux bric brac, de l'antiquaillerie,
- Du fabriqu, du faux, de la ferronnerie;
-
- Les armes de Satan c'est le fruit dfendu,
- C'est le meurtre d'Abel, c'est le sang rpandu,
- C'est Judas dpendu, c'est Judas rependu;
-
- Les armes de Satan c'est le filet tendu,
- C'est le propos douteux et le sous-entendu,
- Et toute controverse et tout malentendu;
-
- Les armes de Satan c'est Jsus-Christ vendu,
- C'est les trente deniers, c'est Joseph descendu
- Au fond de la citerne et captif revendu;
-
- Les armes de Satan c'est la race perdue,
- C'est le lacet tress, c'est la corde tordue,
- Toute chair assaillie de toute chair mordue;
-
- Les armes de Satan c'est tout le rsidu
- Et la lie et l'cume et c'est l'individu
- Et c'est le commentaire et le compte rendu;
-
- Les armes de Satan c'est toute dette due
- Irrmissiblement, la honte suspendue,
- Et par son gouverneur toute ville rendue;
-
- Les armes de Jsus c'est Satan confondu,
- Tout foss rempar, tout rempart dfendu,
- Tout terrain regagn sur le terrain perdu;
-
- Et la dette remise et la dette rendue
- Par le frre son frre et la brebis perdue
- Et toute me assaillie et toute me mordue;
-
- Les armes de Jsus c'est la nuit rpandue
- Pour le repos de l'homme et la ferme vendue
- Pour payer les impts et la brebis tondue;
-
- Les armes de Jsus c'est la neige fondue
- Au soleil du printemps, la hache suspendue
- Au jour du jugement et c'est l'me perdue
-
- De son indignit, c'est la grande tendue
- Et l'arbre de Nol et la bche fendue
- Et c'est depuis Adam la nouvelle attendue;
-
- Les armes de Jsus c'est la bonne aventure,
- Et c'est le Crateur crant la crature,
- Et le sceau du Seigneur mettant la signature;
-
- Les armes de Satan c'est la caricature
- Et la contrefaon de toute signature
- Et l'homme jugeant l'homme et la magistrature
-
- Assise au tribunal, c'est la lettre surie,
- La littralit morne et dj pourrie,
- Les armes de Satan c'est la chancellerie;
-
- Les armes de Satan c'est la plaisanterie,
- Cette sauce tourne et c'est l'htellerie
- Pour les mauvais passants et c'est l'ivrognerie
-
- Les coudes sur la table et la clabauderie
- Et la ribauderie et la maussaderie
- Et la badauderie et la nigauderie;
-
- Les armes de Jsus c'est la charpenterie,
- L'tabli, la varlope et la menuiserie,
- La scie et le rabot et l'bnisterie,
-
- Le denier de la veuve et le bon ouvrier;
- Les armes de Satan c'est le vil usurier,
- L'armurier, le guerrier, le manufacturier;
-
- Les armes de Satan c'est la truanderie,
- Le mauvais compagnon, la camaraderie,
- Le mauvais camarade et la cafarderie
-
- Et le mauvais garon; c'est le regard oblique
- Jet sur le voisin, le peuple famlique
- Sous la bombance norme et pantagrulique;
-
- Les armes de Jsus c'est la foi catholique
- Enchsse prix d'or, la ronde basilique,
- Et c'est la paix publique et la sainte relique;
-
- Les armes de Satan c'est tout ce qui complique
- La trs simple existence et c'est quand il implique
- L'innocent dans le crime et dans le diabolique;
-
- Les armes de Jsus c'est le cdre biblique,
- La salutation, la ferveur anglique,
- L'annonciation de l're vanglique;
-
- Les armes de Satan c'est sa ruse et sa clique
- Et sa claque sournoise et mphistophlique,
- Et sa noise en sourdine et machiavlique;
-
- Les armes de Jsus c'est le lger caque
- De Pierre sur le lac, c'est l'archange archaque
- Fermant le paradis, c'est la foi judaque.
-
- Et la premire loi, c'est la race hbraque
- Et le tronc d'Isral, et c'est la mosaque
- De la vertu des clercs, de la vertu laque;
-
- Les armes de Jsus c'est la loi mosaque,
- Les dix commandements au peuple liturgique,
- Et qu'il n'a point rays de Rome apostolique;
-
- Les armes de Jsus c'est la mort hroque
- Du martyr dans l'arne et la douceur stoque
- Du saint et c'est aussi la vertu prosaque;
-
- Les armes de Satan c'est la courbe saque,
- Souple vaisseau de charge et c'est l'art chaldaque
- Et la vertu du riche et du pharisaque;
-
- Et c'est l'aigre rplique et le somnambulique,
- Et le cyrnaque et l'aristotlique,
- Et le pire de tout c'est bien quand il explique;
-
- Les armes de Jsus c'est l'ardente supplique
- Du pauvre au gouverneur, c'est le parabolique,
- Et c'est les huit bonheurs sous Rome apostolique,
-
- Et c'est le roi de France et c'est la rpublique
- Et c'est le bref du pape et la lourde encyclique
- Parmi les deuils privs et la vertu publique;
-
- Les armes de Satan c'est le vil publicain,
- Le percepteur de Rome et le fieff coquin
- Qui berne l'honnte homme et qui fait le faquin;
-
- L'avare pager, le servile sequin,
- L'infidle berger, le manteau d'Arlequin
- De vice et de vertu, le grossier mannequin
-
- Qui fait peur aux moineaux, le rude casaquin
- Sur l'armure de guerre et le lourd troussequin
- Sur le cheval de guerre et l'ennuyeux pasquin;
-
- Les armes de Jsus c'est le Samaritain,
- Le bless recueilli, le pauvre franciscain,
- Les armes de Jsus c'est le rpublicain;
-
- Les armes de Satan c'est le faux symbolique,
- La pierre en comprim, le marbre en majolique,
- (La pierre de Jsus, c'est le pur pentlique);
-
- Les armes de Satan c'est toute hyperbolique,
- Le masque de Satan c'est toute bucolique
- Modulant sous le htre une pure idyllique;
-
- Les armes de tous deux c'est le mlancolique,
- Soit qu'il soit descendu du vieux cdre biblique,
- Soit qu'il soit remont de jeune rpublique;
-
- Les armes de Satan c'est toute idoltrie,
- Tout rassortiment, toute repltrerie,
- Tout fatras, tout raccord, toute foltrerie;
-
- Les armes de Jsus c'est culte de doulie
- Ou d'asservissement, c'est culte de latrie
- Ou d'adoration, c'est culte de patrie
-
- Ou de terre natale; et dmonoltrie
- Retourne vers Satan avec zooltrie,
- Avec psychitrie, avec chimitrie,
-
- Avec l'ergot du seigle et les autres caries,
- Et les phylloxras et les vignes fltries,
- Et les puits desschs et les races taries;
-
- Les armes de Jsus c'est la pauvre monture,
- L'non de cette nesse et c'est la courbature
- De ses reins btonns et c'est la spulture
-
- Dans un caveau prt, c'est l'agneau sans pture,
- C'est la barque de Pierre errante et sans mture,
- Et le prteur de Rome et c'est la prfecture
-
- Et le prfet de Rome et cette humble toiture,
- Ce chaume au ras du sol et l'unique voiture
- Avec un seul cheval et la vieille clture
-
- En mauvais fil de fer et la progniture
- Attendant sous la lampe une humble nourriture,
- Esprant vaguement un pot de confiture;
-
- Les armes de Satan c'est cette dictature
- De ces sept qui sont sept sur la mme monture,
- Sur un cheval pourri tenus par la ceinture;
-
- Les armes de Jsus c'est la sainte criture
- Depuis le premier livre et c'est toute droiture
- Depuis le premier pas et c'est toute armature
-
- Tenant son homme roide et c'est toute ossature
- Tenant son homme ferme et toute architecture
- Tenant la maison pleine et basse de stature;
-
- Les armes de Satan c'est le mauvais docteur,
- (Mais en est-il de bons?), c'est le mauvais acteur
- Qui joue contre sens et le mauvais lecteur
-
- Qui lit contre texte et c'est le dtracteur
- Qui dtracte et dtraque et le simple lecteur
- Qui rtracte et qui vote et le morne inspecteur
-
- Qui regarde et surveille et le dur directeur
- Qui regarde et gouverne et le lourd protecteur
- Qui regarde et qui pse et qui fait le recteur;
-
- Les armes de Satan c'est le contradicteur
- Qui dit d'abord: Mais non, c'est l'antique licteur
- Et l'antique faisceau, c'est Satan destructeur;
-
- Les armes de Satan c'est Satan constructeur
- Du satan parvis, c'est Satan conducteur
- De l'homme vers sa perte et Satan rdacteur
-
- De la fausse nouvelle et c'est tout abstracteur
- De la cinquime essence et tout contrefacteur
- Qui sera poursuivi, c'est Satan collecteur
-
- D'impts pour son tat, c'est Satan correcteur
- Dans son mauvais journal, et tratre traducteur
- Dans son mauvais patois, et fourbe producteur
-
- De produits frelats, brillant introducteur
- Au royaume d'enfer, dcevant instructeur
- De mauvaise recrue et sinistre amateur
-
- D'art pour ses collections et savant armateur
- De naufrage et superbe et docile imposteur,
- Les armes de Satan c'est Satan sducteur;
-
- Les armes de Satan c'est la svre cotte
- De maille et c'est aussi le regard qui clignotte
- Sous la lourde visire et sous la bourguignotte;
-
- Les armes de Jsus c'est la race future,
- C'est le riche missel, c'est la miniature,
- Et le ciel et l'enfer et la terre en peinture;
-
- Les armes de Satan c'est la msaventure,
- Le tratre couronn, la mauvaise lecture,
- Les armes de Satan c'est la littrature;
-
- Les armes de Jsus c'est noblesse et roture
- gales vers sa face et la belle sculpture
- Au portail de l'glise et la fine moulure;
-
- Les armes de Jsus c'est la riche tenture
- Devant le tabernacle et la rouge teinture
- De la robe du prtre et des croix de torture;
-
- Les armes de Satan c'est toute conjecture
- Maraudant sur le texte et c'est toute imposture,
- Toute note au crayon, toute maculature;
-
- Et c'est toute leon qui n'est pas la lecture,
- Et c'est toute faon qui n'est pas la facture,
- Et c'est toute moisson qui n'est pas drue et dure;
-
- Et c'est toute prison qui n'est pas la capture,
- Et toute liaison qui n'est pas la rupture,
- Toute cendre, tout feu qui n'est pas feu qui dure;
-
- Les armes de Satan c'est la dsinvolture,
- C'est la fausse lgance et toute conjoncture
- O l'homme droit est mis en oblique posture;
-
- Les armes de Satan c'est la fausse culture
- Qui sme le chiendent et c'est la couverture
- Vole au vieux cheval et c'est toute ouverture
-
- Que l'on n'a pas ouvert et toute fermeture
- Que l'on n'a pas ferme et toute quadrature
- Que l'on n'a pas quarre et c'est toute arcature
-
- Que l'on n'a pas arque et c'est toute rature
- Au milieu de la page et toute ligature
- Qui n'est pas pour la greffe et toute horticulture
-
- Qui n'est pas pour la fleur, toute arboriculture
- Qui n'est pas pour le fruit, toute viticulture
- Qui n'est pas pour le vin, c'est toute agriculture
-
- Qui n'est pas pour le bl, c'est toute apiculture
- Qui n'est pas pour le miel, toute sylviculture
- Qui n'est pas pour le bois et c'est toute bouture
-
- Qui n'a pas pris racine et c'est toute mouture
- Qui n'est pas du moulin et toute portraiture
- Qui n'est pas le modle et toute investiture
-
- Qui ne vient pas de Dieu, c'est le point de suture
- Quand il est mal cousu, c'est la judicature
- De l'homme sur un homme et la candidature
-
- Assise en robe blanche au seuil de la prture;
- Les armes de Satan c'est la nomenclature
- Et le dnombrement, c'est toute fourniture
-
- Qui n'est pas bon poids, c'est la belle denture
- Des btes dans l'arne et c'est la devanture
- Qui masque la maison et c'est toute jointure
-
- Qui s'articule mal et c'est toute fracture
- Qui ne se rduit pas, c'est toute contracture
- Qui ne se rsoud pas et c'est toute structure
-
- Qui n'est pas organique et c'est toute questure
- O l'on est candidat et c'est toute texture
- Qui n'est pas de bon fil et c'est toute mixture
-
- Qui n'est pas du bon vin et c'est toute mouture
- Qui n'est pas du bon pain et c'est toute pture
- Qui n'est pas du bon grain et c'est toute clture
-
- Qui n'est pas de bon bois et c'est toute questure
- Qui requiert faux poids, frappe fausse mesure,
- Paie fausse monnaie et prte avec usure;
-
- Les armes de Jsus c'est la lgislature
- Des dix commandements et c'est la tablature
- Des tables de la loi, c'est la nonciature
-
- Quand le nonce est du pape et la judicature
- Quand le juge craint Dieu, c'est la magistrature
- Quand elle est magistrale et la clricature
-
- Quand le clerc est prudhomme et c'est la prlature
- Quand l'vque est Aignan ou saint Bonaventure
- Ou saint Cme ou saint Loup, la sacrificature
-
- Quand c'est lui la victime et c'est toute vture
- Qui vt l'me et le corps et c'est toute tonture
- Qui n'corchera pas la faible crature;
-
- Les armes de Jsus c'est la belle paroisse
- Assise au coeur de France et c'est la noble angoisse
- Du cur soucieux que son troupeau recroisse;
-
- Les armes de Jsus c'est la belle provende
- parse au rtelier, c'est le thym, la lavande,
- Et la rose et l'oeillet et la souple guirlande;
-
- Les arme de Jsus c'est le bon voisinage
- Entre les pauvres gens, c'est le pauvre village
- Et l'glise au milieu, c'est le compagnonnage
-
- Entre bons compagnons, c'est le plerinage
- Entre bons plerins, c'est le pauvre mnage
- Entre l'homme et la femme et le long mariage;
-
- Les armes de Jsus c'est les enfants bien sages
- Assis au coin du feu, c'est les belles images
- Qu'on voit sur les vitraux et c'est les trois rois mages;
-
- Les armes de Satan c'est les magiciens
- Et la magicerie et les faux entretiens
- Et les libres discours au conseil des anciens;
-
- Les armes de Jsus c'est la pauvre famille,
- Les frres et la soeur, les garons et la fille,
- Le fuseau lourd de laine et la savante aiguille;
-
- Les armes de Jsus c'est tous les coeurs paens:
- Pourvu qu'on les baptise et les rende chrtiens,
- Il en fait les plus purs de tous ses paroissiens;
-
- Les armes de Jsus c'est tous les plbiens:
- A moins qu'on les courtise et les rende vauriens,
- Il en fait les plus durs de ses fermes soutiens;
-
- Les armes de Jsus c'est les bons citoyens:
- Quand la grce les prend par ses secrets moyens,
- Il en fait les plus srs de ses curs doyens;
-
- Les armes de Jsus c'est la docilit,
- C'est la foi, l'esprance et c'est la charit,
- C'est la femme et l'enfant et la fidlit;
-
- Les armes de Jsus c'est la fragilit,
- C'est la vertu civique et c'est la libert,
- C'est la femme et l'enfant et c'est la pauvret;
-
- Les armes de Jsus c'est la simplicit,
- C'est la paix ternelle et c'est dans la cit
- Tout un fleuve de grce et d'efficacit;
-
- Les armes de Jsus c'est la ncessit
- Du travail et du pain et c'est dans la cit
- Tout un fleuve de grce et de flicit;
-
- Les armes de Jsus c'est la sagacit,
- Le pardon de l'offense et c'est dans la cit
- Tout un fleuve de grce et de vivacit;
-
- Les armes de Jsus c'est la mendicit
- Du dernier misrable et c'est dans la cit
- Tout un fleuve de grce et de tnacit;
-
- Les armes de Satan c'est le chemin tortu,
- Le sentier drob, le cheval abattu
- Les quatre fers en l'air, et le mulet ttu;
-
- Les armes de Satan c'est la fausse tendresse
- Couche au lit de l'homme et la molle paresse
- Qui dort le long du jour et se dsintresse
-
- Du pauvre et de l'enfant et c'est la charmeresse
- Avec ses mots savants et la devineresse
- Et sa vieille grimace et c'est l'enchanteresse
-
- Avec ses vieux onguents et c'est la scheresse
- Du coeur et c'est la vraie et c'est la fausse adresse
- De l'homme trs malin; c'est l'homme qui transgresse
-
- Les vieilles lois de l'homme et c'est l'homme qui tresse
- Le chanvre du gibet et l'homme qui progresse.
- Les armes de Satan c'est l'homme qui s'engraisse
-
- Du sang du malheureux, le serpent qui redresse
- La tte et c'est aussi le vigneron qui presse
- La grappe et fait jaillir le vin doux et l'ivresse;
-
- Les armes de Jsus c'est toute forteresse
- Qui tient et c'est la noble et la pure caresse
- De la mre l'enfant et c'est la maladresse
-
- De l'homme pas malin et la sourde tendresse
- De la mre la fille afin que reparaisse
- En cette enfant naissante une mme tendresse
-
- Et dans le temps futur une mme caresse
- Et ce mme regard et cette mme tresse
- Blonde qui fleurira, cette mme dtresse
-
- Qui sera console, et cette me pauvresse
- Et dans le dernier temps une mme allgresse;
- Les armes de Jsus c'est l'homme qui s'adresse
-
- Directement Dieu, c'est l'homme qui s'adresse
- A quelque saint patron, c'est l'homme qui se dresse
- Contre l'iniquit, c'est l'homme qui s'empresse
-
- A panser le bless, c'est la frache compresse
- Sur la cuisante plaie et l'homme qui s'engraisse
- De sanglots et de pleurs, de peine et de dtresse,
-
- Et d'un regret plus beau que la mme tendresse,
- Et l'arme aux mains de l'ange ardente et vengeresse
- Au seuil du paradis afin que comparaisse
-
- L'me toujours chasse et toujours chasseresse,
- L'me toujours esclave et ensemble matresse,
- L'me toujours enfant et toujours pcheresse;
-
- Les armes de Jsus c'est la lettre et l'esprit,
- Mais c'est l'esprit qui mne et l'esprit qui nourrit,
- Et la lettre n'est l que comme un mot d'crit;
-
- Les armes de Jsus c'est la lettre et l'esprit,
- C'est le pre qui gronde et l'enfant qui sourit,
- C'est le Pre et le Fils et c'est le Saint-Esprit;
-
- La lettre est ce qui tue et l'esprit vivifie,
- Et la lettre est la mort et l'esprit est la vie,
- Et la lettre est l'orgueil et la lettre est l'envie;
-
- C'est l'esprit qui commande et la lettre qui sert,
- C'est l'esprit qui demande et la lettre qui perd
- Et c'est l'esprit qui sauve et prche en plein dsert;
-
- C'est l'esprit qui gouverne et l'esprit qui conduit
- L'homme vers un seul point et la lettre qui suit
- Vers la lampe de l'ogre et c'est l'esprit qui cuit
-
- Le pain quand il est chaud, c'est l'esprit qui dduit
- Jsus du vieil Adam et derechef induit
- Isral en Jsus que la lettre rduit;
-
- C'est l'esprit qui combat et la lettre qui fuit,
- C'est l'esprit qui travaille et l'esprit qui produit
- La paille, le bon grain, la feuille, le bon fruit;
-
- Et la lettre n'a jamais fait qu'un peu de bruit,
- C'est elle qui sduit et c'est elle qui nuit,
- Et la lettre et l'esprit c'est le jour et la nuit;
-
- Mais l'esprit et la lettre est la nuit et le jour,
- Les armes de Jsus c'est l'honneur et l'amour
- Et le roi dans son camp et le roi dans sa cour;
-
- Les armes de Jsus c'est le feu dans le four,
- La pte et le levain et c'est le pain du jour,
- Et c'est le roi David retir dans sa tour;
-
- Les armes de Jsus c'est tout homme proscrit
- Qui sera rappel, c'est le jeune conscrit
- Qui sera convoqu, c'est le jeune homme inscrit
-
- Sur le livre ternel et c'est le coeur contrit
- Qui sera foment, c'est le billet souscrit
- Qui sera prsent, c'est le bonheur dcrit
-
- Un jour sur la montagne et l'honnte rescrit
- De par le roi du ciel et le pardon prescrit
- Par la nouvelle loi, c'est Dieu mme transcrit
-
- De Mose en Jsus, c'est Satan circonscrit,
- C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus souffrt,
- Les armes de Jsus c'est surtout Jsus-Christ;
-
- C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus ouvrt
- La porte du tombeau, pour que Jsus offrt
- Le premier sacrifice et qu'il rendt l'esprit;
-
- C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus couvrt
- Le pcheur devant Dieu, pour qu'il redcouvrt
- Le chemin du salut et pour qu'il entreprt
-
- De remonter la pente et pour qu'il se reprt
- Et qu'il reprt le monde et pour que l'homme apprt
- Le chemin difficile et pour qu'il dsapprt
-
- La route sans cailloux et pour qu'un jour en Gaule,
- D'autres soldats romains, le manteau sur l'paule,
- Le torse bien moul dans leurs lames de tle,
-
- Chevauchant par la route paisse comme un mle,
- La lance entre les doigts comme on tient une gaule,
- Un jour en plein hiver sous la neige du ple,
-
- Le long des blancs bouleaux, le long du mme saule,
- Voyant un vagabond, quelque chapp de gele,
- Un autre centurion, de ceux que Rome enrle,
-
- Du manteau militaire enfin se dcouvrt;
- C'est tout ce qu'il fallait pour que l'homme s'prt
- Du seul amour qui dure et pour qu'il se dprt
-
- Du seul amour qui passe et pour qu'il se mprt
- Comme il faut se mprendre et qu'alors il comprt
- Tout ce qu'il faut comprendre et qu'alors il en prt
-
- Tout ce qu'il faut en prendre et qu'alors il surprt
- Le secret mal gard, le secret manuscrit
- Qui n'est pas dans la lettre et se cache en esprit;
-
- Les armes de Jsus c'est le chemin fleuri,
- Mais plus que le printemps galamment refleuri,
- C'est le svre automne l'instant dfleuri;
-
- Et la fleur de Marie est la rose fleurie,
- Mais plus que l'humble rose au printemps refleurie,
- C'est la rose d'automne humblement dfleurie;
-
- Les armes de Jsus c'est le vallon fleuri,
- Mais plus que le printemps incessamment fleuri,
- Et plus que le printemps insolemment fleuri,
-
- Et plus que le printemps impudemment fleuri.
- Et plus que le printemps effrontment fleuri,
- C'est le pudique automne jamais dfleuri;
-
- Les armes de Jsus c'est un peuple chri
- Comme un fils qui revient, c'est un mourant guri
- Par son extrme onction, c'est un peuple aguerri
-
- Par une juste guerre et le marin pri
- Au pril de la mer, le navire atterri
- Dans le recreux du port, tout un peuple nourri
-
- De quelques poissons secs, tout un monde nourri
- D'une seule victime et le raisin mri
- Pour le vin du calice et l'autre vin suri
-
- Pour l'ponge et la lance et le vinaigre aigri;
- Les armes de Jsus c'est le levain ptri
- Au milieu de la pte et lui-mme suri;
-
- Les armes de Satan c'est le fleuve tari,
- C'est chez l'quarrisseur le cheval quarri,
- C'est l'enfant affam, c'est le pain renchri;
-
- Les armes de Satan c'est le coeur mal guri
- De la vieille blessure et c'est le coeur tari
- A force de saigner et le coeur mal nourri
-
- A force de jener, c'est tout ce qui tarit,
- C'est tout ce qui prit, tout ce qui dprit,
- Et tout ce qui surit et tout ce qui pourrit;
-
- Les armes de Satan c'est la sve appauvrie,
- C'est le sang rpandu, la branche rabougrie,
- Le rameau dessch, la prude renchrie;
-
- Les armes de Satan c'est tout ce qui fltrit,
- Rapetisse, avilit, injurie, amoindrit,
- C'est tout ce qui mprise et tout ce qui meurtrit;
-
- Les armes de Jsus c'est tout ce qui nourrit,
- C'est tout ce qui boutonne et tout ce qui prit
- Aux jardins de Touraine et tout ce qui mrit;
-
- Les armes de Jsus c'est un coeur tout fleuri,
- Plus que le jeune coeur au printemps refleuri,
- C'est le coeur l'automne jamais dfleuri;
-
- Les armes de Satan c'est la paix et la guerre,
- Les peuples ventrs, les sacrements par terre,
- La honte, la terreur, la rage militaire;
-
- Les armes de Jsus c'est la guerre et la paix,
- Les peuples respects et les derniers harnais
- De guerre suspendus aux frontons des palais;
-
- Les armes de Satan c'est l'horreur de la guerre,
- Les peuples affols, Jsus sur le Calvaire,
- Le sang, le cri de mort, le meurtre volontaire;
-
- Les armes de Jsus c'est l'honneur de la guerre,
- Les peuples rtablis, Jsus sur le Calvaire,
- Le sang, le sacrifice et la mort volontaire;
-
- Pour qu'elle vt venir sous un tel tendard
- De Jsus-Christ soldat contre Satan soudard,
- Vers le vieux saint tienne et le vieux saint Mdard;
-
- Pour qu'elle vt venir par un chemin de terre,
- Comme une jeune enfant qui vient vers sa grand'mre,
- Par les bois de Puteaux, par les champs de Nanterre;
-
- Pour qu'elle vt venir ardente et militaire,
- Obissante et ferme et douce et volontaire,
- Sur Boulogne et Neuilly, sur Puteaux et Nanterre;
-
- Hauturire et docile, alerte et droiturire,
- Et prompte la manoeuvre et peu procdurire,
- Destine prir comme une aventurire;
-
- Bien en selle en avant de sa cavalerie,
- Masquant ses bombardiers et sa bombarderie,
- Tranant comme un rseau sa lourde infanterie;
-
- Ameutant ses tambours qui battaient pour la messe,
- Gourmandant ces brigands qui couraient confesse,
- Dfrente aux trois voix qui scellaient leur promesse;
-
- Ayant mis les soldats au pas sacramentaire,
- Ayant mis les curs au pas rglementaire,
- Et log les Vertus au train rgimentaire;
-
- Bien allante et vaillante et sans tourderie,
- Bien venante et plaisante et sans coquetterie,
- Bien disante et parlante et sans bavarderie;
-
- Rvrant les coffrets sertis de pierrerie
- O les reliefs des saints ouvrs d'orfvrerie
- Reposent sur l'autel et sur la broderie;
-
- Sage comme une aeule en sa tendre jeunesse,
- Cadette ayant conquis le plus beau droit d'anesse,
- Grave et les yeux plus clairs que d'une chanoinesse,
-
- La sainte la plus grande aprs sainte Marie.
-
-
-
-
-NEUVIME JOUR
-
-POUR LE SAMEDI 11 JANVIER 1913
-
-IX
-
-
- Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage,
- Il fallut qu'elle vt ces mauvais compagnons,
- Les Anglais, (les Franais), les tratres Bourguignons
- Dpecer le royaume ainsi qu'un apanage;
-
- Il fallut qu'elle vt ce monstrueux mnage,
- Et les gibets poussant comme des champignons,
- Et le mur et le toit et l'angle des pignons
- Tout dgouttants du meurtre et du sang du carnage;
-
- Il fallut qu'elle vt tout ce maquignonnage,
- Les cadavres tout nus serrs en rangs d'oignons,
- Les blesss mutils trans sur leurs moignons,
- Les morts et les mourants drivant la nage;
-
- Il fallut qu'elle vt cet horrible engrenage
- Happer tout le royaume et ces mauvais garons
- Rouer vif tout un peuple et rtir les moissons,
- Sortis du menu peuple ou du haut baronnage;
-
- Les armes de Jsus c'est la belle marraine
- Et c'est le beau baptme et les belles drages,
- Mais plus que le cortge et que les apoges
- C'est le deuil et la ruine et la honte et la peine;
-
- Il fallut qu'elle vt par ce libertinage
- Dissiper ce trsor d'honneur que nous gagnons,
- Et dserter le Dieu que nous accompagnons,
- Comme on dserte un mort dans un pauvre village;
-
- Il fallut qu'elle vt par ce vagabondage
- Retourner ce pass dont nous nous loignons,
- Il fallut qu'elle vt les maux que nous soignons
- Monter le long de nous comme un chafaudage;
-
- Il fallut qu'elle vt par le faux tmoignage
- Dmentir le propos pour qui nous tmoignons,
- Il fallut qu'elle vt l'urne o nous nous baignons
- S'effondrer par souillure et par dvergondage;
-
- Il fallut qu'elle vt par tout ce maraudage
- Cueillir les fruits moisis et que nous ddaignons,
- Il fallut qu'elle vt la ville o nous rgnons
- Dmantele aux mains de tout ce chapardage;
-
- Il fallut qu'elle vt par tant d'enfantillage
- Avilir cette foi dont nous nous imprgnons,
- Il fallut qu'elle vt le sang dont nous saignons
- Saigner du mme coeur et du mme courage;
-
- Il fallut qu'elle vt par un sot bavardage
- Fltrir le dogme auguste et que nous enseignons,
- Et qu'elle vt tarir la grce o nous baignons,
- Lustrale et baptismale, en un lourd badinage;
-
- Il fallut qu'elle vt par tout ce brigandage
- Commettre les forfaits dont nous nous indignons,
- Et les cus sonnants et que nous alignons
- Fondre au creuset d'orgueil et de faux monnayage;
-
- Il fallut qu'elle vt par tout ce forlignage
- Dgnrer la race o nous nous alignons,
- Et les mots ternels et que nous soulignons
- Tomber dans le silence et dans le persiflage;
-
- Il fallut qu'elle vt par tout ce maquillage
- Fausser la signature o nous contresignons,
- Et le terme et la mort que nous nous assignons
- Approcher tous les jours comme un lointain rivage;
-
- Il fallut qu'elle vt cette jalouse rage
- Assaillir la caserne o nous nous consignons,
- Et la taverne infme et que nous dsignons
- D'un nom injurieux dborder sur la plage;
-
- Il fallut qu'elle vt cette haine sauvage
- Dnaturer le sort o nous nous rsignons,
- Et la ronce et l'ortie o nous gratignons
- Nos mains s'enchevtrer dans le jeune bocage;
-
- Il fallut qu'elle vt au chemin de halage
- Draciner la borne qui nous nous cognons,
- Et qu'elle vt le coin o nous nous rencoignons
- Nous refuser le gte et le pain du voyage;
-
- Il fallut qu'elle vt dans ce commun naufrage
- Sombrer l'arche rompue et que nous empoignons,
- Et qu'elle vt la grande arme o nous grognons,
- (Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage;
-
- Il fallut qu'elle vt par un tel sabotage
- Dnaturaliser l'oeuvre o nous besognons.
- Et qu'elle vt l'injure qui nous rpugnons
- Rgner et gouverner sous figure d'outrage;
-
- Il fallut qu'elle vt le long du bastingage
- Prcipiter l'eau l'or que nous pargnons,
- Et qu'elle vt la vergue o nous nous borgnons
- Chanceler et tomber par l'effet du tangage;
-
- Il fallut qu'elle vt dans ce mme hivernage
- S'vanouir de froid l'ardeur que nous feignons,
- Et qu'elle vt la peine o nous nous renfrognons
- S'vanouir de mort dans un beau sarcophage;
-
- Il fallut qu'elle vt dans cet appareillage
- S'avancer la galre o captifs nous geignons,
- Et qu'elle vt la nef lourde o nous nous plaignons
- Gmir dans ses haubans et ses bois d'assemblage;
-
- Il fallut qu'elle vt par un commun partage
- Arriver justement le sort que nous craignons,
- Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons
- Expose prir dans ce mme naufrage;
-
- Il fallut qu'elle vt dans le mme mouillage
- Sombrer le dsespoir que seul nous treignons,
- Et qu'elle vt cet ordre o nous nous astreignons
- Perdre ses bancs de rame et son amarinage;
-
- Il fallut qu'elle vt dans ce commun dommage
- Plier la discipline o nous nous contraignons,
- Et qu'elle vt l'astreinte o nous nous restreignons
- Se dtendre et crever comme un mauvais bordage;
-
- Il fallut qu'elle vt dans le mouvant sillage
- Flotter et s'enfoncer la mort que nous ceignons,
- Et qu'elle vt couler le sang dont nous teignons
- Notre robe lustrale et notre enfantillage;
-
- Il fallut qu'elle vt par un jeu de mirage
- Reculer le but fixe et que nous atteignons,
- Et qu'elle vt le terme o nous nous rejoignons
- Se drober nous en plein atterrissage;
-
- Il fallut qu'elle vt en plein coeur de l'orage
- Brler la chre flamme et que nous teignons
- Et qu'elle vt les maux que nous nous adjoignons
- Se coucher contre nous pour un noble servage;
-
- Il fallt qu'elle vt dans tout ce gribouillage
- Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons,
- Et les soucis aigus et dont nous nous poignons
- Nous percer jusqu'au coeur dans tout ce barbouillage:
-
- Pour qu'elle vt venir du fond de la campagne,
- Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages,
- Vers l'arne romaine et la roide montagne,
-
- Tranant les trois Vertus au train des quipages,
- Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne
- Et la plus belle enfant de ses longs patronages.
-
-
-
-
-_la tapisserie
-
-de Notre Dame_
-
-
-_cahier pour le dimanche de la Pentecte
-
-et pour le mois de mai
-
-de la quatorzime srie_
-
-
-au fidle Lotte
-
-et
-
-au _Bulletin des Professeurs catholiques de l'Universit_
-
-
-Prsentation de Paris Notre Dame
-
- toile de la mer voici la lourde nef
- O nous ramons tout nuds sous vos commandements
- Voici notre dtresse et nos dsarmements;
- Voici le quai du Louvre, et l'cluse, et le bief.
-
- Voici notre appareil et voici notre chef.
- C'est un gars de chez nous qui siffle par moments.
- Il n'a pas son pareil pour les gouvernements.
- Il a la tte dure et le geste un peu bref.
-
- Reine qui vous levez sur tous les ocans,
- Vous penserez nous quand nous serons au large.
- Aujourd'hui c'est le jour d'embarquer notre charge.
- Voici l'norme grue et les longs meuglements.
-
- S'il fallait le charger de nos pauvres vertus,
- Ce vaisseau s'en irait vers votre auguste seuil
- Plus creux que la noisette aprs que l'cureuil
- L'a laiss retomber de ses ongles pointus.
-
- Nuls ballots n'entreraient par les panneaux bants,
- Et nous arriverions dans la mer de sargasse
- Tranant cette inutile et grotesque carcasse
- Et les Anglais diraient: Ils n'ont rien mis dedans.
-
- Mais nous saurons l'emplir et nous vous le jurons,
- Il sera plus beau dans cet illustre port.
- La cargaison ira jusque sur le plat-bord.
- Et quand il sera plein nous le couronnerons.
-
- Nous n'y chargerons pas notre pauvre mas,
- Mais de l'or et du bl que nous emporterons.
- Et il tiendra la mer: car nous le chargerons
- Du poids de nos pchs pays par votre fils.
-
-
-Paris vaisseau de charge
-
- Double vaisseau de charge aux deux rives de Seine,
- Vaisseau de pourpre et d'or, de myrrhe et de cinname,
- Vaisseau de bl, de seigle, et de justesse d'me,
- D'humilit, d'orgueil, et de simple verveine;
-
- Nos pres t'ont combl d'une si longue peine,
- Depuis mille et mille ans que tu viens la lame,
- Que nulle cargaison n'est si lourde la rame,
- Et que nul btiment n'a la panse aussi pleine.
-
- Mais nous apporterons un regret si svre,
- Et si nourri d'honneur, et si creus de flamme,
- Que le chef le prendra pour un sac de prire,
-
- Et le fera hisser jusque sous l'oriflamme,
- Navire appareill sous Septime Svre,
- Double vaisseau de charge aux pieds de Notre Dame.
-
-
-Paris double galre
-
- Depuis le Point du Jour jusqu'aux cdres bibliques
- Double galre assise au long du grand bazar,
- Et du grand ministre, et du morne alcazar,
- Parmi les deuils privs et les vertus publiques;
-
- Sous les quatre-vingts rois et les trois Rpubliques,
- Et sous Napolon, Alexandre et Csar,
- Nos pres ont tent le centuple hasard,
- Fidlement courbs sur tes rames obliques.
-
- Et nous prenant leur place au mme banc de chne,
- Nous ramerons des reins, de la nuque, de l'me,
- Plis, casss, meurtris, saignants sous notre chane;
-
- Et nous tiendrons le coup, rivs sur notre rame,
- Forats fils de forats aux deux rives de Seine,
- Galriens couchs aux pieds de Notre Dame.
-
-
-Paris vaisseau de guerre
-
- Double vaisseau de ligne au long des colonnades
- Autrefois btiment au centuple sabord,
- Aujourd'hui lourde usine, norme coffre-fort
- Ferm sur le secret des sourdes canonnades.
-
- Nos pres t'ont dans de chaudes srnades.
- Ils t'ont fleuri du sang de la plus belle mort,
- Quand au gaillard d'avant vers l'un et l'autre bord
- Bondissait le troupeau des graves caronnades.
-
- Mais nous apporterons tes destins gants
- Un coeur si srieux et si brl de flamme,
- Un coeur si curieux de tous les ocans,
-
- Soldats fils de soldats sous la mme oriflamme,
- Qu'on nous mettra valets de tes canons bants,
- Monstres verts accroupis aux pieds de Notre-Dame.
-
-
-Prsentation de la Beauce Notre Dame de Chartres
-
- toile de la mer voici la lourde nappe
- Et la profonde houle et l'ocan des bls
- Et la mouvante cume et nos greniers combls,
- Voici votre regard sur cette immense chape
-
- Et voici votre voix sur cette lourde plaine
- Et nos amis absents et nos coeurs dpeupls,
- Voici le long de nous nos poings dsassembls
- Et notre lassitude et notre force pleine.
-
- toile du matin, inaccessible reine,
- Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
- Et voici le plateau de notre pauvre amour,
- Et voici l'ocan de notre immense peine.
-
- Un sanglot rde et court par del l'horizon.
- A peine quelques toits font comme un archipel.
- Du vieux clocher retombe une sorte d'appel.
- L'paisse glise semble une basse maison.
-
- Ainsi nous naviguons vers votre cathdrale.
- De loin en loin surnage un chapelet de meules,
- Rondes comme des tours, opulentes et seules
- Comme un rang de chteaux sur la barque amirale.
-
- Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
- Un rservoir sans fin pour les ges nouveaux.
- Mille ans de votre grce ont fait de ces travaux
- Un reposoir sans fin pour l'me solitaire.
-
- Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
- Tout poudreux, tout crotts, la pluie entre les dents.
- Sur ce large ventail ouvert tous les vents
- La route nationale est notre porte troite.
-
- Nous allons devant nous, les mains le long des poches,
- Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
- D'un pas toujours gal, sans hte ni recours,
- Des champs les plus prsents vers les champs les plus proches.
-
- Vous nous voyez marcher, nous sommes la pitaille.
- Nous n'avanons jamais que d'un pas la fois.
- Mais vingt sicles de peuple et vingt sicles de rois,
- Et toute leur squelle et toute leur volaille
-
- Et leurs chapeaux plume avec leur valetaille
- Ont appris ce que c'est que d'tre familiers,
- Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers,
- Vers un dernier carr le soir d'une bataille.
-
- Nous sommes ns pour vous au bord de ce plateau,
- Dans le recourbement de notre blonde Loire,
- Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire
- N'est l que pour baiser votre auguste manteau.
-
- Nous sommes ns au bord de ce vaste plateau,
- Dans l'antique Orlans svre et srieuse,
- Et la Loire coulante et souvent limoneuse
- N'est l que pour laver les pieds de ce coteau.
-
- Nous sommes ns au bord de votre plate Beauce
- Et nous avons connu ds nos plus jeunes ans
- Le portail de la ferme et les durs paysans
- Et l'enclos dans le bourg et la bche et la fosse.
-
- Nous sommes ns au bord de votre Beauce plate
- Et nous avons connu ds nos premiers regrets
- Ce que peut receler de dsespoirs secrets
- Un soleil qui descend dans un ciel carlate
-
- Et qui se couche au ras d'un sol invitable
- Dur comme une justice, gal comme une barre,
- Juste comme une loi, ferm comme une mare,
- Ouvert comme un beau socle et plan comme une table.
-
- Un homme de chez nous, de la glbe fconde
- A fait jaillir ici d'un seul enlvement,
- Et d'une seule source et d'un seul portement,
- Vers votre assomption la flche unique au monde.
-
- Tour de David voici votre tour beauceronne.
- C'est l'pi le plus dur qui soit jamais mont
- Vers un ciel de clmence et de srnit,
- Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.
-
- Un homme de chez nous a fait ici jaillir,
- Depuis le ras du sol jusqu'au pied de la croix,
- Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois,
- La flche irrprochable et qui ne peut faillir.
-
- C'est la gerbe et le bl qui ne prira point,
- Qui ne fanera point au soleil de septembre,
- Qui ne glera point aux rigueurs de dcembre,
- C'est votre serviteur et c'est votre tmoin.
-
- C'est la tige et le bl qui ne pourrira pas,
- Qui ne fltrira point aux ardeurs de l't.
- Qui ne moisira point dans un hiver gt,
- Qui ne transira point dans le commun trpas.
-
- C'est la pierre sans tache et la pierre sans faute,
- La plus haute oraison qu'on ait jamais porte,
- La plus droite raison qu'on ait jamais jete,
- Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute.
-
- Celle qui ne mourra le jour d'aucunes morts,
- Le gage et le portrait de nos arrachements,
- L'image et le trac de nos redressements,
- La laine et le fuseau des plus modestes sorts.
-
- Nous arrivons vers vous du lointain Parisis.
- Nous avons pour trois jours quitt notre boutique,
- Et l'archologie avec la smantique,
- Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits.
-
- D'autres viendront vers vous du lointain Beauvaisis.
- Nous avons pour trois jours laiss notre ngoce,
- Et la rumeur gante et la ville colosse,
- D'autres viendront vers vous du lointain Cambrsis.
-
- Nous arrivons vers vous de Paris capitale.
- C'est l que nous avons notre gouvernement,
- Et notre temps perdu dans le lanternement,
- Et notre libert dcevante et totale.
-
- Nous arrivons vers vous de l'autre Notre Dame,
- De celle qui s'lve au coeur de la cit,
- Dans sa royale robe et dans sa majest,
- Dans sa magnificence et sa justesse d'me.
-
- Comme vous commandez un ocan d'pis,
- L-bas vous commandez un ocan de ttes,
- Et la moisson des deuils et la moisson des ftes
- Se couche chaque soir devant votre parvis.
-
- Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix.
- C'est un commencement de Beauce notre usage,
- Des fermes et des champs taills votre image,
- Mais coups plus souvent par des rideaux de bois,
-
- Et coups plus souvent par de creuses valles
- Pour l'Yvette et la Bivre et leurs accroissements,
- Et leurs savants dtours et leurs dgagements,
- Et par les beaux chteaux et les longues alles.
-
- D'autres viendront vers vous du noble Vermandois,
- Et des vallonnements de bouleaux et de saules.
- D'autres viendront vers vous des palais et des geles.
- Et du pays picard et du vert Vendmois.
-
- Mais c'est toujours la France, ou petite ou plus grande,
- Le pays des beaux bls et des encadrements,
- Le pays de la grappe et des ruissellements,
- Le pays de gents, de bruyre, de lande.
-
- Nous arrivons vers vous du lointain Palaiseau
- Et des faubourgs d'Orsay par Gometz-le-Chtel,
- Autrement dit Saint-Clair; ce n'est pas un castel;
- C'est un village au bord d'une route en biseau.
-
- Nous avons dbouch, montant de ce coteau,
- Sur le ras de la plaine et sur Gometz-la-Ville
- Au-dessus de Saint-Clair; ce n'est pas une ville;
- C'est un village au bord d'une route en plateau.
-
- Nous avons descendu la cte de Limours.
- Nous avons rencontr trois ou quatre gendarmes.
- Ils nous ont regard, non sans quelques alarmes,
- Consulter les poteaux aux coins des carrefours.
-
- Nous avons pu coucher dans le calme Dourdan.
- C'est un gros bourg trs riche et qui sent sa province.
- Fiers nous avons long, regards comme un prince,
- Les fosss du chteau coups comme un redan.
-
- Dans la maison amie, htesse et fraternelle
- On nous a fait coucher dans le lit du garon.
- Vingt ans de souvenirs taient notre chanson.
- Le pain nous fut coup d'une main maternelle.
-
- Toute notre jeunesse tait l sollennelle.
- On pronona pour nous le Bndicit.
- Quatre sicles d'honneur et de fidlit
- Faisaient des draps du lit une couche ternelle.
-
- Nous avons fait semblant d'tre un gai plerin
- Et mme un bon vivant et d'aimer les voyages,
- Et d'avoir parcouru cent trente-et-un bailliages,
- Et d'tre accoutums d'tre sur le chemin.
-
- La clart de la lampe blouissait la nappe.
- On nous fit visiter le jardin potager.
- Il donnait sur la treille et sur un beau verger.
- Tel fut le premier gte et la tte d'tape.
-
- Le jardin tait clos dans un coude de l'Orge.
- Vers la droite il donnait sur un mur bocager
- Surmont de rameaux et d'un arceau lger.
- En face un marchal, et l'enclume, et la forge.
-
- Nous nous sommes levs ce matin devant l'aube.
- Nous nous sommes quitts aprs les beaux adieux.
- Le temps s'annonait bien. On nous a dit tant mieux.
- On nous a fait goter de quelque boeuf en daube,
-
- Puisqu'il est entendu que le bon plerin
- Est celui qui boit ferme et tient sa place table,
- Et qu'il n'a pas besoin de faire le comptable,
- Et que c'est bien assez de se lever matin.
-
- Le jour tait en route et le soleil montait
- Quand nous avons pass Sainte-Mesme et les autres.
- Nous avancions dj comme deux bons aptres.
- Et la gauche et la droite tait ce qui comptait.
-
- Nous sommes remonts par le Gu de Longroy,
- C'en est fait dsormais de nos atermoiements,
- Et de l'iniquit des dnivellements:
- Voici la juste plaine et le secret effroi
-
- De nous trouver tout seuls et voici le charroi
- Et la roue et les boeufs et le joug et la grange,
- Et la poussire gale et l'quitable fange
- Et la dtresse gale et l'gal dsarroi.
-
- Nous voici parvenus sur la haute terrasse
- O rien ne cache plus l'homme de devant Dieu,
- O nul dguisement ni du temps ni du lieu
- Ne pourra nous sauver Seigneur, de votre chasse.
-
- Voici la gerbe immense et l'immense liasse,
- Et le grain sous la meule et nos crasements,
- Et la grle javelle et nos renoncements,
- Et l'immense horizon que le regard embrasse.
-
- Et notre indignit cette immuable masse,
- Et notre basse peur en un pareil moment,
- Et la juste terreur et le secret tourment
- De nous trouver tout seuls par devant votre face.
-
- Mais voici que c'est vous, reine de majest.
- Comment avons-nous pu nous laisser dcevoir,
- Et marcher devant vous sans vous apercevoir.
- Nous serons donc toujours ce peuple inconcert.
-
- Ce pays est plus ras que la plus rase table.
- A peine un creux du sol, peine un lger pli.
- C'est la table du juge et le fait accompli,
- Et l'arrt sans appel et l'ordre inluctable.
-
- Et c'est le prononc du texte insurmontable,
- Et la mesure comble et c'est le sort empli,
- Et c'est la vie tale et l'homme enseveli,
- Et c'est le hraut d'arme et le sceau redoutable.
-
- Mais vous apparaissez, reine mystrieuse.
- Cette pointe l-bas dans le moutonnement
- Des moissons et des bois et dans le flottement
- De l'extrme horizon ce n'est point une yeuse,
-
- Ni le profil connu d'un arbre interchangeable.
- C'est dj plus distante, et plus basse, et plus haute,
- Ferme comme un espoir sur la dernire cte,
- Sur le dernier coteau la flche inimitable.
-
- D'ici vers vous, reine, il n'est plus que la route.
- Celle-ci nous regarde, on en a bien fait d'autres.
- Vous avez votre gloire et nous avons les ntres.
- Nous l'avons entame, on la mangera toute.
-
- Nous savons ce que c'est qu'un tronon qui s'ajoute
- Au tronon dj fait et ce qu'un kilomtre
- Demande de jarret et ce qu'il faut en mettre:
- Nous passerons ce soir par le pont et la vote
-
- Et ce foss profond qui cerne le rempart.
- Nous marchons dans le vent coups par les autos.
- C'est ici la contre imprenable en photos,
- La route nue et grave allant de part en part.
-
- Nous avons eu bon vent de partir ds le jour.
- Nous coucherons ce soir deux pas de chez vous,
- Dans cette vieille auberge o pour quarante sous
- Nous dormirons tout prs de votre illustre tour.
-
- Nous serons si fourbus que nous regarderons,
- Assis sur une chaise auprs de la fentre
- Dans un crasement du corps et de tout l'tre,
- Avec des yeux battus, presque avec des yeux ronds,
-
- Et les sourcils hausss jusque dedans nos fronts,
- L'angle une fois trouv par un seul homme au monde,
- Et l'unique monte ascendante et profonde,
- Et nous serons recrus et nous contemplerons.
-
- Voici l'axe et la ligne et la gante fleur.
- Voici la dure pente et le contentement.
- Voici l'exactitude et le consentement.
- Et la svre larme, reine de douleur.
-
- Voici la nudit, le reste est vtement.
- Voici le vtement, tout le reste est parure.
- Voici la puret, tout le reste est souillure.
- Voici la pauvret, le reste est ornement.
-
- Voici la seule force et le reste est faiblesse.
- Voici l'arte unique et le reste est bavure.
- Et la seule noblesse et le reste est ordure.
- Et la seule grandeur et le reste est bassesse.
-
- Voici la seule foi qui ne soit point parjure.
- Voici le seul lan qui sache un peu monter.
- Voici le seul instant qui vaille de compter.
- Voici le seul propos qui s'achve et qui dure.
-
- Voici le monument, tout le reste est doublure.
- Et voici notre amour et notre entendement.
- Et notre port de tte et notre apaisement.
- Et le rien de dentelle et l'exacte moulure.
-
- Voici le beau serment, le reste est forfaiture.
- Voici l'unique prix de nos arrachements,
- Le salaire pay de nos retranchements.
- Voici la vrit, le reste est imposture.
-
- Voici le firmament, le reste est procdure.
- Et vers le tribunal voici l'ajustement.
- Et vers le paradis voici l'achvement.
- Et la feuille de pierre et l'exacte nervure.
-
- Nous resterons clous sur la chaise de paille.
- Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas
- Le tumulte des voix, le tumulte des pas,
- Et dans la salle en bas l'innocente ripaille.
-
- Ni les rouliers venus pour le jour du march.
- Ni la feinte colre et l'clat des jurons:
- Car nous contemplerons et nous mditerons
- D'un seul embrassement la flche sans pch.
-
- Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies,
- Ni la faim ni la soif ni nos renoncements,
- Ni nos raides genoux ni nos raisonnements,
- Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies.
-
- Perdus dans cette chambre et parmi tant d'htels,
- Nous ne descendrons pas l'heure du repas,
- Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas
- La ville prosterne aux pieds de vos autels.
-
- Et quand se lvera le soleil de demain,
- Nous nous rveillerons dans une aube lustrale,
- A l'ombre des deux bras de votre cathdrale,
- Heureux et malheureux et perclus du chemin.
-
- Nous venons vous prier pour ce pauvre garon
- Qui mourut comme un sot au cours de cette anne,
- Presque dans la semaine et devers la journe
- O votre fils naquit dans la paille et le son.
-
- Vierge il n'tait pas le pire du troupeau.
- Il n'avait qu'un dfaut dans sa jeune cuirasse.
- Mais la mort qui nous piste et nous suit la trace
- A pass par ce trou qu'il s'est fait dans la peau.
-
- Il tait n vers nous dans notre Gtinais.
- Il commenait la route o nous redescendons.
- Il gagnait tous les jours tout ce que nous perdons.
- Et pourtant c'tait lui que tu te destinais,
-
- mort qui fus vaincue en un premier caveau.
- Il avait mis ses pas dans nos mmes empreintes.
- Mais le seul manquement d'une seule des craintes
- Laissa passer la mort par un chemin nouveau.
-
- Le voici maintenant dedans votre rgence.
- Vous tes reine et mre et saurez le montrer.
- C'tait un tre pur. Vous le ferez rentrer
- Dans votre patronage et dans votre indulgence.
-
- reine qui lisez dans le secret du coeur,
- Vous savez ce que c'est que la vie ou la mort,
- Et vous savez ainsi dans quel secret du sort
- Se coud et se dcoud la ruse du traqueur.
-
- Et vous savez ainsi sur quel accent de choeur
- Se noue et se dnoue un accompagnement,
- Et ce qu'il faut d'espace et de dboisement
- Pour laisser dbouler la meute du piqueur.
-
- Et vous savez ainsi dans quel recreux du port
- Se prpare et s'achve un noble enlvement,
- Et par quel jeu d'adresse et de gouvernement
- Se drobe ou se fige un illustre support.
-
- Et vous savez ainsi sur quel tranchant du glaive
- Se joue et se djoue un pouvantement,
- Et par quel coup de pouce et quel balancement
- L'un des plateaux descend pour que l'autre s'lve.
-
- Et ce que peut coter la lvre du moqueur,
- Et ce qu'il faut de force et de recroisement
- Pour faire par le coup d'un seul retournement
- D'un vaincu malheureux un malheureux vainqueur.
-
- Mre le voici donc, il tait notre race,
- Et vingt ans aprs nous notre redoublement.
- Reine recevez-le dans votre amendement.
- O la mort a pass, passera bien la grce.
-
- Nous, nous retournerons par ce mme chemin.
- Ce sera de nouveau la terre sans cachette,
- Le chteau sans un coin et sans une oubliette,
- Et ce sol mieux grav qu'un parfait parchemin.
-
- _Et nunc et in hora_, nous vous prions pour nous
- Qui sommes plus grands sots que ce pauvre gamin,
- Et sans doute moins purs et moins dans votre main,
- Et moins achemins vers vos sacrs genoux.
-
- Quand nous auront jou nos derniers personnages,
- Quand nous aurons pos la cape et le manteau,
- Quand nous aurons jet le masque et le couteau,
- Veuillez vous rappeler nos longs plerinages.
-
- Quand nous retournerons en cette froide terre,
- Ainsi qu'il fut prescrit pour le premier Adam,
- Reine de Saint-Chron, Saint-Arnould et Dourdan,
- Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.
-
- Quand on nous aura mis dans une troite fosse,
- Quand on aura sur nous dit l'absoute et la messe,
- Veuillez vous rappeler, reine de la promesse,
- Le long cheminement que nous faisons en Beauce.
-
- Quand nous aurons quitt ce sac et cette corde,
- Quand nous aurons trembl nos derniers tremblements,
- Quand nous aurons rl nos derniers rclements,
- Veuillez vous rappeler votre misricorde.
-
- Nous ne demandons rien, refuge du pcheur,
- Que la dernire place en votre Purgatoire,
- Pour pleurer longuement notre tragique histoire,
- Et contempler de loin votre jeune splendeur.
-
-
-_les quatre prires dans la cathdrale de Chartres_
-
-
-1.--prire de rsidence
-
- O reine voici donc aprs la longue route,
- Avant de repartir par ce mme chemin,
- Le seul asile ouvert au creux de votre main,
- Et le jardin secret o l'me s'ouvre toute.
-
- Voici le lourd pilier et la montante vote;
- Et l'oubli pour hier, et l'oubli pour demain;
- Et l'inutilit de tout calcul humain;
- Et plus que le pch, la sagesse en droute.
-
- Voici le lieu du monde o tout devient facile,
- Le regret, le dpart, mme l'vnement,
- Et l'adieu temporaire et le dtournement,
- Le seul coin de la terre o tout devient docile,
-
- Et mme ce vieux coeur qui faisait le rebelle;
- Et cette vieille tte et ces raisonnements;
- Et ces deux bras raidis dans les casernements;
- Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.
-
- Voici le lieu du monde o tout est reconnu,
- Et cette vieille tte et la source des larmes;
- Et ces deux bras raidis dans le mtier des armes;
- Le seul coin de la terre o tout soit contenu.
-
- Voici le lieu du monde o tout est revenu
- Aprs tant de dparts, aprs tant d'arrives.
- Voici le lieu du monde o tout est pauvre et nu
- Aprs tant de hasards, aprs tant de corves.
-
- Voici le lieu du monde et la seule retraite,
- Et l'unique retour et le recueillement,
- Et la feuille et le fruit et le dfeuillement,
- Et les rameaux cueillis pour cette unique fte.
-
- Voici le lieu du monde o tout rentre et se tait,
- Et le silence et l'ombre et la charnelle absence,
- Et le commencement d'ternelle prsence,
- Le seul rduit o l'me est tout ce qu'elle tait.
-
- Voici le lieu du monde o la tentation
- Se retourne elle-mme et se met l'envers.
- Car ce qui tente ici c'est la soumission;
- Et c'est l'aveuglement dans l'immense univers.
-
- Et le dposement est ici ce qui tente,
- Et ce qui vient tout seul est l'abdication,
- Et ce qui vient soi-mme et ce qui se prsente
- N'est ici que grandesse et prsentation.
-
- C'est la rvolte ici qui devient impossible,
- Et ce qui se prsente est la dmission.
- Et c'est l'effacement qui devient invincible,
- Et tout n'est que bonjour et salutation.
-
- Ce qui partout ailleurs est une accession
- N'est ici qu'un total et sourd abrasement.
- Ce qui partout ailleurs est un entassement
- N'est ici que bassesse et que dpression.
-
- Ce qui partout ailleurs est une oppression
- N'est ici que l'effet d'un noble crasement.
- Ce qui partout ailleurs est un empressement
- N'est ici qu'hritage et que succession.
-
- Ce qui partout ailleurs est une rude guerre
- N'est ici que la paix d'un long dlaissement.
- Ce qui partout ailleurs est un affaissement
- Est ici la loi mme et la norme vulgaire.
-
- Ce qui partout ailleurs est une pre bataille
- Et sur le cou tendu le couteau du boucher,
- Ce qui partout ailleurs est la greffe et la taille
- N'est ici que la fleur et le fruit du pcher.
-
- Ce qui partout ailleurs est la rude monte
- N'est ici que descente et qu'aboutissement.
- Ce qui partout ailleurs est la mer dmonte
- N'est ici que bonace et qu'tablissement.
-
- Ce qui partout ailleurs est une dure loi
- N'est ici qu'un beau pli sous vos commandements,
- Et dans la libert de nos amendements
- Une fidlit plus tendre que la foi.
-
- Ce qui partout ailleurs est une obsession
- N'est ici sous vos lois qu'une place rendue.
- Ce qui partout ailleurs est une me vendue
- N'est ici que prire et qu'intercession.
-
- Ce qui partout ailleurs est une lassitude
- N'est ici que des clefs sur un humble plateau.
- Ce qui partout ailleurs est la vicissitude
- N'est ici qu'une vigne mme le coteau.
-
- Ce qui partout ailleurs est la longue habitude
- Assise au coin du feu les poings sous le menton,
- Ce qui partout ailleurs est une solitude
- N'est ici qu'un vivace et ferme rejeton.
-
- Ce qui partout ailleurs est la dcrpitude
- Assise au coin du feu les poings sur les genoux
- N'est ici que tendresse et que sollicitude
- Et deux bras maternels qui se tournent vers nous.
-
- Nous nous sommes lavs d'une telle amertume
- toile de la mer et des rcifs sals,
- Nous nous sommes lavs d'une si basse cume,
- toile de la barque et des souples filets.
-
- Nous avons dlav nos malheureuses ttes
- D'un tel fatras d'ordure et de raisonnement,
- Nous voici dsormais, reine des prophtes,
- Plus clairs que l'eau du puits de l'ancien testament.
-
- Nous avons gouvern de si modestes arches,
- Voile du seul vaisseau qui ne prira pas,
- Nous avons consult de si pauvres compas,
- Arche du seul salut, reine des patriarches.
-
- Nous avons consomm de si lointains voyages,
- Nous n'avons plus de got pour les pays tranges.
- Reine des confesseurs, des vierges et des anges,
- Nous voici retourns dans nos premiers villages.
-
- On nous en a tant dit, reine des aptres,
- Nous n'avons plus de got pour la proraison.
- Nous n'avons plus d'autels que ceux qui sont les vtres,
- Nous ne savons plus rien qu'une simple oraison.
-
- Nous avons essuy de si vastes naufrages,
- Nous n'avons plus de got pour le transbordement,
- Nous voici revenus, au dclin de nos ges,
- toile du seul Nord dans votre btiment.
-
- Ce qui partout ailleurs est de dispersion
- N'est ici que l'effet d'un beau rassemblement.
- Ce qui partout ailleurs est un dmembrement
- N'est ici que cortge et que procession.
-
- Ce qui partout ailleurs demande un examen
- N'est ici que l'effet d'une pauvre jeunesse.
- Ce qui partout ailleurs demande un lendemain
- N'est ici que l'effet de soudaine faiblesse.
-
- Ce qui partout ailleurs demande un parchemin
- N'est ici que l'effet d'une pauvre tendresse.
- Ce qui partout ailleurs demande un tour de main
- N'est ici que l'effet d'une humble maladresse.
-
- Ce qui partout ailleurs est un dtraquement
- N'est ici que justesse et que dclinaison.
- Ce qui partout ailleurs est un baraquement
- N'est ici qu'une paisse et durable maison.
-
- Ce qui partout ailleurs est la guerre et la paix
- N'est ici que dfaite et que reddition.
- Ce qui partout ailleurs est de sdition
- N'est ici qu'un beau peuple et des pis pais.
-
- Ce qui partout ailleurs est une immense arme
- Avec ses trains de vivre et ses encombrements,
- Et ses trains de bagage et ses retardements,
- N'est ici que dcence et bonne renomme.
-
- Ce qui partout ailleurs est un effondrement
- N'est ici qu'une lente et courbe inclinaison.
- Ce qui partout ailleurs est de comparaison
- Est ici sans pareil et sans redoublement.
-
- Ce qui partout ailleurs est un accablement
- N'est ici que l'effet de pauvre obissance.
- Ce qui partout ailleurs est un grand parlement
- N'est ici que l'effet de la seule audience.
-
- Ce qui partout ailleurs est un encadrement
- N'est ici qu'un candide et calme reposoir.
- Ce qui partout ailleurs est un ajournement
- N'est ici que l'oubli du matin et du soir.
-
- Les matins sont partis vers les temps rvolus,
- Et les soirs partiront vers le soir ternel,
- Et les jours entreront dans un jour solennel,
- Et les fils deviendront des hommes rsolus.
-
- Les ges rentreront dans un ge absolu,
- Les fils retourneront vers le seuil paternel
- Et raviront de force et l'amour fraternel
- Et l'antique hritage et le bien dvolu.
-
- Voici le lieu du monde o tout devient enfant,
- Et surtout ce vieil homme avec sa barbe grise,
- Et ses cheveux mls au souffle de la brise,
- Et son regard modeste et jadis triomphant.
-
- Voici le lieu du monde o tout devient novice,
- Et cette vieille tte et ses lanternements,
- Et ces deux bras raidis dans les gouvernements,
- Le seul coin de la terre o tout devient complice,
-
- Et mme ce grand sot qui faisait le malin,
- (C'est votre serviteur, premire servante),
- Et qui tournait en rond dans une orbe savante,
- Et qui portait de l'eau dans le bief du moulin.
-
- Ce qui partout ailleurs est un arrachement
- N'est ici que la fleur de la jeune saison.
- Ce qui partout ailleurs est un retranchement
- N'est ici qu'un soleil au ras de l'horizon.
-
- Ce qui partout ailleurs est un dur labourage
- N'est ici que rcolte et dessaisissement.
- Ce qui partout ailleurs est le dclin d'un ge
- N'est ici qu'un candide et cher vieillissement.
-
- Ce qui partout ailleurs est une rsistance
- N'est ici que de suite et d'accompagnement;
- Ce qui partout ailleurs est un prosternement
- N'est ici qu'une douce et longue obissance.
-
- Ce qui partout ailleurs est rgle de contrainte
- N'est ici que dclenche et qu'abandonnement;
- Ce qui partout ailleurs est une dure astreinte
- N'est ici que faiblesse et que soulvement.
-
- Ce qui partout ailleurs est rgle de conduite
- N'est ici que bonheur et que renforcement;
- Ce qui partout ailleurs est pargne produite
- N'est ici qu'un honneur et qu'un grave serment.
-
- Ce qui partout ailleurs est une courbature
- N'est ici que la fleur de la jeune oraison;
- Ce qui partout ailleurs est la lourde armature
- N'est ici que la laine et la blanche toison.
-
- Ce qui partout ailleurs serait un tour de force
- N'est ici que simplesse et que dlassement;
- Ce qui partout ailleurs est la rugueuse corce
- N'est ici que la sve et les pleurs du sarment.
-
- Ce qui partout ailleurs est une longue usure
- N'est ici que renfort et que recroissement;
- Ce qui partout ailleurs est bouleversement
- N'est ici que le jour de la bonne aventure.
-
- Ce qui partout ailleurs se tient sur la rserve
- N'est ici qu'abondance et que dpassement;
- Ce qui partout ailleurs se gagne et se conserve
- N'est ici que dpense et que dsistement.
-
- Ce qui partout ailleurs se tient sur la dfense
- N'est ici que liesse et dmantlement;
- Et l'oubli de l'injure et l'oubli de l'offense
- N'est ici que paresse et que bannissement.
-
- Ce qui partout ailleurs est une liaison
- N'est ici qu'un fidle et noble attachement;
- Ce qui partout ailleurs est un encerclement
- N'est ici qu'un passant dedans votre maison.
-
- Ce qui partout ailleurs est une obdience
- N'est ici qu'une gerbe au temps de fauchaison;
- Ce qui partout ailleurs se fait par surveillance
- N'est ici qu'un beau coin au temps de fenaison.
-
- Ce qui partout ailleurs est une forcerie
- N'est ici que la plante mme le jardin;
- Ce qui partout ailleurs est une gagerie
- N'est ici que le seuil mme le gradin.
-
- Ce qui partout ailleurs est une rtorsion
- N'est ici que dtente et que dsarmement;
- Ce qui partout ailleurs est une contraction
- N'est ici qu'un muet et calme engagement;
-
- Ce qui partout ailleurs est un bien prissable
- N'est ici qu'un tranquille et bref dgagement;
- Ce qui partout ailleurs est un rengorgement
- N'est ici qu'une rose et des pas sur le sable.
-
- Ce qui partout ailleurs est un efforcement
- N'est ici que la fleur de la jeune raison;
- Ce qui partout ailleurs est un redressement
- N'est ici que la pente et le pli du gazon.
-
- Ce qui partout ailleurs est une corcherie
- N'est ici qu'un modeste et beau dvtement;
- Ce qui partout ailleurs est une affouillerie
- N'est ici qu'un durable et sr dpouillement.
-
- Ce qui partout ailleurs est un raidissement
- N'est ici qu'une souple et candide fontaine;
- Ce qui partout ailleurs est une illustre peine
- N'est ici qu'un profond et pur jaillissement.
-
- Ce qui partout ailleurs se querelle et se prend
- N'est ici qu'un beau fleuve aux confins de sa source,
- reine et c'est ici que tout me se rend
- Comme un jeune guerrier retomb dans sa course.
-
- Ce qui partout ailleurs est la route gravie,
- reine qui rgnez dans votre illustre cour,
- toile du matin, reine du dernier jour,
- Ce qui partout ailleurs est la table servie,
-
- Ce qui partout ailleurs est la route suivie
- N'est ici qu'un paisible et fort dtachement,
- Et dans un calme temple et loin d'un plat tourment
- L'attente d'une mort plus vivante que vie.
-
-
-2.--prire de demande
-
- Nous ne demandons pas que le grain sous la meule
- Soit jamais replac dans le coeur de l'pi,
- Nous ne demandons pas que l'me errante et seule
- Soit jamais repose en un jardin fleuri.
-
- Nous ne demandons pas que la grappe crase
- Soit jamais replace au fronton de la treille,
- Et que le lourd frelon et que la jeune abeille
- Y reviennent jamais se gorger de rose.
-
- Nous ne demandons pas que la rose vermeille
- Soit jamais replace aux cerceaux du rosier,
- Et que le paneton et la lourde corbeille
- Retourne vers le fleuve et redevienne osier.
-
- Nous ne demandons pas que cette page crite
- Soit jamais efface au livre de mmoire,
- Et que le lourd soupon et que la jeune histoire
- Vienne remmorer cette peine prescrite.
-
- Nous ne demandons pas que la tige ploye
- Soit jamais redresse au livre de nature,
- Et que le lourd bourgeon et la jeune nervure
- Perce jamais l'corce et soit redploye.
-
- Nous ne demandons pas que le rameau broy
- Reverdisse jamais au livre de la grce,
- Et que le lourd surgeon et que la jeune race
- Rejaillisse jamais de l'arbre foudroy.
-
- Nous ne demandons pas que la branche effeuille
- Se tourne jamais plus vers un jeune printemps,
- Et que la lourde sve et que le jeune temps
- Sauve une cime au moins dans la fort noye.
-
- Nous ne demandons pas que le pli de la nappe
- Soit effac devant que revienne le matre,
- Et que votre servante et qu'un malheureux tre
- Soient librs jamais de cette lourde chape.
-
- Nous ne demandons pas que cette auguste table
- Soit jamais resservie, moins que pour un Dieu,
- Mais nous n'esprons pas que le grand conntable
- Chauffe deux fois ses mains vers un si maigre feu.
-
- Nous ne demandons pas qu'une me fourvoye
- Soit jamais replace au chemin du bonheur.
- O reine il nous suffit d'avoir gard l'honneur
- Et nous ne voulons pas qu'une aide apitoye
-
- Nous remette jamais au chemin de plaisance,
- Et nous ne voulons pas qu'une amour soudoye
- Nous remette jamais au chemin d'allgeance,
- seul gouvernement d'une me guerroye,
-
- Rgente de la mer et de l'illustre port
- Nous ne demandons rien dans ces amendements
- Reine que de garder sous vos commandements
- Une fidlit plus forte que la mort.
-
-
-3.--prire de confidence
-
- Nous ne demandons pas que cette belle nappe
- Soit jamais replie aux rayons de l'armoire,
- Nous ne demandons pas qu'un pli de la mmoire
- Soit jamais effac de cette lourde chape.
-
- Matresse de la voie et du raccordement,
- miroir de justice et de justesse d'me,
- Vous seule vous savez, grande notre Dame,
- Ce que c'est que la halte et le recueillement.
-
- Matresse de la race et du recroisement,
- temple de sagesse et de jurisprudence,
- Vous seule connaissez, svre prudence,
- Ce que c'est que le juge et le balancement.
-
- Quand il fallut s'asseoir la croix des deux routes
- Et choisir le regret d'avecque le remords,
- Quand il fallut s'asseoir au coin des doubles sorts
- Et fixer le regard sur la clef des deux votes,
-
- Vous seule vous savez, matresse du secret,
- Que l'un des deux chemins allait en contre-bas,
- Vous connaissez celui que choisirent nos pas,
- Comme on choisit un cdre et le bois d'un coffret.
-
- Et non point par vertu car nous n'en avons gure,
- Et non point par devoir car nous ne l'aimons pas,
- Mais comme un charpentier s'arme de son compas,
- Par besoin de nous mettre au centre de misre,
-
- Et pour bien nous placer dans l'axe de dtresse,
- Et par ce besoin sourd d'tre plus malheureux,
- Et d'aller au plus dur et de souffrir plus creux,
- Et de prendre le mal dans la pleine justesse.
-
- Par ce vieux tour de main, par cette mme adresse,
- Qui ne servira plus courir le bonheur,
- Puissions-nous, rgente, au moins tenir l'honneur,
- Et lui garder lui seul notre pauvre tendresse.
-
-
-4.--prire de report
-
- Nous avons gouvern de si vastes royaumes,
- rgente des rois et des gouvernements,
- Nous avons tant couch dans la paille et les chaumes,
- Rgente des grands gueux et des soulvements.
-
- Nous n'avons plus de got pour les grands majordomes,
- Rgente du pouvoir et des renversements,
- Nous n'avons plus de got pour les chambardements,
- Rgente des frontons, des palais et des dmes.
-
- Nous avons combattu de si ferventes guerres
- Par devant le Seigneur et le Dieu des armes,
- Nous avons parcouru de si mouvantes terres,
- Nous nous sommes acquis si hautes renommes.
-
- Nous n'avons plus de got pour le mtier des armes,
- Reine des grandes paix et des dsarmements,
- Nous n'avons plus de got pour le mtier des larmes,
- Reine des sept douleurs et des sept sacrements.
-
- Nous avons gouvern de si vastes provinces,
- Rgente des prfets et des procurateurs,
- Nous avons lantern tous tant d'augustes princes,
- Reine des tableaux peints et des deux donateurs.
-
- Nous n'avons plus de got pour les dpartements,
- Ni pour la prfecture et pour la capitale,
- Nous n'avons plus de got pour les embarquements,
- Nous ne respirons plus vers la terre natale.
-
- Nous avons encouru de si hautes fortunes,
- clef du seul honneur qui ne prira point,
- Nous avons dpouill de si basses rancunes,
- Reine du tmoignage et du double tmoin.
-
- Nous n'avons plus de got pour les forfanteries,
- Matresse de sagesse et de silence et d'ombre,
- Nous n'avons plus de got pour les argenteries,
- clef du seul trsor et d'un bonheur sans nombre.
-
- Nous en avons tant vu, dame de pauvret,
- Nous n'avons plus de got pour de nouveaux regards,
- Nous en avons tant fait, temple de puret,
- Nous n'avons plus de got pour de nouveaux hasards.
-
- Nous avons tant pch, refuge du pcheur,
- Nous n'avons plus de got pour les atermoiements,
- Nous avons tant cherch, miracle de candeur,
- Nous n'avons plus de got pour les enseignements.
-
- Nous avons tant appris dans les maisons d'cole,
- Nous ne savons plus rien que vos commandements,
- Nous avons tant failli par l'acte et la parole,
- Nous ne savons plus rien que nos amendements.
-
- Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde,
- Mais qui marchaient toujours et n'ont jamais pli,
- Nous sommes cette glise et ce faisceau li,
- Nous sommes cette race internelle et profonde.
-
- Nous ne demandons plus de ces biens prissables,
- Nous ne demandons plus vos grces de bonheur,
- Nous ne demandons plus que vos grces d'honneur,
- Nous ne btirons plus nos maisons sur ces sables.
-
- Nous ne savons plus rien de ce qu'on nous a lu,
- Nous ne savons plus rien de ce qu'on nous a dit.
- Nous ne connaissons plus qu'un ternel dit,
- Noua ne savons plus rien que votre ordre absolu.
-
- Nous en avons trop pris, nous sommes rsolus.
- Nous ne voulons plus rien que par obissance,
- Et rester sous les coups d'une auguste puissance,
- Miroir des temps futurs et des temps rvolus.
-
- S'il est permis pourtant que celui qui n'a rien
- Puisse un jour disposer, et lguer quelque chose.
- S'il n'est pas dfendu, mystrieuse rose,
- Que celui qui n'a pas reporte un jour son bien;
-
- S'il est permis au gueux de faire un testament,
- Et de lguer l'asile et la paille et le chaume,
- S'il est permis au roi de lguer le royaume,
- Et si le grand dauphin prte un nouveau serment;
-
- S'il est admis pourtant que celui qui doit tout
- Se fasse ouvrir un compte et porter un crdit,
- Si le virement tourne et n'est pas interdit,
- Nous ne demandons rien, nous irons jusqu'au bout,
-
- Si donc il est admis qu'un humble dbiteur
- Puisse lever la voix pour ce qui n'est pas d,
- S'il peut toucher un prix quand il n'a pas vendu,
- Et faire balancer par solde crditeur;
-
- Nous qui n'avons connu que vos grces de guerre
- Et vos grces de deuil et vos grces de peine,
- (Et vos grces de joie et cette lourde plaine),
- Et le cheminement des grces de misre;
-
- Et la procession des grces de dtresse,
- Et les champs labours et les sentiers battus,
- Et les coeurs lacrs et les reins courbatus,
- Nous ne demandons rien, vigilante matresse.
-
- Nous qui n'avons connu que votre adversit,
- (Mais qu'elle soit bnie, temple de sagesse),
- veuillez reporter, merveille de largesse,
- Vos grces de bonheur et de prosprit.
-
- Veuillez les reposer sur quatre jeunes ttes,
- Vos grces de douceur et de consentement,
- Et tresser pour ces fronts, reine du pur froment,
- Quelques pis cueillis dans la moisson des ftes.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIRES
-
- LE MYSTRE DES SAINTS INNOCENTS PAGE 13
- LA TAPISSERIE DE SAINTE GENEVIVE ET DE JEANNE D'ARC PAGE 247
- LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME PAGE 343
-
-
-
-
-ACHEV D'IMPRIMER LE TRENTE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX-NEUF, PAR
-L'IMPRIMERIE PROTAT FRRES, MACON.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Charles Pguy,
-Oeuvres de posie (tome 6), by Charles Pguy
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHARLES PGUY ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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