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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres compltes de Charles Pguy, Oeuvres de posie (tome 6) - Le Mystre des Saints Innocents; La tapisserie de sainte - Genevive et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. - -Author: Charles Pguy - -Release Date: July 14, 2018 [EBook #57506] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHARLES PGUY *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was -produced from scanned images of public domain material -from the Google Books project.) - - - - - - - - - - - - -OEUVRES COMPLTES - -DE - -CHARLES PGUY - -1873-1914 - -OEUVRES DE POSIE - -LE MYSTRE - -DES SAINTS INNOCENTS - -LA TAPISSERIE DE SAINTE - -GENEVIVE ET DE JEANNE D'ARC - -LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME - -[nrf] - -PARIS - -DITIONS DE LA - -NOUVELLE REVUE FRANAISE - -35 ET 37, RUE MADAME - -MCMXIX - - - - -CETTE DITION DFINITIVE DES OEUVRES COMPLTES DE CHARLES PGUY - -EST TIRE A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMROTS PAR L'IMPRIMERIE PROTAT -FRRES - -SUR PAPIER VERG PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON - -AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANAISE - - -EXEMPLAIRE N 334 - - -TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D'ADAPTATION RSERVS POUR -TOUS PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE - -COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE FRANAISE 1916 - - - - -OEUVRES COMPLTES DE CHARLES PGUY - -OEUVRES DE PROSE - - TOME I _INTRODUCTION PAR ALEXANDRE MILLERAND_ - - Lettre du Provincial. Rponse. Le Triomphe de la - Rpublique.--Du second Provincial.--De la Grippe. Encore - de la Grippe. Toujours de la Grippe.--Entre deux - trains.--Pour ma maison (cit socialiste). Pour - moi.--Compte rendu de mandat.--La Chanson du roi Dagobert. - Suite de cette chanson. - - TOME II _INTRODUCTION PAR MAURICE BARRS_ - - De Jean Coste.--Les rcentes oeuvres de Zola.--Orlans - vu de Montargis.--Zangwill.--Notre Patrie.--Courrier de - Russie.--Les suppliants parallles.--Louis de Gonzague. - - TOME III _INTRODUCTION PAR HENRI BERGSON_ - - De la situation faite l'histoire et la sociologie.--De - la situation faite au parti intellectuel devant les - accidents de la gloire temporelle.--A nos amis, nos - abonns.--L'argent. - - TOME IV _INTRODUCTION PAR ANDR SUARS_ - - Notre Jeunesse.--Victor Marie, comte Hugo. - - -OEUVRES DE POSIE - - TOME V Le Mystre de la Charit de Jeanne d'Arc.--Le Porche du - Mystre de la deuxime vertu. - - TOME VI Le Mystre des Saints Innocents.--La tapisserie de sainte - Genevive et de Jeanne d'Arc.--La tapisserie de Notre-Dame. - - TOME VII ve.--Sonnets. - - -OEUVRES POSTHUMES - - TOME VIII Clio. - - TOME IX Note conjointe sur Descartes (prcde de la note sur - M. Bergson). - - TOME X Autres ouvrages et fragments indits. - - -POLMIQUE ET DOSSIERS - - TOME XI Texte et commentaires se rapportant la grance et au rle - littraire des Cahiers (prfaces). - - TOME XII Texte et commentaires se rapportant au rle politique jou - par les Cahiers (compte rendu de Congrs.--Affaire Dreyfus, - etc.). - - TOME XIII Un nouveau thologien, M. Fernand Laudet.--Langlois - tel qu'on le parle.--L'argent (suite). - - TOME XIV Marcel. La premire Jeanne d'Arc. - - TOME XV Correspondance. Biographie et Histoire des Cahiers de la - Quinzaine, par _MILE BOIVIN_ et _MARCEL PGUY_. - - - - -_le mystre - -des saints Innocents_ - - - - -DELECTISSIMIS - -IN INTIMO CORDE - - - - -_cahier pour le dimanche des Rameaux - -et pour le dimanche de Pques de la treizime srie;_ - - -_cahier prparatoire - -pour le quatre cent quatre-vingt-troisime anniversaire - -de la dlivrance d'Orlans, - -anniversaire qui tombera - -le mercredi 8 mai de l'an 1912._ - - - - -LE MYSTRE - -DES SAINTS INNOCENTS - - - -MADAME GERVAISE - - - - Je suis, dit Dieu, Matre des Trois Vertus. - - La Foi est une pouse fidle. - La Charit est une mre ardente. - Mais l'esprance est une toute petite fille. - - - - Je suis, dit Dieu, le Matre des Vertus. - - - - La Foi est celle qui tient bon dans les sicles des sicles. - La Charit est celle qui se donne dans les sicles des sicles. - Mais ma petite esprance est celle - qui se lve tous les matins. - - - - Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus. - - - - La Foi est celle qui est tendue dans les sicles des sicles. - La Charit est celle qui se dtend dans les sicles des sicles. - Mais ma petite esprance - est celle qui tous les matins - nous donne le bonjour. - - - - Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus. - - - - La Foi est un soldat, c'est un capitaine qui dfend une forteresse, - Une ville du roi, - Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine. - La Charit est un mdecin, c'est une petite soeur des pauvres, - Qui soigne les malades, qui soigne les blesss, - Les pauvres du roi, - Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine. - Mais ma petite esprance est celle - qui dit bonjour au pauvre et l'orphelin. - - - - Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus. - - - - La Foi est une glise, c'est une cathdrale enracine au sol de - France. - La Charit est un hpital, un htel-Dieu qui ramasse toutes les - misres du monde. - Mais sans l'esprance, tout a ne serait qu'un cimetire. - - - - Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus. - - - - La Foi est celle qui veille dans les sicles des sicles. - La Charit est celle qui veille dans les sicles des sicles. - Mais ma petite esprance est celle - qui se couche tous les soirs - et se lve tous les matins - et fait vraiment de trs bonnes nuits. - - - - Je suis, dit Dieu, le Seigneur de cette vertu-l. - - - - Ma petite esprance est celle - qui s'endort tous les soirs, - dans son lit d'enfant, - aprs avoir bien fait sa prire, - et qui tous les matins se rveille et se lve - et fait sa prire avec un regard nouveau. - - - - Je suis, dit Dieu, Seigneur des Trois Vertus. - - - - La Foi est un grand arbre, c'est un chne enracin au coeur de France. - Et sous les ailes de cet arbre la Charit, ma fille la Charit abrite - toutes les dtresses du monde. - Et ma petite esprance n'est rien que cette petite promesse de - bourgeon qui s'annonce au fin commencement d'avril. - - - - Et quand on voit l'arbre, quand vous regardez le chne, - Cette rude corce du chne treize et quatorze fois et dix-huit fois - centenaire, - Et qui sera centenaire et sculaire dans les sicles des sicles, - Cette dure corce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis - de bras normes, - (Un fouillis qui est un ordre), - Et ces racines qui s'enfoncent et qui empoignent la terre comme un - fouillis de jambes normes, - (Un fouillis qui est un ordre), - Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon - tendre ne parat plus rien du tout. - C'est lui qui a l'air de parasiter l'arbre, de manger la table de - l'arbre. - Comme un gui, comme un champignon. - C'est lui qui a l'air de se nourrir de l'arbre (et le paysan les - appelle des _gourmands_), c'est lui qui a l'air de s'appuyer sur - l'arbre, de sortir de l'arbre, de ne rien pouvoir tre, de ne pas - pouvoir exister sans l'arbre. Et en effet aujourd'hui il sort de - l'arbre, l'aisselle des branches, l'aisselle des feuilles et il - ne peut plus exister sans l'arbre. Il a l'air de venir de l'arbre, - de drober la nourriture de l'arbre. - Et pourtant c'est de lui que tout vient au contraire. Sans un - bourgeon qui est une fois venu, l'arbre ne serait pas. Sans ces - milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement - d'avril et peut-tre dans les derniers jours de mars, rien ne - durerait, l'arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place - d'arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sve qui - monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui - pointent tendrement l'aisselle des dures branches. - Il faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse. - Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d'avril, et de - cette sve qui pleure en mai, et de la ouate et du coton de ce fin - bourgeon blanc qui est vtu, qui est chaudement, qui est tendrement - protg d'un flocon d'une toison d'une laine vgtale, d'une laine - d'arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude - corce a l'air d'une cuirasse, en comparaison de ce tendre - bourgeon. Mais la rude corce n'est rien, que du bourgeon durci, - que du bourgeon vieilli. Et c'est pour cela que le tendre bourgeon - perce toujours, jaillit toujours dessous la dure corce. - L'homme de guerre le plus dur a t un tendre enfant nourri de lait; - et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le - martyr la plus rude corce, la plus rugueuse peau, le martyr le - plus dur la serre et l'onglet a t un tendre enfant laiteux. - Sans ce bourgeon, qui n'a l'air de rien, qui ne semble rien, tout - cela ne serait que du bois mort. - Et le bois mort sera jet au feu. - - - - Ce qui vous trompe, c'est que cette rude corce vous corche les - mains; et ni de l'paule vous ne faites bouger le tronc d'un - millime de millimtre, ni du pied vous ne pouvez faire bouger une - de ces grosses racines d'un millime de millimtre; ni de la main - une seule de ces grosses branches; et c'est peine si vous - branleriez quelques-unes de ces petites branches; et si vous les - feriez balancer; - au lieu que le bourgeon ne rsiste point sous le doigt et d'un coup - d'ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon; - qui dvelopp vous ferait une branche plus grosse que la cuisse; - - Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder; - Et de faire mourir que de faire natre; - Et de donner la mort que de donner la vie; - - Et le bourgeon ne rsiste point. C'est qu'aussi il n'est point fait - pour la rsistance, il n'est point charg de rsister. - C'est le tronc, et la branche, et cette matresse racine qui sont - faits pour la rsistance, qui sont chargs de rsister. - Et c'est la rude corce qui est faite pour la rudesse et qui est - charge d'tre rude. - Mais le tendre bourgeon n'est fait que pour la naissance et il n'est - charg que de faire natre. - - (Et de faire durer). - - - - (Et de se faire aimer). - - - - Or je vous le dis, dit Dieu, sans ce bourgeonnement de fin avril, - sans ces milliers, sans cet unique petit bourgeonnement de - l'esprance, qu'videmment tout le monde peut casser, sans ce - tendre bourgeon cotonneux, que le premier venu peut faire sauter de - l'ongle, toute ma cration ne serait que du bois mort. - Et le bois mort sera jet au feu. - - - - Et toute ma cration ne serait qu'un immense cimetire. - Or mon fils le leur a dit: _Il faut laisser les morts ensevelir leurs - morts._ - - - - Hlas mon fils, hlas mon fils, hlas mon fils; - Mon fils qui sur la croix avait une peau sche comme une sche corce; - une peau fltrie, une peau ride, une peau tanne; - une peau qui se fendait sous les clous; - mon fils avait t un tendre enfant laiteux; - - - - une enfance, un bourgeonnement, une promesse, un engagement; - un essai; une origine; un commencement de rdempteur; - une esprance de salut, une esprance de rdemption - - - - O jour, soir, nuit de l'ensevelissement. - Tombe de cette nuit que je ne reverrai jamais. - O nuit si douce au coeur parce que tu accomplis. - Et tu calmes comme un baume. - Nuit sur cette montagne et dans cette valle. - O nuit j'avais tant dit que je ne te verrais plus. - O nuit je te verrai dans mon ternit. - Que ma volont soit faite. O ce fut cette fois-l que ma volont fut - faite. - Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient. Et mon fils au - milieu. - Une colline, une valle. Ils taient partis de cette ville que - j'avais donne mon peuple. Ils taient monts. - Mon fils entre ces deux voleurs. Une plaie au flanc. Deux plaies aux - mains. Deux plaies aux pieds. Des plaies au front. - Des femmes qui pleuraient tout debout. Et cette tte penche qui - retombait sur le haut de la poitrine. - Et cette pauvre barbe sale, toute souille de poussire et de sang. - Cette barbe rousse deux pointes. - Et ces cheveux souills, en quel dsordre, que j'eusse tant baiss. - Ces beaux cheveux roux, encore tout ensanglants de la couronne - d'pines. - Tout souills, tout colls de caillots. Tout tait accompli. - Il en avait trop support. - Cette tte qui penchait, que j'eusse appuye sur mon sein. - Cette paule que j'eusse appuye mon paule. - Et ce coeur ne battait plus, qui avait tant battu d'amour. - Trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout. Des hommes je ne - me rappelle pas, je crois qu'il n'y en avait plus. - Ils avaient peut-tre trouv que a montait trop. Tout tait fini. - Tout tait consomm. C'tait fini. - Et les soldats s'en retournaient, et dans leurs paules rondes ils - emportaient la force romaine: - - C'est alors, Nuit, que tu vins. O nuit la mme. - La mme qui viens tous les soirs et qui tais venue tant de fois - depuis les tnbres premires. - La mme qui tais venue sur l'autel fumant d'Abel et sur le cadavre - d'Abel, sur ce corps dchir, sur le premier assassinat du monde; - nuit la mme tu vins sur le corps lacr, sur le premier, sur le - plus grand assassinat du monde. C'est alors, nuit, que tu vins. - La mme qui tais venue sur tant de crimes depuis le commencement du - monde; - Et sur tant de souillures et sur tant d'amertumes; - Et sur cette mer d'ingratitude, la mme tu vins sur mon deuil; - Et sur cette colline et sur cette valle de ma dsolation c'est - alors, nuit, que tu vins. - O nuit faudra-t-il donc, faudra-t-il que mon paradis - Ne soit qu'une grande nuit de clart qui tombera sur les pchs du - monde. - Sera-ce alors, nuit, que tu viendras. - C'est alors, nuit, que tu vins; et seule tu pus finir, seule tu pus - accomplir ce jour entre les jours. - Comme tu accomplis ce jour, nuit accompliras-tu le monde. - Et mon paradis sera-t-il une grande nuit de lumire. - Et tout ce que je pourrai offrir - Dans mon offrande et moi aussi dans mon Offertoire - A tant de martyrs et tant de bourreaux, - A tant d'mes et tant de corps, - A tant de purs et tant d'impurs, - A tant de pcheurs et tant de saints, - A tant de fidles et tant de pnitents, - Et tant de peines, et tant de deuils, et tant de larmes et - tant de plaies, - Et tant de sang, - Et tant de coeurs qui auront tant battu, - D'amour, de haine, - Et tant de coeurs qui auront tant saign - D'amour, de haine, - Sera-t-il dit qu'il faut que ce soit - Qu'il faudra que je leur offre - Et qu'ils ne demanderont que cela, - Qu'ils ne voudront que de cela, - Qu'ils n'auront de got que pour cela, - Sur ces souillures et sur tant d'amertumes, - Et sur cette mer immense d'ingratitude - La longue retombe d'une nuit ternelle. - - - - O nuit tu n'avais pas eu besoin d'aller demander la permission - Pilate. C'est pourquoi je t'aime et je te salue. - Et entre toutes je te glorifie, et entre toutes tu me glorifies. - Et tu me fais honneur et gloire - Car tu obtiens quelquefois ce qu'il y a de plus difficile au monde, - Le dsistement de l'homme. - L'abandonnement de l'homme entre mes mains. - Je connais bien l'homme. C'est moi qui l'ai fait. C'est un drle - d'tre. - Car en lui joue cette libert qui est le mystre des mystres. - On peut encore lui demander beaucoup. Il n'est pas trop mauvais. Il - ne faut pas dire, qu'il est mauvais. - Quand on sait le prendre, on peut encore lui demander beaucoup. - Lui faire rendre beaucoup. Et Dieu sait si ma grce - Sait le prendre, si avec ma grce - Je sais le prendre. Si ma grce est insidieuse, habile comme un - voleur. - Et comme un homme qui chasse le renard. - Je sais le prendre. C'est mon mtier. Et cette libert mme est ma - cration. - On peut lui demander beaucoup de coeur, beaucoup de charit, beaucoup - de sacrifice. - Il a beaucoup de foi et beaucoup de charit. - Mais ce qu'on ne peut pas lui demander, sacredi, c'est un peu - d'esprance. - Un peu de confiance, quoi, un peu de dtente, - Un peu de remise, un peu d'abandonnement dans mes mains, - Un peu de dsistement. Il se raidit tout le temps. - Or toi, ma fille la nuit, tu russis, quelquefois, tu obtiens - quelquefois cela - De l'homme rebelle. - Qu'il consente, ce monsieur, qu'il se rende un peu moi. - Qu'il dtende un peu ses pauvres membres las sur un lit de repos. - Qu'il dtende un peu sur un lit de repos son coeur endolori. - Que sa tte surtout ne marche plus. Elle ne marche que trop, sa tte. - Et il croit que c'est du travail, que sa tte marche comme a. - Et ses penses, non, pour ce qu'il appelle ses penses. - Que ses ides ne marchent plus et ne se battent plus dans sa tte et - ne grelottent plus comme des grains de calebasse. - Comme un grelot dans une courge vide. - Quand on voit ce que c'est, que ce qu'il appelle ses ides. - Pauvre tre. Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui ne dort pas. - Celui qui brle, dans son lit, d'inquitude et de fivre. - Je suis partisan, dit Dieu, que tous les soirs on fasse son examen de - conscience. - C'est un bon exercice. - Mais enfin il ne faut pas s'en torturer au point d'en perdre le - sommeil. - A cette heure-l la journe est faite, et bien faite; il n'y a plus - la refaire. - Il n'y a plus y revenir. - Ces pchs qui vous font tant de peine, mon garon, eh bien c'tait - bien simple. - Mon ami il ne fallait pas les commettre. - A l'heure o tu pouvais encore ne pas les commettre. - A prsent, c'est fait, va, dors, demain tu ne recommenceras plus. - Mais celui qui le soir en se couchant fait des plans pour le - lendemain. - Celui-l je ne l'aime pas, dit Dieu. - Le sot, est-ce qu'il sait seulement comment demain sera fait. - Est-ce qu'il connat seulement la couleur du temps. - Il ferait mieux de faire sa prire. Je n'ai jamais refus le pain du - lendemain. - Celui qui est dans ma main comme le bton dans la main du voyageur, - Celui-l m'est agrable, dit Dieu. - Celui qui est pos dans mon bras comme un nourrisson qui rit, - Et qui ne s'occupe de rien, - Et qui voit le monde dans les yeux de sa mre, et de sa nourrice, - Et qui ne le voit et ne le regarde que l, - Celui-l m'est agrable, dit Dieu. - Mais celui qui fait des combinaisons, celui qui en lui-mme pour - demain dans sa tte - Travaille comme un mercenaire. - Travaille affreusement comme un esclave qui tourne une roue ternelle. - (Et entre nous comme un imbcile). - Eh bien celui-l ne m'est pas agrable du tout, dit Dieu. - Celui qui s'abandonne, je l'aime. Celui qui ne s'abandonne pas, je ne - l'aime pas, c'est pourtant simple. - Celui qui s'abandonne ne s'abandonne pas et il est le seul qui ne - s'abandonne pas. - Celui qui ne s'abandonne pas s'abandonne et il est le seul qui - s'abandonne. - Or toi, ma fille la nuit, ma fille au grand manteau, ma fille au - manteau d'argent, - Tu es la seule qui vaincs quelquefois ce rebelle et qui fais plier - cette nuque dure. - C'est alors, Nuit que tu viens. - Et ce que tu as fait une fois, - Tu le fais toutes les fois. - Ce que tu as fait un jour, - Tu le fais tous les jours. - Comme tu es tombe un soir, - Ainsi tu tombes tous les soirs. - Ce que tu as fait pour mon fils fait homme, - O grande Charitable tu le fais pour tous les hommes ses frres - Tu les ensevelis dans le silence et l'ombre - Et dans le salutaire oubli - De la mortelle inquitude - Du jour. - Ce que tu as fait une fois pour mon fils fait homme, - Ce que tu as fait un soir entre les soirs. - O nuit tu le refais tous les soirs pour le dernier des hommes - (C'est alors, nuit, que tu viens) - Tant il est vrai, tant il est rel qu'il tait devenu l'un d'eux - Et qu'il s'tait li leur sort mortel - Et qu'il tait devenu l'un d'eux, pour ainsi dire au hasard, - Et qu'il s'tait fait l'un d'eux - Sans aucune limitation ni mesure. - Car avant cette perptuelle, cette imparfaite, - Cette perptuellement imparfaite _imitation de Jsus-Christ_, - Dont ils parlent toujours, - Il y a eu cette trs parfaite imitation de l'homme par Jsus-Christ, - Cette inexorable imitation, par Jsus-Christ, - De la misre mortelle et de la condition de l'homme. - - - - Je comprends trs bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de - conscience. - C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser. - C'est mme recommand. C'est trs bien. - Tout ce qui est recommand est trs bien. - Et mme ce n'est pas seulement recommand. C'est prescrit. - Par consquent c'est trs bien. - Mais enfin vous tes dans votre lit. Qu'est-ce que vous nommez votre - examen de conscience, faire votre examen de conscience. - Si c'est penser toutes les btises que vous avez faites dans la - journe, si c'est vous rappeler toutes les btises que vous avez - faites dans la journe - Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-tre pas de - contrition, - Mais enfin avec un sentiment de pnitence que vous m'offrez, eh bien, - c'est bien. - Votre pnitence je l'accepte. Vous tes des braves gens, des bons - garons. - Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la nuit toutes les - ingratitudes du jour, - Toutes les fivres et toutes les amertumes du jour, - Et si c'est que vous voulez remcher la nuit tous vos aigres pchs - du jour, - Vos fivres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos remords - plus aigres encore, - Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait de vos pchs, - De toutes ces btises et de toutes ces sottises, - Non, laissez-moi tenir moi-mme le Livre du Jugement. - Vous y gagnerez peut-tre encore. - Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un - notaire et comme un usurier et comme un publicain, - C'est--dire comme un collecteur d'impts, - C'est--dire comme celui qui ramasse les impts, - Laissez-moi donc faire mon mtier et ne faites pas - Des mtiers qui n'ont pas tre faits. - Vos pchs sont-ils si prcieux qu'il faille les cataloguer et les - classer - Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre - Et les graver et les compter et les calculer et les compulser - Et les compiler et les revoir et les repasser - Et les supputer et vous les imputer ternellement - Et les commmorer avec on ne sait quelle sorte de pit. - Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes ternelles, - Et les sacs de prire et les sacs de mrite - Et les sacs de vertus et les sacs de grce dans nos imprissables - greniers - Pauvres imitateurs, allez-vous prsent vous mler,-- - Et imitateurs contraires, imitateurs l'envers,-- - Allez-vous vous mettre lier tous les soirs - Les misrables gerbes de vos affreux pchs de chaque jour. - Quand ce ne serait que pour les brler, c'est encore trop. Ils n'en - valent mme pas la peine. - Pas mme de cela mme. - Vous n'y pensez que trop, vos pchs. - Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commettre. - Pendant qu'il en est encore temps, mon garon, pendant qu'ils ne sont - point encore commis. Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors. - Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le - laboureur - Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de - bl, mon ami. - Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures. C'est beaucoup - d'orgueil. - C'est aussi beaucoup de tranasserie. Et de paperasserie. Quand le - plerin, quand l'hte, quand le voyageur - A longtemps tran dans la boue des chemins, - Avant de passer le seuil de l'glise il s'essuie soigneusement les - pieds, - Avant d'entrer, - Parce qu'il est trs propre. - Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de - l'glise. - Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuy les pieds - avant d'entrer, - Une fois qu'il est entr il ne pense plus toujours ses pieds, - Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuys. - Il n'a plus de coeur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix - Que pour cet autel o le corps de Jsus - Et le souvenir et l'attente du corps de Jsus - Brille ternellement. - Il suffit que la boue des chemins n'ait point pass le seuil du - temple. - Il suffit qu'ils se soient bien essuy les pieds une fois avant de - passer le seuil du temple. - Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons plus. - On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas propre. - Transporter dans le temple la mmoire mme et le souci de la boue - Et la proccupation et la pense de la boue - C'est encore transporter de la boue dans le temple. - Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte. - Quand l'hte arrive chez l'hte qu'il s'essuie simplement les pieds - avant d'entrer - Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite - Il ne pense pas toujours ses pieds et la boue de ses pieds. - Or vous tes mes htes, dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui tait - le Dieu des htes. - Vous tes mes htes et mes enfants qui venez dans mon temple. - Vous tes mes htes et mes enfants qui venez dans ma nuit. - Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds - et qu'on n'en parle plus. - Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer - les pieds. - Et nullement au contraire que ce ne soit pas - De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du - chemin - Et que ce ne soit pas de faire traner sur le seuil auguste de ma nuit - Les traces, les marques des boues - De vos sales chemins de la journe. - Dbarbouillez-vous le soir. C'est a, faire votre examen de - conscience. On ne se dbarbouille pas tout le temps. - Soyez comme ce plerin qui prend de l'eau bnite en entrant dans - l'glise - Et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l'glise. - Et il ne prend pas tout le temps de l'eau bnite. - Et l'glise n'est pas compose uniquement de bnitiers. - Il y a ce qui est avant le seuil. Il y a ce qui est au seuil. Et il y - a ce qui est dans la maison. - Il faut entrer une fois, et ne pas sortir et entrer tout le temps. - Soyez comme ce plerin qui ne regarde plus que le sanctuaire. - Et qui n'entend plus. - Et qui ne voit plus que cet autel o mon fils a t sacrifi tant de - fois. - Imitez ce plerin qui ne voit plus que l'clat - Du resplendissement de mon fils - Entrez dans ma nuit comme chez moi. Car c'est l que je me suis - rserv - D'tre le matre. - Et si vous tenez absolument m'offrir quelque chose - Le soir en vous couchant - Que ce soit d'abord une action de grces - Pour tous les services que je vous rends - Pour les innombrables bienfaits dont je vous comble chaque jour - Dont je vous ai combls ce jour-l mme. - Remerciez-moi d'abord, c'est le plus press - Et c'est aussi le plus juste. - Ensuite que votre examen de conscience - Soit un dbarbouillement une fois fait - Et non point au contraire un tranassement de marques et de - souillures. - La journe d'hier est faite, mon garon, pense celle de demain. - Et ton salut qui est au bout de la journe de demain. - Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n'est pas trop tard - Et pour ton salut qui est au bout de la journe de demain. - Ton salut n'est plus hier. Mais il peut tre demain. - Hier est fait. Mais demain n'est pas fait, demain est faire - Et ton salut qui est au bout de la journe de demain. - Ton salut n'est pas dans le sens d'hier, il est dans le sens de - demain. - Porte-toi sur demain, ne te reporte pas sur hier. - Pensez donc un peu moins vos pchs quand vous les avez commis - Et pensez-y un peu plus au moment de les commettre. - Avant de les commettre. - Ce sera plus utile, dit Dieu. - Quand ils sont commis, quand ils sont faits il est trop tard. - Il n'est pas trop tard pour la pnitence. - Mais il est trop tard pour ne pas les commettre - Et ne pas les avoir commis. - Quand vous avez pass par dessus vos pchs, vous les faites gros - comme des montagnes, dit Dieu. - C'est au moment de les passer qu'il faut voir que ce sont en effet - des montagnes et qu'elles sont affreuses. - Vous tes vertueux aprs. Soyez donc vertueux avant - Et pendant. - L'heure qui sonne est sonne. Le jour qui passe est pass. Demain - seul reste, et les aprs demains - Et ils ne resteront pas longtemps. - Que vos examens de conscience et que vos pnitences - Ne soient donc point des raidissements et des cabrements en arrire, - Peuple la nuque dure, - Mais qu'ils soient des assouplissements et que vos examens de - conscience et que vos pnitences et que vos contritions mme les - plus amres - Soient des pnitences de dtente, malheureux enfants, et des - contritions de rmission - Et de remise en mes mains et de dmission. - (De dmission de vous). - Mais je vous connais, vous tes toujours les mmes. - Vous voulez bien me faire de grands sacrifices, pourvu que vous les - choisissiez. - Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices, pourvu que ce ne soit - pas ceux que je vous demande - Que de m'en faire de petits que je vous demanderais. - Vous tes ainsi, je vous connais. - Vous ferez tout pour moi, except ce peu d'abandonnement - Qui est tout pour moi. - Soyez donc enfin, soyez comme un homme - Qui est dans un bateau sur la rivire - Et qui ne rame pas tout le temps - Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l'eau. - - Ainsi vous et votre canot - Laissez-vous aller quelquefois au fil du temps - Et laissez-vous entrer bravement - Sous l'arche du pont de la nuit. - - - - On parle toujours, dit Dieu, de l'_imitation de Jsus-Christ_ - Qui est l'imitation, - La fidle imitation de mon fils par les hommes. - Et j'en ai connu et j'en connatrai des imitations si fidles, dit - Dieu, - Et si approches, - Que moi-mme j'en demeure saisi d'admiration et de respect. - Mais enfin il ne faut pas oublier - Que mon fils avait commenc par cette singulire imitation de l'homme. - Singulirement fidle. - Qui elle fut pousse jusqu' l'identit parfaite. - Quand si fidlement si parfaitement il revtit le sort mortel. - Quand si fidlement si parfaitement il imita de natre. - Et de souffrir. - Et de vivre. - Et de mourir. - - - - Mais quand je vous dis: Pensez plutt demain je ne vous dis pas: - Calculez ce demain. - Pensez-y comme un jour qui viendra; et que c'est tout ce que vous - en savez. - Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son - lit - Pour saisir la journe de demain. - Ne portez point votre main - Sur le fruit qui n'est pas mr. - Sachez seulement que ce demain - Dont on parle toujours - Est le jour qui va venir, - Et qu'il sera de mon gouvernement - Comme les autres. - Et qu'il sera sous mon commandement - Comme les autres. - C'est tout ce qu'il vous faut. Pour le reste, attendez. - J'attends bien, moi, Dieu. Vous me faites assez attendre. - Vous me faites assez attendre la pnitence aprs la faute. - Et la contrition aprs le pch. - Et depuis le commencement des temps j'attends - Le jugement jusqu'au jour du jugement. - Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui spcule sur demain. - Je n'aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire. - Je n'aime pas celui qui sait ce que je ferai demain. - Je n'aime pas celui qui fait le malin. L'homme fort ce n'est pas mon - fort. - Penser au lendemain, quelle vanit. Gardez pour demain les larmes de - demain. - Il y en aura toujours assez. - Et ces sanglots qui vous remontent et qui vous tranglent. - Penser demain, savez-vous seulement comment je ferai demain. - Quel demain je vous ferai. - Savez-vous si moi-mme je l'ai arrt encore. - Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui se mfie de moi. - Croyez-vous que je vais m'amuser vous faire des attrapes, comme un - roi barbare. - Croyez-vous que je passe ma vie vous tendre des piges et prendre - plaisir vous voir tomber dedans. - Je suis honnte homme, dit Dieu, et j'agis toujours droitement. - Je suis l'honneur mme, et la droiture, et l'honntet. - Je suis bon Franais, dit Dieu, droit comme un Franais. - Loyal comme un Franais. - Je suis le roi de France, droit comme le roi de France. - Ce que le dernier des pauvres n'et pas craint de saint Louis, - allez-vous le craindre de moi? - Enfin je vaux peut-tre saint Louis. - Croyez-vous que je vais m'amuser vous faire des feintes comme un - bretteur. - Toute la malice que j'ai, c'est la malice de ma grce, et la feinte - et la ruse de ma grce, qui si souvent joue avec le pcheur pour - son salut, pour l'empcher de pcher. - Qui sduit le pcheur; pour le sauver. Mais croyez-vous. Croyez-vous - que moi Dieu que je vais m'amuser leur faire des misres et ce - que ne ferait pas un honnte homme. Je suis bon chrtien, dit Dieu. - Croyez-vous que je vais m'amuser les surprendre comme un assassin - de nuit. - -JEANNETTE - - Il viendra comme un larron et comme un voleur de nuit. - -MADAME GERVAISE - - Et il prendra comme au filet. _Le royaume des cieux est encore - semblable une senne jete dans la mer, et rassemblant de tout - genre de poissons._ - -JEANNETTE - - _Laquelle, quand elle fut emplie, tirant de l'eau, et assis sur le - bord du rivage, ils choisirent les bons pour leurs vaisseaux, mais - jetrent les mauvais dehors._ - -MADAME GERVAISE - - _Il en sera ainsi dans la consommation du sicle: les anges sortiront - et spareront les mauvais du milieu des justes._ - -JEANNETTE - - _Et rpondant Jsus leur dit: Voyez que personne ne vous sduise._ - -MADAME GERVAISE - - _Mais de ce jour-l et de l'heure personne ne le sait, ni les anges - des cieux, sinon le pre seul._ - - _Mais comme dans les jours de No, ainsi sera aussi l'avnement du - Fils de l'homme. - (Le ciel et la terre passeront; mais mes paroles ne passeront pas)._ - - _Ainsi en effet qu'il y avait dans les jours avant le dluge des gens - qui mangeaient et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage, - jusqu' ce jour o No entra dans l'arche._ - - _Et ils ne connurent pas jusqu' ce que vint le dluge, et les - emporta tous:_ - -JEANNETTE - - _Ainsi sera aussi l'avnement du Fils de l'homme._ - -MADAME GERVAISE - - Je suis leur pre, dit Dieu. _Notre Pre, qui tes aux Cieux._ Mon - fils le leur a assez dit, que je suis leur pre. - Je suis leur juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur pre. - Je suis surtout leur pre. - Enfin je suis leur pre. Celui qui est pre est surtout pre. _Notre - Pre qui tes aux Cieux._ Celui qui a t une fois pre ne peut - plus tre que pre. - Ils sont les frres de mon fils; ils sont mes enfants; je suis leur - pre. - _Notre Pre qui tes aux cieux_, mon fils leur a enseign cette - prire. _Sic ergo vos orabitis. Vous prierez donc ainsi. - Notre Pre qui tes aux cieux_, il a bien su ce qu'il faisait ce - jour-l, mon fils qui les aimait tant. - Qui a vcu parmi eux, qui tait un comme eux. - Qui allait comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux. - Qui souffrait. - Qui souffrit comme eux, qui mourut comme eux. - Et qui les aime tant les ayant connus. - Qui a rapport dans le ciel un certain got de l'homme, un certain - got de la terre. - Mon fils qui les a tant aims, qui les aime ternellement dans le - ciel. - Il a bien su ce qu'il faisait ce jour-l, mon fils qui les aime tant. - Quand il a mis cette barrire entre eux et moi, _Notre Pre qui tes - aux cieux_, ces trois ou quatre mots. - Cette barrire que ma colre et peut-tre ma justice ne franchira - jamais. - Heureux celui qui s'endort sous la protection de l'avance de ces - trois ou quatre mots. - Ces mots qui marchent devant toute prire comme les mains du - suppliant marchent devant sa face. - Comme les deux mains jointes du suppliant s'avancent devant sa face - et les larmes de sa face. - Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l'invincible. - Et qu'ils font marcher devant leur dtresse comme deux mains jointes - invincibles. - Ces trois ou quatre mots qui s'avancent comme un bel peron devant un - pauvre navire. - Et qui fendent le flot de ma colre. - Et quand l'peron est pass, le navire passe, et toute la flotte - derrire. - Actuellement, dit Dieu, c'est ainsi que je les vois; - Et pour mon ternit, ternellement, dit Dieu, - Par cette invention de mon Fils ternellement c'est ainsi qu'il faut - que je les voie. - (Et qu'il faut que je les juge. Comment voulez-vous, prsent, que - je les juge. - Aprs cela). - _Notre Pre qui tes aux cieux_, mon fils a trs bien su s'y prendre. - Pour lier les bras de ma justice et pour dlier les bras de ma - misricorde. - (Je ne parle pas de ma colre, qui n'a jamais t que ma justice. - Et quelquefois ma charit). - Et prsent il faut que je les juge comme un pre. Pour ce que a - peut juger, un pre. _Un homme avait deux fils_. - Pour ce que c'est capable de juger. _Un homme avait deux fils_. On - sait assez comment un pre juge. Il y en a un exemple connu. - On sait assez comment le pre a jug le fils qui tait parti et qui - est revenu. - C'est encore le pre qui pleurait le plus. - Voil ce que mon fils leur a cont. Mon fils leur a livr - le secret du jugement mme. - Et prsent voici comme ils me paraissent; voici comme je les vois; - Voici comme je suis forc de les voir. - De mme que le sillage d'un beau vaisseau va en s'largissant jusqu' - disparatre et se perdre, - Mais commence par une pointe, qui est la pointe mme du vaisseau. - Ainsi le sillage immense des pcheurs s'largit jusqu' disparatre - et se perdre - Mais il commence par une pointe, et c'est cette pointe qui vient vers - moi, - Qui est tourne vers moi. - Il commence par une pointe, qui est la pointe mme du vaisseau. - Et le vaisseau est mon propre fils, charg de tous les pchs du - monde. - Et la pointe du vaisseau ce sont les deux mains jointes de mon fils. - Et devant le regard de ma colre et devant le regard de ma justice - Ils se sont tous drobs derrire lui. - Et tout cet immense cortge des prires, tout ce sillage immense - s'largit jusqu' disparatre et se perdre. - Mais il commence par une pointe et c'est cette pointe qui est tourne - vers moi. - Qui s'avance vers moi. - Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots: _Notre Pre qui - tes aux cieux_; mon fils en vrit savait ce qu'il faisait. - Et toute prire monte vers moi drobe derrire ces trois ou quatre - mots. - Et il y a une pointe de la pointe. C'est cette prire mme non plus - seulement dans son texte. - Mais dans son invention mme. Cette premire fois que rellement dans - le temps elle fut prononce. - Cette premire fois que mon fils la pronona. - Non plus seulement dans son texte comme elle est devenue un texte. - Mais dans son invention mme et dans son sourcement et dans son - forcement. - Quand elle-mme fut une naissance de prire, une incarnation et une - naissance de prire. Une esprance. - Une naissance d'esprance. - Une parole naissante. - Un rameau et un germe et un bourgeon et une feuille et une fleur et - un fruit de parole. - Une semence, un naissement de prire. - Un verbe entre les verbes. - Cette premire fois qu'elle sortit charnellement, temporellement des - lvres d'homme de mon fils. - Et dans la pointe de la pointe, dans cette pointe mme il y avait une - pointe. - Et c'taient ces trois ou quatre mots, _Notre Pre qui tes aux - cieux_, non plus seulement comme un texte, non plus seulement dans - leur texte. - Mais dans leur source mme. - Dans leur invention et dans leur bourgeonnement. - La premire fois que mon fils les pronona sur cette montagne. - Les pronona, les fit sortir de ses lvres d'homme. - La premire fois qu'elles sortirent rellement, temporellement, - charnellement, - De ces lvres de tendresse. - Et il tait debout sur cette montagne qui sera clbre dans les - sicles des sicles. - Sur cette montagne de la terre des hommes au-dessus de cette valle - qui allait en descendant. - _Notre Pre qui tes aux cieux_, il inventa cela. - Il tait avec eux, il tait comme eux, il tait un d'eux. - _Notre Pre_. Comme un homme qui jette un grand manteau sur ses - paules, - Tourn vers moi il s'tait revtu, - Il avait jet sur ses paules - Le manteau des pchs du monde. - _Notre Pre qui tes aux Cieux_. Et prsent derrire lui le pcheur - se drobe ma face. Et voici comme je vois, voici comme je suis - forc de les voir. Voici comment je me reprsente ce cortge. - Tout part d'un point, qui est tourn vers moi, de l'extrme pointe - d'une pointe. - Et ce point de pointe ce sont ces trois ou quatre mots comme ils - furent invents, comme ils furent introduits dans la cration du - monde. - Comme ils furent prononcs pour la premire fois par mon propre fils. - _Notre Pre qui tes aux cieux_. - Et derrire ce point s'avance la pointe elle-mme, c'est--dire la - prire tout entire. - Comme elle fut prononce cette premire fois-l. - Et derrire s'largit jusqu' disparatre et se perdre - Le sillage des prires innombrables - Comme elles sont prononces dans leur texte dans les jours - innombrables - Par les hommes innombrables, - (Par les simples hommes, ses frres). - Prires du matin, prires du soir; - (Prires prononces toutes les autres fois); - Tant d'autres fois dans les innombrables jours; - Prires du midi et de toute la journe; - Prires des moines pour toutes les heures du jour, - Et pour les heures de la nuit; - Prires des lacs et prires des clercs - Comme elles furent prononces d'innombrables fois - Dans les innombrables jours. - (Il parlait comme eux, il parlait avec eux, il parlait l'un d'eux). - Toute cette immense flotte de prires charge des pchs du monde. - Toute cette immense flotte de prires et de pnitences m'attaque - Ayant l'peron que vous savez, - S'avance vers moi ayant l'peron que vous savez. - C'est une flotte de charge, _classis oneraria_. - Et c'est une flotte de ligne, - Une flotte de combat. - Comme une belle flotte antique, comme une flotte de trirmes - Qui s'avancerait l'attaque du roi. - Et moi que voulez-vous que je fasse: je suis attaqu. - Et dans cette flotte, dans cette innombrable flotte - Chaque _Pater_ est comme un vaisseau de haut bord - Qui a lui-mme son propre peron, _Notre Pre qui tes aux cieux_ - Tourn vers moi, et qui s'avance derrire ce propre peron. - _Notre Pre qui tes aux cieux_, ce n'est pas malin. videmment quand - un homme a dit a, il peut se cacher derrire. - Quand il a prononc ces trois ou quatre mots. - Et derrire ces beaux vaisseaux de haut bord les _Ave Maria_ - S'avancent comme des galres innocentes, comme de virginales birmes. - Comme des vaisseaux plats, qui ne blessent point l'humilit de la mer. - Qui ne blessent point la rgle, qui suivent, humbles et fidles et - soumis au ras de l'eau. - _Notre Pre qui tes aux cieux_. videmment quand un homme a commenc - comme a. - Quand il m'a dit ces trois ou quatre mots. - Quand il a commenc par faire marcher devant lui ces trois ou quatre - mots. - Aprs il peut continuer, il peut me dire ce qu'il voudra. - Vous comprenez, moi, je suis dsarm. - Et mon fils le savait bien. - Qui a tant aim ces hommes. - Qui avait pris got eux, et la terre, et tout ce qui s'ensuit. - Et dans cette flotte innombrable je distingue nettement trois grandes - flottes innombrables. - (Je suis Dieu, je vois clair). - Et voici ce que je vois dans cet immense sillage qui commence par - cette pointe et qui de proche en proche peu peu se perd - l'horizon de mon regard. - Ils sont tous l'un derrire l'autre, mme ceux qui dbordent le - sillage - Vers ma main gauche et vers ma main droite. - En tte marche la flotte innombrable des _Pater_ - Fendant et bravant le flot de ma colre. - Puissamment assis sur leurs trois rangs de rames. - (Voil comme je suis attaqu. Je vous le demande. Est-ce juste?) - (Non, ce n'est point juste, car tout ceci est du rgne de ma - Misricorde) - Et tous ces pcheurs et tous ces saints ensemble marchent derrire - mon fils - Et derrire les mains jointes de mon fils. - Et eux-mmes ont les mains jointes comme s'ils fussent mon fils. - Enfin mes fils. Enfin chacun un fils comme mon fils. - En tte marche la lourde flotte des _Pater_ et c'est une flotte - innombrable. - C'est dans cette formation qu'ils m'attaquent. Je pense que vous - m'avez compris. - _Le royaume du ciel souffre la force, et les hommes de force le - prendront de force_. Ils le savent bien. Mon fils leur a tout dit. - _Regnum coeli_, le royaume du ciel. Ou _regnum coelorum_, le - royaume des cieux. - _Regnum coeli vim patitur. Et violenti rapient illud_. Ou _rapiunt_. - Le royaume du ciel souffre la violence. Et les violents le violent. - Ou le violeront. - Comment voulez-vous que je me dfende. Mon fils leur a tout dit. Et - non seulement cela. Mais dans le temps il s'est mis leur tte. Et - ils sont comme une grande flotte antique, comme une flotte - innombrable qui s'attaquerait au grand roi. Derrire le point, - derrire l'extrme point de cette extrme pointe cette extrme - pointe s'avance et derrire et se tenant serre comme un faisceau - que je ne puis rompre cette pointe elle-mme et aussitt derrire - s'avancent effrontment ces lourdes trirmes antiques et elles - fendent, plus serres que la phalange macdonienne, impudemment - elles fendent le flot de ma colre, et de la colre de ma justice. - (Et de la justice de ma colre). - Lies comme un faisceau d'hommes la guerre elles s'avancent - lourdement portes sur leurs trois rangs de rames. - Et cette flotte est plus innombrable que la flotte des Achens. - Et reculant je reconnais les trois ponts superposs, les trois - invincibles, les trois insubmersibles ponts. - Plus forts que l'ocan de ma colre. - Et je reconnais les trois rangs de rames. - Et ce sont des rames juives et ce sont des rames grecques. - Et ce sont des rames latines et ce sont des rames franaises. - Et le premier rang de rames est: - - - (S'il n'y a que la justice, qui sera sauv. - Mais s'il y a la misricorde, qui sera perdu. - S'il y a la misricorde, qui peut se vanter de se perdre. - - - Se sauver est impossible l'homme; mais rien n'est impossible Dieu. - - - Du haut de mon promontoire, - Du promontoire de ma justice, - Et du sige de ma colre, - Et de la chaire de ma jurisprudence, - _In cathedra jurisprudentiae_, - Du trne de mon ternelle grandeur - Je vois monter vers moi, du fond de l'horizon je vois venir - Cette flotte qui m'assaille, - La triangulaire flotte, - Me prsentant cette pointe que vous savez. - - - Comme les grues volent en triangle dans le ciel, - Et ainsi vont o elles veulent, - Fendant l'air et refoulant la force du vent mme, - Et la plus forte est devant faisant la pointe du triangle, - Ainsi cette grande flotte triangulaire - Vole et navigue et vogue - Et pour ainsi dire vole - Pour traverser l'ocan de ma colre. - Et le plus fort est devant faisant la pointe du triangle. - Et ils se sont mis derrire lui de proche en proche - Et de proche en proche ils disparaissent tous au regard de ma colre. - Ils sont masss comme des peureux; et qui leur en ferait un reproche. - Comme des passereaux timides ils sont masss derrire celui qui est - fort. - Et ils me prsentent cette pointe. - Et ils fendent ainsi le vent de ma colre et ils refoulent la force - mme des temptes de ma justice. - Et le souffle de ma colre n'a plus aucune prise sur cette masse - angulaire, - Aux fuyantes ailes. - Car ils me prsentent cet angle et je ne puis les prendre que sous - cet angle. - Que sont ici les flottes grecques et les flottes persiques; - Et les flottes puniques et les flottes romaines; - Et les flottes anglaises et les flottes franaises - Qu'une lame de fond roule ternellement. - Ici s'avance une flotte que nulle lame de fond de ma colre ne - roulera jamais. - Et drobs les uns derrire les autres je dcouvre une flotte - innombrable. - Et les derniers se perdent comme dans une brume l'horizon de mon - regard. - Et dans cette flotte innombrable je dcouvre trois flottes galement - innombrables. - Et la premire est devant, pour m'attaquer plus durement. C'est la - flotte de haut bord, - Les navires la puissante carne, - Cuirasss comme des hoplites, - C'est--dire comme des soldats pesamment arms. - Et ils se meuvent invinciblement ports sur leurs trois rangs de - rames. - - Et le premier rang de rames est: - _Que votre nom soit sanctifi, - Le vtre;_ - - Et le deuxime rang de rames est: - _Que votre rgne arrive, - Le vtre;_ - - Et le troisime rang de rames est la parole entre toutes - insurmontable: - _Que votre volont soit faite sur la terre comme au ciel, - La vtre._ - - _Sanctificetur nomen - Tuum._ - - _Adveniat regnum - Tuum._ - - _Fiat voluntas - Tua - Sicut in coelo et in terra._ - - Et telle est la flotte des _Pater_, solide et plus innombrable que - les toiles du ciel. Et derrire je vois la deuxime flotte, et - c'est une flotte innombrable, car c'est la flotte aux blanches - voiles, l'innombrable flotte des _Ave Maria_. - Et c'est une flotte de birmes. Et le premier rang de rames est: - _Ave Maria, gratia plena;_ - - Et le deuxime rang de rames est: - _Sancta Maria, mater Dei._ - - - - Et tous ces _Ave Maria_, et toutes ces prires de la Vierge et le - noble _Salve Regina_ sont de blanches caravelles, humblement - couches sous leurs voiles au ras de l'eau; comme de blanches - colombes que l'on prendrait dans la main. - Or ces douces colombes sous leurs ailes, - Ces blanches colombes familires, ces colombes dans la main, - Ces humbles colombes couches au ras de la main, - Ces colombes accoutumes la main, - Ces caravelles vtues de voilures - De tous les vaisseaux ce sont les plus opportunes, - C'est--dire celles qui se prsentent le plus directement devant le - port. - - - - Telle est la deuxime flotte, ce sont les prires de la Vierge. Et la - troisime flotte ce sont les autres innombrables prires. - Toutes. Celles qui se disent la messe et aux vpres. Et au salut. - Et les prires des moines qui marquent toutes les heures du jour. Et - les heures de la nuit. - Et le _Benedicite_ qui se dit pour se mettre table. - Devant une bonne soupire fumante. - Toutes, enfin toutes. Et il n'en reste plus. - - - - Or je vois la quatrime flotte. Je vois la flotte invisible. Et ce - sont toutes les prires qui ne sont pas mme dites, les paroles qui - ne sont pas prononces. - Mais moi je les entends. Ces obscurs mouvements du coeur, les obscurs - bons mouvements, les secrets bons mouvements. - Qui jaillissent inconsciemment et qui naissent et inconsciemment - montent vers moi. - Celui qui en est le sige ne les aperoit mme pas. Il n'en sait - rien, et il n'en est vraiment que le sige. - Mais moi je les recueille, dit Dieu, et je les compte et je les pse. - Parce que je suis le juge secret. - - - - Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et la - quatrime. - Ces trois flottes visibles et cette quatrime invisible. - Ces prires secrtes dont un coeur est le sige, ces prires secrtes - du coeur. Ces mouvements secrets. - Et assailli aussi effrontment, assailli de prires et de larmes, - Directement assailli, assailli en pleine face - Aprs cela on veut que je les condamne. Comme c'est commode. - On veut que je les juge. On sait assez comment finissent tous ces - jugements-l et toutes ces condamnations. - _Un homme avait deux fils_. a finit toujours par des embrassements. - (Et c'est encore le pre qui pleure le plus). - Et par cette tendresse qui est, que je mettrais au-dessus des Vertus - mme. - Parce qu'avec sa soeur la Puret elle procde directement de la - Vierge. - - - D'autres galres, dit Dieu, en d'autres temps - D'autres galres ont vogu vers les sanctuaires des les - Et vers les temples qui taient sur les promontoires. - Mais cette fois-ci voici la flotte - Qui assaille le saint des saints. - - - - _Le royaume des cieux souffre la violence. Et les violents le - ravissent._ - Et voici l'ordre de ce rapt et de ce ravissement. - En tte c'est comme un coin ces trois ou quatre paroles, _Notre Pre - qui tes aux cieux_, celles qui furent prononces rellement pour - la premire fois par mon fils. - Derrire c'est toute la prire, celle qui fut prononce rellement - pour la premire fois par mon fils. - Derrire, achevant, constituant la premire flotte ce sont tous les - autres _Notre Pre_ - Mais chacun prcd de sa propre pointe - Qui est ces trois ou quatre mots. - Et derrire seulement viennent les trois autres flottes. - Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles. - Et ces _Pater_, qui sont des hommes, ont de fortes voiles brunes - Pleines et rugueuses, au tissu serr. - En toile bise, en toile crue. Mais les _Ave Maria_ - Courent sous de souples et courbes voiles blanches. Et toutes ces - quatre flottes - S'avancent incurves. - Ainsi le coin fend le bois par la pointe. - Ainsi quand des soldats veulent monter l'assaut, - Quand ils vont monter au moment mme ils font une pointe, un - avancement - Un toit de leurs boucliers et quelquefois de leurs corps. - Ainsi le front du blier enfonce la plus lourde porte. - Et ces caravelles de la deuxime flotte - Sont comme des colombes blotties dans la main. - - - - Ce _Notre Pre_, dit Dieu est le pre des prires. C'est comme celui - qui marche en tte. - C'est un homme robuste, et la prire du _Je vous salue Marie_ est - comme une humble femme. - Et les autres prires sont derrire eux comme des enfants. - Et le _Notre Pre_ et le _Je vous salue Marie_ sont comme l'homme et - la femme. - Qui vont l'un derrire l'autre et qui fendent la foule qui est venue - pour la procession. - L'homme va devant et fend le flot de la foule, - La foule de ma colre, - Et la femme suit derrire dans le sillage. - Et l'homme a pris sur ses paules califourchon - Cette curieuse enfant Esprance. - Et le _Notre Pre_ est le roi et le _Je vous salue Marie_ est la - reine et l'esprance est la dauphine. - Et c'est un jeu de cartes et le _Notre Pre_ est le roi et le _Je - vous salue Marie_ est la reine et tous les autres sont - les fidles valets. - - - J'ai souvent jou avec l'homme, dit Dieu. Mais quel jeu, c'est un jeu - dont je tremble encore. - J'ai souvent jou avec l'homme, mais Dieu c'tait pour le sauver et - j'ai assez trembl de ne pas pouvoir le sauver, - De ne pas russir le sauver. Je veux dire j'ai assez trembl - redoutant de ne pouvoir le sauver, - Me demandant si je russirais le sauver. - - - J'ai souvent jou avec l'homme, et je sais que ma grce est - insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle - est plus ruse qu'une femme. - Mais elle joue avec l'homme et le tourne et tourne l'vnement et - c'est pour sauver l'homme et l'empcher de pcher. - - - Je joue souvent contre l'homme, dit Dieu, mais c'est lui qui veut - perdre, l'imbcile, et c'est moi qui veux qu'il gagne. - Et je russis quelquefois - A ce qu'il gagne. - - - - C'est le cas de le dire, nous jouons qui perd gagne. - Du moins lui, car moi si je perdais, je perds. - Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne. - Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire - Et il veut gagner, contre moi, c'est--dire perdre. - Et moi son adversaire je veux le faire gagner. - - - Et le royaume du _Notre Pre_ est le royaume mme de l'esprance: - _Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour._ - (Et le royaume du _Je vous salue Marie_ est un royaume plus secret). - - - Celui qui a dit le soir son _Notre Pre_ peut dormir tranquille. - Croyez-vous que je vais m'amuser faire des misres ces pauvres - enfants. - Suis-je pas leur pre. - Et que je vais m'amuser leur faire des surprises comme on en fait - la guerre. - Est-ce que je leur fais la guerre? - Oui je leur fais la guerre, mais sait bien pourquoi. - C'est pour les empcher de perdre la bataille. - Je suis un honnte homme, dit Dieu. - Croyez-vous que je vais m'amuser les prendre dans leur sommeil - Comme un homme de guerre qui prend son ennemi. - Croyez-vous que j'aie quelque got les prendre en dfaut. - Et que a m'amuse, de condamner. - Pauvres gens. Je vous le demande. - Suis-je donc un bourreau d'Orient? - Sans doute il est arriv quelquefois,-- - Rarement,-- - Que j'ai saisi un criminel tout endormi - Dans la nuit qui prcdait l'accomplissement, - La perptration de son crime, - Et que je l'ai pris par la peau du cou. - Et que je l'ai tran tout pantelant devant mon Tribunal. - Comme un chien crev. - Mais cela mme je l'ai fait pour bien peu. Pour trop peu. - Je ne l'ai pas fait assez souvent. J'aurais d le faire plus souvent. - J'ai laiss Caphe, et Pilate, et Judas - Dormir tout le sommeil jusqu'au matin - De la nuit qui prcdait l'accomplissement, - La perptration de leur forfait. - Et ce que je n'ai pas fait pour ces trois l, et pour tant d'autres. - Ce que j'ai fait peine pour les rois d'Orient. - _Mane, Thecel, Phars_ vous voudriez que je le fasse. - Pour un bon chrtien, pour un bon paysan de mes paroisses franaises. - Qui a labour tout le jour, qui a travaill, comme c'est la loi, pour - nourrir sa femme et ses trois enfants. - Qui le soir a mang une bonne assiette de soupe et bu un malheureux - verre de vin. - Et qui s'est couch dans son lit recru de fatigue, - Rompu. - Ce que je n'ai pas fait pour les rois d'gypte et pour les rois de - Babylonie. - Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux. - Qui a femme et enfants. - Croyez-vous que je vais le prendre en tratre? - Et qui serais-je, moi leur pre. Non, non, rassurez-vous. - Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait - Et qui volerait du bois pour son feu. - Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil, - Ayant fait sa prire du soir, - Son _Notre Pre_ et son _Je vous salue Marie_, - C'est bon signe; son affaire est bonne. - C'est signe qu'il tait mr pour paratre devant mon tribunal. - Mr dans le bon sens. - Voil les surprises que je fais. Je le jugerai comme un pre. - _Un homme avait deux fils_. Et l'on sait comment les pres jugent. - Celui qui a fait sa prire peut lever l'ancre - _Pour la traverse de la nuit_. - O nuit, dit Dieu, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau - d'argent. - Par toi j'obtiens quelquefois le dsistement de l'homme. - Et le renoncement de l'homme. - Et le draidissement de l'homme. - Et qu'il se taise, surtout, qu'il se taise, il n'en finit pas de - parler. - Pour ce qu'il dit. Pour ce que a vaut ce qu'il dit. - Et qu'il cesse de penser. Pour ce que a vaut. - Crature la nuque raide. Crature aux tempes barres. Je n'aime - pas, dit Dieu, - Celui qui a la tte comme un morceau de bois. Les idoles aussi - taient en bois. - Celui qui dans un perptuel raidissement roule une perptuelle - migraine. - Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui pense - Et qui se tourmente et qui se soucie - Et qui roule une migraine perptuelle - Dans la barre du front et un mal de tte - Dans le creux de la nuque dans le derrire de la tte. - Au point d'inquitude. - Et qui a les sourcils froncs perptuellement - Comme un secrtement malheureux. - Et les tempes battantes et qui est brl de fivre. - Et aussi qui a les bords des paupires frips - A force de regarder le jour du lendemain. - Ne suffit-il pas que moi je le regarde, le jour du lendemain. - O nuit tu obtiens quelquefois le dsistement de ce malheureux. - Et qu'il se dtende. C'est tout ce que je leur demande. - Qu'il ne roule point un flot perptuel dans sa tte, - Un ocan d'inquitude. - Qu'est-ce que je leur demande. Qu'ils ferment un peu les yeux. - Qu'ayant fait leur prire ils se couchent dans leur lit en long. - Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des jambes et la - tte au bout du corps. - Qu'ils dsarment enfin, ces pauvres enfants, qu'ils ne prennent plus - des gardes contre moi. - Qu'ils dorment comme des btes, comme un bon cheval de labour sur de - la bonne paille, sans penser, - Sans prvoir, sans calculer, - Voil ce que je demande, ce n'est pourtant pas difficile. - Voil ce que je ne peux pas obtenir. - Ils veulent toujours faire mon mtier, qui est de peser le lendemain. - Ils ne veulent jamais faire le leur, qui est de le subir. - Voil ce que je ne peux jamais obtenir. - Ils se tourmentent, ils se tendent, ils se travaillent. - Et toi seule nuit quelquefois tu l'obtiens, - Qu'ils tombent dans un lit perdus de lassitude. - O nuit sera-t-il dit que tout ce que je pourrai leur offrir et tout - ce que je pourrai inventer. - Et que mon Paradis sera cela. - Et que tout ce qu'ils voudront ce sera cela. - Et qu'ils seront si fatigus de la vie, et qu'ils seront si rids, - Et qu'ils auront t si frips par une telle existence, - Par la vie de cette terre - Qu'ils ne voudront entendre que cela. - Sera-t-il dit qu'il y aura des fronts si courbs qu'ils ne se - relveront jamais. - Et des reins si rompus qu'ils ne se redresseront jamais. - Et des paules si votes que jamais elles ne se redresseront. - Et des fronts si rids que jamais ils ne se drideront. - Et des yeux si voils qu'ils ne se dvoileront jamais. - Et des peaux si fltries que jamais elles ne redeviendront fraches. - Et des peaux si fanes que jamais elles ne redeviendront jeunes. - Et des peaux si tannes que jamais elles ne redeviendront neuves. - Et des peaux si meurtries que jamais elles ne redeviendront saines. - Et des mes si fltries que jamais elles ne redeviendront pures. - Et des mmoires si pleines que jamais elles ne redeviendront vides. - Et des bords de paupire si ourls que jamais ils ne redeviendront - purs. - Et des paupires si uses de travail que jamais elles ne - redeviendront lisses. - Et des voix si voiles que jamais elles ne redeviendront pures. Que - jamais elles ne redeviendront jeunes. - Et des regards si voils que jamais ils ne redeviendront profonds. - Et des voix si noyes de sanglots. - Et des yeux si noys de travail, et des yeux si noys de larmes. - Des yeux perdus, des voix perdues. - Et des mmoires si perdues de peines que jamais elles ne - redeviendront neuves. - Et des mes si perdues de dtresse que jamais elles ne redeviendront - jeunes. - Que jamais elles ne redeviendront enfants. - Et que les cheveux blancs jamais ne redeviendront - Des cheveux boucls de jeunesse. - Et que ces pauvres cratures auront pass par de telles dtresses. - Par de telles preuves. - Et qu'elles auront dans leurs mmoires des histoires telles. - Qu'elles ne pourront les oublier jamais. - Sera-t-il dit qu'il y a des plis qu'on ne pourra pas dfaire. - Avec un fer repasser. - Des traces que l'on ne pourra pas effacer. - Laver au battoir la rivire. Laver au lavoir. - Et que les preuves uniques et que les uniques dtresses de cette - terre - Les auront marqus pour ternellement. - Et qu'ils ne voudront rien savoir - Et qu'ils ne voudront entendre rien - (Je joue toujours contre moi, dit Dieu. - Sans doute il est arriv quelquefois, - Trop rarement, - (Et je regrette bien de ne pas l'avoir fait plus souvent, - Au moins quelquefois plus souvent) - Que j'ai saisi un criminel tout chaud dans la nuit de son crime. - Et que je l'ai pris par la peau du cou. - Et que je l'ai tran tout pantelant devant mon Tribunal. - Comme un chien crev. - Mais c'est qu'ils prparaient de telles horreurs et de telles - monstruosits. - Que moi Dieu j'en ai t pouvant. - Et que dans ma propre nuit j'en ai t saisi d'horreur. - Et que je n'ai pas pu attendre au soir du jour qu'ils prparaient. - Et que je n'ai pas mme pu supporter l'ide. - Que cela se ferait, que cela se passerait, que cela aurait lieu, - Qu'ils prparaient. - Et que j'ai perdu patience. Et pourtant je suis patient. - Parce que je suis ternel. - Et je les ai saisis dans la prparation de l'accomplissement. - Mais je n'ai pas pu me retenir. C'tait plus fort que moi. J'ai aussi - ma face de colre. - Mais ces bourreaux et ces criminels. - Que j'ai pris par la peau de l'chine et que j'ai trans tout - vivants. - Combien taient-ils et combien de fois cela est-il arriv. - Or ce que je n'ai pas fait pour Cyrus et pour Cambyse. - Et pour les festins de Sardanapale. - Et pour les rois de Ninive et de Babylone. - Et pour les peuples de Babel. - Et pour Nabuchodonosor et pour Tglath-Phalazar. - Croyez-vous que je vais le faire prsent contre un pauvre laboureur. - Pour qui me prenez-vous. Qui me faites-vous. - Croyez-vous que je vais mobiliser la foudre et les clairs. - Et dranger le tonnerre de Dieu. - Et tout le tremblement contre mes vieilles paroisses franaises. - Non, non, bonnes gens, mangez votre soupe et dormez. - Faites une bonne journe, (si vous pouvez), mangez votre soupe, une - bonne plate de soupe, une pleine soupire si vous pouvez, s'il y - en a, une bonne soupire bien fumante pleine de pommes de terre; - faites votre prire; et dormez. - Celui qui fait sa prire, _Notre Pre qui tes aux cieux_, pose entre - lui et moi - Une barrire infranchissable ma colre. - Et peut s'abandonner au sommeil de la nuit. - (O nuit, je t'ai cre la premire). _Que votre volont soit faite_. - Or ce que je n'ai pas fait contre les races perdues. - Vous voudriez que je le fasse contre mes paroisses franaises. - Un vnement s'est pass dans l'intervalle, un vnement est - intervenu, un vnement a fait barrire. - C'est que mon fils est venu. - Et moi qu'est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses franaises. - Qu'est-ce que je deviendrais. C'est l que mon nom monte - ternellement. - Depuis quand le gnral dcime-t-il ses meilleurs soldats. Ce sont - mes meilleures troupes. - Croyez-vous que je vais aller surprendre dans son sommeil mon propre - camp. - Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre - A dcimer mes propres hommes. - Je ferais une belle bataille, aprs. - Oh je sais bien qu'ils ne sont pas parfaits. - Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleures troupes. - Il faut aimer ces cratures comme elles sont. - Quand on aime un tre, on l'aime comme il est. - Il n'y a que moi qui est parfait. - C'est mme pour cela peut-tre - Que je sais ce que c'est que la perfection - Et que je demande moins de perfection ces pauvres gens. - Je sais, moi, combien c'est difficile. - Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs preuves - J'ai envie, je suis tent de leur mettre la main sous le ventre - Pour les soutenir dans ma large main - Comme un pre qui apprend nager son fils - Dans le courant de la rivire - Et qui est partag entre deux sentiments. - Car d'une part s'il le soutient toujours et s'il le soutient trop - L'enfant s'y fiera et il n'apprendra jamais nager. - Mais aussi s'il ne le soutient pas juste au bon moment - Cet enfant boira un mauvais coup. - Ainsi moi quand je leur apprends nager dans leurs preuves - Moi aussi je suis partag entre ces deux sentiments. - Car si je les soutiens toujours et je les soutiens trop - Ils ne sauront jamais nager eux-mmes. - Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment - Ces pauvres enfants boiraient peut-tre un mauvais coup. - Telle est la difficult, elle est grande. - Et telle la duplicit mme, la double face du problme. - D'une part il faut qu'ils fassent leur salut eux-mmes. C'est la - rgle. - Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas intressant. Ils ne - seraient pas des hommes. - Or je veux qu'ils soient virils, qu'ils soient des hommes et qu'ils - gagnent eux-mmes - Leurs perons de chevaliers. - D'autre part il ne faut pas qu'ils boivent un mauvais coup - Ayant fait un plongeon dans l'ingratitude du pch. - Tel est le mystre de la libert de l'homme, dit Dieu, - Et de mon gouvernement envers lui et envers sa libert. - Si je le soutiens trop, il n'est plus libre - Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe. - Si je le soutiens trop, j'expose sa libert - Si je ne le soutiens pas assez, j'expose son salut: - Deux biens en un sens presque galement prcieux. - Car ce salut a un prix infini. - Mais qu'est-ce qu'un salut qui ne serait pas libre. - Comment serait-il qualifi. - Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-mme. - Par lui-mme l'homme. Soit procur par lui-mme. - Vienne en un sens de lui-mme. Tel est le secret, - Tel est le mystre de la libert de l'homme. - Tel est le prix que nous mettons la libert de l'homme. - Parce que moi-mme je suis libre, dit Dieu, et que j'ai cr l'homme - mon image et ma ressemblance. - Tel est le mystre, tel est le secret, tel est le prix - De toute libert. - Cette libert de cette crature est le plus beau reflet qu'il y ait - dans le monde - De la Libert du Crateur. C'est pour cela que nous y attachons, - Que nous y mettons un prix propre. - Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait - pas d'un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu'est-ce que ce - serait. - Qu'est-ce que a voudrait dire. - Quel intrt un tel salut prsenterait-il. - Une batitude d'esclaves, un salut d'esclaves, une batitude serve, - en quoi voulez-vous que a m'intresse. Aime-t-on tre aim par - des esclaves. - S'il ne s'agit que de faire la preuve de ma puissance, ma puissance - n'a pas besoin de ces esclaves, ma puissance est assez connue, on - sait assez que je suis le Tout-Puissant. - Ma puissance clate assez dans toute matire et dans tout vnement. - Ma puissance clate assez dans les sables de la mer et dans les - toiles du ciel. - Elle n'est point conteste, elle est connue, elle clate assez dans - la cration inanime. - Elle clate assez dans le gouvernement, - Dans l'vnement mme de l'homme. - Mais dans ma cration anime, dit Dieu, j'ai voulu mieux, j'ai voulu - plus. - Infiniment mieux. Infiniment plus. Car j'ai voulu cette libert. - J'ai _cr_ cette libert mme. Il y a plusieurs degrs de mon trne. - Quand une fois on a connu d'tre aim librement, les soumissions - n'ont plus aucun got. - Quand on a connu d'tre aim par des hommes libres, les - prosternements d'esclaves ne vous disent plus rien. - Quand on a vu saint Louis genoux, on n'a plus envie de voir - Ces esclaves d'Orient couchs par terre - Tout de leur long plat ventre par terre. tre aim librement, - Rien ne pse ce poids, rien ne pse ce prix. - C'est certainement ma plus grande invention. - Quand on a une fois got - D'tre aim librement - Tout le reste n'est plus que soumissions. - C'est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Franais, - Et que nous les aimons entre tous uniquement - Et qu'ils seront toujours mes fils ans. - Ils ont la libert dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le font - librement. - Ils sont moins esclaves et plus libres dans le pch mme - Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux nous avons - got. - Par eux nous avons invent. Par eux nous avons cr - D'tre aims par des hommes libres. Quand saint Louis m'aime, dit - Dieu, - Je sais qu'il m'aime. - Au moins je sais qu'il m'aime, celui-l, parce que c'est un baron - franais. Par eux nous avons connu - D'tre aims par des hommes libres. Tous les prosternements du monde - Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme libre. Toutes - les soumissions, tous les accablements du monde - Ne valent pas une belle prire, bien droite agenouille, de ces - hommes libres-l. Toutes les soumissions du monde - Ne valent pas le point d'lancement - Le bel lancement droit d'une seule invocation - D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu, je suis sr, - Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un libre baron - de l'Ile de France. Quand saint Louis m'aime - Je sais, je connais ce que c'est que d'tre aim. - (Or c'est tout). Sans doute il craint Dieu. - Mais c'est d'une noble crainte, toute emplie, toute gonfle, - Toute pleine d'amour, comme un fruit gonfl de jus. - Nullement quelque lche, quelque basse crainte, quelque sale peur - Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais une haute, mais une - noble crainte, - La peur de me dplaire, parce qu'il m'aime, et de me dsobir, parce - qu'il m'aime, - Et, parce qu'il m'aime, la peur - De ne pas tre trouv agrable - Et aimant et aim sous mon regard. Nulle infiltration, dans cette - noble crainte, - D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile lchet. - Et quand il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il m'aime, c'est - vrai. Et quand il dit qu'il aimerait mieux - tre lpreux que de tomber en pch mortel (tant il m'aime), c'est - vrai. - Lui je sais que c'est vrai. - Ce n'est pas vrai seulement qu'il le dit. C'est vrai que c'est vrai. - Il ne dit pas a pour que a fasse bien. - Il ne dit pas a parce qu'il a vu a dans les livres ni parce qu'on - lui a dit de le dire. Il dit a parce que a est. - Il m'aime ce point. Il m'aime ainsi. Librement. La preuve que j'en - ai dans la mme race - C'est que le sire de Joinville (que j'aime tant tout de mme) qui est - un autre baron franais, - Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente pchs mortels - que de devenir lpreux, - (Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu'il dit) - Ne se gne pas non plus pour dire ce qu'il pense - C'est--dire pour dire le contraire - En prsence mme d'un si grand roi - Et d'un si grand saint - Que pourtant il connaissait pour tel, - C'est--dire pour contrarier un si grand roi et un si grand saint. La - libert de parole - De celui qui ne veut pas risquer le coup - D'tre lpreux plutt que de tomber en pch mortel - Me garantit la libert de parole de celui qui aime mieux tre lpreux - Que de tomber en pch mortel. - Si l'un dit ce qu'il pense, l'autre aussi dit ce qu'il pense. - L'un prouve l'autre. - Ils n'ont pas peur de contrarier mme le roi, mme le saint. - Mais aussi quand ils parlent, on sait qu'ils parlent comme ils sont. - Et qu'ils pensent ce qu'ils disent. Et qu'ils disent ce qu'ils - pensent. C'est tout un. - Que ne ferait-on pas pour tre aim par de tels hommes. - La servitude est un air que l'on respire dans une prison - Et dans une chambre de malade. Mais la libert - Est ce grand air que l'on respire dans une belle valle - Et encore plus flanc de coteau et encore plus sur un large plateau - bien ar. - Or il y a un certain got de l'air pur et du grand air - Qui fait les hommes forts, un certain got de sant, - D'une pleine sant, virile, qui fait paratre tout autre air - Enferm, malade, confin. - Celui-l seul qui vit au grand air - A la peau assez cuite et l'oeil assez profond et le sang de sa race. - Ainsi celui-l seul qui vit la grande libert - A la peau assez cuite et l'me assez profonde et le sang de ma grce. - Que ne ferait-on pas pour tre aim par de tels hommes. - Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs avec moi. - Comme ils se disent la vrit entre eux, ainsi ils me disent la - vrit moi. - Et comme le baron n'a point peur de contrarier le roi et le saint - mme, - (Qu'il aime tant, qu'il estime son prix, pour qui il se ferait - tuer), - Ainsi je l'avoue ils n'ont quelquefois pas peur de me contrarier. - Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m'aiment, ils m'aiment. - Ils m'estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi. - J'en ai pour garant mme leur pre libert. - Leur libert de parole, leur libert d'acte. Ces hommes libres - Savent donner l'amour un certain got pre, un certain got propre - et cette libert - Est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde car elle me - rappelle, car elle me renvoie - Car c'est un reflet de ma propre Libert - Qui est le secret mme et le mystre - Et le centre et le coeur et le germe de ma Cration. - Comme j'ai cr l'homme mon image et ma ressemblance, - Ainsi j'ai cr la libert de l'homme l'image et la ressemblance - De ma propre, de mon originelle libert. Aussi quand saint Louis - tombe genoux - Sur les dalles de la Sainte-Chapelle, sur les dalles de Notre-Dame - C'est un homme qui tombe genoux, ce n'est pas une chiffe, ce n'est - pas une loque - Un tremblant esclave d'Orient - C'est un homme et c'est un Franais et quand saint Louis m'aime - C'est un homme qui m'aime et quand saint Louis se donne - C'est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me donne son coeur - Il me donne un coeur d'homme et un coeur de Franais. Et quand il - m'estime mon prix - C'est--dire quand il m'estime Dieu, - C'est une tte d'homme qui m'estime, une saine tte de Franais. - (Et Joinville mme, Joinville qu'il ne faut point oublier. - Quand il m'aime (car il m'aime aussi), - Quand il m'estime (car il m'estime aussi), - Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il me donne son - coeur, - Il sait ce qu'il est, qui il est, - Il sait ce qu'il vaut, il sait ce qu'il pse, il sait ce qu'il donne, - il sait ce qu'il apporte - Et je le sais aussi. - Quand Joinville mme, et je ne dis pas seulement saint Louis, - Quand Joinville tombe genoux sur la dalle - Dans la cathdrale de Reims - Ou dans la simple chapelle de son chteau de Joinville, - Ce n'est pas un esclave d'Orient qui s'croule, - Dans la peur et dans quelque lche et dans quelque sale tremblement - Aux genoux et aux pieds de quelque potentat - D'Orient. C'est un homme libre et un baron franais, - Joinville sire de Joinville, - Qui donne, qui apporte et qui fait tomber genoux - Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gratuitement - Et un homme libre et un baron franais, - Joinville sire de Joinville de la comt de Champagne, - Jean, sire de Joinville, snchal de Champagne. - - - - Il ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu. - Il osait reprendre mme le roi. - Il me reprenait bien un peu moi-mme - Avec son histoire de la lpre et des pchs mortels. - Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu'ils veulent. - - - - Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C'taient de nobles - hommes. - Si l'on oubliait les pcheurs, il n'en resterait pas beaucoup. - Peu de saints, beaucoup de pcheurs, comme partout. - Mais il faut ce grand cortge de pcheurs - Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de - Joinville. - - - - Quelques saints marchent en tte. Et le grand cortge des pcheurs - suit derrire. Ainsi est faite ma chrtient. - C'est ainsi qu'on obtient les grandes processions. - Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand troupeau suit - derrire. Ainsi est fait le cortge de ma chrtient. - - - - Comme leur libert a t cre l'image et la ressemblance de ma - libert, dit Dieu, - Comme leur libert est le reflet de ma libert, - Ainsi j'aime trouver en eux comme une certaine gratuit - Qui soit comme un reflet de la gratuit de ma grce, - - Qui soit comme cre l'image et la ressemblance de la gratuit de - ma grce. - - J'aime qu'en un sens ils prient non seulement librement mais comme - gratuitement. - J'aime qu'ils tombent genoux non seulement librement mais comme - gratuitement. - J'aime qu'ils se donnent et qu'ils donnent leur coeur et qu'ils se - remettent et qu'ils supportent et qu'ils estiment non seulement - librement mais comme gratuitement. - J'aime qu'ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais - comme gratuitement. - Or pour cela, dit Dieu, avec mes Franais je suis bien servi. - C'est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le coeur - libral. - Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit. - Quand il donne, il ne vend pas, celui-l, et il ne prte pas la - petite semaine. - Il donne pour rien. Autrement est-ce donner. - Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer. - Il ne me propose point toujours des marchs gnralement honteux. - Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jardinier. - Peuple gratuit, peuple gracieux. - Peuple de barons franais, peuple qui lve la tte, peuple qui sais - parler aux grands - Et par consquent moi le Trs-Grand. Ceux qui baissent toujours la - tte - On ne voit pas qu'ils baissent aussi la tte - A l'Offertoire et l'lvation du Corps de mon Fils. - Mais ces Franais qui lvent toujours la tte, - Qui ont toujours la tte droite - Et haute, - Quand dans une glise cent cinquante ou deux cents ranges de - Franais genoux - Baissent la tte ensemble en mme temps trois fois aux trois coups de - la sonnette - Pour l'offrande et l'offertoire - Et pour la conscration et pour l'lvation du corps de mon fils, - a se voit, qu'ils baissent la tte et tout le monde comprend - Que a en vaut la peine, - Que c'est un instant solennel et le plus grand mystre et le plus - grand instant qu'il y ait dans le monde. - - - - C'est un peuple, dit Dieu, qui a la gratuit dans le sang. Il donne - et ne retient pas. - Il donne et ne reprend pas. - Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main droite. - Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main droite. - Sa main gauche ignore littralement ce que fait sa main droite. - Et ainsi c'est le peuple qui se conforme le plus littralement - Aux paroles de mon fils. Et qui le plus littralement ralise - Les paroles de mon fils. - - - - Peuple naturellement libral, dit Dieu, peuple aux mains librales - Il ne sait pas marchander. Il ne marchande pas sur une prire. - Il ne marchande pas sur un voeu. Quand il donne, il donne. Quand il - demande, il demande. - Il ne fait pas traner ce qu'il donne dans ce qu'il demande et ce - qu'il demande dans ce qu'il donne. - Il n'embarbouille pas tout a l'un dans l'autre. - Il n'emmle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne donne pas pour - demander, il ne donne pas pour recevoir. Il sait trs bien - Que tout ce qu'on m'apporte n'est rien auprs, - En comparaison, au prix de ce que je donne. - Aussi ces Franais ne me proposent-ils jamais un change, un march. - Ils savent trs bien - Que ma grce est gratuite, qu'il n'est que de me plaire, que je fais - ce que je veux - Et ils y rpondent par une sorte de prire gratuite et mme - Par des sortes de voeux gratuits. Ils savent trs bien - Qu'ils ne m'apportent aucuns mrites et que ce que je fais, - Je le fais pour les mrites et par les mrites de mon fils et des - saints. - - - - A une gratuit de ma grce ils rpondent par une certaine gratuit de - la prire. - Et par une certaine gratuit du voeu mme. - - - - Ils me rpondent comme je demande. Or s'il en est ainsi du menu - peuple et d'un baron franais - Que sera-ce d'un saint Louis, baron lui-mme et roi des barons. - Dans leur histoire de la lpre et du pch mortel voici comme je - calcule, dit Dieu. - Quand Joinville aime mieux avoir commis trente pchs mortels que - d'tre lpreux - Et quand saint Louis aime mieux tre lpreux que de tomber en un seul - pch mortel, - Je n'en retiens pas, dit Dieu, que saint Louis m'aime ordinairement - Et que Joinville m'aime trente fois moins qu'ordinairement. - Que saint Louis m'aime suivant la mesure, la mesure, - Et que Joinville m'aime trente fois moins que la mesure. - Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je calcule. Voici ce - que je retiens. - J'en retiens au contraire que Joinville m'aime ordinairement - Honntement, comme un pauvre homme peut m'aimer, - Doit m'aimer. - Et que saint Louis au contraire m'aime trente fois plus - qu'ordinairement, - Trente fois plus qu'honntement. - Que Joinville m'aime la mesure, - Et que saint Louis m'aime trente fois plus qu' la mesure. - (Et si je l'ai mis dans mon ciel, celui-l, au moins je sais - pourquoi). - - - - Voil comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car - cette lpre dont il s'agissait, - Cette lpre dont ils parlaient et d'tre lpreux - Ce n'tait pas une lpre d'imagination et une lpre d'invention et - une lpre d'exercice. - Ce n'tait pas une lpre qu'ils avaient vue dans les livres ou dont - ils avaient entendu parler - Plus ou moins vaguement - Ce n'tait pas une lpre pour en parler ni une lpre pour faire peur - en conversation et en figures, - Mais c'tait la relle lpre et ils parlaient de l'avoir, eux-mmes, - rellement, - Qu'ils connaissaient bien, qu'ils avaient vue vingt fois - En France et en Terre-Sainte, - Cette dgotante maladie farineuse, cette sale gale, cette mauvaise - teigne, - Cette rpugnante maladie de crotes qui fait d'un homme - L'horreur et la honte de l'homme, - Cet ulcre, cette pourriture sche, enfin cette dfinitive lpre - Qui ronge la peau et la face et le bras et la main, - Et la cuisse et la jambe et le pied - Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines, - Cette sche moisissure blanche qui gagne de proche en proche - Et qui mord comme avec des dents de souris, - Et qui fait d'un homme le rebut et la fuite de l'homme, - Et qui dtruit un corps comme une granuleuse moisissure - Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lvres, - Ces affreuses lvres sches de plaies - Et qui avance toujours et jamais ne recule - Et qui gagne toujours et qui jamais ne perd - Et qui va jusqu'au bout, - Et qui fait d'un homme un cadavre qui marche, - C'est de cette lpre-l qu'ils parlaient, de nulle autre. - C'est de cette lpre-l qu'ils pensaient, de nulle autre. - D'une lpre relle, nullement d'une lpre d'exercice. - C'est cette lpre-l qu'il aimait mieux avoir, nulle autre. - Eh bien moi je trouve que c'est trente fois saisissant - Et que c'est m'aimer trente fois et que c'est trente fois de l'amour. - - - - Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l'me avait vu - Ce que c'est que cette lpre de l'me - Que nous ne nommons pas en vain le pch _mortel_, - Si avec les yeux de l'me il avait vu - Cette pourriture sche de l'me infiniment plus mauvaise, - Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse, - Infiniment plus maligne, infiniment plus odieuse - Lui-mme il et tout de suite compris combien son propos tait - absurde. - Et que la question ne se pose mme pas. Mais tous ne voient pas avec - les yeux de l'me. - Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des saints, ainsi est - ma chrtient. - Il y a aussi les pcheurs, il en faut, c'est ainsi. - C'tait un bon chrtien, tout de mme, ensemble, c'tait un pcheur, - il en faut dans la chrtient. - C'tait un bon Franais, Jean, sire de Joinville, un baron de saint - Louis. Au moins il disait ce qu'il pense. - Ces gens-l font le gros de l'arme. Il faut aussi des troupes. Il ne - suffit pas d'avoir des chefs qui marchent en tte. - Ces gens-l partent fort honntement en croisade, au moins une fois - sur les deux, et font trs honntement la croisade. - Ils se battent trs bien et se font tuer trs proprement et gagnent - le royaume du ciel - Tout comme un autre. - (Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du ciel. - Ou je veux dire comme eux-mmes ils gagneraient un autre royaume, - Un royaume de la terre.) C'est ce qu'il y a de plus remarquable en - eux. - Ils s'en vont les uns comme les autres, en troupe, les uns derrire - les autres. - Sans se presser, sans s'tonner, sans faire des grands gestes, - Trs honntement, fort ordinairement, - Sans faire un clat et ils finissent tout de mme - Par conqurir le royaume du ciel. - Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on gagne un royaume de - la terre, - Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un royaume de la - terre, - A main forte et cela ne russit dj pas si mal. _Violenti rapiunt_. - Ils vous font d'ailleurs tout cela fort honntement, trs - communment, comme allant de soi. - Comme si ce ft la chose la plus naturelle du monde. - Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la lpre. Ils trouvent - sans doute que ce n'est pas propre. Ils aimeraient mieux autre - chose. - Les malheureux, les sots, s'ils voyaient la lpre de l'me - Et s'ils voyaient la salet ou la propret de l'me. - Mais voil, ils se disent: Je n'ai qu'un corps (les sots, ils - oublient le principal, - Ils oublient non pas seulement l'me, mais le corps de leur ternit, - Le corps de la rsurrection des corps), - Je n'ai qu'un corps, pensent-ils (ne pensant qu' leur corps - terrestre) - Si cette sale lpre me prend, je suis perdu - (Ils veulent dire que leur corps temporel est temporellement perdu). - C'est une maladie qui prend toujours et qui ne rend jamais. - C'est une pourriture sche qui fait avancer toujours et toujours - Les bords des lvres de ses affreuses plaies. - Si je suis pris, je suis perdu. - a commence par un point, a finit par tout le corps. - a ne pardonne pas, quand c'est commenc c'est fini. - C'est une maladie impossible dfaire. - Elle dfait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus. Elle rompt - tout. - Ce corps que j'ai (et qu'ils aiment tant) tomberait en poussire et - en lambeaux - Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait jamais plus. - C'est une gangrne irrvocable et qui ne retourne jamais en arrire. - Or ils y tiennent leur corps. On dirait qu'ils croient qu'ils n'ont - que a. - Ils savent pourtant bien qu'ils ont une me. La vie est l'union de - l'me et du corps, - La mort est leur sparation. Mais leur corps leur parat - Solide et bon vivant. - Ils ont l'impression que la lpre anantira tout leur corps et - qu'elle les tiendra jusqu'au bout (ils ne considrent point qu'au - bout de ce bout - Commence le vritable commencement) - Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que la lpre. - Je pense qu'ils aimeraient mieux attraper - Une maladie qui leur plairait. C'est toujours le mme systme. - Ils veulent bien affronter les plus terribles preuves - Et m'offrir les plus redoutables exercices, - Pourvu que ce soient eux qui les aient pralablement - Choisis. L-dessus les Pharisiens s'crient et font des clats - Et poussent des cris et font des mines et ces excrables Pharisiens - Surtout prient disant: Seigneur nous vous rendons grces - De ce que vous ne nous avez point fait semblables cet homme - Qui a peur d'attraper la lpre. Or moi je dis au contraire, dit Dieu, - C'est moi qui dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lpre. - Je sais ce que c'est que la lpre. C'est moi qui l'ai faite. - Je la connais. Je dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lpre. - Et je n'ai jamais dit que les preuves et les exercices de leur vie, - Et les maladies et les misres de leur vie, - Et les dtresses de leur vie ce n'tait rien. - J'ai toujours dit au contraire et j'ai toujours pens - Et j'ai toujours pes que ce n'tait pas rien. - Et il faut bien croire qu'en effet ce n'tait pas rien - Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades - Et puisque j'ai donn au roi de France - De toucher les crouelles. - - - - Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut pas attraper - la lpre. - Et ils sont scandaliss, ces vertueux. - Mais moi qui ne suis pas vertueux, - Dit Dieu, - Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalis. - - - - Je ne compte pas, je n'en retiens pas que ce Joinville est trente - fois au dessous de l'ordinaire. - Mais j'en retiens, mais je compte au contraire - Que c'est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu - ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de - l'ordinaire. - - - Je ne compte pas, je n'en retiens pas - Que Joinville est trente fois lche. - Mais au contraire j'en retiens et je compte - Que c'est ce saint Louis qui est trente fois brave, - Trente fois brave au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure. - - - Je ne compte pas, je n'en retiens pas - Que Joinville est trente fois plus bas. - Mais au contraire j'en retiens et je compte - Que c'est ce saint Louis qui est trente fois haut, - Trente fois haut au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure. - - - Je ne compte pas, je n'en retiens pas - Que Joinville est trente fois petit. - Mais je sais seulement qu'il est homme. - Et au contraire j'en retiens et je compte, - Voici comme je compte, - Et c'est ainsi. - J'en retiens et je compte que c'est ce saint Louis, roi de France, - Qui est trente fois grand, trente fois au dessus de l'ordinaire et - plus que la mesure - - Et qui est trente fois prs de mon coeur et trente fois le frre de - mon fils. - - - Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la - lpre. - Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalis. - Il connat trop la nature de l'homme et l'infirmit de l'homme et il - est seulement profondment pein. - - - - Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne veut pas attraper - la lpre. - Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement. - Fermement mais doucement. - Et cette fermet est d'autant plus sre et me donne d'autant plus de - certitude et plus d'assurance et plus de garantie qu'elle est plus - douce. - Les coeurs des pcheurs ne se prennent point par effraction. - - - - Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par - effraction. - - - - Les Pharisiens courent sus l'homme qui ne veut pas attraper la - lpre. - Voyez comme au contraire le Saint le reprend doucement. - Le Saint est envahi d'une peine affreuse cette parole du pcheur. - Mais il absorbe, il dvore sa peine et la souffre lui-mme pour - lui-mme en lui-mme. - Et voyez comme il reprend doucement le pcheur. - - - - Or moi, dit Dieu, je suis du ct des saints et nullement du ct des - Pharisiens. - Aussi j'absorbe et je dvore ma peine et je la souffre moi-mme en - moi-mme pour moi-mme, - Et voyez comme je parle doucement au pcheur - Et comme je reprends doucement le pcheur. - - - _Et quand les frres s'en furent partis_, - (Il attend que les deux frres qu'il avait appels, - Qu'il avait fait venir s'en soient partis. Il attend qu'ils soient - seuls. Il ne veut pas - Faire un semblant d'affront un baron franais), - _il m'appela tout seul, et me fit seoir ses pieds et me dit: - Comment me dtes-vous hier ce? - Et je lui dis que encore lui disais-je._ - - - _Et je, qui onques ne lui mentis; - Et je lui dis que encore lui disais-je;_ en vrit, dit Dieu, - Cette franchise de Joinville, qui ose rpter cela au roi, - Est prcisment ce qui me garantit la franchise de saint Louis. - Cette franchise de pch de Joinville et de cette certaine impit - Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit, - Ce qui pour ainsi dire me contrebalance - La franchise de saintet de saint Louis. Et ce qui me la vrifie. - Entendez-moi, dit Dieu, c'est la libert de Joinville - Qui me couvre, qui me garantit la libert de saint Louis. - C'est la gratuit de Joinville - Qui me couvre, qui me garantit la gratuit, la grce de saint Louis. - Entendez-moi c'est le pch de Joinville, ce bon chrtien, - Qui me couvre, qui me garantit la saintet mme de saint Louis. - - - - _Je, qui onques ne lui mentis_, c'est parce que Joinville ne mentit - jamais saint Louis, - Mme au risque de lui dplaire, mme au risque de le contrarier et de - lui faire une grande peine, - Que je suis sr aussi et que je suis garanti - Que saint Louis ne me ment jamais, - Que son amour, que sa saintet ne me ment pas, - Que ce n'est point un amour, une saintet de convention, - De complaisance, imaginaire, - Mais que c'est un amour, une saintet relle, - Franche, terrienne, - Terreuse, une saintet de race et de belle race, - Libre, gratuite. - - - _Et il me dit: Vous dtes comme vif tourdi;_ - - (Rien de plus, comme vif tourdi, comme vif tourneau); - - _car vous devez savoir que nulle si laide lpre n'est comme d'tre en - pch mortel, pour ce que l'me qui est en pch mortel est - semblable au diable; par quoi nulle si laide lpre ne peut tre._ - - _Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guri de la lpre - du corps; mais quand l'homme qui a fait le pch mortel meurt, il - ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle - repentance que Dieu lui ait pardonn: par quoi grand peur doit - avoir que cette lpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si - vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre coeur - ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que - tout mchef avnt au corps, de lpre et de toute maladie, que ce - que le pch mortel vnt l'me de vous._ - - - - Quelle douceur, mon enfant, quelle fermet dans la douceur, quelle - douceur dans la fermet. - L'une et l'autre ensemble lies indissolubles, l'une poussant - l'autre, l'une faisant valoir l'autre, l'une soutenant l'autre, - l'une nourrissant l'autre. - La douceur toute arme de fermet, la fermet toute arme de douceur. - L'une enferme dans l'autre, l'autre enferme dans l'une, comme un - double noyau dans un double fruit - De fermet. - Une douceur d'autant mieux garantie par la fermet, une fermet - d'autant mieux garantie par la douceur. - L'une portant l'autre. - Car il n'est point de vritable douceur que fonde sur la fermet, - Vtue de fermet. - Et il n'est point de vritable fermet que vtue de douceur. - - - - Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime - Entre en la sujtion de celui qui est aim. - Voil comme il parle, lui le roi de France. - Il est vrai que c'est un baron franais. - Quel soin de ne point offenser. - De ne meurtrir aucunement, de ne point lser. - De ne point blesser. - De ne laisser aucune trace, - Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure. - Quelle attention, quelle dilection. - Quel soin de ne pas donner mme une apparence de tort. - Quel soin de ne pas commettre la moindre offense. - Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-mme - Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement. - Il parle comme un tremblant solliciteur. - C'est qu'il tremble en effet et c'est qu'il sollicite. - Il tremble que son fidle Joinville ne fasse pas son salut. - Et il demande Joinville, il sollicite que le fidle Joinville - Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle sollicitation. - Il a soin de le prendre part. Il attend que les deux frres - soient partis. - Quelle douceur, quel pre parlerait plus doucement son fils. - _Comment me dtes-vous hier ce? - Et je lui dis que encore lui disais-je. - Et il me dit: Vous dtes comme hastis musars;_ (comme htif musard, - comme htif tourdi, comme htif tourneau); - Il feint presque de plaisanter, de commencer sur un ton assez - plaisant, justement comme un qui a peur, - Prcisment comme celui qui va entrer dans le propos le plus grave, - Qui va causer, qui va traiter de l'intrt le plus grave); - (ainsi commencent les joutes les plus redoutables); - Et le srieux profond arrive tout aussitt aprs, - Entre incontinent dans le corps mme et dans le texte de cette - plaisante, - De cette redoutable entre. _Vous dtes comme htis musars; - car vous devez savoir que nulle si laide lpre - n'est comme d'tre en pch mortel, - pour ce que l'me qui est en pch mortel est semblable au diable: - par quoi nulle si laide lpre ne peut tre._ - - - - Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon enfant, des - plus belles paroles des vangiles, - Des plus grandes paroles de Jsus dans les vangiles. Car en - imitation de Jsus - Il a t donn des saints de prononcer des paroles non indignes - De Jsus, des paroles de Jsus, - Comme en imitation et en l'honneur de Jsus - Il a t donn des martyrs de subir une mort - Non indigne de la mort de Jsus. Ainsi ces paroles qui viennent - Ne sont point indignes de la prdication de Jsus mme. - _Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guri de la lpre - du corps;_ - (comme c'est la mme voix que dans les vangiles, mon enfant, la mme - profondeur, - La mme rsonance de la mme voix dans la mme profondeur) - (c'est qu'aussi c'est la mme saintet. Jsus et les _autres_ saints. - La mme commune ternelle saintet, - La mme communion des saints); - _mais quand l'homme qui a fait le pch mortel meurt, - il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle - repentance - que Dieu lui ait pardonn: - par quoi grand peur doit avoir que cette lpre lui dure - tant comme Dieu sera en paradis._ Mais les paroles qui viennent, mon - enfant, - Ne sont pas indignes du coeur des vangiles, - Des trois paraboles de l'Esprance. - Elles sont le reflet, elles sont le report, elles sont le rappel - Dans la mme rsonance et dans la mme ligne - Des trois paraboles de l'Esprance. _Un homme avait deux fils._ Un - roi avait un baron. - Un roi avait un fidle. Un roi avait un fils. Un roi avait un fal. - Et comme les trois paraboles de l'esprance - Sont le coeur peut-tre et sans doute et le couronnement des - vangiles, - Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le coeur peut-tre - et sans doute et le couronnement - Non seulement de saint Louis et de la saintet de saint Louis. - Mais de toute saintet peut-tre aprs les vangiles, - De toute saintet issue des vangiles. Car elle est le reflet, et le - report, et le rappel - De cette unique parabole de l'enfant qui tait perdu. Comme il - s'abaisse, le roi de France. - Quelle chrtienne humiliation, quelle humiliation de saint. Celui qui - aime - Entre dans la dpendance de celui qui est aim. Quelle noble - humilit. Il ne commande pas, il demande. - Il attend, il espre, il reprend doucement. Il prie. Quelle humilit - toute vtue de noblesse. - _Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre - coeur ce, - pour l'amour de Dieu et de moi, - que vous aimassiez mieux que tout mchef avnt au corps, - de lpre et de toute maladie, - que ce que le pch mortel vnt l'me de vous._ - - - - Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance, - quelle tendre instance. - Voil comme le saint parle au pcheur, - Pour son salut. Jsus mme - N'a jamais t plus tendre au pcheur. C'est que le saint par - lui-mme sait - Ce que c'est que d'tre homme et ce qu'est la faiblesse humaine - Et l'infirmit de l'homme - Et ce que c'est pour l'homme que la tentation - De sa propre faiblesse. _Car l'esprit est prompt, mais la chair est - faible._ - Et moi, dit Dieu, qui suis du ct des saints et nullement du ct - des Pharisiens, - Moi qui suis tout au bout du ct des saints - Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmit de l'homme - (c'est moi qui l'ai fait), - Et je parle Joinville comme saint Louis. - - - - Comment serais-je moins tendre que saint Louis. Comme lui je tremble - Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hlas, - Pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres soient - parfaits. - Et ils exigent et ils rclament. Et ils ne parlent que de cela. Mais - moi je ne suis pas si exigeant. - Parce que je sais ce que c'est que la perfection, je ne leur en - demande pas tant. - Parce que je suis parfait et il n'y a que moi qui est parfait. - Je suis le Tout-Parfait. Aussi je suis moins difficile. - Moins exigeant. Je suis le Saint des saints. - Je sais ce que c'est. Je sais ce qu'il en cote. - Je sais ce que a cote, je sais ce que a vaut. Les Pharisiens - veulent toujours de la perfection - Pour les autres. Chez les autres. - Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-mme - En lui-mme - Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les larmes - Et qui obtient quelquefois quelque perfection, - Le saint est moins difficile pour les autres. - Il est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c'est. - Il est exigeant pour soi, difficile pour soi. C'est plus difficile. - - - - Les Pharisiens trouvent toujours les autres indignes et tout le monde - indigne. - Mais moi qui ne vaux peut-tre pas ces hommes de bien, dit Dieu, - Je suis moins difficile, je trouve - Que ce Joinville est homme et que c'est saint Louis qui a trente fois - vaincu, - Trente fois surmont, trente fois remont, trente fois surpass la - nature de l'homme. - Je trouve que ce Joinville est commun, que c'est un bon chrtien, un - bon pcheur de l'espce commune, - Et que c'est ce saint Louis au contraire qui est trente fois hors du - commun, trente fois saint, trente fois hors de l'espce ordinaire. - Je trouve que ce Joinville n'est pas indigne et mme qu'il est digne, - Et que c'est ce saint Louis qui est trente fois digne - D'tre mon fils dans mon coeur et d'appuyer son paule - Contre mon paule. - - - - D'ailleurs ce qu'il avait eu en gypte, dit Dieu, - Et ce qu'il attrapa en Tunisie, - Ce grand puisement de tout son corps - Et cet incoercible - Flux de ventre dont il mourut - Ne valaient pas mieux que cette lpre qu'il consentait d'avoir. - Il n'y a point de maladie de bonne, dit Dieu. Je le sais, c'est moi - qui les ai faites. - C'est pour cela qu'il se fait tant de saluts, et des plus beaux, dans - la maladie, - Et des plus grands. - Et que tant de saints sortent de la maladie - Naturellement comme du ventre de leur mre et que tant de saintets - Sortent naturellement de la maladie les plus clatantes, les plus - tendres, les plus chres, les plus fleurissantes de toutes, - Et qu'il y a manire de tourner la maladie et la mort par la maladie - en martyre mme. - - - - Pour moi, dit Dieu, quand je vois, - Quand je considre cette maladie qu'est rellement la lpre, - Cette inexpiable maladie farineuse aux crotes blanches, - Qui les dfait morceau par morceau, - (Qui dfait leur corps charnel), - Qu'un homme qui en a vu, rellement, - Qui a vu de la lpre et des vrais lpreux - Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lpre que de - tomber en pch mortel, - C'est--dire dise rellement qu'il aimerait mieux attraper cette - maladie-l que de me dplaire, - J'en suis saisi moi-mme, dit Dieu, et je tremble d'admiration - Devant tant d'amour et je suis honteux - D'tre tant aim. - - - - Mon fils qui les aimait tant, comme il avait raison de les aimer. - Qu'un homme, que ce roi qui n'a que ce corps aprs tout - (enfin ce corps sur terre et qui n'en aura jamais d'autre sur terre) - (et quand il en est dpouill,--de quel dpouillement,--c'est une - fois pour toutes) - Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lpre que de - tomber en pch mortel, - C'est--dire dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper cette - maladie-l que de me dplaire, - Moi-mme je n'en reviens pas, dit Dieu, qu'il y ait un homme comme ce - saint Louis, - (et tant d'autres saints et tant d'autres martyrs) - Et je suis confondu d'tre tant aim. - - - Et il faut que ma grce soit tellement grande. - - - Et ternellement je serai en reste avec eux - Car dans mon paradis mme ils m'aimeront ternellement autant. - - - Je demeure tremblant, dit Dieu, je demeure confondu de cette preuve - d'amour. - De tant de preuve d'amour et il n'y a que mon fils - Qui n'est point en reste avec eux, car pour eux comme eux il a - souffert - Un martyre d'homme. - Et il est mort pour eux comme ils sont morts pour lui. - - - Et qu'il y ait un homme qui ait dit cela non point comme un propos, - Non point comme une lpre de propos, - De discours, - Mais rellement d'une lpre relle, - De la lpre non point d'une lpre de parole, d'une lpre de rcit, - Mais d'une lpre toute prte, toute propose. - - - Et qu'il n'ait pas dit cela, cette sorte d'normit, - Avec un grand geste, avec clat, - Mais qu'il ait dit cela simplement, - Comme allant de soi, comme une chose ordinaire, - Dans le texte mme de son propos, dans le tissu ordinaire de sa vie, - Cela c'est la fleur, dit Dieu, cette aisance, - Et cela je reconnais le Franais, - La race qui tout est simple et commun et ordinaire, - Cette race de toute gentillesse. - - - - Et je reconnais ici la rsonance et le rang du Franais - Et je salue - Leur ordre propre. - Peuple qui les plus grandes grandeurs - Sont ordinaires. - Je salue ici ta libert, ta grce, - Ta courtoisie. - - - - Ta gracieuset. - Ta gratitude. - Ta gratuit. - - - - Demandez ce pre si le meilleur moment - N'est pas quand ses fils commencent l'aimer comme des hommes, - Lui-mme comme un homme, - Librement, - Gratuitement, - Demandez ce pre dont les enfants grandissent. - - - - Demandez ce pre s'il n'y a point une heure secrte, - Un moment secret, - Et si ce n'est pas - Quand ses fils commencent devenir des hommes, - Libres, - Et lui-mme le traitent comme un homme, - Libre, - L'aiment comme un homme, - Libre, - Demandez ce pre dont les enfants grandissent. - - - - Demandez ce pre s'il n'y a point une lection entre toutes - Et si ce n'est pas - Quand la soumission prcisment cesse et quand ses fils devenus hommes - L'aiment, (le traitent), pour ainsi dire en connaisseurs, - D'homme homme, - Librement, - Gratuitement. L'estiment ainsi. - Demandez ce pre s'il ne sait pas que rien ne vaut - Un regard d'homme qui se croise avec un regard d'homme. - - - Or je suis leur pre, dit Dieu, et je connais la condition de l'homme. - C'est moi qui l'ai faite. - Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que leur coeur. - Quand j'ai le coeur, je trouve que c'est bien. Je ne suis pas - difficile. - - - Toutes les soumissions d'esclaves du monde ne valent pas un beau - regard d'homme libre. - Ou plutt toutes les soumissions d'esclaves du monde me rpugnent et - je donnerais tout - Pour un beau regard d'homme libre, - Pour une belle obissance et tendresse et dvotion d'homme libre, - Pour un regard de saint Louis, - Et mme pour un regard de Joinville, - Car Joinville est moins saint mais il n'est pas moins libre, - - - (Et il n'est pas moins chrtien). - - - Et il n'est pas moins gratuit. - - - Et mon fils est mort aussi pour Joinville. - A cette libert, cette gratuit j'ai tout sacrifi, dit Dieu, - A ce got que j'ai d'tre aim par des hommes libres, - Librement, - Gratuitement, - Par de vrais hommes, virils, adultes, fermes. - Nobles, tendres, mais d'une tendresse ferme. - Pour obtenir cette libert, cette gratuit j'ai tout sacrifi, - Pour crer cette libert, cette gratuit, - Pour faire jouer cette libert, cette gratuit. - - - Pour lui apprendre la libert. - - - Or je n'ai pas trop de toute ma Sagesse - Pour lui apprendre la libert, - Je n'ai pas trop de toute la Sagesse de ma Providence. - Et de la duplicit mme de ma Sagesse pour ce double enseignement. - Quelle mesure il faut que je garde, et comment la calculer. - Quel autre pourrait la calculer. Et comme il faut que je sois double - Et comme il faut que je compose prudemment ce doublement, - (Voil qui va encore scandaliser nos Pharisiens), - Comme il faut que je calcule prudemment cette duplicit mme. - Quelle ne faut-il pas que soit ma prudence. Il faut crer, il faut - enseigner cette libert - Sans exposer leur salut. Car si je les soutiens trop - Ils n'apprennent jamais nager. - Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment, - Ils piquent du nez, ils boivent un mauvais bouillon, ils plongent - Et il ne faut pas qu'ils sombrent - Dans cet ocan de turpitudes. - - - Je suis leur pre, dit Dieu, je suis roi, ma situation est exactement - la mme, - Je suis exactement comme ce roi, qui tait je pense un roi - d'Angleterre, - Qui ne voulut point envoyer de secours, aucune aide - A son fils engag dans une mauvaise bataille. - Parce qu'il voulait que l'enfant - Gagnt lui-mme ses perons de chevalier. - Il faut qu'ils gagnent le ciel eux-mmes et qu'ils fassent eux-mmes - leur salut. - Tel est l'ordre, tel est le secret, tel est le mystre. Or dans cet - ordre, et dans ce secret, et dans ce mystre - Nos Franais sont avancs entre tous. Ils sont mes tmoins. - Prfrs. - Ce sont eux qui marchent le plus tout seuls. - Ce sont eux qui marchent le plus eux-mmes. - Entre tous ils sont libres et entre tous ils sont gratuits. - Ils n'ont pas besoin qu'on leur explique vingt fois la mme chose. - Avant qu'on ait fini de parler, ils sont partis. - Peuple intelligent, - Avant qu'on ait fini de parler, ils ont compris. - Peuple laborieux, - Avant qu'on ait fini de parler, l'oeuvre est faite. - Peuple militaire, - Avant qu'on ait fini de parler, la bataille est donne. - - - Peuple soldat, dit Dieu, rien ne vaut le Franais dans la bataille. - (Et ainsi rien ne vaut le Franais dans la croisade). - Ils ne demandent pas toujours des ordres et ils ne demandent pas - toujours des explications sur ce qu'il faut faire et sur ce qui va - se passer. - Ils trouvent tout d'eux-mmes, ils inventent tout d'eux-mmes, - mesure qu'il faut. - Ils savent tout tout seuls. On n'a pas besoin de leur envoyer des - ordres chaque instant. - Ils se dbrouillent tout seuls. Ils comprennent tout seuls. En pleine - bataille. Ils suivent l'vnement. - Ils se modifient suivant l'vnement. Ils se plient l'vnement. - Ils se moulent sur l'vnement. Ils guettent, ils devancent - l'vnement. - Ils se retournent, ils savent toujours ce qu'il faut faire sans aller - demander au gnral. - Sans dranger le gnral. Or il y a toujours la bataille, dit Dieu, - Il y a toujours la croisade. - Et on est toujours loin du gnral. - - - - C'est embtant, dit Dieu. Quand il n'y aura plus ces Franais, - Il y a des choses que je fais, il n'y aura plus personne pour les - comprendre. - - - - Peuple, les peuples de la terre te disent lger - Parce que tu es un peuple prompt. - Les peuples pharisiens te disent lger - Parce que tu es un peuple vite. - Tu es arriv avant que les autres soient partis. - Mais moi je t'ai pes, dit Dieu, et je ne t'ai point trouv lger. - O peuple inventeur de la cathdrale, je ne t'ai point trouv lger en - foi. - O peuple inventeur de la croisade je ne t'ai point trouv lger en - charit. - Quant l'esprance, il vaut mieux ne pas en parler, il n'y en a que - pour eux. - - - - Tels sont nos Franais, dit Dieu. Ils ne sont pas sans dfauts. Il - s'en faut. Ils ont mme beaucoup de dfauts. - Ils ont plus de dfauts que les autres. - Mais avec tous leurs dfauts je les aime encore mieux que tous les - autres avec censment moins de dfauts. - Je les aime comme ils sont. Il n'y a que moi, dit Dieu, qui suis sans - dfauts. Mon fils et moi. Un Dieu avait un fils. - Et comme cratures il n'y en a que trois qui aient t sans dfauts. - Sans compter les anges. - Et c'est Adam et ve avant le pch. - Et c'est la Vierge temporellement et ternellement. - Dans sa double ternit. - Et deux femmes seulement ont t pures tant charnelles. - Et ont t charnelles tant pures. - Et c'est ve et Marie. - ve jusqu'au pch. - Marie ternellement. - - - - Nos Franais sont comme tout le monde, dit Dieu. Peu de saints, - beaucoup de pcheurs. - Un saint, trois pcheurs. Et trente pcheurs. Et trois cents - pcheurs. Et plus. - Mais j'aime mieux un saint qui a des dfauts qu'un pcheur qui n'en a - pas. Non, je veux dire: - J'aime mieux un saint qui a des dfauts qu'un neutre qui n'en a pas. - Je suis ainsi. _Un homme avait deux fils_. - Or ces Franais, comme ils sont, ce sont mes meilleurs serviteurs. - Ils ont t, ils seront toujours mes meilleurs soldats dans la - croisade. - Or il y aura toujours la croisade. - Enfin ils me plaisent. C'est tout dire. Ils ont du bon et du mauvais. - Ils ont du pour et du contre. Je connais l'homme. - Je sais trop ce qu'il faut demander l'homme. - Et surtout ce qu'il ne faut pas lui demander. - Si quelqu'un le sait, c'est moi. - Depuis que l'ayant cr mon image et ma ressemblance. - Par le mystre de cette libert ma crature - Je lui abandonnai dans mon royaume - Une part de mon gouvernement mme. - Une part de mon invention. - Il faut le dire une part de ma cration. - Il faut les prendre comme ils sont. Si quelqu'un le sait, c'est moi. - Et aussi savez-vous - Combien une seule goutte de sang de Jsus - Pse dans mes balances ternelles. - Que donc celui qui est n pour dormir, dorme. _La terre tait informe - et nue; les tnbres couvraient la face de l'abme; et l'Esprit de - Dieu tait port sur les eaux._ Et ce ne fut qu'ensuite que j'ai - cr la lumire. _Or Dieu dit: Que la lumire soit: et la lumire - fut. - Dieu vit que la lumire tait bonne, et il spara la lumire d'avec - les tnbres. - Il donna la lumire le nom de jour, et aux tnbres le nom de nuit: - et du soir et du matin se fit le premier jour._ - Sera-t-il dit qu'il y aura des regards si teints, des regards si - plis - Que nulle tincelle ne les allumera plus. - Et qu'il y aura des voix si fanes, et des mes si blettes - Que nul ressourcement ne les approfondira plus. - Et qu'il y aura des mes si fanes - D'preuves, de dtresse, - De larmes, de prire, de travail, - Et d'avoir vu ce qu'elles ont vu. Et d'avoir souffert ce qu'elles ont - souffert. - Et d'avoir pass par o elles ont pass. Et de savoir ce qu'elles - savent. - - Qu'ils en auront assez. - Pour ternellement assez et que tout ce qu'ils demanderont c'est - qu'on leur fiche la paix. - _Dona eis, Domine, pacem, - Et requiem aeternam._ La paix et le repos ternel. - Parce qu'ils auront connu certaines histoires de la terre. - Et qu'ils ne voudront plus entendre de rien que d'un champ de repos. - Et de se coucher pour dormir. - Dormir, dormir enfin. - Et que tout ce qu'ils supporteront et que tout ce que je pourrai - mettre - Et apporter - (Celui que je prends dans son sommeil de la terre est bien heureux, - et c'est bon signe, mes enfants) - Comme le trop malade et le trop bless ne supporte plus la vie et le - remde et l'ide mme de la gurison. - Mais seulement le baume sur la blessure. - Et n'a plus aucun got pour la sant. - Ainsi sera-t-il dit que sur tant de blessures. - Ils ne supporteront que la fracheur du baume. - Comme un bless fivreux. - Et qu'ils n'auront (plus) aucun got pour mon paradis - Et pour ma vie ternelle. - Et que tout ce que je pourrai mettre sur tant de blessures; - Sur tant de cicatrices et sur tant de sacrifices; - Et sur l'amertume de tant de calices; - Et sur les ingratitudes de tant de malices; - Et sur les pointes d'pines de tant de cilices; - Et sur les cartlements de tant de supplices; - - Et sur les claboussements de tant de sang; - - (J'ai pris le criminel accroupi sur son crime - Dit Dieu. Sera-t-il dit que sur tant de fatigues. - Et tant de navrements et de meurtres complices. - Sur tant d'hbtements et de vicissitudes. - Sur tant d'inquitude et sur tant d'habitude. - Sur tant de solitude et de dcrpitude. - Sur tant de lassitude et de sollicitude. - Sur tant d'ingratitude et d'inexactitude. - Sur tant d'incertitude et tant de solitude. - Et tant de servitude et de dsutude. - Et tant de platitude et sur tant d'amertume. - Et sur cette cume - De sang. - Et sur cette cume - De haine. - Et sur cette cume - D'ingratitude. - Et sur cette cume - D'amour. - - - Et sur tant de blessures sera-t-il dit. - Que sur tant de blessures tout ce que je pourrai mettre. - Et sur tant de fltrissures et sur tant de meurtrissures. - Et sur tant d'claboussures et sur tant de morsures. - Ce sera de faire descendre comme un baume du soir. - Comme aprs la blessure d'un ardent midi la grande tombe d'un beau - soir d't - La lente descension d'une nuit ternelle. - - - O nuit sera-t-il dit que je t'aurai cre la dernire. - Et que mon Paradis et que ma Batitude - Ne sera qu'une grande nuit de clart. - Une grande nuit ternelle - Et que le couronnement du jugement et le commencement du Paradis et - de ma Batitude sera - Le coucher de soleil d'un ternel t. - - - - Or il en serait ainsi, dit Dieu. - Et tout ce que je pourrais mettre sur les bords des lvres - Des plaies des martyrs - Ce serait le baume, et l'oubli, et la nuit. - Et tout s'achverait de lassitude, - Cette norme aventure, - Comme aprs une ardente moisson - La lente descension d'un grand soir d't. - S'il n'y avait pas ma petite esprance. - C'est par ma petite esprance seule que l'ternit sera. - Et que la Batitude sera. - Et que le Paradis sera. Et le ciel et tout. - Car elle seule, comme elle seule dans les jours de cette terre - D'une vieille veille fait jaillir un lendemain nouveau - Ainsi elle seule des rsidus du Jugement et des ruines et du dbris - du temps - Fera jaillir une ternit neuve. - - - - Je suis, dit Dieu, le Seigneur des vertus. - La Foi est la lampe du sanctuaire. - Qui brle ternellement. - La Charit est ce grand beau feu de bois - Que vous allumez dans votre chemine - Pour que mes enfants les pauvres viennent s'y chauffer dans les soirs - d'hiver. - Et autour de la Foi je vois tous mes fidles - Ensemble agenouills dans le mme geste et dans la mme voix - De la mme prire. - Et autour de la Charit je vois tous mes pauvres - Assis en rond autour de ce feu - Et tendant leurs paumes la chaleur du foyer. - Mais mon esprance est la fleur et le fruit et la feuille et la - branche. - Et le rameau et le bourgeon et le germe et le bouton. - Et elle est le bourgeon et le bouton de la fleur - De l'ternit mme. - - - - O mon peuple franais, dit Dieu, tu es le seul qui ne fasses point - des contorsions. - Ni des contorsions de raideur, ni des contorsions de mollesse. - Et dans ton pch mme tu fais moins de contorsions - Que les autres n'en font dans leurs exercices. - Quand tu pries, agenouill tu as le buste droit. - Et les jambes bien jointes bien droites au ras du sol. - Et les deux pieds bien joints. - Et les deux mains bien jointes bien appliques bien droites. - Et les deux regards des deux yeux bien paralllement montants droit - au ciel. - O seul peuple qui regardes en face. - Et qui regardes en face la fortune et l'preuve - Et le pch mme. - Et qui moi-mme me regardes en face. - Et quand tu es couch sur la pierre des tombeaux - L'homme et la femme se tiennent bien droits l'un ct de l'autre. - Sans raideur et sans aucune contorsion. - Bien couchs droits l'un ct de l'autre sans faute. - Sans manque et sans erreur. - Bien pareils. Bien paralllement. - Les mains jointes, les corps joints et spars parallles. - Les regards joints. - Les destines jointes. Joints dans le jugement et dans l'ternit. - Et le noble lvrier bien aux pieds. - Peuple, le seul qui pries et le seul qui pleures sans contorsion. - - Le seul qui ne verses que des larmes dcentes. - Et des larmes perpendiculaires. - - Le seul qui ne fasses monter que des prires dcentes - Et des prires et des voeux perpendiculaires. - - - - Dans toute famille, dit Dieu, il y a un dernier-n. - Et il est plus tendre. - Cette petite esprance qui sauterait la corde dans les processions. - Elle est dans la maison des vertus - Comme tait Benjamin dans la maison de Jacob. - - - - _Un homme avait douze fils._ Comme les quarante-six livres de - l'Ancien Testament marchent devant les quatre vangiles et les - Actes et les ptres et l'Apocalypse. - Qui ferme la marche. - Comme les quarante-six livres de l'Ancien Testament marchent devant - les vingt-sept livres du Nouveau Testament. - Ayant pos leurs quarante-six tentes dans le dsert. - Et comme Isral marche devant la chrtient. - Et comme le bataillon des justes marche devant le bataillon des - saints. - Et Adam devant Jsus-Christ - Qui est le deuxime Adam. - Ainsi devant toute histoire et devant toute similitude du Nouveau - Testament - Marche une histoire de l'Ancien Testament qui est sa parallle et qui - est sa pareille. - _Un homme avait deux fils. Un homme avait douze fils._ Et ainsi - devant toute soeur chrtienne - S'avance une soeur juive qui est sa soeur ane et qui l'annonce et - qui va devant. - Et qui a pos sa tente dans le dsert. Et le puits de Rbecca - Avait t creus avant le puits de la Samaritaine. - Or entre toutes une histoire a plant sa tente. - Et avant l'histoire de l'homme qui avait deux fils - Mon enfant c'est l'histoire de l'homme qui avait douze fils. - Et comme tait Benjamin dans la famille de cet homme, - Ainsi est mon Esprance dans la famille des vertus. - Parmi les trois Thologales et parmi les quatre Cardinales. - Sans compter toutes les autres et notamment parmi celles, - Parmi les sept qui s'opposent directement aux Capitaux. - Et avant le fils qui fut retrouv gardien de cochons, - Marche le fils qui fut retrouv roi, - Je veux dire ministre du roi et rellement gouverneur du royaume. - Ministre du Pharaon et gouverneur du royaume d'gypte. - --_Je suis Joseph, votre frre._ Quel Juif, quel chrtien - N'a pleur cette retrouvaille. _Isral aimait Joseph plus que tous - ses autres enfants, parce qu'il l'avait eu tant dj vieux;_ - -JEANNETTE - - _Et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs._ - -MADAME GERVAISE - - _Il arriva aussi que Joseph rapporta ses frres un songe qu'il - avait eu, qui fut la semence d'une plus grande haine._ - -JEANNETTE - - _Car il leur dit:_ - -MADAME GERVAISE - - Quel coeur juif, quel coeur chrtien n'a tressailli au fil de cette - histoire. Quel coeur juif, quel coeur chrtien n'a tressailli - cette retrouvaille. - -JEANNETTE - - _Car il leur dit: coutez le songe que j'ai eu._ - -MADAME GERVAISE - - Juif, chrtien, qui n'a pleur cette reconnaissance. - -JEANNETTE - - _Il me semblait que je liais avec vous des gerbes dans le champ; que - ma gerbe se leva et se tint debout; et que les vtres tant autour - de la mienne, l'adoraient._ - -MADAME GERVAISE - - _Ses frres lui rpondirent: Est-ce que vous serez notre Roi, et que - nous serons soumis votre puissance? Ces songes et ces entretiens - allumrent donc encore davantage l'envie et la haine qu'ils avaient - contre lui._ - -JEANNETTE - - _Il est encore un autre songe qu'il raconta ses frres en leur - disant: J'ai cru voir en songe que le soleil et la lune, et onze - toiles m'adoraient._ - -MADAME GERVAISE - - _Lorsqu'il eut rapport ce songe son pre et ses frres, son pre - lui en fit rprimande, et lui dit: Que voudrait dire ce songe que - vous avez eu? Est-ce que votre mre, vos frres et moi nous vous - adorerons sur la terre?_ - -JEANNETTE - - _Ainsi ses frres taient transports d'envie contre lui: mais le - pre considrait tout ceci dans le silence._ - -MADAME GERVAISE - - _Il arriva alors que les frres de Joseph s'arrtrent Sichem o - ils faisaient patre les troupeaux de leur pre._ - -JEANNETTE - - _Et Isral dit Joseph: Vos frres font patre nos brebis dans le - pays de Sichem. Venez, et je vous enverrai vers eux._ - -MADAME GERVAISE - - _(Je suis tout prt, lui dit Joseph).--Allez, et voyez si vos frres - se portent bien, et si les troupeaux sont en bon tat; et vous me - rapporterez ce qui se passe.--Ayant (donc) t envoy de la valle - d'Hbron, il vint Sichem;_ - -JEANNETTE - - _et un homme l'ayant trouv errant dans un champ, lui demanda ce - qu'il cherchait._ - -MADAME GERVAISE - - _Il lui rpondit: Je cherche mes frres; je vous prie de me dire o - ils font patre leurs troupeaux._ - -JEANNETTE - - _Cet homme lui rpondit: Ils se sont retirs de ce lieu; et j'ai - entendu qu'ils se disaient: Allons vers Dothan. Joseph alla donc - aprs ses frres; et il les trouva dans (la plaine de) Dothan._ - -MADAME GERVAISE - - _Lorsqu'ils l'eurent aperu de loin, avant qu'il se ft approch - d'eux, ils rsolurent de le tuer;_ - -JEANNETTE - - _Et ils se disaient l'un l'autre: Voici notre songeur qui vient._ - -MADAME GERVAISE - - _Allons, tuons-le, et le jettons dans cette vieille citerne: nous - dirons qu'une bte sauvage l'a dvor; et aprs cela on verra - quoi ses songes lui auront servi._ - -JEANNETTE - - _Ruben les ayant entendu parler ainsi, tchait de le tirer d'entre - leurs mains, et il disait:_ - -MADAME GERVAISE - - _Ne le tuez point, et ne rpandez point son sang, mais jettez-le dans - cette citerne qui est dans le dsert, et conservez vos mains pures._ - -JEANNETTE - -comme donnant un renseignement, pour qu'on n'aille point s'garer: - - _Il disait ceci dans le dessein de le tirer de leurs mains, et de le - rendre son pre._ - -MADAME GERVAISE - - _Aussitt donc qu'il fut arriv prs de ses frres, ils lui trent - sa robe de plusieurs couleurs qui le couvrait jusqu'en bas;_ - -JEANNETTE - - _Et ils le jettrent dans cette vieille citerne qui tait sans eau._ - -MADAME GERVAISE - - _S'tant ensuite assis pour manger, ils virent des Ismalites qui - passaient, et qui venant de Galaad portaient sur leurs chameaux des - parfums, de la rsine et de la myrrhe,..._ - -JEANNETTE - - Dj l'or, dj l'encens, dj la myrrhe. - -MADAME GERVAISE - - _... et s'en allaient en gypte._ - -JEANNETTE - - Et ce fut la premire fuite en gypte. - -MADAME GERVAISE - - _Alors Juda dit ses frres: Que nous servira d'avoir tu notre - frre, et d'avoir cach sa mort?_ - - _Il vaut mieux le vendre..._ - -JEANNETTE - - _Il vaut mieux le vendre ces Ismalites, et ne point souiller nos - mains; car il est notre frre et notre chair._ - -comme condescendant: - - _Ses frres consentirent ce qu'il disait:_ - -MADAME GERVAISE - - _L'ayant donc tir de la citerne, et voyant ces marchands Madianites - qui passaient, ils le vendirent vingt pices d'argent aux - Ismalites, qui le menrent en gypte._ - -JEANNETTE - - _Ils le vendirent vingt pices d'argent._ Un autre, - Un autre fut vendu. - -MADAME GERVAISE - - Un autre fut envoy vers ses frres, pour savoir comment les brebis - se portaient. Un autre fut dpouill de sa robe et jet dans cette - vieille citerne qui tait sans eau. Un autre fut vendu. - -JEANNETTE - - Un autre fut emmen en gypte, dans la mme, dans une autre gypte. - Un autre fut vendu. - -MADAME GERVAISE - - C'est une figure, mon enfant. C'est une histoire unique et elle fut - joue deux fois. Une fois en juiverie, une fois en chrtiennerie. - Et pour celui qui regarde les deux fois se voient en transparence - l'une sur l'autre. - -JEANNETTE - - Un autre fut li, un autre fut vendu. - -MADAME GERVAISE - - Un autre fut vendu esclave. - -JEANNETTE - - Un autre aussi fut retrouv. Un autre aussi fut reconnu. Un autre - aussi se dvoila. _Je suis Jsus, votre frre._ - -MADAME GERVAISE - - Un autre se manifesta dans sa gloire, et dans le ministre et dans le - gouvernement du royaume. - -JEANNETTE - - Dans le gouvernement d'une gypte ternelle. _Ruben tant retourn - la citerne, et n'y ayant point trouv l'enfant._ - -MADAME GERVAISE - - Un autre a rompu le sceau de son secret. Un autre est apparu dans sa - gloire. Un autre est apparu la droite. Un autre est apparu dans - le gouvernement. Un autre est apparu sur les degrs du trne. Un - autre est apparu dans son ascension. - -JEANNETTE - - Et c'tait Jsus notre frre. _Je suis Jsus, - Je suis Jsus votre frre._ - Et nous autres nous sommes ces gerbes et ces onze toiles. - _Un homme avait douze fils._ Et nous autres nous sommes ces frres - ingrats, - les onze ou enfin les dix ou enfin les neuf mauvais fils de Jacob. - _Ruben tant retourn la citerne, et n'y ayant point retrouv - l'enfant,_ - -MADAME GERVAISE - - _dchira ses vtements, et vint dire ses frres: L'enfant ne parat - plus, et que deviendrai-je?_ - - _Aprs cela ils prirent la robe..._ - -JEANNETTE - - Une autre robe fut ravie. _Aprs cela ils prirent la robe de Joseph, - et l'ayant trempe dans le sang d'un chevreau qu'ils avaient tu,_ - -MADAME GERVAISE - - _ils l'envoyrent au pre, lui faisant dire par ceux qui la lui - portaient: Voici une robe que nous avons trouve, voyez si c'est - celle de votre fils, ou non._ - -JEANNETTE - - _Le pre l'ayant reconnue, dit: C'est la robe de mon fils, une bte - cruelle l'a dvor, une bte a dvor Joseph._ - -MADAME GERVAISE - - _Et ayant dchir ses vtements, il se couvrit d'un cilice, pleurant - son fils fort longtemps._ - -JEANNETTE - - _Alors tous ses enfants s'assemblrent, pour tcher de soulager leur - pre dans sa douleur: mais il ne voulut point recevoir de - consolation, et il dit: Je pleurerai toujours jusqu' ce que je - descende avec mon fils au fond de la terre. Ainsi il continua - toujours de pleurer._ - -MADAME GERVAISE - - _Cependant les Madianites vendirent Joseph en gypte._ - - Un homme avait douze fils. Or celui qu'il aimait plus que tous les - autres (_Isral aimait Joseph plus que tous ses autres enfants, - parce qu'il l'avait eu tant dj vieux, et il lui avait fait faire - une robe de plusieurs couleurs_) celui-l mme tait esclave en - gypte et il croyait qu'il tait mort. - Or c'est pour cela mme qu'il eut plus tard cette grande joie. - Qu'il ne pouvait pas en avoir autrement. - -JEANNETTE - - _... et je n'aurai au-dessus de vous que le trne et la qualit de - Roi._ - -MADAME GERVAISE - - _Pharaon dit encore Joseph: Je vous tablis aujourd'hui pour - commander toute l'gypte._ - -JEANNETTE - - _Ensemble il ta son anneau de sa main et le mit en celle de Joseph; - il le fit revtir d'une robe de fin lin, et lui mit au cou un - collier d'or._ - -MADAME GERVAISE - - _Il le fit monter sur l'un de ses chars, qui tait le second aprs le - sien, et fit crier par un Hraut, que tout le monde flcht le - genou devant lui, et que tous reconnussent qu'il avait t tabli - pour commander toute l'gypte._ - -JEANNETTE - - _Le Roi dit encore Joseph: Je suis Pharaon; nul ne remuera ni le - pied ni la main dans toute l'gypte que par votre commandement._ - -MADAME GERVAISE - - _Il changea aussi son nom, et il l'appela en langue gyptienne..._ - -JEANNETTE - - _... le Sauveur du Monde._ - -MADAME GERVAISE - - _Les sept annes de fertilit vinrent donc; et le bl ayant t mis - en gerbes, fut serr ensuite dans les greniers de l'gypte._ - -JEANNETTE - - Trente et trois annes de fertilit vinrent donc; et le bl ayant t - mis en gerbes, fut serr ensuite dans les greniers d'une gypte - ternelle. - -MADAME GERVAISE - - _On mit aussi en rserve dans toutes les villes cette grande - abondance de grains._ - -JEANNETTE - - On mit aussi en rserve dans tout le ciel cette grande abondance de - grces. - -MADAME GERVAISE - - _Car il y eut si grande quantit de froment, qu'elle galait le sable - de la mer, et qu'elle ne pouvait pas mme se mesurer._ - -JEANNETTE - - Car il y eut une si grande quantit de grces, qu'elle galait le - sable de la mer, et qu'elle ne pouvait pas mme se mesurer. - -MADAME GERVAISE - - _Ces sept annes..._ - -JEANNETTE - - Il avait li les sacs de bl pour les greniers bl. Un autre - Un autre lia les sacs de grces pour les greniers grces. - Un autre lia les sacs de grces pour les greniers du ciel. - Un autre lia les sacs de grces pour les greniers - ternels. - -MADAME GERVAISE - - _Ces sept annes..._ - -JEANNETTE - - Dans les sept annes grasses il avait li les sacs de bl pour les - greniers bl du pays - D'gypte. Un autre - Dans les trente-trois annes grasses un autre - Lia les sacs de vertus, les sacs de mrites, les sacs de grces - Pour les greniers bl du pays ternel. - -MADAME GERVAISE - - _Ces sept annes de fertilit d'gypte tant donc passes,_ - -JEANNETTE - - Ces trente-trois annes de fertilit du coeur tant donc passes, - -MADAME GERVAISE - - _Les sept annes de strilit vinrent ensuite, selon la prdiction de - Joseph:_ - -JEANNETTE - - Les innombrables annes de la strilit du coeur - Vinrent ensuite, - Selon la prdiction de Jsus: - -MADAME GERVAISE - - _Une grande famine survint dans tout le monde;_ - -JEANNETTE - - Une grande famine survint dans tout le monde; - -MADAME GERVAISE - - _Mais il y avait du bl dans toute l'gypte._ - -JEANNETTE - - Mais il y a du bl dans toute cette gypte - ternelle. - -MADAME GERVAISE - - _Le peuple tant press la famine, - cria Pharaon, - et lui demanda de quoi vivre._ - -JEANNETTE - - Et aujourd'hui. - Et prsent c'est nous ce peuple qui est press de la famine. - Et nous crions vers Dieu, - Lui demandant de quoi vivre. - -MADAME GERVAISE - - _Mais il leur dit: Allez trouver Joseph, - Et faites tout ce qu'il vous dira._ - -JEANNETTE - - Mais il nous dit: Allez trouver Jsus, - Et faites tout ce qu'il vous dira. - -MADAME GERVAISE - - _Cependant la famine croissait tous les jours dans toute la terre:_ - -JEANNETTE - - et Jsus... - -MADAME GERVAISE - - _et Joseph ouvrant tous les greniers,_ - -JEANNETTE - - _vendait du bl aux gyptiens,_ - -MADAME GERVAISE - - _parce qu'ils taient tourments eux-mmes de la famine._ - - _Et on venait de toutes les provinces en gypte pour acheter de quoi - vivre, et pour trouver quelque soulagement_ - -JEANNETTE - - _dans la rigueur de cette famine._ - - _Cependant Jacob ayant ou dire qu'on vendait du bl en gypte, dit - ses enfants: Pourquoi ngligez-vous?_ - - _J'ai appris qu'on vend du bl en gypte; allez-y acheter ce qui nous - est ncessaire, afin que nous puissions vivre et que nous ne - mourions pas de faim._ - -MADAME GERVAISE - - _Les dix frres de Joseph allrent donc en gypte pour y acheter du - bl;_ - -JEANNETTE - - _Jacob retint Benjamin avec lui, ayant dit ses frres qu'il - craignait_ - - _qu'il ne lui arrivt quelque accident dans le chemin._ - -MADAME GERVAISE - - _Ils entrrent dans l'gypte avec les autres qui y allaient pour y - acheter;_ - - _parce que la famine tait dans le pays de Chanaan._ - -JEANNETTE - - _Joseph commandait dans toute l'gypte,_ - -MADAME GERVAISE - - _et le bl ne se vendait aux peuples que par son ordre. Ses frres - l'ayant donc ador, - il les reconnut: et leur parlant assez rudement, comme des - trangers, il leur dit:_ - -JEANNETTE - -faisant un peu la grosse voix - - _D'o venez-vous?_ - -MADAME GERVAISE - - _Ils lui rpondirent:_ - -JEANNETTE - -faisant un peu la petite voix - - _Du pays de Chanaan pour acheter ici de quoi vivre._ - - _Et quoi qu'il connt bien ses frres, il ne fut point nanmoins - connu d'eux._ - - _Alors se souvenant des songes qu'il avait eus autrefois,_ - -MADAME GERVAISE - - _il leur dit: Vous tes des espions, et vous tes venus ici pour - considrer les endroits les plus faibles de l'gypte._ - -JEANNETTE - - _Ils rpondirent: Seigneur, cela n'est pas ainsi; mais vos serviteurs - sont venus ici pour acheter du bl._ - -MADAME GERVAISE - - _Nous sommes tous enfants d'un seul homme,_ - -JEANNETTE - - Nous sommes tous enfants d'un seul Dieu. - -MADAME GERVAISE - - _Nous sommes tous enfants d'un seul homme, nous venons avec des - penses de paix,_ - -JEANNETTE - - Et paix sur la terre aux hommes de bonne volont. - -MADAME GERVAISE - - _et vos serviteurs n'ont aucun mauvais dessein._ - - _Leur rpondit: Non cela n'est pas; mais vous tes venus pour - remarquer ce qu'il y a de moins fortifi dans l'gypte._ - - _Ils lui dirent: Nous sommes douze frres, enfants d'un mme homme - dans le pays de Chanaan, et vos serviteurs. Le dernier est avec - notre pre, et l'autre n'est plus._ - -JEANNETTE - - Comme tait Benjamin dans la maison de Jacob, _le dernier est avec - notre pre,_ ainsi est l'esprance dans la maison des vertus. - -MADAME GERVAISE - - _Voil, dit Joseph, ce que je disais: Vous tes des espions_ - -JEANNETTE - -faisant la grosse voix et s'adoucissant peu peu - -[d'ailleurs toute cette rcitation sacre, venue dans le courant mme -de leur commune oraison, se fait: avant tout comme d'une belle -histoire; ensemble comme d'une histoire amusante; en dessous comme -d'une histoire de tendresse; d'une tendresse grandissante, si grande -qu'en mme temps on s'en dfend constamment jusqu' l'clatement final] - - _Je m'en vais prouver si vous dites la vrit. Vive Pharaon,_ - -[c'est surtout ce _Vive Pharaon_ qui les amuse. Elles le font dans une -trs grosse voix] - - _Vive Pharaon, vous ne sortirez point d'ici jusqu' ce que le dernier - de vos frres y soit venu._ - -MADAME GERVAISE - - _Envoyez l'un de vous pour l'y amener: cependant vous demeurerez en - prison jusqu' ce que j'aye reconnu si ce que vous dites est vrai - ou faux, autrement,_ mme jeu, _vive Pharaon, vous tes des - espions._ - - _Il les fit donc mettre en prison pour trois jours._ - - _Et le troisime jour il les fit sortir de prison, et leur dit: - Faites ce que je vous dis, et vous vivrez: car je crains Dieu._ - - _Si vous venez ici dans un esprit de paix, que l'un de vos frres - demeure li dans la prison; et allez-vous-en vous; emportez en - votre pays le bl que vous avez achet,_ - - _et amenez-moi le dernier de vos frres, afin que je puisse - reconnatre si ce que vous dites est vritable, et que vous ne - mouriez point. Ils firent ce qu'il leur avait ordonn._ - -JEANNETTE - - _Et ils se disaient l'un l'autre: C'est justement que nous - souffrons tout ceci, parce que nous avons pch contre notre frre, - et que voyant la douleur de son me lorsqu'il nous priait, nous ne - l'coutmes point: c'est pour cela que nous sommes tombs dans - cette affliction._ - -MADAME GERVAISE - - _Ruben l'un d'entre eux leur disait: Ne vous dis-je pas: Ne commettez - point un si grand crime contre cet enfant? Et vous ne m'couttes - point. C'est son sang maintenant que l'on redemande._ - -JEANNETTE - - _Ils ne savaient pas que Joseph les entendt, parce qu'il leur - parlait par un truchement. - Mais il se retira pour un peu de temps, et versa des larmes._ - -MADAME GERVAISE - - _Et tant revenu il leur parla._ - - _Il fit prendre Simon, et le fit lier devant eux; et il commanda - ses officiers d'emplir leurs sacs de bl, et de remettre dans le - sac de chacun d'eux l'argent, en y ajoutant encore des vivres pour - se nourrir pendant le chemin: ce qui fut excut aussitt._ - - _Les frres de Joseph s'en allrent donc, emportant leur bl sur - leurs nes._ - - _Et l'un d'eux ayant ouvert son sac dans l'htellerie pour donner - manger son ne, vit son argent l'entre du sac,_ - - _et il dit ses frres: On m'a rendu mon argent; le voici dans mon - sac. Ils furent tous saisis d'tonnement et de trouble; et ils - s'entredisaient: Quelle est cette conduite de Dieu sur nous?_ - - _Lorsqu'ils furent arrivs chez Jacob leur pre au pays de Chanaan, - ils lui racontrent tout ce qui leur tait arriv, en disant:_ - - _Le Seigneur de ce pays-l nous a parl rudement, et il nous a pris - pour des espions qui venaient observer le royaume._ - - _Nous lui avons rpondu: Nous sommes gens paisibles, et trs loigns - d'avoir aucun mauvais dessein._ - - _Nous tions douze frres enfants d'un mme pre._ - -JEANNETTE - - _Nous tions douze frres enfants d'un mme pre. L'un n'est plus, le - plus jeune est avec notre pre au pays de Chanaan._ - -MADAME GERVAISE - - _Il nous a rpondu: Je veux prouver s'il est vrai que vous n'ayez - que des penses de paix. Laissez-moi donc ici l'un de vos frres; - prenez le bl qui vous est ncessaire pour vos maisons, et vous en - allez;_ - - _et amenez-moi le plus jeune de vos frres, afin que je sache que - vous n'tes point des espions; que vous puissiez ensuite remener - avec vous celui que je retiens prisonnier, et qu'il vous soit - permis l'avenir d'acheter ici ce que vous voudrez._ - - _Aprs avoir ainsi parl, comme ils jetaient leur bl hors de leurs - sacs, ils trouvrent chacun leur argent li l'entre du sac, et - ils en furent tous pouvants._ - -JEANNETTE - - _Alors Jacob, leur pre, leur dit:_ - - _Vous m'avez rduit tre sans enfants. Joseph n'est plus au monde, - Simon est en prison, et vous voulez m'enlever Benjamin. Tous ces - maux sont retombs sur moi._ - -MADAME GERVAISE - - _Ruben lui rpondit: Faites mourir mes deux enfants, si je ne vous le - ramne. Confiez-le moi, et je vous le rendrai._ - -JEANNETTE - - _Non, dit Jacob, mon fils n'ira point avec vous. Son frre est mort, - et il est demeur seul. S'il lui arrive quelque malheur au pays o - vous allez, vous accablerez ma vieillesse d'une douleur qui - m'emportera dans le tombeau._ - -MADAME GERVAISE - - _Cependant la famine dsolait extraordinairement tout le pays;_ - - _et le bl que les enfants de Jacob avaient apport d'gypte tant - consum, Jacob leur dit:_ - - _Retournez pour nous acheter un peu de bl._ - - - - _Juda lui rpondit: Celui qui commande en ce pays-l nous a dclar - sa volont avec serment, en disant: Vous ne verrez point mon visage - moins que vous n'ameniez avec vous le plus jeune de vos frres._ - - _Si vous voulez donc l'envoyer avec nous, nous irons ensemble, et - nous achterons ce qui vous est ncessaire._ - - _Que si vous ne le voulez pas, nous n'irons point: car cet homme, - comme nous l'avons dit plusieurs fois, nous a dclar que nous ne - verrions point son visage, si nous n'avions avec nous notre jeune - frre._ - - - - _Isral leur dit: C'est pour mon malheur que vous lui avez appris que - vous aviez encore un autre frre._ - - - - _Mais ils lui rpondirent: Il nous demanda par ordre toute la suite - de notre famille: Si notre pre vivait; si nous avions un frre: et - nous lui rpondmes conformment ce qu'il nous avait demand. - Pouvions-nous deviner qu'il nous dirait: Amenez avec vous votre - frre?_ - - - - _Juda dit encore son pre: Envoyez l'enfant avec moi, afin que nous - puissions partir et avoir de quoi vivre, et que nous ne mourions - pas nous et nos petits enfants._ - - _Je me charge de cet enfant, et c'est moi qui vous en demanderez - compte. Si je ne le ramne, et si je ne vous le rends, je consens - que vous ne me pardonniez jamais cette faute._ - - _Si nous n'avions point tant diffr, nous serions dj revenus une - seconde fois._ - - - - _Isral leur pre leur dit donc: Si c'est une ncessit, faites ce - que vous voudrez. Prenez avec vous des plus excellents fruits de ce - pays-ci, pour en faire prsent celui qui commande; un peu de - rsine, de miel, de storax, de myrrhe, de trbenthine et - d'amandes._ - -JEANNETTE - - De l'or, de l'encens, de la myrrhe. - -MADAME GERVAISE - - _Portez aussi deux fois autant d'argent qu'au premier voyage, et - reportez celui que vous avez trouv dans vos sacs, de peur que ce - ne soit une mprise._ - - _Enfin menez votre frre avec vous, et allez vers cet homme._ - -JEANNETTE - - _Je prie mon Dieu le tout-puissant de vous le rendre favorable, qu'il - renvoye avec vous votre frre qu'il tient prisonnier, et Benjamin: - cependant je demeurerai seul, comme si j'tais sans enfants._ - -MADAME GERVAISE - - _Ils prirent donc avec eux les prsents, et le double de l'argent, - avec Benjamin; et tant partis ils arrivrent en gypte, o ils se - prsentrent devant Joseph._ - -JEANNETTE - - _Joseph les ayant vus, et Benjamin avec eux, dit son Intendant: - Faites entrer ces personnes chez moi; tuez des victimes, et - prparez un festin: parce qu'ils mangeront midi avec moi._ - -MADAME GERVAISE - - _L'Intendant excuta ce qui lui avait t command, et il les fit - entrer dans la maison._ - - _Alors tant saisis de crainte, ils s'entredisaient: C'est cause de - cet argent que nous avons remport dans nos sacs qu'il nous fait - entrer ici, pour faire retomber sur nous ce reproche, et nous - opprimer en nous rduisant en servitude, nous et nos nes._ - - _C'est pourquoi tant encore la porte, ils s'approchrent de - l'Intendant de Joseph, - et lui dirent: Seigneur, nous vous supplions de nous couter. Nous - sommes dj venus une fois acheter du bl:_ - - _et aprs l'avoir achet, lorsque nous fmes arrivs l'htellerie, - en ouvrant nos sacs, nous y trouvmes notre argent, que nous vous - rapportons maintenant au mme poids._ - - _Et nous vous en rapportons encore d'autre, pour acheter ce qui nous - est ncessaire: mais nous ne savons en aucune sorte qui a pu - remettre cet argent dans nos sacs._ - -JEANNETTE - - _L'Intendant leur rpondit: Ayez l'esprit en repos; ne craignez - point. Votre Dieu et le Dieu de votre pre vous a donn des trsors - dans vos sacs: car pour moi j'ai reu l'argent que vous m'avez - donn, et j'en suis content. Il fit sortir aussi Simon, et il le - leur amena._ - -MADAME GERVAISE - - _Aprs les avoir fait entrer en la maison, il leur apporta de l'eau, - ils se lavrent les pieds, et il donna manger leurs nes._ - -JEANNETTE - - _Cependant ils tinrent leurs prsents tout prts, attendant que - Joseph entrt sur le midi, parce qu'on leur avait dit qu'ils - devaient manger en ce lieu-l._ - -MADAME GERVAISE - - _Joseph tant donc entr dans sa maison, ils lui offrirent leurs - prsents qu'ils tenaient en leurs mains, et ils l'adorrent en se - baissant jusqu'en terre._ - -JEANNETTE - - _Il les salua aussi, en leur faisant bon visage, et il leur demanda: - Votre pre, ce vieillard dont vous m'aviez parl, vit-il encore? Se - porte-t-il bien?_ - -MADAME GERVAISE - - _Ils lui rpondirent: Notre pre votre serviteur est encore en vie, - et il se porte bien: et en se baissant profondment, ils - l'adorrent._ - -JEANNETTE - - _Joseph levant les yeux vit Benjamin son frre, fils de Rachel sa - mre, et leur dit: Est-ce l le plus jeune de vos frres dont vous - m'aviez parl? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous soit - toujours favorable._ - -MADAME GERVAISE - - _Et il se hta, parce que ses entrailles avaient t mues en voyant - son frre, et qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Passant - donc dans une chambre, il pleura._ - -JEANNETTE - - _Et aprs s'tre lav le visage il revint, se faisant violence, et il - dit: Servez manger._ - -MADAME GERVAISE - - _On servit Joseph part, et ses frres part, et les gyptiens qui - mangeaient avec lui part: (car il n'est pas permis aux gyptiens - de manger avec les Hbreux, et ils croient qu'un festin de cette - sorte serait profane)._ - -JEANNETTE - - _Ils s'assirent donc en prsence de Joseph, l'an le premier selon - son rang, et le plus jeune selon son ge. Et ils furent extrmement - surpris,_ - -MADAME GERVAISE - - _en voyant les parts qu'il leur avait donnes, de ce que la part la - plus grande tait venue Benjamin; car elle tait cinq fois plus - grande que celle des autres. Ils burent ainsi avec Joseph, et ils - firent grande chre._ - - - - _Or Joseph donna cet ordre l'Intendant de sa maison, et lui dit: - Mettez dans les sacs de ces personnes autant de bl qu'ils en - pourront tenir, et l'argent de chacun l'entre du sac; - et mettez ma coupe d'argent rentre du sac du plus jeune, avec - l'argent qu'il a donn pour le bl. Cet ordre fut donc excut._ - - _Et ds le matin on les laissa aller avec leurs nes._ - - _Lorsqu'ils furent sortis de la ville, comme ils n'avaient fait - encore que peu de chemin, Joseph appela l'Intendant de sa maison, - et lui dit: Courez vite aprs ces gens; arrtez-les, et leur dites: - Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien?_ - - _La coupe que vous avez drobe, est celle dans laquelle mon Seigneur - boit, et dont il se sert pour deviner. Vous avez fait une trs - mchante action._ - - _L'Intendant fit ce qui lui avait t command; et les ayant arrts, - il leur dit tout ce qu'il lui avait t ordonn de leur dire._ - -JEANNETTE - - _Ils lui rpondirent: Pourquoi mon seigneur parle-t-il ainsi ses - serviteurs, et les croit-il capables d'une action si honteuse?_ - -MADAME GERVAISE - - _Nous vous avons rapport du pays de Chanaan l'argent que nous - trouvmes l'entre de nos sacs. Comment donc se pourrait-il faire - que nous eussions drob de la maison de votre Seigneur de l'or ou - de l'argent?_ - -JEANNETTE - - _Que celui de vos serviteurs,..._ - -MADAME GERVAISE - - _quel qu'il puisse tre, qui l'on trouvera ce que vous cherchez, - meure; et nous serons esclaves de mon seigneur._ - -JEANNETTE - - _Il leur dit: Oui, que ce que vous prononcez soit excut. Quiconque - se trouvera avoir pris ce que je cherche, sera mon esclave, et vous - en serez innocents._ - -MADAME GERVAISE - - _Ils dchargrent donc aussitt leurs sacs terre, et chacun ouvrit - le sien._ - -JEANNETTE - - _Les ayant fouills, du plus grand au plus petit, on trouva la coupe - dans le sac de Benjamin._ - -MADAME GERVAISE - - _Alors ayant dchir leurs vtements et dcharg leurs nes, ils - revinrent la ville._ - -JEANNETTE - - _Juda se prsenta le premier avec ses frres devant Joseph, qui - n'tait pas encore sorti du lieu o il tait; et ils se - prosternrent tous ensemble terre devant lui._ - -MADAME GERVAISE - - _Joseph leur dit: Pourquoi avez-vous agi ainsi? Ignorez-vous qu'il - n'y a personne qui m'gale dans la science de deviner les choses - caches?_ - -JEANNETTE - - _Juda lui dit: Que rpondrons-nous mon Seigneur? Que lui - dirons-nous, et que pouvons-nous lui reprsenter avec quelque ombre - de justice pour notre dfense? Dieu a trouv l'iniquit de vos - serviteurs. Nous sommes tous les esclaves de mon Seigneur, nous et - celui qui on a trouv la coupe._ - -MADAME GERVAISE - - _Joseph rpondit: Dieu me garde d'agir de la sorte. Que celui qui a - pris ma coupe soit mon esclave; et pour vous autres, allez en - libert retrouver votre pre._ - -JEANNETTE - - _Juda s'approchant alors plus prs de Joseph lui dit avec assurance: - Mon Seigneur, permettez, je vous prie, votre serviteur de vous - adresser sa parole, et ne vous mettez pas en colre contre votre - esclave: car aprs Pharaon, c'est vous qui tes_ - -MADAME GERVAISE - - _mon Seigneur. Vous avez demand d'abord vos serviteurs: Avez-vous - encore votre pre ou quelque autre frre?_ - - _Et nous vous avons rpondu, mon Seigneur: Nous avons un pre qui est - vieux, et un jeune frre qu'il a eu dans sa vieillesse, dont le - frre qui tait n de la mme mre est mort: il ne reste plus que - celui-l, et son pre l'aime tendrement._ - - _Vous dtes alors vos serviteurs: Amenez-le moi, je serai bien aise - de le voir._ - - _Mais nous vous rpondmes, mon Seigneur: Cet enfant ne peut quitter - son pre, car s'il le quitte, il le fera mourir._ - - _Vous dtes vos serviteurs: Si le dernier de vos frres ne vient - avec vous, vous ne verrez plus mon visage._ - - _Lors donc que nous fmes retourns vers notre pre votre serviteur, - nous lui rapportmes tout ce que vous aviez dit, mon Seigneur._ - - _Et notre pre nous ayant dit: Retournez pour nous acheter un peu de - bl;_ - - _nous lui rpondmes: Nous ne pouvons y aller. Si notre jeune frre y - vient avec nous, nous irons ensemble: mais moins qu'il ne vienne, - nous n'osons nous prsenter devant celui qui commande._ - - _Il nous rpondit: Vous savez que j'ai eu deux fils de Rachel ma - femme._ - - _L'un d'eux tant all aux champs, vous m'avez dit qu'une bte - l'avait dvor, et il ne parat plus jusqu' cette heure._ - - _Si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive quelque - accident dans le chemin, vous accablerez ma vieillesse d'une - affliction qui la conduira dans le tombeau._ - - _Si je me prsente donc mon pre votre serviteur, et que l'enfant - n'y soit pas, comme sa vie dpend de celle de son fils,_ - - _lorsqu'il verra qu'il n'est point avec nous, il mourra, et vos - serviteurs accableront sa vieillesse d'une douleur qui le mnera au - tombeau._ - - _Que ce soit donc plutt moi qui sois votre esclave, puisque je me - suis rendu caution de cet enfant, et que j'en ai rpondu mon - pre, en lui disant: Si je ne le ramne, je veux bien que mon pre - m'impute cette faute, et qu'il ne me la pardonne jamais._ - - _Ainsi je demeurerai votre esclave, et servirai mon Seigneur en la - place de l'enfant, afin qu'il retourne avec ses frres._ - - _Car je ne puis pas retourner vers mon pre sans que l'enfant soit - avec nous, de peur que je ne sois moi-mme tmoin de l'extrme - affliction qui accablera notre pre._ - -JEANNETTE - -elle va au devant de la rcitation. - - Joseph ne pouvait plus se retenir; - -MADAME GERVAISE - - _Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il tait environn de - plusieurs personnes,_ - -JEANNETTE - -ne se retenant plus elle-mme et saisissant d'autorit la rcitation. - - _il commanda..._ - -elle recommence pour avoir la reconnaissance dans son plein. - - _Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il tait environn de - plusieurs personnes, il commanda que l'on ft sortir tout le monde; - afin que nul tranger ne ft prsent lorsqu'il se ferait connatre - ses frres,_ - - - _Alors les larmes lui tombant des yeux, il leva sa voix, qui fut - entendue des gyptiens, et de toute la maison de Pharaon._ - - _Et il dit ses frres: Je suis Joseph. Mon pre vit-il encore?_ - - - - Je suis Joseph; je suis Joseph; je suis Jsus votre frre. - Qu'attendez-vous? _Mon pre vit-il encore?_ - -MADAME GERVAISE - - _Mais ses frres ne purent point lui rpondre, tant ils taient - saisis de frayeur._ - -JEANNETTE - - _Il leur parla avec douceur, et leur dit: Approchez-vous de moi. Et - s'tant approchs de lui, il ajouta: Je suis Joseph votre frre que - vous avez vendu en gypte._ - - _Ne craignez point et ne vous affligez point de ce que vous m'avez - vendu en ce pays-ci: car Dieu m'a envoy en gypte avant vous pour - votre salut._ - - _Il y a dj deux ans que la famine a commenc sur la terre, et il en - reste encore cinq, pendant lesquels on ne pourra ni labourer ni - recueillir._ - - _Dieu m'a fait venir ici avant vous, pour vous conserver la vie, et - afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister._ - - _Ce n'est point par votre conseil que j'ai t envoy ici, mais par - la volont de Dieu, qui m'a rendu comme le pre de Pharaon, le - matre de sa maison, et le prince de toute l'gypte._ - - _Htez-vous d'aller trouver mon pre, et dites-lui: Voici ce que vous - mande votre fils Joseph: Dieu m'a rendu le matre de toute - l'gypte. Venez me trouver, ne diffrez point;_ - - _vous demeurerez dans la terre de Gessen, vous serez prs de moi vous - et vos enfants; et les enfants de vos enfants; vos brebis, vos - troupeaux de boeufs, et tout ce que vous possdez._ - - _Et je vous nourrirai l parce qu'il reste encore cinq annes de - famine, de peur qu'autrement vous ne prissiez avec toute votre - famille et tout ce qui est vous._ - - _Vous voyez de vos yeux, vous et mon frre Benjamin, que c'est - moi-mme qui vous parle de ma propre bouche._ - - _Annoncez mon pre quelle est cette gloire, et tout ce que vous - avez vu dans l'gypte. Htez-vous de me l'amener._ - - _Et s'tant jet au cou de Benjamin son frre pour l'embrasser, il - pleura; et Benjamin pleura aussi en le tenant embrass._ - - _Joseph embrassa aussi tous ses frres, il pleura sur chacun d'eux; - et aprs cela ils se rassurrent pour lui parler._ - - _Aussitt il se rpandit un grand bruit dans toute la Cour du Roi, - que les frres de Joseph taient venus. Pharaon s'en rjouit avec - toute sa maison._ - - _Et il dit Joseph qu'il donnt cet ordre ses frres: Chargez vos - nes de bl, retournez en Chanaan;_ - - _amenez de l votre pre et toute votre famille, et venez me trouver. - Je vous donnerai tous les biens de l'gypte, et vous serez nourris - de ce qu'il y a de meilleur dans cette terre._ - - _Ordonnez-leur aussi d'emmener des chariots de l'gypte, pour faire - venir leurs femmes avec leurs petits enfants, et dites-leur: Amenez - votre pre, et htez-vous de revenir le plus tt que vous pourrez,_ - - _sans rien laisser de ce qui est dans vos maisons, parce que toutes - les richesses de l'gypte seront vous._ - - _Les enfants d'Isral..._ - -MADAME GERVAISE - - _Les enfants d'Isral firent ce qui leur avait t ordonn. Et Joseph - leur fit donner des chariots, selon l'ordre qu'il en avait reu de - Pharaon, et des vivres pour le chemin._ - -JEANNETTE - - _Il commanda aussi que l'on donnt deux robes chacun de ses frres; - mais il en donna cinq des plus belles Benjamin, et trois cents - pices d'argent._ - - _Il envoya autant d'argent et de robes pour son pre, avec dix nes - chargs de tout ce qu'il y avait de plus prcieux dans l'gypte, et - autant d'nesses qui portaient du bl et du pain pour le chemin._ - -MADAME GERVAISE - - _Il renvoya donc ses frres, et leur dit en partant: Ne vous mettez - point en colre pendant le chemin._ - - _Ils vinrent donc de l'gypte au pays de Chanaan vers Jacob leur - pre._ - -JEANNETTE - - _Et ils lui dirent cette nouvelle; Votre fils Joseph est vivant et - commande dans toute la terre d'gypte. Ce que Jacob ayant entendu, - il se rveilla comme d'un profond sommeil, et cependant il ne - pouvait croire ce qu'ils lui disaient._ - -MADAME GERVAISE - - _Ses enfants insistaient au contraire, en lui rapportant comment - toute la chose s'tait passe. Enfin ayant vu les chariots, et tout - ce que Joseph lui envoyait, il reprit ses esprits;_ - -JEANNETTE - - _et il dit: Je n'ai plus rien souhaiter, puisque mon fils Joseph - vit encore. J'irai et je le verrai avant que je meure._ - -MADAME GERVAISE - - _Isral partit donc avec tout ce qu'il avait, et vint au Puits du - jurement, et ayant immol en ce lieu des victimes au Dieu de son - pre Isaac,_ - - _il l'entendit dans une vision pendant la nuit, qui l'appelait, et - qui lui disait: Jacob, Jacob. Il lui rpondit: Me voici._ - - _Et Dieu ajouta: Je suis le Dieu trs puissant de votre pre, ne - craignez point, allez en gypte, parce que je vous y rendrai le - chef d'un grand peuple._ - - _J'irai l avec vous, et je vous en ramnerai lorsque vous en - reviendrez._ - -JEANNETTE - - _Joseph aussi vous fermera les yeux de ses mains._ - -MADAME GERVAISE - - _Jacob tant donc parti du Puits du jurement, ses enfants l'amenrent - avec ses petits enfants et leurs femmes, dans les chariots que - Pharaon avait envoys pour faire venir ce vieillard,_ - - _avec tout ce qu'il possdait au pays de Chanaan; et il arriva en - gypte avec toute sa race;_ - - _ses fils, ses petits-fils, ses filles, et tout ce qui tait n de - lui._ - - - - _Tous ceux qui vinrent en gypte avec Jacob, et qui taient sortis de - lui, sans compter les femmes de ses fils, taient en tout soixante - et six personnes._ - - _Plus les deux enfants de Joseph qui lui taient ns en gypte. Ainsi - toutes les personnes de la maison de Jacob qui vinrent en gypte, - furent au nombre de soixante et dix._ - -JEANNETTE - - _Or Jacob envoya Juda devant lui vers Joseph pour l'avertir de sa - venue, afin qu'il vnt au-devant de lui en la terre de Gessen._ - - _Quand Jacob y fut arriv, Joseph fit mettre les chevaux son - chariot, et vint au mme lieu au-devant de son pre: et le voyant - il se jeta son cou, et l'embrassa en pleurant._ - - _Jacob dit Joseph: Je mourrai maintenant avec joie, puisque j'ai vu - votre visage, et que je vous laisse aprs moi._ - -MADAME GERVAISE - - _Joseph dit ses frres, et toute la maison de son pre: Je m'en - vais dire Pharaon, que mes frres et tous ceux de la maison de - mon pre sont venus me trouver de la terre de Chanaan o ils - demeuraient:_ - - _que ce sont des pasteurs de brebis qui s'occupent nourrir des - troupeaux, et qu'ils ont amen avec eux leurs brebis, leurs boeufs - et tout ce qu'ils pouvaient avoir._ - - _Et lorsque Pharaon vous fera venir, et vous demandera: Quelle est - votre occupation?_ - - _vous lui rpondrez: Vos serviteurs sont pasteurs depuis leur enfance - jusqu' prsent, et nos pres l'ont toujours t comme nous. Vous - direz ceci pour pouvoir demeurer dans la terre de Gessen; parce que - les gyptiens ont en abomination tous les pasteurs de brebis._ - - - - _Joseph tant donc all trouver Pharaon, lui dit: Mon pre et mes - frres sont venus du pays de Chanaan, avec leurs brebis, leurs - troupeaux, et tout ce qu'ils possdent, et ils se sont arrts en - la terre de Gessen._ - - _Il prsenta aussi au Roi cinq de ses frres;_ - - _Et le Roi leur ayant demand: A quoi vous occupez-vous? ils lui - rpondirent: Vos serviteurs sont pasteurs de brebis, comme l'ont - t nos pres._ - - _Nous sommes venus passer quelque temps dans vos terres, parce que la - famine est si grande dans le pays de Chanaan, qu'il n'y a plus - d'herbe pour les troupeaux de vos serviteurs. Et nous vous - supplions d'agrer que vos serviteurs demeurent dans la terre de - Gessen._ - -JEANNETTE - - _Le Roi dit donc Joseph: Votre pre et vos frres vous sont venus - trouver._ - -MADAME GERVAISE - - _Vous pouvez choisir dans toute l'gypte; faites-les demeurer dans - l'endroit du pays qui vous paratra le meilleur, et donnez-leur la - terre de Gessen. Que si vous connaissez qu'il y ait parmi eux des - hommes habiles, donnez-leur l'intendance sur mes troupeaux._ - - _Joseph introduisit ensuite son pre devant le Roi, et il le lui - prsenta. Jacob salua Pharaon, et lui souhaita toute sorte de - prosprit._ - - _Le Roi lui ayant demand quel ge il avait:_ - -JEANNETTE - - _il lui rpondit: Il y a cent trente ans que je suis voyageur, et ce - petit nombre d'annes, qui n'est pas venu jusqu' galer celui des - annes de mes pres, a t travers de beaucoup de maux._ - -MADAME GERVAISE - - _Et aprs avoir souhait toute sorte de bonheur au Roi, il se retira._ - - _Joseph selon le commandement de Pharaon, mit son pre et ses frres - en possession de Ramesss dans le pays le plus fertile de l'gypte._ - - _Et il les nourrissait avec toute la maison de son pre, donnant - chacun ce qui lui tait ncessaire pour vivre._ - - _Car le pain manquait dans tout le monde, et la famine affligeait - toute la terre; mais principalement l'gypte et le pays de Chanaan._ - - - - _Isral demeura donc en gypte, c'est--dire, dans la terre de - Gessen, dont il jouit comme de son bien propre, et o sa famille - s'accrut et se multiplia extraordinairement._ - - _Il y vcut dix-sept ans; et tout le temps de sa vie fut de cent - quarante-sept ans._ - - _Comme il vit que le jour de sa mort approchait, il appela son fils - Joseph, et lui dit: Si j'ai trouv grce devant vous, mettez votre - main sous ma cuisse, et donnez-moi cette marque de la bont que - vous avez pour moi, de me promettre avec vrit, que vous ne - m'enterrerez point dans l'gypte;_ - - _mais que je reposerai avec mes pres; que vous me transporterez hors - de ce pays, et me mettrez dans le spulcre de mes anctres. Joseph - lui rpondit: Je ferai ce que vous me commandez._ - - _Jurez-le moi donc, dit Jacob. Et pendant que Joseph jurait, Isral - adora Dieu, se tournant vers le chevet de son lit._ - - - - _Aprs cela on vint dire un jour Joseph que son pre tait malade: - alors prenant avec lui ses deux fils, Manass, et Ephram, il - l'alla voir._ - - _On dit donc Jacob: Voici votre fils Joseph qui vient vous rendre - visite. Jacob reprenant ses forces se mit sur son sant dans son - lit._ - - - - _Et_ - - _Il leur fit aussi ce commandement, et leur dit: Je vais tre runi - mon peuple; ensevelissez-moi avec mes pres dans la caverne double - qui est dans le champ d'Ephron Hethen._ - - _qui regarde Mambr au pays de Chanaan, et qu'Abraham acheta d'Ephron - Hethen, avec tout le champ o elle est, pour y avoir son spulcre._ - - _C'est l qu'il a t enseveli avec Sara sa femme. C'est aussi o - Isaac a t enseveli avec Rbecca sa femme, et o Lia est encore - ensevelie._ - - _Aprs avoir achev de donner ces ordres et ces instructions ses - enfants, il joignit ses pieds sur son lit, et mourut; et il fut - runi avec son peuple._ - - - - _Un homme avait douze fils._ Telle fut, mon enfant, - Ce fut la premire fois qu'un enfant s'est perdu. - Ce fut la premire fois qu'une brebis s'est perdue. - Ce fut la premire fois qu'une drachme s'est perdue. - - - - Mais cette drachme que l'on avait gare, - Mais cette brebis qui s'tait gare, - Mais cet enfant, ce fils qui s'tait gar - Fut retrouv sur le trne, - Gouvernant la maison de Pharaon - Et ravitaillant tout le royaume d'gypte. - Et celui de Jsus au contraire, (c'est toujours le contraire), - Celui de Jsus, l'enfant perdu par Jsus, - Dans la parabole de Jsus, - Celui de Jsus fut retrouv qui revenait de gouverner un troupeau de - porcs. - Et je pense que ses trente ou quarante cochons, - Il les ravitaillait de glands et peut-tre de quelque sale pte. - C'est ainsi, mon enfant. Ainsi est l'ancien, ainsi est le nouveau - testament. - Dans l'ancien testament il est plus souvent question du trne. - Et dans le nouveau testament il est plus souvent question de garder - les cochons. - (Et les autres animaux, qui ne sont pas moins nobles). - - - Dans l'ancien testament il y a toujours une vue, une pense vers le - commandement. - Et dans le nouveau testament il y a toujours une pense, - Une arrire-pense vers le service au contraire - Et vers la servitude. - - - - Dans l'ancien testament il y a toujours un regard, une pense vers le - gouvernement. - Et dans le nouveau testament il y a toujours un regard, une pense - vers l'obissance - Et vers la simple condition. - Vers la simple condition de sujet. - Vers la simple condition d'homme. - - - - Ou s'il y a une pense vers un commandement, et vers un gouvernement, - et vers un royaume, - Dans le nouveau testament c'est vers un commandement et vers un - gouvernement et vers un royaume - Qui n'est point le gouvernement et le commandement d'un royaume - d'gypte. - - - - Et dans le nouveau testament il n'y a de pense que pour un royaume - qui n'est pas de ce monde. - - - - Dans l'ancien testament il y a toujours une pense vers les - richesses, vers les trsors d'gypte et de Babylonie, - Vers les talents d'or et d'argent. - Et les richesses, et le trne, et le royaume, et le gouvernement et - le commandement - Sont prsentes comme le couronnement. - Dans le nouveau testament il y a toujours une pense, - La pense secrte est vers l'preuve, et vers la misre, et vers la - pauvret. - Et c'est elle l'preuve, et c'est elle la misre, et c'est elle la - pauvret - Qui est toujours prsente, - Qui est le fate et le couronnement. - - - - C'est elle qui est la dame et la trs chre et la trs sainte - pauvret. - - - - Dans l'ancien testament on redoute toujours, il y a toujours une - pense - De redoutement vers la famine de la faim. - Dans le nouveau testament on redoute toujours - Une autre faim inapaise, - Il y a toujours une pense - De redoutement vers une autre famine d'une autre faim. - Car c'est une spirituelle famine. - D'une faim spirituelle. - - - - Ainsi marche l'ancien testament devant le nouveau testament. - Ainsi les histoires marchent devant les similitudes. - Et les hymnes et les prires et les psaumes - Devant les hymnes et les prires et les oraisons - Et la lente et la longue ligne des prophtes - Devant les bataillons serrs, - Devant les bataillons carrs - Des saints. - - - - Ainsi marche le gouvernement des biens de ce monde - Avant le gouvernement des biens qui ne sont pas de ce monde. - - - - Ainsi marche le commandement charnel - Avant le commandement spirituel. - - - - Ainsi le royaume temporel - Marche avant le royaume ternel. - - - - Et ainsi les tentes du peuple d'Isral se sont plantes dans le dsert - Des sicles et des sicles avant que les basiliques, - Avant que les glises, avant que les cathdrales - Se soient plantes au sol de France. - - - - Et dans l'ancien testament il s'agit d'emplir des sacs de bl, il y - a, (toujours), - une pense sur les sacs de bl. - Et aprs a il s'agit, (dans l'ancien testament), - Ces sacs pleins il s'agit de les empiler dans les greniers bl. - Mais dans le nouveau testament il s'agit de bien autres sacs et de - bien autres greniers. - Car il s'agit, dans le nouveau testament il s'agit, ce sont - Des sacs de misre, des sacs d'preuves, des sacs de misres. - Et des sacs mettre les vertus et les mrites et les grces - Que l'on a rcoltes comme on a pu - Pour les annes de disette - Et ce sont enfin - Les greniers ternels - - - - Et dans l'ancien testament c'est le pre qui finit par venir trouver - son fils - Et qui le retrouve plein de gloire - Tout vtu. - Mais dans le nouveau testament c'est le fils tout nud - Qui finit par venir trouver son pre - - - - Ainsi l'ancien testament est l'appariteur et le fourrier - Et le prparateur et l'annonciateur du nouveau testament. - C'est lui qui lui prpare les voies, c'est lui qui lui fait sa maison. - C'est l'ancien testament qui fait dans le dsert - La longue voie temporelle. - C'est l'ancien testament qui patiemment btit - La maison temporelle. - _Voici, j'envoie mon ange devant ta face, qui prparera ton chemin - devant toi._ - - - - Et aussi l'ancien testament est comme une image qui marche devant le - nouveau testament. - Et comme une image en mme temps il est trs fidle et en mme temps - il est l'envers. - Il est contraire. Ainsi est l'histoire sainte. - Le testament charnel est une histoire, une image du testament - spirituel. - L'ancien testament temporel est une image du nouveau testament - ternel. - Et dans le nouveau testament s'il s'agit de gloire, - Il s'agit d'une gloire qui ne se ramasse gure sur les trnes, - (Except saint Louis et le trne de France). - - - - Tout l'ancien testament est une figure, une image d'ensemble et de - dtail - Trs fidle, trs exacte, - (Mais fidlement inverse, exactement inverse), - Du nouveau testament dans son ensemble et dans son dtail. - Dans l'ancien testament la cration est au seuil, - Au commencement qui est le commencement du monde. - Et dans le nouveau testament le jugement est la fin. - Le jugement qui est proprement le contraire de la cration, - Le pied oppos, qui est proprement une contre-cration. - Car dans la cration j'ai fait le monde, - (Temporel) - Et dans le jugement je le dfais. - Ainsi le jugement est proprement le contraire et ce qui balance la - cration. - Ce que l'on peut mettre, ce qui est en face de la cration. - - - - J'ai dcoup le temps dans l'ternit, dit Dieu. - Le temps et le monde du temps. - La cration fut le commencement et le jugement sera la fin. - (Du temps) (Du monde du temps). - C'est exactement une symtrie, un balancement. - Ce que j'ai ouvert, je le fermerai. - Le jour de la cration (les six jours) j'ai ouvert un certain monde - (On le connat de reste) - (On le sait, on en a assez parl) - Enfin la premire heure du premier des six jours de la cration j'ai - commenc une certaine histoire, - Et le jour du jugement je la fermerai. - Or tout l'ancien testament part de ce jugement que je fis de crer. - Et tout le nouveau testament va vers ce jugement que je ferai de - juger. - Ainsi l'ancien testament est symtrique au nouveau. - Et (contre) balance le nouveau. - Et tout l'ancien testament part de cette cration. - Et tout le nouveau testament va vers ce jugement - Et dans l'ancien testament le Paradis est au commencement. - Et c'est un Paradis terrestre. - Mais dans le nouveau testament le Paradis est la fin. - Et je vous le dis c'est un Paradis - cleste. - Et tout l'ancien testament va vers Jean le Baptiste et vers Jsus. - Mais tout le nouveau testament vient de Jsus. - C'est comme une belle vote qui monte des deux cts vers la clef de - vote. - Et Jsus est la clef de vote. Ainsi est la vote de cette nef. - Et la pierre qui monte suivant la courbe de cette nef, - Dcidant, dessinant, d'avance et mesure, la courbe de cette vote, - Formant la courbe de cette vote, - La pierre qui monte du bas s'avance hardiment, - Et fidlement et srement, - En toute scurit sans aucune inquitude, - Parce que montante elle sait trs bien - Qu'elle trouvera la clef de vote exacte au rendez-vous, - A la juste intersection, au sacr croisement et la clef de vote, - c'est Jsus. - Et ensemble toute la vote soutient et porte et hausse et maintient - la clef - Comme une norme paule ronde qui sans cou soutiendrait une seule - tte mais la clef seule, - La clef qui parachve, - Seule aussi ensemble est ce qui soutient seule la vote et le tout. - Et la dernire pierre avant la clef est Jean le Baptiste. - Mais la premire pierre aprs la clef est Pierre le fondateur. - _Tu es Pierre et sur cette pierre._ - Et il fut crucifi la tte en bas, - C'est--dire en redescendant. - Et comme la pierre est quadrangulaire, - Il y a les quatre angles et les quatre lignes du carr. - Et l'on dit _selon Matthieu, selon Marc, selon Luc, selon Jean,_ - C'est--dire _en suivant la ligne de Matthieu, en suivant la ligne de - Marc, en suivant la ligne de Luc,_ - Et _en suivant la ligne de Jean._ - Et aux quatre coins sont assis le jeune homme, le lion, le taureau et - l'aigle. - Car l'glise est quadrangulaire, - Comme elle est lapidaire tant fonde sur la quadrangulaire - Pierre. - - - - Et encore l'ancien testament est tout linaire. - C'est une longue, c'est une grle ligne des prophtes. - Et les prophtes y viennent l'un aprs l'autre - Comme les peupliers viennent l'un aprs l'autre dans cette belle - ligne. - Dans cette belle avenue de peupliers. - Et tout l'ancien testament c'est cette belle, cette longue avenue de - peupliers. - Venue des profondeurs de la plaine et marchant droit sur la plaine. - Cette longue avenue, cette longue ligne fidle - (Sans largeur). - Les peupliers y sont placs l'un aprs l'autre, les prophtes y sont - placs l'un aprs l'autre. - Sur la range double. - Venante, sortie, venue des profondeurs de l'horizon la noble alle, - La fidle, la directe alle droite linaire - Droite l'avenue s'avance sur la plaine droite. - Car elle sait o elle va. - Et elle ne va pas moins que. - Directement elle va droit au seuil du chteau. - Et elle conduit, et elle amne, et elle introduit le regard et le pas. - Elle seule conduit au seuil mais elle ne franchit pas le seuil, elle - ne passe pas le pas de la porte. - Elle ne se prolonge pas l'intrieur du chteau. - Mais le quadrangulaire chteau du nouveau testament - S'ouvre ce seuil et la longue alle de peupliers ne s'y continue - pas. - Mais la cour d'honneur s'y ouvre, et les btiments du chteau. - Et le beau perron pour monter et les quadrangulaires murailles. - Et ainsi le nouveau testament a une dimension de plus. - Car l'ancien testament est une ligne - Mais le nouveau couvre une surface. - - - - Ou encore l'ancien testament est cette fine, cette grle - Cette uniquement fidle alle de peupliers, - Perdue dans la plaine rase - Mais le nouveau testament est le solide parc du chteau. - Le robuste bois de chnes, carr, - Bien clos derrire ses quadrangulaires murailles, - Et qui couvre toute la surface. - - - - Ou encore l'ancien testament est cette vote qui monte en une seule - arte, - En une seule nervure et le nouveau testament - C'est la mme vote qui retombe, - Qui redescend en toute une nappe. - Et l'arte qui monte part de la terre et c'est une arte charnelle. - Mais cette nappe qui redescend vient de l'esprit - Et c'est une nappe spirituelle. - Et l'arte et la nervure qui monte part du temps et est une - temporelle arte. - Mais la nappe qui redescend vient de l'ternit et c'est - Une ternelle nappe. - - - - Et la clef de cette mystique vote. - La clef elle-mme - Charnelle, spirituelle, - Temporelle, ternelle, - C'est Jsus, - Homme, - Dieu. - - - - Et la cration fut une sorte d'ouverture du temps et de fermeture en - quelque sorte de l'ternit. - Or le jugement sera proprement la fermeture du temps - Et la totale et la dfinitive - Rouverture de l'ternit. - - - - Ou encore l'ancien testament est le lac profond qui reflte la haute - fort. - Et la fort est toute dans le lac mais elle n'y est pas. - Et le lac sombre et le lac profond est enfonc dans la terre. - Et dans le lac le ciel est au fond. - Mais vers le haut la haute fort. - Partant du bord du lac. La haute fort relle. - Hausse une tte relle. - Fait monter une sve relle. - Vers le seul profond ciel rel. - - - - On envoie les enfants l'cole, dit Dieu. - Je pense que c'est pour oublier le peu qu'ils savent. - On ferait mieux d'envoyer les parents l'cole. - C'est eux qui en ont besoin. - Mais naturellement il faudrait une cole de moi. - Et non pas une cole d'hommes. - - - - On croit que les enfants ne savent rien. - Et que les parents et que les grandes personnes savent quelque chose. - Or je vous le dis, c'est le contraire. - (C'est toujours le contraire). - Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui ne savent rien. - Et ce sont les enfants qui savent - Tout. - - - - Car ils savent l'innocence premire. - Qui est tout. - - - - Le monde est toujours l'envers, dit Dieu. - Et dans le sens contraire. - Heureux celui qui resterait comme un enfant - Et qui comme un enfant garderait - Cette innocence premire. - - - - Mon fils le leur a assez dit. - Sans aucun dtour et sans aucune attnuation. - Car il parlait net et ferme. - Et clair. - Heureux non pas mme, non pas seulement celui - Qui serait comme un enfant, qui resterait comme un enfant. - Mais proprement heureux celui qui est (un) enfant, qui reste un - enfant. - Proprement, prcisment l'enfant mme qu'il a t. - Puisque justement il a t donn tout homme - D'tre. - Puisqu'il est donn tout homme d'avoir t - Un jeune enfant laiteux. - - - - Puisqu'il a t donn tout homme cette bndiction. - Cette grce unique. - - - - Et le royaume du ciel n'est pas un moindre prix. - A un autre prix. - Mon fils le leur a assez dit. - Et en termes assez exprs. - - - - Le royaume du ciel ne sera que pour eux. - Et il n'y en aura que pour eux. - _A cette heure-l s'approchrent les disciples de Jsus, disant: Qui, - penses-tu, est plus grand dans le royaume des cieux?_ - - _Et appelant Jsus un petit enfant, le plaa au milieu d'eux,_ - - _Et dit: En vrit je vous le dis, si vous ne vous convertissez - point, et ne vous rendez point comme ces petits enfants, vous - n'entrerez pas dans le royaume des cieux._ - - _Quiconque donc se sera humili comme ce petit enfant, voil celui - qui est plus grand dans le royaume des cieux._ - - _Et celui qui reoit un tel enfant en mon nom, me reoit._ - - _Mais celui qui aura scandalis un seul de ces tout petits qui - croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'on lui pende au cou une - meule d'ne, et qu'on le jette au profond de la mer._ - - - - On a des coles, dit Dieu. Je pense que c'est pour dsapprendre - Le peu que l'on sait. - La vie aussi est une cole, disent-ils. On y apprend tous les jours. - Je la connais, cette vie qui commence au baptme et qui finit - l'extrme-onction. - C'est une usure perptuelle, une constante, une croissante - fltrissure. On descend tout le temps. - Heureux celui qui peut rester tel que le jour de son baptme - Et de sa premire communion. La vie commence au baptme, dit Dieu. - Sera-t-il dit qu'elle finit la premire. - Et non point la dernire communion. - - - Sera-t-il dit que l'homme finit sa premire communion. - Et non point au viatique, qui est sa dernire communion. - - - - Ils s'emplissent d'exprience, disent-ils; ils gagnent de - l'exprience; ils apprennent la vie; de jour en jour ils amassent - de l'exprience. Singulier trsor, dit Dieu - Trsor de vide et de disette. - Trsor de la disette des sept annes, trsor de vide et de - fltrissure et de vieillissement. - Trsor de rides et d'inquitudes. - Trsor des annes maigres. Accroissez-le, ce trsor, dit Dieu. Dans - des greniers vides - Vous entasserez des sacs vides - D'une gypte vide. - Vous accroissez le trsor de vos peines et de vos misres. - Et les sacs de vos soucis et de vos petitesses. - Vous acqurez de l'exprience, dites-vous, vous accroissez votre - exprience. - Vous allez toujours en descendant, dit Dieu, vous allez toujours en - diminuant, vous allez toujours en perdant. - Vous allez toujours en pente. Vous allez toujours en vous fltrissant - et en vous ridant et en vieillissant. - Et vous ne remonterez jamais cette pente. - Ce que vous nommez l'exprience, votre exprience, moi je le nomme - La dperdition, la diminution, le dcroissement, la perte de - l'esprance. - - Car je le nomme la dperdition prtentieuse, - La diminution, le dcroissement, la perte de l'innocence. - - - - Et c'est une dgradation perptuelle. - - - - Or c'est l'innocence qui est pleine et c'est l'exprience qui est - vide. - C'est l'innocence qui gagne et c'est l'exprience qui perd. - - C'est l'innocence qui est jeune et c'est l'exprience qui est vieille. - C'est l'innocence qui crot et c'est l'exprience qui dcrot. - - C'est l'innocence qui nat et c'est l'exprience, qui meurt. - C'est l'innocence qui sait et c'est l'exprience qui ne sait pas. - - C'est l'enfant qui est plein et c'est l'homme qui est vide. - Vide comme une courge vide et comme un tonneau vide: - - Voil, dit Dieu, ce que j'en fais, de votre exprience. - - - - Allez, mes enfants, allez l'cole. - Et vous, hommes, allez l'cole de la vie. - Allez apprendre - A dsapprendre. - - - - Toute histoire s'est joue deux fois, dit Dieu. Une fois en juiverie. - Et une fois en chrtiennerie. L'enfant (Jsus) s'est jou deux fois. - Une fois en Benjamin et une fois dans l'enfant Jsus. - Et l'enfant perdu et la brebis perdue et la drachme perdue s'est - joue deux fois. - Et la premire fois ce fut dans Joseph, _je suis Joseph votre frre_. - Il fallait que cela ft jou, dit Dieu. Et deux fois plutt qu'une. - Car il y a dans l'enfant, car il y a dans l'enfance une grce unique. - Une entiret, une premiret - Totale. - Une origine, un secret, une source, un point d'origine. - Un commencement pour ainsi dire absolu. - Les enfants sont des cratures neuves. - Eux aussi, eux surtout, eux premiers ils prennent le ciel de force. - _Rapiunt_, ils ravissent. Mais quelle douce violence. - Et quelle agrable force et quelle tendresse de force. - Comme un pre endure volontiers - Comme il aime endurer les violences de cette force, - Les embrassements de cette tendresse. - Pour moi, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde - Qu'un gamin d'enfant qui cause avec le bon Dieu - Dans le fond d'un jardin. - Et qui fait les demandes et les rponses (C'est plus sr). - Un petit homme qui raconte ses peines au bon Dieu - Le plus srieusement du monde. - Et qui se fait lui-mme les consolations du bon Dieu. - Or je vous le dis ces consolations qu'il se fait. - Elles viennent directement et proprement de moi. - - - - Je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde, dit Dieu. - Qu'un petit joufflu d'enfant, hardi comme un page, - Timide comme un ange, - Qui dit vingt fois bonjour, vingt fois bonsoir en sautant. - Et en riant et en (se) jouant. - Une fois ne lui suffit pas. Il s'en faut. Il n'y a pas de danger. - Il leur en faut, de dire bonjour et bonsoir. Ils n'en ont jamais - assez. - C'est que pour eux la vingtime fois est comme la premire. Ils - comptent comme moi. - C'est ainsi que je compte les heures. - - - - Et c'est pour cela que toute l'ternit et que tout le temps - Est (comme) un instant dans le creux de ma main. - - - - Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant sa prire, - dit Dieu. - Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde. - Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde. - Et pourtant j'en ai vu des beauts dans le monde - Et je m'y connais. Ma cration regorge de beauts. - Ma cration regorge de merveilles. - Il y en a tant qu'on ne sait pas o les mettre. - J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler sous mes pieds - comme les sables de la mer. - J'ai vu des journes ardentes comme des flammes. - Des jours d't de juin, de juillet et d'aot. - J'ai vu des soirs d'hiver poss comme un manteau. - J'ai vu des soirs d't calmes et doux comme une tombe de paradis - Tout constells d'toiles. - J'ai vu ces coteaux de la Meuse et ces glises qui sont mes propres - maisons. - Et Paris et Reims et Rouen et des cathdrales qui sont mes propres - palais et mes propres chteaux. - Si beaux que je les garderai dans le ciel. - J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de chrtient. - J'ai entendu chanter la messe et les triomphantes vpres. - Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France. - Qui sont plus beaux que tout. - J'ai vu la profonde mer, et la fort profonde, et le coeur profond de - l'homme. - J'ai vu des coeurs dvors d'amour - Pendant des vies entires - Perdus de charit. - Brlant comme des flammes. - J'ai vu des martyrs si anims de foi - Tenir comme un roc sur le chevalet - Sous les dents de fer. - (Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute une vie - Par foi - Pour son gnral (apparemment) absent). - J'ai vu des martyrs flamber comme des torches - Se prparant ainsi les palmes toujours vertes. - Et j'ai vu perler sous les griffes de fer - Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des diamants. - Et j'ai vu perler des larmes d'amour - Qui dureront plus longtemps que les toiles du ciel. - Et j'ai vu des regards de prire, des regards de tendresse, - Perdus de charit - Qui brilleront ternellement dans les nuits et les nuits. - Et j'ai vu des vies tout entires de la naissance la mort, - Du baptme au viatique, - Se drouler comme un bel cheveau de laine. - Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le - monde - Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prire - Sous l'aile de son ange gardien - Et qui rit aux anges en commenant de s'endormir. - Et qui dj mle tout a ensemble et qui n'y comprend plus rien - Et qui fourre les paroles du _Notre Pre_ tort et travers - ple-mle dans les paroles du _Je vous salue Marie_. - Pendant qu'un voile dj descend sur ses paupires - Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix. - J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis. - Je n'ai jamais rien vu de si drle et par consquent je ne connais - rien de si beau dans le monde - Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prire - (Que ce petit tre qui s'endort de confiance) - Et qui mlange son _Notre Pre_ avec son _Je vous salue Marie_. - Rien n'est aussi beau et c'est mme un point - O la sainte Vierge est de mon avis. - L-dessus. - Et je peux bien dire que c'est le seul point o nous soyons du mme - avis. Car gnralement nous sommes d'un avis contraire. - Parce qu'elle est pour la misricorde. - Et moi il faut bien que je sois pour la justice. - - - - Aussi, dit Dieu, comme je comprends mon fils. Mon fils le leur a - assez dit. (Or il faut entendre toutes les paroles de mon fils au - pied de la lettre). _Sinite parvulos._ Laissez venir. - _Sinite parvulos venire ad me._ Laissez les tout petits venir moi. - Les petits enfants. - _Alors lui furent offerts des tout petits pour qu'il leur impost les - mains, et prit. Or les disciples les rabrouaient._ - - - _Mais Jsus leur dit: Laissez les tout petits, et ne les empchez - point de venir moi: talium est enim regnum coelorum. De tels en - effet est le royaume des cieux._ Aux tels, aux comme eux appartient - le royaume des cieux. - - - _Et quand il leur eut impos les mains, il s'en alla._ - - - - Vous autres hommes, (dit Dieu), essayez donc seulement de faire un - mot d'enfant. - Vous savez bien que vous ne pouvez pas. - Et non seulement vous ne pouvez pas en faire. - Pas mme un seul, mais quand on vous en fait - Vous ne pouvez pas mme les retenir. Quand un mot d'enfant clate - parmi vous - Vous vous rcriez, vous clatez vous-mmes d'une admiration - Sincre et profonde et qui vous rachterait et laquelle je rends - justice. - Et vous dites, de partout vous dites, - Vous dites des yeux, vous dites de la voix, - Vous riez, vous dites en vous-mmes et vous dites tout haut table: - Il est bon, celui-l, je le retiens. Et vous vous jurez - D'en faire part vos amis, de le dire tout le monde, - Tant vous avez d'orgueil pour vos enfants (je ne vous en veux pas, - dit Dieu. - C'est encore ce que vous avez de meilleur et c'est ce qui vous - rachterait). - Vous croyez que vous allez facilement le rapporter. - Mais quand vous allez tout flambants pour le rapporter, - Vous vous apercevez que vous ne le savez plus. - Et non seulement cela, mais que vous ne pourrez plus le retrouver. Il - s'est vanoui de votre mmoire. - C'est une eau trop pure qui a fui de votre sale mmoire, de votre - mmoire souille. - Qui a voulu fuir, qui n'a pas voulu y rester. - Vous vous rendez trs bien compte qu'il tait une certaine place, - qu'il avait un certain got, - Qu'il tait l, qu'il occupait cette certaine place, qu'il tait dans - cette rgion, qu'il tenait cette place, qu'il avait un certain - volume. Mais vous avez la sensation nette - Qu'il est parti ou plutt qu'il est reparti et qu'il ne reviendra - jamais plus, - Que d'ailleurs vous tiez parfaitement indigne - Qu'il demeurt et vous restez bouche be et vous avez parfaitement la - sensation - Que vous seriez parfaitement incapable de le retrouver, - C'est--dire de le faire revenir, - Parce que c'est d'une tout autre qualit d'me. - - - - Et vous le sentez bien, que c'est ainsi, que c'est juste, et que rien - n'y reviendra, et que rien n'y fera plus. - Et que c'est votre ancienne me, - hommes, - qui a pass, - - - - Hommes malins alors vous ne faites plus le malin. - Hommes savants alors vous ne faites plus le savant. - Hommes qui avez t l'cole alors vous ne savez plus rien - Et vous n'avez plus qu' courber le front - (C'est d'ailleurs ce que vous faites, il faut vous rendre cette - justice) - Quand un mot d'enfant passe dans le cercle de famille, - Quand un mot d'enfant - Tombe - Dans le fatras quotidien, - Dans le bruit quotidien, - (Dans le soudain silence) - Dans le recueillement soudain - De la table de famille. - O hommes et femmes assis cette table soudain courbant le front vous - coutez passer - Votre ancienne me. - - - - Quand un mot d'enfant tombe - Comme une source, comme un rire, - Comme une larme dans un lac. - - - - O hommes et femmes assis cette table soudain courbant le front, - l'oeil fixe, et les doigts immobiles et arrts et lgrement - tremblants sur le morceau de pain, - Les doigts agits d'un lger tremblement, la respiration arrte, - Vous coutez passer - Votre ancienne me. - - - - Une voix est venue, - Hommes table, - Comme d'une autre cration mme. - - - - Une voix est monte, - Hommes table, - Une voix est venue, - C'est d'un monde o vous tiez. - - - - Une source a jailli, - Hommes table, - C'est la source de votre premire me. - Vous aussi vous avez ainsi parl. - - - - Vous tiez d'autres hommes, hommes table. - Vous tiez d'autres tres, hommes table. - Vous tiez des enfants comme eux. - - - - Vous faisiez des mots d'enfants, hommes table. - Allez donc prsent faire des mots d'enfants. - - - - Un mot est pass, un mot est mont, un mot est venu, hommes table. - Un mot est tomb dans le silence de votre table. - Et soudain vous avez reconnu. - Et soudain vous avez salu. - Votre ancienne me. - - - - Un mot a jailli tourdi. - Un mot a vol tourneau. - _Hastis musars._ - Et frmissants vous avez senti passer - Toute la jeunesse - Du vieux - Dieu. - - - - Ils sont le lait et le miel, dit Dieu, une innocence dont on n'a pas - ide. (Et les hommes sont le pain et le vin). - Lavs de l'eau ils sont comme une autre chair, n'tant pas seulement - d'une autre me. - D'une autre qualit d'me. - Lavs de l'eau ils sont une autre nourriture, une chair plus tendre, - ils sont le lait mme et le miel. - - - - Et l'homme, Hommes la sainte Table, Hommes la Table ternelle, - L'Homme est le Pain et le Vin - L'Homme est une nourriture plus forte, une nourriture virile. - Mais l'enfant est une blanche nourriture, une pure nourriture, une - nourriture plus tendre. - Et le Pain et le Vin sont des Nourritures adultes, de dures - Nourritures d'homme. - Et ce Vin venait de cette Grappe. Mais ce lait et ce miel venaient - des ruisseaux mmes. - _Et tant alls jusqu'au Torrent-de-la-Grappe de raisin, ils - couprent une branche de vigne avec sa grappe, que deux hommes - portrent sur un levier. Ils prirent aussi des grenades et des - figues de ce lieu-l,_ - - _qui fut appel depuis Nehel-escol, le Torrent-de-la-Grappe, parce - que les enfants d'Isral emportrent de l cette grappe de raisin._ - - - - _Ils leur dirent: Nous avons t dans le pays o vous nous avez - envoys, et o coulent vritablement des ruisseaux de lait et de - miel, comme on le peut connatre par ces fruits._ - - _Mais elle a des habitants trs forts, et de grandes villes fermes - de murailles. Nous y avons vu la race d'Enac._ - - - - _Sinite parvulos venire ad me. - Talium est enim regnum coelorum_ c'est le mot de mon fils. - Mais ce n'est pas seulement le mot de mon fils. C'est mon mot. - Quel engagement, l'glise, ma fille l'glise me le fait reprendre - Et me le fait dire (or je ne dmentirai jamais une liturgie. - Une prire, une oraison de ma fille l'glise). - Par l'glise, par le ministre du prtre j'ai repris l'engagement, - j'ai repris le mot de mon fils: - _Laissez venir moi les tout petits. - Des tels est en effet le royaume des cieux._ - Ainsi ma liturgie romaine se noue ma prdication centrale et - cardinale - Et ma prophtie judenne. - Et la chane est juive et romaine en passant par un gond, par une - articulation. - Par une origine centrale. - Tout est annonc par ma prophtie juive. - Tout au centre, tout au coeur est ralis, tout est consomm par mon - fils. - Tout est consomm, tout est clbr par ma liturgie romaine. - - Le prophte juif prdit. - Mon fils dit. - Et moi je redis. - - Et on me fait redire. - - - - Et il y a un rappel, un cho, un report et comme un retour, qui est - saint Louis. - Je veux dire: Il y a un rappel, un cho, un report et comme un retour - qui sont les saints. - - - - Il y a un reflet. - - - - Il y a une lumire avant, une lumire pendant, une lumire, un reflet - aprs. - - - - On a t trois fois en gypte, dit Dieu. Et une fois c'est Joseph. - Et une fois c'est Jsus. - Et une fois c'est saint Louis. - - - - On a t trois fois en gypte et c'est une terre singulire. - - - - Et une fois c'tait Joseph conduisant Jacob c'est--dire Isral. - Et une fois ce fut le Joseph conduisant Jsus. - Et une fois ce fut saint Louis conduisant Joinville - Et le menu peuple de France et les autres barons franais. - - - - Singulire gypte, dit Dieu, singulire destine de cette gypte - temporelle. - Haute et triple destine. On y fit trois voyages. - Une fuite. Une fuite. Une croisade. - Une entre. Une retraite. Une croisade. - Un enfant vendu. Un enfant en fuite. Un roi en croisade. - Un ministre du roi. Un roi sur son ne. Un roi en prison. - O thtre d'gypte, on y a jou trois fois. - - - - Une fois avant. Une fois pendant. Une fois aprs. - - - - Longue destine temporelle, dit Dieu, patience temporelle, en vrit - cette terre a t fort honore. - Les pas ont march dans les pas, dit Dieu, le talon juste dans le - talon et les pieds ont retrouv leur propre trace. - C'est un pays de dsert, dit Dieu, du moins on le dit. - Ou plutt c'est une grasse valle longue toute borde, toute entoure - de dserts et l'on n'y accde point autrement que par le dsert et - le sable. - Mais sur ce sable les traces ne se sont point effaces et les pieds - ont retrouv la trace des pieds. - Les pieds nouveaux sont retombs juste dans les pieds antiques. - O terre antique, de loin en loin par le dsert, par la mer le - voyageur est venu. - Des sicles passaient, terre antique, des sicles d'intervalle, et - tout paraissait oubli. - Mais aprs des sicles d'intervalle par le dsert, par la mer ton roi - revenait, terre antique, ton roi voyageur. - Et les pieds n'hsitaient point pour se poser dans la trace des pieds. - Ton roi est venu trois fois, terre antique, terre destine. - - La premire fois c'tait un petit garon vendu esclave - A des marchands - Et tu en fis le ministre de ton roi. - - La deuxime fois c'tait un petit garon qu'on faisait fuir dos - d'ne. - Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois. - - _Soyez parfaits comme votre Pre cleste est parfait._ Et la - troisime fois c'tait - le roi de France, - Rcemment dbarqu de ses royales - Galres. - - - - Des sicles et des sicles passaient, terre d'gypte, des sicles - d'intervalle, - Et tout paraissait oubli. - Mais toujours ton roi est revenu - Au rendez-vous. - - - - Terre antique, au coeur fertile, au front couronn de sables, - Nul sable jamais n'a effac, - Terre antique nul sable n'effacera - La trace de ces pas. - - - - Terre antique entoure, terre antique cerne d'un infranchissable - Sable, dsert aux plis infranchissables tu as t franchi trois fois. - Terre antique trois fois ton roi - A trouv le chemin de ton coeur. - - - - Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu t'endors dans un - long sommeil mais tu as t rveille trois fois. - - - - Et une fois c'tait un petit juif. - Et une fois c'tait un petit juif. - Et une fois c'tait un baron franais. - - - - Et la premire fois c'tait le Prophte. - Et la troisime fois c'tait le Saint. - Mais la deuxime fois qui tait-ce, sinon la fois le Prophte et le - Saint. - - - - O terre antique, terre d'gypte tu parais dormir, mais tu as t - honore trois fois. - - - - Et la premire fois c'tait sous l'ancienne loi, - Presque au commencement de l'ancienne loi. - - Et la deuxime fois; et la troisime fois c'tait sous la loi - nouvelle, - Dans la floraison de la loi nouvelle. - - Mais la deuxime fois qu'est-ce que c'tait, - Sinon sous cet achvement, sous ce couronnement de l'ancienne loi - Que fut cette naissance et cette enfance et ce commencement de la loi - nouvelle. - - - - O terre antique, terre d'gypte tu parais dormir, mais tu as t - visite trois fois. - - - - Et la premire fois c'tait le Juste. - Et la troisime fois c'tait le Saint. - Mais la deuxime fois qui tait-ce, sinon la fois le Juste et le - Saint. - - - - O terre antique, terre d'gypte, terre la longue mmoire tu parais - dormir mais tu as t foule trois fois. - - - - Et la premire fois c'tait le roi des Juifs. - Et la troisime fois c'tait le roi de Chrtient. - Mais la deuxime fois, qui tait-ce, _rex Judaeorum_, sinon la fois - le roi des Juifs - Et le roi de Chrtient. - - - - Terre antique, terre d'gypte tu parais endormie, mais ton sommeil a - t troubl trois fois - Par les pas qui venaient. - - - - Terre tu as t bnie trois fois et toi dsert strile tu as t - arros trois fois. - _Rorate, coeli, desuper. Et nubes pluant justum. - Cieux, faites votre rose, d'en haut. Et que les nuages pleuvent le - Juste._ - - - - _Cieux, faites descendre votre rose._ O terre d'gypte, dit Dieu, - singulire terre, - Tu as fourni une singulire histoire, - Tu as fourni une singulire destine. - Tu as t grandement honore temporellement, - Terre endormie trois fois rveille, - Terre ignore trois fois visite, - Terre oublie trois fois remmore - - - - Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophte parle avant. - Mon fils parle pendant. - Le saint parle aprs. - - Et moi je parle toujours. - - - - Et c'est l que l'on voit que mon fils est le centre et le coeur et - la vote et la clef - Et la nef et le croisement de l'axe, - Et le point de l'articulation. - Et le gond qui fait tourner la porte. - Le prince des prophtes et le prince des saints. - - - - Le prophte, le juste vient devant. - Mon fils vient pendant. - Le saint vient aprs. - - Et moi je viens toujours. - - Et l'glise, qui est la communion des saints et la communion des - fidles vient aussi aprs, vient aussi toujours. - - - - Or je ne laisserai pas manquer mon glise, dit Dieu, je ne la - laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir. - Terre antique d'gypte qui dors faussement, dit Dieu, qui rellement - veilles, - Je m'engage autant dans les commandements de l'glise que dans mes - propres - Commandements. - Je m'engage autant dans les enseignements de l'glise que dans mes - propres - Enseignements. - Je m'engage autant dans une liturgie que je me suis engag avec Mose - Et que mon fils avec eux s'est engag sur la montagne. - Or cela, ce que mon fils a dit une fois, _sinite parvulos venire ad - me,--laissez les petits venir moi,_--je le redis, on me le fait - redire toutes les fois (quel engagement). - Et mon fils l'avait dit de quelques enfants qui jouaient, et qui, - aussitt bnis, le quittrent pour retourner jouer. - Mais moi je le dis, on me le fait dire chaque enfant qui ne - retournera plus jouer, - Sinon dans mon paradis. - - - - Or cela (quel engagement) je le redis cet office des morts, qui - tout vient aboutir. - Auquel tout s'achemine. _Office des morts pour l'enterrement d'un - enfant._ Le Clbrant se revt d'un surplis et d'une tole blanche. - Et comme le jour du baptme il est all chercher l'enfant jusqu'au - seuil de l'glise, - Qui est le seuil de ma maison, - Et ainsi le seuil de la Maison de son Pre, - Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l'enfant dans la - paroisse jusqu' la Maison de son pre. - Jusqu'au seuil de la maison de son pre. - Et la Croix mme marche porte au-devant de cet enfant qui est mort - dans la paroisse. - Et quand le cortge revient vers l'glise - La croix marche porte devant. - La croix et le prtre et le rpondant et les enfants de choeur - marchent en avant. - Et par la grande rue du village tout le village. - Toute la paroisse suit derrire. - Les hommes et les femmes et les enfants. - Et les femmes pleurent. Et tout est blanc. - Et le clbrant chante - le vieux psaume du roi David, - _Beati immaculati in via. - Heureux les sans tache dans la voie._ - - - - _Heureux les immaculs dans la voie. - Beati immaculati in via._ - Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant de martyrs. - Les seuls qui seront rellement blancs. - Rellement purs. - Les seuls qui seront rellement sans tache ce seront - Ces malheureux enfants que les soldats d'Hrode - Massacrrent au bras de leur mre. - O saints Innocents serez-vous donc les seuls. - Saints Innocents serez-vous donc les purs. - Saints Innocents serez-vous donc les blancs et les sans tache. - _Beati immaculati in via. - Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie. - Ego sum via, veritas et vita. - Je suis la voie, la vrit et la vie._ - O saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que vous tes - Les seuls innocents. - Et que Franois mme mon serviteur auprs de vous n'est point pauvre. - Et que mon serviteur saint Louis des Franais - Auprs de vous n'est point innocent. - Sera-t-il dit qu'il y a dans la vie, et dans l'existence de cette - terre, une telle amertume, une telle lassitude. - Une telle ingratitude. - Une telle fltrissure. - Un tel voilement. - Un tel irrvocable vieillissement de l'me et du corps. - Une telle marque, de telles rides ineffaables. - Un tel hbtement qui ne sera plus aiguis. - Une telle fivre qui ne sera plus rafrachie. - Une telle pente qui ne sera point remonte. - Un tel pli de mmoire, d'impuissance d'oublier. - Un tel principe, un tel pli de blessure au coin des lvres - Que les plus grandes saintets du monde n'effaceront jamais ce pli. - Et que les plus grandes saintets du monde ne vaudront jamais - Les lvres sans pli, les mes sans mmoire, - les corps sans blessure - De ces grands saints et de ces grands martyrs qui ne quittrent le - sein de leur mre - Que pour entrer dans le royaume des cieux. - Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reurent de la vie - aucune blessure - Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume des cieux. - Les seuls des chrtiens assurment qui sur terre n'aient jamais - entendu parler d'Hrode. - Et qui le nom d'Hrode sur terre n'ait jamais rien dit. - Sera-t-il dit que les plus grandes saintets du monde - Des vies entires de saintet - N'auront pas dpli, n'auront pas drid les mes. - Et que le chevalet mme n'aura point acquis aux martyrs - Une certaine blancheur, une certaine premiret, - Une certaine entiret - De la toute premire - Innocente enfance. - Et que ce qui est regagn, dfendu pied pied, repris, gagn, - N'est point le mme que ce qui n'a jamais t perdu. - Et qu'un papier blanchi n'est point un papier blanc. - Et qu'un tissu blanchi n'est point une blanche toile. - Et qu'une me blanchie n'est point une me blanche. - Et que les plus prs de moi ce seront ces blancs enfants laiteux - Qui n'ont jamais rien su de la vie et rien fait de l'existence - Que de recevoir un bon coup de sabre, - Je veux dire plac au bon moment. - - - - _En ce temps-l, l'Ange du Seigneur apparut en songe Joseph, - disant: Lve-toi, et prends ton enfant, et sa mre, et fuis en - gypte, et restes-y jusqu' ce que je te le dise. Car il arrivera - qu'Hrode cherchera l'enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit - l'enfant, et sa mre, de nuit, et se retira en gypte: et il y - resta jusqu' la mort d'Hrode: afin que ft accompli ce qui fut - dit par le Seigneur parlant par son Prophte: D'gypte j'ai appel - mon fils. Alors Hrode, voyant qu'il avait t tromp par les Mages - entra dans une grande colre, et envoya tuer tous les enfants, qui - taient Bthlehem, et dans toute sa contre, depuis deux ans et - au-dessous, selon, le temps qu'il s'tait inform des Mages. Alors - fut accompli ce qui fut dit par le Prophte Jrmie disant: Vox in - Rama audita est, ploratus et ululatus multus: Rachel plorans filios - suos, et noluit consolari, quia non sunt._ - - - - _Une voix fut entendue dans Rama, un pleurement et un grand - hululement: Rachel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas tre - console,--quia non sunt,--parce qu'ils ne sont pas._ - - - - _J'ai vu_, dit Jean, - - _En ces jours-l: J'ai vu sur la montagne de Sion l'Agneau debout, et - avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom - de son Pre crit sur le front. Et j'entendis une voix du ciel, - comme une voix de beaucoup d'eaux, et comme la voix d'un grand - tonnerre: et une voix, que j'entendis, comme de citharades - citharizant sur leurs cithares._ - - _Et ils chantaient_ - - _quasi canticum novum,_ - - _comme un cantique nouveau devant le sige,_ - - _et devant les quatre animaux, et les vieillards:_ - - - - _et nemo poterat dicere canticum,_ - - - - _et personne ne pouvait dire ce cantique,_ - - - - _nisi illa centum quadraginta quatuor millia,_ - - - - _sinon ces cent quarante-quatre mille,_ - - - - _qui empti sunt de terra._ - - _qui furent enlevs,_ - - _qui ont t enlevs de la terre._ - - - - Tu entends bien, mon enfant, _qui empti sunt de terra, qui ont t - enlevs de la terre_. Tout le monde est enlev de la terre, son - jour, son heure. - Mais tout le monde est enlev de la terre trop tard, quand dj la - terre a pris sur lui. - Tout le monde est enlev de la terre quand il est dj terreux. - Quand sa mmoire est terreuse et quand son me est terreuse. - Quand la terre s'est colle lui et quand elle a laiss sur lui - Une ineffaable marque. - Mais eux, eux seuls, _empti sunt de terra_, littralement _ils furent - enlevs de la terre_ - Avant qu'ils fussent aucunement entrs en terre. - Avant que cette terre leur et donn, leur ait laiss - La moindre marque terreuse. - _Empti sunt de terra_. La terre ne les prit point, ne les eut point. - La terre n'eut point commandement sur eux. - Ne les nourrit point. N'imprima point sur eux cette empreinte. - Cette marque indlbile. - _Ils furent enlevs de la terre_, c'est--dire de cette ingratitude - terreuse, - Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement terrien. - _Ils furent enlevs de la terre_, non pas y ayant t, comme nous, - comme tout le monde. - Mais _ils furent enlevs de la terre_, c'est--dire d'y tre mme. - D'y tre et ternellement d'y avoir t. - Sera-t-il dit, dit Dieu, que toutes les grandeurs de la terre et le - sang mme des martyrs - Ne vaudront pas de n'avoir pas t de la terre. - De n'avoir pas ce got terreux. - D'avoir t _enlev_ au commencement, - A l'origine, au point d'origine de cette vie terrestre. - De n'avoir pas ce pli et ce got d'une ingratitude. - D'une amertume. - Terreuse. - - - _Beati ac sancti._ Heureux et saints ces saints - Innocents. _Ceux-ci_, dit Jean, - - _Ceux-ci suivent l'Agneau partout o il ira._ - - _Hi sequuntur Agnum quocumque ierit._ - - _Hi empti sunt._ Encore. _Empti sunt. Furent enlevs_ - - _Hi empti sunt ex hominibus._ - - _Ceux-ci furent enlevs des hommes, - (D'entre les hommes, de parmi les hommes),_ - - _primitiae Deo, et Agno:_ - - _prmices Dieu, et l'Agneau:_ - - _et in ore eorum non est inventum mendacium:_ - - _et dans leur bouche, - et sur leur lvre ne fut point trouv le mensonge:_ - - (Le mensonge d'homme, le mensonge adulte, le mensonge terrestre. - Le mensonge terrien. - Le mensonge terreux). - - _sine macula enim sunt ante thronum Dei._ - - _sans tache ils sont en effet devant le trne de Dieu._ - - - - Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grce - Qui est dans l'enfance mme, au point d'origine de l'enfant. - Telle est cette innocence, cette blancheur, cet incommencement. - Tel est ce secret, cette faveur de ma grce, - (Cette justice injustifiable), - Qu'il y a ceux qui ont tremp dans la terre et ceux qui n'ont pas - tremp dans la terre. - Ceux qui sont marqus, tachs, clabousss de la terre et ceux qui ne - sont pas clabousss de la terre. - Et qu'il n'y en a que pour ceux qui n'ont pas tremp dans la terre et - qui ne sont pas clabousss de la terre. - Ce sont eux, dit l'Aptre, qui sur le mont de Sion entourent l'Agneau - debout. - Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui ont - Mon nom et le nom de mon Fils crit sur le front. - Et l'aptre entendit une voix du ciel - Comme une voix de beaucoup d'eaux. - Et comme la voix d'un grand tonnerre. - Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la cithare sur leur - cithare. - Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique. - Mais ils chantaient comme un cantique _nouveau_ devant le sige. - Et devant les quatre animaux, et les vieillards: - C'est un cantique _nouveau_ pour marquer - Cette ternelle nouveaut qu'il y a dans l'enfance. - Et qui est le grand secret de ma grce. - Cette renaissante, cette perptuellement renaissante, cette - ternellement renaissante nouveaut. - Et ce cantique nouveau vient de cette nouveaut mme. Il en sort. Il - en nat. - Or tel est leur privilge. Et il n'y en a point de plus grand: - _Personne_, (c'est--dire les plus grands saints et les martyrs mmes, - Des sicles et des vies d'preuves et de saintet, - D'exercices, de prires, - De travail, - De sang, de larmes; - - _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme Franois mon serviteur et pas - mme saint Louis mon serviteur; - - _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme les quatre tmoins, les - quatre rapporteurs; - Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean; et le jeune homme, et le lion, et - le taureau, et l'aigle; - - _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme Pierre le Fondateur; - - Et pas mme ceux qui trouvrent la mort combattant pour la dlivrance - du Saint-Spulcre; - - _Nemo poterat dicere canticum_, personne ne pouvait dire ce cantique. - (Tel est leur exorbitant privilge et la grande faveur injuste - De ma grce ternellement juste). - - _nisi illa centum quadraginta quatuor millia, qui empti sunt de - terra._ - - _si ce n'est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevs de la - terre._ - - - - _Christianus sum, je suis chrtien_, ce cri du tmoignage, - Profr dans les supplices les plus affreux, - Cri la face du ciel, - Cri doucement la face des bourreaux, - Ce cri du tmoignage, de ce tmoignage que nous nommons le martyre, - Profr sur un tel thtre et dans une telle, dans une si dure - condition, - Aux plus grands martyrs n'a point ouvert ce singulier, cet minent - privilge. - Ce privilge exorbitant, cet unique privilge. - Injuste. Juste. Purement gracieux. - Proprement gracieux. Et voici. - Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents. - Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants - N'ont eu qu' natre, et rien de plus. Tels sont les mystres, tels - sont les secrets. - Tels sont les jeux, telles sont les ingalits de ma grce. - Et le secret apparentement, la secrte accointance - De ma grce avec la tendresse et le lait. Tant d'autres. - Tant d'autres ont tmoign sous la serre et le bec - Et sous l'onglet - Sous la dent des lions et sous la lanire et sous la tenaille ardente - (Car il y en a eu de toutes sortes) - Et sous les hues des nations et sous la rue du peuple et sous la - clameur du peuple. - Et sous l'interrogatoire du prteur. - - - - Et tous ces tmoins et tous ces martyrs. Tant d'autres. - - - - Tant d'autres sont morts sur des routes perdues dans des plaines - perdues marchant la dlivrance du Saint-Spulcre. - Les reins briss, gisant par terre, crevant de fatigue. - Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable. - Les ctes rompues, couchs par terre, dix-huit cents lieues de leur - chteau. - Mourant de leurs blessures. Vids de leur sang comme des outres - perces. - (De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable buvait, et - qui se perdait dans le sable, - Pour jusqu' la rsurrection des corps). Tant d'autres. - Tant d'autres sont partis, tant d'autres sont morts. - Crevs de bataille, crevs de misre, crevs de lpre. - Et tant d'autres. - - - - (Et ils taient partis pour la dlivrance du Saint-Spulcre. Et ils - ne trouvrent - Que le royaume de Dieu et la vie ternelle). - - - - A tant d'autres. A tous ces autres tmoins, tous ces autres martyrs - il ne fut pas donn. - ternellement il n'est pas donn de chanter ce cantique _nouveau_. - Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hirarchie. - Une vie entire d'exercice et de prire. - Une vie d'preuve, une vie d'humilit n'y suffit pas. - Une vie de mrite, une vie de vertu n'y sert de rien. - Une vie de sang, une vie de larmes, une vie mme de grce n'y est - pour rien. - Car ce qu'il y faut prcisment c'est une vie qui ne soit pas entire. - Qui soit mme exactement tout le contraire d'tre entire. - Qui soit le moins vcue, qui soit peine commence. - Qui soit le moins commence possible. _Et nemo poterat dicere - canticum._ Or ces cent quarante-quatre mille - Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau, qu'est-ce qu'ils - avaient fait? - Admirez ici l'ordre de ma grce. Ils avaient fait ceci - Qu'ils taient venus au monde. Un point, c'est tout. Ou si vous - prfrez, - Ils avaient fait ceci qu'ils taient des petits nouveau-ns. - C'taient des espces de petits nourrissons juifs. Des garons et des - filles. - Leurs mres disaient comme dans tous les pays du monde: _C'est le - mien qui est le plus beau._ - Eux, a leur tait bien gal, d'tre beaux. Pourvu qu'ils dorment et - qu'ils tettent. - Quand ils avaient sommeil, - Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient; - Quand ils avaient faim et soif (ensemble) - Quand ils avaient envie de tter, ils ttaient; - Quand ils avaient envie de crier ils criaient: - C'taient leurs plus grandes occupations. C'est ainsi qu'ils - trouvrent - Non seulement le royaume de Dieu et la vie ternelle. - Mais seuls d'y porter crit sur le front mon nom et le nom de mon - Fils. - Et seuls d'y chanter ce cantique nouveau. - - - - _Qui empti sunt de terra._ Tant d'autres sont morts au nom de mon - Fils. - _In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti._ - Tant d'autres sont morts pour sauver l'honneur - Du Nom de mon fils. Et eux. - Qui seuls portent ce nom crit sur le front - Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau, - Ils sont les seuls aussi assurment qui sur terre - Aient jamais ignor totalement le nom de mon fils. Tel est mon dcret. - Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient pas. - Ils ne l'ont jamais connu sur terre. Voil ce que j'aime, dit Dieu. - A prsent ils le connaissent peut-tre. ternellement on peut le lire - crit - Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre. - Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre - On peut dire qu'ils n'ont jamais su de quoi on parlait - Ni mme que l'on parlait et que l'on pouvait parler - (De quelque chose). Voil ce qui me plat, dit Dieu. - Or ils pleuraient, et ils riaient, et ils ttaient, et ils criaient, - et ils dormaient. - C'tait leur grande, c'tait leur plus srieuse occupation. - Et un jour vint. - Que. - Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d'Hrode que le nom de - Jsus) - (et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jsus que le nom - d'Hrode. J'ose dire - Que ces deux noms leur taient galement indiffrents). Or ces deux - hommes, - Jsus, Hrode, Hrode, Jsus, - Antagonistes allaient tout simplement leur procurer - La gloire de mon paradis. - Le royaume des cieux et la gloire ternelle. Un jour vint - Qu'une horde de brutes soldats, qui faisaient leur mtier, - (Mais qui le dpassaient peut-tre un peu) - Une rue de brutes passa, des espces de gendarmes, des ogres comme - dans les contes de fes, des Croquemitaines pour les enfants. - Portant des sabres qui taient comme des grands coutelas. - Et c'taient les soldats d'Hrode. - Une rue, un tumulte. Un fracas, des bras retrousss. Une clameur. - Des cris. Des dents. Des regards luisants. - Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient - Comme elles mordent toujours quand elles ne sont pas les plus fortes. - Et il n'y eut plus dans le sang et dans le lait - Qu'une grande jonche de corps morts - Un cimetire de poupons et de jeunes femmes juives. - Vous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait. - Ces yeux qui s'taient peine ouverts la lumire du soleil charnel. - Pour ternellement furent clos la lumire du soleil charnel - Ces yeux qui s'taient peine ouverts la lumire du soleil - terrestre - Pour ternellement furent clos la lumire du soleil terrestre. - Ces yeux qui s'taient peine ouverts la lumire du soleil temporel - Pour ternellement furent clos la lumire du soleil temporel. - Ces regards qui taient peine monts vers le jour et vers le soleil - du temps - Pour ternellement furent clos ces passagres, - A ces prissables lumires. - Ces voix, ces lvres qui n'avaient jamais chant les louanges de Dieu - sur terre, - Qui ne s'taient jamais ouvertes que pour demander tter. (Mais il - me plat ainsi, dit Dieu). - Sont ainsi les seules, sont aujourd'hui les seules, - Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique nouveau. - _Qui empti sunt de terra._ Vous voyez ce que nous en avons fait, dit - Dieu. - _Aux Innocents les mains pleines._ C'est le cas de le dire. Ces - Innocents avaient simplement ramass dans la bagarre - Le royaume de Dieu et la vie ternelle. Qu'importe aujourd'hui - Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de Jude. - Et leurs petits bras potels coups comme par des hommes qui mondent. - Et leurs petits doigts crisps qui se refermaient sur la paume de la - main. - Et les cris renfoncs dans la gorge, les mains criminelles les - renfonant, s'enfonant dans la gorge comme un bouchon. Comme un - tampon. - Et le jeune sang jaillissant du coeur. Qu'importent les membres - coups. - Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau et comme des - cuisses tendres de petits cochons de lait. - Et leurs mres qui criaient comme des folles et qui mordaient les - soldats au poignet. Comme dans une bataille, aprs la bataille - Les rdeurs, les voleurs viennent dpouiller les blesss et les morts - et les mourants et emporter et drober tout ce qui compte. - Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rdeurs, nouveaux voleurs - ces innocents - Dans cette bataille aprs cette bataille se sont dpouills eux-mmes - Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans les cris. - Dans la galopade affole, dans la poursuite effrne, dans les femmes - par terre ils ont ramass tout ce qui compte. - Ils ont drob tout ce qui vaut quelque chose car ils ont fait main - basse - Comme des dtrousseurs de cadavres et ils se sont dtrousss - eux-mmes et ce qu'ils ont ramass dans la bagarre ce n'est pas - moins - Que le royaume des cieux et la vie ternelle. _Hi empti sunt ex - hominibus._ Eux seuls, - Qui seuls peut-tre sur terre non seulement n'avaient jamais chant - les louanges de Dieu, - Mais n'avaient jamais prononc mme mon nom ni le nom de mon fils, - Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des lvres - l'ineffaable pli, - Ce pli de l'infortune et de l'ingratitude - Et d'une amertume qui ne sera jamais rassasie. Or si nous avons fait - d'eux ce que vous voyez, dit Dieu, - Il y en a sept raisons que je veux bien vous dire. - - - - La premire, c'est que je les aime, dit Dieu, et celle-l suffit. - Telle est la hirarchie de ma grce. - - - - La deuxime, c'est qu'ils me plaisent, dit Dieu, et celle-l suffit. - Telle est la hirarchie de ma grce. - - - - La troisime, c'est qu'il me plat ainsi, dit Dieu, et celle-l - suffit. - Telle est la hirarchie, tel est l'ordre, telle est l'ordonnance de - ma grce. - - - - Maintenant je vais vous dire, dit Dieu, la quatrime - C'est prcisment qu'ils n'ont point aux commissures des lvres - Ce pli d'ingratitude et d'amertume, cette blessure de vieillissement, - Ce pli d'avertissement, ce pli de mmoire que nous voyons toutes - les lvres. - - - - La cinquime, dit Dieu, c'est que par une sorte d'quivalence, - Par une sorte de balancement ces innocents ont pay pour mon fils. - Pendant qu'ils gisaient sur le pav des routes, sur le pav des - villes, sur le pav des bourgs - Dans la poussire et dans la boue, moins considrs que des agneaux - et des chevreaux et des cochonneaux. - (Car les agneaux et les chevreaux et les cochonneaux - Sont trs considrs par le boucher et par le consommateur) - Abandonns sur les corps de leurs mres - Pendant ce temps-l mon fils fuyait. Il faut le dire. - C'est donc, c'est une sorte de quiproquo. Il faut le dire. - C'est un malentendu. - Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire. - Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrs pour lui. En son lieu. - A sa place. - Non seulement cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui. - Le reprsentant pour ainsi dire. tant substitus lui. tant comme - lui. Presque tant (d'autres) luis. - En reprsentation, en substitution, en remplacement de lui. Or tout - cela est grave, dit Dieu, tout cela compte. Ils furent semblables - mon fils et le remplacrent. - Exactement quand il ne s'agissait pas moins - Quand il n'y allait pas de moins que de le massacrer, - (Prmaturment, avant qu'il ft mr), - Quand Hrode voulait le massacrer. Tout cela se paye, dit Dieu. - Et puisqu'ils ont t trouvs semblables mon fils exactement - l'heure de ce massacre. - A prsent, c'est pour cela qu' prsent ils sont trouvs semblables - l'Agneau dans cette gloire ternelle. - Pendant ce temps conduit par un deuxime Joseph - Mon fils fuyait vers l'antique gypte. Ils acquraient ainsi. - Ces gamins, ces moins que gamins se procuraient ainsi - Une crance sur nous. Mont sur un ne avec sa mre - (Comme trente ans plus tard mont sur l'non d'une nesse - Il devait entrer Jrusalem) - Trente ans plus tt mont sur un ne avec sa mre mon fils - Refaisait le voyage de l'antique Jacob. Et ces enfants ramassaient - dans la mle. - Dans leur propre sang ces nourrissons ramassaient - Une crance sur moi. Ils avaient bien raison. - Heureux ceux qui ont une crance sur nous. Nous sommes trs bons - dbiteurs. - - - - La sixime raison, dit Dieu, (je crois que c'est la sixime), - (c'est une trs bonne affaire que d'tre pris pour mon fils et a - rapporte), - la sixime raison, c'est qu'ils taient contemporains de mon fils. - Du mme ge et ns dans le mme temps. - Juste ce point du temps. - Nous aussi nous favorisons nos camarades de promotion. - Telle est la fortune que nous avons faite au temps. - C'est une grande fortune ou une grande infortune pour tout homme. - Que de natre ou de ne pas natre tel moment du temps. - C'est une fortune ou une infortune sur laquelle rien ne prvaut. - Sur laquelle on ne revient pas, sur laquelle rien ne revient. - Et c'est un des plus grands mystres de ma grce que cette part de - fortune, - Que cette part irrvocable, indfaisable - Que nous avons laisse aux biens de fortune devant les biens qui ne - sont pas de fortune; - Au charnel devant et dans le spirituel; - Au temporel devant et dans l'ternel, c'est--dire - A la matire dans la cration, et la crature, et la cration, et - la matire mme de la cration devant le Crateur. - - - - A ce point, dit Dieu, que nous-mmes nous ne sommes pas indiffrents - la date; au temps; - A la prise de date et que nous aimons secrtement ces cent - quarante-quatre mille - parce qu'ils se sont trouvs l et nous les aimons d'un secret amour - unique - parce qu'ils se sont trouvs natre l, parce qu'ils taient, - parce qu'ils se sont trouvs tre - Du mme ge que mon fils, ns du mme temps, de la mme race. - A la mme date. - Enfin parce qu'ils faisaient ensemble une promotion. - Non plus seulement une promotion de Juifs mais une promotion d'hommes. - (Telle tait la nouvelle loi) - La promotion de Jsus-Christ. - Et indniablement ils taient - (le temps a toujours une certaine force, apporte toujours une - certaine preuve d'indniable) - Indniablement ils taient - Ses camarades de promotion. - (Il y a toujours dans le temps, dans la date - On ne sait quoi d'irrfutable). - - - - La septime raison, dit Dieu, pourquoi la taire. C'est qu'ils taient - semblables mon fils. - Et lui tait semblable eux. - (Une gnration d'hommes, dit Dieu, - une promotion c'est comme une belle longue vague - qui s'avance d'un bout l'autre sur un mme front - et qui d'un seul coup sur un mme front d'un bout l'autre - toute ensemble dferle sur le rivage de la mer. - ainsi une gnration, une promotion est une vague d'hommes. - toute ensemble elle s'avance sur un mme front, - et toute ensemble sur un mme front elle s'croule comme une muraille - d'eau - quand elle touche au rivage ternel). - Mon fils tait tendre comme eux et comme eux il tait nouveau. - Il tait assez inconnu. Comme eux. - Cette grande adoration double, qui (sans cela) l'avait dj mis hors - de pair. - La grande adoration double des bergers et des mages tait dj un peu - oublie. - Il tait redevenu assez inconnu. Et les mages s'taient moqus - d'Hrode. - - Il n'avait pas deux ans, il tait comme eux. - C'tait un bel enfant, et sa mre le disait. - - Il ne souponnait point encore - l'ingratitude de l'homme. - - Il n'avait point encore aux commissures des lvres - le pli de l'amertume et de l'ingratitude. - - Il n'avait point encore aux commissures des paupires - sa ride, le pli des larmes et d'en avoir trop vu. - - Il n'avait point encore aux commissures de la mmoire - le pli de ne pouvoir point oublier. - - - Il ignorait encore, comme homme il ignorait les vicissitudes. - Il ignorait, comme homme il ignorait ce qui laissera une ternelle - trace. - la couronne d'pines et le sceptre de roseau. - et cette affreuse agonie du Calvaire. - et cette agonie encore plus affreuse de la veille au soir - au mont des Oliviers. - Comme eux il tait un vase d'albtre - Que n'avait encore souill aucune trace, - Aucune lie d'aucune cume. - Et c'est la sixime raison, dit Dieu, et la septime, ils me - rappellent mon fils. - Comme il tait s'il n'et point chang depuis, quand il tait si - beau. Si cette norme aventure - Se ft arrte l. Voil pourquoi je les aime, dit Dieu, entre tous - ils sont les _tmoins_ de mon fils. - Ils me montrent, ils sont comme il tait, si seulement - Il n'et point chang. De toutes les imitations de Jsus-Christ - C'est la premire et c'est la toute neuve; et c'est la seule - Qui ne soit aucun degr - Qui ne soit pas mme pour un atome - Une imitation de quelque fltrissure et de quelque meurtrissure et de - quelque blessure de l'me de Jsus. - C'est une ignorance totale de l'avanie et de l'affront. - Et de l'injure et de l'offense. - Ils ne connaissent que le meurtre, et d'avoir t tus, ce qui ne - serait rien. - Ils ne furent jamais tourns en drision. - Voil ce que j'aime en eux, dit Dieu. Voil en quoi, pourquoi je les - aime. - Ils sont pour moi des enfants qui ne sont jamais devenus des hommes. - Des agneaux qui ne sont jamais devenus des boucs. - Ni des brebis. (_Et ceux-ci suivent l'agneau partout o il ira_). - Des enfants Jsus qui ne vieillirent jamais. Qui ne grandirent point. - Or _le mien profitait - en sagesse, et en ge, et en grce - auprs de Dieu et auprs des hommes_. - - - - Je les aime innocemment, dit Dieu. Et c'est la septime raison. - (C'est ainsi qu'il faut aimer ces innocents) - Comme un pre de famille aime les camarades de son fils - Qui vont l'cole avec lui. - - - - Mais eux ils n'ont point boug depuis ce temps-l. - - - - Ils sont les imitations ternelles - De ce que Jsus fut pendant un temps trs court - Car il _profitait_, lui. Il croissait - pour cette norme aventure. - - - - Et la septuple raison, dit Dieu, c'est qu'ils sont ainsi comme David - les voulait. - _Immaculati in via._ Ainsi est l'ordre, dit Dieu. - Le prophte prdit. - Mon fils dit. - Et moi je redis. - - - - Ou encore: - Le prophte prdit. - Mon fils dit. - Et moi je confirme et je consacre. - - Et mon glise confirme et clbre, - Et consacre et commmore. - - - - Ainsi l'Aptre les reprend du Prophte et Jean les reprend de David. - Et comme David avait voulu qu'ils fussent - _Immaculs dans la voie_ ainsi Jean les a vus - _Sur la montagne de Sion - Autour de l'Agneau debout._ Il n'y en a que pour eux. _Ceux-ci - suivent l'Agneau partout o il ira._ - (Les plus grands saints ne le suivent apparemment pas partout). - - _Ceux-ci ont t enlevs des hommes: - (d'entre les hommes, de parmi les hommes, d'tre des hommes)_ - Les plus grands saints ont t des hommes, n'ont point t enlevs - d'tre des hommes). - - _et dans leur bouche n'a pas t trouv le mensonge:_ - - _ils sont en effet sans tache devant le trne de Dieu._ - - - - Et l'Aptre les nomme _primitiae Deo, et Agno_: _prmices Dieu, et - l'Agneau_. C'est--dire premiers fruits de la terre que l'on - offre Dieu et l'Agneau. Les autres saints sont les fruits - ordinaires, les fruits de la saison. Mais eux ils sont les fruits - De la promesse mme de la saison. - - - - Et suivant l'Aptre l'glise rpte: _Innocentes pro Christo - infantes occisi sunt_, - - _les Innocents pour le Christ - enfants furent massacrs,_ - - (_infantes_, tout jeunes enfants, tout petit enfant ne parlant pas - encore) - - _ab iniquo rege - lactentes interfecti sunt:_ - - _par un inique Roi - laiteux ils furent assassins:_ - - (_lactentes_, pleins de lait, laiteux, l'ge du lait, tant encore - au rgime du lait, - nourris de lait) - - _ipsum sequuntur Agnum sine macula - ils suivent l'Agneau lui-mme sans tache_ - - (et le texte est tel, mon enfant, que c'est ensemble l'Agneau qui est - sans tache - et eux avec lui qui sont sans tache) - - - - Mais l'glise va plus loin, l'glise passe outre, l'glise dpasse - l'Aptre. - - L'glise ne dit plus seulement qu'ils sont des prmices Dieu, et - l'Agneau. - L'glise les invoque et les nomme - - _fleurs des Martyrs._ - - Entendant littralement par l que les _autres_ martyrs sont les - fruits mais que ceux-ci, parmi les martyrs, sont les fleurs mmes. - - _SALVETE flores Martyrum,_ - - _Salut FLEURS des Martyrs._ - - Couchs sur le chevalet, lis au chevalet comme des fruits lis - l'espalier - Les autres martyrs, vingt sicles de martyrs - Les sicles des sicles de martyrs - Sont littralement les fruits de saison, - De chaque saison chelonns sur l'espalier - Et notamment des fruits d'automne - Et mon fils mme fut cueilli - Dans sa trente-troisime saison. Mais eux ces simples innocents, - Ils sont avant les fruits mmes, ils sont la promesse du fruit. - _Salvete flores Martyrum_, ces enfants de moins de deux ans sont les - fleurs de tous les autres Martyrs. - C'est--dire les fleurs qui donnent les autres martyrs. - Au fin commencement d'avril ils sont la rose fleur du pcher. - Au plein avril, au fin commencement de mai ils sont la blanche fleur - du poirier. - Au plein mai ils sont la rouge fleur du pommier. - Blanche et rouge. - Ils sont la fleur mme et le bouton de la fleur et le coton du bouton. - Ils sont le bourgeon du rameau et le bourgeon de la fleur. - Ils sont l'honneur d'avril et la douce esprance. - Ils sont l'honneur et des bois et des mois. - Ils sont la jeune enfance. - Le dimanche de _Reminiscere_ n'est que pour eux, parce qu'ils se - rappellent. - Le dimanche d'_Oculi_ n'est que pour eux, parce qu'ils voient. - Le dimanche de _Laetare_ n'est que pour eux, parce qu'ils se - rjouissent. - Le dimanche de la Passion n'est que pour eux, parce qu'ils furent la - premire Passion. - Le dimanche des Rameaux n'est que pour eux, parce qu'ils sont le - rameau mme qui a port tant de fruits. - Et le dimanche du jour de Pques n'est que pour eux, parce qu'ils - sont ressuscits. - Ils sont la fleur de l'aubpine qui fleurit pendant la semaine sainte - Et la fleur de l'avant-courrire pine noire, qui fleurit cinq - semaines plus tt - Ils sont la fleur de toutes ces plantes et de tous ces arbres rosacs. - Promesse de tant de martyrs, ils sont les boutons de rose - De cette rose de sang. - _Salvete flores Martyrum, - Salut fleurs des Martyrs,_ - - _quos, lucis ipso in limine, - Christi insecutor sustulit,_ - - _ceu turbo nascentes rosas._ - - _que, sur le seuil mme de la lumire, - le perscuteur du Christ enleva, - (emporta)_ - - _ceu turbo nascentes rosas._ - - _comme la tempte de naissantes roses._ - (c'est--dire comme la tempte, comme une tempte enlve, emporte de - naissantes roses). - - - - _Vos prima Christi victima, - Grex immolatorum tener, - Aram sub ipsam simplices - Palma et coronis luditis._ - - _Vous premire victime du Christ, - Troupeau tendre des immols, - Au pied de l'autel mme simples, - Simplices_, mes simples, simples enfants, - _Palma et coronis luditis. Vous jouez avec la palme et les couronnes. - Avec votre palme et vos couronnes._ - - - - Tel est mon paradis, dit Dieu. Mon paradis est tout ce qu'il y a de - plus simple. - Rien n'est aussi dpouill que mon paradis. - _Aram sub ipsam_ au pied de l'autel mme - Ces simples enfants _jouent_ avec leur palme et avec leurs couronnes - de martyrs. - Voil ce qui se passe dans mon paradis. A quoi peut-on bien jouer - Avec une palme et des couronnes de martyrs. - Je pense qu'ils jouent au cerceau, dit Dieu, et peut-tre aux grces - (du moins je le pense, car ne croyez point - qu'on me demande jamais la permission) - Et la palme toujours verte leur sert apparemment de btonnet. - - - - -_la tapisserie - -de sainte Genevive - -et de Jeanne d'Arc_ - - - - -_cahier pour le jour de Nol - -et pour la neuvaine de sainte Genevive - -de la quatorzime srie;_ - - madame Genevive Favre - -_communis urbis atque antiquae - -patronae in fidem aeternam_ - - - - -PREMIER JOUR - -POUR LE VENDREDI 3 JANVIER 1913 - -FTE DE SAINTE GENEVIVE - -QUATORZE CENT UNIME ANNIVERSAIRE - -DE SA MORT - -I - - - Comme elle avait gard les moutons Nanterre, - On la mit garder un bien autre troupeau, - La plus norme horde o le loup et l'agneau - Aient jamais confondu leur commune misre. - - Et comme elle veillait tous les soirs solitaire - Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l'eau, - Du pied du mme saule et du mme bouleau - Elle veille aujourd'hui sur ce monstre de pierre. - - Et quand le soir viendra qui fermera le jour, - C'est elle la caduque et l'antique bergre, - Qui ramassant Paris et tout son alentour - - Conduira d'un pas ferme et d'une main lgre - Pour la dernire fois dans la dernire cour - Le troupeau le plus vaste la droite du pre. - - - - -DEUXIME JOUR - -POUR LE SAMEDI 4 JANVIER 1913 - -II - - - Comme elle avait gard les moutons Nanterre - Et qu'on tait content de son exactitude, - On mit sous sa houlette et son inquitude - Le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire. - - Et comme elle veillait devant le presbytre, - Dans les soirs et les soirs d'une longue habitude, - Elle veille aujourd'hui sur cette ingratitude, - Sur cette auberge norme et sur ce phalanstre. - - Et quand le soir viendra de toute plnitude, - C'est elle la savante et l'antique bergre, - Qui ramassant Paris dans sa sollicitude - - Conduira d'un pas ferme et d'une main lgre - Dans la cour de justice et de batitude - Le troupeau le plus sage la droite du pre. - - - - -TROISIME JOUR - -POUR LE DIMANCHE 5 JANVIER 1913 - -III - - - Elle avait jusqu'au fond du plus secret hameau - La rputation dans toute Seine et Oise - Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise - N'avaient pu lui ravir le plus chtif agneau. - - Tout le monde savait de Limours Pontoise - Et les vieux bateliers contaient au fil de l'eau - Qu'assise au pied du saule et du mme bouleau - Nul n'avait pu jouer cette humble villageoise. - - Sainte qui rameniez tous les soirs au bercail - Le troupeau tout entier, diligente bergre, - Quand le monde et Paris viendront fin de bail - - Puissiez-vous d'un pas ferme et d'une main lgre - Dans la dernire cour par le dernier portail - Ramener par la vote et le double vantail - - Le troupeau tout entier la droite du pre. - - - - -QUATRIME JOUR - -POUR LE LUNDI 6 JANVIER 1913 - -JOUR DES ROIS - -CINQ CENT UNIME ANNIVERSAIRE - -DE LA NAISSANCE DE JEANNE D'ARC - -IV - - - Comme la vieille aeule au plus fort de son ge - Se rjouit de voir le tendre nourrisson, - L'enfant la mamelle et le dernier besson - Recommencer la vie ainsi qu'un hritage; - - Elle en fait par avance un trs grand personnage, - Le plus hardi faucheur au temps de la moisson, - Le plus hardi chanteur au temps de la chanson - Qu'on aura jamais vu dans cet humble village: - - Telle la vieille sainte ternellement sage - Connut ce qui serait l'honneur de sa maison - Quand elle vit venir, habille en garon, - - Bien prise en sa cuirasse et droite sur l'aron, - Priant sur le pommeau de son estramaon, - Aprs neuf cent vingt ans la fille au dur corsage; - - Et qu'elle vit monter de dessus l'horizon, - Souple sur le cheval et le caparaon, - La plus grande beaut de tout son parentage. - - - - -CINQUIME JOUR - -POUR LE MARDI 7 JANVIER 1913 - -V - - - Comme la vieille aeule au fin fond de son ge - Se plat regarder sa plus arrire fille, - Naissante l'autre bout de la longue famille. - Recommencer la vie ainsi qu'un hritage; - - Elle en fait par avance un trs grand personnage. - Fileuse, moissonneuse la pleine faucille, - Le plus preste fuseau, la plus savante aiguille - Qu'on aura jamais vu dans ce simple village: - - Telle la vieille sainte ternellement sage, - Du bord de la montagne et de la double berge - Regardait s'avancer dans tout son quipage, - - Dans un encadrement de cierge et de flamberge, - Et le casque remis aux mains du petit page, - La fille la plus sainte aprs la sainte Vierge. - - - - -SIXIME JOUR - -POUR LE MERCREDI 8 JANVIER 1913 - -VI - - - Comme Dieu ne fait rien que par misricordes, - Il fallut qu'elle vt le royaume en lambeaux, - Et sa filleule ville embrase aux flambeaux, - Et ravage aux mains des plus sinistres hordes; - - Et les coeurs dvors des plus basses discordes, - Et les morts poursuivis jusque dans les tombeaux, - Et cent mille Innocents exposs aux corbeaux, - Et les pendus tirant la langue au bout des cordes: - - Pour qu'elle vt fleurir la plus grande merveille - Que jamais Dieu le pre en sa simplicit - Aux jardins de sa grce et de sa volont - Ait fait jaillir par force et par ncessit; - - Aprs neuf cent vingt ans de prire et de veille - Quand elle vit venir vers l'antique cit, - Gardant son coeur intact en pleine adversit, - Masquant sous sa visire une efficacit; - - Tenant tout un royaume en sa tnacit, - Vivant en plein mystre avec sagacit, - Mourant en plein martyre avec vivacit, - - La fille de Lorraine nulle autre pareille. - - - - -SEPTIME JOUR - -POUR LE JEUDI 9 JANVIER 1913 - -VII - - - Comme Dieu ne fait rien que par simple bergre, - Il fallut qu'elle vt la discorde civile - Secouer son flambeau sur les toits de la ville - Et joindre sa fureur la guerre trangre; - - Il fallut qu'elle vt l'horrible harengre - Haranguer le bas peuple et la tourbe servile, - Et de la halle au bl jusqu' l'htel de ville - Refluer le hoquet de l'odieuse mgre: - - Pour qu'elle vt venir merveilleuse et lgre, - Par les chemins de ronce et de frle fougre, - Pliant ses beaux drapeaux comme une humble lingre; - - Gouvernant sa bataille en bonne mnagre, - Tranant les trois Vertus dans quelque fourragre, - Vers l'antique vaisseau la jeune passagre. - - - - -HUITIME JOUR - -POUR LE VENDREDI 10 JANVIER 1913 - -VIII - - - Comme Dieu ne fait rien que par pauvre misre, - Il fallut qu'elle vt sa ville endolorie, - Et les peuples fouls et sa race fltrie, - L'meute suppurant comme un secret ulcre; - - Il fallut qu'elle vt pour son anniversaire - Les cadavres crevs que la Seine charrie, - Et la source de grce apparemment tarie, - Et l'enfant et la femme aux mains du garnisaire: - - Pour qu'elle vt venir sur un cheval de guerre, - Conduisant tout un peuple au nom du Notre Pre, - Seule devant sa garde et sa gendarmerie; - - Engage en journe ainsi qu'une ouvrire, - Sous la vieille oriflamme et la jeune bannire - Jetant toute une arme aux pieds de la prire; - - Arborant l'tendard sem de broderie - O le nom de Jsus vient en argenterie, - Et les armes du mme en mme orfvrerie; - - Filant pour ses drapeaux comme une filandire, - Les faisant essanger par quelque buandire, - Les mettant couler dans l'norme chaudire; - - Les armes de Jsus c'est sa croix quarrie, - Voil son armement, voil son armoirie, - Voil son armature et son armurerie; - - Rinant ses beaux drapeaux l'eau de la rivire, - Les lavant au lavoir comme une lavandire, - Les battant au battoir comme une mercenaire; - - Les armes de Jsus c'est sa face maigrie, - Et les pleurs et le sang dans sa barbe meurtrie, - Et l'injure et l'outrage en sa propre patrie; - - Ravaudant ses drapeaux comme une roturire, - Les mettant scher sur le front de bandire, - Les donnant garder quelque vivandire; - - Les armes de Jsus c'est la foule en furie - Acclamant Barabbas et c'est la plaidoirie, - Et c'est le tribunal et voil son hoirie; - - Teignant ses beaux drapeaux comme une teinturire, - Les faisant repasser par quelque culottire, - Adorant le bon Dieu comme une couturire; - - Les armes de Jsus c'est cette barbarie, - Et le dcurion menant la dcurie, - Et le centurion menant la centurie; - - Les armes de Jsus c'est l'interrogatoire, - Et les lanciers romains debout dans le prtoire, - Et les drisions fusant dans l'auditoire; - - Les armes de Jsus c'est cette pnurie, - Et sa chair expose toute intemprie, - Et les chiens dvorants et la meute ahurie; - - Les armes de Jsus c'est sa croix de par Dieu, - C'est d'tre un vagabond couchant sans feu ni lieu, - Et les trois croix debout et la sienne au milieu; - - Les armes de Jsus c'est cette pillerie - De son pauvre troupeau, c'est cette loterie - De son pauvre trousseau qu'un soldat s'approprie; - - Les armes de Jsus c'est ce frle roseau, - Et le sang de son flanc coulant comme un ruisseau, - Et le licteur antique et l'antique faisceau; - - Les armes de Jsus c'est cette raillerie - Jusqu'au pied de la croix, c'est cette moquerie - Jusqu'au pied de la mort et c'est la brusquerie - - Du bourreau, de la troupe et du gouvernement, - C'est le froid du spulcre et c'est l'enterrement, - Les armes de Jsus c'est le dsarmement; - - L'avanie et l'affront voil son industrie, - La cendre et les cailloux voil sa mtairie - Et ses appartements et son duch-pairie; - - Les armes de Jsus c'est le souple arbrisseau - Tress sur son beau front comme un frle rseau, - Scellant sa royaut d'un parodique sceau; - - Les disciples poltrons voil sa confrrie, - Pierre et le chant du coq voil sa seigneurie, - Voil sa lieutenance et capitainerie; - - Le lavement de mains et la forfanterie - De ce garde des sceaux et la plaisanterie - De ces beaux damoiseaux et la galanterie - - De ces beaux jouvenceaux c'est sa boulangerie, - Et son pain de poussire et de sueur ptrie, - Et l'ponge de fiel et de vinaigrerie; - - La croix bien assemble en double coulisseau, - L'ironique pancarte engrave au ciseau, - Le tasseau pour les pieds descendant en biseau; - - Un autre bcheron avait coup ce bois, - Un autre charpentier avait taill la croix, - Mais lui-mme, et nul autre, avait port ce poids; - - L'image de la Vierge en tissu de soierie, - Et sainte Marguerite en fleurs de draperie, - Et sainte Catherine et la tapisserie - - O l'on voit saint Michel habill de nouveau, - Le Saint-Esprit planant sous figure d'oiseau, - Et l'archange crasant Satan sur le museau; - - Mais Satan lui rsiste et par sorcellerie - Et par atermoiement et par grivlerie - S'est jur d'absorber et la Beauce et la Brie; - - Les saints ont sur la tte un trs lger cerceau - Pour bien voir que c'est eux, une sorte d'arceau - Ouvre le paradis, Jsus dans son berceau - - Regarde saint Joseph et par espiglerie - Veut lui tirer la barbe et le vieux se rcrie - Et fait semblant de mordre afin que l'enfant rie; - - Mais Satan les regarde et fumant du naseau - Ce serpent venimeux, cet immonde pourceau - S'est jur d'empester le faubourg Saint-Marceau; - - Ce serpent sonnette avec sa sonnerie - S'est vant qu'il ferait (voyez sa hblerie) - Jeter par ses suppts les saints la voirie; - - Les armes de Jsus c'est la paille et l'table - Et le pain et le vin et la nappe et la table, - Et le plus malheureux, voil son conntable; - - Les armes de Satan c'est la supercherie, - Un aplomb infernal, une aigre drlerie, - Le savoir des savants et la cafarderie; - - Les armes de Jsus c'est la poignante pine, - C'est la fleur de son sang sur la blanche aubpine, - Et les fleurs de ses pleurs sur la rouge glantine; - - La perle qui descend sur sa joue attendrie, - Et la perle qu'il boit sur sa lvre appauvrie, - Voil ses beaux cristaux et sa joaillerie; - - Les armes de Jsus c'est la verte couronne, - C'est ce front que l'amour et la grce environne, - Et l'ternelle fleur qui sur sa peau fleuronne; - - La perle qui descend sur sa face amoindrie - Et qui vient humecter sa langue rabougrie, - Voil son coffre-fort et sa bijouterie; - - Les armes de Jsus c'est notre forfaiture, - Les clous et le marteau, la robe sans couture, - L'homme, l'ange et la bte et la double nature; - - Les armes de Satan c'est la jobarderie, - C'est le scientificisme et c'est l'artisterie, - C'est le laboratoire et la flagornerie; - - Les armes de Satan c'est notre forfaiture, - C'est d'avoir dispers la robe sans couture, - C'est la bte sous l'ange et la double nature; - - Les armes de Satan c'est la bouffonnerie, - Et c'est le moraliste et son infirmerie, - Et la haute loquence et sa ptisserie; - - Les armes de Jsus c'est la peine de l'homme, - C'est le chemin qui mne et qui ramne Rome, - C'est la main qui le frappe et le poing qui l'assomme; - - Les armes de Satan c'est la parfumerie - De l'crivain disert et c'est la sucrerie - De l'crivain amer et c'est la pruderie, - - La blette aridit de la vieille dvote, - C'est l'me en confiture et la poire en compote, - Et le raisin coti moisissant dans la hotte; - - Les armes de Satan c'est le clou dans la botte, - La nef sans nautonnier, la flotte sans pilote, - Le carcan, le garrot, l'entrave, la menotte; - - Les armes de Satan c'est quelque jonglerie, - C'est le loup dans la ferme et dans la bergerie, - C'est le renard feutr dans la poulaillerie; - - Les armes de Jsus c'est l'amour et la peine, - Les armes de Satan c'est l'envie et la haine, - Et la guerre est aux mains de toute chtelaine; - - Les armes de Satan c'est quelque forgerie, - Un document secret dans quelque htellerie, - Les armes de Satan c'est toute diablerie; - - Les armes de Jsus c'est la croix de Lorraine, - Et le sang dans l'artre et le sang dans la veine, - Et la source de grce et la claire fontaine; - - Les armes de Satan c'est la croix de Lorraine, - Et c'est la mme artre et c'est la mme veine - Et c'est le mme sang et la trouble fontaine; - - Les armes de Jsus c'est l'esclave et la reine - Et toute compagnie avec son capitaine - Et le double destin et la dtresse humaine; - - Les armes de Satan c'est l'esclave et la reine - Et toute compagnie avec son capitaine - Et le mme destin et la mme dveine; - - Les armes de Jsus c'est la mort et la vie, - C'est la rugueuse route incessamment gravie, - C'est l'me jusqu'au ciel insolemment ravie; - - Les armes de Satan c'est la vie et la mort, - Le dsir et la femme et les ds et le sort - Et le droit du plus dur et le droit du plus fort; - - Les armes de Jsus c'est la mort et la vie, - C'est le glaive de Dieu qui hsite et dvie, - C'est la fidle route obscurment suivie; - - Les armes de Satan c'est la vie et la mort, - C'est l'cueil immobile en plein milieu du port, - C'est la peine immuable en plein milieu du sort; - - Les armes de Jsus c'est la vie et la mort, - C'est un heureux naufrage en plein milieu du port, - C'est le plus beau prsage en plein milieu du sort; - - Les armes de Satan c'est la vie et la mort, - C'est le pril de mer, c'est l'homme dans son tort, - Le voleur aux aguets, le tyran dans son fort; - - Les armes de Jsus c'est la vie et la mort, - C'est Dieu dans sa justice et Satan dans son tort, - La beaut du plus pur, le juste dans son fort; - - Les armes de Jsus c'est la vie et la mort, - C'est l'enfant et la femme et le secret du sort, - Le navire acoufl dans le recreux du port; - - Les armes de Satan c'est l'homme qui dvie, - C'est les deux poings lis et c'est l'me asservie, - C'est la vengeance inlassablement poursuivie; - - Les armes de Jsus ce sont les deux mains jointes, - Et l'pine et la rose et les clous et les pointes, - Et sur le lit de mort les pauvres mes ointes; - - C'est le choeur altern des martyrs et des saintes, - C'est le choeur conjugu des sanglots et des plaintes, - Le temple, les degrs, les pilastres, les plinthes; - - Les armes de Satan c'est le vert trbinthe, - Cet arbre rsineux et c'est la coloquinte, - Cette citrouille amre et c'est la morne absinthe; - - Les armes de Satan c'est les deux poings lis, - Les armes de Jsus les coeurs humilis, - Les pauvres genoux, les suppliants plis; - - Les armes de Jsus c'est la belle jacinthe - Pose en un tapis dans une belle enceinte, - Plus douce que la laine et plus souple et mieux teinte; - - Les armes de Jsus c'est la cloche qui tinte - Pour les sept sacrements, c'est l'ordre et la contrainte, - Et le dessin fidle de l'image bien peinte; - - Les armes de Satan c'est la cloche qui tinte - Pour le feu de l'enfer, c'est la ville contrainte - A passer par le sort, c'est toute me repeinte - - Avec un faux pinceau, c'est toute rgle enfreinte - Au nom de quelque rgle et toute foi restreinte - Au nom de quelque matre et toute ville ceinte - - D'un rempart frauduleux et toute fleur dteinte - A force de pleuvoir et toute flamme teinte - A force de brler, toute infortune atteinte - - Au seuil de toute mort et la morne complainte - Au long de toute vie et l'phmre empreinte - De nos pas sur le sable et la mortelle treinte - - Des deux amants impurs: le corps, l'me contrainte; - Les armes de Satan c'est la ruse et la feinte, - L'pouvante, l'envie et la graisse qui suinte, - - Et le double concert des asthmes et des quintes, - Et les coeurs compliqus et les soins et les craintes - Et les coeurs contourns comme des labyrinthes; - - Les armes de Jsus c'est l'ternelle empreinte - De ses pas sur le sable et l'immortelle treinte - Des deux poux trs purs: le corps et l'me astreinte; - - Les armes de Jsus c'est la faim assouvie, - C'est le corps glorieux, ce n'est pas la survie, - C'est l'ternelle table abondamment servie; - - Satan c'est la vengeance elle-mme assouvie, - Les armes de Satan c'est une horlogerie, - Un chef-d'oeuvre d'adresse et de serrurerie; - - Mais la clef c'est Jsus et Jsus est la porte, - Et la porte du ciel ne se prend qu' main forte, - Et tous les serruriers resteront la porte; - - Les armes de Jsus c'est cette grande escorte - Que Rome lui prta, c'est la rude cohorte - Qui lui faisait honneur et c'est la croix qu'il porte; - - Les armes de Satan sont de la mme sorte, - Car c'est la mme Rome et c'est la mme escorte - Et la mme cohorte et la mme mer Morte; - - Les armes de Jsus c'est qu'il nous rconforte - En notre dconfort et c'est qu'il nous reporte - Au premier paradis et c'est qu'il nous apporte - - Le pardon de son pre et c'est qu'il nous emporte - Au dernier paradis et c'est qu'il nous dporte - De l'exil du pch vers ce qui seul importe - - Et c'est notre salut et c'est qu'il nous transporte - Au royaume de grce et c'est qu'il nous supporte, - Nous et notre pch cette immense mainmorte - - Qu'il porte sur l'paule et c'est qu'il nous exhorte - Par son silence mme et qu'il frappe la porte - Et que l'homme est au vent comme la feuille morte; - - Les armes de Satan c'est la mme mainmorte, - Le mme dsarroi, c'est qu'il nous dconforte - En notre rconfort et c'est qu'il nous reporte - - Au pch d'origine et c'est qu'il nous rapporte - Le mpris du pardon et c'est qu'il nous remporte - A la science du mal et qu'il nous redporte - - Vers la terre du bagne et qu'il nous retransporte - Au tnbreux royaume o lui-mme supporte - Le poids de tout un monde et c'est qu'il nous exhorte - - Par les beaux compliments et qu'il gratte la porte, - Et que l'homme est lger comme la feuille morte - Et comme elle pourrit sous les pieds du cloporte; - - Les armes de Jsus c'est la vie et la mort, - C'est un solide ancrage au beau milieu du port, - Et c'est le grand partage au beau milieu du sort; - - Les armes de Jsus c'est la vie et la mort, - C'est un heureux mouillage en plein milieu du port, - C'est le grand hritage en plein milieu du sort; - - Les armes de Jsus c'est la vie et la mort, - C'est le bon voisinage en plein milieu du port - Et le plerinage en plein milieu du sort; - - Les armes de Jsus c'est la vie et la mort, - C'est le compagnonnage en plein milieu du port, - Et c'est l'appareillage en plein milieu du sort: - - Les armes de Satan ce sont les sept pchs, - Et la minauderie avec les airs penchs, - Et les honteux ressorts savamment dclanchs; - - Les armes de Jsus ce sont les trois Vertus, - Et les torses courbs et les reins courbatus, - Et les galriens battus et rebattus; - - Les armes de Satan c'est la mthode torte, - Le sang de l'oreillette et le sang de l'aorte, - Le sang du ventricule et de la veine porte; - - Les armes de Jsus c'est tout le sang du coeur, - Le sang de la victime et le sang du vainqueur, - Le sang du noble cerf et le sang du piqueur; - - Les armes de Satan ce sont les sept pchs - Embarqus quatre quatre et mollement couchs - Dans la folle galre aux dais empanachs; - - Les armes de Jsus c'est la barque de Pierre, - Qui toujours fluctuante et toujours batelire, - Racle de ses filets le fond de la rivire; - - Les armes de Jsus c'est la barque de Pierre, - C'est le vieux pcheur d'homme assis sur son derrire, - Dpeuplant l'Ocan, le lac et la rivire; - - Les armes de Jsus c'est les sept sacrements - Dans la barque de Pierre et les sept btiments - Qui suivent par derrire et les sept monuments - - Qui ne priront point, les sept couronnements, - Qui sont les sept douleurs, les sept fleuronnements - De l'arbre de la grce et les sept firmaments; - - Les armes de Jsus c'est cette unique nef, - Gouvernant au plus prs sous cet unique chef, - Toujours en plein pril et toujours sans mchef; - - Les armes de Jsus c'est cet unique fief, - Tenu par un seul homme arm de quelque bref, - Toujours en plein pril et toujours sans grief; - - Les armes de Jsus c'est l'ternelle peine - Assise au creux du lit de toute race humaine - Et la mort est aux mains de toute chtelaine; - - Les armes de Jsus c'est la grande semaine - Qui part du lundi saint, c'est la grande neuvaine - Qui part du trois janvier et c'est la barque pleine - - Les armes de Jsus c'est cette unique nef, - Le bateau vers l'cluse amarr dans le bief, - Le bateau charpent par le vieux saint Joseph; - - Mais c'est aussi Jacob et le premier Joseph, - Mose sur le Nil dans une troite nef, - Et le peuple de Dieu gouvern derechef; - - Les armes de Jsus c'est le sang de sa veine - Et le sang de son coeur, les sanglots de sa peine - Et l'immense sanglot de toute race humaine; - - Les armes de Satan c'est la sourde gangrne - Et l'obscur mal de tte et la lourde migraine - Et l'orgueil et l'ivraie et la mauvaise graine; - - Les armes de Jsus c'est la double prire, - L'une marchant devant, l'autre marchant derrire, - Comme lui matinale et vers lui journalire; - - Les armes de Jsus c'est la double prire, - L'une arrivant devant, l'autre avanant derrire, - Comme lui vesprale et vers lui journalire; - - C'est aussi le secret, la prire nocturne, - L'immuable regret dans un coeur taciturne, - Et la mort de l'amour et la cendre dans l'urne; - - Les armes de Jsus c'est l'anglus du soir - Et celui du matin, le calme reposoir - Dans la procession, l'clatant ostensoir - - Balanc sur les fronts comme un soleil ardent; - Les armes de Satan c'est la griffe et la dent, - Le nez mal retrouss, le regard impudent - - Les armes de Jsus c'est le calme du soir, - C'est la procession assise au reposoir. - De feuilles et de fleurs, c'est le lourd ostensoir - - Lev dessus les fronts comme un soleil levant, - Les armes de Jsus c'est la pluie et le vent - Qui souffle sur la nef et c'est le coeur fervent; - - C'est le fruit qui mrit aux planches du dressoir, - C'est l'enfant qui se couche et qui vous dit bonsoir, - Et s'endort en priant, c'est le lourd ostensoir - - Hauss dessus les fronts comme un soleil couchant, - C'est le souple vallon, c'est le coteau penchant, - L'glise dans la plaine et la prose et le chant; - - C'est la grappe giclant sous l'norme pressoir, - C'est l'tang rpandu dessus le dversoir, - C'est l'encens balanc dans le lourd encensoir; - - Les armes de Satan c'est l'cu trbuchant, - Le propos allchant, le souffle desschant, - La plaine sans glise et l'ortie et le champ; - - Les armes de Jsus c'est l'cuyer tranchant, - Le bon et le mchant, le beau vaisseau marchand, - L'glise sur la plaine et l'homme sur le champ; - - Les armes de Jsus, c'est la belle marraine - Et c'est le beau baptme et c'est la belle trenne - Et l'avoine et le seigle et c'est la bonne graine - - Et c'est le seneon et c'est les sept pchs - Par la contrition et les noeuds relchs - Du filet de Satan et les cordons tranchs; - - Les armes de Satan c'est les sept dbauchs, - Et c'est le prince-vque et les sept vchs, - Et les tentations courant sur les marchs; - - Les armes de Jsus c'est sept cents vchs, - Et c'est le pape-vque et cent archevchs, - Et l'esclave et l'enfant vendus sur les marchs; - - Les armes de Jsus c'est sa tte penche; - Son coude, son genou, son paule corche, - Son estomac, ses reins, sa hanche dmanche; - - Sa barbe, ses cheveux, ses habits arrachs, - Sa poitrine, ses bras, ses poignets attachs, - Les plus savants ressorts l'instant dcrochs; - - C'est dans le vieux Paris la foule endimanche - Le dimanche matin, c'est la soif tanche - Au calice d'or pur, la pauvresse penche - - Sur une plus pauvresse et c'est l'amour cache - Dans l'me la plus pauvre et la douleur couche - Dans le lit de tout homme et toute orge fauche; - - Les armes de Jsus c'est toute onde panche - Dans un gosier de fivre et toute me bauche - Au coin de toute lvre et toute fleur jonche - - Au pied des pieds saignants et toute arme brche - A force de servir et la tige branche - A force de produire et la paille hache; - - Les armes de Jsus c'est l'amour et la peine, - Et l'amour est aux mains des suppts de la haine, - Et la mort est aux mains de toute chtelaine; - - Les armes de Jsus c'est la vie et la mort, - C'est le fleuve fcond, c'est l'ternel apport - De vase et de limon en plein milieu du port; - - Les armes de Jsus c'est ce gamin qui dort, - C'est la honte et la peine et son frre le sort, - Et l'amour est aux mains des suppts de la mort; - - Les armes de Satan c'est la sensiblerie, - C'est censment le droit, l'humanitairerie, - Et c'est la fourberie et c'est la ladrerie; - - Les armes de Satan c'est la bte lche, - Le dshonneur gratuit, la honte remche, - Le troupeau mal conduit, la terre mal bche; - - Les armes de Satan c'est le membre arrach, - Le bourgeon retranch, le rameau dtach, - Le boeuf aiguillonn, le cheval cravach; - - Les armes de Jsus c'est la haute terrasse - D'o retombe en jet d'eau la source de la grce, - Et la vasque au flanc grave et le sang de la race; - - Les armes de Satan c'est la basse menace - Aux coins de toute lvre et la gluante trace - Que laisse sur la fleur la visqueuse limace; - - Les armes de Satan c'est un esprit pointu, - C'est le corps en lambeaux, c'est le coeur combattu, - Le bourreau mal pay, le procs dbattu; - - Les armes de Jsus c'est le coeur combattu, - C'est le corps tout entier et la mme vertu - Et la grappe crase et le froment battu; - - Les armes de Jsus c'est le grain sous la meule, - Le raisin sous la presse et l'oiseau dans la gueule, - Et le fils dans le pre et l'enfant dans l'aeule; - - Mais Satan le regarde et ce vil vermisseau - A jur d'touffer sous l'ombre et le boisseau - La lumire et la lampe et la plaine Monceau; - - Les armes de Satan c'est une gagerie, - C'est sa forfanterie et son effronterie. - Et c'est le philologue et sa quincaillerie; - - Les armes de Satan c'est notre servitude, - C'est notre hbtement, notre longue habitude - Et la nuit et la veille et la lampe et l'tude; - - Les armes de Jsus c'est la batitude - Et c'est la parabole et la mansutude - Et c'est quand il pleura sur cette multitude; - - Les armes de Satan c'est notre quitude - Et c'est le thorme et c'est la certitude, - Le pouvoir, le savoir et la dcrpitude; - - Les armes de Jsus c'est le tranchant du sort, - C'est ce point sur le glaive o la vie et la mort - Djouent le corps et l'me en plein milieu du port; - - Les armes de Jsus c'est notre inquitude, - L'axiome, la rgle et notre incertitude, - Le devoir, le pouvoir et la vicissitude; - - Les armes de Jsus c'est notre servitude, - C'est toute solitude et toute plnitude, - Et notre turpitude et notre lassitude; - - Les armes de Satan c'est la criaillerie, - Le vote, le mandat et la suffragerie, - Et l'avocasserie et la haranguerie; - - Les armes de Jsus c'est sa sollicitude, - Et notre ingratitude et son exactitude, - Et la similitude et toute rectitude; - - Les armes de Satan c'est pure vanterie, - C'est du vieux bric brac, de l'antiquaillerie, - Du fabriqu, du faux, de la ferronnerie; - - Les armes de Satan c'est le fruit dfendu, - C'est le meurtre d'Abel, c'est le sang rpandu, - C'est Judas dpendu, c'est Judas rependu; - - Les armes de Satan c'est le filet tendu, - C'est le propos douteux et le sous-entendu, - Et toute controverse et tout malentendu; - - Les armes de Satan c'est Jsus-Christ vendu, - C'est les trente deniers, c'est Joseph descendu - Au fond de la citerne et captif revendu; - - Les armes de Satan c'est la race perdue, - C'est le lacet tress, c'est la corde tordue, - Toute chair assaillie de toute chair mordue; - - Les armes de Satan c'est tout le rsidu - Et la lie et l'cume et c'est l'individu - Et c'est le commentaire et le compte rendu; - - Les armes de Satan c'est toute dette due - Irrmissiblement, la honte suspendue, - Et par son gouverneur toute ville rendue; - - Les armes de Jsus c'est Satan confondu, - Tout foss rempar, tout rempart dfendu, - Tout terrain regagn sur le terrain perdu; - - Et la dette remise et la dette rendue - Par le frre son frre et la brebis perdue - Et toute me assaillie et toute me mordue; - - Les armes de Jsus c'est la nuit rpandue - Pour le repos de l'homme et la ferme vendue - Pour payer les impts et la brebis tondue; - - Les armes de Jsus c'est la neige fondue - Au soleil du printemps, la hache suspendue - Au jour du jugement et c'est l'me perdue - - De son indignit, c'est la grande tendue - Et l'arbre de Nol et la bche fendue - Et c'est depuis Adam la nouvelle attendue; - - Les armes de Jsus c'est la bonne aventure, - Et c'est le Crateur crant la crature, - Et le sceau du Seigneur mettant la signature; - - Les armes de Satan c'est la caricature - Et la contrefaon de toute signature - Et l'homme jugeant l'homme et la magistrature - - Assise au tribunal, c'est la lettre surie, - La littralit morne et dj pourrie, - Les armes de Satan c'est la chancellerie; - - Les armes de Satan c'est la plaisanterie, - Cette sauce tourne et c'est l'htellerie - Pour les mauvais passants et c'est l'ivrognerie - - Les coudes sur la table et la clabauderie - Et la ribauderie et la maussaderie - Et la badauderie et la nigauderie; - - Les armes de Jsus c'est la charpenterie, - L'tabli, la varlope et la menuiserie, - La scie et le rabot et l'bnisterie, - - Le denier de la veuve et le bon ouvrier; - Les armes de Satan c'est le vil usurier, - L'armurier, le guerrier, le manufacturier; - - Les armes de Satan c'est la truanderie, - Le mauvais compagnon, la camaraderie, - Le mauvais camarade et la cafarderie - - Et le mauvais garon; c'est le regard oblique - Jet sur le voisin, le peuple famlique - Sous la bombance norme et pantagrulique; - - Les armes de Jsus c'est la foi catholique - Enchsse prix d'or, la ronde basilique, - Et c'est la paix publique et la sainte relique; - - Les armes de Satan c'est tout ce qui complique - La trs simple existence et c'est quand il implique - L'innocent dans le crime et dans le diabolique; - - Les armes de Jsus c'est le cdre biblique, - La salutation, la ferveur anglique, - L'annonciation de l're vanglique; - - Les armes de Satan c'est sa ruse et sa clique - Et sa claque sournoise et mphistophlique, - Et sa noise en sourdine et machiavlique; - - Les armes de Jsus c'est le lger caque - De Pierre sur le lac, c'est l'archange archaque - Fermant le paradis, c'est la foi judaque. - - Et la premire loi, c'est la race hbraque - Et le tronc d'Isral, et c'est la mosaque - De la vertu des clercs, de la vertu laque; - - Les armes de Jsus c'est la loi mosaque, - Les dix commandements au peuple liturgique, - Et qu'il n'a point rays de Rome apostolique; - - Les armes de Jsus c'est la mort hroque - Du martyr dans l'arne et la douceur stoque - Du saint et c'est aussi la vertu prosaque; - - Les armes de Satan c'est la courbe saque, - Souple vaisseau de charge et c'est l'art chaldaque - Et la vertu du riche et du pharisaque; - - Et c'est l'aigre rplique et le somnambulique, - Et le cyrnaque et l'aristotlique, - Et le pire de tout c'est bien quand il explique; - - Les armes de Jsus c'est l'ardente supplique - Du pauvre au gouverneur, c'est le parabolique, - Et c'est les huit bonheurs sous Rome apostolique, - - Et c'est le roi de France et c'est la rpublique - Et c'est le bref du pape et la lourde encyclique - Parmi les deuils privs et la vertu publique; - - Les armes de Satan c'est le vil publicain, - Le percepteur de Rome et le fieff coquin - Qui berne l'honnte homme et qui fait le faquin; - - L'avare pager, le servile sequin, - L'infidle berger, le manteau d'Arlequin - De vice et de vertu, le grossier mannequin - - Qui fait peur aux moineaux, le rude casaquin - Sur l'armure de guerre et le lourd troussequin - Sur le cheval de guerre et l'ennuyeux pasquin; - - Les armes de Jsus c'est le Samaritain, - Le bless recueilli, le pauvre franciscain, - Les armes de Jsus c'est le rpublicain; - - Les armes de Satan c'est le faux symbolique, - La pierre en comprim, le marbre en majolique, - (La pierre de Jsus, c'est le pur pentlique); - - Les armes de Satan c'est toute hyperbolique, - Le masque de Satan c'est toute bucolique - Modulant sous le htre une pure idyllique; - - Les armes de tous deux c'est le mlancolique, - Soit qu'il soit descendu du vieux cdre biblique, - Soit qu'il soit remont de jeune rpublique; - - Les armes de Satan c'est toute idoltrie, - Tout rassortiment, toute repltrerie, - Tout fatras, tout raccord, toute foltrerie; - - Les armes de Jsus c'est culte de doulie - Ou d'asservissement, c'est culte de latrie - Ou d'adoration, c'est culte de patrie - - Ou de terre natale; et dmonoltrie - Retourne vers Satan avec zooltrie, - Avec psychitrie, avec chimitrie, - - Avec l'ergot du seigle et les autres caries, - Et les phylloxras et les vignes fltries, - Et les puits desschs et les races taries; - - Les armes de Jsus c'est la pauvre monture, - L'non de cette nesse et c'est la courbature - De ses reins btonns et c'est la spulture - - Dans un caveau prt, c'est l'agneau sans pture, - C'est la barque de Pierre errante et sans mture, - Et le prteur de Rome et c'est la prfecture - - Et le prfet de Rome et cette humble toiture, - Ce chaume au ras du sol et l'unique voiture - Avec un seul cheval et la vieille clture - - En mauvais fil de fer et la progniture - Attendant sous la lampe une humble nourriture, - Esprant vaguement un pot de confiture; - - Les armes de Satan c'est cette dictature - De ces sept qui sont sept sur la mme monture, - Sur un cheval pourri tenus par la ceinture; - - Les armes de Jsus c'est la sainte criture - Depuis le premier livre et c'est toute droiture - Depuis le premier pas et c'est toute armature - - Tenant son homme roide et c'est toute ossature - Tenant son homme ferme et toute architecture - Tenant la maison pleine et basse de stature; - - Les armes de Satan c'est le mauvais docteur, - (Mais en est-il de bons?), c'est le mauvais acteur - Qui joue contre sens et le mauvais lecteur - - Qui lit contre texte et c'est le dtracteur - Qui dtracte et dtraque et le simple lecteur - Qui rtracte et qui vote et le morne inspecteur - - Qui regarde et surveille et le dur directeur - Qui regarde et gouverne et le lourd protecteur - Qui regarde et qui pse et qui fait le recteur; - - Les armes de Satan c'est le contradicteur - Qui dit d'abord: Mais non, c'est l'antique licteur - Et l'antique faisceau, c'est Satan destructeur; - - Les armes de Satan c'est Satan constructeur - Du satan parvis, c'est Satan conducteur - De l'homme vers sa perte et Satan rdacteur - - De la fausse nouvelle et c'est tout abstracteur - De la cinquime essence et tout contrefacteur - Qui sera poursuivi, c'est Satan collecteur - - D'impts pour son tat, c'est Satan correcteur - Dans son mauvais journal, et tratre traducteur - Dans son mauvais patois, et fourbe producteur - - De produits frelats, brillant introducteur - Au royaume d'enfer, dcevant instructeur - De mauvaise recrue et sinistre amateur - - D'art pour ses collections et savant armateur - De naufrage et superbe et docile imposteur, - Les armes de Satan c'est Satan sducteur; - - Les armes de Satan c'est la svre cotte - De maille et c'est aussi le regard qui clignotte - Sous la lourde visire et sous la bourguignotte; - - Les armes de Jsus c'est la race future, - C'est le riche missel, c'est la miniature, - Et le ciel et l'enfer et la terre en peinture; - - Les armes de Satan c'est la msaventure, - Le tratre couronn, la mauvaise lecture, - Les armes de Satan c'est la littrature; - - Les armes de Jsus c'est noblesse et roture - gales vers sa face et la belle sculpture - Au portail de l'glise et la fine moulure; - - Les armes de Jsus c'est la riche tenture - Devant le tabernacle et la rouge teinture - De la robe du prtre et des croix de torture; - - Les armes de Satan c'est toute conjecture - Maraudant sur le texte et c'est toute imposture, - Toute note au crayon, toute maculature; - - Et c'est toute leon qui n'est pas la lecture, - Et c'est toute faon qui n'est pas la facture, - Et c'est toute moisson qui n'est pas drue et dure; - - Et c'est toute prison qui n'est pas la capture, - Et toute liaison qui n'est pas la rupture, - Toute cendre, tout feu qui n'est pas feu qui dure; - - Les armes de Satan c'est la dsinvolture, - C'est la fausse lgance et toute conjoncture - O l'homme droit est mis en oblique posture; - - Les armes de Satan c'est la fausse culture - Qui sme le chiendent et c'est la couverture - Vole au vieux cheval et c'est toute ouverture - - Que l'on n'a pas ouvert et toute fermeture - Que l'on n'a pas ferme et toute quadrature - Que l'on n'a pas quarre et c'est toute arcature - - Que l'on n'a pas arque et c'est toute rature - Au milieu de la page et toute ligature - Qui n'est pas pour la greffe et toute horticulture - - Qui n'est pas pour la fleur, toute arboriculture - Qui n'est pas pour le fruit, toute viticulture - Qui n'est pas pour le vin, c'est toute agriculture - - Qui n'est pas pour le bl, c'est toute apiculture - Qui n'est pas pour le miel, toute sylviculture - Qui n'est pas pour le bois et c'est toute bouture - - Qui n'a pas pris racine et c'est toute mouture - Qui n'est pas du moulin et toute portraiture - Qui n'est pas le modle et toute investiture - - Qui ne vient pas de Dieu, c'est le point de suture - Quand il est mal cousu, c'est la judicature - De l'homme sur un homme et la candidature - - Assise en robe blanche au seuil de la prture; - Les armes de Satan c'est la nomenclature - Et le dnombrement, c'est toute fourniture - - Qui n'est pas bon poids, c'est la belle denture - Des btes dans l'arne et c'est la devanture - Qui masque la maison et c'est toute jointure - - Qui s'articule mal et c'est toute fracture - Qui ne se rduit pas, c'est toute contracture - Qui ne se rsoud pas et c'est toute structure - - Qui n'est pas organique et c'est toute questure - O l'on est candidat et c'est toute texture - Qui n'est pas de bon fil et c'est toute mixture - - Qui n'est pas du bon vin et c'est toute mouture - Qui n'est pas du bon pain et c'est toute pture - Qui n'est pas du bon grain et c'est toute clture - - Qui n'est pas de bon bois et c'est toute questure - Qui requiert faux poids, frappe fausse mesure, - Paie fausse monnaie et prte avec usure; - - Les armes de Jsus c'est la lgislature - Des dix commandements et c'est la tablature - Des tables de la loi, c'est la nonciature - - Quand le nonce est du pape et la judicature - Quand le juge craint Dieu, c'est la magistrature - Quand elle est magistrale et la clricature - - Quand le clerc est prudhomme et c'est la prlature - Quand l'vque est Aignan ou saint Bonaventure - Ou saint Cme ou saint Loup, la sacrificature - - Quand c'est lui la victime et c'est toute vture - Qui vt l'me et le corps et c'est toute tonture - Qui n'corchera pas la faible crature; - - Les armes de Jsus c'est la belle paroisse - Assise au coeur de France et c'est la noble angoisse - Du cur soucieux que son troupeau recroisse; - - Les armes de Jsus c'est la belle provende - parse au rtelier, c'est le thym, la lavande, - Et la rose et l'oeillet et la souple guirlande; - - Les arme de Jsus c'est le bon voisinage - Entre les pauvres gens, c'est le pauvre village - Et l'glise au milieu, c'est le compagnonnage - - Entre bons compagnons, c'est le plerinage - Entre bons plerins, c'est le pauvre mnage - Entre l'homme et la femme et le long mariage; - - Les armes de Jsus c'est les enfants bien sages - Assis au coin du feu, c'est les belles images - Qu'on voit sur les vitraux et c'est les trois rois mages; - - Les armes de Satan c'est les magiciens - Et la magicerie et les faux entretiens - Et les libres discours au conseil des anciens; - - Les armes de Jsus c'est la pauvre famille, - Les frres et la soeur, les garons et la fille, - Le fuseau lourd de laine et la savante aiguille; - - Les armes de Jsus c'est tous les coeurs paens: - Pourvu qu'on les baptise et les rende chrtiens, - Il en fait les plus purs de tous ses paroissiens; - - Les armes de Jsus c'est tous les plbiens: - A moins qu'on les courtise et les rende vauriens, - Il en fait les plus durs de ses fermes soutiens; - - Les armes de Jsus c'est les bons citoyens: - Quand la grce les prend par ses secrets moyens, - Il en fait les plus srs de ses curs doyens; - - Les armes de Jsus c'est la docilit, - C'est la foi, l'esprance et c'est la charit, - C'est la femme et l'enfant et la fidlit; - - Les armes de Jsus c'est la fragilit, - C'est la vertu civique et c'est la libert, - C'est la femme et l'enfant et c'est la pauvret; - - Les armes de Jsus c'est la simplicit, - C'est la paix ternelle et c'est dans la cit - Tout un fleuve de grce et d'efficacit; - - Les armes de Jsus c'est la ncessit - Du travail et du pain et c'est dans la cit - Tout un fleuve de grce et de flicit; - - Les armes de Jsus c'est la sagacit, - Le pardon de l'offense et c'est dans la cit - Tout un fleuve de grce et de vivacit; - - Les armes de Jsus c'est la mendicit - Du dernier misrable et c'est dans la cit - Tout un fleuve de grce et de tnacit; - - Les armes de Satan c'est le chemin tortu, - Le sentier drob, le cheval abattu - Les quatre fers en l'air, et le mulet ttu; - - Les armes de Satan c'est la fausse tendresse - Couche au lit de l'homme et la molle paresse - Qui dort le long du jour et se dsintresse - - Du pauvre et de l'enfant et c'est la charmeresse - Avec ses mots savants et la devineresse - Et sa vieille grimace et c'est l'enchanteresse - - Avec ses vieux onguents et c'est la scheresse - Du coeur et c'est la vraie et c'est la fausse adresse - De l'homme trs malin; c'est l'homme qui transgresse - - Les vieilles lois de l'homme et c'est l'homme qui tresse - Le chanvre du gibet et l'homme qui progresse. - Les armes de Satan c'est l'homme qui s'engraisse - - Du sang du malheureux, le serpent qui redresse - La tte et c'est aussi le vigneron qui presse - La grappe et fait jaillir le vin doux et l'ivresse; - - Les armes de Jsus c'est toute forteresse - Qui tient et c'est la noble et la pure caresse - De la mre l'enfant et c'est la maladresse - - De l'homme pas malin et la sourde tendresse - De la mre la fille afin que reparaisse - En cette enfant naissante une mme tendresse - - Et dans le temps futur une mme caresse - Et ce mme regard et cette mme tresse - Blonde qui fleurira, cette mme dtresse - - Qui sera console, et cette me pauvresse - Et dans le dernier temps une mme allgresse; - Les armes de Jsus c'est l'homme qui s'adresse - - Directement Dieu, c'est l'homme qui s'adresse - A quelque saint patron, c'est l'homme qui se dresse - Contre l'iniquit, c'est l'homme qui s'empresse - - A panser le bless, c'est la frache compresse - Sur la cuisante plaie et l'homme qui s'engraisse - De sanglots et de pleurs, de peine et de dtresse, - - Et d'un regret plus beau que la mme tendresse, - Et l'arme aux mains de l'ange ardente et vengeresse - Au seuil du paradis afin que comparaisse - - L'me toujours chasse et toujours chasseresse, - L'me toujours esclave et ensemble matresse, - L'me toujours enfant et toujours pcheresse; - - Les armes de Jsus c'est la lettre et l'esprit, - Mais c'est l'esprit qui mne et l'esprit qui nourrit, - Et la lettre n'est l que comme un mot d'crit; - - Les armes de Jsus c'est la lettre et l'esprit, - C'est le pre qui gronde et l'enfant qui sourit, - C'est le Pre et le Fils et c'est le Saint-Esprit; - - La lettre est ce qui tue et l'esprit vivifie, - Et la lettre est la mort et l'esprit est la vie, - Et la lettre est l'orgueil et la lettre est l'envie; - - C'est l'esprit qui commande et la lettre qui sert, - C'est l'esprit qui demande et la lettre qui perd - Et c'est l'esprit qui sauve et prche en plein dsert; - - C'est l'esprit qui gouverne et l'esprit qui conduit - L'homme vers un seul point et la lettre qui suit - Vers la lampe de l'ogre et c'est l'esprit qui cuit - - Le pain quand il est chaud, c'est l'esprit qui dduit - Jsus du vieil Adam et derechef induit - Isral en Jsus que la lettre rduit; - - C'est l'esprit qui combat et la lettre qui fuit, - C'est l'esprit qui travaille et l'esprit qui produit - La paille, le bon grain, la feuille, le bon fruit; - - Et la lettre n'a jamais fait qu'un peu de bruit, - C'est elle qui sduit et c'est elle qui nuit, - Et la lettre et l'esprit c'est le jour et la nuit; - - Mais l'esprit et la lettre est la nuit et le jour, - Les armes de Jsus c'est l'honneur et l'amour - Et le roi dans son camp et le roi dans sa cour; - - Les armes de Jsus c'est le feu dans le four, - La pte et le levain et c'est le pain du jour, - Et c'est le roi David retir dans sa tour; - - Les armes de Jsus c'est tout homme proscrit - Qui sera rappel, c'est le jeune conscrit - Qui sera convoqu, c'est le jeune homme inscrit - - Sur le livre ternel et c'est le coeur contrit - Qui sera foment, c'est le billet souscrit - Qui sera prsent, c'est le bonheur dcrit - - Un jour sur la montagne et l'honnte rescrit - De par le roi du ciel et le pardon prescrit - Par la nouvelle loi, c'est Dieu mme transcrit - - De Mose en Jsus, c'est Satan circonscrit, - C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus souffrt, - Les armes de Jsus c'est surtout Jsus-Christ; - - C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus ouvrt - La porte du tombeau, pour que Jsus offrt - Le premier sacrifice et qu'il rendt l'esprit; - - C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus couvrt - Le pcheur devant Dieu, pour qu'il redcouvrt - Le chemin du salut et pour qu'il entreprt - - De remonter la pente et pour qu'il se reprt - Et qu'il reprt le monde et pour que l'homme apprt - Le chemin difficile et pour qu'il dsapprt - - La route sans cailloux et pour qu'un jour en Gaule, - D'autres soldats romains, le manteau sur l'paule, - Le torse bien moul dans leurs lames de tle, - - Chevauchant par la route paisse comme un mle, - La lance entre les doigts comme on tient une gaule, - Un jour en plein hiver sous la neige du ple, - - Le long des blancs bouleaux, le long du mme saule, - Voyant un vagabond, quelque chapp de gele, - Un autre centurion, de ceux que Rome enrle, - - Du manteau militaire enfin se dcouvrt; - C'est tout ce qu'il fallait pour que l'homme s'prt - Du seul amour qui dure et pour qu'il se dprt - - Du seul amour qui passe et pour qu'il se mprt - Comme il faut se mprendre et qu'alors il comprt - Tout ce qu'il faut comprendre et qu'alors il en prt - - Tout ce qu'il faut en prendre et qu'alors il surprt - Le secret mal gard, le secret manuscrit - Qui n'est pas dans la lettre et se cache en esprit; - - Les armes de Jsus c'est le chemin fleuri, - Mais plus que le printemps galamment refleuri, - C'est le svre automne l'instant dfleuri; - - Et la fleur de Marie est la rose fleurie, - Mais plus que l'humble rose au printemps refleurie, - C'est la rose d'automne humblement dfleurie; - - Les armes de Jsus c'est le vallon fleuri, - Mais plus que le printemps incessamment fleuri, - Et plus que le printemps insolemment fleuri, - - Et plus que le printemps impudemment fleuri. - Et plus que le printemps effrontment fleuri, - C'est le pudique automne jamais dfleuri; - - Les armes de Jsus c'est un peuple chri - Comme un fils qui revient, c'est un mourant guri - Par son extrme onction, c'est un peuple aguerri - - Par une juste guerre et le marin pri - Au pril de la mer, le navire atterri - Dans le recreux du port, tout un peuple nourri - - De quelques poissons secs, tout un monde nourri - D'une seule victime et le raisin mri - Pour le vin du calice et l'autre vin suri - - Pour l'ponge et la lance et le vinaigre aigri; - Les armes de Jsus c'est le levain ptri - Au milieu de la pte et lui-mme suri; - - Les armes de Satan c'est le fleuve tari, - C'est chez l'quarrisseur le cheval quarri, - C'est l'enfant affam, c'est le pain renchri; - - Les armes de Satan c'est le coeur mal guri - De la vieille blessure et c'est le coeur tari - A force de saigner et le coeur mal nourri - - A force de jener, c'est tout ce qui tarit, - C'est tout ce qui prit, tout ce qui dprit, - Et tout ce qui surit et tout ce qui pourrit; - - Les armes de Satan c'est la sve appauvrie, - C'est le sang rpandu, la branche rabougrie, - Le rameau dessch, la prude renchrie; - - Les armes de Satan c'est tout ce qui fltrit, - Rapetisse, avilit, injurie, amoindrit, - C'est tout ce qui mprise et tout ce qui meurtrit; - - Les armes de Jsus c'est tout ce qui nourrit, - C'est tout ce qui boutonne et tout ce qui prit - Aux jardins de Touraine et tout ce qui mrit; - - Les armes de Jsus c'est un coeur tout fleuri, - Plus que le jeune coeur au printemps refleuri, - C'est le coeur l'automne jamais dfleuri; - - Les armes de Satan c'est la paix et la guerre, - Les peuples ventrs, les sacrements par terre, - La honte, la terreur, la rage militaire; - - Les armes de Jsus c'est la guerre et la paix, - Les peuples respects et les derniers harnais - De guerre suspendus aux frontons des palais; - - Les armes de Satan c'est l'horreur de la guerre, - Les peuples affols, Jsus sur le Calvaire, - Le sang, le cri de mort, le meurtre volontaire; - - Les armes de Jsus c'est l'honneur de la guerre, - Les peuples rtablis, Jsus sur le Calvaire, - Le sang, le sacrifice et la mort volontaire; - - Pour qu'elle vt venir sous un tel tendard - De Jsus-Christ soldat contre Satan soudard, - Vers le vieux saint tienne et le vieux saint Mdard; - - Pour qu'elle vt venir par un chemin de terre, - Comme une jeune enfant qui vient vers sa grand'mre, - Par les bois de Puteaux, par les champs de Nanterre; - - Pour qu'elle vt venir ardente et militaire, - Obissante et ferme et douce et volontaire, - Sur Boulogne et Neuilly, sur Puteaux et Nanterre; - - Hauturire et docile, alerte et droiturire, - Et prompte la manoeuvre et peu procdurire, - Destine prir comme une aventurire; - - Bien en selle en avant de sa cavalerie, - Masquant ses bombardiers et sa bombarderie, - Tranant comme un rseau sa lourde infanterie; - - Ameutant ses tambours qui battaient pour la messe, - Gourmandant ces brigands qui couraient confesse, - Dfrente aux trois voix qui scellaient leur promesse; - - Ayant mis les soldats au pas sacramentaire, - Ayant mis les curs au pas rglementaire, - Et log les Vertus au train rgimentaire; - - Bien allante et vaillante et sans tourderie, - Bien venante et plaisante et sans coquetterie, - Bien disante et parlante et sans bavarderie; - - Rvrant les coffrets sertis de pierrerie - O les reliefs des saints ouvrs d'orfvrerie - Reposent sur l'autel et sur la broderie; - - Sage comme une aeule en sa tendre jeunesse, - Cadette ayant conquis le plus beau droit d'anesse, - Grave et les yeux plus clairs que d'une chanoinesse, - - La sainte la plus grande aprs sainte Marie. - - - - -NEUVIME JOUR - -POUR LE SAMEDI 11 JANVIER 1913 - -IX - - - Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage, - Il fallut qu'elle vt ces mauvais compagnons, - Les Anglais, (les Franais), les tratres Bourguignons - Dpecer le royaume ainsi qu'un apanage; - - Il fallut qu'elle vt ce monstrueux mnage, - Et les gibets poussant comme des champignons, - Et le mur et le toit et l'angle des pignons - Tout dgouttants du meurtre et du sang du carnage; - - Il fallut qu'elle vt tout ce maquignonnage, - Les cadavres tout nus serrs en rangs d'oignons, - Les blesss mutils trans sur leurs moignons, - Les morts et les mourants drivant la nage; - - Il fallut qu'elle vt cet horrible engrenage - Happer tout le royaume et ces mauvais garons - Rouer vif tout un peuple et rtir les moissons, - Sortis du menu peuple ou du haut baronnage; - - Les armes de Jsus c'est la belle marraine - Et c'est le beau baptme et les belles drages, - Mais plus que le cortge et que les apoges - C'est le deuil et la ruine et la honte et la peine; - - Il fallut qu'elle vt par ce libertinage - Dissiper ce trsor d'honneur que nous gagnons, - Et dserter le Dieu que nous accompagnons, - Comme on dserte un mort dans un pauvre village; - - Il fallut qu'elle vt par ce vagabondage - Retourner ce pass dont nous nous loignons, - Il fallut qu'elle vt les maux que nous soignons - Monter le long de nous comme un chafaudage; - - Il fallut qu'elle vt par le faux tmoignage - Dmentir le propos pour qui nous tmoignons, - Il fallut qu'elle vt l'urne o nous nous baignons - S'effondrer par souillure et par dvergondage; - - Il fallut qu'elle vt par tout ce maraudage - Cueillir les fruits moisis et que nous ddaignons, - Il fallut qu'elle vt la ville o nous rgnons - Dmantele aux mains de tout ce chapardage; - - Il fallut qu'elle vt par tant d'enfantillage - Avilir cette foi dont nous nous imprgnons, - Il fallut qu'elle vt le sang dont nous saignons - Saigner du mme coeur et du mme courage; - - Il fallut qu'elle vt par un sot bavardage - Fltrir le dogme auguste et que nous enseignons, - Et qu'elle vt tarir la grce o nous baignons, - Lustrale et baptismale, en un lourd badinage; - - Il fallut qu'elle vt par tout ce brigandage - Commettre les forfaits dont nous nous indignons, - Et les cus sonnants et que nous alignons - Fondre au creuset d'orgueil et de faux monnayage; - - Il fallut qu'elle vt par tout ce forlignage - Dgnrer la race o nous nous alignons, - Et les mots ternels et que nous soulignons - Tomber dans le silence et dans le persiflage; - - Il fallut qu'elle vt par tout ce maquillage - Fausser la signature o nous contresignons, - Et le terme et la mort que nous nous assignons - Approcher tous les jours comme un lointain rivage; - - Il fallut qu'elle vt cette jalouse rage - Assaillir la caserne o nous nous consignons, - Et la taverne infme et que nous dsignons - D'un nom injurieux dborder sur la plage; - - Il fallut qu'elle vt cette haine sauvage - Dnaturer le sort o nous nous rsignons, - Et la ronce et l'ortie o nous gratignons - Nos mains s'enchevtrer dans le jeune bocage; - - Il fallut qu'elle vt au chemin de halage - Draciner la borne qui nous nous cognons, - Et qu'elle vt le coin o nous nous rencoignons - Nous refuser le gte et le pain du voyage; - - Il fallut qu'elle vt dans ce commun naufrage - Sombrer l'arche rompue et que nous empoignons, - Et qu'elle vt la grande arme o nous grognons, - (Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage; - - Il fallut qu'elle vt par un tel sabotage - Dnaturaliser l'oeuvre o nous besognons. - Et qu'elle vt l'injure qui nous rpugnons - Rgner et gouverner sous figure d'outrage; - - Il fallut qu'elle vt le long du bastingage - Prcipiter l'eau l'or que nous pargnons, - Et qu'elle vt la vergue o nous nous borgnons - Chanceler et tomber par l'effet du tangage; - - Il fallut qu'elle vt dans ce mme hivernage - S'vanouir de froid l'ardeur que nous feignons, - Et qu'elle vt la peine o nous nous renfrognons - S'vanouir de mort dans un beau sarcophage; - - Il fallut qu'elle vt dans cet appareillage - S'avancer la galre o captifs nous geignons, - Et qu'elle vt la nef lourde o nous nous plaignons - Gmir dans ses haubans et ses bois d'assemblage; - - Il fallut qu'elle vt par un commun partage - Arriver justement le sort que nous craignons, - Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons - Expose prir dans ce mme naufrage; - - Il fallut qu'elle vt dans le mme mouillage - Sombrer le dsespoir que seul nous treignons, - Et qu'elle vt cet ordre o nous nous astreignons - Perdre ses bancs de rame et son amarinage; - - Il fallut qu'elle vt dans ce commun dommage - Plier la discipline o nous nous contraignons, - Et qu'elle vt l'astreinte o nous nous restreignons - Se dtendre et crever comme un mauvais bordage; - - Il fallut qu'elle vt dans le mouvant sillage - Flotter et s'enfoncer la mort que nous ceignons, - Et qu'elle vt couler le sang dont nous teignons - Notre robe lustrale et notre enfantillage; - - Il fallut qu'elle vt par un jeu de mirage - Reculer le but fixe et que nous atteignons, - Et qu'elle vt le terme o nous nous rejoignons - Se drober nous en plein atterrissage; - - Il fallut qu'elle vt en plein coeur de l'orage - Brler la chre flamme et que nous teignons - Et qu'elle vt les maux que nous nous adjoignons - Se coucher contre nous pour un noble servage; - - Il fallt qu'elle vt dans tout ce gribouillage - Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons, - Et les soucis aigus et dont nous nous poignons - Nous percer jusqu'au coeur dans tout ce barbouillage: - - Pour qu'elle vt venir du fond de la campagne, - Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages, - Vers l'arne romaine et la roide montagne, - - Tranant les trois Vertus au train des quipages, - Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne - Et la plus belle enfant de ses longs patronages. - - - - -_la tapisserie - -de Notre Dame_ - - -_cahier pour le dimanche de la Pentecte - -et pour le mois de mai - -de la quatorzime srie_ - - -au fidle Lotte - -et - -au _Bulletin des Professeurs catholiques de l'Universit_ - - -Prsentation de Paris Notre Dame - - toile de la mer voici la lourde nef - O nous ramons tout nuds sous vos commandements - Voici notre dtresse et nos dsarmements; - Voici le quai du Louvre, et l'cluse, et le bief. - - Voici notre appareil et voici notre chef. - C'est un gars de chez nous qui siffle par moments. - Il n'a pas son pareil pour les gouvernements. - Il a la tte dure et le geste un peu bref. - - Reine qui vous levez sur tous les ocans, - Vous penserez nous quand nous serons au large. - Aujourd'hui c'est le jour d'embarquer notre charge. - Voici l'norme grue et les longs meuglements. - - S'il fallait le charger de nos pauvres vertus, - Ce vaisseau s'en irait vers votre auguste seuil - Plus creux que la noisette aprs que l'cureuil - L'a laiss retomber de ses ongles pointus. - - Nuls ballots n'entreraient par les panneaux bants, - Et nous arriverions dans la mer de sargasse - Tranant cette inutile et grotesque carcasse - Et les Anglais diraient: Ils n'ont rien mis dedans. - - Mais nous saurons l'emplir et nous vous le jurons, - Il sera plus beau dans cet illustre port. - La cargaison ira jusque sur le plat-bord. - Et quand il sera plein nous le couronnerons. - - Nous n'y chargerons pas notre pauvre mas, - Mais de l'or et du bl que nous emporterons. - Et il tiendra la mer: car nous le chargerons - Du poids de nos pchs pays par votre fils. - - -Paris vaisseau de charge - - Double vaisseau de charge aux deux rives de Seine, - Vaisseau de pourpre et d'or, de myrrhe et de cinname, - Vaisseau de bl, de seigle, et de justesse d'me, - D'humilit, d'orgueil, et de simple verveine; - - Nos pres t'ont combl d'une si longue peine, - Depuis mille et mille ans que tu viens la lame, - Que nulle cargaison n'est si lourde la rame, - Et que nul btiment n'a la panse aussi pleine. - - Mais nous apporterons un regret si svre, - Et si nourri d'honneur, et si creus de flamme, - Que le chef le prendra pour un sac de prire, - - Et le fera hisser jusque sous l'oriflamme, - Navire appareill sous Septime Svre, - Double vaisseau de charge aux pieds de Notre Dame. - - -Paris double galre - - Depuis le Point du Jour jusqu'aux cdres bibliques - Double galre assise au long du grand bazar, - Et du grand ministre, et du morne alcazar, - Parmi les deuils privs et les vertus publiques; - - Sous les quatre-vingts rois et les trois Rpubliques, - Et sous Napolon, Alexandre et Csar, - Nos pres ont tent le centuple hasard, - Fidlement courbs sur tes rames obliques. - - Et nous prenant leur place au mme banc de chne, - Nous ramerons des reins, de la nuque, de l'me, - Plis, casss, meurtris, saignants sous notre chane; - - Et nous tiendrons le coup, rivs sur notre rame, - Forats fils de forats aux deux rives de Seine, - Galriens couchs aux pieds de Notre Dame. - - -Paris vaisseau de guerre - - Double vaisseau de ligne au long des colonnades - Autrefois btiment au centuple sabord, - Aujourd'hui lourde usine, norme coffre-fort - Ferm sur le secret des sourdes canonnades. - - Nos pres t'ont dans de chaudes srnades. - Ils t'ont fleuri du sang de la plus belle mort, - Quand au gaillard d'avant vers l'un et l'autre bord - Bondissait le troupeau des graves caronnades. - - Mais nous apporterons tes destins gants - Un coeur si srieux et si brl de flamme, - Un coeur si curieux de tous les ocans, - - Soldats fils de soldats sous la mme oriflamme, - Qu'on nous mettra valets de tes canons bants, - Monstres verts accroupis aux pieds de Notre-Dame. - - -Prsentation de la Beauce Notre Dame de Chartres - - toile de la mer voici la lourde nappe - Et la profonde houle et l'ocan des bls - Et la mouvante cume et nos greniers combls, - Voici votre regard sur cette immense chape - - Et voici votre voix sur cette lourde plaine - Et nos amis absents et nos coeurs dpeupls, - Voici le long de nous nos poings dsassembls - Et notre lassitude et notre force pleine. - - toile du matin, inaccessible reine, - Voici que nous marchons vers votre illustre cour, - Et voici le plateau de notre pauvre amour, - Et voici l'ocan de notre immense peine. - - Un sanglot rde et court par del l'horizon. - A peine quelques toits font comme un archipel. - Du vieux clocher retombe une sorte d'appel. - L'paisse glise semble une basse maison. - - Ainsi nous naviguons vers votre cathdrale. - De loin en loin surnage un chapelet de meules, - Rondes comme des tours, opulentes et seules - Comme un rang de chteaux sur la barque amirale. - - Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre - Un rservoir sans fin pour les ges nouveaux. - Mille ans de votre grce ont fait de ces travaux - Un reposoir sans fin pour l'me solitaire. - - Vous nous voyez marcher sur cette route droite, - Tout poudreux, tout crotts, la pluie entre les dents. - Sur ce large ventail ouvert tous les vents - La route nationale est notre porte troite. - - Nous allons devant nous, les mains le long des poches, - Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours, - D'un pas toujours gal, sans hte ni recours, - Des champs les plus prsents vers les champs les plus proches. - - Vous nous voyez marcher, nous sommes la pitaille. - Nous n'avanons jamais que d'un pas la fois. - Mais vingt sicles de peuple et vingt sicles de rois, - Et toute leur squelle et toute leur volaille - - Et leurs chapeaux plume avec leur valetaille - Ont appris ce que c'est que d'tre familiers, - Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers, - Vers un dernier carr le soir d'une bataille. - - Nous sommes ns pour vous au bord de ce plateau, - Dans le recourbement de notre blonde Loire, - Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire - N'est l que pour baiser votre auguste manteau. - - Nous sommes ns au bord de ce vaste plateau, - Dans l'antique Orlans svre et srieuse, - Et la Loire coulante et souvent limoneuse - N'est l que pour laver les pieds de ce coteau. - - Nous sommes ns au bord de votre plate Beauce - Et nous avons connu ds nos plus jeunes ans - Le portail de la ferme et les durs paysans - Et l'enclos dans le bourg et la bche et la fosse. - - Nous sommes ns au bord de votre Beauce plate - Et nous avons connu ds nos premiers regrets - Ce que peut receler de dsespoirs secrets - Un soleil qui descend dans un ciel carlate - - Et qui se couche au ras d'un sol invitable - Dur comme une justice, gal comme une barre, - Juste comme une loi, ferm comme une mare, - Ouvert comme un beau socle et plan comme une table. - - Un homme de chez nous, de la glbe fconde - A fait jaillir ici d'un seul enlvement, - Et d'une seule source et d'un seul portement, - Vers votre assomption la flche unique au monde. - - Tour de David voici votre tour beauceronne. - C'est l'pi le plus dur qui soit jamais mont - Vers un ciel de clmence et de srnit, - Et le plus beau fleuron dedans votre couronne. - - Un homme de chez nous a fait ici jaillir, - Depuis le ras du sol jusqu'au pied de la croix, - Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois, - La flche irrprochable et qui ne peut faillir. - - C'est la gerbe et le bl qui ne prira point, - Qui ne fanera point au soleil de septembre, - Qui ne glera point aux rigueurs de dcembre, - C'est votre serviteur et c'est votre tmoin. - - C'est la tige et le bl qui ne pourrira pas, - Qui ne fltrira point aux ardeurs de l't. - Qui ne moisira point dans un hiver gt, - Qui ne transira point dans le commun trpas. - - C'est la pierre sans tache et la pierre sans faute, - La plus haute oraison qu'on ait jamais porte, - La plus droite raison qu'on ait jamais jete, - Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute. - - Celle qui ne mourra le jour d'aucunes morts, - Le gage et le portrait de nos arrachements, - L'image et le trac de nos redressements, - La laine et le fuseau des plus modestes sorts. - - Nous arrivons vers vous du lointain Parisis. - Nous avons pour trois jours quitt notre boutique, - Et l'archologie avec la smantique, - Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits. - - D'autres viendront vers vous du lointain Beauvaisis. - Nous avons pour trois jours laiss notre ngoce, - Et la rumeur gante et la ville colosse, - D'autres viendront vers vous du lointain Cambrsis. - - Nous arrivons vers vous de Paris capitale. - C'est l que nous avons notre gouvernement, - Et notre temps perdu dans le lanternement, - Et notre libert dcevante et totale. - - Nous arrivons vers vous de l'autre Notre Dame, - De celle qui s'lve au coeur de la cit, - Dans sa royale robe et dans sa majest, - Dans sa magnificence et sa justesse d'me. - - Comme vous commandez un ocan d'pis, - L-bas vous commandez un ocan de ttes, - Et la moisson des deuils et la moisson des ftes - Se couche chaque soir devant votre parvis. - - Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix. - C'est un commencement de Beauce notre usage, - Des fermes et des champs taills votre image, - Mais coups plus souvent par des rideaux de bois, - - Et coups plus souvent par de creuses valles - Pour l'Yvette et la Bivre et leurs accroissements, - Et leurs savants dtours et leurs dgagements, - Et par les beaux chteaux et les longues alles. - - D'autres viendront vers vous du noble Vermandois, - Et des vallonnements de bouleaux et de saules. - D'autres viendront vers vous des palais et des geles. - Et du pays picard et du vert Vendmois. - - Mais c'est toujours la France, ou petite ou plus grande, - Le pays des beaux bls et des encadrements, - Le pays de la grappe et des ruissellements, - Le pays de gents, de bruyre, de lande. - - Nous arrivons vers vous du lointain Palaiseau - Et des faubourgs d'Orsay par Gometz-le-Chtel, - Autrement dit Saint-Clair; ce n'est pas un castel; - C'est un village au bord d'une route en biseau. - - Nous avons dbouch, montant de ce coteau, - Sur le ras de la plaine et sur Gometz-la-Ville - Au-dessus de Saint-Clair; ce n'est pas une ville; - C'est un village au bord d'une route en plateau. - - Nous avons descendu la cte de Limours. - Nous avons rencontr trois ou quatre gendarmes. - Ils nous ont regard, non sans quelques alarmes, - Consulter les poteaux aux coins des carrefours. - - Nous avons pu coucher dans le calme Dourdan. - C'est un gros bourg trs riche et qui sent sa province. - Fiers nous avons long, regards comme un prince, - Les fosss du chteau coups comme un redan. - - Dans la maison amie, htesse et fraternelle - On nous a fait coucher dans le lit du garon. - Vingt ans de souvenirs taient notre chanson. - Le pain nous fut coup d'une main maternelle. - - Toute notre jeunesse tait l sollennelle. - On pronona pour nous le Bndicit. - Quatre sicles d'honneur et de fidlit - Faisaient des draps du lit une couche ternelle. - - Nous avons fait semblant d'tre un gai plerin - Et mme un bon vivant et d'aimer les voyages, - Et d'avoir parcouru cent trente-et-un bailliages, - Et d'tre accoutums d'tre sur le chemin. - - La clart de la lampe blouissait la nappe. - On nous fit visiter le jardin potager. - Il donnait sur la treille et sur un beau verger. - Tel fut le premier gte et la tte d'tape. - - Le jardin tait clos dans un coude de l'Orge. - Vers la droite il donnait sur un mur bocager - Surmont de rameaux et d'un arceau lger. - En face un marchal, et l'enclume, et la forge. - - Nous nous sommes levs ce matin devant l'aube. - Nous nous sommes quitts aprs les beaux adieux. - Le temps s'annonait bien. On nous a dit tant mieux. - On nous a fait goter de quelque boeuf en daube, - - Puisqu'il est entendu que le bon plerin - Est celui qui boit ferme et tient sa place table, - Et qu'il n'a pas besoin de faire le comptable, - Et que c'est bien assez de se lever matin. - - Le jour tait en route et le soleil montait - Quand nous avons pass Sainte-Mesme et les autres. - Nous avancions dj comme deux bons aptres. - Et la gauche et la droite tait ce qui comptait. - - Nous sommes remonts par le Gu de Longroy, - C'en est fait dsormais de nos atermoiements, - Et de l'iniquit des dnivellements: - Voici la juste plaine et le secret effroi - - De nous trouver tout seuls et voici le charroi - Et la roue et les boeufs et le joug et la grange, - Et la poussire gale et l'quitable fange - Et la dtresse gale et l'gal dsarroi. - - Nous voici parvenus sur la haute terrasse - O rien ne cache plus l'homme de devant Dieu, - O nul dguisement ni du temps ni du lieu - Ne pourra nous sauver Seigneur, de votre chasse. - - Voici la gerbe immense et l'immense liasse, - Et le grain sous la meule et nos crasements, - Et la grle javelle et nos renoncements, - Et l'immense horizon que le regard embrasse. - - Et notre indignit cette immuable masse, - Et notre basse peur en un pareil moment, - Et la juste terreur et le secret tourment - De nous trouver tout seuls par devant votre face. - - Mais voici que c'est vous, reine de majest. - Comment avons-nous pu nous laisser dcevoir, - Et marcher devant vous sans vous apercevoir. - Nous serons donc toujours ce peuple inconcert. - - Ce pays est plus ras que la plus rase table. - A peine un creux du sol, peine un lger pli. - C'est la table du juge et le fait accompli, - Et l'arrt sans appel et l'ordre inluctable. - - Et c'est le prononc du texte insurmontable, - Et la mesure comble et c'est le sort empli, - Et c'est la vie tale et l'homme enseveli, - Et c'est le hraut d'arme et le sceau redoutable. - - Mais vous apparaissez, reine mystrieuse. - Cette pointe l-bas dans le moutonnement - Des moissons et des bois et dans le flottement - De l'extrme horizon ce n'est point une yeuse, - - Ni le profil connu d'un arbre interchangeable. - C'est dj plus distante, et plus basse, et plus haute, - Ferme comme un espoir sur la dernire cte, - Sur le dernier coteau la flche inimitable. - - D'ici vers vous, reine, il n'est plus que la route. - Celle-ci nous regarde, on en a bien fait d'autres. - Vous avez votre gloire et nous avons les ntres. - Nous l'avons entame, on la mangera toute. - - Nous savons ce que c'est qu'un tronon qui s'ajoute - Au tronon dj fait et ce qu'un kilomtre - Demande de jarret et ce qu'il faut en mettre: - Nous passerons ce soir par le pont et la vote - - Et ce foss profond qui cerne le rempart. - Nous marchons dans le vent coups par les autos. - C'est ici la contre imprenable en photos, - La route nue et grave allant de part en part. - - Nous avons eu bon vent de partir ds le jour. - Nous coucherons ce soir deux pas de chez vous, - Dans cette vieille auberge o pour quarante sous - Nous dormirons tout prs de votre illustre tour. - - Nous serons si fourbus que nous regarderons, - Assis sur une chaise auprs de la fentre - Dans un crasement du corps et de tout l'tre, - Avec des yeux battus, presque avec des yeux ronds, - - Et les sourcils hausss jusque dedans nos fronts, - L'angle une fois trouv par un seul homme au monde, - Et l'unique monte ascendante et profonde, - Et nous serons recrus et nous contemplerons. - - Voici l'axe et la ligne et la gante fleur. - Voici la dure pente et le contentement. - Voici l'exactitude et le consentement. - Et la svre larme, reine de douleur. - - Voici la nudit, le reste est vtement. - Voici le vtement, tout le reste est parure. - Voici la puret, tout le reste est souillure. - Voici la pauvret, le reste est ornement. - - Voici la seule force et le reste est faiblesse. - Voici l'arte unique et le reste est bavure. - Et la seule noblesse et le reste est ordure. - Et la seule grandeur et le reste est bassesse. - - Voici la seule foi qui ne soit point parjure. - Voici le seul lan qui sache un peu monter. - Voici le seul instant qui vaille de compter. - Voici le seul propos qui s'achve et qui dure. - - Voici le monument, tout le reste est doublure. - Et voici notre amour et notre entendement. - Et notre port de tte et notre apaisement. - Et le rien de dentelle et l'exacte moulure. - - Voici le beau serment, le reste est forfaiture. - Voici l'unique prix de nos arrachements, - Le salaire pay de nos retranchements. - Voici la vrit, le reste est imposture. - - Voici le firmament, le reste est procdure. - Et vers le tribunal voici l'ajustement. - Et vers le paradis voici l'achvement. - Et la feuille de pierre et l'exacte nervure. - - Nous resterons clous sur la chaise de paille. - Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas - Le tumulte des voix, le tumulte des pas, - Et dans la salle en bas l'innocente ripaille. - - Ni les rouliers venus pour le jour du march. - Ni la feinte colre et l'clat des jurons: - Car nous contemplerons et nous mditerons - D'un seul embrassement la flche sans pch. - - Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies, - Ni la faim ni la soif ni nos renoncements, - Ni nos raides genoux ni nos raisonnements, - Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies. - - Perdus dans cette chambre et parmi tant d'htels, - Nous ne descendrons pas l'heure du repas, - Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas - La ville prosterne aux pieds de vos autels. - - Et quand se lvera le soleil de demain, - Nous nous rveillerons dans une aube lustrale, - A l'ombre des deux bras de votre cathdrale, - Heureux et malheureux et perclus du chemin. - - Nous venons vous prier pour ce pauvre garon - Qui mourut comme un sot au cours de cette anne, - Presque dans la semaine et devers la journe - O votre fils naquit dans la paille et le son. - - Vierge il n'tait pas le pire du troupeau. - Il n'avait qu'un dfaut dans sa jeune cuirasse. - Mais la mort qui nous piste et nous suit la trace - A pass par ce trou qu'il s'est fait dans la peau. - - Il tait n vers nous dans notre Gtinais. - Il commenait la route o nous redescendons. - Il gagnait tous les jours tout ce que nous perdons. - Et pourtant c'tait lui que tu te destinais, - - mort qui fus vaincue en un premier caveau. - Il avait mis ses pas dans nos mmes empreintes. - Mais le seul manquement d'une seule des craintes - Laissa passer la mort par un chemin nouveau. - - Le voici maintenant dedans votre rgence. - Vous tes reine et mre et saurez le montrer. - C'tait un tre pur. Vous le ferez rentrer - Dans votre patronage et dans votre indulgence. - - reine qui lisez dans le secret du coeur, - Vous savez ce que c'est que la vie ou la mort, - Et vous savez ainsi dans quel secret du sort - Se coud et se dcoud la ruse du traqueur. - - Et vous savez ainsi sur quel accent de choeur - Se noue et se dnoue un accompagnement, - Et ce qu'il faut d'espace et de dboisement - Pour laisser dbouler la meute du piqueur. - - Et vous savez ainsi dans quel recreux du port - Se prpare et s'achve un noble enlvement, - Et par quel jeu d'adresse et de gouvernement - Se drobe ou se fige un illustre support. - - Et vous savez ainsi sur quel tranchant du glaive - Se joue et se djoue un pouvantement, - Et par quel coup de pouce et quel balancement - L'un des plateaux descend pour que l'autre s'lve. - - Et ce que peut coter la lvre du moqueur, - Et ce qu'il faut de force et de recroisement - Pour faire par le coup d'un seul retournement - D'un vaincu malheureux un malheureux vainqueur. - - Mre le voici donc, il tait notre race, - Et vingt ans aprs nous notre redoublement. - Reine recevez-le dans votre amendement. - O la mort a pass, passera bien la grce. - - Nous, nous retournerons par ce mme chemin. - Ce sera de nouveau la terre sans cachette, - Le chteau sans un coin et sans une oubliette, - Et ce sol mieux grav qu'un parfait parchemin. - - _Et nunc et in hora_, nous vous prions pour nous - Qui sommes plus grands sots que ce pauvre gamin, - Et sans doute moins purs et moins dans votre main, - Et moins achemins vers vos sacrs genoux. - - Quand nous auront jou nos derniers personnages, - Quand nous aurons pos la cape et le manteau, - Quand nous aurons jet le masque et le couteau, - Veuillez vous rappeler nos longs plerinages. - - Quand nous retournerons en cette froide terre, - Ainsi qu'il fut prescrit pour le premier Adam, - Reine de Saint-Chron, Saint-Arnould et Dourdan, - Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire. - - Quand on nous aura mis dans une troite fosse, - Quand on aura sur nous dit l'absoute et la messe, - Veuillez vous rappeler, reine de la promesse, - Le long cheminement que nous faisons en Beauce. - - Quand nous aurons quitt ce sac et cette corde, - Quand nous aurons trembl nos derniers tremblements, - Quand nous aurons rl nos derniers rclements, - Veuillez vous rappeler votre misricorde. - - Nous ne demandons rien, refuge du pcheur, - Que la dernire place en votre Purgatoire, - Pour pleurer longuement notre tragique histoire, - Et contempler de loin votre jeune splendeur. - - -_les quatre prires dans la cathdrale de Chartres_ - - -1.--prire de rsidence - - O reine voici donc aprs la longue route, - Avant de repartir par ce mme chemin, - Le seul asile ouvert au creux de votre main, - Et le jardin secret o l'me s'ouvre toute. - - Voici le lourd pilier et la montante vote; - Et l'oubli pour hier, et l'oubli pour demain; - Et l'inutilit de tout calcul humain; - Et plus que le pch, la sagesse en droute. - - Voici le lieu du monde o tout devient facile, - Le regret, le dpart, mme l'vnement, - Et l'adieu temporaire et le dtournement, - Le seul coin de la terre o tout devient docile, - - Et mme ce vieux coeur qui faisait le rebelle; - Et cette vieille tte et ces raisonnements; - Et ces deux bras raidis dans les casernements; - Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle. - - Voici le lieu du monde o tout est reconnu, - Et cette vieille tte et la source des larmes; - Et ces deux bras raidis dans le mtier des armes; - Le seul coin de la terre o tout soit contenu. - - Voici le lieu du monde o tout est revenu - Aprs tant de dparts, aprs tant d'arrives. - Voici le lieu du monde o tout est pauvre et nu - Aprs tant de hasards, aprs tant de corves. - - Voici le lieu du monde et la seule retraite, - Et l'unique retour et le recueillement, - Et la feuille et le fruit et le dfeuillement, - Et les rameaux cueillis pour cette unique fte. - - Voici le lieu du monde o tout rentre et se tait, - Et le silence et l'ombre et la charnelle absence, - Et le commencement d'ternelle prsence, - Le seul rduit o l'me est tout ce qu'elle tait. - - Voici le lieu du monde o la tentation - Se retourne elle-mme et se met l'envers. - Car ce qui tente ici c'est la soumission; - Et c'est l'aveuglement dans l'immense univers. - - Et le dposement est ici ce qui tente, - Et ce qui vient tout seul est l'abdication, - Et ce qui vient soi-mme et ce qui se prsente - N'est ici que grandesse et prsentation. - - C'est la rvolte ici qui devient impossible, - Et ce qui se prsente est la dmission. - Et c'est l'effacement qui devient invincible, - Et tout n'est que bonjour et salutation. - - Ce qui partout ailleurs est une accession - N'est ici qu'un total et sourd abrasement. - Ce qui partout ailleurs est un entassement - N'est ici que bassesse et que dpression. - - Ce qui partout ailleurs est une oppression - N'est ici que l'effet d'un noble crasement. - Ce qui partout ailleurs est un empressement - N'est ici qu'hritage et que succession. - - Ce qui partout ailleurs est une rude guerre - N'est ici que la paix d'un long dlaissement. - Ce qui partout ailleurs est un affaissement - Est ici la loi mme et la norme vulgaire. - - Ce qui partout ailleurs est une pre bataille - Et sur le cou tendu le couteau du boucher, - Ce qui partout ailleurs est la greffe et la taille - N'est ici que la fleur et le fruit du pcher. - - Ce qui partout ailleurs est la rude monte - N'est ici que descente et qu'aboutissement. - Ce qui partout ailleurs est la mer dmonte - N'est ici que bonace et qu'tablissement. - - Ce qui partout ailleurs est une dure loi - N'est ici qu'un beau pli sous vos commandements, - Et dans la libert de nos amendements - Une fidlit plus tendre que la foi. - - Ce qui partout ailleurs est une obsession - N'est ici sous vos lois qu'une place rendue. - Ce qui partout ailleurs est une me vendue - N'est ici que prire et qu'intercession. - - Ce qui partout ailleurs est une lassitude - N'est ici que des clefs sur un humble plateau. - Ce qui partout ailleurs est la vicissitude - N'est ici qu'une vigne mme le coteau. - - Ce qui partout ailleurs est la longue habitude - Assise au coin du feu les poings sous le menton, - Ce qui partout ailleurs est une solitude - N'est ici qu'un vivace et ferme rejeton. - - Ce qui partout ailleurs est la dcrpitude - Assise au coin du feu les poings sur les genoux - N'est ici que tendresse et que sollicitude - Et deux bras maternels qui se tournent vers nous. - - Nous nous sommes lavs d'une telle amertume - toile de la mer et des rcifs sals, - Nous nous sommes lavs d'une si basse cume, - toile de la barque et des souples filets. - - Nous avons dlav nos malheureuses ttes - D'un tel fatras d'ordure et de raisonnement, - Nous voici dsormais, reine des prophtes, - Plus clairs que l'eau du puits de l'ancien testament. - - Nous avons gouvern de si modestes arches, - Voile du seul vaisseau qui ne prira pas, - Nous avons consult de si pauvres compas, - Arche du seul salut, reine des patriarches. - - Nous avons consomm de si lointains voyages, - Nous n'avons plus de got pour les pays tranges. - Reine des confesseurs, des vierges et des anges, - Nous voici retourns dans nos premiers villages. - - On nous en a tant dit, reine des aptres, - Nous n'avons plus de got pour la proraison. - Nous n'avons plus d'autels que ceux qui sont les vtres, - Nous ne savons plus rien qu'une simple oraison. - - Nous avons essuy de si vastes naufrages, - Nous n'avons plus de got pour le transbordement, - Nous voici revenus, au dclin de nos ges, - toile du seul Nord dans votre btiment. - - Ce qui partout ailleurs est de dispersion - N'est ici que l'effet d'un beau rassemblement. - Ce qui partout ailleurs est un dmembrement - N'est ici que cortge et que procession. - - Ce qui partout ailleurs demande un examen - N'est ici que l'effet d'une pauvre jeunesse. - Ce qui partout ailleurs demande un lendemain - N'est ici que l'effet de soudaine faiblesse. - - Ce qui partout ailleurs demande un parchemin - N'est ici que l'effet d'une pauvre tendresse. - Ce qui partout ailleurs demande un tour de main - N'est ici que l'effet d'une humble maladresse. - - Ce qui partout ailleurs est un dtraquement - N'est ici que justesse et que dclinaison. - Ce qui partout ailleurs est un baraquement - N'est ici qu'une paisse et durable maison. - - Ce qui partout ailleurs est la guerre et la paix - N'est ici que dfaite et que reddition. - Ce qui partout ailleurs est de sdition - N'est ici qu'un beau peuple et des pis pais. - - Ce qui partout ailleurs est une immense arme - Avec ses trains de vivre et ses encombrements, - Et ses trains de bagage et ses retardements, - N'est ici que dcence et bonne renomme. - - Ce qui partout ailleurs est un effondrement - N'est ici qu'une lente et courbe inclinaison. - Ce qui partout ailleurs est de comparaison - Est ici sans pareil et sans redoublement. - - Ce qui partout ailleurs est un accablement - N'est ici que l'effet de pauvre obissance. - Ce qui partout ailleurs est un grand parlement - N'est ici que l'effet de la seule audience. - - Ce qui partout ailleurs est un encadrement - N'est ici qu'un candide et calme reposoir. - Ce qui partout ailleurs est un ajournement - N'est ici que l'oubli du matin et du soir. - - Les matins sont partis vers les temps rvolus, - Et les soirs partiront vers le soir ternel, - Et les jours entreront dans un jour solennel, - Et les fils deviendront des hommes rsolus. - - Les ges rentreront dans un ge absolu, - Les fils retourneront vers le seuil paternel - Et raviront de force et l'amour fraternel - Et l'antique hritage et le bien dvolu. - - Voici le lieu du monde o tout devient enfant, - Et surtout ce vieil homme avec sa barbe grise, - Et ses cheveux mls au souffle de la brise, - Et son regard modeste et jadis triomphant. - - Voici le lieu du monde o tout devient novice, - Et cette vieille tte et ses lanternements, - Et ces deux bras raidis dans les gouvernements, - Le seul coin de la terre o tout devient complice, - - Et mme ce grand sot qui faisait le malin, - (C'est votre serviteur, premire servante), - Et qui tournait en rond dans une orbe savante, - Et qui portait de l'eau dans le bief du moulin. - - Ce qui partout ailleurs est un arrachement - N'est ici que la fleur de la jeune saison. - Ce qui partout ailleurs est un retranchement - N'est ici qu'un soleil au ras de l'horizon. - - Ce qui partout ailleurs est un dur labourage - N'est ici que rcolte et dessaisissement. - Ce qui partout ailleurs est le dclin d'un ge - N'est ici qu'un candide et cher vieillissement. - - Ce qui partout ailleurs est une rsistance - N'est ici que de suite et d'accompagnement; - Ce qui partout ailleurs est un prosternement - N'est ici qu'une douce et longue obissance. - - Ce qui partout ailleurs est rgle de contrainte - N'est ici que dclenche et qu'abandonnement; - Ce qui partout ailleurs est une dure astreinte - N'est ici que faiblesse et que soulvement. - - Ce qui partout ailleurs est rgle de conduite - N'est ici que bonheur et que renforcement; - Ce qui partout ailleurs est pargne produite - N'est ici qu'un honneur et qu'un grave serment. - - Ce qui partout ailleurs est une courbature - N'est ici que la fleur de la jeune oraison; - Ce qui partout ailleurs est la lourde armature - N'est ici que la laine et la blanche toison. - - Ce qui partout ailleurs serait un tour de force - N'est ici que simplesse et que dlassement; - Ce qui partout ailleurs est la rugueuse corce - N'est ici que la sve et les pleurs du sarment. - - Ce qui partout ailleurs est une longue usure - N'est ici que renfort et que recroissement; - Ce qui partout ailleurs est bouleversement - N'est ici que le jour de la bonne aventure. - - Ce qui partout ailleurs se tient sur la rserve - N'est ici qu'abondance et que dpassement; - Ce qui partout ailleurs se gagne et se conserve - N'est ici que dpense et que dsistement. - - Ce qui partout ailleurs se tient sur la dfense - N'est ici que liesse et dmantlement; - Et l'oubli de l'injure et l'oubli de l'offense - N'est ici que paresse et que bannissement. - - Ce qui partout ailleurs est une liaison - N'est ici qu'un fidle et noble attachement; - Ce qui partout ailleurs est un encerclement - N'est ici qu'un passant dedans votre maison. - - Ce qui partout ailleurs est une obdience - N'est ici qu'une gerbe au temps de fauchaison; - Ce qui partout ailleurs se fait par surveillance - N'est ici qu'un beau coin au temps de fenaison. - - Ce qui partout ailleurs est une forcerie - N'est ici que la plante mme le jardin; - Ce qui partout ailleurs est une gagerie - N'est ici que le seuil mme le gradin. - - Ce qui partout ailleurs est une rtorsion - N'est ici que dtente et que dsarmement; - Ce qui partout ailleurs est une contraction - N'est ici qu'un muet et calme engagement; - - Ce qui partout ailleurs est un bien prissable - N'est ici qu'un tranquille et bref dgagement; - Ce qui partout ailleurs est un rengorgement - N'est ici qu'une rose et des pas sur le sable. - - Ce qui partout ailleurs est un efforcement - N'est ici que la fleur de la jeune raison; - Ce qui partout ailleurs est un redressement - N'est ici que la pente et le pli du gazon. - - Ce qui partout ailleurs est une corcherie - N'est ici qu'un modeste et beau dvtement; - Ce qui partout ailleurs est une affouillerie - N'est ici qu'un durable et sr dpouillement. - - Ce qui partout ailleurs est un raidissement - N'est ici qu'une souple et candide fontaine; - Ce qui partout ailleurs est une illustre peine - N'est ici qu'un profond et pur jaillissement. - - Ce qui partout ailleurs se querelle et se prend - N'est ici qu'un beau fleuve aux confins de sa source, - reine et c'est ici que tout me se rend - Comme un jeune guerrier retomb dans sa course. - - Ce qui partout ailleurs est la route gravie, - reine qui rgnez dans votre illustre cour, - toile du matin, reine du dernier jour, - Ce qui partout ailleurs est la table servie, - - Ce qui partout ailleurs est la route suivie - N'est ici qu'un paisible et fort dtachement, - Et dans un calme temple et loin d'un plat tourment - L'attente d'une mort plus vivante que vie. - - -2.--prire de demande - - Nous ne demandons pas que le grain sous la meule - Soit jamais replac dans le coeur de l'pi, - Nous ne demandons pas que l'me errante et seule - Soit jamais repose en un jardin fleuri. - - Nous ne demandons pas que la grappe crase - Soit jamais replace au fronton de la treille, - Et que le lourd frelon et que la jeune abeille - Y reviennent jamais se gorger de rose. - - Nous ne demandons pas que la rose vermeille - Soit jamais replace aux cerceaux du rosier, - Et que le paneton et la lourde corbeille - Retourne vers le fleuve et redevienne osier. - - Nous ne demandons pas que cette page crite - Soit jamais efface au livre de mmoire, - Et que le lourd soupon et que la jeune histoire - Vienne remmorer cette peine prescrite. - - Nous ne demandons pas que la tige ploye - Soit jamais redresse au livre de nature, - Et que le lourd bourgeon et la jeune nervure - Perce jamais l'corce et soit redploye. - - Nous ne demandons pas que le rameau broy - Reverdisse jamais au livre de la grce, - Et que le lourd surgeon et que la jeune race - Rejaillisse jamais de l'arbre foudroy. - - Nous ne demandons pas que la branche effeuille - Se tourne jamais plus vers un jeune printemps, - Et que la lourde sve et que le jeune temps - Sauve une cime au moins dans la fort noye. - - Nous ne demandons pas que le pli de la nappe - Soit effac devant que revienne le matre, - Et que votre servante et qu'un malheureux tre - Soient librs jamais de cette lourde chape. - - Nous ne demandons pas que cette auguste table - Soit jamais resservie, moins que pour un Dieu, - Mais nous n'esprons pas que le grand conntable - Chauffe deux fois ses mains vers un si maigre feu. - - Nous ne demandons pas qu'une me fourvoye - Soit jamais replace au chemin du bonheur. - O reine il nous suffit d'avoir gard l'honneur - Et nous ne voulons pas qu'une aide apitoye - - Nous remette jamais au chemin de plaisance, - Et nous ne voulons pas qu'une amour soudoye - Nous remette jamais au chemin d'allgeance, - seul gouvernement d'une me guerroye, - - Rgente de la mer et de l'illustre port - Nous ne demandons rien dans ces amendements - Reine que de garder sous vos commandements - Une fidlit plus forte que la mort. - - -3.--prire de confidence - - Nous ne demandons pas que cette belle nappe - Soit jamais replie aux rayons de l'armoire, - Nous ne demandons pas qu'un pli de la mmoire - Soit jamais effac de cette lourde chape. - - Matresse de la voie et du raccordement, - miroir de justice et de justesse d'me, - Vous seule vous savez, grande notre Dame, - Ce que c'est que la halte et le recueillement. - - Matresse de la race et du recroisement, - temple de sagesse et de jurisprudence, - Vous seule connaissez, svre prudence, - Ce que c'est que le juge et le balancement. - - Quand il fallut s'asseoir la croix des deux routes - Et choisir le regret d'avecque le remords, - Quand il fallut s'asseoir au coin des doubles sorts - Et fixer le regard sur la clef des deux votes, - - Vous seule vous savez, matresse du secret, - Que l'un des deux chemins allait en contre-bas, - Vous connaissez celui que choisirent nos pas, - Comme on choisit un cdre et le bois d'un coffret. - - Et non point par vertu car nous n'en avons gure, - Et non point par devoir car nous ne l'aimons pas, - Mais comme un charpentier s'arme de son compas, - Par besoin de nous mettre au centre de misre, - - Et pour bien nous placer dans l'axe de dtresse, - Et par ce besoin sourd d'tre plus malheureux, - Et d'aller au plus dur et de souffrir plus creux, - Et de prendre le mal dans la pleine justesse. - - Par ce vieux tour de main, par cette mme adresse, - Qui ne servira plus courir le bonheur, - Puissions-nous, rgente, au moins tenir l'honneur, - Et lui garder lui seul notre pauvre tendresse. - - -4.--prire de report - - Nous avons gouvern de si vastes royaumes, - rgente des rois et des gouvernements, - Nous avons tant couch dans la paille et les chaumes, - Rgente des grands gueux et des soulvements. - - Nous n'avons plus de got pour les grands majordomes, - Rgente du pouvoir et des renversements, - Nous n'avons plus de got pour les chambardements, - Rgente des frontons, des palais et des dmes. - - Nous avons combattu de si ferventes guerres - Par devant le Seigneur et le Dieu des armes, - Nous avons parcouru de si mouvantes terres, - Nous nous sommes acquis si hautes renommes. - - Nous n'avons plus de got pour le mtier des armes, - Reine des grandes paix et des dsarmements, - Nous n'avons plus de got pour le mtier des larmes, - Reine des sept douleurs et des sept sacrements. - - Nous avons gouvern de si vastes provinces, - Rgente des prfets et des procurateurs, - Nous avons lantern tous tant d'augustes princes, - Reine des tableaux peints et des deux donateurs. - - Nous n'avons plus de got pour les dpartements, - Ni pour la prfecture et pour la capitale, - Nous n'avons plus de got pour les embarquements, - Nous ne respirons plus vers la terre natale. - - Nous avons encouru de si hautes fortunes, - clef du seul honneur qui ne prira point, - Nous avons dpouill de si basses rancunes, - Reine du tmoignage et du double tmoin. - - Nous n'avons plus de got pour les forfanteries, - Matresse de sagesse et de silence et d'ombre, - Nous n'avons plus de got pour les argenteries, - clef du seul trsor et d'un bonheur sans nombre. - - Nous en avons tant vu, dame de pauvret, - Nous n'avons plus de got pour de nouveaux regards, - Nous en avons tant fait, temple de puret, - Nous n'avons plus de got pour de nouveaux hasards. - - Nous avons tant pch, refuge du pcheur, - Nous n'avons plus de got pour les atermoiements, - Nous avons tant cherch, miracle de candeur, - Nous n'avons plus de got pour les enseignements. - - Nous avons tant appris dans les maisons d'cole, - Nous ne savons plus rien que vos commandements, - Nous avons tant failli par l'acte et la parole, - Nous ne savons plus rien que nos amendements. - - Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde, - Mais qui marchaient toujours et n'ont jamais pli, - Nous sommes cette glise et ce faisceau li, - Nous sommes cette race internelle et profonde. - - Nous ne demandons plus de ces biens prissables, - Nous ne demandons plus vos grces de bonheur, - Nous ne demandons plus que vos grces d'honneur, - Nous ne btirons plus nos maisons sur ces sables. - - Nous ne savons plus rien de ce qu'on nous a lu, - Nous ne savons plus rien de ce qu'on nous a dit. - Nous ne connaissons plus qu'un ternel dit, - Noua ne savons plus rien que votre ordre absolu. - - Nous en avons trop pris, nous sommes rsolus. - Nous ne voulons plus rien que par obissance, - Et rester sous les coups d'une auguste puissance, - Miroir des temps futurs et des temps rvolus. - - S'il est permis pourtant que celui qui n'a rien - Puisse un jour disposer, et lguer quelque chose. - S'il n'est pas dfendu, mystrieuse rose, - Que celui qui n'a pas reporte un jour son bien; - - S'il est permis au gueux de faire un testament, - Et de lguer l'asile et la paille et le chaume, - S'il est permis au roi de lguer le royaume, - Et si le grand dauphin prte un nouveau serment; - - S'il est admis pourtant que celui qui doit tout - Se fasse ouvrir un compte et porter un crdit, - Si le virement tourne et n'est pas interdit, - Nous ne demandons rien, nous irons jusqu'au bout, - - Si donc il est admis qu'un humble dbiteur - Puisse lever la voix pour ce qui n'est pas d, - S'il peut toucher un prix quand il n'a pas vendu, - Et faire balancer par solde crditeur; - - Nous qui n'avons connu que vos grces de guerre - Et vos grces de deuil et vos grces de peine, - (Et vos grces de joie et cette lourde plaine), - Et le cheminement des grces de misre; - - Et la procession des grces de dtresse, - Et les champs labours et les sentiers battus, - Et les coeurs lacrs et les reins courbatus, - Nous ne demandons rien, vigilante matresse. - - Nous qui n'avons connu que votre adversit, - (Mais qu'elle soit bnie, temple de sagesse), - veuillez reporter, merveille de largesse, - Vos grces de bonheur et de prosprit. - - Veuillez les reposer sur quatre jeunes ttes, - Vos grces de douceur et de consentement, - Et tresser pour ces fronts, reine du pur froment, - Quelques pis cueillis dans la moisson des ftes. - - - - -TABLE DES MATIRES - - LE MYSTRE DES SAINTS INNOCENTS PAGE 13 - LA TAPISSERIE DE SAINTE GENEVIVE ET DE JEANNE D'ARC PAGE 247 - LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME PAGE 343 - - - - -ACHEV D'IMPRIMER LE TRENTE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX-NEUF, PAR -L'IMPRIMERIE PROTAT FRRES, MACON. - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Charles Pguy, -Oeuvres de posie (tome 6), by Charles Pguy - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHARLES PGUY *** - -***** This file should be named 57506-8.txt or 57506-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/7/5/0/57506/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was -produced from scanned images of public domain material -from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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