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diff --git a/57506-0.txt b/57506-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d6b0e52 --- /dev/null +++ b/57506-0.txt @@ -0,0 +1,9210 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57506 *** + + + + + + + + + + + + + + + +OEUVRES COMPLÈTES + +DE + +CHARLES PÉGUY + +1873-1914 + +OEUVRES DE POÉSIE + +LE MYSTÈRE + +DES SAINTS INNOCENTS + +LA TAPISSERIE DE SAINTE + +GENEVIÈVE ET DE JEANNE D'ARC + +LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME + +[nrf] + +PARIS + +ÉDITIONS DE LA + +NOUVELLE REVUE FRANÇAISE + +35 ET 37, RUE MADAME + +MCMXIX + + + + +CETTE ÉDITION DÉFINITIVE DES OEUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY + +EST TIRÉE A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS PAR L'IMPRIMERIE PROTAT +FRÈRES + +SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON + +AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE + + +EXEMPLAIRE Nº 334 + + +TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D'ADAPTATION RÉSERVÉS POUR +TOUS PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE + +COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 1916 + + + + +OEUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY + +OEUVRES DE PROSE + + TOME I _INTRODUCTION PAR ALEXANDRE MILLERAND_ + + Lettre du Provincial. Réponse. Le Triomphe de la + République.--Du second Provincial.--De la Grippe. Encore + de la Grippe. Toujours de la Grippe.--Entre deux + trains.--Pour ma maison (cité socialiste). Pour + moi.--Compte rendu de mandat.--La Chanson du roi Dagobert. + Suite de cette chanson. + + TOME II _INTRODUCTION PAR MAURICE BARRÈS_ + + De Jean Coste.--Les récentes oeuvres de Zola.--Orléans + vu de Montargis.--Zangwill.--Notre Patrie.--Courrier de + Russie.--Les suppliants parallèles.--Louis de Gonzague. + + TOME III _INTRODUCTION PAR HENRI BERGSON_ + + De la situation faite à l'histoire et à la sociologie.--De + la situation faite au parti intellectuel devant les + accidents de la gloire temporelle.--A nos amis, à nos + abonnés.--L'argent. + + TOME IV _INTRODUCTION PAR ANDRÉ SUARÈS_ + + Notre Jeunesse.--Victor Marie, comte Hugo. + + +OEUVRES DE POÉSIE + + TOME V Le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc.--Le Porche du + Mystère de la deuxième vertu. + + TOME VI Le Mystère des Saints Innocents.--La tapisserie de sainte + Geneviève et de Jeanne d'Arc.--La tapisserie de Notre-Dame. + + TOME VII Ève.--Sonnets. + + +OEUVRES POSTHUMES + + TOME VIII Clio. + + TOME IX Note conjointe sur Descartes (précédée de la note sur + M. Bergson). + + TOME X Autres ouvrages et fragments inédits. + + +POLÉMIQUE ET DOSSIERS + + TOME XI Texte et commentaires se rapportant à la gérance et au rôle + littéraire des Cahiers (préfaces). + + TOME XII Texte et commentaires se rapportant au rôle politique joué + par les Cahiers (compte rendu de Congrès.--Affaire Dreyfus, + etc.). + + TOME XIII Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet.--Langlois + tel qu'on le parle.--L'argent (suite). + + TOME XIV Marcel. La première Jeanne d'Arc. + + TOME XV Correspondance. Biographie et Histoire des Cahiers de la + Quinzaine, par _ÉMILE BOIVIN_ et _MARCEL PÉGUY_. + + + + +_le mystère + +des saints Innocents_ + + + + +DELECTISSIMIS + +IN INTIMO CORDE + + + + +_cahier pour le dimanche des Rameaux + +et pour le dimanche de Pâques de la treizième série;_ + + +_cahier préparatoire + +pour le quatre cent quatre-vingt-troisième anniversaire + +de la délivrance d'Orléans, + +anniversaire qui tombera + +le mercredi 8 mai de l'an 1912._ + + + + +LE MYSTÈRE + +DES SAINTS INNOCENTS + + + +MADAME GERVAISE + + + + Je suis, dit Dieu, Maître des Trois Vertus. + + La Foi est une épouse fidèle. + La Charité est une mère ardente. + Mais l'espérance est une toute petite fille. + + + + Je suis, dit Dieu, le Maître des Vertus. + + + + La Foi est celle qui tient bon dans les siècles des siècles. + La Charité est celle qui se donne dans les siècles des siècles. + Mais ma petite espérance est celle + qui se lève tous les matins. + + + + Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus. + + + + La Foi est celle qui est tendue dans les siècles des siècles. + La Charité est celle qui se détend dans les siècles des siècles. + Mais ma petite espérance + est celle qui tous les matins + nous donne le bonjour. + + + + Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus. + + + + La Foi est un soldat, c'est un capitaine qui défend une forteresse, + Une ville du roi, + Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine. + La Charité est un médecin, c'est une petite soeur des pauvres, + Qui soigne les malades, qui soigne les blessés, + Les pauvres du roi, + Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine. + Mais ma petite espérance est celle + qui dit bonjour au pauvre et à l'orphelin. + + + + Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus. + + + + La Foi est une église, c'est une cathédrale enracinée au sol de + France. + La Charité est un hôpital, un hôtel-Dieu qui ramasse toutes les + misères du monde. + Mais sans l'espérance, tout ça ne serait qu'un cimetière. + + + + Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus. + + + + La Foi est celle qui veille dans les siècles des siècles. + La Charité est celle qui veille dans les siècles des siècles. + Mais ma petite espérance est celle + qui se couche tous les soirs + et se lève tous les matins + et fait vraiment de très bonnes nuits. + + + + Je suis, dit Dieu, le Seigneur de cette vertu-là. + + + + Ma petite espérance est celle + qui s'endort tous les soirs, + dans son lit d'enfant, + après avoir bien fait sa prière, + et qui tous les matins se réveille et se lève + et fait sa prière avec un regard nouveau. + + + + Je suis, dit Dieu, Seigneur des Trois Vertus. + + + + La Foi est un grand arbre, c'est un chêne enraciné au coeur de France. + Et sous les ailes de cet arbre la Charité, ma fille la Charité abrite + toutes les détresses du monde. + Et ma petite espérance n'est rien que cette petite promesse de + bourgeon qui s'annonce au fin commencement d'avril. + + + + Et quand on voit l'arbre, quand vous regardez le chêne, + Cette rude écorce du chêne treize et quatorze fois et dix-huit fois + centenaire, + Et qui sera centenaire et séculaire dans les siècles des siècles, + Cette dure écorce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis + de bras énormes, + (Un fouillis qui est un ordre), + Et ces racines qui s'enfoncent et qui empoignent la terre comme un + fouillis de jambes énormes, + (Un fouillis qui est un ordre), + Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon + tendre ne paraît plus rien du tout. + C'est lui qui a l'air de parasiter l'arbre, de manger à la table de + l'arbre. + Comme un gui, comme un champignon. + C'est lui qui a l'air de se nourrir de l'arbre (et le paysan les + appelle des _gourmands_), c'est lui qui a l'air de s'appuyer sur + l'arbre, de sortir de l'arbre, de ne rien pouvoir être, de ne pas + pouvoir exister sans l'arbre. Et en effet aujourd'hui il sort de + l'arbre, à l'aisselle des branches, à l'aisselle des feuilles et il + ne peut plus exister sans l'arbre. Il a l'air de venir de l'arbre, + de dérober la nourriture de l'arbre. + Et pourtant c'est de lui que tout vient au contraire. Sans un + bourgeon qui est une fois venu, l'arbre ne serait pas. Sans ces + milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement + d'avril et peut-être dans les derniers jours de mars, rien ne + durerait, l'arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place + d'arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sève qui + monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui + pointent tendrement à l'aisselle des dures branches. + Il faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse. + Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d'avril, et de + cette sève qui pleure en mai, et de la ouate et du coton de ce fin + bourgeon blanc qui est vêtu, qui est chaudement, qui est tendrement + protégé d'un flocon d'une toison d'une laine végétale, d'une laine + d'arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude + écorce a l'air d'une cuirasse, en comparaison de ce tendre + bourgeon. Mais la rude écorce n'est rien, que du bourgeon durci, + que du bourgeon vieilli. Et c'est pour cela que le tendre bourgeon + perce toujours, jaillit toujours dessous la dure écorce. + L'homme de guerre le plus dur a été un tendre enfant nourri de lait; + et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le + martyr à la plus rude écorce, à la plus rugueuse peau, le martyr le + plus dur à la serre et à l'onglet a été un tendre enfant laiteux. + Sans ce bourgeon, qui n'a l'air de rien, qui ne semble rien, tout + cela ne serait que du bois mort. + Et le bois mort sera jeté au feu. + + + + Ce qui vous trompe, c'est que cette rude écorce vous écorche les + mains; et ni de l'épaule vous ne faites bouger le tronc d'un + millième de millimètre, ni du pied vous ne pouvez faire bouger une + de ces grosses racines d'un millième de millimètre; ni de la main + une seule de ces grosses branches; et c'est à peine si vous + ébranleriez quelques-unes de ces petites branches; et si vous les + feriez balancer; + au lieu que le bourgeon ne résiste point sous le doigt et d'un coup + d'ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon; + qui développé vous ferait une branche plus grosse que la cuisse; + + Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder; + Et de faire mourir que de faire naître; + Et de donner la mort que de donner la vie; + + Et le bourgeon ne résiste point. C'est qu'aussi il n'est point fait + pour la résistance, il n'est point chargé de résister. + C'est le tronc, et la branche, et cette maîtresse racine qui sont + faits pour la résistance, qui sont chargés de résister. + Et c'est la rude écorce qui est faite pour la rudesse et qui est + chargée d'être rude. + Mais le tendre bourgeon n'est fait que pour la naissance et il n'est + chargé que de faire naître. + + (Et de faire durer). + + + + (Et de se faire aimer). + + + + Or je vous le dis, dit Dieu, sans ce bourgeonnement de fin avril, + sans ces milliers, sans cet unique petit bourgeonnement de + l'espérance, qu'évidemment tout le monde peut casser, sans ce + tendre bourgeon cotonneux, que le premier venu peut faire sauter de + l'ongle, toute ma création ne serait que du bois mort. + Et le bois mort sera jeté au feu. + + + + Et toute ma création ne serait qu'un immense cimetière. + Or mon fils le leur a dit: _Il faut laisser les morts ensevelir leurs + morts._ + + + + Hélas mon fils, hélas mon fils, hélas mon fils; + Mon fils qui sur la croix avait une peau sèche comme une sèche écorce; + une peau flétrie, une peau ridée, une peau tannée; + une peau qui se fendait sous les clous; + mon fils avait été un tendre enfant laiteux; + + + + une enfance, un bourgeonnement, une promesse, un engagement; + un essai; une origine; un commencement de rédempteur; + une espérance de salut, une espérance de rédemption + + + + O jour, ô soir, ô nuit de l'ensevelissement. + Tombée de cette nuit que je ne reverrai jamais. + O nuit si douce au coeur parce que tu accomplis. + Et tu calmes comme un baume. + Nuit sur cette montagne et dans cette vallée. + O nuit j'avais tant dit que je ne te verrais plus. + O nuit je te verrai dans mon éternité. + Que ma volonté soit faite. O ce fut cette fois-là que ma volonté fut + faite. + Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient. Et mon fils au + milieu. + Une colline, une vallée. Ils étaient partis de cette ville que + j'avais donnée à mon peuple. Ils étaient montés. + Mon fils entre ces deux voleurs. Une plaie au flanc. Deux plaies aux + mains. Deux plaies aux pieds. Des plaies au front. + Des femmes qui pleuraient tout debout. Et cette tête penchée qui + retombait sur le haut de la poitrine. + Et cette pauvre barbe sale, toute souillée de poussière et de sang. + Cette barbe rousse à deux pointes. + Et ces cheveux souillés, en quel désordre, que j'eusse tant baisés. + Ces beaux cheveux roux, encore tout ensanglantés de la couronne + d'épines. + Tout souillés, tout collés de caillots. Tout était accompli. + Il en avait trop supporté. + Cette tête qui penchait, que j'eusse appuyée sur mon sein. + Cette épaule que j'eusse appuyée à mon épaule. + Et ce coeur ne battait plus, qui avait tant battu d'amour. + Trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout. Des hommes je ne + me rappelle pas, je crois qu'il n'y en avait plus. + Ils avaient peut-être trouvé que ça montait trop. Tout était fini. + Tout était consommé. C'était fini. + Et les soldats s'en retournaient, et dans leurs épaules rondes ils + emportaient la force romaine: + + C'est alors, ô Nuit, que tu vins. O nuit la même. + La même qui viens tous les soirs et qui étais venue tant de fois + depuis les ténèbres premières. + La même qui étais venue sur l'autel fumant d'Abel et sur le cadavre + d'Abel, sur ce corps déchiré, sur le premier assassinat du monde; + ô nuit la même tu vins sur le corps lacéré, sur le premier, sur le + plus grand assassinat du monde. C'est alors, ô nuit, que tu vins. + La même qui étais venue sur tant de crimes depuis le commencement du + monde; + Et sur tant de souillures et sur tant d'amertumes; + Et sur cette mer d'ingratitude, la même tu vins sur mon deuil; + Et sur cette colline et sur cette vallée de ma désolation c'est + alors, ô nuit, que tu vins. + O nuit faudra-t-il donc, faudra-t-il que mon paradis + Ne soit qu'une grande nuit de clarté qui tombera sur les péchés du + monde. + Sera-ce alors, ô nuit, que tu viendras. + C'est alors, ô nuit, que tu vins; et seule tu pus finir, seule tu pus + accomplir ce jour entre les jours. + Comme tu accomplis ce jour, ô nuit accompliras-tu le monde. + Et mon paradis sera-t-il une grande nuit de lumière. + Et tout ce que je pourrai offrir + Dans mon offrande et moi aussi dans mon Offertoire + A tant de martyrs et à tant de bourreaux, + A tant d'âmes et à tant de corps, + A tant de purs et à tant d'impurs, + A tant de pécheurs et à tant de saints, + A tant de fidèles et à tant de pénitents, + Et à tant de peines, et à tant de deuils, et à tant de larmes et à + tant de plaies, + Et à tant de sang, + Et à tant de coeurs qui auront tant battu, + D'amour, de haine, + Et à tant de coeurs qui auront tant saigné + D'amour, de haine, + Sera-t-il dit qu'il faut que ce soit + Qu'il faudra que je leur offre + Et qu'ils ne demanderont que cela, + Qu'ils ne voudront que de cela, + Qu'ils n'auront de goût que pour cela, + Sur ces souillures et sur tant d'amertumes, + Et sur cette mer immense d'ingratitude + La longue retombée d'une nuit éternelle. + + + + O nuit tu n'avais pas eu besoin d'aller demander la permission à + Pilate. C'est pourquoi je t'aime et je te salue. + Et entre toutes je te glorifie, et entre toutes tu me glorifies. + Et tu me fais honneur et gloire + Car tu obtiens quelquefois ce qu'il y a de plus difficile au monde, + Le désistement de l'homme. + L'abandonnement de l'homme entre mes mains. + Je connais bien l'homme. C'est moi qui l'ai fait. C'est un drôle + d'être. + Car en lui joue cette liberté qui est le mystère des mystères. + On peut encore lui demander beaucoup. Il n'est pas trop mauvais. Il + ne faut pas dire, qu'il est mauvais. + Quand on sait le prendre, on peut encore lui demander beaucoup. + Lui faire rendre beaucoup. Et Dieu sait si ma grâce + Sait le prendre, si avec ma grâce + Je sais le prendre. Si ma grâce est insidieuse, habile comme un + voleur. + Et comme un homme qui chasse le renard. + Je sais le prendre. C'est mon métier. Et cette liberté même est ma + création. + On peut lui demander beaucoup de coeur, beaucoup de charité, beaucoup + de sacrifice. + Il a beaucoup de foi et beaucoup de charité. + Mais ce qu'on ne peut pas lui demander, sacredié, c'est un peu + d'espérance. + Un peu de confiance, quoi, un peu de détente, + Un peu de remise, un peu d'abandonnement dans mes mains, + Un peu de désistement. Il se raidit tout le temps. + Or toi, ma fille la nuit, tu réussis, quelquefois, tu obtiens + quelquefois cela + De l'homme rebelle. + Qu'il consente, ce monsieur, qu'il se rende un peu à moi. + Qu'il détende un peu ses pauvres membres las sur un lit de repos. + Qu'il détende un peu sur un lit de repos son coeur endolori. + Que sa tête surtout ne marche plus. Elle ne marche que trop, sa tête. + Et il croit que c'est du travail, que sa tête marche comme ça. + Et ses pensées, non, pour ce qu'il appelle ses pensées. + Que ses idées ne marchent plus et ne se battent plus dans sa tête et + ne grelottent plus comme des grains de calebasse. + Comme un grelot dans une courge vide. + Quand on voit ce que c'est, que ce qu'il appelle ses idées. + Pauvre être. Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui ne dort pas. + Celui qui brûle, dans son lit, d'inquiétude et de fièvre. + Je suis partisan, dit Dieu, que tous les soirs on fasse son examen de + conscience. + C'est un bon exercice. + Mais enfin il ne faut pas s'en torturer au point d'en perdre le + sommeil. + A cette heure-là la journée est faite, et bien faite; il n'y a plus à + la refaire. + Il n'y a plus à y revenir. + Ces péchés qui vous font tant de peine, mon garçon, eh bien c'était + bien simple. + Mon ami il ne fallait pas les commettre. + A l'heure où tu pouvais encore ne pas les commettre. + A présent, c'est fait, va, dors, demain tu ne recommenceras plus. + Mais celui qui le soir en se couchant fait des plans pour le + lendemain. + Celui-là je ne l'aime pas, dit Dieu. + Le sot, est-ce qu'il sait seulement comment demain sera fait. + Est-ce qu'il connaît seulement la couleur du temps. + Il ferait mieux de faire sa prière. Je n'ai jamais refusé le pain du + lendemain. + Celui qui est dans ma main comme le bâton dans la main du voyageur, + Celui-là m'est agréable, dit Dieu. + Celui qui est posé dans mon bras comme un nourrisson qui rit, + Et qui ne s'occupe de rien, + Et qui voit le monde dans les yeux de sa mère, et de sa nourrice, + Et qui ne le voit et ne le regarde que là, + Celui-là m'est agréable, dit Dieu. + Mais celui qui fait des combinaisons, celui qui en lui-même pour + demain dans sa tête + Travaille comme un mercenaire. + Travaille affreusement comme un esclave qui tourne une roue éternelle. + (Et entre nous comme un imbécile). + Eh bien celui-là ne m'est pas agréable du tout, dit Dieu. + Celui qui s'abandonne, je l'aime. Celui qui ne s'abandonne pas, je ne + l'aime pas, c'est pourtant simple. + Celui qui s'abandonne ne s'abandonne pas et il est le seul qui ne + s'abandonne pas. + Celui qui ne s'abandonne pas s'abandonne et il est le seul qui + s'abandonne. + Or toi, ma fille la nuit, ma fille au grand manteau, ma fille au + manteau d'argent, + Tu es la seule qui vaincs quelquefois ce rebelle et qui fais plier + cette nuque dure. + C'est alors, ô Nuit que tu viens. + Et ce que tu as fait une fois, + Tu le fais toutes les fois. + Ce que tu as fait un jour, + Tu le fais tous les jours. + Comme tu es tombée un soir, + Ainsi tu tombes tous les soirs. + Ce que tu as fait pour mon fils fait homme, + O grande Charitable tu le fais pour tous les hommes ses frères + Tu les ensevelis dans le silence et l'ombre + Et dans le salutaire oubli + De la mortelle inquiétude + Du jour. + Ce que tu as fait une fois pour mon fils fait homme, + Ce que tu as fait un soir entre les soirs. + O nuit tu le refais tous les soirs pour le dernier des hommes + (C'est alors, ô nuit, que tu viens) + Tant il est vrai, tant il est réel qu'il était devenu l'un d'eux + Et qu'il s'était lié à leur sort mortel + Et qu'il était devenu l'un d'eux, pour ainsi dire au hasard, + Et qu'il s'était fait l'un d'eux + Sans aucune limitation ni mesure. + Car avant cette perpétuelle, cette imparfaite, + Cette perpétuellement imparfaite _imitation de Jésus-Christ_, + Dont ils parlent toujours, + Il y a eu cette très parfaite imitation de l'homme par Jésus-Christ, + Cette inexorable imitation, par Jésus-Christ, + De la misère mortelle et de la condition de l'homme. + + + + Je comprends très bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de + conscience. + C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser. + C'est même recommandé. C'est très bien. + Tout ce qui est recommandé est très bien. + Et même ce n'est pas seulement recommandé. C'est prescrit. + Par conséquent c'est très bien. + Mais enfin vous êtes dans votre lit. Qu'est-ce que vous nommez votre + examen de conscience, faire votre examen de conscience. + Si c'est penser à toutes les bêtises que vous avez faites dans la + journée, si c'est vous rappeler toutes les bêtises que vous avez + faites dans la journée + Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-être pas de + contrition, + Mais enfin avec un sentiment de pénitence que vous m'offrez, eh bien, + c'est bien. + Votre pénitence je l'accepte. Vous êtes des braves gens, des bons + garçons. + Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la nuit toutes les + ingratitudes du jour, + Toutes les fièvres et toutes les amertumes du jour, + Et si c'est que vous voulez remâcher la nuit tous vos aigres péchés + du jour, + Vos fièvres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos remords + plus aigres encore, + Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait de vos péchés, + De toutes ces bêtises et de toutes ces sottises, + Non, laissez-moi tenir moi-même le Livre du Jugement. + Vous y gagnerez peut-être encore. + Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un + notaire et comme un usurier et comme un publicain, + C'est-à-dire comme un collecteur d'impôts, + C'est-à-dire comme celui qui ramasse les impôts, + Laissez-moi donc faire mon métier et ne faites pas + Des métiers qui n'ont pas à être faits. + Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer et les + classer + Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre + Et les graver et les compter et les calculer et les compulser + Et les compiler et les revoir et les repasser + Et les supputer et vous les imputer éternellement + Et les commémorer avec on ne sait quelle sorte de piété. + Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes éternelles, + Et les sacs de prière et les sacs de mérite + Et les sacs de vertus et les sacs de grâce dans nos impérissables + greniers + Pauvres imitateurs, allez-vous à présent vous mêler,-- + Et imitateurs contraires, imitateurs à l'envers,-- + Allez-vous vous mettre à lier tous les soirs + Les misérables gerbes de vos affreux péchés de chaque jour. + Quand ce ne serait que pour les brûler, c'est encore trop. Ils n'en + valent même pas la peine. + Pas même de cela même. + Vous n'y pensez que trop, à vos péchés. + Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commettre. + Pendant qu'il en est encore temps, mon garçon, pendant qu'ils ne sont + point encore commis. Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors. + Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le + laboureur + Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de + blé, mon ami. + Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures. C'est beaucoup + d'orgueil. + C'est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie. Quand le + pèlerin, quand l'hôte, quand le voyageur + A longtemps traîné dans la boue des chemins, + Avant de passer le seuil de l'église il s'essuie soigneusement les + pieds, + Avant d'entrer, + Parce qu'il est très propre. + Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de + l'église. + Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuyé les pieds + avant d'entrer, + Une fois qu'il est entré il ne pense plus toujours à ses pieds, + Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuyés. + Il n'a plus de coeur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix + Que pour cet autel où le corps de Jésus + Et le souvenir et l'attente du corps de Jésus + Brille éternellement. + Il suffit que la boue des chemins n'ait point passé le seuil du + temple. + Il suffit qu'ils se soient bien essuyé les pieds une fois avant de + passer le seuil du temple. + Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons plus. + On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas propre. + Transporter dans le temple la mémoire même et le souci de la boue + Et la préoccupation et la pensée de la boue + C'est encore transporter de la boue dans le temple. + Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte. + Quand l'hôte arrive chez l'hôte qu'il s'essuie simplement les pieds + avant d'entrer + Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite + Il ne pense pas toujours à ses pieds et à la boue de ses pieds. + Or vous êtes mes hôtes, dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui était + le Dieu des hôtes. + Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans mon temple. + Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans ma nuit. + Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds + et qu'on n'en parle plus. + Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer + les pieds. + Et nullement au contraire que ce ne soit pas + De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du + chemin + Et que ce ne soit pas de faire traîner sur le seuil auguste de ma nuit + Les traces, les marques des boues + De vos sales chemins de la journée. + Débarbouillez-vous le soir. C'est ça, faire votre examen de + conscience. On ne se débarbouille pas tout le temps. + Soyez comme ce pèlerin qui prend de l'eau bénite en entrant dans + l'église + Et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l'église. + Et il ne prend pas tout le temps de l'eau bénite. + Et l'église n'est pas composée uniquement de bénitiers. + Il y a ce qui est avant le seuil. Il y a ce qui est au seuil. Et il y + a ce qui est dans la maison. + Il faut entrer une fois, et ne pas sortir et entrer tout le temps. + Soyez comme ce pèlerin qui ne regarde plus que le sanctuaire. + Et qui n'entend plus. + Et qui ne voit plus que cet autel où mon fils a été sacrifié tant de + fois. + Imitez ce pèlerin qui ne voit plus que l'éclat + Du resplendissement de mon fils + Entrez dans ma nuit comme chez moi. Car c'est là que je me suis + réservé + D'être le maître. + Et si vous tenez absolument à m'offrir quelque chose + Le soir en vous couchant + Que ce soit d'abord une action de grâces + Pour tous les services que je vous rends + Pour les innombrables bienfaits dont je vous comble chaque jour + Dont je vous ai comblés ce jour-là même. + Remerciez-moi d'abord, c'est le plus pressé + Et c'est aussi le plus juste. + Ensuite que votre examen de conscience + Soit un débarbouillement une fois fait + Et non point au contraire un traînassement de marques et de + souillures. + La journée d'hier est faite, mon garçon, pense à celle de demain. + Et à ton salut qui est au bout de la journée de demain. + Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n'est pas trop tard + Et pour ton salut qui est au bout de la journée de demain. + Ton salut n'est plus hier. Mais il peut être demain. + Hier est fait. Mais demain n'est pas fait, demain est à faire + Et ton salut qui est au bout de la journée de demain. + Ton salut n'est pas dans le sens d'hier, il est dans le sens de + demain. + Porte-toi sur demain, ne te reporte pas sur hier. + Pensez donc un peu moins à vos péchés quand vous les avez commis + Et pensez-y un peu plus au moment de les commettre. + Avant de les commettre. + Ce sera plus utile, dit Dieu. + Quand ils sont commis, quand ils sont faits il est trop tard. + Il n'est pas trop tard pour la pénitence. + Mais il est trop tard pour ne pas les commettre + Et ne pas les avoir commis. + Quand vous avez passé par dessus vos péchés, vous les faites gros + comme des montagnes, dit Dieu. + C'est au moment de les passer qu'il faut voir que ce sont en effet + des montagnes et qu'elles sont affreuses. + Vous êtes vertueux après. Soyez donc vertueux avant + Et pendant. + L'heure qui sonne est sonnée. Le jour qui passe est passé. Demain + seul reste, et les après demains + Et ils ne resteront pas longtemps. + Que vos examens de conscience et que vos pénitences + Ne soient donc point des raidissements et des cabrements en arrière, + Peuple à la nuque dure, + Mais qu'ils soient des assouplissements et que vos examens de + conscience et que vos pénitences et que vos contritions même les + plus amères + Soient des pénitences de détente, malheureux enfants, et des + contritions de rémission + Et de remise en mes mains et de démission. + (De démission de vous). + Mais je vous connais, vous êtes toujours les mêmes. + Vous voulez bien me faire de grands sacrifices, pourvu que vous les + choisissiez. + Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices, pourvu que ce ne soit + pas ceux que je vous demande + Que de m'en faire de petits que je vous demanderais. + Vous êtes ainsi, je vous connais. + Vous ferez tout pour moi, excepté ce peu d'abandonnement + Qui est tout pour moi. + Soyez donc enfin, soyez comme un homme + Qui est dans un bateau sur la rivière + Et qui ne rame pas tout le temps + Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l'eau. + + Ainsi vous et votre canot + Laissez-vous aller quelquefois au fil du temps + Et laissez-vous entrer bravement + Sous l'arche du pont de la nuit. + + + + On parle toujours, dit Dieu, de l'_imitation de Jésus-Christ_ + Qui est l'imitation, + La fidèle imitation de mon fils par les hommes. + Et j'en ai connu et j'en connaîtrai des imitations si fidèles, dit + Dieu, + Et si approchées, + Que moi-même j'en demeure saisi d'admiration et de respect. + Mais enfin il ne faut pas oublier + Que mon fils avait commencé par cette singulière imitation de l'homme. + Singulièrement fidèle. + Qui elle fut poussée jusqu'à l'identité parfaite. + Quand si fidèlement si parfaitement il revêtit le sort mortel. + Quand si fidèlement si parfaitement il imita de naître. + Et de souffrir. + Et de vivre. + Et de mourir. + + + + Mais quand je vous dis: Pensez plutôt à demain je ne vous dis pas: + Calculez ce demain. + Pensez-y comme à un jour qui viendra; et que c'est tout ce que vous + en savez. + Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son + lit + Pour saisir la journée de demain. + Ne portez point votre main + Sur le fruit qui n'est pas mûr. + Sachez seulement que ce demain + Dont on parle toujours + Est le jour qui va venir, + Et qu'il sera de mon gouvernement + Comme les autres. + Et qu'il sera sous mon commandement + Comme les autres. + C'est tout ce qu'il vous faut. Pour le reste, attendez. + J'attends bien, moi, Dieu. Vous me faites assez attendre. + Vous me faites assez attendre la pénitence après la faute. + Et la contrition après le péché. + Et depuis le commencement des temps j'attends + Le jugement jusqu'au jour du jugement. + Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui spécule sur demain. + Je n'aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire. + Je n'aime pas celui qui sait ce que je ferai demain. + Je n'aime pas celui qui fait le malin. L'homme fort ce n'est pas mon + fort. + Penser au lendemain, quelle vanité. Gardez pour demain les larmes de + demain. + Il y en aura toujours assez. + Et ces sanglots qui vous remontent et qui vous étranglent. + Penser à demain, savez-vous seulement comment je ferai demain. + Quel demain je vous ferai. + Savez-vous si moi-même je l'ai arrêté encore. + Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui se méfie de moi. + Croyez-vous que je vais m'amuser à vous faire des attrapes, comme un + roi barbare. + Croyez-vous que je passe ma vie à vous tendre des pièges et à prendre + plaisir à vous voir tomber dedans. + Je suis honnête homme, dit Dieu, et j'agis toujours droitement. + Je suis l'honneur même, et la droiture, et l'honnêteté. + Je suis bon Français, dit Dieu, droit comme un Français. + Loyal comme un Français. + Je suis le roi de France, droit comme le roi de France. + Ce que le dernier des pauvres n'eût pas craint de saint Louis, + allez-vous le craindre de moi? + Enfin je vaux peut-être saint Louis. + Croyez-vous que je vais m'amuser à vous faire des feintes comme un + bretteur. + Toute la malice que j'ai, c'est la malice de ma grâce, et la feinte + et la ruse de ma grâce, qui si souvent joue avec le pécheur pour + son salut, pour l'empêcher de pécher. + Qui séduit le pécheur; pour le sauver. Mais croyez-vous. Croyez-vous + que moi Dieu que je vais m'amuser à leur faire des misères et ce + que ne ferait pas un honnête homme. Je suis bon chrétien, dit Dieu. + Croyez-vous que je vais m'amuser à les surprendre comme un assassin + de nuit. + +JEANNETTE + + Il viendra comme un larron et comme un voleur de nuit. + +MADAME GERVAISE + + Et il prendra comme au filet. _Le royaume des cieux est encore + semblable à une senne jetée dans la mer, et rassemblant de tout + genre de poissons._ + +JEANNETTE + + _Laquelle, quand elle fut emplie, tirant de l'eau, et assis sur le + bord du rivage, ils choisirent les bons pour leurs vaisseaux, mais + jetèrent les mauvais dehors._ + +MADAME GERVAISE + + _Il en sera ainsi dans la consommation du siècle: les anges sortiront + et sépareront les mauvais du milieu des justes._ + +JEANNETTE + + _Et répondant Jésus leur dit: Voyez que personne ne vous séduise._ + +MADAME GERVAISE + + _Mais de ce jour-là et de l'heure personne ne le sait, ni les anges + des cieux, sinon le père seul._ + + _Mais comme dans les jours de Noé, ainsi sera aussi l'avènement du + Fils de l'homme. + (Le ciel et la terre passeront; mais mes paroles ne passeront pas)._ + + _Ainsi en effet qu'il y avait dans les jours avant le déluge des gens + qui mangeaient et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage, + jusqu'à ce jour où Noé entra dans l'arche._ + + _Et ils ne connurent pas jusqu'à ce que vint le déluge, et les + emporta tous:_ + +JEANNETTE + + _Ainsi sera aussi l'avènement du Fils de l'homme._ + +MADAME GERVAISE + + Je suis leur père, dit Dieu. _Notre Père, qui êtes aux Cieux._ Mon + fils le leur a assez dit, que je suis leur père. + Je suis leur juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur père. + Je suis surtout leur père. + Enfin je suis leur père. Celui qui est père est surtout père. _Notre + Père qui êtes aux Cieux._ Celui qui a été une fois père ne peut + plus être que père. + Ils sont les frères de mon fils; ils sont mes enfants; je suis leur + père. + _Notre Père qui êtes aux cieux_, mon fils leur a enseigné cette + prière. _Sic ergo vos orabitis. Vous prierez donc ainsi. + Notre Père qui êtes aux cieux_, il a bien su ce qu'il faisait ce + jour-là, mon fils qui les aimait tant. + Qui a vécu parmi eux, qui était un comme eux. + Qui allait comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux. + Qui souffrait. + Qui souffrit comme eux, qui mourut comme eux. + Et qui les aime tant les ayant connus. + Qui a rapporté dans le ciel un certain goût de l'homme, un certain + goût de la terre. + Mon fils qui les a tant aimés, qui les aime éternellement dans le + ciel. + Il a bien su ce qu'il faisait ce jour-là, mon fils qui les aime tant. + Quand il a mis cette barrière entre eux et moi, _Notre Père qui êtes + aux cieux_, ces trois ou quatre mots. + Cette barrière que ma colère et peut-être ma justice ne franchira + jamais. + Heureux celui qui s'endort sous la protection de l'avancée de ces + trois ou quatre mots. + Ces mots qui marchent devant toute prière comme les mains du + suppliant marchent devant sa face. + Comme les deux mains jointes du suppliant s'avancent devant sa face + et les larmes de sa face. + Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l'invincible. + Et qu'ils font marcher devant leur détresse comme deux mains jointes + invincibles. + Ces trois ou quatre mots qui s'avancent comme un bel éperon devant un + pauvre navire. + Et qui fendent le flot de ma colère. + Et quand l'éperon est passé, le navire passe, et toute la flotte + derrière. + Actuellement, dit Dieu, c'est ainsi que je les vois; + Et pour mon éternité, éternellement, dit Dieu, + Par cette invention de mon Fils éternellement c'est ainsi qu'il faut + que je les voie. + (Et qu'il faut que je les juge. Comment voulez-vous, à présent, que + je les juge. + Après cela). + _Notre Père qui êtes aux cieux_, mon fils a très bien su s'y prendre. + Pour lier les bras de ma justice et pour délier les bras de ma + miséricorde. + (Je ne parle pas de ma colère, qui n'a jamais été que ma justice. + Et quelquefois ma charité). + Et à présent il faut que je les juge comme un père. Pour ce que ça + peut juger, un père. _Un homme avait deux fils_. + Pour ce que c'est capable de juger. _Un homme avait deux fils_. On + sait assez comment un père juge. Il y en a un exemple connu. + On sait assez comment le père a jugé le fils qui était parti et qui + est revenu. + C'est encore le père qui pleurait le plus. + Voilà ce que mon fils leur a conté. Mon fils leur a livré + le secret du jugement même. + Et à présent voici comme ils me paraissent; voici comme je les vois; + Voici comme je suis forcé de les voir. + De même que le sillage d'un beau vaisseau va en s'élargissant jusqu'à + disparaître et se perdre, + Mais commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau. + Ainsi le sillage immense des pécheurs s'élargit jusqu'à disparaître + et se perdre + Mais il commence par une pointe, et c'est cette pointe qui vient vers + moi, + Qui est tournée vers moi. + Il commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau. + Et le vaisseau est mon propre fils, chargé de tous les péchés du + monde. + Et la pointe du vaisseau ce sont les deux mains jointes de mon fils. + Et devant le regard de ma colère et devant le regard de ma justice + Ils se sont tous dérobés derrière lui. + Et tout cet immense cortège des prières, tout ce sillage immense + s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre. + Mais il commence par une pointe et c'est cette pointe qui est tournée + vers moi. + Qui s'avance vers moi. + Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots: _Notre Père qui + êtes aux cieux_; mon fils en vérité savait ce qu'il faisait. + Et toute prière monte vers moi dérobée derrière ces trois ou quatre + mots. + Et il y a une pointe de la pointe. C'est cette prière même non plus + seulement dans son texte. + Mais dans son invention même. Cette première fois que réellement dans + le temps elle fut prononcée. + Cette première fois que mon fils la prononça. + Non plus seulement dans son texte comme elle est devenue un texte. + Mais dans son invention même et dans son sourcement et dans son + forcement. + Quand elle-même fut une naissance de prière, une incarnation et une + naissance de prière. Une espérance. + Une naissance d'espérance. + Une parole naissante. + Un rameau et un germe et un bourgeon et une feuille et une fleur et + un fruit de parole. + Une semence, un naissement de prière. + Un verbe entre les verbes. + Cette première fois qu'elle sortit charnellement, temporellement des + lèvres d'homme de mon fils. + Et dans la pointe de la pointe, dans cette pointe même il y avait une + pointe. + Et c'étaient ces trois ou quatre mots, _Notre Père qui êtes aux + cieux_, non plus seulement comme un texte, non plus seulement dans + leur texte. + Mais dans leur source même. + Dans leur invention et dans leur bourgeonnement. + La première fois que mon fils les prononça sur cette montagne. + Les prononça, les fit sortir de ses lèvres d'homme. + La première fois qu'elles sortirent réellement, temporellement, + charnellement, + De ces lèvres de tendresse. + Et il était debout sur cette montagne qui sera célèbre dans les + siècles des siècles. + Sur cette montagne de la terre des hommes au-dessus de cette vallée + qui allait en descendant. + _Notre Père qui êtes aux cieux_, il inventa cela. + Il était avec eux, il était comme eux, il était un d'eux. + _Notre Père_. Comme un homme qui jette un grand manteau sur ses + épaules, + Tourné vers moi il s'était revêtu, + Il avait jeté sur ses épaules + Le manteau des péchés du monde. + _Notre Père qui êtes aux Cieux_. Et à présent derrière lui le pécheur + se dérobe à ma face. Et voici comme je vois, voici comme je suis + forcé de les voir. Voici comment je me représente ce cortège. + Tout part d'un point, qui est tourné vers moi, de l'extrême pointe + d'une pointe. + Et ce point de pointe ce sont ces trois ou quatre mots comme ils + furent inventés, comme ils furent introduits dans la création du + monde. + Comme ils furent prononcés pour la première fois par mon propre fils. + _Notre Père qui êtes aux cieux_. + Et derrière ce point s'avance la pointe elle-même, c'est-à-dire la + prière tout entière. + Comme elle fut prononcée cette première fois-là. + Et derrière s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre + Le sillage des prières innombrables + Comme elles sont prononcées dans leur texte dans les jours + innombrables + Par les hommes innombrables, + (Par les simples hommes, ses frères). + Prières du matin, prières du soir; + (Prières prononcées toutes les autres fois); + Tant d'autres fois dans les innombrables jours; + Prières du midi et de toute la journée; + Prières des moines pour toutes les heures du jour, + Et pour les heures de la nuit; + Prières des laïcs et prières des clercs + Comme elles furent prononcées d'innombrables fois + Dans les innombrables jours. + (Il parlait comme eux, il parlait avec eux, il parlait l'un d'eux). + Toute cette immense flotte de prières chargée des péchés du monde. + Toute cette immense flotte de prières et de pénitences m'attaque + Ayant l'éperon que vous savez, + S'avance vers moi ayant l'éperon que vous savez. + C'est une flotte de charge, _classis oneraria_. + Et c'est une flotte de ligne, + Une flotte de combat. + Comme une belle flotte antique, comme une flotte de trirèmes + Qui s'avancerait à l'attaque du roi. + Et moi que voulez-vous que je fasse: je suis attaqué. + Et dans cette flotte, dans cette innombrable flotte + Chaque _Pater_ est comme un vaisseau de haut bord + Qui a lui-même son propre éperon, _Notre Père qui êtes aux cieux_ + Tourné vers moi, et qui s'avance derrière ce propre éperon. + _Notre Père qui êtes aux cieux_, ce n'est pas malin. Évidemment quand + un homme a dit ça, il peut se cacher derrière. + Quand il a prononcé ces trois ou quatre mots. + Et derrière ces beaux vaisseaux de haut bord les _Ave Maria_ + S'avancent comme des galères innocentes, comme de virginales birèmes. + Comme des vaisseaux plats, qui ne blessent point l'humilité de la mer. + Qui ne blessent point la règle, qui suivent, humbles et fidèles et + soumis au ras de l'eau. + _Notre Père qui êtes aux cieux_. Évidemment quand un homme a commencé + comme ça. + Quand il m'a dit ces trois ou quatre mots. + Quand il a commencé par faire marcher devant lui ces trois ou quatre + mots. + Après il peut continuer, il peut me dire ce qu'il voudra. + Vous comprenez, moi, je suis désarmé. + Et mon fils le savait bien. + Qui a tant aimé ces hommes. + Qui avait pris goût à eux, et à la terre, et à tout ce qui s'ensuit. + Et dans cette flotte innombrable je distingue nettement trois grandes + flottes innombrables. + (Je suis Dieu, je vois clair). + Et voici ce que je vois dans cet immense sillage qui commence par + cette pointe et qui de proche en proche peu à peu se perd à + l'horizon de mon regard. + Ils sont tous l'un derrière l'autre, même ceux qui débordent le + sillage + Vers ma main gauche et vers ma main droite. + En tête marche la flotte innombrable des _Pater_ + Fendant et bravant le flot de ma colère. + Puissamment assis sur leurs trois rangs de rames. + (Voilà comme je suis attaqué. Je vous le demande. Est-ce juste?) + (Non, ce n'est point juste, car tout ceci est du règne de ma + Miséricorde) + Et tous ces pécheurs et tous ces saints ensemble marchent derrière + mon fils + Et derrière les mains jointes de mon fils. + Et eux-mêmes ont les mains jointes comme s'ils fussent mon fils. + Enfin mes fils. Enfin chacun un fils comme mon fils. + En tête marche la lourde flotte des _Pater_ et c'est une flotte + innombrable. + C'est dans cette formation qu'ils m'attaquent. Je pense que vous + m'avez compris. + _Le royaume du ciel souffre la force, et les hommes de force le + prendront de force_. Ils le savent bien. Mon fils leur a tout dit. + _Regnum coeli_, le royaume du ciel. Ou _regnum coelorum_, le + royaume des cieux. + _Regnum coeli vim patitur. Et violenti rapient illud_. Ou _rapiunt_. + Le royaume du ciel souffre la violence. Et les violents le violent. + Ou le violeront. + Comment voulez-vous que je me défende. Mon fils leur a tout dit. Et + non seulement cela. Mais dans le temps il s'est mis à leur tête. Et + ils sont comme une grande flotte antique, comme une flotte + innombrable qui s'attaquerait au grand roi. Derrière le point, + derrière l'extrême point de cette extrême pointe cette extrême + pointe s'avance et derrière et se tenant serrée comme un faisceau + que je ne puis rompre cette pointe elle-même et aussitôt derrière + s'avancent effrontément ces lourdes trirèmes antiques et elles + fendent, plus serrées que la phalange macédonienne, impudemment + elles fendent le flot de ma colère, et de la colère de ma justice. + (Et de la justice de ma colère). + Liées comme un faisceau d'hommes à la guerre elles s'avancent + lourdement portées sur leurs trois rangs de rames. + Et cette flotte est plus innombrable que la flotte des Achéens. + Et reculant je reconnais les trois ponts superposés, les trois + invincibles, les trois insubmersibles ponts. + Plus forts que l'océan de ma colère. + Et je reconnais les trois rangs de rames. + Et ce sont des rames juives et ce sont des rames grecques. + Et ce sont des rames latines et ce sont des rames françaises. + Et le premier rang de rames est: + + + (S'il n'y a que la justice, qui sera sauvé. + Mais s'il y a la miséricorde, qui sera perdu. + S'il y a la miséricorde, qui peut se vanter de se perdre. + + + Se sauver est impossible à l'homme; mais rien n'est impossible à Dieu. + + + Du haut de mon promontoire, + Du promontoire de ma justice, + Et du siège de ma colère, + Et de la chaire de ma jurisprudence, + _In cathedra jurisprudentiae_, + Du trône de mon éternelle grandeur + Je vois monter vers moi, du fond de l'horizon je vois venir + Cette flotte qui m'assaille, + La triangulaire flotte, + Me présentant cette pointe que vous savez. + + + Comme les grues volent en triangle dans le ciel, + Et ainsi vont où elles veulent, + Fendant l'air et refoulant la force du vent même, + Et la plus forte est devant faisant la pointe du triangle, + Ainsi cette grande flotte triangulaire + Vole et navigue et vogue + Et pour ainsi dire vole + Pour traverser l'océan de ma colère. + Et le plus fort est devant faisant la pointe du triangle. + Et ils se sont mis derrière lui de proche en proche + Et de proche en proche ils disparaissent tous au regard de ma colère. + Ils sont massés comme des peureux; et qui leur en ferait un reproche. + Comme des passereaux timides ils sont massés derrière celui qui est + fort. + Et ils me présentent cette pointe. + Et ils fendent ainsi le vent de ma colère et ils refoulent la force + même des tempêtes de ma justice. + Et le souffle de ma colère n'a plus aucune prise sur cette masse + angulaire, + Aux fuyantes ailes. + Car ils me présentent cet angle et je ne puis les prendre que sous + cet angle. + Que sont ici les flottes grecques et les flottes persiques; + Et les flottes puniques et les flottes romaines; + Et les flottes anglaises et les flottes françaises + Qu'une lame de fond roule éternellement. + Ici s'avance une flotte que nulle lame de fond de ma colère ne + roulera jamais. + Et dérobés les uns derrière les autres je découvre une flotte + innombrable. + Et les derniers se perdent comme dans une brume à l'horizon de mon + regard. + Et dans cette flotte innombrable je découvre trois flottes également + innombrables. + Et la première est devant, pour m'attaquer plus durement. C'est la + flotte de haut bord, + Les navires à la puissante carène, + Cuirassés comme des hoplites, + C'est-à-dire comme des soldats pesamment armés. + Et ils se meuvent invinciblement portés sur leurs trois rangs de + rames. + + Et le premier rang de rames est: + _Que votre nom soit sanctifié, + Le vôtre;_ + + Et le deuxième rang de rames est: + _Que votre règne arrive, + Le vôtre;_ + + Et le troisième rang de rames est la parole entre toutes + insurmontable: + _Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, + La vôtre._ + + _Sanctificetur nomen + Tuum._ + + _Adveniat regnum + Tuum._ + + _Fiat voluntas + Tua + Sicut in coelo et in terra._ + + Et telle est la flotte des _Pater_, solide et plus innombrable que + les étoiles du ciel. Et derrière je vois la deuxième flotte, et + c'est une flotte innombrable, car c'est la flotte aux blanches + voiles, l'innombrable flotte des _Ave Maria_. + Et c'est une flotte de birèmes. Et le premier rang de rames est: + _Ave Maria, gratia plena;_ + + Et le deuxième rang de rames est: + _Sancta Maria, mater Dei._ + + + + Et tous ces _Ave Maria_, et toutes ces prières de la Vierge et le + noble _Salve Regina_ sont de blanches caravelles, humblement + couchées sous leurs voiles au ras de l'eau; comme de blanches + colombes que l'on prendrait dans la main. + Or ces douces colombes sous leurs ailes, + Ces blanches colombes familières, ces colombes dans la main, + Ces humbles colombes couchées au ras de la main, + Ces colombes accoutumées à la main, + Ces caravelles vêtues de voilures + De tous les vaisseaux ce sont les plus opportunes, + C'est-à-dire celles qui se présentent le plus directement devant le + port. + + + + Telle est la deuxième flotte, ce sont les prières de la Vierge. Et la + troisième flotte ce sont les autres innombrables prières. + Toutes. Celles qui se disent à la messe et aux vêpres. Et au salut. + Et les prières des moines qui marquent toutes les heures du jour. Et + les heures de la nuit. + Et le _Benedicite_ qui se dit pour se mettre à table. + Devant une bonne soupière fumante. + Toutes, enfin toutes. Et il n'en reste plus. + + + + Or je vois la quatrième flotte. Je vois la flotte invisible. Et ce + sont toutes les prières qui ne sont pas même dites, les paroles qui + ne sont pas prononcées. + Mais moi je les entends. Ces obscurs mouvements du coeur, les obscurs + bons mouvements, les secrets bons mouvements. + Qui jaillissent inconsciemment et qui naissent et inconsciemment + montent vers moi. + Celui qui en est le siège ne les aperçoit même pas. Il n'en sait + rien, et il n'en est vraiment que le siège. + Mais moi je les recueille, dit Dieu, et je les compte et je les pèse. + Parce que je suis le juge secret. + + + + Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et la + quatrième. + Ces trois flottes visibles et cette quatrième invisible. + Ces prières secrètes dont un coeur est le siège, ces prières secrètes + du coeur. Ces mouvements secrets. + Et assailli aussi effrontément, assailli de prières et de larmes, + Directement assailli, assailli en pleine face + Après cela on veut que je les condamne. Comme c'est commode. + On veut que je les juge. On sait assez comment finissent tous ces + jugements-là et toutes ces condamnations. + _Un homme avait deux fils_. Ça finit toujours par des embrassements. + (Et c'est encore le père qui pleure le plus). + Et par cette tendresse qui est, que je mettrais au-dessus des Vertus + même. + Parce qu'avec sa soeur la Pureté elle procède directement de la + Vierge. + + + D'autres galères, dit Dieu, en d'autres temps + D'autres galères ont vogué vers les sanctuaires des îles + Et vers les temples qui étaient sur les promontoires. + Mais cette fois-ci voici la flotte + Qui assaille le saint des saints. + + + + _Le royaume des cieux souffre la violence. Et les violents le + ravissent._ + Et voici l'ordre de ce rapt et de ce ravissement. + En tête c'est comme un coin ces trois ou quatre paroles, _Notre Père + qui êtes aux cieux_, celles qui furent prononcées réellement pour + la première fois par mon fils. + Derrière c'est toute la prière, celle qui fut prononcée réellement + pour la première fois par mon fils. + Derrière, achevant, constituant la première flotte ce sont tous les + autres _Notre Père_ + Mais chacun précédé de sa propre pointe + Qui est ces trois ou quatre mots. + Et derrière seulement viennent les trois autres flottes. + Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles. + Et ces _Pater_, qui sont des hommes, ont de fortes voiles brunes + Pleines et rugueuses, au tissu serré. + En toile bise, en toile écrue. Mais les _Ave Maria_ + Courent sous de souples et courbes voiles blanches. Et toutes ces + quatre flottes + S'avancent incurvées. + Ainsi le coin fend le bois par la pointe. + Ainsi quand des soldats veulent monter à l'assaut, + Quand ils vont monter au moment même ils font une pointe, un + avancement + Un toit de leurs boucliers et quelquefois de leurs corps. + Ainsi le front du bélier enfonce la plus lourde porte. + Et ces caravelles de la deuxième flotte + Sont comme des colombes blotties dans la main. + + + + Ce _Notre Père_, dit Dieu est le père des prières. C'est comme celui + qui marche en tête. + C'est un homme robuste, et la prière du _Je vous salue Marie_ est + comme une humble femme. + Et les autres prières sont derrière eux comme des enfants. + Et le _Notre Père_ et le _Je vous salue Marie_ sont comme l'homme et + la femme. + Qui vont l'un derrière l'autre et qui fendent la foule qui est venue + pour la procession. + L'homme va devant et fend le flot de la foule, + La foule de ma colère, + Et la femme suit derrière dans le sillage. + Et l'homme a pris sur ses épaules à califourchon + Cette curieuse enfant Espérance. + Et le _Notre Père_ est le roi et le _Je vous salue Marie_ est la + reine et l'espérance est la dauphine. + Et c'est un jeu de cartes et le _Notre Père_ est le roi et le _Je + vous salue Marie_ est la reine et tous les autres sont + les fidèles valets. + + + J'ai souvent joué avec l'homme, dit Dieu. Mais quel jeu, c'est un jeu + dont je tremble encore. + J'ai souvent joué avec l'homme, mais Dieu c'était pour le sauver et + j'ai assez tremblé de ne pas pouvoir le sauver, + De ne pas réussir à le sauver. Je veux dire j'ai assez tremblé + redoutant de ne pouvoir le sauver, + Me demandant si je réussirais à le sauver. + + + J'ai souvent joué avec l'homme, et je sais que ma grâce est + insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle + est plus rusée qu'une femme. + Mais elle joue avec l'homme et le tourne et tourne l'événement et + c'est pour sauver l'homme et l'empêcher de pécher. + + + Je joue souvent contre l'homme, dit Dieu, mais c'est lui qui veut + perdre, l'imbécile, et c'est moi qui veux qu'il gagne. + Et je réussis quelquefois + A ce qu'il gagne. + + + + C'est le cas de le dire, nous jouons à qui perd gagne. + Du moins lui, car moi si je perdais, je perds. + Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne. + Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire + Et il veut gagner, contre moi, c'est-à-dire perdre. + Et moi son adversaire je veux le faire gagner. + + + Et le royaume du _Notre Père_ est le royaume même de l'espérance: + _Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour._ + (Et le royaume du _Je vous salue Marie_ est un royaume plus secret). + + + Celui qui a dit le soir son _Notre Père_ peut dormir tranquille. + Croyez-vous que je vais m'amuser à faire des misères à ces pauvres + enfants. + Suis-je pas leur père. + Et que je vais m'amuser à leur faire des surprises comme on en fait à + la guerre. + Est-ce que je leur fais la guerre? + Oui je leur fais la guerre, mais sait bien pourquoi. + C'est pour les empêcher de perdre la bataille. + Je suis un honnête homme, dit Dieu. + Croyez-vous que je vais m'amuser à les prendre dans leur sommeil + Comme un homme de guerre qui prend son ennemi. + Croyez-vous que j'aie quelque goût à les prendre en défaut. + Et que ça m'amuse, de condamner. + Pauvres gens. Je vous le demande. + Suis-je donc un bourreau d'Orient? + Sans doute il est arrivé quelquefois,-- + Rarement,-- + Que j'ai saisi un criminel tout endormi + Dans la nuit qui précédait l'accomplissement, + La perpétration de son crime, + Et que je l'ai pris par la peau du cou. + Et que je l'ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal. + Comme un chien crevé. + Mais cela même je l'ai fait pour bien peu. Pour trop peu. + Je ne l'ai pas fait assez souvent. J'aurais dû le faire plus souvent. + J'ai laissé Caïphe, et Pilate, et Judas + Dormir tout le sommeil jusqu'au matin + De la nuit qui précédait l'accomplissement, + La perpétration de leur forfait. + Et ce que je n'ai pas fait pour ces trois là, et pour tant d'autres. + Ce que j'ai fait à peine pour les rois d'Orient. + _Mane, Thecel, Pharès_ vous voudriez que je le fasse. + Pour un bon chrétien, pour un bon paysan de mes paroisses françaises. + Qui a labouré tout le jour, qui a travaillé, comme c'est la loi, pour + nourrir sa femme et ses trois enfants. + Qui le soir a mangé une bonne assiettée de soupe et bu un malheureux + verre de vin. + Et qui s'est couché dans son lit recru de fatigue, + Rompu. + Ce que je n'ai pas fait pour les rois d'Égypte et pour les rois de + Babylonie. + Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux. + Qui a femme et enfants. + Croyez-vous que je vais le prendre en traître? + Et qui serais-je, moi leur père. Non, non, rassurez-vous. + Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait + Et qui volerait du bois pour son feu. + Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil, + Ayant fait sa prière du soir, + Son _Notre Père_ et son _Je vous salue Marie_, + C'est bon signe; son affaire est bonne. + C'est signe qu'il était mûr pour paraître devant mon tribunal. + Mûr dans le bon sens. + Voilà les surprises que je fais. Je le jugerai comme un père. + _Un homme avait deux fils_. Et l'on sait comment les pères jugent. + Celui qui a fait sa prière peut lever l'ancre + _Pour la traversée de la nuit_. + O nuit, dit Dieu, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau + d'argent. + Par toi j'obtiens quelquefois le désistement de l'homme. + Et le renoncement de l'homme. + Et le déraidissement de l'homme. + Et qu'il se taise, surtout, qu'il se taise, il n'en finit pas de + parler. + Pour ce qu'il dit. Pour ce que ça vaut ce qu'il dit. + Et qu'il cesse de penser. Pour ce que ça vaut. + Créature à la nuque raide. Créature aux tempes barrées. Je n'aime + pas, dit Dieu, + Celui qui a la tête comme un morceau de bois. Les idoles aussi + étaient en bois. + Celui qui dans un perpétuel raidissement roule une perpétuelle + migraine. + Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui pense + Et qui se tourmente et qui se soucie + Et qui roule une migraine perpétuelle + Dans la barre du front et un mal de tête + Dans le creux de la nuque dans le derrière de la tête. + Au point d'inquiétude. + Et qui a les sourcils froncés perpétuellement + Comme un secrètement malheureux. + Et les tempes battantes et qui est brûlé de fièvre. + Et aussi qui a les bords des paupières fripés + A force de regarder le jour du lendemain. + Ne suffit-il pas que moi je le regarde, le jour du lendemain. + O nuit tu obtiens quelquefois le désistement de ce malheureux. + Et qu'il se détende. C'est tout ce que je leur demande. + Qu'il ne roule point un flot perpétuel dans sa tête, + Un océan d'inquiétude. + Qu'est-ce que je leur demande. Qu'ils ferment un peu les yeux. + Qu'ayant fait leur prière ils se couchent dans leur lit en long. + Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des jambes et la + tête au bout du corps. + Qu'ils désarment enfin, ces pauvres enfants, qu'ils ne prennent plus + des gardes contre moi. + Qu'ils dorment comme des bêtes, comme un bon cheval de labour sur de + la bonne paille, sans penser, + Sans prévoir, sans calculer, + Voilà ce que je demande, ce n'est pourtant pas difficile. + Voilà ce que je ne peux pas obtenir. + Ils veulent toujours faire mon métier, qui est de peser le lendemain. + Ils ne veulent jamais faire le leur, qui est de le subir. + Voilà ce que je ne peux jamais obtenir. + Ils se tourmentent, ils se tendent, ils se travaillent. + Et toi seule ô nuit quelquefois tu l'obtiens, + Qu'ils tombent dans un lit perdus de lassitude. + O nuit sera-t-il dit que tout ce que je pourrai leur offrir et tout + ce que je pourrai inventer. + Et que mon Paradis sera cela. + Et que tout ce qu'ils voudront ce sera cela. + Et qu'ils seront si fatigués de la vie, et qu'ils seront si ridés, + Et qu'ils auront été si fripés par une telle existence, + Par la vie de cette terre + Qu'ils ne voudront entendre que cela. + Sera-t-il dit qu'il y aura des fronts si courbés qu'ils ne se + relèveront jamais. + Et des reins si rompus qu'ils ne se redresseront jamais. + Et des épaules si voûtées que jamais elles ne se redresseront. + Et des fronts si ridés que jamais ils ne se dérideront. + Et des yeux si voilés qu'ils ne se dévoileront jamais. + Et des peaux si flétries que jamais elles ne redeviendront fraîches. + Et des peaux si fanées que jamais elles ne redeviendront jeunes. + Et des peaux si tannées que jamais elles ne redeviendront neuves. + Et des peaux si meurtries que jamais elles ne redeviendront saines. + Et des âmes si flétries que jamais elles ne redeviendront pures. + Et des mémoires si pleines que jamais elles ne redeviendront vides. + Et des bords de paupière si ourlés que jamais ils ne redeviendront + purs. + Et des paupières si usées de travail que jamais elles ne + redeviendront lisses. + Et des voix si voilées que jamais elles ne redeviendront pures. Que + jamais elles ne redeviendront jeunes. + Et des regards si voilés que jamais ils ne redeviendront profonds. + Et des voix si noyées de sanglots. + Et des yeux si noyés de travail, et des yeux si noyés de larmes. + Des yeux perdus, des voix perdues. + Et des mémoires si perdues de peines que jamais elles ne + redeviendront neuves. + Et des âmes si perdues de détresse que jamais elles ne redeviendront + jeunes. + Que jamais elles ne redeviendront enfants. + Et que les cheveux blancs jamais ne redeviendront + Des cheveux bouclés de jeunesse. + Et que ces pauvres créatures auront passé par de telles détresses. + Par de telles épreuves. + Et qu'elles auront dans leurs mémoires des histoires telles. + Qu'elles ne pourront les oublier jamais. + Sera-t-il dit qu'il y a des plis qu'on ne pourra pas défaire. + Avec un fer à repasser. + Des traces que l'on ne pourra pas effacer. + Laver au battoir à la rivière. Laver au lavoir. + Et que les épreuves uniques et que les uniques détresses de cette + terre + Les auront marqués pour éternellement. + Et qu'ils ne voudront rien savoir + Et qu'ils ne voudront entendre à rien + (Je joue toujours contre moi, dit Dieu. + Sans doute il est arrivé quelquefois, + Trop rarement, + (Et je regrette bien de ne pas l'avoir fait plus souvent, + Au moins quelquefois plus souvent) + Que j'ai saisi un criminel tout chaud dans la nuit de son crime. + Et que je l'ai pris par la peau du cou. + Et que je l'ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal. + Comme un chien crevé. + Mais c'est qu'ils préparaient de telles horreurs et de telles + monstruosités. + Que moi Dieu j'en ai été épouvanté. + Et que dans ma propre nuit j'en ai été saisi d'horreur. + Et que je n'ai pas pu attendre au soir du jour qu'ils préparaient. + Et que je n'ai pas même pu supporter l'idée. + Que cela se ferait, que cela se passerait, que cela aurait lieu, + Qu'ils préparaient. + Et que j'ai perdu patience. Et pourtant je suis patient. + Parce que je suis éternel. + Et je les ai saisis dans la préparation de l'accomplissement. + Mais je n'ai pas pu me retenir. C'était plus fort que moi. J'ai aussi + ma face de colère. + Mais ces bourreaux et ces criminels. + Que j'ai pris par la peau de l'échine et que j'ai traînés tout + vivants. + Combien étaient-ils et combien de fois cela est-il arrivé. + Or ce que je n'ai pas fait pour Cyrus et pour Cambyse. + Et pour les festins de Sardanapale. + Et pour les rois de Ninive et de Babylone. + Et pour les peuples de Babel. + Et pour Nabuchodonosor et pour Téglath-Phalazar. + Croyez-vous que je vais le faire à présent contre un pauvre laboureur. + Pour qui me prenez-vous. Qui me faites-vous. + Croyez-vous que je vais mobiliser la foudre et les éclairs. + Et déranger le tonnerre de Dieu. + Et tout le tremblement contre mes vieilles paroisses françaises. + Non, non, bonnes gens, mangez votre soupe et dormez. + Faites une bonne journée, (si vous pouvez), mangez votre soupe, une + bonne platée de soupe, une pleine soupière si vous pouvez, s'il y + en a, une bonne soupière bien fumante pleine de pommes de terre; + faites votre prière; et dormez. + Celui qui fait sa prière, _Notre Père qui êtes aux cieux_, pose entre + lui et moi + Une barrière infranchissable à ma colère. + Et peut s'abandonner au sommeil de la nuit. + (O nuit, je t'ai créée la première). _Que votre volonté soit faite_. + Or ce que je n'ai pas fait contre les races perdues. + Vous voudriez que je le fasse contre mes paroisses françaises. + Un événement s'est passé dans l'intervalle, un événement est + intervenu, un événement a fait barrière. + C'est que mon fils est venu. + Et moi qu'est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses françaises. + Qu'est-ce que je deviendrais. C'est là que mon nom monte + éternellement. + Depuis quand le général décime-t-il ses meilleurs soldats. Ce sont + mes meilleures troupes. + Croyez-vous que je vais aller surprendre dans son sommeil mon propre + camp. + Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre + A décimer mes propres hommes. + Je ferais une belle bataille, après. + Oh je sais bien qu'ils ne sont pas parfaits. + Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleures troupes. + Il faut aimer ces créatures comme elles sont. + Quand on aime un être, on l'aime comme il est. + Il n'y a que moi qui est parfait. + C'est même pour cela peut-être + Que je sais ce que c'est que la perfection + Et que je demande moins de perfection à ces pauvres gens. + Je sais, moi, combien c'est difficile. + Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs épreuves + J'ai envie, je suis tenté de leur mettre la main sous le ventre + Pour les soutenir dans ma large main + Comme un père qui apprend à nager à son fils + Dans le courant de la rivière + Et qui est partagé entre deux sentiments. + Car d'une part s'il le soutient toujours et s'il le soutient trop + L'enfant s'y fiera et il n'apprendra jamais à nager. + Mais aussi s'il ne le soutient pas juste au bon moment + Cet enfant boira un mauvais coup. + Ainsi moi quand je leur apprends à nager dans leurs épreuves + Moi aussi je suis partagé entre ces deux sentiments. + Car si je les soutiens toujours et je les soutiens trop + Ils ne sauront jamais nager eux-mêmes. + Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment + Ces pauvres enfants boiraient peut-être un mauvais coup. + Telle est la difficulté, elle est grande. + Et telle la duplicité même, la double face du problème. + D'une part il faut qu'ils fassent leur salut eux-mêmes. C'est la + règle. + Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas intéressant. Ils ne + seraient pas des hommes. + Or je veux qu'ils soient virils, qu'ils soient des hommes et qu'ils + gagnent eux-mêmes + Leurs éperons de chevaliers. + D'autre part il ne faut pas qu'ils boivent un mauvais coup + Ayant fait un plongeon dans l'ingratitude du péché. + Tel est le mystère de la liberté de l'homme, dit Dieu, + Et de mon gouvernement envers lui et envers sa liberté. + Si je le soutiens trop, il n'est plus libre + Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe. + Si je le soutiens trop, j'expose sa liberté + Si je ne le soutiens pas assez, j'expose son salut: + Deux biens en un sens presque également précieux. + Car ce salut a un prix infini. + Mais qu'est-ce qu'un salut qui ne serait pas libre. + Comment serait-il qualifié. + Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-même. + Par lui-même l'homme. Soit procuré par lui-même. + Vienne en un sens de lui-même. Tel est le secret, + Tel est le mystère de la liberté de l'homme. + Tel est le prix que nous mettons à la liberté de l'homme. + Parce que moi-même je suis libre, dit Dieu, et que j'ai créé l'homme + à mon image et à ma ressemblance. + Tel est le mystère, tel est le secret, tel est le prix + De toute liberté. + Cette liberté de cette créature est le plus beau reflet qu'il y ait + dans le monde + De la Liberté du Créateur. C'est pour cela que nous y attachons, + Que nous y mettons un prix propre. + Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait + pas d'un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu'est-ce que ce + serait. + Qu'est-ce que ça voudrait dire. + Quel intérêt un tel salut présenterait-il. + Une béatitude d'esclaves, un salut d'esclaves, une béatitude serve, + en quoi voulez-vous que ça m'intéresse. Aime-t-on à être aimé par + des esclaves. + S'il ne s'agit que de faire la preuve de ma puissance, ma puissance + n'a pas besoin de ces esclaves, ma puissance est assez connue, on + sait assez que je suis le Tout-Puissant. + Ma puissance éclate assez dans toute matière et dans tout événement. + Ma puissance éclate assez dans les sables de la mer et dans les + étoiles du ciel. + Elle n'est point contestée, elle est connue, elle éclate assez dans + la création inanimée. + Elle éclate assez dans le gouvernement, + Dans l'événement même de l'homme. + Mais dans ma création animée, dit Dieu, j'ai voulu mieux, j'ai voulu + plus. + Infiniment mieux. Infiniment plus. Car j'ai voulu cette liberté. + J'ai _créé_ cette liberté même. Il y a plusieurs degrés de mon trône. + Quand une fois on a connu d'être aimé librement, les soumissions + n'ont plus aucun goût. + Quand on a connu d'être aimé par des hommes libres, les + prosternements d'esclaves ne vous disent plus rien. + Quand on a vu saint Louis à genoux, on n'a plus envie de voir + Ces esclaves d'Orient couchés par terre + Tout de leur long à plat ventre par terre. Être aimé librement, + Rien ne pèse ce poids, rien ne pèse ce prix. + C'est certainement ma plus grande invention. + Quand on a une fois goûté + D'être aimé librement + Tout le reste n'est plus que soumissions. + C'est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Français, + Et que nous les aimons entre tous uniquement + Et qu'ils seront toujours mes fils aînés. + Ils ont la liberté dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le font + librement. + Ils sont moins esclaves et plus libres dans le péché même + Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux nous avons + goûté. + Par eux nous avons inventé. Par eux nous avons créé + D'être aimés par des hommes libres. Quand saint Louis m'aime, dit + Dieu, + Je sais qu'il m'aime. + Au moins je sais qu'il m'aime, celui-là, parce que c'est un baron + français. Par eux nous avons connu + D'être aimés par des hommes libres. Tous les prosternements du monde + Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme libre. Toutes + les soumissions, tous les accablements du monde + Ne valent pas une belle prière, bien droite agenouillée, de ces + hommes libres-là. Toutes les soumissions du monde + Ne valent pas le point d'élancement + Le bel élancement droit d'une seule invocation + D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu, je suis sûr, + Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un libre baron + de l'Ile de France. Quand saint Louis m'aime + Je sais, je connais ce que c'est que d'être aimé. + (Or c'est tout). Sans doute il craint Dieu. + Mais c'est d'une noble crainte, toute emplie, toute gonflée, + Toute pleine d'amour, comme un fruit gonflé de jus. + Nullement quelque lâche, quelque basse crainte, quelque sale peur + Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais une haute, mais une + noble crainte, + La peur de me déplaire, parce qu'il m'aime, et de me désobéir, parce + qu'il m'aime, + Et, parce qu'il m'aime, la peur + De ne pas être trouvé agréable + Et aimant et aimé sous mon regard. Nulle infiltration, dans cette + noble crainte, + D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile lâcheté. + Et quand il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il m'aime, c'est + vrai. Et quand il dit qu'il aimerait mieux + Être lépreux que de tomber en péché mortel (tant il m'aime), c'est + vrai. + Lui je sais que c'est vrai. + Ce n'est pas vrai seulement qu'il le dit. C'est vrai que c'est vrai. + Il ne dit pas ça pour que ça fasse bien. + Il ne dit pas ça parce qu'il a vu ça dans les livres ni parce qu'on + lui a dit de le dire. Il dit ça parce que ça est. + Il m'aime à ce point. Il m'aime ainsi. Librement. La preuve que j'en + ai dans la même race + C'est que le sire de Joinville (que j'aime tant tout de même) qui est + un autre baron français, + Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente péchés mortels + que de devenir lépreux, + (Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu'il dit) + Ne se gêne pas non plus pour dire ce qu'il pense + C'est-à-dire pour dire le contraire + En présence même d'un si grand roi + Et d'un si grand saint + Que pourtant il connaissait pour tel, + C'est-à-dire pour contrarier un si grand roi et un si grand saint. La + liberté de parole + De celui qui ne veut pas risquer le coup + D'être lépreux plutôt que de tomber en péché mortel + Me garantit la liberté de parole de celui qui aime mieux être lépreux + Que de tomber en péché mortel. + Si l'un dit ce qu'il pense, l'autre aussi dit ce qu'il pense. + L'un prouve l'autre. + Ils n'ont pas peur de contrarier même le roi, même le saint. + Mais aussi quand ils parlent, on sait qu'ils parlent comme ils sont. + Et qu'ils pensent ce qu'ils disent. Et qu'ils disent ce qu'ils + pensent. C'est tout un. + Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes. + La servitude est un air que l'on respire dans une prison + Et dans une chambre de malade. Mais la liberté + Est ce grand air que l'on respire dans une belle vallée + Et encore plus à flanc de coteau et encore plus sur un large plateau + bien aéré. + Or il y a un certain goût de l'air pur et du grand air + Qui fait les hommes forts, un certain goût de santé, + D'une pleine santé, virile, qui fait paraître tout autre air + Enfermé, malade, confiné. + Celui-là seul qui vit au grand air + A la peau assez cuite et l'oeil assez profond et le sang de sa race. + Ainsi celui-là seul qui vit à la grande liberté + A la peau assez cuite et l'âme assez profonde et le sang de ma grâce. + Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes. + Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs avec moi. + Comme ils se disent la vérité entre eux, ainsi ils me disent la + vérité à moi. + Et comme le baron n'a point peur de contrarier le roi et le saint + même, + (Qu'il aime tant, qu'il estime à son prix, pour qui il se ferait + tuer), + Ainsi je l'avoue ils n'ont quelquefois pas peur de me contrarier. + Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m'aiment, ils m'aiment. + Ils m'estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi. + J'en ai pour garant même leur âpre liberté. + Leur liberté de parole, leur liberté d'acte. Ces hommes libres + Savent donner à l'amour un certain goût âpre, un certain goût propre + et cette liberté + Est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde car elle me + rappelle, car elle me renvoie + Car c'est un reflet de ma propre Liberté + Qui est le secret même et le mystère + Et le centre et le coeur et le germe de ma Création. + Comme j'ai créé l'homme à mon image et à ma ressemblance, + Ainsi j'ai créé la liberté de l'homme à l'image et à la ressemblance + De ma propre, de mon originelle liberté. Aussi quand saint Louis + tombe à genoux + Sur les dalles de la Sainte-Chapelle, sur les dalles de Notre-Dame + C'est un homme qui tombe à genoux, ce n'est pas une chiffe, ce n'est + pas une loque + Un tremblant esclave d'Orient + C'est un homme et c'est un Français et quand saint Louis m'aime + C'est un homme qui m'aime et quand saint Louis se donne + C'est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me donne son coeur + Il me donne un coeur d'homme et un coeur de Français. Et quand il + m'estime mon prix + C'est-à-dire quand il m'estime Dieu, + C'est une tête d'homme qui m'estime, une saine tête de Français. + (Et Joinville même, Joinville qu'il ne faut point oublier. + Quand il m'aime (car il m'aime aussi), + Quand il m'estime (car il m'estime aussi), + Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il me donne son + coeur, + Il sait ce qu'il est, qui il est, + Il sait ce qu'il vaut, il sait ce qu'il pèse, il sait ce qu'il donne, + il sait ce qu'il apporte + Et je le sais aussi. + Quand Joinville même, et je ne dis pas seulement saint Louis, + Quand Joinville tombe à genoux sur la dalle + Dans la cathédrale de Reims + Ou dans la simple chapelle de son château de Joinville, + Ce n'est pas un esclave d'Orient qui s'écroule, + Dans la peur et dans quelque lâche et dans quelque sale tremblement + Aux genoux et aux pieds de quelque potentat + D'Orient. C'est un homme libre et un baron français, + Joinville sire de Joinville, + Qui donne, qui apporte et qui fait tomber à genoux + Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gratuitement + Et un homme libre et un baron français, + Joinville sire de Joinville de la comté de Champagne, + Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne. + + + + Il ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu. + Il osait reprendre même le roi. + Il me reprenait bien un peu moi-même + Avec son histoire de la lèpre et des péchés mortels. + Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu'ils veulent. + + + + Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C'étaient de nobles + hommes. + Si l'on oubliait les pécheurs, il n'en resterait pas beaucoup. + Peu de saints, beaucoup de pécheurs, comme partout. + Mais il faut ce grand cortège de pécheurs + Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de + Joinville. + + + + Quelques saints marchent en tête. Et le grand cortège des pécheurs + suit derrière. Ainsi est faite ma chrétienté. + C'est ainsi qu'on obtient les grandes processions. + Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand troupeau suit + derrière. Ainsi est fait le cortège de ma chrétienté. + + + + Comme leur liberté a été créée à l'image et à la ressemblance de ma + liberté, dit Dieu, + Comme leur liberté est le reflet de ma liberté, + Ainsi j'aime à trouver en eux comme une certaine gratuité + Qui soit comme un reflet de la gratuité de ma grâce, + + Qui soit comme créée à l'image et à la ressemblance de la gratuité de + ma grâce. + + J'aime qu'en un sens ils prient non seulement librement mais comme + gratuitement. + J'aime qu'ils tombent à genoux non seulement librement mais comme + gratuitement. + J'aime qu'ils se donnent et qu'ils donnent leur coeur et qu'ils se + remettent et qu'ils supportent et qu'ils estiment non seulement + librement mais comme gratuitement. + J'aime qu'ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais + comme gratuitement. + Or pour cela, dit Dieu, avec mes Français je suis bien servi. + C'est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le coeur + libéral. + Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit. + Quand il donne, il ne vend pas, celui-là, et il ne prête pas à la + petite semaine. + Il donne pour rien. Autrement est-ce donner. + Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer. + Il ne me propose point toujours des marchés généralement honteux. + Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jardinier. + Peuple gratuit, peuple gracieux. + Peuple de barons français, peuple qui lève la tête, peuple qui sais + parler aux grands + Et par conséquent à moi le Très-Grand. Ceux qui baissent toujours la + tête + On ne voit pas qu'ils baissent aussi la tête + A l'Offertoire et à l'Élévation du Corps de mon Fils. + Mais ces Français qui lèvent toujours la tête, + Qui ont toujours la tête droite + Et haute, + Quand dans une église cent cinquante ou deux cents rangées de + Français à genoux + Baissent la tête ensemble en même temps trois fois aux trois coups de + la sonnette + Pour l'offrande et l'offertoire + Et pour la consécration et pour l'élévation du corps de mon fils, + Ça se voit, qu'ils baissent la tête et tout le monde comprend + Que ça en vaut la peine, + Que c'est un instant solennel et le plus grand mystère et le plus + grand instant qu'il y ait dans le monde. + + + + C'est un peuple, dit Dieu, qui a la gratuité dans le sang. Il donne + et ne retient pas. + Il donne et ne reprend pas. + Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main droite. + Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main droite. + Sa main gauche ignore littéralement ce que fait sa main droite. + Et ainsi c'est le peuple qui se conforme le plus littéralement + Aux paroles de mon fils. Et qui le plus littéralement réalise + Les paroles de mon fils. + + + + Peuple naturellement libéral, dit Dieu, peuple aux mains libérales + Il ne sait pas marchander. Il ne marchande pas sur une prière. + Il ne marchande pas sur un voeu. Quand il donne, il donne. Quand il + demande, il demande. + Il ne fait pas traîner ce qu'il donne dans ce qu'il demande et ce + qu'il demande dans ce qu'il donne. + Il n'embarbouille pas tout ça l'un dans l'autre. + Il n'emmêle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne donne pas pour + demander, il ne donne pas pour recevoir. Il sait très bien + Que tout ce qu'on m'apporte n'est rien auprès, + En comparaison, au prix de ce que je donne. + Aussi ces Français ne me proposent-ils jamais un échange, un marché. + Ils savent très bien + Que ma grâce est gratuite, qu'il n'est que de me plaire, que je fais + ce que je veux + Et ils y répondent par une sorte de prière gratuite et même + Par des sortes de voeux gratuits. Ils savent très bien + Qu'ils ne m'apportent aucuns mérites et que ce que je fais, + Je le fais pour les mérites et par les mérites de mon fils et des + saints. + + + + A une gratuité de ma grâce ils répondent par une certaine gratuité de + la prière. + Et par une certaine gratuité du voeu même. + + + + Ils me répondent comme je demande. Or s'il en est ainsi du menu + peuple et d'un baron français + Que sera-ce d'un saint Louis, baron lui-même et roi des barons. + Dans leur histoire de la lèpre et du péché mortel voici comme je + calcule, dit Dieu. + Quand Joinville aime mieux avoir commis trente péchés mortels que + d'être lépreux + Et quand saint Louis aime mieux être lépreux que de tomber en un seul + péché mortel, + Je n'en retiens pas, dit Dieu, que saint Louis m'aime ordinairement + Et que Joinville m'aime trente fois moins qu'ordinairement. + Que saint Louis m'aime suivant la mesure, à la mesure, + Et que Joinville m'aime trente fois moins que la mesure. + Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je calcule. Voici ce + que je retiens. + J'en retiens au contraire que Joinville m'aime ordinairement + Honnêtement, comme un pauvre homme peut m'aimer, + Doit m'aimer. + Et que saint Louis au contraire m'aime trente fois plus + qu'ordinairement, + Trente fois plus qu'honnêtement. + Que Joinville m'aime à la mesure, + Et que saint Louis m'aime trente fois plus qu'à la mesure. + (Et si je l'ai mis dans mon ciel, celui-là, au moins je sais + pourquoi). + + + + Voilà comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car + cette lèpre dont il s'agissait, + Cette lèpre dont ils parlaient et d'être lépreux + Ce n'était pas une lèpre d'imagination et une lèpre d'invention et + une lèpre d'exercice. + Ce n'était pas une lèpre qu'ils avaient vue dans les livres ou dont + ils avaient entendu parler + Plus ou moins vaguement + Ce n'était pas une lèpre pour en parler ni une lèpre pour faire peur + en conversation et en figures, + Mais c'était la réelle lèpre et ils parlaient de l'avoir, eux-mêmes, + réellement, + Qu'ils connaissaient bien, qu'ils avaient vue vingt fois + En France et en Terre-Sainte, + Cette dégoûtante maladie farineuse, cette sale gale, cette mauvaise + teigne, + Cette répugnante maladie de croûtes qui fait d'un homme + L'horreur et la honte de l'homme, + Cet ulcère, cette pourriture sèche, enfin cette définitive lèpre + Qui ronge la peau et la face et le bras et la main, + Et la cuisse et la jambe et le pied + Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines, + Cette sèche moisissure blanche qui gagne de proche en proche + Et qui mord comme avec des dents de souris, + Et qui fait d'un homme le rebut et la fuite de l'homme, + Et qui détruit un corps comme une granuleuse moisissure + Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lèvres, + Ces affreuses lèvres sèches de plaies + Et qui avance toujours et jamais ne recule + Et qui gagne toujours et qui jamais ne perd + Et qui va jusqu'au bout, + Et qui fait d'un homme un cadavre qui marche, + C'est de cette lèpre-là qu'ils parlaient, de nulle autre. + C'est de cette lèpre-là qu'ils pensaient, de nulle autre. + D'une lèpre réelle, nullement d'une lèpre d'exercice. + C'est cette lèpre-là qu'il aimait mieux avoir, nulle autre. + Eh bien moi je trouve que c'est trente fois saisissant + Et que c'est m'aimer trente fois et que c'est trente fois de l'amour. + + + + Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l'âme avait vu + Ce que c'est que cette lèpre de l'âme + Que nous ne nommons pas en vain le péché _mortel_, + Si avec les yeux de l'âme il avait vu + Cette pourriture sèche de l'âme infiniment plus mauvaise, + Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse, + Infiniment plus maligne, infiniment plus odieuse + Lui-même il eût tout de suite compris combien son propos était + absurde. + Et que la question ne se pose même pas. Mais tous ne voient pas avec + les yeux de l'âme. + Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des saints, ainsi est + ma chrétienté. + Il y a aussi les pécheurs, il en faut, c'est ainsi. + C'était un bon chrétien, tout de même, ensemble, c'était un pécheur, + il en faut dans la chrétienté. + C'était un bon Français, Jean, sire de Joinville, un baron de saint + Louis. Au moins il disait ce qu'il pense. + Ces gens-là font le gros de l'armée. Il faut aussi des troupes. Il ne + suffit pas d'avoir des chefs qui marchent en tête. + Ces gens-là partent fort honnêtement en croisade, au moins une fois + sur les deux, et font très honnêtement la croisade. + Ils se battent très bien et se font tuer très proprement et gagnent + le royaume du ciel + Tout comme un autre. + (Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du ciel. + Ou je veux dire comme eux-mêmes ils gagneraient un autre royaume, + Un royaume de la terre.) C'est ce qu'il y a de plus remarquable en + eux. + Ils s'en vont les uns comme les autres, en troupe, les uns derrière + les autres. + Sans se presser, sans s'étonner, sans faire des grands gestes, + Très honnêtement, fort ordinairement, + Sans faire un éclat et ils finissent tout de même + Par conquérir le royaume du ciel. + Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on gagne un royaume de + la terre, + Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un royaume de la + terre, + A main forte et cela ne réussit déjà pas si mal. _Violenti rapiunt_. + Ils vous font d'ailleurs tout cela fort honnêtement, très + communément, comme allant de soi. + Comme si ce fût la chose la plus naturelle du monde. + Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la lèpre. Ils trouvent + sans doute que ce n'est pas propre. Ils aimeraient mieux autre + chose. + Les malheureux, les sots, s'ils voyaient la lèpre de l'âme + Et s'ils voyaient la saleté ou la propreté de l'âme. + Mais voilà, ils se disent: Je n'ai qu'un corps (les sots, ils + oublient le principal, + Ils oublient non pas seulement l'âme, mais le corps de leur éternité, + Le corps de la résurrection des corps), + Je n'ai qu'un corps, pensent-ils (ne pensant qu'à leur corps + terrestre) + Si cette sale lèpre me prend, je suis perdu + (Ils veulent dire que leur corps temporel est temporellement perdu). + C'est une maladie qui prend toujours et qui ne rend jamais. + C'est une pourriture sèche qui fait avancer toujours et toujours + Les bords des lèvres de ses affreuses plaies. + Si je suis pris, je suis perdu. + Ça commence par un point, ça finit par tout le corps. + Ça ne pardonne pas, quand c'est commencé c'est fini. + C'est une maladie impossible à défaire. + Elle défait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus. Elle rompt + tout. + Ce corps que j'ai (et qu'ils aiment tant) tomberait en poussière et + en lambeaux + Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait jamais plus. + C'est une gangrène irrévocable et qui ne retourne jamais en arrière. + Or ils y tiennent à leur corps. On dirait qu'ils croient qu'ils n'ont + que ça. + Ils savent pourtant bien qu'ils ont une âme. La vie est l'union de + l'âme et du corps, + La mort est leur séparation. Mais leur corps leur paraît + Solide et bon vivant. + Ils ont l'impression que la lèpre anéantira tout leur corps et + qu'elle les tiendra jusqu'au bout (ils ne considèrent point qu'au + bout de ce bout + Commence le véritable commencement) + Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que la lèpre. + Je pense qu'ils aimeraient mieux attraper + Une maladie qui leur plairait. C'est toujours le même système. + Ils veulent bien affronter les plus terribles épreuves + Et m'offrir les plus redoutables exercices, + Pourvu que ce soient eux qui les aient préalablement + Choisis. Là-dessus les Pharisiens s'écrient et font des éclats + Et poussent des cris et font des mines et ces exécrables Pharisiens + Surtout prient disant: Seigneur nous vous rendons grâces + De ce que vous ne nous avez point fait semblables à cet homme + Qui a peur d'attraper la lèpre. Or moi je dis au contraire, dit Dieu, + C'est moi qui dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lèpre. + Je sais ce que c'est que la lèpre. C'est moi qui l'ai faite. + Je la connais. Je dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lèpre. + Et je n'ai jamais dit que les épreuves et les exercices de leur vie, + Et les maladies et les misères de leur vie, + Et les détresses de leur vie ce n'était rien. + J'ai toujours dit au contraire et j'ai toujours pensé + Et j'ai toujours pesé que ce n'était pas rien. + Et il faut bien croire qu'en effet ce n'était pas rien + Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades + Et puisque j'ai donné au roi de France + De toucher les écrouelles. + + + + Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut pas attraper + la lèpre. + Et ils sont scandalisés, ces vertueux. + Mais moi qui ne suis pas vertueux, + Dit Dieu, + Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalisé. + + + + Je ne compte pas, je n'en retiens pas que ce Joinville est trente + fois au dessous de l'ordinaire. + Mais j'en retiens, mais je compte au contraire + Que c'est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu + ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de + l'ordinaire. + + + Je ne compte pas, je n'en retiens pas + Que Joinville est trente fois lâche. + Mais au contraire j'en retiens et je compte + Que c'est ce saint Louis qui est trente fois brave, + Trente fois brave au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure. + + + Je ne compte pas, je n'en retiens pas + Que Joinville est trente fois plus bas. + Mais au contraire j'en retiens et je compte + Que c'est ce saint Louis qui est trente fois haut, + Trente fois haut au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure. + + + Je ne compte pas, je n'en retiens pas + Que Joinville est trente fois petit. + Mais je sais seulement qu'il est homme. + Et au contraire j'en retiens et je compte, + Voici comme je compte, + Et c'est ainsi. + J'en retiens et je compte que c'est ce saint Louis, roi de France, + Qui est trente fois grand, trente fois au dessus de l'ordinaire et + plus que la mesure + + Et qui est trente fois près de mon coeur et trente fois le frère de + mon fils. + + + Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la + lèpre. + Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalisé. + Il connaît trop la nature de l'homme et l'infirmité de l'homme et il + est seulement profondément peiné. + + + + Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne veut pas attraper + la lèpre. + Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement. + Fermement mais doucement. + Et cette fermeté est d'autant plus sûre et me donne d'autant plus de + certitude et plus d'assurance et plus de garantie qu'elle est plus + douce. + Les coeurs des pécheurs ne se prennent point par effraction. + + + + Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par + effraction. + + + + Les Pharisiens courent sus à l'homme qui ne veut pas attraper la + lèpre. + Voyez comme au contraire le Saint le reprend doucement. + Le Saint est envahi d'une peine affreuse à cette parole du pécheur. + Mais il absorbe, il dévore sa peine et la souffre lui-même pour + lui-même en lui-même. + Et voyez comme il reprend doucement le pécheur. + + + + Or moi, dit Dieu, je suis du côté des saints et nullement du côté des + Pharisiens. + Aussi j'absorbe et je dévore ma peine et je la souffre moi-même en + moi-même pour moi-même, + Et voyez comme je parle doucement au pécheur + Et comme je reprends doucement le pécheur. + + + _Et quand les frères s'en furent partis_, + (Il attend que les deux frères qu'il avait appelés, + Qu'il avait fait venir s'en soient partis. Il attend qu'ils soient + seuls. Il ne veut pas + Faire un semblant d'affront à un baron français), + _il m'appela tout seul, et me fit seoir à ses pieds et me dit: + «Comment me dîtes-vous hier ce?» + Et je lui dis que encore lui disais-je._ + + + _Et je, qui onques ne lui mentis; + Et je lui dis que encore lui disais-je;_ en vérité, dit Dieu, + Cette franchise de Joinville, qui ose répéter cela au roi, + Est précisément ce qui me garantit la franchise de saint Louis. + Cette franchise de péché de Joinville et de cette certaine impiété + Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit, + Ce qui pour ainsi dire me contrebalance + La franchise de sainteté de saint Louis. Et ce qui me la vérifie. + Entendez-moi, dit Dieu, c'est la liberté de Joinville + Qui me couvre, qui me garantit la liberté de saint Louis. + C'est la gratuité de Joinville + Qui me couvre, qui me garantit la gratuité, la grâce de saint Louis. + Entendez-moi c'est le péché de Joinville, ce bon chrétien, + Qui me couvre, qui me garantit la sainteté même de saint Louis. + + + + _Je, qui onques ne lui mentis_, c'est parce que Joinville ne mentit + jamais à saint Louis, + Même au risque de lui déplaire, même au risque de le contrarier et de + lui faire une grande peine, + Que je suis sûr aussi et que je suis garanti + Que saint Louis ne me ment jamais, + Que son amour, que sa sainteté ne me ment pas, + Que ce n'est point un amour, une sainteté de convention, + De complaisance, imaginaire, + Mais que c'est un amour, une sainteté réelle, + Franche, terrienne, + Terreuse, une sainteté de race et de belle race, + Libre, gratuite. + + + _Et il me dit: «Vous dîtes comme vif étourdi;_ + + (Rien de plus, comme vif étourdi, comme vif étourneau); + + _car vous devez savoir que nulle si laide lèpre n'est comme d'être en + péché mortel, pour ce que l'âme qui est en péché mortel est + semblable au diable; par quoi nulle si laide lèpre ne peut être._ + + _«Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre + du corps; mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il + ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle + repentance que Dieu lui ait pardonné: par quoi grand peur doit + avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si + vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre coeur + à ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que + tout méchef avînt au corps, de lèpre et de toute maladie, que ce + que le péché mortel vînt à l'âme de vous._ + + + + Quelle douceur, mon enfant, quelle fermeté dans la douceur, quelle + douceur dans la fermeté. + L'une et l'autre ensemble liées indissolubles, l'une poussant + l'autre, l'une faisant valoir l'autre, l'une soutenant l'autre, + l'une nourrissant l'autre. + La douceur toute armée de fermeté, la fermeté toute armée de douceur. + L'une enfermée dans l'autre, l'autre enfermée dans l'une, comme un + double noyau dans un double fruit + De fermeté. + Une douceur d'autant mieux garantie par la fermeté, une fermeté + d'autant mieux garantie par la douceur. + L'une portant l'autre. + Car il n'est point de véritable douceur que fondée sur la fermeté, + Vêtue de fermeté. + Et il n'est point de véritable fermeté que vêtue de douceur. + + + + Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime + Entre en la sujétion de celui qui est aimé. + Voilà comme il parle, lui le roi de France. + Il est vrai que c'est à un baron français. + Quel soin de ne point offenser. + De ne meurtrir aucunement, de ne point léser. + De ne point blesser. + De ne laisser aucune trace, + Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure. + Quelle attention, quelle dilection. + Quel soin de ne pas donner même une apparence de tort. + Quel soin de ne pas commettre la moindre offense. + Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-même + Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement. + Il parle comme un tremblant solliciteur. + C'est qu'il tremble en effet et c'est qu'il sollicite. + Il tremble que son fidèle Joinville ne fasse pas son salut. + Et il demande à Joinville, il sollicite que le fidèle Joinville + Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle sollicitation. + Il a soin de le prendre à part. Il attend que les deux frères + soient partis. + Quelle douceur, quel père parlerait plus doucement à son fils. + _Comment me dîtes-vous hier ce? + Et je lui dis que encore lui disais-je. + Et il me dit: Vous dîtes comme hastis musars;_ (comme hâtif musard, + comme hâtif étourdi, comme hâtif étourneau); + Il feint presque de plaisanter, de commencer sur un ton assez + plaisant, justement comme un qui a peur, + Précisément comme celui qui va entrer dans le propos le plus grave, + Qui va causer, qui va traiter de l'intérêt le plus grave); + (ainsi commencent les joutes les plus redoutables); + Et le sérieux profond arrive tout aussitôt après, + Entre incontinent dans le corps même et dans le texte de cette + plaisante, + De cette redoutable entrée. _Vous dîtes comme hâtis musars; + car vous devez savoir que nulle si laide lèpre + n'est comme d'être en péché mortel, + pour ce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable: + par quoi nulle si laide lèpre ne peut être._ + + + + Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon enfant, des + plus belles paroles des Évangiles, + Des plus grandes paroles de Jésus dans les Évangiles. Car en + imitation de Jésus + Il a été donné à des saints de prononcer des paroles non indignes + De Jésus, des paroles de Jésus, + Comme en imitation et en l'honneur de Jésus + Il a été donné à des martyrs de subir une mort + Non indigne de la mort de Jésus. Ainsi ces paroles qui viennent + Ne sont point indignes de la prédication de Jésus même. + _Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre + du corps;_ + (comme c'est la même voix que dans les Évangiles, mon enfant, la même + profondeur, + La même résonance de la même voix dans la même profondeur) + (c'est qu'aussi c'est la même sainteté. Jésus et les _autres_ saints. + La même commune éternelle sainteté, + La même communion des saints); + _mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, + il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle + repentance + que Dieu lui ait pardonné: + par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure + tant comme Dieu sera en paradis._ Mais les paroles qui viennent, mon + enfant, + Ne sont pas indignes du coeur des Évangiles, + Des trois paraboles de l'Espérance. + Elles sont le reflet, elles sont le report, elles sont le rappel + Dans la même résonance et dans la même ligne + Des trois paraboles de l'Espérance. _Un homme avait deux fils._ Un + roi avait un baron. + Un roi avait un fidèle. Un roi avait un fils. Un roi avait un féal. + Et comme les trois paraboles de l'espérance + Sont le coeur peut-être et sans doute et le couronnement des + Évangiles, + Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le coeur peut-être + et sans doute et le couronnement + Non seulement de saint Louis et de la sainteté de saint Louis. + Mais de toute sainteté peut-être après les Évangiles, + De toute sainteté issue des Évangiles. Car elle est le reflet, et le + report, et le rappel + De cette unique parabole de l'enfant qui était perdu. Comme il + s'abaisse, le roi de France. + Quelle chrétienne humiliation, quelle humiliation de saint. Celui qui + aime + Entre dans la dépendance de celui qui est aimé. Quelle noble + humilité. Il ne commande pas, il demande. + Il attend, il espère, il reprend doucement. Il prie. Quelle humilité + toute vêtue de noblesse. + _Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre + coeur à ce, + pour l'amour de Dieu et de moi, + que vous aimassiez mieux que tout méchef avînt au corps, + de lèpre et de toute maladie, + que ce que le péché mortel vînt à l'âme de vous._ + + + + Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance, + quelle tendre instance. + Voilà comme le saint parle au pécheur, + Pour son salut. Jésus même + N'a jamais été plus tendre au pécheur. C'est que le saint par + lui-même sait + Ce que c'est que d'être homme et ce qu'est la faiblesse humaine + Et l'infirmité de l'homme + Et ce que c'est pour l'homme que la tentation + De sa propre faiblesse. _Car l'esprit est prompt, mais la chair est + faible._ + Et moi, dit Dieu, qui suis du côté des saints et nullement du côté + des Pharisiens, + Moi qui suis tout au bout du côté des saints + Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmité de l'homme + (c'est moi qui l'ai fait), + Et je parle à Joinville comme saint Louis. + + + + Comment serais-je moins tendre que saint Louis. Comme lui je tremble + Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hélas, + Pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres soient + parfaits. + Et ils exigent et ils réclament. Et ils ne parlent que de cela. Mais + moi je ne suis pas si exigeant. + Parce que je sais ce que c'est que la perfection, je ne leur en + demande pas tant. + Parce que je suis parfait et il n'y a que moi qui est parfait. + Je suis le Tout-Parfait. Aussi je suis moins difficile. + Moins exigeant. Je suis le Saint des saints. + Je sais ce que c'est. Je sais ce qu'il en coûte. + Je sais ce que ça coûte, je sais ce que ça vaut. Les Pharisiens + veulent toujours de la perfection + Pour les autres. Chez les autres. + Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-même + En lui-même + Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les larmes + Et qui obtient quelquefois quelque perfection, + Le saint est moins difficile pour les autres. + Il est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c'est. + Il est exigeant pour soi, difficile pour soi. C'est plus difficile. + + + + Les Pharisiens trouvent toujours les autres indignes et tout le monde + indigne. + Mais moi qui ne vaux peut-être pas ces hommes de bien, dit Dieu, + Je suis moins difficile, je trouve + Que ce Joinville est homme et que c'est saint Louis qui a trente fois + vaincu, + Trente fois surmonté, trente fois remonté, trente fois surpassé la + nature de l'homme. + Je trouve que ce Joinville est commun, que c'est un bon chrétien, un + bon pécheur de l'espèce commune, + Et que c'est ce saint Louis au contraire qui est trente fois hors du + commun, trente fois saint, trente fois hors de l'espèce ordinaire. + Je trouve que ce Joinville n'est pas indigne et même qu'il est digne, + Et que c'est ce saint Louis qui est trente fois digne + D'être mon fils dans mon coeur et d'appuyer son épaule + Contre mon épaule. + + + + D'ailleurs ce qu'il avait eu en Égypte, dit Dieu, + Et ce qu'il attrapa en Tunisie, + Ce grand épuisement de tout son corps + Et cet incoercible + Flux de ventre dont il mourut + Ne valaient pas mieux que cette lèpre qu'il consentait d'avoir. + Il n'y a point de maladie de bonne, dit Dieu. Je le sais, c'est moi + qui les ai faites. + C'est pour cela qu'il se fait tant de saluts, et des plus beaux, dans + la maladie, + Et des plus grands. + Et que tant de saints sortent de la maladie + Naturellement comme du ventre de leur mère et que tant de saintetés + Sortent naturellement de la maladie les plus éclatantes, les plus + tendres, les plus chères, les plus fleurissantes de toutes, + Et qu'il y a manière de tourner la maladie et la mort par la maladie + en martyre même. + + + + Pour moi, dit Dieu, quand je vois, + Quand je considère cette maladie qu'est réellement la lèpre, + Cette inexpiable maladie farineuse aux croûtes blanches, + Qui les défait morceau par morceau, + (Qui défait leur corps charnel), + Qu'un homme qui en a vu, réellement, + Qui a vu de la lèpre et des vrais lépreux + Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lèpre que de + tomber en péché mortel, + C'est-à-dire dise réellement qu'il aimerait mieux attraper cette + maladie-là que de me déplaire, + J'en suis saisi moi-même, dit Dieu, et je tremble d'admiration + Devant tant d'amour et je suis honteux + D'être tant aimé. + + + + Mon fils qui les aimait tant, comme il avait raison de les aimer. + Qu'un homme, que ce roi qui n'a que ce corps après tout + (enfin ce corps sur terre et qui n'en aura jamais d'autre sur terre) + (et quand il en est dépouillé,--de quel dépouillement,--c'est une + fois pour toutes) + Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lèpre que de + tomber en péché mortel, + C'est-à-dire dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper cette + maladie-là que de me déplaire, + Moi-même je n'en reviens pas, dit Dieu, qu'il y ait un homme comme ce + saint Louis, + (et tant d'autres saints et tant d'autres martyrs) + Et je suis confondu d'être tant aimé. + + + Et il faut que ma grâce soit tellement grande. + + + Et éternellement je serai en reste avec eux + Car dans mon paradis même ils m'aimeront éternellement autant. + + + Je demeure tremblant, dit Dieu, je demeure confondu de cette preuve + d'amour. + De tant de preuve d'amour et il n'y a que mon fils + Qui n'est point en reste avec eux, car pour eux comme eux il a + souffert + Un martyre d'homme. + Et il est mort pour eux comme ils sont morts pour lui. + + + Et qu'il y ait un homme qui ait dit cela non point comme un propos, + Non point comme une lèpre de propos, + De discours, + Mais réellement d'une lèpre réelle, + De la lèpre non point d'une lèpre de parole, d'une lèpre de récit, + Mais d'une lèpre toute prête, toute proposée. + + + Et qu'il n'ait pas dit cela, cette sorte d'énormité, + Avec un grand geste, avec éclat, + Mais qu'il ait dit cela simplement, + Comme allant de soi, comme une chose ordinaire, + Dans le texte même de son propos, dans le tissu ordinaire de sa vie, + Cela c'est la fleur, dit Dieu, cette aisance, + Et à cela je reconnais le Français, + La race à qui tout est simple et commun et ordinaire, + Cette race de toute gentillesse. + + + + Et je reconnais ici la résonance et le rang du Français + Et je salue + Leur ordre propre. + Peuple à qui les plus grandes grandeurs + Sont ordinaires. + Je salue ici ta liberté, ta grâce, + Ta courtoisie. + + + + Ta gracieuseté. + Ta gratitude. + Ta gratuité. + + + + Demandez à ce père si le meilleur moment + N'est pas quand ses fils commencent à l'aimer comme des hommes, + Lui-même comme un homme, + Librement, + Gratuitement, + Demandez à ce père dont les enfants grandissent. + + + + Demandez à ce père s'il n'y a point une heure secrète, + Un moment secret, + Et si ce n'est pas + Quand ses fils commencent à devenir des hommes, + Libres, + Et lui-même le traitent comme un homme, + Libre, + L'aiment comme un homme, + Libre, + Demandez à ce père dont les enfants grandissent. + + + + Demandez à ce père s'il n'y a point une élection entre toutes + Et si ce n'est pas + Quand la soumission précisément cesse et quand ses fils devenus hommes + L'aiment, (le traitent), pour ainsi dire en connaisseurs, + D'homme à homme, + Librement, + Gratuitement. L'estiment ainsi. + Demandez à ce père s'il ne sait pas que rien ne vaut + Un regard d'homme qui se croise avec un regard d'homme. + + + Or je suis leur père, dit Dieu, et je connais la condition de l'homme. + C'est moi qui l'ai faite. + Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que leur coeur. + Quand j'ai le coeur, je trouve que c'est bien. Je ne suis pas + difficile. + + + Toutes les soumissions d'esclaves du monde ne valent pas un beau + regard d'homme libre. + Ou plutôt toutes les soumissions d'esclaves du monde me répugnent et + je donnerais tout + Pour un beau regard d'homme libre, + Pour une belle obéissance et tendresse et dévotion d'homme libre, + Pour un regard de saint Louis, + Et même pour un regard de Joinville, + Car Joinville est moins saint mais il n'est pas moins libre, + + + (Et il n'est pas moins chrétien). + + + Et il n'est pas moins gratuit. + + + Et mon fils est mort aussi pour Joinville. + A cette liberté, à cette gratuité j'ai tout sacrifié, dit Dieu, + A ce goût que j'ai d'être aimé par des hommes libres, + Librement, + Gratuitement, + Par de vrais hommes, virils, adultes, fermes. + Nobles, tendres, mais d'une tendresse ferme. + Pour obtenir cette liberté, cette gratuité j'ai tout sacrifié, + Pour créer cette liberté, cette gratuité, + Pour faire jouer cette liberté, cette gratuité. + + + Pour lui apprendre la liberté. + + + Or je n'ai pas trop de toute ma Sagesse + Pour lui apprendre la liberté, + Je n'ai pas trop de toute la Sagesse de ma Providence. + Et de la duplicité même de ma Sagesse pour ce double enseignement. + Quelle mesure il faut que je garde, et comment la calculer. + Quel autre pourrait la calculer. Et comme il faut que je sois double + Et comme il faut que je compose prudemment ce doublement, + (Voilà qui va encore scandaliser nos Pharisiens), + Comme il faut que je calcule prudemment cette duplicité même. + Quelle ne faut-il pas que soit ma prudence. Il faut créer, il faut + enseigner cette liberté + Sans exposer leur salut. Car si je les soutiens trop + Ils n'apprennent jamais à nager. + Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment, + Ils piquent du nez, ils boivent un mauvais bouillon, ils plongent + Et il ne faut pas qu'ils sombrent + Dans cet océan de turpitudes. + + + Je suis leur père, dit Dieu, je suis roi, ma situation est exactement + la même, + Je suis exactement comme ce roi, qui était je pense un roi + d'Angleterre, + Qui ne voulut point envoyer de secours, aucune aide + A son fils engagé dans une mauvaise bataille. + Parce qu'il voulait que l'enfant + Gagnât lui-même ses éperons de chevalier. + Il faut qu'ils gagnent le ciel eux-mêmes et qu'ils fassent eux-mêmes + leur salut. + Tel est l'ordre, tel est le secret, tel est le mystère. Or dans cet + ordre, et dans ce secret, et dans ce mystère + Nos Français sont avancés entre tous. Ils sont mes témoins. + Préférés. + Ce sont eux qui marchent le plus tout seuls. + Ce sont eux qui marchent le plus eux-mêmes. + Entre tous ils sont libres et entre tous ils sont gratuits. + Ils n'ont pas besoin qu'on leur explique vingt fois la même chose. + Avant qu'on ait fini de parler, ils sont partis. + Peuple intelligent, + Avant qu'on ait fini de parler, ils ont compris. + Peuple laborieux, + Avant qu'on ait fini de parler, l'oeuvre est faite. + Peuple militaire, + Avant qu'on ait fini de parler, la bataille est donnée. + + + Peuple soldat, dit Dieu, rien ne vaut le Français dans la bataille. + (Et ainsi rien ne vaut le Français dans la croisade). + Ils ne demandent pas toujours des ordres et ils ne demandent pas + toujours des explications sur ce qu'il faut faire et sur ce qui va + se passer. + Ils trouvent tout d'eux-mêmes, ils inventent tout d'eux-mêmes, à + mesure qu'il faut. + Ils savent tout tout seuls. On n'a pas besoin de leur envoyer des + ordres à chaque instant. + Ils se débrouillent tout seuls. Ils comprennent tout seuls. En pleine + bataille. Ils suivent l'événement. + Ils se modifient suivant l'événement. Ils se plient à l'événement. + Ils se moulent sur l'événement. Ils guettent, ils devancent + l'événement. + Ils se retournent, ils savent toujours ce qu'il faut faire sans aller + demander au général. + Sans déranger le général. Or il y a toujours la bataille, dit Dieu, + Il y a toujours la croisade. + Et on est toujours loin du général. + + + + C'est embêtant, dit Dieu. Quand il n'y aura plus ces Français, + Il y a des choses que je fais, il n'y aura plus personne pour les + comprendre. + + + + Peuple, les peuples de la terre te disent léger + Parce que tu es un peuple prompt. + Les peuples pharisiens te disent léger + Parce que tu es un peuple vite. + Tu es arrivé avant que les autres soient partis. + Mais moi je t'ai pesé, dit Dieu, et je ne t'ai point trouvé léger. + O peuple inventeur de la cathédrale, je ne t'ai point trouvé léger en + foi. + O peuple inventeur de la croisade je ne t'ai point trouvé léger en + charité. + Quant à l'espérance, il vaut mieux ne pas en parler, il n'y en a que + pour eux. + + + + Tels sont nos Français, dit Dieu. Ils ne sont pas sans défauts. Il + s'en faut. Ils ont même beaucoup de défauts. + Ils ont plus de défauts que les autres. + Mais avec tous leurs défauts je les aime encore mieux que tous les + autres avec censément moins de défauts. + Je les aime comme ils sont. Il n'y a que moi, dit Dieu, qui suis sans + défauts. Mon fils et moi. Un Dieu avait un fils. + Et comme créatures il n'y en a que trois qui aient été sans défauts. + Sans compter les anges. + Et c'est Adam et Ève avant le péché. + Et c'est la Vierge temporellement et éternellement. + Dans sa double éternité. + Et deux femmes seulement ont été pures étant charnelles. + Et ont été charnelles étant pures. + Et c'est Ève et Marie. + Ève jusqu'au péché. + Marie éternellement. + + + + Nos Français sont comme tout le monde, dit Dieu. Peu de saints, + beaucoup de pécheurs. + Un saint, trois pécheurs. Et trente pécheurs. Et trois cents + pécheurs. Et plus. + Mais j'aime mieux un saint qui a des défauts qu'un pécheur qui n'en a + pas. Non, je veux dire: + J'aime mieux un saint qui a des défauts qu'un neutre qui n'en a pas. + Je suis ainsi. _Un homme avait deux fils_. + Or ces Français, comme ils sont, ce sont mes meilleurs serviteurs. + Ils ont été, ils seront toujours mes meilleurs soldats dans la + croisade. + Or il y aura toujours la croisade. + Enfin ils me plaisent. C'est tout dire. Ils ont du bon et du mauvais. + Ils ont du pour et du contre. Je connais l'homme. + Je sais trop ce qu'il faut demander à l'homme. + Et surtout ce qu'il ne faut pas lui demander. + Si quelqu'un le sait, c'est moi. + Depuis que l'ayant créé à mon image et à ma ressemblance. + Par le mystère de cette liberté ma créature + Je lui abandonnai dans mon royaume + Une part de mon gouvernement même. + Une part de mon invention. + Il faut le dire une part de ma création. + Il faut les prendre comme ils sont. Si quelqu'un le sait, c'est moi. + Et aussi savez-vous + Combien une seule goutte de sang de Jésus + Pèse dans mes balances éternelles. + Que donc celui qui est né pour dormir, dorme. _La terre était informe + et nue; les ténèbres couvraient la face de l'abîme; et l'Esprit de + Dieu était porté sur les eaux._ Et ce ne fut qu'ensuite que j'ai + créé la lumière. _Or Dieu dit: Que la lumière soit: et la lumière + fut. + Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière d'avec + les ténèbres. + Il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit: + et du soir et du matin se fit le premier jour._ + Sera-t-il dit qu'il y aura des regards si éteints, des regards si + pâlis + Que nulle étincelle ne les allumera plus. + Et qu'il y aura des voix si fanées, et des âmes si blettes + Que nul ressourcement ne les approfondira plus. + Et qu'il y aura des âmes si fanées + D'épreuves, de détresse, + De larmes, de prière, de travail, + Et d'avoir vu ce qu'elles ont vu. Et d'avoir souffert ce qu'elles ont + souffert. + Et d'avoir passé par où elles ont passé. Et de savoir ce qu'elles + savent. + + Qu'ils en auront assez. + Pour éternellement assez et que tout ce qu'ils demanderont c'est + qu'on leur fiche la paix. + _Dona eis, Domine, pacem, + Et requiem aeternam._ La paix et le repos éternel. + Parce qu'ils auront connu certaines histoires de la terre. + Et qu'ils ne voudront plus entendre de rien que d'un champ de repos. + Et de se coucher pour dormir. + Dormir, dormir enfin. + Et que tout ce qu'ils supporteront et que tout ce que je pourrai + mettre + Et apporter + (Celui que je prends dans son sommeil de la terre est bien heureux, + et c'est bon signe, mes enfants) + Comme le trop malade et le trop blessé ne supporte plus la vie et le + remède et l'idée même de la guérison. + Mais seulement le baume sur la blessure. + Et n'a plus aucun goût pour la santé. + Ainsi sera-t-il dit que sur tant de blessures. + Ils ne supporteront que la fraîcheur du baume. + Comme un blessé fiévreux. + Et qu'ils n'auront (plus) aucun goût pour mon paradis + Et pour ma vie éternelle. + Et que tout ce que je pourrai mettre sur tant de blessures; + Sur tant de cicatrices et sur tant de sacrifices; + Et sur l'amertume de tant de calices; + Et sur les ingratitudes de tant de malices; + Et sur les pointes d'épines de tant de cilices; + Et sur les écartèlements de tant de supplices; + + Et sur les éclaboussements de tant de sang; + + (J'ai pris le criminel accroupi sur son crime + Dit Dieu. Sera-t-il dit que sur tant de fatigues. + Et tant de navrements et de meurtres complices. + Sur tant d'hébétements et de vicissitudes. + Sur tant d'inquiétude et sur tant d'habitude. + Sur tant de solitude et de décrépitude. + Sur tant de lassitude et de sollicitude. + Sur tant d'ingratitude et d'inexactitude. + Sur tant d'incertitude et tant de solitude. + Et tant de servitude et de désuétude. + Et tant de platitude et sur tant d'amertume. + Et sur cette écume + De sang. + Et sur cette écume + De haine. + Et sur cette écume + D'ingratitude. + Et sur cette écume + D'amour. + + + Et sur tant de blessures sera-t-il dit. + Que sur tant de blessures tout ce que je pourrai mettre. + Et sur tant de flétrissures et sur tant de meurtrissures. + Et sur tant d'éclaboussures et sur tant de morsures. + Ce sera de faire descendre comme un baume du soir. + Comme après la blessure d'un ardent midi la grande tombée d'un beau + soir d'été + La lente descension d'une nuit éternelle. + + + O nuit sera-t-il dit que je t'aurai créée la dernière. + Et que mon Paradis et que ma Béatitude + Ne sera qu'une grande nuit de clarté. + Une grande nuit éternelle + Et que le couronnement du jugement et le commencement du Paradis et + de ma Béatitude sera + Le coucher de soleil d'un éternel été. + + + + Or il en serait ainsi, dit Dieu. + Et tout ce que je pourrais mettre sur les bords des lèvres + Des plaies des martyrs + Ce serait le baume, et l'oubli, et la nuit. + Et tout s'achèverait de lassitude, + Cette énorme aventure, + Comme après une ardente moisson + La lente descension d'un grand soir d'été. + S'il n'y avait pas ma petite espérance. + C'est par ma petite espérance seule que l'éternité sera. + Et que la Béatitude sera. + Et que le Paradis sera. Et le ciel et tout. + Car elle seule, comme elle seule dans les jours de cette terre + D'une vieille veille fait jaillir un lendemain nouveau + Ainsi elle seule des résidus du Jugement et des ruines et du débris + du temps + Fera jaillir une éternité neuve. + + + + Je suis, dit Dieu, le Seigneur des vertus. + La Foi est la lampe du sanctuaire. + Qui brûle éternellement. + La Charité est ce grand beau feu de bois + Que vous allumez dans votre cheminée + Pour que mes enfants les pauvres viennent s'y chauffer dans les soirs + d'hiver. + Et autour de la Foi je vois tous mes fidèles + Ensemble agenouillés dans le même geste et dans la même voix + De la même prière. + Et autour de la Charité je vois tous mes pauvres + Assis en rond autour de ce feu + Et tendant leurs paumes à la chaleur du foyer. + Mais mon espérance est la fleur et le fruit et la feuille et la + branche. + Et le rameau et le bourgeon et le germe et le bouton. + Et elle est le bourgeon et le bouton de la fleur + De l'éternité même. + + + + O mon peuple français, dit Dieu, tu es le seul qui ne fasses point + des contorsions. + Ni des contorsions de raideur, ni des contorsions de mollesse. + Et dans ton péché même tu fais moins de contorsions + Que les autres n'en font dans leurs exercices. + Quand tu pries, agenouillé tu as le buste droit. + Et les jambes bien jointes bien droites au ras du sol. + Et les deux pieds bien joints. + Et les deux mains bien jointes bien appliquées bien droites. + Et les deux regards des deux yeux bien parallèlement montants droit + au ciel. + O seul peuple qui regardes en face. + Et qui regardes en face la fortune et l'épreuve + Et le péché même. + Et qui moi-même me regardes en face. + Et quand tu es couché sur la pierre des tombeaux + L'homme et la femme se tiennent bien droits l'un à côté de l'autre. + Sans raideur et sans aucune contorsion. + Bien couchés droits l'un à côté de l'autre sans faute. + Sans manque et sans erreur. + Bien pareils. Bien parallèlement. + Les mains jointes, les corps joints et séparés parallèles. + Les regards joints. + Les destinées jointes. Joints dans le jugement et dans l'éternité. + Et le noble lévrier bien aux pieds. + Peuple, le seul qui pries et le seul qui pleures sans contorsion. + + Le seul qui ne verses que des larmes décentes. + Et des larmes perpendiculaires. + + Le seul qui ne fasses monter que des prières décentes + Et des prières et des voeux perpendiculaires. + + + + Dans toute famille, dit Dieu, il y a un dernier-né. + Et il est plus tendre. + Cette petite espérance qui sauterait à la corde dans les processions. + Elle est dans la maison des vertus + Comme était Benjamin dans la maison de Jacob. + + + + _Un homme avait douze fils._ Comme les quarante-six livres de + l'Ancien Testament marchent devant les quatre Évangiles et les + Actes et les Épîtres et l'Apocalypse. + Qui ferme la marche. + Comme les quarante-six livres de l'Ancien Testament marchent devant + les vingt-sept livres du Nouveau Testament. + Ayant posé leurs quarante-six tentes dans le désert. + Et comme Israël marche devant la chrétienté. + Et comme le bataillon des justes marche devant le bataillon des + saints. + Et Adam devant Jésus-Christ + Qui est le deuxième Adam. + Ainsi devant toute histoire et devant toute similitude du Nouveau + Testament + Marche une histoire de l'Ancien Testament qui est sa parallèle et qui + est sa pareille. + _Un homme avait deux fils. Un homme avait douze fils._ Et ainsi + devant toute soeur chrétienne + S'avance une soeur juive qui est sa soeur aînée et qui l'annonce et + qui va devant. + Et qui a posé sa tente dans le désert. Et le puits de Rébecca + Avait été creusé avant le puits de la Samaritaine. + Or entre toutes une histoire a planté sa tente. + Et avant l'histoire de l'homme qui avait deux fils + Mon enfant c'est l'histoire de l'homme qui avait douze fils. + Et comme était Benjamin dans la famille de cet homme, + Ainsi est mon Espérance dans la famille des vertus. + Parmi les trois Théologales et parmi les quatre Cardinales. + Sans compter toutes les autres et notamment parmi celles, + Parmi les sept qui s'opposent directement aux Capitaux. + Et avant le fils qui fut retrouvé gardien de cochons, + Marche le fils qui fut retrouvé roi, + Je veux dire ministre du roi et réellement gouverneur du royaume. + Ministre du Pharaon et gouverneur du royaume d'Égypte. + --_Je suis Joseph, votre frère._ Quel Juif, quel chrétien + N'a pleuré à cette retrouvaille. _Israël aimait Joseph plus que tous + ses autres enfants, parce qu'il l'avait eu étant déjà vieux;_ + +JEANNETTE + + _Et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs._ + +MADAME GERVAISE + + _Il arriva aussi que Joseph rapporta à ses frères un songe qu'il + avait eu, qui fut la semence d'une plus grande haine._ + +JEANNETTE + + _Car il leur dit:_ + +MADAME GERVAISE + + Quel coeur juif, quel coeur chrétien n'a tressailli au fil de cette + histoire. Quel coeur juif, quel coeur chrétien n'a tressailli à + cette retrouvaille. + +JEANNETTE + + _Car il leur dit: Écoutez le songe que j'ai eu._ + +MADAME GERVAISE + + Juif, chrétien, qui n'a pleuré à cette reconnaissance. + +JEANNETTE + + _Il me semblait que je liais avec vous des gerbes dans le champ; que + ma gerbe se leva et se tint debout; et que les vôtres étant autour + de la mienne, l'adoraient._ + +MADAME GERVAISE + + _Ses frères lui répondirent: Est-ce que vous serez notre Roi, et que + nous serons soumis à votre puissance? Ces songes et ces entretiens + allumèrent donc encore davantage l'envie et la haine qu'ils avaient + contre lui._ + +JEANNETTE + + _Il est encore un autre songe qu'il raconta à ses frères en leur + disant: J'ai cru voir en songe que le soleil et la lune, et onze + étoiles m'adoraient._ + +MADAME GERVAISE + + _Lorsqu'il eut rapporté ce songe à son père et à ses frères, son père + lui en fit réprimande, et lui dit: Que voudrait dire ce songe que + vous avez eu? Est-ce que votre mère, vos frères et moi nous vous + adorerons sur la terre?_ + +JEANNETTE + + _Ainsi ses frères étaient transportés d'envie contre lui: mais le + père considérait tout ceci dans le silence._ + +MADAME GERVAISE + + _Il arriva alors que les frères de Joseph s'arrêtèrent à Sichem où + ils faisaient paître les troupeaux de leur père._ + +JEANNETTE + + _Et Israël dit à Joseph: Vos frères font paître nos brebis dans le + pays de Sichem. Venez, et je vous enverrai vers eux._ + +MADAME GERVAISE + + _(Je suis tout prêt, lui dit Joseph).--Allez, et voyez si vos frères + se portent bien, et si les troupeaux sont en bon état; et vous me + rapporterez ce qui se passe.--Ayant (donc) été envoyé de la vallée + d'Hébron, il vint à Sichem;_ + +JEANNETTE + + _et un homme l'ayant trouvé errant dans un champ, lui demanda ce + qu'il cherchait._ + +MADAME GERVAISE + + _Il lui répondit: Je cherche mes frères; je vous prie de me dire où + ils font paître leurs troupeaux._ + +JEANNETTE + + _Cet homme lui répondit: Ils se sont retirés de ce lieu; et j'ai + entendu qu'ils se disaient: Allons vers Dothaïn. Joseph alla donc + après ses frères; et il les trouva dans (la plaine de) Dothaïn._ + +MADAME GERVAISE + + _Lorsqu'ils l'eurent aperçu de loin, avant qu'il se fût approché + d'eux, ils résolurent de le tuer;_ + +JEANNETTE + + _Et ils se disaient l'un à l'autre: Voici notre songeur qui vient._ + +MADAME GERVAISE + + _Allons, tuons-le, et le jettons dans cette vieille citerne: nous + dirons qu'une bête sauvage l'a dévoré; et après cela on verra à + quoi ses songes lui auront servi._ + +JEANNETTE + + _Ruben les ayant entendu parler ainsi, tâchait de le tirer d'entre + leurs mains, et il disait:_ + +MADAME GERVAISE + + _Ne le tuez point, et ne répandez point son sang, mais jettez-le dans + cette citerne qui est dans le désert, et conservez vos mains pures._ + +JEANNETTE + +comme donnant un renseignement, pour qu'on n'aille point s'égarer: + + _Il disait ceci dans le dessein de le tirer de leurs mains, et de le + rendre à son père._ + +MADAME GERVAISE + + _Aussitôt donc qu'il fut arrivé près de ses frères, ils lui ôtèrent + sa robe de plusieurs couleurs qui le couvrait jusqu'en bas;_ + +JEANNETTE + + _Et ils le jettèrent dans cette vieille citerne qui était sans eau._ + +MADAME GERVAISE + + _S'étant ensuite assis pour manger, ils virent des Ismaëlites qui + passaient, et qui venant de Galaad portaient sur leurs chameaux des + parfums, de la résine et de la myrrhe,..._ + +JEANNETTE + + Déjà l'or, déjà l'encens, déjà la myrrhe. + +MADAME GERVAISE + + _... et s'en allaient en Égypte._ + +JEANNETTE + + Et ce fut la première fuite en Égypte. + +MADAME GERVAISE + + _Alors Juda dit à ses frères: Que nous servira d'avoir tué notre + frère, et d'avoir caché sa mort?_ + + _Il vaut mieux le vendre..._ + +JEANNETTE + + _Il vaut mieux le vendre à ces Ismaëlites, et ne point souiller nos + mains; car il est notre frère et notre chair._ + +comme condescendant: + + _Ses frères consentirent à ce qu'il disait:_ + +MADAME GERVAISE + + _L'ayant donc tiré de la citerne, et voyant ces marchands Madianites + qui passaient, ils le vendirent vingt pièces d'argent aux + Ismaëlites, qui le menèrent en Égypte._ + +JEANNETTE + + _Ils le vendirent vingt pièces d'argent._ Un autre, + Un autre fut vendu. + +MADAME GERVAISE + + Un autre fut envoyé vers ses frères, pour savoir comment les brebis + se portaient. Un autre fut dépouillé de sa robe et jeté dans cette + vieille citerne qui était sans eau. Un autre fut vendu. + +JEANNETTE + + Un autre fut emmené en Égypte, dans la même, dans une autre Égypte. + Un autre fut vendu. + +MADAME GERVAISE + + C'est une figure, mon enfant. C'est une histoire unique et elle fut + jouée deux fois. Une fois en juiverie, une fois en chrétiennerie. + Et pour celui qui regarde les deux fois se voient en transparence + l'une sur l'autre. + +JEANNETTE + + Un autre fut lié, un autre fut vendu. + +MADAME GERVAISE + + Un autre fut vendu esclave. + +JEANNETTE + + Un autre aussi fut retrouvé. Un autre aussi fut reconnu. Un autre + aussi se dévoila. _Je suis Jésus, votre frère._ + +MADAME GERVAISE + + Un autre se manifesta dans sa gloire, et dans le ministère et dans le + gouvernement du royaume. + +JEANNETTE + + Dans le gouvernement d'une Égypte éternelle. _Ruben étant retourné à + la citerne, et n'y ayant point trouvé l'enfant._ + +MADAME GERVAISE + + Un autre a rompu le sceau de son secret. Un autre est apparu dans sa + gloire. Un autre est apparu à la droite. Un autre est apparu dans + le gouvernement. Un autre est apparu sur les degrés du trône. Un + autre est apparu dans son ascension. + +JEANNETTE + + Et c'était Jésus notre frère. _Je suis Jésus, + Je suis Jésus votre frère._ + Et nous autres nous sommes ces gerbes et ces onze étoiles. + _Un homme avait douze fils._ Et nous autres nous sommes ces frères + ingrats, + les onze ou enfin les dix ou enfin les neuf mauvais fils de Jacob. + _Ruben étant retourné à la citerne, et n'y ayant point retrouvé + l'enfant,_ + +MADAME GERVAISE + + _déchira ses vêtements, et vint dire à ses frères: L'enfant ne paraît + plus, et que deviendrai-je?_ + + _Après cela ils prirent la robe..._ + +JEANNETTE + + Une autre robe fut ravie. _Après cela ils prirent la robe de Joseph, + et l'ayant trempée dans le sang d'un chevreau qu'ils avaient tué,_ + +MADAME GERVAISE + + _ils l'envoyèrent au père, lui faisant dire par ceux qui la lui + portaient: Voici une robe que nous avons trouvée, voyez si c'est + celle de votre fils, ou non._ + +JEANNETTE + + _Le père l'ayant reconnue, dit: C'est la robe de mon fils, une bête + cruelle l'a dévoré, une bête a dévoré Joseph._ + +MADAME GERVAISE + + _Et ayant déchiré ses vêtements, il se couvrit d'un cilice, pleurant + son fils fort longtemps._ + +JEANNETTE + + _Alors tous ses enfants s'assemblèrent, pour tâcher de soulager leur + père dans sa douleur: mais il ne voulut point recevoir de + consolation, et il dit: Je pleurerai toujours jusqu'à ce que je + descende avec mon fils au fond de la terre. Ainsi il continua + toujours de pleurer._ + +MADAME GERVAISE + + _Cependant les Madianites vendirent Joseph en Égypte._ + + Un homme avait douze fils. Or celui qu'il aimait plus que tous les + autres (_Israël aimait Joseph plus que tous ses autres enfants, + parce qu'il l'avait eu étant déjà vieux, et il lui avait fait faire + une robe de plusieurs couleurs_) celui-là même était esclave en + Égypte et il croyait qu'il était mort. + Or c'est pour cela même qu'il eut plus tard cette grande joie. + Qu'il ne pouvait pas en avoir autrement. + +JEANNETTE + + _... et je n'aurai au-dessus de vous que le trône et la qualité de + Roi._ + +MADAME GERVAISE + + _Pharaon dit encore à Joseph: Je vous établis aujourd'hui pour + commander à toute l'Égypte._ + +JEANNETTE + + _Ensemble il ôta son anneau de sa main et le mit en celle de Joseph; + il le fit revêtir d'une robe de fin lin, et lui mit au cou un + collier d'or._ + +MADAME GERVAISE + + _Il le fit monter sur l'un de ses chars, qui était le second après le + sien, et fit crier par un Héraut, que tout le monde fléchît le + genou devant lui, et que tous reconnussent qu'il avait été établi + pour commander à toute l'Égypte._ + +JEANNETTE + + _Le Roi dit encore à Joseph: Je suis Pharaon; nul ne remuera ni le + pied ni la main dans toute l'Égypte que par votre commandement._ + +MADAME GERVAISE + + _Il changea aussi son nom, et il l'appela en langue Égyptienne..._ + +JEANNETTE + + _... le Sauveur du Monde._ + +MADAME GERVAISE + + _Les sept années de fertilité vinrent donc; et le blé ayant été mis + en gerbes, fut serré ensuite dans les greniers de l'Égypte._ + +JEANNETTE + + Trente et trois années de fertilité vinrent donc; et le blé ayant été + mis en gerbes, fut serré ensuite dans les greniers d'une Égypte + éternelle. + +MADAME GERVAISE + + _On mit aussi en réserve dans toutes les villes cette grande + abondance de grains._ + +JEANNETTE + + On mit aussi en réserve dans tout le ciel cette grande abondance de + grâces. + +MADAME GERVAISE + + _Car il y eut si grande quantité de froment, qu'elle égalait le sable + de la mer, et qu'elle ne pouvait pas même se mesurer._ + +JEANNETTE + + Car il y eut une si grande quantité de grâces, qu'elle égalait le + sable de la mer, et qu'elle ne pouvait pas même se mesurer. + +MADAME GERVAISE + + _Ces sept années..._ + +JEANNETTE + + Il avait lié les sacs de blé pour les greniers à blé. Un autre + Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers à grâces. + Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers du ciel. + Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers + Éternels. + +MADAME GERVAISE + + _Ces sept années..._ + +JEANNETTE + + Dans les sept années grasses il avait lié les sacs de blé pour les + greniers à blé du pays + D'Égypte. Un autre + Dans les trente-trois années grasses un autre + Lia les sacs de vertus, les sacs de mérites, les sacs de grâces + Pour les greniers à blé du pays éternel. + +MADAME GERVAISE + + _Ces sept années de fertilité d'Égypte étant donc passées,_ + +JEANNETTE + + Ces trente-trois années de fertilité du coeur étant donc passées, + +MADAME GERVAISE + + _Les sept années de stérilité vinrent ensuite, selon la prédiction de + Joseph:_ + +JEANNETTE + + Les innombrables années de la stérilité du coeur + Vinrent ensuite, + Selon la prédiction de Jésus: + +MADAME GERVAISE + + _Une grande famine survint dans tout le monde;_ + +JEANNETTE + + Une grande famine survint dans tout le monde; + +MADAME GERVAISE + + _Mais il y avait du blé dans toute l'Égypte._ + +JEANNETTE + + Mais il y a du blé dans toute cette Égypte + Éternelle. + +MADAME GERVAISE + + _Le peuple étant pressé à la famine, + cria à Pharaon, + et lui demanda de quoi vivre._ + +JEANNETTE + + Et aujourd'hui. + Et à présent c'est nous ce peuple qui est pressé de la famine. + Et nous crions vers Dieu, + Lui demandant de quoi vivre. + +MADAME GERVAISE + + _Mais il leur dit: Allez trouver Joseph, + Et faites tout ce qu'il vous dira._ + +JEANNETTE + + Mais il nous dit: Allez trouver Jésus, + Et faites tout ce qu'il vous dira. + +MADAME GERVAISE + + _Cependant la famine croissait tous les jours dans toute la terre:_ + +JEANNETTE + + et Jésus... + +MADAME GERVAISE + + _et Joseph ouvrant tous les greniers,_ + +JEANNETTE + + _vendait du blé aux Égyptiens,_ + +MADAME GERVAISE + + _parce qu'ils étaient tourmentés eux-mêmes de la famine._ + + _Et on venait de toutes les provinces en Égypte pour acheter de quoi + vivre, et pour trouver quelque soulagement_ + +JEANNETTE + + _dans la rigueur de cette famine._ + + _Cependant Jacob ayant ouï dire qu'on vendait du blé en Égypte, dit à + ses enfants: Pourquoi négligez-vous?_ + + _J'ai appris qu'on vend du blé en Égypte; allez-y acheter ce qui nous + est nécessaire, afin que nous puissions vivre et que nous ne + mourions pas de faim._ + +MADAME GERVAISE + + _Les dix frères de Joseph allèrent donc en Égypte pour y acheter du + blé;_ + +JEANNETTE + + _Jacob retint Benjamin avec lui, ayant dit à ses frères qu'il + craignait_ + + _qu'il ne lui arrivât quelque accident dans le chemin._ + +MADAME GERVAISE + + _Ils entrèrent dans l'Égypte avec les autres qui y allaient pour y + acheter;_ + + _parce que la famine était dans le pays de Chanaan._ + +JEANNETTE + + _Joseph commandait dans toute l'Égypte,_ + +MADAME GERVAISE + + _et le blé ne se vendait aux peuples que par son ordre. Ses frères + l'ayant donc adoré, + il les reconnut: et leur parlant assez rudement, comme à des + étrangers, il leur dit:_ + +JEANNETTE + +faisant un peu la grosse voix + + _D'où venez-vous?_ + +MADAME GERVAISE + + _Ils lui répondirent:_ + +JEANNETTE + +faisant un peu la petite voix + + _Du pays de Chanaan pour acheter ici de quoi vivre._ + + _Et quoi qu'il connût bien ses frères, il ne fut point néanmoins + connu d'eux._ + + _Alors se souvenant des songes qu'il avait eus autrefois,_ + +MADAME GERVAISE + + _il leur dit: Vous êtes des espions, et vous êtes venus ici pour + considérer les endroits les plus faibles de l'Égypte._ + +JEANNETTE + + _Ils répondirent: Seigneur, cela n'est pas ainsi; mais vos serviteurs + sont venus ici pour acheter du blé._ + +MADAME GERVAISE + + _Nous sommes tous enfants d'un seul homme,_ + +JEANNETTE + + Nous sommes tous enfants d'un seul Dieu. + +MADAME GERVAISE + + _Nous sommes tous enfants d'un seul homme, nous venons avec des + pensées de paix,_ + +JEANNETTE + + Et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. + +MADAME GERVAISE + + _et vos serviteurs n'ont aucun mauvais dessein._ + + _Leur répondit: Non cela n'est pas; mais vous êtes venus pour + remarquer ce qu'il y a de moins fortifié dans l'Égypte._ + + _Ils lui dirent: Nous sommes douze frères, enfants d'un même homme + dans le pays de Chanaan, et vos serviteurs. Le dernier est avec + notre père, et l'autre n'est plus._ + +JEANNETTE + + Comme était Benjamin dans la maison de Jacob, _le dernier est avec + notre père,_ ainsi est l'espérance dans la maison des vertus. + +MADAME GERVAISE + + _Voilà, dit Joseph, ce que je disais: Vous êtes des espions_ + +JEANNETTE + +faisant la grosse voix et s'adoucissant peu à peu + +[d'ailleurs toute cette récitation sacrée, venue dans le courant même +de leur commune oraison, se fait: avant tout comme d'une belle +histoire; ensemble comme d'une histoire amusante; en dessous comme +d'une histoire de tendresse; d'une tendresse grandissante, si grande +qu'en même temps on s'en défend constamment jusqu'à l'éclatement final] + + _Je m'en vais éprouver si vous dites la vérité. Vive Pharaon,_ + +[c'est surtout ce _Vive Pharaon_ qui les amuse. Elles le font dans une +très grosse voix] + + _Vive Pharaon, vous ne sortirez point d'ici jusqu'à ce que le dernier + de vos frères y soit venu._ + +MADAME GERVAISE + + _Envoyez l'un de vous pour l'y amener: cependant vous demeurerez en + prison jusqu'à ce que j'aye reconnu si ce que vous dites est vrai + ou faux, autrement,_ même jeu, _vive Pharaon, vous êtes des + espions._ + + _Il les fit donc mettre en prison pour trois jours._ + + _Et le troisième jour il les fit sortir de prison, et leur dit: + Faites ce que je vous dis, et vous vivrez: car je crains Dieu._ + + _Si vous venez ici dans un esprit de paix, que l'un de vos frères + demeure lié dans la prison; et allez-vous-en vous; emportez en + votre pays le blé que vous avez acheté,_ + + _et amenez-moi le dernier de vos frères, afin que je puisse + reconnaître si ce que vous dites est véritable, et que vous ne + mouriez point. Ils firent ce qu'il leur avait ordonné._ + +JEANNETTE + + _Et ils se disaient l'un à l'autre: C'est justement que nous + souffrons tout ceci, parce que nous avons péché contre notre frère, + et que voyant la douleur de son âme lorsqu'il nous priait, nous ne + l'écoutâmes point: c'est pour cela que nous sommes tombés dans + cette affliction._ + +MADAME GERVAISE + + _Ruben l'un d'entre eux leur disait: Ne vous dis-je pas: Ne commettez + point un si grand crime contre cet enfant? Et vous ne m'écoutâtes + point. C'est son sang maintenant que l'on redemande._ + +JEANNETTE + + _Ils ne savaient pas que Joseph les entendît, parce qu'il leur + parlait par un truchement. + Mais il se retira pour un peu de temps, et versa des larmes._ + +MADAME GERVAISE + + _Et étant revenu il leur parla._ + + _Il fit prendre Siméon, et le fit lier devant eux; et il commanda à + ses officiers d'emplir leurs sacs de blé, et de remettre dans le + sac de chacun d'eux l'argent, en y ajoutant encore des vivres pour + se nourrir pendant le chemin: ce qui fut exécuté aussitôt._ + + _Les frères de Joseph s'en allèrent donc, emportant leur blé sur + leurs ânes._ + + _Et l'un d'eux ayant ouvert son sac dans l'hôtellerie pour donner à + manger à son âne, vit son argent à l'entrée du sac,_ + + _et il dit à ses frères: On m'a rendu mon argent; le voici dans mon + sac. Ils furent tous saisis d'étonnement et de trouble; et ils + s'entredisaient: Quelle est cette conduite de Dieu sur nous?_ + + _Lorsqu'ils furent arrivés chez Jacob leur père au pays de Chanaan, + ils lui racontèrent tout ce qui leur était arrivé, en disant:_ + + _Le Seigneur de ce pays-là nous a parlé rudement, et il nous a pris + pour des espions qui venaient observer le royaume._ + + _Nous lui avons répondu: Nous sommes gens paisibles, et très éloignés + d'avoir aucun mauvais dessein._ + + _Nous étions douze frères enfants d'un même père._ + +JEANNETTE + + _Nous étions douze frères enfants d'un même père. L'un n'est plus, le + plus jeune est avec notre père au pays de Chanaan._ + +MADAME GERVAISE + + _Il nous a répondu: Je veux éprouver s'il est vrai que vous n'ayez + que des pensées de paix. Laissez-moi donc ici l'un de vos frères; + prenez le blé qui vous est nécessaire pour vos maisons, et vous en + allez;_ + + _et amenez-moi le plus jeune de vos frères, afin que je sache que + vous n'êtes point des espions; que vous puissiez ensuite remener + avec vous celui que je retiens prisonnier, et qu'il vous soit + permis à l'avenir d'acheter ici ce que vous voudrez._ + + _Après avoir ainsi parlé, comme ils jetaient leur blé hors de leurs + sacs, ils trouvèrent chacun leur argent lié à l'entrée du sac, et + ils en furent tous épouvantés._ + +JEANNETTE + + _Alors Jacob, leur père, leur dit:_ + + _Vous m'avez réduit à être sans enfants. Joseph n'est plus au monde, + Siméon est en prison, et vous voulez m'enlever Benjamin. Tous ces + maux sont retombés sur moi._ + +MADAME GERVAISE + + _Ruben lui répondit: Faites mourir mes deux enfants, si je ne vous le + ramène. Confiez-le moi, et je vous le rendrai._ + +JEANNETTE + + _Non, dit Jacob, mon fils n'ira point avec vous. Son frère est mort, + et il est demeuré seul. S'il lui arrive quelque malheur au pays où + vous allez, vous accablerez ma vieillesse d'une douleur qui + m'emportera dans le tombeau._ + +MADAME GERVAISE + + _Cependant la famine désolait extraordinairement tout le pays;_ + + _et le blé que les enfants de Jacob avaient apporté d'Égypte étant + consumé, Jacob leur dit:_ + + _Retournez pour nous acheter un peu de blé._ + + + + _Juda lui répondit: Celui qui commande en ce pays-là nous a déclaré + sa volonté avec serment, en disant: Vous ne verrez point mon visage + à moins que vous n'ameniez avec vous le plus jeune de vos frères._ + + _Si vous voulez donc l'envoyer avec nous, nous irons ensemble, et + nous achèterons ce qui vous est nécessaire._ + + _Que si vous ne le voulez pas, nous n'irons point: car cet homme, + comme nous l'avons dit plusieurs fois, nous a déclaré que nous ne + verrions point son visage, si nous n'avions avec nous notre jeune + frère._ + + + + _Israël leur dit: C'est pour mon malheur que vous lui avez appris que + vous aviez encore un autre frère._ + + + + _Mais ils lui répondirent: Il nous demanda par ordre toute la suite + de notre famille: Si notre père vivait; si nous avions un frère: et + nous lui répondîmes conformément à ce qu'il nous avait demandé. + Pouvions-nous deviner qu'il nous dirait: Amenez avec vous votre + frère?_ + + + + _Juda dit encore à son père: Envoyez l'enfant avec moi, afin que nous + puissions partir et avoir de quoi vivre, et que nous ne mourions + pas nous et nos petits enfants._ + + _Je me charge de cet enfant, et c'est à moi à qui vous en demanderez + compte. Si je ne le ramène, et si je ne vous le rends, je consens + que vous ne me pardonniez jamais cette faute._ + + _Si nous n'avions point tant différé, nous serions déjà revenus une + seconde fois._ + + + + _Israël leur père leur dit donc: Si c'est une nécessité, faites ce + que vous voudrez. Prenez avec vous des plus excellents fruits de ce + pays-ci, pour en faire présent à celui qui commande; un peu de + résine, de miel, de storax, de myrrhe, de térébenthine et + d'amandes._ + +JEANNETTE + + De l'or, de l'encens, de la myrrhe. + +MADAME GERVAISE + + _Portez aussi deux fois autant d'argent qu'au premier voyage, et + reportez celui que vous avez trouvé dans vos sacs, de peur que ce + ne soit une méprise._ + + _Enfin menez votre frère avec vous, et allez vers cet homme._ + +JEANNETTE + + _Je prie mon Dieu le tout-puissant de vous le rendre favorable, qu'il + renvoye avec vous votre frère qu'il tient prisonnier, et Benjamin: + cependant je demeurerai seul, comme si j'étais sans enfants._ + +MADAME GERVAISE + + _Ils prirent donc avec eux les présents, et le double de l'argent, + avec Benjamin; et étant partis ils arrivèrent en Égypte, où ils se + présentèrent devant Joseph._ + +JEANNETTE + + _Joseph les ayant vus, et Benjamin avec eux, dit à son Intendant: + Faites entrer ces personnes chez moi; tuez des victimes, et + préparez un festin: parce qu'ils mangeront à midi avec moi._ + +MADAME GERVAISE + + _L'Intendant exécuta ce qui lui avait été commandé, et il les fit + entrer dans la maison._ + + _Alors étant saisis de crainte, ils s'entredisaient: C'est à cause de + cet argent que nous avons remporté dans nos sacs qu'il nous fait + entrer ici, pour faire retomber sur nous ce reproche, et nous + opprimer en nous réduisant en servitude, nous et nos ânes._ + + _C'est pourquoi étant encore à la porte, ils s'approchèrent de + l'Intendant de Joseph, + et lui dirent: Seigneur, nous vous supplions de nous écouter. Nous + sommes déjà venus une fois acheter du blé:_ + + _et après l'avoir acheté, lorsque nous fûmes arrivés à l'hôtellerie, + en ouvrant nos sacs, nous y trouvâmes notre argent, que nous vous + rapportons maintenant au même poids._ + + _Et nous vous en rapportons encore d'autre, pour acheter ce qui nous + est nécessaire: mais nous ne savons en aucune sorte qui a pu + remettre cet argent dans nos sacs._ + +JEANNETTE + + _L'Intendant leur répondit: Ayez l'esprit en repos; ne craignez + point. Votre Dieu et le Dieu de votre père vous a donné des trésors + dans vos sacs: car pour moi j'ai reçu l'argent que vous m'avez + donné, et j'en suis content. Il fit sortir aussi Siméon, et il le + leur amena._ + +MADAME GERVAISE + + _Après les avoir fait entrer en la maison, il leur apporta de l'eau, + ils se lavèrent les pieds, et il donna à manger à leurs ânes._ + +JEANNETTE + + _Cependant ils tinrent leurs présents tout prêts, attendant que + Joseph entrât sur le midi, parce qu'on leur avait dit qu'ils + devaient manger en ce lieu-là._ + +MADAME GERVAISE + + _Joseph étant donc entré dans sa maison, ils lui offrirent leurs + présents qu'ils tenaient en leurs mains, et ils l'adorèrent en se + baissant jusqu'en terre._ + +JEANNETTE + + _Il les salua aussi, en leur faisant bon visage, et il leur demanda: + Votre père, ce vieillard dont vous m'aviez parlé, vit-il encore? Se + porte-t-il bien?_ + +MADAME GERVAISE + + _Ils lui répondirent: Notre père votre serviteur est encore en vie, + et il se porte bien: et en se baissant profondément, ils + l'adorèrent._ + +JEANNETTE + + _Joseph levant les yeux vit Benjamin son frère, fils de Rachel sa + mère, et leur dit: Est-ce là le plus jeune de vos frères dont vous + m'aviez parlé? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous soit + toujours favorable._ + +MADAME GERVAISE + + _Et il se hâta, parce que ses entrailles avaient été émues en voyant + son frère, et qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Passant + donc dans une chambre, il pleura._ + +JEANNETTE + + _Et après s'être lavé le visage il revint, se faisant violence, et il + dit: Servez à manger._ + +MADAME GERVAISE + + _On servit Joseph à part, et ses frères à part, et les Égyptiens qui + mangeaient avec lui à part: (car il n'est pas permis aux Égyptiens + de manger avec les Hébreux, et ils croient qu'un festin de cette + sorte serait profane)._ + +JEANNETTE + + _Ils s'assirent donc en présence de Joseph, l'aîné le premier selon + son rang, et le plus jeune selon son âge. Et ils furent extrêmement + surpris,_ + +MADAME GERVAISE + + _en voyant les parts qu'il leur avait données, de ce que la part la + plus grande était venue à Benjamin; car elle était cinq fois plus + grande que celle des autres. Ils burent ainsi avec Joseph, et ils + firent grande chère._ + + + + _Or Joseph donna cet ordre à l'Intendant de sa maison, et lui dit: + Mettez dans les sacs de ces personnes autant de blé qu'ils en + pourront tenir, et l'argent de chacun à l'entrée du sac; + et mettez ma coupe d'argent à rentrée du sac du plus jeune, avec + l'argent qu'il a donné pour le blé. Cet ordre fut donc exécuté._ + + _Et dès le matin on les laissa aller avec leurs ânes._ + + _Lorsqu'ils furent sortis de la ville, comme ils n'avaient fait + encore que peu de chemin, Joseph appela l'Intendant de sa maison, + et lui dit: Courez vite après ces gens; arrêtez-les, et leur dites: + Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien?_ + + _La coupe que vous avez dérobée, est celle dans laquelle mon Seigneur + boit, et dont il se sert pour deviner. Vous avez fait une très + méchante action._ + + _L'Intendant fit ce qui lui avait été commandé; et les ayant arrêtés, + il leur dit tout ce qu'il lui avait été ordonné de leur dire._ + +JEANNETTE + + _Ils lui répondirent: Pourquoi mon seigneur parle-t-il ainsi à ses + serviteurs, et les croit-il capables d'une action si honteuse?_ + +MADAME GERVAISE + + _Nous vous avons rapporté du pays de Chanaan l'argent que nous + trouvâmes à l'entrée de nos sacs. Comment donc se pourrait-il faire + que nous eussions dérobé de la maison de votre Seigneur de l'or ou + de l'argent?_ + +JEANNETTE + + _Que celui de vos serviteurs,..._ + +MADAME GERVAISE + + _quel qu'il puisse être, à qui l'on trouvera ce que vous cherchez, + meure; et nous serons esclaves de mon seigneur._ + +JEANNETTE + + _Il leur dit: Oui, que ce que vous prononcez soit exécuté. Quiconque + se trouvera avoir pris ce que je cherche, sera mon esclave, et vous + en serez innocents._ + +MADAME GERVAISE + + _Ils déchargèrent donc aussitôt leurs sacs à terre, et chacun ouvrit + le sien._ + +JEANNETTE + + _Les ayant fouillés, du plus grand au plus petit, on trouva la coupe + dans le sac de Benjamin._ + +MADAME GERVAISE + + _Alors ayant déchiré leurs vêtements et déchargé leurs ânes, ils + revinrent à la ville._ + +JEANNETTE + + _Juda se présenta le premier avec ses frères devant Joseph, qui + n'était pas encore sorti du lieu où il était; et ils se + prosternèrent tous ensemble à terre devant lui._ + +MADAME GERVAISE + + _Joseph leur dit: Pourquoi avez-vous agi ainsi? Ignorez-vous qu'il + n'y a personne qui m'égale dans la science de deviner les choses + cachées?_ + +JEANNETTE + + _Juda lui dit: Que répondrons-nous à mon Seigneur? Que lui + dirons-nous, et que pouvons-nous lui représenter avec quelque ombre + de justice pour notre défense? Dieu a trouvé l'iniquité de vos + serviteurs. Nous sommes tous les esclaves de mon Seigneur, nous et + celui à qui on a trouvé la coupe._ + +MADAME GERVAISE + + _Joseph répondit: Dieu me garde d'agir de la sorte. Que celui qui a + pris ma coupe soit mon esclave; et pour vous autres, allez en + liberté retrouver votre père._ + +JEANNETTE + + _Juda s'approchant alors plus près de Joseph lui dit avec assurance: + Mon Seigneur, permettez, je vous prie, à votre serviteur de vous + adresser sa parole, et ne vous mettez pas en colère contre votre + esclave: car après Pharaon, c'est vous qui êtes_ + +MADAME GERVAISE + + _mon Seigneur. Vous avez demandé d'abord à vos serviteurs: Avez-vous + encore votre père ou quelque autre frère?_ + + _Et nous vous avons répondu, mon Seigneur: Nous avons un père qui est + vieux, et un jeune frère qu'il a eu dans sa vieillesse, dont le + frère qui était né de la même mère est mort: il ne reste plus que + celui-là, et son père l'aime tendrement._ + + _Vous dîtes alors à vos serviteurs: Amenez-le moi, je serai bien aise + de le voir._ + + _Mais nous vous répondîmes, mon Seigneur: Cet enfant ne peut quitter + son père, car s'il le quitte, il le fera mourir._ + + _Vous dîtes à vos serviteurs: Si le dernier de vos frères ne vient + avec vous, vous ne verrez plus mon visage._ + + _Lors donc que nous fûmes retournés vers notre père votre serviteur, + nous lui rapportâmes tout ce que vous aviez dit, mon Seigneur._ + + _Et notre père nous ayant dit: Retournez pour nous acheter un peu de + blé;_ + + _nous lui répondîmes: Nous ne pouvons y aller. Si notre jeune frère y + vient avec nous, nous irons ensemble: mais à moins qu'il ne vienne, + nous n'osons nous présenter devant celui qui commande._ + + _Il nous répondit: Vous savez que j'ai eu deux fils de Rachel ma + femme._ + + _L'un d'eux étant allé aux champs, vous m'avez dit qu'une bête + l'avait dévoré, et il ne paraît plus jusqu'à cette heure._ + + _Si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive quelque + accident dans le chemin, vous accablerez ma vieillesse d'une + affliction qui la conduira dans le tombeau._ + + _Si je me présente donc à mon père votre serviteur, et que l'enfant + n'y soit pas, comme sa vie dépend de celle de son fils,_ + + _lorsqu'il verra qu'il n'est point avec nous, il mourra, et vos + serviteurs accableront sa vieillesse d'une douleur qui le mènera au + tombeau._ + + _Que ce soit donc plutôt moi qui sois votre esclave, puisque je me + suis rendu caution de cet enfant, et que j'en ai répondu à mon + père, en lui disant: Si je ne le ramène, je veux bien que mon père + m'impute cette faute, et qu'il ne me la pardonne jamais._ + + _Ainsi je demeurerai votre esclave, et servirai mon Seigneur en la + place de l'enfant, afin qu'il retourne avec ses frères._ + + _Car je ne puis pas retourner vers mon père sans que l'enfant soit + avec nous, de peur que je ne sois moi-même témoin de l'extrême + affliction qui accablera notre père._ + +JEANNETTE + +elle va au devant de la récitation. + + Joseph ne pouvait plus se retenir; + +MADAME GERVAISE + + _Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il était environné de + plusieurs personnes,_ + +JEANNETTE + +ne se retenant plus elle-même et saisissant d'autorité la récitation. + + _il commanda..._ + +elle recommence pour avoir la reconnaissance dans son plein. + + _Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il était environné de + plusieurs personnes, il commanda que l'on fît sortir tout le monde; + afin que nul étranger ne fût présent lorsqu'il se ferait connaître + à ses frères,_ + + + _Alors les larmes lui tombant des yeux, il éleva sa voix, qui fut + entendue des Égyptiens, et de toute la maison de Pharaon._ + + _Et il dit à ses frères: Je suis Joseph. Mon père vit-il encore?_ + + + + Je suis Joseph; je suis Joseph; je suis Jésus votre frère. + Qu'attendez-vous? _Mon père vit-il encore?_ + +MADAME GERVAISE + + _Mais ses frères ne purent point lui répondre, tant ils étaient + saisis de frayeur._ + +JEANNETTE + + _Il leur parla avec douceur, et leur dit: Approchez-vous de moi. Et + s'étant approchés de lui, il ajouta: Je suis Joseph votre frère que + vous avez vendu en Égypte._ + + _Ne craignez point et ne vous affligez point de ce que vous m'avez + vendu en ce pays-ci: car Dieu m'a envoyé en Égypte avant vous pour + votre salut._ + + _Il y a déjà deux ans que la famine a commencé sur la terre, et il en + reste encore cinq, pendant lesquels on ne pourra ni labourer ni + recueillir._ + + _Dieu m'a fait venir ici avant vous, pour vous conserver la vie, et + afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister._ + + _Ce n'est point par votre conseil que j'ai été envoyé ici, mais par + la volonté de Dieu, qui m'a rendu comme le père de Pharaon, le + maître de sa maison, et le prince de toute l'Égypte._ + + _Hâtez-vous d'aller trouver mon père, et dites-lui: Voici ce que vous + mande votre fils Joseph: Dieu m'a rendu le maître de toute + l'Égypte. Venez me trouver, ne différez point;_ + + _vous demeurerez dans la terre de Gessen, vous serez près de moi vous + et vos enfants; et les enfants de vos enfants; vos brebis, vos + troupeaux de boeufs, et tout ce que vous possédez._ + + _Et je vous nourrirai là parce qu'il reste encore cinq années de + famine, de peur qu'autrement vous ne périssiez avec toute votre + famille et tout ce qui est à vous._ + + _Vous voyez de vos yeux, vous et mon frère Benjamin, que c'est + moi-même qui vous parle de ma propre bouche._ + + _Annoncez à mon père quelle est cette gloire, et tout ce que vous + avez vu dans l'Égypte. Hâtez-vous de me l'amener._ + + _Et s'étant jeté au cou de Benjamin son frère pour l'embrasser, il + pleura; et Benjamin pleura aussi en le tenant embrassé._ + + _Joseph embrassa aussi tous ses frères, il pleura sur chacun d'eux; + et après cela ils se rassurèrent pour lui parler._ + + _Aussitôt il se répandit un grand bruit dans toute la Cour du Roi, + que les frères de Joseph étaient venus. Pharaon s'en réjouit avec + toute sa maison._ + + _Et il dit à Joseph qu'il donnât cet ordre à ses frères: Chargez vos + ânes de blé, retournez en Chanaan;_ + + _amenez de là votre père et toute votre famille, et venez me trouver. + Je vous donnerai tous les biens de l'Égypte, et vous serez nourris + de ce qu'il y a de meilleur dans cette terre._ + + _Ordonnez-leur aussi d'emmener des chariots de l'Égypte, pour faire + venir leurs femmes avec leurs petits enfants, et dites-leur: Amenez + votre père, et hâtez-vous de revenir le plus tôt que vous pourrez,_ + + _sans rien laisser de ce qui est dans vos maisons, parce que toutes + les richesses de l'Égypte seront à vous._ + + _Les enfants d'Israël..._ + +MADAME GERVAISE + + _Les enfants d'Israël firent ce qui leur avait été ordonné. Et Joseph + leur fit donner des chariots, selon l'ordre qu'il en avait reçu de + Pharaon, et des vivres pour le chemin._ + +JEANNETTE + + _Il commanda aussi que l'on donnât deux robes à chacun de ses frères; + mais il en donna cinq des plus belles à Benjamin, et trois cents + pièces d'argent._ + + _Il envoya autant d'argent et de robes pour son père, avec dix ânes + chargés de tout ce qu'il y avait de plus précieux dans l'Égypte, et + autant d'ânesses qui portaient du blé et du pain pour le chemin._ + +MADAME GERVAISE + + _Il renvoya donc ses frères, et leur dit en partant: Ne vous mettez + point en colère pendant le chemin._ + + _Ils vinrent donc de l'Égypte au pays de Chanaan vers Jacob leur + père._ + +JEANNETTE + + _Et ils lui dirent cette nouvelle; Votre fils Joseph est vivant et + commande dans toute la terre d'Égypte. Ce que Jacob ayant entendu, + il se réveilla comme d'un profond sommeil, et cependant il ne + pouvait croire ce qu'ils lui disaient._ + +MADAME GERVAISE + + _Ses enfants insistaient au contraire, en lui rapportant comment + toute la chose s'était passée. Enfin ayant vu les chariots, et tout + ce que Joseph lui envoyait, il reprit ses esprits;_ + +JEANNETTE + + _et il dit: Je n'ai plus rien à souhaiter, puisque mon fils Joseph + vit encore. J'irai et je le verrai avant que je meure._ + +MADAME GERVAISE + + _Israël partit donc avec tout ce qu'il avait, et vint au Puits du + jurement, et ayant immolé en ce lieu des victimes au Dieu de son + père Isaac,_ + + _il l'entendit dans une vision pendant la nuit, qui l'appelait, et + qui lui disait: Jacob, Jacob. Il lui répondit: Me voici._ + + _Et Dieu ajouta: Je suis le Dieu très puissant de votre père, ne + craignez point, allez en Égypte, parce que je vous y rendrai le + chef d'un grand peuple._ + + _J'irai là avec vous, et je vous en ramènerai lorsque vous en + reviendrez._ + +JEANNETTE + + _Joseph aussi vous fermera les yeux de ses mains._ + +MADAME GERVAISE + + _Jacob étant donc parti du Puits du jurement, ses enfants l'amenèrent + avec ses petits enfants et leurs femmes, dans les chariots que + Pharaon avait envoyés pour faire venir ce vieillard,_ + + _avec tout ce qu'il possédait au pays de Chanaan; et il arriva en + Égypte avec toute sa race;_ + + _ses fils, ses petits-fils, ses filles, et tout ce qui était né de + lui._ + + + + _Tous ceux qui vinrent en Égypte avec Jacob, et qui étaient sortis de + lui, sans compter les femmes de ses fils, étaient en tout soixante + et six personnes._ + + _Plus les deux enfants de Joseph qui lui étaient nés en Égypte. Ainsi + toutes les personnes de la maison de Jacob qui vinrent en Égypte, + furent au nombre de soixante et dix._ + +JEANNETTE + + _Or Jacob envoya Juda devant lui vers Joseph pour l'avertir de sa + venue, afin qu'il vînt au-devant de lui en la terre de Gessen._ + + _Quand Jacob y fut arrivé, Joseph fit mettre les chevaux à son + chariot, et vint au même lieu au-devant de son père: et le voyant + il se jeta à son cou, et l'embrassa en pleurant._ + + _Jacob dit à Joseph: Je mourrai maintenant avec joie, puisque j'ai vu + votre visage, et que je vous laisse après moi._ + +MADAME GERVAISE + + _Joseph dit à ses frères, et à toute la maison de son père: Je m'en + vais dire à Pharaon, que mes frères et tous ceux de la maison de + mon père sont venus me trouver de la terre de Chanaan où ils + demeuraient:_ + + _que ce sont des pasteurs de brebis qui s'occupent à nourrir des + troupeaux, et qu'ils ont amené avec eux leurs brebis, leurs boeufs + et tout ce qu'ils pouvaient avoir._ + + _Et lorsque Pharaon vous fera venir, et vous demandera: Quelle est + votre occupation?_ + + _vous lui répondrez: Vos serviteurs sont pasteurs depuis leur enfance + jusqu'à présent, et nos pères l'ont toujours été comme nous. Vous + direz ceci pour pouvoir demeurer dans la terre de Gessen; parce que + les Égyptiens ont en abomination tous les pasteurs de brebis._ + + + + _Joseph étant donc allé trouver Pharaon, lui dit: Mon père et mes + frères sont venus du pays de Chanaan, avec leurs brebis, leurs + troupeaux, et tout ce qu'ils possèdent, et ils se sont arrêtés en + la terre de Gessen._ + + _Il présenta aussi au Roi cinq de ses frères;_ + + _Et le Roi leur ayant demandé: A quoi vous occupez-vous? ils lui + répondirent: Vos serviteurs sont pasteurs de brebis, comme l'ont + été nos pères._ + + _Nous sommes venus passer quelque temps dans vos terres, parce que la + famine est si grande dans le pays de Chanaan, qu'il n'y a plus + d'herbe pour les troupeaux de vos serviteurs. Et nous vous + supplions d'agréer que vos serviteurs demeurent dans la terre de + Gessen._ + +JEANNETTE + + _Le Roi dit donc à Joseph: Votre père et vos frères vous sont venus + trouver._ + +MADAME GERVAISE + + _Vous pouvez choisir dans toute l'Égypte; faites-les demeurer dans + l'endroit du pays qui vous paraîtra le meilleur, et donnez-leur la + terre de Gessen. Que si vous connaissez qu'il y ait parmi eux des + hommes habiles, donnez-leur l'intendance sur mes troupeaux._ + + _Joseph introduisit ensuite son père devant le Roi, et il le lui + présenta. Jacob salua Pharaon, et lui souhaita toute sorte de + prospérité._ + + _Le Roi lui ayant demandé quel âge il avait:_ + +JEANNETTE + + _il lui répondit: Il y a cent trente ans que je suis voyageur, et ce + petit nombre d'années, qui n'est pas venu jusqu'à égaler celui des + années de mes pères, a été traversé de beaucoup de maux._ + +MADAME GERVAISE + + _Et après avoir souhaité toute sorte de bonheur au Roi, il se retira._ + + _Joseph selon le commandement de Pharaon, mit son père et ses frères + en possession de Ramessès dans le pays le plus fertile de l'Égypte._ + + _Et il les nourrissait avec toute la maison de son père, donnant à + chacun ce qui lui était nécessaire pour vivre._ + + _Car le pain manquait dans tout le monde, et la famine affligeait + toute la terre; mais principalement l'Égypte et le pays de Chanaan._ + + + + _Israël demeura donc en Égypte, c'est-à-dire, dans la terre de + Gessen, dont il jouit comme de son bien propre, et où sa famille + s'accrut et se multiplia extraordinairement._ + + _Il y vécut dix-sept ans; et tout le temps de sa vie fut de cent + quarante-sept ans._ + + _Comme il vit que le jour de sa mort approchait, il appela son fils + Joseph, et lui dit: Si j'ai trouvé grâce devant vous, mettez votre + main sous ma cuisse, et donnez-moi cette marque de la bonté que + vous avez pour moi, de me promettre avec vérité, que vous ne + m'enterrerez point dans l'Égypte;_ + + _mais que je reposerai avec mes pères; que vous me transporterez hors + de ce pays, et me mettrez dans le sépulcre de mes ancêtres. Joseph + lui répondit: Je ferai ce que vous me commandez._ + + _Jurez-le moi donc, dit Jacob. Et pendant que Joseph jurait, Israël + adora Dieu, se tournant vers le chevet de son lit._ + + + + _Après cela on vint dire un jour à Joseph que son père était malade: + alors prenant avec lui ses deux fils, Manassé, et Ephraïm, il + l'alla voir._ + + _On dit donc à Jacob: Voici votre fils Joseph qui vient vous rendre + visite. Jacob reprenant ses forces se mit sur son séant dans son + lit._ + + + + _Et_ + + _Il leur fit aussi ce commandement, et leur dit: Je vais être réuni à + mon peuple; ensevelissez-moi avec mes pères dans la caverne double + qui est dans le champ d'Ephron Hethéen._ + + _qui regarde Mambré au pays de Chanaan, et qu'Abraham acheta d'Ephron + Hethéen, avec tout le champ où elle est, pour y avoir son sépulcre._ + + _C'est là qu'il a été enseveli avec Sara sa femme. C'est aussi où + Isaac a été enseveli avec Rébecca sa femme, et où Lia est encore + ensevelie._ + + _Après avoir achevé de donner ces ordres et ces instructions à ses + enfants, il joignit ses pieds sur son lit, et mourut; et il fut + réuni avec son peuple._ + + + + _Un homme avait douze fils._ Telle fut, mon enfant, + Ce fut la première fois qu'un enfant s'est perdu. + Ce fut la première fois qu'une brebis s'est perdue. + Ce fut la première fois qu'une drachme s'est perdue. + + + + Mais cette drachme que l'on avait égarée, + Mais cette brebis qui s'était égarée, + Mais cet enfant, ce fils qui s'était égaré + Fut retrouvé sur le trône, + Gouvernant la maison de Pharaon + Et ravitaillant tout le royaume d'Égypte. + Et celui de Jésus au contraire, (c'est toujours le contraire), + Celui de Jésus, l'enfant perdu par Jésus, + Dans la parabole de Jésus, + Celui de Jésus fut retrouvé qui revenait de gouverner un troupeau de + porcs. + Et je pense que ses trente ou quarante cochons, + Il les ravitaillait de glands et peut-être de quelque sale pâtée. + C'est ainsi, mon enfant. Ainsi est l'ancien, ainsi est le nouveau + testament. + Dans l'ancien testament il est plus souvent question du trône. + Et dans le nouveau testament il est plus souvent question de garder + les cochons. + (Et les autres animaux, qui ne sont pas moins nobles). + + + Dans l'ancien testament il y a toujours une vue, une pensée vers le + commandement. + Et dans le nouveau testament il y a toujours une pensée, + Une arrière-pensée vers le service au contraire + Et vers la servitude. + + + + Dans l'ancien testament il y a toujours un regard, une pensée vers le + gouvernement. + Et dans le nouveau testament il y a toujours un regard, une pensée + vers l'obéissance + Et vers la simple condition. + Vers la simple condition de sujet. + Vers la simple condition d'homme. + + + + Ou s'il y a une pensée vers un commandement, et vers un gouvernement, + et vers un royaume, + Dans le nouveau testament c'est vers un commandement et vers un + gouvernement et vers un royaume + Qui n'est point le gouvernement et le commandement d'un royaume + d'Égypte. + + + + Et dans le nouveau testament il n'y a de pensée que pour un royaume + qui n'est pas de ce monde. + + + + Dans l'ancien testament il y a toujours une pensée vers les + richesses, vers les trésors d'Égypte et de Babylonie, + Vers les talents d'or et d'argent. + Et les richesses, et le trône, et le royaume, et le gouvernement et + le commandement + Sont présentées comme le couronnement. + Dans le nouveau testament il y a toujours une pensée, + La pensée secrète est vers l'épreuve, et vers la misère, et vers la + pauvreté. + Et c'est elle l'épreuve, et c'est elle la misère, et c'est elle la + pauvreté + Qui est toujours présentée, + Qui est le faîte et le couronnement. + + + + C'est elle qui est la dame et la très chère et la très sainte + pauvreté. + + + + Dans l'ancien testament on redoute toujours, il y a toujours une + pensée + De redoutement vers la famine de la faim. + Dans le nouveau testament on redoute toujours + Une autre faim inapaisée, + Il y a toujours une pensée + De redoutement vers une autre famine d'une autre faim. + Car c'est une spirituelle famine. + D'une faim spirituelle. + + + + Ainsi marche l'ancien testament devant le nouveau testament. + Ainsi les histoires marchent devant les similitudes. + Et les hymnes et les prières et les psaumes + Devant les hymnes et les prières et les oraisons + Et la lente et la longue lignée des prophètes + Devant les bataillons serrés, + Devant les bataillons carrés + Des saints. + + + + Ainsi marche le gouvernement des biens de ce monde + Avant le gouvernement des biens qui ne sont pas de ce monde. + + + + Ainsi marche le commandement charnel + Avant le commandement spirituel. + + + + Ainsi le royaume temporel + Marche avant le royaume éternel. + + + + Et ainsi les tentes du peuple d'Israël se sont plantées dans le désert + Des siècles et des siècles avant que les basiliques, + Avant que les églises, avant que les cathédrales + Se soient plantées au sol de France. + + + + Et dans l'ancien testament il s'agit d'emplir des sacs de blé, il y + a, (toujours), + une pensée sur les sacs de blé. + Et après ça il s'agit, (dans l'ancien testament), + Ces sacs pleins il s'agit de les empiler dans les greniers à blé. + Mais dans le nouveau testament il s'agit de bien autres sacs et de + bien autres greniers. + Car il s'agit, dans le nouveau testament il s'agit, ce sont + Des sacs de misère, des sacs d'épreuves, des sacs de misères. + Et des sacs à mettre les vertus et les mérites et les grâces + Que l'on a récoltées comme on a pu + Pour les années de disette + Et ce sont enfin + Les greniers éternels + + + + Et dans l'ancien testament c'est le père qui finit par venir trouver + son fils + Et qui le retrouve plein de gloire + Tout vêtu. + Mais dans le nouveau testament c'est le fils tout nud + Qui finit par venir trouver son père + + + + Ainsi l'ancien testament est l'appariteur et le fourrier + Et le préparateur et l'annonciateur du nouveau testament. + C'est lui qui lui prépare les voies, c'est lui qui lui fait sa maison. + C'est l'ancien testament qui fait dans le désert + La longue voie temporelle. + C'est l'ancien testament qui patiemment bâtit + La maison temporelle. + _Voici, j'envoie mon ange devant ta face, qui préparera ton chemin + devant toi._ + + + + Et aussi l'ancien testament est comme une image qui marche devant le + nouveau testament. + Et comme une image en même temps il est très fidèle et en même temps + il est à l'envers. + Il est contraire. Ainsi est l'histoire sainte. + Le testament charnel est une histoire, une image du testament + spirituel. + L'ancien testament temporel est une image du nouveau testament + éternel. + Et dans le nouveau testament s'il s'agit de gloire, + Il s'agit d'une gloire qui ne se ramasse guère sur les trônes, + (Excepté saint Louis et le trône de France). + + + + Tout l'ancien testament est une figure, une image d'ensemble et de + détail + Très fidèle, très exacte, + (Mais fidèlement inverse, exactement inverse), + Du nouveau testament dans son ensemble et dans son détail. + Dans l'ancien testament la création est au seuil, + Au commencement qui est le commencement du monde. + Et dans le nouveau testament le jugement est à la fin. + Le jugement qui est proprement le contraire de la création, + Le pied opposé, qui est proprement une contre-création. + Car dans la création j'ai fait le monde, + (Temporel) + Et dans le jugement je le défais. + Ainsi le jugement est proprement le contraire et ce qui balance la + création. + Ce que l'on peut mettre, ce qui est en face de la création. + + + + J'ai découpé le temps dans l'éternité, dit Dieu. + Le temps et le monde du temps. + La création fut le commencement et le jugement sera la fin. + (Du temps) (Du monde du temps). + C'est exactement une symétrie, un balancement. + Ce que j'ai ouvert, je le fermerai. + Le jour de la création (les six jours) j'ai ouvert un certain monde + (On le connaît de reste) + (On le sait, on en a assez parlé) + Enfin la première heure du premier des six jours de la création j'ai + commencé une certaine histoire, + Et le jour du jugement je la fermerai. + Or tout l'ancien testament part de ce jugement que je fis de créer. + Et tout le nouveau testament va vers ce jugement que je ferai de + juger. + Ainsi l'ancien testament est symétrique au nouveau. + Et (contre) balance le nouveau. + Et tout l'ancien testament part de cette création. + Et tout le nouveau testament va vers ce jugement + Et dans l'ancien testament le Paradis est au commencement. + Et c'est un Paradis terrestre. + Mais dans le nouveau testament le Paradis est à la fin. + Et je vous le dis c'est un Paradis + céleste. + Et tout l'ancien testament va vers Jean le Baptiste et vers Jésus. + Mais tout le nouveau testament vient de Jésus. + C'est comme une belle voûte qui monte des deux côtés vers la clef de + voûte. + Et Jésus est la clef de voûte. Ainsi est la voûte de cette nef. + Et la pierre qui monte suivant la courbe de cette nef, + Décidant, dessinant, d'avance et à mesure, la courbe de cette voûte, + Formant la courbe de cette voûte, + La pierre qui monte du bas s'avance hardiment, + Et fidèlement et sûrement, + En toute sécurité sans aucune inquiétude, + Parce que montante elle sait très bien + Qu'elle trouvera la clef de voûte exacte au rendez-vous, + A la juste intersection, au sacré croisement et la clef de voûte, + c'est Jésus. + Et ensemble toute la voûte soutient et porte et hausse et maintient + la clef + Comme une énorme épaule ronde qui sans cou soutiendrait une seule + tête mais la clef seule, + La clef qui parachève, + Seule aussi ensemble est ce qui soutient seule la voûte et le tout. + Et la dernière pierre avant la clef est Jean le Baptiste. + Mais la première pierre après la clef est Pierre le fondateur. + _Tu es Pierre et sur cette pierre._ + Et il fut crucifié la tête en bas, + C'est-à-dire en redescendant. + Et comme la pierre est quadrangulaire, + Il y a les quatre angles et les quatre lignes du carré. + Et l'on dit _selon Matthieu, selon Marc, selon Luc, selon Jean,_ + C'est-à-dire _en suivant la ligne de Matthieu, en suivant la ligne de + Marc, en suivant la ligne de Luc,_ + Et _en suivant la ligne de Jean._ + Et aux quatre coins sont assis le jeune homme, le lion, le taureau et + l'aigle. + Car l'Église est quadrangulaire, + Comme elle est lapidaire étant fondée sur la quadrangulaire + Pierre. + + + + Et encore l'ancien testament est tout linéaire. + C'est une longue, c'est une grêle ligne des prophètes. + Et les prophètes y viennent l'un après l'autre + Comme les peupliers viennent l'un après l'autre dans cette belle + lignée. + Dans cette belle avenue de peupliers. + Et tout l'ancien testament c'est cette belle, cette longue avenue de + peupliers. + Venue des profondeurs de la plaine et marchant droit sur la plaine. + Cette longue avenue, cette longue lignée fidèle + (Sans largeur). + Les peupliers y sont placés l'un après l'autre, les prophètes y sont + placés l'un après l'autre. + Sur la rangée double. + Venante, sortie, venue des profondeurs de l'horizon la noble allée, + La fidèle, la directe allée droite linéaire + Droite l'avenue s'avance sur la plaine droite. + Car elle sait où elle va. + Et elle ne va pas moins que. + Directement elle va droit au seuil du château. + Et elle conduit, et elle amène, et elle introduit le regard et le pas. + Elle seule conduit au seuil mais elle ne franchit pas le seuil, elle + ne passe pas le pas de la porte. + Elle ne se prolonge pas à l'intérieur du château. + Mais le quadrangulaire château du nouveau testament + S'ouvre à ce seuil et la longue allée de peupliers ne s'y continue + pas. + Mais la cour d'honneur s'y ouvre, et les bâtiments du château. + Et le beau perron pour monter et les quadrangulaires murailles. + Et ainsi le nouveau testament a une dimension de plus. + Car l'ancien testament est une ligne + Mais le nouveau couvre une surface. + + + + Ou encore l'ancien testament est cette fine, cette grêle + Cette uniquement fidèle allée de peupliers, + Perdue dans la plaine rase + Mais le nouveau testament est le solide parc du château. + Le robuste bois de chênes, carré, + Bien clos derrière ses quadrangulaires murailles, + Et qui couvre toute la surface. + + + + Ou encore l'ancien testament est cette voûte qui monte en une seule + arête, + En une seule nervure et le nouveau testament + C'est la même voûte qui retombe, + Qui redescend en toute une nappe. + Et l'arête qui monte part de la terre et c'est une arête charnelle. + Mais cette nappe qui redescend vient de l'esprit + Et c'est une nappe spirituelle. + Et l'arête et la nervure qui monte part du temps et est une + temporelle arête. + Mais la nappe qui redescend vient de l'éternité et c'est + Une éternelle nappe. + + + + Et la clef de cette mystique voûte. + La clef elle-même + Charnelle, spirituelle, + Temporelle, éternelle, + C'est Jésus, + Homme, + Dieu. + + + + Et la création fut une sorte d'ouverture du temps et de fermeture en + quelque sorte de l'éternité. + Or le jugement sera proprement la fermeture du temps + Et la totale et la définitive + Réouverture de l'éternité. + + + + Ou encore l'ancien testament est le lac profond qui reflète la haute + forêt. + Et la forêt est toute dans le lac mais elle n'y est pas. + Et le lac sombre et le lac profond est enfoncé dans la terre. + Et dans le lac le ciel est au fond. + Mais vers le haut la haute forêt. + Partant du bord du lac. La haute forêt réelle. + Hausse une tête réelle. + Fait monter une sève réelle. + Vers le seul profond ciel réel. + + + + On envoie les enfants à l'école, dit Dieu. + Je pense que c'est pour oublier le peu qu'ils savent. + On ferait mieux d'envoyer les parents à l'école. + C'est eux qui en ont besoin. + Mais naturellement il faudrait une école de moi. + Et non pas une école d'hommes. + + + + On croit que les enfants ne savent rien. + Et que les parents et que les grandes personnes savent quelque chose. + Or je vous le dis, c'est le contraire. + (C'est toujours le contraire). + Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui ne savent rien. + Et ce sont les enfants qui savent + Tout. + + + + Car ils savent l'innocence première. + Qui est tout. + + + + Le monde est toujours à l'envers, dit Dieu. + Et dans le sens contraire. + Heureux celui qui resterait comme un enfant + Et qui comme un enfant garderait + Cette innocence première. + + + + Mon fils le leur a assez dit. + Sans aucun détour et sans aucune atténuation. + Car il parlait net et ferme. + Et clair. + Heureux non pas même, non pas seulement celui + Qui serait comme un enfant, qui resterait comme un enfant. + Mais proprement heureux celui qui est (un) enfant, qui reste un + enfant. + Proprement, précisément l'enfant même qu'il a été. + Puisque justement il a été donné à tout homme + D'être. + Puisqu'il est donné à tout homme d'avoir été + Un jeune enfant laiteux. + + + + Puisqu'il a été donné à tout homme cette bénédiction. + Cette grâce unique. + + + + Et le royaume du ciel n'est pas à un moindre prix. + A un autre prix. + Mon fils le leur a assez dit. + Et en termes assez exprès. + + + + Le royaume du ciel ne sera que pour eux. + Et il n'y en aura que pour eux. + _A cette heure-là s'approchèrent les disciples de Jésus, disant: Qui, + penses-tu, est plus grand dans le royaume des cieux?_ + + _Et appelant Jésus un petit enfant, le plaça au milieu d'eux,_ + + _Et dit: En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez + point, et ne vous rendez point comme ces petits enfants, vous + n'entrerez pas dans le royaume des cieux._ + + _Quiconque donc se sera humilié comme ce petit enfant, voilà celui + qui est plus grand dans le royaume des cieux._ + + _Et celui qui reçoit un tel enfant en mon nom, me reçoit._ + + _Mais celui qui aura scandalisé un seul de ces tout petits qui + croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'on lui pende au cou une + meule d'âne, et qu'on le jette au profond de la mer._ + + + + On a des écoles, dit Dieu. Je pense que c'est pour désapprendre + Le peu que l'on sait. + La vie aussi est une école, disent-ils. On y apprend tous les jours. + Je la connais, cette vie qui commence au baptême et qui finit à + l'extrême-onction. + C'est une usure perpétuelle, une constante, une croissante + flétrissure. On descend tout le temps. + Heureux celui qui peut rester tel que le jour de son baptême + Et de sa première communion. La vie commence au baptême, dit Dieu. + Sera-t-il dit qu'elle finit à la première. + Et non point à la dernière communion. + + + Sera-t-il dit que l'homme finit à sa première communion. + Et non point au viatique, qui est sa dernière communion. + + + + Ils s'emplissent d'expérience, disent-ils; ils gagnent de + l'expérience; ils apprennent la vie; de jour en jour ils amassent + de l'expérience. Singulier trésor, dit Dieu + Trésor de vide et de disette. + Trésor de la disette des sept années, trésor de vide et de + flétrissure et de vieillissement. + Trésor de rides et d'inquiétudes. + Trésor des années maigres. Accroissez-le, ce trésor, dit Dieu. Dans + des greniers vides + Vous entasserez des sacs vides + D'une Égypte vide. + Vous accroissez le trésor de vos peines et de vos misères. + Et les sacs de vos soucis et de vos petitesses. + Vous acquérez de l'expérience, dites-vous, vous accroissez votre + expérience. + Vous allez toujours en descendant, dit Dieu, vous allez toujours en + diminuant, vous allez toujours en perdant. + Vous allez toujours en pente. Vous allez toujours en vous flétrissant + et en vous ridant et en vieillissant. + Et vous ne remonterez jamais cette pente. + Ce que vous nommez l'expérience, votre expérience, moi je le nomme + La déperdition, la diminution, le décroissement, la perte de + l'espérance. + + Car je le nomme la déperdition prétentieuse, + La diminution, le décroissement, la perte de l'innocence. + + + + Et c'est une dégradation perpétuelle. + + + + Or c'est l'innocence qui est pleine et c'est l'expérience qui est + vide. + C'est l'innocence qui gagne et c'est l'expérience qui perd. + + C'est l'innocence qui est jeune et c'est l'expérience qui est vieille. + C'est l'innocence qui croît et c'est l'expérience qui décroît. + + C'est l'innocence qui naît et c'est l'expérience, qui meurt. + C'est l'innocence qui sait et c'est l'expérience qui ne sait pas. + + C'est l'enfant qui est plein et c'est l'homme qui est vide. + Vide comme une courge vide et comme un tonneau vide: + + Voilà, dit Dieu, ce que j'en fais, de votre expérience. + + + + Allez, mes enfants, allez à l'école. + Et vous, hommes, allez à l'école de la vie. + Allez apprendre + A désapprendre. + + + + Toute histoire s'est jouée deux fois, dit Dieu. Une fois en juiverie. + Et une fois en chrétiennerie. L'enfant (Jésus) s'est joué deux fois. + Une fois en Benjamin et une fois dans l'enfant Jésus. + Et l'enfant perdu et la brebis perdue et la drachme perdue s'est + jouée deux fois. + Et la première fois ce fut dans Joseph, _je suis Joseph votre frère_. + Il fallait que cela fût joué, dit Dieu. Et deux fois plutôt qu'une. + Car il y a dans l'enfant, car il y a dans l'enfance une grâce unique. + Une entièreté, une premièreté + Totale. + Une origine, un secret, une source, un point d'origine. + Un commencement pour ainsi dire absolu. + Les enfants sont des créatures neuves. + Eux aussi, eux surtout, eux premiers ils prennent le ciel de force. + _Rapiunt_, ils ravissent. Mais quelle douce violence. + Et quelle agréable force et quelle tendresse de force. + Comme un père endure volontiers + Comme il aime à endurer les violences de cette force, + Les embrassements de cette tendresse. + Pour moi, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde + Qu'un gamin d'enfant qui cause avec le bon Dieu + Dans le fond d'un jardin. + Et qui fait les demandes et les réponses (C'est plus sûr). + Un petit homme qui raconte ses peines au bon Dieu + Le plus sérieusement du monde. + Et qui se fait lui-même les consolations du bon Dieu. + Or je vous le dis ces consolations qu'il se fait. + Elles viennent directement et proprement de moi. + + + + Je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde, dit Dieu. + Qu'un petit joufflu d'enfant, hardi comme un page, + Timide comme un ange, + Qui dit vingt fois bonjour, vingt fois bonsoir en sautant. + Et en riant et en (se) jouant. + Une fois ne lui suffit pas. Il s'en faut. Il n'y a pas de danger. + Il leur en faut, de dire bonjour et bonsoir. Ils n'en ont jamais + assez. + C'est que pour eux la vingtième fois est comme la première. Ils + comptent comme moi. + C'est ainsi que je compte les heures. + + + + Et c'est pour cela que toute l'éternité et que tout le temps + Est (comme) un instant dans le creux de ma main. + + + + Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant sa prière, + dit Dieu. + Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde. + Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde. + Et pourtant j'en ai vu des beautés dans le monde + Et je m'y connais. Ma création regorge de beautés. + Ma création regorge de merveilles. + Il y en a tant qu'on ne sait pas où les mettre. + J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler sous mes pieds + comme les sables de la mer. + J'ai vu des journées ardentes comme des flammes. + Des jours d'été de juin, de juillet et d'août. + J'ai vu des soirs d'hiver posés comme un manteau. + J'ai vu des soirs d'été calmes et doux comme une tombée de paradis + Tout constellés d'étoiles. + J'ai vu ces coteaux de la Meuse et ces églises qui sont mes propres + maisons. + Et Paris et Reims et Rouen et des cathédrales qui sont mes propres + palais et mes propres châteaux. + Si beaux que je les garderai dans le ciel. + J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de chrétienté. + J'ai entendu chanter la messe et les triomphantes vêpres. + Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France. + Qui sont plus beaux que tout. + J'ai vu la profonde mer, et la forêt profonde, et le coeur profond de + l'homme. + J'ai vu des coeurs dévorés d'amour + Pendant des vies entières + Perdus de charité. + Brûlant comme des flammes. + J'ai vu des martyrs si animés de foi + Tenir comme un roc sur le chevalet + Sous les dents de fer. + (Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute une vie + Par foi + Pour son général (apparemment) absent). + J'ai vu des martyrs flamber comme des torches + Se préparant ainsi les palmes toujours vertes. + Et j'ai vu perler sous les griffes de fer + Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des diamants. + Et j'ai vu perler des larmes d'amour + Qui dureront plus longtemps que les étoiles du ciel. + Et j'ai vu des regards de prière, des regards de tendresse, + Perdus de charité + Qui brilleront éternellement dans les nuits et les nuits. + Et j'ai vu des vies tout entières de la naissance à la mort, + Du baptême au viatique, + Se dérouler comme un bel écheveau de laine. + Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le + monde + Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prière + Sous l'aile de son ange gardien + Et qui rit aux anges en commençant de s'endormir. + Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n'y comprend plus rien + Et qui fourre les paroles du _Notre Père_ à tort et à travers + pêle-mêle dans les paroles du _Je vous salue Marie_. + Pendant qu'un voile déjà descend sur ses paupières + Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix. + J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis. + Je n'ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent je ne connais + rien de si beau dans le monde + Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prière + (Que ce petit être qui s'endort de confiance) + Et qui mélange son _Notre Père_ avec son _Je vous salue Marie_. + Rien n'est aussi beau et c'est même un point + Où la sainte Vierge est de mon avis. + Là-dessus. + Et je peux bien dire que c'est le seul point où nous soyons du même + avis. Car généralement nous sommes d'un avis contraire. + Parce qu'elle est pour la miséricorde. + Et moi il faut bien que je sois pour la justice. + + + + Aussi, dit Dieu, comme je comprends mon fils. Mon fils le leur a + assez dit. (Or il faut entendre toutes les paroles de mon fils au + pied de la lettre). _Sinite parvulos._ Laissez venir. + _Sinite parvulos venire ad me._ Laissez les tout petits venir à moi. + Les petits enfants. + _Alors lui furent offerts des tout petits pour qu'il leur imposât les + mains, et priât. Or les disciples les rabrouaient._ + + + _Mais Jésus leur dit: Laissez les tout petits, et ne les empêchez + point de venir à moi: talium est enim regnum coelorum. De tels en + effet est le royaume des cieux._ Aux tels, aux comme eux appartient + le royaume des cieux. + + + _Et quand il leur eut imposé les mains, il s'en alla._ + + + + Vous autres hommes, (dit Dieu), essayez donc seulement de faire un + mot d'enfant. + Vous savez bien que vous ne pouvez pas. + Et non seulement vous ne pouvez pas en faire. + Pas même un seul, mais quand on vous en fait + Vous ne pouvez pas même les retenir. Quand un mot d'enfant éclate + parmi vous + Vous vous récriez, vous éclatez vous-mêmes d'une admiration + Sincère et profonde et qui vous rachèterait et à laquelle je rends + justice. + Et vous dites, de partout vous dites, + Vous dites des yeux, vous dites de la voix, + Vous riez, vous dites en vous-mêmes et vous dites tout haut à table: + Il est bon, celui-là, je le retiens. Et vous vous jurez + D'en faire part à vos amis, de le dire à tout le monde, + Tant vous avez d'orgueil pour vos enfants (je ne vous en veux pas, + dit Dieu. + C'est encore ce que vous avez de meilleur et c'est ce qui vous + rachèterait). + Vous croyez que vous allez facilement le rapporter. + Mais quand vous allez tout flambants pour le rapporter, + Vous vous apercevez que vous ne le savez plus. + Et non seulement cela, mais que vous ne pourrez plus le retrouver. Il + s'est évanoui de votre mémoire. + C'est une eau trop pure qui a fui de votre sale mémoire, de votre + mémoire souillée. + Qui a voulu fuir, qui n'a pas voulu y rester. + Vous vous rendez très bien compte qu'il était à une certaine place, + qu'il avait un certain goût, + Qu'il était là, qu'il occupait cette certaine place, qu'il était dans + cette région, qu'il tenait cette place, qu'il avait un certain + volume. Mais vous avez la sensation nette + Qu'il est parti ou plutôt qu'il est reparti et qu'il ne reviendra + jamais plus, + Que d'ailleurs vous étiez parfaitement indigne + Qu'il demeurât et vous restez bouche bée et vous avez parfaitement la + sensation + Que vous seriez parfaitement incapable de le retrouver, + C'est-à-dire de le faire revenir, + Parce que c'est d'une tout autre qualité d'âme. + + + + Et vous le sentez bien, que c'est ainsi, que c'est juste, et que rien + n'y reviendra, et que rien n'y fera plus. + Et que c'est votre ancienne âme, + ô hommes, + qui a passé, + + + + Hommes malins alors vous ne faites plus le malin. + Hommes savants alors vous ne faites plus le savant. + Hommes qui avez été à l'école alors vous ne savez plus rien + Et vous n'avez plus qu'à courber le front + (C'est d'ailleurs ce que vous faites, il faut vous rendre cette + justice) + Quand un mot d'enfant passe dans le cercle de famille, + Quand un mot d'enfant + Tombe + Dans le fatras quotidien, + Dans le bruit quotidien, + (Dans le soudain silence) + Dans le recueillement soudain + De la table de famille. + O hommes et femmes assis à cette table soudain courbant le front vous + écoutez passer + Votre ancienne âme. + + + + Quand un mot d'enfant tombe + Comme une source, comme un rire, + Comme une larme dans un lac. + + + + O hommes et femmes assis à cette table soudain courbant le front, + l'oeil fixe, et les doigts immobiles et arrêtés et légèrement + tremblants sur le morceau de pain, + Les doigts agités d'un léger tremblement, la respiration arrêtée, + Vous écoutez passer + Votre ancienne âme. + + + + Une voix est venue, + Hommes à table, + Comme d'une autre création même. + + + + Une voix est montée, + Hommes à table, + Une voix est venue, + C'est d'un monde où vous étiez. + + + + Une source a jailli, + Hommes à table, + C'est la source de votre première âme. + Vous aussi vous avez ainsi parlé. + + + + Vous étiez d'autres hommes, hommes à table. + Vous étiez d'autres êtres, hommes à table. + Vous étiez des enfants comme eux. + + + + Vous faisiez des mots d'enfants, hommes à table. + Allez donc à présent faire des mots d'enfants. + + + + Un mot est passé, un mot est monté, un mot est venu, hommes à table. + Un mot est tombé dans le silence de votre table. + Et soudain vous avez reconnu. + Et soudain vous avez salué. + Votre ancienne âme. + + + + Un mot a jailli étourdi. + Un mot a volé étourneau. + _Hastis musars._ + Et frémissants vous avez senti passer + Toute la jeunesse + Du vieux + Dieu. + + + + Ils sont le lait et le miel, dit Dieu, une innocence dont on n'a pas + idée. (Et les hommes sont le pain et le vin). + Lavés de l'eau ils sont comme une autre chair, n'étant pas seulement + d'une autre âme. + D'une autre qualité d'âme. + Lavés de l'eau ils sont une autre nourriture, une chair plus tendre, + ils sont le lait même et le miel. + + + + Et l'homme, Hommes à la sainte Table, Hommes à la Table éternelle, + L'Homme est le Pain et le Vin + L'Homme est une nourriture plus forte, une nourriture virile. + Mais l'enfant est une blanche nourriture, une pure nourriture, une + nourriture plus tendre. + Et le Pain et le Vin sont des Nourritures adultes, de dures + Nourritures d'homme. + Et ce Vin venait de cette Grappe. Mais ce lait et ce miel venaient + des ruisseaux mêmes. + _Et étant allés jusqu'au Torrent-de-la-Grappe de raisin, ils + coupèrent une branche de vigne avec sa grappe, que deux hommes + portèrent sur un levier. Ils prirent aussi des grenades et des + figues de ce lieu-là,_ + + _qui fut appelé depuis Nehel-escol, le Torrent-de-la-Grappe, parce + que les enfants d'Israël emportèrent de là cette grappe de raisin._ + + + + _Ils leur dirent: Nous avons été dans le pays où vous nous avez + envoyés, et où coulent véritablement des ruisseaux de lait et de + miel, comme on le peut connaître par ces fruits._ + + _Mais elle a des habitants très forts, et de grandes villes fermées + de murailles. Nous y avons vu la race d'Enac._ + + + + _Sinite parvulos venire ad me. + Talium est enim regnum coelorum_ c'est le mot de mon fils. + Mais ce n'est pas seulement le mot de mon fils. C'est mon mot. + Quel engagement, l'Église, ma fille l'Église me le fait reprendre + Et me le fait dire (or je ne démentirai jamais une liturgie. + Une prière, une oraison de ma fille l'Église). + Par l'Église, par le ministère du prêtre j'ai repris l'engagement, + j'ai repris le mot de mon fils: + _Laissez venir à moi les tout petits. + Des tels est en effet le royaume des cieux._ + Ainsi ma liturgie romaine se noue à ma prédication centrale et + cardinale + Et à ma prophétie judéenne. + Et la chaîne est juive et romaine en passant par un gond, par une + articulation. + Par une origine centrale. + Tout est annoncé par ma prophétie juive. + Tout au centre, tout au coeur est réalisé, tout est consommé par mon + fils. + Tout est consommé, tout est célébré par ma liturgie romaine. + + Le prophète juif prédit. + Mon fils dit. + Et moi je redis. + + Et on me fait redire. + + + + Et il y a un rappel, un écho, un report et comme un retour, qui est + saint Louis. + Je veux dire: Il y a un rappel, un écho, un report et comme un retour + qui sont les saints. + + + + Il y a un reflet. + + + + Il y a une lumière avant, une lumière pendant, une lumière, un reflet + après. + + + + On a été trois fois en Égypte, dit Dieu. Et une fois c'est Joseph. + Et une fois c'est Jésus. + Et une fois c'est saint Louis. + + + + On a été trois fois en Égypte et c'est une terre singulière. + + + + Et une fois c'était Joseph conduisant Jacob c'est-à-dire Israël. + Et une fois ce fut le Joseph conduisant Jésus. + Et une fois ce fut saint Louis conduisant Joinville + Et le menu peuple de France et les autres barons français. + + + + Singulière Égypte, dit Dieu, singulière destinée de cette Égypte + temporelle. + Haute et triple destinée. On y fit trois voyages. + Une fuite. Une fuite. Une croisade. + Une entrée. Une retraite. Une croisade. + Un enfant vendu. Un enfant en fuite. Un roi en croisade. + Un ministre du roi. Un roi sur son âne. Un roi en prison. + O théâtre d'Égypte, on y a joué trois fois. + + + + Une fois avant. Une fois pendant. Une fois après. + + + + Longue destinée temporelle, dit Dieu, patience temporelle, en vérité + cette terre a été fort honorée. + Les pas ont marché dans les pas, dit Dieu, le talon juste dans le + talon et les pieds ont retrouvé leur propre trace. + C'est un pays de désert, dit Dieu, du moins on le dit. + Ou plutôt c'est une grasse vallée longue toute bordée, toute entourée + de déserts et l'on n'y accède point autrement que par le désert et + le sable. + Mais sur ce sable les traces ne se sont point effacées et les pieds + ont retrouvé la trace des pieds. + Les pieds nouveaux sont retombés juste dans les pieds antiques. + O terre antique, de loin en loin par le désert, par la mer le + voyageur est venu. + Des siècles passaient, ô terre antique, des siècles d'intervalle, et + tout paraissait oublié. + Mais après des siècles d'intervalle par le désert, par la mer ton roi + revenait, ô terre antique, ton roi voyageur. + Et les pieds n'hésitaient point pour se poser dans la trace des pieds. + Ton roi est venu trois fois, ô terre antique, ô terre destinée. + + La première fois c'était un petit garçon vendu esclave + A des marchands + Et tu en fis le ministre de ton roi. + + La deuxième fois c'était un petit garçon qu'on faisait fuir à dos + d'âne. + Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois. + + _Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait._ Et la + troisième fois c'était + le roi de France, + Récemment débarqué de ses royales + Galères. + + + + Des siècles et des siècles passaient, ô terre d'Égypte, des siècles + d'intervalle, + Et tout paraissait oublié. + Mais toujours ton roi est revenu + Au rendez-vous. + + + + Terre antique, au coeur fertile, au front couronné de sables, + Nul sable jamais n'a effacé, + Terre antique nul sable n'effacera + La trace de ces pas. + + + + Terre antique entourée, terre antique cernée d'un infranchissable + Sable, désert aux plis infranchissables tu as été franchi trois fois. + Terre antique trois fois ton roi + A trouvé le chemin de ton coeur. + + + + Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu t'endors dans un + long sommeil mais tu as été réveillée trois fois. + + + + Et une fois c'était un petit juif. + Et une fois c'était un petit juif. + Et une fois c'était un baron français. + + + + Et la première fois c'était le Prophète. + Et la troisième fois c'était le Saint. + Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Prophète et le + Saint. + + + + O terre antique, terre d'Égypte tu parais dormir, mais tu as été + honorée trois fois. + + + + Et la première fois c'était sous l'ancienne loi, + Presque au commencement de l'ancienne loi. + + Et la deuxième fois; et la troisième fois c'était sous la loi + nouvelle, + Dans la floraison de la loi nouvelle. + + Mais la deuxième fois qu'est-ce que c'était, + Sinon sous cet achèvement, sous ce couronnement de l'ancienne loi + Que fut cette naissance et cette enfance et ce commencement de la loi + nouvelle. + + + + O terre antique, terre d'Égypte tu parais dormir, mais tu as été + visitée trois fois. + + + + Et la première fois c'était le Juste. + Et la troisième fois c'était le Saint. + Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Juste et le + Saint. + + + + O terre antique, terre d'Égypte, terre à la longue mémoire tu parais + dormir mais tu as été foulée trois fois. + + + + Et la première fois c'était le roi des Juifs. + Et la troisième fois c'était le roi de Chrétienté. + Mais la deuxième fois, qui était-ce, _rex Judaeorum_, sinon à la fois + le roi des Juifs + Et le roi de Chrétienté. + + + + Terre antique, terre d'Égypte tu parais endormie, mais ton sommeil a + été troublé trois fois + Par les pas qui venaient. + + + + Terre tu as été bénie trois fois et toi désert stérile tu as été + arrosé trois fois. + _Rorate, coeli, desuper. Et nubes pluant justum. + Cieux, faites votre rosée, d'en haut. Et que les nuages pleuvent le + Juste._ + + + + _Cieux, faites descendre votre rosée._ O terre d'Égypte, dit Dieu, + singulière terre, + Tu as fourni une singulière histoire, + Tu as fourni une singulière destinée. + Tu as été grandement honorée temporellement, + Terre endormie trois fois réveillée, + Terre ignorée trois fois visitée, + Terre oubliée trois fois remémorée + + + + Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophète parle avant. + Mon fils parle pendant. + Le saint parle après. + + Et moi je parle toujours. + + + + Et c'est là que l'on voit que mon fils est le centre et le coeur et + la voûte et la clef + Et la nef et le croisement de l'axe, + Et le point de l'articulation. + Et le gond qui fait tourner la porte. + Le prince des prophètes et le prince des saints. + + + + Le prophète, le juste vient devant. + Mon fils vient pendant. + Le saint vient après. + + Et moi je viens toujours. + + Et l'Église, qui est la communion des saints et la communion des + fidèles vient aussi après, vient aussi toujours. + + + + Or je ne laisserai pas manquer mon Église, dit Dieu, je ne la + laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir. + Terre antique d'Égypte qui dors faussement, dit Dieu, qui réellement + veilles, + Je m'engage autant dans les commandements de l'Église que dans mes + propres + Commandements. + Je m'engage autant dans les enseignements de l'Église que dans mes + propres + Enseignements. + Je m'engage autant dans une liturgie que je me suis engagé avec Moïse + Et que mon fils avec eux s'est engagé sur la montagne. + Or cela, ce que mon fils a dit une fois, _sinite parvulos venire ad + me,--laissez les petits venir à moi,_--je le redis, on me le fait + redire toutes les fois (quel engagement). + Et mon fils l'avait dit de quelques enfants qui jouaient, et qui, + aussitôt bénis, le quittèrent pour retourner jouer. + Mais moi je le dis, on me le fait dire à chaque enfant qui ne + retournera plus jouer, + Sinon dans mon paradis. + + + + Or cela (quel engagement) je le redis à cet office des morts, à qui + tout vient aboutir. + Auquel tout s'achemine. _Office des morts pour l'enterrement d'un + enfant._ Le Célébrant se revêt d'un surplis et d'une étole blanche. + Et comme le jour du baptême il est allé chercher l'enfant jusqu'au + seuil de l'église, + Qui est le seuil de ma maison, + Et ainsi le seuil de la Maison de son Père, + Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l'enfant dans la + paroisse jusqu'à la Maison de son père. + Jusqu'au seuil de la maison de son père. + Et la Croix même marche portée au-devant de cet enfant qui est mort + dans la paroisse. + Et quand le cortège revient vers l'église + La croix marche portée devant. + La croix et le prêtre et le répondant et les enfants de choeur + marchent en avant. + Et par la grande rue du village tout le village. + Toute la paroisse suit derrière. + Les hommes et les femmes et les enfants. + Et les femmes pleurent. Et tout est blanc. + Et le célébrant chante + le vieux psaume du roi David, + _Beati immaculati in via. + Heureux les sans tache dans la voie._ + + + + _Heureux les immaculés dans la voie. + Beati immaculati in via._ + Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant de martyrs. + Les seuls qui seront réellement blancs. + Réellement purs. + Les seuls qui seront réellement sans tache ce seront + Ces malheureux enfants que les soldats d'Hérode + Massacrèrent au bras de leur mère. + O saints Innocents serez-vous donc les seuls. + Saints Innocents serez-vous donc les purs. + Saints Innocents serez-vous donc les blancs et les sans tache. + _Beati immaculati in via. + Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie. + Ego sum via, veritas et vita. + Je suis la voie, la vérité et la vie._ + O saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que vous êtes + Les seuls innocents. + Et que François même mon serviteur auprès de vous n'est point pauvre. + Et que mon serviteur saint Louis des Français + Auprès de vous n'est point innocent. + Sera-t-il dit qu'il y a dans la vie, et dans l'existence de cette + terre, une telle amertume, une telle lassitude. + Une telle ingratitude. + Une telle flétrissure. + Un tel voilement. + Un tel irrévocable vieillissement de l'âme et du corps. + Une telle marque, de telles rides ineffaçables. + Un tel hébétement qui ne sera plus aiguisé. + Une telle fièvre qui ne sera plus rafraîchie. + Une telle pente qui ne sera point remontée. + Un tel pli de mémoire, d'impuissance d'oublier. + Un tel principe, un tel pli de blessure au coin des lèvres + Que les plus grandes saintetés du monde n'effaceront jamais ce pli. + Et que les plus grandes saintetés du monde ne vaudront jamais + Les lèvres sans pli, les âmes sans mémoire, + les corps sans blessure + De ces grands saints et de ces grands martyrs qui ne quittèrent le + sein de leur mère + Que pour entrer dans le royaume des cieux. + Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reçurent de la vie + aucune blessure + Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume des cieux. + Les seuls des chrétiens assurément qui sur terre n'aient jamais + entendu parler d'Hérode. + Et à qui le nom d'Hérode sur terre n'ait jamais rien dit. + Sera-t-il dit que les plus grandes saintetés du monde + Des vies entières de sainteté + N'auront pas déplié, n'auront pas déridé les âmes. + Et que le chevalet même n'aura point acquis aux martyrs + Une certaine blancheur, une certaine premièreté, + Une certaine entièreté + De la toute première + Innocente enfance. + Et que ce qui est regagné, défendu pied à pied, repris, gagné, + N'est point le même que ce qui n'a jamais été perdu. + Et qu'un papier blanchi n'est point un papier blanc. + Et qu'un tissu blanchi n'est point une blanche toile. + Et qu'une âme blanchie n'est point une âme blanche. + Et que les plus près de moi ce seront ces blancs enfants laiteux + Qui n'ont jamais rien su de la vie et rien fait de l'existence + Que de recevoir un bon coup de sabre, + Je veux dire placé au bon moment. + + + + _En ce temps-là, l'Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, + disant: Lève-toi, et prends ton enfant, et sa mère, et fuis en + Égypte, et restes-y jusqu'à ce que je te le dise. Car il arrivera + qu'Hérode cherchera l'enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit + l'enfant, et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte: et il y + resta jusqu'à la mort d'Hérode: afin que fût accompli ce qui fut + dit par le Seigneur parlant par son Prophète: D'Égypte j'ai appelé + mon fils. Alors Hérode, voyant qu'il avait été trompé par les Mages + entra dans une grande colère, et envoya tuer tous les enfants, qui + étaient à Béthlehem, et dans toute sa contrée, depuis deux ans et + au-dessous, selon, le temps qu'il s'était informé des Mages. Alors + fut accompli ce qui fut dit par le Prophète Jérémie disant: Vox in + Rama audita est, ploratus et ululatus multus: Rachel plorans filios + suos, et noluit consolari, quia non sunt._ + + + + _Une voix fut entendue dans Rama, un pleurement et un grand + hululement: Rachel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas être + consolée,--quia non sunt,--parce qu'ils ne sont pas._ + + + + _J'ai vu_, dit Jean, + + _En ces jours-là: J'ai vu sur la montagne de Sion l'Agneau debout, et + avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom + de son Père écrit sur le front. Et j'entendis une voix du ciel, + comme une voix de beaucoup d'eaux, et comme la voix d'un grand + tonnerre: et une voix, que j'entendis, comme de citharaèdes + citharizant sur leurs cithares._ + + _Et ils chantaient_ + + _quasi canticum novum,_ + + _comme un cantique nouveau devant le siège,_ + + _et devant les quatre animaux, et les vieillards:_ + + + + _et nemo poterat dicere canticum,_ + + + + _et personne ne pouvait dire ce cantique,_ + + + + _nisi illa centum quadraginta quatuor millia,_ + + + + _sinon ces cent quarante-quatre mille,_ + + + + _qui empti sunt de terra._ + + _qui furent enlevés,_ + + _qui ont été enlevés de la terre._ + + + + Tu entends bien, mon enfant, _qui empti sunt de terra, qui ont été + enlevés de la terre_. Tout le monde est enlevé de la terre, à son + jour, à son heure. + Mais tout le monde est enlevé de la terre trop tard, quand déjà la + terre a pris sur lui. + Tout le monde est enlevé de la terre quand il est déjà terreux. + Quand sa mémoire est terreuse et quand son âme est terreuse. + Quand la terre s'est collée à lui et quand elle a laissé sur lui + Une ineffaçable marque. + Mais eux, eux seuls, _empti sunt de terra_, littéralement _ils furent + enlevés de la terre_ + Avant qu'ils fussent aucunement entrés en terre. + Avant que cette terre leur eût donné, leur ait laissé + La moindre marque terreuse. + _Empti sunt de terra_. La terre ne les prit point, ne les eut point. + La terre n'eut point commandement sur eux. + Ne les nourrit point. N'imprima point sur eux cette empreinte. + Cette marque indélébile. + _Ils furent enlevés de la terre_, c'est-à-dire de cette ingratitude + terreuse, + Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement terrien. + _Ils furent enlevés de la terre_, non pas y ayant été, comme nous, + comme tout le monde. + Mais _ils furent enlevés de la terre_, c'est-à-dire d'y être même. + D'y être et éternellement d'y avoir été. + Sera-t-il dit, dit Dieu, que toutes les grandeurs de la terre et le + sang même des martyrs + Ne vaudront pas de n'avoir pas été de la terre. + De n'avoir pas ce goût terreux. + D'avoir été _enlevé_ au commencement, + A l'origine, au point d'origine de cette vie terrestre. + De n'avoir pas ce pli et ce goût d'une ingratitude. + D'une amertume. + Terreuse. + + + _Beati ac sancti._ Heureux et saints ces saints + Innocents. _Ceux-ci_, dit Jean, + + _Ceux-ci suivent l'Agneau partout où il ira._ + + _Hi sequuntur Agnum quocumque ierit._ + + _Hi empti sunt._ Encore. _Empti sunt. Furent enlevés_ + + _Hi empti sunt ex hominibus._ + + _Ceux-ci furent enlevés des hommes, + (D'entre les hommes, de parmi les hommes),_ + + _primitiae Deo, et Agno:_ + + _prémices à Dieu, et à l'Agneau:_ + + _et in ore eorum non est inventum mendacium:_ + + _et dans leur bouche, + et sur leur lèvre ne fut point trouvé le mensonge:_ + + (Le mensonge d'homme, le mensonge adulte, le mensonge terrestre. + Le mensonge terrien. + Le mensonge terreux). + + _sine macula enim sunt ante thronum Dei._ + + _sans tache ils sont en effet devant le trône de Dieu._ + + + + Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grâce + Qui est dans l'enfance même, au point d'origine de l'enfant. + Telle est cette innocence, cette blancheur, cet incommencement. + Tel est ce secret, cette faveur de ma grâce, + (Cette justice injustifiable), + Qu'il y a ceux qui ont trempé dans la terre et ceux qui n'ont pas + trempé dans la terre. + Ceux qui sont marqués, tachés, éclaboussés de la terre et ceux qui ne + sont pas éclaboussés de la terre. + Et qu'il n'y en a que pour ceux qui n'ont pas trempé dans la terre et + qui ne sont pas éclaboussés de la terre. + Ce sont eux, dit l'Apôtre, qui sur le mont de Sion entourent l'Agneau + debout. + Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui ont + Mon nom et le nom de mon Fils écrit sur le front. + Et l'apôtre entendit une voix du ciel + Comme une voix de beaucoup d'eaux. + Et comme la voix d'un grand tonnerre. + Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la cithare sur leur + cithare. + Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique. + Mais ils chantaient comme un cantique _nouveau_ devant le siège. + Et devant les quatre animaux, et les vieillards: + C'est un cantique _nouveau_ pour marquer + Cette éternelle nouveauté qu'il y a dans l'enfance. + Et qui est le grand secret de ma grâce. + Cette renaissante, cette perpétuellement renaissante, cette + éternellement renaissante nouveauté. + Et ce cantique nouveau vient de cette nouveauté même. Il en sort. Il + en naît. + Or tel est leur privilège. Et il n'y en a point de plus grand: + _Personne_, (c'est-à-dire les plus grands saints et les martyrs mêmes, + Des siècles et des vies d'épreuves et de sainteté, + D'exercices, de prières, + De travail, + De sang, de larmes; + + _Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même François mon serviteur et pas + même saint Louis mon serviteur; + + _Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même les quatre témoins, les + quatre rapporteurs; + Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean; et le jeune homme, et le lion, et + le taureau, et l'aigle; + + _Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même Pierre le Fondateur; + + Et pas même ceux qui trouvèrent la mort combattant pour la délivrance + du Saint-Sépulcre; + + _Nemo poterat dicere canticum_, personne ne pouvait dire ce cantique. + (Tel est leur exorbitant privilège et la grande faveur injuste + De ma grâce éternellement juste). + + _nisi illa centum quadraginta quatuor millia, qui empti sunt de + terra._ + + _si ce n'est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevés de la + terre._ + + + + _Christianus sum, je suis chrétien_, ce cri du témoignage, + Proféré dans les supplices les plus affreux, + Crié à la face du ciel, + Crié doucement à la face des bourreaux, + Ce cri du témoignage, de ce témoignage que nous nommons le martyre, + Proféré sur un tel théâtre et dans une telle, dans une si dure + condition, + Aux plus grands martyrs n'a point ouvert ce singulier, cet éminent + privilège. + Ce privilège exorbitant, cet unique privilège. + Injuste. Juste. Purement gracieux. + Proprement gracieux. Et voici. + Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents. + Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants + N'ont eu qu'à naître, et rien de plus. Tels sont les mystères, tels + sont les secrets. + Tels sont les jeux, telles sont les inégalités de ma grâce. + Et le secret apparentement, la secrète accointance + De ma grâce avec la tendresse et le lait. Tant d'autres. + Tant d'autres ont témoigné sous la serre et le bec + Et sous l'onglet + Sous la dent des lions et sous la lanière et sous la tenaille ardente + (Car il y en a eu de toutes sortes) + Et sous les huées des nations et sous la ruée du peuple et sous la + clameur du peuple. + Et sous l'interrogatoire du préteur. + + + + Et à tous ces témoins et à tous ces martyrs. Tant d'autres. + + + + Tant d'autres sont morts sur des routes perdues dans des plaines + perdues marchant à la délivrance du Saint-Sépulcre. + Les reins brisés, gisant par terre, crevant de fatigue. + Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable. + Les côtes rompues, couchés par terre, à dix-huit cents lieues de leur + château. + Mourant de leurs blessures. Vidés de leur sang comme des outres + percées. + (De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable buvait, et + qui se perdait dans le sable, + Pour jusqu'à la résurrection des corps). Tant d'autres. + Tant d'autres sont partis, tant d'autres sont morts. + Crevés de bataille, crevés de misère, crevés de lèpre. + Et à tant d'autres. + + + + (Et ils étaient partis pour la délivrance du Saint-Sépulcre. Et ils + ne trouvèrent + Que le royaume de Dieu et la vie éternelle). + + + + A tant d'autres. A tous ces autres témoins, à tous ces autres martyrs + il ne fut pas donné. + Éternellement il n'est pas donné de chanter ce cantique _nouveau_. + Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hiérarchie. + Une vie entière d'exercice et de prière. + Une vie d'épreuve, une vie d'humilité n'y suffit pas. + Une vie de mérite, une vie de vertu n'y sert de rien. + Une vie de sang, une vie de larmes, une vie même de grâce n'y est + pour rien. + Car ce qu'il y faut précisément c'est une vie qui ne soit pas entière. + Qui soit même exactement tout le contraire d'être entière. + Qui soit le moins vécue, qui soit à peine commencée. + Qui soit le moins commencée possible. _Et nemo poterat dicere + canticum._ Or ces cent quarante-quatre mille + Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau, qu'est-ce qu'ils + avaient fait? + Admirez ici l'ordre de ma grâce. Ils avaient fait ceci + Qu'ils étaient venus au monde. Un point, c'est tout. Ou si vous + préférez, + Ils avaient fait ceci qu'ils étaient des petits nouveau-nés. + C'étaient des espèces de petits nourrissons juifs. Des garçons et des + filles. + Leurs mères disaient comme dans tous les pays du monde: _C'est le + mien qui est le plus beau._ + Eux, ça leur était bien égal, d'être beaux. Pourvu qu'ils dorment et + qu'ils tettent. + Quand ils avaient sommeil, + Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient; + Quand ils avaient faim et soif (ensemble) + Quand ils avaient envie de téter, ils tétaient; + Quand ils avaient envie de crier ils criaient: + C'étaient leurs plus grandes occupations. C'est ainsi qu'ils + trouvèrent + Non seulement le royaume de Dieu et la vie éternelle. + Mais seuls d'y porter écrit sur le front mon nom et le nom de mon + Fils. + Et seuls d'y chanter ce cantique nouveau. + + + + _Qui empti sunt de terra._ Tant d'autres sont morts au nom de mon + Fils. + _In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti._ + Tant d'autres sont morts pour sauver l'honneur + Du Nom de mon fils. Et eux. + Qui seuls portent ce nom écrit sur le front + Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau, + Ils sont les seuls aussi assurément qui sur terre + Aient jamais ignoré totalement le nom de mon fils. Tel est mon décret. + Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient pas. + Ils ne l'ont jamais connu sur terre. Voilà ce que j'aime, dit Dieu. + A présent ils le connaissent peut-être. Éternellement on peut le lire + écrit + Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre. + Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre + On peut dire qu'ils n'ont jamais su de quoi on parlait + Ni même que l'on parlait et que l'on pouvait parler + (De quelque chose). Voilà ce qui me plaît, dit Dieu. + Or ils pleuraient, et ils riaient, et ils tétaient, et ils criaient, + et ils dormaient. + C'était leur grande, c'était leur plus sérieuse occupation. + Et un jour vint. + Que. + Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d'Hérode que le nom de + Jésus) + (et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jésus que le nom + d'Hérode. J'ose dire + Que ces deux noms leur étaient également indifférents). Or ces deux + hommes, + Jésus, Hérode, Hérode, Jésus, + Antagonistes allaient tout simplement leur procurer + La gloire de mon paradis. + Le royaume des cieux et la gloire éternelle. Un jour vint + Qu'une horde de brutes soldats, qui faisaient leur métier, + (Mais qui le dépassaient peut-être un peu) + Une ruée de brutes passa, des espèces de gendarmes, des ogres comme + dans les contes de fées, des Croquemitaines pour les enfants. + Portant des sabres qui étaient comme des grands coutelas. + Et c'étaient les soldats d'Hérode. + Une ruée, un tumulte. Un fracas, des bras retroussés. Une clameur. + Des cris. Des dents. Des regards luisants. + Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient + Comme elles mordent toujours quand elles ne sont pas les plus fortes. + Et il n'y eut plus dans le sang et dans le lait + Qu'une grande jonchée de corps morts + Un cimetière de poupons et de jeunes femmes juives. + Vous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait. + Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil charnel. + Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil charnel + Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil + terrestre + Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil terrestre. + Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil temporel + Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil temporel. + Ces regards qui étaient à peine montés vers le jour et vers le soleil + du temps + Pour éternellement furent clos à ces passagères, + A ces périssables lumières. + Ces voix, ces lèvres qui n'avaient jamais chanté les louanges de Dieu + sur terre, + Qui ne s'étaient jamais ouvertes que pour demander à téter. (Mais il + me plaît ainsi, dit Dieu). + Sont ainsi les seules, sont aujourd'hui les seules, + Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique nouveau. + _Qui empti sunt de terra._ Vous voyez ce que nous en avons fait, dit + Dieu. + _Aux Innocents les mains pleines._ C'est le cas de le dire. Ces + Innocents avaient simplement ramassé dans la bagarre + Le royaume de Dieu et la vie éternelle. Qu'importe aujourd'hui + Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de Judée. + Et leurs petits bras potelés coupés comme par des hommes qui émondent. + Et leurs petits doigts crispés qui se refermaient sur la paume de la + main. + Et les cris renfoncés dans la gorge, les mains criminelles les + renfonçant, s'enfonçant dans la gorge comme un bouchon. Comme un + tampon. + Et le jeune sang jaillissant du coeur. Qu'importent les membres + coupés. + Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau et comme des + cuisses tendres de petits cochons de lait. + Et leurs mères qui criaient comme des folles et qui mordaient les + soldats au poignet. Comme dans une bataille, après la bataille + Les rôdeurs, les voleurs viennent dépouiller les blessés et les morts + et les mourants et emporter et dérober tout ce qui compte. + Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rôdeurs, nouveaux voleurs + ces innocents + Dans cette bataille après cette bataille se sont dépouillés eux-mêmes + Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans les cris. + Dans la galopade affolée, dans la poursuite effrénée, dans les femmes + par terre ils ont ramassé tout ce qui compte. + Ils ont dérobé tout ce qui vaut quelque chose car ils ont fait main + basse + Comme des détrousseurs de cadavres et ils se sont détroussés + eux-mêmes et ce qu'ils ont ramassé dans la bagarre ce n'est pas + moins + Que le royaume des cieux et la vie éternelle. _Hi empti sunt ex + hominibus._ Eux seuls, + Qui seuls peut-être sur terre non seulement n'avaient jamais chanté + les louanges de Dieu, + Mais n'avaient jamais prononcé même mon nom ni le nom de mon fils, + Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des lèvres + l'ineffaçable pli, + Ce pli de l'infortune et de l'ingratitude + Et d'une amertume qui ne sera jamais rassasiée. Or si nous avons fait + d'eux ce que vous voyez, dit Dieu, + Il y en a sept raisons que je veux bien vous dire. + + + + La première, c'est que je les aime, dit Dieu, et celle-là suffit. + Telle est la hiérarchie de ma grâce. + + + + La deuxième, c'est qu'ils me plaisent, dit Dieu, et celle-là suffit. + Telle est la hiérarchie de ma grâce. + + + + La troisième, c'est qu'il me plaît ainsi, dit Dieu, et celle-là + suffit. + Telle est la hiérarchie, tel est l'ordre, telle est l'ordonnance de + ma grâce. + + + + Maintenant je vais vous dire, dit Dieu, la quatrième + C'est précisément qu'ils n'ont point aux commissures des lèvres + Ce pli d'ingratitude et d'amertume, cette blessure de vieillissement, + Ce pli d'avertissement, ce pli de mémoire que nous voyons à toutes + les lèvres. + + + + La cinquième, dit Dieu, c'est que par une sorte d'équivalence, + Par une sorte de balancement ces innocents ont payé pour mon fils. + Pendant qu'ils gisaient sur le pavé des routes, sur le pavé des + villes, sur le pavé des bourgs + Dans la poussière et dans la boue, moins considérés que des agneaux + et des chevreaux et des cochonneaux. + (Car les agneaux et les chevreaux et les cochonneaux + Sont très considérés par le boucher et par le consommateur) + Abandonnés sur les corps de leurs mères + Pendant ce temps-là mon fils fuyait. Il faut le dire. + C'est donc, c'est une sorte de quiproquo. Il faut le dire. + C'est un malentendu. + Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire. + Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrés pour lui. En son lieu. + A sa place. + Non seulement à cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui. + Le représentant pour ainsi dire. Étant substitués à lui. Étant comme + lui. Presque étant (d'autres) luis. + En représentation, en substitution, en remplacement de lui. Or tout + cela est grave, dit Dieu, tout cela compte. Ils furent semblables à + mon fils et le remplacèrent. + Exactement quand il ne s'agissait pas moins + Quand il n'y allait pas de moins que de le massacrer, + (Prématurément, avant qu'il fût mûr), + Quand Hérode voulait le massacrer. Tout cela se paye, dit Dieu. + Et puisqu'ils ont été trouvés semblables à mon fils exactement à + l'heure de ce massacre. + A présent, c'est pour cela qu'à présent ils sont trouvés semblables à + l'Agneau dans cette gloire éternelle. + Pendant ce temps conduit par un deuxième Joseph + Mon fils fuyait vers l'antique Égypte. Ils acquéraient ainsi. + Ces gamins, ces moins que gamins se procuraient ainsi + Une créance sur nous. Monté sur un âne avec sa mère + (Comme trente ans plus tard monté sur l'ânon d'une ânesse + Il devait entrer à Jérusalem) + Trente ans plus tôt monté sur un âne avec sa mère mon fils + Refaisait le voyage de l'antique Jacob. Et ces enfants ramassaient + dans la mêlée. + Dans leur propre sang ces nourrissons ramassaient + Une créance sur moi. Ils avaient bien raison. + Heureux ceux qui ont une créance sur nous. Nous sommes très bons + débiteurs. + + + + La sixième raison, dit Dieu, (je crois que c'est la sixième), + (c'est une très bonne affaire que d'être pris pour mon fils et ça + rapporte), + la sixième raison, c'est qu'ils étaient contemporains de mon fils. + Du même âge et nés dans le même temps. + Juste à ce point du temps. + Nous aussi nous favorisons nos camarades de promotion. + Telle est la fortune que nous avons faite au temps. + C'est une grande fortune ou une grande infortune pour tout homme. + Que de naître ou de ne pas naître à tel moment du temps. + C'est une fortune ou une infortune sur laquelle rien ne prévaut. + Sur laquelle on ne revient pas, sur laquelle rien ne revient. + Et c'est un des plus grands mystères de ma grâce que cette part de + fortune, + Que cette part irrévocable, indéfaisable + Que nous avons laissée aux biens de fortune devant les biens qui ne + sont pas de fortune; + Au charnel devant et dans le spirituel; + Au temporel devant et dans l'éternel, c'est-à-dire + A la matière dans la création, et à la créature, et à la création, et + à la matière même de la création devant le Créateur. + + + + A ce point, dit Dieu, que nous-mêmes nous ne sommes pas indifférents + à la date; au temps; + A la prise de date et que nous aimons secrètement ces cent + quarante-quatre mille + parce qu'ils se sont trouvés là et nous les aimons d'un secret amour + unique + parce qu'ils se sont trouvés naître là, parce qu'ils étaient, + parce qu'ils se sont trouvés être + Du même âge que mon fils, nés du même temps, de la même race. + A la même date. + Enfin parce qu'ils faisaient ensemble une promotion. + Non plus seulement une promotion de Juifs mais une promotion d'hommes. + (Telle était la nouvelle loi) + La promotion de Jésus-Christ. + Et indéniablement ils étaient + (le temps a toujours une certaine force, apporte toujours une + certaine preuve d'indéniable) + Indéniablement ils étaient + Ses camarades de promotion. + (Il y a toujours dans le temps, dans la date + On ne sait quoi d'irréfutable). + + + + La septième raison, dit Dieu, pourquoi la taire. C'est qu'ils étaient + semblables à mon fils. + Et lui était semblable à eux. + (Une génération d'hommes, dit Dieu, + une promotion c'est comme une belle longue vague + qui s'avance d'un bout à l'autre sur un même front + et qui d'un seul coup sur un même front d'un bout à l'autre + toute ensemble déferle sur le rivage de la mer. + ainsi une génération, une promotion est une vague d'hommes. + toute ensemble elle s'avance sur un même front, + et toute ensemble sur un même front elle s'écroule comme une muraille + d'eau + quand elle touche au rivage éternel). + Mon fils était tendre comme eux et comme eux il était nouveau. + Il était assez inconnu. Comme eux. + Cette grande adoration double, qui (sans cela) l'avait déjà mis hors + de pair. + La grande adoration double des bergers et des mages était déjà un peu + oubliée. + Il était redevenu assez inconnu. Et les mages s'étaient moqués + d'Hérode. + + Il n'avait pas deux ans, il était comme eux. + C'était un bel enfant, et sa mère le disait. + + Il ne soupçonnait point encore + l'ingratitude de l'homme. + + Il n'avait point encore aux commissures des lèvres + le pli de l'amertume et de l'ingratitude. + + Il n'avait point encore aux commissures des paupières + sa ride, le pli des larmes et d'en avoir trop vu. + + Il n'avait point encore aux commissures de la mémoire + le pli de ne pouvoir point oublier. + + + Il ignorait encore, comme homme il ignorait les vicissitudes. + Il ignorait, comme homme il ignorait ce qui laissera une éternelle + trace. + la couronne d'épines et le sceptre de roseau. + et cette affreuse agonie du Calvaire. + et cette agonie encore plus affreuse de la veille au soir + au mont des Oliviers. + Comme eux il était un vase d'albâtre + Que n'avait encore souillé aucune trace, + Aucune lie d'aucune écume. + Et c'est la sixième raison, dit Dieu, et la septième, ils me + rappellent mon fils. + Comme il était s'il n'eût point changé depuis, quand il était si + beau. Si cette énorme aventure + Se fût arrêtée là. Voilà pourquoi je les aime, dit Dieu, entre tous + ils sont les _témoins_ de mon fils. + Ils me montrent, ils sont comme il était, si seulement + Il n'eût point changé. De toutes les imitations de Jésus-Christ + C'est la première et c'est la toute neuve; et c'est la seule + Qui ne soit à aucun degré + Qui ne soit pas même pour un atome + Une imitation de quelque flétrissure et de quelque meurtrissure et de + quelque blessure de l'âme de Jésus. + C'est une ignorance totale de l'avanie et de l'affront. + Et de l'injure et de l'offense. + Ils ne connaissent que le meurtre, et d'avoir été tués, ce qui ne + serait rien. + Ils ne furent jamais tournés en dérision. + Voilà ce que j'aime en eux, dit Dieu. Voilà en quoi, pourquoi je les + aime. + Ils sont pour moi des enfants qui ne sont jamais devenus des hommes. + Des agneaux qui ne sont jamais devenus des boucs. + Ni des brebis. (_Et ceux-ci suivent l'agneau partout où il ira_). + Des enfants Jésus qui ne vieillirent jamais. Qui ne grandirent point. + Or _le mien profitait + en sagesse, et en âge, et en grâce + auprès de Dieu et auprès des hommes_. + + + + Je les aime innocemment, dit Dieu. Et c'est la septième raison. + (C'est ainsi qu'il faut aimer ces innocents) + Comme un père de famille aime les camarades de son fils + Qui vont à l'école avec lui. + + + + Mais eux ils n'ont point bougé depuis ce temps-là. + + + + Ils sont les imitations éternelles + De ce que Jésus fut pendant un temps très court + Car il _profitait_, lui. Il croissait + pour cette énorme aventure. + + + + Et la septuple raison, dit Dieu, c'est qu'ils sont ainsi comme David + les voulait. + _Immaculati in via._ Ainsi est l'ordre, dit Dieu. + Le prophète prédit. + Mon fils dit. + Et moi je redis. + + + + Ou encore: + Le prophète prédit. + Mon fils dit. + Et moi je confirme et je consacre. + + Et mon Église confirme et célèbre, + Et consacre et commémore. + + + + Ainsi l'Apôtre les reprend du Prophète et Jean les reprend de David. + Et comme David avait voulu qu'ils fussent + _Immaculés dans la voie_ ainsi Jean les a vus + _Sur la montagne de Sion + Autour de l'Agneau debout._ Il n'y en a que pour eux. _Ceux-ci + suivent l'Agneau partout où il ira._ + (Les plus grands saints ne le suivent apparemment pas partout). + + _Ceux-ci ont été enlevés des hommes: + (d'entre les hommes, de parmi les hommes, d'être des hommes)_ + Les plus grands saints ont été des hommes, n'ont point été enlevés + d'être des hommes). + + _et dans leur bouche n'a pas été trouvé le mensonge:_ + + _ils sont en effet sans tache devant le trône de Dieu._ + + + + Et l'Apôtre les nomme _primitiae Deo, et Agno_: _prémices à Dieu, et + à l'Agneau_. C'est-à-dire premiers fruits de la terre que l'on + offre à Dieu et à l'Agneau. Les autres saints sont les fruits + ordinaires, les fruits de la saison. Mais eux ils sont les fruits + De la promesse même de la saison. + + + + Et suivant l'Apôtre l'Église répète: _Innocentes pro Christo + infantes occisi sunt_, + + _les Innocents pour le Christ + enfants furent massacrés,_ + + (_infantes_, tout jeunes enfants, tout petit enfant ne parlant pas + encore) + + _ab iniquo rege + lactentes interfecti sunt:_ + + _par un inique Roi + laiteux ils furent assassinés:_ + + (_lactentes_, pleins de lait, laiteux, à l'âge du lait, étant encore + au régime du lait, + nourris de lait) + + _ipsum sequuntur Agnum sine macula + ils suivent l'Agneau lui-même sans tache_ + + (et le texte est tel, mon enfant, que c'est ensemble l'Agneau qui est + sans tache + et eux avec lui qui sont sans tache) + + + + Mais l'Église va plus loin, l'Église passe outre, l'Église dépasse + l'Apôtre. + + L'Église ne dit plus seulement qu'ils sont des prémices à Dieu, et à + l'Agneau. + L'Église les invoque et les nomme + + _fleurs des Martyrs._ + + Entendant littéralement par là que les _autres_ martyrs sont les + fruits mais que ceux-ci, parmi les martyrs, sont les fleurs mêmes. + + _SALVETE flores Martyrum,_ + + _Salut FLEURS des Martyrs._ + + Couchés sur le chevalet, liés au chevalet comme des fruits liés à + l'espalier + Les autres martyrs, vingt siècles de martyrs + Les siècles des siècles de martyrs + Sont littéralement les fruits de saison, + De chaque saison échelonnés sur l'espalier + Et notamment des fruits d'automne + Et mon fils même fut cueilli + Dans sa trente-troisième saison. Mais eux ces simples innocents, + Ils sont avant les fruits mêmes, ils sont la promesse du fruit. + _Salvete flores Martyrum_, ces enfants de moins de deux ans sont les + fleurs de tous les autres Martyrs. + C'est-à-dire les fleurs qui donnent les autres martyrs. + Au fin commencement d'avril ils sont la rose fleur du pêcher. + Au plein avril, au fin commencement de mai ils sont la blanche fleur + du poirier. + Au plein mai ils sont la rouge fleur du pommier. + Blanche et rouge. + Ils sont la fleur même et le bouton de la fleur et le coton du bouton. + Ils sont le bourgeon du rameau et le bourgeon de la fleur. + Ils sont l'honneur d'avril et la douce espérance. + Ils sont l'honneur et des bois et des mois. + Ils sont la jeune enfance. + Le dimanche de _Reminiscere_ n'est que pour eux, parce qu'ils se + rappellent. + Le dimanche d'_Oculi_ n'est que pour eux, parce qu'ils voient. + Le dimanche de _Laetare_ n'est que pour eux, parce qu'ils se + réjouissent. + Le dimanche de la Passion n'est que pour eux, parce qu'ils furent la + première Passion. + Le dimanche des Rameaux n'est que pour eux, parce qu'ils sont le + rameau même qui a porté tant de fruits. + Et le dimanche du jour de Pâques n'est que pour eux, parce qu'ils + sont ressuscités. + Ils sont la fleur de l'aubépine qui fleurit pendant la semaine sainte + Et la fleur de l'avant-courrière épine noire, qui fleurit cinq + semaines plus tôt + Ils sont la fleur de toutes ces plantes et de tous ces arbres rosacés. + Promesse de tant de martyrs, ils sont les boutons de rose + De cette rosée de sang. + _Salvete flores Martyrum, + Salut fleurs des Martyrs,_ + + _quos, lucis ipso in limine, + Christi insecutor sustulit,_ + + _ceu turbo nascentes rosas._ + + _que, sur le seuil même de la lumière, + le persécuteur du Christ enleva, + (emporta)_ + + _ceu turbo nascentes rosas._ + + _comme la tempête de naissantes roses._ + (c'est-à-dire comme la tempête, comme une tempête enlève, emporte de + naissantes roses). + + + + _Vos prima Christi victima, + Grex immolatorum tener, + Aram sub ipsam simplices + Palma et coronis luditis._ + + _Vous première victime du Christ, + Troupeau tendre des immolés, + Au pied de l'autel même simples, + Simplices_, âmes simples, simples enfants, + _Palma et coronis luditis. Vous jouez avec la palme et les couronnes. + Avec votre palme et vos couronnes._ + + + + Tel est mon paradis, dit Dieu. Mon paradis est tout ce qu'il y a de + plus simple. + Rien n'est aussi dépouillé que mon paradis. + _Aram sub ipsam_ au pied de l'autel même + Ces simples enfants _jouent_ avec leur palme et avec leurs couronnes + de martyrs. + Voilà ce qui se passe dans mon paradis. A quoi peut-on bien jouer + Avec une palme et des couronnes de martyrs. + Je pense qu'ils jouent au cerceau, dit Dieu, et peut-être aux grâces + (du moins je le pense, car ne croyez point + qu'on me demande jamais la permission) + Et la palme toujours verte leur sert apparemment de bâtonnet. + + + + +_la tapisserie + +de sainte Geneviève + +et de Jeanne d'Arc_ + + + + +_cahier pour le jour de Noël + +et pour la neuvaine de sainte Geneviève + +de la quatorzième série;_ + +à madame Geneviève Favre + +_communis urbis atque antiquae + +patronae in fidem aeternam_ + + + + +PREMIER JOUR + +POUR LE VENDREDI 3 JANVIER 1913 + +FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE + +QUATORZE CENT UNIÈME ANNIVERSAIRE + +DE SA MORT + +I + + + Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre, + On la mit à garder un bien autre troupeau, + La plus énorme horde où le loup et l'agneau + Aient jamais confondu leur commune misère. + + Et comme elle veillait tous les soirs solitaire + Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l'eau, + Du pied du même saule et du même bouleau + Elle veille aujourd'hui sur ce monstre de pierre. + + Et quand le soir viendra qui fermera le jour, + C'est elle la caduque et l'antique bergère, + Qui ramassant Paris et tout son alentour + + Conduira d'un pas ferme et d'une main légère + Pour la dernière fois dans la dernière cour + Le troupeau le plus vaste à la droite du père. + + + + +DEUXIÈME JOUR + +POUR LE SAMEDI 4 JANVIER 1913 + +II + + + Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre + Et qu'on était content de son exactitude, + On mit sous sa houlette et son inquiétude + Le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire. + + Et comme elle veillait devant le presbytère, + Dans les soirs et les soirs d'une longue habitude, + Elle veille aujourd'hui sur cette ingratitude, + Sur cette auberge énorme et sur ce phalanstère. + + Et quand le soir viendra de toute plénitude, + C'est elle la savante et l'antique bergère, + Qui ramassant Paris dans sa sollicitude + + Conduira d'un pas ferme et d'une main légère + Dans la cour de justice et de béatitude + Le troupeau le plus sage à la droite du père. + + + + +TROISIÈME JOUR + +POUR LE DIMANCHE 5 JANVIER 1913 + +III + + + Elle avait jusqu'au fond du plus secret hameau + La réputation dans toute Seine et Oise + Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise + N'avaient pu lui ravir le plus chétif agneau. + + Tout le monde savait de Limours à Pontoise + Et les vieux bateliers contaient au fil de l'eau + Qu'assise au pied du saule et du même bouleau + Nul n'avait pu jouer cette humble villageoise. + + Sainte qui rameniez tous les soirs au bercail + Le troupeau tout entier, diligente bergère, + Quand le monde et Paris viendront à fin de bail + + Puissiez-vous d'un pas ferme et d'une main légère + Dans la dernière cour par le dernier portail + Ramener par la voûte et le double vantail + + Le troupeau tout entier à la droite du père. + + + + +QUATRIÈME JOUR + +POUR LE LUNDI 6 JANVIER 1913 + +JOUR DES ROIS + +CINQ CENT UNIÈME ANNIVERSAIRE + +DE LA NAISSANCE DE JEANNE D'ARC + +IV + + + Comme la vieille aïeule au plus fort de son âge + Se réjouit de voir le tendre nourrisson, + L'enfant à la mamelle et le dernier besson + Recommencer la vie ainsi qu'un héritage; + + Elle en fait par avance un très grand personnage, + Le plus hardi faucheur au temps de la moisson, + Le plus hardi chanteur au temps de la chanson + Qu'on aura jamais vu dans cet humble village: + + Telle la vieille sainte éternellement sage + Connut ce qui serait l'honneur de sa maison + Quand elle vit venir, habillée en garçon, + + Bien prise en sa cuirasse et droite sur l'arçon, + Priant sur le pommeau de son estramaçon, + Après neuf cent vingt ans la fille au dur corsage; + + Et qu'elle vit monter de dessus l'horizon, + Souple sur le cheval et le caparaçon, + La plus grande beauté de tout son parentage. + + + + +CINQUIÈME JOUR + +POUR LE MARDI 7 JANVIER 1913 + +V + + + Comme la vieille aïeule au fin fond de son âge + Se plaît à regarder sa plus arrière fille, + Naissante à l'autre bout de la longue famille. + Recommencer la vie ainsi qu'un héritage; + + Elle en fait par avance un très grand personnage. + Fileuse, moissonneuse à la pleine faucille, + Le plus preste fuseau, la plus savante aiguille + Qu'on aura jamais vu dans ce simple village: + + Telle la vieille sainte éternellement sage, + Du bord de la montagne et de la double berge + Regardait s'avancer dans tout son équipage, + + Dans un encadrement de cierge et de flamberge, + Et le casque remis aux mains du petit page, + La fille la plus sainte après la sainte Vierge. + + + + +SIXIÈME JOUR + +POUR LE MERCREDI 8 JANVIER 1913 + +VI + + + Comme Dieu ne fait rien que par miséricordes, + Il fallut qu'elle vît le royaume en lambeaux, + Et sa filleule ville embrasée aux flambeaux, + Et ravagée aux mains des plus sinistres hordes; + + Et les coeurs dévorés des plus basses discordes, + Et les morts poursuivis jusque dans les tombeaux, + Et cent mille Innocents exposés aux corbeaux, + Et les pendus tirant la langue au bout des cordes: + + Pour qu'elle vît fleurir la plus grande merveille + Que jamais Dieu le père en sa simplicité + Aux jardins de sa grâce et de sa volonté + Ait fait jaillir par force et par nécessité; + + Après neuf cent vingt ans de prière et de veille + Quand elle vit venir vers l'antique cité, + Gardant son coeur intact en pleine adversité, + Masquant sous sa visière une efficacité; + + Tenant tout un royaume en sa ténacité, + Vivant en plein mystère avec sagacité, + Mourant en plein martyre avec vivacité, + + La fille de Lorraine à nulle autre pareille. + + + + +SEPTIÈME JOUR + +POUR LE JEUDI 9 JANVIER 1913 + +VII + + + Comme Dieu ne fait rien que par simple bergère, + Il fallut qu'elle vît la discorde civile + Secouer son flambeau sur les toits de la ville + Et joindre sa fureur à la guerre étrangère; + + Il fallut qu'elle vît l'horrible harengère + Haranguer le bas peuple et la tourbe servile, + Et de la halle au blé jusqu'à l'hôtel de ville + Refluer le hoquet de l'odieuse mégère: + + Pour qu'elle vît venir merveilleuse et légère, + Par les chemins de ronce et de frêle fougère, + Pliant ses beaux drapeaux comme une humble lingère; + + Gouvernant sa bataille en bonne ménagère, + Traînant les trois Vertus dans quelque fourragère, + Vers l'antique vaisseau la jeune passagère. + + + + +HUITIÈME JOUR + +POUR LE VENDREDI 10 JANVIER 1913 + +VIII + + + Comme Dieu ne fait rien que par pauvre misère, + Il fallut qu'elle vît sa ville endolorie, + Et les peuples foulés et sa race flétrie, + L'émeute suppurant comme un secret ulcère; + + Il fallut qu'elle vît pour son anniversaire + Les cadavres crevés que la Seine charrie, + Et la source de grâce apparemment tarie, + Et l'enfant et la femme aux mains du garnisaire: + + Pour qu'elle vît venir sur un cheval de guerre, + Conduisant tout un peuple au nom du Notre Père, + Seule devant sa garde et sa gendarmerie; + + Engagée en journée ainsi qu'une ouvrière, + Sous la vieille oriflamme et la jeune bannière + Jetant toute une armée aux pieds de la prière; + + Arborant l'étendard semé de broderie + Où le nom de Jésus vient en argenterie, + Et les armes du même en même orfèvrerie; + + Filant pour ses drapeaux comme une filandière, + Les faisant essanger par quelque buandière, + Les mettant à couler dans l'énorme chaudière; + + Les armes de Jésus c'est sa croix équarrie, + Voilà son armement, voilà son armoirie, + Voilà son armature et son armurerie; + + Rinçant ses beaux drapeaux à l'eau de la rivière, + Les lavant au lavoir comme une lavandière, + Les battant au battoir comme une mercenaire; + + Les armes de Jésus c'est sa face maigrie, + Et les pleurs et le sang dans sa barbe meurtrie, + Et l'injure et l'outrage en sa propre patrie; + + Ravaudant ses drapeaux comme une roturière, + Les mettant à sécher sur le front de bandière, + Les donnant à garder à quelque vivandière; + + Les armes de Jésus c'est la foule en furie + Acclamant Barabbas et c'est la plaidoirie, + Et c'est le tribunal et voilà son hoirie; + + Teignant ses beaux drapeaux comme une teinturière, + Les faisant repasser par quelque culottière, + Adorant le bon Dieu comme une couturière; + + Les armes de Jésus c'est cette barbarie, + Et le décurion menant la décurie, + Et le centurion menant la centurie; + + Les armes de Jésus c'est l'interrogatoire, + Et les lanciers romains debout dans le prétoire, + Et les dérisions fusant dans l'auditoire; + + Les armes de Jésus c'est cette pénurie, + Et sa chair exposée à toute intempérie, + Et les chiens dévorants et la meute ahurie; + + Les armes de Jésus c'est sa croix de par Dieu, + C'est d'être un vagabond couchant sans feu ni lieu, + Et les trois croix debout et la sienne au milieu; + + Les armes de Jésus c'est cette pillerie + De son pauvre troupeau, c'est cette loterie + De son pauvre trousseau qu'un soldat s'approprie; + + Les armes de Jésus c'est ce frêle roseau, + Et le sang de son flanc coulant comme un ruisseau, + Et le licteur antique et l'antique faisceau; + + Les armes de Jésus c'est cette raillerie + Jusqu'au pied de la croix, c'est cette moquerie + Jusqu'au pied de la mort et c'est la brusquerie + + Du bourreau, de la troupe et du gouvernement, + C'est le froid du sépulcre et c'est l'enterrement, + Les armes de Jésus c'est le désarmement; + + L'avanie et l'affront voilà son industrie, + La cendre et les cailloux voilà sa métairie + Et ses appartements et son duché-pairie; + + Les armes de Jésus c'est le souple arbrisseau + Tressé sur son beau front comme un frêle réseau, + Scellant sa royauté d'un parodique sceau; + + Les disciples poltrons voilà sa confrérie, + Pierre et le chant du coq voilà sa seigneurie, + Voilà sa lieutenance et capitainerie; + + Le lavement de mains et la forfanterie + De ce garde des sceaux et la plaisanterie + De ces beaux damoiseaux et la galanterie + + De ces beaux jouvenceaux c'est sa boulangerie, + Et son pain de poussière et de sueur pétrie, + Et l'éponge de fiel et de vinaigrerie; + + La croix bien assemblée en double coulisseau, + L'ironique pancarte engravée au ciseau, + Le tasseau pour les pieds descendant en biseau; + + Un autre bûcheron avait coupé ce bois, + Un autre charpentier avait taillé la croix, + Mais lui-même, et nul autre, avait porté ce poids; + + L'image de la Vierge en tissu de soierie, + Et sainte Marguerite en fleurs de draperie, + Et sainte Catherine et la tapisserie + + Où l'on voit saint Michel habillé de nouveau, + Le Saint-Esprit planant sous figure d'oiseau, + Et l'archange écrasant Satan sur le museau; + + Mais Satan lui résiste et par sorcellerie + Et par atermoiement et par grivèlerie + S'est juré d'absorber et la Beauce et la Brie; + + Les saints ont sur la tête un très léger cerceau + Pour bien voir que c'est eux, une sorte d'arceau + Ouvre le paradis, Jésus dans son berceau + + Regarde saint Joseph et par espièglerie + Veut lui tirer la barbe et le vieux se récrie + Et fait semblant de mordre afin que l'enfant rie; + + Mais Satan les regarde et fumant du naseau + Ce serpent venimeux, cet immonde pourceau + S'est juré d'empester le faubourg Saint-Marceau; + + Ce serpent à sonnette avec sa sonnerie + S'est vanté qu'il ferait (voyez sa hâblerie) + Jeter par ses suppôts les saints à la voirie; + + Les armes de Jésus c'est la paille et l'étable + Et le pain et le vin et la nappe et la table, + Et le plus malheureux, voilà son connétable; + + Les armes de Satan c'est la supercherie, + Un aplomb infernal, une aigre drôlerie, + Le savoir des savants et la cafarderie; + + Les armes de Jésus c'est la poignante épine, + C'est la fleur de son sang sur la blanche aubépine, + Et les fleurs de ses pleurs sur la rouge églantine; + + La perle qui descend sur sa joue attendrie, + Et la perle qu'il boit sur sa lèvre appauvrie, + Voilà ses beaux cristaux et sa joaillerie; + + Les armes de Jésus c'est la verte couronne, + C'est ce front que l'amour et la grâce environne, + Et l'éternelle fleur qui sur sa peau fleuronne; + + La perle qui descend sur sa face amoindrie + Et qui vient humecter sa langue rabougrie, + Voilà son coffre-fort et sa bijouterie; + + Les armes de Jésus c'est notre forfaiture, + Les clous et le marteau, la robe sans couture, + L'homme, l'ange et la bête et la double nature; + + Les armes de Satan c'est la jobarderie, + C'est le scientificisme et c'est l'artisterie, + C'est le laboratoire et la flagornerie; + + Les armes de Satan c'est notre forfaiture, + C'est d'avoir dispersé la robe sans couture, + C'est la bête sous l'ange et la double nature; + + Les armes de Satan c'est la bouffonnerie, + Et c'est le moraliste et son infirmerie, + Et la haute éloquence et sa pâtisserie; + + Les armes de Jésus c'est la peine de l'homme, + C'est le chemin qui mène et qui ramène à Rome, + C'est la main qui le frappe et le poing qui l'assomme; + + Les armes de Satan c'est la parfumerie + De l'écrivain disert et c'est la sucrerie + De l'écrivain amer et c'est la pruderie, + + La blette aridité de la vieille dévote, + C'est l'âme en confiture et la poire en compote, + Et le raisin coti moisissant dans la hotte; + + Les armes de Satan c'est le clou dans la botte, + La nef sans nautonnier, la flotte sans pilote, + Le carcan, le garrot, l'entrave, la menotte; + + Les armes de Satan c'est quelque jonglerie, + C'est le loup dans la ferme et dans la bergerie, + C'est le renard feutré dans la poulaillerie; + + Les armes de Jésus c'est l'amour et la peine, + Les armes de Satan c'est l'envie et la haine, + Et la guerre est aux mains de toute châtelaine; + + Les armes de Satan c'est quelque forgerie, + Un document secret dans quelque hôtellerie, + Les armes de Satan c'est toute diablerie; + + Les armes de Jésus c'est la croix de Lorraine, + Et le sang dans l'artère et le sang dans la veine, + Et la source de grâce et la claire fontaine; + + Les armes de Satan c'est la croix de Lorraine, + Et c'est la même artère et c'est la même veine + Et c'est le même sang et la trouble fontaine; + + Les armes de Jésus c'est l'esclave et la reine + Et toute compagnie avec son capitaine + Et le double destin et la détresse humaine; + + Les armes de Satan c'est l'esclave et la reine + Et toute compagnie avec son capitaine + Et le même destin et la même déveine; + + Les armes de Jésus c'est la mort et la vie, + C'est la rugueuse route incessamment gravie, + C'est l'âme jusqu'au ciel insolemment ravie; + + Les armes de Satan c'est la vie et la mort, + Le désir et la femme et les dés et le sort + Et le droit du plus dur et le droit du plus fort; + + Les armes de Jésus c'est la mort et la vie, + C'est le glaive de Dieu qui hésite et dévie, + C'est la fidèle route obscurément suivie; + + Les armes de Satan c'est la vie et la mort, + C'est l'écueil immobile en plein milieu du port, + C'est la peine immuable en plein milieu du sort; + + Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, + C'est un heureux naufrage en plein milieu du port, + C'est le plus beau présage en plein milieu du sort; + + Les armes de Satan c'est la vie et la mort, + C'est le péril de mer, c'est l'homme dans son tort, + Le voleur aux aguets, le tyran dans son fort; + + Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, + C'est Dieu dans sa justice et Satan dans son tort, + La beauté du plus pur, le juste dans son fort; + + Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, + C'est l'enfant et la femme et le secret du sort, + Le navire acouflé dans le recreux du port; + + Les armes de Satan c'est l'homme qui dévie, + C'est les deux poings liés et c'est l'âme asservie, + C'est la vengeance inlassablement poursuivie; + + Les armes de Jésus ce sont les deux mains jointes, + Et l'épine et la rose et les clous et les pointes, + Et sur le lit de mort les pauvres âmes ointes; + + C'est le choeur alterné des martyrs et des saintes, + C'est le choeur conjugué des sanglots et des plaintes, + Le temple, les degrés, les pilastres, les plinthes; + + Les armes de Satan c'est le vert térébinthe, + Cet arbre résineux et c'est la coloquinte, + Cette citrouille amère et c'est la morne absinthe; + + Les armes de Satan c'est les deux poings liés, + Les armes de Jésus les coeurs humiliés, + Les pauvres à genoux, les suppliants pliés; + + Les armes de Jésus c'est la belle jacinthe + Posée en un tapis dans une belle enceinte, + Plus douce que la laine et plus souple et mieux teinte; + + Les armes de Jésus c'est la cloche qui tinte + Pour les sept sacrements, c'est l'ordre et la contrainte, + Et le dessin fidèle de l'image bien peinte; + + Les armes de Satan c'est la cloche qui tinte + Pour le feu de l'enfer, c'est la ville contrainte + A passer par le sort, c'est toute âme repeinte + + Avec un faux pinceau, c'est toute règle enfreinte + Au nom de quelque règle et toute foi restreinte + Au nom de quelque maître et toute ville ceinte + + D'un rempart frauduleux et toute fleur déteinte + A force de pleuvoir et toute flamme éteinte + A force de brûler, toute infortune atteinte + + Au seuil de toute mort et la morne complainte + Au long de toute vie et l'éphémère empreinte + De nos pas sur le sable et la mortelle étreinte + + Des deux amants impurs: le corps, l'âme contrainte; + Les armes de Satan c'est la ruse et la feinte, + L'épouvante, l'envie et la graisse qui suinte, + + Et le double concert des asthmes et des quintes, + Et les coeurs compliqués et les soins et les craintes + Et les coeurs contournés comme des labyrinthes; + + Les armes de Jésus c'est l'éternelle empreinte + De ses pas sur le sable et l'immortelle étreinte + Des deux époux très purs: le corps et l'âme astreinte; + + Les armes de Jésus c'est la faim assouvie, + C'est le corps glorieux, ce n'est pas la survie, + C'est l'éternelle table abondamment servie; + + Satan c'est la vengeance elle-même assouvie, + Les armes de Satan c'est une horlogerie, + Un chef-d'oeuvre d'adresse et de serrurerie; + + Mais la clef c'est Jésus et Jésus est la porte, + Et la porte du ciel ne se prend qu'à main forte, + Et tous les serruriers resteront à la porte; + + Les armes de Jésus c'est cette grande escorte + Que Rome lui prêta, c'est la rude cohorte + Qui lui faisait honneur et c'est la croix qu'il porte; + + Les armes de Satan sont de la même sorte, + Car c'est la même Rome et c'est la même escorte + Et la même cohorte et la même mer Morte; + + Les armes de Jésus c'est qu'il nous réconforte + En notre déconfort et c'est qu'il nous reporte + Au premier paradis et c'est qu'il nous apporte + + Le pardon de son père et c'est qu'il nous emporte + Au dernier paradis et c'est qu'il nous déporte + De l'exil du péché vers ce qui seul importe + + Et c'est notre salut et c'est qu'il nous transporte + Au royaume de grâce et c'est qu'il nous supporte, + Nous et notre péché cette immense mainmorte + + Qu'il porte sur l'épaule et c'est qu'il nous exhorte + Par son silence même et qu'il frappe à la porte + Et que l'homme est au vent comme la feuille morte; + + Les armes de Satan c'est la même mainmorte, + Le même désarroi, c'est qu'il nous déconforte + En notre réconfort et c'est qu'il nous reporte + + Au péché d'origine et c'est qu'il nous rapporte + Le mépris du pardon et c'est qu'il nous remporte + A la science du mal et qu'il nous redéporte + + Vers la terre du bagne et qu'il nous retransporte + Au ténébreux royaume où lui-même supporte + Le poids de tout un monde et c'est qu'il nous exhorte + + Par les beaux compliments et qu'il gratte à la porte, + Et que l'homme est léger comme la feuille morte + Et comme elle pourrit sous les pieds du cloporte; + + Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, + C'est un solide ancrage au beau milieu du port, + Et c'est le grand partage au beau milieu du sort; + + Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, + C'est un heureux mouillage en plein milieu du port, + C'est le grand héritage en plein milieu du sort; + + Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, + C'est le bon voisinage en plein milieu du port + Et le pèlerinage en plein milieu du sort; + + Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, + C'est le compagnonnage en plein milieu du port, + Et c'est l'appareillage en plein milieu du sort: + + Les armes de Satan ce sont les sept péchés, + Et la minauderie avec les airs penchés, + Et les honteux ressorts savamment déclanchés; + + Les armes de Jésus ce sont les trois Vertus, + Et les torses courbés et les reins courbatus, + Et les galériens battus et rebattus; + + Les armes de Satan c'est la méthode torte, + Le sang de l'oreillette et le sang de l'aorte, + Le sang du ventricule et de la veine porte; + + Les armes de Jésus c'est tout le sang du coeur, + Le sang de la victime et le sang du vainqueur, + Le sang du noble cerf et le sang du piqueur; + + Les armes de Satan ce sont les sept péchés + Embarqués quatre à quatre et mollement couchés + Dans la folle galère aux dais empanachés; + + Les armes de Jésus c'est la barque de Pierre, + Qui toujours fluctuante et toujours batelière, + Racle de ses filets le fond de la rivière; + + Les armes de Jésus c'est la barque de Pierre, + C'est le vieux pêcheur d'homme assis sur son derrière, + Dépeuplant l'Océan, le lac et la rivière; + + Les armes de Jésus c'est les sept sacrements + Dans la barque de Pierre et les sept bâtiments + Qui suivent par derrière et les sept monuments + + Qui ne périront point, les sept couronnements, + Qui sont les sept douleurs, les sept fleuronnements + De l'arbre de la grâce et les sept firmaments; + + Les armes de Jésus c'est cette unique nef, + Gouvernant au plus près sous cet unique chef, + Toujours en plein péril et toujours sans méchef; + + Les armes de Jésus c'est cet unique fief, + Tenu par un seul homme armé de quelque bref, + Toujours en plein péril et toujours sans grief; + + Les armes de Jésus c'est l'éternelle peine + Assise au creux du lit de toute race humaine + Et la mort est aux mains de toute châtelaine; + + Les armes de Jésus c'est la grande semaine + Qui part du lundi saint, c'est la grande neuvaine + Qui part du trois janvier et c'est la barque pleine + + Les armes de Jésus c'est cette unique nef, + Le bateau vers l'écluse amarré dans le bief, + Le bateau charpenté par le vieux saint Joseph; + + Mais c'est aussi Jacob et le premier Joseph, + Moïse sur le Nil dans une étroite nef, + Et le peuple de Dieu gouverné derechef; + + Les armes de Jésus c'est le sang de sa veine + Et le sang de son coeur, les sanglots de sa peine + Et l'immense sanglot de toute race humaine; + + Les armes de Satan c'est la sourde gangrène + Et l'obscur mal de tête et la lourde migraine + Et l'orgueil et l'ivraie et la mauvaise graine; + + Les armes de Jésus c'est la double prière, + L'une marchant devant, l'autre marchant derrière, + Comme lui matinale et vers lui journalière; + + Les armes de Jésus c'est la double prière, + L'une arrivant devant, l'autre avançant derrière, + Comme lui vespérale et vers lui journalière; + + C'est aussi le secret, la prière nocturne, + L'immuable regret dans un coeur taciturne, + Et la mort de l'amour et la cendre dans l'urne; + + Les armes de Jésus c'est l'angélus du soir + Et celui du matin, le calme reposoir + Dans la procession, l'éclatant ostensoir + + Balancé sur les fronts comme un soleil ardent; + Les armes de Satan c'est la griffe et la dent, + Le nez mal retroussé, le regard impudent + + Les armes de Jésus c'est le calme du soir, + C'est la procession assise au reposoir. + De feuilles et de fleurs, c'est le lourd ostensoir + + Levé dessus les fronts comme un soleil levant, + Les armes de Jésus c'est la pluie et le vent + Qui souffle sur la nef et c'est le coeur fervent; + + C'est le fruit qui mûrit aux planches du dressoir, + C'est l'enfant qui se couche et qui vous dit bonsoir, + Et s'endort en priant, c'est le lourd ostensoir + + Haussé dessus les fronts comme un soleil couchant, + C'est le souple vallon, c'est le coteau penchant, + L'église dans la plaine et la prose et le chant; + + C'est la grappe giclant sous l'énorme pressoir, + C'est l'étang répandu dessus le déversoir, + C'est l'encens balancé dans le lourd encensoir; + + Les armes de Satan c'est l'écu trébuchant, + Le propos alléchant, le souffle desséchant, + La plaine sans église et l'ortie et le champ; + + Les armes de Jésus c'est l'écuyer tranchant, + Le bon et le méchant, le beau vaisseau marchand, + L'église sur la plaine et l'homme sur le champ; + + Les armes de Jésus, c'est la belle marraine + Et c'est le beau baptême et c'est la belle étrenne + Et l'avoine et le seigle et c'est la bonne graine + + Et c'est le seneçon et c'est les sept péchés + Par la contrition et les noeuds relâchés + Du filet de Satan et les cordons tranchés; + + Les armes de Satan c'est les sept débauchés, + Et c'est le prince-évêque et les sept évêchés, + Et les tentations courant sur les marchés; + + Les armes de Jésus c'est sept cents évêchés, + Et c'est le pape-évêque et cent archevêchés, + Et l'esclave et l'enfant vendus sur les marchés; + + Les armes de Jésus c'est sa tête penchée; + Son coude, son genou, son épaule écorchée, + Son estomac, ses reins, sa hanche démanchée; + + Sa barbe, ses cheveux, ses habits arrachés, + Sa poitrine, ses bras, ses poignets attachés, + Les plus savants ressorts à l'instant décrochés; + + C'est dans le vieux Paris la foule endimanchée + Le dimanche matin, c'est la soif étanchée + Au calice d'or pur, la pauvresse penchée + + Sur une plus pauvresse et c'est l'amour cachée + Dans l'âme la plus pauvre et la douleur couchée + Dans le lit de tout homme et toute orge fauchée; + + Les armes de Jésus c'est toute onde épanchée + Dans un gosier de fièvre et toute âme ébauchée + Au coin de toute lèvre et toute fleur jonchée + + Au pied des pieds saignants et toute arme ébréchée + A force de servir et la tige ébranchée + A force de produire et la paille hachée; + + Les armes de Jésus c'est l'amour et la peine, + Et l'amour est aux mains des suppôts de la haine, + Et la mort est aux mains de toute châtelaine; + + Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, + C'est le fleuve fécond, c'est l'éternel apport + De vase et de limon en plein milieu du port; + + Les armes de Jésus c'est ce gamin qui dort, + C'est la honte et la peine et son frère le sort, + Et l'amour est aux mains des suppôts de la mort; + + Les armes de Satan c'est la sensiblerie, + C'est censément le droit, l'humanitairerie, + Et c'est la fourberie et c'est la ladrerie; + + Les armes de Satan c'est la bête lâchée, + Le déshonneur gratuit, la honte remâchée, + Le troupeau mal conduit, la terre mal bêchée; + + Les armes de Satan c'est le membre arraché, + Le bourgeon retranché, le rameau détaché, + Le boeuf aiguillonné, le cheval cravaché; + + Les armes de Jésus c'est la haute terrasse + D'où retombe en jet d'eau la source de la grâce, + Et la vasque au flanc grave et le sang de la race; + + Les armes de Satan c'est la basse menace + Aux coins de toute lèvre et la gluante trace + Que laisse sur la fleur la visqueuse limace; + + Les armes de Satan c'est un esprit pointu, + C'est le corps en lambeaux, c'est le coeur combattu, + Le bourreau mal payé, le procès débattu; + + Les armes de Jésus c'est le coeur combattu, + C'est le corps tout entier et la même vertu + Et la grappe écrasée et le froment battu; + + Les armes de Jésus c'est le grain sous la meule, + Le raisin sous la presse et l'oiseau dans la gueule, + Et le fils dans le père et l'enfant dans l'aïeule; + + Mais Satan le regarde et ce vil vermisseau + A juré d'étouffer sous l'ombre et le boisseau + La lumière et la lampe et la plaine Monceau; + + Les armes de Satan c'est une gagerie, + C'est sa forfanterie et son effronterie. + Et c'est le philologue et sa quincaillerie; + + Les armes de Satan c'est notre servitude, + C'est notre hébétement, notre longue habitude + Et la nuit et la veille et la lampe et l'étude; + + Les armes de Jésus c'est la béatitude + Et c'est la parabole et la mansuétude + Et c'est quand il pleura sur cette multitude; + + Les armes de Satan c'est notre quiétude + Et c'est le théorème et c'est la certitude, + Le pouvoir, le savoir et la décrépitude; + + Les armes de Jésus c'est le tranchant du sort, + C'est ce point sur le glaive où la vie et la mort + Déjouent le corps et l'âme en plein milieu du port; + + Les armes de Jésus c'est notre inquiétude, + L'axiome, la règle et notre incertitude, + Le devoir, le pouvoir et la vicissitude; + + Les armes de Jésus c'est notre servitude, + C'est toute solitude et toute plénitude, + Et notre turpitude et notre lassitude; + + Les armes de Satan c'est la criaillerie, + Le vote, le mandat et la suffragerie, + Et l'avocasserie et la haranguerie; + + Les armes de Jésus c'est sa sollicitude, + Et notre ingratitude et son exactitude, + Et la similitude et toute rectitude; + + Les armes de Satan c'est pure vanterie, + C'est du vieux bric à brac, de l'antiquaillerie, + Du fabriqué, du faux, de la ferronnerie; + + Les armes de Satan c'est le fruit défendu, + C'est le meurtre d'Abel, c'est le sang répandu, + C'est Judas dépendu, c'est Judas rependu; + + Les armes de Satan c'est le filet tendu, + C'est le propos douteux et le sous-entendu, + Et toute controverse et tout malentendu; + + Les armes de Satan c'est Jésus-Christ vendu, + C'est les trente deniers, c'est Joseph descendu + Au fond de la citerne et captif revendu; + + Les armes de Satan c'est la race perdue, + C'est le lacet tressé, c'est la corde tordue, + Toute chair assaillie de toute chair mordue; + + Les armes de Satan c'est tout le résidu + Et la lie et l'écume et c'est l'individu + Et c'est le commentaire et le compte rendu; + + Les armes de Satan c'est toute dette due + Irrémissiblement, la honte suspendue, + Et par son gouverneur toute ville rendue; + + Les armes de Jésus c'est Satan confondu, + Tout fossé remparé, tout rempart défendu, + Tout terrain regagné sur le terrain perdu; + + Et la dette remise et la dette rendue + Par le frère à son frère et la brebis perdue + Et toute âme assaillie et toute âme mordue; + + Les armes de Jésus c'est la nuit répandue + Pour le repos de l'homme et la ferme vendue + Pour payer les impôts et la brebis tondue; + + Les armes de Jésus c'est la neige fondue + Au soleil du printemps, la hache suspendue + Au jour du jugement et c'est l'âme éperdue + + De son indignité, c'est la grande étendue + Et l'arbre de Noël et la bûche fendue + Et c'est depuis Adam la nouvelle attendue; + + Les armes de Jésus c'est la bonne aventure, + Et c'est le Créateur créant la créature, + Et le sceau du Seigneur mettant la signature; + + Les armes de Satan c'est la caricature + Et la contrefaçon de toute signature + Et l'homme jugeant l'homme et la magistrature + + Assise au tribunal, c'est la lettre surie, + La littéralité morne et déjà pourrie, + Les armes de Satan c'est la chancellerie; + + Les armes de Satan c'est la plaisanterie, + Cette sauce tournée et c'est l'hôtellerie + Pour les mauvais passants et c'est l'ivrognerie + + Les coudes sur la table et la clabauderie + Et la ribauderie et la maussaderie + Et la badauderie et la nigauderie; + + Les armes de Jésus c'est la charpenterie, + L'établi, la varlope et la menuiserie, + La scie et le rabot et l'ébénisterie, + + Le denier de la veuve et le bon ouvrier; + Les armes de Satan c'est le vil usurier, + L'armurier, le guerrier, le manufacturier; + + Les armes de Satan c'est la truanderie, + Le mauvais compagnon, la camaraderie, + Le mauvais camarade et la cafarderie + + Et le mauvais garçon; c'est le regard oblique + Jeté sur le voisin, le peuple famélique + Sous la bombance énorme et pantagruélique; + + Les armes de Jésus c'est la foi catholique + Enchâssée à prix d'or, la ronde basilique, + Et c'est la paix publique et la sainte relique; + + Les armes de Satan c'est tout ce qui complique + La très simple existence et c'est quand il implique + L'innocent dans le crime et dans le diabolique; + + Les armes de Jésus c'est le cèdre biblique, + La salutation, la ferveur angélique, + L'annonciation de l'ère évangélique; + + Les armes de Satan c'est sa ruse et sa clique + Et sa claque sournoise et méphistophélique, + Et sa noise en sourdine et machiavélique; + + Les armes de Jésus c'est le léger caïque + De Pierre sur le lac, c'est l'archange archaïque + Fermant le paradis, c'est la foi judaïque. + + Et la première loi, c'est la race hébraïque + Et le tronc d'Israël, et c'est la mosaïque + De la vertu des clercs, de la vertu laïque; + + Les armes de Jésus c'est la loi mosaïque, + Les dix commandements au peuple liturgique, + Et qu'il n'a point rayés de Rome apostolique; + + Les armes de Jésus c'est la mort héroïque + Du martyr dans l'arène et la douceur stoïque + Du saint et c'est aussi la vertu prosaïque; + + Les armes de Satan c'est la courbe saïque, + Souple vaisseau de charge et c'est l'art chaldaïque + Et la vertu du riche et du pharisaïque; + + Et c'est l'aigre réplique et le somnambulique, + Et le cyrénaïque et l'aristotélique, + Et le pire de tout c'est bien quand il explique; + + Les armes de Jésus c'est l'ardente supplique + Du pauvre au gouverneur, c'est le parabolique, + Et c'est les huit bonheurs sous Rome apostolique, + + Et c'est le roi de France et c'est la république + Et c'est le bref du pape et la lourde encyclique + Parmi les deuils privés et la vertu publique; + + Les armes de Satan c'est le vil publicain, + Le percepteur de Rome et le fieffé coquin + Qui berne l'honnête homme et qui fait le faquin; + + L'avare péager, le servile sequin, + L'infidèle berger, le manteau d'Arlequin + De vice et de vertu, le grossier mannequin + + Qui fait peur aux moineaux, le rude casaquin + Sur l'armure de guerre et le lourd troussequin + Sur le cheval de guerre et l'ennuyeux pasquin; + + Les armes de Jésus c'est le Samaritain, + Le blessé recueilli, le pauvre franciscain, + Les armes de Jésus c'est le républicain; + + Les armes de Satan c'est le faux symbolique, + La pierre en comprimé, le marbre en majolique, + (La pierre de Jésus, c'est le pur pentélique); + + Les armes de Satan c'est toute hyperbolique, + Le masque de Satan c'est toute bucolique + Modulant sous le hêtre une pure idyllique; + + Les armes de tous deux c'est le mélancolique, + Soit qu'il soit descendu du vieux cèdre biblique, + Soit qu'il soit remonté de jeune république; + + Les armes de Satan c'est toute idolâtrie, + Tout réassortiment, toute replâtrerie, + Tout fatras, tout raccord, toute folâtrerie; + + Les armes de Jésus c'est culte de doulie + Ou d'asservissement, c'est culte de latrie + Ou d'adoration, c'est culte de patrie + + Ou de terre natale; et démonolâtrie + Retourne vers Satan avec zoolâtrie, + Avec psychiâtrie, avec chimiâtrie, + + Avec l'ergot du seigle et les autres caries, + Et les phylloxéras et les vignes flétries, + Et les puits desséchés et les races taries; + + Les armes de Jésus c'est la pauvre monture, + L'ânon de cette ânesse et c'est la courbature + De ses reins bâtonnés et c'est la sépulture + + Dans un caveau prêté, c'est l'agneau sans pâture, + C'est la barque de Pierre errante et sans mâture, + Et le préteur de Rome et c'est la préfecture + + Et le préfet de Rome et cette humble toiture, + Ce chaume au ras du sol et l'unique voiture + Avec un seul cheval et la vieille clôture + + En mauvais fil de fer et la progéniture + Attendant sous la lampe une humble nourriture, + Espérant vaguement un pot de confiture; + + Les armes de Satan c'est cette dictature + De ces sept qui sont sept sur la même monture, + Sur un cheval pourri tenus par la ceinture; + + Les armes de Jésus c'est la sainte Écriture + Depuis le premier livre et c'est toute droiture + Depuis le premier pas et c'est toute armature + + Tenant son homme roide et c'est toute ossature + Tenant son homme ferme et toute architecture + Tenant la maison pleine et basse de stature; + + Les armes de Satan c'est le mauvais docteur, + (Mais en est-il de bons?), c'est le mauvais acteur + Qui joue à contre sens et le mauvais lecteur + + Qui lit à contre texte et c'est le détracteur + Qui détracte et détraque et le simple électeur + Qui rétracte et qui vote et le morne inspecteur + + Qui regarde et surveille et le dur directeur + Qui regarde et gouverne et le lourd protecteur + Qui regarde et qui pèse et qui fait le recteur; + + Les armes de Satan c'est le contradicteur + Qui dit d'abord: Mais non, c'est l'antique licteur + Et l'antique faisceau, c'est Satan destructeur; + + Les armes de Satan c'est Satan constructeur + Du satané parvis, c'est Satan conducteur + De l'homme vers sa perte et Satan rédacteur + + De la fausse nouvelle et c'est tout abstracteur + De la cinquième essence et tout contrefacteur + Qui sera poursuivi, c'est Satan collecteur + + D'impôts pour son État, c'est Satan correcteur + Dans son mauvais journal, et traître traducteur + Dans son mauvais patois, et fourbe producteur + + De produits frelatés, brillant introducteur + Au royaume d'enfer, décevant instructeur + De mauvaise recrue et sinistre amateur + + D'art pour ses collections et savant armateur + De naufrage et superbe et docile imposteur, + Les armes de Satan c'est Satan séducteur; + + Les armes de Satan c'est la sévère cotte + De maille et c'est aussi le regard qui clignotte + Sous la lourde visière et sous la bourguignotte; + + Les armes de Jésus c'est la race future, + C'est le riche missel, c'est la miniature, + Et le ciel et l'enfer et la terre en peinture; + + Les armes de Satan c'est la mésaventure, + Le traître couronné, la mauvaise lecture, + Les armes de Satan c'est la littérature; + + Les armes de Jésus c'est noblesse et roture + Égales vers sa face et la belle sculpture + Au portail de l'église et la fine moulure; + + Les armes de Jésus c'est la riche tenture + Devant le tabernacle et la rouge teinture + De la robe du prêtre et des croix de torture; + + Les armes de Satan c'est toute conjecture + Maraudant sur le texte et c'est toute imposture, + Toute note au crayon, toute maculature; + + Et c'est toute leçon qui n'est pas la lecture, + Et c'est toute façon qui n'est pas la facture, + Et c'est toute moisson qui n'est pas drue et dure; + + Et c'est toute prison qui n'est pas la capture, + Et toute liaison qui n'est pas la rupture, + Toute cendre, tout feu qui n'est pas feu qui dure; + + Les armes de Satan c'est la désinvolture, + C'est la fausse élégance et toute conjoncture + Où l'homme droit est mis en oblique posture; + + Les armes de Satan c'est la fausse culture + Qui sème le chiendent et c'est la couverture + Volée au vieux cheval et c'est toute ouverture + + Que l'on n'a pas ouvert et toute fermeture + Que l'on n'a pas fermée et toute quadrature + Que l'on n'a pas quarrée et c'est toute arcature + + Que l'on n'a pas arquée et c'est toute rature + Au milieu de la page et toute ligature + Qui n'est pas pour la greffe et toute horticulture + + Qui n'est pas pour la fleur, toute arboriculture + Qui n'est pas pour le fruit, toute viticulture + Qui n'est pas pour le vin, c'est toute agriculture + + Qui n'est pas pour le blé, c'est toute apiculture + Qui n'est pas pour le miel, toute sylviculture + Qui n'est pas pour le bois et c'est toute bouture + + Qui n'a pas pris racine et c'est toute mouture + Qui n'est pas du moulin et toute portraiture + Qui n'est pas le modèle et toute investiture + + Qui ne vient pas de Dieu, c'est le point de suture + Quand il est mal cousu, c'est la judicature + De l'homme sur un homme et la candidature + + Assise en robe blanche au seuil de la préture; + Les armes de Satan c'est la nomenclature + Et le dénombrement, c'est toute fourniture + + Qui n'est pas à bon poids, c'est la belle denture + Des bêtes dans l'arène et c'est la devanture + Qui masque la maison et c'est toute jointure + + Qui s'articule mal et c'est toute fracture + Qui ne se réduit pas, c'est toute contracture + Qui ne se résoud pas et c'est toute structure + + Qui n'est pas organique et c'est toute questure + Où l'on est candidat et c'est toute texture + Qui n'est pas de bon fil et c'est toute mixture + + Qui n'est pas du bon vin et c'est toute mouture + Qui n'est pas du bon pain et c'est toute pâture + Qui n'est pas du bon grain et c'est toute clôture + + Qui n'est pas de bon bois et c'est toute questure + Qui requiert à faux poids, frappe à fausse mesure, + Paie à fausse monnaie et prête avec usure; + + Les armes de Jésus c'est la législature + Des dix commandements et c'est la tablature + Des tables de la loi, c'est la nonciature + + Quand le nonce est du pape et la judicature + Quand le juge craint Dieu, c'est la magistrature + Quand elle est magistrale et la cléricature + + Quand le clerc est prudhomme et c'est la prélature + Quand l'évêque est Aignan ou saint Bonaventure + Ou saint Côme ou saint Loup, la sacrificature + + Quand c'est lui la victime et c'est toute vêture + Qui vêt l'âme et le corps et c'est toute tonture + Qui n'écorchera pas la faible créature; + + Les armes de Jésus c'est la belle paroisse + Assise au coeur de France et c'est la noble angoisse + Du curé soucieux que son troupeau recroisse; + + Les armes de Jésus c'est la belle provende + Éparse au râtelier, c'est le thym, la lavande, + Et la rose et l'oeillet et la souple guirlande; + + Les armée de Jésus c'est le bon voisinage + Entre les pauvres gens, c'est le pauvre village + Et l'église au milieu, c'est le compagnonnage + + Entre bons compagnons, c'est le pèlerinage + Entre bons pèlerins, c'est le pauvre ménage + Entre l'homme et la femme et le long mariage; + + Les armes de Jésus c'est les enfants bien sages + Assis au coin du feu, c'est les belles images + Qu'on voit sur les vitraux et c'est les trois rois mages; + + Les armes de Satan c'est les magiciens + Et la magicerie et les faux entretiens + Et les libres discours au conseil des anciens; + + Les armes de Jésus c'est la pauvre famille, + Les frères et la soeur, les garçons et la fille, + Le fuseau lourd de laine et la savante aiguille; + + Les armes de Jésus c'est tous les coeurs païens: + Pourvu qu'on les baptise et les rende chrétiens, + Il en fait les plus purs de tous ses paroissiens; + + Les armes de Jésus c'est tous les plébéiens: + A moins qu'on les courtise et les rende vauriens, + Il en fait les plus durs de ses fermes soutiens; + + Les armes de Jésus c'est les bons citoyens: + Quand la grâce les prend par ses secrets moyens, + Il en fait les plus sûrs de ses curés doyens; + + Les armes de Jésus c'est la docilité, + C'est la foi, l'espérance et c'est la charité, + C'est la femme et l'enfant et la fidélité; + + Les armes de Jésus c'est la fragilité, + C'est la vertu civique et c'est la liberté, + C'est la femme et l'enfant et c'est la pauvreté; + + Les armes de Jésus c'est la simplicité, + C'est la paix éternelle et c'est dans la cité + Tout un fleuve de grâce et d'efficacité; + + Les armes de Jésus c'est la nécessité + Du travail et du pain et c'est dans la cité + Tout un fleuve de grâce et de félicité; + + Les armes de Jésus c'est la sagacité, + Le pardon de l'offense et c'est dans la cité + Tout un fleuve de grâce et de vivacité; + + Les armes de Jésus c'est la mendicité + Du dernier misérable et c'est dans la cité + Tout un fleuve de grâce et de ténacité; + + Les armes de Satan c'est le chemin tortu, + Le sentier dérobé, le cheval abattu + Les quatre fers en l'air, et le mulet têtu; + + Les armes de Satan c'est la fausse tendresse + Couchée au lit de l'homme et la molle paresse + Qui dort le long du jour et se désintéresse + + Du pauvre et de l'enfant et c'est la charmeresse + Avec ses mots savants et la devineresse + Et sa vieille grimace et c'est l'enchanteresse + + Avec ses vieux onguents et c'est la sécheresse + Du coeur et c'est la vraie et c'est la fausse adresse + De l'homme très malin; c'est l'homme qui transgresse + + Les vieilles lois de l'homme et c'est l'homme qui tresse + Le chanvre du gibet et l'homme qui progresse. + Les armes de Satan c'est l'homme qui s'engraisse + + Du sang du malheureux, le serpent qui redresse + La tête et c'est aussi le vigneron qui presse + La grappe et fait jaillir le vin doux et l'ivresse; + + Les armes de Jésus c'est toute forteresse + Qui tient et c'est la noble et la pure caresse + De la mère à l'enfant et c'est la maladresse + + De l'homme pas malin et la sourde tendresse + De la mère à la fille afin que reparaisse + En cette enfant naissante une même tendresse + + Et dans le temps futur une même caresse + Et ce même regard et cette même tresse + Blonde qui fleurira, cette même détresse + + Qui sera consolée, et cette âme pauvresse + Et dans le dernier temps une même allégresse; + Les armes de Jésus c'est l'homme qui s'adresse + + Directement à Dieu, c'est l'homme qui s'adresse + A quelque saint patron, c'est l'homme qui se dresse + Contre l'iniquité, c'est l'homme qui s'empresse + + A panser le blessé, c'est la fraîche compresse + Sur la cuisante plaie et l'homme qui s'engraisse + De sanglots et de pleurs, de peine et de détresse, + + Et d'un regret plus beau que la même tendresse, + Et l'arme aux mains de l'ange ardente et vengeresse + Au seuil du paradis afin que comparaisse + + L'âme toujours chassée et toujours chasseresse, + L'âme toujours esclave et ensemble maîtresse, + L'âme toujours enfant et toujours pécheresse; + + Les armes de Jésus c'est la lettre et l'esprit, + Mais c'est l'esprit qui mène et l'esprit qui nourrit, + Et la lettre n'est là que comme un mot d'écrit; + + Les armes de Jésus c'est la lettre et l'esprit, + C'est le père qui gronde et l'enfant qui sourit, + C'est le Père et le Fils et c'est le Saint-Esprit; + + La lettre est ce qui tue et l'esprit vivifie, + Et la lettre est la mort et l'esprit est la vie, + Et la lettre est l'orgueil et la lettre est l'envie; + + C'est l'esprit qui commande et la lettre qui sert, + C'est l'esprit qui demande et la lettre qui perd + Et c'est l'esprit qui sauve et prêche en plein désert; + + C'est l'esprit qui gouverne et l'esprit qui conduit + L'homme vers un seul point et la lettre qui suit + Vers la lampe de l'ogre et c'est l'esprit qui cuit + + Le pain quand il est chaud, c'est l'esprit qui déduit + Jésus du vieil Adam et derechef induit + Israël en Jésus que la lettre réduit; + + C'est l'esprit qui combat et la lettre qui fuit, + C'est l'esprit qui travaille et l'esprit qui produit + La paille, le bon grain, la feuille, le bon fruit; + + Et la lettre n'a jamais fait qu'un peu de bruit, + C'est elle qui séduit et c'est elle qui nuit, + Et la lettre et l'esprit c'est le jour et la nuit; + + Mais l'esprit et la lettre est la nuit et le jour, + Les armes de Jésus c'est l'honneur et l'amour + Et le roi dans son camp et le roi dans sa cour; + + Les armes de Jésus c'est le feu dans le four, + La pâte et le levain et c'est le pain du jour, + Et c'est le roi David retiré dans sa tour; + + Les armes de Jésus c'est tout homme proscrit + Qui sera rappelé, c'est le jeune conscrit + Qui sera convoqué, c'est le jeune homme inscrit + + Sur le livre éternel et c'est le coeur contrit + Qui sera fomenté, c'est le billet souscrit + Qui sera présenté, c'est le bonheur décrit + + Un jour sur la montagne et l'honnête rescrit + De par le roi du ciel et le pardon prescrit + Par la nouvelle loi, c'est Dieu même transcrit + + De Moïse en Jésus, c'est Satan circonscrit, + C'est tout ce qu'il fallait pour que Jésus souffrît, + Les armes de Jésus c'est surtout Jésus-Christ; + + C'est tout ce qu'il fallait pour que Jésus ouvrît + La porte du tombeau, pour que Jésus offrît + Le premier sacrifice et qu'il rendît l'esprit; + + C'est tout ce qu'il fallait pour que Jésus couvrît + Le pécheur devant Dieu, pour qu'il redécouvrît + Le chemin du salut et pour qu'il entreprît + + De remonter la pente et pour qu'il se reprît + Et qu'il reprît le monde et pour que l'homme apprît + Le chemin difficile et pour qu'il désapprît + + La route sans cailloux et pour qu'un jour en Gaule, + D'autres soldats romains, le manteau sur l'épaule, + Le torse bien moulé dans leurs lames de tôle, + + Chevauchant par la route épaisse comme un môle, + La lance entre les doigts comme on tient une gaule, + Un jour en plein hiver sous la neige du pôle, + + Le long des blancs bouleaux, le long du même saule, + Voyant un vagabond, quelque échappé de geôle, + Un autre centurion, de ceux que Rome enrôle, + + Du manteau militaire enfin se découvrît; + C'est tout ce qu'il fallait pour que l'homme s'éprît + Du seul amour qui dure et pour qu'il se déprît + + Du seul amour qui passe et pour qu'il se méprît + Comme il faut se méprendre et qu'alors il comprît + Tout ce qu'il faut comprendre et qu'alors il en prît + + Tout ce qu'il faut en prendre et qu'alors il surprît + Le secret mal gardé, le secret manuscrit + Qui n'est pas dans la lettre et se cache en esprit; + + Les armes de Jésus c'est le chemin fleuri, + Mais plus que le printemps galamment refleuri, + C'est le sévère automne à l'instant défleuri; + + Et la fleur de Marie est la rose fleurie, + Mais plus que l'humble rose au printemps refleurie, + C'est la rose d'automne humblement défleurie; + + Les armes de Jésus c'est le vallon fleuri, + Mais plus que le printemps incessamment fleuri, + Et plus que le printemps insolemment fleuri, + + Et plus que le printemps impudemment fleuri. + Et plus que le printemps effrontément fleuri, + C'est le pudique automne à jamais défleuri; + + Les armes de Jésus c'est un peuple chéri + Comme un fils qui revient, c'est un mourant guéri + Par son extrême onction, c'est un peuple aguerri + + Par une juste guerre et le marin péri + Au péril de la mer, le navire atterri + Dans le recreux du port, tout un peuple nourri + + De quelques poissons secs, tout un monde nourri + D'une seule victime et le raisin mûri + Pour le vin du calice et l'autre vin suri + + Pour l'éponge et la lance et le vinaigre aigri; + Les armes de Jésus c'est le levain pétri + Au milieu de la pâte et lui-même suri; + + Les armes de Satan c'est le fleuve tari, + C'est chez l'équarrisseur le cheval équarri, + C'est l'enfant affamé, c'est le pain renchéri; + + Les armes de Satan c'est le coeur mal guéri + De la vieille blessure et c'est le coeur tari + A force de saigner et le coeur mal nourri + + A force de jeûner, c'est tout ce qui tarit, + C'est tout ce qui périt, tout ce qui dépérit, + Et tout ce qui surit et tout ce qui pourrit; + + Les armes de Satan c'est la sève appauvrie, + C'est le sang répandu, la branche rabougrie, + Le rameau desséché, la prude renchérie; + + Les armes de Satan c'est tout ce qui flétrit, + Rapetisse, avilit, injurie, amoindrit, + C'est tout ce qui méprise et tout ce qui meurtrit; + + Les armes de Jésus c'est tout ce qui nourrit, + C'est tout ce qui boutonne et tout ce qui périt + Aux jardins de Touraine et tout ce qui mûrit; + + Les armes de Jésus c'est un coeur tout fleuri, + Plus que le jeune coeur au printemps refleuri, + C'est le coeur à l'automne à jamais défleuri; + + Les armes de Satan c'est la paix et la guerre, + Les peuples éventrés, les sacrements par terre, + La honte, la terreur, la rage militaire; + + Les armes de Jésus c'est la guerre et la paix, + Les peuples respectés et les derniers harnais + De guerre suspendus aux frontons des palais; + + Les armes de Satan c'est l'horreur de la guerre, + Les peuples affolés, Jésus sur le Calvaire, + Le sang, le cri de mort, le meurtre volontaire; + + Les armes de Jésus c'est l'honneur de la guerre, + Les peuples rétablis, Jésus sur le Calvaire, + Le sang, le sacrifice et la mort volontaire; + + Pour qu'elle vît venir sous un tel étendard + De Jésus-Christ soldat contre Satan soudard, + Vers le vieux saint Étienne et le vieux saint Médard; + + Pour qu'elle vît venir par un chemin de terre, + Comme une jeune enfant qui vient vers sa grand'mère, + Par les bois de Puteaux, par les champs de Nanterre; + + Pour qu'elle vît venir ardente et militaire, + Obéissante et ferme et douce et volontaire, + Sur Boulogne et Neuilly, sur Puteaux et Nanterre; + + Hauturière et docile, alerte et droiturière, + Et prompte à la manoeuvre et peu procédurière, + Destinée à périr comme une aventurière; + + Bien en selle en avant de sa cavalerie, + Masquant ses bombardiers et sa bombarderie, + Traînant comme un réseau sa lourde infanterie; + + Ameutant ses tambours qui battaient pour la messe, + Gourmandant ces brigands qui couraient à confesse, + Déférente aux trois voix qui scellaient leur promesse; + + Ayant mis les soldats au pas sacramentaire, + Ayant mis les curés au pas réglementaire, + Et logé les Vertus au train régimentaire; + + Bien allante et vaillante et sans étourderie, + Bien venante et plaisante et sans coquetterie, + Bien disante et parlante et sans bavarderie; + + Révérant les coffrets sertis de pierrerie + Où les reliefs des saints ouvrés d'orfèvrerie + Reposent sur l'autel et sur la broderie; + + Sage comme une aïeule en sa tendre jeunesse, + Cadette ayant conquis le plus beau droit d'aînesse, + Grave et les yeux plus clairs que d'une chanoinesse, + + La sainte la plus grande après sainte Marie. + + + + +NEUVIÈME JOUR + +POUR LE SAMEDI 11 JANVIER 1913 + +IX + + + Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage, + Il fallut qu'elle vît ces mauvais compagnons, + Les Anglais, (les Français), les traîtres Bourguignons + Dépecer le royaume ainsi qu'un apanage; + + Il fallut qu'elle vît ce monstrueux ménage, + Et les gibets poussant comme des champignons, + Et le mur et le toit et l'angle des pignons + Tout dégouttants du meurtre et du sang du carnage; + + Il fallut qu'elle vît tout ce maquignonnage, + Les cadavres tout nus serrés en rangs d'oignons, + Les blessés mutilés traînés sur leurs moignons, + Les morts et les mourants dérivant à la nage; + + Il fallut qu'elle vît cet horrible engrenage + Happer tout le royaume et ces mauvais garçons + Rouer vif tout un peuple et rôtir les moissons, + Sortis du menu peuple ou du haut baronnage; + + Les armes de Jésus c'est la belle marraine + Et c'est le beau baptême et les belles dragées, + Mais plus que le cortège et que les apogées + C'est le deuil et la ruine et la honte et la peine; + + Il fallut qu'elle vît par ce libertinage + Dissiper ce trésor d'honneur que nous gagnons, + Et déserter le Dieu que nous accompagnons, + Comme on déserte un mort dans un pauvre village; + + Il fallut qu'elle vît par ce vagabondage + Retourner ce passé dont nous nous éloignons, + Il fallut qu'elle vît les maux que nous soignons + Monter le long de nous comme un échafaudage; + + Il fallut qu'elle vît par le faux témoignage + Démentir le propos pour qui nous témoignons, + Il fallut qu'elle vît l'urne où nous nous baignons + S'effondrer par souillure et par dévergondage; + + Il fallut qu'elle vît par tout ce maraudage + Cueillir les fruits moisis et que nous dédaignons, + Il fallut qu'elle vît la ville où nous régnons + Démantelée aux mains de tout ce chapardage; + + Il fallut qu'elle vît par tant d'enfantillage + Avilir cette foi dont nous nous imprégnons, + Il fallut qu'elle vît le sang dont nous saignons + Saigner du même coeur et du même courage; + + Il fallut qu'elle vît par un sot bavardage + Flétrir le dogme auguste et que nous enseignons, + Et qu'elle vît tarir la grâce où nous baignons, + Lustrale et baptismale, en un lourd badinage; + + Il fallut qu'elle vît par tout ce brigandage + Commettre les forfaits dont nous nous indignons, + Et les écus sonnants et que nous alignons + Fondre au creuset d'orgueil et de faux monnayage; + + Il fallut qu'elle vît par tout ce forlignage + Dégénérer la race où nous nous alignons, + Et les mots éternels et que nous soulignons + Tomber dans le silence et dans le persiflage; + + Il fallut qu'elle vît par tout ce maquillage + Fausser la signature où nous contresignons, + Et le terme et la mort que nous nous assignons + Approcher tous les jours comme un lointain rivage; + + Il fallut qu'elle vît cette jalouse rage + Assaillir la caserne où nous nous consignons, + Et la taverne infâme et que nous désignons + D'un nom injurieux déborder sur la plage; + + Il fallut qu'elle vît cette haine sauvage + Dénaturer le sort où nous nous résignons, + Et la ronce et l'ortie où nous égratignons + Nos mains s'enchevêtrer dans le jeune bocage; + + Il fallut qu'elle vît au chemin de halage + Déraciner la borne à qui nous nous cognons, + Et qu'elle vît le coin où nous nous rencoignons + Nous refuser le gîte et le pain du voyage; + + Il fallut qu'elle vît dans ce commun naufrage + Sombrer l'arche rompue et que nous empoignons, + Et qu'elle vît la grande armée où nous grognons, + (Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage; + + Il fallut qu'elle vît par un tel sabotage + Dénaturaliser l'oeuvre où nous besognons. + Et qu'elle vît l'injure à qui nous répugnons + Régner et gouverner sous figure d'outrage; + + Il fallut qu'elle vît le long du bastingage + Précipiter à l'eau l'or que nous épargnons, + Et qu'elle vît la vergue où nous nous éborgnons + Chanceler et tomber par l'effet du tangage; + + Il fallut qu'elle vît dans ce même hivernage + S'évanouir de froid l'ardeur que nous feignons, + Et qu'elle vît la peine où nous nous renfrognons + S'évanouir de mort dans un beau sarcophage; + + Il fallut qu'elle vît dans cet appareillage + S'avancer la galère où captifs nous geignons, + Et qu'elle vît la nef lourde où nous nous plaignons + Gémir dans ses haubans et ses bois d'assemblage; + + Il fallut qu'elle vît par un commun partage + Arriver justement le sort que nous craignons, + Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons + Exposée à périr dans ce même naufrage; + + Il fallut qu'elle vît dans le même mouillage + Sombrer le désespoir que seul nous étreignons, + Et qu'elle vît cet ordre où nous nous astreignons + Perdre ses bancs de rame et son amarinage; + + Il fallut qu'elle vît dans ce commun dommage + Plier la discipline où nous nous contraignons, + Et qu'elle vît l'astreinte où nous nous restreignons + Se détendre et crever comme un mauvais bordage; + + Il fallut qu'elle vît dans le mouvant sillage + Flotter et s'enfoncer la mort que nous ceignons, + Et qu'elle vît couler le sang dont nous teignons + Notre robe lustrale et notre enfantillage; + + Il fallut qu'elle vît par un jeu de mirage + Reculer le but fixe et que nous atteignons, + Et qu'elle vît le terme où nous nous rejoignons + Se dérober à nous en plein atterrissage; + + Il fallut qu'elle vît en plein coeur de l'orage + Brûler la chère flamme et que nous éteignons + Et qu'elle vît les maux que nous nous adjoignons + Se coucher contre nous pour un noble servage; + + Il fallût qu'elle vît dans tout ce gribouillage + Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons, + Et les soucis aigus et dont nous nous poignons + Nous percer jusqu'au coeur dans tout ce barbouillage: + + Pour qu'elle vît venir du fond de la campagne, + Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages, + Vers l'arène romaine et la roide montagne, + + Traînant les trois Vertus au train des équipages, + Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne + Et la plus belle enfant de ses longs patronages. + + + + +_la tapisserie + +de Notre Dame_ + + +_cahier pour le dimanche de la Pentecôte + +et pour le mois de mai + +de la quatorzième série_ + + +au fidèle Lotte + +et + +au _Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université_ + + +Présentation de Paris à Notre Dame + + Étoile de la mer voici la lourde nef + Où nous ramons tout nuds sous vos commandements + Voici notre détresse et nos désarmements; + Voici le quai du Louvre, et l'écluse, et le bief. + + Voici notre appareil et voici notre chef. + C'est un gars de chez nous qui siffle par moments. + Il n'a pas son pareil pour les gouvernements. + Il a la tête dure et le geste un peu bref. + + Reine qui vous levez sur tous les océans, + Vous penserez à nous quand nous serons au large. + Aujourd'hui c'est le jour d'embarquer notre charge. + Voici l'énorme grue et les longs meuglements. + + S'il fallait le charger de nos pauvres vertus, + Ce vaisseau s'en irait vers votre auguste seuil + Plus creux que la noisette après que l'écureuil + L'a laissé retomber de ses ongles pointus. + + Nuls ballots n'entreraient par les panneaux béants, + Et nous arriverions dans la mer de sargasse + Traînant cette inutile et grotesque carcasse + Et les Anglais diraient: Ils n'ont rien mis dedans. + + Mais nous saurons l'emplir et nous vous le jurons, + Il sera plus beau dans cet illustre port. + La cargaison ira jusque sur le plat-bord. + Et quand il sera plein nous le couronnerons. + + Nous n'y chargerons pas notre pauvre maïs, + Mais de l'or et du blé que nous emporterons. + Et il tiendra la mer: car nous le chargerons + Du poids de nos péchés payés par votre fils. + + +Paris vaisseau de charge + + Double vaisseau de charge aux deux rives de Seine, + Vaisseau de pourpre et d'or, de myrrhe et de cinname, + Vaisseau de blé, de seigle, et de justesse d'âme, + D'humilité, d'orgueil, et de simple verveine; + + Nos pères t'ont comblé d'une si longue peine, + Depuis mille et mille ans que tu viens à la lame, + Que nulle cargaison n'est si lourde à la rame, + Et que nul bâtiment n'a la panse aussi pleine. + + Mais nous apporterons un regret si sévère, + Et si nourri d'honneur, et si creusé de flamme, + Que le chef le prendra pour un sac de prière, + + Et le fera hisser jusque sous l'oriflamme, + Navire appareillé sous Septime Sévère, + Double vaisseau de charge aux pieds de Notre Dame. + + +Paris double galère + + Depuis le Point du Jour jusqu'aux cèdres bibliques + Double galère assise au long du grand bazar, + Et du grand ministère, et du morne alcazar, + Parmi les deuils privés et les vertus publiques; + + Sous les quatre-vingts rois et les trois Républiques, + Et sous Napoléon, Alexandre et César, + Nos pères ont tenté le centuple hasard, + Fidèlement courbés sur tes rames obliques. + + Et nous prenant leur place au même banc de chêne, + Nous ramerons des reins, de la nuque, de l'âme, + Pliés, cassés, meurtris, saignants sous notre chaîne; + + Et nous tiendrons le coup, rivés sur notre rame, + Forçats fils de forçats aux deux rives de Seine, + Galériens couchés aux pieds de Notre Dame. + + +Paris vaisseau de guerre + + Double vaisseau de ligne au long des colonnades + Autrefois bâtiment au centuple sabord, + Aujourd'hui lourde usine, énorme coffre-fort + Fermé sur le secret des sourdes canonnades. + + Nos pères t'ont dansé de chaudes sérénades. + Ils t'ont fleuri du sang de la plus belle mort, + Quand au gaillard d'avant vers l'un et l'autre bord + Bondissait le troupeau des graves caronnades. + + Mais nous apporterons à tes destins géants + Un coeur si sérieux et si brûlé de flamme, + Un coeur si curieux de tous les océans, + + Soldats fils de soldats sous la même oriflamme, + Qu'on nous mettra valets de tes canons béants, + Monstres verts accroupis aux pieds de Notre-Dame. + + +Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres + + Étoile de la mer voici la lourde nappe + Et la profonde houle et l'océan des blés + Et la mouvante écume et nos greniers comblés, + Voici votre regard sur cette immense chape + + Et voici votre voix sur cette lourde plaine + Et nos amis absents et nos coeurs dépeuplés, + Voici le long de nous nos poings désassemblés + Et notre lassitude et notre force pleine. + + Étoile du matin, inaccessible reine, + Voici que nous marchons vers votre illustre cour, + Et voici le plateau de notre pauvre amour, + Et voici l'océan de notre immense peine. + + Un sanglot rôde et court par delà l'horizon. + A peine quelques toits font comme un archipel. + Du vieux clocher retombe une sorte d'appel. + L'épaisse église semble une basse maison. + + Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale. + De loin en loin surnage un chapelet de meules, + Rondes comme des tours, opulentes et seules + Comme un rang de châteaux sur la barque amirale. + + Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre + Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux. + Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux + Un reposoir sans fin pour l'âme solitaire. + + Vous nous voyez marcher sur cette route droite, + Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents. + Sur ce large éventail ouvert à tous les vents + La route nationale est notre porte étroite. + + Nous allons devant nous, les mains le long des poches, + Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours, + D'un pas toujours égal, sans hâte ni recours, + Des champs les plus présents vers les champs les plus proches. + + Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille. + Nous n'avançons jamais que d'un pas à la fois. + Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois, + Et toute leur séquelle et toute leur volaille + + Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille + Ont appris ce que c'est que d'être familiers, + Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers, + Vers un dernier carré le soir d'une bataille. + + Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau, + Dans le recourbement de notre blonde Loire, + Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire + N'est là que pour baiser votre auguste manteau. + + Nous sommes nés au bord de ce vaste plateau, + Dans l'antique Orléans sévère et sérieuse, + Et la Loire coulante et souvent limoneuse + N'est là que pour laver les pieds de ce coteau. + + Nous sommes nés au bord de votre plate Beauce + Et nous avons connu dès nos plus jeunes ans + Le portail de la ferme et les durs paysans + Et l'enclos dans le bourg et la bêche et la fosse. + + Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate + Et nous avons connu dès nos premiers regrets + Ce que peut receler de désespoirs secrets + Un soleil qui descend dans un ciel écarlate + + Et qui se couche au ras d'un sol inévitable + Dur comme une justice, égal comme une barre, + Juste comme une loi, fermé comme une mare, + Ouvert comme un beau socle et plan comme une table. + + Un homme de chez nous, de la glèbe féconde + A fait jaillir ici d'un seul enlèvement, + Et d'une seule source et d'un seul portement, + Vers votre assomption la flèche unique au monde. + + Tour de David voici votre tour beauceronne. + C'est l'épi le plus dur qui soit jamais monté + Vers un ciel de clémence et de sérénité, + Et le plus beau fleuron dedans votre couronne. + + Un homme de chez nous a fait ici jaillir, + Depuis le ras du sol jusqu'au pied de la croix, + Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois, + La flèche irréprochable et qui ne peut faillir. + + C'est la gerbe et le blé qui ne périra point, + Qui ne fanera point au soleil de septembre, + Qui ne gèlera point aux rigueurs de décembre, + C'est votre serviteur et c'est votre témoin. + + C'est la tige et le blé qui ne pourrira pas, + Qui ne flétrira point aux ardeurs de l'été. + Qui ne moisira point dans un hiver gâté, + Qui ne transira point dans le commun trépas. + + C'est la pierre sans tache et la pierre sans faute, + La plus haute oraison qu'on ait jamais portée, + La plus droite raison qu'on ait jamais jetée, + Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute. + + Celle qui ne mourra le jour d'aucunes morts, + Le gage et le portrait de nos arrachements, + L'image et le tracé de nos redressements, + La laine et le fuseau des plus modestes sorts. + + Nous arrivons vers vous du lointain Parisis. + Nous avons pour trois jours quitté notre boutique, + Et l'archéologie avec la sémantique, + Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits. + + D'autres viendront vers vous du lointain Beauvaisis. + Nous avons pour trois jours laissé notre négoce, + Et la rumeur géante et la ville colosse, + D'autres viendront vers vous du lointain Cambrésis. + + Nous arrivons vers vous de Paris capitale. + C'est là que nous avons notre gouvernement, + Et notre temps perdu dans le lanternement, + Et notre liberté décevante et totale. + + Nous arrivons vers vous de l'autre Notre Dame, + De celle qui s'élève au coeur de la cité, + Dans sa royale robe et dans sa majesté, + Dans sa magnificence et sa justesse d'âme. + + Comme vous commandez un océan d'épis, + Là-bas vous commandez un océan de têtes, + Et la moisson des deuils et la moisson des fêtes + Se couche chaque soir devant votre parvis. + + Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix. + C'est un commencement de Beauce à notre usage, + Des fermes et des champs taillés à votre image, + Mais coupés plus souvent par des rideaux de bois, + + Et coupés plus souvent par de creuses vallées + Pour l'Yvette et la Bièvre et leurs accroissements, + Et leurs savants détours et leurs dégagements, + Et par les beaux châteaux et les longues allées. + + D'autres viendront vers vous du noble Vermandois, + Et des vallonnements de bouleaux et de saules. + D'autres viendront vers vous des palais et des geôles. + Et du pays picard et du vert Vendômois. + + Mais c'est toujours la France, ou petite ou plus grande, + Le pays des beaux blés et des encadrements, + Le pays de la grappe et des ruissellements, + Le pays de genêts, de bruyère, de lande. + + Nous arrivons vers vous du lointain Palaiseau + Et des faubourgs d'Orsay par Gometz-le-Châtel, + Autrement dit Saint-Clair; ce n'est pas un castel; + C'est un village au bord d'une route en biseau. + + Nous avons débouché, montant de ce coteau, + Sur le ras de la plaine et sur Gometz-la-Ville + Au-dessus de Saint-Clair; ce n'est pas une ville; + C'est un village au bord d'une route en plateau. + + Nous avons descendu la côte de Limours. + Nous avons rencontré trois ou quatre gendarmes. + Ils nous ont regardé, non sans quelques alarmes, + Consulter les poteaux aux coins des carrefours. + + Nous avons pu coucher dans le calme Dourdan. + C'est un gros bourg très riche et qui sent sa province. + Fiers nous avons longé, regardés comme un prince, + Les fossés du château coupés comme un redan. + + Dans la maison amie, hôtesse et fraternelle + On nous a fait coucher dans le lit du garçon. + Vingt ans de souvenirs étaient notre échanson. + Le pain nous fut coupé d'une main maternelle. + + Toute notre jeunesse était là sollennelle. + On prononça pour nous le Bénédicité. + Quatre siècles d'honneur et de fidélité + Faisaient des draps du lit une couche éternelle. + + Nous avons fait semblant d'être un gai pèlerin + Et même un bon vivant et d'aimer les voyages, + Et d'avoir parcouru cent trente-et-un bailliages, + Et d'être accoutumés d'être sur le chemin. + + La clarté de la lampe éblouissait la nappe. + On nous fit visiter le jardin potager. + Il donnait sur la treille et sur un beau verger. + Tel fut le premier gîte et la tête d'étape. + + Le jardin était clos dans un coude de l'Orge. + Vers la droite il donnait sur un mur bocager + Surmonté de rameaux et d'un arceau léger. + En face un maréchal, et l'enclume, et la forge. + + Nous nous sommes levés ce matin devant l'aube. + Nous nous sommes quittés après les beaux adieux. + Le temps s'annonçait bien. On nous a dit tant mieux. + On nous a fait goûter de quelque boeuf en daube, + + Puisqu'il est entendu que le bon pèlerin + Est celui qui boit ferme et tient sa place à table, + Et qu'il n'a pas besoin de faire le comptable, + Et que c'est bien assez de se lever matin. + + Le jour était en route et le soleil montait + Quand nous avons passé Sainte-Mesme et les autres. + Nous avancions déjà comme deux bons apôtres. + Et la gauche et la droite était ce qui comptait. + + Nous sommes remontés par le Gué de Longroy, + C'en est fait désormais de nos atermoiements, + Et de l'iniquité des dénivellements: + Voici la juste plaine et le secret effroi + + De nous trouver tout seuls et voici le charroi + Et la roue et les boeufs et le joug et la grange, + Et la poussière égale et l'équitable fange + Et la détresse égale et l'égal désarroi. + + Nous voici parvenus sur la haute terrasse + Où rien ne cache plus l'homme de devant Dieu, + Où nul déguisement ni du temps ni du lieu + Ne pourra nous sauver Seigneur, de votre chasse. + + Voici la gerbe immense et l'immense liasse, + Et le grain sous la meule et nos écrasements, + Et la grêle javelle et nos renoncements, + Et l'immense horizon que le regard embrasse. + + Et notre indignité cette immuable masse, + Et notre basse peur en un pareil moment, + Et la juste terreur et le secret tourment + De nous trouver tout seuls par devant votre face. + + Mais voici que c'est vous, reine de majesté. + Comment avons-nous pu nous laisser décevoir, + Et marcher devant vous sans vous apercevoir. + Nous serons donc toujours ce peuple inconcerté. + + Ce pays est plus ras que la plus rase table. + A peine un creux du sol, à peine un léger pli. + C'est la table du juge et le fait accompli, + Et l'arrêt sans appel et l'ordre inéluctable. + + Et c'est le prononcé du texte insurmontable, + Et la mesure comble et c'est le sort empli, + Et c'est la vie étale et l'homme enseveli, + Et c'est le héraut d'arme et le sceau redoutable. + + Mais vous apparaissez, reine mystérieuse. + Cette pointe là-bas dans le moutonnement + Des moissons et des bois et dans le flottement + De l'extrême horizon ce n'est point une yeuse, + + Ni le profil connu d'un arbre interchangeable. + C'est déjà plus distante, et plus basse, et plus haute, + Ferme comme un espoir sur la dernière côte, + Sur le dernier coteau la flèche inimitable. + + D'ici vers vous, ô reine, il n'est plus que la route. + Celle-ci nous regarde, on en a bien fait d'autres. + Vous avez votre gloire et nous avons les nôtres. + Nous l'avons entamée, on la mangera toute. + + Nous savons ce que c'est qu'un tronçon qui s'ajoute + Au tronçon déjà fait et ce qu'un kilomètre + Demande de jarret et ce qu'il faut en mettre: + Nous passerons ce soir par le pont et la voûte + + Et ce fossé profond qui cerne le rempart. + Nous marchons dans le vent coupés par les autos. + C'est ici la contrée imprenable en photos, + La route nue et grave allant de part en part. + + Nous avons eu bon vent de partir dès le jour. + Nous coucherons ce soir à deux pas de chez vous, + Dans cette vieille auberge où pour quarante sous + Nous dormirons tout près de votre illustre tour. + + Nous serons si fourbus que nous regarderons, + Assis sur une chaise auprès de la fenêtre + Dans un écrasement du corps et de tout l'être, + Avec des yeux battus, presque avec des yeux ronds, + + Et les sourcils haussés jusque dedans nos fronts, + L'angle une fois trouvé par un seul homme au monde, + Et l'unique montée ascendante et profonde, + Et nous serons recrus et nous contemplerons. + + Voici l'axe et la ligne et la géante fleur. + Voici la dure pente et le contentement. + Voici l'exactitude et le consentement. + Et la sévère larme, ô reine de douleur. + + Voici la nudité, le reste est vêtement. + Voici le vêtement, tout le reste est parure. + Voici la pureté, tout le reste est souillure. + Voici la pauvreté, le reste est ornement. + + Voici la seule force et le reste est faiblesse. + Voici l'arête unique et le reste est bavure. + Et la seule noblesse et le reste est ordure. + Et la seule grandeur et le reste est bassesse. + + Voici la seule foi qui ne soit point parjure. + Voici le seul élan qui sache un peu monter. + Voici le seul instant qui vaille de compter. + Voici le seul propos qui s'achève et qui dure. + + Voici le monument, tout le reste est doublure. + Et voici notre amour et notre entendement. + Et notre port de tête et notre apaisement. + Et le rien de dentelle et l'exacte moulure. + + Voici le beau serment, le reste est forfaiture. + Voici l'unique prix de nos arrachements, + Le salaire payé de nos retranchements. + Voici la vérité, le reste est imposture. + + Voici le firmament, le reste est procédure. + Et vers le tribunal voici l'ajustement. + Et vers le paradis voici l'achèvement. + Et la feuille de pierre et l'exacte nervure. + + Nous resterons cloués sur la chaise de paille. + Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas + Le tumulte des voix, le tumulte des pas, + Et dans la salle en bas l'innocente ripaille. + + Ni les rouliers venus pour le jour du marché. + Ni la feinte colère et l'éclat des jurons: + Car nous contemplerons et nous méditerons + D'un seul embrassement la flèche sans péché. + + Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies, + Ni la faim ni la soif ni nos renoncements, + Ni nos raides genoux ni nos raisonnements, + Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies. + + Perdus dans cette chambre et parmi tant d'hôtels, + Nous ne descendrons pas à l'heure du repas, + Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas + La ville prosternée aux pieds de vos autels. + + Et quand se lèvera le soleil de demain, + Nous nous réveillerons dans une aube lustrale, + A l'ombre des deux bras de votre cathédrale, + Heureux et malheureux et perclus du chemin. + + Nous venons vous prier pour ce pauvre garçon + Qui mourut comme un sot au cours de cette année, + Presque dans la semaine et devers la journée + Où votre fils naquit dans la paille et le son. + + ô Vierge il n'était pas le pire du troupeau. + Il n'avait qu'un défaut dans sa jeune cuirasse. + Mais la mort qui nous piste et nous suit à la trace + A passé par ce trou qu'il s'est fait dans la peau. + + Il était né vers nous dans notre Gâtinais. + Il commençait la route où nous redescendons. + Il gagnait tous les jours tout ce que nous perdons. + Et pourtant c'était lui que tu te destinais, + + ô mort qui fus vaincue en un premier caveau. + Il avait mis ses pas dans nos mêmes empreintes. + Mais le seul manquement d'une seule des craintes + Laissa passer la mort par un chemin nouveau. + + Le voici maintenant dedans votre régence. + Vous êtes reine et mère et saurez le montrer. + C'était un être pur. Vous le ferez rentrer + Dans votre patronage et dans votre indulgence. + + ô reine qui lisez dans le secret du coeur, + Vous savez ce que c'est que la vie ou la mort, + Et vous savez ainsi dans quel secret du sort + Se coud et se découd la ruse du traqueur. + + Et vous savez ainsi sur quel accent de choeur + Se noue et se dénoue un accompagnement, + Et ce qu'il faut d'espace et de déboisement + Pour laisser débouler la meute du piqueur. + + Et vous savez ainsi dans quel recreux du port + Se prépare et s'achève un noble enlèvement, + Et par quel jeu d'adresse et de gouvernement + Se dérobe ou se fige un illustre support. + + Et vous savez ainsi sur quel tranchant du glaive + Se joue et se déjoue un épouvantement, + Et par quel coup de pouce et quel balancement + L'un des plateaux descend pour que l'autre s'élève. + + Et ce que peut coûter la lèvre du moqueur, + Et ce qu'il faut de force et de recroisement + Pour faire par le coup d'un seul retournement + D'un vaincu malheureux un malheureux vainqueur. + + Mère le voici donc, il était notre race, + Et vingt ans après nous notre redoublement. + Reine recevez-le dans votre amendement. + Où la mort a passé, passera bien la grâce. + + Nous, nous retournerons par ce même chemin. + Ce sera de nouveau la terre sans cachette, + Le château sans un coin et sans une oubliette, + Et ce sol mieux gravé qu'un parfait parchemin. + + _Et nunc et in hora_, nous vous prions pour nous + Qui sommes plus grands sots que ce pauvre gamin, + Et sans doute moins purs et moins dans votre main, + Et moins acheminés vers vos sacrés genoux. + + Quand nous auront joué nos derniers personnages, + Quand nous aurons posé la cape et le manteau, + Quand nous aurons jeté le masque et le couteau, + Veuillez vous rappeler nos longs pèlerinages. + + Quand nous retournerons en cette froide terre, + Ainsi qu'il fut prescrit pour le premier Adam, + Reine de Saint-Chéron, Saint-Arnould et Dourdan, + Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire. + + Quand on nous aura mis dans une étroite fosse, + Quand on aura sur nous dit l'absoute et la messe, + Veuillez vous rappeler, reine de la promesse, + Le long cheminement que nous faisons en Beauce. + + Quand nous aurons quitté ce sac et cette corde, + Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements, + Quand nous aurons râlé nos derniers râclements, + Veuillez vous rappeler votre miséricorde. + + Nous ne demandons rien, refuge du pécheur, + Que la dernière place en votre Purgatoire, + Pour pleurer longuement notre tragique histoire, + Et contempler de loin votre jeune splendeur. + + +_les quatre prières dans la cathédrale de Chartres_ + + +1.--prière de résidence + + O reine voici donc après la longue route, + Avant de repartir par ce même chemin, + Le seul asile ouvert au creux de votre main, + Et le jardin secret où l'âme s'ouvre toute. + + Voici le lourd pilier et la montante voûte; + Et l'oubli pour hier, et l'oubli pour demain; + Et l'inutilité de tout calcul humain; + Et plus que le péché, la sagesse en déroute. + + Voici le lieu du monde où tout devient facile, + Le regret, le départ, même l'événement, + Et l'adieu temporaire et le détournement, + Le seul coin de la terre où tout devient docile, + + Et même ce vieux coeur qui faisait le rebelle; + Et cette vieille tête et ces raisonnements; + Et ces deux bras raidis dans les casernements; + Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle. + + Voici le lieu du monde où tout est reconnu, + Et cette vieille tête et la source des larmes; + Et ces deux bras raidis dans le métier des armes; + Le seul coin de la terre où tout soit contenu. + + Voici le lieu du monde où tout est revenu + Après tant de départs, après tant d'arrivées. + Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu + Après tant de hasards, après tant de corvées. + + Voici le lieu du monde et la seule retraite, + Et l'unique retour et le recueillement, + Et la feuille et le fruit et le défeuillement, + Et les rameaux cueillis pour cette unique fête. + + Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait, + Et le silence et l'ombre et la charnelle absence, + Et le commencement d'éternelle présence, + Le seul réduit où l'âme est tout ce qu'elle était. + + Voici le lieu du monde où la tentation + Se retourne elle-même et se met à l'envers. + Car ce qui tente ici c'est la soumission; + Et c'est l'aveuglement dans l'immense univers. + + Et le déposement est ici ce qui tente, + Et ce qui vient tout seul est l'abdication, + Et ce qui vient soi-même et ce qui se présente + N'est ici que grandesse et présentation. + + C'est la révolte ici qui devient impossible, + Et ce qui se présente est la démission. + Et c'est l'effacement qui devient invincible, + Et tout n'est que bonjour et salutation. + + Ce qui partout ailleurs est une accession + N'est ici qu'un total et sourd abrasement. + Ce qui partout ailleurs est un entassement + N'est ici que bassesse et que dépression. + + Ce qui partout ailleurs est une oppression + N'est ici que l'effet d'un noble écrasement. + Ce qui partout ailleurs est un empressement + N'est ici qu'héritage et que succession. + + Ce qui partout ailleurs est une rude guerre + N'est ici que la paix d'un long délaissement. + Ce qui partout ailleurs est un affaissement + Est ici la loi même et la norme vulgaire. + + Ce qui partout ailleurs est une âpre bataille + Et sur le cou tendu le couteau du boucher, + Ce qui partout ailleurs est la greffe et la taille + N'est ici que la fleur et le fruit du pêcher. + + Ce qui partout ailleurs est la rude montée + N'est ici que descente et qu'aboutissement. + Ce qui partout ailleurs est la mer démontée + N'est ici que bonace et qu'établissement. + + Ce qui partout ailleurs est une dure loi + N'est ici qu'un beau pli sous vos commandements, + Et dans la liberté de nos amendements + Une fidélité plus tendre que la foi. + + Ce qui partout ailleurs est une obsession + N'est ici sous vos lois qu'une place rendue. + Ce qui partout ailleurs est une âme vendue + N'est ici que prière et qu'intercession. + + Ce qui partout ailleurs est une lassitude + N'est ici que des clefs sur un humble plateau. + Ce qui partout ailleurs est la vicissitude + N'est ici qu'une vigne à même le coteau. + + Ce qui partout ailleurs est la longue habitude + Assise au coin du feu les poings sous le menton, + Ce qui partout ailleurs est une solitude + N'est ici qu'un vivace et ferme rejeton. + + Ce qui partout ailleurs est la décrépitude + Assise au coin du feu les poings sur les genoux + N'est ici que tendresse et que sollicitude + Et deux bras maternels qui se tournent vers nous. + + Nous nous sommes lavés d'une telle amertume + Étoile de la mer et des récifs salés, + Nous nous sommes lavés d'une si basse écume, + Étoile de la barque et des souples filets. + + Nous avons délavé nos malheureuses têtes + D'un tel fatras d'ordure et de raisonnement, + Nous voici désormais, ô reine des prophètes, + Plus clairs que l'eau du puits de l'ancien testament. + + Nous avons gouverné de si modestes arches, + Voile du seul vaisseau qui ne périra pas, + Nous avons consulté de si pauvres compas, + Arche du seul salut, reine des patriarches. + + Nous avons consommé de si lointains voyages, + Nous n'avons plus de goût pour les pays étranges. + Reine des confesseurs, des vierges et des anges, + Nous voici retournés dans nos premiers villages. + + On nous en a tant dit, ô reine des apôtres, + Nous n'avons plus de goût pour la péroraison. + Nous n'avons plus d'autels que ceux qui sont les vôtres, + Nous ne savons plus rien qu'une simple oraison. + + Nous avons essuyé de si vastes naufrages, + Nous n'avons plus de goût pour le transbordement, + Nous voici revenus, au déclin de nos âges, + Étoile du seul Nord dans votre bâtiment. + + Ce qui partout ailleurs est de dispersion + N'est ici que l'effet d'un beau rassemblement. + Ce qui partout ailleurs est un démembrement + N'est ici que cortège et que procession. + + Ce qui partout ailleurs demande un examen + N'est ici que l'effet d'une pauvre jeunesse. + Ce qui partout ailleurs demande un lendemain + N'est ici que l'effet de soudaine faiblesse. + + Ce qui partout ailleurs demande un parchemin + N'est ici que l'effet d'une pauvre tendresse. + Ce qui partout ailleurs demande un tour de main + N'est ici que l'effet d'une humble maladresse. + + Ce qui partout ailleurs est un détraquement + N'est ici que justesse et que déclinaison. + Ce qui partout ailleurs est un baraquement + N'est ici qu'une épaisse et durable maison. + + Ce qui partout ailleurs est la guerre et la paix + N'est ici que défaite et que reddition. + Ce qui partout ailleurs est de sédition + N'est ici qu'un beau peuple et des épis épais. + + Ce qui partout ailleurs est une immense armée + Avec ses trains de vivre et ses encombrements, + Et ses trains de bagage et ses retardements, + N'est ici que décence et bonne renommée. + + Ce qui partout ailleurs est un effondrement + N'est ici qu'une lente et courbe inclinaison. + Ce qui partout ailleurs est de comparaison + Est ici sans pareil et sans redoublement. + + Ce qui partout ailleurs est un accablement + N'est ici que l'effet de pauvre obéissance. + Ce qui partout ailleurs est un grand parlement + N'est ici que l'effet de la seule audience. + + Ce qui partout ailleurs est un encadrement + N'est ici qu'un candide et calme reposoir. + Ce qui partout ailleurs est un ajournement + N'est ici que l'oubli du matin et du soir. + + Les matins sont partis vers les temps révolus, + Et les soirs partiront vers le soir éternel, + Et les jours entreront dans un jour solennel, + Et les fils deviendront des hommes résolus. + + Les âges rentreront dans un âge absolu, + Les fils retourneront vers le seuil paternel + Et raviront de force et l'amour fraternel + Et l'antique héritage et le bien dévolu. + + Voici le lieu du monde où tout devient enfant, + Et surtout ce vieil homme avec sa barbe grise, + Et ses cheveux mêlés au souffle de la brise, + Et son regard modeste et jadis triomphant. + + Voici le lieu du monde où tout devient novice, + Et cette vieille tête et ses lanternements, + Et ces deux bras raidis dans les gouvernements, + Le seul coin de la terre où tout devient complice, + + Et même ce grand sot qui faisait le malin, + (C'est votre serviteur, ô première servante), + Et qui tournait en rond dans une orbe savante, + Et qui portait de l'eau dans le bief du moulin. + + Ce qui partout ailleurs est un arrachement + N'est ici que la fleur de la jeune saison. + Ce qui partout ailleurs est un retranchement + N'est ici qu'un soleil au ras de l'horizon. + + Ce qui partout ailleurs est un dur labourage + N'est ici que récolte et dessaisissement. + Ce qui partout ailleurs est le déclin d'un âge + N'est ici qu'un candide et cher vieillissement. + + Ce qui partout ailleurs est une résistance + N'est ici que de suite et d'accompagnement; + Ce qui partout ailleurs est un prosternement + N'est ici qu'une douce et longue obéissance. + + Ce qui partout ailleurs est règle de contrainte + N'est ici que déclenche et qu'abandonnement; + Ce qui partout ailleurs est une dure astreinte + N'est ici que faiblesse et que soulèvement. + + Ce qui partout ailleurs est règle de conduite + N'est ici que bonheur et que renforcement; + Ce qui partout ailleurs est épargne produite + N'est ici qu'un honneur et qu'un grave serment. + + Ce qui partout ailleurs est une courbature + N'est ici que la fleur de la jeune oraison; + Ce qui partout ailleurs est la lourde armature + N'est ici que la laine et la blanche toison. + + Ce qui partout ailleurs serait un tour de force + N'est ici que simplesse et que délassement; + Ce qui partout ailleurs est la rugueuse écorce + N'est ici que la sève et les pleurs du sarment. + + Ce qui partout ailleurs est une longue usure + N'est ici que renfort et que recroissement; + Ce qui partout ailleurs est bouleversement + N'est ici que le jour de la bonne aventure. + + Ce qui partout ailleurs se tient sur la réserve + N'est ici qu'abondance et que dépassement; + Ce qui partout ailleurs se gagne et se conserve + N'est ici que dépense et que désistement. + + Ce qui partout ailleurs se tient sur la défense + N'est ici que liesse et démantèlement; + Et l'oubli de l'injure et l'oubli de l'offense + N'est ici que paresse et que bannissement. + + Ce qui partout ailleurs est une liaison + N'est ici qu'un fidèle et noble attachement; + Ce qui partout ailleurs est un encerclement + N'est ici qu'un passant dedans votre maison. + + Ce qui partout ailleurs est une obédience + N'est ici qu'une gerbe au temps de fauchaison; + Ce qui partout ailleurs se fait par surveillance + N'est ici qu'un beau coin au temps de fenaison. + + Ce qui partout ailleurs est une forcerie + N'est ici que la plante à même le jardin; + Ce qui partout ailleurs est une gagerie + N'est ici que le seuil à même le gradin. + + Ce qui partout ailleurs est une rétorsion + N'est ici que détente et que désarmement; + Ce qui partout ailleurs est une contraction + N'est ici qu'un muet et calme engagement; + + Ce qui partout ailleurs est un bien périssable + N'est ici qu'un tranquille et bref dégagement; + Ce qui partout ailleurs est un rengorgement + N'est ici qu'une rose et des pas sur le sable. + + Ce qui partout ailleurs est un efforcement + N'est ici que la fleur de la jeune raison; + Ce qui partout ailleurs est un redressement + N'est ici que la pente et le pli du gazon. + + Ce qui partout ailleurs est une écorcherie + N'est ici qu'un modeste et beau dévêtement; + Ce qui partout ailleurs est une affouillerie + N'est ici qu'un durable et sûr dépouillement. + + Ce qui partout ailleurs est un raidissement + N'est ici qu'une souple et candide fontaine; + Ce qui partout ailleurs est une illustre peine + N'est ici qu'un profond et pur jaillissement. + + Ce qui partout ailleurs se querelle et se prend + N'est ici qu'un beau fleuve aux confins de sa source, + ô reine et c'est ici que tout âme se rend + Comme un jeune guerrier retombé dans sa course. + + Ce qui partout ailleurs est la route gravie, + ô reine qui régnez dans votre illustre cour, + Étoile du matin, reine du dernier jour, + Ce qui partout ailleurs est la table servie, + + Ce qui partout ailleurs est la route suivie + N'est ici qu'un paisible et fort détachement, + Et dans un calme temple et loin d'un plat tourment + L'attente d'une mort plus vivante que vie. + + +2.--prière de demande + + Nous ne demandons pas que le grain sous la meule + Soit jamais replacé dans le coeur de l'épi, + Nous ne demandons pas que l'âme errante et seule + Soit jamais reposée en un jardin fleuri. + + Nous ne demandons pas que la grappe écrasée + Soit jamais replacée au fronton de la treille, + Et que le lourd frelon et que la jeune abeille + Y reviennent jamais se gorger de rosée. + + Nous ne demandons pas que la rose vermeille + Soit jamais replacée aux cerceaux du rosier, + Et que le paneton et la lourde corbeille + Retourne vers le fleuve et redevienne osier. + + Nous ne demandons pas que cette page écrite + Soit jamais effacée au livre de mémoire, + Et que le lourd soupçon et que la jeune histoire + Vienne remémorer cette peine prescrite. + + Nous ne demandons pas que la tige ployée + Soit jamais redressée au livre de nature, + Et que le lourd bourgeon et la jeune nervure + Perce jamais l'écorce et soit redéployée. + + Nous ne demandons pas que le rameau broyé + Reverdisse jamais au livre de la grâce, + Et que le lourd surgeon et que la jeune race + Rejaillisse jamais de l'arbre foudroyé. + + Nous ne demandons pas que la branche effeuillée + Se tourne jamais plus vers un jeune printemps, + Et que la lourde sève et que le jeune temps + Sauve une cime au moins dans la forêt noyée. + + Nous ne demandons pas que le pli de la nappe + Soit effacé devant que revienne le maître, + Et que votre servante et qu'un malheureux être + Soient libérés jamais de cette lourde chape. + + Nous ne demandons pas que cette auguste table + Soit jamais resservie, à moins que pour un Dieu, + Mais nous n'espérons pas que le grand connétable + Chauffe deux fois ses mains vers un si maigre feu. + + Nous ne demandons pas qu'une âme fourvoyée + Soit jamais replacée au chemin du bonheur. + O reine il nous suffit d'avoir gardé l'honneur + Et nous ne voulons pas qu'une aide apitoyée + + Nous remette jamais au chemin de plaisance, + Et nous ne voulons pas qu'une amour soudoyée + Nous remette jamais au chemin d'allégeance, + ô seul gouvernement d'une âme guerroyée, + + Régente de la mer et de l'illustre port + Nous ne demandons rien dans ces amendements + Reine que de garder sous vos commandements + Une fidélité plus forte que la mort. + + +3.--prière de confidence + + Nous ne demandons pas que cette belle nappe + Soit jamais repliée aux rayons de l'armoire, + Nous ne demandons pas qu'un pli de la mémoire + Soit jamais effacé de cette lourde chape. + + Maîtresse de la voie et du raccordement, + ô miroir de justice et de justesse d'âme, + Vous seule vous savez, ô grande notre Dame, + Ce que c'est que la halte et le recueillement. + + Maîtresse de la race et du recroisement, + ô temple de sagesse et de jurisprudence, + Vous seule connaissez, ô sévère prudence, + Ce que c'est que le juge et le balancement. + + Quand il fallut s'asseoir à la croix des deux routes + Et choisir le regret d'avecque le remords, + Quand il fallut s'asseoir au coin des doubles sorts + Et fixer le regard sur la clef des deux voûtes, + + Vous seule vous savez, maîtresse du secret, + Que l'un des deux chemins allait en contre-bas, + Vous connaissez celui que choisirent nos pas, + Comme on choisit un cèdre et le bois d'un coffret. + + Et non point par vertu car nous n'en avons guère, + Et non point par devoir car nous ne l'aimons pas, + Mais comme un charpentier s'arme de son compas, + Par besoin de nous mettre au centre de misère, + + Et pour bien nous placer dans l'axe de détresse, + Et par ce besoin sourd d'être plus malheureux, + Et d'aller au plus dur et de souffrir plus creux, + Et de prendre le mal dans la pleine justesse. + + Par ce vieux tour de main, par cette même adresse, + Qui ne servira plus à courir le bonheur, + Puissions-nous, ô régente, au moins tenir l'honneur, + Et lui garder lui seul notre pauvre tendresse. + + +4.--prière de report + + Nous avons gouverné de si vastes royaumes, + ô régente des rois et des gouvernements, + Nous avons tant couché dans la paille et les chaumes, + Régente des grands gueux et des soulèvements. + + Nous n'avons plus de goût pour les grands majordomes, + Régente du pouvoir et des renversements, + Nous n'avons plus de goût pour les chambardements, + Régente des frontons, des palais et des dômes. + + Nous avons combattu de si ferventes guerres + Par devant le Seigneur et le Dieu des armées, + Nous avons parcouru de si mouvantes terres, + Nous nous sommes acquis si hautes renommées. + + Nous n'avons plus de goût pour le métier des armes, + Reine des grandes paix et des désarmements, + Nous n'avons plus de goût pour le métier des larmes, + Reine des sept douleurs et des sept sacrements. + + Nous avons gouverné de si vastes provinces, + Régente des préfets et des procurateurs, + Nous avons lanterné tous tant d'augustes princes, + Reine des tableaux peints et des deux donateurs. + + Nous n'avons plus de goût pour les départements, + Ni pour la préfecture et pour la capitale, + Nous n'avons plus de goût pour les embarquements, + Nous ne respirons plus vers la terre natale. + + Nous avons encouru de si hautes fortunes, + ô clef du seul honneur qui ne périra point, + Nous avons dépouillé de si basses rancunes, + Reine du témoignage et du double témoin. + + Nous n'avons plus de goût pour les forfanteries, + Maîtresse de sagesse et de silence et d'ombre, + Nous n'avons plus de goût pour les argenteries, + ô clef du seul trésor et d'un bonheur sans nombre. + + Nous en avons tant vu, dame de pauvreté, + Nous n'avons plus de goût pour de nouveaux regards, + Nous en avons tant fait, temple de pureté, + Nous n'avons plus de goût pour de nouveaux hasards. + + Nous avons tant péché, refuge du pécheur, + Nous n'avons plus de goût pour les atermoiements, + Nous avons tant cherché, miracle de candeur, + Nous n'avons plus de goût pour les enseignements. + + Nous avons tant appris dans les maisons d'école, + Nous ne savons plus rien que vos commandements, + Nous avons tant failli par l'acte et la parole, + Nous ne savons plus rien que nos amendements. + + Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde, + Mais qui marchaient toujours et n'ont jamais plié, + Nous sommes cette Église et ce faisceau lié, + Nous sommes cette race internelle et profonde. + + Nous ne demandons plus de ces biens périssables, + Nous ne demandons plus vos grâces de bonheur, + Nous ne demandons plus que vos grâces d'honneur, + Nous ne bâtirons plus nos maisons sur ces sables. + + Nous ne savons plus rien de ce qu'on nous a lu, + Nous ne savons plus rien de ce qu'on nous a dit. + Nous ne connaissons plus qu'un éternel édit, + Noua ne savons plus rien que votre ordre absolu. + + Nous en avons trop pris, nous sommes résolus. + Nous ne voulons plus rien que par obéissance, + Et rester sous les coups d'une auguste puissance, + Miroir des temps futurs et des temps révolus. + + S'il est permis pourtant que celui qui n'a rien + Puisse un jour disposer, et léguer quelque chose. + S'il n'est pas défendu, mystérieuse rose, + Que celui qui n'a pas reporte un jour son bien; + + S'il est permis au gueux de faire un testament, + Et de léguer l'asile et la paille et le chaume, + S'il est permis au roi de léguer le royaume, + Et si le grand dauphin prête un nouveau serment; + + S'il est admis pourtant que celui qui doit tout + Se fasse ouvrir un compte et porter un crédit, + Si le virement tourne et n'est pas interdit, + Nous ne demandons rien, nous irons jusqu'au bout, + + Si donc il est admis qu'un humble débiteur + Puisse élever la voix pour ce qui n'est pas dû, + S'il peut toucher un prix quand il n'a pas vendu, + Et faire balancer par solde créditeur; + + Nous qui n'avons connu que vos grâces de guerre + Et vos grâces de deuil et vos grâces de peine, + (Et vos grâces de joie et cette lourde plaine), + Et le cheminement des grâces de misère; + + Et la procession des grâces de détresse, + Et les champs labourés et les sentiers battus, + Et les coeurs lacérés et les reins courbatus, + Nous ne demandons rien, vigilante maîtresse. + + Nous qui n'avons connu que votre adversité, + (Mais qu'elle soit bénie, ô temple de sagesse), + ô veuillez reporter, merveille de largesse, + Vos grâces de bonheur et de prospérité. + + Veuillez les reposer sur quatre jeunes têtes, + Vos grâces de douceur et de consentement, + Et tresser pour ces fronts, reine du pur froment, + Quelques épis cueillis dans la moisson des fêtes. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + LE MYSTÈRE DES SAINTS INNOCENTS PAGE 13 + LA TAPISSERIE DE SAINTE GENEVIÈVE ET DE JEANNE D'ARC PAGE 247 + LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME PAGE 343 + + + + +ACHEVÉ D'IMPRIMER LE TRENTE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX-NEUF, PAR +L'IMPRIMERIE PROTAT FRÈRES, MACON. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Charles Péguy, +Oeuvres de poésie (tome 6), by Charles Péguy + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57506 *** |
