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Taine - -Author: Prosper Mrime - -Contributor: Hippolyte Taine - -Release Date: January 31, 2018 [EBook #56474] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE, TOME *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at -Free Literature (Images generously made available by the -Internet Archive.) - - - - - -LETTRES À UNE INCONNUE - -par - -PROSPER MÉRIMÉE - -De l'Académie française - -Précédés d'une étude sur Mérimée - -par - -H. Taine - -Tome Deuxième - -PARIS - -Michel Lévy Frères, Éditeurs - -3, Rue Auber, 3, Place de L'Opéra - -Librarie Nouvelle - -Boulevard des Italiens, 15, Au coin de la Rue de Grammont - -1874 - - - - - -LETTRES - -À - -UNE INCONNUE - - - - -CLXXV - -Paris, 8 septembre 1857. - - -Pendant que vous vous livrez à l'enthousiasme, je tousse et je suis -très-malade d'un rhume affreux. J'espère que cela vous touchera. Je -ne comprends pas que vous restiez trois jours à Lucerne, à moins que -vous n'employiez votre temps à courir sur le lac. Mais il est inutile -de vous donner des conseils qui arriveront trop tard. Le seul que -je vous envoie et dont vous profiterez, j'espère, c'est de ne pas -oublier vos amis de France dans le beau pays que vous visitez. Il n'y a -absolument personne à Paris, mais cette solitude ne me déplaît pas. Je -passe mes soirées sans trop m'ennuyer, à ne rien faire. Si je n'étais -réellement très-souffrant, je me plairais beaucoup à ce calme et je -voudrais qu'il durât toute l'année. Vos étonnements en voyage doivent -être très-amusants, et je regrette bien de n'en être pas témoin. Si -vous aviez arrangé vos affaires avec un peu de tactique, nous aurions -pu nous rencontrer en route et faire une excursion ou deux, voir -des chamois ou tout au moins des écureuils noirs. Si je n'étais pas -si malade qu'il m'est impossible de mettre deux idées l'une devant -l'autre, je profiterais de votre absence pour travailler. J'ai une -promesse à remplir avec la _Revue des Deux Mondes_, et une _Vie de -Brantôme_ à faire, où j'ai une grande quantité de choses téméraires -à dire. Je m'amuse à en retourner les phrases dans ma tête; mais le -courage me manque lorsqu'il s'agit de quitter mon fauteuil pour aller -les écrire. Je suis fâché que vous n'ayez pas emporté un volume de -Beyle sur l'Italie, qui vous aurait amusée en route et appris quelque -chose sur la société. Il aimait particulièrement Milan, parce qu'il y -avait été amoureux. Je n'y suis jamais allé, mais je n'ai jamais pu -aimer les Milanais que j'ai rencontrés, qui m'ont toujours fait l'effet -de Français de province. Si vous trouviez à Venise un vieux livre latin -quel qu'il soit de l'imprimerie des Aide, grand de marge, qui ne coûte -pas trop cher, achetez-le-moi. Vous le reconnaîtrez aux caractères -italiques et à la marque, qui est une licorne avec un dauphin qui s'y -tortille. Je pense que vous ne m'écrirez guère ayant si nombreuse -compagnie avec vous. Cependant, vous devriez de temps en temps me -charmer de vos nouvelles et me faire prendre patience: vous savez que -je ne possède pas votre vertu. Adieu; amusez-vous bien, voyez le plus -de belles choses que vous pourrez, mais ne vous mettez pas en tête -le désir de tout voir. Il faut se dire: «Je reviendrai.» Il vous en -restera toujours assez dans la mémoire pour vous occuper. Je voudrais -bien aller en gondole avec vous. Adieu encore; surtout soignez-vous et -ne vous fatiguez pas. - - - - -CLXXVI - -Aix, 6 janvier 1858. - - -Vous croyez qu'on trouve des troncs d'arbre comme cela en bracelets, et -que les orfèvres comprennent vos comparaisons! J'ai fait acquisition de -quelque chose qui ressemble à un tas de champignons, mais le prix m'a -un peu déconcerté. Avez-vous marchandé à Gênes? J'en doute; autrement, -vous auriez acheté. Mais m'importe. Vous ne saviez peut-être pas non -plus que les ouvrages en filigrane payent un droit de onze francs par -hectogramme, ce qui fait qu'en France ils coûtent deux fois plus cher -qu'à Gênes. Au reste, j'ai pris le parti de ne rien payer à la douane -et de vous laisser le plaisir d'envoyer vous-même l'argent, qui sera -inséré au _Moniteur_ comme restitution à l'État. Il gèle, il neige, -il fait un froid atroce. Je ne sais s'il y aura moyen de passer en -Bourgogne; quoi qu'il en soit, je partirai pour Paris demain soir. -J'espère que vous me ferez en personne vos félicitations pour la -nouvelle année. - -Adieu; je suis brisé du voyage et bien attristé du temps qu'il fait. -J'ai vu à Nice toute sorte de beau monde, entre autres la duchesse de -Sagan, qui est toujours jeune et a l'air aussi féroce. - - - - -CLXXVII - -Paris, lundi soir, 29 janvier 1858. - - -Il y a un siècle que je ne vous ai vue. Il est vrai qu'il s'est passé -tant de choses! Je meurs d'envie de savoir votre impression sur tout -cela. Je suis un peu moins enrhumé et grippé, et j'attribue à notre -dernière promenade l'honneur de ma guérison. C'est quelque chose comme -la lance d'Achille. - -Avez-vous lu _le Docteur Antonio_? C'est un roman anglais qui a eu -assez de succès parmi le beau monde anglais et que j'ai lu à Cannes. -C'est l'œuvre de M. Orsini. Cela lui vaudra sans doute une nouvelle -édition à Londres, et vous voudrez le lire. Au fond, cela n'est pas -fort. - -Écrivez-moi vite, je vous en prie, car j'ai bien besoin de vous voir -pour oublier toutes les horreurs de ce monde. - - - - -CLXXVIII - -Londres, _British Museum_, mardi soir, 28 avril 1858. - - -Le temps passe si vite dans ce pays et les distances sont si grandes, -qu'on n'a pas le temps de faire la moitié de ce qu'on veut. Je viens -de promener le duc de Malakoff dans le musée, et il ne me reste que -quelques minutes pour vous écrire. Vous saurez d'abord que j'ai été -très-souffrant pendant deux jours, effet que produit toujours sur moi -la fumée de charbon de terre. Mais, après, je me suis trouvé meilleur -que neuf. Je mange beaucoup, marche beaucoup; seulement, je ne dors -pas mon saoul. Je vais beaucoup dans le monde, ce qui ne m'amuse que -médiocrement. La crinoline n'est pas portée ici au point où elle est -parvenue chez nous, mais les yeux se gâtent si vite, que j'en suis -choqué, et il me semble que toutes les femmes sont en chemise. Vous -ne pouvez vous faire une idée de la beauté du _British Museum_ un -dimanche, quand il n'y a absolument personne que M. Panizzi et moi. -Cela prend un caractère de recueillement merveilleux; seulement, on a -peur que toutes les statues ne descendent de leurs piédestaux et ne -se mettent à danser une grande polka. Je ne trouve pas ici la moindre -animosité contre nous; tout le monde dit que Bernard[1] a été jugé -par des épiciers, et qu'il n'est pas extraordinaire qu'un épicier ne -perde pas l'occasion de faire endêver un prince. On a crié beaucoup de -hourras au maréchal[2] quand il est venu ici. - -Adieu, chère amie. - - -[1] Impliqué dans l'affaire d'Orsini. Le gouvernement français avait -demandé son extradition, qui ne fut pas accordée par l'Angleterre. - -[2] Le maréchal Pélissier, duc de Malakoff. - - - - -CLXXIX - -Londres, _British Museum_, 3 mai 1858. - - -Je crois que je serai à Paris mercredi matin. - -Je suis tombé mercredi dans un assez drôle de guêpier. On m'a invité -à un dîner du _Literary fund_, présidé par lord Palmerston, et j'ai -reçu, au moment d'y aller, l'avis de me préparer à débiter un speech, -attendu qu'on associait mon nom à un toast à la littérature de l'Europe -continentale. Je me suis exécuté avec le contentement que vous pouvez -imaginer, et j'ai dit des bêtises en mauvais anglais, pendant un gros -quart d'heure, à une assemblée de trois cents lettrés ou soi-disant -tels, plus cent femmes admises à l'honneur de nous voir manger des -poulets durs et de la langue coriace. Je n'ai jamais été si saoul de -sottise, comme disait M. de Pourceaugnac. - -Hier, j'ai reçu la visite d'une dame et de son mari qui m'apportaient -des lettres autographes de l'empereur Napoléon à Joséphine. On voudrait -les vendre. Elles sont fort curieuses, car il n'y est question que -d'amour. Tout cela est très-authentique, avec du papier à tête et les -timbres de la poste. Ce que je comprends difficilement, c'est que -Joséphine ne les ait pas brûlées aussitôt après les avoir lues. . . . . -. . . . . . . - - - - -CLXXX - -Paris, 19 mai 1858. - - -On nous fait mener une ennuyeuse vie au Luxembourg. J'en suis excédé. -Je suis également consterné du temps qu'il fait. On me dit que cela est -très-profitable pour les pois. Je vous félicite donc, mais je trouve -qu'il ne devrait pleuvoir que sur les propriétaires. Je vous ai fort -accusée de m'avoir pris un livre (c'est ma seule propriété) que j'ai -cherché comme une aiguille, et que j'ai enfin découvert ce matin dans -un coin, où je l'avais fourré moi-même pour le mettre en sûreté. Mais -cela m'a fait faire plus de mauvais sang que le livre ne valait. Je -suis toujours malade depuis mon retour, c'est-à-dire que je n'ai ni -faim ni sommeil. Avant que vous partiez pour si longtemps, il me faut -absolument un second portrait. Quant à cela, il ne s'agit que d'une -demi-heure de patience, s'il est besoin de patience quand on sait qu'on -fait du plaisir aux gens. Je suis du voyage de Fontainebleau et ne -reviendrai que le 29.--Je voudrais que nous pussions causer longuement -avant ce départ. Il me semble qu'il y a un siècle que cela ne nous est -arrivé. - - - - -CLXXXI - -Palais de Fontainebleau, 20 mai 1858. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je suis très-contrarié et à moitié empoisonné pour avoir pris trop de -laudanum. En outre, j'ai fait des vers pour Sa Majesté Néerlandaise, -joué des charades et _made a fool of myself._ C'est pourquoi je suis -absolument abruti. Que vous dirai-je de la vie que nous menons ici? -Nous prîmes un cerf hier, nous dînâmes sur l'herbe; l'autre jour, nous -fûmes trempés de pluie, et je m'enrhumai. Tous les jours, nous mangeons -trop; je suis à moitié mort. Le destin ne m'avait pas fait pour être -courtisan. Je voudrais me promener à pied dans cette belle forêt avec -vous et causer de choses de féerie. J'ai tellement mal à la tête, que -je n'y vois goutte. Je vais dormir un peu, en attendant l'heure fatale -où il faudra se mettre sous les armes, c'est-à-dire entrer dans un -pantalon collant. . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CLXXXII - -Paris, 14 juin 1858, au soir. - - -Je viens de trouver votre lettre en revenant de la campagne, de chez -mon cousin, où je suis allé lui faire mes adieux. Je suis plus triste -de vous savoir si loin que je ne l'étais en vous quittant. La vue -des arbres et des champs m'a fait penser à nos promenades. En outre, -j'étais convaincu et j'avais le pressentiment que vous ne partiriez -pas sitôt et que je vous reverrais encore une fois. Le timbre de votre -lettre m'a extrêmement contrarié. Je le suis un peu encore de votre -ridicule pruderie et de tout ce que vous me dites de ce livre. Ce livre -a le malheur d'être mal écrit, c'est-à-dire d'une manière emphatique -que Sainte-Beuve loue comme poétique, tant les goûts sont divers. Il y -a des observations justes et ce n'est pas trivial. Lorsqu'on a du goût -comme vous on ne s'écrie pas que c'est affreux, que c'est immoral; on -trouve que ce qu'il y a de bon dans le volume est très-bon. Ne jugez -jamais les choses avec vos préventions. Tous les jours, vous devenez -plus prude et plus conforme au siècle. Je vous passe la crinoline, -mais je ne vous passe pas la pruderie. Il faut savoir chercher le -bien où il est. Un autre chagrin que j'ai, c'est de n'avoir pas votre -second portrait. C'est votre faute, et je vous l'ai souvent demandé. -Vous prétendez qu'il n'est pas ressemblant, et moi, je prétends qu'il -a cette expression de physionomie que je n'ai vue qu'à vous et que je -revois souvent _in the mind's eye._ Je n'ai pas de jour fixé pour mon -départ, pourtant je tâcherai d'être vers le 20 à Lucerne, ce pourquoi -je partirai le 19. C'est vous dire que j'aurai besoin d'avoir de vos -nouvelles avant le 19. Ici, il fait une chaleur horrible qui m'empêche -absolument de dormir et de manger. - -Adieu. Avant de partir, je vous dirai où il faudra que vous m'écriviez. -Je ne suis pas d'humeur à vous dire des tendresses. Je suis assez -mécontent de vous, mais il faudra toujours finir par vous pardonner. -Tâchez de vous bien porter et de ne pas vous enrhumer le soir au frais. -Adieu encore, chère amie; c'est un mot qui m'attriste toujours. - - - - -CLXXXIII - -Interlaken, 3 juillet 1858. - - -Je sors des neiges éternelles et je trouve votre lettre en arrivant -ici. Vous ne me donnez pas votre adresse à G..., et cependant il -me semble que c'est là que je dois vous écrire. J'espère que vous -aurez l'esprit d'aller à la poste ou que la poste aura celui de vous -l'apporter. Notre voyage a été jusqu'ici assez favorisé par le temps. -Nous n'avons eu de la pluie qu'au Grimsel, ce qui nous a obligés de -passer deux nuits dans ce magnifique entonnoir. Le passage a eu ses -difficultés. Il y avait beaucoup de neige, et de la nouvelle. Je suis -tombé dans un trou avec mon cheval; mais nous nous en sommes retirés -sans autre inconvénient que d'avoir trop frais pendant une heure ou -deux. Une dame yankee, que nous avons rencontrée a fait au même endroit -une culbute très-pittoresque. Je suis brûlé et je pèle depuis le front -jusqu'au cou. J'ai visité le glacier du Rhône, ce que je ne vous -engage pas à faire; mais c'est jusqu'à présent ce que j'ai vu de plus -beau. J'en ai un dessin assez exact que je vous montrerai. J'espère -vous rencontrer à Vienne en octobre. C'est un très-jolie ville, avec -des antiquités romaines que j'aurai du plaisir à vous démontrer et à -revoir avec vous. Donnez-moi vos commissions pour Venise. Je ne sais -pas trop par quel chemin j'irai à Innspruck, si par le lac de Constance -ou bien par Lindau et peut-être Munich. Mais certainement je passerai -par Innspruck, car je vais à Venise par Trente et non par le vulgaire -Splugen. Ainsi, écrivez-moi à Innspruck sans trop lambiner. . . . . . . -. - - - - -CLXXXIV - -Innspruck, 25 juillet 1858. - - -Je suis arrivé hier soir ici, où j'ai trouvé une lettre de vous de date -ancienne. . . . . . . - -Mon itinéraire a beaucoup changé. Après avoir parcouru -très-complètement l'Oberland, je suis allé à Zurich. Là, l'envie de -voir Salzbourg m'a pris, et j'ai traversé le lac de Constance pour -gagner Lindau, d'où Munich, où je me suis arrêté quelques jours à voir -les musées. Salzbourg m'a paru mériter sa réputation, c'est-à-dire la -réputation qu'on lui fait en Allemagne. Pour la plupart des touristes, -c'est heureusement une terre inconnue. Il y a auprès une montagne -nommée le Gagsberg, placée à peu près dans les mêmes conditions que -le Righi, d'où l'on a également la vue d'un panorama de lacs et de -montagnes. Les lacs sont misérables, il est vrai, mais les montagnes -beaucoup plus belles que celles qui entourent le Righi. Ajoutez à cela -qu'il n'y a pas d'Anglais pour vous ennuyer de leurs figures, et qu'on -est dans la solitude la plus complète, ayant, ce qui est un grand -point, la certitude qu'en trois heures de marche, on aura à Salzbourg -un bon dîner. Hier, je suis allé dans la Zitterthal. C'est une belle -vallée, fermée à l'un de ses bouts par un grand glacier. Les montagnes -à droite et à gauche sont bien découpées, mais c'est toujours le -même inconvénient qu'en Suisse: pas de premier plan, pas de moyen de -découvrir la hauteur réelle des objets qui vous entourent. C'est dans -la Zitterthal, dit-on, que sont les plus belles femmes du Tyrol. J'en -ai vu beaucoup de fort jolies, en effet, mais trop bien nourries. Les -jambes, qu'elles montrent jusqu'à la jarretière (ce n'est pas aussi -haut que vous pourriez le croire), sont d'une grosseur ébouriffante. -Pendant que je dînais à Fügen, notre hôte est entré avec sa fille, -faite comme un tonneau de Bourgogne, son fils, une guitare, et deux -garçons d'écurie. Tout ce monde a _aidoulé_ d'une façon merveilleuse. -Le tonneau, qui n'a que vingt-deux ans, a un contralto de cinquante -mille francs. Le concert, d'ailleurs, a été gratis. Chanter, pour ces -gens-là, est un plaisir qu'ils ne mettent pas sur leur carte. Demain, -je pars pour Vérone par un grand détour, afin de voir le Stelvio. Il -s'agit de passer en calèche à sept mille ou huit mille pieds au-dessus -de la mer. Si je ne tombe pas dans quelque trou, je serai à Venise vers -le 5 ou le 6 août, peut-être avant. Je ferai votre commission, qui me -paraît compliquée. Je vous choisirai la plus jolie résille possible. -Je vous remercie des renseignements sur les Aide. J'aurais préféré -cependant que vous m'en donnassiez sur vos tournées. Adieu. - - - - -CLXXXV - -Venise, 18 août 1858. - - -Vous couriez les monts, et vous faisiez des comparaisons inconvenantes -du mont Blanc avec un pain de sucre, lorsque je m'exterminais à vous -chercher des coquilles. Je n'ai jamais rien vu de plus laid que ce que -je vous apporte. Il est probable que cela sera pris par les douanes que -j'aurai à traverser, ou que cela sera cassé en route. Je m'en réjouis, -car on n'a jamais donné une commission semblable à un homme de goût. - -Venise m'a rempli d'un sentiment de tristesse dont je ne suis pas bien -remis depuis près de quinze jours. L'architecture à effet, mais sans -goût et sans imagination, des palais m'a pénétré d'indignation pour -tous les lieux communs qu'on en dit. Les canaux ressemblent beaucoup à -la Bièvre, et les gondoles à un corbillard incommode. Les tableaux de -l'Académie m'ont plu, j'entends ceux des maîtres de second ordre. Il -n'y a pas un Paul Véronèse qui vaille_les Noces de Cana_, pas un Titien -qui soit à comparer avec _le Denier de César_, de Dresde, ou même _le -Couronnement d'épines_, de Paris. J'ai cherché un Giorgione. Il n'y -en a pas un à Venise. En revanche, la physionomie du peuple me plaît. -Les rues fourmillent de filles charmantes, nu-pieds et nu-tête, qui, -si elles étaient baignées et frottées, feraient des Vénus Anadyomènes. -Ce qui me déplaît le plus, c'est l'odeur des rues. Ces jours-ci, on -faisait frire partout des beignets et c'était insupportable. J'ai -assisté à une fonction[1] assez amusante en l'honneur de l'archiduc. -On lui a donné une sérénade depuis la Piazzetta jusqu'au pont de fer. -Nous étions six cents gondoles à suivre le bateau colossal qui portait -la musique. Toutes avaient des fanaux et beaucoup brûlaient des feux -de Bengale rouges ou bleus, qui coloraient d'une teinte féerique les -palais du grand canal. Le passage du Rialto est surtout très-amusant. -Il faut passer en masse. Personne ne veut reculer ni céder; il en -résulte que, pendant une heure un quart, tout l'espace entre le palais -Loredan et le Rialto est un pont immobile. Dès qu'il y a une fente -large comme la main entre deux poupes, une proue s'y met comme un -coin. À chaque instant, on entend craquer les bordages et, de temps -en temps, les rames cassent. Le curieux, c'est que, parmi toute cette -presse, qui, en France, occasionnerait une bataille générale, il n'y -a pas une injure échangée, pas même un mot de mauvaise humeur. Ce -peuple est pétri de lait et de maïs. J'ai vu aujourd'hui, en pleine -place Saint-Marc, un moine tomber aux genoux d'un caporal autrichien -qui l'arrêtait. Il n'y avait rien de si déplorable, et en face du lion -de Saint-Marc! J'attends ici Panizzi. Je vais un peu dans le monde. -Je cours les bibliothèques, je passe mon temps assez doucement. J'ai -vu hier les Arméniens, très-beaux gaillards, que la vue d'un sénateur -a changés en Arméniens de Constantinople: ils m'ont donné un poème -épique d'un de leurs Pères. Adieu; je serai à Gênes probablement le 1er -septembre, et certainement à Paris en octobre, à Vienne aussitôt que -j'aurai de vos nouvelles. Je me porte assez bien depuis quatre ou cinq -jours. J'ai été très-souffrant pendant plus de quinze. Adieu encore. - - -[1] _Funzione_, espèce de représentation. - - - - -CLXXXVI - -Gênes, 10 septembre 1858. - - -J'ai trouvé en arrivant ici votre lettre du 1er, dont je vous remercie. -Vous ne me parlez pas d'une que je vous ai écrite de Brescia vers le -1er de ce mois. Je vous y disais que j'avais quitté Venise avec regret -et que j'avais sans cesse pensé à vous.--Le lac de Côme m'a plu. -Je me suis arrêté à Bellaggio. J'ai retrouvé, dans une assez jolie -villa des bords du lac, madame Pasta, que je n'avais pas vue depuis -qu'elle faisait les beaux jours de l'Opéra italien. Elle a augmenté -singulièrement en largeur. Elle cultive ses choux, et dit quelle est -aussi heureuse que lorsqu'on lui jetait des couronnes et des sonnets. -Nous avons parlé musique, théâtre, et elle m'a dit, ce qui m'a frappé -comme une idée juste, que, depuis Rossini, on n'avait pas fait un opéra -qui eût de l'unité et dont tous les morceaux tinssent ensemble. Tout ce -que font Verdi et consorts ressemble à un habit d'arlequin. - -Il fait un temps magnifique, et ce soir il part un bateau pour -Livourne. Je suis fort tenté d'aller passer huit jours à Florence. Je -reviendrai par Gênes et probablement par la Corniche. Cependant, si -je trouve des lettres pressantes, je pourrai bien prendre la route de -Turin et faire en trente heures le voyage de Paris. De toute façon, -je vous y attendrai le 1er octobre. Daignez ne pas l'oublier, ou vous -m'obligeriez à aller vous chercher au milieu de vos grèves. Vous ne me -parlez pas des épinards de Grenoble et des cinquante-trois manières -de les manger, usitées en Dauphiné. Y a-t-il encore quelqu'un qui -ait connu Bayle? J'ai reçu autrefois une lettre assez spirituelle, -contenant des anecdotes sur son compte, d'un homme dont j'ai oublié le -nom, mais qui est greffier de la cour impériale, je crois. Autrefois, -il y avait encore de l'esprit en province, comme au temps du président -de Brosses; maintenant, on n'y trouve pas une idée. Les chemins de fer -accélèrent encore l'abrutissement. Je suis sûr que, dans vingt ans, -personne ne saura plus lire. . . . . . . . . . . . - - - - -CLXXXVII - -Cannes, 8 octobre 1858. - - -Vos coquilles sont arrivées ici sans encombre. Je serai à Paris -mercredi ou jeudi prochain. Quand vous voudrez vos commissions, vous -viendrez les chercher. Je suis revenu de Florence par terre et me -suis fort bien trouvé de cette résolution. La route à partir de la -Spezzia est magnifique, autant sinon plus que la route de Gênes à Nice. -J'emporte un souvenir très-doux de Florence. C'est une belle ville. -Venise n'est que jolie. Quant aux ouvrages d'art, il n'y a pas de -comparaison possible. Il y a à Florence deux musées sans égaux. Quand -vous irez à Pise, je vous recommande l'hôtel de la _Grande-Bretagne._ -C'est la perfection du confort. J'ai fait la folie insigne, sur la -foi d'un journal de Nice, d'aller voir une caverne à stalactites -découverte par un lapin. Cela se trouve dans les environs d'un lieu -nommé la Colle, en France, mais à deux pas de la frontière. On m'a fait -ramper sur la terre pendant une heure pour voir des cristallisations -plus ou moins ridicules, des carottes ou des navets pendants de la -voûte.--J'ai trouvé ici un désert complet, tous les hôtels sont vides, -pas un Anglais dans les rues. Cependant, ce serait le moment d'y aller -passer quelques jours. Le temps est superbe, justement assez chaud pour -qu'on trouve l'ombre avec plaisir, mais le soleil n'est plus du tout -dangereux. Dans deux mois, tout cela sera plein et il y aura un vent du -nord des plus désagréables. Les voyageurs sont des moutons très-bêtes. -Vous ai-je parlé des cailles au riz qu'on mange à Milan?... C'est -ce que j'ai trouvé de plus remarquable dans cette ville. Cela vaut -le voyage. Je revois ce pays-ci avec plaisir après en avoir vu tant -d'autres qui passent pour magnifiques. Les montagnes de l'Estérel m'ont -paru plus petites que les Alpes, mais leurs profils sont toujours les -plus gracieux qu'on puisse voir. C'est assez parler de voyage. - -Quelles sont vos intentions pour cet automne? Prétendez-vous vous -renfermer dans vos montagnes du Dauphiné? Avec vous, on ne sait jamais -à quoi s'en tenir.--_You look one way and row another._--Adieu. . . . . -. . . - - - - -CLXXXVIII - - -Paris, 21 octobre 1858. - - -Me voici de retour dans cette ville de Paris, où je suis assez furieux -de ne pas vous rencontrer. Il commence à faire froid et triste, et il -n'y a encore personne. J'ai quitté Cannes avec un temps admirable qui -est allé toujours grisonnant devant moi à mesure que je m'avançais vers -le Nord. Plaignez-moi: j'ai acheté un lustre à Venise qui m'est arrivé -avant-hier avec trois pièces cassées. Le juif qui me l'a vendu s'est -engagé à me remplacer la casse; mais quel moyen de le contraindre? Je -n'ai pas encore pu m'habituer à dormir dans mon lit. Je suis étranger -ici et je ne sais que faire de mon temps. Tout serait fort différent si -vous étiez à Paris. - -J'ai rapporté de Cannes cette bête étrange, le prigadion, dont je -vous ai fait le portrait. Elle est vivante, mais je crains que vous -ne la trouviez plus de ce monde. Cela vit de mouches, et les mouches -commencent à manquer. J'en ai encore une douzaine que j'engraisse. Mes -amis m'ont trouvé maigri. Il me semble que je suis un peu mieux de -santé qu'avant mon départ. . . . . . . . - - - - -CLXXXIX - - -Paris, dimanche soir, 15 novembre 1858. - - -. . . . . . . . . . . - -Je vais demain matin à Compiègne jusqu'au 19. Écrivez-moi _au château_ -jusqu'au 18. Je suis assez souffrant, et la vie que je vais mener -pendant la semaine prochaine ne me remettra guère. Il y a de certains -corridors qu'il faut traverser décolleté et qui assurent un bon rhume -à ceux qui les fréquentent. Je ne sais ce qu'il arrive à ceux qui y -apportent un rhume tout pris. Excusez cet épouvantable hiatus. J'ai -vu venir ce matin Sandeau dans tous les états d'un homme qui vient -d'essayer pour la première fois des culottes courtes. Il m'a fait -cent questions d'une naïveté telle, que cela m'a alarmé. Il y aura, -en outre, quelques grands hommes d'outre-Manche qui ajouteront, sans -doute, beaucoup à la gaieté folle qui va nous animer. - -Adieu. - - - - -CXC - - -Château de Compiègne, dimanche 21 novembre 1858. - - -Votre lettre me désespère. . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Nous restons encore un jour de plus à Compiègne. Au lieu de jeudi, -c'est vendredi que nous revenons, à cause d'une comédie d'Octave -Feuillet qu'on représente jeudi soir. J'espère bien que ce sera le -dernier retard. Je suis, d'ailleurs, tout malade. On ne peut dormir -dans ce lieu-ci. On passe le temps à geler ou à rôtir, et cela m'a -donné une irritation de poitrine qui me fatigue beaucoup. D'ailleurs, -impossible d'imaginer châtelain plus aimable et châtelaine plus -gracieuse. La plupart des invités sont partis hier et nous sommes -restés en petit comité, c'est-à-dire que nous n'étions que trente ou -quarante à table. On a fait une très-longue promenade dans les bois qui -m'a rappelé nos courses d'autrefois. Sans le froid, la forêt serait -tout aussi belle qu'au commencement de l'automne. Les arbres ont encore -leurs feuilles, mais jaunes et oranges du plus beau ton du monde. Nous -rencontrions à chaque pas des daims qui traversaient notre route. -Aujourd'hui arrive une cargaison nouvelle d'hôtes illustres. Tous les -ministres d'abord, puis des Russes et d'autres étrangers. Redoublement -de chaleur, bien entendu, dans les salons. - -Adieu. - -Quand je pense que j'aurais pu vous voir à Paris aujourd'hui! Je suis -tenté de m'enfuir et de tout planter là . . . . . . . . - - - - -CXCI - - -Château de Compiègne, mercredi 24 novembre 1858. - - -Le diable s'en mêle décidément. Je suis ici jusqu'au 2 ou 3 décembre. -J'ai des envies de me pendre quand je vous vois tant de résignation. -C'est une vertu que je ne possède guère et j'enrage. J'avais, malgré -tout, l'idée fixe d'aller passer quelques heures à Paris. Rien n'est -plus facile que de manquer un déjeuner et une promenade. C'est le -dîner qui est grave, et les vieux courtisans, lorsque je leur ai parlé -d'aller dîner en ville chez lady ***, ont fait une mine telle, qu'il -n'y faut plus penser. Nous menons ici une vie terrible pour les nerfs -et le cerveau. On quitte des salons chauffés à 40 degrés pour aller -dans les bois en char à bancs découvert. Il gèle ici à 7 degrés. -Nous rentrons pour nous habiller et nous retrouvons une température -tropicale. Je ne comprends pas comment les femmes y résistent. Je ne -dors ni ne mange et je passe mes nuits à penser à Saint-Cloud ou à -Versailles. . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CXCII - -Marseille, 29 décembre 1858. - - -J'ai passé mon dernier jour à Paris, au milieu d'une foule de gens qui -ne m'ont pas laissé le temps de faire mes paquets et de vous écrire. -J'ai remis chez vous, en allant au chemin de fer, vos deux volumes non -enveloppés, histoire de la grande précipitation où j'étais. J'espère -que votre concierge se sera borné à regarder les images et qu'il vous -les aura donnés avec le temps. J'ai eu un froid terrible en route. À -Dijon, j'ai rencontré la neige, que je n'ai quittée qu'à Lyon. Ici, il -fait un peu de mistral, mais un soleil splendide. On m'écrit de Cannes -que le temps est magnifique, bien que froid pour le pays, c'est-à-dire -un temps de mai. J'ai indignement souffert dans le chemin de fer de -Paris à Marseille, et, toute la nuit, j'ai cru que j'allais étouffer. -Ce matin, je me sens beaucoup mieux. C'est un grand plaisir de revoirie -soleil et de sentir sa vraie chaleur. Vous ne m'avez rien trouvé pour -la Sainte-Eulalie, et je crois avoir oublié de vous rappeler cette -importante affaire. Plus de mouchoirs, plus de boîtes, tout a été donné -en ce genre depuis vingt ans. En cas d'extrémité, on pourrait encore -revenir aux broches; mais, s'il était possible de trouver quelque -chose de plus nouveau, cela vaudrait mieux. Je continue à compter sur -vous pour les livres à mesdemoiselles de Lagrené. Pensez à toute la -responsabilité que vous avez acceptée. Je vous ai toujours reconnue -digne de ma confiance. Vos choix de livres pour les jeunes filles ont -toujours été trouvés exquis. Quand je repasserai par Marseille, je -ferai vos commissions, si vous en avez, en fait de burnous ou d'étoffes -de Tunis. J'ai ici un juif très-voleur, mais très-bien pourvu, que -j'honore de ma protection. Je viens de voir un arrivant de Cannes qui -me dit que les chemins sont atroces. J'ai la chair de poule de partir -ce soir et d'être au moins vingt-quatre heures en route. Si vous allez -à Florence l'année prochaine, prévenez-moi. C'est mon rêve que de m'y -retrouver avec vous. Je vous en ferai les honneurs. - -Adieu; donnez-moi bientôt de vos nouvelles et, contez-moi tout ce qu'on -dit à Paris. - - - - -CXCIII - -Cannes, 7 janvier 1859. - - -Je suis ici installé tellement quellement. Le temps est froid mais -magnifique. Depuis dix heures jusqu'à quatre, le soleil est très-chaud; -mais à peine touche-t-il à la pointe des montagnes de l'Estérel, qu'il -s'élève un petit vent des Alpes qui vous coupe en deux. Cependant, je -me trouve beaucoup mieux qu'à Paris. Je n'ai pas eu de spasmes, et le -rhume que j'avais emporté s'est guéri au grand air; seulement, je ne -mange pas du tout et je dors très-médiocrement. J'ai fait l'autre jour -un litre de mauvais sang en ma qualité de tempérament nerveux. J'ai -dû mettre mon domestique à la porte et le faire partir sur-le-champ. -Ces sortes d'individus-là s'imaginent être nécessaires et abusent de -votre patience. J'ai trouvé ici un gamin de Nice qui brosse mes habits -et qui est comme un chat chaussé de coquilles de noix sur la glace. Je -voudrais bien découvrir un trésor comme j'en ai vu quelquefois, surtout -en Angleterre: quelqu'un qui me comprît sans que j'eusse besoin de -parler. - -Il y a ici grande quantité d'Anglais. J'ai dîné avant-hier chez -lord Brougham avec je ne sais combien de miss, fraîchement arrivées -d'Écosse, à qui la vue du soleil paraissait causer une grande surprise. -Si j'avais le talent de décrire les costumes, je vous amuserais -avec ceux de ces dames. Vous n'avez jamais rien vu de pareil depuis -l'invention de la crinoline. - -Je lis ici les _Mémoires de Catherine II_, que je vous prêterai à mon -retour. C'est très-singulier comme peinture de mœurs. Cela et les -_Mémoires de la margrave de Baireuth_ donnent une étrange idée des gens -du XVIIIe siècle et surtout des cours de ce temps-là. Catherine II, -lorsqu'elle était mariée au grand-duc qui fut depuis Pierre III, avait -une quantité de diamants et de belles robes de brocart, et, pour se -loger, une chambre servant de passage à celle de ses femmes, qui, au -nombre de dix-sept, couchaient dans une seule autre chambre à côté de -la reine. Il n'y a pas aujourd'hui une femme d'épicier qui ne vive plus -confortablement que ne faisaient les impératrices d'il y a cent ans. -Malheureusement, les _Mémoires de Catherine_ s'arrêtent au plus beau -moment, avant la mort d'Élisabeth. Cependant, elle en dit assez pour -donner les plus fortes raisons de croire que Paul Ier était le fils -d'un prince Soltikof. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le manuscrit -où elle conte toutes ces belles choses était adressé par elle à son -fils, le même Paul Ier. J'ai appris que vous aviez fidèlement exécuté -ma commission de livres. J'en ai même reçu des compliments d'Olga, qui -paraît enchantée de son lot. Il y a un livre où il est question de -_Gems of poetry_ (?) qui a produit grand effet. Je vous transmets ces -éloges. Je voudrais bien que votre fertile imagination ne s'arrêtât -pas sur ce succès et qu'elle me trouvât quelque chose pour ma cousine -Sainte-Eulalie. - -Adieu, chère amie; je voudrais vous envoyer un peu de mon soleil. -Soignez-vous bien et pensez à moi. Le prigadion se porte à merveille. -Il s'est remis à manger, après son jeûne de six semaines. Il a dévoré -trois mouches le jour de son arrivée à Cannes. À présent, il est devenu -si difficile, qu'il ne leur mange plus que la tête. Adieu encore. . . . -. . . . . . . . - - - - -CXCIV - -Cannes, 22 janvier 1859, au soir. - - -Merveilleux clair de lune, pas un nuage, la mer unie comme une glace, -point de vent. Il a fait chaud comme en juin, de dix heures à cinq. -Plus je vais, plus je suis convaincu que c'est la lumière qui me -fait du bien, plus que la chaleur et le mouvement. Nous avons eu un -jour de pluie et le lendemain un ciel sombre et menaçant. J'ai eu -des spasmes horribles. Aussitôt que le soleil est revenu, j'étais -Richard Again.--Comment vous portez-vous, chère amie? Les dîners des -Rois et ceux du Carnaval vous engraissent-ils beaucoup? Pour moi, je -ne mange pas du tout. J'ai cependant un de mes amis qui est venu de -Paris tout exprès pour me voir et qui trouve mes vivres très-bons. -Nous n'avons que des poissons fort extraordinaires de mine, du mouton -et des bécasses. Croyez que Cannes se civilise beaucoup; trop même. On -travaille activement à détruire une de mes plus jolies promenades, les -rochers près de la Napoule, pour y faire passer le chemin de fer. Quand -il sera établi, nous pourrons en profiter comme de celui de Bellevue; -mais Cannes deviendra la proie des Marseillais et tout son pittoresque -sera perdu. Connaissez-vous une bête qu'on nomme bernard-l'ermite? -C'est un très-petit homard, gros comme une sauterelle, qui a une queue -sans écailles. Il prend la coquille qui convient à sa queue, l'y fourre -et se promène ainsi au bord de la mer. Hier, j'en ai trouvé un dont -j'ai cassé la coquille très-proprement sans écraser l'animal, puis je -l'ai mis dans un plat d'eau de mer. Il y faisait la plus piteuse mine. -Un moment après, j'ai mis une coquille vide dans le plat. La petite -bête s'en est approchée, a tourné autour, puis a levé une patte en -l'air, évidemment pour mesurer la hauteur de la coquille. Après avoir -médité une demi-minute, il a mis une de ses pinces dans la coquille -pour s'assurer qu'elle était bien vide. Alors, il l'a saisie avec ses -deux pattes de devant et a fait en l'air une culbute de façon que la -coquille reçût sa queue... Elle y est entrée. Aussitôt il s'est promené -dans le plat, de l'air assuré d'un homme qui sort d'un magasin de -confection avec un habit neuf. J'ai rarement vu des animaux faire un -raisonnement aussi évident que celui-ci.--Vous comprenez bien que je me -livre tout entier à l'étude de la nature. Outre l'observation des bêtes -(j'aurai aussi l'histoire d'une chèvre à vous raconter), je fais des -paysages tous plus beaux les uns que les autres. Malheureusement, il -y a ici un collègue qui m'a escamoté mes deux meilleurs ouvrages. Mon -ami, qui est peintre plus véritable que moi, est dans une perpétuelle -admiration de ce pays-ci. Nous passons nos journées à faire des -croquis. Nous rentrons à la nuit, éreintés, et je n'ai pas le courage -d'écrire. Cependant, j'ai fait un article sur le _Dictionnaire du -mobilier_ de Viollet-le-Duc, que je vais envoyer avec cette lettre. -Je voudrais que vous le lussiez. Il est très-court, mais il y a, je -crois, une idée ou deux. Vous ai-je dit que mon ami Augier veut faire -un grand mélodrame avec _le Faux Démétrius_ et que je dois y travailler -aussi? Enfin, j'ai promis à la _Revue des Deux Mondes_ un article sur -le _Philippe II_ de Prescott. Adieu. - - - - -CXCV - -Cannes, 5 février 1859. - - -. . . . . . . . . . . . - -Il a fait ici mauvais temps pendant deux jours, ce qui m'a rendu -horriblement malade. Je me suis fait une théorie médicale à mon usage, -qui en vaut une autre: c'est qu'il me faut de la lumière. Dès que le -temps est brouillé, je souffre; lorsqu'il pleut, je suis tout patraque. -Enfin, le soleil est revenu et je suis sur pieds. C'est pendant le -mauvais temps que la nouvelle altesse impériale[1] a passé la mer. -Elle était chez nous (la mer) bruyante en diable et ressemblait à -l'Océan. Je pensais à ce que devait souffrir cette pauvre princesse, -mariée de la veille, et embarquée pour la première fois, ayant la -perspective d'un discours de maire en écharpe à son débarquement. Ne -trouvez-vous pas qu'il vaut mieux être bourgeois à Paris? Je voudrais -l'être à Cannes. Ma maison est en avant de l'hôtel de la Poste. Mes -fenêtres donnent sur la mer et je vois les îles de mon lit. Cela est -délicieux. J'ai une trentaine de croquis plus ou moins mauvais, mais -qui m'ont amusé à faire. Vous en aurez plusieurs à votre choix, si -vous choisissez bien, sinon au mien. Les amandiers sont en fleurs -dans tous les environs; mais l'hiver a été si rigoureux et l'été si -sec, que les jasmins sont presque tous brûlés. Si vous voulez de la -cassie, vous n'avez qu'à parler. J'ai corrigé hier l'épreuve de la -tartine dont je vous ai parlé. Quant à _Démétrius_, je n'y pense pas du -tout, et il fallait votre lettre pour me rappeler que j'y avais pensé. -Un collègue est très-utile en ce qu'il sait d'abord les ficelles du -métier, et, en outre, qu'il peut parler avec les acteurs et autres gens -de mauvaise compagnie que ma sublimité ne peut pas voir. J'ai reçu ce -matin une lettre d'un M. Bayle, de Grasse, qui est mon admirateur, qui -a vingt-deux ans, et qui me demande la permission de me lire plusieurs -ouvrages de sa composition. Comprenez-vous une tuile pareille quand on -se croit à l'abri de toute littérature? J'ai eu un autre malheur. Mon -prigadion est mort subitement pendant le mauvais temps qu'il a fait. -Je songe à lui élever un monument sur le rocher où je l'ai trouvé. Je -poursuis mes expériences sur les bernard-l'ermite. Je vous assure que -l'étude de l'instinct chez les bêtes est très-amusante. J'ai encore -un chien qui est à mon domestique provisoire et qui s'est attaché à -moi. Il entend tout ce qu'on dit, même en français, et il a pris son -maître en mépris depuis qu'il le voit me servir. Je voudrais que vous -lussiez _César_ d'Ampère, qui vient de paraître. Il se pourrait que -je fusse obligé d'en parler, et, comme on le dit en alexandrins, cela -m'effraye. J'aimerais à prendre votre opinion toute faite, je n'ai -jamais pu mordre aux vers. Je commence à compter les jours. Le mois -ne se passera pas, j'espère, sans que je vous revoie. Je soupçonne -que vous ne regrettez pas à Paris l'air des montagnes ni les gigots -de chamois. Quant à moi, je vis de l'air du temps. Je ne dors pas -non plus, mais j'ai les jambes bonnes, je grimpe sans trop étouffer. -Adieu; écrivez-moi encore une fois et dites-moi des nouvelles ou des -nouveautés de Paris. Je suis si rouillé, que je lis les feuilletons des -Mormons; il faut aller à Cannes pour cela. - -Adieu encore. - - -[1] La princesse Clotilde venait d'épouser le prince Napoléon. - - - - -CXCVI - -Paris, 24 mars 1859. - - -Étiez-vous libre aujourd'hui? J'ai la douleur d'avoir cru être pris -toute la journée, ce qui m'a empêché de vous écrire et de vous demander -de nous voir, et, au dernier moment, de me trouver parfaitement libre, -avec l'ennui que vous pouvez imaginer. . . . . . . . . . . . - -Je suis content que cette tartine sur M. Prescott vous ait plu. Je n'en -suis pas trop content, parce que je n'ai dit que la moitié de ce que -je voulais dire, selon l'aphorisme de Philippe II, qu'il ne faut dire -que du bien des morts. L'ouvrage est au fond assez médiocre et très-peu -divertissant. Il me semble que, si l'auteur eût été moins Yankee, il -aurait pu faire quelque chose de mieux. . . . . . . . . . . . - - - - -CXCVII - -Paris, 23 avril 1859. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je suis tout malade des nouvelles, bien qu'elles ne m'aient pas -surpris[1]. Maintenant, tout est livré au hasard. Je suppose que -votre frère est à faire ses paquets. Je lui souhaite tout le bonheur -possible. Je suppose que la guerre sera assez chaude d'abord, mais pas -longue. L'état financier de tout le monde ne permet pas de la faire -durer. Hier, en me promenant dans les bois, où il y a une prodigieuse -quantité d'oiseaux, il me semblait étrange que, par ce temps-là, on -s'amusât à se battre. J'espère que les _Mémoires de Catherine_ vous -sont agréables. Cela a un parfum de couleur locale qui me plaît fort. -Quelle drôle de chose qu'une grande dame de ce temps, et comme il -résulte clairement de ce récit qu'il n'y avait que l'étranglement qui -pût remédier à un animal comme Pierre III. On m'a donné à lire un -roman de lady Georgiana Fullerton, écrit en français, pour que je note -les passages qui laissent à désirer. Il n'est question que de paysans -béarnais qui mangent des tartines et des œufs pochés, et qui vendent -trente francs un panier de pêches. C'est comme si je voulais écrire -une nouvelle chinoise. Vous devriez bien prendre cela et me faire des -corrections pour ma peine de vous prêter tant de livres que vous ne -m'avez jamais rendus. Je suis allé hier à l'Exposition, qui m'a semblé -d'un médiocre désespérant. L'art tend à un nivellement qui est au fond -la platitude. . . . . . . . - - -[1] La guerre d'Italie. - - - - -CXCVIII - -Paris, jeudi 28 avril 1859. - - -J'ai reçu votre lettre hier au soir. Je suppose que vous vous arrêterez -à ***. Ce serait folie d'aller plus loin. Je ne vous dirai pas tout -ce que vous savez de la part que je prends à vos peines. Quand on est -la sœur d'un militaire, il faut se faire aux émotions du canon. Au -reste, depuis hier soir, on est plus à la paix qu'on ne l'était il y a -quelques jours. Il paraît même qu'il y a des chances de l'acceptation, -par l'Autriche, de l'arbitrage offert par l'Angleterre et même par -nous. Cependant, il part beaucoup de troupes, et il y a déjà deux -divisions à Gênes, débarquées sous une pluie de fleurs. Je crois à la -guerre toutefois. Je ne crois pas qu'elle soit longue, et j'espère -qu'après un premier choc toute l'Europe se mettra entre les parties -belligérantes. L'Autriche, d'ailleurs, n'a pas le moyen de soutenir -longtemps la lutte, faute d'argent, et bien des gens pensent que -son coup de tête n'a pour but principal qu'un prétexte pour faire -banqueroute. Il me semble que l'opinion ici est meilleure qu'elle ne -l'était. Le peuple est très-belliqueux et très-confiant. Les soldats -sont très-gais et remplis d'assurance. Les zouaves sont partis après -avoir découché et disparu de leurs casernes pendant huit jours, disant -qu'en temps de guerre il n'y avait plus de salle de police. Le jour du -départ, pas un homme ne manquait. Il y a dans notre armée une gaieté -et un entrain qui manquent absolument aux Autrichiens. Quelque peu -optimiste que je sois, j'ai bonne confiance dans notre succès. Notre -vieille réputation est si bien établie partout, que ceux qui se battent -contre nous n'y vont pas de bon cœur. N'employez pas votre imagination -à vous faire des romans tragiques. Croyez qu'il y a très-peu de balles -qui portent et que la guerre que nous allons faire donnera à votre -frère de très-bons moments. Ne dites pas à votre belle-sœur que les -belles dames italiennes vont se jeter à la tête de nos gens. Tenez -pour certain qu'ils seront choyés, qu'ils mangeront des _macaroni -stupendi_; tandis que les Autrichiens pourront trouver quelquefois du -vert-de-gris dans leur soupe. Si j'avais l'âge de votre frère, une -campagne en Italie serait pour moi la plus agréable manière de voir un -des spectacles toujours beaux, le réveil d'un peuple opprimé. - -Adieu, chère amie; donnez-moi promptement de vos nouvelles et tenez-moi -au courant de vos projets. - - - - -CXCIX - -Paris, 7 mai 1859. - - -Je ne vous ai pas répondu tout de suite, parce que je m'attendais à -recevoir de vous une nouvelle adresse. Je ne puis croire que vous soyez -encore à ***; mais j'espère que cette lettre vous rattrapera quelque -part, fût-ce à Turin, si vous êtes allée jusque-là. Maintenant que la -guerre est déclarée, figurez-vous bien que tous les coups de canon ne -portent pas, et qu'il y a beaucoup de place en haut et à côté d'un -homme. Si vous avez lu _Tristram Shandy_, vous aurez vu que chaque -balle a son billet, et, heureusement, la plupart ont le leur pour -tomber à terre. Votre frère reviendra avec de la graine d'épinards, et -fera la plus belle campagne qu'on ait faite depuis la Révolution et le -général Bonaparte. Je regrette qu'il ne soit pas là en personne; ce -serait une assez grande témérité. Pourtant, en pesant le pour et le -contre, les apparences sont plutôt en notre faveur. Si, comme je le -suppose, nous avons quelques succès en commençant, selon l'usage de la -_furia francese_, il est à croire que toute l'Europe fera des efforts -inouïs pour arrêter les hostilités. L'Autriche, qui est déjà à bout -de ressources et prête à faire banqueroute, ne se fera peut-être pas -trop tirer l'oreille, et probablement, de notre côté, il y aura de la -modération. Si la guerre se prolongeait, elle deviendrait une guerre -de révolution, et alors ferait le tour du globe. Mais cela me paraît -beaucoup plus improbable que l'autre chance. - -Si vous voulez savoir des nouvelles, on est assez surpris des noms -des nouveaux ministres; on leur cherche une signification et on n'en -trouve pas. Les Anglais se calment beaucoup; les Allemands beaucoup -moins. Je crains bien plus les premiers que les autres. On parle -toujours de l'alliance russe; je n'y crois nullement; les Russes n'ont -rien à perdre dans la querelle, et, de quelque façon que cela tourne, -ils trouveront toujours leur avantage. En attendant, ils s'amusent à -faire des intrigues panslavistes parmi les sujets autrichiens, qui -regardent l'empereur Alexandre comme leur pape. Le général Klapka est -parti de Paris, il y a trois semaines, pour aller fonder une banque à -Constantinople. Plusieurs autres officiers hongrois ont pris le même -chemin; ce qui me semble un assez mauvais signe. Une révolution en -Hongrie n'est pas impossible; mais je crois qu'il y aurait pour nous -plus de mal que de bien. - -Rien de nouveau de la guerre. Les Autrichiens ont l'air un peu honteux -et modestes. On s'attend à ce que, avant la fin du mois, il y ait une -affaire. Nos gens sont très-dispos et d'un entrain admirable. Ici, le -peuple et les petits marchands sont belliqueux. La grande masse prend -un vif intérêt à la crise et fait des vœux pour nos succès. Les salons, -et particulièrement les orléanistes, sont parfaitement antifrançais et, -de plus, archifous. Ils s'imaginent qu'ils reviendront sur l'eau et que -leurs burgraves reprendront le fil de leurs discours interrompus en -1848. Pauvres gens qui ne voient pas qu'après ceci, il n'y a plus que -la république, l'anarchie et le partage. - -Je voudrais bien être au courant de vos projets. Il me semble que c'est -à Paris que vous serez au centre des nouvelles, et, dans un temps comme -celui-ci, cela est essentiel. Je crois que, pour cette raison, je -n'irai pas en Espagne; je m'y mangerais les ongles jusqu'au coude en -attendant les dépêches. - -Si vous êtes allée jusqu'à ***, ce qui me paraîtrait peu raisonnable, -je ne doute pas que vous ne reveniez bientôt. Au milieu de toutes vos -tribulations, pensez-vous à une retraite de quelques jours au milieu -d'une oasis? - -Vous et moi, nous aurions grand besoin, ce me semble, de nous reposer -quelques jours, en attendant que nous ayons à subir des émotions -guerrières. Rien ne vous serait plus facile dans ce moment, si vous -vouliez faire cette bonne action. Pourvu que vous m'en donniez avis un -peu à l'avance, je serais prêt à vous ramener ici ou ailleurs, partout -où vous voudriez; je trouverais moyen de disposer d'une semaine. -Veuillez examiner la question avec impartialité et me faire connaître -votre décision; je l'attends en très-grande impatience. - -Adieu, chère amie; ayez bon courage. Ne vous bâtissez pas des fantômes -et ayez de la confiance. Je vous embrasse bien tendrement, comme je -vous aime. - - - - -CC - -Paris 19 mai 1859. - - -Il me semble qu'à votre place je serais à Paris, car c'est là -qu'arrivent toutes les nouvelles. Pour moi, je cours après toute la -journée. L'emprunt a été souscrit non pour cinq cents millions, mais -pour deux milliards trois cent mille francs, outre quelques villes -dont on ne sait pas le chiffre. On a enrôlé depuis vingt-cinq jours -cinquante-quatre mille volontaires. Tenez ces chiffres pour certains. -Les Autrichiens se retirent et les paris sont ouverts sur la question -de savoir s'ils livreront bataille avant de lâcher Milan, ou s'ils -iront tout d'une traite se concentrer dans le triangle formé par -Mantoue, Vérone et Peschiera. Nos officiers se louent beaucoup de -l'accueil qu'on leur fait. L'Allemagne hurle contre nous. C'est un -mouvement comme en 1813. Les uns disent que c'est de la haine de -bon aloi, d'autres qu'il y a là-dessous une certaine quantité de -libéralisme rouge qui prend aujourd'hui la forme teutonique. Les -Russes font de grands armements, qui donnent à réfléchir à tout le -monde. Il y a une grande-duchesse Catherine qui vient faire une -visite à l'impératrice: dans cela, il y a du bon et du mal. La Russie -est un allié terrible qui mangerait bien l'Allemagne, mais qui nous -procurerait l'inimitié et peut-être l'hostilité de l'Angleterre. -Nous avons si longtemps vécu d'une vie de sybarites, que nous avons -désappris les émotions de nos pères. Il faudra en revenir à leur -philosophie. On dansait à Paris tandis qu'on se battait en Allemagne, -et cela a duré plus de vingt ans! Maintenant, les guerres ne peuvent -plus durer longtemps, parce que les révolutions s'en mêlent et parce -qu'elles coûtent trop d'argent. C'est pourquoi, si j'étais jeune, -je me ferais soldat.--Mais laissons ce vilain sujet. Le malheur qui -peut arriver ne peut être détourné, et le plus sage est d'y penser -le moins possible; c'est pourquoi je désire tant me promener avec -vous loin de la guerre, à ne penser qu'aux feuilles et aux fleurs qui -poussent, et à d'autres choses non moins agréables. Quoi qu'il puisse -arriver, n'est-ce pas le parti le plus raisonnable? Si vous avez lu -Boccace, vous aurez vu qu'après tous les grands malheurs, on en vient -là. Ne vaut-il pas mieux commencer? Les grandes vérités et les choses -les plus raisonnables ne trouvent pas tout de suite accès dans votre -tête. Je me rappellerai toujours votre étonnement lorsque je vous dis -qu'il y avait des bois dans les environs de Paris.--J'ai dîné chez un -Chinois qui m'a offert un pipe d'opium. J'avais des étouffements; à la -troisième bouffée, j'ai été guéri. Un Russe, qui a essayé l'opium après -moi, a changé complètement de physionomie en moins de dix minutes: de -très-laid, il est devenu vraiment beau. Cela lui a duré un bon quart -d'heure. N'est-ce pas quelque chose de singulier que ce pouvoir donné à -quelques gouttes d'un suc de pavot? - -Adieu; répondez-moi vite. - - - - -CCI - -Paris, 28 mai 1859. - - -Vous avez une manière à vous d'annoncer les mauvaises nouvelles qui -me fait enrager. Vous avez grand soin, peut-être pour les faire -mieux passer, de dire tout ce que vous auriez fait, _si!_ C'est -comme l'histoire du cheval de Roland, qui avait toutes les qualités, -mais qui était mort. S'il n'avait pas été mort, il aurait couru plus -vite que le vent. Je trouve ce genre de plaisanterie très-mauvais: -premièrement, parce que votre bonne volonté m'est suspecte; ensuite, -parce que je suis bien assez contrarié de vous savoir si loin, sans -avoir à regretter encore toutes les heures que j'aurais pu passer avec -vous. Votre retour, probablement, n'est pas très-éloigné. En attendant, -tenez-moi au courant de vos actions et de vos projets, car il est -impossible que vous n'en fassiez pas de toutes les couleurs. - -Point de nouvelles. On nous dit qu'il ne faut pas en attendre avant une -douzaine de jours. L'Allemagne est toujours en grande fermentation; -mais il y a apparence qu'il en résultera plus de bierre bue que -de sang versé. La Prusse résiste tant qu'elle peut à la pression -des _Franzosenfressen._ Ils disent maintenant qu'il faut reprendre -non-seulement l'Alsace, mais encore les provinces allemandes de la -Russie. Cette dernière facétie semble indiquer que le mouvement -d'enthousiasme teutonique n'est ni réfléchi ni sérieux. M. Yvan -Tourguenieff, qui vient d'arriver à Paris, de Moscou en droite ligne, -dit que toute la Russie fait des vœux pour nous, et que l'armée serait -charmée d'avoir affaire aux Autrichiens. Les popes prêchent que Dieu -va les punir des persécutions qu'ils font aux Grecs orthodoxes de -race slave, et on ouvre des souscriptions pour envoyer aux Croates -des Bibles slavonnes et des _tructs_, pour les préserver de l'hérésie -papiste. Cela ressemble un peu à une propagande politique du -panslavisme. - -Une grande attaque contre le ministère Derby s'organise en ce moment. -Lord Palmerston et lord John seraient réconciliés (fait assez peu pro -bable), ou, ce qui le paraîtrait davantage, seraient d'accord pour la -destruction du cabinet actuel. Les radicaux s'engagent à les seconder. -Les _whigs_ prétendent alors avoir 350 voix contre 280. De quelque -façon que la chose tourne, je ne crois pas que nous ayons beaucoup à -gagner à un changement. Lord Palmerston, bien que le premier promoteur -de l'agitation italienne, ne la soutiendra pas plus que lord Derby. -Seulement, il ne ménagera peut-être pas autant l'Autriche, et ne -cherchera pas à nous créer des embarras. - -Je reçois une lettre de Livourne. Nous sommes entrés sous une pluie de -fleurs et de _poudre d'or_ que les dames jetaient des fenêtres. - -Adieu; écrivez-moi bientôt, raisonnablement, sans diplomatie. Je tiens -beaucoup à savoir ce que vous ferez, car cela influera sur mes propres -projets. - - - - -CCII - -Paris, 11 juin 1859. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je ne compte pas bouger de la grande ville. Si votre frère est toujours -à la tête d'une batterie de siège, je ne crois pas qu'il quitte -Grenoble avant que les Autrichiens soient rejetés dans leur fameux -triangle ou rectangle, je ne sais lequel. Selon les militaires, la -chose n'aura lieu qu'après une autre bataille vers Lodi, car il paraît -qu'il y a des lieux qui ont le privilège d'attirer les armées. Mais je -crois que personne n'entend encore la guerre avec les chemins de fer, -les lignes télégraphiques et les canons rayés. Je ne crois plus à rien -et je meurs d'inquiétude. Les grands politiques, burgraves et autres, -gens aussi bêtes que les anciens militaires, annoncent que toute -l'Europe se dispose à intervenir suppliante et menaçante, entre l'Adda -et le Mincio. C'est très-probable, en effet; mais je ne vois pas trop -comment cela peut arranger les choses. Après la fameuse phrase _Sin -all'Adriatico_, comment laisser l'Italie à moitié délivrée? comment -peut-on espérer qu'un empereur de vingt-quatre ans, têtu et gouverné -par les jésuites, battu de plus, et de mauvaise humeur, confesse -qu'il a fait des sottises et qu'il demande pardon! Les Italiens, de -leur côté, qui, jusqu'à présent, ont été sages, ne feraient-ils pas -toutes les folies imaginables pendant les négociations? Si nous avons -toute l'Europe sur le dos, comment nous en tirer sans avoir recours à -la garde à carreau qui est la Révolution à répandre partout, supposé -qu'on l'accepte de notre main? Il paraît que l'Autriche veut envoyer en -Italie son dernier soldat. Tout cela est bien noir, fort peu rassurant, -mais c'est une raison de plus pour que nous prenions des forces et du -courage pour les malheurs qui peuvent arriver. . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Je pense à ce temps si chaud et aux feuilles si vertes. J'étais en -Suisse l'année passée à cette époque, bien loin d'imaginer tout ce qui -est arrivé et tout ce qui arrivera.--Adieu; vous savez que j'attends -vos lettres avec impatience. N'oubliez pas d'être précise et claire -dans l'exposition de vos projets. - - - - -CCIII - -Paris, 3 juillet. - - -Pourquoi êtes-vous si longtemps à me donner de vos nouvelles? -Comme il me paraît évident que vous ne quitterez pas ***, je meurs -d'envie d'aller vous y voir. Nous pourrions arranger avec lady *** -une excursion dans les montagnes du Dauphiné. Je vous soumets cette -proposition. Vous ne sauriez croire tous les fantômes que je vois -depuis que le beau temps est revenu: tantôt ceux d'Abbeville, tantôt -ceux de Versailles. - -. . . . . . . . . . . . - -On me croit prophète pour avoir annoncé, il y trois jours, que la -paix ne se ferait qu'entre les deux empereurs aux dépens des neutres. -J'avoue que la dernière partie de la prophétie me paraît quelque peu -difficile à réaliser. Elle n'est pas impossible pourtant, et ce serait -très-moral, car Solon a dit que celui qui ne prenait pas part à la -guerre civile devait être déclaré ennemi public. Mon pauvre diable de -domestique a eu une balle dans la jambe à la bataille de Solférino, -avec un os cassé. Comme il écrit neuf jours après la bataille et qu'on -ne lui a pas fait l'amputation, j'espère qu'il s'en tirera. On est en -pleurs dans ma maison et je ne sais comment on me donnera à manger. -Je suis, d'ailleurs, assez souffrant. Je dors très-mal et j'étouffe -souvent. Je m'ennuie fort de vous, pour me servir de votre style. - -Adieu. - - - - -CCIV - -Paris, mardi soir, 20 juillet 1859. - - -Vous seule me faites prendre la paix en bonne part. Peut-être -était-elle nécessaire; mais il ne fallait pas commencer si bien pour -finir par établir un gâchis pire que ce qu'il y avait auparavant. À -tout prendre, que nous importe la liberté d'un tas de fumistes et -de musiciens? Ce soir, nous avons entendu ce que vous lirez dans -_le Moniteur._[1] Cela a été bien dit, avec un grand air, un air de -franchise et de bonne foi. Il y a du bon et du vrai. Les officiers qui -reviennent disent que les Italiens sont des braillards et des poltrons, -que les Piémontais seuls se battent, mais qu'ils prétendent que nous -les gênions, et que, sans nous, ils eussent mieux fait. - -L'impératrice m'a demandé, en espagnol, comment je trouvais le -discours; d'où je conclus quelle en était en peine. J'ai répondu, pour -concilier la courtisanerie et la franchise: _Muy necesario._ Au fond, -il m'a plu, et il est d'un galant homme de dire; «Croyez-vous qu'il ne -m'en a pas coûté, etc., etc.» - -Quand je vous fais une proposition, je suis toujours très-sérieux. -Tout dépend de vous. On m'invite à aller en Écosse et en Angleterre. -Si vous revenez à Paris, je ne bougerai pas. Je vous en aurai une -obligation extraordinaire, et, si vous vous doutiez du plaisir que -vous me feriez, j'aime à croire que vous n'hésiteriez pas. Enfin, -j'attends votre dernier mot.--Ce matin, j'ai eu une peur horrible. Il -est venu chez moi un homme habillé de noir, l'air fort convenable, -pourvu de linge blanc et de la figure la plus belle et la plus noble -du monde, se disant avocat. Dès qu'il a été assis, il m'a dit que Dieu -l'inspirait, qu'il en était l'indigne instrument et qu'il lui obéissait -en tout. On l'avait accusé d'avoir voulu tuer son portier, un poignard -à la main; mais c'était seulement un crucifix qu'il avait montré. Ce -diable d'homme roulait des yeux terribles et me faisait subir une vraie -fascination. Tout en parlant, il mettait continuellement la main dans -la poche de sa redingote, et je m'attendais à l'en voir retirer un -poignard. Par malheur, il n'avait qu'à en choisir un sur ma table. Je -n'avais qu'une pipe turque, et je calculais le moment où la prudence -voudrait que je la lui cassasse sur le chef. Enfin, il a sorti de cette -terrible poche un chapelet. Il s'est mis à mes genoux. J'ai gardé un -sang-froid glacial, mais j'avais peur, car que faire à un fou? Il est -parti me faisant beaucoup d'excuses et me remerciant de l'intérêt que -je lui avais témoigné. Malgré ma peur, qui tenait au brillant des -yeux de l'animal, tout à fait terribles, je vous jure, et pénétrants, -j'ai fait une observation curieuse. Je lui ai demandé s'il était bien -sûr d'être inspiré et s'il avait fait quelque expérience pour s'en -assurer. Je lui ai rappelé que Gédéon, appelé par Dieu, avait pris -ses sûretés et exigé quelques petits miracles. «Savez-vous le russe? -lui dis-je.--Non.--Bien; je vais écrire en russe deux phrases sur des -morceaux de papier. Une de ces phrases sera une impiété. Suivant ce que -vous dites, un de ces morceaux de papier vous causera de l'horreur. -Voulez-vous essayer?» Il a accepté. J'ai écrit. Il s'est mis à genoux -et a fait une prière; puis, tout d'un coup, il m'a dit: «Mon Dieu ne -veut pas accepter une expérience frivole. Il faudrait qu'il s'agît d'un -grand intérêt.» N'admirez-vous pas la prudence de ce pauvre fou qui -craignait, à son insu, que l'expérience ne tournât pas bien! - -Adieu; j'attends une prompte réponse. - - -[1] Le discours de l'empereur, au retour d'Italie. - - - - -CCV - -Paris, 21 juillet 1859. - - -Ma lettre d'hier s'est croisée avec la vôtre. C'est-à-dire, ce n'était -pas une lettre que ce que vous m'avez envoyé, mais une papillote -très-inconvenante. J'imagine sans peine la vie très-dissipée que vous -menez là-bas, maintenant que vous êtes rassurée sur votre frère. Je -suis très-souffrant, à cause de l'horrible chaleur et du manque absolu -de sommeil et d'appétit. Je ne doute pas que, sous ces deux rapports, -vous ne soyez très-avantageusement partagée. Il me semble parfois que -je marche à grands pas vers le monument. Cette idée est quelquefois -assez importune et je voudrais bien m'en distraire. C'est une des -raisons pour lesquelles je désirerais tant vous voir. Vous recevrez -mes deux lettres à la fois. J'espère que vous y ferez une réponse -catégorique et formelle. - -Je lis les _Lettres de madame du Deffand_, qui vous amuseront fort. -C'est la peinture d'une société très-aimable, pas trop frivole, -beaucoup moins qu'on ne le croit généralement. Ce qui me frappe, comme -très-différent de l'époque présente, c'est d'abord l'envie de plaire, -qui est générale, et les frais que chacun se croit obligé de faire. -En second lieu, c'est la sincérité et la fidélité des affections. -C'étaient des gens beaucoup plus aimables que nous, et surtout que -vous, que je n'aime plus du tout. Adieu; je suis de trop mauvaise -humeur aujourd'hui pour vous en écrire davantage. Mes palpitations -m'ont repris depuis quelques jours et je suis horriblement nerveux et -faible. - - - - -CCVI - -Paris, samedi 30 juillet 1859. - - -Je resterai à Paris jusqu'au 15 août; après quoi, probablement, -j'irai passer quelques jours dans les Highlands. Mais il reste bien -entendu que vous aurez la préférence sur tout, et, tel jour que vous -m'indiquerez, vous pouvez m'attendre avec sécurité. Vous voyez que je -suis précis; tâchez de l'être un peu dans vos réponses. Il paraît que -vous ne pouvez plus vivre sans montagnes et sans forêts séculaires. -Je m'imagine que le soleil vous a brunie et engraissée. Je serai, -d'ailleurs, bien charmé de vous voir, quelle que vous soyez, et vous -pouvez être sûre d'être traitée avec une grande tendresse. Je vois, -par vos lettres, que vous passez le temps très-gaiement en promenades -et divertissements de tout genre. Je cherche à deviner quel peut-être -le mérite relatif d'un habitant du Pas-de-Calais ou d'un Grenoblois. -Tout considéré, je pencherais pour le premier, parce qu'il fait moins -de bruit et qu'il n'a jamais eu de parlement pour lui persuader qu'il -avait de l'esprit et qu'il avait une importance politique. J'ai connu -cependant deux Grenoblois hommes d'esprit, mais ils avaient passé leur -vie à Paris. Je n'ai aucune idée de ce que peuvent être les femmes. Il -n'y a pas assez longtemps que j'ai renoncé aux peintures du cœur humain -pour ne pas prendre intérêt à l'état des esprits au temps présent . . . -. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Je suis toujours malade et quelquefois je soupçonne que je suis sur le -grand railway menant outre-tombe. Tantôt cette idée m'est très-pénible, -tantôt j'y trouve la consolation qu'on éprouve en chemin de fer: -c'est l'absence de responsabilité devant une force supérieure et -irrésistible. . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCVII - -Paris, 12 août 1859. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je vous ferai une visite avant la fin de ce mois. Très-probablement -je ferai une excursion en Angleterre avant d'aller en Espagne. Je ne -sais même pas trop si j'irai en Espagne. On dit que le choléra y est -en ce moment, ce qui chassera sans doute les amis que je voulais voir. -Dites-moi donc à quelle époque je puis vous aller voir vous-même? Quand -vous voulez que les négociations durent, vous êtes plus habile que les -diplomates autrichiens à trouver des moyens dilatoires. Répondez-moi -vite. Il est bien entendu que je comprendrai toujours les bonnes -raisons, les objections raisonnables; mais, alors, qu'on me les dise -avec netteté et franchise. Vous pensez bien que, toutes les fois qu'il -s'agirait de choisir entre un très-grand bonheur pour moi et le plus -petit inconvénient pour vous, je n'hésiterais jamais. Je vous ai dit -que je lis les _Lettres de madame du Deffand_[1], les nouvelles. Elles -sont très-amusantes et donnent, je crois, une assez bonne idée de la -société de son temps. Mais il y a beaucoup de rabâchage. Vous lirez -cela, si vous voulez. - -Adieu. - - -[1]Les dernières _Lettres de madame du Deffand_ qui venaient de -paraître. - - - - -CCVIII - -Paris, samedi 3 septembre 1859. - - -Je crains fort que nous ne nous rencontrions plus cette année de ce -côté-ci de l'Achéron, et je ne veux pas partir sans vous dire adieu et -vous informer un peu de mes pérégrinations. Je pars lundi, c'est-à-dire -après-demain, pour Tarbes, où je resterai probablement jusqu'au 12, -ou peut-être jusqu'au 15. Je reviendrai à Paris pour quelques jours -et je repartirai bientôt après pour l'Espagne. Si je croyais aux -pressentiments, je ne passerais pas les Pyrénées; mais il n'y a plus -à reculer, il faut que je fasse ma visite, qui sera probablement la -dernière, à Madrid. Je suis trop vieux et trop souffrant pour faire -encore une fois une expédition semblable. Si je ne me faisais une -affaire de conscience d'aller dire adieu à de très-bons amis, je ne -bougerais pas de mon trou. Sans être malade, je suis si nerveux, que -c'est pire qu'une maladie; je ne dors ni ne mange et j'ai les _blue -devils._ Ce qui me console, c'est que vous vous amusez beaucoup et que -vous engraissez à vue d'œil parmi vos montagnes et vos provinciaux. - -J'ai fait venir de Londres les _Mémoires de la princesse Daschkoff_, -et je ne suis pas encore bien consolé des trente francs qu'ils m'ont -coûté. On me promet pour mon retour de Tarbes un roman écrit en -dialecte petit-russien et traduit en russe par M. Tourguenieff. C'est, -dit-on, un chef-d'œuvre très-supérieur à l'_Oncle Tom._ Il y a encore -les _Lettres de la princesse des Ursins_, qu'on me vante beaucoup. Mais -j'ai cette femme en horreur et je n'en veux pas. En fait de livres -lisibles, je ne sais rien de neuf; j'en ai essayé beaucoup pour passer -les soirées de solitude, et je trouve qu'il n'y en a pas qui vaillent -la peine qu'on les coupe. J'ai rencontré M. About l'autre jour, il est -toujours charmant. Il m'a promis quelque chose. Il demeure à Saverne et -passe sa vie dans les bois. Il y a un mois, il a rencontré un animal -très-singulier, qui marchait à quatre pattes dans un habit noir, avec -des bottes vernies sans semelles; c'était un professeur de rhétorique -d'Angoulême qui, ayant eu des malheurs conjugaux, était allé jouer à -Bade, avait perdu tout en très-peu de temps, et, retournant en France -par les bois, s'était perdu et n'avait pas mangé depuis huit jours. -About l'a porté ou traîné jusqu'à un village où on lui a donné du linge -et à boire, ce qui ne l'a pas empêché de mourir au bout de huit jours. -Il paraît que, lorsque l'animal-homme a vécu pendant quelque temps -dans la solitude et qu'il est arrivé à un certain état de délabrement -physique, il paraît, dis-je, que ce chef-d'œuvre marche à quatre -pattes. About assure que cela fait un très-vilain animal.--Écrivez-moi -chez M. le ministre d'État, à Tarbes. - -Adieu. J'espère que l'automne s'annonce pour vous plus humainement -que pour moi. Froid et pluie avec beaucoup d'électricité dans l'air. -Soignez-vous, mangez et dormez, puisque vous le pouvez. - - - - -CCIX - -Paris, 15 septembre 1859. - - -J'aurais voulu vous écrire de Tarbes aussitôt après avoir reçu votre -lettre, mais j'ai été toujours en course et en agitation. D'abord est -venue une lettre de Saint-Sauveur, où il m'a fallu aller passer un -jour, et, le lendemain, on m'a rendu ma visite, chez M. Fould[1]; en -conséquence de quoi, il y a eu grand remue-ménage, et madame Fould -a improvisé dîner et déjeuner, ce qui n'est pas une petite affaire -dans une ville comme celle que je viens de quitter. En outre, comme -il fallait loger huit personnes, j'ai dû quitter ma chambre ainsi -que le fils de la maison, et aller à l'auberge. Au milieu de tout -cet auguste tracas, il m'eût été impossible de trouver du papier et -une plume dans la maison. Je suis parti le 13 pour aller coucher à -Bordeaux et je suis arrivé ici hier au soir, sans autre encombre que -d'avoir perdu mes clefs, ce qui, parmi les petites misères, est une -des plus considérables. Il me reste l'espoir de les retrouver ou celui -de trouver des serruriers. Quant à mon voyage en Espagne, je suis aux -ordres d'un de mes amis qui part avec moi. C'est un membre des Cortès, -et son établissement s'ouvre le 1er octobre; très-probablement nous -partirons le 25: je ne sais pas son dernier mot. Nous prendrons le -train de Marseille pour aller par mer à Alicante. . . - -. . . . . . . . . . . . - -Ce petit voyage aux Pyrénées m'a fait du bien. J'ai pris un bain à -Bagnères, qui m'a remis pendant deux jours dans un calme de nerfs -extraordinaire et que, depuis vingt ans, je ne connaissais plus. Le -médecin que j'ai trouvé là est un de mes anciens amis, qui m'a fort -engagé à passer une saison d'eaux l'année prochaine. Il me garantit que -j'en sortirai réparé à neuf. J'en doute un peu, mais cela vaut la peine -d'essayer. - -Leurs Majestés étaient en très-bonne santé et très-belle humeur à -Saint-Sauveur; j'ai admiré les natifs, qui avaient le bon goût de ne -pas les suivre et de leur laisser la plus complète liberté. L'empereur -a acheté là un chien un peu plus gros qu'un âne, de l'ancienne race -pyrénéenne. C'est une très-belle bête qui grimpe sur les rochers comme -un chamois. Il y avait bien longtemps que je n'avais pratiqué les -provinciaux. À Tarbes, ils sont d'une espèce assez tolérable et d'une -complaisance extraordinaire. Cependant, je ne conçois pas comment on -peut rester avec eux pendant un mois. J'ai mangé beaucoup d'ortolans -et de cailles en pâté, ce qui vaut peut-être mieux. Vous ne me parlez -jamais de votre santé. Je suppose quelle est excellente. Adieu. . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Je ne partirai pas sans vous donner de mes nouvelles. - - -[1] Visite de l'empereur et de l'impératrice. - - - - -CCX - -Paris, 20 septembre 1859. - - -Il y a certainement un mauvais génie qui se mêle de nos affaires. Je -crains de partir sans vous avoir vue. J'avais résolu de quitter Paris -le 30, pour être à Bayonne le 1er. Il se trouve qu'aux diligences et -à la malle-poste de Madrid, toutes les places sont prises jusqu'au -16 octobre. Il faut donc se résoudre à prendre la voie de mer, -c'est-à-dire à partir par les paquebots de Marseille à Alicante. S'il -ne survient pas quelque nouvelle anicroche, je serai le 28 au soir -à Marseille (mon jour de naissance, par parenthèse), et, le 29, je -me mets en route. Bien que vous m'ayez fait cruellement enrager cet -été par vos si et vos non, je vous assure que je suis bien triste de -ne pas vous dire adieu. Après avoir été si longtemps sans vous voir, -recommencer un autre bail d'absence presque aussi long! Qui sait si, -lorsque je reviendrai, vous serez aussi à Paris? Je pars avec toute -sorte d'idées noires; je souhaite que vous en ayez de couleur de rose. - -Ma petite course à Tarbes m'a fait du bien. Je suppose que l'air des -environs de Madrid achèvera ma guérison. Comme il m'arrive toujours -quand je vais faire un voyage, j'ai des velléités de travailler que je -n'aurais pas sans doute si je restais ici. J'emporte du papier pour -Madrid.--Pensez le 29 de ce mois à moi, qui, selon toute apparence, -serai bien malade, tandis que vous conférerez avec votre couturière -sur vos robes d'automne. Le golfe de Lyon est toujours abominable, et -probablement il sera pire par ce temps d'équinoxe, qui a été créé pour -mon malheur. Le bon côté, c'est que, arrivé à Alicante, on trouve un -chemin de fer et qu'en un jour on est à Madrid, au lieu d'en passer -trois à être cahoté dans les plus mauvaises voitures par les plus -dures ornières qu'on puisse imaginer. Il est probable que, pendant -mon absence, j'aurai des commissions à vous donner. Au reste, nous -avons du temps pour en parler, et je n'aime pas à faire des projets -à long terme, surtout avec vous, qui les faites manquer quelquefois, -comme vous savez. Vous allez trouver Paris encore tout à fait vide. Je -connais quelques gens qui partent et je n'en connais pas d'autres que -vous qui arrivent. Les arbres sont brûlés, les pêches vont finir et le -raisin ne vaut rien. Si vous avez eu des ortolans dans votre Dauphiné, -vous ne ferez plus de cas du gibier que vous trouverez à Paris. Pour -moi, je suis exempt du péché de gourmandise, je n'ai plus jamais faim -et je ne fais plus attention à ce que je mange. Je regrette Paris, -parce que je vous y aurais vue. C'est sa grande attraction pour moi. -Adieu; vous pouvez m'écrire encore ici, j'y serai jusqu'au 27. Je me -figure, voyez la vanité! que vous me ferez la surprise d'arriver le 26. - - - - -CCXI - -Madrid, 21 octobre 1859. - - -J'ai reçu avec grand bonheur votre petite lettre et surtout votre -aimable souvenir. Je suis arrivé ici très-fatigué, non par la mer, -qui a été assez bénigne, mais par toute sorte d'ennuis et de petits -tracas qui viennent s'accumuler au moment d'un départ. Votre lettre, -qui m'avait précédé à Madrid, par excès de zèle de la part de mes -amis, s'est perdue quelques jours et il n'a pas été facile de la faire -revenir à bon port. Ici, j'ai trouvé tout fort changé. Les dames que -j'avais laissées minces comme des fuseaux sont devenues des éléphants, -car le climat de Madrid est des plus engraissants. Attendez-vous à me -revoir augmenté d'un tiers. Cependant, je ne mange guère et je ne vais -pas très-bien; il fait très-froid, pluie de temps en temps, rarement du -soleil, je passe presque toutes les journées à Carabouchel. Le soir, -nous allons à l'Opéra, qui est tout ce qu'il y a de plus pitoyable. -Je suis venu ce matin à Madrid pour assister à une séance académique -et je retourne demain à la campagne. Il me semble que les mœurs ont -changé notablement, et que la politique et le régime parlementaire -ont singulièrement altéré le pittoresque de la vieille Espagne. En -ce moment, on ne parle que de guerre. Il s'agit de venger l'honneur -national, et c'est un enthousiasme général qui rappelle les croisades. -On s'est imaginé que les Anglais voient avec déplaisir l'expédition -d'Afrique et même qu'ils la veulent empêcher. Cela redouble l'ardeur -guerrière. Les militaires veulent faire le siège de Gibraltar, après -avoir pris Tanger. Cela n'empêche pas qu'on ne spécule beaucoup à la -Bourse et que l'amour de l'argent n'ait fait des progrès immenses -depuis mon dernier voyage. C'est encore une importation française -très-malheureuse pour ce pays-ci. J'ai assisté lundi à un combat de -taureaux, qui m'a fort peu amusé. J'ai eu le malheur de connaître trop -tôt la beauté parfaite, et, après avoir vu Montés, je ne puis plus -regarder ses successeurs dégénérés. Les bêtes ont dégénéré comme les -hommes. Les taureaux sont devenus des bœufs, et le spectacle ressemble -un peu trop à un abattoir. J'y ai mené mon domestique, qui a eu toutes -les émotions d'un débutant, et qui a été deux jours sans pouvoir manger -de viande. Ce que j'ai revu avec le même plaisir qu'autrefois , c'est -le musée. En revoyant chaque tableau connu, il me semblait retrouver -un ancien ami! Ceux-là, du moins, ne changent pas. Je vais aller la -semaine prochaine faire une excursion dans la Manche, pour visiter un -vieux château de l'impératrice. De là, j'irai à Tolède pour y chercher -de vieux livres dans une vente qu'on m'annonce, et je serai de retour à -Madrid pour la fin du mois. Je cherche à combiner le moyen de revenir à -Paris vers le 15 novembre. - -Adieu. - - - - -CCXII - -Cannes, 3 janvier 1860. - - -Je vous la souhaite bonne et heureuse. Je voudrais que vous eussiez -le temps que j'ai. Je vous écris toutes mes fenêtres ouvertes et -cependant, le vent est du nord, assez fort pour donner à la mer de -petites vagues très-drôles. Je vous remercie des livres. Il paraît -qu'ils ont plu, car j'ai reçu une lettre de compliments d'Olga. Je -suppose que, selon mes intentions, vous l'avez favorisée. Le choix -pour l'année prochaine sera embarrassant, car vous avez dû épuiser la -littérature morale. Je vous écris dans une situation fort peu commode. -Il y a trois jours, en dessinant au bord de la mer, j'ai attrapé un -lumbago, qui m'est venu comme une bombe, sans dire gare. Je suis tout -de travers depuis ce moment, bien que je me frotte de toutes les herbes -de la Saint-Jean. Le soleil étant mon grand remède, je m'y rôtis toute -la journée. Nous avons ici le baron de Bunsen, avec ses deux filles, -l'une et l'autre montées sur des pieds de grue et des chevilles qui -ressemblent à la massue d'Hercule, mais il y en a une qui chante -très-bien. Il est assez homme d'esprit et il sait les nouvelles, dont -vous me tenez trop à court. Il m'a appris la déconfiture du congrès, -qui ne m'a guère étonné. J'ai lu la brochure de l'abbé ***, qui m'a -paru encore plus maladroite que violente. Il montre tellement le bout -de l'oreille, qu'il doit passer pour un enfant terrible à Rome, où ce -n'est ni le bon sens ni la finesse qui manquent. Là, les prêtres savent -intriguer. Les nôtres ont les instincts tapageurs de la nation, et -font tout hors de propos. Sa manière de se retirer dans les catacombes -m'a fait bien rire et les airs de martyr qu'il prend à propos d'argent -qu'on lui offre; vous verrez qu'il finira par en demander. - -Voici une assez belle histoire de ce pays-ci. Un fermier des environs -de Grasse est trouvé mort dans un ravin où il était tombé, ou bien -avait été jeté la nuit. Un autre fermier vient voir un de mes amis, et -lui dit qu'il avait tué cet homme. «Comment? et pourquoi?--C'est qu'il -avait jeté un sort sur mes moutons. Alors, je me suis adressé à mon -berger, qui m'a donné trois aiguilles que j'ai fait bouillir dans un -petit pot et j'ai prononcé sur le pot des paroles qu'il m'a apprises. -La même nuit que j'ai mis le pot sur le feu, l'homme est mort.» Ne -vous étonnez pas qu'on ait brûlé mes livres à Grasse, sur la place de -l'Église. - -Je vais, mardi prochain, passer quelques jours dans ce pays, malgré ses -mœurs. On m'y promet des monuments de toute sorte et des montagnes fort -belles. Je vous en rapporterai de la cassie, si vous appréciez toujours -ce parfum-là. Adieu, chère amie; je suis rompu pour vous avoir écrit -trois pages. C'est que je ne pose que sur un coude et que tous les -mouvements me répondent dans le dos. Adieu encore. Je vous remercie de -nouveau des livres. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXIII - -Cannes, 22 janvier 1860. - - -J'ai trouvé votre lettre en revenant de la campagne, ou plutôt du -village où je suis allé passer huit jours tout près des neiges -éternelles. Bien que sur un plateau très-élevé, je n'ai pas souffert du -froid. J'ai vu de très-belles choses en fait de rochers, de cascades -et de précipices: une grande caverne avec un lac souterrain dont on ne -connaît pas l'étendue et qu'on peut supposer habité par tous les gnomes -et les diables des Alpes; une autre grande caverne, longue de trois -kilomètres, où l'on m'a tiré un feu d'artifice. Enfin, j'ai passé ma -semaine dans l'admiration de la pure nature. J'en ai rapporté ici des -douleurs horribles et je suis, depuis deux jours, sur le flanc sans -dormir ni manger. Je vois décidément que la machine se détraque et -qu'elle ne vaut plus rien du tout. J'espère qu'il n'en est plus de môme -pour vous et que vous n'avez pas eu de nouvelles atteintes de votre -fièvre. Comme vous n'en parlez pas, je vous crois tout à fait quitte -de ce mal. J'essaye de prendre mon parti de mes souffrances, et j'y -réussis assez bien dans le jour; mais, la nuit, je perds patience et -j'enrage. - -Vous ne m'avez pas dit quels ont été vos débours pour ces livres moraux -que vous avez envoyés à mesdemoiselles de Lagrené. J'aime à croire -que vous êtes restée dans la limite de sagesse que vous observez dans -toutes les négociations. Probablement, j'aurai bientôt à contracter -avec vous une autre dette. - -On m'a prêté le pamphlet de mon confrère Villemain,qui m'a paru d'une -platitude extraordinaire. Quand on a essayé de faire un livre contre -les jésuites, quand on s'est vanté de défendre la liberté de conscience -contre l'omnipotence de l'Église, il est drôle de venir chanter la -palinodie et d'employer de si pauvres arguments. Je crois que tout le -mónde est devenu fou, excepté l'empereur, qui ressemble aux bergers du -moyen âge qui font danser les loups avec une flûte magique. On m'écrit -très-sérieusement de Paris que l'Académie française, voltairienne il y -a quelques années, veut nommer l'abbé Lacordaire, comme protestation -contre la violence que subit le pape. Au fond, la chose m'est fort -égale. Tant qu'on ne m'obligera pas d'aller entendre leurs sermons, on -peut nommer à l'Académie tous les membres du sacré collège. - -Adieu. - - - - -CCXIV - -Cannes, 4 février 1860. - - -Vous me jetez dans de grandes perplexités au sujet de la -Sainte-Eulalie, à laquelle je ne pensais plus. En effet, c'est le 11 ou -le 12. J'accepte avec beaucoup de reconnaissance l'offre aimable que -vous me faites; mais je ne comprends pas grand'-chose à ces affaires -byzantines, et je crains qu'il ne s'agisse de quelque brimborion -beaucoup trop moderne pour ma cousine. Il ne faut pas oublier qu'elle -ne sort guère et qu'elle s'habille en personne de son âge, qui est -extrêmement respectable. Peut-être voulez-vous parler de boucles ou -d'agrafes d'argent niellé comme il en vient du Caucase et d'ailleurs. -Enfin, vous avez carte blanche avec les instructions suivantes: 1° -que la chose ne soit pas trop voyante, pas trop moderne, pas trop -colifichet; 2° qu'elle ne coûte pas beaucoup plus de cent francs et -qu'elle ait l'air de valoir davantage; 3° enfin, que cela ne vous donne -pas trop de tracas. Je suis sûr que vous vous acquitterez de cette -commission avec votre ponctualité et votre discrétion ordinaires, -et je vous en remercie d'avance de tout cœur. Cela me fait penser à -une chose, c'est que je ne vous ai jamais souhaité votre fête. Quand -arrive-T-elle? et d'abord, quel nom avez-vous? Il me semble que -vous avez un nom luthérien ou hérétique. Mais votre patron est-il -l'évangéliste ou le baptiste? et quand lui souhaite-t-on sa fête? Vous -devinez que je veux vous faire une surprise, ce qui est bien difficile. - -Je suis en ce moment bien souffrant sur mon canapé. Quand je suis -assis, il me semble qu'on me brûle le côté avec un fer chaud. Le -docteur Maure me dit de me frotter avec du baume tranquille, mais cela -ne me tranquillise pas du tout. - -J'attends deux de mes amis qui viennent passer une semaine avec moi, -et je meurs de peur que le temps ne se gâte. Il fait en ce moment -un soleil admirable, mais cette année est exceptionnelle et l'on ne -peut compter sur rien. Hier, il faisait un vent qui semblait venir de -Sibérie, tant il était glacé. Je trouve comme vous que la politique est -bien amusante. Les colères de certaines gens me donnent de la joie au -cœur. Adieu; le mois prochain, je vous reverrai. Je suis, en attendant, -malade, mélancolique, ennuyé. Je perds la vue et je ne puis plus -dessiner, quand même ma santé le permettrait. C'est une triste chose -que de vieillir! - -Adieu. - - - - -CCXV - -Cannes, 21 février 1860. - - -Deux de mes amis sont venus me rendre visite, et mes devoirs de -cicérone, qui m'ont entraîné dans de longues excursions, ne m'ont pas -laissé le temps de vous répondre immédiatement. D'ailleurs, je n'ai -reçu qu'avant-hier seulement une lettre de ma cousine au sujet des -agrafes byzantines. Je vous envoie son opinion textuelle. Elle trouve -que c'est charmant, trop charmant pour elle et beaucoup trop jeune. -Cependant, comme correctif à ce que cet arrêt a de trop sévère, elle -ajoute qu'elle vient de se commander une robe exprès pour les porter. -Si vous n'êtes pas satisfaite de votre succès, c'est que vous êtes -difficile. - -Je suis toujours à peu près de même, c'est-à-dire assez souffrant. D'un -côté, un rhume; de l'autre, une douleur au cœur, variété rhumatismale -très-incommode et très-étrange, car cela ne m'empêche pas de marcher -et je ne souffre que lorsque je suis assis. Voilà ce que c'est que -de dessiner au bord de la mer après le coucher du soleil. Le temps -que nous avons n'est pas magnifique. Le soleil ne nous manque pas; -mais le fond de l'air est froid, et les matinées et les soirées sont -quelquefois très-désagréables à cause du vent qui nous arrive des -Alpes. Jamais je ne les avais vues avec tant de neige, de la base -au sommet. Ce matin, il est tombé de la neige sur la montagne de -l'Estérel, et même quelques flocons sur la place devant mes fenêtres. -C'est un scandale inouï à Cannes et dont les anciens n'avaient point -mémoire. La seule consolation que j'aie, c'est de penser que vous êtes -dans le Nord bien plus mal. Les journaux me font frissonner avec leurs -10 degrés au-dessous de zéro, les trois pieds de neige à Lyon et à -Valence, etc. Cependant, il va falloir quitter mon oasis pour aller -greloter à Paris. Je pense me mettre en route la semaine prochaine; -comme je dois m'arrêter pour voir des monuments, je ne serai pas rendu -à Paris pour la séance impériale, qui sans doute perdra beaucoup de -son intérêt par mon absence. J'arriverai, selon toute apparence, vers -le 3 ou le 4 mars, et j'espère vous trouver en bonne santé. Je vous -reverrai avec bien de la joie, vous pouvez vous y attendre. Écrivez-moi -à Marseille, poste restante. Il est probable que j'irai passer un ou -deux jours à Nice, pour me faire une opinion sur l'annexion, et je -reviendrai pour faire mes paquets. Vous ne m'avez pas envoyé votre -mémoire, qui est, je le crains, des plus formidables; quel que soit -le métal des agrafes, il paraît qu'elles sont considérables. J'espère -pourtant rapporter de quoi m'acquitter sans être obligé de vendre mes -livres. À propos, n'avez-vous pas à moi le _Voyage en Asie_ de M. de -Gobineau? On l'a cherché inutilement chez moi l'autre jour. Si vous -l'avez, gardez-le. Je suis allé avant-hier mener mes amis au pont -de Gardonne; c'est un pont naturel entre des rochers à la pointe de -l'Estérel. On entre par une petite porte dans une grotte d'où l'on sort -par une autre ouverture à la haute mer. Ce jour-là, la mer avait le -diable au corps, et la grotte avait l'air d'une chaudière bouillante. -Les matelots n'ont pas osé s'y risquer, et nous n'avons pu que -tournoyer autour du gouffre. C'était admirablement beau de couleur et -de mouvement. Adieu; portez-vous bien, ne sortez pas trop le soir. - - - - -CCXVI - -Paris, dimanche soir, 12 mars 1860. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je trouve que votre air de Paris est bien lourd et j'ai toujours la -migraine. Je n'ai encore vu personne et je n'ose sortir le soir. Il me -semble que ce doit être bien extraordinaire de faire des visites à dix -heures du soir. - -Point de nouvelles du livre de mon ami M. de Gobineau; décidément, -il doit vous rester sur la conscience. Indiquez-moi quelque roman à -lire. J'en éprouve un grand besoin. Pendant que j'étais à Cannes, -j'ai lu un roman de Bulwer: _What will he do with it?_ qui m'a paru -sénile au dernier point. Il y a pourtant quelques jolies scènes et un -très-bon sermon. Quant au héros et à l'héroïne, ils dépassent tout ce -que l'usage permet dans le genre niais. Un livre qui m'a beaucoup plus -amusé, c'est l'ouvrage de M. de Bunsen sur l'origine du christianisme -et sur _tout_, pour parler plus exactement. Mais cela s'appelle -_Christianity und Mankind_ y cela n'a que sept volumes de sept à huit -cents pages. M. de Bunsen se dit très-chrétien et il traite le Vieux et -le Nouveau Testament par-dessous la jambe. . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - -J'ai appris aujourd'hui qu'il y a eu, dans un des derniers bals -masqués, une femme qui a eu le courage de paraître en costume de 1806 -sans crinoline, et que cela a produit un très-grand effet. - - - - -CCXVII - -Paris, 4 avril 1860. - - -. . . . . . . . . . . . - -Nous avons eu hier la première idée de retour du printemps. Cela m'a -fait grand bien et je me suis senti renaître. Il me semblait que je -sentais l'air de Cannes. Aujourd'hui, il fait gris et sombre. J'aurais -grand besoin de vous pour prendre la vie en patience. Je trouve qu'elle -devient tous les jours plus ennuyeuse. Le monde est par trop bête. Ce -qui est plus inouï que tout, c'est l'ignorance générale dans ce siècle -de lumières, comme il s'appelle modestement lui-même. Il n'y a plus -personne qui sache un mot d'histoire. - -Vous aurez lu le discours de Dupin, qui m'a fort amusé. . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - -Je n'ai jamais pu retrouver Gobineau et je sais bien pourquoi; vous -aussi. Je me suis donné mes étrennes à moi-même, il y a deux jours, -chez Poitiers. J'ai acheté quelques très-beaux livres vieux et d'autres -modernes très-bien reliés. Avez-vous lu les Mémoires de Hollande -attribués à madame de la Fayette? Cela m'a fort amusé. Je vous les -prêterai sur dépôt, à votre retour. Cela est relié par Bauzonnet.--Je -me suis fait faire un domino vénitien noir avec une buretta en dentelle -ou quelque chose d'approchant, comme le dessin que j'ai fait à Venise -et que je vous ai montré. Depuis mon retour, en cette malencontreuse -saison, je prends un intérêt extraordinaire au temps. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXVIII - -Samedi 14 avril 1860. - - -. . . . . . . . . J'ai mené depuis Pâques une vie fort dissipée: je -suis allé deux fois au bal et j'ai dîné en ville tous les jours. Ce -bal, où je devais étrenner ce domino avec une _baretta_ vénitienne, est -remis au 24, parce qu'on juge en ce moment en Espagne les complices -d'Ortega, parmi lesquels il y a deux parents de l'impératrice. S'ils -sont fusillés, ce qui est fort dans les façons de faire du pays, je -crois que le bal sera entièrement abandonné, et j'en serai pour mon -domino. J'ai beaucoup vu Ortega, qui est, par parenthèse, un charmant -garçon, la coqueluche des belles dames de Madrid. J'ai très-grand peur -qu'il ne s'en tire pas. Cependant, on dit qu'il y a toujours du remède -quand il s'agit de jolis garçons. . . . . . . - - - - -CCXIX - -Mardi soir, 1er mai 1860. - - -. . . . . . . . . . . . - -Le bal de l'hôtel d'Albe était splendide. Les costumes étaient -très-beaux; beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant -de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en -haut et par en bas aussi. À cette occasion, j'ai vu un assez grand -nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse. -2° La crinoline est en décadence. Croyez que, dans deux ans, les -robes seront courtes et que celles qui ont des avantages naturels se -distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels. Il y avait des -Anglaises incroyables. La fille de lord ***, qui est charmante, était -en nymphe dryade, ou quelque chose de mythologique, avec une robe qui -aurait laissé toute la gorge à découvert si on n'y eût remédié par un -maillot. Cela m'a semblé presque aussi vif que le décolletage de la -maman, dont on pénétrait tout l'estomac d'un coup d'œil. Le ballet -des _Eléments_ se composait de seize femmes, toutes assez jolies, en -courts jupons et couvertes de diamants. Les Naïades étaient poudrées -avec de l'argent qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des -gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une -mademoiselle Errazu merveilleusement belle. La princesse Mathilde était -en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte -de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé madame de S..., qui -a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour, -les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière -électrique, ressemblait au festin de Balthazar dans le tableau de -Wrowthon. L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait -d'une lieue. L'impératrice avait un bournous blanc et un loup noir -qui ne la déguisait nullement. Beaucoup de dominos, et, en général, -fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien -imité. Je trouve qu'après l'histoire de sa femme, c'est un déguisement -un peu trop remarquable. Si vous ne savez pas l'histoire, la voici en -deux mots: sa femme, qui est une demoiselle *** (dont, par parenthèse, -la mère devait être ma marraine, à ce qu'on m'a dit), est allée chez -Bapst, et a acheté une parure de soixante mille francs, en disant -qu'elle la renverrait le lendemain si elle ne lui convenait pas. Elle -n'a rien renvoyé, ni argent ni parure. Bapst a redemandé ses diamants: -on lui a répondu qu'ils étaient partis pour le Portugal, et, en fin -de compte, on les a retrouvés au Mont-de-Piété, d'où la duchesse de -*** les a retirés pour quinze mille francs. Cela fait l'éloge du temps -et des femmes! Autre scandale. Au bal de M. d'Aligre, une femme a été -pincée _black and blue_ par un mari, non moins ombragé de panaches que -M. de ***, mais plus féroce. La femme a crié et s'est évanouie; tableau -général! On n'a pas jeté le jaloux par la fenêtre, ce qui eût été la -seule chose sensée à faire. - -Adieu. - - - - -CCXX - -Samedi 12 mai 1860. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je vous félicite d'avoir du beau temps et du soleil. Ici, il pleut -toujours. Quand il ne pleut pas, la chaleur est humide. Il y a de -l'orage dans l'air, et les gens nerveux comme moi sont à leur aise -comme des cordes de violon dans le feu. Pour comble de maux, je suis -obligé de rester ainsi jusqu'à la fin de la saison, qui ne paraît pas -près de finir. Vous voilà bien instruite de mes projets; je voudrais -l'être des vôtres, que je ne soupçonne même pas. Il y a eu ces jours -passés une petite histoire amusante: M. Boitelle, préfet de police, qui -doit être l'homme le mieux informé de Paris, a appris, par le rapport -d'agents fidèles, que le ministre d'État, M. Fould, était allé coucher -dans la maison qu'il a fait bâtir dans le faubourg Saint-Honoré. -De très-grand matin, il est allé le voir, lui a serré la main avec -effusion, et lui a exprimé toute la part qu'il prenait à ce qui venait -d'arriver. M. Fould a cru qu'il s'agissait d'un fils à lui, qui fait -des sottises en Angleterre. Le quiproquo a duré quelque temps, jusqu'à -ce que le préfet de police lui ait demandé le nom de son successeur. M. -Fould a répondu qu'il était allé pendre la crémaillère dans sa nouvelle -maison, et qu'il avait trouvé commode de ne passe déranger pour aller -coucher au ministère.--Les carlistes sont ici dans le désespoir de la -platitude de Montemolin. Il n'est pas douteux qu'il n'ait attendu la -fusillade d'Ortega pour faire sa renonciation, attendu qu'il éprouvait -le phénomène de la peur. Il eût été plus noble de se dépêcher pour -qu'il n'y eût personne de fusillé. Il reste à Londres un frère qui n'a -pas abdiqué et qui a des enfants; il s'appelle *** et est marié à une -fille du duc de ***. Il a escroqué les diamants de sa femme, et avec le -produit entretient une femme de chambre d'icelle. Cela prouve un homme -de goût.--Il paraît que Lamoricière est déjà un peu ennuyé de tous les -tracas qu'il rencontre en terre papale. Le cardinal Antonelli disait, -il y a peu de temps, à un ministre étranger, qu'il n'avait jamais -rencontré un homme plus distingué que Lamoricière: «Je lui ai parlé de -la situation et il y a trouvé tout de suite cinq ou six remèdes; et -il parle si bien, que, dans une heure de temps, il m'a donné quatre -avis différents sur la même question, tous si bien motivés, que je -n'ai que l'embarras du choix.» Ici, on est extrêmement préoccupé de -l'expédition de Garibaldi, et l'on craint qu'il n'en résulte une -complication générale. Je crois que M. de Cavour ne serait peut-être -pas très-fâché qu'il se fît casser les reins en Sicile; mais, s'il -réussit, il deviendra dix fois plus dangereux. Vous serez probablement -étonnée quand vous saurez que je travaille et que j'écris comme dans -mon bon temps. Quand je vous verrai, je vous raconterai par quelle -singulière circonstance j'ai secoué mon antique paresse. Ce serait trop -long de vous écrire tout cela, mais il ne s'agit pas d'œuvres à votre -usage. Lisez le livre de Granier de Cassagnac sur les Girondins. Il y -a les pièces les plus curieuses, et les plus horribles descriptions -des massacres et des bêtises révolutionnaires, tout cela écrit avec -beaucoup de passion et de verve. - -J'ai reçu il y a trois jours la visite de M. Feydeau, qui est un fort -beau garçon, mais qui m'a semblé d'une vanité par trop naïve. Il va en -Espagne pour y faire le complément de ce que Cervantes et Lesage ont -ébauché! Il a encore une trentaine de romans à faire, dont il mettra la -scène dans trente pays différents; c'est pourquoi il voyage. - -Adieu; je pense sans cesse à vous, malgré tous vos défauts. . . . . . . -. . - - - - -CCXXI - -Château de Fontainebleau, 12 juin 1860. - - -Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Vous auriez dû le faire pour -beaucoup de raisons. On m'a retenu ici pour cette semaine. J'espère -bien vous retrouver à Paris, car vous aurez sans doute prolongé votre -villégiature si le temps vous a aussi maltraitée que nous. Cependant, -nous avons fait quelques jolies promenades dans les bois, entre deux -ondées; tout est d'un vert d'épinards uniforme, et, quand il n'y a -pas de soleil, c'est médiocre. Il y a des rochers et des bruyères qui -auraient leur mérite si l'on s'y promenait en tête-à-tête, en causant -de toute sorte de choses comme nous savons faire; mais nous allons -en longue file de chars à bancs où l'on n'est pas toujours très-bien -appareillé pour l'amusesement réciproque. Il n'y a pas, d'ailleurs, de -république où l'on soit plus libre, ni de châtelain et de châtelaine -plus aimables pour leurs hôtes. Avec tout cela, les journées ont -vingt-quatre heures, dont on passe au moins quatre en pantalon collant, -ce qui semble un peu dur dans ce temps de mollesse et de mauvaises -habitudes. - -Je me suis enrhumé horriblement les premiers jours de mon arrivée. Au -reste, comme à brebis tondue Dieu mesure le vent, je n'ai plus eu mes -douleurs dès que je me suis mis à tousser. - -Je n'admets pas un instant que vous ne m'attendiez pas. Il serait -absurde d'aller à la mer avant que le temps se fût mis au beau et -surtout au chaud. Engagez vos amis à la patience; j'en ai beaucoup -aussi, et, entre autres, celle de redire cent fois la même chose à une -personne qui ne veut guère entendre. Adieu. . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXXII - -Paris, dimanche soir, 2 juillet 1860. - - -J'ai reçu votre lettre ce matin. La mer agitée que vous dites diminue -un peu mes regrets de rester à Paris. Cependant, il est impossible -que ce temps de chien dure toujours, malgré les taches du soleil que -m'apprend mon journal. - -Notre session se prolonge indéfiniment, ce dont j'enrage. Je cherche -des moyens d'échapper, mais cela est fort difficile, vu ma grandeur qui -m'attache au rivage. Cela ne veut pas dire que je ne sois toujours prêt -à faire cinquante lieues pour aller dîner avec vous si l'on m'en priait -et si l'on voulait bien m'attendre; c'est une insinuation fort humble -que je prends la liberté de vous adresser. En partant si tôt, vous -perdrez un bien beau spectacle, celui de me voir passer _in fiocchi_ -et en gants noirs dans la rue de Rivoli au milieu des populations -admiratrices[1]. Je ne sais combien de vacances cette pompe fera dans -nos rangs, mais je crains fort qu'elle ne tourne qu'au profit des -croque-morts. Il est venu avant-hier trente mille personnes jeter de -l'eau bénite, et davantage aujourd'hui. Cela montre bien la badauderie -de cette magnanime nation! Elle est toujours plus bête qu'on ne le -croit, et c'est beaucoup dire. - -Les orléanistes prétendent que M. Brénier a été assommé par un mari peu -débonnaire; ce qui me paraît peu probable, vu l'énorme ventre qu'il a. -Le plus croyable, c'est que les lazzaroni ont cru venger ainsi leur roi -violenté. Les libéraux ont assassiné, en représailles, les commissaires -de police, ce qui a fait beaucoup de bien à M. Brénier. Les Italiens -du Nord n'ont point la vivacité de sentiments des Napolitains. Ils -ont du sens commun et de la logique, comme disait Stendhal, tandis -que les Napolitains sont des enfants de douze ans mal élevés. Nous en -verrons de belles probablement cet automne, et ce serait bien le cas -d'y aller faire un tour, au lieu d'aller en Afrique. Je vous attends -au moment où votre salon sera plein des curiosités du pays, où vous -aurez une robe de chambre à ramages et des babouches. Vous regretterez -bien les boues de Paris. Au reste, je ne veux pas vous parler encore de -votre expédition. Il peut arriver bien des choses qui feront changer -vos projets. Vous connaissez les miens. Je resterai au British Museum -jusqu'à la fin de juillet; puis j'irai passer quelques jours à Bath, -puis en Écosse, où j'attendrai le mois de septembre et une invitation -de votre part. - -Adieu. - - -[1] À l'occasion de l'enterrement du prince Jérôme. - - - - -CCXVIII - -Paris, jeudi, 12 juillet 1860. - - -Voilà, je crois, le beau temps tout à fait revenu. Je partirai, selon -toute apparence, au commencement de la semaine prochaine. Si l'idée -vous venait d'aller voir lady *** sur le bord de la mer, dans les -premiers jours d'août, j'espère que vous voudriez bien m'en faire part. -Je me figure que la campagne anglaise doit être belle en ce moment, -et qu'il serait agréable de passer quelques jours chez votre amie à -flâner et à regarder la mer, à manger des crevettes et à prendre le thé -les fenêtres ouvertes. Je suis toujours un peu malade. Hier surtout, -j'étais très-mal à mon aise. J'ai cependant mon nouvel ami pour me -tenir compagnie. C'est un hibou que j'élève, et qui a des sentiments. -Je le lâche après dîner et il vole par ma chambre, et, faute de petits -oiseaux, prend des mouches très-adroitement. Il a une physionomie -très-drôle et ressemble aux gens remplis de prétentions, par son air et -son expression ultra-graves.--Nous avons eu un enterrement terrible. -Nous avons été sept quarts d'heure à défiler entre le Palais-Royal et -les Invalides, puis la messe, puis une oraison funèbre de l'abbé Cœur, -qui a loué les principes de 89, tout en disant que nos soldats étaient -prêts à mourir pour défendre le pape. Il a dit encore que le premier -Napoléon n'aimait pas la guerre et qu'on l'a toujours contraint à se -défendre. Le plus beau delà cérémonie a été un _De profundis_ chanté -dans le puits que vous savez et que nous entendions au travers d'un -crêpe noir, qui nous séparait du tombeau. Il me semble que, si j'étais -musicien, je profiterais de l'effet admirable de ce crêpe sur le son, -pour un opéra à grand' spectacle.--Il n'y a plus guère de monde à -Paris. Le soir, on va aux Champs-Élysées entendre la musique de Musard, -les belles dames et les lorettes assez pêle-mêle, et très-difficiles à -distinguer. On va encore au Cirque, voir les chiens savants qui font -monter une boule sur un plan incliné, en sautant dessus. Ce siècle -perd toute espèce de goût pour les amusements intellectuels. Avez-vous -lu le livre que je vous ai prêté et vous a-t-il amusé? l'_Histoire de -madame de la Guette_ me plaît plus que _la Juive de Hollande_, où il -y a des choses qui ont dû vous scandaliser. On me demande le titre -d'un roman anglais pour un malade qui ne peut lire que cela. Peut-être -pourrez vous m'en dire un. Je viens de fabriquer un grand rapport sur -la bibliothèque de Paris. C'est, je crois, ce qui m'a rendu si malade. -Je perds mon temps à me mêler de ce qui ne me regarde pas et on me -met sur le dos toutes les affaires des autres. J'ai quelquefois envie -de faire un roman avant de mourir; mais tantôt le courage me manque, -tantôt, quand je suis en bonne disposition, on me donne des bêtises -administratives à arranger. Je vous écrirai avant mon départ. Adieu. . -. . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXXIV - -Londres, _British Museum_, 20 juillet 1860. - - -C'est assurément fort aimable à vous de ne pas m'avoir donné signe de -vie, ni un mot d'adieu avant mon départ. Je ne vous pardonnerai que -la première fois que nous nous verrons. J'ai été retardé par toute -sorte d'embarras, et je n'ai pu partir qu'hier matin, par un temps -de chien. Pourtant, je me suis conduit assez héroïquement pendant la -traversée, et j'ai été presque le seul qui n'ait pas rendu l'âme aux -flots agités. J'ai trouvé ici le temps de l'éclipse à Paris. Il me -faut toujours quelque temps à Londres pour m'habituer à la singulière -lumière qu'il y fait. Il semble qu'elle passe au travers d'une gaze -brune. Cette lumière et les fenêtres sans rideaux me tracasseront -encore quelques jours. En revanche, je me suis régalé de toute sorte de -bonnes choses, et j'ai dîné et déjeuné comme un ogre, ce qui ne m'était -pas arrivé depuis assez longtemps. Mon seul regret est de n'avoir pas -ici ma chouette, qui joue sur mon tapis le soir, comme le chat que -vous connaissiez autrefois. Je vous assure que c'est une très-jolie -bête, et qui a de l'esprit plus quelle n'est grosse, car elle ne l'est -pas plus que mon poing. Il m'importe très-particulièrement de savoir -d'une manière très-exacte, avant la fin de ce mois de juillet, à -quelle époque vous vous proposez de venir à Paris, le temps que vous y -passerez et quand vous prétendez aller à Alger. C'est en conséquence -de vos plans que je ferai les miens. Je n'ai pas besoin de vous dire -que vous êtes le grand motif déterminant pour moi, de quitter les -Highlands plus tôt, ou même de n'y pas aller du tout. Ne songez pas et -surtout ne faites pas semblant de croire que ce serait un sacrifice. Je -reviendrais demain si vous me disiez que vous êtes à Paris. Sachez pour -votre gouverne que je suis ici jusqu'au 30. - -Adieu; je suis vraiment de bien mauvaise humeur contre vous. - - - - -CCXXV - -Mercredi soir, 9 août 1860. 9, _South Parade Bath._ - - -Je vous ai acheté un voile bleu avant de quitter Londres. Je voulais -vous écrire; mais mon ministre m'avait accablé de commissions, et -c'eût été de la charité de votre part que de venir m'aider à m'en -acquitter. J'ai choisi des robes, des chapeaux et des rubans, tout cela -le plus fantastique que j'ai pu. Je crains que les chiens de France -ne courent après les infortunées qui porteront ces belles choses de -mon choix; je suis fâché de vous voir si opposée à une excursion en -Angleterre, pendant que j'y suis. Cela ne vous plaît pas. Vous sentez -bien qu'il n'y a pas de bruyères et de montagnes que je ne quitte avec -empressement pour vous voir avant votre départ. Qu'il nous reste au -moins un souvenir heureux en nous quittant pour si longtemps. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai mené depuis huit jours une vie à rendre poussif un cheval pur -sang, le jour en courses, _shopping and visiting_; le soir dînant en -ville chez les aristos, où je trouvais toujours les mêmes plats et -presque les mêmes visages. Je ne me rappelais guère les noms de mes -hôtes, et, quand ils ont des cravates blanches et des habits noirs, -je trouve que tous les Anglais se ressemblent. Nous sommes ici fort -détestés et encore plus craints. Rien n'est plus drôle que la peur -que l'on a de nous et qu'on ne prend pas la peine de dissimuler. Les -volontaires sont encore plus bêtes que la garde nationale ne l'était -chez nous en 1830, parce qu'on apporte à tout dans ce pays-ci un air -sérieux qu'on n'a pas ailleurs. Je connais un fort galant homme de -soixante-seize ans, qui fait l'exercice tous les jours en culotte -de zouave. Le ministère est très-faible et ne sait ce qu'il veut, -l'opposition ne le sait pas davantage. Mais grands et petits sont -d'accord pour croire que nous avons envie de tout annexer. En même -temps, il n'y a personne qui ne sente qu'une guerre serait impossible -tant qu'il ne sera pas question d'annexer les trois royaumes. Je n'ai -pas été très-content de la lettre de l'empereur à M. de Persigny. Il -me semble que mieux aurait valu ne rien dire du tout, ou leur dire -seulement ce que je leur répète tous les soirs, c'est qu'ils sont -bien bêtes. Je vous conseille de me répondre au plus vite, car je -suis fort mélancolique et j'ai besoin de consolations. Je retourne -à Londres lundi prochain. Écrivez-moi: 18, _Arlington street_, chez -M. Ellice. Je n'y resterai pas longtemps et j'irai tout de suite je -crois à Glenquoich, avec lui.--Cette ville-ci est très-jolie. Il n'y a -pas trop de fumée et on voit partout des collines couvertes d'herbes -et d'arbres. Il n'y fait pas trop froid. J'y suis chez des amis gens -d'esprit, et il y a des bains qui me font du bien. Adieu. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXXVI - -8 août 1860. Londres, 18, _Arlington street._ - - -Je reçois votre lettre au moment de partir pour Glenquoich. Je n'ai pas -besoin de vous dire qu'elle ne me fait nul plaisir. Mais je ne vous -ferai cependant pas de reproches. Pour le moment, je ne suis préoccupé -que d'une chose, c'est de chercher comment je pourrai vous dire adieu. -De votre côté, tâchez de faire aussi quelque chose afin de gagner -un peu de temps. Je ne désespère pas qu'en nous y mettant tous les -deux nous ne parvenions à nous retrouver et à passer quelques heures -ensemble. Plus je réfléchis à votre expédition d'Algérie, plus elle me -paraît folle. Il est évident que les affaires d'Orient, compliquées -comme elles le sont, et devant se compliquer encore davantage à -tout instant, pourront obliger votre frère à partir sur un signe du -télégraphe, et vous demeurerez fort empêchée de votre personne au -milieu de vos Arabes. Il me paraît probable que le débarquement des -Français en Syrie serait suivi d'une explosion générale de pillages et -de massacres dans tout l'Orient; très-vraisemblablement encore, les -provinces turques de la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Macédoine -et l'Albanie chrétienne feront quelque mouvement en représailles. Tout -sera en feu cet hiver en Orient. Aller à Alger dans un pareil moment, -cela, je vous le répète, me semble aussi fou que possible. Encore -si vous trouviez à ce voyage quelque attrait particulier! mais vous -paraissez maintenant le regretter. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Il fait un temps atroce. Hier, le soleil s'est montré pour la -première fois depuis mon arrivée en Angleterre; mais, ce matin, en me -réveillant, j'entendais la pluie fouetter sur ma fenêtre. Le baromètre -est à grande pluie, et je ne vois pas à cent pas. Je ne comprends pas -trop ce que deviendra le blé avec le vent et la pluie et le froid. -Le _Times_ me dit qu'il est tombé quatre pieds de neige à Inverness, -où je coucherai lundi prochain. Y aura-t-il assez de charbon de -terre et assez de plaids en Écosse pour remédier à tant de maux? -Malgré le temps froid et couvert que j'ai eu à Bath et aux environs, -le pays m'a beaucoup plu. J'ai vu des collines très-découpées, des -arbres magnifiques, et une richesse de verdure dont on n'a pas d'idée -ailleurs, si ce n'est peut-être dans les hautes vallées de la Suisse. -Mais tout cela ne vaut pas Saint-Cloud ou Versailles par un beau temps. -Adieu, chère amie; je suis bien triste et je voudrais être en colère. -Je n'en ai pas la force, car je ne vous accuse pas. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Voici mon adresse à Glenquoich, mais je n'y serai que dans quelques -jours: _Care of Rt. Hon. E. Ellice, Glenquoich, fort Augustus._ - - - - -CCXXVII - -Glenquoich, 22 août 1860. - - -Je suis sans nouvelles de vous. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Ce n'est pas chose facile de partir d'ici. Outre les gens qui vous -retiennent, il y a les difficultés matérielles, les jours de bateaux -à vapeur pour aller gagner par les lacs les extrémités des chemins -de fer. Nous avons ici un temps presque toujours détestable, mais -qui n'empêche pas les gens de sortir. On est si habitué à la pluie, -que, lorsqu'il ne tombe pas des hallebardes, on croit qu'on peut se -promener. Les sentiers sont quelquefois des torrents, on ne voit pas -les montagnes à cent pas de soi, mais on rentre en disant: _Beautiful -walk._ Ce qu'il y a de pire en ce pays-ci, c'est un moucheron appelé -_midge_; et des plus vénimeux. Ils sont très-friands de mon sang -et j'ai la figure et les mains dévorées. Je suis ici avec deux -demoiselles, l'une blonde et l'autre rousse, toutes les deux avec -une peau de satin, et les horribles midges préfèrent s'attaquer à -moi. Notre principal amusement est la pêche. Elle a l'avantage que -les midges craignent l'eau et ne se hasardent jamais sur le lac. -Nous sommes ici quatorze personnes. Dans la journée, chacun s'en va -de son côté. Le soir, après le dîner, chacun prend un livre ou écrit -des lettres. Causer et chercher à s'amuser les uns par les autres est -chose inconnue aux Anglais. Je voudrais bien savoir quelque chose de -vos projets. Écrivez-moi à Londres dès que vous recevrez cette lettre. -Dites-moi quand vous partez et si je pourrai vous dire adieu. Je tiens -pour certain que vous ferez vos efforts pour que nous puissions passer -quelques heures ensemble avant votre grand voyage. L'air des Highlands -me fait du bien. Il me semble que je respire mieux que je ne faisais -avant de venir ici. Je ne puis me résigner à manger, et c'est le grand -plaisir dans ce temps de pluie et de brouillards. Nos chasseurs nous -tuent des cerfs sur les montagnes, souvent des grouses, et nous avons -tous les jours des oiseaux très-bons. Je soupire pour une soupe maigre -ou pour dîner seul chez moi ou à Saint-Chéron avec vous; ce dernier -souhait ne se réalisera pas, j'en ai bien peur. Je ne sais si je vous -ai dit que j'avais pour vous un voile bleu. J'ai eu le courage de ne -pas m'en servir pour vous le rapporter frais. Si vous saviez quelles -montagnes les _midges_ vous dessinent sur la figure, vous apprécieriez -la force d'âme dont j'ai fait preuve. Adieu. - - - - -CCXXVIII - -Paris, 14 septembre 1860. - - -J'ai reçu votre lettre, chère amie. Je vous avoue que je trouve que -vous auriez pu rester un jour de moins à Lestaque et le passer à Paris. -. . . - -Je suis ici avec Panizzi depuis une dizaine de jours. Je fais le métier -de cicérone et lui montre depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Il n'y a -plus un chat à Paris d'ailleurs, ce qui me plaît assez. Cependant, les -soirées commencent à devenir longues. - -Je voudrais vous donner des nouvelles du grand brouillamini qui vient -de commencer. Mais je ne sais rien et ne comprends rien. Mon hôte croit -que le pape et les Autrichiens seront chassés. Pour le premier, les -apparences sont fort mauvaises; quant aux autres, je crois que, si -Garibaldi s'y frotte, il s'en mordra les doigts. On m'écrit de Naples -un mot très-philosophique du roi avant de s'embarquer: il recevait -toutes les cinq minutes la démission d'un général ou d'un amiral; -«Maintenant, ils sont trop Italiens pour se battre contre Garibaldi; -dans un mois, ils seront trop royalistes pour se battre contre les -Autrichiens.» Il est impossible de s'imaginer la fureur des carlistes -et des orléanistes. Un Italien assez sensé me dit que M. de Cavour a -fait entrer l'armée sarde dans les États de l'Église, parce que Mazzini -allait y faire une révolution. Je trouve à cela quelque vraisemblance. -Vous aurez vu probablement les fêtes de Marseille. On m'écrit que -c'était fort beau et que l'enthousiasme a été à la fois réfléchi et -bruyant; qu'il y a eu beaucoup d'ordre malgré une multitude immense, -exaltée et méridionale. Manger paraît avoir été la chose la plus -difficile, et coucher quelque part à peu près autant. Le spectacle -des Marseillais dans leur état ordinaire m'amuse toujours; leur état -d'excitation devait être encore plus drôle; et, pour cela, et pour -autre chose encore que vous devinerez, je regrette de n'avoir pas été -à Marseille ou aux environs. Panizzi, qui a un grand goût pour la -locomotion, pense à aller faire un voyage de huit jours à Turin et me -presse de l'accompagner. J'en aurais grande envie, mais je n'ose. Il me -paraît un peu délicat d'aller voir M. de Cavour et peut-être Garibaldi, -et, dans le doute, je prendrai sagement le parti de l'abstention. -J'aurai beaucoup de commissions à vous donner pour Alger lorsque vous y -serez installée. Vous savez les choses qui me conviennent, et, lorsque -vous en trouverez, ne perdez pas les bonnes occasions. Je me recommande -surtout à vous pour me trouver une robe de chambre pleine de caractère. -Je voudrais aussi que vous fissiez connaissance avec les femmes du pays -et que vous me racontassiez franchement ce que vous aurez vu et entendu. - -Ma chouette est toujours très-aimable, mais très-peu propre, ce qui -fait mon malheur. Elle est désespérée quand on la met en cage, et -elle abuse de sa liberté; je ne sais qu'en faire. Elle ne veut pas -s'envoler. Je vais demain avec Panizzi chez Disdéri pour me faire -photographier. Je vous enverrai un exemplaire de mon portrait. On a -essayé à Glenquoich; mais il y a si peu de jour dans ce pays-là, qu'il -n'est venu qu'une espèce d'ombre surmontée d'une casquette parfaitement -modelée. Je ne suis pas très-content de votre photographie. - -Adieu, chère amie; nous avons depuis huit jours un assez beau temps, un -peu froid; mais, de midi à quatre heures, on voit le soleil, et c'est -un spectacle si rare cette année, qu'on se tient pour heureux. Adieu; -portez-vous bien, ayez soin de vous et pensez un peu à moi. - - - - -CCXXIX - -17 septembre 1860. - - -Je ne perds pas un moment pour vous dire que je viens de recevoir -votre lettre du 13 de ce mois. Je vois que vous vous plaignez de -n'avoir pas reçu de lettres et je n'y comprends rien. Il y a dans -tout cela un mystère que je ne m'explique pas. Je vous félicite de -votre heureuse traversée. La mienne n'a pas été aussi bonne pour avoir -été moins longue, je suppose, mais cela ne s'applique qu'aux lettres -de Marseille; je suppose que tout le monde a perdu la tête lors du -passage de l'empereur, et que tous les services ont été suspendus. Un -négociant de Marseille, à qui j'avais écrit pour un envoi très-pressé, -m'a répondu hier qu'il n'avait pas eu le temps, à cause des fêtes. Il -paraît que personne n'était plus à son affaire. Nous avons, depuis -quelques jours, un très-beau temps. Probablement j'en aurais profité -pour aller dire adieu à la campagne, mais j'ai eu chez moi mon ami -Panizzi. Je l'ai emballé hier pour Turin, où il ne restera que quelques -jours. Il doit revenir à la fin de la semaine. Je suis mieux portant -depuis mon voyage en Écosse. Seulement, je dors fort mal. Je vous envie -le spectacle que vous allez avoir: la partie arabe, qui doit avoir -un certain caractère d'étrangeté; vous m'en ferez une description -détaillée, j'espère. Adieu, chère amie. Veuillez m'écrire aussitôt que -vous aurez reçu ma lettre. Dites-moi ce que vous pensez de ces lettres -perdues ou retardées, et donnez-moi vos ordres pour le petit paquet que -j'ai à vous envoyer. Je me suis abstenu de chercher moi-même un moyen, -persuadé que vous en trouverez un. Adieu; prenez bien soin de vous. . . -. . . . - - - - -CCXXX - -Paris, 7 octobre 1860. - - -Chère amie, vos lettres m'arrivent enfin et me rassurent sur le sort -des miennes. Vous avez raison d'accuser les Marseillais d'avoir perdu -la tête à l'occasion du passage de l'empereur. Ils avaient même -perdu deux petits barils de vin d'Espagne qu'on m'envoyait et qui -sont restés à l'entrepôt, je ne sais combien de temps. Le négociant -marseillais qui devait les recevoir m'écrit très-naïvement qu'il -était trop occupé des fêtes pour penser à mon vin, et qu'il n'a pu -le réclamer qu'après s'être un peu reposé.--Je comprends fort bien -l'éblouissement et l'intérêt que doit avoir pour vous la première vue -de la vie orientale. Vous dites très-bien que vous trouvez à chaque pas -des choses bouffonnes et d'autres admirables. Il y a en effet toujours -quelque chose de bouffon dans les Orientaux, comme dans certaines bêtes -étranges et pompeuses que nous voyions autrefois au Jardin des Plantes. -Decamps a fort bien saisi cette apparence bouffonne, mais il n'a pas -rendu le côté très-grand et très-beau. Je vous remercie beaucoup de -vos descriptions; seulement, je les trouve un peu incomplètes. Vous -avez eu le rare privilège de voir des femmes musulmanes et vous ne me -dites pas ce que je voudrais savoir. Font-elles en Algérie, comme en -Turquie, une grande exhibition de leurs appas? Je me souviens avoir vu -la gorge de la mère du sultan actuel, comme je vous ai vu le visage. -Je voudrais encore savoir quel était le caractère des danses que -vous avez vu danser, et s'il était modeste, et, s'il ne l'était pas, -dites-moi pourquoi. Si vous m'indiquez une occasion pour le paquet -que je vous destine, je vous l'expédierai tout de suite; si vous n'en -avez pas, en passant à Marseille, je le remettrai au premier paquebot -en partance. Je voudrais bien que vous me trouvassiez quelque objet à -ma convenance. Vous savez ce qui ferait mon affaire, je m'en rapporte -à votre divination. Je suis allé passer quelques jours en Saintonge -et ne suis revenu qu'hier. Le temps a été constamment détestable, et -j'ai rapporté une extinction de voix et un rhume affreux. J'ai trouvé -là des gens profondément déconfits, pleurant toutes les larmes de -leurs yeux sur les malheurs du saint-père et du général Lamoricière. -Le général Changarnier fait, à ce qu'on dit, un récit de la campagne -de son collègue, où, après lui avoir donné les plus grands éloges, il -montre qu'il n'a fait que des bêtises énormes. À mon avis, le seul des -héros martyrs dont on ne peut rire, c'est Pimodan, qui est mort comme -un brave soldat. Ceux qui crient aux martyrs parce qu'ils ont été -pris sont des farceurs sur lesquels je ne m'apitoie guère. Le temps -présent est, d'ailleurs, parfaitement comique, et il fait bon lire -son journal pour apprendre chaque matin quelque catastrophe, lire les -notes de Cavour ou les encycliques. J'ai vu qu'on avait fusillé Walker -en Amérique, ce qui m'a surpris, car son cas est celui de Garibaldi, -que nous admirons tous. Avez-vous trouvé mon portrait ressemblant? En -voici un meilleur ou du moins d'une expression un peu moins sinistre. -Je voudrais vous donner des nouvelles de Paris, mais il n'y a encore -personne. Je vous envie d'être au soleil! Si vous avez quelque -commission à me donner, je suis encore à Paris pour un mois et plus. -Vous ne me dites rien de la cuisine du pays. Y a-t-il quelque chose de -bon? Si oui, emportez la recette. Adieu, chère amie. - - - - -CCXXXI - -Paris, 16 octobre 1860. - - -Chère amie, j'ai reçu votre n° 5, pas par un convoi de grande vitesse. -Je suppose qu'il a eu un de ces coups de vent dont le journal nous -parle tous les matins. Il paraît que la Méditerranée fait des siennes -cette année. Je vous envie le soleil et la chaleur dont vous jouissez. -Ici, c'est toujours pluie ou brouillard, quelquefois humidité chaude, -plus souvent humidité froide, toujours aussi désagréable que possible. -Paris est toujours complètement vide. Je passe mes soirées à lire et -quelquefois à dormir. Avant-hier, j'ai voulu entendre de la musique -et je suis allé aux Italiens. On jouait le Barbier. Cette musique, -qui est la plus gaie qu'on ait jamais écrite, était exécutée par des -gens qui avaient tous l'air de revenir d'un enterrement. Mademoiselle -Alboni, qui jouait Rosine, chantait admirablement, avec l'expression -d'une serinette. Gardoni chantait comme un homme comme il faut, qui -craint d'avoir l'air d'un acteur. Il me semble que, si j'avais été -Rossini, je les aurais tous battus. Il n'y avait que le Basile, dont je -ne me rappelle plus le nom, qui ait chanté comme s'il comprenait les -paroles.--Vous m'avez promis une description exacte et circonstanciée -de quantités de choses intéressantes que je ne puis voir. Grâce aux -privilèges de votre sexe, vous pouvez entrer dans les harems et causer -avec les femmes. Je voudrais savoir comment elles sont habillées, ce -qu'elles font, ce qu'elles disent, ce qu'elles pensent de vous. Vous -m'avez aussi parlé de danses. Je suppose que c'est plus intéressant que -ce qu'on voit aux bals de Paris; mais il me faudrait une description -un peu détaillée. Avez-vous compris le sens de ce que vous voyez? Vous -savez que tout ce qui se rapporte à l'histoire de l'humanité est plein -d'intérêt pour moi. Pourquoi n'écririez-vous pas sur un papier ce que -vous voyez et ce que vous entendez? - -Je ne sais s'il y aura du Compiègne cette année. On me dit que -l'impératrice, que je n'ai pas vue, est toujours horriblement désolée. -Elle m'a envoyé une belle photographie de la duchesse d'Albe, faite -plus de vingt-quatre heures après sa mort. Elle a l'air de dormir -tranquillement. Sa mort a été très-douce. Elle a ri du patois valencien -de sa femme de chambre cinq minutes avant d'expirer. Je n'ai pas de -nouvelles directes de madame de Montijo depuis son départ. Je crains -bien que la pauvre femme ne résiste pas à ce coup-là.--Je suis dans -de grandes intrigues académiques. Il ne s'agit pas de l'Académie -française, mais de celle des beaux-arts. J'ai un ami qui est candidat -préféré, mais Sa Majesté lui a fait dire de se retirer devant M. -Haussmann, le préfet. C'est une place d'académicien libre. L'Académie -se fâche et veut nommer mon ami malgré lui. Je l'y encourage de toutes -mes forces, et je voudrais pouvoir dire à l'empereur le tort qu'il -se fait en se mêlant de ce qui ne le regarde pas. J'espère que j'en -viendrai à bout et que le grand colosse sera black-boulé de la bonne -façon.--Les affaires d'Italie sont bien amusantes, et ce qu'on en dit -parmi le peu d'honnêtes gens qui sont ici est encore plus drôle. On -commence à voir arriver quelques-uns des _martyrs_ de Castelfidardo. En -général, ils ne parlent pas trop bien de Lamoricière, qui n'aurait pas -été aussi héroïque qu'ils l'avaient annoncé. J'ai vu ces jours passés -la tante d'un jeune martyr de dix-huit ans qui s'était laissé prendre. -Elle m'a dit que les Piémontais avaient été abominables pour son neveu. -Je m'attendais à quelque chose de terrible. «Figurez-vous, monsieur, -que, cinq minutes après avoir été fait prisonnier, le pauvre garçon -n'avait déjà plus sa montre. Une montre de chasse en or, que je lui -avais donnée!» - -Adieu, chère amie; écrivez-moi souvent. Dites-moi ce que vous faites. -Beaucoup de détails. - - - - -CCXXXII - -Paris, 24 octobre 1860. - - -Chère amie, j'ai reçu votre lettre dur 15. J'ai tardé à vous répondre -parce que j'ai fait une excursion à la campagne, chez mon cousin, où -je me promenais le jour et jouais au trictrac le soir. Enfin, j'ai -été très-paresseux. Je vous remercie des descriptions que vous me -donnez, qui auraient cependant besoin d'un commentaire perpétuel et -d'illustrations, particulièrement en ce qui concerne les danses des -natives; d'après ce que vous me dites, cela doit ressembler un peu aux -danses des gitanas de Grenade. Il est probable que les intentions sont -les mêmes et que les Moresques représentent les mêmes choses. Je ne -doute pas qu'un Arabe du Sahara qui verrait valser à Paris ne conclût, -et avec beaucoup de vraisemblance, que les Françaises jouent aussi la -pantomime. Quand on va au fond des choses, on arrive toujours aux mêmes -idées premières. Vous l'avez vu lorsque vous étudiiez la mythologie -avec moi. Je n'admets pas du tout la timidité de vos explications. -Vous avez assez d'euphémismes à votre disposition pour me tout dire, -et ce que vous en faites n'est que pour qu'on vous prie.--Allons, -exécutez-vous dans votre prochaine lettre. Je vous dirai que je deviens -tous les jours plus souffrant. Je commence à en prendre mon parti, mais -c'est ennuyeux de se sentir vieillir et mourir petit à petit.--Vous -me demandez des explications sur le brouillamini actuel. Vous n'êtes -pas dégoûtée! Malheureusement, personne n'y comprend rien. Lisez _le -Constitutionnel_ d'aujourd'hui. Il y a un article intéressant et -_inspiré_ de la Guéronnière. Il dit en substance: «Je ne puis pas -approuver qu'on attaque les gens qui ne vous font rien; mais, d'un -autre côté, je ne m'intéresse nullement à ceux qu'on dépouille, et je -ne veux pas qu'on les aide autrement que par des conseils.» Hier, je -suis allé à Saint-Cloud, où j'ai déjeuné en tête-à-tête presque avec -l'empereur, l'impératrice, et «Monsieur fils», comme on dit à Lyon; -tous en très-bonne santé et bonne humeur. J'ai longtemps causé avec -l'empereur, surtout d'histoire ancienne et de César. Il m'étonne par -la facilité avec laquelle il comprend les choses d'érudition, dont -il n'a pris le goût qu'assez récemment. L'impératrice m'a raconté -des anecdotes assez curieuses de son voyage en Corse; l'évêque lui a -parlé d'un bandit nommé Bosio, dont l'histoire a l'air d'avoir été -copiée sur _Colomba._ C'est un fort honnête garçon, que les conseils -d'une femme ont poussé à commettre deux ou trois petits meurtres. On -court après lui depuis quelques mois, mais inutilement; on a mis en -prison des femmes et des enfants soupçonnés de lui porter à manger, -mais impossible de mettre la main dessus. Personne ne sait où il est. -Sa Majesté, qui a lu le roman que vous savez, s'est intéressée à cet -homme et a dit qu'elle serait bien aise qu'on lui donnât les moyens -de sortir de l'île et d'aller en Afrique où ailleurs, où il pourrait -devenir un bon soldat et un honnête homme. «Ah! madame, dit l'évêque, -me permettez-vous de lui faire dire cela?--Comment, monseigneur, vous -savez donc où il est?» Règle générale: le plus mauvais garnement, -en Corse, est toujours apparenté au plus honnête homme. Ce qui les -a beaucoup surpris, c'est qu'on leur a demandé un nombre prodigieux -de grâces, mais pas un sou; aussi l'impératrice est revenue fort -enthousiasmée. - -L'entrevue de Varsovie est un fiasco; l'empereur d'Autriche _s'y est -invité_; et il a trouvé la politesse qu'on a à l'égard des indiscrets. -Rien de sérieux ne s'y est fait. La prétention de l'empereur d'Autriche -était d'établir que, si l'Autriche avait le danger de la Hongrie, la -Russie avait la Pologne; à quoi Gorstchakoff répond: «Vous avez onze -millions de Hongrois, et vous êtes trois millions d'Allemands. Nous -sommes quarante millions de Russes, et nous n'avons besoin de personne -pour mettre à la raison six millions de Polonais. Par conséquent, point -d'assurance mutuelle.» Il me semble que, du côté de l'Angleterre, il y -a apaisement, et il serait possible, probable même, qu'elle nous fît -quelques avances pour suivre une même politique à l'égard de l'Italie. -Si cela arrivait, je pense qu'une guerre serait impassible, à moins -toutefois que Garibaldi ne s'en prît à la Vénétie; mais les Italiens -sont plus prudents qu'on ne croit. On m'écrit de Naples que le gâchis -y est à son comble, et que l'on y attend les Piémontais avec la même -impatience que nous avions, en 1848, de voir arriver à Paris les -troupes de ligne. C'est après l'ordre qu'on soupire et on ne le voit -qu'avec Victor-Emmanuel. Garibaldi et Alexandre Dumas ont, d'ailleurs, -fort bien préparé les esprits, de même qu'une pluie glacée prépare à -un dîner chaud. Adieu, chère amie; je pense me mettre bientôt en route -pour Cannes. À Marseille, où je serai vers le milieu de novembre, je -confie votre paquet au bureau des bateaux à vapeur. Donnez-moi des -détails de mœurs et n'ayez pas peur de me scandaliser. Ayez bien soin -de vous et ne m'oubliez pas. - - - - -CCXXXIII - -1er novembre au soir, 1860. - - -J'ai reçu votre n° 7, chère amie. Il paraît que le pays et le temps -vous plaisent toujours. Je crains pour vous le moment où la vue d'un -homme en bournous vous semblera chose si ordinaire, que vous n'y ferez -plus attention; c'est le cas, je pense, pour la colonie française dont -vous me parlez et qui doit être aussi amusante que celle de la première -sous-préfecture venue de France. Porte-t-on beaucoup de crinoline -au palais du gouvernement ? s'y ennuie-t-on de la même manière qu'à -Paris? Il me semble que je prévois votre réponse. Vous ne m'avez donné -que des croquis des mœurs algériennes, je voudrais des détails, et -très-précis. Je ne conçois pas pourquoi vous n'entreriez pas dans -toutes les explications que je vous demande. Il n'y a rien que vous ne -puissiez me dire, et, d'ailleurs, vous êtes justement renommée pour -l'euphémisme. Vous savez dire les choses académiquement. Je comprendrai -à demi-mot; seulement, je voudrais des détails; autrement, je ne -saurai que ce que tout le monde sait. Je voudrais savoir tout ce que -vous avez appris, et je suis sûr que cela vaut la peine d'être dit. Je -vous félicite de votre courage si vous apprenez réellement l'arabe; -il en faut beaucoup. J'ai mis une fois le nez dans la grammaire de -M. de Sacy, et j'ai reculé épouvanté. Je me rappelle qu'il y a des -lettres lunaires et solaires, et des verbes à je ne sais combien de -conjugaisons. En outre, c'est une langue sourde qu'on peut parler -avec un bâillon. Mon cousin, qui était un des plus savants arabisants -et qui avait passé vingt-cinq ans en Égypte, ou à Djeddah, me disait -qu'il n'ouvrait jamais un livre sans apprendre quelque mot nouveau, et -qu'il y en avait cinq cents pour dire _lion_, par exemple.--Je vous -ai écrit une grande tartine politique il y a huit jours. Il me semble -que tout en est encore au même point. Jusqu'à présent, ce qui paraît -concluant, c'est: 1° que l'entrevue de Varsovie a été un _fiasco_ -complet; 2° que l'Autriche se sent hors d'état d'attaquer, bien que son -ennemi lui fasse assurément assez beau jeu. Tout se complique encore -par la situation de l'Orient. Elle est telle, que notre ambassadeur -à Constantinople croit que la vieille machine peut craquer de fond -en comble au premier jour. Le sultan vend ses cachemires. Il ne sait -s'il pourra s'acheter à dîner le mois prochain. Savez-vous quel a été -le premier mot de l'empereur François-Joseph à l'empereur Alexandre: -«Je vous apporte ma tête coupable!» C'est la formule que dit un serf -lorsqu'il s'approche de son maître et qu'il craint d'être battu. Il a -dit cela en bon russe, car il sait toutes les langues. Sa bassesse ne -lui a pas trop réussi: Alexandre a été d'une froideur désespérante, et, -à son exemple, le prince régent de Prusse a pris des airs. Après le -départ de l'empereur Alexandre, l'empereur d'Autriche est resté quatre -heures seul à Varsovie, sans qu'aucun grand seigneur russe ou polonais -soit venu lui faire la cour. Les vieux Russes triomphent de tout cela, -car ils détestent les Autrichiens encore plus que les Anglais ou nous. -Vous apprendrez notre grande victoire sur ces pauvres Chinois. Quelle -drôle de chose que d'aller tuer si loin des gens qui ne nous ont rien -fait! Il est vrai que, les Chinois étant une variété de l'orang-outang, -il n'y a que la loi Grammont qui puisse être invoquée en leur faveur. -Je me prépare à nos conquêtes en Chine, en lisant un nouveau roman que -vient de traduire Stanislas Julien, le Chinois patenté du gouvernement. -C'est l'histoire de deux demoiselles, mademoiselle _Cân_ et -mademoiselle _Ling_, qui ont beaucoup d'esprit, car elles font des vers -et des bouts-rimés à tout propos. Elles trouvent deux étudiants qui, -de leur côté, écrivent avec la même facilité, et c'est un combat de -quatrains à n'en plus finir. Dans tous ces quatrains, il n'est question -que d'hirondelles blanches et de lotus bleus. Il est impossible de -trouver quelque chose de plus baroque et de plus dépourvu de passion. -Évidemment, les gens qui s'amusent à ce genre de littérature sont -d'abominables pédants, qui méritent bien d'être conquis et battus -par nous autres qui procédons de la belle littérature grecque. Nous -avons eu quelques jours d'été, et je crois ce qu'on appelle l'été de -la Saint-Martin, puis voilà le froid venu. Je commence à songer à -la Provence, où l'on me promet un hiver des plus beaux, au dire des -astrologues du pays. Je vous avertirai bientôt de mon changement de -résidence. Depuis trois jours, je ne respire plus.--Vous ne m'avez -pas parlé de la cuisine du pays. Que faut-il penser du couscoussou? -Y a-t-il encore dans les bazars des curiosités bien baroques et -sont-elles à des prix honnêtes ? J'ai dîné aujourd'hui chez le prince -Napoléon. La princesse Clotilde a admiré mes boutons de poignet et m'a -demandé l'adresse du joaillier. Je lui ai dit: «Rue d'Alger, n° 10.» -Est-ce bien cela? - -Adieu, chère amie. - - - - -CCXXXIV - -Marseille, 17 novembre 1860. - - -Chère amie, j'arrive à Marseille et je vois que dans une heure il part -un vaisseau pour Alger. Je vais lui confier le paquet que je vous -destine. Je n'ai que le temps de vous dire bonjour. Je suis enrhumé -d'une manière horrible. Dans quelques jours, je serai à Cannes. Je vais -faire une visite aux environs. Écrivez-moi à Cannes si vous avez reçu -le petit paquet. Je suis trop pressé pour vous dire des nouvelles. -Le voyage de l'impératrice[1] fait beaucoup jaser, et personne n'y -comprend rien. On est plutôt à la paix. Elle est très-probable, jusqu'à -ce qu'on sache quel est le plus fort de Garibaldi ou de Cavour. - -Adieu. - - - - -[1]En Écosse. - - - - -Marseille, 18 novembre 1860. - - -Malheureusement, il était trop tard! On met sur raffiche que les -bateaux partent à quatre heures, et c'est à midi. Mardi prochain, -mon petit paquet partira sans faute. Je pense que ma lettre partira -par le même paquebot. Et maintenant que cette grande affaire est -terminée, je reprends mes questions: Êtes-vous allée voir les bains -maures? Quelles femmes avez-vous vues à ces bains? Je suis porté à -croire que l'habitude de vivre les jambes croisées doit leur faire des -genoux horribles. Si vous n'approuvez pas leurs façons de toilette, -je suppose que vous adopterez le kohl pour les yeux. Outre que cela -est très-joli, on dit encore que l'usage en est excellent pour se -préserver des ophthalmies, très-ordinaires et très-dangereuses pour -nos yeux européens dans les climats chauds. Je vous accorde donc mon -autorisation sur cet article. - -Je suis fâché de la mort de la pauvre lady M***, qui était une bonne -femme, malgré ses opinions sur les hommes et sur les choses. Est-il -vrai qu'elle ait écrit un livre, un voyage ou un roman? je ne sais -plus lequel, mais on m'en a dit du bien en Angleterre. Mon ami de -Glenquoich, M. Ellice, va être mon voisin cet hiver. Il vient d'acheter -en Écosse, pour cent vingt mille livres sterling, une terre à côté de -la sienne, ou plutôt des lacs, des rochers et des bruyères de plusieurs -lieues en long et en large. Je ne me représente guère ce que cela peut -rapporter, sinon des grouses et des cerfs dans la saison. Il me semble -que, si j'avais trois millions à mettre en terre, je préférerais les -employer au Midi qu'au Nord. J'emporte avec moi une nouvelle édition -des œuvres de Pouschkine, et j'ai promis de faire un article sur lui. -Je me suis mis à lire ses poésies lyriques et j'y trouve des choses -magnifiques, tout à fait selon mon cœur, c'est-à-dire grecques par la -vérité et la simplicité. Il y en a quelques-unes très-vives que je -voudrais traduire pourtant, parce qu'en ce genre, de même qu'en bien -d'autres, il me paraît très-supérieur pour la précision et la netteté. -Quelque chose dans le genre de l'ode de Sappho, Δἑδὴχε μἐυ ᾶ σελἁνοι, -me rappelle que je vous écris la nuit dans une chambre d'auberge, et -je pense à toute sorte d'histoires du bon temps, etc. De toutes les -petites misères de ce temps-ci, la pire pour moi, c'est l'insomnie. -Toutes les idées sont noires et on se prend en grippe soi-même. - -Adieu, chère amie; tâchez de vous bien porter et de dormir. Vous avez -encore plus beau temps que nous et plus joyeuse compagnie. Mangez-vous -des bananes à Alger? C'est le meilleur fruit du monde, à mon avis, mais -je voudrais en manger avec vous. Sur cette idée-là, chère amie, je vous -souhaite le bonsoir. Je serai à Cannes vers le 25 de ce mois. - - - - -CCXXXV - -Cannes, 13 décembre 1860. - - -Vous écrivez avec une concision toute lacédémonienne, et, de plus, -vous avez un papier qui sans doute ne se fabrique qu'exprès pour vous. -Pourtant, vous avez beaucoup de choses intéressantes à me conter. Vous -vivez parmi les barbares, où il y a toujours à observer, et vous pouvez -voir mieux que personne, à cause de la crinoline que vous portez, et -qui est un passe-port très-utile. Malgré cela, vous ne m'avez appris -qu'une particularité, que je soupçonnais déjà, et encore, vous ne -m'avez pas dit ce que vous en pensiez, et si vous trouviez que cela -fût digne d'être imité. Vous avez dû voir dans les bazars une grande -quantité de brimborions, et vous auriez pu les examiner et me rendre -compte de ce qui aurait dû me convenir. Enfin, vous ne vous acquittez -pas du tout de votre rôle de voyageuse. Pour moi, je vis dans mon -trou et je n'ai rien à vous mander, si ce n'est que nous avons eu un -temps de chien au commencement de ce mois. La Siagne, qui est un petit -ruisseau entre la montagne de l'Estérel et Cannes, a débordé et couvert -la plaine, ce qui lui donne un aspect des plus curieux et des plus -pittoresques. La mer, de son côté, poussée par un vent du sud, venait -battre en bas de mon balcon, et ma maison a été changée en île pendant -une nuit. Tous ces désastres ont été effacés par un jour de soleil. -J'ai chaud et je me porte assez bien, mais je dors mal et j'ai tout à -fait perdu l'habitude de manger; pourtant, je fais plus d'exercice qu'à -Paris. - -Le remue-ménage politique du commencement de ce mois m'a un peu -agité, quelque désintéressé que je sois dans la question. Vous savez -combien j'étais lié avec la principale victime[1]. Je ne sais rien -encore de positif au sujet des motifs de sa disgrâce. Il est évident -seulement qu'il y a une belle dame dans l'affaire, laquelle tenait -beaucoup, je crois, à occuper son appartement, et qui y travaillait -depuis longtemps déjà. Il a pris la chose moins philosophiquement que -je ne croyais, et que je n'aurais fait à sa place. Mais il y a eu -des procédés qui l'ont blessé, à ce que je crois. Quant aux mesures -libérales, je ne sais trop qu'en penser; il faut voir à l'œuvre. Je -ne pense pas qu'elles fussent nécessaires; mais, en principe, il vaut -mieux donner que d'accorder ce qu'on demande après avoir laissé le -temps de demander et d'être impatient. D'un autre côté, il se peut que -l'empereur cherche dans les Chambres un appui pour sortir de la fausse -position où nous sommes en Italie, gardant un pape qui nous excommunie -_in petto_, et près de nous brouiller avec nos amis pour ménager la -vanité d'un bambin[2] qui ne nous a jamais voulu de bien. Il est clair -que, si les Chambres, dans leur adresse, recommandent la doctrine de -non-intervention, ce sera un motif pour retirer de Rome le général de -Goyon, et laisser les Piémontais se débrouiller comme ils l'entendront -et comme ils le pourront. Ici, je dis dans toute la France, les gens -qui mettent des habits noirs et qui se prétendent puissants sont -pour le pape et le roi de Naples, comme s'ils n'avaient pas fait de -révolution en France. Mais leur amour de la papauté et de la légitimité -ne va pas jusqu'à dépenser un écu pour elles. Lorsqu'on sera obligé -de s'expliquer catégoriquement, je ne doute pas que la doctrine de -l'intervention ne soit prônée très-vivement. Maintenant, quel sera -l'effet de la recrudescence d'éloquence que les nouvelles concessions -vont nous attirer? Je ne le devine pas; mais les anciens parlementaires -commencent à dresser les oreilles. M. Thiers va, m'écrit-on, se mettre -sur les rangs pour la députation à Valenciennes, et je pense que cet -exemple sera imité par bien d'autres. Je ne me représente pas trop ce -que deviendront les ministres sans porte-feuille chargés de la partie -de l'éloquence dans le Corps législatif et au Sénat, mais il sera drôle -de voir des orateurs comme MM. Magne et Billault avec les Jules Favre -et _tutti quanti._ - -Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos nouvelles un peu plus -longuement. N'oubliez pas les détails de mœurs algériennes, dont je -suis très-curieux. Dites-moi quel temps vous avez et comment vous vous -en trouvez. - - -[1] M. Fould. - -[2] L'empereur d'Autriche. - - - - -CCXXXVI - -Cannes, 28 décembre 1860. - - -Chère amie, je vous souhaite une bonne fin d'année et un meilleur -commencement pour l'autre. Je vous remercie beaucoup pour la jolie -bourse que vous m'avez envoyée. Bourse ai-je dit? je ne sais pas trop -ce que c'est, ni ce qu'on peut mettre dedans; mais cela est très-joli, -et la broderie en or, de couleurs différentes, est d'un goût exquis. Il -n'y a que les barbares pour faire ces choses-là. Nos ouvriers ont trop -d'art acquis et pas assez de sentiment pour faire rien de semblable. -Je vous remercie des dattes et des bananes; si j'étais à Paris, je -ne dis pas, mais ici vous ne vous figurez pas avec quelle négligence -les transports se font. J'ai attendu huit jours un pantalon, sauf le -respect que je vous dois, qui de Marseille est allé a Nice, et Dieu -sait où, avant de me parvenir. Des objets à manger seraient encore plus -exposés. Lorsque vous reviendrez, vous m'apporterez cela et nous le -mangerons ensemble, et cela sera bien meilleur. Vous ne m'avez pas dit -si vous aviez vu à Alger M. Feydeau. Je l'ai rencontré dans le chemin -de fer venant d'Afrique, où il m'a dit qu'il était allé faire un roman. -Vous m'aviez promis, bien que je n'en fasse plus, de recueillir pour -moi des histoires et de vous informer de beaucoup de choses. - -Vous vous êtes bornée à me donner des renseignements superficiels, -sans même me dire ce que vous en pensiez. Y a-t-il à Alger des espèces -de sacoches (elles viennent de Constantine, je crois) qui ressemblent -à nos sabretaches et qui sont merveilleusement brodées? Combien cela -coûte-t-il, à peu près? Je dis tout ce qu'il y a de plus beau. Nous -sommes pleins d'Anglais et de Russes ici, les uns et les autres dans -les qualités inférieures. Mon ami M. Ellice est à Nice, d'où il me -fait des visites de temps en temps. Il se plaint de n'avoir pas de -gens intellectuels avec qui causer. Vous avez eu, à ce que je vois, -la visite de M. Cobden; c'est un homme d'esprit très-intéressant, le -contraire d'un Anglais, en ce sens qu'on ne lui entend jamais dire de -lieux communs et qu'il n'a pas beaucoup de préjugés. Il paraît qu'à -Paris on ne s'occupe guère que de M. Poinsot. On dit qu'il s'est attiré -son sort. Je voudrais vous donner des nouvelles politiques, mais mes -correspondants ne me disent rien, sinon qu'on ne fait rien. C'est le -propre de notre temps de commencer avec fracas et de s'amuser en route. - -Adieu; portez-vous bien, jouissez de votre soleil. . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXXXVII - -Nice, 20 janvier 1861. - - -Je suis ici en visite chez mon ami M. Ellice, qui est cruellement -traité par la goutte, et je suis venu lui tenir compagnie. J'ai éprouvé -un sentiment de satisfaction involontaire en passant le pont du Var -sans douaniers, gendarmes ni exhibition de passe-ports. C'est une -très-belle annexion, et l'on se sent grandi de quelques millimètres. -Vous me rendez fort perplexe avec les belles choses que vous me -décrivez. Il est évident qu'il faut que je m'en rapporte à vous et à -votre discrétion pour les acquisitions à faire; mais je vous prierai de -considérer que, comme il s'agit de choses à mon usage personnel et non -de cadeaux à faire par votre entremise, je serai encore plus difficile -qu'à mon ordinaire. Aussi je vous engage à procéder avec beaucoup de -circonspection. Primo, je vous autorise à acheter une _gebira_ au prix -que vous voudrez, pourvu qu'il y ait de l'or non pas à l'extérieur, -mais à l'intérieur, comme je l'ai vu dans quelques-unes.--Si vous -trouvez quelque jolie étoffe de soie qui se lave et qui n'ait pas -l'air d'une robe de femme, faites-m'en faire une robe de chambre, la -plus longue qu'il soit possible, boutonnant sur le côté gauche, et à -la mode orientale. Tout cela, apportez-le-moi quand vous reviendrez. -Je n'ai pas envie de mettre des robes de soie quand il y a deux pieds -de glace dans la Seine. Ce qu'on m'écrit de Paris fait dresser les -cheveux sur la tête: 10 degrés de froid le jour, et 12 ou 14 la nuit. -Cependant, mon président me convoque pour après-demain. Vous ne vous -effrayerez pas si vous lisez dans les journaux que je suis malade. Je -n'ai dit, au reste, que la vérité, car j'ai été bien mal les jours -passés.--Je suis sûr que, si je retournais à Paris en cette saison, -je serais fricassé en quelques jours. Je pense cependant à y revenir -pour le milieu de février. Outre l'alacrité ordinaire que j'ai pour les -exercices du Luxembourg, j'ai un _speech_ à faire. Une pétition est -présentée pour la révision du procès de M. Libri, et vous sentez que -je ne puis me dispenser de dire un peu ma _râtelée_ sur ce sujet qui -m'est tout personnel. J'ai eu à Cannes, et je peux dire j'ai encore, -la visite de M. Fould, car je vais le retrouver après-demain. Il m'a -conté beaucoup de choses curieuses des hommes et des femmes qui se sont -mêlés de son affaire. Je l'ai trouvé beaucoup plus philosophe que je -ne m'y attendais. Cependant, je doute qu'il ait le courage de bouder -longtemps contre son goût. Il paraît que, lorsqu'on a eu quelque temps -un portefeuille rouge sous le bras, on se trouve tout chose quand on -l'a perdu, comme un Anglais sans parapluie. Adieu; je quitterai Cannes -probablement le 8 février. Donnez-moi de vos nouvelles et parlez-moi un -peu de vos projets de retour, si vous en formez. Nous avons très-beau -temps, mais pas trop chaud. Il paraît que vous avez le beau et le -chaud, dont je vous félicite. Adieu, chère amie. . . . . . - - - - - -CCXXXVIII - -Cannes, 16 février 1861. - - -Chère amie, je vous écris fort triste, au milieu de tous les apprêts -de départ. Je me mets en route demain matin et je pense être à Paris -après-demain soir, si je puis gagner Toulon à temps pour le chemin -de fer. J'avais espéré prolonger mon séjour ici jusqu'à la fin de -l'adresse; mais, d'une part, on m'a conféré une dignité dont je me -serais bien passé et qui m'oblige à avoir de l'exactitude. D'un autre -côté, on m'écrit que notre sénat est papiste et légitimiste et que ma -voix ne sera pas de trop pour le scrutin. J'ai horreur de tout cela et -il faut s'y opposer tant qu'on peut, si toutefois la chose est possible. - -J'ai eu beaucoup de visites ces jours derniers, et c'est ce qui m'a -empêché de vous écrire. J'ai eu des amis de Paris et M. Ellice, qui -est venu passer quelques jours avec moi. Il a fallu faire le cicérone, -montrer tous les environs et tenir cour plénière. Aussi ne rapporté-je -presque pas de dessins, contre mon habitude. Votre absence de Paris -a été cause de deux malheurs. Le premier, que j'ai oublié net pour -les étrennes les livres des filles de madame de Lagrené. Le second, -que j'ai oublié pareillement la Sainte-Eulalie. Il n'y a rien dans ce -pays qui puisse être envoyé à Paris, sinon des fleurs, et Dieu sait -dans quel état elles seraient arrivées. Donnez-moi quelque conseil -là-dessus, je suis aussi embarrassé qu'à l'ordinaire, et, cette fois, -je n'ai pas la ressource de vous transmettre mon embarras. - -Je vous remercie de toute la peine que vous prenez pour la _gebira._ -Je la voudrais un peu grande, parce que je compte la porter dans mes -voyages comme sac de nuit. - -La pauvre duchesse de Malakof est une excellente personne, pas bien -forte, surtout en français. Elle me paraît entièrement dominée par son -affreux monstre de mari, qui est grossier d'habitude et peut-être de -calcul. On dit, au reste, qu'elle s'en accommode très-bien. Si vous -la voyez, parlez-lui de moi et de nos représentations théâtrales en -Espagne. On me disait que son frère, qui est un très-aimable garçon, -très-joli et poète par-dessus le marché, devait aller passer quelque -temps avec elle à Alger. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ayez -soin de vous! - - - - -CCXXXIX - -Paris, 21 mars. - - -Chère amie, je vous remercie de votre lettre. Je suis, depuis mon -retour à Paris, dans un abrutissement complet. D'abord, notre -représentation au Sénat, où, comme M. Jourdain, je puis dire que -jamais je n'ai été si saoul de sottises. Tout le monde avait un -discours rentré qu'il fallait faire sortir. La contagion de l'exemple -est si forte, que j'ai délivré mon _speech_, comme une personne -naturelle, sans aucune préparation, comme M. Robert Houdin. J'avais -une peur atroce; mais je l'ai très-bien surmontée, en me disant que -j'étais en présence de deux cents imbéciles et qu'il n'y avait pas -de quoi s'émouvoir. Le bon a été que M. Walewski, à qui je voulais -faire donner un beau budget, s'est offensé du bien que je disais -de son prédécesseur, et a bravement déclaré qu'il votait contre ma -proposition. M. Troplong, près duquel je suis placé, en ma qualité de -secrétaire, m'a fait tout bas son compliment de condoléance: à quoi -j'ai répondu qu'on ne pouvait pas faire boire un ministre qui n'avait -pas soif. On a rapporté cela tout chaud à M. Walewski, qui l'a pris -pour une épigramme, et, depuis lors, me fait grise mine; mais cela ne -m'empêche pas de mener mon fiacre. - -Le second ennui de ce temps-ci, c'est le dîner en ville, officiel ou -autre, composé du même turbot, du même filet, du même homard, etc., et -des mêmes personnes aussi ennuyeuses que la dernière fois. - -Mais le plus ennuyeux de tout, c'est le catholicisme. Vous ne vous -figurez pas le point d'exaspération où les catholiques en sont venus. -Pour un rien, on vous saute aux yeux, par exemple si l'on ne montre -pas tout le blanc de ses yeux en entendant parler du saint martyr, et -si l'on demande surtout très-innocemment, comme j'ai fait, qui a été -martyrisé. - -Je me suis fait encore une mauvaise affaire en m'étonnant que la reine -de Naples ait fait faire sa photographie avec des bottes. C'est une -exagération de mots et une bêtise qui passent tout ce que vous pouvez -imaginer. - -L'autre soir, une dame me demande si j'avais vu l'impératrice -d'Autriche. Je dis que je la trouvais très-jolie. «Ah! elle est -idéale!--Non, c'est une figure chiffonnée, plus agréable que si elle -était régulière, peut-être.--Ah! monsieur, c'est la beauté même! -Les larmes vous viennent aux yeux d'admiration!» Voilà la société -d'aujourd'hui. Aussi je la fuis comme la peste. Qu'est devenue la -société française d'autrefois! - -Un dernier ennui, mais colossal, a été _Tannhäuser._ Les uns disent que -la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité -de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer -d'admirer Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que -je pourrais écrire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de -mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La représentation était -très-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement -terrible pour faire semblant de comprendre, et pour faire commencer -des applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde bâillait; -mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette -énigme sans mot. On disait, sous la loge de madame de Metternich, que -les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore -qu'on s'ennuie aux récitatifs, et qu'on se _tanne aux airs._ Tâchez -de comprendre. Je m'imagine que votre musique arabe est une bonne -préparation pour cet infernal vacarme. Le fiasco est énorme! Auber dit -que c'est du Berlioz sans mélodie. - -Nous avons ici un temps affreux: vent, pluie, neige et grêle, varié par -des coups de soleil qui ne durent pas dix minutes. Il paraît que la mer -est toujours en furie, et je suis content que vous ne reveniez pas tout -de suite. - -Vous ai-je dit que j'avais fait connaissance de M. Blanchard, qui -va s'établir rue de Grenelle? Il m'a montré de jolies aquarelles, -des scènes de Russie et d'Asie, qui me paraissent avoir beaucoup de -caractère et qui sont faites avec talent et verve. - -Je voudrais vous donner des nouvelles; mais je ne vois rien qui mérite -d'aller outre-mer. Je suis persuadé que le pape s'en ira avant deux -mois, ou que nous le planterons là, ou qu'il s'arrangera avec les -Piémontais; mais les choses ne peuvent durer en l'état. Les dévots -crient horriblement; mais le peuple et les bourgeois gaulois sont -anti-papistes. J'espère et je crois que Isidore partage ces derniers -sentiments. - -Je vais probablement faire une course de quelques jours dans le Midi, -avec mon ex-ministre, pour passer cet ennuyeux temps de Pâques. Vous ne -me dites rien de votre santé, de votre teint. Votre santé paraît bonne; -je crains que, pour le reste, il n'y ait de la brunissure. - -Adieu, chère amie. Je vous remercie bien de la _gebira._ Revenez bien -portante; grasse ou maigre, je vous promets de vous reconnaître. - -Je vous embrasse bien tendrement. - - - - -CCXL - -Paris, 2 avril 1861. - - -Chère amie, j'arrive de mon excursion de la semaine sainte, bien -fatigué, après une nuit très-blanche et horriblement froide. Je trouve -votre lettre, et je suis bien content d'apprendre que vous êtes de ce -côté de la mer. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Je suis assez bien depuis une quinzaine de jours. On m'a indiqué un -remède très-agréable contre mes douleurs d'estomac. Cela s'appelle -des perles d'éther. Ce sont de petites pilules de je ne sais quoi, -transparentes, et qui renferment de l'éther liquide. On les avale, et, -une seconde après qu'elles sont dans l'estomac, elles se brisent et -laissent échapper l'éther. Il en résulte une sensation très-drôle et -très-agréable. Je vous les recommande comme calmant, si jamais vous en -avez besoin. - -Vous avez dû être tristement frappée de l'aspect d'hiver de la France -centrale, venant d'Afrique comme vous faites. Lorsque je reviens de -Cannes, je suis toujours horrifié à l'aspect des arbres sans feuilles -et de la terre humide et morte. J'attends votre _gebira_ avec grande -dévotion. Si les broderies sont aussi merveilleuses que la bourse à -tabac que vous m'avez envoyée, ce doit être quelque chose d'admirable. -J'espère que vous avez rapporté pour vous des costumes et quantité de -jolies choses que vous me montrerez. - -Je ne sais si vous avez à *** d'aussi bon catholiques que nous en -avons à Paris. Le fait est que les salons ne sont plus tenables. -Non-seulement les anciens dévots sont devenus aigres comme verjus, -mais tous les ex-voltairiens de l'opposition politique se sont -faits papistes. Ce qui me console, c'est que quelques-uns d'entre -eux se croient obligés d'aller à la messe, ce qui doit les ennuyer -passablement. Mon ancien professeur M. Cousin, qui n'appelait jamais -autrefois le pape que l'évêque de Rome, est converti à présent et ne -manque pas une messe. On dit même que M. Thiers se fait dévot, mais -j'ai peine à le croire, parce que j'ai toujours eu du faible pour lui. - -Je conçois que vous ne puissiez pas à présent me dire, même à peu près, -quand vous reviendrez à Paris, mais prévenez-moi dès que vous en saurez -quelque chose. Je suis ici pour tout le temps de la session à poste -fixe. . . . - -Dites-moi, chère amie, comment vous vous trouvez de toutes vos fatigues -et de vos tribulations par terre et par mer. Adieu; portez-vous bien, -et donnez-moi promptement et souvent de vos nouvelles. . . . . . - - - - -CCXLI - -Paris, mercredi 24 avril 1861. - - -Je fais l'histoire d'un Cosaque bandit révolutionnaire du XVIIe siècle, -nommé Stenka Razin, qu'on a fait mourir, à Moscou, dans des tourments -horribles après qu'il eut pendu et noyé un nombre très-considérable -de boyards et traité leurs femmes à la cosaque. Je vous enverrai cela -quand ce sera fait, si jamais j'en viens à bout. Adieu, chère amie; -donnez-moi de vos nouvelles. . . - -. . . . . . . . . . . . - -Je mène la vie la plus agitée et la plus maussade, grâce aux affaires -de l'Institut et à la pétition de madame Libri. . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXLII - -Paris, 15 mai 1861. Sénat. - - -Chère amie, je suis si occupé depuis quelques jours, que j'ai toujours -remis à vous écrire. Je voudrais vous demander de me rendre ma visite. -Je suis en proie, en ce moment même, aux harengs que les veaux -marins de Boulogne ont suscités pour nous tourmenter, et j'attends -les Maronites pour achever. Cela veut dire que nous nous disputons -et très-aigrement à propos de harengs dans cet établissement[1] et -que nous sommes menacés de séances tous les jours. Au reste, cela ne -durera pas longtemps, j'espère. Je travaille toutes les nuits et j'ai -le bonheur d'en être aux supplices qu'on fait subir à mon héros. Vous -voyez que je suis près de la fin. Cela est long, pas très-amusant et -très-horrible. Je vous ferai lire cela quand ce sera imprimé. Que -pensez-vous de _Macaulay?_ Est-ce aussi bien que le commencement? - -Est-il vrai que tous les pécheurs de harengs de Boulogne soient des -voleurs qui vont acheter des harengs pris par les Anglais et qui -prétendent les avoir pris eux-mêmes? Est-il vrai aussi que les harengs -ont été séduits par les Anglais et qu'ils ne passent plus le long de -nos côtes? - - - - -[1]Le Sénat. - - - - -CCXLIII - -Château de Fontainebleau, jeudi 13 juin 1861. - - -Chère amie, je suis ici depuis deux jours, me reposant, avec grand -bonheur, parmi les arbres, de mes tribulations de la semaine passée[1]. -Je suppose que vous aurez lu la chose dans _le Moniteur._ Je n'ai -jamais vu gens si enragés ni si hors de sens que tous les magistrats. -Pour ma consolation, je me dis que, si, dans vingt ans d'ici, quelque -antiquaire fourre son nez dans _le Moniteur_ de cette semaine, il -dira qu'il s'est trouvé, en 1861, un philosophe plein de modération -et de calme dans une assemblée de _jeunes_ fous. Ce philosophe, -c'est moi-même, sans nulle vanité. Dans ce pays-ci, où l'on prend -les magistrats parmi les gens trop bêtes pour gagner leur vie à être -avocat, on les paye fort mal, et, pour en trouver, on leur permet -d'être insolents et hargneux. Enfin, heureusement, tout est fini. -J'ai fait tout ce que je devais faire, et je recommencerais la séance -à propos de la pétition de madame Libri, si la chose était possible. -Ici, on m'a reçu fort bien sans me railler de ma défaite. J'ai dit -très-nettement ce que je pensais de l'affaire, et il ne m'a pas paru -que l'on trouvât que j'avais tort. Après toute l'excitation de ces -jours passés, je me sens comme débarrassé d'un poids énorme. Il fait -un temps magnifique et l'air des bois est délicieux. Il y a peu de -monde. Les maîtres de la maison sont, comme à l'ordinaire, extrêmement -bons et aimables. Nous avons la princesse de Metternich, qui est -fort vive, à la manière allemande, c'est-à-dire qui se fait un petit -genre d'originalité composé de deux parties de lorette et d'une de -grande dame. Je soupçonne qu'il n'y a pas trop d'esprit au fond pour -soutenir le rôle qu'elle a adopté. J'ai, de plus, à travailler pour le -bourgeois, qui me plaît chaque jour davantage. Aujourd'hui, nous irons -courir un cerf. Les soirées sont un peu difficiles à passer, mais elles -ne durent pas trop longtemps. Je pense que je resterai ici une huitaine -de jours encore; cependant, je n'y suis officiellement que jusqu'à -dimanche. Si je reste plus longtemps, je vous préviendrai. - -Adieu, chère amie; on vient me chercher. - - -[1] L'affaire Libri et la séance du Sénat. - - - - -CCXLIV - -Château de Fontainebleau, lundi 24 juin 1861. - - -Chère amie, je n'ai pas bougé d'ici et j'y suis jusqu'à la fin du mois, -grâce à César, sans doute. Je vous ai dit que j'avais attrapé un coup -de soleil et que j'avais été vingt-quatre heures en très-mauvais état. -Je suis tout à fait remis à présent; mais je souffre d'un lumbago que -j'ai gagné à ramer sur le lac. . . . . . . . . . . . . . . . . - -J'attends de vos nouvelles impatiemment; mais je crains que ce ne -soit un peu de ma faute. Je vous avais promis que je vous écrirais -si je quittais Fontainebleau. Que voulez-vous! on ne fait rien ici, -et cependant on n'est jamais libre. Tantôt on m'appelle pour courir -les bois, tantôt pour faire une version. Le temps se passe surtout à -attendre; c'est la grande philosophie du pays que de savoir attendre, -et j'ai de la peine à faire mon éducation sous ce rapport. Notre grande -attente en ce moment est celle des ambassadeurs siamois, qui viennent -jeudi. On dit qu'ils se présenteront à quatre pattes, selon l'usage de -leur pays, rampant sur les genoux et les coudes. Quelques-uns ajoutent -qu'ils lèchent le parquet, saupoudré de sucre candi à cet effet. Nos -dames s'imaginent qu'ils leur portent des choses merveilleuses. Je -crois qu'ils n'apportent rien du tout et qu'ils espèrent emporter -beaucoup de belles choses. - -Je suis allé à Alise mercredi dernier avec l'empereur, qui est devenu -un archéologue accompli. Il a passé trois heures et demie sur la -montagne, par le plus terrible soleil du monde, à examiner les vestiges -du siège de César et à lire les _Commentaires._ Nous y avons tous perdu -la peau de nos oreilles, et nous sommes revenus couleur de ramoneurs. - -Nous passons nos soirées sur le lac ou sous les arbres à regarder la -lune et à espérer de la pluie. Je suppose que vous avez à N... un temps -pareil. Adieu, chère amie; portez-vous bien; ne vous exposez pas au -soleil, et donnez-moi de vos nouvelles. . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXLV - -Château de Fontainebleau, 29 juin 1861. - - -Chère amie, j'ai reçu le porte-cigares, qui est charmant, même pour -moi, qui viens de voir les présents des ambassadeurs siamois. Nos -lettres se sont croisées. Je mène ici une vie si occupée de rien, -que je n'ai pas le temps d'écrire. Enfin, nous partons tous ce soir, -et je serai à Paris quand vous recevrez cette lettre. Nous avons eu -mardi une assez bonne cérémonie, très-semblable à celle du _Bourgeois -gentilhomme._ C'était le plus drôle de spectacle du monde que cette -vingtaine d'hommes noirs très-semblables à des singes, habillés de -brocart d'or et ayant des bas blancs et des souliers vernis, le sabre -au côté, tous à plat ventre et rampant sur les genoux et les coudes -le long de la galerie de Henri II, ayant tous le nez à la hauteur du -... dos de celui qui le précédait. Si vous avez vu sur le pont Neuf -l'enseigne: _Au bonjour des chiens_, vous vous ferez une idée de la -scène. Le premier ambassadeur avait la plus forte besogne. Il avait -un chapeau de feutre brodé d'or qui dansait sur sa tête à chaque -mouvement, et, de plus, il tenait entre ses mains un bol d'or en -filigrane, contenant deux boîtes, qui contenaient chacune une lettre -de Leurs Majestés Siamoises. Les lettres étaient dans des bourses -de soie mêlée d'or, et tout cela très-coquet. Après avoir remis les -lettres, lorsqu'il a fallu revenir en arrière, la confusion s'est -mise dans l'ambassade. C'étaient des coups de derrière contre des -figures, des bouts de sabre qui entraient dans les yeux du second -rang, qui éborgnait le troisième. L'aspect était celui d'une troupe -de hannetons sur un tapis. Le ministre des affaires étrangères avait -imaginé cette belle cérémonie, et avait exigé que les ambassadeurs -rampassent. On croit les Asiatiques plus naïfs qu'ils ne sont, et je -suis sûr que ceux-ci n'auraient pas trouvé à redire si on leur avait -permis de marcher. Tout l'effet du rampement a été perdu d'ailleurs, -parce qu'à la fin l'empereur a perdu patience, s'est levé, a fait lever -les hannetons et a parlé anglais avec l'un d'eux. L'impératrice a -embrassé un petit singe qu'ils avaient amené et qu'on dit fils d'un des -ambassadeurs; il courait à quatre pattes comme un petit rat et avait -l'air très-intelligent. Le roi temporel de Siam a envoyé son portrait -à l'empereur et celui de sa femme, qui est horriblement laide. Mais -ce qui vous aurait charmée, c'est la variété et la beauté des étoffes -qu'ils apportaient. C'est de l'or et de l'argent tissés si légèrement -que tout est transparent et ressemblant aux nuages légers d'un beau -coucher de soleil. Ils ont donné à l'empereur un pantalon dont le bas -est brodé avec de petits ornements en émail, or, rouge et vert, et une -veste de brocart d'or souple comme du foulard, dont les dessins, or sur -or, sont merveilleux. Les boutons sont en filigrane d'or avec de petits -diamants et des émeraudes. Ils ont un or rouge et un or blanc qui, -mariés ensemble, sont d'un effet admirable. Bref, je n'ai rien vu de -plus coquet ni de plus splendide à la fois. Ce qu'il y a de singulier -dans le goût de ces sauvages-là, c'est qu'il n'y a rien de criard dans -leurs étoffes, bien qu'ils n'emploient que des soies éclatantes, de -l'or et de l'argent. Tout cela se combine merveilleusement et produit, -en somme, un effet tranquille des plus harmonieux. - -Adieu, chère amie; je pense à faire un tour à Londres, où j'ai affaire, -pour l'Exposition universelle. Ce sera vers le 8 ou 10 juillet. - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXLVI - -16 juillet 1861. Londres, _British Museum._ - - -Je vois par votre dernière lettre, chère amie, que vous êtes aussi -occupée qu'un général en chef la veille d'une bataille. J'ai lu dans -_Tristram Shandy_ que, dans une maison où il y a une femme en mal -d'enfant, toutes les femmes se croient le droit de brutaliser les -hommes; voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt. J'ai eu -peur que vous ne me traitassiez du haut de votre grandeur. Enfin, -j'espère que votre sœur s'est bien acquittée et que vous n'avez plus -d'inquiétudes. Cependant, je serai bien aise que vous m'en donniez avis -officiellement; cela ne veut pas dire que vous m'envoyiez une lettre de -faire part imprimée. - -On ne parle ici que de l'affaire de M. Vidil. Je l'ai un peu connu à -Londres et en France, et je le trouvais fort ennuyeux. Ici, où l'on -n'est pas moins gobe-mouche qu'à Paris, ç'a été un déchaînement furieux -contre lui. On a découvert qu'il avait tué sa femme et probablement -bien d'autres personnes. Maintenant qu'il s'est livré, les choses ont -changé complètement, et, s'il a un bon avocat, il se tirera d'affaire, -et nous lui tresserons des couronnes. - -Vous savez ou vous ne savez pas qu'il y a un nouveau chancelier, lord -B***, qui est vieux, mais a des mœurs qui ne le sont pas. Un avocat -nommé Stevens envoie son clerk porter une carte au chancelier; le clerk -s'informe; on lui dit que milord n'a pas de maison à Londres, mais -qu'il vient souvent de la campagne dans une maison d'Oxford-Terrace, -où il a un pied-à-terre. Le clerk y va et demande milord. «Il n'y est -pas.--Croyez-vous qu'il revienne pour dîner?--Non, mais pour coucher, -certainement; il couche ici tous les lundis.» Le clerk laisse la -lettre, et M. Stevens s'étonne beaucoup que le chancelier lui fasse une -mine affreuse. Le fond de la question, c'est que milord a là un ménage -clandestin. - -Je suis à Londres depuis jeudi, et je n'ai pas encore eu un moment de -repos; je cours depuis le matin jusqu'au soir. On m'invite à dîner tous -les jours, et, le soir, il y a des concerts et des bals. Hier, je suis -allé à un concert chez le marquis de Lansdown. Il n'y avait pas une -femme jolie, chose remarquable ici; mais, en revanche, elles étaient -toutes habillées comme si la première marchande de modes de Brioude -avait fait leurs robes. Je n'ai jamais vu de coiffures semblables: une -vieille, qui avait une couronne de diamants composée d'étoiles fort -petites avec un gros soleil par devant, absolument comme en ont les -figures de cire à la foire! Je pense rester ici jusqu'au commencement -d'août. Adieu, chère amie. . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCXLVII - -25 juillet 1861. Londres, _British Museum._ - - -. . . . . . . . . . . . . - -Je passe mon temps ici d'une façon assez monotone, bien que je dîne -tous les jours dans une maison nouvelle et que je voie des gens et -des choses que je n'avais pas encore vues. Hier, j'ai fait un dîner à -Greenwich, avec de grand personnages qui cherchaient à se faire vifs, -non point comme les Allemands en se jetant par la fenêtre, mais en -faisant beaucoup de bruit. Le dîner était abominablement long, mais -le _white bait_ excellent. Nous avons déballé ici vingt-deux caisses -d'antiquités arrivant de Cyrène. Il y a deux statues et plusieurs -bustes très-remarquables, d'un bon temps et bien grec; un Bacchus -surtout ravissant, quoiqu'un peu mignard; la tête est dans un état -de conservation extraordinaire.--M. de Vidil est bien et dûment -_committed_ et sera jugé aux assises prochaines. On ne veut pas -l'admettre à donner caution. Il paraît, d'ailleurs, que le pis qui -puisse lui arriver, c'est d'être condamné à deux ans de prison; car la -loi anglaise ne reconnaît pas de meurtre là où il n'y a pas eu mort -d'homme, et, comme me disait lord Lyndhurst, il faut être extrêmement -maladroit en Angleterre pour être pendu. Je suis allé l'autre soir à la -Chambre des communes et j'ai entendu le débat sur la Sardaigne. Il est -impossible d'être plus verbeux, plus gobe-mouche et plus blagueur que -la plupart des orateurs, et notamment lord John Russell, aujourd'hui -lord Russell tout court. M. Gladstone m'a plu. Je pense être de retour -à Paris vers le 8 ou 10 août. J'espère vous retrouver tranquillement -dans quelque solitude. Je crois que je me porte mieux ici qu'à Paris; -cependant, il fait un temps abominable.--J'ai interrompu ma lettre pour -aller voir la Banque. On m'a mis dans la main quatre petits paquets qui -faisaient quatre millions de livres sterling, mais on ne m'a pas permis -de les emporter; cela aurait fait deux volumes reliés. On m'a montré -une machine très-jolie, qui compte et pèse trois mille souverains -par jour. La machine hésite un instant, et, après une très-courte -délibération, jette à droite le bon souverain et le mauvais à gauche. -Il y en a une autre qui semble un petit magot. On lui présente un -billet de banque, il se baisse et lui donne comme deux petits baisers, -qui lui laissent des marques que les faussaires n'ont pu imiter encore. -Enfin, on m'a mené dans les caves, où j'ai cru être dans une de ces -grottes des _Mille et une Nuits._ Tout était plein de sacs d'or et de -lingots étincelants à la lueur du gaz. Adieu, chère amie. . . . . . - - - - -CCXLVIII - -Paris, 21 août 1861. - - -Chère amie, je suis arrivé enfin, pas en trop bon état de conservation. -Je ne sais si c'est pour avoir trop mangé de soupe à la tortue ou -pour avoir trop couru au soleil, mais je suis repris de ces douleurs -d'estomac qui m'avaient pendant assez longtemps laissé tranquille. Cela -me prend le matin vers cinq heures et me dure une heure et demie. Je -pense que, lorsqu'on est pendu, on souffre quelque chose de semblable. -Cela ne me donne pas trop de goût pour la suspension! J'ai trouvé ici -plus de besogne que je n'en voudrais. Notre commission impériale de -l'Exposition universelle est en travail d'enfantement; nous faisons -tous de la prose pour persuader aux gens qui ont des tableaux de nous -les prêter pour les envoyer à Londres. Outre que la proposition est -passablement indiscrète, il se trouve que la plupart des amateurs qui -ont des collections sont des carlistes ou des orléanistes, qui croient -faire œuvre pie en nous refusant. Je crains que nous ne fassions pas -trop belle figure à Londres l'année prochaine, d'autant plus que -nous n'exposons que les ouvrages exécutés depuis dix ans, tandis que -les Anglais exposent les produits de leur école depuis 1762. Comment -avez-vous trouvé les chaleurs tropicales? Je m'en console en voyant, -par des lettres que je reçois, qu'à Madrid on a eu 44 degrés, la -température de la saison chaude au Sénégal. Il n'y a plus personne -à Paris, ce dont je me trouve assez bien. J'ai passé six semaines à -dîner en ville, et je trouve assez doux maintenant de ne pas être -obligé de mettre une cravate blanche pour dîner. Je suis cependant allé -passer huit jours dans le comté de Suffolk, dans un très-beau château -et dans une assez grande solitude. C'est un pays plat, mais couvert -d'arbres énormes, avec beaucoup d'eau; la navigation y est admirable. -Cela se trouve tout près des _fens_, d'où est sorti Cromwell. Il y a -énormément de gibier, et il est impossible de faire un pas sans risquer -d'écraser des faisans ou des perdrix. Je n'ai pas de projets pour cet -automne, sinon que, si madame de Montijo va à Biarritz, j'irai l'y -voir et passer quelques jours avec elle. Elle ne se console pas et je -la trouve plus triste que l'année passée, lorsque sa fille est morte. -Il me semble que vous prenez grand goût à cette ribambelle d'enfants. -Je ne comprends pas trop cela. Je suppose que vous vous laissez mettre -tout cela sur le dos, par suite de l'habitude que vous avez de vous -soumettre à l'oppression, du moment que ce n'est pas de mon côté -qu'elle vient. Adieu, chère amie. . . . - - - - -CCXLIX - -Paris, 31 août 1861. - - -Chère amie, j'ai reçu votre lettre, qui me paraît annoncer que vous -êtes plus heureuse que vous n'avez été de longtemps; je m'en réjouis. -Il y a chez moi peu de disposition à aimer les enfants; cependant, je -croirais qu'on s'attache à une petite fille comme à un jeune chat, -animal avec lequel vos pareilles ont beaucoup de ressemblance. Je -suis toujours assez souffreteux, réveillé tous les matins par des -étouffements, mais cela passe assez vite. Il y a ici solitude complète. -Hier, je suis entré au Cercle impérial par hasard, et je n'y ai trouvé -que trois personnes qui dormaient. Il fait un temps chaud et lourd -insupportable; par contre, on m'écrit d'Écosse qu'il pleut à verse -depuis quarante jours, que les pommes de terre sont mortes et l'avoine -fricassée. Je profite de ma solitude pour travailler à quelque chose -que j'ai promis à mon maître, et que je voudrais lui porter à Biarritz, -mais je n'avance guère. J'ai toutes les peines du monde à faire quelque -chose à présent, et la moindre excitation me coûte horriblement. -J'espère pourtant avoir fini avant la fin de la semaine prochaine. . . -. . . - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai à votre intention un exemplaire de _Stenka Razin._ Faites-moi -penser à vous le donner quand je vous verrai, comme aussi à vous -montrer le portrait d'un gorille que j'ai dessiné à Londres, et -avec lequel j'ai vécu en grande intimité; il est vrai qu'il était -empaillé. Je ne lis guère que de l'histoire romaine; cependant, j'ai -lu avec grand plaisir le dix-neuvième volume de M. Thiers. Il m'a -semblé plus négligemment écrit que les précédents, mais plein de -choses curieuses. Malgré tout son désir de dire du mal de son héros, -il est continuellement emporté par son amour involontaire. Il me dit -quii donnera le vingtième volume au mois de décembre, et qu'alors il -fera quelque grand voyage autour du monde, ou en Italie. Il y a des -histoires de Montrond qui m'ont fort amusé; seulement, j'ai regretté -de ne pas les lui avoir fait raconter quand il était de ce monde. -Il me semble que M. Thiers le peint assez bien, comme un aventurier -amoureux de son métier, et honnête envers ses commettants pendant tout -le temps qu'il est employé, à peu près comme le Dalgetty de la légende -de Montrose. Nos artistes, à ce que je vois, prennent assez bien le -petit règlement que nous avons ébauché pour l'Exposition de Londres; -mais, quand ils verront la place qu'on leur donne, je ne sais s'ils ne -nous jetteront pas des pommes cuites. Je suis parvenu à soutirer de M. -Duchâtel la promesse de nous prêter _la Source_ de M. Ingres. . . . . . -. . . . . . - - -Adieu, chère amie. - - - - -CCL - -Biarritz, 20 septembre 1861. - - -Chère amie, je suis toujours ici comme l'oiseau sur la branche. L'usage -n'est pas de faire des projets longtemps d'avance, et, au contraire, on -ne prend jamais de résolution qu'au dernier moment. On ne nous a encore -rien dit du quand on partira. Cependant, les jours raccourcissent -beaucoup. Les soirées ne sont pas des plus faciles à passer; il fait -froid après dîner, et je crois impossible d'avoir chaud avec le système -de portes et de fenêtres qu'on a imaginé ici. Tout cela me fait croire -que nous ne resterons pas bien longtemps encore. Je pense aller faire -une visite à M. Fould à Tarbes, pour profiter des derniers beaux jours; -puis je reviendrai à Paris, où j'espère vous retrouver installée. L'air -de la mer me fait du bien. Je respire plus facilement, mais je dors -mal. Il est vrai que je suis tout à fait au bord de la mer, et, pour -peu qu'il fasse du vent, c'est un vacarme horrible. Le temps se passe -ici, comme dans toutes les résidences impériales, à ne rien faire en -attendant qu'on fasse quelque chose. Je travaille un peu; je dessine -de ma fenêtre et je me promène beaucoup. Il y a très-peu de monde à la -villa Eugénie, et des gens de connaissance avec lesquels je me plais -assez. Je trouve que le temps passe sans trop de peine, bien que les -journées aient ici vingt-quatre heures comme à Paris. - -. . . . . . . . . . . . - -Nous avons fait hier une promenade charmante le long des Pyrénées, -assez près des montagnes pour les bien voir dans toute leur beauté, et -pas assez près pour en avoir les inconvénients, de monter et descendre -sans cesse. Nous nous sommes perdus et nous n'avons trouvé que des gens -ignorant notre belle langue française. C'est ce qui arrive ici dès -qu'on sort de la banlieue de Bayonne. - -Le prince impérial donnait hier à dîner à toute une bande d'enfants. -L'empereur leur a composé lui-même du vin de Champagne avec de l'eau -de Seltz: mais l'effet a été le même que s'ils eussent bu du vin -véritable. Ils étaient tous gris un quart d'heure après, et j'ai encore -les oreilles malades du bruit qu'ils ont fait. Adieu, chère amie; je me -suis engagé témérairement à traduire à Sa Majesté un mémoire espagnol -sur l'emplacement de Munda, et je viens de m'apercevoir que c'est d'une -lecture terriblement difficile. - -Vous pouvez m'écrire ici jusqu'au 23 ou 24; après cela, ce sera chez M. -Fould, à Tarbes. - -Adieu. - - - - -CCLI - -Paris, 2 novembre 1861. - - -J'ai de si mauvais yeux, que je ne vous ai pas reconnue tout de suite -l'autre jour. Pourquoi venez-vous dans mon quartier sans m'en prévenir? -La personne qui était avec moi m'a demandé qui était cette dame qui -avait de si beaux yeux.--J'ai passé tout mon temps à travailler -comme un nègre pour mon maître, que j'irai voir dans huit jours. -La perspective de huit jours de culottes courtes m'effraye un peu. -J'aimerais mieux les passer au soleil. Je commence à y penser. D'autre -part, la session dont on nous menace me fait enrager. Je ne comprends -pas pourquoi on ne fait pas en été les affaires publiques. - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai un livre pour vous qui n'est pas trop bête. Ma mémoire s'en va, et -j'ai fait relier un volume dont j'avais déjà un exemplaire. Vous voyez -ce que vous y gagnerez. - -Mon torticolis est à peu près passé; mais j'ai veillé si tard, ces -jours passés, que je suis tout nerveux et éreinté. Quand nous nous -verrons, nous causerons métaphysique. C'est un sujet que j'aime -beaucoup, parce qu'il ne peut pas s'épuiser. - -Adieu, chère amie. - - - - -CCLII - -Compiègne, 17 novembre 1861. - - -Chère amie, nous sommes ici jusqu'au 24. C'est Sa Majesté le roi -de Portugal qui nous a empêchés de nous livrer aux fêtes que nous -préparions. On les a remises et on nous a retenus en conséquence. Nous -sommes ici assez bien, c'est-à-dire nous connaissant, et aussi libres -les uns avec les autres qu'on peut l'être en ces lieux. - -Nous avons, en lions, quatre Highlanders en _kilt_: le duc d'Athol, -lord James Murray, et le fils et le neveu du duc. C'est assez amusant -de voir ces huit genoux nus dans un salon où tous les hommes ont des -culottes ou des pantalons collants. Hier, on a fait entrer le _piper_ -de Sa Grâce, et ils ont dansé tous les quatre de manière à alarmer tout -le monde lorsqu'ils tournaient. Mais il y a des dames dont la crinoline -est encore bien plus alarmante quand elles montent en voiture. Comme -on a permis aux dames invitées de ne pas porter le deuil, on voit -des jambes de toutes les couleurs. Je trouve que les bas rouges ont -très-bon air. Au milieu des promenades dans les bois humides et glacés -et des salons chauffés au rouge, je me suis tenu jusqu'à présent sans -rhume; mais je suis oppressé et je ne dors pas. J'ai assisté à la -grande comédie ministérielle où l'on s'attendait à voir une ou deux -victimes de plus. Les figures étaient bonnes à observer, les discours -encore plus; d'autant que M. Walewski, l'Excellence menacée, portait -ses doléances sans discernement à amis et ennemis. Il n'y a rien de -tel qu'une forte préoccupation pour faire dire des bêtises, surtout -lorsqu'on en a l'habitude. 0 platitude humaine! La femme, au contraire, -a été très-belle de calme et de sang-froid, sans parler des bons -conseils et des démarches. Il me semble que l'on a seulement ajourné la -bataille et quelle est inévitable sous peu. Que dit-on de la lettre de -l'empereur? Je la trouve très-bien. Il a un tour à lui pour dire les -choses, et, quand il parle en souverain, il a l'art de montrer qu'il -n'est pas de la même triviale pâte que les autres. Je crois que c'est -exactement ce qu'il faut à cette magnanime nation, qui n'aime pas le -commun. - -Hier, la princesse de ***, qui prenait du thé, a demandé à un valet de -pied de lui _aborder ti sel bour le bain._ Le valet de pied est rentré, -au bout d'une demi-heure, avec douze kilogrammes de sel gris, croyant -qu'elle voulait prendre un bain au sel.--On a apporté à l'impératrice -un tableau de Müller qui représente la reine Marie-Antoinette dans une -prison. Le prince impérial a demandé qui était cette dame et pourquoi -elle n'était pas dans un palais. On lui a expliqué que c'était une -reine de France et ce que c'était qu'une prison. Alors, il est allé -tout courant demander à l'empereur de vouloir bien faire grâce à -la reine qu'il tenait en prison.--C'est un drôle d'enfant, qui est -quelquefois terrible. Il dit qu'il salue toujours le peuple parce qu'il -a chassé Louis-Philippe, qui n'était pas bien avec lui. C'est un enfant -charmant. - -Adieu, chère amie. - - - - -CCLIII - -Cannes, 6 janvier 1862. (Je ne sais plus les dates.) - -Chère amie, je ne vous parlerai pas du soleil de Cannes, de peur de -vous faire trop de peine au milieu des neiges où vous devez être en ce -moment. Ce qu'on m'écrit de Paris me fait froid, rien qu'à le lire. -Je pense que vous devez être encore à R..., ou plutôt en route pour -revenir, et, à tout hasard, je vous écris à votre domicile politique, -comme au lieu le plus sûr pour vous trouver. J'ai ici la compagnie et -le voisinage de M. Cousin, qui est venu s'y guérir d'une laryngite, -et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre et s'étonne -de ne pas guérir sous ce beau ciel qu'il voit pour la première fois. -Il est, d'ailleurs, fort amusant, car il a cette qualité de faire de -l'esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu'il est seul avec son -domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse -orléaniste ou légitimiste. Les Cannais pur sang n'en reviennent pas, -et vous jugez quels yeux ils font lorsqu'on leur dit que cet homme, -qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l'amant de -madame de Longueville. Le seul inconvénient qu'il a, c'est de ne pas -savoir parler sans s'arrêter. Pour un philosophe éclectique, c'est mal -de ne pas avoir pris le bon côté de la secte des péripatéticiens. - -Je ne fais pas grand'chose ici. J'étudie la botanique dans un livre -et avec les herbes qui me tombent sous la main; mais à chaque instant -je maudis ma mauvaise vue. C'est une étude que j'aurais dû commencer -il y a vingt ans, quand j avais des yeux; c'est, d'ailleurs, assez -amusant, quoique souverainement immoral, attendu que, pour une -dame, il y a toujours six ou huit messieurs pour le moins, tous -très-empressés à lui offrir ce qu'elle prend à droite et à gauche avec -beaucoup d'indifférence. Je regrette beaucoup de n'avoir pas apporté -de microscope; cependant, avec mes lunettes, j'ai vu des étamines -faire l'amour à un pistil sans être arrêtées par ma présence. Je fais -aussi des dessins, et je lis dans un livre russe l'histoire d'un -autre Cosaque beaucoup plus éduqué que Stenka Bazin, qui s'appelle -malheureusement Bogdan Chmelniski. Avec un nom si difficile à -prononcer, il n'est pas étonnant qu'il soit resté inconnu à nous autres -Occidentaux, qui ne retenons que les noms tirés du grec ou du latin. -Comment vous a traitée l'hiver ? et comment gouvernez-vous les petits -enfants qui vous absorbent tant? Il paraît que cela est très-amusant à -élever. Je n'ai jamais élevé que des chats, qui ne m'ont guère donné -de satisfaction, à l'exception du dernier qui a eu l'honneur de vous -connaître. Ce qui me semble insupportable chez les enfants, c'est qu'il -faille attendre si longtemps pour savoir ce qu'ils ont dans la tête et -pour les entendre raisonner. Il est bien fâcheux que le travail qui se -fait dans l'intelligence des moutards ne s'explique pas par eux-mêmes -et que les idées leur viennent sans qu'ils s'en rendent compte. La -grande question est de savoir s'il faut leur dire des bêtises, comme -on nous en a dit, ou bien s'il faut leur parler raisonnablement des -choses. Il y a du pour et du contre à l'un et à l'autre système. Un -jour que vous passerez devant Stassin, soyez assez bonne pour regarder -dans son catalogue un livre de Max Müller, professeur à Oxford, sur la -linguistique. Seulement, je ne sais pas le titre du livre, et vous me -direz si cela coûte bien cher et si je puis m'en passer la fantaisie. -On m'a dit que c'était un travail admirable d'analyse des langues. - -J'ai fait la connaissance d'un pauvre chat qui vit dans une cabane au -fond des bois; je lui porte du pain et de la viande, et, dès qu'il -me voit, il accourt d'un quart de lieue. Je regrette de ne pouvoir -l'emporter, car il a des instincts merveilleux. - -Adieu, chère amie; j'espère que cette lettre vous trouvera en bonne -santé et aussi florissante que l'année passée. Je vous la souhaite -bonne et heureuse. . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCLIV - -Cannes, 1er mars 1862. - - -. . . . . . . . . . . . - -Vous êtes bien bonne de penser à mon livre au milieu de tous vos -ennuis; si vous pouvez me l'avoir pour mon retour, cela me fera grand -plaisir, mais ne vous donnez pas trop de peine pour cela. - -La fête de ma cousine m'est absolument sortie de la tête. Je ne m'en -suis souvenu l'autre jour que lorsqu'il n'était plus temps. Nous en -causerons ensemble à mon retour, s'il vous plaît: cela devient tous -les ans plus difficile, et j'ai épuisé les bagues, les épingles, les -mouchoirs et les boutons. C'est le diable d'inventer quelque chose de -nouveau! - -Cela n'est pas moins difficile pour les romans. Je viens de lire en -ce genre de telles rapsodies que cela mérite vraiment des châtiments -corporels. Je vais passer trois jours à Saint-Césaire, dans les -montagnes, au-dessus de Cannes, chez mon docteur, qui est un -très-aimable homme; à mon retour, je penserai sérieusement à me mettre -en route pour Paris. Je ne regrette pas de ne point avoir assisté -à tout le tapage qui s'est fait au Luxembourg, et qui était digne -d'écoliers de quatrième. Je regrette encore moins de n'avoir pas pris -part aux élections, ou tentatives d'élections académiques, qui ont eu -lieu l'autre jour. Nous voilà en proie aux cléricaux, et bientôt, pour -être admis comme candidat, il faudra produire un billet de confession. -M. de Montalembert en a donné un de catholicisme à un de mes amis, qui -n'est que Marseillais, mais qui a le bon sens de se laisser faire. -Jusqu'à présent, ces messieurs ne sont pas très-difficiles; mais il est -à craindre qu'ils ne le deviennent avec le temps et le succès. - -Vous ne pouvez vous rien imaginer de plus joli que notre pays par -le beau temps. Ce n'est pas celui d'aujourd'hui, car, par grand -extraordinaire, il pleut depuis ce matin; tous les champs sont couverts -de violettes et d'anémones, et d'une quantité d'autres fleurs dont je -ne sais pas le nom. - -Adieu, chère amie. À bientôt, j'espère. Je désire vous retrouver en -aussi bonne condition que je vous ai laissée il y a plus de deux mois. -Ne maigrissez ni ne grossissez, ne vous désolez pas trop et pensez un -peu à moi. Adieu. - - - - -CCLV - -Londres, _British Museum_, 12 mai 1862. - - -. . . . . . . . . . . . - -Pour ce qui est de l'Exposition, franchement, cela ne vaut pas la -première; jusqu'à présent, cela ressemble à un fiasco. Il est vrai -que tout n'est pas encore déballé, mais le bâtiment est horrible. -Quoique fort grand, il n'en a pas l'air. Il faut s'y promener et s'y -perdre pour s'assurer de son étendue. Tout le monde dit qu'il y a -de très-belles choses. Je n'ai encore examiné que la classe 30, à -laquelle j'appartiens et dont je suis le _reporter._ Je trouve que -les Anglais ont fait de grands progrès sous le rapport du goût et de -l'art de l'arrangement; nous faisons les meubles et les papiers peints -assurément mieux qu'eux, mais nous sommes dans une voie déplorable, -et, si cela continue, nous serons sous peu distancés. Notre jury est -présidé par un Allemand qui croit parler anglais et qui est à peu -près incompréhensible à tout le monde. Rien de plus absurde que nos -conférences; personne n'entend de quoi il est question. Cependant, -on vote. Ce qu'il y a de plus mauvais, c'est que nous avons dans -notre classe des industriels anglais et qu'il faudra nécessairement -donner des médailles à ces messieurs, qui n'en méritent guère. Je suis -bombardé par les discours et les routs. Avant-hier, j'ai dîné chez lord -Granville. Il y avait trois petites tables dans une longue galerie; -cela était censé devoir rendre la conversation générale; mais, comme -on se connaissait très-peu, on ne se parlait guère. Le soir, je suis -allé chez lord Palmerston, où il y avait l'ambassade japonaise, qui -accrochait toutes les femmes avec les grands sabres quelle porte à la -ceinture. J'ai vu de très-belles femmes et de très-abominables; les -unes et les autres faisaient exhibition complète d'épaules et d'appas, -les unes admirables, les autres très-odieux, mais les uns et les autres -avec la même impudence. Je crois que les Anglais ne jugent pas ces -choses-là. - -Adieu, chère amie. . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCLVI - -Londres, _British Museum_, 6 juin 1862. - - -Chère amie, je commence à entrevoir le terme de mes peines. Mon -rapport au jury international dans le plus pur anglais-saxon, sans un -seul mot tiré du français, a été lu hier par moi, et l'affaire est -bâclée de ce côté. Il m'en reste un autre (rapport) à faire à mon -gouvernement. Je crois que, d'ici à quelques jours, je serai libre, et, -très-probablement, je pourrai partir pour Paris du 15 au 20 de ce mois. -Vous feriez bien de m'écrire avant le 15 où vous serez à cette époque, -et quels sont vos projets. - -Décidément, je crois que l'exhibition fait fiasco. Les commissaires -ont beau faire des réclames et battre le tambour, ils ne peuvent y -attirer la foule. Pour ne pas trop perdre, il leur faut cinquante -mille visiteurs par jour, et ils sont bien loin de leur compte. Le -beau monde n'y va plus depuis qu'on ne paye plus qu'un schelling, et -le vilain monde n'a pas trop l'air d'y prendre goût. Le restaurant y -est détestable. Il n'y a que le restaurant américain qui soit amusant. -Il y a des breuvages plus ou moins diaboliques qu'on boit avec des -pailles: _mint julep_ ou _raise the dead._ Toutes ces boissons sont du -gin plus ou moins déguisé. Je dîne en ville tous les jours jusqu'au -14. Après quoi, j'irai faire une visite à Oxford, pour voir M. Max -Müller et quelques bouquins de la bibliothèque bodléienne, puis je -partirai. Je suis excédé de l'hospitalité britannique et de ses dîners, -qui ont l'air d'être tous faits par le même cuisinier inexpérimenté. -Vous ne vous figurez pas quel désir j'ai de prendre un bouillon de -mon pot-au-feu. À propos, je ne sais si je vous ai dit que ma vieille -cuisinière me quitte, pour se retirer dans ses terres. Elle était chez -moi depuis trente-cinq ans. Cela me contrarie au dernier point, car il -n'y a rien de si désagréable que les nouveaux visages. - -Je ne sais quel a été le plus grand effet produit ces jours derniers -par deux événements considérables: l'un, la défaite des deux favoris -au Derby, par un cheval inconnu; l'autre, la défaite des torys à la -Chambre des communes. Cela a semé Londres de figures lamentables, -toutes très-plaisantes à voir. Une jeune dame qui se trouvait dans une -tribune s'est évanouie en apprenant que _Marquis_ était battu d'une -longueur de tête par un rustre sans généalogie, _pedigree._ M. Disraeli -fait meilleure contenance, car il se montre à tous les bals. - -Adieu, chère amie. - - - - -CCLVII - -Paris, 17 juillet 1862. - - -Je ne vous dirai pas tous les regrets que j'ai eus. Je voudrais que -vous les eussiez partagés, et, si vous en aviez eu la moitié, vous -auriez bien trouvé moyen de faire attendre les autres pour moi. J'ai eu -de très-ennuyeux jours depuis votre départ. Ma pauvre vieille Caroline -est morte chez moi, après avoir beaucoup souffert; me voilà sans -cuisinière et ne sachant pas trop comment je ferai. Après sa mort, ses -nièces sont venues se disputer sa succession. Il y en a une cependant -qui a pris son chat, que je me proposais de garder. Elle a laissé, à ce -qu'il paraît, douze ou quinze cents francs de rente. On m'a démontré -qu'elle n'a pu amasser tout cela avec les gages qu'elle avait chez moi, -et cependant je ne crois pas qu'elle m'ait jamais volé, je m'abonnerais -bien à l'être toujours de même. Je pense beaucoup à avoir un chat -semblable à feu Matifas, qui vous trouvait si à son gré; mais je vais -partir pour les Pyrénées et je n'aurai pas le temps de l'éduquer. On me -dit que les eaux de Bagnères-de-Bigorre me feront le plus grand bien. -Je les crois parfaitement sans pouvoir; mais il y a de belles montagnes -dans le voisinage et j'ai des amis dans les environs. M. Panizzi doit -venir me prendre le 5 août; nous reviendrons ensuite en faisant un -grand tour par Nîmes, Avignon et Lyon.--J'espère arriver à Paris en -même temps que vous. - -Madame de Montijo est arrivée la semaine passée; elle est bien changée -et fait peine à voir. Rien ne la console de la mort de sa fille, et je -la trouve moins résignée qu'au premier jour. J'ai dîné à Saint-Cloud, -jeudi passé, en très-petit comité et je m'y suis assez amusé. Il m'a -semblé qu'on y était moins papalin qu'on ne le dit généralement. On m'a -laissé médire des choses tout à mon aise, sans me rappeler à l'ordre. -Le petit prince est charmant. Il a grandi de deux pouces, et c'est le -plus joli enfant que j'aie vu. Nous finissons demain notre travail sur -le musée Campana. Les adhérents des acheteurs sont furieux et nous -bombardent dans les journaux. Nous en aurions long à dire, si nous -voulions mettre en lumière toutes les bêtises qu'ils ont faites et les -drogues qu'on leur a données pour des antiques. Il fait ici une chaleur -horrible et je ne m'en trouve pas mal. On dit que c'est bon pour les -blés. Adieu, chère amie. . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCLVIII - -Bagnères-de-Bigorre, petite maison Laquens, Hautes-Pyrénées. Samedi, 16 -août 1862. - - -Chère amie, je suis ici depuis trois jours avec M. Panizzi, après -un voyage des plus fatigants, par un soleil épouvantable. Il nous a -quittés (c'est le soleil que je dis) avant-hier, et nous avons un temps -digne de Londres, du brouillard et une petite pluie imperceptible, mais -qui vous mouille jusqu'aux os. J'ai rencontré ici un de mes camarades, -qui est le médecin des eaux; il m'a ausculté, donné des coups de poing -dans le dos et dans la poitrine, et m'a trouvé deux maladies mortelles -dont il a entrepris de me guérir, moyennant que je boirais tous les -jours deux verres d'eau chaude qui n'a pas très-mauvais goût, et qui -ne fait pas mal au cœur comme ferait de l'eau ordinaire. En outre, -je me baigne à une certaine source dans de l'eau assez chaude, mais -très-agréable à la peau. Il me semble que cela me fait beaucoup de -bien. J'ai des palpitations assez désagréables le matin, je ne dors -pas bien, mais j'ai de l'appétit. Selon votre manière de sentir, vous -conclurez que je vais me porter à merveille.--Il n'y a pas ici beaucoup -de monde, et presque personne de connaissance, ce qui m'arrange -très-fort. Les Anglais et les prunes ont manqué tout à fait cette -année. En fait de beautés, nous avons ici mademoiselle A. D..., qui -faisait autrefois un grand effet sur le prince *** et sur les cocodès. -Je ne sais quelle maladie elle a. Elle ne m'est apparue que de dos, -et a la crinoline la plus vaste de tout le pays. On donne des bals -deux fois par semaine, où je compte bien ne pas aller, et des concerts -d'amateurs dont je n'ai entendu et n'entendrai qu'un seul. Hier, on m'a -fait subir une messe en musique, où je me suis rendu accompagné par la -gendarmerie; mais j'ai décliné l'invitation à la soirée du sous-préfet, -pour ne pas accumuler trop de catastrophes dans un seul jour. Le -pays a l'air très-beau, mais je n'ai encore fait que l'entrevoir; je -dessinerai dès qu'il y aura un rayon de soleil. Que devenez-vous? -Écrivez-moi. J'aimerais bien à vous montrer la verdure incomparable de -ce pays, et surtout la beauté des eaux, pour lesquelles le cristal ne -serait pas une bonne comparaison. Il serait agréable de causer ayec -vous à l'ombre des grands hêtres. Êtes-vous toujours au pouvoir de la -mer et des veaux marins? - -Adieu, chère amie. - - - - -CCLIX - -Bagnères-de-Bigorre, 1er septembre 1862. - - -Chère amie, merci de votre lettre. Je vous réponds à N..., puisque vous -ne devez pas vous arrêter à Paris, et je suppose que vous êtes déjà -arrivée. Vous avez éprouvé à ***, à propos des querelles des veaux -marins, ce qui arrive toujours lorsqu'on habite Paris. Les petites -querelles et les petites affaires de la province semblent si misérables -et si dignes de pitié, qu'on déplore la condition des gens qui vivent -là-dedans. Il est certain pourtant qu'au bout de quelques mois on fait -comme les natifs, on s'intéresse à tout cela et on devient complètement -provincial. Cela est triste pour l'intelligence humaine, mais elle -prend les aliments qu'on lui sert et s'en contente. Je suis allé, la -semaine passée, faire une course dans la montagne, voir une ferme à M. -Fould. Elle est au bord d'un petit lac, en face du plus beau panorama -du monde, entourée de très-grands arbres, chose si rare en France, et -on y déjeune admirablement. Il y a beaucoup de très-beaux chevaux et de -très-beaux bœufs, tout cela tenu dans le système anglais. On m'a montré -de plus un âne chargé de faire des mulets. C'est une bête énorme, -grande comme un très-grand cheval, noire et méchante, comme s'il était -rouge. Il paraît qu'il faut la croix et la bannière pour qu'il consente -à accorder ses faveurs aux juments. On lui montre une ânesse, et, -lorsqu'il s'est monté l'imagination, il n'y regarde plus de si près. -Que pensez-vous de l'industrie humaine, qui a eu toutes ces belles -inventions? Vous serez furieuse de mes histoires et je vois votre mine -d'ici. Le monde devient tous les jours plus bête. À propos de cela, -avez-vous lu _les Misérables_ et entendu ce qu'on en dit? C'est encore -un des sujets sur lesquels je trouve l'espèce humaine au-dessous de -l'espèce gorille.--Les eaux me font du bien. Je dors mieux et j'ai -de l'appétit, bien que je ne fasse pas trop d'exercice, parce que -mon compagnon n'est pas trop ingambe. Je pense rester ici encore une -semaine à peu près; ensuite, il se peut que j'aille à Biarritz ou -en Provence. L'idée d'aller faire une promenade au lac Majeur est -abandonnée, la maison où nous devions aller ne pouvant nous recevoir -pour le moment. Je serai à Paris au plus tard le 1er octobre. - -Adieu, chère amie; adieu, et écrivez-moi. - - - - -CCLX - -Biarritz, villa Eugénie, 27 septembre 1862. - - -Chère amie, je vous écris toujours à ***, bien que je ne sache rien -de vos mouvements; mais il me semble que vous ne devez pas encore -retourner à Paris. Si, comme je l'espère, vous avez un temps pareil -au nôtre, vous devez en profiter et n'être pas trop pressée d'aller -trouver à Paris les odeurs de l'asphalte. Je suis ici au bord de la mer -et respirant mieux qu'il ne m'est arrivé depuis longtemps. Les eaux de -Bagnères ont commencé par me faire grand mal. On me disait que c'était -tant mieux, et que cela prouvait leur action. Le fait est qu'aussitôt -que j'ai quitté Bagnères, je me suis senti renaître; l'air de la mer, -et aussi peut-être la cuisine auguste que je mange ici, ont achevé de -me guérir. Il faut vous dire qu'il n'y a rien de plus abominable que -la cuisine de l'hôtel de *** à Bagnères, et je crois en vérité qu'on y -a pratiqué contre Panizzi et moi un empoisonnement lent. Il y a peu de -monde à la villa, et seulement des gens aimables que je connais depuis -longtemps. Dans la ville, il n'y a pas grand monde, peu de Français -surtout; les Espagnols dominent, et les Américains. Les jeudis, on -reçoit, et il faut mettre les Américains du Nord d'un côté et les -Américains du Sud de l'autre, de peur qu'ils ne s'entre-mangent. Ce -jour-là, on s'habille. Le reste du temps, on ne fait pas la moindre -toilette; les dames dînent en robe montante, et nous du vilain sexe -en redingote. Il n'y a pas de château en France ni en Angleterre où -l'on soit si libre et si sans étiquette, ni de châtelaine si gracieuse -et si bonne pour ses hôtes. Nous faisons de très-belles promenades -dans les vallées qui longent les Pyrénées et nous en revenons avec -des appétits prodigieux. La mer, qui est ordinairement très-mauvaise -ici, est depuis une semaine d'un calme surprenant; mais ce n'est rien -pourtant en comparaison de la Méditerranée et surtout de cette mer -de Cannes. Les baigneuses sont toujours aussi étranges en matière de -costume. Il y a une madame *** qui est de la couleur d'un navet, qui -s'habille en bleu et se poudre les cheveux. On prétend que c'est de la -cendre qu'elle se met sur la tête, à cause des malheurs de sa patrie. -Malgré les promenades et la cuisine, je travaille un peu. J'ai écrit, -tant à Biarritz que dans les Pyrénées, plus de la moitié d'un volume. -C'est encore l'histoire d'un héros cosaque que je destine au _Journal -des Savants._ À propos de littérature, avez-vous lu le speech de Victor -Hugo à un dîner de libraires belges et autres escrocs à Bruxelles? Quel -dommage que ce garçon, qui a de si belles images à sa disposition, -n'ait pas l'ombre de bon sens, ni la pudeur de se retenir de dire des -platitudes indignes d'un honnête homme! Il y a dans sa comparaison du -tunnel et du chemin de fer plus de poésie que je n'en ai trouvé dans -aucun livre que j'aie lu depuis cinq ou six ans; mais, au fond, ce ne -sont que des images. Il n'y a ni fond, ni solidité, ni sens commun; -c'est un homme qui se grise de ses paroles et qui ne prend plus la -peine de penser. Le vingtième volume de Thiers me plaît comme à vous. -Il y avait une immense difficulté, à mon avis, à extraire quelque chose -de l'immense fatras des conversations de Sainte-Hélène rapportées par -Las Cases, et Thiers s'en est tiré à merveille. J'aime aussi beaucoup -ses jugements et ses comparaisons entre Napoléon et autres grands -hommes. Il est un peu sévère pour Alexandre et pour César; cependant, -il y a beaucoup de vrai dans ce qu'il dit sur l'absence de vertu de -la part de César. Ici, on s'en occupe beaucoup, et je crains qu'on -n'ait trop d'amour pour le héros; par exemple, on ne veut pas admettre -l'anecdote de Nicomède, ni vous non plus, je crois. - -Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne vous sacrifiez pas trop pour -les autres, parce qu'ils en prendront trop bien l'habitude, et que ce -que vous faites à présent avec plaisir, un jour peut-être vous serez -obligée de le faire avec peine. Adieu encore. - - - - -CCLXI - -Paris, 23 octobre 1862. - - -Chère amie, j'ai mené une vie très-agitée depuis le commencement du -mois; voilà pourquoi je suis en retard à vous répondre. Je suis revenu -de Biarritz avec mes souverains. Nous étions tous assez dolents, pour -avoir été empoisonnés, je crois, avec du vert-de-gris. Les cuisiniers -jurent qu'ils ont récuré leurs casseroles, mais je ne crois pas à -leurs serments. Le fait est que quatorze personnes à la villa ont eu -des vomissements et des crampes. Pour avoir été empoisonné autrefois -avec du vert-de-gris, j'en connais les symptômes et je persiste dans -mon opinion. Je suis resté à Paris quelques jours en courses et en -tracas, puis je suis allé à Marseille installer des paquebots pour -la Chine. Vous comprenez bien que cette cérémonie ne pouvait pas se -passer de ma présence. Ces paquebots sont si beaux et ont des petites -chambres si bien arrangées, que cela donne envie d'aller en Chine. J'y -ai résisté pourtant, et me suis contenté de prendre un bain de soleil à -Marseille. Vous devinez peut-être les tracas dont je vous parlais tout -à l'heure au retour de Biarritz. Tracas politiques, s'il vous plaît; -j'étais partagé entre le désir que j'avais de voir rester M. Fould au -ministère, dans l'intérêt du maître, et le désir de le voir donner sa -démission, dans l'intérêt de sa dignité et dans son intérêt personnel. -Cela a fini par des concessions qui n'ont fait de bien à personne -et qui me semblent avoir amoindri tout le monde. Le plus bouffon de -l'affaire a été que Persigny, que tous les ministres non papalins ne -peuvent souffrir, est devenu leur porte-drapeau, et qu'ils ont fait de -sa conservation une condition pour garder leur portefeuille. Ainsi, on -a destitué Thouvenel, qui était un très-bon garçon et intelligent, et -on a gardé Persigny, qui est fou et qui n'entend rien aux affaires. -Nous voici donc entre les pattes des cléricaux pour quelque temps, et -vous savez où ils mènent leurs amis. - -Vous me paraissez trop émue du discours de Victor Hugo. Ce sont des -mots sans idées; quelque chose comme _les Orientales_ en prose. Je -vous engage à lire une lettre de madame de Sévigné pour vous remettre -au bon diapason de la prose, et, si vous aimez encore le sens commun -et les idées, lisez le vingtième volume de Thiers, qui est le meilleur -de tous. Je l'ai lu deux fois, la seconde avec plus de plaisir que -la première, et je ne dis pas que je ne le relirai pas encore.--Je -voudrais bien connaître un peu vos projets. Je vais vous dire les -miens. Je compte aller à Compiègne vers le 8 du mois prochain, et j'y -resterai jusqu'après la fête de l'impératrice, c'est-à-dire jusqu'au -18 ou 20. Avant ou après cette époque, ne pourrais-je vous voir? Il me -semble que la campagne doit être bien froide et bien humide à présent, -et que vous devez penser au retour. . . . - -Adieu, chère amie; j'espère que vous êtes toujours en appétit et santé. - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCLXII - -Paris, 5 novembre 1862. - - -Chère amie, je suis invité à Compiègne jusqu'au 18. Le 10, je serai -à Paris jusqu'à trois heures, et j'espère vous voir. Écrivez-moi et -donnez-moi longuement de vos nouvelles. Je désapprouve fort votre -nouveau goût littéraire. Je lis actuellement un livre qui cependant -vous amusera peut-être; c'est l'histoire de la révolte des Pays-Bas, -par Motley. Je le mettrai à vos ordres, si vous voulez. Il n'y a pas -moins de cinq gros volumes; mais, quoique pas trop bien écrit, cela -se lit couramment et cela m'intéresse beaucoup. Il a beaucoup de -partialité anticatholique et antimonarchique; mais il a fait d'immenses -recherches et c'est un homme de talent, quoique Américain. - -Je suis enrhumé et assez mal de mes poumons. Vous apprendrez un jour -que j'ai cessé de respirer, faute de ce viscère. Cela devrait vous -engager à être très-aimable pour moi avant que ce malheur m'arrive. - -Adieu, chère amie. . . . . . . - - - - -CCLXIII - -Cannes, 5 décembre 1862. - - -Chère amie, je suis arrivé ici entre deux inondations, et, pendant -quatre jours, j'ai cru qu'il n'y avait plus de soleil, même à Cannes. -Lorsqu'il se met à pleuvoir dans ce pays-ci, ce n'est pas une -plaisanterie. La plaine entre Cannes et l'Estérel était changée en lac, -et il était impossible de mettre le nez dehors. Pourtant, au milieu -de ce déluge, l'air était doux et agréable à respirer. Depuis que je -suis poussif, je suis devenu aussi délicat en matière d'air que les -Romains le sont pour l'eau. Mais cela n'a pas duré, heureusement. Le -soleil a reparu radieux il y a trois jours, et, depuis lors, je vis les -fenêtres ouvertes et j'ai presque trop chaud. Il n'y a que les mouches -qui me rappellent les rigueurs de la vie. Avant de quitter Paris, j'ai -consulté un grand docteur, car je me croyais en très-mauvais état -depuis mon retour de Compiègne et je voulais savoir dans combien de -temps il fallait pourvoir à ma pompe funèbre. J'ai été assez content de -sa consultation: premièrement, parce qu'il m'a dit que cette cérémonie -n'aurait pas lieu aussitôt que je l'appréhendais; en second lieu, parce -qu'il m'a expliqué anatomiquement et très-clairement la cause de mes -maux. Je croyais avoir, le cœur malade; pas du tout, c'est le poumon. -Il est vrai que je n'en guérirai jamais; mais il y a moyen de n'en pas -souffrir, et c'est beaucoup, si ce n'est le principal. - -Vous ne pouvez vous faire une idée de la beauté de la campagne après -toutes ces pluies. Il y a partout des roses de mai. Les jasmins -commencent à fleurir, ainsi que quantité de fleurs sauvages, toutes -plus jolies les unes que les autres. J'aimerais bien à faire un cours -de botanique avec vous dans les bois des environs, vous verriez qu'ils -valent ceux de Bellevue. J'ai reçu ici, je ne sais comment, le dernier -livre de M. Gustave Flaubert, qui a fait _Madame Bovary_, que vous avez -lu, je crois, bien que vous ne vouliez pas l'avouer. Je trouvais qu'il -avait du talent qu'il gaspillait sous prétexte de réalisme. Il vient de -commettre un nouveau roman qui s'appelle _Salammbô._ En tout autre lieu -que Cannes, partout où il y aurait seulement _la Cuisinière bourgeoise_ -à lire, je n'aurais pas ouvert ce volume. C'est une histoire -carthaginoise quelques années avant la seconde guerre punique. L'auteur -s'est fait une sorte d'érudition fausse en lisant Bouillet et quelque -autre compilation de ce genre, et il accompagne cela d'un lyrisme copié -du plus mauvais de Victor Hugo. Il y a des pages qui vous plairont sans -doute, à vous qui, à l'exemple de toutes les personnes de votre sexe, -aimez l'emphase. Pour moi qui la hais, cela m'a rendu furieux. Depuis -que je suis ici, et particulièrement depuis la pluie, j'ai poursuivi ma -tartine cosaque. Cela sera, je le crains, bien long. Je vais envoyer -ces jours-ci un second article à Paris, et ce ne sera pas le dernier. -Je m'aperçois que j'ai oublié d'emporter avec moi une carte de Pologne, -et je suis embarrassé pour écrire les noms polonais dont je n'ai que -la transcription en russe. Si vous aviez à votre portée quelque moyen -d'information, tâchez de savoir si une ville qui en russe s'appelle -Lwow, ne serait pas par hasard la même que Lemberg en Gallicie. Vous me -rendrez un grand service.--Adieu, chère amie, j'espère que l'hiver ne -vous traite pas trop rigoureusement et que vous prenez soin d'échapper -aux rhumes. Votre petite nièce est-elle toujours aimable? Ne la gâtez -pas trop, pour qu'elle ne soit pas trop malheureuse plus tard. Je -voudrais bien encore que vous allassiez voir la pièce de mon ami Augier -et que vous me dissiez candidement ce que vous en pensez. Adieu encore. - - - - -CCLXIV - -Cannes, 3 janvier 1863. - - -Chère amie, j'ai commencé l'année assez mal, dans mon lit, avec un -lumbago très-douloureux qui ne me laissait pas même la faculté de -me retourner. Voilà ce qu'on gagne dans ces beaux climats, où, tant -que le soleil est sur l'horizon, on peut se croire en été, et où, -aussitôt après son coucher, vient un quart d'heure de froid humide -qui vous pénètre jusqu'à la moelle des os. C'est absolument comme à -Rome, à l'exception qu'ici ce sont les rhumatismes, et là-bas c'est -la fièvre contre laquelle il faut se faire assurer. Aujourd'hui, -mon dos a repris une partie de son élasticité, et je commence à me -promener. J'ai eu la visite de mon vieil ami, M. Ellice, qui a passé -vingt-quatre heures avec moi, et a renouvelé ma provision de nouvelles -et mes idées singulièrement racornies par un séjour en Provence: c'est, -tout bien considéré, le seul inconvénient de vivre hors de Paris. On -arrive rapidement à être souche, et, quand on n'a pas les goûts de mon -confrère M. de Laprade, qui voudrait être chêne, cette transformation -n'a rien de bien agréable. - -Si je continue à bien aller, je crois que je me rendrai à Paris vers -le 18 ou le 20, pour la discussion de l'adresse, qui, me dit-on, sera -chaude et intéressante; quand j'aurai fait mon devoir, je retournerai -au soleil, car je crèverais infailliblement à passer à Paris les -glaces, les vents et les boues de février. . . . . . . - -Vous avez tort de ne pas lire _Salammbô._ Il est vrai que cela -est parfaitement fou, et qu'il y a encore plus de supplices et -d'abominations que dans la _Vie de Chmielniçki_; mais, après tout, -il y a du talent, et on se fait une idée amusante de l'auteur et une -encore plus plaisante de ses admirateurs, les bourgeois, qui veulent -parler des choses avec les honnêtes gens. Ce sont ces bourgeois que -mon ami Augier a fort bien drapés; aussi m'assure-t-on que personne -qui se respecte n'avoue qu'il a été voir _le Fils de Giboyer._ Avec -tout cela, la caisse du théâtre se remplit et la bourse de l'auteur. -Je vous recommande, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15, un roman de -M. de Tourguenief, dont j'attends ici les épreuves, et que j'ai lu en -russe. Cela s'appelle _les Pères et les Enfants._ C'est le contraste -de la génération qui s'en va et de celle qui arrive. Il y a un héros, -le représentant de la nouvelle génération, lequel est socialiste, -matérialiste et réaliste, mais cependant homme d'esprit et intéressant. -C'est un caractère très-original qui vous plaira, j'espère. Ce roman -a produit une grande sensation en Russie et on a beaucoup crié contre -l'auteur, qu'on accuse d'impiété et d'immoralité. C'est, à mon -avis, un assez bon signe de succès lorsqu'un ouvrage excite ainsi -le déchaînement du public. Je crois que je vous ferai lire encore -la seconde partie de _Chmielniçki_, dont j'ai corrigé les épreuves -pendant que j'étais sur le dos. Vous y verrez une grande quantité de -Cosaques empalés et de juifs écorchés tout vifs. Je serai à Paris, non -pas pour le discours de la couronne, mais seulement pour la discussion -de l'adresse, c'est-à-dire, comme je le suppose, vers le 20 ou le 21; -mais, si cela convenait à vos arrangements particuliers, je pourrais -avancer mon arrivée. Adieu, chère amie; je vous souhaite bonne santé et -bonheur, point de lumbago. Adieu, ne m'oubliez pas. - - - - -CCLXV - -Cannes, 28 janvier 1863. - - -Chère amie, je me disposas à partir pour Paris, et je croyais y être le -20, lorsque j'ai été repris d'un nouvel accès de mes spasmes d'estomac. -J'ai eu un gros rhume avec des étouffements très-douloureux et j'ai -gardé le lit pendant huit jours. Le médecin me dit que, si je retourne -à Paris avant d'être tout à fait remis, je suis sûr de retomber plus -bas que je n'étais, et je resterai encore ici pendant une quinzaine de -jours. On m'écrit, d'ailleurs, que la discussion de l'adresse n'aura -aucun intérêt, et que tout se passera en douceur et rapidement. Je suis -à présent assez bien, un peu dolent toujours, mais je recommence à -sortir et à mener mon train de vie ordinaire. Le temps est admirable; -pourtant, ce climat-ci est un peu traître. Je devrais moins que -personne m'y laisser prendre. Tant que le soleil est sur l'horizon, on -se croirait en juin. Cinq minutes après vient une humidité pénétrante. -C'est pour avoir admiré trop longtemps les beaux couchers de soleil -que j'ai été malade. On me dit que vous n'avez pas eu de froids vifs, -mais des brouillards et de la pluie. Autour de nous, il est tombé une -quantité de neige incroyable, et rien n'est plus beau en ce moment que -la vue de nos montagnes toutes blanches entourant notre petite oasis -verdoyante. Comment avez-vous passé votre temps? Avez-vous échappé aux -rhumes, et quelle vie menez-vous? Je passe mes soirées à faire de la -prose pour le _Journal des Savants._ Cet animal de Chmielniçki n'en -finit pas et je crains qu'il ne me coûte encore deux articles avant -que je puisse faire son oraison funèbre; j'en ai déjà fait trois aussi -longs que celui que vous avez lu, et aussi abondants en empalements, -écorchements d'hommes et autres facéties. Je crains que cela ne -ressemble trop à _Salammbô._ Vous m'en direz votre avis candidement, -si vous trouvez ce rare _Journal des Savants_ que les ignorants -s'obstinent à ne pas lire, malgré tout son mérite. - -Nous avons eu dans notre voisinage une tragédie. Une jolie demoiselle -anglaise s'est brûlée au bal. Sa mère, en voulant la sauver, s'est -brûlée aussi. Toutes les deux sont mortes au bout de trois à quatre -jours. Le mari, qui a été brûlé aussi, est encore malade. Voilà la -dix-huitième femme de ma connaissance à qui cela arrive. Pourquoi -portez-vous de la crinoline? Vous devriez donner l'exemple. Il suffit -de tourner devant la cheminée ou de se regarder dans une glace (il y -en a toujours au-dessus de la cheminée) pour être rôtie toute vive. -Il est vrai qu'on ne meurt qu'une fois, et qu'on est toujours bien -aise de montrer une croupe monstrueuse, comme si on trompait quelqu'un -avec un ballon plein d'air! Pourquoi n'avez-vous pas une toile -métallique devant votre cheminée? Il paraît qu'on devient de plus en -plus religieux à Paris. Je reçois des sermons de gens dont j'aurais -attendu tout autre chose. On me dit que M. de Persigny s'est montré -ultra-papalin à la commission de l'adresse du Sénat. À la bonne heure. -Je ne crois pas qu'il y ait eu un temps où le monde ait été plus bête -qu'à présent. Tout cela durera ce que cela pourra, mais la fin est un -peu effrayante. - -Adieu, chère amie. . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCLXVI - -Paris, 26 avril 1863. - - -Chère amie, comme je ne comptais pas sur votre manière de voyager -en tortue, je ne vous ai pas écrit à Gênes. J'adresse ma lettre à -Florence, où j'espère que vous vous arrêterez quelque temps. C'est, -de toutes les villes d'Italie que je connais, celle qui a conservé le -mieux son caractère du moyen âge. Ayez soin seulement de ne pas vous -enrhumer si vous demeurez au _Lung'Arno_, comme font les honnêtes -gens. Quant à Rome, je suis très hors d'état de vous donner des -conseils, car il y a très-longtemps que je n'y suis allé. Je vous ferai -seulement les deux recommandations suivantes: d'abord de ne pas être -à l'air au moment de la chute du jour, parce que vous pourriez fort -bien attraper la fièvre. Il faut se faire conduire un quart d'heure -avant l'_Angelus_ à Saint-Pierre, et attendre que l'étrange précipité -humide qui se fait dans l'atmosphère à cette heure-là soit passé. Il -n'y a rien, d'ailleurs, de plus beau pour la rêverie que cette grande -église à la chute du jour. Elle est sublime en vérité, lorsqu'on n'y -voit rien distinctement. Pensez-y à moi. Ma seconde recommandation, -c'est, s'il fait un jour de pluie, de l'employer à voir les Catacombes. -Quand vous y serez, allez-vous-en dans un de ces petits corridors -donnant dans les rues souterraines; éteignez votre bougie et restez -seule trois ou quatre minutes. Vous me direz les sensations que vous -aurez éprouvées. J'aurais du plaisir à faire l'expérience avec vous; -mais alors vous ne sentiriez peut-être pas la même chose. Il ne m'est -jamais arrivé à Rome de voir ce que je m'étais proposé de voir, parce -que, à chaque coin de rue, on est attiré par quelque chose d'imprévu, -et c'est le grand bonheur de se laisser aller à cette sensation. Je -vous engage encore à ne pas trop vous livrer à la visite des palais, -qui sont pour la plupart un peu surfaits. Occupez-vous surtout des -fresques en fait d'objets d'art, et des vues en fait de nature mêlée -d'art. Je vous recommande la vue de Rome et de ses environs prise de -Saint-Pierre in Montorio. Il y a là aussi une très-belle fresque du -Vatican. Faites-vous montrer au Capitole la louve de la République, -qui porte la trace de la foudre qui l'a frappée du temps de Cicéron. -Ce n'est pas d'hier. Croyez que vous ne pourrez pas voir la centième -partie de ce que vous devriez voir dans le peu de temps que vous pouvez -consacrer à votre voyage, mais qu'il ne faut pas trop le regretter. Il -vous restera un grand souvenir d'ensemble qui vaut mieux qu'une foule -de petits souvenirs de détail.--Je me sens infiniment mieux portant et -je regrette bien votre départ. Je vous dirai, d'ailleurs, comme votre -sœur, que vous avez bien fait de profiter de l'occasion pour voir Rome. -Reste la question des dédommagements que je vous prie de ne pas perdre -de vue. J'espère que vous y pensez quelquefois. Il n'y a guère de beau -lieu que j'aie vu où je n'aie regretté de ne pouvoir l'associer à -vous dans mes souvenirs. Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos -nouvelles, quelques lignes seulement; amusez-vous bien et revenez-nous -en bon état. Lorsque je vous saurai à Rome, je vous donnerai mes -commissions. Adieu encore. - - - - -CCLXVII - -Paris, 20 mai 1863. - - -Chère amie, je vous écris avec une grippe abominable. Depuis quinze -jours, je tousse au lieu de dormir, et je suis pris de crises -d'étouffement. Le seul remède est de prendre du laudanum, et cela me -donne des maux de tête et d'estomac presque aussi pénibles que la -toux et l'étouffement. Bref, je me sens faible et _avvilito_, m'en -allant à tous les diables, ma santé et moi. Je désire qu'il n'en soit -pas de même pour vous. Je crois vous avoir dit qu'il fallait prendre -bien garde à l'humidité, qui, dans le pays où vous êtes, accompagne -le coucher du soleil. Ayez soin de n'avoir jamais froid, dussiez-vous -avoir trop chaud. Je vous envie d'être dans ce beau pays, où l'on a -de douces et agréables mélancolies qu'on se rappelle ensuite avec -plaisir; mais je voudrais que, pour faire mieux la comparaison, vous -allassiez passer une semaine à Naples. De toutes les transitions, c'est -la plus brusque et la plus amusante que je connaisse. En outre, elle -a l'avantage de la comédie après la tragédie; on va se coucher avec -des idées bouffonnes. Je ne sais si la cuisine a fait des progrès dans -les États du saint-père. C'était, de mon temps, l'abomination de la -désolation, tandis qu'à Naples on trouvait à vivre. Il est possible -que les révolutions politiques aient passé le niveau sur les deux -cuisines, et que, friande comme vous êtes, vous les trouviez mauvaises -l'une et l'autre. Nous vivons ici sur les histoires arrivées ou prêtées -à madame de ***. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est folle à -lier. Elle bat ses gens, elle donne des soufflets et des coups de -poing et fait l'amour avec plusieurs cocodès à la fois. Elle pousse -l'anglomanie jusqu'à boire du _brandy_ et du _water_, c'est-à-dire -beaucoup plus du premier que du second. L'autre soir, elle présente au -président Troplong son cocodès par quartier en lui disant: «Monsieur le -président, je vous amène mon _darling._» M. Troplong répond qu'il était -heureux de faire la connaissance de M. Darling. Au reste, si tout ce -qu'on me dit des mœurs des lionnes de cette année est vrai, il est à -craindre que la fin du monde ne soit proche. Je n'ose vous dire tout ce -qui se fait à Paris parmi les jeunes représentants et représentantes de -la génération qui nous enterrera! - -J'espérais que vous me conteriez quelques histoires ou que, du moins, -vous me feriez part de vos impressions. J'ai toujours du plaisir à -savoir comment telle chose vous a paru. N'oubliez pas de vous faire -montrer la statue de Pompée, qui est très-probablement celle aux pieds -de laquelle César fut assassiné; et, si vous découvrez la boutique d'un -nommé Cades, qui vend de faux antiques et des poteries, achetez-moi une -intaille de quelque belle pierre. Si vous passez par Civita-Vecchia, -allez chez un marchand de curiosités nommé Bucci, et faites-lui mes -compliments et remercîments pour le plâtre de Bayle qu'il m'a envoyé. -Vous lui achèterez pour rien des vases noirs étrusques, des pierres -gravées, etc. Vous pouvez vous faire une garniture de cheminée -charmante avec ces vases noirs. Adieu, chère amie; portez-vous bien, -pensez quelquefois à moi. - - - - -CCLXVIII - -Paris, vendredi 12 juin 1863. - - -Chère amie, j'apprends avec grand plaisir votre retour en France, et -avec encore plus de plaisir votre intention de revenir bientôt à Paris. -Il me semble que vous vous êtes mise en frais de coquetterie vraiment -extraordinaire pour avoir ainsi exploité cet infortuné Bucci. Si je -vous avais donné une lettre pour lui selon mon intention, vous auriez -emporté toute sa boutique, sans avoir recours aux procédés d'enjôlement -qui vous sont familiers. Au fond, c'est un fort brave homme qui a -conservé un culte pour Bayle, dont il était la seule ressource pendant -son exil à Civita-Vecchia. Il eût été mieux de le faire parler du -gouvernement pontifical. S'il avait été aussi sincère qu'il s'est -montré galant, il vous en aurait plus appris à ce sujet que tous les -ambassadeurs qui sont à Rome. Le fort et le fin de ces renseignements -consiste, au reste, à vous apprendre ce que vous n'ignorez pas, -j'espère. . . . . . . - -Je pars le 21 pour Fontainebleau, ce qui m'empêchera peut-être d'aller -en Angleterre, comme je me l'étais proposé, à la fin de ce mois. J'y -reste jusqu'au 5 juillet, c'est-à-dire jusqu'à la fin du séjour. Je -pense que vous serez revenue la semaine prochaine, et que je vous -verrai avant mon départ. J'espère que cela vous déterminera à vous -hâter un peu, si besoin est. Vous ne me parlez pas de votre santé. -Je suppose que, malgré la mauvaise cuisine papale, vous revenez en -bon point. J'ai été presque toujours grippé plus ou moins, poussif -par-dessus le marché, comme à mon ordinaire. Le séjour de Fontainebleau -va m'achever, selon toute apparence. Je vous dirai pourquoi je n'ai pas -cherché à esquiver cet honneur. - -Je pense à faire un petit voyage en Allemagne cet été pour aller voir -les propylées de Munich, de mon ami M. Klenze, et aussi pour prendre -des eaux qu'on me conseille, bien que cela ne m'inspire pas grande -confiance. Comme je ne m'habitue pas à être malade, je tiens beaucoup à -guérir et je ne veux pas qu'il y ait de ma faute si je n'y parviens pas. - -Vous n'avez pas osé lire probablement _Mademoiselle de la Quintinie_ -pendant que vous étiez en terre sainte. Cela est médiocre. Il n'y a -qu'une scène assez jolie. Je ne sache rien de nouveau qui soit digne -de votre colère en fait de romans. Chmielniçki en est à son cinquième -article, que je corrige, et ce ne sera pas le dernier. Je vous donnerai -les épreuves, si vous voulez et si vous pouvez les lii*e non corrigées. -Adieu, chère amie; je voudrais bien vous décider à faire diligence. - - - - -CCLXIX - -Château de Fontainebleau, jeudi 2 juillet 1863. - - -Chère amie, j'aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, qui m'a -fait grand plaisir; mais, ici, on n'a le temps de rien faire et les -jours passent avec une rapidité prodigieuse sans qu'on sache comment. -La grande et principale occupation, c'est de boire, manger et dormir. -Je réussis aux deux premières, mais très-mal à la dernière. C'est une -très-mauvaise préparation au sommeil que de passer trois ou quatre -heures, en pantalon collant, à ramer sur le lac et à gagner des toux -terribles. Nous avons ici quantité de monde assez bien assorti, ce me -semble, beaucoup moins officiel que d'ordinaire; ce qui ne nuit pas à -l'entente cordiale entre les invités. On fait de temps en temps des -promenades à pied dans le bois, après avoir dîné sur l'herbe comme les -bonnetiers de la rue Saint-Denis. - -Avant-hier, on a apporté ici quelques très-grandes caisses de la part -de Sa Majesté Tu-Duc, empereur de Cochinchine. On les a ouvertes -dans une des cours. Dans les grandes caisses, il y en avait de plus -petites peintes en rouge et or et couvertes de cancrelats. On a ouvert -la première, qui contenait deux dents d'éléphant fort jaunes et deux -cornes de rhinocéros, plus un paquet de cannelle moisie. Il sortait de -tout cela des odeurs inconcevables, tenant le milieu entre le beurre -fort et le poisson gâté. Dans l'autre caisse, il y avait une grande -quantité de pièces d'étoffes très-étroites ressemblant à de la gaze, -de toute sorte de vilaines couleurs, toutes plus ou moins sales et, de -plus, moisies. On avait annoncé des médailles d'or, mais elles étaient -absentes, et probablement elles sont restées en Cochinchine. Il résulte -que ce grand empereur Tu-Duc est un escroc. - -Hier, nous avons été faire manœuvrer deux régiments de cavalerie et -nous avons été horriblement cuits. Toutes les dames ont des coups -de soleil. Aujourd'hui, nous allons faire un dîner espagnol dans la -forêt, et je suis chargé du _gaspacho_, c'est-à-dire de faire manger de -l'oignon cru à des dames qui s'évanouiraient au seul nom de ce légume. -J'ai défendu qu'on les avertît, et, quand elles en auront mangé, je me -réserve de leur faire un aveu dans le genre de celui d'Atrée. - -Je suis charmé que mon _Cosaque_[1] ne vous ait pas trop ennuyée. Je -commence à en être bien las pour ma part. Il faut que je l'enterre le -1er du mois prochain, et je ne sais comment j'en pourrai venir à bout. -Je ne puis parvenir à travailler ici bien que j'aie apporté toutes mes -notes et mes, bouquins. Adieu, chère amie; je pense être ici jusqu'à -lundi ou mardi au plus tard. Cependant on prétend que, vu notre grande -amabilité, on veut nous retenir quelques jours encore. J'espère bien -vous retrouver à Paris. Encore adieu. - - -[1] _Bogdan Chmielniçki_, publié dans le volume intitulé _les Cosaques -d'autrefois._ - - - - -CCLXX - -Londres, 12 août 1863. - - -Chère amie, je vous remercie de votre lettre, que j'attendais -impatiemment. Je croyais trouver Londres vide, et, en effet, c'est la -première impression que j'ai éprouvée. Mais, au bout de deux jours, -je me suis aperçu que la grande fourmilière était encore habitée et -surtout, hélas! qu'on y mangeait tout autant et tout aussi longuement -que l'année passée. N'est-ce pas inhumain que cette lenteur avec -laquelle on dîne dans ce pays-ci! Cela m'ôte jusqu'à l'appétit. On -n'est jamais moins de deux heures et demie à table, et, si on ajoute la -demi-heure que les hommes laissent aux femmes pour dire du mal d'eux, -il est toujours onze heures quand on retourne au salon. Ce ne serait -que demi-mal si on mangeait tout le temps; mais, à l'exception du -mouton rôti, je ne trouve rien à mon goût. - -Les grands hommes m'ont paru un peu vieillis depuis ma dernière visite. -Lord Palmerston a renoncé à son râtelier, ce qui le change beaucoup. -Il a conservé ses favoris et a l'air d'un gorille en gaieté. Lord -Russell a l'air de moins bonne humeur. Les grandes beautés de la saison -sont parties, mais on n'en faisait pas grand éloge. Les toilettes -m'ont paru, comme toujours, très-médiocres et chiffonnées; mais rien -ne résiste à l'air de ce pays-ci. Ma gorge en est la preuve. Je suis -enroué comme un loup et je respire très-mal. Je pense que vous devez -avoir moins chaud que nous et que les bains de mer doivent vous donner -de l'appétit. Je commence à m'ennuyer de Londres et des Anglais. Je -serai de retour à Paris avant le 25. Et vous? J'ai lu un livre assez -amusant: l'_Histoire de George III_, par un M. Phillimore, qui traite -ce prince de coquin et de bête. C'est très-spirituel et assez bien -justifié. J'ai acheté le dernier ouvrage de Borrow trente francs, _the -Wild Wales._ Si vous le voulez pour quinze francs, je serai charmé de -vous le céder. Mais vous n'en voudrez pas pour rien. Ce garçon a tout à -fait baissé. Adieu, chère amie. - - - - -CCLXXI - -Paris, 30 août 1863. - - -Je pars demain pour Biarritz avec Panizzi, qui est venu me joindre -hier. Nous sommes emmenés par notre gracieuse souveraine, qui nous -hébergera, je ne sais combien de temps, au bord de l'Océan. Puis j'irai -faire mon installation à Cannes en octobre. Je reviendrai à Paris pour -la discussion de l'adresse, et j'y passerai probablement tout le mois -de novembre. J'espère vous voir alors, en dépit des présidents et des -veaux marins. - -J'ai un livre extrêmement curieux que je vous prêterai si vous êtes -sage et aimable à mon égard. C'est la relation, faite par un imbécile, -d'un procès du XVIIe siècle. Une religieuse de la famille de Sa Majesté -_faceva all'amore_ avec un gentilhomme milanais, et, comme il y avait -d'autres religieuses à qui cela déplaisait, elle les tuait, assistée de -son amant. C'est très-édifîant et très-intéressant sous le rapport des -mœurs. - -Lisez _une Saison à Paris_, par madame de ***. - -C'est une personne pleine de candeur, qui a éprouvé un très-grand -besoin de _plaire_ à Sa Majesté, et qui, dans un bal, le lui a dit en -termes catégoriques et si clairs, qu'il n'y a que vous au monde qui ne -l'eussiez pas compris. Il en a été si stupéfait, qu'il n'a pas d'abord -trouvé quelque chose à répondre, et ce n'est que trois jours après, -dit-on, qu'il s'est laissé cosaquer. J'imagine que vous faites le signe -de la croix et que vous prenez de ces figures horrifiées que je vous -connais. - -Avez vous lu la _Vie de Jésus_, de Renan? Probablement non. C'est -peu de chose et beaucoup. Cela est comme un grand coup de hache dans -l'édifice du catholicisme. L'auteur est si épouvanté de son audace -à nier la Divinité, qu'il se perd dans des hymnes d'admiration et -d'adoration, et qu'il ne lui reste plus de sens philosophique pour -juger la doctrine. Cependant, cela est intéressant, et, si vous ne -l'avez pas lu, vous le lirez avec plaisir. - -J'ai mes paquets à faire et il faut que je vous quitte. Mon adresse -est jusqu'à nouvel ordre: _Villa Eugénie, Biarritz (Basses-Pyrénées)._ -Donnez-moi vite de vos nouvelles. Adieu. - - - - -CCLXXII - -Cannes, 19 octobre 1863. - - -Chère amie, je suis ici depuis huit jours, me reposant au désert -des fatigues de la cour. Il fait un temps magnifique et je lis dans -mon journal que votre Loire déborde. J'en conclus que vous avez un -temps affreux et je vous plains du fond du cœur. Je ne jouirai de la -Provence qu'une quinzaine de jours encore. Il va falloir retourner -pour l'ouverture de la session; j'en ai une assez médiocre opinion. -La mort de M. Billault la commence très-mal. Depuis quelque temps, -j'ai beaucoup pratiqué, prêché et fait prêcher M. Thiers, mais je -ne sais ce qui en résultera. Il me semble que nous nous rapprochons -de plus en plus des anciens errements parlementaires, et que nous -allons recommencer le cycle des mêmes fautes et peut-être des mêmes -catastrophes. Joignez à cela toute la peine que prennent les cléricaux -pour se faire détester et pour tendre la corde jusqu'à ce qu'elle -casse. En voilà bien assez pour voir l'avenir d'une vilaine couleur. -Vous saurez qu'en venant ici, nous avons déraillé près de Saint-Chamas. -Je n'ai rien eu, pas même la peur, car je n'ai compris le danger que -lorsqu'il était passé. Il n'y a eu de maléficiés que les employés de la -poste, qui sont tombés pêle-mêle avec leurs tables et leurs caisses. -Tout s'est réduit à des contusions assez fortes, mais sans membres -cassés. Avez-vous lu le mandement de l'évêque de Tulle, qui ordonne -à toutes les religieuses de son diocèse de réciter des _Ave_, en -l'honneur de M. Renan, ou plutôt pour empêcher que le diable n'emporte -tout, à cause du livre de ce même M. Renan? Puisque vous lisez les -lettres de Cicéron, vous devez trouver qu'on avait bien plus d'esprit -de son temps que du nôtre. Je suis accablé de honte toutes les fois -que je pense à notre XIXe siècle et que je le trouve de toute façon -si inférieur à ses prédécesseurs. Je crois vous avoir fait lire les -_Lettres de la duchesse de Choiseul._ Je voudrais bien qu'on essayât -d'imprimer aujourd'hui celles de la plus belle de nos lionnes. Je vous -quitte pour aller pêcher à la ligne, ou plutôt pour voir pêcher, car je -n'ai mais pu prendre un poisson. Mais le mieux de la chose, c'est qu'on -en fait au bord de la mer une soupe excellente, pour ceux qui aiment -l'huile et l'ail. Je suppose que vous êtes de ces derniers. - -Vous trouverai-je à Paris au commencement de novembre? Je compte -pouvoir y passer tout le mois, sauf peut-être quelques jours à -Compiègne, si ma souveraine m'y invite pour sa fête. Adieu, chère amie. - - - - -CCLXXIII - -Château de Compiègne, 16 novembre 1863, au soir. - - -Chère amie, depuis mon arrivée ici, j'ai mené la vie agitée d'un -impresario. J'ai été auteur, acteur et directeur. Nous avons joué avec -succès une pièce un peu immorale, dont, à mon retour, je vous conterai -le sujet. Nous avons eu un très-beau feu d'artifice, bien qu'une femme -qui voulait voir les fusées de trop près ait été tuée tout roide. Nous, -faisons de grandes promenades et je me suis tiré de tout cela, jusqu'à -présent, sans rhume. On me garde ici encore une semaine; probablement, -je resterai à Paris jusqu'aux premiers jours de décembre, et je m'en -retournerai à Cannes, que j'ai laissé tout en fleurs. Il est impossible -d'imaginer quelque chose de plus beau que ces champs de jasmin et de -tubéreuses. Je ne m'y suis pas très-bien porté cependant, et, les -derniers jours surtout, j'étais très-dolent et mélancolique. - -Vous m'écrivez si laconiquement, que vous ne répondez jamais à mes -questions. Vous avez une manière à vous de ne faire que vos caprices, -qui me confond toujours; vous plaisantez, vous promettez; quand je -lis vos lettres, je crois vous entendre parler: je suis désarmé, mais -furieux au fond. Vous ne me dites seulement pas ce que devient cette -charmante enfant qui vous intéresse tant. Faites en sorte, je vous -prie, qu'elle ne soit pas sotte comme la plupart des femmes de ce -temps-ci. Jamais, je crois, on n'en a vu de pareilles. Vous me direz ce -qu'elles sont en province; si c'est pire qu'à Paris, je ne sais dans -quel désert il faudra se fourrer. Nous avons ici mademoiselle ***, -qui est un beau brin de fille de cinq pieds quatre pouces, avec toute -la gentillesse d'une grisette et un mélange de manières aisées et de -timidité honnête, quelquefois très-amusant. On paraissait craindre -que la seconde partie d'une charade ne répondît pas au commencement -(commencement dont j'étais l'auteur): - ---Cela ira bien, dit-elle; nous montrerons nos jambes dans le ballet et -cela leur tiendra lieu de tout. - -_N.-B._--Ses jambes sont comme deux flageolets, et elle a des pieds peu -aristocratiques. - -Adieu, chère amie. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCLXXIV - -Paris, vendredi 12 décembre 1863. - - -Chère amie, j'allais vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Vous -vous plaignez d'être enrhumée, mais vous ne savez pas ce que c'est que -de l'être. Il n'y a qu'une personne enrhumée, en ce moment, à Paris, et -cette personne, c'est moi. Je passe ma vie à tousser et à étouffer, et, -si cela dure, vous aurez bientôt à faire mon oraison funèbre. Je pense -fort à Cannes, et ce n'est que sous son soleil que je guérirai. Il faut -auparavant que je vote cette longue et filandreuse adresse que notre -président, si digne de son nom, nous a composée. . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Connaissez-vous Aristophane? Cette nuit, ne pouvant dormir, j'ai pris -un volume que j'ai lu tout entier et qui m'a très-amusé. J'ai une -traduction pas trop bonne à vos ordres. Il y a des choses qui feront -beaucoup de peine À votre pruderie, mais qui vous intéresseront, -surtout maintenant que vous avez appris quelque chose des mœurs -antiques dans Cicéron. Adieu. . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCLXXV - -Cannes, 12 janvier 1864. - - -Chère amie, j'ai été malade presque pour tout de bon en arrivant ici. -J'ai apporté de Paris un rhume abominable, et ce n'est que depuis deux -jours que je commence à redevenir moi-même; je ne sais ce que je serais -devenu si j'étais resté à Paris, avec la neige que vous avez, à ce que -je vois dans les journaux. Ici, nous avons un temps admirable; rarement -des nuages et presque toujours au moins 14 degrés. Quelquefois, le -vent d'est nous apporte une teinte de neige prise sur les Alpes, mais -nous sommes dans une oasis privilégiée. On nous dit que tout est sous -la neige aux environs. À Marseille, à Toulon et même à Hyères, on dit -que la terre en est couverte. Je me représente un Marseillais en temps -de neige. C'est quelque chose comme un chat sur la glace avec des -coquilles de noix aux pattes. Il y a très-longtemps que, même à Cannes, -on n'a vu un hiver si beau et si bénin. - -Je suis charmé qu'Aristophane ait eu l'heur de vous plaire. Vous me -demandez si les dames athéniennes assistaient aux représentations -? Il y a des savants qui disent oui, il y en a qui disent non. Si -vous étiez allée voir Karagueuz lorsque vous étiez en Orient, vous y -auriez trouvé sans doute beaucoup de femmes. En Orient, aujourd'hui et -autrefois, dans l'antiquité, on n'a et on n'avait pas la pruderie que -vous avez à présent; on voyait à chaque instant des hommes en costume -de natation, et il y avait dans tous les carrefours des statues de -divinités qui donnaient aux dames des idées exagérées de la nature -humaine. Comment appelez-vous cette comédie où l'on habille Euripide en -femme ? Comprenez-vous la mise en scène et le rôle du gendarme scythe? -Ce qui est plus extraordinaire que tout, c'est la façon sans gêne dont -Aristophane parle des dieux, précisément le jour de leur fête, car -c'était aux Dionysiaques qu'on a donné _les Grenouilles_, où Bacchus -joue un si singulier rôle. La même chose a eu lieu dans les premiers -temps du christianisme. On jouait la comédie dans les églises. Il y -avait la messe des sots et la messe de l'âne, dont on a le texte à jour -dans un manuscrit très-curieux. Ce sont les méchants qui ont gâté tout -en doutant. Lorsque tout le monde croyait, tout était permis. Outre les -sottises qu'Aristophane jette dans ses pièces comme du gros sel, il y a -des chœurs de la poésie la plus belle. Mon vénéré maître M. Boissonade -disait qu'aucun autre Grec n'avait fait mieux. Je vous recommande, -si vous ne l'avez pas lu encore, _les Nuées._ C'est, à mon avis, la -meilleure pièce qui se soit conservée de lui. Il y a un dialogue du -Juste et de l'injuste, qui est du style le plus élevé. Je crois qu'il y -a quelque chose de vrai dans les reproches qu'il fait à Socrate; même -après l'avoir entendu dans Platon, on est tenté d'excuser la ciguë. -C'est une perte qu'un homme qui prouve à chacun, comme Socrate, qu'on -n'est qu'une bête. - -Je viens de voir que les conspirations recommencent. Je ne doute pas -que ces diables d'Italiens et ces non moins diables de Polonais ne -veuillent mettre le monde en feu; et malheureusement il est si bête, -qu'il se laissera faire. J'ai eu des lettres d'Italie qui me font -craindre qu'au printemps les volontaires et Garibaldi ne tentent -quelque pointe contre la Vénétie. Il ne nous manquerait qu'un accident -de cette espèce pour nous achever de peindre!--Adieu, chère amie; je -tâche de penser le moins possible à l'avenir. Portez-vous bien, pensez -un peu à moi. Avez-vous quelque idée pour le 14 février, jour de la -Sainte-Eulalie? - -Adieu encore. - - - - -CCLXXVI - -Cannes, 17 février 1864. - - -Chère amie, puisque vous avez bien voulu prendre la peine de lire -Aristophane, je vous pardonne vos façons et vos pruderies en le lisant. -Convenez seulement qu'il est très-spirituel, et que l'on serait bien -aise de voir jouer une de ses comédies. Je ne sais quelle est l'opinion -des érudits à présent sur la présence des femmes dans le théâtre. Il -est probable qu'il y a eu des temps de tolérance et d'intolérance dans -le même pays, mais les femmes ne montaient jamais en scène. Leurs rôles -étaient joués par des hommes, ce qui était d'autant plus facile que -tous les acteurs avaient des masques. . . . . . . . . - -Je suis très-souffrant, chère amie, et je me sens m'en aller vers -un monde meilleur par une marche qui n'est pas des plus agréables. -De temps en temps maintenant, les intervalles sont plus rapprochés -qu'ils ne l'étaient autrefois; j'ai des crises, et des spasmes -très-douloureux. Je ne dors presque pas, je n'ai pas d'appétit et je me -sens d'une faiblesse dont je m'indigne. La moindre promenade m'accable. -Que deviendrai-je lorsqu'au lieu d'un ciel magnifique, j'aurai le ciel -de plomb de Paris, la pluie et le brouillard en permanence! Je songe -pourtant à retourner à la fin de ce mois, si j'en ai la force, car je -suis un peu honteux de ne faire aucun de mes métiers officiels. Il faut -s'exécuter enfin, et prendre un parti, quoiqu'il arrive. J'attendrai -pour la Sainte-Eulalie, puisque j'ai déjà attendu assez longtemps. Je -crois que, du côté des broches et des bagues, l'embarras est le même. -Il y a encombrement dans les tiroirs de ma cousine depuis le temps que -je lui souhaite sa fête. J'ai épuisé toutes les variétés de brimborions -possibles. Si vous avez découvert quelque chose de très-extraordinaire -et qui ne soit pas ruineux, vous aurez résolu un grand problème. Il y -en a un autre bien plus intéressant encore, et sur lequel j'aurai à -vous consulter. C'est sur la façon honnête ou non de faire venir des -habits d'Angleterre. Il ne se peut pas que, parmi vos loups marins, -il ne se trouve pas quelqu'un à qui M. Poole pourrait envoyer mes -vêtements. Réfléchissez à cela et vous me rendrez grand service. Adieu, -chère amie. J'ai passé une nuit abominable et je tousse à me rompre -le crâne. J'espère que vous avez échappé à toutes les grippes qu'on -m'annonce. Il semble qu'à Paris tout le monde est atteint et qu'il y a -même des gens assez bêtes pour en mourir. Adieu encore. - - - - -CCLXXVII - -Vendredi, 18 mars 1864. - - -Je suis à vous écrire au Luxembourg, pendant que l'archevêque de Rouen -est à foudroyer l'impiété. J'ai été très-souffreteux; je n'ai jamais -deux bons jours de suite, mais souvent plusieurs mauvais. Je ne sais -pas encore si je serai en état d'aller en Angleterre, comme j'en avais -le projet. Cela dépendra du temps et de mes poumons. - -Je suis tenu maintenant au Luxembourg, mais nous enterrons la -synagogue, j'espère, la semaine prochaine, et alors je serai plus -libre. Si vous n'avez pas vu les nouvelles salles où l'on a mis la -collection des vases et des terres cuites au Louvre, vous feriez bien -d'y aller. Je vous offre mes lumières pour vous y accompagner. Vous y -verrez de très-belles choses et d'autres qui vous intéresseront quoique -fort pénibles pour votre pruderie. Choisissez votre jour et votre heure. - - - - -CCLXXVIII - -Mercredi, 13 avril 1864. - - -Chère amie, j'ai bien regretté votre départ; vous auriez dû me dire -encore une fois adieu. Vous m'auriez trouvé fort dolent. Je souffre -toujours de mes oppressions, malgré l'arsenic et le reste. Depuis que -le froid s'est adouci, je commençais à me porter mieux, mais j'ai -attrapé un rhume qui me met plus bas que jamais. - -Je ne sors guère; cependant, j'ai voulu voir mes maîtres, que j'ai -trouvés en très-bonne santé. Cela m'a procuré l'avantage de voir les -modes nouvelles, que j'ai médiocrement admirées, surtout les basques -des femmes. C'est un signe de vieillesse. Je ne puis digérer les -coiffures. Il n'y a pas une femme qui se coiffe pour la figure qu'elle -a; toutes prennent leur style sur des têtes à perruque. Un de mes amis -que j'ai rencontré là m'a présenté à sa femme, qui est une jeune et -jolie personne; elle avait un pied de rouge, les cils peints, et du -blanc. Cela m'a fait horreur. - -Avez-vous lu le livre d'About[1]? Je l'ai à votre service. Je ne -sais s'il a beaucoup de succès. Il y a beaucoup d'esprit cependant. -Peut-être les cléricaux ont-ils eu assez de bon sens pour ne pas -l'excommunier, ce qui est le plus sûr moyen de faire lire un livre. -C'est comme cela qu'ils ont procuré un succès très-profitable, -pécuniairement parlant, à Renan; on m'a dit qu'il avait gagné cent -sept mille francs à son idylle. J'ai encore à vos ordres trois gros -volumes de Taine sur l'histoire de la littérature anglaise. C'est -très-spirituel et même très-sensé. Le style est un peu recherché, mais -cela se lit avec grand plaisir. Ou bien encore deux volumes de M. -Mézières sur un sujet analogue, les contemporains et les successeurs de -Shakespeare. C'est du Taine réchauffé, ou plutôt refroidi. Quant aux -romans, je n'en lis plus. - -Nous allons nommer demain à l'Académie le Marseillais Autran ou Jules -Janin. Le premier selon toute apparence. Mon candidat sera battu. Je me -promets de ne plus aller à l'Académie que pour toucher mes indemnités, -quatre-vingt-trois francs trente-trois centimes, tous les mois. D'ici -à deux ans, nous allons avoir une mortalité effrayante. J'ai contemplé -hier les figures de mes confrères; sans parler de la mienne, on dirait -des gens qui attendent le fossoyeur. Je ne sais qui l'on prendra pour -les remplacer. Quand revenez-vous? Vous aviez parlé de quinze jours à -*** seulement; mais je suppose que, selon votre habitude, vous ferez -de ces quinze jours un long mois. Je souhaite vous revoir bientôt et -nous promener comme autrefois en admirant la belle nature. Ce serait -l'occasion rare pour moi de faire un peu de poésie. - -Adieu, chère amie; écrivez-moi. Si vous n'avez que la bibliothèque de -la ville à votre disposition, vous ferez bien de lire Lucien, traduit -par Perrot d'Ablancourt ou par tout autre; cela vous amusera et -entretiendra vos goûts helléniques. - -Je suis plongé dans une histoire de Pierre le Grand dont je ferai -part au public. C'était un abominable homme, entouré d'abominables -canailles. Cela m'amuse assez. - -Répondez-moi aussitôt que vous aurez reçu ma lettre. - - -[1] _Le Progrès._ - - - - -CCLXXIX - -Londres, _British Museum_, 21 juillet 1864. - - -Chère amie, vous avez deviné ma retraite. Je suis ici depuis la -dernière fois que nous nous sommes vus, ou, pour parler plus -exactement, depuis le lendemain. Je passe ma vie, de huit heures du -soir jusqu'à minuit, à dîner en ville, et, le matin, à voir des livres -et des statues, ou bien à faire mon grand article sur le fils de Pierre -le Grand, que j'ai envie d'intituler: _Du danger d'être bête_, car la -morale à tirer de mon travail, c'est qu'il faut avoir de l'esprit. Je -pense que vous trouverez çà et là, dans une vingtaine de pages, des -choses qui vous intéresseront, notamment comment Pierre le Grand fut -trompé par sa femme. J'ai traduit avec beaucoup de peine et de soin -les lettres d'amour de sa femme à son amant, lequel fut empalé pour la -peine. Elles sont vraiment mieux qu'on ne l'attendrait du temps et du -pays où elle écrivait; mais l'amour fait de ces merveilles. Le malheur -est qu'elle ne savait pas l'orthographe, ce qui rend très-difficile aux -grammairiens comme moi de deviner ce qu'elle veut dire. - -Voici mes projets: je vais lundi à Chevenings, chez lord Stanhope, où -je dois rester trois jours. Jeudi, je dîne ici avec beaucoup de monde. -Puis, promptement après, je partirai pour Paris. . . - -Ici, on ne parle que du mariage de lady Florence Paget, la beauté de -Londres, il y a deux saisons. Il est impossible de voir une plus jolie -figure sur un corps plus mignon, trop petit et trop mignon pour mon -goût particulier. Elle était célèbre pour ses flirtations. Le neveu -de M. Ellice, M. Chaplin, dont vous m'avez souvent entendu parler, un -grand garçon de vingt-cinq ans et de vingt-cinq mille livres sterling -de rente, est devenu amoureux d'elle. Elle l'a lanterné longtemps, -puis s'est engagée, comme on dit, en a reçu des bijoux et six mille -livres sterling pour payer ses dettes chez sa couturière. Jour pris -pour le mariage. Vendredi dernier, ils sont allés ensemble au parc et -à l'Opéra. Samedi matin, elle est sortie seule, est allée à l'église -Saint-George et s'y est mariée avec lord Hastings, un jeune homme -de son âge, très-laid, ayant deux petits défauts, le jeu et le vin. -Après la cérémonie religieuse, ils sont allés à la campagne procéder à -l'accomplissement des autres cérémonies. À la première station, elle a -écrit au marquis son père: _Dear Pa, as I knew you would never consent -to my marriage with lord Hastings, I was wedded to him to day. I remain -yours_, etc. Elle a aussi écrit à M. Chaplin: _Dear Harry, when you -receive this, I shall be the wife of lord Hastings. Forget your very -truly FLORENCE._--Ce pauvre M. Chaplin, qui a six pieds et les cheveux -jaunes, est au désespoir. - -Adieu, chère amie; répondez-moi vite. - - - - -CCLXXX - -Paris, 1er octobre 1864. - - -Chère amie, je suis encore ici, mais comme l'oiseau sur la -branche. J'ai été retardé par mes épreuves, et vous avez pu voir -qu'elles avaient grand besoin d'être longuement corrigées. Je pars -irrévocablement le 8. Je m'arrêterai pour dormir à Bayonne, et je serai -le 11 à Madrid. Je ne sais pas encore combien de temps j'y resterai. -Je partirai de Madrid pour Cannes, peut-être sans passer par Paris. -L'hiver se fait déjà sentir désagréablement pour ma poitrine, le soir -et le matin. Les jours sont magnifiques, mais les soirées fraîches en -diable. Prenez garde de vous enrhumer dans le pays humide que vous -habitez. Je me plais assez à Paris en cette saison, où il n'y a pas de -devoirs de société, et où l'on peut y vivre en ours. Je vais de temps -en temps aux nouvelles, mais je n'en attrape guère. Le pape a défendu -à Rome les enseignes en français. Il faut qu'elles soient toutes en -italien. Il y a dans le Corso une madame Bernard qui vend des gants -et des jarretières. On l'a obligée de s'appeler dorénavant la signora -Bernardi. Si j'étais le gouvernement, je n'aurais jamais permis cela, -eût-il fallu pendre quelque peintre d'enseignes à la première boutique -qu'on aurait voulu changer. Lorsque notre armée sera partie, vous -verrez ce que ces gens-là feront. . . . . . . . . - -Ici, les loups-cerviers, c'est-à-dire les gens d'argent ont vu de -très-mauvais œil la nomination de M. *** à la Banque; mais on ne sait -pas que, lorsque quelqu'un est bien posé comme propre à rien; on le -comble. C'est la coutume. M. *** est allé à la Banque, son bonnet de -coton dans la poche, comptant y coucher le lendemain de sa nomination. -On lui a dit que tout était prêt pour le recevoir, seulement qu'il -voulût bien accomplir une petite formalité, c'est de justifier de la -propriété decent actions de ladite Banque. M. *** ignorait complètement -ce petit article de la charte de l'établissement qu'il va gouverner. -Grand embêtement, d'autant plus qu'on ne trouve pas cent de ces actions -dans le pas d'un cheval, et qu'il faut, outre l'argent, quelques -semaines au moins pour se les procurer. Vous voyez comment il connaît -son affaire. Il y a encore un grand scandale qui amuse les gens -pervers. Mais je ne vous le raconterai pas, de peur de vous mettre en -colère. - -Adieu, chère amie. - - - - -CCLXXXI - -Madrid, 24 octobre 1864. - - -Chère amie, je suis venu ici par hasard, car je vis à la campagne -et j'y serai jusqu'à samedi. Nous avons un froid et une humidité -abominables, et la nièce de madame de M... y a gagné un érysipèle. La -moitié des gens est malade, et moi très-enrhumé. Vous savez que les -rhumes sont graves pour moi qui ai bien de la peine à respirer déjà -quand je me porte bien. Le mauvais temps est venu depuis une semaine -avec une violence abominable, selon l'ordinaire de ce pays-ci, où les -transitions sont inconnues, de quelque espèce qu'elles soient. Vous -figurez-vous la misère de gens qui vivent sur un plateau élevé, exposé -à tous les vents, n'ayant pour se réchauffer que des _braseros_, meuble -très-primitif avec lequel on a le choix de geler ou de s'asphyxier? -J'ai trouvé ici que la civilisation avait fait de grands progrès qui, -à mes yeux, ne l'ont pas embellie. Les femmes ont adopté vos absurdes -chapeaux et les portent de la façon la plus baroque. Les taureaux -aussi ont beaucoup perdu de leur mérite, et les hommes qui les tuent -sont maintenant des ignorants et des poltrons. Voici la plus belle -histoire qui occupe le respectable public. La femme du ministre de ***, -lady C..., jeune et jolie, lui laid et vieux, a demandé le divorce, -se fondant sur ce que son mari ne lui rendait pas justice. Il y a eu -procès à Londres, et il est convenu galamment qu'il n'était bon à -rien. Il y a cependant des femmes à Madrid qui prétendent savoir que -c'est une calomnie. Quoi qu'il en soit, la dame a été déclarée vierge, -démariée, et presque aussitôt mariée au duc de ***, qui lui faisait -la cour depuis quelque temps à Madrid. Il paraît quelle n'a pas à se -plaindre du nouvel époux comme du premier; mais voici le diable: le duc -de *** est en procès avec une sœur consanguine, la duchesse de ***, -pour certains titres, majorats, etc. Elle vient de découvrir que son -frère, qui est né en France, avait présenté, pour hériter, un extrait -de baptême signé d'un curé, acte qui en France ne fait pas foi en -justice. Il se trouve, de plus, que cet acte est faux et démenti par -l'acte de naissance à l'état civil, constatant que le duc actuel est -né à Paris quelques années auparavant, d'une mère inconnue. Cette mère -est la troisième femme du feu duc de ***, alors mariée à un autre, car, -dans cette famille, les mariages sont toujours assez bizarres. Cela va -faire un joli procès, comme vous voyez, et il se peut très-bien que -l'ex-lady C... se trouve un de ces jours sans duché, sans fortune. -En attendant, elle va arriver à Madrid avec son mari, et sir J. C... -demande son changement. - -J'ai fait quelques démarches pour trouver des mouchoirs de _Nipi_; je -n'ai pas pu en découvrir encore. Il paraît qu'ils ne sont plus guère de -mode. Cependant, on m'en promet pour le commencement du mois. J'espère -qu'on me tiendra parole. Il me semble qu'on est assez tranquille, -politiquement parlant. D'ailleurs, il fait trop froid en ce moment pour -qu'un _pronunciamiento_ soit à craindre. Je pense rester ici jusqu'au -10 ou 12 de novembre, si je ne meurs pas de mon rhume auparavant. - -Où êtes-vous? Que faites-vous? Écrivez-moi vite. - - - - -CCLXXXII - -Cannes, 4 décembre 1864. - - -Chère amie, je suis arrivé ici et je ne trouve pas de lettre de vous, -ce qui me peine beaucoup. - -. . . . . . . . . . . . - -Je passe à un autre chef d'accusation. Vous m'avez donné tout le tracas -possible avec vos mouchoirs. Après bien des démarches inutiles, j'ai -découvert enfin une demi-douzaine de mouchoirs de Nipi, fort laids. -Je les ai pris, bien que tout le monde me dît que, depuis longtemps, -c'était passé de mode; mais j'exécutais ma consigne. J'espère que -vous avez reçu ces six mouchoirs, ou que vous les recevrez sous peu -de jours. Je les ai remis à un de mes amis, qui s'est chargé de les -faire porter chez vous. Vous les aviez demandés brodés; il n'y en avait -pas d'autres à Madrid que les six qui vous ont été envoyés. Les unis -m'ont paru encore plus laids; ils avaient des lisérés rouges comme les -mouchoirs des lycéens. - -J'ai quitté Madrid par un froid de chien, et tout le long de la route -j'ai grelotté. Je n'avais pas fait autre chose pendant tout le temps -de mon séjour. De ce côté de la Bidassoa, l'air s'est adouci comme -par enchantement, et ici j'ai trouvé la température ordinaire de ce -pays. Nous avons un temps magnifique et nul vent. Je pense vous avoir -mandé de Madrid tout ce qu'il y avait de mémorable à ma connaissance, -notamment les aventures de la duchesse de ***, qui ont dû vous -scandaliser. Vous ai-je parlé aussi de cette jeune personne andalouse, -amoureuse d'un jeune homme qui se trouve être le petit-fils du bourreau -de la Havane? Il y avait menace de suicide de la part de la mère, de la -demoiselle et du futur, je veux dire que tous les trois menaçaient de -se tuer si leur volonté ne se faisait pas. Lorsque j'ai quitté Madrid, -il n'y avait encore personne de mort, et le respectable public était -très-prononcé en faveur des amants. - -Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, et dites-moi quels sont -vos projets pour cet hiver. - - - - -CCLXXXIII - -Cannes, 30 décembre 1864. - - -Chère amie, je vous souhaite une bonne année. J'ai écrit à Madrid pour -les malencontreux mouchoirs, et, comme je n'ai pas eu de réponse, -j'en conclus que mon commissionnaire est à Paris, que vous avez les -mouchoirs ou que vous allez les avoir. Je les avais remis à un Espagnol -qui devait quitter Madrid en même temps que moi, et par conséquent -vous les apporter plus tôt. Il ne faut jamais vouloir le mieux. Ce -que je désire, c'est que vous vous contentiez des mouchoirs, qui sont -horriblement laids. - -Que dites-vous de l'encyclique du pape ? Nous avons ici un évêque, -homme d'assez d'esprit et de bon sens, qui se voile la face. En effet, -il est fâcheux d'être dans une armée dont le général vous expose à -une défaite. Je suis sans nouvelles de mon éditeur; je l'ai laissé -imprimant mes _Cosaques d'autrefois_, et je pense que cela doit avoir -paru. Comme vous connaissez l'anecdote, vous voudrez bien, j'espère, -attendre mon retour pour avoir un volume. - -Savez-vous que de tous côtés m'arrivaient des compliments sur la -succession de M. Mocquard? Je n'y croyais nullement; mais, à force -de voir mon nom dans l'_Indépendance belge_, dans le _Times_ et dans -la _Gazette d'Augsbourg_, j'avais fini par être un peu inquiet. De -l'humeur dont vous me connaissez, vous devez penser comme la place me -convenait et comme j'y convenais. Aussi, je respire plus librement -depuis quelques jours. Y a-t-il des romans nouveaux pour Noël? je -dis des romans anglais, car c'est l'époque où ils éclosent! Je n'ai -presque pas de livres ici et j'ai envie d'en faire venir. Quand je suis -pris de mes quintes de toux la nuit et que je ne puis dormir, je suis -malheureux comme les pierres. Figurez-vous que j'ai lu les _Entretiens_ -de Lamartine. Je suis tombé sur une vie d'Aristote, où il dit que la -retraite des Dix mille eut lieu après la mort d'Alexandre. En vérité, -ne vaudrait-il pas mieux vendre des plumes métalliques à la porte des -Tuileries que de dire de pareilles énormités? - -Adieu, chère amie. J'ai trente-cinq lettres à écrire; j'ai voulu -commencer par vous; je vous souhaite toutes les prospérités de ce monde. - - - - -CCLXXXIV - -Cannes, 20 janvier 1865. - - -Chère amie, avez-vous enfin reçu vos exécrables mouchoirs de Nipi? J'ai -appris que la personne qui devait les porter à Paris, ayant été nommée -membre des Cortès, était restée à Madrid et avait remis les mouchoirs -à madame de Montijo, qui n'avait su ce que c'était, car un Espagnol -ne brille pas par la clarté. J'ai écrit à la comtesse de Montijo, -la priant de donner le paquet à notre ambassadeur, pour l'envoyer -chez vous avec le courrier de France. J'espère que vous aurez votre -affaire avant de recevoir ma lettre; mais je ne veux plus prendre la -responsabilité de vos commissions, qui me font faire trop de mauvais -sang et plus de prose quelles ne valent. Ce que vous avez de mieux à -faire, c'est de jeter les mouchoirs au feu. - -J'ai été très-souffrant de mes oppressions la semaine passée. Nous -avons un hiver détestable, non pas froid, mais pluvieux et venteux. -Jamais je n'en avais essuyé de pareil. Depuis une semaine, à peu près, -en dépit de M. Mathieu (de la Drôme), nous avons de beaux jours et de -la chaleur qui me fait le plus grand bien, car mes poumons se portent -bien ou mal, selon le baromètre. Je me complais à lire les lettres -des évêques. Il y a peu de procureurs plus subtils que ces messieurs; -mais le plus fort est M. D..., qui fait dire au pape précisément le -contraire de son encyclique, et il ne serait pas impossible qu'on -l'excommuniât à Rome. Peuvent-ils espérer qu'un miracle leur rende -les Marches, les Légations et le comtat d'Avignon? Le mal, c'est que -le monde est si bête, par le temps qui court, que, pour échapper aux -jésuites, il faudra peut-être se jeter dans les bras des bousingots. - -Je ne sais rien de mes œuvres, et, si vous en aviez appris quelque -chose, je vous serais obligé de m'en dire un mot. J'avais corrigé mes -épreuves au _Journal des Savants_ et chez Michel Lévy; je n'entends -parler ni de l'un ni de l'autre. - -Le nombre d'Anglais devient tous les jour plus effrayant. On a bâti -sur le bord de la mer un hôtel à peu près aussi grand que celui du -Louvre et qui est toujours plein. On ne peut plus se promener sans -rencontrer de jeunes miss en caraco Garibaldi avec des chapeaux à -plumes impossibles, faisant semblant de dessiner. Il y a des parties -de croquet et d'archery, où il vient cent vingt personnes. Je regrette -beaucoup le bon vieux temps où il n'y avait pas une âme. J'ai fait -la connaissance d'un goëland apprivoisé à qui je donne du poisson. -Il l'attrape en l'air toujours la tête la première et en avale qui -sont plus gros que mon cou. Vous rappelez-vous une autruche que vous -avez failli étrangler au Jardin des plantes (dans le temps où vous -l'embellissiez de votre présence) avec un pain de seigle? - -Adieu, chère amie; je pense revenir bientôt à Paris et vous retrouver -avec grand bonheur. Adieu encore. . . . . . . . . - - - - -CCLXXXV - -Cannes, 14 avril 1865. - - -Chère amie, j'attendais pour vous écrire que je fusse guéri, ou du -moins un peu moins souffrant; mais, malgré le beau temps, malgré tous -les soins possibles, je suis toujours de même, c'est à dire fort mal. -Je ne puis m'habituer à cette vie de souffrance, et je ne trouve en -moi ni courage ni résignation. J'attends, pour revenir à Paris, que le -temps devienne un peu plus chaud, et probablement j'y serai le 1er mai. -Ici, depuis plus de quinze jours, nous avons le plus beau ciel du monde -et la mer à l'avenant; ce qui ne m'empêche pas d'étouffer, comme s'il -gelait encore. Que devenez-vous, ce printemps? vous retrouverai-je à -Paris, ou bien allez-vous à *** pourvoir pousser les premières feuilles? - -Voilà votre ami Paradol académicien par la volonté des burgraves, qui, -à cet effet, ont obligé le pauvre duc de Broglie à revenir à Paris -malgré sa goutte et ses quatre-vingts ans. Ce sera une séance curieuse. -Ampère a fait une histoire de César très-mauvaise, et en vers, -par-dessus le marché; vous comprenez bien toutes les allusions que M. -Paradol trouvera à l'occasion de cette œuvre, oubliée aujourd'hui de -tous, excepté des burgraves. Jules Janin est resté à la porte, ainsi -que mon ami Autran, qui, étant Marseillais, pour tout potage, a voulu -se faire clérical et a été abandonné par ses amis religieux. Vous -aurez su peut-être que M. William Brougham, frère de lord Brougham et -son successeur à la pairie, vient d'être pris à peu près la main dans -le sac dans une affaire d'escroquerie assez laide. Cela fait grand -scandale ici, parmi la colonie anglaise. Le vieux lord Brougham, fait -bonne contenance; il est, d'ailleurs, parfaitement étranger à toute -cette vilenie. - -Je lis, pour me faire prendre patience et m'endormir, un livre d'un M. -Charles Lambert, qui démolit le saint roi David et la Bible. Cela me -semble très-ingénieux et assez amusant. Les cléricaux sont parvenus à -faire lire et à rendre populaires des livres sérieux et pédants où, il -y a quinze ans, personne n'aurait voulu mettre le nez. Renan est allé -en Palestine pour faire de nouvelles études de paysage. Peyrat et ce -Charles Lambert font des livres plus érudits et plus sérieux, qui se -vendent comme du pain, à ce que dit mon libraire. - -Adieu, chère amie. . . . . . . . . - - - - -CCLXXXVI - -Paris, 5 juillet 1865. - - -Chère amie, je commençais à craindre que vous n'eussiez été foudroyée -comme madame Arbuthnot, ou que vous n'eussiez été mangée par quelque -ours. Je vous croyais certainement au fin fond du Tyrol, lorsque j'ai -reçu votre lettre de ***. Selon moi, il vaut mieux voyager par les -longs jours qu'en automne; mais, enfin, rien ne vous empêche de voir -Munich en septembre. Vous aurez soin seulement de vous pourvoir de -vêtements très-chauds, parce que le temps change très-brusquement dans -cette grande, vilaine et très-haute plaine de Munich. Rien de plus -facile que ce voyage. Vous pouvez y aller par Strasbourg ou, si vous -voulez, par Bâle. Je crois qu'à présent on va en chemin de fer jusqu'à -Constance. Vous pouvez, en tout cas, y arriver en bateau à vapeur. De -Constance, vous vous embarquerez sur le lac pour Lindau: Lindau est -une fort jolie petite ville; et, de là à Kempten, c'est une suite de -dioramas admirables. Vous pouvez prendre le chemin de fer pour aller -droit à Munich, ou bien vous arrêter en route entre Lindau et Kempten. -De Kempten à Munich, il n'y a qu'une plaine fort laide. Vous irez à -l'hôtel de _Bavière_ et non chez Maullich, où on m'a volé mes bottes. -Un valet de place ou le Guide des étrangers vous fera voir tout ce -qu'il y a de digne d'attention. Les peintures du palais, d'après les -Niebelungen, sont assez intéressantes; mais il faut des permissions -particulières. Tout le reste est ouvert à tout le monde. Vous -regarderez, pour m'en rendre compte, les nouvelles propylées de feu mon -ami Klenze. Vous regarderez, dans le musée des antiques, le fronton du -temple d'Égine et le groupe de marbre dont je vous ai parlé. Les vases -grecs sont très-curieux, les tableaux de la Pinacothèque également. Les -fresques de Cornélius et autres faux originaux vous feront lever les -épaules. Allez boire de la bière dans les jardins publics, où, pour -quelques sous, vous entendrez de bonne musique. Vous ferez bien d'aller -faire des courses dans le Tyrol bavarois, à Tegernsee, etc., si vous -avez le temps. En allant à Salzbourg (ce dont je vous félicite), vous -irez voir, si cela vous convient, la mine de sel de Hallein. Il n'y a -rien à voir à Innsbruck que le paysage et les statues de bronze de la -cathédrale. Dans tous ces pays-là, vous pouvez vous arrêter dans les -plus petits villages, sûre d'y trouver un lit et un dîner tolérable. Je -voudrais partager ce plaisir avec vous. - -Nous avons ici des histoires toutes plus scandaleuses les unes que les -autres. . . . . . . . - -Tout cela est fort édifiant et fait craindre que la fin du monde ne -soit proche. Achetez-vous des bas verts à Salzbourg ou à Innsbruck, si -vous en trouvez qui vous aillent. Les jambes bavaroises sont grosses -comme mon corps. Adieu, chère amie; prenez bien soin de vous et -amusez-vous. N'oubliez pas de me donner de vos nouvelles. . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCLXXXVII - -Londres, _British Museum_, 23 août 1865. - - -Chère amie, votre lettre m'arrive après avoir attendu très-longtemps à -Paris, lorsque vous étiez au fond du Tyrol. Il y a environ six semaines -que je suis ici. J'ai eu quelques jours de la saison, quelques dîners -terribles et deux ou trois des derniers routs. Il m'a semblé que -lord Palmerston vieillissait singulièrement, malgré le succès de ses -élections, et il me paraît plus que douteux qu'il soit en état de faire -la prochaine campagne. À sa retraite, il y aura sans doute une belle -crise. Je viens de passer trois jours chez son successeur probable, -M. Gladstone; ce qui m'a non amusé, mais intéressé, car j'ai toujours -du plaisir à observer les variétés de la nature humaine. Ici, elles -sont si différentes des nôtres, qu'on ne s'explique pas comment, à dix -heures de distance, les bipèdes sans plumes sont si peu semblables -à ceux de Paris. M. Gladstone m'a paru, sous quelques aspects, un -homme de génie, sous d'autres un enfant. Il y a en lui de l'enfant, -de l'homme d'État et du fou. Il y avait chez lui cinq ou six curés -ou _deans_, et, tous les matins, les hôtes du château se régalaient -d'une petite prière en commun. Je n'ai pas assisté à un dimanche; -ce doit être quelque chose de curieux. Ce qui m'a paru préférable à -tout a été une sorte de petit pain mal cuit qu'on tire du four au -moment de déjeuner et qu'on a beaucoup de peine à digérer de toute la -journée. Ajoutez à cela le _civrn_ dur, c'est-à-dire l'ale du pays de -Galles, qui est célèbre. Vous avez su sans doute qu'on ne porte plus -à présent que des cheveux roux. Il paraît que rien n'est plus facile -en ce pays, et je doute qu'on les teigne. Il n'y a plus personne ici -depuis un mois. Pas un seul cheval dans le _Rotten row_; mais j'aime -assez une grande ville dans cet état de mort. J'en profite pour voir -les lions. Hier, je suis allé au Palais de cristal et j'ai passé une -heure à regarder un chimpanzé presque aussi grand qu'un enfant de dix -ans et si semblable par ses actions à un enfant, que je me suis senti -humilié de la parenté incontestable. Entre autres singularités, j'ai -remarqué le _calcul_ de l'animal à mettre en mouvement une balançoire -assez lourde, et à ne sauter dessus que lorsqu'elle avait atteint son -maximum de mouvement. Je ne sais pas si tous les enfants auraient eu -autant le génie de l'observation. J'ai fait ici une grande tartine sur -l'_Histoire de César_, dont je ne suis pas trop mécontent: il y a à -boire et à manger, comme on dit en style académique, et, la semaine -prochaine, je reviens à Paris pour la lire au _Journal des Savants._ -Il ne serait pas impossible que je vous y retrouvasse; je commence -à avoir assez de Londres. Un instant, j'ai eu l'idée de faire une -excursion en Écosse; mais j'y serais tombé au milieu des chasseurs, -race que j'abhorre. Un journal a mis dans les dépêches télégraphiques -que Ponsard était mourant. Depuis, je n'en ai plus entendu parler, et -mes lettres, même académiques, n'en disent rien. J'y prends un grand -intérêt. Peut-être, au reste, n'est-ce là qu'un faux bruit. Adieu, -chère amie; donnez-moi de vos nouvelles à Paris, où je serai bientôt, -et tenez-moi au courant de vos mouvements. Revenez du Tyrol avec des -bas verts, je vous en prie; mais je vous défie de rapporter des jambes -de la taille de celle des montagnardes. - - - - -CCLXXXVIII - -Paris, 12 septembre 1865, au soir. - - -Chère amie, je suis ici depuis quelques jours. J'ai passé par Boulogne, -et, pendant qu'on nous amarrait au quai, il y avait une telle foule, -que je me demandais ce que l'arrivée d'un bateau à vapeur pouvait avoir -de si intéressant. Il faudrait prévenir les Anglaises quelles font une -grande exhibition de jambes et môme mieux en bordant le quai lorsque la -mer est basse. Ma pudeur a souffert. - -Paris est plus vide que jamais cette année. Il me plaît assez pourtant -en cet état. Je me lève et me couche tard, je lis beaucoup et ne sors -guère de ma robe de chambre; j'en ai une japonaise, à ramages sur un -fond jaune-jonquille plus brillant que la lumière électrique. - -J'ai passé mon temps sans trop m'ennuyer en Angleterre. Outre quelques -courses assez agréables, j'ai fait, pour le _Journal des Savants_, cet -article sur la _Vie de Jules César_ dont je vous ai parlé déjà. Comme -c'est la compagnie en corps qui m'avait imposé la tâche, il a fallu -s'exécuter. Vous savez tout le bien que je pense de l'auteur et même de -son livre; mais vous comprenez les difficultés de la chose, pour qui ne -voudrait pas passer pour courtisan, ni dire des choses inconvenantes. -J'espère m'être tiré d'affaire assez bien. J'ai pris pour texte que la -République avait fait son temps et que le peuple romain s'en allait à -tous les diables si César ne l'eût tiré d'affaire. Comme la thèse est -vraie et facile à soutenir, j'ai écrit des variations sur cet air. Je -vous en garderai une épreuve. Les mœurs sont toujours en progrès. Un -fils du prince de C... vient de mourir à Rome. Il avait un frère et -des sœurs pas riches. Lui était ecclésiastique, monsignor, et avait -deux cent mille livres de rente. Il a laissé le tout à un petit abbé -de secrétaire qu'il avait... C'est absolument comme si Nicomède avait -légué son royaume à César. Je gage que vous ne comprenez pas du tout. - -Moi aussi, j'avais envie de faire un voyage en Allemagne et je vous -aurais peut-être surprise à Munich, mais mon voyage a manqué. J'allais -voir mon ami Kaullo, cet aimable juif dont je vous ai parlé plus d'une -fois. Or, il vient lui-même en France et je renonce à l'Allemagne. L'un -de mes amis qui revient de Suisse ne se loue pas du temps qu'il fait; -cela diminue mes regrets. - -Il m'a semblé que Boulogne s'embellit beaucoup, tant dans ses maisons -que dans ses habitants. J'y ai vu des pêcheuses coquettement habillées -et des maisons neuves très-jolies; mais quelles Anglaises et quels -chapeaux _pork pies!_ Hier, je suis allé chez la princesse Murat, qui -est à peu près remise de sa terrible chute. Il ne lui reste plus qu'un -œil un peu cerné de noir et une pommette de joue un peu rouge. Elle a -raconté son accident très-bien. Elle a perdu tout souvenir de sa chute -et de ce qui s'en est suivi pendant trois ou quatre heures. Elle a vu -son cocher, qui était un colonel suisse, lancé en l'air, très haut -au-dessus de sa tête; puis, quatre heures après, elle s'est retrouvée -dans son lit avec la tête grosse comme un potiron. Dans l'intervalle, -elle a marché et parlé, mais elle ne se souvient de rien. J'espère, -et il est probable, que, dans les moments qui précèdent la mort, il y -a aussi perte de conscience. J'ai trouvé la comtesse de Montijo bien -remise de ses deux opérations. Elle se loue extrêmement de Liebreich, -son oculiste, qui paraît être un grand homme. Tâchez de n'en avoir -jamais besoin. - -Adieu, chère amie; je vais passer trois jours à Trouville, au -commencement de la semaine prochaine; puis je resterai ici jusqu'à ce -que l'hiver vienne m'en chasser. Tenez-moi au courant de vos faits et -gestes, et de vos projets. - - - - -CCLXXXIX - -Paris, 13 octobre 1865. - - -Chère amie, j'ai trouvé votre lettre hier, en arrivant de Biarritz, -d'où Leurs Majestés m'ont ramené en assez bon état de conservation. -Cependant, le premier _welcome_ de mon pays natal n'a pas été fort -aimable. J'ai eu cette nuit une crise d'étouffements, des plus longues -que j'eusse essuyées depuis longtemps. C'est, je pense, le changement -d'air, peut être l'effet des secousses des treize ou quatorze heures de -chemin de fer très-secouant. Il me semblait être dans un van. Ce matin, -je suis mieux. Je n'ai encore vu personne, et je ne crois pas qu'il y -ait personne encore à Paris. J'ai trouvé des lettres lamentables de -gens qui ne me parlent que du choléra, etc., qui m'engagent à fuir -Paris. Ici, personne n'y pense, à ce qu'on me dit, et, de fait, je -crois que, sauf quelques ivrognes, il n'y a pas eu de malades sérieux. -Si le choléra eût commencé par Paris, probablement on n'y aurait pas -fait attention. Il a fallu la couardise des Marseillais pour nous en -avertir. Je vous ai fait part de ma théorie au sujet du choléra: on -n'en meurt que lorsqu'on le veut bien, et il est si poli, qu'il ne -vient jamais vous visiter qu'en se faisant précéder par sa carte de -visite, comme font les Chinois. - -J'ai passé le temps le mieux du monde à Biarritz. Nous avons eu la -visite du roi et de la reine de Portugal. Le roi est un étudiant -allemand très-timide. La reine est charmante. Elle ressemble beaucoup -à la princesse Clotilde, mais en beau; c'est une édition corrigée. -Elle a le teint d'un blanc et d'un rose rares, même en Angleterre. Il -est vrai qu'elle a les cheveux rouges, mais du rouge très-foncé à la -mode à présent. Elle est fort avenante et polie. Ils avaient avec eux -un certain nombre de caricatures mâles et femelles, qui semblaient -ramassées exprès dans quelque magasin rococo. Le ministre de Portugal, -mon ami, a pris la reine à part, et lui a appris sur mon fait une -petite tirade que Sa Majesté m'a aussitôt répétée avec beaucoup de -grâce. L'empereur m'a présenté au roi, qui m'a donné la main et m'a -regardé avec deux gros yeux ronds ébahis, qui ont failli me faire -manquer à tous mes devoirs. Un autre personnage, M. de Bismark, m'a plu -davantage. C'est un grand Allemand, très-poli, qui n'est point naïf. -Il a l'air absolument dépourvu de _gemüth_, mais plein d'esprit. Il a -fait ma conquête. Il avait amené une femme qui a les plus grands pieds -d'outre-Rhin et une fille qui marche dans les traces de sa mère. Je ne -vous parle pas de l'infant don Enrique ni du duc de Mecklembourg, je ne -sais quoi. Le parti légitimiste est dans tous ses états depuis la mort -du général Lamoricière. J'ai rencontré aujourd'hui un orléaniste de la -vieille roche, pour le moins aussi désolé. Comme on devient grand homme -à peu de frais, à présent! Veuillez me dire ce que je puis lire des -belles choses faites depuis que j'ai cessé de vivre parmi le peuple le -plus spirituel de l'univers. Je voudrais bien vous voir. Adieu; je vais -me soigner jusqu'à ce que les fêtes de Compiègne me rendent malade. - - - - -CCXC - -Paris, 8 novembre 1865. - - -Chère amie, j'ai tardé à vous écrire parce que j'étais comme l'oiseau -sur la branche, mais pourtant attaché par la patte. En prenant congé -de mon hôtesse de Biarritz, j'aurais voulu aller dans mon hivernage -ordinaire prévenir les premières atteintes du froid; mais on m'a prié -de rester pour la première série de Compiègne, et la demande était -faite avec tant de bonne grâce, qu'il n'y avait pas moyen de refuser. -Puis sont venues les questions cholériques: ira-t-on, n'ira-t-on pas -à Compiègne? Hier seulement, elles ont été résolues. On y va, et je -pars le 14 pour revenir le 20. Maintenant, dites-moi si, entre le 14 et -après le 20, il y a quelque chance de vous voir. - -Je suis revenu de Biarritz en très-bon état de conservation; mais, -au bout de trois jours, j'ai senti toutes les rigueurs du changement -de climat. Le fait est que j'ai été presque toujours très-souffrant, -non pas du choléra, mais de mon mal ordinaire, le non respirer, dont -Dieu vous préserve! Depuis quelques jours, je suis bien mieux. Je -pense que Compiègne me fera beaucoup de mal, mais je prendrai mon vol -pour le Midi et je compte sur le soleil pour passer l'hiver, que les -successeurs de M. Mathieu (de la Drôme) nous annoncent comme très-rude. -Je suppose que vous vous figurez être dans un doux climat aux bords de -la Loire. J'espère, au moins, que vous n'avez ni rhume ni rhumatisme. -Que je voudrais pouvoir en dire autant! - -Vous n'imaginez pas les cancans du mariage de la princesse Anna, ni -la colère et la rage comique du faubourg Saint-Germain. Il n'y a pas -de famille ayant une fille qui ne comptât sur le duc de Mouchy. La -grande question qu'on se fait est celle-ci: «S'ils font des visites, -mettrons-nous des cartes chez eux?» D'un autre côté, il y a en ce -moment une demoiselle à marier avec quelques millions dans la poche et -une cinquantaine d'autres après. C'est une très-jolie personne, un peu -mystérieuse, fille de M. Heine, qui est mort cette année, adoptive, -s'entend, et dont personne au monde ne sait l'origine.Mais, moyennant -les millions, les plus beaux noms de France, d'Allemagne et d'Italie -sont prêts à toutes les platitudes. Ces sortes d'enfants adoptifs sont -très-agréables à la déesse Fortune. Les Grecs aujourd'hui les appellent -ψυχοπαιδια, enfants de l'âme; n'est-ce pas un joli nom? - -Avez-vous lu les _Chansons des rues et des bois_, de Victor Hugo? Je -pense qu'à *** on peut les lire. Pourriez-vous me dire si vous trouvez -qu'il y a une très-grande différence entre ses vers d'autrefois et ceux -d'aujourd'hui? Est-il devenu subitement fou, ou l'a-t-il toujours été? -Quant à moi; je penche pour le dernier. - -Il n'y a plus qu'un homme de génie à présent: c'est M. Ponson du -Terrail. Avez-vous lu quelqu'un de ses feuilletons? Personne ne manie -comme lui le crime et l'assassinat; j'en fais mes délices. Si vous -étiez ici, j'essayerais d'ébranler votre orthodoxie en vous faisant -lire un livre assez curieux sur Moïse, David et saint Paul. Ce ne sont -pas des idylles comme en fait Renan, mais des dissertations un peu -trop lardées de grec et même d'hébreu; mais cela vaut la peine d'être -lu; et, recourant au texte, l'histoire de ce Yankee qui, voulant faire -un roman, a fait une religion, et une religion assez florissante, -n'est qu'un réchauffé. Rien de plus ordinaire que de pêcher une -carpe quand on croit pêcher aux goujons. Mais vous n'aimez pas ces -conversations-là, et vous avez raison; l'on a autre chose à vous dire. -Adieu, chère amie; j'ai bien envie de vous revoir en personne vivante. - - - - -CCXCI - -Cannes, 2 janvier 1866. - - -Chère amie, je ne savais où vous écrire, voilà pourquoi je ne vous -ai pas écrit. Vous menez une vie si vagabonde, qu'on ne sait où vous -prendre. J'ai bien regretté de ne pas vous attraper entre Paris et ***, -qui sont vos deux antres ordinaires, Vous avez pris l'habitude de vous -_subalterniser_, comme disaient les saint-simoniens dans ma jeunesse. -Vous êtes tantôt la victime des veaux marins de ***, tantôt et plus -souvent la victime de cette enfant que vous aimez, en sorte qu'il -n'y a plus moyen de vous avoir comme dans le bon temps d'autrefois, -où l'on était si heureux de se promener en votre compagnie. Vous en -souvenez-vous? - -Je suis venu ici en assez mauvais état de santé, après une semaine -passée à Compiègne en pantalon collant, avec toute la résignation -possible. On a essayé de me retenir avec la pièce de M. de Massa, -mais j'ai résisté héroïquement, et me suis envolé ici, où le soleil a -produit son effet ordinaire. Sur trois jours, j'en ai deux de bons; -le troisième même n'est pas très-mauvais, et c'est un étouffement -doucereux qui n'est pas comparable à la sensation d'étranglement que -me donne un hiver de Paris. Comment se peut-il qu'étant de l'humeur -voyageuse que vous avez, de plus, ayant charge d'âmes, vous ne passiez -pas vos hivers à Pise ou dans un endroit quelconque où se voit le -grand arbitre des santés humaines, monseigneur le soleil? Je crois que -sans lui je serais depuis bien longtemps à quelques pieds sous terre. -Tous mes contemporains s'empressent de me précéder. L'année passée a -été rude pour un petit cercle de camarades. Il y a quelques années, -nous dînions ensemble une fois par mois: je crois être à présent le -seul survivant. C'est là le grave reproche que j'adresse au Grand -Mécanicien. Pourquoi les hommes ne tombent-ils pas tous comme les -feuilles en une saison? Votre père Hyacinthe ne manquera pas là-dessus -de me dire des bêtises: «O homme, qu'est-ce que dix ans, un siècle! -etc.» Qu'est-ce qu'est pour moi l'éternité? Ce qui est important pour -moi, c'est un petit nombre de jours. Pourquoi me les donne-t-on si -amers? - -Il n'y a cette année à Cannes que le quart des étrangers qui y viennent -ordinairement. Histoire d'un Parisien qui y a mangé trois homards et -qui en est mort du choléra. Le pays a été mis aussitôt en suspicion, -et les maires de Nice et de Cannes ont eu la mauvaise idée de faire -démentir dans les journaux l'apparition du choléra, si bien que tout -le monde y a cru. Quelques-uns de mes amis ont été aussi héroïques -que moi, et nous faisons une petite colonie qui se passe assez bien -de la foule. Je crains d'être obligé de retourner à Paris peu après -l'ouverture de la Chambre, pour foudroyer de mon éloquence la loi des -serinettes, dont je suis le rapporteur. J'ai écrit à M. Rouher pour -lui offrir la paix et lui donner les moyens de se soustraire à mon -éloquence. L'acceptera-t-il? S'il avait la témérité de vouloir la -guerre, attendez-vous à me voir à la fin de janvier, et gardez-moi un -bel accueil du jour de l'an. Dans le cas où les choses tourneraient à -la paix, c'est en février que je vous demanderais cela. Adieu, chère -amie; en attendant, je vous envoie tous mes souhaits et tous les plus -tendres. - - - - -CCXCII - -Cannes, 20 février 1866. - - -Chère amie, vous m'accusez de paresse, vous qui en êtes le vrai modèle! -Vous qui vivez à Paris et qui parlez des choses avec les honnêtes gens, -vous devriez me tenir au courant de ce qui se passe et se dit dans -la grande ville; vous n'en contez jamais assez. Est-il vrai que la -crinoline est proscrite à présent, et qu'entre la robe et la peau il -n'y a plus que la chemise? S'il en est ainsi, vous reconnaîtrai-je en -arrivant à Paris? Je me souviens d'un vieillard qui me disait, lorsque -j'étais jeune, qu'en entrant dans un salon où il trouvait des femmes -sans paniers et sans poudre, il croyait voir des femmes de chambre -assemblées en l'absence de leurs maîtresses. Je ne suis plus sûr qu'on -puisse être femme sans crinoline. - -J'ai laissé voter l'adresse sans moi, et elle n'y a pas perdu; mais je -vais être obligé de revenir bientôt à cause des serinettes[1]. Cela -n'est pas fini, et il faudra que je déploie mon éloquence une seconde -fois; cela me contrarie fort. Malgré le plus beau temps du monde, j'ai -trouvé moyen de m'enrhumer, et je suis toujours sérieusement malade -quand je suis enrhumé. Respirant mal habituellement, je ne respire plus -du tout. À cela près, je suis mieux que l'année dernière. Il est vrai -que je ne fais absolument rien, ce qui est un grand point pour se bien -porter. J'avais emporté de l'ouvrage, et je ne l'ai même pas déballé. - -Vous ne me dites rien de la pièce de Ponsard[2]. Il a conservé la -tradition du vers cornélien, un peu emphatique, mais grand, sonore -et honnête. J'imagine que les gens du monde admirent cela comme -ils admirent la science de M. Babinet et les sermons de l'abbé -Lacordaire, achetant chat en poche, du moment qu'on leur a persuadé -que c'était comme il faut. Je crains que des gens en culotte de peau, -avec des oreilles de chien, et parlant en vers, ne me semblent bien -extraordinaires. - -Je viens de lire un petit livre sur les religions de l'Asie, de mon -ami M. de Gobineau, qui m'a fort intéressé. Vous en jugerez à mon -retour, si mieux n'aimez le lire auparavant. Cela est très-curieux et -très-étrange. Il s'ensuit qu'en Perse on n'est plus guère musulman; -qu'il s'y fait des religions nouvelles, et, comme partout, des -réchauffés de superstitions antiques qu'on croyait mortes mille fois -et qui reparaissent tout d'un coup. Vous vous intéresserez beaucoup -à une sorte de prophétesse qu'on a brûlée il y a quelques années, -très-jolie et très-éloquente. Monseigneur l'évêque d'Orléans a -passé par ici l'autre jour et est venu voir M. Cousin, à qui il a -demandé sa voix pour M. de Champagny. Je croyais que mon président -Troplong essayerait de succéder à M. Dupin; mais il a peur, à ce -qu'il paraît, de nos burgraves, qui, en effet, seraient charmés de -lui jouer un mauvais tour. On me parle de Henri Martin et d'Amédée -Thierry, tous gens propres à faire l'éloge de M. Dupin comme moi à -jouer de la contre-basse. Si je suis à Paris, je voterai comme vous me -conseillerez. Je pense être à Paris au commencement du mois prochain. -Ce qui se dit et se fait en ce moment me paraît plus bête de jour en -jour. Nous sommes plus absurdes qu'on ne l'était au moyen âge. - -Adieu, chère amie. - - -[1] Rapport qu'il était chargé de faire sur la propriété musicale au -Sénat. - -[2] _Le Lion amoureux._ - - - - -CCXCIII - -Paris, 9 avril 1866. - - -Chère amie, n'est-ce pas une fatalité, que vous partiez quand j'arrive! -Heureusement que vous reviendrez bientôt. Je suis ici depuis samedi -soir, très-souffrant. Je suis parti ne respirant guère, et la route -m'a rendu encore plus poussif. Hier soir, nous avons eu un terrible -orage qui, j'espère, me remettra un peu. Je frémis à ce que vous dites -de cette humide ville de *** et à l'idée de ces corridors glacés dont -vous faites une si lugubre peinture. Tâchez de vous couvrir de toutes -vos fourrures et de quitter le coin du feu le plus rarement possible -et seulement les jours de soleil. Je suis devenu tellement frileux, ou -plutôt le froid me fait tant de mal, que je ne me figure plus l'enfer -que comme le compartiment des _bolge_ du Dante. Heureusement, me -dit-on, qu'on ne porte plus de crinoline, ce qui met vos jambes et le -reste un peu à l'abri. Hier, je suis sorti pendant une heure, et j'ai -vu une femme sans crinoline, mais avec des jupes si extraordinaires, -que j'en ai été horrifié. Il m'a semblé que c'était un jupon de carton -à falbalas sous une robe relevée. Cela faisait beaucoup de bruit sur -l'asphalte. - -Il est dans vos habitudes de faire le contraire de ce que fait -le commun des mortels, et, comme la campagne va bientôt être -très-agréable, je présume que vous allez revenir à Paris. Ayez donc la -bonté de me prévenir de vos mouvements. - -Je me tâte et me demande si j'irai jeudi à l'Académie, aider ou -plutôt nuire à la façon d'un immortel. Entre M. Henri Martin et M. -Cuvillier-Fleury et M. de Champagny, on ne sait trop que faire. -Cependant, le dernier est un peu trop clérical pour moi, et je lui -en veux, de plus, pour avoir écrit sur l'histoire romaine, en style -de feuilleton. Il paraît que c'est M. Guizot qui règne. Il veut nous -faire avaler tout le _Journal des Débats_: M. Paradol, après MM. de -Sacy et Saint-Marc. Au moins ont-ils de l'esprit, et beaucoup d'esprit. -Avez-vous lu quelque chose de M. Cuvillier-Fleury? Si oui, donnez-m'en -votre avis. Si vous m'offriez une récompense honnête, d'ailleurs, je -voterais pour qui vous l'ordonneriez. - -Les romans anglais commencent à m'ennuyer mortellement, je parle des -modernes. C'était notre grande ressource à Cannes, où M. Murray, -le grand libraire, en envoie des caisses deux fois par semaine. -Connaissez-vous quelque chose qui puisse tenir compagnie à un pauvre -diable qui n'ose mettre le nez dehors après le soleil couché? Adieu, -chère amie; pensez un peu à moi et donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -CCXCIV - -Paris, 24 juin 1866. - - -Que devenez-vous? Il paraît que le choléra est très-fort à Amiens. -Je ne sais ce qu'on nous réserve au Luxembourg, et peut-être le -sénatus-consulte dont on nous menace m'obligera-t-il de rentrer ici -jusqu'au milieu du mois. J'ai acheté, pour me consoler, les vingt-sept -volumes des _Mémoires du XVIIIe siècle_, que je vais faire relier. Y -a-t-il dans tout cela quelque chose qui vous plaise? Votre Klincksieck -n'a rien de ce qu'on lui demande. Je vais aller chez Vieweg, qui aura -peut-être mon affaire. Malheureusement, l'édition des _Mémoires de F. -Auguste_, qui a paru à Leipzig, est entre les mains de M. de Bismark. -J'ai reçu avec surprise le livre que vous m'avez renvoyé. Je craignais -que vous ne le missiez avec ceux que vous m'avez déjà enlevés. Quand -viendrez-vous en choisir un autre? Malgré la chaleur, je suis assez -souffrant. - -Vous me demandiez l'autre jour d'où me venaient mes connaissances dans -le dialecte des bohémiens. J'avais tant de choses à vous dire, que j'ai -oublié de vous répondre. Cela me vient de M. Borrow; son livre est un -des plus curieux que j'aie lus. Ce qu'il raconte des bohémiens est -parfaitement vrai, et ses observations personnelles sont tout à fait -d'accord avec les miennes, excepté sur un seul point. En sa qualité -de _clergyman_, il a fort bien pu se tromper là où, en ma qualité de -Français et de laïque, je pouvais faire des expériences concluantes. Ce -qui est très-singulier, c'est que cet homme, qui a le don des langues -au point de parler le dialecte des Cali, ait assez peu de perspicacité -grammaticale pour ne pas voir, au premier abord, qu'il est resté dans -ce dialecte beaucoup de mots étrangers à l'espagnol. Lui, prétend que -les racines seules des mots sanscrits se sont conservées. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -J'aime bien l'odeur de cette essence, moins cependant depuis que je -sais que cet ami qui vous l'a donnée vous voit si souvent. - - - - -CCXCV - -Palais de Saint-Cloud, 20 août 1866. - - -Chère amie, j'ai reçu votre lettre hier au soir. Merci de vos -compliments[1]. La chose m'a autant étonné que vous. Je me dis, comme -le Cocu imaginaire: - -/$ - . . . . . La jambe en devient-elle - Plus tortue, après tout, ou la taille moins belle? -$/ - -Je vous demande bien pardon de citer des vers d'une pièce que vous -n'aurez pas lue, à cause de son titre. - -Vous prenez un singulier chemin pour aller chez votre ami du pays des -veaux marins; mais, si vous pouvez avoir un peu de soleil, vous aurez -beaucoup de plaisir à voir les bords de la Loire. C'est ce qu'il y a de -plus français en France et ce qui ne se voit nulle part ailleurs. Je -vous recommande surtout le château de Blois, que nous avons restauré -très-bien depuis peu d'années. Inspectez de ma part la nouvelle église -de Tours restaurée. Elle est dans la rue Royale, à droite, en venant de -la gare; j'en ai oublié le nom. Voyez encore à Tours une maison qu'on -appelle improprement la maison du bourreau et qu'on attribue à Tristan -l'Ermite, à cause d'une cordelière sculptée, attribut d'une veuve, que -les ignares prennent pour une corde à pendre. Cela se trouve rue des -Trois-Pucelles, autre nom encore fort pénible. - -Nous avons un temps déplorable. Hier, j'ai fait une longue promenade -en voiture, où nous a surpris un orage épouvantable, qui m'a mouillé -jusqu'aux os et m'a enrhumé. L'eau s'était accumulée sur les coussins, -en sorte que nous étions tous comme dans une baignoire. Je pense être -à Paris vers les derniers jours de ce mois, pour de là repartir pour -Biarritz au commencement de septembre. Ne viendrez-vous pas en quittant -les bords de la Loire? . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -L'empereur est tout à fait remis et a repris son train de vie -ordinaire. Nous passons les journées assez bien, considérant le temps -horrible qu'il fait, sans aucune étiquette. On dîne en redingote, et -chacun fait à peu près ce qu'il veut. - -On m'a envoyé de Russie une énorme histoire de Pierre le Grand, faite -avec quantité de pièces officielles inédites jusqu'à présent. Je lis et -je peins quand on ne se promène pas et qu'on ne mange pas. Il me semble -que tout se dispose à la paix. Il est bien évident que M. de Bismark -est un grand homme et qu'il est trop bien préparé pour qu'on se fâche -contre lui. Nous aurons peut-être des couleuvres à avaler, et nous les -digérerons jusqu'à ce que nous ayons des fusils à aiguille. Reste à -savoir ce que fera le parlement allemand et s'ils ne feront pas assez -de bêtises pour perdre leurs avantages. Quant à l'Italie, il n'en est -pas question. - -Adieu, chère amie. - - -[1] Sur sa nomination de grand-officier de la Légion d'honneur. - - - - -CCXCVI - -Biarritz, 24 septembre. - - -Je souhaite que vous ayez meilleur temps que nous. Nous avons quatre -jours de pluie par semaine; les autres, il fait une chaleur étouffante, -accompagnée d'un sirocco horrible. D'ailleurs, la mer est bien plus -belle ici qu'à Boulogne, et les figues et les ortolans aident à -soutenir le poids de la vie. J'ai fait, l'autre jour, une excursion -amusante dans les montagnes et l'on m'a montré une des plus étranges -grottes qui se puissent voir. On passe sous un grand pont naturel, -d'une seule arche, long comme le pont Royal; on a d'un côté un mur de -rochers et de l'autre un tunnel naturel aussi et très-long; car la -nature, qui est moins forte que les ingénieurs, a imaginé de faire son -pont en long, et le tunnel en est la continuation. Sous le tunnel, et -perpendiculairement au pont, coule un clair ruisseau; les proportions -de tout cela sont gigantesques. Il y fait très-frais et l'on s'y sent -à mille lieues des humains. Je vous en montrerai un croquis fait à -cheval. Ce beau lieu, qui se nomme simplement Sagarramedo, est en -Espagne, et, s'il était aux environs de Paris, on le montrerait pour -cinquante centimes, et on ferait sa fortune. Dans une autre caverne, -à une lieue de là, mais en France, nous avons trouvé une vingtaine -de contrebandiers qui ont chanté des airs basques en chœur avec -accompagnement de galoubet. C'est un petit flageolet aigre, qui a -quelque chose de très-sauvage et de très-agréable. La musique est -pleine de caractère, mais triste à porter le diable en terre, comme -toutes les musiques de montagnards. Quant aux paroles, je n'ai compris -que _Viva emperatriça!_ du dernier couplet. Nous étions menés là par un -homme singulier, qui a gagné une grande fortune dans la contrebande. -Il est le roi de ces montagnes, et tout le monde y est à ses ordres. -Rien n'était beau comme de le voir galoper au milieu des rochers sur -le flanc de notre colonne, qui avait bien de la peine à suivre les -sentiers frayés. Lui, franchissait tous les obstacles, criant à ses -hommes en basque, en français et en espagnol, et ne faisant jamais -un faux pas. L'impératrice l'avait chargé de veiller sur le prince -impérial, qu'il a fait passer, lui et son poney, par les chemins les -plus impossibles que vous puissiez imaginer, ayant autant de soin -de lui que d'un ballot de marchandises prohibées. Nous nous sommes -arrêtés une heure dans sa maison à San, où nous avons été reçus par ses -filles, qui sont des personnes bien élevées, bien mises, et nullement -provinciales, ne différant des Parisiennes que par la prononciation des -_r_, qui, pour les Basques, est toujours _rrrh._ - -Nous attendons la flotte cuirassée; mais la mer est si mauvaise, que, -si elle venait, nous ne pourrions communiquer avec elle. Il n'y a que -peu de monde à Biarritz, quelques toilettes ébouriffantes et peu de -jolis visages. Rien de plus laid que les baigneuses avec leur costume -noir et leur bonnet de toile cirée. On m'a présenté au grand-duc -de Leuchtenberg, qui a fort bon air. J'ai découvert qu'il lisait -Schopenhauer, qu'il tenait pour la philosophie positive, et qu'il était -un peu socialiste. - -Je pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre. N'y serez-vous -pas? Je voudrais bien vous voir avant mon hivernage. J'engraisse d'une -façon scandaleuse, et je respire beaucoup mieux qu'à Paris. - -Adieu, chère amie; j'ai écrit une petite drôlerie qui pourra vous -amuser, si vous daignez l'ouïr. - - - - -CCXCVII - -Paris, 5 novembre 1866. - - -Nous serons donc comme Castor et Pollux, qui ne peuvent apparaître sur -le même horizon! Je suis revenu il y a peu de jours. J'ai fait une -course à la poste de Paris, et je reviens faire ma malle pour partir: -j'en ai grand besoin, car les premières atteintes du froid se font -très-désagréablement sentir, et je commence à tousser et à étouffer. - -Outre le plaisir que j'aurais eu à vous voir, je m'en promettais à -vous lire quelque chose de moi, traduit du russe. Étant à Biarritz, on -disputa, un jour, sur les situations difficiles où on peut se trouver, -comme par exemple Rodrigue entre son papa et Chimène, mademoiselle -Camille entre son frère et son Curiace. La nuit, ayant pris un thé -trop fort, j'écrivis une quinzaine de pages sur une situation de ce -genre. La chose est fort morale au fond, mais il y a des détails qui -pourraient être désapprouvés par monseigneur Dupanloup. Il y a aussi -une pétition de principe nécessaire pour le développement du récit: -deux personnes de sexe différent s'en vont dans une auberge; cela ne -s'est jamais vu, mais cela m'était nécessaire, et, à côté d'eux, il -se passe quelque chose de très-étrange. Ce n'est pas, je pense, ce -que j'ai écrit de plus mal, bien que cela ait été écrit fort à la -hâte. J'ai lu cela à la dame du logis. Il y avait alors à Biarritz la -grande-duchesse Marie, la fille de Nicolas, à laquelle j'avais été -présenté il y a quelques années. Nous avons renouvelé connaissance. -Peu après ma lecture, je reçois la visite d'un homme de la police, -se disant envoyé par la grande-duchesse. «Qu'y a-t-il, pour votre -service?--Je viens, de la part de Son Altesse impériale, vous prier de -venir ce soir chez elle avec votre roman.--Quel roman?--Celui que vous -avez lu l'autre jour à Sa Majesté.» Je répondis que j'avais l'honneur -d'être le bouffon de Sa Majesté, et que je ne pouvais aller travailler -en ville sans sa permission: et je courus tout de suite lui raconter -la chose. Je m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec -la Russie, et je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât, -mais encore qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse, -à qui on avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me -soulager, j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne -encre, et je lui annonçai ma visite. J'allais porter ma lettre à son -hôtel; il faisait beaucoup de vent, et, dans une ruelle écartée, je -rencontre une femme qui menaçait d'être emportée en mer par ses jupons, -où le vent était entré, et qui était dans le plus grand embarras, -aveuglée et étourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui -s'ensuit. Je courus à son secours, j'eus beaucoup de peine à l'aider -efficacement, et alors seulement je reconnus la grande-duchesse. Le -coup de vent lui a épargné quelques petites épigrammes. Elle a été, -d'ailleurs, très-bonne princesse avec moi, m'a donné de très-bon thé et -des cigarettes, car elle fume comme presque toutes les dames russes. -Son fils, le duc de Leuchtenberg, est un très-beau garçon, ayant l'air -d'un étudiant allemand. Il m'a paru, comme je vous l'ai dit, très-bon -diable, aimable, un petit peu républicain et socialiste, nihiliste -par-dessus le marché, comme le _Bazarof_ de Tourguenief; car les -princes ne trouvent pas, dans ce temps-ci, que la République fasse des -progrès assez rapides. - -Adieu, chère amie; répondez-moi ici, mais tout de suite. Je ne vous -tiens pas quitte de ma nouvelle. Que dites-vous du spectacle des -inondations? vous l'avez eu dans toute son étendue. Je vous félicite de -n'avoir pas été noyée. L'un de mes amis est resté deux jours sans trop -manger, avec l'inquiétude de voir sa maison fondre sous lui comme un -morceau de sucre.--Encore adieu. - - - - -CCXCVIII - -Cannes, 3 janvier 1867. - - -Chère amie, j'ai reçu votre lettre avec beaucoup de remords. Il y a -longtemps que je veux vous écrire; mais, d'abord, l'incertitude du lieu -où vous êtes est un grand ennui. Vous êtes toujours par voies et par -chemins, et on ne sait où vous prendre. En second lieu, vous n'avez -pas répondu à une lettre très-longue et d'un très-beau style que je -vous avais adressée. De plus, vous ne savez pas comme le temps passe -dans un pays comme celui-ci, où il ne pleut jamais, et où l'importante -affaire est de se chauffer au soleil ou de peindre des arbres et des -rochers. J'avais apporté des livres pour travailler, mais je n'ai rien -fait encore que lire (en prenant des notes) une histoire de Pierre -le Grand, dont je voudrais un jour faire un article pour le _Journal -des Savants._ Le grand homme était un insigne barbare, qui se grisait -horriblement et commettait une faute de goût pour laquelle je vous ai -trouvée très-sévère lorsque vous étudiiez la littérature grecque. Tout -cela n'empêche pas qu'il ne fût en réalité très-supérieur à son temps. -Je voudrais dire cela un jour aux personnes pleines de préjugés comme -vous. - -Je vous ai dit, quant à l'histoire dont je vous ai parlé, que je vous -en ferais lecture un de ces jours, quand j'aurais le plaisir de vous -revoir. Il n'est nullement question ni à propos de l'imprimer. Comme -il n'y a rien dans cette œuvre qui soit en faveur du pouvoir temporel -du pape, je craindrais qu'on ne la reçût pas avec bienveillance. -N'êtes-vous pas frappée et humiliée de la profonde bêtise de ce -temps-ci? Tout ce qui se dit pour et contre le pouvoir temporel est si -niais et si absurde, que j'en rougis pour mon siècle. . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Une autre chose qui me rend furieux, c'est la façon dont on reçoit -le projet de la réorganisation de l'armée. Tous les jeunes gens bien -nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la patrie à -un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulgaires manières -aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française -si elle vient à perdre son courage militaire!--Je lis le roman de mon -amie madame de Boigne[1]. Il m'afflige. C'est une personne de beaucoup -d'esprit qui expose ses défauts et qui les critique très-amèrement, -mais qui les garde. Elle a passé plus de trente ans sans me dire un mot -de ce roman, et, dans son testament, elle a ordonné qu'on le publiât. -Cela m'a surpris autant que si j'apprenais que vous venez d'imprimer un -traité de géométrie. - -Il faut que je vous dise quelque chose de ma santé, quoique le sujet -ne soit pas agréable. Je suis de plus en plus poussif. Quelquefois, -je me sens fort comme un Turc, je fais de longues promenades, et il -me semble que je suis aussi bien que lorsque nous courions dans nos -bois. Le soleil couché, ma poitrine se gonfle, j'étouffe, et le moindre -mouvement m'est très-pénible. Ce qui est singulier, c'est que je ne -suis pas plus mal, que je suis même mieux dans la position horizontale -que debout ou assis. - -Adieu, chère amie; je vous souhaite santé et prospérité. - - -[1] _Une Passion dans le grand monde._ - - - - -CCXCIX - -Paris, jeudi 4 avril 1867. - - -Chère amie, me voici enfin à Paris, mais plus mort que vif. Je ne vous -ai pas écrit, parce que j'étais trop triste et que je n'avais que des -choses douloureuses à vous dire de moi et de ce monde sublunaire. Vous -me trouverez bien souffrant, mais bien heureux de vous voir. Vendredi -matin, s'il faisait beau, nous pourrions faire ensemble une promenade -au musée du Louvre. Je n'ose guère sortir, tant j'ai peur du froid, et -on me recommande de marcher. Je vous envoie le huitième volume de M. -Guizot, qui vous divertira. Le temps noir et triste me fait grand mal. -J'espère que vous êtes toujours en grande prospérité. On raccommode ma -maison et je suis réduit à vivre dans mon salon, qui est triste comme -une prison. Venez me consoler. Vous emporterez tous les livres que vous -voudrez, et je ne vous demanderai pas de me laisser un gage. - -Adieu. À bientôt, j'espère. - - - - -CCC - -Paris, vendredi 30 avril 1867. - - -Chère amie, je suis bien fâché de vous savoir entourée de malades. -Cela me fait craindre que vous ne pensiez pas à moi, qui le suis plus -que jamais par le temps qu'il fait. Ne viendrez-vous pas me soigner un -de ces jours? Je suis allé cependant à l'Exposition; je n'ai pas été -ébloui. Il est vrai qu'il pleuvait à verse et qu'il m'a été impossible -d'aller voir les bêtises amusantes qui sont, dit-on, dans le jardin. -J'ai vu quelques beaux objets chinois, trop chers pour ma bourse; des -tapis russes, tous déjà vendus. Il faudra qu'un de ces matins vous -me meniez là et me guidiez dans mes acquisitions. Vous me paraissez -très-enchantée de ce bazar: peut-être que votre enthousiasme éveillera -le mien. Le temps pluvieux et sombre me fait beaucoup de mal. Je n'ose -plus sortir et je vis comme un ours. Je meurs d'envie d'aller vous -voir un soir, mais j'ai la conviction que je serais obligé de passer -la nuit sur la première marche de votre escalier. Savez-vous quelque -livre amusant à lire pour mes soirées? En attendant mieux, j'écris, -pour le _Journal des Savants_, un article sur la princesse Sophie, sœur -de Pierre le Grand. Je ne sais si cela vous amusera. Je vous le lirai -prochainement. - - - - -CCCI - -Mercredi, 26 juin 1867. - - -Chère amie, n'eût-il pas mieux valu m'apporter vous-même votre bouquet? -vous m'avez fait grande peine en me l'envoyant. Je suis toujours -très-grippé; mais comment se guérir avec le temps que nous avons! - -Lisez le discours de Sainte-Beuve[1]; il vous amusera. Il est -impossible d'avoir plus d'esprit. Mais, s'il voulait ce qu'il -demandait, il a pris le meilleur moyen de se faire refuser. Je ne sais -ce qu'il advient de son commerce d'épigrammes avec M. Lacaze, mais je -crains que cela ne finisse par de la poudre. Il est impossible de se -représenter l'expression de haine et de mépris profond de sa figure -lorsqu'il lisait, car il a lu, ce qui a nui un peu à l'effet. - -Je vous ai fait mes compliments de condoléance pour la perte de -votre porte-monnaie à l'Exposition. Rendez-moi la pareille, car j'ai -laissé le mien dans une voiture. Je demande partout des billets pour -la cérémonie du 1er juillet. Je ne veux accepter pour vous que les -meilleures places, et n'en puis trouver. - - -[1] À propos des bibliothèques populaires, séance du Sénat du 25 juin -1867. - - - - -CCCII - -Paris, dimanche 30 juin 1867. - - -Chère amie, voici deux billets pour la cérémonie de demain[1]. Ils -méritent un fameux pourboire, car j'ai eu bien de la peine à me les -procurer. Je vous les envoie en hâte. Tâchez de ne pas être malade. Il -fera terriblement chaud! - - -[1] Distribution des récompenses aux exposants. - - - - -CCCIII - -Vendredi, 5 juillet 1867. - - -Chère amie, je suis charmé que vous vous soyez amusée. J'ai eu peur de -la chaleur et du poids de mon harnais. Vous m'avez cherché vainement, -je n'y suis point allé. Venez vite me conter les belles choses que vous -avez vues et me donner votre opinion sur le sultan et les princes, qui -ont eu l'avantage de vous contempler pendant trois heures. Je trouve -que cette fusillade[1] gâte un peu nos affaires, qui allaient bien. -C'est grand dommage. - - -[1] La mort de Maximilien. - - - - -CCCIV - -Paris, 27 juillet 1867. - - -Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours si souffrant, -que je ne vous ai pas répondu tout de suite, espérant vous donner de -meilleures nouvelles de moi; mais, quoi que je fasse et que j'avale, -je suis toujours horriblement grippé. Je ne vous décrirai pas tous -mes maux, mais croyez que j'en suis accablé. J'espère que vous me -plaindrez. Je ne dors ni ne mange. Je vous envie ces deux facultés, que -vous possédez avec bien d'autres. - -Je vous félicite d'avoir revu longuement le sultan. S'est-il montré -plus aimable pour votre sexe qu'il n'a fait à Paris? On me dit qu'on -est très-mécontent de lui à l'Opéra. Le pacha d'Égypte a été plus -bienveillant. Il a fait deux visites à mademoiselle ***, que je n'ose -vous raconter, bien qu'elles fussent curieuses. On l'a réconcilié -(c'est le pacha que je dis) avec son cousin Mustapha, mais on n'a -jamais pu obtenir qu'ils prissent du café ensemble, chacun d'eux -étant persuadé que ce serait trop dangereux, vu les grands progrès -de la chimie. Si vous étiez à Paris, vous auriez vu quelque chose -de très-beau qu'on m'a apporté. C'est une broche en forme d'écusson -fleurdelisé, avec un portrait de Marie-Antoinette en miniature, -fait probablement à Vienne avant son mariage et donné par elle à la -princesse de Lamballe. Derrière, il y avait des cheveux, mais on les a -enlevés. Après avoir fait une assez belle résistance, je me suis laissé -vaincre, et j'ai aussitôt envoyé cela à Sa Majesté, qui fait collection -de tout ce qui a appartenu à Marie-Antoinette. Ce sera certainement -un des plus jolis souvenirs; ajoutez qu'il est, dit-on, des plus -authentiques, et qu'il a été longtemps porté par madame de Lamballe. -Pour moi, j'ai horreur de ces tristes antiquités-là, mais il ne faut -pas discuter des goûts. - -Madame *** est toujours ici faisant grand scandale très-ouvertement. -Je regrette de ne pouvoir vous écrire tout ce qu'elle dit et fait. On -prétend qu'il y a, dans le continent italien, deux autres femmes de -ministres plus échevelées qu'elle. - -. . . . . . . . . . . . - -Je trouve que vous auriez pu être un peu plus polie et m'emprunter mes -épreuves. Il n'y a rien qui soit plus pénible pour un auteur que les -oublis de cette espèce. Le 1er août, il y avait un second article, et -vous aurez à vous mettre en garde contre trois ou quatre autres. Si -vous pouviez me trouver un euphémisme pour expliquer au lecteur en quoi -Mentchikof se rendait agréable à Pierre le Grand, vous me rendriez -service. Lisez encore, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'article de -M. Collin, sur les associations ouvrières (il est de M. Libri), et -une lettre de M. d'Haussonville au prince Napoléon, très-propre à lui -faire perdre le goût de la polémique dans les journaux. Sainte-Beuve -est toujours assez malade. Il a autour de lui une grande quantité de -femmes, comme le sultan Saladin. Vous ne me ferez pas croire que vous -ayez à *** un autre temps que celui que nous avons ici, c'est-à-dire -des rafales de pluie et de vent continuelles. Quand revenez-vous? -J'aurais grand besoin de vous pour me raconter des histoires et me -faire prendre mes maux en patience, chose bien difficile. J'ai lu, -l'autre nuit, quand je ne respirais plus guère, les _Propos de table_ -de Luther. Ce gros homme me plaît avec tous ses préjugés et sa haine -pour le diable. - -Adieu, chère amie. - - - - -CCCV - -Paris, 6 septembre 1867. - - -Chère amie, j'ai reçu votre lettre, qui m'a fait grand plaisir; je -pense que le climat humide que vous habitez a dû s'améliorer beaucoup -par cette grande chaleur. Pour moi, je m'en trouve assez bien et je -respire, non pas tout à fait à pleins poumons, mais mieux que je -n'avais fait depuis assez long temps. Cependant, j'ai eu le courage de -refuser l'offre très-aimable que l'impératrice m'a renouvelée au moment -de partir[1]. Je ne me sens pas assez sûr de moi pour m'exposer à être -malade, et, quoi que je fusse assuré d'être bien soigné, je crois -prudent et discret de ne pas me risquer. Peut-être, si le beau temps -continue, essayerai-je mes forces en allant passer quelques jours à la -campagne chez mon cousin. Il se peut que le changement d'air me soit -bon, et il y a grande apparence que tous les étrangers qui viennent à -Paris gâtent beaucoup notre atmosphère. Je suis allé l'autre jour à -l'Exposition, où j'ai vu les Japonaises, qui m'ont plu beaucoup. Elles -ont une peau couleur de café au lait, d'une teinte très-agréable. -Autant que j'ai pu juger par les plis de leurs robes, elles ont des -jambes minces comme des bâtons de chaise, ce qui est fâcheux. En les -regardant avec les nombreux badauds qui les entouraient, je me figurais -que les Européennes feraient moins bonne contenance en présence d'un -public japonais. Vous représentez-vous, vous, montrée ainsi à Yeddo, -et un épicier du prince Satzouma disant: «Je voudrais bien savoir si -cette bosse qu'a cette dame par derrière sa robe est bien à elle.» À -propos de bosses, on n'en porte plus du tout, et cela prouve qu'on n'en -avait pas; car toutes les femmes se sont trouvées dans le même moment -également à la mode. - -Je suis en train de lire un livre abominable de madame *** contre M. -S..., qu'elle appelle M. T...; c'est tout ce qu'on peut lire de plus -indécent. Avec cela, il y a une sorte de talent. . . . - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai fait, pour _le Moniteur_, un article remarquable par l'aménité -du style, au sujet d'une chronique espagnole très-amusante que je -vous prêterai un de ces jours, pourvu que vous me la rendiez. Vous y -verrez comment on vivait en Espagne et en France au XVe siècle. Adieu; -portez-vous bien. Ne vous enrhumez pas et donnez-moi de vos nouvelles. - - -[1] De l'accompagner dans son voyage en Orient. - - - - -CCCVI - -Paris, 27 septembre 1867. - - -Chère amie, que devenez-vous? Il y a longtemps que je n'ai eu de vos -nouvelles. Je viens de faire un coup d'audace: je suis allé passer -trois jours à la campagne, chez mon cousin, auprès d'Arpajon, et cela -ne m'a pas fait trop de mal, bien que le pays m'ait semblé froid et -humide; mais, à présent, je ne crois pas qu'il y en ait de chauds. Je -suppose qu'à *** vous devez être dans des brouillards continuels. - -Je passe mon temps comme je puis, dans une solitude complète, ayant -quelquefois envie de travailler, mais cela ne me dure pas assez pour -aboutir. En outre, je suis très-mélancolique. Je crois que j'ai quelque -mauvaise affaire aux yeux. J'ai envie et peur d'aller consulter -Liebreich; mais, si je perds la vue, que deviendrai-je? - -Il y a de par le monde un prince Augustin Galitzin qui s'est converti -au catholicisme, et qui n'est pas bien fort en russe. Il a traduit -un roman de Tourguenief qui s'appelle _Fumée_ et qui paraît dans _le -Correspondant_, journal clérical, dont le prince est un des bailleurs -de fonds. Tourguenief m'a chargé de revoir les épreuves. Or, il y a -des choses assez vives dans ce roman, qui font le désespoir du prince -Galitzin; par exemple, une chose inouïe: une princesse russe qui fait -l'amour avec aggravation d'adultère. Il saute les passages qui lui -font trop de peine, et, moi, je les rétablis sur le texte. Il est -quelquefois très-susceptible, comme vous allez voir. La grande dame -se permet de venir voir son amant dans un hôtel, à Bade. Elle entre -dans sa chambre, et le chapitre finit. L'histoire reprend ainsi dans -l'original russe: «Deux heures après, Litvinof était seul sur son -divan.» Le néo-catholique a traduit: «Une heure après, Litvinof était -dans _sa chambre._» Vous voyez bien que c'est beaucoup plus moral, et -que supprimer une heure, c'est diminuer le péché de moitié. Ensuite, -chambre, au lieu de divan, est bien plus vertueux: un divan est propre -à des actions coupables. Moi, inflexible sur ma consigne, j'ai rétabli -les deux heures et le divan; mais les chapitres où cela se trouve -n'ont pas paru dans _le Correspondant_ de ce mois. Je suppose que les -gens respectables qui le dirigent ont exercé une censure absolue. Cela -me divertit assez. Si le roman continue, il y a une très-belle scène -où l'héroïne déchire un point d'Angleterre, qui est bien plus grave -que le divan. Je les attends là.--Adieu, chère amie, donnez-moi de -vos nouvelles. Je suis effrayé de la rapidité avec laquelle l'hiver -s'approche. - - - - -CCCVII - -Paris, lundi soir, 28 octobre 1867. - - -Chère amie, vous parlez de vie végétale. En vérité, c'est celle qu'on -voudrait mener aujourd'hui; mais le siècle est au mouvement. Les -végétaux humains sont aussi malheureux que ceux qui vivent au pied -de l'Etna. De temps en temps, il leur tombe un fleuve de feu, et, -presque toujours, ils sont emportés par les vapeurs sulfureuses. Ne -trouvez-vous pas déplorable que Pie IX et Garibaldi, deux fanatiques, -mettent tout en désarroi par leur obstination? Une chose qui montre -les mœurs de ce temps-ci, c'est que ceux qui blâment l'envoi de nos -troupes à Rome disent, quand on leur parle du traité du 15 septembre: -«Qu'importe un traité? M. de Bismark ne les observe pas.» J'ai envie -de leur prendre leur montre et de leur dire qu'il y a des exemples de -montres volées. Ce qu'il y a de plus affligeant dans tout ceci, c'est -que nous nous engageons de nouveau, pour je ne sais combien de temps, à -garder le pape, qui ne nous en a pas la moindre reconnaissance. . . . . -. . - -. . . . . . . . . . . . - -_Le Correspondant_ s'exécute et imprime la suite du roman de -Tourguenief, sans cependant permettre que l'entrevue de Litvinof et -d'Irène ait duré plus d'une heure. Je crois vous en avoir parlé. Le -lisez-vous? Il est impossible que _le Correspondant_ n'aille pas à ***. -Au reste, je vous donnerai le roman à votre retour. - -Je suis toujours souffreteux, respirant mal, et à la veille de ne plus -respirer du tout. Cette mort si subite de M. Fould m'a fait beaucoup de -peine. Elle a, d'ailleurs, été la plus douce qu'on puisse souhaiter; -mais pourquoi si prompte? Il a écrit dix-huit lettres le matin même de -sa mort, et, deux heures avant de se coucher, il semblait parfaitement -bien portant. Il n'avait pas fait le moindre mouvement dans son lit, -et on ne voyait pas la plus petite contraction dans ses traits; c'est -exactement la même mort que celle de M. Ellice; c'est ce que les -Anglais appellent _visitation of God._ - -Je pense me mettre en route dans les premiers jours de novembre. On me -presse de partir pour échapper aux rhumes dont il est si difficile de -se préserver ici. Je suis à terminer une tartine pour _le Moniteur_, -sur un bouquin grec, et je me mettrai en route dès que j'aurai fini. -Adieu, chère amie; j'espère que vous reviendrez avant mon départ. -Quittez tous ces vilains brouillards, prenez soin de vous. Adieu -encore. . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCCVIII - -Paris, 8 novembre 1867. - - -Chère amie, je vous écris un mot à la hâte, au milieu des courses que -je suis obligé de faire. Je pars demain pour Cannes, fort souffreteux; -mais on m'y promet du soleil et de la chaleur. Ici, nous avons du froid -et presque de la gelée. Je ne sors plus le soir, et ne mets le nez -dehors que lorsque l'air est un peu réchauffé. Je ne sais pas combien -de temps je pourrai rester là-bas; cela dépend un peu du pape, de -Garibaldi et de M. de Bismark. Je suis, comme tout le monde, un peu -dans la main de ces messieurs. Je ne connais rien de plus honteux que -cette affaire de Garibaldi; si jamais homme fut dans l'obligation de -se faire tuer, c'était lui, assurément. Ce qu'il y a de plus fâcheux, -c'est que le pape est bien convaincu qu'il ne nous a aucune obligation, -et que c'est le ciel qui a tout fait pour ses beaux yeux. Adieu, chère -amie. . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCCIX - -Cannes, 16 décembre 1867. - - -Chère amie, j'étais en peine de vous quand votre lettre est venue me -rassurer. Vous devinez que tous ces changements de temps par lesquels -nous avons passé ne m'ont fait aucun bien. Nous avons même eu de la -neige pendant vingt-quatre heures, au grand étonnement des gamins et -des chiens du pays. Cela ne s'était pas vu depuis vingt ans. Rien de -plus amusant que les figures étonnées qui contemplaient le phénomène -qu'ils n'avaient jamais vu que de loin sur les Alpes. On s'attendait à -la destruction des fleurs, des orangers et même des oliviers; mais tout -a résisté à merveille, il n'y a que les mouches qui en soient mortes. - -Le beau temps est revenu depuis quelques jours, et je commence à -respirer un peu moins mal. Je suis toujours à la merci du premier -changement de temps, let il n'y a pas de baromètre que je ne surpasse -par la sûreté de mes prédictions. Je suis fort effrayé de la politique; -je trouve dans le ton général des journaux et des orateurs quelque -chose qui me rappelle 1848. Ce sont des colères étranges sans causes -apparentes. Tous les nerfs sont tendus. M. Thiers, après avoir passé -toute sa vie dans les luttes politiques, est pris d'un tremblement -nerveux parce qu'un avocat marseillais dit des platitudes qui ne -méritaient qu'un sourire. Le plus fâcheux, c'est ce M. Rouher, qui veut -_outherod Herod_[1], et qui prononce le mot le plus antipolitique dont -tout ministre devrait s'abstenir. Je suis mécontent de tout le monde, -à commencer par Garibaldi, qui ne fait pas son métier. S'en aller à -Caprera, après avoir fait tuer quelques centaines de niais, me paraît -le comble de la honte pour l'espèce révolutionnaire et les _noblemen_ -anglais qui ont pris cet animal pour quelque chose d'autre qu'un pantin. - -Que vous dirai-je de la politique de M. Ollivier et _tutti quanti?_ Ils -ont beau tourner leurs phrases fort élégamment et affirmer qu'ils sont -profondément convaincus, ils me semblent des acteurs de second ordre -qui imitent les premiers rôles de façon à ne tromper personne. Nous -nous rapetissons tous les jours. Il n'y a que M. de Bismark qui soit un -vrai grand homme. - -À propos, serait-il vrai qu'il eût dépensé ses fonds secrets? Je tiens -l'achat des journaux pour très-probable. Mais, comme M. de Bismark -n'enverra pas ses quittances à M. de Rerveguen, je pense que ces -messieurs s'en tireront à leur honneur. - -Je ne vois de lisible que l'_Histoire de Pierre le Grand_ par M. -Oustisalef. Je viens d'envoyer au _Journal des Savants_ un grand -article, plein de détails de torture, etc. Il s'agit de la destruction -des strélitz.--Adieu. . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - -[1] Expression anglaise: «surpasser Hérode en cruauté», c'est-à-dire -«lutter de folie avec ses adversaires». - - - - -CCCX - -Cannes, 5 janvier 1868. - - -Chère amie, pardon de vous répondre si tard. J'ai été et je suis encore -très-souffrant. Le froid, qui a pénétré jusqu'ici, me fait beaucoup -de mal. On dit qu'à Paris, c'est bien autre chose et que vous n'avez -rien à envier à la Sibérie. Je suis quelquefois une bonne partie de la -journée sans pouvoir respirer. Ce n'est pas une douleur aiguë, c'est un -malaise des plus impatientants et qui agit le plus fort sur les nerfs. -Vous me connaissez assez pour comprendre comment cela m'arrange. J'ai, -en outre, de grandes inquiétudes pour mon pauvre ami Panizzi, qui est à -Londres fort malade. Les dernières nouvelles étaient un peu meilleures, -mais très-peu rassurantes encore. Il avait le découragement, qui est -toujours un très-mauvais symptôme chez les malades. - -Au milieu de toutes mes misères, je tue le temps comme je peux. -J'envoie aujourd'hui au _Journal des Savants_ la fin de la première -partie de _Pierre le Grand_; car il y a des premières et des secondes -parties comme dans les romans de Ponson du Terrail, et au _Moniteur_ -une grande tartine sur Pouchkine. Vous verrez tout cela en temps -et lieu. Je lis un livre trop long et mal fait, mais dont l'auteur -paraît honnête et dit ce qu'il a vu et entendu. Il faut passer ses -réflexions, car il est un peu niais. C'est _Dixon's New America._ Il -a vu les Mormons et, ce qui est encore plus curieux, la République de -Mount-Lebanon; cela et le fénianisme donne une idée de l'Amérique. -Décidément, le mot de Talleyrand la définit exactement. Adieu, chère -amie; je vous souhaite santé et prospérité. - - - - -CCCXI - -Cannes, 10 février 1868. - - -Chère amie, je suis fâché d'apprendre la mort de M. D...; je l'avais -vu à ***, il y a je ne sais combien d'années. Il vous aimait beaucoup, -et, bien qu'on doive s'attendre à perdre à chaque instant des amis de -quatre-vingts ans, leur mort vient toujours comme un coup de foudre. -Voilà une des grandes misères de ceux qui vivent longtemps, c'est de -perdre tous les jours des amis et de se sentir un peu plus seuls. . . . -. - -Pour moi, je croîs en mélancolie et en humeur noire. Je n'ai pas encore -pu m'accoutumer à souffrir et je m'en irrite, ce qui me donne deux maux -au lieu d'un. Je pense rester ici au moins jusqu'à la fin du mois, en -sorte que j'ai quelque espoir de vous retrouver à Paris. Je suis charmé -que ma tartine sur Pouchkine ne vous ait pas trop ennuyée. Ce qu'il y -a de beau, c'est que je l'ai écrite sans avoir les œuvres de Pouchkine -avec moi. Ce que j'ai cité, ce sont des vers que j'avais appris par -cœur dans le temps de ma grande ferveur russe. Il y a ici beaucoup de -Russes, et j'avais chargé un de mes amis de m'emprunter le volume des -poésies détachées, s'il y en avait dans la colonie moscovite. Il s'est -adressé à une très-jolie femme qui, au lieu de vers, m'a envoyé un gros -morceau de poisson du Volga, et deux oiseaux du même pays, tout cela -cuit à quelques mètres du pôle. C'était assez bon. Le poisson devait -être un gaillard de cinq à six pieds à en juger par la tranche qu'on -m'a envoyée. Cette dame, qui s'appelle madame Voronine, a une tête -charmante. Son mari a l'air d'un vrai Kalmouk. Il avait commencé par se -faire refuser la main de la dame. Il s'est tiré un coup de pistolet et -s'est manqué, et, pour sa peine, on l'a épousé. - -Quant aux Anglais et aux Anglaises, jamais il n'y en a eu un si grand -nombre avec des cheveux et des toilettes impossibles, des bas rouges et -des paletots doublés de peaux de grèbe et des parasols. Depuis quinze -jours, les parasols sont plus utiles que les fourrures, car le temps -est magnifique et le soleil chaud comme en juin. Entre autres Anglais -extraordinaires, il y a le duc de Buccleugh, qui a une corne au milieu -du front. Son fils annonce une disposition à l'imiter. Ne croyez pas -que je parle métaphoriquement. C'est une corne qui leur pousse au crâne -et qui finira, je crois, par leur jouer un mauvais tour. - -Je vous ai dit que j'avais _Fumée_, relié en volume à votre intention. -Je pourrais vous l'envoyer si vous vouliez. Mais je crois me rappeler -que vous m'avez pris les numéros du _Correspondant_ où cela se trouve. -C'est une des meilleures choses que M. Tourguenief ait encore faites. - -La discussion sur la presse me dégoûte. Tout le monde ment trop, et -pas une idée ne surgit qui n'ait été déjà dite vingt fois en meilleurs -termes. Il me semble que le niveau de l'intelligence baisse fort, comme -celui de l'honnêteté. C'est bien triste au fond. J'ai vu hier un de mes -amis revenant de Mentana. Il m'a dit que les garibaldiens s'étaient -bien battus; que c'était un mélange singulier d'abominable canaille -et de fleur d'aristocratie. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne -m'oubliez pas. - - - - -CCCXII - -Montpellier, 20 avril 1868. - - -Chère amie, j'ai été si souffrant avant de venir ici, que j'avais perdu -tout courage; il m'était impossible de penser, à plus forte raison -d'écrire. Le hasard m'a fait savoir qu'il y avait à Montpellier un -médecin qui traitait l'asthme par un procédé nouveau, et j'ai voulu -essayer. Depuis cinq jours que je suis en traitement, il me semble -que mon état s'est amélioré, et le médecin me donne assez bon espoir. -On me met tous les matins dans un grand cylindre de fer, qui, je dois -l'avouer, a l'air de ces monuments élevés par M. de Rambuteau. Il y -a un bon fauteuil et des trous avec des glaces qui donnent assez de -jour pour lire. On ferme une porte en fer et on refoule de l'air dans -le cylindre avec une machine à vapeur. Au bout de quelques secondes, -on sent comme des aiguilles qui vous entrent dans les oreilles. Peu -à peu, on s'y habitue. Ce qui est plus important, c'est qu'on y -respire merveilleusement. Je m'endors au bout d'une demi-heure, malgré -la précaution que j'ai d'apporter la _Revue des Deux Mondes._ J'ai -déjà pris quatre de ces bains d'air comprimé et je me trouve assez -sensiblement mieux. Le médecin qui me gouverne, et qui n'a nullement -l'encolure d'un charlatan, dit que mon cas n'est pas des pires et -me promet de me guérir avec une quinzaine de bains. J'espère que je -vous trouverai bientôt à Paris. Je regrette de ne pas assister à la -discussion qui va avoir lieu au sujet des thèses de médecine. Avez-vous -lu la lettre de l'abbé Dupanloup? L'âme de Torquemada est entrée dans -son corps. Il nous brûlera tous si nous n'y prenons garde. Je crains -que le Sénat ne dise et ne fasse à cette occasion tout ce qu'il y a -de plus propre à le rendre ridicule et odieux. Vous ne sauriez croire -combien tous ces vieux généraux qui ont traversé tant d'aventures ont -peur du diable, à présent. Je ne sais pas si Sainte-Beuve est en état -de parler comme mon journal l'annonce; j'en doute, et, d'ailleurs, je -ne sais trop s'il prendrait la chose par le bon côté, j'entends de -manière à détourner la bombe. Son affaire à lui est de dire sa râtelée -sans se soucier des résultats, comme il a déjà fait à l'occasion du -livre de Renan. Tout cela m'agace et me tourmente. Nous avons ici -un temps admirable dont les natifs se plaignent fort, car il y a un -an qu'il n'a plu. Cela n'empêche pas les feuilles de pousser et la -campagne est magnifique. Malheureusement, mes bains me tiennent toute -la matinée et je ne puis guère me promener. Il y a ici la foire sous -mes fenêtres. On montre en face de moi une géante en robe de satin qui -se relève pour faire voir les jambes. Le diamètre est à peu près celui -de votre taille. - -Je vous apporterai la traduction de _Fumée._ J'ai commencé un article -sur Tourguenief, mais je ne sais si j'aurai la force de le terminer -ici. Il n'y a rien de plus difficile que de travailler sur une table -d'hôtel. Adieu, chère amie. - - - - -CCCXIII - -Paris, 16 juin 1868. - -. . . . . . . . . . . . - -Je suppose que vous avez à peu près le même temps que nous, -c'est-à-dire très-beau, et que vous n'avez pas à souffrir de l'excès -d'humidité, qui est le mauvais côté de P... Ici, le commencement -d'été est ravissant. Je suis allé avant-hier au bois de Boulogne, -où j'ai vu les toilettes les plus mirobolantes. J'ai rencontré une -fort belle personne, mise d'une façon très-extraordinaire et avec les -cheveux d'une belle couleur aurore. J'aurais juré que c'était quelque -demoiselle de la rue de Breda. J'ai fini par reconnaître en elle la -femme d'un général, qui avait autrefois les cheveux châtain foncé. Les -mœurs font des progrès singuliers. Un monsieur fort bien dans le monde -vivait maritalement avec la femme d'un autre monsieur. Rentrant chez -lui, il la trouve avec un troisième monsieur; sur quoi, il va trouver -le mari et lui dit: «Je sais que vous désirez avoir des preuves de -criminelle conversation pour obtenir une séparation de corps d'avec -votre femme. Je vous apporte ces preuves.» Il lui remet un paquet -de lettres, et ils se séparent en se donnant des marques d'estime -réciproque. Il ne paraît pas qu'on l'ait mis à la porte de son club ni -d'aucun salon où il allait. - -M. Tourguenief vient de m'envoyer une nouvelle très-courte, mais -très-jolie, qui s'appelle _le Brigadier._ On la traduit en ce moment, -et, si on m'envoie des épreuves, je vous en ferai part. Les romans -anglais deviennent si horriblement ennuyeux, que je n'y puis mordre. -Il me semble qu'il n'y a plus ici que M. Ponson du Terrail, mais les -feuilletons sont trop courts. - -Je crois que j'irai à Londres à la fin du mois; j'espère vous voir à -Hastings et à Paris vers la fin de juillet. Adieu, chère amie. - - - - -CCCXIV - -Château de Fontainebleau, 4 août 1868. - - -Chère amie, je suis ici depuis une quinzaine de jours en assez bon -état, trouvant que l'oisiveté la plus complète est très-bonne pour -le corps et l'âme. Notre dernière promenade m'a laissé un très-doux -souvenir. Et à vous? Ici, je me promène un peu, je ne lis guère, et je -respire assez bien. Le ciel et les arbres me font plaisir à voir. Il -n'y a personne au château, c'est-à-dire une trentaine de personnes au -plus, dont les seuls étrangers au service, avec moi, sont des cousins -et cousines de l'impératrice, aimables, et que j'ai connus à Madrid. -J'avais gardé pour vous un exemplaire de _Fumée_, deuxième édition. -À mon retour à Paris, dans une semaine, je pense, je le mettrai chez -vous, ou je vous l'enverrai, si vous l'aimez mieux. J'avais apporté ici -de quoi travailler; mais, comme on n'est jamais sur d'avoir une heure -à soi, je ne fais rien du tout. J'ai fait une copie d'un portrait de -Diane de Poitiers, d'après le Primatice; elle est représentée en Diane -habillée d'un carquois, et il est évident qu'elle a posé, et que, des -pieds jusqu'à la tête, tout est portrait. Même, si j'ose le dire, il -résulte de l'examen de ses jambes qu'elle attachait ses jarretières -au-dessous du genou, selon la mode du temps, qui a été abandonnée (à ce -que j'ai entendu dire). Je vous montrerai cela, car ce portrait a une -importance historique. Adieu, voici l'heure du déjeuner. Je vous envie -les petits poissons que vous mangez peut-être en ce moment. Veuillez me -dire ce que c'est que ce rocher élevé à Boulogne, près de l'endroit où -l'on débarque. Cela m'a paru une monstruosité. - - - - -CCCXV - -Paris, 2 septembre 1868. - - -. . . . . . . . . . . . - -Pendant que j'étais à Fontainebleau, il m'est arrivé un accident -étrange. J'ai eu l'idée d'écrire une nouvelle pour mon hôtesse, que -je voulais payer en monnaie de singe. Je n'ai pas eu le temps de la -terminer; mais, ici, j'y ai mis le mot _fin_, auquel je crains qu'on -ne trouve des longueurs. Mais le plus étrange, c'est que j'avais à -peine fini, que j'ai commencé une autre nouvelle; la recrudescence de -cette maladie de jeunesse m'alarme, et ressemble beaucoup à une seconde -enfance. Bien entendu, rien de cela n'est pour le public. Lorsque -j'étais dans ce château, on lisait des romans modernes prodigieux, dont -les auteurs m'étaient parfaitement inconnus. C'est pour imiter ces -messieurs que cette dernière nouvelle est faite. La scène se passe en -Lithuanie, pays qui vous est fort connu. On y parle le sanscrit presque -pur. Une grande dame du pays, étant à la chasse, a eu le malheur d'être -prise et emportée par un ours dépourvu de sensibilité, de quoi elle -est restée folle; ce qui ne l'a pas empêchée de donner le jour à un -garçon bien constitué qui grandit et devient charmant; seulement, il a -des humeurs noires et des bizarreries inexplicables. On le marie, et, -la première nuit de ses noces, il mange sa femme toute crue. Vous qui -connaissez les ficelles, puisque je vous les dévoile, vous devinez tout -de suite le pourquoi. C'est que ce monsieur est le fils illégitime de -cet ours mal élevé. _Che invenzione prelibata!_[1] Veuillez m'en donner -votre avis, je vous en prie. - -Je ne vais pas trop bien, et on me conseille d'aller reprendre des -bains d'air comprimé à Montpellier. Il est probable que vous ne me -retrouverez pas à Paris, si vous n'y rentrez pas avant le 1er octobre. -Je vous laisserai le roman de _Fumée_, que j'ai pour vous depuis des -siècles. Je ne sais ce que devient l'auteur, qui était dernièrement -à Moscou avec la goutte et un roman historique en train. Je regrette -beaucoup de n'avoir pas visité l'aquarium dont vous me parlez quand -j'ai passé par Boulogne. Il n'y a rien qui m'amuse plus que les -poissons et les fleurs de mer. J'ai dîné hier chez Sainte-Beuve, -qui m'a fort intéressé. Bien qu'il souffre beaucoup, il a un esprit -charmant. C'est assurément un des plus agréables causeurs que j'aie -entendus. Il est très-alarmé des progrès que font les cléricaux et -prend la chose à cœur. Je crois que le danger n'est pas de ce côté-là. -. . . - -. . . . . . . . . . . . - -Adieu, chère amie; écrivez-moi et ne lâchez pas tant vos lettres, de -façon à ne mettre que trois mots à la ligne. Dites-moi très-candidement -votre avis sur l'invention de l'ours. - - -[1] C'est la nouvelle qui a paru, depuis, sous le titre de _Lokis._ - - - - -CCCXVI - -Paris, mardi 29 septembre 1868. - - -Chère amie, l'important, c'est que cette lecture ne vous ait pas -fatiguée. Est-il possible que vous n'ayez pas deviné tout de suite -combien cet ours était mal léché? Pendant que je lisais, je voyais bien -sur votre visage que vous n'admettiez pas ma donnée. Il me faut donc -subir la vôtre. Croyez-vous que le lecteur, moins timoré que vous, -acceptera ce conte de bonne femme, _du regard?_ Ainsi, c'est un simple -regard de l'ours qui a rendu folle cette pauvre femme et qui a valu à -monsieur son fils ses instincts sanguinaires. Il sera fait selon votre -volonté. Je me suis toujours bien trouvé de vos conseils; mais, cette -fois, vous abusez de la permission. - -Je pars pour Montpellier samedi prochain. J'espère vous dire adieu deux -ou trois fois auparavant. - - - - -CCCXVII - -Cannes, 16 novembre 1868. - - -Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Les bains d'air -comprimé, qui m'avaient fait tant de bien le printemps passé, n'ont pu -me guérir d'une bronchite qui a succédé à mon asthme et qui le vaut -bien. Je suis depuis six semaines toussant et étouffant, sans que -les différentes drogues que je prends avec beaucoup de docilité et -de résignation me fassent assez d'effet pour que je puisse reprendre -ma vie habituelle. Je ne sors plus que lorsqu'il fait très-chaud. Je -dors très-mal, et je passe mon temps à entretenir les _blue devils..._ -C'est surtout la nuit que je souffre et me tourmente le plus. Si je -suis aussi patraque avant l'hiver, que deviendrai-je lorsqu'il fera -réellement froid? Voilà ce qui me préoccupe très-désagréablement. -Depuis trois ou quatre, jours, cependant, je suis un peu moins mal. - -J'ai fait, au milieu de mes insomnies, une copie soignée du _Trouveur -de miel_[1], avec les changements que vous m'avez conseillés et qui me -paraissent l'avoir amélioré. Il demeure douteux que l'ours ait poussé -ses attentats jusqu'au point de troubler une généalogie illustre. -Cependant, les personnes intelligentes comme vous comprendront qu'il -est arrivé un accident très-grave. J'ai envoyé cette nouvelle édition à -M. Tourguenief pour la révision de la couleur locale, dont je suis un -peu en peine. Le diable, c'est que ni lui ni moi n'avons pu trouver un -Lithuanien qui sût sa langue et connût son pays. J'avais quelque envie -d'envoyer cela à l'impératrice pour sa fête; mais j'ai résisté à la -tentation, et j'ai bien fait. Dieu sait ce que l'ours serait devenu, au -milieu du monde qui est à Compiègne.--Nous avons eu un temps médiocre: -ni froid ni vent, mais pas beaucoup de jours réellement beaux. Je -suis ici depuis quinze jours. Le reste du temps, je l'ai passé à -Montpellier, où je me suis horriblement ennuyé. . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Voilà le pauvre Rossini mort. On prétendait qu'il avait beaucoup -travaillé, bien qu'il ne voulût rien publier; cela m'a toujours paru -très-improbable. La considération de l'argent, qui avait une grande -importance sur lui, aurait suffi pour qu'il publiât, s'il avait -réellement composé quelque chose. C'était un des hommes les plus -spirituels que j'aie vus, et on n'a rien entendu de plus merveilleux -que l'air du _Barbier de Séville_ chanté par lui. Aucun acteur ne lui -était comparable. L'année paraît être mauvaise pour les grands hommes. -On dit que Lamartine et Berryer sont très-gravement malades. Adieu, -chère amie; donnez-moi de vos nouvelles et quittez au plus vite le pays -humide que vous habitez. En province, on n'a pas de maison chaude. - -Si vous connaissez quelque livre amusant, faites-m'en part, je vous -prie. - - -[1] _Lokis._ - - - - -CCCXVIII - -Cannes, 2 janvier 1869. - - -Chère amie, vous n'avez donc pas reçu une lettre que je vous ai -adressée le mois passé à P... Je crains qu'elle n'ait été perdue. Je ne -prétends pas cependant me justifier tout à fait. Si vous saviez quelle -vilaine et monotone vie je mène, vous comprendriez que c'est bien assez -de la supporter sans en rendre compte. Le fait est que je vais mal. Pas -le moindre progrès! au contraire, on n'a pas même réussi à pallier les -spasmes douloureux que j'éprouve de temps en temps. Nous avons un ciel -et une mer magnifiques, et leurs influences, qui autrefois me rendaient -la santé, sont nulles maintenant. Que faut-il faire? je n'en sais rien, -mais souvent j'ai grand désir que cela finisse. Votre voyage me paraît -très-agréable; mais je n'approuve pas votre retour par le Tyrol dans la -saison que vous me dites. Vous aurez beaucoup de neige. Vous perdrez la -peau de vos joues, et vous ne verrez rien de bien beau. N'importe par -quel autre chemin, vous auriez mieux. Innspruck, ou plutôt Innsbruck, -est une petite ville très-pittoresque; mais, pour qui a vu la Suisse, -cela ne vaut pas la peine de se déranger, non plus que les statues de -bronze de la cathédrale. Je ne vois sur votre route que Trente qui -offre de l'intérêt. - -Pourquoi n'iriez-vous pas en Sicile voir l'Etna, qui, dit-on, fait des -siennes? Vous n'avez pas le mal de mer, et il est probable qu'à Naples -on organise des bateaux pour aller voir le spectacle. Dans une huitaine -de jours, vous aurez pu voir l'Etna, Palerme et Syracuse. - -J'ai recopié _l'Ours_ que vous savez et je l'ai léché avec un certain -soin. Beaucoup de choses sont changées en mieux, je crois. Le titre et -les noms changés également. Pour les personnes aussi peu intelligentes -que vous, les manières de cet ours resteront fort mystérieuses. Mais -on ne pourra rien conclure à son désavantage, quelque perspicace qu'on -soit. Il y a une infinité de choses qui demeurent inexpliquées. Les -médecins me disent que les plantigrades sont plus que d'autres bêtes en -mesure de s'allier à nous; mais naturellement les exemples sont rares, -les ours étant peu avantageux. . . . . . - -Où est le sel de cette apoplexie de M. de Nieuwerkerke annoncée par -tous les journaux et démentie plus tard? Comme on devient bête! Cela -fait des progrès rapides. Avez-vous eu la curiosité d'aller entendre -des discussions dans la salle du Pré-aux-Clercs sur le mariage et -l'hérédité? On dit que cela est très-amusant pendant quelques minutes, -et, par réflexion, très-effrayant lorsqu'on se représente combien de -fous et de chiens enragés, courent les rues. On m'écrit qu'il y a des -femmes qui font des discours qui ne sont ni les moins furieux, ni -les moins bêtes. Ces symptômes me font frémir; on est dans ce pays -volontairement aveugle. - -Adieu, chère amie; je vous souhaite une bonne année. - - - - -CCCXIX - -Cannes, 23 février 1869. - - -Ne m'en voulez pas, chère amie, si je ne vous écris pas. Je n'ai pas de -bonnes nouvelles à vous donner de moi, et à quoi bon vous envoyer de -mauvais bulletins? Le fait est que je suis toujours très-souffrant, et -je m'aperçois que mon mal n'est pas guérissable. J'ai essayé de je ne -sais combien de remèdes infaillibles; j'ai été entre les mains de trois -ou quatre très-habiles hommes, pas un seul ne m'a donné le moindre -soulagement. Je me trompe, j'ai trouvé à Nice, il y a quelque temps, un -homme de beaucoup d'esprit, un peu charlatan, qui m'a donné gratis des -pilules qui m'ont débarrassé de certaines suffocations très-pénibles -qui arrivaient toutes les nuits. À présent, c'est le matin qu'elles me -prennent, mais avec moins de force, et elles durent moins longtemps. -Quant à la bronchite, qui est le morceau de résistance de ma maladie, -elle est au beau fixe. - -Souffreteux et triste comme je suis, je n'ai que la force de lire, -et je n'ai guère de livres. J'ai lu avec intérêt, ces jours passés, -les _Mémoires d'un paysan écossais_ qui, à force d'intelligence et de -travail, est devenu homme de lettres, professeur de géologie et un -homme célèbre. Malheureusement, il s'est coupé la gorge il y a peu de -temps, le travail ayant sans doute tout à fait usé sa cervelle. Il -s'appelait Hugh Miller.--Je pense que vous trouverez mon _Ours_ plus -présentable sous sa nouvelle forme. Quand je puis peindre, j'y fais -des illustrations pour le donner à l'impératrice quand je reviendrai -à Paris. Ne croyez pas que je représente toutes les scènes, celle par -exemple où cet ours s'oublie. Adieu, chère amie; je regrette pour vous -que vous ne retourniez pas à Rome cette année. Il me semble que tout -va se gâtant. Il n'y a plus d'Espagne; bientôt, il n'y aura plus de -saint-siège. La perte sera plus' ou moins grande, selon les idées des -gens. Mais c'est une chose qu'il faut voir une fois (comme diverses -autres choses), pour n'avoir pas de tentations ni de regrets. Adieu. . -. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CCCXX - -Cannes, 19 mars 1869. - - -Chère amie, j'ai été bien malade. Me voici en convalescence, bien -faible encore, mais, dit-on, hors de tout danger. C'est une bronchite -aiguë qui est venue s'ajouter à ma bronchite chronique. Pendant quatre -ou cinq jours, j'ai été en danger. À présent, je me lève, je me promène -dans ma chambre, et on me promet que bientôt je pourrai me promener au -soleil. Adieu, chère amie. Santé et prospérité. - - - - -CCCXXI - -Cannes, 23 avril 1869. - - -Chère amie, je pars après-demain en assez médiocre état, mais il me -faut enfin quitter ce pays-ci. Mon cousin, dans la maison de qui je -demeure, est mort, et sa pauvre femme n'a personne auprès d'elle. Je -suis encore très-faible, mais je crois que je pourrai supporter la -route. Je vous préviendrai lorsque je serai arrivé et j'espère vous -trouver en bonne santé. Adieu, chère amie. - - - - -CCCXXII - -Paris, dimanche 2 mai 1869. - - -Chère amie, je suis à Paris depuis quelques jours, mais j'étais si -fatigué du voyage et si souffrant, que je n'ai pas eu le courage de -vous écrire. Venez me voir pour me consoler. Adieu. - - - - -CCCXXIII - -Paris, 4 mai 1869. - - -Je suis désolé que vous n'ayez pas attendu deux minutes. Vous n'avez -pas voulu qu'on me prévînt, vous vous êtes bornée à remettre mon livre, -et vous appelez cela une visite à un malade! Votre charité en a été -facilement quitte. Mais cela ne compte pas; d'ailleurs, je suis un peu -mieux; j'aurais besoin de vous pour me mener à l'Exposition, où je ne -voudrais pas voir des croûtes et des nudités.--Vous serez mon guide. -Vous souvenez-vous du temps où j'étais le vôtre?--Dites-moi quel jour -vous conviendra. Adieu, chère amie. - - - - -CCCXXIV - -Paris, samedi 12 juin 1869. - - -Chère amie, ce temps sombre avec des alternanatives de chaud et de -froid me désole et me fait grand mal; aussi je suis d'une humeur de -chien. Le tapage qui se fait tous les soirs sur les boulevards, et qui -rappelle les beaux temps de 1848, ne contribue pas peu à m'attrister et -à faire que, comme Hamlet, _man delights me not nor woman neither._ - -Ce qui m'afflige le plus dans toutes ces tristes affaires, c'est la -profonde bêtise. Ce peuple, qui se dit et se croit le plus spirituel -de la terre, témoigne son désir de jouir du gouvernement républicain -en démolissant les baraques où de pauvres gens vendent les journaux. -Il crie _Vive la Lanterne!_ et il casse les réverbères. C'est à se -voiler la face. Le danger est qu'il y a pour la bêtise une sorte -d'émulation comme pour toute autre chose, et, entre les Chambres et le -gouvernement, Dieu sait ce qui se pourra faire. - -Je passe mon temps à déchiffrer des lettres du duc d'Albe et de -Philippe II que m'a données l'impératrice. Ils écrivaient tous les deux -comme des chats. Je commence à lire assez couramment Philippe II; mais -son capitaine général m'embarrasse encore beaucoup. Je viens de lire -une de ses lettres à son auguste maître, écrite peu de jours après la -mort du comte d'Egmont, et dans laquelle il s'apitoie sur le sort de la -comtesse, qui n'a pas. _un pain_ après avoir eu dix mille florins de -dot. Philippe II a une manière embrouillée et longue de dire les choses -les plus simples. Il est très-difficile de deviner ce qu'il veut, et -il me semble que son but constant est d'embarrasser son lecteur et de -l'abandonner à son initiative. Cela faisait la paire d'hommes la plus -haïssable qui ait existé, et, malheureusement, ni l'un ni l'autre n'ont -été pendus, ce qui n'est pas à la louange de la Providence. J'ai aussi -reçu d'Angleterre un livre curieux, où l'on prétend que Jeanne la Folle -n'était pas folle, mais hérétique, et que, pour cette raison, maman, -papa, et son mari, et son fils, se sont entendus pour la tenir en -prison avec, de temps à autre, un peu de torture. Vous lirez cela quand -vous voudrez, le livre est à vos ordres. - -Je n'ai pas grand'chose à vous dire de ma santé, qui n'est pas -florissante; un peu meilleure peut-être qu'avant mon départ. Cependant, -je tousse toujours et je ne puis ni manger ni dormir. - -Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -CCCXXV - -Paris, 29 juin 1869. - - -Merci de votre lettre, chère amie. Je suis outré contre les poètes et -les climats prétendus tempérés. Il n'y a pas de printemps, il n'y a pas -même d'été. Aujourd'hui, je me suis hasardé dehors et je suis rentré -transi. Quand je pense qu'il y a des gens qui vont dans les bois et qui -y parlent même d'amour par des temps aussi cruels, je suis tenté de -crier au miracle. Je dis que cela se fait encore, je me trompe, c'est -impossible, et même jamais cela ne s'est fait. J'ai fini l'histoire de -la princesse Tarakanof, qui était une péronnelle, mais elle avait un -amant dont les lettres vous amuseront. Il a eu le sort de beaucoup de -mortels. J'espère que le _Journal des Savants_ pénètre à ***; sinon, je -tâcherai de vous l'envoyer. - -Je vais jeudi à Saint-Cloud, où je passerai probablement une quinzaine -de jours. Je ne sais trop comment je soutiendrai la vie que je vais -mener, bien que je sois, m'a-t-on dit, à peu près le seul invité. Au -reste, si je m'en trouve mal, en une heure je puis être réintégré dans -mes foyers. Je vous ai dit quelque chose de toutes les tribulations -que j'ai ici dans ma maison, et je vous avouerai que ce n'est pas sans -grande joie que je m'en éloigne. J'ai eu, depuis votre départ, deux ou -trois scènes des plus ennuyeuses. - -Je lis avec toute la peine possible le _Saint Paul_ de M. Renan. -Décidément, il a la monomanie du paysage. Au lieu de conter son -affaire, il décrit les bois et les prés. Si j'étais abbé, je -m'amuserais à lui faire un article de revue. Avez-vous lu la harangue -de notre saint-père le pape?. . . . . . . . . . . . - -Je suis sûr que nous allons avoir en paroles et en actions des -énormités pour lesquelles il n'y aura pas assez de pommes cuites. -Hélas! cela peut finir par des projectiles plus durs! Quel malheur -que l'esprit moderne soit si plat! Croyez-vous qu'on l'ait jamais été -autant? sans doute, il y a eu des siècles où l'on était plus ignorant, -plus barbare, plus absurde, mais il y avait çà et là quelques grands -génies pour faire compensation, tandis qu'aujourd'hui, ce me semble, -c'est un nivellement très-bas de toutes les intelligences. Comme je ne -sors guère, je lis beaucoup. On m'a envoyé les œuvres de Baudelaire, -qui m'ont rendu furieux. Baudelaire était fou! Il est mort à l'hôpital -après avoir fait des vers qui lui ont valu l'estime de Victor Hugo, -et qui n'avaient d'autre mérite que d'être contraires aux mœurs. À -présent, on en fait un homme de génie méconnu!--J'ai vu aujourd'hui un -très-beau dessin d'une fresque merveilleuse découverte à Pompéi. Cela -a l'air d'une procession en l'honneur de Cybèle, à qui Hercule rend -visite. Devant Cybèle est un monsieur dépourvu de modestie; d'autres -portent un serpent en grande pompe, un serpent roulé autour d'un arbre. -Je ne comprends rien au sujet. Vous avez vu à Pompéi le petit temple -d'Isis, c'est de ce côté qu'on a trouvé la fresque en question.--Adieu, -chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, afin que je puisse vous voir à -votre passage. D'ici à quelques jours, vous pouvez m'écrire au palais -de Saint-Cloud. - - - - -CCCXXVI - -Paris, mercredi soir 5 août 1869. - - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai passé un mois à Saint-Cloud en tolérable état. Je n'ai jamais été -parfaitement bien les matins et les soirs, mais la journée n'était -pas mauvaise. Le grand air m'a fait du bien, à ce que je crois, et -m'a donné un peu de force. En revenant dimanche, j'ai été repris -d'oppressions très-douloureuses qui ont duré deux jours. Puis mon -médecin de Cannes est venu avec un remède nouveau de son invention, -qui m'a guéri. Ce sont des pilules d'eucalyptus, et l'eucalyptus est -un arbre de l'Australie, naturalisé à Cannes. Cela va bien, pourvu que -cela dure, comme disait en l'air un homme qui tombait d'un cinquième -étage. - -À Saint-Cloud, j'ai lu l'_Ours_ devant un auditoire très-select, dont -plusieurs demoiselles, qui n'ont rien compris, à ce qu'il m'a semblé; -ce qui m'a donné envie d'en faire cadeau à la _Revue_; puisque cela -ne cause pas de scandale. Dites-moi votre façon de penser là-dessus, -en tâchant de vous représenter très-exactement le pour et le contre. -Il faut tenir compte des progrès en hypocrisie que le siècle a faits -depuis quelques années. Qu'en diront vos amis? Aussi bien faut-il se -faire ses histoires à soi-même, car celles qu'on vous fait ne sont -guère amusantes. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - -N'avez-vous pas été affligée pour votre mère l'Église, de l'accident -de Cracovie? je suis sûr que, si on y regardait de près, on trouverait -ailleurs des choses semblables. Il faut lire l'affaire dans le Times. . -. . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai dîné, il y a quelques jours, avec l'innocente Isabelle. Je l'ai -trouvée mieux que je ne l'aurais cru. Le mari, qui est tout petit, -est un monsieur très-poli et m'a fait beaucoup de compliments pas -trop mal tournés. Le prince des Asturies est très-gentil et a l'air -intelligent... Il ressemble à *** et aux infants du temps de Vélasquez. -Je m'ennuie beaucoup. Il fait très-chaud au Luxembourg, et toute -cette affaire du sénatus-consulte n'a rien de plaisant. On va ouvrir -l'établissement au public, ce qui me déplaît fort[1]. - -Adieu, chère amie; écrivez-moi quelque chose de gai, car je suis fort -mélancolique. J'aurais bien besoin de votre gaieté et de votre présence -réelle. - - -[1]Les séances du Sénat allaient devenir publiques. - - - - -CCCXXVII - -Paris, 7 septembre 1869. - - -Chère amie, comptez-vous rester encore longtemps à ***? ne -reviendrez-vous pas bientôt ici? Je commence à regarder du côté du -Midi, bien que je n'aie pas encore senti les approches de l'hiver; mais -je me suis promis de ne pas me laisser surprendre par le froid. Je suis -depuis quelques jours un peu mieux, ou, pour parler plus exactement, -moins mal. J'ai pris ici des bains d'air comprimé qui m'ont fait un -peu de bien, et on me fait suivre un traitement nouveau qui me réussit -assez. Je suis toujours très-solitaire, je ne sors jamais le soir et ne -vois presque personne. Moyennant toutes ces précautions, je vis, ou à -peu près. Buloz est parvenu à me séduire. À Saint-Cloud, l'impératrice -m'avait fait lire l'_Ours_;--cela s'appelle à présent _Lokis_ (c'est -_ours_ en _jmoude_)--devant de petites demoiselles qui, ainsi que -je crois vous l'avoir dit, n'y ont rien compris du tout. Cela m'a -encouragé, et, le 15 de ce mois, la chose paraîtra dans la _Revue._ J'y -ai fait quelques changements outre les noms, et j'aurais voulu en faire -beaucoup d'autres, mais le courage m'a manqué. Vous me direz ce que -vous en pensez. - -Hier, nous avons fini notre petite affaire[1]. Je ne sais trop ce -qui en résultera; le respectable public est si parfaitement bête, -qu'il a peur à présent de ce qu'il a voulu. Il me semble que le -bourgeois, qui votait pour M. Ferry il y a quelques mois, pense qu'il -va se trouver désarmé devant des journées de juin plus ou moins -prochaines; sa spécialité est de n'être jamais content, de ses œuvres -particulièrement. La maladie de l'empereur n'est pas grave, mais elle -peut se prolonger et se renouveler. On dit, et je suis porté à le -croire, que le grand voyage d'Orient sera décommandé; peut-être, encore -les mauvaises relations entre le sultan et le vice-roi sont-elles -suffisantes pour mettre à vau-l'eau les projets d'excursion. - -Avez-vous lu, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'histoire de la -princesse Tarakanof? mais cela est vieux et je crois vous avoir montré -les épreuves. - -Je dois faire cet hiver une _Vie de Cervantes_ pour servir de préface à -une nouvelle traduction de _Don Quichotte._ Y a-t-il longtemps que vous -n'avez lu _Don Quichotte?_ vous amuse-t-il toujours? vous êtes-vous -rendu compte du pourquoi? Il m'amuse et je n'en trouve pas de raison -valable; au contraire, j'en pourrais dire beaucoup qui devraient -prouver que le livre est mauvais; pourtant, il est excellent. Je -voudrais savoir vos idées là-dessus; faites-moi le plaisir de relire -quelques chapitres et de vous faire des questions; je compte sur ce -service de votre part. - -Adieu; j'espère que le mois ne se passera pas sans que je vous voie. - - -[1] Adoption du projet de sénatus-consulte, séance du 6 septembre 1869. - - - - -CCCXXVIII - -Cannes, 11 novembre 1869. - - -Chère amie, je suis ici par le plus beau temps et le plus persistant du -monde; ce qui réduit au désespoir les jardiniers, qui ne peuvent faire -pousser leurs choux. J'ai le regret de ne m'y guère porter mieux que -s'il faisait mauvais temps. J'ai toujours, matin et soir, des moments -d'oppression très-pénible; je ne puis marcher sans me fatiguer et sans -étouffer; enfin, je suis toujours très-patraque et misérable. J'ai eu, -de plus, des tracas très-graves: P..., que j'avais emmenée avec moi, -est devenue tout à coup si maussade et si impertinente, que j'ai dû la -renvoyer; vous sentez que perdre une femme qui est depuis quarante ans -chez moi n'est pas chose agréable. Heureusement, le repentir est venu; -elle a demandé pardon avec tant d'instances, que j'ai eu un assez bon -prétexte pour céder et la conserver. Il est si difficile aujourd'hui -de trouver des domestiques sûrs, et P... a tant de qualités, qu'il -m'aurait été impossible de la remplacer. J'espère que la colère et -la fermeté dont j'ai fait preuve et dont, entre vous et moi, je ne -me croyais guère capable, auront un effet salutaire pour l'avenir et -empêcheront le retour de semblables incidents. - -J'ai déjeuné hier à Nice avec M. Thiers, qui est bien changé au -physique depuis la mort de madame Dosne, et au moral nullement, à ce -qu'il m'a semblé. Sa belle-mère était l'âme de sa maison; elle lui -avait fait un salon, lui amenait du monde, savait être aimable pour les -gens politiques ou autres. Enfin, elle régnait dans une cour composée -d'éléments très-hétérogènes, et avait l'art de les tourner tous au -profit de M. Thiers. Aujourd'hui, la solitude a commencé pour lui; sa -femme ne se mêlera de rien. - -En politique, j'ai trouvé Thiers encore plus changé; il est redevenu -sensé, à voir cette immense folie qui s'est emparée de ce pays-ci, -et il s'apprête à la combattre, comme il faisait en 1849. Je crains -qu'il ne se fasse un peu d'illusion sur ses forces. Il est beaucoup -plus facile de crever les outres d'Éole que de les raccommoder et de -les rendre _air tight._ Il me semble probable que nous allons à un -combat; le chassepot est tout-puissant et pourra donner à la populace -de Paris une leçon historique, comme disait le général Changarnier; -mais saura-t-on s'en servir à propos? Après s'en être servi, que -pourra-t-on faire? Le gouvernement personnel est devenu impossible, et -le gouvernement parlementaire, sans bonne foi, sans honnêteté et sans -hommes habiles, me paraît non moins impossible. Enfin, l'avenir, et je -pourrais dire le présent, est pour moi des plus sombres. - -Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -CCCXXIX - -Cannes, 6 janvier 1870. - - -Chère amie, je vous remercie de votre lettre et de vos souhaits. Si -je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est que je n'en avais pas la -force matérielle. Le froid qui est venu tout à coup très-rigoureux -m'avait fait le plus grand mal. Aujourd'hui, je suis un peu moins -souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je suis bien découragé; -rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve -toujours au même point; après quelques jours de calme, le mal revient -aussi puissant que jamais, je dors très-mal et très-difficilement. -Non-seulement, je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce -d'aliment. Presque tout le jour, j'éprouve un malaise affreux, parfois -des spasmes; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends -pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en -œuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis! Voilà, chère -amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une -mort lente et très-douloureuse qui s'approche. Il faut en prendre son -parti. - -La politique, à laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas -faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous -marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée -ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien -que la représentation fût un peu retardée, pour n'y pas assister. - -Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était pas produit depuis -1821, au dire des anciens; tous les jardins ont été ravagés. Le froid -est venu au moment où l'on pouvait se croire en plein été; la saison -était avancée, tout était en fleur. C'était lamentable de voir les -grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hauts de sept à -huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance -d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portez-vous -bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une -bonne année... - - - - -CCCXXX - -Cannes, 10 février 1870. - - -Chère amie, s'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, c'est que je -n'avais que de tristes choses à vous dire de moi. Je suis toujours de -plus en plus patraque et je mène une vie vraiment misérable. Je ne dors -presque pas et je souffre presque tout le reste du temps. Ajoutez à -cela que l'hiver a été affreux. Toutes les belles fleurs qui faisaient -la gloire du pays ont été détruites, beaucoup d'orangers ont gelé, et -il n'y aura pas de fleurs assez pour vous faire de la pommade. Jugez de -l'effet que produit sur un être nerveux comme moi la pluie, le froid, -la grêle du ciel; on en souffre dix fois plus ici qu'on ne ferait à -Paris. - -Eh bien, vous avez eu une émeute aussi bête que le héros[1] qui en a -été la cause; nous présentons un triste spectacle par la façon dont -nous usons de la liberté et du gouvernement parlementaire. Il est -impossible de n'être pas frappé de l'audace vraiment risible avec -laquelle on présente et on soutient à la Chambre les _spropositi_ les -plus énormes, que personne ne s'aviserait d'émettre dans un salon. Ce -régime représentatif est une comédie peu amusante; tout le monde y ment -avec effronterie et néanmoins se laisse prendre par le mieux disant. Il -y a des gens qui trouvent que Crémieux est éloquent et que Rochefort -est un grand citoyen.--On était certainement bien bête en 1848, mais on -l'est encore plus aujourd'hui. - -Je fais l'essai d'un papier chimique anglais et je ne sais si vous -pourrez me lire. Je viens de traduire pour la _Revue_ une nouvelle -de Tourguenief qui paraîtra le mois prochain. J'écris pour moi et -peut-être pour vous une petite histoire où il est fort question -d'amour. Adieu; je vous souhaite santé et prospérité. - - -[1] Victor Noir. - - - - -CCCXXXI - -Cannes, 7 avril 1870. - - -Chère amie, je ne vous ai pas écrit parce que je n'avais que de -mauvaises nouvelles à vous donner. J'ai été toujours sinon malade, -du moins souffrant. Je le suis encore. Je suis d'une faiblesse -désespérante, et il m'est impossible d'aller à cent pas de chez moi -sans m'asseoir plusieurs fois. Très-souvent, surtout la nuit, je -suis pris de crises très-douloureuses et qui durent longtemps. «Les -nerfs!» me dit-on. Or, la médecine, comme vous le savez, est à peu -près impuissante lorsqu'il s'agit de nerfs. Lundi dernier, voulant -faire une expérience et savoir si je pouvais supporter le voyage de -Paris, je suis allé à Nice faire des visites. J'ai cru un instant -que je commettrais l'indiscrétion de mourir chez quelqu'un que je -ne connaissais pas assez intimement pour prendre cette liberté. Je -suis revenu ici en mauvais état et j'ai passé vingt-quatre heures à -étouffer. Hier, j'ai été un peu mieux. Je suis sorti et me suis promené -au bord de la mer, suivi d'un pliant sur lequel je m'asseyais tous les -dix pas. Voilà ma vie. J'espère pouvoir, à la fin du mois, me mettre en -route pour Paris. La chose sera-t-elle possible? Je me demande souvent -si je pourrai monter mon escalier? Vous qui savez tant de choses, -connaissez-vous quelque appartement où je pourrais caser mes livres et -ma personne sans monter beaucoup de marches? Je voudrais bien n'être -pas trop loin de l'Institut. - -J'ai reçu une lettre, très-bien tournée, de M. Émile Ollivier, qui me -demande ma voix[1]. Je lui ai répondu que je n'étais plus de ce monde; -je pense qu'il sera nommé sans difficulté. - -Que vous avez raison de trouver que tout le monde est fou! La gauche -soutenant que consulter le peuple sur la constitution, c'est faire du -despotisme, prouve bien de quel faux métal elle est fondue! Mais le -plus triste, c'est que tant d'absurdité ne révolte personne. Au fond, -nous sommes dans un temps où il n'y a plus ni ridicule ni absurdité. -Tout se dit et tout s'imprime sans scandale. - -Je ne sais quand paraîtra la notice sur Cervantes; elle sera en tête -d'une grande et belle édition de _Don Quichotte_, que je vous ferai -lire un de ces jours. Quant à l'histoire dont je vous ai parlé, je la -réserve pour mes œuvres posthumes. Cependant, si vous voulez la lire en -manuscrit, vous pourrez avoir ce plaisir, qui durera un quart d'heure. - -Adieu, chère amie; portez-vous bien. La santé est le premier des biens. -Je ne bougerai pas avant la fin d'avril. Je pense vous retrouver à -Paris. Adieu encore. - - -[1] Pour l'Académie française. - - - - -CCCXXXII - -Cannes, 15 mai 1870. - - -Chère amie, j'ai été bien malade et je le suis encore. Il n'y a que -quelques jours qu'on me permet de mettre le nez dehors. Je suis -horriblement faible; cependant, on me fait espérer qu'à la fin de -la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je -reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter -vingt-quatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument -ruinée. Je ne puis encore m'habituer à cette vie de privations et de -souffrances; mais, que je m'y résigne ou non, je suis condamné. Je -voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail; mais, -pour travailler, il faut une force qui me manque. J'envie beaucoup -quelques-uns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde -tout d'un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissements -que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me -parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j'habite. J'ai vu -ici pleinement combien les hommes sont ignorants et bêtes. Je suis -convaincu que bien peu d'électeurs ont eu connaissance de ce qu'ils -faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux -imbéciles, encore bien plus nombreux, qu'il s'agissait d'un impôt -nouveau à établir. Enfin, le résultat a été bon[1]. «C'est bien coupé, -il s'agit de coudre,» comme disait Catherine de Médicis à Henri III. -Malheureusement, je ne vois guère dans ce pays-ci des gens qui sachent -manier l'aiguille. Comment trouvez-vous mon ami M. Thiers, qui, après -l'histoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit -qu'on n'attrape pas les pies deux fois de suite avec le même piège; -mais les hommes, et les hommes d'esprit, sont bien plus faciles à -prendre. - -Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un -moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations -et des idées à ce sujet? . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs -et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le -paysage. Adieu. - - -[1] Le vote du plébiscite. - - - - -CCCXXXIII - -Paris, 26 juin 1870. - - -Chère amie, je suis malade depuis un mois. Il m'est impossible de rien -faire, même lire. Je souffre beaucoup et n'ai que peu d'espérance. Cela -durera peut-être longtemps. J'ai mis de l'ordre dans un des rayons de -ma bibliothèque, et je vous garde les _Lettres de madame de Sévigné_, -en douze volumes, et un petit Shakespeare. Quand vous viendrez à Paris, -je vous les enverrai. Merci de penser à moi. - - - - -CCCXXXIV - -Paris, 18 juillet 1870. - - -Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Depuis six -semaines, je n'ai pu sortir de ma chambre et presque de mon lit. C'est -la troisième ou quatrième bronchite qui m'arrive depuis le commencement -de l'année. Cela ne me promet rien de bon pour l'hiver prochain. -Lorsque la chaleur que nous avons eue ne me met pas à l'abri des -rhumes, que sera-ce lorsqu'il fera froid? - -Je crois qu'il faut se porter admirablement bien et avoir des nerfs -d'une vigueur particulière pour que les événements qui se passent -glissent sans trop affecter. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que -j'éprouve. Je suis de ceux qui croient que la chose ne pouvait pas -s'éviter[1]. On aurait peut-être pu retarder l'explosion, mais il -était impossible de la conjurer absolument. Ici, la guerre est plus -populaire qu'elle ne l'a jamais été, même parmi les bourgeois. On est -très-braillard, ce qui est mauvais assurément; mais on s'enrôle et on -donne de l'argent, ce qui est l'essentiel. Les militaires sont pleins -de confiance; mais, quand on pense que tout l'avenir est soumis au -hasard d'un boulet ou d'une balle, il est difficile de partager cette -confiance. - -Au revoir, chère amie; je suis déjà fatigué de vous avoir écrit ces -deux petites pages. Je suis patraque au dernier point; cependant, mes -médecins disent que je suis mieux, mais je ne m'en aperçois guère. -Je n'ai point envoyé chez vous les livres, craignant qu'il n'y eût -personne pour les recevoir. - -Adieu encore; je vous embrasse de cœur. - - -[1] La guerre avec la Prusse. - - - - -CCCXXXV - -Paris, mardi 9 août 1870. - - -Chère amie, je pense que vous ferez bien de ne pas venir à Paris en ce -moment; je crains qu'il n'y ait sous peu de tristes scènes. On ne voit -que des gens abattus ou des ivrognes qui chantent _la Marseillaise._ -Grand désordre partout! L'armée a été et est admirable; mais il paraît -que nous n'avons pas de généraux. Tout peut encore se réparer; mais, -pour cela, il faut presque un miracle. - -Je ne suis pas plus mal, seulement accablé de cette situation. Je vous -écris du Luxembourg, ou nous ne faisons qu'échanger des espérances et -des craintes. Donnez-moi de vos nouvelles. Adieu. - - - - -CCCXXXVI - -Paris, 29 août 1870. - - -Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très-souffrant -et très-nerveux. On le serait à moins; je vois les choses en noir. -Depuis quelques jours, cependant, elles se sont un peu améliorées. Les -militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles -se battent parfaitement; il paraît que l'armée du maréchal Bazaine a -fait des prodiges, bien quelle se soit toujours battue un contre trois. -Maintenant, demain, aujourd'hui peut-être, on croit à une nouvelle -grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les -Prussiens font la guerre à coups d'hommes. Jusqu'à présent, cela leur -a réussi; mais il paraît qu'autour de Metz, le carnage a été tel, que -cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de -Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le -reste à la frontière, ou les enterrer chez nous, ce qui vaudrait mieux, -nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie, -il ne faut pas se le dissimuler, n'est qu'un prologue à une tragédie -dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n'est pas impunément -remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire -comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a -coulé ou coulera est au profit de la République, c'est-à-dire du -désordre organisé. - -Adieu, chère amie; restez à P..., vous y êtes très-bien. Ici, nous -sommes encore très-tranquilles; nous attendons les Prussiens avec -beaucoup de sang-froid; mais le diable n'y perdra rien. Adieu encore. . -. . . . . . . . . . - - - - -CCCXXXVII - -Cannes, 23 septembre 1870[1]. - - -Chère amie, je suis bien malade, si malade, que c'est une rude affaire -d'écrire. Il y a un peu d'amélioration. Je vous écrirai bientôt, -j'espère, plus en détail. Faites prendre chez moi, à Paris, les -_Lettres de madame de Sévigné_ et un Shakespeare. J'aurais dû les faire -porter chez vous, mais je suis parti. - -Adieu. Je vous embrasse. - - -[1] Dernière lettre, écrite deux heures avant sa mort. - - -FIN. - - - - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lettres une inconnue, Tome Deuxime, by -Prosper Mrime - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE, TOME *** - -***** This file should be named 56474-8.txt or 56474-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/6/4/7/56474/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at -Free Literature (Images generously made available by the -Internet Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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