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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56474 ***
+
+
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+LETTRES À UNE INCONNUE
+
+par
+
+PROSPER MÉRIMÉE
+
+De l'Académie française
+
+Précédés d'une étude sur Mérimée
+
+par
+
+H. Taine
+
+Tome Deuxième
+
+PARIS
+
+Michel Lévy Frères, Éditeurs
+
+3, Rue Auber, 3, Place de L'Opéra
+
+Librarie Nouvelle
+
+Boulevard des Italiens, 15, Au coin de la Rue de Grammont
+
+1874
+
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+
+
+
+LETTRES
+
+À
+
+UNE INCONNUE
+
+
+
+
+CLXXV
+
+Paris, 8 septembre 1857.
+
+
+Pendant que vous vous livrez à l'enthousiasme, je tousse et je suis
+très-malade d'un rhume affreux. J'espère que cela vous touchera. Je
+ne comprends pas que vous restiez trois jours à Lucerne, à moins que
+vous n'employiez votre temps à courir sur le lac. Mais il est inutile
+de vous donner des conseils qui arriveront trop tard. Le seul que
+je vous envoie et dont vous profiterez, j'espère, c'est de ne pas
+oublier vos amis de France dans le beau pays que vous visitez. Il n'y a
+absolument personne à Paris, mais cette solitude ne me déplaît pas. Je
+passe mes soirées sans trop m'ennuyer, à ne rien faire. Si je n'étais
+réellement très-souffrant, je me plairais beaucoup à ce calme et je
+voudrais qu'il durât toute l'année. Vos étonnements en voyage doivent
+être très-amusants, et je regrette bien de n'en être pas témoin. Si
+vous aviez arrangé vos affaires avec un peu de tactique, nous aurions
+pu nous rencontrer en route et faire une excursion ou deux, voir
+des chamois ou tout au moins des écureuils noirs. Si je n'étais pas
+si malade qu'il m'est impossible de mettre deux idées l'une devant
+l'autre, je profiterais de votre absence pour travailler. J'ai une
+promesse à remplir avec la _Revue des Deux Mondes_, et une _Vie de
+Brantôme_ à faire, où j'ai une grande quantité de choses téméraires
+à dire. Je m'amuse à en retourner les phrases dans ma tête; mais le
+courage me manque lorsqu'il s'agit de quitter mon fauteuil pour aller
+les écrire. Je suis fâché que vous n'ayez pas emporté un volume de
+Beyle sur l'Italie, qui vous aurait amusée en route et appris quelque
+chose sur la société. Il aimait particulièrement Milan, parce qu'il y
+avait été amoureux. Je n'y suis jamais allé, mais je n'ai jamais pu
+aimer les Milanais que j'ai rencontrés, qui m'ont toujours fait l'effet
+de Français de province. Si vous trouviez à Venise un vieux livre latin
+quel qu'il soit de l'imprimerie des Aide, grand de marge, qui ne coûte
+pas trop cher, achetez-le-moi. Vous le reconnaîtrez aux caractères
+italiques et à la marque, qui est une licorne avec un dauphin qui s'y
+tortille. Je pense que vous ne m'écrirez guère ayant si nombreuse
+compagnie avec vous. Cependant, vous devriez de temps en temps me
+charmer de vos nouvelles et me faire prendre patience: vous savez que
+je ne possède pas votre vertu. Adieu; amusez-vous bien, voyez le plus
+de belles choses que vous pourrez, mais ne vous mettez pas en tête
+le désir de tout voir. Il faut se dire: «Je reviendrai.» Il vous en
+restera toujours assez dans la mémoire pour vous occuper. Je voudrais
+bien aller en gondole avec vous. Adieu encore; surtout soignez-vous et
+ne vous fatiguez pas.
+
+
+
+
+CLXXVI
+
+Aix, 6 janvier 1858.
+
+
+Vous croyez qu'on trouve des troncs d'arbre comme cela en bracelets, et
+que les orfèvres comprennent vos comparaisons! J'ai fait acquisition de
+quelque chose qui ressemble à un tas de champignons, mais le prix m'a
+un peu déconcerté. Avez-vous marchandé à Gênes? J'en doute; autrement,
+vous auriez acheté. Mais m'importe. Vous ne saviez peut-être pas non
+plus que les ouvrages en filigrane payent un droit de onze francs par
+hectogramme, ce qui fait qu'en France ils coûtent deux fois plus cher
+qu'à Gênes. Au reste, j'ai pris le parti de ne rien payer à la douane
+et de vous laisser le plaisir d'envoyer vous-même l'argent, qui sera
+inséré au _Moniteur_ comme restitution à l'État. Il gèle, il neige,
+il fait un froid atroce. Je ne sais s'il y aura moyen de passer en
+Bourgogne; quoi qu'il en soit, je partirai pour Paris demain soir.
+J'espère que vous me ferez en personne vos félicitations pour la
+nouvelle année.
+
+Adieu; je suis brisé du voyage et bien attristé du temps qu'il fait.
+J'ai vu à Nice toute sorte de beau monde, entre autres la duchesse de
+Sagan, qui est toujours jeune et a l'air aussi féroce.
+
+
+
+
+CLXXVII
+
+Paris, lundi soir, 29 janvier 1858.
+
+
+Il y a un siècle que je ne vous ai vue. Il est vrai qu'il s'est passé
+tant de choses! Je meurs d'envie de savoir votre impression sur tout
+cela. Je suis un peu moins enrhumé et grippé, et j'attribue à notre
+dernière promenade l'honneur de ma guérison. C'est quelque chose comme
+la lance d'Achille.
+
+Avez-vous lu _le Docteur Antonio_? C'est un roman anglais qui a eu
+assez de succès parmi le beau monde anglais et que j'ai lu à Cannes.
+C'est l'œuvre de M. Orsini. Cela lui vaudra sans doute une nouvelle
+édition à Londres, et vous voudrez le lire. Au fond, cela n'est pas
+fort.
+
+Écrivez-moi vite, je vous en prie, car j'ai bien besoin de vous voir
+pour oublier toutes les horreurs de ce monde.
+
+
+
+
+CLXXVIII
+
+Londres, _British Museum_, mardi soir, 28 avril 1858.
+
+
+Le temps passe si vite dans ce pays et les distances sont si grandes,
+qu'on n'a pas le temps de faire la moitié de ce qu'on veut. Je viens
+de promener le duc de Malakoff dans le musée, et il ne me reste que
+quelques minutes pour vous écrire. Vous saurez d'abord que j'ai été
+très-souffrant pendant deux jours, effet que produit toujours sur moi
+la fumée de charbon de terre. Mais, après, je me suis trouvé meilleur
+que neuf. Je mange beaucoup, marche beaucoup; seulement, je ne dors
+pas mon saoul. Je vais beaucoup dans le monde, ce qui ne m'amuse que
+médiocrement. La crinoline n'est pas portée ici au point où elle est
+parvenue chez nous, mais les yeux se gâtent si vite, que j'en suis
+choqué, et il me semble que toutes les femmes sont en chemise. Vous
+ne pouvez vous faire une idée de la beauté du _British Museum_ un
+dimanche, quand il n'y a absolument personne que M. Panizzi et moi.
+Cela prend un caractère de recueillement merveilleux; seulement, on a
+peur que toutes les statues ne descendent de leurs piédestaux et ne
+se mettent à danser une grande polka. Je ne trouve pas ici la moindre
+animosité contre nous; tout le monde dit que Bernard[1] a été jugé
+par des épiciers, et qu'il n'est pas extraordinaire qu'un épicier ne
+perde pas l'occasion de faire endêver un prince. On a crié beaucoup de
+hourras au maréchal[2] quand il est venu ici.
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+[1] Impliqué dans l'affaire d'Orsini. Le gouvernement français avait
+demandé son extradition, qui ne fut pas accordée par l'Angleterre.
+
+[2] Le maréchal Pélissier, duc de Malakoff.
+
+
+
+
+CLXXIX
+
+Londres, _British Museum_, 3 mai 1858.
+
+
+Je crois que je serai à Paris mercredi matin.
+
+Je suis tombé mercredi dans un assez drôle de guêpier. On m'a invité
+à un dîner du _Literary fund_, présidé par lord Palmerston, et j'ai
+reçu, au moment d'y aller, l'avis de me préparer à débiter un speech,
+attendu qu'on associait mon nom à un toast à la littérature de l'Europe
+continentale. Je me suis exécuté avec le contentement que vous pouvez
+imaginer, et j'ai dit des bêtises en mauvais anglais, pendant un gros
+quart d'heure, à une assemblée de trois cents lettrés ou soi-disant
+tels, plus cent femmes admises à l'honneur de nous voir manger des
+poulets durs et de la langue coriace. Je n'ai jamais été si saoul de
+sottise, comme disait M. de Pourceaugnac.
+
+Hier, j'ai reçu la visite d'une dame et de son mari qui m'apportaient
+des lettres autographes de l'empereur Napoléon à Joséphine. On voudrait
+les vendre. Elles sont fort curieuses, car il n'y est question que
+d'amour. Tout cela est très-authentique, avec du papier à tête et les
+timbres de la poste. Ce que je comprends difficilement, c'est que
+Joséphine ne les ait pas brûlées aussitôt après les avoir lues. . . . .
+. . . . . . .
+
+
+
+
+CLXXX
+
+Paris, 19 mai 1858.
+
+
+On nous fait mener une ennuyeuse vie au Luxembourg. J'en suis excédé.
+Je suis également consterné du temps qu'il fait. On me dit que cela est
+très-profitable pour les pois. Je vous félicite donc, mais je trouve
+qu'il ne devrait pleuvoir que sur les propriétaires. Je vous ai fort
+accusée de m'avoir pris un livre (c'est ma seule propriété) que j'ai
+cherché comme une aiguille, et que j'ai enfin découvert ce matin dans
+un coin, où je l'avais fourré moi-même pour le mettre en sûreté. Mais
+cela m'a fait faire plus de mauvais sang que le livre ne valait. Je
+suis toujours malade depuis mon retour, c'est-à-dire que je n'ai ni
+faim ni sommeil. Avant que vous partiez pour si longtemps, il me faut
+absolument un second portrait. Quant à cela, il ne s'agit que d'une
+demi-heure de patience, s'il est besoin de patience quand on sait qu'on
+fait du plaisir aux gens. Je suis du voyage de Fontainebleau et ne
+reviendrai que le 29.--Je voudrais que nous pussions causer longuement
+avant ce départ. Il me semble qu'il y a un siècle que cela ne nous est
+arrivé.
+
+
+
+
+CLXXXI
+
+Palais de Fontainebleau, 20 mai 1858.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je suis très-contrarié et à moitié empoisonné pour avoir pris trop de
+laudanum. En outre, j'ai fait des vers pour Sa Majesté Néerlandaise,
+joué des charades et _made a fool of myself._ C'est pourquoi je suis
+absolument abruti. Que vous dirai-je de la vie que nous menons ici?
+Nous prîmes un cerf hier, nous dînâmes sur l'herbe; l'autre jour, nous
+fûmes trempés de pluie, et je m'enrhumai. Tous les jours, nous mangeons
+trop; je suis à moitié mort. Le destin ne m'avait pas fait pour être
+courtisan. Je voudrais me promener à pied dans cette belle forêt avec
+vous et causer de choses de féerie. J'ai tellement mal à la tête, que
+je n'y vois goutte. Je vais dormir un peu, en attendant l'heure fatale
+où il faudra se mettre sous les armes, c'est-à-dire entrer dans un
+pantalon collant. . . . . . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CLXXXII
+
+Paris, 14 juin 1858, au soir.
+
+
+Je viens de trouver votre lettre en revenant de la campagne, de chez
+mon cousin, où je suis allé lui faire mes adieux. Je suis plus triste
+de vous savoir si loin que je ne l'étais en vous quittant. La vue
+des arbres et des champs m'a fait penser à nos promenades. En outre,
+j'étais convaincu et j'avais le pressentiment que vous ne partiriez
+pas sitôt et que je vous reverrais encore une fois. Le timbre de votre
+lettre m'a extrêmement contrarié. Je le suis un peu encore de votre
+ridicule pruderie et de tout ce que vous me dites de ce livre. Ce livre
+a le malheur d'être mal écrit, c'est-à-dire d'une manière emphatique
+que Sainte-Beuve loue comme poétique, tant les goûts sont divers. Il y
+a des observations justes et ce n'est pas trivial. Lorsqu'on a du goût
+comme vous on ne s'écrie pas que c'est affreux, que c'est immoral; on
+trouve que ce qu'il y a de bon dans le volume est très-bon. Ne jugez
+jamais les choses avec vos préventions. Tous les jours, vous devenez
+plus prude et plus conforme au siècle. Je vous passe la crinoline,
+mais je ne vous passe pas la pruderie. Il faut savoir chercher le
+bien où il est. Un autre chagrin que j'ai, c'est de n'avoir pas votre
+second portrait. C'est votre faute, et je vous l'ai souvent demandé.
+Vous prétendez qu'il n'est pas ressemblant, et moi, je prétends qu'il
+a cette expression de physionomie que je n'ai vue qu'à vous et que je
+revois souvent _in the mind's eye._ Je n'ai pas de jour fixé pour mon
+départ, pourtant je tâcherai d'être vers le 20 à Lucerne, ce pourquoi
+je partirai le 19. C'est vous dire que j'aurai besoin d'avoir de vos
+nouvelles avant le 19. Ici, il fait une chaleur horrible qui m'empêche
+absolument de dormir et de manger.
+
+Adieu. Avant de partir, je vous dirai où il faudra que vous m'écriviez.
+Je ne suis pas d'humeur à vous dire des tendresses. Je suis assez
+mécontent de vous, mais il faudra toujours finir par vous pardonner.
+Tâchez de vous bien porter et de ne pas vous enrhumer le soir au frais.
+Adieu encore, chère amie; c'est un mot qui m'attriste toujours.
+
+
+
+
+CLXXXIII
+
+Interlaken, 3 juillet 1858.
+
+
+Je sors des neiges éternelles et je trouve votre lettre en arrivant
+ici. Vous ne me donnez pas votre adresse à G..., et cependant il
+me semble que c'est là que je dois vous écrire. J'espère que vous
+aurez l'esprit d'aller à la poste ou que la poste aura celui de vous
+l'apporter. Notre voyage a été jusqu'ici assez favorisé par le temps.
+Nous n'avons eu de la pluie qu'au Grimsel, ce qui nous a obligés de
+passer deux nuits dans ce magnifique entonnoir. Le passage a eu ses
+difficultés. Il y avait beaucoup de neige, et de la nouvelle. Je suis
+tombé dans un trou avec mon cheval; mais nous nous en sommes retirés
+sans autre inconvénient que d'avoir trop frais pendant une heure ou
+deux. Une dame yankee, que nous avons rencontrée a fait au même endroit
+une culbute très-pittoresque. Je suis brûlé et je pèle depuis le front
+jusqu'au cou. J'ai visité le glacier du Rhône, ce que je ne vous
+engage pas à faire; mais c'est jusqu'à présent ce que j'ai vu de plus
+beau. J'en ai un dessin assez exact que je vous montrerai. J'espère
+vous rencontrer à Vienne en octobre. C'est un très-jolie ville, avec
+des antiquités romaines que j'aurai du plaisir à vous démontrer et à
+revoir avec vous. Donnez-moi vos commissions pour Venise. Je ne sais
+pas trop par quel chemin j'irai à Innspruck, si par le lac de Constance
+ou bien par Lindau et peut-être Munich. Mais certainement je passerai
+par Innspruck, car je vais à Venise par Trente et non par le vulgaire
+Splugen. Ainsi, écrivez-moi à Innspruck sans trop lambiner. . . . . . .
+.
+
+
+
+
+CLXXXIV
+
+Innspruck, 25 juillet 1858.
+
+
+Je suis arrivé hier soir ici, où j'ai trouvé une lettre de vous de date
+ancienne. . . . . . .
+
+Mon itinéraire a beaucoup changé. Après avoir parcouru
+très-complètement l'Oberland, je suis allé à Zurich. Là, l'envie de
+voir Salzbourg m'a pris, et j'ai traversé le lac de Constance pour
+gagner Lindau, d'où Munich, où je me suis arrêté quelques jours à voir
+les musées. Salzbourg m'a paru mériter sa réputation, c'est-à-dire la
+réputation qu'on lui fait en Allemagne. Pour la plupart des touristes,
+c'est heureusement une terre inconnue. Il y a auprès une montagne
+nommée le Gagsberg, placée à peu près dans les mêmes conditions que
+le Righi, d'où l'on a également la vue d'un panorama de lacs et de
+montagnes. Les lacs sont misérables, il est vrai, mais les montagnes
+beaucoup plus belles que celles qui entourent le Righi. Ajoutez à cela
+qu'il n'y a pas d'Anglais pour vous ennuyer de leurs figures, et qu'on
+est dans la solitude la plus complète, ayant, ce qui est un grand
+point, la certitude qu'en trois heures de marche, on aura à Salzbourg
+un bon dîner. Hier, je suis allé dans la Zitterthal. C'est une belle
+vallée, fermée à l'un de ses bouts par un grand glacier. Les montagnes
+à droite et à gauche sont bien découpées, mais c'est toujours le
+même inconvénient qu'en Suisse: pas de premier plan, pas de moyen de
+découvrir la hauteur réelle des objets qui vous entourent. C'est dans
+la Zitterthal, dit-on, que sont les plus belles femmes du Tyrol. J'en
+ai vu beaucoup de fort jolies, en effet, mais trop bien nourries. Les
+jambes, qu'elles montrent jusqu'à la jarretière (ce n'est pas aussi
+haut que vous pourriez le croire), sont d'une grosseur ébouriffante.
+Pendant que je dînais à Fügen, notre hôte est entré avec sa fille,
+faite comme un tonneau de Bourgogne, son fils, une guitare, et deux
+garçons d'écurie. Tout ce monde a _aidoulé_ d'une façon merveilleuse.
+Le tonneau, qui n'a que vingt-deux ans, a un contralto de cinquante
+mille francs. Le concert, d'ailleurs, a été gratis. Chanter, pour ces
+gens-là, est un plaisir qu'ils ne mettent pas sur leur carte. Demain,
+je pars pour Vérone par un grand détour, afin de voir le Stelvio. Il
+s'agit de passer en calèche à sept mille ou huit mille pieds au-dessus
+de la mer. Si je ne tombe pas dans quelque trou, je serai à Venise vers
+le 5 ou le 6 août, peut-être avant. Je ferai votre commission, qui me
+paraît compliquée. Je vous choisirai la plus jolie résille possible.
+Je vous remercie des renseignements sur les Aide. J'aurais préféré
+cependant que vous m'en donnassiez sur vos tournées. Adieu.
+
+
+
+
+CLXXXV
+
+Venise, 18 août 1858.
+
+
+Vous couriez les monts, et vous faisiez des comparaisons inconvenantes
+du mont Blanc avec un pain de sucre, lorsque je m'exterminais à vous
+chercher des coquilles. Je n'ai jamais rien vu de plus laid que ce que
+je vous apporte. Il est probable que cela sera pris par les douanes que
+j'aurai à traverser, ou que cela sera cassé en route. Je m'en réjouis,
+car on n'a jamais donné une commission semblable à un homme de goût.
+
+Venise m'a rempli d'un sentiment de tristesse dont je ne suis pas bien
+remis depuis près de quinze jours. L'architecture à effet, mais sans
+goût et sans imagination, des palais m'a pénétré d'indignation pour
+tous les lieux communs qu'on en dit. Les canaux ressemblent beaucoup à
+la Bièvre, et les gondoles à un corbillard incommode. Les tableaux de
+l'Académie m'ont plu, j'entends ceux des maîtres de second ordre. Il
+n'y a pas un Paul Véronèse qui vaille_les Noces de Cana_, pas un Titien
+qui soit à comparer avec _le Denier de César_, de Dresde, ou même _le
+Couronnement d'épines_, de Paris. J'ai cherché un Giorgione. Il n'y
+en a pas un à Venise. En revanche, la physionomie du peuple me plaît.
+Les rues fourmillent de filles charmantes, nu-pieds et nu-tête, qui,
+si elles étaient baignées et frottées, feraient des Vénus Anadyomènes.
+Ce qui me déplaît le plus, c'est l'odeur des rues. Ces jours-ci, on
+faisait frire partout des beignets et c'était insupportable. J'ai
+assisté à une fonction[1] assez amusante en l'honneur de l'archiduc.
+On lui a donné une sérénade depuis la Piazzetta jusqu'au pont de fer.
+Nous étions six cents gondoles à suivre le bateau colossal qui portait
+la musique. Toutes avaient des fanaux et beaucoup brûlaient des feux
+de Bengale rouges ou bleus, qui coloraient d'une teinte féerique les
+palais du grand canal. Le passage du Rialto est surtout très-amusant.
+Il faut passer en masse. Personne ne veut reculer ni céder; il en
+résulte que, pendant une heure un quart, tout l'espace entre le palais
+Loredan et le Rialto est un pont immobile. Dès qu'il y a une fente
+large comme la main entre deux poupes, une proue s'y met comme un
+coin. À chaque instant, on entend craquer les bordages et, de temps
+en temps, les rames cassent. Le curieux, c'est que, parmi toute cette
+presse, qui, en France, occasionnerait une bataille générale, il n'y
+a pas une injure échangée, pas même un mot de mauvaise humeur. Ce
+peuple est pétri de lait et de maïs. J'ai vu aujourd'hui, en pleine
+place Saint-Marc, un moine tomber aux genoux d'un caporal autrichien
+qui l'arrêtait. Il n'y avait rien de si déplorable, et en face du lion
+de Saint-Marc! J'attends ici Panizzi. Je vais un peu dans le monde.
+Je cours les bibliothèques, je passe mon temps assez doucement. J'ai
+vu hier les Arméniens, très-beaux gaillards, que la vue d'un sénateur
+a changés en Arméniens de Constantinople: ils m'ont donné un poème
+épique d'un de leurs Pères. Adieu; je serai à Gênes probablement le 1er
+septembre, et certainement à Paris en octobre, à Vienne aussitôt que
+j'aurai de vos nouvelles. Je me porte assez bien depuis quatre ou cinq
+jours. J'ai été très-souffrant pendant plus de quinze. Adieu encore.
+
+
+[1] _Funzione_, espèce de représentation.
+
+
+
+
+CLXXXVI
+
+Gênes, 10 septembre 1858.
+
+
+J'ai trouvé en arrivant ici votre lettre du 1er, dont je vous remercie.
+Vous ne me parlez pas d'une que je vous ai écrite de Brescia vers le
+1er de ce mois. Je vous y disais que j'avais quitté Venise avec regret
+et que j'avais sans cesse pensé à vous.--Le lac de Côme m'a plu.
+Je me suis arrêté à Bellaggio. J'ai retrouvé, dans une assez jolie
+villa des bords du lac, madame Pasta, que je n'avais pas vue depuis
+qu'elle faisait les beaux jours de l'Opéra italien. Elle a augmenté
+singulièrement en largeur. Elle cultive ses choux, et dit quelle est
+aussi heureuse que lorsqu'on lui jetait des couronnes et des sonnets.
+Nous avons parlé musique, théâtre, et elle m'a dit, ce qui m'a frappé
+comme une idée juste, que, depuis Rossini, on n'avait pas fait un opéra
+qui eût de l'unité et dont tous les morceaux tinssent ensemble. Tout ce
+que font Verdi et consorts ressemble à un habit d'arlequin.
+
+Il fait un temps magnifique, et ce soir il part un bateau pour
+Livourne. Je suis fort tenté d'aller passer huit jours à Florence. Je
+reviendrai par Gênes et probablement par la Corniche. Cependant, si
+je trouve des lettres pressantes, je pourrai bien prendre la route de
+Turin et faire en trente heures le voyage de Paris. De toute façon,
+je vous y attendrai le 1er octobre. Daignez ne pas l'oublier, ou vous
+m'obligeriez à aller vous chercher au milieu de vos grèves. Vous ne me
+parlez pas des épinards de Grenoble et des cinquante-trois manières
+de les manger, usitées en Dauphiné. Y a-t-il encore quelqu'un qui
+ait connu Bayle? J'ai reçu autrefois une lettre assez spirituelle,
+contenant des anecdotes sur son compte, d'un homme dont j'ai oublié le
+nom, mais qui est greffier de la cour impériale, je crois. Autrefois,
+il y avait encore de l'esprit en province, comme au temps du président
+de Brosses; maintenant, on n'y trouve pas une idée. Les chemins de fer
+accélèrent encore l'abrutissement. Je suis sûr que, dans vingt ans,
+personne ne saura plus lire. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CLXXXVII
+
+Cannes, 8 octobre 1858.
+
+
+Vos coquilles sont arrivées ici sans encombre. Je serai à Paris
+mercredi ou jeudi prochain. Quand vous voudrez vos commissions, vous
+viendrez les chercher. Je suis revenu de Florence par terre et me
+suis fort bien trouvé de cette résolution. La route à partir de la
+Spezzia est magnifique, autant sinon plus que la route de Gênes à Nice.
+J'emporte un souvenir très-doux de Florence. C'est une belle ville.
+Venise n'est que jolie. Quant aux ouvrages d'art, il n'y a pas de
+comparaison possible. Il y a à Florence deux musées sans égaux. Quand
+vous irez à Pise, je vous recommande l'hôtel de la _Grande-Bretagne._
+C'est la perfection du confort. J'ai fait la folie insigne, sur la
+foi d'un journal de Nice, d'aller voir une caverne à stalactites
+découverte par un lapin. Cela se trouve dans les environs d'un lieu
+nommé la Colle, en France, mais à deux pas de la frontière. On m'a fait
+ramper sur la terre pendant une heure pour voir des cristallisations
+plus ou moins ridicules, des carottes ou des navets pendants de la
+voûte.--J'ai trouvé ici un désert complet, tous les hôtels sont vides,
+pas un Anglais dans les rues. Cependant, ce serait le moment d'y aller
+passer quelques jours. Le temps est superbe, justement assez chaud pour
+qu'on trouve l'ombre avec plaisir, mais le soleil n'est plus du tout
+dangereux. Dans deux mois, tout cela sera plein et il y aura un vent du
+nord des plus désagréables. Les voyageurs sont des moutons très-bêtes.
+Vous ai-je parlé des cailles au riz qu'on mange à Milan?... C'est
+ce que j'ai trouvé de plus remarquable dans cette ville. Cela vaut
+le voyage. Je revois ce pays-ci avec plaisir après en avoir vu tant
+d'autres qui passent pour magnifiques. Les montagnes de l'Estérel m'ont
+paru plus petites que les Alpes, mais leurs profils sont toujours les
+plus gracieux qu'on puisse voir. C'est assez parler de voyage.
+
+Quelles sont vos intentions pour cet automne? Prétendez-vous vous
+renfermer dans vos montagnes du Dauphiné? Avec vous, on ne sait jamais
+à quoi s'en tenir.--_You look one way and row another._--Adieu. . . . .
+. . .
+
+
+
+
+CLXXXVIII
+
+
+Paris, 21 octobre 1858.
+
+
+Me voici de retour dans cette ville de Paris, où je suis assez furieux
+de ne pas vous rencontrer. Il commence à faire froid et triste, et il
+n'y a encore personne. J'ai quitté Cannes avec un temps admirable qui
+est allé toujours grisonnant devant moi à mesure que je m'avançais vers
+le Nord. Plaignez-moi: j'ai acheté un lustre à Venise qui m'est arrivé
+avant-hier avec trois pièces cassées. Le juif qui me l'a vendu s'est
+engagé à me remplacer la casse; mais quel moyen de le contraindre? Je
+n'ai pas encore pu m'habituer à dormir dans mon lit. Je suis étranger
+ici et je ne sais que faire de mon temps. Tout serait fort différent si
+vous étiez à Paris.
+
+J'ai rapporté de Cannes cette bête étrange, le prigadion, dont je
+vous ai fait le portrait. Elle est vivante, mais je crains que vous
+ne la trouviez plus de ce monde. Cela vit de mouches, et les mouches
+commencent à manquer. J'en ai encore une douzaine que j'engraisse. Mes
+amis m'ont trouvé maigri. Il me semble que je suis un peu mieux de
+santé qu'avant mon départ. . . . . . . .
+
+
+
+
+CLXXXIX
+
+
+Paris, dimanche soir, 15 novembre 1858.
+
+
+. . . . . . . . . . .
+
+Je vais demain matin à Compiègne jusqu'au 19. Écrivez-moi _au château_
+jusqu'au 18. Je suis assez souffrant, et la vie que je vais mener
+pendant la semaine prochaine ne me remettra guère. Il y a de certains
+corridors qu'il faut traverser décolleté et qui assurent un bon rhume
+à ceux qui les fréquentent. Je ne sais ce qu'il arrive à ceux qui y
+apportent un rhume tout pris. Excusez cet épouvantable hiatus. J'ai
+vu venir ce matin Sandeau dans tous les états d'un homme qui vient
+d'essayer pour la première fois des culottes courtes. Il m'a fait
+cent questions d'une naïveté telle, que cela m'a alarmé. Il y aura,
+en outre, quelques grands hommes d'outre-Manche qui ajouteront, sans
+doute, beaucoup à la gaieté folle qui va nous animer.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CXC
+
+
+Château de Compiègne, dimanche 21 novembre 1858.
+
+
+Votre lettre me désespère. . . . . . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Nous restons encore un jour de plus à Compiègne. Au lieu de jeudi,
+c'est vendredi que nous revenons, à cause d'une comédie d'Octave
+Feuillet qu'on représente jeudi soir. J'espère bien que ce sera le
+dernier retard. Je suis, d'ailleurs, tout malade. On ne peut dormir
+dans ce lieu-ci. On passe le temps à geler ou à rôtir, et cela m'a
+donné une irritation de poitrine qui me fatigue beaucoup. D'ailleurs,
+impossible d'imaginer châtelain plus aimable et châtelaine plus
+gracieuse. La plupart des invités sont partis hier et nous sommes
+restés en petit comité, c'est-à-dire que nous n'étions que trente ou
+quarante à table. On a fait une très-longue promenade dans les bois qui
+m'a rappelé nos courses d'autrefois. Sans le froid, la forêt serait
+tout aussi belle qu'au commencement de l'automne. Les arbres ont encore
+leurs feuilles, mais jaunes et oranges du plus beau ton du monde. Nous
+rencontrions à chaque pas des daims qui traversaient notre route.
+Aujourd'hui arrive une cargaison nouvelle d'hôtes illustres. Tous les
+ministres d'abord, puis des Russes et d'autres étrangers. Redoublement
+de chaleur, bien entendu, dans les salons.
+
+Adieu.
+
+Quand je pense que j'aurais pu vous voir à Paris aujourd'hui! Je suis
+tenté de m'enfuir et de tout planter là . . . . . . . .
+
+
+
+
+CXCI
+
+
+Château de Compiègne, mercredi 24 novembre 1858.
+
+
+Le diable s'en mêle décidément. Je suis ici jusqu'au 2 ou 3 décembre.
+J'ai des envies de me pendre quand je vous vois tant de résignation.
+C'est une vertu que je ne possède guère et j'enrage. J'avais, malgré
+tout, l'idée fixe d'aller passer quelques heures à Paris. Rien n'est
+plus facile que de manquer un déjeuner et une promenade. C'est le
+dîner qui est grave, et les vieux courtisans, lorsque je leur ai parlé
+d'aller dîner en ville chez lady ***, ont fait une mine telle, qu'il
+n'y faut plus penser. Nous menons ici une vie terrible pour les nerfs
+et le cerveau. On quitte des salons chauffés à 40 degrés pour aller
+dans les bois en char à bancs découvert. Il gèle ici à 7 degrés.
+Nous rentrons pour nous habiller et nous retrouvons une température
+tropicale. Je ne comprends pas comment les femmes y résistent. Je ne
+dors ni ne mange et je passe mes nuits à penser à Saint-Cloud ou à
+Versailles. . . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CXCII
+
+Marseille, 29 décembre 1858.
+
+
+J'ai passé mon dernier jour à Paris, au milieu d'une foule de gens qui
+ne m'ont pas laissé le temps de faire mes paquets et de vous écrire.
+J'ai remis chez vous, en allant au chemin de fer, vos deux volumes non
+enveloppés, histoire de la grande précipitation où j'étais. J'espère
+que votre concierge se sera borné à regarder les images et qu'il vous
+les aura donnés avec le temps. J'ai eu un froid terrible en route. À
+Dijon, j'ai rencontré la neige, que je n'ai quittée qu'à Lyon. Ici, il
+fait un peu de mistral, mais un soleil splendide. On m'écrit de Cannes
+que le temps est magnifique, bien que froid pour le pays, c'est-à-dire
+un temps de mai. J'ai indignement souffert dans le chemin de fer de
+Paris à Marseille, et, toute la nuit, j'ai cru que j'allais étouffer.
+Ce matin, je me sens beaucoup mieux. C'est un grand plaisir de revoirie
+soleil et de sentir sa vraie chaleur. Vous ne m'avez rien trouvé pour
+la Sainte-Eulalie, et je crois avoir oublié de vous rappeler cette
+importante affaire. Plus de mouchoirs, plus de boîtes, tout a été donné
+en ce genre depuis vingt ans. En cas d'extrémité, on pourrait encore
+revenir aux broches; mais, s'il était possible de trouver quelque
+chose de plus nouveau, cela vaudrait mieux. Je continue à compter sur
+vous pour les livres à mesdemoiselles de Lagrené. Pensez à toute la
+responsabilité que vous avez acceptée. Je vous ai toujours reconnue
+digne de ma confiance. Vos choix de livres pour les jeunes filles ont
+toujours été trouvés exquis. Quand je repasserai par Marseille, je
+ferai vos commissions, si vous en avez, en fait de burnous ou d'étoffes
+de Tunis. J'ai ici un juif très-voleur, mais très-bien pourvu, que
+j'honore de ma protection. Je viens de voir un arrivant de Cannes qui
+me dit que les chemins sont atroces. J'ai la chair de poule de partir
+ce soir et d'être au moins vingt-quatre heures en route. Si vous allez
+à Florence l'année prochaine, prévenez-moi. C'est mon rêve que de m'y
+retrouver avec vous. Je vous en ferai les honneurs.
+
+Adieu; donnez-moi bientôt de vos nouvelles et, contez-moi tout ce qu'on
+dit à Paris.
+
+
+
+
+CXCIII
+
+Cannes, 7 janvier 1859.
+
+
+Je suis ici installé tellement quellement. Le temps est froid mais
+magnifique. Depuis dix heures jusqu'à quatre, le soleil est très-chaud;
+mais à peine touche-t-il à la pointe des montagnes de l'Estérel, qu'il
+s'élève un petit vent des Alpes qui vous coupe en deux. Cependant, je
+me trouve beaucoup mieux qu'à Paris. Je n'ai pas eu de spasmes, et le
+rhume que j'avais emporté s'est guéri au grand air; seulement, je ne
+mange pas du tout et je dors très-médiocrement. J'ai fait l'autre jour
+un litre de mauvais sang en ma qualité de tempérament nerveux. J'ai
+dû mettre mon domestique à la porte et le faire partir sur-le-champ.
+Ces sortes d'individus-là s'imaginent être nécessaires et abusent de
+votre patience. J'ai trouvé ici un gamin de Nice qui brosse mes habits
+et qui est comme un chat chaussé de coquilles de noix sur la glace. Je
+voudrais bien découvrir un trésor comme j'en ai vu quelquefois, surtout
+en Angleterre: quelqu'un qui me comprît sans que j'eusse besoin de
+parler.
+
+Il y a ici grande quantité d'Anglais. J'ai dîné avant-hier chez
+lord Brougham avec je ne sais combien de miss, fraîchement arrivées
+d'Écosse, à qui la vue du soleil paraissait causer une grande surprise.
+Si j'avais le talent de décrire les costumes, je vous amuserais
+avec ceux de ces dames. Vous n'avez jamais rien vu de pareil depuis
+l'invention de la crinoline.
+
+Je lis ici les _Mémoires de Catherine II_, que je vous prêterai à mon
+retour. C'est très-singulier comme peinture de mœurs. Cela et les
+_Mémoires de la margrave de Baireuth_ donnent une étrange idée des gens
+du XVIIIe siècle et surtout des cours de ce temps-là. Catherine II,
+lorsqu'elle était mariée au grand-duc qui fut depuis Pierre III, avait
+une quantité de diamants et de belles robes de brocart, et, pour se
+loger, une chambre servant de passage à celle de ses femmes, qui, au
+nombre de dix-sept, couchaient dans une seule autre chambre à côté de
+la reine. Il n'y a pas aujourd'hui une femme d'épicier qui ne vive plus
+confortablement que ne faisaient les impératrices d'il y a cent ans.
+Malheureusement, les _Mémoires de Catherine_ s'arrêtent au plus beau
+moment, avant la mort d'Élisabeth. Cependant, elle en dit assez pour
+donner les plus fortes raisons de croire que Paul Ier était le fils
+d'un prince Soltikof. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le manuscrit
+où elle conte toutes ces belles choses était adressé par elle à son
+fils, le même Paul Ier. J'ai appris que vous aviez fidèlement exécuté
+ma commission de livres. J'en ai même reçu des compliments d'Olga, qui
+paraît enchantée de son lot. Il y a un livre où il est question de
+_Gems of poetry_ (?) qui a produit grand effet. Je vous transmets ces
+éloges. Je voudrais bien que votre fertile imagination ne s'arrêtât
+pas sur ce succès et qu'elle me trouvât quelque chose pour ma cousine
+Sainte-Eulalie.
+
+Adieu, chère amie; je voudrais vous envoyer un peu de mon soleil.
+Soignez-vous bien et pensez à moi. Le prigadion se porte à merveille.
+Il s'est remis à manger, après son jeûne de six semaines. Il a dévoré
+trois mouches le jour de son arrivée à Cannes. À présent, il est devenu
+si difficile, qu'il ne leur mange plus que la tête. Adieu encore. . . .
+. . . . . . . .
+
+
+
+
+CXCIV
+
+Cannes, 22 janvier 1859, au soir.
+
+
+Merveilleux clair de lune, pas un nuage, la mer unie comme une glace,
+point de vent. Il a fait chaud comme en juin, de dix heures à cinq.
+Plus je vais, plus je suis convaincu que c'est la lumière qui me
+fait du bien, plus que la chaleur et le mouvement. Nous avons eu un
+jour de pluie et le lendemain un ciel sombre et menaçant. J'ai eu
+des spasmes horribles. Aussitôt que le soleil est revenu, j'étais
+Richard Again.--Comment vous portez-vous, chère amie? Les dîners des
+Rois et ceux du Carnaval vous engraissent-ils beaucoup? Pour moi, je
+ne mange pas du tout. J'ai cependant un de mes amis qui est venu de
+Paris tout exprès pour me voir et qui trouve mes vivres très-bons.
+Nous n'avons que des poissons fort extraordinaires de mine, du mouton
+et des bécasses. Croyez que Cannes se civilise beaucoup; trop même. On
+travaille activement à détruire une de mes plus jolies promenades, les
+rochers près de la Napoule, pour y faire passer le chemin de fer. Quand
+il sera établi, nous pourrons en profiter comme de celui de Bellevue;
+mais Cannes deviendra la proie des Marseillais et tout son pittoresque
+sera perdu. Connaissez-vous une bête qu'on nomme bernard-l'ermite?
+C'est un très-petit homard, gros comme une sauterelle, qui a une queue
+sans écailles. Il prend la coquille qui convient à sa queue, l'y fourre
+et se promène ainsi au bord de la mer. Hier, j'en ai trouvé un dont
+j'ai cassé la coquille très-proprement sans écraser l'animal, puis je
+l'ai mis dans un plat d'eau de mer. Il y faisait la plus piteuse mine.
+Un moment après, j'ai mis une coquille vide dans le plat. La petite
+bête s'en est approchée, a tourné autour, puis a levé une patte en
+l'air, évidemment pour mesurer la hauteur de la coquille. Après avoir
+médité une demi-minute, il a mis une de ses pinces dans la coquille
+pour s'assurer qu'elle était bien vide. Alors, il l'a saisie avec ses
+deux pattes de devant et a fait en l'air une culbute de façon que la
+coquille reçût sa queue... Elle y est entrée. Aussitôt il s'est promené
+dans le plat, de l'air assuré d'un homme qui sort d'un magasin de
+confection avec un habit neuf. J'ai rarement vu des animaux faire un
+raisonnement aussi évident que celui-ci.--Vous comprenez bien que je me
+livre tout entier à l'étude de la nature. Outre l'observation des bêtes
+(j'aurai aussi l'histoire d'une chèvre à vous raconter), je fais des
+paysages tous plus beaux les uns que les autres. Malheureusement, il
+y a ici un collègue qui m'a escamoté mes deux meilleurs ouvrages. Mon
+ami, qui est peintre plus véritable que moi, est dans une perpétuelle
+admiration de ce pays-ci. Nous passons nos journées à faire des
+croquis. Nous rentrons à la nuit, éreintés, et je n'ai pas le courage
+d'écrire. Cependant, j'ai fait un article sur le _Dictionnaire du
+mobilier_ de Viollet-le-Duc, que je vais envoyer avec cette lettre.
+Je voudrais que vous le lussiez. Il est très-court, mais il y a, je
+crois, une idée ou deux. Vous ai-je dit que mon ami Augier veut faire
+un grand mélodrame avec _le Faux Démétrius_ et que je dois y travailler
+aussi? Enfin, j'ai promis à la _Revue des Deux Mondes_ un article sur
+le _Philippe II_ de Prescott. Adieu.
+
+
+
+
+CXCV
+
+Cannes, 5 février 1859.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Il a fait ici mauvais temps pendant deux jours, ce qui m'a rendu
+horriblement malade. Je me suis fait une théorie médicale à mon usage,
+qui en vaut une autre: c'est qu'il me faut de la lumière. Dès que le
+temps est brouillé, je souffre; lorsqu'il pleut, je suis tout patraque.
+Enfin, le soleil est revenu et je suis sur pieds. C'est pendant le
+mauvais temps que la nouvelle altesse impériale[1] a passé la mer.
+Elle était chez nous (la mer) bruyante en diable et ressemblait à
+l'Océan. Je pensais à ce que devait souffrir cette pauvre princesse,
+mariée de la veille, et embarquée pour la première fois, ayant la
+perspective d'un discours de maire en écharpe à son débarquement. Ne
+trouvez-vous pas qu'il vaut mieux être bourgeois à Paris? Je voudrais
+l'être à Cannes. Ma maison est en avant de l'hôtel de la Poste. Mes
+fenêtres donnent sur la mer et je vois les îles de mon lit. Cela est
+délicieux. J'ai une trentaine de croquis plus ou moins mauvais, mais
+qui m'ont amusé à faire. Vous en aurez plusieurs à votre choix, si
+vous choisissez bien, sinon au mien. Les amandiers sont en fleurs
+dans tous les environs; mais l'hiver a été si rigoureux et l'été si
+sec, que les jasmins sont presque tous brûlés. Si vous voulez de la
+cassie, vous n'avez qu'à parler. J'ai corrigé hier l'épreuve de la
+tartine dont je vous ai parlé. Quant à _Démétrius_, je n'y pense pas du
+tout, et il fallait votre lettre pour me rappeler que j'y avais pensé.
+Un collègue est très-utile en ce qu'il sait d'abord les ficelles du
+métier, et, en outre, qu'il peut parler avec les acteurs et autres gens
+de mauvaise compagnie que ma sublimité ne peut pas voir. J'ai reçu ce
+matin une lettre d'un M. Bayle, de Grasse, qui est mon admirateur, qui
+a vingt-deux ans, et qui me demande la permission de me lire plusieurs
+ouvrages de sa composition. Comprenez-vous une tuile pareille quand on
+se croit à l'abri de toute littérature? J'ai eu un autre malheur. Mon
+prigadion est mort subitement pendant le mauvais temps qu'il a fait.
+Je songe à lui élever un monument sur le rocher où je l'ai trouvé. Je
+poursuis mes expériences sur les bernard-l'ermite. Je vous assure que
+l'étude de l'instinct chez les bêtes est très-amusante. J'ai encore
+un chien qui est à mon domestique provisoire et qui s'est attaché à
+moi. Il entend tout ce qu'on dit, même en français, et il a pris son
+maître en mépris depuis qu'il le voit me servir. Je voudrais que vous
+lussiez _César_ d'Ampère, qui vient de paraître. Il se pourrait que
+je fusse obligé d'en parler, et, comme on le dit en alexandrins, cela
+m'effraye. J'aimerais à prendre votre opinion toute faite, je n'ai
+jamais pu mordre aux vers. Je commence à compter les jours. Le mois
+ne se passera pas, j'espère, sans que je vous revoie. Je soupçonne
+que vous ne regrettez pas à Paris l'air des montagnes ni les gigots
+de chamois. Quant à moi, je vis de l'air du temps. Je ne dors pas
+non plus, mais j'ai les jambes bonnes, je grimpe sans trop étouffer.
+Adieu; écrivez-moi encore une fois et dites-moi des nouvelles ou des
+nouveautés de Paris. Je suis si rouillé, que je lis les feuilletons des
+Mormons; il faut aller à Cannes pour cela.
+
+Adieu encore.
+
+
+[1] La princesse Clotilde venait d'épouser le prince Napoléon.
+
+
+
+
+CXCVI
+
+Paris, 24 mars 1859.
+
+
+Étiez-vous libre aujourd'hui? J'ai la douleur d'avoir cru être pris
+toute la journée, ce qui m'a empêché de vous écrire et de vous demander
+de nous voir, et, au dernier moment, de me trouver parfaitement libre,
+avec l'ennui que vous pouvez imaginer. . . . . . . . . . . .
+
+Je suis content que cette tartine sur M. Prescott vous ait plu. Je n'en
+suis pas trop content, parce que je n'ai dit que la moitié de ce que
+je voulais dire, selon l'aphorisme de Philippe II, qu'il ne faut dire
+que du bien des morts. L'ouvrage est au fond assez médiocre et très-peu
+divertissant. Il me semble que, si l'auteur eût été moins Yankee, il
+aurait pu faire quelque chose de mieux. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CXCVII
+
+Paris, 23 avril 1859.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je suis tout malade des nouvelles, bien qu'elles ne m'aient pas
+surpris[1]. Maintenant, tout est livré au hasard. Je suppose que
+votre frère est à faire ses paquets. Je lui souhaite tout le bonheur
+possible. Je suppose que la guerre sera assez chaude d'abord, mais pas
+longue. L'état financier de tout le monde ne permet pas de la faire
+durer. Hier, en me promenant dans les bois, où il y a une prodigieuse
+quantité d'oiseaux, il me semblait étrange que, par ce temps-là, on
+s'amusât à se battre. J'espère que les _Mémoires de Catherine_ vous
+sont agréables. Cela a un parfum de couleur locale qui me plaît fort.
+Quelle drôle de chose qu'une grande dame de ce temps, et comme il
+résulte clairement de ce récit qu'il n'y avait que l'étranglement qui
+pût remédier à un animal comme Pierre III. On m'a donné à lire un
+roman de lady Georgiana Fullerton, écrit en français, pour que je note
+les passages qui laissent à désirer. Il n'est question que de paysans
+béarnais qui mangent des tartines et des œufs pochés, et qui vendent
+trente francs un panier de pêches. C'est comme si je voulais écrire
+une nouvelle chinoise. Vous devriez bien prendre cela et me faire des
+corrections pour ma peine de vous prêter tant de livres que vous ne
+m'avez jamais rendus. Je suis allé hier à l'Exposition, qui m'a semblé
+d'un médiocre désespérant. L'art tend à un nivellement qui est au fond
+la platitude. . . . . . . .
+
+
+[1] La guerre d'Italie.
+
+
+
+
+CXCVIII
+
+Paris, jeudi 28 avril 1859.
+
+
+J'ai reçu votre lettre hier au soir. Je suppose que vous vous arrêterez
+à ***. Ce serait folie d'aller plus loin. Je ne vous dirai pas tout
+ce que vous savez de la part que je prends à vos peines. Quand on est
+la sœur d'un militaire, il faut se faire aux émotions du canon. Au
+reste, depuis hier soir, on est plus à la paix qu'on ne l'était il y a
+quelques jours. Il paraît même qu'il y a des chances de l'acceptation,
+par l'Autriche, de l'arbitrage offert par l'Angleterre et même par
+nous. Cependant, il part beaucoup de troupes, et il y a déjà deux
+divisions à Gênes, débarquées sous une pluie de fleurs. Je crois à la
+guerre toutefois. Je ne crois pas qu'elle soit longue, et j'espère
+qu'après un premier choc toute l'Europe se mettra entre les parties
+belligérantes. L'Autriche, d'ailleurs, n'a pas le moyen de soutenir
+longtemps la lutte, faute d'argent, et bien des gens pensent que
+son coup de tête n'a pour but principal qu'un prétexte pour faire
+banqueroute. Il me semble que l'opinion ici est meilleure qu'elle ne
+l'était. Le peuple est très-belliqueux et très-confiant. Les soldats
+sont très-gais et remplis d'assurance. Les zouaves sont partis après
+avoir découché et disparu de leurs casernes pendant huit jours, disant
+qu'en temps de guerre il n'y avait plus de salle de police. Le jour du
+départ, pas un homme ne manquait. Il y a dans notre armée une gaieté
+et un entrain qui manquent absolument aux Autrichiens. Quelque peu
+optimiste que je sois, j'ai bonne confiance dans notre succès. Notre
+vieille réputation est si bien établie partout, que ceux qui se battent
+contre nous n'y vont pas de bon cœur. N'employez pas votre imagination
+à vous faire des romans tragiques. Croyez qu'il y a très-peu de balles
+qui portent et que la guerre que nous allons faire donnera à votre
+frère de très-bons moments. Ne dites pas à votre belle-sœur que les
+belles dames italiennes vont se jeter à la tête de nos gens. Tenez
+pour certain qu'ils seront choyés, qu'ils mangeront des _macaroni
+stupendi_; tandis que les Autrichiens pourront trouver quelquefois du
+vert-de-gris dans leur soupe. Si j'avais l'âge de votre frère, une
+campagne en Italie serait pour moi la plus agréable manière de voir un
+des spectacles toujours beaux, le réveil d'un peuple opprimé.
+
+Adieu, chère amie; donnez-moi promptement de vos nouvelles et tenez-moi
+au courant de vos projets.
+
+
+
+
+CXCIX
+
+Paris, 7 mai 1859.
+
+
+Je ne vous ai pas répondu tout de suite, parce que je m'attendais à
+recevoir de vous une nouvelle adresse. Je ne puis croire que vous soyez
+encore à ***; mais j'espère que cette lettre vous rattrapera quelque
+part, fût-ce à Turin, si vous êtes allée jusque-là. Maintenant que la
+guerre est déclarée, figurez-vous bien que tous les coups de canon ne
+portent pas, et qu'il y a beaucoup de place en haut et à côté d'un
+homme. Si vous avez lu _Tristram Shandy_, vous aurez vu que chaque
+balle a son billet, et, heureusement, la plupart ont le leur pour
+tomber à terre. Votre frère reviendra avec de la graine d'épinards, et
+fera la plus belle campagne qu'on ait faite depuis la Révolution et le
+général Bonaparte. Je regrette qu'il ne soit pas là en personne; ce
+serait une assez grande témérité. Pourtant, en pesant le pour et le
+contre, les apparences sont plutôt en notre faveur. Si, comme je le
+suppose, nous avons quelques succès en commençant, selon l'usage de la
+_furia francese_, il est à croire que toute l'Europe fera des efforts
+inouïs pour arrêter les hostilités. L'Autriche, qui est déjà à bout
+de ressources et prête à faire banqueroute, ne se fera peut-être pas
+trop tirer l'oreille, et probablement, de notre côté, il y aura de la
+modération. Si la guerre se prolongeait, elle deviendrait une guerre
+de révolution, et alors ferait le tour du globe. Mais cela me paraît
+beaucoup plus improbable que l'autre chance.
+
+Si vous voulez savoir des nouvelles, on est assez surpris des noms
+des nouveaux ministres; on leur cherche une signification et on n'en
+trouve pas. Les Anglais se calment beaucoup; les Allemands beaucoup
+moins. Je crains bien plus les premiers que les autres. On parle
+toujours de l'alliance russe; je n'y crois nullement; les Russes n'ont
+rien à perdre dans la querelle, et, de quelque façon que cela tourne,
+ils trouveront toujours leur avantage. En attendant, ils s'amusent à
+faire des intrigues panslavistes parmi les sujets autrichiens, qui
+regardent l'empereur Alexandre comme leur pape. Le général Klapka est
+parti de Paris, il y a trois semaines, pour aller fonder une banque à
+Constantinople. Plusieurs autres officiers hongrois ont pris le même
+chemin; ce qui me semble un assez mauvais signe. Une révolution en
+Hongrie n'est pas impossible; mais je crois qu'il y aurait pour nous
+plus de mal que de bien.
+
+Rien de nouveau de la guerre. Les Autrichiens ont l'air un peu honteux
+et modestes. On s'attend à ce que, avant la fin du mois, il y ait une
+affaire. Nos gens sont très-dispos et d'un entrain admirable. Ici, le
+peuple et les petits marchands sont belliqueux. La grande masse prend
+un vif intérêt à la crise et fait des vœux pour nos succès. Les salons,
+et particulièrement les orléanistes, sont parfaitement antifrançais et,
+de plus, archifous. Ils s'imaginent qu'ils reviendront sur l'eau et que
+leurs burgraves reprendront le fil de leurs discours interrompus en
+1848. Pauvres gens qui ne voient pas qu'après ceci, il n'y a plus que
+la république, l'anarchie et le partage.
+
+Je voudrais bien être au courant de vos projets. Il me semble que c'est
+à Paris que vous serez au centre des nouvelles, et, dans un temps comme
+celui-ci, cela est essentiel. Je crois que, pour cette raison, je
+n'irai pas en Espagne; je m'y mangerais les ongles jusqu'au coude en
+attendant les dépêches.
+
+Si vous êtes allée jusqu'à ***, ce qui me paraîtrait peu raisonnable,
+je ne doute pas que vous ne reveniez bientôt. Au milieu de toutes vos
+tribulations, pensez-vous à une retraite de quelques jours au milieu
+d'une oasis?
+
+Vous et moi, nous aurions grand besoin, ce me semble, de nous reposer
+quelques jours, en attendant que nous ayons à subir des émotions
+guerrières. Rien ne vous serait plus facile dans ce moment, si vous
+vouliez faire cette bonne action. Pourvu que vous m'en donniez avis un
+peu à l'avance, je serais prêt à vous ramener ici ou ailleurs, partout
+où vous voudriez; je trouverais moyen de disposer d'une semaine.
+Veuillez examiner la question avec impartialité et me faire connaître
+votre décision; je l'attends en très-grande impatience.
+
+Adieu, chère amie; ayez bon courage. Ne vous bâtissez pas des fantômes
+et ayez de la confiance. Je vous embrasse bien tendrement, comme je
+vous aime.
+
+
+
+
+CC
+
+Paris 19 mai 1859.
+
+
+Il me semble qu'à votre place je serais à Paris, car c'est là
+qu'arrivent toutes les nouvelles. Pour moi, je cours après toute la
+journée. L'emprunt a été souscrit non pour cinq cents millions, mais
+pour deux milliards trois cent mille francs, outre quelques villes
+dont on ne sait pas le chiffre. On a enrôlé depuis vingt-cinq jours
+cinquante-quatre mille volontaires. Tenez ces chiffres pour certains.
+Les Autrichiens se retirent et les paris sont ouverts sur la question
+de savoir s'ils livreront bataille avant de lâcher Milan, ou s'ils
+iront tout d'une traite se concentrer dans le triangle formé par
+Mantoue, Vérone et Peschiera. Nos officiers se louent beaucoup de
+l'accueil qu'on leur fait. L'Allemagne hurle contre nous. C'est un
+mouvement comme en 1813. Les uns disent que c'est de la haine de
+bon aloi, d'autres qu'il y a là-dessous une certaine quantité de
+libéralisme rouge qui prend aujourd'hui la forme teutonique. Les
+Russes font de grands armements, qui donnent à réfléchir à tout le
+monde. Il y a une grande-duchesse Catherine qui vient faire une
+visite à l'impératrice: dans cela, il y a du bon et du mal. La Russie
+est un allié terrible qui mangerait bien l'Allemagne, mais qui nous
+procurerait l'inimitié et peut-être l'hostilité de l'Angleterre.
+Nous avons si longtemps vécu d'une vie de sybarites, que nous avons
+désappris les émotions de nos pères. Il faudra en revenir à leur
+philosophie. On dansait à Paris tandis qu'on se battait en Allemagne,
+et cela a duré plus de vingt ans! Maintenant, les guerres ne peuvent
+plus durer longtemps, parce que les révolutions s'en mêlent et parce
+qu'elles coûtent trop d'argent. C'est pourquoi, si j'étais jeune,
+je me ferais soldat.--Mais laissons ce vilain sujet. Le malheur qui
+peut arriver ne peut être détourné, et le plus sage est d'y penser
+le moins possible; c'est pourquoi je désire tant me promener avec
+vous loin de la guerre, à ne penser qu'aux feuilles et aux fleurs qui
+poussent, et à d'autres choses non moins agréables. Quoi qu'il puisse
+arriver, n'est-ce pas le parti le plus raisonnable? Si vous avez lu
+Boccace, vous aurez vu qu'après tous les grands malheurs, on en vient
+là. Ne vaut-il pas mieux commencer? Les grandes vérités et les choses
+les plus raisonnables ne trouvent pas tout de suite accès dans votre
+tête. Je me rappellerai toujours votre étonnement lorsque je vous dis
+qu'il y avait des bois dans les environs de Paris.--J'ai dîné chez un
+Chinois qui m'a offert un pipe d'opium. J'avais des étouffements; à la
+troisième bouffée, j'ai été guéri. Un Russe, qui a essayé l'opium après
+moi, a changé complètement de physionomie en moins de dix minutes: de
+très-laid, il est devenu vraiment beau. Cela lui a duré un bon quart
+d'heure. N'est-ce pas quelque chose de singulier que ce pouvoir donné à
+quelques gouttes d'un suc de pavot?
+
+Adieu; répondez-moi vite.
+
+
+
+
+CCI
+
+Paris, 28 mai 1859.
+
+
+Vous avez une manière à vous d'annoncer les mauvaises nouvelles qui
+me fait enrager. Vous avez grand soin, peut-être pour les faire
+mieux passer, de dire tout ce que vous auriez fait, _si!_ C'est
+comme l'histoire du cheval de Roland, qui avait toutes les qualités,
+mais qui était mort. S'il n'avait pas été mort, il aurait couru plus
+vite que le vent. Je trouve ce genre de plaisanterie très-mauvais:
+premièrement, parce que votre bonne volonté m'est suspecte; ensuite,
+parce que je suis bien assez contrarié de vous savoir si loin, sans
+avoir à regretter encore toutes les heures que j'aurais pu passer avec
+vous. Votre retour, probablement, n'est pas très-éloigné. En attendant,
+tenez-moi au courant de vos actions et de vos projets, car il est
+impossible que vous n'en fassiez pas de toutes les couleurs.
+
+Point de nouvelles. On nous dit qu'il ne faut pas en attendre avant une
+douzaine de jours. L'Allemagne est toujours en grande fermentation;
+mais il y a apparence qu'il en résultera plus de bierre bue que
+de sang versé. La Prusse résiste tant qu'elle peut à la pression
+des _Franzosenfressen._ Ils disent maintenant qu'il faut reprendre
+non-seulement l'Alsace, mais encore les provinces allemandes de la
+Russie. Cette dernière facétie semble indiquer que le mouvement
+d'enthousiasme teutonique n'est ni réfléchi ni sérieux. M. Yvan
+Tourguenieff, qui vient d'arriver à Paris, de Moscou en droite ligne,
+dit que toute la Russie fait des vœux pour nous, et que l'armée serait
+charmée d'avoir affaire aux Autrichiens. Les popes prêchent que Dieu
+va les punir des persécutions qu'ils font aux Grecs orthodoxes de
+race slave, et on ouvre des souscriptions pour envoyer aux Croates
+des Bibles slavonnes et des _tructs_, pour les préserver de l'hérésie
+papiste. Cela ressemble un peu à une propagande politique du
+panslavisme.
+
+Une grande attaque contre le ministère Derby s'organise en ce moment.
+Lord Palmerston et lord John seraient réconciliés (fait assez peu pro
+bable), ou, ce qui le paraîtrait davantage, seraient d'accord pour la
+destruction du cabinet actuel. Les radicaux s'engagent à les seconder.
+Les _whigs_ prétendent alors avoir 350 voix contre 280. De quelque
+façon que la chose tourne, je ne crois pas que nous ayons beaucoup à
+gagner à un changement. Lord Palmerston, bien que le premier promoteur
+de l'agitation italienne, ne la soutiendra pas plus que lord Derby.
+Seulement, il ne ménagera peut-être pas autant l'Autriche, et ne
+cherchera pas à nous créer des embarras.
+
+Je reçois une lettre de Livourne. Nous sommes entrés sous une pluie de
+fleurs et de _poudre d'or_ que les dames jetaient des fenêtres.
+
+Adieu; écrivez-moi bientôt, raisonnablement, sans diplomatie. Je tiens
+beaucoup à savoir ce que vous ferez, car cela influera sur mes propres
+projets.
+
+
+
+
+CCII
+
+Paris, 11 juin 1859.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je ne compte pas bouger de la grande ville. Si votre frère est toujours
+à la tête d'une batterie de siège, je ne crois pas qu'il quitte
+Grenoble avant que les Autrichiens soient rejetés dans leur fameux
+triangle ou rectangle, je ne sais lequel. Selon les militaires, la
+chose n'aura lieu qu'après une autre bataille vers Lodi, car il paraît
+qu'il y a des lieux qui ont le privilège d'attirer les armées. Mais je
+crois que personne n'entend encore la guerre avec les chemins de fer,
+les lignes télégraphiques et les canons rayés. Je ne crois plus à rien
+et je meurs d'inquiétude. Les grands politiques, burgraves et autres,
+gens aussi bêtes que les anciens militaires, annoncent que toute
+l'Europe se dispose à intervenir suppliante et menaçante, entre l'Adda
+et le Mincio. C'est très-probable, en effet; mais je ne vois pas trop
+comment cela peut arranger les choses. Après la fameuse phrase _Sin
+all'Adriatico_, comment laisser l'Italie à moitié délivrée? comment
+peut-on espérer qu'un empereur de vingt-quatre ans, têtu et gouverné
+par les jésuites, battu de plus, et de mauvaise humeur, confesse
+qu'il a fait des sottises et qu'il demande pardon! Les Italiens, de
+leur côté, qui, jusqu'à présent, ont été sages, ne feraient-ils pas
+toutes les folies imaginables pendant les négociations? Si nous avons
+toute l'Europe sur le dos, comment nous en tirer sans avoir recours à
+la garde à carreau qui est la Révolution à répandre partout, supposé
+qu'on l'accepte de notre main? Il paraît que l'Autriche veut envoyer en
+Italie son dernier soldat. Tout cela est bien noir, fort peu rassurant,
+mais c'est une raison de plus pour que nous prenions des forces et du
+courage pour les malheurs qui peuvent arriver. . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je pense à ce temps si chaud et aux feuilles si vertes. J'étais en
+Suisse l'année passée à cette époque, bien loin d'imaginer tout ce qui
+est arrivé et tout ce qui arrivera.--Adieu; vous savez que j'attends
+vos lettres avec impatience. N'oubliez pas d'être précise et claire
+dans l'exposition de vos projets.
+
+
+
+
+CCIII
+
+Paris, 3 juillet.
+
+
+Pourquoi êtes-vous si longtemps à me donner de vos nouvelles?
+Comme il me paraît évident que vous ne quitterez pas ***, je meurs
+d'envie d'aller vous y voir. Nous pourrions arranger avec lady ***
+une excursion dans les montagnes du Dauphiné. Je vous soumets cette
+proposition. Vous ne sauriez croire tous les fantômes que je vois
+depuis que le beau temps est revenu: tantôt ceux d'Abbeville, tantôt
+ceux de Versailles.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+On me croit prophète pour avoir annoncé, il y trois jours, que la
+paix ne se ferait qu'entre les deux empereurs aux dépens des neutres.
+J'avoue que la dernière partie de la prophétie me paraît quelque peu
+difficile à réaliser. Elle n'est pas impossible pourtant, et ce serait
+très-moral, car Solon a dit que celui qui ne prenait pas part à la
+guerre civile devait être déclaré ennemi public. Mon pauvre diable de
+domestique a eu une balle dans la jambe à la bataille de Solférino,
+avec un os cassé. Comme il écrit neuf jours après la bataille et qu'on
+ne lui a pas fait l'amputation, j'espère qu'il s'en tirera. On est en
+pleurs dans ma maison et je ne sais comment on me donnera à manger.
+Je suis, d'ailleurs, assez souffrant. Je dors très-mal et j'étouffe
+souvent. Je m'ennuie fort de vous, pour me servir de votre style.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CCIV
+
+Paris, mardi soir, 20 juillet 1859.
+
+
+Vous seule me faites prendre la paix en bonne part. Peut-être
+était-elle nécessaire; mais il ne fallait pas commencer si bien pour
+finir par établir un gâchis pire que ce qu'il y avait auparavant. À
+tout prendre, que nous importe la liberté d'un tas de fumistes et
+de musiciens? Ce soir, nous avons entendu ce que vous lirez dans
+_le Moniteur._[1] Cela a été bien dit, avec un grand air, un air de
+franchise et de bonne foi. Il y a du bon et du vrai. Les officiers qui
+reviennent disent que les Italiens sont des braillards et des poltrons,
+que les Piémontais seuls se battent, mais qu'ils prétendent que nous
+les gênions, et que, sans nous, ils eussent mieux fait.
+
+L'impératrice m'a demandé, en espagnol, comment je trouvais le
+discours; d'où je conclus quelle en était en peine. J'ai répondu, pour
+concilier la courtisanerie et la franchise: _Muy necesario._ Au fond,
+il m'a plu, et il est d'un galant homme de dire; «Croyez-vous qu'il ne
+m'en a pas coûté, etc., etc.»
+
+Quand je vous fais une proposition, je suis toujours très-sérieux.
+Tout dépend de vous. On m'invite à aller en Écosse et en Angleterre.
+Si vous revenez à Paris, je ne bougerai pas. Je vous en aurai une
+obligation extraordinaire, et, si vous vous doutiez du plaisir que
+vous me feriez, j'aime à croire que vous n'hésiteriez pas. Enfin,
+j'attends votre dernier mot.--Ce matin, j'ai eu une peur horrible. Il
+est venu chez moi un homme habillé de noir, l'air fort convenable,
+pourvu de linge blanc et de la figure la plus belle et la plus noble
+du monde, se disant avocat. Dès qu'il a été assis, il m'a dit que Dieu
+l'inspirait, qu'il en était l'indigne instrument et qu'il lui obéissait
+en tout. On l'avait accusé d'avoir voulu tuer son portier, un poignard
+à la main; mais c'était seulement un crucifix qu'il avait montré. Ce
+diable d'homme roulait des yeux terribles et me faisait subir une vraie
+fascination. Tout en parlant, il mettait continuellement la main dans
+la poche de sa redingote, et je m'attendais à l'en voir retirer un
+poignard. Par malheur, il n'avait qu'à en choisir un sur ma table. Je
+n'avais qu'une pipe turque, et je calculais le moment où la prudence
+voudrait que je la lui cassasse sur le chef. Enfin, il a sorti de cette
+terrible poche un chapelet. Il s'est mis à mes genoux. J'ai gardé un
+sang-froid glacial, mais j'avais peur, car que faire à un fou? Il est
+parti me faisant beaucoup d'excuses et me remerciant de l'intérêt que
+je lui avais témoigné. Malgré ma peur, qui tenait au brillant des
+yeux de l'animal, tout à fait terribles, je vous jure, et pénétrants,
+j'ai fait une observation curieuse. Je lui ai demandé s'il était bien
+sûr d'être inspiré et s'il avait fait quelque expérience pour s'en
+assurer. Je lui ai rappelé que Gédéon, appelé par Dieu, avait pris
+ses sûretés et exigé quelques petits miracles. «Savez-vous le russe?
+lui dis-je.--Non.--Bien; je vais écrire en russe deux phrases sur des
+morceaux de papier. Une de ces phrases sera une impiété. Suivant ce que
+vous dites, un de ces morceaux de papier vous causera de l'horreur.
+Voulez-vous essayer?» Il a accepté. J'ai écrit. Il s'est mis à genoux
+et a fait une prière; puis, tout d'un coup, il m'a dit: «Mon Dieu ne
+veut pas accepter une expérience frivole. Il faudrait qu'il s'agît d'un
+grand intérêt.» N'admirez-vous pas la prudence de ce pauvre fou qui
+craignait, à son insu, que l'expérience ne tournât pas bien!
+
+Adieu; j'attends une prompte réponse.
+
+
+[1] Le discours de l'empereur, au retour d'Italie.
+
+
+
+
+CCV
+
+Paris, 21 juillet 1859.
+
+
+Ma lettre d'hier s'est croisée avec la vôtre. C'est-à-dire, ce n'était
+pas une lettre que ce que vous m'avez envoyé, mais une papillote
+très-inconvenante. J'imagine sans peine la vie très-dissipée que vous
+menez là-bas, maintenant que vous êtes rassurée sur votre frère. Je
+suis très-souffrant, à cause de l'horrible chaleur et du manque absolu
+de sommeil et d'appétit. Je ne doute pas que, sous ces deux rapports,
+vous ne soyez très-avantageusement partagée. Il me semble parfois que
+je marche à grands pas vers le monument. Cette idée est quelquefois
+assez importune et je voudrais bien m'en distraire. C'est une des
+raisons pour lesquelles je désirerais tant vous voir. Vous recevrez
+mes deux lettres à la fois. J'espère que vous y ferez une réponse
+catégorique et formelle.
+
+Je lis les _Lettres de madame du Deffand_, qui vous amuseront fort.
+C'est la peinture d'une société très-aimable, pas trop frivole,
+beaucoup moins qu'on ne le croit généralement. Ce qui me frappe, comme
+très-différent de l'époque présente, c'est d'abord l'envie de plaire,
+qui est générale, et les frais que chacun se croit obligé de faire.
+En second lieu, c'est la sincérité et la fidélité des affections.
+C'étaient des gens beaucoup plus aimables que nous, et surtout que
+vous, que je n'aime plus du tout. Adieu; je suis de trop mauvaise
+humeur aujourd'hui pour vous en écrire davantage. Mes palpitations
+m'ont repris depuis quelques jours et je suis horriblement nerveux et
+faible.
+
+
+
+
+CCVI
+
+Paris, samedi 30 juillet 1859.
+
+
+Je resterai à Paris jusqu'au 15 août; après quoi, probablement,
+j'irai passer quelques jours dans les Highlands. Mais il reste bien
+entendu que vous aurez la préférence sur tout, et, tel jour que vous
+m'indiquerez, vous pouvez m'attendre avec sécurité. Vous voyez que je
+suis précis; tâchez de l'être un peu dans vos réponses. Il paraît que
+vous ne pouvez plus vivre sans montagnes et sans forêts séculaires.
+Je m'imagine que le soleil vous a brunie et engraissée. Je serai,
+d'ailleurs, bien charmé de vous voir, quelle que vous soyez, et vous
+pouvez être sûre d'être traitée avec une grande tendresse. Je vois,
+par vos lettres, que vous passez le temps très-gaiement en promenades
+et divertissements de tout genre. Je cherche à deviner quel peut-être
+le mérite relatif d'un habitant du Pas-de-Calais ou d'un Grenoblois.
+Tout considéré, je pencherais pour le premier, parce qu'il fait moins
+de bruit et qu'il n'a jamais eu de parlement pour lui persuader qu'il
+avait de l'esprit et qu'il avait une importance politique. J'ai connu
+cependant deux Grenoblois hommes d'esprit, mais ils avaient passé leur
+vie à Paris. Je n'ai aucune idée de ce que peuvent être les femmes. Il
+n'y a pas assez longtemps que j'ai renoncé aux peintures du cœur humain
+pour ne pas prendre intérêt à l'état des esprits au temps présent . . .
+. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je suis toujours malade et quelquefois je soupçonne que je suis sur le
+grand railway menant outre-tombe. Tantôt cette idée m'est très-pénible,
+tantôt j'y trouve la consolation qu'on éprouve en chemin de fer:
+c'est l'absence de responsabilité devant une force supérieure et
+irrésistible. . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCVII
+
+Paris, 12 août 1859.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je vous ferai une visite avant la fin de ce mois. Très-probablement
+je ferai une excursion en Angleterre avant d'aller en Espagne. Je ne
+sais même pas trop si j'irai en Espagne. On dit que le choléra y est
+en ce moment, ce qui chassera sans doute les amis que je voulais voir.
+Dites-moi donc à quelle époque je puis vous aller voir vous-même? Quand
+vous voulez que les négociations durent, vous êtes plus habile que les
+diplomates autrichiens à trouver des moyens dilatoires. Répondez-moi
+vite. Il est bien entendu que je comprendrai toujours les bonnes
+raisons, les objections raisonnables; mais, alors, qu'on me les dise
+avec netteté et franchise. Vous pensez bien que, toutes les fois qu'il
+s'agirait de choisir entre un très-grand bonheur pour moi et le plus
+petit inconvénient pour vous, je n'hésiterais jamais. Je vous ai dit
+que je lis les _Lettres de madame du Deffand_[1], les nouvelles. Elles
+sont très-amusantes et donnent, je crois, une assez bonne idée de la
+société de son temps. Mais il y a beaucoup de rabâchage. Vous lirez
+cela, si vous voulez.
+
+Adieu.
+
+
+[1]Les dernières _Lettres de madame du Deffand_ qui venaient de
+paraître.
+
+
+
+
+CCVIII
+
+Paris, samedi 3 septembre 1859.
+
+
+Je crains fort que nous ne nous rencontrions plus cette année de ce
+côté-ci de l'Achéron, et je ne veux pas partir sans vous dire adieu et
+vous informer un peu de mes pérégrinations. Je pars lundi, c'est-à-dire
+après-demain, pour Tarbes, où je resterai probablement jusqu'au 12,
+ou peut-être jusqu'au 15. Je reviendrai à Paris pour quelques jours
+et je repartirai bientôt après pour l'Espagne. Si je croyais aux
+pressentiments, je ne passerais pas les Pyrénées; mais il n'y a plus
+à reculer, il faut que je fasse ma visite, qui sera probablement la
+dernière, à Madrid. Je suis trop vieux et trop souffrant pour faire
+encore une fois une expédition semblable. Si je ne me faisais une
+affaire de conscience d'aller dire adieu à de très-bons amis, je ne
+bougerais pas de mon trou. Sans être malade, je suis si nerveux, que
+c'est pire qu'une maladie; je ne dors ni ne mange et j'ai les _blue
+devils._ Ce qui me console, c'est que vous vous amusez beaucoup et que
+vous engraissez à vue d'œil parmi vos montagnes et vos provinciaux.
+
+J'ai fait venir de Londres les _Mémoires de la princesse Daschkoff_,
+et je ne suis pas encore bien consolé des trente francs qu'ils m'ont
+coûté. On me promet pour mon retour de Tarbes un roman écrit en
+dialecte petit-russien et traduit en russe par M. Tourguenieff. C'est,
+dit-on, un chef-d'œuvre très-supérieur à l'_Oncle Tom._ Il y a encore
+les _Lettres de la princesse des Ursins_, qu'on me vante beaucoup. Mais
+j'ai cette femme en horreur et je n'en veux pas. En fait de livres
+lisibles, je ne sais rien de neuf; j'en ai essayé beaucoup pour passer
+les soirées de solitude, et je trouve qu'il n'y en a pas qui vaillent
+la peine qu'on les coupe. J'ai rencontré M. About l'autre jour, il est
+toujours charmant. Il m'a promis quelque chose. Il demeure à Saverne et
+passe sa vie dans les bois. Il y a un mois, il a rencontré un animal
+très-singulier, qui marchait à quatre pattes dans un habit noir, avec
+des bottes vernies sans semelles; c'était un professeur de rhétorique
+d'Angoulême qui, ayant eu des malheurs conjugaux, était allé jouer à
+Bade, avait perdu tout en très-peu de temps, et, retournant en France
+par les bois, s'était perdu et n'avait pas mangé depuis huit jours.
+About l'a porté ou traîné jusqu'à un village où on lui a donné du linge
+et à boire, ce qui ne l'a pas empêché de mourir au bout de huit jours.
+Il paraît que, lorsque l'animal-homme a vécu pendant quelque temps
+dans la solitude et qu'il est arrivé à un certain état de délabrement
+physique, il paraît, dis-je, que ce chef-d'œuvre marche à quatre
+pattes. About assure que cela fait un très-vilain animal.--Écrivez-moi
+chez M. le ministre d'État, à Tarbes.
+
+Adieu. J'espère que l'automne s'annonce pour vous plus humainement
+que pour moi. Froid et pluie avec beaucoup d'électricité dans l'air.
+Soignez-vous, mangez et dormez, puisque vous le pouvez.
+
+
+
+
+CCIX
+
+Paris, 15 septembre 1859.
+
+
+J'aurais voulu vous écrire de Tarbes aussitôt après avoir reçu votre
+lettre, mais j'ai été toujours en course et en agitation. D'abord est
+venue une lettre de Saint-Sauveur, où il m'a fallu aller passer un
+jour, et, le lendemain, on m'a rendu ma visite, chez M. Fould[1]; en
+conséquence de quoi, il y a eu grand remue-ménage, et madame Fould
+a improvisé dîner et déjeuner, ce qui n'est pas une petite affaire
+dans une ville comme celle que je viens de quitter. En outre, comme
+il fallait loger huit personnes, j'ai dû quitter ma chambre ainsi
+que le fils de la maison, et aller à l'auberge. Au milieu de tout
+cet auguste tracas, il m'eût été impossible de trouver du papier et
+une plume dans la maison. Je suis parti le 13 pour aller coucher à
+Bordeaux et je suis arrivé ici hier au soir, sans autre encombre que
+d'avoir perdu mes clefs, ce qui, parmi les petites misères, est une
+des plus considérables. Il me reste l'espoir de les retrouver ou celui
+de trouver des serruriers. Quant à mon voyage en Espagne, je suis aux
+ordres d'un de mes amis qui part avec moi. C'est un membre des Cortès,
+et son établissement s'ouvre le 1er octobre; très-probablement nous
+partirons le 25: je ne sais pas son dernier mot. Nous prendrons le
+train de Marseille pour aller par mer à Alicante. . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Ce petit voyage aux Pyrénées m'a fait du bien. J'ai pris un bain à
+Bagnères, qui m'a remis pendant deux jours dans un calme de nerfs
+extraordinaire et que, depuis vingt ans, je ne connaissais plus. Le
+médecin que j'ai trouvé là est un de mes anciens amis, qui m'a fort
+engagé à passer une saison d'eaux l'année prochaine. Il me garantit que
+j'en sortirai réparé à neuf. J'en doute un peu, mais cela vaut la peine
+d'essayer.
+
+Leurs Majestés étaient en très-bonne santé et très-belle humeur à
+Saint-Sauveur; j'ai admiré les natifs, qui avaient le bon goût de ne
+pas les suivre et de leur laisser la plus complète liberté. L'empereur
+a acheté là un chien un peu plus gros qu'un âne, de l'ancienne race
+pyrénéenne. C'est une très-belle bête qui grimpe sur les rochers comme
+un chamois. Il y avait bien longtemps que je n'avais pratiqué les
+provinciaux. À Tarbes, ils sont d'une espèce assez tolérable et d'une
+complaisance extraordinaire. Cependant, je ne conçois pas comment on
+peut rester avec eux pendant un mois. J'ai mangé beaucoup d'ortolans
+et de cailles en pâté, ce qui vaut peut-être mieux. Vous ne me parlez
+jamais de votre santé. Je suppose quelle est excellente. Adieu. . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je ne partirai pas sans vous donner de mes nouvelles.
+
+
+[1] Visite de l'empereur et de l'impératrice.
+
+
+
+
+CCX
+
+Paris, 20 septembre 1859.
+
+
+Il y a certainement un mauvais génie qui se mêle de nos affaires. Je
+crains de partir sans vous avoir vue. J'avais résolu de quitter Paris
+le 30, pour être à Bayonne le 1er. Il se trouve qu'aux diligences et
+à la malle-poste de Madrid, toutes les places sont prises jusqu'au
+16 octobre. Il faut donc se résoudre à prendre la voie de mer,
+c'est-à-dire à partir par les paquebots de Marseille à Alicante. S'il
+ne survient pas quelque nouvelle anicroche, je serai le 28 au soir
+à Marseille (mon jour de naissance, par parenthèse), et, le 29, je
+me mets en route. Bien que vous m'ayez fait cruellement enrager cet
+été par vos si et vos non, je vous assure que je suis bien triste de
+ne pas vous dire adieu. Après avoir été si longtemps sans vous voir,
+recommencer un autre bail d'absence presque aussi long! Qui sait si,
+lorsque je reviendrai, vous serez aussi à Paris? Je pars avec toute
+sorte d'idées noires; je souhaite que vous en ayez de couleur de rose.
+
+Ma petite course à Tarbes m'a fait du bien. Je suppose que l'air des
+environs de Madrid achèvera ma guérison. Comme il m'arrive toujours
+quand je vais faire un voyage, j'ai des velléités de travailler que je
+n'aurais pas sans doute si je restais ici. J'emporte du papier pour
+Madrid.--Pensez le 29 de ce mois à moi, qui, selon toute apparence,
+serai bien malade, tandis que vous conférerez avec votre couturière
+sur vos robes d'automne. Le golfe de Lyon est toujours abominable, et
+probablement il sera pire par ce temps d'équinoxe, qui a été créé pour
+mon malheur. Le bon côté, c'est que, arrivé à Alicante, on trouve un
+chemin de fer et qu'en un jour on est à Madrid, au lieu d'en passer
+trois à être cahoté dans les plus mauvaises voitures par les plus
+dures ornières qu'on puisse imaginer. Il est probable que, pendant
+mon absence, j'aurai des commissions à vous donner. Au reste, nous
+avons du temps pour en parler, et je n'aime pas à faire des projets
+à long terme, surtout avec vous, qui les faites manquer quelquefois,
+comme vous savez. Vous allez trouver Paris encore tout à fait vide. Je
+connais quelques gens qui partent et je n'en connais pas d'autres que
+vous qui arrivent. Les arbres sont brûlés, les pêches vont finir et le
+raisin ne vaut rien. Si vous avez eu des ortolans dans votre Dauphiné,
+vous ne ferez plus de cas du gibier que vous trouverez à Paris. Pour
+moi, je suis exempt du péché de gourmandise, je n'ai plus jamais faim
+et je ne fais plus attention à ce que je mange. Je regrette Paris,
+parce que je vous y aurais vue. C'est sa grande attraction pour moi.
+Adieu; vous pouvez m'écrire encore ici, j'y serai jusqu'au 27. Je me
+figure, voyez la vanité! que vous me ferez la surprise d'arriver le 26.
+
+
+
+
+CCXI
+
+Madrid, 21 octobre 1859.
+
+
+J'ai reçu avec grand bonheur votre petite lettre et surtout votre
+aimable souvenir. Je suis arrivé ici très-fatigué, non par la mer,
+qui a été assez bénigne, mais par toute sorte d'ennuis et de petits
+tracas qui viennent s'accumuler au moment d'un départ. Votre lettre,
+qui m'avait précédé à Madrid, par excès de zèle de la part de mes
+amis, s'est perdue quelques jours et il n'a pas été facile de la faire
+revenir à bon port. Ici, j'ai trouvé tout fort changé. Les dames que
+j'avais laissées minces comme des fuseaux sont devenues des éléphants,
+car le climat de Madrid est des plus engraissants. Attendez-vous à me
+revoir augmenté d'un tiers. Cependant, je ne mange guère et je ne vais
+pas très-bien; il fait très-froid, pluie de temps en temps, rarement du
+soleil, je passe presque toutes les journées à Carabouchel. Le soir,
+nous allons à l'Opéra, qui est tout ce qu'il y a de plus pitoyable.
+Je suis venu ce matin à Madrid pour assister à une séance académique
+et je retourne demain à la campagne. Il me semble que les mœurs ont
+changé notablement, et que la politique et le régime parlementaire
+ont singulièrement altéré le pittoresque de la vieille Espagne. En
+ce moment, on ne parle que de guerre. Il s'agit de venger l'honneur
+national, et c'est un enthousiasme général qui rappelle les croisades.
+On s'est imaginé que les Anglais voient avec déplaisir l'expédition
+d'Afrique et même qu'ils la veulent empêcher. Cela redouble l'ardeur
+guerrière. Les militaires veulent faire le siège de Gibraltar, après
+avoir pris Tanger. Cela n'empêche pas qu'on ne spécule beaucoup à la
+Bourse et que l'amour de l'argent n'ait fait des progrès immenses
+depuis mon dernier voyage. C'est encore une importation française
+très-malheureuse pour ce pays-ci. J'ai assisté lundi à un combat de
+taureaux, qui m'a fort peu amusé. J'ai eu le malheur de connaître trop
+tôt la beauté parfaite, et, après avoir vu Montés, je ne puis plus
+regarder ses successeurs dégénérés. Les bêtes ont dégénéré comme les
+hommes. Les taureaux sont devenus des bœufs, et le spectacle ressemble
+un peu trop à un abattoir. J'y ai mené mon domestique, qui a eu toutes
+les émotions d'un débutant, et qui a été deux jours sans pouvoir manger
+de viande. Ce que j'ai revu avec le même plaisir qu'autrefois , c'est
+le musée. En revoyant chaque tableau connu, il me semblait retrouver
+un ancien ami! Ceux-là, du moins, ne changent pas. Je vais aller la
+semaine prochaine faire une excursion dans la Manche, pour visiter un
+vieux château de l'impératrice. De là, j'irai à Tolède pour y chercher
+de vieux livres dans une vente qu'on m'annonce, et je serai de retour à
+Madrid pour la fin du mois. Je cherche à combiner le moyen de revenir à
+Paris vers le 15 novembre.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CCXII
+
+Cannes, 3 janvier 1860.
+
+
+Je vous la souhaite bonne et heureuse. Je voudrais que vous eussiez
+le temps que j'ai. Je vous écris toutes mes fenêtres ouvertes et
+cependant, le vent est du nord, assez fort pour donner à la mer de
+petites vagues très-drôles. Je vous remercie des livres. Il paraît
+qu'ils ont plu, car j'ai reçu une lettre de compliments d'Olga. Je
+suppose que, selon mes intentions, vous l'avez favorisée. Le choix
+pour l'année prochaine sera embarrassant, car vous avez dû épuiser la
+littérature morale. Je vous écris dans une situation fort peu commode.
+Il y a trois jours, en dessinant au bord de la mer, j'ai attrapé un
+lumbago, qui m'est venu comme une bombe, sans dire gare. Je suis tout
+de travers depuis ce moment, bien que je me frotte de toutes les herbes
+de la Saint-Jean. Le soleil étant mon grand remède, je m'y rôtis toute
+la journée. Nous avons ici le baron de Bunsen, avec ses deux filles,
+l'une et l'autre montées sur des pieds de grue et des chevilles qui
+ressemblent à la massue d'Hercule, mais il y en a une qui chante
+très-bien. Il est assez homme d'esprit et il sait les nouvelles, dont
+vous me tenez trop à court. Il m'a appris la déconfiture du congrès,
+qui ne m'a guère étonné. J'ai lu la brochure de l'abbé ***, qui m'a
+paru encore plus maladroite que violente. Il montre tellement le bout
+de l'oreille, qu'il doit passer pour un enfant terrible à Rome, où ce
+n'est ni le bon sens ni la finesse qui manquent. Là, les prêtres savent
+intriguer. Les nôtres ont les instincts tapageurs de la nation, et
+font tout hors de propos. Sa manière de se retirer dans les catacombes
+m'a fait bien rire et les airs de martyr qu'il prend à propos d'argent
+qu'on lui offre; vous verrez qu'il finira par en demander.
+
+Voici une assez belle histoire de ce pays-ci. Un fermier des environs
+de Grasse est trouvé mort dans un ravin où il était tombé, ou bien
+avait été jeté la nuit. Un autre fermier vient voir un de mes amis, et
+lui dit qu'il avait tué cet homme. «Comment? et pourquoi?--C'est qu'il
+avait jeté un sort sur mes moutons. Alors, je me suis adressé à mon
+berger, qui m'a donné trois aiguilles que j'ai fait bouillir dans un
+petit pot et j'ai prononcé sur le pot des paroles qu'il m'a apprises.
+La même nuit que j'ai mis le pot sur le feu, l'homme est mort.» Ne
+vous étonnez pas qu'on ait brûlé mes livres à Grasse, sur la place de
+l'Église.
+
+Je vais, mardi prochain, passer quelques jours dans ce pays, malgré ses
+mœurs. On m'y promet des monuments de toute sorte et des montagnes fort
+belles. Je vous en rapporterai de la cassie, si vous appréciez toujours
+ce parfum-là. Adieu, chère amie; je suis rompu pour vous avoir écrit
+trois pages. C'est que je ne pose que sur un coude et que tous les
+mouvements me répondent dans le dos. Adieu encore. Je vous remercie de
+nouveau des livres. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXIII
+
+Cannes, 22 janvier 1860.
+
+
+J'ai trouvé votre lettre en revenant de la campagne, ou plutôt du
+village où je suis allé passer huit jours tout près des neiges
+éternelles. Bien que sur un plateau très-élevé, je n'ai pas souffert du
+froid. J'ai vu de très-belles choses en fait de rochers, de cascades
+et de précipices: une grande caverne avec un lac souterrain dont on ne
+connaît pas l'étendue et qu'on peut supposer habité par tous les gnomes
+et les diables des Alpes; une autre grande caverne, longue de trois
+kilomètres, où l'on m'a tiré un feu d'artifice. Enfin, j'ai passé ma
+semaine dans l'admiration de la pure nature. J'en ai rapporté ici des
+douleurs horribles et je suis, depuis deux jours, sur le flanc sans
+dormir ni manger. Je vois décidément que la machine se détraque et
+qu'elle ne vaut plus rien du tout. J'espère qu'il n'en est plus de môme
+pour vous et que vous n'avez pas eu de nouvelles atteintes de votre
+fièvre. Comme vous n'en parlez pas, je vous crois tout à fait quitte
+de ce mal. J'essaye de prendre mon parti de mes souffrances, et j'y
+réussis assez bien dans le jour; mais, la nuit, je perds patience et
+j'enrage.
+
+Vous ne m'avez pas dit quels ont été vos débours pour ces livres moraux
+que vous avez envoyés à mesdemoiselles de Lagrené. J'aime à croire
+que vous êtes restée dans la limite de sagesse que vous observez dans
+toutes les négociations. Probablement, j'aurai bientôt à contracter
+avec vous une autre dette.
+
+On m'a prêté le pamphlet de mon confrère Villemain,qui m'a paru d'une
+platitude extraordinaire. Quand on a essayé de faire un livre contre
+les jésuites, quand on s'est vanté de défendre la liberté de conscience
+contre l'omnipotence de l'Église, il est drôle de venir chanter la
+palinodie et d'employer de si pauvres arguments. Je crois que tout le
+mónde est devenu fou, excepté l'empereur, qui ressemble aux bergers du
+moyen âge qui font danser les loups avec une flûte magique. On m'écrit
+très-sérieusement de Paris que l'Académie française, voltairienne il y
+a quelques années, veut nommer l'abbé Lacordaire, comme protestation
+contre la violence que subit le pape. Au fond, la chose m'est fort
+égale. Tant qu'on ne m'obligera pas d'aller entendre leurs sermons, on
+peut nommer à l'Académie tous les membres du sacré collège.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CCXIV
+
+Cannes, 4 février 1860.
+
+
+Vous me jetez dans de grandes perplexités au sujet de la
+Sainte-Eulalie, à laquelle je ne pensais plus. En effet, c'est le 11 ou
+le 12. J'accepte avec beaucoup de reconnaissance l'offre aimable que
+vous me faites; mais je ne comprends pas grand'-chose à ces affaires
+byzantines, et je crains qu'il ne s'agisse de quelque brimborion
+beaucoup trop moderne pour ma cousine. Il ne faut pas oublier qu'elle
+ne sort guère et qu'elle s'habille en personne de son âge, qui est
+extrêmement respectable. Peut-être voulez-vous parler de boucles ou
+d'agrafes d'argent niellé comme il en vient du Caucase et d'ailleurs.
+Enfin, vous avez carte blanche avec les instructions suivantes: 1°
+que la chose ne soit pas trop voyante, pas trop moderne, pas trop
+colifichet; 2° qu'elle ne coûte pas beaucoup plus de cent francs et
+qu'elle ait l'air de valoir davantage; 3° enfin, que cela ne vous donne
+pas trop de tracas. Je suis sûr que vous vous acquitterez de cette
+commission avec votre ponctualité et votre discrétion ordinaires,
+et je vous en remercie d'avance de tout cœur. Cela me fait penser à
+une chose, c'est que je ne vous ai jamais souhaité votre fête. Quand
+arrive-T-elle? et d'abord, quel nom avez-vous? Il me semble que
+vous avez un nom luthérien ou hérétique. Mais votre patron est-il
+l'évangéliste ou le baptiste? et quand lui souhaite-t-on sa fête? Vous
+devinez que je veux vous faire une surprise, ce qui est bien difficile.
+
+Je suis en ce moment bien souffrant sur mon canapé. Quand je suis
+assis, il me semble qu'on me brûle le côté avec un fer chaud. Le
+docteur Maure me dit de me frotter avec du baume tranquille, mais cela
+ne me tranquillise pas du tout.
+
+J'attends deux de mes amis qui viennent passer une semaine avec moi,
+et je meurs de peur que le temps ne se gâte. Il fait en ce moment
+un soleil admirable, mais cette année est exceptionnelle et l'on ne
+peut compter sur rien. Hier, il faisait un vent qui semblait venir de
+Sibérie, tant il était glacé. Je trouve comme vous que la politique est
+bien amusante. Les colères de certaines gens me donnent de la joie au
+cœur. Adieu; le mois prochain, je vous reverrai. Je suis, en attendant,
+malade, mélancolique, ennuyé. Je perds la vue et je ne puis plus
+dessiner, quand même ma santé le permettrait. C'est une triste chose
+que de vieillir!
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CCXV
+
+Cannes, 21 février 1860.
+
+
+Deux de mes amis sont venus me rendre visite, et mes devoirs de
+cicérone, qui m'ont entraîné dans de longues excursions, ne m'ont pas
+laissé le temps de vous répondre immédiatement. D'ailleurs, je n'ai
+reçu qu'avant-hier seulement une lettre de ma cousine au sujet des
+agrafes byzantines. Je vous envoie son opinion textuelle. Elle trouve
+que c'est charmant, trop charmant pour elle et beaucoup trop jeune.
+Cependant, comme correctif à ce que cet arrêt a de trop sévère, elle
+ajoute qu'elle vient de se commander une robe exprès pour les porter.
+Si vous n'êtes pas satisfaite de votre succès, c'est que vous êtes
+difficile.
+
+Je suis toujours à peu près de même, c'est-à-dire assez souffrant. D'un
+côté, un rhume; de l'autre, une douleur au cœur, variété rhumatismale
+très-incommode et très-étrange, car cela ne m'empêche pas de marcher
+et je ne souffre que lorsque je suis assis. Voilà ce que c'est que
+de dessiner au bord de la mer après le coucher du soleil. Le temps
+que nous avons n'est pas magnifique. Le soleil ne nous manque pas;
+mais le fond de l'air est froid, et les matinées et les soirées sont
+quelquefois très-désagréables à cause du vent qui nous arrive des
+Alpes. Jamais je ne les avais vues avec tant de neige, de la base
+au sommet. Ce matin, il est tombé de la neige sur la montagne de
+l'Estérel, et même quelques flocons sur la place devant mes fenêtres.
+C'est un scandale inouï à Cannes et dont les anciens n'avaient point
+mémoire. La seule consolation que j'aie, c'est de penser que vous êtes
+dans le Nord bien plus mal. Les journaux me font frissonner avec leurs
+10 degrés au-dessous de zéro, les trois pieds de neige à Lyon et à
+Valence, etc. Cependant, il va falloir quitter mon oasis pour aller
+greloter à Paris. Je pense me mettre en route la semaine prochaine;
+comme je dois m'arrêter pour voir des monuments, je ne serai pas rendu
+à Paris pour la séance impériale, qui sans doute perdra beaucoup de
+son intérêt par mon absence. J'arriverai, selon toute apparence, vers
+le 3 ou le 4 mars, et j'espère vous trouver en bonne santé. Je vous
+reverrai avec bien de la joie, vous pouvez vous y attendre. Écrivez-moi
+à Marseille, poste restante. Il est probable que j'irai passer un ou
+deux jours à Nice, pour me faire une opinion sur l'annexion, et je
+reviendrai pour faire mes paquets. Vous ne m'avez pas envoyé votre
+mémoire, qui est, je le crains, des plus formidables; quel que soit
+le métal des agrafes, il paraît qu'elles sont considérables. J'espère
+pourtant rapporter de quoi m'acquitter sans être obligé de vendre mes
+livres. À propos, n'avez-vous pas à moi le _Voyage en Asie_ de M. de
+Gobineau? On l'a cherché inutilement chez moi l'autre jour. Si vous
+l'avez, gardez-le. Je suis allé avant-hier mener mes amis au pont
+de Gardonne; c'est un pont naturel entre des rochers à la pointe de
+l'Estérel. On entre par une petite porte dans une grotte d'où l'on sort
+par une autre ouverture à la haute mer. Ce jour-là, la mer avait le
+diable au corps, et la grotte avait l'air d'une chaudière bouillante.
+Les matelots n'ont pas osé s'y risquer, et nous n'avons pu que
+tournoyer autour du gouffre. C'était admirablement beau de couleur et
+de mouvement. Adieu; portez-vous bien, ne sortez pas trop le soir.
+
+
+
+
+CCXVI
+
+Paris, dimanche soir, 12 mars 1860.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je trouve que votre air de Paris est bien lourd et j'ai toujours la
+migraine. Je n'ai encore vu personne et je n'ose sortir le soir. Il me
+semble que ce doit être bien extraordinaire de faire des visites à dix
+heures du soir.
+
+Point de nouvelles du livre de mon ami M. de Gobineau; décidément,
+il doit vous rester sur la conscience. Indiquez-moi quelque roman à
+lire. J'en éprouve un grand besoin. Pendant que j'étais à Cannes,
+j'ai lu un roman de Bulwer: _What will he do with it?_ qui m'a paru
+sénile au dernier point. Il y a pourtant quelques jolies scènes et un
+très-bon sermon. Quant au héros et à l'héroïne, ils dépassent tout ce
+que l'usage permet dans le genre niais. Un livre qui m'a beaucoup plus
+amusé, c'est l'ouvrage de M. de Bunsen sur l'origine du christianisme
+et sur _tout_, pour parler plus exactement. Mais cela s'appelle
+_Christianity und Mankind_ y cela n'a que sept volumes de sept à huit
+cents pages. M. de Bunsen se dit très-chrétien et il traite le Vieux et
+le Nouveau Testament par-dessous la jambe. . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+J'ai appris aujourd'hui qu'il y a eu, dans un des derniers bals
+masqués, une femme qui a eu le courage de paraître en costume de 1806
+sans crinoline, et que cela a produit un très-grand effet.
+
+
+
+
+CCXVII
+
+Paris, 4 avril 1860.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Nous avons eu hier la première idée de retour du printemps. Cela m'a
+fait grand bien et je me suis senti renaître. Il me semblait que je
+sentais l'air de Cannes. Aujourd'hui, il fait gris et sombre. J'aurais
+grand besoin de vous pour prendre la vie en patience. Je trouve qu'elle
+devient tous les jours plus ennuyeuse. Le monde est par trop bête. Ce
+qui est plus inouï que tout, c'est l'ignorance générale dans ce siècle
+de lumières, comme il s'appelle modestement lui-même. Il n'y a plus
+personne qui sache un mot d'histoire.
+
+Vous aurez lu le discours de Dupin, qui m'a fort amusé. . . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+Je n'ai jamais pu retrouver Gobineau et je sais bien pourquoi; vous
+aussi. Je me suis donné mes étrennes à moi-même, il y a deux jours,
+chez Poitiers. J'ai acheté quelques très-beaux livres vieux et d'autres
+modernes très-bien reliés. Avez-vous lu les Mémoires de Hollande
+attribués à madame de la Fayette? Cela m'a fort amusé. Je vous les
+prêterai sur dépôt, à votre retour. Cela est relié par Bauzonnet.--Je
+me suis fait faire un domino vénitien noir avec une buretta en dentelle
+ou quelque chose d'approchant, comme le dessin que j'ai fait à Venise
+et que je vous ai montré. Depuis mon retour, en cette malencontreuse
+saison, je prends un intérêt extraordinaire au temps. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXVIII
+
+Samedi 14 avril 1860.
+
+
+. . . . . . . . . J'ai mené depuis Pâques une vie fort dissipée: je
+suis allé deux fois au bal et j'ai dîné en ville tous les jours. Ce
+bal, où je devais étrenner ce domino avec une _baretta_ vénitienne, est
+remis au 24, parce qu'on juge en ce moment en Espagne les complices
+d'Ortega, parmi lesquels il y a deux parents de l'impératrice. S'ils
+sont fusillés, ce qui est fort dans les façons de faire du pays, je
+crois que le bal sera entièrement abandonné, et j'en serai pour mon
+domino. J'ai beaucoup vu Ortega, qui est, par parenthèse, un charmant
+garçon, la coqueluche des belles dames de Madrid. J'ai très-grand peur
+qu'il ne s'en tire pas. Cependant, on dit qu'il y a toujours du remède
+quand il s'agit de jolis garçons. . . . . . .
+
+
+
+
+CCXIX
+
+Mardi soir, 1er mai 1860.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Le bal de l'hôtel d'Albe était splendide. Les costumes étaient
+très-beaux; beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant
+de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en
+haut et par en bas aussi. À cette occasion, j'ai vu un assez grand
+nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse.
+2° La crinoline est en décadence. Croyez que, dans deux ans, les
+robes seront courtes et que celles qui ont des avantages naturels se
+distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels. Il y avait des
+Anglaises incroyables. La fille de lord ***, qui est charmante, était
+en nymphe dryade, ou quelque chose de mythologique, avec une robe qui
+aurait laissé toute la gorge à découvert si on n'y eût remédié par un
+maillot. Cela m'a semblé presque aussi vif que le décolletage de la
+maman, dont on pénétrait tout l'estomac d'un coup d'œil. Le ballet
+des _Eléments_ se composait de seize femmes, toutes assez jolies, en
+courts jupons et couvertes de diamants. Les Naïades étaient poudrées
+avec de l'argent qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des
+gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une
+mademoiselle Errazu merveilleusement belle. La princesse Mathilde était
+en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte
+de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé madame de S..., qui
+a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour,
+les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière
+électrique, ressemblait au festin de Balthazar dans le tableau de
+Wrowthon. L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait
+d'une lieue. L'impératrice avait un bournous blanc et un loup noir
+qui ne la déguisait nullement. Beaucoup de dominos, et, en général,
+fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien
+imité. Je trouve qu'après l'histoire de sa femme, c'est un déguisement
+un peu trop remarquable. Si vous ne savez pas l'histoire, la voici en
+deux mots: sa femme, qui est une demoiselle *** (dont, par parenthèse,
+la mère devait être ma marraine, à ce qu'on m'a dit), est allée chez
+Bapst, et a acheté une parure de soixante mille francs, en disant
+qu'elle la renverrait le lendemain si elle ne lui convenait pas. Elle
+n'a rien renvoyé, ni argent ni parure. Bapst a redemandé ses diamants:
+on lui a répondu qu'ils étaient partis pour le Portugal, et, en fin
+de compte, on les a retrouvés au Mont-de-Piété, d'où la duchesse de
+*** les a retirés pour quinze mille francs. Cela fait l'éloge du temps
+et des femmes! Autre scandale. Au bal de M. d'Aligre, une femme a été
+pincée _black and blue_ par un mari, non moins ombragé de panaches que
+M. de ***, mais plus féroce. La femme a crié et s'est évanouie; tableau
+général! On n'a pas jeté le jaloux par la fenêtre, ce qui eût été la
+seule chose sensée à faire.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CCXX
+
+Samedi 12 mai 1860.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je vous félicite d'avoir du beau temps et du soleil. Ici, il pleut
+toujours. Quand il ne pleut pas, la chaleur est humide. Il y a de
+l'orage dans l'air, et les gens nerveux comme moi sont à leur aise
+comme des cordes de violon dans le feu. Pour comble de maux, je suis
+obligé de rester ainsi jusqu'à la fin de la saison, qui ne paraît pas
+près de finir. Vous voilà bien instruite de mes projets; je voudrais
+l'être des vôtres, que je ne soupçonne même pas. Il y a eu ces jours
+passés une petite histoire amusante: M. Boitelle, préfet de police, qui
+doit être l'homme le mieux informé de Paris, a appris, par le rapport
+d'agents fidèles, que le ministre d'État, M. Fould, était allé coucher
+dans la maison qu'il a fait bâtir dans le faubourg Saint-Honoré.
+De très-grand matin, il est allé le voir, lui a serré la main avec
+effusion, et lui a exprimé toute la part qu'il prenait à ce qui venait
+d'arriver. M. Fould a cru qu'il s'agissait d'un fils à lui, qui fait
+des sottises en Angleterre. Le quiproquo a duré quelque temps, jusqu'à
+ce que le préfet de police lui ait demandé le nom de son successeur. M.
+Fould a répondu qu'il était allé pendre la crémaillère dans sa nouvelle
+maison, et qu'il avait trouvé commode de ne passe déranger pour aller
+coucher au ministère.--Les carlistes sont ici dans le désespoir de la
+platitude de Montemolin. Il n'est pas douteux qu'il n'ait attendu la
+fusillade d'Ortega pour faire sa renonciation, attendu qu'il éprouvait
+le phénomène de la peur. Il eût été plus noble de se dépêcher pour
+qu'il n'y eût personne de fusillé. Il reste à Londres un frère qui n'a
+pas abdiqué et qui a des enfants; il s'appelle *** et est marié à une
+fille du duc de ***. Il a escroqué les diamants de sa femme, et avec le
+produit entretient une femme de chambre d'icelle. Cela prouve un homme
+de goût.--Il paraît que Lamoricière est déjà un peu ennuyé de tous les
+tracas qu'il rencontre en terre papale. Le cardinal Antonelli disait,
+il y a peu de temps, à un ministre étranger, qu'il n'avait jamais
+rencontré un homme plus distingué que Lamoricière: «Je lui ai parlé de
+la situation et il y a trouvé tout de suite cinq ou six remèdes; et
+il parle si bien, que, dans une heure de temps, il m'a donné quatre
+avis différents sur la même question, tous si bien motivés, que je
+n'ai que l'embarras du choix.» Ici, on est extrêmement préoccupé de
+l'expédition de Garibaldi, et l'on craint qu'il n'en résulte une
+complication générale. Je crois que M. de Cavour ne serait peut-être
+pas très-fâché qu'il se fît casser les reins en Sicile; mais, s'il
+réussit, il deviendra dix fois plus dangereux. Vous serez probablement
+étonnée quand vous saurez que je travaille et que j'écris comme dans
+mon bon temps. Quand je vous verrai, je vous raconterai par quelle
+singulière circonstance j'ai secoué mon antique paresse. Ce serait trop
+long de vous écrire tout cela, mais il ne s'agit pas d'œuvres à votre
+usage. Lisez le livre de Granier de Cassagnac sur les Girondins. Il y
+a les pièces les plus curieuses, et les plus horribles descriptions
+des massacres et des bêtises révolutionnaires, tout cela écrit avec
+beaucoup de passion et de verve.
+
+J'ai reçu il y a trois jours la visite de M. Feydeau, qui est un fort
+beau garçon, mais qui m'a semblé d'une vanité par trop naïve. Il va en
+Espagne pour y faire le complément de ce que Cervantes et Lesage ont
+ébauché! Il a encore une trentaine de romans à faire, dont il mettra la
+scène dans trente pays différents; c'est pourquoi il voyage.
+
+Adieu; je pense sans cesse à vous, malgré tous vos défauts. . . . . . .
+. .
+
+
+
+
+CCXXI
+
+Château de Fontainebleau, 12 juin 1860.
+
+
+Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Vous auriez dû le faire pour
+beaucoup de raisons. On m'a retenu ici pour cette semaine. J'espère
+bien vous retrouver à Paris, car vous aurez sans doute prolongé votre
+villégiature si le temps vous a aussi maltraitée que nous. Cependant,
+nous avons fait quelques jolies promenades dans les bois, entre deux
+ondées; tout est d'un vert d'épinards uniforme, et, quand il n'y a
+pas de soleil, c'est médiocre. Il y a des rochers et des bruyères qui
+auraient leur mérite si l'on s'y promenait en tête-à-tête, en causant
+de toute sorte de choses comme nous savons faire; mais nous allons
+en longue file de chars à bancs où l'on n'est pas toujours très-bien
+appareillé pour l'amusesement réciproque. Il n'y a pas, d'ailleurs, de
+république où l'on soit plus libre, ni de châtelain et de châtelaine
+plus aimables pour leurs hôtes. Avec tout cela, les journées ont
+vingt-quatre heures, dont on passe au moins quatre en pantalon collant,
+ce qui semble un peu dur dans ce temps de mollesse et de mauvaises
+habitudes.
+
+Je me suis enrhumé horriblement les premiers jours de mon arrivée. Au
+reste, comme à brebis tondue Dieu mesure le vent, je n'ai plus eu mes
+douleurs dès que je me suis mis à tousser.
+
+Je n'admets pas un instant que vous ne m'attendiez pas. Il serait
+absurde d'aller à la mer avant que le temps se fût mis au beau et
+surtout au chaud. Engagez vos amis à la patience; j'en ai beaucoup
+aussi, et, entre autres, celle de redire cent fois la même chose à une
+personne qui ne veut guère entendre. Adieu. . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXXII
+
+Paris, dimanche soir, 2 juillet 1860.
+
+
+J'ai reçu votre lettre ce matin. La mer agitée que vous dites diminue
+un peu mes regrets de rester à Paris. Cependant, il est impossible
+que ce temps de chien dure toujours, malgré les taches du soleil que
+m'apprend mon journal.
+
+Notre session se prolonge indéfiniment, ce dont j'enrage. Je cherche
+des moyens d'échapper, mais cela est fort difficile, vu ma grandeur qui
+m'attache au rivage. Cela ne veut pas dire que je ne sois toujours prêt
+à faire cinquante lieues pour aller dîner avec vous si l'on m'en priait
+et si l'on voulait bien m'attendre; c'est une insinuation fort humble
+que je prends la liberté de vous adresser. En partant si tôt, vous
+perdrez un bien beau spectacle, celui de me voir passer _in fiocchi_
+et en gants noirs dans la rue de Rivoli au milieu des populations
+admiratrices[1]. Je ne sais combien de vacances cette pompe fera dans
+nos rangs, mais je crains fort qu'elle ne tourne qu'au profit des
+croque-morts. Il est venu avant-hier trente mille personnes jeter de
+l'eau bénite, et davantage aujourd'hui. Cela montre bien la badauderie
+de cette magnanime nation! Elle est toujours plus bête qu'on ne le
+croit, et c'est beaucoup dire.
+
+Les orléanistes prétendent que M. Brénier a été assommé par un mari peu
+débonnaire; ce qui me paraît peu probable, vu l'énorme ventre qu'il a.
+Le plus croyable, c'est que les lazzaroni ont cru venger ainsi leur roi
+violenté. Les libéraux ont assassiné, en représailles, les commissaires
+de police, ce qui a fait beaucoup de bien à M. Brénier. Les Italiens
+du Nord n'ont point la vivacité de sentiments des Napolitains. Ils
+ont du sens commun et de la logique, comme disait Stendhal, tandis
+que les Napolitains sont des enfants de douze ans mal élevés. Nous en
+verrons de belles probablement cet automne, et ce serait bien le cas
+d'y aller faire un tour, au lieu d'aller en Afrique. Je vous attends
+au moment où votre salon sera plein des curiosités du pays, où vous
+aurez une robe de chambre à ramages et des babouches. Vous regretterez
+bien les boues de Paris. Au reste, je ne veux pas vous parler encore de
+votre expédition. Il peut arriver bien des choses qui feront changer
+vos projets. Vous connaissez les miens. Je resterai au British Museum
+jusqu'à la fin de juillet; puis j'irai passer quelques jours à Bath,
+puis en Écosse, où j'attendrai le mois de septembre et une invitation
+de votre part.
+
+Adieu.
+
+
+[1] À l'occasion de l'enterrement du prince Jérôme.
+
+
+
+
+CCXVIII
+
+Paris, jeudi, 12 juillet 1860.
+
+
+Voilà, je crois, le beau temps tout à fait revenu. Je partirai, selon
+toute apparence, au commencement de la semaine prochaine. Si l'idée
+vous venait d'aller voir lady *** sur le bord de la mer, dans les
+premiers jours d'août, j'espère que vous voudriez bien m'en faire part.
+Je me figure que la campagne anglaise doit être belle en ce moment,
+et qu'il serait agréable de passer quelques jours chez votre amie à
+flâner et à regarder la mer, à manger des crevettes et à prendre le thé
+les fenêtres ouvertes. Je suis toujours un peu malade. Hier surtout,
+j'étais très-mal à mon aise. J'ai cependant mon nouvel ami pour me
+tenir compagnie. C'est un hibou que j'élève, et qui a des sentiments.
+Je le lâche après dîner et il vole par ma chambre, et, faute de petits
+oiseaux, prend des mouches très-adroitement. Il a une physionomie
+très-drôle et ressemble aux gens remplis de prétentions, par son air et
+son expression ultra-graves.--Nous avons eu un enterrement terrible.
+Nous avons été sept quarts d'heure à défiler entre le Palais-Royal et
+les Invalides, puis la messe, puis une oraison funèbre de l'abbé Cœur,
+qui a loué les principes de 89, tout en disant que nos soldats étaient
+prêts à mourir pour défendre le pape. Il a dit encore que le premier
+Napoléon n'aimait pas la guerre et qu'on l'a toujours contraint à se
+défendre. Le plus beau delà cérémonie a été un _De profundis_ chanté
+dans le puits que vous savez et que nous entendions au travers d'un
+crêpe noir, qui nous séparait du tombeau. Il me semble que, si j'étais
+musicien, je profiterais de l'effet admirable de ce crêpe sur le son,
+pour un opéra à grand' spectacle.--Il n'y a plus guère de monde à
+Paris. Le soir, on va aux Champs-Élysées entendre la musique de Musard,
+les belles dames et les lorettes assez pêle-mêle, et très-difficiles à
+distinguer. On va encore au Cirque, voir les chiens savants qui font
+monter une boule sur un plan incliné, en sautant dessus. Ce siècle
+perd toute espèce de goût pour les amusements intellectuels. Avez-vous
+lu le livre que je vous ai prêté et vous a-t-il amusé? l'_Histoire de
+madame de la Guette_ me plaît plus que _la Juive de Hollande_, où il
+y a des choses qui ont dû vous scandaliser. On me demande le titre
+d'un roman anglais pour un malade qui ne peut lire que cela. Peut-être
+pourrez vous m'en dire un. Je viens de fabriquer un grand rapport sur
+la bibliothèque de Paris. C'est, je crois, ce qui m'a rendu si malade.
+Je perds mon temps à me mêler de ce qui ne me regarde pas et on me
+met sur le dos toutes les affaires des autres. J'ai quelquefois envie
+de faire un roman avant de mourir; mais tantôt le courage me manque,
+tantôt, quand je suis en bonne disposition, on me donne des bêtises
+administratives à arranger. Je vous écrirai avant mon départ. Adieu. .
+. . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXXIV
+
+Londres, _British Museum_, 20 juillet 1860.
+
+
+C'est assurément fort aimable à vous de ne pas m'avoir donné signe de
+vie, ni un mot d'adieu avant mon départ. Je ne vous pardonnerai que
+la première fois que nous nous verrons. J'ai été retardé par toute
+sorte d'embarras, et je n'ai pu partir qu'hier matin, par un temps
+de chien. Pourtant, je me suis conduit assez héroïquement pendant la
+traversée, et j'ai été presque le seul qui n'ait pas rendu l'âme aux
+flots agités. J'ai trouvé ici le temps de l'éclipse à Paris. Il me
+faut toujours quelque temps à Londres pour m'habituer à la singulière
+lumière qu'il y fait. Il semble qu'elle passe au travers d'une gaze
+brune. Cette lumière et les fenêtres sans rideaux me tracasseront
+encore quelques jours. En revanche, je me suis régalé de toute sorte de
+bonnes choses, et j'ai dîné et déjeuné comme un ogre, ce qui ne m'était
+pas arrivé depuis assez longtemps. Mon seul regret est de n'avoir pas
+ici ma chouette, qui joue sur mon tapis le soir, comme le chat que
+vous connaissiez autrefois. Je vous assure que c'est une très-jolie
+bête, et qui a de l'esprit plus quelle n'est grosse, car elle ne l'est
+pas plus que mon poing. Il m'importe très-particulièrement de savoir
+d'une manière très-exacte, avant la fin de ce mois de juillet, à
+quelle époque vous vous proposez de venir à Paris, le temps que vous y
+passerez et quand vous prétendez aller à Alger. C'est en conséquence
+de vos plans que je ferai les miens. Je n'ai pas besoin de vous dire
+que vous êtes le grand motif déterminant pour moi, de quitter les
+Highlands plus tôt, ou même de n'y pas aller du tout. Ne songez pas et
+surtout ne faites pas semblant de croire que ce serait un sacrifice. Je
+reviendrais demain si vous me disiez que vous êtes à Paris. Sachez pour
+votre gouverne que je suis ici jusqu'au 30.
+
+Adieu; je suis vraiment de bien mauvaise humeur contre vous.
+
+
+
+
+CCXXV
+
+Mercredi soir, 9 août 1860. 9, _South Parade Bath._
+
+
+Je vous ai acheté un voile bleu avant de quitter Londres. Je voulais
+vous écrire; mais mon ministre m'avait accablé de commissions, et
+c'eût été de la charité de votre part que de venir m'aider à m'en
+acquitter. J'ai choisi des robes, des chapeaux et des rubans, tout cela
+le plus fantastique que j'ai pu. Je crains que les chiens de France
+ne courent après les infortunées qui porteront ces belles choses de
+mon choix; je suis fâché de vous voir si opposée à une excursion en
+Angleterre, pendant que j'y suis. Cela ne vous plaît pas. Vous sentez
+bien qu'il n'y a pas de bruyères et de montagnes que je ne quitte avec
+empressement pour vous voir avant votre départ. Qu'il nous reste au
+moins un souvenir heureux en nous quittant pour si longtemps. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai mené depuis huit jours une vie à rendre poussif un cheval pur
+sang, le jour en courses, _shopping and visiting_; le soir dînant en
+ville chez les aristos, où je trouvais toujours les mêmes plats et
+presque les mêmes visages. Je ne me rappelais guère les noms de mes
+hôtes, et, quand ils ont des cravates blanches et des habits noirs,
+je trouve que tous les Anglais se ressemblent. Nous sommes ici fort
+détestés et encore plus craints. Rien n'est plus drôle que la peur
+que l'on a de nous et qu'on ne prend pas la peine de dissimuler. Les
+volontaires sont encore plus bêtes que la garde nationale ne l'était
+chez nous en 1830, parce qu'on apporte à tout dans ce pays-ci un air
+sérieux qu'on n'a pas ailleurs. Je connais un fort galant homme de
+soixante-seize ans, qui fait l'exercice tous les jours en culotte
+de zouave. Le ministère est très-faible et ne sait ce qu'il veut,
+l'opposition ne le sait pas davantage. Mais grands et petits sont
+d'accord pour croire que nous avons envie de tout annexer. En même
+temps, il n'y a personne qui ne sente qu'une guerre serait impossible
+tant qu'il ne sera pas question d'annexer les trois royaumes. Je n'ai
+pas été très-content de la lettre de l'empereur à M. de Persigny. Il
+me semble que mieux aurait valu ne rien dire du tout, ou leur dire
+seulement ce que je leur répète tous les soirs, c'est qu'ils sont
+bien bêtes. Je vous conseille de me répondre au plus vite, car je
+suis fort mélancolique et j'ai besoin de consolations. Je retourne
+à Londres lundi prochain. Écrivez-moi: 18, _Arlington street_, chez
+M. Ellice. Je n'y resterai pas longtemps et j'irai tout de suite je
+crois à Glenquoich, avec lui.--Cette ville-ci est très-jolie. Il n'y a
+pas trop de fumée et on voit partout des collines couvertes d'herbes
+et d'arbres. Il n'y fait pas trop froid. J'y suis chez des amis gens
+d'esprit, et il y a des bains qui me font du bien. Adieu. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXXVI
+
+8 août 1860. Londres, 18, _Arlington street._
+
+
+Je reçois votre lettre au moment de partir pour Glenquoich. Je n'ai pas
+besoin de vous dire qu'elle ne me fait nul plaisir. Mais je ne vous
+ferai cependant pas de reproches. Pour le moment, je ne suis préoccupé
+que d'une chose, c'est de chercher comment je pourrai vous dire adieu.
+De votre côté, tâchez de faire aussi quelque chose afin de gagner
+un peu de temps. Je ne désespère pas qu'en nous y mettant tous les
+deux nous ne parvenions à nous retrouver et à passer quelques heures
+ensemble. Plus je réfléchis à votre expédition d'Algérie, plus elle me
+paraît folle. Il est évident que les affaires d'Orient, compliquées
+comme elles le sont, et devant se compliquer encore davantage à
+tout instant, pourront obliger votre frère à partir sur un signe du
+télégraphe, et vous demeurerez fort empêchée de votre personne au
+milieu de vos Arabes. Il me paraît probable que le débarquement des
+Français en Syrie serait suivi d'une explosion générale de pillages et
+de massacres dans tout l'Orient; très-vraisemblablement encore, les
+provinces turques de la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Macédoine
+et l'Albanie chrétienne feront quelque mouvement en représailles. Tout
+sera en feu cet hiver en Orient. Aller à Alger dans un pareil moment,
+cela, je vous le répète, me semble aussi fou que possible. Encore
+si vous trouviez à ce voyage quelque attrait particulier! mais vous
+paraissez maintenant le regretter. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Il fait un temps atroce. Hier, le soleil s'est montré pour la
+première fois depuis mon arrivée en Angleterre; mais, ce matin, en me
+réveillant, j'entendais la pluie fouetter sur ma fenêtre. Le baromètre
+est à grande pluie, et je ne vois pas à cent pas. Je ne comprends pas
+trop ce que deviendra le blé avec le vent et la pluie et le froid.
+Le _Times_ me dit qu'il est tombé quatre pieds de neige à Inverness,
+où je coucherai lundi prochain. Y aura-t-il assez de charbon de
+terre et assez de plaids en Écosse pour remédier à tant de maux?
+Malgré le temps froid et couvert que j'ai eu à Bath et aux environs,
+le pays m'a beaucoup plu. J'ai vu des collines très-découpées, des
+arbres magnifiques, et une richesse de verdure dont on n'a pas d'idée
+ailleurs, si ce n'est peut-être dans les hautes vallées de la Suisse.
+Mais tout cela ne vaut pas Saint-Cloud ou Versailles par un beau temps.
+Adieu, chère amie; je suis bien triste et je voudrais être en colère.
+Je n'en ai pas la force, car je ne vous accuse pas. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Voici mon adresse à Glenquoich, mais je n'y serai que dans quelques
+jours: _Care of Rt. Hon. E. Ellice, Glenquoich, fort Augustus._
+
+
+
+
+CCXXVII
+
+Glenquoich, 22 août 1860.
+
+
+Je suis sans nouvelles de vous. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Ce n'est pas chose facile de partir d'ici. Outre les gens qui vous
+retiennent, il y a les difficultés matérielles, les jours de bateaux
+à vapeur pour aller gagner par les lacs les extrémités des chemins
+de fer. Nous avons ici un temps presque toujours détestable, mais
+qui n'empêche pas les gens de sortir. On est si habitué à la pluie,
+que, lorsqu'il ne tombe pas des hallebardes, on croit qu'on peut se
+promener. Les sentiers sont quelquefois des torrents, on ne voit pas
+les montagnes à cent pas de soi, mais on rentre en disant: _Beautiful
+walk._ Ce qu'il y a de pire en ce pays-ci, c'est un moucheron appelé
+_midge_; et des plus vénimeux. Ils sont très-friands de mon sang
+et j'ai la figure et les mains dévorées. Je suis ici avec deux
+demoiselles, l'une blonde et l'autre rousse, toutes les deux avec
+une peau de satin, et les horribles midges préfèrent s'attaquer à
+moi. Notre principal amusement est la pêche. Elle a l'avantage que
+les midges craignent l'eau et ne se hasardent jamais sur le lac.
+Nous sommes ici quatorze personnes. Dans la journée, chacun s'en va
+de son côté. Le soir, après le dîner, chacun prend un livre ou écrit
+des lettres. Causer et chercher à s'amuser les uns par les autres est
+chose inconnue aux Anglais. Je voudrais bien savoir quelque chose de
+vos projets. Écrivez-moi à Londres dès que vous recevrez cette lettre.
+Dites-moi quand vous partez et si je pourrai vous dire adieu. Je tiens
+pour certain que vous ferez vos efforts pour que nous puissions passer
+quelques heures ensemble avant votre grand voyage. L'air des Highlands
+me fait du bien. Il me semble que je respire mieux que je ne faisais
+avant de venir ici. Je ne puis me résigner à manger, et c'est le grand
+plaisir dans ce temps de pluie et de brouillards. Nos chasseurs nous
+tuent des cerfs sur les montagnes, souvent des grouses, et nous avons
+tous les jours des oiseaux très-bons. Je soupire pour une soupe maigre
+ou pour dîner seul chez moi ou à Saint-Chéron avec vous; ce dernier
+souhait ne se réalisera pas, j'en ai bien peur. Je ne sais si je vous
+ai dit que j'avais pour vous un voile bleu. J'ai eu le courage de ne
+pas m'en servir pour vous le rapporter frais. Si vous saviez quelles
+montagnes les _midges_ vous dessinent sur la figure, vous apprécieriez
+la force d'âme dont j'ai fait preuve. Adieu.
+
+
+
+
+CCXXVIII
+
+Paris, 14 septembre 1860.
+
+
+J'ai reçu votre lettre, chère amie. Je vous avoue que je trouve que
+vous auriez pu rester un jour de moins à Lestaque et le passer à Paris.
+. . .
+
+Je suis ici avec Panizzi depuis une dizaine de jours. Je fais le métier
+de cicérone et lui montre depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Il n'y a
+plus un chat à Paris d'ailleurs, ce qui me plaît assez. Cependant, les
+soirées commencent à devenir longues.
+
+Je voudrais vous donner des nouvelles du grand brouillamini qui vient
+de commencer. Mais je ne sais rien et ne comprends rien. Mon hôte croit
+que le pape et les Autrichiens seront chassés. Pour le premier, les
+apparences sont fort mauvaises; quant aux autres, je crois que, si
+Garibaldi s'y frotte, il s'en mordra les doigts. On m'écrit de Naples
+un mot très-philosophique du roi avant de s'embarquer: il recevait
+toutes les cinq minutes la démission d'un général ou d'un amiral;
+«Maintenant, ils sont trop Italiens pour se battre contre Garibaldi;
+dans un mois, ils seront trop royalistes pour se battre contre les
+Autrichiens.» Il est impossible de s'imaginer la fureur des carlistes
+et des orléanistes. Un Italien assez sensé me dit que M. de Cavour a
+fait entrer l'armée sarde dans les États de l'Église, parce que Mazzini
+allait y faire une révolution. Je trouve à cela quelque vraisemblance.
+Vous aurez vu probablement les fêtes de Marseille. On m'écrit que
+c'était fort beau et que l'enthousiasme a été à la fois réfléchi et
+bruyant; qu'il y a eu beaucoup d'ordre malgré une multitude immense,
+exaltée et méridionale. Manger paraît avoir été la chose la plus
+difficile, et coucher quelque part à peu près autant. Le spectacle
+des Marseillais dans leur état ordinaire m'amuse toujours; leur état
+d'excitation devait être encore plus drôle; et, pour cela, et pour
+autre chose encore que vous devinerez, je regrette de n'avoir pas été
+à Marseille ou aux environs. Panizzi, qui a un grand goût pour la
+locomotion, pense à aller faire un voyage de huit jours à Turin et me
+presse de l'accompagner. J'en aurais grande envie, mais je n'ose. Il me
+paraît un peu délicat d'aller voir M. de Cavour et peut-être Garibaldi,
+et, dans le doute, je prendrai sagement le parti de l'abstention.
+J'aurai beaucoup de commissions à vous donner pour Alger lorsque vous y
+serez installée. Vous savez les choses qui me conviennent, et, lorsque
+vous en trouverez, ne perdez pas les bonnes occasions. Je me recommande
+surtout à vous pour me trouver une robe de chambre pleine de caractère.
+Je voudrais aussi que vous fissiez connaissance avec les femmes du pays
+et que vous me racontassiez franchement ce que vous aurez vu et entendu.
+
+Ma chouette est toujours très-aimable, mais très-peu propre, ce qui
+fait mon malheur. Elle est désespérée quand on la met en cage, et
+elle abuse de sa liberté; je ne sais qu'en faire. Elle ne veut pas
+s'envoler. Je vais demain avec Panizzi chez Disdéri pour me faire
+photographier. Je vous enverrai un exemplaire de mon portrait. On a
+essayé à Glenquoich; mais il y a si peu de jour dans ce pays-là, qu'il
+n'est venu qu'une espèce d'ombre surmontée d'une casquette parfaitement
+modelée. Je ne suis pas très-content de votre photographie.
+
+Adieu, chère amie; nous avons depuis huit jours un assez beau temps, un
+peu froid; mais, de midi à quatre heures, on voit le soleil, et c'est
+un spectacle si rare cette année, qu'on se tient pour heureux. Adieu;
+portez-vous bien, ayez soin de vous et pensez un peu à moi.
+
+
+
+
+CCXXIX
+
+17 septembre 1860.
+
+
+Je ne perds pas un moment pour vous dire que je viens de recevoir
+votre lettre du 13 de ce mois. Je vois que vous vous plaignez de
+n'avoir pas reçu de lettres et je n'y comprends rien. Il y a dans
+tout cela un mystère que je ne m'explique pas. Je vous félicite de
+votre heureuse traversée. La mienne n'a pas été aussi bonne pour avoir
+été moins longue, je suppose, mais cela ne s'applique qu'aux lettres
+de Marseille; je suppose que tout le monde a perdu la tête lors du
+passage de l'empereur, et que tous les services ont été suspendus. Un
+négociant de Marseille, à qui j'avais écrit pour un envoi très-pressé,
+m'a répondu hier qu'il n'avait pas eu le temps, à cause des fêtes. Il
+paraît que personne n'était plus à son affaire. Nous avons, depuis
+quelques jours, un très-beau temps. Probablement j'en aurais profité
+pour aller dire adieu à la campagne, mais j'ai eu chez moi mon ami
+Panizzi. Je l'ai emballé hier pour Turin, où il ne restera que quelques
+jours. Il doit revenir à la fin de la semaine. Je suis mieux portant
+depuis mon voyage en Écosse. Seulement, je dors fort mal. Je vous envie
+le spectacle que vous allez avoir: la partie arabe, qui doit avoir
+un certain caractère d'étrangeté; vous m'en ferez une description
+détaillée, j'espère. Adieu, chère amie. Veuillez m'écrire aussitôt que
+vous aurez reçu ma lettre. Dites-moi ce que vous pensez de ces lettres
+perdues ou retardées, et donnez-moi vos ordres pour le petit paquet que
+j'ai à vous envoyer. Je me suis abstenu de chercher moi-même un moyen,
+persuadé que vous en trouverez un. Adieu; prenez bien soin de vous. . .
+. . . .
+
+
+
+
+CCXXX
+
+Paris, 7 octobre 1860.
+
+
+Chère amie, vos lettres m'arrivent enfin et me rassurent sur le sort
+des miennes. Vous avez raison d'accuser les Marseillais d'avoir perdu
+la tête à l'occasion du passage de l'empereur. Ils avaient même
+perdu deux petits barils de vin d'Espagne qu'on m'envoyait et qui
+sont restés à l'entrepôt, je ne sais combien de temps. Le négociant
+marseillais qui devait les recevoir m'écrit très-naïvement qu'il
+était trop occupé des fêtes pour penser à mon vin, et qu'il n'a pu
+le réclamer qu'après s'être un peu reposé.--Je comprends fort bien
+l'éblouissement et l'intérêt que doit avoir pour vous la première vue
+de la vie orientale. Vous dites très-bien que vous trouvez à chaque pas
+des choses bouffonnes et d'autres admirables. Il y a en effet toujours
+quelque chose de bouffon dans les Orientaux, comme dans certaines bêtes
+étranges et pompeuses que nous voyions autrefois au Jardin des Plantes.
+Decamps a fort bien saisi cette apparence bouffonne, mais il n'a pas
+rendu le côté très-grand et très-beau. Je vous remercie beaucoup de
+vos descriptions; seulement, je les trouve un peu incomplètes. Vous
+avez eu le rare privilège de voir des femmes musulmanes et vous ne me
+dites pas ce que je voudrais savoir. Font-elles en Algérie, comme en
+Turquie, une grande exhibition de leurs appas? Je me souviens avoir vu
+la gorge de la mère du sultan actuel, comme je vous ai vu le visage.
+Je voudrais encore savoir quel était le caractère des danses que
+vous avez vu danser, et s'il était modeste, et, s'il ne l'était pas,
+dites-moi pourquoi. Si vous m'indiquez une occasion pour le paquet
+que je vous destine, je vous l'expédierai tout de suite; si vous n'en
+avez pas, en passant à Marseille, je le remettrai au premier paquebot
+en partance. Je voudrais bien que vous me trouvassiez quelque objet à
+ma convenance. Vous savez ce qui ferait mon affaire, je m'en rapporte
+à votre divination. Je suis allé passer quelques jours en Saintonge
+et ne suis revenu qu'hier. Le temps a été constamment détestable, et
+j'ai rapporté une extinction de voix et un rhume affreux. J'ai trouvé
+là des gens profondément déconfits, pleurant toutes les larmes de
+leurs yeux sur les malheurs du saint-père et du général Lamoricière.
+Le général Changarnier fait, à ce qu'on dit, un récit de la campagne
+de son collègue, où, après lui avoir donné les plus grands éloges, il
+montre qu'il n'a fait que des bêtises énormes. À mon avis, le seul des
+héros martyrs dont on ne peut rire, c'est Pimodan, qui est mort comme
+un brave soldat. Ceux qui crient aux martyrs parce qu'ils ont été
+pris sont des farceurs sur lesquels je ne m'apitoie guère. Le temps
+présent est, d'ailleurs, parfaitement comique, et il fait bon lire
+son journal pour apprendre chaque matin quelque catastrophe, lire les
+notes de Cavour ou les encycliques. J'ai vu qu'on avait fusillé Walker
+en Amérique, ce qui m'a surpris, car son cas est celui de Garibaldi,
+que nous admirons tous. Avez-vous trouvé mon portrait ressemblant? En
+voici un meilleur ou du moins d'une expression un peu moins sinistre.
+Je voudrais vous donner des nouvelles de Paris, mais il n'y a encore
+personne. Je vous envie d'être au soleil! Si vous avez quelque
+commission à me donner, je suis encore à Paris pour un mois et plus.
+Vous ne me dites rien de la cuisine du pays. Y a-t-il quelque chose de
+bon? Si oui, emportez la recette. Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCXXXI
+
+Paris, 16 octobre 1860.
+
+
+Chère amie, j'ai reçu votre n° 5, pas par un convoi de grande vitesse.
+Je suppose qu'il a eu un de ces coups de vent dont le journal nous
+parle tous les matins. Il paraît que la Méditerranée fait des siennes
+cette année. Je vous envie le soleil et la chaleur dont vous jouissez.
+Ici, c'est toujours pluie ou brouillard, quelquefois humidité chaude,
+plus souvent humidité froide, toujours aussi désagréable que possible.
+Paris est toujours complètement vide. Je passe mes soirées à lire et
+quelquefois à dormir. Avant-hier, j'ai voulu entendre de la musique
+et je suis allé aux Italiens. On jouait le Barbier. Cette musique,
+qui est la plus gaie qu'on ait jamais écrite, était exécutée par des
+gens qui avaient tous l'air de revenir d'un enterrement. Mademoiselle
+Alboni, qui jouait Rosine, chantait admirablement, avec l'expression
+d'une serinette. Gardoni chantait comme un homme comme il faut, qui
+craint d'avoir l'air d'un acteur. Il me semble que, si j'avais été
+Rossini, je les aurais tous battus. Il n'y avait que le Basile, dont je
+ne me rappelle plus le nom, qui ait chanté comme s'il comprenait les
+paroles.--Vous m'avez promis une description exacte et circonstanciée
+de quantités de choses intéressantes que je ne puis voir. Grâce aux
+privilèges de votre sexe, vous pouvez entrer dans les harems et causer
+avec les femmes. Je voudrais savoir comment elles sont habillées, ce
+qu'elles font, ce qu'elles disent, ce qu'elles pensent de vous. Vous
+m'avez aussi parlé de danses. Je suppose que c'est plus intéressant que
+ce qu'on voit aux bals de Paris; mais il me faudrait une description
+un peu détaillée. Avez-vous compris le sens de ce que vous voyez? Vous
+savez que tout ce qui se rapporte à l'histoire de l'humanité est plein
+d'intérêt pour moi. Pourquoi n'écririez-vous pas sur un papier ce que
+vous voyez et ce que vous entendez?
+
+Je ne sais s'il y aura du Compiègne cette année. On me dit que
+l'impératrice, que je n'ai pas vue, est toujours horriblement désolée.
+Elle m'a envoyé une belle photographie de la duchesse d'Albe, faite
+plus de vingt-quatre heures après sa mort. Elle a l'air de dormir
+tranquillement. Sa mort a été très-douce. Elle a ri du patois valencien
+de sa femme de chambre cinq minutes avant d'expirer. Je n'ai pas de
+nouvelles directes de madame de Montijo depuis son départ. Je crains
+bien que la pauvre femme ne résiste pas à ce coup-là.--Je suis dans
+de grandes intrigues académiques. Il ne s'agit pas de l'Académie
+française, mais de celle des beaux-arts. J'ai un ami qui est candidat
+préféré, mais Sa Majesté lui a fait dire de se retirer devant M.
+Haussmann, le préfet. C'est une place d'académicien libre. L'Académie
+se fâche et veut nommer mon ami malgré lui. Je l'y encourage de toutes
+mes forces, et je voudrais pouvoir dire à l'empereur le tort qu'il
+se fait en se mêlant de ce qui ne le regarde pas. J'espère que j'en
+viendrai à bout et que le grand colosse sera black-boulé de la bonne
+façon.--Les affaires d'Italie sont bien amusantes, et ce qu'on en dit
+parmi le peu d'honnêtes gens qui sont ici est encore plus drôle. On
+commence à voir arriver quelques-uns des _martyrs_ de Castelfidardo. En
+général, ils ne parlent pas trop bien de Lamoricière, qui n'aurait pas
+été aussi héroïque qu'ils l'avaient annoncé. J'ai vu ces jours passés
+la tante d'un jeune martyr de dix-huit ans qui s'était laissé prendre.
+Elle m'a dit que les Piémontais avaient été abominables pour son neveu.
+Je m'attendais à quelque chose de terrible. «Figurez-vous, monsieur,
+que, cinq minutes après avoir été fait prisonnier, le pauvre garçon
+n'avait déjà plus sa montre. Une montre de chasse en or, que je lui
+avais donnée!»
+
+Adieu, chère amie; écrivez-moi souvent. Dites-moi ce que vous faites.
+Beaucoup de détails.
+
+
+
+
+CCXXXII
+
+Paris, 24 octobre 1860.
+
+
+Chère amie, j'ai reçu votre lettre dur 15. J'ai tardé à vous répondre
+parce que j'ai fait une excursion à la campagne, chez mon cousin, où
+je me promenais le jour et jouais au trictrac le soir. Enfin, j'ai
+été très-paresseux. Je vous remercie des descriptions que vous me
+donnez, qui auraient cependant besoin d'un commentaire perpétuel et
+d'illustrations, particulièrement en ce qui concerne les danses des
+natives; d'après ce que vous me dites, cela doit ressembler un peu aux
+danses des gitanas de Grenade. Il est probable que les intentions sont
+les mêmes et que les Moresques représentent les mêmes choses. Je ne
+doute pas qu'un Arabe du Sahara qui verrait valser à Paris ne conclût,
+et avec beaucoup de vraisemblance, que les Françaises jouent aussi la
+pantomime. Quand on va au fond des choses, on arrive toujours aux mêmes
+idées premières. Vous l'avez vu lorsque vous étudiiez la mythologie
+avec moi. Je n'admets pas du tout la timidité de vos explications.
+Vous avez assez d'euphémismes à votre disposition pour me tout dire,
+et ce que vous en faites n'est que pour qu'on vous prie.--Allons,
+exécutez-vous dans votre prochaine lettre. Je vous dirai que je deviens
+tous les jours plus souffrant. Je commence à en prendre mon parti, mais
+c'est ennuyeux de se sentir vieillir et mourir petit à petit.--Vous
+me demandez des explications sur le brouillamini actuel. Vous n'êtes
+pas dégoûtée! Malheureusement, personne n'y comprend rien. Lisez _le
+Constitutionnel_ d'aujourd'hui. Il y a un article intéressant et
+_inspiré_ de la Guéronnière. Il dit en substance: «Je ne puis pas
+approuver qu'on attaque les gens qui ne vous font rien; mais, d'un
+autre côté, je ne m'intéresse nullement à ceux qu'on dépouille, et je
+ne veux pas qu'on les aide autrement que par des conseils.» Hier, je
+suis allé à Saint-Cloud, où j'ai déjeuné en tête-à-tête presque avec
+l'empereur, l'impératrice, et «Monsieur fils», comme on dit à Lyon;
+tous en très-bonne santé et bonne humeur. J'ai longtemps causé avec
+l'empereur, surtout d'histoire ancienne et de César. Il m'étonne par
+la facilité avec laquelle il comprend les choses d'érudition, dont
+il n'a pris le goût qu'assez récemment. L'impératrice m'a raconté
+des anecdotes assez curieuses de son voyage en Corse; l'évêque lui a
+parlé d'un bandit nommé Bosio, dont l'histoire a l'air d'avoir été
+copiée sur _Colomba._ C'est un fort honnête garçon, que les conseils
+d'une femme ont poussé à commettre deux ou trois petits meurtres. On
+court après lui depuis quelques mois, mais inutilement; on a mis en
+prison des femmes et des enfants soupçonnés de lui porter à manger,
+mais impossible de mettre la main dessus. Personne ne sait où il est.
+Sa Majesté, qui a lu le roman que vous savez, s'est intéressée à cet
+homme et a dit qu'elle serait bien aise qu'on lui donnât les moyens
+de sortir de l'île et d'aller en Afrique où ailleurs, où il pourrait
+devenir un bon soldat et un honnête homme. «Ah! madame, dit l'évêque,
+me permettez-vous de lui faire dire cela?--Comment, monseigneur, vous
+savez donc où il est?» Règle générale: le plus mauvais garnement,
+en Corse, est toujours apparenté au plus honnête homme. Ce qui les
+a beaucoup surpris, c'est qu'on leur a demandé un nombre prodigieux
+de grâces, mais pas un sou; aussi l'impératrice est revenue fort
+enthousiasmée.
+
+L'entrevue de Varsovie est un fiasco; l'empereur d'Autriche _s'y est
+invité_; et il a trouvé la politesse qu'on a à l'égard des indiscrets.
+Rien de sérieux ne s'y est fait. La prétention de l'empereur d'Autriche
+était d'établir que, si l'Autriche avait le danger de la Hongrie, la
+Russie avait la Pologne; à quoi Gorstchakoff répond: «Vous avez onze
+millions de Hongrois, et vous êtes trois millions d'Allemands. Nous
+sommes quarante millions de Russes, et nous n'avons besoin de personne
+pour mettre à la raison six millions de Polonais. Par conséquent, point
+d'assurance mutuelle.» Il me semble que, du côté de l'Angleterre, il y
+a apaisement, et il serait possible, probable même, qu'elle nous fît
+quelques avances pour suivre une même politique à l'égard de l'Italie.
+Si cela arrivait, je pense qu'une guerre serait impassible, à moins
+toutefois que Garibaldi ne s'en prît à la Vénétie; mais les Italiens
+sont plus prudents qu'on ne croit. On m'écrit de Naples que le gâchis
+y est à son comble, et que l'on y attend les Piémontais avec la même
+impatience que nous avions, en 1848, de voir arriver à Paris les
+troupes de ligne. C'est après l'ordre qu'on soupire et on ne le voit
+qu'avec Victor-Emmanuel. Garibaldi et Alexandre Dumas ont, d'ailleurs,
+fort bien préparé les esprits, de même qu'une pluie glacée prépare à
+un dîner chaud. Adieu, chère amie; je pense me mettre bientôt en route
+pour Cannes. À Marseille, où je serai vers le milieu de novembre, je
+confie votre paquet au bureau des bateaux à vapeur. Donnez-moi des
+détails de mœurs et n'ayez pas peur de me scandaliser. Ayez bien soin
+de vous et ne m'oubliez pas.
+
+
+
+
+CCXXXIII
+
+1er novembre au soir, 1860.
+
+
+J'ai reçu votre n° 7, chère amie. Il paraît que le pays et le temps
+vous plaisent toujours. Je crains pour vous le moment où la vue d'un
+homme en bournous vous semblera chose si ordinaire, que vous n'y ferez
+plus attention; c'est le cas, je pense, pour la colonie française dont
+vous me parlez et qui doit être aussi amusante que celle de la première
+sous-préfecture venue de France. Porte-t-on beaucoup de crinoline
+au palais du gouvernement ? s'y ennuie-t-on de la même manière qu'à
+Paris? Il me semble que je prévois votre réponse. Vous ne m'avez donné
+que des croquis des mœurs algériennes, je voudrais des détails, et
+très-précis. Je ne conçois pas pourquoi vous n'entreriez pas dans
+toutes les explications que je vous demande. Il n'y a rien que vous ne
+puissiez me dire, et, d'ailleurs, vous êtes justement renommée pour
+l'euphémisme. Vous savez dire les choses académiquement. Je comprendrai
+à demi-mot; seulement, je voudrais des détails; autrement, je ne
+saurai que ce que tout le monde sait. Je voudrais savoir tout ce que
+vous avez appris, et je suis sûr que cela vaut la peine d'être dit. Je
+vous félicite de votre courage si vous apprenez réellement l'arabe;
+il en faut beaucoup. J'ai mis une fois le nez dans la grammaire de
+M. de Sacy, et j'ai reculé épouvanté. Je me rappelle qu'il y a des
+lettres lunaires et solaires, et des verbes à je ne sais combien de
+conjugaisons. En outre, c'est une langue sourde qu'on peut parler
+avec un bâillon. Mon cousin, qui était un des plus savants arabisants
+et qui avait passé vingt-cinq ans en Égypte, ou à Djeddah, me disait
+qu'il n'ouvrait jamais un livre sans apprendre quelque mot nouveau, et
+qu'il y en avait cinq cents pour dire _lion_, par exemple.--Je vous
+ai écrit une grande tartine politique il y a huit jours. Il me semble
+que tout en est encore au même point. Jusqu'à présent, ce qui paraît
+concluant, c'est: 1° que l'entrevue de Varsovie a été un _fiasco_
+complet; 2° que l'Autriche se sent hors d'état d'attaquer, bien que son
+ennemi lui fasse assurément assez beau jeu. Tout se complique encore
+par la situation de l'Orient. Elle est telle, que notre ambassadeur
+à Constantinople croit que la vieille machine peut craquer de fond
+en comble au premier jour. Le sultan vend ses cachemires. Il ne sait
+s'il pourra s'acheter à dîner le mois prochain. Savez-vous quel a été
+le premier mot de l'empereur François-Joseph à l'empereur Alexandre:
+«Je vous apporte ma tête coupable!» C'est la formule que dit un serf
+lorsqu'il s'approche de son maître et qu'il craint d'être battu. Il a
+dit cela en bon russe, car il sait toutes les langues. Sa bassesse ne
+lui a pas trop réussi: Alexandre a été d'une froideur désespérante, et,
+à son exemple, le prince régent de Prusse a pris des airs. Après le
+départ de l'empereur Alexandre, l'empereur d'Autriche est resté quatre
+heures seul à Varsovie, sans qu'aucun grand seigneur russe ou polonais
+soit venu lui faire la cour. Les vieux Russes triomphent de tout cela,
+car ils détestent les Autrichiens encore plus que les Anglais ou nous.
+Vous apprendrez notre grande victoire sur ces pauvres Chinois. Quelle
+drôle de chose que d'aller tuer si loin des gens qui ne nous ont rien
+fait! Il est vrai que, les Chinois étant une variété de l'orang-outang,
+il n'y a que la loi Grammont qui puisse être invoquée en leur faveur.
+Je me prépare à nos conquêtes en Chine, en lisant un nouveau roman que
+vient de traduire Stanislas Julien, le Chinois patenté du gouvernement.
+C'est l'histoire de deux demoiselles, mademoiselle _Cân_ et
+mademoiselle _Ling_, qui ont beaucoup d'esprit, car elles font des vers
+et des bouts-rimés à tout propos. Elles trouvent deux étudiants qui,
+de leur côté, écrivent avec la même facilité, et c'est un combat de
+quatrains à n'en plus finir. Dans tous ces quatrains, il n'est question
+que d'hirondelles blanches et de lotus bleus. Il est impossible de
+trouver quelque chose de plus baroque et de plus dépourvu de passion.
+Évidemment, les gens qui s'amusent à ce genre de littérature sont
+d'abominables pédants, qui méritent bien d'être conquis et battus
+par nous autres qui procédons de la belle littérature grecque. Nous
+avons eu quelques jours d'été, et je crois ce qu'on appelle l'été de
+la Saint-Martin, puis voilà le froid venu. Je commence à songer à
+la Provence, où l'on me promet un hiver des plus beaux, au dire des
+astrologues du pays. Je vous avertirai bientôt de mon changement de
+résidence. Depuis trois jours, je ne respire plus.--Vous ne m'avez
+pas parlé de la cuisine du pays. Que faut-il penser du couscoussou?
+Y a-t-il encore dans les bazars des curiosités bien baroques et
+sont-elles à des prix honnêtes ? J'ai dîné aujourd'hui chez le prince
+Napoléon. La princesse Clotilde a admiré mes boutons de poignet et m'a
+demandé l'adresse du joaillier. Je lui ai dit: «Rue d'Alger, n° 10.»
+Est-ce bien cela?
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCXXXIV
+
+Marseille, 17 novembre 1860.
+
+
+Chère amie, j'arrive à Marseille et je vois que dans une heure il part
+un vaisseau pour Alger. Je vais lui confier le paquet que je vous
+destine. Je n'ai que le temps de vous dire bonjour. Je suis enrhumé
+d'une manière horrible. Dans quelques jours, je serai à Cannes. Je vais
+faire une visite aux environs. Écrivez-moi à Cannes si vous avez reçu
+le petit paquet. Je suis trop pressé pour vous dire des nouvelles.
+Le voyage de l'impératrice[1] fait beaucoup jaser, et personne n'y
+comprend rien. On est plutôt à la paix. Elle est très-probable, jusqu'à
+ce qu'on sache quel est le plus fort de Garibaldi ou de Cavour.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+[1]En Écosse.
+
+
+
+
+Marseille, 18 novembre 1860.
+
+
+Malheureusement, il était trop tard! On met sur raffiche que les
+bateaux partent à quatre heures, et c'est à midi. Mardi prochain,
+mon petit paquet partira sans faute. Je pense que ma lettre partira
+par le même paquebot. Et maintenant que cette grande affaire est
+terminée, je reprends mes questions: Êtes-vous allée voir les bains
+maures? Quelles femmes avez-vous vues à ces bains? Je suis porté à
+croire que l'habitude de vivre les jambes croisées doit leur faire des
+genoux horribles. Si vous n'approuvez pas leurs façons de toilette,
+je suppose que vous adopterez le kohl pour les yeux. Outre que cela
+est très-joli, on dit encore que l'usage en est excellent pour se
+préserver des ophthalmies, très-ordinaires et très-dangereuses pour
+nos yeux européens dans les climats chauds. Je vous accorde donc mon
+autorisation sur cet article.
+
+Je suis fâché de la mort de la pauvre lady M***, qui était une bonne
+femme, malgré ses opinions sur les hommes et sur les choses. Est-il
+vrai qu'elle ait écrit un livre, un voyage ou un roman? je ne sais
+plus lequel, mais on m'en a dit du bien en Angleterre. Mon ami de
+Glenquoich, M. Ellice, va être mon voisin cet hiver. Il vient d'acheter
+en Écosse, pour cent vingt mille livres sterling, une terre à côté de
+la sienne, ou plutôt des lacs, des rochers et des bruyères de plusieurs
+lieues en long et en large. Je ne me représente guère ce que cela peut
+rapporter, sinon des grouses et des cerfs dans la saison. Il me semble
+que, si j'avais trois millions à mettre en terre, je préférerais les
+employer au Midi qu'au Nord. J'emporte avec moi une nouvelle édition
+des œuvres de Pouschkine, et j'ai promis de faire un article sur lui.
+Je me suis mis à lire ses poésies lyriques et j'y trouve des choses
+magnifiques, tout à fait selon mon cœur, c'est-à-dire grecques par la
+vérité et la simplicité. Il y en a quelques-unes très-vives que je
+voudrais traduire pourtant, parce qu'en ce genre, de même qu'en bien
+d'autres, il me paraît très-supérieur pour la précision et la netteté.
+Quelque chose dans le genre de l'ode de Sappho, Δἑδὴχε μἐυ ᾶ σελἁνοι,
+me rappelle que je vous écris la nuit dans une chambre d'auberge, et
+je pense à toute sorte d'histoires du bon temps, etc. De toutes les
+petites misères de ce temps-ci, la pire pour moi, c'est l'insomnie.
+Toutes les idées sont noires et on se prend en grippe soi-même.
+
+Adieu, chère amie; tâchez de vous bien porter et de dormir. Vous avez
+encore plus beau temps que nous et plus joyeuse compagnie. Mangez-vous
+des bananes à Alger? C'est le meilleur fruit du monde, à mon avis, mais
+je voudrais en manger avec vous. Sur cette idée-là, chère amie, je vous
+souhaite le bonsoir. Je serai à Cannes vers le 25 de ce mois.
+
+
+
+
+CCXXXV
+
+Cannes, 13 décembre 1860.
+
+
+Vous écrivez avec une concision toute lacédémonienne, et, de plus,
+vous avez un papier qui sans doute ne se fabrique qu'exprès pour vous.
+Pourtant, vous avez beaucoup de choses intéressantes à me conter. Vous
+vivez parmi les barbares, où il y a toujours à observer, et vous pouvez
+voir mieux que personne, à cause de la crinoline que vous portez, et
+qui est un passe-port très-utile. Malgré cela, vous ne m'avez appris
+qu'une particularité, que je soupçonnais déjà, et encore, vous ne
+m'avez pas dit ce que vous en pensiez, et si vous trouviez que cela
+fût digne d'être imité. Vous avez dû voir dans les bazars une grande
+quantité de brimborions, et vous auriez pu les examiner et me rendre
+compte de ce qui aurait dû me convenir. Enfin, vous ne vous acquittez
+pas du tout de votre rôle de voyageuse. Pour moi, je vis dans mon
+trou et je n'ai rien à vous mander, si ce n'est que nous avons eu un
+temps de chien au commencement de ce mois. La Siagne, qui est un petit
+ruisseau entre la montagne de l'Estérel et Cannes, a débordé et couvert
+la plaine, ce qui lui donne un aspect des plus curieux et des plus
+pittoresques. La mer, de son côté, poussée par un vent du sud, venait
+battre en bas de mon balcon, et ma maison a été changée en île pendant
+une nuit. Tous ces désastres ont été effacés par un jour de soleil.
+J'ai chaud et je me porte assez bien, mais je dors mal et j'ai tout à
+fait perdu l'habitude de manger; pourtant, je fais plus d'exercice qu'à
+Paris.
+
+Le remue-ménage politique du commencement de ce mois m'a un peu
+agité, quelque désintéressé que je sois dans la question. Vous savez
+combien j'étais lié avec la principale victime[1]. Je ne sais rien
+encore de positif au sujet des motifs de sa disgrâce. Il est évident
+seulement qu'il y a une belle dame dans l'affaire, laquelle tenait
+beaucoup, je crois, à occuper son appartement, et qui y travaillait
+depuis longtemps déjà. Il a pris la chose moins philosophiquement que
+je ne croyais, et que je n'aurais fait à sa place. Mais il y a eu
+des procédés qui l'ont blessé, à ce que je crois. Quant aux mesures
+libérales, je ne sais trop qu'en penser; il faut voir à l'œuvre. Je
+ne pense pas qu'elles fussent nécessaires; mais, en principe, il vaut
+mieux donner que d'accorder ce qu'on demande après avoir laissé le
+temps de demander et d'être impatient. D'un autre côté, il se peut que
+l'empereur cherche dans les Chambres un appui pour sortir de la fausse
+position où nous sommes en Italie, gardant un pape qui nous excommunie
+_in petto_, et près de nous brouiller avec nos amis pour ménager la
+vanité d'un bambin[2] qui ne nous a jamais voulu de bien. Il est clair
+que, si les Chambres, dans leur adresse, recommandent la doctrine de
+non-intervention, ce sera un motif pour retirer de Rome le général de
+Goyon, et laisser les Piémontais se débrouiller comme ils l'entendront
+et comme ils le pourront. Ici, je dis dans toute la France, les gens
+qui mettent des habits noirs et qui se prétendent puissants sont
+pour le pape et le roi de Naples, comme s'ils n'avaient pas fait de
+révolution en France. Mais leur amour de la papauté et de la légitimité
+ne va pas jusqu'à dépenser un écu pour elles. Lorsqu'on sera obligé
+de s'expliquer catégoriquement, je ne doute pas que la doctrine de
+l'intervention ne soit prônée très-vivement. Maintenant, quel sera
+l'effet de la recrudescence d'éloquence que les nouvelles concessions
+vont nous attirer? Je ne le devine pas; mais les anciens parlementaires
+commencent à dresser les oreilles. M. Thiers va, m'écrit-on, se mettre
+sur les rangs pour la députation à Valenciennes, et je pense que cet
+exemple sera imité par bien d'autres. Je ne me représente pas trop ce
+que deviendront les ministres sans porte-feuille chargés de la partie
+de l'éloquence dans le Corps législatif et au Sénat, mais il sera drôle
+de voir des orateurs comme MM. Magne et Billault avec les Jules Favre
+et _tutti quanti._
+
+Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos nouvelles un peu plus
+longuement. N'oubliez pas les détails de mœurs algériennes, dont je
+suis très-curieux. Dites-moi quel temps vous avez et comment vous vous
+en trouvez.
+
+
+[1] M. Fould.
+
+[2] L'empereur d'Autriche.
+
+
+
+
+CCXXXVI
+
+Cannes, 28 décembre 1860.
+
+
+Chère amie, je vous souhaite une bonne fin d'année et un meilleur
+commencement pour l'autre. Je vous remercie beaucoup pour la jolie
+bourse que vous m'avez envoyée. Bourse ai-je dit? je ne sais pas trop
+ce que c'est, ni ce qu'on peut mettre dedans; mais cela est très-joli,
+et la broderie en or, de couleurs différentes, est d'un goût exquis. Il
+n'y a que les barbares pour faire ces choses-là. Nos ouvriers ont trop
+d'art acquis et pas assez de sentiment pour faire rien de semblable.
+Je vous remercie des dattes et des bananes; si j'étais à Paris, je
+ne dis pas, mais ici vous ne vous figurez pas avec quelle négligence
+les transports se font. J'ai attendu huit jours un pantalon, sauf le
+respect que je vous dois, qui de Marseille est allé a Nice, et Dieu
+sait où, avant de me parvenir. Des objets à manger seraient encore plus
+exposés. Lorsque vous reviendrez, vous m'apporterez cela et nous le
+mangerons ensemble, et cela sera bien meilleur. Vous ne m'avez pas dit
+si vous aviez vu à Alger M. Feydeau. Je l'ai rencontré dans le chemin
+de fer venant d'Afrique, où il m'a dit qu'il était allé faire un roman.
+Vous m'aviez promis, bien que je n'en fasse plus, de recueillir pour
+moi des histoires et de vous informer de beaucoup de choses.
+
+Vous vous êtes bornée à me donner des renseignements superficiels,
+sans même me dire ce que vous en pensiez. Y a-t-il à Alger des espèces
+de sacoches (elles viennent de Constantine, je crois) qui ressemblent
+à nos sabretaches et qui sont merveilleusement brodées? Combien cela
+coûte-t-il, à peu près? Je dis tout ce qu'il y a de plus beau. Nous
+sommes pleins d'Anglais et de Russes ici, les uns et les autres dans
+les qualités inférieures. Mon ami M. Ellice est à Nice, d'où il me
+fait des visites de temps en temps. Il se plaint de n'avoir pas de
+gens intellectuels avec qui causer. Vous avez eu, à ce que je vois,
+la visite de M. Cobden; c'est un homme d'esprit très-intéressant, le
+contraire d'un Anglais, en ce sens qu'on ne lui entend jamais dire de
+lieux communs et qu'il n'a pas beaucoup de préjugés. Il paraît qu'à
+Paris on ne s'occupe guère que de M. Poinsot. On dit qu'il s'est attiré
+son sort. Je voudrais vous donner des nouvelles politiques, mais mes
+correspondants ne me disent rien, sinon qu'on ne fait rien. C'est le
+propre de notre temps de commencer avec fracas et de s'amuser en route.
+
+Adieu; portez-vous bien, jouissez de votre soleil. . . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXXXVII
+
+Nice, 20 janvier 1861.
+
+
+Je suis ici en visite chez mon ami M. Ellice, qui est cruellement
+traité par la goutte, et je suis venu lui tenir compagnie. J'ai éprouvé
+un sentiment de satisfaction involontaire en passant le pont du Var
+sans douaniers, gendarmes ni exhibition de passe-ports. C'est une
+très-belle annexion, et l'on se sent grandi de quelques millimètres.
+Vous me rendez fort perplexe avec les belles choses que vous me
+décrivez. Il est évident qu'il faut que je m'en rapporte à vous et à
+votre discrétion pour les acquisitions à faire; mais je vous prierai de
+considérer que, comme il s'agit de choses à mon usage personnel et non
+de cadeaux à faire par votre entremise, je serai encore plus difficile
+qu'à mon ordinaire. Aussi je vous engage à procéder avec beaucoup de
+circonspection. Primo, je vous autorise à acheter une _gebira_ au prix
+que vous voudrez, pourvu qu'il y ait de l'or non pas à l'extérieur,
+mais à l'intérieur, comme je l'ai vu dans quelques-unes.--Si vous
+trouvez quelque jolie étoffe de soie qui se lave et qui n'ait pas
+l'air d'une robe de femme, faites-m'en faire une robe de chambre, la
+plus longue qu'il soit possible, boutonnant sur le côté gauche, et à
+la mode orientale. Tout cela, apportez-le-moi quand vous reviendrez.
+Je n'ai pas envie de mettre des robes de soie quand il y a deux pieds
+de glace dans la Seine. Ce qu'on m'écrit de Paris fait dresser les
+cheveux sur la tête: 10 degrés de froid le jour, et 12 ou 14 la nuit.
+Cependant, mon président me convoque pour après-demain. Vous ne vous
+effrayerez pas si vous lisez dans les journaux que je suis malade. Je
+n'ai dit, au reste, que la vérité, car j'ai été bien mal les jours
+passés.--Je suis sûr que, si je retournais à Paris en cette saison,
+je serais fricassé en quelques jours. Je pense cependant à y revenir
+pour le milieu de février. Outre l'alacrité ordinaire que j'ai pour les
+exercices du Luxembourg, j'ai un _speech_ à faire. Une pétition est
+présentée pour la révision du procès de M. Libri, et vous sentez que
+je ne puis me dispenser de dire un peu ma _râtelée_ sur ce sujet qui
+m'est tout personnel. J'ai eu à Cannes, et je peux dire j'ai encore,
+la visite de M. Fould, car je vais le retrouver après-demain. Il m'a
+conté beaucoup de choses curieuses des hommes et des femmes qui se sont
+mêlés de son affaire. Je l'ai trouvé beaucoup plus philosophe que je
+ne m'y attendais. Cependant, je doute qu'il ait le courage de bouder
+longtemps contre son goût. Il paraît que, lorsqu'on a eu quelque temps
+un portefeuille rouge sous le bras, on se trouve tout chose quand on
+l'a perdu, comme un Anglais sans parapluie. Adieu; je quitterai Cannes
+probablement le 8 février. Donnez-moi de vos nouvelles et parlez-moi un
+peu de vos projets de retour, si vous en formez. Nous avons très-beau
+temps, mais pas trop chaud. Il paraît que vous avez le beau et le
+chaud, dont je vous félicite. Adieu, chère amie. . . . . .
+
+
+
+
+
+CCXXXVIII
+
+Cannes, 16 février 1861.
+
+
+Chère amie, je vous écris fort triste, au milieu de tous les apprêts
+de départ. Je me mets en route demain matin et je pense être à Paris
+après-demain soir, si je puis gagner Toulon à temps pour le chemin
+de fer. J'avais espéré prolonger mon séjour ici jusqu'à la fin de
+l'adresse; mais, d'une part, on m'a conféré une dignité dont je me
+serais bien passé et qui m'oblige à avoir de l'exactitude. D'un autre
+côté, on m'écrit que notre sénat est papiste et légitimiste et que ma
+voix ne sera pas de trop pour le scrutin. J'ai horreur de tout cela et
+il faut s'y opposer tant qu'on peut, si toutefois la chose est possible.
+
+J'ai eu beaucoup de visites ces jours derniers, et c'est ce qui m'a
+empêché de vous écrire. J'ai eu des amis de Paris et M. Ellice, qui
+est venu passer quelques jours avec moi. Il a fallu faire le cicérone,
+montrer tous les environs et tenir cour plénière. Aussi ne rapporté-je
+presque pas de dessins, contre mon habitude. Votre absence de Paris
+a été cause de deux malheurs. Le premier, que j'ai oublié net pour
+les étrennes les livres des filles de madame de Lagrené. Le second,
+que j'ai oublié pareillement la Sainte-Eulalie. Il n'y a rien dans ce
+pays qui puisse être envoyé à Paris, sinon des fleurs, et Dieu sait
+dans quel état elles seraient arrivées. Donnez-moi quelque conseil
+là-dessus, je suis aussi embarrassé qu'à l'ordinaire, et, cette fois,
+je n'ai pas la ressource de vous transmettre mon embarras.
+
+Je vous remercie de toute la peine que vous prenez pour la _gebira._
+Je la voudrais un peu grande, parce que je compte la porter dans mes
+voyages comme sac de nuit.
+
+La pauvre duchesse de Malakof est une excellente personne, pas bien
+forte, surtout en français. Elle me paraît entièrement dominée par son
+affreux monstre de mari, qui est grossier d'habitude et peut-être de
+calcul. On dit, au reste, qu'elle s'en accommode très-bien. Si vous
+la voyez, parlez-lui de moi et de nos représentations théâtrales en
+Espagne. On me disait que son frère, qui est un très-aimable garçon,
+très-joli et poète par-dessus le marché, devait aller passer quelque
+temps avec elle à Alger. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ayez
+soin de vous!
+
+
+
+
+CCXXXIX
+
+Paris, 21 mars.
+
+
+Chère amie, je vous remercie de votre lettre. Je suis, depuis mon
+retour à Paris, dans un abrutissement complet. D'abord, notre
+représentation au Sénat, où, comme M. Jourdain, je puis dire que
+jamais je n'ai été si saoul de sottises. Tout le monde avait un
+discours rentré qu'il fallait faire sortir. La contagion de l'exemple
+est si forte, que j'ai délivré mon _speech_, comme une personne
+naturelle, sans aucune préparation, comme M. Robert Houdin. J'avais
+une peur atroce; mais je l'ai très-bien surmontée, en me disant que
+j'étais en présence de deux cents imbéciles et qu'il n'y avait pas
+de quoi s'émouvoir. Le bon a été que M. Walewski, à qui je voulais
+faire donner un beau budget, s'est offensé du bien que je disais
+de son prédécesseur, et a bravement déclaré qu'il votait contre ma
+proposition. M. Troplong, près duquel je suis placé, en ma qualité de
+secrétaire, m'a fait tout bas son compliment de condoléance: à quoi
+j'ai répondu qu'on ne pouvait pas faire boire un ministre qui n'avait
+pas soif. On a rapporté cela tout chaud à M. Walewski, qui l'a pris
+pour une épigramme, et, depuis lors, me fait grise mine; mais cela ne
+m'empêche pas de mener mon fiacre.
+
+Le second ennui de ce temps-ci, c'est le dîner en ville, officiel ou
+autre, composé du même turbot, du même filet, du même homard, etc., et
+des mêmes personnes aussi ennuyeuses que la dernière fois.
+
+Mais le plus ennuyeux de tout, c'est le catholicisme. Vous ne vous
+figurez pas le point d'exaspération où les catholiques en sont venus.
+Pour un rien, on vous saute aux yeux, par exemple si l'on ne montre
+pas tout le blanc de ses yeux en entendant parler du saint martyr, et
+si l'on demande surtout très-innocemment, comme j'ai fait, qui a été
+martyrisé.
+
+Je me suis fait encore une mauvaise affaire en m'étonnant que la reine
+de Naples ait fait faire sa photographie avec des bottes. C'est une
+exagération de mots et une bêtise qui passent tout ce que vous pouvez
+imaginer.
+
+L'autre soir, une dame me demande si j'avais vu l'impératrice
+d'Autriche. Je dis que je la trouvais très-jolie. «Ah! elle est
+idéale!--Non, c'est une figure chiffonnée, plus agréable que si elle
+était régulière, peut-être.--Ah! monsieur, c'est la beauté même!
+Les larmes vous viennent aux yeux d'admiration!» Voilà la société
+d'aujourd'hui. Aussi je la fuis comme la peste. Qu'est devenue la
+société française d'autrefois!
+
+Un dernier ennui, mais colossal, a été _Tannhäuser._ Les uns disent que
+la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité
+de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer
+d'admirer Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que
+je pourrais écrire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de
+mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La représentation était
+très-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement
+terrible pour faire semblant de comprendre, et pour faire commencer
+des applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde bâillait;
+mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette
+énigme sans mot. On disait, sous la loge de madame de Metternich, que
+les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore
+qu'on s'ennuie aux récitatifs, et qu'on se _tanne aux airs._ Tâchez
+de comprendre. Je m'imagine que votre musique arabe est une bonne
+préparation pour cet infernal vacarme. Le fiasco est énorme! Auber dit
+que c'est du Berlioz sans mélodie.
+
+Nous avons ici un temps affreux: vent, pluie, neige et grêle, varié par
+des coups de soleil qui ne durent pas dix minutes. Il paraît que la mer
+est toujours en furie, et je suis content que vous ne reveniez pas tout
+de suite.
+
+Vous ai-je dit que j'avais fait connaissance de M. Blanchard, qui
+va s'établir rue de Grenelle? Il m'a montré de jolies aquarelles,
+des scènes de Russie et d'Asie, qui me paraissent avoir beaucoup de
+caractère et qui sont faites avec talent et verve.
+
+Je voudrais vous donner des nouvelles; mais je ne vois rien qui mérite
+d'aller outre-mer. Je suis persuadé que le pape s'en ira avant deux
+mois, ou que nous le planterons là, ou qu'il s'arrangera avec les
+Piémontais; mais les choses ne peuvent durer en l'état. Les dévots
+crient horriblement; mais le peuple et les bourgeois gaulois sont
+anti-papistes. J'espère et je crois que Isidore partage ces derniers
+sentiments.
+
+Je vais probablement faire une course de quelques jours dans le Midi,
+avec mon ex-ministre, pour passer cet ennuyeux temps de Pâques. Vous ne
+me dites rien de votre santé, de votre teint. Votre santé paraît bonne;
+je crains que, pour le reste, il n'y ait de la brunissure.
+
+Adieu, chère amie. Je vous remercie bien de la _gebira._ Revenez bien
+portante; grasse ou maigre, je vous promets de vous reconnaître.
+
+Je vous embrasse bien tendrement.
+
+
+
+
+CCXL
+
+Paris, 2 avril 1861.
+
+
+Chère amie, j'arrive de mon excursion de la semaine sainte, bien
+fatigué, après une nuit très-blanche et horriblement froide. Je trouve
+votre lettre, et je suis bien content d'apprendre que vous êtes de ce
+côté de la mer. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je suis assez bien depuis une quinzaine de jours. On m'a indiqué un
+remède très-agréable contre mes douleurs d'estomac. Cela s'appelle
+des perles d'éther. Ce sont de petites pilules de je ne sais quoi,
+transparentes, et qui renferment de l'éther liquide. On les avale, et,
+une seconde après qu'elles sont dans l'estomac, elles se brisent et
+laissent échapper l'éther. Il en résulte une sensation très-drôle et
+très-agréable. Je vous les recommande comme calmant, si jamais vous en
+avez besoin.
+
+Vous avez dû être tristement frappée de l'aspect d'hiver de la France
+centrale, venant d'Afrique comme vous faites. Lorsque je reviens de
+Cannes, je suis toujours horrifié à l'aspect des arbres sans feuilles
+et de la terre humide et morte. J'attends votre _gebira_ avec grande
+dévotion. Si les broderies sont aussi merveilleuses que la bourse à
+tabac que vous m'avez envoyée, ce doit être quelque chose d'admirable.
+J'espère que vous avez rapporté pour vous des costumes et quantité de
+jolies choses que vous me montrerez.
+
+Je ne sais si vous avez à *** d'aussi bon catholiques que nous en
+avons à Paris. Le fait est que les salons ne sont plus tenables.
+Non-seulement les anciens dévots sont devenus aigres comme verjus,
+mais tous les ex-voltairiens de l'opposition politique se sont
+faits papistes. Ce qui me console, c'est que quelques-uns d'entre
+eux se croient obligés d'aller à la messe, ce qui doit les ennuyer
+passablement. Mon ancien professeur M. Cousin, qui n'appelait jamais
+autrefois le pape que l'évêque de Rome, est converti à présent et ne
+manque pas une messe. On dit même que M. Thiers se fait dévot, mais
+j'ai peine à le croire, parce que j'ai toujours eu du faible pour lui.
+
+Je conçois que vous ne puissiez pas à présent me dire, même à peu près,
+quand vous reviendrez à Paris, mais prévenez-moi dès que vous en saurez
+quelque chose. Je suis ici pour tout le temps de la session à poste
+fixe. . . .
+
+Dites-moi, chère amie, comment vous vous trouvez de toutes vos fatigues
+et de vos tribulations par terre et par mer. Adieu; portez-vous bien,
+et donnez-moi promptement et souvent de vos nouvelles. . . . . .
+
+
+
+
+CCXLI
+
+Paris, mercredi 24 avril 1861.
+
+
+Je fais l'histoire d'un Cosaque bandit révolutionnaire du XVIIe siècle,
+nommé Stenka Razin, qu'on a fait mourir, à Moscou, dans des tourments
+horribles après qu'il eut pendu et noyé un nombre très-considérable
+de boyards et traité leurs femmes à la cosaque. Je vous enverrai cela
+quand ce sera fait, si jamais j'en viens à bout. Adieu, chère amie;
+donnez-moi de vos nouvelles. . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je mène la vie la plus agitée et la plus maussade, grâce aux affaires
+de l'Institut et à la pétition de madame Libri. . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXLII
+
+Paris, 15 mai 1861. Sénat.
+
+
+Chère amie, je suis si occupé depuis quelques jours, que j'ai toujours
+remis à vous écrire. Je voudrais vous demander de me rendre ma visite.
+Je suis en proie, en ce moment même, aux harengs que les veaux
+marins de Boulogne ont suscités pour nous tourmenter, et j'attends
+les Maronites pour achever. Cela veut dire que nous nous disputons
+et très-aigrement à propos de harengs dans cet établissement[1] et
+que nous sommes menacés de séances tous les jours. Au reste, cela ne
+durera pas longtemps, j'espère. Je travaille toutes les nuits et j'ai
+le bonheur d'en être aux supplices qu'on fait subir à mon héros. Vous
+voyez que je suis près de la fin. Cela est long, pas très-amusant et
+très-horrible. Je vous ferai lire cela quand ce sera imprimé. Que
+pensez-vous de _Macaulay?_ Est-ce aussi bien que le commencement?
+
+Est-il vrai que tous les pécheurs de harengs de Boulogne soient des
+voleurs qui vont acheter des harengs pris par les Anglais et qui
+prétendent les avoir pris eux-mêmes? Est-il vrai aussi que les harengs
+ont été séduits par les Anglais et qu'ils ne passent plus le long de
+nos côtes?
+
+
+
+
+[1]Le Sénat.
+
+
+
+
+CCXLIII
+
+Château de Fontainebleau, jeudi 13 juin 1861.
+
+
+Chère amie, je suis ici depuis deux jours, me reposant, avec grand
+bonheur, parmi les arbres, de mes tribulations de la semaine passée[1].
+Je suppose que vous aurez lu la chose dans _le Moniteur._ Je n'ai
+jamais vu gens si enragés ni si hors de sens que tous les magistrats.
+Pour ma consolation, je me dis que, si, dans vingt ans d'ici, quelque
+antiquaire fourre son nez dans _le Moniteur_ de cette semaine, il
+dira qu'il s'est trouvé, en 1861, un philosophe plein de modération
+et de calme dans une assemblée de _jeunes_ fous. Ce philosophe,
+c'est moi-même, sans nulle vanité. Dans ce pays-ci, où l'on prend
+les magistrats parmi les gens trop bêtes pour gagner leur vie à être
+avocat, on les paye fort mal, et, pour en trouver, on leur permet
+d'être insolents et hargneux. Enfin, heureusement, tout est fini.
+J'ai fait tout ce que je devais faire, et je recommencerais la séance
+à propos de la pétition de madame Libri, si la chose était possible.
+Ici, on m'a reçu fort bien sans me railler de ma défaite. J'ai dit
+très-nettement ce que je pensais de l'affaire, et il ne m'a pas paru
+que l'on trouvât que j'avais tort. Après toute l'excitation de ces
+jours passés, je me sens comme débarrassé d'un poids énorme. Il fait
+un temps magnifique et l'air des bois est délicieux. Il y a peu de
+monde. Les maîtres de la maison sont, comme à l'ordinaire, extrêmement
+bons et aimables. Nous avons la princesse de Metternich, qui est
+fort vive, à la manière allemande, c'est-à-dire qui se fait un petit
+genre d'originalité composé de deux parties de lorette et d'une de
+grande dame. Je soupçonne qu'il n'y a pas trop d'esprit au fond pour
+soutenir le rôle qu'elle a adopté. J'ai, de plus, à travailler pour le
+bourgeois, qui me plaît chaque jour davantage. Aujourd'hui, nous irons
+courir un cerf. Les soirées sont un peu difficiles à passer, mais elles
+ne durent pas trop longtemps. Je pense que je resterai ici une huitaine
+de jours encore; cependant, je n'y suis officiellement que jusqu'à
+dimanche. Si je reste plus longtemps, je vous préviendrai.
+
+Adieu, chère amie; on vient me chercher.
+
+
+[1] L'affaire Libri et la séance du Sénat.
+
+
+
+
+CCXLIV
+
+Château de Fontainebleau, lundi 24 juin 1861.
+
+
+Chère amie, je n'ai pas bougé d'ici et j'y suis jusqu'à la fin du mois,
+grâce à César, sans doute. Je vous ai dit que j'avais attrapé un coup
+de soleil et que j'avais été vingt-quatre heures en très-mauvais état.
+Je suis tout à fait remis à présent; mais je souffre d'un lumbago que
+j'ai gagné à ramer sur le lac. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+J'attends de vos nouvelles impatiemment; mais je crains que ce ne
+soit un peu de ma faute. Je vous avais promis que je vous écrirais
+si je quittais Fontainebleau. Que voulez-vous! on ne fait rien ici,
+et cependant on n'est jamais libre. Tantôt on m'appelle pour courir
+les bois, tantôt pour faire une version. Le temps se passe surtout à
+attendre; c'est la grande philosophie du pays que de savoir attendre,
+et j'ai de la peine à faire mon éducation sous ce rapport. Notre grande
+attente en ce moment est celle des ambassadeurs siamois, qui viennent
+jeudi. On dit qu'ils se présenteront à quatre pattes, selon l'usage de
+leur pays, rampant sur les genoux et les coudes. Quelques-uns ajoutent
+qu'ils lèchent le parquet, saupoudré de sucre candi à cet effet. Nos
+dames s'imaginent qu'ils leur portent des choses merveilleuses. Je
+crois qu'ils n'apportent rien du tout et qu'ils espèrent emporter
+beaucoup de belles choses.
+
+Je suis allé à Alise mercredi dernier avec l'empereur, qui est devenu
+un archéologue accompli. Il a passé trois heures et demie sur la
+montagne, par le plus terrible soleil du monde, à examiner les vestiges
+du siège de César et à lire les _Commentaires._ Nous y avons tous perdu
+la peau de nos oreilles, et nous sommes revenus couleur de ramoneurs.
+
+Nous passons nos soirées sur le lac ou sous les arbres à regarder la
+lune et à espérer de la pluie. Je suppose que vous avez à N... un temps
+pareil. Adieu, chère amie; portez-vous bien; ne vous exposez pas au
+soleil, et donnez-moi de vos nouvelles. . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXLV
+
+Château de Fontainebleau, 29 juin 1861.
+
+
+Chère amie, j'ai reçu le porte-cigares, qui est charmant, même pour
+moi, qui viens de voir les présents des ambassadeurs siamois. Nos
+lettres se sont croisées. Je mène ici une vie si occupée de rien,
+que je n'ai pas le temps d'écrire. Enfin, nous partons tous ce soir,
+et je serai à Paris quand vous recevrez cette lettre. Nous avons eu
+mardi une assez bonne cérémonie, très-semblable à celle du _Bourgeois
+gentilhomme._ C'était le plus drôle de spectacle du monde que cette
+vingtaine d'hommes noirs très-semblables à des singes, habillés de
+brocart d'or et ayant des bas blancs et des souliers vernis, le sabre
+au côté, tous à plat ventre et rampant sur les genoux et les coudes
+le long de la galerie de Henri II, ayant tous le nez à la hauteur du
+... dos de celui qui le précédait. Si vous avez vu sur le pont Neuf
+l'enseigne: _Au bonjour des chiens_, vous vous ferez une idée de la
+scène. Le premier ambassadeur avait la plus forte besogne. Il avait
+un chapeau de feutre brodé d'or qui dansait sur sa tête à chaque
+mouvement, et, de plus, il tenait entre ses mains un bol d'or en
+filigrane, contenant deux boîtes, qui contenaient chacune une lettre
+de Leurs Majestés Siamoises. Les lettres étaient dans des bourses
+de soie mêlée d'or, et tout cela très-coquet. Après avoir remis les
+lettres, lorsqu'il a fallu revenir en arrière, la confusion s'est
+mise dans l'ambassade. C'étaient des coups de derrière contre des
+figures, des bouts de sabre qui entraient dans les yeux du second
+rang, qui éborgnait le troisième. L'aspect était celui d'une troupe
+de hannetons sur un tapis. Le ministre des affaires étrangères avait
+imaginé cette belle cérémonie, et avait exigé que les ambassadeurs
+rampassent. On croit les Asiatiques plus naïfs qu'ils ne sont, et je
+suis sûr que ceux-ci n'auraient pas trouvé à redire si on leur avait
+permis de marcher. Tout l'effet du rampement a été perdu d'ailleurs,
+parce qu'à la fin l'empereur a perdu patience, s'est levé, a fait lever
+les hannetons et a parlé anglais avec l'un d'eux. L'impératrice a
+embrassé un petit singe qu'ils avaient amené et qu'on dit fils d'un des
+ambassadeurs; il courait à quatre pattes comme un petit rat et avait
+l'air très-intelligent. Le roi temporel de Siam a envoyé son portrait
+à l'empereur et celui de sa femme, qui est horriblement laide. Mais
+ce qui vous aurait charmée, c'est la variété et la beauté des étoffes
+qu'ils apportaient. C'est de l'or et de l'argent tissés si légèrement
+que tout est transparent et ressemblant aux nuages légers d'un beau
+coucher de soleil. Ils ont donné à l'empereur un pantalon dont le bas
+est brodé avec de petits ornements en émail, or, rouge et vert, et une
+veste de brocart d'or souple comme du foulard, dont les dessins, or sur
+or, sont merveilleux. Les boutons sont en filigrane d'or avec de petits
+diamants et des émeraudes. Ils ont un or rouge et un or blanc qui,
+mariés ensemble, sont d'un effet admirable. Bref, je n'ai rien vu de
+plus coquet ni de plus splendide à la fois. Ce qu'il y a de singulier
+dans le goût de ces sauvages-là, c'est qu'il n'y a rien de criard dans
+leurs étoffes, bien qu'ils n'emploient que des soies éclatantes, de
+l'or et de l'argent. Tout cela se combine merveilleusement et produit,
+en somme, un effet tranquille des plus harmonieux.
+
+Adieu, chère amie; je pense à faire un tour à Londres, où j'ai affaire,
+pour l'Exposition universelle. Ce sera vers le 8 ou 10 juillet.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXLVI
+
+16 juillet 1861. Londres, _British Museum._
+
+
+Je vois par votre dernière lettre, chère amie, que vous êtes aussi
+occupée qu'un général en chef la veille d'une bataille. J'ai lu dans
+_Tristram Shandy_ que, dans une maison où il y a une femme en mal
+d'enfant, toutes les femmes se croient le droit de brutaliser les
+hommes; voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt. J'ai eu
+peur que vous ne me traitassiez du haut de votre grandeur. Enfin,
+j'espère que votre sœur s'est bien acquittée et que vous n'avez plus
+d'inquiétudes. Cependant, je serai bien aise que vous m'en donniez avis
+officiellement; cela ne veut pas dire que vous m'envoyiez une lettre de
+faire part imprimée.
+
+On ne parle ici que de l'affaire de M. Vidil. Je l'ai un peu connu à
+Londres et en France, et je le trouvais fort ennuyeux. Ici, où l'on
+n'est pas moins gobe-mouche qu'à Paris, ç'a été un déchaînement furieux
+contre lui. On a découvert qu'il avait tué sa femme et probablement
+bien d'autres personnes. Maintenant qu'il s'est livré, les choses ont
+changé complètement, et, s'il a un bon avocat, il se tirera d'affaire,
+et nous lui tresserons des couronnes.
+
+Vous savez ou vous ne savez pas qu'il y a un nouveau chancelier, lord
+B***, qui est vieux, mais a des mœurs qui ne le sont pas. Un avocat
+nommé Stevens envoie son clerk porter une carte au chancelier; le clerk
+s'informe; on lui dit que milord n'a pas de maison à Londres, mais
+qu'il vient souvent de la campagne dans une maison d'Oxford-Terrace,
+où il a un pied-à-terre. Le clerk y va et demande milord. «Il n'y est
+pas.--Croyez-vous qu'il revienne pour dîner?--Non, mais pour coucher,
+certainement; il couche ici tous les lundis.» Le clerk laisse la
+lettre, et M. Stevens s'étonne beaucoup que le chancelier lui fasse une
+mine affreuse. Le fond de la question, c'est que milord a là un ménage
+clandestin.
+
+Je suis à Londres depuis jeudi, et je n'ai pas encore eu un moment de
+repos; je cours depuis le matin jusqu'au soir. On m'invite à dîner tous
+les jours, et, le soir, il y a des concerts et des bals. Hier, je suis
+allé à un concert chez le marquis de Lansdown. Il n'y avait pas une
+femme jolie, chose remarquable ici; mais, en revanche, elles étaient
+toutes habillées comme si la première marchande de modes de Brioude
+avait fait leurs robes. Je n'ai jamais vu de coiffures semblables: une
+vieille, qui avait une couronne de diamants composée d'étoiles fort
+petites avec un gros soleil par devant, absolument comme en ont les
+figures de cire à la foire! Je pense rester ici jusqu'au commencement
+d'août. Adieu, chère amie. . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCXLVII
+
+25 juillet 1861. Londres, _British Museum._
+
+
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Je passe mon temps ici d'une façon assez monotone, bien que je dîne
+tous les jours dans une maison nouvelle et que je voie des gens et
+des choses que je n'avais pas encore vues. Hier, j'ai fait un dîner à
+Greenwich, avec de grand personnages qui cherchaient à se faire vifs,
+non point comme les Allemands en se jetant par la fenêtre, mais en
+faisant beaucoup de bruit. Le dîner était abominablement long, mais
+le _white bait_ excellent. Nous avons déballé ici vingt-deux caisses
+d'antiquités arrivant de Cyrène. Il y a deux statues et plusieurs
+bustes très-remarquables, d'un bon temps et bien grec; un Bacchus
+surtout ravissant, quoiqu'un peu mignard; la tête est dans un état
+de conservation extraordinaire.--M. de Vidil est bien et dûment
+_committed_ et sera jugé aux assises prochaines. On ne veut pas
+l'admettre à donner caution. Il paraît, d'ailleurs, que le pis qui
+puisse lui arriver, c'est d'être condamné à deux ans de prison; car la
+loi anglaise ne reconnaît pas de meurtre là où il n'y a pas eu mort
+d'homme, et, comme me disait lord Lyndhurst, il faut être extrêmement
+maladroit en Angleterre pour être pendu. Je suis allé l'autre soir à la
+Chambre des communes et j'ai entendu le débat sur la Sardaigne. Il est
+impossible d'être plus verbeux, plus gobe-mouche et plus blagueur que
+la plupart des orateurs, et notamment lord John Russell, aujourd'hui
+lord Russell tout court. M. Gladstone m'a plu. Je pense être de retour
+à Paris vers le 8 ou 10 août. J'espère vous retrouver tranquillement
+dans quelque solitude. Je crois que je me porte mieux ici qu'à Paris;
+cependant, il fait un temps abominable.--J'ai interrompu ma lettre pour
+aller voir la Banque. On m'a mis dans la main quatre petits paquets qui
+faisaient quatre millions de livres sterling, mais on ne m'a pas permis
+de les emporter; cela aurait fait deux volumes reliés. On m'a montré
+une machine très-jolie, qui compte et pèse trois mille souverains
+par jour. La machine hésite un instant, et, après une très-courte
+délibération, jette à droite le bon souverain et le mauvais à gauche.
+Il y en a une autre qui semble un petit magot. On lui présente un
+billet de banque, il se baisse et lui donne comme deux petits baisers,
+qui lui laissent des marques que les faussaires n'ont pu imiter encore.
+Enfin, on m'a mené dans les caves, où j'ai cru être dans une de ces
+grottes des _Mille et une Nuits._ Tout était plein de sacs d'or et de
+lingots étincelants à la lueur du gaz. Adieu, chère amie. . . . . .
+
+
+
+
+CCXLVIII
+
+Paris, 21 août 1861.
+
+
+Chère amie, je suis arrivé enfin, pas en trop bon état de conservation.
+Je ne sais si c'est pour avoir trop mangé de soupe à la tortue ou
+pour avoir trop couru au soleil, mais je suis repris de ces douleurs
+d'estomac qui m'avaient pendant assez longtemps laissé tranquille. Cela
+me prend le matin vers cinq heures et me dure une heure et demie. Je
+pense que, lorsqu'on est pendu, on souffre quelque chose de semblable.
+Cela ne me donne pas trop de goût pour la suspension! J'ai trouvé ici
+plus de besogne que je n'en voudrais. Notre commission impériale de
+l'Exposition universelle est en travail d'enfantement; nous faisons
+tous de la prose pour persuader aux gens qui ont des tableaux de nous
+les prêter pour les envoyer à Londres. Outre que la proposition est
+passablement indiscrète, il se trouve que la plupart des amateurs qui
+ont des collections sont des carlistes ou des orléanistes, qui croient
+faire œuvre pie en nous refusant. Je crains que nous ne fassions pas
+trop belle figure à Londres l'année prochaine, d'autant plus que
+nous n'exposons que les ouvrages exécutés depuis dix ans, tandis que
+les Anglais exposent les produits de leur école depuis 1762. Comment
+avez-vous trouvé les chaleurs tropicales? Je m'en console en voyant,
+par des lettres que je reçois, qu'à Madrid on a eu 44 degrés, la
+température de la saison chaude au Sénégal. Il n'y a plus personne
+à Paris, ce dont je me trouve assez bien. J'ai passé six semaines à
+dîner en ville, et je trouve assez doux maintenant de ne pas être
+obligé de mettre une cravate blanche pour dîner. Je suis cependant allé
+passer huit jours dans le comté de Suffolk, dans un très-beau château
+et dans une assez grande solitude. C'est un pays plat, mais couvert
+d'arbres énormes, avec beaucoup d'eau; la navigation y est admirable.
+Cela se trouve tout près des _fens_, d'où est sorti Cromwell. Il y a
+énormément de gibier, et il est impossible de faire un pas sans risquer
+d'écraser des faisans ou des perdrix. Je n'ai pas de projets pour cet
+automne, sinon que, si madame de Montijo va à Biarritz, j'irai l'y
+voir et passer quelques jours avec elle. Elle ne se console pas et je
+la trouve plus triste que l'année passée, lorsque sa fille est morte.
+Il me semble que vous prenez grand goût à cette ribambelle d'enfants.
+Je ne comprends pas trop cela. Je suppose que vous vous laissez mettre
+tout cela sur le dos, par suite de l'habitude que vous avez de vous
+soumettre à l'oppression, du moment que ce n'est pas de mon côté
+qu'elle vient. Adieu, chère amie. . . .
+
+
+
+
+CCXLIX
+
+Paris, 31 août 1861.
+
+
+Chère amie, j'ai reçu votre lettre, qui me paraît annoncer que vous
+êtes plus heureuse que vous n'avez été de longtemps; je m'en réjouis.
+Il y a chez moi peu de disposition à aimer les enfants; cependant, je
+croirais qu'on s'attache à une petite fille comme à un jeune chat,
+animal avec lequel vos pareilles ont beaucoup de ressemblance. Je
+suis toujours assez souffreteux, réveillé tous les matins par des
+étouffements, mais cela passe assez vite. Il y a ici solitude complète.
+Hier, je suis entré au Cercle impérial par hasard, et je n'y ai trouvé
+que trois personnes qui dormaient. Il fait un temps chaud et lourd
+insupportable; par contre, on m'écrit d'Écosse qu'il pleut à verse
+depuis quarante jours, que les pommes de terre sont mortes et l'avoine
+fricassée. Je profite de ma solitude pour travailler à quelque chose
+que j'ai promis à mon maître, et que je voudrais lui porter à Biarritz,
+mais je n'avance guère. J'ai toutes les peines du monde à faire quelque
+chose à présent, et la moindre excitation me coûte horriblement.
+J'espère pourtant avoir fini avant la fin de la semaine prochaine. . .
+. . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai à votre intention un exemplaire de _Stenka Razin._ Faites-moi
+penser à vous le donner quand je vous verrai, comme aussi à vous
+montrer le portrait d'un gorille que j'ai dessiné à Londres, et
+avec lequel j'ai vécu en grande intimité; il est vrai qu'il était
+empaillé. Je ne lis guère que de l'histoire romaine; cependant, j'ai
+lu avec grand plaisir le dix-neuvième volume de M. Thiers. Il m'a
+semblé plus négligemment écrit que les précédents, mais plein de
+choses curieuses. Malgré tout son désir de dire du mal de son héros,
+il est continuellement emporté par son amour involontaire. Il me dit
+quii donnera le vingtième volume au mois de décembre, et qu'alors il
+fera quelque grand voyage autour du monde, ou en Italie. Il y a des
+histoires de Montrond qui m'ont fort amusé; seulement, j'ai regretté
+de ne pas les lui avoir fait raconter quand il était de ce monde.
+Il me semble que M. Thiers le peint assez bien, comme un aventurier
+amoureux de son métier, et honnête envers ses commettants pendant tout
+le temps qu'il est employé, à peu près comme le Dalgetty de la légende
+de Montrose. Nos artistes, à ce que je vois, prennent assez bien le
+petit règlement que nous avons ébauché pour l'Exposition de Londres;
+mais, quand ils verront la place qu'on leur donne, je ne sais s'ils ne
+nous jetteront pas des pommes cuites. Je suis parvenu à soutirer de M.
+Duchâtel la promesse de nous prêter _la Source_ de M. Ingres. . . . . .
+. . . . . .
+
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCL
+
+Biarritz, 20 septembre 1861.
+
+
+Chère amie, je suis toujours ici comme l'oiseau sur la branche. L'usage
+n'est pas de faire des projets longtemps d'avance, et, au contraire, on
+ne prend jamais de résolution qu'au dernier moment. On ne nous a encore
+rien dit du quand on partira. Cependant, les jours raccourcissent
+beaucoup. Les soirées ne sont pas des plus faciles à passer; il fait
+froid après dîner, et je crois impossible d'avoir chaud avec le système
+de portes et de fenêtres qu'on a imaginé ici. Tout cela me fait croire
+que nous ne resterons pas bien longtemps encore. Je pense aller faire
+une visite à M. Fould à Tarbes, pour profiter des derniers beaux jours;
+puis je reviendrai à Paris, où j'espère vous retrouver installée. L'air
+de la mer me fait du bien. Je respire plus facilement, mais je dors
+mal. Il est vrai que je suis tout à fait au bord de la mer, et, pour
+peu qu'il fasse du vent, c'est un vacarme horrible. Le temps se passe
+ici, comme dans toutes les résidences impériales, à ne rien faire en
+attendant qu'on fasse quelque chose. Je travaille un peu; je dessine
+de ma fenêtre et je me promène beaucoup. Il y a très-peu de monde à la
+villa Eugénie, et des gens de connaissance avec lesquels je me plais
+assez. Je trouve que le temps passe sans trop de peine, bien que les
+journées aient ici vingt-quatre heures comme à Paris.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Nous avons fait hier une promenade charmante le long des Pyrénées,
+assez près des montagnes pour les bien voir dans toute leur beauté, et
+pas assez près pour en avoir les inconvénients, de monter et descendre
+sans cesse. Nous nous sommes perdus et nous n'avons trouvé que des gens
+ignorant notre belle langue française. C'est ce qui arrive ici dès
+qu'on sort de la banlieue de Bayonne.
+
+Le prince impérial donnait hier à dîner à toute une bande d'enfants.
+L'empereur leur a composé lui-même du vin de Champagne avec de l'eau
+de Seltz: mais l'effet a été le même que s'ils eussent bu du vin
+véritable. Ils étaient tous gris un quart d'heure après, et j'ai encore
+les oreilles malades du bruit qu'ils ont fait. Adieu, chère amie; je me
+suis engagé témérairement à traduire à Sa Majesté un mémoire espagnol
+sur l'emplacement de Munda, et je viens de m'apercevoir que c'est d'une
+lecture terriblement difficile.
+
+Vous pouvez m'écrire ici jusqu'au 23 ou 24; après cela, ce sera chez M.
+Fould, à Tarbes.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CCLI
+
+Paris, 2 novembre 1861.
+
+
+J'ai de si mauvais yeux, que je ne vous ai pas reconnue tout de suite
+l'autre jour. Pourquoi venez-vous dans mon quartier sans m'en prévenir?
+La personne qui était avec moi m'a demandé qui était cette dame qui
+avait de si beaux yeux.--J'ai passé tout mon temps à travailler
+comme un nègre pour mon maître, que j'irai voir dans huit jours.
+La perspective de huit jours de culottes courtes m'effraye un peu.
+J'aimerais mieux les passer au soleil. Je commence à y penser. D'autre
+part, la session dont on nous menace me fait enrager. Je ne comprends
+pas pourquoi on ne fait pas en été les affaires publiques.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai un livre pour vous qui n'est pas trop bête. Ma mémoire s'en va, et
+j'ai fait relier un volume dont j'avais déjà un exemplaire. Vous voyez
+ce que vous y gagnerez.
+
+Mon torticolis est à peu près passé; mais j'ai veillé si tard, ces
+jours passés, que je suis tout nerveux et éreinté. Quand nous nous
+verrons, nous causerons métaphysique. C'est un sujet que j'aime
+beaucoup, parce qu'il ne peut pas s'épuiser.
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCLII
+
+Compiègne, 17 novembre 1861.
+
+
+Chère amie, nous sommes ici jusqu'au 24. C'est Sa Majesté le roi
+de Portugal qui nous a empêchés de nous livrer aux fêtes que nous
+préparions. On les a remises et on nous a retenus en conséquence. Nous
+sommes ici assez bien, c'est-à-dire nous connaissant, et aussi libres
+les uns avec les autres qu'on peut l'être en ces lieux.
+
+Nous avons, en lions, quatre Highlanders en _kilt_: le duc d'Athol,
+lord James Murray, et le fils et le neveu du duc. C'est assez amusant
+de voir ces huit genoux nus dans un salon où tous les hommes ont des
+culottes ou des pantalons collants. Hier, on a fait entrer le _piper_
+de Sa Grâce, et ils ont dansé tous les quatre de manière à alarmer tout
+le monde lorsqu'ils tournaient. Mais il y a des dames dont la crinoline
+est encore bien plus alarmante quand elles montent en voiture. Comme
+on a permis aux dames invitées de ne pas porter le deuil, on voit
+des jambes de toutes les couleurs. Je trouve que les bas rouges ont
+très-bon air. Au milieu des promenades dans les bois humides et glacés
+et des salons chauffés au rouge, je me suis tenu jusqu'à présent sans
+rhume; mais je suis oppressé et je ne dors pas. J'ai assisté à la
+grande comédie ministérielle où l'on s'attendait à voir une ou deux
+victimes de plus. Les figures étaient bonnes à observer, les discours
+encore plus; d'autant que M. Walewski, l'Excellence menacée, portait
+ses doléances sans discernement à amis et ennemis. Il n'y a rien de
+tel qu'une forte préoccupation pour faire dire des bêtises, surtout
+lorsqu'on en a l'habitude. 0 platitude humaine! La femme, au contraire,
+a été très-belle de calme et de sang-froid, sans parler des bons
+conseils et des démarches. Il me semble que l'on a seulement ajourné la
+bataille et quelle est inévitable sous peu. Que dit-on de la lettre de
+l'empereur? Je la trouve très-bien. Il a un tour à lui pour dire les
+choses, et, quand il parle en souverain, il a l'art de montrer qu'il
+n'est pas de la même triviale pâte que les autres. Je crois que c'est
+exactement ce qu'il faut à cette magnanime nation, qui n'aime pas le
+commun.
+
+Hier, la princesse de ***, qui prenait du thé, a demandé à un valet de
+pied de lui _aborder ti sel bour le bain._ Le valet de pied est rentré,
+au bout d'une demi-heure, avec douze kilogrammes de sel gris, croyant
+qu'elle voulait prendre un bain au sel.--On a apporté à l'impératrice
+un tableau de Müller qui représente la reine Marie-Antoinette dans une
+prison. Le prince impérial a demandé qui était cette dame et pourquoi
+elle n'était pas dans un palais. On lui a expliqué que c'était une
+reine de France et ce que c'était qu'une prison. Alors, il est allé
+tout courant demander à l'empereur de vouloir bien faire grâce à
+la reine qu'il tenait en prison.--C'est un drôle d'enfant, qui est
+quelquefois terrible. Il dit qu'il salue toujours le peuple parce qu'il
+a chassé Louis-Philippe, qui n'était pas bien avec lui. C'est un enfant
+charmant.
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCLIII
+
+Cannes, 6 janvier 1862. (Je ne sais plus les dates.)
+
+Chère amie, je ne vous parlerai pas du soleil de Cannes, de peur de
+vous faire trop de peine au milieu des neiges où vous devez être en ce
+moment. Ce qu'on m'écrit de Paris me fait froid, rien qu'à le lire.
+Je pense que vous devez être encore à R..., ou plutôt en route pour
+revenir, et, à tout hasard, je vous écris à votre domicile politique,
+comme au lieu le plus sûr pour vous trouver. J'ai ici la compagnie et
+le voisinage de M. Cousin, qui est venu s'y guérir d'une laryngite,
+et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre et s'étonne
+de ne pas guérir sous ce beau ciel qu'il voit pour la première fois.
+Il est, d'ailleurs, fort amusant, car il a cette qualité de faire de
+l'esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu'il est seul avec son
+domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse
+orléaniste ou légitimiste. Les Cannais pur sang n'en reviennent pas,
+et vous jugez quels yeux ils font lorsqu'on leur dit que cet homme,
+qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l'amant de
+madame de Longueville. Le seul inconvénient qu'il a, c'est de ne pas
+savoir parler sans s'arrêter. Pour un philosophe éclectique, c'est mal
+de ne pas avoir pris le bon côté de la secte des péripatéticiens.
+
+Je ne fais pas grand'chose ici. J'étudie la botanique dans un livre
+et avec les herbes qui me tombent sous la main; mais à chaque instant
+je maudis ma mauvaise vue. C'est une étude que j'aurais dû commencer
+il y a vingt ans, quand j avais des yeux; c'est, d'ailleurs, assez
+amusant, quoique souverainement immoral, attendu que, pour une
+dame, il y a toujours six ou huit messieurs pour le moins, tous
+très-empressés à lui offrir ce qu'elle prend à droite et à gauche avec
+beaucoup d'indifférence. Je regrette beaucoup de n'avoir pas apporté
+de microscope; cependant, avec mes lunettes, j'ai vu des étamines
+faire l'amour à un pistil sans être arrêtées par ma présence. Je fais
+aussi des dessins, et je lis dans un livre russe l'histoire d'un
+autre Cosaque beaucoup plus éduqué que Stenka Bazin, qui s'appelle
+malheureusement Bogdan Chmelniski. Avec un nom si difficile à
+prononcer, il n'est pas étonnant qu'il soit resté inconnu à nous autres
+Occidentaux, qui ne retenons que les noms tirés du grec ou du latin.
+Comment vous a traitée l'hiver ? et comment gouvernez-vous les petits
+enfants qui vous absorbent tant? Il paraît que cela est très-amusant à
+élever. Je n'ai jamais élevé que des chats, qui ne m'ont guère donné
+de satisfaction, à l'exception du dernier qui a eu l'honneur de vous
+connaître. Ce qui me semble insupportable chez les enfants, c'est qu'il
+faille attendre si longtemps pour savoir ce qu'ils ont dans la tête et
+pour les entendre raisonner. Il est bien fâcheux que le travail qui se
+fait dans l'intelligence des moutards ne s'explique pas par eux-mêmes
+et que les idées leur viennent sans qu'ils s'en rendent compte. La
+grande question est de savoir s'il faut leur dire des bêtises, comme
+on nous en a dit, ou bien s'il faut leur parler raisonnablement des
+choses. Il y a du pour et du contre à l'un et à l'autre système. Un
+jour que vous passerez devant Stassin, soyez assez bonne pour regarder
+dans son catalogue un livre de Max Müller, professeur à Oxford, sur la
+linguistique. Seulement, je ne sais pas le titre du livre, et vous me
+direz si cela coûte bien cher et si je puis m'en passer la fantaisie.
+On m'a dit que c'était un travail admirable d'analyse des langues.
+
+J'ai fait la connaissance d'un pauvre chat qui vit dans une cabane au
+fond des bois; je lui porte du pain et de la viande, et, dès qu'il
+me voit, il accourt d'un quart de lieue. Je regrette de ne pouvoir
+l'emporter, car il a des instincts merveilleux.
+
+Adieu, chère amie; j'espère que cette lettre vous trouvera en bonne
+santé et aussi florissante que l'année passée. Je vous la souhaite
+bonne et heureuse. . . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLIV
+
+Cannes, 1er mars 1862.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Vous êtes bien bonne de penser à mon livre au milieu de tous vos
+ennuis; si vous pouvez me l'avoir pour mon retour, cela me fera grand
+plaisir, mais ne vous donnez pas trop de peine pour cela.
+
+La fête de ma cousine m'est absolument sortie de la tête. Je ne m'en
+suis souvenu l'autre jour que lorsqu'il n'était plus temps. Nous en
+causerons ensemble à mon retour, s'il vous plaît: cela devient tous
+les ans plus difficile, et j'ai épuisé les bagues, les épingles, les
+mouchoirs et les boutons. C'est le diable d'inventer quelque chose de
+nouveau!
+
+Cela n'est pas moins difficile pour les romans. Je viens de lire en
+ce genre de telles rapsodies que cela mérite vraiment des châtiments
+corporels. Je vais passer trois jours à Saint-Césaire, dans les
+montagnes, au-dessus de Cannes, chez mon docteur, qui est un
+très-aimable homme; à mon retour, je penserai sérieusement à me mettre
+en route pour Paris. Je ne regrette pas de ne point avoir assisté
+à tout le tapage qui s'est fait au Luxembourg, et qui était digne
+d'écoliers de quatrième. Je regrette encore moins de n'avoir pas pris
+part aux élections, ou tentatives d'élections académiques, qui ont eu
+lieu l'autre jour. Nous voilà en proie aux cléricaux, et bientôt, pour
+être admis comme candidat, il faudra produire un billet de confession.
+M. de Montalembert en a donné un de catholicisme à un de mes amis, qui
+n'est que Marseillais, mais qui a le bon sens de se laisser faire.
+Jusqu'à présent, ces messieurs ne sont pas très-difficiles; mais il est
+à craindre qu'ils ne le deviennent avec le temps et le succès.
+
+Vous ne pouvez vous rien imaginer de plus joli que notre pays par
+le beau temps. Ce n'est pas celui d'aujourd'hui, car, par grand
+extraordinaire, il pleut depuis ce matin; tous les champs sont couverts
+de violettes et d'anémones, et d'une quantité d'autres fleurs dont je
+ne sais pas le nom.
+
+Adieu, chère amie. À bientôt, j'espère. Je désire vous retrouver en
+aussi bonne condition que je vous ai laissée il y a plus de deux mois.
+Ne maigrissez ni ne grossissez, ne vous désolez pas trop et pensez un
+peu à moi. Adieu.
+
+
+
+
+CCLV
+
+Londres, _British Museum_, 12 mai 1862.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Pour ce qui est de l'Exposition, franchement, cela ne vaut pas la
+première; jusqu'à présent, cela ressemble à un fiasco. Il est vrai
+que tout n'est pas encore déballé, mais le bâtiment est horrible.
+Quoique fort grand, il n'en a pas l'air. Il faut s'y promener et s'y
+perdre pour s'assurer de son étendue. Tout le monde dit qu'il y a
+de très-belles choses. Je n'ai encore examiné que la classe 30, à
+laquelle j'appartiens et dont je suis le _reporter._ Je trouve que
+les Anglais ont fait de grands progrès sous le rapport du goût et de
+l'art de l'arrangement; nous faisons les meubles et les papiers peints
+assurément mieux qu'eux, mais nous sommes dans une voie déplorable,
+et, si cela continue, nous serons sous peu distancés. Notre jury est
+présidé par un Allemand qui croit parler anglais et qui est à peu
+près incompréhensible à tout le monde. Rien de plus absurde que nos
+conférences; personne n'entend de quoi il est question. Cependant,
+on vote. Ce qu'il y a de plus mauvais, c'est que nous avons dans
+notre classe des industriels anglais et qu'il faudra nécessairement
+donner des médailles à ces messieurs, qui n'en méritent guère. Je suis
+bombardé par les discours et les routs. Avant-hier, j'ai dîné chez lord
+Granville. Il y avait trois petites tables dans une longue galerie;
+cela était censé devoir rendre la conversation générale; mais, comme
+on se connaissait très-peu, on ne se parlait guère. Le soir, je suis
+allé chez lord Palmerston, où il y avait l'ambassade japonaise, qui
+accrochait toutes les femmes avec les grands sabres quelle porte à la
+ceinture. J'ai vu de très-belles femmes et de très-abominables; les
+unes et les autres faisaient exhibition complète d'épaules et d'appas,
+les unes admirables, les autres très-odieux, mais les uns et les autres
+avec la même impudence. Je crois que les Anglais ne jugent pas ces
+choses-là.
+
+Adieu, chère amie. . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLVI
+
+Londres, _British Museum_, 6 juin 1862.
+
+
+Chère amie, je commence à entrevoir le terme de mes peines. Mon
+rapport au jury international dans le plus pur anglais-saxon, sans un
+seul mot tiré du français, a été lu hier par moi, et l'affaire est
+bâclée de ce côté. Il m'en reste un autre (rapport) à faire à mon
+gouvernement. Je crois que, d'ici à quelques jours, je serai libre, et,
+très-probablement, je pourrai partir pour Paris du 15 au 20 de ce mois.
+Vous feriez bien de m'écrire avant le 15 où vous serez à cette époque,
+et quels sont vos projets.
+
+Décidément, je crois que l'exhibition fait fiasco. Les commissaires
+ont beau faire des réclames et battre le tambour, ils ne peuvent y
+attirer la foule. Pour ne pas trop perdre, il leur faut cinquante
+mille visiteurs par jour, et ils sont bien loin de leur compte. Le
+beau monde n'y va plus depuis qu'on ne paye plus qu'un schelling, et
+le vilain monde n'a pas trop l'air d'y prendre goût. Le restaurant y
+est détestable. Il n'y a que le restaurant américain qui soit amusant.
+Il y a des breuvages plus ou moins diaboliques qu'on boit avec des
+pailles: _mint julep_ ou _raise the dead._ Toutes ces boissons sont du
+gin plus ou moins déguisé. Je dîne en ville tous les jours jusqu'au
+14. Après quoi, j'irai faire une visite à Oxford, pour voir M. Max
+Müller et quelques bouquins de la bibliothèque bodléienne, puis je
+partirai. Je suis excédé de l'hospitalité britannique et de ses dîners,
+qui ont l'air d'être tous faits par le même cuisinier inexpérimenté.
+Vous ne vous figurez pas quel désir j'ai de prendre un bouillon de
+mon pot-au-feu. À propos, je ne sais si je vous ai dit que ma vieille
+cuisinière me quitte, pour se retirer dans ses terres. Elle était chez
+moi depuis trente-cinq ans. Cela me contrarie au dernier point, car il
+n'y a rien de si désagréable que les nouveaux visages.
+
+Je ne sais quel a été le plus grand effet produit ces jours derniers
+par deux événements considérables: l'un, la défaite des deux favoris
+au Derby, par un cheval inconnu; l'autre, la défaite des torys à la
+Chambre des communes. Cela a semé Londres de figures lamentables,
+toutes très-plaisantes à voir. Une jeune dame qui se trouvait dans une
+tribune s'est évanouie en apprenant que _Marquis_ était battu d'une
+longueur de tête par un rustre sans généalogie, _pedigree._ M. Disraeli
+fait meilleure contenance, car il se montre à tous les bals.
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCLVII
+
+Paris, 17 juillet 1862.
+
+
+Je ne vous dirai pas tous les regrets que j'ai eus. Je voudrais que
+vous les eussiez partagés, et, si vous en aviez eu la moitié, vous
+auriez bien trouvé moyen de faire attendre les autres pour moi. J'ai eu
+de très-ennuyeux jours depuis votre départ. Ma pauvre vieille Caroline
+est morte chez moi, après avoir beaucoup souffert; me voilà sans
+cuisinière et ne sachant pas trop comment je ferai. Après sa mort, ses
+nièces sont venues se disputer sa succession. Il y en a une cependant
+qui a pris son chat, que je me proposais de garder. Elle a laissé, à ce
+qu'il paraît, douze ou quinze cents francs de rente. On m'a démontré
+qu'elle n'a pu amasser tout cela avec les gages qu'elle avait chez moi,
+et cependant je ne crois pas qu'elle m'ait jamais volé, je m'abonnerais
+bien à l'être toujours de même. Je pense beaucoup à avoir un chat
+semblable à feu Matifas, qui vous trouvait si à son gré; mais je vais
+partir pour les Pyrénées et je n'aurai pas le temps de l'éduquer. On me
+dit que les eaux de Bagnères-de-Bigorre me feront le plus grand bien.
+Je les crois parfaitement sans pouvoir; mais il y a de belles montagnes
+dans le voisinage et j'ai des amis dans les environs. M. Panizzi doit
+venir me prendre le 5 août; nous reviendrons ensuite en faisant un
+grand tour par Nîmes, Avignon et Lyon.--J'espère arriver à Paris en
+même temps que vous.
+
+Madame de Montijo est arrivée la semaine passée; elle est bien changée
+et fait peine à voir. Rien ne la console de la mort de sa fille, et je
+la trouve moins résignée qu'au premier jour. J'ai dîné à Saint-Cloud,
+jeudi passé, en très-petit comité et je m'y suis assez amusé. Il m'a
+semblé qu'on y était moins papalin qu'on ne le dit généralement. On m'a
+laissé médire des choses tout à mon aise, sans me rappeler à l'ordre.
+Le petit prince est charmant. Il a grandi de deux pouces, et c'est le
+plus joli enfant que j'aie vu. Nous finissons demain notre travail sur
+le musée Campana. Les adhérents des acheteurs sont furieux et nous
+bombardent dans les journaux. Nous en aurions long à dire, si nous
+voulions mettre en lumière toutes les bêtises qu'ils ont faites et les
+drogues qu'on leur a données pour des antiques. Il fait ici une chaleur
+horrible et je ne m'en trouve pas mal. On dit que c'est bon pour les
+blés. Adieu, chère amie. . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLVIII
+
+Bagnères-de-Bigorre, petite maison Laquens, Hautes-Pyrénées. Samedi, 16
+août 1862.
+
+
+Chère amie, je suis ici depuis trois jours avec M. Panizzi, après
+un voyage des plus fatigants, par un soleil épouvantable. Il nous a
+quittés (c'est le soleil que je dis) avant-hier, et nous avons un temps
+digne de Londres, du brouillard et une petite pluie imperceptible, mais
+qui vous mouille jusqu'aux os. J'ai rencontré ici un de mes camarades,
+qui est le médecin des eaux; il m'a ausculté, donné des coups de poing
+dans le dos et dans la poitrine, et m'a trouvé deux maladies mortelles
+dont il a entrepris de me guérir, moyennant que je boirais tous les
+jours deux verres d'eau chaude qui n'a pas très-mauvais goût, et qui
+ne fait pas mal au cœur comme ferait de l'eau ordinaire. En outre,
+je me baigne à une certaine source dans de l'eau assez chaude, mais
+très-agréable à la peau. Il me semble que cela me fait beaucoup de
+bien. J'ai des palpitations assez désagréables le matin, je ne dors
+pas bien, mais j'ai de l'appétit. Selon votre manière de sentir, vous
+conclurez que je vais me porter à merveille.--Il n'y a pas ici beaucoup
+de monde, et presque personne de connaissance, ce qui m'arrange
+très-fort. Les Anglais et les prunes ont manqué tout à fait cette
+année. En fait de beautés, nous avons ici mademoiselle A. D..., qui
+faisait autrefois un grand effet sur le prince *** et sur les cocodès.
+Je ne sais quelle maladie elle a. Elle ne m'est apparue que de dos,
+et a la crinoline la plus vaste de tout le pays. On donne des bals
+deux fois par semaine, où je compte bien ne pas aller, et des concerts
+d'amateurs dont je n'ai entendu et n'entendrai qu'un seul. Hier, on m'a
+fait subir une messe en musique, où je me suis rendu accompagné par la
+gendarmerie; mais j'ai décliné l'invitation à la soirée du sous-préfet,
+pour ne pas accumuler trop de catastrophes dans un seul jour. Le
+pays a l'air très-beau, mais je n'ai encore fait que l'entrevoir; je
+dessinerai dès qu'il y aura un rayon de soleil. Que devenez-vous?
+Écrivez-moi. J'aimerais bien à vous montrer la verdure incomparable de
+ce pays, et surtout la beauté des eaux, pour lesquelles le cristal ne
+serait pas une bonne comparaison. Il serait agréable de causer ayec
+vous à l'ombre des grands hêtres. Êtes-vous toujours au pouvoir de la
+mer et des veaux marins?
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCLIX
+
+Bagnères-de-Bigorre, 1er septembre 1862.
+
+
+Chère amie, merci de votre lettre. Je vous réponds à N..., puisque vous
+ne devez pas vous arrêter à Paris, et je suppose que vous êtes déjà
+arrivée. Vous avez éprouvé à ***, à propos des querelles des veaux
+marins, ce qui arrive toujours lorsqu'on habite Paris. Les petites
+querelles et les petites affaires de la province semblent si misérables
+et si dignes de pitié, qu'on déplore la condition des gens qui vivent
+là-dedans. Il est certain pourtant qu'au bout de quelques mois on fait
+comme les natifs, on s'intéresse à tout cela et on devient complètement
+provincial. Cela est triste pour l'intelligence humaine, mais elle
+prend les aliments qu'on lui sert et s'en contente. Je suis allé, la
+semaine passée, faire une course dans la montagne, voir une ferme à M.
+Fould. Elle est au bord d'un petit lac, en face du plus beau panorama
+du monde, entourée de très-grands arbres, chose si rare en France, et
+on y déjeune admirablement. Il y a beaucoup de très-beaux chevaux et de
+très-beaux bœufs, tout cela tenu dans le système anglais. On m'a montré
+de plus un âne chargé de faire des mulets. C'est une bête énorme,
+grande comme un très-grand cheval, noire et méchante, comme s'il était
+rouge. Il paraît qu'il faut la croix et la bannière pour qu'il consente
+à accorder ses faveurs aux juments. On lui montre une ânesse, et,
+lorsqu'il s'est monté l'imagination, il n'y regarde plus de si près.
+Que pensez-vous de l'industrie humaine, qui a eu toutes ces belles
+inventions? Vous serez furieuse de mes histoires et je vois votre mine
+d'ici. Le monde devient tous les jours plus bête. À propos de cela,
+avez-vous lu _les Misérables_ et entendu ce qu'on en dit? C'est encore
+un des sujets sur lesquels je trouve l'espèce humaine au-dessous de
+l'espèce gorille.--Les eaux me font du bien. Je dors mieux et j'ai
+de l'appétit, bien que je ne fasse pas trop d'exercice, parce que
+mon compagnon n'est pas trop ingambe. Je pense rester ici encore une
+semaine à peu près; ensuite, il se peut que j'aille à Biarritz ou
+en Provence. L'idée d'aller faire une promenade au lac Majeur est
+abandonnée, la maison où nous devions aller ne pouvant nous recevoir
+pour le moment. Je serai à Paris au plus tard le 1er octobre.
+
+Adieu, chère amie; adieu, et écrivez-moi.
+
+
+
+
+CCLX
+
+Biarritz, villa Eugénie, 27 septembre 1862.
+
+
+Chère amie, je vous écris toujours à ***, bien que je ne sache rien
+de vos mouvements; mais il me semble que vous ne devez pas encore
+retourner à Paris. Si, comme je l'espère, vous avez un temps pareil
+au nôtre, vous devez en profiter et n'être pas trop pressée d'aller
+trouver à Paris les odeurs de l'asphalte. Je suis ici au bord de la mer
+et respirant mieux qu'il ne m'est arrivé depuis longtemps. Les eaux de
+Bagnères ont commencé par me faire grand mal. On me disait que c'était
+tant mieux, et que cela prouvait leur action. Le fait est qu'aussitôt
+que j'ai quitté Bagnères, je me suis senti renaître; l'air de la mer,
+et aussi peut-être la cuisine auguste que je mange ici, ont achevé de
+me guérir. Il faut vous dire qu'il n'y a rien de plus abominable que
+la cuisine de l'hôtel de *** à Bagnères, et je crois en vérité qu'on y
+a pratiqué contre Panizzi et moi un empoisonnement lent. Il y a peu de
+monde à la villa, et seulement des gens aimables que je connais depuis
+longtemps. Dans la ville, il n'y a pas grand monde, peu de Français
+surtout; les Espagnols dominent, et les Américains. Les jeudis, on
+reçoit, et il faut mettre les Américains du Nord d'un côté et les
+Américains du Sud de l'autre, de peur qu'ils ne s'entre-mangent. Ce
+jour-là, on s'habille. Le reste du temps, on ne fait pas la moindre
+toilette; les dames dînent en robe montante, et nous du vilain sexe
+en redingote. Il n'y a pas de château en France ni en Angleterre où
+l'on soit si libre et si sans étiquette, ni de châtelaine si gracieuse
+et si bonne pour ses hôtes. Nous faisons de très-belles promenades
+dans les vallées qui longent les Pyrénées et nous en revenons avec
+des appétits prodigieux. La mer, qui est ordinairement très-mauvaise
+ici, est depuis une semaine d'un calme surprenant; mais ce n'est rien
+pourtant en comparaison de la Méditerranée et surtout de cette mer
+de Cannes. Les baigneuses sont toujours aussi étranges en matière de
+costume. Il y a une madame *** qui est de la couleur d'un navet, qui
+s'habille en bleu et se poudre les cheveux. On prétend que c'est de la
+cendre qu'elle se met sur la tête, à cause des malheurs de sa patrie.
+Malgré les promenades et la cuisine, je travaille un peu. J'ai écrit,
+tant à Biarritz que dans les Pyrénées, plus de la moitié d'un volume.
+C'est encore l'histoire d'un héros cosaque que je destine au _Journal
+des Savants._ À propos de littérature, avez-vous lu le speech de Victor
+Hugo à un dîner de libraires belges et autres escrocs à Bruxelles? Quel
+dommage que ce garçon, qui a de si belles images à sa disposition,
+n'ait pas l'ombre de bon sens, ni la pudeur de se retenir de dire des
+platitudes indignes d'un honnête homme! Il y a dans sa comparaison du
+tunnel et du chemin de fer plus de poésie que je n'en ai trouvé dans
+aucun livre que j'aie lu depuis cinq ou six ans; mais, au fond, ce ne
+sont que des images. Il n'y a ni fond, ni solidité, ni sens commun;
+c'est un homme qui se grise de ses paroles et qui ne prend plus la
+peine de penser. Le vingtième volume de Thiers me plaît comme à vous.
+Il y avait une immense difficulté, à mon avis, à extraire quelque chose
+de l'immense fatras des conversations de Sainte-Hélène rapportées par
+Las Cases, et Thiers s'en est tiré à merveille. J'aime aussi beaucoup
+ses jugements et ses comparaisons entre Napoléon et autres grands
+hommes. Il est un peu sévère pour Alexandre et pour César; cependant,
+il y a beaucoup de vrai dans ce qu'il dit sur l'absence de vertu de
+la part de César. Ici, on s'en occupe beaucoup, et je crains qu'on
+n'ait trop d'amour pour le héros; par exemple, on ne veut pas admettre
+l'anecdote de Nicomède, ni vous non plus, je crois.
+
+Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne vous sacrifiez pas trop pour
+les autres, parce qu'ils en prendront trop bien l'habitude, et que ce
+que vous faites à présent avec plaisir, un jour peut-être vous serez
+obligée de le faire avec peine. Adieu encore.
+
+
+
+
+CCLXI
+
+Paris, 23 octobre 1862.
+
+
+Chère amie, j'ai mené une vie très-agitée depuis le commencement du
+mois; voilà pourquoi je suis en retard à vous répondre. Je suis revenu
+de Biarritz avec mes souverains. Nous étions tous assez dolents, pour
+avoir été empoisonnés, je crois, avec du vert-de-gris. Les cuisiniers
+jurent qu'ils ont récuré leurs casseroles, mais je ne crois pas à
+leurs serments. Le fait est que quatorze personnes à la villa ont eu
+des vomissements et des crampes. Pour avoir été empoisonné autrefois
+avec du vert-de-gris, j'en connais les symptômes et je persiste dans
+mon opinion. Je suis resté à Paris quelques jours en courses et en
+tracas, puis je suis allé à Marseille installer des paquebots pour
+la Chine. Vous comprenez bien que cette cérémonie ne pouvait pas se
+passer de ma présence. Ces paquebots sont si beaux et ont des petites
+chambres si bien arrangées, que cela donne envie d'aller en Chine. J'y
+ai résisté pourtant, et me suis contenté de prendre un bain de soleil à
+Marseille. Vous devinez peut-être les tracas dont je vous parlais tout
+à l'heure au retour de Biarritz. Tracas politiques, s'il vous plaît;
+j'étais partagé entre le désir que j'avais de voir rester M. Fould au
+ministère, dans l'intérêt du maître, et le désir de le voir donner sa
+démission, dans l'intérêt de sa dignité et dans son intérêt personnel.
+Cela a fini par des concessions qui n'ont fait de bien à personne
+et qui me semblent avoir amoindri tout le monde. Le plus bouffon de
+l'affaire a été que Persigny, que tous les ministres non papalins ne
+peuvent souffrir, est devenu leur porte-drapeau, et qu'ils ont fait de
+sa conservation une condition pour garder leur portefeuille. Ainsi, on
+a destitué Thouvenel, qui était un très-bon garçon et intelligent, et
+on a gardé Persigny, qui est fou et qui n'entend rien aux affaires.
+Nous voici donc entre les pattes des cléricaux pour quelque temps, et
+vous savez où ils mènent leurs amis.
+
+Vous me paraissez trop émue du discours de Victor Hugo. Ce sont des
+mots sans idées; quelque chose comme _les Orientales_ en prose. Je
+vous engage à lire une lettre de madame de Sévigné pour vous remettre
+au bon diapason de la prose, et, si vous aimez encore le sens commun
+et les idées, lisez le vingtième volume de Thiers, qui est le meilleur
+de tous. Je l'ai lu deux fois, la seconde avec plus de plaisir que
+la première, et je ne dis pas que je ne le relirai pas encore.--Je
+voudrais bien connaître un peu vos projets. Je vais vous dire les
+miens. Je compte aller à Compiègne vers le 8 du mois prochain, et j'y
+resterai jusqu'après la fête de l'impératrice, c'est-à-dire jusqu'au
+18 ou 20. Avant ou après cette époque, ne pourrais-je vous voir? Il me
+semble que la campagne doit être bien froide et bien humide à présent,
+et que vous devez penser au retour. . . .
+
+Adieu, chère amie; j'espère que vous êtes toujours en appétit et santé.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLXII
+
+Paris, 5 novembre 1862.
+
+
+Chère amie, je suis invité à Compiègne jusqu'au 18. Le 10, je serai
+à Paris jusqu'à trois heures, et j'espère vous voir. Écrivez-moi et
+donnez-moi longuement de vos nouvelles. Je désapprouve fort votre
+nouveau goût littéraire. Je lis actuellement un livre qui cependant
+vous amusera peut-être; c'est l'histoire de la révolte des Pays-Bas,
+par Motley. Je le mettrai à vos ordres, si vous voulez. Il n'y a pas
+moins de cinq gros volumes; mais, quoique pas trop bien écrit, cela
+se lit couramment et cela m'intéresse beaucoup. Il a beaucoup de
+partialité anticatholique et antimonarchique; mais il a fait d'immenses
+recherches et c'est un homme de talent, quoique Américain.
+
+Je suis enrhumé et assez mal de mes poumons. Vous apprendrez un jour
+que j'ai cessé de respirer, faute de ce viscère. Cela devrait vous
+engager à être très-aimable pour moi avant que ce malheur m'arrive.
+
+Adieu, chère amie. . . . . . .
+
+
+
+
+CCLXIII
+
+Cannes, 5 décembre 1862.
+
+
+Chère amie, je suis arrivé ici entre deux inondations, et, pendant
+quatre jours, j'ai cru qu'il n'y avait plus de soleil, même à Cannes.
+Lorsqu'il se met à pleuvoir dans ce pays-ci, ce n'est pas une
+plaisanterie. La plaine entre Cannes et l'Estérel était changée en lac,
+et il était impossible de mettre le nez dehors. Pourtant, au milieu
+de ce déluge, l'air était doux et agréable à respirer. Depuis que je
+suis poussif, je suis devenu aussi délicat en matière d'air que les
+Romains le sont pour l'eau. Mais cela n'a pas duré, heureusement. Le
+soleil a reparu radieux il y a trois jours, et, depuis lors, je vis les
+fenêtres ouvertes et j'ai presque trop chaud. Il n'y a que les mouches
+qui me rappellent les rigueurs de la vie. Avant de quitter Paris, j'ai
+consulté un grand docteur, car je me croyais en très-mauvais état
+depuis mon retour de Compiègne et je voulais savoir dans combien de
+temps il fallait pourvoir à ma pompe funèbre. J'ai été assez content de
+sa consultation: premièrement, parce qu'il m'a dit que cette cérémonie
+n'aurait pas lieu aussitôt que je l'appréhendais; en second lieu, parce
+qu'il m'a expliqué anatomiquement et très-clairement la cause de mes
+maux. Je croyais avoir, le cœur malade; pas du tout, c'est le poumon.
+Il est vrai que je n'en guérirai jamais; mais il y a moyen de n'en pas
+souffrir, et c'est beaucoup, si ce n'est le principal.
+
+Vous ne pouvez vous faire une idée de la beauté de la campagne après
+toutes ces pluies. Il y a partout des roses de mai. Les jasmins
+commencent à fleurir, ainsi que quantité de fleurs sauvages, toutes
+plus jolies les unes que les autres. J'aimerais bien à faire un cours
+de botanique avec vous dans les bois des environs, vous verriez qu'ils
+valent ceux de Bellevue. J'ai reçu ici, je ne sais comment, le dernier
+livre de M. Gustave Flaubert, qui a fait _Madame Bovary_, que vous avez
+lu, je crois, bien que vous ne vouliez pas l'avouer. Je trouvais qu'il
+avait du talent qu'il gaspillait sous prétexte de réalisme. Il vient de
+commettre un nouveau roman qui s'appelle _Salammbô._ En tout autre lieu
+que Cannes, partout où il y aurait seulement _la Cuisinière bourgeoise_
+à lire, je n'aurais pas ouvert ce volume. C'est une histoire
+carthaginoise quelques années avant la seconde guerre punique. L'auteur
+s'est fait une sorte d'érudition fausse en lisant Bouillet et quelque
+autre compilation de ce genre, et il accompagne cela d'un lyrisme copié
+du plus mauvais de Victor Hugo. Il y a des pages qui vous plairont sans
+doute, à vous qui, à l'exemple de toutes les personnes de votre sexe,
+aimez l'emphase. Pour moi qui la hais, cela m'a rendu furieux. Depuis
+que je suis ici, et particulièrement depuis la pluie, j'ai poursuivi ma
+tartine cosaque. Cela sera, je le crains, bien long. Je vais envoyer
+ces jours-ci un second article à Paris, et ce ne sera pas le dernier.
+Je m'aperçois que j'ai oublié d'emporter avec moi une carte de Pologne,
+et je suis embarrassé pour écrire les noms polonais dont je n'ai que
+la transcription en russe. Si vous aviez à votre portée quelque moyen
+d'information, tâchez de savoir si une ville qui en russe s'appelle
+Lwow, ne serait pas par hasard la même que Lemberg en Gallicie. Vous me
+rendrez un grand service.--Adieu, chère amie, j'espère que l'hiver ne
+vous traite pas trop rigoureusement et que vous prenez soin d'échapper
+aux rhumes. Votre petite nièce est-elle toujours aimable? Ne la gâtez
+pas trop, pour qu'elle ne soit pas trop malheureuse plus tard. Je
+voudrais bien encore que vous allassiez voir la pièce de mon ami Augier
+et que vous me dissiez candidement ce que vous en pensez. Adieu encore.
+
+
+
+
+CCLXIV
+
+Cannes, 3 janvier 1863.
+
+
+Chère amie, j'ai commencé l'année assez mal, dans mon lit, avec un
+lumbago très-douloureux qui ne me laissait pas même la faculté de
+me retourner. Voilà ce qu'on gagne dans ces beaux climats, où, tant
+que le soleil est sur l'horizon, on peut se croire en été, et où,
+aussitôt après son coucher, vient un quart d'heure de froid humide
+qui vous pénètre jusqu'à la moelle des os. C'est absolument comme à
+Rome, à l'exception qu'ici ce sont les rhumatismes, et là-bas c'est
+la fièvre contre laquelle il faut se faire assurer. Aujourd'hui,
+mon dos a repris une partie de son élasticité, et je commence à me
+promener. J'ai eu la visite de mon vieil ami, M. Ellice, qui a passé
+vingt-quatre heures avec moi, et a renouvelé ma provision de nouvelles
+et mes idées singulièrement racornies par un séjour en Provence: c'est,
+tout bien considéré, le seul inconvénient de vivre hors de Paris. On
+arrive rapidement à être souche, et, quand on n'a pas les goûts de mon
+confrère M. de Laprade, qui voudrait être chêne, cette transformation
+n'a rien de bien agréable.
+
+Si je continue à bien aller, je crois que je me rendrai à Paris vers
+le 18 ou le 20, pour la discussion de l'adresse, qui, me dit-on, sera
+chaude et intéressante; quand j'aurai fait mon devoir, je retournerai
+au soleil, car je crèverais infailliblement à passer à Paris les
+glaces, les vents et les boues de février. . . . . . .
+
+Vous avez tort de ne pas lire _Salammbô._ Il est vrai que cela
+est parfaitement fou, et qu'il y a encore plus de supplices et
+d'abominations que dans la _Vie de Chmielniçki_; mais, après tout,
+il y a du talent, et on se fait une idée amusante de l'auteur et une
+encore plus plaisante de ses admirateurs, les bourgeois, qui veulent
+parler des choses avec les honnêtes gens. Ce sont ces bourgeois que
+mon ami Augier a fort bien drapés; aussi m'assure-t-on que personne
+qui se respecte n'avoue qu'il a été voir _le Fils de Giboyer._ Avec
+tout cela, la caisse du théâtre se remplit et la bourse de l'auteur.
+Je vous recommande, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15, un roman de
+M. de Tourguenief, dont j'attends ici les épreuves, et que j'ai lu en
+russe. Cela s'appelle _les Pères et les Enfants._ C'est le contraste
+de la génération qui s'en va et de celle qui arrive. Il y a un héros,
+le représentant de la nouvelle génération, lequel est socialiste,
+matérialiste et réaliste, mais cependant homme d'esprit et intéressant.
+C'est un caractère très-original qui vous plaira, j'espère. Ce roman
+a produit une grande sensation en Russie et on a beaucoup crié contre
+l'auteur, qu'on accuse d'impiété et d'immoralité. C'est, à mon
+avis, un assez bon signe de succès lorsqu'un ouvrage excite ainsi
+le déchaînement du public. Je crois que je vous ferai lire encore
+la seconde partie de _Chmielniçki_, dont j'ai corrigé les épreuves
+pendant que j'étais sur le dos. Vous y verrez une grande quantité de
+Cosaques empalés et de juifs écorchés tout vifs. Je serai à Paris, non
+pas pour le discours de la couronne, mais seulement pour la discussion
+de l'adresse, c'est-à-dire, comme je le suppose, vers le 20 ou le 21;
+mais, si cela convenait à vos arrangements particuliers, je pourrais
+avancer mon arrivée. Adieu, chère amie; je vous souhaite bonne santé et
+bonheur, point de lumbago. Adieu, ne m'oubliez pas.
+
+
+
+
+CCLXV
+
+Cannes, 28 janvier 1863.
+
+
+Chère amie, je me disposas à partir pour Paris, et je croyais y être le
+20, lorsque j'ai été repris d'un nouvel accès de mes spasmes d'estomac.
+J'ai eu un gros rhume avec des étouffements très-douloureux et j'ai
+gardé le lit pendant huit jours. Le médecin me dit que, si je retourne
+à Paris avant d'être tout à fait remis, je suis sûr de retomber plus
+bas que je n'étais, et je resterai encore ici pendant une quinzaine de
+jours. On m'écrit, d'ailleurs, que la discussion de l'adresse n'aura
+aucun intérêt, et que tout se passera en douceur et rapidement. Je suis
+à présent assez bien, un peu dolent toujours, mais je recommence à
+sortir et à mener mon train de vie ordinaire. Le temps est admirable;
+pourtant, ce climat-ci est un peu traître. Je devrais moins que
+personne m'y laisser prendre. Tant que le soleil est sur l'horizon, on
+se croirait en juin. Cinq minutes après vient une humidité pénétrante.
+C'est pour avoir admiré trop longtemps les beaux couchers de soleil
+que j'ai été malade. On me dit que vous n'avez pas eu de froids vifs,
+mais des brouillards et de la pluie. Autour de nous, il est tombé une
+quantité de neige incroyable, et rien n'est plus beau en ce moment que
+la vue de nos montagnes toutes blanches entourant notre petite oasis
+verdoyante. Comment avez-vous passé votre temps? Avez-vous échappé aux
+rhumes, et quelle vie menez-vous? Je passe mes soirées à faire de la
+prose pour le _Journal des Savants._ Cet animal de Chmielniçki n'en
+finit pas et je crains qu'il ne me coûte encore deux articles avant
+que je puisse faire son oraison funèbre; j'en ai déjà fait trois aussi
+longs que celui que vous avez lu, et aussi abondants en empalements,
+écorchements d'hommes et autres facéties. Je crains que cela ne
+ressemble trop à _Salammbô._ Vous m'en direz votre avis candidement,
+si vous trouvez ce rare _Journal des Savants_ que les ignorants
+s'obstinent à ne pas lire, malgré tout son mérite.
+
+Nous avons eu dans notre voisinage une tragédie. Une jolie demoiselle
+anglaise s'est brûlée au bal. Sa mère, en voulant la sauver, s'est
+brûlée aussi. Toutes les deux sont mortes au bout de trois à quatre
+jours. Le mari, qui a été brûlé aussi, est encore malade. Voilà la
+dix-huitième femme de ma connaissance à qui cela arrive. Pourquoi
+portez-vous de la crinoline? Vous devriez donner l'exemple. Il suffit
+de tourner devant la cheminée ou de se regarder dans une glace (il y
+en a toujours au-dessus de la cheminée) pour être rôtie toute vive.
+Il est vrai qu'on ne meurt qu'une fois, et qu'on est toujours bien
+aise de montrer une croupe monstrueuse, comme si on trompait quelqu'un
+avec un ballon plein d'air! Pourquoi n'avez-vous pas une toile
+métallique devant votre cheminée? Il paraît qu'on devient de plus en
+plus religieux à Paris. Je reçois des sermons de gens dont j'aurais
+attendu tout autre chose. On me dit que M. de Persigny s'est montré
+ultra-papalin à la commission de l'adresse du Sénat. À la bonne heure.
+Je ne crois pas qu'il y ait eu un temps où le monde ait été plus bête
+qu'à présent. Tout cela durera ce que cela pourra, mais la fin est un
+peu effrayante.
+
+Adieu, chère amie. . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLXVI
+
+Paris, 26 avril 1863.
+
+
+Chère amie, comme je ne comptais pas sur votre manière de voyager
+en tortue, je ne vous ai pas écrit à Gênes. J'adresse ma lettre à
+Florence, où j'espère que vous vous arrêterez quelque temps. C'est,
+de toutes les villes d'Italie que je connais, celle qui a conservé le
+mieux son caractère du moyen âge. Ayez soin seulement de ne pas vous
+enrhumer si vous demeurez au _Lung'Arno_, comme font les honnêtes
+gens. Quant à Rome, je suis très hors d'état de vous donner des
+conseils, car il y a très-longtemps que je n'y suis allé. Je vous ferai
+seulement les deux recommandations suivantes: d'abord de ne pas être
+à l'air au moment de la chute du jour, parce que vous pourriez fort
+bien attraper la fièvre. Il faut se faire conduire un quart d'heure
+avant l'_Angelus_ à Saint-Pierre, et attendre que l'étrange précipité
+humide qui se fait dans l'atmosphère à cette heure-là soit passé. Il
+n'y a rien, d'ailleurs, de plus beau pour la rêverie que cette grande
+église à la chute du jour. Elle est sublime en vérité, lorsqu'on n'y
+voit rien distinctement. Pensez-y à moi. Ma seconde recommandation,
+c'est, s'il fait un jour de pluie, de l'employer à voir les Catacombes.
+Quand vous y serez, allez-vous-en dans un de ces petits corridors
+donnant dans les rues souterraines; éteignez votre bougie et restez
+seule trois ou quatre minutes. Vous me direz les sensations que vous
+aurez éprouvées. J'aurais du plaisir à faire l'expérience avec vous;
+mais alors vous ne sentiriez peut-être pas la même chose. Il ne m'est
+jamais arrivé à Rome de voir ce que je m'étais proposé de voir, parce
+que, à chaque coin de rue, on est attiré par quelque chose d'imprévu,
+et c'est le grand bonheur de se laisser aller à cette sensation. Je
+vous engage encore à ne pas trop vous livrer à la visite des palais,
+qui sont pour la plupart un peu surfaits. Occupez-vous surtout des
+fresques en fait d'objets d'art, et des vues en fait de nature mêlée
+d'art. Je vous recommande la vue de Rome et de ses environs prise de
+Saint-Pierre in Montorio. Il y a là aussi une très-belle fresque du
+Vatican. Faites-vous montrer au Capitole la louve de la République,
+qui porte la trace de la foudre qui l'a frappée du temps de Cicéron.
+Ce n'est pas d'hier. Croyez que vous ne pourrez pas voir la centième
+partie de ce que vous devriez voir dans le peu de temps que vous pouvez
+consacrer à votre voyage, mais qu'il ne faut pas trop le regretter. Il
+vous restera un grand souvenir d'ensemble qui vaut mieux qu'une foule
+de petits souvenirs de détail.--Je me sens infiniment mieux portant et
+je regrette bien votre départ. Je vous dirai, d'ailleurs, comme votre
+sœur, que vous avez bien fait de profiter de l'occasion pour voir Rome.
+Reste la question des dédommagements que je vous prie de ne pas perdre
+de vue. J'espère que vous y pensez quelquefois. Il n'y a guère de beau
+lieu que j'aie vu où je n'aie regretté de ne pouvoir l'associer à
+vous dans mes souvenirs. Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos
+nouvelles, quelques lignes seulement; amusez-vous bien et revenez-nous
+en bon état. Lorsque je vous saurai à Rome, je vous donnerai mes
+commissions. Adieu encore.
+
+
+
+
+CCLXVII
+
+Paris, 20 mai 1863.
+
+
+Chère amie, je vous écris avec une grippe abominable. Depuis quinze
+jours, je tousse au lieu de dormir, et je suis pris de crises
+d'étouffement. Le seul remède est de prendre du laudanum, et cela me
+donne des maux de tête et d'estomac presque aussi pénibles que la
+toux et l'étouffement. Bref, je me sens faible et _avvilito_, m'en
+allant à tous les diables, ma santé et moi. Je désire qu'il n'en soit
+pas de même pour vous. Je crois vous avoir dit qu'il fallait prendre
+bien garde à l'humidité, qui, dans le pays où vous êtes, accompagne
+le coucher du soleil. Ayez soin de n'avoir jamais froid, dussiez-vous
+avoir trop chaud. Je vous envie d'être dans ce beau pays, où l'on a
+de douces et agréables mélancolies qu'on se rappelle ensuite avec
+plaisir; mais je voudrais que, pour faire mieux la comparaison, vous
+allassiez passer une semaine à Naples. De toutes les transitions, c'est
+la plus brusque et la plus amusante que je connaisse. En outre, elle
+a l'avantage de la comédie après la tragédie; on va se coucher avec
+des idées bouffonnes. Je ne sais si la cuisine a fait des progrès dans
+les États du saint-père. C'était, de mon temps, l'abomination de la
+désolation, tandis qu'à Naples on trouvait à vivre. Il est possible
+que les révolutions politiques aient passé le niveau sur les deux
+cuisines, et que, friande comme vous êtes, vous les trouviez mauvaises
+l'une et l'autre. Nous vivons ici sur les histoires arrivées ou prêtées
+à madame de ***. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est folle à
+lier. Elle bat ses gens, elle donne des soufflets et des coups de
+poing et fait l'amour avec plusieurs cocodès à la fois. Elle pousse
+l'anglomanie jusqu'à boire du _brandy_ et du _water_, c'est-à-dire
+beaucoup plus du premier que du second. L'autre soir, elle présente au
+président Troplong son cocodès par quartier en lui disant: «Monsieur le
+président, je vous amène mon _darling._» M. Troplong répond qu'il était
+heureux de faire la connaissance de M. Darling. Au reste, si tout ce
+qu'on me dit des mœurs des lionnes de cette année est vrai, il est à
+craindre que la fin du monde ne soit proche. Je n'ose vous dire tout ce
+qui se fait à Paris parmi les jeunes représentants et représentantes de
+la génération qui nous enterrera!
+
+J'espérais que vous me conteriez quelques histoires ou que, du moins,
+vous me feriez part de vos impressions. J'ai toujours du plaisir à
+savoir comment telle chose vous a paru. N'oubliez pas de vous faire
+montrer la statue de Pompée, qui est très-probablement celle aux pieds
+de laquelle César fut assassiné; et, si vous découvrez la boutique d'un
+nommé Cades, qui vend de faux antiques et des poteries, achetez-moi une
+intaille de quelque belle pierre. Si vous passez par Civita-Vecchia,
+allez chez un marchand de curiosités nommé Bucci, et faites-lui mes
+compliments et remercîments pour le plâtre de Bayle qu'il m'a envoyé.
+Vous lui achèterez pour rien des vases noirs étrusques, des pierres
+gravées, etc. Vous pouvez vous faire une garniture de cheminée
+charmante avec ces vases noirs. Adieu, chère amie; portez-vous bien,
+pensez quelquefois à moi.
+
+
+
+
+CCLXVIII
+
+Paris, vendredi 12 juin 1863.
+
+
+Chère amie, j'apprends avec grand plaisir votre retour en France, et
+avec encore plus de plaisir votre intention de revenir bientôt à Paris.
+Il me semble que vous vous êtes mise en frais de coquetterie vraiment
+extraordinaire pour avoir ainsi exploité cet infortuné Bucci. Si je
+vous avais donné une lettre pour lui selon mon intention, vous auriez
+emporté toute sa boutique, sans avoir recours aux procédés d'enjôlement
+qui vous sont familiers. Au fond, c'est un fort brave homme qui a
+conservé un culte pour Bayle, dont il était la seule ressource pendant
+son exil à Civita-Vecchia. Il eût été mieux de le faire parler du
+gouvernement pontifical. S'il avait été aussi sincère qu'il s'est
+montré galant, il vous en aurait plus appris à ce sujet que tous les
+ambassadeurs qui sont à Rome. Le fort et le fin de ces renseignements
+consiste, au reste, à vous apprendre ce que vous n'ignorez pas,
+j'espère. . . . . . .
+
+Je pars le 21 pour Fontainebleau, ce qui m'empêchera peut-être d'aller
+en Angleterre, comme je me l'étais proposé, à la fin de ce mois. J'y
+reste jusqu'au 5 juillet, c'est-à-dire jusqu'à la fin du séjour. Je
+pense que vous serez revenue la semaine prochaine, et que je vous
+verrai avant mon départ. J'espère que cela vous déterminera à vous
+hâter un peu, si besoin est. Vous ne me parlez pas de votre santé.
+Je suppose que, malgré la mauvaise cuisine papale, vous revenez en
+bon point. J'ai été presque toujours grippé plus ou moins, poussif
+par-dessus le marché, comme à mon ordinaire. Le séjour de Fontainebleau
+va m'achever, selon toute apparence. Je vous dirai pourquoi je n'ai pas
+cherché à esquiver cet honneur.
+
+Je pense à faire un petit voyage en Allemagne cet été pour aller voir
+les propylées de Munich, de mon ami M. Klenze, et aussi pour prendre
+des eaux qu'on me conseille, bien que cela ne m'inspire pas grande
+confiance. Comme je ne m'habitue pas à être malade, je tiens beaucoup à
+guérir et je ne veux pas qu'il y ait de ma faute si je n'y parviens pas.
+
+Vous n'avez pas osé lire probablement _Mademoiselle de la Quintinie_
+pendant que vous étiez en terre sainte. Cela est médiocre. Il n'y a
+qu'une scène assez jolie. Je ne sache rien de nouveau qui soit digne
+de votre colère en fait de romans. Chmielniçki en est à son cinquième
+article, que je corrige, et ce ne sera pas le dernier. Je vous donnerai
+les épreuves, si vous voulez et si vous pouvez les lii*e non corrigées.
+Adieu, chère amie; je voudrais bien vous décider à faire diligence.
+
+
+
+
+CCLXIX
+
+Château de Fontainebleau, jeudi 2 juillet 1863.
+
+
+Chère amie, j'aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, qui m'a
+fait grand plaisir; mais, ici, on n'a le temps de rien faire et les
+jours passent avec une rapidité prodigieuse sans qu'on sache comment.
+La grande et principale occupation, c'est de boire, manger et dormir.
+Je réussis aux deux premières, mais très-mal à la dernière. C'est une
+très-mauvaise préparation au sommeil que de passer trois ou quatre
+heures, en pantalon collant, à ramer sur le lac et à gagner des toux
+terribles. Nous avons ici quantité de monde assez bien assorti, ce me
+semble, beaucoup moins officiel que d'ordinaire; ce qui ne nuit pas à
+l'entente cordiale entre les invités. On fait de temps en temps des
+promenades à pied dans le bois, après avoir dîné sur l'herbe comme les
+bonnetiers de la rue Saint-Denis.
+
+Avant-hier, on a apporté ici quelques très-grandes caisses de la part
+de Sa Majesté Tu-Duc, empereur de Cochinchine. On les a ouvertes
+dans une des cours. Dans les grandes caisses, il y en avait de plus
+petites peintes en rouge et or et couvertes de cancrelats. On a ouvert
+la première, qui contenait deux dents d'éléphant fort jaunes et deux
+cornes de rhinocéros, plus un paquet de cannelle moisie. Il sortait de
+tout cela des odeurs inconcevables, tenant le milieu entre le beurre
+fort et le poisson gâté. Dans l'autre caisse, il y avait une grande
+quantité de pièces d'étoffes très-étroites ressemblant à de la gaze,
+de toute sorte de vilaines couleurs, toutes plus ou moins sales et, de
+plus, moisies. On avait annoncé des médailles d'or, mais elles étaient
+absentes, et probablement elles sont restées en Cochinchine. Il résulte
+que ce grand empereur Tu-Duc est un escroc.
+
+Hier, nous avons été faire manœuvrer deux régiments de cavalerie et
+nous avons été horriblement cuits. Toutes les dames ont des coups
+de soleil. Aujourd'hui, nous allons faire un dîner espagnol dans la
+forêt, et je suis chargé du _gaspacho_, c'est-à-dire de faire manger de
+l'oignon cru à des dames qui s'évanouiraient au seul nom de ce légume.
+J'ai défendu qu'on les avertît, et, quand elles en auront mangé, je me
+réserve de leur faire un aveu dans le genre de celui d'Atrée.
+
+Je suis charmé que mon _Cosaque_[1] ne vous ait pas trop ennuyée. Je
+commence à en être bien las pour ma part. Il faut que je l'enterre le
+1er du mois prochain, et je ne sais comment j'en pourrai venir à bout.
+Je ne puis parvenir à travailler ici bien que j'aie apporté toutes mes
+notes et mes, bouquins. Adieu, chère amie; je pense être ici jusqu'à
+lundi ou mardi au plus tard. Cependant on prétend que, vu notre grande
+amabilité, on veut nous retenir quelques jours encore. J'espère bien
+vous retrouver à Paris. Encore adieu.
+
+
+[1] _Bogdan Chmielniçki_, publié dans le volume intitulé _les Cosaques
+d'autrefois._
+
+
+
+
+CCLXX
+
+Londres, 12 août 1863.
+
+
+Chère amie, je vous remercie de votre lettre, que j'attendais
+impatiemment. Je croyais trouver Londres vide, et, en effet, c'est la
+première impression que j'ai éprouvée. Mais, au bout de deux jours,
+je me suis aperçu que la grande fourmilière était encore habitée et
+surtout, hélas! qu'on y mangeait tout autant et tout aussi longuement
+que l'année passée. N'est-ce pas inhumain que cette lenteur avec
+laquelle on dîne dans ce pays-ci! Cela m'ôte jusqu'à l'appétit. On
+n'est jamais moins de deux heures et demie à table, et, si on ajoute la
+demi-heure que les hommes laissent aux femmes pour dire du mal d'eux,
+il est toujours onze heures quand on retourne au salon. Ce ne serait
+que demi-mal si on mangeait tout le temps; mais, à l'exception du
+mouton rôti, je ne trouve rien à mon goût.
+
+Les grands hommes m'ont paru un peu vieillis depuis ma dernière visite.
+Lord Palmerston a renoncé à son râtelier, ce qui le change beaucoup.
+Il a conservé ses favoris et a l'air d'un gorille en gaieté. Lord
+Russell a l'air de moins bonne humeur. Les grandes beautés de la saison
+sont parties, mais on n'en faisait pas grand éloge. Les toilettes
+m'ont paru, comme toujours, très-médiocres et chiffonnées; mais rien
+ne résiste à l'air de ce pays-ci. Ma gorge en est la preuve. Je suis
+enroué comme un loup et je respire très-mal. Je pense que vous devez
+avoir moins chaud que nous et que les bains de mer doivent vous donner
+de l'appétit. Je commence à m'ennuyer de Londres et des Anglais. Je
+serai de retour à Paris avant le 25. Et vous? J'ai lu un livre assez
+amusant: l'_Histoire de George III_, par un M. Phillimore, qui traite
+ce prince de coquin et de bête. C'est très-spirituel et assez bien
+justifié. J'ai acheté le dernier ouvrage de Borrow trente francs, _the
+Wild Wales._ Si vous le voulez pour quinze francs, je serai charmé de
+vous le céder. Mais vous n'en voudrez pas pour rien. Ce garçon a tout à
+fait baissé. Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCLXXI
+
+Paris, 30 août 1863.
+
+
+Je pars demain pour Biarritz avec Panizzi, qui est venu me joindre
+hier. Nous sommes emmenés par notre gracieuse souveraine, qui nous
+hébergera, je ne sais combien de temps, au bord de l'Océan. Puis j'irai
+faire mon installation à Cannes en octobre. Je reviendrai à Paris pour
+la discussion de l'adresse, et j'y passerai probablement tout le mois
+de novembre. J'espère vous voir alors, en dépit des présidents et des
+veaux marins.
+
+J'ai un livre extrêmement curieux que je vous prêterai si vous êtes
+sage et aimable à mon égard. C'est la relation, faite par un imbécile,
+d'un procès du XVIIe siècle. Une religieuse de la famille de Sa Majesté
+_faceva all'amore_ avec un gentilhomme milanais, et, comme il y avait
+d'autres religieuses à qui cela déplaisait, elle les tuait, assistée de
+son amant. C'est très-édifîant et très-intéressant sous le rapport des
+mœurs.
+
+Lisez _une Saison à Paris_, par madame de ***.
+
+C'est une personne pleine de candeur, qui a éprouvé un très-grand
+besoin de _plaire_ à Sa Majesté, et qui, dans un bal, le lui a dit en
+termes catégoriques et si clairs, qu'il n'y a que vous au monde qui ne
+l'eussiez pas compris. Il en a été si stupéfait, qu'il n'a pas d'abord
+trouvé quelque chose à répondre, et ce n'est que trois jours après,
+dit-on, qu'il s'est laissé cosaquer. J'imagine que vous faites le signe
+de la croix et que vous prenez de ces figures horrifiées que je vous
+connais.
+
+Avez vous lu la _Vie de Jésus_, de Renan? Probablement non. C'est
+peu de chose et beaucoup. Cela est comme un grand coup de hache dans
+l'édifice du catholicisme. L'auteur est si épouvanté de son audace
+à nier la Divinité, qu'il se perd dans des hymnes d'admiration et
+d'adoration, et qu'il ne lui reste plus de sens philosophique pour
+juger la doctrine. Cependant, cela est intéressant, et, si vous ne
+l'avez pas lu, vous le lirez avec plaisir.
+
+J'ai mes paquets à faire et il faut que je vous quitte. Mon adresse
+est jusqu'à nouvel ordre: _Villa Eugénie, Biarritz (Basses-Pyrénées)._
+Donnez-moi vite de vos nouvelles. Adieu.
+
+
+
+
+CCLXXII
+
+Cannes, 19 octobre 1863.
+
+
+Chère amie, je suis ici depuis huit jours, me reposant au désert
+des fatigues de la cour. Il fait un temps magnifique et je lis dans
+mon journal que votre Loire déborde. J'en conclus que vous avez un
+temps affreux et je vous plains du fond du cœur. Je ne jouirai de la
+Provence qu'une quinzaine de jours encore. Il va falloir retourner
+pour l'ouverture de la session; j'en ai une assez médiocre opinion.
+La mort de M. Billault la commence très-mal. Depuis quelque temps,
+j'ai beaucoup pratiqué, prêché et fait prêcher M. Thiers, mais je
+ne sais ce qui en résultera. Il me semble que nous nous rapprochons
+de plus en plus des anciens errements parlementaires, et que nous
+allons recommencer le cycle des mêmes fautes et peut-être des mêmes
+catastrophes. Joignez à cela toute la peine que prennent les cléricaux
+pour se faire détester et pour tendre la corde jusqu'à ce qu'elle
+casse. En voilà bien assez pour voir l'avenir d'une vilaine couleur.
+Vous saurez qu'en venant ici, nous avons déraillé près de Saint-Chamas.
+Je n'ai rien eu, pas même la peur, car je n'ai compris le danger que
+lorsqu'il était passé. Il n'y a eu de maléficiés que les employés de la
+poste, qui sont tombés pêle-mêle avec leurs tables et leurs caisses.
+Tout s'est réduit à des contusions assez fortes, mais sans membres
+cassés. Avez-vous lu le mandement de l'évêque de Tulle, qui ordonne
+à toutes les religieuses de son diocèse de réciter des _Ave_, en
+l'honneur de M. Renan, ou plutôt pour empêcher que le diable n'emporte
+tout, à cause du livre de ce même M. Renan? Puisque vous lisez les
+lettres de Cicéron, vous devez trouver qu'on avait bien plus d'esprit
+de son temps que du nôtre. Je suis accablé de honte toutes les fois
+que je pense à notre XIXe siècle et que je le trouve de toute façon
+si inférieur à ses prédécesseurs. Je crois vous avoir fait lire les
+_Lettres de la duchesse de Choiseul._ Je voudrais bien qu'on essayât
+d'imprimer aujourd'hui celles de la plus belle de nos lionnes. Je vous
+quitte pour aller pêcher à la ligne, ou plutôt pour voir pêcher, car je
+n'ai mais pu prendre un poisson. Mais le mieux de la chose, c'est qu'on
+en fait au bord de la mer une soupe excellente, pour ceux qui aiment
+l'huile et l'ail. Je suppose que vous êtes de ces derniers.
+
+Vous trouverai-je à Paris au commencement de novembre? Je compte
+pouvoir y passer tout le mois, sauf peut-être quelques jours à
+Compiègne, si ma souveraine m'y invite pour sa fête. Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCLXXIII
+
+Château de Compiègne, 16 novembre 1863, au soir.
+
+
+Chère amie, depuis mon arrivée ici, j'ai mené la vie agitée d'un
+impresario. J'ai été auteur, acteur et directeur. Nous avons joué avec
+succès une pièce un peu immorale, dont, à mon retour, je vous conterai
+le sujet. Nous avons eu un très-beau feu d'artifice, bien qu'une femme
+qui voulait voir les fusées de trop près ait été tuée tout roide. Nous,
+faisons de grandes promenades et je me suis tiré de tout cela, jusqu'à
+présent, sans rhume. On me garde ici encore une semaine; probablement,
+je resterai à Paris jusqu'aux premiers jours de décembre, et je m'en
+retournerai à Cannes, que j'ai laissé tout en fleurs. Il est impossible
+d'imaginer quelque chose de plus beau que ces champs de jasmin et de
+tubéreuses. Je ne m'y suis pas très-bien porté cependant, et, les
+derniers jours surtout, j'étais très-dolent et mélancolique.
+
+Vous m'écrivez si laconiquement, que vous ne répondez jamais à mes
+questions. Vous avez une manière à vous de ne faire que vos caprices,
+qui me confond toujours; vous plaisantez, vous promettez; quand je
+lis vos lettres, je crois vous entendre parler: je suis désarmé, mais
+furieux au fond. Vous ne me dites seulement pas ce que devient cette
+charmante enfant qui vous intéresse tant. Faites en sorte, je vous
+prie, qu'elle ne soit pas sotte comme la plupart des femmes de ce
+temps-ci. Jamais, je crois, on n'en a vu de pareilles. Vous me direz ce
+qu'elles sont en province; si c'est pire qu'à Paris, je ne sais dans
+quel désert il faudra se fourrer. Nous avons ici mademoiselle ***,
+qui est un beau brin de fille de cinq pieds quatre pouces, avec toute
+la gentillesse d'une grisette et un mélange de manières aisées et de
+timidité honnête, quelquefois très-amusant. On paraissait craindre
+que la seconde partie d'une charade ne répondît pas au commencement
+(commencement dont j'étais l'auteur):
+
+--Cela ira bien, dit-elle; nous montrerons nos jambes dans le ballet et
+cela leur tiendra lieu de tout.
+
+_N.-B._--Ses jambes sont comme deux flageolets, et elle a des pieds peu
+aristocratiques.
+
+Adieu, chère amie. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLXXIV
+
+Paris, vendredi 12 décembre 1863.
+
+
+Chère amie, j'allais vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Vous
+vous plaignez d'être enrhumée, mais vous ne savez pas ce que c'est que
+de l'être. Il n'y a qu'une personne enrhumée, en ce moment, à Paris, et
+cette personne, c'est moi. Je passe ma vie à tousser et à étouffer, et,
+si cela dure, vous aurez bientôt à faire mon oraison funèbre. Je pense
+fort à Cannes, et ce n'est que sous son soleil que je guérirai. Il faut
+auparavant que je vote cette longue et filandreuse adresse que notre
+président, si digne de son nom, nous a composée. . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Connaissez-vous Aristophane? Cette nuit, ne pouvant dormir, j'ai pris
+un volume que j'ai lu tout entier et qui m'a très-amusé. J'ai une
+traduction pas trop bonne à vos ordres. Il y a des choses qui feront
+beaucoup de peine À votre pruderie, mais qui vous intéresseront,
+surtout maintenant que vous avez appris quelque chose des mœurs
+antiques dans Cicéron. Adieu. . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLXXV
+
+Cannes, 12 janvier 1864.
+
+
+Chère amie, j'ai été malade presque pour tout de bon en arrivant ici.
+J'ai apporté de Paris un rhume abominable, et ce n'est que depuis deux
+jours que je commence à redevenir moi-même; je ne sais ce que je serais
+devenu si j'étais resté à Paris, avec la neige que vous avez, à ce que
+je vois dans les journaux. Ici, nous avons un temps admirable; rarement
+des nuages et presque toujours au moins 14 degrés. Quelquefois, le
+vent d'est nous apporte une teinte de neige prise sur les Alpes, mais
+nous sommes dans une oasis privilégiée. On nous dit que tout est sous
+la neige aux environs. À Marseille, à Toulon et même à Hyères, on dit
+que la terre en est couverte. Je me représente un Marseillais en temps
+de neige. C'est quelque chose comme un chat sur la glace avec des
+coquilles de noix aux pattes. Il y a très-longtemps que, même à Cannes,
+on n'a vu un hiver si beau et si bénin.
+
+Je suis charmé qu'Aristophane ait eu l'heur de vous plaire. Vous me
+demandez si les dames athéniennes assistaient aux représentations
+? Il y a des savants qui disent oui, il y en a qui disent non. Si
+vous étiez allée voir Karagueuz lorsque vous étiez en Orient, vous y
+auriez trouvé sans doute beaucoup de femmes. En Orient, aujourd'hui et
+autrefois, dans l'antiquité, on n'a et on n'avait pas la pruderie que
+vous avez à présent; on voyait à chaque instant des hommes en costume
+de natation, et il y avait dans tous les carrefours des statues de
+divinités qui donnaient aux dames des idées exagérées de la nature
+humaine. Comment appelez-vous cette comédie où l'on habille Euripide en
+femme ? Comprenez-vous la mise en scène et le rôle du gendarme scythe?
+Ce qui est plus extraordinaire que tout, c'est la façon sans gêne dont
+Aristophane parle des dieux, précisément le jour de leur fête, car
+c'était aux Dionysiaques qu'on a donné _les Grenouilles_, où Bacchus
+joue un si singulier rôle. La même chose a eu lieu dans les premiers
+temps du christianisme. On jouait la comédie dans les églises. Il y
+avait la messe des sots et la messe de l'âne, dont on a le texte à jour
+dans un manuscrit très-curieux. Ce sont les méchants qui ont gâté tout
+en doutant. Lorsque tout le monde croyait, tout était permis. Outre les
+sottises qu'Aristophane jette dans ses pièces comme du gros sel, il y a
+des chœurs de la poésie la plus belle. Mon vénéré maître M. Boissonade
+disait qu'aucun autre Grec n'avait fait mieux. Je vous recommande,
+si vous ne l'avez pas lu encore, _les Nuées._ C'est, à mon avis, la
+meilleure pièce qui se soit conservée de lui. Il y a un dialogue du
+Juste et de l'injuste, qui est du style le plus élevé. Je crois qu'il y
+a quelque chose de vrai dans les reproches qu'il fait à Socrate; même
+après l'avoir entendu dans Platon, on est tenté d'excuser la ciguë.
+C'est une perte qu'un homme qui prouve à chacun, comme Socrate, qu'on
+n'est qu'une bête.
+
+Je viens de voir que les conspirations recommencent. Je ne doute pas
+que ces diables d'Italiens et ces non moins diables de Polonais ne
+veuillent mettre le monde en feu; et malheureusement il est si bête,
+qu'il se laissera faire. J'ai eu des lettres d'Italie qui me font
+craindre qu'au printemps les volontaires et Garibaldi ne tentent
+quelque pointe contre la Vénétie. Il ne nous manquerait qu'un accident
+de cette espèce pour nous achever de peindre!--Adieu, chère amie; je
+tâche de penser le moins possible à l'avenir. Portez-vous bien, pensez
+un peu à moi. Avez-vous quelque idée pour le 14 février, jour de la
+Sainte-Eulalie?
+
+Adieu encore.
+
+
+
+
+CCLXXVI
+
+Cannes, 17 février 1864.
+
+
+Chère amie, puisque vous avez bien voulu prendre la peine de lire
+Aristophane, je vous pardonne vos façons et vos pruderies en le lisant.
+Convenez seulement qu'il est très-spirituel, et que l'on serait bien
+aise de voir jouer une de ses comédies. Je ne sais quelle est l'opinion
+des érudits à présent sur la présence des femmes dans le théâtre. Il
+est probable qu'il y a eu des temps de tolérance et d'intolérance dans
+le même pays, mais les femmes ne montaient jamais en scène. Leurs rôles
+étaient joués par des hommes, ce qui était d'autant plus facile que
+tous les acteurs avaient des masques. . . . . . . . .
+
+Je suis très-souffrant, chère amie, et je me sens m'en aller vers
+un monde meilleur par une marche qui n'est pas des plus agréables.
+De temps en temps maintenant, les intervalles sont plus rapprochés
+qu'ils ne l'étaient autrefois; j'ai des crises, et des spasmes
+très-douloureux. Je ne dors presque pas, je n'ai pas d'appétit et je me
+sens d'une faiblesse dont je m'indigne. La moindre promenade m'accable.
+Que deviendrai-je lorsqu'au lieu d'un ciel magnifique, j'aurai le ciel
+de plomb de Paris, la pluie et le brouillard en permanence! Je songe
+pourtant à retourner à la fin de ce mois, si j'en ai la force, car je
+suis un peu honteux de ne faire aucun de mes métiers officiels. Il faut
+s'exécuter enfin, et prendre un parti, quoiqu'il arrive. J'attendrai
+pour la Sainte-Eulalie, puisque j'ai déjà attendu assez longtemps. Je
+crois que, du côté des broches et des bagues, l'embarras est le même.
+Il y a encombrement dans les tiroirs de ma cousine depuis le temps que
+je lui souhaite sa fête. J'ai épuisé toutes les variétés de brimborions
+possibles. Si vous avez découvert quelque chose de très-extraordinaire
+et qui ne soit pas ruineux, vous aurez résolu un grand problème. Il y
+en a un autre bien plus intéressant encore, et sur lequel j'aurai à
+vous consulter. C'est sur la façon honnête ou non de faire venir des
+habits d'Angleterre. Il ne se peut pas que, parmi vos loups marins,
+il ne se trouve pas quelqu'un à qui M. Poole pourrait envoyer mes
+vêtements. Réfléchissez à cela et vous me rendrez grand service. Adieu,
+chère amie. J'ai passé une nuit abominable et je tousse à me rompre
+le crâne. J'espère que vous avez échappé à toutes les grippes qu'on
+m'annonce. Il semble qu'à Paris tout le monde est atteint et qu'il y a
+même des gens assez bêtes pour en mourir. Adieu encore.
+
+
+
+
+CCLXXVII
+
+Vendredi, 18 mars 1864.
+
+
+Je suis à vous écrire au Luxembourg, pendant que l'archevêque de Rouen
+est à foudroyer l'impiété. J'ai été très-souffreteux; je n'ai jamais
+deux bons jours de suite, mais souvent plusieurs mauvais. Je ne sais
+pas encore si je serai en état d'aller en Angleterre, comme j'en avais
+le projet. Cela dépendra du temps et de mes poumons.
+
+Je suis tenu maintenant au Luxembourg, mais nous enterrons la
+synagogue, j'espère, la semaine prochaine, et alors je serai plus
+libre. Si vous n'avez pas vu les nouvelles salles où l'on a mis la
+collection des vases et des terres cuites au Louvre, vous feriez bien
+d'y aller. Je vous offre mes lumières pour vous y accompagner. Vous y
+verrez de très-belles choses et d'autres qui vous intéresseront quoique
+fort pénibles pour votre pruderie. Choisissez votre jour et votre heure.
+
+
+
+
+CCLXXVIII
+
+Mercredi, 13 avril 1864.
+
+
+Chère amie, j'ai bien regretté votre départ; vous auriez dû me dire
+encore une fois adieu. Vous m'auriez trouvé fort dolent. Je souffre
+toujours de mes oppressions, malgré l'arsenic et le reste. Depuis que
+le froid s'est adouci, je commençais à me porter mieux, mais j'ai
+attrapé un rhume qui me met plus bas que jamais.
+
+Je ne sors guère; cependant, j'ai voulu voir mes maîtres, que j'ai
+trouvés en très-bonne santé. Cela m'a procuré l'avantage de voir les
+modes nouvelles, que j'ai médiocrement admirées, surtout les basques
+des femmes. C'est un signe de vieillesse. Je ne puis digérer les
+coiffures. Il n'y a pas une femme qui se coiffe pour la figure qu'elle
+a; toutes prennent leur style sur des têtes à perruque. Un de mes amis
+que j'ai rencontré là m'a présenté à sa femme, qui est une jeune et
+jolie personne; elle avait un pied de rouge, les cils peints, et du
+blanc. Cela m'a fait horreur.
+
+Avez-vous lu le livre d'About[1]? Je l'ai à votre service. Je ne
+sais s'il a beaucoup de succès. Il y a beaucoup d'esprit cependant.
+Peut-être les cléricaux ont-ils eu assez de bon sens pour ne pas
+l'excommunier, ce qui est le plus sûr moyen de faire lire un livre.
+C'est comme cela qu'ils ont procuré un succès très-profitable,
+pécuniairement parlant, à Renan; on m'a dit qu'il avait gagné cent
+sept mille francs à son idylle. J'ai encore à vos ordres trois gros
+volumes de Taine sur l'histoire de la littérature anglaise. C'est
+très-spirituel et même très-sensé. Le style est un peu recherché, mais
+cela se lit avec grand plaisir. Ou bien encore deux volumes de M.
+Mézières sur un sujet analogue, les contemporains et les successeurs de
+Shakespeare. C'est du Taine réchauffé, ou plutôt refroidi. Quant aux
+romans, je n'en lis plus.
+
+Nous allons nommer demain à l'Académie le Marseillais Autran ou Jules
+Janin. Le premier selon toute apparence. Mon candidat sera battu. Je me
+promets de ne plus aller à l'Académie que pour toucher mes indemnités,
+quatre-vingt-trois francs trente-trois centimes, tous les mois. D'ici
+à deux ans, nous allons avoir une mortalité effrayante. J'ai contemplé
+hier les figures de mes confrères; sans parler de la mienne, on dirait
+des gens qui attendent le fossoyeur. Je ne sais qui l'on prendra pour
+les remplacer. Quand revenez-vous? Vous aviez parlé de quinze jours à
+*** seulement; mais je suppose que, selon votre habitude, vous ferez
+de ces quinze jours un long mois. Je souhaite vous revoir bientôt et
+nous promener comme autrefois en admirant la belle nature. Ce serait
+l'occasion rare pour moi de faire un peu de poésie.
+
+Adieu, chère amie; écrivez-moi. Si vous n'avez que la bibliothèque de
+la ville à votre disposition, vous ferez bien de lire Lucien, traduit
+par Perrot d'Ablancourt ou par tout autre; cela vous amusera et
+entretiendra vos goûts helléniques.
+
+Je suis plongé dans une histoire de Pierre le Grand dont je ferai
+part au public. C'était un abominable homme, entouré d'abominables
+canailles. Cela m'amuse assez.
+
+Répondez-moi aussitôt que vous aurez reçu ma lettre.
+
+
+[1] _Le Progrès._
+
+
+
+
+CCLXXIX
+
+Londres, _British Museum_, 21 juillet 1864.
+
+
+Chère amie, vous avez deviné ma retraite. Je suis ici depuis la
+dernière fois que nous nous sommes vus, ou, pour parler plus
+exactement, depuis le lendemain. Je passe ma vie, de huit heures du
+soir jusqu'à minuit, à dîner en ville, et, le matin, à voir des livres
+et des statues, ou bien à faire mon grand article sur le fils de Pierre
+le Grand, que j'ai envie d'intituler: _Du danger d'être bête_, car la
+morale à tirer de mon travail, c'est qu'il faut avoir de l'esprit. Je
+pense que vous trouverez çà et là, dans une vingtaine de pages, des
+choses qui vous intéresseront, notamment comment Pierre le Grand fut
+trompé par sa femme. J'ai traduit avec beaucoup de peine et de soin
+les lettres d'amour de sa femme à son amant, lequel fut empalé pour la
+peine. Elles sont vraiment mieux qu'on ne l'attendrait du temps et du
+pays où elle écrivait; mais l'amour fait de ces merveilles. Le malheur
+est qu'elle ne savait pas l'orthographe, ce qui rend très-difficile aux
+grammairiens comme moi de deviner ce qu'elle veut dire.
+
+Voici mes projets: je vais lundi à Chevenings, chez lord Stanhope, où
+je dois rester trois jours. Jeudi, je dîne ici avec beaucoup de monde.
+Puis, promptement après, je partirai pour Paris. . .
+
+Ici, on ne parle que du mariage de lady Florence Paget, la beauté de
+Londres, il y a deux saisons. Il est impossible de voir une plus jolie
+figure sur un corps plus mignon, trop petit et trop mignon pour mon
+goût particulier. Elle était célèbre pour ses flirtations. Le neveu
+de M. Ellice, M. Chaplin, dont vous m'avez souvent entendu parler, un
+grand garçon de vingt-cinq ans et de vingt-cinq mille livres sterling
+de rente, est devenu amoureux d'elle. Elle l'a lanterné longtemps,
+puis s'est engagée, comme on dit, en a reçu des bijoux et six mille
+livres sterling pour payer ses dettes chez sa couturière. Jour pris
+pour le mariage. Vendredi dernier, ils sont allés ensemble au parc et
+à l'Opéra. Samedi matin, elle est sortie seule, est allée à l'église
+Saint-George et s'y est mariée avec lord Hastings, un jeune homme
+de son âge, très-laid, ayant deux petits défauts, le jeu et le vin.
+Après la cérémonie religieuse, ils sont allés à la campagne procéder à
+l'accomplissement des autres cérémonies. À la première station, elle a
+écrit au marquis son père: _Dear Pa, as I knew you would never consent
+to my marriage with lord Hastings, I was wedded to him to day. I remain
+yours_, etc. Elle a aussi écrit à M. Chaplin: _Dear Harry, when you
+receive this, I shall be the wife of lord Hastings. Forget your very
+truly FLORENCE._--Ce pauvre M. Chaplin, qui a six pieds et les cheveux
+jaunes, est au désespoir.
+
+Adieu, chère amie; répondez-moi vite.
+
+
+
+
+CCLXXX
+
+Paris, 1er octobre 1864.
+
+
+Chère amie, je suis encore ici, mais comme l'oiseau sur la
+branche. J'ai été retardé par mes épreuves, et vous avez pu voir
+qu'elles avaient grand besoin d'être longuement corrigées. Je pars
+irrévocablement le 8. Je m'arrêterai pour dormir à Bayonne, et je serai
+le 11 à Madrid. Je ne sais pas encore combien de temps j'y resterai.
+Je partirai de Madrid pour Cannes, peut-être sans passer par Paris.
+L'hiver se fait déjà sentir désagréablement pour ma poitrine, le soir
+et le matin. Les jours sont magnifiques, mais les soirées fraîches en
+diable. Prenez garde de vous enrhumer dans le pays humide que vous
+habitez. Je me plais assez à Paris en cette saison, où il n'y a pas de
+devoirs de société, et où l'on peut y vivre en ours. Je vais de temps
+en temps aux nouvelles, mais je n'en attrape guère. Le pape a défendu
+à Rome les enseignes en français. Il faut qu'elles soient toutes en
+italien. Il y a dans le Corso une madame Bernard qui vend des gants
+et des jarretières. On l'a obligée de s'appeler dorénavant la signora
+Bernardi. Si j'étais le gouvernement, je n'aurais jamais permis cela,
+eût-il fallu pendre quelque peintre d'enseignes à la première boutique
+qu'on aurait voulu changer. Lorsque notre armée sera partie, vous
+verrez ce que ces gens-là feront. . . . . . . . .
+
+Ici, les loups-cerviers, c'est-à-dire les gens d'argent ont vu de
+très-mauvais œil la nomination de M. *** à la Banque; mais on ne sait
+pas que, lorsque quelqu'un est bien posé comme propre à rien; on le
+comble. C'est la coutume. M. *** est allé à la Banque, son bonnet de
+coton dans la poche, comptant y coucher le lendemain de sa nomination.
+On lui a dit que tout était prêt pour le recevoir, seulement qu'il
+voulût bien accomplir une petite formalité, c'est de justifier de la
+propriété decent actions de ladite Banque. M. *** ignorait complètement
+ce petit article de la charte de l'établissement qu'il va gouverner.
+Grand embêtement, d'autant plus qu'on ne trouve pas cent de ces actions
+dans le pas d'un cheval, et qu'il faut, outre l'argent, quelques
+semaines au moins pour se les procurer. Vous voyez comment il connaît
+son affaire. Il y a encore un grand scandale qui amuse les gens
+pervers. Mais je ne vous le raconterai pas, de peur de vous mettre en
+colère.
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCLXXXI
+
+Madrid, 24 octobre 1864.
+
+
+Chère amie, je suis venu ici par hasard, car je vis à la campagne
+et j'y serai jusqu'à samedi. Nous avons un froid et une humidité
+abominables, et la nièce de madame de M... y a gagné un érysipèle. La
+moitié des gens est malade, et moi très-enrhumé. Vous savez que les
+rhumes sont graves pour moi qui ai bien de la peine à respirer déjà
+quand je me porte bien. Le mauvais temps est venu depuis une semaine
+avec une violence abominable, selon l'ordinaire de ce pays-ci, où les
+transitions sont inconnues, de quelque espèce qu'elles soient. Vous
+figurez-vous la misère de gens qui vivent sur un plateau élevé, exposé
+à tous les vents, n'ayant pour se réchauffer que des _braseros_, meuble
+très-primitif avec lequel on a le choix de geler ou de s'asphyxier?
+J'ai trouvé ici que la civilisation avait fait de grands progrès qui,
+à mes yeux, ne l'ont pas embellie. Les femmes ont adopté vos absurdes
+chapeaux et les portent de la façon la plus baroque. Les taureaux
+aussi ont beaucoup perdu de leur mérite, et les hommes qui les tuent
+sont maintenant des ignorants et des poltrons. Voici la plus belle
+histoire qui occupe le respectable public. La femme du ministre de ***,
+lady C..., jeune et jolie, lui laid et vieux, a demandé le divorce,
+se fondant sur ce que son mari ne lui rendait pas justice. Il y a eu
+procès à Londres, et il est convenu galamment qu'il n'était bon à
+rien. Il y a cependant des femmes à Madrid qui prétendent savoir que
+c'est une calomnie. Quoi qu'il en soit, la dame a été déclarée vierge,
+démariée, et presque aussitôt mariée au duc de ***, qui lui faisait
+la cour depuis quelque temps à Madrid. Il paraît quelle n'a pas à se
+plaindre du nouvel époux comme du premier; mais voici le diable: le duc
+de *** est en procès avec une sœur consanguine, la duchesse de ***,
+pour certains titres, majorats, etc. Elle vient de découvrir que son
+frère, qui est né en France, avait présenté, pour hériter, un extrait
+de baptême signé d'un curé, acte qui en France ne fait pas foi en
+justice. Il se trouve, de plus, que cet acte est faux et démenti par
+l'acte de naissance à l'état civil, constatant que le duc actuel est
+né à Paris quelques années auparavant, d'une mère inconnue. Cette mère
+est la troisième femme du feu duc de ***, alors mariée à un autre, car,
+dans cette famille, les mariages sont toujours assez bizarres. Cela va
+faire un joli procès, comme vous voyez, et il se peut très-bien que
+l'ex-lady C... se trouve un de ces jours sans duché, sans fortune.
+En attendant, elle va arriver à Madrid avec son mari, et sir J. C...
+demande son changement.
+
+J'ai fait quelques démarches pour trouver des mouchoirs de _Nipi_; je
+n'ai pas pu en découvrir encore. Il paraît qu'ils ne sont plus guère de
+mode. Cependant, on m'en promet pour le commencement du mois. J'espère
+qu'on me tiendra parole. Il me semble qu'on est assez tranquille,
+politiquement parlant. D'ailleurs, il fait trop froid en ce moment pour
+qu'un _pronunciamiento_ soit à craindre. Je pense rester ici jusqu'au
+10 ou 12 de novembre, si je ne meurs pas de mon rhume auparavant.
+
+Où êtes-vous? Que faites-vous? Écrivez-moi vite.
+
+
+
+
+CCLXXXII
+
+Cannes, 4 décembre 1864.
+
+
+Chère amie, je suis arrivé ici et je ne trouve pas de lettre de vous,
+ce qui me peine beaucoup.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je passe à un autre chef d'accusation. Vous m'avez donné tout le tracas
+possible avec vos mouchoirs. Après bien des démarches inutiles, j'ai
+découvert enfin une demi-douzaine de mouchoirs de Nipi, fort laids.
+Je les ai pris, bien que tout le monde me dît que, depuis longtemps,
+c'était passé de mode; mais j'exécutais ma consigne. J'espère que
+vous avez reçu ces six mouchoirs, ou que vous les recevrez sous peu
+de jours. Je les ai remis à un de mes amis, qui s'est chargé de les
+faire porter chez vous. Vous les aviez demandés brodés; il n'y en avait
+pas d'autres à Madrid que les six qui vous ont été envoyés. Les unis
+m'ont paru encore plus laids; ils avaient des lisérés rouges comme les
+mouchoirs des lycéens.
+
+J'ai quitté Madrid par un froid de chien, et tout le long de la route
+j'ai grelotté. Je n'avais pas fait autre chose pendant tout le temps
+de mon séjour. De ce côté de la Bidassoa, l'air s'est adouci comme
+par enchantement, et ici j'ai trouvé la température ordinaire de ce
+pays. Nous avons un temps magnifique et nul vent. Je pense vous avoir
+mandé de Madrid tout ce qu'il y avait de mémorable à ma connaissance,
+notamment les aventures de la duchesse de ***, qui ont dû vous
+scandaliser. Vous ai-je parlé aussi de cette jeune personne andalouse,
+amoureuse d'un jeune homme qui se trouve être le petit-fils du bourreau
+de la Havane? Il y avait menace de suicide de la part de la mère, de la
+demoiselle et du futur, je veux dire que tous les trois menaçaient de
+se tuer si leur volonté ne se faisait pas. Lorsque j'ai quitté Madrid,
+il n'y avait encore personne de mort, et le respectable public était
+très-prononcé en faveur des amants.
+
+Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, et dites-moi quels sont
+vos projets pour cet hiver.
+
+
+
+
+CCLXXXIII
+
+Cannes, 30 décembre 1864.
+
+
+Chère amie, je vous souhaite une bonne année. J'ai écrit à Madrid pour
+les malencontreux mouchoirs, et, comme je n'ai pas eu de réponse,
+j'en conclus que mon commissionnaire est à Paris, que vous avez les
+mouchoirs ou que vous allez les avoir. Je les avais remis à un Espagnol
+qui devait quitter Madrid en même temps que moi, et par conséquent
+vous les apporter plus tôt. Il ne faut jamais vouloir le mieux. Ce
+que je désire, c'est que vous vous contentiez des mouchoirs, qui sont
+horriblement laids.
+
+Que dites-vous de l'encyclique du pape ? Nous avons ici un évêque,
+homme d'assez d'esprit et de bon sens, qui se voile la face. En effet,
+il est fâcheux d'être dans une armée dont le général vous expose à
+une défaite. Je suis sans nouvelles de mon éditeur; je l'ai laissé
+imprimant mes _Cosaques d'autrefois_, et je pense que cela doit avoir
+paru. Comme vous connaissez l'anecdote, vous voudrez bien, j'espère,
+attendre mon retour pour avoir un volume.
+
+Savez-vous que de tous côtés m'arrivaient des compliments sur la
+succession de M. Mocquard? Je n'y croyais nullement; mais, à force
+de voir mon nom dans l'_Indépendance belge_, dans le _Times_ et dans
+la _Gazette d'Augsbourg_, j'avais fini par être un peu inquiet. De
+l'humeur dont vous me connaissez, vous devez penser comme la place me
+convenait et comme j'y convenais. Aussi, je respire plus librement
+depuis quelques jours. Y a-t-il des romans nouveaux pour Noël? je
+dis des romans anglais, car c'est l'époque où ils éclosent! Je n'ai
+presque pas de livres ici et j'ai envie d'en faire venir. Quand je suis
+pris de mes quintes de toux la nuit et que je ne puis dormir, je suis
+malheureux comme les pierres. Figurez-vous que j'ai lu les _Entretiens_
+de Lamartine. Je suis tombé sur une vie d'Aristote, où il dit que la
+retraite des Dix mille eut lieu après la mort d'Alexandre. En vérité,
+ne vaudrait-il pas mieux vendre des plumes métalliques à la porte des
+Tuileries que de dire de pareilles énormités?
+
+Adieu, chère amie. J'ai trente-cinq lettres à écrire; j'ai voulu
+commencer par vous; je vous souhaite toutes les prospérités de ce monde.
+
+
+
+
+CCLXXXIV
+
+Cannes, 20 janvier 1865.
+
+
+Chère amie, avez-vous enfin reçu vos exécrables mouchoirs de Nipi? J'ai
+appris que la personne qui devait les porter à Paris, ayant été nommée
+membre des Cortès, était restée à Madrid et avait remis les mouchoirs
+à madame de Montijo, qui n'avait su ce que c'était, car un Espagnol
+ne brille pas par la clarté. J'ai écrit à la comtesse de Montijo,
+la priant de donner le paquet à notre ambassadeur, pour l'envoyer
+chez vous avec le courrier de France. J'espère que vous aurez votre
+affaire avant de recevoir ma lettre; mais je ne veux plus prendre la
+responsabilité de vos commissions, qui me font faire trop de mauvais
+sang et plus de prose quelles ne valent. Ce que vous avez de mieux à
+faire, c'est de jeter les mouchoirs au feu.
+
+J'ai été très-souffrant de mes oppressions la semaine passée. Nous
+avons un hiver détestable, non pas froid, mais pluvieux et venteux.
+Jamais je n'en avais essuyé de pareil. Depuis une semaine, à peu près,
+en dépit de M. Mathieu (de la Drôme), nous avons de beaux jours et de
+la chaleur qui me fait le plus grand bien, car mes poumons se portent
+bien ou mal, selon le baromètre. Je me complais à lire les lettres
+des évêques. Il y a peu de procureurs plus subtils que ces messieurs;
+mais le plus fort est M. D..., qui fait dire au pape précisément le
+contraire de son encyclique, et il ne serait pas impossible qu'on
+l'excommuniât à Rome. Peuvent-ils espérer qu'un miracle leur rende
+les Marches, les Légations et le comtat d'Avignon? Le mal, c'est que
+le monde est si bête, par le temps qui court, que, pour échapper aux
+jésuites, il faudra peut-être se jeter dans les bras des bousingots.
+
+Je ne sais rien de mes œuvres, et, si vous en aviez appris quelque
+chose, je vous serais obligé de m'en dire un mot. J'avais corrigé mes
+épreuves au _Journal des Savants_ et chez Michel Lévy; je n'entends
+parler ni de l'un ni de l'autre.
+
+Le nombre d'Anglais devient tous les jour plus effrayant. On a bâti
+sur le bord de la mer un hôtel à peu près aussi grand que celui du
+Louvre et qui est toujours plein. On ne peut plus se promener sans
+rencontrer de jeunes miss en caraco Garibaldi avec des chapeaux à
+plumes impossibles, faisant semblant de dessiner. Il y a des parties
+de croquet et d'archery, où il vient cent vingt personnes. Je regrette
+beaucoup le bon vieux temps où il n'y avait pas une âme. J'ai fait
+la connaissance d'un goëland apprivoisé à qui je donne du poisson.
+Il l'attrape en l'air toujours la tête la première et en avale qui
+sont plus gros que mon cou. Vous rappelez-vous une autruche que vous
+avez failli étrangler au Jardin des plantes (dans le temps où vous
+l'embellissiez de votre présence) avec un pain de seigle?
+
+Adieu, chère amie; je pense revenir bientôt à Paris et vous retrouver
+avec grand bonheur. Adieu encore. . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLXXXV
+
+Cannes, 14 avril 1865.
+
+
+Chère amie, j'attendais pour vous écrire que je fusse guéri, ou du
+moins un peu moins souffrant; mais, malgré le beau temps, malgré tous
+les soins possibles, je suis toujours de même, c'est à dire fort mal.
+Je ne puis m'habituer à cette vie de souffrance, et je ne trouve en
+moi ni courage ni résignation. J'attends, pour revenir à Paris, que le
+temps devienne un peu plus chaud, et probablement j'y serai le 1er mai.
+Ici, depuis plus de quinze jours, nous avons le plus beau ciel du monde
+et la mer à l'avenant; ce qui ne m'empêche pas d'étouffer, comme s'il
+gelait encore. Que devenez-vous, ce printemps? vous retrouverai-je à
+Paris, ou bien allez-vous à *** pourvoir pousser les premières feuilles?
+
+Voilà votre ami Paradol académicien par la volonté des burgraves, qui,
+à cet effet, ont obligé le pauvre duc de Broglie à revenir à Paris
+malgré sa goutte et ses quatre-vingts ans. Ce sera une séance curieuse.
+Ampère a fait une histoire de César très-mauvaise, et en vers,
+par-dessus le marché; vous comprenez bien toutes les allusions que M.
+Paradol trouvera à l'occasion de cette œuvre, oubliée aujourd'hui de
+tous, excepté des burgraves. Jules Janin est resté à la porte, ainsi
+que mon ami Autran, qui, étant Marseillais, pour tout potage, a voulu
+se faire clérical et a été abandonné par ses amis religieux. Vous
+aurez su peut-être que M. William Brougham, frère de lord Brougham et
+son successeur à la pairie, vient d'être pris à peu près la main dans
+le sac dans une affaire d'escroquerie assez laide. Cela fait grand
+scandale ici, parmi la colonie anglaise. Le vieux lord Brougham, fait
+bonne contenance; il est, d'ailleurs, parfaitement étranger à toute
+cette vilenie.
+
+Je lis, pour me faire prendre patience et m'endormir, un livre d'un M.
+Charles Lambert, qui démolit le saint roi David et la Bible. Cela me
+semble très-ingénieux et assez amusant. Les cléricaux sont parvenus à
+faire lire et à rendre populaires des livres sérieux et pédants où, il
+y a quinze ans, personne n'aurait voulu mettre le nez. Renan est allé
+en Palestine pour faire de nouvelles études de paysage. Peyrat et ce
+Charles Lambert font des livres plus érudits et plus sérieux, qui se
+vendent comme du pain, à ce que dit mon libraire.
+
+Adieu, chère amie. . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLXXXVI
+
+Paris, 5 juillet 1865.
+
+
+Chère amie, je commençais à craindre que vous n'eussiez été foudroyée
+comme madame Arbuthnot, ou que vous n'eussiez été mangée par quelque
+ours. Je vous croyais certainement au fin fond du Tyrol, lorsque j'ai
+reçu votre lettre de ***. Selon moi, il vaut mieux voyager par les
+longs jours qu'en automne; mais, enfin, rien ne vous empêche de voir
+Munich en septembre. Vous aurez soin seulement de vous pourvoir de
+vêtements très-chauds, parce que le temps change très-brusquement dans
+cette grande, vilaine et très-haute plaine de Munich. Rien de plus
+facile que ce voyage. Vous pouvez y aller par Strasbourg ou, si vous
+voulez, par Bâle. Je crois qu'à présent on va en chemin de fer jusqu'à
+Constance. Vous pouvez, en tout cas, y arriver en bateau à vapeur. De
+Constance, vous vous embarquerez sur le lac pour Lindau: Lindau est
+une fort jolie petite ville; et, de là à Kempten, c'est une suite de
+dioramas admirables. Vous pouvez prendre le chemin de fer pour aller
+droit à Munich, ou bien vous arrêter en route entre Lindau et Kempten.
+De Kempten à Munich, il n'y a qu'une plaine fort laide. Vous irez à
+l'hôtel de _Bavière_ et non chez Maullich, où on m'a volé mes bottes.
+Un valet de place ou le Guide des étrangers vous fera voir tout ce
+qu'il y a de digne d'attention. Les peintures du palais, d'après les
+Niebelungen, sont assez intéressantes; mais il faut des permissions
+particulières. Tout le reste est ouvert à tout le monde. Vous
+regarderez, pour m'en rendre compte, les nouvelles propylées de feu mon
+ami Klenze. Vous regarderez, dans le musée des antiques, le fronton du
+temple d'Égine et le groupe de marbre dont je vous ai parlé. Les vases
+grecs sont très-curieux, les tableaux de la Pinacothèque également. Les
+fresques de Cornélius et autres faux originaux vous feront lever les
+épaules. Allez boire de la bière dans les jardins publics, où, pour
+quelques sous, vous entendrez de bonne musique. Vous ferez bien d'aller
+faire des courses dans le Tyrol bavarois, à Tegernsee, etc., si vous
+avez le temps. En allant à Salzbourg (ce dont je vous félicite), vous
+irez voir, si cela vous convient, la mine de sel de Hallein. Il n'y a
+rien à voir à Innsbruck que le paysage et les statues de bronze de la
+cathédrale. Dans tous ces pays-là, vous pouvez vous arrêter dans les
+plus petits villages, sûre d'y trouver un lit et un dîner tolérable. Je
+voudrais partager ce plaisir avec vous.
+
+Nous avons ici des histoires toutes plus scandaleuses les unes que les
+autres. . . . . . . .
+
+Tout cela est fort édifiant et fait craindre que la fin du monde ne
+soit proche. Achetez-vous des bas verts à Salzbourg ou à Innsbruck, si
+vous en trouvez qui vous aillent. Les jambes bavaroises sont grosses
+comme mon corps. Adieu, chère amie; prenez bien soin de vous et
+amusez-vous. N'oubliez pas de me donner de vos nouvelles. . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCLXXXVII
+
+Londres, _British Museum_, 23 août 1865.
+
+
+Chère amie, votre lettre m'arrive après avoir attendu très-longtemps à
+Paris, lorsque vous étiez au fond du Tyrol. Il y a environ six semaines
+que je suis ici. J'ai eu quelques jours de la saison, quelques dîners
+terribles et deux ou trois des derniers routs. Il m'a semblé que
+lord Palmerston vieillissait singulièrement, malgré le succès de ses
+élections, et il me paraît plus que douteux qu'il soit en état de faire
+la prochaine campagne. À sa retraite, il y aura sans doute une belle
+crise. Je viens de passer trois jours chez son successeur probable,
+M. Gladstone; ce qui m'a non amusé, mais intéressé, car j'ai toujours
+du plaisir à observer les variétés de la nature humaine. Ici, elles
+sont si différentes des nôtres, qu'on ne s'explique pas comment, à dix
+heures de distance, les bipèdes sans plumes sont si peu semblables
+à ceux de Paris. M. Gladstone m'a paru, sous quelques aspects, un
+homme de génie, sous d'autres un enfant. Il y a en lui de l'enfant,
+de l'homme d'État et du fou. Il y avait chez lui cinq ou six curés
+ou _deans_, et, tous les matins, les hôtes du château se régalaient
+d'une petite prière en commun. Je n'ai pas assisté à un dimanche;
+ce doit être quelque chose de curieux. Ce qui m'a paru préférable à
+tout a été une sorte de petit pain mal cuit qu'on tire du four au
+moment de déjeuner et qu'on a beaucoup de peine à digérer de toute la
+journée. Ajoutez à cela le _civrn_ dur, c'est-à-dire l'ale du pays de
+Galles, qui est célèbre. Vous avez su sans doute qu'on ne porte plus
+à présent que des cheveux roux. Il paraît que rien n'est plus facile
+en ce pays, et je doute qu'on les teigne. Il n'y a plus personne ici
+depuis un mois. Pas un seul cheval dans le _Rotten row_; mais j'aime
+assez une grande ville dans cet état de mort. J'en profite pour voir
+les lions. Hier, je suis allé au Palais de cristal et j'ai passé une
+heure à regarder un chimpanzé presque aussi grand qu'un enfant de dix
+ans et si semblable par ses actions à un enfant, que je me suis senti
+humilié de la parenté incontestable. Entre autres singularités, j'ai
+remarqué le _calcul_ de l'animal à mettre en mouvement une balançoire
+assez lourde, et à ne sauter dessus que lorsqu'elle avait atteint son
+maximum de mouvement. Je ne sais pas si tous les enfants auraient eu
+autant le génie de l'observation. J'ai fait ici une grande tartine sur
+l'_Histoire de César_, dont je ne suis pas trop mécontent: il y a à
+boire et à manger, comme on dit en style académique, et, la semaine
+prochaine, je reviens à Paris pour la lire au _Journal des Savants._
+Il ne serait pas impossible que je vous y retrouvasse; je commence
+à avoir assez de Londres. Un instant, j'ai eu l'idée de faire une
+excursion en Écosse; mais j'y serais tombé au milieu des chasseurs,
+race que j'abhorre. Un journal a mis dans les dépêches télégraphiques
+que Ponsard était mourant. Depuis, je n'en ai plus entendu parler, et
+mes lettres, même académiques, n'en disent rien. J'y prends un grand
+intérêt. Peut-être, au reste, n'est-ce là qu'un faux bruit. Adieu,
+chère amie; donnez-moi de vos nouvelles à Paris, où je serai bientôt,
+et tenez-moi au courant de vos mouvements. Revenez du Tyrol avec des
+bas verts, je vous en prie; mais je vous défie de rapporter des jambes
+de la taille de celle des montagnardes.
+
+
+
+
+CCLXXXVIII
+
+Paris, 12 septembre 1865, au soir.
+
+
+Chère amie, je suis ici depuis quelques jours. J'ai passé par Boulogne,
+et, pendant qu'on nous amarrait au quai, il y avait une telle foule,
+que je me demandais ce que l'arrivée d'un bateau à vapeur pouvait avoir
+de si intéressant. Il faudrait prévenir les Anglaises quelles font une
+grande exhibition de jambes et môme mieux en bordant le quai lorsque la
+mer est basse. Ma pudeur a souffert.
+
+Paris est plus vide que jamais cette année. Il me plaît assez pourtant
+en cet état. Je me lève et me couche tard, je lis beaucoup et ne sors
+guère de ma robe de chambre; j'en ai une japonaise, à ramages sur un
+fond jaune-jonquille plus brillant que la lumière électrique.
+
+J'ai passé mon temps sans trop m'ennuyer en Angleterre. Outre quelques
+courses assez agréables, j'ai fait, pour le _Journal des Savants_, cet
+article sur la _Vie de Jules César_ dont je vous ai parlé déjà. Comme
+c'est la compagnie en corps qui m'avait imposé la tâche, il a fallu
+s'exécuter. Vous savez tout le bien que je pense de l'auteur et même de
+son livre; mais vous comprenez les difficultés de la chose, pour qui ne
+voudrait pas passer pour courtisan, ni dire des choses inconvenantes.
+J'espère m'être tiré d'affaire assez bien. J'ai pris pour texte que la
+République avait fait son temps et que le peuple romain s'en allait à
+tous les diables si César ne l'eût tiré d'affaire. Comme la thèse est
+vraie et facile à soutenir, j'ai écrit des variations sur cet air. Je
+vous en garderai une épreuve. Les mœurs sont toujours en progrès. Un
+fils du prince de C... vient de mourir à Rome. Il avait un frère et
+des sœurs pas riches. Lui était ecclésiastique, monsignor, et avait
+deux cent mille livres de rente. Il a laissé le tout à un petit abbé
+de secrétaire qu'il avait... C'est absolument comme si Nicomède avait
+légué son royaume à César. Je gage que vous ne comprenez pas du tout.
+
+Moi aussi, j'avais envie de faire un voyage en Allemagne et je vous
+aurais peut-être surprise à Munich, mais mon voyage a manqué. J'allais
+voir mon ami Kaullo, cet aimable juif dont je vous ai parlé plus d'une
+fois. Or, il vient lui-même en France et je renonce à l'Allemagne. L'un
+de mes amis qui revient de Suisse ne se loue pas du temps qu'il fait;
+cela diminue mes regrets.
+
+Il m'a semblé que Boulogne s'embellit beaucoup, tant dans ses maisons
+que dans ses habitants. J'y ai vu des pêcheuses coquettement habillées
+et des maisons neuves très-jolies; mais quelles Anglaises et quels
+chapeaux _pork pies!_ Hier, je suis allé chez la princesse Murat, qui
+est à peu près remise de sa terrible chute. Il ne lui reste plus qu'un
+œil un peu cerné de noir et une pommette de joue un peu rouge. Elle a
+raconté son accident très-bien. Elle a perdu tout souvenir de sa chute
+et de ce qui s'en est suivi pendant trois ou quatre heures. Elle a vu
+son cocher, qui était un colonel suisse, lancé en l'air, très haut
+au-dessus de sa tête; puis, quatre heures après, elle s'est retrouvée
+dans son lit avec la tête grosse comme un potiron. Dans l'intervalle,
+elle a marché et parlé, mais elle ne se souvient de rien. J'espère,
+et il est probable, que, dans les moments qui précèdent la mort, il y
+a aussi perte de conscience. J'ai trouvé la comtesse de Montijo bien
+remise de ses deux opérations. Elle se loue extrêmement de Liebreich,
+son oculiste, qui paraît être un grand homme. Tâchez de n'en avoir
+jamais besoin.
+
+Adieu, chère amie; je vais passer trois jours à Trouville, au
+commencement de la semaine prochaine; puis je resterai ici jusqu'à ce
+que l'hiver vienne m'en chasser. Tenez-moi au courant de vos faits et
+gestes, et de vos projets.
+
+
+
+
+CCLXXXIX
+
+Paris, 13 octobre 1865.
+
+
+Chère amie, j'ai trouvé votre lettre hier, en arrivant de Biarritz,
+d'où Leurs Majestés m'ont ramené en assez bon état de conservation.
+Cependant, le premier _welcome_ de mon pays natal n'a pas été fort
+aimable. J'ai eu cette nuit une crise d'étouffements, des plus longues
+que j'eusse essuyées depuis longtemps. C'est, je pense, le changement
+d'air, peut être l'effet des secousses des treize ou quatorze heures de
+chemin de fer très-secouant. Il me semblait être dans un van. Ce matin,
+je suis mieux. Je n'ai encore vu personne, et je ne crois pas qu'il y
+ait personne encore à Paris. J'ai trouvé des lettres lamentables de
+gens qui ne me parlent que du choléra, etc., qui m'engagent à fuir
+Paris. Ici, personne n'y pense, à ce qu'on me dit, et, de fait, je
+crois que, sauf quelques ivrognes, il n'y a pas eu de malades sérieux.
+Si le choléra eût commencé par Paris, probablement on n'y aurait pas
+fait attention. Il a fallu la couardise des Marseillais pour nous en
+avertir. Je vous ai fait part de ma théorie au sujet du choléra: on
+n'en meurt que lorsqu'on le veut bien, et il est si poli, qu'il ne
+vient jamais vous visiter qu'en se faisant précéder par sa carte de
+visite, comme font les Chinois.
+
+J'ai passé le temps le mieux du monde à Biarritz. Nous avons eu la
+visite du roi et de la reine de Portugal. Le roi est un étudiant
+allemand très-timide. La reine est charmante. Elle ressemble beaucoup
+à la princesse Clotilde, mais en beau; c'est une édition corrigée.
+Elle a le teint d'un blanc et d'un rose rares, même en Angleterre. Il
+est vrai qu'elle a les cheveux rouges, mais du rouge très-foncé à la
+mode à présent. Elle est fort avenante et polie. Ils avaient avec eux
+un certain nombre de caricatures mâles et femelles, qui semblaient
+ramassées exprès dans quelque magasin rococo. Le ministre de Portugal,
+mon ami, a pris la reine à part, et lui a appris sur mon fait une
+petite tirade que Sa Majesté m'a aussitôt répétée avec beaucoup de
+grâce. L'empereur m'a présenté au roi, qui m'a donné la main et m'a
+regardé avec deux gros yeux ronds ébahis, qui ont failli me faire
+manquer à tous mes devoirs. Un autre personnage, M. de Bismark, m'a plu
+davantage. C'est un grand Allemand, très-poli, qui n'est point naïf.
+Il a l'air absolument dépourvu de _gemüth_, mais plein d'esprit. Il a
+fait ma conquête. Il avait amené une femme qui a les plus grands pieds
+d'outre-Rhin et une fille qui marche dans les traces de sa mère. Je ne
+vous parle pas de l'infant don Enrique ni du duc de Mecklembourg, je ne
+sais quoi. Le parti légitimiste est dans tous ses états depuis la mort
+du général Lamoricière. J'ai rencontré aujourd'hui un orléaniste de la
+vieille roche, pour le moins aussi désolé. Comme on devient grand homme
+à peu de frais, à présent! Veuillez me dire ce que je puis lire des
+belles choses faites depuis que j'ai cessé de vivre parmi le peuple le
+plus spirituel de l'univers. Je voudrais bien vous voir. Adieu; je vais
+me soigner jusqu'à ce que les fêtes de Compiègne me rendent malade.
+
+
+
+
+CCXC
+
+Paris, 8 novembre 1865.
+
+
+Chère amie, j'ai tardé à vous écrire parce que j'étais comme l'oiseau
+sur la branche, mais pourtant attaché par la patte. En prenant congé
+de mon hôtesse de Biarritz, j'aurais voulu aller dans mon hivernage
+ordinaire prévenir les premières atteintes du froid; mais on m'a prié
+de rester pour la première série de Compiègne, et la demande était
+faite avec tant de bonne grâce, qu'il n'y avait pas moyen de refuser.
+Puis sont venues les questions cholériques: ira-t-on, n'ira-t-on pas
+à Compiègne? Hier seulement, elles ont été résolues. On y va, et je
+pars le 14 pour revenir le 20. Maintenant, dites-moi si, entre le 14 et
+après le 20, il y a quelque chance de vous voir.
+
+Je suis revenu de Biarritz en très-bon état de conservation; mais,
+au bout de trois jours, j'ai senti toutes les rigueurs du changement
+de climat. Le fait est que j'ai été presque toujours très-souffrant,
+non pas du choléra, mais de mon mal ordinaire, le non respirer, dont
+Dieu vous préserve! Depuis quelques jours, je suis bien mieux. Je
+pense que Compiègne me fera beaucoup de mal, mais je prendrai mon vol
+pour le Midi et je compte sur le soleil pour passer l'hiver, que les
+successeurs de M. Mathieu (de la Drôme) nous annoncent comme très-rude.
+Je suppose que vous vous figurez être dans un doux climat aux bords de
+la Loire. J'espère, au moins, que vous n'avez ni rhume ni rhumatisme.
+Que je voudrais pouvoir en dire autant!
+
+Vous n'imaginez pas les cancans du mariage de la princesse Anna, ni
+la colère et la rage comique du faubourg Saint-Germain. Il n'y a pas
+de famille ayant une fille qui ne comptât sur le duc de Mouchy. La
+grande question qu'on se fait est celle-ci: «S'ils font des visites,
+mettrons-nous des cartes chez eux?» D'un autre côté, il y a en ce
+moment une demoiselle à marier avec quelques millions dans la poche et
+une cinquantaine d'autres après. C'est une très-jolie personne, un peu
+mystérieuse, fille de M. Heine, qui est mort cette année, adoptive,
+s'entend, et dont personne au monde ne sait l'origine.Mais, moyennant
+les millions, les plus beaux noms de France, d'Allemagne et d'Italie
+sont prêts à toutes les platitudes. Ces sortes d'enfants adoptifs sont
+très-agréables à la déesse Fortune. Les Grecs aujourd'hui les appellent
+ψυχοπαιδια, enfants de l'âme; n'est-ce pas un joli nom?
+
+Avez-vous lu les _Chansons des rues et des bois_, de Victor Hugo? Je
+pense qu'à *** on peut les lire. Pourriez-vous me dire si vous trouvez
+qu'il y a une très-grande différence entre ses vers d'autrefois et ceux
+d'aujourd'hui? Est-il devenu subitement fou, ou l'a-t-il toujours été?
+Quant à moi; je penche pour le dernier.
+
+Il n'y a plus qu'un homme de génie à présent: c'est M. Ponson du
+Terrail. Avez-vous lu quelqu'un de ses feuilletons? Personne ne manie
+comme lui le crime et l'assassinat; j'en fais mes délices. Si vous
+étiez ici, j'essayerais d'ébranler votre orthodoxie en vous faisant
+lire un livre assez curieux sur Moïse, David et saint Paul. Ce ne sont
+pas des idylles comme en fait Renan, mais des dissertations un peu
+trop lardées de grec et même d'hébreu; mais cela vaut la peine d'être
+lu; et, recourant au texte, l'histoire de ce Yankee qui, voulant faire
+un roman, a fait une religion, et une religion assez florissante,
+n'est qu'un réchauffé. Rien de plus ordinaire que de pêcher une
+carpe quand on croit pêcher aux goujons. Mais vous n'aimez pas ces
+conversations-là, et vous avez raison; l'on a autre chose à vous dire.
+Adieu, chère amie; j'ai bien envie de vous revoir en personne vivante.
+
+
+
+
+CCXCI
+
+Cannes, 2 janvier 1866.
+
+
+Chère amie, je ne savais où vous écrire, voilà pourquoi je ne vous
+ai pas écrit. Vous menez une vie si vagabonde, qu'on ne sait où vous
+prendre. J'ai bien regretté de ne pas vous attraper entre Paris et ***,
+qui sont vos deux antres ordinaires, Vous avez pris l'habitude de vous
+_subalterniser_, comme disaient les saint-simoniens dans ma jeunesse.
+Vous êtes tantôt la victime des veaux marins de ***, tantôt et plus
+souvent la victime de cette enfant que vous aimez, en sorte qu'il
+n'y a plus moyen de vous avoir comme dans le bon temps d'autrefois,
+où l'on était si heureux de se promener en votre compagnie. Vous en
+souvenez-vous?
+
+Je suis venu ici en assez mauvais état de santé, après une semaine
+passée à Compiègne en pantalon collant, avec toute la résignation
+possible. On a essayé de me retenir avec la pièce de M. de Massa,
+mais j'ai résisté héroïquement, et me suis envolé ici, où le soleil a
+produit son effet ordinaire. Sur trois jours, j'en ai deux de bons;
+le troisième même n'est pas très-mauvais, et c'est un étouffement
+doucereux qui n'est pas comparable à la sensation d'étranglement que
+me donne un hiver de Paris. Comment se peut-il qu'étant de l'humeur
+voyageuse que vous avez, de plus, ayant charge d'âmes, vous ne passiez
+pas vos hivers à Pise ou dans un endroit quelconque où se voit le
+grand arbitre des santés humaines, monseigneur le soleil? Je crois que
+sans lui je serais depuis bien longtemps à quelques pieds sous terre.
+Tous mes contemporains s'empressent de me précéder. L'année passée a
+été rude pour un petit cercle de camarades. Il y a quelques années,
+nous dînions ensemble une fois par mois: je crois être à présent le
+seul survivant. C'est là le grave reproche que j'adresse au Grand
+Mécanicien. Pourquoi les hommes ne tombent-ils pas tous comme les
+feuilles en une saison? Votre père Hyacinthe ne manquera pas là-dessus
+de me dire des bêtises: «O homme, qu'est-ce que dix ans, un siècle!
+etc.» Qu'est-ce qu'est pour moi l'éternité? Ce qui est important pour
+moi, c'est un petit nombre de jours. Pourquoi me les donne-t-on si
+amers?
+
+Il n'y a cette année à Cannes que le quart des étrangers qui y viennent
+ordinairement. Histoire d'un Parisien qui y a mangé trois homards et
+qui en est mort du choléra. Le pays a été mis aussitôt en suspicion,
+et les maires de Nice et de Cannes ont eu la mauvaise idée de faire
+démentir dans les journaux l'apparition du choléra, si bien que tout
+le monde y a cru. Quelques-uns de mes amis ont été aussi héroïques
+que moi, et nous faisons une petite colonie qui se passe assez bien
+de la foule. Je crains d'être obligé de retourner à Paris peu après
+l'ouverture de la Chambre, pour foudroyer de mon éloquence la loi des
+serinettes, dont je suis le rapporteur. J'ai écrit à M. Rouher pour
+lui offrir la paix et lui donner les moyens de se soustraire à mon
+éloquence. L'acceptera-t-il? S'il avait la témérité de vouloir la
+guerre, attendez-vous à me voir à la fin de janvier, et gardez-moi un
+bel accueil du jour de l'an. Dans le cas où les choses tourneraient à
+la paix, c'est en février que je vous demanderais cela. Adieu, chère
+amie; en attendant, je vous envoie tous mes souhaits et tous les plus
+tendres.
+
+
+
+
+CCXCII
+
+Cannes, 20 février 1866.
+
+
+Chère amie, vous m'accusez de paresse, vous qui en êtes le vrai modèle!
+Vous qui vivez à Paris et qui parlez des choses avec les honnêtes gens,
+vous devriez me tenir au courant de ce qui se passe et se dit dans
+la grande ville; vous n'en contez jamais assez. Est-il vrai que la
+crinoline est proscrite à présent, et qu'entre la robe et la peau il
+n'y a plus que la chemise? S'il en est ainsi, vous reconnaîtrai-je en
+arrivant à Paris? Je me souviens d'un vieillard qui me disait, lorsque
+j'étais jeune, qu'en entrant dans un salon où il trouvait des femmes
+sans paniers et sans poudre, il croyait voir des femmes de chambre
+assemblées en l'absence de leurs maîtresses. Je ne suis plus sûr qu'on
+puisse être femme sans crinoline.
+
+J'ai laissé voter l'adresse sans moi, et elle n'y a pas perdu; mais je
+vais être obligé de revenir bientôt à cause des serinettes[1]. Cela
+n'est pas fini, et il faudra que je déploie mon éloquence une seconde
+fois; cela me contrarie fort. Malgré le plus beau temps du monde, j'ai
+trouvé moyen de m'enrhumer, et je suis toujours sérieusement malade
+quand je suis enrhumé. Respirant mal habituellement, je ne respire plus
+du tout. À cela près, je suis mieux que l'année dernière. Il est vrai
+que je ne fais absolument rien, ce qui est un grand point pour se bien
+porter. J'avais emporté de l'ouvrage, et je ne l'ai même pas déballé.
+
+Vous ne me dites rien de la pièce de Ponsard[2]. Il a conservé la
+tradition du vers cornélien, un peu emphatique, mais grand, sonore
+et honnête. J'imagine que les gens du monde admirent cela comme
+ils admirent la science de M. Babinet et les sermons de l'abbé
+Lacordaire, achetant chat en poche, du moment qu'on leur a persuadé
+que c'était comme il faut. Je crains que des gens en culotte de peau,
+avec des oreilles de chien, et parlant en vers, ne me semblent bien
+extraordinaires.
+
+Je viens de lire un petit livre sur les religions de l'Asie, de mon
+ami M. de Gobineau, qui m'a fort intéressé. Vous en jugerez à mon
+retour, si mieux n'aimez le lire auparavant. Cela est très-curieux et
+très-étrange. Il s'ensuit qu'en Perse on n'est plus guère musulman;
+qu'il s'y fait des religions nouvelles, et, comme partout, des
+réchauffés de superstitions antiques qu'on croyait mortes mille fois
+et qui reparaissent tout d'un coup. Vous vous intéresserez beaucoup
+à une sorte de prophétesse qu'on a brûlée il y a quelques années,
+très-jolie et très-éloquente. Monseigneur l'évêque d'Orléans a
+passé par ici l'autre jour et est venu voir M. Cousin, à qui il a
+demandé sa voix pour M. de Champagny. Je croyais que mon président
+Troplong essayerait de succéder à M. Dupin; mais il a peur, à ce
+qu'il paraît, de nos burgraves, qui, en effet, seraient charmés de
+lui jouer un mauvais tour. On me parle de Henri Martin et d'Amédée
+Thierry, tous gens propres à faire l'éloge de M. Dupin comme moi à
+jouer de la contre-basse. Si je suis à Paris, je voterai comme vous me
+conseillerez. Je pense être à Paris au commencement du mois prochain.
+Ce qui se dit et se fait en ce moment me paraît plus bête de jour en
+jour. Nous sommes plus absurdes qu'on ne l'était au moyen âge.
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+[1] Rapport qu'il était chargé de faire sur la propriété musicale au
+Sénat.
+
+[2] _Le Lion amoureux._
+
+
+
+
+CCXCIII
+
+Paris, 9 avril 1866.
+
+
+Chère amie, n'est-ce pas une fatalité, que vous partiez quand j'arrive!
+Heureusement que vous reviendrez bientôt. Je suis ici depuis samedi
+soir, très-souffrant. Je suis parti ne respirant guère, et la route
+m'a rendu encore plus poussif. Hier soir, nous avons eu un terrible
+orage qui, j'espère, me remettra un peu. Je frémis à ce que vous dites
+de cette humide ville de *** et à l'idée de ces corridors glacés dont
+vous faites une si lugubre peinture. Tâchez de vous couvrir de toutes
+vos fourrures et de quitter le coin du feu le plus rarement possible
+et seulement les jours de soleil. Je suis devenu tellement frileux, ou
+plutôt le froid me fait tant de mal, que je ne me figure plus l'enfer
+que comme le compartiment des _bolge_ du Dante. Heureusement, me
+dit-on, qu'on ne porte plus de crinoline, ce qui met vos jambes et le
+reste un peu à l'abri. Hier, je suis sorti pendant une heure, et j'ai
+vu une femme sans crinoline, mais avec des jupes si extraordinaires,
+que j'en ai été horrifié. Il m'a semblé que c'était un jupon de carton
+à falbalas sous une robe relevée. Cela faisait beaucoup de bruit sur
+l'asphalte.
+
+Il est dans vos habitudes de faire le contraire de ce que fait
+le commun des mortels, et, comme la campagne va bientôt être
+très-agréable, je présume que vous allez revenir à Paris. Ayez donc la
+bonté de me prévenir de vos mouvements.
+
+Je me tâte et me demande si j'irai jeudi à l'Académie, aider ou
+plutôt nuire à la façon d'un immortel. Entre M. Henri Martin et M.
+Cuvillier-Fleury et M. de Champagny, on ne sait trop que faire.
+Cependant, le dernier est un peu trop clérical pour moi, et je lui
+en veux, de plus, pour avoir écrit sur l'histoire romaine, en style
+de feuilleton. Il paraît que c'est M. Guizot qui règne. Il veut nous
+faire avaler tout le _Journal des Débats_: M. Paradol, après MM. de
+Sacy et Saint-Marc. Au moins ont-ils de l'esprit, et beaucoup d'esprit.
+Avez-vous lu quelque chose de M. Cuvillier-Fleury? Si oui, donnez-m'en
+votre avis. Si vous m'offriez une récompense honnête, d'ailleurs, je
+voterais pour qui vous l'ordonneriez.
+
+Les romans anglais commencent à m'ennuyer mortellement, je parle des
+modernes. C'était notre grande ressource à Cannes, où M. Murray,
+le grand libraire, en envoie des caisses deux fois par semaine.
+Connaissez-vous quelque chose qui puisse tenir compagnie à un pauvre
+diable qui n'ose mettre le nez dehors après le soleil couché? Adieu,
+chère amie; pensez un peu à moi et donnez-moi de vos nouvelles.
+
+
+
+
+CCXCIV
+
+Paris, 24 juin 1866.
+
+
+Que devenez-vous? Il paraît que le choléra est très-fort à Amiens.
+Je ne sais ce qu'on nous réserve au Luxembourg, et peut-être le
+sénatus-consulte dont on nous menace m'obligera-t-il de rentrer ici
+jusqu'au milieu du mois. J'ai acheté, pour me consoler, les vingt-sept
+volumes des _Mémoires du XVIIIe siècle_, que je vais faire relier. Y
+a-t-il dans tout cela quelque chose qui vous plaise? Votre Klincksieck
+n'a rien de ce qu'on lui demande. Je vais aller chez Vieweg, qui aura
+peut-être mon affaire. Malheureusement, l'édition des _Mémoires de F.
+Auguste_, qui a paru à Leipzig, est entre les mains de M. de Bismark.
+J'ai reçu avec surprise le livre que vous m'avez renvoyé. Je craignais
+que vous ne le missiez avec ceux que vous m'avez déjà enlevés. Quand
+viendrez-vous en choisir un autre? Malgré la chaleur, je suis assez
+souffrant.
+
+Vous me demandiez l'autre jour d'où me venaient mes connaissances dans
+le dialecte des bohémiens. J'avais tant de choses à vous dire, que j'ai
+oublié de vous répondre. Cela me vient de M. Borrow; son livre est un
+des plus curieux que j'aie lus. Ce qu'il raconte des bohémiens est
+parfaitement vrai, et ses observations personnelles sont tout à fait
+d'accord avec les miennes, excepté sur un seul point. En sa qualité
+de _clergyman_, il a fort bien pu se tromper là où, en ma qualité de
+Français et de laïque, je pouvais faire des expériences concluantes. Ce
+qui est très-singulier, c'est que cet homme, qui a le don des langues
+au point de parler le dialecte des Cali, ait assez peu de perspicacité
+grammaticale pour ne pas voir, au premier abord, qu'il est resté dans
+ce dialecte beaucoup de mots étrangers à l'espagnol. Lui, prétend que
+les racines seules des mots sanscrits se sont conservées. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'aime bien l'odeur de cette essence, moins cependant depuis que je
+sais que cet ami qui vous l'a donnée vous voit si souvent.
+
+
+
+
+CCXCV
+
+Palais de Saint-Cloud, 20 août 1866.
+
+
+Chère amie, j'ai reçu votre lettre hier au soir. Merci de vos
+compliments[1]. La chose m'a autant étonné que vous. Je me dis, comme
+le Cocu imaginaire:
+
+/$
+ . . . . . La jambe en devient-elle
+ Plus tortue, après tout, ou la taille moins belle?
+$/
+
+Je vous demande bien pardon de citer des vers d'une pièce que vous
+n'aurez pas lue, à cause de son titre.
+
+Vous prenez un singulier chemin pour aller chez votre ami du pays des
+veaux marins; mais, si vous pouvez avoir un peu de soleil, vous aurez
+beaucoup de plaisir à voir les bords de la Loire. C'est ce qu'il y a de
+plus français en France et ce qui ne se voit nulle part ailleurs. Je
+vous recommande surtout le château de Blois, que nous avons restauré
+très-bien depuis peu d'années. Inspectez de ma part la nouvelle église
+de Tours restaurée. Elle est dans la rue Royale, à droite, en venant de
+la gare; j'en ai oublié le nom. Voyez encore à Tours une maison qu'on
+appelle improprement la maison du bourreau et qu'on attribue à Tristan
+l'Ermite, à cause d'une cordelière sculptée, attribut d'une veuve, que
+les ignares prennent pour une corde à pendre. Cela se trouve rue des
+Trois-Pucelles, autre nom encore fort pénible.
+
+Nous avons un temps déplorable. Hier, j'ai fait une longue promenade
+en voiture, où nous a surpris un orage épouvantable, qui m'a mouillé
+jusqu'aux os et m'a enrhumé. L'eau s'était accumulée sur les coussins,
+en sorte que nous étions tous comme dans une baignoire. Je pense être
+à Paris vers les derniers jours de ce mois, pour de là repartir pour
+Biarritz au commencement de septembre. Ne viendrez-vous pas en quittant
+les bords de la Loire? . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+L'empereur est tout à fait remis et a repris son train de vie
+ordinaire. Nous passons les journées assez bien, considérant le temps
+horrible qu'il fait, sans aucune étiquette. On dîne en redingote, et
+chacun fait à peu près ce qu'il veut.
+
+On m'a envoyé de Russie une énorme histoire de Pierre le Grand, faite
+avec quantité de pièces officielles inédites jusqu'à présent. Je lis et
+je peins quand on ne se promène pas et qu'on ne mange pas. Il me semble
+que tout se dispose à la paix. Il est bien évident que M. de Bismark
+est un grand homme et qu'il est trop bien préparé pour qu'on se fâche
+contre lui. Nous aurons peut-être des couleuvres à avaler, et nous les
+digérerons jusqu'à ce que nous ayons des fusils à aiguille. Reste à
+savoir ce que fera le parlement allemand et s'ils ne feront pas assez
+de bêtises pour perdre leurs avantages. Quant à l'Italie, il n'en est
+pas question.
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+[1] Sur sa nomination de grand-officier de la Légion d'honneur.
+
+
+
+
+CCXCVI
+
+Biarritz, 24 septembre.
+
+
+Je souhaite que vous ayez meilleur temps que nous. Nous avons quatre
+jours de pluie par semaine; les autres, il fait une chaleur étouffante,
+accompagnée d'un sirocco horrible. D'ailleurs, la mer est bien plus
+belle ici qu'à Boulogne, et les figues et les ortolans aident à
+soutenir le poids de la vie. J'ai fait, l'autre jour, une excursion
+amusante dans les montagnes et l'on m'a montré une des plus étranges
+grottes qui se puissent voir. On passe sous un grand pont naturel,
+d'une seule arche, long comme le pont Royal; on a d'un côté un mur de
+rochers et de l'autre un tunnel naturel aussi et très-long; car la
+nature, qui est moins forte que les ingénieurs, a imaginé de faire son
+pont en long, et le tunnel en est la continuation. Sous le tunnel, et
+perpendiculairement au pont, coule un clair ruisseau; les proportions
+de tout cela sont gigantesques. Il y fait très-frais et l'on s'y sent
+à mille lieues des humains. Je vous en montrerai un croquis fait à
+cheval. Ce beau lieu, qui se nomme simplement Sagarramedo, est en
+Espagne, et, s'il était aux environs de Paris, on le montrerait pour
+cinquante centimes, et on ferait sa fortune. Dans une autre caverne,
+à une lieue de là, mais en France, nous avons trouvé une vingtaine
+de contrebandiers qui ont chanté des airs basques en chœur avec
+accompagnement de galoubet. C'est un petit flageolet aigre, qui a
+quelque chose de très-sauvage et de très-agréable. La musique est
+pleine de caractère, mais triste à porter le diable en terre, comme
+toutes les musiques de montagnards. Quant aux paroles, je n'ai compris
+que _Viva emperatriça!_ du dernier couplet. Nous étions menés là par un
+homme singulier, qui a gagné une grande fortune dans la contrebande.
+Il est le roi de ces montagnes, et tout le monde y est à ses ordres.
+Rien n'était beau comme de le voir galoper au milieu des rochers sur
+le flanc de notre colonne, qui avait bien de la peine à suivre les
+sentiers frayés. Lui, franchissait tous les obstacles, criant à ses
+hommes en basque, en français et en espagnol, et ne faisant jamais
+un faux pas. L'impératrice l'avait chargé de veiller sur le prince
+impérial, qu'il a fait passer, lui et son poney, par les chemins les
+plus impossibles que vous puissiez imaginer, ayant autant de soin
+de lui que d'un ballot de marchandises prohibées. Nous nous sommes
+arrêtés une heure dans sa maison à San, où nous avons été reçus par ses
+filles, qui sont des personnes bien élevées, bien mises, et nullement
+provinciales, ne différant des Parisiennes que par la prononciation des
+_r_, qui, pour les Basques, est toujours _rrrh._
+
+Nous attendons la flotte cuirassée; mais la mer est si mauvaise, que,
+si elle venait, nous ne pourrions communiquer avec elle. Il n'y a que
+peu de monde à Biarritz, quelques toilettes ébouriffantes et peu de
+jolis visages. Rien de plus laid que les baigneuses avec leur costume
+noir et leur bonnet de toile cirée. On m'a présenté au grand-duc
+de Leuchtenberg, qui a fort bon air. J'ai découvert qu'il lisait
+Schopenhauer, qu'il tenait pour la philosophie positive, et qu'il était
+un peu socialiste.
+
+Je pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre. N'y serez-vous
+pas? Je voudrais bien vous voir avant mon hivernage. J'engraisse d'une
+façon scandaleuse, et je respire beaucoup mieux qu'à Paris.
+
+Adieu, chère amie; j'ai écrit une petite drôlerie qui pourra vous
+amuser, si vous daignez l'ouïr.
+
+
+
+
+CCXCVII
+
+Paris, 5 novembre 1866.
+
+
+Nous serons donc comme Castor et Pollux, qui ne peuvent apparaître sur
+le même horizon! Je suis revenu il y a peu de jours. J'ai fait une
+course à la poste de Paris, et je reviens faire ma malle pour partir:
+j'en ai grand besoin, car les premières atteintes du froid se font
+très-désagréablement sentir, et je commence à tousser et à étouffer.
+
+Outre le plaisir que j'aurais eu à vous voir, je m'en promettais à
+vous lire quelque chose de moi, traduit du russe. Étant à Biarritz, on
+disputa, un jour, sur les situations difficiles où on peut se trouver,
+comme par exemple Rodrigue entre son papa et Chimène, mademoiselle
+Camille entre son frère et son Curiace. La nuit, ayant pris un thé
+trop fort, j'écrivis une quinzaine de pages sur une situation de ce
+genre. La chose est fort morale au fond, mais il y a des détails qui
+pourraient être désapprouvés par monseigneur Dupanloup. Il y a aussi
+une pétition de principe nécessaire pour le développement du récit:
+deux personnes de sexe différent s'en vont dans une auberge; cela ne
+s'est jamais vu, mais cela m'était nécessaire, et, à côté d'eux, il
+se passe quelque chose de très-étrange. Ce n'est pas, je pense, ce
+que j'ai écrit de plus mal, bien que cela ait été écrit fort à la
+hâte. J'ai lu cela à la dame du logis. Il y avait alors à Biarritz la
+grande-duchesse Marie, la fille de Nicolas, à laquelle j'avais été
+présenté il y a quelques années. Nous avons renouvelé connaissance.
+Peu après ma lecture, je reçois la visite d'un homme de la police,
+se disant envoyé par la grande-duchesse. «Qu'y a-t-il, pour votre
+service?--Je viens, de la part de Son Altesse impériale, vous prier de
+venir ce soir chez elle avec votre roman.--Quel roman?--Celui que vous
+avez lu l'autre jour à Sa Majesté.» Je répondis que j'avais l'honneur
+d'être le bouffon de Sa Majesté, et que je ne pouvais aller travailler
+en ville sans sa permission: et je courus tout de suite lui raconter
+la chose. Je m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec
+la Russie, et je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât,
+mais encore qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse,
+à qui on avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me
+soulager, j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne
+encre, et je lui annonçai ma visite. J'allais porter ma lettre à son
+hôtel; il faisait beaucoup de vent, et, dans une ruelle écartée, je
+rencontre une femme qui menaçait d'être emportée en mer par ses jupons,
+où le vent était entré, et qui était dans le plus grand embarras,
+aveuglée et étourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui
+s'ensuit. Je courus à son secours, j'eus beaucoup de peine à l'aider
+efficacement, et alors seulement je reconnus la grande-duchesse. Le
+coup de vent lui a épargné quelques petites épigrammes. Elle a été,
+d'ailleurs, très-bonne princesse avec moi, m'a donné de très-bon thé et
+des cigarettes, car elle fume comme presque toutes les dames russes.
+Son fils, le duc de Leuchtenberg, est un très-beau garçon, ayant l'air
+d'un étudiant allemand. Il m'a paru, comme je vous l'ai dit, très-bon
+diable, aimable, un petit peu républicain et socialiste, nihiliste
+par-dessus le marché, comme le _Bazarof_ de Tourguenief; car les
+princes ne trouvent pas, dans ce temps-ci, que la République fasse des
+progrès assez rapides.
+
+Adieu, chère amie; répondez-moi ici, mais tout de suite. Je ne vous
+tiens pas quitte de ma nouvelle. Que dites-vous du spectacle des
+inondations? vous l'avez eu dans toute son étendue. Je vous félicite de
+n'avoir pas été noyée. L'un de mes amis est resté deux jours sans trop
+manger, avec l'inquiétude de voir sa maison fondre sous lui comme un
+morceau de sucre.--Encore adieu.
+
+
+
+
+CCXCVIII
+
+Cannes, 3 janvier 1867.
+
+
+Chère amie, j'ai reçu votre lettre avec beaucoup de remords. Il y a
+longtemps que je veux vous écrire; mais, d'abord, l'incertitude du lieu
+où vous êtes est un grand ennui. Vous êtes toujours par voies et par
+chemins, et on ne sait où vous prendre. En second lieu, vous n'avez
+pas répondu à une lettre très-longue et d'un très-beau style que je
+vous avais adressée. De plus, vous ne savez pas comme le temps passe
+dans un pays comme celui-ci, où il ne pleut jamais, et où l'importante
+affaire est de se chauffer au soleil ou de peindre des arbres et des
+rochers. J'avais apporté des livres pour travailler, mais je n'ai rien
+fait encore que lire (en prenant des notes) une histoire de Pierre
+le Grand, dont je voudrais un jour faire un article pour le _Journal
+des Savants._ Le grand homme était un insigne barbare, qui se grisait
+horriblement et commettait une faute de goût pour laquelle je vous ai
+trouvée très-sévère lorsque vous étudiiez la littérature grecque. Tout
+cela n'empêche pas qu'il ne fût en réalité très-supérieur à son temps.
+Je voudrais dire cela un jour aux personnes pleines de préjugés comme
+vous.
+
+Je vous ai dit, quant à l'histoire dont je vous ai parlé, que je vous
+en ferais lecture un de ces jours, quand j'aurais le plaisir de vous
+revoir. Il n'est nullement question ni à propos de l'imprimer. Comme
+il n'y a rien dans cette œuvre qui soit en faveur du pouvoir temporel
+du pape, je craindrais qu'on ne la reçût pas avec bienveillance.
+N'êtes-vous pas frappée et humiliée de la profonde bêtise de ce
+temps-ci? Tout ce qui se dit pour et contre le pouvoir temporel est si
+niais et si absurde, que j'en rougis pour mon siècle. . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Une autre chose qui me rend furieux, c'est la façon dont on reçoit
+le projet de la réorganisation de l'armée. Tous les jeunes gens bien
+nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la patrie à
+un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulgaires manières
+aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française
+si elle vient à perdre son courage militaire!--Je lis le roman de mon
+amie madame de Boigne[1]. Il m'afflige. C'est une personne de beaucoup
+d'esprit qui expose ses défauts et qui les critique très-amèrement,
+mais qui les garde. Elle a passé plus de trente ans sans me dire un mot
+de ce roman, et, dans son testament, elle a ordonné qu'on le publiât.
+Cela m'a surpris autant que si j'apprenais que vous venez d'imprimer un
+traité de géométrie.
+
+Il faut que je vous dise quelque chose de ma santé, quoique le sujet
+ne soit pas agréable. Je suis de plus en plus poussif. Quelquefois,
+je me sens fort comme un Turc, je fais de longues promenades, et il
+me semble que je suis aussi bien que lorsque nous courions dans nos
+bois. Le soleil couché, ma poitrine se gonfle, j'étouffe, et le moindre
+mouvement m'est très-pénible. Ce qui est singulier, c'est que je ne
+suis pas plus mal, que je suis même mieux dans la position horizontale
+que debout ou assis.
+
+Adieu, chère amie; je vous souhaite santé et prospérité.
+
+
+[1] _Une Passion dans le grand monde._
+
+
+
+
+CCXCIX
+
+Paris, jeudi 4 avril 1867.
+
+
+Chère amie, me voici enfin à Paris, mais plus mort que vif. Je ne vous
+ai pas écrit, parce que j'étais trop triste et que je n'avais que des
+choses douloureuses à vous dire de moi et de ce monde sublunaire. Vous
+me trouverez bien souffrant, mais bien heureux de vous voir. Vendredi
+matin, s'il faisait beau, nous pourrions faire ensemble une promenade
+au musée du Louvre. Je n'ose guère sortir, tant j'ai peur du froid, et
+on me recommande de marcher. Je vous envoie le huitième volume de M.
+Guizot, qui vous divertira. Le temps noir et triste me fait grand mal.
+J'espère que vous êtes toujours en grande prospérité. On raccommode ma
+maison et je suis réduit à vivre dans mon salon, qui est triste comme
+une prison. Venez me consoler. Vous emporterez tous les livres que vous
+voudrez, et je ne vous demanderai pas de me laisser un gage.
+
+Adieu. À bientôt, j'espère.
+
+
+
+
+CCC
+
+Paris, vendredi 30 avril 1867.
+
+
+Chère amie, je suis bien fâché de vous savoir entourée de malades.
+Cela me fait craindre que vous ne pensiez pas à moi, qui le suis plus
+que jamais par le temps qu'il fait. Ne viendrez-vous pas me soigner un
+de ces jours? Je suis allé cependant à l'Exposition; je n'ai pas été
+ébloui. Il est vrai qu'il pleuvait à verse et qu'il m'a été impossible
+d'aller voir les bêtises amusantes qui sont, dit-on, dans le jardin.
+J'ai vu quelques beaux objets chinois, trop chers pour ma bourse; des
+tapis russes, tous déjà vendus. Il faudra qu'un de ces matins vous
+me meniez là et me guidiez dans mes acquisitions. Vous me paraissez
+très-enchantée de ce bazar: peut-être que votre enthousiasme éveillera
+le mien. Le temps pluvieux et sombre me fait beaucoup de mal. Je n'ose
+plus sortir et je vis comme un ours. Je meurs d'envie d'aller vous
+voir un soir, mais j'ai la conviction que je serais obligé de passer
+la nuit sur la première marche de votre escalier. Savez-vous quelque
+livre amusant à lire pour mes soirées? En attendant mieux, j'écris,
+pour le _Journal des Savants_, un article sur la princesse Sophie, sœur
+de Pierre le Grand. Je ne sais si cela vous amusera. Je vous le lirai
+prochainement.
+
+
+
+
+CCCI
+
+Mercredi, 26 juin 1867.
+
+
+Chère amie, n'eût-il pas mieux valu m'apporter vous-même votre bouquet?
+vous m'avez fait grande peine en me l'envoyant. Je suis toujours
+très-grippé; mais comment se guérir avec le temps que nous avons!
+
+Lisez le discours de Sainte-Beuve[1]; il vous amusera. Il est
+impossible d'avoir plus d'esprit. Mais, s'il voulait ce qu'il
+demandait, il a pris le meilleur moyen de se faire refuser. Je ne sais
+ce qu'il advient de son commerce d'épigrammes avec M. Lacaze, mais je
+crains que cela ne finisse par de la poudre. Il est impossible de se
+représenter l'expression de haine et de mépris profond de sa figure
+lorsqu'il lisait, car il a lu, ce qui a nui un peu à l'effet.
+
+Je vous ai fait mes compliments de condoléance pour la perte de
+votre porte-monnaie à l'Exposition. Rendez-moi la pareille, car j'ai
+laissé le mien dans une voiture. Je demande partout des billets pour
+la cérémonie du 1er juillet. Je ne veux accepter pour vous que les
+meilleures places, et n'en puis trouver.
+
+
+[1] À propos des bibliothèques populaires, séance du Sénat du 25 juin
+1867.
+
+
+
+
+CCCII
+
+Paris, dimanche 30 juin 1867.
+
+
+Chère amie, voici deux billets pour la cérémonie de demain[1]. Ils
+méritent un fameux pourboire, car j'ai eu bien de la peine à me les
+procurer. Je vous les envoie en hâte. Tâchez de ne pas être malade. Il
+fera terriblement chaud!
+
+
+[1] Distribution des récompenses aux exposants.
+
+
+
+
+CCCIII
+
+Vendredi, 5 juillet 1867.
+
+
+Chère amie, je suis charmé que vous vous soyez amusée. J'ai eu peur de
+la chaleur et du poids de mon harnais. Vous m'avez cherché vainement,
+je n'y suis point allé. Venez vite me conter les belles choses que vous
+avez vues et me donner votre opinion sur le sultan et les princes, qui
+ont eu l'avantage de vous contempler pendant trois heures. Je trouve
+que cette fusillade[1] gâte un peu nos affaires, qui allaient bien.
+C'est grand dommage.
+
+
+[1] La mort de Maximilien.
+
+
+
+
+CCCIV
+
+Paris, 27 juillet 1867.
+
+
+Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours si souffrant,
+que je ne vous ai pas répondu tout de suite, espérant vous donner de
+meilleures nouvelles de moi; mais, quoi que je fasse et que j'avale,
+je suis toujours horriblement grippé. Je ne vous décrirai pas tous
+mes maux, mais croyez que j'en suis accablé. J'espère que vous me
+plaindrez. Je ne dors ni ne mange. Je vous envie ces deux facultés, que
+vous possédez avec bien d'autres.
+
+Je vous félicite d'avoir revu longuement le sultan. S'est-il montré
+plus aimable pour votre sexe qu'il n'a fait à Paris? On me dit qu'on
+est très-mécontent de lui à l'Opéra. Le pacha d'Égypte a été plus
+bienveillant. Il a fait deux visites à mademoiselle ***, que je n'ose
+vous raconter, bien qu'elles fussent curieuses. On l'a réconcilié
+(c'est le pacha que je dis) avec son cousin Mustapha, mais on n'a
+jamais pu obtenir qu'ils prissent du café ensemble, chacun d'eux
+étant persuadé que ce serait trop dangereux, vu les grands progrès
+de la chimie. Si vous étiez à Paris, vous auriez vu quelque chose
+de très-beau qu'on m'a apporté. C'est une broche en forme d'écusson
+fleurdelisé, avec un portrait de Marie-Antoinette en miniature,
+fait probablement à Vienne avant son mariage et donné par elle à la
+princesse de Lamballe. Derrière, il y avait des cheveux, mais on les a
+enlevés. Après avoir fait une assez belle résistance, je me suis laissé
+vaincre, et j'ai aussitôt envoyé cela à Sa Majesté, qui fait collection
+de tout ce qui a appartenu à Marie-Antoinette. Ce sera certainement
+un des plus jolis souvenirs; ajoutez qu'il est, dit-on, des plus
+authentiques, et qu'il a été longtemps porté par madame de Lamballe.
+Pour moi, j'ai horreur de ces tristes antiquités-là, mais il ne faut
+pas discuter des goûts.
+
+Madame *** est toujours ici faisant grand scandale très-ouvertement.
+Je regrette de ne pouvoir vous écrire tout ce qu'elle dit et fait. On
+prétend qu'il y a, dans le continent italien, deux autres femmes de
+ministres plus échevelées qu'elle.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je trouve que vous auriez pu être un peu plus polie et m'emprunter mes
+épreuves. Il n'y a rien qui soit plus pénible pour un auteur que les
+oublis de cette espèce. Le 1er août, il y avait un second article, et
+vous aurez à vous mettre en garde contre trois ou quatre autres. Si
+vous pouviez me trouver un euphémisme pour expliquer au lecteur en quoi
+Mentchikof se rendait agréable à Pierre le Grand, vous me rendriez
+service. Lisez encore, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'article de
+M. Collin, sur les associations ouvrières (il est de M. Libri), et
+une lettre de M. d'Haussonville au prince Napoléon, très-propre à lui
+faire perdre le goût de la polémique dans les journaux. Sainte-Beuve
+est toujours assez malade. Il a autour de lui une grande quantité de
+femmes, comme le sultan Saladin. Vous ne me ferez pas croire que vous
+ayez à *** un autre temps que celui que nous avons ici, c'est-à-dire
+des rafales de pluie et de vent continuelles. Quand revenez-vous?
+J'aurais grand besoin de vous pour me raconter des histoires et me
+faire prendre mes maux en patience, chose bien difficile. J'ai lu,
+l'autre nuit, quand je ne respirais plus guère, les _Propos de table_
+de Luther. Ce gros homme me plaît avec tous ses préjugés et sa haine
+pour le diable.
+
+Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCCV
+
+Paris, 6 septembre 1867.
+
+
+Chère amie, j'ai reçu votre lettre, qui m'a fait grand plaisir; je
+pense que le climat humide que vous habitez a dû s'améliorer beaucoup
+par cette grande chaleur. Pour moi, je m'en trouve assez bien et je
+respire, non pas tout à fait à pleins poumons, mais mieux que je
+n'avais fait depuis assez long temps. Cependant, j'ai eu le courage de
+refuser l'offre très-aimable que l'impératrice m'a renouvelée au moment
+de partir[1]. Je ne me sens pas assez sûr de moi pour m'exposer à être
+malade, et, quoi que je fusse assuré d'être bien soigné, je crois
+prudent et discret de ne pas me risquer. Peut-être, si le beau temps
+continue, essayerai-je mes forces en allant passer quelques jours à la
+campagne chez mon cousin. Il se peut que le changement d'air me soit
+bon, et il y a grande apparence que tous les étrangers qui viennent à
+Paris gâtent beaucoup notre atmosphère. Je suis allé l'autre jour à
+l'Exposition, où j'ai vu les Japonaises, qui m'ont plu beaucoup. Elles
+ont une peau couleur de café au lait, d'une teinte très-agréable.
+Autant que j'ai pu juger par les plis de leurs robes, elles ont des
+jambes minces comme des bâtons de chaise, ce qui est fâcheux. En les
+regardant avec les nombreux badauds qui les entouraient, je me figurais
+que les Européennes feraient moins bonne contenance en présence d'un
+public japonais. Vous représentez-vous, vous, montrée ainsi à Yeddo,
+et un épicier du prince Satzouma disant: «Je voudrais bien savoir si
+cette bosse qu'a cette dame par derrière sa robe est bien à elle.» À
+propos de bosses, on n'en porte plus du tout, et cela prouve qu'on n'en
+avait pas; car toutes les femmes se sont trouvées dans le même moment
+également à la mode.
+
+Je suis en train de lire un livre abominable de madame *** contre M.
+S..., qu'elle appelle M. T...; c'est tout ce qu'on peut lire de plus
+indécent. Avec cela, il y a une sorte de talent. . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai fait, pour _le Moniteur_, un article remarquable par l'aménité
+du style, au sujet d'une chronique espagnole très-amusante que je
+vous prêterai un de ces jours, pourvu que vous me la rendiez. Vous y
+verrez comment on vivait en Espagne et en France au XVe siècle. Adieu;
+portez-vous bien. Ne vous enrhumez pas et donnez-moi de vos nouvelles.
+
+
+[1] De l'accompagner dans son voyage en Orient.
+
+
+
+
+CCCVI
+
+Paris, 27 septembre 1867.
+
+
+Chère amie, que devenez-vous? Il y a longtemps que je n'ai eu de vos
+nouvelles. Je viens de faire un coup d'audace: je suis allé passer
+trois jours à la campagne, chez mon cousin, auprès d'Arpajon, et cela
+ne m'a pas fait trop de mal, bien que le pays m'ait semblé froid et
+humide; mais, à présent, je ne crois pas qu'il y en ait de chauds. Je
+suppose qu'à *** vous devez être dans des brouillards continuels.
+
+Je passe mon temps comme je puis, dans une solitude complète, ayant
+quelquefois envie de travailler, mais cela ne me dure pas assez pour
+aboutir. En outre, je suis très-mélancolique. Je crois que j'ai quelque
+mauvaise affaire aux yeux. J'ai envie et peur d'aller consulter
+Liebreich; mais, si je perds la vue, que deviendrai-je?
+
+Il y a de par le monde un prince Augustin Galitzin qui s'est converti
+au catholicisme, et qui n'est pas bien fort en russe. Il a traduit
+un roman de Tourguenief qui s'appelle _Fumée_ et qui paraît dans _le
+Correspondant_, journal clérical, dont le prince est un des bailleurs
+de fonds. Tourguenief m'a chargé de revoir les épreuves. Or, il y a
+des choses assez vives dans ce roman, qui font le désespoir du prince
+Galitzin; par exemple, une chose inouïe: une princesse russe qui fait
+l'amour avec aggravation d'adultère. Il saute les passages qui lui
+font trop de peine, et, moi, je les rétablis sur le texte. Il est
+quelquefois très-susceptible, comme vous allez voir. La grande dame
+se permet de venir voir son amant dans un hôtel, à Bade. Elle entre
+dans sa chambre, et le chapitre finit. L'histoire reprend ainsi dans
+l'original russe: «Deux heures après, Litvinof était seul sur son
+divan.» Le néo-catholique a traduit: «Une heure après, Litvinof était
+dans _sa chambre._» Vous voyez bien que c'est beaucoup plus moral, et
+que supprimer une heure, c'est diminuer le péché de moitié. Ensuite,
+chambre, au lieu de divan, est bien plus vertueux: un divan est propre
+à des actions coupables. Moi, inflexible sur ma consigne, j'ai rétabli
+les deux heures et le divan; mais les chapitres où cela se trouve
+n'ont pas paru dans _le Correspondant_ de ce mois. Je suppose que les
+gens respectables qui le dirigent ont exercé une censure absolue. Cela
+me divertit assez. Si le roman continue, il y a une très-belle scène
+où l'héroïne déchire un point d'Angleterre, qui est bien plus grave
+que le divan. Je les attends là.--Adieu, chère amie, donnez-moi de
+vos nouvelles. Je suis effrayé de la rapidité avec laquelle l'hiver
+s'approche.
+
+
+
+
+CCCVII
+
+Paris, lundi soir, 28 octobre 1867.
+
+
+Chère amie, vous parlez de vie végétale. En vérité, c'est celle qu'on
+voudrait mener aujourd'hui; mais le siècle est au mouvement. Les
+végétaux humains sont aussi malheureux que ceux qui vivent au pied
+de l'Etna. De temps en temps, il leur tombe un fleuve de feu, et,
+presque toujours, ils sont emportés par les vapeurs sulfureuses. Ne
+trouvez-vous pas déplorable que Pie IX et Garibaldi, deux fanatiques,
+mettent tout en désarroi par leur obstination? Une chose qui montre
+les mœurs de ce temps-ci, c'est que ceux qui blâment l'envoi de nos
+troupes à Rome disent, quand on leur parle du traité du 15 septembre:
+«Qu'importe un traité? M. de Bismark ne les observe pas.» J'ai envie
+de leur prendre leur montre et de leur dire qu'il y a des exemples de
+montres volées. Ce qu'il y a de plus affligeant dans tout ceci, c'est
+que nous nous engageons de nouveau, pour je ne sais combien de temps, à
+garder le pape, qui ne nous en a pas la moindre reconnaissance. . . . .
+. .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+_Le Correspondant_ s'exécute et imprime la suite du roman de
+Tourguenief, sans cependant permettre que l'entrevue de Litvinof et
+d'Irène ait duré plus d'une heure. Je crois vous en avoir parlé. Le
+lisez-vous? Il est impossible que _le Correspondant_ n'aille pas à ***.
+Au reste, je vous donnerai le roman à votre retour.
+
+Je suis toujours souffreteux, respirant mal, et à la veille de ne plus
+respirer du tout. Cette mort si subite de M. Fould m'a fait beaucoup de
+peine. Elle a, d'ailleurs, été la plus douce qu'on puisse souhaiter;
+mais pourquoi si prompte? Il a écrit dix-huit lettres le matin même de
+sa mort, et, deux heures avant de se coucher, il semblait parfaitement
+bien portant. Il n'avait pas fait le moindre mouvement dans son lit,
+et on ne voyait pas la plus petite contraction dans ses traits; c'est
+exactement la même mort que celle de M. Ellice; c'est ce que les
+Anglais appellent _visitation of God._
+
+Je pense me mettre en route dans les premiers jours de novembre. On me
+presse de partir pour échapper aux rhumes dont il est si difficile de
+se préserver ici. Je suis à terminer une tartine pour _le Moniteur_,
+sur un bouquin grec, et je me mettrai en route dès que j'aurai fini.
+Adieu, chère amie; j'espère que vous reviendrez avant mon départ.
+Quittez tous ces vilains brouillards, prenez soin de vous. Adieu
+encore. . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCCVIII
+
+Paris, 8 novembre 1867.
+
+
+Chère amie, je vous écris un mot à la hâte, au milieu des courses que
+je suis obligé de faire. Je pars demain pour Cannes, fort souffreteux;
+mais on m'y promet du soleil et de la chaleur. Ici, nous avons du froid
+et presque de la gelée. Je ne sors plus le soir, et ne mets le nez
+dehors que lorsque l'air est un peu réchauffé. Je ne sais pas combien
+de temps je pourrai rester là-bas; cela dépend un peu du pape, de
+Garibaldi et de M. de Bismark. Je suis, comme tout le monde, un peu
+dans la main de ces messieurs. Je ne connais rien de plus honteux que
+cette affaire de Garibaldi; si jamais homme fut dans l'obligation de
+se faire tuer, c'était lui, assurément. Ce qu'il y a de plus fâcheux,
+c'est que le pape est bien convaincu qu'il ne nous a aucune obligation,
+et que c'est le ciel qui a tout fait pour ses beaux yeux. Adieu, chère
+amie. . . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCCIX
+
+Cannes, 16 décembre 1867.
+
+
+Chère amie, j'étais en peine de vous quand votre lettre est venue me
+rassurer. Vous devinez que tous ces changements de temps par lesquels
+nous avons passé ne m'ont fait aucun bien. Nous avons même eu de la
+neige pendant vingt-quatre heures, au grand étonnement des gamins et
+des chiens du pays. Cela ne s'était pas vu depuis vingt ans. Rien de
+plus amusant que les figures étonnées qui contemplaient le phénomène
+qu'ils n'avaient jamais vu que de loin sur les Alpes. On s'attendait à
+la destruction des fleurs, des orangers et même des oliviers; mais tout
+a résisté à merveille, il n'y a que les mouches qui en soient mortes.
+
+Le beau temps est revenu depuis quelques jours, et je commence à
+respirer un peu moins mal. Je suis toujours à la merci du premier
+changement de temps, let il n'y a pas de baromètre que je ne surpasse
+par la sûreté de mes prédictions. Je suis fort effrayé de la politique;
+je trouve dans le ton général des journaux et des orateurs quelque
+chose qui me rappelle 1848. Ce sont des colères étranges sans causes
+apparentes. Tous les nerfs sont tendus. M. Thiers, après avoir passé
+toute sa vie dans les luttes politiques, est pris d'un tremblement
+nerveux parce qu'un avocat marseillais dit des platitudes qui ne
+méritaient qu'un sourire. Le plus fâcheux, c'est ce M. Rouher, qui veut
+_outherod Herod_[1], et qui prononce le mot le plus antipolitique dont
+tout ministre devrait s'abstenir. Je suis mécontent de tout le monde,
+à commencer par Garibaldi, qui ne fait pas son métier. S'en aller à
+Caprera, après avoir fait tuer quelques centaines de niais, me paraît
+le comble de la honte pour l'espèce révolutionnaire et les _noblemen_
+anglais qui ont pris cet animal pour quelque chose d'autre qu'un pantin.
+
+Que vous dirai-je de la politique de M. Ollivier et _tutti quanti?_ Ils
+ont beau tourner leurs phrases fort élégamment et affirmer qu'ils sont
+profondément convaincus, ils me semblent des acteurs de second ordre
+qui imitent les premiers rôles de façon à ne tromper personne. Nous
+nous rapetissons tous les jours. Il n'y a que M. de Bismark qui soit un
+vrai grand homme.
+
+À propos, serait-il vrai qu'il eût dépensé ses fonds secrets? Je tiens
+l'achat des journaux pour très-probable. Mais, comme M. de Bismark
+n'enverra pas ses quittances à M. de Rerveguen, je pense que ces
+messieurs s'en tireront à leur honneur.
+
+Je ne vois de lisible que l'_Histoire de Pierre le Grand_ par M.
+Oustisalef. Je viens d'envoyer au _Journal des Savants_ un grand
+article, plein de détails de torture, etc. Il s'agit de la destruction
+des strélitz.--Adieu. . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+[1] Expression anglaise: «surpasser Hérode en cruauté», c'est-à-dire
+«lutter de folie avec ses adversaires».
+
+
+
+
+CCCX
+
+Cannes, 5 janvier 1868.
+
+
+Chère amie, pardon de vous répondre si tard. J'ai été et je suis encore
+très-souffrant. Le froid, qui a pénétré jusqu'ici, me fait beaucoup
+de mal. On dit qu'à Paris, c'est bien autre chose et que vous n'avez
+rien à envier à la Sibérie. Je suis quelquefois une bonne partie de la
+journée sans pouvoir respirer. Ce n'est pas une douleur aiguë, c'est un
+malaise des plus impatientants et qui agit le plus fort sur les nerfs.
+Vous me connaissez assez pour comprendre comment cela m'arrange. J'ai,
+en outre, de grandes inquiétudes pour mon pauvre ami Panizzi, qui est à
+Londres fort malade. Les dernières nouvelles étaient un peu meilleures,
+mais très-peu rassurantes encore. Il avait le découragement, qui est
+toujours un très-mauvais symptôme chez les malades.
+
+Au milieu de toutes mes misères, je tue le temps comme je peux.
+J'envoie aujourd'hui au _Journal des Savants_ la fin de la première
+partie de _Pierre le Grand_; car il y a des premières et des secondes
+parties comme dans les romans de Ponson du Terrail, et au _Moniteur_
+une grande tartine sur Pouchkine. Vous verrez tout cela en temps
+et lieu. Je lis un livre trop long et mal fait, mais dont l'auteur
+paraît honnête et dit ce qu'il a vu et entendu. Il faut passer ses
+réflexions, car il est un peu niais. C'est _Dixon's New America._ Il
+a vu les Mormons et, ce qui est encore plus curieux, la République de
+Mount-Lebanon; cela et le fénianisme donne une idée de l'Amérique.
+Décidément, le mot de Talleyrand la définit exactement. Adieu, chère
+amie; je vous souhaite santé et prospérité.
+
+
+
+
+CCCXI
+
+Cannes, 10 février 1868.
+
+
+Chère amie, je suis fâché d'apprendre la mort de M. D...; je l'avais
+vu à ***, il y a je ne sais combien d'années. Il vous aimait beaucoup,
+et, bien qu'on doive s'attendre à perdre à chaque instant des amis de
+quatre-vingts ans, leur mort vient toujours comme un coup de foudre.
+Voilà une des grandes misères de ceux qui vivent longtemps, c'est de
+perdre tous les jours des amis et de se sentir un peu plus seuls. . . .
+.
+
+Pour moi, je croîs en mélancolie et en humeur noire. Je n'ai pas encore
+pu m'accoutumer à souffrir et je m'en irrite, ce qui me donne deux maux
+au lieu d'un. Je pense rester ici au moins jusqu'à la fin du mois, en
+sorte que j'ai quelque espoir de vous retrouver à Paris. Je suis charmé
+que ma tartine sur Pouchkine ne vous ait pas trop ennuyée. Ce qu'il y
+a de beau, c'est que je l'ai écrite sans avoir les œuvres de Pouchkine
+avec moi. Ce que j'ai cité, ce sont des vers que j'avais appris par
+cœur dans le temps de ma grande ferveur russe. Il y a ici beaucoup de
+Russes, et j'avais chargé un de mes amis de m'emprunter le volume des
+poésies détachées, s'il y en avait dans la colonie moscovite. Il s'est
+adressé à une très-jolie femme qui, au lieu de vers, m'a envoyé un gros
+morceau de poisson du Volga, et deux oiseaux du même pays, tout cela
+cuit à quelques mètres du pôle. C'était assez bon. Le poisson devait
+être un gaillard de cinq à six pieds à en juger par la tranche qu'on
+m'a envoyée. Cette dame, qui s'appelle madame Voronine, a une tête
+charmante. Son mari a l'air d'un vrai Kalmouk. Il avait commencé par se
+faire refuser la main de la dame. Il s'est tiré un coup de pistolet et
+s'est manqué, et, pour sa peine, on l'a épousé.
+
+Quant aux Anglais et aux Anglaises, jamais il n'y en a eu un si grand
+nombre avec des cheveux et des toilettes impossibles, des bas rouges et
+des paletots doublés de peaux de grèbe et des parasols. Depuis quinze
+jours, les parasols sont plus utiles que les fourrures, car le temps
+est magnifique et le soleil chaud comme en juin. Entre autres Anglais
+extraordinaires, il y a le duc de Buccleugh, qui a une corne au milieu
+du front. Son fils annonce une disposition à l'imiter. Ne croyez pas
+que je parle métaphoriquement. C'est une corne qui leur pousse au crâne
+et qui finira, je crois, par leur jouer un mauvais tour.
+
+Je vous ai dit que j'avais _Fumée_, relié en volume à votre intention.
+Je pourrais vous l'envoyer si vous vouliez. Mais je crois me rappeler
+que vous m'avez pris les numéros du _Correspondant_ où cela se trouve.
+C'est une des meilleures choses que M. Tourguenief ait encore faites.
+
+La discussion sur la presse me dégoûte. Tout le monde ment trop, et
+pas une idée ne surgit qui n'ait été déjà dite vingt fois en meilleurs
+termes. Il me semble que le niveau de l'intelligence baisse fort, comme
+celui de l'honnêteté. C'est bien triste au fond. J'ai vu hier un de mes
+amis revenant de Mentana. Il m'a dit que les garibaldiens s'étaient
+bien battus; que c'était un mélange singulier d'abominable canaille
+et de fleur d'aristocratie. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne
+m'oubliez pas.
+
+
+
+
+CCCXII
+
+Montpellier, 20 avril 1868.
+
+
+Chère amie, j'ai été si souffrant avant de venir ici, que j'avais perdu
+tout courage; il m'était impossible de penser, à plus forte raison
+d'écrire. Le hasard m'a fait savoir qu'il y avait à Montpellier un
+médecin qui traitait l'asthme par un procédé nouveau, et j'ai voulu
+essayer. Depuis cinq jours que je suis en traitement, il me semble
+que mon état s'est amélioré, et le médecin me donne assez bon espoir.
+On me met tous les matins dans un grand cylindre de fer, qui, je dois
+l'avouer, a l'air de ces monuments élevés par M. de Rambuteau. Il y
+a un bon fauteuil et des trous avec des glaces qui donnent assez de
+jour pour lire. On ferme une porte en fer et on refoule de l'air dans
+le cylindre avec une machine à vapeur. Au bout de quelques secondes,
+on sent comme des aiguilles qui vous entrent dans les oreilles. Peu
+à peu, on s'y habitue. Ce qui est plus important, c'est qu'on y
+respire merveilleusement. Je m'endors au bout d'une demi-heure, malgré
+la précaution que j'ai d'apporter la _Revue des Deux Mondes._ J'ai
+déjà pris quatre de ces bains d'air comprimé et je me trouve assez
+sensiblement mieux. Le médecin qui me gouverne, et qui n'a nullement
+l'encolure d'un charlatan, dit que mon cas n'est pas des pires et
+me promet de me guérir avec une quinzaine de bains. J'espère que je
+vous trouverai bientôt à Paris. Je regrette de ne pas assister à la
+discussion qui va avoir lieu au sujet des thèses de médecine. Avez-vous
+lu la lettre de l'abbé Dupanloup? L'âme de Torquemada est entrée dans
+son corps. Il nous brûlera tous si nous n'y prenons garde. Je crains
+que le Sénat ne dise et ne fasse à cette occasion tout ce qu'il y a
+de plus propre à le rendre ridicule et odieux. Vous ne sauriez croire
+combien tous ces vieux généraux qui ont traversé tant d'aventures ont
+peur du diable, à présent. Je ne sais pas si Sainte-Beuve est en état
+de parler comme mon journal l'annonce; j'en doute, et, d'ailleurs, je
+ne sais trop s'il prendrait la chose par le bon côté, j'entends de
+manière à détourner la bombe. Son affaire à lui est de dire sa râtelée
+sans se soucier des résultats, comme il a déjà fait à l'occasion du
+livre de Renan. Tout cela m'agace et me tourmente. Nous avons ici
+un temps admirable dont les natifs se plaignent fort, car il y a un
+an qu'il n'a plu. Cela n'empêche pas les feuilles de pousser et la
+campagne est magnifique. Malheureusement, mes bains me tiennent toute
+la matinée et je ne puis guère me promener. Il y a ici la foire sous
+mes fenêtres. On montre en face de moi une géante en robe de satin qui
+se relève pour faire voir les jambes. Le diamètre est à peu près celui
+de votre taille.
+
+Je vous apporterai la traduction de _Fumée._ J'ai commencé un article
+sur Tourguenief, mais je ne sais si j'aurai la force de le terminer
+ici. Il n'y a rien de plus difficile que de travailler sur une table
+d'hôtel. Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCCXIII
+
+Paris, 16 juin 1868.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je suppose que vous avez à peu près le même temps que nous,
+c'est-à-dire très-beau, et que vous n'avez pas à souffrir de l'excès
+d'humidité, qui est le mauvais côté de P... Ici, le commencement
+d'été est ravissant. Je suis allé avant-hier au bois de Boulogne,
+où j'ai vu les toilettes les plus mirobolantes. J'ai rencontré une
+fort belle personne, mise d'une façon très-extraordinaire et avec les
+cheveux d'une belle couleur aurore. J'aurais juré que c'était quelque
+demoiselle de la rue de Breda. J'ai fini par reconnaître en elle la
+femme d'un général, qui avait autrefois les cheveux châtain foncé. Les
+mœurs font des progrès singuliers. Un monsieur fort bien dans le monde
+vivait maritalement avec la femme d'un autre monsieur. Rentrant chez
+lui, il la trouve avec un troisième monsieur; sur quoi, il va trouver
+le mari et lui dit: «Je sais que vous désirez avoir des preuves de
+criminelle conversation pour obtenir une séparation de corps d'avec
+votre femme. Je vous apporte ces preuves.» Il lui remet un paquet
+de lettres, et ils se séparent en se donnant des marques d'estime
+réciproque. Il ne paraît pas qu'on l'ait mis à la porte de son club ni
+d'aucun salon où il allait.
+
+M. Tourguenief vient de m'envoyer une nouvelle très-courte, mais
+très-jolie, qui s'appelle _le Brigadier._ On la traduit en ce moment,
+et, si on m'envoie des épreuves, je vous en ferai part. Les romans
+anglais deviennent si horriblement ennuyeux, que je n'y puis mordre.
+Il me semble qu'il n'y a plus ici que M. Ponson du Terrail, mais les
+feuilletons sont trop courts.
+
+Je crois que j'irai à Londres à la fin du mois; j'espère vous voir à
+Hastings et à Paris vers la fin de juillet. Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCCXIV
+
+Château de Fontainebleau, 4 août 1868.
+
+
+Chère amie, je suis ici depuis une quinzaine de jours en assez bon
+état, trouvant que l'oisiveté la plus complète est très-bonne pour
+le corps et l'âme. Notre dernière promenade m'a laissé un très-doux
+souvenir. Et à vous? Ici, je me promène un peu, je ne lis guère, et je
+respire assez bien. Le ciel et les arbres me font plaisir à voir. Il
+n'y a personne au château, c'est-à-dire une trentaine de personnes au
+plus, dont les seuls étrangers au service, avec moi, sont des cousins
+et cousines de l'impératrice, aimables, et que j'ai connus à Madrid.
+J'avais gardé pour vous un exemplaire de _Fumée_, deuxième édition.
+À mon retour à Paris, dans une semaine, je pense, je le mettrai chez
+vous, ou je vous l'enverrai, si vous l'aimez mieux. J'avais apporté ici
+de quoi travailler; mais, comme on n'est jamais sur d'avoir une heure
+à soi, je ne fais rien du tout. J'ai fait une copie d'un portrait de
+Diane de Poitiers, d'après le Primatice; elle est représentée en Diane
+habillée d'un carquois, et il est évident qu'elle a posé, et que, des
+pieds jusqu'à la tête, tout est portrait. Même, si j'ose le dire, il
+résulte de l'examen de ses jambes qu'elle attachait ses jarretières
+au-dessous du genou, selon la mode du temps, qui a été abandonnée (à ce
+que j'ai entendu dire). Je vous montrerai cela, car ce portrait a une
+importance historique. Adieu, voici l'heure du déjeuner. Je vous envie
+les petits poissons que vous mangez peut-être en ce moment. Veuillez me
+dire ce que c'est que ce rocher élevé à Boulogne, près de l'endroit où
+l'on débarque. Cela m'a paru une monstruosité.
+
+
+
+
+CCCXV
+
+Paris, 2 septembre 1868.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Pendant que j'étais à Fontainebleau, il m'est arrivé un accident
+étrange. J'ai eu l'idée d'écrire une nouvelle pour mon hôtesse, que
+je voulais payer en monnaie de singe. Je n'ai pas eu le temps de la
+terminer; mais, ici, j'y ai mis le mot _fin_, auquel je crains qu'on
+ne trouve des longueurs. Mais le plus étrange, c'est que j'avais à
+peine fini, que j'ai commencé une autre nouvelle; la recrudescence de
+cette maladie de jeunesse m'alarme, et ressemble beaucoup à une seconde
+enfance. Bien entendu, rien de cela n'est pour le public. Lorsque
+j'étais dans ce château, on lisait des romans modernes prodigieux, dont
+les auteurs m'étaient parfaitement inconnus. C'est pour imiter ces
+messieurs que cette dernière nouvelle est faite. La scène se passe en
+Lithuanie, pays qui vous est fort connu. On y parle le sanscrit presque
+pur. Une grande dame du pays, étant à la chasse, a eu le malheur d'être
+prise et emportée par un ours dépourvu de sensibilité, de quoi elle
+est restée folle; ce qui ne l'a pas empêchée de donner le jour à un
+garçon bien constitué qui grandit et devient charmant; seulement, il a
+des humeurs noires et des bizarreries inexplicables. On le marie, et,
+la première nuit de ses noces, il mange sa femme toute crue. Vous qui
+connaissez les ficelles, puisque je vous les dévoile, vous devinez tout
+de suite le pourquoi. C'est que ce monsieur est le fils illégitime de
+cet ours mal élevé. _Che invenzione prelibata!_[1] Veuillez m'en donner
+votre avis, je vous en prie.
+
+Je ne vais pas trop bien, et on me conseille d'aller reprendre des
+bains d'air comprimé à Montpellier. Il est probable que vous ne me
+retrouverez pas à Paris, si vous n'y rentrez pas avant le 1er octobre.
+Je vous laisserai le roman de _Fumée_, que j'ai pour vous depuis des
+siècles. Je ne sais ce que devient l'auteur, qui était dernièrement
+à Moscou avec la goutte et un roman historique en train. Je regrette
+beaucoup de n'avoir pas visité l'aquarium dont vous me parlez quand
+j'ai passé par Boulogne. Il n'y a rien qui m'amuse plus que les
+poissons et les fleurs de mer. J'ai dîné hier chez Sainte-Beuve,
+qui m'a fort intéressé. Bien qu'il souffre beaucoup, il a un esprit
+charmant. C'est assurément un des plus agréables causeurs que j'aie
+entendus. Il est très-alarmé des progrès que font les cléricaux et
+prend la chose à cœur. Je crois que le danger n'est pas de ce côté-là.
+. . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Adieu, chère amie; écrivez-moi et ne lâchez pas tant vos lettres, de
+façon à ne mettre que trois mots à la ligne. Dites-moi très-candidement
+votre avis sur l'invention de l'ours.
+
+
+[1] C'est la nouvelle qui a paru, depuis, sous le titre de _Lokis._
+
+
+
+
+CCCXVI
+
+Paris, mardi 29 septembre 1868.
+
+
+Chère amie, l'important, c'est que cette lecture ne vous ait pas
+fatiguée. Est-il possible que vous n'ayez pas deviné tout de suite
+combien cet ours était mal léché? Pendant que je lisais, je voyais bien
+sur votre visage que vous n'admettiez pas ma donnée. Il me faut donc
+subir la vôtre. Croyez-vous que le lecteur, moins timoré que vous,
+acceptera ce conte de bonne femme, _du regard?_ Ainsi, c'est un simple
+regard de l'ours qui a rendu folle cette pauvre femme et qui a valu à
+monsieur son fils ses instincts sanguinaires. Il sera fait selon votre
+volonté. Je me suis toujours bien trouvé de vos conseils; mais, cette
+fois, vous abusez de la permission.
+
+Je pars pour Montpellier samedi prochain. J'espère vous dire adieu deux
+ou trois fois auparavant.
+
+
+
+
+CCCXVII
+
+Cannes, 16 novembre 1868.
+
+
+Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Les bains d'air
+comprimé, qui m'avaient fait tant de bien le printemps passé, n'ont pu
+me guérir d'une bronchite qui a succédé à mon asthme et qui le vaut
+bien. Je suis depuis six semaines toussant et étouffant, sans que
+les différentes drogues que je prends avec beaucoup de docilité et
+de résignation me fassent assez d'effet pour que je puisse reprendre
+ma vie habituelle. Je ne sors plus que lorsqu'il fait très-chaud. Je
+dors très-mal, et je passe mon temps à entretenir les _blue devils..._
+C'est surtout la nuit que je souffre et me tourmente le plus. Si je
+suis aussi patraque avant l'hiver, que deviendrai-je lorsqu'il fera
+réellement froid? Voilà ce qui me préoccupe très-désagréablement.
+Depuis trois ou quatre, jours, cependant, je suis un peu moins mal.
+
+J'ai fait, au milieu de mes insomnies, une copie soignée du _Trouveur
+de miel_[1], avec les changements que vous m'avez conseillés et qui me
+paraissent l'avoir amélioré. Il demeure douteux que l'ours ait poussé
+ses attentats jusqu'au point de troubler une généalogie illustre.
+Cependant, les personnes intelligentes comme vous comprendront qu'il
+est arrivé un accident très-grave. J'ai envoyé cette nouvelle édition à
+M. Tourguenief pour la révision de la couleur locale, dont je suis un
+peu en peine. Le diable, c'est que ni lui ni moi n'avons pu trouver un
+Lithuanien qui sût sa langue et connût son pays. J'avais quelque envie
+d'envoyer cela à l'impératrice pour sa fête; mais j'ai résisté à la
+tentation, et j'ai bien fait. Dieu sait ce que l'ours serait devenu, au
+milieu du monde qui est à Compiègne.--Nous avons eu un temps médiocre:
+ni froid ni vent, mais pas beaucoup de jours réellement beaux. Je
+suis ici depuis quinze jours. Le reste du temps, je l'ai passé à
+Montpellier, où je me suis horriblement ennuyé. . . . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Voilà le pauvre Rossini mort. On prétendait qu'il avait beaucoup
+travaillé, bien qu'il ne voulût rien publier; cela m'a toujours paru
+très-improbable. La considération de l'argent, qui avait une grande
+importance sur lui, aurait suffi pour qu'il publiât, s'il avait
+réellement composé quelque chose. C'était un des hommes les plus
+spirituels que j'aie vus, et on n'a rien entendu de plus merveilleux
+que l'air du _Barbier de Séville_ chanté par lui. Aucun acteur ne lui
+était comparable. L'année paraît être mauvaise pour les grands hommes.
+On dit que Lamartine et Berryer sont très-gravement malades. Adieu,
+chère amie; donnez-moi de vos nouvelles et quittez au plus vite le pays
+humide que vous habitez. En province, on n'a pas de maison chaude.
+
+Si vous connaissez quelque livre amusant, faites-m'en part, je vous
+prie.
+
+
+[1] _Lokis._
+
+
+
+
+CCCXVIII
+
+Cannes, 2 janvier 1869.
+
+
+Chère amie, vous n'avez donc pas reçu une lettre que je vous ai
+adressée le mois passé à P... Je crains qu'elle n'ait été perdue. Je ne
+prétends pas cependant me justifier tout à fait. Si vous saviez quelle
+vilaine et monotone vie je mène, vous comprendriez que c'est bien assez
+de la supporter sans en rendre compte. Le fait est que je vais mal. Pas
+le moindre progrès! au contraire, on n'a pas même réussi à pallier les
+spasmes douloureux que j'éprouve de temps en temps. Nous avons un ciel
+et une mer magnifiques, et leurs influences, qui autrefois me rendaient
+la santé, sont nulles maintenant. Que faut-il faire? je n'en sais rien,
+mais souvent j'ai grand désir que cela finisse. Votre voyage me paraît
+très-agréable; mais je n'approuve pas votre retour par le Tyrol dans la
+saison que vous me dites. Vous aurez beaucoup de neige. Vous perdrez la
+peau de vos joues, et vous ne verrez rien de bien beau. N'importe par
+quel autre chemin, vous auriez mieux. Innspruck, ou plutôt Innsbruck,
+est une petite ville très-pittoresque; mais, pour qui a vu la Suisse,
+cela ne vaut pas la peine de se déranger, non plus que les statues de
+bronze de la cathédrale. Je ne vois sur votre route que Trente qui
+offre de l'intérêt.
+
+Pourquoi n'iriez-vous pas en Sicile voir l'Etna, qui, dit-on, fait des
+siennes? Vous n'avez pas le mal de mer, et il est probable qu'à Naples
+on organise des bateaux pour aller voir le spectacle. Dans une huitaine
+de jours, vous aurez pu voir l'Etna, Palerme et Syracuse.
+
+J'ai recopié _l'Ours_ que vous savez et je l'ai léché avec un certain
+soin. Beaucoup de choses sont changées en mieux, je crois. Le titre et
+les noms changés également. Pour les personnes aussi peu intelligentes
+que vous, les manières de cet ours resteront fort mystérieuses. Mais
+on ne pourra rien conclure à son désavantage, quelque perspicace qu'on
+soit. Il y a une infinité de choses qui demeurent inexpliquées. Les
+médecins me disent que les plantigrades sont plus que d'autres bêtes en
+mesure de s'allier à nous; mais naturellement les exemples sont rares,
+les ours étant peu avantageux. . . . . .
+
+Où est le sel de cette apoplexie de M. de Nieuwerkerke annoncée par
+tous les journaux et démentie plus tard? Comme on devient bête! Cela
+fait des progrès rapides. Avez-vous eu la curiosité d'aller entendre
+des discussions dans la salle du Pré-aux-Clercs sur le mariage et
+l'hérédité? On dit que cela est très-amusant pendant quelques minutes,
+et, par réflexion, très-effrayant lorsqu'on se représente combien de
+fous et de chiens enragés, courent les rues. On m'écrit qu'il y a des
+femmes qui font des discours qui ne sont ni les moins furieux, ni
+les moins bêtes. Ces symptômes me font frémir; on est dans ce pays
+volontairement aveugle.
+
+Adieu, chère amie; je vous souhaite une bonne année.
+
+
+
+
+CCCXIX
+
+Cannes, 23 février 1869.
+
+
+Ne m'en voulez pas, chère amie, si je ne vous écris pas. Je n'ai pas de
+bonnes nouvelles à vous donner de moi, et à quoi bon vous envoyer de
+mauvais bulletins? Le fait est que je suis toujours très-souffrant, et
+je m'aperçois que mon mal n'est pas guérissable. J'ai essayé de je ne
+sais combien de remèdes infaillibles; j'ai été entre les mains de trois
+ou quatre très-habiles hommes, pas un seul ne m'a donné le moindre
+soulagement. Je me trompe, j'ai trouvé à Nice, il y a quelque temps, un
+homme de beaucoup d'esprit, un peu charlatan, qui m'a donné gratis des
+pilules qui m'ont débarrassé de certaines suffocations très-pénibles
+qui arrivaient toutes les nuits. À présent, c'est le matin qu'elles me
+prennent, mais avec moins de force, et elles durent moins longtemps.
+Quant à la bronchite, qui est le morceau de résistance de ma maladie,
+elle est au beau fixe.
+
+Souffreteux et triste comme je suis, je n'ai que la force de lire,
+et je n'ai guère de livres. J'ai lu avec intérêt, ces jours passés,
+les _Mémoires d'un paysan écossais_ qui, à force d'intelligence et de
+travail, est devenu homme de lettres, professeur de géologie et un
+homme célèbre. Malheureusement, il s'est coupé la gorge il y a peu de
+temps, le travail ayant sans doute tout à fait usé sa cervelle. Il
+s'appelait Hugh Miller.--Je pense que vous trouverez mon _Ours_ plus
+présentable sous sa nouvelle forme. Quand je puis peindre, j'y fais
+des illustrations pour le donner à l'impératrice quand je reviendrai
+à Paris. Ne croyez pas que je représente toutes les scènes, celle par
+exemple où cet ours s'oublie. Adieu, chère amie; je regrette pour vous
+que vous ne retourniez pas à Rome cette année. Il me semble que tout
+va se gâtant. Il n'y a plus d'Espagne; bientôt, il n'y aura plus de
+saint-siège. La perte sera plus' ou moins grande, selon les idées des
+gens. Mais c'est une chose qu'il faut voir une fois (comme diverses
+autres choses), pour n'avoir pas de tentations ni de regrets. Adieu. .
+. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCCXX
+
+Cannes, 19 mars 1869.
+
+
+Chère amie, j'ai été bien malade. Me voici en convalescence, bien
+faible encore, mais, dit-on, hors de tout danger. C'est une bronchite
+aiguë qui est venue s'ajouter à ma bronchite chronique. Pendant quatre
+ou cinq jours, j'ai été en danger. À présent, je me lève, je me promène
+dans ma chambre, et on me promet que bientôt je pourrai me promener au
+soleil. Adieu, chère amie. Santé et prospérité.
+
+
+
+
+CCCXXI
+
+Cannes, 23 avril 1869.
+
+
+Chère amie, je pars après-demain en assez médiocre état, mais il me
+faut enfin quitter ce pays-ci. Mon cousin, dans la maison de qui je
+demeure, est mort, et sa pauvre femme n'a personne auprès d'elle. Je
+suis encore très-faible, mais je crois que je pourrai supporter la
+route. Je vous préviendrai lorsque je serai arrivé et j'espère vous
+trouver en bonne santé. Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCCXXII
+
+Paris, dimanche 2 mai 1869.
+
+
+Chère amie, je suis à Paris depuis quelques jours, mais j'étais si
+fatigué du voyage et si souffrant, que je n'ai pas eu le courage de
+vous écrire. Venez me voir pour me consoler. Adieu.
+
+
+
+
+CCCXXIII
+
+Paris, 4 mai 1869.
+
+
+Je suis désolé que vous n'ayez pas attendu deux minutes. Vous n'avez
+pas voulu qu'on me prévînt, vous vous êtes bornée à remettre mon livre,
+et vous appelez cela une visite à un malade! Votre charité en a été
+facilement quitte. Mais cela ne compte pas; d'ailleurs, je suis un peu
+mieux; j'aurais besoin de vous pour me mener à l'Exposition, où je ne
+voudrais pas voir des croûtes et des nudités.--Vous serez mon guide.
+Vous souvenez-vous du temps où j'étais le vôtre?--Dites-moi quel jour
+vous conviendra. Adieu, chère amie.
+
+
+
+
+CCCXXIV
+
+Paris, samedi 12 juin 1869.
+
+
+Chère amie, ce temps sombre avec des alternanatives de chaud et de
+froid me désole et me fait grand mal; aussi je suis d'une humeur de
+chien. Le tapage qui se fait tous les soirs sur les boulevards, et qui
+rappelle les beaux temps de 1848, ne contribue pas peu à m'attrister et
+à faire que, comme Hamlet, _man delights me not nor woman neither._
+
+Ce qui m'afflige le plus dans toutes ces tristes affaires, c'est la
+profonde bêtise. Ce peuple, qui se dit et se croit le plus spirituel
+de la terre, témoigne son désir de jouir du gouvernement républicain
+en démolissant les baraques où de pauvres gens vendent les journaux.
+Il crie _Vive la Lanterne!_ et il casse les réverbères. C'est à se
+voiler la face. Le danger est qu'il y a pour la bêtise une sorte
+d'émulation comme pour toute autre chose, et, entre les Chambres et le
+gouvernement, Dieu sait ce qui se pourra faire.
+
+Je passe mon temps à déchiffrer des lettres du duc d'Albe et de
+Philippe II que m'a données l'impératrice. Ils écrivaient tous les deux
+comme des chats. Je commence à lire assez couramment Philippe II; mais
+son capitaine général m'embarrasse encore beaucoup. Je viens de lire
+une de ses lettres à son auguste maître, écrite peu de jours après la
+mort du comte d'Egmont, et dans laquelle il s'apitoie sur le sort de la
+comtesse, qui n'a pas. _un pain_ après avoir eu dix mille florins de
+dot. Philippe II a une manière embrouillée et longue de dire les choses
+les plus simples. Il est très-difficile de deviner ce qu'il veut, et
+il me semble que son but constant est d'embarrasser son lecteur et de
+l'abandonner à son initiative. Cela faisait la paire d'hommes la plus
+haïssable qui ait existé, et, malheureusement, ni l'un ni l'autre n'ont
+été pendus, ce qui n'est pas à la louange de la Providence. J'ai aussi
+reçu d'Angleterre un livre curieux, où l'on prétend que Jeanne la Folle
+n'était pas folle, mais hérétique, et que, pour cette raison, maman,
+papa, et son mari, et son fils, se sont entendus pour la tenir en
+prison avec, de temps à autre, un peu de torture. Vous lirez cela quand
+vous voudrez, le livre est à vos ordres.
+
+Je n'ai pas grand'chose à vous dire de ma santé, qui n'est pas
+florissante; un peu meilleure peut-être qu'avant mon départ. Cependant,
+je tousse toujours et je ne puis ni manger ni dormir.
+
+Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles.
+
+
+
+
+CCCXXV
+
+Paris, 29 juin 1869.
+
+
+Merci de votre lettre, chère amie. Je suis outré contre les poètes et
+les climats prétendus tempérés. Il n'y a pas de printemps, il n'y a pas
+même d'été. Aujourd'hui, je me suis hasardé dehors et je suis rentré
+transi. Quand je pense qu'il y a des gens qui vont dans les bois et qui
+y parlent même d'amour par des temps aussi cruels, je suis tenté de
+crier au miracle. Je dis que cela se fait encore, je me trompe, c'est
+impossible, et même jamais cela ne s'est fait. J'ai fini l'histoire de
+la princesse Tarakanof, qui était une péronnelle, mais elle avait un
+amant dont les lettres vous amuseront. Il a eu le sort de beaucoup de
+mortels. J'espère que le _Journal des Savants_ pénètre à ***; sinon, je
+tâcherai de vous l'envoyer.
+
+Je vais jeudi à Saint-Cloud, où je passerai probablement une quinzaine
+de jours. Je ne sais trop comment je soutiendrai la vie que je vais
+mener, bien que je sois, m'a-t-on dit, à peu près le seul invité. Au
+reste, si je m'en trouve mal, en une heure je puis être réintégré dans
+mes foyers. Je vous ai dit quelque chose de toutes les tribulations
+que j'ai ici dans ma maison, et je vous avouerai que ce n'est pas sans
+grande joie que je m'en éloigne. J'ai eu, depuis votre départ, deux ou
+trois scènes des plus ennuyeuses.
+
+Je lis avec toute la peine possible le _Saint Paul_ de M. Renan.
+Décidément, il a la monomanie du paysage. Au lieu de conter son
+affaire, il décrit les bois et les prés. Si j'étais abbé, je
+m'amuserais à lui faire un article de revue. Avez-vous lu la harangue
+de notre saint-père le pape?. . . . . . . . . . . .
+
+Je suis sûr que nous allons avoir en paroles et en actions des
+énormités pour lesquelles il n'y aura pas assez de pommes cuites.
+Hélas! cela peut finir par des projectiles plus durs! Quel malheur
+que l'esprit moderne soit si plat! Croyez-vous qu'on l'ait jamais été
+autant? sans doute, il y a eu des siècles où l'on était plus ignorant,
+plus barbare, plus absurde, mais il y avait çà et là quelques grands
+génies pour faire compensation, tandis qu'aujourd'hui, ce me semble,
+c'est un nivellement très-bas de toutes les intelligences. Comme je ne
+sors guère, je lis beaucoup. On m'a envoyé les œuvres de Baudelaire,
+qui m'ont rendu furieux. Baudelaire était fou! Il est mort à l'hôpital
+après avoir fait des vers qui lui ont valu l'estime de Victor Hugo,
+et qui n'avaient d'autre mérite que d'être contraires aux mœurs. À
+présent, on en fait un homme de génie méconnu!--J'ai vu aujourd'hui un
+très-beau dessin d'une fresque merveilleuse découverte à Pompéi. Cela
+a l'air d'une procession en l'honneur de Cybèle, à qui Hercule rend
+visite. Devant Cybèle est un monsieur dépourvu de modestie; d'autres
+portent un serpent en grande pompe, un serpent roulé autour d'un arbre.
+Je ne comprends rien au sujet. Vous avez vu à Pompéi le petit temple
+d'Isis, c'est de ce côté qu'on a trouvé la fresque en question.--Adieu,
+chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, afin que je puisse vous voir à
+votre passage. D'ici à quelques jours, vous pouvez m'écrire au palais
+de Saint-Cloud.
+
+
+
+
+CCCXXVI
+
+Paris, mercredi soir 5 août 1869.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai passé un mois à Saint-Cloud en tolérable état. Je n'ai jamais été
+parfaitement bien les matins et les soirs, mais la journée n'était
+pas mauvaise. Le grand air m'a fait du bien, à ce que je crois, et
+m'a donné un peu de force. En revenant dimanche, j'ai été repris
+d'oppressions très-douloureuses qui ont duré deux jours. Puis mon
+médecin de Cannes est venu avec un remède nouveau de son invention,
+qui m'a guéri. Ce sont des pilules d'eucalyptus, et l'eucalyptus est
+un arbre de l'Australie, naturalisé à Cannes. Cela va bien, pourvu que
+cela dure, comme disait en l'air un homme qui tombait d'un cinquième
+étage.
+
+À Saint-Cloud, j'ai lu l'_Ours_ devant un auditoire très-select, dont
+plusieurs demoiselles, qui n'ont rien compris, à ce qu'il m'a semblé;
+ce qui m'a donné envie d'en faire cadeau à la _Revue_; puisque cela
+ne cause pas de scandale. Dites-moi votre façon de penser là-dessus,
+en tâchant de vous représenter très-exactement le pour et le contre.
+Il faut tenir compte des progrès en hypocrisie que le siècle a faits
+depuis quelques années. Qu'en diront vos amis? Aussi bien faut-il se
+faire ses histoires à soi-même, car celles qu'on vous fait ne sont
+guère amusantes. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+N'avez-vous pas été affligée pour votre mère l'Église, de l'accident
+de Cracovie? je suis sûr que, si on y regardait de près, on trouverait
+ailleurs des choses semblables. Il faut lire l'affaire dans le Times. .
+. . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai dîné, il y a quelques jours, avec l'innocente Isabelle. Je l'ai
+trouvée mieux que je ne l'aurais cru. Le mari, qui est tout petit,
+est un monsieur très-poli et m'a fait beaucoup de compliments pas
+trop mal tournés. Le prince des Asturies est très-gentil et a l'air
+intelligent... Il ressemble à *** et aux infants du temps de Vélasquez.
+Je m'ennuie beaucoup. Il fait très-chaud au Luxembourg, et toute
+cette affaire du sénatus-consulte n'a rien de plaisant. On va ouvrir
+l'établissement au public, ce qui me déplaît fort[1].
+
+Adieu, chère amie; écrivez-moi quelque chose de gai, car je suis fort
+mélancolique. J'aurais bien besoin de votre gaieté et de votre présence
+réelle.
+
+
+[1]Les séances du Sénat allaient devenir publiques.
+
+
+
+
+CCCXXVII
+
+Paris, 7 septembre 1869.
+
+
+Chère amie, comptez-vous rester encore longtemps à ***? ne
+reviendrez-vous pas bientôt ici? Je commence à regarder du côté du
+Midi, bien que je n'aie pas encore senti les approches de l'hiver; mais
+je me suis promis de ne pas me laisser surprendre par le froid. Je suis
+depuis quelques jours un peu mieux, ou, pour parler plus exactement,
+moins mal. J'ai pris ici des bains d'air comprimé qui m'ont fait un
+peu de bien, et on me fait suivre un traitement nouveau qui me réussit
+assez. Je suis toujours très-solitaire, je ne sors jamais le soir et ne
+vois presque personne. Moyennant toutes ces précautions, je vis, ou à
+peu près. Buloz est parvenu à me séduire. À Saint-Cloud, l'impératrice
+m'avait fait lire l'_Ours_;--cela s'appelle à présent _Lokis_ (c'est
+_ours_ en _jmoude_)--devant de petites demoiselles qui, ainsi que
+je crois vous l'avoir dit, n'y ont rien compris du tout. Cela m'a
+encouragé, et, le 15 de ce mois, la chose paraîtra dans la _Revue._ J'y
+ai fait quelques changements outre les noms, et j'aurais voulu en faire
+beaucoup d'autres, mais le courage m'a manqué. Vous me direz ce que
+vous en pensez.
+
+Hier, nous avons fini notre petite affaire[1]. Je ne sais trop ce
+qui en résultera; le respectable public est si parfaitement bête,
+qu'il a peur à présent de ce qu'il a voulu. Il me semble que le
+bourgeois, qui votait pour M. Ferry il y a quelques mois, pense qu'il
+va se trouver désarmé devant des journées de juin plus ou moins
+prochaines; sa spécialité est de n'être jamais content, de ses œuvres
+particulièrement. La maladie de l'empereur n'est pas grave, mais elle
+peut se prolonger et se renouveler. On dit, et je suis porté à le
+croire, que le grand voyage d'Orient sera décommandé; peut-être, encore
+les mauvaises relations entre le sultan et le vice-roi sont-elles
+suffisantes pour mettre à vau-l'eau les projets d'excursion.
+
+Avez-vous lu, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'histoire de la
+princesse Tarakanof? mais cela est vieux et je crois vous avoir montré
+les épreuves.
+
+Je dois faire cet hiver une _Vie de Cervantes_ pour servir de préface à
+une nouvelle traduction de _Don Quichotte._ Y a-t-il longtemps que vous
+n'avez lu _Don Quichotte?_ vous amuse-t-il toujours? vous êtes-vous
+rendu compte du pourquoi? Il m'amuse et je n'en trouve pas de raison
+valable; au contraire, j'en pourrais dire beaucoup qui devraient
+prouver que le livre est mauvais; pourtant, il est excellent. Je
+voudrais savoir vos idées là-dessus; faites-moi le plaisir de relire
+quelques chapitres et de vous faire des questions; je compte sur ce
+service de votre part.
+
+Adieu; j'espère que le mois ne se passera pas sans que je vous voie.
+
+
+[1] Adoption du projet de sénatus-consulte, séance du 6 septembre 1869.
+
+
+
+
+CCCXXVIII
+
+Cannes, 11 novembre 1869.
+
+
+Chère amie, je suis ici par le plus beau temps et le plus persistant du
+monde; ce qui réduit au désespoir les jardiniers, qui ne peuvent faire
+pousser leurs choux. J'ai le regret de ne m'y guère porter mieux que
+s'il faisait mauvais temps. J'ai toujours, matin et soir, des moments
+d'oppression très-pénible; je ne puis marcher sans me fatiguer et sans
+étouffer; enfin, je suis toujours très-patraque et misérable. J'ai eu,
+de plus, des tracas très-graves: P..., que j'avais emmenée avec moi,
+est devenue tout à coup si maussade et si impertinente, que j'ai dû la
+renvoyer; vous sentez que perdre une femme qui est depuis quarante ans
+chez moi n'est pas chose agréable. Heureusement, le repentir est venu;
+elle a demandé pardon avec tant d'instances, que j'ai eu un assez bon
+prétexte pour céder et la conserver. Il est si difficile aujourd'hui
+de trouver des domestiques sûrs, et P... a tant de qualités, qu'il
+m'aurait été impossible de la remplacer. J'espère que la colère et
+la fermeté dont j'ai fait preuve et dont, entre vous et moi, je ne
+me croyais guère capable, auront un effet salutaire pour l'avenir et
+empêcheront le retour de semblables incidents.
+
+J'ai déjeuné hier à Nice avec M. Thiers, qui est bien changé au
+physique depuis la mort de madame Dosne, et au moral nullement, à ce
+qu'il m'a semblé. Sa belle-mère était l'âme de sa maison; elle lui
+avait fait un salon, lui amenait du monde, savait être aimable pour les
+gens politiques ou autres. Enfin, elle régnait dans une cour composée
+d'éléments très-hétérogènes, et avait l'art de les tourner tous au
+profit de M. Thiers. Aujourd'hui, la solitude a commencé pour lui; sa
+femme ne se mêlera de rien.
+
+En politique, j'ai trouvé Thiers encore plus changé; il est redevenu
+sensé, à voir cette immense folie qui s'est emparée de ce pays-ci,
+et il s'apprête à la combattre, comme il faisait en 1849. Je crains
+qu'il ne se fasse un peu d'illusion sur ses forces. Il est beaucoup
+plus facile de crever les outres d'Éole que de les raccommoder et de
+les rendre _air tight._ Il me semble probable que nous allons à un
+combat; le chassepot est tout-puissant et pourra donner à la populace
+de Paris une leçon historique, comme disait le général Changarnier;
+mais saura-t-on s'en servir à propos? Après s'en être servi, que
+pourra-t-on faire? Le gouvernement personnel est devenu impossible, et
+le gouvernement parlementaire, sans bonne foi, sans honnêteté et sans
+hommes habiles, me paraît non moins impossible. Enfin, l'avenir, et je
+pourrais dire le présent, est pour moi des plus sombres.
+
+Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.
+
+
+
+
+CCCXXIX
+
+Cannes, 6 janvier 1870.
+
+
+Chère amie, je vous remercie de votre lettre et de vos souhaits. Si
+je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est que je n'en avais pas la
+force matérielle. Le froid qui est venu tout à coup très-rigoureux
+m'avait fait le plus grand mal. Aujourd'hui, je suis un peu moins
+souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je suis bien découragé;
+rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve
+toujours au même point; après quelques jours de calme, le mal revient
+aussi puissant que jamais, je dors très-mal et très-difficilement.
+Non-seulement, je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce
+d'aliment. Presque tout le jour, j'éprouve un malaise affreux, parfois
+des spasmes; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends
+pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en
+œuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis! Voilà, chère
+amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une
+mort lente et très-douloureuse qui s'approche. Il faut en prendre son
+parti.
+
+La politique, à laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas
+faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous
+marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée
+ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien
+que la représentation fût un peu retardée, pour n'y pas assister.
+
+Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était pas produit depuis
+1821, au dire des anciens; tous les jardins ont été ravagés. Le froid
+est venu au moment où l'on pouvait se croire en plein été; la saison
+était avancée, tout était en fleur. C'était lamentable de voir les
+grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hauts de sept à
+huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance
+d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portez-vous
+bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une
+bonne année...
+
+
+
+
+CCCXXX
+
+Cannes, 10 février 1870.
+
+
+Chère amie, s'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, c'est que je
+n'avais que de tristes choses à vous dire de moi. Je suis toujours de
+plus en plus patraque et je mène une vie vraiment misérable. Je ne dors
+presque pas et je souffre presque tout le reste du temps. Ajoutez à
+cela que l'hiver a été affreux. Toutes les belles fleurs qui faisaient
+la gloire du pays ont été détruites, beaucoup d'orangers ont gelé, et
+il n'y aura pas de fleurs assez pour vous faire de la pommade. Jugez de
+l'effet que produit sur un être nerveux comme moi la pluie, le froid,
+la grêle du ciel; on en souffre dix fois plus ici qu'on ne ferait à
+Paris.
+
+Eh bien, vous avez eu une émeute aussi bête que le héros[1] qui en a
+été la cause; nous présentons un triste spectacle par la façon dont
+nous usons de la liberté et du gouvernement parlementaire. Il est
+impossible de n'être pas frappé de l'audace vraiment risible avec
+laquelle on présente et on soutient à la Chambre les _spropositi_ les
+plus énormes, que personne ne s'aviserait d'émettre dans un salon. Ce
+régime représentatif est une comédie peu amusante; tout le monde y ment
+avec effronterie et néanmoins se laisse prendre par le mieux disant. Il
+y a des gens qui trouvent que Crémieux est éloquent et que Rochefort
+est un grand citoyen.--On était certainement bien bête en 1848, mais on
+l'est encore plus aujourd'hui.
+
+Je fais l'essai d'un papier chimique anglais et je ne sais si vous
+pourrez me lire. Je viens de traduire pour la _Revue_ une nouvelle
+de Tourguenief qui paraîtra le mois prochain. J'écris pour moi et
+peut-être pour vous une petite histoire où il est fort question
+d'amour. Adieu; je vous souhaite santé et prospérité.
+
+
+[1] Victor Noir.
+
+
+
+
+CCCXXXI
+
+Cannes, 7 avril 1870.
+
+
+Chère amie, je ne vous ai pas écrit parce que je n'avais que de
+mauvaises nouvelles à vous donner. J'ai été toujours sinon malade,
+du moins souffrant. Je le suis encore. Je suis d'une faiblesse
+désespérante, et il m'est impossible d'aller à cent pas de chez moi
+sans m'asseoir plusieurs fois. Très-souvent, surtout la nuit, je
+suis pris de crises très-douloureuses et qui durent longtemps. «Les
+nerfs!» me dit-on. Or, la médecine, comme vous le savez, est à peu
+près impuissante lorsqu'il s'agit de nerfs. Lundi dernier, voulant
+faire une expérience et savoir si je pouvais supporter le voyage de
+Paris, je suis allé à Nice faire des visites. J'ai cru un instant
+que je commettrais l'indiscrétion de mourir chez quelqu'un que je
+ne connaissais pas assez intimement pour prendre cette liberté. Je
+suis revenu ici en mauvais état et j'ai passé vingt-quatre heures à
+étouffer. Hier, j'ai été un peu mieux. Je suis sorti et me suis promené
+au bord de la mer, suivi d'un pliant sur lequel je m'asseyais tous les
+dix pas. Voilà ma vie. J'espère pouvoir, à la fin du mois, me mettre en
+route pour Paris. La chose sera-t-elle possible? Je me demande souvent
+si je pourrai monter mon escalier? Vous qui savez tant de choses,
+connaissez-vous quelque appartement où je pourrais caser mes livres et
+ma personne sans monter beaucoup de marches? Je voudrais bien n'être
+pas trop loin de l'Institut.
+
+J'ai reçu une lettre, très-bien tournée, de M. Émile Ollivier, qui me
+demande ma voix[1]. Je lui ai répondu que je n'étais plus de ce monde;
+je pense qu'il sera nommé sans difficulté.
+
+Que vous avez raison de trouver que tout le monde est fou! La gauche
+soutenant que consulter le peuple sur la constitution, c'est faire du
+despotisme, prouve bien de quel faux métal elle est fondue! Mais le
+plus triste, c'est que tant d'absurdité ne révolte personne. Au fond,
+nous sommes dans un temps où il n'y a plus ni ridicule ni absurdité.
+Tout se dit et tout s'imprime sans scandale.
+
+Je ne sais quand paraîtra la notice sur Cervantes; elle sera en tête
+d'une grande et belle édition de _Don Quichotte_, que je vous ferai
+lire un de ces jours. Quant à l'histoire dont je vous ai parlé, je la
+réserve pour mes œuvres posthumes. Cependant, si vous voulez la lire en
+manuscrit, vous pourrez avoir ce plaisir, qui durera un quart d'heure.
+
+Adieu, chère amie; portez-vous bien. La santé est le premier des biens.
+Je ne bougerai pas avant la fin d'avril. Je pense vous retrouver à
+Paris. Adieu encore.
+
+
+[1] Pour l'Académie française.
+
+
+
+
+CCCXXXII
+
+Cannes, 15 mai 1870.
+
+
+Chère amie, j'ai été bien malade et je le suis encore. Il n'y a que
+quelques jours qu'on me permet de mettre le nez dehors. Je suis
+horriblement faible; cependant, on me fait espérer qu'à la fin de
+la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je
+reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter
+vingt-quatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument
+ruinée. Je ne puis encore m'habituer à cette vie de privations et de
+souffrances; mais, que je m'y résigne ou non, je suis condamné. Je
+voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail; mais,
+pour travailler, il faut une force qui me manque. J'envie beaucoup
+quelques-uns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde
+tout d'un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissements
+que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me
+parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j'habite. J'ai vu
+ici pleinement combien les hommes sont ignorants et bêtes. Je suis
+convaincu que bien peu d'électeurs ont eu connaissance de ce qu'ils
+faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux
+imbéciles, encore bien plus nombreux, qu'il s'agissait d'un impôt
+nouveau à établir. Enfin, le résultat a été bon[1]. «C'est bien coupé,
+il s'agit de coudre,» comme disait Catherine de Médicis à Henri III.
+Malheureusement, je ne vois guère dans ce pays-ci des gens qui sachent
+manier l'aiguille. Comment trouvez-vous mon ami M. Thiers, qui, après
+l'histoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit
+qu'on n'attrape pas les pies deux fois de suite avec le même piège;
+mais les hommes, et les hommes d'esprit, sont bien plus faciles à
+prendre.
+
+Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un
+moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations
+et des idées à ce sujet? . . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs
+et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le
+paysage. Adieu.
+
+
+[1] Le vote du plébiscite.
+
+
+
+
+CCCXXXIII
+
+Paris, 26 juin 1870.
+
+
+Chère amie, je suis malade depuis un mois. Il m'est impossible de rien
+faire, même lire. Je souffre beaucoup et n'ai que peu d'espérance. Cela
+durera peut-être longtemps. J'ai mis de l'ordre dans un des rayons de
+ma bibliothèque, et je vous garde les _Lettres de madame de Sévigné_,
+en douze volumes, et un petit Shakespeare. Quand vous viendrez à Paris,
+je vous les enverrai. Merci de penser à moi.
+
+
+
+
+CCCXXXIV
+
+Paris, 18 juillet 1870.
+
+
+Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Depuis six
+semaines, je n'ai pu sortir de ma chambre et presque de mon lit. C'est
+la troisième ou quatrième bronchite qui m'arrive depuis le commencement
+de l'année. Cela ne me promet rien de bon pour l'hiver prochain.
+Lorsque la chaleur que nous avons eue ne me met pas à l'abri des
+rhumes, que sera-ce lorsqu'il fera froid?
+
+Je crois qu'il faut se porter admirablement bien et avoir des nerfs
+d'une vigueur particulière pour que les événements qui se passent
+glissent sans trop affecter. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que
+j'éprouve. Je suis de ceux qui croient que la chose ne pouvait pas
+s'éviter[1]. On aurait peut-être pu retarder l'explosion, mais il
+était impossible de la conjurer absolument. Ici, la guerre est plus
+populaire qu'elle ne l'a jamais été, même parmi les bourgeois. On est
+très-braillard, ce qui est mauvais assurément; mais on s'enrôle et on
+donne de l'argent, ce qui est l'essentiel. Les militaires sont pleins
+de confiance; mais, quand on pense que tout l'avenir est soumis au
+hasard d'un boulet ou d'une balle, il est difficile de partager cette
+confiance.
+
+Au revoir, chère amie; je suis déjà fatigué de vous avoir écrit ces
+deux petites pages. Je suis patraque au dernier point; cependant, mes
+médecins disent que je suis mieux, mais je ne m'en aperçois guère.
+Je n'ai point envoyé chez vous les livres, craignant qu'il n'y eût
+personne pour les recevoir.
+
+Adieu encore; je vous embrasse de cœur.
+
+
+[1] La guerre avec la Prusse.
+
+
+
+
+CCCXXXV
+
+Paris, mardi 9 août 1870.
+
+
+Chère amie, je pense que vous ferez bien de ne pas venir à Paris en ce
+moment; je crains qu'il n'y ait sous peu de tristes scènes. On ne voit
+que des gens abattus ou des ivrognes qui chantent _la Marseillaise._
+Grand désordre partout! L'armée a été et est admirable; mais il paraît
+que nous n'avons pas de généraux. Tout peut encore se réparer; mais,
+pour cela, il faut presque un miracle.
+
+Je ne suis pas plus mal, seulement accablé de cette situation. Je vous
+écris du Luxembourg, ou nous ne faisons qu'échanger des espérances et
+des craintes. Donnez-moi de vos nouvelles. Adieu.
+
+
+
+
+CCCXXXVI
+
+Paris, 29 août 1870.
+
+
+Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très-souffrant
+et très-nerveux. On le serait à moins; je vois les choses en noir.
+Depuis quelques jours, cependant, elles se sont un peu améliorées. Les
+militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles
+se battent parfaitement; il paraît que l'armée du maréchal Bazaine a
+fait des prodiges, bien quelle se soit toujours battue un contre trois.
+Maintenant, demain, aujourd'hui peut-être, on croit à une nouvelle
+grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les
+Prussiens font la guerre à coups d'hommes. Jusqu'à présent, cela leur
+a réussi; mais il paraît qu'autour de Metz, le carnage a été tel, que
+cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de
+Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le
+reste à la frontière, ou les enterrer chez nous, ce qui vaudrait mieux,
+nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie,
+il ne faut pas se le dissimuler, n'est qu'un prologue à une tragédie
+dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n'est pas impunément
+remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire
+comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a
+coulé ou coulera est au profit de la République, c'est-à-dire du
+désordre organisé.
+
+Adieu, chère amie; restez à P..., vous y êtes très-bien. Ici, nous
+sommes encore très-tranquilles; nous attendons les Prussiens avec
+beaucoup de sang-froid; mais le diable n'y perdra rien. Adieu encore. .
+. . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CCCXXXVII
+
+Cannes, 23 septembre 1870[1].
+
+
+Chère amie, je suis bien malade, si malade, que c'est une rude affaire
+d'écrire. Il y a un peu d'amélioration. Je vous écrirai bientôt,
+j'espère, plus en détail. Faites prendre chez moi, à Paris, les
+_Lettres de madame de Sévigné_ et un Shakespeare. J'aurais dû les faire
+porter chez vous, mais je suis parti.
+
+Adieu. Je vous embrasse.
+
+
+[1] Dernière lettre, écrite deux heures avant sa mort.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres à une inconnue, Tome Deuxième, by
+Prosper Mérimée
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56474 ***
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-Project Gutenberg's Lettres une inconnue, Tome Deuxime, by Prosper Mrime
-
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-
-
-
-Title: Lettres une inconnue, Tome Deuxime
- Prcde d'une tude sur P. Mrime par H. Taine
-
-Author: Prosper Mrime
-
-Contributor: Hippolyte Taine
-
-Release Date: January 31, 2018 [EBook #56474]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE, TOME ***
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-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (Images generously made available by the
-Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-LETTRES À UNE INCONNUE
-
-par
-
-PROSPER MÉRIMÉE
-
-De l'Académie française
-
-Précédés d'une étude sur Mérimée
-
-par
-
-H. Taine
-
-Tome Deuxième
-
-PARIS
-
-Michel Lévy Frères, Éditeurs
-
-3, Rue Auber, 3, Place de L'Opéra
-
-Librarie Nouvelle
-
-Boulevard des Italiens, 15, Au coin de la Rue de Grammont
-
-1874
-
-
-
-
-
-LETTRES
-
-
-UNE INCONNUE
-
-
-
-
-CLXXV
-
-Paris, 8 septembre 1857.
-
-
-Pendant que vous vous livrez à l'enthousiasme, je tousse et je suis
-très-malade d'un rhume affreux. J'espère que cela vous touchera. Je
-ne comprends pas que vous restiez trois jours à Lucerne, à moins que
-vous n'employiez votre temps à courir sur le lac. Mais il est inutile
-de vous donner des conseils qui arriveront trop tard. Le seul que
-je vous envoie et dont vous profiterez, j'espère, c'est de ne pas
-oublier vos amis de France dans le beau pays que vous visitez. Il n'y a
-absolument personne à Paris, mais cette solitude ne me déplaît pas. Je
-passe mes soirées sans trop m'ennuyer, à ne rien faire. Si je n'étais
-réellement très-souffrant, je me plairais beaucoup à ce calme et je
-voudrais qu'il durât toute l'année. Vos étonnements en voyage doivent
-être très-amusants, et je regrette bien de n'en être pas témoin. Si
-vous aviez arrangé vos affaires avec un peu de tactique, nous aurions
-pu nous rencontrer en route et faire une excursion ou deux, voir
-des chamois ou tout au moins des écureuils noirs. Si je n'étais pas
-si malade qu'il m'est impossible de mettre deux idées l'une devant
-l'autre, je profiterais de votre absence pour travailler. J'ai une
-promesse à remplir avec la _Revue des Deux Mondes_, et une _Vie de
-Brantôme_ à faire, où j'ai une grande quantité de choses téméraires
-à dire. Je m'amuse à en retourner les phrases dans ma tête; mais le
-courage me manque lorsqu'il s'agit de quitter mon fauteuil pour aller
-les écrire. Je suis fâché que vous n'ayez pas emporté un volume de
-Beyle sur l'Italie, qui vous aurait amusée en route et appris quelque
-chose sur la société. Il aimait particulièrement Milan, parce qu'il y
-avait été amoureux. Je n'y suis jamais allé, mais je n'ai jamais pu
-aimer les Milanais que j'ai rencontrés, qui m'ont toujours fait l'effet
-de Français de province. Si vous trouviez à Venise un vieux livre latin
-quel qu'il soit de l'imprimerie des Aide, grand de marge, qui ne coûte
-pas trop cher, achetez-le-moi. Vous le reconnaîtrez aux caractères
-italiques et à la marque, qui est une licorne avec un dauphin qui s'y
-tortille. Je pense que vous ne m'écrirez guère ayant si nombreuse
-compagnie avec vous. Cependant, vous devriez de temps en temps me
-charmer de vos nouvelles et me faire prendre patience: vous savez que
-je ne possède pas votre vertu. Adieu; amusez-vous bien, voyez le plus
-de belles choses que vous pourrez, mais ne vous mettez pas en tête
-le désir de tout voir. Il faut se dire: «Je reviendrai.» Il vous en
-restera toujours assez dans la mémoire pour vous occuper. Je voudrais
-bien aller en gondole avec vous. Adieu encore; surtout soignez-vous et
-ne vous fatiguez pas.
-
-
-
-
-CLXXVI
-
-Aix, 6 janvier 1858.
-
-
-Vous croyez qu'on trouve des troncs d'arbre comme cela en bracelets, et
-que les orfèvres comprennent vos comparaisons! J'ai fait acquisition de
-quelque chose qui ressemble à un tas de champignons, mais le prix m'a
-un peu déconcerté. Avez-vous marchandé à Gênes? J'en doute; autrement,
-vous auriez acheté. Mais m'importe. Vous ne saviez peut-être pas non
-plus que les ouvrages en filigrane payent un droit de onze francs par
-hectogramme, ce qui fait qu'en France ils coûtent deux fois plus cher
-qu'à Gênes. Au reste, j'ai pris le parti de ne rien payer à la douane
-et de vous laisser le plaisir d'envoyer vous-même l'argent, qui sera
-inséré au _Moniteur_ comme restitution à l'État. Il gèle, il neige,
-il fait un froid atroce. Je ne sais s'il y aura moyen de passer en
-Bourgogne; quoi qu'il en soit, je partirai pour Paris demain soir.
-J'espère que vous me ferez en personne vos félicitations pour la
-nouvelle année.
-
-Adieu; je suis brisé du voyage et bien attristé du temps qu'il fait.
-J'ai vu à Nice toute sorte de beau monde, entre autres la duchesse de
-Sagan, qui est toujours jeune et a l'air aussi féroce.
-
-
-
-
-CLXXVII
-
-Paris, lundi soir, 29 janvier 1858.
-
-
-Il y a un siècle que je ne vous ai vue. Il est vrai qu'il s'est passé
-tant de choses! Je meurs d'envie de savoir votre impression sur tout
-cela. Je suis un peu moins enrhumé et grippé, et j'attribue à notre
-dernière promenade l'honneur de ma guérison. C'est quelque chose comme
-la lance d'Achille.
-
-Avez-vous lu _le Docteur Antonio_? C'est un roman anglais qui a eu
-assez de succès parmi le beau monde anglais et que j'ai lu à Cannes.
-C'est l'œuvre de M. Orsini. Cela lui vaudra sans doute une nouvelle
-édition à Londres, et vous voudrez le lire. Au fond, cela n'est pas
-fort.
-
-Écrivez-moi vite, je vous en prie, car j'ai bien besoin de vous voir
-pour oublier toutes les horreurs de ce monde.
-
-
-
-
-CLXXVIII
-
-Londres, _British Museum_, mardi soir, 28 avril 1858.
-
-
-Le temps passe si vite dans ce pays et les distances sont si grandes,
-qu'on n'a pas le temps de faire la moitié de ce qu'on veut. Je viens
-de promener le duc de Malakoff dans le musée, et il ne me reste que
-quelques minutes pour vous écrire. Vous saurez d'abord que j'ai été
-très-souffrant pendant deux jours, effet que produit toujours sur moi
-la fumée de charbon de terre. Mais, après, je me suis trouvé meilleur
-que neuf. Je mange beaucoup, marche beaucoup; seulement, je ne dors
-pas mon saoul. Je vais beaucoup dans le monde, ce qui ne m'amuse que
-médiocrement. La crinoline n'est pas portée ici au point où elle est
-parvenue chez nous, mais les yeux se gâtent si vite, que j'en suis
-choqué, et il me semble que toutes les femmes sont en chemise. Vous
-ne pouvez vous faire une idée de la beauté du _British Museum_ un
-dimanche, quand il n'y a absolument personne que M. Panizzi et moi.
-Cela prend un caractère de recueillement merveilleux; seulement, on a
-peur que toutes les statues ne descendent de leurs piédestaux et ne
-se mettent à danser une grande polka. Je ne trouve pas ici la moindre
-animosité contre nous; tout le monde dit que Bernard[1] a été jugé
-par des épiciers, et qu'il n'est pas extraordinaire qu'un épicier ne
-perde pas l'occasion de faire endêver un prince. On a crié beaucoup de
-hourras au maréchal[2] quand il est venu ici.
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-[1] Impliqué dans l'affaire d'Orsini. Le gouvernement français avait
-demandé son extradition, qui ne fut pas accordée par l'Angleterre.
-
-[2] Le maréchal Pélissier, duc de Malakoff.
-
-
-
-
-CLXXIX
-
-Londres, _British Museum_, 3 mai 1858.
-
-
-Je crois que je serai à Paris mercredi matin.
-
-Je suis tombé mercredi dans un assez drôle de guêpier. On m'a invité
-à un dîner du _Literary fund_, présidé par lord Palmerston, et j'ai
-reçu, au moment d'y aller, l'avis de me préparer à débiter un speech,
-attendu qu'on associait mon nom à un toast à la littérature de l'Europe
-continentale. Je me suis exécuté avec le contentement que vous pouvez
-imaginer, et j'ai dit des bêtises en mauvais anglais, pendant un gros
-quart d'heure, à une assemblée de trois cents lettrés ou soi-disant
-tels, plus cent femmes admises à l'honneur de nous voir manger des
-poulets durs et de la langue coriace. Je n'ai jamais été si saoul de
-sottise, comme disait M. de Pourceaugnac.
-
-Hier, j'ai reçu la visite d'une dame et de son mari qui m'apportaient
-des lettres autographes de l'empereur Napoléon à Joséphine. On voudrait
-les vendre. Elles sont fort curieuses, car il n'y est question que
-d'amour. Tout cela est très-authentique, avec du papier à tête et les
-timbres de la poste. Ce que je comprends difficilement, c'est que
-Joséphine ne les ait pas brûlées aussitôt après les avoir lues. . . . .
-. . . . . . .
-
-
-
-
-CLXXX
-
-Paris, 19 mai 1858.
-
-
-On nous fait mener une ennuyeuse vie au Luxembourg. J'en suis excédé.
-Je suis également consterné du temps qu'il fait. On me dit que cela est
-très-profitable pour les pois. Je vous félicite donc, mais je trouve
-qu'il ne devrait pleuvoir que sur les propriétaires. Je vous ai fort
-accusée de m'avoir pris un livre (c'est ma seule propriété) que j'ai
-cherché comme une aiguille, et que j'ai enfin découvert ce matin dans
-un coin, où je l'avais fourré moi-même pour le mettre en sûreté. Mais
-cela m'a fait faire plus de mauvais sang que le livre ne valait. Je
-suis toujours malade depuis mon retour, c'est-à-dire que je n'ai ni
-faim ni sommeil. Avant que vous partiez pour si longtemps, il me faut
-absolument un second portrait. Quant à cela, il ne s'agit que d'une
-demi-heure de patience, s'il est besoin de patience quand on sait qu'on
-fait du plaisir aux gens. Je suis du voyage de Fontainebleau et ne
-reviendrai que le 29.--Je voudrais que nous pussions causer longuement
-avant ce départ. Il me semble qu'il y a un siècle que cela ne nous est
-arrivé.
-
-
-
-
-CLXXXI
-
-Palais de Fontainebleau, 20 mai 1858.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je suis très-contrarié et à moitié empoisonné pour avoir pris trop de
-laudanum. En outre, j'ai fait des vers pour Sa Majesté Néerlandaise,
-joué des charades et _made a fool of myself._ C'est pourquoi je suis
-absolument abruti. Que vous dirai-je de la vie que nous menons ici?
-Nous prîmes un cerf hier, nous dînâmes sur l'herbe; l'autre jour, nous
-fûmes trempés de pluie, et je m'enrhumai. Tous les jours, nous mangeons
-trop; je suis à moitié mort. Le destin ne m'avait pas fait pour être
-courtisan. Je voudrais me promener à pied dans cette belle forêt avec
-vous et causer de choses de féerie. J'ai tellement mal à la tête, que
-je n'y vois goutte. Je vais dormir un peu, en attendant l'heure fatale
-où il faudra se mettre sous les armes, c'est-à-dire entrer dans un
-pantalon collant. . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CLXXXII
-
-Paris, 14 juin 1858, au soir.
-
-
-Je viens de trouver votre lettre en revenant de la campagne, de chez
-mon cousin, où je suis allé lui faire mes adieux. Je suis plus triste
-de vous savoir si loin que je ne l'étais en vous quittant. La vue
-des arbres et des champs m'a fait penser à nos promenades. En outre,
-j'étais convaincu et j'avais le pressentiment que vous ne partiriez
-pas sitôt et que je vous reverrais encore une fois. Le timbre de votre
-lettre m'a extrêmement contrarié. Je le suis un peu encore de votre
-ridicule pruderie et de tout ce que vous me dites de ce livre. Ce livre
-a le malheur d'être mal écrit, c'est-à-dire d'une manière emphatique
-que Sainte-Beuve loue comme poétique, tant les goûts sont divers. Il y
-a des observations justes et ce n'est pas trivial. Lorsqu'on a du goût
-comme vous on ne s'écrie pas que c'est affreux, que c'est immoral; on
-trouve que ce qu'il y a de bon dans le volume est très-bon. Ne jugez
-jamais les choses avec vos préventions. Tous les jours, vous devenez
-plus prude et plus conforme au siècle. Je vous passe la crinoline,
-mais je ne vous passe pas la pruderie. Il faut savoir chercher le
-bien où il est. Un autre chagrin que j'ai, c'est de n'avoir pas votre
-second portrait. C'est votre faute, et je vous l'ai souvent demandé.
-Vous prétendez qu'il n'est pas ressemblant, et moi, je prétends qu'il
-a cette expression de physionomie que je n'ai vue qu'à vous et que je
-revois souvent _in the mind's eye._ Je n'ai pas de jour fixé pour mon
-départ, pourtant je tâcherai d'être vers le 20 à Lucerne, ce pourquoi
-je partirai le 19. C'est vous dire que j'aurai besoin d'avoir de vos
-nouvelles avant le 19. Ici, il fait une chaleur horrible qui m'empêche
-absolument de dormir et de manger.
-
-Adieu. Avant de partir, je vous dirai où il faudra que vous m'écriviez.
-Je ne suis pas d'humeur à vous dire des tendresses. Je suis assez
-mécontent de vous, mais il faudra toujours finir par vous pardonner.
-Tâchez de vous bien porter et de ne pas vous enrhumer le soir au frais.
-Adieu encore, chère amie; c'est un mot qui m'attriste toujours.
-
-
-
-
-CLXXXIII
-
-Interlaken, 3 juillet 1858.
-
-
-Je sors des neiges éternelles et je trouve votre lettre en arrivant
-ici. Vous ne me donnez pas votre adresse à G..., et cependant il
-me semble que c'est là que je dois vous écrire. J'espère que vous
-aurez l'esprit d'aller à la poste ou que la poste aura celui de vous
-l'apporter. Notre voyage a été jusqu'ici assez favorisé par le temps.
-Nous n'avons eu de la pluie qu'au Grimsel, ce qui nous a obligés de
-passer deux nuits dans ce magnifique entonnoir. Le passage a eu ses
-difficultés. Il y avait beaucoup de neige, et de la nouvelle. Je suis
-tombé dans un trou avec mon cheval; mais nous nous en sommes retirés
-sans autre inconvénient que d'avoir trop frais pendant une heure ou
-deux. Une dame yankee, que nous avons rencontrée a fait au même endroit
-une culbute très-pittoresque. Je suis brûlé et je pèle depuis le front
-jusqu'au cou. J'ai visité le glacier du Rhône, ce que je ne vous
-engage pas à faire; mais c'est jusqu'à présent ce que j'ai vu de plus
-beau. J'en ai un dessin assez exact que je vous montrerai. J'espère
-vous rencontrer à Vienne en octobre. C'est un très-jolie ville, avec
-des antiquités romaines que j'aurai du plaisir à vous démontrer et à
-revoir avec vous. Donnez-moi vos commissions pour Venise. Je ne sais
-pas trop par quel chemin j'irai à Innspruck, si par le lac de Constance
-ou bien par Lindau et peut-être Munich. Mais certainement je passerai
-par Innspruck, car je vais à Venise par Trente et non par le vulgaire
-Splugen. Ainsi, écrivez-moi à Innspruck sans trop lambiner. . . . . . .
-.
-
-
-
-
-CLXXXIV
-
-Innspruck, 25 juillet 1858.
-
-
-Je suis arrivé hier soir ici, où j'ai trouvé une lettre de vous de date
-ancienne. . . . . . .
-
-Mon itinéraire a beaucoup changé. Après avoir parcouru
-très-complètement l'Oberland, je suis allé à Zurich. Là, l'envie de
-voir Salzbourg m'a pris, et j'ai traversé le lac de Constance pour
-gagner Lindau, d'où Munich, où je me suis arrêté quelques jours à voir
-les musées. Salzbourg m'a paru mériter sa réputation, c'est-à-dire la
-réputation qu'on lui fait en Allemagne. Pour la plupart des touristes,
-c'est heureusement une terre inconnue. Il y a auprès une montagne
-nommée le Gagsberg, placée à peu près dans les mêmes conditions que
-le Righi, d'où l'on a également la vue d'un panorama de lacs et de
-montagnes. Les lacs sont misérables, il est vrai, mais les montagnes
-beaucoup plus belles que celles qui entourent le Righi. Ajoutez à cela
-qu'il n'y a pas d'Anglais pour vous ennuyer de leurs figures, et qu'on
-est dans la solitude la plus complète, ayant, ce qui est un grand
-point, la certitude qu'en trois heures de marche, on aura à Salzbourg
-un bon dîner. Hier, je suis allé dans la Zitterthal. C'est une belle
-vallée, fermée à l'un de ses bouts par un grand glacier. Les montagnes
-à droite et à gauche sont bien découpées, mais c'est toujours le
-même inconvénient qu'en Suisse: pas de premier plan, pas de moyen de
-découvrir la hauteur réelle des objets qui vous entourent. C'est dans
-la Zitterthal, dit-on, que sont les plus belles femmes du Tyrol. J'en
-ai vu beaucoup de fort jolies, en effet, mais trop bien nourries. Les
-jambes, qu'elles montrent jusqu'à la jarretière (ce n'est pas aussi
-haut que vous pourriez le croire), sont d'une grosseur ébouriffante.
-Pendant que je dînais à Fügen, notre hôte est entré avec sa fille,
-faite comme un tonneau de Bourgogne, son fils, une guitare, et deux
-garçons d'écurie. Tout ce monde a _aidoulé_ d'une façon merveilleuse.
-Le tonneau, qui n'a que vingt-deux ans, a un contralto de cinquante
-mille francs. Le concert, d'ailleurs, a été gratis. Chanter, pour ces
-gens-là, est un plaisir qu'ils ne mettent pas sur leur carte. Demain,
-je pars pour Vérone par un grand détour, afin de voir le Stelvio. Il
-s'agit de passer en calèche à sept mille ou huit mille pieds au-dessus
-de la mer. Si je ne tombe pas dans quelque trou, je serai à Venise vers
-le 5 ou le 6 août, peut-être avant. Je ferai votre commission, qui me
-paraît compliquée. Je vous choisirai la plus jolie résille possible.
-Je vous remercie des renseignements sur les Aide. J'aurais préféré
-cependant que vous m'en donnassiez sur vos tournées. Adieu.
-
-
-
-
-CLXXXV
-
-Venise, 18 août 1858.
-
-
-Vous couriez les monts, et vous faisiez des comparaisons inconvenantes
-du mont Blanc avec un pain de sucre, lorsque je m'exterminais à vous
-chercher des coquilles. Je n'ai jamais rien vu de plus laid que ce que
-je vous apporte. Il est probable que cela sera pris par les douanes que
-j'aurai à traverser, ou que cela sera cassé en route. Je m'en réjouis,
-car on n'a jamais donné une commission semblable à un homme de goût.
-
-Venise m'a rempli d'un sentiment de tristesse dont je ne suis pas bien
-remis depuis près de quinze jours. L'architecture à effet, mais sans
-goût et sans imagination, des palais m'a pénétré d'indignation pour
-tous les lieux communs qu'on en dit. Les canaux ressemblent beaucoup à
-la Bièvre, et les gondoles à un corbillard incommode. Les tableaux de
-l'Académie m'ont plu, j'entends ceux des maîtres de second ordre. Il
-n'y a pas un Paul Véronèse qui vaille_les Noces de Cana_, pas un Titien
-qui soit à comparer avec _le Denier de César_, de Dresde, ou même _le
-Couronnement d'épines_, de Paris. J'ai cherché un Giorgione. Il n'y
-en a pas un à Venise. En revanche, la physionomie du peuple me plaît.
-Les rues fourmillent de filles charmantes, nu-pieds et nu-tête, qui,
-si elles étaient baignées et frottées, feraient des Vénus Anadyomènes.
-Ce qui me déplaît le plus, c'est l'odeur des rues. Ces jours-ci, on
-faisait frire partout des beignets et c'était insupportable. J'ai
-assisté à une fonction[1] assez amusante en l'honneur de l'archiduc.
-On lui a donné une sérénade depuis la Piazzetta jusqu'au pont de fer.
-Nous étions six cents gondoles à suivre le bateau colossal qui portait
-la musique. Toutes avaient des fanaux et beaucoup brûlaient des feux
-de Bengale rouges ou bleus, qui coloraient d'une teinte féerique les
-palais du grand canal. Le passage du Rialto est surtout très-amusant.
-Il faut passer en masse. Personne ne veut reculer ni céder; il en
-résulte que, pendant une heure un quart, tout l'espace entre le palais
-Loredan et le Rialto est un pont immobile. Dès qu'il y a une fente
-large comme la main entre deux poupes, une proue s'y met comme un
-coin. À chaque instant, on entend craquer les bordages et, de temps
-en temps, les rames cassent. Le curieux, c'est que, parmi toute cette
-presse, qui, en France, occasionnerait une bataille générale, il n'y
-a pas une injure échangée, pas même un mot de mauvaise humeur. Ce
-peuple est pétri de lait et de maïs. J'ai vu aujourd'hui, en pleine
-place Saint-Marc, un moine tomber aux genoux d'un caporal autrichien
-qui l'arrêtait. Il n'y avait rien de si déplorable, et en face du lion
-de Saint-Marc! J'attends ici Panizzi. Je vais un peu dans le monde.
-Je cours les bibliothèques, je passe mon temps assez doucement. J'ai
-vu hier les Arméniens, très-beaux gaillards, que la vue d'un sénateur
-a changés en Arméniens de Constantinople: ils m'ont donné un poème
-épique d'un de leurs Pères. Adieu; je serai à Gênes probablement le 1er
-septembre, et certainement à Paris en octobre, à Vienne aussitôt que
-j'aurai de vos nouvelles. Je me porte assez bien depuis quatre ou cinq
-jours. J'ai été très-souffrant pendant plus de quinze. Adieu encore.
-
-
-[1] _Funzione_, espèce de représentation.
-
-
-
-
-CLXXXVI
-
-Gênes, 10 septembre 1858.
-
-
-J'ai trouvé en arrivant ici votre lettre du 1er, dont je vous remercie.
-Vous ne me parlez pas d'une que je vous ai écrite de Brescia vers le
-1er de ce mois. Je vous y disais que j'avais quitté Venise avec regret
-et que j'avais sans cesse pensé à vous.--Le lac de Côme m'a plu.
-Je me suis arrêté à Bellaggio. J'ai retrouvé, dans une assez jolie
-villa des bords du lac, madame Pasta, que je n'avais pas vue depuis
-qu'elle faisait les beaux jours de l'Opéra italien. Elle a augmenté
-singulièrement en largeur. Elle cultive ses choux, et dit quelle est
-aussi heureuse que lorsqu'on lui jetait des couronnes et des sonnets.
-Nous avons parlé musique, théâtre, et elle m'a dit, ce qui m'a frappé
-comme une idée juste, que, depuis Rossini, on n'avait pas fait un opéra
-qui eût de l'unité et dont tous les morceaux tinssent ensemble. Tout ce
-que font Verdi et consorts ressemble à un habit d'arlequin.
-
-Il fait un temps magnifique, et ce soir il part un bateau pour
-Livourne. Je suis fort tenté d'aller passer huit jours à Florence. Je
-reviendrai par Gênes et probablement par la Corniche. Cependant, si
-je trouve des lettres pressantes, je pourrai bien prendre la route de
-Turin et faire en trente heures le voyage de Paris. De toute façon,
-je vous y attendrai le 1er octobre. Daignez ne pas l'oublier, ou vous
-m'obligeriez à aller vous chercher au milieu de vos grèves. Vous ne me
-parlez pas des épinards de Grenoble et des cinquante-trois manières
-de les manger, usitées en Dauphiné. Y a-t-il encore quelqu'un qui
-ait connu Bayle? J'ai reçu autrefois une lettre assez spirituelle,
-contenant des anecdotes sur son compte, d'un homme dont j'ai oublié le
-nom, mais qui est greffier de la cour impériale, je crois. Autrefois,
-il y avait encore de l'esprit en province, comme au temps du président
-de Brosses; maintenant, on n'y trouve pas une idée. Les chemins de fer
-accélèrent encore l'abrutissement. Je suis sûr que, dans vingt ans,
-personne ne saura plus lire. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CLXXXVII
-
-Cannes, 8 octobre 1858.
-
-
-Vos coquilles sont arrivées ici sans encombre. Je serai à Paris
-mercredi ou jeudi prochain. Quand vous voudrez vos commissions, vous
-viendrez les chercher. Je suis revenu de Florence par terre et me
-suis fort bien trouvé de cette résolution. La route à partir de la
-Spezzia est magnifique, autant sinon plus que la route de Gênes à Nice.
-J'emporte un souvenir très-doux de Florence. C'est une belle ville.
-Venise n'est que jolie. Quant aux ouvrages d'art, il n'y a pas de
-comparaison possible. Il y a à Florence deux musées sans égaux. Quand
-vous irez à Pise, je vous recommande l'hôtel de la _Grande-Bretagne._
-C'est la perfection du confort. J'ai fait la folie insigne, sur la
-foi d'un journal de Nice, d'aller voir une caverne à stalactites
-découverte par un lapin. Cela se trouve dans les environs d'un lieu
-nommé la Colle, en France, mais à deux pas de la frontière. On m'a fait
-ramper sur la terre pendant une heure pour voir des cristallisations
-plus ou moins ridicules, des carottes ou des navets pendants de la
-voûte.--J'ai trouvé ici un désert complet, tous les hôtels sont vides,
-pas un Anglais dans les rues. Cependant, ce serait le moment d'y aller
-passer quelques jours. Le temps est superbe, justement assez chaud pour
-qu'on trouve l'ombre avec plaisir, mais le soleil n'est plus du tout
-dangereux. Dans deux mois, tout cela sera plein et il y aura un vent du
-nord des plus désagréables. Les voyageurs sont des moutons très-bêtes.
-Vous ai-je parlé des cailles au riz qu'on mange à Milan?... C'est
-ce que j'ai trouvé de plus remarquable dans cette ville. Cela vaut
-le voyage. Je revois ce pays-ci avec plaisir après en avoir vu tant
-d'autres qui passent pour magnifiques. Les montagnes de l'Estérel m'ont
-paru plus petites que les Alpes, mais leurs profils sont toujours les
-plus gracieux qu'on puisse voir. C'est assez parler de voyage.
-
-Quelles sont vos intentions pour cet automne? Prétendez-vous vous
-renfermer dans vos montagnes du Dauphiné? Avec vous, on ne sait jamais
-à quoi s'en tenir.--_You look one way and row another._--Adieu. . . . .
-. . .
-
-
-
-
-CLXXXVIII
-
-
-Paris, 21 octobre 1858.
-
-
-Me voici de retour dans cette ville de Paris, où je suis assez furieux
-de ne pas vous rencontrer. Il commence à faire froid et triste, et il
-n'y a encore personne. J'ai quitté Cannes avec un temps admirable qui
-est allé toujours grisonnant devant moi à mesure que je m'avançais vers
-le Nord. Plaignez-moi: j'ai acheté un lustre à Venise qui m'est arrivé
-avant-hier avec trois pièces cassées. Le juif qui me l'a vendu s'est
-engagé à me remplacer la casse; mais quel moyen de le contraindre? Je
-n'ai pas encore pu m'habituer à dormir dans mon lit. Je suis étranger
-ici et je ne sais que faire de mon temps. Tout serait fort différent si
-vous étiez à Paris.
-
-J'ai rapporté de Cannes cette bête étrange, le prigadion, dont je
-vous ai fait le portrait. Elle est vivante, mais je crains que vous
-ne la trouviez plus de ce monde. Cela vit de mouches, et les mouches
-commencent à manquer. J'en ai encore une douzaine que j'engraisse. Mes
-amis m'ont trouvé maigri. Il me semble que je suis un peu mieux de
-santé qu'avant mon départ. . . . . . . .
-
-
-
-
-CLXXXIX
-
-
-Paris, dimanche soir, 15 novembre 1858.
-
-
-. . . . . . . . . . .
-
-Je vais demain matin à Compiègne jusqu'au 19. Écrivez-moi _au château_
-jusqu'au 18. Je suis assez souffrant, et la vie que je vais mener
-pendant la semaine prochaine ne me remettra guère. Il y a de certains
-corridors qu'il faut traverser décolleté et qui assurent un bon rhume
-à ceux qui les fréquentent. Je ne sais ce qu'il arrive à ceux qui y
-apportent un rhume tout pris. Excusez cet épouvantable hiatus. J'ai
-vu venir ce matin Sandeau dans tous les états d'un homme qui vient
-d'essayer pour la première fois des culottes courtes. Il m'a fait
-cent questions d'une naïveté telle, que cela m'a alarmé. Il y aura,
-en outre, quelques grands hommes d'outre-Manche qui ajouteront, sans
-doute, beaucoup à la gaieté folle qui va nous animer.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CXC
-
-
-Château de Compiègne, dimanche 21 novembre 1858.
-
-
-Votre lettre me désespère. . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Nous restons encore un jour de plus à Compiègne. Au lieu de jeudi,
-c'est vendredi que nous revenons, à cause d'une comédie d'Octave
-Feuillet qu'on représente jeudi soir. J'espère bien que ce sera le
-dernier retard. Je suis, d'ailleurs, tout malade. On ne peut dormir
-dans ce lieu-ci. On passe le temps à geler ou à rôtir, et cela m'a
-donné une irritation de poitrine qui me fatigue beaucoup. D'ailleurs,
-impossible d'imaginer châtelain plus aimable et châtelaine plus
-gracieuse. La plupart des invités sont partis hier et nous sommes
-restés en petit comité, c'est-à-dire que nous n'étions que trente ou
-quarante à table. On a fait une très-longue promenade dans les bois qui
-m'a rappelé nos courses d'autrefois. Sans le froid, la forêt serait
-tout aussi belle qu'au commencement de l'automne. Les arbres ont encore
-leurs feuilles, mais jaunes et oranges du plus beau ton du monde. Nous
-rencontrions à chaque pas des daims qui traversaient notre route.
-Aujourd'hui arrive une cargaison nouvelle d'hôtes illustres. Tous les
-ministres d'abord, puis des Russes et d'autres étrangers. Redoublement
-de chaleur, bien entendu, dans les salons.
-
-Adieu.
-
-Quand je pense que j'aurais pu vous voir à Paris aujourd'hui! Je suis
-tenté de m'enfuir et de tout planter là . . . . . . . .
-
-
-
-
-CXCI
-
-
-Château de Compiègne, mercredi 24 novembre 1858.
-
-
-Le diable s'en mêle décidément. Je suis ici jusqu'au 2 ou 3 décembre.
-J'ai des envies de me pendre quand je vous vois tant de résignation.
-C'est une vertu que je ne possède guère et j'enrage. J'avais, malgré
-tout, l'idée fixe d'aller passer quelques heures à Paris. Rien n'est
-plus facile que de manquer un déjeuner et une promenade. C'est le
-dîner qui est grave, et les vieux courtisans, lorsque je leur ai parlé
-d'aller dîner en ville chez lady ***, ont fait une mine telle, qu'il
-n'y faut plus penser. Nous menons ici une vie terrible pour les nerfs
-et le cerveau. On quitte des salons chauffés à 40 degrés pour aller
-dans les bois en char à bancs découvert. Il gèle ici à 7 degrés.
-Nous rentrons pour nous habiller et nous retrouvons une température
-tropicale. Je ne comprends pas comment les femmes y résistent. Je ne
-dors ni ne mange et je passe mes nuits à penser à Saint-Cloud ou à
-Versailles. . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CXCII
-
-Marseille, 29 décembre 1858.
-
-
-J'ai passé mon dernier jour à Paris, au milieu d'une foule de gens qui
-ne m'ont pas laissé le temps de faire mes paquets et de vous écrire.
-J'ai remis chez vous, en allant au chemin de fer, vos deux volumes non
-enveloppés, histoire de la grande précipitation où j'étais. J'espère
-que votre concierge se sera borné à regarder les images et qu'il vous
-les aura donnés avec le temps. J'ai eu un froid terrible en route. À
-Dijon, j'ai rencontré la neige, que je n'ai quittée qu'à Lyon. Ici, il
-fait un peu de mistral, mais un soleil splendide. On m'écrit de Cannes
-que le temps est magnifique, bien que froid pour le pays, c'est-à-dire
-un temps de mai. J'ai indignement souffert dans le chemin de fer de
-Paris à Marseille, et, toute la nuit, j'ai cru que j'allais étouffer.
-Ce matin, je me sens beaucoup mieux. C'est un grand plaisir de revoirie
-soleil et de sentir sa vraie chaleur. Vous ne m'avez rien trouvé pour
-la Sainte-Eulalie, et je crois avoir oublié de vous rappeler cette
-importante affaire. Plus de mouchoirs, plus de boîtes, tout a été donné
-en ce genre depuis vingt ans. En cas d'extrémité, on pourrait encore
-revenir aux broches; mais, s'il était possible de trouver quelque
-chose de plus nouveau, cela vaudrait mieux. Je continue à compter sur
-vous pour les livres à mesdemoiselles de Lagrené. Pensez à toute la
-responsabilité que vous avez acceptée. Je vous ai toujours reconnue
-digne de ma confiance. Vos choix de livres pour les jeunes filles ont
-toujours été trouvés exquis. Quand je repasserai par Marseille, je
-ferai vos commissions, si vous en avez, en fait de burnous ou d'étoffes
-de Tunis. J'ai ici un juif très-voleur, mais très-bien pourvu, que
-j'honore de ma protection. Je viens de voir un arrivant de Cannes qui
-me dit que les chemins sont atroces. J'ai la chair de poule de partir
-ce soir et d'être au moins vingt-quatre heures en route. Si vous allez
-à Florence l'année prochaine, prévenez-moi. C'est mon rêve que de m'y
-retrouver avec vous. Je vous en ferai les honneurs.
-
-Adieu; donnez-moi bientôt de vos nouvelles et, contez-moi tout ce qu'on
-dit à Paris.
-
-
-
-
-CXCIII
-
-Cannes, 7 janvier 1859.
-
-
-Je suis ici installé tellement quellement. Le temps est froid mais
-magnifique. Depuis dix heures jusqu'à quatre, le soleil est très-chaud;
-mais à peine touche-t-il à la pointe des montagnes de l'Estérel, qu'il
-s'élève un petit vent des Alpes qui vous coupe en deux. Cependant, je
-me trouve beaucoup mieux qu'à Paris. Je n'ai pas eu de spasmes, et le
-rhume que j'avais emporté s'est guéri au grand air; seulement, je ne
-mange pas du tout et je dors très-médiocrement. J'ai fait l'autre jour
-un litre de mauvais sang en ma qualité de tempérament nerveux. J'ai
-dû mettre mon domestique à la porte et le faire partir sur-le-champ.
-Ces sortes d'individus-là s'imaginent être nécessaires et abusent de
-votre patience. J'ai trouvé ici un gamin de Nice qui brosse mes habits
-et qui est comme un chat chaussé de coquilles de noix sur la glace. Je
-voudrais bien découvrir un trésor comme j'en ai vu quelquefois, surtout
-en Angleterre: quelqu'un qui me comprît sans que j'eusse besoin de
-parler.
-
-Il y a ici grande quantité d'Anglais. J'ai dîné avant-hier chez
-lord Brougham avec je ne sais combien de miss, fraîchement arrivées
-d'Écosse, à qui la vue du soleil paraissait causer une grande surprise.
-Si j'avais le talent de décrire les costumes, je vous amuserais
-avec ceux de ces dames. Vous n'avez jamais rien vu de pareil depuis
-l'invention de la crinoline.
-
-Je lis ici les _Mémoires de Catherine II_, que je vous prêterai à mon
-retour. C'est très-singulier comme peinture de mœurs. Cela et les
-_Mémoires de la margrave de Baireuth_ donnent une étrange idée des gens
-du XVIIIe siècle et surtout des cours de ce temps-là. Catherine II,
-lorsqu'elle était mariée au grand-duc qui fut depuis Pierre III, avait
-une quantité de diamants et de belles robes de brocart, et, pour se
-loger, une chambre servant de passage à celle de ses femmes, qui, au
-nombre de dix-sept, couchaient dans une seule autre chambre à côté de
-la reine. Il n'y a pas aujourd'hui une femme d'épicier qui ne vive plus
-confortablement que ne faisaient les impératrices d'il y a cent ans.
-Malheureusement, les _Mémoires de Catherine_ s'arrêtent au plus beau
-moment, avant la mort d'Élisabeth. Cependant, elle en dit assez pour
-donner les plus fortes raisons de croire que Paul Ier était le fils
-d'un prince Soltikof. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le manuscrit
-où elle conte toutes ces belles choses était adressé par elle à son
-fils, le même Paul Ier. J'ai appris que vous aviez fidèlement exécuté
-ma commission de livres. J'en ai même reçu des compliments d'Olga, qui
-paraît enchantée de son lot. Il y a un livre où il est question de
-_Gems of poetry_ (?) qui a produit grand effet. Je vous transmets ces
-éloges. Je voudrais bien que votre fertile imagination ne s'arrêtât
-pas sur ce succès et qu'elle me trouvât quelque chose pour ma cousine
-Sainte-Eulalie.
-
-Adieu, chère amie; je voudrais vous envoyer un peu de mon soleil.
-Soignez-vous bien et pensez à moi. Le prigadion se porte à merveille.
-Il s'est remis à manger, après son jeûne de six semaines. Il a dévoré
-trois mouches le jour de son arrivée à Cannes. À présent, il est devenu
-si difficile, qu'il ne leur mange plus que la tête. Adieu encore. . . .
-. . . . . . . .
-
-
-
-
-CXCIV
-
-Cannes, 22 janvier 1859, au soir.
-
-
-Merveilleux clair de lune, pas un nuage, la mer unie comme une glace,
-point de vent. Il a fait chaud comme en juin, de dix heures à cinq.
-Plus je vais, plus je suis convaincu que c'est la lumière qui me
-fait du bien, plus que la chaleur et le mouvement. Nous avons eu un
-jour de pluie et le lendemain un ciel sombre et menaçant. J'ai eu
-des spasmes horribles. Aussitôt que le soleil est revenu, j'étais
-Richard Again.--Comment vous portez-vous, chère amie? Les dîners des
-Rois et ceux du Carnaval vous engraissent-ils beaucoup? Pour moi, je
-ne mange pas du tout. J'ai cependant un de mes amis qui est venu de
-Paris tout exprès pour me voir et qui trouve mes vivres très-bons.
-Nous n'avons que des poissons fort extraordinaires de mine, du mouton
-et des bécasses. Croyez que Cannes se civilise beaucoup; trop même. On
-travaille activement à détruire une de mes plus jolies promenades, les
-rochers près de la Napoule, pour y faire passer le chemin de fer. Quand
-il sera établi, nous pourrons en profiter comme de celui de Bellevue;
-mais Cannes deviendra la proie des Marseillais et tout son pittoresque
-sera perdu. Connaissez-vous une bête qu'on nomme bernard-l'ermite?
-C'est un très-petit homard, gros comme une sauterelle, qui a une queue
-sans écailles. Il prend la coquille qui convient à sa queue, l'y fourre
-et se promène ainsi au bord de la mer. Hier, j'en ai trouvé un dont
-j'ai cassé la coquille très-proprement sans écraser l'animal, puis je
-l'ai mis dans un plat d'eau de mer. Il y faisait la plus piteuse mine.
-Un moment après, j'ai mis une coquille vide dans le plat. La petite
-bête s'en est approchée, a tourné autour, puis a levé une patte en
-l'air, évidemment pour mesurer la hauteur de la coquille. Après avoir
-médité une demi-minute, il a mis une de ses pinces dans la coquille
-pour s'assurer qu'elle était bien vide. Alors, il l'a saisie avec ses
-deux pattes de devant et a fait en l'air une culbute de façon que la
-coquille reçût sa queue... Elle y est entrée. Aussitôt il s'est promené
-dans le plat, de l'air assuré d'un homme qui sort d'un magasin de
-confection avec un habit neuf. J'ai rarement vu des animaux faire un
-raisonnement aussi évident que celui-ci.--Vous comprenez bien que je me
-livre tout entier à l'étude de la nature. Outre l'observation des bêtes
-(j'aurai aussi l'histoire d'une chèvre à vous raconter), je fais des
-paysages tous plus beaux les uns que les autres. Malheureusement, il
-y a ici un collègue qui m'a escamoté mes deux meilleurs ouvrages. Mon
-ami, qui est peintre plus véritable que moi, est dans une perpétuelle
-admiration de ce pays-ci. Nous passons nos journées à faire des
-croquis. Nous rentrons à la nuit, éreintés, et je n'ai pas le courage
-d'écrire. Cependant, j'ai fait un article sur le _Dictionnaire du
-mobilier_ de Viollet-le-Duc, que je vais envoyer avec cette lettre.
-Je voudrais que vous le lussiez. Il est très-court, mais il y a, je
-crois, une idée ou deux. Vous ai-je dit que mon ami Augier veut faire
-un grand mélodrame avec _le Faux Démétrius_ et que je dois y travailler
-aussi? Enfin, j'ai promis à la _Revue des Deux Mondes_ un article sur
-le _Philippe II_ de Prescott. Adieu.
-
-
-
-
-CXCV
-
-Cannes, 5 février 1859.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Il a fait ici mauvais temps pendant deux jours, ce qui m'a rendu
-horriblement malade. Je me suis fait une théorie médicale à mon usage,
-qui en vaut une autre: c'est qu'il me faut de la lumière. Dès que le
-temps est brouillé, je souffre; lorsqu'il pleut, je suis tout patraque.
-Enfin, le soleil est revenu et je suis sur pieds. C'est pendant le
-mauvais temps que la nouvelle altesse impériale[1] a passé la mer.
-Elle était chez nous (la mer) bruyante en diable et ressemblait à
-l'Océan. Je pensais à ce que devait souffrir cette pauvre princesse,
-mariée de la veille, et embarquée pour la première fois, ayant la
-perspective d'un discours de maire en écharpe à son débarquement. Ne
-trouvez-vous pas qu'il vaut mieux être bourgeois à Paris? Je voudrais
-l'être à Cannes. Ma maison est en avant de l'hôtel de la Poste. Mes
-fenêtres donnent sur la mer et je vois les îles de mon lit. Cela est
-délicieux. J'ai une trentaine de croquis plus ou moins mauvais, mais
-qui m'ont amusé à faire. Vous en aurez plusieurs à votre choix, si
-vous choisissez bien, sinon au mien. Les amandiers sont en fleurs
-dans tous les environs; mais l'hiver a été si rigoureux et l'été si
-sec, que les jasmins sont presque tous brûlés. Si vous voulez de la
-cassie, vous n'avez qu'à parler. J'ai corrigé hier l'épreuve de la
-tartine dont je vous ai parlé. Quant à _Démétrius_, je n'y pense pas du
-tout, et il fallait votre lettre pour me rappeler que j'y avais pensé.
-Un collègue est très-utile en ce qu'il sait d'abord les ficelles du
-métier, et, en outre, qu'il peut parler avec les acteurs et autres gens
-de mauvaise compagnie que ma sublimité ne peut pas voir. J'ai reçu ce
-matin une lettre d'un M. Bayle, de Grasse, qui est mon admirateur, qui
-a vingt-deux ans, et qui me demande la permission de me lire plusieurs
-ouvrages de sa composition. Comprenez-vous une tuile pareille quand on
-se croit à l'abri de toute littérature? J'ai eu un autre malheur. Mon
-prigadion est mort subitement pendant le mauvais temps qu'il a fait.
-Je songe à lui élever un monument sur le rocher où je l'ai trouvé. Je
-poursuis mes expériences sur les bernard-l'ermite. Je vous assure que
-l'étude de l'instinct chez les bêtes est très-amusante. J'ai encore
-un chien qui est à mon domestique provisoire et qui s'est attaché à
-moi. Il entend tout ce qu'on dit, même en français, et il a pris son
-maître en mépris depuis qu'il le voit me servir. Je voudrais que vous
-lussiez _César_ d'Ampère, qui vient de paraître. Il se pourrait que
-je fusse obligé d'en parler, et, comme on le dit en alexandrins, cela
-m'effraye. J'aimerais à prendre votre opinion toute faite, je n'ai
-jamais pu mordre aux vers. Je commence à compter les jours. Le mois
-ne se passera pas, j'espère, sans que je vous revoie. Je soupçonne
-que vous ne regrettez pas à Paris l'air des montagnes ni les gigots
-de chamois. Quant à moi, je vis de l'air du temps. Je ne dors pas
-non plus, mais j'ai les jambes bonnes, je grimpe sans trop étouffer.
-Adieu; écrivez-moi encore une fois et dites-moi des nouvelles ou des
-nouveautés de Paris. Je suis si rouillé, que je lis les feuilletons des
-Mormons; il faut aller à Cannes pour cela.
-
-Adieu encore.
-
-
-[1] La princesse Clotilde venait d'épouser le prince Napoléon.
-
-
-
-
-CXCVI
-
-Paris, 24 mars 1859.
-
-
-Étiez-vous libre aujourd'hui? J'ai la douleur d'avoir cru être pris
-toute la journée, ce qui m'a empêché de vous écrire et de vous demander
-de nous voir, et, au dernier moment, de me trouver parfaitement libre,
-avec l'ennui que vous pouvez imaginer. . . . . . . . . . . .
-
-Je suis content que cette tartine sur M. Prescott vous ait plu. Je n'en
-suis pas trop content, parce que je n'ai dit que la moitié de ce que
-je voulais dire, selon l'aphorisme de Philippe II, qu'il ne faut dire
-que du bien des morts. L'ouvrage est au fond assez médiocre et très-peu
-divertissant. Il me semble que, si l'auteur eût été moins Yankee, il
-aurait pu faire quelque chose de mieux. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CXCVII
-
-Paris, 23 avril 1859.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je suis tout malade des nouvelles, bien qu'elles ne m'aient pas
-surpris[1]. Maintenant, tout est livré au hasard. Je suppose que
-votre frère est à faire ses paquets. Je lui souhaite tout le bonheur
-possible. Je suppose que la guerre sera assez chaude d'abord, mais pas
-longue. L'état financier de tout le monde ne permet pas de la faire
-durer. Hier, en me promenant dans les bois, où il y a une prodigieuse
-quantité d'oiseaux, il me semblait étrange que, par ce temps-là, on
-s'amusât à se battre. J'espère que les _Mémoires de Catherine_ vous
-sont agréables. Cela a un parfum de couleur locale qui me plaît fort.
-Quelle drôle de chose qu'une grande dame de ce temps, et comme il
-résulte clairement de ce récit qu'il n'y avait que l'étranglement qui
-pût remédier à un animal comme Pierre III. On m'a donné à lire un
-roman de lady Georgiana Fullerton, écrit en français, pour que je note
-les passages qui laissent à désirer. Il n'est question que de paysans
-béarnais qui mangent des tartines et des œufs pochés, et qui vendent
-trente francs un panier de pêches. C'est comme si je voulais écrire
-une nouvelle chinoise. Vous devriez bien prendre cela et me faire des
-corrections pour ma peine de vous prêter tant de livres que vous ne
-m'avez jamais rendus. Je suis allé hier à l'Exposition, qui m'a semblé
-d'un médiocre désespérant. L'art tend à un nivellement qui est au fond
-la platitude. . . . . . . .
-
-
-[1] La guerre d'Italie.
-
-
-
-
-CXCVIII
-
-Paris, jeudi 28 avril 1859.
-
-
-J'ai reçu votre lettre hier au soir. Je suppose que vous vous arrêterez
-à ***. Ce serait folie d'aller plus loin. Je ne vous dirai pas tout
-ce que vous savez de la part que je prends à vos peines. Quand on est
-la sœur d'un militaire, il faut se faire aux émotions du canon. Au
-reste, depuis hier soir, on est plus à la paix qu'on ne l'était il y a
-quelques jours. Il paraît même qu'il y a des chances de l'acceptation,
-par l'Autriche, de l'arbitrage offert par l'Angleterre et même par
-nous. Cependant, il part beaucoup de troupes, et il y a déjà deux
-divisions à Gênes, débarquées sous une pluie de fleurs. Je crois à la
-guerre toutefois. Je ne crois pas qu'elle soit longue, et j'espère
-qu'après un premier choc toute l'Europe se mettra entre les parties
-belligérantes. L'Autriche, d'ailleurs, n'a pas le moyen de soutenir
-longtemps la lutte, faute d'argent, et bien des gens pensent que
-son coup de tête n'a pour but principal qu'un prétexte pour faire
-banqueroute. Il me semble que l'opinion ici est meilleure qu'elle ne
-l'était. Le peuple est très-belliqueux et très-confiant. Les soldats
-sont très-gais et remplis d'assurance. Les zouaves sont partis après
-avoir découché et disparu de leurs casernes pendant huit jours, disant
-qu'en temps de guerre il n'y avait plus de salle de police. Le jour du
-départ, pas un homme ne manquait. Il y a dans notre armée une gaieté
-et un entrain qui manquent absolument aux Autrichiens. Quelque peu
-optimiste que je sois, j'ai bonne confiance dans notre succès. Notre
-vieille réputation est si bien établie partout, que ceux qui se battent
-contre nous n'y vont pas de bon cœur. N'employez pas votre imagination
-à vous faire des romans tragiques. Croyez qu'il y a très-peu de balles
-qui portent et que la guerre que nous allons faire donnera à votre
-frère de très-bons moments. Ne dites pas à votre belle-sœur que les
-belles dames italiennes vont se jeter à la tête de nos gens. Tenez
-pour certain qu'ils seront choyés, qu'ils mangeront des _macaroni
-stupendi_; tandis que les Autrichiens pourront trouver quelquefois du
-vert-de-gris dans leur soupe. Si j'avais l'âge de votre frère, une
-campagne en Italie serait pour moi la plus agréable manière de voir un
-des spectacles toujours beaux, le réveil d'un peuple opprimé.
-
-Adieu, chère amie; donnez-moi promptement de vos nouvelles et tenez-moi
-au courant de vos projets.
-
-
-
-
-CXCIX
-
-Paris, 7 mai 1859.
-
-
-Je ne vous ai pas répondu tout de suite, parce que je m'attendais à
-recevoir de vous une nouvelle adresse. Je ne puis croire que vous soyez
-encore à ***; mais j'espère que cette lettre vous rattrapera quelque
-part, fût-ce à Turin, si vous êtes allée jusque-là. Maintenant que la
-guerre est déclarée, figurez-vous bien que tous les coups de canon ne
-portent pas, et qu'il y a beaucoup de place en haut et à côté d'un
-homme. Si vous avez lu _Tristram Shandy_, vous aurez vu que chaque
-balle a son billet, et, heureusement, la plupart ont le leur pour
-tomber à terre. Votre frère reviendra avec de la graine d'épinards, et
-fera la plus belle campagne qu'on ait faite depuis la Révolution et le
-général Bonaparte. Je regrette qu'il ne soit pas là en personne; ce
-serait une assez grande témérité. Pourtant, en pesant le pour et le
-contre, les apparences sont plutôt en notre faveur. Si, comme je le
-suppose, nous avons quelques succès en commençant, selon l'usage de la
-_furia francese_, il est à croire que toute l'Europe fera des efforts
-inouïs pour arrêter les hostilités. L'Autriche, qui est déjà à bout
-de ressources et prête à faire banqueroute, ne se fera peut-être pas
-trop tirer l'oreille, et probablement, de notre côté, il y aura de la
-modération. Si la guerre se prolongeait, elle deviendrait une guerre
-de révolution, et alors ferait le tour du globe. Mais cela me paraît
-beaucoup plus improbable que l'autre chance.
-
-Si vous voulez savoir des nouvelles, on est assez surpris des noms
-des nouveaux ministres; on leur cherche une signification et on n'en
-trouve pas. Les Anglais se calment beaucoup; les Allemands beaucoup
-moins. Je crains bien plus les premiers que les autres. On parle
-toujours de l'alliance russe; je n'y crois nullement; les Russes n'ont
-rien à perdre dans la querelle, et, de quelque façon que cela tourne,
-ils trouveront toujours leur avantage. En attendant, ils s'amusent à
-faire des intrigues panslavistes parmi les sujets autrichiens, qui
-regardent l'empereur Alexandre comme leur pape. Le général Klapka est
-parti de Paris, il y a trois semaines, pour aller fonder une banque à
-Constantinople. Plusieurs autres officiers hongrois ont pris le même
-chemin; ce qui me semble un assez mauvais signe. Une révolution en
-Hongrie n'est pas impossible; mais je crois qu'il y aurait pour nous
-plus de mal que de bien.
-
-Rien de nouveau de la guerre. Les Autrichiens ont l'air un peu honteux
-et modestes. On s'attend à ce que, avant la fin du mois, il y ait une
-affaire. Nos gens sont très-dispos et d'un entrain admirable. Ici, le
-peuple et les petits marchands sont belliqueux. La grande masse prend
-un vif intérêt à la crise et fait des vœux pour nos succès. Les salons,
-et particulièrement les orléanistes, sont parfaitement antifrançais et,
-de plus, archifous. Ils s'imaginent qu'ils reviendront sur l'eau et que
-leurs burgraves reprendront le fil de leurs discours interrompus en
-1848. Pauvres gens qui ne voient pas qu'après ceci, il n'y a plus que
-la république, l'anarchie et le partage.
-
-Je voudrais bien être au courant de vos projets. Il me semble que c'est
-à Paris que vous serez au centre des nouvelles, et, dans un temps comme
-celui-ci, cela est essentiel. Je crois que, pour cette raison, je
-n'irai pas en Espagne; je m'y mangerais les ongles jusqu'au coude en
-attendant les dépêches.
-
-Si vous êtes allée jusqu'à ***, ce qui me paraîtrait peu raisonnable,
-je ne doute pas que vous ne reveniez bientôt. Au milieu de toutes vos
-tribulations, pensez-vous à une retraite de quelques jours au milieu
-d'une oasis?
-
-Vous et moi, nous aurions grand besoin, ce me semble, de nous reposer
-quelques jours, en attendant que nous ayons à subir des émotions
-guerrières. Rien ne vous serait plus facile dans ce moment, si vous
-vouliez faire cette bonne action. Pourvu que vous m'en donniez avis un
-peu à l'avance, je serais prêt à vous ramener ici ou ailleurs, partout
-où vous voudriez; je trouverais moyen de disposer d'une semaine.
-Veuillez examiner la question avec impartialité et me faire connaître
-votre décision; je l'attends en très-grande impatience.
-
-Adieu, chère amie; ayez bon courage. Ne vous bâtissez pas des fantômes
-et ayez de la confiance. Je vous embrasse bien tendrement, comme je
-vous aime.
-
-
-
-
-CC
-
-Paris 19 mai 1859.
-
-
-Il me semble qu'à votre place je serais à Paris, car c'est là
-qu'arrivent toutes les nouvelles. Pour moi, je cours après toute la
-journée. L'emprunt a été souscrit non pour cinq cents millions, mais
-pour deux milliards trois cent mille francs, outre quelques villes
-dont on ne sait pas le chiffre. On a enrôlé depuis vingt-cinq jours
-cinquante-quatre mille volontaires. Tenez ces chiffres pour certains.
-Les Autrichiens se retirent et les paris sont ouverts sur la question
-de savoir s'ils livreront bataille avant de lâcher Milan, ou s'ils
-iront tout d'une traite se concentrer dans le triangle formé par
-Mantoue, Vérone et Peschiera. Nos officiers se louent beaucoup de
-l'accueil qu'on leur fait. L'Allemagne hurle contre nous. C'est un
-mouvement comme en 1813. Les uns disent que c'est de la haine de
-bon aloi, d'autres qu'il y a là-dessous une certaine quantité de
-libéralisme rouge qui prend aujourd'hui la forme teutonique. Les
-Russes font de grands armements, qui donnent à réfléchir à tout le
-monde. Il y a une grande-duchesse Catherine qui vient faire une
-visite à l'impératrice: dans cela, il y a du bon et du mal. La Russie
-est un allié terrible qui mangerait bien l'Allemagne, mais qui nous
-procurerait l'inimitié et peut-être l'hostilité de l'Angleterre.
-Nous avons si longtemps vécu d'une vie de sybarites, que nous avons
-désappris les émotions de nos pères. Il faudra en revenir à leur
-philosophie. On dansait à Paris tandis qu'on se battait en Allemagne,
-et cela a duré plus de vingt ans! Maintenant, les guerres ne peuvent
-plus durer longtemps, parce que les révolutions s'en mêlent et parce
-qu'elles coûtent trop d'argent. C'est pourquoi, si j'étais jeune,
-je me ferais soldat.--Mais laissons ce vilain sujet. Le malheur qui
-peut arriver ne peut être détourné, et le plus sage est d'y penser
-le moins possible; c'est pourquoi je désire tant me promener avec
-vous loin de la guerre, à ne penser qu'aux feuilles et aux fleurs qui
-poussent, et à d'autres choses non moins agréables. Quoi qu'il puisse
-arriver, n'est-ce pas le parti le plus raisonnable? Si vous avez lu
-Boccace, vous aurez vu qu'après tous les grands malheurs, on en vient
-là. Ne vaut-il pas mieux commencer? Les grandes vérités et les choses
-les plus raisonnables ne trouvent pas tout de suite accès dans votre
-tête. Je me rappellerai toujours votre étonnement lorsque je vous dis
-qu'il y avait des bois dans les environs de Paris.--J'ai dîné chez un
-Chinois qui m'a offert un pipe d'opium. J'avais des étouffements; à la
-troisième bouffée, j'ai été guéri. Un Russe, qui a essayé l'opium après
-moi, a changé complètement de physionomie en moins de dix minutes: de
-très-laid, il est devenu vraiment beau. Cela lui a duré un bon quart
-d'heure. N'est-ce pas quelque chose de singulier que ce pouvoir donné à
-quelques gouttes d'un suc de pavot?
-
-Adieu; répondez-moi vite.
-
-
-
-
-CCI
-
-Paris, 28 mai 1859.
-
-
-Vous avez une manière à vous d'annoncer les mauvaises nouvelles qui
-me fait enrager. Vous avez grand soin, peut-être pour les faire
-mieux passer, de dire tout ce que vous auriez fait, _si!_ C'est
-comme l'histoire du cheval de Roland, qui avait toutes les qualités,
-mais qui était mort. S'il n'avait pas été mort, il aurait couru plus
-vite que le vent. Je trouve ce genre de plaisanterie très-mauvais:
-premièrement, parce que votre bonne volonté m'est suspecte; ensuite,
-parce que je suis bien assez contrarié de vous savoir si loin, sans
-avoir à regretter encore toutes les heures que j'aurais pu passer avec
-vous. Votre retour, probablement, n'est pas très-éloigné. En attendant,
-tenez-moi au courant de vos actions et de vos projets, car il est
-impossible que vous n'en fassiez pas de toutes les couleurs.
-
-Point de nouvelles. On nous dit qu'il ne faut pas en attendre avant une
-douzaine de jours. L'Allemagne est toujours en grande fermentation;
-mais il y a apparence qu'il en résultera plus de bierre bue que
-de sang versé. La Prusse résiste tant qu'elle peut à la pression
-des _Franzosenfressen._ Ils disent maintenant qu'il faut reprendre
-non-seulement l'Alsace, mais encore les provinces allemandes de la
-Russie. Cette dernière facétie semble indiquer que le mouvement
-d'enthousiasme teutonique n'est ni réfléchi ni sérieux. M. Yvan
-Tourguenieff, qui vient d'arriver à Paris, de Moscou en droite ligne,
-dit que toute la Russie fait des vœux pour nous, et que l'armée serait
-charmée d'avoir affaire aux Autrichiens. Les popes prêchent que Dieu
-va les punir des persécutions qu'ils font aux Grecs orthodoxes de
-race slave, et on ouvre des souscriptions pour envoyer aux Croates
-des Bibles slavonnes et des _tructs_, pour les préserver de l'hérésie
-papiste. Cela ressemble un peu à une propagande politique du
-panslavisme.
-
-Une grande attaque contre le ministère Derby s'organise en ce moment.
-Lord Palmerston et lord John seraient réconciliés (fait assez peu pro
-bable), ou, ce qui le paraîtrait davantage, seraient d'accord pour la
-destruction du cabinet actuel. Les radicaux s'engagent à les seconder.
-Les _whigs_ prétendent alors avoir 350 voix contre 280. De quelque
-façon que la chose tourne, je ne crois pas que nous ayons beaucoup à
-gagner à un changement. Lord Palmerston, bien que le premier promoteur
-de l'agitation italienne, ne la soutiendra pas plus que lord Derby.
-Seulement, il ne ménagera peut-être pas autant l'Autriche, et ne
-cherchera pas à nous créer des embarras.
-
-Je reçois une lettre de Livourne. Nous sommes entrés sous une pluie de
-fleurs et de _poudre d'or_ que les dames jetaient des fenêtres.
-
-Adieu; écrivez-moi bientôt, raisonnablement, sans diplomatie. Je tiens
-beaucoup à savoir ce que vous ferez, car cela influera sur mes propres
-projets.
-
-
-
-
-CCII
-
-Paris, 11 juin 1859.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je ne compte pas bouger de la grande ville. Si votre frère est toujours
-à la tête d'une batterie de siège, je ne crois pas qu'il quitte
-Grenoble avant que les Autrichiens soient rejetés dans leur fameux
-triangle ou rectangle, je ne sais lequel. Selon les militaires, la
-chose n'aura lieu qu'après une autre bataille vers Lodi, car il paraît
-qu'il y a des lieux qui ont le privilège d'attirer les armées. Mais je
-crois que personne n'entend encore la guerre avec les chemins de fer,
-les lignes télégraphiques et les canons rayés. Je ne crois plus à rien
-et je meurs d'inquiétude. Les grands politiques, burgraves et autres,
-gens aussi bêtes que les anciens militaires, annoncent que toute
-l'Europe se dispose à intervenir suppliante et menaçante, entre l'Adda
-et le Mincio. C'est très-probable, en effet; mais je ne vois pas trop
-comment cela peut arranger les choses. Après la fameuse phrase _Sin
-all'Adriatico_, comment laisser l'Italie à moitié délivrée? comment
-peut-on espérer qu'un empereur de vingt-quatre ans, têtu et gouverné
-par les jésuites, battu de plus, et de mauvaise humeur, confesse
-qu'il a fait des sottises et qu'il demande pardon! Les Italiens, de
-leur côté, qui, jusqu'à présent, ont été sages, ne feraient-ils pas
-toutes les folies imaginables pendant les négociations? Si nous avons
-toute l'Europe sur le dos, comment nous en tirer sans avoir recours à
-la garde à carreau qui est la Révolution à répandre partout, supposé
-qu'on l'accepte de notre main? Il paraît que l'Autriche veut envoyer en
-Italie son dernier soldat. Tout cela est bien noir, fort peu rassurant,
-mais c'est une raison de plus pour que nous prenions des forces et du
-courage pour les malheurs qui peuvent arriver. . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je pense à ce temps si chaud et aux feuilles si vertes. J'étais en
-Suisse l'année passée à cette époque, bien loin d'imaginer tout ce qui
-est arrivé et tout ce qui arrivera.--Adieu; vous savez que j'attends
-vos lettres avec impatience. N'oubliez pas d'être précise et claire
-dans l'exposition de vos projets.
-
-
-
-
-CCIII
-
-Paris, 3 juillet.
-
-
-Pourquoi êtes-vous si longtemps à me donner de vos nouvelles?
-Comme il me paraît évident que vous ne quitterez pas ***, je meurs
-d'envie d'aller vous y voir. Nous pourrions arranger avec lady ***
-une excursion dans les montagnes du Dauphiné. Je vous soumets cette
-proposition. Vous ne sauriez croire tous les fantômes que je vois
-depuis que le beau temps est revenu: tantôt ceux d'Abbeville, tantôt
-ceux de Versailles.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-On me croit prophète pour avoir annoncé, il y trois jours, que la
-paix ne se ferait qu'entre les deux empereurs aux dépens des neutres.
-J'avoue que la dernière partie de la prophétie me paraît quelque peu
-difficile à réaliser. Elle n'est pas impossible pourtant, et ce serait
-très-moral, car Solon a dit que celui qui ne prenait pas part à la
-guerre civile devait être déclaré ennemi public. Mon pauvre diable de
-domestique a eu une balle dans la jambe à la bataille de Solférino,
-avec un os cassé. Comme il écrit neuf jours après la bataille et qu'on
-ne lui a pas fait l'amputation, j'espère qu'il s'en tirera. On est en
-pleurs dans ma maison et je ne sais comment on me donnera à manger.
-Je suis, d'ailleurs, assez souffrant. Je dors très-mal et j'étouffe
-souvent. Je m'ennuie fort de vous, pour me servir de votre style.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CCIV
-
-Paris, mardi soir, 20 juillet 1859.
-
-
-Vous seule me faites prendre la paix en bonne part. Peut-être
-était-elle nécessaire; mais il ne fallait pas commencer si bien pour
-finir par établir un gâchis pire que ce qu'il y avait auparavant. À
-tout prendre, que nous importe la liberté d'un tas de fumistes et
-de musiciens? Ce soir, nous avons entendu ce que vous lirez dans
-_le Moniteur._[1] Cela a été bien dit, avec un grand air, un air de
-franchise et de bonne foi. Il y a du bon et du vrai. Les officiers qui
-reviennent disent que les Italiens sont des braillards et des poltrons,
-que les Piémontais seuls se battent, mais qu'ils prétendent que nous
-les gênions, et que, sans nous, ils eussent mieux fait.
-
-L'impératrice m'a demandé, en espagnol, comment je trouvais le
-discours; d'où je conclus quelle en était en peine. J'ai répondu, pour
-concilier la courtisanerie et la franchise: _Muy necesario._ Au fond,
-il m'a plu, et il est d'un galant homme de dire; «Croyez-vous qu'il ne
-m'en a pas coûté, etc., etc.»
-
-Quand je vous fais une proposition, je suis toujours très-sérieux.
-Tout dépend de vous. On m'invite à aller en Écosse et en Angleterre.
-Si vous revenez à Paris, je ne bougerai pas. Je vous en aurai une
-obligation extraordinaire, et, si vous vous doutiez du plaisir que
-vous me feriez, j'aime à croire que vous n'hésiteriez pas. Enfin,
-j'attends votre dernier mot.--Ce matin, j'ai eu une peur horrible. Il
-est venu chez moi un homme habillé de noir, l'air fort convenable,
-pourvu de linge blanc et de la figure la plus belle et la plus noble
-du monde, se disant avocat. Dès qu'il a été assis, il m'a dit que Dieu
-l'inspirait, qu'il en était l'indigne instrument et qu'il lui obéissait
-en tout. On l'avait accusé d'avoir voulu tuer son portier, un poignard
-à la main; mais c'était seulement un crucifix qu'il avait montré. Ce
-diable d'homme roulait des yeux terribles et me faisait subir une vraie
-fascination. Tout en parlant, il mettait continuellement la main dans
-la poche de sa redingote, et je m'attendais à l'en voir retirer un
-poignard. Par malheur, il n'avait qu'à en choisir un sur ma table. Je
-n'avais qu'une pipe turque, et je calculais le moment où la prudence
-voudrait que je la lui cassasse sur le chef. Enfin, il a sorti de cette
-terrible poche un chapelet. Il s'est mis à mes genoux. J'ai gardé un
-sang-froid glacial, mais j'avais peur, car que faire à un fou? Il est
-parti me faisant beaucoup d'excuses et me remerciant de l'intérêt que
-je lui avais témoigné. Malgré ma peur, qui tenait au brillant des
-yeux de l'animal, tout à fait terribles, je vous jure, et pénétrants,
-j'ai fait une observation curieuse. Je lui ai demandé s'il était bien
-sûr d'être inspiré et s'il avait fait quelque expérience pour s'en
-assurer. Je lui ai rappelé que Gédéon, appelé par Dieu, avait pris
-ses sûretés et exigé quelques petits miracles. «Savez-vous le russe?
-lui dis-je.--Non.--Bien; je vais écrire en russe deux phrases sur des
-morceaux de papier. Une de ces phrases sera une impiété. Suivant ce que
-vous dites, un de ces morceaux de papier vous causera de l'horreur.
-Voulez-vous essayer?» Il a accepté. J'ai écrit. Il s'est mis à genoux
-et a fait une prière; puis, tout d'un coup, il m'a dit: «Mon Dieu ne
-veut pas accepter une expérience frivole. Il faudrait qu'il s'agît d'un
-grand intérêt.» N'admirez-vous pas la prudence de ce pauvre fou qui
-craignait, à son insu, que l'expérience ne tournât pas bien!
-
-Adieu; j'attends une prompte réponse.
-
-
-[1] Le discours de l'empereur, au retour d'Italie.
-
-
-
-
-CCV
-
-Paris, 21 juillet 1859.
-
-
-Ma lettre d'hier s'est croisée avec la vôtre. C'est-à-dire, ce n'était
-pas une lettre que ce que vous m'avez envoyé, mais une papillote
-très-inconvenante. J'imagine sans peine la vie très-dissipée que vous
-menez là-bas, maintenant que vous êtes rassurée sur votre frère. Je
-suis très-souffrant, à cause de l'horrible chaleur et du manque absolu
-de sommeil et d'appétit. Je ne doute pas que, sous ces deux rapports,
-vous ne soyez très-avantageusement partagée. Il me semble parfois que
-je marche à grands pas vers le monument. Cette idée est quelquefois
-assez importune et je voudrais bien m'en distraire. C'est une des
-raisons pour lesquelles je désirerais tant vous voir. Vous recevrez
-mes deux lettres à la fois. J'espère que vous y ferez une réponse
-catégorique et formelle.
-
-Je lis les _Lettres de madame du Deffand_, qui vous amuseront fort.
-C'est la peinture d'une société très-aimable, pas trop frivole,
-beaucoup moins qu'on ne le croit généralement. Ce qui me frappe, comme
-très-différent de l'époque présente, c'est d'abord l'envie de plaire,
-qui est générale, et les frais que chacun se croit obligé de faire.
-En second lieu, c'est la sincérité et la fidélité des affections.
-C'étaient des gens beaucoup plus aimables que nous, et surtout que
-vous, que je n'aime plus du tout. Adieu; je suis de trop mauvaise
-humeur aujourd'hui pour vous en écrire davantage. Mes palpitations
-m'ont repris depuis quelques jours et je suis horriblement nerveux et
-faible.
-
-
-
-
-CCVI
-
-Paris, samedi 30 juillet 1859.
-
-
-Je resterai à Paris jusqu'au 15 août; après quoi, probablement,
-j'irai passer quelques jours dans les Highlands. Mais il reste bien
-entendu que vous aurez la préférence sur tout, et, tel jour que vous
-m'indiquerez, vous pouvez m'attendre avec sécurité. Vous voyez que je
-suis précis; tâchez de l'être un peu dans vos réponses. Il paraît que
-vous ne pouvez plus vivre sans montagnes et sans forêts séculaires.
-Je m'imagine que le soleil vous a brunie et engraissée. Je serai,
-d'ailleurs, bien charmé de vous voir, quelle que vous soyez, et vous
-pouvez être sûre d'être traitée avec une grande tendresse. Je vois,
-par vos lettres, que vous passez le temps très-gaiement en promenades
-et divertissements de tout genre. Je cherche à deviner quel peut-être
-le mérite relatif d'un habitant du Pas-de-Calais ou d'un Grenoblois.
-Tout considéré, je pencherais pour le premier, parce qu'il fait moins
-de bruit et qu'il n'a jamais eu de parlement pour lui persuader qu'il
-avait de l'esprit et qu'il avait une importance politique. J'ai connu
-cependant deux Grenoblois hommes d'esprit, mais ils avaient passé leur
-vie à Paris. Je n'ai aucune idée de ce que peuvent être les femmes. Il
-n'y a pas assez longtemps que j'ai renoncé aux peintures du cœur humain
-pour ne pas prendre intérêt à l'état des esprits au temps présent . . .
-. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je suis toujours malade et quelquefois je soupçonne que je suis sur le
-grand railway menant outre-tombe. Tantôt cette idée m'est très-pénible,
-tantôt j'y trouve la consolation qu'on éprouve en chemin de fer:
-c'est l'absence de responsabilité devant une force supérieure et
-irrésistible. . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCVII
-
-Paris, 12 août 1859.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je vous ferai une visite avant la fin de ce mois. Très-probablement
-je ferai une excursion en Angleterre avant d'aller en Espagne. Je ne
-sais même pas trop si j'irai en Espagne. On dit que le choléra y est
-en ce moment, ce qui chassera sans doute les amis que je voulais voir.
-Dites-moi donc à quelle époque je puis vous aller voir vous-même? Quand
-vous voulez que les négociations durent, vous êtes plus habile que les
-diplomates autrichiens à trouver des moyens dilatoires. Répondez-moi
-vite. Il est bien entendu que je comprendrai toujours les bonnes
-raisons, les objections raisonnables; mais, alors, qu'on me les dise
-avec netteté et franchise. Vous pensez bien que, toutes les fois qu'il
-s'agirait de choisir entre un très-grand bonheur pour moi et le plus
-petit inconvénient pour vous, je n'hésiterais jamais. Je vous ai dit
-que je lis les _Lettres de madame du Deffand_[1], les nouvelles. Elles
-sont très-amusantes et donnent, je crois, une assez bonne idée de la
-société de son temps. Mais il y a beaucoup de rabâchage. Vous lirez
-cela, si vous voulez.
-
-Adieu.
-
-
-[1]Les dernières _Lettres de madame du Deffand_ qui venaient de
-paraître.
-
-
-
-
-CCVIII
-
-Paris, samedi 3 septembre 1859.
-
-
-Je crains fort que nous ne nous rencontrions plus cette année de ce
-côté-ci de l'Achéron, et je ne veux pas partir sans vous dire adieu et
-vous informer un peu de mes pérégrinations. Je pars lundi, c'est-à-dire
-après-demain, pour Tarbes, où je resterai probablement jusqu'au 12,
-ou peut-être jusqu'au 15. Je reviendrai à Paris pour quelques jours
-et je repartirai bientôt après pour l'Espagne. Si je croyais aux
-pressentiments, je ne passerais pas les Pyrénées; mais il n'y a plus
-à reculer, il faut que je fasse ma visite, qui sera probablement la
-dernière, à Madrid. Je suis trop vieux et trop souffrant pour faire
-encore une fois une expédition semblable. Si je ne me faisais une
-affaire de conscience d'aller dire adieu à de très-bons amis, je ne
-bougerais pas de mon trou. Sans être malade, je suis si nerveux, que
-c'est pire qu'une maladie; je ne dors ni ne mange et j'ai les _blue
-devils._ Ce qui me console, c'est que vous vous amusez beaucoup et que
-vous engraissez à vue d'œil parmi vos montagnes et vos provinciaux.
-
-J'ai fait venir de Londres les _Mémoires de la princesse Daschkoff_,
-et je ne suis pas encore bien consolé des trente francs qu'ils m'ont
-coûté. On me promet pour mon retour de Tarbes un roman écrit en
-dialecte petit-russien et traduit en russe par M. Tourguenieff. C'est,
-dit-on, un chef-d'œuvre très-supérieur à l'_Oncle Tom._ Il y a encore
-les _Lettres de la princesse des Ursins_, qu'on me vante beaucoup. Mais
-j'ai cette femme en horreur et je n'en veux pas. En fait de livres
-lisibles, je ne sais rien de neuf; j'en ai essayé beaucoup pour passer
-les soirées de solitude, et je trouve qu'il n'y en a pas qui vaillent
-la peine qu'on les coupe. J'ai rencontré M. About l'autre jour, il est
-toujours charmant. Il m'a promis quelque chose. Il demeure à Saverne et
-passe sa vie dans les bois. Il y a un mois, il a rencontré un animal
-très-singulier, qui marchait à quatre pattes dans un habit noir, avec
-des bottes vernies sans semelles; c'était un professeur de rhétorique
-d'Angoulême qui, ayant eu des malheurs conjugaux, était allé jouer à
-Bade, avait perdu tout en très-peu de temps, et, retournant en France
-par les bois, s'était perdu et n'avait pas mangé depuis huit jours.
-About l'a porté ou traîné jusqu'à un village où on lui a donné du linge
-et à boire, ce qui ne l'a pas empêché de mourir au bout de huit jours.
-Il paraît que, lorsque l'animal-homme a vécu pendant quelque temps
-dans la solitude et qu'il est arrivé à un certain état de délabrement
-physique, il paraît, dis-je, que ce chef-d'œuvre marche à quatre
-pattes. About assure que cela fait un très-vilain animal.--Écrivez-moi
-chez M. le ministre d'État, à Tarbes.
-
-Adieu. J'espère que l'automne s'annonce pour vous plus humainement
-que pour moi. Froid et pluie avec beaucoup d'électricité dans l'air.
-Soignez-vous, mangez et dormez, puisque vous le pouvez.
-
-
-
-
-CCIX
-
-Paris, 15 septembre 1859.
-
-
-J'aurais voulu vous écrire de Tarbes aussitôt après avoir reçu votre
-lettre, mais j'ai été toujours en course et en agitation. D'abord est
-venue une lettre de Saint-Sauveur, où il m'a fallu aller passer un
-jour, et, le lendemain, on m'a rendu ma visite, chez M. Fould[1]; en
-conséquence de quoi, il y a eu grand remue-ménage, et madame Fould
-a improvisé dîner et déjeuner, ce qui n'est pas une petite affaire
-dans une ville comme celle que je viens de quitter. En outre, comme
-il fallait loger huit personnes, j'ai dû quitter ma chambre ainsi
-que le fils de la maison, et aller à l'auberge. Au milieu de tout
-cet auguste tracas, il m'eût été impossible de trouver du papier et
-une plume dans la maison. Je suis parti le 13 pour aller coucher à
-Bordeaux et je suis arrivé ici hier au soir, sans autre encombre que
-d'avoir perdu mes clefs, ce qui, parmi les petites misères, est une
-des plus considérables. Il me reste l'espoir de les retrouver ou celui
-de trouver des serruriers. Quant à mon voyage en Espagne, je suis aux
-ordres d'un de mes amis qui part avec moi. C'est un membre des Cortès,
-et son établissement s'ouvre le 1er octobre; très-probablement nous
-partirons le 25: je ne sais pas son dernier mot. Nous prendrons le
-train de Marseille pour aller par mer à Alicante. . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Ce petit voyage aux Pyrénées m'a fait du bien. J'ai pris un bain à
-Bagnères, qui m'a remis pendant deux jours dans un calme de nerfs
-extraordinaire et que, depuis vingt ans, je ne connaissais plus. Le
-médecin que j'ai trouvé là est un de mes anciens amis, qui m'a fort
-engagé à passer une saison d'eaux l'année prochaine. Il me garantit que
-j'en sortirai réparé à neuf. J'en doute un peu, mais cela vaut la peine
-d'essayer.
-
-Leurs Majestés étaient en très-bonne santé et très-belle humeur à
-Saint-Sauveur; j'ai admiré les natifs, qui avaient le bon goût de ne
-pas les suivre et de leur laisser la plus complète liberté. L'empereur
-a acheté là un chien un peu plus gros qu'un âne, de l'ancienne race
-pyrénéenne. C'est une très-belle bête qui grimpe sur les rochers comme
-un chamois. Il y avait bien longtemps que je n'avais pratiqué les
-provinciaux. À Tarbes, ils sont d'une espèce assez tolérable et d'une
-complaisance extraordinaire. Cependant, je ne conçois pas comment on
-peut rester avec eux pendant un mois. J'ai mangé beaucoup d'ortolans
-et de cailles en pâté, ce qui vaut peut-être mieux. Vous ne me parlez
-jamais de votre santé. Je suppose quelle est excellente. Adieu. . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je ne partirai pas sans vous donner de mes nouvelles.
-
-
-[1] Visite de l'empereur et de l'impératrice.
-
-
-
-
-CCX
-
-Paris, 20 septembre 1859.
-
-
-Il y a certainement un mauvais génie qui se mêle de nos affaires. Je
-crains de partir sans vous avoir vue. J'avais résolu de quitter Paris
-le 30, pour être à Bayonne le 1er. Il se trouve qu'aux diligences et
-à la malle-poste de Madrid, toutes les places sont prises jusqu'au
-16 octobre. Il faut donc se résoudre à prendre la voie de mer,
-c'est-à-dire à partir par les paquebots de Marseille à Alicante. S'il
-ne survient pas quelque nouvelle anicroche, je serai le 28 au soir
-à Marseille (mon jour de naissance, par parenthèse), et, le 29, je
-me mets en route. Bien que vous m'ayez fait cruellement enrager cet
-été par vos si et vos non, je vous assure que je suis bien triste de
-ne pas vous dire adieu. Après avoir été si longtemps sans vous voir,
-recommencer un autre bail d'absence presque aussi long! Qui sait si,
-lorsque je reviendrai, vous serez aussi à Paris? Je pars avec toute
-sorte d'idées noires; je souhaite que vous en ayez de couleur de rose.
-
-Ma petite course à Tarbes m'a fait du bien. Je suppose que l'air des
-environs de Madrid achèvera ma guérison. Comme il m'arrive toujours
-quand je vais faire un voyage, j'ai des velléités de travailler que je
-n'aurais pas sans doute si je restais ici. J'emporte du papier pour
-Madrid.--Pensez le 29 de ce mois à moi, qui, selon toute apparence,
-serai bien malade, tandis que vous conférerez avec votre couturière
-sur vos robes d'automne. Le golfe de Lyon est toujours abominable, et
-probablement il sera pire par ce temps d'équinoxe, qui a été créé pour
-mon malheur. Le bon côté, c'est que, arrivé à Alicante, on trouve un
-chemin de fer et qu'en un jour on est à Madrid, au lieu d'en passer
-trois à être cahoté dans les plus mauvaises voitures par les plus
-dures ornières qu'on puisse imaginer. Il est probable que, pendant
-mon absence, j'aurai des commissions à vous donner. Au reste, nous
-avons du temps pour en parler, et je n'aime pas à faire des projets
-à long terme, surtout avec vous, qui les faites manquer quelquefois,
-comme vous savez. Vous allez trouver Paris encore tout à fait vide. Je
-connais quelques gens qui partent et je n'en connais pas d'autres que
-vous qui arrivent. Les arbres sont brûlés, les pêches vont finir et le
-raisin ne vaut rien. Si vous avez eu des ortolans dans votre Dauphiné,
-vous ne ferez plus de cas du gibier que vous trouverez à Paris. Pour
-moi, je suis exempt du péché de gourmandise, je n'ai plus jamais faim
-et je ne fais plus attention à ce que je mange. Je regrette Paris,
-parce que je vous y aurais vue. C'est sa grande attraction pour moi.
-Adieu; vous pouvez m'écrire encore ici, j'y serai jusqu'au 27. Je me
-figure, voyez la vanité! que vous me ferez la surprise d'arriver le 26.
-
-
-
-
-CCXI
-
-Madrid, 21 octobre 1859.
-
-
-J'ai reçu avec grand bonheur votre petite lettre et surtout votre
-aimable souvenir. Je suis arrivé ici très-fatigué, non par la mer,
-qui a été assez bénigne, mais par toute sorte d'ennuis et de petits
-tracas qui viennent s'accumuler au moment d'un départ. Votre lettre,
-qui m'avait précédé à Madrid, par excès de zèle de la part de mes
-amis, s'est perdue quelques jours et il n'a pas été facile de la faire
-revenir à bon port. Ici, j'ai trouvé tout fort changé. Les dames que
-j'avais laissées minces comme des fuseaux sont devenues des éléphants,
-car le climat de Madrid est des plus engraissants. Attendez-vous à me
-revoir augmenté d'un tiers. Cependant, je ne mange guère et je ne vais
-pas très-bien; il fait très-froid, pluie de temps en temps, rarement du
-soleil, je passe presque toutes les journées à Carabouchel. Le soir,
-nous allons à l'Opéra, qui est tout ce qu'il y a de plus pitoyable.
-Je suis venu ce matin à Madrid pour assister à une séance académique
-et je retourne demain à la campagne. Il me semble que les mœurs ont
-changé notablement, et que la politique et le régime parlementaire
-ont singulièrement altéré le pittoresque de la vieille Espagne. En
-ce moment, on ne parle que de guerre. Il s'agit de venger l'honneur
-national, et c'est un enthousiasme général qui rappelle les croisades.
-On s'est imaginé que les Anglais voient avec déplaisir l'expédition
-d'Afrique et même qu'ils la veulent empêcher. Cela redouble l'ardeur
-guerrière. Les militaires veulent faire le siège de Gibraltar, après
-avoir pris Tanger. Cela n'empêche pas qu'on ne spécule beaucoup à la
-Bourse et que l'amour de l'argent n'ait fait des progrès immenses
-depuis mon dernier voyage. C'est encore une importation française
-très-malheureuse pour ce pays-ci. J'ai assisté lundi à un combat de
-taureaux, qui m'a fort peu amusé. J'ai eu le malheur de connaître trop
-tôt la beauté parfaite, et, après avoir vu Montés, je ne puis plus
-regarder ses successeurs dégénérés. Les bêtes ont dégénéré comme les
-hommes. Les taureaux sont devenus des bœufs, et le spectacle ressemble
-un peu trop à un abattoir. J'y ai mené mon domestique, qui a eu toutes
-les émotions d'un débutant, et qui a été deux jours sans pouvoir manger
-de viande. Ce que j'ai revu avec le même plaisir qu'autrefois , c'est
-le musée. En revoyant chaque tableau connu, il me semblait retrouver
-un ancien ami! Ceux-là, du moins, ne changent pas. Je vais aller la
-semaine prochaine faire une excursion dans la Manche, pour visiter un
-vieux château de l'impératrice. De là, j'irai à Tolède pour y chercher
-de vieux livres dans une vente qu'on m'annonce, et je serai de retour à
-Madrid pour la fin du mois. Je cherche à combiner le moyen de revenir à
-Paris vers le 15 novembre.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CCXII
-
-Cannes, 3 janvier 1860.
-
-
-Je vous la souhaite bonne et heureuse. Je voudrais que vous eussiez
-le temps que j'ai. Je vous écris toutes mes fenêtres ouvertes et
-cependant, le vent est du nord, assez fort pour donner à la mer de
-petites vagues très-drôles. Je vous remercie des livres. Il paraît
-qu'ils ont plu, car j'ai reçu une lettre de compliments d'Olga. Je
-suppose que, selon mes intentions, vous l'avez favorisée. Le choix
-pour l'année prochaine sera embarrassant, car vous avez dû épuiser la
-littérature morale. Je vous écris dans une situation fort peu commode.
-Il y a trois jours, en dessinant au bord de la mer, j'ai attrapé un
-lumbago, qui m'est venu comme une bombe, sans dire gare. Je suis tout
-de travers depuis ce moment, bien que je me frotte de toutes les herbes
-de la Saint-Jean. Le soleil étant mon grand remède, je m'y rôtis toute
-la journée. Nous avons ici le baron de Bunsen, avec ses deux filles,
-l'une et l'autre montées sur des pieds de grue et des chevilles qui
-ressemblent à la massue d'Hercule, mais il y en a une qui chante
-très-bien. Il est assez homme d'esprit et il sait les nouvelles, dont
-vous me tenez trop à court. Il m'a appris la déconfiture du congrès,
-qui ne m'a guère étonné. J'ai lu la brochure de l'abbé ***, qui m'a
-paru encore plus maladroite que violente. Il montre tellement le bout
-de l'oreille, qu'il doit passer pour un enfant terrible à Rome, où ce
-n'est ni le bon sens ni la finesse qui manquent. Là, les prêtres savent
-intriguer. Les nôtres ont les instincts tapageurs de la nation, et
-font tout hors de propos. Sa manière de se retirer dans les catacombes
-m'a fait bien rire et les airs de martyr qu'il prend à propos d'argent
-qu'on lui offre; vous verrez qu'il finira par en demander.
-
-Voici une assez belle histoire de ce pays-ci. Un fermier des environs
-de Grasse est trouvé mort dans un ravin où il était tombé, ou bien
-avait été jeté la nuit. Un autre fermier vient voir un de mes amis, et
-lui dit qu'il avait tué cet homme. «Comment? et pourquoi?--C'est qu'il
-avait jeté un sort sur mes moutons. Alors, je me suis adressé à mon
-berger, qui m'a donné trois aiguilles que j'ai fait bouillir dans un
-petit pot et j'ai prononcé sur le pot des paroles qu'il m'a apprises.
-La même nuit que j'ai mis le pot sur le feu, l'homme est mort.» Ne
-vous étonnez pas qu'on ait brûlé mes livres à Grasse, sur la place de
-l'Église.
-
-Je vais, mardi prochain, passer quelques jours dans ce pays, malgré ses
-mœurs. On m'y promet des monuments de toute sorte et des montagnes fort
-belles. Je vous en rapporterai de la cassie, si vous appréciez toujours
-ce parfum-là. Adieu, chère amie; je suis rompu pour vous avoir écrit
-trois pages. C'est que je ne pose que sur un coude et que tous les
-mouvements me répondent dans le dos. Adieu encore. Je vous remercie de
-nouveau des livres. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXIII
-
-Cannes, 22 janvier 1860.
-
-
-J'ai trouvé votre lettre en revenant de la campagne, ou plutôt du
-village où je suis allé passer huit jours tout près des neiges
-éternelles. Bien que sur un plateau très-élevé, je n'ai pas souffert du
-froid. J'ai vu de très-belles choses en fait de rochers, de cascades
-et de précipices: une grande caverne avec un lac souterrain dont on ne
-connaît pas l'étendue et qu'on peut supposer habité par tous les gnomes
-et les diables des Alpes; une autre grande caverne, longue de trois
-kilomètres, où l'on m'a tiré un feu d'artifice. Enfin, j'ai passé ma
-semaine dans l'admiration de la pure nature. J'en ai rapporté ici des
-douleurs horribles et je suis, depuis deux jours, sur le flanc sans
-dormir ni manger. Je vois décidément que la machine se détraque et
-qu'elle ne vaut plus rien du tout. J'espère qu'il n'en est plus de môme
-pour vous et que vous n'avez pas eu de nouvelles atteintes de votre
-fièvre. Comme vous n'en parlez pas, je vous crois tout à fait quitte
-de ce mal. J'essaye de prendre mon parti de mes souffrances, et j'y
-réussis assez bien dans le jour; mais, la nuit, je perds patience et
-j'enrage.
-
-Vous ne m'avez pas dit quels ont été vos débours pour ces livres moraux
-que vous avez envoyés à mesdemoiselles de Lagrené. J'aime à croire
-que vous êtes restée dans la limite de sagesse que vous observez dans
-toutes les négociations. Probablement, j'aurai bientôt à contracter
-avec vous une autre dette.
-
-On m'a prêté le pamphlet de mon confrère Villemain,qui m'a paru d'une
-platitude extraordinaire. Quand on a essayé de faire un livre contre
-les jésuites, quand on s'est vanté de défendre la liberté de conscience
-contre l'omnipotence de l'Église, il est drôle de venir chanter la
-palinodie et d'employer de si pauvres arguments. Je crois que tout le
-mónde est devenu fou, excepté l'empereur, qui ressemble aux bergers du
-moyen âge qui font danser les loups avec une flûte magique. On m'écrit
-très-sérieusement de Paris que l'Académie française, voltairienne il y
-a quelques années, veut nommer l'abbé Lacordaire, comme protestation
-contre la violence que subit le pape. Au fond, la chose m'est fort
-égale. Tant qu'on ne m'obligera pas d'aller entendre leurs sermons, on
-peut nommer à l'Académie tous les membres du sacré collège.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CCXIV
-
-Cannes, 4 février 1860.
-
-
-Vous me jetez dans de grandes perplexités au sujet de la
-Sainte-Eulalie, à laquelle je ne pensais plus. En effet, c'est le 11 ou
-le 12. J'accepte avec beaucoup de reconnaissance l'offre aimable que
-vous me faites; mais je ne comprends pas grand'-chose à ces affaires
-byzantines, et je crains qu'il ne s'agisse de quelque brimborion
-beaucoup trop moderne pour ma cousine. Il ne faut pas oublier qu'elle
-ne sort guère et qu'elle s'habille en personne de son âge, qui est
-extrêmement respectable. Peut-être voulez-vous parler de boucles ou
-d'agrafes d'argent niellé comme il en vient du Caucase et d'ailleurs.
-Enfin, vous avez carte blanche avec les instructions suivantes: 1°
-que la chose ne soit pas trop voyante, pas trop moderne, pas trop
-colifichet; 2° qu'elle ne coûte pas beaucoup plus de cent francs et
-qu'elle ait l'air de valoir davantage; 3° enfin, que cela ne vous donne
-pas trop de tracas. Je suis sûr que vous vous acquitterez de cette
-commission avec votre ponctualité et votre discrétion ordinaires,
-et je vous en remercie d'avance de tout cœur. Cela me fait penser à
-une chose, c'est que je ne vous ai jamais souhaité votre fête. Quand
-arrive-T-elle? et d'abord, quel nom avez-vous? Il me semble que
-vous avez un nom luthérien ou hérétique. Mais votre patron est-il
-l'évangéliste ou le baptiste? et quand lui souhaite-t-on sa fête? Vous
-devinez que je veux vous faire une surprise, ce qui est bien difficile.
-
-Je suis en ce moment bien souffrant sur mon canapé. Quand je suis
-assis, il me semble qu'on me brûle le côté avec un fer chaud. Le
-docteur Maure me dit de me frotter avec du baume tranquille, mais cela
-ne me tranquillise pas du tout.
-
-J'attends deux de mes amis qui viennent passer une semaine avec moi,
-et je meurs de peur que le temps ne se gâte. Il fait en ce moment
-un soleil admirable, mais cette année est exceptionnelle et l'on ne
-peut compter sur rien. Hier, il faisait un vent qui semblait venir de
-Sibérie, tant il était glacé. Je trouve comme vous que la politique est
-bien amusante. Les colères de certaines gens me donnent de la joie au
-cœur. Adieu; le mois prochain, je vous reverrai. Je suis, en attendant,
-malade, mélancolique, ennuyé. Je perds la vue et je ne puis plus
-dessiner, quand même ma santé le permettrait. C'est une triste chose
-que de vieillir!
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CCXV
-
-Cannes, 21 février 1860.
-
-
-Deux de mes amis sont venus me rendre visite, et mes devoirs de
-cicérone, qui m'ont entraîné dans de longues excursions, ne m'ont pas
-laissé le temps de vous répondre immédiatement. D'ailleurs, je n'ai
-reçu qu'avant-hier seulement une lettre de ma cousine au sujet des
-agrafes byzantines. Je vous envoie son opinion textuelle. Elle trouve
-que c'est charmant, trop charmant pour elle et beaucoup trop jeune.
-Cependant, comme correctif à ce que cet arrêt a de trop sévère, elle
-ajoute qu'elle vient de se commander une robe exprès pour les porter.
-Si vous n'êtes pas satisfaite de votre succès, c'est que vous êtes
-difficile.
-
-Je suis toujours à peu près de même, c'est-à-dire assez souffrant. D'un
-côté, un rhume; de l'autre, une douleur au cœur, variété rhumatismale
-très-incommode et très-étrange, car cela ne m'empêche pas de marcher
-et je ne souffre que lorsque je suis assis. Voilà ce que c'est que
-de dessiner au bord de la mer après le coucher du soleil. Le temps
-que nous avons n'est pas magnifique. Le soleil ne nous manque pas;
-mais le fond de l'air est froid, et les matinées et les soirées sont
-quelquefois très-désagréables à cause du vent qui nous arrive des
-Alpes. Jamais je ne les avais vues avec tant de neige, de la base
-au sommet. Ce matin, il est tombé de la neige sur la montagne de
-l'Estérel, et même quelques flocons sur la place devant mes fenêtres.
-C'est un scandale inouï à Cannes et dont les anciens n'avaient point
-mémoire. La seule consolation que j'aie, c'est de penser que vous êtes
-dans le Nord bien plus mal. Les journaux me font frissonner avec leurs
-10 degrés au-dessous de zéro, les trois pieds de neige à Lyon et à
-Valence, etc. Cependant, il va falloir quitter mon oasis pour aller
-greloter à Paris. Je pense me mettre en route la semaine prochaine;
-comme je dois m'arrêter pour voir des monuments, je ne serai pas rendu
-à Paris pour la séance impériale, qui sans doute perdra beaucoup de
-son intérêt par mon absence. J'arriverai, selon toute apparence, vers
-le 3 ou le 4 mars, et j'espère vous trouver en bonne santé. Je vous
-reverrai avec bien de la joie, vous pouvez vous y attendre. Écrivez-moi
-à Marseille, poste restante. Il est probable que j'irai passer un ou
-deux jours à Nice, pour me faire une opinion sur l'annexion, et je
-reviendrai pour faire mes paquets. Vous ne m'avez pas envoyé votre
-mémoire, qui est, je le crains, des plus formidables; quel que soit
-le métal des agrafes, il paraît qu'elles sont considérables. J'espère
-pourtant rapporter de quoi m'acquitter sans être obligé de vendre mes
-livres. À propos, n'avez-vous pas à moi le _Voyage en Asie_ de M. de
-Gobineau? On l'a cherché inutilement chez moi l'autre jour. Si vous
-l'avez, gardez-le. Je suis allé avant-hier mener mes amis au pont
-de Gardonne; c'est un pont naturel entre des rochers à la pointe de
-l'Estérel. On entre par une petite porte dans une grotte d'où l'on sort
-par une autre ouverture à la haute mer. Ce jour-là, la mer avait le
-diable au corps, et la grotte avait l'air d'une chaudière bouillante.
-Les matelots n'ont pas osé s'y risquer, et nous n'avons pu que
-tournoyer autour du gouffre. C'était admirablement beau de couleur et
-de mouvement. Adieu; portez-vous bien, ne sortez pas trop le soir.
-
-
-
-
-CCXVI
-
-Paris, dimanche soir, 12 mars 1860.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je trouve que votre air de Paris est bien lourd et j'ai toujours la
-migraine. Je n'ai encore vu personne et je n'ose sortir le soir. Il me
-semble que ce doit être bien extraordinaire de faire des visites à dix
-heures du soir.
-
-Point de nouvelles du livre de mon ami M. de Gobineau; décidément,
-il doit vous rester sur la conscience. Indiquez-moi quelque roman à
-lire. J'en éprouve un grand besoin. Pendant que j'étais à Cannes,
-j'ai lu un roman de Bulwer: _What will he do with it?_ qui m'a paru
-sénile au dernier point. Il y a pourtant quelques jolies scènes et un
-très-bon sermon. Quant au héros et à l'héroïne, ils dépassent tout ce
-que l'usage permet dans le genre niais. Un livre qui m'a beaucoup plus
-amusé, c'est l'ouvrage de M. de Bunsen sur l'origine du christianisme
-et sur _tout_, pour parler plus exactement. Mais cela s'appelle
-_Christianity und Mankind_ y cela n'a que sept volumes de sept à huit
-cents pages. M. de Bunsen se dit très-chrétien et il traite le Vieux et
-le Nouveau Testament par-dessous la jambe. . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-J'ai appris aujourd'hui qu'il y a eu, dans un des derniers bals
-masqués, une femme qui a eu le courage de paraître en costume de 1806
-sans crinoline, et que cela a produit un très-grand effet.
-
-
-
-
-CCXVII
-
-Paris, 4 avril 1860.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Nous avons eu hier la première idée de retour du printemps. Cela m'a
-fait grand bien et je me suis senti renaître. Il me semblait que je
-sentais l'air de Cannes. Aujourd'hui, il fait gris et sombre. J'aurais
-grand besoin de vous pour prendre la vie en patience. Je trouve qu'elle
-devient tous les jours plus ennuyeuse. Le monde est par trop bête. Ce
-qui est plus inouï que tout, c'est l'ignorance générale dans ce siècle
-de lumières, comme il s'appelle modestement lui-même. Il n'y a plus
-personne qui sache un mot d'histoire.
-
-Vous aurez lu le discours de Dupin, qui m'a fort amusé. . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-Je n'ai jamais pu retrouver Gobineau et je sais bien pourquoi; vous
-aussi. Je me suis donné mes étrennes à moi-même, il y a deux jours,
-chez Poitiers. J'ai acheté quelques très-beaux livres vieux et d'autres
-modernes très-bien reliés. Avez-vous lu les Mémoires de Hollande
-attribués à madame de la Fayette? Cela m'a fort amusé. Je vous les
-prêterai sur dépôt, à votre retour. Cela est relié par Bauzonnet.--Je
-me suis fait faire un domino vénitien noir avec une buretta en dentelle
-ou quelque chose d'approchant, comme le dessin que j'ai fait à Venise
-et que je vous ai montré. Depuis mon retour, en cette malencontreuse
-saison, je prends un intérêt extraordinaire au temps. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXVIII
-
-Samedi 14 avril 1860.
-
-
-. . . . . . . . . J'ai mené depuis Pâques une vie fort dissipée: je
-suis allé deux fois au bal et j'ai dîné en ville tous les jours. Ce
-bal, où je devais étrenner ce domino avec une _baretta_ vénitienne, est
-remis au 24, parce qu'on juge en ce moment en Espagne les complices
-d'Ortega, parmi lesquels il y a deux parents de l'impératrice. S'ils
-sont fusillés, ce qui est fort dans les façons de faire du pays, je
-crois que le bal sera entièrement abandonné, et j'en serai pour mon
-domino. J'ai beaucoup vu Ortega, qui est, par parenthèse, un charmant
-garçon, la coqueluche des belles dames de Madrid. J'ai très-grand peur
-qu'il ne s'en tire pas. Cependant, on dit qu'il y a toujours du remède
-quand il s'agit de jolis garçons. . . . . . .
-
-
-
-
-CCXIX
-
-Mardi soir, 1er mai 1860.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Le bal de l'hôtel d'Albe était splendide. Les costumes étaient
-très-beaux; beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant
-de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en
-haut et par en bas aussi. À cette occasion, j'ai vu un assez grand
-nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse.
-2° La crinoline est en décadence. Croyez que, dans deux ans, les
-robes seront courtes et que celles qui ont des avantages naturels se
-distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels. Il y avait des
-Anglaises incroyables. La fille de lord ***, qui est charmante, était
-en nymphe dryade, ou quelque chose de mythologique, avec une robe qui
-aurait laissé toute la gorge à découvert si on n'y eût remédié par un
-maillot. Cela m'a semblé presque aussi vif que le décolletage de la
-maman, dont on pénétrait tout l'estomac d'un coup d'œil. Le ballet
-des _Eléments_ se composait de seize femmes, toutes assez jolies, en
-courts jupons et couvertes de diamants. Les Naïades étaient poudrées
-avec de l'argent qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des
-gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une
-mademoiselle Errazu merveilleusement belle. La princesse Mathilde était
-en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte
-de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé madame de S..., qui
-a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour,
-les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière
-électrique, ressemblait au festin de Balthazar dans le tableau de
-Wrowthon. L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait
-d'une lieue. L'impératrice avait un bournous blanc et un loup noir
-qui ne la déguisait nullement. Beaucoup de dominos, et, en général,
-fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien
-imité. Je trouve qu'après l'histoire de sa femme, c'est un déguisement
-un peu trop remarquable. Si vous ne savez pas l'histoire, la voici en
-deux mots: sa femme, qui est une demoiselle *** (dont, par parenthèse,
-la mère devait être ma marraine, à ce qu'on m'a dit), est allée chez
-Bapst, et a acheté une parure de soixante mille francs, en disant
-qu'elle la renverrait le lendemain si elle ne lui convenait pas. Elle
-n'a rien renvoyé, ni argent ni parure. Bapst a redemandé ses diamants:
-on lui a répondu qu'ils étaient partis pour le Portugal, et, en fin
-de compte, on les a retrouvés au Mont-de-Piété, d'où la duchesse de
-*** les a retirés pour quinze mille francs. Cela fait l'éloge du temps
-et des femmes! Autre scandale. Au bal de M. d'Aligre, une femme a été
-pincée _black and blue_ par un mari, non moins ombragé de panaches que
-M. de ***, mais plus féroce. La femme a crié et s'est évanouie; tableau
-général! On n'a pas jeté le jaloux par la fenêtre, ce qui eût été la
-seule chose sensée à faire.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CCXX
-
-Samedi 12 mai 1860.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je vous félicite d'avoir du beau temps et du soleil. Ici, il pleut
-toujours. Quand il ne pleut pas, la chaleur est humide. Il y a de
-l'orage dans l'air, et les gens nerveux comme moi sont à leur aise
-comme des cordes de violon dans le feu. Pour comble de maux, je suis
-obligé de rester ainsi jusqu'à la fin de la saison, qui ne paraît pas
-près de finir. Vous voilà bien instruite de mes projets; je voudrais
-l'être des vôtres, que je ne soupçonne même pas. Il y a eu ces jours
-passés une petite histoire amusante: M. Boitelle, préfet de police, qui
-doit être l'homme le mieux informé de Paris, a appris, par le rapport
-d'agents fidèles, que le ministre d'État, M. Fould, était allé coucher
-dans la maison qu'il a fait bâtir dans le faubourg Saint-Honoré.
-De très-grand matin, il est allé le voir, lui a serré la main avec
-effusion, et lui a exprimé toute la part qu'il prenait à ce qui venait
-d'arriver. M. Fould a cru qu'il s'agissait d'un fils à lui, qui fait
-des sottises en Angleterre. Le quiproquo a duré quelque temps, jusqu'à
-ce que le préfet de police lui ait demandé le nom de son successeur. M.
-Fould a répondu qu'il était allé pendre la crémaillère dans sa nouvelle
-maison, et qu'il avait trouvé commode de ne passe déranger pour aller
-coucher au ministère.--Les carlistes sont ici dans le désespoir de la
-platitude de Montemolin. Il n'est pas douteux qu'il n'ait attendu la
-fusillade d'Ortega pour faire sa renonciation, attendu qu'il éprouvait
-le phénomène de la peur. Il eût été plus noble de se dépêcher pour
-qu'il n'y eût personne de fusillé. Il reste à Londres un frère qui n'a
-pas abdiqué et qui a des enfants; il s'appelle *** et est marié à une
-fille du duc de ***. Il a escroqué les diamants de sa femme, et avec le
-produit entretient une femme de chambre d'icelle. Cela prouve un homme
-de goût.--Il paraît que Lamoricière est déjà un peu ennuyé de tous les
-tracas qu'il rencontre en terre papale. Le cardinal Antonelli disait,
-il y a peu de temps, à un ministre étranger, qu'il n'avait jamais
-rencontré un homme plus distingué que Lamoricière: «Je lui ai parlé de
-la situation et il y a trouvé tout de suite cinq ou six remèdes; et
-il parle si bien, que, dans une heure de temps, il m'a donné quatre
-avis différents sur la même question, tous si bien motivés, que je
-n'ai que l'embarras du choix.» Ici, on est extrêmement préoccupé de
-l'expédition de Garibaldi, et l'on craint qu'il n'en résulte une
-complication générale. Je crois que M. de Cavour ne serait peut-être
-pas très-fâché qu'il se fît casser les reins en Sicile; mais, s'il
-réussit, il deviendra dix fois plus dangereux. Vous serez probablement
-étonnée quand vous saurez que je travaille et que j'écris comme dans
-mon bon temps. Quand je vous verrai, je vous raconterai par quelle
-singulière circonstance j'ai secoué mon antique paresse. Ce serait trop
-long de vous écrire tout cela, mais il ne s'agit pas d'œuvres à votre
-usage. Lisez le livre de Granier de Cassagnac sur les Girondins. Il y
-a les pièces les plus curieuses, et les plus horribles descriptions
-des massacres et des bêtises révolutionnaires, tout cela écrit avec
-beaucoup de passion et de verve.
-
-J'ai reçu il y a trois jours la visite de M. Feydeau, qui est un fort
-beau garçon, mais qui m'a semblé d'une vanité par trop naïve. Il va en
-Espagne pour y faire le complément de ce que Cervantes et Lesage ont
-ébauché! Il a encore une trentaine de romans à faire, dont il mettra la
-scène dans trente pays différents; c'est pourquoi il voyage.
-
-Adieu; je pense sans cesse à vous, malgré tous vos défauts. . . . . . .
-. .
-
-
-
-
-CCXXI
-
-Château de Fontainebleau, 12 juin 1860.
-
-
-Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Vous auriez dû le faire pour
-beaucoup de raisons. On m'a retenu ici pour cette semaine. J'espère
-bien vous retrouver à Paris, car vous aurez sans doute prolongé votre
-villégiature si le temps vous a aussi maltraitée que nous. Cependant,
-nous avons fait quelques jolies promenades dans les bois, entre deux
-ondées; tout est d'un vert d'épinards uniforme, et, quand il n'y a
-pas de soleil, c'est médiocre. Il y a des rochers et des bruyères qui
-auraient leur mérite si l'on s'y promenait en tête-à-tête, en causant
-de toute sorte de choses comme nous savons faire; mais nous allons
-en longue file de chars à bancs où l'on n'est pas toujours très-bien
-appareillé pour l'amusesement réciproque. Il n'y a pas, d'ailleurs, de
-république où l'on soit plus libre, ni de châtelain et de châtelaine
-plus aimables pour leurs hôtes. Avec tout cela, les journées ont
-vingt-quatre heures, dont on passe au moins quatre en pantalon collant,
-ce qui semble un peu dur dans ce temps de mollesse et de mauvaises
-habitudes.
-
-Je me suis enrhumé horriblement les premiers jours de mon arrivée. Au
-reste, comme à brebis tondue Dieu mesure le vent, je n'ai plus eu mes
-douleurs dès que je me suis mis à tousser.
-
-Je n'admets pas un instant que vous ne m'attendiez pas. Il serait
-absurde d'aller à la mer avant que le temps se fût mis au beau et
-surtout au chaud. Engagez vos amis à la patience; j'en ai beaucoup
-aussi, et, entre autres, celle de redire cent fois la même chose à une
-personne qui ne veut guère entendre. Adieu. . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXXII
-
-Paris, dimanche soir, 2 juillet 1860.
-
-
-J'ai reçu votre lettre ce matin. La mer agitée que vous dites diminue
-un peu mes regrets de rester à Paris. Cependant, il est impossible
-que ce temps de chien dure toujours, malgré les taches du soleil que
-m'apprend mon journal.
-
-Notre session se prolonge indéfiniment, ce dont j'enrage. Je cherche
-des moyens d'échapper, mais cela est fort difficile, vu ma grandeur qui
-m'attache au rivage. Cela ne veut pas dire que je ne sois toujours prêt
-à faire cinquante lieues pour aller dîner avec vous si l'on m'en priait
-et si l'on voulait bien m'attendre; c'est une insinuation fort humble
-que je prends la liberté de vous adresser. En partant si tôt, vous
-perdrez un bien beau spectacle, celui de me voir passer _in fiocchi_
-et en gants noirs dans la rue de Rivoli au milieu des populations
-admiratrices[1]. Je ne sais combien de vacances cette pompe fera dans
-nos rangs, mais je crains fort qu'elle ne tourne qu'au profit des
-croque-morts. Il est venu avant-hier trente mille personnes jeter de
-l'eau bénite, et davantage aujourd'hui. Cela montre bien la badauderie
-de cette magnanime nation! Elle est toujours plus bête qu'on ne le
-croit, et c'est beaucoup dire.
-
-Les orléanistes prétendent que M. Brénier a été assommé par un mari peu
-débonnaire; ce qui me paraît peu probable, vu l'énorme ventre qu'il a.
-Le plus croyable, c'est que les lazzaroni ont cru venger ainsi leur roi
-violenté. Les libéraux ont assassiné, en représailles, les commissaires
-de police, ce qui a fait beaucoup de bien à M. Brénier. Les Italiens
-du Nord n'ont point la vivacité de sentiments des Napolitains. Ils
-ont du sens commun et de la logique, comme disait Stendhal, tandis
-que les Napolitains sont des enfants de douze ans mal élevés. Nous en
-verrons de belles probablement cet automne, et ce serait bien le cas
-d'y aller faire un tour, au lieu d'aller en Afrique. Je vous attends
-au moment où votre salon sera plein des curiosités du pays, où vous
-aurez une robe de chambre à ramages et des babouches. Vous regretterez
-bien les boues de Paris. Au reste, je ne veux pas vous parler encore de
-votre expédition. Il peut arriver bien des choses qui feront changer
-vos projets. Vous connaissez les miens. Je resterai au British Museum
-jusqu'à la fin de juillet; puis j'irai passer quelques jours à Bath,
-puis en Écosse, où j'attendrai le mois de septembre et une invitation
-de votre part.
-
-Adieu.
-
-
-[1] À l'occasion de l'enterrement du prince Jérôme.
-
-
-
-
-CCXVIII
-
-Paris, jeudi, 12 juillet 1860.
-
-
-Voilà, je crois, le beau temps tout à fait revenu. Je partirai, selon
-toute apparence, au commencement de la semaine prochaine. Si l'idée
-vous venait d'aller voir lady *** sur le bord de la mer, dans les
-premiers jours d'août, j'espère que vous voudriez bien m'en faire part.
-Je me figure que la campagne anglaise doit être belle en ce moment,
-et qu'il serait agréable de passer quelques jours chez votre amie à
-flâner et à regarder la mer, à manger des crevettes et à prendre le thé
-les fenêtres ouvertes. Je suis toujours un peu malade. Hier surtout,
-j'étais très-mal à mon aise. J'ai cependant mon nouvel ami pour me
-tenir compagnie. C'est un hibou que j'élève, et qui a des sentiments.
-Je le lâche après dîner et il vole par ma chambre, et, faute de petits
-oiseaux, prend des mouches très-adroitement. Il a une physionomie
-très-drôle et ressemble aux gens remplis de prétentions, par son air et
-son expression ultra-graves.--Nous avons eu un enterrement terrible.
-Nous avons été sept quarts d'heure à défiler entre le Palais-Royal et
-les Invalides, puis la messe, puis une oraison funèbre de l'abbé Cœur,
-qui a loué les principes de 89, tout en disant que nos soldats étaient
-prêts à mourir pour défendre le pape. Il a dit encore que le premier
-Napoléon n'aimait pas la guerre et qu'on l'a toujours contraint à se
-défendre. Le plus beau delà cérémonie a été un _De profundis_ chanté
-dans le puits que vous savez et que nous entendions au travers d'un
-crêpe noir, qui nous séparait du tombeau. Il me semble que, si j'étais
-musicien, je profiterais de l'effet admirable de ce crêpe sur le son,
-pour un opéra à grand' spectacle.--Il n'y a plus guère de monde à
-Paris. Le soir, on va aux Champs-Élysées entendre la musique de Musard,
-les belles dames et les lorettes assez pêle-mêle, et très-difficiles à
-distinguer. On va encore au Cirque, voir les chiens savants qui font
-monter une boule sur un plan incliné, en sautant dessus. Ce siècle
-perd toute espèce de goût pour les amusements intellectuels. Avez-vous
-lu le livre que je vous ai prêté et vous a-t-il amusé? l'_Histoire de
-madame de la Guette_ me plaît plus que _la Juive de Hollande_, où il
-y a des choses qui ont dû vous scandaliser. On me demande le titre
-d'un roman anglais pour un malade qui ne peut lire que cela. Peut-être
-pourrez vous m'en dire un. Je viens de fabriquer un grand rapport sur
-la bibliothèque de Paris. C'est, je crois, ce qui m'a rendu si malade.
-Je perds mon temps à me mêler de ce qui ne me regarde pas et on me
-met sur le dos toutes les affaires des autres. J'ai quelquefois envie
-de faire un roman avant de mourir; mais tantôt le courage me manque,
-tantôt, quand je suis en bonne disposition, on me donne des bêtises
-administratives à arranger. Je vous écrirai avant mon départ. Adieu. .
-. . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXXIV
-
-Londres, _British Museum_, 20 juillet 1860.
-
-
-C'est assurément fort aimable à vous de ne pas m'avoir donné signe de
-vie, ni un mot d'adieu avant mon départ. Je ne vous pardonnerai que
-la première fois que nous nous verrons. J'ai été retardé par toute
-sorte d'embarras, et je n'ai pu partir qu'hier matin, par un temps
-de chien. Pourtant, je me suis conduit assez héroïquement pendant la
-traversée, et j'ai été presque le seul qui n'ait pas rendu l'âme aux
-flots agités. J'ai trouvé ici le temps de l'éclipse à Paris. Il me
-faut toujours quelque temps à Londres pour m'habituer à la singulière
-lumière qu'il y fait. Il semble qu'elle passe au travers d'une gaze
-brune. Cette lumière et les fenêtres sans rideaux me tracasseront
-encore quelques jours. En revanche, je me suis régalé de toute sorte de
-bonnes choses, et j'ai dîné et déjeuné comme un ogre, ce qui ne m'était
-pas arrivé depuis assez longtemps. Mon seul regret est de n'avoir pas
-ici ma chouette, qui joue sur mon tapis le soir, comme le chat que
-vous connaissiez autrefois. Je vous assure que c'est une très-jolie
-bête, et qui a de l'esprit plus quelle n'est grosse, car elle ne l'est
-pas plus que mon poing. Il m'importe très-particulièrement de savoir
-d'une manière très-exacte, avant la fin de ce mois de juillet, à
-quelle époque vous vous proposez de venir à Paris, le temps que vous y
-passerez et quand vous prétendez aller à Alger. C'est en conséquence
-de vos plans que je ferai les miens. Je n'ai pas besoin de vous dire
-que vous êtes le grand motif déterminant pour moi, de quitter les
-Highlands plus tôt, ou même de n'y pas aller du tout. Ne songez pas et
-surtout ne faites pas semblant de croire que ce serait un sacrifice. Je
-reviendrais demain si vous me disiez que vous êtes à Paris. Sachez pour
-votre gouverne que je suis ici jusqu'au 30.
-
-Adieu; je suis vraiment de bien mauvaise humeur contre vous.
-
-
-
-
-CCXXV
-
-Mercredi soir, 9 août 1860. 9, _South Parade Bath._
-
-
-Je vous ai acheté un voile bleu avant de quitter Londres. Je voulais
-vous écrire; mais mon ministre m'avait accablé de commissions, et
-c'eût été de la charité de votre part que de venir m'aider à m'en
-acquitter. J'ai choisi des robes, des chapeaux et des rubans, tout cela
-le plus fantastique que j'ai pu. Je crains que les chiens de France
-ne courent après les infortunées qui porteront ces belles choses de
-mon choix; je suis fâché de vous voir si opposée à une excursion en
-Angleterre, pendant que j'y suis. Cela ne vous plaît pas. Vous sentez
-bien qu'il n'y a pas de bruyères et de montagnes que je ne quitte avec
-empressement pour vous voir avant votre départ. Qu'il nous reste au
-moins un souvenir heureux en nous quittant pour si longtemps. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'ai mené depuis huit jours une vie à rendre poussif un cheval pur
-sang, le jour en courses, _shopping and visiting_; le soir dînant en
-ville chez les aristos, où je trouvais toujours les mêmes plats et
-presque les mêmes visages. Je ne me rappelais guère les noms de mes
-hôtes, et, quand ils ont des cravates blanches et des habits noirs,
-je trouve que tous les Anglais se ressemblent. Nous sommes ici fort
-détestés et encore plus craints. Rien n'est plus drôle que la peur
-que l'on a de nous et qu'on ne prend pas la peine de dissimuler. Les
-volontaires sont encore plus bêtes que la garde nationale ne l'était
-chez nous en 1830, parce qu'on apporte à tout dans ce pays-ci un air
-sérieux qu'on n'a pas ailleurs. Je connais un fort galant homme de
-soixante-seize ans, qui fait l'exercice tous les jours en culotte
-de zouave. Le ministère est très-faible et ne sait ce qu'il veut,
-l'opposition ne le sait pas davantage. Mais grands et petits sont
-d'accord pour croire que nous avons envie de tout annexer. En même
-temps, il n'y a personne qui ne sente qu'une guerre serait impossible
-tant qu'il ne sera pas question d'annexer les trois royaumes. Je n'ai
-pas été très-content de la lettre de l'empereur à M. de Persigny. Il
-me semble que mieux aurait valu ne rien dire du tout, ou leur dire
-seulement ce que je leur répète tous les soirs, c'est qu'ils sont
-bien bêtes. Je vous conseille de me répondre au plus vite, car je
-suis fort mélancolique et j'ai besoin de consolations. Je retourne
-à Londres lundi prochain. Écrivez-moi: 18, _Arlington street_, chez
-M. Ellice. Je n'y resterai pas longtemps et j'irai tout de suite je
-crois à Glenquoich, avec lui.--Cette ville-ci est très-jolie. Il n'y a
-pas trop de fumée et on voit partout des collines couvertes d'herbes
-et d'arbres. Il n'y fait pas trop froid. J'y suis chez des amis gens
-d'esprit, et il y a des bains qui me font du bien. Adieu. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXXVI
-
-8 août 1860. Londres, 18, _Arlington street._
-
-
-Je reçois votre lettre au moment de partir pour Glenquoich. Je n'ai pas
-besoin de vous dire qu'elle ne me fait nul plaisir. Mais je ne vous
-ferai cependant pas de reproches. Pour le moment, je ne suis préoccupé
-que d'une chose, c'est de chercher comment je pourrai vous dire adieu.
-De votre côté, tâchez de faire aussi quelque chose afin de gagner
-un peu de temps. Je ne désespère pas qu'en nous y mettant tous les
-deux nous ne parvenions à nous retrouver et à passer quelques heures
-ensemble. Plus je réfléchis à votre expédition d'Algérie, plus elle me
-paraît folle. Il est évident que les affaires d'Orient, compliquées
-comme elles le sont, et devant se compliquer encore davantage à
-tout instant, pourront obliger votre frère à partir sur un signe du
-télégraphe, et vous demeurerez fort empêchée de votre personne au
-milieu de vos Arabes. Il me paraît probable que le débarquement des
-Français en Syrie serait suivi d'une explosion générale de pillages et
-de massacres dans tout l'Orient; très-vraisemblablement encore, les
-provinces turques de la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Macédoine
-et l'Albanie chrétienne feront quelque mouvement en représailles. Tout
-sera en feu cet hiver en Orient. Aller à Alger dans un pareil moment,
-cela, je vous le répète, me semble aussi fou que possible. Encore
-si vous trouviez à ce voyage quelque attrait particulier! mais vous
-paraissez maintenant le regretter. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Il fait un temps atroce. Hier, le soleil s'est montré pour la
-première fois depuis mon arrivée en Angleterre; mais, ce matin, en me
-réveillant, j'entendais la pluie fouetter sur ma fenêtre. Le baromètre
-est à grande pluie, et je ne vois pas à cent pas. Je ne comprends pas
-trop ce que deviendra le blé avec le vent et la pluie et le froid.
-Le _Times_ me dit qu'il est tombé quatre pieds de neige à Inverness,
-où je coucherai lundi prochain. Y aura-t-il assez de charbon de
-terre et assez de plaids en Écosse pour remédier à tant de maux?
-Malgré le temps froid et couvert que j'ai eu à Bath et aux environs,
-le pays m'a beaucoup plu. J'ai vu des collines très-découpées, des
-arbres magnifiques, et une richesse de verdure dont on n'a pas d'idée
-ailleurs, si ce n'est peut-être dans les hautes vallées de la Suisse.
-Mais tout cela ne vaut pas Saint-Cloud ou Versailles par un beau temps.
-Adieu, chère amie; je suis bien triste et je voudrais être en colère.
-Je n'en ai pas la force, car je ne vous accuse pas. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Voici mon adresse à Glenquoich, mais je n'y serai que dans quelques
-jours: _Care of Rt. Hon. E. Ellice, Glenquoich, fort Augustus._
-
-
-
-
-CCXXVII
-
-Glenquoich, 22 août 1860.
-
-
-Je suis sans nouvelles de vous. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Ce n'est pas chose facile de partir d'ici. Outre les gens qui vous
-retiennent, il y a les difficultés matérielles, les jours de bateaux
-à vapeur pour aller gagner par les lacs les extrémités des chemins
-de fer. Nous avons ici un temps presque toujours détestable, mais
-qui n'empêche pas les gens de sortir. On est si habitué à la pluie,
-que, lorsqu'il ne tombe pas des hallebardes, on croit qu'on peut se
-promener. Les sentiers sont quelquefois des torrents, on ne voit pas
-les montagnes à cent pas de soi, mais on rentre en disant: _Beautiful
-walk._ Ce qu'il y a de pire en ce pays-ci, c'est un moucheron appelé
-_midge_; et des plus vénimeux. Ils sont très-friands de mon sang
-et j'ai la figure et les mains dévorées. Je suis ici avec deux
-demoiselles, l'une blonde et l'autre rousse, toutes les deux avec
-une peau de satin, et les horribles midges préfèrent s'attaquer à
-moi. Notre principal amusement est la pêche. Elle a l'avantage que
-les midges craignent l'eau et ne se hasardent jamais sur le lac.
-Nous sommes ici quatorze personnes. Dans la journée, chacun s'en va
-de son côté. Le soir, après le dîner, chacun prend un livre ou écrit
-des lettres. Causer et chercher à s'amuser les uns par les autres est
-chose inconnue aux Anglais. Je voudrais bien savoir quelque chose de
-vos projets. Écrivez-moi à Londres dès que vous recevrez cette lettre.
-Dites-moi quand vous partez et si je pourrai vous dire adieu. Je tiens
-pour certain que vous ferez vos efforts pour que nous puissions passer
-quelques heures ensemble avant votre grand voyage. L'air des Highlands
-me fait du bien. Il me semble que je respire mieux que je ne faisais
-avant de venir ici. Je ne puis me résigner à manger, et c'est le grand
-plaisir dans ce temps de pluie et de brouillards. Nos chasseurs nous
-tuent des cerfs sur les montagnes, souvent des grouses, et nous avons
-tous les jours des oiseaux très-bons. Je soupire pour une soupe maigre
-ou pour dîner seul chez moi ou à Saint-Chéron avec vous; ce dernier
-souhait ne se réalisera pas, j'en ai bien peur. Je ne sais si je vous
-ai dit que j'avais pour vous un voile bleu. J'ai eu le courage de ne
-pas m'en servir pour vous le rapporter frais. Si vous saviez quelles
-montagnes les _midges_ vous dessinent sur la figure, vous apprécieriez
-la force d'âme dont j'ai fait preuve. Adieu.
-
-
-
-
-CCXXVIII
-
-Paris, 14 septembre 1860.
-
-
-J'ai reçu votre lettre, chère amie. Je vous avoue que je trouve que
-vous auriez pu rester un jour de moins à Lestaque et le passer à Paris.
-. . .
-
-Je suis ici avec Panizzi depuis une dizaine de jours. Je fais le métier
-de cicérone et lui montre depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Il n'y a
-plus un chat à Paris d'ailleurs, ce qui me plaît assez. Cependant, les
-soirées commencent à devenir longues.
-
-Je voudrais vous donner des nouvelles du grand brouillamini qui vient
-de commencer. Mais je ne sais rien et ne comprends rien. Mon hôte croit
-que le pape et les Autrichiens seront chassés. Pour le premier, les
-apparences sont fort mauvaises; quant aux autres, je crois que, si
-Garibaldi s'y frotte, il s'en mordra les doigts. On m'écrit de Naples
-un mot très-philosophique du roi avant de s'embarquer: il recevait
-toutes les cinq minutes la démission d'un général ou d'un amiral;
-«Maintenant, ils sont trop Italiens pour se battre contre Garibaldi;
-dans un mois, ils seront trop royalistes pour se battre contre les
-Autrichiens.» Il est impossible de s'imaginer la fureur des carlistes
-et des orléanistes. Un Italien assez sensé me dit que M. de Cavour a
-fait entrer l'armée sarde dans les États de l'Église, parce que Mazzini
-allait y faire une révolution. Je trouve à cela quelque vraisemblance.
-Vous aurez vu probablement les fêtes de Marseille. On m'écrit que
-c'était fort beau et que l'enthousiasme a été à la fois réfléchi et
-bruyant; qu'il y a eu beaucoup d'ordre malgré une multitude immense,
-exaltée et méridionale. Manger paraît avoir été la chose la plus
-difficile, et coucher quelque part à peu près autant. Le spectacle
-des Marseillais dans leur état ordinaire m'amuse toujours; leur état
-d'excitation devait être encore plus drôle; et, pour cela, et pour
-autre chose encore que vous devinerez, je regrette de n'avoir pas été
-à Marseille ou aux environs. Panizzi, qui a un grand goût pour la
-locomotion, pense à aller faire un voyage de huit jours à Turin et me
-presse de l'accompagner. J'en aurais grande envie, mais je n'ose. Il me
-paraît un peu délicat d'aller voir M. de Cavour et peut-être Garibaldi,
-et, dans le doute, je prendrai sagement le parti de l'abstention.
-J'aurai beaucoup de commissions à vous donner pour Alger lorsque vous y
-serez installée. Vous savez les choses qui me conviennent, et, lorsque
-vous en trouverez, ne perdez pas les bonnes occasions. Je me recommande
-surtout à vous pour me trouver une robe de chambre pleine de caractère.
-Je voudrais aussi que vous fissiez connaissance avec les femmes du pays
-et que vous me racontassiez franchement ce que vous aurez vu et entendu.
-
-Ma chouette est toujours très-aimable, mais très-peu propre, ce qui
-fait mon malheur. Elle est désespérée quand on la met en cage, et
-elle abuse de sa liberté; je ne sais qu'en faire. Elle ne veut pas
-s'envoler. Je vais demain avec Panizzi chez Disdéri pour me faire
-photographier. Je vous enverrai un exemplaire de mon portrait. On a
-essayé à Glenquoich; mais il y a si peu de jour dans ce pays-là, qu'il
-n'est venu qu'une espèce d'ombre surmontée d'une casquette parfaitement
-modelée. Je ne suis pas très-content de votre photographie.
-
-Adieu, chère amie; nous avons depuis huit jours un assez beau temps, un
-peu froid; mais, de midi à quatre heures, on voit le soleil, et c'est
-un spectacle si rare cette année, qu'on se tient pour heureux. Adieu;
-portez-vous bien, ayez soin de vous et pensez un peu à moi.
-
-
-
-
-CCXXIX
-
-17 septembre 1860.
-
-
-Je ne perds pas un moment pour vous dire que je viens de recevoir
-votre lettre du 13 de ce mois. Je vois que vous vous plaignez de
-n'avoir pas reçu de lettres et je n'y comprends rien. Il y a dans
-tout cela un mystère que je ne m'explique pas. Je vous félicite de
-votre heureuse traversée. La mienne n'a pas été aussi bonne pour avoir
-été moins longue, je suppose, mais cela ne s'applique qu'aux lettres
-de Marseille; je suppose que tout le monde a perdu la tête lors du
-passage de l'empereur, et que tous les services ont été suspendus. Un
-négociant de Marseille, à qui j'avais écrit pour un envoi très-pressé,
-m'a répondu hier qu'il n'avait pas eu le temps, à cause des fêtes. Il
-paraît que personne n'était plus à son affaire. Nous avons, depuis
-quelques jours, un très-beau temps. Probablement j'en aurais profité
-pour aller dire adieu à la campagne, mais j'ai eu chez moi mon ami
-Panizzi. Je l'ai emballé hier pour Turin, où il ne restera que quelques
-jours. Il doit revenir à la fin de la semaine. Je suis mieux portant
-depuis mon voyage en Écosse. Seulement, je dors fort mal. Je vous envie
-le spectacle que vous allez avoir: la partie arabe, qui doit avoir
-un certain caractère d'étrangeté; vous m'en ferez une description
-détaillée, j'espère. Adieu, chère amie. Veuillez m'écrire aussitôt que
-vous aurez reçu ma lettre. Dites-moi ce que vous pensez de ces lettres
-perdues ou retardées, et donnez-moi vos ordres pour le petit paquet que
-j'ai à vous envoyer. Je me suis abstenu de chercher moi-même un moyen,
-persuadé que vous en trouverez un. Adieu; prenez bien soin de vous. . .
-. . . .
-
-
-
-
-CCXXX
-
-Paris, 7 octobre 1860.
-
-
-Chère amie, vos lettres m'arrivent enfin et me rassurent sur le sort
-des miennes. Vous avez raison d'accuser les Marseillais d'avoir perdu
-la tête à l'occasion du passage de l'empereur. Ils avaient même
-perdu deux petits barils de vin d'Espagne qu'on m'envoyait et qui
-sont restés à l'entrepôt, je ne sais combien de temps. Le négociant
-marseillais qui devait les recevoir m'écrit très-naïvement qu'il
-était trop occupé des fêtes pour penser à mon vin, et qu'il n'a pu
-le réclamer qu'après s'être un peu reposé.--Je comprends fort bien
-l'éblouissement et l'intérêt que doit avoir pour vous la première vue
-de la vie orientale. Vous dites très-bien que vous trouvez à chaque pas
-des choses bouffonnes et d'autres admirables. Il y a en effet toujours
-quelque chose de bouffon dans les Orientaux, comme dans certaines bêtes
-étranges et pompeuses que nous voyions autrefois au Jardin des Plantes.
-Decamps a fort bien saisi cette apparence bouffonne, mais il n'a pas
-rendu le côté très-grand et très-beau. Je vous remercie beaucoup de
-vos descriptions; seulement, je les trouve un peu incomplètes. Vous
-avez eu le rare privilège de voir des femmes musulmanes et vous ne me
-dites pas ce que je voudrais savoir. Font-elles en Algérie, comme en
-Turquie, une grande exhibition de leurs appas? Je me souviens avoir vu
-la gorge de la mère du sultan actuel, comme je vous ai vu le visage.
-Je voudrais encore savoir quel était le caractère des danses que
-vous avez vu danser, et s'il était modeste, et, s'il ne l'était pas,
-dites-moi pourquoi. Si vous m'indiquez une occasion pour le paquet
-que je vous destine, je vous l'expédierai tout de suite; si vous n'en
-avez pas, en passant à Marseille, je le remettrai au premier paquebot
-en partance. Je voudrais bien que vous me trouvassiez quelque objet à
-ma convenance. Vous savez ce qui ferait mon affaire, je m'en rapporte
-à votre divination. Je suis allé passer quelques jours en Saintonge
-et ne suis revenu qu'hier. Le temps a été constamment détestable, et
-j'ai rapporté une extinction de voix et un rhume affreux. J'ai trouvé
-là des gens profondément déconfits, pleurant toutes les larmes de
-leurs yeux sur les malheurs du saint-père et du général Lamoricière.
-Le général Changarnier fait, à ce qu'on dit, un récit de la campagne
-de son collègue, où, après lui avoir donné les plus grands éloges, il
-montre qu'il n'a fait que des bêtises énormes. À mon avis, le seul des
-héros martyrs dont on ne peut rire, c'est Pimodan, qui est mort comme
-un brave soldat. Ceux qui crient aux martyrs parce qu'ils ont été
-pris sont des farceurs sur lesquels je ne m'apitoie guère. Le temps
-présent est, d'ailleurs, parfaitement comique, et il fait bon lire
-son journal pour apprendre chaque matin quelque catastrophe, lire les
-notes de Cavour ou les encycliques. J'ai vu qu'on avait fusillé Walker
-en Amérique, ce qui m'a surpris, car son cas est celui de Garibaldi,
-que nous admirons tous. Avez-vous trouvé mon portrait ressemblant? En
-voici un meilleur ou du moins d'une expression un peu moins sinistre.
-Je voudrais vous donner des nouvelles de Paris, mais il n'y a encore
-personne. Je vous envie d'être au soleil! Si vous avez quelque
-commission à me donner, je suis encore à Paris pour un mois et plus.
-Vous ne me dites rien de la cuisine du pays. Y a-t-il quelque chose de
-bon? Si oui, emportez la recette. Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCXXXI
-
-Paris, 16 octobre 1860.
-
-
-Chère amie, j'ai reçu votre n° 5, pas par un convoi de grande vitesse.
-Je suppose qu'il a eu un de ces coups de vent dont le journal nous
-parle tous les matins. Il paraît que la Méditerranée fait des siennes
-cette année. Je vous envie le soleil et la chaleur dont vous jouissez.
-Ici, c'est toujours pluie ou brouillard, quelquefois humidité chaude,
-plus souvent humidité froide, toujours aussi désagréable que possible.
-Paris est toujours complètement vide. Je passe mes soirées à lire et
-quelquefois à dormir. Avant-hier, j'ai voulu entendre de la musique
-et je suis allé aux Italiens. On jouait le Barbier. Cette musique,
-qui est la plus gaie qu'on ait jamais écrite, était exécutée par des
-gens qui avaient tous l'air de revenir d'un enterrement. Mademoiselle
-Alboni, qui jouait Rosine, chantait admirablement, avec l'expression
-d'une serinette. Gardoni chantait comme un homme comme il faut, qui
-craint d'avoir l'air d'un acteur. Il me semble que, si j'avais été
-Rossini, je les aurais tous battus. Il n'y avait que le Basile, dont je
-ne me rappelle plus le nom, qui ait chanté comme s'il comprenait les
-paroles.--Vous m'avez promis une description exacte et circonstanciée
-de quantités de choses intéressantes que je ne puis voir. Grâce aux
-privilèges de votre sexe, vous pouvez entrer dans les harems et causer
-avec les femmes. Je voudrais savoir comment elles sont habillées, ce
-qu'elles font, ce qu'elles disent, ce qu'elles pensent de vous. Vous
-m'avez aussi parlé de danses. Je suppose que c'est plus intéressant que
-ce qu'on voit aux bals de Paris; mais il me faudrait une description
-un peu détaillée. Avez-vous compris le sens de ce que vous voyez? Vous
-savez que tout ce qui se rapporte à l'histoire de l'humanité est plein
-d'intérêt pour moi. Pourquoi n'écririez-vous pas sur un papier ce que
-vous voyez et ce que vous entendez?
-
-Je ne sais s'il y aura du Compiègne cette année. On me dit que
-l'impératrice, que je n'ai pas vue, est toujours horriblement désolée.
-Elle m'a envoyé une belle photographie de la duchesse d'Albe, faite
-plus de vingt-quatre heures après sa mort. Elle a l'air de dormir
-tranquillement. Sa mort a été très-douce. Elle a ri du patois valencien
-de sa femme de chambre cinq minutes avant d'expirer. Je n'ai pas de
-nouvelles directes de madame de Montijo depuis son départ. Je crains
-bien que la pauvre femme ne résiste pas à ce coup-là.--Je suis dans
-de grandes intrigues académiques. Il ne s'agit pas de l'Académie
-française, mais de celle des beaux-arts. J'ai un ami qui est candidat
-préféré, mais Sa Majesté lui a fait dire de se retirer devant M.
-Haussmann, le préfet. C'est une place d'académicien libre. L'Académie
-se fâche et veut nommer mon ami malgré lui. Je l'y encourage de toutes
-mes forces, et je voudrais pouvoir dire à l'empereur le tort qu'il
-se fait en se mêlant de ce qui ne le regarde pas. J'espère que j'en
-viendrai à bout et que le grand colosse sera black-boulé de la bonne
-façon.--Les affaires d'Italie sont bien amusantes, et ce qu'on en dit
-parmi le peu d'honnêtes gens qui sont ici est encore plus drôle. On
-commence à voir arriver quelques-uns des _martyrs_ de Castelfidardo. En
-général, ils ne parlent pas trop bien de Lamoricière, qui n'aurait pas
-été aussi héroïque qu'ils l'avaient annoncé. J'ai vu ces jours passés
-la tante d'un jeune martyr de dix-huit ans qui s'était laissé prendre.
-Elle m'a dit que les Piémontais avaient été abominables pour son neveu.
-Je m'attendais à quelque chose de terrible. «Figurez-vous, monsieur,
-que, cinq minutes après avoir été fait prisonnier, le pauvre garçon
-n'avait déjà plus sa montre. Une montre de chasse en or, que je lui
-avais donnée!»
-
-Adieu, chère amie; écrivez-moi souvent. Dites-moi ce que vous faites.
-Beaucoup de détails.
-
-
-
-
-CCXXXII
-
-Paris, 24 octobre 1860.
-
-
-Chère amie, j'ai reçu votre lettre dur 15. J'ai tardé à vous répondre
-parce que j'ai fait une excursion à la campagne, chez mon cousin, où
-je me promenais le jour et jouais au trictrac le soir. Enfin, j'ai
-été très-paresseux. Je vous remercie des descriptions que vous me
-donnez, qui auraient cependant besoin d'un commentaire perpétuel et
-d'illustrations, particulièrement en ce qui concerne les danses des
-natives; d'après ce que vous me dites, cela doit ressembler un peu aux
-danses des gitanas de Grenade. Il est probable que les intentions sont
-les mêmes et que les Moresques représentent les mêmes choses. Je ne
-doute pas qu'un Arabe du Sahara qui verrait valser à Paris ne conclût,
-et avec beaucoup de vraisemblance, que les Françaises jouent aussi la
-pantomime. Quand on va au fond des choses, on arrive toujours aux mêmes
-idées premières. Vous l'avez vu lorsque vous étudiiez la mythologie
-avec moi. Je n'admets pas du tout la timidité de vos explications.
-Vous avez assez d'euphémismes à votre disposition pour me tout dire,
-et ce que vous en faites n'est que pour qu'on vous prie.--Allons,
-exécutez-vous dans votre prochaine lettre. Je vous dirai que je deviens
-tous les jours plus souffrant. Je commence à en prendre mon parti, mais
-c'est ennuyeux de se sentir vieillir et mourir petit à petit.--Vous
-me demandez des explications sur le brouillamini actuel. Vous n'êtes
-pas dégoûtée! Malheureusement, personne n'y comprend rien. Lisez _le
-Constitutionnel_ d'aujourd'hui. Il y a un article intéressant et
-_inspiré_ de la Guéronnière. Il dit en substance: «Je ne puis pas
-approuver qu'on attaque les gens qui ne vous font rien; mais, d'un
-autre côté, je ne m'intéresse nullement à ceux qu'on dépouille, et je
-ne veux pas qu'on les aide autrement que par des conseils.» Hier, je
-suis allé à Saint-Cloud, où j'ai déjeuné en tête-à-tête presque avec
-l'empereur, l'impératrice, et «Monsieur fils», comme on dit à Lyon;
-tous en très-bonne santé et bonne humeur. J'ai longtemps causé avec
-l'empereur, surtout d'histoire ancienne et de César. Il m'étonne par
-la facilité avec laquelle il comprend les choses d'érudition, dont
-il n'a pris le goût qu'assez récemment. L'impératrice m'a raconté
-des anecdotes assez curieuses de son voyage en Corse; l'évêque lui a
-parlé d'un bandit nommé Bosio, dont l'histoire a l'air d'avoir été
-copiée sur _Colomba._ C'est un fort honnête garçon, que les conseils
-d'une femme ont poussé à commettre deux ou trois petits meurtres. On
-court après lui depuis quelques mois, mais inutilement; on a mis en
-prison des femmes et des enfants soupçonnés de lui porter à manger,
-mais impossible de mettre la main dessus. Personne ne sait où il est.
-Sa Majesté, qui a lu le roman que vous savez, s'est intéressée à cet
-homme et a dit qu'elle serait bien aise qu'on lui donnât les moyens
-de sortir de l'île et d'aller en Afrique où ailleurs, où il pourrait
-devenir un bon soldat et un honnête homme. «Ah! madame, dit l'évêque,
-me permettez-vous de lui faire dire cela?--Comment, monseigneur, vous
-savez donc où il est?» Règle générale: le plus mauvais garnement,
-en Corse, est toujours apparenté au plus honnête homme. Ce qui les
-a beaucoup surpris, c'est qu'on leur a demandé un nombre prodigieux
-de grâces, mais pas un sou; aussi l'impératrice est revenue fort
-enthousiasmée.
-
-L'entrevue de Varsovie est un fiasco; l'empereur d'Autriche _s'y est
-invité_; et il a trouvé la politesse qu'on a à l'égard des indiscrets.
-Rien de sérieux ne s'y est fait. La prétention de l'empereur d'Autriche
-était d'établir que, si l'Autriche avait le danger de la Hongrie, la
-Russie avait la Pologne; à quoi Gorstchakoff répond: «Vous avez onze
-millions de Hongrois, et vous êtes trois millions d'Allemands. Nous
-sommes quarante millions de Russes, et nous n'avons besoin de personne
-pour mettre à la raison six millions de Polonais. Par conséquent, point
-d'assurance mutuelle.» Il me semble que, du côté de l'Angleterre, il y
-a apaisement, et il serait possible, probable même, qu'elle nous fît
-quelques avances pour suivre une même politique à l'égard de l'Italie.
-Si cela arrivait, je pense qu'une guerre serait impassible, à moins
-toutefois que Garibaldi ne s'en prît à la Vénétie; mais les Italiens
-sont plus prudents qu'on ne croit. On m'écrit de Naples que le gâchis
-y est à son comble, et que l'on y attend les Piémontais avec la même
-impatience que nous avions, en 1848, de voir arriver à Paris les
-troupes de ligne. C'est après l'ordre qu'on soupire et on ne le voit
-qu'avec Victor-Emmanuel. Garibaldi et Alexandre Dumas ont, d'ailleurs,
-fort bien préparé les esprits, de même qu'une pluie glacée prépare à
-un dîner chaud. Adieu, chère amie; je pense me mettre bientôt en route
-pour Cannes. À Marseille, où je serai vers le milieu de novembre, je
-confie votre paquet au bureau des bateaux à vapeur. Donnez-moi des
-détails de mœurs et n'ayez pas peur de me scandaliser. Ayez bien soin
-de vous et ne m'oubliez pas.
-
-
-
-
-CCXXXIII
-
-1er novembre au soir, 1860.
-
-
-J'ai reçu votre n° 7, chère amie. Il paraît que le pays et le temps
-vous plaisent toujours. Je crains pour vous le moment où la vue d'un
-homme en bournous vous semblera chose si ordinaire, que vous n'y ferez
-plus attention; c'est le cas, je pense, pour la colonie française dont
-vous me parlez et qui doit être aussi amusante que celle de la première
-sous-préfecture venue de France. Porte-t-on beaucoup de crinoline
-au palais du gouvernement ? s'y ennuie-t-on de la même manière qu'à
-Paris? Il me semble que je prévois votre réponse. Vous ne m'avez donné
-que des croquis des mœurs algériennes, je voudrais des détails, et
-très-précis. Je ne conçois pas pourquoi vous n'entreriez pas dans
-toutes les explications que je vous demande. Il n'y a rien que vous ne
-puissiez me dire, et, d'ailleurs, vous êtes justement renommée pour
-l'euphémisme. Vous savez dire les choses académiquement. Je comprendrai
-à demi-mot; seulement, je voudrais des détails; autrement, je ne
-saurai que ce que tout le monde sait. Je voudrais savoir tout ce que
-vous avez appris, et je suis sûr que cela vaut la peine d'être dit. Je
-vous félicite de votre courage si vous apprenez réellement l'arabe;
-il en faut beaucoup. J'ai mis une fois le nez dans la grammaire de
-M. de Sacy, et j'ai reculé épouvanté. Je me rappelle qu'il y a des
-lettres lunaires et solaires, et des verbes à je ne sais combien de
-conjugaisons. En outre, c'est une langue sourde qu'on peut parler
-avec un bâillon. Mon cousin, qui était un des plus savants arabisants
-et qui avait passé vingt-cinq ans en Égypte, ou à Djeddah, me disait
-qu'il n'ouvrait jamais un livre sans apprendre quelque mot nouveau, et
-qu'il y en avait cinq cents pour dire _lion_, par exemple.--Je vous
-ai écrit une grande tartine politique il y a huit jours. Il me semble
-que tout en est encore au même point. Jusqu'à présent, ce qui paraît
-concluant, c'est: 1° que l'entrevue de Varsovie a été un _fiasco_
-complet; 2° que l'Autriche se sent hors d'état d'attaquer, bien que son
-ennemi lui fasse assurément assez beau jeu. Tout se complique encore
-par la situation de l'Orient. Elle est telle, que notre ambassadeur
-à Constantinople croit que la vieille machine peut craquer de fond
-en comble au premier jour. Le sultan vend ses cachemires. Il ne sait
-s'il pourra s'acheter à dîner le mois prochain. Savez-vous quel a été
-le premier mot de l'empereur François-Joseph à l'empereur Alexandre:
-«Je vous apporte ma tête coupable!» C'est la formule que dit un serf
-lorsqu'il s'approche de son maître et qu'il craint d'être battu. Il a
-dit cela en bon russe, car il sait toutes les langues. Sa bassesse ne
-lui a pas trop réussi: Alexandre a été d'une froideur désespérante, et,
-à son exemple, le prince régent de Prusse a pris des airs. Après le
-départ de l'empereur Alexandre, l'empereur d'Autriche est resté quatre
-heures seul à Varsovie, sans qu'aucun grand seigneur russe ou polonais
-soit venu lui faire la cour. Les vieux Russes triomphent de tout cela,
-car ils détestent les Autrichiens encore plus que les Anglais ou nous.
-Vous apprendrez notre grande victoire sur ces pauvres Chinois. Quelle
-drôle de chose que d'aller tuer si loin des gens qui ne nous ont rien
-fait! Il est vrai que, les Chinois étant une variété de l'orang-outang,
-il n'y a que la loi Grammont qui puisse être invoquée en leur faveur.
-Je me prépare à nos conquêtes en Chine, en lisant un nouveau roman que
-vient de traduire Stanislas Julien, le Chinois patenté du gouvernement.
-C'est l'histoire de deux demoiselles, mademoiselle _Cân_ et
-mademoiselle _Ling_, qui ont beaucoup d'esprit, car elles font des vers
-et des bouts-rimés à tout propos. Elles trouvent deux étudiants qui,
-de leur côté, écrivent avec la même facilité, et c'est un combat de
-quatrains à n'en plus finir. Dans tous ces quatrains, il n'est question
-que d'hirondelles blanches et de lotus bleus. Il est impossible de
-trouver quelque chose de plus baroque et de plus dépourvu de passion.
-Évidemment, les gens qui s'amusent à ce genre de littérature sont
-d'abominables pédants, qui méritent bien d'être conquis et battus
-par nous autres qui procédons de la belle littérature grecque. Nous
-avons eu quelques jours d'été, et je crois ce qu'on appelle l'été de
-la Saint-Martin, puis voilà le froid venu. Je commence à songer à
-la Provence, où l'on me promet un hiver des plus beaux, au dire des
-astrologues du pays. Je vous avertirai bientôt de mon changement de
-résidence. Depuis trois jours, je ne respire plus.--Vous ne m'avez
-pas parlé de la cuisine du pays. Que faut-il penser du couscoussou?
-Y a-t-il encore dans les bazars des curiosités bien baroques et
-sont-elles à des prix honnêtes ? J'ai dîné aujourd'hui chez le prince
-Napoléon. La princesse Clotilde a admiré mes boutons de poignet et m'a
-demandé l'adresse du joaillier. Je lui ai dit: «Rue d'Alger, n° 10.»
-Est-ce bien cela?
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCXXXIV
-
-Marseille, 17 novembre 1860.
-
-
-Chère amie, j'arrive à Marseille et je vois que dans une heure il part
-un vaisseau pour Alger. Je vais lui confier le paquet que je vous
-destine. Je n'ai que le temps de vous dire bonjour. Je suis enrhumé
-d'une manière horrible. Dans quelques jours, je serai à Cannes. Je vais
-faire une visite aux environs. Écrivez-moi à Cannes si vous avez reçu
-le petit paquet. Je suis trop pressé pour vous dire des nouvelles.
-Le voyage de l'impératrice[1] fait beaucoup jaser, et personne n'y
-comprend rien. On est plutôt à la paix. Elle est très-probable, jusqu'à
-ce qu'on sache quel est le plus fort de Garibaldi ou de Cavour.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-[1]En Écosse.
-
-
-
-
-Marseille, 18 novembre 1860.
-
-
-Malheureusement, il était trop tard! On met sur raffiche que les
-bateaux partent à quatre heures, et c'est à midi. Mardi prochain,
-mon petit paquet partira sans faute. Je pense que ma lettre partira
-par le même paquebot. Et maintenant que cette grande affaire est
-terminée, je reprends mes questions: Êtes-vous allée voir les bains
-maures? Quelles femmes avez-vous vues à ces bains? Je suis porté à
-croire que l'habitude de vivre les jambes croisées doit leur faire des
-genoux horribles. Si vous n'approuvez pas leurs façons de toilette,
-je suppose que vous adopterez le kohl pour les yeux. Outre que cela
-est très-joli, on dit encore que l'usage en est excellent pour se
-préserver des ophthalmies, très-ordinaires et très-dangereuses pour
-nos yeux européens dans les climats chauds. Je vous accorde donc mon
-autorisation sur cet article.
-
-Je suis fâché de la mort de la pauvre lady M***, qui était une bonne
-femme, malgré ses opinions sur les hommes et sur les choses. Est-il
-vrai qu'elle ait écrit un livre, un voyage ou un roman? je ne sais
-plus lequel, mais on m'en a dit du bien en Angleterre. Mon ami de
-Glenquoich, M. Ellice, va être mon voisin cet hiver. Il vient d'acheter
-en Écosse, pour cent vingt mille livres sterling, une terre à côté de
-la sienne, ou plutôt des lacs, des rochers et des bruyères de plusieurs
-lieues en long et en large. Je ne me représente guère ce que cela peut
-rapporter, sinon des grouses et des cerfs dans la saison. Il me semble
-que, si j'avais trois millions à mettre en terre, je préférerais les
-employer au Midi qu'au Nord. J'emporte avec moi une nouvelle édition
-des œuvres de Pouschkine, et j'ai promis de faire un article sur lui.
-Je me suis mis à lire ses poésies lyriques et j'y trouve des choses
-magnifiques, tout à fait selon mon cœur, c'est-à-dire grecques par la
-vérité et la simplicité. Il y en a quelques-unes très-vives que je
-voudrais traduire pourtant, parce qu'en ce genre, de même qu'en bien
-d'autres, il me paraît très-supérieur pour la précision et la netteté.
-Quelque chose dans le genre de l'ode de Sappho, Δἑδὴχε μἐυ ᾶ σελἁνοι,
-me rappelle que je vous écris la nuit dans une chambre d'auberge, et
-je pense à toute sorte d'histoires du bon temps, etc. De toutes les
-petites misères de ce temps-ci, la pire pour moi, c'est l'insomnie.
-Toutes les idées sont noires et on se prend en grippe soi-même.
-
-Adieu, chère amie; tâchez de vous bien porter et de dormir. Vous avez
-encore plus beau temps que nous et plus joyeuse compagnie. Mangez-vous
-des bananes à Alger? C'est le meilleur fruit du monde, à mon avis, mais
-je voudrais en manger avec vous. Sur cette idée-là, chère amie, je vous
-souhaite le bonsoir. Je serai à Cannes vers le 25 de ce mois.
-
-
-
-
-CCXXXV
-
-Cannes, 13 décembre 1860.
-
-
-Vous écrivez avec une concision toute lacédémonienne, et, de plus,
-vous avez un papier qui sans doute ne se fabrique qu'exprès pour vous.
-Pourtant, vous avez beaucoup de choses intéressantes à me conter. Vous
-vivez parmi les barbares, où il y a toujours à observer, et vous pouvez
-voir mieux que personne, à cause de la crinoline que vous portez, et
-qui est un passe-port très-utile. Malgré cela, vous ne m'avez appris
-qu'une particularité, que je soupçonnais déjà, et encore, vous ne
-m'avez pas dit ce que vous en pensiez, et si vous trouviez que cela
-fût digne d'être imité. Vous avez dû voir dans les bazars une grande
-quantité de brimborions, et vous auriez pu les examiner et me rendre
-compte de ce qui aurait dû me convenir. Enfin, vous ne vous acquittez
-pas du tout de votre rôle de voyageuse. Pour moi, je vis dans mon
-trou et je n'ai rien à vous mander, si ce n'est que nous avons eu un
-temps de chien au commencement de ce mois. La Siagne, qui est un petit
-ruisseau entre la montagne de l'Estérel et Cannes, a débordé et couvert
-la plaine, ce qui lui donne un aspect des plus curieux et des plus
-pittoresques. La mer, de son côté, poussée par un vent du sud, venait
-battre en bas de mon balcon, et ma maison a été changée en île pendant
-une nuit. Tous ces désastres ont été effacés par un jour de soleil.
-J'ai chaud et je me porte assez bien, mais je dors mal et j'ai tout à
-fait perdu l'habitude de manger; pourtant, je fais plus d'exercice qu'à
-Paris.
-
-Le remue-ménage politique du commencement de ce mois m'a un peu
-agité, quelque désintéressé que je sois dans la question. Vous savez
-combien j'étais lié avec la principale victime[1]. Je ne sais rien
-encore de positif au sujet des motifs de sa disgrâce. Il est évident
-seulement qu'il y a une belle dame dans l'affaire, laquelle tenait
-beaucoup, je crois, à occuper son appartement, et qui y travaillait
-depuis longtemps déjà. Il a pris la chose moins philosophiquement que
-je ne croyais, et que je n'aurais fait à sa place. Mais il y a eu
-des procédés qui l'ont blessé, à ce que je crois. Quant aux mesures
-libérales, je ne sais trop qu'en penser; il faut voir à l'œuvre. Je
-ne pense pas qu'elles fussent nécessaires; mais, en principe, il vaut
-mieux donner que d'accorder ce qu'on demande après avoir laissé le
-temps de demander et d'être impatient. D'un autre côté, il se peut que
-l'empereur cherche dans les Chambres un appui pour sortir de la fausse
-position où nous sommes en Italie, gardant un pape qui nous excommunie
-_in petto_, et près de nous brouiller avec nos amis pour ménager la
-vanité d'un bambin[2] qui ne nous a jamais voulu de bien. Il est clair
-que, si les Chambres, dans leur adresse, recommandent la doctrine de
-non-intervention, ce sera un motif pour retirer de Rome le général de
-Goyon, et laisser les Piémontais se débrouiller comme ils l'entendront
-et comme ils le pourront. Ici, je dis dans toute la France, les gens
-qui mettent des habits noirs et qui se prétendent puissants sont
-pour le pape et le roi de Naples, comme s'ils n'avaient pas fait de
-révolution en France. Mais leur amour de la papauté et de la légitimité
-ne va pas jusqu'à dépenser un écu pour elles. Lorsqu'on sera obligé
-de s'expliquer catégoriquement, je ne doute pas que la doctrine de
-l'intervention ne soit prônée très-vivement. Maintenant, quel sera
-l'effet de la recrudescence d'éloquence que les nouvelles concessions
-vont nous attirer? Je ne le devine pas; mais les anciens parlementaires
-commencent à dresser les oreilles. M. Thiers va, m'écrit-on, se mettre
-sur les rangs pour la députation à Valenciennes, et je pense que cet
-exemple sera imité par bien d'autres. Je ne me représente pas trop ce
-que deviendront les ministres sans porte-feuille chargés de la partie
-de l'éloquence dans le Corps législatif et au Sénat, mais il sera drôle
-de voir des orateurs comme MM. Magne et Billault avec les Jules Favre
-et _tutti quanti._
-
-Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos nouvelles un peu plus
-longuement. N'oubliez pas les détails de mœurs algériennes, dont je
-suis très-curieux. Dites-moi quel temps vous avez et comment vous vous
-en trouvez.
-
-
-[1] M. Fould.
-
-[2] L'empereur d'Autriche.
-
-
-
-
-CCXXXVI
-
-Cannes, 28 décembre 1860.
-
-
-Chère amie, je vous souhaite une bonne fin d'année et un meilleur
-commencement pour l'autre. Je vous remercie beaucoup pour la jolie
-bourse que vous m'avez envoyée. Bourse ai-je dit? je ne sais pas trop
-ce que c'est, ni ce qu'on peut mettre dedans; mais cela est très-joli,
-et la broderie en or, de couleurs différentes, est d'un goût exquis. Il
-n'y a que les barbares pour faire ces choses-là. Nos ouvriers ont trop
-d'art acquis et pas assez de sentiment pour faire rien de semblable.
-Je vous remercie des dattes et des bananes; si j'étais à Paris, je
-ne dis pas, mais ici vous ne vous figurez pas avec quelle négligence
-les transports se font. J'ai attendu huit jours un pantalon, sauf le
-respect que je vous dois, qui de Marseille est allé a Nice, et Dieu
-sait où, avant de me parvenir. Des objets à manger seraient encore plus
-exposés. Lorsque vous reviendrez, vous m'apporterez cela et nous le
-mangerons ensemble, et cela sera bien meilleur. Vous ne m'avez pas dit
-si vous aviez vu à Alger M. Feydeau. Je l'ai rencontré dans le chemin
-de fer venant d'Afrique, où il m'a dit qu'il était allé faire un roman.
-Vous m'aviez promis, bien que je n'en fasse plus, de recueillir pour
-moi des histoires et de vous informer de beaucoup de choses.
-
-Vous vous êtes bornée à me donner des renseignements superficiels,
-sans même me dire ce que vous en pensiez. Y a-t-il à Alger des espèces
-de sacoches (elles viennent de Constantine, je crois) qui ressemblent
-à nos sabretaches et qui sont merveilleusement brodées? Combien cela
-coûte-t-il, à peu près? Je dis tout ce qu'il y a de plus beau. Nous
-sommes pleins d'Anglais et de Russes ici, les uns et les autres dans
-les qualités inférieures. Mon ami M. Ellice est à Nice, d'où il me
-fait des visites de temps en temps. Il se plaint de n'avoir pas de
-gens intellectuels avec qui causer. Vous avez eu, à ce que je vois,
-la visite de M. Cobden; c'est un homme d'esprit très-intéressant, le
-contraire d'un Anglais, en ce sens qu'on ne lui entend jamais dire de
-lieux communs et qu'il n'a pas beaucoup de préjugés. Il paraît qu'à
-Paris on ne s'occupe guère que de M. Poinsot. On dit qu'il s'est attiré
-son sort. Je voudrais vous donner des nouvelles politiques, mais mes
-correspondants ne me disent rien, sinon qu'on ne fait rien. C'est le
-propre de notre temps de commencer avec fracas et de s'amuser en route.
-
-Adieu; portez-vous bien, jouissez de votre soleil. . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXXXVII
-
-Nice, 20 janvier 1861.
-
-
-Je suis ici en visite chez mon ami M. Ellice, qui est cruellement
-traité par la goutte, et je suis venu lui tenir compagnie. J'ai éprouvé
-un sentiment de satisfaction involontaire en passant le pont du Var
-sans douaniers, gendarmes ni exhibition de passe-ports. C'est une
-très-belle annexion, et l'on se sent grandi de quelques millimètres.
-Vous me rendez fort perplexe avec les belles choses que vous me
-décrivez. Il est évident qu'il faut que je m'en rapporte à vous et à
-votre discrétion pour les acquisitions à faire; mais je vous prierai de
-considérer que, comme il s'agit de choses à mon usage personnel et non
-de cadeaux à faire par votre entremise, je serai encore plus difficile
-qu'à mon ordinaire. Aussi je vous engage à procéder avec beaucoup de
-circonspection. Primo, je vous autorise à acheter une _gebira_ au prix
-que vous voudrez, pourvu qu'il y ait de l'or non pas à l'extérieur,
-mais à l'intérieur, comme je l'ai vu dans quelques-unes.--Si vous
-trouvez quelque jolie étoffe de soie qui se lave et qui n'ait pas
-l'air d'une robe de femme, faites-m'en faire une robe de chambre, la
-plus longue qu'il soit possible, boutonnant sur le côté gauche, et à
-la mode orientale. Tout cela, apportez-le-moi quand vous reviendrez.
-Je n'ai pas envie de mettre des robes de soie quand il y a deux pieds
-de glace dans la Seine. Ce qu'on m'écrit de Paris fait dresser les
-cheveux sur la tête: 10 degrés de froid le jour, et 12 ou 14 la nuit.
-Cependant, mon président me convoque pour après-demain. Vous ne vous
-effrayerez pas si vous lisez dans les journaux que je suis malade. Je
-n'ai dit, au reste, que la vérité, car j'ai été bien mal les jours
-passés.--Je suis sûr que, si je retournais à Paris en cette saison,
-je serais fricassé en quelques jours. Je pense cependant à y revenir
-pour le milieu de février. Outre l'alacrité ordinaire que j'ai pour les
-exercices du Luxembourg, j'ai un _speech_ à faire. Une pétition est
-présentée pour la révision du procès de M. Libri, et vous sentez que
-je ne puis me dispenser de dire un peu ma _râtelée_ sur ce sujet qui
-m'est tout personnel. J'ai eu à Cannes, et je peux dire j'ai encore,
-la visite de M. Fould, car je vais le retrouver après-demain. Il m'a
-conté beaucoup de choses curieuses des hommes et des femmes qui se sont
-mêlés de son affaire. Je l'ai trouvé beaucoup plus philosophe que je
-ne m'y attendais. Cependant, je doute qu'il ait le courage de bouder
-longtemps contre son goût. Il paraît que, lorsqu'on a eu quelque temps
-un portefeuille rouge sous le bras, on se trouve tout chose quand on
-l'a perdu, comme un Anglais sans parapluie. Adieu; je quitterai Cannes
-probablement le 8 février. Donnez-moi de vos nouvelles et parlez-moi un
-peu de vos projets de retour, si vous en formez. Nous avons très-beau
-temps, mais pas trop chaud. Il paraît que vous avez le beau et le
-chaud, dont je vous félicite. Adieu, chère amie. . . . . .
-
-
-
-
-
-CCXXXVIII
-
-Cannes, 16 février 1861.
-
-
-Chère amie, je vous écris fort triste, au milieu de tous les apprêts
-de départ. Je me mets en route demain matin et je pense être à Paris
-après-demain soir, si je puis gagner Toulon à temps pour le chemin
-de fer. J'avais espéré prolonger mon séjour ici jusqu'à la fin de
-l'adresse; mais, d'une part, on m'a conféré une dignité dont je me
-serais bien passé et qui m'oblige à avoir de l'exactitude. D'un autre
-côté, on m'écrit que notre sénat est papiste et légitimiste et que ma
-voix ne sera pas de trop pour le scrutin. J'ai horreur de tout cela et
-il faut s'y opposer tant qu'on peut, si toutefois la chose est possible.
-
-J'ai eu beaucoup de visites ces jours derniers, et c'est ce qui m'a
-empêché de vous écrire. J'ai eu des amis de Paris et M. Ellice, qui
-est venu passer quelques jours avec moi. Il a fallu faire le cicérone,
-montrer tous les environs et tenir cour plénière. Aussi ne rapporté-je
-presque pas de dessins, contre mon habitude. Votre absence de Paris
-a été cause de deux malheurs. Le premier, que j'ai oublié net pour
-les étrennes les livres des filles de madame de Lagrené. Le second,
-que j'ai oublié pareillement la Sainte-Eulalie. Il n'y a rien dans ce
-pays qui puisse être envoyé à Paris, sinon des fleurs, et Dieu sait
-dans quel état elles seraient arrivées. Donnez-moi quelque conseil
-là-dessus, je suis aussi embarrassé qu'à l'ordinaire, et, cette fois,
-je n'ai pas la ressource de vous transmettre mon embarras.
-
-Je vous remercie de toute la peine que vous prenez pour la _gebira._
-Je la voudrais un peu grande, parce que je compte la porter dans mes
-voyages comme sac de nuit.
-
-La pauvre duchesse de Malakof est une excellente personne, pas bien
-forte, surtout en français. Elle me paraît entièrement dominée par son
-affreux monstre de mari, qui est grossier d'habitude et peut-être de
-calcul. On dit, au reste, qu'elle s'en accommode très-bien. Si vous
-la voyez, parlez-lui de moi et de nos représentations théâtrales en
-Espagne. On me disait que son frère, qui est un très-aimable garçon,
-très-joli et poète par-dessus le marché, devait aller passer quelque
-temps avec elle à Alger. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ayez
-soin de vous!
-
-
-
-
-CCXXXIX
-
-Paris, 21 mars.
-
-
-Chère amie, je vous remercie de votre lettre. Je suis, depuis mon
-retour à Paris, dans un abrutissement complet. D'abord, notre
-représentation au Sénat, où, comme M. Jourdain, je puis dire que
-jamais je n'ai été si saoul de sottises. Tout le monde avait un
-discours rentré qu'il fallait faire sortir. La contagion de l'exemple
-est si forte, que j'ai délivré mon _speech_, comme une personne
-naturelle, sans aucune préparation, comme M. Robert Houdin. J'avais
-une peur atroce; mais je l'ai très-bien surmontée, en me disant que
-j'étais en présence de deux cents imbéciles et qu'il n'y avait pas
-de quoi s'émouvoir. Le bon a été que M. Walewski, à qui je voulais
-faire donner un beau budget, s'est offensé du bien que je disais
-de son prédécesseur, et a bravement déclaré qu'il votait contre ma
-proposition. M. Troplong, près duquel je suis placé, en ma qualité de
-secrétaire, m'a fait tout bas son compliment de condoléance: à quoi
-j'ai répondu qu'on ne pouvait pas faire boire un ministre qui n'avait
-pas soif. On a rapporté cela tout chaud à M. Walewski, qui l'a pris
-pour une épigramme, et, depuis lors, me fait grise mine; mais cela ne
-m'empêche pas de mener mon fiacre.
-
-Le second ennui de ce temps-ci, c'est le dîner en ville, officiel ou
-autre, composé du même turbot, du même filet, du même homard, etc., et
-des mêmes personnes aussi ennuyeuses que la dernière fois.
-
-Mais le plus ennuyeux de tout, c'est le catholicisme. Vous ne vous
-figurez pas le point d'exaspération où les catholiques en sont venus.
-Pour un rien, on vous saute aux yeux, par exemple si l'on ne montre
-pas tout le blanc de ses yeux en entendant parler du saint martyr, et
-si l'on demande surtout très-innocemment, comme j'ai fait, qui a été
-martyrisé.
-
-Je me suis fait encore une mauvaise affaire en m'étonnant que la reine
-de Naples ait fait faire sa photographie avec des bottes. C'est une
-exagération de mots et une bêtise qui passent tout ce que vous pouvez
-imaginer.
-
-L'autre soir, une dame me demande si j'avais vu l'impératrice
-d'Autriche. Je dis que je la trouvais très-jolie. «Ah! elle est
-idéale!--Non, c'est une figure chiffonnée, plus agréable que si elle
-était régulière, peut-être.--Ah! monsieur, c'est la beauté même!
-Les larmes vous viennent aux yeux d'admiration!» Voilà la société
-d'aujourd'hui. Aussi je la fuis comme la peste. Qu'est devenue la
-société française d'autrefois!
-
-Un dernier ennui, mais colossal, a été _Tannhäuser._ Les uns disent que
-la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité
-de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer
-d'admirer Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que
-je pourrais écrire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de
-mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La représentation était
-très-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement
-terrible pour faire semblant de comprendre, et pour faire commencer
-des applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde bâillait;
-mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette
-énigme sans mot. On disait, sous la loge de madame de Metternich, que
-les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore
-qu'on s'ennuie aux récitatifs, et qu'on se _tanne aux airs._ Tâchez
-de comprendre. Je m'imagine que votre musique arabe est une bonne
-préparation pour cet infernal vacarme. Le fiasco est énorme! Auber dit
-que c'est du Berlioz sans mélodie.
-
-Nous avons ici un temps affreux: vent, pluie, neige et grêle, varié par
-des coups de soleil qui ne durent pas dix minutes. Il paraît que la mer
-est toujours en furie, et je suis content que vous ne reveniez pas tout
-de suite.
-
-Vous ai-je dit que j'avais fait connaissance de M. Blanchard, qui
-va s'établir rue de Grenelle? Il m'a montré de jolies aquarelles,
-des scènes de Russie et d'Asie, qui me paraissent avoir beaucoup de
-caractère et qui sont faites avec talent et verve.
-
-Je voudrais vous donner des nouvelles; mais je ne vois rien qui mérite
-d'aller outre-mer. Je suis persuadé que le pape s'en ira avant deux
-mois, ou que nous le planterons là, ou qu'il s'arrangera avec les
-Piémontais; mais les choses ne peuvent durer en l'état. Les dévots
-crient horriblement; mais le peuple et les bourgeois gaulois sont
-anti-papistes. J'espère et je crois que Isidore partage ces derniers
-sentiments.
-
-Je vais probablement faire une course de quelques jours dans le Midi,
-avec mon ex-ministre, pour passer cet ennuyeux temps de Pâques. Vous ne
-me dites rien de votre santé, de votre teint. Votre santé paraît bonne;
-je crains que, pour le reste, il n'y ait de la brunissure.
-
-Adieu, chère amie. Je vous remercie bien de la _gebira._ Revenez bien
-portante; grasse ou maigre, je vous promets de vous reconnaître.
-
-Je vous embrasse bien tendrement.
-
-
-
-
-CCXL
-
-Paris, 2 avril 1861.
-
-
-Chère amie, j'arrive de mon excursion de la semaine sainte, bien
-fatigué, après une nuit très-blanche et horriblement froide. Je trouve
-votre lettre, et je suis bien content d'apprendre que vous êtes de ce
-côté de la mer. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je suis assez bien depuis une quinzaine de jours. On m'a indiqué un
-remède très-agréable contre mes douleurs d'estomac. Cela s'appelle
-des perles d'éther. Ce sont de petites pilules de je ne sais quoi,
-transparentes, et qui renferment de l'éther liquide. On les avale, et,
-une seconde après qu'elles sont dans l'estomac, elles se brisent et
-laissent échapper l'éther. Il en résulte une sensation très-drôle et
-très-agréable. Je vous les recommande comme calmant, si jamais vous en
-avez besoin.
-
-Vous avez dû être tristement frappée de l'aspect d'hiver de la France
-centrale, venant d'Afrique comme vous faites. Lorsque je reviens de
-Cannes, je suis toujours horrifié à l'aspect des arbres sans feuilles
-et de la terre humide et morte. J'attends votre _gebira_ avec grande
-dévotion. Si les broderies sont aussi merveilleuses que la bourse à
-tabac que vous m'avez envoyée, ce doit être quelque chose d'admirable.
-J'espère que vous avez rapporté pour vous des costumes et quantité de
-jolies choses que vous me montrerez.
-
-Je ne sais si vous avez à *** d'aussi bon catholiques que nous en
-avons à Paris. Le fait est que les salons ne sont plus tenables.
-Non-seulement les anciens dévots sont devenus aigres comme verjus,
-mais tous les ex-voltairiens de l'opposition politique se sont
-faits papistes. Ce qui me console, c'est que quelques-uns d'entre
-eux se croient obligés d'aller à la messe, ce qui doit les ennuyer
-passablement. Mon ancien professeur M. Cousin, qui n'appelait jamais
-autrefois le pape que l'évêque de Rome, est converti à présent et ne
-manque pas une messe. On dit même que M. Thiers se fait dévot, mais
-j'ai peine à le croire, parce que j'ai toujours eu du faible pour lui.
-
-Je conçois que vous ne puissiez pas à présent me dire, même à peu près,
-quand vous reviendrez à Paris, mais prévenez-moi dès que vous en saurez
-quelque chose. Je suis ici pour tout le temps de la session à poste
-fixe. . . .
-
-Dites-moi, chère amie, comment vous vous trouvez de toutes vos fatigues
-et de vos tribulations par terre et par mer. Adieu; portez-vous bien,
-et donnez-moi promptement et souvent de vos nouvelles. . . . . .
-
-
-
-
-CCXLI
-
-Paris, mercredi 24 avril 1861.
-
-
-Je fais l'histoire d'un Cosaque bandit révolutionnaire du XVIIe siècle,
-nommé Stenka Razin, qu'on a fait mourir, à Moscou, dans des tourments
-horribles après qu'il eut pendu et noyé un nombre très-considérable
-de boyards et traité leurs femmes à la cosaque. Je vous enverrai cela
-quand ce sera fait, si jamais j'en viens à bout. Adieu, chère amie;
-donnez-moi de vos nouvelles. . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je mène la vie la plus agitée et la plus maussade, grâce aux affaires
-de l'Institut et à la pétition de madame Libri. . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXLII
-
-Paris, 15 mai 1861. Sénat.
-
-
-Chère amie, je suis si occupé depuis quelques jours, que j'ai toujours
-remis à vous écrire. Je voudrais vous demander de me rendre ma visite.
-Je suis en proie, en ce moment même, aux harengs que les veaux
-marins de Boulogne ont suscités pour nous tourmenter, et j'attends
-les Maronites pour achever. Cela veut dire que nous nous disputons
-et très-aigrement à propos de harengs dans cet établissement[1] et
-que nous sommes menacés de séances tous les jours. Au reste, cela ne
-durera pas longtemps, j'espère. Je travaille toutes les nuits et j'ai
-le bonheur d'en être aux supplices qu'on fait subir à mon héros. Vous
-voyez que je suis près de la fin. Cela est long, pas très-amusant et
-très-horrible. Je vous ferai lire cela quand ce sera imprimé. Que
-pensez-vous de _Macaulay?_ Est-ce aussi bien que le commencement?
-
-Est-il vrai que tous les pécheurs de harengs de Boulogne soient des
-voleurs qui vont acheter des harengs pris par les Anglais et qui
-prétendent les avoir pris eux-mêmes? Est-il vrai aussi que les harengs
-ont été séduits par les Anglais et qu'ils ne passent plus le long de
-nos côtes?
-
-
-
-
-[1]Le Sénat.
-
-
-
-
-CCXLIII
-
-Château de Fontainebleau, jeudi 13 juin 1861.
-
-
-Chère amie, je suis ici depuis deux jours, me reposant, avec grand
-bonheur, parmi les arbres, de mes tribulations de la semaine passée[1].
-Je suppose que vous aurez lu la chose dans _le Moniteur._ Je n'ai
-jamais vu gens si enragés ni si hors de sens que tous les magistrats.
-Pour ma consolation, je me dis que, si, dans vingt ans d'ici, quelque
-antiquaire fourre son nez dans _le Moniteur_ de cette semaine, il
-dira qu'il s'est trouvé, en 1861, un philosophe plein de modération
-et de calme dans une assemblée de _jeunes_ fous. Ce philosophe,
-c'est moi-même, sans nulle vanité. Dans ce pays-ci, où l'on prend
-les magistrats parmi les gens trop bêtes pour gagner leur vie à être
-avocat, on les paye fort mal, et, pour en trouver, on leur permet
-d'être insolents et hargneux. Enfin, heureusement, tout est fini.
-J'ai fait tout ce que je devais faire, et je recommencerais la séance
-à propos de la pétition de madame Libri, si la chose était possible.
-Ici, on m'a reçu fort bien sans me railler de ma défaite. J'ai dit
-très-nettement ce que je pensais de l'affaire, et il ne m'a pas paru
-que l'on trouvât que j'avais tort. Après toute l'excitation de ces
-jours passés, je me sens comme débarrassé d'un poids énorme. Il fait
-un temps magnifique et l'air des bois est délicieux. Il y a peu de
-monde. Les maîtres de la maison sont, comme à l'ordinaire, extrêmement
-bons et aimables. Nous avons la princesse de Metternich, qui est
-fort vive, à la manière allemande, c'est-à-dire qui se fait un petit
-genre d'originalité composé de deux parties de lorette et d'une de
-grande dame. Je soupçonne qu'il n'y a pas trop d'esprit au fond pour
-soutenir le rôle qu'elle a adopté. J'ai, de plus, à travailler pour le
-bourgeois, qui me plaît chaque jour davantage. Aujourd'hui, nous irons
-courir un cerf. Les soirées sont un peu difficiles à passer, mais elles
-ne durent pas trop longtemps. Je pense que je resterai ici une huitaine
-de jours encore; cependant, je n'y suis officiellement que jusqu'à
-dimanche. Si je reste plus longtemps, je vous préviendrai.
-
-Adieu, chère amie; on vient me chercher.
-
-
-[1] L'affaire Libri et la séance du Sénat.
-
-
-
-
-CCXLIV
-
-Château de Fontainebleau, lundi 24 juin 1861.
-
-
-Chère amie, je n'ai pas bougé d'ici et j'y suis jusqu'à la fin du mois,
-grâce à César, sans doute. Je vous ai dit que j'avais attrapé un coup
-de soleil et que j'avais été vingt-quatre heures en très-mauvais état.
-Je suis tout à fait remis à présent; mais je souffre d'un lumbago que
-j'ai gagné à ramer sur le lac. . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-J'attends de vos nouvelles impatiemment; mais je crains que ce ne
-soit un peu de ma faute. Je vous avais promis que je vous écrirais
-si je quittais Fontainebleau. Que voulez-vous! on ne fait rien ici,
-et cependant on n'est jamais libre. Tantôt on m'appelle pour courir
-les bois, tantôt pour faire une version. Le temps se passe surtout à
-attendre; c'est la grande philosophie du pays que de savoir attendre,
-et j'ai de la peine à faire mon éducation sous ce rapport. Notre grande
-attente en ce moment est celle des ambassadeurs siamois, qui viennent
-jeudi. On dit qu'ils se présenteront à quatre pattes, selon l'usage de
-leur pays, rampant sur les genoux et les coudes. Quelques-uns ajoutent
-qu'ils lèchent le parquet, saupoudré de sucre candi à cet effet. Nos
-dames s'imaginent qu'ils leur portent des choses merveilleuses. Je
-crois qu'ils n'apportent rien du tout et qu'ils espèrent emporter
-beaucoup de belles choses.
-
-Je suis allé à Alise mercredi dernier avec l'empereur, qui est devenu
-un archéologue accompli. Il a passé trois heures et demie sur la
-montagne, par le plus terrible soleil du monde, à examiner les vestiges
-du siège de César et à lire les _Commentaires._ Nous y avons tous perdu
-la peau de nos oreilles, et nous sommes revenus couleur de ramoneurs.
-
-Nous passons nos soirées sur le lac ou sous les arbres à regarder la
-lune et à espérer de la pluie. Je suppose que vous avez à N... un temps
-pareil. Adieu, chère amie; portez-vous bien; ne vous exposez pas au
-soleil, et donnez-moi de vos nouvelles. . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXLV
-
-Château de Fontainebleau, 29 juin 1861.
-
-
-Chère amie, j'ai reçu le porte-cigares, qui est charmant, même pour
-moi, qui viens de voir les présents des ambassadeurs siamois. Nos
-lettres se sont croisées. Je mène ici une vie si occupée de rien,
-que je n'ai pas le temps d'écrire. Enfin, nous partons tous ce soir,
-et je serai à Paris quand vous recevrez cette lettre. Nous avons eu
-mardi une assez bonne cérémonie, très-semblable à celle du _Bourgeois
-gentilhomme._ C'était le plus drôle de spectacle du monde que cette
-vingtaine d'hommes noirs très-semblables à des singes, habillés de
-brocart d'or et ayant des bas blancs et des souliers vernis, le sabre
-au côté, tous à plat ventre et rampant sur les genoux et les coudes
-le long de la galerie de Henri II, ayant tous le nez à la hauteur du
-... dos de celui qui le précédait. Si vous avez vu sur le pont Neuf
-l'enseigne: _Au bonjour des chiens_, vous vous ferez une idée de la
-scène. Le premier ambassadeur avait la plus forte besogne. Il avait
-un chapeau de feutre brodé d'or qui dansait sur sa tête à chaque
-mouvement, et, de plus, il tenait entre ses mains un bol d'or en
-filigrane, contenant deux boîtes, qui contenaient chacune une lettre
-de Leurs Majestés Siamoises. Les lettres étaient dans des bourses
-de soie mêlée d'or, et tout cela très-coquet. Après avoir remis les
-lettres, lorsqu'il a fallu revenir en arrière, la confusion s'est
-mise dans l'ambassade. C'étaient des coups de derrière contre des
-figures, des bouts de sabre qui entraient dans les yeux du second
-rang, qui éborgnait le troisième. L'aspect était celui d'une troupe
-de hannetons sur un tapis. Le ministre des affaires étrangères avait
-imaginé cette belle cérémonie, et avait exigé que les ambassadeurs
-rampassent. On croit les Asiatiques plus naïfs qu'ils ne sont, et je
-suis sûr que ceux-ci n'auraient pas trouvé à redire si on leur avait
-permis de marcher. Tout l'effet du rampement a été perdu d'ailleurs,
-parce qu'à la fin l'empereur a perdu patience, s'est levé, a fait lever
-les hannetons et a parlé anglais avec l'un d'eux. L'impératrice a
-embrassé un petit singe qu'ils avaient amené et qu'on dit fils d'un des
-ambassadeurs; il courait à quatre pattes comme un petit rat et avait
-l'air très-intelligent. Le roi temporel de Siam a envoyé son portrait
-à l'empereur et celui de sa femme, qui est horriblement laide. Mais
-ce qui vous aurait charmée, c'est la variété et la beauté des étoffes
-qu'ils apportaient. C'est de l'or et de l'argent tissés si légèrement
-que tout est transparent et ressemblant aux nuages légers d'un beau
-coucher de soleil. Ils ont donné à l'empereur un pantalon dont le bas
-est brodé avec de petits ornements en émail, or, rouge et vert, et une
-veste de brocart d'or souple comme du foulard, dont les dessins, or sur
-or, sont merveilleux. Les boutons sont en filigrane d'or avec de petits
-diamants et des émeraudes. Ils ont un or rouge et un or blanc qui,
-mariés ensemble, sont d'un effet admirable. Bref, je n'ai rien vu de
-plus coquet ni de plus splendide à la fois. Ce qu'il y a de singulier
-dans le goût de ces sauvages-là, c'est qu'il n'y a rien de criard dans
-leurs étoffes, bien qu'ils n'emploient que des soies éclatantes, de
-l'or et de l'argent. Tout cela se combine merveilleusement et produit,
-en somme, un effet tranquille des plus harmonieux.
-
-Adieu, chère amie; je pense à faire un tour à Londres, où j'ai affaire,
-pour l'Exposition universelle. Ce sera vers le 8 ou 10 juillet.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXLVI
-
-16 juillet 1861. Londres, _British Museum._
-
-
-Je vois par votre dernière lettre, chère amie, que vous êtes aussi
-occupée qu'un général en chef la veille d'une bataille. J'ai lu dans
-_Tristram Shandy_ que, dans une maison où il y a une femme en mal
-d'enfant, toutes les femmes se croient le droit de brutaliser les
-hommes; voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt. J'ai eu
-peur que vous ne me traitassiez du haut de votre grandeur. Enfin,
-j'espère que votre sœur s'est bien acquittée et que vous n'avez plus
-d'inquiétudes. Cependant, je serai bien aise que vous m'en donniez avis
-officiellement; cela ne veut pas dire que vous m'envoyiez une lettre de
-faire part imprimée.
-
-On ne parle ici que de l'affaire de M. Vidil. Je l'ai un peu connu à
-Londres et en France, et je le trouvais fort ennuyeux. Ici, où l'on
-n'est pas moins gobe-mouche qu'à Paris, ç'a été un déchaînement furieux
-contre lui. On a découvert qu'il avait tué sa femme et probablement
-bien d'autres personnes. Maintenant qu'il s'est livré, les choses ont
-changé complètement, et, s'il a un bon avocat, il se tirera d'affaire,
-et nous lui tresserons des couronnes.
-
-Vous savez ou vous ne savez pas qu'il y a un nouveau chancelier, lord
-B***, qui est vieux, mais a des mœurs qui ne le sont pas. Un avocat
-nommé Stevens envoie son clerk porter une carte au chancelier; le clerk
-s'informe; on lui dit que milord n'a pas de maison à Londres, mais
-qu'il vient souvent de la campagne dans une maison d'Oxford-Terrace,
-où il a un pied-à-terre. Le clerk y va et demande milord. «Il n'y est
-pas.--Croyez-vous qu'il revienne pour dîner?--Non, mais pour coucher,
-certainement; il couche ici tous les lundis.» Le clerk laisse la
-lettre, et M. Stevens s'étonne beaucoup que le chancelier lui fasse une
-mine affreuse. Le fond de la question, c'est que milord a là un ménage
-clandestin.
-
-Je suis à Londres depuis jeudi, et je n'ai pas encore eu un moment de
-repos; je cours depuis le matin jusqu'au soir. On m'invite à dîner tous
-les jours, et, le soir, il y a des concerts et des bals. Hier, je suis
-allé à un concert chez le marquis de Lansdown. Il n'y avait pas une
-femme jolie, chose remarquable ici; mais, en revanche, elles étaient
-toutes habillées comme si la première marchande de modes de Brioude
-avait fait leurs robes. Je n'ai jamais vu de coiffures semblables: une
-vieille, qui avait une couronne de diamants composée d'étoiles fort
-petites avec un gros soleil par devant, absolument comme en ont les
-figures de cire à la foire! Je pense rester ici jusqu'au commencement
-d'août. Adieu, chère amie. . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCXLVII
-
-25 juillet 1861. Londres, _British Museum._
-
-
-. . . . . . . . . . . . .
-
-Je passe mon temps ici d'une façon assez monotone, bien que je dîne
-tous les jours dans une maison nouvelle et que je voie des gens et
-des choses que je n'avais pas encore vues. Hier, j'ai fait un dîner à
-Greenwich, avec de grand personnages qui cherchaient à se faire vifs,
-non point comme les Allemands en se jetant par la fenêtre, mais en
-faisant beaucoup de bruit. Le dîner était abominablement long, mais
-le _white bait_ excellent. Nous avons déballé ici vingt-deux caisses
-d'antiquités arrivant de Cyrène. Il y a deux statues et plusieurs
-bustes très-remarquables, d'un bon temps et bien grec; un Bacchus
-surtout ravissant, quoiqu'un peu mignard; la tête est dans un état
-de conservation extraordinaire.--M. de Vidil est bien et dûment
-_committed_ et sera jugé aux assises prochaines. On ne veut pas
-l'admettre à donner caution. Il paraît, d'ailleurs, que le pis qui
-puisse lui arriver, c'est d'être condamné à deux ans de prison; car la
-loi anglaise ne reconnaît pas de meurtre là où il n'y a pas eu mort
-d'homme, et, comme me disait lord Lyndhurst, il faut être extrêmement
-maladroit en Angleterre pour être pendu. Je suis allé l'autre soir à la
-Chambre des communes et j'ai entendu le débat sur la Sardaigne. Il est
-impossible d'être plus verbeux, plus gobe-mouche et plus blagueur que
-la plupart des orateurs, et notamment lord John Russell, aujourd'hui
-lord Russell tout court. M. Gladstone m'a plu. Je pense être de retour
-à Paris vers le 8 ou 10 août. J'espère vous retrouver tranquillement
-dans quelque solitude. Je crois que je me porte mieux ici qu'à Paris;
-cependant, il fait un temps abominable.--J'ai interrompu ma lettre pour
-aller voir la Banque. On m'a mis dans la main quatre petits paquets qui
-faisaient quatre millions de livres sterling, mais on ne m'a pas permis
-de les emporter; cela aurait fait deux volumes reliés. On m'a montré
-une machine très-jolie, qui compte et pèse trois mille souverains
-par jour. La machine hésite un instant, et, après une très-courte
-délibération, jette à droite le bon souverain et le mauvais à gauche.
-Il y en a une autre qui semble un petit magot. On lui présente un
-billet de banque, il se baisse et lui donne comme deux petits baisers,
-qui lui laissent des marques que les faussaires n'ont pu imiter encore.
-Enfin, on m'a mené dans les caves, où j'ai cru être dans une de ces
-grottes des _Mille et une Nuits._ Tout était plein de sacs d'or et de
-lingots étincelants à la lueur du gaz. Adieu, chère amie. . . . . .
-
-
-
-
-CCXLVIII
-
-Paris, 21 août 1861.
-
-
-Chère amie, je suis arrivé enfin, pas en trop bon état de conservation.
-Je ne sais si c'est pour avoir trop mangé de soupe à la tortue ou
-pour avoir trop couru au soleil, mais je suis repris de ces douleurs
-d'estomac qui m'avaient pendant assez longtemps laissé tranquille. Cela
-me prend le matin vers cinq heures et me dure une heure et demie. Je
-pense que, lorsqu'on est pendu, on souffre quelque chose de semblable.
-Cela ne me donne pas trop de goût pour la suspension! J'ai trouvé ici
-plus de besogne que je n'en voudrais. Notre commission impériale de
-l'Exposition universelle est en travail d'enfantement; nous faisons
-tous de la prose pour persuader aux gens qui ont des tableaux de nous
-les prêter pour les envoyer à Londres. Outre que la proposition est
-passablement indiscrète, il se trouve que la plupart des amateurs qui
-ont des collections sont des carlistes ou des orléanistes, qui croient
-faire œuvre pie en nous refusant. Je crains que nous ne fassions pas
-trop belle figure à Londres l'année prochaine, d'autant plus que
-nous n'exposons que les ouvrages exécutés depuis dix ans, tandis que
-les Anglais exposent les produits de leur école depuis 1762. Comment
-avez-vous trouvé les chaleurs tropicales? Je m'en console en voyant,
-par des lettres que je reçois, qu'à Madrid on a eu 44 degrés, la
-température de la saison chaude au Sénégal. Il n'y a plus personne
-à Paris, ce dont je me trouve assez bien. J'ai passé six semaines à
-dîner en ville, et je trouve assez doux maintenant de ne pas être
-obligé de mettre une cravate blanche pour dîner. Je suis cependant allé
-passer huit jours dans le comté de Suffolk, dans un très-beau château
-et dans une assez grande solitude. C'est un pays plat, mais couvert
-d'arbres énormes, avec beaucoup d'eau; la navigation y est admirable.
-Cela se trouve tout près des _fens_, d'où est sorti Cromwell. Il y a
-énormément de gibier, et il est impossible de faire un pas sans risquer
-d'écraser des faisans ou des perdrix. Je n'ai pas de projets pour cet
-automne, sinon que, si madame de Montijo va à Biarritz, j'irai l'y
-voir et passer quelques jours avec elle. Elle ne se console pas et je
-la trouve plus triste que l'année passée, lorsque sa fille est morte.
-Il me semble que vous prenez grand goût à cette ribambelle d'enfants.
-Je ne comprends pas trop cela. Je suppose que vous vous laissez mettre
-tout cela sur le dos, par suite de l'habitude que vous avez de vous
-soumettre à l'oppression, du moment que ce n'est pas de mon côté
-qu'elle vient. Adieu, chère amie. . . .
-
-
-
-
-CCXLIX
-
-Paris, 31 août 1861.
-
-
-Chère amie, j'ai reçu votre lettre, qui me paraît annoncer que vous
-êtes plus heureuse que vous n'avez été de longtemps; je m'en réjouis.
-Il y a chez moi peu de disposition à aimer les enfants; cependant, je
-croirais qu'on s'attache à une petite fille comme à un jeune chat,
-animal avec lequel vos pareilles ont beaucoup de ressemblance. Je
-suis toujours assez souffreteux, réveillé tous les matins par des
-étouffements, mais cela passe assez vite. Il y a ici solitude complète.
-Hier, je suis entré au Cercle impérial par hasard, et je n'y ai trouvé
-que trois personnes qui dormaient. Il fait un temps chaud et lourd
-insupportable; par contre, on m'écrit d'Écosse qu'il pleut à verse
-depuis quarante jours, que les pommes de terre sont mortes et l'avoine
-fricassée. Je profite de ma solitude pour travailler à quelque chose
-que j'ai promis à mon maître, et que je voudrais lui porter à Biarritz,
-mais je n'avance guère. J'ai toutes les peines du monde à faire quelque
-chose à présent, et la moindre excitation me coûte horriblement.
-J'espère pourtant avoir fini avant la fin de la semaine prochaine. . .
-. . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'ai à votre intention un exemplaire de _Stenka Razin._ Faites-moi
-penser à vous le donner quand je vous verrai, comme aussi à vous
-montrer le portrait d'un gorille que j'ai dessiné à Londres, et
-avec lequel j'ai vécu en grande intimité; il est vrai qu'il était
-empaillé. Je ne lis guère que de l'histoire romaine; cependant, j'ai
-lu avec grand plaisir le dix-neuvième volume de M. Thiers. Il m'a
-semblé plus négligemment écrit que les précédents, mais plein de
-choses curieuses. Malgré tout son désir de dire du mal de son héros,
-il est continuellement emporté par son amour involontaire. Il me dit
-quii donnera le vingtième volume au mois de décembre, et qu'alors il
-fera quelque grand voyage autour du monde, ou en Italie. Il y a des
-histoires de Montrond qui m'ont fort amusé; seulement, j'ai regretté
-de ne pas les lui avoir fait raconter quand il était de ce monde.
-Il me semble que M. Thiers le peint assez bien, comme un aventurier
-amoureux de son métier, et honnête envers ses commettants pendant tout
-le temps qu'il est employé, à peu près comme le Dalgetty de la légende
-de Montrose. Nos artistes, à ce que je vois, prennent assez bien le
-petit règlement que nous avons ébauché pour l'Exposition de Londres;
-mais, quand ils verront la place qu'on leur donne, je ne sais s'ils ne
-nous jetteront pas des pommes cuites. Je suis parvenu à soutirer de M.
-Duchâtel la promesse de nous prêter _la Source_ de M. Ingres. . . . . .
-. . . . . .
-
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCL
-
-Biarritz, 20 septembre 1861.
-
-
-Chère amie, je suis toujours ici comme l'oiseau sur la branche. L'usage
-n'est pas de faire des projets longtemps d'avance, et, au contraire, on
-ne prend jamais de résolution qu'au dernier moment. On ne nous a encore
-rien dit du quand on partira. Cependant, les jours raccourcissent
-beaucoup. Les soirées ne sont pas des plus faciles à passer; il fait
-froid après dîner, et je crois impossible d'avoir chaud avec le système
-de portes et de fenêtres qu'on a imaginé ici. Tout cela me fait croire
-que nous ne resterons pas bien longtemps encore. Je pense aller faire
-une visite à M. Fould à Tarbes, pour profiter des derniers beaux jours;
-puis je reviendrai à Paris, où j'espère vous retrouver installée. L'air
-de la mer me fait du bien. Je respire plus facilement, mais je dors
-mal. Il est vrai que je suis tout à fait au bord de la mer, et, pour
-peu qu'il fasse du vent, c'est un vacarme horrible. Le temps se passe
-ici, comme dans toutes les résidences impériales, à ne rien faire en
-attendant qu'on fasse quelque chose. Je travaille un peu; je dessine
-de ma fenêtre et je me promène beaucoup. Il y a très-peu de monde à la
-villa Eugénie, et des gens de connaissance avec lesquels je me plais
-assez. Je trouve que le temps passe sans trop de peine, bien que les
-journées aient ici vingt-quatre heures comme à Paris.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Nous avons fait hier une promenade charmante le long des Pyrénées,
-assez près des montagnes pour les bien voir dans toute leur beauté, et
-pas assez près pour en avoir les inconvénients, de monter et descendre
-sans cesse. Nous nous sommes perdus et nous n'avons trouvé que des gens
-ignorant notre belle langue française. C'est ce qui arrive ici dès
-qu'on sort de la banlieue de Bayonne.
-
-Le prince impérial donnait hier à dîner à toute une bande d'enfants.
-L'empereur leur a composé lui-même du vin de Champagne avec de l'eau
-de Seltz: mais l'effet a été le même que s'ils eussent bu du vin
-véritable. Ils étaient tous gris un quart d'heure après, et j'ai encore
-les oreilles malades du bruit qu'ils ont fait. Adieu, chère amie; je me
-suis engagé témérairement à traduire à Sa Majesté un mémoire espagnol
-sur l'emplacement de Munda, et je viens de m'apercevoir que c'est d'une
-lecture terriblement difficile.
-
-Vous pouvez m'écrire ici jusqu'au 23 ou 24; après cela, ce sera chez M.
-Fould, à Tarbes.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CCLI
-
-Paris, 2 novembre 1861.
-
-
-J'ai de si mauvais yeux, que je ne vous ai pas reconnue tout de suite
-l'autre jour. Pourquoi venez-vous dans mon quartier sans m'en prévenir?
-La personne qui était avec moi m'a demandé qui était cette dame qui
-avait de si beaux yeux.--J'ai passé tout mon temps à travailler
-comme un nègre pour mon maître, que j'irai voir dans huit jours.
-La perspective de huit jours de culottes courtes m'effraye un peu.
-J'aimerais mieux les passer au soleil. Je commence à y penser. D'autre
-part, la session dont on nous menace me fait enrager. Je ne comprends
-pas pourquoi on ne fait pas en été les affaires publiques.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'ai un livre pour vous qui n'est pas trop bête. Ma mémoire s'en va, et
-j'ai fait relier un volume dont j'avais déjà un exemplaire. Vous voyez
-ce que vous y gagnerez.
-
-Mon torticolis est à peu près passé; mais j'ai veillé si tard, ces
-jours passés, que je suis tout nerveux et éreinté. Quand nous nous
-verrons, nous causerons métaphysique. C'est un sujet que j'aime
-beaucoup, parce qu'il ne peut pas s'épuiser.
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCLII
-
-Compiègne, 17 novembre 1861.
-
-
-Chère amie, nous sommes ici jusqu'au 24. C'est Sa Majesté le roi
-de Portugal qui nous a empêchés de nous livrer aux fêtes que nous
-préparions. On les a remises et on nous a retenus en conséquence. Nous
-sommes ici assez bien, c'est-à-dire nous connaissant, et aussi libres
-les uns avec les autres qu'on peut l'être en ces lieux.
-
-Nous avons, en lions, quatre Highlanders en _kilt_: le duc d'Athol,
-lord James Murray, et le fils et le neveu du duc. C'est assez amusant
-de voir ces huit genoux nus dans un salon où tous les hommes ont des
-culottes ou des pantalons collants. Hier, on a fait entrer le _piper_
-de Sa Grâce, et ils ont dansé tous les quatre de manière à alarmer tout
-le monde lorsqu'ils tournaient. Mais il y a des dames dont la crinoline
-est encore bien plus alarmante quand elles montent en voiture. Comme
-on a permis aux dames invitées de ne pas porter le deuil, on voit
-des jambes de toutes les couleurs. Je trouve que les bas rouges ont
-très-bon air. Au milieu des promenades dans les bois humides et glacés
-et des salons chauffés au rouge, je me suis tenu jusqu'à présent sans
-rhume; mais je suis oppressé et je ne dors pas. J'ai assisté à la
-grande comédie ministérielle où l'on s'attendait à voir une ou deux
-victimes de plus. Les figures étaient bonnes à observer, les discours
-encore plus; d'autant que M. Walewski, l'Excellence menacée, portait
-ses doléances sans discernement à amis et ennemis. Il n'y a rien de
-tel qu'une forte préoccupation pour faire dire des bêtises, surtout
-lorsqu'on en a l'habitude. 0 platitude humaine! La femme, au contraire,
-a été très-belle de calme et de sang-froid, sans parler des bons
-conseils et des démarches. Il me semble que l'on a seulement ajourné la
-bataille et quelle est inévitable sous peu. Que dit-on de la lettre de
-l'empereur? Je la trouve très-bien. Il a un tour à lui pour dire les
-choses, et, quand il parle en souverain, il a l'art de montrer qu'il
-n'est pas de la même triviale pâte que les autres. Je crois que c'est
-exactement ce qu'il faut à cette magnanime nation, qui n'aime pas le
-commun.
-
-Hier, la princesse de ***, qui prenait du thé, a demandé à un valet de
-pied de lui _aborder ti sel bour le bain._ Le valet de pied est rentré,
-au bout d'une demi-heure, avec douze kilogrammes de sel gris, croyant
-qu'elle voulait prendre un bain au sel.--On a apporté à l'impératrice
-un tableau de Müller qui représente la reine Marie-Antoinette dans une
-prison. Le prince impérial a demandé qui était cette dame et pourquoi
-elle n'était pas dans un palais. On lui a expliqué que c'était une
-reine de France et ce que c'était qu'une prison. Alors, il est allé
-tout courant demander à l'empereur de vouloir bien faire grâce à
-la reine qu'il tenait en prison.--C'est un drôle d'enfant, qui est
-quelquefois terrible. Il dit qu'il salue toujours le peuple parce qu'il
-a chassé Louis-Philippe, qui n'était pas bien avec lui. C'est un enfant
-charmant.
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCLIII
-
-Cannes, 6 janvier 1862. (Je ne sais plus les dates.)
-
-Chère amie, je ne vous parlerai pas du soleil de Cannes, de peur de
-vous faire trop de peine au milieu des neiges où vous devez être en ce
-moment. Ce qu'on m'écrit de Paris me fait froid, rien qu'à le lire.
-Je pense que vous devez être encore à R..., ou plutôt en route pour
-revenir, et, à tout hasard, je vous écris à votre domicile politique,
-comme au lieu le plus sûr pour vous trouver. J'ai ici la compagnie et
-le voisinage de M. Cousin, qui est venu s'y guérir d'une laryngite,
-et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre et s'étonne
-de ne pas guérir sous ce beau ciel qu'il voit pour la première fois.
-Il est, d'ailleurs, fort amusant, car il a cette qualité de faire de
-l'esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu'il est seul avec son
-domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse
-orléaniste ou légitimiste. Les Cannais pur sang n'en reviennent pas,
-et vous jugez quels yeux ils font lorsqu'on leur dit que cet homme,
-qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l'amant de
-madame de Longueville. Le seul inconvénient qu'il a, c'est de ne pas
-savoir parler sans s'arrêter. Pour un philosophe éclectique, c'est mal
-de ne pas avoir pris le bon côté de la secte des péripatéticiens.
-
-Je ne fais pas grand'chose ici. J'étudie la botanique dans un livre
-et avec les herbes qui me tombent sous la main; mais à chaque instant
-je maudis ma mauvaise vue. C'est une étude que j'aurais dû commencer
-il y a vingt ans, quand j avais des yeux; c'est, d'ailleurs, assez
-amusant, quoique souverainement immoral, attendu que, pour une
-dame, il y a toujours six ou huit messieurs pour le moins, tous
-très-empressés à lui offrir ce qu'elle prend à droite et à gauche avec
-beaucoup d'indifférence. Je regrette beaucoup de n'avoir pas apporté
-de microscope; cependant, avec mes lunettes, j'ai vu des étamines
-faire l'amour à un pistil sans être arrêtées par ma présence. Je fais
-aussi des dessins, et je lis dans un livre russe l'histoire d'un
-autre Cosaque beaucoup plus éduqué que Stenka Bazin, qui s'appelle
-malheureusement Bogdan Chmelniski. Avec un nom si difficile à
-prononcer, il n'est pas étonnant qu'il soit resté inconnu à nous autres
-Occidentaux, qui ne retenons que les noms tirés du grec ou du latin.
-Comment vous a traitée l'hiver ? et comment gouvernez-vous les petits
-enfants qui vous absorbent tant? Il paraît que cela est très-amusant à
-élever. Je n'ai jamais élevé que des chats, qui ne m'ont guère donné
-de satisfaction, à l'exception du dernier qui a eu l'honneur de vous
-connaître. Ce qui me semble insupportable chez les enfants, c'est qu'il
-faille attendre si longtemps pour savoir ce qu'ils ont dans la tête et
-pour les entendre raisonner. Il est bien fâcheux que le travail qui se
-fait dans l'intelligence des moutards ne s'explique pas par eux-mêmes
-et que les idées leur viennent sans qu'ils s'en rendent compte. La
-grande question est de savoir s'il faut leur dire des bêtises, comme
-on nous en a dit, ou bien s'il faut leur parler raisonnablement des
-choses. Il y a du pour et du contre à l'un et à l'autre système. Un
-jour que vous passerez devant Stassin, soyez assez bonne pour regarder
-dans son catalogue un livre de Max Müller, professeur à Oxford, sur la
-linguistique. Seulement, je ne sais pas le titre du livre, et vous me
-direz si cela coûte bien cher et si je puis m'en passer la fantaisie.
-On m'a dit que c'était un travail admirable d'analyse des langues.
-
-J'ai fait la connaissance d'un pauvre chat qui vit dans une cabane au
-fond des bois; je lui porte du pain et de la viande, et, dès qu'il
-me voit, il accourt d'un quart de lieue. Je regrette de ne pouvoir
-l'emporter, car il a des instincts merveilleux.
-
-Adieu, chère amie; j'espère que cette lettre vous trouvera en bonne
-santé et aussi florissante que l'année passée. Je vous la souhaite
-bonne et heureuse. . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLIV
-
-Cannes, 1er mars 1862.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Vous êtes bien bonne de penser à mon livre au milieu de tous vos
-ennuis; si vous pouvez me l'avoir pour mon retour, cela me fera grand
-plaisir, mais ne vous donnez pas trop de peine pour cela.
-
-La fête de ma cousine m'est absolument sortie de la tête. Je ne m'en
-suis souvenu l'autre jour que lorsqu'il n'était plus temps. Nous en
-causerons ensemble à mon retour, s'il vous plaît: cela devient tous
-les ans plus difficile, et j'ai épuisé les bagues, les épingles, les
-mouchoirs et les boutons. C'est le diable d'inventer quelque chose de
-nouveau!
-
-Cela n'est pas moins difficile pour les romans. Je viens de lire en
-ce genre de telles rapsodies que cela mérite vraiment des châtiments
-corporels. Je vais passer trois jours à Saint-Césaire, dans les
-montagnes, au-dessus de Cannes, chez mon docteur, qui est un
-très-aimable homme; à mon retour, je penserai sérieusement à me mettre
-en route pour Paris. Je ne regrette pas de ne point avoir assisté
-à tout le tapage qui s'est fait au Luxembourg, et qui était digne
-d'écoliers de quatrième. Je regrette encore moins de n'avoir pas pris
-part aux élections, ou tentatives d'élections académiques, qui ont eu
-lieu l'autre jour. Nous voilà en proie aux cléricaux, et bientôt, pour
-être admis comme candidat, il faudra produire un billet de confession.
-M. de Montalembert en a donné un de catholicisme à un de mes amis, qui
-n'est que Marseillais, mais qui a le bon sens de se laisser faire.
-Jusqu'à présent, ces messieurs ne sont pas très-difficiles; mais il est
-à craindre qu'ils ne le deviennent avec le temps et le succès.
-
-Vous ne pouvez vous rien imaginer de plus joli que notre pays par
-le beau temps. Ce n'est pas celui d'aujourd'hui, car, par grand
-extraordinaire, il pleut depuis ce matin; tous les champs sont couverts
-de violettes et d'anémones, et d'une quantité d'autres fleurs dont je
-ne sais pas le nom.
-
-Adieu, chère amie. À bientôt, j'espère. Je désire vous retrouver en
-aussi bonne condition que je vous ai laissée il y a plus de deux mois.
-Ne maigrissez ni ne grossissez, ne vous désolez pas trop et pensez un
-peu à moi. Adieu.
-
-
-
-
-CCLV
-
-Londres, _British Museum_, 12 mai 1862.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Pour ce qui est de l'Exposition, franchement, cela ne vaut pas la
-première; jusqu'à présent, cela ressemble à un fiasco. Il est vrai
-que tout n'est pas encore déballé, mais le bâtiment est horrible.
-Quoique fort grand, il n'en a pas l'air. Il faut s'y promener et s'y
-perdre pour s'assurer de son étendue. Tout le monde dit qu'il y a
-de très-belles choses. Je n'ai encore examiné que la classe 30, à
-laquelle j'appartiens et dont je suis le _reporter._ Je trouve que
-les Anglais ont fait de grands progrès sous le rapport du goût et de
-l'art de l'arrangement; nous faisons les meubles et les papiers peints
-assurément mieux qu'eux, mais nous sommes dans une voie déplorable,
-et, si cela continue, nous serons sous peu distancés. Notre jury est
-présidé par un Allemand qui croit parler anglais et qui est à peu
-près incompréhensible à tout le monde. Rien de plus absurde que nos
-conférences; personne n'entend de quoi il est question. Cependant,
-on vote. Ce qu'il y a de plus mauvais, c'est que nous avons dans
-notre classe des industriels anglais et qu'il faudra nécessairement
-donner des médailles à ces messieurs, qui n'en méritent guère. Je suis
-bombardé par les discours et les routs. Avant-hier, j'ai dîné chez lord
-Granville. Il y avait trois petites tables dans une longue galerie;
-cela était censé devoir rendre la conversation générale; mais, comme
-on se connaissait très-peu, on ne se parlait guère. Le soir, je suis
-allé chez lord Palmerston, où il y avait l'ambassade japonaise, qui
-accrochait toutes les femmes avec les grands sabres quelle porte à la
-ceinture. J'ai vu de très-belles femmes et de très-abominables; les
-unes et les autres faisaient exhibition complète d'épaules et d'appas,
-les unes admirables, les autres très-odieux, mais les uns et les autres
-avec la même impudence. Je crois que les Anglais ne jugent pas ces
-choses-là.
-
-Adieu, chère amie. . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLVI
-
-Londres, _British Museum_, 6 juin 1862.
-
-
-Chère amie, je commence à entrevoir le terme de mes peines. Mon
-rapport au jury international dans le plus pur anglais-saxon, sans un
-seul mot tiré du français, a été lu hier par moi, et l'affaire est
-bâclée de ce côté. Il m'en reste un autre (rapport) à faire à mon
-gouvernement. Je crois que, d'ici à quelques jours, je serai libre, et,
-très-probablement, je pourrai partir pour Paris du 15 au 20 de ce mois.
-Vous feriez bien de m'écrire avant le 15 où vous serez à cette époque,
-et quels sont vos projets.
-
-Décidément, je crois que l'exhibition fait fiasco. Les commissaires
-ont beau faire des réclames et battre le tambour, ils ne peuvent y
-attirer la foule. Pour ne pas trop perdre, il leur faut cinquante
-mille visiteurs par jour, et ils sont bien loin de leur compte. Le
-beau monde n'y va plus depuis qu'on ne paye plus qu'un schelling, et
-le vilain monde n'a pas trop l'air d'y prendre goût. Le restaurant y
-est détestable. Il n'y a que le restaurant américain qui soit amusant.
-Il y a des breuvages plus ou moins diaboliques qu'on boit avec des
-pailles: _mint julep_ ou _raise the dead._ Toutes ces boissons sont du
-gin plus ou moins déguisé. Je dîne en ville tous les jours jusqu'au
-14. Après quoi, j'irai faire une visite à Oxford, pour voir M. Max
-Müller et quelques bouquins de la bibliothèque bodléienne, puis je
-partirai. Je suis excédé de l'hospitalité britannique et de ses dîners,
-qui ont l'air d'être tous faits par le même cuisinier inexpérimenté.
-Vous ne vous figurez pas quel désir j'ai de prendre un bouillon de
-mon pot-au-feu. À propos, je ne sais si je vous ai dit que ma vieille
-cuisinière me quitte, pour se retirer dans ses terres. Elle était chez
-moi depuis trente-cinq ans. Cela me contrarie au dernier point, car il
-n'y a rien de si désagréable que les nouveaux visages.
-
-Je ne sais quel a été le plus grand effet produit ces jours derniers
-par deux événements considérables: l'un, la défaite des deux favoris
-au Derby, par un cheval inconnu; l'autre, la défaite des torys à la
-Chambre des communes. Cela a semé Londres de figures lamentables,
-toutes très-plaisantes à voir. Une jeune dame qui se trouvait dans une
-tribune s'est évanouie en apprenant que _Marquis_ était battu d'une
-longueur de tête par un rustre sans généalogie, _pedigree._ M. Disraeli
-fait meilleure contenance, car il se montre à tous les bals.
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCLVII
-
-Paris, 17 juillet 1862.
-
-
-Je ne vous dirai pas tous les regrets que j'ai eus. Je voudrais que
-vous les eussiez partagés, et, si vous en aviez eu la moitié, vous
-auriez bien trouvé moyen de faire attendre les autres pour moi. J'ai eu
-de très-ennuyeux jours depuis votre départ. Ma pauvre vieille Caroline
-est morte chez moi, après avoir beaucoup souffert; me voilà sans
-cuisinière et ne sachant pas trop comment je ferai. Après sa mort, ses
-nièces sont venues se disputer sa succession. Il y en a une cependant
-qui a pris son chat, que je me proposais de garder. Elle a laissé, à ce
-qu'il paraît, douze ou quinze cents francs de rente. On m'a démontré
-qu'elle n'a pu amasser tout cela avec les gages qu'elle avait chez moi,
-et cependant je ne crois pas qu'elle m'ait jamais volé, je m'abonnerais
-bien à l'être toujours de même. Je pense beaucoup à avoir un chat
-semblable à feu Matifas, qui vous trouvait si à son gré; mais je vais
-partir pour les Pyrénées et je n'aurai pas le temps de l'éduquer. On me
-dit que les eaux de Bagnères-de-Bigorre me feront le plus grand bien.
-Je les crois parfaitement sans pouvoir; mais il y a de belles montagnes
-dans le voisinage et j'ai des amis dans les environs. M. Panizzi doit
-venir me prendre le 5 août; nous reviendrons ensuite en faisant un
-grand tour par Nîmes, Avignon et Lyon.--J'espère arriver à Paris en
-même temps que vous.
-
-Madame de Montijo est arrivée la semaine passée; elle est bien changée
-et fait peine à voir. Rien ne la console de la mort de sa fille, et je
-la trouve moins résignée qu'au premier jour. J'ai dîné à Saint-Cloud,
-jeudi passé, en très-petit comité et je m'y suis assez amusé. Il m'a
-semblé qu'on y était moins papalin qu'on ne le dit généralement. On m'a
-laissé médire des choses tout à mon aise, sans me rappeler à l'ordre.
-Le petit prince est charmant. Il a grandi de deux pouces, et c'est le
-plus joli enfant que j'aie vu. Nous finissons demain notre travail sur
-le musée Campana. Les adhérents des acheteurs sont furieux et nous
-bombardent dans les journaux. Nous en aurions long à dire, si nous
-voulions mettre en lumière toutes les bêtises qu'ils ont faites et les
-drogues qu'on leur a données pour des antiques. Il fait ici une chaleur
-horrible et je ne m'en trouve pas mal. On dit que c'est bon pour les
-blés. Adieu, chère amie. . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLVIII
-
-Bagnères-de-Bigorre, petite maison Laquens, Hautes-Pyrénées. Samedi, 16
-août 1862.
-
-
-Chère amie, je suis ici depuis trois jours avec M. Panizzi, après
-un voyage des plus fatigants, par un soleil épouvantable. Il nous a
-quittés (c'est le soleil que je dis) avant-hier, et nous avons un temps
-digne de Londres, du brouillard et une petite pluie imperceptible, mais
-qui vous mouille jusqu'aux os. J'ai rencontré ici un de mes camarades,
-qui est le médecin des eaux; il m'a ausculté, donné des coups de poing
-dans le dos et dans la poitrine, et m'a trouvé deux maladies mortelles
-dont il a entrepris de me guérir, moyennant que je boirais tous les
-jours deux verres d'eau chaude qui n'a pas très-mauvais goût, et qui
-ne fait pas mal au cœur comme ferait de l'eau ordinaire. En outre,
-je me baigne à une certaine source dans de l'eau assez chaude, mais
-très-agréable à la peau. Il me semble que cela me fait beaucoup de
-bien. J'ai des palpitations assez désagréables le matin, je ne dors
-pas bien, mais j'ai de l'appétit. Selon votre manière de sentir, vous
-conclurez que je vais me porter à merveille.--Il n'y a pas ici beaucoup
-de monde, et presque personne de connaissance, ce qui m'arrange
-très-fort. Les Anglais et les prunes ont manqué tout à fait cette
-année. En fait de beautés, nous avons ici mademoiselle A. D..., qui
-faisait autrefois un grand effet sur le prince *** et sur les cocodès.
-Je ne sais quelle maladie elle a. Elle ne m'est apparue que de dos,
-et a la crinoline la plus vaste de tout le pays. On donne des bals
-deux fois par semaine, où je compte bien ne pas aller, et des concerts
-d'amateurs dont je n'ai entendu et n'entendrai qu'un seul. Hier, on m'a
-fait subir une messe en musique, où je me suis rendu accompagné par la
-gendarmerie; mais j'ai décliné l'invitation à la soirée du sous-préfet,
-pour ne pas accumuler trop de catastrophes dans un seul jour. Le
-pays a l'air très-beau, mais je n'ai encore fait que l'entrevoir; je
-dessinerai dès qu'il y aura un rayon de soleil. Que devenez-vous?
-Écrivez-moi. J'aimerais bien à vous montrer la verdure incomparable de
-ce pays, et surtout la beauté des eaux, pour lesquelles le cristal ne
-serait pas une bonne comparaison. Il serait agréable de causer ayec
-vous à l'ombre des grands hêtres. Êtes-vous toujours au pouvoir de la
-mer et des veaux marins?
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCLIX
-
-Bagnères-de-Bigorre, 1er septembre 1862.
-
-
-Chère amie, merci de votre lettre. Je vous réponds à N..., puisque vous
-ne devez pas vous arrêter à Paris, et je suppose que vous êtes déjà
-arrivée. Vous avez éprouvé à ***, à propos des querelles des veaux
-marins, ce qui arrive toujours lorsqu'on habite Paris. Les petites
-querelles et les petites affaires de la province semblent si misérables
-et si dignes de pitié, qu'on déplore la condition des gens qui vivent
-là-dedans. Il est certain pourtant qu'au bout de quelques mois on fait
-comme les natifs, on s'intéresse à tout cela et on devient complètement
-provincial. Cela est triste pour l'intelligence humaine, mais elle
-prend les aliments qu'on lui sert et s'en contente. Je suis allé, la
-semaine passée, faire une course dans la montagne, voir une ferme à M.
-Fould. Elle est au bord d'un petit lac, en face du plus beau panorama
-du monde, entourée de très-grands arbres, chose si rare en France, et
-on y déjeune admirablement. Il y a beaucoup de très-beaux chevaux et de
-très-beaux bœufs, tout cela tenu dans le système anglais. On m'a montré
-de plus un âne chargé de faire des mulets. C'est une bête énorme,
-grande comme un très-grand cheval, noire et méchante, comme s'il était
-rouge. Il paraît qu'il faut la croix et la bannière pour qu'il consente
-à accorder ses faveurs aux juments. On lui montre une ânesse, et,
-lorsqu'il s'est monté l'imagination, il n'y regarde plus de si près.
-Que pensez-vous de l'industrie humaine, qui a eu toutes ces belles
-inventions? Vous serez furieuse de mes histoires et je vois votre mine
-d'ici. Le monde devient tous les jours plus bête. À propos de cela,
-avez-vous lu _les Misérables_ et entendu ce qu'on en dit? C'est encore
-un des sujets sur lesquels je trouve l'espèce humaine au-dessous de
-l'espèce gorille.--Les eaux me font du bien. Je dors mieux et j'ai
-de l'appétit, bien que je ne fasse pas trop d'exercice, parce que
-mon compagnon n'est pas trop ingambe. Je pense rester ici encore une
-semaine à peu près; ensuite, il se peut que j'aille à Biarritz ou
-en Provence. L'idée d'aller faire une promenade au lac Majeur est
-abandonnée, la maison où nous devions aller ne pouvant nous recevoir
-pour le moment. Je serai à Paris au plus tard le 1er octobre.
-
-Adieu, chère amie; adieu, et écrivez-moi.
-
-
-
-
-CCLX
-
-Biarritz, villa Eugénie, 27 septembre 1862.
-
-
-Chère amie, je vous écris toujours à ***, bien que je ne sache rien
-de vos mouvements; mais il me semble que vous ne devez pas encore
-retourner à Paris. Si, comme je l'espère, vous avez un temps pareil
-au nôtre, vous devez en profiter et n'être pas trop pressée d'aller
-trouver à Paris les odeurs de l'asphalte. Je suis ici au bord de la mer
-et respirant mieux qu'il ne m'est arrivé depuis longtemps. Les eaux de
-Bagnères ont commencé par me faire grand mal. On me disait que c'était
-tant mieux, et que cela prouvait leur action. Le fait est qu'aussitôt
-que j'ai quitté Bagnères, je me suis senti renaître; l'air de la mer,
-et aussi peut-être la cuisine auguste que je mange ici, ont achevé de
-me guérir. Il faut vous dire qu'il n'y a rien de plus abominable que
-la cuisine de l'hôtel de *** à Bagnères, et je crois en vérité qu'on y
-a pratiqué contre Panizzi et moi un empoisonnement lent. Il y a peu de
-monde à la villa, et seulement des gens aimables que je connais depuis
-longtemps. Dans la ville, il n'y a pas grand monde, peu de Français
-surtout; les Espagnols dominent, et les Américains. Les jeudis, on
-reçoit, et il faut mettre les Américains du Nord d'un côté et les
-Américains du Sud de l'autre, de peur qu'ils ne s'entre-mangent. Ce
-jour-là, on s'habille. Le reste du temps, on ne fait pas la moindre
-toilette; les dames dînent en robe montante, et nous du vilain sexe
-en redingote. Il n'y a pas de château en France ni en Angleterre où
-l'on soit si libre et si sans étiquette, ni de châtelaine si gracieuse
-et si bonne pour ses hôtes. Nous faisons de très-belles promenades
-dans les vallées qui longent les Pyrénées et nous en revenons avec
-des appétits prodigieux. La mer, qui est ordinairement très-mauvaise
-ici, est depuis une semaine d'un calme surprenant; mais ce n'est rien
-pourtant en comparaison de la Méditerranée et surtout de cette mer
-de Cannes. Les baigneuses sont toujours aussi étranges en matière de
-costume. Il y a une madame *** qui est de la couleur d'un navet, qui
-s'habille en bleu et se poudre les cheveux. On prétend que c'est de la
-cendre qu'elle se met sur la tête, à cause des malheurs de sa patrie.
-Malgré les promenades et la cuisine, je travaille un peu. J'ai écrit,
-tant à Biarritz que dans les Pyrénées, plus de la moitié d'un volume.
-C'est encore l'histoire d'un héros cosaque que je destine au _Journal
-des Savants._ À propos de littérature, avez-vous lu le speech de Victor
-Hugo à un dîner de libraires belges et autres escrocs à Bruxelles? Quel
-dommage que ce garçon, qui a de si belles images à sa disposition,
-n'ait pas l'ombre de bon sens, ni la pudeur de se retenir de dire des
-platitudes indignes d'un honnête homme! Il y a dans sa comparaison du
-tunnel et du chemin de fer plus de poésie que je n'en ai trouvé dans
-aucun livre que j'aie lu depuis cinq ou six ans; mais, au fond, ce ne
-sont que des images. Il n'y a ni fond, ni solidité, ni sens commun;
-c'est un homme qui se grise de ses paroles et qui ne prend plus la
-peine de penser. Le vingtième volume de Thiers me plaît comme à vous.
-Il y avait une immense difficulté, à mon avis, à extraire quelque chose
-de l'immense fatras des conversations de Sainte-Hélène rapportées par
-Las Cases, et Thiers s'en est tiré à merveille. J'aime aussi beaucoup
-ses jugements et ses comparaisons entre Napoléon et autres grands
-hommes. Il est un peu sévère pour Alexandre et pour César; cependant,
-il y a beaucoup de vrai dans ce qu'il dit sur l'absence de vertu de
-la part de César. Ici, on s'en occupe beaucoup, et je crains qu'on
-n'ait trop d'amour pour le héros; par exemple, on ne veut pas admettre
-l'anecdote de Nicomède, ni vous non plus, je crois.
-
-Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne vous sacrifiez pas trop pour
-les autres, parce qu'ils en prendront trop bien l'habitude, et que ce
-que vous faites à présent avec plaisir, un jour peut-être vous serez
-obligée de le faire avec peine. Adieu encore.
-
-
-
-
-CCLXI
-
-Paris, 23 octobre 1862.
-
-
-Chère amie, j'ai mené une vie très-agitée depuis le commencement du
-mois; voilà pourquoi je suis en retard à vous répondre. Je suis revenu
-de Biarritz avec mes souverains. Nous étions tous assez dolents, pour
-avoir été empoisonnés, je crois, avec du vert-de-gris. Les cuisiniers
-jurent qu'ils ont récuré leurs casseroles, mais je ne crois pas à
-leurs serments. Le fait est que quatorze personnes à la villa ont eu
-des vomissements et des crampes. Pour avoir été empoisonné autrefois
-avec du vert-de-gris, j'en connais les symptômes et je persiste dans
-mon opinion. Je suis resté à Paris quelques jours en courses et en
-tracas, puis je suis allé à Marseille installer des paquebots pour
-la Chine. Vous comprenez bien que cette cérémonie ne pouvait pas se
-passer de ma présence. Ces paquebots sont si beaux et ont des petites
-chambres si bien arrangées, que cela donne envie d'aller en Chine. J'y
-ai résisté pourtant, et me suis contenté de prendre un bain de soleil à
-Marseille. Vous devinez peut-être les tracas dont je vous parlais tout
-à l'heure au retour de Biarritz. Tracas politiques, s'il vous plaît;
-j'étais partagé entre le désir que j'avais de voir rester M. Fould au
-ministère, dans l'intérêt du maître, et le désir de le voir donner sa
-démission, dans l'intérêt de sa dignité et dans son intérêt personnel.
-Cela a fini par des concessions qui n'ont fait de bien à personne
-et qui me semblent avoir amoindri tout le monde. Le plus bouffon de
-l'affaire a été que Persigny, que tous les ministres non papalins ne
-peuvent souffrir, est devenu leur porte-drapeau, et qu'ils ont fait de
-sa conservation une condition pour garder leur portefeuille. Ainsi, on
-a destitué Thouvenel, qui était un très-bon garçon et intelligent, et
-on a gardé Persigny, qui est fou et qui n'entend rien aux affaires.
-Nous voici donc entre les pattes des cléricaux pour quelque temps, et
-vous savez où ils mènent leurs amis.
-
-Vous me paraissez trop émue du discours de Victor Hugo. Ce sont des
-mots sans idées; quelque chose comme _les Orientales_ en prose. Je
-vous engage à lire une lettre de madame de Sévigné pour vous remettre
-au bon diapason de la prose, et, si vous aimez encore le sens commun
-et les idées, lisez le vingtième volume de Thiers, qui est le meilleur
-de tous. Je l'ai lu deux fois, la seconde avec plus de plaisir que
-la première, et je ne dis pas que je ne le relirai pas encore.--Je
-voudrais bien connaître un peu vos projets. Je vais vous dire les
-miens. Je compte aller à Compiègne vers le 8 du mois prochain, et j'y
-resterai jusqu'après la fête de l'impératrice, c'est-à-dire jusqu'au
-18 ou 20. Avant ou après cette époque, ne pourrais-je vous voir? Il me
-semble que la campagne doit être bien froide et bien humide à présent,
-et que vous devez penser au retour. . . .
-
-Adieu, chère amie; j'espère que vous êtes toujours en appétit et santé.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLXII
-
-Paris, 5 novembre 1862.
-
-
-Chère amie, je suis invité à Compiègne jusqu'au 18. Le 10, je serai
-à Paris jusqu'à trois heures, et j'espère vous voir. Écrivez-moi et
-donnez-moi longuement de vos nouvelles. Je désapprouve fort votre
-nouveau goût littéraire. Je lis actuellement un livre qui cependant
-vous amusera peut-être; c'est l'histoire de la révolte des Pays-Bas,
-par Motley. Je le mettrai à vos ordres, si vous voulez. Il n'y a pas
-moins de cinq gros volumes; mais, quoique pas trop bien écrit, cela
-se lit couramment et cela m'intéresse beaucoup. Il a beaucoup de
-partialité anticatholique et antimonarchique; mais il a fait d'immenses
-recherches et c'est un homme de talent, quoique Américain.
-
-Je suis enrhumé et assez mal de mes poumons. Vous apprendrez un jour
-que j'ai cessé de respirer, faute de ce viscère. Cela devrait vous
-engager à être très-aimable pour moi avant que ce malheur m'arrive.
-
-Adieu, chère amie. . . . . . .
-
-
-
-
-CCLXIII
-
-Cannes, 5 décembre 1862.
-
-
-Chère amie, je suis arrivé ici entre deux inondations, et, pendant
-quatre jours, j'ai cru qu'il n'y avait plus de soleil, même à Cannes.
-Lorsqu'il se met à pleuvoir dans ce pays-ci, ce n'est pas une
-plaisanterie. La plaine entre Cannes et l'Estérel était changée en lac,
-et il était impossible de mettre le nez dehors. Pourtant, au milieu
-de ce déluge, l'air était doux et agréable à respirer. Depuis que je
-suis poussif, je suis devenu aussi délicat en matière d'air que les
-Romains le sont pour l'eau. Mais cela n'a pas duré, heureusement. Le
-soleil a reparu radieux il y a trois jours, et, depuis lors, je vis les
-fenêtres ouvertes et j'ai presque trop chaud. Il n'y a que les mouches
-qui me rappellent les rigueurs de la vie. Avant de quitter Paris, j'ai
-consulté un grand docteur, car je me croyais en très-mauvais état
-depuis mon retour de Compiègne et je voulais savoir dans combien de
-temps il fallait pourvoir à ma pompe funèbre. J'ai été assez content de
-sa consultation: premièrement, parce qu'il m'a dit que cette cérémonie
-n'aurait pas lieu aussitôt que je l'appréhendais; en second lieu, parce
-qu'il m'a expliqué anatomiquement et très-clairement la cause de mes
-maux. Je croyais avoir, le cœur malade; pas du tout, c'est le poumon.
-Il est vrai que je n'en guérirai jamais; mais il y a moyen de n'en pas
-souffrir, et c'est beaucoup, si ce n'est le principal.
-
-Vous ne pouvez vous faire une idée de la beauté de la campagne après
-toutes ces pluies. Il y a partout des roses de mai. Les jasmins
-commencent à fleurir, ainsi que quantité de fleurs sauvages, toutes
-plus jolies les unes que les autres. J'aimerais bien à faire un cours
-de botanique avec vous dans les bois des environs, vous verriez qu'ils
-valent ceux de Bellevue. J'ai reçu ici, je ne sais comment, le dernier
-livre de M. Gustave Flaubert, qui a fait _Madame Bovary_, que vous avez
-lu, je crois, bien que vous ne vouliez pas l'avouer. Je trouvais qu'il
-avait du talent qu'il gaspillait sous prétexte de réalisme. Il vient de
-commettre un nouveau roman qui s'appelle _Salammbô._ En tout autre lieu
-que Cannes, partout où il y aurait seulement _la Cuisinière bourgeoise_
-à lire, je n'aurais pas ouvert ce volume. C'est une histoire
-carthaginoise quelques années avant la seconde guerre punique. L'auteur
-s'est fait une sorte d'érudition fausse en lisant Bouillet et quelque
-autre compilation de ce genre, et il accompagne cela d'un lyrisme copié
-du plus mauvais de Victor Hugo. Il y a des pages qui vous plairont sans
-doute, à vous qui, à l'exemple de toutes les personnes de votre sexe,
-aimez l'emphase. Pour moi qui la hais, cela m'a rendu furieux. Depuis
-que je suis ici, et particulièrement depuis la pluie, j'ai poursuivi ma
-tartine cosaque. Cela sera, je le crains, bien long. Je vais envoyer
-ces jours-ci un second article à Paris, et ce ne sera pas le dernier.
-Je m'aperçois que j'ai oublié d'emporter avec moi une carte de Pologne,
-et je suis embarrassé pour écrire les noms polonais dont je n'ai que
-la transcription en russe. Si vous aviez à votre portée quelque moyen
-d'information, tâchez de savoir si une ville qui en russe s'appelle
-Lwow, ne serait pas par hasard la même que Lemberg en Gallicie. Vous me
-rendrez un grand service.--Adieu, chère amie, j'espère que l'hiver ne
-vous traite pas trop rigoureusement et que vous prenez soin d'échapper
-aux rhumes. Votre petite nièce est-elle toujours aimable? Ne la gâtez
-pas trop, pour qu'elle ne soit pas trop malheureuse plus tard. Je
-voudrais bien encore que vous allassiez voir la pièce de mon ami Augier
-et que vous me dissiez candidement ce que vous en pensez. Adieu encore.
-
-
-
-
-CCLXIV
-
-Cannes, 3 janvier 1863.
-
-
-Chère amie, j'ai commencé l'année assez mal, dans mon lit, avec un
-lumbago très-douloureux qui ne me laissait pas même la faculté de
-me retourner. Voilà ce qu'on gagne dans ces beaux climats, où, tant
-que le soleil est sur l'horizon, on peut se croire en été, et où,
-aussitôt après son coucher, vient un quart d'heure de froid humide
-qui vous pénètre jusqu'à la moelle des os. C'est absolument comme à
-Rome, à l'exception qu'ici ce sont les rhumatismes, et là-bas c'est
-la fièvre contre laquelle il faut se faire assurer. Aujourd'hui,
-mon dos a repris une partie de son élasticité, et je commence à me
-promener. J'ai eu la visite de mon vieil ami, M. Ellice, qui a passé
-vingt-quatre heures avec moi, et a renouvelé ma provision de nouvelles
-et mes idées singulièrement racornies par un séjour en Provence: c'est,
-tout bien considéré, le seul inconvénient de vivre hors de Paris. On
-arrive rapidement à être souche, et, quand on n'a pas les goûts de mon
-confrère M. de Laprade, qui voudrait être chêne, cette transformation
-n'a rien de bien agréable.
-
-Si je continue à bien aller, je crois que je me rendrai à Paris vers
-le 18 ou le 20, pour la discussion de l'adresse, qui, me dit-on, sera
-chaude et intéressante; quand j'aurai fait mon devoir, je retournerai
-au soleil, car je crèverais infailliblement à passer à Paris les
-glaces, les vents et les boues de février. . . . . . .
-
-Vous avez tort de ne pas lire _Salammbô._ Il est vrai que cela
-est parfaitement fou, et qu'il y a encore plus de supplices et
-d'abominations que dans la _Vie de Chmielniçki_; mais, après tout,
-il y a du talent, et on se fait une idée amusante de l'auteur et une
-encore plus plaisante de ses admirateurs, les bourgeois, qui veulent
-parler des choses avec les honnêtes gens. Ce sont ces bourgeois que
-mon ami Augier a fort bien drapés; aussi m'assure-t-on que personne
-qui se respecte n'avoue qu'il a été voir _le Fils de Giboyer._ Avec
-tout cela, la caisse du théâtre se remplit et la bourse de l'auteur.
-Je vous recommande, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15, un roman de
-M. de Tourguenief, dont j'attends ici les épreuves, et que j'ai lu en
-russe. Cela s'appelle _les Pères et les Enfants._ C'est le contraste
-de la génération qui s'en va et de celle qui arrive. Il y a un héros,
-le représentant de la nouvelle génération, lequel est socialiste,
-matérialiste et réaliste, mais cependant homme d'esprit et intéressant.
-C'est un caractère très-original qui vous plaira, j'espère. Ce roman
-a produit une grande sensation en Russie et on a beaucoup crié contre
-l'auteur, qu'on accuse d'impiété et d'immoralité. C'est, à mon
-avis, un assez bon signe de succès lorsqu'un ouvrage excite ainsi
-le déchaînement du public. Je crois que je vous ferai lire encore
-la seconde partie de _Chmielniçki_, dont j'ai corrigé les épreuves
-pendant que j'étais sur le dos. Vous y verrez une grande quantité de
-Cosaques empalés et de juifs écorchés tout vifs. Je serai à Paris, non
-pas pour le discours de la couronne, mais seulement pour la discussion
-de l'adresse, c'est-à-dire, comme je le suppose, vers le 20 ou le 21;
-mais, si cela convenait à vos arrangements particuliers, je pourrais
-avancer mon arrivée. Adieu, chère amie; je vous souhaite bonne santé et
-bonheur, point de lumbago. Adieu, ne m'oubliez pas.
-
-
-
-
-CCLXV
-
-Cannes, 28 janvier 1863.
-
-
-Chère amie, je me disposas à partir pour Paris, et je croyais y être le
-20, lorsque j'ai été repris d'un nouvel accès de mes spasmes d'estomac.
-J'ai eu un gros rhume avec des étouffements très-douloureux et j'ai
-gardé le lit pendant huit jours. Le médecin me dit que, si je retourne
-à Paris avant d'être tout à fait remis, je suis sûr de retomber plus
-bas que je n'étais, et je resterai encore ici pendant une quinzaine de
-jours. On m'écrit, d'ailleurs, que la discussion de l'adresse n'aura
-aucun intérêt, et que tout se passera en douceur et rapidement. Je suis
-à présent assez bien, un peu dolent toujours, mais je recommence à
-sortir et à mener mon train de vie ordinaire. Le temps est admirable;
-pourtant, ce climat-ci est un peu traître. Je devrais moins que
-personne m'y laisser prendre. Tant que le soleil est sur l'horizon, on
-se croirait en juin. Cinq minutes après vient une humidité pénétrante.
-C'est pour avoir admiré trop longtemps les beaux couchers de soleil
-que j'ai été malade. On me dit que vous n'avez pas eu de froids vifs,
-mais des brouillards et de la pluie. Autour de nous, il est tombé une
-quantité de neige incroyable, et rien n'est plus beau en ce moment que
-la vue de nos montagnes toutes blanches entourant notre petite oasis
-verdoyante. Comment avez-vous passé votre temps? Avez-vous échappé aux
-rhumes, et quelle vie menez-vous? Je passe mes soirées à faire de la
-prose pour le _Journal des Savants._ Cet animal de Chmielniçki n'en
-finit pas et je crains qu'il ne me coûte encore deux articles avant
-que je puisse faire son oraison funèbre; j'en ai déjà fait trois aussi
-longs que celui que vous avez lu, et aussi abondants en empalements,
-écorchements d'hommes et autres facéties. Je crains que cela ne
-ressemble trop à _Salammbô._ Vous m'en direz votre avis candidement,
-si vous trouvez ce rare _Journal des Savants_ que les ignorants
-s'obstinent à ne pas lire, malgré tout son mérite.
-
-Nous avons eu dans notre voisinage une tragédie. Une jolie demoiselle
-anglaise s'est brûlée au bal. Sa mère, en voulant la sauver, s'est
-brûlée aussi. Toutes les deux sont mortes au bout de trois à quatre
-jours. Le mari, qui a été brûlé aussi, est encore malade. Voilà la
-dix-huitième femme de ma connaissance à qui cela arrive. Pourquoi
-portez-vous de la crinoline? Vous devriez donner l'exemple. Il suffit
-de tourner devant la cheminée ou de se regarder dans une glace (il y
-en a toujours au-dessus de la cheminée) pour être rôtie toute vive.
-Il est vrai qu'on ne meurt qu'une fois, et qu'on est toujours bien
-aise de montrer une croupe monstrueuse, comme si on trompait quelqu'un
-avec un ballon plein d'air! Pourquoi n'avez-vous pas une toile
-métallique devant votre cheminée? Il paraît qu'on devient de plus en
-plus religieux à Paris. Je reçois des sermons de gens dont j'aurais
-attendu tout autre chose. On me dit que M. de Persigny s'est montré
-ultra-papalin à la commission de l'adresse du Sénat. À la bonne heure.
-Je ne crois pas qu'il y ait eu un temps où le monde ait été plus bête
-qu'à présent. Tout cela durera ce que cela pourra, mais la fin est un
-peu effrayante.
-
-Adieu, chère amie. . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLXVI
-
-Paris, 26 avril 1863.
-
-
-Chère amie, comme je ne comptais pas sur votre manière de voyager
-en tortue, je ne vous ai pas écrit à Gênes. J'adresse ma lettre à
-Florence, où j'espère que vous vous arrêterez quelque temps. C'est,
-de toutes les villes d'Italie que je connais, celle qui a conservé le
-mieux son caractère du moyen âge. Ayez soin seulement de ne pas vous
-enrhumer si vous demeurez au _Lung'Arno_, comme font les honnêtes
-gens. Quant à Rome, je suis très hors d'état de vous donner des
-conseils, car il y a très-longtemps que je n'y suis allé. Je vous ferai
-seulement les deux recommandations suivantes: d'abord de ne pas être
-à l'air au moment de la chute du jour, parce que vous pourriez fort
-bien attraper la fièvre. Il faut se faire conduire un quart d'heure
-avant l'_Angelus_ à Saint-Pierre, et attendre que l'étrange précipité
-humide qui se fait dans l'atmosphère à cette heure-là soit passé. Il
-n'y a rien, d'ailleurs, de plus beau pour la rêverie que cette grande
-église à la chute du jour. Elle est sublime en vérité, lorsqu'on n'y
-voit rien distinctement. Pensez-y à moi. Ma seconde recommandation,
-c'est, s'il fait un jour de pluie, de l'employer à voir les Catacombes.
-Quand vous y serez, allez-vous-en dans un de ces petits corridors
-donnant dans les rues souterraines; éteignez votre bougie et restez
-seule trois ou quatre minutes. Vous me direz les sensations que vous
-aurez éprouvées. J'aurais du plaisir à faire l'expérience avec vous;
-mais alors vous ne sentiriez peut-être pas la même chose. Il ne m'est
-jamais arrivé à Rome de voir ce que je m'étais proposé de voir, parce
-que, à chaque coin de rue, on est attiré par quelque chose d'imprévu,
-et c'est le grand bonheur de se laisser aller à cette sensation. Je
-vous engage encore à ne pas trop vous livrer à la visite des palais,
-qui sont pour la plupart un peu surfaits. Occupez-vous surtout des
-fresques en fait d'objets d'art, et des vues en fait de nature mêlée
-d'art. Je vous recommande la vue de Rome et de ses environs prise de
-Saint-Pierre in Montorio. Il y a là aussi une très-belle fresque du
-Vatican. Faites-vous montrer au Capitole la louve de la République,
-qui porte la trace de la foudre qui l'a frappée du temps de Cicéron.
-Ce n'est pas d'hier. Croyez que vous ne pourrez pas voir la centième
-partie de ce que vous devriez voir dans le peu de temps que vous pouvez
-consacrer à votre voyage, mais qu'il ne faut pas trop le regretter. Il
-vous restera un grand souvenir d'ensemble qui vaut mieux qu'une foule
-de petits souvenirs de détail.--Je me sens infiniment mieux portant et
-je regrette bien votre départ. Je vous dirai, d'ailleurs, comme votre
-sœur, que vous avez bien fait de profiter de l'occasion pour voir Rome.
-Reste la question des dédommagements que je vous prie de ne pas perdre
-de vue. J'espère que vous y pensez quelquefois. Il n'y a guère de beau
-lieu que j'aie vu où je n'aie regretté de ne pouvoir l'associer à
-vous dans mes souvenirs. Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos
-nouvelles, quelques lignes seulement; amusez-vous bien et revenez-nous
-en bon état. Lorsque je vous saurai à Rome, je vous donnerai mes
-commissions. Adieu encore.
-
-
-
-
-CCLXVII
-
-Paris, 20 mai 1863.
-
-
-Chère amie, je vous écris avec une grippe abominable. Depuis quinze
-jours, je tousse au lieu de dormir, et je suis pris de crises
-d'étouffement. Le seul remède est de prendre du laudanum, et cela me
-donne des maux de tête et d'estomac presque aussi pénibles que la
-toux et l'étouffement. Bref, je me sens faible et _avvilito_, m'en
-allant à tous les diables, ma santé et moi. Je désire qu'il n'en soit
-pas de même pour vous. Je crois vous avoir dit qu'il fallait prendre
-bien garde à l'humidité, qui, dans le pays où vous êtes, accompagne
-le coucher du soleil. Ayez soin de n'avoir jamais froid, dussiez-vous
-avoir trop chaud. Je vous envie d'être dans ce beau pays, où l'on a
-de douces et agréables mélancolies qu'on se rappelle ensuite avec
-plaisir; mais je voudrais que, pour faire mieux la comparaison, vous
-allassiez passer une semaine à Naples. De toutes les transitions, c'est
-la plus brusque et la plus amusante que je connaisse. En outre, elle
-a l'avantage de la comédie après la tragédie; on va se coucher avec
-des idées bouffonnes. Je ne sais si la cuisine a fait des progrès dans
-les États du saint-père. C'était, de mon temps, l'abomination de la
-désolation, tandis qu'à Naples on trouvait à vivre. Il est possible
-que les révolutions politiques aient passé le niveau sur les deux
-cuisines, et que, friande comme vous êtes, vous les trouviez mauvaises
-l'une et l'autre. Nous vivons ici sur les histoires arrivées ou prêtées
-à madame de ***. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est folle à
-lier. Elle bat ses gens, elle donne des soufflets et des coups de
-poing et fait l'amour avec plusieurs cocodès à la fois. Elle pousse
-l'anglomanie jusqu'à boire du _brandy_ et du _water_, c'est-à-dire
-beaucoup plus du premier que du second. L'autre soir, elle présente au
-président Troplong son cocodès par quartier en lui disant: «Monsieur le
-président, je vous amène mon _darling._» M. Troplong répond qu'il était
-heureux de faire la connaissance de M. Darling. Au reste, si tout ce
-qu'on me dit des mœurs des lionnes de cette année est vrai, il est à
-craindre que la fin du monde ne soit proche. Je n'ose vous dire tout ce
-qui se fait à Paris parmi les jeunes représentants et représentantes de
-la génération qui nous enterrera!
-
-J'espérais que vous me conteriez quelques histoires ou que, du moins,
-vous me feriez part de vos impressions. J'ai toujours du plaisir à
-savoir comment telle chose vous a paru. N'oubliez pas de vous faire
-montrer la statue de Pompée, qui est très-probablement celle aux pieds
-de laquelle César fut assassiné; et, si vous découvrez la boutique d'un
-nommé Cades, qui vend de faux antiques et des poteries, achetez-moi une
-intaille de quelque belle pierre. Si vous passez par Civita-Vecchia,
-allez chez un marchand de curiosités nommé Bucci, et faites-lui mes
-compliments et remercîments pour le plâtre de Bayle qu'il m'a envoyé.
-Vous lui achèterez pour rien des vases noirs étrusques, des pierres
-gravées, etc. Vous pouvez vous faire une garniture de cheminée
-charmante avec ces vases noirs. Adieu, chère amie; portez-vous bien,
-pensez quelquefois à moi.
-
-
-
-
-CCLXVIII
-
-Paris, vendredi 12 juin 1863.
-
-
-Chère amie, j'apprends avec grand plaisir votre retour en France, et
-avec encore plus de plaisir votre intention de revenir bientôt à Paris.
-Il me semble que vous vous êtes mise en frais de coquetterie vraiment
-extraordinaire pour avoir ainsi exploité cet infortuné Bucci. Si je
-vous avais donné une lettre pour lui selon mon intention, vous auriez
-emporté toute sa boutique, sans avoir recours aux procédés d'enjôlement
-qui vous sont familiers. Au fond, c'est un fort brave homme qui a
-conservé un culte pour Bayle, dont il était la seule ressource pendant
-son exil à Civita-Vecchia. Il eût été mieux de le faire parler du
-gouvernement pontifical. S'il avait été aussi sincère qu'il s'est
-montré galant, il vous en aurait plus appris à ce sujet que tous les
-ambassadeurs qui sont à Rome. Le fort et le fin de ces renseignements
-consiste, au reste, à vous apprendre ce que vous n'ignorez pas,
-j'espère. . . . . . .
-
-Je pars le 21 pour Fontainebleau, ce qui m'empêchera peut-être d'aller
-en Angleterre, comme je me l'étais proposé, à la fin de ce mois. J'y
-reste jusqu'au 5 juillet, c'est-à-dire jusqu'à la fin du séjour. Je
-pense que vous serez revenue la semaine prochaine, et que je vous
-verrai avant mon départ. J'espère que cela vous déterminera à vous
-hâter un peu, si besoin est. Vous ne me parlez pas de votre santé.
-Je suppose que, malgré la mauvaise cuisine papale, vous revenez en
-bon point. J'ai été presque toujours grippé plus ou moins, poussif
-par-dessus le marché, comme à mon ordinaire. Le séjour de Fontainebleau
-va m'achever, selon toute apparence. Je vous dirai pourquoi je n'ai pas
-cherché à esquiver cet honneur.
-
-Je pense à faire un petit voyage en Allemagne cet été pour aller voir
-les propylées de Munich, de mon ami M. Klenze, et aussi pour prendre
-des eaux qu'on me conseille, bien que cela ne m'inspire pas grande
-confiance. Comme je ne m'habitue pas à être malade, je tiens beaucoup à
-guérir et je ne veux pas qu'il y ait de ma faute si je n'y parviens pas.
-
-Vous n'avez pas osé lire probablement _Mademoiselle de la Quintinie_
-pendant que vous étiez en terre sainte. Cela est médiocre. Il n'y a
-qu'une scène assez jolie. Je ne sache rien de nouveau qui soit digne
-de votre colère en fait de romans. Chmielniçki en est à son cinquième
-article, que je corrige, et ce ne sera pas le dernier. Je vous donnerai
-les épreuves, si vous voulez et si vous pouvez les lii*e non corrigées.
-Adieu, chère amie; je voudrais bien vous décider à faire diligence.
-
-
-
-
-CCLXIX
-
-Château de Fontainebleau, jeudi 2 juillet 1863.
-
-
-Chère amie, j'aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, qui m'a
-fait grand plaisir; mais, ici, on n'a le temps de rien faire et les
-jours passent avec une rapidité prodigieuse sans qu'on sache comment.
-La grande et principale occupation, c'est de boire, manger et dormir.
-Je réussis aux deux premières, mais très-mal à la dernière. C'est une
-très-mauvaise préparation au sommeil que de passer trois ou quatre
-heures, en pantalon collant, à ramer sur le lac et à gagner des toux
-terribles. Nous avons ici quantité de monde assez bien assorti, ce me
-semble, beaucoup moins officiel que d'ordinaire; ce qui ne nuit pas à
-l'entente cordiale entre les invités. On fait de temps en temps des
-promenades à pied dans le bois, après avoir dîné sur l'herbe comme les
-bonnetiers de la rue Saint-Denis.
-
-Avant-hier, on a apporté ici quelques très-grandes caisses de la part
-de Sa Majesté Tu-Duc, empereur de Cochinchine. On les a ouvertes
-dans une des cours. Dans les grandes caisses, il y en avait de plus
-petites peintes en rouge et or et couvertes de cancrelats. On a ouvert
-la première, qui contenait deux dents d'éléphant fort jaunes et deux
-cornes de rhinocéros, plus un paquet de cannelle moisie. Il sortait de
-tout cela des odeurs inconcevables, tenant le milieu entre le beurre
-fort et le poisson gâté. Dans l'autre caisse, il y avait une grande
-quantité de pièces d'étoffes très-étroites ressemblant à de la gaze,
-de toute sorte de vilaines couleurs, toutes plus ou moins sales et, de
-plus, moisies. On avait annoncé des médailles d'or, mais elles étaient
-absentes, et probablement elles sont restées en Cochinchine. Il résulte
-que ce grand empereur Tu-Duc est un escroc.
-
-Hier, nous avons été faire manœuvrer deux régiments de cavalerie et
-nous avons été horriblement cuits. Toutes les dames ont des coups
-de soleil. Aujourd'hui, nous allons faire un dîner espagnol dans la
-forêt, et je suis chargé du _gaspacho_, c'est-à-dire de faire manger de
-l'oignon cru à des dames qui s'évanouiraient au seul nom de ce légume.
-J'ai défendu qu'on les avertît, et, quand elles en auront mangé, je me
-réserve de leur faire un aveu dans le genre de celui d'Atrée.
-
-Je suis charmé que mon _Cosaque_[1] ne vous ait pas trop ennuyée. Je
-commence à en être bien las pour ma part. Il faut que je l'enterre le
-1er du mois prochain, et je ne sais comment j'en pourrai venir à bout.
-Je ne puis parvenir à travailler ici bien que j'aie apporté toutes mes
-notes et mes, bouquins. Adieu, chère amie; je pense être ici jusqu'à
-lundi ou mardi au plus tard. Cependant on prétend que, vu notre grande
-amabilité, on veut nous retenir quelques jours encore. J'espère bien
-vous retrouver à Paris. Encore adieu.
-
-
-[1] _Bogdan Chmielniçki_, publié dans le volume intitulé _les Cosaques
-d'autrefois._
-
-
-
-
-CCLXX
-
-Londres, 12 août 1863.
-
-
-Chère amie, je vous remercie de votre lettre, que j'attendais
-impatiemment. Je croyais trouver Londres vide, et, en effet, c'est la
-première impression que j'ai éprouvée. Mais, au bout de deux jours,
-je me suis aperçu que la grande fourmilière était encore habitée et
-surtout, hélas! qu'on y mangeait tout autant et tout aussi longuement
-que l'année passée. N'est-ce pas inhumain que cette lenteur avec
-laquelle on dîne dans ce pays-ci! Cela m'ôte jusqu'à l'appétit. On
-n'est jamais moins de deux heures et demie à table, et, si on ajoute la
-demi-heure que les hommes laissent aux femmes pour dire du mal d'eux,
-il est toujours onze heures quand on retourne au salon. Ce ne serait
-que demi-mal si on mangeait tout le temps; mais, à l'exception du
-mouton rôti, je ne trouve rien à mon goût.
-
-Les grands hommes m'ont paru un peu vieillis depuis ma dernière visite.
-Lord Palmerston a renoncé à son râtelier, ce qui le change beaucoup.
-Il a conservé ses favoris et a l'air d'un gorille en gaieté. Lord
-Russell a l'air de moins bonne humeur. Les grandes beautés de la saison
-sont parties, mais on n'en faisait pas grand éloge. Les toilettes
-m'ont paru, comme toujours, très-médiocres et chiffonnées; mais rien
-ne résiste à l'air de ce pays-ci. Ma gorge en est la preuve. Je suis
-enroué comme un loup et je respire très-mal. Je pense que vous devez
-avoir moins chaud que nous et que les bains de mer doivent vous donner
-de l'appétit. Je commence à m'ennuyer de Londres et des Anglais. Je
-serai de retour à Paris avant le 25. Et vous? J'ai lu un livre assez
-amusant: l'_Histoire de George III_, par un M. Phillimore, qui traite
-ce prince de coquin et de bête. C'est très-spirituel et assez bien
-justifié. J'ai acheté le dernier ouvrage de Borrow trente francs, _the
-Wild Wales._ Si vous le voulez pour quinze francs, je serai charmé de
-vous le céder. Mais vous n'en voudrez pas pour rien. Ce garçon a tout à
-fait baissé. Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCLXXI
-
-Paris, 30 août 1863.
-
-
-Je pars demain pour Biarritz avec Panizzi, qui est venu me joindre
-hier. Nous sommes emmenés par notre gracieuse souveraine, qui nous
-hébergera, je ne sais combien de temps, au bord de l'Océan. Puis j'irai
-faire mon installation à Cannes en octobre. Je reviendrai à Paris pour
-la discussion de l'adresse, et j'y passerai probablement tout le mois
-de novembre. J'espère vous voir alors, en dépit des présidents et des
-veaux marins.
-
-J'ai un livre extrêmement curieux que je vous prêterai si vous êtes
-sage et aimable à mon égard. C'est la relation, faite par un imbécile,
-d'un procès du XVIIe siècle. Une religieuse de la famille de Sa Majesté
-_faceva all'amore_ avec un gentilhomme milanais, et, comme il y avait
-d'autres religieuses à qui cela déplaisait, elle les tuait, assistée de
-son amant. C'est très-édifîant et très-intéressant sous le rapport des
-mœurs.
-
-Lisez _une Saison à Paris_, par madame de ***.
-
-C'est une personne pleine de candeur, qui a éprouvé un très-grand
-besoin de _plaire_ à Sa Majesté, et qui, dans un bal, le lui a dit en
-termes catégoriques et si clairs, qu'il n'y a que vous au monde qui ne
-l'eussiez pas compris. Il en a été si stupéfait, qu'il n'a pas d'abord
-trouvé quelque chose à répondre, et ce n'est que trois jours après,
-dit-on, qu'il s'est laissé cosaquer. J'imagine que vous faites le signe
-de la croix et que vous prenez de ces figures horrifiées que je vous
-connais.
-
-Avez vous lu la _Vie de Jésus_, de Renan? Probablement non. C'est
-peu de chose et beaucoup. Cela est comme un grand coup de hache dans
-l'édifice du catholicisme. L'auteur est si épouvanté de son audace
-à nier la Divinité, qu'il se perd dans des hymnes d'admiration et
-d'adoration, et qu'il ne lui reste plus de sens philosophique pour
-juger la doctrine. Cependant, cela est intéressant, et, si vous ne
-l'avez pas lu, vous le lirez avec plaisir.
-
-J'ai mes paquets à faire et il faut que je vous quitte. Mon adresse
-est jusqu'à nouvel ordre: _Villa Eugénie, Biarritz (Basses-Pyrénées)._
-Donnez-moi vite de vos nouvelles. Adieu.
-
-
-
-
-CCLXXII
-
-Cannes, 19 octobre 1863.
-
-
-Chère amie, je suis ici depuis huit jours, me reposant au désert
-des fatigues de la cour. Il fait un temps magnifique et je lis dans
-mon journal que votre Loire déborde. J'en conclus que vous avez un
-temps affreux et je vous plains du fond du cœur. Je ne jouirai de la
-Provence qu'une quinzaine de jours encore. Il va falloir retourner
-pour l'ouverture de la session; j'en ai une assez médiocre opinion.
-La mort de M. Billault la commence très-mal. Depuis quelque temps,
-j'ai beaucoup pratiqué, prêché et fait prêcher M. Thiers, mais je
-ne sais ce qui en résultera. Il me semble que nous nous rapprochons
-de plus en plus des anciens errements parlementaires, et que nous
-allons recommencer le cycle des mêmes fautes et peut-être des mêmes
-catastrophes. Joignez à cela toute la peine que prennent les cléricaux
-pour se faire détester et pour tendre la corde jusqu'à ce qu'elle
-casse. En voilà bien assez pour voir l'avenir d'une vilaine couleur.
-Vous saurez qu'en venant ici, nous avons déraillé près de Saint-Chamas.
-Je n'ai rien eu, pas même la peur, car je n'ai compris le danger que
-lorsqu'il était passé. Il n'y a eu de maléficiés que les employés de la
-poste, qui sont tombés pêle-mêle avec leurs tables et leurs caisses.
-Tout s'est réduit à des contusions assez fortes, mais sans membres
-cassés. Avez-vous lu le mandement de l'évêque de Tulle, qui ordonne
-à toutes les religieuses de son diocèse de réciter des _Ave_, en
-l'honneur de M. Renan, ou plutôt pour empêcher que le diable n'emporte
-tout, à cause du livre de ce même M. Renan? Puisque vous lisez les
-lettres de Cicéron, vous devez trouver qu'on avait bien plus d'esprit
-de son temps que du nôtre. Je suis accablé de honte toutes les fois
-que je pense à notre XIXe siècle et que je le trouve de toute façon
-si inférieur à ses prédécesseurs. Je crois vous avoir fait lire les
-_Lettres de la duchesse de Choiseul._ Je voudrais bien qu'on essayât
-d'imprimer aujourd'hui celles de la plus belle de nos lionnes. Je vous
-quitte pour aller pêcher à la ligne, ou plutôt pour voir pêcher, car je
-n'ai mais pu prendre un poisson. Mais le mieux de la chose, c'est qu'on
-en fait au bord de la mer une soupe excellente, pour ceux qui aiment
-l'huile et l'ail. Je suppose que vous êtes de ces derniers.
-
-Vous trouverai-je à Paris au commencement de novembre? Je compte
-pouvoir y passer tout le mois, sauf peut-être quelques jours à
-Compiègne, si ma souveraine m'y invite pour sa fête. Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCLXXIII
-
-Château de Compiègne, 16 novembre 1863, au soir.
-
-
-Chère amie, depuis mon arrivée ici, j'ai mené la vie agitée d'un
-impresario. J'ai été auteur, acteur et directeur. Nous avons joué avec
-succès une pièce un peu immorale, dont, à mon retour, je vous conterai
-le sujet. Nous avons eu un très-beau feu d'artifice, bien qu'une femme
-qui voulait voir les fusées de trop près ait été tuée tout roide. Nous,
-faisons de grandes promenades et je me suis tiré de tout cela, jusqu'à
-présent, sans rhume. On me garde ici encore une semaine; probablement,
-je resterai à Paris jusqu'aux premiers jours de décembre, et je m'en
-retournerai à Cannes, que j'ai laissé tout en fleurs. Il est impossible
-d'imaginer quelque chose de plus beau que ces champs de jasmin et de
-tubéreuses. Je ne m'y suis pas très-bien porté cependant, et, les
-derniers jours surtout, j'étais très-dolent et mélancolique.
-
-Vous m'écrivez si laconiquement, que vous ne répondez jamais à mes
-questions. Vous avez une manière à vous de ne faire que vos caprices,
-qui me confond toujours; vous plaisantez, vous promettez; quand je
-lis vos lettres, je crois vous entendre parler: je suis désarmé, mais
-furieux au fond. Vous ne me dites seulement pas ce que devient cette
-charmante enfant qui vous intéresse tant. Faites en sorte, je vous
-prie, qu'elle ne soit pas sotte comme la plupart des femmes de ce
-temps-ci. Jamais, je crois, on n'en a vu de pareilles. Vous me direz ce
-qu'elles sont en province; si c'est pire qu'à Paris, je ne sais dans
-quel désert il faudra se fourrer. Nous avons ici mademoiselle ***,
-qui est un beau brin de fille de cinq pieds quatre pouces, avec toute
-la gentillesse d'une grisette et un mélange de manières aisées et de
-timidité honnête, quelquefois très-amusant. On paraissait craindre
-que la seconde partie d'une charade ne répondît pas au commencement
-(commencement dont j'étais l'auteur):
-
---Cela ira bien, dit-elle; nous montrerons nos jambes dans le ballet et
-cela leur tiendra lieu de tout.
-
-_N.-B._--Ses jambes sont comme deux flageolets, et elle a des pieds peu
-aristocratiques.
-
-Adieu, chère amie. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLXXIV
-
-Paris, vendredi 12 décembre 1863.
-
-
-Chère amie, j'allais vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Vous
-vous plaignez d'être enrhumée, mais vous ne savez pas ce que c'est que
-de l'être. Il n'y a qu'une personne enrhumée, en ce moment, à Paris, et
-cette personne, c'est moi. Je passe ma vie à tousser et à étouffer, et,
-si cela dure, vous aurez bientôt à faire mon oraison funèbre. Je pense
-fort à Cannes, et ce n'est que sous son soleil que je guérirai. Il faut
-auparavant que je vote cette longue et filandreuse adresse que notre
-président, si digne de son nom, nous a composée. . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Connaissez-vous Aristophane? Cette nuit, ne pouvant dormir, j'ai pris
-un volume que j'ai lu tout entier et qui m'a très-amusé. J'ai une
-traduction pas trop bonne à vos ordres. Il y a des choses qui feront
-beaucoup de peine À votre pruderie, mais qui vous intéresseront,
-surtout maintenant que vous avez appris quelque chose des mœurs
-antiques dans Cicéron. Adieu. . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLXXV
-
-Cannes, 12 janvier 1864.
-
-
-Chère amie, j'ai été malade presque pour tout de bon en arrivant ici.
-J'ai apporté de Paris un rhume abominable, et ce n'est que depuis deux
-jours que je commence à redevenir moi-même; je ne sais ce que je serais
-devenu si j'étais resté à Paris, avec la neige que vous avez, à ce que
-je vois dans les journaux. Ici, nous avons un temps admirable; rarement
-des nuages et presque toujours au moins 14 degrés. Quelquefois, le
-vent d'est nous apporte une teinte de neige prise sur les Alpes, mais
-nous sommes dans une oasis privilégiée. On nous dit que tout est sous
-la neige aux environs. À Marseille, à Toulon et même à Hyères, on dit
-que la terre en est couverte. Je me représente un Marseillais en temps
-de neige. C'est quelque chose comme un chat sur la glace avec des
-coquilles de noix aux pattes. Il y a très-longtemps que, même à Cannes,
-on n'a vu un hiver si beau et si bénin.
-
-Je suis charmé qu'Aristophane ait eu l'heur de vous plaire. Vous me
-demandez si les dames athéniennes assistaient aux représentations
-? Il y a des savants qui disent oui, il y en a qui disent non. Si
-vous étiez allée voir Karagueuz lorsque vous étiez en Orient, vous y
-auriez trouvé sans doute beaucoup de femmes. En Orient, aujourd'hui et
-autrefois, dans l'antiquité, on n'a et on n'avait pas la pruderie que
-vous avez à présent; on voyait à chaque instant des hommes en costume
-de natation, et il y avait dans tous les carrefours des statues de
-divinités qui donnaient aux dames des idées exagérées de la nature
-humaine. Comment appelez-vous cette comédie où l'on habille Euripide en
-femme ? Comprenez-vous la mise en scène et le rôle du gendarme scythe?
-Ce qui est plus extraordinaire que tout, c'est la façon sans gêne dont
-Aristophane parle des dieux, précisément le jour de leur fête, car
-c'était aux Dionysiaques qu'on a donné _les Grenouilles_, où Bacchus
-joue un si singulier rôle. La même chose a eu lieu dans les premiers
-temps du christianisme. On jouait la comédie dans les églises. Il y
-avait la messe des sots et la messe de l'âne, dont on a le texte à jour
-dans un manuscrit très-curieux. Ce sont les méchants qui ont gâté tout
-en doutant. Lorsque tout le monde croyait, tout était permis. Outre les
-sottises qu'Aristophane jette dans ses pièces comme du gros sel, il y a
-des chœurs de la poésie la plus belle. Mon vénéré maître M. Boissonade
-disait qu'aucun autre Grec n'avait fait mieux. Je vous recommande,
-si vous ne l'avez pas lu encore, _les Nuées._ C'est, à mon avis, la
-meilleure pièce qui se soit conservée de lui. Il y a un dialogue du
-Juste et de l'injuste, qui est du style le plus élevé. Je crois qu'il y
-a quelque chose de vrai dans les reproches qu'il fait à Socrate; même
-après l'avoir entendu dans Platon, on est tenté d'excuser la ciguë.
-C'est une perte qu'un homme qui prouve à chacun, comme Socrate, qu'on
-n'est qu'une bête.
-
-Je viens de voir que les conspirations recommencent. Je ne doute pas
-que ces diables d'Italiens et ces non moins diables de Polonais ne
-veuillent mettre le monde en feu; et malheureusement il est si bête,
-qu'il se laissera faire. J'ai eu des lettres d'Italie qui me font
-craindre qu'au printemps les volontaires et Garibaldi ne tentent
-quelque pointe contre la Vénétie. Il ne nous manquerait qu'un accident
-de cette espèce pour nous achever de peindre!--Adieu, chère amie; je
-tâche de penser le moins possible à l'avenir. Portez-vous bien, pensez
-un peu à moi. Avez-vous quelque idée pour le 14 février, jour de la
-Sainte-Eulalie?
-
-Adieu encore.
-
-
-
-
-CCLXXVI
-
-Cannes, 17 février 1864.
-
-
-Chère amie, puisque vous avez bien voulu prendre la peine de lire
-Aristophane, je vous pardonne vos façons et vos pruderies en le lisant.
-Convenez seulement qu'il est très-spirituel, et que l'on serait bien
-aise de voir jouer une de ses comédies. Je ne sais quelle est l'opinion
-des érudits à présent sur la présence des femmes dans le théâtre. Il
-est probable qu'il y a eu des temps de tolérance et d'intolérance dans
-le même pays, mais les femmes ne montaient jamais en scène. Leurs rôles
-étaient joués par des hommes, ce qui était d'autant plus facile que
-tous les acteurs avaient des masques. . . . . . . . .
-
-Je suis très-souffrant, chère amie, et je me sens m'en aller vers
-un monde meilleur par une marche qui n'est pas des plus agréables.
-De temps en temps maintenant, les intervalles sont plus rapprochés
-qu'ils ne l'étaient autrefois; j'ai des crises, et des spasmes
-très-douloureux. Je ne dors presque pas, je n'ai pas d'appétit et je me
-sens d'une faiblesse dont je m'indigne. La moindre promenade m'accable.
-Que deviendrai-je lorsqu'au lieu d'un ciel magnifique, j'aurai le ciel
-de plomb de Paris, la pluie et le brouillard en permanence! Je songe
-pourtant à retourner à la fin de ce mois, si j'en ai la force, car je
-suis un peu honteux de ne faire aucun de mes métiers officiels. Il faut
-s'exécuter enfin, et prendre un parti, quoiqu'il arrive. J'attendrai
-pour la Sainte-Eulalie, puisque j'ai déjà attendu assez longtemps. Je
-crois que, du côté des broches et des bagues, l'embarras est le même.
-Il y a encombrement dans les tiroirs de ma cousine depuis le temps que
-je lui souhaite sa fête. J'ai épuisé toutes les variétés de brimborions
-possibles. Si vous avez découvert quelque chose de très-extraordinaire
-et qui ne soit pas ruineux, vous aurez résolu un grand problème. Il y
-en a un autre bien plus intéressant encore, et sur lequel j'aurai à
-vous consulter. C'est sur la façon honnête ou non de faire venir des
-habits d'Angleterre. Il ne se peut pas que, parmi vos loups marins,
-il ne se trouve pas quelqu'un à qui M. Poole pourrait envoyer mes
-vêtements. Réfléchissez à cela et vous me rendrez grand service. Adieu,
-chère amie. J'ai passé une nuit abominable et je tousse à me rompre
-le crâne. J'espère que vous avez échappé à toutes les grippes qu'on
-m'annonce. Il semble qu'à Paris tout le monde est atteint et qu'il y a
-même des gens assez bêtes pour en mourir. Adieu encore.
-
-
-
-
-CCLXXVII
-
-Vendredi, 18 mars 1864.
-
-
-Je suis à vous écrire au Luxembourg, pendant que l'archevêque de Rouen
-est à foudroyer l'impiété. J'ai été très-souffreteux; je n'ai jamais
-deux bons jours de suite, mais souvent plusieurs mauvais. Je ne sais
-pas encore si je serai en état d'aller en Angleterre, comme j'en avais
-le projet. Cela dépendra du temps et de mes poumons.
-
-Je suis tenu maintenant au Luxembourg, mais nous enterrons la
-synagogue, j'espère, la semaine prochaine, et alors je serai plus
-libre. Si vous n'avez pas vu les nouvelles salles où l'on a mis la
-collection des vases et des terres cuites au Louvre, vous feriez bien
-d'y aller. Je vous offre mes lumières pour vous y accompagner. Vous y
-verrez de très-belles choses et d'autres qui vous intéresseront quoique
-fort pénibles pour votre pruderie. Choisissez votre jour et votre heure.
-
-
-
-
-CCLXXVIII
-
-Mercredi, 13 avril 1864.
-
-
-Chère amie, j'ai bien regretté votre départ; vous auriez dû me dire
-encore une fois adieu. Vous m'auriez trouvé fort dolent. Je souffre
-toujours de mes oppressions, malgré l'arsenic et le reste. Depuis que
-le froid s'est adouci, je commençais à me porter mieux, mais j'ai
-attrapé un rhume qui me met plus bas que jamais.
-
-Je ne sors guère; cependant, j'ai voulu voir mes maîtres, que j'ai
-trouvés en très-bonne santé. Cela m'a procuré l'avantage de voir les
-modes nouvelles, que j'ai médiocrement admirées, surtout les basques
-des femmes. C'est un signe de vieillesse. Je ne puis digérer les
-coiffures. Il n'y a pas une femme qui se coiffe pour la figure qu'elle
-a; toutes prennent leur style sur des têtes à perruque. Un de mes amis
-que j'ai rencontré là m'a présenté à sa femme, qui est une jeune et
-jolie personne; elle avait un pied de rouge, les cils peints, et du
-blanc. Cela m'a fait horreur.
-
-Avez-vous lu le livre d'About[1]? Je l'ai à votre service. Je ne
-sais s'il a beaucoup de succès. Il y a beaucoup d'esprit cependant.
-Peut-être les cléricaux ont-ils eu assez de bon sens pour ne pas
-l'excommunier, ce qui est le plus sûr moyen de faire lire un livre.
-C'est comme cela qu'ils ont procuré un succès très-profitable,
-pécuniairement parlant, à Renan; on m'a dit qu'il avait gagné cent
-sept mille francs à son idylle. J'ai encore à vos ordres trois gros
-volumes de Taine sur l'histoire de la littérature anglaise. C'est
-très-spirituel et même très-sensé. Le style est un peu recherché, mais
-cela se lit avec grand plaisir. Ou bien encore deux volumes de M.
-Mézières sur un sujet analogue, les contemporains et les successeurs de
-Shakespeare. C'est du Taine réchauffé, ou plutôt refroidi. Quant aux
-romans, je n'en lis plus.
-
-Nous allons nommer demain à l'Académie le Marseillais Autran ou Jules
-Janin. Le premier selon toute apparence. Mon candidat sera battu. Je me
-promets de ne plus aller à l'Académie que pour toucher mes indemnités,
-quatre-vingt-trois francs trente-trois centimes, tous les mois. D'ici
-à deux ans, nous allons avoir une mortalité effrayante. J'ai contemplé
-hier les figures de mes confrères; sans parler de la mienne, on dirait
-des gens qui attendent le fossoyeur. Je ne sais qui l'on prendra pour
-les remplacer. Quand revenez-vous? Vous aviez parlé de quinze jours à
-*** seulement; mais je suppose que, selon votre habitude, vous ferez
-de ces quinze jours un long mois. Je souhaite vous revoir bientôt et
-nous promener comme autrefois en admirant la belle nature. Ce serait
-l'occasion rare pour moi de faire un peu de poésie.
-
-Adieu, chère amie; écrivez-moi. Si vous n'avez que la bibliothèque de
-la ville à votre disposition, vous ferez bien de lire Lucien, traduit
-par Perrot d'Ablancourt ou par tout autre; cela vous amusera et
-entretiendra vos goûts helléniques.
-
-Je suis plongé dans une histoire de Pierre le Grand dont je ferai
-part au public. C'était un abominable homme, entouré d'abominables
-canailles. Cela m'amuse assez.
-
-Répondez-moi aussitôt que vous aurez reçu ma lettre.
-
-
-[1] _Le Progrès._
-
-
-
-
-CCLXXIX
-
-Londres, _British Museum_, 21 juillet 1864.
-
-
-Chère amie, vous avez deviné ma retraite. Je suis ici depuis la
-dernière fois que nous nous sommes vus, ou, pour parler plus
-exactement, depuis le lendemain. Je passe ma vie, de huit heures du
-soir jusqu'à minuit, à dîner en ville, et, le matin, à voir des livres
-et des statues, ou bien à faire mon grand article sur le fils de Pierre
-le Grand, que j'ai envie d'intituler: _Du danger d'être bête_, car la
-morale à tirer de mon travail, c'est qu'il faut avoir de l'esprit. Je
-pense que vous trouverez çà et là, dans une vingtaine de pages, des
-choses qui vous intéresseront, notamment comment Pierre le Grand fut
-trompé par sa femme. J'ai traduit avec beaucoup de peine et de soin
-les lettres d'amour de sa femme à son amant, lequel fut empalé pour la
-peine. Elles sont vraiment mieux qu'on ne l'attendrait du temps et du
-pays où elle écrivait; mais l'amour fait de ces merveilles. Le malheur
-est qu'elle ne savait pas l'orthographe, ce qui rend très-difficile aux
-grammairiens comme moi de deviner ce qu'elle veut dire.
-
-Voici mes projets: je vais lundi à Chevenings, chez lord Stanhope, où
-je dois rester trois jours. Jeudi, je dîne ici avec beaucoup de monde.
-Puis, promptement après, je partirai pour Paris. . .
-
-Ici, on ne parle que du mariage de lady Florence Paget, la beauté de
-Londres, il y a deux saisons. Il est impossible de voir une plus jolie
-figure sur un corps plus mignon, trop petit et trop mignon pour mon
-goût particulier. Elle était célèbre pour ses flirtations. Le neveu
-de M. Ellice, M. Chaplin, dont vous m'avez souvent entendu parler, un
-grand garçon de vingt-cinq ans et de vingt-cinq mille livres sterling
-de rente, est devenu amoureux d'elle. Elle l'a lanterné longtemps,
-puis s'est engagée, comme on dit, en a reçu des bijoux et six mille
-livres sterling pour payer ses dettes chez sa couturière. Jour pris
-pour le mariage. Vendredi dernier, ils sont allés ensemble au parc et
-à l'Opéra. Samedi matin, elle est sortie seule, est allée à l'église
-Saint-George et s'y est mariée avec lord Hastings, un jeune homme
-de son âge, très-laid, ayant deux petits défauts, le jeu et le vin.
-Après la cérémonie religieuse, ils sont allés à la campagne procéder à
-l'accomplissement des autres cérémonies. À la première station, elle a
-écrit au marquis son père: _Dear Pa, as I knew you would never consent
-to my marriage with lord Hastings, I was wedded to him to day. I remain
-yours_, etc. Elle a aussi écrit à M. Chaplin: _Dear Harry, when you
-receive this, I shall be the wife of lord Hastings. Forget your very
-truly FLORENCE._--Ce pauvre M. Chaplin, qui a six pieds et les cheveux
-jaunes, est au désespoir.
-
-Adieu, chère amie; répondez-moi vite.
-
-
-
-
-CCLXXX
-
-Paris, 1er octobre 1864.
-
-
-Chère amie, je suis encore ici, mais comme l'oiseau sur la
-branche. J'ai été retardé par mes épreuves, et vous avez pu voir
-qu'elles avaient grand besoin d'être longuement corrigées. Je pars
-irrévocablement le 8. Je m'arrêterai pour dormir à Bayonne, et je serai
-le 11 à Madrid. Je ne sais pas encore combien de temps j'y resterai.
-Je partirai de Madrid pour Cannes, peut-être sans passer par Paris.
-L'hiver se fait déjà sentir désagréablement pour ma poitrine, le soir
-et le matin. Les jours sont magnifiques, mais les soirées fraîches en
-diable. Prenez garde de vous enrhumer dans le pays humide que vous
-habitez. Je me plais assez à Paris en cette saison, où il n'y a pas de
-devoirs de société, et où l'on peut y vivre en ours. Je vais de temps
-en temps aux nouvelles, mais je n'en attrape guère. Le pape a défendu
-à Rome les enseignes en français. Il faut qu'elles soient toutes en
-italien. Il y a dans le Corso une madame Bernard qui vend des gants
-et des jarretières. On l'a obligée de s'appeler dorénavant la signora
-Bernardi. Si j'étais le gouvernement, je n'aurais jamais permis cela,
-eût-il fallu pendre quelque peintre d'enseignes à la première boutique
-qu'on aurait voulu changer. Lorsque notre armée sera partie, vous
-verrez ce que ces gens-là feront. . . . . . . . .
-
-Ici, les loups-cerviers, c'est-à-dire les gens d'argent ont vu de
-très-mauvais œil la nomination de M. *** à la Banque; mais on ne sait
-pas que, lorsque quelqu'un est bien posé comme propre à rien; on le
-comble. C'est la coutume. M. *** est allé à la Banque, son bonnet de
-coton dans la poche, comptant y coucher le lendemain de sa nomination.
-On lui a dit que tout était prêt pour le recevoir, seulement qu'il
-voulût bien accomplir une petite formalité, c'est de justifier de la
-propriété decent actions de ladite Banque. M. *** ignorait complètement
-ce petit article de la charte de l'établissement qu'il va gouverner.
-Grand embêtement, d'autant plus qu'on ne trouve pas cent de ces actions
-dans le pas d'un cheval, et qu'il faut, outre l'argent, quelques
-semaines au moins pour se les procurer. Vous voyez comment il connaît
-son affaire. Il y a encore un grand scandale qui amuse les gens
-pervers. Mais je ne vous le raconterai pas, de peur de vous mettre en
-colère.
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCLXXXI
-
-Madrid, 24 octobre 1864.
-
-
-Chère amie, je suis venu ici par hasard, car je vis à la campagne
-et j'y serai jusqu'à samedi. Nous avons un froid et une humidité
-abominables, et la nièce de madame de M... y a gagné un érysipèle. La
-moitié des gens est malade, et moi très-enrhumé. Vous savez que les
-rhumes sont graves pour moi qui ai bien de la peine à respirer déjà
-quand je me porte bien. Le mauvais temps est venu depuis une semaine
-avec une violence abominable, selon l'ordinaire de ce pays-ci, où les
-transitions sont inconnues, de quelque espèce qu'elles soient. Vous
-figurez-vous la misère de gens qui vivent sur un plateau élevé, exposé
-à tous les vents, n'ayant pour se réchauffer que des _braseros_, meuble
-très-primitif avec lequel on a le choix de geler ou de s'asphyxier?
-J'ai trouvé ici que la civilisation avait fait de grands progrès qui,
-à mes yeux, ne l'ont pas embellie. Les femmes ont adopté vos absurdes
-chapeaux et les portent de la façon la plus baroque. Les taureaux
-aussi ont beaucoup perdu de leur mérite, et les hommes qui les tuent
-sont maintenant des ignorants et des poltrons. Voici la plus belle
-histoire qui occupe le respectable public. La femme du ministre de ***,
-lady C..., jeune et jolie, lui laid et vieux, a demandé le divorce,
-se fondant sur ce que son mari ne lui rendait pas justice. Il y a eu
-procès à Londres, et il est convenu galamment qu'il n'était bon à
-rien. Il y a cependant des femmes à Madrid qui prétendent savoir que
-c'est une calomnie. Quoi qu'il en soit, la dame a été déclarée vierge,
-démariée, et presque aussitôt mariée au duc de ***, qui lui faisait
-la cour depuis quelque temps à Madrid. Il paraît quelle n'a pas à se
-plaindre du nouvel époux comme du premier; mais voici le diable: le duc
-de *** est en procès avec une sœur consanguine, la duchesse de ***,
-pour certains titres, majorats, etc. Elle vient de découvrir que son
-frère, qui est né en France, avait présenté, pour hériter, un extrait
-de baptême signé d'un curé, acte qui en France ne fait pas foi en
-justice. Il se trouve, de plus, que cet acte est faux et démenti par
-l'acte de naissance à l'état civil, constatant que le duc actuel est
-né à Paris quelques années auparavant, d'une mère inconnue. Cette mère
-est la troisième femme du feu duc de ***, alors mariée à un autre, car,
-dans cette famille, les mariages sont toujours assez bizarres. Cela va
-faire un joli procès, comme vous voyez, et il se peut très-bien que
-l'ex-lady C... se trouve un de ces jours sans duché, sans fortune.
-En attendant, elle va arriver à Madrid avec son mari, et sir J. C...
-demande son changement.
-
-J'ai fait quelques démarches pour trouver des mouchoirs de _Nipi_; je
-n'ai pas pu en découvrir encore. Il paraît qu'ils ne sont plus guère de
-mode. Cependant, on m'en promet pour le commencement du mois. J'espère
-qu'on me tiendra parole. Il me semble qu'on est assez tranquille,
-politiquement parlant. D'ailleurs, il fait trop froid en ce moment pour
-qu'un _pronunciamiento_ soit à craindre. Je pense rester ici jusqu'au
-10 ou 12 de novembre, si je ne meurs pas de mon rhume auparavant.
-
-Où êtes-vous? Que faites-vous? Écrivez-moi vite.
-
-
-
-
-CCLXXXII
-
-Cannes, 4 décembre 1864.
-
-
-Chère amie, je suis arrivé ici et je ne trouve pas de lettre de vous,
-ce qui me peine beaucoup.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je passe à un autre chef d'accusation. Vous m'avez donné tout le tracas
-possible avec vos mouchoirs. Après bien des démarches inutiles, j'ai
-découvert enfin une demi-douzaine de mouchoirs de Nipi, fort laids.
-Je les ai pris, bien que tout le monde me dît que, depuis longtemps,
-c'était passé de mode; mais j'exécutais ma consigne. J'espère que
-vous avez reçu ces six mouchoirs, ou que vous les recevrez sous peu
-de jours. Je les ai remis à un de mes amis, qui s'est chargé de les
-faire porter chez vous. Vous les aviez demandés brodés; il n'y en avait
-pas d'autres à Madrid que les six qui vous ont été envoyés. Les unis
-m'ont paru encore plus laids; ils avaient des lisérés rouges comme les
-mouchoirs des lycéens.
-
-J'ai quitté Madrid par un froid de chien, et tout le long de la route
-j'ai grelotté. Je n'avais pas fait autre chose pendant tout le temps
-de mon séjour. De ce côté de la Bidassoa, l'air s'est adouci comme
-par enchantement, et ici j'ai trouvé la température ordinaire de ce
-pays. Nous avons un temps magnifique et nul vent. Je pense vous avoir
-mandé de Madrid tout ce qu'il y avait de mémorable à ma connaissance,
-notamment les aventures de la duchesse de ***, qui ont dû vous
-scandaliser. Vous ai-je parlé aussi de cette jeune personne andalouse,
-amoureuse d'un jeune homme qui se trouve être le petit-fils du bourreau
-de la Havane? Il y avait menace de suicide de la part de la mère, de la
-demoiselle et du futur, je veux dire que tous les trois menaçaient de
-se tuer si leur volonté ne se faisait pas. Lorsque j'ai quitté Madrid,
-il n'y avait encore personne de mort, et le respectable public était
-très-prononcé en faveur des amants.
-
-Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, et dites-moi quels sont
-vos projets pour cet hiver.
-
-
-
-
-CCLXXXIII
-
-Cannes, 30 décembre 1864.
-
-
-Chère amie, je vous souhaite une bonne année. J'ai écrit à Madrid pour
-les malencontreux mouchoirs, et, comme je n'ai pas eu de réponse,
-j'en conclus que mon commissionnaire est à Paris, que vous avez les
-mouchoirs ou que vous allez les avoir. Je les avais remis à un Espagnol
-qui devait quitter Madrid en même temps que moi, et par conséquent
-vous les apporter plus tôt. Il ne faut jamais vouloir le mieux. Ce
-que je désire, c'est que vous vous contentiez des mouchoirs, qui sont
-horriblement laids.
-
-Que dites-vous de l'encyclique du pape ? Nous avons ici un évêque,
-homme d'assez d'esprit et de bon sens, qui se voile la face. En effet,
-il est fâcheux d'être dans une armée dont le général vous expose à
-une défaite. Je suis sans nouvelles de mon éditeur; je l'ai laissé
-imprimant mes _Cosaques d'autrefois_, et je pense que cela doit avoir
-paru. Comme vous connaissez l'anecdote, vous voudrez bien, j'espère,
-attendre mon retour pour avoir un volume.
-
-Savez-vous que de tous côtés m'arrivaient des compliments sur la
-succession de M. Mocquard? Je n'y croyais nullement; mais, à force
-de voir mon nom dans l'_Indépendance belge_, dans le _Times_ et dans
-la _Gazette d'Augsbourg_, j'avais fini par être un peu inquiet. De
-l'humeur dont vous me connaissez, vous devez penser comme la place me
-convenait et comme j'y convenais. Aussi, je respire plus librement
-depuis quelques jours. Y a-t-il des romans nouveaux pour Noël? je
-dis des romans anglais, car c'est l'époque où ils éclosent! Je n'ai
-presque pas de livres ici et j'ai envie d'en faire venir. Quand je suis
-pris de mes quintes de toux la nuit et que je ne puis dormir, je suis
-malheureux comme les pierres. Figurez-vous que j'ai lu les _Entretiens_
-de Lamartine. Je suis tombé sur une vie d'Aristote, où il dit que la
-retraite des Dix mille eut lieu après la mort d'Alexandre. En vérité,
-ne vaudrait-il pas mieux vendre des plumes métalliques à la porte des
-Tuileries que de dire de pareilles énormités?
-
-Adieu, chère amie. J'ai trente-cinq lettres à écrire; j'ai voulu
-commencer par vous; je vous souhaite toutes les prospérités de ce monde.
-
-
-
-
-CCLXXXIV
-
-Cannes, 20 janvier 1865.
-
-
-Chère amie, avez-vous enfin reçu vos exécrables mouchoirs de Nipi? J'ai
-appris que la personne qui devait les porter à Paris, ayant été nommée
-membre des Cortès, était restée à Madrid et avait remis les mouchoirs
-à madame de Montijo, qui n'avait su ce que c'était, car un Espagnol
-ne brille pas par la clarté. J'ai écrit à la comtesse de Montijo,
-la priant de donner le paquet à notre ambassadeur, pour l'envoyer
-chez vous avec le courrier de France. J'espère que vous aurez votre
-affaire avant de recevoir ma lettre; mais je ne veux plus prendre la
-responsabilité de vos commissions, qui me font faire trop de mauvais
-sang et plus de prose quelles ne valent. Ce que vous avez de mieux à
-faire, c'est de jeter les mouchoirs au feu.
-
-J'ai été très-souffrant de mes oppressions la semaine passée. Nous
-avons un hiver détestable, non pas froid, mais pluvieux et venteux.
-Jamais je n'en avais essuyé de pareil. Depuis une semaine, à peu près,
-en dépit de M. Mathieu (de la Drôme), nous avons de beaux jours et de
-la chaleur qui me fait le plus grand bien, car mes poumons se portent
-bien ou mal, selon le baromètre. Je me complais à lire les lettres
-des évêques. Il y a peu de procureurs plus subtils que ces messieurs;
-mais le plus fort est M. D..., qui fait dire au pape précisément le
-contraire de son encyclique, et il ne serait pas impossible qu'on
-l'excommuniât à Rome. Peuvent-ils espérer qu'un miracle leur rende
-les Marches, les Légations et le comtat d'Avignon? Le mal, c'est que
-le monde est si bête, par le temps qui court, que, pour échapper aux
-jésuites, il faudra peut-être se jeter dans les bras des bousingots.
-
-Je ne sais rien de mes œuvres, et, si vous en aviez appris quelque
-chose, je vous serais obligé de m'en dire un mot. J'avais corrigé mes
-épreuves au _Journal des Savants_ et chez Michel Lévy; je n'entends
-parler ni de l'un ni de l'autre.
-
-Le nombre d'Anglais devient tous les jour plus effrayant. On a bâti
-sur le bord de la mer un hôtel à peu près aussi grand que celui du
-Louvre et qui est toujours plein. On ne peut plus se promener sans
-rencontrer de jeunes miss en caraco Garibaldi avec des chapeaux à
-plumes impossibles, faisant semblant de dessiner. Il y a des parties
-de croquet et d'archery, où il vient cent vingt personnes. Je regrette
-beaucoup le bon vieux temps où il n'y avait pas une âme. J'ai fait
-la connaissance d'un goëland apprivoisé à qui je donne du poisson.
-Il l'attrape en l'air toujours la tête la première et en avale qui
-sont plus gros que mon cou. Vous rappelez-vous une autruche que vous
-avez failli étrangler au Jardin des plantes (dans le temps où vous
-l'embellissiez de votre présence) avec un pain de seigle?
-
-Adieu, chère amie; je pense revenir bientôt à Paris et vous retrouver
-avec grand bonheur. Adieu encore. . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLXXXV
-
-Cannes, 14 avril 1865.
-
-
-Chère amie, j'attendais pour vous écrire que je fusse guéri, ou du
-moins un peu moins souffrant; mais, malgré le beau temps, malgré tous
-les soins possibles, je suis toujours de même, c'est à dire fort mal.
-Je ne puis m'habituer à cette vie de souffrance, et je ne trouve en
-moi ni courage ni résignation. J'attends, pour revenir à Paris, que le
-temps devienne un peu plus chaud, et probablement j'y serai le 1er mai.
-Ici, depuis plus de quinze jours, nous avons le plus beau ciel du monde
-et la mer à l'avenant; ce qui ne m'empêche pas d'étouffer, comme s'il
-gelait encore. Que devenez-vous, ce printemps? vous retrouverai-je à
-Paris, ou bien allez-vous à *** pourvoir pousser les premières feuilles?
-
-Voilà votre ami Paradol académicien par la volonté des burgraves, qui,
-à cet effet, ont obligé le pauvre duc de Broglie à revenir à Paris
-malgré sa goutte et ses quatre-vingts ans. Ce sera une séance curieuse.
-Ampère a fait une histoire de César très-mauvaise, et en vers,
-par-dessus le marché; vous comprenez bien toutes les allusions que M.
-Paradol trouvera à l'occasion de cette œuvre, oubliée aujourd'hui de
-tous, excepté des burgraves. Jules Janin est resté à la porte, ainsi
-que mon ami Autran, qui, étant Marseillais, pour tout potage, a voulu
-se faire clérical et a été abandonné par ses amis religieux. Vous
-aurez su peut-être que M. William Brougham, frère de lord Brougham et
-son successeur à la pairie, vient d'être pris à peu près la main dans
-le sac dans une affaire d'escroquerie assez laide. Cela fait grand
-scandale ici, parmi la colonie anglaise. Le vieux lord Brougham, fait
-bonne contenance; il est, d'ailleurs, parfaitement étranger à toute
-cette vilenie.
-
-Je lis, pour me faire prendre patience et m'endormir, un livre d'un M.
-Charles Lambert, qui démolit le saint roi David et la Bible. Cela me
-semble très-ingénieux et assez amusant. Les cléricaux sont parvenus à
-faire lire et à rendre populaires des livres sérieux et pédants où, il
-y a quinze ans, personne n'aurait voulu mettre le nez. Renan est allé
-en Palestine pour faire de nouvelles études de paysage. Peyrat et ce
-Charles Lambert font des livres plus érudits et plus sérieux, qui se
-vendent comme du pain, à ce que dit mon libraire.
-
-Adieu, chère amie. . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLXXXVI
-
-Paris, 5 juillet 1865.
-
-
-Chère amie, je commençais à craindre que vous n'eussiez été foudroyée
-comme madame Arbuthnot, ou que vous n'eussiez été mangée par quelque
-ours. Je vous croyais certainement au fin fond du Tyrol, lorsque j'ai
-reçu votre lettre de ***. Selon moi, il vaut mieux voyager par les
-longs jours qu'en automne; mais, enfin, rien ne vous empêche de voir
-Munich en septembre. Vous aurez soin seulement de vous pourvoir de
-vêtements très-chauds, parce que le temps change très-brusquement dans
-cette grande, vilaine et très-haute plaine de Munich. Rien de plus
-facile que ce voyage. Vous pouvez y aller par Strasbourg ou, si vous
-voulez, par Bâle. Je crois qu'à présent on va en chemin de fer jusqu'à
-Constance. Vous pouvez, en tout cas, y arriver en bateau à vapeur. De
-Constance, vous vous embarquerez sur le lac pour Lindau: Lindau est
-une fort jolie petite ville; et, de là à Kempten, c'est une suite de
-dioramas admirables. Vous pouvez prendre le chemin de fer pour aller
-droit à Munich, ou bien vous arrêter en route entre Lindau et Kempten.
-De Kempten à Munich, il n'y a qu'une plaine fort laide. Vous irez à
-l'hôtel de _Bavière_ et non chez Maullich, où on m'a volé mes bottes.
-Un valet de place ou le Guide des étrangers vous fera voir tout ce
-qu'il y a de digne d'attention. Les peintures du palais, d'après les
-Niebelungen, sont assez intéressantes; mais il faut des permissions
-particulières. Tout le reste est ouvert à tout le monde. Vous
-regarderez, pour m'en rendre compte, les nouvelles propylées de feu mon
-ami Klenze. Vous regarderez, dans le musée des antiques, le fronton du
-temple d'Égine et le groupe de marbre dont je vous ai parlé. Les vases
-grecs sont très-curieux, les tableaux de la Pinacothèque également. Les
-fresques de Cornélius et autres faux originaux vous feront lever les
-épaules. Allez boire de la bière dans les jardins publics, où, pour
-quelques sous, vous entendrez de bonne musique. Vous ferez bien d'aller
-faire des courses dans le Tyrol bavarois, à Tegernsee, etc., si vous
-avez le temps. En allant à Salzbourg (ce dont je vous félicite), vous
-irez voir, si cela vous convient, la mine de sel de Hallein. Il n'y a
-rien à voir à Innsbruck que le paysage et les statues de bronze de la
-cathédrale. Dans tous ces pays-là, vous pouvez vous arrêter dans les
-plus petits villages, sûre d'y trouver un lit et un dîner tolérable. Je
-voudrais partager ce plaisir avec vous.
-
-Nous avons ici des histoires toutes plus scandaleuses les unes que les
-autres. . . . . . . .
-
-Tout cela est fort édifiant et fait craindre que la fin du monde ne
-soit proche. Achetez-vous des bas verts à Salzbourg ou à Innsbruck, si
-vous en trouvez qui vous aillent. Les jambes bavaroises sont grosses
-comme mon corps. Adieu, chère amie; prenez bien soin de vous et
-amusez-vous. N'oubliez pas de me donner de vos nouvelles. . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCLXXXVII
-
-Londres, _British Museum_, 23 août 1865.
-
-
-Chère amie, votre lettre m'arrive après avoir attendu très-longtemps à
-Paris, lorsque vous étiez au fond du Tyrol. Il y a environ six semaines
-que je suis ici. J'ai eu quelques jours de la saison, quelques dîners
-terribles et deux ou trois des derniers routs. Il m'a semblé que
-lord Palmerston vieillissait singulièrement, malgré le succès de ses
-élections, et il me paraît plus que douteux qu'il soit en état de faire
-la prochaine campagne. À sa retraite, il y aura sans doute une belle
-crise. Je viens de passer trois jours chez son successeur probable,
-M. Gladstone; ce qui m'a non amusé, mais intéressé, car j'ai toujours
-du plaisir à observer les variétés de la nature humaine. Ici, elles
-sont si différentes des nôtres, qu'on ne s'explique pas comment, à dix
-heures de distance, les bipèdes sans plumes sont si peu semblables
-à ceux de Paris. M. Gladstone m'a paru, sous quelques aspects, un
-homme de génie, sous d'autres un enfant. Il y a en lui de l'enfant,
-de l'homme d'État et du fou. Il y avait chez lui cinq ou six curés
-ou _deans_, et, tous les matins, les hôtes du château se régalaient
-d'une petite prière en commun. Je n'ai pas assisté à un dimanche;
-ce doit être quelque chose de curieux. Ce qui m'a paru préférable à
-tout a été une sorte de petit pain mal cuit qu'on tire du four au
-moment de déjeuner et qu'on a beaucoup de peine à digérer de toute la
-journée. Ajoutez à cela le _civrn_ dur, c'est-à-dire l'ale du pays de
-Galles, qui est célèbre. Vous avez su sans doute qu'on ne porte plus
-à présent que des cheveux roux. Il paraît que rien n'est plus facile
-en ce pays, et je doute qu'on les teigne. Il n'y a plus personne ici
-depuis un mois. Pas un seul cheval dans le _Rotten row_; mais j'aime
-assez une grande ville dans cet état de mort. J'en profite pour voir
-les lions. Hier, je suis allé au Palais de cristal et j'ai passé une
-heure à regarder un chimpanzé presque aussi grand qu'un enfant de dix
-ans et si semblable par ses actions à un enfant, que je me suis senti
-humilié de la parenté incontestable. Entre autres singularités, j'ai
-remarqué le _calcul_ de l'animal à mettre en mouvement une balançoire
-assez lourde, et à ne sauter dessus que lorsqu'elle avait atteint son
-maximum de mouvement. Je ne sais pas si tous les enfants auraient eu
-autant le génie de l'observation. J'ai fait ici une grande tartine sur
-l'_Histoire de César_, dont je ne suis pas trop mécontent: il y a à
-boire et à manger, comme on dit en style académique, et, la semaine
-prochaine, je reviens à Paris pour la lire au _Journal des Savants._
-Il ne serait pas impossible que je vous y retrouvasse; je commence
-à avoir assez de Londres. Un instant, j'ai eu l'idée de faire une
-excursion en Écosse; mais j'y serais tombé au milieu des chasseurs,
-race que j'abhorre. Un journal a mis dans les dépêches télégraphiques
-que Ponsard était mourant. Depuis, je n'en ai plus entendu parler, et
-mes lettres, même académiques, n'en disent rien. J'y prends un grand
-intérêt. Peut-être, au reste, n'est-ce là qu'un faux bruit. Adieu,
-chère amie; donnez-moi de vos nouvelles à Paris, où je serai bientôt,
-et tenez-moi au courant de vos mouvements. Revenez du Tyrol avec des
-bas verts, je vous en prie; mais je vous défie de rapporter des jambes
-de la taille de celle des montagnardes.
-
-
-
-
-CCLXXXVIII
-
-Paris, 12 septembre 1865, au soir.
-
-
-Chère amie, je suis ici depuis quelques jours. J'ai passé par Boulogne,
-et, pendant qu'on nous amarrait au quai, il y avait une telle foule,
-que je me demandais ce que l'arrivée d'un bateau à vapeur pouvait avoir
-de si intéressant. Il faudrait prévenir les Anglaises quelles font une
-grande exhibition de jambes et môme mieux en bordant le quai lorsque la
-mer est basse. Ma pudeur a souffert.
-
-Paris est plus vide que jamais cette année. Il me plaît assez pourtant
-en cet état. Je me lève et me couche tard, je lis beaucoup et ne sors
-guère de ma robe de chambre; j'en ai une japonaise, à ramages sur un
-fond jaune-jonquille plus brillant que la lumière électrique.
-
-J'ai passé mon temps sans trop m'ennuyer en Angleterre. Outre quelques
-courses assez agréables, j'ai fait, pour le _Journal des Savants_, cet
-article sur la _Vie de Jules César_ dont je vous ai parlé déjà. Comme
-c'est la compagnie en corps qui m'avait imposé la tâche, il a fallu
-s'exécuter. Vous savez tout le bien que je pense de l'auteur et même de
-son livre; mais vous comprenez les difficultés de la chose, pour qui ne
-voudrait pas passer pour courtisan, ni dire des choses inconvenantes.
-J'espère m'être tiré d'affaire assez bien. J'ai pris pour texte que la
-République avait fait son temps et que le peuple romain s'en allait à
-tous les diables si César ne l'eût tiré d'affaire. Comme la thèse est
-vraie et facile à soutenir, j'ai écrit des variations sur cet air. Je
-vous en garderai une épreuve. Les mœurs sont toujours en progrès. Un
-fils du prince de C... vient de mourir à Rome. Il avait un frère et
-des sœurs pas riches. Lui était ecclésiastique, monsignor, et avait
-deux cent mille livres de rente. Il a laissé le tout à un petit abbé
-de secrétaire qu'il avait... C'est absolument comme si Nicomède avait
-légué son royaume à César. Je gage que vous ne comprenez pas du tout.
-
-Moi aussi, j'avais envie de faire un voyage en Allemagne et je vous
-aurais peut-être surprise à Munich, mais mon voyage a manqué. J'allais
-voir mon ami Kaullo, cet aimable juif dont je vous ai parlé plus d'une
-fois. Or, il vient lui-même en France et je renonce à l'Allemagne. L'un
-de mes amis qui revient de Suisse ne se loue pas du temps qu'il fait;
-cela diminue mes regrets.
-
-Il m'a semblé que Boulogne s'embellit beaucoup, tant dans ses maisons
-que dans ses habitants. J'y ai vu des pêcheuses coquettement habillées
-et des maisons neuves très-jolies; mais quelles Anglaises et quels
-chapeaux _pork pies!_ Hier, je suis allé chez la princesse Murat, qui
-est à peu près remise de sa terrible chute. Il ne lui reste plus qu'un
-œil un peu cerné de noir et une pommette de joue un peu rouge. Elle a
-raconté son accident très-bien. Elle a perdu tout souvenir de sa chute
-et de ce qui s'en est suivi pendant trois ou quatre heures. Elle a vu
-son cocher, qui était un colonel suisse, lancé en l'air, très haut
-au-dessus de sa tête; puis, quatre heures après, elle s'est retrouvée
-dans son lit avec la tête grosse comme un potiron. Dans l'intervalle,
-elle a marché et parlé, mais elle ne se souvient de rien. J'espère,
-et il est probable, que, dans les moments qui précèdent la mort, il y
-a aussi perte de conscience. J'ai trouvé la comtesse de Montijo bien
-remise de ses deux opérations. Elle se loue extrêmement de Liebreich,
-son oculiste, qui paraît être un grand homme. Tâchez de n'en avoir
-jamais besoin.
-
-Adieu, chère amie; je vais passer trois jours à Trouville, au
-commencement de la semaine prochaine; puis je resterai ici jusqu'à ce
-que l'hiver vienne m'en chasser. Tenez-moi au courant de vos faits et
-gestes, et de vos projets.
-
-
-
-
-CCLXXXIX
-
-Paris, 13 octobre 1865.
-
-
-Chère amie, j'ai trouvé votre lettre hier, en arrivant de Biarritz,
-d'où Leurs Majestés m'ont ramené en assez bon état de conservation.
-Cependant, le premier _welcome_ de mon pays natal n'a pas été fort
-aimable. J'ai eu cette nuit une crise d'étouffements, des plus longues
-que j'eusse essuyées depuis longtemps. C'est, je pense, le changement
-d'air, peut être l'effet des secousses des treize ou quatorze heures de
-chemin de fer très-secouant. Il me semblait être dans un van. Ce matin,
-je suis mieux. Je n'ai encore vu personne, et je ne crois pas qu'il y
-ait personne encore à Paris. J'ai trouvé des lettres lamentables de
-gens qui ne me parlent que du choléra, etc., qui m'engagent à fuir
-Paris. Ici, personne n'y pense, à ce qu'on me dit, et, de fait, je
-crois que, sauf quelques ivrognes, il n'y a pas eu de malades sérieux.
-Si le choléra eût commencé par Paris, probablement on n'y aurait pas
-fait attention. Il a fallu la couardise des Marseillais pour nous en
-avertir. Je vous ai fait part de ma théorie au sujet du choléra: on
-n'en meurt que lorsqu'on le veut bien, et il est si poli, qu'il ne
-vient jamais vous visiter qu'en se faisant précéder par sa carte de
-visite, comme font les Chinois.
-
-J'ai passé le temps le mieux du monde à Biarritz. Nous avons eu la
-visite du roi et de la reine de Portugal. Le roi est un étudiant
-allemand très-timide. La reine est charmante. Elle ressemble beaucoup
-à la princesse Clotilde, mais en beau; c'est une édition corrigée.
-Elle a le teint d'un blanc et d'un rose rares, même en Angleterre. Il
-est vrai qu'elle a les cheveux rouges, mais du rouge très-foncé à la
-mode à présent. Elle est fort avenante et polie. Ils avaient avec eux
-un certain nombre de caricatures mâles et femelles, qui semblaient
-ramassées exprès dans quelque magasin rococo. Le ministre de Portugal,
-mon ami, a pris la reine à part, et lui a appris sur mon fait une
-petite tirade que Sa Majesté m'a aussitôt répétée avec beaucoup de
-grâce. L'empereur m'a présenté au roi, qui m'a donné la main et m'a
-regardé avec deux gros yeux ronds ébahis, qui ont failli me faire
-manquer à tous mes devoirs. Un autre personnage, M. de Bismark, m'a plu
-davantage. C'est un grand Allemand, très-poli, qui n'est point naïf.
-Il a l'air absolument dépourvu de _gemüth_, mais plein d'esprit. Il a
-fait ma conquête. Il avait amené une femme qui a les plus grands pieds
-d'outre-Rhin et une fille qui marche dans les traces de sa mère. Je ne
-vous parle pas de l'infant don Enrique ni du duc de Mecklembourg, je ne
-sais quoi. Le parti légitimiste est dans tous ses états depuis la mort
-du général Lamoricière. J'ai rencontré aujourd'hui un orléaniste de la
-vieille roche, pour le moins aussi désolé. Comme on devient grand homme
-à peu de frais, à présent! Veuillez me dire ce que je puis lire des
-belles choses faites depuis que j'ai cessé de vivre parmi le peuple le
-plus spirituel de l'univers. Je voudrais bien vous voir. Adieu; je vais
-me soigner jusqu'à ce que les fêtes de Compiègne me rendent malade.
-
-
-
-
-CCXC
-
-Paris, 8 novembre 1865.
-
-
-Chère amie, j'ai tardé à vous écrire parce que j'étais comme l'oiseau
-sur la branche, mais pourtant attaché par la patte. En prenant congé
-de mon hôtesse de Biarritz, j'aurais voulu aller dans mon hivernage
-ordinaire prévenir les premières atteintes du froid; mais on m'a prié
-de rester pour la première série de Compiègne, et la demande était
-faite avec tant de bonne grâce, qu'il n'y avait pas moyen de refuser.
-Puis sont venues les questions cholériques: ira-t-on, n'ira-t-on pas
-à Compiègne? Hier seulement, elles ont été résolues. On y va, et je
-pars le 14 pour revenir le 20. Maintenant, dites-moi si, entre le 14 et
-après le 20, il y a quelque chance de vous voir.
-
-Je suis revenu de Biarritz en très-bon état de conservation; mais,
-au bout de trois jours, j'ai senti toutes les rigueurs du changement
-de climat. Le fait est que j'ai été presque toujours très-souffrant,
-non pas du choléra, mais de mon mal ordinaire, le non respirer, dont
-Dieu vous préserve! Depuis quelques jours, je suis bien mieux. Je
-pense que Compiègne me fera beaucoup de mal, mais je prendrai mon vol
-pour le Midi et je compte sur le soleil pour passer l'hiver, que les
-successeurs de M. Mathieu (de la Drôme) nous annoncent comme très-rude.
-Je suppose que vous vous figurez être dans un doux climat aux bords de
-la Loire. J'espère, au moins, que vous n'avez ni rhume ni rhumatisme.
-Que je voudrais pouvoir en dire autant!
-
-Vous n'imaginez pas les cancans du mariage de la princesse Anna, ni
-la colère et la rage comique du faubourg Saint-Germain. Il n'y a pas
-de famille ayant une fille qui ne comptât sur le duc de Mouchy. La
-grande question qu'on se fait est celle-ci: «S'ils font des visites,
-mettrons-nous des cartes chez eux?» D'un autre côté, il y a en ce
-moment une demoiselle à marier avec quelques millions dans la poche et
-une cinquantaine d'autres après. C'est une très-jolie personne, un peu
-mystérieuse, fille de M. Heine, qui est mort cette année, adoptive,
-s'entend, et dont personne au monde ne sait l'origine.Mais, moyennant
-les millions, les plus beaux noms de France, d'Allemagne et d'Italie
-sont prêts à toutes les platitudes. Ces sortes d'enfants adoptifs sont
-très-agréables à la déesse Fortune. Les Grecs aujourd'hui les appellent
-ψυχοπαιδια, enfants de l'âme; n'est-ce pas un joli nom?
-
-Avez-vous lu les _Chansons des rues et des bois_, de Victor Hugo? Je
-pense qu'à *** on peut les lire. Pourriez-vous me dire si vous trouvez
-qu'il y a une très-grande différence entre ses vers d'autrefois et ceux
-d'aujourd'hui? Est-il devenu subitement fou, ou l'a-t-il toujours été?
-Quant à moi; je penche pour le dernier.
-
-Il n'y a plus qu'un homme de génie à présent: c'est M. Ponson du
-Terrail. Avez-vous lu quelqu'un de ses feuilletons? Personne ne manie
-comme lui le crime et l'assassinat; j'en fais mes délices. Si vous
-étiez ici, j'essayerais d'ébranler votre orthodoxie en vous faisant
-lire un livre assez curieux sur Moïse, David et saint Paul. Ce ne sont
-pas des idylles comme en fait Renan, mais des dissertations un peu
-trop lardées de grec et même d'hébreu; mais cela vaut la peine d'être
-lu; et, recourant au texte, l'histoire de ce Yankee qui, voulant faire
-un roman, a fait une religion, et une religion assez florissante,
-n'est qu'un réchauffé. Rien de plus ordinaire que de pêcher une
-carpe quand on croit pêcher aux goujons. Mais vous n'aimez pas ces
-conversations-là, et vous avez raison; l'on a autre chose à vous dire.
-Adieu, chère amie; j'ai bien envie de vous revoir en personne vivante.
-
-
-
-
-CCXCI
-
-Cannes, 2 janvier 1866.
-
-
-Chère amie, je ne savais où vous écrire, voilà pourquoi je ne vous
-ai pas écrit. Vous menez une vie si vagabonde, qu'on ne sait où vous
-prendre. J'ai bien regretté de ne pas vous attraper entre Paris et ***,
-qui sont vos deux antres ordinaires, Vous avez pris l'habitude de vous
-_subalterniser_, comme disaient les saint-simoniens dans ma jeunesse.
-Vous êtes tantôt la victime des veaux marins de ***, tantôt et plus
-souvent la victime de cette enfant que vous aimez, en sorte qu'il
-n'y a plus moyen de vous avoir comme dans le bon temps d'autrefois,
-où l'on était si heureux de se promener en votre compagnie. Vous en
-souvenez-vous?
-
-Je suis venu ici en assez mauvais état de santé, après une semaine
-passée à Compiègne en pantalon collant, avec toute la résignation
-possible. On a essayé de me retenir avec la pièce de M. de Massa,
-mais j'ai résisté héroïquement, et me suis envolé ici, où le soleil a
-produit son effet ordinaire. Sur trois jours, j'en ai deux de bons;
-le troisième même n'est pas très-mauvais, et c'est un étouffement
-doucereux qui n'est pas comparable à la sensation d'étranglement que
-me donne un hiver de Paris. Comment se peut-il qu'étant de l'humeur
-voyageuse que vous avez, de plus, ayant charge d'âmes, vous ne passiez
-pas vos hivers à Pise ou dans un endroit quelconque où se voit le
-grand arbitre des santés humaines, monseigneur le soleil? Je crois que
-sans lui je serais depuis bien longtemps à quelques pieds sous terre.
-Tous mes contemporains s'empressent de me précéder. L'année passée a
-été rude pour un petit cercle de camarades. Il y a quelques années,
-nous dînions ensemble une fois par mois: je crois être à présent le
-seul survivant. C'est là le grave reproche que j'adresse au Grand
-Mécanicien. Pourquoi les hommes ne tombent-ils pas tous comme les
-feuilles en une saison? Votre père Hyacinthe ne manquera pas là-dessus
-de me dire des bêtises: «O homme, qu'est-ce que dix ans, un siècle!
-etc.» Qu'est-ce qu'est pour moi l'éternité? Ce qui est important pour
-moi, c'est un petit nombre de jours. Pourquoi me les donne-t-on si
-amers?
-
-Il n'y a cette année à Cannes que le quart des étrangers qui y viennent
-ordinairement. Histoire d'un Parisien qui y a mangé trois homards et
-qui en est mort du choléra. Le pays a été mis aussitôt en suspicion,
-et les maires de Nice et de Cannes ont eu la mauvaise idée de faire
-démentir dans les journaux l'apparition du choléra, si bien que tout
-le monde y a cru. Quelques-uns de mes amis ont été aussi héroïques
-que moi, et nous faisons une petite colonie qui se passe assez bien
-de la foule. Je crains d'être obligé de retourner à Paris peu après
-l'ouverture de la Chambre, pour foudroyer de mon éloquence la loi des
-serinettes, dont je suis le rapporteur. J'ai écrit à M. Rouher pour
-lui offrir la paix et lui donner les moyens de se soustraire à mon
-éloquence. L'acceptera-t-il? S'il avait la témérité de vouloir la
-guerre, attendez-vous à me voir à la fin de janvier, et gardez-moi un
-bel accueil du jour de l'an. Dans le cas où les choses tourneraient à
-la paix, c'est en février que je vous demanderais cela. Adieu, chère
-amie; en attendant, je vous envoie tous mes souhaits et tous les plus
-tendres.
-
-
-
-
-CCXCII
-
-Cannes, 20 février 1866.
-
-
-Chère amie, vous m'accusez de paresse, vous qui en êtes le vrai modèle!
-Vous qui vivez à Paris et qui parlez des choses avec les honnêtes gens,
-vous devriez me tenir au courant de ce qui se passe et se dit dans
-la grande ville; vous n'en contez jamais assez. Est-il vrai que la
-crinoline est proscrite à présent, et qu'entre la robe et la peau il
-n'y a plus que la chemise? S'il en est ainsi, vous reconnaîtrai-je en
-arrivant à Paris? Je me souviens d'un vieillard qui me disait, lorsque
-j'étais jeune, qu'en entrant dans un salon où il trouvait des femmes
-sans paniers et sans poudre, il croyait voir des femmes de chambre
-assemblées en l'absence de leurs maîtresses. Je ne suis plus sûr qu'on
-puisse être femme sans crinoline.
-
-J'ai laissé voter l'adresse sans moi, et elle n'y a pas perdu; mais je
-vais être obligé de revenir bientôt à cause des serinettes[1]. Cela
-n'est pas fini, et il faudra que je déploie mon éloquence une seconde
-fois; cela me contrarie fort. Malgré le plus beau temps du monde, j'ai
-trouvé moyen de m'enrhumer, et je suis toujours sérieusement malade
-quand je suis enrhumé. Respirant mal habituellement, je ne respire plus
-du tout. À cela près, je suis mieux que l'année dernière. Il est vrai
-que je ne fais absolument rien, ce qui est un grand point pour se bien
-porter. J'avais emporté de l'ouvrage, et je ne l'ai même pas déballé.
-
-Vous ne me dites rien de la pièce de Ponsard[2]. Il a conservé la
-tradition du vers cornélien, un peu emphatique, mais grand, sonore
-et honnête. J'imagine que les gens du monde admirent cela comme
-ils admirent la science de M. Babinet et les sermons de l'abbé
-Lacordaire, achetant chat en poche, du moment qu'on leur a persuadé
-que c'était comme il faut. Je crains que des gens en culotte de peau,
-avec des oreilles de chien, et parlant en vers, ne me semblent bien
-extraordinaires.
-
-Je viens de lire un petit livre sur les religions de l'Asie, de mon
-ami M. de Gobineau, qui m'a fort intéressé. Vous en jugerez à mon
-retour, si mieux n'aimez le lire auparavant. Cela est très-curieux et
-très-étrange. Il s'ensuit qu'en Perse on n'est plus guère musulman;
-qu'il s'y fait des religions nouvelles, et, comme partout, des
-réchauffés de superstitions antiques qu'on croyait mortes mille fois
-et qui reparaissent tout d'un coup. Vous vous intéresserez beaucoup
-à une sorte de prophétesse qu'on a brûlée il y a quelques années,
-très-jolie et très-éloquente. Monseigneur l'évêque d'Orléans a
-passé par ici l'autre jour et est venu voir M. Cousin, à qui il a
-demandé sa voix pour M. de Champagny. Je croyais que mon président
-Troplong essayerait de succéder à M. Dupin; mais il a peur, à ce
-qu'il paraît, de nos burgraves, qui, en effet, seraient charmés de
-lui jouer un mauvais tour. On me parle de Henri Martin et d'Amédée
-Thierry, tous gens propres à faire l'éloge de M. Dupin comme moi à
-jouer de la contre-basse. Si je suis à Paris, je voterai comme vous me
-conseillerez. Je pense être à Paris au commencement du mois prochain.
-Ce qui se dit et se fait en ce moment me paraît plus bête de jour en
-jour. Nous sommes plus absurdes qu'on ne l'était au moyen âge.
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-[1] Rapport qu'il était chargé de faire sur la propriété musicale au
-Sénat.
-
-[2] _Le Lion amoureux._
-
-
-
-
-CCXCIII
-
-Paris, 9 avril 1866.
-
-
-Chère amie, n'est-ce pas une fatalité, que vous partiez quand j'arrive!
-Heureusement que vous reviendrez bientôt. Je suis ici depuis samedi
-soir, très-souffrant. Je suis parti ne respirant guère, et la route
-m'a rendu encore plus poussif. Hier soir, nous avons eu un terrible
-orage qui, j'espère, me remettra un peu. Je frémis à ce que vous dites
-de cette humide ville de *** et à l'idée de ces corridors glacés dont
-vous faites une si lugubre peinture. Tâchez de vous couvrir de toutes
-vos fourrures et de quitter le coin du feu le plus rarement possible
-et seulement les jours de soleil. Je suis devenu tellement frileux, ou
-plutôt le froid me fait tant de mal, que je ne me figure plus l'enfer
-que comme le compartiment des _bolge_ du Dante. Heureusement, me
-dit-on, qu'on ne porte plus de crinoline, ce qui met vos jambes et le
-reste un peu à l'abri. Hier, je suis sorti pendant une heure, et j'ai
-vu une femme sans crinoline, mais avec des jupes si extraordinaires,
-que j'en ai été horrifié. Il m'a semblé que c'était un jupon de carton
-à falbalas sous une robe relevée. Cela faisait beaucoup de bruit sur
-l'asphalte.
-
-Il est dans vos habitudes de faire le contraire de ce que fait
-le commun des mortels, et, comme la campagne va bientôt être
-très-agréable, je présume que vous allez revenir à Paris. Ayez donc la
-bonté de me prévenir de vos mouvements.
-
-Je me tâte et me demande si j'irai jeudi à l'Académie, aider ou
-plutôt nuire à la façon d'un immortel. Entre M. Henri Martin et M.
-Cuvillier-Fleury et M. de Champagny, on ne sait trop que faire.
-Cependant, le dernier est un peu trop clérical pour moi, et je lui
-en veux, de plus, pour avoir écrit sur l'histoire romaine, en style
-de feuilleton. Il paraît que c'est M. Guizot qui règne. Il veut nous
-faire avaler tout le _Journal des Débats_: M. Paradol, après MM. de
-Sacy et Saint-Marc. Au moins ont-ils de l'esprit, et beaucoup d'esprit.
-Avez-vous lu quelque chose de M. Cuvillier-Fleury? Si oui, donnez-m'en
-votre avis. Si vous m'offriez une récompense honnête, d'ailleurs, je
-voterais pour qui vous l'ordonneriez.
-
-Les romans anglais commencent à m'ennuyer mortellement, je parle des
-modernes. C'était notre grande ressource à Cannes, où M. Murray,
-le grand libraire, en envoie des caisses deux fois par semaine.
-Connaissez-vous quelque chose qui puisse tenir compagnie à un pauvre
-diable qui n'ose mettre le nez dehors après le soleil couché? Adieu,
-chère amie; pensez un peu à moi et donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-CCXCIV
-
-Paris, 24 juin 1866.
-
-
-Que devenez-vous? Il paraît que le choléra est très-fort à Amiens.
-Je ne sais ce qu'on nous réserve au Luxembourg, et peut-être le
-sénatus-consulte dont on nous menace m'obligera-t-il de rentrer ici
-jusqu'au milieu du mois. J'ai acheté, pour me consoler, les vingt-sept
-volumes des _Mémoires du XVIIIe siècle_, que je vais faire relier. Y
-a-t-il dans tout cela quelque chose qui vous plaise? Votre Klincksieck
-n'a rien de ce qu'on lui demande. Je vais aller chez Vieweg, qui aura
-peut-être mon affaire. Malheureusement, l'édition des _Mémoires de F.
-Auguste_, qui a paru à Leipzig, est entre les mains de M. de Bismark.
-J'ai reçu avec surprise le livre que vous m'avez renvoyé. Je craignais
-que vous ne le missiez avec ceux que vous m'avez déjà enlevés. Quand
-viendrez-vous en choisir un autre? Malgré la chaleur, je suis assez
-souffrant.
-
-Vous me demandiez l'autre jour d'où me venaient mes connaissances dans
-le dialecte des bohémiens. J'avais tant de choses à vous dire, que j'ai
-oublié de vous répondre. Cela me vient de M. Borrow; son livre est un
-des plus curieux que j'aie lus. Ce qu'il raconte des bohémiens est
-parfaitement vrai, et ses observations personnelles sont tout à fait
-d'accord avec les miennes, excepté sur un seul point. En sa qualité
-de _clergyman_, il a fort bien pu se tromper là où, en ma qualité de
-Français et de laïque, je pouvais faire des expériences concluantes. Ce
-qui est très-singulier, c'est que cet homme, qui a le don des langues
-au point de parler le dialecte des Cali, ait assez peu de perspicacité
-grammaticale pour ne pas voir, au premier abord, qu'il est resté dans
-ce dialecte beaucoup de mots étrangers à l'espagnol. Lui, prétend que
-les racines seules des mots sanscrits se sont conservées. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'aime bien l'odeur de cette essence, moins cependant depuis que je
-sais que cet ami qui vous l'a donnée vous voit si souvent.
-
-
-
-
-CCXCV
-
-Palais de Saint-Cloud, 20 août 1866.
-
-
-Chère amie, j'ai reçu votre lettre hier au soir. Merci de vos
-compliments[1]. La chose m'a autant étonné que vous. Je me dis, comme
-le Cocu imaginaire:
-
-/$
- . . . . . La jambe en devient-elle
- Plus tortue, après tout, ou la taille moins belle?
-$/
-
-Je vous demande bien pardon de citer des vers d'une pièce que vous
-n'aurez pas lue, à cause de son titre.
-
-Vous prenez un singulier chemin pour aller chez votre ami du pays des
-veaux marins; mais, si vous pouvez avoir un peu de soleil, vous aurez
-beaucoup de plaisir à voir les bords de la Loire. C'est ce qu'il y a de
-plus français en France et ce qui ne se voit nulle part ailleurs. Je
-vous recommande surtout le château de Blois, que nous avons restauré
-très-bien depuis peu d'années. Inspectez de ma part la nouvelle église
-de Tours restaurée. Elle est dans la rue Royale, à droite, en venant de
-la gare; j'en ai oublié le nom. Voyez encore à Tours une maison qu'on
-appelle improprement la maison du bourreau et qu'on attribue à Tristan
-l'Ermite, à cause d'une cordelière sculptée, attribut d'une veuve, que
-les ignares prennent pour une corde à pendre. Cela se trouve rue des
-Trois-Pucelles, autre nom encore fort pénible.
-
-Nous avons un temps déplorable. Hier, j'ai fait une longue promenade
-en voiture, où nous a surpris un orage épouvantable, qui m'a mouillé
-jusqu'aux os et m'a enrhumé. L'eau s'était accumulée sur les coussins,
-en sorte que nous étions tous comme dans une baignoire. Je pense être
-à Paris vers les derniers jours de ce mois, pour de là repartir pour
-Biarritz au commencement de septembre. Ne viendrez-vous pas en quittant
-les bords de la Loire? . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-L'empereur est tout à fait remis et a repris son train de vie
-ordinaire. Nous passons les journées assez bien, considérant le temps
-horrible qu'il fait, sans aucune étiquette. On dîne en redingote, et
-chacun fait à peu près ce qu'il veut.
-
-On m'a envoyé de Russie une énorme histoire de Pierre le Grand, faite
-avec quantité de pièces officielles inédites jusqu'à présent. Je lis et
-je peins quand on ne se promène pas et qu'on ne mange pas. Il me semble
-que tout se dispose à la paix. Il est bien évident que M. de Bismark
-est un grand homme et qu'il est trop bien préparé pour qu'on se fâche
-contre lui. Nous aurons peut-être des couleuvres à avaler, et nous les
-digérerons jusqu'à ce que nous ayons des fusils à aiguille. Reste à
-savoir ce que fera le parlement allemand et s'ils ne feront pas assez
-de bêtises pour perdre leurs avantages. Quant à l'Italie, il n'en est
-pas question.
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-[1] Sur sa nomination de grand-officier de la Légion d'honneur.
-
-
-
-
-CCXCVI
-
-Biarritz, 24 septembre.
-
-
-Je souhaite que vous ayez meilleur temps que nous. Nous avons quatre
-jours de pluie par semaine; les autres, il fait une chaleur étouffante,
-accompagnée d'un sirocco horrible. D'ailleurs, la mer est bien plus
-belle ici qu'à Boulogne, et les figues et les ortolans aident à
-soutenir le poids de la vie. J'ai fait, l'autre jour, une excursion
-amusante dans les montagnes et l'on m'a montré une des plus étranges
-grottes qui se puissent voir. On passe sous un grand pont naturel,
-d'une seule arche, long comme le pont Royal; on a d'un côté un mur de
-rochers et de l'autre un tunnel naturel aussi et très-long; car la
-nature, qui est moins forte que les ingénieurs, a imaginé de faire son
-pont en long, et le tunnel en est la continuation. Sous le tunnel, et
-perpendiculairement au pont, coule un clair ruisseau; les proportions
-de tout cela sont gigantesques. Il y fait très-frais et l'on s'y sent
-à mille lieues des humains. Je vous en montrerai un croquis fait à
-cheval. Ce beau lieu, qui se nomme simplement Sagarramedo, est en
-Espagne, et, s'il était aux environs de Paris, on le montrerait pour
-cinquante centimes, et on ferait sa fortune. Dans une autre caverne,
-à une lieue de là, mais en France, nous avons trouvé une vingtaine
-de contrebandiers qui ont chanté des airs basques en chœur avec
-accompagnement de galoubet. C'est un petit flageolet aigre, qui a
-quelque chose de très-sauvage et de très-agréable. La musique est
-pleine de caractère, mais triste à porter le diable en terre, comme
-toutes les musiques de montagnards. Quant aux paroles, je n'ai compris
-que _Viva emperatriça!_ du dernier couplet. Nous étions menés là par un
-homme singulier, qui a gagné une grande fortune dans la contrebande.
-Il est le roi de ces montagnes, et tout le monde y est à ses ordres.
-Rien n'était beau comme de le voir galoper au milieu des rochers sur
-le flanc de notre colonne, qui avait bien de la peine à suivre les
-sentiers frayés. Lui, franchissait tous les obstacles, criant à ses
-hommes en basque, en français et en espagnol, et ne faisant jamais
-un faux pas. L'impératrice l'avait chargé de veiller sur le prince
-impérial, qu'il a fait passer, lui et son poney, par les chemins les
-plus impossibles que vous puissiez imaginer, ayant autant de soin
-de lui que d'un ballot de marchandises prohibées. Nous nous sommes
-arrêtés une heure dans sa maison à San, où nous avons été reçus par ses
-filles, qui sont des personnes bien élevées, bien mises, et nullement
-provinciales, ne différant des Parisiennes que par la prononciation des
-_r_, qui, pour les Basques, est toujours _rrrh._
-
-Nous attendons la flotte cuirassée; mais la mer est si mauvaise, que,
-si elle venait, nous ne pourrions communiquer avec elle. Il n'y a que
-peu de monde à Biarritz, quelques toilettes ébouriffantes et peu de
-jolis visages. Rien de plus laid que les baigneuses avec leur costume
-noir et leur bonnet de toile cirée. On m'a présenté au grand-duc
-de Leuchtenberg, qui a fort bon air. J'ai découvert qu'il lisait
-Schopenhauer, qu'il tenait pour la philosophie positive, et qu'il était
-un peu socialiste.
-
-Je pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre. N'y serez-vous
-pas? Je voudrais bien vous voir avant mon hivernage. J'engraisse d'une
-façon scandaleuse, et je respire beaucoup mieux qu'à Paris.
-
-Adieu, chère amie; j'ai écrit une petite drôlerie qui pourra vous
-amuser, si vous daignez l'ouïr.
-
-
-
-
-CCXCVII
-
-Paris, 5 novembre 1866.
-
-
-Nous serons donc comme Castor et Pollux, qui ne peuvent apparaître sur
-le même horizon! Je suis revenu il y a peu de jours. J'ai fait une
-course à la poste de Paris, et je reviens faire ma malle pour partir:
-j'en ai grand besoin, car les premières atteintes du froid se font
-très-désagréablement sentir, et je commence à tousser et à étouffer.
-
-Outre le plaisir que j'aurais eu à vous voir, je m'en promettais à
-vous lire quelque chose de moi, traduit du russe. Étant à Biarritz, on
-disputa, un jour, sur les situations difficiles où on peut se trouver,
-comme par exemple Rodrigue entre son papa et Chimène, mademoiselle
-Camille entre son frère et son Curiace. La nuit, ayant pris un thé
-trop fort, j'écrivis une quinzaine de pages sur une situation de ce
-genre. La chose est fort morale au fond, mais il y a des détails qui
-pourraient être désapprouvés par monseigneur Dupanloup. Il y a aussi
-une pétition de principe nécessaire pour le développement du récit:
-deux personnes de sexe différent s'en vont dans une auberge; cela ne
-s'est jamais vu, mais cela m'était nécessaire, et, à côté d'eux, il
-se passe quelque chose de très-étrange. Ce n'est pas, je pense, ce
-que j'ai écrit de plus mal, bien que cela ait été écrit fort à la
-hâte. J'ai lu cela à la dame du logis. Il y avait alors à Biarritz la
-grande-duchesse Marie, la fille de Nicolas, à laquelle j'avais été
-présenté il y a quelques années. Nous avons renouvelé connaissance.
-Peu après ma lecture, je reçois la visite d'un homme de la police,
-se disant envoyé par la grande-duchesse. «Qu'y a-t-il, pour votre
-service?--Je viens, de la part de Son Altesse impériale, vous prier de
-venir ce soir chez elle avec votre roman.--Quel roman?--Celui que vous
-avez lu l'autre jour à Sa Majesté.» Je répondis que j'avais l'honneur
-d'être le bouffon de Sa Majesté, et que je ne pouvais aller travailler
-en ville sans sa permission: et je courus tout de suite lui raconter
-la chose. Je m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec
-la Russie, et je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât,
-mais encore qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse,
-à qui on avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me
-soulager, j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne
-encre, et je lui annonçai ma visite. J'allais porter ma lettre à son
-hôtel; il faisait beaucoup de vent, et, dans une ruelle écartée, je
-rencontre une femme qui menaçait d'être emportée en mer par ses jupons,
-où le vent était entré, et qui était dans le plus grand embarras,
-aveuglée et étourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui
-s'ensuit. Je courus à son secours, j'eus beaucoup de peine à l'aider
-efficacement, et alors seulement je reconnus la grande-duchesse. Le
-coup de vent lui a épargné quelques petites épigrammes. Elle a été,
-d'ailleurs, très-bonne princesse avec moi, m'a donné de très-bon thé et
-des cigarettes, car elle fume comme presque toutes les dames russes.
-Son fils, le duc de Leuchtenberg, est un très-beau garçon, ayant l'air
-d'un étudiant allemand. Il m'a paru, comme je vous l'ai dit, très-bon
-diable, aimable, un petit peu républicain et socialiste, nihiliste
-par-dessus le marché, comme le _Bazarof_ de Tourguenief; car les
-princes ne trouvent pas, dans ce temps-ci, que la République fasse des
-progrès assez rapides.
-
-Adieu, chère amie; répondez-moi ici, mais tout de suite. Je ne vous
-tiens pas quitte de ma nouvelle. Que dites-vous du spectacle des
-inondations? vous l'avez eu dans toute son étendue. Je vous félicite de
-n'avoir pas été noyée. L'un de mes amis est resté deux jours sans trop
-manger, avec l'inquiétude de voir sa maison fondre sous lui comme un
-morceau de sucre.--Encore adieu.
-
-
-
-
-CCXCVIII
-
-Cannes, 3 janvier 1867.
-
-
-Chère amie, j'ai reçu votre lettre avec beaucoup de remords. Il y a
-longtemps que je veux vous écrire; mais, d'abord, l'incertitude du lieu
-où vous êtes est un grand ennui. Vous êtes toujours par voies et par
-chemins, et on ne sait où vous prendre. En second lieu, vous n'avez
-pas répondu à une lettre très-longue et d'un très-beau style que je
-vous avais adressée. De plus, vous ne savez pas comme le temps passe
-dans un pays comme celui-ci, où il ne pleut jamais, et où l'importante
-affaire est de se chauffer au soleil ou de peindre des arbres et des
-rochers. J'avais apporté des livres pour travailler, mais je n'ai rien
-fait encore que lire (en prenant des notes) une histoire de Pierre
-le Grand, dont je voudrais un jour faire un article pour le _Journal
-des Savants._ Le grand homme était un insigne barbare, qui se grisait
-horriblement et commettait une faute de goût pour laquelle je vous ai
-trouvée très-sévère lorsque vous étudiiez la littérature grecque. Tout
-cela n'empêche pas qu'il ne fût en réalité très-supérieur à son temps.
-Je voudrais dire cela un jour aux personnes pleines de préjugés comme
-vous.
-
-Je vous ai dit, quant à l'histoire dont je vous ai parlé, que je vous
-en ferais lecture un de ces jours, quand j'aurais le plaisir de vous
-revoir. Il n'est nullement question ni à propos de l'imprimer. Comme
-il n'y a rien dans cette œuvre qui soit en faveur du pouvoir temporel
-du pape, je craindrais qu'on ne la reçût pas avec bienveillance.
-N'êtes-vous pas frappée et humiliée de la profonde bêtise de ce
-temps-ci? Tout ce qui se dit pour et contre le pouvoir temporel est si
-niais et si absurde, que j'en rougis pour mon siècle. . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Une autre chose qui me rend furieux, c'est la façon dont on reçoit
-le projet de la réorganisation de l'armée. Tous les jeunes gens bien
-nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la patrie à
-un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulgaires manières
-aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française
-si elle vient à perdre son courage militaire!--Je lis le roman de mon
-amie madame de Boigne[1]. Il m'afflige. C'est une personne de beaucoup
-d'esprit qui expose ses défauts et qui les critique très-amèrement,
-mais qui les garde. Elle a passé plus de trente ans sans me dire un mot
-de ce roman, et, dans son testament, elle a ordonné qu'on le publiât.
-Cela m'a surpris autant que si j'apprenais que vous venez d'imprimer un
-traité de géométrie.
-
-Il faut que je vous dise quelque chose de ma santé, quoique le sujet
-ne soit pas agréable. Je suis de plus en plus poussif. Quelquefois,
-je me sens fort comme un Turc, je fais de longues promenades, et il
-me semble que je suis aussi bien que lorsque nous courions dans nos
-bois. Le soleil couché, ma poitrine se gonfle, j'étouffe, et le moindre
-mouvement m'est très-pénible. Ce qui est singulier, c'est que je ne
-suis pas plus mal, que je suis même mieux dans la position horizontale
-que debout ou assis.
-
-Adieu, chère amie; je vous souhaite santé et prospérité.
-
-
-[1] _Une Passion dans le grand monde._
-
-
-
-
-CCXCIX
-
-Paris, jeudi 4 avril 1867.
-
-
-Chère amie, me voici enfin à Paris, mais plus mort que vif. Je ne vous
-ai pas écrit, parce que j'étais trop triste et que je n'avais que des
-choses douloureuses à vous dire de moi et de ce monde sublunaire. Vous
-me trouverez bien souffrant, mais bien heureux de vous voir. Vendredi
-matin, s'il faisait beau, nous pourrions faire ensemble une promenade
-au musée du Louvre. Je n'ose guère sortir, tant j'ai peur du froid, et
-on me recommande de marcher. Je vous envoie le huitième volume de M.
-Guizot, qui vous divertira. Le temps noir et triste me fait grand mal.
-J'espère que vous êtes toujours en grande prospérité. On raccommode ma
-maison et je suis réduit à vivre dans mon salon, qui est triste comme
-une prison. Venez me consoler. Vous emporterez tous les livres que vous
-voudrez, et je ne vous demanderai pas de me laisser un gage.
-
-Adieu. À bientôt, j'espère.
-
-
-
-
-CCC
-
-Paris, vendredi 30 avril 1867.
-
-
-Chère amie, je suis bien fâché de vous savoir entourée de malades.
-Cela me fait craindre que vous ne pensiez pas à moi, qui le suis plus
-que jamais par le temps qu'il fait. Ne viendrez-vous pas me soigner un
-de ces jours? Je suis allé cependant à l'Exposition; je n'ai pas été
-ébloui. Il est vrai qu'il pleuvait à verse et qu'il m'a été impossible
-d'aller voir les bêtises amusantes qui sont, dit-on, dans le jardin.
-J'ai vu quelques beaux objets chinois, trop chers pour ma bourse; des
-tapis russes, tous déjà vendus. Il faudra qu'un de ces matins vous
-me meniez là et me guidiez dans mes acquisitions. Vous me paraissez
-très-enchantée de ce bazar: peut-être que votre enthousiasme éveillera
-le mien. Le temps pluvieux et sombre me fait beaucoup de mal. Je n'ose
-plus sortir et je vis comme un ours. Je meurs d'envie d'aller vous
-voir un soir, mais j'ai la conviction que je serais obligé de passer
-la nuit sur la première marche de votre escalier. Savez-vous quelque
-livre amusant à lire pour mes soirées? En attendant mieux, j'écris,
-pour le _Journal des Savants_, un article sur la princesse Sophie, sœur
-de Pierre le Grand. Je ne sais si cela vous amusera. Je vous le lirai
-prochainement.
-
-
-
-
-CCCI
-
-Mercredi, 26 juin 1867.
-
-
-Chère amie, n'eût-il pas mieux valu m'apporter vous-même votre bouquet?
-vous m'avez fait grande peine en me l'envoyant. Je suis toujours
-très-grippé; mais comment se guérir avec le temps que nous avons!
-
-Lisez le discours de Sainte-Beuve[1]; il vous amusera. Il est
-impossible d'avoir plus d'esprit. Mais, s'il voulait ce qu'il
-demandait, il a pris le meilleur moyen de se faire refuser. Je ne sais
-ce qu'il advient de son commerce d'épigrammes avec M. Lacaze, mais je
-crains que cela ne finisse par de la poudre. Il est impossible de se
-représenter l'expression de haine et de mépris profond de sa figure
-lorsqu'il lisait, car il a lu, ce qui a nui un peu à l'effet.
-
-Je vous ai fait mes compliments de condoléance pour la perte de
-votre porte-monnaie à l'Exposition. Rendez-moi la pareille, car j'ai
-laissé le mien dans une voiture. Je demande partout des billets pour
-la cérémonie du 1er juillet. Je ne veux accepter pour vous que les
-meilleures places, et n'en puis trouver.
-
-
-[1] À propos des bibliothèques populaires, séance du Sénat du 25 juin
-1867.
-
-
-
-
-CCCII
-
-Paris, dimanche 30 juin 1867.
-
-
-Chère amie, voici deux billets pour la cérémonie de demain[1]. Ils
-méritent un fameux pourboire, car j'ai eu bien de la peine à me les
-procurer. Je vous les envoie en hâte. Tâchez de ne pas être malade. Il
-fera terriblement chaud!
-
-
-[1] Distribution des récompenses aux exposants.
-
-
-
-
-CCCIII
-
-Vendredi, 5 juillet 1867.
-
-
-Chère amie, je suis charmé que vous vous soyez amusée. J'ai eu peur de
-la chaleur et du poids de mon harnais. Vous m'avez cherché vainement,
-je n'y suis point allé. Venez vite me conter les belles choses que vous
-avez vues et me donner votre opinion sur le sultan et les princes, qui
-ont eu l'avantage de vous contempler pendant trois heures. Je trouve
-que cette fusillade[1] gâte un peu nos affaires, qui allaient bien.
-C'est grand dommage.
-
-
-[1] La mort de Maximilien.
-
-
-
-
-CCCIV
-
-Paris, 27 juillet 1867.
-
-
-Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours si souffrant,
-que je ne vous ai pas répondu tout de suite, espérant vous donner de
-meilleures nouvelles de moi; mais, quoi que je fasse et que j'avale,
-je suis toujours horriblement grippé. Je ne vous décrirai pas tous
-mes maux, mais croyez que j'en suis accablé. J'espère que vous me
-plaindrez. Je ne dors ni ne mange. Je vous envie ces deux facultés, que
-vous possédez avec bien d'autres.
-
-Je vous félicite d'avoir revu longuement le sultan. S'est-il montré
-plus aimable pour votre sexe qu'il n'a fait à Paris? On me dit qu'on
-est très-mécontent de lui à l'Opéra. Le pacha d'Égypte a été plus
-bienveillant. Il a fait deux visites à mademoiselle ***, que je n'ose
-vous raconter, bien qu'elles fussent curieuses. On l'a réconcilié
-(c'est le pacha que je dis) avec son cousin Mustapha, mais on n'a
-jamais pu obtenir qu'ils prissent du café ensemble, chacun d'eux
-étant persuadé que ce serait trop dangereux, vu les grands progrès
-de la chimie. Si vous étiez à Paris, vous auriez vu quelque chose
-de très-beau qu'on m'a apporté. C'est une broche en forme d'écusson
-fleurdelisé, avec un portrait de Marie-Antoinette en miniature,
-fait probablement à Vienne avant son mariage et donné par elle à la
-princesse de Lamballe. Derrière, il y avait des cheveux, mais on les a
-enlevés. Après avoir fait une assez belle résistance, je me suis laissé
-vaincre, et j'ai aussitôt envoyé cela à Sa Majesté, qui fait collection
-de tout ce qui a appartenu à Marie-Antoinette. Ce sera certainement
-un des plus jolis souvenirs; ajoutez qu'il est, dit-on, des plus
-authentiques, et qu'il a été longtemps porté par madame de Lamballe.
-Pour moi, j'ai horreur de ces tristes antiquités-là, mais il ne faut
-pas discuter des goûts.
-
-Madame *** est toujours ici faisant grand scandale très-ouvertement.
-Je regrette de ne pouvoir vous écrire tout ce qu'elle dit et fait. On
-prétend qu'il y a, dans le continent italien, deux autres femmes de
-ministres plus échevelées qu'elle.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je trouve que vous auriez pu être un peu plus polie et m'emprunter mes
-épreuves. Il n'y a rien qui soit plus pénible pour un auteur que les
-oublis de cette espèce. Le 1er août, il y avait un second article, et
-vous aurez à vous mettre en garde contre trois ou quatre autres. Si
-vous pouviez me trouver un euphémisme pour expliquer au lecteur en quoi
-Mentchikof se rendait agréable à Pierre le Grand, vous me rendriez
-service. Lisez encore, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'article de
-M. Collin, sur les associations ouvrières (il est de M. Libri), et
-une lettre de M. d'Haussonville au prince Napoléon, très-propre à lui
-faire perdre le goût de la polémique dans les journaux. Sainte-Beuve
-est toujours assez malade. Il a autour de lui une grande quantité de
-femmes, comme le sultan Saladin. Vous ne me ferez pas croire que vous
-ayez à *** un autre temps que celui que nous avons ici, c'est-à-dire
-des rafales de pluie et de vent continuelles. Quand revenez-vous?
-J'aurais grand besoin de vous pour me raconter des histoires et me
-faire prendre mes maux en patience, chose bien difficile. J'ai lu,
-l'autre nuit, quand je ne respirais plus guère, les _Propos de table_
-de Luther. Ce gros homme me plaît avec tous ses préjugés et sa haine
-pour le diable.
-
-Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCCV
-
-Paris, 6 septembre 1867.
-
-
-Chère amie, j'ai reçu votre lettre, qui m'a fait grand plaisir; je
-pense que le climat humide que vous habitez a dû s'améliorer beaucoup
-par cette grande chaleur. Pour moi, je m'en trouve assez bien et je
-respire, non pas tout à fait à pleins poumons, mais mieux que je
-n'avais fait depuis assez long temps. Cependant, j'ai eu le courage de
-refuser l'offre très-aimable que l'impératrice m'a renouvelée au moment
-de partir[1]. Je ne me sens pas assez sûr de moi pour m'exposer à être
-malade, et, quoi que je fusse assuré d'être bien soigné, je crois
-prudent et discret de ne pas me risquer. Peut-être, si le beau temps
-continue, essayerai-je mes forces en allant passer quelques jours à la
-campagne chez mon cousin. Il se peut que le changement d'air me soit
-bon, et il y a grande apparence que tous les étrangers qui viennent à
-Paris gâtent beaucoup notre atmosphère. Je suis allé l'autre jour à
-l'Exposition, où j'ai vu les Japonaises, qui m'ont plu beaucoup. Elles
-ont une peau couleur de café au lait, d'une teinte très-agréable.
-Autant que j'ai pu juger par les plis de leurs robes, elles ont des
-jambes minces comme des bâtons de chaise, ce qui est fâcheux. En les
-regardant avec les nombreux badauds qui les entouraient, je me figurais
-que les Européennes feraient moins bonne contenance en présence d'un
-public japonais. Vous représentez-vous, vous, montrée ainsi à Yeddo,
-et un épicier du prince Satzouma disant: «Je voudrais bien savoir si
-cette bosse qu'a cette dame par derrière sa robe est bien à elle.» À
-propos de bosses, on n'en porte plus du tout, et cela prouve qu'on n'en
-avait pas; car toutes les femmes se sont trouvées dans le même moment
-également à la mode.
-
-Je suis en train de lire un livre abominable de madame *** contre M.
-S..., qu'elle appelle M. T...; c'est tout ce qu'on peut lire de plus
-indécent. Avec cela, il y a une sorte de talent. . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'ai fait, pour _le Moniteur_, un article remarquable par l'aménité
-du style, au sujet d'une chronique espagnole très-amusante que je
-vous prêterai un de ces jours, pourvu que vous me la rendiez. Vous y
-verrez comment on vivait en Espagne et en France au XVe siècle. Adieu;
-portez-vous bien. Ne vous enrhumez pas et donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-[1] De l'accompagner dans son voyage en Orient.
-
-
-
-
-CCCVI
-
-Paris, 27 septembre 1867.
-
-
-Chère amie, que devenez-vous? Il y a longtemps que je n'ai eu de vos
-nouvelles. Je viens de faire un coup d'audace: je suis allé passer
-trois jours à la campagne, chez mon cousin, auprès d'Arpajon, et cela
-ne m'a pas fait trop de mal, bien que le pays m'ait semblé froid et
-humide; mais, à présent, je ne crois pas qu'il y en ait de chauds. Je
-suppose qu'à *** vous devez être dans des brouillards continuels.
-
-Je passe mon temps comme je puis, dans une solitude complète, ayant
-quelquefois envie de travailler, mais cela ne me dure pas assez pour
-aboutir. En outre, je suis très-mélancolique. Je crois que j'ai quelque
-mauvaise affaire aux yeux. J'ai envie et peur d'aller consulter
-Liebreich; mais, si je perds la vue, que deviendrai-je?
-
-Il y a de par le monde un prince Augustin Galitzin qui s'est converti
-au catholicisme, et qui n'est pas bien fort en russe. Il a traduit
-un roman de Tourguenief qui s'appelle _Fumée_ et qui paraît dans _le
-Correspondant_, journal clérical, dont le prince est un des bailleurs
-de fonds. Tourguenief m'a chargé de revoir les épreuves. Or, il y a
-des choses assez vives dans ce roman, qui font le désespoir du prince
-Galitzin; par exemple, une chose inouïe: une princesse russe qui fait
-l'amour avec aggravation d'adultère. Il saute les passages qui lui
-font trop de peine, et, moi, je les rétablis sur le texte. Il est
-quelquefois très-susceptible, comme vous allez voir. La grande dame
-se permet de venir voir son amant dans un hôtel, à Bade. Elle entre
-dans sa chambre, et le chapitre finit. L'histoire reprend ainsi dans
-l'original russe: «Deux heures après, Litvinof était seul sur son
-divan.» Le néo-catholique a traduit: «Une heure après, Litvinof était
-dans _sa chambre._» Vous voyez bien que c'est beaucoup plus moral, et
-que supprimer une heure, c'est diminuer le péché de moitié. Ensuite,
-chambre, au lieu de divan, est bien plus vertueux: un divan est propre
-à des actions coupables. Moi, inflexible sur ma consigne, j'ai rétabli
-les deux heures et le divan; mais les chapitres où cela se trouve
-n'ont pas paru dans _le Correspondant_ de ce mois. Je suppose que les
-gens respectables qui le dirigent ont exercé une censure absolue. Cela
-me divertit assez. Si le roman continue, il y a une très-belle scène
-où l'héroïne déchire un point d'Angleterre, qui est bien plus grave
-que le divan. Je les attends là.--Adieu, chère amie, donnez-moi de
-vos nouvelles. Je suis effrayé de la rapidité avec laquelle l'hiver
-s'approche.
-
-
-
-
-CCCVII
-
-Paris, lundi soir, 28 octobre 1867.
-
-
-Chère amie, vous parlez de vie végétale. En vérité, c'est celle qu'on
-voudrait mener aujourd'hui; mais le siècle est au mouvement. Les
-végétaux humains sont aussi malheureux que ceux qui vivent au pied
-de l'Etna. De temps en temps, il leur tombe un fleuve de feu, et,
-presque toujours, ils sont emportés par les vapeurs sulfureuses. Ne
-trouvez-vous pas déplorable que Pie IX et Garibaldi, deux fanatiques,
-mettent tout en désarroi par leur obstination? Une chose qui montre
-les mœurs de ce temps-ci, c'est que ceux qui blâment l'envoi de nos
-troupes à Rome disent, quand on leur parle du traité du 15 septembre:
-«Qu'importe un traité? M. de Bismark ne les observe pas.» J'ai envie
-de leur prendre leur montre et de leur dire qu'il y a des exemples de
-montres volées. Ce qu'il y a de plus affligeant dans tout ceci, c'est
-que nous nous engageons de nouveau, pour je ne sais combien de temps, à
-garder le pape, qui ne nous en a pas la moindre reconnaissance. . . . .
-. .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-_Le Correspondant_ s'exécute et imprime la suite du roman de
-Tourguenief, sans cependant permettre que l'entrevue de Litvinof et
-d'Irène ait duré plus d'une heure. Je crois vous en avoir parlé. Le
-lisez-vous? Il est impossible que _le Correspondant_ n'aille pas à ***.
-Au reste, je vous donnerai le roman à votre retour.
-
-Je suis toujours souffreteux, respirant mal, et à la veille de ne plus
-respirer du tout. Cette mort si subite de M. Fould m'a fait beaucoup de
-peine. Elle a, d'ailleurs, été la plus douce qu'on puisse souhaiter;
-mais pourquoi si prompte? Il a écrit dix-huit lettres le matin même de
-sa mort, et, deux heures avant de se coucher, il semblait parfaitement
-bien portant. Il n'avait pas fait le moindre mouvement dans son lit,
-et on ne voyait pas la plus petite contraction dans ses traits; c'est
-exactement la même mort que celle de M. Ellice; c'est ce que les
-Anglais appellent _visitation of God._
-
-Je pense me mettre en route dans les premiers jours de novembre. On me
-presse de partir pour échapper aux rhumes dont il est si difficile de
-se préserver ici. Je suis à terminer une tartine pour _le Moniteur_,
-sur un bouquin grec, et je me mettrai en route dès que j'aurai fini.
-Adieu, chère amie; j'espère que vous reviendrez avant mon départ.
-Quittez tous ces vilains brouillards, prenez soin de vous. Adieu
-encore. . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCCVIII
-
-Paris, 8 novembre 1867.
-
-
-Chère amie, je vous écris un mot à la hâte, au milieu des courses que
-je suis obligé de faire. Je pars demain pour Cannes, fort souffreteux;
-mais on m'y promet du soleil et de la chaleur. Ici, nous avons du froid
-et presque de la gelée. Je ne sors plus le soir, et ne mets le nez
-dehors que lorsque l'air est un peu réchauffé. Je ne sais pas combien
-de temps je pourrai rester là-bas; cela dépend un peu du pape, de
-Garibaldi et de M. de Bismark. Je suis, comme tout le monde, un peu
-dans la main de ces messieurs. Je ne connais rien de plus honteux que
-cette affaire de Garibaldi; si jamais homme fut dans l'obligation de
-se faire tuer, c'était lui, assurément. Ce qu'il y a de plus fâcheux,
-c'est que le pape est bien convaincu qu'il ne nous a aucune obligation,
-et que c'est le ciel qui a tout fait pour ses beaux yeux. Adieu, chère
-amie. . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCCIX
-
-Cannes, 16 décembre 1867.
-
-
-Chère amie, j'étais en peine de vous quand votre lettre est venue me
-rassurer. Vous devinez que tous ces changements de temps par lesquels
-nous avons passé ne m'ont fait aucun bien. Nous avons même eu de la
-neige pendant vingt-quatre heures, au grand étonnement des gamins et
-des chiens du pays. Cela ne s'était pas vu depuis vingt ans. Rien de
-plus amusant que les figures étonnées qui contemplaient le phénomène
-qu'ils n'avaient jamais vu que de loin sur les Alpes. On s'attendait à
-la destruction des fleurs, des orangers et même des oliviers; mais tout
-a résisté à merveille, il n'y a que les mouches qui en soient mortes.
-
-Le beau temps est revenu depuis quelques jours, et je commence à
-respirer un peu moins mal. Je suis toujours à la merci du premier
-changement de temps, let il n'y a pas de baromètre que je ne surpasse
-par la sûreté de mes prédictions. Je suis fort effrayé de la politique;
-je trouve dans le ton général des journaux et des orateurs quelque
-chose qui me rappelle 1848. Ce sont des colères étranges sans causes
-apparentes. Tous les nerfs sont tendus. M. Thiers, après avoir passé
-toute sa vie dans les luttes politiques, est pris d'un tremblement
-nerveux parce qu'un avocat marseillais dit des platitudes qui ne
-méritaient qu'un sourire. Le plus fâcheux, c'est ce M. Rouher, qui veut
-_outherod Herod_[1], et qui prononce le mot le plus antipolitique dont
-tout ministre devrait s'abstenir. Je suis mécontent de tout le monde,
-à commencer par Garibaldi, qui ne fait pas son métier. S'en aller à
-Caprera, après avoir fait tuer quelques centaines de niais, me paraît
-le comble de la honte pour l'espèce révolutionnaire et les _noblemen_
-anglais qui ont pris cet animal pour quelque chose d'autre qu'un pantin.
-
-Que vous dirai-je de la politique de M. Ollivier et _tutti quanti?_ Ils
-ont beau tourner leurs phrases fort élégamment et affirmer qu'ils sont
-profondément convaincus, ils me semblent des acteurs de second ordre
-qui imitent les premiers rôles de façon à ne tromper personne. Nous
-nous rapetissons tous les jours. Il n'y a que M. de Bismark qui soit un
-vrai grand homme.
-
-À propos, serait-il vrai qu'il eût dépensé ses fonds secrets? Je tiens
-l'achat des journaux pour très-probable. Mais, comme M. de Bismark
-n'enverra pas ses quittances à M. de Rerveguen, je pense que ces
-messieurs s'en tireront à leur honneur.
-
-Je ne vois de lisible que l'_Histoire de Pierre le Grand_ par M.
-Oustisalef. Je viens d'envoyer au _Journal des Savants_ un grand
-article, plein de détails de torture, etc. Il s'agit de la destruction
-des strélitz.--Adieu. . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-[1] Expression anglaise: «surpasser Hérode en cruauté», c'est-à-dire
-«lutter de folie avec ses adversaires».
-
-
-
-
-CCCX
-
-Cannes, 5 janvier 1868.
-
-
-Chère amie, pardon de vous répondre si tard. J'ai été et je suis encore
-très-souffrant. Le froid, qui a pénétré jusqu'ici, me fait beaucoup
-de mal. On dit qu'à Paris, c'est bien autre chose et que vous n'avez
-rien à envier à la Sibérie. Je suis quelquefois une bonne partie de la
-journée sans pouvoir respirer. Ce n'est pas une douleur aiguë, c'est un
-malaise des plus impatientants et qui agit le plus fort sur les nerfs.
-Vous me connaissez assez pour comprendre comment cela m'arrange. J'ai,
-en outre, de grandes inquiétudes pour mon pauvre ami Panizzi, qui est à
-Londres fort malade. Les dernières nouvelles étaient un peu meilleures,
-mais très-peu rassurantes encore. Il avait le découragement, qui est
-toujours un très-mauvais symptôme chez les malades.
-
-Au milieu de toutes mes misères, je tue le temps comme je peux.
-J'envoie aujourd'hui au _Journal des Savants_ la fin de la première
-partie de _Pierre le Grand_; car il y a des premières et des secondes
-parties comme dans les romans de Ponson du Terrail, et au _Moniteur_
-une grande tartine sur Pouchkine. Vous verrez tout cela en temps
-et lieu. Je lis un livre trop long et mal fait, mais dont l'auteur
-paraît honnête et dit ce qu'il a vu et entendu. Il faut passer ses
-réflexions, car il est un peu niais. C'est _Dixon's New America._ Il
-a vu les Mormons et, ce qui est encore plus curieux, la République de
-Mount-Lebanon; cela et le fénianisme donne une idée de l'Amérique.
-Décidément, le mot de Talleyrand la définit exactement. Adieu, chère
-amie; je vous souhaite santé et prospérité.
-
-
-
-
-CCCXI
-
-Cannes, 10 février 1868.
-
-
-Chère amie, je suis fâché d'apprendre la mort de M. D...; je l'avais
-vu à ***, il y a je ne sais combien d'années. Il vous aimait beaucoup,
-et, bien qu'on doive s'attendre à perdre à chaque instant des amis de
-quatre-vingts ans, leur mort vient toujours comme un coup de foudre.
-Voilà une des grandes misères de ceux qui vivent longtemps, c'est de
-perdre tous les jours des amis et de se sentir un peu plus seuls. . . .
-.
-
-Pour moi, je croîs en mélancolie et en humeur noire. Je n'ai pas encore
-pu m'accoutumer à souffrir et je m'en irrite, ce qui me donne deux maux
-au lieu d'un. Je pense rester ici au moins jusqu'à la fin du mois, en
-sorte que j'ai quelque espoir de vous retrouver à Paris. Je suis charmé
-que ma tartine sur Pouchkine ne vous ait pas trop ennuyée. Ce qu'il y
-a de beau, c'est que je l'ai écrite sans avoir les œuvres de Pouchkine
-avec moi. Ce que j'ai cité, ce sont des vers que j'avais appris par
-cœur dans le temps de ma grande ferveur russe. Il y a ici beaucoup de
-Russes, et j'avais chargé un de mes amis de m'emprunter le volume des
-poésies détachées, s'il y en avait dans la colonie moscovite. Il s'est
-adressé à une très-jolie femme qui, au lieu de vers, m'a envoyé un gros
-morceau de poisson du Volga, et deux oiseaux du même pays, tout cela
-cuit à quelques mètres du pôle. C'était assez bon. Le poisson devait
-être un gaillard de cinq à six pieds à en juger par la tranche qu'on
-m'a envoyée. Cette dame, qui s'appelle madame Voronine, a une tête
-charmante. Son mari a l'air d'un vrai Kalmouk. Il avait commencé par se
-faire refuser la main de la dame. Il s'est tiré un coup de pistolet et
-s'est manqué, et, pour sa peine, on l'a épousé.
-
-Quant aux Anglais et aux Anglaises, jamais il n'y en a eu un si grand
-nombre avec des cheveux et des toilettes impossibles, des bas rouges et
-des paletots doublés de peaux de grèbe et des parasols. Depuis quinze
-jours, les parasols sont plus utiles que les fourrures, car le temps
-est magnifique et le soleil chaud comme en juin. Entre autres Anglais
-extraordinaires, il y a le duc de Buccleugh, qui a une corne au milieu
-du front. Son fils annonce une disposition à l'imiter. Ne croyez pas
-que je parle métaphoriquement. C'est une corne qui leur pousse au crâne
-et qui finira, je crois, par leur jouer un mauvais tour.
-
-Je vous ai dit que j'avais _Fumée_, relié en volume à votre intention.
-Je pourrais vous l'envoyer si vous vouliez. Mais je crois me rappeler
-que vous m'avez pris les numéros du _Correspondant_ où cela se trouve.
-C'est une des meilleures choses que M. Tourguenief ait encore faites.
-
-La discussion sur la presse me dégoûte. Tout le monde ment trop, et
-pas une idée ne surgit qui n'ait été déjà dite vingt fois en meilleurs
-termes. Il me semble que le niveau de l'intelligence baisse fort, comme
-celui de l'honnêteté. C'est bien triste au fond. J'ai vu hier un de mes
-amis revenant de Mentana. Il m'a dit que les garibaldiens s'étaient
-bien battus; que c'était un mélange singulier d'abominable canaille
-et de fleur d'aristocratie. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne
-m'oubliez pas.
-
-
-
-
-CCCXII
-
-Montpellier, 20 avril 1868.
-
-
-Chère amie, j'ai été si souffrant avant de venir ici, que j'avais perdu
-tout courage; il m'était impossible de penser, à plus forte raison
-d'écrire. Le hasard m'a fait savoir qu'il y avait à Montpellier un
-médecin qui traitait l'asthme par un procédé nouveau, et j'ai voulu
-essayer. Depuis cinq jours que je suis en traitement, il me semble
-que mon état s'est amélioré, et le médecin me donne assez bon espoir.
-On me met tous les matins dans un grand cylindre de fer, qui, je dois
-l'avouer, a l'air de ces monuments élevés par M. de Rambuteau. Il y
-a un bon fauteuil et des trous avec des glaces qui donnent assez de
-jour pour lire. On ferme une porte en fer et on refoule de l'air dans
-le cylindre avec une machine à vapeur. Au bout de quelques secondes,
-on sent comme des aiguilles qui vous entrent dans les oreilles. Peu
-à peu, on s'y habitue. Ce qui est plus important, c'est qu'on y
-respire merveilleusement. Je m'endors au bout d'une demi-heure, malgré
-la précaution que j'ai d'apporter la _Revue des Deux Mondes._ J'ai
-déjà pris quatre de ces bains d'air comprimé et je me trouve assez
-sensiblement mieux. Le médecin qui me gouverne, et qui n'a nullement
-l'encolure d'un charlatan, dit que mon cas n'est pas des pires et
-me promet de me guérir avec une quinzaine de bains. J'espère que je
-vous trouverai bientôt à Paris. Je regrette de ne pas assister à la
-discussion qui va avoir lieu au sujet des thèses de médecine. Avez-vous
-lu la lettre de l'abbé Dupanloup? L'âme de Torquemada est entrée dans
-son corps. Il nous brûlera tous si nous n'y prenons garde. Je crains
-que le Sénat ne dise et ne fasse à cette occasion tout ce qu'il y a
-de plus propre à le rendre ridicule et odieux. Vous ne sauriez croire
-combien tous ces vieux généraux qui ont traversé tant d'aventures ont
-peur du diable, à présent. Je ne sais pas si Sainte-Beuve est en état
-de parler comme mon journal l'annonce; j'en doute, et, d'ailleurs, je
-ne sais trop s'il prendrait la chose par le bon côté, j'entends de
-manière à détourner la bombe. Son affaire à lui est de dire sa râtelée
-sans se soucier des résultats, comme il a déjà fait à l'occasion du
-livre de Renan. Tout cela m'agace et me tourmente. Nous avons ici
-un temps admirable dont les natifs se plaignent fort, car il y a un
-an qu'il n'a plu. Cela n'empêche pas les feuilles de pousser et la
-campagne est magnifique. Malheureusement, mes bains me tiennent toute
-la matinée et je ne puis guère me promener. Il y a ici la foire sous
-mes fenêtres. On montre en face de moi une géante en robe de satin qui
-se relève pour faire voir les jambes. Le diamètre est à peu près celui
-de votre taille.
-
-Je vous apporterai la traduction de _Fumée._ J'ai commencé un article
-sur Tourguenief, mais je ne sais si j'aurai la force de le terminer
-ici. Il n'y a rien de plus difficile que de travailler sur une table
-d'hôtel. Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCCXIII
-
-Paris, 16 juin 1868.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je suppose que vous avez à peu près le même temps que nous,
-c'est-à-dire très-beau, et que vous n'avez pas à souffrir de l'excès
-d'humidité, qui est le mauvais côté de P... Ici, le commencement
-d'été est ravissant. Je suis allé avant-hier au bois de Boulogne,
-où j'ai vu les toilettes les plus mirobolantes. J'ai rencontré une
-fort belle personne, mise d'une façon très-extraordinaire et avec les
-cheveux d'une belle couleur aurore. J'aurais juré que c'était quelque
-demoiselle de la rue de Breda. J'ai fini par reconnaître en elle la
-femme d'un général, qui avait autrefois les cheveux châtain foncé. Les
-mœurs font des progrès singuliers. Un monsieur fort bien dans le monde
-vivait maritalement avec la femme d'un autre monsieur. Rentrant chez
-lui, il la trouve avec un troisième monsieur; sur quoi, il va trouver
-le mari et lui dit: «Je sais que vous désirez avoir des preuves de
-criminelle conversation pour obtenir une séparation de corps d'avec
-votre femme. Je vous apporte ces preuves.» Il lui remet un paquet
-de lettres, et ils se séparent en se donnant des marques d'estime
-réciproque. Il ne paraît pas qu'on l'ait mis à la porte de son club ni
-d'aucun salon où il allait.
-
-M. Tourguenief vient de m'envoyer une nouvelle très-courte, mais
-très-jolie, qui s'appelle _le Brigadier._ On la traduit en ce moment,
-et, si on m'envoie des épreuves, je vous en ferai part. Les romans
-anglais deviennent si horriblement ennuyeux, que je n'y puis mordre.
-Il me semble qu'il n'y a plus ici que M. Ponson du Terrail, mais les
-feuilletons sont trop courts.
-
-Je crois que j'irai à Londres à la fin du mois; j'espère vous voir à
-Hastings et à Paris vers la fin de juillet. Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCCXIV
-
-Château de Fontainebleau, 4 août 1868.
-
-
-Chère amie, je suis ici depuis une quinzaine de jours en assez bon
-état, trouvant que l'oisiveté la plus complète est très-bonne pour
-le corps et l'âme. Notre dernière promenade m'a laissé un très-doux
-souvenir. Et à vous? Ici, je me promène un peu, je ne lis guère, et je
-respire assez bien. Le ciel et les arbres me font plaisir à voir. Il
-n'y a personne au château, c'est-à-dire une trentaine de personnes au
-plus, dont les seuls étrangers au service, avec moi, sont des cousins
-et cousines de l'impératrice, aimables, et que j'ai connus à Madrid.
-J'avais gardé pour vous un exemplaire de _Fumée_, deuxième édition.
-À mon retour à Paris, dans une semaine, je pense, je le mettrai chez
-vous, ou je vous l'enverrai, si vous l'aimez mieux. J'avais apporté ici
-de quoi travailler; mais, comme on n'est jamais sur d'avoir une heure
-à soi, je ne fais rien du tout. J'ai fait une copie d'un portrait de
-Diane de Poitiers, d'après le Primatice; elle est représentée en Diane
-habillée d'un carquois, et il est évident qu'elle a posé, et que, des
-pieds jusqu'à la tête, tout est portrait. Même, si j'ose le dire, il
-résulte de l'examen de ses jambes qu'elle attachait ses jarretières
-au-dessous du genou, selon la mode du temps, qui a été abandonnée (à ce
-que j'ai entendu dire). Je vous montrerai cela, car ce portrait a une
-importance historique. Adieu, voici l'heure du déjeuner. Je vous envie
-les petits poissons que vous mangez peut-être en ce moment. Veuillez me
-dire ce que c'est que ce rocher élevé à Boulogne, près de l'endroit où
-l'on débarque. Cela m'a paru une monstruosité.
-
-
-
-
-CCCXV
-
-Paris, 2 septembre 1868.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Pendant que j'étais à Fontainebleau, il m'est arrivé un accident
-étrange. J'ai eu l'idée d'écrire une nouvelle pour mon hôtesse, que
-je voulais payer en monnaie de singe. Je n'ai pas eu le temps de la
-terminer; mais, ici, j'y ai mis le mot _fin_, auquel je crains qu'on
-ne trouve des longueurs. Mais le plus étrange, c'est que j'avais à
-peine fini, que j'ai commencé une autre nouvelle; la recrudescence de
-cette maladie de jeunesse m'alarme, et ressemble beaucoup à une seconde
-enfance. Bien entendu, rien de cela n'est pour le public. Lorsque
-j'étais dans ce château, on lisait des romans modernes prodigieux, dont
-les auteurs m'étaient parfaitement inconnus. C'est pour imiter ces
-messieurs que cette dernière nouvelle est faite. La scène se passe en
-Lithuanie, pays qui vous est fort connu. On y parle le sanscrit presque
-pur. Une grande dame du pays, étant à la chasse, a eu le malheur d'être
-prise et emportée par un ours dépourvu de sensibilité, de quoi elle
-est restée folle; ce qui ne l'a pas empêchée de donner le jour à un
-garçon bien constitué qui grandit et devient charmant; seulement, il a
-des humeurs noires et des bizarreries inexplicables. On le marie, et,
-la première nuit de ses noces, il mange sa femme toute crue. Vous qui
-connaissez les ficelles, puisque je vous les dévoile, vous devinez tout
-de suite le pourquoi. C'est que ce monsieur est le fils illégitime de
-cet ours mal élevé. _Che invenzione prelibata!_[1] Veuillez m'en donner
-votre avis, je vous en prie.
-
-Je ne vais pas trop bien, et on me conseille d'aller reprendre des
-bains d'air comprimé à Montpellier. Il est probable que vous ne me
-retrouverez pas à Paris, si vous n'y rentrez pas avant le 1er octobre.
-Je vous laisserai le roman de _Fumée_, que j'ai pour vous depuis des
-siècles. Je ne sais ce que devient l'auteur, qui était dernièrement
-à Moscou avec la goutte et un roman historique en train. Je regrette
-beaucoup de n'avoir pas visité l'aquarium dont vous me parlez quand
-j'ai passé par Boulogne. Il n'y a rien qui m'amuse plus que les
-poissons et les fleurs de mer. J'ai dîné hier chez Sainte-Beuve,
-qui m'a fort intéressé. Bien qu'il souffre beaucoup, il a un esprit
-charmant. C'est assurément un des plus agréables causeurs que j'aie
-entendus. Il est très-alarmé des progrès que font les cléricaux et
-prend la chose à cœur. Je crois que le danger n'est pas de ce côté-là.
-. . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Adieu, chère amie; écrivez-moi et ne lâchez pas tant vos lettres, de
-façon à ne mettre que trois mots à la ligne. Dites-moi très-candidement
-votre avis sur l'invention de l'ours.
-
-
-[1] C'est la nouvelle qui a paru, depuis, sous le titre de _Lokis._
-
-
-
-
-CCCXVI
-
-Paris, mardi 29 septembre 1868.
-
-
-Chère amie, l'important, c'est que cette lecture ne vous ait pas
-fatiguée. Est-il possible que vous n'ayez pas deviné tout de suite
-combien cet ours était mal léché? Pendant que je lisais, je voyais bien
-sur votre visage que vous n'admettiez pas ma donnée. Il me faut donc
-subir la vôtre. Croyez-vous que le lecteur, moins timoré que vous,
-acceptera ce conte de bonne femme, _du regard?_ Ainsi, c'est un simple
-regard de l'ours qui a rendu folle cette pauvre femme et qui a valu à
-monsieur son fils ses instincts sanguinaires. Il sera fait selon votre
-volonté. Je me suis toujours bien trouvé de vos conseils; mais, cette
-fois, vous abusez de la permission.
-
-Je pars pour Montpellier samedi prochain. J'espère vous dire adieu deux
-ou trois fois auparavant.
-
-
-
-
-CCCXVII
-
-Cannes, 16 novembre 1868.
-
-
-Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Les bains d'air
-comprimé, qui m'avaient fait tant de bien le printemps passé, n'ont pu
-me guérir d'une bronchite qui a succédé à mon asthme et qui le vaut
-bien. Je suis depuis six semaines toussant et étouffant, sans que
-les différentes drogues que je prends avec beaucoup de docilité et
-de résignation me fassent assez d'effet pour que je puisse reprendre
-ma vie habituelle. Je ne sors plus que lorsqu'il fait très-chaud. Je
-dors très-mal, et je passe mon temps à entretenir les _blue devils..._
-C'est surtout la nuit que je souffre et me tourmente le plus. Si je
-suis aussi patraque avant l'hiver, que deviendrai-je lorsqu'il fera
-réellement froid? Voilà ce qui me préoccupe très-désagréablement.
-Depuis trois ou quatre, jours, cependant, je suis un peu moins mal.
-
-J'ai fait, au milieu de mes insomnies, une copie soignée du _Trouveur
-de miel_[1], avec les changements que vous m'avez conseillés et qui me
-paraissent l'avoir amélioré. Il demeure douteux que l'ours ait poussé
-ses attentats jusqu'au point de troubler une généalogie illustre.
-Cependant, les personnes intelligentes comme vous comprendront qu'il
-est arrivé un accident très-grave. J'ai envoyé cette nouvelle édition à
-M. Tourguenief pour la révision de la couleur locale, dont je suis un
-peu en peine. Le diable, c'est que ni lui ni moi n'avons pu trouver un
-Lithuanien qui sût sa langue et connût son pays. J'avais quelque envie
-d'envoyer cela à l'impératrice pour sa fête; mais j'ai résisté à la
-tentation, et j'ai bien fait. Dieu sait ce que l'ours serait devenu, au
-milieu du monde qui est à Compiègne.--Nous avons eu un temps médiocre:
-ni froid ni vent, mais pas beaucoup de jours réellement beaux. Je
-suis ici depuis quinze jours. Le reste du temps, je l'ai passé à
-Montpellier, où je me suis horriblement ennuyé. . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Voilà le pauvre Rossini mort. On prétendait qu'il avait beaucoup
-travaillé, bien qu'il ne voulût rien publier; cela m'a toujours paru
-très-improbable. La considération de l'argent, qui avait une grande
-importance sur lui, aurait suffi pour qu'il publiât, s'il avait
-réellement composé quelque chose. C'était un des hommes les plus
-spirituels que j'aie vus, et on n'a rien entendu de plus merveilleux
-que l'air du _Barbier de Séville_ chanté par lui. Aucun acteur ne lui
-était comparable. L'année paraît être mauvaise pour les grands hommes.
-On dit que Lamartine et Berryer sont très-gravement malades. Adieu,
-chère amie; donnez-moi de vos nouvelles et quittez au plus vite le pays
-humide que vous habitez. En province, on n'a pas de maison chaude.
-
-Si vous connaissez quelque livre amusant, faites-m'en part, je vous
-prie.
-
-
-[1] _Lokis._
-
-
-
-
-CCCXVIII
-
-Cannes, 2 janvier 1869.
-
-
-Chère amie, vous n'avez donc pas reçu une lettre que je vous ai
-adressée le mois passé à P... Je crains qu'elle n'ait été perdue. Je ne
-prétends pas cependant me justifier tout à fait. Si vous saviez quelle
-vilaine et monotone vie je mène, vous comprendriez que c'est bien assez
-de la supporter sans en rendre compte. Le fait est que je vais mal. Pas
-le moindre progrès! au contraire, on n'a pas même réussi à pallier les
-spasmes douloureux que j'éprouve de temps en temps. Nous avons un ciel
-et une mer magnifiques, et leurs influences, qui autrefois me rendaient
-la santé, sont nulles maintenant. Que faut-il faire? je n'en sais rien,
-mais souvent j'ai grand désir que cela finisse. Votre voyage me paraît
-très-agréable; mais je n'approuve pas votre retour par le Tyrol dans la
-saison que vous me dites. Vous aurez beaucoup de neige. Vous perdrez la
-peau de vos joues, et vous ne verrez rien de bien beau. N'importe par
-quel autre chemin, vous auriez mieux. Innspruck, ou plutôt Innsbruck,
-est une petite ville très-pittoresque; mais, pour qui a vu la Suisse,
-cela ne vaut pas la peine de se déranger, non plus que les statues de
-bronze de la cathédrale. Je ne vois sur votre route que Trente qui
-offre de l'intérêt.
-
-Pourquoi n'iriez-vous pas en Sicile voir l'Etna, qui, dit-on, fait des
-siennes? Vous n'avez pas le mal de mer, et il est probable qu'à Naples
-on organise des bateaux pour aller voir le spectacle. Dans une huitaine
-de jours, vous aurez pu voir l'Etna, Palerme et Syracuse.
-
-J'ai recopié _l'Ours_ que vous savez et je l'ai léché avec un certain
-soin. Beaucoup de choses sont changées en mieux, je crois. Le titre et
-les noms changés également. Pour les personnes aussi peu intelligentes
-que vous, les manières de cet ours resteront fort mystérieuses. Mais
-on ne pourra rien conclure à son désavantage, quelque perspicace qu'on
-soit. Il y a une infinité de choses qui demeurent inexpliquées. Les
-médecins me disent que les plantigrades sont plus que d'autres bêtes en
-mesure de s'allier à nous; mais naturellement les exemples sont rares,
-les ours étant peu avantageux. . . . . .
-
-Où est le sel de cette apoplexie de M. de Nieuwerkerke annoncée par
-tous les journaux et démentie plus tard? Comme on devient bête! Cela
-fait des progrès rapides. Avez-vous eu la curiosité d'aller entendre
-des discussions dans la salle du Pré-aux-Clercs sur le mariage et
-l'hérédité? On dit que cela est très-amusant pendant quelques minutes,
-et, par réflexion, très-effrayant lorsqu'on se représente combien de
-fous et de chiens enragés, courent les rues. On m'écrit qu'il y a des
-femmes qui font des discours qui ne sont ni les moins furieux, ni
-les moins bêtes. Ces symptômes me font frémir; on est dans ce pays
-volontairement aveugle.
-
-Adieu, chère amie; je vous souhaite une bonne année.
-
-
-
-
-CCCXIX
-
-Cannes, 23 février 1869.
-
-
-Ne m'en voulez pas, chère amie, si je ne vous écris pas. Je n'ai pas de
-bonnes nouvelles à vous donner de moi, et à quoi bon vous envoyer de
-mauvais bulletins? Le fait est que je suis toujours très-souffrant, et
-je m'aperçois que mon mal n'est pas guérissable. J'ai essayé de je ne
-sais combien de remèdes infaillibles; j'ai été entre les mains de trois
-ou quatre très-habiles hommes, pas un seul ne m'a donné le moindre
-soulagement. Je me trompe, j'ai trouvé à Nice, il y a quelque temps, un
-homme de beaucoup d'esprit, un peu charlatan, qui m'a donné gratis des
-pilules qui m'ont débarrassé de certaines suffocations très-pénibles
-qui arrivaient toutes les nuits. À présent, c'est le matin qu'elles me
-prennent, mais avec moins de force, et elles durent moins longtemps.
-Quant à la bronchite, qui est le morceau de résistance de ma maladie,
-elle est au beau fixe.
-
-Souffreteux et triste comme je suis, je n'ai que la force de lire,
-et je n'ai guère de livres. J'ai lu avec intérêt, ces jours passés,
-les _Mémoires d'un paysan écossais_ qui, à force d'intelligence et de
-travail, est devenu homme de lettres, professeur de géologie et un
-homme célèbre. Malheureusement, il s'est coupé la gorge il y a peu de
-temps, le travail ayant sans doute tout à fait usé sa cervelle. Il
-s'appelait Hugh Miller.--Je pense que vous trouverez mon _Ours_ plus
-présentable sous sa nouvelle forme. Quand je puis peindre, j'y fais
-des illustrations pour le donner à l'impératrice quand je reviendrai
-à Paris. Ne croyez pas que je représente toutes les scènes, celle par
-exemple où cet ours s'oublie. Adieu, chère amie; je regrette pour vous
-que vous ne retourniez pas à Rome cette année. Il me semble que tout
-va se gâtant. Il n'y a plus d'Espagne; bientôt, il n'y aura plus de
-saint-siège. La perte sera plus' ou moins grande, selon les idées des
-gens. Mais c'est une chose qu'il faut voir une fois (comme diverses
-autres choses), pour n'avoir pas de tentations ni de regrets. Adieu. .
-. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCCXX
-
-Cannes, 19 mars 1869.
-
-
-Chère amie, j'ai été bien malade. Me voici en convalescence, bien
-faible encore, mais, dit-on, hors de tout danger. C'est une bronchite
-aiguë qui est venue s'ajouter à ma bronchite chronique. Pendant quatre
-ou cinq jours, j'ai été en danger. À présent, je me lève, je me promène
-dans ma chambre, et on me promet que bientôt je pourrai me promener au
-soleil. Adieu, chère amie. Santé et prospérité.
-
-
-
-
-CCCXXI
-
-Cannes, 23 avril 1869.
-
-
-Chère amie, je pars après-demain en assez médiocre état, mais il me
-faut enfin quitter ce pays-ci. Mon cousin, dans la maison de qui je
-demeure, est mort, et sa pauvre femme n'a personne auprès d'elle. Je
-suis encore très-faible, mais je crois que je pourrai supporter la
-route. Je vous préviendrai lorsque je serai arrivé et j'espère vous
-trouver en bonne santé. Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCCXXII
-
-Paris, dimanche 2 mai 1869.
-
-
-Chère amie, je suis à Paris depuis quelques jours, mais j'étais si
-fatigué du voyage et si souffrant, que je n'ai pas eu le courage de
-vous écrire. Venez me voir pour me consoler. Adieu.
-
-
-
-
-CCCXXIII
-
-Paris, 4 mai 1869.
-
-
-Je suis désolé que vous n'ayez pas attendu deux minutes. Vous n'avez
-pas voulu qu'on me prévînt, vous vous êtes bornée à remettre mon livre,
-et vous appelez cela une visite à un malade! Votre charité en a été
-facilement quitte. Mais cela ne compte pas; d'ailleurs, je suis un peu
-mieux; j'aurais besoin de vous pour me mener à l'Exposition, où je ne
-voudrais pas voir des croûtes et des nudités.--Vous serez mon guide.
-Vous souvenez-vous du temps où j'étais le vôtre?--Dites-moi quel jour
-vous conviendra. Adieu, chère amie.
-
-
-
-
-CCCXXIV
-
-Paris, samedi 12 juin 1869.
-
-
-Chère amie, ce temps sombre avec des alternanatives de chaud et de
-froid me désole et me fait grand mal; aussi je suis d'une humeur de
-chien. Le tapage qui se fait tous les soirs sur les boulevards, et qui
-rappelle les beaux temps de 1848, ne contribue pas peu à m'attrister et
-à faire que, comme Hamlet, _man delights me not nor woman neither._
-
-Ce qui m'afflige le plus dans toutes ces tristes affaires, c'est la
-profonde bêtise. Ce peuple, qui se dit et se croit le plus spirituel
-de la terre, témoigne son désir de jouir du gouvernement républicain
-en démolissant les baraques où de pauvres gens vendent les journaux.
-Il crie _Vive la Lanterne!_ et il casse les réverbères. C'est à se
-voiler la face. Le danger est qu'il y a pour la bêtise une sorte
-d'émulation comme pour toute autre chose, et, entre les Chambres et le
-gouvernement, Dieu sait ce qui se pourra faire.
-
-Je passe mon temps à déchiffrer des lettres du duc d'Albe et de
-Philippe II que m'a données l'impératrice. Ils écrivaient tous les deux
-comme des chats. Je commence à lire assez couramment Philippe II; mais
-son capitaine général m'embarrasse encore beaucoup. Je viens de lire
-une de ses lettres à son auguste maître, écrite peu de jours après la
-mort du comte d'Egmont, et dans laquelle il s'apitoie sur le sort de la
-comtesse, qui n'a pas. _un pain_ après avoir eu dix mille florins de
-dot. Philippe II a une manière embrouillée et longue de dire les choses
-les plus simples. Il est très-difficile de deviner ce qu'il veut, et
-il me semble que son but constant est d'embarrasser son lecteur et de
-l'abandonner à son initiative. Cela faisait la paire d'hommes la plus
-haïssable qui ait existé, et, malheureusement, ni l'un ni l'autre n'ont
-été pendus, ce qui n'est pas à la louange de la Providence. J'ai aussi
-reçu d'Angleterre un livre curieux, où l'on prétend que Jeanne la Folle
-n'était pas folle, mais hérétique, et que, pour cette raison, maman,
-papa, et son mari, et son fils, se sont entendus pour la tenir en
-prison avec, de temps à autre, un peu de torture. Vous lirez cela quand
-vous voudrez, le livre est à vos ordres.
-
-Je n'ai pas grand'chose à vous dire de ma santé, qui n'est pas
-florissante; un peu meilleure peut-être qu'avant mon départ. Cependant,
-je tousse toujours et je ne puis ni manger ni dormir.
-
-Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-CCCXXV
-
-Paris, 29 juin 1869.
-
-
-Merci de votre lettre, chère amie. Je suis outré contre les poètes et
-les climats prétendus tempérés. Il n'y a pas de printemps, il n'y a pas
-même d'été. Aujourd'hui, je me suis hasardé dehors et je suis rentré
-transi. Quand je pense qu'il y a des gens qui vont dans les bois et qui
-y parlent même d'amour par des temps aussi cruels, je suis tenté de
-crier au miracle. Je dis que cela se fait encore, je me trompe, c'est
-impossible, et même jamais cela ne s'est fait. J'ai fini l'histoire de
-la princesse Tarakanof, qui était une péronnelle, mais elle avait un
-amant dont les lettres vous amuseront. Il a eu le sort de beaucoup de
-mortels. J'espère que le _Journal des Savants_ pénètre à ***; sinon, je
-tâcherai de vous l'envoyer.
-
-Je vais jeudi à Saint-Cloud, où je passerai probablement une quinzaine
-de jours. Je ne sais trop comment je soutiendrai la vie que je vais
-mener, bien que je sois, m'a-t-on dit, à peu près le seul invité. Au
-reste, si je m'en trouve mal, en une heure je puis être réintégré dans
-mes foyers. Je vous ai dit quelque chose de toutes les tribulations
-que j'ai ici dans ma maison, et je vous avouerai que ce n'est pas sans
-grande joie que je m'en éloigne. J'ai eu, depuis votre départ, deux ou
-trois scènes des plus ennuyeuses.
-
-Je lis avec toute la peine possible le _Saint Paul_ de M. Renan.
-Décidément, il a la monomanie du paysage. Au lieu de conter son
-affaire, il décrit les bois et les prés. Si j'étais abbé, je
-m'amuserais à lui faire un article de revue. Avez-vous lu la harangue
-de notre saint-père le pape?. . . . . . . . . . . .
-
-Je suis sûr que nous allons avoir en paroles et en actions des
-énormités pour lesquelles il n'y aura pas assez de pommes cuites.
-Hélas! cela peut finir par des projectiles plus durs! Quel malheur
-que l'esprit moderne soit si plat! Croyez-vous qu'on l'ait jamais été
-autant? sans doute, il y a eu des siècles où l'on était plus ignorant,
-plus barbare, plus absurde, mais il y avait çà et là quelques grands
-génies pour faire compensation, tandis qu'aujourd'hui, ce me semble,
-c'est un nivellement très-bas de toutes les intelligences. Comme je ne
-sors guère, je lis beaucoup. On m'a envoyé les œuvres de Baudelaire,
-qui m'ont rendu furieux. Baudelaire était fou! Il est mort à l'hôpital
-après avoir fait des vers qui lui ont valu l'estime de Victor Hugo,
-et qui n'avaient d'autre mérite que d'être contraires aux mœurs. À
-présent, on en fait un homme de génie méconnu!--J'ai vu aujourd'hui un
-très-beau dessin d'une fresque merveilleuse découverte à Pompéi. Cela
-a l'air d'une procession en l'honneur de Cybèle, à qui Hercule rend
-visite. Devant Cybèle est un monsieur dépourvu de modestie; d'autres
-portent un serpent en grande pompe, un serpent roulé autour d'un arbre.
-Je ne comprends rien au sujet. Vous avez vu à Pompéi le petit temple
-d'Isis, c'est de ce côté qu'on a trouvé la fresque en question.--Adieu,
-chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, afin que je puisse vous voir à
-votre passage. D'ici à quelques jours, vous pouvez m'écrire au palais
-de Saint-Cloud.
-
-
-
-
-CCCXXVI
-
-Paris, mercredi soir 5 août 1869.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'ai passé un mois à Saint-Cloud en tolérable état. Je n'ai jamais été
-parfaitement bien les matins et les soirs, mais la journée n'était
-pas mauvaise. Le grand air m'a fait du bien, à ce que je crois, et
-m'a donné un peu de force. En revenant dimanche, j'ai été repris
-d'oppressions très-douloureuses qui ont duré deux jours. Puis mon
-médecin de Cannes est venu avec un remède nouveau de son invention,
-qui m'a guéri. Ce sont des pilules d'eucalyptus, et l'eucalyptus est
-un arbre de l'Australie, naturalisé à Cannes. Cela va bien, pourvu que
-cela dure, comme disait en l'air un homme qui tombait d'un cinquième
-étage.
-
-À Saint-Cloud, j'ai lu l'_Ours_ devant un auditoire très-select, dont
-plusieurs demoiselles, qui n'ont rien compris, à ce qu'il m'a semblé;
-ce qui m'a donné envie d'en faire cadeau à la _Revue_; puisque cela
-ne cause pas de scandale. Dites-moi votre façon de penser là-dessus,
-en tâchant de vous représenter très-exactement le pour et le contre.
-Il faut tenir compte des progrès en hypocrisie que le siècle a faits
-depuis quelques années. Qu'en diront vos amis? Aussi bien faut-il se
-faire ses histoires à soi-même, car celles qu'on vous fait ne sont
-guère amusantes. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-N'avez-vous pas été affligée pour votre mère l'Église, de l'accident
-de Cracovie? je suis sûr que, si on y regardait de près, on trouverait
-ailleurs des choses semblables. Il faut lire l'affaire dans le Times. .
-. . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'ai dîné, il y a quelques jours, avec l'innocente Isabelle. Je l'ai
-trouvée mieux que je ne l'aurais cru. Le mari, qui est tout petit,
-est un monsieur très-poli et m'a fait beaucoup de compliments pas
-trop mal tournés. Le prince des Asturies est très-gentil et a l'air
-intelligent... Il ressemble à *** et aux infants du temps de Vélasquez.
-Je m'ennuie beaucoup. Il fait très-chaud au Luxembourg, et toute
-cette affaire du sénatus-consulte n'a rien de plaisant. On va ouvrir
-l'établissement au public, ce qui me déplaît fort[1].
-
-Adieu, chère amie; écrivez-moi quelque chose de gai, car je suis fort
-mélancolique. J'aurais bien besoin de votre gaieté et de votre présence
-réelle.
-
-
-[1]Les séances du Sénat allaient devenir publiques.
-
-
-
-
-CCCXXVII
-
-Paris, 7 septembre 1869.
-
-
-Chère amie, comptez-vous rester encore longtemps à ***? ne
-reviendrez-vous pas bientôt ici? Je commence à regarder du côté du
-Midi, bien que je n'aie pas encore senti les approches de l'hiver; mais
-je me suis promis de ne pas me laisser surprendre par le froid. Je suis
-depuis quelques jours un peu mieux, ou, pour parler plus exactement,
-moins mal. J'ai pris ici des bains d'air comprimé qui m'ont fait un
-peu de bien, et on me fait suivre un traitement nouveau qui me réussit
-assez. Je suis toujours très-solitaire, je ne sors jamais le soir et ne
-vois presque personne. Moyennant toutes ces précautions, je vis, ou à
-peu près. Buloz est parvenu à me séduire. À Saint-Cloud, l'impératrice
-m'avait fait lire l'_Ours_;--cela s'appelle à présent _Lokis_ (c'est
-_ours_ en _jmoude_)--devant de petites demoiselles qui, ainsi que
-je crois vous l'avoir dit, n'y ont rien compris du tout. Cela m'a
-encouragé, et, le 15 de ce mois, la chose paraîtra dans la _Revue._ J'y
-ai fait quelques changements outre les noms, et j'aurais voulu en faire
-beaucoup d'autres, mais le courage m'a manqué. Vous me direz ce que
-vous en pensez.
-
-Hier, nous avons fini notre petite affaire[1]. Je ne sais trop ce
-qui en résultera; le respectable public est si parfaitement bête,
-qu'il a peur à présent de ce qu'il a voulu. Il me semble que le
-bourgeois, qui votait pour M. Ferry il y a quelques mois, pense qu'il
-va se trouver désarmé devant des journées de juin plus ou moins
-prochaines; sa spécialité est de n'être jamais content, de ses œuvres
-particulièrement. La maladie de l'empereur n'est pas grave, mais elle
-peut se prolonger et se renouveler. On dit, et je suis porté à le
-croire, que le grand voyage d'Orient sera décommandé; peut-être, encore
-les mauvaises relations entre le sultan et le vice-roi sont-elles
-suffisantes pour mettre à vau-l'eau les projets d'excursion.
-
-Avez-vous lu, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'histoire de la
-princesse Tarakanof? mais cela est vieux et je crois vous avoir montré
-les épreuves.
-
-Je dois faire cet hiver une _Vie de Cervantes_ pour servir de préface à
-une nouvelle traduction de _Don Quichotte._ Y a-t-il longtemps que vous
-n'avez lu _Don Quichotte?_ vous amuse-t-il toujours? vous êtes-vous
-rendu compte du pourquoi? Il m'amuse et je n'en trouve pas de raison
-valable; au contraire, j'en pourrais dire beaucoup qui devraient
-prouver que le livre est mauvais; pourtant, il est excellent. Je
-voudrais savoir vos idées là-dessus; faites-moi le plaisir de relire
-quelques chapitres et de vous faire des questions; je compte sur ce
-service de votre part.
-
-Adieu; j'espère que le mois ne se passera pas sans que je vous voie.
-
-
-[1] Adoption du projet de sénatus-consulte, séance du 6 septembre 1869.
-
-
-
-
-CCCXXVIII
-
-Cannes, 11 novembre 1869.
-
-
-Chère amie, je suis ici par le plus beau temps et le plus persistant du
-monde; ce qui réduit au désespoir les jardiniers, qui ne peuvent faire
-pousser leurs choux. J'ai le regret de ne m'y guère porter mieux que
-s'il faisait mauvais temps. J'ai toujours, matin et soir, des moments
-d'oppression très-pénible; je ne puis marcher sans me fatiguer et sans
-étouffer; enfin, je suis toujours très-patraque et misérable. J'ai eu,
-de plus, des tracas très-graves: P..., que j'avais emmenée avec moi,
-est devenue tout à coup si maussade et si impertinente, que j'ai dû la
-renvoyer; vous sentez que perdre une femme qui est depuis quarante ans
-chez moi n'est pas chose agréable. Heureusement, le repentir est venu;
-elle a demandé pardon avec tant d'instances, que j'ai eu un assez bon
-prétexte pour céder et la conserver. Il est si difficile aujourd'hui
-de trouver des domestiques sûrs, et P... a tant de qualités, qu'il
-m'aurait été impossible de la remplacer. J'espère que la colère et
-la fermeté dont j'ai fait preuve et dont, entre vous et moi, je ne
-me croyais guère capable, auront un effet salutaire pour l'avenir et
-empêcheront le retour de semblables incidents.
-
-J'ai déjeuné hier à Nice avec M. Thiers, qui est bien changé au
-physique depuis la mort de madame Dosne, et au moral nullement, à ce
-qu'il m'a semblé. Sa belle-mère était l'âme de sa maison; elle lui
-avait fait un salon, lui amenait du monde, savait être aimable pour les
-gens politiques ou autres. Enfin, elle régnait dans une cour composée
-d'éléments très-hétérogènes, et avait l'art de les tourner tous au
-profit de M. Thiers. Aujourd'hui, la solitude a commencé pour lui; sa
-femme ne se mêlera de rien.
-
-En politique, j'ai trouvé Thiers encore plus changé; il est redevenu
-sensé, à voir cette immense folie qui s'est emparée de ce pays-ci,
-et il s'apprête à la combattre, comme il faisait en 1849. Je crains
-qu'il ne se fasse un peu d'illusion sur ses forces. Il est beaucoup
-plus facile de crever les outres d'Éole que de les raccommoder et de
-les rendre _air tight._ Il me semble probable que nous allons à un
-combat; le chassepot est tout-puissant et pourra donner à la populace
-de Paris une leçon historique, comme disait le général Changarnier;
-mais saura-t-on s'en servir à propos? Après s'en être servi, que
-pourra-t-on faire? Le gouvernement personnel est devenu impossible, et
-le gouvernement parlementaire, sans bonne foi, sans honnêteté et sans
-hommes habiles, me paraît non moins impossible. Enfin, l'avenir, et je
-pourrais dire le présent, est pour moi des plus sombres.
-
-Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-CCCXXIX
-
-Cannes, 6 janvier 1870.
-
-
-Chère amie, je vous remercie de votre lettre et de vos souhaits. Si
-je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est que je n'en avais pas la
-force matérielle. Le froid qui est venu tout à coup très-rigoureux
-m'avait fait le plus grand mal. Aujourd'hui, je suis un peu moins
-souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je suis bien découragé;
-rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve
-toujours au même point; après quelques jours de calme, le mal revient
-aussi puissant que jamais, je dors très-mal et très-difficilement.
-Non-seulement, je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce
-d'aliment. Presque tout le jour, j'éprouve un malaise affreux, parfois
-des spasmes; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends
-pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en
-œuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis! Voilà, chère
-amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une
-mort lente et très-douloureuse qui s'approche. Il faut en prendre son
-parti.
-
-La politique, à laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas
-faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous
-marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée
-ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien
-que la représentation fût un peu retardée, pour n'y pas assister.
-
-Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était pas produit depuis
-1821, au dire des anciens; tous les jardins ont été ravagés. Le froid
-est venu au moment où l'on pouvait se croire en plein été; la saison
-était avancée, tout était en fleur. C'était lamentable de voir les
-grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hauts de sept à
-huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance
-d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portez-vous
-bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une
-bonne année...
-
-
-
-
-CCCXXX
-
-Cannes, 10 février 1870.
-
-
-Chère amie, s'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, c'est que je
-n'avais que de tristes choses à vous dire de moi. Je suis toujours de
-plus en plus patraque et je mène une vie vraiment misérable. Je ne dors
-presque pas et je souffre presque tout le reste du temps. Ajoutez à
-cela que l'hiver a été affreux. Toutes les belles fleurs qui faisaient
-la gloire du pays ont été détruites, beaucoup d'orangers ont gelé, et
-il n'y aura pas de fleurs assez pour vous faire de la pommade. Jugez de
-l'effet que produit sur un être nerveux comme moi la pluie, le froid,
-la grêle du ciel; on en souffre dix fois plus ici qu'on ne ferait à
-Paris.
-
-Eh bien, vous avez eu une émeute aussi bête que le héros[1] qui en a
-été la cause; nous présentons un triste spectacle par la façon dont
-nous usons de la liberté et du gouvernement parlementaire. Il est
-impossible de n'être pas frappé de l'audace vraiment risible avec
-laquelle on présente et on soutient à la Chambre les _spropositi_ les
-plus énormes, que personne ne s'aviserait d'émettre dans un salon. Ce
-régime représentatif est une comédie peu amusante; tout le monde y ment
-avec effronterie et néanmoins se laisse prendre par le mieux disant. Il
-y a des gens qui trouvent que Crémieux est éloquent et que Rochefort
-est un grand citoyen.--On était certainement bien bête en 1848, mais on
-l'est encore plus aujourd'hui.
-
-Je fais l'essai d'un papier chimique anglais et je ne sais si vous
-pourrez me lire. Je viens de traduire pour la _Revue_ une nouvelle
-de Tourguenief qui paraîtra le mois prochain. J'écris pour moi et
-peut-être pour vous une petite histoire où il est fort question
-d'amour. Adieu; je vous souhaite santé et prospérité.
-
-
-[1] Victor Noir.
-
-
-
-
-CCCXXXI
-
-Cannes, 7 avril 1870.
-
-
-Chère amie, je ne vous ai pas écrit parce que je n'avais que de
-mauvaises nouvelles à vous donner. J'ai été toujours sinon malade,
-du moins souffrant. Je le suis encore. Je suis d'une faiblesse
-désespérante, et il m'est impossible d'aller à cent pas de chez moi
-sans m'asseoir plusieurs fois. Très-souvent, surtout la nuit, je
-suis pris de crises très-douloureuses et qui durent longtemps. «Les
-nerfs!» me dit-on. Or, la médecine, comme vous le savez, est à peu
-près impuissante lorsqu'il s'agit de nerfs. Lundi dernier, voulant
-faire une expérience et savoir si je pouvais supporter le voyage de
-Paris, je suis allé à Nice faire des visites. J'ai cru un instant
-que je commettrais l'indiscrétion de mourir chez quelqu'un que je
-ne connaissais pas assez intimement pour prendre cette liberté. Je
-suis revenu ici en mauvais état et j'ai passé vingt-quatre heures à
-étouffer. Hier, j'ai été un peu mieux. Je suis sorti et me suis promené
-au bord de la mer, suivi d'un pliant sur lequel je m'asseyais tous les
-dix pas. Voilà ma vie. J'espère pouvoir, à la fin du mois, me mettre en
-route pour Paris. La chose sera-t-elle possible? Je me demande souvent
-si je pourrai monter mon escalier? Vous qui savez tant de choses,
-connaissez-vous quelque appartement où je pourrais caser mes livres et
-ma personne sans monter beaucoup de marches? Je voudrais bien n'être
-pas trop loin de l'Institut.
-
-J'ai reçu une lettre, très-bien tournée, de M. Émile Ollivier, qui me
-demande ma voix[1]. Je lui ai répondu que je n'étais plus de ce monde;
-je pense qu'il sera nommé sans difficulté.
-
-Que vous avez raison de trouver que tout le monde est fou! La gauche
-soutenant que consulter le peuple sur la constitution, c'est faire du
-despotisme, prouve bien de quel faux métal elle est fondue! Mais le
-plus triste, c'est que tant d'absurdité ne révolte personne. Au fond,
-nous sommes dans un temps où il n'y a plus ni ridicule ni absurdité.
-Tout se dit et tout s'imprime sans scandale.
-
-Je ne sais quand paraîtra la notice sur Cervantes; elle sera en tête
-d'une grande et belle édition de _Don Quichotte_, que je vous ferai
-lire un de ces jours. Quant à l'histoire dont je vous ai parlé, je la
-réserve pour mes œuvres posthumes. Cependant, si vous voulez la lire en
-manuscrit, vous pourrez avoir ce plaisir, qui durera un quart d'heure.
-
-Adieu, chère amie; portez-vous bien. La santé est le premier des biens.
-Je ne bougerai pas avant la fin d'avril. Je pense vous retrouver à
-Paris. Adieu encore.
-
-
-[1] Pour l'Académie française.
-
-
-
-
-CCCXXXII
-
-Cannes, 15 mai 1870.
-
-
-Chère amie, j'ai été bien malade et je le suis encore. Il n'y a que
-quelques jours qu'on me permet de mettre le nez dehors. Je suis
-horriblement faible; cependant, on me fait espérer qu'à la fin de
-la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je
-reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter
-vingt-quatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument
-ruinée. Je ne puis encore m'habituer à cette vie de privations et de
-souffrances; mais, que je m'y résigne ou non, je suis condamné. Je
-voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail; mais,
-pour travailler, il faut une force qui me manque. J'envie beaucoup
-quelques-uns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde
-tout d'un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissements
-que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me
-parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j'habite. J'ai vu
-ici pleinement combien les hommes sont ignorants et bêtes. Je suis
-convaincu que bien peu d'électeurs ont eu connaissance de ce qu'ils
-faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux
-imbéciles, encore bien plus nombreux, qu'il s'agissait d'un impôt
-nouveau à établir. Enfin, le résultat a été bon[1]. «C'est bien coupé,
-il s'agit de coudre,» comme disait Catherine de Médicis à Henri III.
-Malheureusement, je ne vois guère dans ce pays-ci des gens qui sachent
-manier l'aiguille. Comment trouvez-vous mon ami M. Thiers, qui, après
-l'histoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit
-qu'on n'attrape pas les pies deux fois de suite avec le même piège;
-mais les hommes, et les hommes d'esprit, sont bien plus faciles à
-prendre.
-
-Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un
-moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations
-et des idées à ce sujet? . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs
-et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le
-paysage. Adieu.
-
-
-[1] Le vote du plébiscite.
-
-
-
-
-CCCXXXIII
-
-Paris, 26 juin 1870.
-
-
-Chère amie, je suis malade depuis un mois. Il m'est impossible de rien
-faire, même lire. Je souffre beaucoup et n'ai que peu d'espérance. Cela
-durera peut-être longtemps. J'ai mis de l'ordre dans un des rayons de
-ma bibliothèque, et je vous garde les _Lettres de madame de Sévigné_,
-en douze volumes, et un petit Shakespeare. Quand vous viendrez à Paris,
-je vous les enverrai. Merci de penser à moi.
-
-
-
-
-CCCXXXIV
-
-Paris, 18 juillet 1870.
-
-
-Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Depuis six
-semaines, je n'ai pu sortir de ma chambre et presque de mon lit. C'est
-la troisième ou quatrième bronchite qui m'arrive depuis le commencement
-de l'année. Cela ne me promet rien de bon pour l'hiver prochain.
-Lorsque la chaleur que nous avons eue ne me met pas à l'abri des
-rhumes, que sera-ce lorsqu'il fera froid?
-
-Je crois qu'il faut se porter admirablement bien et avoir des nerfs
-d'une vigueur particulière pour que les événements qui se passent
-glissent sans trop affecter. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que
-j'éprouve. Je suis de ceux qui croient que la chose ne pouvait pas
-s'éviter[1]. On aurait peut-être pu retarder l'explosion, mais il
-était impossible de la conjurer absolument. Ici, la guerre est plus
-populaire qu'elle ne l'a jamais été, même parmi les bourgeois. On est
-très-braillard, ce qui est mauvais assurément; mais on s'enrôle et on
-donne de l'argent, ce qui est l'essentiel. Les militaires sont pleins
-de confiance; mais, quand on pense que tout l'avenir est soumis au
-hasard d'un boulet ou d'une balle, il est difficile de partager cette
-confiance.
-
-Au revoir, chère amie; je suis déjà fatigué de vous avoir écrit ces
-deux petites pages. Je suis patraque au dernier point; cependant, mes
-médecins disent que je suis mieux, mais je ne m'en aperçois guère.
-Je n'ai point envoyé chez vous les livres, craignant qu'il n'y eût
-personne pour les recevoir.
-
-Adieu encore; je vous embrasse de cœur.
-
-
-[1] La guerre avec la Prusse.
-
-
-
-
-CCCXXXV
-
-Paris, mardi 9 août 1870.
-
-
-Chère amie, je pense que vous ferez bien de ne pas venir à Paris en ce
-moment; je crains qu'il n'y ait sous peu de tristes scènes. On ne voit
-que des gens abattus ou des ivrognes qui chantent _la Marseillaise._
-Grand désordre partout! L'armée a été et est admirable; mais il paraît
-que nous n'avons pas de généraux. Tout peut encore se réparer; mais,
-pour cela, il faut presque un miracle.
-
-Je ne suis pas plus mal, seulement accablé de cette situation. Je vous
-écris du Luxembourg, ou nous ne faisons qu'échanger des espérances et
-des craintes. Donnez-moi de vos nouvelles. Adieu.
-
-
-
-
-CCCXXXVI
-
-Paris, 29 août 1870.
-
-
-Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très-souffrant
-et très-nerveux. On le serait à moins; je vois les choses en noir.
-Depuis quelques jours, cependant, elles se sont un peu améliorées. Les
-militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles
-se battent parfaitement; il paraît que l'armée du maréchal Bazaine a
-fait des prodiges, bien quelle se soit toujours battue un contre trois.
-Maintenant, demain, aujourd'hui peut-être, on croit à une nouvelle
-grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les
-Prussiens font la guerre à coups d'hommes. Jusqu'à présent, cela leur
-a réussi; mais il paraît qu'autour de Metz, le carnage a été tel, que
-cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de
-Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le
-reste à la frontière, ou les enterrer chez nous, ce qui vaudrait mieux,
-nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie,
-il ne faut pas se le dissimuler, n'est qu'un prologue à une tragédie
-dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n'est pas impunément
-remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire
-comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a
-coulé ou coulera est au profit de la République, c'est-à-dire du
-désordre organisé.
-
-Adieu, chère amie; restez à P..., vous y êtes très-bien. Ici, nous
-sommes encore très-tranquilles; nous attendons les Prussiens avec
-beaucoup de sang-froid; mais le diable n'y perdra rien. Adieu encore. .
-. . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CCCXXXVII
-
-Cannes, 23 septembre 1870[1].
-
-
-Chère amie, je suis bien malade, si malade, que c'est une rude affaire
-d'écrire. Il y a un peu d'amélioration. Je vous écrirai bientôt,
-j'espère, plus en détail. Faites prendre chez moi, à Paris, les
-_Lettres de madame de Sévigné_ et un Shakespeare. J'aurais dû les faire
-porter chez vous, mais je suis parti.
-
-Adieu. Je vous embrasse.
-
-
-[1] Dernière lettre, écrite deux heures avant sa mort.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
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-Prosper Mrime
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Lettres à une inconnue, Tome Deuxième, by Prosper Mérimée
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: Lettres à une inconnue, Tome Deuxième
- Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine
-
-Author: Prosper Mérimée
-
-Contributor: Hippolyte Taine
-
-Release Date: January 31, 2018 [EBook #56474]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE, TOME ***
-
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-Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (Images generously made available by the
-Internet Archive.)
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-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56474 ***</div>
<div class="figcenter" style="width: 500px;">
@@ -10132,379 +10092,7 @@ mais je suis parti.</p>
-<pre>
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lettres à une inconnue, Tome Deuxième, by
-Prosper Mérimée
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE, TOME ***
-
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-
-Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (Images generously made available by the
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