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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence - -Author: Gustave Baguenault de Puchesse - -Release Date: September 4, 2017 [EBook #55483] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONDILLAC: SA VIE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - - - - -CONDILLAC - -[Illustration] - - - - -CONDILLAC - -_SA VIE, SA PHILOSOPHIE -SON INFLUENCE_ - -PAR - -LE COMTE BAGUENAULT DE PUCHESSE -CORRESPONDANT DE L'INSTITUT - -[Illustration] - -PARIS -LIBRAIRIE PLON -PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS -8, RUE GARANCIÈRE--6e - -1910 -_Tous droits réservés_ - - - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. - - - - - -_A LA MÉMOIRE_ - -_de ma bien-aimée mère,_ - -_Marie-Joséphine DE BOISRENARD,_ - -_morte à Puchesse, le 30 octobre 1896._ - - - - - -PRÉFACE - - - - -L'abbé de Condillac, si populaire pendant plus d'un demi-siècle où il -représenta presque à lui seul la philosophie française, mérite -assurément de figurer parmi les grands écrivains de notre pays. On sait -peu de chose sur lui en dehors de ses ouvrages qui furent longtemps -célèbres. Le hasard de son affection pour une nièce lui fit acheter pour -elle une terre dans l'Orléanais. La fille de cette nièce épousa au -milieu de la Révolution un gentilhomme du pays, dont le père, ancien -gouverneur de Chambord, avait pu passer tout le temps de la Terreur près -de Beaugency. Petit-fils de Louis-Joseph Bodin de Boisrenard et de -Marie-Benoîte Métra de Sainte-Foy, j'ai pu recueillir sur mon -grand-oncle des traditions orales, des pièces autographes, des -portraits, des actes authentiques et nombre de livres lui ayant -appartenu. De cet ensemble a été composée cette notice qui, dénuée de -toute prétention philosophique, n'a d'autre but que de rappeler la -mémoire d'un auteur assurément très remarquable par sa simplicité, sa -précision, la pureté de sa langue, l'influence qu'il a exercée sur son -époque. Condillac n'est point un esprit original; il n'invente rien. -Mais doué d'une intelligence très observatrice et très réfléchie, il -s'assimile facilement toutes les idées de son temps: il ne les devance -pas; mais il les expose très clairement avant que tout le monde ne les -ait comprises et acceptées. Au déclin du règne de Descartes, il se met à -la tête des adversaires du grand philosophe français, adopte et -présente les idées de Locke, en pousse à l'extrême les conséquences. -Très attaché à la foi monarchique, il semble marcher d'accord avec tous -les ennemis de la société d'alors. Déiste et même catholique, il se -défend du matérialisme; mais son système philosophique y conduit les -autres; il abandonne Paris quand il entrevoit la conséquence des -doctrines que professaient ses amis. Arrive le mouvement économique de -la fin du dix-huitième siècle, la vogue de Quesnay, de Turgot, de -Lavoisier, des physiocrates: Condillac épouse leurs doctrines, d'autant -que, dans la solitude de la campagne, il est devenu un passionné -d'agriculture, dont-il encourage tous les progrès; mais en même temps, -il laisse son frère Mably attaquer les bases du gouvernement et préparer -la Révolution, qu'il aperçoit non sans terreur dans un avenir prochain. -Précepteur d'un prince, il avait pris sa petite part des abus de -l'ancien régime, ayant été vingt ans titulaire d'une abbaye en Lorraine -dont il touchait les revenus et administrait les biens, sans jamais -avoir daigné s'y rendre. - -Et de même, sa philosophie répondait bien à son temps, par son apparence -scientifique et par son absence de toute sanction morale. Une société -corrompue n'aime pas qu'on lui rappelle qu'elle a des devoirs. Et quand -elle a renversé ou oublié tous les principes sous lesquels elle avait -longtemps vécu, un enseignement philosophique clair, élégant, facile à -comprendre est bien ce qui convient aux nouvelles générations. De là, le -succès presque involontaire de la philosophie de Condillac. Il fallut -pour la détrôner tout le mouvement allemand venu à la suite de Kant et -la réaction spiritualiste qui commença sous la Restauration avec -l'éclectisme de Cousin. Mais ce néo-cartésianisme n'eut d'autre durée -que celle d'un enseignement universitaire imposé aux maîtres et aux -élèves. Le moindre changement d'orientation devait laisser le champ -libre à de nouvelles doctrines, si multiples et si diverses qu'on serait -bien embarrassé de dire aujourd'hui quelle est la vraie école de -philosophie française. - -Condillac devait gagner une nouvelle notoriété à ce mouvement d'idées. -Depuis quelques années, on revient sinon à sa philosophie, du moins à -l'étude de ses ouvrages. On a remis son _Traité des sensations_ dans le -programme des examens pour les grades universitaires. De nombreux -travaux, français et étrangers, des thèses de doctorat ont pris pour -sujet ses théories philosophiques. Il est devenu en quelque sorte un -classique, et il a sa place marquée dans l'histoire de la langue et de -la littérature. Au fond, l'esprit humain, quelque variés que soient ses -moyens, quelques génies qu'il produise, ne saurait s'écarter des deux -grandes lignes qui depuis Platon et Aristote, saint Anselme et saint -Thomas, Descartes et Bacon ont toujours été suivies par les penseurs: le -rationalisme ou l'empirisme, le spiritualisme ou le matérialisme, -l'idéal ou la réalité, les deux principes ou les deux passions qui -dominent le monde. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -L'HOMME--SES ORIGINES--SA VIE - - -Nous n'avons sur l'abbé de Condillac que quelques souvenirs de famille; -mais ils sont intéressants à relever. Son histoire tient en peu de -pages, sa vie ayant été celle d'un philosophe ennemi du bruit, modeste à -l'excès, à la fois novateur et respectueux des vieilles traditions, très -imbu des idées de son siècle, sans en pratiquer les mœurs. - -La famille Bonnot est originaire du Briançonnais. A la fin du -dix-septième siècle, deux Bonnot figurent dans les registres de d'Hozier -dressés à l'occasion de l'ordonnance sur le fait des armoiries, du 1er -juillet 1701; ce sont Gabriel Bonnot, capitaine du château et de la -ville de Briançon, greffier des insinuations au diocèse de Vienne, et -Jean Bonnot, conseiller et procureur du roi des fermes au département du -Dauphiné[1]. Leurs armoiries sont de sable, à un chevron d'or et au chef -d'argent chargé de trois roses de gueules. - - [1] Bibliothèque nationale. D'HOZIER, Pièces originales, 413. - - -Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, d'abord receveur des tailles, -puis écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la chancellerie près le -Parlement, est qualifié vicomte de Mably, et il habitait Grenoble dès -1680. Il acquit le 28 septembre 1720, pour le prix de 120 000 livres, -d'André Gondoin, les domaines de Condillac et de Banier près de Romans. -Il est mort en 1727. De sa femme, Catherine de la Coste, il laissa cinq -enfants: Jean Bonnot de Mably; Gabriel, qui est connu sous le nom de -l'abbé de Mably, le célèbre publiciste né en 1709, mort en 1785; -Étienne, qui prit le nom de Condillac, quand son père eut acheté cette -terre; François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, qui fut maire de -Romans de 1755 à 1768, et Anne, mariée à Philippe de Loulle, seigneur -d'Arthemonay, conseiller au Parlement de Grenoble[2]. L'aîné, Jean, -conseiller du roi, prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais, Forez -et Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette Chol de Clercy. Il -habitait Lyon, place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. Il avait confié -l'éducation de ses enfants à Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons tout -à l'heure occasion de parler de ce singulier précepteur. - - [2] _Notes historiques sur la famille Bonnot et la succession de - Condillac_. Valence, 1905, pet. in-4º. - - -Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, paroisse Saint-Louis, le 30 -septembre 1714. Son enfance fut très maladive. Il avait atteint l'âge de -douze ans qu'il ne savait pas encore lire, la faiblesse de ses yeux lui -ayant interdit jusque-là toute espèce d'application. L'étude devenant -compatible avec sa santé, on chargea un bon curé de l'instruire. Le -jeune homme, doué de dispositions heureuses, fit en peu de temps des -progrès très rapides. Son père étant mort de bonne heure, en 1727, on -l'envoya à Lyon chez son frère aîné. Là, il recommença lui-même son -éducation, réfléchissant sur les leçons qu'il avait reçues, méditant -beaucoup et parlant si peu qu'on le regardait comme un esprit simple[3], -qu'il fallait laisser dans sa solitude. - - [3] On lit dans l'_Emile_, liv. II: «J'ai vu dans un âge assez - avancé un homme qui m'honorait de son amitié passer dans sa - famille et chez ses amis pour un esprit borné; cette excellente - tête se mûrissait en silence. Tout à coup il s'est montré - philosophe, et je ne doute pas que la postérité ne lui marque une - place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et - les plus profonds métaphysiciens de son siècle.» Rousseau - écrivait cette appréciation en 1761 ou 1762. - - -C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau, qui venait d'entrer -comme précepteur chez le grand-prévôt de Lyon (1739). Rousseau était âgé -de vingt-huit ans. Il avait passé neuf ou dix années chez Mme de Warens, -dans cette situation douteuse dont il a révélé lui-même toutes les -turpitudes. Chassé des Charmettes, une certaine dame d'Eybens, de -Grenoble, dont le mari était lié avec M. de Mably, lui proposa -l'éducation de deux jeunes garçons, qu'il se croyait très apte à -diriger. Il y échoua radicalement; et sa violence, ses caprices, ses -emportements, aussi bien que la faiblesse naturelle de son caractère, en -furent la cause. Il passait d'un excès à l'autre avec des enfants dont -l'humeur était très difficile. L'un, âgé de huit à neuf ans, appelé -Sainte-Marie, avait l'esprit ouvert et beaucoup de malice; le cadet, -nommé Condillac, comme son oncle, était têtu, musard et inappliqué. Les -élèves tournèrent très mal, et Rousseau avoua que son manque de -sang-froid et de prudence leur nuisit beaucoup. Mais lui-même ne -tournait pas mieux. Il avait été recommandé particulièrement à Mme de -Mably, qui essayait de le former «au ton du monde»; mais gauche, honteux -et sot, il finit par devenir--selon sa coutume--amoureux d'elle, et, dès -que Mme de Mably s'en aperçut, «elle ne se trouva pas d'humeur à faire -les avances». Alors, il se mit à voler. Il convoita «un certain petit -vin blanc d'Arbois, très joli», en prit des bouteilles à la cave, qu'il -cacha dans sa chambre, alla acheter des brioches chez un boulanger de -Lyon, et revint faire sa petite bombance en cachette, tout en lisant -quelques pages de roman. M. de Mably, prévenu par un domestique, fit -retirer la clef de la cave. Et Rousseau, voyant qu'on n'avait plus -confiance en lui, s'en alla. Il veut bien constater que M. de Mably -était un très galant homme, qui, sous un aspect un peu dur, avait une -véritable douceur de caractère et une rare bonté de cœur. «Il était -judicieux, équitable, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un officier de -maréchaussée, très humain[4].» - - [4] _Confessions_, 1re partie, liv. VI.--En outre, deux lettres - de Rousseau, l'une de mars ou avril 1740 à M. d'Eybens, l'autre - du 1er mai 1740 à Mme la baronne de Warens, donnent ses - impressions sur le séjour chez les Mably, à Lyon, rue - Saint-Dominique. En voici un extrait: «Madame ma très chère - maman, me voici enfin arrivé chez M. de Mably, c'est un très - honnête homme, à qui un très grand usage du monde, de la cour et - des plaisirs a appris à philosopher de bonne heure, et qui n'a - pas été fâché de me trouver des sentiments assez concordans aux - siens. Jusqu'ici je n'ai qu'à me louer des égards qu'il m'a - témoignés. Il entend que j'en agisse chez lui sans façon, et que - je ne sois gêné en rien. Vous devez juger qu'étant livré à ma - discrétion, je m'en accorderai en effet d'autant moins de - libertés, les bonnes manières pouvant tout sur moi; et si M. de - Mably ne se dément point, il peut être assuré que mon cœur lui - sera sincèrement attaché...» - - -Rousseau n'était resté qu'une année chez les Mably. - -Soit que Condillac n'ait pas connu ces médiocres histoires domestiques, -soit qu'il n'y eût attaché que peu d'importance, il n'entretint jamais -que de bons rapports avec Jean-Jacques Rousseau, dont il parlait plus -tard comme d'un homme méritant moins l'indignation que la pitié. Il -accepta même, lors de ses premiers écrits, comme nous le verrons tout à -l'heure, que Jean-Jacques l'aidât à trouver un éditeur. Après avoir -passé ainsi un certain nombre d'années, toujours plongé dans ses -réflexions et incertain de son avenir, son autre frère, l'abbé de Mably, -qui commençait à se faire un nom parmi les écrivains de l'époque, -l'emmena à Paris et le plaça dans un séminaire. Ses études de théologie -terminées, on lui fit embrasser, sans vocation, l'état ecclésiastique. -Condillac fut ordonné prêtre; mais on prétend qu'il ne dit qu'une seule -fois la messe dans sa vie. Il ne cessa pourtant jamais de porter la -soutane et garda toujours une tenue morale parfaite. - -Il sentait le besoin de refaire ses classes, trouvant très insuffisant -l'enseignement tel qu'on le donnait de son temps. «La manière -d'enseigner, dit-il, se ressent encore des siècles d'ignorance, et on -est obligé de recommencer ses études sur un nouveau plan quand on sort -des écoles!» Mais il n'était pas partisan de la «table rase»: il -entendait étudier même ceux des philosophes dont il ne partageait pas -les opinions, ne serait-ce que pour éviter de tomber dans leurs erreurs. -«Si nous avions précédé, ajoutait-il, ceux qui se sont égarés, nous nous -serions égarés comme eux.» - -Adversaire résolu de Descartes, il n'en a pas moins gardé une partie de -sa «Méthode»; et, tout en combattant sa théorie sur l'origine des idées, -il se prétend aussi spiritualiste que lui. - -Les Allemands et les Anglais ne lui sont connus que par des traductions; -car il avoue ne pas savoir les langues étrangères. Mais Locke, qu'il -regarde comme son maître, avait été traduit par Coste, et les _Éléments -de la philosophie_ de Newton avaient été publiés par Voltaire en 1741. -Bacon était pour lui un sujet d'admiration; il aimait aussi Berkeley, -tout en réprouvant son scepticisme. Et quant à Leibniz, ce fut par le -latin qu'il l'aborda, lui et ses commentateurs. - -C'est alors qu'il fit la connaissance de Diderot[5], retrouvant à Paris -Rousseau, qui n'avait que trois ans de plus que lui. - - [5] Peut-être se rencontrèrent-ils chez Suard qui réunissait les - littérateurs débutants et pourvoyait le salon de Mme Geoffrin, - avant de devenir le plus pur des réactionnaires. - - -«Je m'étais lié, dit l'auteur des _Confessions_, avec l'abbé de -Condillac, qui n'était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais -qui était fait pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Je suis le -premier, peut-être, qui ait vu sa portée et qui l'ait estimé ce qu'il -valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi, et tandis qu'enfermé -dans ma chambre, rue Saint-Denis près l'Opéra, je faisais mon acte -d'_Hésiode_, il venait quelquefois dîner avec moi, tête-à-tête, en -pique-nique. Il travaillait à l'_Essai sur l'origine des connaissances -humaines_, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras -fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de -Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence; et la -métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien -attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage, je leur -fis faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir; ils se -convinrent. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de -l'abbé; et ce grand métaphysicien eut du premier livre, et presque par -grâce, cent écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme -nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres, -nous nous rassemblions tous trois, une fois par semaine, au -Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l'hôtel du _Panier -fleuri_.» - -_L'Essai sur l'origine des connaissances humaines_ est de 1746, divisé -en deux parties, avec pagination séparée, mais du même millésime. Nous -ne savons si le libraire Durand en fut l'éditeur; mais selon l'usage du -temps, le livre porte simplement l'indication: A Amsterdam, chez Pierre -Mortier, sans nom d'auteur. - -Puis vient, le _Traité des systèmes_ paru en 1749, une année après -l'_Esprit des_ _lois_, dont à coup sûr Montesquieu puisa l'inspiration -en Angleterre, comme avait fait Condillac. L'ouvrage eut, pour ses -doctrines métaphysiques, tant de succès près des philosophes que -l'_Encyclopédie_, qui se publiait au même moment, lui prit, sans y rien -changer, des pages entières qui formèrent les articles _Divination_ et -_Systèmes_. - -L'abbé devint à la mode; il noua des relations avec les écrivains et -pénétra même dans les salons. Sans parler de Mlle Ferrand et de Mme de -Vassé, dont nous nous occuperons plus tard, il vit Mme d'Épinay, Mlle de -la Chaux, Mlle de Lespinasse. Diderot le mit en rapports avec Duclos, -l'abbé Barthélemy, Cassini, d'Holbach, l'abbé Morellet, Helvétius, -Grimm, Voltaire enfin, qui parle de lui souvent dans ses lettres. Ses -écrits étaient cités et commentés par l'abbé de Prades et l'abbé -Gourdin, qui se les renvoyaient dans leurs polémiques; par les -encyclopédistes, qui lui firent de fréquents emprunts jusque dans le -célèbre _Discours préliminaire_. Il était enfin nommé membre de -l'Académie de Berlin dès 1752, en même temps que Fontenelle. - -Marmontel et l'abbé Morellet racontent dans leurs _Mémoires_ que -Condillac s'était lié avec d'Alembert, qu'il rencontrait ainsi que -Turgot chez Mlle de Lespinasse. Plus tard, d'après Ginguené, Cabanis le -retrouva dans la société de Mme Helvétius, avec Franklin, Thomas et ce -même Turgot, devenu un des chefs des économistes; et c'est à ce moment -que Condillac se mit à s'intéresser à leurs doctrines. - -Il est assez difficile de savoir quels rapports Condillac eut avec Mme -de Tencin. Quand il arriva à Paris, elle avait quitté le Dauphiné depuis -trente ans, ayant eu, à la cour du Régent et ailleurs, des succès qui -tenaient de très près au scandale. Mais, au milieu de ses désordres, -elle n'avait cessé d'aimer, de cultiver, de protéger les lettres. Ses -«mardis» étaient à la mode. Fontenelle et La Motte en avaient été les -premiers ornements; et ils avaient présenté leur amie au Palais-Royal. -Elle avait fait promptement fortune, obtenant du Régent, pour son frère, -un évêché, une ambassade, la pourpre romaine. Puis elle s'était entourée -de tout ce qu'il y avait de gens distingués par l'intelligence; et -l'époque n'en était pas avare. Duclos, l'abbé Prévost, Marivaux, -Montesquieu, Helvétius[6], Marmontel étaient ses hôtes habituels; il s'y -joignait les deux abbés frères Mably et Condillac, ses compatriotes, -d'autant que Mably avait été le rédacteur attitré du cardinal pendant -son ministère. - - [6] Garat a écrit dans ses _Mémoires_: «Je me suis entretenu avec - Condillac dans la maison d'Helvétius.» - - -A la mort de la marquise de Lambert (1733), l'hôtel de Mme de Tencin -devint un vrai bureau d'esprit. Mme Geoffrin y fréquentait, dans -l'espoir de recueillir la succession de «ce royaume». A la galanterie -d'antan avait succédé une véritable austérité, où, sous l'égide de -l'intelligente maîtresse de maison, tout le monde trouvait sa place, -sauf Voltaire, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir fait échouer une -première fois à l'Académie française, et de s'être moqué de sa passion -pour Mme du Châtelet. On parlait toujours convenablement de la religion -dans ce salon et même on n'y détestait pas les jésuites. Cette attitude -devait convenir à Condillac, qui avait refusé de se compromettre avec -les encyclopédistes et qui réservait dans tous ses ouvrages ses -convictions chrétiennes. Mais Mme de Tencin mourut en 1749, à l'instant -où le jeune philosophe commençait à peine à se faire connaître; et, si -elle favorisa ses débuts, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas occupé -une première place dans sa «ménagerie». - -Deux ans après le _Traité des systèmes_, en 1754, paraissait le _Traité -des sensations_, cette fois avec le nom de l'auteur, «à Londres», il est -vrai, mais «se vendant à Paris chez de Bure». Un tableau du chevalier -Lemonnier, connu sous l'appellation d'_Une soirée chez Madame Geoffrin -en 1755_, reproduit assez fidèlement les physionomies de presque tous -les personnages connus du siècle, au nombre de cinquante-quatre, avec -une clé indicatrice, qui rend les ressemblances plus faciles à -reconnaître. Condillac figure là, non loin de Buffon, de d'Alembert, de -Diderot, de Mlle de Lespinasse et du duc de Nivernois. Très choyé par la -reine Marie Leczinska, il fut recommandé par elle comme précepteur de -son petit-fils l'infant de Parme, et quitta la France pour aller remplir -ses fonctions en 1758. Il resta huit ou neuf ans en Italie et revint à -Paris en janvier 1767. L'année suivante, l'abbé d'Olivet étant mort, il -fut nommé membre de l'Académie française et fut reçu solennellement le -jeudi 27 décembre 1768. Mais il n'assistait guère aux séances et prenait -peu de part aux travaux de la Compagnie, tant il fuyait le bruit et -l'éclat. Aussi ne contracta-t-il point de relations intimes avec les -illustres personnages qu'il rencontrait chez Mme Geoffrin ou chez le -marquis de Condorcet. Le duc de Nivernois semble avoir été sa seule -liaison, d'après les fragments que nous avons conservés de leur -correspondance. - -On le sollicita vainement d'entreprendre l'éducation des trois fils du -dauphin, qui furent Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Bientôt même, -il résolut de quitter Paris et de se réfugier à la campagne. Il avait -une nièce qu'il affectionnait particulièrement, fille de son frère le -grand-prévôt, Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, mariée en 1755 à -Jean-Pierre-Marie Métra de Rouville, chevalier, seigneur de -Sainte-Foy-l'Argentière, mousquetaire noir de la garde du roi. -Malheureuse en ménage, elle avait fini par se séparer judiciairement en -1771. Le 28 avril 1773, l'abbé de Condillac lui fit don d'une somme de -75 000 livres pour acheter le château et la terre de Flux, paroisse de -Saint-Firmin de Lailly, au bailliage de Beaugency. Il y vécut près -d'elle les dernières années de sa vie[7], cherchant un refuge contre le -flot montant de désordre et d'immoralité dont il avait eu à Paris le -spectacle sous les yeux. Économiste autant que philosophe, il s'était -affilié à la Société royale d'agriculture d'Orléans, qui comptait parmi -ses membres Le Trosne, Lavoisier; il s'intéressait à la terre et -suivait les progrès de la culture dans ce val de Loire que les crues du -fleuve enrichissaient et ruinaient tour à tour. - - [7] Lettre de Mably.--Voir à l'_Appendice_. - -A Flux, il pouvait, selon ses goûts, vivre dans la retraite. Toujours -grave, pensif, préoccupé, il méditait et écrivait, lisant peu, soit pour -ménager sa vue, soit qu'il se persuadât avoir parcouru, dans ses études, -tout le cycle des connaissances humaines. D'un abord froid, d'une -conversation lourde et peu animée, il était humain et compatissant -envers les pauvres, qu'il cherchait à arracher à la misère par le -travail. Son extérieur était simple, sans affectation: il ne voulait -chez lui que l'ameublement le moins luxueux, ne s'accordant que le -nécessaire. - -Jamais il ne parlait de la religion qu'avec respect. Dans la petite -chapelle du château, il faisait célébrer l'office divin les dimanches -et jours de fêtes et obligeait tous les gens de sa maison à y assister, -donnant lui-même l'exemple avec le précepte. La bibliothèque assez -considérable, composée pour sa nièce, contenait les travaux de tous les -publicistes du dix-huitième siècle, y compris les œuvres indispensables -alors de Voltaire et de Rousseau. Mais il ne manquait pas une occasion -de blâmer chez Voltaire son esprit satirique et cet odieux mépris pour -toutes les choses respectables, qui sapait, avec la même légèreté, la -foi, les mœurs, la patrie elle-même. Mais il était beaucoup plus -indulgent pour Rousseau, d'Alembert et La Harpe. - -Mme de Sainte-Foy avait deux filles: l'une d'elles voulait entrer en -religion dans le couvent voisin des Ursulines de Beaugency: son oncle -chercha à l'en dissuader. Il prévoyait la dissolution des ordres -religieux et la fermeture des communautés, même de femmes, et disait -que les vocations ne tarderaient pas à être brusquement interrompues. - -Jeanne-Marie-Antoinette Métra de Sainte-Foy, qu'on appelait Mlle de -Rouville, et en religion la mère Chantai, dut subir le sort que -Condillac lui avait prédit. Elle quitta l'habit religieux et se réfugia -à Flux, chez sa sœur, qui avait épousé Louis de Boisrenard, ancien -officier au régiment de Guyenne. Lors de la vente des biens nationaux, -elle racheta même de ses deniers le beau couvent de Beaugency, qui -subsiste encore, dominant la Loire, et qui est récemment revenu à sa -famille. - -Condillac avait coutume d'aller chaque année passer quelque temps à -Paris. Au printemps de 1780, il y fit son dernier voyage. S'étant senti -malade, il voulut revenir au plus vite et partit en poste. Arrivé à Flux -le 31 juillet et se voyant perdu, il demanda un prêtre. Ce fut le -vicaire de Lailly, depuis curé de cette paroisse, qui l'administra. Le -philosophe lui déclara qu'il tenait à mourir dans la religion -catholique, et qu'il demandait à être enterré dans le cimetière du -village, comme un simple vigneron, sans monument et sans inscription. Sa -volonté a été accomplie; et le cimetière ayant été changé de place, il -ne reste plus aucun vestige du lieu où il repose[8]. - - [8] Voir, à l'_Appendice_, son acte de décès tiré des registres - paroissiaux de Lailly. Condillac devait être resté en très bonnes - relations avec tout le clergé catholique, à voir le nombre assez - inusité de prêtres de Beaugency et du voisinage qui assistèrent a - ses obsèques. Il y en a jusqu'à sept qui sont cités dans le - registre et quelques-uns venaient d'assez loin. - -Il mourut dans la nuit du 2 au 3 août 1780 d'une maladie appelée alors -fièvre putride-bilieuse. Il avait raconté à ses nièces, en s'alitant, -qu'il connaissait son mal, que quelques jours auparavant il avait -déjeuné chez Condorcet, qui lui avait fait prendre une tasse de mauvais -chocolat, et que depuis ce temps il n'avait cessé de souffrir[9]. Il -est vrai qu'il avait toujours détesté Condorcet. - - [9] En dehors de l'éloge de Condillac par M. de Loynes - d'Autroche, dont nous parlerons plus loin, un autre de ses - compatriotes orléanais, l'abbé de Reyrac, prieur-curé de - Saint-Maclou, l'auteur du fameux _Hymne au soleil_, qui devait - mourir l'année suivante (21 décembre 1781), composa un _Chant - funèbre_, en vers, sur l'auteur du _Traité des sensations_. Cette - œuvre médiocre se trouve conservée dans un recueil contemporain - intitulé: _Esprit de Mably et de Condillac_, par M. BÉRANGER, - citoyen de Toulon, professeur émérite d'éloquence au collège - d'Orléans, censeur royal, 1789, in-8º t. II, p. 9. - -Condillac laissa en mourant des papiers manuscrits à Mme de Sainte-Foy, -en demandant qu'ils ne soient ouverts que quelque temps après sa mort. -Au moment de la Révolution, craignant les perquisitions politiques, sa -nièce déposa ces papiers à 1 hospice de Beaugency. Beaucoup plus tard, -M. de Boisrenard fit ouvrir le paquet et n'y trouva que des morceaux -d'ouvrages déjà connus et imprimés, sauf tout un grand travail sur la -langue française, que le petit-neveu de l'auteur offrit en 1852 à la -Bibliothèque nationale et qui s'y trouve aujourd'hui sous les nos fr. -9090-96, autrefois Suppl. fr. 4657-1-5. Ce sont cinq beaux volumes petit -in-folio intitulés: _Dictionnaire des synonimes de la Langue française_, -mais qui présentent en réalité un dictionnaire français complet, avec -définitions, acceptions diverses, exemples, dont la copie est très -correcte et contient en marge de nombreuses notes de l'écriture même de -Condillac. L'ouvrage est tout prêt à imprimer; et il en serait digne, si -la science n'avait fait depuis, en linguistique particulièrement, des -progrès dont la constatation serait sans doute trop redoutable. - - - - -CHAPITRE II - -LES PREMIERS OUVRAGES DE PHILOSOPHIE - - -L'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_ parut en 1748. -L'auteur était âgé de trente-quatre ans. Il y avait dix années qu'il -étudait à Paris. Ses relations le plaçaient au milieu de tout ce monde -avide de nouveautés qui fut celui de l'Encyclopédie. Un grand mouvement -scientifique agissait puissamment sur l'opinion. Condillac le spécialisa -pour lui-même sur un point unique. Il avait connu par des traductions la -philosophie anglaise; il avait lu les auteurs en possession de la -renommée, dont il fera bientôt une si vive critique; il avait réfléchi -surtout et voulait se faire sur chaque chose une doctrine raisonnée, -tout comme Descartes dont il combattait les principes; il mettait dans -ses idées la clarté, la précision, la logique dont son esprit était -naturellement doué, et il y ajoutait la prétention un peu vaniteuse de -ne dépendre de personne. - -Jusqu'alors, disait-il, la métaphysique a souffert «des égarements de -ceux qui la cultivaient». Il est indispensable pourtant d'étudier les -philosophes, ne serait-ce que pour «profiter de leurs fautes». Car «il -est essentiel pour quiconque veut faire par lui-même des progrès dans la -recherche de la vérité de connaître les méprises de ceux qui ont cru lui -en ouvrir la carrière». Ce sont donc ceux qui semblaient le plus -éloignés de la vérité qui lui ont été le plus utiles. «A peine, dit-il, -eus-je connu les routes peu sûres qu'ils avaient suivies, que je crus -apercevoir les routes que je devais prendre. Il me parut qu'on pouvait -raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en -géométrie; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes; -déterminer, comme eux, le sens des expressions d'une manière précise et -invariable; enfin, se prescrire, peut-être mieux qu'ils n'ont fait, un -ordre assez simple et assez facile pour arriver à l'évidence[10].» - - [10] _Essai sur l'origine des connaissances humaines_, t. 1er des - _Œuvres_, p. 2.--Nous citons toujours l'édition de Paris 1798, - en 23 volumes in-8º. Elle est meilleure que la réimpression en 21 - volumes faite en 1821-22 et précédée d'une très médiocre notice - de M. A.-F. Théry. Les ouvrages de Condillac, dans le _Catalogue - général de la Bibliothèque nationale_, 1907, t. XXXI, ne - comprennent pas moins de sept colonnes. - -Toute la philosophie de Condillac est dans cette déclaration qui précède -son premier livre. De ce jour, jusqu'à la fin de sa carrière,--puisque -la _Logique_ est de 1778-1780 et que la _Langue des calculs_ n'a été -publiée qu'après sa mort,--il ne fera que développer la même thèse; il -sera l'homme d'une seule idée. Il est inutile de chercher à percer tous -les mystères, il faut voir les choses comme elles sont; toute entreprise -spéculative est une chimère; l'observation et l'expérience suffisent. -«J'ai trouvé, ajoute-t-il, la solution de tous les problèmes dans la -liaison des idées, soit avec les signes, soit entre elles.» - -Les péripatéticiens ont entrevu cette vérité; mais «aucun n'a su la -développer». Bacon est peut-être le premier qui l'ait aperçue. Enfin, -Locke l'a saisie et «il a l'avantage d'être le premier qui l'ait -démontrée». Son ouvrage pourtant est «gâté par les longueurs, les -répétitions et le désordre qui y règnent» et il s'est trop arrêté à -combattre «l'opinion des idées innées», tandis qu'il suffit de détruire -indirectement cette erreur. - -Telles sont dans son _Introduction_ les déclarations du jeune écrivain. -Pour un début, elles ne manquaient point d'audace. Sa doctrine -paraissait s'appuyer sur le mépris de ses devanciers. Il ne semble pas -qu'elle ait beaucoup séduit au premier moment; mais, à force de la -répéter, il l'imposa. Le titre même était tout un manifeste, l'auteur -disant fièrement: _Ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui -concerne l'entendement humain_. - -Quel était ce «principe» nouveau, que Locke lui-même n'avait pas adopté? -C'était de tirer toutes les opérations de l'âme d'une simple perception; -c'était de rejeter une proposition vague, une maxime abstraite, une -supposition gratuite, et de s'en tenir à une expérience constante, dont -toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences. - -Donc, la perception est «l'impression occasionnée dans l'âme par -l'action des sens». Mais Locke, ajoute Condillac, a passé trop -légèrement sur l'origine de nos connaissances, et c'est la partie qu'il -a le moins approfondie. «Il suppose, par exemple, qu'aussitôt que l'âme -reçoit des idées par les sens, elle peut à son gré les répéter, les -composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et se faire toutes -sortes de notions complètes. Mais il est constant que, dans l'enfance, -nous avons éprouvé des sensations longtemps avant d'en savoir tirer des -idées. Ainsi, l'âme n'ayant pas dès le premier instant l'exercice de -toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux -l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet -exercice et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait -pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche, ou ait essayé de -suppléer à cette partie de son ouvrage; peut-être même que le dessein -d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître -d'une simple perception, est si nouveau, que le lecteur a de la peine à -comprendre de quelle manière je l'exécuterai[11].» - - - [11] Introduction à l'_Essai_, p. 15. - -L'opération par laquelle notre conscience, par rapport à certaines -perceptions, les augmente si vivement, qu'elles paraissent les seules -dont nous ayons pris connaissance, il l'appelle attention. - -Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils -occasionnent en nous se lient avec le sentiment de notre être et avec -tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là il arrive que, non -seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais -encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les -avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou -affectant un être qui est constamment le même, _nous_. - -La conscience est donc le sentiment qui donne à l'âme la connaissance de -ses perceptions et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se -passe en elle[12]. - - [12] _Essai_, 1re partie, chap. 1er. - -Ce n'est point une faculté spéciale: perception et conscience ne doivent -être prises que pour une seule opération sous deux noms. Nous sentons -notre pensée, nous la distinguons de ce qui n'est pas elle. Mais, pour -qu'il y ait conscience, il faut changement d'état, c'est-à-dire un -contraste ou choc mental; autrement dit, la conscience consiste dans la -perception d'une différence: et c'est surtout dans l'action que se -manifeste cette perception. On peut observer, comme l'a fait M. Dewaule, -que Condillac a ici devancé les psychologues anglais du dix-neuvième -siècle, Hamilton, Bain, Herbert Spencer, qui ont repris ses idées en les -développant[13]. L'attention, s'appuyant sur la conscience, donne -encore naissance à plusieurs autres opérations: l'imagination, qui -retrace les objets qu'on a déjà vus, et la mémoire, qui nous donne une -idée abstraite de la perception; la liaison que l'attention met entre -nos idées[14]. Puis, la manière d'appliquer de nous-mêmes notre -attention tour à tour sur divers objets, ou aux différentes parties d'un -seul, est ce qu'on appelle réfléchir. On voit sensiblement comment la -réflexion naît de l'imagination et de la mémoire[15]. - - [13] _Condillac et la Psychologie anglaise contemporaine_, par M. - Léon DEWAULE, Paris, 1904, in-8º, p. 50. - - [14] _Essai_, section seconde, chap. II, p. 55. - - [15] _Essai_, p. 78, chap. V. _De la Réflexion_. - -Condillac établit ainsi l'unité de principe qu'il avait annoncée; et -toute la seconde partie de son ouvrage est consacrée à une théorie qui -lui est propre et qu'il reproduira dans tous ses ouvrages, celle du -langage considéré comme l'instrument indispensable de la pensée -humaine. Il ne se borne pas à signaler les rapports généraux de la pensée -et des signes, il montre quelles opérations de l'esprit seraient -impossibles sans le secours du langage: - -«Aussitôt qu'un homme commence à attacher des idées à des signes qu'il a -lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci acquise, -il commence à disposer par lui-même de son imagination et à lui donner -un nouvel exercice; car, par le secours des signes qu'il peut rappeler à -son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent les idées -qui y sont liées. Dans la suite, il acquerra d'autant plus d'empire sur -son imagination, qu'il inventera davantage de signes, parce qu'il se -procurera un plus grand nombre de moyens pour l'exercer. Voilà où l'on -commence à apercevoir la supériorité de notre âme sur celle des bêtes; -car il est constant qu'il ne dépend point d'elles d'attacher leurs -idées à des signes arbitraires...» - -Dans cette partie de son livre fort différente de la première qu'il a -intitulée: «Du langage et de la méthode», Condillac fait appel à -l'histoire, à l'érudition, aux littératures même, pour étudier l'origine -et les progrès du langage; il examine successivement la prosodie des -langues anciennes, la déclamation, la musique, les mots et leur -signification, l'écriture, le génie des langues. Il y a là des -observations, très curieuses pour le temps, et des vérités de toutes les -époques. Le caractère des langues est selon lui une raison de la -supériorité des écrivains; et, faisant un retour sur notre grand siècle -littéraire, il écrit: - -«Le moyen le plus simple pour juger quelle langue excelle dans un plus -grand nombre de genres, ce serait de compter les auteurs originaux de -chacune. Je doute que la nôtre eût par là quelque désavantage[16].» - - [16] _Essai_, seconde partie, chap. XV. _Du génie des langues_, - p. 1. - -Ces travaux sur le langage et sur les signes n'ont pas sans doute été -étrangers au style si clair, si plein d'expressions justes, si bref et -si concis que Condillac s'était formé. Rien de plus contraire à notre -manière de traiter un sujet que le procédé habituel de Condillac. Ses -ouvrages sont courts, mais divisés en livres, chapitres, paragraphes, -d'une ordonnance parfaite. Aucun développement pouvant séduire l'esprit -ou le cœur, aucun artifice de composition. C'est une suite de -théorèmes, qui s'enchaînent et se démontrent les uns après les autres -avec une précision toute mathématique. Il ne s'adresse jamais qu'à la -raison. C'est le triomphe de la Logique. - -Le _Traité des systèmes_, qui parut en 1749, était pour un jeune homme -une entreprise encore plus hardie. Ce livre n'est autre chose qu'une -critique virulente de la philosophie qui régnait alors, dont les chefs -étaient presque contemporains, que les anciens du moins avaient -personnellement pu connaître. Sous prétexte de combattre les «systèmes -abstraits» ou «hypothétiques» et d'exalter l'expérience, l'auteur -condamne tout le dix-septième siècle avec une âpreté souvent excessive. - -Selon lui, il y a trois sortes de principes abstraits en usage. Les -premiers sont des propositions générales, exactement vraies dans tous -les cas. Les seconds sont des propositions vraies par les côtés les plus -frappants et que pour cela on est porté à supposer vraies à tous égards. -Les derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre les choses de -nature toute différente... Ainsi, parmi ces principes, les uns ne -conduisent à rien et les autres ne mènent qu'à l'erreur. - -Condillac veut faire sentir «que la philosophie et l'homme du peuple -s'égarent par les mêmes causes». Et parmi ces causes, celle sur laquelle -il revient le plus souvent, c'est qu'on ne s'entend pas sur la -signification des mots. Il en donne beaucoup d'exemples ingénieux. - -Vous dites par exemple à un aveugle-né que l'écarlate est une couleur -brillante et éclatante; et le malheureux, après bien des méditations sur -les couleurs, croit apercevoir dans le son de la trompette l'idée -d'écarlate. Il avait raisonné ainsi: «J'ai l'idée d'une chose brillante -et éclatante dans le son de la trompette. L'écarlate est une chose -brillante et éclatante. Donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son de la -trompette». - -Sans doute il ne fallait que lui donner des yeux pour lui faire -connaître combien sa confiance était mal fondée. Il en est de même de -l'idée fausse qu'on se fait en utilisant pour des choses différentes le -mot _harmonie_ et le mot _sons_. Rien n'est plus équivoque que le -langage mal employé ou les métaphores qu'on prend à la lettre et qui -font tomber dans des erreurs ridicules. Et de même, si l'on veut -entendre certains philosophes, «il faut mettre une grande différence -entre concevoir et imaginer, et se contenter d'imaginer la plupart des -choses qu'ils croient avoir conçues». - -Ce n'est donc pas l'abstrait; mais c'est le concret, l'observé, qu'il -faut envisager, si l'on veut éviter le péril, et c'est pour avoir suivi -les vieux «systèmes» que les philosophes antérieurs au dix-huitième -siècle, antérieurs à Locke et à Condillac, se sont trompés. - -Sans les passer tous en revue, l'auteur en examine quelques-uns et -réfute leurs doctrines avec des développements tantôt courts, tantôt -longs. - -Les idées innées de Descartes semblent à peine mériter une réfutation. -Après avoir raillé sur leur nombre, sur leur évidence, Condillac conclut -«que les philosophes, en parlant de la supposition des idées innées, ont -trop mal commencé pour pouvoir s'élever à de véritables connaissances. -Leurs principes appliqués à des expressions vagues ne peuvent enfanter -que des opinions ridicules et après ne se défendront de la critique que -par l'obscurité qui doit les environner». - -On doit croire que Malebranche lui était plus sympathique que Descartes: -après avoir réfuté sa vision en Dieu, il fait de lui une sorte de -portrait littéraire avec des grâces de style qui ne sont pas dans sa -manière ordinaire: - -«Malebranche était un des plus beaux esprits du dernier siècle: mais -malheureusement son imagination avait trop d'empire sur lui. Il ne -voyait que par elle, et il croyait entendre les réponses de la sagesse -incréée, de la raison universelle, du verbe. A la vérité, quand il -saisit le vrai, personne ne lui peut être comparé. Quelle sagesse pour -démêler les erreurs des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cœur! -Quelle touche, quand il peint les différents caractères de ceux qui -s'égarent dans la recherche de la vérité! Se trompe-t-il lui-même? C'est -d'une manière si séduisante, qu'il paraît clair jusque dans les endroits -où il ne peut s'entendre.» - -La critique de Leibniz et des _Monades_ est une des plus pénétrantes -qu'on puisse lire. L'analyse de la première partie de l'_Éthique_ est de -même aussi exacte que complète; et son jugement sur le Spinozisme -semble, eu quelque sorte, définitif, bien qu'il soit le premier en date. -Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'ici Condillac ne s'en tient pas à -la doctrine et qu'il va jusqu'aux conséquences. - -«Une substance unique, indivisible, nécessaire, de la nature de laquelle -toutes choses suivent nécessairement, comme des modifications qui en -expriment l'essence, chacune à sa manière: voilà l'univers selon -Spinoza. L'objet de ce philosophe est donc de prouver qu'il n'y a qu'une -seule substance, dont tous les êtres, que nous prenons pour autant de -substances, ne sont que les modifications; que tout ce qui arrive est -une suite également nécessaire, et que, par conséquent, il n'y a point -de différence à faire entre le bien et le mal moral.» - -Un chapitre entier est consacré à l'ouvrage, bien oublié aujourd'hui, -intitulé: _De la prémotion physique, ou de l'action de Dieu sur la -création_. Il n'avait pas moins de deux volumes et était d'un certain -Père Boursier, que Condillac traite assez légèrement. «C'est grand -dommage, dit-il, que son système me soit inintelligible; c'est dommage -que l'auteur ne puisse donner aucune idée de ces êtres qu'il fait valoir -et qu'il multiplie avec tant de prodigalité.» Le principe dont il se -sert, que nous connaissons le fini par l'infini, n'est-ce pas toujours -l'erreur qu'a produite le préjugé des idées innées? Le système des -Cartésiens est peu philosophique! «Au lieu d'expliquer les choses par -des causes naturelles, ils font à chaque instant descendre Dieu dans la -machine, et chaque effet paraît produit comme par miracle.» Et comme -conclusion, Condillac s'écrie: «Que les théologiens ne se bornent-ils à -ce que la foi enseigne, et la philosophie à ce que l'expérience -apprend!» - -Un exposé si pratique, si clair et si brillant par moments devait plaire -aux contemporains. Voltaire écrivait dans le _Dictionnaire -philosophique_: M. l'abbé de Condillac rendit un très grand service à -l'esprit humain, quand il fit voir le faux de tous les systèmes. Si on -peut espérer de rencontrer un chemin vers la vérité, ce n'est qu'après -avoir bien reconnu tous ceux qui crurent à l'erreur. C'est du moins une -consolation d'être tranquille, de ne plus chercher quand on voit que -tant de savants ont discuté en vain[17].» - - [17] Art. _Chronologie_, t. XXXVIII des _Œuvres complètes_, p. - 81. - -Diderot, dans sa fameuse _Lettre sur les aveugles_, parue l'année même, -dit à Mme de Puisieux, en lui recommandant le _Traité des systèmes_, que -l'auteur «vient de donner une nouvelle preuve de l'adresse avec laquelle -il sait manier ses idées et de montrer combien il est redoutable pour -les systématiques». - -D'Alembert, dans le _Discours préliminaire de l'Encyclopédie_, écrivait -que «le goût des systèmes, plus propre à flatter l'imagination qu'à -éclairer la raison, est aujourd'hui presque absolument banni de tous les -ouvrages, un de nos meilleurs philosophes, l'abbé de Condillac, semblant -lui avoir porté le dernier coup». Et il prenait dans le Traité, pour les -mettre dans l'Encyclopédie, des parties tout entières. - -De nos jours les critiques ont montré moins d'indulgence. M. Cousin, -tout en pensant que cet ouvrage est «le meilleur» de Condillac, observe -qu'on est toujours plus fort quand on attaque que quand on se défend; il -signale un ton tranchant et dogmatique, qui va croissant à mesure que -l'auteur s'enfonce davantage dans un système étroit et exclusif. Et il -observe malicieusement qu'en attaquant avec raison les hypothèses -philosophiques, Condillac se prépare à lui-même le plus formel démenti -pour le jour où il aura recours, «pour mieux connaître l'homme réel, à -l'hypothèse de l'homme-statue». - -Damiron, qui a particulièrement étudié l'ouvrage[18], trouve qu'il n'y -est pas tenu assez de compte du milieu historique où se sont formées les -écoles philosophiques, subissant l'influence des lieux et des temps, se -modifiant par le mouvement des idées, chacun profitant ainsi des travaux -de ses devanciers. Et il ajoute que «le _Traité des systèmes_, qui -aurait pu être une excellente introduction à l'étude de l'histoire de la -philosophie, reste un livre imparfait, d'une érudition trop fermée et -d'une critique qui n'a pas toujours elle-même l'étendue et la justesse -qu'on aurait désirées et qui en auraient fait l'autorité». C'est une -simple polémique, venant après une exposition théorique. Il est temps -que Condillac se mette à composer une œuvre personnelle. Il y consacra -cinq années. - - [18] Damiron, séances des 21 et 28 décembre 1861 de l'Académie - des sciences morales et politiques. - - - - - -CHAPITRE III - -LE _TRAITÉ DES SENSATIONS_ - - -L'esprit si clair et si précis de Condillac devait forcément l'amener à -présenter ses théories d'une façon saisissante, mais un peu contraire, -ce semble, aux principes mêmes de sa philosophie. Qu'il se soit fait en -France le champion de la méthode expérimentale, c'est ce qui ressort de -tous ses écrits. Bacon est son maître, aussi bien que Locke, et il vient -d'attaquer vivement l'école de Descartes et ses abstractions; mais le -jour où il veut faire éclater à tous les yeux la vérité de sa doctrine, -il a recours aux moyens qu'il a lui-même combattus et se lance dans les -hypothèses les plus difficiles à mettre d'accord avec l'expérience. -Comment prouver que les idées ne nous viennent que par les sens? -Comment déterminer la façon dont nous viennent les idées? Ce n'est pas -chose facile; car il faut nous mettre à la place d'un enfant qui vient -de naître et interroger une intelligence qui n'existe pas encore. - -«Nous ne saurions, dit Condillac, nous rappeler l'ignorance dans -laquelle nous sommes nés: c'est un état qui ne laisse pas de trace après -lui. Nous ne nous souvenons d'avoir ignoré que ce que nous nous -souvenons d'avoir appris; et, pour remarquer ce que nous apprenons, il -faut déjà savoir quelque chose... Dire que nous avons appris à voir, à -entendre, à goûter, à sentir, à toucher paraît le paradoxe le plus -étrange: il semble que la nature nous a donné l'entier usage de nos sens -à l'instant même qu'elle les a formés[19].» - - [19] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_ _complètes_, - p. 47. - - -C'est pour essayer de se rendre compte de la génération première de nos -idées que Condillac a imaginé sa statue. Ou plutôt, l'invention n'est -pas de lui. Dans la dédicace de son ouvrage à Mme la comtesse de Vassé, -il lui rappelle délicatement la part qu'y a prise une personne qui lui -était chère, ajoutant qu'il invoque sa mémoire pour jouir tout à la fois -et du plaisir de parler d'elle et du chagrin de la regretter; et il -souhaite que ce monument perpétue le souvenir de cette amitié mutuelle -et de l'honneur qu'il aura eu d'avoir part à l'action de l'un et de -l'autre. - -Cette personne à laquelle Condillac reporte tout l'honneur de -l'invention est Mlle Ferrand. «Elle m'a éclairé, dit-il, sur les -principes, sur le plan et sur les moindres détails; et j'en dois être -d'autant plus reconnaissant, que son projet n'était ni de m'instruire ni -de me faire faire un livre et qu'elle n'avait d'autre dessein que de -s'entretenir avec moi de choses auxquelles je prenais quelque -intérêt... Si elle avait pris elle-même la plume, cet ouvrage prouverait -mieux quelles étaient ses volontés. Mais elle avait une délicatesse qui -ne lui permettait même pas d'y penser. Contraint d'y applaudir, quand je -considérais les motifs qui en étaient le principe, je l'en blâmais -aussi, parce que je voyais dans ses conseils ce qu'elle aurait pu faire -elle-même. Ce traité n'est donc que le résultat de conversations que -j'ai eues avec elle, et je crains bien de n'avoir pas toujours su -présenter ses pensées sous leur vrai jour... La justice que je rends à -Mlle Ferrand, je n'oserais la lui rendre si elle vivait encore. -Uniquement jalouse de la gloire de ses amis, elle n'aurait point reconnu -la part qu'elle a eue à cet ouvrage; elle m'aurait défendu d'en faire -l'aveu, et je lui aurais obéi...[20].» - - [20] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_, p. 54. - - -En lisant ces sentiments un peu compliqués, exprimés dans un style -harmonieusement cadencé, on dirait une page des _Confessions_ de -Jean-Jacques Rousseau. Ce qu'était Mlle Ferrand, l'Égérie des -philosophes du dix-huitième siècle, il est assez difficile de le dire, -les contemporains en ayant peu parlé. Grimm a écrit d'elle un peu -dédaigneusement: «Mlle Ferrand était une personne de peu d'esprit, d'un -commerce assez maussade, mais elle savait la géométrie.» - -Le même auteur nous apprend que ces deux dames, dont la célébrité n'a -pas égalé celle des femmes du dix-huitième siècle que leurs mœurs trop -souvent ont recommandées aux malignités de l'histoire, vivaient ensemble -au faubourg Saint-Germain, en un lieu appelé Saint-Joseph, et qu'elles -avaient donné asile, pendant trois ans, dans leur maison au Prétendant, -échappé d'Angleterre, l'infortuné Charles-Édouard, auquel le traité -d'Aix-la-Chapelle avait enlevé le droit de résider en France. Sa -maîtresse, la princesse de Talmont, demeurait dans la même maison. Fort -amoureux, l'héritier des Stuart se renfermait, pendant le jour, dans une -petite garde-robe de Mme de Vassé, le soir, derrière une alcôve de Mlle -Ferrand; et il y avait fort à point un escalier dérobé par lequel il -descendait la nuit chez la princesse. Tout cela semblait plus animé que -la statue et n'avait que des rapports éloignés avec la métaphysique et -la géométrie. Grimm ajoute sans méchanceté que Mlle Ferrand laissa une -partie de sa fortune à l'abbé de Condillac. En retour, il a perpétué son -nom, qu'on accolera longtemps à l'hypothèse de la statue. Mais c'est la -preuve en même temps que cette supposition fameuse était bien plutôt un -procédé d'étude qu'une théorie philosophique. - -Au reste, l'_Avertissement_ nous prévient que, pour que l'expérience -réussisse, «il est très important de se mettre exactement à la place de -la statue; qu'il faut commencer d'exister avec elle, n'avoir qu'un seul -sens, quand elle n'en a qu'un; n'acquérir que les idées qu'elle -acquiert; ne contracter que les habitudes qu'elle contracte: en un mot, -il faut n'être que ce qu'elle est. Elle ne jugera des choses comme nous, -que quand elle aura tous nos sens et toute notre expérience; et nous ne -jugerons comme elle, que quand nous nous supposerons privés de tout ce -qui lui manque.» - -Tout cela est fort ingénieux: son plan une fois adopté, l'auteur le suit -pas à pas, analysant très subtilement les différentes connaissances qui -viennent peu à peu à l'enfant par les sens, à commencer par l'odorat -seul, pour passer ensuite à l'ouïe et au goût, réunis à l'odorat, et -arriver au toucher,--le seul sens qui juge par lui-même des objets -extérieurs,--et terminer par la vue qui, jointe au toucher, permet de -juger la distance, la situation, la figure, la grandeur des corps. - -Mais aucune de ces opérations ne serait possible si, en dehors des sens -proprement dits, l'homme n'avait une intelligence douée de la faculté de -comparaison et surtout de la mémoire, sans laquelle la liaison des idées -ne se ferait jamais. Et puis le défaut de l'hypothèse de Condillac est -qu'il raisonne comme si sa statue n'avait d'abord qu'un seul sens, qu'il -les lui donne arbitrairement les uns après les autres, tandis que -l'enfant naît et grandit avec tous ses sens, dont les diverses -opérations se font souvent simultanément et servent ensemble à la -formation des idées comme de l'intelligence elle-même. Aucune part n'est -faite non plus à l'éducation et au commerce de chaque jour avec nos -semblables. Pour connaître les idées que l'homme-statue acquiert par -les sens, il faudrait non seulement que chaque sens opérât séparément, -mais aussi que le sujet ne subît aucune influence étrangère. Or, on est -beaucoup plus pourvu des idées que les autres nous donnent que de celles -que nous acquérons nous-mêmes; de même qu'il y a beaucoup de choses que -nous ne saurions pas, si on ne nous les avait pas enseignées. Nous -sommes donc très riches par les biens héréditaires ou par ceux que nous -avons reçus de nos auteurs, et peut-être très pauvres par ceux que nous -avons acquis personnellement. Et en tout cas, il nous est très difficile -de démêler l'origine des uns et des autres. - -Quant aux idées morales, elles peuvent à la rigueur venir aussi des -sens, à condition que la statue ne soit pas un être inanimé, et que l'on -s'adresse à une conscience personnelle, à un moi, à une âme -individuelle. Mais le passage de la sensation passive et accidentelle à -la volonté active et persévérante est assurément plus difficile à -expliquer que ne semble le croire Condillac, en dépit de son analyse -très ingénieuse des différentes sensations, de leur comparaison et de -leurs rapports. - -Il l'a compris, du reste, lui-même; car dès la première édition de son -_Traité des sensations_ qui est de 1754, à Londres et à Paris, comme il -était d'usage, il a eu soin d'ajouter à la fin de son second volume une -_Dissertation sur la liberté_[21]. - - [21] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_, p. 423. - -Assurément c'est là, comme il le dit, une de ces questions sur -lesquelles on a le plus écrit et qui sera très propre à montrer les -avantages de sa méthode. Comment entend-il la résoudre? C'est toujours -la statue qu'il envisage: «Lorsqu'elle a plusieurs désirs, elle les -considère par les moyens de les satisfaire, par les obstacles à -surmonter, par les plaisirs de la jouissance et par les peines -auxquelles elle est exposée. Elle les compare sous chacun de ces égards. -La réflexion vient les balancer, et au lieu de chercher l'objet qui -offre le plaisir le plus vif, elle observe celui où il y a le plus de -plaisir avec le moins de peine et qui, ôtant toute occasion de repentir, -peut contribuer au plus grand bonheur... Mais pour donner lieu à la -délibération, il faut que les passions soient dans un degré qui laisse -agir les facultés de l'âme... Et il suffit de lui supposer quelque -connaissance des objets parmi lesquels elle doit choisir; il suffit que -l'expérience lui ait fait voir une partie des avantages et des -inconvénients qui leur sont attachés, qu'elle lui confirme dans mille -occasions qu'elle peut résister à ses désirs, et que lorsqu'elle a fait -un choix, il était en son pouvoir de ne pas le faire... Ce pouvoir -emporte deux idées: l'une qu'on ne fait pas une chose, l'autre qu'il ne -manque rien pour la faire. Dès que notre statue se connaît un pareil -pouvoir, elle se conçoit libre... - -«Si, ayant un besoin, elle ne connaissait encore qu'un seul objet propre -à la soulager et ne prévoyait aucun inconvénient à en jouir, elle s'y -porterait non seulement sans délibérer, mais même sans en avoir le -pouvoir; car elle n'aurait pas de quoi délibérer. Elle ne serait donc -pas libre. L'expérience lui montre-t-elle de nouveaux objets qui peuvent -aussi la satisfaire? Elle a, dans les avantages et les inconvénients -qu'elle y découvre, de quoi délibérer. Elle est libre. - -«Les connaissances la dégagent donc peu à peu de l'esclavage auquel ses -besoins paraissaient d'abord l'assujettir; elles brisent les chaînes qui -la tenaient dans la dépendance des objets...» - -Et il conclut que la liberté consiste dans les déterminations qui sont -une suite des délibérations que nous avons faites, dès que nous avons eu -le pouvoir de les faire. C'est bien là, selon son expression, «un -exemple sensible de la faiblesse de ces raisonnements,» quand ils -s'appliquent à des faits d'observation morale. Si la liberté humaine -n'est qu'une perpétuelle balance entre les jouissances les plus -agréables et celles qui peuvent satisfaire nos sens avec le moins de -danger, en nous fournissant aussi peu de motifs que possible de -«repentir», il faut avouer que notre état n'est pas très supérieur à -celui des animaux, auxquels l'instinct, à moins que ce ne soit -l'expérience, enseigne quels sont les aliments qui peuvent leur être -profitables ou nuisibles. Peut-être Condillac ajoutera-t-il que la -crainte du châtiment et la connaissance des lois répressives est un -puissant élément de délibération pour sa statue, qui devra bien aussi -considérer les peines et les récompenses éternelles, si tant est qu'elle -puisse en avoir seulement la notion. - -Mais il est certain qu'une semblable «liberté» exclut toute idée de -devoir, de responsabilité morale, de justice sociale, et que les -philosophes, autres que ceux qu'on appelait alors les «athéistes», ne -pouvaient guère s'en contenter. Mais jamais Condillac n'a voulu -envisager les conséquences de ses doctrines, et dans ses autres -enseignements il n'a cessé de respecter et même de professer les -principes sur lesquels reposait la société au milieu de laquelle il -vivait. - -Ses contemporains ne s'en aperçurent pas davantage. Il y avait alors -deux grandes revues bibliographiques,--comme nous dirions -aujourd'hui,--toutes les deux rédigées dans l'esprit le plus opposé; -l'une, qui n'a été connue qu'un peu plus tard, la _Correspondance de -Grimm et de Diderot_; l'autre, qui paraissait chaque mois, le _Journal -de Trévoux_, rédigé par les Jésuites. Il y est rendu compte du _Traité -des sensations_ l'année même de sa publication, avec quelques critiques -de détail, mais sans qu'il y soit fait allusion à la révolution -philosophique que cet ouvrage préparait ou constatait. Mais Condillac -trouva des adversaires du côté où il devait le moins s'y attendre. Une -querelle avait surgi entre lui et Diderot à l'occasion même de la -publication du _Traité des sensations_. - -Dans sa _Lettre sur les aveugles_ (Londres, 1747, in-8º), adressée à Mme -de Puisieux, sa maîtresse d'alors, Diderot ne cesse de recommander, en -faisant des éloges presque exagérés, les deux premiers ouvrages de son -ami: l'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_ et le _Traité -des systèmes_. Il prétendait dans cet écrit que le sens du toucher est -particulièrement développé chez les aveugles et que la surface du corps -n'a guère moins de nuances pour eux que le son de la voix; mais la -morale n'est pas la même: ils n'ont aucune idée de Dieu, ne voyant pas -les merveilles de la nature. Peut-être les tendances matérialistes, qui -firent que sur la dénonciation, dit-on, de Mme de Saint-Maur, Diderot -fut poursuivi et enfermé à Vincennes, séparèrent-elles un peu les deux -amis. De plus, Diderot publia bientôt une _Lettre sur les sourds et -muets_, dans laquelle il était question d'un «muet de convention,» sorte -de statue organisée supérieurement comme nous, et aussi d'une société de -cinq personnes dont chacune n'aurait qu'un seul sens. Trois ans après, -Condillac donnait dans son _Traité des sensations_ la célèbre hypothèse -de la statue, à laquelle tous les sens successivement procurent la -connaissance que peut acquérir un individu bien constitué. Diderot -prétendit que Condillac lui avait volé son idée. - -On aurait pu répondre, même sans invoquer la déclaration de Condillac -relative à Mlle Ferrand, que dans les conversations hebdomadaires de ces -dîners du _Panier fleuri_, il avait dû être question de ce moyen de -démontrer l'origine des idées, et que l'invention était pour le moins -commune. - -Au reste, cette hypothèse de l'homme,--statue ou non,--sur lequel on -expérimente successivement les impressions produites par les sens, a été -imaginée par Buffon et par Bonnet aussi bien que par Condillac et -Diderot. Soit cette cause, soit une autre, la _Correspondance de Grimm_ -attaqua vivement le _Traité des sensations_ et son auteur. Une première -fois, Grimm écrivait: «Il y aurait beaucoup à dire si on remontait à -l'origine de la réputation de l'abbé de Condillac... Il n'a pas -beaucoup d'idées à lui...»[22]. Et quelques mois plus tard, dans une -étude très développée, l'auteur de la _Correspondance_ s'exprimait -ainsi: «Vous ne trouverez pas dans ce _Traité_ ces traits de génie, -cette imagination sublime et brillante, admirable jusque dans ses -écarts, ces lueurs qui nous font entrevoir des lumières que vous ne -découvririez jamais, cette hardiesse enfin qui caractérisent l'œuvre -d'un Buffon ou d'un Diderot... M. l'abbé de Condillac a cité deux ou -trois pages de la _Lettre sur les sourds_ à la fin de son _Traité_, et -il faut convenir qu'il y a plus de génie dans ces quelques lignes que -dans tout le _Traité des sensations_.» - - [22] _Correspondance de Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t. - II, Paris, 1877, in-8º, p. 738. - -La passion est ici trop manifeste. Il perce aussi dans la suite de -l'article une tendance matérialiste et athée, que les auteurs -accuseront de plus en plus et qui les séparera encore de Condillac: - -«Comme quand on est de bonne foi, ajoute-t-il, on ne peut pas se -dissimuler que rien n'est démontré à un certain point, je voudrais que -nos philosophies n'attachassent point, à leur méthode d'appliquer la -manière dont se font nos sensations, un plus haut degré de certitude -qu'elle n'en a réellement.» Et il termine en disant: «Le petit traité -(sur la Liberté) que M. l'abbé de Condillac a ajouté à son ouvrage n'est -pas digne de lui, et il n'est rien moins que philosophique.» - -Ces appréciations n'étonnent point de la part de Diderot, qui dira en -mourant: «Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité[23].» - - [23] C. AVEZAC-LANGUE, _Diderot et la société du baron - d'Holbach_, 1875, in-8º, chap. Ier. - -Les physiologistes modernes ont fait aux démonstrations de Condillac des -objections plus graves. Très lié avec les savants de l'époque, croyant -posséder avec eux le dernier mot de la science, Condillac ne pouvait -soupçonner que des déductions philosophiques, reposant tout entières sur -l'observation, seraient battues en brèche par la science elle-même, par -la physiologie la plus élémentaire. - -C'est Flourens qui, dans son beau livre _De la vie et de -l'intelligence_, démontre que tous les philosophes qui ont affirmé que -l'intelligence tenait à la sensibilité et qu'elle était la sensibilité -elle-même, comme Locke, Condillac, Helvétius, n'ont jamais rien su, ni -rien pu savoir d'exact sur ce point. L'expérience seule devait nous -apprendre que l'organe où réside la sensibilité--la mœlle épinière et -les nerfs, n'est pas celui où réside l'intelligence,--les lobes ou -hémisphères cérébraux; que l'organe de la sensibilité ne sert en rien à -l'intelligence et que l'organe de l'intelligence est précisément dénué -de toute sensibilité, est impassible[24]. - - [24] P. FLOURENS, _De la vie et de l'intelligence_. Paris, - Garnier, 1859, in-12, p. 36 et 47. - -L'intelligence commence par la perception; de la perception naît -l'attention; de l'attention, la mémoire; de la mémoire, le jugement; du -jugement, la volonté. Cela se suit et s'enchaîne. Sans la perception, il -n'y aurait pas attention; sans l'attention, il n'y aurait pas mémoire; -sans mémoire, il n'y aurait pas de jugement; sans jugement, il n'y -aurait pas de volonté. Et tout cela, c'est l'intelligence. Mais il faut -séparer absolument la sensibilité de la perception. Ce qui le prouve, -c'est que quand on enlève à un animal le cerveau proprement dit,--lobes -et hémisphères cérébraux,--l'animal perd la vue. Mais, par rapport à -l'œil, rien n'est changé: les objets continuent à se peindre sur la -rétine; l'iris reste contractile; le nerf optique est parfaitement -sensible. Cependant l'animal ne voit plus. Il n'y a plus vision, quoique -tout ce qui est sensation subsiste; il n'y a plus de vision, parce qu'il -n'y a plus de perception. Le percevoir, et non le sentir, est donc le -premier élément de l'intelligence. - -La perception est partie de l'intelligence; car elle se perd avec -l'intelligence, et par l'ablation du même organe; et la sensibilité -n'est point partie de l'intelligence, puisqu'elle subsiste après la -perte de l'intelligence et l'ablation de l'organe. La volonté fait -partie de l'intelligence, comme la perception. Comme la perception, elle -se perd avec l'intelligence, et comme la perception par l'ablation du -même organe,--les lobes ou hémisphères cérébraux[25]. - - - [25] FLOURENS, _ibid._, p. 77 à 79. - -Ainsi, aux diverses époques et selon la marche de ses progrès, la -science prête son appui à la philosophie, ou combat ses conclusions; et -il est aussi dangereux pour la raison de se laisser mener par la -physiologie, que de s'appuyer sur des hypothèses ou des entités purement -imaginatives. - -Il y aurait cependant quelque injustice à reprocher à Condillac de -n'avoir pas tenu compte de découvertes qui n'ont été faites que -longtemps après lui. Au reste, il ne faut pas s'exagérer la portée des -arguments de Flourens. La sensibilité qui subsiste après l'ablation des -hémisphères cérébraux, de quelle nature est-elle? Est-elle encore cette -sensibilité dont parle Condillac et de laquelle il veut faire sortir -toute la vie mentale? Ne se réduit-elle pas à une sorte d'irritabilité -nerveuse, semblable à celle de la grenouille dont on a tranché la tête? -On peut appeler sensibilité cette irritabilité quasi mécanique; mais la -sensation proprement dite, celle dont Condillac entend parler, elle ne -se produit pas sans une élaboration centrale qui a son siège dans le -cerveau. Il n'y a pas, à vrai dire, sensation visuelle, si l'excitation -n'est transmise jusqu'aux lobes occipitaux, ni sensation auditive, si -l'ébranlement venu de la périphérie ne gagne les parties postérieures de -la première et de la deuxième circonvolution temporale. - -D'ailleurs, le système de la sensation transformée a rencontré chez les -philosophes modernes des objections plus graves. - -La sensation, à l'état pur, n'est pas une réalité, mais une abstraction. -Condillac parlant de la sensation détachée du sujet qui la supporte et -qui la produit, part donc d'une chose morte, d'un concept sans vie. La -sensation n'est donnée qu'avec le sujet et par le sujet. Aussi, placé -dès le début hors du moi actif et vivant, c'est-à-dire hors du réel, le -philosophe s'en éloigne d'autant plus qu'il avance davantage dans son -étude. Il veut faire l'histoire de l'âme et il n'en esquisse que le -roman. La sensation de transformer, dit-il, cela n'est qu'un mot: une -sensation reste une sensation et ne devient pas autre chose parce que -d'autres sensations l'accompagnent ou lui succèdent. La transformation -est imaginée, comme le fait primitif de la sensation avait été imaginé -lui-même. Comment Condillac peut-il alors tirer de ce fait toutes nos -facultés? Sa construction est fantaisiste, comme la base sur laquelle il -l'a posée. Parti d'un fondement hypothétique, il donne de nos facultés -des définitions arbitraires: ainsi, il reste d'accord avec lui-même, -s'il ne l'est pas avec la réalité. Son système pourrait, par exemple, -expliquer la mémoire, si cette faculté n'était que «la suite de -l'ébranlement sensitif prolongé»; mais l'explication se détruit, quand -on constate que le fait de mémoire n'est que la sensation -réapparaissant et reconnue par le sujet. Si nous suivons dans toute sa -logique le système imaginé par Condillac, il nous laisse en présence -d'une poussière de sensations qui viennent nous ne savons d'où, -puisqu'il n'y a plus de causes, et qui se lient nous ne savons comment, -puisqu'il n'y a plus de substances. Au lieu de prendre l'esprit dans sa -réalité concrète et vivante pour tâcher d'en démêler les éléments, -d'aller du sujet à ses états divers, il est parti d'un phénomène -abstrait, et ne pouvant plus trouver l'être, il s'est enfoncé dans -l'abstraction. C'est l'objection fondamentale que lui a faite le -vigoureux penseur Maine de Biran, quand, par l'expérience intérieure, il -a retrouvé le moi réel et vivant, se faisant ainsi le chef incontesté de -la réaction philosophique du commencement du dix-neuvième siècle. - -Ce vice de méthode a amené Condillac à une singulière contradiction. Il -revient sans cesse dans ses écrits sur l'analyse et la synthèse, -proclamant que la méthode analytique est la seule bonne, la seule fondée -sur la nature et faisant de cet axiome sa principale découverte. -Cependant, comme le remarque, après d'autres, un philosophe moderne un -peu oublié[26], il ne s'interdit pas très souvent de faire usage de la -synthèse: en particulier dans son _Traité des sensations_, il essaye de -refaire l'homme de toutes pièces, en donnant successivement à sa statue -chacun des cinq sens par une opération éminemment synthétique; et les -défauts qu'on relève dans son ouvrage tiennent précisément à l'emploi de -la synthèse dans un sujet qui y répugne. Une bonne synthèse doit partir -d'un élément vraiment primitif. La sensation de Condillac n'est pas cet -élément; elle n'est primitive que par hypothèse: il ne l'a pas observée -et il n'a pas pu l'observer; il l'a imaginée _a priori_, lui le partisan -de la seule méthode expérimentale! La sensation à l'état pur n'est pas -une réalité, mais une abstraction. Ce qui est donné d'abord, c'est une -réalité complexe, une synthèse vivante; la sensation n'est qu'un point -de vue abstrait pris sur cette synthèse. - - [26] _Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les - caractères de la critique philosophique_, par A.-A. COURNOT. - Paris, Hachette, 1851, t. II, p. 93. - -En essayant de faire l'histoire des idées philosophiques de Condillac, -il était sans doute nécessaire de s'appesantir un instant sur le plus -important de ses écrits, ce _Traité des sensations_, qui a si longtemps -constitué seul sa gloire dans le monde intellectuel d'une époque qui -l'adopta sans le discuter. - -Peut-être le jugement définitif sur cette longue controverse a-t-il été -porté incidemment par un des derniers disciples de Cousin, M. P. Janet: -«De quelque manière que l'on explique la pensée, écrivait-il un -jour[27], soit que l'on admette, soit que l'on rejette ce que l'on a -appelé les idées innées, on est forcé de reconnaître qu'une très grande -partie de nos idées viennent de l'expérience externe. Les idées innées -elles-mêmes ne sont que les conditions générales et indispensables de la -pensée; elles ne sont pas la pensée elle-même. Comme Kant l'a si -profondément aperçu, elles sont la forme de la pensée: elles n'en sont -pas la matière. Cette matière est fournie par le monde extérieur. Il -faut donc que le monde extérieur agisse sur l'âme pour qu'elle devienne -capable de penser. Il faut par conséquent un intermédiaire entre le -monde extérieur et l'âme. Cet intermédiaire est le système nerveux, qui -a pour centre le cerveau. Les images et les signes sont les conditions -de l'exercice actuel de la pensée. Le cerveau n'est pas seulement -l'organe central des sensations; il est l'organe de l'imagination et de -la mémoire, l'auxiliaire indispensable de l'intelligence.» - - [27] _Revue des Deux Mondes_ du 15 juillet 1865. - -A un siècle de distance, la forme seule étant modifiée, n'est-ce pas le -langage que Condillac aurait dû tenir? - - - - -CHAPITRE IV - -LE _TRAITÉ DES ANIMAUX_ - - -Un des ouvrages les plus originaux de Condillac, celui dans lequel il a -résumé une fois de plus toute sa doctrine, est son _Traité des animaux_. -Il le composa peu de temps après le _Traité des sensations_, et comme -complément à ce livre. C'est une polémique dirigée contre Descartes et -sa théorie du «méchanisme», qui réduit les bêtes au rôle de simples -automates, et contre l'hypothèse assez analogue de Buffon, qui croit que -les bêtes n'ont pas des sensations semblables aux nôtres, parce que, -selon lui, «ce sont des êtres purement matériels». Ce dernier distingue -entre les sensations corporelles et les sensations spirituelles, -accordant les unes et les autres à l'homme, et bornant la bête aux -premières. Condillac tient pour l'unité des sensations, et surtout il ne -peut comprendre ce qu'on appelle des «sensations corporelles». Et, -résumant le problème tel qu'il était posé de son temps, il écrit: «Il y -a trois sentiments sur les bêtes. On croit communément qu'elles sentent -et qu'elles pensent; les Scholastiques prétendent qu'elles sentent et -qu'elles ne pensent pas; et les Cartésiens les prennent pour des -automates insensibles. On dirait que M. de B., considérant qu'il ne -pourrait se déclarer pour l'une de ces opinions sans choquer ceux qui -défendent les deux autres, a imaginé de prendre un peu de chacune, de -dire avec tout le monde que les bêtes sentent, avec les Scholastiques -quelles ne pensent pas et, avec les Cartésiens, que leurs actions -s'opèrent par des lois purement mécaniques[28].» - - [28] Première partie, chap. IV. T. IV des _Œuvres_. - -Ce qu'il y a de plus singulier, c'est le grand reproche fait par -Condillac à Buffon, à savoir que l'auteur des _Études sur la nature_ -manque de la qualité essentielle à un philosophe et à un naturaliste, -qui est l'observation. Et alors il se donne le facile plaisir de le -mettre en contradiction avec lui-même. «La matière inanimée, dit Buffon, -n'a ni sensation, ni conscience d'existence, et lui attribuer -quelques-unes de ces facultés, ce serait lui donner celle de penser, -d'agir et de sentir à peu près dans le même ordre et de la même façon -que nous pensons, agissons, sentons.» Or, il accorde ailleurs aux bêtes -sentiment, sensation et conscience d'existence. Donc elles doivent -penser, agir et sentir, comme nous. Il écrit encore que «la sensation -par laquelle nous voyons les objets simples et droits n'est qu'un -jugement de notre âme, occasionné par le toucher; et que si nous étions -privés du toucher, les yeux nous tromperaient, non seulement sur la -position, mais encore sur le nombre des objets.» Par conséquent, -supposer que les bêtes n'ont point d'âme, qu'elles ne comprennent point, -qu'elles ne jugent point, c'est supposer qu'elles voient en elles-mêmes -tous les objets, qu'elles les voient doubles et renversés. Or, «les -idées n'étant que des sensations», comme le déclare encore Buffon, il -est clair que tout animal qui fait ces opérations a des idées, ou, «pour -parler plus clairement (et ici Condillac revient à son système), il a -des idées, parce qu'il a des sensations qui lui représentent les objets -extérieurs et les rapports qu'ils ont à lui». - -Par le même raisonnement, on dit que l'animal a de la mémoire, qu'il a -contracté l'habitude de juger à l'odorat, à la vue, et que cela -implique qu'il établit une comparaison avec des jugements antérieurs, -qu'il est capable d'expérience; ce qui n'est pas le fait des automates. - -Ce qui touchait particulièrement Condillac, c'était qu'on prétendait -qu'il avait pris dans Buffon l'idée première de son _Traité des -sensations_. - -Dans la seconde partie du livre, Condillac expose son «système des -facultés des animaux», les comparant à chaque moment à celles de -l'homme. Il s'efforce d'expliquer la génération des facultés chez les -bêtes, le système de leurs connaissances, l'uniformité de leurs -opérations, l'impuissance où elles sont de se faire une langue -proprement dite, leurs intérêts, leurs passions... Et il ajoute: «Le -système que je donne n'est point arbitraire: ce n'est pas dans mon -imagination que je le puise, c'est dans l'observation.» Et aussitôt, il -commence à décrire la «Génération des habitudes». - -Au premier instant de son existence, un animal ne peut former le dessein -de se mouvoir. Il ne sait seulement pas s'il a un corps; il ne le voit -pas; il ne l'a pas encore touché. Cependant les objets font des -impressions sur lui; il éprouve des sentiments agréables ou -désagréables: de là naissent ses premiers mouvements. Il les compare -ensuite et les observe; et son âme apprend à rapporter à son corps les -impressions qu'elle reçoit. Les mêmes besoins déterminent les mêmes -opérations; les habitudes de se mouvoir et de juger sont contractées. -C'est ainsi que les besoins produisent d'un côté une suite d'idées et de -l'autre une suite de mouvements correspondants. Les animaux doivent donc -à l'expérience les habitudes qu'on leur croit être naturelles. Tout -occupés qu'ils sont des plaisirs qu'ils recherchent et des peines -qu'ils veulent éviter, l'intérêt seul les conduit; ils ne se proposent -pas d'acquérir des connaissances. Leurs idées forment une chaîne dont la -liaison suffit à la direction de leurs actes. «Tout y dépend d'un même -principe, le besoin; tout s'y exécute par le même moyen, la liaison des -idées. Mais les bêtes ont infiniment moins d'inventions que nous, soit -parce qu'elles sont plus bornées dans leurs besoins, soit parce qu'elles -n'ont pas les mêmes moyens pour multiplier leurs idées et pour en faire -des combinaisons de toute espèce, en un mot parce que leur intelligence -est plus restreinte et incapable de tout perfectionnement, de tout -progrès.» - -De plus, les bêtes n'ont point de langage, ce grand ressort qui -contribue aux progrès de l'esprit humain. Leur instinct n'est sûr que -parce qu'il est borné: il ne remarque dans les objets qu'un petit nombre -de propriétés; il n'embrasse que des connaissances pratiques; par -conséquent, il ne fait point d'abstraction. Leur grande infériorité sur -l'homme, c'est que, n'ayant point de «raison», les animaux ne peuvent -acquérir un grand nombre de connaissances. - -Et Condillac tient à en donner deux exemples, qu'on ne s'attend pas à -voir venir; car ils ressortent difficilement de l'observation et de -l'usage des sens. Au reste, ces dissertations sur la manière dont -l'homme acquiert la connaissance de Dieu et la connaissance de la -morale, avaient déjà été publiées anonymement par l'auteur dans le -recueil de l'Académie de Berlin. - -La chose est assez intéressante pour que l'on y apporte un instant -d'attention, puisque le grand reproche qu'on fait à Condillac est -justement que son système métaphysique supprime toute démonstration de -l'existence de Dieu et de la morale. - -Le philosophe, bien entendu, commence par une attaque contre Descartes. -«A quoi servent des principes métaphysiques qui portent sur des -hypothèses toutes gratuites? Croyez-vous raisonner d'après une notion -fort exacte, lorsque vous parlez de l'idée d'un être infiniment parfait -comme d'une idée qui renferme une infinité de réalités? N'y -reconnaissez-vous pas l'ouvrage de votre imagination, et ne voyez-vous -pas que vous supposez ce que vous avez dessein de prouver?» - -Quel est donc le raisonnement de Condillac? La notion la plus parfaite, -selon lui, que nous puissions avoir de la divinité n'est pas infinie. -Elle ne renferme, comme toute idée complexe, qu'un certain nombre -d'idées partielles. Pour se former cette notion et pour démontrer en -même temps l'existence de Dieu, il est un moyen bien simple: c'est de -chercher par quels progrès et par quelle suite de réflexions l'esprit -peut acquérir cette sorte de connaissance. Le voici: un concours de -causes m'a donné la vie; par un concours pareil, les moments m'en sont -précieux ou à charge; par un autre, elle me sera enlevée; je ne saurais -douter non plus de ma dépendance que de mon existence. Les causes qui -agissent sur moi seraient-elles les seules dont je dépends? Non!... Le -principe qui arrange toutes choses est le même que celui qui donne -l'existence. Voilà la création. Elle n'est à notre égard que l'action -d'un premier principe, par laquelle les êtres de non existants -deviennent existants. Nous ne saurions nous en faire une idée plus -parfaite; mais ce n'est pas une raison pour la nier, comme les athées -l'ont prétendu....» - -Une cause première, indépendante, unique, immense, éternelle, -toute-puissante, immuable, intelligente, libre et dont la Providence -s'étend à tout: voilà la notion la plus parfaite que nous puissions, -dans cette vie, nous former de Dieu. - -Et allant plus loin, Condillac tranche en quelques lignes le redoutable -problème de la toute-puissance de Dieu et de la liberté humaine, en -établissant que «notre liberté renferme trois choses: 1e quelque -connaissance de ce que nous devons ou ne devons pas faire; 2e la -détermination de la volonté, mais une détermination qui soit à nous et -qui ne soit pas l'effet d'une cause plus puissante; 3e le pouvoir de -faire ce que nous voulons». - -Il y a bien dans ces démonstrations quelque analogie avec la philosophie -de saint Thomas; mais il faut avouer que nous sommes loin de la méthode -d'observation et d'expérience qui semblait être celle du _Traité des -sensations_; et c'est par un long détour qu'il est possible d'établir -que l'idée de Dieu vient des sens. - -Il en est de même de l'origine de la connaissance des principes de la -morale. Les deux ou trois pages que Condillac consacre a cette question -primordiale, qui a suscité de si longs débats, se rattachent en même -temps à la différence qu'il établit entre l'homme et la bête. -«L'expérience, dit-il, ne permet pas aux hommes d'ignorer combien ils se -nuiraient si chacun voulait s'occuper de son bonheur aux dépens de celui -des autres, pensant que toute action est suffisamment bonne dès qu'elle -procure un bien physique à celui qui agit. Plus ils réfléchissent, plus -ils sentent combien il est nécessaire de se donner des secours mutuels. -Ils s'engagent donc réciproquement; ils conviennent de ce qui sera -permis ou défendu, et leurs conventions sont autant de lois auxquelles -les actions doivent être subordonnées; c'est là que commence la -moralité. Dieu nous ayant formés pour la société, les lois que la -raison nous prescrit sont donc des lois que Dieu nous impose lui-même. -Il y a aussi une loi naturelle, qui a son fondement dans la volonté de -Dieu et que nous découvrons par le seul usage de nos facultés. S'il est -des hommes qui veulent la méconnaître, ils sont en guerre avec toute la -nature, et cet état violent prouve la vérité de la loi qu'ils -rejettent.» - -On croirait lire du Jean-Jacques Rousseau, tant la bonté de l'homme, son -amour pour ses semblables, son obéissance aux lois de la nature forment -des axiomes dont l'énonciation dispense de toute preuve! - -La façon dont Condillac prouve l'immortalité de l'âme est plus simple -encore: - -«Ces principes étant établis, nous sommes capables de mérite et de -démérite envers Dieu même: il est de sa justice de nous punir ou de nous -récompenser. Mais ce n'est pas dans ce monde que les biens et les maux -sont proportionnés au mérite et au démérite. Il y a donc une autre vie, -où le juste sera récompensé, où le méchant sera puni; et notre âme est -immortelle...» - -Pourquoi l'âme des bêtes ne l'est-elle pas? C'est parce qu'il n'y a -point d'obligations pour des êtres qui sont absolument dans -l'impuissance de connaître les lois. Rien ne leur étant ordonné, rien ne -leur étant défendu, les animaux sont incapables de mérite et de -démérite; ils n'ont aucun droit à la justice divine. Leur âme est donc -mortelle. - -Et, pour terminer, comme il avait commencé, par une attaque contre les -rationalistes, le philosophe ajoute qu'il ne voit pas que, pour -justifier la Providence, il soit nécessaire de supposer avec Malebranche -que les bêtes sont de purs automates. Sa conclusion n'est pas moins à -retenir: «Ces principes, dit-il, sont les fondements de la morale et de -la religion naturelle; ils préparent aux vérités, dont la révélation -peut seule nous instruire, et ils font voir que la vraie philosophie ne -saurait être contraire à la foi.» - - -Philosophe doublé d'un linguiste, Condillac cherchait à expliquer -l'origine des idées par les mots. Il prétendait que l'entendement et la -volonté ne sont que deux termes abstraits, partageant en deux classes -les opérations de l'esprit. Nous avons des sensations que nous -comparons, dont nous portons des jugements et d'où naissent nos désirs. -Et comme les langues ont été formées d'après nos besoins, il suffit de -les consulter pour reconnaître que les premiers mots sont venus d'une -application aux seules facultés du corps. _Sentire_, sentir, n'a d'abord -été dit que du corps; et ce qui le prouve, c'est que, quand on a voulu -l'appliquer à l'âme, on a dit _sentire animo_, sentir par l'esprit. -_Sententia_ exprimait une sensation avant de s'appliquer à la pensée; et -_sensa mentis_ se rapportait à l'esprit, tandis que, dans Quintilien, -_sensus corporis_ voulait dire la sensation proprement dite, ce qu'on a -exprimé ensuite par le seul mot _sensatio_. - -L'animal n'a que des sensations; l'homme seul a des idées. Ce qui sépare -la sensation de l'idée, ce n'est pas seulement une transformation, un -changement de nature. Passer de la sensation à l'idée c'est passer du -physique au métaphysique, du corps à l'esprit, de la matière à l'âme. Le -sentiment, dit Buffon, ne peut à quelque degré que ce soit produire le -raisonnement. - -C'est parce qu'il a créé des idées que l'homme a des signes, qu'il a des -langues. L'animal n'a pas d'idées, et n'ayant pas d'idées, et n'ayant -pas de signés, il n'a pas de langue. - -Au fond, le but de Condillac en écrivant son _Traité des animaux_ est -de prouver que son système s'applique aussi bien aux bêtes qu'à l'homme, -s'appuyant sur le mot de son adveraire lui-même que «s'il n'existait -point d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus -incompréhensible». Mais cette «nature» des êtres, il avoue n'avoir sur -elle aucune connaissance parfaite, complète, intuitive; il ne la juge -que par les opérations, les facultés, leurs rapports, remontant des -effets à la cause, trouvant le principe par la conséquence[29]. - - [29] _Mémoires de Trévoux_, 1755, décembre, p. 2933. - -C'est toujours le système de Locke. Condillac ajoute qu'il n'est -«passionné pour la philosophie de cet Anglais» que parce qu'on doit -l'appliquer «de manière que les matérialistes ne puissent en abuser». Et -c'est justement ce qu'ils n'ont pas hésité à faire! - -Ce nouvel ouvrage donna l'occasion à la _Correspondance de Grimm_ -d'attaquer un auteur qui décidément avait cessé de lui plaire. On lit à -la date de novembre 1755: «Il y a un an environ que M. l'abbé de -Condillac donna son _Traité des sensations_. Le public ne le jugea pas -tout à fait aussi favorablement que je me souviens d'avoir fait; il eut -peu de succès. Notre philosophe est naturellement froid, sévère, disant -peu de choses en beaucoup de paroles, en substituant partout une triste -exactitude de raisonnement au feu d'une imagination philosophique. Il a -l'air de répéter à contre-cœur ce que d'autres ont révélé à l'humanité -avec génie. On disait dans le temps du _Traité des sensations_ que M. -l'abbé de Condillac avait noyé la statue de M. de Buffon dans un tonneau -d'eau froide. Cette critique et le peu de succès de l'ouvrage ont aigri -notre auteur et blessé son orgueil; il vient de faire un livre tout -entier contre M. de Buffon, qu'il a intitulé: _Traité des animaux_. -L'illustre auteur de l'_Histoire naturelle_ y est traité durement, -impoliment, sans égards et sans ménagements. Quand il serait vrai que M. -de Buffon se soit peu gêné sur le _Traité des sensations_ et qu'il en -ait dit beaucoup de mal, la conduite de M. l'abbé de Condillac n'en -serait pas moins inexcusable. C'est une plaisante manière de se venger -d'un homme dont on a à se plaindre que de faire un ouvrage contre lui et -de le remplir de choses dures et malhonnêtes. Cette façon prouve -seulement peu d'éducation et beaucoup d'orgueil... M. de Buffon mettra -plus de vues dans un discours que notre abbé n'en mettra de sa vie dans -tous ses ouvrages; car, n'en déplaise à M. l'abbé de Condillac, quand on -veut être lu, il faut savoir écrire[30]...» - - [30] _Correspondance littéraire_ du 1er novembre 1755. Édit. - Tourneux, t. III, p. 111. - -Nous n'avons donné cette appréciation que comme un exemple de la -passion que quelques contemporains apportaient dans leurs jugements. - -Mais au fond, la querelle était beaucoup plus grave. Si en trois années, -du _Traité des sensations_ au _Traité des animaux_, Diderot avait -absolument changé d'attitude vis-à-vis de Condillac, c'est que les -dissertations sur l'existence de Dieu et sur la loi morale étaient une -réponse directe à sa fameuse _Lettre sur les aveugles_. On sait que cet -écrit valut à l'auteur la lettre de cachet du 19 juillet 1749, qui -l'enferma pour trois ou quatre mois au donjon de Vincennes. On -l'accusait, dit le marquis d'Argenson, dont le frère était alors -ministre, «d'avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les -mœurs». Plus franc ou plus fanatique que ses amis, Diderot avait voulu -faire un vrai manifeste et il avait engagé tous les encyclopédistes avec -lui et tous ceux que l'on appelait les philosophes. Avec un grand -appareil scientifique, qui était de mode, il aboutissait non pas au -déisme, mais à l'athéisme pur, développant l'argument banal: «Si vous -voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher.» Ni -d'Alembert, ni Maupertuis, ni l'abbé Galiani ne prétendaient aller si -loin. Voltaire, toujours prudent, écrivit à Diderot à cette occasion une -lettre entortillée, dans laquelle il finissait par défendre l'existence -de Dieu. Leur lutte contre les croyances religieuses fut une perpétuelle -hypocrisie. Ils auraient voulu entraîner avec eux Condillac: et tandis -que Diderot l'injuriait, Voltaire l'accablait de louanges. - -En dépit de critiques envieux, tous ses ouvrages avaient procuré à -Condillac une véritable notoriété; leurs conclusions étaient discutées -dans les cercles philosophiques où tous les beaux esprits voulaient -alors pénétrer; le grand-maître de la pensée du siècle devait -naturellement s'y intéresser, d'autant qu'ayant été le véritable -initiateur de ce mouvement réformiste, il tenait à en rester le chef. -Ses _Lettres philosophiques_, qui dataient déjà de vingt ans, -n'avaient-elles pas ouvert la voie à tous ces travaux, aussi bien que -son séjour en Angleterre, ses traductions de Newton et de Berkeley -avaient mis à la mode des principes dont tout le monde se recommandait à -l'envi. - -Mais Voltaire n'était pas en France. Retiré près de Genève, dans cette -jolie propriété créée par lui, appelée par lui _les Délices_, il tenait -table ouverte, recevait tous les voyageurs de marque: Palissot, Le Kain, -Mme d'Épinay et du Bocage, le philosophe anglais Gibbon, le jésuite -italien Bettinelli, son voisin de Genève, le conseiller François -Tronchin. Tout ce monde défilait au hasard sous la présidence de Mme -Denis. - -Condillac avait envoyé à Voltaire ses ouvrages au moment de leur -publication. Celui-ci les avait lus, réservant son jugement. Au bout de -quatre ans, il veut marquer sa place dans ce mouvement philosophique, -qui semble réussir; il le fait avec son habileté, sa bonne grâce -ordinaire, ses flatteries, mêlées de quelques malices; et il écrit à -l'abbé de Condillac, qu'il n'a probablement jamais vu, car il y a -longtemps qu'il n'a séjourné à Paris. La lettre, bien que figurant dans -les diverses éditions de la _Correspondance de Voltaire_, mérite d'être -citée, du moins dans ses parties principales: - - /* Aux Délices, près Genève. Avril 1755. - - _A M. l'Abbé de Condillac, à Paris._ */ - - Vous serez étonné, Monsieur, que je vous fasse si tard des - remerciements que je vous dois depuis si longtemps; plus je les ai - différés, plus ils vous sont dus... Je trouve que vous avez raison - dans tout ce que j'entends, et je suis sûr que vous auriez raison - encore dans les choses que j'entends le moins... Il me semble que - personne ne pense, ni avec tant de profondeur, ni avec tant de - justesse que vous. - - J'ose vous communiquer une idée que je crois utile au genre humain. - Je connais de vous trois ouvrages: l'_Essai sur l'origine des - connaissances humaines_, le _Traité des sensations_ et celui des - _Animaux_. Peut-être quand vous fîtes le premier, ne songiez-vous - pas à faire le second, et quand vous travaillâtes au second, vous - ne songiez pas au troisième. J'imagine que depuis ce temps-là, il - vous est venu quelquefois à la pensée de rassembler en un corps les - idées qui règnent dans ces trois volumes et de faire un ouvrage - méthodique et suivi, qui contiendrait tout ce qu'il est permis aux - hommes de savoir en métaphysique... Il me semble qu'un tel ouvrage - manque à notre nation; vous la rendriez vraiment philosophe... - - Je crois que la campagne est plus propre pour le recueillement - d'esprit que le tumulte de Paris. Je n'ose vous offrir la mienne; - je crains que l'éloignement ne vous fasse peur; mais après tout, il - n'y a que 80 lieues en passant par Dijon. Je me chargerais - d'arranger votre voyage: vous seriez le maître chez moi, comme - chez vous; je serais votre vieux disciple, vous en auriez un plus - jeune dans Mme Denis, et nous verrions tous les trois ensemble ce - que c'est que l'âme. S'il y a quelqu'un capable d'inventer des - lunettes pour découvrir cet être imperceptible, c'est assurément - vous... - - Voilà bien des paroles pour un philosophe et pour un malade... - - En un mot, si vous pouviez venir travailler dans ma retraite à un - ouvrage qui vous immortaliserait, si j'avais l'avantage de vous - posséder, j'ajouterais à votre livre un chapitre du bonheur... Je - vous suis déjà attaché par la plus haute estime...» - -L'offre était singulièrement tentante. Condillac ne l'accepta pas: -Voltaire l'aurait entraîné plus loin qu'il n'aurait voulu; et il tenait -à ne se compromettre ni avec les Encyclopédistes ni avec Voltaire. -Peut-être comprit-il la fine critique du maître écrivain qui trouvait -évidemment que, dans ses premiers livres, l'abbé de Condillac répète -souvent la même chose sous des formes diverses et que sa doctrine -demandait à être condensée? Peut-être aussi aurait-il été quelque peu -embarrassé de prouver l'immortalité de l'âme à Mme Denis? Mais, au fond, -il allait bientôt faire ce que demandait Voltaire. Son préceptorat de -Parme lui donnera l'occasion de rédiger un _Cours d'études_, qui est -bien «un ouvrage méthodique et suivi sur tout ce qu'il est permis aux -hommes de connaître». - -Entre temps, il vivait à Paris au milieu de cette société polie qui -flattait les écrivains et qui à ce moment même accueillait favorablement -Jean-Jacques Rousseau, auquel on pardonnait ses inconséquences. -Condillac semble être demeuré son ami assez intime, très disposé à lui -venir en aide. Rousseau avait quitté l'Ermitage et Mme d Épinay; il -allait se retirer à Montmorency sous l'égide des Luxembourg. C'était en -1756 ou 1757: Condillac lui fait part d'une proposition assez -singulière, mais qui pouvait donner quelque profit. Il s'excuse d'abord -de ce qu'il ne peut aller le voir «dans le bois de Montmorency» et il -lui envoie des observations de M. de Buffon sur ceux de ses ouvrages où -il est question d'histoire naturelle; puis il poursuit: - -«Je connais une personne qui est dans le cas de faire des discours -publics. Voudriez-vous, dans l'occasion, vous charger de cette besogne. -On vous communiquera le sujet, le lieu des discours, et même à peu près -ce qu'on aura à dire. Il est bon de vous prévenir que cette personne -n'est pas dans le cas de faire de longs discours: il ne s'agira que -d'une vingtaine de lignes. Celui dont il s'agit est un homme d'esprit -qui n'est pas dans l'habitude d'écrire. C'est un grand admirateur de -tout ce que vous avez donné au public: il est, d'ailleurs, de nos amis -depuis bien des années. J'ai pensé que vous pourriez quelque peu vous -amuser à haranguer les bois.» - -Cette «personne» était vraisemblablement le duc de Nivernois, ami des -philosophes, des économistes, philanthrope lui-même, qu'avaient dû -séduire les utopies sociales de Rousseau. Mais le projet n'eut pas de -suites, et les ressources vinrent d'ailleurs. Condillac ajoutait: - -«On a dit à Mme de Chenonceaux qu'on avait fait une brochure de votre -article _Économie_. En avez-vous connaissance et savez-vous où elle se -trouve? C'est une question qu'elle m'a chargé de vous faire. Adieu, -Monsieur, je vous embrasse; ayez de l'amitié pour moi, et comptez qu'il -est dans la ville d'assez honnêtes gens pour aimer beaucoup et vos -talents et votre personne [31].» - - [31] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis._ Correspondances - publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, 1861, in-8º, t. 1er, p. 515. - - -Mme de Chenonceaux était cette Rochechouart qui avait épousé le fils du -fermier général Dupin, dont Rousseau avait été un instant précepteur. -C'est dans ce milieu un peu compromettant qu'on vint chercher l'auteur -du _Traité des sensations_ pour l'envoyer dans une petite cour -italienne. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE V - -L'ÉDUCATION DE L'INFANT DE PARME - -(1758-1767) - - -On sait par quelles laborieuses négociations la fille aînée de Louis XV, -Louise-Élisabeth de France, mariée à quinze ans à un infant d'Espagne, -fils de Philippe V, devint duchesse de Parme et de Plaisance. Son mari, -dom Philippe, l'un des enfants d'Élisabeth Farnèse, était indolent et -peu intelligent; il laissait volontiers sa femme prendre toutes les -responsabilités et toutes les initiatives. Celle-ci, au contraire, avait -l'esprit ouvert, une grande application à ses devoirs de souveraine, des -dispositions à la diplomatie et un souci constant de ses intérêts. Elle -venait souvent à la cour de France; et ni la chasse, ni le jeu, ni les -théâtres, ni les arts ne la détournaient de ses préoccupations -personnelles. Elle était à Paris en 1757, et assista l'année suivante à -la chute du cardinal de Bernis et aux débuts de la faveur de Choiseul. -Très anxieuse de l'avenir de son jeune fils Ferdinand et désirant lui -ménager un établissement plus brillant que celui de Parme, elle veut lui -faire donner une éducation moins arriérée que celle des princes -espagnols. Ce n'est point qu'elle ne soit bonne chrétienne et qu'elle -néglige ses devoirs de conscience; mais elle n'a point la piété austère -de sa mère, Marie Leczinska, et il lui arrive même de parler assez -légèrement de la «prêtraille» italienne. D'autre part, elle n'a aucune -tendresse pour les jésuites. Elle cherche à Paris un précepteur qui -réponde à ses désirs et elle écrit à son mari: - -«J'espère dans deux mois avoir un bon sujet pour notre fils. Ainsi il -n'y a qu'à laisser le père Fumeron[32]; mais il ne faut pas encore lui -faire rien dire là-dessus; et j'espère que nous aurons un très bon -sujet[33].» - - [32] Le P. Fumeron était gouverneur du jeune prince, qui avait - pour sous-gouverneur M. de Kéralio, qu'on conserva. - - [33] Lettres du 7 novembre 1757. _Le Gendre de Louis XV_, par M. - Casimir STRYENSKI, 1904, in-8º. - -Ce «très bon sujet», qu'on mit du reste quelques mois à trouver, ce fut -l'abbé de Condillac, qui s'était acquis depuis quelques années dans la -philosophie et la science une réelle illustration. Il avait eu soin, -comme nous l'avons vu, de ne froisser aucune conviction et se déclarait -nettement spiritualiste; mais, pour succéder à un jésuite, le choix de -ce demi-ecclésiastique était bien un peu audacieux. - -«L'abbé de Condillac partira lundi, écrivait Élisabeth à l'Infant, de -Versailles, le 14 mars 1758; je suis persuadée que tu en seras content, -c'est étonnant le bien que tout le monde en dit[34].» - - [34] _Une Fille de France_, par M. L. DE BEAURIEZ, 1887, in-12. - -En dehors de la faveur de la reine dont nous avons parlé, Condillac fut -singulièrement recommandé pour ce poste par le duc de Nivernois, ancien -ambassadeur à Rome, et aussi par Duclos qui, Breton, était resté très -lié avec son compatriote le sous-gouverneur du jeune prince, M. de -Kéralio. - -L'abbé de Condillac se mit donc en route dans le courant de mars 1758 -pour se rendre auprès de son élève. Sa nomination produisit quelque -scandale, car il y avait à peine quatre ans que le _Traité des -sensations_, publié pourtant sans fracas, bouleversait un peu les idées -reçues, sans qu'on sût encore quelle influence aurait cette révolution -philosophique. «Malgré ce livre que l'on dit un peu métaphysique, -écrivait encore l'Infante à son mari[35], nous n'aurons, je crois, rien -à nous reprocher sur ce choix ni en ce monde, ni en l'autre.» -Malheureusement la duchesse de Parme ne devait pas suivre longtemps -l'éducation de son fils. Très fatiguée par la besogne écrasante qu'elle -s'imposait et qui s'accrut encore à la mort de son beau-frère, le roi -d'Espagne, Ferdinand VI, quand elle s'acharna aux négociations -infructueuses du mariage de sa fille avec l'archiduc Joseph, la pauvre -Louise-Élisabeth se sent mortellement frappée et elle adresse à son fils -des conseils qui sont empreints d'une élévation morale peu commune. -Condillac dut les méditer avec d'autant plus d'admiration qu'ils étaient -animés d'un amour pour la France et pour le roi qui pouvait consoler son -exil. Ces considérations, qui annoncent le pacte de famille, -précédèrent de bien peu la mort de la fille bien-aimée de Louis XV. -«Babet», après quelques symptômes inconnus, que les médecins du temps -soignèrent par les saignées ordinaires, fut enlevée par la petite vérole -à Paris le 6 décembre 1759; et c'est le roi lui-même qui dut annoncer la -fatale nouvelle à son gendre. Dom Philippe resta écrasé par la perte de -sa femme; il n'avait jamais vécu que sous la direction assez rude de sa -mère, ou sous l'égide non moins dominante de Louise-Élisabeth; il laissa -désormais agir son premier ministre Guillaume du Tillot, marquis de -Felino, qui, en dépit de son obscure origine, exerça sur le duché de -Parme une influence civilisatrice que jamais n'avaient eue les Farnèse -et dont leurs successeurs ne surent pas profiter. Imbu des idées -philosophiques nouvelles, il devait s'entendre avec l'abbé de Condillac, -qui de plus avait retrouvé à Parme un de ses compatriotes dauphinois, -Feriol, puis Duclos, historiographe de France, et d'Argental, le fécond -romancier, qui allait devenir l'ami de Voltaire, conseiller d'honneur au -Parlement de Savoie et plénipotentiaire du duc. Ces précurseurs de la -Révolution ne dédaignaient pas les faveurs princières! - - [35] _Une Fille de France_, p. 147. - -Il y rencontra aussi, mais plus tard, au milieu de 1760, un autre -Français, bien oublié aujourd'hui, un Bordelais, non sans valeur, et qui -eut dans son existence des vicissitudes très diverses. C'était Alexandre -Deleyre[36], d'abord élève des jésuites et ayant été sur le point -d'entrer dans la compagnie, devenu assez vite libre penseur. Arrivé à -Paris où il connut Duclos et Diderot, il écrivit pour l'_Encyclopédie_ -le fameux article sur le _Fanatisme_, en même temps qu'il composait les -vers des romances dont Jean-Jacques Rousseau faisait la musique. Après -avoir été secrétaire des carabiniers du comte de Gisors, gendre du duc -de Nivernois, il fut nommé attaché à l'ambassade de France à Vienne, -puis désigné comme bibliothécaire de l'Infant de Parme dont Condillac -était précepteur en titre. Il s'était marié non sans difficultés, le duc -de Nivernois ayant été obligé de faire lever l'interdiction que le curé -avait mise à la célébration de cette union à cause de l'écrit sur le -_Fanatisme_. Bien peu de temps après son arrivée à Parme, l'abbé de -Condillac parlait de lui à leur protecteur commun dans une lettre -inédite, qui comportait ces préalables explications. Auparavant Deleyre -mandait à Rousseau: «Il faut aller à la cour du prince de Parme. Vous -estimez M. l'abbé de Condillac, son précepteur. Vous lui direz ce que -vous pensez de moi; j'espère que cela ne nous brouillera pas -ensemble[37].» - - [36] Né en 1726, mort en 1797.--Ses lettres adressées de Parme à - J.-J. Rousseau ont été publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, t. - 1er. - - [37] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis_, t. Ier, p. 201. - -Voici la lettre du 3 juin 1761 au duc de Nivernois[38]: - - Je juge bien du chagrin que vous éprouvez au sujet des Messieurs de - Mirabeau, car je fais comme vous faites. Autant vous voulez leur - rendre service, autant toutes les démarches sont difficiles et - délicates. Je n'ai lu que la préface du marquis; mais les choses y - sont dites avec une franchise qui ne peut manquer de révolter les - esprits. Ces sortes d'ouvrages produisent du bien et du mal. Les - auteurs sont ceux qui paraissent le moins à plaindre: le courage - qu'ils ont montré les console de leur disgrâce. Je plains davantage - leurs amis, quand ils pensent comme nous. En vérité, Monsieur le - duc, vous avez bien à vous plaindre de ceux que vous aimez: tantôt - ils manquent de santé, tantôt de conduite. J'ai peur que cela ne - prenne trop sur vous; mais songez que vous en avez à Parme qui se - portent bien et dont la besogne va toujours de mieux en mieux. Je - fais de l'exercice tous les jours, et le gouverneur, qui est une - mauvaise tête, dit que je suis un fou, parce que je me promène - quand il ne fait pas de soleil. M. et Mme Deleyre sont plus - raisonnables; ils marchent et je marche avec eux. Tous vous offrent - leur respect. J'ai mis M. Deleyre à l'histoire d'Angleterre. - - L'Infant vous répondra par l'ordinaire prochain. - - Nous sommes charmés des bonnes nouvelles que vous nous donnez de - Mme la duchesse et de Mme de Gisors[39] et de Rochefort. - - Adieu, Monsieur le duc, songez de temps en temps à votre santé et à - votre besogne; et ce sera une distraction, car vous vous y - intéressez... - - [38] Autogr. Archives de famille. - - [39] Le comte de Gisors était mort très jeune en 1758. - -Le marquis de Mirabeau, si connu par ses aventures judiciaires, avait -quitté la Provence et était venu s'établir en 1742 à Paris où il s'était -lié avec les Encyclopédistes et surtout avec les Économistes dont -Quesnay sera le chef d'école. Il fréquentait les salons à la mode et -l'hôtel de Nivernois. Le livre qui a fait sa réputation, _l'Ami des -hommes_, avait été publié secrètement en 1756, soi-disant à Avignon; -mais l'édition qui fut surtout répandue est celle en trois volumes -in-4º, qui parut de 1758 à 1760. Elle fit scandale par les attaques sans -modération que prodiguait l'auteur contre le gouvernement établi et -particulièrement contre les droits féodaux ou les privilèges de l'ordre -de la noblesse, auquel il se piquait pourtant d'appartenir. Il était à -la fois agriculteur, libre-échangiste, partisan de la décentralisation -et de l'abolition des rentes. Condillac partageait assurément une grande -partie de ses idées; mais il trouvait qu'il les présentait avec une -violence qui dépassait les bornes. - -Il était dans la même situation vis-à-vis de Deleyre. Ce dernier avait -publié une _Analyse de la philosophie de Bacon_ et avait collaboré avec -Suard à des mélanges historiques. Condillac voulut lui faire rédiger un -cours d'histoire moderne pour l'Infant; mais Deleyre se livra à des -appréciations si immodérées que le précepteur ne put utiliser le -travail, «son esprit éminemment judicieux», dit un biographe de Deleyre, -ne pouvant se résoudre à sanctionner une trop maladroite audace[40]. -Tant que, dans une situation modeste, l'écrivain voulut poursuivre «le -triomphe de la philosophie sur les préjugés», le danger fut médiocre; -mais la Révolution survenant, Deleyre se déchaîna: il devint jacobin et -se fit nommer par son pays député à la Convention. Il y vota la mort du -roi, et, plus heureux que ses amis de la Gironde, put échapper à la -tourmente, de sorte qu'on le retrouve en 1795 au Conseil des Cinq-Cents -et même à l'Académie des sciences morales et politiques, alors la -seconde classe de l'Institut. Il était resté huit ans à Parme et avait -même obtenu du duc une pension viagère de 200 livres. - - [40] Notice sur Alexandre Deleyre par Joachim Le Breton, lue en - 1797 à l'Institut. - - -Condillac avait quarante-huit ans; il passa en Italie les dix plus -belles années de sa vie. Et si dom Ferdinand ne devint pas un prince -éclairé et ressembla trop à son père, on ne saurait s'en prendre au -précepteur. Rarement éducateur s'imposa pour son élève un semblable -travail. Les seize volumes du _Cours d'études_, dont nous aurons à -parler bientôt, en témoignent suffisamment. Mais l'Infant était -dissimulé, faible, timide et versatile. Il haïssait le travail, et s'en -rapportait à son père d'abord, à ses ministres ensuite, si bien qu'il -fit peu d'honneur à son maître. - -Condillac lui avait témoigné toutes les sortes de dévouement. A la fin -de 1764, le jeune prince avait été atteint de la petite vérole: on le -fit inoculer par le fameux Genevois Tronchin. L'abbé lui prodigua les -soins les plus paternels et prit la maladie. On le crut mort. Le 10 et -le 11 décembre 1764, Voltaire annonce la nouvelle au comte d'Argental et -à Damilaville: «Condillac est mort de la petite vérole _naturelle_.» -Cela voulait dire qu'il n'avait point été inoculé par ces médecins comme -Omer, que le patriarche de Ferney poursuivait de tous ses sarcasmes. -«L'abbé de Condillac, ajoute-t-il, revenait en France avec une pension -de 10 000 livres et l'assurance d'une grosse abbaye. Il allait jouir du -repos et de la fortune. Il meurt, et Omer est en vie. Nous perdons là un -bon philosophe[41].» On trouve plus de détails dans une curieuse lettre -de Deleyre à Jean-Jacques Rousseau, datée de Parme même, le 18 février -1795: - -«Je vous annonçais par ma dernière lettre que M. l'abbé de Condillac -était attaqué de la petite vérole: il a été près d'un jour à l'agonie, -au point qu'on avait déjà commencé à tendre en deuil l'église où on -devait l'enterrer. Mais il y a deux mois qu'il se promène. Je vous parle -de sa maladie, parce qu'il y a montré la plus grande force d'âme. Dans -les moments qu'il croyait les derniers, il ne s'est occupé qu'à dicter -une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu'il instruit. -Ensuite, il a demandé qu'on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté -stoïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup d'impression sur -tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère -sensible et différent du sien... Sa petite vérole, quoique de la pire -espèce, ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu'il avait -très délicate, comme vous savez, n'en a point souffert[42].» - - [41] _Correspondance de Voltaire._ Édit. Beuchot, t. LXII, p. 123 - et 125. - - [42] Deleyre à Rousseau, STRECKEISEN-MOULTOU, t. Ier, p. 246. - -Voltaire prit la chose plus gaiement. Détrompé par d'Alembert, il dément -la nouvelle qu'il avait propagée, et mande avec son esprit ordinaire à -son ami Bordes, de Lyon: «Vous savez à présent que l'abbé de Condillac -est ressuscité; et ce qui fait qu'il est ressuscité, c'est qu'il n'était -pas mort. Dieu merci, voilà un philosophe que la nature nous a conservé. -Il est bon d'avoir un lockiste de plus dans le monde, lorsqu'il a tant -d'asinistes, de jansénistes...[43].» - - [43] Ferney, 4 janvier 1765. _Correspondance_, t. LXII, p. 164. - -Rousseau avait observé à cette occasion que Condillac eût mérité les -honneurs rendus au médecin, puisqu'il s'était exposé davantage. - -Quand l'éducation fut terminée, dom Philippe, toujours en bons termes -avec son beau-père, demanda à Louis XV une abbaye en France comme -récompense pour Condillac. Cette abbaye fut Mureau, au diocèse de -Toul[44]. A peine lui fut-elle accordée que l'abbé remercia le roi par -une lettre adressée au duc de Praslin: - - Parme, 16 février 1765[45]. - - Monsieur, - - Je sais que je vous dois la grâce que le Roi vient de me faire, - honteux de n'avoir point mérité par moi-même votre protection; ma - vanité trouve un dédommagement, lorsque je pense que je la dois à - l'estime dont M. le duc de Nivernois m'honore; à ce titre, elle - m'était assurée. Je désire, Monsieur le Duc, que vous me permettiez - de regarder vos bienfaits comme un droit à votre estime, et de - rechercher les occasions de vous faire ma cour, et de vous prouver - la reconnaissance que je conserverai toute ma vie. Si vous me - refusiez ces dernières grâces, vous ne m'auriez fait du bien qu'à - demi. - - Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant - serviteur. - -CONDILLAC. - - [44] L'abbaye de Mureau (_Miræ-Vallis_), de l'ordre des - Prémontrés, était située aux confins des duchés de Bar et de - Lorraine, près Neufchâteau. _Gallia Christiana_, t. XIII, p. - 1161. - - [45] Affaires étrangères. _Parme_ 27, f. 27. - -Condillac était resté à Parme pour assister au mariage de la sœur de -son élève avec le prince des Asturies. Il avait accompagné à Alexandrie -l'Infant dom Philippe qui fut atteint subitement de la petite vérole. On -crut d'abord la maladie sans gravité. Le représentant de la France à -Parme écrivait à Praslin, ministre des affaires étrangères: «L'Infant -m'a appelé ce matin et m'a dit: Ne voilà-t-il pas une jolie aventure -pour un homme de mon âge? Je lui ai répondu que l'abbé de Condillac, qui -était bien plus vieux que lui, s'était tiré d'une petite vérole -affreuse. Son Altesse Royale m'a dit, en effet, que cet exemple devait -rassurer.» - -Trois jours après, le 18 juillet 1765, l'Infant mourait, comme mourut -plus tard le roi Louis XV. Les familles royales étaient singulièrement -frappées par ce terrible mal, aujourd'hui disparu. - -L'abbé de Condillac prolongea encore quelques mois, bien qu'il n'eût -plus de rôle à jouer près d'un jeune prince qui s'exerçait assez mal à -son métier de souverain. Voulant revenir à Paris, pour y vivre -tranquille au milieu de ses amis, il cherchait un logement, et il -s'était adressé pour se renseigner au duc de Nivernois, d'autant que -c'était dans le quartier du Luxembourg, très avant sur la rive gauche, -qu'il désirait s'établir. Le duc lui avait indiqué une maison que l'abbé -trouvait trop chère. De là une correspondance dont nous avons pu -retrouver deux lettres fort curieuses, moins par ce qu'elles nous -apprennent que par le ton général indiquant bien le caractère des -personnages et leurs habitudes de vie: - - /* 6 décembre 1766. - - _A Monsieur le Duc de Nivernois._ - - Monsieur, */ - - Quatre-vingts ou 100 louis pour un appartement! Et puis vous me - demandez combien de monde j'aurai avec moi. Quelle idée, Monsieur - le duc, vous vous faites d'un philosophe! Il me semble que je suis - déjà à Paris, parlant de mes gens et de ma maison. Cependant - j'arriverai seul avec un homme qui courra la poste devant moi et - que je laisserai pour prendre deux laquais. Après y avoir bien - réfléchi avec l'Ogre[46], j'irai descendre dans un hôtel garni, où - n'étant qu'en passant, je crois que je serai bien pour 20 écus ou - trois louis par mois. Nous autres gens d'église nous ne sommes pour - nos aises avoir; il ne faut pas que j'oublie le temps que je n'en - avais pas, et que, pour vouloir aujourd'hui en avoir trop, je me - mette dans le cas de n'en avoir pas assez. Est-ce que, pour 12 ou - 1 300 livres, je ne trouverai pas un appartement non meublé et - honnête, et pour 2 000 écus ne pourrai-je pas me meubler - convenablement pour l'essentiel? J'aime mieux quelques bouteilles - de vin de plus dans ma cave et moins de magnificence dans mes - meubles et mon logement. D'ailleurs, Monsieur le duc, je ne vois de - clair dans mon revenu que mon abbaye, et 1 000 écus que j'ai - d'ailleurs. Ce qu'on me donnera ici ne me paraît pas un fond bien - sûr pour l'avenir, et puis je ne sais pas ce qu'on me donnera: car - je n'ai point demandé à M. du Tillot comment il me traîtera. Si - l'Infant don Philippe vivait, je pourrais avoir des prétentions et - dire ce que je prétends. Je le ferais, parce que la chose serait - plus juste qu'intéressée; mais vous sentez qu'aujourd'hui cette - corde-là est, de toutes celles de mon clavier, celle que je - toucherai le moins; je demanderai cependant à M. du Tillot ce qu'il - veut faire, afin de savoir à quoi m'en tenir; et dans ma première - lettre j'aurai l'honneur de vous dire quelle sera ma fortune. - - L'Ogre, qui vous offre ses regrets, a reçu votre lettre du 21 - novembre et je viens de remarquer que celle à laquelle je réponds - est du 1er du même mois: je la reçois cependant aujourd'hui; je ne - sais où elle s'est arrêtée. J'ai reçu il y a huit jours celle que - vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14; je m'étais bien douté - que mes questions sur mon inconnue, que je connais, vous - divertiraient. - - Nous attendons M. Duclos: il sera certainement prévenu, et si à son - arrivée je suis encore ici, j'y contribuerai de mon mieux. J'en ai - prévenu l'Infant et je lui ai fait part de l'intérêt que vous y - prenez. - - M. de la House m'a dit que M. de Guer occupe dans la rue de Condé - une maison de garçon, toute boisée et de 1300 livres de loyer, et - qu'il veut la quitter. Peut-être pourrait-elle me convenir. Si vous - avez l'occasion de voir ce que c'est, je vous en serai obligé. - - Voilà une longue lettre où il n'est question que de moi, de ma - maison et de mes gens. Si je comptais moins sur vos bontés, je la - jetterais au feu; mais je vous l'envoye telle qu'elle est et je - vous prie d'agréer mes excuses. - -Abbé DE CONDILLAC[47]. - -Parme, 6 décembre 1766. - - - [46] L'_Ogre_, c'est M. de Kéralio. - - [47] Aut. Archives de famille. - - -Le duc répondit le 26 décembre: - - Vrayment, mon cher abbé, ç'auroit été un trésor pour tous que ce - logement de M. de Guer dont vous a parlé M. de la House, tout - boisé, dans la rue de Condé, à 1 500 livres de loyer; c'étoit un - trésor; mais ne vous en réjouissez pas; car voicy le fait: ce n'est - point un apartement, mais une maison entière, très petite à la - vérité et propre à un garçon. M. de Guer croit qu'il sera obligé de - la quitter, parce que le propriétaire veut la vendre, au lieu d'y - faire des réparations convenables et urgentes dont elle a besoin. - Enfin le prix du loyer qu'en donne M. de Guer est 2 600 livres et - non pas 1 500. Vous voyés que notre Ministre n'a rien exagéré dans - son récit, il s'en faut bien; mais vous voyés, par le détail exact - que je viens de vous faire, qu'il n'y a rien qui vous convienne. Je - crois toujours vous avoir fait moy une vraie trouvaille dans ce - petit appartement au Luxembourg dont je vous ay parlé et sur lequel - j'attends votre réponse. Je suis très intimement convaincu que vous - ne sauriés mieux trouver à tous égards. - - J'ai reçu hier la lettre que l'Ogre m'a écrite le 13 de ce mois et - j'y répondray _al solito_, par l'ordinaire prochain. Il me dit que - vous devés partir vers le milieu de janvier, et j'en infère que - vous pouvés encore recevoir cecy à Parme. Je l'adresse pourtant à - l'Ogre à tout hasard. Je suis non surpris, mais très content et - édifié, de l'arrangement utile, honorable et distingué que le Sully - de Parme a fait pour votre retraite. Nous vous en faisons, Mad. de - Rochefort et moy, notre compliment tendre et sincère en vous - embrassant de tout notre cœur. Cela nous a fait pleurer à nouveau - la pauvre Mad. du Chatel. Comme elle y aurait été sensible! Comme - elle aurait joui de votre accroissement d'honneur, de fortune et de - bonheur! Nos sentiments suppléent bien aux siens, mon cher abbé; - Votre éminente Grognerie doit _en rester plus que persuadée_, comme - disent les Italiens... - - Adieu, mon cher abbé, nous nous portons comme de coutume, - c'est-à-dire très passablement, et nous vous aimons comme de - coutume, c'est-à-dire beaucoup. Ne manqués pas de faire mille - tendres compliments à l'Ogre de Mad. de Rochefort. Portés-vous bien - dans vos courses, et tachés de vous souvenir que je ne pourray pas - vous écrire, si vous ne me donnés pas des adresses. - -Où se logea Condillac à Paris? Il nous a été impossible de le découvrir. -Mais ce fut certainement dans cette partie du faubourg Saint-Germain -qui avoisinait l'hôtel du duc de Nivernois, ancienne demeure du maréchal -d'Ancre, restaurée par l'architecte Peyre et le sculpteur Rameau, -située, comme l'on sait, dans le commencement de ce qui est aujourd'hui -la rue de Tournon. L'abbé était un assidu de cette maison si -hospitalière, dont deux écrivains distingués de ce temps ont retracé -agréablement le souvenir[48]. Il y rencontrait la comtesse de Boufflers -et son fils, les Choiseul, les Ségur, la maréchale de Mirepoix, le -cardinal de Bernis, l'abbé Barthélemy, Saint-Lambert, Beaumarchais. - - [48] _Le Duc de Nivernais_, par Lucien PÉREY, 2 vol. (1891) et - _la Comtesse de Rochefort et ses amis_, par M. DE LOMÉNIE (1870), - in-8º. - -A la pension que lui accorda libéralement le ministre du Tillot -s'arrêtèrent les relations de Condillac avec Parme. Il faut pourtant -observer que lui, comme M. de Kéralio, occupaient en Italie une -situation particulière. Dans les instructions diplomatiques données par -Choiseul au baron de la Houze, successeur de Rochechouart, comme -représentant de la France, qui sont datées de Versailles du 5 octobre -1766, on lit la phrase suivante: - -«Parmi les Français qui résident à Parme, il y en a qui, par leur -naissance ou par leurs emplois, méritent que le Ministre du Roi leur -marque des attentions particulières, tels sont le bailly de Rohan, le -sieur de Kéralio et l'abbé de Condillac. Le baron de la Houze tâchera de -se concilier leur confiance, de manière que, sans affecter aucune -curiosité indiscrète, il puisse être informé par eux de ce qui pourrait -se passer d'intéressant dans l'intérieur de la cour de l'Infant[49].» - - [49] _Recueil des Instructions, etc._ Naples et Parme. Paris, - 1873, in-8º, p. 213. - - -La politique, pourtant fort active, qui évoluait autour du duché de -Parme et de la Savoie, ne semble pas avoir jamais préoccupé Condillac; -mais Kéralio, qui avait déjà été chargé de diverses missions, resta plus -longtemps en Italie; et quand il rentra en France, par une singulière -rencontre, il obtint la jouissance viagère du petit Luxembourg, se -retrouvant à la fois près de son vieil ami et près de son protecteur le -duc de Nivernois. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE VI - -RETOUR A PARIS - -L'ACADÉMIE FRANÇAISE - -LE _COURS D'ÉTUDES_ - - -A peine réinstallé à Paris et tout glorieux encore de la mission qui lui -avait été confiée, Condillac fut élu à l'Académie française, en -remplacement de l'abbé d'Olivet. Il y avait peu de liens communs entre -son prédécesseur et lui, si ce n'est le culte de la langue française et -peut-être aussi les souvenirs d'un état que l'abbé d'Olivet avait -abandonné moins vite que lui, après un noviciat de dix ans chez les -Jésuites. Mais l'historien de l'Académie, très célèbre en son temps, -avait été avant tout un classique et un homme de tradition. A coup sûr, -il n'avait point partagé les idées de Condillac et surtout ses -relations: son éloge pouvait être fait d'une façon plus compétente par -son élève, l'abbé Batteux[50]. Le nouvel académicien se borna sur son -prédécesseur à des phrases banales. Selon la mode d'alors, qui avait -valu un si grand succès à Buffon à l'occasion de son discours sur le -style, Condillac prit une thèse personnelle qu'il développa, comme une -sorte de manifeste, dans des pages qui ne manquent pas d'éloquence et -dont le ton général indique très clairement combien les idées qui furent -celles de la Révolution étaient déjà répandues parmi les esprits -éclairés de l'époque. Après quelques mots de compliments nécessaires, -Condillac trace à larges traits un tableau des progrès de l'esprit -humain depuis la barbarie jusqu'à nos jours, en passant par l'époque -romaine, par le moyen âge, les Croisades, la Renaissance. Il y aurait -beaucoup à dire sur ces jugements rapides, dont quelques-uns étonnent, -comme l'affirmation que «l'érudition aveugle éteignit le goût qui -commençait avec Marot et que les lettres ne pouvaient pas renaître dans -un siècle fait pour admirer Ronsard». - - [50] C'est l'abbé Batteux qui reçut Condillac au nom de - l'Académie, le 22 décembre 1768. Son discours ne nous apprend - rien de particulier. - -Naturellement, après l'apothéose de Richelieu, viennent celles de Louis -XIV et de Louis le Bien-Aimé, avec cette restriction, cependant, que -«l'érudition n'était pas encore sans ténèbres et que la saine critique -était à naître»; car on paraissait «refuser aux modernes la faculté de -penser», et on apercevait trop tard «la lumière qui se répandait» et -dont on avait besoin pour étudier avec profit. - -C'est toujours l'idée chère au dix-huitième siècle, que le dix-neuvième -a aussi singulièrement exaltée, qu'avant «les philosophes» ou avant -«les critiques» on était incapable de connaître la vérité: ce que -Condillac avait proclamé un peu naïvement et sans modestie au -commencement de son discours: «Après avoir essayé de faire l'analyse des -facultés de l'âme, j'ai tenté de suivre l'esprit humain dans ses -progrès. D'un côté, j'ai observé ces temps de barbarie, où une ignorance -stupide et superstitieuse couvrait toute l'Europe; et de l'autre, j'ai -observé les circonstances qui, dissipant l'ignorance et la superstition, -ont concouru à la renaissance des lettres: deux choses qui s'éclairent -mutuellement lorsqu'on les rapproche.» - -Nous avons retrouvé dans les papiers de Condillac l'exemplaire de ce -discours, édité par la veuve Regnard, imprimeur de l'Académie française, -avec les corrections que l'auteur y a faites. C'est sur l'éloge de Louis -XV, le _Bien-Aimé_, que portent les plus importantes suppressions. Il y -avait pourtant là quelques souvenirs particuliers dignes d'intérêt. -«J'ai été, disait-il, le témoin des épanchements de l'âme paternelle du -roi: l'honneur que j'ai eu d'être chargé de l'instruction d'un de ses -petits-fils m'en a rendu en quelque sorte le confident. Que j'aimerais à -mettre sous les yeux les détails intéressants de leur commerce! Vous y -verriez le Monarque sensible répandre tour à tour les plus sages -conseils pour la conduite et les plus touchantes consolations dans les -malheurs». - -A la fin de cette même année 1768, l'abbé de Condillac figure parmi les -dix-huit philosophes que le baron de Gleichen présenta au jeune roi de -Danemark[51]; mais le 17 avril 1770, il ne se trouve plus parmi les -dix-sept réunis chez Mme Necker pour élever une statue à Voltaire[52]. -Et pourtant jusqu'au bout Voltaire avait été un de ses admirateurs; il -avait approuvé hautement sa nomination à l'Académie. Il écrivait alors à -La Harpe: «Nous avons perdu un très bon académicien dans l'abbé -d'Olivet: il était le premier homme de Paris pour la valeur des mots; -mais je crois que son successeur, l'abbé de Condillac, sera le premier -homme de l'Europe pour la valeur des idées. Il aurait fait le livre de -l'_Entendement humain_, si M. Locke ne l'avait pas fait et, Dieu merci, -il l'aurait fait plus court[53].» Et quelques jours après sa réception, -il disait: «Je trouve beaucoup de philosophie dans le discours de M. -l'abbé de Condillac. On dira peut-être que son mérite n'est pas à sa -place dans une compagnie consacrée uniquement à l'éloquence et à la -poésie; mais je ne vois pas pourquoi on exclurait d'un discours de -réception des idées vraies et profondes, qui sont elles-mêmes la source -cachée de l'éloquence.» - - [51] _Correspondance de Grimm_, t. VIII (15 décembre 1768), p. - 213. - - [52] _Correspondance de Grimm_, t. XI, p. 15. - - [53] Lettre du 31 octobre 1768. _Œuvres complètes de Voltaire_, - édit. Garnier, 1882, in-8º, t. XIV de la _Correspondance_, p. - 151. - -Peu assidu aux séances, très retiré du monde, Condillac se consacra -désormais à la rédaction et à l'impression de son _Cours d'études pour -l'instruction du prince de Parme_[54], qu'il avait obtenu la permission -de publier et au sujet duquel il éprouva même quelques ennuis de la part -de l'humeur changeante de la Direction de la librairie[55]. - - [54] Le vol. _Ital._ 1550 au département des manuscrits de la - Bibliothèque nationale contient (fol. 238 à 260) des variantes et - corrections autographes faites par Condillac sur les épreuves de - son édition du _Cours d'études_, imprimée à Deux-Ponts. - - [55] Le _Cours d'études_ parut à Parme et à Paris de 1769 à 1773, - non sans difficulté; car un instant il fut interdit en France. - _Correspondance, etc._, t. XI, p. 109 (août 1775). - -Ce _Cours d'études_ est une œuvre considérable, qui ne comprend pas -moins de seize volumes, et même dix-sept, si on compte le traité _De -l'étude de l'histoire_, qui est attribué à l'abbé de Mably[56]. Un long -«discours préliminaire» expose le plan de Condillac et la façon dont il -entend l'exécuter. Ici encore, le philosophe se retrouve avec son -système raisonné et ses idées personnelles. «La méthode que j'ai suivie, -dit-il, paraîtra nouvelle, quoique dans le fond elle soit aussi ancienne -que les premières connaissances humaines. Il est vrai qu'elle ne -ressemble pas à la manière dont on enseigne; mais elle est la manière -même dont les hommes se sont conduits pour créer les arts et les -sciences. Pour faire usage, dans l'éducation, de l'unique méthode à -laquelle nous devons tout ce que nous avons appris, il faut d'abord -faire connaître à un enfant les facultés - - -de son âme et lui faire sentir le besoin de s'en servir. Si l'on -réussit à l'un et à l'autre, tout deviendra facile; car, au lieu -d'imaginer autant de principes, autant de règles qu'on en distingue dans -les arts et dans les sciences, on n'aura plus qu'à observer avec -lui[57].» - - [56] _Correspondance littéraire de Grimm et Diderot._ Édit. - Tourneux, t. X, p. 331, 333 (janvier 1774). Le manuscrit de cet - ouvrage se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, no 3222. - - [57] Condillac affirme que les premières leçons de métaphysique, - débarrassées de l'ancien langage des écoles, sont accessibles à - l'intelligence d'un enfant de sept à huit ans, que l'on a rendu - capable de quelque attention. «Après qu'on lui a fait comprendre - de quelle manière notre esprit acquiert des idées et comment nous - les exprimons par des mots, il n'est plus effrayé par ces - expressions abstraites de substantif, de genre, de nombre, dont - il est aisé de lui rendre l'acception aussi familière que celle - des termes les plus communs, et alors il peut suivre sans - beaucoup de peine les procédés du langage.» Par la même raison, - Condillac établit qu'il ne faut faire commencer l'étude des - langues anciennes, du latin particulièrement, qu'à dix ou douze - ans, parce que «avant d'entreprendre l'étude d'une nouvelle - langue, il faut savoir la sienne et surtout avoir assez de - connaissance pour n'être arrêté que par les mots». Et il - conseille ensuite d'apprendre beaucoup de mots à l'enfant, avant - de l'ennuyer par la syntaxe et les règles. - -Ces observations, Condillac les fit chaque jour avec son élève, essayant -de redevenir enfant pour lui. Quand il l'eut fait réfléchir sur les -moindres actes de sa vie, il passa aux lectures des meilleurs écrivains, -pour lui donner des modèles du beau et les lui rendre familiers. C'est -alors que, pour le soutenir dans ses recherches, il lui composa une -_Grammaire_, bientôt suivie de _l'Art de penser_, _l'Art d'écrire_ et -_l'Art de raisonner_, qui, dit-il, «ne sont dans le fond qu'un seul et -même art». En effet, quand on sait penser, on sait raisonner, et il ne -reste plus, pour bien parler et pour bien écrire, qu'à parler comme on -pense et à écrire comme on parle. Toutes ces études avaient pour but de -former l'esprit du jeune prince et de le préparer à d'autres -connaissances; et c'est alors qu'il lui fit étudier l'histoire. - -«Je considère l'histoire, poursuit-il, comme un recueil d'observations -qui offre aux citoyens de toutes les classes des vérités relatives à -eux... Un prince doit apprendre à gouverner son peuple: il faut donc -qu'il s'instruise en observant ce que ceux qui ont gouverné ont fait de -bien et ce qu'ils ont fait de mal; et cette étude, par conséquent, -embrasse tout ce qui peut contribuer au bonheur et au malheur des -peuples...; toutes les choses qui ont concouru à former les sociétés -civiles, à les perfectionner, à les défendre, à les corrompre, a les -détruire.» - -Aussi, tantôt il ne fait connaître que la suite des événements, pour en -indiquer «le fil»; tantôt il les développe avec toutes les circonstances -qui se sont transmises jusqu'à nous, lorsque ce sont des «germes où se -préparent des révolutions.» Il divise l'histoire en périodes, qui -chacune se termine par une révolution dont il expose la cause et les -conséquences. - -L'enfant pouvait ainsi se porter vers l'étude avec un esprit exercé. Il -connaissait les facultés de son âme; il avait observé les sociétés dans -leur origine: son goût s'était formé par la lecture, et les découvertes -des philosophes avaient achevé de développer sa raison. Tout s'était -fait avec la même méthode et les mêmes principes, puisque tous les arts -se confondent en un seul. - -Cela étant, il semble inutile d'analyser ici les quatre volumes qui ont -pour titre: _la Grammaire_, _l'Art de penser_, _l'Art d'écrire_, _l'Art -de raisonner_. On y retrouverait toutes les idées que Condillac a -développées dans ses autres ouvrages[58]. - - [58] Après les avoir résumés, La Harpe conclut en disant de leur - auteur: «C'est l'esprit le plus juste et le plus lumineux qui ait - contribué, dans ce siècle, aux progrès de la bonne - philosophie.»--LA HARPE, _Philosophie du dix-huitième siècle_, t. - II, p. 187 et suiv. - -Les études historiques se trouvaient tout à fait en dehors de ses -précédents travaux; aussi lui ont-elles coûté des recherches -considérables. - -L'_Histoire ancienne_ comprend six volumes: elle commence à l'histoire -des Hébreux et des Grecs pour embrasser toute la longue période qui -s'étend jusqu'à la chute de Constantinople et de l'empire d'Orient. Une -grande part est faite--et c'était une nouveauté considérable pour le -temps--aux institutions, aux lois et à leur influence sur le -développement de la population. Quelques vues originales sont -heureusement présentées: on y trouve des jugements intéressants sur les -grands hommes ou ceux que la tradition a regardés comme tels. Pour n'en -citer qu'un, résumant son opinion sur Auguste, qu'il appelle Octavius, -il observe que «César ne dut son élévation qu'à lui-même, tandis que -l'autre dut la sienne aux circonstances, et il les trouva si favorables, -qu'il se fût épargné bien des cruautés, s'il eût eu plus de courage ou -de talents. Il dut ses soldats à l'adoption du dictateur, le besoin que -la République eut de lui à la conduite inconsidérée d'Antoine... -Octavius a régné. Il fallait donc qu'il fût loué: et nous ignorerions sa -vie, s'il eût été possible de la faire oublier. Cruel, perfide et lâche, -il a eu encore les superstitions des petites âmes.» Ces dernières -considérations étaient à l'adresse de son élève, aussi bien que le livre -XIe intitulé: _La Prévoyance est nécessaire aux souverains. Comment elle -s'acquiert._ Mais ce qui s'adresse au public et ce qui caractérise -l'œuvre, ce sont les chapitres où il est traité de la passion des -Romains pour les arts, pour la science, pour le spectacle; de leurs -occupations, de l'urbanité romaine, du goût persistant pour la -philosophie, pour la jurisprudence, etc.; toutes réflexions que nous -serions tentés de croire très personnelles, si Condillac n'était pas -contemporain de l'auteur des _Considérations sur les causes de la -grandeur des Romains et de leur décadence_. - -Même observation pour l'_Histoire moderne_, qui comprend également six -volumes et va jusqu'à la paix d'Utrecht, embrassant tout ce qu'il faut -savoir de l'histoire de l'Europe pour bien comprendre l'histoire de la -France. Mais la dernière partie de l'ouvrage est une véritable apologie -de la science et de la philosophie du dix-huitième siècle, digne de -rivaliser avec le _Discours préliminaire de l'Encyclopédie_. - -S'adressant au jeune prince de Parme, il lui disait: «Sans vous parler -de toutes les erreurs, je vous en ai fait connaître assez pour vous -faire voir comment on se trompe: sans vous parler de toutes les vérités, -il s'agit actuellement de vous faire voir comment on doit se conduire -pour être assuré d'en trouver... Rappelez-vous, Monseigneur, le temps où -vous avez vu les sociétés commencer et où les hommes encore sans -expérience voyaient la terre comme une surface plane et les cieux comme -une voûte à laquelle tous les astres étaient attachés. Ce sont ces -hommes ignorants qui ont su se mettre tout à coup dans le chemin de la -vérité: car vous les avez vus commencer par observer la terre et les -cieux.» Tout réside dans une «bonne méthode» pour conduire l'esprit. -Repoussant le scepticisme représenté pour lui par Bayle, Condillac veut -bien reconnaître que «les erreurs de Descartes étaient un pas vers la -vérité». Puis, il exalte ce qu'il appelle «le commencement de la vraie -philosophie»; les découvertes de Kepler, Copernic, Galilée, Newton -surtout; les progrès de l'algèbre et de l'optique, de la géométrie, de -l'astronomie; il compare l'avancement des sciences à celui des lettres, -et termine par les progrès de la politique: beau sujet d'études pour un -jeune prince, idées généreuses qui se répandaient dans les cours -d'Europe, justement à l'époque où tous les États étaient sous le -pouvoir des plus mauvais rois et des pires gouvernements. - -Il ne semble pas que Condillac, malgré ses soins si persévérants et sa -méthode nouvelle, ait réussi à faire de son élève un monarque modèle. -Dès l'année qui suivit son départ définitif de Parme, Voltaire écrivait -à d'Alembert: «J'apprends que le prince passe la journée à voir des -moines et que sa femme, Autrichienne et superstitieuse, sera la -maîtresse.» C'est cependant contre ce danger particulier que l'abbé de -Condillac avait essayé de le prémunir. Dans une page très curieuse de -son _Cours d'études_, il écrit en parlant de la religion: «On est -également condamnable lorsqu'on nie les choses, parce qu'on ne les a pas -vues, ou parce qu'on ne les comprend pas, et lorsqu'on croit légèrement, -sans avoir examiné l'autorité de ceux qui les rapportent. Un esprit sage -évitera donc l'une et l'autre de ces extrémités. Tous ne sont pas -obligés de raisonner sur la religion, mais tous sont obligés de -l'étudier avec humilité. Il faut qu'un prince soit à cet égard plus -instruit qu'un simple particulier, puisqu'il est dans l'obligation de -donner l'exemple. - -«Vous ne sauriez être trop pieux, Monseigneur; mais si votre piété n'est -pas éclairée, vous oublierez vos devoirs pour ne vous occuper que de -petites pratiques. Parce que la prière est nécessaire, vous croirez -toujours devoir prier; et, ne considérant pas que la vraie dévotion -consiste à remplir votre état, il ne tiendra pas à vous que vous ne -viviez dans votre cour comme dans un cloître. Les hypocrites se -multiplieront autour de vous. Les moines sortiront de leurs cellules; -les prêtres quitteront le service de l'autel pour venir s'édifier à la -vue de vos saintes œuvres... Vous prendrez insensiblement leur place, -pour leur céder la vôtre: vous prierez continuellement, et vous croirez -faire votre salut; ils cesseront de prier, et vous croirez qu'ils font -le leur. Étrange contradiction, qui pervertit les ministres de l'Église, -pour donner de mauvais ministres à l'État.» - -Autant que les dévots, Condillac redoutait les flatteurs et les -incapables. Dans un autre passage de son _Histoire moderne_, après un -magnifique éloge de Rosny et de Henri IV, il disait: «Je tremble, -Monseigneur, quand j'y pense: car des États aussi petits, aussi -tranquilles, aussi soumis que ceux de Parme ne donnent de puissance que -ce qu'il faut précisément pour s'endormir...» - -Il y aurait encore plus d'une observation piquante à faire après avoir -lu ce _Cours d'études_, revu tout à loisir par l'abbé de Condillac: ce -serait, par exemple, de noter le goût du moment et les auteurs les plus -en vogue chez ceux qui alors se piquaient de bel esprit; sous ce -rapport, l'auteur de _l'Art d'écrire_ était un vrai professeur de -littérature française. Parmi les écrivains que recommande Condillac, les -uns sont bien oubliés aujourd'hui, les autres gardent une gloire -immortelle, mais dont l'éclat varie un peu avec le temps. Ainsi le -«poète» le plus souvent cité est Despréaux,--comme on disait encore au -dix-huitième siècle,--d'abord pour son _Lutrin_, et, ce qui se comprend -mieux, pour les _Épîtres_, les _Satyres_ et _l'Art poétique_; puis -viennent quelques tragédies de Corneille, quelques comédies de Molière -et de Regnard, toutes les pièces de Racine dont il importe de -«recommencer la lecture une douzaine de fois» et qu'il faut apprendre -par cœur; _la Henriade_ et l'_Essai sur la poésie épique_ de Voltaire. -A côté de ces chefs-d'œuvre si connus, Condillac place les _Tropes_ de -M. du Marsais, _l'Origine des_ _lois_ de Goguet, l'ouvrage de la -marquise du Châtelet sur Newton, la _Préface_ de Cotes, la belle épître -de M. de Voltaire sur le grand philosophe anglais, le _Traité de la -sphère_ de M. de Maupertuis, la _Géométrie_ de M. Le Blond. - -Pour l'instruction religieuse, à laquelle Condillac attache beaucoup -d'importance, il ne sort pas de trois livres: le _Catéchisme_ de l'abbé -Fleury, la _Bible_ de Royaumont, le _Petit Carême_ de Massillon. Et il -faut les «recommencer bien des fois». Fénelon, Bossuet surtout, -n'existaient plus alors comme écrivains; ils n'ont retrouvé crédit, avec -Bourdaloue, qu'au milieu du siècle dernier. - -C'était bien là l'opinion moyenne de l'époque, ce que devaient penser et -pratiquer les honnêtes gens. Sauf en philosophie, Condillac n'est pas un -novateur: ce qu'il a toujours cultivé le plus, c'est le bon sens. Il ne -se lasse pas d'y faire appel. - -Une sorte de volume complémentaire du _Cours d'études_ est intitulé: _De -l'étude de l'histoire_. Il forme le tome XXI de l'édition complète des -œuvres de Condillac; et, comme il n'a ni avertissement ni préface et -qu'il est conçu dans le même moule, pour ainsi dire, que les autres, il -devrait être attribué au même auteur, si le panégyriste de l'abbé de -Condillac, son ami de la dernière heure, M. d'Autroche, ne nous avait -appris qu'il est de son frère l'abbé de Mably. - -«Le _Cours d'études_, dit-il, est terminé par une savante dissertation -sur _l'Étude de l'histoire_, bien faite pour servir de sanctuaire à ce -vaste monument. L'illustre auteur des _Entretiens de Phocion_ a voulu -coopérer à l'instruction de l'auguste disciple de son frère, par ce -morceau précieux, qui renferme, avec les principes les plus purs de la -justice et de la morale, un tableau précis de tous les gouvernements -modernes. Tout y respire ce même courage pour dire la vérité, ce même -zèle pour les mœurs, ce même amour pour les hommes. L'on regrette -toutefois que l'érudit auteur, trop épris des coutumes, des lois et de -la pauvreté des anciennes républiques de la Grèce, s'obstine à vouloir -faire revivre ces temps antiques parmi nous, sans observer que la forme -de nos gouvernements presque tous monarchiques ou arbitraires, l'étendue -des divers États de l'Europe, les nouveaux rapports, que les progrès de -la navigation ont ouverts entre les hommes pour la facilité du commerce -et la multiplication de l'or et de l'argent, rendent inapplicables de -nos jours la plus grande partie des principes de Solon et de Lycurgue. -Il est fâcheux que M. l'abbé de Mably, plus occupé de la théorie que de -la pratique de la science du gouvernement, se soit plutôt attaché à -prouver que tout citoyen doit obéir au magistrat et le magistrat aux -lois, qu'à indiquer à l'Infant les bonnes lois que ses États avaient -droit d'attendre de lui pour leur avantage et leur prospérité.» - -Cette citation indique quelle était l'opinion des contemporains sur les -théories de Mably, accueillies du reste avec réserve et faites siennes -par Condillac non sans corrections[59]. Il y a pourtant, sur la richesse -et le luxe, les conséquences fatales qu'ils entraînèrent pour les États -depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, des observations très profondes, -qu'il serait singulièrement utile de méditer, et aussi un tableau de la -plupart des gouvernements de l'Europe au milieu du dix-huitième siècle, -d'autant plus intéressant, que les éléments ne s'en trouvent qu'assez -épars, et que quelqu'un qu'on interrogérait sur le régime politique -particulier de la Suisse, de l'Italie, des Provinces-Unies, de L'empire -d'Allemagne, de l'Angleterre, de la Suède, de la Pologne ou de Venise au -milieu du dix-huitième siècle serait peut-être très embarrassé pour -répondre exactement du premier coup. - - [59] On raconte que Mably ayant présenté au prince de Parme les - vertus de Lacédémone avec une rudesse toute républicaine, - Condillac dut adoucir le passage, comme il avait corrigé les - travaux de Deleyre. - -L'ouvrage tout entier traite de ce que nous appellerions aujourd'hui la -politique: on y retrouve beaucoup d'idées émises par Montesquieu et par -toute l'école philosophique de l'époque. - -Une observation générale termine le _Cours d'études_; et bien qu'elle -ait été répétée plus d'une fois par les professeurs ou les précepteurs, -même à d'autres qu'à des princes, elle mérite d'être signalée dans les -termes précis où Condillac l'a présentée: - -«Quand nous sortons des écoles, nous avons à oublier beaucoup de choses -frivoles, qu'on nous a apprises; à apprendre des choses utiles, qu'on -croit nous avoir enseignées; et à étudier les plus nécessaires, sur -lesquelles on n'a pas songé à nous donner de leçons. - -«De tant d'hommes qui se sont distingués depuis le renouvellement des -lettres, y en a-t-il un seul qui n'ait été dans la nécessité de -recommencer ses études sur un nouveau plan?... Nous passons notre -enfance à nous fatiguer pour ne rien apprendre que des choses qui sont -inutiles; et nous sommes condamnés à attendre l'âge viril pour nous -instruire réellement... - -«C'est à vous, Monseigneur, à vous instruire désormais tout seul. Je -vous y ai déjà préparé et même accoutumé. Voici le temps qui va décider -de ce que vous devez être un jour; car la meilleure éducation est celle -que nous nous donnons nous-mêmes. Vous vous imaginez peut-être avoir -fini; mais c'est moi, Monseigneur, qui ai fini; et tous, tous avez à -recommencer[60].» - - [60] Dernier chapitre de l'_Histoire moderne_, t. XX, des - _Œuvres_, p. 540. - -On sait que, les idées espagnoles ayant prévalu chez l'Infant avec tous -les préjugés de race, d'aussi sages conseils restèrent sans profit. -C'est du moins l'honneur de Condillac de les avoir donnés très -simplement et très courageusement. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE III - -CONDILLAC ÉCONOMISTE - - -Nul doute que le séjour de Condillac dans l'Orléanais et l'acquisition, -en 1773, de la terre de Flux n'aient été l'occasion pour lui de -s'intéresser aux études d'économie politique. Dans un éloge très -développé, prononcé aussitôt après sa mort devant la Société royale -d'agriculture d'Orléans, M. de Loynes d'Autroche raconte la venue du -philosophe dans la province. «Pour se dérober au spectacle affligeant de -la corruption toujours croissante de la capitale, M. l'abbé de Condillac -se choisit vers la fin de ses jours une retraite champêtre dans notre -pays: c'est là que rendu à la nature qu'il aimait, il coulait des jours -aussi paisibles, aussi purs que son cœur; c'est dans cet asile, embelli -par son goût, qu'il aimait à recevoir et qu'il recevait avec une -cordialité si vraie, une satisfaction si engageante de véritables -amis...» - -Le Trosne, le conseiller au siège présidial d'Orléans,--un des premiers -adeptes de la «secte» économiste,--son collègue dans la magistrature, M. -de la Gueule de Coince, l'abbé de Reyrac, le chanoine de Loynes de Talcy -en faisaient partie, ainsi que Claude d'Autroche lui-même. Ce dernier -était un admirateur passionné des lettres classiques, le futur -traducteur des _Odes_ d'Horace, grand voyageur, que les richesses -artistiques de l'Italie avaient séduit et qui était déjà assez connu -pour être reçu par Voltaire à Ferney lors de son retour en France. -Propriétaire de vastes domaines en Sologne et du beau château de la -Porte, qui domine tout le val de Loire, il avait orné ses jardins de -statues mythologiques, qui s'y trouvaient encore il y a cinquante ans, -et il n'était pas éloigné des idées nouvelles, prisant la vertu des -républiques antiques. Au reste, l'intendant de la province, M. de -Cypierre, baron de Chevilly, passait aussi pour un novateur, tout comme -Turgot, qui allait devenir ministre, comme Lavoisier, qui appliquait à -la chimie la méthode même de Condillac, comme Dupont de Nemours ou -l'abbé Baudeau. D'Autroche et l'abbé de Condillac, qui avait trente ans -de plus que lui, se firent nommer le même jour membres ordinaires de la -Société royale d'agriculture d'Orléans, le 5 février 1776, sous la -présidence de M. Laisné de Sainte-Marie, un physiocrate déterminé. M. -l'abbé de Condillac remplaçait M. Mannau[61]. - - [61] Manuscrits de Dom Gérou, à la bibliothèque publique - d'Orléans, M. 487, t. Ier, p. <sc>LXXXIII</sc>. - - -Cette Société d'agriculture avait été établie par arrêt du Conseil -d'État du 18 juin 1762, en même temps qu'un certain nombre d'autres. -Elles devaient, dans l'esprit du gouvernement, former une sorte de -fédération et se communiquer réciproquement leurs travaux: il y en avait -une par généralité. La plus ancienne, celle de Bretagne, est de 1754. -Elle correspondait avec Orléans, aussi bien que celles de Paris, Rouen, -Nantes, Bordeaux. Chacune exposait les progrès réalisés dans la région; -et il est très curieux de voir, dès cette époque, préconiser l'emploi de -la marne, l'établissement des prairies artificielles, les soins de la -vigne. - -Mais à cela ne se bornaient pas les travaux de la Société d'Orléans. -Elle embrassait les questions d'intérêt général et réclamait, pour les -campagnes, la diminution des fêtes chômées, la répression du -vagabondage, la réforme de la taille. Sortant un peu de ses -attributions, elle avait rédigé, dès le mois d'août 1762, un mémoire sur -l'abolition de toutes les prohibitions mises à l'entrée et à la sortie -des céréales, sur la liberté du commerce des grains, mémoire que -l'intendant libéral, M. de Cypierre, devait adresser au contrôleur -général[62]. Elle alla plus loin et fonda en 1765 un concours pour -récompenser les meilleurs écrits sur des sujets d'économie politique -qu'elle indiquerait, et elle offrit en 1773 un prix de 600 livres à -l'auteur qui aurait le mieux répondu à cette question: «Quel serait -l'avantage et le désavantage d'une nation qui rendrait, la première, une -liberté et une immunité complètes à son commerce?» On voit que dans -l'esprit de la Société, les doctrines du libre-échange n'avaient rien -d'effrayant[63]. Il faut ajouter que Malesherbes, un autre Orléanais, -et Turgot étaient alors en faveur près du pouvoir, et qu'à la cour, non -sans opposition, on les laissait appliquer leurs idées. - - [62] Registres de la Société royale d'agriculture d'Orléans. - Archives du Loiret. - - [63] Lettre du secrétaire perpétuel à M. de Cypierre du 2 mars - 1773. - -M. d'Autroche, dans sa notice sur Condillac, établit d'une façon assez -intéressante et à coup sûr très juste,--si on fait la part de la -phraséologie de l'époque,--la genèse des doctrines économiques dont le -médecin du feu roi, Quesnay, avait été naguère l'initiateur. - -«La philosophie, si accoutumée à se passionner pour des nouveautés, ou -des erreurs, jalouse peut-être que cette science ne fût pas son ouvrage, -ne la regardait qu'avec mépris, ou du moins avec indifférence. Les -choses en étaient à ce point lorsque Louis XV mourut: la nation sembla -sortir alors de son long accablement. Le rayon de l'espérance que parut -suivre son jeune et nouveau monarque commença à la ranimer et à lui -rendre moins étrangères les questions qui touchaient au bonheur public. -On s'en occupa donc davantage: on discuta, on discuta plus; et, la -vérité triomphant de toutes ces choses, on vit la liberté du commerce -des grains, si combattue, cesser d'être un fantôme et marcher sans -entraves, revêtue du Sceau de l'Autorité. - -«On peut juger aisément que M. de Condillac ne pouvait rester spectateur -inutile de tous ces débats...[64].» - - [64] _Éloge de M. l'abbé de Condillac_, prononcé le 18 janvier - 1781, p. 73. - -En effet, devenu campagnard, Condillac s'était intéressé à ces -questions. Et comme il avait l'idée fixe de mettre toute science et -toute philosophie à la portée du vulgaire, il entreprit de constituer à -l'économie politique sa formule et, comme il disait toujours, «sa -langue». - -C'est l'année même de son entrée à la Société d'agriculture, en 1776, -qu'il fit paraître _le Commerce et le Gouvernement considérés -relativement l'un à l'autre_, un volume, avec l'indication ordinaire du -lieu de publication: Amsterdam et Paris. Il se qualifiait sur le titre -de «membre de l'Académie française et de la Société royale d'agriculture -d'Orléans». Et, d'après la couleur du papier et les caractères -typographiques, il est à peu près certain que le livre fut imprimé à -Orléans, chez un éditeur très connu à cette époque, Couret de -Villeneuve. L'exemplaire de l'édition originale, que nous possédons, -porte le nom, à la première page, de Mme de Sainte-Foy. - -L'ouvrage se divise en deux parties. Fidèle à son système, Condillac -repousse en principe toute définition de l'économie politique. «Si, -dit-il, au début de son livre, en définissant, on a l'avantage de dire -en une seule proposition tout ce qu'on veut dire, c'est qu'on ne dit -pas tout ce qu'il faut, et que souvent on ferait mieux de ne rien -dire[65].» Mais, mettant toujours l'homme au premier rang et appliquant -la psychologie aux besoins de l'homme vivant en société, il ne considère -la richesse et l'échange qu'au point de vue des services rendus et des -moyens propres à procurer l'abondance. Il se place dans le monde moderne -tel qu'il est constitué; mais il n'entend pas, comme les physiocrates, -imposer un gouvernement de son choix. Tous les gouvernements sont bons -qui laissent pratiquer la liberté. Aussi Condillac, de même qu'il avait -fait pour la philosophie, n'envisage l'économie politique que -relativement à la satisfaction des nécessités humaines, la dégageant des -principes de morale sociale, qui échappent à son observation. - - [65] _Le Commerce et le Gouvernement_, 1re partie, chap. Ier, p. - 24. - - -Il était donc très à son aise pour ramener à la sensation l'origine de -la science économique, qui est d'essence très positive. - -La sensation étant le fait générateur de l'action et du développement de -l'esprit humain, elle donne à l'individu les facultés dont il use pour -satisfaire ses besoins, rechercher le plaisir, éviter la peine, en un -mot pour vivre. On dit qu'une chose est utile, lorsqu'elle sert à -quelques-uns de nos besoins, et qu'elle est inutile, lorsqu'elle ne sert -à aucun ou que nous n'en pouvons rien faire. Son utilité est donc fondée -sur le besoin que nous en avons. D'après cette utilité, nous l'estimons -plus ou moins: c'est-à-dire que nous jugeons qu'elle est plus ou moins -propre aux usages auxquels nous voulons l'employer. Or, cette estime est -ce que nous appelons _valeur_. Dire qu'une chose vaut, c'est dire -qu'elle est, ou que nous l'estimons bonne à quelque usage. La valeur -des choses est donc fondée sur leur utilité, ou, ce qui revient au même, -sur le besoin que nous en avons, ou, ce qui revient encore au même, sur -l'usage que nous en pouvons faire. - -On donnera ainsi, dans un sens, de la valeur à des choses auxquelles, -dans un autre, on n'en donnait pas. Au milieu de l'abondance, on sent -moins le besoin, parce qu'on ne craint pas de manquer. Par une raison -contraire, on le sent davantage dans la rareté et dans la disette. Or, -puisque la valeur des choses est fondée sur le besoin, il est naturel -qu'un besoin senti donne aux choses une plus grande valeur, et qu'un -besoin moins senti leur en donne une moindre. La valeur des choses croît -donc par la rareté et diminue par l'abondance. - -Tout cela est d'une évidence qui nous semble aujourd'hui bien primitive. -Mais il faut observer que l'économie politique était alors dans -l'enfance et que personne n'avait encore rédigé son acte de naissance. - -«Chaque science, dit Condillac au début de son livre, demande une langue -particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres. -Il semble qu'on devrait commencer par faire cette langue; mais on -commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où -en est la science économique: c'est à quoi on se propose de -suppléer[66].» - - [66] _Le Commerce et le Gouvernement_, t. XXV des _Œuvres_, p. - 7. - -Le genre humain avait perdu ses titres: M. de Montesquieu les lui a -rendus! C'était un peu le travers du dix-huitième siècle de croire que -rien n'était connu avant lui. Les philosophes prétendaient régénérer le -monde; et, sur ce point, l'abbé de Condillac était bien de leur école. -C'est peut-être cette naïve confiance dans son génie qui lui a permis -de rendre de véritables services à la science, en se donnant comme -l'homme de deux ou trois idées, dont il recommençait, sans se lasser, la -très élémentaire démonstration. - -_Le Commerce et le Gouvernement_ est l'application à une science -nouvelle--la science économique--des principes qu'il a développés dans -tous ses autres ouvrages. N'étant pas économiste, il a voulu se rendre -compte d'une matière inconnue pour lui: il y a appliqué sa puissance -d'analyse et la clarté naturelle de son esprit, et il a écrit un livre -qui n'est qu'un manuel, dans lequel est résumée toute la doctrine. Aucun -auteur n'est cité, aucun nom propre n'est prononcé; c'est une suite de -chapitres qui traitent du prix des choses, des marchés ou échanges, du -commerce, des salaires, du droit de propriété, de la monnaie, de la -circulation de l'argent, du change, du prêt à intérêt, de la vente des -blés, de l'emploi des terres, du luxe, de l'impôt, des richesses -respectives des nations. - -Quelques morceaux sont tout à fait neufs pour le temps, comme ceux sur -le prêt à intérêt et le mécanisme du change. Il y a parfois des vues -originales; et, bien qu'étant, comme tout le monde alors, un peu -physiocrate, Condillac se sépare de la «secte» sur certains points. - -Produire, dit-il, c'est donner de nouvelles formes à la matière: -«Lorsque la terre se couvre de productions, il n'y a pas d'autre matière -que celle qui existait auparavant, il y a seulement de nouvelles -formes, et c'est dans ces formes que consiste toute la richesse de -la nature. Les richesses naturelles ne sont donc que différentes -transformations[67].» - - [67] _Le Commerce_, chap. IX, p. 73. - -Sans doute, il n'est d'autre source de la matière que la terre; mais la -matière n'acquiert d'utilité que pour nous, ne devient richesse que par -une suite de modifications dues à l'action combinée de la nature et du -travail humain, ou bien du travail humain seul. La terre abandonnée à -elle-même produit surtout des choses inutiles. Ce n'est qu'à force -d'observations et de travail que nous venons à bout d'empêcher certaines -productions et d'en faciliter d'autres. C'est donc principalement au -travail du cultivateur que nous devons l'abondance des richesses -naturelles qui satisfont nos besoins ou servent de matières premières -aux arts. Aussi, dans l'agriculture, comme dans l'industrie et le -commerce, l'agent productif par excellence, c'est le travail. La nation -la plus utile sera donc celle où il y aura le plus de travaux dans tous -les genres[68]. - - [68] _Le Commerce_, 1re partie, chap. XXIX, p. 302. - - -Ces observations si vraies offensèrent les physiocrates. Leur doctrine -était tout d'une pièce; leur prophète avait un caractère sacré; les -disciples s'empressèrent de le défendre. L'un des plus acharnés fut -l'abbé Baudeau, qui, dans les _Nouvelles Éphémérides du citoyen_, ne -consacra pas moins de deux numéros à combattre l'importun qui venait -troubler leur domination incontestée. - -«Le nom d'économiste, dit-il, est, je crois, dans le moment présent, un -titre qu'il ne faut pas donner à ceux qui le refusent, mais uniquement à -ceux qui l'acceptent. En agir autrement, c'est s'exposer à calomnier les -uns et les autres et par conséquent à commettre une lourde injustice. -Les vrais économistes sont faciles à caractériser par un seul trait que -tout le monde peut saisir. Ils reconnaissent un maître (le docteur -Quesnay), une doctrine (celle de la _Philosophie rurale_ et de -l'_Analyse_ économique_),_des livres classiques (la _Physiocratie_), -une formule (le _Tableau économique_), des termes techniques, absolument -comme les antiques lettrés de la Chine[69]. - - [69] Année 1776, t. IV et V: «Observations économistes à M. - l'abbé de Condillac sur son livre _Du commerce et du - gouvernement_.» - -«Ce corps de doctrine que nous avons adopté, ce maître que nous suivons, -ces livres fondamentaux que nous développons, cette formule à laquelle -nous sommes attachés, ce système enfin (car c'en est un, puisqu'il -consiste dans un enchaînement méthodique de principes et de -conséquences), ce système est-il véritable, est-il erroné? Est-il pour -le souverain et pour le peuple une source de prospérité ou de ruine? -C'est le temps qui le fera voir, c'est la postérité qui le jugera.» - -Il n'est pas permis de sortir de la grande maxime de Quesnay: «Que le -souverain et la nation ne perdent jamais de vue que la terre est -l'unique source des richesses et que c'est l'agriculture qui les -multiplie[70]!» - - [70] _Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume - agricole_; troisième maxime. - -Plus calme et plus raisonnée fut la réfutation que tenta un collègue de -Condillac à la Société d'agriculture d'Orléans, son ami Le Trosne, -devenu avocat du roi au présidial, l'élève du grand Pothier. Il -l'attaqua d'abord dans une courte brochure (1776); puis, l'année -suivante, il publia tout un volume intitulé: _De l'Intérêt social par -rapport à la valeur, à la circulation et au commerce intérieur et -extérieur_. - -Quelques-unes des critiques qu'il présentait semblaient assez -justifiées. Condillac avait prétendu qu'un échange suppose deux choses: -production surabondante, «parce que je ne puis échanger que mon -surabondant», et consommation à faire, «parce que je ne fais l'échange -qu'avec quelqu'un qui fait le commerce». Le Trosne observe que dans une -société formée, où il y a une grande concurrence de vendeurs et -d'acheteurs, toutes les marchandises obtiennent une valeur qui est assez -constante pour ne point dépendre du besoin particulier d'un contractant; -et que, d'autre part, le surabondant est très nécessaire pour répondre -aux besoins de la société, l'entrepreneur de culture qui produit plus de -blé qu'il n'en faut pour sa consommation étant très assimilable au -marchand qui achète de la marchandise pour la revendre, à l'horloger, -par exemple, qui a des montres surabondantes pour ses clients[71]. Puis, -une longue discussion s'élève entre eux pour savoir si les échanges se -font «valeur égale pour valeur égale», ou si l'échange est la source -d'un avantage réciproque pour chacun des contractants. On invoque -l'opinion de Turgot; et Condillac finit par admettre que, dans une -société où l'échange est la condition de la vie commune, la valeur est à -la fois l'estime particulière que chacun fait des choses et l'estime -générale que la société en fait elle-même dans les marchés. - - [71] Nous avons beaucoup utilisé pour ce chapitre un ouvrage - récent intitulé justement: _Condillac économiste_ (Paris, - Guillaumin, 1903, in-8º). L'auteur, M. Auguste LEBEAU, a traité - le sujet avec compétence et en ne négligeant aucune source - d'information. - -Enfin, Le Trosne reproche à Condillac d'être partisan de l'impôt unique -sur la propriété foncière, d'après cette idée que tous les citoyens sont -salariés les uns des autres, à l'exception des propriétaires, et que si -l'industrie et le commerce augmentaient réellement la masse des -richesses, on pourrait admettre d'autre part que le commerce réduirait -le salaire et le profit[72]. - - [72] _Le Commerce_, 1re partie, chap. XXVIII, p. 291, 394, 299. - - -A quoi le physiocrate, qui aurait dû cependant, selon Quesnay, soutenir -que la terre est la seule source de la richesse, objecte que l'artisan, -dont l'industrie est autant productive que celle du colon, doit -contribuer lui aussi à la dépense publique[73]. Et M. d'Autroche ajoute -qu'il y a une injustice criante à taxer le laboureur propriétaire en le -forçant à abandonner un héritage qu'il aurait tant d'intérêt et de -moyens d'améliorer au profit de sa famille[74]. - - [73] LE TROSNE, _De l'intérêt social, etc._, édition des - _Physiocrates_, 1846, in-8º, chap. V: «Examen de la doctrine de - M. l'abbé de Condillac...». - - [74] _Éloge de M. l'abbé de Condillac_, p. 79. - -Toute la seconde partie de l'ouvrage de Condillac est consacrée à -démontrer la nécessité de la liberté commerciale. «Nous avons vu, -dit-il, comment les richesses, lorsque le commerce jouit d'une liberté -entière et permanente, se répandent partout. Elles se versent -continuellement d'une province dans une autre. L'agriculture est -florissante: on cultive les arts jusque dans les hameaux; chaque citoyen -trouve l'aisance dans un travail de son choix; tout est mis en valeur, -et on ne voit pas de ces fortunes disproportionnées qui amènent le luxe -et la misère. - -«Tout change à mesure que différentes causes portent atteinte à la -liberté du commerce. Nous avons parcouru ces causes: ce sont les -guerres, les péages, les douanes, les maîtrises, les privilèges -exclusifs, les impôts sur la consommation, les variations des monnaies, -l'augmentation des mines, les emprunts de toutes espèces de la part du -gouvernement, la police des grains, le luxe d'une grande capitale, la -jalousie des nations, enfin l'esprit de finance qui influe dans toutes -les parties de l'administration. - -«Alors, le désordre est au comble. La misère croît avec le luxe; les -villes se remplissent de mendiants; les campagnes se dépeuplent, et -l'État, qui a contracté des dettes immenses, ne semble avoir encore de -ressources que pour achever sa ruine[75].» - - [75] _Le Commerce et le Gouvernement_; conclusion, p. 527-528. - -Toutes ces considérations, présentées comme des suppositions, sont en -réalité la peinture fort exacte de l'état des choses à l'époque même et -de l'influence que le commerce et le gouvernement peuvent avoir l'un sur -l'autre. Une troisième partie, annoncée par l'auteur, n'avait plus de -raison d'être: son livre présentait un tout complet, digne de retenir -l'attention par la diversité des sujets traités. - -Peut-être après avoir constaté la valeur des travaux de Condillac sur -ces questions nouvelles pour lui, comme elles l'étaient alors pour la -plupart, trouvera-t-on exagéré le jugement de J.-B. Say dans son -_Traité d'économie politique_: «Condillac a cherché à se faire un -système particulier sur une matière qu'il n'entendait pas; mais il y a -quelques bonnes idées à recueillir parmi le babil ingénieux de son -livre.» - -Il y avait mieux que cela; car, sur certains points, le «système -particulier» de Condillac était singulièrement en avance sur son temps, -puisque son ouvrage parut en France avant celui d'Adam Smith, en -Angleterre, la _Recherche sur la nature et les causes de la richesse des -nations_, qui devint le véritable évangile de l'économie politique. -J.-B. Say déclare, du reste, que depuis Adam Smith, les autres -économistes, physiocrates ou non, n'existaient pas. Il ne faut plus -parler de Quesnay, Le Trosne, Mercier de la Rivière, Cantillon, Graslin, -Condillac: «Leurs erreurs ne sont pas ce qu'il s'agit d'apprendre, mais -ce qu'il faut oublier.» - -Les contemporains ne furent pas toujours plus équitables. Grimm, qui n'a -pas oublié ses rancunes ou celles de Diderot, écrivait, non sans ironie, -dans sa _Correspondance_: - -«Ce livre a fait grand bruit d'abord pour avoir été arrêté par la -Chambre syndicale des libraires et imprimeurs. La confrérie doit se -féliciter que les lumières du gouvernement agricole aient trouvé enfin -un vengeur plus illustre que les Rouland, les Baudeau et toute leur -triste cohorte. - -«L'ouvrage de M. de Condillac peut être regardé comme le catéchisme de -la science: il a le grand mérite d'expliquer avec une netteté, avec une -précision merveilleuse ce que tout le monde sait, et rien n'est plus -séduisant dans une discussion de ce genre. Les hommes du monde qui ont -le moins réfléchi sur la matière s'applaudiront intérieurement de saisir -avec tant de sagacité le principe d'un système qu'ils croyaient si -supérieur à la capacité de leurs idées...[76].» - - [76] _Correspondance littéraire, philosophique et critique de - Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t. XI, p. 53 et suiv. - -Beaucoup plus bienveillante est l'appréciation de La Harpe: - -«Le livre de l'abbé de Condillac est l'ouvrage d'un bon esprit qui a -voulu se rendre compte à lui-même des matières dont il entendait parler -sans cesse. On peut l'appeler le livre élémentaire de la science -économique. Ce n'est pas que les disciples de cette science soient -d'accord avec lui en tout et que les maîtres n'y aient relevé même ce -qu'ils appellent des méprises et des erreurs; mais tous conviennent -qu'il a posé les mêmes principes généraux et qu'il est arrivé aux mêmes -résultats. Il a sur eux l'avantage d'une marche très méthodique et de la -clarté la plus lumineuse.» - -Mais le jugement le plus intéressant, parce qu'il semble définitif, et -qu'un long espace de temps écoulé lui donne plus de prix, est celui -porté par un publiciste anglais en 1862, que Michel Chevalier accusa -plaisamment d'avoir «découvert Condillac», M. Henry Dunning Macleod[77]. - - [77] _The history of economics_, London, 1890, p. 692. - -«L'ouvrage de Condillac, dit-il, est très remarquable et mérite -d'attirer l'attention. Il est entaché en quelques endroits des erreurs -des économistes; mais il repousse leur classement des artisans, des -manufacturiers, des marchands comme travailleurs improductifs. Il -s'élève ainsi contre la doctrine affirmant que dans l'échange, aucune -des parties ne perd ni ne gagne... - -«Les ouvrages de Smith et de Condillac furent publiés la même année: -celui de Smith, en peu de temps, obtint une célébrité universelle: -celui de Condillac fut complètement oublié; cependant, au point de vue -scientifique, il est infiniment supérieur à Smith. C'est -incontestablement le plus remarquable livre qui ait été écrit sur -l'économie politique jusqu'à cette époque et il joue un rôle très -important dans l'histoire de la science. La girouette des temps lui -apporte maintenant sa revanche, car tous les meilleurs économistes -d'Europe et d'Amérique gravitent aujourd'hui autour de cette opinion que -la conception de Condillac fut la vraie conception de l'économie -politique[78]. Il recevra justice après un oubli de cent vingt ans...» - - [78] L'éditeur estimé des physiocrates, M. Eug. Daire, était bien - de cet avis dès 1847, quand dans ses _Mélanges d'économie - politique_, il reproduisait _le Commerce et le Gouvernement_ - comme un livre classique, en le faisant précéder d'une - remarquable notice, t. I, p. 242 à 248. - -Ce que nous pouvons conclure de cet examen rétrospectif, c'est que -Condillac, contrairement à la majorité des écrivains de son temps, -appartient à l'école libérale: il est partisan de la liberté absolue -d'importation et d'exportation, source pour une nation de la prospérité -de l'industrie, du commerce, de l'agriculture même. A l'encontre de son -frère, l'abbé de Mably, il regarde le droit de propriété comme sacré, -soit qu'il provienne de la première occupation, du partage ou de -l'héritage: il combat ainsi par avance Fourier, Babeuf ou Saint-Simon; -il se déclare enfin de l'école de Turgot plus que de celle de Rousseau. -Il était assez sagace pour prévoir la Révolution; mais, s'il avait pu, -il aurait été au-devant par des réformes, que tout le monde demandait -alors et que personne ne voulut faire. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE VIII - -LES DERNIÈRES ¼UVRES PHILOSOPHIQUES - -_LA LOGIQUE_ - -_LA LANGUE DES CALCULS_ - - -L'année même qui suivit la mort de l'abbé de Condillac, M. d'Autroche -publiait les deux lettres suivantes qu'on avait trouvées dans ses -papiers: - - -_Le comte Ignace Potocki, grand notaire de Lithuanie, à M. l'abbé de -Condillac._ - - /* De Varsovie, le 7 septembre 1777. - - Monsieur, */ - - Vous jouissez du privilège des hommes célèbres: connu dans les pays - les plus éloignés, vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous - éclairez. On a toujours cherché, consulté et - quelquefois ennuyé les philosophes. Souffrez à ce titre le - désagrément de votre état. Le Conseil préposé à l'éducation - nationale m'a chargé, Monsieur, de suppléer aux livres élémentaires - pour lesquels il n'a plus jugé à propos de publier la concurrence; - de ce nombre est la Logique. Comme je connais vos ouvrages, et que - le Conseil a suivi vos principes dans le système de l'instruction - publique pour les écoles palatines, personne ne saurait mieux - remplir que vous cette importante tâche. Vous avez travaillé pour - un prince souverain: refuseriez-vous d'appliquer votre ouvrage à - l'usage d'une nation qui devrait l'être? Je vous fais part, - Monsieur, du prospectus que nous avons publié. Nous ne demandons la - confection du Livre élémentaire de Logique français que pour le - mois de décembre 1779. Le Conseil d'éducation vous assure, - Monsieur, qu'il saura également priser et récompenser votre - travail. - -Si vos occupations ne vous permettaient pas d'entreprendre cet ouvrage, -vous me feriez un plaisir bien sensible de m'indiquer la personne que -vous croiriez en France, aidée de vos lumières, en état de répondre à -nos vues. Ce ne sera toujours qu'un de vos élèves: il est à souhaiter -pour l'humanité que vous en ayez dans toutes les nations. - -Je suis avec une parfaite considération, etc...» - -Condillac répondit sans retard: - - /* Monsieur, */ - - Le succès de mes ouvrages passe aujourd'hui mes espérances, et la - lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sera une époque - bien glorieuse pour moi, si mes talents répondent à l'estime que - vous me témoignez et à la confiance dont le Conseil m'honore. - Certainement, je ne me refuserai pas aux vœux d'une nation dont le - sort intéresse tout homme qui dans ce siècle peut avoir encore - l'âme d'un citoyen. Quant à la récompense, je l'ai déjà reçue; - c'est l'invitation du Conseil, c'est votre lettre. On dira, si j'ai - réussi, que vous m'avez demandé cet ouvrage, que vous l'avez - approuvé et qu'il a été utile; et les nations libres ne - savent-elles pas que la plus belle des récompenses, c'est la gloire - de les avoir bien servies? - - Ce n'est pas, Monsieur, que je veuille me refuser à toute autre - récompense; par un refus qui serait plus vain que généreux, je - croirais manquer au Conseil, et je vous déclare que je recevrai - avec reconnaissance le prix offert dans le programme. Je voudrais, - Monsieur, pouvoir dès à présent vous dire avec quelques détails - comment je traiterai la Logique. Il s'agit surtout de bien - déterminer l'objet que je dois me proposer; d'y rapporter toutes - les parties de l'ouvrage et de tracer un chemin court, dans lequel - des obstacles, faciles à surmonter, donneront la confiance d'en - surmonter de plus grands. Il faut encore que les jeunes gens qui - liront cette Logique paraissent plutôt la faire eux-mêmes que de - l'apprendre de moi. Les choses qu'on fait le mieux sont toujours - celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées, et la méthode - d'invention devrait être employée exclusivement dans les écoles. - - Je travaillerai d'après ces vues générales, et je finirai cet - ouvrage avant le temps pour lequel vous me le demandez, afin - d'avoir celui d'y faire les corrections et les changements que vous - jugerez nécessaires. - - Je suis, etc...» - -C'était le moment où la Pologne demandait à Jean-Jacques Rousseau et à -l'abbé de Mably de lui donner une constitution. Condillac, retiré dans -sa terre de Flux, se mit aussitôt à l'œuvre, et il avait terminé sa -tâche à la fin de 1779. _La Logique_ parut l'année suivante[79]. -C'était, d'ailleurs, le résumé de tous ses enseignements, le dernier mot -de sa méthode applicable à toutes les sciences. Le caractère de l'œuvre -a été très exactement déterminé par une phrase de Littré: «La -philosophie de Condillac est encore au fond le guide philosophique de -plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études -spéciales.» - - [79] Son titre exact était: _La Logique, ou les premiers - développements de l'art de penser_, ouvrage élémentaire, que le - Conseil préposé aux écoles palatines avait demandé et qu'il a - honoré de son approbation. Paris, L'Esprit et Debure, 1780, - in-8º. - -Avant lui, Taine avait défini d'une façon familière, mais très -saisissante toute l'entreprise des philosophes du dix-huitième siècle, -dont Condillac est resté le maître incontesté: - -«Ils supposent l'esprit de l'homme plein et comblé d'idées de toutes -sortes, entrées par cent sortes de voies, obscures, confuses, -perverties par les mots, telles que nous les avons lorsque nous -commençons à réfléchir sur nous-mêmes, après avoir pensé longtemps au -hasard. Ils débrouillent ces choses; et d'un monceau de matériaux -entassés, ils forment un édifice. Ils s'en tiennent là et ne prétendent -point aller plus loin. On les nomme idéologues, et avec justice: ils -opèrent sur des idées et non sur des faits; ils sont moins psychologues -que logiciens. Leur science aboutit dès l'abord à la pratique; et ce -qu'ils enseignent, c'est l'art de penser, de raisonner, de -s'exprimer[80].» - - [80] _Les Philosophes français du dix-neuvième siècle._ Paris, - Hachette, 1869, p. 17. - -Il suffira donc d'analyser brièvement cet ouvrage très court, que -Laromiguière, dit-on, lut huit fois de suite, et qui peut se résumer en -quelques pages; car Condillac, sûr de lui, ne discute pas et se contente -de procéder par une suite d'affirmations[81]. Dès la première page, -l'auteur déclare qu'il ne commencera pas «cette logique par des -définitions, des axiomes, des principes». Il commencera par «observer -les leçons que la nature nous donne». Si nous pouvions retrouver chez -les enfants le premier développement de nos facultés, ce serait le -meilleur moyen d'étudier l'action de la «nature». Mais, n'étant plus des -enfants, il faut bien examiner comment nous nous conduisons nous-mêmes -pour acquérir des connaissances certaines. Pour connaître les choses, un -premier coup d'œil ne suffit pas; il importe de les observer l'une -après l'autre. L'ordre successif dans lequel on les considère doit -ressembler à l'ordre simultané qui est entre elles. Cela constitue -l'analyse, cette opération qui décompose les choses pour les recomposer. - - [81] Nous renvoyons pour cette analyse, comme pour la discussion - du système entier du philosophe, à un livre qui date déjà de plus - de quarante ans: _les Théories Logiques de Condillac_, par M. L. - ROBERT, agrégé de philosophie, 1869, in-8º. - -Et Condillac, qui aime beaucoup se servir d'exemples pris dans la nature -elle-même, imagine cette description d'un château qui domine une vaste -campagne et dont le paysage, confus d'abord, ne peut apparaître -exactement à un voyageur que quand il examine successivement toutes les -parties. Puis, pour faire juger de la simplicité de sa méthode, il -ajoute qu'il n'y a pas jusqu'aux petites couturières qui n'en soient -convaincues. «Car si, leur donnant pour modèle une robe d'une forme -singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles -imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle, pour -apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse -aussi bien que les philosophes. - -«La nature nous apprend à aller du connu à l'inconnu. Ainsi, lorsqu'un -homme qui n'a point étudié veut me faire comprendre une chose, il prend -une comparaison dans une autre que je connais. Il en est de même quand -nous voulons essayer la classification des êtres. L'enfant, après avoir -eu l'idée d'un arbre, trouve commode de se servir de ce nom qu'il -connaît et de l'appliquer à toutes les plantes qui paraissent avoir -quelque ressemblance avec cet arbre. Sans qu'il eût dessein de -généraliser, son idée devient tout à coup générale; car il forme, -presque naturellement, des classes d'après ses besoins, c'est-à-dire -d'après sa manière de concevoir, bien mieux que d'après la nature des -choses. Mais les genres et les espèces sont dans notre esprit beaucoup -plus que dans la nature, où tout est distinct, et nous ne les -multiplions que pour nous régler dans l'usage des choses relatives à -nos besoins[82].» - - [82] _Logique_, chap. XXII, p. 43. - -En observant les objets sensibles, nous nous élevons naturellement à des -objets qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi, le mouvement est un -effet que je vois, et cet effet a une cause que je nomme force. Pour -étendre la sphère de nos connaissances, il nous faut savoir conduire -notre esprit. Et pour apprendre à le conduire, il faut le connaître -parfaitement. Condillac est ainsi amené à analyser les facultés de -l'âme; il le fait en deux chapitres, dans lesquels il déploie toutes les -ressources de son talent et même une élégance de style plus remarquable -que celle qu'il montre d'ordinaire. - -Dans la seconde partie de la _Logique_, l'auteur considère «l'analyse -dans ses moyens, dans ses effets, ou l'art de raisonner réduit à une -langue bien faite». - -Nos erreurs, dit-il, «ont toutes la même origine, et viennent de -l'habitude de nous servir des mots avant d'en avoir déterminé la -signification. Il n'y a donc qu'un moyen de remettre de l'ordre dans la -faculté de penser, c'est d'oublier ce que nous avons appris, de -reprendre nos idées à leur origine et de refaire, comme Bacon, -l'entendement humain[83].» - - [83] Chap. XXII, p. 100 et 107. - -Le langage est ainsi le vrai moyen de bien raisonner. «Non seulement -toute langue est une méthode analytique, mais toute méthode analytique -est une langue.» - -Puis, vient l'énumération du langage d'action ou la sensation analysée, -du langage articulé, qui analyse la pensée. Et ces premières langues les -plus bornées sont naturellement les plus exactes. Plus tard, quand on se -mit à parler pour parler, les langues se remplirent d'imperfections; et, -l'analyse disparaissant, l'art de raisonner s'est perdu. - -Il faut donc refaire sa langue. Comment? Par l'analyse. C'est l'analyse -qui fait les langues; c'est à l'analyse à déterminer les idées[84]. -C'est l'analyse qui nous montre d'où viennent les idées simples et -quelles sont les idées partielles qui entrent dans une idée comparée. Il -est inutile de recourir aux définitions. La synthèse est une méthode -ténébreuse; et, quoiqu'en disent Messieurs de Port-Royal, la seule -différence qu'il y ait entre elle et l'analyse, c'est qu'elle commence -toujours mal, tandis que l'analyse commence toujours bien. - - [84] _Œuvres_, t. XXII, p. 137 et 147. - -Pour démontrer combien le raisonnement est simple, quand la langue est -simple, Condillac prend l'exemple de l'algèbre. «Tout l'artifice du -raisonnement algébrique consiste en deux choses: établir l'état de la -question, c'est-à-dire traduire les données dans l'expression la plus -simple et dégager les inconnues. En métaphysique, quand on demande -quelle est l'origine de la génération des facultés de l'âme, la -sensation est l'inconnue que nous avons à dégager pour découvrir comment -elle devient successivement attention, comparaison, jugement. C'est ce -que nous avons fait, quand nous avons cherché les différentes -transformations par lesquelles passe la sensation pour devenir -l'entendement. Nos raisonnements, faits avec des mots, sont aussi -rigoureusement démontrés que pourraient l'être des raisonnements faits -avec des lettres[85].» - - [85] T. XXII, p. 160. - -Et cet artifice est le même dans toutes les sciences. - -La théorie une fois exposée, on est conduit tout droit au dernier livre -de l'auteur. - - -_La Langue des calculs_ est un des ouvrages les moins connus de -Condillac, ce qui s'explique par sa forme peu attrayante et à coup sûr -étrange pour ceux qui ne sont pas initiés. De plus, il est inachevé, et -il faut bien connaître toute l'œuvre du philosophe pour en comprendre -la portée. Sa première édition eut peu de succès[86]. Son introducteur, -Laromiguière, au commencement de l'écrit qu'il a intitulé: _Paradoxes de -Condillac_, se demande assez ingénument «si le talent de l'auteur, -lorsqu'il exprime ses dernières pensées, était affaibli par l'âge ou -s'il avait acquis ce degré de perfection qui ne laisse subsister aucune -trace de l'art qui le produit; si la doctrine qu'il professe n'est -qu'une déduction brillante de paradoxes, ou bien la théorie la plus -vraie, le modèle le plus parfait du raisonnement». Et il s'en rapporte -au lecteur, disant que s'il avait su répondre à ces questions, il -n'aurait jamais songé à publier cette œuvre du maître[87]. - - [86] _La Langue des calculs_, ouvrage posthume et élémentaire, - imprimé sur les manuscrits autographes de l'auteur. Paris, Ch. - Houel, an VI, in-8º. - - [87] _Paradoxes de Condillac et Discours sur la langue du - raisonnement_, par M. LAROMIGUIÈRE, professeur de philosophie à - la Faculté des lettres de Paris (nouv. édit., 1825). - -C'est cependant son analyse que nous suivrons, car c'est encore la plus -claire qui ait été faite. Condillac n'avait jamais été mathématicien, -comme Descartes et Pascal; mais il ne s'en est pas moins proposé le -problème de faire sortir la science tout entière des mathématiques de la -logique. Il a remarqué, dans les divers genres de connaissances, que la -nature elle-même nous donne les premières leçons et que toutes les -autres sont dues à l'analogie. Fort de cette observation, il prétend -enseigner l'algèbre sans avoir aucune connaissance de l'algèbre, assuré -qu'il est que l'analogie lui indiquera les développements successifs, et -qu'à l'aide de déductions il trouvera l'algèbre et toutes ses méthodes. -Il lui faut d'abord constituer la langue de cette science, puisque selon -son éternel adage «une science se réduit à une langue bien faite». Il -l'appellera _la Langue des calculs_: et il la fera, ou la trouvera par -la nature et l'analogie. - -La langue des calculs admet cinq dialectes: celui des doigts, celui du -langage ordinaire, celui des chiffres et celui des lettres de -l'alphabet, qui en comprennent deux. - -Le dialecte des doigts, quand il est seul, est un calcul d'action; et -c'est dans ce calcul avec les doigts que Condillac voit le premier -calcul, comme dans le langage d'action il avait vu le premier langage. -Mais si les doigts exécutent le calcul, les mots le notent et le -traduisent. En ouvrant successivement, l'un après l'autre, les doigts -des deux mains, nous nous représentons une suite d'unités depuis un -jusqu'à dix; c'est la _numération_. Si après avoir compté jusqu'à dix, -nous fermons successivement les doigts, les nombres décroîtront -successivement d'une unité. Cette opération inverse peut s'appeler -_dénumération_. - -Pour porter au delà de dix la numération par les doigts, il n'y a qu'à -prendre _dix_ pour unité; et alors, en rouvrant successivement les -doigts, on forme une suite, qui s'étend jusqu'à dix fois dix, ou _cent_. -De la même manière, on formera des suites, qui s'étendront jusqu'à dix -fois cent, ou _mille_; et c'est à la noter que servent les mots. - -L'habitude de la numération doit la rendre plus facile et plus rapide. -Pour compter jusqu'à cinq par exemple, au lieu d'ouvrir successivement -tous les doigts d'une main, on en pourra ouvrir deux tout d'un coup, -puis deux encore, et puis un. Cette manière de numérer prend un nom -particulier; c'est l'_addition_, qui a son opération inverse, comme la -numération; et cette opération inverse est la _soustraction_. - -On ne saurait faire beaucoup d'additions qu'on ne rencontre des nombres -égaux à ajouter. Cette espèce d'addition est encore susceptible d'être -abrégée, et alors elle prend le nom de _multiplication_, dont l'inverse -est la _division_. - -Le germe de la science du calcul étant dans nos doigts, c'est la nature -qui nous donne les premières leçons, puisque l'addition et la -multiplication ne sont qu'une numération, dérivant de la numération -primitive. - -Mais le dialecte des doigts ne peut suffire à exécuter les opérations -compliquées qui se présentent; Condillac l'abandonne, pour ne conserver -que les noms des nombres; et, par une opération moins simple, il traite -avec ces signes de la formation des puissances, de l'extraction des -racines, des fractions, des proportions et progressions. Il rattache -d'ailleurs toutes ces opérations à celles qu'il a exécutées avec les -doigts. - -Allant plus loin, il trouve que les noms sont embarrassants et expriment -trop longuement les connaissances acquises, et qu'il serait plus simple -de se servir des signes; de là les chiffres et les lettres de l'algèbre. - -C'est donc l'analogie qui nous fait trouver ces nouveaux dialectes; mais -il faut en faire usage peu à peu, comme lorsqu'on doit apprendre une -langue nouvelle, et traduire d'abord dans les deux dialectes qu'on veut -étudier ce qu'on a appris avec les deux premiers. Le raisonnement dépend -ainsi du choix des signes; et les opérations qui demandent la plus -grande contraction d'esprit se font d'elles-mêmes. - -Tel est le travail de méthode poussé jusqu'à sa dernière puissance qui a -fait l'objet des méditations de Condillac dans ses dernières années. -Chemin faisant, il critique nombre de termes à peine français, qui -étaient encore employés de son temps et qui sortaient absolument des -règles de l'analogie qu'il avait posées, comme des quantités _complexes_ -ou _incomplexes_, des parties _aliquates_, ou des parties _aliquantes_, -des fractions _exponentielles_, des _quantités imaginaires_, etc... - -Il a sur le système décimal et sa notation des observations d'une -simplicité admirable. Il établit qu'un _dixième_, un _centième_ étant -l'inverse de _dix_ et de _cent_, leurs expressions doivent être -également inverses, et puisque _dix_ s'écrit 10, _cent_ 100, un -_dixième_ doit s'écrire 01, un _centième_ 001. Mais pourquoi _dix_ -s'écrit-il par l'unité suivie d'un zéro, soit: 10? Il répond en -interrogeant l'analogie et en s'adressant aux doigts. Dans ce premier -dialecte, pour exprimer 10, il faut fermer le petit doigt et tenir -ouvert le doigt suivant. Pour exprimer le même nombre avec des -caractères, il suffit de copier ceux que la main nous offre: 1 -représentera un doigt ouvert; 0, que nous appelons zéro, représentera le -petit doigt fermé; et ces deux caractères accolés, 10, signifieront -_dix_. Si cette remarque est vraie pour les chiffres arabes, elle est -encore plus frappante pour les chiffres romains, qu'il suffit de -regarder pour voir que c'est l'analogie qui les a formés. _Un_, _deux_, -_trois_, _quatre_ sont représentés par I, II, III, IIII, images visibles -des doigts levés. _Cinq_ est représenté par le caractère V, copie du -pouce et de l'index levés. Et l'on sait qu'anciennement les Romains, ou -les peuples dont ils avaient emprunté les caractères, avaient adopté la -progression quintuple, puisque, après avoir compté jusqu'à _cinq_, ils -recommençaient, et disaient _cinq et un_, _cinq et deux_, VI, VII, -jusqu'à _dix_, dont la forme X exprime deux cinq. - -Quant à l'origine de l'algèbre, Condillac l'attribue à l'emploi des -cailloux,--_calculus_, _caillou_,--qui sont venus en aide aux doigts. -Quand on a voulu placer les unités simples dans un tas, les dizaines -dans un autre, il a été naturel de disposer ces tas sur une même ligne -pour en faire plus facilement le compte, et dès lors l'habitude ne tarda -pas à lier les centaines avec le troisième rang, les dizaines avec le -second, et les unités simples avec le premier. Et, après avoir inventé -les caractères, on a commencé à dire, par exemple, 4 centaines, 3 -dizaines, 5 unités, et pour abréger on a écrit: 4c 3d 5u. L'habitude -faisant mettre les centaines les premières, les dizaines ensuite et -enfin les unités, on aura bientôt supprimé l'annotation et mis -simplement: 435. Mais, lorsqu'il fallut faire des calculs plus -compliqués et qu'on eut à sa disposition les caractères d'un alphabet, -on se servit probablement de ces caractères pour distinguer les -cailloux: on les plaça sur chacun et on dit le caillou _a_, le caillou -_b_, le caillou _c_, ou pour abréger _a b c_, substituant de la sorte -tout naturellement la lettre aux cailloux, et formant ainsi un nouveau -dialecte. - -Et, après ces ingénieuses démonstrations, le philosophe se croit en -droit de dire que tout se découvre, tout s'explique, quand on est docile -aux leçons de la nature et de l'analogie. C'est en rétrogradant vers les -idées fondamentales qui sont le germe de la science qu'on peut la -parcourir tout entière. Si les inventeurs écrivaient comment ils font -des découvertes, ils sauraient comment ils peuvent en faire encore. Mais -alors, que devient le génie, ou cette faculté créatrice à laquelle les -hommes crurent tant devoir? «Le génie, répond Condillac, est un esprit -simple qui trouve ce que personne n'a su trouver avant lui. La nature, -qui nous met tous dans le chemin des découvertes, semble veiller sur -lui, pour qu'il ne s'en écarte jamais; il commence par le commencement; -et il va devant lui: voilà tout son art.» - -On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait; car l'inconnu est -dans le connu, et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le -connu. Aller du connu à l'inconnu, c'est donc aller du même au même, -d'identité en identité. Une science entière n'est qu'une longue suite de -propositions identiques, appuyées successivement les unes sur les -autres, et toutes ensemble sur une proposition fondamentale, qui est -l'expression d'une idée double. Le génie le plus puissant est obligé de -parcourir, une à une, toute la série des propositions identiques, sans -jamais franchir aucun intervalle. Le passage d'une proposition identique -à une autre, c'est le raisonnement. Le raisonnement n'est qu'un calcul; -donc les méthodes du calcul s'appliquent à toute espèce de raisonnement; -et il n'y a qu'une méthode pour toutes les sciences. Or les opérations -du calcul étant mécaniques, le raisonnement l'est aussi. Et dire que le -raisonnement est mécanique, c'est dire qu'il porte sur les mots, sur les -signes; donc, une suite de raisonnements, ou une science, n'est qu'une -langue. Elle se compose d'idées générales, qui sont représentées par des -signes, des mots, des noms; et il importe que toutes ces démonstrations -soient justes. - -Telle est, en substance, la théorie de la _Langue des calculs_. Bien que -ces idées soient contenues en germe dans tous ses ouvrages, jamais -Condillac n'a été plus hardi dans l'affirmation, plus certain de son -système, plus dédaigneux des observations, jusqu'à effrayer son plus -fidèle disciple par des «paradoxes». Peut-être les parties de ce livre -qui n'ont pu être achevées contenaient-elles les développements -nécessaires pour démontrer et faire accepter une doctrine si nouvelle. - -En tout cas, l'auteur s'était efforcé de réaliser le plan que quarante -ans plus tôt il avait indiqué dès les premières pages qu'il ait écrites: -«Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec -autant d'exactitude qu'en géométrie; se faire aussi bien que les -géomètres des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des -expressions d'une manière précise et invariable[88].» - - [88] Introduction de l'_Essai sur l'origine des connaissances - humaines_. - -Il eût été intéressant de lui voir tenir parole jusqu'au bout et -appliquer son système à la morale. - - - - -CHAPITRE IX - - L'INFLUENCE DE CONDILLAC SUR LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE.--L'APOGÉE ET - LE DÉCLIN DE SON ÉCOLE. - - -Quand, en 1780, Condillac mourut, retiré à la campagne et presque ignoré -de ses contemporains, sa philosophie était déjà devenue classique. On -avait oublié Descartes, dont les doctrines, magnifiquement développées -par un Bossuet, un Fénelon ou un Malebranche semblaient cadrer à -merveille avec la théologie chrétienne; mais les catholiques ne s'en -étaient jamais montrés très enthousiastes. Au contraire, personne ne -songeait à découvrir, dans la philosophie de l'auteur du _Traité des -sensations_, des conséquences perverses, la morale et la religion ayant -été toujours respectées par lui et ne semblant alors aucunement -intéressées dans ses théories métaphysiques. - -Tous les collèges enseignaient cette doctrine simple, facile à -comprendre, bien adaptée à la clarté de l'esprit français et développée -dans une langue correcte et élégante qui s'adressait au bon sens, bien -plus qu'à l'imagination. Et comme l'instruction publique était alors, -sans exception, confiée à des mains ecclésiastiques, tous les disciples -de Condillac sortirent des collèges de jésuites, d'oratoriens, de -doctrinaires, qui faisaient en même temps l'éducation, sans le savoir, -des futurs auteurs de la Révolution. Qu'on prenne au hasard les noms des -hommes politiques qui avaient trente ans en 1789, on ne trouvera parmi -eux que des «sensualistes» ou plutôt, comme on disait alors, des -«idéologues». C'est ce qu'on a appelé d'un terme plus vague «la -philosophie du dix-huitième siècle». Sans l'avoir jamais cherché, -Condillac en fut le chef; et il l'est resté dans l'histoire, parce que -tous les penseurs de ce temps ont commencé par se réclamer de lui. - -L'extraordinaire succès de son système ne laisse pas que d'étonner -aujourd'hui. Cette philosophie, qui devait aboutir bientôt au -matérialisme avec Condorcet, Helvétius et tant d'autres, n'était pas -seulement en vogue en Angleterre, où Locke l'avait mise au jour: -l'archidiacre portugais Louis-Antoine Vernei la faisait agréer à Coïmbre -et dans les écoles de Castille; et deux jésuites espagnols, victimes du -comte d'Aranda, réfugiés en Italie, Antoine Eximeno et Arteaga, la -défendaient dans des livres imprimés à Madrid en 1789, comme les fameux -_Investigaciones filosoficas, sobre la Belleza Ideal considerada como -objeto de todas las_ _artes de imitacion_, d'Arteaga. Eximeno développe -ces idées dans son livre: _Del origen y reglas de la Musica_. Il y -attribue le sentiment des beaux-arts à un instinct ou sensation innée, -imprimé en nous originellement par l'auteur de la nature. Cet instinct -se développe par la répétition d'impressions venues du dehors[89]. - - [89] François ROUSSEAU, _Règne de Charles III d'Espagne_, 2 vol. - in-8º, 1907, t. II, p. 331. - -De même, Mme de Dino nous apprend, dans ses _Souvenirs_, que sa mère, la -duchesse de Courlande, lui avait donné pour précepteur l'abbé Piattoli, -laïque, malgré son titre, un peu libertin et tout à fait incrédule. «Il -estimait Condillac un guide plus sûr que l'évangile,» et sans attaquer -en rien le dogme catholique, il enseignait la métaphysique -encyclopédiste[90]. C'était l'habitude alors dans toutes les familles -aristocratiques et jusque dans les cours d'Europe de goûter cette -philosophie facile, qui se recommandait de la nature et de l'humanité -pour excuser la corruption croissante des mœurs. - - [90] Duchesse de DINO, _Chronique_, 1908, in-8º, t. Ier, p. 139, - et Appendice III; Correspondance de Piattoli. - -L'influence de Condillac fut donc très grande sur ses contemporains; non -seulement Rousseau lui emprunta beaucoup d'idées; mais Diderot, -d'Alembert, tous les encyclopédistes: Helvétius et Broussais, dont il -repoussait le matérialisme, d'Holbach, dont il répudiait l'athéisme, -Cabanis et Condorcet, dont il ne partageait point les doctrines, prirent -comme base sa psychologie et sa logique, que tout le monde acceptait -comme des vérités qui ne se discutaient plus. Non moins utiles furent -ces enseignements pour les savants, qui ne se séparaient pas beaucoup -alors des philosophes. Lavoisier, pour créer la chimie moderne, employa -la méthode féconde de l'analyse et, pour en répandre l'enseignement, il -s'appliqua à en bien déterminer le langage et à en simplifier les -définitions et les nomenclatures. Vicq-d'Azyr, le successeur de Buffon à -l'Académie française, n'hésite pas à rapporter à la méthode -condillacienne une grande part des progrès qu'il fit faire à l'anatomie. - -Condillac avait été longuement et justement apprécié dans le _Cours de -littérature_ composé pour les séances du _Lycée_ qui fut établi à Paris -quelques années avant la Révolution. Voulant faire ensuite un «plan -sommaire d'éducation publique», M. de La Harpe publia son projet dans le -_Mercure de France_ de janvier 1791. Arrivant aux deux années de -philosophie, il déclare sans hésitation qu'il en changera entièrement le -système et le langage: «Plus de cahiers de logique, de métaphysique, de -morale en mauvais latin; ce malheureux latin, mal appliqué, a perpétué -dans les écoles la funeste habitude de parler sans s'entendre. Parlons -français; nous serons forcés d'avoir du sens. Un extrait bien fait de la -_Logique de Port-Royal_ et de _l'Art de penser_ du P. Lamy suffirait -pour mettre les jeunes gens au fait des procédés et des règles du -raisonnement; pour la métaphysique, Locke et Condillac, les deux seuls -philosophes chez qui l'on trouve ce qu'il nous est possible de savoir -sur l'entendement humain et ce qu'il y a de plus probable sur les -générations intellectuelles; pour la morale, le _Traité des devoirs_ de -Cicéron: il contient tout. Quant à Descartes, ajoute-t-il, il n'est plus -permis d'en revenir à ses «rêveries»; et ce qu'il y a de bon dans ce -philosophe est assez connu pour que tout professeur instruit «puisse -apprendre à son disciple à le séparer de la mauvaise physique.» - -Dans la réorganisation de l'enseignement public à la fin de la fin de -la Révolution, Lakanal, Volney, Deleyre, Garat ne connaissent pas -d'autre philosophie. La Harpe, plus littérateur que métaphysicien et -devenu l'adversaire fougueux des idées révolutionnaires, fait grâce à -Condillac, sur le compte duquel il n'a pas changé d'opinion, regardant -ses ouvrages comme nécessaires[91]. - - [91] «C'est, dit-il, un philosophe bien supérieur à la plupart - des collaborateurs de l'_Encyclopédie_. La saine métaphysique ne - date en France que des ouvrages de Condillac.»--_Philosophie du - dix-huitième siècle_, t. Ier, p. 122. - -Destutt de Tracy n'était pas un philosophe: il avait commencé par porter -l'épée en servant sous le général La Fayette. Député à l'Assemblée -Constituante, emprisonné aux Carmes par la Terreur, il se consola de la -politique en lisant les ouvrages de Locke et de Condillac. Entré dans -l'Institut reconstitué, il se mit à étudier la formation et la -génération des idées: de là, ses _Éléments d'idéologie_. Dans ce livre, -il établit que la faculté de penser consiste à éprouver une foule -d'impressions, de modifications, auxquelles on donne le nom général -d'idées ou de perceptions. Toutes ces perceptions pourraient être -nommées sensations. Et ainsi, penser, c'est sentir. Mais ces pensées ou -perceptions peuvent être divisées en quatre classes, qui se rapportent à -nos quatre facultés élémentaires: la sensibilité proprement dite, la -mémoire, le jugement et la volonté. Le souvenir, le jugement et les -désirs dérivent de la sensation et ne sont que les divers modes de la -sensibilité. Nos idées composées ou générales se forment à l'aide de ces -facultés et nous permettent en même temps d'avoir connaissance de notre -propre existence. Et ce système philosophique s'alliait chez Destutt de -Tracy aux idées politiques les plus modérées, les plus libérales, les -plus contraires au désordre moral, qui régnait alors et qu'il a -courageusement combattu. - -Garat professait les mêmes opinions; mais il se laissa toujours guider -par les événements. Suard, quand il arriva à Paris, lui avait fait -connaître d'Alembert, Rousseau, Condillac, Buffon, Diderot. Le mouvement -des idées le mena à la Révolution, dont il accepta tout et excusa tout, -jusqu'à faciliter le coup d'État parlementaire du 31 mai contre ses -propres amis de la Gironde. La tourmente passée, il reprit -tranquillement l'enseignement de la philosophie de Condillac, ayant de -plus accepté de l'Empire charges et honneurs. C'est lui auquel Napoléon -disait toutes les fois qu'il le rencontrait à sa cour: «Eh bien, -monsieur Garat, comment va l'idéologie?» - -Très analogue comme caractère fut Alexandre Deleyre, qui se souvenant de -ses années de collaboration intime à Parme avec le précepteur de -l'Infant, et ne voulant plus tenir compte de ses propres erreurs pendant -la Révolution, vint augmenter encore le nombre de ces adeptes de -Condillac qui lui avaient été plus compromettants que profitables. - -Cabanis était représentant de Paris aux Cinq-Cents; c'est en cette -qualité qu'en l'an VII il réclama l'érection de monuments pour Descartes -et Montesquieu, pour Mably et Condillac. Dans son mémoire à la seconde -classe de l'Institut sur l'_Histoire physiologique des sensations_, il -continue la tradition, qu'il reproduit encore dans son ouvrage sur les -_Rapports du physique et du moral_. - -Un autre disciple convaincu et raisonné de Condillac fut François -Thurot. Celui-là est un vrai universitaire, professeur à la Faculté des -lettres à Paris jusqu'en 1823. Son dernier ouvrage: _De l'entendement et -de la raison_, ou _Introduction à la philosophie_, est de 1830. C'est -lui qui s'élève avec indignation contre le mot de «sensualisme» qui, -appliqué à la doctrine philosophique, n'est pas même français. «Les -femmes et les gens du monde, dit-il, étrangers à ces sortes de -spéculations, jugent de la signification de ce terme par son analogie -avec les mots _sensuel_ et _sensualité_, s'imaginant que les auteurs -qu'on appelle «sensualistes» ont composé des ouvrages obscènes ou -licencieux...» - -Avec tant de soutiens, les habitudes et les traditions sont difficiles à -détruire. Tous les livres classiques étaient faits par des disciples de -Condillac. En 1834, s'imprimait chez Brunot-Labbé, libraire de -l'Université, un livre intitulé _la Logique complète de Condillac_, -suivie de celle de Dumarsais, _à l'usage des jeunes gens_. En 1842, le -_Traité des systèmes_, _l'Art de penser_ et _la Logique_ étaient encore -compris dans les livres désignés pour l'enseignement de la philosophie. -Il fallut tous les efforts et toute l'éloquence de Cousin pour en -triompher: et le mot _sensualisme_, qu'il fit adopter, lui fut en effet -très utile, comme principal argument. - -Pierre Laromiguière, né en Rouergue, était non seulement élève des -jésuites, mais il entra dans la congrégation, où on l'employa comme -régent de quatrième et de troisième, à Moissac et à Lavaur; puis, en -1777, il professe la philosophie à Toulouse et va de là à Carcassonne et -au collège militaire de la Flèche. Ayant même autrefois correspondu avec -Condillac, il adopta et conserva ses méthodes. Si Condillac avait voulu -se choisir un disciple, il n'aurait pu en trouver un plus capable de le -comprendre et de le goûter. Celui-là était beaucoup plus philosophe et, -si l'on veut, beaucoup plus amoureux de philosophie. Muni de fortes -études ecclésiastiques que la Révolution lui fit abandonner, il avait -été un des brillants disciples de Garat. Entré de bonne heure dans -l'Université impériale et déjà membre de l'Académie des sciences morales -et politiques, il professa la philosophie à la Faculté des lettres de -Paris de 1811 à 1813. Il avait commencé par se faire l'éditeur très -enthousiaste de _la Langue des calculs_ et il avait publié en 1810 le -petit volume intitulé les _Paradoxes de Condillac_. Un de ses premiers -écrits, le _Discours sur la langue du raisonnement_, fut justement -composé à propos de _la Langue des calculs_. - -Personne plus que Laromiguière ne s'est appliqué à défendre les opinions -spiritualistes de Condillac. Deux chapitres entiers de ses _Leçons de -philosophie_ sont consacrés à cette démonstration et ont pour titre: -«_Le Système de Condillac, loin de favoriser le matérialisme, -l'anéantit_[92].» Son raisonnement est, d'ailleurs, assez solidement -établi. Il y a bien peu de philosophie, dit-il, dans ceux qui refusent -l'existence à tout ce qui n'est pas matière, opinion fondée uniquement -sur le principe superficiel qu'imaginer et concevoir sont une même -chose. On ne peut imaginer, il est vrai, que des êtres étendus; mais on -peut concevoir des êtres inétendus, immatériels; en tout cas, on n'a pas -le droit d'en nier la réalité. La réalité des choses est indépendante de -ce que peuvent ou ne peuvent pas notre imagination et notre -intelligence. Et il donne, sous forme d'anecdote, l'exemple de ce roi de -Siam auquel un Hollandais, dans lequel il avait toute confiance, -racontait un jour que dans son pays en hiver on marchait sur l'eau. Cet -Oriental, qui ne savait pas ce que c'était que la glace, le chassa comme -un imposteur. Son esprit se refusait à concevoir la congélation, que -connaissent si bien les habitants du Nord. - - [92] _Leçons de philosophie_, 6e édit., t. Ier, neuvième et - dixième leçons. - -Au reste, très imbu des doctrines sensualistes, Laromiguière commença -par vouloir réduire le raisonnement à n'être qu'une opération purement -grammaticale, autrement dit à faire dériver la pensée des mots, tandis -que c'est elle qui les crée et que le langage n'a que le devoir de les -traduire. Il ne suivit cependant pas Condillac jusqu'au bout et affirma -que la pensée existait antérieurement à tout signe et indépendamment de -tout langage. Aussi, toutes les facultés premières générales, au lieu de -les faire dériver de la sensation, Laromiguière les attribue à -l'attention qui, avec la comparaison et le raisonnement, constitue, -selon lui, l'entendement. L'entendement et la volonté sont réunis par -lui sous le nom de pensées. Mais, dans la génération des idées, les -facultés de l'âme jouent un rôle que ne leur reconnaît pas Condillac. -Et c'est ainsi qu'il fut conduit, par la méthode expérimentale, -appliquée par Reid et Dugald-Stewart, à l'étude de l'esprit humain et -devint un adepte de la philosophie écossaise. Son enthousiasme se -communiqua à un de ses jeunes auditeurs, Victor Cousin, qui raconte que -ce fut lui qui «l'enleva à ses premières études, qui lui promettaient -des succès paisibles, pour le jeter dans une carrière où les -contrariétés et les orages ne lui ont pas manqué». - -On pourrait en dire autant de Royer-Collard, qui avait commencé aussi -par la philosophie de Condillac, et qui, selon la légende bien connue, -se promenant sur les quais à la recherche d'un maître moins usé, le -trouva un jour dans l'étalage d'un bouquiniste, en achetant un volume -dépareillé des _Essais de philosophie_ de Thomas Reid[93]. - - [93] Jules SIMON, _Victor Cousin_, 1891, in-12. - - -Quoi qu'il en soit, ce qui aux yeux d'honnêtes gens comme Laromiguière, -Royer-Collard ou M. Cousin lui-même, fit le plus de tort à Condillac, -c'est que ses contemporains, comme ses successeurs, regardaient -l'idéologie, ou la science des idées considérées en elles-mêmes comme de -simples phénomènes de l'esprit humain, et que l'idéologie, alliée de la -Révolution française, était née et avait grandi avec elle. Leurs -représentants se trouvaient être les mêmes hommes à la Convention et à -l'Institut, tous faisant partie de la société d'Auteuil, chez Mme -Hélvétius. Sous ce rapport, Condillac, resté spiritualiste et chrétien, -a pu sans doute partager les idées de ses propres adversaires. Mais il -n'est pas juste de dire, avec le _Dictionnaire des sciences -philosophiques_, «qu'il n'y a plus aujourd'hui de partisans avoués de la -doctrine de Condillac et que son dernier représentant est descendu dans -la tombe avec M. Destutt de Tracy[94]». - - [94] Art. _Condillac_ et art. _Destutt de Tracy_. - -Sans parler des Suisses qui restèrent fidèles, avec Bonnet, à la -philosophie du dix-huitième siècle[95], à l'Université de Strasbourg, -comme à l'Académie de Berlin, au début du dix-neuvième siècle, on -étudiait encore Bossuet et Maupertuis, Hume et Condillac. En Angleterre -même, en dépit des Écossais, la philosophie nouvelle se réclamait aussi -des théories de la sensation. Stuart-Mill[96] remarque qu'en France, -pendant presque tout le dernier siècle où l'Université enseignait la -philosophie à toutes les classes aisées, «la doctrine officielle était -la philosophie surannée de Royer-Collard, de Jouffroy et de Cousin, -ignorant presque entièrement les travaux étrangers, enseignée par de -simples médiocrités dont le grand maître avait peuplé toutes les -chaires de l'État». La culture scientifique, personnifiée alors par -Comte, se détournait de ces doctrines «étrangères à la philosophie», et -véritablement indignes des découvertes nouvelles. Le mérite de Taine, -dans son livre sur l'_Intelligence_, est d'avoir voulu renouveler la -psychologie en présentant «le premier essai sérieux pour remplacer par -quelque chose de mieux la philosophie officielle[97]». - - [95] Art. _Bonnet_, par M. PICAVET, dans la _Nouvelle - Encyclopédie_. - - [96] _Dissertation and Discussion_, t. IV, p. 117. - - [97] Th. RIBOT, _Revue philosophique_, t. VI, 1877, p. 45. - -M. Taine reprit donc la tradition de Locke et de Condillac; il se -proposa d'analyser les idées et les signes, d'étudier les phénomènes -avant les facultés, de rentrer dans les faits, en dédaignant les -développements littéraires et les descriptions de fantaisie. Il montra, -non sans verve et sans malice, combien l'école spiritualiste était -restée sans influence et sans autorité près des savants. Aussi -revint-il au dix-huitième siècle, faisant sa part à l'idéologie, à -l'analyse verbale, à la psychologie empirique, repoussant les hypothèses -sur l'âme et sa nature; ce qui est purement la métaphysique, avec -laquelle la psychologie, science naturelle, n'a rien de commun. Un de -ses chapitres ne traite-t-il pas «De l'acquisition du langage chez les -enfants[98]?» C'est ce qu'il avait déjà établi dans son spirituel -pamphlet sur les _Philosophes français_, qui fit scandale en 1857. Rien -d'étonnant si nous avons depuis vu quelques jeunes philosophes prendre -Condillac pour sujet de thèses et d'études, sans se laisser arrêter par -la forme assurément vieillie de ses travaux. - - [98] _Revue philosophique_ de janvier 1876, p. 3. - -De nos jours encore, des savants comme Littré ont dit très haut les -services que la philosophie de Condillac leur a rendus; et on a écrit -un livre entier pour établir l'influence du _Traité des sensations_ sur -la psychologie anglaise contemporaine, celle de Herbert Spencer, de -Bain, de Hamilton et de Stuart Mill[99]. - - [99] _Condillac et la psychologie anglaise contemporaine_, par M. - Léon DEWAULE, Paris, Félix Alcan, 1891, in-8º. - - M. Dewaule a observé très justement que la philosophie de - Condillac est beaucoup moins systématique que l'on a voulu le - prétendre et qu'elle a embrassé tout l'ensemble des connaissances - de l'esprit humain. Ce qui a donné prise contre lui à une critique - trop facile, c'est le procédé extérieur, l'artifice de l'écrivain - qui, pour rendre plus sensibles et plus attrayantes les déductions - du philosophe, a eu recours à la fiction de la statue. On a vu là - une hypothèse qui n'avait rien de scientifique, tandis que ce - n'était en réalité qu'une allégorie analogue à la caverne de - Platon, propre à frapper l'imagination. On lui a retourné le - reproche qu'il avait fait lui-même aux philosophes qui abusent des - comparaisons et des métaphores, et on en a conclu qu'il ne tenait - pas un compte suffisant de la pensée. Au contraire, après avoir - attaché à la genèse, au fait primordial, qui est selon lui la - sensation, une importance que personne n'avait établie aussi - nettement, il a ramené à l'esprit et à ses opérations, à son - activité spontanée, l'origine successive de toutes nos facultés. - La loi de l'association et de l'habitude développe ensuite ce - germe, qui est l'état de conscience au delà duquel on ne peut - remonter. Mais sans l'esprit, sans l'âme, la sensation serait sans - effet, et Condillac peut ainsi être regardé comme un idéaliste. - (_Conclusion_, p. 305 à 307.) - - -D'où est donc venue la décadence de cette hégémonie incontestée? - -Il est certain que lorsque Royer-Collard eut découvert Reid et les -Écossais, que Laromiguière eut tenté une évolution,--que Cousin avec son -ardeur et son éloquence transformera en une école toute nouvelle, -séduisante par son éclectisme même et répondant très heureusement aux -idées politiques du moment,--il fallut renoncer à cette philosophie dont -on attaquait beaucoup plus les conséquences que les principes. - -Maine de Biran, d'abord condillacien, ne commença à abandonner la -philosophie sensualiste qu'en 1805; «il souleva alors le joug» et se -forma une théorie très personnelle, tout entière fondée sur -l'observation interne et l'étude très délicate et très élevée de la -conscience. - -Cousin lui-même débuta par faire une thèse toute pénétrée de la doctrine -condillacienne. L'étude de la philosophie allemande de Kant et de Hegel -l'inclina un moment au panthéisme; et c'est par la politique qu'il -arriva à l'éclectisme, sorte de juste milieu sauvegardant tous les -intérêts. Aussi est-ce au nom de ces principes qu'il a combattu la -_Philosophie sensualiste au dix-huitième siècle_, par son cours de 1819, -souvent réimprimé. Dans la préface de 1855, il écrivait: - -«Dès qu'en métaphysique on n'admet pas d'autre principe que la -sensation, on est condamné à n'admettre aussi d'autre principe de morale -que la fuite de la peine ou la recherche du plaisir; il n'y a plus ni -bien ni mal en soi; point d'obligation, point de devoir, partant point -de droit... Et les nations, comme les individus, s'agitent en vain, -roulant sans cesse de l'anarchie au despotisme et du despotisme à -l'anarchie... Le sage, l'honnête, mais trop sceptique Locke amène à sa -suite le systématique et téméraire Condillac: celui-ci à son tour fraye -la route au fougueux et licencieux Helvétius, à l'élégant et froid -Saint-Lambert, auxquels succèdent les théoriciens de l'anarchie.» - -Et il se plaît à rappeler le «sérieux succès de ses leçons», parce que, -dit-il, «ce succès venait bien moins du mérite du professeur que des -favorables dispositions du temps et de l'auditoire». Cela est si vrai -que la réaction fut plus politique que philosophique. On rendit le -sensualisme de Condillac responsable des erreurs et des excès de la -Révolution; les pires démagogues passèrent pour ses disciples. Il y a -plus: quelques-uns de ceux qui l'avaient pris pour chef le répudièrent, -comme ils répudiaient la Terreur. On eut peur des conséquences et on -rejeta les doctrines en bloc, sans s'inquiéter de la part de vérité -qu'elles contenaient. - -Et puis, il y eut l'enthousiasme pour les idées spiritualistes, que -suscita Mme de Staël, et bientôt après l'école religieuse de -Chateaubriand, illustrée par M. de Bonald, Joseph de Maistre, Lamennais; -de telle sorte que, comme l'a dit très justement M. P. Janet, «la -philosophie française resta associée aux lettres plutôt qu'aux sciences -pendant toute la première moitié du dix-neuvième siècle». Durant près de -cinquante ans, elle se personnifia dans M. Cousin, dont la doctrine -devint un dogme, presque une royauté, son inventeur, selon l'heureuse -expression de Jules Simon, ayant fait de l'Université un «régiment», qui -subissait ses inspirations despotiques et lui obéissait comme à un -grand maître, d'autant qu'il tenait en mains les destinées de tous. - -Philosophie et religion étaient pour M. Cousin un instrument de règne, -une nécessité politique, une assurance, si l'on veut, à l'usage des -conservateurs. Il s'en servit avec une habileté supérieure. Mais quand, -à son tour, il quitta le pouvoir, ses doctrines autocratiques sombrèrent -avec lui; on leur fit payer la sorte de compression avec laquelle il les -avait imposées. - -La royauté de M. Cousin renversée, c'est le positivisme, le kantisme, la -théorie nouvelle de l'évolution qui prirent sa place; mais, par des -chemins détournés, on ne tarda pas à revenir aux vieilles méthodes qui -cadraient si bien avec tout l'appareil scientifique dont on ne peut plus -se passer. Taine fut le premier qui osa se réclamer hautement de -Condillac. Non pas qu'en dépit de son originalité il n'eût pris beaucoup -dans Spinoza et Auguste Comte; mais il est à la fois observateur -consciencieux et poète imaginatif. En philosophie, il admet le -développement progressif des idées, il accepte sans objection la -doctrine évolutionniste. En histoire, il déduit du principe de la -souveraineté du peuple, comparée à l'état social de la France, toute la -théorie de l'État centre et moteur unique, aboutissant aux institutions -révolutionnaires et despotiques. Mais il donne proprement la formule de -l'idéalisme quand il écrit: «Ramener toutes nos connaissances à la -sensation, c'est bien ramener tous les objets à la conscience du sujet -sentant, et ainsi ne leur accorder d'autre existence que celle que leur -confère cette conscience.» - -En lisant l'œuvre considérable qu'il a laissée, il est facile de voir -que l'instrument qu'il manie avec le plus d'aisance et de bonheur, c'est -cette puissance de recherches minutieuses et délicates, qui fait le -charme et aussi la monotonie de sa manière, et qu'il a puisée en grande -partie dans un commerce assidu avec l'auteur du _Traité des sensations_. -Il ne s'en cache point, du reste; et on en trouverait l'aveu dans la -plupart de ses écrits. A chaque page, le nom de Condillac apparaît, et -Taine ne le nomme qu'avec une condescendance et une admiration qu'il -accorde à ses seuls amis. Mais, à la suite des positivistes, il affecte -d'ignorer les questions religieuses ou morales; et sur ce point il se -sépare de Condillac, dont il ne semble pas avoir pris au sérieux les -déclarations. - -D'autres, au contraire, reprochaient à l'abbé d'avoir pactisé avec les -incrédules. Double injustice: car il avait tout d'abord tenté d'établir -entre la philosophie et la religion une séparation qui aurait dû le -mettre à l'abri d'attaques passionnées, comme celles d'un Joseph de -Maistre, écrivant sans préambule: «Condillac est un sot.» Son idée -cependant n'était pas si fausse, de faire une part à la révélation, ou -au dogme, une autre à l'expérience, laissant les philosophes poursuivre -leurs découvertes, tandis que les théologiens se bornaient à développer -ce que la foi enseigne. - -Et cette théorie, qui lui était propre, provenait encore d'une réaction -contre Descartes. En établissant la suprématie absolue de la raison -humaine, le cartésianisme renversait, par une conséquence forcée, tout -édifice religieux. Condillac le constate, mais il ne s'en préoccupe pas. -C'est une question qu'il laisse en dehors de sa métaphysique, comme ne -tombant pas sous les sens et échappant absolument à l'expérience. Le -christianisme propose des mystères à la foi de ses adeptes; il affirme -l'existence historique d'un grand nombre de miracles; il enseigne que le -gouvernement de la Providence s'étend au détail infini des choses et -demeure toujours libre dans ses décisions, sans pour cela gêner la -liberté humaine. Condillac accepte ces données; mais il ne les discute, -ni ne les prouve: elles sont en dehors de sa philosophie, au-dessus, si -l'on veut. - -Au contraire, l'essence du cartésianisme consistait à professer la -doctrine de l'intelligibilité absolue des choses. Si donc tout est -essentiellement intelligible, il ne saurait y avoir dans le monde de -véritable mystère. Il peut se trouver des obscurités, des ténèbres; mais -c'est le propre de la science et de la philosophie d'y promener la -lumière, et rien ne doit se dérober à leurs investigations, pourvu -qu'elles soient méthodiquement conduites. Le miracle est une dérogation -aux lois générales qui ne peut se comprendre. Il faut affirmer que les -lois naturelles sont rationnelles, immuables par conséquent, et -parfaitement intelligibles. Aussi Malebranche, presque plus cartésien -que catholique, ne veut-il voir que des apparences de mystères et des -apparences de miracles, ramenant tout au Verbe, c'est-à-dire à -l'intelligence. Bossuet, soucieux du danger, a toujours combattu les -conséquences d'une doctrine dans laquelle il avait été cependant nourri, -apercevant en elle le germe du «libertinage», c'est-à-dire de -l'incrédulité, et prévoyant toutes les révoltes de l'esprit moderne -contre le catholicisme, de même qu'il avait si bien décrit et annoncé -dans l'_Histoire des variations_ le libre examen protestant aboutissant -à la négation de toute foi religieuse. «N'est-ce pas une étrange -faiblesse, disait-il, que de ne pouvoir s'assujettir aux règles exactes -de la logique et de ne savoir découvrir par delà l'intelligibilité -abstraite de la raison mathématique la mystérieuse puissance de la -volonté et de l'amour, le lien caché qui unit les choses à une synthèse -admirable, que l'analyse ne peut résoudre sans y supprimer le mouvement -et la vie!» - -Condillac n'habitait pas sur ces sommets. Sa philosophie ne s'élève pas -au-dessus de la terre. Que pense-t-il de la Providence, ce dogme qui -renferme presque toute la doctrine de Bossuet et sur lequel la -controverse venait de s'exercer pendant un demi-siècle? Ce n'est point -un sujet qui tombe sous ses sens, ni qui puisse donner matière à son -observation. Il l'écarte de sa métaphysique. Mais il laisse chacun libre -d'y croire au point de vue religieux; et il y croit lui-même. En cela -encore, il a été quelque peu un précurseur. - -Un mouvement considérable s'est fait, depuis quelques années, chez les -savants et chez les philosophes, pour séparer la métaphysique, qui -prétend ne s'appuyer que sur la science, et la doctrine religieuse qui -se fonde sur le sentiment ou la révélation. Le conflit séculaire de la -science et de la religion commence à compter autant de défaites que de -victoires. M. Alfred Fouillée a consacré tout un livre à ce sujet et il -écrit dans l'introduction: «Les connaissances scientifiques et -philosophiques étant toujours bornées, il restera toujours au delà une -sphère ouverte à des croyances fondées tout ensemble sur des -appréciations intellectuelles et sur des sentiments. De là ce qu'on -appelle la loi morale, qui elle-même est le fondement de toute foi -religieuse[100].» - - [100] _Le mouvement idéaliste_; Sciences positives, par A. - FOUILLÉE, 1896, in-8º, p. VI. M. F. Brunetière a dit de même: «La - physique ne peut rien contre la morale et l'exégèse; elle ne peut - rien contre la révélation. L'absolue nécessité des lois de la - nature n'est après tout qu'un _postulat_ dont nous avons besoin - pour établir le fondement de la science, et rien ne prouve que ce - postulat soit autre chose que l'expression d'une loi toute - relative de notre intelligence.»--_La Science et la Religion_, - 1895, in-12. - - -Des penseurs très indépendants n'hésitent pas à déclarer que «les plus -parfaites théories scientifiques nous laissent aussi loin d'une -explication dernière et définitive de l'univers que le peuvent faire les -notions les plus grossières et les moins éclairées; les sciences -n'atteignant pas l'absolu ne font que poser le problème métaphysique -avec plus d'acuité pour le savant que pour l'ignorant[101].» - - [101] LALANDE, _Lectures sur la philosophie des sciences_. - Hachette, 1908.--RAGOT, _les Savants et les Philosophes_, Alcan, 1908. - -M. Boutroux observe que le besoin métaphysique se confond avec le besoin -religieux chez les Auguste Comte, les Spencer, les Hœkel, qui cherchent -à rendre la science religieuse et la religion scientifique. Il faut -alors opter entre la création et l'évolution, aussi incompréhensibles -scientifiquement l'une que l'autre, entre le déterminisme et le libre -arbitre, entre la doctrine de la vie future et celle du progrès -terrestre indéfini[102]. - - [102] _Science et religion._ Paris, Flammarion, 1908. - -Le plus grand savant de notre époque, M. Poincaré, distingue -soigneusement entre la science, qui ne saurait s'aventurer au delà de -ses méthodes et de ses expériences, et l'hypothèse toujours sujette à -révision; et puis, ajoute-t-il, l'expérience ne s'applique-t-elle pas -aussi bien aux faits extérieurs qu'à la vie intérieure? - -Les croyances, selon d'autres savants, sont des hypothèses qui peuvent -parfaitement être vraies et qui, en tout cas, sont salutaires et nous -arment contre les maux de l'existence. D'après M. Bergson, «les idées -peuvent se comprendre par l'action autant que par la logique, par -l'intuition autant que par l'analyse. L'enthousiasme religieux qui a -transformé le monde est un fait indéniable, qui a sa source dans la -conscience et est inspiré par des forces qui nous dépassent. Rien ne -s'oppose donc à la cœxistence de la science et de la religion. Souvent -même les savants ne se dévouent à la science que par esprit religieux, -par amour désintéressé de la vérité, par zèle pour le bien public; et -alors on comprend la foi d'un Christophe Colomb ou la religion d'un -Pasteur. C'est la nécessité de vivre dans le monde matériel qui nous -force à attribuer plus d'importance à ce que nous observons avec nos -sens. Il n'est guère de philosophie qui n'admette aujourd'hui qu'un -certain nombre de vérités primordiales, tout en n'étant pas susceptibles -d'être démontrées par l'expérience scientifique ou l'expérience -psychologique, n'en présentent pas moins une certitude morale que la -raison peut admettre. Les vérités scientifiques qui semblent le plus -démontrées n'offrant pas une certitude absolue, il est aussi raisonnable -d'admettre des preuves morales qui satisfont la conscience et dont la -fausseté ne peut pas être établie. Toutes les hypothèses sont -acceptables: elles n'entraînent pas forcément les conséquences qu'on -pourrait leur imposer.» - -Les découvertes les plus satisfaisantes pour la raison ne sauraient donc -être un obstacle aux nécessités de la culture intuitive et sentimentale, -que réclament les besoins de l'esprit et que les plus éminents -philosophes d'aujourd'hui défendent éloquemment. - -Depuis que la science s'est reconnu des limites, on n'a plus le droit de -la mettre en perpétuelle contradiction avec la foi ou avec la religion. -Elles peuvent continuer à vivre l'une à côté de l'autre. La science -n'exclut pas plus la religion qu'elle n'exclut l'art. Le mot de Pascal -redevient vrai: «La dernière démarche de la raison, c'est de reconnaître -qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Les lois -qu'enseigne la science sont et demeurent, non des affirmations absolues, -mais des questions que l'expérimentation pose à la nature et dont il -faut être prêt à modifier l'énoncé, si la nature refuse de s'y -accommoder.» «Pourquoi dès lors, dit encore M. Boutroux, l'homme -n'aurait-il pas le droit de développer pour elles-mêmes celles de ses -facultés que la science n'emploie qu'à titre accessoire ou même qu'elle -laisse plus ou moins inoccupées?» Telle est précisément la fonction de -l'esprit religieux. Elle est à la fois légitime et nécessaire; car la -vie a des postulats comme la science. - -Ainsi l'esprit scientifique ne devrait admettre que de l'inexpliqué et -non de l'inexplicable, que de l'inconnu et non de l'inconnaissable. -Cette distinction, Condillac l'avait faite, et c'est ce qui sépare -absolument sa doctrine de celle des philosophes du dix-huitième siècle, -si imbus de la toute-puissance de la science; et il a répété souvent que -la seule chance que l'on avait de ne pas se tromper, c'était de suivre -en tout sa méthode d'observation. - -«Le péché originel, dit-il dans son premier ouvrage[103], a rendu l'âme -si dépendante du corps, que bien des philosophes ont confondu ces deux -substances... Avant le péché, elle était dans un système tout différent -de celui où elle se trouve aujourd'hui. Exempte d'ignorance et de -concupiscence, elle commandait à ses sens, en suspendait l'action et la -modifiait à son gré... Dieu lui a ôté tout cet empire... De là, -l'ignorance et la concupiscence. C'est cet état de l'âme que je me -propose d'étudier, le seul qui puisse être l'objet de la philosophie, -puisque c'est le seul que l'expérience fait connaître. D'ailleurs, il -nous importe beaucoup de connaître les facultés dont Dieu nous a -conservé l'usage; il est inutile de vouloir deviner celles qu'il nous a -enlevées et qu'il doit nous rendre après cette vie.» - - [103] _Essai sur l'origine des connaissances humaines_, chap. - Ier, p. 24. Tome Ier des _Œuvres complètes_ (édit. de 1798). - -Il écrit ailleurs: «Il semble qu'il était temps de soupçonner qu'on -s'était engagé dans une route qui ne conduit pas au vrai; que trop -curieux de savoir comment tout a été formé, nous nous sommes aussi trop -persuadés que nous étions faits pour le deviner, et que, par conséquent, -au lieu de commencer par les causes pour descendre aux effets, il seroit -peut-être mieux de commencer par les effets pour remonter aux causes; -alors, réglant notre curiosité ou nos facultés, nous irions de -phénomènes en phénomènes; et, ne pouvant pas connoître tout le système -de l'univers, nous nous contenterions d'en découvrir quelques -parties[104].» - - [104] _Histoire moderne_, t. XX des _Œuvres_, p. 334. - -Condillac ne croit pas à l'infaillibilité de la raison humaine. Il borne -ses connaissances. Surtout il ne se fait pas une arme des découvertes de -la science au profit de tel parti ou de telle doctrine. Il défend -l'indépendance de la philosophie en quelque sorte contre elle-même. -Contrairement à la plupart des écrivains de son époque, il ne s'est -jamais soucié de l'effet produit; il n'a jamais travaillé pour la gloire -ni pour le profit. Pour emprunter une expression toute moderne, il -n'avait l'âme ni d'un politicien ni d'un homme de lettres. Ses écrits -une fois publiés, il ne s'en occupait plus. «Si l'ouvrage est mauvais, -disait-il souvent, j'aurais beau me tourmenter pour lui procurer un -succès éphémère, il finira toujours par tomber; s'il est bon, au -contraire, tôt ou tard il prendra sa place[105]». - - [105] _Éloge de Condillac_, par M. D'AUTROCHE, p. 103. - -Son panégyriste et ami a dit aussi[106]: «Si quelque chose pouvait -troubler la tranquillité de notre philosophe, c'était l'aspect des -désordres publics; c'était la vue du luxe insolent des fripons. Sa -franchise alors ne lui permettait aucun ménagement; et comme il louait -franchement ce qu'il trouvait louable, il blâmait non moins hardiment -tout ce qui lui semblait blâmable. Avec un tel caractère, il ne devait -pas avoir de flatteurs: aussi n'était-il point entouré, ainsi que -quelques philosophes jaloux de faire parler d'eux, d'une jeune milice -bourdonnante, toujours prête à combattre pour les intérêts du chef qui -la dirige». - - [106] _Ibid._, p. 108. - -Il ne faut donc le juger que sur ce qu'il a été. On pourra discuter -longuement et passionnément ses doctrines et leurs effets. -L'appréciation la plus équitable et la plus complète qui ait été donnée -sur lui en quelques lignes est encore celle M. Villemain dans sa -_Littérature au dix-huitième siècle_[107]: - -«Condillac paraît moins vouloir servir une cause que fonder une science; -l'objet de cette science étant grand: l'analyse de l'esprit humain. Il y -consacra toute sa vie.» - - [107] _Cours de littérature au dix-huitième siècle_, nouv. édit. - Paris, 1882, vingtième leçon, t. II, p. 116 à 151. - - -FIN - - - - -APPENDICE - - - - -I - -ICONOGRAPHIE DE CONDILLAC - - -Le département des Estampes de la Bibliothèque nationale, dans son -recueil in-fol. no 2, contient treize portraits de l'abbé de Condillac, -dont deux en habit de cour. Il y en a un en couleur, reproduisant un -portrait peint à Parme par Baldrighi; une gravure, d'après le même -artiste, faite par Jo. Volpate; enfin un médaillon d'après le buste de -E.-G. Lardy. - -Voir: G. DUPLESSIS, _Catalogue de la collection des portraits conservés -au département des Estampes_, t. III, 1898, p. 15. - - -Le portrait que nous donnons au frontispice de ce volume, d'après une -épreuve avant la lettre, est indiqué comme suit dans la collection du -cabinet des Estampes: - -«No 4. _En buste, 3/4 à droite dans un médaillon rond, gravé par R. -Delvaux._» - - - - -II - -BIBLIOGRAPHIE - - -_Notice sur M. l'abbé de Condillac, précepteur de l'infant duc de Parme, -membre de l'Académie française et de celle de Berlin._ Sans lieu ni -date. - -_Éloge de M. l'abbé de Condillac_, prononcé dans la Société royale -d'agriculture d'Orléans, le 18 janvier 1781 (par M. DE LOYNES -D'AUTROCHE). Amsterdam, 1781, in-12. - -_Esprit de Mably et de Condillac_, par M. BÉRANGER, 1789, 2 vol. in-8º. - -Lettre de M. l'abbé de Condillac à l'auteur des _Lettres à un -Américain_. S. l. n. d., in-12 de 12 pages (extrait du _Mercure de -France_, avril 1756). - -_La Logique complète de Condillac_, suivie de celle de Dumarsais, à -l'usage des jeunes gens. Paris, 1834, Brunot-Labbé, libraire de -l'Université, in-18. - -_Théorie des calculs_, ouvrage extrait de celui de Condillac, par C. -CHELLE, 1837, in-4º. - -_Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence et sur les -causes et les origines des idées_, par M. LAROMIGUIÈRE, professeur de -philosophie à la Faculté des lettres de Paris, 1826, 3 vol. in-12. - -P. LAROMIGUIÈRE, _Leçons de philosophie_, 1844, 6e édit. 2 vol. in-8º. - -_Mémoire sur Condillac_, par M. DAMIRON, lu à l'Académie des sciences -morales en 1861.--_Mémoires de l'Académie_, t. XI, 1862, p. 201 à 254. - -LA HARPE, _Philosophie du dix-huitième siècle_, 1825, 3 vol. in-8º. - -Victor COUSIN, _Philosophie sensualiste au dix-huitième siècle_, -nouvelle édition. - -_Mémoires de Garat_, préface de M. E. Marron, 1862, in-12. - -_Dictionnaire philosophique_ sous la direction de M. Ad. Franck, 1885, -in-4º. - -_Nouveau dictionnaire d'Économie politique_, par MM. Léon SAY et G. -CHAILLEY. Paris, 1891, 2 vol. in-8º. - -_Correspondance de Grimm et de Diderot_, publiée par M. Maurice -Tourneux, 1877, in-8º. - -_La philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par le P. MAUMUS, des Frères -prêcheurs. Paris, Bray, 1885, in-8º. - -F. RÉTHORÉ, _Condillac ou l'Empirisme et le Rationalisme_. Paris, A. -Durand, 1864, in-8º. - -Louis ROBERT, _les Théories logiques de Condillac_, 1869, in-8º. - -_L'Intellect actif ou Du rôle de l'activité mentale dans la formation -des idées_, par M. l'abbé C. PIAT, agrégé de philosophie. Paris, E. -Leroux, 1890, in-8º. - -Léon DEWAULE, _Condillac et la Psychologie anglaise contemporaine_. -Paris, Alcan, 1891, in-8º. - -_L'Éducation selon la doctrine pédagogique de Condillac_, thèse pour le -doctorat, présentée à l'Université de Grenoble par JAMES-L. -MANN.--Grenoble, Allier, 1903, in-8º. - -_Condillac économiste_, thèse pour le doctorat, présentée à la Faculté -de droit de Poitiers, le 20 mai 1903, par Auguste LEBEAU. Paris, -Guillaume, 1902, in-8º. - -P. PICAVET, _les Idéologues_. Paris, Alcan, 1891, in-8º.--_Traité des -sensations_, publié avec notes. Paris, Delagrave, 7e édition, 1905, -in-12. - - - - -III - -LETTRE INÉDITE DE L'ABBÉ DE MABLY[108] - - -_A Monsieur de Bonnot_ - -à Briançon (Dauphiné). - -Paris, le 6 janvier 1780. - -Je ne puis trop vous dire, Monsieur mon cher cousin, combien je suis -reconnaissant de la marque de souvenir ou plutôt d'amitié dont vous -m'avez honoré dans ce renouvellement d'année. Les vœux que je fais pour -vous et pour Monsieur votre frère sont très sincères et très ardens. Je -m'estois flatté de faire encore un voyage en Dauphiné et d'avoir le -plaisir de vous embrasser; mais il faut renoncer à cette douce -espérance: les années se sont accumulées; un voyage - - -MABLY. - - - [108] Autogr...,--Archives de famille.--Cette lettre banale n'a - d'autre intérêt que de permettre de constater les relations - intimes qui existèrent jusqu'au bout entre les deux frères. - me fait peur, et après cinquante-quatre ans de séjour à Paris, il - faut le regarder comme mon pays natal. Mon frère est toujours dans - ses terres, ne vient que très rarement ici, et n'y passe que peu de - jours; je ne lui laisserai point ignorer vos bontés, et je puis - vous répondre d'avance qu'il y sera très sensible. Je vous prie, - mon cher cousin, de me conserver votre amitié et d'être persuadé - que celle que j'ai pour vous durera autant que moi. - - - - -IV - -ACTE DE DÉCÈS DE CONDILLAC - - _Extrait des registres de baptêmes, mariages et sépultures de la - paroisse de Lailly pour l'année 1780._ - -INHUMATION DE M. ÉTIENNE BONNOT DE CONDILLAC - - -L'an mil sept cent quatre-vingt, le quatre août, a été inhumé par moi, -prieur curé, soussigné, le corps de Étienne Bonnot de Condillac, prêtre, -abbé commandataire de l'abbaye de Mureau, membre de l'Académie -française, mort le deux, âgé de soixante-six ans. - -L'inhumation faite en présence de Joseph Gombault, curé de -Saint-Laurent-des-Eaux, de Henri Gourdineau de Montournois, curé de -Monçay, de Simon-Joseph Cahouet, prieur de l'abbaye de Beaugency, de -Mathieu Cosson, prieur curé de Saint-Nicolas de Beaugency, qui ont tous -signé avec nous. - -Le registre est signé: Cahouet, H. Gourdineau de Montournois, Gombault, -curé de Saint-Laurent-des-Eaux, Cosson, prieur de Saint-Nicolas, -Hutteau, vicaire de Josnes, Le Gaingneulx, prieur curé de Lailly. - -_Pour copie conforme_: - -Mairie de Lailly, le 28 novembre 1891. - -Le maire: - -F. DE GEFFRIEB. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - -PRÉFACE I - -CHAPITRE Ier.--L'homme.--Ses origines.--Sa -vie 1 - --- II.--Premiers ouvrages de philosophie 27 - --- III.--Le _Traité des sensations_ 49 - --- IV.--Le _Traité des animaux_ 79 - --- V.--L'Éducation de l'Infant de Parme 109 - --- VI.--Retour à Paris.--L'Académie.--Le _Cours d'études_ 137 - --- VII.--Condillac économiste 165 - --- VIII.--Dernières œuvres philosophiques 195 - --- IX.--L'influence de Condillac sur la philosophie française.-- - Apogée et déclin de son école 221 - -APPENDICE: - -I. ICONOGRAPHIE DE CONDILLAC 267 - -II. BIBLIOGRAPHIE 269 - -III. LETTRE DE L'ABBÉ DE MABLY 273 - -IV. ACTE DE DÉCÈS DE CONDILLAC 275 - - - - - -PARIS - -TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie - -8, rue Garancière - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Condillac: sa vie, sa philosophie, son -influence, by Gustave Baguenault de Puchesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONDILLAC: SA VIE *** - -***** This file should be named 55483-0.txt or 55483-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/4/8/55483/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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