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-The Project Gutenberg EBook of Condillac: sa vie, sa philosophie, son
-influence, by Gustave Baguenault de Puchesse
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence
-
-Author: Gustave Baguenault de Puchesse
-
-Release Date: September 4, 2017 [EBook #55483]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONDILLAC: SA VIE ***
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
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-CONDILLAC
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CONDILLAC
-
-_SA VIE, SA PHILOSOPHIE
-SON INFLUENCE_
-
-PAR
-
-LE COMTE BAGUENAULT DE PUCHESSE
-CORRESPONDANT DE L'INSTITUT
-
-[Illustration]
-
-PARIS
-LIBRAIRIE PLON
-PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
-8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
-1910
-_Tous droits réservés_
-
-
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
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-_A LA MÉMOIRE_
-
-_de ma bien-aimée mère,_
-
-_Marie-Joséphine DE BOISRENARD,_
-
-_morte à Puchesse, le 30 octobre 1896._
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-PRÉFACE
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-
-L'abbé de Condillac, si populaire pendant plus d'un demi-siècle où il
-représenta presque à lui seul la philosophie française, mérite
-assurément de figurer parmi les grands écrivains de notre pays. On sait
-peu de chose sur lui en dehors de ses ouvrages qui furent longtemps
-célèbres. Le hasard de son affection pour une nièce lui fit acheter pour
-elle une terre dans l'Orléanais. La fille de cette nièce épousa au
-milieu de la Révolution un gentilhomme du pays, dont le père, ancien
-gouverneur de Chambord, avait pu passer tout le temps de la Terreur près
-de Beaugency. Petit-fils de Louis-Joseph Bodin de Boisrenard et de
-Marie-Benoîte Métra de Sainte-Foy, j'ai pu recueillir sur mon
-grand-oncle des traditions orales, des pièces autographes, des
-portraits, des actes authentiques et nombre de livres lui ayant
-appartenu. De cet ensemble a été composée cette notice qui, dénuée de
-toute prétention philosophique, n'a d'autre but que de rappeler la
-mémoire d'un auteur assurément très remarquable par sa simplicité, sa
-précision, la pureté de sa langue, l'influence qu'il a exercée sur son
-époque. Condillac n'est point un esprit original; il n'invente rien.
-Mais doué d'une intelligence très observatrice et très réfléchie, il
-s'assimile facilement toutes les idées de son temps: il ne les devance
-pas; mais il les expose très clairement avant que tout le monde ne les
-ait comprises et acceptées. Au déclin du règne de Descartes, il se met à
-la tête des adversaires du grand philosophe français, adopte et
-présente les idées de Locke, en pousse à l'extrême les conséquences.
-Très attaché à la foi monarchique, il semble marcher d'accord avec tous
-les ennemis de la société d'alors. Déiste et même catholique, il se
-défend du matérialisme; mais son système philosophique y conduit les
-autres; il abandonne Paris quand il entrevoit la conséquence des
-doctrines que professaient ses amis. Arrive le mouvement économique de
-la fin du dix-huitième siècle, la vogue de Quesnay, de Turgot, de
-Lavoisier, des physiocrates: Condillac épouse leurs doctrines, d'autant
-que, dans la solitude de la campagne, il est devenu un passionné
-d'agriculture, dont-il encourage tous les progrès; mais en même temps,
-il laisse son frère Mably attaquer les bases du gouvernement et préparer
-la Révolution, qu'il aperçoit non sans terreur dans un avenir prochain.
-Précepteur d'un prince, il avait pris sa petite part des abus de
-l'ancien régime, ayant été vingt ans titulaire d'une abbaye en Lorraine
-dont il touchait les revenus et administrait les biens, sans jamais
-avoir daigné s'y rendre.
-
-Et de même, sa philosophie répondait bien à son temps, par son apparence
-scientifique et par son absence de toute sanction morale. Une société
-corrompue n'aime pas qu'on lui rappelle qu'elle a des devoirs. Et quand
-elle a renversé ou oublié tous les principes sous lesquels elle avait
-longtemps vécu, un enseignement philosophique clair, élégant, facile à
-comprendre est bien ce qui convient aux nouvelles générations. De là, le
-succès presque involontaire de la philosophie de Condillac. Il fallut
-pour la détrôner tout le mouvement allemand venu à la suite de Kant et
-la réaction spiritualiste qui commença sous la Restauration avec
-l'éclectisme de Cousin. Mais ce néo-cartésianisme n'eut d'autre durée
-que celle d'un enseignement universitaire imposé aux maîtres et aux
-élèves. Le moindre changement d'orientation devait laisser le champ
-libre à de nouvelles doctrines, si multiples et si diverses qu'on serait
-bien embarrassé de dire aujourd'hui quelle est la vraie école de
-philosophie française.
-
-Condillac devait gagner une nouvelle notoriété à ce mouvement d'idées.
-Depuis quelques années, on revient sinon à sa philosophie, du moins à
-l'étude de ses ouvrages. On a remis son _Traité des sensations_ dans le
-programme des examens pour les grades universitaires. De nombreux
-travaux, français et étrangers, des thèses de doctorat ont pris pour
-sujet ses théories philosophiques. Il est devenu en quelque sorte un
-classique, et il a sa place marquée dans l'histoire de la langue et de
-la littérature. Au fond, l'esprit humain, quelque variés que soient ses
-moyens, quelques génies qu'il produise, ne saurait s'écarter des deux
-grandes lignes qui depuis Platon et Aristote, saint Anselme et saint
-Thomas, Descartes et Bacon ont toujours été suivies par les penseurs: le
-rationalisme ou l'empirisme, le spiritualisme ou le matérialisme,
-l'idéal ou la réalité, les deux principes ou les deux passions qui
-dominent le monde.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-L'HOMME--SES ORIGINES--SA VIE
-
-
-Nous n'avons sur l'abbé de Condillac que quelques souvenirs de famille;
-mais ils sont intéressants à relever. Son histoire tient en peu de
-pages, sa vie ayant été celle d'un philosophe ennemi du bruit, modeste à
-l'excès, à la fois novateur et respectueux des vieilles traditions, très
-imbu des idées de son siècle, sans en pratiquer les mœurs.
-
-La famille Bonnot est originaire du Briançonnais. A la fin du
-dix-septième siècle, deux Bonnot figurent dans les registres de d'Hozier
-dressés à l'occasion de l'ordonnance sur le fait des armoiries, du 1er
-juillet 1701; ce sont Gabriel Bonnot, capitaine du château et de la
-ville de Briançon, greffier des insinuations au diocèse de Vienne, et
-Jean Bonnot, conseiller et procureur du roi des fermes au département du
-Dauphiné[1]. Leurs armoiries sont de sable, à un chevron d'or et au chef
-d'argent chargé de trois roses de gueules.
-
- [1] Bibliothèque nationale. D'HOZIER, Pièces originales, 413.
-
-
-Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, d'abord receveur des tailles,
-puis écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la chancellerie près le
-Parlement, est qualifié vicomte de Mably, et il habitait Grenoble dès
-1680. Il acquit le 28 septembre 1720, pour le prix de 120 000 livres,
-d'André Gondoin, les domaines de Condillac et de Banier près de Romans.
-Il est mort en 1727. De sa femme, Catherine de la Coste, il laissa cinq
-enfants: Jean Bonnot de Mably; Gabriel, qui est connu sous le nom de
-l'abbé de Mably, le célèbre publiciste né en 1709, mort en 1785;
-Étienne, qui prit le nom de Condillac, quand son père eut acheté cette
-terre; François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, qui fut maire de
-Romans de 1755 à 1768, et Anne, mariée à Philippe de Loulle, seigneur
-d'Arthemonay, conseiller au Parlement de Grenoble[2]. L'aîné, Jean,
-conseiller du roi, prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais, Forez
-et Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette Chol de Clercy. Il
-habitait Lyon, place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. Il avait confié
-l'éducation de ses enfants à Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons tout
-à l'heure occasion de parler de ce singulier précepteur.
-
- [2] _Notes historiques sur la famille Bonnot et la succession de
- Condillac_. Valence, 1905, pet. in-4º.
-
-
-Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, paroisse Saint-Louis, le 30
-septembre 1714. Son enfance fut très maladive. Il avait atteint l'âge de
-douze ans qu'il ne savait pas encore lire, la faiblesse de ses yeux lui
-ayant interdit jusque-là toute espèce d'application. L'étude devenant
-compatible avec sa santé, on chargea un bon curé de l'instruire. Le
-jeune homme, doué de dispositions heureuses, fit en peu de temps des
-progrès très rapides. Son père étant mort de bonne heure, en 1727, on
-l'envoya à Lyon chez son frère aîné. Là, il recommença lui-même son
-éducation, réfléchissant sur les leçons qu'il avait reçues, méditant
-beaucoup et parlant si peu qu'on le regardait comme un esprit simple[3],
-qu'il fallait laisser dans sa solitude.
-
- [3] On lit dans l'_Emile_, liv. II: «J'ai vu dans un âge assez
- avancé un homme qui m'honorait de son amitié passer dans sa
- famille et chez ses amis pour un esprit borné; cette excellente
- tête se mûrissait en silence. Tout à coup il s'est montré
- philosophe, et je ne doute pas que la postérité ne lui marque une
- place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et
- les plus profonds métaphysiciens de son siècle.» Rousseau
- écrivait cette appréciation en 1761 ou 1762.
-
-
-C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau, qui venait d'entrer
-comme précepteur chez le grand-prévôt de Lyon (1739). Rousseau était âgé
-de vingt-huit ans. Il avait passé neuf ou dix années chez Mme de Warens,
-dans cette situation douteuse dont il a révélé lui-même toutes les
-turpitudes. Chassé des Charmettes, une certaine dame d'Eybens, de
-Grenoble, dont le mari était lié avec M. de Mably, lui proposa
-l'éducation de deux jeunes garçons, qu'il se croyait très apte à
-diriger. Il y échoua radicalement; et sa violence, ses caprices, ses
-emportements, aussi bien que la faiblesse naturelle de son caractère, en
-furent la cause. Il passait d'un excès à l'autre avec des enfants dont
-l'humeur était très difficile. L'un, âgé de huit à neuf ans, appelé
-Sainte-Marie, avait l'esprit ouvert et beaucoup de malice; le cadet,
-nommé Condillac, comme son oncle, était têtu, musard et inappliqué. Les
-élèves tournèrent très mal, et Rousseau avoua que son manque de
-sang-froid et de prudence leur nuisit beaucoup. Mais lui-même ne
-tournait pas mieux. Il avait été recommandé particulièrement à Mme de
-Mably, qui essayait de le former «au ton du monde»; mais gauche, honteux
-et sot, il finit par devenir--selon sa coutume--amoureux d'elle, et, dès
-que Mme de Mably s'en aperçut, «elle ne se trouva pas d'humeur à faire
-les avances». Alors, il se mit à voler. Il convoita «un certain petit
-vin blanc d'Arbois, très joli», en prit des bouteilles à la cave, qu'il
-cacha dans sa chambre, alla acheter des brioches chez un boulanger de
-Lyon, et revint faire sa petite bombance en cachette, tout en lisant
-quelques pages de roman. M. de Mably, prévenu par un domestique, fit
-retirer la clef de la cave. Et Rousseau, voyant qu'on n'avait plus
-confiance en lui, s'en alla. Il veut bien constater que M. de Mably
-était un très galant homme, qui, sous un aspect un peu dur, avait une
-véritable douceur de caractère et une rare bonté de cœur. «Il était
-judicieux, équitable, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un officier de
-maréchaussée, très humain[4].»
-
- [4] _Confessions_, 1re partie, liv. VI.--En outre, deux lettres
- de Rousseau, l'une de mars ou avril 1740 à M. d'Eybens, l'autre
- du 1er mai 1740 à Mme la baronne de Warens, donnent ses
- impressions sur le séjour chez les Mably, à Lyon, rue
- Saint-Dominique. En voici un extrait: «Madame ma très chère
- maman, me voici enfin arrivé chez M. de Mably, c'est un très
- honnête homme, à qui un très grand usage du monde, de la cour et
- des plaisirs a appris à philosopher de bonne heure, et qui n'a
- pas été fâché de me trouver des sentiments assez concordans aux
- siens. Jusqu'ici je n'ai qu'à me louer des égards qu'il m'a
- témoignés. Il entend que j'en agisse chez lui sans façon, et que
- je ne sois gêné en rien. Vous devez juger qu'étant livré à ma
- discrétion, je m'en accorderai en effet d'autant moins de
- libertés, les bonnes manières pouvant tout sur moi; et si M. de
- Mably ne se dément point, il peut être assuré que mon cœur lui
- sera sincèrement attaché...»
-
-
-Rousseau n'était resté qu'une année chez les Mably.
-
-Soit que Condillac n'ait pas connu ces médiocres histoires domestiques,
-soit qu'il n'y eût attaché que peu d'importance, il n'entretint jamais
-que de bons rapports avec Jean-Jacques Rousseau, dont il parlait plus
-tard comme d'un homme méritant moins l'indignation que la pitié. Il
-accepta même, lors de ses premiers écrits, comme nous le verrons tout à
-l'heure, que Jean-Jacques l'aidât à trouver un éditeur. Après avoir
-passé ainsi un certain nombre d'années, toujours plongé dans ses
-réflexions et incertain de son avenir, son autre frère, l'abbé de Mably,
-qui commençait à se faire un nom parmi les écrivains de l'époque,
-l'emmena à Paris et le plaça dans un séminaire. Ses études de théologie
-terminées, on lui fit embrasser, sans vocation, l'état ecclésiastique.
-Condillac fut ordonné prêtre; mais on prétend qu'il ne dit qu'une seule
-fois la messe dans sa vie. Il ne cessa pourtant jamais de porter la
-soutane et garda toujours une tenue morale parfaite.
-
-Il sentait le besoin de refaire ses classes, trouvant très insuffisant
-l'enseignement tel qu'on le donnait de son temps. «La manière
-d'enseigner, dit-il, se ressent encore des siècles d'ignorance, et on
-est obligé de recommencer ses études sur un nouveau plan quand on sort
-des écoles!» Mais il n'était pas partisan de la «table rase»: il
-entendait étudier même ceux des philosophes dont il ne partageait pas
-les opinions, ne serait-ce que pour éviter de tomber dans leurs erreurs.
-«Si nous avions précédé, ajoutait-il, ceux qui se sont égarés, nous nous
-serions égarés comme eux.»
-
-Adversaire résolu de Descartes, il n'en a pas moins gardé une partie de
-sa «Méthode»; et, tout en combattant sa théorie sur l'origine des idées,
-il se prétend aussi spiritualiste que lui.
-
-Les Allemands et les Anglais ne lui sont connus que par des traductions;
-car il avoue ne pas savoir les langues étrangères. Mais Locke, qu'il
-regarde comme son maître, avait été traduit par Coste, et les _Éléments
-de la philosophie_ de Newton avaient été publiés par Voltaire en 1741.
-Bacon était pour lui un sujet d'admiration; il aimait aussi Berkeley,
-tout en réprouvant son scepticisme. Et quant à Leibniz, ce fut par le
-latin qu'il l'aborda, lui et ses commentateurs.
-
-C'est alors qu'il fit la connaissance de Diderot[5], retrouvant à Paris
-Rousseau, qui n'avait que trois ans de plus que lui.
-
- [5] Peut-être se rencontrèrent-ils chez Suard qui réunissait les
- littérateurs débutants et pourvoyait le salon de Mme Geoffrin,
- avant de devenir le plus pur des réactionnaires.
-
-
-«Je m'étais lié, dit l'auteur des _Confessions_, avec l'abbé de
-Condillac, qui n'était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais
-qui était fait pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Je suis le
-premier, peut-être, qui ait vu sa portée et qui l'ait estimé ce qu'il
-valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi, et tandis qu'enfermé
-dans ma chambre, rue Saint-Denis près l'Opéra, je faisais mon acte
-d'_Hésiode_, il venait quelquefois dîner avec moi, tête-à-tête, en
-pique-nique. Il travaillait à l'_Essai sur l'origine des connaissances
-humaines_, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras
-fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de
-Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence; et la
-métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien
-attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage, je leur
-fis faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir; ils se
-convinrent. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de
-l'abbé; et ce grand métaphysicien eut du premier livre, et presque par
-grâce, cent écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme
-nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres,
-nous nous rassemblions tous trois, une fois par semaine, au
-Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l'hôtel du _Panier
-fleuri_.»
-
-_L'Essai sur l'origine des connaissances humaines_ est de 1746, divisé
-en deux parties, avec pagination séparée, mais du même millésime. Nous
-ne savons si le libraire Durand en fut l'éditeur; mais selon l'usage du
-temps, le livre porte simplement l'indication: A Amsterdam, chez Pierre
-Mortier, sans nom d'auteur.
-
-Puis vient, le _Traité des systèmes_ paru en 1749, une année après
-l'_Esprit des_ _lois_, dont à coup sûr Montesquieu puisa l'inspiration
-en Angleterre, comme avait fait Condillac. L'ouvrage eut, pour ses
-doctrines métaphysiques, tant de succès près des philosophes que
-l'_Encyclopédie_, qui se publiait au même moment, lui prit, sans y rien
-changer, des pages entières qui formèrent les articles _Divination_ et
-_Systèmes_.
-
-L'abbé devint à la mode; il noua des relations avec les écrivains et
-pénétra même dans les salons. Sans parler de Mlle Ferrand et de Mme de
-Vassé, dont nous nous occuperons plus tard, il vit Mme d'Épinay, Mlle de
-la Chaux, Mlle de Lespinasse. Diderot le mit en rapports avec Duclos,
-l'abbé Barthélemy, Cassini, d'Holbach, l'abbé Morellet, Helvétius,
-Grimm, Voltaire enfin, qui parle de lui souvent dans ses lettres. Ses
-écrits étaient cités et commentés par l'abbé de Prades et l'abbé
-Gourdin, qui se les renvoyaient dans leurs polémiques; par les
-encyclopédistes, qui lui firent de fréquents emprunts jusque dans le
-célèbre _Discours préliminaire_. Il était enfin nommé membre de
-l'Académie de Berlin dès 1752, en même temps que Fontenelle.
-
-Marmontel et l'abbé Morellet racontent dans leurs _Mémoires_ que
-Condillac s'était lié avec d'Alembert, qu'il rencontrait ainsi que
-Turgot chez Mlle de Lespinasse. Plus tard, d'après Ginguené, Cabanis le
-retrouva dans la société de Mme Helvétius, avec Franklin, Thomas et ce
-même Turgot, devenu un des chefs des économistes; et c'est à ce moment
-que Condillac se mit à s'intéresser à leurs doctrines.
-
-Il est assez difficile de savoir quels rapports Condillac eut avec Mme
-de Tencin. Quand il arriva à Paris, elle avait quitté le Dauphiné depuis
-trente ans, ayant eu, à la cour du Régent et ailleurs, des succès qui
-tenaient de très près au scandale. Mais, au milieu de ses désordres,
-elle n'avait cessé d'aimer, de cultiver, de protéger les lettres. Ses
-«mardis» étaient à la mode. Fontenelle et La Motte en avaient été les
-premiers ornements; et ils avaient présenté leur amie au Palais-Royal.
-Elle avait fait promptement fortune, obtenant du Régent, pour son frère,
-un évêché, une ambassade, la pourpre romaine. Puis elle s'était entourée
-de tout ce qu'il y avait de gens distingués par l'intelligence; et
-l'époque n'en était pas avare. Duclos, l'abbé Prévost, Marivaux,
-Montesquieu, Helvétius[6], Marmontel étaient ses hôtes habituels; il s'y
-joignait les deux abbés frères Mably et Condillac, ses compatriotes,
-d'autant que Mably avait été le rédacteur attitré du cardinal pendant
-son ministère.
-
- [6] Garat a écrit dans ses _Mémoires_: «Je me suis entretenu avec
- Condillac dans la maison d'Helvétius.»
-
-
-A la mort de la marquise de Lambert (1733), l'hôtel de Mme de Tencin
-devint un vrai bureau d'esprit. Mme Geoffrin y fréquentait, dans
-l'espoir de recueillir la succession de «ce royaume». A la galanterie
-d'antan avait succédé une véritable austérité, où, sous l'égide de
-l'intelligente maîtresse de maison, tout le monde trouvait sa place,
-sauf Voltaire, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir fait échouer une
-première fois à l'Académie française, et de s'être moqué de sa passion
-pour Mme du Châtelet. On parlait toujours convenablement de la religion
-dans ce salon et même on n'y détestait pas les jésuites. Cette attitude
-devait convenir à Condillac, qui avait refusé de se compromettre avec
-les encyclopédistes et qui réservait dans tous ses ouvrages ses
-convictions chrétiennes. Mais Mme de Tencin mourut en 1749, à l'instant
-où le jeune philosophe commençait à peine à se faire connaître; et, si
-elle favorisa ses débuts, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas occupé
-une première place dans sa «ménagerie».
-
-Deux ans après le _Traité des systèmes_, en 1754, paraissait le _Traité
-des sensations_, cette fois avec le nom de l'auteur, «à Londres», il est
-vrai, mais «se vendant à Paris chez de Bure». Un tableau du chevalier
-Lemonnier, connu sous l'appellation d'_Une soirée chez Madame Geoffrin
-en 1755_, reproduit assez fidèlement les physionomies de presque tous
-les personnages connus du siècle, au nombre de cinquante-quatre, avec
-une clé indicatrice, qui rend les ressemblances plus faciles à
-reconnaître. Condillac figure là, non loin de Buffon, de d'Alembert, de
-Diderot, de Mlle de Lespinasse et du duc de Nivernois. Très choyé par la
-reine Marie Leczinska, il fut recommandé par elle comme précepteur de
-son petit-fils l'infant de Parme, et quitta la France pour aller remplir
-ses fonctions en 1758. Il resta huit ou neuf ans en Italie et revint à
-Paris en janvier 1767. L'année suivante, l'abbé d'Olivet étant mort, il
-fut nommé membre de l'Académie française et fut reçu solennellement le
-jeudi 27 décembre 1768. Mais il n'assistait guère aux séances et prenait
-peu de part aux travaux de la Compagnie, tant il fuyait le bruit et
-l'éclat. Aussi ne contracta-t-il point de relations intimes avec les
-illustres personnages qu'il rencontrait chez Mme Geoffrin ou chez le
-marquis de Condorcet. Le duc de Nivernois semble avoir été sa seule
-liaison, d'après les fragments que nous avons conservés de leur
-correspondance.
-
-On le sollicita vainement d'entreprendre l'éducation des trois fils du
-dauphin, qui furent Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Bientôt même,
-il résolut de quitter Paris et de se réfugier à la campagne. Il avait
-une nièce qu'il affectionnait particulièrement, fille de son frère le
-grand-prévôt, Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, mariée en 1755 à
-Jean-Pierre-Marie Métra de Rouville, chevalier, seigneur de
-Sainte-Foy-l'Argentière, mousquetaire noir de la garde du roi.
-Malheureuse en ménage, elle avait fini par se séparer judiciairement en
-1771. Le 28 avril 1773, l'abbé de Condillac lui fit don d'une somme de
-75 000 livres pour acheter le château et la terre de Flux, paroisse de
-Saint-Firmin de Lailly, au bailliage de Beaugency. Il y vécut près
-d'elle les dernières années de sa vie[7], cherchant un refuge contre le
-flot montant de désordre et d'immoralité dont il avait eu à Paris le
-spectacle sous les yeux. Économiste autant que philosophe, il s'était
-affilié à la Société royale d'agriculture d'Orléans, qui comptait parmi
-ses membres Le Trosne, Lavoisier; il s'intéressait à la terre et
-suivait les progrès de la culture dans ce val de Loire que les crues du
-fleuve enrichissaient et ruinaient tour à tour.
-
- [7] Lettre de Mably.--Voir à l'_Appendice_.
-
-A Flux, il pouvait, selon ses goûts, vivre dans la retraite. Toujours
-grave, pensif, préoccupé, il méditait et écrivait, lisant peu, soit pour
-ménager sa vue, soit qu'il se persuadât avoir parcouru, dans ses études,
-tout le cycle des connaissances humaines. D'un abord froid, d'une
-conversation lourde et peu animée, il était humain et compatissant
-envers les pauvres, qu'il cherchait à arracher à la misère par le
-travail. Son extérieur était simple, sans affectation: il ne voulait
-chez lui que l'ameublement le moins luxueux, ne s'accordant que le
-nécessaire.
-
-Jamais il ne parlait de la religion qu'avec respect. Dans la petite
-chapelle du château, il faisait célébrer l'office divin les dimanches
-et jours de fêtes et obligeait tous les gens de sa maison à y assister,
-donnant lui-même l'exemple avec le précepte. La bibliothèque assez
-considérable, composée pour sa nièce, contenait les travaux de tous les
-publicistes du dix-huitième siècle, y compris les œuvres indispensables
-alors de Voltaire et de Rousseau. Mais il ne manquait pas une occasion
-de blâmer chez Voltaire son esprit satirique et cet odieux mépris pour
-toutes les choses respectables, qui sapait, avec la même légèreté, la
-foi, les mœurs, la patrie elle-même. Mais il était beaucoup plus
-indulgent pour Rousseau, d'Alembert et La Harpe.
-
-Mme de Sainte-Foy avait deux filles: l'une d'elles voulait entrer en
-religion dans le couvent voisin des Ursulines de Beaugency: son oncle
-chercha à l'en dissuader. Il prévoyait la dissolution des ordres
-religieux et la fermeture des communautés, même de femmes, et disait
-que les vocations ne tarderaient pas à être brusquement interrompues.
-
-Jeanne-Marie-Antoinette Métra de Sainte-Foy, qu'on appelait Mlle de
-Rouville, et en religion la mère Chantai, dut subir le sort que
-Condillac lui avait prédit. Elle quitta l'habit religieux et se réfugia
-à Flux, chez sa sœur, qui avait épousé Louis de Boisrenard, ancien
-officier au régiment de Guyenne. Lors de la vente des biens nationaux,
-elle racheta même de ses deniers le beau couvent de Beaugency, qui
-subsiste encore, dominant la Loire, et qui est récemment revenu à sa
-famille.
-
-Condillac avait coutume d'aller chaque année passer quelque temps à
-Paris. Au printemps de 1780, il y fit son dernier voyage. S'étant senti
-malade, il voulut revenir au plus vite et partit en poste. Arrivé à Flux
-le 31 juillet et se voyant perdu, il demanda un prêtre. Ce fut le
-vicaire de Lailly, depuis curé de cette paroisse, qui l'administra. Le
-philosophe lui déclara qu'il tenait à mourir dans la religion
-catholique, et qu'il demandait à être enterré dans le cimetière du
-village, comme un simple vigneron, sans monument et sans inscription. Sa
-volonté a été accomplie; et le cimetière ayant été changé de place, il
-ne reste plus aucun vestige du lieu où il repose[8].
-
- [8] Voir, à l'_Appendice_, son acte de décès tiré des registres
- paroissiaux de Lailly. Condillac devait être resté en très bonnes
- relations avec tout le clergé catholique, à voir le nombre assez
- inusité de prêtres de Beaugency et du voisinage qui assistèrent a
- ses obsèques. Il y en a jusqu'à sept qui sont cités dans le
- registre et quelques-uns venaient d'assez loin.
-
-Il mourut dans la nuit du 2 au 3 août 1780 d'une maladie appelée alors
-fièvre putride-bilieuse. Il avait raconté à ses nièces, en s'alitant,
-qu'il connaissait son mal, que quelques jours auparavant il avait
-déjeuné chez Condorcet, qui lui avait fait prendre une tasse de mauvais
-chocolat, et que depuis ce temps il n'avait cessé de souffrir[9]. Il
-est vrai qu'il avait toujours détesté Condorcet.
-
- [9] En dehors de l'éloge de Condillac par M. de Loynes
- d'Autroche, dont nous parlerons plus loin, un autre de ses
- compatriotes orléanais, l'abbé de Reyrac, prieur-curé de
- Saint-Maclou, l'auteur du fameux _Hymne au soleil_, qui devait
- mourir l'année suivante (21 décembre 1781), composa un _Chant
- funèbre_, en vers, sur l'auteur du _Traité des sensations_. Cette
- œuvre médiocre se trouve conservée dans un recueil contemporain
- intitulé: _Esprit de Mably et de Condillac_, par M. BÉRANGER,
- citoyen de Toulon, professeur émérite d'éloquence au collège
- d'Orléans, censeur royal, 1789, in-8º t. II, p. 9.
-
-Condillac laissa en mourant des papiers manuscrits à Mme de Sainte-Foy,
-en demandant qu'ils ne soient ouverts que quelque temps après sa mort.
-Au moment de la Révolution, craignant les perquisitions politiques, sa
-nièce déposa ces papiers à 1 hospice de Beaugency. Beaucoup plus tard,
-M. de Boisrenard fit ouvrir le paquet et n'y trouva que des morceaux
-d'ouvrages déjà connus et imprimés, sauf tout un grand travail sur la
-langue française, que le petit-neveu de l'auteur offrit en 1852 à la
-Bibliothèque nationale et qui s'y trouve aujourd'hui sous les nos fr.
-9090-96, autrefois Suppl. fr. 4657-1-5. Ce sont cinq beaux volumes petit
-in-folio intitulés: _Dictionnaire des synonimes de la Langue française_,
-mais qui présentent en réalité un dictionnaire français complet, avec
-définitions, acceptions diverses, exemples, dont la copie est très
-correcte et contient en marge de nombreuses notes de l'écriture même de
-Condillac. L'ouvrage est tout prêt à imprimer; et il en serait digne, si
-la science n'avait fait depuis, en linguistique particulièrement, des
-progrès dont la constatation serait sans doute trop redoutable.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES PREMIERS OUVRAGES DE PHILOSOPHIE
-
-
-L'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_ parut en 1748.
-L'auteur était âgé de trente-quatre ans. Il y avait dix années qu'il
-étudait à Paris. Ses relations le plaçaient au milieu de tout ce monde
-avide de nouveautés qui fut celui de l'Encyclopédie. Un grand mouvement
-scientifique agissait puissamment sur l'opinion. Condillac le spécialisa
-pour lui-même sur un point unique. Il avait connu par des traductions la
-philosophie anglaise; il avait lu les auteurs en possession de la
-renommée, dont il fera bientôt une si vive critique; il avait réfléchi
-surtout et voulait se faire sur chaque chose une doctrine raisonnée,
-tout comme Descartes dont il combattait les principes; il mettait dans
-ses idées la clarté, la précision, la logique dont son esprit était
-naturellement doué, et il y ajoutait la prétention un peu vaniteuse de
-ne dépendre de personne.
-
-Jusqu'alors, disait-il, la métaphysique a souffert «des égarements de
-ceux qui la cultivaient». Il est indispensable pourtant d'étudier les
-philosophes, ne serait-ce que pour «profiter de leurs fautes». Car «il
-est essentiel pour quiconque veut faire par lui-même des progrès dans la
-recherche de la vérité de connaître les méprises de ceux qui ont cru lui
-en ouvrir la carrière». Ce sont donc ceux qui semblaient le plus
-éloignés de la vérité qui lui ont été le plus utiles. «A peine, dit-il,
-eus-je connu les routes peu sûres qu'ils avaient suivies, que je crus
-apercevoir les routes que je devais prendre. Il me parut qu'on pouvait
-raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en
-géométrie; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes;
-déterminer, comme eux, le sens des expressions d'une manière précise et
-invariable; enfin, se prescrire, peut-être mieux qu'ils n'ont fait, un
-ordre assez simple et assez facile pour arriver à l'évidence[10].»
-
- [10] _Essai sur l'origine des connaissances humaines_, t. 1er des
- _Œuvres_, p. 2.--Nous citons toujours l'édition de Paris 1798,
- en 23 volumes in-8º. Elle est meilleure que la réimpression en 21
- volumes faite en 1821-22 et précédée d'une très médiocre notice
- de M. A.-F. Théry. Les ouvrages de Condillac, dans le _Catalogue
- général de la Bibliothèque nationale_, 1907, t. XXXI, ne
- comprennent pas moins de sept colonnes.
-
-Toute la philosophie de Condillac est dans cette déclaration qui précède
-son premier livre. De ce jour, jusqu'à la fin de sa carrière,--puisque
-la _Logique_ est de 1778-1780 et que la _Langue des calculs_ n'a été
-publiée qu'après sa mort,--il ne fera que développer la même thèse; il
-sera l'homme d'une seule idée. Il est inutile de chercher à percer tous
-les mystères, il faut voir les choses comme elles sont; toute entreprise
-spéculative est une chimère; l'observation et l'expérience suffisent.
-«J'ai trouvé, ajoute-t-il, la solution de tous les problèmes dans la
-liaison des idées, soit avec les signes, soit entre elles.»
-
-Les péripatéticiens ont entrevu cette vérité; mais «aucun n'a su la
-développer». Bacon est peut-être le premier qui l'ait aperçue. Enfin,
-Locke l'a saisie et «il a l'avantage d'être le premier qui l'ait
-démontrée». Son ouvrage pourtant est «gâté par les longueurs, les
-répétitions et le désordre qui y règnent» et il s'est trop arrêté à
-combattre «l'opinion des idées innées», tandis qu'il suffit de détruire
-indirectement cette erreur.
-
-Telles sont dans son _Introduction_ les déclarations du jeune écrivain.
-Pour un début, elles ne manquaient point d'audace. Sa doctrine
-paraissait s'appuyer sur le mépris de ses devanciers. Il ne semble pas
-qu'elle ait beaucoup séduit au premier moment; mais, à force de la
-répéter, il l'imposa. Le titre même était tout un manifeste, l'auteur
-disant fièrement: _Ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui
-concerne l'entendement humain_.
-
-Quel était ce «principe» nouveau, que Locke lui-même n'avait pas adopté?
-C'était de tirer toutes les opérations de l'âme d'une simple perception;
-c'était de rejeter une proposition vague, une maxime abstraite, une
-supposition gratuite, et de s'en tenir à une expérience constante, dont
-toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences.
-
-Donc, la perception est «l'impression occasionnée dans l'âme par
-l'action des sens». Mais Locke, ajoute Condillac, a passé trop
-légèrement sur l'origine de nos connaissances, et c'est la partie qu'il
-a le moins approfondie. «Il suppose, par exemple, qu'aussitôt que l'âme
-reçoit des idées par les sens, elle peut à son gré les répéter, les
-composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et se faire toutes
-sortes de notions complètes. Mais il est constant que, dans l'enfance,
-nous avons éprouvé des sensations longtemps avant d'en savoir tirer des
-idées. Ainsi, l'âme n'ayant pas dès le premier instant l'exercice de
-toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux
-l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet
-exercice et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait
-pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche, ou ait essayé de
-suppléer à cette partie de son ouvrage; peut-être même que le dessein
-d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître
-d'une simple perception, est si nouveau, que le lecteur a de la peine à
-comprendre de quelle manière je l'exécuterai[11].»
-
-
- [11] Introduction à l'_Essai_, p. 15.
-
-L'opération par laquelle notre conscience, par rapport à certaines
-perceptions, les augmente si vivement, qu'elles paraissent les seules
-dont nous ayons pris connaissance, il l'appelle attention.
-
-Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils
-occasionnent en nous se lient avec le sentiment de notre être et avec
-tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là il arrive que, non
-seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais
-encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les
-avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou
-affectant un être qui est constamment le même, _nous_.
-
-La conscience est donc le sentiment qui donne à l'âme la connaissance de
-ses perceptions et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se
-passe en elle[12].
-
- [12] _Essai_, 1re partie, chap. 1er.
-
-Ce n'est point une faculté spéciale: perception et conscience ne doivent
-être prises que pour une seule opération sous deux noms. Nous sentons
-notre pensée, nous la distinguons de ce qui n'est pas elle. Mais, pour
-qu'il y ait conscience, il faut changement d'état, c'est-à-dire un
-contraste ou choc mental; autrement dit, la conscience consiste dans la
-perception d'une différence: et c'est surtout dans l'action que se
-manifeste cette perception. On peut observer, comme l'a fait M. Dewaule,
-que Condillac a ici devancé les psychologues anglais du dix-neuvième
-siècle, Hamilton, Bain, Herbert Spencer, qui ont repris ses idées en les
-développant[13]. L'attention, s'appuyant sur la conscience, donne
-encore naissance à plusieurs autres opérations: l'imagination, qui
-retrace les objets qu'on a déjà vus, et la mémoire, qui nous donne une
-idée abstraite de la perception; la liaison que l'attention met entre
-nos idées[14]. Puis, la manière d'appliquer de nous-mêmes notre
-attention tour à tour sur divers objets, ou aux différentes parties d'un
-seul, est ce qu'on appelle réfléchir. On voit sensiblement comment la
-réflexion naît de l'imagination et de la mémoire[15].
-
- [13] _Condillac et la Psychologie anglaise contemporaine_, par M.
- Léon DEWAULE, Paris, 1904, in-8º, p. 50.
-
- [14] _Essai_, section seconde, chap. II, p. 55.
-
- [15] _Essai_, p. 78, chap. V. _De la Réflexion_.
-
-Condillac établit ainsi l'unité de principe qu'il avait annoncée; et
-toute la seconde partie de son ouvrage est consacrée à une théorie qui
-lui est propre et qu'il reproduira dans tous ses ouvrages, celle du
-langage considéré comme l'instrument indispensable de la pensée
-humaine. Il ne se borne pas à signaler les rapports généraux de la pensée
-et des signes, il montre quelles opérations de l'esprit seraient
-impossibles sans le secours du langage:
-
-«Aussitôt qu'un homme commence à attacher des idées à des signes qu'il a
-lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci acquise,
-il commence à disposer par lui-même de son imagination et à lui donner
-un nouvel exercice; car, par le secours des signes qu'il peut rappeler à
-son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent les idées
-qui y sont liées. Dans la suite, il acquerra d'autant plus d'empire sur
-son imagination, qu'il inventera davantage de signes, parce qu'il se
-procurera un plus grand nombre de moyens pour l'exercer. Voilà où l'on
-commence à apercevoir la supériorité de notre âme sur celle des bêtes;
-car il est constant qu'il ne dépend point d'elles d'attacher leurs
-idées à des signes arbitraires...»
-
-Dans cette partie de son livre fort différente de la première qu'il a
-intitulée: «Du langage et de la méthode», Condillac fait appel à
-l'histoire, à l'érudition, aux littératures même, pour étudier l'origine
-et les progrès du langage; il examine successivement la prosodie des
-langues anciennes, la déclamation, la musique, les mots et leur
-signification, l'écriture, le génie des langues. Il y a là des
-observations, très curieuses pour le temps, et des vérités de toutes les
-époques. Le caractère des langues est selon lui une raison de la
-supériorité des écrivains; et, faisant un retour sur notre grand siècle
-littéraire, il écrit:
-
-«Le moyen le plus simple pour juger quelle langue excelle dans un plus
-grand nombre de genres, ce serait de compter les auteurs originaux de
-chacune. Je doute que la nôtre eût par là quelque désavantage[16].»
-
- [16] _Essai_, seconde partie, chap. XV. _Du génie des langues_,
- p. 1.
-
-Ces travaux sur le langage et sur les signes n'ont pas sans doute été
-étrangers au style si clair, si plein d'expressions justes, si bref et
-si concis que Condillac s'était formé. Rien de plus contraire à notre
-manière de traiter un sujet que le procédé habituel de Condillac. Ses
-ouvrages sont courts, mais divisés en livres, chapitres, paragraphes,
-d'une ordonnance parfaite. Aucun développement pouvant séduire l'esprit
-ou le cœur, aucun artifice de composition. C'est une suite de
-théorèmes, qui s'enchaînent et se démontrent les uns après les autres
-avec une précision toute mathématique. Il ne s'adresse jamais qu'à la
-raison. C'est le triomphe de la Logique.
-
-Le _Traité des systèmes_, qui parut en 1749, était pour un jeune homme
-une entreprise encore plus hardie. Ce livre n'est autre chose qu'une
-critique virulente de la philosophie qui régnait alors, dont les chefs
-étaient presque contemporains, que les anciens du moins avaient
-personnellement pu connaître. Sous prétexte de combattre les «systèmes
-abstraits» ou «hypothétiques» et d'exalter l'expérience, l'auteur
-condamne tout le dix-septième siècle avec une âpreté souvent excessive.
-
-Selon lui, il y a trois sortes de principes abstraits en usage. Les
-premiers sont des propositions générales, exactement vraies dans tous
-les cas. Les seconds sont des propositions vraies par les côtés les plus
-frappants et que pour cela on est porté à supposer vraies à tous égards.
-Les derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre les choses de
-nature toute différente... Ainsi, parmi ces principes, les uns ne
-conduisent à rien et les autres ne mènent qu'à l'erreur.
-
-Condillac veut faire sentir «que la philosophie et l'homme du peuple
-s'égarent par les mêmes causes». Et parmi ces causes, celle sur laquelle
-il revient le plus souvent, c'est qu'on ne s'entend pas sur la
-signification des mots. Il en donne beaucoup d'exemples ingénieux.
-
-Vous dites par exemple à un aveugle-né que l'écarlate est une couleur
-brillante et éclatante; et le malheureux, après bien des méditations sur
-les couleurs, croit apercevoir dans le son de la trompette l'idée
-d'écarlate. Il avait raisonné ainsi: «J'ai l'idée d'une chose brillante
-et éclatante dans le son de la trompette. L'écarlate est une chose
-brillante et éclatante. Donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son de la
-trompette».
-
-Sans doute il ne fallait que lui donner des yeux pour lui faire
-connaître combien sa confiance était mal fondée. Il en est de même de
-l'idée fausse qu'on se fait en utilisant pour des choses différentes le
-mot _harmonie_ et le mot _sons_. Rien n'est plus équivoque que le
-langage mal employé ou les métaphores qu'on prend à la lettre et qui
-font tomber dans des erreurs ridicules. Et de même, si l'on veut
-entendre certains philosophes, «il faut mettre une grande différence
-entre concevoir et imaginer, et se contenter d'imaginer la plupart des
-choses qu'ils croient avoir conçues».
-
-Ce n'est donc pas l'abstrait; mais c'est le concret, l'observé, qu'il
-faut envisager, si l'on veut éviter le péril, et c'est pour avoir suivi
-les vieux «systèmes» que les philosophes antérieurs au dix-huitième
-siècle, antérieurs à Locke et à Condillac, se sont trompés.
-
-Sans les passer tous en revue, l'auteur en examine quelques-uns et
-réfute leurs doctrines avec des développements tantôt courts, tantôt
-longs.
-
-Les idées innées de Descartes semblent à peine mériter une réfutation.
-Après avoir raillé sur leur nombre, sur leur évidence, Condillac conclut
-«que les philosophes, en parlant de la supposition des idées innées, ont
-trop mal commencé pour pouvoir s'élever à de véritables connaissances.
-Leurs principes appliqués à des expressions vagues ne peuvent enfanter
-que des opinions ridicules et après ne se défendront de la critique que
-par l'obscurité qui doit les environner».
-
-On doit croire que Malebranche lui était plus sympathique que Descartes:
-après avoir réfuté sa vision en Dieu, il fait de lui une sorte de
-portrait littéraire avec des grâces de style qui ne sont pas dans sa
-manière ordinaire:
-
-«Malebranche était un des plus beaux esprits du dernier siècle: mais
-malheureusement son imagination avait trop d'empire sur lui. Il ne
-voyait que par elle, et il croyait entendre les réponses de la sagesse
-incréée, de la raison universelle, du verbe. A la vérité, quand il
-saisit le vrai, personne ne lui peut être comparé. Quelle sagesse pour
-démêler les erreurs des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cœur!
-Quelle touche, quand il peint les différents caractères de ceux qui
-s'égarent dans la recherche de la vérité! Se trompe-t-il lui-même? C'est
-d'une manière si séduisante, qu'il paraît clair jusque dans les endroits
-où il ne peut s'entendre.»
-
-La critique de Leibniz et des _Monades_ est une des plus pénétrantes
-qu'on puisse lire. L'analyse de la première partie de l'_Éthique_ est de
-même aussi exacte que complète; et son jugement sur le Spinozisme
-semble, eu quelque sorte, définitif, bien qu'il soit le premier en date.
-Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'ici Condillac ne s'en tient pas à
-la doctrine et qu'il va jusqu'aux conséquences.
-
-«Une substance unique, indivisible, nécessaire, de la nature de laquelle
-toutes choses suivent nécessairement, comme des modifications qui en
-expriment l'essence, chacune à sa manière: voilà l'univers selon
-Spinoza. L'objet de ce philosophe est donc de prouver qu'il n'y a qu'une
-seule substance, dont tous les êtres, que nous prenons pour autant de
-substances, ne sont que les modifications; que tout ce qui arrive est
-une suite également nécessaire, et que, par conséquent, il n'y a point
-de différence à faire entre le bien et le mal moral.»
-
-Un chapitre entier est consacré à l'ouvrage, bien oublié aujourd'hui,
-intitulé: _De la prémotion physique, ou de l'action de Dieu sur la
-création_. Il n'avait pas moins de deux volumes et était d'un certain
-Père Boursier, que Condillac traite assez légèrement. «C'est grand
-dommage, dit-il, que son système me soit inintelligible; c'est dommage
-que l'auteur ne puisse donner aucune idée de ces êtres qu'il fait valoir
-et qu'il multiplie avec tant de prodigalité.» Le principe dont il se
-sert, que nous connaissons le fini par l'infini, n'est-ce pas toujours
-l'erreur qu'a produite le préjugé des idées innées? Le système des
-Cartésiens est peu philosophique! «Au lieu d'expliquer les choses par
-des causes naturelles, ils font à chaque instant descendre Dieu dans la
-machine, et chaque effet paraît produit comme par miracle.» Et comme
-conclusion, Condillac s'écrie: «Que les théologiens ne se bornent-ils à
-ce que la foi enseigne, et la philosophie à ce que l'expérience
-apprend!»
-
-Un exposé si pratique, si clair et si brillant par moments devait plaire
-aux contemporains. Voltaire écrivait dans le _Dictionnaire
-philosophique_: M. l'abbé de Condillac rendit un très grand service à
-l'esprit humain, quand il fit voir le faux de tous les systèmes. Si on
-peut espérer de rencontrer un chemin vers la vérité, ce n'est qu'après
-avoir bien reconnu tous ceux qui crurent à l'erreur. C'est du moins une
-consolation d'être tranquille, de ne plus chercher quand on voit que
-tant de savants ont discuté en vain[17].»
-
- [17] Art. _Chronologie_, t. XXXVIII des _Œuvres complètes_, p.
- 81.
-
-Diderot, dans sa fameuse _Lettre sur les aveugles_, parue l'année même,
-dit à Mme de Puisieux, en lui recommandant le _Traité des systèmes_, que
-l'auteur «vient de donner une nouvelle preuve de l'adresse avec laquelle
-il sait manier ses idées et de montrer combien il est redoutable pour
-les systématiques».
-
-D'Alembert, dans le _Discours préliminaire de l'Encyclopédie_, écrivait
-que «le goût des systèmes, plus propre à flatter l'imagination qu'à
-éclairer la raison, est aujourd'hui presque absolument banni de tous les
-ouvrages, un de nos meilleurs philosophes, l'abbé de Condillac, semblant
-lui avoir porté le dernier coup». Et il prenait dans le Traité, pour les
-mettre dans l'Encyclopédie, des parties tout entières.
-
-De nos jours les critiques ont montré moins d'indulgence. M. Cousin,
-tout en pensant que cet ouvrage est «le meilleur» de Condillac, observe
-qu'on est toujours plus fort quand on attaque que quand on se défend; il
-signale un ton tranchant et dogmatique, qui va croissant à mesure que
-l'auteur s'enfonce davantage dans un système étroit et exclusif. Et il
-observe malicieusement qu'en attaquant avec raison les hypothèses
-philosophiques, Condillac se prépare à lui-même le plus formel démenti
-pour le jour où il aura recours, «pour mieux connaître l'homme réel, à
-l'hypothèse de l'homme-statue».
-
-Damiron, qui a particulièrement étudié l'ouvrage[18], trouve qu'il n'y
-est pas tenu assez de compte du milieu historique où se sont formées les
-écoles philosophiques, subissant l'influence des lieux et des temps, se
-modifiant par le mouvement des idées, chacun profitant ainsi des travaux
-de ses devanciers. Et il ajoute que «le _Traité des systèmes_, qui
-aurait pu être une excellente introduction à l'étude de l'histoire de la
-philosophie, reste un livre imparfait, d'une érudition trop fermée et
-d'une critique qui n'a pas toujours elle-même l'étendue et la justesse
-qu'on aurait désirées et qui en auraient fait l'autorité». C'est une
-simple polémique, venant après une exposition théorique. Il est temps
-que Condillac se mette à composer une œuvre personnelle. Il y consacra
-cinq années.
-
- [18] Damiron, séances des 21 et 28 décembre 1861 de l'Académie
- des sciences morales et politiques.
-
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LE _TRAITÉ DES SENSATIONS_
-
-
-L'esprit si clair et si précis de Condillac devait forcément l'amener à
-présenter ses théories d'une façon saisissante, mais un peu contraire,
-ce semble, aux principes mêmes de sa philosophie. Qu'il se soit fait en
-France le champion de la méthode expérimentale, c'est ce qui ressort de
-tous ses écrits. Bacon est son maître, aussi bien que Locke, et il vient
-d'attaquer vivement l'école de Descartes et ses abstractions; mais le
-jour où il veut faire éclater à tous les yeux la vérité de sa doctrine,
-il a recours aux moyens qu'il a lui-même combattus et se lance dans les
-hypothèses les plus difficiles à mettre d'accord avec l'expérience.
-Comment prouver que les idées ne nous viennent que par les sens?
-Comment déterminer la façon dont nous viennent les idées? Ce n'est pas
-chose facile; car il faut nous mettre à la place d'un enfant qui vient
-de naître et interroger une intelligence qui n'existe pas encore.
-
-«Nous ne saurions, dit Condillac, nous rappeler l'ignorance dans
-laquelle nous sommes nés: c'est un état qui ne laisse pas de trace après
-lui. Nous ne nous souvenons d'avoir ignoré que ce que nous nous
-souvenons d'avoir appris; et, pour remarquer ce que nous apprenons, il
-faut déjà savoir quelque chose... Dire que nous avons appris à voir, à
-entendre, à goûter, à sentir, à toucher paraît le paradoxe le plus
-étrange: il semble que la nature nous a donné l'entier usage de nos sens
-à l'instant même qu'elle les a formés[19].»
-
- [19] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_ _complètes_,
- p. 47.
-
-
-C'est pour essayer de se rendre compte de la génération première de nos
-idées que Condillac a imaginé sa statue. Ou plutôt, l'invention n'est
-pas de lui. Dans la dédicace de son ouvrage à Mme la comtesse de Vassé,
-il lui rappelle délicatement la part qu'y a prise une personne qui lui
-était chère, ajoutant qu'il invoque sa mémoire pour jouir tout à la fois
-et du plaisir de parler d'elle et du chagrin de la regretter; et il
-souhaite que ce monument perpétue le souvenir de cette amitié mutuelle
-et de l'honneur qu'il aura eu d'avoir part à l'action de l'un et de
-l'autre.
-
-Cette personne à laquelle Condillac reporte tout l'honneur de
-l'invention est Mlle Ferrand. «Elle m'a éclairé, dit-il, sur les
-principes, sur le plan et sur les moindres détails; et j'en dois être
-d'autant plus reconnaissant, que son projet n'était ni de m'instruire ni
-de me faire faire un livre et qu'elle n'avait d'autre dessein que de
-s'entretenir avec moi de choses auxquelles je prenais quelque
-intérêt... Si elle avait pris elle-même la plume, cet ouvrage prouverait
-mieux quelles étaient ses volontés. Mais elle avait une délicatesse qui
-ne lui permettait même pas d'y penser. Contraint d'y applaudir, quand je
-considérais les motifs qui en étaient le principe, je l'en blâmais
-aussi, parce que je voyais dans ses conseils ce qu'elle aurait pu faire
-elle-même. Ce traité n'est donc que le résultat de conversations que
-j'ai eues avec elle, et je crains bien de n'avoir pas toujours su
-présenter ses pensées sous leur vrai jour... La justice que je rends à
-Mlle Ferrand, je n'oserais la lui rendre si elle vivait encore.
-Uniquement jalouse de la gloire de ses amis, elle n'aurait point reconnu
-la part qu'elle a eue à cet ouvrage; elle m'aurait défendu d'en faire
-l'aveu, et je lui aurais obéi...[20].»
-
- [20] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_, p. 54.
-
-
-En lisant ces sentiments un peu compliqués, exprimés dans un style
-harmonieusement cadencé, on dirait une page des _Confessions_ de
-Jean-Jacques Rousseau. Ce qu'était Mlle Ferrand, l'Égérie des
-philosophes du dix-huitième siècle, il est assez difficile de le dire,
-les contemporains en ayant peu parlé. Grimm a écrit d'elle un peu
-dédaigneusement: «Mlle Ferrand était une personne de peu d'esprit, d'un
-commerce assez maussade, mais elle savait la géométrie.»
-
-Le même auteur nous apprend que ces deux dames, dont la célébrité n'a
-pas égalé celle des femmes du dix-huitième siècle que leurs mœurs trop
-souvent ont recommandées aux malignités de l'histoire, vivaient ensemble
-au faubourg Saint-Germain, en un lieu appelé Saint-Joseph, et qu'elles
-avaient donné asile, pendant trois ans, dans leur maison au Prétendant,
-échappé d'Angleterre, l'infortuné Charles-Édouard, auquel le traité
-d'Aix-la-Chapelle avait enlevé le droit de résider en France. Sa
-maîtresse, la princesse de Talmont, demeurait dans la même maison. Fort
-amoureux, l'héritier des Stuart se renfermait, pendant le jour, dans une
-petite garde-robe de Mme de Vassé, le soir, derrière une alcôve de Mlle
-Ferrand; et il y avait fort à point un escalier dérobé par lequel il
-descendait la nuit chez la princesse. Tout cela semblait plus animé que
-la statue et n'avait que des rapports éloignés avec la métaphysique et
-la géométrie. Grimm ajoute sans méchanceté que Mlle Ferrand laissa une
-partie de sa fortune à l'abbé de Condillac. En retour, il a perpétué son
-nom, qu'on accolera longtemps à l'hypothèse de la statue. Mais c'est la
-preuve en même temps que cette supposition fameuse était bien plutôt un
-procédé d'étude qu'une théorie philosophique.
-
-Au reste, l'_Avertissement_ nous prévient que, pour que l'expérience
-réussisse, «il est très important de se mettre exactement à la place de
-la statue; qu'il faut commencer d'exister avec elle, n'avoir qu'un seul
-sens, quand elle n'en a qu'un; n'acquérir que les idées qu'elle
-acquiert; ne contracter que les habitudes qu'elle contracte: en un mot,
-il faut n'être que ce qu'elle est. Elle ne jugera des choses comme nous,
-que quand elle aura tous nos sens et toute notre expérience; et nous ne
-jugerons comme elle, que quand nous nous supposerons privés de tout ce
-qui lui manque.»
-
-Tout cela est fort ingénieux: son plan une fois adopté, l'auteur le suit
-pas à pas, analysant très subtilement les différentes connaissances qui
-viennent peu à peu à l'enfant par les sens, à commencer par l'odorat
-seul, pour passer ensuite à l'ouïe et au goût, réunis à l'odorat, et
-arriver au toucher,--le seul sens qui juge par lui-même des objets
-extérieurs,--et terminer par la vue qui, jointe au toucher, permet de
-juger la distance, la situation, la figure, la grandeur des corps.
-
-Mais aucune de ces opérations ne serait possible si, en dehors des sens
-proprement dits, l'homme n'avait une intelligence douée de la faculté de
-comparaison et surtout de la mémoire, sans laquelle la liaison des idées
-ne se ferait jamais. Et puis le défaut de l'hypothèse de Condillac est
-qu'il raisonne comme si sa statue n'avait d'abord qu'un seul sens, qu'il
-les lui donne arbitrairement les uns après les autres, tandis que
-l'enfant naît et grandit avec tous ses sens, dont les diverses
-opérations se font souvent simultanément et servent ensemble à la
-formation des idées comme de l'intelligence elle-même. Aucune part n'est
-faite non plus à l'éducation et au commerce de chaque jour avec nos
-semblables. Pour connaître les idées que l'homme-statue acquiert par
-les sens, il faudrait non seulement que chaque sens opérât séparément,
-mais aussi que le sujet ne subît aucune influence étrangère. Or, on est
-beaucoup plus pourvu des idées que les autres nous donnent que de celles
-que nous acquérons nous-mêmes; de même qu'il y a beaucoup de choses que
-nous ne saurions pas, si on ne nous les avait pas enseignées. Nous
-sommes donc très riches par les biens héréditaires ou par ceux que nous
-avons reçus de nos auteurs, et peut-être très pauvres par ceux que nous
-avons acquis personnellement. Et en tout cas, il nous est très difficile
-de démêler l'origine des uns et des autres.
-
-Quant aux idées morales, elles peuvent à la rigueur venir aussi des
-sens, à condition que la statue ne soit pas un être inanimé, et que l'on
-s'adresse à une conscience personnelle, à un moi, à une âme
-individuelle. Mais le passage de la sensation passive et accidentelle à
-la volonté active et persévérante est assurément plus difficile à
-expliquer que ne semble le croire Condillac, en dépit de son analyse
-très ingénieuse des différentes sensations, de leur comparaison et de
-leurs rapports.
-
-Il l'a compris, du reste, lui-même; car dès la première édition de son
-_Traité des sensations_ qui est de 1754, à Londres et à Paris, comme il
-était d'usage, il a eu soin d'ajouter à la fin de son second volume une
-_Dissertation sur la liberté_[21].
-
- [21] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_, p. 423.
-
-Assurément c'est là, comme il le dit, une de ces questions sur
-lesquelles on a le plus écrit et qui sera très propre à montrer les
-avantages de sa méthode. Comment entend-il la résoudre? C'est toujours
-la statue qu'il envisage: «Lorsqu'elle a plusieurs désirs, elle les
-considère par les moyens de les satisfaire, par les obstacles à
-surmonter, par les plaisirs de la jouissance et par les peines
-auxquelles elle est exposée. Elle les compare sous chacun de ces égards.
-La réflexion vient les balancer, et au lieu de chercher l'objet qui
-offre le plaisir le plus vif, elle observe celui où il y a le plus de
-plaisir avec le moins de peine et qui, ôtant toute occasion de repentir,
-peut contribuer au plus grand bonheur... Mais pour donner lieu à la
-délibération, il faut que les passions soient dans un degré qui laisse
-agir les facultés de l'âme... Et il suffit de lui supposer quelque
-connaissance des objets parmi lesquels elle doit choisir; il suffit que
-l'expérience lui ait fait voir une partie des avantages et des
-inconvénients qui leur sont attachés, qu'elle lui confirme dans mille
-occasions qu'elle peut résister à ses désirs, et que lorsqu'elle a fait
-un choix, il était en son pouvoir de ne pas le faire... Ce pouvoir
-emporte deux idées: l'une qu'on ne fait pas une chose, l'autre qu'il ne
-manque rien pour la faire. Dès que notre statue se connaît un pareil
-pouvoir, elle se conçoit libre...
-
-«Si, ayant un besoin, elle ne connaissait encore qu'un seul objet propre
-à la soulager et ne prévoyait aucun inconvénient à en jouir, elle s'y
-porterait non seulement sans délibérer, mais même sans en avoir le
-pouvoir; car elle n'aurait pas de quoi délibérer. Elle ne serait donc
-pas libre. L'expérience lui montre-t-elle de nouveaux objets qui peuvent
-aussi la satisfaire? Elle a, dans les avantages et les inconvénients
-qu'elle y découvre, de quoi délibérer. Elle est libre.
-
-«Les connaissances la dégagent donc peu à peu de l'esclavage auquel ses
-besoins paraissaient d'abord l'assujettir; elles brisent les chaînes qui
-la tenaient dans la dépendance des objets...»
-
-Et il conclut que la liberté consiste dans les déterminations qui sont
-une suite des délibérations que nous avons faites, dès que nous avons eu
-le pouvoir de les faire. C'est bien là, selon son expression, «un
-exemple sensible de la faiblesse de ces raisonnements,» quand ils
-s'appliquent à des faits d'observation morale. Si la liberté humaine
-n'est qu'une perpétuelle balance entre les jouissances les plus
-agréables et celles qui peuvent satisfaire nos sens avec le moins de
-danger, en nous fournissant aussi peu de motifs que possible de
-«repentir», il faut avouer que notre état n'est pas très supérieur à
-celui des animaux, auxquels l'instinct, à moins que ce ne soit
-l'expérience, enseigne quels sont les aliments qui peuvent leur être
-profitables ou nuisibles. Peut-être Condillac ajoutera-t-il que la
-crainte du châtiment et la connaissance des lois répressives est un
-puissant élément de délibération pour sa statue, qui devra bien aussi
-considérer les peines et les récompenses éternelles, si tant est qu'elle
-puisse en avoir seulement la notion.
-
-Mais il est certain qu'une semblable «liberté» exclut toute idée de
-devoir, de responsabilité morale, de justice sociale, et que les
-philosophes, autres que ceux qu'on appelait alors les «athéistes», ne
-pouvaient guère s'en contenter. Mais jamais Condillac n'a voulu
-envisager les conséquences de ses doctrines, et dans ses autres
-enseignements il n'a cessé de respecter et même de professer les
-principes sur lesquels reposait la société au milieu de laquelle il
-vivait.
-
-Ses contemporains ne s'en aperçurent pas davantage. Il y avait alors
-deux grandes revues bibliographiques,--comme nous dirions
-aujourd'hui,--toutes les deux rédigées dans l'esprit le plus opposé;
-l'une, qui n'a été connue qu'un peu plus tard, la _Correspondance de
-Grimm et de Diderot_; l'autre, qui paraissait chaque mois, le _Journal
-de Trévoux_, rédigé par les Jésuites. Il y est rendu compte du _Traité
-des sensations_ l'année même de sa publication, avec quelques critiques
-de détail, mais sans qu'il y soit fait allusion à la révolution
-philosophique que cet ouvrage préparait ou constatait. Mais Condillac
-trouva des adversaires du côté où il devait le moins s'y attendre. Une
-querelle avait surgi entre lui et Diderot à l'occasion même de la
-publication du _Traité des sensations_.
-
-Dans sa _Lettre sur les aveugles_ (Londres, 1747, in-8º), adressée à Mme
-de Puisieux, sa maîtresse d'alors, Diderot ne cesse de recommander, en
-faisant des éloges presque exagérés, les deux premiers ouvrages de son
-ami: l'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_ et le _Traité
-des systèmes_. Il prétendait dans cet écrit que le sens du toucher est
-particulièrement développé chez les aveugles et que la surface du corps
-n'a guère moins de nuances pour eux que le son de la voix; mais la
-morale n'est pas la même: ils n'ont aucune idée de Dieu, ne voyant pas
-les merveilles de la nature. Peut-être les tendances matérialistes, qui
-firent que sur la dénonciation, dit-on, de Mme de Saint-Maur, Diderot
-fut poursuivi et enfermé à Vincennes, séparèrent-elles un peu les deux
-amis. De plus, Diderot publia bientôt une _Lettre sur les sourds et
-muets_, dans laquelle il était question d'un «muet de convention,» sorte
-de statue organisée supérieurement comme nous, et aussi d'une société de
-cinq personnes dont chacune n'aurait qu'un seul sens. Trois ans après,
-Condillac donnait dans son _Traité des sensations_ la célèbre hypothèse
-de la statue, à laquelle tous les sens successivement procurent la
-connaissance que peut acquérir un individu bien constitué. Diderot
-prétendit que Condillac lui avait volé son idée.
-
-On aurait pu répondre, même sans invoquer la déclaration de Condillac
-relative à Mlle Ferrand, que dans les conversations hebdomadaires de ces
-dîners du _Panier fleuri_, il avait dû être question de ce moyen de
-démontrer l'origine des idées, et que l'invention était pour le moins
-commune.
-
-Au reste, cette hypothèse de l'homme,--statue ou non,--sur lequel on
-expérimente successivement les impressions produites par les sens, a été
-imaginée par Buffon et par Bonnet aussi bien que par Condillac et
-Diderot. Soit cette cause, soit une autre, la _Correspondance de Grimm_
-attaqua vivement le _Traité des sensations_ et son auteur. Une première
-fois, Grimm écrivait: «Il y aurait beaucoup à dire si on remontait à
-l'origine de la réputation de l'abbé de Condillac... Il n'a pas
-beaucoup d'idées à lui...»[22]. Et quelques mois plus tard, dans une
-étude très développée, l'auteur de la _Correspondance_ s'exprimait
-ainsi: «Vous ne trouverez pas dans ce _Traité_ ces traits de génie,
-cette imagination sublime et brillante, admirable jusque dans ses
-écarts, ces lueurs qui nous font entrevoir des lumières que vous ne
-découvririez jamais, cette hardiesse enfin qui caractérisent l'œuvre
-d'un Buffon ou d'un Diderot... M. l'abbé de Condillac a cité deux ou
-trois pages de la _Lettre sur les sourds_ à la fin de son _Traité_, et
-il faut convenir qu'il y a plus de génie dans ces quelques lignes que
-dans tout le _Traité des sensations_.»
-
- [22] _Correspondance de Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t.
- II, Paris, 1877, in-8º, p. 738.
-
-La passion est ici trop manifeste. Il perce aussi dans la suite de
-l'article une tendance matérialiste et athée, que les auteurs
-accuseront de plus en plus et qui les séparera encore de Condillac:
-
-«Comme quand on est de bonne foi, ajoute-t-il, on ne peut pas se
-dissimuler que rien n'est démontré à un certain point, je voudrais que
-nos philosophies n'attachassent point, à leur méthode d'appliquer la
-manière dont se font nos sensations, un plus haut degré de certitude
-qu'elle n'en a réellement.» Et il termine en disant: «Le petit traité
-(sur la Liberté) que M. l'abbé de Condillac a ajouté à son ouvrage n'est
-pas digne de lui, et il n'est rien moins que philosophique.»
-
-Ces appréciations n'étonnent point de la part de Diderot, qui dira en
-mourant: «Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité[23].»
-
- [23] C. AVEZAC-LANGUE, _Diderot et la société du baron
- d'Holbach_, 1875, in-8º, chap. Ier.
-
-Les physiologistes modernes ont fait aux démonstrations de Condillac des
-objections plus graves. Très lié avec les savants de l'époque, croyant
-posséder avec eux le dernier mot de la science, Condillac ne pouvait
-soupçonner que des déductions philosophiques, reposant tout entières sur
-l'observation, seraient battues en brèche par la science elle-même, par
-la physiologie la plus élémentaire.
-
-C'est Flourens qui, dans son beau livre _De la vie et de
-l'intelligence_, démontre que tous les philosophes qui ont affirmé que
-l'intelligence tenait à la sensibilité et qu'elle était la sensibilité
-elle-même, comme Locke, Condillac, Helvétius, n'ont jamais rien su, ni
-rien pu savoir d'exact sur ce point. L'expérience seule devait nous
-apprendre que l'organe où réside la sensibilité--la mœlle épinière et
-les nerfs, n'est pas celui où réside l'intelligence,--les lobes ou
-hémisphères cérébraux; que l'organe de la sensibilité ne sert en rien à
-l'intelligence et que l'organe de l'intelligence est précisément dénué
-de toute sensibilité, est impassible[24].
-
- [24] P. FLOURENS, _De la vie et de l'intelligence_. Paris,
- Garnier, 1859, in-12, p. 36 et 47.
-
-L'intelligence commence par la perception; de la perception naît
-l'attention; de l'attention, la mémoire; de la mémoire, le jugement; du
-jugement, la volonté. Cela se suit et s'enchaîne. Sans la perception, il
-n'y aurait pas attention; sans l'attention, il n'y aurait pas mémoire;
-sans mémoire, il n'y aurait pas de jugement; sans jugement, il n'y
-aurait pas de volonté. Et tout cela, c'est l'intelligence. Mais il faut
-séparer absolument la sensibilité de la perception. Ce qui le prouve,
-c'est que quand on enlève à un animal le cerveau proprement dit,--lobes
-et hémisphères cérébraux,--l'animal perd la vue. Mais, par rapport à
-l'œil, rien n'est changé: les objets continuent à se peindre sur la
-rétine; l'iris reste contractile; le nerf optique est parfaitement
-sensible. Cependant l'animal ne voit plus. Il n'y a plus vision, quoique
-tout ce qui est sensation subsiste; il n'y a plus de vision, parce qu'il
-n'y a plus de perception. Le percevoir, et non le sentir, est donc le
-premier élément de l'intelligence.
-
-La perception est partie de l'intelligence; car elle se perd avec
-l'intelligence, et par l'ablation du même organe; et la sensibilité
-n'est point partie de l'intelligence, puisqu'elle subsiste après la
-perte de l'intelligence et l'ablation de l'organe. La volonté fait
-partie de l'intelligence, comme la perception. Comme la perception, elle
-se perd avec l'intelligence, et comme la perception par l'ablation du
-même organe,--les lobes ou hémisphères cérébraux[25].
-
-
- [25] FLOURENS, _ibid._, p. 77 à 79.
-
-Ainsi, aux diverses époques et selon la marche de ses progrès, la
-science prête son appui à la philosophie, ou combat ses conclusions; et
-il est aussi dangereux pour la raison de se laisser mener par la
-physiologie, que de s'appuyer sur des hypothèses ou des entités purement
-imaginatives.
-
-Il y aurait cependant quelque injustice à reprocher à Condillac de
-n'avoir pas tenu compte de découvertes qui n'ont été faites que
-longtemps après lui. Au reste, il ne faut pas s'exagérer la portée des
-arguments de Flourens. La sensibilité qui subsiste après l'ablation des
-hémisphères cérébraux, de quelle nature est-elle? Est-elle encore cette
-sensibilité dont parle Condillac et de laquelle il veut faire sortir
-toute la vie mentale? Ne se réduit-elle pas à une sorte d'irritabilité
-nerveuse, semblable à celle de la grenouille dont on a tranché la tête?
-On peut appeler sensibilité cette irritabilité quasi mécanique; mais la
-sensation proprement dite, celle dont Condillac entend parler, elle ne
-se produit pas sans une élaboration centrale qui a son siège dans le
-cerveau. Il n'y a pas, à vrai dire, sensation visuelle, si l'excitation
-n'est transmise jusqu'aux lobes occipitaux, ni sensation auditive, si
-l'ébranlement venu de la périphérie ne gagne les parties postérieures de
-la première et de la deuxième circonvolution temporale.
-
-D'ailleurs, le système de la sensation transformée a rencontré chez les
-philosophes modernes des objections plus graves.
-
-La sensation, à l'état pur, n'est pas une réalité, mais une abstraction.
-Condillac parlant de la sensation détachée du sujet qui la supporte et
-qui la produit, part donc d'une chose morte, d'un concept sans vie. La
-sensation n'est donnée qu'avec le sujet et par le sujet. Aussi, placé
-dès le début hors du moi actif et vivant, c'est-à-dire hors du réel, le
-philosophe s'en éloigne d'autant plus qu'il avance davantage dans son
-étude. Il veut faire l'histoire de l'âme et il n'en esquisse que le
-roman. La sensation de transformer, dit-il, cela n'est qu'un mot: une
-sensation reste une sensation et ne devient pas autre chose parce que
-d'autres sensations l'accompagnent ou lui succèdent. La transformation
-est imaginée, comme le fait primitif de la sensation avait été imaginé
-lui-même. Comment Condillac peut-il alors tirer de ce fait toutes nos
-facultés? Sa construction est fantaisiste, comme la base sur laquelle il
-l'a posée. Parti d'un fondement hypothétique, il donne de nos facultés
-des définitions arbitraires: ainsi, il reste d'accord avec lui-même,
-s'il ne l'est pas avec la réalité. Son système pourrait, par exemple,
-expliquer la mémoire, si cette faculté n'était que «la suite de
-l'ébranlement sensitif prolongé»; mais l'explication se détruit, quand
-on constate que le fait de mémoire n'est que la sensation
-réapparaissant et reconnue par le sujet. Si nous suivons dans toute sa
-logique le système imaginé par Condillac, il nous laisse en présence
-d'une poussière de sensations qui viennent nous ne savons d'où,
-puisqu'il n'y a plus de causes, et qui se lient nous ne savons comment,
-puisqu'il n'y a plus de substances. Au lieu de prendre l'esprit dans sa
-réalité concrète et vivante pour tâcher d'en démêler les éléments,
-d'aller du sujet à ses états divers, il est parti d'un phénomène
-abstrait, et ne pouvant plus trouver l'être, il s'est enfoncé dans
-l'abstraction. C'est l'objection fondamentale que lui a faite le
-vigoureux penseur Maine de Biran, quand, par l'expérience intérieure, il
-a retrouvé le moi réel et vivant, se faisant ainsi le chef incontesté de
-la réaction philosophique du commencement du dix-neuvième siècle.
-
-Ce vice de méthode a amené Condillac à une singulière contradiction. Il
-revient sans cesse dans ses écrits sur l'analyse et la synthèse,
-proclamant que la méthode analytique est la seule bonne, la seule fondée
-sur la nature et faisant de cet axiome sa principale découverte.
-Cependant, comme le remarque, après d'autres, un philosophe moderne un
-peu oublié[26], il ne s'interdit pas très souvent de faire usage de la
-synthèse: en particulier dans son _Traité des sensations_, il essaye de
-refaire l'homme de toutes pièces, en donnant successivement à sa statue
-chacun des cinq sens par une opération éminemment synthétique; et les
-défauts qu'on relève dans son ouvrage tiennent précisément à l'emploi de
-la synthèse dans un sujet qui y répugne. Une bonne synthèse doit partir
-d'un élément vraiment primitif. La sensation de Condillac n'est pas cet
-élément; elle n'est primitive que par hypothèse: il ne l'a pas observée
-et il n'a pas pu l'observer; il l'a imaginée _a priori_, lui le partisan
-de la seule méthode expérimentale! La sensation à l'état pur n'est pas
-une réalité, mais une abstraction. Ce qui est donné d'abord, c'est une
-réalité complexe, une synthèse vivante; la sensation n'est qu'un point
-de vue abstrait pris sur cette synthèse.
-
- [26] _Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les
- caractères de la critique philosophique_, par A.-A. COURNOT.
- Paris, Hachette, 1851, t. II, p. 93.
-
-En essayant de faire l'histoire des idées philosophiques de Condillac,
-il était sans doute nécessaire de s'appesantir un instant sur le plus
-important de ses écrits, ce _Traité des sensations_, qui a si longtemps
-constitué seul sa gloire dans le monde intellectuel d'une époque qui
-l'adopta sans le discuter.
-
-Peut-être le jugement définitif sur cette longue controverse a-t-il été
-porté incidemment par un des derniers disciples de Cousin, M. P. Janet:
-«De quelque manière que l'on explique la pensée, écrivait-il un
-jour[27], soit que l'on admette, soit que l'on rejette ce que l'on a
-appelé les idées innées, on est forcé de reconnaître qu'une très grande
-partie de nos idées viennent de l'expérience externe. Les idées innées
-elles-mêmes ne sont que les conditions générales et indispensables de la
-pensée; elles ne sont pas la pensée elle-même. Comme Kant l'a si
-profondément aperçu, elles sont la forme de la pensée: elles n'en sont
-pas la matière. Cette matière est fournie par le monde extérieur. Il
-faut donc que le monde extérieur agisse sur l'âme pour qu'elle devienne
-capable de penser. Il faut par conséquent un intermédiaire entre le
-monde extérieur et l'âme. Cet intermédiaire est le système nerveux, qui
-a pour centre le cerveau. Les images et les signes sont les conditions
-de l'exercice actuel de la pensée. Le cerveau n'est pas seulement
-l'organe central des sensations; il est l'organe de l'imagination et de
-la mémoire, l'auxiliaire indispensable de l'intelligence.»
-
- [27] _Revue des Deux Mondes_ du 15 juillet 1865.
-
-A un siècle de distance, la forme seule étant modifiée, n'est-ce pas le
-langage que Condillac aurait dû tenir?
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LE _TRAITÉ DES ANIMAUX_
-
-
-Un des ouvrages les plus originaux de Condillac, celui dans lequel il a
-résumé une fois de plus toute sa doctrine, est son _Traité des animaux_.
-Il le composa peu de temps après le _Traité des sensations_, et comme
-complément à ce livre. C'est une polémique dirigée contre Descartes et
-sa théorie du «méchanisme», qui réduit les bêtes au rôle de simples
-automates, et contre l'hypothèse assez analogue de Buffon, qui croit que
-les bêtes n'ont pas des sensations semblables aux nôtres, parce que,
-selon lui, «ce sont des êtres purement matériels». Ce dernier distingue
-entre les sensations corporelles et les sensations spirituelles,
-accordant les unes et les autres à l'homme, et bornant la bête aux
-premières. Condillac tient pour l'unité des sensations, et surtout il ne
-peut comprendre ce qu'on appelle des «sensations corporelles». Et,
-résumant le problème tel qu'il était posé de son temps, il écrit: «Il y
-a trois sentiments sur les bêtes. On croit communément qu'elles sentent
-et qu'elles pensent; les Scholastiques prétendent qu'elles sentent et
-qu'elles ne pensent pas; et les Cartésiens les prennent pour des
-automates insensibles. On dirait que M. de B., considérant qu'il ne
-pourrait se déclarer pour l'une de ces opinions sans choquer ceux qui
-défendent les deux autres, a imaginé de prendre un peu de chacune, de
-dire avec tout le monde que les bêtes sentent, avec les Scholastiques
-quelles ne pensent pas et, avec les Cartésiens, que leurs actions
-s'opèrent par des lois purement mécaniques[28].»
-
- [28] Première partie, chap. IV. T. IV des _Œuvres_.
-
-Ce qu'il y a de plus singulier, c'est le grand reproche fait par
-Condillac à Buffon, à savoir que l'auteur des _Études sur la nature_
-manque de la qualité essentielle à un philosophe et à un naturaliste,
-qui est l'observation. Et alors il se donne le facile plaisir de le
-mettre en contradiction avec lui-même. «La matière inanimée, dit Buffon,
-n'a ni sensation, ni conscience d'existence, et lui attribuer
-quelques-unes de ces facultés, ce serait lui donner celle de penser,
-d'agir et de sentir à peu près dans le même ordre et de la même façon
-que nous pensons, agissons, sentons.» Or, il accorde ailleurs aux bêtes
-sentiment, sensation et conscience d'existence. Donc elles doivent
-penser, agir et sentir, comme nous. Il écrit encore que «la sensation
-par laquelle nous voyons les objets simples et droits n'est qu'un
-jugement de notre âme, occasionné par le toucher; et que si nous étions
-privés du toucher, les yeux nous tromperaient, non seulement sur la
-position, mais encore sur le nombre des objets.» Par conséquent,
-supposer que les bêtes n'ont point d'âme, qu'elles ne comprennent point,
-qu'elles ne jugent point, c'est supposer qu'elles voient en elles-mêmes
-tous les objets, qu'elles les voient doubles et renversés. Or, «les
-idées n'étant que des sensations», comme le déclare encore Buffon, il
-est clair que tout animal qui fait ces opérations a des idées, ou, «pour
-parler plus clairement (et ici Condillac revient à son système), il a
-des idées, parce qu'il a des sensations qui lui représentent les objets
-extérieurs et les rapports qu'ils ont à lui».
-
-Par le même raisonnement, on dit que l'animal a de la mémoire, qu'il a
-contracté l'habitude de juger à l'odorat, à la vue, et que cela
-implique qu'il établit une comparaison avec des jugements antérieurs,
-qu'il est capable d'expérience; ce qui n'est pas le fait des automates.
-
-Ce qui touchait particulièrement Condillac, c'était qu'on prétendait
-qu'il avait pris dans Buffon l'idée première de son _Traité des
-sensations_.
-
-Dans la seconde partie du livre, Condillac expose son «système des
-facultés des animaux», les comparant à chaque moment à celles de
-l'homme. Il s'efforce d'expliquer la génération des facultés chez les
-bêtes, le système de leurs connaissances, l'uniformité de leurs
-opérations, l'impuissance où elles sont de se faire une langue
-proprement dite, leurs intérêts, leurs passions... Et il ajoute: «Le
-système que je donne n'est point arbitraire: ce n'est pas dans mon
-imagination que je le puise, c'est dans l'observation.» Et aussitôt, il
-commence à décrire la «Génération des habitudes».
-
-Au premier instant de son existence, un animal ne peut former le dessein
-de se mouvoir. Il ne sait seulement pas s'il a un corps; il ne le voit
-pas; il ne l'a pas encore touché. Cependant les objets font des
-impressions sur lui; il éprouve des sentiments agréables ou
-désagréables: de là naissent ses premiers mouvements. Il les compare
-ensuite et les observe; et son âme apprend à rapporter à son corps les
-impressions qu'elle reçoit. Les mêmes besoins déterminent les mêmes
-opérations; les habitudes de se mouvoir et de juger sont contractées.
-C'est ainsi que les besoins produisent d'un côté une suite d'idées et de
-l'autre une suite de mouvements correspondants. Les animaux doivent donc
-à l'expérience les habitudes qu'on leur croit être naturelles. Tout
-occupés qu'ils sont des plaisirs qu'ils recherchent et des peines
-qu'ils veulent éviter, l'intérêt seul les conduit; ils ne se proposent
-pas d'acquérir des connaissances. Leurs idées forment une chaîne dont la
-liaison suffit à la direction de leurs actes. «Tout y dépend d'un même
-principe, le besoin; tout s'y exécute par le même moyen, la liaison des
-idées. Mais les bêtes ont infiniment moins d'inventions que nous, soit
-parce qu'elles sont plus bornées dans leurs besoins, soit parce qu'elles
-n'ont pas les mêmes moyens pour multiplier leurs idées et pour en faire
-des combinaisons de toute espèce, en un mot parce que leur intelligence
-est plus restreinte et incapable de tout perfectionnement, de tout
-progrès.»
-
-De plus, les bêtes n'ont point de langage, ce grand ressort qui
-contribue aux progrès de l'esprit humain. Leur instinct n'est sûr que
-parce qu'il est borné: il ne remarque dans les objets qu'un petit nombre
-de propriétés; il n'embrasse que des connaissances pratiques; par
-conséquent, il ne fait point d'abstraction. Leur grande infériorité sur
-l'homme, c'est que, n'ayant point de «raison», les animaux ne peuvent
-acquérir un grand nombre de connaissances.
-
-Et Condillac tient à en donner deux exemples, qu'on ne s'attend pas à
-voir venir; car ils ressortent difficilement de l'observation et de
-l'usage des sens. Au reste, ces dissertations sur la manière dont
-l'homme acquiert la connaissance de Dieu et la connaissance de la
-morale, avaient déjà été publiées anonymement par l'auteur dans le
-recueil de l'Académie de Berlin.
-
-La chose est assez intéressante pour que l'on y apporte un instant
-d'attention, puisque le grand reproche qu'on fait à Condillac est
-justement que son système métaphysique supprime toute démonstration de
-l'existence de Dieu et de la morale.
-
-Le philosophe, bien entendu, commence par une attaque contre Descartes.
-«A quoi servent des principes métaphysiques qui portent sur des
-hypothèses toutes gratuites? Croyez-vous raisonner d'après une notion
-fort exacte, lorsque vous parlez de l'idée d'un être infiniment parfait
-comme d'une idée qui renferme une infinité de réalités? N'y
-reconnaissez-vous pas l'ouvrage de votre imagination, et ne voyez-vous
-pas que vous supposez ce que vous avez dessein de prouver?»
-
-Quel est donc le raisonnement de Condillac? La notion la plus parfaite,
-selon lui, que nous puissions avoir de la divinité n'est pas infinie.
-Elle ne renferme, comme toute idée complexe, qu'un certain nombre
-d'idées partielles. Pour se former cette notion et pour démontrer en
-même temps l'existence de Dieu, il est un moyen bien simple: c'est de
-chercher par quels progrès et par quelle suite de réflexions l'esprit
-peut acquérir cette sorte de connaissance. Le voici: un concours de
-causes m'a donné la vie; par un concours pareil, les moments m'en sont
-précieux ou à charge; par un autre, elle me sera enlevée; je ne saurais
-douter non plus de ma dépendance que de mon existence. Les causes qui
-agissent sur moi seraient-elles les seules dont je dépends? Non!... Le
-principe qui arrange toutes choses est le même que celui qui donne
-l'existence. Voilà la création. Elle n'est à notre égard que l'action
-d'un premier principe, par laquelle les êtres de non existants
-deviennent existants. Nous ne saurions nous en faire une idée plus
-parfaite; mais ce n'est pas une raison pour la nier, comme les athées
-l'ont prétendu....»
-
-Une cause première, indépendante, unique, immense, éternelle,
-toute-puissante, immuable, intelligente, libre et dont la Providence
-s'étend à tout: voilà la notion la plus parfaite que nous puissions,
-dans cette vie, nous former de Dieu.
-
-Et allant plus loin, Condillac tranche en quelques lignes le redoutable
-problème de la toute-puissance de Dieu et de la liberté humaine, en
-établissant que «notre liberté renferme trois choses: 1e quelque
-connaissance de ce que nous devons ou ne devons pas faire; 2e la
-détermination de la volonté, mais une détermination qui soit à nous et
-qui ne soit pas l'effet d'une cause plus puissante; 3e le pouvoir de
-faire ce que nous voulons».
-
-Il y a bien dans ces démonstrations quelque analogie avec la philosophie
-de saint Thomas; mais il faut avouer que nous sommes loin de la méthode
-d'observation et d'expérience qui semblait être celle du _Traité des
-sensations_; et c'est par un long détour qu'il est possible d'établir
-que l'idée de Dieu vient des sens.
-
-Il en est de même de l'origine de la connaissance des principes de la
-morale. Les deux ou trois pages que Condillac consacre a cette question
-primordiale, qui a suscité de si longs débats, se rattachent en même
-temps à la différence qu'il établit entre l'homme et la bête.
-«L'expérience, dit-il, ne permet pas aux hommes d'ignorer combien ils se
-nuiraient si chacun voulait s'occuper de son bonheur aux dépens de celui
-des autres, pensant que toute action est suffisamment bonne dès qu'elle
-procure un bien physique à celui qui agit. Plus ils réfléchissent, plus
-ils sentent combien il est nécessaire de se donner des secours mutuels.
-Ils s'engagent donc réciproquement; ils conviennent de ce qui sera
-permis ou défendu, et leurs conventions sont autant de lois auxquelles
-les actions doivent être subordonnées; c'est là que commence la
-moralité. Dieu nous ayant formés pour la société, les lois que la
-raison nous prescrit sont donc des lois que Dieu nous impose lui-même.
-Il y a aussi une loi naturelle, qui a son fondement dans la volonté de
-Dieu et que nous découvrons par le seul usage de nos facultés. S'il est
-des hommes qui veulent la méconnaître, ils sont en guerre avec toute la
-nature, et cet état violent prouve la vérité de la loi qu'ils
-rejettent.»
-
-On croirait lire du Jean-Jacques Rousseau, tant la bonté de l'homme, son
-amour pour ses semblables, son obéissance aux lois de la nature forment
-des axiomes dont l'énonciation dispense de toute preuve!
-
-La façon dont Condillac prouve l'immortalité de l'âme est plus simple
-encore:
-
-«Ces principes étant établis, nous sommes capables de mérite et de
-démérite envers Dieu même: il est de sa justice de nous punir ou de nous
-récompenser. Mais ce n'est pas dans ce monde que les biens et les maux
-sont proportionnés au mérite et au démérite. Il y a donc une autre vie,
-où le juste sera récompensé, où le méchant sera puni; et notre âme est
-immortelle...»
-
-Pourquoi l'âme des bêtes ne l'est-elle pas? C'est parce qu'il n'y a
-point d'obligations pour des êtres qui sont absolument dans
-l'impuissance de connaître les lois. Rien ne leur étant ordonné, rien ne
-leur étant défendu, les animaux sont incapables de mérite et de
-démérite; ils n'ont aucun droit à la justice divine. Leur âme est donc
-mortelle.
-
-Et, pour terminer, comme il avait commencé, par une attaque contre les
-rationalistes, le philosophe ajoute qu'il ne voit pas que, pour
-justifier la Providence, il soit nécessaire de supposer avec Malebranche
-que les bêtes sont de purs automates. Sa conclusion n'est pas moins à
-retenir: «Ces principes, dit-il, sont les fondements de la morale et de
-la religion naturelle; ils préparent aux vérités, dont la révélation
-peut seule nous instruire, et ils font voir que la vraie philosophie ne
-saurait être contraire à la foi.»
-
-
-Philosophe doublé d'un linguiste, Condillac cherchait à expliquer
-l'origine des idées par les mots. Il prétendait que l'entendement et la
-volonté ne sont que deux termes abstraits, partageant en deux classes
-les opérations de l'esprit. Nous avons des sensations que nous
-comparons, dont nous portons des jugements et d'où naissent nos désirs.
-Et comme les langues ont été formées d'après nos besoins, il suffit de
-les consulter pour reconnaître que les premiers mots sont venus d'une
-application aux seules facultés du corps. _Sentire_, sentir, n'a d'abord
-été dit que du corps; et ce qui le prouve, c'est que, quand on a voulu
-l'appliquer à l'âme, on a dit _sentire animo_, sentir par l'esprit.
-_Sententia_ exprimait une sensation avant de s'appliquer à la pensée; et
-_sensa mentis_ se rapportait à l'esprit, tandis que, dans Quintilien,
-_sensus corporis_ voulait dire la sensation proprement dite, ce qu'on a
-exprimé ensuite par le seul mot _sensatio_.
-
-L'animal n'a que des sensations; l'homme seul a des idées. Ce qui sépare
-la sensation de l'idée, ce n'est pas seulement une transformation, un
-changement de nature. Passer de la sensation à l'idée c'est passer du
-physique au métaphysique, du corps à l'esprit, de la matière à l'âme. Le
-sentiment, dit Buffon, ne peut à quelque degré que ce soit produire le
-raisonnement.
-
-C'est parce qu'il a créé des idées que l'homme a des signes, qu'il a des
-langues. L'animal n'a pas d'idées, et n'ayant pas d'idées, et n'ayant
-pas de signés, il n'a pas de langue.
-
-Au fond, le but de Condillac en écrivant son _Traité des animaux_ est
-de prouver que son système s'applique aussi bien aux bêtes qu'à l'homme,
-s'appuyant sur le mot de son adveraire lui-même que «s'il n'existait
-point d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus
-incompréhensible». Mais cette «nature» des êtres, il avoue n'avoir sur
-elle aucune connaissance parfaite, complète, intuitive; il ne la juge
-que par les opérations, les facultés, leurs rapports, remontant des
-effets à la cause, trouvant le principe par la conséquence[29].
-
- [29] _Mémoires de Trévoux_, 1755, décembre, p. 2933.
-
-C'est toujours le système de Locke. Condillac ajoute qu'il n'est
-«passionné pour la philosophie de cet Anglais» que parce qu'on doit
-l'appliquer «de manière que les matérialistes ne puissent en abuser». Et
-c'est justement ce qu'ils n'ont pas hésité à faire!
-
-Ce nouvel ouvrage donna l'occasion à la _Correspondance de Grimm_
-d'attaquer un auteur qui décidément avait cessé de lui plaire. On lit à
-la date de novembre 1755: «Il y a un an environ que M. l'abbé de
-Condillac donna son _Traité des sensations_. Le public ne le jugea pas
-tout à fait aussi favorablement que je me souviens d'avoir fait; il eut
-peu de succès. Notre philosophe est naturellement froid, sévère, disant
-peu de choses en beaucoup de paroles, en substituant partout une triste
-exactitude de raisonnement au feu d'une imagination philosophique. Il a
-l'air de répéter à contre-cœur ce que d'autres ont révélé à l'humanité
-avec génie. On disait dans le temps du _Traité des sensations_ que M.
-l'abbé de Condillac avait noyé la statue de M. de Buffon dans un tonneau
-d'eau froide. Cette critique et le peu de succès de l'ouvrage ont aigri
-notre auteur et blessé son orgueil; il vient de faire un livre tout
-entier contre M. de Buffon, qu'il a intitulé: _Traité des animaux_.
-L'illustre auteur de l'_Histoire naturelle_ y est traité durement,
-impoliment, sans égards et sans ménagements. Quand il serait vrai que M.
-de Buffon se soit peu gêné sur le _Traité des sensations_ et qu'il en
-ait dit beaucoup de mal, la conduite de M. l'abbé de Condillac n'en
-serait pas moins inexcusable. C'est une plaisante manière de se venger
-d'un homme dont on a à se plaindre que de faire un ouvrage contre lui et
-de le remplir de choses dures et malhonnêtes. Cette façon prouve
-seulement peu d'éducation et beaucoup d'orgueil... M. de Buffon mettra
-plus de vues dans un discours que notre abbé n'en mettra de sa vie dans
-tous ses ouvrages; car, n'en déplaise à M. l'abbé de Condillac, quand on
-veut être lu, il faut savoir écrire[30]...»
-
- [30] _Correspondance littéraire_ du 1er novembre 1755. Édit.
- Tourneux, t. III, p. 111.
-
-Nous n'avons donné cette appréciation que comme un exemple de la
-passion que quelques contemporains apportaient dans leurs jugements.
-
-Mais au fond, la querelle était beaucoup plus grave. Si en trois années,
-du _Traité des sensations_ au _Traité des animaux_, Diderot avait
-absolument changé d'attitude vis-à-vis de Condillac, c'est que les
-dissertations sur l'existence de Dieu et sur la loi morale étaient une
-réponse directe à sa fameuse _Lettre sur les aveugles_. On sait que cet
-écrit valut à l'auteur la lettre de cachet du 19 juillet 1749, qui
-l'enferma pour trois ou quatre mois au donjon de Vincennes. On
-l'accusait, dit le marquis d'Argenson, dont le frère était alors
-ministre, «d'avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les
-mœurs». Plus franc ou plus fanatique que ses amis, Diderot avait voulu
-faire un vrai manifeste et il avait engagé tous les encyclopédistes avec
-lui et tous ceux que l'on appelait les philosophes. Avec un grand
-appareil scientifique, qui était de mode, il aboutissait non pas au
-déisme, mais à l'athéisme pur, développant l'argument banal: «Si vous
-voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher.» Ni
-d'Alembert, ni Maupertuis, ni l'abbé Galiani ne prétendaient aller si
-loin. Voltaire, toujours prudent, écrivit à Diderot à cette occasion une
-lettre entortillée, dans laquelle il finissait par défendre l'existence
-de Dieu. Leur lutte contre les croyances religieuses fut une perpétuelle
-hypocrisie. Ils auraient voulu entraîner avec eux Condillac: et tandis
-que Diderot l'injuriait, Voltaire l'accablait de louanges.
-
-En dépit de critiques envieux, tous ses ouvrages avaient procuré à
-Condillac une véritable notoriété; leurs conclusions étaient discutées
-dans les cercles philosophiques où tous les beaux esprits voulaient
-alors pénétrer; le grand-maître de la pensée du siècle devait
-naturellement s'y intéresser, d'autant qu'ayant été le véritable
-initiateur de ce mouvement réformiste, il tenait à en rester le chef.
-Ses _Lettres philosophiques_, qui dataient déjà de vingt ans,
-n'avaient-elles pas ouvert la voie à tous ces travaux, aussi bien que
-son séjour en Angleterre, ses traductions de Newton et de Berkeley
-avaient mis à la mode des principes dont tout le monde se recommandait à
-l'envi.
-
-Mais Voltaire n'était pas en France. Retiré près de Genève, dans cette
-jolie propriété créée par lui, appelée par lui _les Délices_, il tenait
-table ouverte, recevait tous les voyageurs de marque: Palissot, Le Kain,
-Mme d'Épinay et du Bocage, le philosophe anglais Gibbon, le jésuite
-italien Bettinelli, son voisin de Genève, le conseiller François
-Tronchin. Tout ce monde défilait au hasard sous la présidence de Mme
-Denis.
-
-Condillac avait envoyé à Voltaire ses ouvrages au moment de leur
-publication. Celui-ci les avait lus, réservant son jugement. Au bout de
-quatre ans, il veut marquer sa place dans ce mouvement philosophique,
-qui semble réussir; il le fait avec son habileté, sa bonne grâce
-ordinaire, ses flatteries, mêlées de quelques malices; et il écrit à
-l'abbé de Condillac, qu'il n'a probablement jamais vu, car il y a
-longtemps qu'il n'a séjourné à Paris. La lettre, bien que figurant dans
-les diverses éditions de la _Correspondance de Voltaire_, mérite d'être
-citée, du moins dans ses parties principales:
-
- /* Aux Délices, près Genève. Avril 1755.
-
- _A M. l'Abbé de Condillac, à Paris._ */
-
- Vous serez étonné, Monsieur, que je vous fasse si tard des
- remerciements que je vous dois depuis si longtemps; plus je les ai
- différés, plus ils vous sont dus... Je trouve que vous avez raison
- dans tout ce que j'entends, et je suis sûr que vous auriez raison
- encore dans les choses que j'entends le moins... Il me semble que
- personne ne pense, ni avec tant de profondeur, ni avec tant de
- justesse que vous.
-
- J'ose vous communiquer une idée que je crois utile au genre humain.
- Je connais de vous trois ouvrages: l'_Essai sur l'origine des
- connaissances humaines_, le _Traité des sensations_ et celui des
- _Animaux_. Peut-être quand vous fîtes le premier, ne songiez-vous
- pas à faire le second, et quand vous travaillâtes au second, vous
- ne songiez pas au troisième. J'imagine que depuis ce temps-là, il
- vous est venu quelquefois à la pensée de rassembler en un corps les
- idées qui règnent dans ces trois volumes et de faire un ouvrage
- méthodique et suivi, qui contiendrait tout ce qu'il est permis aux
- hommes de savoir en métaphysique... Il me semble qu'un tel ouvrage
- manque à notre nation; vous la rendriez vraiment philosophe...
-
- Je crois que la campagne est plus propre pour le recueillement
- d'esprit que le tumulte de Paris. Je n'ose vous offrir la mienne;
- je crains que l'éloignement ne vous fasse peur; mais après tout, il
- n'y a que 80 lieues en passant par Dijon. Je me chargerais
- d'arranger votre voyage: vous seriez le maître chez moi, comme
- chez vous; je serais votre vieux disciple, vous en auriez un plus
- jeune dans Mme Denis, et nous verrions tous les trois ensemble ce
- que c'est que l'âme. S'il y a quelqu'un capable d'inventer des
- lunettes pour découvrir cet être imperceptible, c'est assurément
- vous...
-
- Voilà bien des paroles pour un philosophe et pour un malade...
-
- En un mot, si vous pouviez venir travailler dans ma retraite à un
- ouvrage qui vous immortaliserait, si j'avais l'avantage de vous
- posséder, j'ajouterais à votre livre un chapitre du bonheur... Je
- vous suis déjà attaché par la plus haute estime...»
-
-L'offre était singulièrement tentante. Condillac ne l'accepta pas:
-Voltaire l'aurait entraîné plus loin qu'il n'aurait voulu; et il tenait
-à ne se compromettre ni avec les Encyclopédistes ni avec Voltaire.
-Peut-être comprit-il la fine critique du maître écrivain qui trouvait
-évidemment que, dans ses premiers livres, l'abbé de Condillac répète
-souvent la même chose sous des formes diverses et que sa doctrine
-demandait à être condensée? Peut-être aussi aurait-il été quelque peu
-embarrassé de prouver l'immortalité de l'âme à Mme Denis? Mais, au fond,
-il allait bientôt faire ce que demandait Voltaire. Son préceptorat de
-Parme lui donnera l'occasion de rédiger un _Cours d'études_, qui est
-bien «un ouvrage méthodique et suivi sur tout ce qu'il est permis aux
-hommes de connaître».
-
-Entre temps, il vivait à Paris au milieu de cette société polie qui
-flattait les écrivains et qui à ce moment même accueillait favorablement
-Jean-Jacques Rousseau, auquel on pardonnait ses inconséquences.
-Condillac semble être demeuré son ami assez intime, très disposé à lui
-venir en aide. Rousseau avait quitté l'Ermitage et Mme d Épinay; il
-allait se retirer à Montmorency sous l'égide des Luxembourg. C'était en
-1756 ou 1757: Condillac lui fait part d'une proposition assez
-singulière, mais qui pouvait donner quelque profit. Il s'excuse d'abord
-de ce qu'il ne peut aller le voir «dans le bois de Montmorency» et il
-lui envoie des observations de M. de Buffon sur ceux de ses ouvrages où
-il est question d'histoire naturelle; puis il poursuit:
-
-«Je connais une personne qui est dans le cas de faire des discours
-publics. Voudriez-vous, dans l'occasion, vous charger de cette besogne.
-On vous communiquera le sujet, le lieu des discours, et même à peu près
-ce qu'on aura à dire. Il est bon de vous prévenir que cette personne
-n'est pas dans le cas de faire de longs discours: il ne s'agira que
-d'une vingtaine de lignes. Celui dont il s'agit est un homme d'esprit
-qui n'est pas dans l'habitude d'écrire. C'est un grand admirateur de
-tout ce que vous avez donné au public: il est, d'ailleurs, de nos amis
-depuis bien des années. J'ai pensé que vous pourriez quelque peu vous
-amuser à haranguer les bois.»
-
-Cette «personne» était vraisemblablement le duc de Nivernois, ami des
-philosophes, des économistes, philanthrope lui-même, qu'avaient dû
-séduire les utopies sociales de Rousseau. Mais le projet n'eut pas de
-suites, et les ressources vinrent d'ailleurs. Condillac ajoutait:
-
-«On a dit à Mme de Chenonceaux qu'on avait fait une brochure de votre
-article _Économie_. En avez-vous connaissance et savez-vous où elle se
-trouve? C'est une question qu'elle m'a chargé de vous faire. Adieu,
-Monsieur, je vous embrasse; ayez de l'amitié pour moi, et comptez qu'il
-est dans la ville d'assez honnêtes gens pour aimer beaucoup et vos
-talents et votre personne [31].»
-
- [31] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis._ Correspondances
- publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, 1861, in-8º, t. 1er, p. 515.
-
-
-Mme de Chenonceaux était cette Rochechouart qui avait épousé le fils du
-fermier général Dupin, dont Rousseau avait été un instant précepteur.
-C'est dans ce milieu un peu compromettant qu'on vint chercher l'auteur
-du _Traité des sensations_ pour l'envoyer dans une petite cour
-italienne. [Blank Page]
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-L'ÉDUCATION DE L'INFANT DE PARME
-
-(1758-1767)
-
-
-On sait par quelles laborieuses négociations la fille aînée de Louis XV,
-Louise-Élisabeth de France, mariée à quinze ans à un infant d'Espagne,
-fils de Philippe V, devint duchesse de Parme et de Plaisance. Son mari,
-dom Philippe, l'un des enfants d'Élisabeth Farnèse, était indolent et
-peu intelligent; il laissait volontiers sa femme prendre toutes les
-responsabilités et toutes les initiatives. Celle-ci, au contraire, avait
-l'esprit ouvert, une grande application à ses devoirs de souveraine, des
-dispositions à la diplomatie et un souci constant de ses intérêts. Elle
-venait souvent à la cour de France; et ni la chasse, ni le jeu, ni les
-théâtres, ni les arts ne la détournaient de ses préoccupations
-personnelles. Elle était à Paris en 1757, et assista l'année suivante à
-la chute du cardinal de Bernis et aux débuts de la faveur de Choiseul.
-Très anxieuse de l'avenir de son jeune fils Ferdinand et désirant lui
-ménager un établissement plus brillant que celui de Parme, elle veut lui
-faire donner une éducation moins arriérée que celle des princes
-espagnols. Ce n'est point qu'elle ne soit bonne chrétienne et qu'elle
-néglige ses devoirs de conscience; mais elle n'a point la piété austère
-de sa mère, Marie Leczinska, et il lui arrive même de parler assez
-légèrement de la «prêtraille» italienne. D'autre part, elle n'a aucune
-tendresse pour les jésuites. Elle cherche à Paris un précepteur qui
-réponde à ses désirs et elle écrit à son mari:
-
-«J'espère dans deux mois avoir un bon sujet pour notre fils. Ainsi il
-n'y a qu'à laisser le père Fumeron[32]; mais il ne faut pas encore lui
-faire rien dire là-dessus; et j'espère que nous aurons un très bon
-sujet[33].»
-
- [32] Le P. Fumeron était gouverneur du jeune prince, qui avait
- pour sous-gouverneur M. de Kéralio, qu'on conserva.
-
- [33] Lettres du 7 novembre 1757. _Le Gendre de Louis XV_, par M.
- Casimir STRYENSKI, 1904, in-8º.
-
-Ce «très bon sujet», qu'on mit du reste quelques mois à trouver, ce fut
-l'abbé de Condillac, qui s'était acquis depuis quelques années dans la
-philosophie et la science une réelle illustration. Il avait eu soin,
-comme nous l'avons vu, de ne froisser aucune conviction et se déclarait
-nettement spiritualiste; mais, pour succéder à un jésuite, le choix de
-ce demi-ecclésiastique était bien un peu audacieux.
-
-«L'abbé de Condillac partira lundi, écrivait Élisabeth à l'Infant, de
-Versailles, le 14 mars 1758; je suis persuadée que tu en seras content,
-c'est étonnant le bien que tout le monde en dit[34].»
-
- [34] _Une Fille de France_, par M. L. DE BEAURIEZ, 1887, in-12.
-
-En dehors de la faveur de la reine dont nous avons parlé, Condillac fut
-singulièrement recommandé pour ce poste par le duc de Nivernois, ancien
-ambassadeur à Rome, et aussi par Duclos qui, Breton, était resté très
-lié avec son compatriote le sous-gouverneur du jeune prince, M. de
-Kéralio.
-
-L'abbé de Condillac se mit donc en route dans le courant de mars 1758
-pour se rendre auprès de son élève. Sa nomination produisit quelque
-scandale, car il y avait à peine quatre ans que le _Traité des
-sensations_, publié pourtant sans fracas, bouleversait un peu les idées
-reçues, sans qu'on sût encore quelle influence aurait cette révolution
-philosophique. «Malgré ce livre que l'on dit un peu métaphysique,
-écrivait encore l'Infante à son mari[35], nous n'aurons, je crois, rien
-à nous reprocher sur ce choix ni en ce monde, ni en l'autre.»
-Malheureusement la duchesse de Parme ne devait pas suivre longtemps
-l'éducation de son fils. Très fatiguée par la besogne écrasante qu'elle
-s'imposait et qui s'accrut encore à la mort de son beau-frère, le roi
-d'Espagne, Ferdinand VI, quand elle s'acharna aux négociations
-infructueuses du mariage de sa fille avec l'archiduc Joseph, la pauvre
-Louise-Élisabeth se sent mortellement frappée et elle adresse à son fils
-des conseils qui sont empreints d'une élévation morale peu commune.
-Condillac dut les méditer avec d'autant plus d'admiration qu'ils étaient
-animés d'un amour pour la France et pour le roi qui pouvait consoler son
-exil. Ces considérations, qui annoncent le pacte de famille,
-précédèrent de bien peu la mort de la fille bien-aimée de Louis XV.
-«Babet», après quelques symptômes inconnus, que les médecins du temps
-soignèrent par les saignées ordinaires, fut enlevée par la petite vérole
-à Paris le 6 décembre 1759; et c'est le roi lui-même qui dut annoncer la
-fatale nouvelle à son gendre. Dom Philippe resta écrasé par la perte de
-sa femme; il n'avait jamais vécu que sous la direction assez rude de sa
-mère, ou sous l'égide non moins dominante de Louise-Élisabeth; il laissa
-désormais agir son premier ministre Guillaume du Tillot, marquis de
-Felino, qui, en dépit de son obscure origine, exerça sur le duché de
-Parme une influence civilisatrice que jamais n'avaient eue les Farnèse
-et dont leurs successeurs ne surent pas profiter. Imbu des idées
-philosophiques nouvelles, il devait s'entendre avec l'abbé de Condillac,
-qui de plus avait retrouvé à Parme un de ses compatriotes dauphinois,
-Feriol, puis Duclos, historiographe de France, et d'Argental, le fécond
-romancier, qui allait devenir l'ami de Voltaire, conseiller d'honneur au
-Parlement de Savoie et plénipotentiaire du duc. Ces précurseurs de la
-Révolution ne dédaignaient pas les faveurs princières!
-
- [35] _Une Fille de France_, p. 147.
-
-Il y rencontra aussi, mais plus tard, au milieu de 1760, un autre
-Français, bien oublié aujourd'hui, un Bordelais, non sans valeur, et qui
-eut dans son existence des vicissitudes très diverses. C'était Alexandre
-Deleyre[36], d'abord élève des jésuites et ayant été sur le point
-d'entrer dans la compagnie, devenu assez vite libre penseur. Arrivé à
-Paris où il connut Duclos et Diderot, il écrivit pour l'_Encyclopédie_
-le fameux article sur le _Fanatisme_, en même temps qu'il composait les
-vers des romances dont Jean-Jacques Rousseau faisait la musique. Après
-avoir été secrétaire des carabiniers du comte de Gisors, gendre du duc
-de Nivernois, il fut nommé attaché à l'ambassade de France à Vienne,
-puis désigné comme bibliothécaire de l'Infant de Parme dont Condillac
-était précepteur en titre. Il s'était marié non sans difficultés, le duc
-de Nivernois ayant été obligé de faire lever l'interdiction que le curé
-avait mise à la célébration de cette union à cause de l'écrit sur le
-_Fanatisme_. Bien peu de temps après son arrivée à Parme, l'abbé de
-Condillac parlait de lui à leur protecteur commun dans une lettre
-inédite, qui comportait ces préalables explications. Auparavant Deleyre
-mandait à Rousseau: «Il faut aller à la cour du prince de Parme. Vous
-estimez M. l'abbé de Condillac, son précepteur. Vous lui direz ce que
-vous pensez de moi; j'espère que cela ne nous brouillera pas
-ensemble[37].»
-
- [36] Né en 1726, mort en 1797.--Ses lettres adressées de Parme à
- J.-J. Rousseau ont été publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, t.
- 1er.
-
- [37] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis_, t. Ier, p. 201.
-
-Voici la lettre du 3 juin 1761 au duc de Nivernois[38]:
-
- Je juge bien du chagrin que vous éprouvez au sujet des Messieurs de
- Mirabeau, car je fais comme vous faites. Autant vous voulez leur
- rendre service, autant toutes les démarches sont difficiles et
- délicates. Je n'ai lu que la préface du marquis; mais les choses y
- sont dites avec une franchise qui ne peut manquer de révolter les
- esprits. Ces sortes d'ouvrages produisent du bien et du mal. Les
- auteurs sont ceux qui paraissent le moins à plaindre: le courage
- qu'ils ont montré les console de leur disgrâce. Je plains davantage
- leurs amis, quand ils pensent comme nous. En vérité, Monsieur le
- duc, vous avez bien à vous plaindre de ceux que vous aimez: tantôt
- ils manquent de santé, tantôt de conduite. J'ai peur que cela ne
- prenne trop sur vous; mais songez que vous en avez à Parme qui se
- portent bien et dont la besogne va toujours de mieux en mieux. Je
- fais de l'exercice tous les jours, et le gouverneur, qui est une
- mauvaise tête, dit que je suis un fou, parce que je me promène
- quand il ne fait pas de soleil. M. et Mme Deleyre sont plus
- raisonnables; ils marchent et je marche avec eux. Tous vous offrent
- leur respect. J'ai mis M. Deleyre à l'histoire d'Angleterre.
-
- L'Infant vous répondra par l'ordinaire prochain.
-
- Nous sommes charmés des bonnes nouvelles que vous nous donnez de
- Mme la duchesse et de Mme de Gisors[39] et de Rochefort.
-
- Adieu, Monsieur le duc, songez de temps en temps à votre santé et à
- votre besogne; et ce sera une distraction, car vous vous y
- intéressez...
-
- [38] Autogr. Archives de famille.
-
- [39] Le comte de Gisors était mort très jeune en 1758.
-
-Le marquis de Mirabeau, si connu par ses aventures judiciaires, avait
-quitté la Provence et était venu s'établir en 1742 à Paris où il s'était
-lié avec les Encyclopédistes et surtout avec les Économistes dont
-Quesnay sera le chef d'école. Il fréquentait les salons à la mode et
-l'hôtel de Nivernois. Le livre qui a fait sa réputation, _l'Ami des
-hommes_, avait été publié secrètement en 1756, soi-disant à Avignon;
-mais l'édition qui fut surtout répandue est celle en trois volumes
-in-4º, qui parut de 1758 à 1760. Elle fit scandale par les attaques sans
-modération que prodiguait l'auteur contre le gouvernement établi et
-particulièrement contre les droits féodaux ou les privilèges de l'ordre
-de la noblesse, auquel il se piquait pourtant d'appartenir. Il était à
-la fois agriculteur, libre-échangiste, partisan de la décentralisation
-et de l'abolition des rentes. Condillac partageait assurément une grande
-partie de ses idées; mais il trouvait qu'il les présentait avec une
-violence qui dépassait les bornes.
-
-Il était dans la même situation vis-à-vis de Deleyre. Ce dernier avait
-publié une _Analyse de la philosophie de Bacon_ et avait collaboré avec
-Suard à des mélanges historiques. Condillac voulut lui faire rédiger un
-cours d'histoire moderne pour l'Infant; mais Deleyre se livra à des
-appréciations si immodérées que le précepteur ne put utiliser le
-travail, «son esprit éminemment judicieux», dit un biographe de Deleyre,
-ne pouvant se résoudre à sanctionner une trop maladroite audace[40].
-Tant que, dans une situation modeste, l'écrivain voulut poursuivre «le
-triomphe de la philosophie sur les préjugés», le danger fut médiocre;
-mais la Révolution survenant, Deleyre se déchaîna: il devint jacobin et
-se fit nommer par son pays député à la Convention. Il y vota la mort du
-roi, et, plus heureux que ses amis de la Gironde, put échapper à la
-tourmente, de sorte qu'on le retrouve en 1795 au Conseil des Cinq-Cents
-et même à l'Académie des sciences morales et politiques, alors la
-seconde classe de l'Institut. Il était resté huit ans à Parme et avait
-même obtenu du duc une pension viagère de 200 livres.
-
- [40] Notice sur Alexandre Deleyre par Joachim Le Breton, lue en
- 1797 à l'Institut.
-
-
-Condillac avait quarante-huit ans; il passa en Italie les dix plus
-belles années de sa vie. Et si dom Ferdinand ne devint pas un prince
-éclairé et ressembla trop à son père, on ne saurait s'en prendre au
-précepteur. Rarement éducateur s'imposa pour son élève un semblable
-travail. Les seize volumes du _Cours d'études_, dont nous aurons à
-parler bientôt, en témoignent suffisamment. Mais l'Infant était
-dissimulé, faible, timide et versatile. Il haïssait le travail, et s'en
-rapportait à son père d'abord, à ses ministres ensuite, si bien qu'il
-fit peu d'honneur à son maître.
-
-Condillac lui avait témoigné toutes les sortes de dévouement. A la fin
-de 1764, le jeune prince avait été atteint de la petite vérole: on le
-fit inoculer par le fameux Genevois Tronchin. L'abbé lui prodigua les
-soins les plus paternels et prit la maladie. On le crut mort. Le 10 et
-le 11 décembre 1764, Voltaire annonce la nouvelle au comte d'Argental et
-à Damilaville: «Condillac est mort de la petite vérole _naturelle_.»
-Cela voulait dire qu'il n'avait point été inoculé par ces médecins comme
-Omer, que le patriarche de Ferney poursuivait de tous ses sarcasmes.
-«L'abbé de Condillac, ajoute-t-il, revenait en France avec une pension
-de 10 000 livres et l'assurance d'une grosse abbaye. Il allait jouir du
-repos et de la fortune. Il meurt, et Omer est en vie. Nous perdons là un
-bon philosophe[41].» On trouve plus de détails dans une curieuse lettre
-de Deleyre à Jean-Jacques Rousseau, datée de Parme même, le 18 février
-1795:
-
-«Je vous annonçais par ma dernière lettre que M. l'abbé de Condillac
-était attaqué de la petite vérole: il a été près d'un jour à l'agonie,
-au point qu'on avait déjà commencé à tendre en deuil l'église où on
-devait l'enterrer. Mais il y a deux mois qu'il se promène. Je vous parle
-de sa maladie, parce qu'il y a montré la plus grande force d'âme. Dans
-les moments qu'il croyait les derniers, il ne s'est occupé qu'à dicter
-une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu'il instruit.
-Ensuite, il a demandé qu'on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté
-stoïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup d'impression sur
-tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère
-sensible et différent du sien... Sa petite vérole, quoique de la pire
-espèce, ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu'il avait
-très délicate, comme vous savez, n'en a point souffert[42].»
-
- [41] _Correspondance de Voltaire._ Édit. Beuchot, t. LXII, p. 123
- et 125.
-
- [42] Deleyre à Rousseau, STRECKEISEN-MOULTOU, t. Ier, p. 246.
-
-Voltaire prit la chose plus gaiement. Détrompé par d'Alembert, il dément
-la nouvelle qu'il avait propagée, et mande avec son esprit ordinaire à
-son ami Bordes, de Lyon: «Vous savez à présent que l'abbé de Condillac
-est ressuscité; et ce qui fait qu'il est ressuscité, c'est qu'il n'était
-pas mort. Dieu merci, voilà un philosophe que la nature nous a conservé.
-Il est bon d'avoir un lockiste de plus dans le monde, lorsqu'il a tant
-d'asinistes, de jansénistes...[43].»
-
- [43] Ferney, 4 janvier 1765. _Correspondance_, t. LXII, p. 164.
-
-Rousseau avait observé à cette occasion que Condillac eût mérité les
-honneurs rendus au médecin, puisqu'il s'était exposé davantage.
-
-Quand l'éducation fut terminée, dom Philippe, toujours en bons termes
-avec son beau-père, demanda à Louis XV une abbaye en France comme
-récompense pour Condillac. Cette abbaye fut Mureau, au diocèse de
-Toul[44]. A peine lui fut-elle accordée que l'abbé remercia le roi par
-une lettre adressée au duc de Praslin:
-
- Parme, 16 février 1765[45].
-
- Monsieur,
-
- Je sais que je vous dois la grâce que le Roi vient de me faire,
- honteux de n'avoir point mérité par moi-même votre protection; ma
- vanité trouve un dédommagement, lorsque je pense que je la dois à
- l'estime dont M. le duc de Nivernois m'honore; à ce titre, elle
- m'était assurée. Je désire, Monsieur le Duc, que vous me permettiez
- de regarder vos bienfaits comme un droit à votre estime, et de
- rechercher les occasions de vous faire ma cour, et de vous prouver
- la reconnaissance que je conserverai toute ma vie. Si vous me
- refusiez ces dernières grâces, vous ne m'auriez fait du bien qu'à
- demi.
-
- Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant
- serviteur.
-
-CONDILLAC.
-
- [44] L'abbaye de Mureau (_Miræ-Vallis_), de l'ordre des
- Prémontrés, était située aux confins des duchés de Bar et de
- Lorraine, près Neufchâteau. _Gallia Christiana_, t. XIII, p.
- 1161.
-
- [45] Affaires étrangères. _Parme_ 27, f. 27.
-
-Condillac était resté à Parme pour assister au mariage de la sœur de
-son élève avec le prince des Asturies. Il avait accompagné à Alexandrie
-l'Infant dom Philippe qui fut atteint subitement de la petite vérole. On
-crut d'abord la maladie sans gravité. Le représentant de la France à
-Parme écrivait à Praslin, ministre des affaires étrangères: «L'Infant
-m'a appelé ce matin et m'a dit: Ne voilà-t-il pas une jolie aventure
-pour un homme de mon âge? Je lui ai répondu que l'abbé de Condillac, qui
-était bien plus vieux que lui, s'était tiré d'une petite vérole
-affreuse. Son Altesse Royale m'a dit, en effet, que cet exemple devait
-rassurer.»
-
-Trois jours après, le 18 juillet 1765, l'Infant mourait, comme mourut
-plus tard le roi Louis XV. Les familles royales étaient singulièrement
-frappées par ce terrible mal, aujourd'hui disparu.
-
-L'abbé de Condillac prolongea encore quelques mois, bien qu'il n'eût
-plus de rôle à jouer près d'un jeune prince qui s'exerçait assez mal à
-son métier de souverain. Voulant revenir à Paris, pour y vivre
-tranquille au milieu de ses amis, il cherchait un logement, et il
-s'était adressé pour se renseigner au duc de Nivernois, d'autant que
-c'était dans le quartier du Luxembourg, très avant sur la rive gauche,
-qu'il désirait s'établir. Le duc lui avait indiqué une maison que l'abbé
-trouvait trop chère. De là une correspondance dont nous avons pu
-retrouver deux lettres fort curieuses, moins par ce qu'elles nous
-apprennent que par le ton général indiquant bien le caractère des
-personnages et leurs habitudes de vie:
-
- /* 6 décembre 1766.
-
- _A Monsieur le Duc de Nivernois._
-
- Monsieur, */
-
- Quatre-vingts ou 100 louis pour un appartement! Et puis vous me
- demandez combien de monde j'aurai avec moi. Quelle idée, Monsieur
- le duc, vous vous faites d'un philosophe! Il me semble que je suis
- déjà à Paris, parlant de mes gens et de ma maison. Cependant
- j'arriverai seul avec un homme qui courra la poste devant moi et
- que je laisserai pour prendre deux laquais. Après y avoir bien
- réfléchi avec l'Ogre[46], j'irai descendre dans un hôtel garni, où
- n'étant qu'en passant, je crois que je serai bien pour 20 écus ou
- trois louis par mois. Nous autres gens d'église nous ne sommes pour
- nos aises avoir; il ne faut pas que j'oublie le temps que je n'en
- avais pas, et que, pour vouloir aujourd'hui en avoir trop, je me
- mette dans le cas de n'en avoir pas assez. Est-ce que, pour 12 ou
- 1 300 livres, je ne trouverai pas un appartement non meublé et
- honnête, et pour 2 000 écus ne pourrai-je pas me meubler
- convenablement pour l'essentiel? J'aime mieux quelques bouteilles
- de vin de plus dans ma cave et moins de magnificence dans mes
- meubles et mon logement. D'ailleurs, Monsieur le duc, je ne vois de
- clair dans mon revenu que mon abbaye, et 1 000 écus que j'ai
- d'ailleurs. Ce qu'on me donnera ici ne me paraît pas un fond bien
- sûr pour l'avenir, et puis je ne sais pas ce qu'on me donnera: car
- je n'ai point demandé à M. du Tillot comment il me traîtera. Si
- l'Infant don Philippe vivait, je pourrais avoir des prétentions et
- dire ce que je prétends. Je le ferais, parce que la chose serait
- plus juste qu'intéressée; mais vous sentez qu'aujourd'hui cette
- corde-là est, de toutes celles de mon clavier, celle que je
- toucherai le moins; je demanderai cependant à M. du Tillot ce qu'il
- veut faire, afin de savoir à quoi m'en tenir; et dans ma première
- lettre j'aurai l'honneur de vous dire quelle sera ma fortune.
-
- L'Ogre, qui vous offre ses regrets, a reçu votre lettre du 21
- novembre et je viens de remarquer que celle à laquelle je réponds
- est du 1er du même mois: je la reçois cependant aujourd'hui; je ne
- sais où elle s'est arrêtée. J'ai reçu il y a huit jours celle que
- vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14; je m'étais bien douté
- que mes questions sur mon inconnue, que je connais, vous
- divertiraient.
-
- Nous attendons M. Duclos: il sera certainement prévenu, et si à son
- arrivée je suis encore ici, j'y contribuerai de mon mieux. J'en ai
- prévenu l'Infant et je lui ai fait part de l'intérêt que vous y
- prenez.
-
- M. de la House m'a dit que M. de Guer occupe dans la rue de Condé
- une maison de garçon, toute boisée et de 1300 livres de loyer, et
- qu'il veut la quitter. Peut-être pourrait-elle me convenir. Si vous
- avez l'occasion de voir ce que c'est, je vous en serai obligé.
-
- Voilà une longue lettre où il n'est question que de moi, de ma
- maison et de mes gens. Si je comptais moins sur vos bontés, je la
- jetterais au feu; mais je vous l'envoye telle qu'elle est et je
- vous prie d'agréer mes excuses.
-
-Abbé DE CONDILLAC[47].
-
-Parme, 6 décembre 1766.
-
-
- [46] L'_Ogre_, c'est M. de Kéralio.
-
- [47] Aut. Archives de famille.
-
-
-Le duc répondit le 26 décembre:
-
- Vrayment, mon cher abbé, ç'auroit été un trésor pour tous que ce
- logement de M. de Guer dont vous a parlé M. de la House, tout
- boisé, dans la rue de Condé, à 1 500 livres de loyer; c'étoit un
- trésor; mais ne vous en réjouissez pas; car voicy le fait: ce n'est
- point un apartement, mais une maison entière, très petite à la
- vérité et propre à un garçon. M. de Guer croit qu'il sera obligé de
- la quitter, parce que le propriétaire veut la vendre, au lieu d'y
- faire des réparations convenables et urgentes dont elle a besoin.
- Enfin le prix du loyer qu'en donne M. de Guer est 2 600 livres et
- non pas 1 500. Vous voyés que notre Ministre n'a rien exagéré dans
- son récit, il s'en faut bien; mais vous voyés, par le détail exact
- que je viens de vous faire, qu'il n'y a rien qui vous convienne. Je
- crois toujours vous avoir fait moy une vraie trouvaille dans ce
- petit appartement au Luxembourg dont je vous ay parlé et sur lequel
- j'attends votre réponse. Je suis très intimement convaincu que vous
- ne sauriés mieux trouver à tous égards.
-
- J'ai reçu hier la lettre que l'Ogre m'a écrite le 13 de ce mois et
- j'y répondray _al solito_, par l'ordinaire prochain. Il me dit que
- vous devés partir vers le milieu de janvier, et j'en infère que
- vous pouvés encore recevoir cecy à Parme. Je l'adresse pourtant à
- l'Ogre à tout hasard. Je suis non surpris, mais très content et
- édifié, de l'arrangement utile, honorable et distingué que le Sully
- de Parme a fait pour votre retraite. Nous vous en faisons, Mad. de
- Rochefort et moy, notre compliment tendre et sincère en vous
- embrassant de tout notre cœur. Cela nous a fait pleurer à nouveau
- la pauvre Mad. du Chatel. Comme elle y aurait été sensible! Comme
- elle aurait joui de votre accroissement d'honneur, de fortune et de
- bonheur! Nos sentiments suppléent bien aux siens, mon cher abbé;
- Votre éminente Grognerie doit _en rester plus que persuadée_, comme
- disent les Italiens...
-
- Adieu, mon cher abbé, nous nous portons comme de coutume,
- c'est-à-dire très passablement, et nous vous aimons comme de
- coutume, c'est-à-dire beaucoup. Ne manqués pas de faire mille
- tendres compliments à l'Ogre de Mad. de Rochefort. Portés-vous bien
- dans vos courses, et tachés de vous souvenir que je ne pourray pas
- vous écrire, si vous ne me donnés pas des adresses.
-
-Où se logea Condillac à Paris? Il nous a été impossible de le découvrir.
-Mais ce fut certainement dans cette partie du faubourg Saint-Germain
-qui avoisinait l'hôtel du duc de Nivernois, ancienne demeure du maréchal
-d'Ancre, restaurée par l'architecte Peyre et le sculpteur Rameau,
-située, comme l'on sait, dans le commencement de ce qui est aujourd'hui
-la rue de Tournon. L'abbé était un assidu de cette maison si
-hospitalière, dont deux écrivains distingués de ce temps ont retracé
-agréablement le souvenir[48]. Il y rencontrait la comtesse de Boufflers
-et son fils, les Choiseul, les Ségur, la maréchale de Mirepoix, le
-cardinal de Bernis, l'abbé Barthélemy, Saint-Lambert, Beaumarchais.
-
- [48] _Le Duc de Nivernais_, par Lucien PÉREY, 2 vol. (1891) et
- _la Comtesse de Rochefort et ses amis_, par M. DE LOMÉNIE (1870),
- in-8º.
-
-A la pension que lui accorda libéralement le ministre du Tillot
-s'arrêtèrent les relations de Condillac avec Parme. Il faut pourtant
-observer que lui, comme M. de Kéralio, occupaient en Italie une
-situation particulière. Dans les instructions diplomatiques données par
-Choiseul au baron de la Houze, successeur de Rochechouart, comme
-représentant de la France, qui sont datées de Versailles du 5 octobre
-1766, on lit la phrase suivante:
-
-«Parmi les Français qui résident à Parme, il y en a qui, par leur
-naissance ou par leurs emplois, méritent que le Ministre du Roi leur
-marque des attentions particulières, tels sont le bailly de Rohan, le
-sieur de Kéralio et l'abbé de Condillac. Le baron de la Houze tâchera de
-se concilier leur confiance, de manière que, sans affecter aucune
-curiosité indiscrète, il puisse être informé par eux de ce qui pourrait
-se passer d'intéressant dans l'intérieur de la cour de l'Infant[49].»
-
- [49] _Recueil des Instructions, etc._ Naples et Parme. Paris,
- 1873, in-8º, p. 213.
-
-
-La politique, pourtant fort active, qui évoluait autour du duché de
-Parme et de la Savoie, ne semble pas avoir jamais préoccupé Condillac;
-mais Kéralio, qui avait déjà été chargé de diverses missions, resta plus
-longtemps en Italie; et quand il rentra en France, par une singulière
-rencontre, il obtint la jouissance viagère du petit Luxembourg, se
-retrouvant à la fois près de son vieil ami et près de son protecteur le
-duc de Nivernois. [Blank Page]
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-RETOUR A PARIS
-
-L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-LE _COURS D'ÉTUDES_
-
-
-A peine réinstallé à Paris et tout glorieux encore de la mission qui lui
-avait été confiée, Condillac fut élu à l'Académie française, en
-remplacement de l'abbé d'Olivet. Il y avait peu de liens communs entre
-son prédécesseur et lui, si ce n'est le culte de la langue française et
-peut-être aussi les souvenirs d'un état que l'abbé d'Olivet avait
-abandonné moins vite que lui, après un noviciat de dix ans chez les
-Jésuites. Mais l'historien de l'Académie, très célèbre en son temps,
-avait été avant tout un classique et un homme de tradition. A coup sûr,
-il n'avait point partagé les idées de Condillac et surtout ses
-relations: son éloge pouvait être fait d'une façon plus compétente par
-son élève, l'abbé Batteux[50]. Le nouvel académicien se borna sur son
-prédécesseur à des phrases banales. Selon la mode d'alors, qui avait
-valu un si grand succès à Buffon à l'occasion de son discours sur le
-style, Condillac prit une thèse personnelle qu'il développa, comme une
-sorte de manifeste, dans des pages qui ne manquent pas d'éloquence et
-dont le ton général indique très clairement combien les idées qui furent
-celles de la Révolution étaient déjà répandues parmi les esprits
-éclairés de l'époque. Après quelques mots de compliments nécessaires,
-Condillac trace à larges traits un tableau des progrès de l'esprit
-humain depuis la barbarie jusqu'à nos jours, en passant par l'époque
-romaine, par le moyen âge, les Croisades, la Renaissance. Il y aurait
-beaucoup à dire sur ces jugements rapides, dont quelques-uns étonnent,
-comme l'affirmation que «l'érudition aveugle éteignit le goût qui
-commençait avec Marot et que les lettres ne pouvaient pas renaître dans
-un siècle fait pour admirer Ronsard».
-
- [50] C'est l'abbé Batteux qui reçut Condillac au nom de
- l'Académie, le 22 décembre 1768. Son discours ne nous apprend
- rien de particulier.
-
-Naturellement, après l'apothéose de Richelieu, viennent celles de Louis
-XIV et de Louis le Bien-Aimé, avec cette restriction, cependant, que
-«l'érudition n'était pas encore sans ténèbres et que la saine critique
-était à naître»; car on paraissait «refuser aux modernes la faculté de
-penser», et on apercevait trop tard «la lumière qui se répandait» et
-dont on avait besoin pour étudier avec profit.
-
-C'est toujours l'idée chère au dix-huitième siècle, que le dix-neuvième
-a aussi singulièrement exaltée, qu'avant «les philosophes» ou avant
-«les critiques» on était incapable de connaître la vérité: ce que
-Condillac avait proclamé un peu naïvement et sans modestie au
-commencement de son discours: «Après avoir essayé de faire l'analyse des
-facultés de l'âme, j'ai tenté de suivre l'esprit humain dans ses
-progrès. D'un côté, j'ai observé ces temps de barbarie, où une ignorance
-stupide et superstitieuse couvrait toute l'Europe; et de l'autre, j'ai
-observé les circonstances qui, dissipant l'ignorance et la superstition,
-ont concouru à la renaissance des lettres: deux choses qui s'éclairent
-mutuellement lorsqu'on les rapproche.»
-
-Nous avons retrouvé dans les papiers de Condillac l'exemplaire de ce
-discours, édité par la veuve Regnard, imprimeur de l'Académie française,
-avec les corrections que l'auteur y a faites. C'est sur l'éloge de Louis
-XV, le _Bien-Aimé_, que portent les plus importantes suppressions. Il y
-avait pourtant là quelques souvenirs particuliers dignes d'intérêt.
-«J'ai été, disait-il, le témoin des épanchements de l'âme paternelle du
-roi: l'honneur que j'ai eu d'être chargé de l'instruction d'un de ses
-petits-fils m'en a rendu en quelque sorte le confident. Que j'aimerais à
-mettre sous les yeux les détails intéressants de leur commerce! Vous y
-verriez le Monarque sensible répandre tour à tour les plus sages
-conseils pour la conduite et les plus touchantes consolations dans les
-malheurs».
-
-A la fin de cette même année 1768, l'abbé de Condillac figure parmi les
-dix-huit philosophes que le baron de Gleichen présenta au jeune roi de
-Danemark[51]; mais le 17 avril 1770, il ne se trouve plus parmi les
-dix-sept réunis chez Mme Necker pour élever une statue à Voltaire[52].
-Et pourtant jusqu'au bout Voltaire avait été un de ses admirateurs; il
-avait approuvé hautement sa nomination à l'Académie. Il écrivait alors à
-La Harpe: «Nous avons perdu un très bon académicien dans l'abbé
-d'Olivet: il était le premier homme de Paris pour la valeur des mots;
-mais je crois que son successeur, l'abbé de Condillac, sera le premier
-homme de l'Europe pour la valeur des idées. Il aurait fait le livre de
-l'_Entendement humain_, si M. Locke ne l'avait pas fait et, Dieu merci,
-il l'aurait fait plus court[53].» Et quelques jours après sa réception,
-il disait: «Je trouve beaucoup de philosophie dans le discours de M.
-l'abbé de Condillac. On dira peut-être que son mérite n'est pas à sa
-place dans une compagnie consacrée uniquement à l'éloquence et à la
-poésie; mais je ne vois pas pourquoi on exclurait d'un discours de
-réception des idées vraies et profondes, qui sont elles-mêmes la source
-cachée de l'éloquence.»
-
- [51] _Correspondance de Grimm_, t. VIII (15 décembre 1768), p.
- 213.
-
- [52] _Correspondance de Grimm_, t. XI, p. 15.
-
- [53] Lettre du 31 octobre 1768. _Œuvres complètes de Voltaire_,
- édit. Garnier, 1882, in-8º, t. XIV de la _Correspondance_, p.
- 151.
-
-Peu assidu aux séances, très retiré du monde, Condillac se consacra
-désormais à la rédaction et à l'impression de son _Cours d'études pour
-l'instruction du prince de Parme_[54], qu'il avait obtenu la permission
-de publier et au sujet duquel il éprouva même quelques ennuis de la part
-de l'humeur changeante de la Direction de la librairie[55].
-
- [54] Le vol. _Ital._ 1550 au département des manuscrits de la
- Bibliothèque nationale contient (fol. 238 à 260) des variantes et
- corrections autographes faites par Condillac sur les épreuves de
- son édition du _Cours d'études_, imprimée à Deux-Ponts.
-
- [55] Le _Cours d'études_ parut à Parme et à Paris de 1769 à 1773,
- non sans difficulté; car un instant il fut interdit en France.
- _Correspondance, etc._, t. XI, p. 109 (août 1775).
-
-Ce _Cours d'études_ est une œuvre considérable, qui ne comprend pas
-moins de seize volumes, et même dix-sept, si on compte le traité _De
-l'étude de l'histoire_, qui est attribué à l'abbé de Mably[56]. Un long
-«discours préliminaire» expose le plan de Condillac et la façon dont il
-entend l'exécuter. Ici encore, le philosophe se retrouve avec son
-système raisonné et ses idées personnelles. «La méthode que j'ai suivie,
-dit-il, paraîtra nouvelle, quoique dans le fond elle soit aussi ancienne
-que les premières connaissances humaines. Il est vrai qu'elle ne
-ressemble pas à la manière dont on enseigne; mais elle est la manière
-même dont les hommes se sont conduits pour créer les arts et les
-sciences. Pour faire usage, dans l'éducation, de l'unique méthode à
-laquelle nous devons tout ce que nous avons appris, il faut d'abord
-faire connaître à un enfant les facultés
-
-
-de son âme et lui faire sentir le besoin de s'en servir. Si l'on
-réussit à l'un et à l'autre, tout deviendra facile; car, au lieu
-d'imaginer autant de principes, autant de règles qu'on en distingue dans
-les arts et dans les sciences, on n'aura plus qu'à observer avec
-lui[57].»
-
- [56] _Correspondance littéraire de Grimm et Diderot._ Édit.
- Tourneux, t. X, p. 331, 333 (janvier 1774). Le manuscrit de cet
- ouvrage se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, no 3222.
-
- [57] Condillac affirme que les premières leçons de métaphysique,
- débarrassées de l'ancien langage des écoles, sont accessibles à
- l'intelligence d'un enfant de sept à huit ans, que l'on a rendu
- capable de quelque attention. «Après qu'on lui a fait comprendre
- de quelle manière notre esprit acquiert des idées et comment nous
- les exprimons par des mots, il n'est plus effrayé par ces
- expressions abstraites de substantif, de genre, de nombre, dont
- il est aisé de lui rendre l'acception aussi familière que celle
- des termes les plus communs, et alors il peut suivre sans
- beaucoup de peine les procédés du langage.» Par la même raison,
- Condillac établit qu'il ne faut faire commencer l'étude des
- langues anciennes, du latin particulièrement, qu'à dix ou douze
- ans, parce que «avant d'entreprendre l'étude d'une nouvelle
- langue, il faut savoir la sienne et surtout avoir assez de
- connaissance pour n'être arrêté que par les mots». Et il
- conseille ensuite d'apprendre beaucoup de mots à l'enfant, avant
- de l'ennuyer par la syntaxe et les règles.
-
-Ces observations, Condillac les fit chaque jour avec son élève, essayant
-de redevenir enfant pour lui. Quand il l'eut fait réfléchir sur les
-moindres actes de sa vie, il passa aux lectures des meilleurs écrivains,
-pour lui donner des modèles du beau et les lui rendre familiers. C'est
-alors que, pour le soutenir dans ses recherches, il lui composa une
-_Grammaire_, bientôt suivie de _l'Art de penser_, _l'Art d'écrire_ et
-_l'Art de raisonner_, qui, dit-il, «ne sont dans le fond qu'un seul et
-même art». En effet, quand on sait penser, on sait raisonner, et il ne
-reste plus, pour bien parler et pour bien écrire, qu'à parler comme on
-pense et à écrire comme on parle. Toutes ces études avaient pour but de
-former l'esprit du jeune prince et de le préparer à d'autres
-connaissances; et c'est alors qu'il lui fit étudier l'histoire.
-
-«Je considère l'histoire, poursuit-il, comme un recueil d'observations
-qui offre aux citoyens de toutes les classes des vérités relatives à
-eux... Un prince doit apprendre à gouverner son peuple: il faut donc
-qu'il s'instruise en observant ce que ceux qui ont gouverné ont fait de
-bien et ce qu'ils ont fait de mal; et cette étude, par conséquent,
-embrasse tout ce qui peut contribuer au bonheur et au malheur des
-peuples...; toutes les choses qui ont concouru à former les sociétés
-civiles, à les perfectionner, à les défendre, à les corrompre, a les
-détruire.»
-
-Aussi, tantôt il ne fait connaître que la suite des événements, pour en
-indiquer «le fil»; tantôt il les développe avec toutes les circonstances
-qui se sont transmises jusqu'à nous, lorsque ce sont des «germes où se
-préparent des révolutions.» Il divise l'histoire en périodes, qui
-chacune se termine par une révolution dont il expose la cause et les
-conséquences.
-
-L'enfant pouvait ainsi se porter vers l'étude avec un esprit exercé. Il
-connaissait les facultés de son âme; il avait observé les sociétés dans
-leur origine: son goût s'était formé par la lecture, et les découvertes
-des philosophes avaient achevé de développer sa raison. Tout s'était
-fait avec la même méthode et les mêmes principes, puisque tous les arts
-se confondent en un seul.
-
-Cela étant, il semble inutile d'analyser ici les quatre volumes qui ont
-pour titre: _la Grammaire_, _l'Art de penser_, _l'Art d'écrire_, _l'Art
-de raisonner_. On y retrouverait toutes les idées que Condillac a
-développées dans ses autres ouvrages[58].
-
- [58] Après les avoir résumés, La Harpe conclut en disant de leur
- auteur: «C'est l'esprit le plus juste et le plus lumineux qui ait
- contribué, dans ce siècle, aux progrès de la bonne
- philosophie.»--LA HARPE, _Philosophie du dix-huitième siècle_, t.
- II, p. 187 et suiv.
-
-Les études historiques se trouvaient tout à fait en dehors de ses
-précédents travaux; aussi lui ont-elles coûté des recherches
-considérables.
-
-L'_Histoire ancienne_ comprend six volumes: elle commence à l'histoire
-des Hébreux et des Grecs pour embrasser toute la longue période qui
-s'étend jusqu'à la chute de Constantinople et de l'empire d'Orient. Une
-grande part est faite--et c'était une nouveauté considérable pour le
-temps--aux institutions, aux lois et à leur influence sur le
-développement de la population. Quelques vues originales sont
-heureusement présentées: on y trouve des jugements intéressants sur les
-grands hommes ou ceux que la tradition a regardés comme tels. Pour n'en
-citer qu'un, résumant son opinion sur Auguste, qu'il appelle Octavius,
-il observe que «César ne dut son élévation qu'à lui-même, tandis que
-l'autre dut la sienne aux circonstances, et il les trouva si favorables,
-qu'il se fût épargné bien des cruautés, s'il eût eu plus de courage ou
-de talents. Il dut ses soldats à l'adoption du dictateur, le besoin que
-la République eut de lui à la conduite inconsidérée d'Antoine...
-Octavius a régné. Il fallait donc qu'il fût loué: et nous ignorerions sa
-vie, s'il eût été possible de la faire oublier. Cruel, perfide et lâche,
-il a eu encore les superstitions des petites âmes.» Ces dernières
-considérations étaient à l'adresse de son élève, aussi bien que le livre
-XIe intitulé: _La Prévoyance est nécessaire aux souverains. Comment elle
-s'acquiert._ Mais ce qui s'adresse au public et ce qui caractérise
-l'œuvre, ce sont les chapitres où il est traité de la passion des
-Romains pour les arts, pour la science, pour le spectacle; de leurs
-occupations, de l'urbanité romaine, du goût persistant pour la
-philosophie, pour la jurisprudence, etc.; toutes réflexions que nous
-serions tentés de croire très personnelles, si Condillac n'était pas
-contemporain de l'auteur des _Considérations sur les causes de la
-grandeur des Romains et de leur décadence_.
-
-Même observation pour l'_Histoire moderne_, qui comprend également six
-volumes et va jusqu'à la paix d'Utrecht, embrassant tout ce qu'il faut
-savoir de l'histoire de l'Europe pour bien comprendre l'histoire de la
-France. Mais la dernière partie de l'ouvrage est une véritable apologie
-de la science et de la philosophie du dix-huitième siècle, digne de
-rivaliser avec le _Discours préliminaire de l'Encyclopédie_.
-
-S'adressant au jeune prince de Parme, il lui disait: «Sans vous parler
-de toutes les erreurs, je vous en ai fait connaître assez pour vous
-faire voir comment on se trompe: sans vous parler de toutes les vérités,
-il s'agit actuellement de vous faire voir comment on doit se conduire
-pour être assuré d'en trouver... Rappelez-vous, Monseigneur, le temps où
-vous avez vu les sociétés commencer et où les hommes encore sans
-expérience voyaient la terre comme une surface plane et les cieux comme
-une voûte à laquelle tous les astres étaient attachés. Ce sont ces
-hommes ignorants qui ont su se mettre tout à coup dans le chemin de la
-vérité: car vous les avez vus commencer par observer la terre et les
-cieux.» Tout réside dans une «bonne méthode» pour conduire l'esprit.
-Repoussant le scepticisme représenté pour lui par Bayle, Condillac veut
-bien reconnaître que «les erreurs de Descartes étaient un pas vers la
-vérité». Puis, il exalte ce qu'il appelle «le commencement de la vraie
-philosophie»; les découvertes de Kepler, Copernic, Galilée, Newton
-surtout; les progrès de l'algèbre et de l'optique, de la géométrie, de
-l'astronomie; il compare l'avancement des sciences à celui des lettres,
-et termine par les progrès de la politique: beau sujet d'études pour un
-jeune prince, idées généreuses qui se répandaient dans les cours
-d'Europe, justement à l'époque où tous les États étaient sous le
-pouvoir des plus mauvais rois et des pires gouvernements.
-
-Il ne semble pas que Condillac, malgré ses soins si persévérants et sa
-méthode nouvelle, ait réussi à faire de son élève un monarque modèle.
-Dès l'année qui suivit son départ définitif de Parme, Voltaire écrivait
-à d'Alembert: «J'apprends que le prince passe la journée à voir des
-moines et que sa femme, Autrichienne et superstitieuse, sera la
-maîtresse.» C'est cependant contre ce danger particulier que l'abbé de
-Condillac avait essayé de le prémunir. Dans une page très curieuse de
-son _Cours d'études_, il écrit en parlant de la religion: «On est
-également condamnable lorsqu'on nie les choses, parce qu'on ne les a pas
-vues, ou parce qu'on ne les comprend pas, et lorsqu'on croit légèrement,
-sans avoir examiné l'autorité de ceux qui les rapportent. Un esprit sage
-évitera donc l'une et l'autre de ces extrémités. Tous ne sont pas
-obligés de raisonner sur la religion, mais tous sont obligés de
-l'étudier avec humilité. Il faut qu'un prince soit à cet égard plus
-instruit qu'un simple particulier, puisqu'il est dans l'obligation de
-donner l'exemple.
-
-«Vous ne sauriez être trop pieux, Monseigneur; mais si votre piété n'est
-pas éclairée, vous oublierez vos devoirs pour ne vous occuper que de
-petites pratiques. Parce que la prière est nécessaire, vous croirez
-toujours devoir prier; et, ne considérant pas que la vraie dévotion
-consiste à remplir votre état, il ne tiendra pas à vous que vous ne
-viviez dans votre cour comme dans un cloître. Les hypocrites se
-multiplieront autour de vous. Les moines sortiront de leurs cellules;
-les prêtres quitteront le service de l'autel pour venir s'édifier à la
-vue de vos saintes œuvres... Vous prendrez insensiblement leur place,
-pour leur céder la vôtre: vous prierez continuellement, et vous croirez
-faire votre salut; ils cesseront de prier, et vous croirez qu'ils font
-le leur. Étrange contradiction, qui pervertit les ministres de l'Église,
-pour donner de mauvais ministres à l'État.»
-
-Autant que les dévots, Condillac redoutait les flatteurs et les
-incapables. Dans un autre passage de son _Histoire moderne_, après un
-magnifique éloge de Rosny et de Henri IV, il disait: «Je tremble,
-Monseigneur, quand j'y pense: car des États aussi petits, aussi
-tranquilles, aussi soumis que ceux de Parme ne donnent de puissance que
-ce qu'il faut précisément pour s'endormir...»
-
-Il y aurait encore plus d'une observation piquante à faire après avoir
-lu ce _Cours d'études_, revu tout à loisir par l'abbé de Condillac: ce
-serait, par exemple, de noter le goût du moment et les auteurs les plus
-en vogue chez ceux qui alors se piquaient de bel esprit; sous ce
-rapport, l'auteur de _l'Art d'écrire_ était un vrai professeur de
-littérature française. Parmi les écrivains que recommande Condillac, les
-uns sont bien oubliés aujourd'hui, les autres gardent une gloire
-immortelle, mais dont l'éclat varie un peu avec le temps. Ainsi le
-«poète» le plus souvent cité est Despréaux,--comme on disait encore au
-dix-huitième siècle,--d'abord pour son _Lutrin_, et, ce qui se comprend
-mieux, pour les _Épîtres_, les _Satyres_ et _l'Art poétique_; puis
-viennent quelques tragédies de Corneille, quelques comédies de Molière
-et de Regnard, toutes les pièces de Racine dont il importe de
-«recommencer la lecture une douzaine de fois» et qu'il faut apprendre
-par cœur; _la Henriade_ et l'_Essai sur la poésie épique_ de Voltaire.
-A côté de ces chefs-d'œuvre si connus, Condillac place les _Tropes_ de
-M. du Marsais, _l'Origine des_ _lois_ de Goguet, l'ouvrage de la
-marquise du Châtelet sur Newton, la _Préface_ de Cotes, la belle épître
-de M. de Voltaire sur le grand philosophe anglais, le _Traité de la
-sphère_ de M. de Maupertuis, la _Géométrie_ de M. Le Blond.
-
-Pour l'instruction religieuse, à laquelle Condillac attache beaucoup
-d'importance, il ne sort pas de trois livres: le _Catéchisme_ de l'abbé
-Fleury, la _Bible_ de Royaumont, le _Petit Carême_ de Massillon. Et il
-faut les «recommencer bien des fois». Fénelon, Bossuet surtout,
-n'existaient plus alors comme écrivains; ils n'ont retrouvé crédit, avec
-Bourdaloue, qu'au milieu du siècle dernier.
-
-C'était bien là l'opinion moyenne de l'époque, ce que devaient penser et
-pratiquer les honnêtes gens. Sauf en philosophie, Condillac n'est pas un
-novateur: ce qu'il a toujours cultivé le plus, c'est le bon sens. Il ne
-se lasse pas d'y faire appel.
-
-Une sorte de volume complémentaire du _Cours d'études_ est intitulé: _De
-l'étude de l'histoire_. Il forme le tome XXI de l'édition complète des
-œuvres de Condillac; et, comme il n'a ni avertissement ni préface et
-qu'il est conçu dans le même moule, pour ainsi dire, que les autres, il
-devrait être attribué au même auteur, si le panégyriste de l'abbé de
-Condillac, son ami de la dernière heure, M. d'Autroche, ne nous avait
-appris qu'il est de son frère l'abbé de Mably.
-
-«Le _Cours d'études_, dit-il, est terminé par une savante dissertation
-sur _l'Étude de l'histoire_, bien faite pour servir de sanctuaire à ce
-vaste monument. L'illustre auteur des _Entretiens de Phocion_ a voulu
-coopérer à l'instruction de l'auguste disciple de son frère, par ce
-morceau précieux, qui renferme, avec les principes les plus purs de la
-justice et de la morale, un tableau précis de tous les gouvernements
-modernes. Tout y respire ce même courage pour dire la vérité, ce même
-zèle pour les mœurs, ce même amour pour les hommes. L'on regrette
-toutefois que l'érudit auteur, trop épris des coutumes, des lois et de
-la pauvreté des anciennes républiques de la Grèce, s'obstine à vouloir
-faire revivre ces temps antiques parmi nous, sans observer que la forme
-de nos gouvernements presque tous monarchiques ou arbitraires, l'étendue
-des divers États de l'Europe, les nouveaux rapports, que les progrès de
-la navigation ont ouverts entre les hommes pour la facilité du commerce
-et la multiplication de l'or et de l'argent, rendent inapplicables de
-nos jours la plus grande partie des principes de Solon et de Lycurgue.
-Il est fâcheux que M. l'abbé de Mably, plus occupé de la théorie que de
-la pratique de la science du gouvernement, se soit plutôt attaché à
-prouver que tout citoyen doit obéir au magistrat et le magistrat aux
-lois, qu'à indiquer à l'Infant les bonnes lois que ses États avaient
-droit d'attendre de lui pour leur avantage et leur prospérité.»
-
-Cette citation indique quelle était l'opinion des contemporains sur les
-théories de Mably, accueillies du reste avec réserve et faites siennes
-par Condillac non sans corrections[59]. Il y a pourtant, sur la richesse
-et le luxe, les conséquences fatales qu'ils entraînèrent pour les États
-depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, des observations très profondes,
-qu'il serait singulièrement utile de méditer, et aussi un tableau de la
-plupart des gouvernements de l'Europe au milieu du dix-huitième siècle,
-d'autant plus intéressant, que les éléments ne s'en trouvent qu'assez
-épars, et que quelqu'un qu'on interrogérait sur le régime politique
-particulier de la Suisse, de l'Italie, des Provinces-Unies, de L'empire
-d'Allemagne, de l'Angleterre, de la Suède, de la Pologne ou de Venise au
-milieu du dix-huitième siècle serait peut-être très embarrassé pour
-répondre exactement du premier coup.
-
- [59] On raconte que Mably ayant présenté au prince de Parme les
- vertus de Lacédémone avec une rudesse toute républicaine,
- Condillac dut adoucir le passage, comme il avait corrigé les
- travaux de Deleyre.
-
-L'ouvrage tout entier traite de ce que nous appellerions aujourd'hui la
-politique: on y retrouve beaucoup d'idées émises par Montesquieu et par
-toute l'école philosophique de l'époque.
-
-Une observation générale termine le _Cours d'études_; et bien qu'elle
-ait été répétée plus d'une fois par les professeurs ou les précepteurs,
-même à d'autres qu'à des princes, elle mérite d'être signalée dans les
-termes précis où Condillac l'a présentée:
-
-«Quand nous sortons des écoles, nous avons à oublier beaucoup de choses
-frivoles, qu'on nous a apprises; à apprendre des choses utiles, qu'on
-croit nous avoir enseignées; et à étudier les plus nécessaires, sur
-lesquelles on n'a pas songé à nous donner de leçons.
-
-«De tant d'hommes qui se sont distingués depuis le renouvellement des
-lettres, y en a-t-il un seul qui n'ait été dans la nécessité de
-recommencer ses études sur un nouveau plan?... Nous passons notre
-enfance à nous fatiguer pour ne rien apprendre que des choses qui sont
-inutiles; et nous sommes condamnés à attendre l'âge viril pour nous
-instruire réellement...
-
-«C'est à vous, Monseigneur, à vous instruire désormais tout seul. Je
-vous y ai déjà préparé et même accoutumé. Voici le temps qui va décider
-de ce que vous devez être un jour; car la meilleure éducation est celle
-que nous nous donnons nous-mêmes. Vous vous imaginez peut-être avoir
-fini; mais c'est moi, Monseigneur, qui ai fini; et tous, tous avez à
-recommencer[60].»
-
- [60] Dernier chapitre de l'_Histoire moderne_, t. XX, des
- _Œuvres_, p. 540.
-
-On sait que, les idées espagnoles ayant prévalu chez l'Infant avec tous
-les préjugés de race, d'aussi sages conseils restèrent sans profit.
-C'est du moins l'honneur de Condillac de les avoir donnés très
-simplement et très courageusement. [Blank Page]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-CONDILLAC ÉCONOMISTE
-
-
-Nul doute que le séjour de Condillac dans l'Orléanais et l'acquisition,
-en 1773, de la terre de Flux n'aient été l'occasion pour lui de
-s'intéresser aux études d'économie politique. Dans un éloge très
-développé, prononcé aussitôt après sa mort devant la Société royale
-d'agriculture d'Orléans, M. de Loynes d'Autroche raconte la venue du
-philosophe dans la province. «Pour se dérober au spectacle affligeant de
-la corruption toujours croissante de la capitale, M. l'abbé de Condillac
-se choisit vers la fin de ses jours une retraite champêtre dans notre
-pays: c'est là que rendu à la nature qu'il aimait, il coulait des jours
-aussi paisibles, aussi purs que son cœur; c'est dans cet asile, embelli
-par son goût, qu'il aimait à recevoir et qu'il recevait avec une
-cordialité si vraie, une satisfaction si engageante de véritables
-amis...»
-
-Le Trosne, le conseiller au siège présidial d'Orléans,--un des premiers
-adeptes de la «secte» économiste,--son collègue dans la magistrature, M.
-de la Gueule de Coince, l'abbé de Reyrac, le chanoine de Loynes de Talcy
-en faisaient partie, ainsi que Claude d'Autroche lui-même. Ce dernier
-était un admirateur passionné des lettres classiques, le futur
-traducteur des _Odes_ d'Horace, grand voyageur, que les richesses
-artistiques de l'Italie avaient séduit et qui était déjà assez connu
-pour être reçu par Voltaire à Ferney lors de son retour en France.
-Propriétaire de vastes domaines en Sologne et du beau château de la
-Porte, qui domine tout le val de Loire, il avait orné ses jardins de
-statues mythologiques, qui s'y trouvaient encore il y a cinquante ans,
-et il n'était pas éloigné des idées nouvelles, prisant la vertu des
-républiques antiques. Au reste, l'intendant de la province, M. de
-Cypierre, baron de Chevilly, passait aussi pour un novateur, tout comme
-Turgot, qui allait devenir ministre, comme Lavoisier, qui appliquait à
-la chimie la méthode même de Condillac, comme Dupont de Nemours ou
-l'abbé Baudeau. D'Autroche et l'abbé de Condillac, qui avait trente ans
-de plus que lui, se firent nommer le même jour membres ordinaires de la
-Société royale d'agriculture d'Orléans, le 5 février 1776, sous la
-présidence de M. Laisné de Sainte-Marie, un physiocrate déterminé. M.
-l'abbé de Condillac remplaçait M. Mannau[61].
-
- [61] Manuscrits de Dom Gérou, à la bibliothèque publique
- d'Orléans, M. 487, t. Ier, p. <sc>LXXXIII</sc>.
-
-
-Cette Société d'agriculture avait été établie par arrêt du Conseil
-d'État du 18 juin 1762, en même temps qu'un certain nombre d'autres.
-Elles devaient, dans l'esprit du gouvernement, former une sorte de
-fédération et se communiquer réciproquement leurs travaux: il y en avait
-une par généralité. La plus ancienne, celle de Bretagne, est de 1754.
-Elle correspondait avec Orléans, aussi bien que celles de Paris, Rouen,
-Nantes, Bordeaux. Chacune exposait les progrès réalisés dans la région;
-et il est très curieux de voir, dès cette époque, préconiser l'emploi de
-la marne, l'établissement des prairies artificielles, les soins de la
-vigne.
-
-Mais à cela ne se bornaient pas les travaux de la Société d'Orléans.
-Elle embrassait les questions d'intérêt général et réclamait, pour les
-campagnes, la diminution des fêtes chômées, la répression du
-vagabondage, la réforme de la taille. Sortant un peu de ses
-attributions, elle avait rédigé, dès le mois d'août 1762, un mémoire sur
-l'abolition de toutes les prohibitions mises à l'entrée et à la sortie
-des céréales, sur la liberté du commerce des grains, mémoire que
-l'intendant libéral, M. de Cypierre, devait adresser au contrôleur
-général[62]. Elle alla plus loin et fonda en 1765 un concours pour
-récompenser les meilleurs écrits sur des sujets d'économie politique
-qu'elle indiquerait, et elle offrit en 1773 un prix de 600 livres à
-l'auteur qui aurait le mieux répondu à cette question: «Quel serait
-l'avantage et le désavantage d'une nation qui rendrait, la première, une
-liberté et une immunité complètes à son commerce?» On voit que dans
-l'esprit de la Société, les doctrines du libre-échange n'avaient rien
-d'effrayant[63]. Il faut ajouter que Malesherbes, un autre Orléanais,
-et Turgot étaient alors en faveur près du pouvoir, et qu'à la cour, non
-sans opposition, on les laissait appliquer leurs idées.
-
- [62] Registres de la Société royale d'agriculture d'Orléans.
- Archives du Loiret.
-
- [63] Lettre du secrétaire perpétuel à M. de Cypierre du 2 mars
- 1773.
-
-M. d'Autroche, dans sa notice sur Condillac, établit d'une façon assez
-intéressante et à coup sûr très juste,--si on fait la part de la
-phraséologie de l'époque,--la genèse des doctrines économiques dont le
-médecin du feu roi, Quesnay, avait été naguère l'initiateur.
-
-«La philosophie, si accoutumée à se passionner pour des nouveautés, ou
-des erreurs, jalouse peut-être que cette science ne fût pas son ouvrage,
-ne la regardait qu'avec mépris, ou du moins avec indifférence. Les
-choses en étaient à ce point lorsque Louis XV mourut: la nation sembla
-sortir alors de son long accablement. Le rayon de l'espérance que parut
-suivre son jeune et nouveau monarque commença à la ranimer et à lui
-rendre moins étrangères les questions qui touchaient au bonheur public.
-On s'en occupa donc davantage: on discuta, on discuta plus; et, la
-vérité triomphant de toutes ces choses, on vit la liberté du commerce
-des grains, si combattue, cesser d'être un fantôme et marcher sans
-entraves, revêtue du Sceau de l'Autorité.
-
-«On peut juger aisément que M. de Condillac ne pouvait rester spectateur
-inutile de tous ces débats...[64].»
-
- [64] _Éloge de M. l'abbé de Condillac_, prononcé le 18 janvier
- 1781, p. 73.
-
-En effet, devenu campagnard, Condillac s'était intéressé à ces
-questions. Et comme il avait l'idée fixe de mettre toute science et
-toute philosophie à la portée du vulgaire, il entreprit de constituer à
-l'économie politique sa formule et, comme il disait toujours, «sa
-langue».
-
-C'est l'année même de son entrée à la Société d'agriculture, en 1776,
-qu'il fit paraître _le Commerce et le Gouvernement considérés
-relativement l'un à l'autre_, un volume, avec l'indication ordinaire du
-lieu de publication: Amsterdam et Paris. Il se qualifiait sur le titre
-de «membre de l'Académie française et de la Société royale d'agriculture
-d'Orléans». Et, d'après la couleur du papier et les caractères
-typographiques, il est à peu près certain que le livre fut imprimé à
-Orléans, chez un éditeur très connu à cette époque, Couret de
-Villeneuve. L'exemplaire de l'édition originale, que nous possédons,
-porte le nom, à la première page, de Mme de Sainte-Foy.
-
-L'ouvrage se divise en deux parties. Fidèle à son système, Condillac
-repousse en principe toute définition de l'économie politique. «Si,
-dit-il, au début de son livre, en définissant, on a l'avantage de dire
-en une seule proposition tout ce qu'on veut dire, c'est qu'on ne dit
-pas tout ce qu'il faut, et que souvent on ferait mieux de ne rien
-dire[65].» Mais, mettant toujours l'homme au premier rang et appliquant
-la psychologie aux besoins de l'homme vivant en société, il ne considère
-la richesse et l'échange qu'au point de vue des services rendus et des
-moyens propres à procurer l'abondance. Il se place dans le monde moderne
-tel qu'il est constitué; mais il n'entend pas, comme les physiocrates,
-imposer un gouvernement de son choix. Tous les gouvernements sont bons
-qui laissent pratiquer la liberté. Aussi Condillac, de même qu'il avait
-fait pour la philosophie, n'envisage l'économie politique que
-relativement à la satisfaction des nécessités humaines, la dégageant des
-principes de morale sociale, qui échappent à son observation.
-
- [65] _Le Commerce et le Gouvernement_, 1re partie, chap. Ier, p.
- 24.
-
-
-Il était donc très à son aise pour ramener à la sensation l'origine de
-la science économique, qui est d'essence très positive.
-
-La sensation étant le fait générateur de l'action et du développement de
-l'esprit humain, elle donne à l'individu les facultés dont il use pour
-satisfaire ses besoins, rechercher le plaisir, éviter la peine, en un
-mot pour vivre. On dit qu'une chose est utile, lorsqu'elle sert à
-quelques-uns de nos besoins, et qu'elle est inutile, lorsqu'elle ne sert
-à aucun ou que nous n'en pouvons rien faire. Son utilité est donc fondée
-sur le besoin que nous en avons. D'après cette utilité, nous l'estimons
-plus ou moins: c'est-à-dire que nous jugeons qu'elle est plus ou moins
-propre aux usages auxquels nous voulons l'employer. Or, cette estime est
-ce que nous appelons _valeur_. Dire qu'une chose vaut, c'est dire
-qu'elle est, ou que nous l'estimons bonne à quelque usage. La valeur
-des choses est donc fondée sur leur utilité, ou, ce qui revient au même,
-sur le besoin que nous en avons, ou, ce qui revient encore au même, sur
-l'usage que nous en pouvons faire.
-
-On donnera ainsi, dans un sens, de la valeur à des choses auxquelles,
-dans un autre, on n'en donnait pas. Au milieu de l'abondance, on sent
-moins le besoin, parce qu'on ne craint pas de manquer. Par une raison
-contraire, on le sent davantage dans la rareté et dans la disette. Or,
-puisque la valeur des choses est fondée sur le besoin, il est naturel
-qu'un besoin senti donne aux choses une plus grande valeur, et qu'un
-besoin moins senti leur en donne une moindre. La valeur des choses croît
-donc par la rareté et diminue par l'abondance.
-
-Tout cela est d'une évidence qui nous semble aujourd'hui bien primitive.
-Mais il faut observer que l'économie politique était alors dans
-l'enfance et que personne n'avait encore rédigé son acte de naissance.
-
-«Chaque science, dit Condillac au début de son livre, demande une langue
-particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres.
-Il semble qu'on devrait commencer par faire cette langue; mais on
-commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où
-en est la science économique: c'est à quoi on se propose de
-suppléer[66].»
-
- [66] _Le Commerce et le Gouvernement_, t. XXV des _Œuvres_, p.
- 7.
-
-Le genre humain avait perdu ses titres: M. de Montesquieu les lui a
-rendus! C'était un peu le travers du dix-huitième siècle de croire que
-rien n'était connu avant lui. Les philosophes prétendaient régénérer le
-monde; et, sur ce point, l'abbé de Condillac était bien de leur école.
-C'est peut-être cette naïve confiance dans son génie qui lui a permis
-de rendre de véritables services à la science, en se donnant comme
-l'homme de deux ou trois idées, dont il recommençait, sans se lasser, la
-très élémentaire démonstration.
-
-_Le Commerce et le Gouvernement_ est l'application à une science
-nouvelle--la science économique--des principes qu'il a développés dans
-tous ses autres ouvrages. N'étant pas économiste, il a voulu se rendre
-compte d'une matière inconnue pour lui: il y a appliqué sa puissance
-d'analyse et la clarté naturelle de son esprit, et il a écrit un livre
-qui n'est qu'un manuel, dans lequel est résumée toute la doctrine. Aucun
-auteur n'est cité, aucun nom propre n'est prononcé; c'est une suite de
-chapitres qui traitent du prix des choses, des marchés ou échanges, du
-commerce, des salaires, du droit de propriété, de la monnaie, de la
-circulation de l'argent, du change, du prêt à intérêt, de la vente des
-blés, de l'emploi des terres, du luxe, de l'impôt, des richesses
-respectives des nations.
-
-Quelques morceaux sont tout à fait neufs pour le temps, comme ceux sur
-le prêt à intérêt et le mécanisme du change. Il y a parfois des vues
-originales; et, bien qu'étant, comme tout le monde alors, un peu
-physiocrate, Condillac se sépare de la «secte» sur certains points.
-
-Produire, dit-il, c'est donner de nouvelles formes à la matière:
-«Lorsque la terre se couvre de productions, il n'y a pas d'autre matière
-que celle qui existait auparavant, il y a seulement de nouvelles
-formes, et c'est dans ces formes que consiste toute la richesse de
-la nature. Les richesses naturelles ne sont donc que différentes
-transformations[67].»
-
- [67] _Le Commerce_, chap. IX, p. 73.
-
-Sans doute, il n'est d'autre source de la matière que la terre; mais la
-matière n'acquiert d'utilité que pour nous, ne devient richesse que par
-une suite de modifications dues à l'action combinée de la nature et du
-travail humain, ou bien du travail humain seul. La terre abandonnée à
-elle-même produit surtout des choses inutiles. Ce n'est qu'à force
-d'observations et de travail que nous venons à bout d'empêcher certaines
-productions et d'en faciliter d'autres. C'est donc principalement au
-travail du cultivateur que nous devons l'abondance des richesses
-naturelles qui satisfont nos besoins ou servent de matières premières
-aux arts. Aussi, dans l'agriculture, comme dans l'industrie et le
-commerce, l'agent productif par excellence, c'est le travail. La nation
-la plus utile sera donc celle où il y aura le plus de travaux dans tous
-les genres[68].
-
- [68] _Le Commerce_, 1re partie, chap. XXIX, p. 302.
-
-
-Ces observations si vraies offensèrent les physiocrates. Leur doctrine
-était tout d'une pièce; leur prophète avait un caractère sacré; les
-disciples s'empressèrent de le défendre. L'un des plus acharnés fut
-l'abbé Baudeau, qui, dans les _Nouvelles Éphémérides du citoyen_, ne
-consacra pas moins de deux numéros à combattre l'importun qui venait
-troubler leur domination incontestée.
-
-«Le nom d'économiste, dit-il, est, je crois, dans le moment présent, un
-titre qu'il ne faut pas donner à ceux qui le refusent, mais uniquement à
-ceux qui l'acceptent. En agir autrement, c'est s'exposer à calomnier les
-uns et les autres et par conséquent à commettre une lourde injustice.
-Les vrais économistes sont faciles à caractériser par un seul trait que
-tout le monde peut saisir. Ils reconnaissent un maître (le docteur
-Quesnay), une doctrine (celle de la _Philosophie rurale_ et de
-l'_Analyse_ économique_),_des livres classiques (la _Physiocratie_),
-une formule (le _Tableau économique_), des termes techniques, absolument
-comme les antiques lettrés de la Chine[69].
-
- [69] Année 1776, t. IV et V: «Observations économistes à M.
- l'abbé de Condillac sur son livre _Du commerce et du
- gouvernement_.»
-
-«Ce corps de doctrine que nous avons adopté, ce maître que nous suivons,
-ces livres fondamentaux que nous développons, cette formule à laquelle
-nous sommes attachés, ce système enfin (car c'en est un, puisqu'il
-consiste dans un enchaînement méthodique de principes et de
-conséquences), ce système est-il véritable, est-il erroné? Est-il pour
-le souverain et pour le peuple une source de prospérité ou de ruine?
-C'est le temps qui le fera voir, c'est la postérité qui le jugera.»
-
-Il n'est pas permis de sortir de la grande maxime de Quesnay: «Que le
-souverain et la nation ne perdent jamais de vue que la terre est
-l'unique source des richesses et que c'est l'agriculture qui les
-multiplie[70]!»
-
- [70] _Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume
- agricole_; troisième maxime.
-
-Plus calme et plus raisonnée fut la réfutation que tenta un collègue de
-Condillac à la Société d'agriculture d'Orléans, son ami Le Trosne,
-devenu avocat du roi au présidial, l'élève du grand Pothier. Il
-l'attaqua d'abord dans une courte brochure (1776); puis, l'année
-suivante, il publia tout un volume intitulé: _De l'Intérêt social par
-rapport à la valeur, à la circulation et au commerce intérieur et
-extérieur_.
-
-Quelques-unes des critiques qu'il présentait semblaient assez
-justifiées. Condillac avait prétendu qu'un échange suppose deux choses:
-production surabondante, «parce que je ne puis échanger que mon
-surabondant», et consommation à faire, «parce que je ne fais l'échange
-qu'avec quelqu'un qui fait le commerce». Le Trosne observe que dans une
-société formée, où il y a une grande concurrence de vendeurs et
-d'acheteurs, toutes les marchandises obtiennent une valeur qui est assez
-constante pour ne point dépendre du besoin particulier d'un contractant;
-et que, d'autre part, le surabondant est très nécessaire pour répondre
-aux besoins de la société, l'entrepreneur de culture qui produit plus de
-blé qu'il n'en faut pour sa consommation étant très assimilable au
-marchand qui achète de la marchandise pour la revendre, à l'horloger,
-par exemple, qui a des montres surabondantes pour ses clients[71]. Puis,
-une longue discussion s'élève entre eux pour savoir si les échanges se
-font «valeur égale pour valeur égale», ou si l'échange est la source
-d'un avantage réciproque pour chacun des contractants. On invoque
-l'opinion de Turgot; et Condillac finit par admettre que, dans une
-société où l'échange est la condition de la vie commune, la valeur est à
-la fois l'estime particulière que chacun fait des choses et l'estime
-générale que la société en fait elle-même dans les marchés.
-
- [71] Nous avons beaucoup utilisé pour ce chapitre un ouvrage
- récent intitulé justement: _Condillac économiste_ (Paris,
- Guillaumin, 1903, in-8º). L'auteur, M. Auguste LEBEAU, a traité
- le sujet avec compétence et en ne négligeant aucune source
- d'information.
-
-Enfin, Le Trosne reproche à Condillac d'être partisan de l'impôt unique
-sur la propriété foncière, d'après cette idée que tous les citoyens sont
-salariés les uns des autres, à l'exception des propriétaires, et que si
-l'industrie et le commerce augmentaient réellement la masse des
-richesses, on pourrait admettre d'autre part que le commerce réduirait
-le salaire et le profit[72].
-
- [72] _Le Commerce_, 1re partie, chap. XXVIII, p. 291, 394, 299.
-
-
-A quoi le physiocrate, qui aurait dû cependant, selon Quesnay, soutenir
-que la terre est la seule source de la richesse, objecte que l'artisan,
-dont l'industrie est autant productive que celle du colon, doit
-contribuer lui aussi à la dépense publique[73]. Et M. d'Autroche ajoute
-qu'il y a une injustice criante à taxer le laboureur propriétaire en le
-forçant à abandonner un héritage qu'il aurait tant d'intérêt et de
-moyens d'améliorer au profit de sa famille[74].
-
- [73] LE TROSNE, _De l'intérêt social, etc._, édition des
- _Physiocrates_, 1846, in-8º, chap. V: «Examen de la doctrine de
- M. l'abbé de Condillac...».
-
- [74] _Éloge de M. l'abbé de Condillac_, p. 79.
-
-Toute la seconde partie de l'ouvrage de Condillac est consacrée à
-démontrer la nécessité de la liberté commerciale. «Nous avons vu,
-dit-il, comment les richesses, lorsque le commerce jouit d'une liberté
-entière et permanente, se répandent partout. Elles se versent
-continuellement d'une province dans une autre. L'agriculture est
-florissante: on cultive les arts jusque dans les hameaux; chaque citoyen
-trouve l'aisance dans un travail de son choix; tout est mis en valeur,
-et on ne voit pas de ces fortunes disproportionnées qui amènent le luxe
-et la misère.
-
-«Tout change à mesure que différentes causes portent atteinte à la
-liberté du commerce. Nous avons parcouru ces causes: ce sont les
-guerres, les péages, les douanes, les maîtrises, les privilèges
-exclusifs, les impôts sur la consommation, les variations des monnaies,
-l'augmentation des mines, les emprunts de toutes espèces de la part du
-gouvernement, la police des grains, le luxe d'une grande capitale, la
-jalousie des nations, enfin l'esprit de finance qui influe dans toutes
-les parties de l'administration.
-
-«Alors, le désordre est au comble. La misère croît avec le luxe; les
-villes se remplissent de mendiants; les campagnes se dépeuplent, et
-l'État, qui a contracté des dettes immenses, ne semble avoir encore de
-ressources que pour achever sa ruine[75].»
-
- [75] _Le Commerce et le Gouvernement_; conclusion, p. 527-528.
-
-Toutes ces considérations, présentées comme des suppositions, sont en
-réalité la peinture fort exacte de l'état des choses à l'époque même et
-de l'influence que le commerce et le gouvernement peuvent avoir l'un sur
-l'autre. Une troisième partie, annoncée par l'auteur, n'avait plus de
-raison d'être: son livre présentait un tout complet, digne de retenir
-l'attention par la diversité des sujets traités.
-
-Peut-être après avoir constaté la valeur des travaux de Condillac sur
-ces questions nouvelles pour lui, comme elles l'étaient alors pour la
-plupart, trouvera-t-on exagéré le jugement de J.-B. Say dans son
-_Traité d'économie politique_: «Condillac a cherché à se faire un
-système particulier sur une matière qu'il n'entendait pas; mais il y a
-quelques bonnes idées à recueillir parmi le babil ingénieux de son
-livre.»
-
-Il y avait mieux que cela; car, sur certains points, le «système
-particulier» de Condillac était singulièrement en avance sur son temps,
-puisque son ouvrage parut en France avant celui d'Adam Smith, en
-Angleterre, la _Recherche sur la nature et les causes de la richesse des
-nations_, qui devint le véritable évangile de l'économie politique.
-J.-B. Say déclare, du reste, que depuis Adam Smith, les autres
-économistes, physiocrates ou non, n'existaient pas. Il ne faut plus
-parler de Quesnay, Le Trosne, Mercier de la Rivière, Cantillon, Graslin,
-Condillac: «Leurs erreurs ne sont pas ce qu'il s'agit d'apprendre, mais
-ce qu'il faut oublier.»
-
-Les contemporains ne furent pas toujours plus équitables. Grimm, qui n'a
-pas oublié ses rancunes ou celles de Diderot, écrivait, non sans ironie,
-dans sa _Correspondance_:
-
-«Ce livre a fait grand bruit d'abord pour avoir été arrêté par la
-Chambre syndicale des libraires et imprimeurs. La confrérie doit se
-féliciter que les lumières du gouvernement agricole aient trouvé enfin
-un vengeur plus illustre que les Rouland, les Baudeau et toute leur
-triste cohorte.
-
-«L'ouvrage de M. de Condillac peut être regardé comme le catéchisme de
-la science: il a le grand mérite d'expliquer avec une netteté, avec une
-précision merveilleuse ce que tout le monde sait, et rien n'est plus
-séduisant dans une discussion de ce genre. Les hommes du monde qui ont
-le moins réfléchi sur la matière s'applaudiront intérieurement de saisir
-avec tant de sagacité le principe d'un système qu'ils croyaient si
-supérieur à la capacité de leurs idées...[76].»
-
- [76] _Correspondance littéraire, philosophique et critique de
- Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t. XI, p. 53 et suiv.
-
-Beaucoup plus bienveillante est l'appréciation de La Harpe:
-
-«Le livre de l'abbé de Condillac est l'ouvrage d'un bon esprit qui a
-voulu se rendre compte à lui-même des matières dont il entendait parler
-sans cesse. On peut l'appeler le livre élémentaire de la science
-économique. Ce n'est pas que les disciples de cette science soient
-d'accord avec lui en tout et que les maîtres n'y aient relevé même ce
-qu'ils appellent des méprises et des erreurs; mais tous conviennent
-qu'il a posé les mêmes principes généraux et qu'il est arrivé aux mêmes
-résultats. Il a sur eux l'avantage d'une marche très méthodique et de la
-clarté la plus lumineuse.»
-
-Mais le jugement le plus intéressant, parce qu'il semble définitif, et
-qu'un long espace de temps écoulé lui donne plus de prix, est celui
-porté par un publiciste anglais en 1862, que Michel Chevalier accusa
-plaisamment d'avoir «découvert Condillac», M. Henry Dunning Macleod[77].
-
- [77] _The history of economics_, London, 1890, p. 692.
-
-«L'ouvrage de Condillac, dit-il, est très remarquable et mérite
-d'attirer l'attention. Il est entaché en quelques endroits des erreurs
-des économistes; mais il repousse leur classement des artisans, des
-manufacturiers, des marchands comme travailleurs improductifs. Il
-s'élève ainsi contre la doctrine affirmant que dans l'échange, aucune
-des parties ne perd ni ne gagne...
-
-«Les ouvrages de Smith et de Condillac furent publiés la même année:
-celui de Smith, en peu de temps, obtint une célébrité universelle:
-celui de Condillac fut complètement oublié; cependant, au point de vue
-scientifique, il est infiniment supérieur à Smith. C'est
-incontestablement le plus remarquable livre qui ait été écrit sur
-l'économie politique jusqu'à cette époque et il joue un rôle très
-important dans l'histoire de la science. La girouette des temps lui
-apporte maintenant sa revanche, car tous les meilleurs économistes
-d'Europe et d'Amérique gravitent aujourd'hui autour de cette opinion que
-la conception de Condillac fut la vraie conception de l'économie
-politique[78]. Il recevra justice après un oubli de cent vingt ans...»
-
- [78] L'éditeur estimé des physiocrates, M. Eug. Daire, était bien
- de cet avis dès 1847, quand dans ses _Mélanges d'économie
- politique_, il reproduisait _le Commerce et le Gouvernement_
- comme un livre classique, en le faisant précéder d'une
- remarquable notice, t. I, p. 242 à 248.
-
-Ce que nous pouvons conclure de cet examen rétrospectif, c'est que
-Condillac, contrairement à la majorité des écrivains de son temps,
-appartient à l'école libérale: il est partisan de la liberté absolue
-d'importation et d'exportation, source pour une nation de la prospérité
-de l'industrie, du commerce, de l'agriculture même. A l'encontre de son
-frère, l'abbé de Mably, il regarde le droit de propriété comme sacré,
-soit qu'il provienne de la première occupation, du partage ou de
-l'héritage: il combat ainsi par avance Fourier, Babeuf ou Saint-Simon;
-il se déclare enfin de l'école de Turgot plus que de celle de Rousseau.
-Il était assez sagace pour prévoir la Révolution; mais, s'il avait pu,
-il aurait été au-devant par des réformes, que tout le monde demandait
-alors et que personne ne voulut faire. [Blank Page]
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LES DERNIÈRES ¼UVRES PHILOSOPHIQUES
-
-_LA LOGIQUE_
-
-_LA LANGUE DES CALCULS_
-
-
-L'année même qui suivit la mort de l'abbé de Condillac, M. d'Autroche
-publiait les deux lettres suivantes qu'on avait trouvées dans ses
-papiers:
-
-
-_Le comte Ignace Potocki, grand notaire de Lithuanie, à M. l'abbé de
-Condillac._
-
- /* De Varsovie, le 7 septembre 1777.
-
- Monsieur, */
-
- Vous jouissez du privilège des hommes célèbres: connu dans les pays
- les plus éloignés, vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous
- éclairez. On a toujours cherché, consulté et
- quelquefois ennuyé les philosophes. Souffrez à ce titre le
- désagrément de votre état. Le Conseil préposé à l'éducation
- nationale m'a chargé, Monsieur, de suppléer aux livres élémentaires
- pour lesquels il n'a plus jugé à propos de publier la concurrence;
- de ce nombre est la Logique. Comme je connais vos ouvrages, et que
- le Conseil a suivi vos principes dans le système de l'instruction
- publique pour les écoles palatines, personne ne saurait mieux
- remplir que vous cette importante tâche. Vous avez travaillé pour
- un prince souverain: refuseriez-vous d'appliquer votre ouvrage à
- l'usage d'une nation qui devrait l'être? Je vous fais part,
- Monsieur, du prospectus que nous avons publié. Nous ne demandons la
- confection du Livre élémentaire de Logique français que pour le
- mois de décembre 1779. Le Conseil d'éducation vous assure,
- Monsieur, qu'il saura également priser et récompenser votre
- travail.
-
-Si vos occupations ne vous permettaient pas d'entreprendre cet ouvrage,
-vous me feriez un plaisir bien sensible de m'indiquer la personne que
-vous croiriez en France, aidée de vos lumières, en état de répondre à
-nos vues. Ce ne sera toujours qu'un de vos élèves: il est à souhaiter
-pour l'humanité que vous en ayez dans toutes les nations.
-
-Je suis avec une parfaite considération, etc...»
-
-Condillac répondit sans retard:
-
- /* Monsieur, */
-
- Le succès de mes ouvrages passe aujourd'hui mes espérances, et la
- lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sera une époque
- bien glorieuse pour moi, si mes talents répondent à l'estime que
- vous me témoignez et à la confiance dont le Conseil m'honore.
- Certainement, je ne me refuserai pas aux vœux d'une nation dont le
- sort intéresse tout homme qui dans ce siècle peut avoir encore
- l'âme d'un citoyen. Quant à la récompense, je l'ai déjà reçue;
- c'est l'invitation du Conseil, c'est votre lettre. On dira, si j'ai
- réussi, que vous m'avez demandé cet ouvrage, que vous l'avez
- approuvé et qu'il a été utile; et les nations libres ne
- savent-elles pas que la plus belle des récompenses, c'est la gloire
- de les avoir bien servies?
-
- Ce n'est pas, Monsieur, que je veuille me refuser à toute autre
- récompense; par un refus qui serait plus vain que généreux, je
- croirais manquer au Conseil, et je vous déclare que je recevrai
- avec reconnaissance le prix offert dans le programme. Je voudrais,
- Monsieur, pouvoir dès à présent vous dire avec quelques détails
- comment je traiterai la Logique. Il s'agit surtout de bien
- déterminer l'objet que je dois me proposer; d'y rapporter toutes
- les parties de l'ouvrage et de tracer un chemin court, dans lequel
- des obstacles, faciles à surmonter, donneront la confiance d'en
- surmonter de plus grands. Il faut encore que les jeunes gens qui
- liront cette Logique paraissent plutôt la faire eux-mêmes que de
- l'apprendre de moi. Les choses qu'on fait le mieux sont toujours
- celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées, et la méthode
- d'invention devrait être employée exclusivement dans les écoles.
-
- Je travaillerai d'après ces vues générales, et je finirai cet
- ouvrage avant le temps pour lequel vous me le demandez, afin
- d'avoir celui d'y faire les corrections et les changements que vous
- jugerez nécessaires.
-
- Je suis, etc...»
-
-C'était le moment où la Pologne demandait à Jean-Jacques Rousseau et à
-l'abbé de Mably de lui donner une constitution. Condillac, retiré dans
-sa terre de Flux, se mit aussitôt à l'œuvre, et il avait terminé sa
-tâche à la fin de 1779. _La Logique_ parut l'année suivante[79].
-C'était, d'ailleurs, le résumé de tous ses enseignements, le dernier mot
-de sa méthode applicable à toutes les sciences. Le caractère de l'œuvre
-a été très exactement déterminé par une phrase de Littré: «La
-philosophie de Condillac est encore au fond le guide philosophique de
-plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études
-spéciales.»
-
- [79] Son titre exact était: _La Logique, ou les premiers
- développements de l'art de penser_, ouvrage élémentaire, que le
- Conseil préposé aux écoles palatines avait demandé et qu'il a
- honoré de son approbation. Paris, L'Esprit et Debure, 1780,
- in-8º.
-
-Avant lui, Taine avait défini d'une façon familière, mais très
-saisissante toute l'entreprise des philosophes du dix-huitième siècle,
-dont Condillac est resté le maître incontesté:
-
-«Ils supposent l'esprit de l'homme plein et comblé d'idées de toutes
-sortes, entrées par cent sortes de voies, obscures, confuses,
-perverties par les mots, telles que nous les avons lorsque nous
-commençons à réfléchir sur nous-mêmes, après avoir pensé longtemps au
-hasard. Ils débrouillent ces choses; et d'un monceau de matériaux
-entassés, ils forment un édifice. Ils s'en tiennent là et ne prétendent
-point aller plus loin. On les nomme idéologues, et avec justice: ils
-opèrent sur des idées et non sur des faits; ils sont moins psychologues
-que logiciens. Leur science aboutit dès l'abord à la pratique; et ce
-qu'ils enseignent, c'est l'art de penser, de raisonner, de
-s'exprimer[80].»
-
- [80] _Les Philosophes français du dix-neuvième siècle._ Paris,
- Hachette, 1869, p. 17.
-
-Il suffira donc d'analyser brièvement cet ouvrage très court, que
-Laromiguière, dit-on, lut huit fois de suite, et qui peut se résumer en
-quelques pages; car Condillac, sûr de lui, ne discute pas et se contente
-de procéder par une suite d'affirmations[81]. Dès la première page,
-l'auteur déclare qu'il ne commencera pas «cette logique par des
-définitions, des axiomes, des principes». Il commencera par «observer
-les leçons que la nature nous donne». Si nous pouvions retrouver chez
-les enfants le premier développement de nos facultés, ce serait le
-meilleur moyen d'étudier l'action de la «nature». Mais, n'étant plus des
-enfants, il faut bien examiner comment nous nous conduisons nous-mêmes
-pour acquérir des connaissances certaines. Pour connaître les choses, un
-premier coup d'œil ne suffit pas; il importe de les observer l'une
-après l'autre. L'ordre successif dans lequel on les considère doit
-ressembler à l'ordre simultané qui est entre elles. Cela constitue
-l'analyse, cette opération qui décompose les choses pour les recomposer.
-
- [81] Nous renvoyons pour cette analyse, comme pour la discussion
- du système entier du philosophe, à un livre qui date déjà de plus
- de quarante ans: _les Théories Logiques de Condillac_, par M. L.
- ROBERT, agrégé de philosophie, 1869, in-8º.
-
-Et Condillac, qui aime beaucoup se servir d'exemples pris dans la nature
-elle-même, imagine cette description d'un château qui domine une vaste
-campagne et dont le paysage, confus d'abord, ne peut apparaître
-exactement à un voyageur que quand il examine successivement toutes les
-parties. Puis, pour faire juger de la simplicité de sa méthode, il
-ajoute qu'il n'y a pas jusqu'aux petites couturières qui n'en soient
-convaincues. «Car si, leur donnant pour modèle une robe d'une forme
-singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles
-imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle, pour
-apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse
-aussi bien que les philosophes.
-
-«La nature nous apprend à aller du connu à l'inconnu. Ainsi, lorsqu'un
-homme qui n'a point étudié veut me faire comprendre une chose, il prend
-une comparaison dans une autre que je connais. Il en est de même quand
-nous voulons essayer la classification des êtres. L'enfant, après avoir
-eu l'idée d'un arbre, trouve commode de se servir de ce nom qu'il
-connaît et de l'appliquer à toutes les plantes qui paraissent avoir
-quelque ressemblance avec cet arbre. Sans qu'il eût dessein de
-généraliser, son idée devient tout à coup générale; car il forme,
-presque naturellement, des classes d'après ses besoins, c'est-à-dire
-d'après sa manière de concevoir, bien mieux que d'après la nature des
-choses. Mais les genres et les espèces sont dans notre esprit beaucoup
-plus que dans la nature, où tout est distinct, et nous ne les
-multiplions que pour nous régler dans l'usage des choses relatives à
-nos besoins[82].»
-
- [82] _Logique_, chap. XXII, p. 43.
-
-En observant les objets sensibles, nous nous élevons naturellement à des
-objets qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi, le mouvement est un
-effet que je vois, et cet effet a une cause que je nomme force. Pour
-étendre la sphère de nos connaissances, il nous faut savoir conduire
-notre esprit. Et pour apprendre à le conduire, il faut le connaître
-parfaitement. Condillac est ainsi amené à analyser les facultés de
-l'âme; il le fait en deux chapitres, dans lesquels il déploie toutes les
-ressources de son talent et même une élégance de style plus remarquable
-que celle qu'il montre d'ordinaire.
-
-Dans la seconde partie de la _Logique_, l'auteur considère «l'analyse
-dans ses moyens, dans ses effets, ou l'art de raisonner réduit à une
-langue bien faite».
-
-Nos erreurs, dit-il, «ont toutes la même origine, et viennent de
-l'habitude de nous servir des mots avant d'en avoir déterminé la
-signification. Il n'y a donc qu'un moyen de remettre de l'ordre dans la
-faculté de penser, c'est d'oublier ce que nous avons appris, de
-reprendre nos idées à leur origine et de refaire, comme Bacon,
-l'entendement humain[83].»
-
- [83] Chap. XXII, p. 100 et 107.
-
-Le langage est ainsi le vrai moyen de bien raisonner. «Non seulement
-toute langue est une méthode analytique, mais toute méthode analytique
-est une langue.»
-
-Puis, vient l'énumération du langage d'action ou la sensation analysée,
-du langage articulé, qui analyse la pensée. Et ces premières langues les
-plus bornées sont naturellement les plus exactes. Plus tard, quand on se
-mit à parler pour parler, les langues se remplirent d'imperfections; et,
-l'analyse disparaissant, l'art de raisonner s'est perdu.
-
-Il faut donc refaire sa langue. Comment? Par l'analyse. C'est l'analyse
-qui fait les langues; c'est à l'analyse à déterminer les idées[84].
-C'est l'analyse qui nous montre d'où viennent les idées simples et
-quelles sont les idées partielles qui entrent dans une idée comparée. Il
-est inutile de recourir aux définitions. La synthèse est une méthode
-ténébreuse; et, quoiqu'en disent Messieurs de Port-Royal, la seule
-différence qu'il y ait entre elle et l'analyse, c'est qu'elle commence
-toujours mal, tandis que l'analyse commence toujours bien.
-
- [84] _Œuvres_, t. XXII, p. 137 et 147.
-
-Pour démontrer combien le raisonnement est simple, quand la langue est
-simple, Condillac prend l'exemple de l'algèbre. «Tout l'artifice du
-raisonnement algébrique consiste en deux choses: établir l'état de la
-question, c'est-à-dire traduire les données dans l'expression la plus
-simple et dégager les inconnues. En métaphysique, quand on demande
-quelle est l'origine de la génération des facultés de l'âme, la
-sensation est l'inconnue que nous avons à dégager pour découvrir comment
-elle devient successivement attention, comparaison, jugement. C'est ce
-que nous avons fait, quand nous avons cherché les différentes
-transformations par lesquelles passe la sensation pour devenir
-l'entendement. Nos raisonnements, faits avec des mots, sont aussi
-rigoureusement démontrés que pourraient l'être des raisonnements faits
-avec des lettres[85].»
-
- [85] T. XXII, p. 160.
-
-Et cet artifice est le même dans toutes les sciences.
-
-La théorie une fois exposée, on est conduit tout droit au dernier livre
-de l'auteur.
-
-
-_La Langue des calculs_ est un des ouvrages les moins connus de
-Condillac, ce qui s'explique par sa forme peu attrayante et à coup sûr
-étrange pour ceux qui ne sont pas initiés. De plus, il est inachevé, et
-il faut bien connaître toute l'œuvre du philosophe pour en comprendre
-la portée. Sa première édition eut peu de succès[86]. Son introducteur,
-Laromiguière, au commencement de l'écrit qu'il a intitulé: _Paradoxes de
-Condillac_, se demande assez ingénument «si le talent de l'auteur,
-lorsqu'il exprime ses dernières pensées, était affaibli par l'âge ou
-s'il avait acquis ce degré de perfection qui ne laisse subsister aucune
-trace de l'art qui le produit; si la doctrine qu'il professe n'est
-qu'une déduction brillante de paradoxes, ou bien la théorie la plus
-vraie, le modèle le plus parfait du raisonnement». Et il s'en rapporte
-au lecteur, disant que s'il avait su répondre à ces questions, il
-n'aurait jamais songé à publier cette œuvre du maître[87].
-
- [86] _La Langue des calculs_, ouvrage posthume et élémentaire,
- imprimé sur les manuscrits autographes de l'auteur. Paris, Ch.
- Houel, an VI, in-8º.
-
- [87] _Paradoxes de Condillac et Discours sur la langue du
- raisonnement_, par M. LAROMIGUIÈRE, professeur de philosophie à
- la Faculté des lettres de Paris (nouv. édit., 1825).
-
-C'est cependant son analyse que nous suivrons, car c'est encore la plus
-claire qui ait été faite. Condillac n'avait jamais été mathématicien,
-comme Descartes et Pascal; mais il ne s'en est pas moins proposé le
-problème de faire sortir la science tout entière des mathématiques de la
-logique. Il a remarqué, dans les divers genres de connaissances, que la
-nature elle-même nous donne les premières leçons et que toutes les
-autres sont dues à l'analogie. Fort de cette observation, il prétend
-enseigner l'algèbre sans avoir aucune connaissance de l'algèbre, assuré
-qu'il est que l'analogie lui indiquera les développements successifs, et
-qu'à l'aide de déductions il trouvera l'algèbre et toutes ses méthodes.
-Il lui faut d'abord constituer la langue de cette science, puisque selon
-son éternel adage «une science se réduit à une langue bien faite». Il
-l'appellera _la Langue des calculs_: et il la fera, ou la trouvera par
-la nature et l'analogie.
-
-La langue des calculs admet cinq dialectes: celui des doigts, celui du
-langage ordinaire, celui des chiffres et celui des lettres de
-l'alphabet, qui en comprennent deux.
-
-Le dialecte des doigts, quand il est seul, est un calcul d'action; et
-c'est dans ce calcul avec les doigts que Condillac voit le premier
-calcul, comme dans le langage d'action il avait vu le premier langage.
-Mais si les doigts exécutent le calcul, les mots le notent et le
-traduisent. En ouvrant successivement, l'un après l'autre, les doigts
-des deux mains, nous nous représentons une suite d'unités depuis un
-jusqu'à dix; c'est la _numération_. Si après avoir compté jusqu'à dix,
-nous fermons successivement les doigts, les nombres décroîtront
-successivement d'une unité. Cette opération inverse peut s'appeler
-_dénumération_.
-
-Pour porter au delà de dix la numération par les doigts, il n'y a qu'à
-prendre _dix_ pour unité; et alors, en rouvrant successivement les
-doigts, on forme une suite, qui s'étend jusqu'à dix fois dix, ou _cent_.
-De la même manière, on formera des suites, qui s'étendront jusqu'à dix
-fois cent, ou _mille_; et c'est à la noter que servent les mots.
-
-L'habitude de la numération doit la rendre plus facile et plus rapide.
-Pour compter jusqu'à cinq par exemple, au lieu d'ouvrir successivement
-tous les doigts d'une main, on en pourra ouvrir deux tout d'un coup,
-puis deux encore, et puis un. Cette manière de numérer prend un nom
-particulier; c'est l'_addition_, qui a son opération inverse, comme la
-numération; et cette opération inverse est la _soustraction_.
-
-On ne saurait faire beaucoup d'additions qu'on ne rencontre des nombres
-égaux à ajouter. Cette espèce d'addition est encore susceptible d'être
-abrégée, et alors elle prend le nom de _multiplication_, dont l'inverse
-est la _division_.
-
-Le germe de la science du calcul étant dans nos doigts, c'est la nature
-qui nous donne les premières leçons, puisque l'addition et la
-multiplication ne sont qu'une numération, dérivant de la numération
-primitive.
-
-Mais le dialecte des doigts ne peut suffire à exécuter les opérations
-compliquées qui se présentent; Condillac l'abandonne, pour ne conserver
-que les noms des nombres; et, par une opération moins simple, il traite
-avec ces signes de la formation des puissances, de l'extraction des
-racines, des fractions, des proportions et progressions. Il rattache
-d'ailleurs toutes ces opérations à celles qu'il a exécutées avec les
-doigts.
-
-Allant plus loin, il trouve que les noms sont embarrassants et expriment
-trop longuement les connaissances acquises, et qu'il serait plus simple
-de se servir des signes; de là les chiffres et les lettres de l'algèbre.
-
-C'est donc l'analogie qui nous fait trouver ces nouveaux dialectes; mais
-il faut en faire usage peu à peu, comme lorsqu'on doit apprendre une
-langue nouvelle, et traduire d'abord dans les deux dialectes qu'on veut
-étudier ce qu'on a appris avec les deux premiers. Le raisonnement dépend
-ainsi du choix des signes; et les opérations qui demandent la plus
-grande contraction d'esprit se font d'elles-mêmes.
-
-Tel est le travail de méthode poussé jusqu'à sa dernière puissance qui a
-fait l'objet des méditations de Condillac dans ses dernières années.
-Chemin faisant, il critique nombre de termes à peine français, qui
-étaient encore employés de son temps et qui sortaient absolument des
-règles de l'analogie qu'il avait posées, comme des quantités _complexes_
-ou _incomplexes_, des parties _aliquates_, ou des parties _aliquantes_,
-des fractions _exponentielles_, des _quantités imaginaires_, etc...
-
-Il a sur le système décimal et sa notation des observations d'une
-simplicité admirable. Il établit qu'un _dixième_, un _centième_ étant
-l'inverse de _dix_ et de _cent_, leurs expressions doivent être
-également inverses, et puisque _dix_ s'écrit 10, _cent_ 100, un
-_dixième_ doit s'écrire 01, un _centième_ 001. Mais pourquoi _dix_
-s'écrit-il par l'unité suivie d'un zéro, soit: 10? Il répond en
-interrogeant l'analogie et en s'adressant aux doigts. Dans ce premier
-dialecte, pour exprimer 10, il faut fermer le petit doigt et tenir
-ouvert le doigt suivant. Pour exprimer le même nombre avec des
-caractères, il suffit de copier ceux que la main nous offre: 1
-représentera un doigt ouvert; 0, que nous appelons zéro, représentera le
-petit doigt fermé; et ces deux caractères accolés, 10, signifieront
-_dix_. Si cette remarque est vraie pour les chiffres arabes, elle est
-encore plus frappante pour les chiffres romains, qu'il suffit de
-regarder pour voir que c'est l'analogie qui les a formés. _Un_, _deux_,
-_trois_, _quatre_ sont représentés par I, II, III, IIII, images visibles
-des doigts levés. _Cinq_ est représenté par le caractère V, copie du
-pouce et de l'index levés. Et l'on sait qu'anciennement les Romains, ou
-les peuples dont ils avaient emprunté les caractères, avaient adopté la
-progression quintuple, puisque, après avoir compté jusqu'à _cinq_, ils
-recommençaient, et disaient _cinq et un_, _cinq et deux_, VI, VII,
-jusqu'à _dix_, dont la forme X exprime deux cinq.
-
-Quant à l'origine de l'algèbre, Condillac l'attribue à l'emploi des
-cailloux,--_calculus_, _caillou_,--qui sont venus en aide aux doigts.
-Quand on a voulu placer les unités simples dans un tas, les dizaines
-dans un autre, il a été naturel de disposer ces tas sur une même ligne
-pour en faire plus facilement le compte, et dès lors l'habitude ne tarda
-pas à lier les centaines avec le troisième rang, les dizaines avec le
-second, et les unités simples avec le premier. Et, après avoir inventé
-les caractères, on a commencé à dire, par exemple, 4 centaines, 3
-dizaines, 5 unités, et pour abréger on a écrit: 4c 3d 5u. L'habitude
-faisant mettre les centaines les premières, les dizaines ensuite et
-enfin les unités, on aura bientôt supprimé l'annotation et mis
-simplement: 435. Mais, lorsqu'il fallut faire des calculs plus
-compliqués et qu'on eut à sa disposition les caractères d'un alphabet,
-on se servit probablement de ces caractères pour distinguer les
-cailloux: on les plaça sur chacun et on dit le caillou _a_, le caillou
-_b_, le caillou _c_, ou pour abréger _a b c_, substituant de la sorte
-tout naturellement la lettre aux cailloux, et formant ainsi un nouveau
-dialecte.
-
-Et, après ces ingénieuses démonstrations, le philosophe se croit en
-droit de dire que tout se découvre, tout s'explique, quand on est docile
-aux leçons de la nature et de l'analogie. C'est en rétrogradant vers les
-idées fondamentales qui sont le germe de la science qu'on peut la
-parcourir tout entière. Si les inventeurs écrivaient comment ils font
-des découvertes, ils sauraient comment ils peuvent en faire encore. Mais
-alors, que devient le génie, ou cette faculté créatrice à laquelle les
-hommes crurent tant devoir? «Le génie, répond Condillac, est un esprit
-simple qui trouve ce que personne n'a su trouver avant lui. La nature,
-qui nous met tous dans le chemin des découvertes, semble veiller sur
-lui, pour qu'il ne s'en écarte jamais; il commence par le commencement;
-et il va devant lui: voilà tout son art.»
-
-On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait; car l'inconnu est
-dans le connu, et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le
-connu. Aller du connu à l'inconnu, c'est donc aller du même au même,
-d'identité en identité. Une science entière n'est qu'une longue suite de
-propositions identiques, appuyées successivement les unes sur les
-autres, et toutes ensemble sur une proposition fondamentale, qui est
-l'expression d'une idée double. Le génie le plus puissant est obligé de
-parcourir, une à une, toute la série des propositions identiques, sans
-jamais franchir aucun intervalle. Le passage d'une proposition identique
-à une autre, c'est le raisonnement. Le raisonnement n'est qu'un calcul;
-donc les méthodes du calcul s'appliquent à toute espèce de raisonnement;
-et il n'y a qu'une méthode pour toutes les sciences. Or les opérations
-du calcul étant mécaniques, le raisonnement l'est aussi. Et dire que le
-raisonnement est mécanique, c'est dire qu'il porte sur les mots, sur les
-signes; donc, une suite de raisonnements, ou une science, n'est qu'une
-langue. Elle se compose d'idées générales, qui sont représentées par des
-signes, des mots, des noms; et il importe que toutes ces démonstrations
-soient justes.
-
-Telle est, en substance, la théorie de la _Langue des calculs_. Bien que
-ces idées soient contenues en germe dans tous ses ouvrages, jamais
-Condillac n'a été plus hardi dans l'affirmation, plus certain de son
-système, plus dédaigneux des observations, jusqu'à effrayer son plus
-fidèle disciple par des «paradoxes». Peut-être les parties de ce livre
-qui n'ont pu être achevées contenaient-elles les développements
-nécessaires pour démontrer et faire accepter une doctrine si nouvelle.
-
-En tout cas, l'auteur s'était efforcé de réaliser le plan que quarante
-ans plus tôt il avait indiqué dès les premières pages qu'il ait écrites:
-«Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec
-autant d'exactitude qu'en géométrie; se faire aussi bien que les
-géomètres des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des
-expressions d'une manière précise et invariable[88].»
-
- [88] Introduction de l'_Essai sur l'origine des connaissances
- humaines_.
-
-Il eût été intéressant de lui voir tenir parole jusqu'au bout et
-appliquer son système à la morale.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
- L'INFLUENCE DE CONDILLAC SUR LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE.--L'APOGÉE ET
- LE DÉCLIN DE SON ÉCOLE.
-
-
-Quand, en 1780, Condillac mourut, retiré à la campagne et presque ignoré
-de ses contemporains, sa philosophie était déjà devenue classique. On
-avait oublié Descartes, dont les doctrines, magnifiquement développées
-par un Bossuet, un Fénelon ou un Malebranche semblaient cadrer à
-merveille avec la théologie chrétienne; mais les catholiques ne s'en
-étaient jamais montrés très enthousiastes. Au contraire, personne ne
-songeait à découvrir, dans la philosophie de l'auteur du _Traité des
-sensations_, des conséquences perverses, la morale et la religion ayant
-été toujours respectées par lui et ne semblant alors aucunement
-intéressées dans ses théories métaphysiques.
-
-Tous les collèges enseignaient cette doctrine simple, facile à
-comprendre, bien adaptée à la clarté de l'esprit français et développée
-dans une langue correcte et élégante qui s'adressait au bon sens, bien
-plus qu'à l'imagination. Et comme l'instruction publique était alors,
-sans exception, confiée à des mains ecclésiastiques, tous les disciples
-de Condillac sortirent des collèges de jésuites, d'oratoriens, de
-doctrinaires, qui faisaient en même temps l'éducation, sans le savoir,
-des futurs auteurs de la Révolution. Qu'on prenne au hasard les noms des
-hommes politiques qui avaient trente ans en 1789, on ne trouvera parmi
-eux que des «sensualistes» ou plutôt, comme on disait alors, des
-«idéologues». C'est ce qu'on a appelé d'un terme plus vague «la
-philosophie du dix-huitième siècle». Sans l'avoir jamais cherché,
-Condillac en fut le chef; et il l'est resté dans l'histoire, parce que
-tous les penseurs de ce temps ont commencé par se réclamer de lui.
-
-L'extraordinaire succès de son système ne laisse pas que d'étonner
-aujourd'hui. Cette philosophie, qui devait aboutir bientôt au
-matérialisme avec Condorcet, Helvétius et tant d'autres, n'était pas
-seulement en vogue en Angleterre, où Locke l'avait mise au jour:
-l'archidiacre portugais Louis-Antoine Vernei la faisait agréer à Coïmbre
-et dans les écoles de Castille; et deux jésuites espagnols, victimes du
-comte d'Aranda, réfugiés en Italie, Antoine Eximeno et Arteaga, la
-défendaient dans des livres imprimés à Madrid en 1789, comme les fameux
-_Investigaciones filosoficas, sobre la Belleza Ideal considerada como
-objeto de todas las_ _artes de imitacion_, d'Arteaga. Eximeno développe
-ces idées dans son livre: _Del origen y reglas de la Musica_. Il y
-attribue le sentiment des beaux-arts à un instinct ou sensation innée,
-imprimé en nous originellement par l'auteur de la nature. Cet instinct
-se développe par la répétition d'impressions venues du dehors[89].
-
- [89] François ROUSSEAU, _Règne de Charles III d'Espagne_, 2 vol.
- in-8º, 1907, t. II, p. 331.
-
-De même, Mme de Dino nous apprend, dans ses _Souvenirs_, que sa mère, la
-duchesse de Courlande, lui avait donné pour précepteur l'abbé Piattoli,
-laïque, malgré son titre, un peu libertin et tout à fait incrédule. «Il
-estimait Condillac un guide plus sûr que l'évangile,» et sans attaquer
-en rien le dogme catholique, il enseignait la métaphysique
-encyclopédiste[90]. C'était l'habitude alors dans toutes les familles
-aristocratiques et jusque dans les cours d'Europe de goûter cette
-philosophie facile, qui se recommandait de la nature et de l'humanité
-pour excuser la corruption croissante des mœurs.
-
- [90] Duchesse de DINO, _Chronique_, 1908, in-8º, t. Ier, p. 139,
- et Appendice III; Correspondance de Piattoli.
-
-L'influence de Condillac fut donc très grande sur ses contemporains; non
-seulement Rousseau lui emprunta beaucoup d'idées; mais Diderot,
-d'Alembert, tous les encyclopédistes: Helvétius et Broussais, dont il
-repoussait le matérialisme, d'Holbach, dont il répudiait l'athéisme,
-Cabanis et Condorcet, dont il ne partageait point les doctrines, prirent
-comme base sa psychologie et sa logique, que tout le monde acceptait
-comme des vérités qui ne se discutaient plus. Non moins utiles furent
-ces enseignements pour les savants, qui ne se séparaient pas beaucoup
-alors des philosophes. Lavoisier, pour créer la chimie moderne, employa
-la méthode féconde de l'analyse et, pour en répandre l'enseignement, il
-s'appliqua à en bien déterminer le langage et à en simplifier les
-définitions et les nomenclatures. Vicq-d'Azyr, le successeur de Buffon à
-l'Académie française, n'hésite pas à rapporter à la méthode
-condillacienne une grande part des progrès qu'il fit faire à l'anatomie.
-
-Condillac avait été longuement et justement apprécié dans le _Cours de
-littérature_ composé pour les séances du _Lycée_ qui fut établi à Paris
-quelques années avant la Révolution. Voulant faire ensuite un «plan
-sommaire d'éducation publique», M. de La Harpe publia son projet dans le
-_Mercure de France_ de janvier 1791. Arrivant aux deux années de
-philosophie, il déclare sans hésitation qu'il en changera entièrement le
-système et le langage: «Plus de cahiers de logique, de métaphysique, de
-morale en mauvais latin; ce malheureux latin, mal appliqué, a perpétué
-dans les écoles la funeste habitude de parler sans s'entendre. Parlons
-français; nous serons forcés d'avoir du sens. Un extrait bien fait de la
-_Logique de Port-Royal_ et de _l'Art de penser_ du P. Lamy suffirait
-pour mettre les jeunes gens au fait des procédés et des règles du
-raisonnement; pour la métaphysique, Locke et Condillac, les deux seuls
-philosophes chez qui l'on trouve ce qu'il nous est possible de savoir
-sur l'entendement humain et ce qu'il y a de plus probable sur les
-générations intellectuelles; pour la morale, le _Traité des devoirs_ de
-Cicéron: il contient tout. Quant à Descartes, ajoute-t-il, il n'est plus
-permis d'en revenir à ses «rêveries»; et ce qu'il y a de bon dans ce
-philosophe est assez connu pour que tout professeur instruit «puisse
-apprendre à son disciple à le séparer de la mauvaise physique.»
-
-Dans la réorganisation de l'enseignement public à la fin de la fin de
-la Révolution, Lakanal, Volney, Deleyre, Garat ne connaissent pas
-d'autre philosophie. La Harpe, plus littérateur que métaphysicien et
-devenu l'adversaire fougueux des idées révolutionnaires, fait grâce à
-Condillac, sur le compte duquel il n'a pas changé d'opinion, regardant
-ses ouvrages comme nécessaires[91].
-
- [91] «C'est, dit-il, un philosophe bien supérieur à la plupart
- des collaborateurs de l'_Encyclopédie_. La saine métaphysique ne
- date en France que des ouvrages de Condillac.»--_Philosophie du
- dix-huitième siècle_, t. Ier, p. 122.
-
-Destutt de Tracy n'était pas un philosophe: il avait commencé par porter
-l'épée en servant sous le général La Fayette. Député à l'Assemblée
-Constituante, emprisonné aux Carmes par la Terreur, il se consola de la
-politique en lisant les ouvrages de Locke et de Condillac. Entré dans
-l'Institut reconstitué, il se mit à étudier la formation et la
-génération des idées: de là, ses _Éléments d'idéologie_. Dans ce livre,
-il établit que la faculté de penser consiste à éprouver une foule
-d'impressions, de modifications, auxquelles on donne le nom général
-d'idées ou de perceptions. Toutes ces perceptions pourraient être
-nommées sensations. Et ainsi, penser, c'est sentir. Mais ces pensées ou
-perceptions peuvent être divisées en quatre classes, qui se rapportent à
-nos quatre facultés élémentaires: la sensibilité proprement dite, la
-mémoire, le jugement et la volonté. Le souvenir, le jugement et les
-désirs dérivent de la sensation et ne sont que les divers modes de la
-sensibilité. Nos idées composées ou générales se forment à l'aide de ces
-facultés et nous permettent en même temps d'avoir connaissance de notre
-propre existence. Et ce système philosophique s'alliait chez Destutt de
-Tracy aux idées politiques les plus modérées, les plus libérales, les
-plus contraires au désordre moral, qui régnait alors et qu'il a
-courageusement combattu.
-
-Garat professait les mêmes opinions; mais il se laissa toujours guider
-par les événements. Suard, quand il arriva à Paris, lui avait fait
-connaître d'Alembert, Rousseau, Condillac, Buffon, Diderot. Le mouvement
-des idées le mena à la Révolution, dont il accepta tout et excusa tout,
-jusqu'à faciliter le coup d'État parlementaire du 31 mai contre ses
-propres amis de la Gironde. La tourmente passée, il reprit
-tranquillement l'enseignement de la philosophie de Condillac, ayant de
-plus accepté de l'Empire charges et honneurs. C'est lui auquel Napoléon
-disait toutes les fois qu'il le rencontrait à sa cour: «Eh bien,
-monsieur Garat, comment va l'idéologie?»
-
-Très analogue comme caractère fut Alexandre Deleyre, qui se souvenant de
-ses années de collaboration intime à Parme avec le précepteur de
-l'Infant, et ne voulant plus tenir compte de ses propres erreurs pendant
-la Révolution, vint augmenter encore le nombre de ces adeptes de
-Condillac qui lui avaient été plus compromettants que profitables.
-
-Cabanis était représentant de Paris aux Cinq-Cents; c'est en cette
-qualité qu'en l'an VII il réclama l'érection de monuments pour Descartes
-et Montesquieu, pour Mably et Condillac. Dans son mémoire à la seconde
-classe de l'Institut sur l'_Histoire physiologique des sensations_, il
-continue la tradition, qu'il reproduit encore dans son ouvrage sur les
-_Rapports du physique et du moral_.
-
-Un autre disciple convaincu et raisonné de Condillac fut François
-Thurot. Celui-là est un vrai universitaire, professeur à la Faculté des
-lettres à Paris jusqu'en 1823. Son dernier ouvrage: _De l'entendement et
-de la raison_, ou _Introduction à la philosophie_, est de 1830. C'est
-lui qui s'élève avec indignation contre le mot de «sensualisme» qui,
-appliqué à la doctrine philosophique, n'est pas même français. «Les
-femmes et les gens du monde, dit-il, étrangers à ces sortes de
-spéculations, jugent de la signification de ce terme par son analogie
-avec les mots _sensuel_ et _sensualité_, s'imaginant que les auteurs
-qu'on appelle «sensualistes» ont composé des ouvrages obscènes ou
-licencieux...»
-
-Avec tant de soutiens, les habitudes et les traditions sont difficiles à
-détruire. Tous les livres classiques étaient faits par des disciples de
-Condillac. En 1834, s'imprimait chez Brunot-Labbé, libraire de
-l'Université, un livre intitulé _la Logique complète de Condillac_,
-suivie de celle de Dumarsais, _à l'usage des jeunes gens_. En 1842, le
-_Traité des systèmes_, _l'Art de penser_ et _la Logique_ étaient encore
-compris dans les livres désignés pour l'enseignement de la philosophie.
-Il fallut tous les efforts et toute l'éloquence de Cousin pour en
-triompher: et le mot _sensualisme_, qu'il fit adopter, lui fut en effet
-très utile, comme principal argument.
-
-Pierre Laromiguière, né en Rouergue, était non seulement élève des
-jésuites, mais il entra dans la congrégation, où on l'employa comme
-régent de quatrième et de troisième, à Moissac et à Lavaur; puis, en
-1777, il professe la philosophie à Toulouse et va de là à Carcassonne et
-au collège militaire de la Flèche. Ayant même autrefois correspondu avec
-Condillac, il adopta et conserva ses méthodes. Si Condillac avait voulu
-se choisir un disciple, il n'aurait pu en trouver un plus capable de le
-comprendre et de le goûter. Celui-là était beaucoup plus philosophe et,
-si l'on veut, beaucoup plus amoureux de philosophie. Muni de fortes
-études ecclésiastiques que la Révolution lui fit abandonner, il avait
-été un des brillants disciples de Garat. Entré de bonne heure dans
-l'Université impériale et déjà membre de l'Académie des sciences morales
-et politiques, il professa la philosophie à la Faculté des lettres de
-Paris de 1811 à 1813. Il avait commencé par se faire l'éditeur très
-enthousiaste de _la Langue des calculs_ et il avait publié en 1810 le
-petit volume intitulé les _Paradoxes de Condillac_. Un de ses premiers
-écrits, le _Discours sur la langue du raisonnement_, fut justement
-composé à propos de _la Langue des calculs_.
-
-Personne plus que Laromiguière ne s'est appliqué à défendre les opinions
-spiritualistes de Condillac. Deux chapitres entiers de ses _Leçons de
-philosophie_ sont consacrés à cette démonstration et ont pour titre:
-«_Le Système de Condillac, loin de favoriser le matérialisme,
-l'anéantit_[92].» Son raisonnement est, d'ailleurs, assez solidement
-établi. Il y a bien peu de philosophie, dit-il, dans ceux qui refusent
-l'existence à tout ce qui n'est pas matière, opinion fondée uniquement
-sur le principe superficiel qu'imaginer et concevoir sont une même
-chose. On ne peut imaginer, il est vrai, que des êtres étendus; mais on
-peut concevoir des êtres inétendus, immatériels; en tout cas, on n'a pas
-le droit d'en nier la réalité. La réalité des choses est indépendante de
-ce que peuvent ou ne peuvent pas notre imagination et notre
-intelligence. Et il donne, sous forme d'anecdote, l'exemple de ce roi de
-Siam auquel un Hollandais, dans lequel il avait toute confiance,
-racontait un jour que dans son pays en hiver on marchait sur l'eau. Cet
-Oriental, qui ne savait pas ce que c'était que la glace, le chassa comme
-un imposteur. Son esprit se refusait à concevoir la congélation, que
-connaissent si bien les habitants du Nord.
-
- [92] _Leçons de philosophie_, 6e édit., t. Ier, neuvième et
- dixième leçons.
-
-Au reste, très imbu des doctrines sensualistes, Laromiguière commença
-par vouloir réduire le raisonnement à n'être qu'une opération purement
-grammaticale, autrement dit à faire dériver la pensée des mots, tandis
-que c'est elle qui les crée et que le langage n'a que le devoir de les
-traduire. Il ne suivit cependant pas Condillac jusqu'au bout et affirma
-que la pensée existait antérieurement à tout signe et indépendamment de
-tout langage. Aussi, toutes les facultés premières générales, au lieu de
-les faire dériver de la sensation, Laromiguière les attribue à
-l'attention qui, avec la comparaison et le raisonnement, constitue,
-selon lui, l'entendement. L'entendement et la volonté sont réunis par
-lui sous le nom de pensées. Mais, dans la génération des idées, les
-facultés de l'âme jouent un rôle que ne leur reconnaît pas Condillac.
-Et c'est ainsi qu'il fut conduit, par la méthode expérimentale,
-appliquée par Reid et Dugald-Stewart, à l'étude de l'esprit humain et
-devint un adepte de la philosophie écossaise. Son enthousiasme se
-communiqua à un de ses jeunes auditeurs, Victor Cousin, qui raconte que
-ce fut lui qui «l'enleva à ses premières études, qui lui promettaient
-des succès paisibles, pour le jeter dans une carrière où les
-contrariétés et les orages ne lui ont pas manqué».
-
-On pourrait en dire autant de Royer-Collard, qui avait commencé aussi
-par la philosophie de Condillac, et qui, selon la légende bien connue,
-se promenant sur les quais à la recherche d'un maître moins usé, le
-trouva un jour dans l'étalage d'un bouquiniste, en achetant un volume
-dépareillé des _Essais de philosophie_ de Thomas Reid[93].
-
- [93] Jules SIMON, _Victor Cousin_, 1891, in-12.
-
-
-Quoi qu'il en soit, ce qui aux yeux d'honnêtes gens comme Laromiguière,
-Royer-Collard ou M. Cousin lui-même, fit le plus de tort à Condillac,
-c'est que ses contemporains, comme ses successeurs, regardaient
-l'idéologie, ou la science des idées considérées en elles-mêmes comme de
-simples phénomènes de l'esprit humain, et que l'idéologie, alliée de la
-Révolution française, était née et avait grandi avec elle. Leurs
-représentants se trouvaient être les mêmes hommes à la Convention et à
-l'Institut, tous faisant partie de la société d'Auteuil, chez Mme
-Hélvétius. Sous ce rapport, Condillac, resté spiritualiste et chrétien,
-a pu sans doute partager les idées de ses propres adversaires. Mais il
-n'est pas juste de dire, avec le _Dictionnaire des sciences
-philosophiques_, «qu'il n'y a plus aujourd'hui de partisans avoués de la
-doctrine de Condillac et que son dernier représentant est descendu dans
-la tombe avec M. Destutt de Tracy[94]».
-
- [94] Art. _Condillac_ et art. _Destutt de Tracy_.
-
-Sans parler des Suisses qui restèrent fidèles, avec Bonnet, à la
-philosophie du dix-huitième siècle[95], à l'Université de Strasbourg,
-comme à l'Académie de Berlin, au début du dix-neuvième siècle, on
-étudiait encore Bossuet et Maupertuis, Hume et Condillac. En Angleterre
-même, en dépit des Écossais, la philosophie nouvelle se réclamait aussi
-des théories de la sensation. Stuart-Mill[96] remarque qu'en France,
-pendant presque tout le dernier siècle où l'Université enseignait la
-philosophie à toutes les classes aisées, «la doctrine officielle était
-la philosophie surannée de Royer-Collard, de Jouffroy et de Cousin,
-ignorant presque entièrement les travaux étrangers, enseignée par de
-simples médiocrités dont le grand maître avait peuplé toutes les
-chaires de l'État». La culture scientifique, personnifiée alors par
-Comte, se détournait de ces doctrines «étrangères à la philosophie», et
-véritablement indignes des découvertes nouvelles. Le mérite de Taine,
-dans son livre sur l'_Intelligence_, est d'avoir voulu renouveler la
-psychologie en présentant «le premier essai sérieux pour remplacer par
-quelque chose de mieux la philosophie officielle[97]».
-
- [95] Art. _Bonnet_, par M. PICAVET, dans la _Nouvelle
- Encyclopédie_.
-
- [96] _Dissertation and Discussion_, t. IV, p. 117.
-
- [97] Th. RIBOT, _Revue philosophique_, t. VI, 1877, p. 45.
-
-M. Taine reprit donc la tradition de Locke et de Condillac; il se
-proposa d'analyser les idées et les signes, d'étudier les phénomènes
-avant les facultés, de rentrer dans les faits, en dédaignant les
-développements littéraires et les descriptions de fantaisie. Il montra,
-non sans verve et sans malice, combien l'école spiritualiste était
-restée sans influence et sans autorité près des savants. Aussi
-revint-il au dix-huitième siècle, faisant sa part à l'idéologie, à
-l'analyse verbale, à la psychologie empirique, repoussant les hypothèses
-sur l'âme et sa nature; ce qui est purement la métaphysique, avec
-laquelle la psychologie, science naturelle, n'a rien de commun. Un de
-ses chapitres ne traite-t-il pas «De l'acquisition du langage chez les
-enfants[98]?» C'est ce qu'il avait déjà établi dans son spirituel
-pamphlet sur les _Philosophes français_, qui fit scandale en 1857. Rien
-d'étonnant si nous avons depuis vu quelques jeunes philosophes prendre
-Condillac pour sujet de thèses et d'études, sans se laisser arrêter par
-la forme assurément vieillie de ses travaux.
-
- [98] _Revue philosophique_ de janvier 1876, p. 3.
-
-De nos jours encore, des savants comme Littré ont dit très haut les
-services que la philosophie de Condillac leur a rendus; et on a écrit
-un livre entier pour établir l'influence du _Traité des sensations_ sur
-la psychologie anglaise contemporaine, celle de Herbert Spencer, de
-Bain, de Hamilton et de Stuart Mill[99].
-
- [99] _Condillac et la psychologie anglaise contemporaine_, par M.
- Léon DEWAULE, Paris, Félix Alcan, 1891, in-8º.
-
- M. Dewaule a observé très justement que la philosophie de
- Condillac est beaucoup moins systématique que l'on a voulu le
- prétendre et qu'elle a embrassé tout l'ensemble des connaissances
- de l'esprit humain. Ce qui a donné prise contre lui à une critique
- trop facile, c'est le procédé extérieur, l'artifice de l'écrivain
- qui, pour rendre plus sensibles et plus attrayantes les déductions
- du philosophe, a eu recours à la fiction de la statue. On a vu là
- une hypothèse qui n'avait rien de scientifique, tandis que ce
- n'était en réalité qu'une allégorie analogue à la caverne de
- Platon, propre à frapper l'imagination. On lui a retourné le
- reproche qu'il avait fait lui-même aux philosophes qui abusent des
- comparaisons et des métaphores, et on en a conclu qu'il ne tenait
- pas un compte suffisant de la pensée. Au contraire, après avoir
- attaché à la genèse, au fait primordial, qui est selon lui la
- sensation, une importance que personne n'avait établie aussi
- nettement, il a ramené à l'esprit et à ses opérations, à son
- activité spontanée, l'origine successive de toutes nos facultés.
- La loi de l'association et de l'habitude développe ensuite ce
- germe, qui est l'état de conscience au delà duquel on ne peut
- remonter. Mais sans l'esprit, sans l'âme, la sensation serait sans
- effet, et Condillac peut ainsi être regardé comme un idéaliste.
- (_Conclusion_, p. 305 à 307.)
-
-
-D'où est donc venue la décadence de cette hégémonie incontestée?
-
-Il est certain que lorsque Royer-Collard eut découvert Reid et les
-Écossais, que Laromiguière eut tenté une évolution,--que Cousin avec son
-ardeur et son éloquence transformera en une école toute nouvelle,
-séduisante par son éclectisme même et répondant très heureusement aux
-idées politiques du moment,--il fallut renoncer à cette philosophie dont
-on attaquait beaucoup plus les conséquences que les principes.
-
-Maine de Biran, d'abord condillacien, ne commença à abandonner la
-philosophie sensualiste qu'en 1805; «il souleva alors le joug» et se
-forma une théorie très personnelle, tout entière fondée sur
-l'observation interne et l'étude très délicate et très élevée de la
-conscience.
-
-Cousin lui-même débuta par faire une thèse toute pénétrée de la doctrine
-condillacienne. L'étude de la philosophie allemande de Kant et de Hegel
-l'inclina un moment au panthéisme; et c'est par la politique qu'il
-arriva à l'éclectisme, sorte de juste milieu sauvegardant tous les
-intérêts. Aussi est-ce au nom de ces principes qu'il a combattu la
-_Philosophie sensualiste au dix-huitième siècle_, par son cours de 1819,
-souvent réimprimé. Dans la préface de 1855, il écrivait:
-
-«Dès qu'en métaphysique on n'admet pas d'autre principe que la
-sensation, on est condamné à n'admettre aussi d'autre principe de morale
-que la fuite de la peine ou la recherche du plaisir; il n'y a plus ni
-bien ni mal en soi; point d'obligation, point de devoir, partant point
-de droit... Et les nations, comme les individus, s'agitent en vain,
-roulant sans cesse de l'anarchie au despotisme et du despotisme à
-l'anarchie... Le sage, l'honnête, mais trop sceptique Locke amène à sa
-suite le systématique et téméraire Condillac: celui-ci à son tour fraye
-la route au fougueux et licencieux Helvétius, à l'élégant et froid
-Saint-Lambert, auxquels succèdent les théoriciens de l'anarchie.»
-
-Et il se plaît à rappeler le «sérieux succès de ses leçons», parce que,
-dit-il, «ce succès venait bien moins du mérite du professeur que des
-favorables dispositions du temps et de l'auditoire». Cela est si vrai
-que la réaction fut plus politique que philosophique. On rendit le
-sensualisme de Condillac responsable des erreurs et des excès de la
-Révolution; les pires démagogues passèrent pour ses disciples. Il y a
-plus: quelques-uns de ceux qui l'avaient pris pour chef le répudièrent,
-comme ils répudiaient la Terreur. On eut peur des conséquences et on
-rejeta les doctrines en bloc, sans s'inquiéter de la part de vérité
-qu'elles contenaient.
-
-Et puis, il y eut l'enthousiasme pour les idées spiritualistes, que
-suscita Mme de Staël, et bientôt après l'école religieuse de
-Chateaubriand, illustrée par M. de Bonald, Joseph de Maistre, Lamennais;
-de telle sorte que, comme l'a dit très justement M. P. Janet, «la
-philosophie française resta associée aux lettres plutôt qu'aux sciences
-pendant toute la première moitié du dix-neuvième siècle». Durant près de
-cinquante ans, elle se personnifia dans M. Cousin, dont la doctrine
-devint un dogme, presque une royauté, son inventeur, selon l'heureuse
-expression de Jules Simon, ayant fait de l'Université un «régiment», qui
-subissait ses inspirations despotiques et lui obéissait comme à un
-grand maître, d'autant qu'il tenait en mains les destinées de tous.
-
-Philosophie et religion étaient pour M. Cousin un instrument de règne,
-une nécessité politique, une assurance, si l'on veut, à l'usage des
-conservateurs. Il s'en servit avec une habileté supérieure. Mais quand,
-à son tour, il quitta le pouvoir, ses doctrines autocratiques sombrèrent
-avec lui; on leur fit payer la sorte de compression avec laquelle il les
-avait imposées.
-
-La royauté de M. Cousin renversée, c'est le positivisme, le kantisme, la
-théorie nouvelle de l'évolution qui prirent sa place; mais, par des
-chemins détournés, on ne tarda pas à revenir aux vieilles méthodes qui
-cadraient si bien avec tout l'appareil scientifique dont on ne peut plus
-se passer. Taine fut le premier qui osa se réclamer hautement de
-Condillac. Non pas qu'en dépit de son originalité il n'eût pris beaucoup
-dans Spinoza et Auguste Comte; mais il est à la fois observateur
-consciencieux et poète imaginatif. En philosophie, il admet le
-développement progressif des idées, il accepte sans objection la
-doctrine évolutionniste. En histoire, il déduit du principe de la
-souveraineté du peuple, comparée à l'état social de la France, toute la
-théorie de l'État centre et moteur unique, aboutissant aux institutions
-révolutionnaires et despotiques. Mais il donne proprement la formule de
-l'idéalisme quand il écrit: «Ramener toutes nos connaissances à la
-sensation, c'est bien ramener tous les objets à la conscience du sujet
-sentant, et ainsi ne leur accorder d'autre existence que celle que leur
-confère cette conscience.»
-
-En lisant l'œuvre considérable qu'il a laissée, il est facile de voir
-que l'instrument qu'il manie avec le plus d'aisance et de bonheur, c'est
-cette puissance de recherches minutieuses et délicates, qui fait le
-charme et aussi la monotonie de sa manière, et qu'il a puisée en grande
-partie dans un commerce assidu avec l'auteur du _Traité des sensations_.
-Il ne s'en cache point, du reste; et on en trouverait l'aveu dans la
-plupart de ses écrits. A chaque page, le nom de Condillac apparaît, et
-Taine ne le nomme qu'avec une condescendance et une admiration qu'il
-accorde à ses seuls amis. Mais, à la suite des positivistes, il affecte
-d'ignorer les questions religieuses ou morales; et sur ce point il se
-sépare de Condillac, dont il ne semble pas avoir pris au sérieux les
-déclarations.
-
-D'autres, au contraire, reprochaient à l'abbé d'avoir pactisé avec les
-incrédules. Double injustice: car il avait tout d'abord tenté d'établir
-entre la philosophie et la religion une séparation qui aurait dû le
-mettre à l'abri d'attaques passionnées, comme celles d'un Joseph de
-Maistre, écrivant sans préambule: «Condillac est un sot.» Son idée
-cependant n'était pas si fausse, de faire une part à la révélation, ou
-au dogme, une autre à l'expérience, laissant les philosophes poursuivre
-leurs découvertes, tandis que les théologiens se bornaient à développer
-ce que la foi enseigne.
-
-Et cette théorie, qui lui était propre, provenait encore d'une réaction
-contre Descartes. En établissant la suprématie absolue de la raison
-humaine, le cartésianisme renversait, par une conséquence forcée, tout
-édifice religieux. Condillac le constate, mais il ne s'en préoccupe pas.
-C'est une question qu'il laisse en dehors de sa métaphysique, comme ne
-tombant pas sous les sens et échappant absolument à l'expérience. Le
-christianisme propose des mystères à la foi de ses adeptes; il affirme
-l'existence historique d'un grand nombre de miracles; il enseigne que le
-gouvernement de la Providence s'étend au détail infini des choses et
-demeure toujours libre dans ses décisions, sans pour cela gêner la
-liberté humaine. Condillac accepte ces données; mais il ne les discute,
-ni ne les prouve: elles sont en dehors de sa philosophie, au-dessus, si
-l'on veut.
-
-Au contraire, l'essence du cartésianisme consistait à professer la
-doctrine de l'intelligibilité absolue des choses. Si donc tout est
-essentiellement intelligible, il ne saurait y avoir dans le monde de
-véritable mystère. Il peut se trouver des obscurités, des ténèbres; mais
-c'est le propre de la science et de la philosophie d'y promener la
-lumière, et rien ne doit se dérober à leurs investigations, pourvu
-qu'elles soient méthodiquement conduites. Le miracle est une dérogation
-aux lois générales qui ne peut se comprendre. Il faut affirmer que les
-lois naturelles sont rationnelles, immuables par conséquent, et
-parfaitement intelligibles. Aussi Malebranche, presque plus cartésien
-que catholique, ne veut-il voir que des apparences de mystères et des
-apparences de miracles, ramenant tout au Verbe, c'est-à-dire à
-l'intelligence. Bossuet, soucieux du danger, a toujours combattu les
-conséquences d'une doctrine dans laquelle il avait été cependant nourri,
-apercevant en elle le germe du «libertinage», c'est-à-dire de
-l'incrédulité, et prévoyant toutes les révoltes de l'esprit moderne
-contre le catholicisme, de même qu'il avait si bien décrit et annoncé
-dans l'_Histoire des variations_ le libre examen protestant aboutissant
-à la négation de toute foi religieuse. «N'est-ce pas une étrange
-faiblesse, disait-il, que de ne pouvoir s'assujettir aux règles exactes
-de la logique et de ne savoir découvrir par delà l'intelligibilité
-abstraite de la raison mathématique la mystérieuse puissance de la
-volonté et de l'amour, le lien caché qui unit les choses à une synthèse
-admirable, que l'analyse ne peut résoudre sans y supprimer le mouvement
-et la vie!»
-
-Condillac n'habitait pas sur ces sommets. Sa philosophie ne s'élève pas
-au-dessus de la terre. Que pense-t-il de la Providence, ce dogme qui
-renferme presque toute la doctrine de Bossuet et sur lequel la
-controverse venait de s'exercer pendant un demi-siècle? Ce n'est point
-un sujet qui tombe sous ses sens, ni qui puisse donner matière à son
-observation. Il l'écarte de sa métaphysique. Mais il laisse chacun libre
-d'y croire au point de vue religieux; et il y croit lui-même. En cela
-encore, il a été quelque peu un précurseur.
-
-Un mouvement considérable s'est fait, depuis quelques années, chez les
-savants et chez les philosophes, pour séparer la métaphysique, qui
-prétend ne s'appuyer que sur la science, et la doctrine religieuse qui
-se fonde sur le sentiment ou la révélation. Le conflit séculaire de la
-science et de la religion commence à compter autant de défaites que de
-victoires. M. Alfred Fouillée a consacré tout un livre à ce sujet et il
-écrit dans l'introduction: «Les connaissances scientifiques et
-philosophiques étant toujours bornées, il restera toujours au delà une
-sphère ouverte à des croyances fondées tout ensemble sur des
-appréciations intellectuelles et sur des sentiments. De là ce qu'on
-appelle la loi morale, qui elle-même est le fondement de toute foi
-religieuse[100].»
-
- [100] _Le mouvement idéaliste_; Sciences positives, par A.
- FOUILLÉE, 1896, in-8º, p. VI. M. F. Brunetière a dit de même: «La
- physique ne peut rien contre la morale et l'exégèse; elle ne peut
- rien contre la révélation. L'absolue nécessité des lois de la
- nature n'est après tout qu'un _postulat_ dont nous avons besoin
- pour établir le fondement de la science, et rien ne prouve que ce
- postulat soit autre chose que l'expression d'une loi toute
- relative de notre intelligence.»--_La Science et la Religion_,
- 1895, in-12.
-
-
-Des penseurs très indépendants n'hésitent pas à déclarer que «les plus
-parfaites théories scientifiques nous laissent aussi loin d'une
-explication dernière et définitive de l'univers que le peuvent faire les
-notions les plus grossières et les moins éclairées; les sciences
-n'atteignant pas l'absolu ne font que poser le problème métaphysique
-avec plus d'acuité pour le savant que pour l'ignorant[101].»
-
- [101] LALANDE, _Lectures sur la philosophie des sciences_.
- Hachette, 1908.--RAGOT, _les Savants et les Philosophes_, Alcan, 1908.
-
-M. Boutroux observe que le besoin métaphysique se confond avec le besoin
-religieux chez les Auguste Comte, les Spencer, les Hœkel, qui cherchent
-à rendre la science religieuse et la religion scientifique. Il faut
-alors opter entre la création et l'évolution, aussi incompréhensibles
-scientifiquement l'une que l'autre, entre le déterminisme et le libre
-arbitre, entre la doctrine de la vie future et celle du progrès
-terrestre indéfini[102].
-
- [102] _Science et religion._ Paris, Flammarion, 1908.
-
-Le plus grand savant de notre époque, M. Poincaré, distingue
-soigneusement entre la science, qui ne saurait s'aventurer au delà de
-ses méthodes et de ses expériences, et l'hypothèse toujours sujette à
-révision; et puis, ajoute-t-il, l'expérience ne s'applique-t-elle pas
-aussi bien aux faits extérieurs qu'à la vie intérieure?
-
-Les croyances, selon d'autres savants, sont des hypothèses qui peuvent
-parfaitement être vraies et qui, en tout cas, sont salutaires et nous
-arment contre les maux de l'existence. D'après M. Bergson, «les idées
-peuvent se comprendre par l'action autant que par la logique, par
-l'intuition autant que par l'analyse. L'enthousiasme religieux qui a
-transformé le monde est un fait indéniable, qui a sa source dans la
-conscience et est inspiré par des forces qui nous dépassent. Rien ne
-s'oppose donc à la cœxistence de la science et de la religion. Souvent
-même les savants ne se dévouent à la science que par esprit religieux,
-par amour désintéressé de la vérité, par zèle pour le bien public; et
-alors on comprend la foi d'un Christophe Colomb ou la religion d'un
-Pasteur. C'est la nécessité de vivre dans le monde matériel qui nous
-force à attribuer plus d'importance à ce que nous observons avec nos
-sens. Il n'est guère de philosophie qui n'admette aujourd'hui qu'un
-certain nombre de vérités primordiales, tout en n'étant pas susceptibles
-d'être démontrées par l'expérience scientifique ou l'expérience
-psychologique, n'en présentent pas moins une certitude morale que la
-raison peut admettre. Les vérités scientifiques qui semblent le plus
-démontrées n'offrant pas une certitude absolue, il est aussi raisonnable
-d'admettre des preuves morales qui satisfont la conscience et dont la
-fausseté ne peut pas être établie. Toutes les hypothèses sont
-acceptables: elles n'entraînent pas forcément les conséquences qu'on
-pourrait leur imposer.»
-
-Les découvertes les plus satisfaisantes pour la raison ne sauraient donc
-être un obstacle aux nécessités de la culture intuitive et sentimentale,
-que réclament les besoins de l'esprit et que les plus éminents
-philosophes d'aujourd'hui défendent éloquemment.
-
-Depuis que la science s'est reconnu des limites, on n'a plus le droit de
-la mettre en perpétuelle contradiction avec la foi ou avec la religion.
-Elles peuvent continuer à vivre l'une à côté de l'autre. La science
-n'exclut pas plus la religion qu'elle n'exclut l'art. Le mot de Pascal
-redevient vrai: «La dernière démarche de la raison, c'est de reconnaître
-qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Les lois
-qu'enseigne la science sont et demeurent, non des affirmations absolues,
-mais des questions que l'expérimentation pose à la nature et dont il
-faut être prêt à modifier l'énoncé, si la nature refuse de s'y
-accommoder.» «Pourquoi dès lors, dit encore M. Boutroux, l'homme
-n'aurait-il pas le droit de développer pour elles-mêmes celles de ses
-facultés que la science n'emploie qu'à titre accessoire ou même qu'elle
-laisse plus ou moins inoccupées?» Telle est précisément la fonction de
-l'esprit religieux. Elle est à la fois légitime et nécessaire; car la
-vie a des postulats comme la science.
-
-Ainsi l'esprit scientifique ne devrait admettre que de l'inexpliqué et
-non de l'inexplicable, que de l'inconnu et non de l'inconnaissable.
-Cette distinction, Condillac l'avait faite, et c'est ce qui sépare
-absolument sa doctrine de celle des philosophes du dix-huitième siècle,
-si imbus de la toute-puissance de la science; et il a répété souvent que
-la seule chance que l'on avait de ne pas se tromper, c'était de suivre
-en tout sa méthode d'observation.
-
-«Le péché originel, dit-il dans son premier ouvrage[103], a rendu l'âme
-si dépendante du corps, que bien des philosophes ont confondu ces deux
-substances... Avant le péché, elle était dans un système tout différent
-de celui où elle se trouve aujourd'hui. Exempte d'ignorance et de
-concupiscence, elle commandait à ses sens, en suspendait l'action et la
-modifiait à son gré... Dieu lui a ôté tout cet empire... De là,
-l'ignorance et la concupiscence. C'est cet état de l'âme que je me
-propose d'étudier, le seul qui puisse être l'objet de la philosophie,
-puisque c'est le seul que l'expérience fait connaître. D'ailleurs, il
-nous importe beaucoup de connaître les facultés dont Dieu nous a
-conservé l'usage; il est inutile de vouloir deviner celles qu'il nous a
-enlevées et qu'il doit nous rendre après cette vie.»
-
- [103] _Essai sur l'origine des connaissances humaines_, chap.
- Ier, p. 24. Tome Ier des _Œuvres complètes_ (édit. de 1798).
-
-Il écrit ailleurs: «Il semble qu'il était temps de soupçonner qu'on
-s'était engagé dans une route qui ne conduit pas au vrai; que trop
-curieux de savoir comment tout a été formé, nous nous sommes aussi trop
-persuadés que nous étions faits pour le deviner, et que, par conséquent,
-au lieu de commencer par les causes pour descendre aux effets, il seroit
-peut-être mieux de commencer par les effets pour remonter aux causes;
-alors, réglant notre curiosité ou nos facultés, nous irions de
-phénomènes en phénomènes; et, ne pouvant pas connoître tout le système
-de l'univers, nous nous contenterions d'en découvrir quelques
-parties[104].»
-
- [104] _Histoire moderne_, t. XX des _Œuvres_, p. 334.
-
-Condillac ne croit pas à l'infaillibilité de la raison humaine. Il borne
-ses connaissances. Surtout il ne se fait pas une arme des découvertes de
-la science au profit de tel parti ou de telle doctrine. Il défend
-l'indépendance de la philosophie en quelque sorte contre elle-même.
-Contrairement à la plupart des écrivains de son époque, il ne s'est
-jamais soucié de l'effet produit; il n'a jamais travaillé pour la gloire
-ni pour le profit. Pour emprunter une expression toute moderne, il
-n'avait l'âme ni d'un politicien ni d'un homme de lettres. Ses écrits
-une fois publiés, il ne s'en occupait plus. «Si l'ouvrage est mauvais,
-disait-il souvent, j'aurais beau me tourmenter pour lui procurer un
-succès éphémère, il finira toujours par tomber; s'il est bon, au
-contraire, tôt ou tard il prendra sa place[105]».
-
- [105] _Éloge de Condillac_, par M. D'AUTROCHE, p. 103.
-
-Son panégyriste et ami a dit aussi[106]: «Si quelque chose pouvait
-troubler la tranquillité de notre philosophe, c'était l'aspect des
-désordres publics; c'était la vue du luxe insolent des fripons. Sa
-franchise alors ne lui permettait aucun ménagement; et comme il louait
-franchement ce qu'il trouvait louable, il blâmait non moins hardiment
-tout ce qui lui semblait blâmable. Avec un tel caractère, il ne devait
-pas avoir de flatteurs: aussi n'était-il point entouré, ainsi que
-quelques philosophes jaloux de faire parler d'eux, d'une jeune milice
-bourdonnante, toujours prête à combattre pour les intérêts du chef qui
-la dirige».
-
- [106] _Ibid._, p. 108.
-
-Il ne faut donc le juger que sur ce qu'il a été. On pourra discuter
-longuement et passionnément ses doctrines et leurs effets.
-L'appréciation la plus équitable et la plus complète qui ait été donnée
-sur lui en quelques lignes est encore celle M. Villemain dans sa
-_Littérature au dix-huitième siècle_[107]:
-
-«Condillac paraît moins vouloir servir une cause que fonder une science;
-l'objet de cette science étant grand: l'analyse de l'esprit humain. Il y
-consacra toute sa vie.»
-
- [107] _Cours de littérature au dix-huitième siècle_, nouv. édit.
- Paris, 1882, vingtième leçon, t. II, p. 116 à 151.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-
-
-I
-
-ICONOGRAPHIE DE CONDILLAC
-
-
-Le département des Estampes de la Bibliothèque nationale, dans son
-recueil in-fol. no 2, contient treize portraits de l'abbé de Condillac,
-dont deux en habit de cour. Il y en a un en couleur, reproduisant un
-portrait peint à Parme par Baldrighi; une gravure, d'après le même
-artiste, faite par Jo. Volpate; enfin un médaillon d'après le buste de
-E.-G. Lardy.
-
-Voir: G. DUPLESSIS, _Catalogue de la collection des portraits conservés
-au département des Estampes_, t. III, 1898, p. 15.
-
-
-Le portrait que nous donnons au frontispice de ce volume, d'après une
-épreuve avant la lettre, est indiqué comme suit dans la collection du
-cabinet des Estampes:
-
-«No 4. _En buste, 3/4 à droite dans un médaillon rond, gravé par R.
-Delvaux._»
-
-
-
-
-II
-
-BIBLIOGRAPHIE
-
-
-_Notice sur M. l'abbé de Condillac, précepteur de l'infant duc de Parme,
-membre de l'Académie française et de celle de Berlin._ Sans lieu ni
-date.
-
-_Éloge de M. l'abbé de Condillac_, prononcé dans la Société royale
-d'agriculture d'Orléans, le 18 janvier 1781 (par M. DE LOYNES
-D'AUTROCHE). Amsterdam, 1781, in-12.
-
-_Esprit de Mably et de Condillac_, par M. BÉRANGER, 1789, 2 vol. in-8º.
-
-Lettre de M. l'abbé de Condillac à l'auteur des _Lettres à un
-Américain_. S. l. n. d., in-12 de 12 pages (extrait du _Mercure de
-France_, avril 1756).
-
-_La Logique complète de Condillac_, suivie de celle de Dumarsais, à
-l'usage des jeunes gens. Paris, 1834, Brunot-Labbé, libraire de
-l'Université, in-18.
-
-_Théorie des calculs_, ouvrage extrait de celui de Condillac, par C.
-CHELLE, 1837, in-4º.
-
-_Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence et sur les
-causes et les origines des idées_, par M. LAROMIGUIÈRE, professeur de
-philosophie à la Faculté des lettres de Paris, 1826, 3 vol. in-12.
-
-P. LAROMIGUIÈRE, _Leçons de philosophie_, 1844, 6e édit. 2 vol. in-8º.
-
-_Mémoire sur Condillac_, par M. DAMIRON, lu à l'Académie des sciences
-morales en 1861.--_Mémoires de l'Académie_, t. XI, 1862, p. 201 à 254.
-
-LA HARPE, _Philosophie du dix-huitième siècle_, 1825, 3 vol. in-8º.
-
-Victor COUSIN, _Philosophie sensualiste au dix-huitième siècle_,
-nouvelle édition.
-
-_Mémoires de Garat_, préface de M. E. Marron, 1862, in-12.
-
-_Dictionnaire philosophique_ sous la direction de M. Ad. Franck, 1885,
-in-4º.
-
-_Nouveau dictionnaire d'Économie politique_, par MM. Léon SAY et G.
-CHAILLEY. Paris, 1891, 2 vol. in-8º.
-
-_Correspondance de Grimm et de Diderot_, publiée par M. Maurice
-Tourneux, 1877, in-8º.
-
-_La philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par le P. MAUMUS, des Frères
-prêcheurs. Paris, Bray, 1885, in-8º.
-
-F. RÉTHORÉ, _Condillac ou l'Empirisme et le Rationalisme_. Paris, A.
-Durand, 1864, in-8º.
-
-Louis ROBERT, _les Théories logiques de Condillac_, 1869, in-8º.
-
-_L'Intellect actif ou Du rôle de l'activité mentale dans la formation
-des idées_, par M. l'abbé C. PIAT, agrégé de philosophie. Paris, E.
-Leroux, 1890, in-8º.
-
-Léon DEWAULE, _Condillac et la Psychologie anglaise contemporaine_.
-Paris, Alcan, 1891, in-8º.
-
-_L'Éducation selon la doctrine pédagogique de Condillac_, thèse pour le
-doctorat, présentée à l'Université de Grenoble par JAMES-L.
-MANN.--Grenoble, Allier, 1903, in-8º.
-
-_Condillac économiste_, thèse pour le doctorat, présentée à la Faculté
-de droit de Poitiers, le 20 mai 1903, par Auguste LEBEAU. Paris,
-Guillaume, 1902, in-8º.
-
-P. PICAVET, _les Idéologues_. Paris, Alcan, 1891, in-8º.--_Traité des
-sensations_, publié avec notes. Paris, Delagrave, 7e édition, 1905,
-in-12.
-
-
-
-
-III
-
-LETTRE INÉDITE DE L'ABBÉ DE MABLY[108]
-
-
-_A Monsieur de Bonnot_
-
-à Briançon (Dauphiné).
-
-Paris, le 6 janvier 1780.
-
-Je ne puis trop vous dire, Monsieur mon cher cousin, combien je suis
-reconnaissant de la marque de souvenir ou plutôt d'amitié dont vous
-m'avez honoré dans ce renouvellement d'année. Les vœux que je fais pour
-vous et pour Monsieur votre frère sont très sincères et très ardens. Je
-m'estois flatté de faire encore un voyage en Dauphiné et d'avoir le
-plaisir de vous embrasser; mais il faut renoncer à cette douce
-espérance: les années se sont accumulées; un voyage
-
-
-MABLY.
-
-
- [108] Autogr...,--Archives de famille.--Cette lettre banale n'a
- d'autre intérêt que de permettre de constater les relations
- intimes qui existèrent jusqu'au bout entre les deux frères.
- me fait peur, et après cinquante-quatre ans de séjour à Paris, il
- faut le regarder comme mon pays natal. Mon frère est toujours dans
- ses terres, ne vient que très rarement ici, et n'y passe que peu de
- jours; je ne lui laisserai point ignorer vos bontés, et je puis
- vous répondre d'avance qu'il y sera très sensible. Je vous prie,
- mon cher cousin, de me conserver votre amitié et d'être persuadé
- que celle que j'ai pour vous durera autant que moi.
-
-
-
-
-IV
-
-ACTE DE DÉCÈS DE CONDILLAC
-
- _Extrait des registres de baptêmes, mariages et sépultures de la
- paroisse de Lailly pour l'année 1780._
-
-INHUMATION DE M. ÉTIENNE BONNOT DE CONDILLAC
-
-
-L'an mil sept cent quatre-vingt, le quatre août, a été inhumé par moi,
-prieur curé, soussigné, le corps de Étienne Bonnot de Condillac, prêtre,
-abbé commandataire de l'abbaye de Mureau, membre de l'Académie
-française, mort le deux, âgé de soixante-six ans.
-
-L'inhumation faite en présence de Joseph Gombault, curé de
-Saint-Laurent-des-Eaux, de Henri Gourdineau de Montournois, curé de
-Monçay, de Simon-Joseph Cahouet, prieur de l'abbaye de Beaugency, de
-Mathieu Cosson, prieur curé de Saint-Nicolas de Beaugency, qui ont tous
-signé avec nous.
-
-Le registre est signé: Cahouet, H. Gourdineau de Montournois, Gombault,
-curé de Saint-Laurent-des-Eaux, Cosson, prieur de Saint-Nicolas,
-Hutteau, vicaire de Josnes, Le Gaingneulx, prieur curé de Lailly.
-
-_Pour copie conforme_:
-
-Mairie de Lailly, le 28 novembre 1891.
-
-Le maire:
-
-F. DE GEFFRIEB.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
-PRÉFACE I
-
-CHAPITRE Ier.--L'homme.--Ses origines.--Sa
-vie 1
-
--- II.--Premiers ouvrages de philosophie 27
-
--- III.--Le _Traité des sensations_ 49
-
--- IV.--Le _Traité des animaux_ 79
-
--- V.--L'Éducation de l'Infant de Parme 109
-
--- VI.--Retour à Paris.--L'Académie.--Le _Cours d'études_ 137
-
--- VII.--Condillac économiste 165
-
--- VIII.--Dernières œuvres philosophiques 195
-
--- IX.--L'influence de Condillac sur la philosophie française.--
- Apogée et déclin de son école 221
-
-APPENDICE:
-
-I. ICONOGRAPHIE DE CONDILLAC 267
-
-II. BIBLIOGRAPHIE 269
-
-III. LETTRE DE L'ABBÉ DE MABLY 273
-
-IV. ACTE DE DÉCÈS DE CONDILLAC 275
-
-
-
-
-
-PARIS
-
-TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
-
-8, rue Garancière
-
-
-
-
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-influence, by Gustave Baguenault de Puchesse
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