diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/55483-0.txt | 4867 | ||||
| -rw-r--r-- | old/55483-0.zip | bin | 103796 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/55483-h.zip | bin | 794877 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/55483-h/55483-h.htm | 7580 | ||||
| -rw-r--r-- | old/55483-h/images/cover.jpg | bin | 70857 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/55483-h/images/illus_frontis.jpg | bin | 599257 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/55483-h/images/plon.jpg | bin | 14784 -> 0 bytes |
10 files changed, 17 insertions, 12447 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..7105a5a --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #55483 (https://www.gutenberg.org/ebooks/55483) diff --git a/old/55483-0.txt b/old/55483-0.txt deleted file mode 100644 index 1fc95bc..0000000 --- a/old/55483-0.txt +++ /dev/null @@ -1,4867 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Condillac: sa vie, sa philosophie, son -influence, by Gustave Baguenault de Puchesse - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence - -Author: Gustave Baguenault de Puchesse - -Release Date: September 4, 2017 [EBook #55483] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONDILLAC: SA VIE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - - - - -CONDILLAC - -[Illustration] - - - - -CONDILLAC - -_SA VIE, SA PHILOSOPHIE -SON INFLUENCE_ - -PAR - -LE COMTE BAGUENAULT DE PUCHESSE -CORRESPONDANT DE L'INSTITUT - -[Illustration] - -PARIS -LIBRAIRIE PLON -PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS -8, RUE GARANCIÈRE--6e - -1910 -_Tous droits réservés_ - - - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. - - - - - -_A LA MÉMOIRE_ - -_de ma bien-aimée mère,_ - -_Marie-Joséphine DE BOISRENARD,_ - -_morte à Puchesse, le 30 octobre 1896._ - - - - - -PRÉFACE - - - - -L'abbé de Condillac, si populaire pendant plus d'un demi-siècle où il -représenta presque à lui seul la philosophie française, mérite -assurément de figurer parmi les grands écrivains de notre pays. On sait -peu de chose sur lui en dehors de ses ouvrages qui furent longtemps -célèbres. Le hasard de son affection pour une nièce lui fit acheter pour -elle une terre dans l'Orléanais. La fille de cette nièce épousa au -milieu de la Révolution un gentilhomme du pays, dont le père, ancien -gouverneur de Chambord, avait pu passer tout le temps de la Terreur près -de Beaugency. Petit-fils de Louis-Joseph Bodin de Boisrenard et de -Marie-Benoîte Métra de Sainte-Foy, j'ai pu recueillir sur mon -grand-oncle des traditions orales, des pièces autographes, des -portraits, des actes authentiques et nombre de livres lui ayant -appartenu. De cet ensemble a été composée cette notice qui, dénuée de -toute prétention philosophique, n'a d'autre but que de rappeler la -mémoire d'un auteur assurément très remarquable par sa simplicité, sa -précision, la pureté de sa langue, l'influence qu'il a exercée sur son -époque. Condillac n'est point un esprit original; il n'invente rien. -Mais doué d'une intelligence très observatrice et très réfléchie, il -s'assimile facilement toutes les idées de son temps: il ne les devance -pas; mais il les expose très clairement avant que tout le monde ne les -ait comprises et acceptées. Au déclin du règne de Descartes, il se met à -la tête des adversaires du grand philosophe français, adopte et -présente les idées de Locke, en pousse à l'extrême les conséquences. -Très attaché à la foi monarchique, il semble marcher d'accord avec tous -les ennemis de la société d'alors. Déiste et même catholique, il se -défend du matérialisme; mais son système philosophique y conduit les -autres; il abandonne Paris quand il entrevoit la conséquence des -doctrines que professaient ses amis. Arrive le mouvement économique de -la fin du dix-huitième siècle, la vogue de Quesnay, de Turgot, de -Lavoisier, des physiocrates: Condillac épouse leurs doctrines, d'autant -que, dans la solitude de la campagne, il est devenu un passionné -d'agriculture, dont-il encourage tous les progrès; mais en même temps, -il laisse son frère Mably attaquer les bases du gouvernement et préparer -la Révolution, qu'il aperçoit non sans terreur dans un avenir prochain. -Précepteur d'un prince, il avait pris sa petite part des abus de -l'ancien régime, ayant été vingt ans titulaire d'une abbaye en Lorraine -dont il touchait les revenus et administrait les biens, sans jamais -avoir daigné s'y rendre. - -Et de même, sa philosophie répondait bien à son temps, par son apparence -scientifique et par son absence de toute sanction morale. Une société -corrompue n'aime pas qu'on lui rappelle qu'elle a des devoirs. Et quand -elle a renversé ou oublié tous les principes sous lesquels elle avait -longtemps vécu, un enseignement philosophique clair, élégant, facile à -comprendre est bien ce qui convient aux nouvelles générations. De là , le -succès presque involontaire de la philosophie de Condillac. Il fallut -pour la détrôner tout le mouvement allemand venu à la suite de Kant et -la réaction spiritualiste qui commença sous la Restauration avec -l'éclectisme de Cousin. Mais ce néo-cartésianisme n'eut d'autre durée -que celle d'un enseignement universitaire imposé aux maîtres et aux -élèves. Le moindre changement d'orientation devait laisser le champ -libre à de nouvelles doctrines, si multiples et si diverses qu'on serait -bien embarrassé de dire aujourd'hui quelle est la vraie école de -philosophie française. - -Condillac devait gagner une nouvelle notoriété à ce mouvement d'idées. -Depuis quelques années, on revient sinon à sa philosophie, du moins à -l'étude de ses ouvrages. On a remis son _Traité des sensations_ dans le -programme des examens pour les grades universitaires. De nombreux -travaux, français et étrangers, des thèses de doctorat ont pris pour -sujet ses théories philosophiques. Il est devenu en quelque sorte un -classique, et il a sa place marquée dans l'histoire de la langue et de -la littérature. Au fond, l'esprit humain, quelque variés que soient ses -moyens, quelques génies qu'il produise, ne saurait s'écarter des deux -grandes lignes qui depuis Platon et Aristote, saint Anselme et saint -Thomas, Descartes et Bacon ont toujours été suivies par les penseurs: le -rationalisme ou l'empirisme, le spiritualisme ou le matérialisme, -l'idéal ou la réalité, les deux principes ou les deux passions qui -dominent le monde. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -L'HOMME--SES ORIGINES--SA VIE - - -Nous n'avons sur l'abbé de Condillac que quelques souvenirs de famille; -mais ils sont intéressants à relever. Son histoire tient en peu de -pages, sa vie ayant été celle d'un philosophe ennemi du bruit, modeste à -l'excès, à la fois novateur et respectueux des vieilles traditions, très -imbu des idées de son siècle, sans en pratiquer les mÅ“urs. - -La famille Bonnot est originaire du Briançonnais. A la fin du -dix-septième siècle, deux Bonnot figurent dans les registres de d'Hozier -dressés à l'occasion de l'ordonnance sur le fait des armoiries, du 1er -juillet 1701; ce sont Gabriel Bonnot, capitaine du château et de la -ville de Briançon, greffier des insinuations au diocèse de Vienne, et -Jean Bonnot, conseiller et procureur du roi des fermes au département du -Dauphiné[1]. Leurs armoiries sont de sable, à un chevron d'or et au chef -d'argent chargé de trois roses de gueules. - - [1] Bibliothèque nationale. D'HOZIER, Pièces originales, 413. - - -Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, d'abord receveur des tailles, -puis écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la chancellerie près le -Parlement, est qualifié vicomte de Mably, et il habitait Grenoble dès -1680. Il acquit le 28 septembre 1720, pour le prix de 120 000 livres, -d'André Gondoin, les domaines de Condillac et de Banier près de Romans. -Il est mort en 1727. De sa femme, Catherine de la Coste, il laissa cinq -enfants: Jean Bonnot de Mably; Gabriel, qui est connu sous le nom de -l'abbé de Mably, le célèbre publiciste né en 1709, mort en 1785; -Étienne, qui prit le nom de Condillac, quand son père eut acheté cette -terre; François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, qui fut maire de -Romans de 1755 à 1768, et Anne, mariée à Philippe de Loulle, seigneur -d'Arthemonay, conseiller au Parlement de Grenoble[2]. L'aîné, Jean, -conseiller du roi, prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais, Forez -et Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette Chol de Clercy. Il -habitait Lyon, place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. Il avait confié -l'éducation de ses enfants à Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons tout -à l'heure occasion de parler de ce singulier précepteur. - - [2] _Notes historiques sur la famille Bonnot et la succession de - Condillac_. Valence, 1905, pet. in-4º. - - -Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, paroisse Saint-Louis, le 30 -septembre 1714. Son enfance fut très maladive. Il avait atteint l'âge de -douze ans qu'il ne savait pas encore lire, la faiblesse de ses yeux lui -ayant interdit jusque-là toute espèce d'application. L'étude devenant -compatible avec sa santé, on chargea un bon curé de l'instruire. Le -jeune homme, doué de dispositions heureuses, fit en peu de temps des -progrès très rapides. Son père étant mort de bonne heure, en 1727, on -l'envoya à Lyon chez son frère aîné. Là , il recommença lui-même son -éducation, réfléchissant sur les leçons qu'il avait reçues, méditant -beaucoup et parlant si peu qu'on le regardait comme un esprit simple[3], -qu'il fallait laisser dans sa solitude. - - [3] On lit dans l'_Emile_, liv. II: «J'ai vu dans un âge assez - avancé un homme qui m'honorait de son amitié passer dans sa - famille et chez ses amis pour un esprit borné; cette excellente - tête se mûrissait en silence. Tout à coup il s'est montré - philosophe, et je ne doute pas que la postérité ne lui marque une - place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et - les plus profonds métaphysiciens de son siècle.» Rousseau - écrivait cette appréciation en 1761 ou 1762. - - -C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau, qui venait d'entrer -comme précepteur chez le grand-prévôt de Lyon (1739). Rousseau était âgé -de vingt-huit ans. Il avait passé neuf ou dix années chez Mme de Warens, -dans cette situation douteuse dont il a révélé lui-même toutes les -turpitudes. Chassé des Charmettes, une certaine dame d'Eybens, de -Grenoble, dont le mari était lié avec M. de Mably, lui proposa -l'éducation de deux jeunes garçons, qu'il se croyait très apte à -diriger. Il y échoua radicalement; et sa violence, ses caprices, ses -emportements, aussi bien que la faiblesse naturelle de son caractère, en -furent la cause. Il passait d'un excès à l'autre avec des enfants dont -l'humeur était très difficile. L'un, âgé de huit à neuf ans, appelé -Sainte-Marie, avait l'esprit ouvert et beaucoup de malice; le cadet, -nommé Condillac, comme son oncle, était têtu, musard et inappliqué. Les -élèves tournèrent très mal, et Rousseau avoua que son manque de -sang-froid et de prudence leur nuisit beaucoup. Mais lui-même ne -tournait pas mieux. Il avait été recommandé particulièrement à Mme de -Mably, qui essayait de le former «au ton du monde»; mais gauche, honteux -et sot, il finit par devenir--selon sa coutume--amoureux d'elle, et, dès -que Mme de Mably s'en aperçut, «elle ne se trouva pas d'humeur à faire -les avances». Alors, il se mit à voler. Il convoita «un certain petit -vin blanc d'Arbois, très joli», en prit des bouteilles à la cave, qu'il -cacha dans sa chambre, alla acheter des brioches chez un boulanger de -Lyon, et revint faire sa petite bombance en cachette, tout en lisant -quelques pages de roman. M. de Mably, prévenu par un domestique, fit -retirer la clef de la cave. Et Rousseau, voyant qu'on n'avait plus -confiance en lui, s'en alla. Il veut bien constater que M. de Mably -était un très galant homme, qui, sous un aspect un peu dur, avait une -véritable douceur de caractère et une rare bonté de cÅ“ur. «Il était -judicieux, équitable, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un officier de -maréchaussée, très humain[4].» - - [4] _Confessions_, 1re partie, liv. VI.--En outre, deux lettres - de Rousseau, l'une de mars ou avril 1740 à M. d'Eybens, l'autre - du 1er mai 1740 à Mme la baronne de Warens, donnent ses - impressions sur le séjour chez les Mably, à Lyon, rue - Saint-Dominique. En voici un extrait: «Madame ma très chère - maman, me voici enfin arrivé chez M. de Mably, c'est un très - honnête homme, à qui un très grand usage du monde, de la cour et - des plaisirs a appris à philosopher de bonne heure, et qui n'a - pas été fâché de me trouver des sentiments assez concordans aux - siens. Jusqu'ici je n'ai qu'à me louer des égards qu'il m'a - témoignés. Il entend que j'en agisse chez lui sans façon, et que - je ne sois gêné en rien. Vous devez juger qu'étant livré à ma - discrétion, je m'en accorderai en effet d'autant moins de - libertés, les bonnes manières pouvant tout sur moi; et si M. de - Mably ne se dément point, il peut être assuré que mon cÅ“ur lui - sera sincèrement attaché...» - - -Rousseau n'était resté qu'une année chez les Mably. - -Soit que Condillac n'ait pas connu ces médiocres histoires domestiques, -soit qu'il n'y eût attaché que peu d'importance, il n'entretint jamais -que de bons rapports avec Jean-Jacques Rousseau, dont il parlait plus -tard comme d'un homme méritant moins l'indignation que la pitié. Il -accepta même, lors de ses premiers écrits, comme nous le verrons tout à -l'heure, que Jean-Jacques l'aidât à trouver un éditeur. Après avoir -passé ainsi un certain nombre d'années, toujours plongé dans ses -réflexions et incertain de son avenir, son autre frère, l'abbé de Mably, -qui commençait à se faire un nom parmi les écrivains de l'époque, -l'emmena à Paris et le plaça dans un séminaire. Ses études de théologie -terminées, on lui fit embrasser, sans vocation, l'état ecclésiastique. -Condillac fut ordonné prêtre; mais on prétend qu'il ne dit qu'une seule -fois la messe dans sa vie. Il ne cessa pourtant jamais de porter la -soutane et garda toujours une tenue morale parfaite. - -Il sentait le besoin de refaire ses classes, trouvant très insuffisant -l'enseignement tel qu'on le donnait de son temps. «La manière -d'enseigner, dit-il, se ressent encore des siècles d'ignorance, et on -est obligé de recommencer ses études sur un nouveau plan quand on sort -des écoles!» Mais il n'était pas partisan de la «table rase»: il -entendait étudier même ceux des philosophes dont il ne partageait pas -les opinions, ne serait-ce que pour éviter de tomber dans leurs erreurs. -«Si nous avions précédé, ajoutait-il, ceux qui se sont égarés, nous nous -serions égarés comme eux.» - -Adversaire résolu de Descartes, il n'en a pas moins gardé une partie de -sa «Méthode»; et, tout en combattant sa théorie sur l'origine des idées, -il se prétend aussi spiritualiste que lui. - -Les Allemands et les Anglais ne lui sont connus que par des traductions; -car il avoue ne pas savoir les langues étrangères. Mais Locke, qu'il -regarde comme son maître, avait été traduit par Coste, et les _Éléments -de la philosophie_ de Newton avaient été publiés par Voltaire en 1741. -Bacon était pour lui un sujet d'admiration; il aimait aussi Berkeley, -tout en réprouvant son scepticisme. Et quant à Leibniz, ce fut par le -latin qu'il l'aborda, lui et ses commentateurs. - -C'est alors qu'il fit la connaissance de Diderot[5], retrouvant à Paris -Rousseau, qui n'avait que trois ans de plus que lui. - - [5] Peut-être se rencontrèrent-ils chez Suard qui réunissait les - littérateurs débutants et pourvoyait le salon de Mme Geoffrin, - avant de devenir le plus pur des réactionnaires. - - -«Je m'étais lié, dit l'auteur des _Confessions_, avec l'abbé de -Condillac, qui n'était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais -qui était fait pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Je suis le -premier, peut-être, qui ait vu sa portée et qui l'ait estimé ce qu'il -valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi, et tandis qu'enfermé -dans ma chambre, rue Saint-Denis près l'Opéra, je faisais mon acte -d'_Hésiode_, il venait quelquefois dîner avec moi, tête-à -tête, en -pique-nique. Il travaillait à l'_Essai sur l'origine des connaissances -humaines_, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras -fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de -Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence; et la -métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien -attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage, je leur -fis faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir; ils se -convinrent. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de -l'abbé; et ce grand métaphysicien eut du premier livre, et presque par -grâce, cent écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme -nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres, -nous nous rassemblions tous trois, une fois par semaine, au -Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l'hôtel du _Panier -fleuri_.» - -_L'Essai sur l'origine des connaissances humaines_ est de 1746, divisé -en deux parties, avec pagination séparée, mais du même millésime. Nous -ne savons si le libraire Durand en fut l'éditeur; mais selon l'usage du -temps, le livre porte simplement l'indication: A Amsterdam, chez Pierre -Mortier, sans nom d'auteur. - -Puis vient, le _Traité des systèmes_ paru en 1749, une année après -l'_Esprit des_ _lois_, dont à coup sûr Montesquieu puisa l'inspiration -en Angleterre, comme avait fait Condillac. L'ouvrage eut, pour ses -doctrines métaphysiques, tant de succès près des philosophes que -l'_Encyclopédie_, qui se publiait au même moment, lui prit, sans y rien -changer, des pages entières qui formèrent les articles _Divination_ et -_Systèmes_. - -L'abbé devint à la mode; il noua des relations avec les écrivains et -pénétra même dans les salons. Sans parler de Mlle Ferrand et de Mme de -Vassé, dont nous nous occuperons plus tard, il vit Mme d'Épinay, Mlle de -la Chaux, Mlle de Lespinasse. Diderot le mit en rapports avec Duclos, -l'abbé Barthélemy, Cassini, d'Holbach, l'abbé Morellet, Helvétius, -Grimm, Voltaire enfin, qui parle de lui souvent dans ses lettres. Ses -écrits étaient cités et commentés par l'abbé de Prades et l'abbé -Gourdin, qui se les renvoyaient dans leurs polémiques; par les -encyclopédistes, qui lui firent de fréquents emprunts jusque dans le -célèbre _Discours préliminaire_. Il était enfin nommé membre de -l'Académie de Berlin dès 1752, en même temps que Fontenelle. - -Marmontel et l'abbé Morellet racontent dans leurs _Mémoires_ que -Condillac s'était lié avec d'Alembert, qu'il rencontrait ainsi que -Turgot chez Mlle de Lespinasse. Plus tard, d'après Ginguené, Cabanis le -retrouva dans la société de Mme Helvétius, avec Franklin, Thomas et ce -même Turgot, devenu un des chefs des économistes; et c'est à ce moment -que Condillac se mit à s'intéresser à leurs doctrines. - -Il est assez difficile de savoir quels rapports Condillac eut avec Mme -de Tencin. Quand il arriva à Paris, elle avait quitté le Dauphiné depuis -trente ans, ayant eu, à la cour du Régent et ailleurs, des succès qui -tenaient de très près au scandale. Mais, au milieu de ses désordres, -elle n'avait cessé d'aimer, de cultiver, de protéger les lettres. Ses -«mardis» étaient à la mode. Fontenelle et La Motte en avaient été les -premiers ornements; et ils avaient présenté leur amie au Palais-Royal. -Elle avait fait promptement fortune, obtenant du Régent, pour son frère, -un évêché, une ambassade, la pourpre romaine. Puis elle s'était entourée -de tout ce qu'il y avait de gens distingués par l'intelligence; et -l'époque n'en était pas avare. Duclos, l'abbé Prévost, Marivaux, -Montesquieu, Helvétius[6], Marmontel étaient ses hôtes habituels; il s'y -joignait les deux abbés frères Mably et Condillac, ses compatriotes, -d'autant que Mably avait été le rédacteur attitré du cardinal pendant -son ministère. - - [6] Garat a écrit dans ses _Mémoires_: «Je me suis entretenu avec - Condillac dans la maison d'Helvétius.» - - -A la mort de la marquise de Lambert (1733), l'hôtel de Mme de Tencin -devint un vrai bureau d'esprit. Mme Geoffrin y fréquentait, dans -l'espoir de recueillir la succession de «ce royaume». A la galanterie -d'antan avait succédé une véritable austérité, où, sous l'égide de -l'intelligente maîtresse de maison, tout le monde trouvait sa place, -sauf Voltaire, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir fait échouer une -première fois à l'Académie française, et de s'être moqué de sa passion -pour Mme du Châtelet. On parlait toujours convenablement de la religion -dans ce salon et même on n'y détestait pas les jésuites. Cette attitude -devait convenir à Condillac, qui avait refusé de se compromettre avec -les encyclopédistes et qui réservait dans tous ses ouvrages ses -convictions chrétiennes. Mais Mme de Tencin mourut en 1749, à l'instant -où le jeune philosophe commençait à peine à se faire connaître; et, si -elle favorisa ses débuts, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas occupé -une première place dans sa «ménagerie». - -Deux ans après le _Traité des systèmes_, en 1754, paraissait le _Traité -des sensations_, cette fois avec le nom de l'auteur, «à Londres», il est -vrai, mais «se vendant à Paris chez de Bure». Un tableau du chevalier -Lemonnier, connu sous l'appellation d'_Une soirée chez Madame Geoffrin -en 1755_, reproduit assez fidèlement les physionomies de presque tous -les personnages connus du siècle, au nombre de cinquante-quatre, avec -une clé indicatrice, qui rend les ressemblances plus faciles à -reconnaître. Condillac figure là , non loin de Buffon, de d'Alembert, de -Diderot, de Mlle de Lespinasse et du duc de Nivernois. Très choyé par la -reine Marie Leczinska, il fut recommandé par elle comme précepteur de -son petit-fils l'infant de Parme, et quitta la France pour aller remplir -ses fonctions en 1758. Il resta huit ou neuf ans en Italie et revint à -Paris en janvier 1767. L'année suivante, l'abbé d'Olivet étant mort, il -fut nommé membre de l'Académie française et fut reçu solennellement le -jeudi 27 décembre 1768. Mais il n'assistait guère aux séances et prenait -peu de part aux travaux de la Compagnie, tant il fuyait le bruit et -l'éclat. Aussi ne contracta-t-il point de relations intimes avec les -illustres personnages qu'il rencontrait chez Mme Geoffrin ou chez le -marquis de Condorcet. Le duc de Nivernois semble avoir été sa seule -liaison, d'après les fragments que nous avons conservés de leur -correspondance. - -On le sollicita vainement d'entreprendre l'éducation des trois fils du -dauphin, qui furent Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Bientôt même, -il résolut de quitter Paris et de se réfugier à la campagne. Il avait -une nièce qu'il affectionnait particulièrement, fille de son frère le -grand-prévôt, Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, mariée en 1755 à -Jean-Pierre-Marie Métra de Rouville, chevalier, seigneur de -Sainte-Foy-l'Argentière, mousquetaire noir de la garde du roi. -Malheureuse en ménage, elle avait fini par se séparer judiciairement en -1771. Le 28 avril 1773, l'abbé de Condillac lui fit don d'une somme de -75 000 livres pour acheter le château et la terre de Flux, paroisse de -Saint-Firmin de Lailly, au bailliage de Beaugency. Il y vécut près -d'elle les dernières années de sa vie[7], cherchant un refuge contre le -flot montant de désordre et d'immoralité dont il avait eu à Paris le -spectacle sous les yeux. Économiste autant que philosophe, il s'était -affilié à la Société royale d'agriculture d'Orléans, qui comptait parmi -ses membres Le Trosne, Lavoisier; il s'intéressait à la terre et -suivait les progrès de la culture dans ce val de Loire que les crues du -fleuve enrichissaient et ruinaient tour à tour. - - [7] Lettre de Mably.--Voir à l'_Appendice_. - -A Flux, il pouvait, selon ses goûts, vivre dans la retraite. Toujours -grave, pensif, préoccupé, il méditait et écrivait, lisant peu, soit pour -ménager sa vue, soit qu'il se persuadât avoir parcouru, dans ses études, -tout le cycle des connaissances humaines. D'un abord froid, d'une -conversation lourde et peu animée, il était humain et compatissant -envers les pauvres, qu'il cherchait à arracher à la misère par le -travail. Son extérieur était simple, sans affectation: il ne voulait -chez lui que l'ameublement le moins luxueux, ne s'accordant que le -nécessaire. - -Jamais il ne parlait de la religion qu'avec respect. Dans la petite -chapelle du château, il faisait célébrer l'office divin les dimanches -et jours de fêtes et obligeait tous les gens de sa maison à y assister, -donnant lui-même l'exemple avec le précepte. La bibliothèque assez -considérable, composée pour sa nièce, contenait les travaux de tous les -publicistes du dix-huitième siècle, y compris les Å“uvres indispensables -alors de Voltaire et de Rousseau. Mais il ne manquait pas une occasion -de blâmer chez Voltaire son esprit satirique et cet odieux mépris pour -toutes les choses respectables, qui sapait, avec la même légèreté, la -foi, les mÅ“urs, la patrie elle-même. Mais il était beaucoup plus -indulgent pour Rousseau, d'Alembert et La Harpe. - -Mme de Sainte-Foy avait deux filles: l'une d'elles voulait entrer en -religion dans le couvent voisin des Ursulines de Beaugency: son oncle -chercha à l'en dissuader. Il prévoyait la dissolution des ordres -religieux et la fermeture des communautés, même de femmes, et disait -que les vocations ne tarderaient pas à être brusquement interrompues. - -Jeanne-Marie-Antoinette Métra de Sainte-Foy, qu'on appelait Mlle de -Rouville, et en religion la mère Chantai, dut subir le sort que -Condillac lui avait prédit. Elle quitta l'habit religieux et se réfugia -à Flux, chez sa sÅ“ur, qui avait épousé Louis de Boisrenard, ancien -officier au régiment de Guyenne. Lors de la vente des biens nationaux, -elle racheta même de ses deniers le beau couvent de Beaugency, qui -subsiste encore, dominant la Loire, et qui est récemment revenu à sa -famille. - -Condillac avait coutume d'aller chaque année passer quelque temps à -Paris. Au printemps de 1780, il y fit son dernier voyage. S'étant senti -malade, il voulut revenir au plus vite et partit en poste. Arrivé à Flux -le 31 juillet et se voyant perdu, il demanda un prêtre. Ce fut le -vicaire de Lailly, depuis curé de cette paroisse, qui l'administra. Le -philosophe lui déclara qu'il tenait à mourir dans la religion -catholique, et qu'il demandait à être enterré dans le cimetière du -village, comme un simple vigneron, sans monument et sans inscription. Sa -volonté a été accomplie; et le cimetière ayant été changé de place, il -ne reste plus aucun vestige du lieu où il repose[8]. - - [8] Voir, à l'_Appendice_, son acte de décès tiré des registres - paroissiaux de Lailly. Condillac devait être resté en très bonnes - relations avec tout le clergé catholique, à voir le nombre assez - inusité de prêtres de Beaugency et du voisinage qui assistèrent a - ses obsèques. Il y en a jusqu'à sept qui sont cités dans le - registre et quelques-uns venaient d'assez loin. - -Il mourut dans la nuit du 2 au 3 août 1780 d'une maladie appelée alors -fièvre putride-bilieuse. Il avait raconté à ses nièces, en s'alitant, -qu'il connaissait son mal, que quelques jours auparavant il avait -déjeuné chez Condorcet, qui lui avait fait prendre une tasse de mauvais -chocolat, et que depuis ce temps il n'avait cessé de souffrir[9]. Il -est vrai qu'il avait toujours détesté Condorcet. - - [9] En dehors de l'éloge de Condillac par M. de Loynes - d'Autroche, dont nous parlerons plus loin, un autre de ses - compatriotes orléanais, l'abbé de Reyrac, prieur-curé de - Saint-Maclou, l'auteur du fameux _Hymne au soleil_, qui devait - mourir l'année suivante (21 décembre 1781), composa un _Chant - funèbre_, en vers, sur l'auteur du _Traité des sensations_. Cette - Å“uvre médiocre se trouve conservée dans un recueil contemporain - intitulé: _Esprit de Mably et de Condillac_, par M. BÉRANGER, - citoyen de Toulon, professeur émérite d'éloquence au collège - d'Orléans, censeur royal, 1789, in-8º t. II, p. 9. - -Condillac laissa en mourant des papiers manuscrits à Mme de Sainte-Foy, -en demandant qu'ils ne soient ouverts que quelque temps après sa mort. -Au moment de la Révolution, craignant les perquisitions politiques, sa -nièce déposa ces papiers à 1 hospice de Beaugency. Beaucoup plus tard, -M. de Boisrenard fit ouvrir le paquet et n'y trouva que des morceaux -d'ouvrages déjà connus et imprimés, sauf tout un grand travail sur la -langue française, que le petit-neveu de l'auteur offrit en 1852 à la -Bibliothèque nationale et qui s'y trouve aujourd'hui sous les nos fr. -9090-96, autrefois Suppl. fr. 4657-1-5. Ce sont cinq beaux volumes petit -in-folio intitulés: _Dictionnaire des synonimes de la Langue française_, -mais qui présentent en réalité un dictionnaire français complet, avec -définitions, acceptions diverses, exemples, dont la copie est très -correcte et contient en marge de nombreuses notes de l'écriture même de -Condillac. L'ouvrage est tout prêt à imprimer; et il en serait digne, si -la science n'avait fait depuis, en linguistique particulièrement, des -progrès dont la constatation serait sans doute trop redoutable. - - - - -CHAPITRE II - -LES PREMIERS OUVRAGES DE PHILOSOPHIE - - -L'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_ parut en 1748. -L'auteur était âgé de trente-quatre ans. Il y avait dix années qu'il -étudait à Paris. Ses relations le plaçaient au milieu de tout ce monde -avide de nouveautés qui fut celui de l'Encyclopédie. Un grand mouvement -scientifique agissait puissamment sur l'opinion. Condillac le spécialisa -pour lui-même sur un point unique. Il avait connu par des traductions la -philosophie anglaise; il avait lu les auteurs en possession de la -renommée, dont il fera bientôt une si vive critique; il avait réfléchi -surtout et voulait se faire sur chaque chose une doctrine raisonnée, -tout comme Descartes dont il combattait les principes; il mettait dans -ses idées la clarté, la précision, la logique dont son esprit était -naturellement doué, et il y ajoutait la prétention un peu vaniteuse de -ne dépendre de personne. - -Jusqu'alors, disait-il, la métaphysique a souffert «des égarements de -ceux qui la cultivaient». Il est indispensable pourtant d'étudier les -philosophes, ne serait-ce que pour «profiter de leurs fautes». Car «il -est essentiel pour quiconque veut faire par lui-même des progrès dans la -recherche de la vérité de connaître les méprises de ceux qui ont cru lui -en ouvrir la carrière». Ce sont donc ceux qui semblaient le plus -éloignés de la vérité qui lui ont été le plus utiles. «A peine, dit-il, -eus-je connu les routes peu sûres qu'ils avaient suivies, que je crus -apercevoir les routes que je devais prendre. Il me parut qu'on pouvait -raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en -géométrie; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes; -déterminer, comme eux, le sens des expressions d'une manière précise et -invariable; enfin, se prescrire, peut-être mieux qu'ils n'ont fait, un -ordre assez simple et assez facile pour arriver à l'évidence[10].» - - [10] _Essai sur l'origine des connaissances humaines_, t. 1er des - _Å’uvres_, p. 2.--Nous citons toujours l'édition de Paris 1798, - en 23 volumes in-8º. Elle est meilleure que la réimpression en 21 - volumes faite en 1821-22 et précédée d'une très médiocre notice - de M. A.-F. Théry. Les ouvrages de Condillac, dans le _Catalogue - général de la Bibliothèque nationale_, 1907, t. XXXI, ne - comprennent pas moins de sept colonnes. - -Toute la philosophie de Condillac est dans cette déclaration qui précède -son premier livre. De ce jour, jusqu'à la fin de sa carrière,--puisque -la _Logique_ est de 1778-1780 et que la _Langue des calculs_ n'a été -publiée qu'après sa mort,--il ne fera que développer la même thèse; il -sera l'homme d'une seule idée. Il est inutile de chercher à percer tous -les mystères, il faut voir les choses comme elles sont; toute entreprise -spéculative est une chimère; l'observation et l'expérience suffisent. -«J'ai trouvé, ajoute-t-il, la solution de tous les problèmes dans la -liaison des idées, soit avec les signes, soit entre elles.» - -Les péripatéticiens ont entrevu cette vérité; mais «aucun n'a su la -développer». Bacon est peut-être le premier qui l'ait aperçue. Enfin, -Locke l'a saisie et «il a l'avantage d'être le premier qui l'ait -démontrée». Son ouvrage pourtant est «gâté par les longueurs, les -répétitions et le désordre qui y règnent» et il s'est trop arrêté à -combattre «l'opinion des idées innées», tandis qu'il suffit de détruire -indirectement cette erreur. - -Telles sont dans son _Introduction_ les déclarations du jeune écrivain. -Pour un début, elles ne manquaient point d'audace. Sa doctrine -paraissait s'appuyer sur le mépris de ses devanciers. Il ne semble pas -qu'elle ait beaucoup séduit au premier moment; mais, à force de la -répéter, il l'imposa. Le titre même était tout un manifeste, l'auteur -disant fièrement: _Ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui -concerne l'entendement humain_. - -Quel était ce «principe» nouveau, que Locke lui-même n'avait pas adopté? -C'était de tirer toutes les opérations de l'âme d'une simple perception; -c'était de rejeter une proposition vague, une maxime abstraite, une -supposition gratuite, et de s'en tenir à une expérience constante, dont -toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences. - -Donc, la perception est «l'impression occasionnée dans l'âme par -l'action des sens». Mais Locke, ajoute Condillac, a passé trop -légèrement sur l'origine de nos connaissances, et c'est la partie qu'il -a le moins approfondie. «Il suppose, par exemple, qu'aussitôt que l'âme -reçoit des idées par les sens, elle peut à son gré les répéter, les -composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et se faire toutes -sortes de notions complètes. Mais il est constant que, dans l'enfance, -nous avons éprouvé des sensations longtemps avant d'en savoir tirer des -idées. Ainsi, l'âme n'ayant pas dès le premier instant l'exercice de -toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux -l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet -exercice et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait -pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche, ou ait essayé de -suppléer à cette partie de son ouvrage; peut-être même que le dessein -d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître -d'une simple perception, est si nouveau, que le lecteur a de la peine à -comprendre de quelle manière je l'exécuterai[11].» - - - [11] Introduction à l'_Essai_, p. 15. - -L'opération par laquelle notre conscience, par rapport à certaines -perceptions, les augmente si vivement, qu'elles paraissent les seules -dont nous ayons pris connaissance, il l'appelle attention. - -Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils -occasionnent en nous se lient avec le sentiment de notre être et avec -tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là il arrive que, non -seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais -encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les -avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou -affectant un être qui est constamment le même, _nous_. - -La conscience est donc le sentiment qui donne à l'âme la connaissance de -ses perceptions et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se -passe en elle[12]. - - [12] _Essai_, 1re partie, chap. 1er. - -Ce n'est point une faculté spéciale: perception et conscience ne doivent -être prises que pour une seule opération sous deux noms. Nous sentons -notre pensée, nous la distinguons de ce qui n'est pas elle. Mais, pour -qu'il y ait conscience, il faut changement d'état, c'est-à -dire un -contraste ou choc mental; autrement dit, la conscience consiste dans la -perception d'une différence: et c'est surtout dans l'action que se -manifeste cette perception. On peut observer, comme l'a fait M. Dewaule, -que Condillac a ici devancé les psychologues anglais du dix-neuvième -siècle, Hamilton, Bain, Herbert Spencer, qui ont repris ses idées en les -développant[13]. L'attention, s'appuyant sur la conscience, donne -encore naissance à plusieurs autres opérations: l'imagination, qui -retrace les objets qu'on a déjà vus, et la mémoire, qui nous donne une -idée abstraite de la perception; la liaison que l'attention met entre -nos idées[14]. Puis, la manière d'appliquer de nous-mêmes notre -attention tour à tour sur divers objets, ou aux différentes parties d'un -seul, est ce qu'on appelle réfléchir. On voit sensiblement comment la -réflexion naît de l'imagination et de la mémoire[15]. - - [13] _Condillac et la Psychologie anglaise contemporaine_, par M. - Léon DEWAULE, Paris, 1904, in-8º, p. 50. - - [14] _Essai_, section seconde, chap. II, p. 55. - - [15] _Essai_, p. 78, chap. V. _De la Réflexion_. - -Condillac établit ainsi l'unité de principe qu'il avait annoncée; et -toute la seconde partie de son ouvrage est consacrée à une théorie qui -lui est propre et qu'il reproduira dans tous ses ouvrages, celle du -langage considéré comme l'instrument indispensable de la pensée -humaine. Il ne se borne pas à signaler les rapports généraux de la pensée -et des signes, il montre quelles opérations de l'esprit seraient -impossibles sans le secours du langage: - -«Aussitôt qu'un homme commence à attacher des idées à des signes qu'il a -lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci acquise, -il commence à disposer par lui-même de son imagination et à lui donner -un nouvel exercice; car, par le secours des signes qu'il peut rappeler à -son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent les idées -qui y sont liées. Dans la suite, il acquerra d'autant plus d'empire sur -son imagination, qu'il inventera davantage de signes, parce qu'il se -procurera un plus grand nombre de moyens pour l'exercer. Voilà où l'on -commence à apercevoir la supériorité de notre âme sur celle des bêtes; -car il est constant qu'il ne dépend point d'elles d'attacher leurs -idées à des signes arbitraires...» - -Dans cette partie de son livre fort différente de la première qu'il a -intitulée: «Du langage et de la méthode», Condillac fait appel à -l'histoire, à l'érudition, aux littératures même, pour étudier l'origine -et les progrès du langage; il examine successivement la prosodie des -langues anciennes, la déclamation, la musique, les mots et leur -signification, l'écriture, le génie des langues. Il y a là des -observations, très curieuses pour le temps, et des vérités de toutes les -époques. Le caractère des langues est selon lui une raison de la -supériorité des écrivains; et, faisant un retour sur notre grand siècle -littéraire, il écrit: - -«Le moyen le plus simple pour juger quelle langue excelle dans un plus -grand nombre de genres, ce serait de compter les auteurs originaux de -chacune. Je doute que la nôtre eût par là quelque désavantage[16].» - - [16] _Essai_, seconde partie, chap. XV. _Du génie des langues_, - p. 1. - -Ces travaux sur le langage et sur les signes n'ont pas sans doute été -étrangers au style si clair, si plein d'expressions justes, si bref et -si concis que Condillac s'était formé. Rien de plus contraire à notre -manière de traiter un sujet que le procédé habituel de Condillac. Ses -ouvrages sont courts, mais divisés en livres, chapitres, paragraphes, -d'une ordonnance parfaite. Aucun développement pouvant séduire l'esprit -ou le cÅ“ur, aucun artifice de composition. C'est une suite de -théorèmes, qui s'enchaînent et se démontrent les uns après les autres -avec une précision toute mathématique. Il ne s'adresse jamais qu'à la -raison. C'est le triomphe de la Logique. - -Le _Traité des systèmes_, qui parut en 1749, était pour un jeune homme -une entreprise encore plus hardie. Ce livre n'est autre chose qu'une -critique virulente de la philosophie qui régnait alors, dont les chefs -étaient presque contemporains, que les anciens du moins avaient -personnellement pu connaître. Sous prétexte de combattre les «systèmes -abstraits» ou «hypothétiques» et d'exalter l'expérience, l'auteur -condamne tout le dix-septième siècle avec une âpreté souvent excessive. - -Selon lui, il y a trois sortes de principes abstraits en usage. Les -premiers sont des propositions générales, exactement vraies dans tous -les cas. Les seconds sont des propositions vraies par les côtés les plus -frappants et que pour cela on est porté à supposer vraies à tous égards. -Les derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre les choses de -nature toute différente... Ainsi, parmi ces principes, les uns ne -conduisent à rien et les autres ne mènent qu'à l'erreur. - -Condillac veut faire sentir «que la philosophie et l'homme du peuple -s'égarent par les mêmes causes». Et parmi ces causes, celle sur laquelle -il revient le plus souvent, c'est qu'on ne s'entend pas sur la -signification des mots. Il en donne beaucoup d'exemples ingénieux. - -Vous dites par exemple à un aveugle-né que l'écarlate est une couleur -brillante et éclatante; et le malheureux, après bien des méditations sur -les couleurs, croit apercevoir dans le son de la trompette l'idée -d'écarlate. Il avait raisonné ainsi: «J'ai l'idée d'une chose brillante -et éclatante dans le son de la trompette. L'écarlate est une chose -brillante et éclatante. Donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son de la -trompette». - -Sans doute il ne fallait que lui donner des yeux pour lui faire -connaître combien sa confiance était mal fondée. Il en est de même de -l'idée fausse qu'on se fait en utilisant pour des choses différentes le -mot _harmonie_ et le mot _sons_. Rien n'est plus équivoque que le -langage mal employé ou les métaphores qu'on prend à la lettre et qui -font tomber dans des erreurs ridicules. Et de même, si l'on veut -entendre certains philosophes, «il faut mettre une grande différence -entre concevoir et imaginer, et se contenter d'imaginer la plupart des -choses qu'ils croient avoir conçues». - -Ce n'est donc pas l'abstrait; mais c'est le concret, l'observé, qu'il -faut envisager, si l'on veut éviter le péril, et c'est pour avoir suivi -les vieux «systèmes» que les philosophes antérieurs au dix-huitième -siècle, antérieurs à Locke et à Condillac, se sont trompés. - -Sans les passer tous en revue, l'auteur en examine quelques-uns et -réfute leurs doctrines avec des développements tantôt courts, tantôt -longs. - -Les idées innées de Descartes semblent à peine mériter une réfutation. -Après avoir raillé sur leur nombre, sur leur évidence, Condillac conclut -«que les philosophes, en parlant de la supposition des idées innées, ont -trop mal commencé pour pouvoir s'élever à de véritables connaissances. -Leurs principes appliqués à des expressions vagues ne peuvent enfanter -que des opinions ridicules et après ne se défendront de la critique que -par l'obscurité qui doit les environner». - -On doit croire que Malebranche lui était plus sympathique que Descartes: -après avoir réfuté sa vision en Dieu, il fait de lui une sorte de -portrait littéraire avec des grâces de style qui ne sont pas dans sa -manière ordinaire: - -«Malebranche était un des plus beaux esprits du dernier siècle: mais -malheureusement son imagination avait trop d'empire sur lui. Il ne -voyait que par elle, et il croyait entendre les réponses de la sagesse -incréée, de la raison universelle, du verbe. A la vérité, quand il -saisit le vrai, personne ne lui peut être comparé. Quelle sagesse pour -démêler les erreurs des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cÅ“ur! -Quelle touche, quand il peint les différents caractères de ceux qui -s'égarent dans la recherche de la vérité! Se trompe-t-il lui-même? C'est -d'une manière si séduisante, qu'il paraît clair jusque dans les endroits -où il ne peut s'entendre.» - -La critique de Leibniz et des _Monades_ est une des plus pénétrantes -qu'on puisse lire. L'analyse de la première partie de l'_Éthique_ est de -même aussi exacte que complète; et son jugement sur le Spinozisme -semble, eu quelque sorte, définitif, bien qu'il soit le premier en date. -Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'ici Condillac ne s'en tient pas à -la doctrine et qu'il va jusqu'aux conséquences. - -«Une substance unique, indivisible, nécessaire, de la nature de laquelle -toutes choses suivent nécessairement, comme des modifications qui en -expriment l'essence, chacune à sa manière: voilà l'univers selon -Spinoza. L'objet de ce philosophe est donc de prouver qu'il n'y a qu'une -seule substance, dont tous les êtres, que nous prenons pour autant de -substances, ne sont que les modifications; que tout ce qui arrive est -une suite également nécessaire, et que, par conséquent, il n'y a point -de différence à faire entre le bien et le mal moral.» - -Un chapitre entier est consacré à l'ouvrage, bien oublié aujourd'hui, -intitulé: _De la prémotion physique, ou de l'action de Dieu sur la -création_. Il n'avait pas moins de deux volumes et était d'un certain -Père Boursier, que Condillac traite assez légèrement. «C'est grand -dommage, dit-il, que son système me soit inintelligible; c'est dommage -que l'auteur ne puisse donner aucune idée de ces êtres qu'il fait valoir -et qu'il multiplie avec tant de prodigalité.» Le principe dont il se -sert, que nous connaissons le fini par l'infini, n'est-ce pas toujours -l'erreur qu'a produite le préjugé des idées innées? Le système des -Cartésiens est peu philosophique! «Au lieu d'expliquer les choses par -des causes naturelles, ils font à chaque instant descendre Dieu dans la -machine, et chaque effet paraît produit comme par miracle.» Et comme -conclusion, Condillac s'écrie: «Que les théologiens ne se bornent-ils à -ce que la foi enseigne, et la philosophie à ce que l'expérience -apprend!» - -Un exposé si pratique, si clair et si brillant par moments devait plaire -aux contemporains. Voltaire écrivait dans le _Dictionnaire -philosophique_: M. l'abbé de Condillac rendit un très grand service à -l'esprit humain, quand il fit voir le faux de tous les systèmes. Si on -peut espérer de rencontrer un chemin vers la vérité, ce n'est qu'après -avoir bien reconnu tous ceux qui crurent à l'erreur. C'est du moins une -consolation d'être tranquille, de ne plus chercher quand on voit que -tant de savants ont discuté en vain[17].» - - [17] Art. _Chronologie_, t. XXXVIII des _Å’uvres complètes_, p. - 81. - -Diderot, dans sa fameuse _Lettre sur les aveugles_, parue l'année même, -dit à Mme de Puisieux, en lui recommandant le _Traité des systèmes_, que -l'auteur «vient de donner une nouvelle preuve de l'adresse avec laquelle -il sait manier ses idées et de montrer combien il est redoutable pour -les systématiques». - -D'Alembert, dans le _Discours préliminaire de l'Encyclopédie_, écrivait -que «le goût des systèmes, plus propre à flatter l'imagination qu'à -éclairer la raison, est aujourd'hui presque absolument banni de tous les -ouvrages, un de nos meilleurs philosophes, l'abbé de Condillac, semblant -lui avoir porté le dernier coup». Et il prenait dans le Traité, pour les -mettre dans l'Encyclopédie, des parties tout entières. - -De nos jours les critiques ont montré moins d'indulgence. M. Cousin, -tout en pensant que cet ouvrage est «le meilleur» de Condillac, observe -qu'on est toujours plus fort quand on attaque que quand on se défend; il -signale un ton tranchant et dogmatique, qui va croissant à mesure que -l'auteur s'enfonce davantage dans un système étroit et exclusif. Et il -observe malicieusement qu'en attaquant avec raison les hypothèses -philosophiques, Condillac se prépare à lui-même le plus formel démenti -pour le jour où il aura recours, «pour mieux connaître l'homme réel, à -l'hypothèse de l'homme-statue». - -Damiron, qui a particulièrement étudié l'ouvrage[18], trouve qu'il n'y -est pas tenu assez de compte du milieu historique où se sont formées les -écoles philosophiques, subissant l'influence des lieux et des temps, se -modifiant par le mouvement des idées, chacun profitant ainsi des travaux -de ses devanciers. Et il ajoute que «le _Traité des systèmes_, qui -aurait pu être une excellente introduction à l'étude de l'histoire de la -philosophie, reste un livre imparfait, d'une érudition trop fermée et -d'une critique qui n'a pas toujours elle-même l'étendue et la justesse -qu'on aurait désirées et qui en auraient fait l'autorité». C'est une -simple polémique, venant après une exposition théorique. Il est temps -que Condillac se mette à composer une Å“uvre personnelle. Il y consacra -cinq années. - - [18] Damiron, séances des 21 et 28 décembre 1861 de l'Académie - des sciences morales et politiques. - - - - - -CHAPITRE III - -LE _TRAITÉ DES SENSATIONS_ - - -L'esprit si clair et si précis de Condillac devait forcément l'amener à -présenter ses théories d'une façon saisissante, mais un peu contraire, -ce semble, aux principes mêmes de sa philosophie. Qu'il se soit fait en -France le champion de la méthode expérimentale, c'est ce qui ressort de -tous ses écrits. Bacon est son maître, aussi bien que Locke, et il vient -d'attaquer vivement l'école de Descartes et ses abstractions; mais le -jour où il veut faire éclater à tous les yeux la vérité de sa doctrine, -il a recours aux moyens qu'il a lui-même combattus et se lance dans les -hypothèses les plus difficiles à mettre d'accord avec l'expérience. -Comment prouver que les idées ne nous viennent que par les sens? -Comment déterminer la façon dont nous viennent les idées? Ce n'est pas -chose facile; car il faut nous mettre à la place d'un enfant qui vient -de naître et interroger une intelligence qui n'existe pas encore. - -«Nous ne saurions, dit Condillac, nous rappeler l'ignorance dans -laquelle nous sommes nés: c'est un état qui ne laisse pas de trace après -lui. Nous ne nous souvenons d'avoir ignoré que ce que nous nous -souvenons d'avoir appris; et, pour remarquer ce que nous apprenons, il -faut déjà savoir quelque chose... Dire que nous avons appris à voir, à -entendre, à goûter, à sentir, à toucher paraît le paradoxe le plus -étrange: il semble que la nature nous a donné l'entier usage de nos sens -à l'instant même qu'elle les a formés[19].» - - [19] _Traité des sensations_, t. III des _Å’uvres_ _complètes_, - p. 47. - - -C'est pour essayer de se rendre compte de la génération première de nos -idées que Condillac a imaginé sa statue. Ou plutôt, l'invention n'est -pas de lui. Dans la dédicace de son ouvrage à Mme la comtesse de Vassé, -il lui rappelle délicatement la part qu'y a prise une personne qui lui -était chère, ajoutant qu'il invoque sa mémoire pour jouir tout à la fois -et du plaisir de parler d'elle et du chagrin de la regretter; et il -souhaite que ce monument perpétue le souvenir de cette amitié mutuelle -et de l'honneur qu'il aura eu d'avoir part à l'action de l'un et de -l'autre. - -Cette personne à laquelle Condillac reporte tout l'honneur de -l'invention est Mlle Ferrand. «Elle m'a éclairé, dit-il, sur les -principes, sur le plan et sur les moindres détails; et j'en dois être -d'autant plus reconnaissant, que son projet n'était ni de m'instruire ni -de me faire faire un livre et qu'elle n'avait d'autre dessein que de -s'entretenir avec moi de choses auxquelles je prenais quelque -intérêt... Si elle avait pris elle-même la plume, cet ouvrage prouverait -mieux quelles étaient ses volontés. Mais elle avait une délicatesse qui -ne lui permettait même pas d'y penser. Contraint d'y applaudir, quand je -considérais les motifs qui en étaient le principe, je l'en blâmais -aussi, parce que je voyais dans ses conseils ce qu'elle aurait pu faire -elle-même. Ce traité n'est donc que le résultat de conversations que -j'ai eues avec elle, et je crains bien de n'avoir pas toujours su -présenter ses pensées sous leur vrai jour... La justice que je rends à -Mlle Ferrand, je n'oserais la lui rendre si elle vivait encore. -Uniquement jalouse de la gloire de ses amis, elle n'aurait point reconnu -la part qu'elle a eue à cet ouvrage; elle m'aurait défendu d'en faire -l'aveu, et je lui aurais obéi...[20].» - - [20] _Traité des sensations_, t. III des _Å’uvres_, p. 54. - - -En lisant ces sentiments un peu compliqués, exprimés dans un style -harmonieusement cadencé, on dirait une page des _Confessions_ de -Jean-Jacques Rousseau. Ce qu'était Mlle Ferrand, l'Égérie des -philosophes du dix-huitième siècle, il est assez difficile de le dire, -les contemporains en ayant peu parlé. Grimm a écrit d'elle un peu -dédaigneusement: «Mlle Ferrand était une personne de peu d'esprit, d'un -commerce assez maussade, mais elle savait la géométrie.» - -Le même auteur nous apprend que ces deux dames, dont la célébrité n'a -pas égalé celle des femmes du dix-huitième siècle que leurs mÅ“urs trop -souvent ont recommandées aux malignités de l'histoire, vivaient ensemble -au faubourg Saint-Germain, en un lieu appelé Saint-Joseph, et qu'elles -avaient donné asile, pendant trois ans, dans leur maison au Prétendant, -échappé d'Angleterre, l'infortuné Charles-Édouard, auquel le traité -d'Aix-la-Chapelle avait enlevé le droit de résider en France. Sa -maîtresse, la princesse de Talmont, demeurait dans la même maison. Fort -amoureux, l'héritier des Stuart se renfermait, pendant le jour, dans une -petite garde-robe de Mme de Vassé, le soir, derrière une alcôve de Mlle -Ferrand; et il y avait fort à point un escalier dérobé par lequel il -descendait la nuit chez la princesse. Tout cela semblait plus animé que -la statue et n'avait que des rapports éloignés avec la métaphysique et -la géométrie. Grimm ajoute sans méchanceté que Mlle Ferrand laissa une -partie de sa fortune à l'abbé de Condillac. En retour, il a perpétué son -nom, qu'on accolera longtemps à l'hypothèse de la statue. Mais c'est la -preuve en même temps que cette supposition fameuse était bien plutôt un -procédé d'étude qu'une théorie philosophique. - -Au reste, l'_Avertissement_ nous prévient que, pour que l'expérience -réussisse, «il est très important de se mettre exactement à la place de -la statue; qu'il faut commencer d'exister avec elle, n'avoir qu'un seul -sens, quand elle n'en a qu'un; n'acquérir que les idées qu'elle -acquiert; ne contracter que les habitudes qu'elle contracte: en un mot, -il faut n'être que ce qu'elle est. Elle ne jugera des choses comme nous, -que quand elle aura tous nos sens et toute notre expérience; et nous ne -jugerons comme elle, que quand nous nous supposerons privés de tout ce -qui lui manque.» - -Tout cela est fort ingénieux: son plan une fois adopté, l'auteur le suit -pas à pas, analysant très subtilement les différentes connaissances qui -viennent peu à peu à l'enfant par les sens, à commencer par l'odorat -seul, pour passer ensuite à l'ouïe et au goût, réunis à l'odorat, et -arriver au toucher,--le seul sens qui juge par lui-même des objets -extérieurs,--et terminer par la vue qui, jointe au toucher, permet de -juger la distance, la situation, la figure, la grandeur des corps. - -Mais aucune de ces opérations ne serait possible si, en dehors des sens -proprement dits, l'homme n'avait une intelligence douée de la faculté de -comparaison et surtout de la mémoire, sans laquelle la liaison des idées -ne se ferait jamais. Et puis le défaut de l'hypothèse de Condillac est -qu'il raisonne comme si sa statue n'avait d'abord qu'un seul sens, qu'il -les lui donne arbitrairement les uns après les autres, tandis que -l'enfant naît et grandit avec tous ses sens, dont les diverses -opérations se font souvent simultanément et servent ensemble à la -formation des idées comme de l'intelligence elle-même. Aucune part n'est -faite non plus à l'éducation et au commerce de chaque jour avec nos -semblables. Pour connaître les idées que l'homme-statue acquiert par -les sens, il faudrait non seulement que chaque sens opérât séparément, -mais aussi que le sujet ne subît aucune influence étrangère. Or, on est -beaucoup plus pourvu des idées que les autres nous donnent que de celles -que nous acquérons nous-mêmes; de même qu'il y a beaucoup de choses que -nous ne saurions pas, si on ne nous les avait pas enseignées. Nous -sommes donc très riches par les biens héréditaires ou par ceux que nous -avons reçus de nos auteurs, et peut-être très pauvres par ceux que nous -avons acquis personnellement. Et en tout cas, il nous est très difficile -de démêler l'origine des uns et des autres. - -Quant aux idées morales, elles peuvent à la rigueur venir aussi des -sens, à condition que la statue ne soit pas un être inanimé, et que l'on -s'adresse à une conscience personnelle, à un moi, à une âme -individuelle. Mais le passage de la sensation passive et accidentelle à -la volonté active et persévérante est assurément plus difficile à -expliquer que ne semble le croire Condillac, en dépit de son analyse -très ingénieuse des différentes sensations, de leur comparaison et de -leurs rapports. - -Il l'a compris, du reste, lui-même; car dès la première édition de son -_Traité des sensations_ qui est de 1754, à Londres et à Paris, comme il -était d'usage, il a eu soin d'ajouter à la fin de son second volume une -_Dissertation sur la liberté_[21]. - - [21] _Traité des sensations_, t. III des _Å’uvres_, p. 423. - -Assurément c'est là , comme il le dit, une de ces questions sur -lesquelles on a le plus écrit et qui sera très propre à montrer les -avantages de sa méthode. Comment entend-il la résoudre? C'est toujours -la statue qu'il envisage: «Lorsqu'elle a plusieurs désirs, elle les -considère par les moyens de les satisfaire, par les obstacles à -surmonter, par les plaisirs de la jouissance et par les peines -auxquelles elle est exposée. Elle les compare sous chacun de ces égards. -La réflexion vient les balancer, et au lieu de chercher l'objet qui -offre le plaisir le plus vif, elle observe celui où il y a le plus de -plaisir avec le moins de peine et qui, ôtant toute occasion de repentir, -peut contribuer au plus grand bonheur... Mais pour donner lieu à la -délibération, il faut que les passions soient dans un degré qui laisse -agir les facultés de l'âme... Et il suffit de lui supposer quelque -connaissance des objets parmi lesquels elle doit choisir; il suffit que -l'expérience lui ait fait voir une partie des avantages et des -inconvénients qui leur sont attachés, qu'elle lui confirme dans mille -occasions qu'elle peut résister à ses désirs, et que lorsqu'elle a fait -un choix, il était en son pouvoir de ne pas le faire... Ce pouvoir -emporte deux idées: l'une qu'on ne fait pas une chose, l'autre qu'il ne -manque rien pour la faire. Dès que notre statue se connaît un pareil -pouvoir, elle se conçoit libre... - -«Si, ayant un besoin, elle ne connaissait encore qu'un seul objet propre -à la soulager et ne prévoyait aucun inconvénient à en jouir, elle s'y -porterait non seulement sans délibérer, mais même sans en avoir le -pouvoir; car elle n'aurait pas de quoi délibérer. Elle ne serait donc -pas libre. L'expérience lui montre-t-elle de nouveaux objets qui peuvent -aussi la satisfaire? Elle a, dans les avantages et les inconvénients -qu'elle y découvre, de quoi délibérer. Elle est libre. - -«Les connaissances la dégagent donc peu à peu de l'esclavage auquel ses -besoins paraissaient d'abord l'assujettir; elles brisent les chaînes qui -la tenaient dans la dépendance des objets...» - -Et il conclut que la liberté consiste dans les déterminations qui sont -une suite des délibérations que nous avons faites, dès que nous avons eu -le pouvoir de les faire. C'est bien là , selon son expression, «un -exemple sensible de la faiblesse de ces raisonnements,» quand ils -s'appliquent à des faits d'observation morale. Si la liberté humaine -n'est qu'une perpétuelle balance entre les jouissances les plus -agréables et celles qui peuvent satisfaire nos sens avec le moins de -danger, en nous fournissant aussi peu de motifs que possible de -«repentir», il faut avouer que notre état n'est pas très supérieur à -celui des animaux, auxquels l'instinct, à moins que ce ne soit -l'expérience, enseigne quels sont les aliments qui peuvent leur être -profitables ou nuisibles. Peut-être Condillac ajoutera-t-il que la -crainte du châtiment et la connaissance des lois répressives est un -puissant élément de délibération pour sa statue, qui devra bien aussi -considérer les peines et les récompenses éternelles, si tant est qu'elle -puisse en avoir seulement la notion. - -Mais il est certain qu'une semblable «liberté» exclut toute idée de -devoir, de responsabilité morale, de justice sociale, et que les -philosophes, autres que ceux qu'on appelait alors les «athéistes», ne -pouvaient guère s'en contenter. Mais jamais Condillac n'a voulu -envisager les conséquences de ses doctrines, et dans ses autres -enseignements il n'a cessé de respecter et même de professer les -principes sur lesquels reposait la société au milieu de laquelle il -vivait. - -Ses contemporains ne s'en aperçurent pas davantage. Il y avait alors -deux grandes revues bibliographiques,--comme nous dirions -aujourd'hui,--toutes les deux rédigées dans l'esprit le plus opposé; -l'une, qui n'a été connue qu'un peu plus tard, la _Correspondance de -Grimm et de Diderot_; l'autre, qui paraissait chaque mois, le _Journal -de Trévoux_, rédigé par les Jésuites. Il y est rendu compte du _Traité -des sensations_ l'année même de sa publication, avec quelques critiques -de détail, mais sans qu'il y soit fait allusion à la révolution -philosophique que cet ouvrage préparait ou constatait. Mais Condillac -trouva des adversaires du côté où il devait le moins s'y attendre. Une -querelle avait surgi entre lui et Diderot à l'occasion même de la -publication du _Traité des sensations_. - -Dans sa _Lettre sur les aveugles_ (Londres, 1747, in-8º), adressée à Mme -de Puisieux, sa maîtresse d'alors, Diderot ne cesse de recommander, en -faisant des éloges presque exagérés, les deux premiers ouvrages de son -ami: l'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_ et le _Traité -des systèmes_. Il prétendait dans cet écrit que le sens du toucher est -particulièrement développé chez les aveugles et que la surface du corps -n'a guère moins de nuances pour eux que le son de la voix; mais la -morale n'est pas la même: ils n'ont aucune idée de Dieu, ne voyant pas -les merveilles de la nature. Peut-être les tendances matérialistes, qui -firent que sur la dénonciation, dit-on, de Mme de Saint-Maur, Diderot -fut poursuivi et enfermé à Vincennes, séparèrent-elles un peu les deux -amis. De plus, Diderot publia bientôt une _Lettre sur les sourds et -muets_, dans laquelle il était question d'un «muet de convention,» sorte -de statue organisée supérieurement comme nous, et aussi d'une société de -cinq personnes dont chacune n'aurait qu'un seul sens. Trois ans après, -Condillac donnait dans son _Traité des sensations_ la célèbre hypothèse -de la statue, à laquelle tous les sens successivement procurent la -connaissance que peut acquérir un individu bien constitué. Diderot -prétendit que Condillac lui avait volé son idée. - -On aurait pu répondre, même sans invoquer la déclaration de Condillac -relative à Mlle Ferrand, que dans les conversations hebdomadaires de ces -dîners du _Panier fleuri_, il avait dû être question de ce moyen de -démontrer l'origine des idées, et que l'invention était pour le moins -commune. - -Au reste, cette hypothèse de l'homme,--statue ou non,--sur lequel on -expérimente successivement les impressions produites par les sens, a été -imaginée par Buffon et par Bonnet aussi bien que par Condillac et -Diderot. Soit cette cause, soit une autre, la _Correspondance de Grimm_ -attaqua vivement le _Traité des sensations_ et son auteur. Une première -fois, Grimm écrivait: «Il y aurait beaucoup à dire si on remontait à -l'origine de la réputation de l'abbé de Condillac... Il n'a pas -beaucoup d'idées à lui...»[22]. Et quelques mois plus tard, dans une -étude très développée, l'auteur de la _Correspondance_ s'exprimait -ainsi: «Vous ne trouverez pas dans ce _Traité_ ces traits de génie, -cette imagination sublime et brillante, admirable jusque dans ses -écarts, ces lueurs qui nous font entrevoir des lumières que vous ne -découvririez jamais, cette hardiesse enfin qui caractérisent l'Å“uvre -d'un Buffon ou d'un Diderot... M. l'abbé de Condillac a cité deux ou -trois pages de la _Lettre sur les sourds_ à la fin de son _Traité_, et -il faut convenir qu'il y a plus de génie dans ces quelques lignes que -dans tout le _Traité des sensations_.» - - [22] _Correspondance de Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t. - II, Paris, 1877, in-8º, p. 738. - -La passion est ici trop manifeste. Il perce aussi dans la suite de -l'article une tendance matérialiste et athée, que les auteurs -accuseront de plus en plus et qui les séparera encore de Condillac: - -«Comme quand on est de bonne foi, ajoute-t-il, on ne peut pas se -dissimuler que rien n'est démontré à un certain point, je voudrais que -nos philosophies n'attachassent point, à leur méthode d'appliquer la -manière dont se font nos sensations, un plus haut degré de certitude -qu'elle n'en a réellement.» Et il termine en disant: «Le petit traité -(sur la Liberté) que M. l'abbé de Condillac a ajouté à son ouvrage n'est -pas digne de lui, et il n'est rien moins que philosophique.» - -Ces appréciations n'étonnent point de la part de Diderot, qui dira en -mourant: «Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité[23].» - - [23] C. AVEZAC-LANGUE, _Diderot et la société du baron - d'Holbach_, 1875, in-8º, chap. Ier. - -Les physiologistes modernes ont fait aux démonstrations de Condillac des -objections plus graves. Très lié avec les savants de l'époque, croyant -posséder avec eux le dernier mot de la science, Condillac ne pouvait -soupçonner que des déductions philosophiques, reposant tout entières sur -l'observation, seraient battues en brèche par la science elle-même, par -la physiologie la plus élémentaire. - -C'est Flourens qui, dans son beau livre _De la vie et de -l'intelligence_, démontre que tous les philosophes qui ont affirmé que -l'intelligence tenait à la sensibilité et qu'elle était la sensibilité -elle-même, comme Locke, Condillac, Helvétius, n'ont jamais rien su, ni -rien pu savoir d'exact sur ce point. L'expérience seule devait nous -apprendre que l'organe où réside la sensibilité--la mÅ“lle épinière et -les nerfs, n'est pas celui où réside l'intelligence,--les lobes ou -hémisphères cérébraux; que l'organe de la sensibilité ne sert en rien à -l'intelligence et que l'organe de l'intelligence est précisément dénué -de toute sensibilité, est impassible[24]. - - [24] P. FLOURENS, _De la vie et de l'intelligence_. Paris, - Garnier, 1859, in-12, p. 36 et 47. - -L'intelligence commence par la perception; de la perception naît -l'attention; de l'attention, la mémoire; de la mémoire, le jugement; du -jugement, la volonté. Cela se suit et s'enchaîne. Sans la perception, il -n'y aurait pas attention; sans l'attention, il n'y aurait pas mémoire; -sans mémoire, il n'y aurait pas de jugement; sans jugement, il n'y -aurait pas de volonté. Et tout cela, c'est l'intelligence. Mais il faut -séparer absolument la sensibilité de la perception. Ce qui le prouve, -c'est que quand on enlève à un animal le cerveau proprement dit,--lobes -et hémisphères cérébraux,--l'animal perd la vue. Mais, par rapport à -l'Å“il, rien n'est changé: les objets continuent à se peindre sur la -rétine; l'iris reste contractile; le nerf optique est parfaitement -sensible. Cependant l'animal ne voit plus. Il n'y a plus vision, quoique -tout ce qui est sensation subsiste; il n'y a plus de vision, parce qu'il -n'y a plus de perception. Le percevoir, et non le sentir, est donc le -premier élément de l'intelligence. - -La perception est partie de l'intelligence; car elle se perd avec -l'intelligence, et par l'ablation du même organe; et la sensibilité -n'est point partie de l'intelligence, puisqu'elle subsiste après la -perte de l'intelligence et l'ablation de l'organe. La volonté fait -partie de l'intelligence, comme la perception. Comme la perception, elle -se perd avec l'intelligence, et comme la perception par l'ablation du -même organe,--les lobes ou hémisphères cérébraux[25]. - - - [25] FLOURENS, _ibid._, p. 77 à 79. - -Ainsi, aux diverses époques et selon la marche de ses progrès, la -science prête son appui à la philosophie, ou combat ses conclusions; et -il est aussi dangereux pour la raison de se laisser mener par la -physiologie, que de s'appuyer sur des hypothèses ou des entités purement -imaginatives. - -Il y aurait cependant quelque injustice à reprocher à Condillac de -n'avoir pas tenu compte de découvertes qui n'ont été faites que -longtemps après lui. Au reste, il ne faut pas s'exagérer la portée des -arguments de Flourens. La sensibilité qui subsiste après l'ablation des -hémisphères cérébraux, de quelle nature est-elle? Est-elle encore cette -sensibilité dont parle Condillac et de laquelle il veut faire sortir -toute la vie mentale? Ne se réduit-elle pas à une sorte d'irritabilité -nerveuse, semblable à celle de la grenouille dont on a tranché la tête? -On peut appeler sensibilité cette irritabilité quasi mécanique; mais la -sensation proprement dite, celle dont Condillac entend parler, elle ne -se produit pas sans une élaboration centrale qui a son siège dans le -cerveau. Il n'y a pas, à vrai dire, sensation visuelle, si l'excitation -n'est transmise jusqu'aux lobes occipitaux, ni sensation auditive, si -l'ébranlement venu de la périphérie ne gagne les parties postérieures de -la première et de la deuxième circonvolution temporale. - -D'ailleurs, le système de la sensation transformée a rencontré chez les -philosophes modernes des objections plus graves. - -La sensation, à l'état pur, n'est pas une réalité, mais une abstraction. -Condillac parlant de la sensation détachée du sujet qui la supporte et -qui la produit, part donc d'une chose morte, d'un concept sans vie. La -sensation n'est donnée qu'avec le sujet et par le sujet. Aussi, placé -dès le début hors du moi actif et vivant, c'est-à -dire hors du réel, le -philosophe s'en éloigne d'autant plus qu'il avance davantage dans son -étude. Il veut faire l'histoire de l'âme et il n'en esquisse que le -roman. La sensation de transformer, dit-il, cela n'est qu'un mot: une -sensation reste une sensation et ne devient pas autre chose parce que -d'autres sensations l'accompagnent ou lui succèdent. La transformation -est imaginée, comme le fait primitif de la sensation avait été imaginé -lui-même. Comment Condillac peut-il alors tirer de ce fait toutes nos -facultés? Sa construction est fantaisiste, comme la base sur laquelle il -l'a posée. Parti d'un fondement hypothétique, il donne de nos facultés -des définitions arbitraires: ainsi, il reste d'accord avec lui-même, -s'il ne l'est pas avec la réalité. Son système pourrait, par exemple, -expliquer la mémoire, si cette faculté n'était que «la suite de -l'ébranlement sensitif prolongé»; mais l'explication se détruit, quand -on constate que le fait de mémoire n'est que la sensation -réapparaissant et reconnue par le sujet. Si nous suivons dans toute sa -logique le système imaginé par Condillac, il nous laisse en présence -d'une poussière de sensations qui viennent nous ne savons d'où, -puisqu'il n'y a plus de causes, et qui se lient nous ne savons comment, -puisqu'il n'y a plus de substances. Au lieu de prendre l'esprit dans sa -réalité concrète et vivante pour tâcher d'en démêler les éléments, -d'aller du sujet à ses états divers, il est parti d'un phénomène -abstrait, et ne pouvant plus trouver l'être, il s'est enfoncé dans -l'abstraction. C'est l'objection fondamentale que lui a faite le -vigoureux penseur Maine de Biran, quand, par l'expérience intérieure, il -a retrouvé le moi réel et vivant, se faisant ainsi le chef incontesté de -la réaction philosophique du commencement du dix-neuvième siècle. - -Ce vice de méthode a amené Condillac à une singulière contradiction. Il -revient sans cesse dans ses écrits sur l'analyse et la synthèse, -proclamant que la méthode analytique est la seule bonne, la seule fondée -sur la nature et faisant de cet axiome sa principale découverte. -Cependant, comme le remarque, après d'autres, un philosophe moderne un -peu oublié[26], il ne s'interdit pas très souvent de faire usage de la -synthèse: en particulier dans son _Traité des sensations_, il essaye de -refaire l'homme de toutes pièces, en donnant successivement à sa statue -chacun des cinq sens par une opération éminemment synthétique; et les -défauts qu'on relève dans son ouvrage tiennent précisément à l'emploi de -la synthèse dans un sujet qui y répugne. Une bonne synthèse doit partir -d'un élément vraiment primitif. La sensation de Condillac n'est pas cet -élément; elle n'est primitive que par hypothèse: il ne l'a pas observée -et il n'a pas pu l'observer; il l'a imaginée _a priori_, lui le partisan -de la seule méthode expérimentale! La sensation à l'état pur n'est pas -une réalité, mais une abstraction. Ce qui est donné d'abord, c'est une -réalité complexe, une synthèse vivante; la sensation n'est qu'un point -de vue abstrait pris sur cette synthèse. - - [26] _Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les - caractères de la critique philosophique_, par A.-A. COURNOT. - Paris, Hachette, 1851, t. II, p. 93. - -En essayant de faire l'histoire des idées philosophiques de Condillac, -il était sans doute nécessaire de s'appesantir un instant sur le plus -important de ses écrits, ce _Traité des sensations_, qui a si longtemps -constitué seul sa gloire dans le monde intellectuel d'une époque qui -l'adopta sans le discuter. - -Peut-être le jugement définitif sur cette longue controverse a-t-il été -porté incidemment par un des derniers disciples de Cousin, M. P. Janet: -«De quelque manière que l'on explique la pensée, écrivait-il un -jour[27], soit que l'on admette, soit que l'on rejette ce que l'on a -appelé les idées innées, on est forcé de reconnaître qu'une très grande -partie de nos idées viennent de l'expérience externe. Les idées innées -elles-mêmes ne sont que les conditions générales et indispensables de la -pensée; elles ne sont pas la pensée elle-même. Comme Kant l'a si -profondément aperçu, elles sont la forme de la pensée: elles n'en sont -pas la matière. Cette matière est fournie par le monde extérieur. Il -faut donc que le monde extérieur agisse sur l'âme pour qu'elle devienne -capable de penser. Il faut par conséquent un intermédiaire entre le -monde extérieur et l'âme. Cet intermédiaire est le système nerveux, qui -a pour centre le cerveau. Les images et les signes sont les conditions -de l'exercice actuel de la pensée. Le cerveau n'est pas seulement -l'organe central des sensations; il est l'organe de l'imagination et de -la mémoire, l'auxiliaire indispensable de l'intelligence.» - - [27] _Revue des Deux Mondes_ du 15 juillet 1865. - -A un siècle de distance, la forme seule étant modifiée, n'est-ce pas le -langage que Condillac aurait dû tenir? - - - - -CHAPITRE IV - -LE _TRAITÉ DES ANIMAUX_ - - -Un des ouvrages les plus originaux de Condillac, celui dans lequel il a -résumé une fois de plus toute sa doctrine, est son _Traité des animaux_. -Il le composa peu de temps après le _Traité des sensations_, et comme -complément à ce livre. C'est une polémique dirigée contre Descartes et -sa théorie du «méchanisme», qui réduit les bêtes au rôle de simples -automates, et contre l'hypothèse assez analogue de Buffon, qui croit que -les bêtes n'ont pas des sensations semblables aux nôtres, parce que, -selon lui, «ce sont des êtres purement matériels». Ce dernier distingue -entre les sensations corporelles et les sensations spirituelles, -accordant les unes et les autres à l'homme, et bornant la bête aux -premières. Condillac tient pour l'unité des sensations, et surtout il ne -peut comprendre ce qu'on appelle des «sensations corporelles». Et, -résumant le problème tel qu'il était posé de son temps, il écrit: «Il y -a trois sentiments sur les bêtes. On croit communément qu'elles sentent -et qu'elles pensent; les Scholastiques prétendent qu'elles sentent et -qu'elles ne pensent pas; et les Cartésiens les prennent pour des -automates insensibles. On dirait que M. de B., considérant qu'il ne -pourrait se déclarer pour l'une de ces opinions sans choquer ceux qui -défendent les deux autres, a imaginé de prendre un peu de chacune, de -dire avec tout le monde que les bêtes sentent, avec les Scholastiques -quelles ne pensent pas et, avec les Cartésiens, que leurs actions -s'opèrent par des lois purement mécaniques[28].» - - [28] Première partie, chap. IV. T. IV des _Å’uvres_. - -Ce qu'il y a de plus singulier, c'est le grand reproche fait par -Condillac à Buffon, à savoir que l'auteur des _Études sur la nature_ -manque de la qualité essentielle à un philosophe et à un naturaliste, -qui est l'observation. Et alors il se donne le facile plaisir de le -mettre en contradiction avec lui-même. «La matière inanimée, dit Buffon, -n'a ni sensation, ni conscience d'existence, et lui attribuer -quelques-unes de ces facultés, ce serait lui donner celle de penser, -d'agir et de sentir à peu près dans le même ordre et de la même façon -que nous pensons, agissons, sentons.» Or, il accorde ailleurs aux bêtes -sentiment, sensation et conscience d'existence. Donc elles doivent -penser, agir et sentir, comme nous. Il écrit encore que «la sensation -par laquelle nous voyons les objets simples et droits n'est qu'un -jugement de notre âme, occasionné par le toucher; et que si nous étions -privés du toucher, les yeux nous tromperaient, non seulement sur la -position, mais encore sur le nombre des objets.» Par conséquent, -supposer que les bêtes n'ont point d'âme, qu'elles ne comprennent point, -qu'elles ne jugent point, c'est supposer qu'elles voient en elles-mêmes -tous les objets, qu'elles les voient doubles et renversés. Or, «les -idées n'étant que des sensations», comme le déclare encore Buffon, il -est clair que tout animal qui fait ces opérations a des idées, ou, «pour -parler plus clairement (et ici Condillac revient à son système), il a -des idées, parce qu'il a des sensations qui lui représentent les objets -extérieurs et les rapports qu'ils ont à lui». - -Par le même raisonnement, on dit que l'animal a de la mémoire, qu'il a -contracté l'habitude de juger à l'odorat, à la vue, et que cela -implique qu'il établit une comparaison avec des jugements antérieurs, -qu'il est capable d'expérience; ce qui n'est pas le fait des automates. - -Ce qui touchait particulièrement Condillac, c'était qu'on prétendait -qu'il avait pris dans Buffon l'idée première de son _Traité des -sensations_. - -Dans la seconde partie du livre, Condillac expose son «système des -facultés des animaux», les comparant à chaque moment à celles de -l'homme. Il s'efforce d'expliquer la génération des facultés chez les -bêtes, le système de leurs connaissances, l'uniformité de leurs -opérations, l'impuissance où elles sont de se faire une langue -proprement dite, leurs intérêts, leurs passions... Et il ajoute: «Le -système que je donne n'est point arbitraire: ce n'est pas dans mon -imagination que je le puise, c'est dans l'observation.» Et aussitôt, il -commence à décrire la «Génération des habitudes». - -Au premier instant de son existence, un animal ne peut former le dessein -de se mouvoir. Il ne sait seulement pas s'il a un corps; il ne le voit -pas; il ne l'a pas encore touché. Cependant les objets font des -impressions sur lui; il éprouve des sentiments agréables ou -désagréables: de là naissent ses premiers mouvements. Il les compare -ensuite et les observe; et son âme apprend à rapporter à son corps les -impressions qu'elle reçoit. Les mêmes besoins déterminent les mêmes -opérations; les habitudes de se mouvoir et de juger sont contractées. -C'est ainsi que les besoins produisent d'un côté une suite d'idées et de -l'autre une suite de mouvements correspondants. Les animaux doivent donc -à l'expérience les habitudes qu'on leur croit être naturelles. Tout -occupés qu'ils sont des plaisirs qu'ils recherchent et des peines -qu'ils veulent éviter, l'intérêt seul les conduit; ils ne se proposent -pas d'acquérir des connaissances. Leurs idées forment une chaîne dont la -liaison suffit à la direction de leurs actes. «Tout y dépend d'un même -principe, le besoin; tout s'y exécute par le même moyen, la liaison des -idées. Mais les bêtes ont infiniment moins d'inventions que nous, soit -parce qu'elles sont plus bornées dans leurs besoins, soit parce qu'elles -n'ont pas les mêmes moyens pour multiplier leurs idées et pour en faire -des combinaisons de toute espèce, en un mot parce que leur intelligence -est plus restreinte et incapable de tout perfectionnement, de tout -progrès.» - -De plus, les bêtes n'ont point de langage, ce grand ressort qui -contribue aux progrès de l'esprit humain. Leur instinct n'est sûr que -parce qu'il est borné: il ne remarque dans les objets qu'un petit nombre -de propriétés; il n'embrasse que des connaissances pratiques; par -conséquent, il ne fait point d'abstraction. Leur grande infériorité sur -l'homme, c'est que, n'ayant point de «raison», les animaux ne peuvent -acquérir un grand nombre de connaissances. - -Et Condillac tient à en donner deux exemples, qu'on ne s'attend pas à -voir venir; car ils ressortent difficilement de l'observation et de -l'usage des sens. Au reste, ces dissertations sur la manière dont -l'homme acquiert la connaissance de Dieu et la connaissance de la -morale, avaient déjà été publiées anonymement par l'auteur dans le -recueil de l'Académie de Berlin. - -La chose est assez intéressante pour que l'on y apporte un instant -d'attention, puisque le grand reproche qu'on fait à Condillac est -justement que son système métaphysique supprime toute démonstration de -l'existence de Dieu et de la morale. - -Le philosophe, bien entendu, commence par une attaque contre Descartes. -«A quoi servent des principes métaphysiques qui portent sur des -hypothèses toutes gratuites? Croyez-vous raisonner d'après une notion -fort exacte, lorsque vous parlez de l'idée d'un être infiniment parfait -comme d'une idée qui renferme une infinité de réalités? N'y -reconnaissez-vous pas l'ouvrage de votre imagination, et ne voyez-vous -pas que vous supposez ce que vous avez dessein de prouver?» - -Quel est donc le raisonnement de Condillac? La notion la plus parfaite, -selon lui, que nous puissions avoir de la divinité n'est pas infinie. -Elle ne renferme, comme toute idée complexe, qu'un certain nombre -d'idées partielles. Pour se former cette notion et pour démontrer en -même temps l'existence de Dieu, il est un moyen bien simple: c'est de -chercher par quels progrès et par quelle suite de réflexions l'esprit -peut acquérir cette sorte de connaissance. Le voici: un concours de -causes m'a donné la vie; par un concours pareil, les moments m'en sont -précieux ou à charge; par un autre, elle me sera enlevée; je ne saurais -douter non plus de ma dépendance que de mon existence. Les causes qui -agissent sur moi seraient-elles les seules dont je dépends? Non!... Le -principe qui arrange toutes choses est le même que celui qui donne -l'existence. Voilà la création. Elle n'est à notre égard que l'action -d'un premier principe, par laquelle les êtres de non existants -deviennent existants. Nous ne saurions nous en faire une idée plus -parfaite; mais ce n'est pas une raison pour la nier, comme les athées -l'ont prétendu....» - -Une cause première, indépendante, unique, immense, éternelle, -toute-puissante, immuable, intelligente, libre et dont la Providence -s'étend à tout: voilà la notion la plus parfaite que nous puissions, -dans cette vie, nous former de Dieu. - -Et allant plus loin, Condillac tranche en quelques lignes le redoutable -problème de la toute-puissance de Dieu et de la liberté humaine, en -établissant que «notre liberté renferme trois choses: 1e quelque -connaissance de ce que nous devons ou ne devons pas faire; 2e la -détermination de la volonté, mais une détermination qui soit à nous et -qui ne soit pas l'effet d'une cause plus puissante; 3e le pouvoir de -faire ce que nous voulons». - -Il y a bien dans ces démonstrations quelque analogie avec la philosophie -de saint Thomas; mais il faut avouer que nous sommes loin de la méthode -d'observation et d'expérience qui semblait être celle du _Traité des -sensations_; et c'est par un long détour qu'il est possible d'établir -que l'idée de Dieu vient des sens. - -Il en est de même de l'origine de la connaissance des principes de la -morale. Les deux ou trois pages que Condillac consacre a cette question -primordiale, qui a suscité de si longs débats, se rattachent en même -temps à la différence qu'il établit entre l'homme et la bête. -«L'expérience, dit-il, ne permet pas aux hommes d'ignorer combien ils se -nuiraient si chacun voulait s'occuper de son bonheur aux dépens de celui -des autres, pensant que toute action est suffisamment bonne dès qu'elle -procure un bien physique à celui qui agit. Plus ils réfléchissent, plus -ils sentent combien il est nécessaire de se donner des secours mutuels. -Ils s'engagent donc réciproquement; ils conviennent de ce qui sera -permis ou défendu, et leurs conventions sont autant de lois auxquelles -les actions doivent être subordonnées; c'est là que commence la -moralité. Dieu nous ayant formés pour la société, les lois que la -raison nous prescrit sont donc des lois que Dieu nous impose lui-même. -Il y a aussi une loi naturelle, qui a son fondement dans la volonté de -Dieu et que nous découvrons par le seul usage de nos facultés. S'il est -des hommes qui veulent la méconnaître, ils sont en guerre avec toute la -nature, et cet état violent prouve la vérité de la loi qu'ils -rejettent.» - -On croirait lire du Jean-Jacques Rousseau, tant la bonté de l'homme, son -amour pour ses semblables, son obéissance aux lois de la nature forment -des axiomes dont l'énonciation dispense de toute preuve! - -La façon dont Condillac prouve l'immortalité de l'âme est plus simple -encore: - -«Ces principes étant établis, nous sommes capables de mérite et de -démérite envers Dieu même: il est de sa justice de nous punir ou de nous -récompenser. Mais ce n'est pas dans ce monde que les biens et les maux -sont proportionnés au mérite et au démérite. Il y a donc une autre vie, -où le juste sera récompensé, où le méchant sera puni; et notre âme est -immortelle...» - -Pourquoi l'âme des bêtes ne l'est-elle pas? C'est parce qu'il n'y a -point d'obligations pour des êtres qui sont absolument dans -l'impuissance de connaître les lois. Rien ne leur étant ordonné, rien ne -leur étant défendu, les animaux sont incapables de mérite et de -démérite; ils n'ont aucun droit à la justice divine. Leur âme est donc -mortelle. - -Et, pour terminer, comme il avait commencé, par une attaque contre les -rationalistes, le philosophe ajoute qu'il ne voit pas que, pour -justifier la Providence, il soit nécessaire de supposer avec Malebranche -que les bêtes sont de purs automates. Sa conclusion n'est pas moins à -retenir: «Ces principes, dit-il, sont les fondements de la morale et de -la religion naturelle; ils préparent aux vérités, dont la révélation -peut seule nous instruire, et ils font voir que la vraie philosophie ne -saurait être contraire à la foi.» - - -Philosophe doublé d'un linguiste, Condillac cherchait à expliquer -l'origine des idées par les mots. Il prétendait que l'entendement et la -volonté ne sont que deux termes abstraits, partageant en deux classes -les opérations de l'esprit. Nous avons des sensations que nous -comparons, dont nous portons des jugements et d'où naissent nos désirs. -Et comme les langues ont été formées d'après nos besoins, il suffit de -les consulter pour reconnaître que les premiers mots sont venus d'une -application aux seules facultés du corps. _Sentire_, sentir, n'a d'abord -été dit que du corps; et ce qui le prouve, c'est que, quand on a voulu -l'appliquer à l'âme, on a dit _sentire animo_, sentir par l'esprit. -_Sententia_ exprimait une sensation avant de s'appliquer à la pensée; et -_sensa mentis_ se rapportait à l'esprit, tandis que, dans Quintilien, -_sensus corporis_ voulait dire la sensation proprement dite, ce qu'on a -exprimé ensuite par le seul mot _sensatio_. - -L'animal n'a que des sensations; l'homme seul a des idées. Ce qui sépare -la sensation de l'idée, ce n'est pas seulement une transformation, un -changement de nature. Passer de la sensation à l'idée c'est passer du -physique au métaphysique, du corps à l'esprit, de la matière à l'âme. Le -sentiment, dit Buffon, ne peut à quelque degré que ce soit produire le -raisonnement. - -C'est parce qu'il a créé des idées que l'homme a des signes, qu'il a des -langues. L'animal n'a pas d'idées, et n'ayant pas d'idées, et n'ayant -pas de signés, il n'a pas de langue. - -Au fond, le but de Condillac en écrivant son _Traité des animaux_ est -de prouver que son système s'applique aussi bien aux bêtes qu'à l'homme, -s'appuyant sur le mot de son adveraire lui-même que «s'il n'existait -point d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus -incompréhensible». Mais cette «nature» des êtres, il avoue n'avoir sur -elle aucune connaissance parfaite, complète, intuitive; il ne la juge -que par les opérations, les facultés, leurs rapports, remontant des -effets à la cause, trouvant le principe par la conséquence[29]. - - [29] _Mémoires de Trévoux_, 1755, décembre, p. 2933. - -C'est toujours le système de Locke. Condillac ajoute qu'il n'est -«passionné pour la philosophie de cet Anglais» que parce qu'on doit -l'appliquer «de manière que les matérialistes ne puissent en abuser». Et -c'est justement ce qu'ils n'ont pas hésité à faire! - -Ce nouvel ouvrage donna l'occasion à la _Correspondance de Grimm_ -d'attaquer un auteur qui décidément avait cessé de lui plaire. On lit à -la date de novembre 1755: «Il y a un an environ que M. l'abbé de -Condillac donna son _Traité des sensations_. Le public ne le jugea pas -tout à fait aussi favorablement que je me souviens d'avoir fait; il eut -peu de succès. Notre philosophe est naturellement froid, sévère, disant -peu de choses en beaucoup de paroles, en substituant partout une triste -exactitude de raisonnement au feu d'une imagination philosophique. Il a -l'air de répéter à contre-cÅ“ur ce que d'autres ont révélé à l'humanité -avec génie. On disait dans le temps du _Traité des sensations_ que M. -l'abbé de Condillac avait noyé la statue de M. de Buffon dans un tonneau -d'eau froide. Cette critique et le peu de succès de l'ouvrage ont aigri -notre auteur et blessé son orgueil; il vient de faire un livre tout -entier contre M. de Buffon, qu'il a intitulé: _Traité des animaux_. -L'illustre auteur de l'_Histoire naturelle_ y est traité durement, -impoliment, sans égards et sans ménagements. Quand il serait vrai que M. -de Buffon se soit peu gêné sur le _Traité des sensations_ et qu'il en -ait dit beaucoup de mal, la conduite de M. l'abbé de Condillac n'en -serait pas moins inexcusable. C'est une plaisante manière de se venger -d'un homme dont on a à se plaindre que de faire un ouvrage contre lui et -de le remplir de choses dures et malhonnêtes. Cette façon prouve -seulement peu d'éducation et beaucoup d'orgueil... M. de Buffon mettra -plus de vues dans un discours que notre abbé n'en mettra de sa vie dans -tous ses ouvrages; car, n'en déplaise à M. l'abbé de Condillac, quand on -veut être lu, il faut savoir écrire[30]...» - - [30] _Correspondance littéraire_ du 1er novembre 1755. Édit. - Tourneux, t. III, p. 111. - -Nous n'avons donné cette appréciation que comme un exemple de la -passion que quelques contemporains apportaient dans leurs jugements. - -Mais au fond, la querelle était beaucoup plus grave. Si en trois années, -du _Traité des sensations_ au _Traité des animaux_, Diderot avait -absolument changé d'attitude vis-à -vis de Condillac, c'est que les -dissertations sur l'existence de Dieu et sur la loi morale étaient une -réponse directe à sa fameuse _Lettre sur les aveugles_. On sait que cet -écrit valut à l'auteur la lettre de cachet du 19 juillet 1749, qui -l'enferma pour trois ou quatre mois au donjon de Vincennes. On -l'accusait, dit le marquis d'Argenson, dont le frère était alors -ministre, «d'avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les -mÅ“urs». Plus franc ou plus fanatique que ses amis, Diderot avait voulu -faire un vrai manifeste et il avait engagé tous les encyclopédistes avec -lui et tous ceux que l'on appelait les philosophes. Avec un grand -appareil scientifique, qui était de mode, il aboutissait non pas au -déisme, mais à l'athéisme pur, développant l'argument banal: «Si vous -voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher.» Ni -d'Alembert, ni Maupertuis, ni l'abbé Galiani ne prétendaient aller si -loin. Voltaire, toujours prudent, écrivit à Diderot à cette occasion une -lettre entortillée, dans laquelle il finissait par défendre l'existence -de Dieu. Leur lutte contre les croyances religieuses fut une perpétuelle -hypocrisie. Ils auraient voulu entraîner avec eux Condillac: et tandis -que Diderot l'injuriait, Voltaire l'accablait de louanges. - -En dépit de critiques envieux, tous ses ouvrages avaient procuré à -Condillac une véritable notoriété; leurs conclusions étaient discutées -dans les cercles philosophiques où tous les beaux esprits voulaient -alors pénétrer; le grand-maître de la pensée du siècle devait -naturellement s'y intéresser, d'autant qu'ayant été le véritable -initiateur de ce mouvement réformiste, il tenait à en rester le chef. -Ses _Lettres philosophiques_, qui dataient déjà de vingt ans, -n'avaient-elles pas ouvert la voie à tous ces travaux, aussi bien que -son séjour en Angleterre, ses traductions de Newton et de Berkeley -avaient mis à la mode des principes dont tout le monde se recommandait à -l'envi. - -Mais Voltaire n'était pas en France. Retiré près de Genève, dans cette -jolie propriété créée par lui, appelée par lui _les Délices_, il tenait -table ouverte, recevait tous les voyageurs de marque: Palissot, Le Kain, -Mme d'Épinay et du Bocage, le philosophe anglais Gibbon, le jésuite -italien Bettinelli, son voisin de Genève, le conseiller François -Tronchin. Tout ce monde défilait au hasard sous la présidence de Mme -Denis. - -Condillac avait envoyé à Voltaire ses ouvrages au moment de leur -publication. Celui-ci les avait lus, réservant son jugement. Au bout de -quatre ans, il veut marquer sa place dans ce mouvement philosophique, -qui semble réussir; il le fait avec son habileté, sa bonne grâce -ordinaire, ses flatteries, mêlées de quelques malices; et il écrit à -l'abbé de Condillac, qu'il n'a probablement jamais vu, car il y a -longtemps qu'il n'a séjourné à Paris. La lettre, bien que figurant dans -les diverses éditions de la _Correspondance de Voltaire_, mérite d'être -citée, du moins dans ses parties principales: - - /* Aux Délices, près Genève. Avril 1755. - - _A M. l'Abbé de Condillac, à Paris._ */ - - Vous serez étonné, Monsieur, que je vous fasse si tard des - remerciements que je vous dois depuis si longtemps; plus je les ai - différés, plus ils vous sont dus... Je trouve que vous avez raison - dans tout ce que j'entends, et je suis sûr que vous auriez raison - encore dans les choses que j'entends le moins... Il me semble que - personne ne pense, ni avec tant de profondeur, ni avec tant de - justesse que vous. - - J'ose vous communiquer une idée que je crois utile au genre humain. - Je connais de vous trois ouvrages: l'_Essai sur l'origine des - connaissances humaines_, le _Traité des sensations_ et celui des - _Animaux_. Peut-être quand vous fîtes le premier, ne songiez-vous - pas à faire le second, et quand vous travaillâtes au second, vous - ne songiez pas au troisième. J'imagine que depuis ce temps-là , il - vous est venu quelquefois à la pensée de rassembler en un corps les - idées qui règnent dans ces trois volumes et de faire un ouvrage - méthodique et suivi, qui contiendrait tout ce qu'il est permis aux - hommes de savoir en métaphysique... Il me semble qu'un tel ouvrage - manque à notre nation; vous la rendriez vraiment philosophe... - - Je crois que la campagne est plus propre pour le recueillement - d'esprit que le tumulte de Paris. Je n'ose vous offrir la mienne; - je crains que l'éloignement ne vous fasse peur; mais après tout, il - n'y a que 80 lieues en passant par Dijon. Je me chargerais - d'arranger votre voyage: vous seriez le maître chez moi, comme - chez vous; je serais votre vieux disciple, vous en auriez un plus - jeune dans Mme Denis, et nous verrions tous les trois ensemble ce - que c'est que l'âme. S'il y a quelqu'un capable d'inventer des - lunettes pour découvrir cet être imperceptible, c'est assurément - vous... - - Voilà bien des paroles pour un philosophe et pour un malade... - - En un mot, si vous pouviez venir travailler dans ma retraite à un - ouvrage qui vous immortaliserait, si j'avais l'avantage de vous - posséder, j'ajouterais à votre livre un chapitre du bonheur... Je - vous suis déjà attaché par la plus haute estime...» - -L'offre était singulièrement tentante. Condillac ne l'accepta pas: -Voltaire l'aurait entraîné plus loin qu'il n'aurait voulu; et il tenait -à ne se compromettre ni avec les Encyclopédistes ni avec Voltaire. -Peut-être comprit-il la fine critique du maître écrivain qui trouvait -évidemment que, dans ses premiers livres, l'abbé de Condillac répète -souvent la même chose sous des formes diverses et que sa doctrine -demandait à être condensée? Peut-être aussi aurait-il été quelque peu -embarrassé de prouver l'immortalité de l'âme à Mme Denis? Mais, au fond, -il allait bientôt faire ce que demandait Voltaire. Son préceptorat de -Parme lui donnera l'occasion de rédiger un _Cours d'études_, qui est -bien «un ouvrage méthodique et suivi sur tout ce qu'il est permis aux -hommes de connaître». - -Entre temps, il vivait à Paris au milieu de cette société polie qui -flattait les écrivains et qui à ce moment même accueillait favorablement -Jean-Jacques Rousseau, auquel on pardonnait ses inconséquences. -Condillac semble être demeuré son ami assez intime, très disposé à lui -venir en aide. Rousseau avait quitté l'Ermitage et Mme d Épinay; il -allait se retirer à Montmorency sous l'égide des Luxembourg. C'était en -1756 ou 1757: Condillac lui fait part d'une proposition assez -singulière, mais qui pouvait donner quelque profit. Il s'excuse d'abord -de ce qu'il ne peut aller le voir «dans le bois de Montmorency» et il -lui envoie des observations de M. de Buffon sur ceux de ses ouvrages où -il est question d'histoire naturelle; puis il poursuit: - -«Je connais une personne qui est dans le cas de faire des discours -publics. Voudriez-vous, dans l'occasion, vous charger de cette besogne. -On vous communiquera le sujet, le lieu des discours, et même à peu près -ce qu'on aura à dire. Il est bon de vous prévenir que cette personne -n'est pas dans le cas de faire de longs discours: il ne s'agira que -d'une vingtaine de lignes. Celui dont il s'agit est un homme d'esprit -qui n'est pas dans l'habitude d'écrire. C'est un grand admirateur de -tout ce que vous avez donné au public: il est, d'ailleurs, de nos amis -depuis bien des années. J'ai pensé que vous pourriez quelque peu vous -amuser à haranguer les bois.» - -Cette «personne» était vraisemblablement le duc de Nivernois, ami des -philosophes, des économistes, philanthrope lui-même, qu'avaient dû -séduire les utopies sociales de Rousseau. Mais le projet n'eut pas de -suites, et les ressources vinrent d'ailleurs. Condillac ajoutait: - -«On a dit à Mme de Chenonceaux qu'on avait fait une brochure de votre -article _Économie_. En avez-vous connaissance et savez-vous où elle se -trouve? C'est une question qu'elle m'a chargé de vous faire. Adieu, -Monsieur, je vous embrasse; ayez de l'amitié pour moi, et comptez qu'il -est dans la ville d'assez honnêtes gens pour aimer beaucoup et vos -talents et votre personne [31].» - - [31] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis._ Correspondances - publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, 1861, in-8º, t. 1er, p. 515. - - -Mme de Chenonceaux était cette Rochechouart qui avait épousé le fils du -fermier général Dupin, dont Rousseau avait été un instant précepteur. -C'est dans ce milieu un peu compromettant qu'on vint chercher l'auteur -du _Traité des sensations_ pour l'envoyer dans une petite cour -italienne. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE V - -L'ÉDUCATION DE L'INFANT DE PARME - -(1758-1767) - - -On sait par quelles laborieuses négociations la fille aînée de Louis XV, -Louise-Élisabeth de France, mariée à quinze ans à un infant d'Espagne, -fils de Philippe V, devint duchesse de Parme et de Plaisance. Son mari, -dom Philippe, l'un des enfants d'Élisabeth Farnèse, était indolent et -peu intelligent; il laissait volontiers sa femme prendre toutes les -responsabilités et toutes les initiatives. Celle-ci, au contraire, avait -l'esprit ouvert, une grande application à ses devoirs de souveraine, des -dispositions à la diplomatie et un souci constant de ses intérêts. Elle -venait souvent à la cour de France; et ni la chasse, ni le jeu, ni les -théâtres, ni les arts ne la détournaient de ses préoccupations -personnelles. Elle était à Paris en 1757, et assista l'année suivante à -la chute du cardinal de Bernis et aux débuts de la faveur de Choiseul. -Très anxieuse de l'avenir de son jeune fils Ferdinand et désirant lui -ménager un établissement plus brillant que celui de Parme, elle veut lui -faire donner une éducation moins arriérée que celle des princes -espagnols. Ce n'est point qu'elle ne soit bonne chrétienne et qu'elle -néglige ses devoirs de conscience; mais elle n'a point la piété austère -de sa mère, Marie Leczinska, et il lui arrive même de parler assez -légèrement de la «prêtraille» italienne. D'autre part, elle n'a aucune -tendresse pour les jésuites. Elle cherche à Paris un précepteur qui -réponde à ses désirs et elle écrit à son mari: - -«J'espère dans deux mois avoir un bon sujet pour notre fils. Ainsi il -n'y a qu'à laisser le père Fumeron[32]; mais il ne faut pas encore lui -faire rien dire là -dessus; et j'espère que nous aurons un très bon -sujet[33].» - - [32] Le P. Fumeron était gouverneur du jeune prince, qui avait - pour sous-gouverneur M. de Kéralio, qu'on conserva. - - [33] Lettres du 7 novembre 1757. _Le Gendre de Louis XV_, par M. - Casimir STRYENSKI, 1904, in-8º. - -Ce «très bon sujet», qu'on mit du reste quelques mois à trouver, ce fut -l'abbé de Condillac, qui s'était acquis depuis quelques années dans la -philosophie et la science une réelle illustration. Il avait eu soin, -comme nous l'avons vu, de ne froisser aucune conviction et se déclarait -nettement spiritualiste; mais, pour succéder à un jésuite, le choix de -ce demi-ecclésiastique était bien un peu audacieux. - -«L'abbé de Condillac partira lundi, écrivait Élisabeth à l'Infant, de -Versailles, le 14 mars 1758; je suis persuadée que tu en seras content, -c'est étonnant le bien que tout le monde en dit[34].» - - [34] _Une Fille de France_, par M. L. DE BEAURIEZ, 1887, in-12. - -En dehors de la faveur de la reine dont nous avons parlé, Condillac fut -singulièrement recommandé pour ce poste par le duc de Nivernois, ancien -ambassadeur à Rome, et aussi par Duclos qui, Breton, était resté très -lié avec son compatriote le sous-gouverneur du jeune prince, M. de -Kéralio. - -L'abbé de Condillac se mit donc en route dans le courant de mars 1758 -pour se rendre auprès de son élève. Sa nomination produisit quelque -scandale, car il y avait à peine quatre ans que le _Traité des -sensations_, publié pourtant sans fracas, bouleversait un peu les idées -reçues, sans qu'on sût encore quelle influence aurait cette révolution -philosophique. «Malgré ce livre que l'on dit un peu métaphysique, -écrivait encore l'Infante à son mari[35], nous n'aurons, je crois, rien -à nous reprocher sur ce choix ni en ce monde, ni en l'autre.» -Malheureusement la duchesse de Parme ne devait pas suivre longtemps -l'éducation de son fils. Très fatiguée par la besogne écrasante qu'elle -s'imposait et qui s'accrut encore à la mort de son beau-frère, le roi -d'Espagne, Ferdinand VI, quand elle s'acharna aux négociations -infructueuses du mariage de sa fille avec l'archiduc Joseph, la pauvre -Louise-Élisabeth se sent mortellement frappée et elle adresse à son fils -des conseils qui sont empreints d'une élévation morale peu commune. -Condillac dut les méditer avec d'autant plus d'admiration qu'ils étaient -animés d'un amour pour la France et pour le roi qui pouvait consoler son -exil. Ces considérations, qui annoncent le pacte de famille, -précédèrent de bien peu la mort de la fille bien-aimée de Louis XV. -«Babet», après quelques symptômes inconnus, que les médecins du temps -soignèrent par les saignées ordinaires, fut enlevée par la petite vérole -à Paris le 6 décembre 1759; et c'est le roi lui-même qui dut annoncer la -fatale nouvelle à son gendre. Dom Philippe resta écrasé par la perte de -sa femme; il n'avait jamais vécu que sous la direction assez rude de sa -mère, ou sous l'égide non moins dominante de Louise-Élisabeth; il laissa -désormais agir son premier ministre Guillaume du Tillot, marquis de -Felino, qui, en dépit de son obscure origine, exerça sur le duché de -Parme une influence civilisatrice que jamais n'avaient eue les Farnèse -et dont leurs successeurs ne surent pas profiter. Imbu des idées -philosophiques nouvelles, il devait s'entendre avec l'abbé de Condillac, -qui de plus avait retrouvé à Parme un de ses compatriotes dauphinois, -Feriol, puis Duclos, historiographe de France, et d'Argental, le fécond -romancier, qui allait devenir l'ami de Voltaire, conseiller d'honneur au -Parlement de Savoie et plénipotentiaire du duc. Ces précurseurs de la -Révolution ne dédaignaient pas les faveurs princières! - - [35] _Une Fille de France_, p. 147. - -Il y rencontra aussi, mais plus tard, au milieu de 1760, un autre -Français, bien oublié aujourd'hui, un Bordelais, non sans valeur, et qui -eut dans son existence des vicissitudes très diverses. C'était Alexandre -Deleyre[36], d'abord élève des jésuites et ayant été sur le point -d'entrer dans la compagnie, devenu assez vite libre penseur. Arrivé à -Paris où il connut Duclos et Diderot, il écrivit pour l'_Encyclopédie_ -le fameux article sur le _Fanatisme_, en même temps qu'il composait les -vers des romances dont Jean-Jacques Rousseau faisait la musique. Après -avoir été secrétaire des carabiniers du comte de Gisors, gendre du duc -de Nivernois, il fut nommé attaché à l'ambassade de France à Vienne, -puis désigné comme bibliothécaire de l'Infant de Parme dont Condillac -était précepteur en titre. Il s'était marié non sans difficultés, le duc -de Nivernois ayant été obligé de faire lever l'interdiction que le curé -avait mise à la célébration de cette union à cause de l'écrit sur le -_Fanatisme_. Bien peu de temps après son arrivée à Parme, l'abbé de -Condillac parlait de lui à leur protecteur commun dans une lettre -inédite, qui comportait ces préalables explications. Auparavant Deleyre -mandait à Rousseau: «Il faut aller à la cour du prince de Parme. Vous -estimez M. l'abbé de Condillac, son précepteur. Vous lui direz ce que -vous pensez de moi; j'espère que cela ne nous brouillera pas -ensemble[37].» - - [36] Né en 1726, mort en 1797.--Ses lettres adressées de Parme à - J.-J. Rousseau ont été publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, t. - 1er. - - [37] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis_, t. Ier, p. 201. - -Voici la lettre du 3 juin 1761 au duc de Nivernois[38]: - - Je juge bien du chagrin que vous éprouvez au sujet des Messieurs de - Mirabeau, car je fais comme vous faites. Autant vous voulez leur - rendre service, autant toutes les démarches sont difficiles et - délicates. Je n'ai lu que la préface du marquis; mais les choses y - sont dites avec une franchise qui ne peut manquer de révolter les - esprits. Ces sortes d'ouvrages produisent du bien et du mal. Les - auteurs sont ceux qui paraissent le moins à plaindre: le courage - qu'ils ont montré les console de leur disgrâce. Je plains davantage - leurs amis, quand ils pensent comme nous. En vérité, Monsieur le - duc, vous avez bien à vous plaindre de ceux que vous aimez: tantôt - ils manquent de santé, tantôt de conduite. J'ai peur que cela ne - prenne trop sur vous; mais songez que vous en avez à Parme qui se - portent bien et dont la besogne va toujours de mieux en mieux. Je - fais de l'exercice tous les jours, et le gouverneur, qui est une - mauvaise tête, dit que je suis un fou, parce que je me promène - quand il ne fait pas de soleil. M. et Mme Deleyre sont plus - raisonnables; ils marchent et je marche avec eux. Tous vous offrent - leur respect. J'ai mis M. Deleyre à l'histoire d'Angleterre. - - L'Infant vous répondra par l'ordinaire prochain. - - Nous sommes charmés des bonnes nouvelles que vous nous donnez de - Mme la duchesse et de Mme de Gisors[39] et de Rochefort. - - Adieu, Monsieur le duc, songez de temps en temps à votre santé et à - votre besogne; et ce sera une distraction, car vous vous y - intéressez... - - [38] Autogr. Archives de famille. - - [39] Le comte de Gisors était mort très jeune en 1758. - -Le marquis de Mirabeau, si connu par ses aventures judiciaires, avait -quitté la Provence et était venu s'établir en 1742 à Paris où il s'était -lié avec les Encyclopédistes et surtout avec les Économistes dont -Quesnay sera le chef d'école. Il fréquentait les salons à la mode et -l'hôtel de Nivernois. Le livre qui a fait sa réputation, _l'Ami des -hommes_, avait été publié secrètement en 1756, soi-disant à Avignon; -mais l'édition qui fut surtout répandue est celle en trois volumes -in-4º, qui parut de 1758 à 1760. Elle fit scandale par les attaques sans -modération que prodiguait l'auteur contre le gouvernement établi et -particulièrement contre les droits féodaux ou les privilèges de l'ordre -de la noblesse, auquel il se piquait pourtant d'appartenir. Il était à -la fois agriculteur, libre-échangiste, partisan de la décentralisation -et de l'abolition des rentes. Condillac partageait assurément une grande -partie de ses idées; mais il trouvait qu'il les présentait avec une -violence qui dépassait les bornes. - -Il était dans la même situation vis-à -vis de Deleyre. Ce dernier avait -publié une _Analyse de la philosophie de Bacon_ et avait collaboré avec -Suard à des mélanges historiques. Condillac voulut lui faire rédiger un -cours d'histoire moderne pour l'Infant; mais Deleyre se livra à des -appréciations si immodérées que le précepteur ne put utiliser le -travail, «son esprit éminemment judicieux», dit un biographe de Deleyre, -ne pouvant se résoudre à sanctionner une trop maladroite audace[40]. -Tant que, dans une situation modeste, l'écrivain voulut poursuivre «le -triomphe de la philosophie sur les préjugés», le danger fut médiocre; -mais la Révolution survenant, Deleyre se déchaîna: il devint jacobin et -se fit nommer par son pays député à la Convention. Il y vota la mort du -roi, et, plus heureux que ses amis de la Gironde, put échapper à la -tourmente, de sorte qu'on le retrouve en 1795 au Conseil des Cinq-Cents -et même à l'Académie des sciences morales et politiques, alors la -seconde classe de l'Institut. Il était resté huit ans à Parme et avait -même obtenu du duc une pension viagère de 200 livres. - - [40] Notice sur Alexandre Deleyre par Joachim Le Breton, lue en - 1797 à l'Institut. - - -Condillac avait quarante-huit ans; il passa en Italie les dix plus -belles années de sa vie. Et si dom Ferdinand ne devint pas un prince -éclairé et ressembla trop à son père, on ne saurait s'en prendre au -précepteur. Rarement éducateur s'imposa pour son élève un semblable -travail. Les seize volumes du _Cours d'études_, dont nous aurons à -parler bientôt, en témoignent suffisamment. Mais l'Infant était -dissimulé, faible, timide et versatile. Il haïssait le travail, et s'en -rapportait à son père d'abord, à ses ministres ensuite, si bien qu'il -fit peu d'honneur à son maître. - -Condillac lui avait témoigné toutes les sortes de dévouement. A la fin -de 1764, le jeune prince avait été atteint de la petite vérole: on le -fit inoculer par le fameux Genevois Tronchin. L'abbé lui prodigua les -soins les plus paternels et prit la maladie. On le crut mort. Le 10 et -le 11 décembre 1764, Voltaire annonce la nouvelle au comte d'Argental et -à Damilaville: «Condillac est mort de la petite vérole _naturelle_.» -Cela voulait dire qu'il n'avait point été inoculé par ces médecins comme -Omer, que le patriarche de Ferney poursuivait de tous ses sarcasmes. -«L'abbé de Condillac, ajoute-t-il, revenait en France avec une pension -de 10 000 livres et l'assurance d'une grosse abbaye. Il allait jouir du -repos et de la fortune. Il meurt, et Omer est en vie. Nous perdons là un -bon philosophe[41].» On trouve plus de détails dans une curieuse lettre -de Deleyre à Jean-Jacques Rousseau, datée de Parme même, le 18 février -1795: - -«Je vous annonçais par ma dernière lettre que M. l'abbé de Condillac -était attaqué de la petite vérole: il a été près d'un jour à l'agonie, -au point qu'on avait déjà commencé à tendre en deuil l'église où on -devait l'enterrer. Mais il y a deux mois qu'il se promène. Je vous parle -de sa maladie, parce qu'il y a montré la plus grande force d'âme. Dans -les moments qu'il croyait les derniers, il ne s'est occupé qu'à dicter -une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu'il instruit. -Ensuite, il a demandé qu'on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté -stoïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup d'impression sur -tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère -sensible et différent du sien... Sa petite vérole, quoique de la pire -espèce, ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu'il avait -très délicate, comme vous savez, n'en a point souffert[42].» - - [41] _Correspondance de Voltaire._ Édit. Beuchot, t. LXII, p. 123 - et 125. - - [42] Deleyre à Rousseau, STRECKEISEN-MOULTOU, t. Ier, p. 246. - -Voltaire prit la chose plus gaiement. Détrompé par d'Alembert, il dément -la nouvelle qu'il avait propagée, et mande avec son esprit ordinaire à -son ami Bordes, de Lyon: «Vous savez à présent que l'abbé de Condillac -est ressuscité; et ce qui fait qu'il est ressuscité, c'est qu'il n'était -pas mort. Dieu merci, voilà un philosophe que la nature nous a conservé. -Il est bon d'avoir un lockiste de plus dans le monde, lorsqu'il a tant -d'asinistes, de jansénistes...[43].» - - [43] Ferney, 4 janvier 1765. _Correspondance_, t. LXII, p. 164. - -Rousseau avait observé à cette occasion que Condillac eût mérité les -honneurs rendus au médecin, puisqu'il s'était exposé davantage. - -Quand l'éducation fut terminée, dom Philippe, toujours en bons termes -avec son beau-père, demanda à Louis XV une abbaye en France comme -récompense pour Condillac. Cette abbaye fut Mureau, au diocèse de -Toul[44]. A peine lui fut-elle accordée que l'abbé remercia le roi par -une lettre adressée au duc de Praslin: - - Parme, 16 février 1765[45]. - - Monsieur, - - Je sais que je vous dois la grâce que le Roi vient de me faire, - honteux de n'avoir point mérité par moi-même votre protection; ma - vanité trouve un dédommagement, lorsque je pense que je la dois à - l'estime dont M. le duc de Nivernois m'honore; à ce titre, elle - m'était assurée. Je désire, Monsieur le Duc, que vous me permettiez - de regarder vos bienfaits comme un droit à votre estime, et de - rechercher les occasions de vous faire ma cour, et de vous prouver - la reconnaissance que je conserverai toute ma vie. Si vous me - refusiez ces dernières grâces, vous ne m'auriez fait du bien qu'à - demi. - - Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant - serviteur. - -CONDILLAC. - - [44] L'abbaye de Mureau (_Miræ-Vallis_), de l'ordre des - Prémontrés, était située aux confins des duchés de Bar et de - Lorraine, près Neufchâteau. _Gallia Christiana_, t. XIII, p. - 1161. - - [45] Affaires étrangères. _Parme_ 27, f. 27. - -Condillac était resté à Parme pour assister au mariage de la sÅ“ur de -son élève avec le prince des Asturies. Il avait accompagné à Alexandrie -l'Infant dom Philippe qui fut atteint subitement de la petite vérole. On -crut d'abord la maladie sans gravité. Le représentant de la France à -Parme écrivait à Praslin, ministre des affaires étrangères: «L'Infant -m'a appelé ce matin et m'a dit: Ne voilà -t-il pas une jolie aventure -pour un homme de mon âge? Je lui ai répondu que l'abbé de Condillac, qui -était bien plus vieux que lui, s'était tiré d'une petite vérole -affreuse. Son Altesse Royale m'a dit, en effet, que cet exemple devait -rassurer.» - -Trois jours après, le 18 juillet 1765, l'Infant mourait, comme mourut -plus tard le roi Louis XV. Les familles royales étaient singulièrement -frappées par ce terrible mal, aujourd'hui disparu. - -L'abbé de Condillac prolongea encore quelques mois, bien qu'il n'eût -plus de rôle à jouer près d'un jeune prince qui s'exerçait assez mal à -son métier de souverain. Voulant revenir à Paris, pour y vivre -tranquille au milieu de ses amis, il cherchait un logement, et il -s'était adressé pour se renseigner au duc de Nivernois, d'autant que -c'était dans le quartier du Luxembourg, très avant sur la rive gauche, -qu'il désirait s'établir. Le duc lui avait indiqué une maison que l'abbé -trouvait trop chère. De là une correspondance dont nous avons pu -retrouver deux lettres fort curieuses, moins par ce qu'elles nous -apprennent que par le ton général indiquant bien le caractère des -personnages et leurs habitudes de vie: - - /* 6 décembre 1766. - - _A Monsieur le Duc de Nivernois._ - - Monsieur, */ - - Quatre-vingts ou 100 louis pour un appartement! Et puis vous me - demandez combien de monde j'aurai avec moi. Quelle idée, Monsieur - le duc, vous vous faites d'un philosophe! Il me semble que je suis - déjà à Paris, parlant de mes gens et de ma maison. Cependant - j'arriverai seul avec un homme qui courra la poste devant moi et - que je laisserai pour prendre deux laquais. Après y avoir bien - réfléchi avec l'Ogre[46], j'irai descendre dans un hôtel garni, où - n'étant qu'en passant, je crois que je serai bien pour 20 écus ou - trois louis par mois. Nous autres gens d'église nous ne sommes pour - nos aises avoir; il ne faut pas que j'oublie le temps que je n'en - avais pas, et que, pour vouloir aujourd'hui en avoir trop, je me - mette dans le cas de n'en avoir pas assez. Est-ce que, pour 12 ou - 1 300 livres, je ne trouverai pas un appartement non meublé et - honnête, et pour 2 000 écus ne pourrai-je pas me meubler - convenablement pour l'essentiel? J'aime mieux quelques bouteilles - de vin de plus dans ma cave et moins de magnificence dans mes - meubles et mon logement. D'ailleurs, Monsieur le duc, je ne vois de - clair dans mon revenu que mon abbaye, et 1 000 écus que j'ai - d'ailleurs. Ce qu'on me donnera ici ne me paraît pas un fond bien - sûr pour l'avenir, et puis je ne sais pas ce qu'on me donnera: car - je n'ai point demandé à M. du Tillot comment il me traîtera. Si - l'Infant don Philippe vivait, je pourrais avoir des prétentions et - dire ce que je prétends. Je le ferais, parce que la chose serait - plus juste qu'intéressée; mais vous sentez qu'aujourd'hui cette - corde-là est, de toutes celles de mon clavier, celle que je - toucherai le moins; je demanderai cependant à M. du Tillot ce qu'il - veut faire, afin de savoir à quoi m'en tenir; et dans ma première - lettre j'aurai l'honneur de vous dire quelle sera ma fortune. - - L'Ogre, qui vous offre ses regrets, a reçu votre lettre du 21 - novembre et je viens de remarquer que celle à laquelle je réponds - est du 1er du même mois: je la reçois cependant aujourd'hui; je ne - sais où elle s'est arrêtée. J'ai reçu il y a huit jours celle que - vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14; je m'étais bien douté - que mes questions sur mon inconnue, que je connais, vous - divertiraient. - - Nous attendons M. Duclos: il sera certainement prévenu, et si à son - arrivée je suis encore ici, j'y contribuerai de mon mieux. J'en ai - prévenu l'Infant et je lui ai fait part de l'intérêt que vous y - prenez. - - M. de la House m'a dit que M. de Guer occupe dans la rue de Condé - une maison de garçon, toute boisée et de 1300 livres de loyer, et - qu'il veut la quitter. Peut-être pourrait-elle me convenir. Si vous - avez l'occasion de voir ce que c'est, je vous en serai obligé. - - Voilà une longue lettre où il n'est question que de moi, de ma - maison et de mes gens. Si je comptais moins sur vos bontés, je la - jetterais au feu; mais je vous l'envoye telle qu'elle est et je - vous prie d'agréer mes excuses. - -Abbé DE CONDILLAC[47]. - -Parme, 6 décembre 1766. - - - [46] L'_Ogre_, c'est M. de Kéralio. - - [47] Aut. Archives de famille. - - -Le duc répondit le 26 décembre: - - Vrayment, mon cher abbé, ç'auroit été un trésor pour tous que ce - logement de M. de Guer dont vous a parlé M. de la House, tout - boisé, dans la rue de Condé, à 1 500 livres de loyer; c'étoit un - trésor; mais ne vous en réjouissez pas; car voicy le fait: ce n'est - point un apartement, mais une maison entière, très petite à la - vérité et propre à un garçon. M. de Guer croit qu'il sera obligé de - la quitter, parce que le propriétaire veut la vendre, au lieu d'y - faire des réparations convenables et urgentes dont elle a besoin. - Enfin le prix du loyer qu'en donne M. de Guer est 2 600 livres et - non pas 1 500. Vous voyés que notre Ministre n'a rien exagéré dans - son récit, il s'en faut bien; mais vous voyés, par le détail exact - que je viens de vous faire, qu'il n'y a rien qui vous convienne. Je - crois toujours vous avoir fait moy une vraie trouvaille dans ce - petit appartement au Luxembourg dont je vous ay parlé et sur lequel - j'attends votre réponse. Je suis très intimement convaincu que vous - ne sauriés mieux trouver à tous égards. - - J'ai reçu hier la lettre que l'Ogre m'a écrite le 13 de ce mois et - j'y répondray _al solito_, par l'ordinaire prochain. Il me dit que - vous devés partir vers le milieu de janvier, et j'en infère que - vous pouvés encore recevoir cecy à Parme. Je l'adresse pourtant à - l'Ogre à tout hasard. Je suis non surpris, mais très content et - édifié, de l'arrangement utile, honorable et distingué que le Sully - de Parme a fait pour votre retraite. Nous vous en faisons, Mad. de - Rochefort et moy, notre compliment tendre et sincère en vous - embrassant de tout notre cÅ“ur. Cela nous a fait pleurer à nouveau - la pauvre Mad. du Chatel. Comme elle y aurait été sensible! Comme - elle aurait joui de votre accroissement d'honneur, de fortune et de - bonheur! Nos sentiments suppléent bien aux siens, mon cher abbé; - Votre éminente Grognerie doit _en rester plus que persuadée_, comme - disent les Italiens... - - Adieu, mon cher abbé, nous nous portons comme de coutume, - c'est-à -dire très passablement, et nous vous aimons comme de - coutume, c'est-à -dire beaucoup. Ne manqués pas de faire mille - tendres compliments à l'Ogre de Mad. de Rochefort. Portés-vous bien - dans vos courses, et tachés de vous souvenir que je ne pourray pas - vous écrire, si vous ne me donnés pas des adresses. - -Où se logea Condillac à Paris? Il nous a été impossible de le découvrir. -Mais ce fut certainement dans cette partie du faubourg Saint-Germain -qui avoisinait l'hôtel du duc de Nivernois, ancienne demeure du maréchal -d'Ancre, restaurée par l'architecte Peyre et le sculpteur Rameau, -située, comme l'on sait, dans le commencement de ce qui est aujourd'hui -la rue de Tournon. L'abbé était un assidu de cette maison si -hospitalière, dont deux écrivains distingués de ce temps ont retracé -agréablement le souvenir[48]. Il y rencontrait la comtesse de Boufflers -et son fils, les Choiseul, les Ségur, la maréchale de Mirepoix, le -cardinal de Bernis, l'abbé Barthélemy, Saint-Lambert, Beaumarchais. - - [48] _Le Duc de Nivernais_, par Lucien PÉREY, 2 vol. (1891) et - _la Comtesse de Rochefort et ses amis_, par M. DE LOMÉNIE (1870), - in-8º. - -A la pension que lui accorda libéralement le ministre du Tillot -s'arrêtèrent les relations de Condillac avec Parme. Il faut pourtant -observer que lui, comme M. de Kéralio, occupaient en Italie une -situation particulière. Dans les instructions diplomatiques données par -Choiseul au baron de la Houze, successeur de Rochechouart, comme -représentant de la France, qui sont datées de Versailles du 5 octobre -1766, on lit la phrase suivante: - -«Parmi les Français qui résident à Parme, il y en a qui, par leur -naissance ou par leurs emplois, méritent que le Ministre du Roi leur -marque des attentions particulières, tels sont le bailly de Rohan, le -sieur de Kéralio et l'abbé de Condillac. Le baron de la Houze tâchera de -se concilier leur confiance, de manière que, sans affecter aucune -curiosité indiscrète, il puisse être informé par eux de ce qui pourrait -se passer d'intéressant dans l'intérieur de la cour de l'Infant[49].» - - [49] _Recueil des Instructions, etc._ Naples et Parme. Paris, - 1873, in-8º, p. 213. - - -La politique, pourtant fort active, qui évoluait autour du duché de -Parme et de la Savoie, ne semble pas avoir jamais préoccupé Condillac; -mais Kéralio, qui avait déjà été chargé de diverses missions, resta plus -longtemps en Italie; et quand il rentra en France, par une singulière -rencontre, il obtint la jouissance viagère du petit Luxembourg, se -retrouvant à la fois près de son vieil ami et près de son protecteur le -duc de Nivernois. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE VI - -RETOUR A PARIS - -L'ACADÉMIE FRANÇAISE - -LE _COURS D'ÉTUDES_ - - -A peine réinstallé à Paris et tout glorieux encore de la mission qui lui -avait été confiée, Condillac fut élu à l'Académie française, en -remplacement de l'abbé d'Olivet. Il y avait peu de liens communs entre -son prédécesseur et lui, si ce n'est le culte de la langue française et -peut-être aussi les souvenirs d'un état que l'abbé d'Olivet avait -abandonné moins vite que lui, après un noviciat de dix ans chez les -Jésuites. Mais l'historien de l'Académie, très célèbre en son temps, -avait été avant tout un classique et un homme de tradition. A coup sûr, -il n'avait point partagé les idées de Condillac et surtout ses -relations: son éloge pouvait être fait d'une façon plus compétente par -son élève, l'abbé Batteux[50]. Le nouvel académicien se borna sur son -prédécesseur à des phrases banales. Selon la mode d'alors, qui avait -valu un si grand succès à Buffon à l'occasion de son discours sur le -style, Condillac prit une thèse personnelle qu'il développa, comme une -sorte de manifeste, dans des pages qui ne manquent pas d'éloquence et -dont le ton général indique très clairement combien les idées qui furent -celles de la Révolution étaient déjà répandues parmi les esprits -éclairés de l'époque. Après quelques mots de compliments nécessaires, -Condillac trace à larges traits un tableau des progrès de l'esprit -humain depuis la barbarie jusqu'à nos jours, en passant par l'époque -romaine, par le moyen âge, les Croisades, la Renaissance. Il y aurait -beaucoup à dire sur ces jugements rapides, dont quelques-uns étonnent, -comme l'affirmation que «l'érudition aveugle éteignit le goût qui -commençait avec Marot et que les lettres ne pouvaient pas renaître dans -un siècle fait pour admirer Ronsard». - - [50] C'est l'abbé Batteux qui reçut Condillac au nom de - l'Académie, le 22 décembre 1768. Son discours ne nous apprend - rien de particulier. - -Naturellement, après l'apothéose de Richelieu, viennent celles de Louis -XIV et de Louis le Bien-Aimé, avec cette restriction, cependant, que -«l'érudition n'était pas encore sans ténèbres et que la saine critique -était à naître»; car on paraissait «refuser aux modernes la faculté de -penser», et on apercevait trop tard «la lumière qui se répandait» et -dont on avait besoin pour étudier avec profit. - -C'est toujours l'idée chère au dix-huitième siècle, que le dix-neuvième -a aussi singulièrement exaltée, qu'avant «les philosophes» ou avant -«les critiques» on était incapable de connaître la vérité: ce que -Condillac avait proclamé un peu naïvement et sans modestie au -commencement de son discours: «Après avoir essayé de faire l'analyse des -facultés de l'âme, j'ai tenté de suivre l'esprit humain dans ses -progrès. D'un côté, j'ai observé ces temps de barbarie, où une ignorance -stupide et superstitieuse couvrait toute l'Europe; et de l'autre, j'ai -observé les circonstances qui, dissipant l'ignorance et la superstition, -ont concouru à la renaissance des lettres: deux choses qui s'éclairent -mutuellement lorsqu'on les rapproche.» - -Nous avons retrouvé dans les papiers de Condillac l'exemplaire de ce -discours, édité par la veuve Regnard, imprimeur de l'Académie française, -avec les corrections que l'auteur y a faites. C'est sur l'éloge de Louis -XV, le _Bien-Aimé_, que portent les plus importantes suppressions. Il y -avait pourtant là quelques souvenirs particuliers dignes d'intérêt. -«J'ai été, disait-il, le témoin des épanchements de l'âme paternelle du -roi: l'honneur que j'ai eu d'être chargé de l'instruction d'un de ses -petits-fils m'en a rendu en quelque sorte le confident. Que j'aimerais à -mettre sous les yeux les détails intéressants de leur commerce! Vous y -verriez le Monarque sensible répandre tour à tour les plus sages -conseils pour la conduite et les plus touchantes consolations dans les -malheurs». - -A la fin de cette même année 1768, l'abbé de Condillac figure parmi les -dix-huit philosophes que le baron de Gleichen présenta au jeune roi de -Danemark[51]; mais le 17 avril 1770, il ne se trouve plus parmi les -dix-sept réunis chez Mme Necker pour élever une statue à Voltaire[52]. -Et pourtant jusqu'au bout Voltaire avait été un de ses admirateurs; il -avait approuvé hautement sa nomination à l'Académie. Il écrivait alors à -La Harpe: «Nous avons perdu un très bon académicien dans l'abbé -d'Olivet: il était le premier homme de Paris pour la valeur des mots; -mais je crois que son successeur, l'abbé de Condillac, sera le premier -homme de l'Europe pour la valeur des idées. Il aurait fait le livre de -l'_Entendement humain_, si M. Locke ne l'avait pas fait et, Dieu merci, -il l'aurait fait plus court[53].» Et quelques jours après sa réception, -il disait: «Je trouve beaucoup de philosophie dans le discours de M. -l'abbé de Condillac. On dira peut-être que son mérite n'est pas à sa -place dans une compagnie consacrée uniquement à l'éloquence et à la -poésie; mais je ne vois pas pourquoi on exclurait d'un discours de -réception des idées vraies et profondes, qui sont elles-mêmes la source -cachée de l'éloquence.» - - [51] _Correspondance de Grimm_, t. VIII (15 décembre 1768), p. - 213. - - [52] _Correspondance de Grimm_, t. XI, p. 15. - - [53] Lettre du 31 octobre 1768. _Å’uvres complètes de Voltaire_, - édit. Garnier, 1882, in-8º, t. XIV de la _Correspondance_, p. - 151. - -Peu assidu aux séances, très retiré du monde, Condillac se consacra -désormais à la rédaction et à l'impression de son _Cours d'études pour -l'instruction du prince de Parme_[54], qu'il avait obtenu la permission -de publier et au sujet duquel il éprouva même quelques ennuis de la part -de l'humeur changeante de la Direction de la librairie[55]. - - [54] Le vol. _Ital._ 1550 au département des manuscrits de la - Bibliothèque nationale contient (fol. 238 à 260) des variantes et - corrections autographes faites par Condillac sur les épreuves de - son édition du _Cours d'études_, imprimée à Deux-Ponts. - - [55] Le _Cours d'études_ parut à Parme et à Paris de 1769 à 1773, - non sans difficulté; car un instant il fut interdit en France. - _Correspondance, etc._, t. XI, p. 109 (août 1775). - -Ce _Cours d'études_ est une Å“uvre considérable, qui ne comprend pas -moins de seize volumes, et même dix-sept, si on compte le traité _De -l'étude de l'histoire_, qui est attribué à l'abbé de Mably[56]. Un long -«discours préliminaire» expose le plan de Condillac et la façon dont il -entend l'exécuter. Ici encore, le philosophe se retrouve avec son -système raisonné et ses idées personnelles. «La méthode que j'ai suivie, -dit-il, paraîtra nouvelle, quoique dans le fond elle soit aussi ancienne -que les premières connaissances humaines. Il est vrai qu'elle ne -ressemble pas à la manière dont on enseigne; mais elle est la manière -même dont les hommes se sont conduits pour créer les arts et les -sciences. Pour faire usage, dans l'éducation, de l'unique méthode à -laquelle nous devons tout ce que nous avons appris, il faut d'abord -faire connaître à un enfant les facultés - - -de son âme et lui faire sentir le besoin de s'en servir. Si l'on -réussit à l'un et à l'autre, tout deviendra facile; car, au lieu -d'imaginer autant de principes, autant de règles qu'on en distingue dans -les arts et dans les sciences, on n'aura plus qu'à observer avec -lui[57].» - - [56] _Correspondance littéraire de Grimm et Diderot._ Édit. - Tourneux, t. X, p. 331, 333 (janvier 1774). Le manuscrit de cet - ouvrage se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, no 3222. - - [57] Condillac affirme que les premières leçons de métaphysique, - débarrassées de l'ancien langage des écoles, sont accessibles à - l'intelligence d'un enfant de sept à huit ans, que l'on a rendu - capable de quelque attention. «Après qu'on lui a fait comprendre - de quelle manière notre esprit acquiert des idées et comment nous - les exprimons par des mots, il n'est plus effrayé par ces - expressions abstraites de substantif, de genre, de nombre, dont - il est aisé de lui rendre l'acception aussi familière que celle - des termes les plus communs, et alors il peut suivre sans - beaucoup de peine les procédés du langage.» Par la même raison, - Condillac établit qu'il ne faut faire commencer l'étude des - langues anciennes, du latin particulièrement, qu'à dix ou douze - ans, parce que «avant d'entreprendre l'étude d'une nouvelle - langue, il faut savoir la sienne et surtout avoir assez de - connaissance pour n'être arrêté que par les mots». Et il - conseille ensuite d'apprendre beaucoup de mots à l'enfant, avant - de l'ennuyer par la syntaxe et les règles. - -Ces observations, Condillac les fit chaque jour avec son élève, essayant -de redevenir enfant pour lui. Quand il l'eut fait réfléchir sur les -moindres actes de sa vie, il passa aux lectures des meilleurs écrivains, -pour lui donner des modèles du beau et les lui rendre familiers. C'est -alors que, pour le soutenir dans ses recherches, il lui composa une -_Grammaire_, bientôt suivie de _l'Art de penser_, _l'Art d'écrire_ et -_l'Art de raisonner_, qui, dit-il, «ne sont dans le fond qu'un seul et -même art». En effet, quand on sait penser, on sait raisonner, et il ne -reste plus, pour bien parler et pour bien écrire, qu'à parler comme on -pense et à écrire comme on parle. Toutes ces études avaient pour but de -former l'esprit du jeune prince et de le préparer à d'autres -connaissances; et c'est alors qu'il lui fit étudier l'histoire. - -«Je considère l'histoire, poursuit-il, comme un recueil d'observations -qui offre aux citoyens de toutes les classes des vérités relatives à -eux... Un prince doit apprendre à gouverner son peuple: il faut donc -qu'il s'instruise en observant ce que ceux qui ont gouverné ont fait de -bien et ce qu'ils ont fait de mal; et cette étude, par conséquent, -embrasse tout ce qui peut contribuer au bonheur et au malheur des -peuples...; toutes les choses qui ont concouru à former les sociétés -civiles, à les perfectionner, à les défendre, à les corrompre, a les -détruire.» - -Aussi, tantôt il ne fait connaître que la suite des événements, pour en -indiquer «le fil»; tantôt il les développe avec toutes les circonstances -qui se sont transmises jusqu'à nous, lorsque ce sont des «germes où se -préparent des révolutions.» Il divise l'histoire en périodes, qui -chacune se termine par une révolution dont il expose la cause et les -conséquences. - -L'enfant pouvait ainsi se porter vers l'étude avec un esprit exercé. Il -connaissait les facultés de son âme; il avait observé les sociétés dans -leur origine: son goût s'était formé par la lecture, et les découvertes -des philosophes avaient achevé de développer sa raison. Tout s'était -fait avec la même méthode et les mêmes principes, puisque tous les arts -se confondent en un seul. - -Cela étant, il semble inutile d'analyser ici les quatre volumes qui ont -pour titre: _la Grammaire_, _l'Art de penser_, _l'Art d'écrire_, _l'Art -de raisonner_. On y retrouverait toutes les idées que Condillac a -développées dans ses autres ouvrages[58]. - - [58] Après les avoir résumés, La Harpe conclut en disant de leur - auteur: «C'est l'esprit le plus juste et le plus lumineux qui ait - contribué, dans ce siècle, aux progrès de la bonne - philosophie.»--LA HARPE, _Philosophie du dix-huitième siècle_, t. - II, p. 187 et suiv. - -Les études historiques se trouvaient tout à fait en dehors de ses -précédents travaux; aussi lui ont-elles coûté des recherches -considérables. - -L'_Histoire ancienne_ comprend six volumes: elle commence à l'histoire -des Hébreux et des Grecs pour embrasser toute la longue période qui -s'étend jusqu'à la chute de Constantinople et de l'empire d'Orient. Une -grande part est faite--et c'était une nouveauté considérable pour le -temps--aux institutions, aux lois et à leur influence sur le -développement de la population. Quelques vues originales sont -heureusement présentées: on y trouve des jugements intéressants sur les -grands hommes ou ceux que la tradition a regardés comme tels. Pour n'en -citer qu'un, résumant son opinion sur Auguste, qu'il appelle Octavius, -il observe que «César ne dut son élévation qu'à lui-même, tandis que -l'autre dut la sienne aux circonstances, et il les trouva si favorables, -qu'il se fût épargné bien des cruautés, s'il eût eu plus de courage ou -de talents. Il dut ses soldats à l'adoption du dictateur, le besoin que -la République eut de lui à la conduite inconsidérée d'Antoine... -Octavius a régné. Il fallait donc qu'il fût loué: et nous ignorerions sa -vie, s'il eût été possible de la faire oublier. Cruel, perfide et lâche, -il a eu encore les superstitions des petites âmes.» Ces dernières -considérations étaient à l'adresse de son élève, aussi bien que le livre -XIe intitulé: _La Prévoyance est nécessaire aux souverains. Comment elle -s'acquiert._ Mais ce qui s'adresse au public et ce qui caractérise -l'Å“uvre, ce sont les chapitres où il est traité de la passion des -Romains pour les arts, pour la science, pour le spectacle; de leurs -occupations, de l'urbanité romaine, du goût persistant pour la -philosophie, pour la jurisprudence, etc.; toutes réflexions que nous -serions tentés de croire très personnelles, si Condillac n'était pas -contemporain de l'auteur des _Considérations sur les causes de la -grandeur des Romains et de leur décadence_. - -Même observation pour l'_Histoire moderne_, qui comprend également six -volumes et va jusqu'à la paix d'Utrecht, embrassant tout ce qu'il faut -savoir de l'histoire de l'Europe pour bien comprendre l'histoire de la -France. Mais la dernière partie de l'ouvrage est une véritable apologie -de la science et de la philosophie du dix-huitième siècle, digne de -rivaliser avec le _Discours préliminaire de l'Encyclopédie_. - -S'adressant au jeune prince de Parme, il lui disait: «Sans vous parler -de toutes les erreurs, je vous en ai fait connaître assez pour vous -faire voir comment on se trompe: sans vous parler de toutes les vérités, -il s'agit actuellement de vous faire voir comment on doit se conduire -pour être assuré d'en trouver... Rappelez-vous, Monseigneur, le temps où -vous avez vu les sociétés commencer et où les hommes encore sans -expérience voyaient la terre comme une surface plane et les cieux comme -une voûte à laquelle tous les astres étaient attachés. Ce sont ces -hommes ignorants qui ont su se mettre tout à coup dans le chemin de la -vérité: car vous les avez vus commencer par observer la terre et les -cieux.» Tout réside dans une «bonne méthode» pour conduire l'esprit. -Repoussant le scepticisme représenté pour lui par Bayle, Condillac veut -bien reconnaître que «les erreurs de Descartes étaient un pas vers la -vérité». Puis, il exalte ce qu'il appelle «le commencement de la vraie -philosophie»; les découvertes de Kepler, Copernic, Galilée, Newton -surtout; les progrès de l'algèbre et de l'optique, de la géométrie, de -l'astronomie; il compare l'avancement des sciences à celui des lettres, -et termine par les progrès de la politique: beau sujet d'études pour un -jeune prince, idées généreuses qui se répandaient dans les cours -d'Europe, justement à l'époque où tous les États étaient sous le -pouvoir des plus mauvais rois et des pires gouvernements. - -Il ne semble pas que Condillac, malgré ses soins si persévérants et sa -méthode nouvelle, ait réussi à faire de son élève un monarque modèle. -Dès l'année qui suivit son départ définitif de Parme, Voltaire écrivait -à d'Alembert: «J'apprends que le prince passe la journée à voir des -moines et que sa femme, Autrichienne et superstitieuse, sera la -maîtresse.» C'est cependant contre ce danger particulier que l'abbé de -Condillac avait essayé de le prémunir. Dans une page très curieuse de -son _Cours d'études_, il écrit en parlant de la religion: «On est -également condamnable lorsqu'on nie les choses, parce qu'on ne les a pas -vues, ou parce qu'on ne les comprend pas, et lorsqu'on croit légèrement, -sans avoir examiné l'autorité de ceux qui les rapportent. Un esprit sage -évitera donc l'une et l'autre de ces extrémités. Tous ne sont pas -obligés de raisonner sur la religion, mais tous sont obligés de -l'étudier avec humilité. Il faut qu'un prince soit à cet égard plus -instruit qu'un simple particulier, puisqu'il est dans l'obligation de -donner l'exemple. - -«Vous ne sauriez être trop pieux, Monseigneur; mais si votre piété n'est -pas éclairée, vous oublierez vos devoirs pour ne vous occuper que de -petites pratiques. Parce que la prière est nécessaire, vous croirez -toujours devoir prier; et, ne considérant pas que la vraie dévotion -consiste à remplir votre état, il ne tiendra pas à vous que vous ne -viviez dans votre cour comme dans un cloître. Les hypocrites se -multiplieront autour de vous. Les moines sortiront de leurs cellules; -les prêtres quitteront le service de l'autel pour venir s'édifier à la -vue de vos saintes Å“uvres... Vous prendrez insensiblement leur place, -pour leur céder la vôtre: vous prierez continuellement, et vous croirez -faire votre salut; ils cesseront de prier, et vous croirez qu'ils font -le leur. Étrange contradiction, qui pervertit les ministres de l'Église, -pour donner de mauvais ministres à l'État.» - -Autant que les dévots, Condillac redoutait les flatteurs et les -incapables. Dans un autre passage de son _Histoire moderne_, après un -magnifique éloge de Rosny et de Henri IV, il disait: «Je tremble, -Monseigneur, quand j'y pense: car des États aussi petits, aussi -tranquilles, aussi soumis que ceux de Parme ne donnent de puissance que -ce qu'il faut précisément pour s'endormir...» - -Il y aurait encore plus d'une observation piquante à faire après avoir -lu ce _Cours d'études_, revu tout à loisir par l'abbé de Condillac: ce -serait, par exemple, de noter le goût du moment et les auteurs les plus -en vogue chez ceux qui alors se piquaient de bel esprit; sous ce -rapport, l'auteur de _l'Art d'écrire_ était un vrai professeur de -littérature française. Parmi les écrivains que recommande Condillac, les -uns sont bien oubliés aujourd'hui, les autres gardent une gloire -immortelle, mais dont l'éclat varie un peu avec le temps. Ainsi le -«poète» le plus souvent cité est Despréaux,--comme on disait encore au -dix-huitième siècle,--d'abord pour son _Lutrin_, et, ce qui se comprend -mieux, pour les _Épîtres_, les _Satyres_ et _l'Art poétique_; puis -viennent quelques tragédies de Corneille, quelques comédies de Molière -et de Regnard, toutes les pièces de Racine dont il importe de -«recommencer la lecture une douzaine de fois» et qu'il faut apprendre -par cÅ“ur; _la Henriade_ et l'_Essai sur la poésie épique_ de Voltaire. -A côté de ces chefs-d'Å“uvre si connus, Condillac place les _Tropes_ de -M. du Marsais, _l'Origine des_ _lois_ de Goguet, l'ouvrage de la -marquise du Châtelet sur Newton, la _Préface_ de Cotes, la belle épître -de M. de Voltaire sur le grand philosophe anglais, le _Traité de la -sphère_ de M. de Maupertuis, la _Géométrie_ de M. Le Blond. - -Pour l'instruction religieuse, à laquelle Condillac attache beaucoup -d'importance, il ne sort pas de trois livres: le _Catéchisme_ de l'abbé -Fleury, la _Bible_ de Royaumont, le _Petit Carême_ de Massillon. Et il -faut les «recommencer bien des fois». Fénelon, Bossuet surtout, -n'existaient plus alors comme écrivains; ils n'ont retrouvé crédit, avec -Bourdaloue, qu'au milieu du siècle dernier. - -C'était bien là l'opinion moyenne de l'époque, ce que devaient penser et -pratiquer les honnêtes gens. Sauf en philosophie, Condillac n'est pas un -novateur: ce qu'il a toujours cultivé le plus, c'est le bon sens. Il ne -se lasse pas d'y faire appel. - -Une sorte de volume complémentaire du _Cours d'études_ est intitulé: _De -l'étude de l'histoire_. Il forme le tome XXI de l'édition complète des -Å“uvres de Condillac; et, comme il n'a ni avertissement ni préface et -qu'il est conçu dans le même moule, pour ainsi dire, que les autres, il -devrait être attribué au même auteur, si le panégyriste de l'abbé de -Condillac, son ami de la dernière heure, M. d'Autroche, ne nous avait -appris qu'il est de son frère l'abbé de Mably. - -«Le _Cours d'études_, dit-il, est terminé par une savante dissertation -sur _l'Étude de l'histoire_, bien faite pour servir de sanctuaire à ce -vaste monument. L'illustre auteur des _Entretiens de Phocion_ a voulu -coopérer à l'instruction de l'auguste disciple de son frère, par ce -morceau précieux, qui renferme, avec les principes les plus purs de la -justice et de la morale, un tableau précis de tous les gouvernements -modernes. Tout y respire ce même courage pour dire la vérité, ce même -zèle pour les mÅ“urs, ce même amour pour les hommes. L'on regrette -toutefois que l'érudit auteur, trop épris des coutumes, des lois et de -la pauvreté des anciennes républiques de la Grèce, s'obstine à vouloir -faire revivre ces temps antiques parmi nous, sans observer que la forme -de nos gouvernements presque tous monarchiques ou arbitraires, l'étendue -des divers États de l'Europe, les nouveaux rapports, que les progrès de -la navigation ont ouverts entre les hommes pour la facilité du commerce -et la multiplication de l'or et de l'argent, rendent inapplicables de -nos jours la plus grande partie des principes de Solon et de Lycurgue. -Il est fâcheux que M. l'abbé de Mably, plus occupé de la théorie que de -la pratique de la science du gouvernement, se soit plutôt attaché à -prouver que tout citoyen doit obéir au magistrat et le magistrat aux -lois, qu'à indiquer à l'Infant les bonnes lois que ses États avaient -droit d'attendre de lui pour leur avantage et leur prospérité.» - -Cette citation indique quelle était l'opinion des contemporains sur les -théories de Mably, accueillies du reste avec réserve et faites siennes -par Condillac non sans corrections[59]. Il y a pourtant, sur la richesse -et le luxe, les conséquences fatales qu'ils entraînèrent pour les États -depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, des observations très profondes, -qu'il serait singulièrement utile de méditer, et aussi un tableau de la -plupart des gouvernements de l'Europe au milieu du dix-huitième siècle, -d'autant plus intéressant, que les éléments ne s'en trouvent qu'assez -épars, et que quelqu'un qu'on interrogérait sur le régime politique -particulier de la Suisse, de l'Italie, des Provinces-Unies, de L'empire -d'Allemagne, de l'Angleterre, de la Suède, de la Pologne ou de Venise au -milieu du dix-huitième siècle serait peut-être très embarrassé pour -répondre exactement du premier coup. - - [59] On raconte que Mably ayant présenté au prince de Parme les - vertus de Lacédémone avec une rudesse toute républicaine, - Condillac dut adoucir le passage, comme il avait corrigé les - travaux de Deleyre. - -L'ouvrage tout entier traite de ce que nous appellerions aujourd'hui la -politique: on y retrouve beaucoup d'idées émises par Montesquieu et par -toute l'école philosophique de l'époque. - -Une observation générale termine le _Cours d'études_; et bien qu'elle -ait été répétée plus d'une fois par les professeurs ou les précepteurs, -même à d'autres qu'à des princes, elle mérite d'être signalée dans les -termes précis où Condillac l'a présentée: - -«Quand nous sortons des écoles, nous avons à oublier beaucoup de choses -frivoles, qu'on nous a apprises; à apprendre des choses utiles, qu'on -croit nous avoir enseignées; et à étudier les plus nécessaires, sur -lesquelles on n'a pas songé à nous donner de leçons. - -«De tant d'hommes qui se sont distingués depuis le renouvellement des -lettres, y en a-t-il un seul qui n'ait été dans la nécessité de -recommencer ses études sur un nouveau plan?... Nous passons notre -enfance à nous fatiguer pour ne rien apprendre que des choses qui sont -inutiles; et nous sommes condamnés à attendre l'âge viril pour nous -instruire réellement... - -«C'est à vous, Monseigneur, à vous instruire désormais tout seul. Je -vous y ai déjà préparé et même accoutumé. Voici le temps qui va décider -de ce que vous devez être un jour; car la meilleure éducation est celle -que nous nous donnons nous-mêmes. Vous vous imaginez peut-être avoir -fini; mais c'est moi, Monseigneur, qui ai fini; et tous, tous avez à -recommencer[60].» - - [60] Dernier chapitre de l'_Histoire moderne_, t. XX, des - _Å’uvres_, p. 540. - -On sait que, les idées espagnoles ayant prévalu chez l'Infant avec tous -les préjugés de race, d'aussi sages conseils restèrent sans profit. -C'est du moins l'honneur de Condillac de les avoir donnés très -simplement et très courageusement. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE III - -CONDILLAC ÉCONOMISTE - - -Nul doute que le séjour de Condillac dans l'Orléanais et l'acquisition, -en 1773, de la terre de Flux n'aient été l'occasion pour lui de -s'intéresser aux études d'économie politique. Dans un éloge très -développé, prononcé aussitôt après sa mort devant la Société royale -d'agriculture d'Orléans, M. de Loynes d'Autroche raconte la venue du -philosophe dans la province. «Pour se dérober au spectacle affligeant de -la corruption toujours croissante de la capitale, M. l'abbé de Condillac -se choisit vers la fin de ses jours une retraite champêtre dans notre -pays: c'est là que rendu à la nature qu'il aimait, il coulait des jours -aussi paisibles, aussi purs que son cÅ“ur; c'est dans cet asile, embelli -par son goût, qu'il aimait à recevoir et qu'il recevait avec une -cordialité si vraie, une satisfaction si engageante de véritables -amis...» - -Le Trosne, le conseiller au siège présidial d'Orléans,--un des premiers -adeptes de la «secte» économiste,--son collègue dans la magistrature, M. -de la Gueule de Coince, l'abbé de Reyrac, le chanoine de Loynes de Talcy -en faisaient partie, ainsi que Claude d'Autroche lui-même. Ce dernier -était un admirateur passionné des lettres classiques, le futur -traducteur des _Odes_ d'Horace, grand voyageur, que les richesses -artistiques de l'Italie avaient séduit et qui était déjà assez connu -pour être reçu par Voltaire à Ferney lors de son retour en France. -Propriétaire de vastes domaines en Sologne et du beau château de la -Porte, qui domine tout le val de Loire, il avait orné ses jardins de -statues mythologiques, qui s'y trouvaient encore il y a cinquante ans, -et il n'était pas éloigné des idées nouvelles, prisant la vertu des -républiques antiques. Au reste, l'intendant de la province, M. de -Cypierre, baron de Chevilly, passait aussi pour un novateur, tout comme -Turgot, qui allait devenir ministre, comme Lavoisier, qui appliquait à -la chimie la méthode même de Condillac, comme Dupont de Nemours ou -l'abbé Baudeau. D'Autroche et l'abbé de Condillac, qui avait trente ans -de plus que lui, se firent nommer le même jour membres ordinaires de la -Société royale d'agriculture d'Orléans, le 5 février 1776, sous la -présidence de M. Laisné de Sainte-Marie, un physiocrate déterminé. M. -l'abbé de Condillac remplaçait M. Mannau[61]. - - [61] Manuscrits de Dom Gérou, à la bibliothèque publique - d'Orléans, M. 487, t. Ier, p. <sc>LXXXIII</sc>. - - -Cette Société d'agriculture avait été établie par arrêt du Conseil -d'État du 18 juin 1762, en même temps qu'un certain nombre d'autres. -Elles devaient, dans l'esprit du gouvernement, former une sorte de -fédération et se communiquer réciproquement leurs travaux: il y en avait -une par généralité. La plus ancienne, celle de Bretagne, est de 1754. -Elle correspondait avec Orléans, aussi bien que celles de Paris, Rouen, -Nantes, Bordeaux. Chacune exposait les progrès réalisés dans la région; -et il est très curieux de voir, dès cette époque, préconiser l'emploi de -la marne, l'établissement des prairies artificielles, les soins de la -vigne. - -Mais à cela ne se bornaient pas les travaux de la Société d'Orléans. -Elle embrassait les questions d'intérêt général et réclamait, pour les -campagnes, la diminution des fêtes chômées, la répression du -vagabondage, la réforme de la taille. Sortant un peu de ses -attributions, elle avait rédigé, dès le mois d'août 1762, un mémoire sur -l'abolition de toutes les prohibitions mises à l'entrée et à la sortie -des céréales, sur la liberté du commerce des grains, mémoire que -l'intendant libéral, M. de Cypierre, devait adresser au contrôleur -général[62]. Elle alla plus loin et fonda en 1765 un concours pour -récompenser les meilleurs écrits sur des sujets d'économie politique -qu'elle indiquerait, et elle offrit en 1773 un prix de 600 livres à -l'auteur qui aurait le mieux répondu à cette question: «Quel serait -l'avantage et le désavantage d'une nation qui rendrait, la première, une -liberté et une immunité complètes à son commerce?» On voit que dans -l'esprit de la Société, les doctrines du libre-échange n'avaient rien -d'effrayant[63]. Il faut ajouter que Malesherbes, un autre Orléanais, -et Turgot étaient alors en faveur près du pouvoir, et qu'à la cour, non -sans opposition, on les laissait appliquer leurs idées. - - [62] Registres de la Société royale d'agriculture d'Orléans. - Archives du Loiret. - - [63] Lettre du secrétaire perpétuel à M. de Cypierre du 2 mars - 1773. - -M. d'Autroche, dans sa notice sur Condillac, établit d'une façon assez -intéressante et à coup sûr très juste,--si on fait la part de la -phraséologie de l'époque,--la genèse des doctrines économiques dont le -médecin du feu roi, Quesnay, avait été naguère l'initiateur. - -«La philosophie, si accoutumée à se passionner pour des nouveautés, ou -des erreurs, jalouse peut-être que cette science ne fût pas son ouvrage, -ne la regardait qu'avec mépris, ou du moins avec indifférence. Les -choses en étaient à ce point lorsque Louis XV mourut: la nation sembla -sortir alors de son long accablement. Le rayon de l'espérance que parut -suivre son jeune et nouveau monarque commença à la ranimer et à lui -rendre moins étrangères les questions qui touchaient au bonheur public. -On s'en occupa donc davantage: on discuta, on discuta plus; et, la -vérité triomphant de toutes ces choses, on vit la liberté du commerce -des grains, si combattue, cesser d'être un fantôme et marcher sans -entraves, revêtue du Sceau de l'Autorité. - -«On peut juger aisément que M. de Condillac ne pouvait rester spectateur -inutile de tous ces débats...[64].» - - [64] _Éloge de M. l'abbé de Condillac_, prononcé le 18 janvier - 1781, p. 73. - -En effet, devenu campagnard, Condillac s'était intéressé à ces -questions. Et comme il avait l'idée fixe de mettre toute science et -toute philosophie à la portée du vulgaire, il entreprit de constituer à -l'économie politique sa formule et, comme il disait toujours, «sa -langue». - -C'est l'année même de son entrée à la Société d'agriculture, en 1776, -qu'il fit paraître _le Commerce et le Gouvernement considérés -relativement l'un à l'autre_, un volume, avec l'indication ordinaire du -lieu de publication: Amsterdam et Paris. Il se qualifiait sur le titre -de «membre de l'Académie française et de la Société royale d'agriculture -d'Orléans». Et, d'après la couleur du papier et les caractères -typographiques, il est à peu près certain que le livre fut imprimé à -Orléans, chez un éditeur très connu à cette époque, Couret de -Villeneuve. L'exemplaire de l'édition originale, que nous possédons, -porte le nom, à la première page, de Mme de Sainte-Foy. - -L'ouvrage se divise en deux parties. Fidèle à son système, Condillac -repousse en principe toute définition de l'économie politique. «Si, -dit-il, au début de son livre, en définissant, on a l'avantage de dire -en une seule proposition tout ce qu'on veut dire, c'est qu'on ne dit -pas tout ce qu'il faut, et que souvent on ferait mieux de ne rien -dire[65].» Mais, mettant toujours l'homme au premier rang et appliquant -la psychologie aux besoins de l'homme vivant en société, il ne considère -la richesse et l'échange qu'au point de vue des services rendus et des -moyens propres à procurer l'abondance. Il se place dans le monde moderne -tel qu'il est constitué; mais il n'entend pas, comme les physiocrates, -imposer un gouvernement de son choix. Tous les gouvernements sont bons -qui laissent pratiquer la liberté. Aussi Condillac, de même qu'il avait -fait pour la philosophie, n'envisage l'économie politique que -relativement à la satisfaction des nécessités humaines, la dégageant des -principes de morale sociale, qui échappent à son observation. - - [65] _Le Commerce et le Gouvernement_, 1re partie, chap. Ier, p. - 24. - - -Il était donc très à son aise pour ramener à la sensation l'origine de -la science économique, qui est d'essence très positive. - -La sensation étant le fait générateur de l'action et du développement de -l'esprit humain, elle donne à l'individu les facultés dont il use pour -satisfaire ses besoins, rechercher le plaisir, éviter la peine, en un -mot pour vivre. On dit qu'une chose est utile, lorsqu'elle sert à -quelques-uns de nos besoins, et qu'elle est inutile, lorsqu'elle ne sert -à aucun ou que nous n'en pouvons rien faire. Son utilité est donc fondée -sur le besoin que nous en avons. D'après cette utilité, nous l'estimons -plus ou moins: c'est-à -dire que nous jugeons qu'elle est plus ou moins -propre aux usages auxquels nous voulons l'employer. Or, cette estime est -ce que nous appelons _valeur_. Dire qu'une chose vaut, c'est dire -qu'elle est, ou que nous l'estimons bonne à quelque usage. La valeur -des choses est donc fondée sur leur utilité, ou, ce qui revient au même, -sur le besoin que nous en avons, ou, ce qui revient encore au même, sur -l'usage que nous en pouvons faire. - -On donnera ainsi, dans un sens, de la valeur à des choses auxquelles, -dans un autre, on n'en donnait pas. Au milieu de l'abondance, on sent -moins le besoin, parce qu'on ne craint pas de manquer. Par une raison -contraire, on le sent davantage dans la rareté et dans la disette. Or, -puisque la valeur des choses est fondée sur le besoin, il est naturel -qu'un besoin senti donne aux choses une plus grande valeur, et qu'un -besoin moins senti leur en donne une moindre. La valeur des choses croît -donc par la rareté et diminue par l'abondance. - -Tout cela est d'une évidence qui nous semble aujourd'hui bien primitive. -Mais il faut observer que l'économie politique était alors dans -l'enfance et que personne n'avait encore rédigé son acte de naissance. - -«Chaque science, dit Condillac au début de son livre, demande une langue -particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres. -Il semble qu'on devrait commencer par faire cette langue; mais on -commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où -en est la science économique: c'est à quoi on se propose de -suppléer[66].» - - [66] _Le Commerce et le Gouvernement_, t. XXV des _Å’uvres_, p. - 7. - -Le genre humain avait perdu ses titres: M. de Montesquieu les lui a -rendus! C'était un peu le travers du dix-huitième siècle de croire que -rien n'était connu avant lui. Les philosophes prétendaient régénérer le -monde; et, sur ce point, l'abbé de Condillac était bien de leur école. -C'est peut-être cette naïve confiance dans son génie qui lui a permis -de rendre de véritables services à la science, en se donnant comme -l'homme de deux ou trois idées, dont il recommençait, sans se lasser, la -très élémentaire démonstration. - -_Le Commerce et le Gouvernement_ est l'application à une science -nouvelle--la science économique--des principes qu'il a développés dans -tous ses autres ouvrages. N'étant pas économiste, il a voulu se rendre -compte d'une matière inconnue pour lui: il y a appliqué sa puissance -d'analyse et la clarté naturelle de son esprit, et il a écrit un livre -qui n'est qu'un manuel, dans lequel est résumée toute la doctrine. Aucun -auteur n'est cité, aucun nom propre n'est prononcé; c'est une suite de -chapitres qui traitent du prix des choses, des marchés ou échanges, du -commerce, des salaires, du droit de propriété, de la monnaie, de la -circulation de l'argent, du change, du prêt à intérêt, de la vente des -blés, de l'emploi des terres, du luxe, de l'impôt, des richesses -respectives des nations. - -Quelques morceaux sont tout à fait neufs pour le temps, comme ceux sur -le prêt à intérêt et le mécanisme du change. Il y a parfois des vues -originales; et, bien qu'étant, comme tout le monde alors, un peu -physiocrate, Condillac se sépare de la «secte» sur certains points. - -Produire, dit-il, c'est donner de nouvelles formes à la matière: -«Lorsque la terre se couvre de productions, il n'y a pas d'autre matière -que celle qui existait auparavant, il y a seulement de nouvelles -formes, et c'est dans ces formes que consiste toute la richesse de -la nature. Les richesses naturelles ne sont donc que différentes -transformations[67].» - - [67] _Le Commerce_, chap. IX, p. 73. - -Sans doute, il n'est d'autre source de la matière que la terre; mais la -matière n'acquiert d'utilité que pour nous, ne devient richesse que par -une suite de modifications dues à l'action combinée de la nature et du -travail humain, ou bien du travail humain seul. La terre abandonnée à -elle-même produit surtout des choses inutiles. Ce n'est qu'à force -d'observations et de travail que nous venons à bout d'empêcher certaines -productions et d'en faciliter d'autres. C'est donc principalement au -travail du cultivateur que nous devons l'abondance des richesses -naturelles qui satisfont nos besoins ou servent de matières premières -aux arts. Aussi, dans l'agriculture, comme dans l'industrie et le -commerce, l'agent productif par excellence, c'est le travail. La nation -la plus utile sera donc celle où il y aura le plus de travaux dans tous -les genres[68]. - - [68] _Le Commerce_, 1re partie, chap. XXIX, p. 302. - - -Ces observations si vraies offensèrent les physiocrates. Leur doctrine -était tout d'une pièce; leur prophète avait un caractère sacré; les -disciples s'empressèrent de le défendre. L'un des plus acharnés fut -l'abbé Baudeau, qui, dans les _Nouvelles Éphémérides du citoyen_, ne -consacra pas moins de deux numéros à combattre l'importun qui venait -troubler leur domination incontestée. - -«Le nom d'économiste, dit-il, est, je crois, dans le moment présent, un -titre qu'il ne faut pas donner à ceux qui le refusent, mais uniquement à -ceux qui l'acceptent. En agir autrement, c'est s'exposer à calomnier les -uns et les autres et par conséquent à commettre une lourde injustice. -Les vrais économistes sont faciles à caractériser par un seul trait que -tout le monde peut saisir. Ils reconnaissent un maître (le docteur -Quesnay), une doctrine (celle de la _Philosophie rurale_ et de -l'_Analyse_ économique_),_des livres classiques (la _Physiocratie_), -une formule (le _Tableau économique_), des termes techniques, absolument -comme les antiques lettrés de la Chine[69]. - - [69] Année 1776, t. IV et V: «Observations économistes à M. - l'abbé de Condillac sur son livre _Du commerce et du - gouvernement_.» - -«Ce corps de doctrine que nous avons adopté, ce maître que nous suivons, -ces livres fondamentaux que nous développons, cette formule à laquelle -nous sommes attachés, ce système enfin (car c'en est un, puisqu'il -consiste dans un enchaînement méthodique de principes et de -conséquences), ce système est-il véritable, est-il erroné? Est-il pour -le souverain et pour le peuple une source de prospérité ou de ruine? -C'est le temps qui le fera voir, c'est la postérité qui le jugera.» - -Il n'est pas permis de sortir de la grande maxime de Quesnay: «Que le -souverain et la nation ne perdent jamais de vue que la terre est -l'unique source des richesses et que c'est l'agriculture qui les -multiplie[70]!» - - [70] _Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume - agricole_; troisième maxime. - -Plus calme et plus raisonnée fut la réfutation que tenta un collègue de -Condillac à la Société d'agriculture d'Orléans, son ami Le Trosne, -devenu avocat du roi au présidial, l'élève du grand Pothier. Il -l'attaqua d'abord dans une courte brochure (1776); puis, l'année -suivante, il publia tout un volume intitulé: _De l'Intérêt social par -rapport à la valeur, à la circulation et au commerce intérieur et -extérieur_. - -Quelques-unes des critiques qu'il présentait semblaient assez -justifiées. Condillac avait prétendu qu'un échange suppose deux choses: -production surabondante, «parce que je ne puis échanger que mon -surabondant», et consommation à faire, «parce que je ne fais l'échange -qu'avec quelqu'un qui fait le commerce». Le Trosne observe que dans une -société formée, où il y a une grande concurrence de vendeurs et -d'acheteurs, toutes les marchandises obtiennent une valeur qui est assez -constante pour ne point dépendre du besoin particulier d'un contractant; -et que, d'autre part, le surabondant est très nécessaire pour répondre -aux besoins de la société, l'entrepreneur de culture qui produit plus de -blé qu'il n'en faut pour sa consommation étant très assimilable au -marchand qui achète de la marchandise pour la revendre, à l'horloger, -par exemple, qui a des montres surabondantes pour ses clients[71]. Puis, -une longue discussion s'élève entre eux pour savoir si les échanges se -font «valeur égale pour valeur égale», ou si l'échange est la source -d'un avantage réciproque pour chacun des contractants. On invoque -l'opinion de Turgot; et Condillac finit par admettre que, dans une -société où l'échange est la condition de la vie commune, la valeur est à -la fois l'estime particulière que chacun fait des choses et l'estime -générale que la société en fait elle-même dans les marchés. - - [71] Nous avons beaucoup utilisé pour ce chapitre un ouvrage - récent intitulé justement: _Condillac économiste_ (Paris, - Guillaumin, 1903, in-8º). L'auteur, M. Auguste LEBEAU, a traité - le sujet avec compétence et en ne négligeant aucune source - d'information. - -Enfin, Le Trosne reproche à Condillac d'être partisan de l'impôt unique -sur la propriété foncière, d'après cette idée que tous les citoyens sont -salariés les uns des autres, à l'exception des propriétaires, et que si -l'industrie et le commerce augmentaient réellement la masse des -richesses, on pourrait admettre d'autre part que le commerce réduirait -le salaire et le profit[72]. - - [72] _Le Commerce_, 1re partie, chap. XXVIII, p. 291, 394, 299. - - -A quoi le physiocrate, qui aurait dû cependant, selon Quesnay, soutenir -que la terre est la seule source de la richesse, objecte que l'artisan, -dont l'industrie est autant productive que celle du colon, doit -contribuer lui aussi à la dépense publique[73]. Et M. d'Autroche ajoute -qu'il y a une injustice criante à taxer le laboureur propriétaire en le -forçant à abandonner un héritage qu'il aurait tant d'intérêt et de -moyens d'améliorer au profit de sa famille[74]. - - [73] LE TROSNE, _De l'intérêt social, etc._, édition des - _Physiocrates_, 1846, in-8º, chap. V: «Examen de la doctrine de - M. l'abbé de Condillac...». - - [74] _Éloge de M. l'abbé de Condillac_, p. 79. - -Toute la seconde partie de l'ouvrage de Condillac est consacrée à -démontrer la nécessité de la liberté commerciale. «Nous avons vu, -dit-il, comment les richesses, lorsque le commerce jouit d'une liberté -entière et permanente, se répandent partout. Elles se versent -continuellement d'une province dans une autre. L'agriculture est -florissante: on cultive les arts jusque dans les hameaux; chaque citoyen -trouve l'aisance dans un travail de son choix; tout est mis en valeur, -et on ne voit pas de ces fortunes disproportionnées qui amènent le luxe -et la misère. - -«Tout change à mesure que différentes causes portent atteinte à la -liberté du commerce. Nous avons parcouru ces causes: ce sont les -guerres, les péages, les douanes, les maîtrises, les privilèges -exclusifs, les impôts sur la consommation, les variations des monnaies, -l'augmentation des mines, les emprunts de toutes espèces de la part du -gouvernement, la police des grains, le luxe d'une grande capitale, la -jalousie des nations, enfin l'esprit de finance qui influe dans toutes -les parties de l'administration. - -«Alors, le désordre est au comble. La misère croît avec le luxe; les -villes se remplissent de mendiants; les campagnes se dépeuplent, et -l'État, qui a contracté des dettes immenses, ne semble avoir encore de -ressources que pour achever sa ruine[75].» - - [75] _Le Commerce et le Gouvernement_; conclusion, p. 527-528. - -Toutes ces considérations, présentées comme des suppositions, sont en -réalité la peinture fort exacte de l'état des choses à l'époque même et -de l'influence que le commerce et le gouvernement peuvent avoir l'un sur -l'autre. Une troisième partie, annoncée par l'auteur, n'avait plus de -raison d'être: son livre présentait un tout complet, digne de retenir -l'attention par la diversité des sujets traités. - -Peut-être après avoir constaté la valeur des travaux de Condillac sur -ces questions nouvelles pour lui, comme elles l'étaient alors pour la -plupart, trouvera-t-on exagéré le jugement de J.-B. Say dans son -_Traité d'économie politique_: «Condillac a cherché à se faire un -système particulier sur une matière qu'il n'entendait pas; mais il y a -quelques bonnes idées à recueillir parmi le babil ingénieux de son -livre.» - -Il y avait mieux que cela; car, sur certains points, le «système -particulier» de Condillac était singulièrement en avance sur son temps, -puisque son ouvrage parut en France avant celui d'Adam Smith, en -Angleterre, la _Recherche sur la nature et les causes de la richesse des -nations_, qui devint le véritable évangile de l'économie politique. -J.-B. Say déclare, du reste, que depuis Adam Smith, les autres -économistes, physiocrates ou non, n'existaient pas. Il ne faut plus -parler de Quesnay, Le Trosne, Mercier de la Rivière, Cantillon, Graslin, -Condillac: «Leurs erreurs ne sont pas ce qu'il s'agit d'apprendre, mais -ce qu'il faut oublier.» - -Les contemporains ne furent pas toujours plus équitables. Grimm, qui n'a -pas oublié ses rancunes ou celles de Diderot, écrivait, non sans ironie, -dans sa _Correspondance_: - -«Ce livre a fait grand bruit d'abord pour avoir été arrêté par la -Chambre syndicale des libraires et imprimeurs. La confrérie doit se -féliciter que les lumières du gouvernement agricole aient trouvé enfin -un vengeur plus illustre que les Rouland, les Baudeau et toute leur -triste cohorte. - -«L'ouvrage de M. de Condillac peut être regardé comme le catéchisme de -la science: il a le grand mérite d'expliquer avec une netteté, avec une -précision merveilleuse ce que tout le monde sait, et rien n'est plus -séduisant dans une discussion de ce genre. Les hommes du monde qui ont -le moins réfléchi sur la matière s'applaudiront intérieurement de saisir -avec tant de sagacité le principe d'un système qu'ils croyaient si -supérieur à la capacité de leurs idées...[76].» - - [76] _Correspondance littéraire, philosophique et critique de - Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t. XI, p. 53 et suiv. - -Beaucoup plus bienveillante est l'appréciation de La Harpe: - -«Le livre de l'abbé de Condillac est l'ouvrage d'un bon esprit qui a -voulu se rendre compte à lui-même des matières dont il entendait parler -sans cesse. On peut l'appeler le livre élémentaire de la science -économique. Ce n'est pas que les disciples de cette science soient -d'accord avec lui en tout et que les maîtres n'y aient relevé même ce -qu'ils appellent des méprises et des erreurs; mais tous conviennent -qu'il a posé les mêmes principes généraux et qu'il est arrivé aux mêmes -résultats. Il a sur eux l'avantage d'une marche très méthodique et de la -clarté la plus lumineuse.» - -Mais le jugement le plus intéressant, parce qu'il semble définitif, et -qu'un long espace de temps écoulé lui donne plus de prix, est celui -porté par un publiciste anglais en 1862, que Michel Chevalier accusa -plaisamment d'avoir «découvert Condillac», M. Henry Dunning Macleod[77]. - - [77] _The history of economics_, London, 1890, p. 692. - -«L'ouvrage de Condillac, dit-il, est très remarquable et mérite -d'attirer l'attention. Il est entaché en quelques endroits des erreurs -des économistes; mais il repousse leur classement des artisans, des -manufacturiers, des marchands comme travailleurs improductifs. Il -s'élève ainsi contre la doctrine affirmant que dans l'échange, aucune -des parties ne perd ni ne gagne... - -«Les ouvrages de Smith et de Condillac furent publiés la même année: -celui de Smith, en peu de temps, obtint une célébrité universelle: -celui de Condillac fut complètement oublié; cependant, au point de vue -scientifique, il est infiniment supérieur à Smith. C'est -incontestablement le plus remarquable livre qui ait été écrit sur -l'économie politique jusqu'à cette époque et il joue un rôle très -important dans l'histoire de la science. La girouette des temps lui -apporte maintenant sa revanche, car tous les meilleurs économistes -d'Europe et d'Amérique gravitent aujourd'hui autour de cette opinion que -la conception de Condillac fut la vraie conception de l'économie -politique[78]. Il recevra justice après un oubli de cent vingt ans...» - - [78] L'éditeur estimé des physiocrates, M. Eug. Daire, était bien - de cet avis dès 1847, quand dans ses _Mélanges d'économie - politique_, il reproduisait _le Commerce et le Gouvernement_ - comme un livre classique, en le faisant précéder d'une - remarquable notice, t. I, p. 242 à 248. - -Ce que nous pouvons conclure de cet examen rétrospectif, c'est que -Condillac, contrairement à la majorité des écrivains de son temps, -appartient à l'école libérale: il est partisan de la liberté absolue -d'importation et d'exportation, source pour une nation de la prospérité -de l'industrie, du commerce, de l'agriculture même. A l'encontre de son -frère, l'abbé de Mably, il regarde le droit de propriété comme sacré, -soit qu'il provienne de la première occupation, du partage ou de -l'héritage: il combat ainsi par avance Fourier, Babeuf ou Saint-Simon; -il se déclare enfin de l'école de Turgot plus que de celle de Rousseau. -Il était assez sagace pour prévoir la Révolution; mais, s'il avait pu, -il aurait été au-devant par des réformes, que tout le monde demandait -alors et que personne ne voulut faire. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE VIII - -LES DERNIÈRES ¼UVRES PHILOSOPHIQUES - -_LA LOGIQUE_ - -_LA LANGUE DES CALCULS_ - - -L'année même qui suivit la mort de l'abbé de Condillac, M. d'Autroche -publiait les deux lettres suivantes qu'on avait trouvées dans ses -papiers: - - -_Le comte Ignace Potocki, grand notaire de Lithuanie, à M. l'abbé de -Condillac._ - - /* De Varsovie, le 7 septembre 1777. - - Monsieur, */ - - Vous jouissez du privilège des hommes célèbres: connu dans les pays - les plus éloignés, vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous - éclairez. On a toujours cherché, consulté et - quelquefois ennuyé les philosophes. Souffrez à ce titre le - désagrément de votre état. Le Conseil préposé à l'éducation - nationale m'a chargé, Monsieur, de suppléer aux livres élémentaires - pour lesquels il n'a plus jugé à propos de publier la concurrence; - de ce nombre est la Logique. Comme je connais vos ouvrages, et que - le Conseil a suivi vos principes dans le système de l'instruction - publique pour les écoles palatines, personne ne saurait mieux - remplir que vous cette importante tâche. Vous avez travaillé pour - un prince souverain: refuseriez-vous d'appliquer votre ouvrage à - l'usage d'une nation qui devrait l'être? Je vous fais part, - Monsieur, du prospectus que nous avons publié. Nous ne demandons la - confection du Livre élémentaire de Logique français que pour le - mois de décembre 1779. Le Conseil d'éducation vous assure, - Monsieur, qu'il saura également priser et récompenser votre - travail. - -Si vos occupations ne vous permettaient pas d'entreprendre cet ouvrage, -vous me feriez un plaisir bien sensible de m'indiquer la personne que -vous croiriez en France, aidée de vos lumières, en état de répondre à -nos vues. Ce ne sera toujours qu'un de vos élèves: il est à souhaiter -pour l'humanité que vous en ayez dans toutes les nations. - -Je suis avec une parfaite considération, etc...» - -Condillac répondit sans retard: - - /* Monsieur, */ - - Le succès de mes ouvrages passe aujourd'hui mes espérances, et la - lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sera une époque - bien glorieuse pour moi, si mes talents répondent à l'estime que - vous me témoignez et à la confiance dont le Conseil m'honore. - Certainement, je ne me refuserai pas aux vÅ“ux d'une nation dont le - sort intéresse tout homme qui dans ce siècle peut avoir encore - l'âme d'un citoyen. Quant à la récompense, je l'ai déjà reçue; - c'est l'invitation du Conseil, c'est votre lettre. On dira, si j'ai - réussi, que vous m'avez demandé cet ouvrage, que vous l'avez - approuvé et qu'il a été utile; et les nations libres ne - savent-elles pas que la plus belle des récompenses, c'est la gloire - de les avoir bien servies? - - Ce n'est pas, Monsieur, que je veuille me refuser à toute autre - récompense; par un refus qui serait plus vain que généreux, je - croirais manquer au Conseil, et je vous déclare que je recevrai - avec reconnaissance le prix offert dans le programme. Je voudrais, - Monsieur, pouvoir dès à présent vous dire avec quelques détails - comment je traiterai la Logique. Il s'agit surtout de bien - déterminer l'objet que je dois me proposer; d'y rapporter toutes - les parties de l'ouvrage et de tracer un chemin court, dans lequel - des obstacles, faciles à surmonter, donneront la confiance d'en - surmonter de plus grands. Il faut encore que les jeunes gens qui - liront cette Logique paraissent plutôt la faire eux-mêmes que de - l'apprendre de moi. Les choses qu'on fait le mieux sont toujours - celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées, et la méthode - d'invention devrait être employée exclusivement dans les écoles. - - Je travaillerai d'après ces vues générales, et je finirai cet - ouvrage avant le temps pour lequel vous me le demandez, afin - d'avoir celui d'y faire les corrections et les changements que vous - jugerez nécessaires. - - Je suis, etc...» - -C'était le moment où la Pologne demandait à Jean-Jacques Rousseau et à -l'abbé de Mably de lui donner une constitution. Condillac, retiré dans -sa terre de Flux, se mit aussitôt à l'Å“uvre, et il avait terminé sa -tâche à la fin de 1779. _La Logique_ parut l'année suivante[79]. -C'était, d'ailleurs, le résumé de tous ses enseignements, le dernier mot -de sa méthode applicable à toutes les sciences. Le caractère de l'Å“uvre -a été très exactement déterminé par une phrase de Littré: «La -philosophie de Condillac est encore au fond le guide philosophique de -plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études -spéciales.» - - [79] Son titre exact était: _La Logique, ou les premiers - développements de l'art de penser_, ouvrage élémentaire, que le - Conseil préposé aux écoles palatines avait demandé et qu'il a - honoré de son approbation. Paris, L'Esprit et Debure, 1780, - in-8º. - -Avant lui, Taine avait défini d'une façon familière, mais très -saisissante toute l'entreprise des philosophes du dix-huitième siècle, -dont Condillac est resté le maître incontesté: - -«Ils supposent l'esprit de l'homme plein et comblé d'idées de toutes -sortes, entrées par cent sortes de voies, obscures, confuses, -perverties par les mots, telles que nous les avons lorsque nous -commençons à réfléchir sur nous-mêmes, après avoir pensé longtemps au -hasard. Ils débrouillent ces choses; et d'un monceau de matériaux -entassés, ils forment un édifice. Ils s'en tiennent là et ne prétendent -point aller plus loin. On les nomme idéologues, et avec justice: ils -opèrent sur des idées et non sur des faits; ils sont moins psychologues -que logiciens. Leur science aboutit dès l'abord à la pratique; et ce -qu'ils enseignent, c'est l'art de penser, de raisonner, de -s'exprimer[80].» - - [80] _Les Philosophes français du dix-neuvième siècle._ Paris, - Hachette, 1869, p. 17. - -Il suffira donc d'analyser brièvement cet ouvrage très court, que -Laromiguière, dit-on, lut huit fois de suite, et qui peut se résumer en -quelques pages; car Condillac, sûr de lui, ne discute pas et se contente -de procéder par une suite d'affirmations[81]. Dès la première page, -l'auteur déclare qu'il ne commencera pas «cette logique par des -définitions, des axiomes, des principes». Il commencera par «observer -les leçons que la nature nous donne». Si nous pouvions retrouver chez -les enfants le premier développement de nos facultés, ce serait le -meilleur moyen d'étudier l'action de la «nature». Mais, n'étant plus des -enfants, il faut bien examiner comment nous nous conduisons nous-mêmes -pour acquérir des connaissances certaines. Pour connaître les choses, un -premier coup d'Å“il ne suffit pas; il importe de les observer l'une -après l'autre. L'ordre successif dans lequel on les considère doit -ressembler à l'ordre simultané qui est entre elles. Cela constitue -l'analyse, cette opération qui décompose les choses pour les recomposer. - - [81] Nous renvoyons pour cette analyse, comme pour la discussion - du système entier du philosophe, à un livre qui date déjà de plus - de quarante ans: _les Théories Logiques de Condillac_, par M. L. - ROBERT, agrégé de philosophie, 1869, in-8º. - -Et Condillac, qui aime beaucoup se servir d'exemples pris dans la nature -elle-même, imagine cette description d'un château qui domine une vaste -campagne et dont le paysage, confus d'abord, ne peut apparaître -exactement à un voyageur que quand il examine successivement toutes les -parties. Puis, pour faire juger de la simplicité de sa méthode, il -ajoute qu'il n'y a pas jusqu'aux petites couturières qui n'en soient -convaincues. «Car si, leur donnant pour modèle une robe d'une forme -singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles -imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle, pour -apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse -aussi bien que les philosophes. - -«La nature nous apprend à aller du connu à l'inconnu. Ainsi, lorsqu'un -homme qui n'a point étudié veut me faire comprendre une chose, il prend -une comparaison dans une autre que je connais. Il en est de même quand -nous voulons essayer la classification des êtres. L'enfant, après avoir -eu l'idée d'un arbre, trouve commode de se servir de ce nom qu'il -connaît et de l'appliquer à toutes les plantes qui paraissent avoir -quelque ressemblance avec cet arbre. Sans qu'il eût dessein de -généraliser, son idée devient tout à coup générale; car il forme, -presque naturellement, des classes d'après ses besoins, c'est-à -dire -d'après sa manière de concevoir, bien mieux que d'après la nature des -choses. Mais les genres et les espèces sont dans notre esprit beaucoup -plus que dans la nature, où tout est distinct, et nous ne les -multiplions que pour nous régler dans l'usage des choses relatives à -nos besoins[82].» - - [82] _Logique_, chap. XXII, p. 43. - -En observant les objets sensibles, nous nous élevons naturellement à des -objets qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi, le mouvement est un -effet que je vois, et cet effet a une cause que je nomme force. Pour -étendre la sphère de nos connaissances, il nous faut savoir conduire -notre esprit. Et pour apprendre à le conduire, il faut le connaître -parfaitement. Condillac est ainsi amené à analyser les facultés de -l'âme; il le fait en deux chapitres, dans lesquels il déploie toutes les -ressources de son talent et même une élégance de style plus remarquable -que celle qu'il montre d'ordinaire. - -Dans la seconde partie de la _Logique_, l'auteur considère «l'analyse -dans ses moyens, dans ses effets, ou l'art de raisonner réduit à une -langue bien faite». - -Nos erreurs, dit-il, «ont toutes la même origine, et viennent de -l'habitude de nous servir des mots avant d'en avoir déterminé la -signification. Il n'y a donc qu'un moyen de remettre de l'ordre dans la -faculté de penser, c'est d'oublier ce que nous avons appris, de -reprendre nos idées à leur origine et de refaire, comme Bacon, -l'entendement humain[83].» - - [83] Chap. XXII, p. 100 et 107. - -Le langage est ainsi le vrai moyen de bien raisonner. «Non seulement -toute langue est une méthode analytique, mais toute méthode analytique -est une langue.» - -Puis, vient l'énumération du langage d'action ou la sensation analysée, -du langage articulé, qui analyse la pensée. Et ces premières langues les -plus bornées sont naturellement les plus exactes. Plus tard, quand on se -mit à parler pour parler, les langues se remplirent d'imperfections; et, -l'analyse disparaissant, l'art de raisonner s'est perdu. - -Il faut donc refaire sa langue. Comment? Par l'analyse. C'est l'analyse -qui fait les langues; c'est à l'analyse à déterminer les idées[84]. -C'est l'analyse qui nous montre d'où viennent les idées simples et -quelles sont les idées partielles qui entrent dans une idée comparée. Il -est inutile de recourir aux définitions. La synthèse est une méthode -ténébreuse; et, quoiqu'en disent Messieurs de Port-Royal, la seule -différence qu'il y ait entre elle et l'analyse, c'est qu'elle commence -toujours mal, tandis que l'analyse commence toujours bien. - - [84] _Å’uvres_, t. XXII, p. 137 et 147. - -Pour démontrer combien le raisonnement est simple, quand la langue est -simple, Condillac prend l'exemple de l'algèbre. «Tout l'artifice du -raisonnement algébrique consiste en deux choses: établir l'état de la -question, c'est-à -dire traduire les données dans l'expression la plus -simple et dégager les inconnues. En métaphysique, quand on demande -quelle est l'origine de la génération des facultés de l'âme, la -sensation est l'inconnue que nous avons à dégager pour découvrir comment -elle devient successivement attention, comparaison, jugement. C'est ce -que nous avons fait, quand nous avons cherché les différentes -transformations par lesquelles passe la sensation pour devenir -l'entendement. Nos raisonnements, faits avec des mots, sont aussi -rigoureusement démontrés que pourraient l'être des raisonnements faits -avec des lettres[85].» - - [85] T. XXII, p. 160. - -Et cet artifice est le même dans toutes les sciences. - -La théorie une fois exposée, on est conduit tout droit au dernier livre -de l'auteur. - - -_La Langue des calculs_ est un des ouvrages les moins connus de -Condillac, ce qui s'explique par sa forme peu attrayante et à coup sûr -étrange pour ceux qui ne sont pas initiés. De plus, il est inachevé, et -il faut bien connaître toute l'Å“uvre du philosophe pour en comprendre -la portée. Sa première édition eut peu de succès[86]. Son introducteur, -Laromiguière, au commencement de l'écrit qu'il a intitulé: _Paradoxes de -Condillac_, se demande assez ingénument «si le talent de l'auteur, -lorsqu'il exprime ses dernières pensées, était affaibli par l'âge ou -s'il avait acquis ce degré de perfection qui ne laisse subsister aucune -trace de l'art qui le produit; si la doctrine qu'il professe n'est -qu'une déduction brillante de paradoxes, ou bien la théorie la plus -vraie, le modèle le plus parfait du raisonnement». Et il s'en rapporte -au lecteur, disant que s'il avait su répondre à ces questions, il -n'aurait jamais songé à publier cette Å“uvre du maître[87]. - - [86] _La Langue des calculs_, ouvrage posthume et élémentaire, - imprimé sur les manuscrits autographes de l'auteur. Paris, Ch. - Houel, an VI, in-8º. - - [87] _Paradoxes de Condillac et Discours sur la langue du - raisonnement_, par M. LAROMIGUIÈRE, professeur de philosophie à - la Faculté des lettres de Paris (nouv. édit., 1825). - -C'est cependant son analyse que nous suivrons, car c'est encore la plus -claire qui ait été faite. Condillac n'avait jamais été mathématicien, -comme Descartes et Pascal; mais il ne s'en est pas moins proposé le -problème de faire sortir la science tout entière des mathématiques de la -logique. Il a remarqué, dans les divers genres de connaissances, que la -nature elle-même nous donne les premières leçons et que toutes les -autres sont dues à l'analogie. Fort de cette observation, il prétend -enseigner l'algèbre sans avoir aucune connaissance de l'algèbre, assuré -qu'il est que l'analogie lui indiquera les développements successifs, et -qu'à l'aide de déductions il trouvera l'algèbre et toutes ses méthodes. -Il lui faut d'abord constituer la langue de cette science, puisque selon -son éternel adage «une science se réduit à une langue bien faite». Il -l'appellera _la Langue des calculs_: et il la fera, ou la trouvera par -la nature et l'analogie. - -La langue des calculs admet cinq dialectes: celui des doigts, celui du -langage ordinaire, celui des chiffres et celui des lettres de -l'alphabet, qui en comprennent deux. - -Le dialecte des doigts, quand il est seul, est un calcul d'action; et -c'est dans ce calcul avec les doigts que Condillac voit le premier -calcul, comme dans le langage d'action il avait vu le premier langage. -Mais si les doigts exécutent le calcul, les mots le notent et le -traduisent. En ouvrant successivement, l'un après l'autre, les doigts -des deux mains, nous nous représentons une suite d'unités depuis un -jusqu'à dix; c'est la _numération_. Si après avoir compté jusqu'à dix, -nous fermons successivement les doigts, les nombres décroîtront -successivement d'une unité. Cette opération inverse peut s'appeler -_dénumération_. - -Pour porter au delà de dix la numération par les doigts, il n'y a qu'à -prendre _dix_ pour unité; et alors, en rouvrant successivement les -doigts, on forme une suite, qui s'étend jusqu'à dix fois dix, ou _cent_. -De la même manière, on formera des suites, qui s'étendront jusqu'à dix -fois cent, ou _mille_; et c'est à la noter que servent les mots. - -L'habitude de la numération doit la rendre plus facile et plus rapide. -Pour compter jusqu'à cinq par exemple, au lieu d'ouvrir successivement -tous les doigts d'une main, on en pourra ouvrir deux tout d'un coup, -puis deux encore, et puis un. Cette manière de numérer prend un nom -particulier; c'est l'_addition_, qui a son opération inverse, comme la -numération; et cette opération inverse est la _soustraction_. - -On ne saurait faire beaucoup d'additions qu'on ne rencontre des nombres -égaux à ajouter. Cette espèce d'addition est encore susceptible d'être -abrégée, et alors elle prend le nom de _multiplication_, dont l'inverse -est la _division_. - -Le germe de la science du calcul étant dans nos doigts, c'est la nature -qui nous donne les premières leçons, puisque l'addition et la -multiplication ne sont qu'une numération, dérivant de la numération -primitive. - -Mais le dialecte des doigts ne peut suffire à exécuter les opérations -compliquées qui se présentent; Condillac l'abandonne, pour ne conserver -que les noms des nombres; et, par une opération moins simple, il traite -avec ces signes de la formation des puissances, de l'extraction des -racines, des fractions, des proportions et progressions. Il rattache -d'ailleurs toutes ces opérations à celles qu'il a exécutées avec les -doigts. - -Allant plus loin, il trouve que les noms sont embarrassants et expriment -trop longuement les connaissances acquises, et qu'il serait plus simple -de se servir des signes; de là les chiffres et les lettres de l'algèbre. - -C'est donc l'analogie qui nous fait trouver ces nouveaux dialectes; mais -il faut en faire usage peu à peu, comme lorsqu'on doit apprendre une -langue nouvelle, et traduire d'abord dans les deux dialectes qu'on veut -étudier ce qu'on a appris avec les deux premiers. Le raisonnement dépend -ainsi du choix des signes; et les opérations qui demandent la plus -grande contraction d'esprit se font d'elles-mêmes. - -Tel est le travail de méthode poussé jusqu'à sa dernière puissance qui a -fait l'objet des méditations de Condillac dans ses dernières années. -Chemin faisant, il critique nombre de termes à peine français, qui -étaient encore employés de son temps et qui sortaient absolument des -règles de l'analogie qu'il avait posées, comme des quantités _complexes_ -ou _incomplexes_, des parties _aliquates_, ou des parties _aliquantes_, -des fractions _exponentielles_, des _quantités imaginaires_, etc... - -Il a sur le système décimal et sa notation des observations d'une -simplicité admirable. Il établit qu'un _dixième_, un _centième_ étant -l'inverse de _dix_ et de _cent_, leurs expressions doivent être -également inverses, et puisque _dix_ s'écrit 10, _cent_ 100, un -_dixième_ doit s'écrire 01, un _centième_ 001. Mais pourquoi _dix_ -s'écrit-il par l'unité suivie d'un zéro, soit: 10? Il répond en -interrogeant l'analogie et en s'adressant aux doigts. Dans ce premier -dialecte, pour exprimer 10, il faut fermer le petit doigt et tenir -ouvert le doigt suivant. Pour exprimer le même nombre avec des -caractères, il suffit de copier ceux que la main nous offre: 1 -représentera un doigt ouvert; 0, que nous appelons zéro, représentera le -petit doigt fermé; et ces deux caractères accolés, 10, signifieront -_dix_. Si cette remarque est vraie pour les chiffres arabes, elle est -encore plus frappante pour les chiffres romains, qu'il suffit de -regarder pour voir que c'est l'analogie qui les a formés. _Un_, _deux_, -_trois_, _quatre_ sont représentés par I, II, III, IIII, images visibles -des doigts levés. _Cinq_ est représenté par le caractère V, copie du -pouce et de l'index levés. Et l'on sait qu'anciennement les Romains, ou -les peuples dont ils avaient emprunté les caractères, avaient adopté la -progression quintuple, puisque, après avoir compté jusqu'à _cinq_, ils -recommençaient, et disaient _cinq et un_, _cinq et deux_, VI, VII, -jusqu'à _dix_, dont la forme X exprime deux cinq. - -Quant à l'origine de l'algèbre, Condillac l'attribue à l'emploi des -cailloux,--_calculus_, _caillou_,--qui sont venus en aide aux doigts. -Quand on a voulu placer les unités simples dans un tas, les dizaines -dans un autre, il a été naturel de disposer ces tas sur une même ligne -pour en faire plus facilement le compte, et dès lors l'habitude ne tarda -pas à lier les centaines avec le troisième rang, les dizaines avec le -second, et les unités simples avec le premier. Et, après avoir inventé -les caractères, on a commencé à dire, par exemple, 4 centaines, 3 -dizaines, 5 unités, et pour abréger on a écrit: 4c 3d 5u. L'habitude -faisant mettre les centaines les premières, les dizaines ensuite et -enfin les unités, on aura bientôt supprimé l'annotation et mis -simplement: 435. Mais, lorsqu'il fallut faire des calculs plus -compliqués et qu'on eut à sa disposition les caractères d'un alphabet, -on se servit probablement de ces caractères pour distinguer les -cailloux: on les plaça sur chacun et on dit le caillou _a_, le caillou -_b_, le caillou _c_, ou pour abréger _a b c_, substituant de la sorte -tout naturellement la lettre aux cailloux, et formant ainsi un nouveau -dialecte. - -Et, après ces ingénieuses démonstrations, le philosophe se croit en -droit de dire que tout se découvre, tout s'explique, quand on est docile -aux leçons de la nature et de l'analogie. C'est en rétrogradant vers les -idées fondamentales qui sont le germe de la science qu'on peut la -parcourir tout entière. Si les inventeurs écrivaient comment ils font -des découvertes, ils sauraient comment ils peuvent en faire encore. Mais -alors, que devient le génie, ou cette faculté créatrice à laquelle les -hommes crurent tant devoir? «Le génie, répond Condillac, est un esprit -simple qui trouve ce que personne n'a su trouver avant lui. La nature, -qui nous met tous dans le chemin des découvertes, semble veiller sur -lui, pour qu'il ne s'en écarte jamais; il commence par le commencement; -et il va devant lui: voilà tout son art.» - -On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait; car l'inconnu est -dans le connu, et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le -connu. Aller du connu à l'inconnu, c'est donc aller du même au même, -d'identité en identité. Une science entière n'est qu'une longue suite de -propositions identiques, appuyées successivement les unes sur les -autres, et toutes ensemble sur une proposition fondamentale, qui est -l'expression d'une idée double. Le génie le plus puissant est obligé de -parcourir, une à une, toute la série des propositions identiques, sans -jamais franchir aucun intervalle. Le passage d'une proposition identique -à une autre, c'est le raisonnement. Le raisonnement n'est qu'un calcul; -donc les méthodes du calcul s'appliquent à toute espèce de raisonnement; -et il n'y a qu'une méthode pour toutes les sciences. Or les opérations -du calcul étant mécaniques, le raisonnement l'est aussi. Et dire que le -raisonnement est mécanique, c'est dire qu'il porte sur les mots, sur les -signes; donc, une suite de raisonnements, ou une science, n'est qu'une -langue. Elle se compose d'idées générales, qui sont représentées par des -signes, des mots, des noms; et il importe que toutes ces démonstrations -soient justes. - -Telle est, en substance, la théorie de la _Langue des calculs_. Bien que -ces idées soient contenues en germe dans tous ses ouvrages, jamais -Condillac n'a été plus hardi dans l'affirmation, plus certain de son -système, plus dédaigneux des observations, jusqu'à effrayer son plus -fidèle disciple par des «paradoxes». Peut-être les parties de ce livre -qui n'ont pu être achevées contenaient-elles les développements -nécessaires pour démontrer et faire accepter une doctrine si nouvelle. - -En tout cas, l'auteur s'était efforcé de réaliser le plan que quarante -ans plus tôt il avait indiqué dès les premières pages qu'il ait écrites: -«Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec -autant d'exactitude qu'en géométrie; se faire aussi bien que les -géomètres des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des -expressions d'une manière précise et invariable[88].» - - [88] Introduction de l'_Essai sur l'origine des connaissances - humaines_. - -Il eût été intéressant de lui voir tenir parole jusqu'au bout et -appliquer son système à la morale. - - - - -CHAPITRE IX - - L'INFLUENCE DE CONDILLAC SUR LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE.--L'APOGÉE ET - LE DÉCLIN DE SON ÉCOLE. - - -Quand, en 1780, Condillac mourut, retiré à la campagne et presque ignoré -de ses contemporains, sa philosophie était déjà devenue classique. On -avait oublié Descartes, dont les doctrines, magnifiquement développées -par un Bossuet, un Fénelon ou un Malebranche semblaient cadrer à -merveille avec la théologie chrétienne; mais les catholiques ne s'en -étaient jamais montrés très enthousiastes. Au contraire, personne ne -songeait à découvrir, dans la philosophie de l'auteur du _Traité des -sensations_, des conséquences perverses, la morale et la religion ayant -été toujours respectées par lui et ne semblant alors aucunement -intéressées dans ses théories métaphysiques. - -Tous les collèges enseignaient cette doctrine simple, facile à -comprendre, bien adaptée à la clarté de l'esprit français et développée -dans une langue correcte et élégante qui s'adressait au bon sens, bien -plus qu'à l'imagination. Et comme l'instruction publique était alors, -sans exception, confiée à des mains ecclésiastiques, tous les disciples -de Condillac sortirent des collèges de jésuites, d'oratoriens, de -doctrinaires, qui faisaient en même temps l'éducation, sans le savoir, -des futurs auteurs de la Révolution. Qu'on prenne au hasard les noms des -hommes politiques qui avaient trente ans en 1789, on ne trouvera parmi -eux que des «sensualistes» ou plutôt, comme on disait alors, des -«idéologues». C'est ce qu'on a appelé d'un terme plus vague «la -philosophie du dix-huitième siècle». Sans l'avoir jamais cherché, -Condillac en fut le chef; et il l'est resté dans l'histoire, parce que -tous les penseurs de ce temps ont commencé par se réclamer de lui. - -L'extraordinaire succès de son système ne laisse pas que d'étonner -aujourd'hui. Cette philosophie, qui devait aboutir bientôt au -matérialisme avec Condorcet, Helvétius et tant d'autres, n'était pas -seulement en vogue en Angleterre, où Locke l'avait mise au jour: -l'archidiacre portugais Louis-Antoine Vernei la faisait agréer à Coïmbre -et dans les écoles de Castille; et deux jésuites espagnols, victimes du -comte d'Aranda, réfugiés en Italie, Antoine Eximeno et Arteaga, la -défendaient dans des livres imprimés à Madrid en 1789, comme les fameux -_Investigaciones filosoficas, sobre la Belleza Ideal considerada como -objeto de todas las_ _artes de imitacion_, d'Arteaga. Eximeno développe -ces idées dans son livre: _Del origen y reglas de la Musica_. Il y -attribue le sentiment des beaux-arts à un instinct ou sensation innée, -imprimé en nous originellement par l'auteur de la nature. Cet instinct -se développe par la répétition d'impressions venues du dehors[89]. - - [89] François ROUSSEAU, _Règne de Charles III d'Espagne_, 2 vol. - in-8º, 1907, t. II, p. 331. - -De même, Mme de Dino nous apprend, dans ses _Souvenirs_, que sa mère, la -duchesse de Courlande, lui avait donné pour précepteur l'abbé Piattoli, -laïque, malgré son titre, un peu libertin et tout à fait incrédule. «Il -estimait Condillac un guide plus sûr que l'évangile,» et sans attaquer -en rien le dogme catholique, il enseignait la métaphysique -encyclopédiste[90]. C'était l'habitude alors dans toutes les familles -aristocratiques et jusque dans les cours d'Europe de goûter cette -philosophie facile, qui se recommandait de la nature et de l'humanité -pour excuser la corruption croissante des mÅ“urs. - - [90] Duchesse de DINO, _Chronique_, 1908, in-8º, t. Ier, p. 139, - et Appendice III; Correspondance de Piattoli. - -L'influence de Condillac fut donc très grande sur ses contemporains; non -seulement Rousseau lui emprunta beaucoup d'idées; mais Diderot, -d'Alembert, tous les encyclopédistes: Helvétius et Broussais, dont il -repoussait le matérialisme, d'Holbach, dont il répudiait l'athéisme, -Cabanis et Condorcet, dont il ne partageait point les doctrines, prirent -comme base sa psychologie et sa logique, que tout le monde acceptait -comme des vérités qui ne se discutaient plus. Non moins utiles furent -ces enseignements pour les savants, qui ne se séparaient pas beaucoup -alors des philosophes. Lavoisier, pour créer la chimie moderne, employa -la méthode féconde de l'analyse et, pour en répandre l'enseignement, il -s'appliqua à en bien déterminer le langage et à en simplifier les -définitions et les nomenclatures. Vicq-d'Azyr, le successeur de Buffon à -l'Académie française, n'hésite pas à rapporter à la méthode -condillacienne une grande part des progrès qu'il fit faire à l'anatomie. - -Condillac avait été longuement et justement apprécié dans le _Cours de -littérature_ composé pour les séances du _Lycée_ qui fut établi à Paris -quelques années avant la Révolution. Voulant faire ensuite un «plan -sommaire d'éducation publique», M. de La Harpe publia son projet dans le -_Mercure de France_ de janvier 1791. Arrivant aux deux années de -philosophie, il déclare sans hésitation qu'il en changera entièrement le -système et le langage: «Plus de cahiers de logique, de métaphysique, de -morale en mauvais latin; ce malheureux latin, mal appliqué, a perpétué -dans les écoles la funeste habitude de parler sans s'entendre. Parlons -français; nous serons forcés d'avoir du sens. Un extrait bien fait de la -_Logique de Port-Royal_ et de _l'Art de penser_ du P. Lamy suffirait -pour mettre les jeunes gens au fait des procédés et des règles du -raisonnement; pour la métaphysique, Locke et Condillac, les deux seuls -philosophes chez qui l'on trouve ce qu'il nous est possible de savoir -sur l'entendement humain et ce qu'il y a de plus probable sur les -générations intellectuelles; pour la morale, le _Traité des devoirs_ de -Cicéron: il contient tout. Quant à Descartes, ajoute-t-il, il n'est plus -permis d'en revenir à ses «rêveries»; et ce qu'il y a de bon dans ce -philosophe est assez connu pour que tout professeur instruit «puisse -apprendre à son disciple à le séparer de la mauvaise physique.» - -Dans la réorganisation de l'enseignement public à la fin de la fin de -la Révolution, Lakanal, Volney, Deleyre, Garat ne connaissent pas -d'autre philosophie. La Harpe, plus littérateur que métaphysicien et -devenu l'adversaire fougueux des idées révolutionnaires, fait grâce à -Condillac, sur le compte duquel il n'a pas changé d'opinion, regardant -ses ouvrages comme nécessaires[91]. - - [91] «C'est, dit-il, un philosophe bien supérieur à la plupart - des collaborateurs de l'_Encyclopédie_. La saine métaphysique ne - date en France que des ouvrages de Condillac.»--_Philosophie du - dix-huitième siècle_, t. Ier, p. 122. - -Destutt de Tracy n'était pas un philosophe: il avait commencé par porter -l'épée en servant sous le général La Fayette. Député à l'Assemblée -Constituante, emprisonné aux Carmes par la Terreur, il se consola de la -politique en lisant les ouvrages de Locke et de Condillac. Entré dans -l'Institut reconstitué, il se mit à étudier la formation et la -génération des idées: de là , ses _Éléments d'idéologie_. Dans ce livre, -il établit que la faculté de penser consiste à éprouver une foule -d'impressions, de modifications, auxquelles on donne le nom général -d'idées ou de perceptions. Toutes ces perceptions pourraient être -nommées sensations. Et ainsi, penser, c'est sentir. Mais ces pensées ou -perceptions peuvent être divisées en quatre classes, qui se rapportent à -nos quatre facultés élémentaires: la sensibilité proprement dite, la -mémoire, le jugement et la volonté. Le souvenir, le jugement et les -désirs dérivent de la sensation et ne sont que les divers modes de la -sensibilité. Nos idées composées ou générales se forment à l'aide de ces -facultés et nous permettent en même temps d'avoir connaissance de notre -propre existence. Et ce système philosophique s'alliait chez Destutt de -Tracy aux idées politiques les plus modérées, les plus libérales, les -plus contraires au désordre moral, qui régnait alors et qu'il a -courageusement combattu. - -Garat professait les mêmes opinions; mais il se laissa toujours guider -par les événements. Suard, quand il arriva à Paris, lui avait fait -connaître d'Alembert, Rousseau, Condillac, Buffon, Diderot. Le mouvement -des idées le mena à la Révolution, dont il accepta tout et excusa tout, -jusqu'à faciliter le coup d'État parlementaire du 31 mai contre ses -propres amis de la Gironde. La tourmente passée, il reprit -tranquillement l'enseignement de la philosophie de Condillac, ayant de -plus accepté de l'Empire charges et honneurs. C'est lui auquel Napoléon -disait toutes les fois qu'il le rencontrait à sa cour: «Eh bien, -monsieur Garat, comment va l'idéologie?» - -Très analogue comme caractère fut Alexandre Deleyre, qui se souvenant de -ses années de collaboration intime à Parme avec le précepteur de -l'Infant, et ne voulant plus tenir compte de ses propres erreurs pendant -la Révolution, vint augmenter encore le nombre de ces adeptes de -Condillac qui lui avaient été plus compromettants que profitables. - -Cabanis était représentant de Paris aux Cinq-Cents; c'est en cette -qualité qu'en l'an VII il réclama l'érection de monuments pour Descartes -et Montesquieu, pour Mably et Condillac. Dans son mémoire à la seconde -classe de l'Institut sur l'_Histoire physiologique des sensations_, il -continue la tradition, qu'il reproduit encore dans son ouvrage sur les -_Rapports du physique et du moral_. - -Un autre disciple convaincu et raisonné de Condillac fut François -Thurot. Celui-là est un vrai universitaire, professeur à la Faculté des -lettres à Paris jusqu'en 1823. Son dernier ouvrage: _De l'entendement et -de la raison_, ou _Introduction à la philosophie_, est de 1830. C'est -lui qui s'élève avec indignation contre le mot de «sensualisme» qui, -appliqué à la doctrine philosophique, n'est pas même français. «Les -femmes et les gens du monde, dit-il, étrangers à ces sortes de -spéculations, jugent de la signification de ce terme par son analogie -avec les mots _sensuel_ et _sensualité_, s'imaginant que les auteurs -qu'on appelle «sensualistes» ont composé des ouvrages obscènes ou -licencieux...» - -Avec tant de soutiens, les habitudes et les traditions sont difficiles à -détruire. Tous les livres classiques étaient faits par des disciples de -Condillac. En 1834, s'imprimait chez Brunot-Labbé, libraire de -l'Université, un livre intitulé _la Logique complète de Condillac_, -suivie de celle de Dumarsais, _à l'usage des jeunes gens_. En 1842, le -_Traité des systèmes_, _l'Art de penser_ et _la Logique_ étaient encore -compris dans les livres désignés pour l'enseignement de la philosophie. -Il fallut tous les efforts et toute l'éloquence de Cousin pour en -triompher: et le mot _sensualisme_, qu'il fit adopter, lui fut en effet -très utile, comme principal argument. - -Pierre Laromiguière, né en Rouergue, était non seulement élève des -jésuites, mais il entra dans la congrégation, où on l'employa comme -régent de quatrième et de troisième, à Moissac et à Lavaur; puis, en -1777, il professe la philosophie à Toulouse et va de là à Carcassonne et -au collège militaire de la Flèche. Ayant même autrefois correspondu avec -Condillac, il adopta et conserva ses méthodes. Si Condillac avait voulu -se choisir un disciple, il n'aurait pu en trouver un plus capable de le -comprendre et de le goûter. Celui-là était beaucoup plus philosophe et, -si l'on veut, beaucoup plus amoureux de philosophie. Muni de fortes -études ecclésiastiques que la Révolution lui fit abandonner, il avait -été un des brillants disciples de Garat. Entré de bonne heure dans -l'Université impériale et déjà membre de l'Académie des sciences morales -et politiques, il professa la philosophie à la Faculté des lettres de -Paris de 1811 à 1813. Il avait commencé par se faire l'éditeur très -enthousiaste de _la Langue des calculs_ et il avait publié en 1810 le -petit volume intitulé les _Paradoxes de Condillac_. Un de ses premiers -écrits, le _Discours sur la langue du raisonnement_, fut justement -composé à propos de _la Langue des calculs_. - -Personne plus que Laromiguière ne s'est appliqué à défendre les opinions -spiritualistes de Condillac. Deux chapitres entiers de ses _Leçons de -philosophie_ sont consacrés à cette démonstration et ont pour titre: -«_Le Système de Condillac, loin de favoriser le matérialisme, -l'anéantit_[92].» Son raisonnement est, d'ailleurs, assez solidement -établi. Il y a bien peu de philosophie, dit-il, dans ceux qui refusent -l'existence à tout ce qui n'est pas matière, opinion fondée uniquement -sur le principe superficiel qu'imaginer et concevoir sont une même -chose. On ne peut imaginer, il est vrai, que des êtres étendus; mais on -peut concevoir des êtres inétendus, immatériels; en tout cas, on n'a pas -le droit d'en nier la réalité. La réalité des choses est indépendante de -ce que peuvent ou ne peuvent pas notre imagination et notre -intelligence. Et il donne, sous forme d'anecdote, l'exemple de ce roi de -Siam auquel un Hollandais, dans lequel il avait toute confiance, -racontait un jour que dans son pays en hiver on marchait sur l'eau. Cet -Oriental, qui ne savait pas ce que c'était que la glace, le chassa comme -un imposteur. Son esprit se refusait à concevoir la congélation, que -connaissent si bien les habitants du Nord. - - [92] _Leçons de philosophie_, 6e édit., t. Ier, neuvième et - dixième leçons. - -Au reste, très imbu des doctrines sensualistes, Laromiguière commença -par vouloir réduire le raisonnement à n'être qu'une opération purement -grammaticale, autrement dit à faire dériver la pensée des mots, tandis -que c'est elle qui les crée et que le langage n'a que le devoir de les -traduire. Il ne suivit cependant pas Condillac jusqu'au bout et affirma -que la pensée existait antérieurement à tout signe et indépendamment de -tout langage. Aussi, toutes les facultés premières générales, au lieu de -les faire dériver de la sensation, Laromiguière les attribue à -l'attention qui, avec la comparaison et le raisonnement, constitue, -selon lui, l'entendement. L'entendement et la volonté sont réunis par -lui sous le nom de pensées. Mais, dans la génération des idées, les -facultés de l'âme jouent un rôle que ne leur reconnaît pas Condillac. -Et c'est ainsi qu'il fut conduit, par la méthode expérimentale, -appliquée par Reid et Dugald-Stewart, à l'étude de l'esprit humain et -devint un adepte de la philosophie écossaise. Son enthousiasme se -communiqua à un de ses jeunes auditeurs, Victor Cousin, qui raconte que -ce fut lui qui «l'enleva à ses premières études, qui lui promettaient -des succès paisibles, pour le jeter dans une carrière où les -contrariétés et les orages ne lui ont pas manqué». - -On pourrait en dire autant de Royer-Collard, qui avait commencé aussi -par la philosophie de Condillac, et qui, selon la légende bien connue, -se promenant sur les quais à la recherche d'un maître moins usé, le -trouva un jour dans l'étalage d'un bouquiniste, en achetant un volume -dépareillé des _Essais de philosophie_ de Thomas Reid[93]. - - [93] Jules SIMON, _Victor Cousin_, 1891, in-12. - - -Quoi qu'il en soit, ce qui aux yeux d'honnêtes gens comme Laromiguière, -Royer-Collard ou M. Cousin lui-même, fit le plus de tort à Condillac, -c'est que ses contemporains, comme ses successeurs, regardaient -l'idéologie, ou la science des idées considérées en elles-mêmes comme de -simples phénomènes de l'esprit humain, et que l'idéologie, alliée de la -Révolution française, était née et avait grandi avec elle. Leurs -représentants se trouvaient être les mêmes hommes à la Convention et à -l'Institut, tous faisant partie de la société d'Auteuil, chez Mme -Hélvétius. Sous ce rapport, Condillac, resté spiritualiste et chrétien, -a pu sans doute partager les idées de ses propres adversaires. Mais il -n'est pas juste de dire, avec le _Dictionnaire des sciences -philosophiques_, «qu'il n'y a plus aujourd'hui de partisans avoués de la -doctrine de Condillac et que son dernier représentant est descendu dans -la tombe avec M. Destutt de Tracy[94]». - - [94] Art. _Condillac_ et art. _Destutt de Tracy_. - -Sans parler des Suisses qui restèrent fidèles, avec Bonnet, à la -philosophie du dix-huitième siècle[95], à l'Université de Strasbourg, -comme à l'Académie de Berlin, au début du dix-neuvième siècle, on -étudiait encore Bossuet et Maupertuis, Hume et Condillac. En Angleterre -même, en dépit des Écossais, la philosophie nouvelle se réclamait aussi -des théories de la sensation. Stuart-Mill[96] remarque qu'en France, -pendant presque tout le dernier siècle où l'Université enseignait la -philosophie à toutes les classes aisées, «la doctrine officielle était -la philosophie surannée de Royer-Collard, de Jouffroy et de Cousin, -ignorant presque entièrement les travaux étrangers, enseignée par de -simples médiocrités dont le grand maître avait peuplé toutes les -chaires de l'État». La culture scientifique, personnifiée alors par -Comte, se détournait de ces doctrines «étrangères à la philosophie», et -véritablement indignes des découvertes nouvelles. Le mérite de Taine, -dans son livre sur l'_Intelligence_, est d'avoir voulu renouveler la -psychologie en présentant «le premier essai sérieux pour remplacer par -quelque chose de mieux la philosophie officielle[97]». - - [95] Art. _Bonnet_, par M. PICAVET, dans la _Nouvelle - Encyclopédie_. - - [96] _Dissertation and Discussion_, t. IV, p. 117. - - [97] Th. RIBOT, _Revue philosophique_, t. VI, 1877, p. 45. - -M. Taine reprit donc la tradition de Locke et de Condillac; il se -proposa d'analyser les idées et les signes, d'étudier les phénomènes -avant les facultés, de rentrer dans les faits, en dédaignant les -développements littéraires et les descriptions de fantaisie. Il montra, -non sans verve et sans malice, combien l'école spiritualiste était -restée sans influence et sans autorité près des savants. Aussi -revint-il au dix-huitième siècle, faisant sa part à l'idéologie, à -l'analyse verbale, à la psychologie empirique, repoussant les hypothèses -sur l'âme et sa nature; ce qui est purement la métaphysique, avec -laquelle la psychologie, science naturelle, n'a rien de commun. Un de -ses chapitres ne traite-t-il pas «De l'acquisition du langage chez les -enfants[98]?» C'est ce qu'il avait déjà établi dans son spirituel -pamphlet sur les _Philosophes français_, qui fit scandale en 1857. Rien -d'étonnant si nous avons depuis vu quelques jeunes philosophes prendre -Condillac pour sujet de thèses et d'études, sans se laisser arrêter par -la forme assurément vieillie de ses travaux. - - [98] _Revue philosophique_ de janvier 1876, p. 3. - -De nos jours encore, des savants comme Littré ont dit très haut les -services que la philosophie de Condillac leur a rendus; et on a écrit -un livre entier pour établir l'influence du _Traité des sensations_ sur -la psychologie anglaise contemporaine, celle de Herbert Spencer, de -Bain, de Hamilton et de Stuart Mill[99]. - - [99] _Condillac et la psychologie anglaise contemporaine_, par M. - Léon DEWAULE, Paris, Félix Alcan, 1891, in-8º. - - M. Dewaule a observé très justement que la philosophie de - Condillac est beaucoup moins systématique que l'on a voulu le - prétendre et qu'elle a embrassé tout l'ensemble des connaissances - de l'esprit humain. Ce qui a donné prise contre lui à une critique - trop facile, c'est le procédé extérieur, l'artifice de l'écrivain - qui, pour rendre plus sensibles et plus attrayantes les déductions - du philosophe, a eu recours à la fiction de la statue. On a vu là - une hypothèse qui n'avait rien de scientifique, tandis que ce - n'était en réalité qu'une allégorie analogue à la caverne de - Platon, propre à frapper l'imagination. On lui a retourné le - reproche qu'il avait fait lui-même aux philosophes qui abusent des - comparaisons et des métaphores, et on en a conclu qu'il ne tenait - pas un compte suffisant de la pensée. Au contraire, après avoir - attaché à la genèse, au fait primordial, qui est selon lui la - sensation, une importance que personne n'avait établie aussi - nettement, il a ramené à l'esprit et à ses opérations, à son - activité spontanée, l'origine successive de toutes nos facultés. - La loi de l'association et de l'habitude développe ensuite ce - germe, qui est l'état de conscience au delà duquel on ne peut - remonter. Mais sans l'esprit, sans l'âme, la sensation serait sans - effet, et Condillac peut ainsi être regardé comme un idéaliste. - (_Conclusion_, p. 305 à 307.) - - -D'où est donc venue la décadence de cette hégémonie incontestée? - -Il est certain que lorsque Royer-Collard eut découvert Reid et les -Écossais, que Laromiguière eut tenté une évolution,--que Cousin avec son -ardeur et son éloquence transformera en une école toute nouvelle, -séduisante par son éclectisme même et répondant très heureusement aux -idées politiques du moment,--il fallut renoncer à cette philosophie dont -on attaquait beaucoup plus les conséquences que les principes. - -Maine de Biran, d'abord condillacien, ne commença à abandonner la -philosophie sensualiste qu'en 1805; «il souleva alors le joug» et se -forma une théorie très personnelle, tout entière fondée sur -l'observation interne et l'étude très délicate et très élevée de la -conscience. - -Cousin lui-même débuta par faire une thèse toute pénétrée de la doctrine -condillacienne. L'étude de la philosophie allemande de Kant et de Hegel -l'inclina un moment au panthéisme; et c'est par la politique qu'il -arriva à l'éclectisme, sorte de juste milieu sauvegardant tous les -intérêts. Aussi est-ce au nom de ces principes qu'il a combattu la -_Philosophie sensualiste au dix-huitième siècle_, par son cours de 1819, -souvent réimprimé. Dans la préface de 1855, il écrivait: - -«Dès qu'en métaphysique on n'admet pas d'autre principe que la -sensation, on est condamné à n'admettre aussi d'autre principe de morale -que la fuite de la peine ou la recherche du plaisir; il n'y a plus ni -bien ni mal en soi; point d'obligation, point de devoir, partant point -de droit... Et les nations, comme les individus, s'agitent en vain, -roulant sans cesse de l'anarchie au despotisme et du despotisme à -l'anarchie... Le sage, l'honnête, mais trop sceptique Locke amène à sa -suite le systématique et téméraire Condillac: celui-ci à son tour fraye -la route au fougueux et licencieux Helvétius, à l'élégant et froid -Saint-Lambert, auxquels succèdent les théoriciens de l'anarchie.» - -Et il se plaît à rappeler le «sérieux succès de ses leçons», parce que, -dit-il, «ce succès venait bien moins du mérite du professeur que des -favorables dispositions du temps et de l'auditoire». Cela est si vrai -que la réaction fut plus politique que philosophique. On rendit le -sensualisme de Condillac responsable des erreurs et des excès de la -Révolution; les pires démagogues passèrent pour ses disciples. Il y a -plus: quelques-uns de ceux qui l'avaient pris pour chef le répudièrent, -comme ils répudiaient la Terreur. On eut peur des conséquences et on -rejeta les doctrines en bloc, sans s'inquiéter de la part de vérité -qu'elles contenaient. - -Et puis, il y eut l'enthousiasme pour les idées spiritualistes, que -suscita Mme de Staël, et bientôt après l'école religieuse de -Chateaubriand, illustrée par M. de Bonald, Joseph de Maistre, Lamennais; -de telle sorte que, comme l'a dit très justement M. P. Janet, «la -philosophie française resta associée aux lettres plutôt qu'aux sciences -pendant toute la première moitié du dix-neuvième siècle». Durant près de -cinquante ans, elle se personnifia dans M. Cousin, dont la doctrine -devint un dogme, presque une royauté, son inventeur, selon l'heureuse -expression de Jules Simon, ayant fait de l'Université un «régiment», qui -subissait ses inspirations despotiques et lui obéissait comme à un -grand maître, d'autant qu'il tenait en mains les destinées de tous. - -Philosophie et religion étaient pour M. Cousin un instrument de règne, -une nécessité politique, une assurance, si l'on veut, à l'usage des -conservateurs. Il s'en servit avec une habileté supérieure. Mais quand, -à son tour, il quitta le pouvoir, ses doctrines autocratiques sombrèrent -avec lui; on leur fit payer la sorte de compression avec laquelle il les -avait imposées. - -La royauté de M. Cousin renversée, c'est le positivisme, le kantisme, la -théorie nouvelle de l'évolution qui prirent sa place; mais, par des -chemins détournés, on ne tarda pas à revenir aux vieilles méthodes qui -cadraient si bien avec tout l'appareil scientifique dont on ne peut plus -se passer. Taine fut le premier qui osa se réclamer hautement de -Condillac. Non pas qu'en dépit de son originalité il n'eût pris beaucoup -dans Spinoza et Auguste Comte; mais il est à la fois observateur -consciencieux et poète imaginatif. En philosophie, il admet le -développement progressif des idées, il accepte sans objection la -doctrine évolutionniste. En histoire, il déduit du principe de la -souveraineté du peuple, comparée à l'état social de la France, toute la -théorie de l'État centre et moteur unique, aboutissant aux institutions -révolutionnaires et despotiques. Mais il donne proprement la formule de -l'idéalisme quand il écrit: «Ramener toutes nos connaissances à la -sensation, c'est bien ramener tous les objets à la conscience du sujet -sentant, et ainsi ne leur accorder d'autre existence que celle que leur -confère cette conscience.» - -En lisant l'Å“uvre considérable qu'il a laissée, il est facile de voir -que l'instrument qu'il manie avec le plus d'aisance et de bonheur, c'est -cette puissance de recherches minutieuses et délicates, qui fait le -charme et aussi la monotonie de sa manière, et qu'il a puisée en grande -partie dans un commerce assidu avec l'auteur du _Traité des sensations_. -Il ne s'en cache point, du reste; et on en trouverait l'aveu dans la -plupart de ses écrits. A chaque page, le nom de Condillac apparaît, et -Taine ne le nomme qu'avec une condescendance et une admiration qu'il -accorde à ses seuls amis. Mais, à la suite des positivistes, il affecte -d'ignorer les questions religieuses ou morales; et sur ce point il se -sépare de Condillac, dont il ne semble pas avoir pris au sérieux les -déclarations. - -D'autres, au contraire, reprochaient à l'abbé d'avoir pactisé avec les -incrédules. Double injustice: car il avait tout d'abord tenté d'établir -entre la philosophie et la religion une séparation qui aurait dû le -mettre à l'abri d'attaques passionnées, comme celles d'un Joseph de -Maistre, écrivant sans préambule: «Condillac est un sot.» Son idée -cependant n'était pas si fausse, de faire une part à la révélation, ou -au dogme, une autre à l'expérience, laissant les philosophes poursuivre -leurs découvertes, tandis que les théologiens se bornaient à développer -ce que la foi enseigne. - -Et cette théorie, qui lui était propre, provenait encore d'une réaction -contre Descartes. En établissant la suprématie absolue de la raison -humaine, le cartésianisme renversait, par une conséquence forcée, tout -édifice religieux. Condillac le constate, mais il ne s'en préoccupe pas. -C'est une question qu'il laisse en dehors de sa métaphysique, comme ne -tombant pas sous les sens et échappant absolument à l'expérience. Le -christianisme propose des mystères à la foi de ses adeptes; il affirme -l'existence historique d'un grand nombre de miracles; il enseigne que le -gouvernement de la Providence s'étend au détail infini des choses et -demeure toujours libre dans ses décisions, sans pour cela gêner la -liberté humaine. Condillac accepte ces données; mais il ne les discute, -ni ne les prouve: elles sont en dehors de sa philosophie, au-dessus, si -l'on veut. - -Au contraire, l'essence du cartésianisme consistait à professer la -doctrine de l'intelligibilité absolue des choses. Si donc tout est -essentiellement intelligible, il ne saurait y avoir dans le monde de -véritable mystère. Il peut se trouver des obscurités, des ténèbres; mais -c'est le propre de la science et de la philosophie d'y promener la -lumière, et rien ne doit se dérober à leurs investigations, pourvu -qu'elles soient méthodiquement conduites. Le miracle est une dérogation -aux lois générales qui ne peut se comprendre. Il faut affirmer que les -lois naturelles sont rationnelles, immuables par conséquent, et -parfaitement intelligibles. Aussi Malebranche, presque plus cartésien -que catholique, ne veut-il voir que des apparences de mystères et des -apparences de miracles, ramenant tout au Verbe, c'est-à -dire à -l'intelligence. Bossuet, soucieux du danger, a toujours combattu les -conséquences d'une doctrine dans laquelle il avait été cependant nourri, -apercevant en elle le germe du «libertinage», c'est-à -dire de -l'incrédulité, et prévoyant toutes les révoltes de l'esprit moderne -contre le catholicisme, de même qu'il avait si bien décrit et annoncé -dans l'_Histoire des variations_ le libre examen protestant aboutissant -à la négation de toute foi religieuse. «N'est-ce pas une étrange -faiblesse, disait-il, que de ne pouvoir s'assujettir aux règles exactes -de la logique et de ne savoir découvrir par delà l'intelligibilité -abstraite de la raison mathématique la mystérieuse puissance de la -volonté et de l'amour, le lien caché qui unit les choses à une synthèse -admirable, que l'analyse ne peut résoudre sans y supprimer le mouvement -et la vie!» - -Condillac n'habitait pas sur ces sommets. Sa philosophie ne s'élève pas -au-dessus de la terre. Que pense-t-il de la Providence, ce dogme qui -renferme presque toute la doctrine de Bossuet et sur lequel la -controverse venait de s'exercer pendant un demi-siècle? Ce n'est point -un sujet qui tombe sous ses sens, ni qui puisse donner matière à son -observation. Il l'écarte de sa métaphysique. Mais il laisse chacun libre -d'y croire au point de vue religieux; et il y croit lui-même. En cela -encore, il a été quelque peu un précurseur. - -Un mouvement considérable s'est fait, depuis quelques années, chez les -savants et chez les philosophes, pour séparer la métaphysique, qui -prétend ne s'appuyer que sur la science, et la doctrine religieuse qui -se fonde sur le sentiment ou la révélation. Le conflit séculaire de la -science et de la religion commence à compter autant de défaites que de -victoires. M. Alfred Fouillée a consacré tout un livre à ce sujet et il -écrit dans l'introduction: «Les connaissances scientifiques et -philosophiques étant toujours bornées, il restera toujours au delà une -sphère ouverte à des croyances fondées tout ensemble sur des -appréciations intellectuelles et sur des sentiments. De là ce qu'on -appelle la loi morale, qui elle-même est le fondement de toute foi -religieuse[100].» - - [100] _Le mouvement idéaliste_; Sciences positives, par A. - FOUILLÉE, 1896, in-8º, p. VI. M. F. Brunetière a dit de même: «La - physique ne peut rien contre la morale et l'exégèse; elle ne peut - rien contre la révélation. L'absolue nécessité des lois de la - nature n'est après tout qu'un _postulat_ dont nous avons besoin - pour établir le fondement de la science, et rien ne prouve que ce - postulat soit autre chose que l'expression d'une loi toute - relative de notre intelligence.»--_La Science et la Religion_, - 1895, in-12. - - -Des penseurs très indépendants n'hésitent pas à déclarer que «les plus -parfaites théories scientifiques nous laissent aussi loin d'une -explication dernière et définitive de l'univers que le peuvent faire les -notions les plus grossières et les moins éclairées; les sciences -n'atteignant pas l'absolu ne font que poser le problème métaphysique -avec plus d'acuité pour le savant que pour l'ignorant[101].» - - [101] LALANDE, _Lectures sur la philosophie des sciences_. - Hachette, 1908.--RAGOT, _les Savants et les Philosophes_, Alcan, 1908. - -M. Boutroux observe que le besoin métaphysique se confond avec le besoin -religieux chez les Auguste Comte, les Spencer, les HÅ“kel, qui cherchent -à rendre la science religieuse et la religion scientifique. Il faut -alors opter entre la création et l'évolution, aussi incompréhensibles -scientifiquement l'une que l'autre, entre le déterminisme et le libre -arbitre, entre la doctrine de la vie future et celle du progrès -terrestre indéfini[102]. - - [102] _Science et religion._ Paris, Flammarion, 1908. - -Le plus grand savant de notre époque, M. Poincaré, distingue -soigneusement entre la science, qui ne saurait s'aventurer au delà de -ses méthodes et de ses expériences, et l'hypothèse toujours sujette à -révision; et puis, ajoute-t-il, l'expérience ne s'applique-t-elle pas -aussi bien aux faits extérieurs qu'à la vie intérieure? - -Les croyances, selon d'autres savants, sont des hypothèses qui peuvent -parfaitement être vraies et qui, en tout cas, sont salutaires et nous -arment contre les maux de l'existence. D'après M. Bergson, «les idées -peuvent se comprendre par l'action autant que par la logique, par -l'intuition autant que par l'analyse. L'enthousiasme religieux qui a -transformé le monde est un fait indéniable, qui a sa source dans la -conscience et est inspiré par des forces qui nous dépassent. Rien ne -s'oppose donc à la cÅ“xistence de la science et de la religion. Souvent -même les savants ne se dévouent à la science que par esprit religieux, -par amour désintéressé de la vérité, par zèle pour le bien public; et -alors on comprend la foi d'un Christophe Colomb ou la religion d'un -Pasteur. C'est la nécessité de vivre dans le monde matériel qui nous -force à attribuer plus d'importance à ce que nous observons avec nos -sens. Il n'est guère de philosophie qui n'admette aujourd'hui qu'un -certain nombre de vérités primordiales, tout en n'étant pas susceptibles -d'être démontrées par l'expérience scientifique ou l'expérience -psychologique, n'en présentent pas moins une certitude morale que la -raison peut admettre. Les vérités scientifiques qui semblent le plus -démontrées n'offrant pas une certitude absolue, il est aussi raisonnable -d'admettre des preuves morales qui satisfont la conscience et dont la -fausseté ne peut pas être établie. Toutes les hypothèses sont -acceptables: elles n'entraînent pas forcément les conséquences qu'on -pourrait leur imposer.» - -Les découvertes les plus satisfaisantes pour la raison ne sauraient donc -être un obstacle aux nécessités de la culture intuitive et sentimentale, -que réclament les besoins de l'esprit et que les plus éminents -philosophes d'aujourd'hui défendent éloquemment. - -Depuis que la science s'est reconnu des limites, on n'a plus le droit de -la mettre en perpétuelle contradiction avec la foi ou avec la religion. -Elles peuvent continuer à vivre l'une à côté de l'autre. La science -n'exclut pas plus la religion qu'elle n'exclut l'art. Le mot de Pascal -redevient vrai: «La dernière démarche de la raison, c'est de reconnaître -qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Les lois -qu'enseigne la science sont et demeurent, non des affirmations absolues, -mais des questions que l'expérimentation pose à la nature et dont il -faut être prêt à modifier l'énoncé, si la nature refuse de s'y -accommoder.» «Pourquoi dès lors, dit encore M. Boutroux, l'homme -n'aurait-il pas le droit de développer pour elles-mêmes celles de ses -facultés que la science n'emploie qu'à titre accessoire ou même qu'elle -laisse plus ou moins inoccupées?» Telle est précisément la fonction de -l'esprit religieux. Elle est à la fois légitime et nécessaire; car la -vie a des postulats comme la science. - -Ainsi l'esprit scientifique ne devrait admettre que de l'inexpliqué et -non de l'inexplicable, que de l'inconnu et non de l'inconnaissable. -Cette distinction, Condillac l'avait faite, et c'est ce qui sépare -absolument sa doctrine de celle des philosophes du dix-huitième siècle, -si imbus de la toute-puissance de la science; et il a répété souvent que -la seule chance que l'on avait de ne pas se tromper, c'était de suivre -en tout sa méthode d'observation. - -«Le péché originel, dit-il dans son premier ouvrage[103], a rendu l'âme -si dépendante du corps, que bien des philosophes ont confondu ces deux -substances... Avant le péché, elle était dans un système tout différent -de celui où elle se trouve aujourd'hui. Exempte d'ignorance et de -concupiscence, elle commandait à ses sens, en suspendait l'action et la -modifiait à son gré... Dieu lui a ôté tout cet empire... De là , -l'ignorance et la concupiscence. C'est cet état de l'âme que je me -propose d'étudier, le seul qui puisse être l'objet de la philosophie, -puisque c'est le seul que l'expérience fait connaître. D'ailleurs, il -nous importe beaucoup de connaître les facultés dont Dieu nous a -conservé l'usage; il est inutile de vouloir deviner celles qu'il nous a -enlevées et qu'il doit nous rendre après cette vie.» - - [103] _Essai sur l'origine des connaissances humaines_, chap. - Ier, p. 24. Tome Ier des _Å’uvres complètes_ (édit. de 1798). - -Il écrit ailleurs: «Il semble qu'il était temps de soupçonner qu'on -s'était engagé dans une route qui ne conduit pas au vrai; que trop -curieux de savoir comment tout a été formé, nous nous sommes aussi trop -persuadés que nous étions faits pour le deviner, et que, par conséquent, -au lieu de commencer par les causes pour descendre aux effets, il seroit -peut-être mieux de commencer par les effets pour remonter aux causes; -alors, réglant notre curiosité ou nos facultés, nous irions de -phénomènes en phénomènes; et, ne pouvant pas connoître tout le système -de l'univers, nous nous contenterions d'en découvrir quelques -parties[104].» - - [104] _Histoire moderne_, t. XX des _Å’uvres_, p. 334. - -Condillac ne croit pas à l'infaillibilité de la raison humaine. Il borne -ses connaissances. Surtout il ne se fait pas une arme des découvertes de -la science au profit de tel parti ou de telle doctrine. Il défend -l'indépendance de la philosophie en quelque sorte contre elle-même. -Contrairement à la plupart des écrivains de son époque, il ne s'est -jamais soucié de l'effet produit; il n'a jamais travaillé pour la gloire -ni pour le profit. Pour emprunter une expression toute moderne, il -n'avait l'âme ni d'un politicien ni d'un homme de lettres. Ses écrits -une fois publiés, il ne s'en occupait plus. «Si l'ouvrage est mauvais, -disait-il souvent, j'aurais beau me tourmenter pour lui procurer un -succès éphémère, il finira toujours par tomber; s'il est bon, au -contraire, tôt ou tard il prendra sa place[105]». - - [105] _Éloge de Condillac_, par M. D'AUTROCHE, p. 103. - -Son panégyriste et ami a dit aussi[106]: «Si quelque chose pouvait -troubler la tranquillité de notre philosophe, c'était l'aspect des -désordres publics; c'était la vue du luxe insolent des fripons. Sa -franchise alors ne lui permettait aucun ménagement; et comme il louait -franchement ce qu'il trouvait louable, il blâmait non moins hardiment -tout ce qui lui semblait blâmable. Avec un tel caractère, il ne devait -pas avoir de flatteurs: aussi n'était-il point entouré, ainsi que -quelques philosophes jaloux de faire parler d'eux, d'une jeune milice -bourdonnante, toujours prête à combattre pour les intérêts du chef qui -la dirige». - - [106] _Ibid._, p. 108. - -Il ne faut donc le juger que sur ce qu'il a été. On pourra discuter -longuement et passionnément ses doctrines et leurs effets. -L'appréciation la plus équitable et la plus complète qui ait été donnée -sur lui en quelques lignes est encore celle M. Villemain dans sa -_Littérature au dix-huitième siècle_[107]: - -«Condillac paraît moins vouloir servir une cause que fonder une science; -l'objet de cette science étant grand: l'analyse de l'esprit humain. Il y -consacra toute sa vie.» - - [107] _Cours de littérature au dix-huitième siècle_, nouv. édit. - Paris, 1882, vingtième leçon, t. II, p. 116 à 151. - - -FIN - - - - -APPENDICE - - - - -I - -ICONOGRAPHIE DE CONDILLAC - - -Le département des Estampes de la Bibliothèque nationale, dans son -recueil in-fol. no 2, contient treize portraits de l'abbé de Condillac, -dont deux en habit de cour. Il y en a un en couleur, reproduisant un -portrait peint à Parme par Baldrighi; une gravure, d'après le même -artiste, faite par Jo. Volpate; enfin un médaillon d'après le buste de -E.-G. Lardy. - -Voir: G. DUPLESSIS, _Catalogue de la collection des portraits conservés -au département des Estampes_, t. III, 1898, p. 15. - - -Le portrait que nous donnons au frontispice de ce volume, d'après une -épreuve avant la lettre, est indiqué comme suit dans la collection du -cabinet des Estampes: - -«No 4. _En buste, 3/4 à droite dans un médaillon rond, gravé par R. -Delvaux._» - - - - -II - -BIBLIOGRAPHIE - - -_Notice sur M. l'abbé de Condillac, précepteur de l'infant duc de Parme, -membre de l'Académie française et de celle de Berlin._ Sans lieu ni -date. - -_Éloge de M. l'abbé de Condillac_, prononcé dans la Société royale -d'agriculture d'Orléans, le 18 janvier 1781 (par M. DE LOYNES -D'AUTROCHE). Amsterdam, 1781, in-12. - -_Esprit de Mably et de Condillac_, par M. BÉRANGER, 1789, 2 vol. in-8º. - -Lettre de M. l'abbé de Condillac à l'auteur des _Lettres à un -Américain_. S. l. n. d., in-12 de 12 pages (extrait du _Mercure de -France_, avril 1756). - -_La Logique complète de Condillac_, suivie de celle de Dumarsais, à -l'usage des jeunes gens. Paris, 1834, Brunot-Labbé, libraire de -l'Université, in-18. - -_Théorie des calculs_, ouvrage extrait de celui de Condillac, par C. -CHELLE, 1837, in-4º. - -_Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence et sur les -causes et les origines des idées_, par M. LAROMIGUIÈRE, professeur de -philosophie à la Faculté des lettres de Paris, 1826, 3 vol. in-12. - -P. LAROMIGUIÈRE, _Leçons de philosophie_, 1844, 6e édit. 2 vol. in-8º. - -_Mémoire sur Condillac_, par M. DAMIRON, lu à l'Académie des sciences -morales en 1861.--_Mémoires de l'Académie_, t. XI, 1862, p. 201 à 254. - -LA HARPE, _Philosophie du dix-huitième siècle_, 1825, 3 vol. in-8º. - -Victor COUSIN, _Philosophie sensualiste au dix-huitième siècle_, -nouvelle édition. - -_Mémoires de Garat_, préface de M. E. Marron, 1862, in-12. - -_Dictionnaire philosophique_ sous la direction de M. Ad. Franck, 1885, -in-4º. - -_Nouveau dictionnaire d'Économie politique_, par MM. Léon SAY et G. -CHAILLEY. Paris, 1891, 2 vol. in-8º. - -_Correspondance de Grimm et de Diderot_, publiée par M. Maurice -Tourneux, 1877, in-8º. - -_La philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par le P. MAUMUS, des Frères -prêcheurs. Paris, Bray, 1885, in-8º. - -F. RÉTHORÉ, _Condillac ou l'Empirisme et le Rationalisme_. Paris, A. -Durand, 1864, in-8º. - -Louis ROBERT, _les Théories logiques de Condillac_, 1869, in-8º. - -_L'Intellect actif ou Du rôle de l'activité mentale dans la formation -des idées_, par M. l'abbé C. PIAT, agrégé de philosophie. Paris, E. -Leroux, 1890, in-8º. - -Léon DEWAULE, _Condillac et la Psychologie anglaise contemporaine_. -Paris, Alcan, 1891, in-8º. - -_L'Éducation selon la doctrine pédagogique de Condillac_, thèse pour le -doctorat, présentée à l'Université de Grenoble par JAMES-L. -MANN.--Grenoble, Allier, 1903, in-8º. - -_Condillac économiste_, thèse pour le doctorat, présentée à la Faculté -de droit de Poitiers, le 20 mai 1903, par Auguste LEBEAU. Paris, -Guillaume, 1902, in-8º. - -P. PICAVET, _les Idéologues_. Paris, Alcan, 1891, in-8º.--_Traité des -sensations_, publié avec notes. Paris, Delagrave, 7e édition, 1905, -in-12. - - - - -III - -LETTRE INÉDITE DE L'ABBÉ DE MABLY[108] - - -_A Monsieur de Bonnot_ - -à Briançon (Dauphiné). - -Paris, le 6 janvier 1780. - -Je ne puis trop vous dire, Monsieur mon cher cousin, combien je suis -reconnaissant de la marque de souvenir ou plutôt d'amitié dont vous -m'avez honoré dans ce renouvellement d'année. Les vÅ“ux que je fais pour -vous et pour Monsieur votre frère sont très sincères et très ardens. Je -m'estois flatté de faire encore un voyage en Dauphiné et d'avoir le -plaisir de vous embrasser; mais il faut renoncer à cette douce -espérance: les années se sont accumulées; un voyage - - -MABLY. - - - [108] Autogr...,--Archives de famille.--Cette lettre banale n'a - d'autre intérêt que de permettre de constater les relations - intimes qui existèrent jusqu'au bout entre les deux frères. - me fait peur, et après cinquante-quatre ans de séjour à Paris, il - faut le regarder comme mon pays natal. Mon frère est toujours dans - ses terres, ne vient que très rarement ici, et n'y passe que peu de - jours; je ne lui laisserai point ignorer vos bontés, et je puis - vous répondre d'avance qu'il y sera très sensible. Je vous prie, - mon cher cousin, de me conserver votre amitié et d'être persuadé - que celle que j'ai pour vous durera autant que moi. - - - - -IV - -ACTE DE DÉCÈS DE CONDILLAC - - _Extrait des registres de baptêmes, mariages et sépultures de la - paroisse de Lailly pour l'année 1780._ - -INHUMATION DE M. ÉTIENNE BONNOT DE CONDILLAC - - -L'an mil sept cent quatre-vingt, le quatre août, a été inhumé par moi, -prieur curé, soussigné, le corps de Étienne Bonnot de Condillac, prêtre, -abbé commandataire de l'abbaye de Mureau, membre de l'Académie -française, mort le deux, âgé de soixante-six ans. - -L'inhumation faite en présence de Joseph Gombault, curé de -Saint-Laurent-des-Eaux, de Henri Gourdineau de Montournois, curé de -Monçay, de Simon-Joseph Cahouet, prieur de l'abbaye de Beaugency, de -Mathieu Cosson, prieur curé de Saint-Nicolas de Beaugency, qui ont tous -signé avec nous. - -Le registre est signé: Cahouet, H. Gourdineau de Montournois, Gombault, -curé de Saint-Laurent-des-Eaux, Cosson, prieur de Saint-Nicolas, -Hutteau, vicaire de Josnes, Le Gaingneulx, prieur curé de Lailly. - -_Pour copie conforme_: - -Mairie de Lailly, le 28 novembre 1891. - -Le maire: - -F. DE GEFFRIEB. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - -PRÉFACE I - -CHAPITRE Ier.--L'homme.--Ses origines.--Sa -vie 1 - --- II.--Premiers ouvrages de philosophie 27 - --- III.--Le _Traité des sensations_ 49 - --- IV.--Le _Traité des animaux_ 79 - --- V.--L'Éducation de l'Infant de Parme 109 - --- VI.--Retour à Paris.--L'Académie.--Le _Cours d'études_ 137 - --- VII.--Condillac économiste 165 - --- VIII.--Dernières Å“uvres philosophiques 195 - --- IX.--L'influence de Condillac sur la philosophie française.-- - Apogée et déclin de son école 221 - -APPENDICE: - -I. ICONOGRAPHIE DE CONDILLAC 267 - -II. BIBLIOGRAPHIE 269 - -III. LETTRE DE L'ABBÉ DE MABLY 273 - -IV. ACTE DE DÉCÈS DE CONDILLAC 275 - - - - - -PARIS - -TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie - -8, rue Garancière - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Condillac: sa vie, sa philosophie, son -influence, by Gustave Baguenault de Puchesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONDILLAC: SA VIE *** - -***** This file should be named 55483-0.txt or 55483-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/4/8/55483/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/55483-0.zip b/old/55483-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index aaa1c87..0000000 --- a/old/55483-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/55483-h.zip b/old/55483-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 1d12a86..0000000 --- a/old/55483-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/55483-h/55483-h.htm b/old/55483-h/55483-h.htm deleted file mode 100644 index 46d0442..0000000 --- a/old/55483-h/55483-h.htm +++ /dev/null @@ -1,7580 +0,0 @@ - <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" - content="text/html;charset=iso-8859-1" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg's eBook of Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence, by Baguenault de Puchesse, Gustave </title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - - h1,h2 {text-align: center; - clear: both;} - - h1 {margin-top: 2em;} - - h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} - - h2.normal {margin-top: 1em; margin-bottom: 1em; - page-break-after: avoid;} - - div.titlepage, - div.frontmatter - { - text-align: center; - page-break-before: always; - page-break-after: always; - } - - div.titlepage p - { - text-align: center; - font-weight: bold; - line-height: 1.3em; - } - - .frontmatter p - { - text-align: center; - margin-top: 2em; - } - - .titlepage p - { - text-align: center; - font-weight: bold; - line-height: 1.3em; - } - - div.chapter - {page-break-before: always; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em; text-align: center;} - - div.topspace {margin-top: 4em;} - - .space {margin-top: 3em;} - - .sper {font-weight: normal; letter-spacing: .2em; padding-left: .2em;} - - .end - { - text-align: center; - font-size: small; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 4em; - } - - hr.deco {width: 5%;} - hr.tb {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} - hr.chap {width: 15%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} - - - table {margin-left: auto; margin-right: auto;} - .tdl {text-align: left; vertical-align: top; - padding-left: 3em; text-indent: -1em;} - .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} - .tdc {text-align: center;} - th {padding-top: 2em; padding-bottom: 1em;} - - #ToC {width: 70%;} - .tdr {padding-right: 2em;} - - .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - right: 5%; - font-size: 0.6em; - font-variant: normal; - font-style: normal; - text-align: right; - background-color: #FFFACD; - border: 1px solid; - padding: 0.3em; - text-indent: 0em; - } /* page numbers */ - - .pagenumh { display: none; } - -/* footnotes */ - .footnotes {border: 1px dashed; padding-bottom: 2em; background-color: #F0FFFF;} - .footnote {margin-left: 8%; margin-right: 8%; font-size: 0.9em;} - .footnote .label, - .fnanchor {vertical-align: 25%; text-decoration: none; font-size: x-small; - font-weight: normal; font-style: normal;} - - .blockquote {font-size: 95%; margin-left: 5%; margin-right: 10%;} - - .tnote {margin: auto; - margin-top: 2em; - border: 1px solid; - padding: 1em; - background-color: #F0FFFF; - width: 25em;} - - sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal; vertical-align: super;} - - .extra {font-size: 160%; font-weight: bold; text-align: center; - line-height: 1.5em;} - .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} - - .smallc {font-size: 85%; text-transform: uppercase;} - .center {text-align: center;} - .date {font-size: 85%; margin-left: 5%;} - .dater {font-size: small; margin-left: 65%;} - .signature {margin-left: 65%;} - .quote {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%;} - .cap {font-size: 110%;} - .titre {font-size: 90%; text-align: center;} - .titel {font-size: 90%; margin-left: 5%;} - - .figcenter {margin: auto; text-align: center;} - - img.drop-cap - { - float: left; - margin: 0 0.5em 0 0; - } - - p.drop-cap:first-letter - { - color: transparent; - visibility: hidden; - margin-left: -0.9em; - } - - .i1 {margin-left: 1em;} - .i2 {margin-left: 2em;} - - .xs {font-size: x-small;} - .small {font-size: small;} - .medium {font-size: medium;} - .large {font-size: large;} - .xlarge {font-size: x-large;} - .xxlarge {font-size: xx-large;} - -@media screen -{ - body - { - width: 90%; - max-width: 45em; - margin: auto; - } - - p - { - margin-top: .75em; - margin-bottom: .75em; - text-align: justify; - } -} - -@media print, handheld -{ - p - { - margin-top: .75em; - text-align: justify; - margin-bottom: .75em; - } - - .smcap - { - text-transform: uppercase; - font-size: 90%; - } - - hr.deco - { - width: 5%; - margin-left: 47.5%; - } - - hr.tb - { - width: 5%; - margin-left: 47.5%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - } - - hr.chap - { - width: 15%; - margin-left: 42.5%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - } -} - -@media screen, print - -{ - img.drop-cap - { - float: left; - margin: 0 0.5em 0 0; - } - - p.drop-cap:first-letter - { - color: transparent; - visibility: hidden; - margin-left: -0.9em; - } -} - -@media handheld -{ - body - { - margin: 0; - padding: 0; - width: 90%; - } - - #ToC, - .tnote - { - width: auto; - } - - img.drop-cap - { - display: none; - } - - p.drop-cap:first-letter - { - color: inherit; - visibility: visible; - margin-left: 0; - } -} - - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Condillac: sa vie, sa philosophie, son -influence, by Gustave Baguenault de Puchesse - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence - -Author: Gustave Baguenault de Puchesse - -Release Date: September 4, 2017 [EBook #55483] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONDILLAC: SA VIE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<div class="tnote"> -<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. -Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p> -</div> - -<h1><span class="xxlarge">CONDILLAC</span></h1> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_frontis.jpg" width="300" height="509" alt="" /> -</div> - -<div class="topspace titlepage"> - -<p><span class="xxlarge">CONDILLAC</span><br /> -<span class="large"><i>SA VIE, SA PHILOSOPHIE</i></span><br /> -<span class="large"><i>SON INFLUENCE</i></span></p> -</div> - - -<div class="titlepage"> -<p><span class="xs">PAR</span><br /> -<span class="small">Le comte</span> <span class="large">BAGUENAULT</span> <span class="small">de</span> <span class="large">PUCHESSE</span><br /> -<span class="xs">CORRESPONDANT DE L'INSTITUT</span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/plon.jpg" width="135" height="169" alt="" /> -</div> - -<div class="titlepage"> -<p><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="sper small">LIBRAIRIE PLON</span><br /> -<span class="small">PLON-NOURRIT</span> <span class="smallc">ET</span> C<sup>ie</sup>, <span class="small">IMPRIMEURS-ÉDITEURS</span> -<span class="xs">8, RUE GARANCIÈRE—6<sup>e</sup></span></p> -<p><span class="medium">1910</span><br /> -<span class="xs"><i>Tous droits réservés</i></span></p> -</div> - -<div class="frontmatter"> -<p class="xs">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</p> -</div> - -<div class="frontmatter"> -<p><span class="large"><i>A LA MÉMOIRE</i></span><br /> -<span class="xs"><i>de ma bien-aimée mère,</i></span><br /> -<span class="xs"><i>Marie-Joséphine</i></span> <span class="large"><i>DE BOISRENARD,</i></span><br /> -<span class="xs"><i>morte à Puchesse, le 30 octobre 1896.</i></span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_I"> I</a></span></p> - -<h2 class="normal">PRÉFACE</h2> - -<p>L'abbé de Condillac, si populaire pendant -plus d'un demi-siècle où il représenta -presque à lui seul la philosophie française, -mérite assurément de figurer parmi les -grands écrivains de notre pays. On sait -peu de chose sur lui en dehors de ses -ouvrages qui furent longtemps célèbres. -Le hasard de son affection pour une nièce -lui fit acheter pour elle une terre dans -l'Orléanais. La fille de cette nièce épousa -au milieu de la Révolution un gentilhomme -du pays, dont le père, ancien gouverneur -de Chambord, avait pu passer tout le -temps de la Terreur près de Beaugency. -<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span> -Petit-fils de Louis-Joseph Bodin de Boisrenard -et de Marie-Benoîte Métra de Sainte-Foy, -j'ai pu recueillir sur mon grand-oncle -des traditions orales, des pièces -autographes, des portraits, des actes authentiques -et nombre de livres lui ayant -appartenu. De cet ensemble a été composée -cette notice qui, dénuée de toute prétention -philosophique, n'a d'autre but que -de rappeler la mémoire d'un auteur assurément -très remarquable par sa simplicité, -sa précision, la pureté de sa langue, l'influence -qu'il a exercée sur son époque. -Condillac n'est point un esprit original; il -n'invente rien. Mais doué d'une intelligence -très observatrice et très réfléchie, il -s'assimile facilement toutes les idées de -son temps: il ne les devance pas; mais il -les expose très clairement avant que tout -le monde ne les ait comprises et acceptées. -Au déclin du règne de Descartes, il se met -à la tête des adversaires du grand philosophe -<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span> -français, adopte et présente les -idées de Locke, en pousse à l'extrême les -conséquences. Très attaché à la foi monarchique, -il semble marcher d'accord avec -tous les ennemis de la société d'alors. -Déiste et même catholique, il se défend -du matérialisme; mais son système philosophique -y conduit les autres; il abandonne -Paris quand il entrevoit la conséquence -des doctrines que professaient ses -amis. Arrive le mouvement économique -de la fin du dix-huitième siècle, la vogue -de Quesnay, de Turgot, de Lavoisier, des -physiocrates: Condillac épouse leurs doctrines, -d'autant que, dans la solitude de -la campagne, il est devenu un passionné -d'agriculture, dont-il encourage tous les -progrès; mais en même temps, il laisse -son frère Mably attaquer les bases du gouvernement -et préparer la Révolution, qu'il -aperçoit non sans terreur dans un avenir -prochain. Précepteur d'un prince, il avait -<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span> -pris sa petite part des abus de l'ancien -régime, ayant été vingt ans titulaire d'une -abbaye en Lorraine dont il touchait les -revenus et administrait les biens, sans -jamais avoir daigné s'y rendre.</p> - -<p>Et de même, sa philosophie répondait -bien à son temps, par son apparence scientifique -et par son absence de toute sanction -morale. Une société corrompue n'aime -pas qu'on lui rappelle qu'elle a des devoirs. -Et quand elle a renversé ou oublié -tous les principes sous lesquels elle avait -longtemps vécu, un enseignement philosophique -clair, élégant, facile à comprendre -est bien ce qui convient aux nouvelles générations. -De là, le succès presque involontaire -de la philosophie de Condillac. Il fallut -pour la détrôner tout le mouvement -allemand venu à la suite de Kant et la -réaction spiritualiste qui commença sous -la Restauration avec l'éclectisme de Cousin. -Mais ce néo-cartésianisme n'eut d'autre -<span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span> -durée que celle d'un enseignement universitaire -imposé aux maîtres et aux élèves. -Le moindre changement d'orientation devait -laisser le champ libre à de nouvelles -doctrines, si multiples et si diverses qu'on -serait bien embarrassé de dire aujourd'hui -quelle est la vraie école de philosophie -française.</p> - -<p>Condillac devait gagner une nouvelle -notoriété à ce mouvement d'idées. Depuis -quelques années, on revient sinon à sa -philosophie, du moins à l'étude de ses -ouvrages. On a remis son <i>Traité des sensations</i> -dans le programme des examens -pour les grades universitaires. De nombreux -travaux, français et étrangers, des -thèses de doctorat ont pris pour sujet ses -théories philosophiques. Il est devenu en -quelque sorte un classique, et il a sa place -marquée dans l'histoire de la langue et de -la littérature. Au fond, l'esprit humain, -quelque variés que soient ses moyens, -<span class="pagenum"><a id="Page_VI"> VI</a></span> -quelques génies qu'il produise, ne saurait -s'écarter des deux grandes lignes qui depuis -Platon et Aristote, saint Anselme -et saint Thomas, Descartes et Bacon ont -toujours été suivies par les penseurs: le -rationalisme ou l'empirisme, le spiritualisme -ou le matérialisme, l'idéal ou la réalité, -les deux principes ou les deux passions -qui dominent le monde.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> -<p class="extra">CONDILLAC</p> -<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER<br /> -<span class="medium">L'HOMME—SES ORIGINES—SA VIE</span></h2> -</div> - -<p>Nous n'avons sur l'abbé de Condillac -que quelques souvenirs de famille; mais ils -sont intéressants à relever. Son histoire -tient en peu de pages, sa vie ayant été -celle d'un philosophe ennemi du bruit, -modeste à l'excès, à la fois novateur et respectueux -des vieilles traditions, très imbu -des idées de son siècle, sans en pratiquer -les mœurs.</p> - -<p>La famille Bonnot est originaire du -Briançonnais. A la fin du dix-septième -siècle, deux Bonnot figurent dans les registres -de d'Hozier dressés à l'occasion de -<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> -l'ordonnance sur le fait des armoiries, du -1<sup>er</sup> juillet 1701; ce sont Gabriel Bonnot, -capitaine du château et de la ville de -Briançon, greffier des insinuations au -diocèse de Vienne, et Jean Bonnot, conseiller -et procureur du roi des fermes au -département du Dauphiné<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a>. Leurs armoiries -sont de sable, à un chevron d'or et -au chef d'argent chargé de trois roses de -gueules.</p> - -<p>Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, -d'abord receveur des tailles, puis -écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la -chancellerie près le Parlement, est qualifié -vicomte de Mably, et il habitait Grenoble -dès 1680. Il acquit le 28 septembre 1720, -pour le prix de 120 000 livres, d'André -Gondoin, les domaines de Condillac et -de Banier près de Romans. Il est mort -en 1727. De sa femme, Catherine de la -<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> -Coste, il laissa cinq enfants: Jean Bonnot -de Mably; Gabriel, qui est connu sous -le nom de l'abbé de Mably, le célèbre -publiciste né en 1709, mort en 1785; -Étienne, qui prit le nom de Condillac, -quand son père eut acheté cette terre; -François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, -qui fut maire de Romans de 1755 -à 1768, et Anne, mariée à Philippe de -Loulle, seigneur d'Arthemonay, conseiller -au Parlement de Grenoble<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>. L'aîné, -Jean, conseiller du roi, prévôt général de -la maréchaussée du Lyonnais, Forez et -Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette -Chol de Clercy. Il habitait Lyon, -place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. -Il avait confié l'éducation de ses enfants à -Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons -tout à l'heure occasion de parler de ce -singulier précepteur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> -Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, -paroisse Saint-Louis, le 30 septembre -1714. Son enfance fut très maladive. Il -avait atteint l'âge de douze ans qu'il ne -savait pas encore lire, la faiblesse de ses -yeux lui ayant interdit jusque-là toute -espèce d'application. L'étude devenant -compatible avec sa santé, on chargea un -bon curé de l'instruire. Le jeune homme, -doué de dispositions heureuses, fit en peu -de temps des progrès très rapides. Son -père étant mort de bonne heure, en 1727, -on l'envoya à Lyon chez son frère aîné. -Là, il recommença lui-même son éducation, -réfléchissant sur les leçons qu'il avait -reçues, méditant beaucoup et parlant si peu -qu'on le regardait comme un esprit simple<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a>, -qu'il fallait laisser dans sa solitude.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> -C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques -Rousseau, qui venait d'entrer comme précepteur -chez le grand-prévôt de Lyon -(1739). Rousseau était âgé de vingt-huit -ans. Il avait passé neuf ou dix années chez -Mme de Warens, dans cette situation -douteuse dont il a révélé lui-même toutes -les turpitudes. Chassé des Charmettes, une -certaine dame d'Eybens, de Grenoble, dont -le mari était lié avec M. de Mably, lui -proposa l'éducation de deux jeunes garçons, -qu'il se croyait très apte à diriger. -Il y échoua radicalement; et sa violence, -ses caprices, ses emportements, aussi bien -que la faiblesse naturelle de son caractère, -en furent la cause. Il passait d'un excès à -l'autre avec des enfants dont l'humeur -était très difficile. L'un, âgé de huit à neuf -<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> -ans, appelé Sainte-Marie, avait l'esprit -ouvert et beaucoup de malice; le cadet, -nommé Condillac, comme son oncle, était -têtu, musard et inappliqué. Les élèves -tournèrent très mal, et Rousseau avoua -que son manque de sang-froid et de prudence -leur nuisit beaucoup. Mais lui-même -ne tournait pas mieux. Il avait été recommandé -particulièrement à Mme de Mably, -qui essayait de le former «au ton du -monde»; mais gauche, honteux et sot, -il finit par devenir—selon sa coutume—amoureux -d'elle, et, dès que Mme de -Mably s'en aperçut, «elle ne se trouva -pas d'humeur à faire les avances». Alors, -il se mit à voler. Il convoita «un certain -petit vin blanc d'Arbois, très joli», en -prit des bouteilles à la cave, qu'il cacha -dans sa chambre, alla acheter des brioches -chez un boulanger de Lyon, et revint -faire sa petite bombance en cachette, tout -en lisant quelques pages de roman. M. de -<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> -Mably, prévenu par un domestique, fit -retirer la clef de la cave. Et Rousseau, -voyant qu'on n'avait plus confiance en lui, -s'en alla. Il veut bien constater que M. de -Mably était un très galant homme, qui, -sous un aspect un peu dur, avait une véritable -douceur de caractère et une rare -bonté de cœur. «Il était judicieux, équitable, -et, ce qu'on n'attendrait pas d'un officier -de maréchaussée, très humain<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> -Rousseau n'était resté qu'une année -chez les Mably.</p> - -<p>Soit que Condillac n'ait pas connu ces -médiocres histoires domestiques, soit qu'il -n'y eût attaché que peu d'importance, il -n'entretint jamais que de bons rapports -avec Jean-Jacques Rousseau, dont il parlait -plus tard comme d'un homme méritant -moins l'indignation que la pitié. Il -accepta même, lors de ses premiers écrits, -comme nous le verrons tout à l'heure, -que Jean-Jacques l'aidât à trouver un éditeur. -Après avoir passé ainsi un certain -nombre d'années, toujours plongé dans -ses réflexions et incertain de son avenir, -son autre frère, l'abbé de Mably, qui -commençait à se faire un nom parmi les -écrivains de l'époque, l'emmena à Paris et -le plaça dans un séminaire. Ses études de -théologie terminées, on lui fit embrasser, -<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> -sans vocation, l'état ecclésiastique. Condillac -fut ordonné prêtre; mais on prétend -qu'il ne dit qu'une seule fois la messe dans -sa vie. Il ne cessa pourtant jamais de porter -la soutane et garda toujours une tenue -morale parfaite.</p> - -<p>Il sentait le besoin de refaire ses classes, -trouvant très insuffisant l'enseignement tel -qu'on le donnait de son temps. «La manière -d'enseigner, dit-il, se ressent encore -des siècles d'ignorance, et on est obligé -de recommencer ses études sur un nouveau -plan quand on sort des écoles!» -Mais il n'était pas partisan de la «table -rase»: il entendait étudier même ceux -des philosophes dont il ne partageait pas -les opinions, ne serait-ce que pour éviter -de tomber dans leurs erreurs. «Si nous -avions précédé, ajoutait-il, ceux qui se -sont égarés, nous nous serions égarés -comme eux.»</p> - -<p>Adversaire résolu de Descartes, il n'en -<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> -a pas moins gardé une partie de sa «Méthode»; -et, tout en combattant sa théorie -sur l'origine des idées, il se prétend aussi -spiritualiste que lui.</p> - -<p>Les Allemands et les Anglais ne lui sont -connus que par des traductions; car il -avoue ne pas savoir les langues étrangères. -Mais Locke, qu'il regarde comme son -maître, avait été traduit par Coste, et les -<i>Éléments de la philosophie</i> de Newton -avaient été publiés par Voltaire en 1741. -Bacon était pour lui un sujet d'admiration; -il aimait aussi Berkeley, tout en réprouvant -son scepticisme. Et quant à -Leibniz, ce fut par le latin qu'il l'aborda, -lui et ses commentateurs.</p> - -<p>C'est alors qu'il fit la connaissance de -Diderot<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a>, retrouvant à Paris Rousseau, -qui n'avait que trois ans de plus que lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span></p> - -<p>«Je m'étais lié, dit l'auteur des <i>Confessions</i>, -avec l'abbé de Condillac, qui n'était -rien, non plus que moi, dans la littérature, -mais qui était fait pour devenir ce qu'il -est aujourd'hui. Je suis le premier, peut-être, -qui ait vu sa portée et qui l'ait -estimé ce qu'il valait. Il paraissait aussi se -plaire avec moi, et tandis qu'enfermé -dans ma chambre, rue Saint-Denis près -l'Opéra, je faisais mon acte d'<i>Hésiode</i>, il -venait quelquefois dîner avec moi, tête-à-tête, -en pique-nique. Il travaillait à -l'<i>Essai sur l'origine des connaissances -humaines</i>, qui est son premier ouvrage. -Quand il fut achevé, l'embarras fut de -trouver un libraire qui voulût s'en charger. -Les libraires de Paris sont arrogants -et durs pour tout homme qui commence; -et la métaphysique, alors très peu à la -mode, n'offrait pas un sujet bien attrayant. -Je parlai à Diderot de Condillac -et de son ouvrage, je leur fis faire connaissance. -<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> -Ils étaient faits pour se convenir; -ils se convinrent. Diderot engagea le -libraire Durand à prendre le manuscrit de -l'abbé; et ce grand métaphysicien eut du -premier livre, et presque par grâce, cent -écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés -sans moi. Comme nous demeurions dans -des quartiers fort éloignés les uns des -autres, nous nous rassemblions tous trois, -une fois par semaine, au Palais-Royal, et -nous allions dîner ensemble à l'hôtel du -<i>Panier fleuri</i>.»</p> - -<p><i>L'Essai sur l'origine des connaissances -humaines</i> est de 1746, divisé en deux parties, -avec pagination séparée, mais du -même millésime. Nous ne savons si le -libraire Durand en fut l'éditeur; mais -selon l'usage du temps, le livre porte simplement -l'indication: A Amsterdam, chez -Pierre Mortier, sans nom d'auteur.</p> - -<p>Puis vient, le <i>Traité des systèmes</i> paru -en 1749, une année après l'<i>Esprit des</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> -<i>lois</i>, dont à coup sûr Montesquieu puisa -l'inspiration en Angleterre, comme avait -fait Condillac. L'ouvrage eut, pour ses -doctrines métaphysiques, tant de succès -près des philosophes que l'<i>Encyclopédie</i>, -qui se publiait au même moment, lui prit, -sans y rien changer, des pages entières -qui formèrent les articles <i>Divination</i> et -<i>Systèmes</i>.</p> - -<p>L'abbé devint à la mode; il noua des -relations avec les écrivains et pénétra même -dans les salons. Sans parler de Mlle Ferrand -et de Mme de Vassé, dont nous nous -occuperons plus tard, il vit Mme d'Épinay, -Mlle de la Chaux, Mlle de Lespinasse. -Diderot le mit en rapports avec Duclos, -l'abbé Barthélemy, Cassini, d'Holbach, -l'abbé Morellet, Helvétius, Grimm, Voltaire -enfin, qui parle de lui souvent dans -ses lettres. Ses écrits étaient cités et commentés -par l'abbé de Prades et l'abbé -Gourdin, qui se les renvoyaient dans leurs -<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> -polémiques; par les encyclopédistes, qui -lui firent de fréquents emprunts jusque -dans le célèbre <i>Discours préliminaire</i>. Il -était enfin nommé membre de l'Académie -de Berlin dès 1752, en même temps que -Fontenelle.</p> - -<p>Marmontel et l'abbé Morellet racontent -dans leurs <i>Mémoires</i> que Condillac s'était -lié avec d'Alembert, qu'il rencontrait ainsi -que Turgot chez Mlle de Lespinasse. Plus -tard, d'après Ginguené, Cabanis le retrouva -dans la société de Mme Helvétius, -avec Franklin, Thomas et ce même Turgot, -devenu un des chefs des économistes; -et c'est à ce moment que Condillac se mit -à s'intéresser à leurs doctrines.</p> - -<p>Il est assez difficile de savoir quels rapports -Condillac eut avec Mme de Tencin. -Quand il arriva à Paris, elle avait quitté le -Dauphiné depuis trente ans, ayant eu, à -la cour du Régent et ailleurs, des succès -qui tenaient de très près au scandale. -<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> -Mais, au milieu de ses désordres, elle -n'avait cessé d'aimer, de cultiver, de protéger -les lettres. Ses «mardis» étaient à -la mode. Fontenelle et La Motte en -avaient été les premiers ornements; et ils -avaient présenté leur amie au Palais-Royal. -Elle avait fait promptement fortune, -obtenant du Régent, pour son frère, un -évêché, une ambassade, la pourpre romaine. -Puis elle s'était entourée de tout -ce qu'il y avait de gens distingués par l'intelligence; -et l'époque n'en était pas -avare. Duclos, l'abbé Prévost, Marivaux, -Montesquieu, Helvétius<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>, Marmontel -étaient ses hôtes habituels; il s'y joignait -les deux abbés frères Mably et Condillac, -ses compatriotes, d'autant que Mably -avait été le rédacteur attitré du cardinal -pendant son ministère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> -A la mort de la marquise de Lambert -(1733), l'hôtel de Mme de Tencin devint -un vrai bureau d'esprit. Mme Geoffrin y -fréquentait, dans l'espoir de recueillir la -succession de «ce royaume». A la galanterie -d'antan avait succédé une véritable -austérité, où, sous l'égide de l'intelligente -maîtresse de maison, tout le monde trouvait -sa place, sauf Voltaire, qui ne lui -pardonna jamais de l'avoir fait échouer -une première fois à l'Académie française, -et de s'être moqué de sa passion pour -Mme du Châtelet. On parlait toujours convenablement -de la religion dans ce salon -et même on n'y détestait pas les jésuites. -Cette attitude devait convenir à Condillac, -qui avait refusé de se compromettre avec -les encyclopédistes et qui réservait dans -tous ses ouvrages ses convictions chrétiennes. -Mais Mme de Tencin mourut en -1749, à l'instant où le jeune philosophe -commençait à peine à se faire connaître; -<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> -et, si elle favorisa ses débuts, rien d'étonnant -à ce qu'il n'ait pas occupé une première -place dans sa «ménagerie».</p> - -<p>Deux ans après le <i>Traité des systèmes</i>, -en 1754, paraissait le <i>Traité des sensations</i>, -cette fois avec le nom de l'auteur, -«à Londres», il est vrai, mais «se vendant -à Paris chez de Bure». Un tableau -du chevalier Lemonnier, connu sous l'appellation -d'<i>Une soirée chez Madame Geoffrin -en 1755</i>, reproduit assez fidèlement -les physionomies de presque tous les personnages -connus du siècle, au nombre de -cinquante-quatre, avec une clé indicatrice, -qui rend les ressemblances plus faciles à -reconnaître. Condillac figure là, non loin -de Buffon, de d'Alembert, de Diderot, de -Mlle de Lespinasse et du duc de Nivernois. -Très choyé par la reine Marie Leczinska, -il fut recommandé par elle comme -précepteur de son petit-fils l'infant de -Parme, et quitta la France pour aller remplir -<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> -ses fonctions en 1758. Il resta huit ou -neuf ans en Italie et revint à Paris en janvier -1767. L'année suivante, l'abbé d'Olivet -étant mort, il fut nommé membre de -l'Académie française et fut reçu solennellement -le jeudi 27 décembre 1768. Mais il -n'assistait guère aux séances et prenait -peu de part aux travaux de la Compagnie, -tant il fuyait le bruit et l'éclat. Aussi ne -contracta-t-il point de relations intimes -avec les illustres personnages qu'il rencontrait -chez Mme Geoffrin ou chez le -marquis de Condorcet. Le duc de Nivernois -semble avoir été sa seule liaison, -d'après les fragments que nous avons conservés -de leur correspondance.</p> - -<p>On le sollicita vainement d'entreprendre -l'éducation des trois fils du dauphin, -qui furent Louis XVI, Louis XVIII et -Charles X. Bientôt même, il résolut de -quitter Paris et de se réfugier à la campagne. -Il avait une nièce qu'il affectionnait -<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> -particulièrement, fille de son frère le grand-prévôt, -Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, -mariée en 1755 à Jean-Pierre-Marie -Métra de Rouville, chevalier, seigneur de -Sainte-Foy-l'Argentière, mousquetaire -noir de la garde du roi. Malheureuse en -ménage, elle avait fini par se séparer judiciairement -en 1771. Le 28 avril 1773, -l'abbé de Condillac lui fit don d'une -somme de 75 000 livres pour acheter le -château et la terre de Flux, paroisse de -Saint-Firmin de Lailly, au bailliage de -Beaugency. Il y vécut près d'elle les dernières -années de sa vie<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a>, cherchant -un refuge contre le flot montant de désordre -et d'immoralité dont il avait eu à -Paris le spectacle sous les yeux. Économiste -autant que philosophe, il s'était -affilié à la Société royale d'agriculture -d'Orléans, qui comptait parmi ses membres -<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> -Le Trosne, Lavoisier; il s'intéressait -à la terre et suivait les progrès de la culture -dans ce val de Loire que les crues du -fleuve enrichissaient et ruinaient tour à -tour.</p> - -<p>A Flux, il pouvait, selon ses goûts, -vivre dans la retraite. Toujours grave, -pensif, préoccupé, il méditait et écrivait, -lisant peu, soit pour ménager sa vue, soit -qu'il se persuadât avoir parcouru, dans -ses études, tout le cycle des connaissances -humaines. D'un abord froid, d'une conversation -lourde et peu animée, il était -humain et compatissant envers les pauvres, -qu'il cherchait à arracher à la misère -par le travail. Son extérieur était simple, -sans affectation: il ne voulait chez lui que -l'ameublement le moins luxueux, ne s'accordant -que le nécessaire.</p> - -<p>Jamais il ne parlait de la religion -qu'avec respect. Dans la petite chapelle -du château, il faisait célébrer l'office divin -<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> -les dimanches et jours de fêtes et obligeait -tous les gens de sa maison à y assister, -donnant lui-même l'exemple avec le précepte. -La bibliothèque assez considérable, -composée pour sa nièce, contenait les travaux -de tous les publicistes du dix-huitième -siècle, y compris les œuvres indispensables -alors de Voltaire et de Rousseau. -Mais il ne manquait pas une occasion de -blâmer chez Voltaire son esprit satirique -et cet odieux mépris pour toutes les choses -respectables, qui sapait, avec la même -légèreté, la foi, les mœurs, la patrie elle-même. -Mais il était beaucoup plus indulgent -pour Rousseau, d'Alembert et La -Harpe.</p> - -<p>Mme de Sainte-Foy avait deux filles: -l'une d'elles voulait entrer en religion dans -le couvent voisin des Ursulines de Beaugency: -son oncle chercha à l'en dissuader. -Il prévoyait la dissolution des ordres -religieux et la fermeture des communautés, -<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> -même de femmes, et disait que les -vocations ne tarderaient pas à être brusquement -interrompues.</p> - -<p>Jeanne-Marie-Antoinette Métra de -Sainte-Foy, qu'on appelait Mlle de Rouville, -et en religion la mère Chantai, dut -subir le sort que Condillac lui avait prédit. -Elle quitta l'habit religieux et se réfugia -à Flux, chez sa sœur, qui avait épousé -Louis de Boisrenard, ancien officier au -régiment de Guyenne. Lors de la vente -des biens nationaux, elle racheta même de -ses deniers le beau couvent de Beaugency, -qui subsiste encore, dominant la Loire, et -qui est récemment revenu à sa famille.</p> - -<p>Condillac avait coutume d'aller chaque -année passer quelque temps à Paris. Au -printemps de 1780, il y fit son dernier -voyage. S'étant senti malade, il voulut revenir -au plus vite et partit en poste. Arrivé -à Flux le 31 juillet et se voyant perdu, il -demanda un prêtre. Ce fut le vicaire de -<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> -Lailly, depuis curé de cette paroisse, qui -l'administra. Le philosophe lui déclara -qu'il tenait à mourir dans la religion catholique, -et qu'il demandait à être enterré -dans le cimetière du village, comme un -simple vigneron, sans monument et sans -inscription. Sa volonté a été accomplie; et -le cimetière ayant été changé de place, il -ne reste plus aucun vestige du lieu où il -repose<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a>.</p> - -<p>Il mourut dans la nuit du 2 au 3 août 1780 -d'une maladie appelée alors fièvre putride-bilieuse. -Il avait raconté à ses nièces, -en s'alitant, qu'il connaissait son mal, que -quelques jours auparavant il avait déjeuné -chez Condorcet, qui lui avait fait prendre -une tasse de mauvais chocolat, et que -<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> -depuis ce temps il n'avait cessé de souffrir<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a>. -Il est vrai qu'il avait toujours détesté -Condorcet.</p> - -<p>Condillac laissa en mourant des papiers -manuscrits à Mme de Sainte-Foy, en -demandant qu'ils ne soient ouverts que -quelque temps après sa mort. Au moment -de la Révolution, craignant les perquisitions -politiques, sa nièce déposa ces papiers -à 1 hospice de Beaugency. Beaucoup -plus tard, M. de Boisrenard fit ouvrir le -paquet et n'y trouva que des morceaux -d'ouvrages déjà connus et imprimés, sauf -tout un grand travail sur la langue française, -<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> -que le petit-neveu de l'auteur offrit -en 1852 à la Bibliothèque nationale et qui -s'y trouve aujourd'hui sous les n<sup>os</sup> fr. 9090-96, -autrefois Suppl. fr. 4657-1-5. Ce sont -cinq beaux volumes petit in-folio intitulés: -<i>Dictionnaire des synonimes de la Langue -française</i>, mais qui présentent en réalité -un dictionnaire français complet, avec -définitions, acceptions diverses, exemples, -dont la copie est très correcte et contient -en marge de nombreuses notes de l'écriture -même de Condillac. L'ouvrage est -tout prêt à imprimer; et il en serait digne, -si la science n'avait fait depuis, en linguistique -particulièrement, des progrès dont -la constatation serait sans doute trop redoutable. -<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE II<br /> -<span class="medium">LES PREMIERS OUVRAGES</span><br /> -<span class="medium">DE PHILOSOPHIE</span></h2> -</div> - - -<p>L'<i>Essai sur l'origine des connaissances -humaines</i> parut en 1748. L'auteur était -âgé de trente-quatre ans. Il y avait dix -années qu'il étudait à Paris. Ses relations -le plaçaient au milieu de tout ce monde -avide de nouveautés qui fut celui de l'Encyclopédie. -Un grand mouvement scientifique -agissait puissamment sur l'opinion. -Condillac le spécialisa pour lui-même sur -un point unique. Il avait connu par des -traductions la philosophie anglaise; il -avait lu les auteurs en possession de la -renommée, dont il fera bientôt une si vive -critique; il avait réfléchi surtout et voulait -<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> -se faire sur chaque chose une doctrine -raisonnée, tout comme Descartes dont il -combattait les principes; il mettait dans -ses idées la clarté, la précision, la logique -dont son esprit était naturellement doué, -et il y ajoutait la prétention un peu vaniteuse -de ne dépendre de personne.</p> - -<p>Jusqu'alors, disait-il, la métaphysique -a souffert «des égarements de ceux qui la -cultivaient». Il est indispensable pourtant -d'étudier les philosophes, ne serait-ce que -pour «profiter de leurs fautes». Car «il -est essentiel pour quiconque veut faire par -lui-même des progrès dans la recherche -de la vérité de connaître les méprises de -ceux qui ont cru lui en ouvrir la carrière». -Ce sont donc ceux qui semblaient le plus -éloignés de la vérité qui lui ont été le -plus utiles. «A peine, dit-il, eus-je connu -les routes peu sûres qu'ils avaient suivies, -que je crus apercevoir les routes que je -devais prendre. Il me parut qu'on pouvait -<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> -raisonner en métaphysique et en morale -avec autant d'exactitude qu'en géométrie; -se faire aussi bien que les géomètres des -idées justes; déterminer, comme eux, le -sens des expressions d'une manière précise -et invariable; enfin, se prescrire, -peut-être mieux qu'ils n'ont fait, un ordre -assez simple et assez facile pour arriver à -l'évidence<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>.»</p> - -<p>Toute la philosophie de Condillac est -dans cette déclaration qui précède son -premier livre. De ce jour, jusqu'à la fin de -sa carrière,—puisque la <i>Logique</i> est de -1778-1780 et que la <i>Langue des calculs</i> -n'a été publiée qu'après sa mort,—il ne -<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> -fera que développer la même thèse; il -sera l'homme d'une seule idée. Il est inutile -de chercher à percer tous les mystères, -il faut voir les choses comme elles -sont; toute entreprise spéculative est une -chimère; l'observation et l'expérience suffisent. -«J'ai trouvé, ajoute-t-il, la solution -de tous les problèmes dans la liaison des -idées, soit avec les signes, soit entre elles.»</p> - -<p>Les péripatéticiens ont entrevu cette -vérité; mais «aucun n'a su la développer». -Bacon est peut-être le premier qui -l'ait aperçue. Enfin, Locke l'a saisie et «il -a l'avantage d'être le premier qui l'ait -démontrée». Son ouvrage pourtant est -«gâté par les longueurs, les répétitions et -le désordre qui y règnent» et il s'est trop -arrêté à combattre «l'opinion des idées -innées», tandis qu'il suffit de détruire -indirectement cette erreur.</p> - -<p>Telles sont dans son <i>Introduction</i> les -déclarations du jeune écrivain. Pour un -<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> -début, elles ne manquaient point d'audace. -Sa doctrine paraissait s'appuyer sur -le mépris de ses devanciers. Il ne semble -pas qu'elle ait beaucoup séduit au premier -moment; mais, à force de la répéter, il -l'imposa. Le titre même était tout un manifeste, -l'auteur disant fièrement: <i>Ouvrage -où l'on réduit à un seul principe tout ce -qui concerne l'entendement humain</i>.</p> - -<p>Quel était ce «principe» nouveau, que -Locke lui-même n'avait pas adopté? C'était -de tirer toutes les opérations de l'âme -d'une simple perception; c'était de rejeter -une proposition vague, une maxime abstraite, -une supposition gratuite, et de s'en -tenir à une expérience constante, dont -toutes les conséquences seront confirmées -par de nouvelles expériences.</p> - -<p>Donc, la perception est «l'impression -occasionnée dans l'âme par l'action des -sens». Mais Locke, ajoute Condillac, a -passé trop légèrement sur l'origine de nos -<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> -connaissances, et c'est la partie qu'il a le -moins approfondie. «Il suppose, par -exemple, qu'aussitôt que l'âme reçoit des -idées par les sens, elle peut à son gré les -répéter, les composer, les unir ensemble -avec une variété infinie, et se faire toutes -sortes de notions complètes. Mais il est -constant que, dans l'enfance, nous avons -éprouvé des sensations longtemps avant -d'en savoir tirer des idées. Ainsi, l'âme -n'ayant pas dès le premier instant l'exercice -de toutes ses opérations, il était essentiel, -pour développer mieux l'origine de -nos connaissances, de montrer comment -elle acquiert cet exercice et quel en est le -progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait -pensé, ni que personne lui en ait fait le -reproche, ou ait essayé de suppléer à cette -partie de son ouvrage; peut-être même -que le dessein d'expliquer la génération -des opérations de l'âme, en les faisant -naître d'une simple perception, est si nouveau, -<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> -que le lecteur a de la peine à comprendre -de quelle manière je l'exécuterai<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a>.»</p> - - -<p>L'opération par laquelle notre conscience, -par rapport à certaines perceptions, -les augmente si vivement, qu'elles -paraissent les seules dont nous ayons pris -connaissance, il l'appelle attention.</p> - -<p>Lorsque les objets attirent notre attention, -les perceptions qu'ils occasionnent -en nous se lient avec le sentiment de -notre être et avec tout ce qui peut y -avoir quelque rapport. De là il arrive -que, non seulement la conscience nous -donne connaissance de nos perceptions, -mais encore, si elles se répètent, elle nous -avertit souvent que nous les avons déjà -eues, et nous les fait connaître comme -étant à nous, ou affectant un être qui est -constamment le même, <i>nous</i>. -<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span></p> - -<p>La conscience est donc le sentiment qui -donne à l'âme la connaissance de ses perceptions -et qui l'avertit du moins d'une -partie de ce qui se passe en elle<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a>.</p> - -<p>Ce n'est point une faculté spéciale: perception -et conscience ne doivent être prises -que pour une seule opération sous deux -noms. Nous sentons notre pensée, nous la -distinguons de ce qui n'est pas elle. Mais, -pour qu'il y ait conscience, il faut changement -d'état, c'est-à-dire un contraste ou -choc mental; autrement dit, la conscience -consiste dans la perception d'une différence: -et c'est surtout dans l'action que -se manifeste cette perception. On peut -observer, comme l'a fait M. Dewaule, -que Condillac a ici devancé les psychologues -anglais du dix-neuvième siècle, Hamilton, -Bain, Herbert Spencer, qui ont -repris ses idées en les développant<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a>. -<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> -L'attention, s'appuyant sur la conscience, -donne encore naissance à plusieurs autres -opérations: l'imagination, qui retrace les -objets qu'on a déjà vus, et la mémoire, -qui nous donne une idée abstraite de la -perception; la liaison que l'attention met -entre nos idées<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a>. Puis, la manière d'appliquer -de nous-mêmes notre attention -tour à tour sur divers objets, ou aux différentes -parties d'un seul, est ce qu'on appelle -réfléchir. On voit sensiblement comment -la réflexion naît de l'imagination et -de la mémoire<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a>.</p> - -<p>Condillac établit ainsi l'unité de principe -qu'il avait annoncée; et toute la -seconde partie de son ouvrage est consacrée -à une théorie qui lui est propre et -qu'il reproduira dans tous ses ouvrages, -celle du langage considéré comme l'instrument -<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> -indispensable de la pensée humaine.Il ne se borne pas à signaler les -rapports généraux de la pensée et des -signes, il montre quelles opérations de -l'esprit seraient impossibles sans le secours -du langage:</p> - -<p>«Aussitôt qu'un homme commence à -attacher des idées à des signes qu'il a lui-même -choisis, on voit se former en lui la -mémoire. Celle-ci acquise, il commence à -disposer par lui-même de son imagination -et à lui donner un nouvel exercice; car, -par le secours des signes qu'il peut rappeler -à son gré, il réveille, ou du moins il -peut réveiller souvent les idées qui y sont -liées. Dans la suite, il acquerra d'autant -plus d'empire sur son imagination, qu'il -inventera davantage de signes, parce qu'il -se procurera un plus grand nombre de -moyens pour l'exercer. Voilà où l'on -commence à apercevoir la supériorité de -notre âme sur celle des bêtes; car il est -<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> -constant qu'il ne dépend point d'elles -d'attacher leurs idées à des signes arbitraires...»</p> - -<p>Dans cette partie de son livre fort différente -de la première qu'il a intitulée: -«Du langage et de la méthode», Condillac -fait appel à l'histoire, à l'érudition, -aux littératures même, pour étudier l'origine -et les progrès du langage; il examine -successivement la prosodie des langues -anciennes, la déclamation, la musique, les -mots et leur signification, l'écriture, le -génie des langues. Il y a là des observations, -très curieuses pour le temps, et des -vérités de toutes les époques. Le caractère -des langues est selon lui une raison de la -supériorité des écrivains; et, faisant un -retour sur notre grand siècle littéraire, il -écrit:</p> - -<p>«Le moyen le plus simple pour juger -quelle langue excelle dans un plus grand -nombre de genres, ce serait de compter -<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> -les auteurs originaux de chacune. Je -doute que la nôtre eût par là quelque -désavantage<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a>.»</p> - -<p>Ces travaux sur le langage et sur les -signes n'ont pas sans doute été étrangers -au style si clair, si plein d'expressions -justes, si bref et si concis que Condillac -s'était formé. Rien de plus contraire à -notre manière de traiter un sujet que le -procédé habituel de Condillac. Ses ouvrages -sont courts, mais divisés en livres, -chapitres, paragraphes, d'une ordonnance -parfaite. Aucun développement -pouvant séduire l'esprit ou le cœur, aucun -artifice de composition. C'est une suite -de théorèmes, qui s'enchaînent et se démontrent -les uns après les autres avec -une précision toute mathématique. Il ne -s'adresse jamais qu'à la raison. C'est le -triomphe de la Logique. -<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span></p> - -<p>Le <i>Traité des systèmes</i>, qui parut en -1749, était pour un jeune homme une -entreprise encore plus hardie. Ce livre -n'est autre chose qu'une critique virulente -de la philosophie qui régnait alors, dont -les chefs étaient presque contemporains, -que les anciens du moins avaient personnellement -pu connaître. Sous prétexte de -combattre les «systèmes abstraits» ou -«hypothétiques» et d'exalter l'expérience, -l'auteur condamne tout le dix-septième -siècle avec une âpreté souvent -excessive.</p> - -<p>Selon lui, il y a trois sortes de principes -abstraits en usage. Les premiers sont des -propositions générales, exactement vraies -dans tous les cas. Les seconds sont des -propositions vraies par les côtés les plus -frappants et que pour cela on est porté à -supposer vraies à tous égards. Les derniers -sont des rapports vagues qu'on imagine -entre les choses de nature toute différente... -<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> -Ainsi, parmi ces principes, les -uns ne conduisent à rien et les autres ne -mènent qu'à l'erreur.</p> - -<p>Condillac veut faire sentir «que la philosophie -et l'homme du peuple s'égarent -par les mêmes causes». Et parmi ces -causes, celle sur laquelle il revient le plus -souvent, c'est qu'on ne s'entend pas sur la -signification des mots. Il en donne beaucoup -d'exemples ingénieux.</p> - -<p>Vous dites par exemple à un aveugle-né -que l'écarlate est une couleur brillante et -éclatante; et le malheureux, après bien -des méditations sur les couleurs, croit -apercevoir dans le son de la trompette -l'idée d'écarlate. Il avait raisonné ainsi: -«J'ai l'idée d'une chose brillante et éclatante -dans le son de la trompette. L'écarlate -est une chose brillante et éclatante. -Donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son -de la trompette».</p> - -<p>Sans doute il ne fallait que lui donner -<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> -des yeux pour lui faire connaître combien -sa confiance était mal fondée. Il en est de -même de l'idée fausse qu'on se fait en utilisant -pour des choses différentes le mot -<i>harmonie</i> et le mot <i>sons</i>. Rien n'est plus -équivoque que le langage mal employé -ou les métaphores qu'on prend à la lettre -et qui font tomber dans des erreurs ridicules. -Et de même, si l'on veut entendre -certains philosophes, «il faut -mettre une grande différence entre concevoir -et imaginer, et se contenter d'imaginer -la plupart des choses qu'ils croient -avoir conçues».</p> - -<p>Ce n'est donc pas l'abstrait; mais c'est -le concret, l'observé, qu'il faut envisager, -si l'on veut éviter le péril, et c'est pour -avoir suivi les vieux «systèmes» que les -philosophes antérieurs au dix-huitième -siècle, antérieurs à Locke et à Condillac, -se sont trompés.</p> - -<p>Sans les passer tous en revue, l'auteur -<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> -en examine quelques-uns et réfute leurs -doctrines avec des développements tantôt -courts, tantôt longs.</p> - -<p>Les idées innées de Descartes semblent -à peine mériter une réfutation. Après -avoir raillé sur leur nombre, sur leur évidence, -Condillac conclut «que les philosophes, -en parlant de la supposition des -idées innées, ont trop mal commencé pour -pouvoir s'élever à de véritables connaissances. -Leurs principes appliqués à des -expressions vagues ne peuvent enfanter -que des opinions ridicules et après ne se -défendront de la critique que par l'obscurité -qui doit les environner».</p> - -<p>On doit croire que Malebranche lui était -plus sympathique que Descartes: après -avoir réfuté sa vision en Dieu, il fait de lui -une sorte de portrait littéraire avec des -grâces de style qui ne sont pas dans sa -manière ordinaire:</p> - -<p>«Malebranche était un des plus beaux -<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> -esprits du dernier siècle: mais malheureusement -son imagination avait trop d'empire -sur lui. Il ne voyait que par elle, et il -croyait entendre les réponses de la sagesse -incréée, de la raison universelle, du verbe. -A la vérité, quand il saisit le vrai, personne -ne lui peut être comparé. Quelle -sagesse pour démêler les erreurs des sens, -de l'imagination, de l'esprit et du cœur! -Quelle touche, quand il peint les différents -caractères de ceux qui s'égarent -dans la recherche de la vérité! Se trompe-t-il -lui-même? C'est d'une manière si -séduisante, qu'il paraît clair jusque dans -les endroits où il ne peut s'entendre.»</p> - -<p>La critique de Leibniz et des <i>Monades</i> -est une des plus pénétrantes qu'on puisse -lire. L'analyse de la première partie de -l'<i>Éthique</i> est de même aussi exacte que -complète; et son jugement sur le Spinozisme -semble, eu quelque sorte, définitif, -bien qu'il soit le premier en date. Ce qu'il -<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> -y a de remarquable, c'est qu'ici Condillac -ne s'en tient pas à la doctrine et qu'il va -jusqu'aux conséquences.</p> - -<p>«Une substance unique, indivisible, -nécessaire, de la nature de laquelle toutes -choses suivent nécessairement, comme des -modifications qui en expriment l'essence, -chacune à sa manière: voilà l'univers -selon Spinoza. L'objet de ce philosophe -est donc de prouver qu'il n'y a qu'une -seule substance, dont tous les êtres, que -nous prenons pour autant de substances, -ne sont que les modifications; que tout ce -qui arrive est une suite également nécessaire, -et que, par conséquent, il n'y a -point de différence à faire entre le bien et -le mal moral.»</p> - -<p>Un chapitre entier est consacré à l'ouvrage, -bien oublié aujourd'hui, intitulé: <i>De -la prémotion physique, ou de l'action de -Dieu sur la création</i>. Il n'avait pas moins -de deux volumes et était d'un certain Père -<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> -Boursier, que Condillac traite assez légèrement. -«C'est grand dommage, dit-il, -que son système me soit inintelligible; -c'est dommage que l'auteur ne puisse -donner aucune idée de ces êtres qu'il fait -valoir et qu'il multiplie avec tant de prodigalité.» -Le principe dont il se sert, que -nous connaissons le fini par l'infini, n'est-ce -pas toujours l'erreur qu'a produite le -préjugé des idées innées? Le système des -Cartésiens est peu philosophique! «Au -lieu d'expliquer les choses par des causes -naturelles, ils font à chaque instant descendre -Dieu dans la machine, et chaque -effet paraît produit comme par miracle.» -Et comme conclusion, Condillac s'écrie: -«Que les théologiens ne se bornent-ils à -ce que la foi enseigne, et la philosophie à -ce que l'expérience apprend!»</p> - -<p>Un exposé si pratique, si clair et si brillant -par moments devait plaire aux contemporains. -Voltaire écrivait dans le <i>Dictionnaire philosophique</i>: -<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> -M. l'abbé de -Condillac rendit un très grand service à -l'esprit humain, quand il fit voir le faux de -tous les systèmes. Si on peut espérer de -rencontrer un chemin vers la vérité, ce -n'est qu'après avoir bien reconnu tous -ceux qui crurent à l'erreur. C'est du moins -une consolation d'être tranquille, de ne -plus chercher quand on voit que tant de -savants ont discuté en vain<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a>.»</p> - -<p>Diderot, dans sa fameuse <i>Lettre sur les -aveugles</i>, parue l'année même, dit à -Mme de Puisieux, en lui recommandant le -<i>Traité des systèmes</i>, que l'auteur «vient -de donner une nouvelle preuve de l'adresse -avec laquelle il sait manier ses idées et de -montrer combien il est redoutable pour -les systématiques».</p> - -<p>D'Alembert, dans le <i>Discours préliminaire -de l'Encyclopédie</i>, écrivait que «le -<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> -goût des systèmes, plus propre à flatter -l'imagination qu'à éclairer la raison, est -aujourd'hui presque absolument banni de -tous les ouvrages, un de nos meilleurs philosophes, -l'abbé de Condillac, semblant -lui avoir porté le dernier coup». Et il prenait -dans le Traité, pour les mettre dans -l'Encyclopédie, des parties tout entières.</p> - -<p>De nos jours les critiques ont montré -moins d'indulgence. M. Cousin, tout en -pensant que cet ouvrage est «le meilleur» -de Condillac, observe qu'on est toujours -plus fort quand on attaque que quand on -se défend; il signale un ton tranchant et -dogmatique, qui va croissant à mesure -que l'auteur s'enfonce davantage dans un -système étroit et exclusif. Et il observe -malicieusement qu'en attaquant avec raison -les hypothèses philosophiques, Condillac -se prépare à lui-même le plus -formel démenti pour le jour où il aura -recours, «pour mieux connaître l'homme -<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> -réel, à l'hypothèse de l'homme-statue».</p> - -<p>Damiron, qui a particulièrement étudié -l'ouvrage<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a>, trouve qu'il n'y est pas tenu -assez de compte du milieu historique où -se sont formées les écoles philosophiques, -subissant l'influence des lieux et des temps, -se modifiant par le mouvement des idées, -chacun profitant ainsi des travaux de ses -devanciers. Et il ajoute que «le <i>Traité des -systèmes</i>, qui aurait pu être une excellente -introduction à l'étude de l'histoire de la -philosophie, reste un livre imparfait, d'une -érudition trop fermée et d'une critique qui -n'a pas toujours elle-même l'étendue et la -justesse qu'on aurait désirées et qui en -auraient fait l'autorité». C'est une simple -polémique, venant après une exposition -théorique. Il est temps que Condillac se -mette à composer une œuvre personnelle. -Il y consacra cinq années.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE III<br /> -<span class="medium">LE <i>TRAITÉ DES SENSATIONS</i></span></h2> -</div> - -<p>L'esprit si clair et si précis de Condillac -devait forcément l'amener à présenter ses -théories d'une façon saisissante, mais un -peu contraire, ce semble, aux principes -mêmes de sa philosophie. Qu'il se soit fait -en France le champion de la méthode -expérimentale, c'est ce qui ressort de tous -ses écrits. Bacon est son maître, aussi bien -que Locke, et il vient d'attaquer vivement -l'école de Descartes et ses abstractions; -mais le jour où il veut faire éclater à tous -les yeux la vérité de sa doctrine, il a recours -aux moyens qu'il a lui-même combattus -et se lance dans les hypothèses les -plus difficiles à mettre d'accord avec l'expérience. -<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> -Comment prouver que les idées -ne nous viennent que par les sens? Comment -déterminer la façon dont nous viennent -les idées? Ce n'est pas chose facile; -car il faut nous mettre à la place d'un -enfant qui vient de naître et interroger une -intelligence qui n'existe pas encore.</p> - -<p>«Nous ne saurions, dit Condillac, nous -rappeler l'ignorance dans laquelle nous -sommes nés: c'est un état qui ne laisse pas -de trace après lui. Nous ne nous souvenons -d'avoir ignoré que ce que nous nous souvenons -d'avoir appris; et, pour remarquer -ce que nous apprenons, il faut déjà savoir -quelque chose... Dire que nous avons appris -à voir, à entendre, à goûter, à sentir, -à toucher paraît le paradoxe le plus -étrange: il semble que la nature nous a -donné l'entier usage de nos sens à l'instant -même qu'elle les a formés<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span></p> - -<p>C'est pour essayer de se rendre compte -de la génération première de nos idées que -Condillac a imaginé sa statue. Ou plutôt, -l'invention n'est pas de lui. Dans la dédicace -de son ouvrage à Mme la comtesse -de Vassé, il lui rappelle délicatement la -part qu'y a prise une personne qui lui -était chère, ajoutant qu'il invoque sa mémoire -pour jouir tout à la fois et du plaisir -de parler d'elle et du chagrin de la regretter; -et il souhaite que ce monument perpétue -le souvenir de cette amitié mutuelle -et de l'honneur qu'il aura eu d'avoir part -à l'action de l'un et de l'autre.</p> - -<p>Cette personne à laquelle Condillac reporte -tout l'honneur de l'invention est -Mlle Ferrand. «Elle m'a éclairé, dit-il, sur -les principes, sur le plan et sur les moindres -détails; et j'en dois être d'autant plus reconnaissant, -que son projet n'était ni de m'instruire -ni de me faire faire un livre et qu'elle -n'avait d'autre dessein que de s'entretenir -<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> -avec moi de choses auxquelles je prenais -quelque intérêt... Si elle avait pris elle-même -la plume, cet ouvrage prouverait -mieux quelles étaient ses volontés. Mais -elle avait une délicatesse qui ne lui permettait -même pas d'y penser. Contraint d'y -applaudir, quand je considérais les motifs -qui en étaient le principe, je l'en blâmais -aussi, parce que je voyais dans ses conseils -ce qu'elle aurait pu faire elle-même. Ce -traité n'est donc que le résultat de conversations -que j'ai eues avec elle, et je crains -bien de n'avoir pas toujours su présenter -ses pensées sous leur vrai jour... La justice -que je rends à Mlle Ferrand, je n'oserais -la lui rendre si elle vivait encore. Uniquement -jalouse de la gloire de ses amis, elle -n'aurait point reconnu la part qu'elle a eue -à cet ouvrage; elle m'aurait défendu d'en -faire l'aveu, et je lui aurais obéi...<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> -En lisant ces sentiments un peu compliqués, -exprimés dans un style harmonieusement -cadencé, on dirait une page -des <i>Confessions</i> de Jean-Jacques Rousseau. -Ce qu'était Mlle Ferrand, l'Égérie -des philosophes du dix-huitième siècle, il -est assez difficile de le dire, les contemporains -en ayant peu parlé. Grimm a -écrit d'elle un peu dédaigneusement: -«Mlle Ferrand était une personne de peu -d'esprit, d'un commerce assez maussade, -mais elle savait la géométrie.»</p> - -<p>Le même auteur nous apprend que ces -deux dames, dont la célébrité n'a pas -égalé celle des femmes du dix-huitième -siècle que leurs mœurs trop souvent ont -recommandées aux malignités de l'histoire, -vivaient ensemble au faubourg -Saint-Germain, en un lieu appelé Saint-Joseph, -et qu'elles avaient donné asile, -pendant trois ans, dans leur maison au -Prétendant, échappé d'Angleterre, l'infortuné -<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> -Charles-Édouard, auquel le traité -d'Aix-la-Chapelle avait enlevé le droit de -résider en France. Sa maîtresse, la princesse -de Talmont, demeurait dans la -même maison. Fort amoureux, l'héritier -des Stuart se renfermait, pendant le jour, -dans une petite garde-robe de Mme de -Vassé, le soir, derrière une alcôve de -Mlle Ferrand; et il y avait fort à point un -escalier dérobé par lequel il descendait la -nuit chez la princesse. Tout cela semblait -plus animé que la statue et n'avait que des -rapports éloignés avec la métaphysique -et la géométrie. Grimm ajoute sans méchanceté -que Mlle Ferrand laissa une partie -de sa fortune à l'abbé de Condillac. En -retour, il a perpétué son nom, qu'on accolera -longtemps à l'hypothèse de la statue. -Mais c'est la preuve en même temps -que cette supposition fameuse était bien -plutôt un procédé d'étude qu'une théorie -philosophique. -<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span></p> - -<p>Au reste, l'<i>Avertissement</i> nous prévient -que, pour que l'expérience réussisse, «il -est très important de se mettre exactement -à la place de la statue; qu'il faut -commencer d'exister avec elle, n'avoir -qu'un seul sens, quand elle n'en a qu'un; -n'acquérir que les idées qu'elle acquiert; -ne contracter que les habitudes qu'elle -contracte: en un mot, il faut n'être que -ce qu'elle est. Elle ne jugera des choses -comme nous, que quand elle aura tous nos -sens et toute notre expérience; et nous ne -jugerons comme elle, que quand nous -nous supposerons privés de tout ce qui lui -manque.»</p> - -<p>Tout cela est fort ingénieux: son plan -une fois adopté, l'auteur le suit pas à pas, -analysant très subtilement les différentes -connaissances qui viennent peu à peu à l'enfant -par les sens, à commencer par l'odorat -seul, pour passer ensuite à l'ouïe et au -goût, réunis à l'odorat, et arriver au toucher,— -<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> -le seul sens qui juge par lui-même -des objets extérieurs,—et terminer -par la vue qui, jointe au toucher, permet -de juger la distance, la situation, la -figure, la grandeur des corps.</p> - -<p>Mais aucune de ces opérations ne serait -possible si, en dehors des sens proprement -dits, l'homme n'avait une intelligence -douée de la faculté de comparaison et surtout -de la mémoire, sans laquelle la liaison -des idées ne se ferait jamais. Et puis le -défaut de l'hypothèse de Condillac est -qu'il raisonne comme si sa statue n'avait -d'abord qu'un seul sens, qu'il les lui donne -arbitrairement les uns après les autres, -tandis que l'enfant naît et grandit avec -tous ses sens, dont les diverses opérations -se font souvent simultanément et servent -ensemble à la formation des idées comme -de l'intelligence elle-même. Aucune part -n'est faite non plus à l'éducation et au -commerce de chaque jour avec nos semblables. -<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> -Pour connaître les idées que -l'homme-statue acquiert par les sens, il -faudrait non seulement que chaque sens -opérât séparément, mais aussi que le sujet -ne subît aucune influence étrangère. Or, -on est beaucoup plus pourvu des idées -que les autres nous donnent que de celles -que nous acquérons nous-mêmes; de même -qu'il y a beaucoup de choses que nous ne -saurions pas, si on ne nous les avait pas -enseignées. Nous sommes donc très riches -par les biens héréditaires ou par ceux que -nous avons reçus de nos auteurs, et peut-être -très pauvres par ceux que nous avons -acquis personnellement. Et en tout cas, il -nous est très difficile de démêler l'origine -des uns et des autres.</p> - -<p>Quant aux idées morales, elles peuvent -à la rigueur venir aussi des sens, -à condition que la statue ne soit pas -un être inanimé, et que l'on s'adresse à -une conscience personnelle, à un moi, à -<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> -une âme individuelle. Mais le passage de -la sensation passive et accidentelle à la -volonté active et persévérante est assurément -plus difficile à expliquer que ne -semble le croire Condillac, en dépit de -son analyse très ingénieuse des différentes -sensations, de leur comparaison et de -leurs rapports.</p> - -<p>Il l'a compris, du reste, lui-même; car -dès la première édition de son <i>Traité des -sensations</i> qui est de 1754, à Londres et à -Paris, comme il était d'usage, il a eu soin -d'ajouter à la fin de son second volume -une <i>Dissertation sur la liberté</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a>.</p> - -<p>Assurément c'est là, comme il le dit, -une de ces questions sur lesquelles on a le -plus écrit et qui sera très propre à montrer -les avantages de sa méthode. Comment -entend-il la résoudre? C'est toujours -la statue qu'il envisage: «Lorsqu'elle a -<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> -plusieurs désirs, elle les considère par les -moyens de les satisfaire, par les obstacles -à surmonter, par les plaisirs de la jouissance -et par les peines auxquelles elle est -exposée. Elle les compare sous chacun de -ces égards. La réflexion vient les balancer, -et au lieu de chercher l'objet qui -offre le plaisir le plus vif, elle observe -celui où il y a le plus de plaisir avec le -moins de peine et qui, ôtant toute occasion -de repentir, peut contribuer au plus -grand bonheur... Mais pour donner lieu à -la délibération, il faut que les passions -soient dans un degré qui laisse agir les -facultés de l'âme... Et il suffit de lui supposer -quelque connaissance des objets -parmi lesquels elle doit choisir; il suffit -que l'expérience lui ait fait voir une partie -des avantages et des inconvénients qui -leur sont attachés, qu'elle lui confirme -dans mille occasions qu'elle peut résister à -ses désirs, et que lorsqu'elle a fait un -<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> -choix, il était en son pouvoir de ne pas le -faire... Ce pouvoir emporte deux idées: -l'une qu'on ne fait pas une chose, l'autre -qu'il ne manque rien pour la faire. Dès -que notre statue se connaît un pareil pouvoir, -elle se conçoit libre...</p> - -<p>«Si, ayant un besoin, elle ne connaissait -encore qu'un seul objet propre à la soulager -et ne prévoyait aucun inconvénient à en -jouir, elle s'y porterait non seulement sans -délibérer, mais même sans en avoir le pouvoir; -car elle n'aurait pas de quoi délibérer. -Elle ne serait donc pas libre. L'expérience -lui montre-t-elle de nouveaux objets qui -peuvent aussi la satisfaire? Elle a, dans les -avantages et les inconvénients qu'elle y -découvre, de quoi délibérer. Elle est libre.</p> - -<p>«Les connaissances la dégagent donc -peu à peu de l'esclavage auquel ses besoins -paraissaient d'abord l'assujettir; elles -brisent les chaînes qui la tenaient dans la -dépendance des objets...» -<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></p> - -<p>Et il conclut que la liberté consiste dans -les déterminations qui sont une suite des -délibérations que nous avons faites, dès -que nous avons eu le pouvoir de les faire. -C'est bien là, selon son expression, «un -exemple sensible de la faiblesse de ces -raisonnements,» quand ils s'appliquent à -des faits d'observation morale. Si la liberté -humaine n'est qu'une perpétuelle -balance entre les jouissances les plus agréables -et celles qui peuvent satisfaire nos -sens avec le moins de danger, en nous -fournissant aussi peu de motifs que possible -de «repentir», il faut avouer que -notre état n'est pas très supérieur à celui -des animaux, auxquels l'instinct, à moins -que ce ne soit l'expérience, enseigne quels -sont les aliments qui peuvent leur être profitables -ou nuisibles. Peut-être Condillac -ajoutera-t-il que la crainte du châtiment -et la connaissance des lois répressives est -un puissant élément de délibération pour -<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> -sa statue, qui devra bien aussi considérer -les peines et les récompenses éternelles, si -tant est qu'elle puisse en avoir seulement -la notion.</p> - -<p>Mais il est certain qu'une semblable -«liberté» exclut toute idée de devoir, de -responsabilité morale, de justice sociale, -et que les philosophes, autres que ceux -qu'on appelait alors les «athéistes», ne -pouvaient guère s'en contenter. Mais jamais -Condillac n'a voulu envisager les -conséquences de ses doctrines, et dans ses -autres enseignements il n'a cessé de respecter -et même de professer les principes -sur lesquels reposait la société au milieu -de laquelle il vivait.</p> - -<p>Ses contemporains ne s'en aperçurent pas -davantage. Il y avait alors deux grandes -revues bibliographiques,—comme nous -dirions aujourd'hui,—toutes les deux -rédigées dans l'esprit le plus opposé; -l'une, qui n'a été connue qu'un peu plus -<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> -tard, la <i>Correspondance de Grimm et de -Diderot</i>; l'autre, qui paraissait chaque -mois, le <i>Journal de Trévoux</i>, rédigé par -les Jésuites. Il y est rendu compte du -<i>Traité des sensations</i> l'année même de sa -publication, avec quelques critiques de -détail, mais sans qu'il y soit fait allusion à -la révolution philosophique que cet ouvrage -préparait ou constatait. Mais Condillac -trouva des adversaires du côté où il -devait le moins s'y attendre. Une querelle -avait surgi entre lui et Diderot à l'occasion -même de la publication du <i>Traité des sensations</i>.</p> - -<p>Dans sa <i>Lettre sur les aveugles</i> (Londres, -1747, in-8<sup>o</sup>), adressée à Mme de -Puisieux, sa maîtresse d'alors, Diderot ne -cesse de recommander, en faisant des -éloges presque exagérés, les deux premiers -ouvrages de son ami: l'<i>Essai sur -l'origine des connaissances humaines</i> et le -<i>Traité des systèmes</i>. Il prétendait dans cet -<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> -écrit que le sens du toucher est particulièrement -développé chez les aveugles et que -la surface du corps n'a guère moins de -nuances pour eux que le son de la voix; -mais la morale n'est pas la même: ils -n'ont aucune idée de Dieu, ne voyant pas -les merveilles de la nature. Peut-être les -tendances matérialistes, qui firent que sur -la dénonciation, dit-on, de Mme de Saint-Maur, -Diderot fut poursuivi et enfermé à -Vincennes, séparèrent-elles un peu les -deux amis. De plus, Diderot publia bientôt -une <i>Lettre sur les sourds et muets</i>, dans -laquelle il était question d'un «muet de -convention,» sorte de statue organisée supérieurement -comme nous, et aussi d'une -société de cinq personnes dont chacune -n'aurait qu'un seul sens. Trois ans après, -Condillac donnait dans son <i>Traité des sensations</i> -la célèbre hypothèse de la statue, -à laquelle tous les sens successivement -procurent la connaissance que peut acquérir -<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> -un individu bien constitué. Diderot -prétendit que Condillac lui avait volé son -idée.</p> - -<p>On aurait pu répondre, même sans -invoquer la déclaration de Condillac relative -à Mlle Ferrand, que dans les conversations -hebdomadaires de ces dîners du -<i>Panier fleuri</i>, il avait dû être question de ce -moyen de démontrer l'origine des idées, et -que l'invention était pour le moins commune.</p> - -<p>Au reste, cette hypothèse de l'homme,—statue -ou non,—sur lequel on expérimente -successivement les impressions produites -par les sens, a été imaginée par -Buffon et par Bonnet aussi bien que par -Condillac et Diderot. Soit cette cause, soit -une autre, la <i>Correspondance de Grimm</i> -attaqua vivement le <i>Traité des sensations</i> -et son auteur. Une première fois, Grimm -écrivait: «Il y aurait beaucoup à dire si -on remontait à l'origine de la réputation -<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> -de l'abbé de Condillac... Il n'a pas beaucoup -d'idées à lui...»<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a>. Et quelques -mois plus tard, dans une étude très développée, -l'auteur de la <i>Correspondance</i> s'exprimait -ainsi: «Vous ne trouverez pas -dans ce <i>Traité</i> ces traits de génie, cette -imagination sublime et brillante, admirable -jusque dans ses écarts, ces lueurs qui -nous font entrevoir des lumières que vous -ne découvririez jamais, cette hardiesse -enfin qui caractérisent l'œuvre d'un Buffon -ou d'un Diderot... M. l'abbé de Condillac -a cité deux ou trois pages de la <i>Lettre -sur les sourds</i> à la fin de son <i>Traité</i>, et il -faut convenir qu'il y a plus de génie dans -ces quelques lignes que dans tout le <i>Traité -des sensations</i>.»</p> - -<p>La passion est ici trop manifeste. Il -perce aussi dans la suite de l'article une -tendance matérialiste et athée, que les -<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> -auteurs accuseront de plus en plus et qui -les séparera encore de Condillac:</p> - -<p>«Comme quand on est de bonne foi, -ajoute-t-il, on ne peut pas se dissimuler -que rien n'est démontré à un certain point, -je voudrais que nos philosophies n'attachassent -point, à leur méthode d'appliquer -la manière dont se font nos sensations, -un plus haut degré de certitude -qu'elle n'en a réellement.» Et il termine -en disant: «Le petit traité (sur la Liberté) -que M. l'abbé de Condillac a ajouté à son -ouvrage n'est pas digne de lui, et il n'est -rien moins que philosophique.»</p> - -<p>Ces appréciations n'étonnent point de la -part de Diderot, qui dira en mourant: «Le -premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a>.»</p> - -<p>Les physiologistes modernes ont fait -aux démonstrations de Condillac des objections -<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> -plus graves. Très lié avec les -savants de l'époque, croyant posséder -avec eux le dernier mot de la science, -Condillac ne pouvait soupçonner que des -déductions philosophiques, reposant tout -entières sur l'observation, seraient battues -en brèche par la science elle-même, par -la physiologie la plus élémentaire.</p> - -<p>C'est Flourens qui, dans son beau livre -<i>De la vie et de l'intelligence</i>, démontre -que tous les philosophes qui ont affirmé -que l'intelligence tenait à la sensibilité -et qu'elle était la sensibilité elle-même, -comme Locke, Condillac, Helvétius, n'ont -jamais rien su, ni rien pu savoir d'exact -sur ce point. L'expérience seule devait -nous apprendre que l'organe où réside la -sensibilité—la moelle épinière et les -nerfs, n'est pas celui où réside l'intelligence,—les -lobes ou hémisphères cérébraux; -que l'organe de la sensibilité ne -sert en rien à l'intelligence et que l'organe -<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> -de l'intelligence est précisément -dénué de toute sensibilité, est impassible<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a>.</p> - -<p>L'intelligence commence par la perception; -de la perception naît l'attention; de -l'attention, la mémoire; de la mémoire, le -jugement; du jugement, la volonté. Cela -se suit et s'enchaîne. Sans la perception, il -n'y aurait pas attention; sans l'attention, -il n'y aurait pas mémoire; sans mémoire, -il n'y aurait pas de jugement; sans jugement, -il n'y aurait pas de volonté. Et tout -cela, c'est l'intelligence. Mais il faut séparer -absolument la sensibilité de la perception. -Ce qui le prouve, c'est que quand on -enlève à un animal le cerveau proprement -dit,—lobes et hémisphères cérébraux,—l'animal -perd la vue. Mais, par rapport à -l'œil, rien n'est changé: les objets continuent -à se peindre sur la rétine; l'iris reste -<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> -contractile; le nerf optique est parfaitement -sensible. Cependant l'animal ne voit -plus. Il n'y a plus vision, quoique tout -ce qui est sensation subsiste; il n'y a plus -de vision, parce qu'il n'y a plus de perception. -Le percevoir, et non le sentir, est -donc le premier élément de l'intelligence.</p> - -<p>La perception est partie de l'intelligence; -car elle se perd avec l'intelligence, -et par l'ablation du même organe; et la -sensibilité n'est point partie de l'intelligence, -puisqu'elle subsiste après la perte -de l'intelligence et l'ablation de l'organe. -La volonté fait partie de l'intelligence, -comme la perception. Comme la perception, -elle se perd avec l'intelligence, et -comme la perception par l'ablation du -même organe,—les lobes ou hémisphères -cérébraux<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a>.</p> - - -<p>Ainsi, aux diverses époques et selon la -<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> -marche de ses progrès, la science prête -son appui à la philosophie, ou combat ses -conclusions; et il est aussi dangereux pour -la raison de se laisser mener par la physiologie, -que de s'appuyer sur des hypothèses -ou des entités purement imaginatives.</p> - -<p>Il y aurait cependant quelque injustice -à reprocher à Condillac de n'avoir pas -tenu compte de découvertes qui n'ont -été faites que longtemps après lui. Au -reste, il ne faut pas s'exagérer la portée -des arguments de Flourens. La sensibilité -qui subsiste après l'ablation des hémisphères -cérébraux, de quelle nature est-elle? -Est-elle encore cette sensibilité dont -parle Condillac et de laquelle il veut faire -sortir toute la vie mentale? Ne se réduit-elle -pas à une sorte d'irritabilité nerveuse, -semblable à celle de la grenouille dont on -a tranché la tête? On peut appeler sensibilité -cette irritabilité quasi mécanique; -<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> -mais la sensation proprement dite, celle -dont Condillac entend parler, elle ne se -produit pas sans une élaboration centrale -qui a son siège dans le cerveau. Il n'y a -pas, à vrai dire, sensation visuelle, si l'excitation -n'est transmise jusqu'aux lobes occipitaux, -ni sensation auditive, si l'ébranlement -venu de la périphérie ne gagne les -parties postérieures de la première et de -la deuxième circonvolution temporale.</p> - -<p>D'ailleurs, le système de la sensation -transformée a rencontré chez les philosophes -modernes des objections plus graves.</p> - -<p>La sensation, à l'état pur, n'est pas -une réalité, mais une abstraction. Condillac -parlant de la sensation détachée du -sujet qui la supporte et qui la produit, -part donc d'une chose morte, d'un concept -sans vie. La sensation n'est donnée -qu'avec le sujet et par le sujet. Aussi, -placé dès le début hors du moi actif et -vivant, c'est-à-dire hors du réel, le philosophe -<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> -s'en éloigne d'autant plus qu'il -avance davantage dans son étude. Il veut -faire l'histoire de l'âme et il n'en esquisse -que le roman. La sensation de transformer, -dit-il, cela n'est qu'un mot: une -sensation reste une sensation et ne devient -pas autre chose parce que d'autres sensations -l'accompagnent ou lui succèdent. La -transformation est imaginée, comme le -fait primitif de la sensation avait été imaginé -lui-même. Comment Condillac peut-il -alors tirer de ce fait toutes nos facultés? -Sa construction est fantaisiste, comme -la base sur laquelle il l'a posée. Parti d'un -fondement hypothétique, il donne de nos -facultés des définitions arbitraires: ainsi, -il reste d'accord avec lui-même, s'il ne -l'est pas avec la réalité. Son système pourrait, -par exemple, expliquer la mémoire, -si cette faculté n'était que «la suite de -l'ébranlement sensitif prolongé»; mais -l'explication se détruit, quand on constate -<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> -que le fait de mémoire n'est que la sensation -réapparaissant et reconnue par le -sujet. Si nous suivons dans toute sa -logique le système imaginé par Condillac, -il nous laisse en présence d'une poussière -de sensations qui viennent nous ne savons -d'où, puisqu'il n'y a plus de causes, et qui -se lient nous ne savons comment, puisqu'il -n'y a plus de substances. Au lieu de -prendre l'esprit dans sa réalité concrète -et vivante pour tâcher d'en démêler les -éléments, d'aller du sujet à ses états -divers, il est parti d'un phénomène abstrait, -et ne pouvant plus trouver l'être, il -s'est enfoncé dans l'abstraction. C'est l'objection -fondamentale que lui a faite le -vigoureux penseur Maine de Biran, quand, -par l'expérience intérieure, il a retrouvé -le moi réel et vivant, se faisant ainsi le chef -incontesté de la réaction philosophique du -commencement du dix-neuvième siècle.</p> - -<p>Ce vice de méthode a amené Condillac -<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> -à une singulière contradiction. Il revient -sans cesse dans ses écrits sur l'analyse et la -synthèse, proclamant que la méthode analytique -est la seule bonne, la seule fondée -sur la nature et faisant de cet axiome sa -principale découverte. Cependant, comme -le remarque, après d'autres, un philosophe -moderne un peu oublié<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a>, il ne -s'interdit pas très souvent de faire usage -de la synthèse: en particulier dans son -<i>Traité des sensations</i>, il essaye de refaire -l'homme de toutes pièces, en donnant successivement -à sa statue chacun des cinq -sens par une opération éminemment synthétique; -et les défauts qu'on relève dans -son ouvrage tiennent précisément à l'emploi -de la synthèse dans un sujet qui y répugne. -Une bonne synthèse doit partir -d'un élément vraiment primitif. La sensation -<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> -de Condillac n'est pas cet élément; -elle n'est primitive que par hypothèse: il -ne l'a pas observée et il n'a pas pu l'observer; -il l'a imaginée <i>a priori</i>, lui le partisan -de la seule méthode expérimentale! La -sensation à l'état pur n'est pas une réalité, -mais une abstraction. Ce qui est donné -d'abord, c'est une réalité complexe, une -synthèse vivante; la sensation n'est qu'un -point de vue abstrait pris sur cette synthèse.</p> - -<p>En essayant de faire l'histoire des idées -philosophiques de Condillac, il était sans -doute nécessaire de s'appesantir un instant -sur le plus important de ses écrits, ce -<i>Traité des sensations</i>, qui a si longtemps -constitué seul sa gloire dans le monde intellectuel -d'une époque qui l'adopta sans -le discuter.</p> - -<p>Peut-être le jugement définitif sur cette -longue controverse a-t-il été porté incidemment -par un des derniers disciples de -<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> -Cousin, M. P. Janet: «De quelque manière -que l'on explique la pensée, écrivait-il -un jour<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a>, soit que l'on admette, soit -que l'on rejette ce que l'on a appelé les -idées innées, on est forcé de reconnaître -qu'une très grande partie de nos idées -viennent de l'expérience externe. Les idées -innées elles-mêmes ne sont que les conditions -générales et indispensables de la -pensée; elles ne sont pas la pensée elle-même. -Comme Kant l'a si profondément -aperçu, elles sont la forme de la pensée: -elles n'en sont pas la matière. Cette matière -est fournie par le monde extérieur. Il -faut donc que le monde extérieur agisse -sur l'âme pour qu'elle devienne capable -de penser. Il faut par conséquent un intermédiaire -entre le monde extérieur et l'âme. -Cet intermédiaire est le système nerveux, -qui a pour centre le cerveau. Les images -<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> -et les signes sont les conditions de l'exercice -actuel de la pensée. Le cerveau n'est -pas seulement l'organe central des sensations; -il est l'organe de l'imagination et de -la mémoire, l'auxiliaire indispensable de -l'intelligence.»</p> - -<p>A un siècle de distance, la forme seule -étant modifiée, n'est-ce pas le langage que -Condillac aurait dû tenir?</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE IV<br /> -<span class="medium">LE <i>TRAITÉ DES ANIMAUX</i></span></h2> -</div> - -<p>Un des ouvrages les plus originaux de -Condillac, celui dans lequel il a résumé -une fois de plus toute sa doctrine, est -son <i>Traité des animaux</i>. Il le composa -peu de temps après le <i>Traité des sensations</i>, -et comme complément à ce livre. -C'est une polémique dirigée contre Descartes -et sa théorie du «méchanisme», -qui réduit les bêtes au rôle de simples -automates, et contre l'hypothèse assez -analogue de Buffon, qui croit que les -bêtes n'ont pas des sensations semblables -aux nôtres, parce que, selon lui, «ce -sont des êtres purement matériels». Ce -dernier distingue entre les sensations corporelles -<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> -et les sensations spirituelles, accordant -les unes et les autres à l'homme, -et bornant la bête aux premières. Condillac -tient pour l'unité des sensations, et -surtout il ne peut comprendre ce qu'on -appelle des «sensations corporelles». Et, -résumant le problème tel qu'il était posé -de son temps, il écrit: «Il y a trois -sentiments sur les bêtes. On croit communément -qu'elles sentent et qu'elles -pensent; les Scholastiques prétendent -qu'elles sentent et qu'elles ne pensent -pas; et les Cartésiens les prennent pour -des automates insensibles. On dirait que -M. de B., considérant qu'il ne pourrait -se déclarer pour l'une de ces opinions -sans choquer ceux qui défendent les deux -autres, a imaginé de prendre un peu de -chacune, de dire avec tout le monde -que les bêtes sentent, avec les Scholastiques -quelles ne pensent pas et, avec -les Cartésiens, que leurs actions s'opèrent -<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> -par des lois purement mécaniques<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a>.»</p> - -<p>Ce qu'il y a de plus singulier, c'est le -grand reproche fait par Condillac à Buffon, -à savoir que l'auteur des <i>Études sur la nature</i> -manque de la qualité essentielle à un -philosophe et à un naturaliste, qui est -l'observation. Et alors il se donne le facile -plaisir de le mettre en contradiction avec -lui-même. «La matière inanimée, dit -Buffon, n'a ni sensation, ni conscience -d'existence, et lui attribuer quelques-unes -de ces facultés, ce serait lui donner celle -de penser, d'agir et de sentir à peu près -dans le même ordre et de la même façon -que nous pensons, agissons, sentons.» -Or, il accorde ailleurs aux bêtes sentiment, -sensation et conscience d'existence. -Donc elles doivent penser, agir et sentir, -comme nous. Il écrit encore que «la sensation -par laquelle nous voyons les objets -<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> -simples et droits n'est qu'un jugement de -notre âme, occasionné par le toucher; et -que si nous étions privés du toucher, les -yeux nous tromperaient, non seulement -sur la position, mais encore sur le nombre -des objets.» Par conséquent, supposer -que les bêtes n'ont point d'âme, qu'elles -ne comprennent point, qu'elles ne jugent -point, c'est supposer qu'elles voient en -elles-mêmes tous les objets, qu'elles les -voient doubles et renversés. Or, «les idées -n'étant que des sensations», comme le -déclare encore Buffon, il est clair que tout -animal qui fait ces opérations a des idées, -ou, «pour parler plus clairement (et ici -Condillac revient à son système), il a des -idées, parce qu'il a des sensations qui lui -représentent les objets extérieurs et les -rapports qu'ils ont à lui».</p> - -<p>Par le même raisonnement, on dit que -l'animal a de la mémoire, qu'il a contracté -l'habitude de juger à l'odorat, à -<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> -la vue, et que cela implique qu'il établit -une comparaison avec des jugements -antérieurs, qu'il est capable d'expérience; -ce qui n'est pas le fait des automates.</p> - -<p>Ce qui touchait particulièrement Condillac, -c'était qu'on prétendait qu'il avait -pris dans Buffon l'idée première de son -<i>Traité des sensations</i>.</p> - -<p>Dans la seconde partie du livre, Condillac -expose son «système des facultés -des animaux», les comparant à chaque -moment à celles de l'homme. Il s'efforce -d'expliquer la génération des facultés chez -les bêtes, le système de leurs connaissances, -l'uniformité de leurs opérations, -l'impuissance où elles sont de se faire une -langue proprement dite, leurs intérêts, -leurs passions... Et il ajoute: «Le système -que je donne n'est point arbitraire: -ce n'est pas dans mon imagination que je -le puise, c'est dans l'observation.» Et -<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> -aussitôt, il commence à décrire la «Génération -des habitudes».</p> - -<p>Au premier instant de son existence, un -animal ne peut former le dessein de se -mouvoir. Il ne sait seulement pas s'il a un -corps; il ne le voit pas; il ne l'a pas -encore touché. Cependant les objets font -des impressions sur lui; il éprouve des -sentiments agréables ou désagréables: de -là naissent ses premiers mouvements. Il -les compare ensuite et les observe; et son -âme apprend à rapporter à son corps les -impressions qu'elle reçoit. Les mêmes -besoins déterminent les mêmes opérations; -les habitudes de se mouvoir et -de juger sont contractées. C'est ainsi que -les besoins produisent d'un côté une -suite d'idées et de l'autre une suite de -mouvements correspondants. Les animaux -doivent donc à l'expérience les habitudes -qu'on leur croit être naturelles. -Tout occupés qu'ils sont des plaisirs qu'ils -<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> -recherchent et des peines qu'ils veulent -éviter, l'intérêt seul les conduit; ils ne se -proposent pas d'acquérir des connaissances. -Leurs idées forment une chaîne -dont la liaison suffit à la direction de leurs -actes. «Tout y dépend d'un même principe, -le besoin; tout s'y exécute par le -même moyen, la liaison des idées. Mais -les bêtes ont infiniment moins d'inventions -que nous, soit parce qu'elles sont plus -bornées dans leurs besoins, soit parce -qu'elles n'ont pas les mêmes moyens pour -multiplier leurs idées et pour en faire des -combinaisons de toute espèce, en un mot -parce que leur intelligence est plus restreinte -et incapable de tout perfectionnement, -de tout progrès.»</p> - -<p>De plus, les bêtes n'ont point de langage, -ce grand ressort qui contribue aux -progrès de l'esprit humain. Leur instinct -n'est sûr que parce qu'il est borné: il ne -remarque dans les objets qu'un petit nombre -<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> -de propriétés; il n'embrasse que des -connaissances pratiques; par conséquent, -il ne fait point d'abstraction. Leur grande -infériorité sur l'homme, c'est que, n'ayant -point de «raison», les animaux ne peuvent -acquérir un grand nombre de connaissances.</p> - -<p>Et Condillac tient à en donner deux -exemples, qu'on ne s'attend pas à voir -venir; car ils ressortent difficilement de -l'observation et de l'usage des sens. Au -reste, ces dissertations sur la manière -dont l'homme acquiert la connaissance de -Dieu et la connaissance de la morale, -avaient déjà été publiées anonymement -par l'auteur dans le recueil de l'Académie -de Berlin.</p> - -<p>La chose est assez intéressante pour que -l'on y apporte un instant d'attention, -puisque le grand reproche qu'on fait à -Condillac est justement que son système -métaphysique supprime toute démonstration -<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> -de l'existence de Dieu et de la morale.</p> - -<p>Le philosophe, bien entendu, commence -par une attaque contre Descartes. -«A quoi servent des principes métaphysiques -qui portent sur des hypothèses -toutes gratuites? Croyez-vous raisonner -d'après une notion fort exacte, lorsque -vous parlez de l'idée d'un être infiniment -parfait comme d'une idée qui renferme -une infinité de réalités? N'y reconnaissez-vous -pas l'ouvrage de votre imagination, -et ne voyez-vous pas que vous supposez ce -que vous avez dessein de prouver?»</p> - -<p>Quel est donc le raisonnement de Condillac? -La notion la plus parfaite, selon -lui, que nous puissions avoir de la divinité -n'est pas infinie. Elle ne renferme, -comme toute idée complexe, qu'un certain -nombre d'idées partielles. Pour se -former cette notion et pour démontrer en -même temps l'existence de Dieu, il est un -<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> -moyen bien simple: c'est de chercher par -quels progrès et par quelle suite de réflexions -l'esprit peut acquérir cette sorte -de connaissance. Le voici: un concours de -causes m'a donné la vie; par un concours -pareil, les moments m'en sont précieux ou -à charge; par un autre, elle me sera enlevée; -je ne saurais douter non plus de ma -dépendance que de mon existence. Les -causes qui agissent sur moi seraient-elles -les seules dont je dépends? Non!... Le -principe qui arrange toutes choses est le -même que celui qui donne l'existence. -Voilà la création. Elle n'est à notre égard -que l'action d'un premier principe, par -laquelle les êtres de non existants deviennent -existants. Nous ne saurions nous -en faire une idée plus parfaite; mais ce -n'est pas une raison pour la nier, comme -les athées l'ont prétendu....»</p> - -<p>Une cause première, indépendante, -unique, immense, éternelle, toute-puissante, -<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> -immuable, intelligente, libre et -dont la Providence s'étend à tout: voilà la -notion la plus parfaite que nous puissions, -dans cette vie, nous former de Dieu.</p> - -<p>Et allant plus loin, Condillac tranche en -quelques lignes le redoutable problème de -la toute-puissance de Dieu et de la liberté -humaine, en établissant que «notre liberté -renferme trois choses: 1<sup>o</sup> quelque connaissance -de ce que nous devons ou ne -devons pas faire; 2<sup>o</sup> la détermination de la -volonté, mais une détermination qui soit à -nous et qui ne soit pas l'effet d'une cause -plus puissante; 3<sup>o</sup> le pouvoir de faire ce -que nous voulons».</p> - -<p>Il y a bien dans ces démonstrations -quelque analogie avec la philosophie de -saint Thomas; mais il faut avouer que -nous sommes loin de la méthode d'observation -et d'expérience qui semblait être -celle du <i>Traité des sensations</i>; et c'est -par un long détour qu'il est possible d'établir -<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> -que l'idée de Dieu vient des sens.</p> - -<p>Il en est de même de l'origine de la connaissance -des principes de la morale. Les -deux ou trois pages que Condillac consacre -a cette question primordiale, qui a -suscité de si longs débats, se rattachent en -même temps à la différence qu'il établit -entre l'homme et la bête. «L'expérience, -dit-il, ne permet pas aux hommes d'ignorer -combien ils se nuiraient si chacun voulait -s'occuper de son bonheur aux dépens -de celui des autres, pensant que toute -action est suffisamment bonne dès qu'elle -procure un bien physique à celui qui agit. -Plus ils réfléchissent, plus ils sentent combien -il est nécessaire de se donner des -secours mutuels. Ils s'engagent donc réciproquement; -ils conviennent de ce qui -sera permis ou défendu, et leurs conventions -sont autant de lois auxquelles les -actions doivent être subordonnées; c'est -là que commence la moralité. Dieu nous -<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> -ayant formés pour la société, les lois que -la raison nous prescrit sont donc des lois -que Dieu nous impose lui-même. Il y a -aussi une loi naturelle, qui a son fondement -dans la volonté de Dieu et que nous -découvrons par le seul usage de nos facultés. -S'il est des hommes qui veulent la -méconnaître, ils sont en guerre avec toute -la nature, et cet état violent prouve la -vérité de la loi qu'ils rejettent.»</p> - -<p>On croirait lire du Jean-Jacques Rousseau, -tant la bonté de l'homme, son amour -pour ses semblables, son obéissance aux -lois de la nature forment des axiomes dont -l'énonciation dispense de toute preuve!</p> - -<p>La façon dont Condillac prouve l'immortalité -de l'âme est plus simple encore:</p> - -<p>«Ces principes étant établis, nous -sommes capables de mérite et de démérite -envers Dieu même: il est de sa justice -de nous punir ou de nous récompenser. -Mais ce n'est pas dans ce monde que les -<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> -biens et les maux sont proportionnés au -mérite et au démérite. Il y a donc une -autre vie, où le juste sera récompensé, où -le méchant sera puni; et notre âme est -immortelle...»</p> - -<p>Pourquoi l'âme des bêtes ne l'est-elle -pas? C'est parce qu'il n'y a point d'obligations -pour des êtres qui sont absolument -dans l'impuissance de connaître les lois. -Rien ne leur étant ordonné, rien ne leur -étant défendu, les animaux sont incapables -de mérite et de démérite; ils n'ont -aucun droit à la justice divine. Leur âme -est donc mortelle.</p> - -<p>Et, pour terminer, comme il avait commencé, -par une attaque contre les rationalistes, -le philosophe ajoute qu'il ne voit -pas que, pour justifier la Providence, il -soit nécessaire de supposer avec Malebranche -que les bêtes sont de purs automates. -Sa conclusion n'est pas moins à -retenir: «Ces principes, dit-il, sont les -<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> -fondements de la morale et de la religion -naturelle; ils préparent aux vérités, dont -la révélation peut seule nous instruire, et -ils font voir que la vraie philosophie ne -saurait être contraire à la foi.»</p> - - -<p class="space">Philosophe doublé d'un linguiste, Condillac -cherchait à expliquer l'origine des -idées par les mots. Il prétendait que -l'entendement et la volonté ne sont que -deux termes abstraits, partageant en deux -classes les opérations de l'esprit. Nous -avons des sensations que nous comparons, -dont nous portons des jugements et d'où -naissent nos désirs. Et comme les langues -ont été formées d'après nos besoins, il -suffit de les consulter pour reconnaître -que les premiers mots sont venus d'une -application aux seules facultés du corps. -<i>Sentire</i>, sentir, n'a d'abord été dit que du -corps; et ce qui le prouve, c'est que, -quand on a voulu l'appliquer à l'âme, on -<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> -a dit <i>sentire animo</i>, sentir par l'esprit. -<i>Sententia</i> exprimait une sensation avant -de s'appliquer à la pensée; et <i>sensa mentis</i> -se rapportait à l'esprit, tandis que, dans -Quintilien, <i>sensus corporis</i> voulait dire la -sensation proprement dite, ce qu'on a exprimé -ensuite par le seul mot <i>sensatio</i>.</p> - -<p>L'animal n'a que des sensations; -l'homme seul a des idées. Ce qui sépare la -sensation de l'idée, ce n'est pas seulement -une transformation, un changement de nature. -Passer de la sensation à l'idée c'est -passer du physique au métaphysique, du -corps à l'esprit, de la matière à l'âme. Le -sentiment, dit Buffon, ne peut à quelque degré -que ce soit produire le raisonnement.</p> - -<p>C'est parce qu'il a créé des idées que -l'homme a des signes, qu'il a des langues. -L'animal n'a pas d'idées, et n'ayant pas -d'idées, et n'ayant pas de signés, il n'a pas -de langue.</p> - -<p>Au fond, le but de Condillac en écrivant -<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> -son <i>Traité des animaux</i> est de prouver -que son système s'applique aussi bien aux -bêtes qu'à l'homme, s'appuyant sur le mot -de son adveraire lui-même que «s'il n'existait -point d'animaux, la nature de l'homme -serait encore plus incompréhensible». -Mais cette «nature» des êtres, il avoue -n'avoir sur elle aucune connaissance parfaite, -complète, intuitive; il ne la juge que -par les opérations, les facultés, leurs rapports, -remontant des effets à la cause, trouvant -le principe par la conséquence<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a>.</p> - -<p>C'est toujours le système de Locke. -Condillac ajoute qu'il n'est «passionné -pour la philosophie de cet Anglais» que -parce qu'on doit l'appliquer «de manière -que les matérialistes ne puissent en abuser». -Et c'est justement ce qu'ils n'ont -pas hésité à faire!</p> - -<p>Ce nouvel ouvrage donna l'occasion à la -<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> -<i>Correspondance de Grimm</i> d'attaquer un -auteur qui décidément avait cessé de lui -plaire. On lit à la date de novembre 1755: -«Il y a un an environ que M. l'abbé de -Condillac donna son <i>Traité des sensations</i>. -Le public ne le jugea pas tout à fait aussi -favorablement que je me souviens d'avoir -fait; il eut peu de succès. Notre philosophe -est naturellement froid, sévère, disant -peu de choses en beaucoup de paroles, -en substituant partout une triste exactitude -de raisonnement au feu d'une imagination -philosophique. Il a l'air de répéter à -contre-cœur ce que d'autres ont révélé à -l'humanité avec génie. On disait dans -le temps du <i>Traité des sensations</i> que -M. l'abbé de Condillac avait noyé la statue -de M. de Buffon dans un tonneau -d'eau froide. Cette critique et le peu de -succès de l'ouvrage ont aigri notre auteur -et blessé son orgueil; il vient de faire -un livre tout entier contre M. de Buffon, -<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> -qu'il a intitulé: <i>Traité des animaux</i>. L'illustre -auteur de l'<i>Histoire naturelle</i> y est -traité durement, impoliment, sans égards -et sans ménagements. Quand il serait vrai -que M. de Buffon se soit peu gêné sur le -<i>Traité des sensations</i> et qu'il en ait dit beaucoup -de mal, la conduite de M. l'abbé de -Condillac n'en serait pas moins inexcusable. -C'est une plaisante manière de se -venger d'un homme dont on a à se plaindre -que de faire un ouvrage contre lui et de le -remplir de choses dures et malhonnêtes. -Cette façon prouve seulement peu d'éducation -et beaucoup d'orgueil... M. de Buffon -mettra plus de vues dans un discours que -notre abbé n'en mettra de sa vie dans tous -ses ouvrages; car, n'en déplaise à M. l'abbé -de Condillac, quand on veut être lu, il faut -savoir écrire<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a>...»</p> - -<p>Nous n'avons donné cette appréciation -<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> -que comme un exemple de la passion que -quelques contemporains apportaient dans -leurs jugements.</p> - -<p>Mais au fond, la querelle était beaucoup -plus grave. Si en trois années, du <i>Traité -des sensations</i> au <i>Traité des animaux</i>, -Diderot avait absolument changé d'attitude -vis-à-vis de Condillac, c'est que les -dissertations sur l'existence de Dieu et sur -la loi morale étaient une réponse directe à -sa fameuse <i>Lettre sur les aveugles</i>. On -sait que cet écrit valut à l'auteur la lettre -de cachet du 19 juillet 1749, qui l'enferma -pour trois ou quatre mois au donjon de -Vincennes. On l'accusait, dit le marquis -d'Argenson, dont le frère était alors ministre, -«d'avoir écrit et imprimé pour le -déisme et contre les mœurs». Plus franc -ou plus fanatique que ses amis, Diderot -avait voulu faire un vrai manifeste et il -avait engagé tous les encyclopédistes avec -lui et tous ceux que l'on appelait les philosophes. -<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> -Avec un grand appareil scientifique, -qui était de mode, il aboutissait non -pas au déisme, mais à l'athéisme pur, développant -l'argument banal: «Si vous -voulez que je croie en Dieu, il faut que -vous me le fassiez toucher.» Ni d'Alembert, -ni Maupertuis, ni l'abbé Galiani ne -prétendaient aller si loin. Voltaire, toujours -prudent, écrivit à Diderot à cette -occasion une lettre entortillée, dans laquelle -il finissait par défendre l'existence -de Dieu. Leur lutte contre les croyances -religieuses fut une perpétuelle hypocrisie. -Ils auraient voulu entraîner avec eux Condillac: -et tandis que Diderot l'injuriait, -Voltaire l'accablait de louanges.</p> - -<p>En dépit de critiques envieux, tous -ses ouvrages avaient procuré à Condillac -une véritable notoriété; leurs conclusions -étaient discutées dans les cercles philosophiques -où tous les beaux esprits voulaient -alors pénétrer; le grand-maître de -<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> -la pensée du siècle devait naturellement -s'y intéresser, d'autant qu'ayant été le -véritable initiateur de ce mouvement réformiste, -il tenait à en rester le chef. Ses -<i>Lettres philosophiques</i>, qui dataient déjà -de vingt ans, n'avaient-elles pas ouvert la -voie à tous ces travaux, aussi bien que son -séjour en Angleterre, ses traductions de -Newton et de Berkeley avaient mis à la -mode des principes dont tout le monde se -recommandait à l'envi.</p> - -<p>Mais Voltaire n'était pas en France. -Retiré près de Genève, dans cette jolie -propriété créée par lui, appelée par lui -<i>les Délices</i>, il tenait table ouverte, recevait -tous les voyageurs de marque: Palissot, -Le Kain, Mme d'Épinay et du Bocage, -le philosophe anglais Gibbon, le jésuite -italien Bettinelli, son voisin de Genève, le -conseiller François Tronchin. Tout ce -monde défilait au hasard sous la présidence -de Mme Denis. -<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></p> - -<p>Condillac avait envoyé à Voltaire ses -ouvrages au moment de leur publication. -Celui-ci les avait lus, réservant son jugement. -Au bout de quatre ans, il veut marquer -sa place dans ce mouvement philosophique, -qui semble réussir; il le fait avec -son habileté, sa bonne grâce ordinaire, -ses flatteries, mêlées de quelques malices; -et il écrit à l'abbé de Condillac, qu'il n'a -probablement jamais vu, car il y a longtemps -qu'il n'a séjourné à Paris. La lettre, -bien que figurant dans les diverses éditions -de la <i>Correspondance de Voltaire</i>, mérite -d'être citée, du moins dans ses parties -principales:</p> - -<p class="dater">Aux Délices, près Genève,<br /> -Avril 1755.</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel"><i>A M. l'Abbé de Condillac, à Paris.</i></p> - -<p>Vous serez étonné, Monsieur, que je vous -fasse si tard des remerciements que je vous -dois depuis si longtemps; plus je les ai différés, -plus ils vous sont dus... Je trouve que -<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> -vous avez raison dans tout ce que j'entends, -et je suis sûr que vous auriez raison encore -dans les choses que j'entends le moins... Il -me semble que personne ne pense, ni avec -tant de profondeur, ni avec tant de justesse -que vous.</p> - -<p>J'ose vous communiquer une idée que je -crois utile au genre humain. Je connais de -vous trois ouvrages: l'<i>Essai sur l'origine des -connaissances humaines</i>, le <i>Traité des sensations</i> -et celui des <i>Animaux</i>. Peut-être quand -vous fîtes le premier, ne songiez-vous pas à -faire le second, et quand vous travaillâtes au -second, vous ne songiez pas au troisième. -J'imagine que depuis ce temps-là, il vous est -venu quelquefois à la pensée de rassembler -en un corps les idées qui règnent dans ces -trois volumes et de faire un ouvrage méthodique -et suivi, qui contiendrait tout ce qu'il -est permis aux hommes de savoir en métaphysique... -Il me semble qu'un tel ouvrage -manque à notre nation; vous la rendriez -vraiment philosophe...</p> - -<p>Je crois que la campagne est plus propre -pour le recueillement d'esprit que le tumulte -de Paris. Je n'ose vous offrir la mienne; je -crains que l'éloignement ne vous fasse peur; -mais après tout, il n'y a que 80 lieues en -passant par Dijon. Je me chargerais d'arranger -<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> -votre voyage: vous seriez le maître chez -moi, comme chez vous; je serais votre vieux -disciple, vous en auriez un plus jeune dans -Mme Denis, et nous verrions tous les trois -ensemble ce que c'est que l'âme. S'il y a -quelqu'un capable d'inventer des lunettes -pour découvrir cet être imperceptible, c'est -assurément vous...</p> - -<p>Voilà bien des paroles pour un philosophe -et pour un malade...</p> - -<p>En un mot, si vous pouviez venir travailler -dans ma retraite à un ouvrage qui vous -immortaliserait, si j'avais l'avantage de vous -posséder, j'ajouterais à votre livre un chapitre -du bonheur... Je vous suis déjà attaché -par la plus haute estime...»</p> -</div> - -<p>L'offre était singulièrement tentante. -Condillac ne l'accepta pas: Voltaire -l'aurait entraîné plus loin qu'il n'aurait -voulu; et il tenait à ne se compromettre ni -avec les Encyclopédistes ni avec Voltaire. -Peut-être comprit-il la fine critique du -maître écrivain qui trouvait évidemment -que, dans ses premiers livres, l'abbé de -Condillac répète souvent la même chose -<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> -sous des formes diverses et que sa doctrine -demandait à être condensée? Peut-être -aussi aurait-il été quelque peu embarrassé -de prouver l'immortalité de l'âme à -Mme Denis? Mais, au fond, il allait bientôt -faire ce que demandait Voltaire. Son préceptorat -de Parme lui donnera l'occasion -de rédiger un <i>Cours d'études</i>, qui est bien -«un ouvrage méthodique et suivi sur tout -ce qu'il est permis aux hommes de connaître».</p> - -<p>Entre temps, il vivait à Paris au milieu -de cette société polie qui flattait les -écrivains et qui à ce moment même accueillait -favorablement Jean-Jacques Rousseau, -auquel on pardonnait ses inconséquences. -Condillac semble être demeuré -son ami assez intime, très disposé à lui -venir en aide. Rousseau avait quitté l'Ermitage -et Mme d Épinay; il allait se retirer -à Montmorency sous l'égide des Luxembourg. -C'était en 1756 ou 1757: Condillac -<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> -lui fait part d'une proposition assez singulière, -mais qui pouvait donner quelque -profit. Il s'excuse d'abord de ce qu'il ne -peut aller le voir «dans le bois de Montmorency» -et il lui envoie des observations -de M. de Buffon sur ceux de ses -ouvrages où il est question d'histoire naturelle; -puis il poursuit:</p> - -<p>«Je connais une personne qui est dans -le cas de faire des discours publics. Voudriez-vous, -dans l'occasion, vous charger -de cette besogne. On vous communiquera -le sujet, le lieu des discours, et même à -peu près ce qu'on aura à dire. Il est bon -de vous prévenir que cette personne n'est -pas dans le cas de faire de longs discours: -il ne s'agira que d'une vingtaine de lignes. -Celui dont il s'agit est un homme d'esprit -qui n'est pas dans l'habitude d'écrire. -C'est un grand admirateur de tout ce que -vous avez donné au public: il est, d'ailleurs, -de nos amis depuis bien des années. -<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> -J'ai pensé que vous pourriez quelque peu -vous amuser à haranguer les bois.»</p> - -<p>Cette «personne» était vraisemblablement -le duc de Nivernois, ami des philosophes, -des économistes, philanthrope -lui-même, qu'avaient dû séduire les utopies -sociales de Rousseau. Mais le projet -n'eut pas de suites, et les ressources -vinrent d'ailleurs. Condillac ajoutait:</p> - -<p>«On a dit à Mme de Chenonceaux -qu'on avait fait une brochure de votre article -<i>Économie</i>. En avez-vous connaissance -et savez-vous où elle se trouve? C'est une -question qu'elle m'a chargé de vous faire. -Adieu, Monsieur, je vous embrasse; ayez -de l'amitié pour moi, et comptez qu'il -est dans la ville d'assez honnêtes gens -pour aimer beaucoup et vos talents et -votre personne<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> -Mme de Chenonceaux était cette Rochechouart -qui avait épousé le fils du fermier -général Dupin, dont Rousseau avait été -un instant précepteur. C'est dans ce milieu -un peu compromettant qu'on vint chercher -l'auteur du <i>Traité des sensations</i> pour -l'envoyer dans une petite cour italienne. -<span class="pagenumh"><a id="Page_108"> 108</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE V<br /> -<span class="medium">L'ÉDUCATION DE L'INFANT DE PARME</span><br /> -<span class="medium">(1758-1767)</span></h2> -</div> - -<p>On sait par quelles laborieuses négociations -la fille aînée de Louis XV, Louise-Élisabeth -de France, mariée à quinze ans -à un infant d'Espagne, fils de Philippe V, -devint duchesse de Parme et de Plaisance. -Son mari, dom Philippe, l'un des enfants -d'Élisabeth Farnèse, était indolent et peu -intelligent; il laissait volontiers sa femme -prendre toutes les responsabilités et toutes -les initiatives. Celle-ci, au contraire, avait -l'esprit ouvert, une grande application à -ses devoirs de souveraine, des dispositions -à la diplomatie et un souci constant de ses -intérêts. Elle venait souvent à la cour de -<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> -France; et ni la chasse, ni le jeu, ni les -théâtres, ni les arts ne la détournaient de -ses préoccupations personnelles. Elle était -à Paris en 1757, et assista l'année suivante -à la chute du cardinal de Bernis et -aux débuts de la faveur de Choiseul. Très -anxieuse de l'avenir de son jeune fils Ferdinand -et désirant lui ménager un établissement -plus brillant que celui de Parme, -elle veut lui faire donner une éducation -moins arriérée que celle des princes espagnols. -Ce n'est point qu'elle ne soit bonne -chrétienne et qu'elle néglige ses devoirs -de conscience; mais elle n'a point la piété -austère de sa mère, Marie Leczinska, et il -lui arrive même de parler assez légèrement -de la «prêtraille» italienne. D'autre -part, elle n'a aucune tendresse pour les -jésuites. Elle cherche à Paris un précepteur -qui réponde à ses désirs et elle écrit à -son mari:</p> - -<p>«J'espère dans deux mois avoir un bon -<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> -sujet pour notre fils. Ainsi il n'y a qu'à -laisser le père Fumeron<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a>; mais il ne -faut pas encore lui faire rien dire là-dessus; -et j'espère que nous aurons un -très bon sujet<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a>.»</p> - -<p>Ce «très bon sujet», qu'on mit du -reste quelques mois à trouver, ce fut -l'abbé de Condillac, qui s'était acquis -depuis quelques années dans la philosophie -et la science une réelle illustration. Il -avait eu soin, comme nous l'avons vu, de -ne froisser aucune conviction et se déclarait -nettement spiritualiste; mais, pour succéder -à un jésuite, le choix de ce demi-ecclésiastique -était bien un peu audacieux.</p> - -<p>«L'abbé de Condillac partira lundi, -écrivait Élisabeth à l'Infant, de Versailles, -le 14 mars 1758; je suis persuadée que tu -<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> -en seras content, c'est étonnant le bien -que tout le monde en dit<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a>.»</p> - -<p>En dehors de la faveur de la reine dont -nous avons parlé, Condillac fut singulièrement -recommandé pour ce poste par le -duc de Nivernois, ancien ambassadeur à -Rome, et aussi par Duclos qui, Breton, -était resté très lié avec son compatriote le -sous-gouverneur du jeune prince, M. de -Kéralio.</p> - -<p>L'abbé de Condillac se mit donc en -route dans le courant de mars 1758 pour -se rendre auprès de son élève. Sa nomination -produisit quelque scandale, car il -y avait à peine quatre ans que le <i>Traité -des sensations</i>, publié pourtant sans fracas, -bouleversait un peu les idées reçues, -sans qu'on sût encore quelle influence -aurait cette révolution philosophique. -«Malgré ce livre que l'on dit un peu métaphysique, -<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> -écrivait encore l'Infante à son -mari<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a>, nous n'aurons, je crois, rien à -nous reprocher sur ce choix ni en ce -monde, ni en l'autre.» Malheureusement -la duchesse de Parme ne devait pas suivre -longtemps l'éducation de son fils. Très fatiguée -par la besogne écrasante qu'elle -s'imposait et qui s'accrut encore à la mort -de son beau-frère, le roi d'Espagne, Ferdinand -VI, quand elle s'acharna aux négociations -infructueuses du mariage de sa -fille avec l'archiduc Joseph, la pauvre -Louise-Élisabeth se sent mortellement -frappée et elle adresse à son fils des conseils -qui sont empreints d'une élévation -morale peu commune. Condillac dut les -méditer avec d'autant plus d'admiration -qu'ils étaient animés d'un amour pour la -France et pour le roi qui pouvait consoler -son exil. Ces considérations, qui annoncent -<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> -le pacte de famille, précédèrent -de bien peu la mort de la fille bien-aimée -de Louis XV. «Babet», après quelques -symptômes inconnus, que les médecins du -temps soignèrent par les saignées ordinaires, -fut enlevée par la petite vérole à -Paris le 6 décembre 1759; et c'est le roi -lui-même qui dut annoncer la fatale nouvelle -à son gendre. Dom Philippe resta -écrasé par la perte de sa femme; il n'avait -jamais vécu que sous la direction assez -rude de sa mère, ou sous l'égide non moins -dominante de Louise-Élisabeth; il laissa -désormais agir son premier ministre Guillaume -du Tillot, marquis de Felino, qui, -en dépit de son obscure origine, exerça -sur le duché de Parme une influence civilisatrice -que jamais n'avaient eue les Farnèse -et dont leurs successeurs ne surent -pas profiter. Imbu des idées philosophiques -nouvelles, il devait s'entendre -avec l'abbé de Condillac, qui de plus -<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> -avait retrouvé à Parme un de ses compatriotes -dauphinois, Feriol, puis Duclos, -historiographe de France, et d'Argental, -le fécond romancier, qui allait devenir -l'ami de Voltaire, conseiller d'honneur au -Parlement de Savoie et plénipotentiaire -du duc. Ces précurseurs de la Révolution -ne dédaignaient pas les faveurs princières!</p> - -<p>Il y rencontra aussi, mais plus tard, au -milieu de 1760, un autre Français, bien -oublié aujourd'hui, un Bordelais, non sans -valeur, et qui eut dans son existence des -vicissitudes très diverses. C'était Alexandre -Deleyre<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a>, d'abord élève des jésuites et -ayant été sur le point d'entrer dans la -compagnie, devenu assez vite libre penseur. -Arrivé à Paris où il connut Duclos et -Diderot, il écrivit pour l'<i>Encyclopédie</i> le -<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> -fameux article sur le <i>Fanatisme</i>, en même -temps qu'il composait les vers des romances -dont Jean-Jacques Rousseau faisait -la musique. Après avoir été secrétaire des -carabiniers du comte de Gisors, gendre du -duc de Nivernois, il fut nommé attaché à -l'ambassade de France à Vienne, puis -désigné comme bibliothécaire de l'Infant -de Parme dont Condillac était précepteur -en titre. Il s'était marié non sans difficultés, -le duc de Nivernois ayant été obligé -de faire lever l'interdiction que le curé -avait mise à la célébration de cette union -à cause de l'écrit sur le <i>Fanatisme</i>. Bien -peu de temps après son arrivée à Parme, -l'abbé de Condillac parlait de lui à leur -protecteur commun dans une lettre inédite, -qui comportait ces préalables explications. -Auparavant Deleyre mandait à -Rousseau: «Il faut aller à la cour du -prince de Parme. Vous estimez M. l'abbé -de Condillac, son précepteur. Vous lui -<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> -direz ce que vous pensez de moi; j'espère -que cela ne nous brouillera pas ensemble<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a>.»</p> - -<p>Voici la lettre du 3 juin 1761 au duc de -Nivernois<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a>:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>Je juge bien du chagrin que vous éprouvez -au sujet des Messieurs de Mirabeau, car je -fais comme vous faites. Autant vous voulez -leur rendre service, autant toutes les démarches -sont difficiles et délicates. Je n'ai lu que -la préface du marquis; mais les choses y sont -dites avec une franchise qui ne peut manquer -de révolter les esprits. Ces sortes d'ouvrages -produisent du bien et du mal. Les -auteurs sont ceux qui paraissent le moins à -plaindre: le courage qu'ils ont montré les -console de leur disgrâce. Je plains davantage -leurs amis, quand ils pensent comme nous. -En vérité, Monsieur le duc, vous avez bien à -vous plaindre de ceux que vous aimez: tantôt -ils manquent de santé, tantôt de conduite. -J'ai peur que cela ne prenne trop sur -vous; mais songez que vous en avez à Parme -<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> -qui se portent bien et dont la besogne va toujours -de mieux en mieux. Je fais de l'exercice -tous les jours, et le gouverneur, qui est une -mauvaise tête, dit que je suis un fou, parce -que je me promène quand il ne fait pas de -soleil. M. et Mme Deleyre sont plus raisonnables; -ils marchent et je marche avec eux. -Tous vous offrent leur respect. J'ai mis M. Deleyre -à l'histoire d'Angleterre.</p> -</div> - -<p>L'Infant vous répondra par l'ordinaire prochain.</p> -<div class="blockquote"> -<p>Nous sommes charmés des bonnes nouvelles -que vous nous donnez de Mme la duchesse -et de Mme de Gisors<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a> et de Rochefort.</p> - -<p>Adieu, Monsieur le duc, songez de temps -en temps à votre santé et à votre besogne; et -ce sera une distraction, car vous vous y intéressez...</p> -</div> - -<p>Le marquis de Mirabeau, si connu par -ses aventures judiciaires, avait quitté la -Provence et était venu s'établir en 1742 à -Paris où il s'était lié avec les Encyclopédistes -et surtout avec les Économistes dont -<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> -Quesnay sera le chef d'école. Il fréquentait -les salons à la mode et l'hôtel de -Nivernois. Le livre qui a fait sa réputation, -<i>l'Ami des hommes</i>, avait été publié -secrètement en 1756, soi-disant à Avignon; -mais l'édition qui fut surtout répandue est -celle en trois volumes in-4<sup>o</sup>, qui parut de -1758 à 1760. Elle fit scandale par les -attaques sans modération que prodiguait -l'auteur contre le gouvernement établi et -particulièrement contre les droits féodaux -ou les privilèges de l'ordre de la -noblesse, auquel il se piquait pourtant -d'appartenir. Il était à la fois agriculteur, -libre-échangiste, partisan de la décentralisation -et de l'abolition des rentes. Condillac -partageait assurément une grande partie -de ses idées; mais il trouvait qu'il les -présentait avec une violence qui dépassait -les bornes.</p> - -<p>Il était dans la même situation vis-à-vis -de Deleyre. Ce dernier avait publié une -<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> -<i>Analyse de la philosophie de Bacon</i> et avait -collaboré avec Suard à des mélanges historiques. -Condillac voulut lui faire rédiger -un cours d'histoire moderne pour l'Infant; -mais Deleyre se livra à des appréciations -si immodérées que le précepteur ne put -utiliser le travail, «son esprit éminemment -judicieux», dit un biographe de -Deleyre, ne pouvant se résoudre à sanctionner -une trop maladroite audace<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a>. -Tant que, dans une situation modeste, -l'écrivain voulut poursuivre «le triomphe -de la philosophie sur les préjugés», le -danger fut médiocre; mais la Révolution -survenant, Deleyre se déchaîna: il devint -jacobin et se fit nommer par son pays -député à la Convention. Il y vota la mort -du roi, et, plus heureux que ses amis de -la Gironde, put échapper à la tourmente, -de sorte qu'on le retrouve en 1795 au Conseil -<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> -des Cinq-Cents et même à l'Académie -des sciences morales et politiques, alors -la seconde classe de l'Institut. Il était resté -huit ans à Parme et avait même obtenu du -duc une pension viagère de 200 livres.</p> - -<p class="space">Condillac avait quarante-huit ans; il -passa en Italie les dix plus belles années de -sa vie. Et si dom Ferdinand ne devint pas -un prince éclairé et ressembla trop à son -père, on ne saurait s'en prendre au précepteur. -Rarement éducateur s'imposa -pour son élève un semblable travail. Les -seize volumes du <i>Cours d'études</i>, dont -nous aurons à parler bientôt, en témoignent -suffisamment. Mais l'Infant était -dissimulé, faible, timide et versatile. Il -haïssait le travail, et s'en rapportait à -son père d'abord, à ses ministres ensuite, -si bien qu'il fit peu d'honneur à son -maître.</p> - -<p>Condillac lui avait témoigné toutes les -<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> -sortes de dévouement. A la fin de 1764, le -jeune prince avait été atteint de la petite -vérole: on le fit inoculer par le fameux -Genevois Tronchin. L'abbé lui prodigua -les soins les plus paternels et prit la maladie. -On le crut mort. Le 10 et le 11 décembre -1764, Voltaire annonce la nouvelle -au comte d'Argental et à Damilaville: -«Condillac est mort de la petite vérole -<i>naturelle</i>.» Cela voulait dire qu'il n'avait -point été inoculé par ces médecins comme -Omer, que le patriarche de Ferney poursuivait -de tous ses sarcasmes. «L'abbé de -Condillac, ajoute-t-il, revenait en France -avec une pension de 10 000 livres et l'assurance -d'une grosse abbaye. Il allait jouir -du repos et de la fortune. Il meurt, et Omer -est en vie. Nous perdons là un bon philosophe<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a>.» -On trouve plus de détails -dans une curieuse lettre de Deleyre à Jean-Jacques -<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> -Rousseau, datée de Parme même, -le 18 février 1795:</p> - -<p>«Je vous annonçais par ma dernière -lettre que M. l'abbé de Condillac était -attaqué de la petite vérole: il a été près -d'un jour à l'agonie, au point qu'on avait -déjà commencé à tendre en deuil l'église -où on devait l'enterrer. Mais il y a deux -mois qu'il se promène. Je vous parle de -sa maladie, parce qu'il y a montré la plus -grande force d'âme. Dans les moments -qu'il croyait les derniers, il ne s'est occupé -qu'à dicter une lettre vraiment philosophique -pour le jeune prince qu'il instruit. -Ensuite, il a demandé qu'on le laissât -mourir tranquillement. Sa fermeté stoïque -est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup -d'impression sur tous les esprits. -Mais on y aspirerait inutilement avec un -caractère sensible et différent du sien... -Sa petite vérole, quoique de la pire espèce, -ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa -<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> -vue même, qu'il avait très délicate, comme -vous savez, n'en a point souffert<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a>.»</p> - -<p>Voltaire prit la chose plus gaiement. -Détrompé par d'Alembert, il dément la -nouvelle qu'il avait propagée, et mande -avec son esprit ordinaire à son ami Bordes, -de Lyon: «Vous savez à présent que -l'abbé de Condillac est ressuscité; et ce -qui fait qu'il est ressuscité, c'est qu'il -n'était pas mort. Dieu merci, voilà un -philosophe que la nature nous a conservé. -Il est bon d'avoir un lockiste de plus dans -le monde, lorsqu'il a tant d'asinistes, de -jansénistes...<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a>.»</p> - -<p>Rousseau avait observé à cette occasion -que Condillac eût mérité les honneurs rendus -au médecin, puisqu'il s'était exposé -davantage.</p> - -<p>Quand l'éducation fut terminée, dom -<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> -Philippe, toujours en bons termes avec -son beau-père, demanda à Louis XV une -abbaye en France comme récompense -pour Condillac. Cette abbaye fut Mureau, -au diocèse de Toul<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor"> [44]</a>. A peine -lui fut-elle accordée que l'abbé remercia -le roi par une lettre adressée au duc de -Praslin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="dater">Parme, 16 février 1765<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor"> [45]</a>.</p> -<p class="titel">Monsieur,</p> - -<p>Je sais que je vous dois la grâce que le -Roi vient de me faire, honteux de n'avoir -point mérité par moi-même votre protection; -ma vanité trouve un dédommagement, -lorsque je pense que je la dois à l'estime -dont M. le duc de Nivernois m'honore; à ce -titre, elle m'était assurée. Je désire, Monsieur -le Duc, que vous me permettiez de -regarder vos bienfaits comme un droit à -<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> -votre estime, et de rechercher les occasions -de vous faire ma cour, et de vous prouver -la reconnaissance que je conserverai toute -ma vie. Si vous me refusiez ces dernières -grâces, vous ne m'auriez fait du bien qu'à -demi.</p> - -<p>Je suis avec respect, Monsieur, votre très -humble et très obéissant serviteur.</p> - -<p class="signature"><span class="cap">C</span><span class="smallc">ONDILLAC.</span></p> -</div> - -<p>Condillac était resté à Parme pour assister -au mariage de la sœur de son élève -avec le prince des Asturies. Il avait accompagné -à Alexandrie l'Infant dom Philippe -qui fut atteint subitement de la -petite vérole. On crut d'abord la maladie -sans gravité. Le représentant de la France -à Parme écrivait à Praslin, ministre des -affaires étrangères: «L'Infant m'a appelé -ce matin et m'a dit: Ne voilà-t-il pas une -jolie aventure pour un homme de mon -âge? Je lui ai répondu que l'abbé de Condillac, -qui était bien plus vieux que lui, -s'était tiré d'une petite vérole affreuse. -<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> -Son Altesse Royale m'a dit, en effet, que -cet exemple devait rassurer.»</p> - -<p>Trois jours après, le 18 juillet 1765, -l'Infant mourait, comme mourut plus tard -le roi Louis XV. Les familles royales -étaient singulièrement frappées par ce terrible -mal, aujourd'hui disparu.</p> - -<p>L'abbé de Condillac prolongea encore -quelques mois, bien qu'il n'eût plus de -rôle à jouer près d'un jeune prince qui -s'exerçait assez mal à son métier de souverain. -Voulant revenir à Paris, pour y -vivre tranquille au milieu de ses amis, il -cherchait un logement, et il s'était adressé -pour se renseigner au duc de Nivernois, -d'autant que c'était dans le quartier du -Luxembourg, très avant sur la rive gauche, -qu'il désirait s'établir. Le duc lui avait -indiqué une maison que l'abbé trouvait -trop chère. De là une correspondance -dont nous avons pu retrouver deux lettres -fort curieuses, moins par ce qu'elles nous -<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> -apprennent que par le ton général indiquant -bien le caractère des personnages et -leurs habitudes de vie:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date">6 décembre 1766.</p> - -<p class="titel"><i>A Monsieur le Duc de Nivernois.</i></p> - -<p class="titel i1"></p> - -<p>Quatre-vingts ou 100 louis pour un appartement! -Et puis vous me demandez combien -de monde j'aurai avec moi. Quelle idée, Monsieur -le duc, vous vous faites d'un philosophe! -Il me semble que je suis déjà à Paris, -parlant de mes gens et de ma maison. -Cependant j'arriverai seul avec un homme -qui courra la poste devant moi et que je -laisserai pour prendre deux laquais. Après y -avoir bien réfléchi avec l'Ogre<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor"> [46]</a>, j'irai descendre -dans un hôtel garni, où n'étant qu'en -passant, je crois que je serai bien pour -20 écus ou trois louis par mois. Nous autres -gens d'église nous ne sommes pour nos aises -avoir; il ne faut pas que j'oublie le temps -que je n'en avais pas, et que, pour vouloir -aujourd'hui en avoir trop, je me mette dans -<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> -le cas de n'en avoir pas assez. Est-ce que, -pour 12 ou 1 300 livres, je ne trouverai pas -un appartement non meublé et honnête, et -pour 2 000 écus ne pourrai-je pas me meubler -convenablement pour l'essentiel? J'aime -mieux quelques bouteilles de vin de plus -dans ma cave et moins de magnificence dans -mes meubles et mon logement. D'ailleurs, -Monsieur le duc, je ne vois de clair dans -mon revenu que mon abbaye, et 1 000 écus -que j'ai d'ailleurs. Ce qu'on me donnera ici -ne me paraît pas un fond bien sûr pour -l'avenir, et puis je ne sais pas ce qu'on me -donnera: car je n'ai point demandé à M. du -Tillot comment il me traîtera. Si l'Infant -don Philippe vivait, je pourrais avoir des -prétentions et dire ce que je prétends. Je le -ferais, parce que la chose serait plus juste -qu'intéressée; mais vous sentez qu'aujourd'hui -cette corde-là est, de toutes celles de -mon clavier, celle que je toucherai le moins; -je demanderai cependant à M. du Tillot ce -qu'il veut faire, afin de savoir à quoi m'en -tenir; et dans ma première lettre j'aurai -l'honneur de vous dire quelle sera ma fortune.</p> - -<p>L'Ogre, qui vous offre ses regrets, a reçu -votre lettre du 21 novembre et je viens de -remarquer que celle à laquelle je réponds est -<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> -du 1<sup>er</sup> du même mois: je la reçois cependant -aujourd'hui; je ne sais où elle s'est -arrêtée. J'ai reçu il y a huit jours celle que -vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14; -je m'étais bien douté que mes questions sur -mon inconnue, que je connais, vous divertiraient.</p> - -<p>Nous attendons M. Duclos: il sera certainement -prévenu, et si à son arrivée je suis -encore ici, j'y contribuerai de mon mieux. -J'en ai prévenu l'Infant et je lui ai fait part -de l'intérêt que vous y prenez.</p> - -<p>M. de la House m'a dit que M. de Guer -occupe dans la rue de Condé une maison de -garçon, toute boisée et de 1300 livres de -loyer, et qu'il veut la quitter. Peut-être pourrait-elle -me convenir. Si vous avez l'occasion -de voir ce que c'est, je vous en serai obligé.</p> - -<p>Voilà une longue lettre où il n'est question -que de moi, de ma maison et de mes gens. -Si je comptais moins sur vos bontés, je la -jetterais au feu; mais je vous l'envoye telle -qu'elle est et je vous prie d'agréer mes -excuses.</p> - -<p class="signature">Abbé <span class="smallc">DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">ONDILLAC</span><a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor"> [47]</a>.</p> - -<p class="dater">Parme, 6 décembre 1766.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p> - -<p>Le duc répondit le 26 décembre:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>Vrayment, mon cher abbé, ç'auroit été un -trésor pour tous que ce logement de M. de -Guer dont vous a parlé M. de la House, tout -boisé, dans la rue de Condé, à 1 500 livres de -loyer; c'étoit un trésor; mais ne vous en -réjouissez pas; car voicy le fait: ce n'est -point un apartement, mais une maison entière, -très petite à la vérité et propre à un -garçon. M. de Guer croit qu'il sera obligé de -la quitter, parce que le propriétaire veut la -vendre, au lieu d'y faire des réparations convenables -et urgentes dont elle a besoin. Enfin -le prix du loyer qu'en donne M. de Guer est -2 600 livres et non pas 1 500. Vous voyés que -notre Ministre n'a rien exagéré dans son -récit, il s'en faut bien; mais vous voyés, par -le détail exact que je viens de vous faire, -qu'il n'y a rien qui vous convienne. Je crois -toujours vous avoir fait moy une vraie trouvaille -dans ce petit appartement au Luxembourg -dont je vous ay parlé et sur lequel j'attends -votre réponse. Je suis très intimement -convaincu que vous ne sauriés mieux trouver -à tous égards.</p> - -<p>J'ai reçu hier la lettre que l'Ogre m'a -écrite le 13 de ce mois et j'y répondray <i>al -solito</i>, par l'ordinaire prochain. Il me dit que -<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> -vous devés partir vers le milieu de janvier, et -j'en infère que vous pouvés encore recevoir -cecy à Parme. Je l'adresse pourtant à l'Ogre -à tout hasard. Je suis non surpris, mais très -content et édifié, de l'arrangement utile, honorable -et distingué que le Sully de Parme a -fait pour votre retraite. Nous vous en faisons, -Mad. de Rochefort et moy, notre compliment -tendre et sincère en vous embrassant de tout -notre cœur. Cela nous a fait pleurer à nouveau -la pauvre Mad. du Chatel. Comme elle -y aurait été sensible! Comme elle aurait joui -de votre accroissement d'honneur, de fortune -et de bonheur! Nos sentiments suppléent -bien aux siens, mon cher abbé; Votre éminente -Grognerie doit <i>en rester plus que persuadée</i>, -comme disent les Italiens...</p> - -<p>Adieu, mon cher abbé, nous nous portons -comme de coutume, c'est-à-dire très passablement, -et nous vous aimons comme de -coutume, c'est-à-dire beaucoup. Ne manqués -pas de faire mille tendres compliments à -l'Ogre de Mad. de Rochefort. Portés-vous -bien dans vos courses, et tachés de vous souvenir -que je ne pourray pas vous écrire, si -vous ne me donnés pas des adresses.</p> -</div> - -<p>Où se logea Condillac à Paris? Il nous a -été impossible de le découvrir. Mais ce -<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> -fut certainement dans cette partie du faubourg -Saint-Germain qui avoisinait l'hôtel -du duc de Nivernois, ancienne demeure -du maréchal d'Ancre, restaurée par l'architecte -Peyre et le sculpteur Rameau, -située, comme l'on sait, dans le commencement -de ce qui est aujourd'hui la rue de -Tournon. L'abbé était un assidu de cette -maison si hospitalière, dont deux écrivains -distingués de ce temps ont retracé -agréablement le souvenir<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor"> [48]</a>. Il y rencontrait -la comtesse de Boufflers et son fils, -les Choiseul, les Ségur, la maréchale de -Mirepoix, le cardinal de Bernis, l'abbé -Barthélemy, Saint-Lambert, Beaumarchais.</p> - -<p>A la pension que lui accorda libéralement -le ministre du Tillot s'arrêtèrent les -relations de Condillac avec Parme. Il faut -<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> -pourtant observer que lui, comme M. de -Kéralio, occupaient en Italie une situation -particulière. Dans les instructions diplomatiques -données par Choiseul au baron -de la Houze, successeur de Rochechouart, -comme représentant de la France, qui -sont datées de Versailles du 5 octobre -1766, on lit la phrase suivante:</p> - -<p>«Parmi les Français qui résident à -Parme, il y en a qui, par leur naissance -ou par leurs emplois, méritent que le -Ministre du Roi leur marque des attentions -particulières, tels sont le bailly de -Rohan, le sieur de Kéralio et l'abbé de -Condillac. Le baron de la Houze tâchera -de se concilier leur confiance, de manière -que, sans affecter aucune curiosité indiscrète, -il puisse être informé par eux de ce -qui pourrait se passer d'intéressant dans -l'intérieur de la cour de l'Infant<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor"> [49]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 136</a></span> -La politique, pourtant fort active, qui -évoluait autour du duché de Parme et de -la Savoie, ne semble pas avoir jamais -préoccupé Condillac; mais Kéralio, qui -avait déjà été chargé de diverses missions, -resta plus longtemps en Italie; et quand il -rentra en France, par une singulière rencontre, -il obtint la jouissance viagère du -petit Luxembourg, se retrouvant à la fois -près de son vieil ami et près de son protecteur -le duc de Nivernois.</p> -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_136"> 136</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE VI<br /> -<span class="medium">RETOUR A PARIS</span><br /> -<span class="medium">L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span><br /> -<span class="medium">LE <i>COURS D'ÉTUDES</i></span></h2> -</div> - -<p>A peine réinstallé à Paris et tout glorieux -encore de la mission qui lui avait été -confiée, Condillac fut élu à l'Académie -française, en remplacement de l'abbé -d'Olivet. Il y avait peu de liens communs -entre son prédécesseur et lui, si ce n'est le -culte de la langue française et peut-être -aussi les souvenirs d'un état que l'abbé -d'Olivet avait abandonné moins vite que -lui, après un noviciat de dix ans chez les -Jésuites. Mais l'historien de l'Académie, -très célèbre en son temps, avait été avant -tout un classique et un homme de tradition. -A coup sûr, il n'avait point partagé -<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> -les idées de Condillac et surtout ses relations: -son éloge pouvait être fait d'une -façon plus compétente par son élève, -l'abbé Batteux<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor"> [50]</a>. Le nouvel académicien -se borna sur son prédécesseur à des -phrases banales. Selon la mode d'alors, -qui avait valu un si grand succès à Buffon -à l'occasion de son discours sur le style, -Condillac prit une thèse personnelle qu'il -développa, comme une sorte de manifeste, -dans des pages qui ne manquent pas d'éloquence -et dont le ton général indique très -clairement combien les idées qui furent -celles de la Révolution étaient déjà répandues -parmi les esprits éclairés de l'époque. -Après quelques mots de compliments nécessaires, -Condillac trace à larges traits -un tableau des progrès de l'esprit humain -depuis la barbarie jusqu'à nos jours, en -<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> -passant par l'époque romaine, par le -moyen âge, les Croisades, la Renaissance. -Il y aurait beaucoup à dire sur ces jugements -rapides, dont quelques-uns étonnent, -comme l'affirmation que «l'érudition -aveugle éteignit le goût qui commençait -avec Marot et que les lettres ne pouvaient -pas renaître dans un siècle fait -pour admirer Ronsard».</p> - -<p>Naturellement, après l'apothéose de Richelieu, -viennent celles de Louis XIV et -de Louis le Bien-Aimé, avec cette restriction, -cependant, que «l'érudition n'était -pas encore sans ténèbres et que la saine -critique était à naître»; car on paraissait -«refuser aux modernes la faculté de penser», -et on apercevait trop tard «la -lumière qui se répandait» et dont on avait -besoin pour étudier avec profit.</p> - -<p>C'est toujours l'idée chère au dix-huitième -siècle, que le dix-neuvième a aussi -singulièrement exaltée, qu'avant «les philosophes» -<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> -ou avant «les critiques» on -était incapable de connaître la vérité: ce -que Condillac avait proclamé un peu naïvement -et sans modestie au commencement -de son discours: «Après avoir -essayé de faire l'analyse des facultés de -l'âme, j'ai tenté de suivre l'esprit humain -dans ses progrès. D'un côté, j'ai observé -ces temps de barbarie, où une ignorance -stupide et superstitieuse couvrait toute -l'Europe; et de l'autre, j'ai observé les circonstances -qui, dissipant l'ignorance et la -superstition, ont concouru à la renaissance -des lettres: deux choses qui s'éclairent -mutuellement lorsqu'on les rapproche.»</p> - -<p>Nous avons retrouvé dans les papiers de -Condillac l'exemplaire de ce discours, -édité par la veuve Regnard, imprimeur de -l'Académie française, avec les corrections -que l'auteur y a faites. C'est sur l'éloge de -Louis XV, le <i>Bien-Aimé</i>, que portent les -plus importantes suppressions. Il y avait -<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> -pourtant là quelques souvenirs particuliers -dignes d'intérêt. «J'ai été, disait-il, -le témoin des épanchements de l'âme paternelle -du roi: l'honneur que j'ai eu -d'être chargé de l'instruction d'un de ses -petits-fils m'en a rendu en quelque sorte -le confident. Que j'aimerais à mettre sous -les yeux les détails intéressants de leur -commerce! Vous y verriez le Monarque -sensible répandre tour à tour les plus sages -conseils pour la conduite et les plus touchantes -consolations dans les malheurs».</p> - -<p>A la fin de cette même année 1768, -l'abbé de Condillac figure parmi les dix-huit -philosophes que le baron de Gleichen -présenta au jeune roi de Danemark<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor"> [51]</a>; -mais le 17 avril 1770, il ne se trouve plus -parmi les dix-sept réunis chez Mme Necker -pour élever une statue à Voltaire<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor"> [52]</a>. Et -<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> -pourtant jusqu'au bout Voltaire avait été -un de ses admirateurs; il avait approuvé -hautement sa nomination à l'Académie. Il -écrivait alors à La Harpe: «Nous avons -perdu un très bon académicien dans l'abbé -d'Olivet: il était le premier homme de -Paris pour la valeur des mots; mais je crois -que son successeur, l'abbé de Condillac, -sera le premier homme de l'Europe pour -la valeur des idées. Il aurait fait le livre -de l'<i>Entendement humain</i>, si M. Locke ne -l'avait pas fait et, Dieu merci, il l'aurait -fait plus court<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor"> [53]</a>.» Et quelques jours après -sa réception, il disait: «Je trouve beaucoup -de philosophie dans le discours de -M. l'abbé de Condillac. On dira peut-être -que son mérite n'est pas à sa place dans -une compagnie consacrée uniquement à -l'éloquence et à la poésie; mais je ne vois -<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> -pas pourquoi on exclurait d'un discours -de réception des idées vraies et profondes, -qui sont elles-mêmes la source cachée de -l'éloquence.»</p> - -<p>Peu assidu aux séances, très retiré du -monde, Condillac se consacra désormais -à la rédaction et à l'impression de son -<i>Cours d'études pour l'instruction du -prince de Parme</i><a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor"> [54]</a>, qu'il avait obtenu la -permission de publier et au sujet duquel il -éprouva même quelques ennuis de la part -de l'humeur changeante de la Direction de -la librairie<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor"> [55]</a>.</p> - -<p>Ce <i>Cours d'études</i> est une œuvre considérable, -qui ne comprend pas moins de -<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> -seize volumes, et même dix-sept, si on -compte le traité <i>De l'étude de l'histoire</i>, -qui est attribué à l'abbé de Mably<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor"> [56]</a>. Un -long «discours préliminaire» expose le -plan de Condillac et la façon dont il entend -l'exécuter. Ici encore, le philosophe -se retrouve avec son système raisonné et -ses idées personnelles. «La méthode que -j'ai suivie, dit-il, paraîtra nouvelle, quoique -dans le fond elle soit aussi ancienne que -les premières connaissances humaines. Il -est vrai qu'elle ne ressemble pas à la manière -dont on enseigne; mais elle est la -manière même dont les hommes se sont -conduits pour créer les arts et les sciences. -Pour faire usage, dans l'éducation, de -l'unique méthode à laquelle nous devons -tout ce que nous avons appris, il faut -d'abord faire connaître à un enfant les facultés -<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> -de son âme et lui faire sentir le -besoin de s'en servir. Si l'on réussit à l'un -et à l'autre, tout deviendra facile; car, au -lieu d'imaginer autant de principes, autant -de règles qu'on en distingue dans les -arts et dans les sciences, on n'aura plus -qu'à observer avec lui<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor"> [57]</a>.»</p> - -<p>Ces observations, Condillac les fit chaque -jour avec son élève, essayant de redevenir -<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> -enfant pour lui. Quand il l'eut fait -réfléchir sur les moindres actes de sa vie, -il passa aux lectures des meilleurs écrivains, -pour lui donner des modèles du -beau et les lui rendre familiers. C'est -alors que, pour le soutenir dans ses recherches, -il lui composa une <i>Grammaire</i>, -bientôt suivie de <i>l'Art de penser</i>, <i>l'Art -d'écrire</i> et <i>l'Art de raisonner</i>, qui, dit-il, -«ne sont dans le fond qu'un seul et même -art». En effet, quand on sait penser, on -sait raisonner, et il ne reste plus, pour bien -parler et pour bien écrire, qu'à parler -comme on pense et à écrire comme on -parle. Toutes ces études avaient pour but -de former l'esprit du jeune prince et de le -préparer à d'autres connaissances; et c'est -alors qu'il lui fit étudier l'histoire.</p> - -<p>«Je considère l'histoire, poursuit-il, -comme un recueil d'observations qui offre -aux citoyens de toutes les classes des vérités -relatives à eux... Un prince doit apprendre -<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> -à gouverner son peuple: il faut -donc qu'il s'instruise en observant ce que -ceux qui ont gouverné ont fait de bien et -ce qu'ils ont fait de mal; et cette étude, -par conséquent, embrasse tout ce qui peut -contribuer au bonheur et au malheur des -peuples...; toutes les choses qui ont concouru -à former les sociétés civiles, à les -perfectionner, à les défendre, à les corrompre, -a les détruire.»</p> - -<p>Aussi, tantôt il ne fait connaître que la -suite des événements, pour en indiquer -«le fil»; tantôt il les développe avec -toutes les circonstances qui se sont transmises -jusqu'à nous, lorsque ce sont des -«germes où se préparent des révolutions.» -Il divise l'histoire en périodes, qui chacune -se termine par une révolution dont il expose -la cause et les conséquences.</p> - -<p>L'enfant pouvait ainsi se porter vers -l'étude avec un esprit exercé. Il connaissait -les facultés de son âme; il avait observé -<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> -les sociétés dans leur origine: son -goût s'était formé par la lecture, et les découvertes -des philosophes avaient achevé -de développer sa raison. Tout s'était fait -avec la même méthode et les mêmes principes, -puisque tous les arts se confondent -en un seul.</p> - -<p>Cela étant, il semble inutile d'analyser -ici les quatre volumes qui ont pour titre: -<i>la Grammaire</i>, <i>l'Art de penser</i>, <i>l'Art -d'écrire</i>, <i>l'Art de raisonner</i>. On y retrouverait -toutes les idées que Condillac a développées -dans ses autres ouvrages<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor"> [58]</a>.</p> - -<p>Les études historiques se trouvaient -tout à fait en dehors de ses précédents -travaux; aussi lui ont-elles coûté des -recherches considérables.</p> - -<p>L'<i>Histoire ancienne</i> comprend six volumes: -<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> -elle commence à l'histoire des -Hébreux et des Grecs pour embrasser -toute la longue période qui s'étend jusqu'à -la chute de Constantinople et de -l'empire d'Orient. Une grande part est -faite—et c'était une nouveauté considérable -pour le temps—aux institutions, -aux lois et à leur influence sur le développement -de la population. Quelques vues -originales sont heureusement présentées: -on y trouve des jugements intéressants -sur les grands hommes ou ceux que la tradition -a regardés comme tels. Pour n'en -citer qu'un, résumant son opinion sur Auguste, -qu'il appelle Octavius, il observe -que «César ne dut son élévation qu'à lui-même, -tandis que l'autre dut la sienne -aux circonstances, et il les trouva si favorables, -qu'il se fût épargné bien des -cruautés, s'il eût eu plus de courage ou -de talents. Il dut ses soldats à l'adoption -du dictateur, le besoin que la République -<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> -eut de lui à la conduite inconsidérée d'Antoine... -Octavius a régné. Il fallait donc -qu'il fût loué: et nous ignorerions sa vie, -s'il eût été possible de la faire oublier. -Cruel, perfide et lâche, il a eu encore les -superstitions des petites âmes.» Ces dernières -considérations étaient à l'adresse de -son élève, aussi bien que le livre XI<sup>e</sup> intitulé: -<i>La Prévoyance est nécessaire aux -souverains. Comment elle s'acquiert.</i> Mais -ce qui s'adresse au public et ce qui caractérise -l'œuvre, ce sont les chapitres où -il est traité de la passion des Romains pour -les arts, pour la science, pour le spectacle; -de leurs occupations, de l'urbanité romaine, -du goût persistant pour la philosophie, -pour la jurisprudence, etc.; -toutes réflexions que nous serions tentés -de croire très personnelles, si Condillac -n'était pas contemporain de l'auteur des -<i>Considérations sur les causes de la grandeur -des Romains et de leur décadence</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> -Même observation pour l'<i>Histoire moderne</i>, -qui comprend également six volumes -et va jusqu'à la paix d'Utrecht, -embrassant tout ce qu'il faut savoir de -l'histoire de l'Europe pour bien comprendre -l'histoire de la France. Mais la -dernière partie de l'ouvrage est une véritable -apologie de la science et de la philosophie -du dix-huitième siècle, digne de -rivaliser avec le <i>Discours préliminaire de -l'Encyclopédie</i>.</p> - -<p>S'adressant au jeune prince de Parme, -il lui disait: «Sans vous parler de toutes -les erreurs, je vous en ai fait connaître -assez pour vous faire voir comment on se -trompe: sans vous parler de toutes les -vérités, il s'agit actuellement de vous faire -voir comment on doit se conduire pour -être assuré d'en trouver... Rappelez-vous, -Monseigneur, le temps où vous avez vu les -sociétés commencer et où les hommes -encore sans expérience voyaient la terre -<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> -comme une surface plane et les cieux -comme une voûte à laquelle tous les astres -étaient attachés. Ce sont ces hommes -ignorants qui ont su se mettre tout à coup -dans le chemin de la vérité: car vous les -avez vus commencer par observer la terre -et les cieux.» Tout réside dans une -«bonne méthode» pour conduire l'esprit. -Repoussant le scepticisme représenté pour -lui par Bayle, Condillac veut bien reconnaître -que «les erreurs de Descartes étaient -un pas vers la vérité». Puis, il exalte ce -qu'il appelle «le commencement de la -vraie philosophie»; les découvertes de -Kepler, Copernic, Galilée, Newton surtout; -les progrès de l'algèbre et de l'optique, -de la géométrie, de l'astronomie; il -compare l'avancement des sciences à celui -des lettres, et termine par les progrès de -la politique: beau sujet d'études pour un -jeune prince, idées généreuses qui se répandaient -dans les cours d'Europe, justement -<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> -à l'époque où tous les États étaient -sous le pouvoir des plus mauvais rois et -des pires gouvernements.</p> - -<p>Il ne semble pas que Condillac, malgré -ses soins si persévérants et sa méthode -nouvelle, ait réussi à faire de son élève un -monarque modèle. Dès l'année qui suivit -son départ définitif de Parme, Voltaire -écrivait à d'Alembert: «J'apprends que -le prince passe la journée à voir des -moines et que sa femme, Autrichienne et -superstitieuse, sera la maîtresse.» C'est -cependant contre ce danger particulier -que l'abbé de Condillac avait essayé de le -prémunir. Dans une page très curieuse de -son <i>Cours d'études</i>, il écrit en parlant de -la religion: «On est également condamnable -lorsqu'on nie les choses, parce qu'on -ne les a pas vues, ou parce qu'on ne les -comprend pas, et lorsqu'on croit légèrement, -sans avoir examiné l'autorité de -ceux qui les rapportent. Un esprit sage -<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> -évitera donc l'une et l'autre de ces extrémités. -Tous ne sont pas obligés de raisonner -sur la religion, mais tous sont -obligés de l'étudier avec humilité. Il faut -qu'un prince soit à cet égard plus instruit -qu'un simple particulier, puisqu'il est dans -l'obligation de donner l'exemple.</p> - -<p>«Vous ne sauriez être trop pieux, Monseigneur; -mais si votre piété n'est pas -éclairée, vous oublierez vos devoirs pour -ne vous occuper que de petites pratiques. -Parce que la prière est nécessaire, vous -croirez toujours devoir prier; et, ne considérant -pas que la vraie dévotion consiste -à remplir votre état, il ne tiendra pas à -vous que vous ne viviez dans votre cour -comme dans un cloître. Les hypocrites se -multiplieront autour de vous. Les moines -sortiront de leurs cellules; les prêtres quitteront -le service de l'autel pour venir s'édifier -à la vue de vos saintes œuvres... Vous -prendrez insensiblement leur place, pour -<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> -leur céder la vôtre: vous prierez continuellement, -et vous croirez faire votre salut; -ils cesseront de prier, et vous croirez qu'ils -font le leur. Étrange contradiction, qui -pervertit les ministres de l'Église, pour -donner de mauvais ministres à l'État.»</p> - -<p>Autant que les dévots, Condillac redoutait -les flatteurs et les incapables. Dans un -autre passage de son <i>Histoire moderne</i>, -après un magnifique éloge de Rosny et de -Henri IV, il disait: «Je tremble, Monseigneur, -quand j'y pense: car des États -aussi petits, aussi tranquilles, aussi soumis -que ceux de Parme ne donnent de puissance -que ce qu'il faut précisément pour -s'endormir...»</p> - -<p>Il y aurait encore plus d'une observation -piquante à faire après avoir lu ce -<i>Cours d'études</i>, revu tout à loisir par -l'abbé de Condillac: ce serait, par -exemple, de noter le goût du moment et -les auteurs les plus en vogue chez ceux -<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> -qui alors se piquaient de bel esprit; sous -ce rapport, l'auteur de <i>l'Art d'écrire</i> était -un vrai professeur de littérature française. -Parmi les écrivains que recommande Condillac, -les uns sont bien oubliés aujourd'hui, -les autres gardent une gloire immortelle, -mais dont l'éclat varie un peu -avec le temps. Ainsi le «poète» le plus -souvent cité est Despréaux,—comme -on disait encore au dix-huitième siècle,—d'abord -pour son <i>Lutrin</i>, et, ce qui se -comprend mieux, pour les <i>Épîtres</i>, les -<i>Satyres</i> et <i>l'Art poétique</i>; puis viennent -quelques tragédies de Corneille, quelques -comédies de Molière et de Regnard, -toutes les pièces de Racine dont il importe -de «recommencer la lecture une douzaine -de fois» et qu'il faut apprendre par -cœur; <i>la Henriade</i> et l'<i>Essai sur la poésie -épique</i> de Voltaire. A côté de ces chefs-d'œuvre -si connus, Condillac place les -<i>Tropes</i> de M. du Marsais, <i>l'Origine des</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> -<i>lois</i> de Goguet, l'ouvrage de la marquise -du Châtelet sur Newton, la <i>Préface</i> de -Cotes, la belle épître de M. de Voltaire -sur le grand philosophe anglais, le <i>Traité -de la sphère</i> de M. de Maupertuis, la -<i>Géométrie</i> de M. Le Blond.</p> - -<p>Pour l'instruction religieuse, à laquelle -Condillac attache beaucoup d'importance, -il ne sort pas de trois livres: le -<i>Catéchisme</i> de l'abbé Fleury, la <i>Bible</i> de -Royaumont, le <i>Petit Carême</i> de Massillon. -Et il faut les «recommencer bien des -fois». Fénelon, Bossuet surtout, n'existaient -plus alors comme écrivains; ils n'ont -retrouvé crédit, avec Bourdaloue, qu'au -milieu du siècle dernier.</p> - -<p>C'était bien là l'opinion moyenne de -l'époque, ce que devaient penser et pratiquer -les honnêtes gens. Sauf en philosophie, -Condillac n'est pas un novateur: ce -qu'il a toujours cultivé le plus, c'est le bon -sens. Il ne se lasse pas d'y faire appel. -<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></p> - -<p>Une sorte de volume complémentaire -du <i>Cours d'études</i> est intitulé: <i>De l'étude -de l'histoire</i>. Il forme le tome XXI de -l'édition complète des œuvres de Condillac; -et, comme il n'a ni avertissement ni -préface et qu'il est conçu dans le même -moule, pour ainsi dire, que les autres, il -devrait être attribué au même auteur, si -le panégyriste de l'abbé de Condillac, -son ami de la dernière heure, M. d'Autroche, -ne nous avait appris qu'il est de -son frère l'abbé de Mably.</p> - -<p>«Le <i>Cours d'études</i>, dit-il, est terminé -par une savante dissertation sur <i>l'Étude -de l'histoire</i>, bien faite pour servir de -sanctuaire à ce vaste monument. L'illustre -auteur des <i>Entretiens de Phocion</i> a -voulu coopérer à l'instruction de l'auguste -disciple de son frère, par ce morceau précieux, -qui renferme, avec les principes les -plus purs de la justice et de la morale, un -tableau précis de tous les gouvernements -<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> -modernes. Tout y respire ce même courage -pour dire la vérité, ce même zèle -pour les mœurs, ce même amour pour les -hommes. L'on regrette toutefois que -l'érudit auteur, trop épris des coutumes, -des lois et de la pauvreté des anciennes -républiques de la Grèce, s'obstine à vouloir -faire revivre ces temps antiques parmi -nous, sans observer que la forme de nos -gouvernements presque tous monarchiques -ou arbitraires, l'étendue des divers États -de l'Europe, les nouveaux rapports, que les -progrès de la navigation ont ouverts entre -les hommes pour la facilité du commerce -et la multiplication de l'or et de l'argent, -rendent inapplicables de nos jours la plus -grande partie des principes de Solon et de -Lycurgue. Il est fâcheux que M. l'abbé -de Mably, plus occupé de la théorie que -de la pratique de la science du gouvernement, -se soit plutôt attaché à prouver que -tout citoyen doit obéir au magistrat et le -<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> -magistrat aux lois, qu'à indiquer à l'Infant -les bonnes lois que ses États avaient -droit d'attendre de lui pour leur avantage -et leur prospérité.»</p> - -<p>Cette citation indique quelle était l'opinion -des contemporains sur les théories -de Mably, accueillies du reste avec réserve -et faites siennes par Condillac non -sans corrections<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor"> [59]</a>. Il y a pourtant, sur -la richesse et le luxe, les conséquences -fatales qu'ils entraînèrent pour les États -depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, des -observations très profondes, qu'il serait -singulièrement utile de méditer, et aussi -un tableau de la plupart des gouvernements -de l'Europe au milieu du dix-huitième -siècle, d'autant plus intéressant, -que les éléments ne s'en trouvent qu'assez -épars, et que quelqu'un qu'on interrogérait -<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> -sur le régime politique particulier -de la Suisse, de l'Italie, des Provinces-Unies, -de L'empire d'Allemagne, de l'Angleterre, -de la Suède, de la Pologne ou -de Venise au milieu du dix-huitième siècle -serait peut-être très embarrassé pour répondre -exactement du premier coup.</p> - -<p>L'ouvrage tout entier traite de ce que -nous appellerions aujourd'hui la politique: -on y retrouve beaucoup d'idées -émises par Montesquieu et par toute -l'école philosophique de l'époque.</p> - -<p>Une observation générale termine le -<i>Cours d'études</i>; et bien qu'elle ait été répétée -plus d'une fois par les professeurs -ou les précepteurs, même à d'autres qu'à -des princes, elle mérite d'être signalée -dans les termes précis où Condillac l'a -présentée:</p> - -<p>«Quand nous sortons des écoles, nous -avons à oublier beaucoup de choses frivoles, -qu'on nous a apprises; à apprendre -<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> -des choses utiles, qu'on croit nous avoir -enseignées; et à étudier les plus nécessaires, -sur lesquelles on n'a pas songé à -nous donner de leçons.</p> - -<p>«De tant d'hommes qui se sont distingués -depuis le renouvellement des lettres, -y en a-t-il un seul qui n'ait été dans -la nécessité de recommencer ses études -sur un nouveau plan?... Nous passons -notre enfance à nous fatiguer pour ne -rien apprendre que des choses qui sont -inutiles; et nous sommes condamnés à -attendre l'âge viril pour nous instruire -réellement...</p> - -<p>«C'est à vous, Monseigneur, à vous -instruire désormais tout seul. Je vous y ai -déjà préparé et même accoutumé. Voici le -temps qui va décider de ce que vous devez -être un jour; car la meilleure éducation -est celle que nous nous donnons nous-mêmes. -Vous vous imaginez peut-être -avoir fini; mais c'est moi, Monseigneur, -<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> -qui ai fini; et tous, tous avez à recommencer<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor"> [60]</a>.»</p> - -<p>On sait que, les idées espagnoles ayant -prévalu chez l'Infant avec tous les préjugés -de race, d'aussi sages conseils restèrent -sans profit. C'est du moins l'honneur -de Condillac de les avoir donnés très simplement -et très courageusement. -<span class="pagenumh"><a id="Page_164"> 164</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE VII<br /> -<span class="medium">CONDILLAC ÉCONOMISTE</span></h2> -</div> - -<p>Nul doute que le séjour de Condillac -dans l'Orléanais et l'acquisition, en 1773, -de la terre de Flux n'aient été l'occasion -pour lui de s'intéresser aux études d'économie -politique. Dans un éloge très développé, -prononcé aussitôt après sa mort -devant la Société royale d'agriculture -d'Orléans, M. de Loynes d'Autroche -raconte la venue du philosophe dans la -province. «Pour se dérober au spectacle -affligeant de la corruption toujours croissante -de la capitale, M. l'abbé de Condillac -se choisit vers la fin de ses jours une -retraite champêtre dans notre pays: c'est -là que rendu à la nature qu'il aimait, il -<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> -coulait des jours aussi paisibles, aussi purs -que son cœur; c'est dans cet asile, embelli -par son goût, qu'il aimait à recevoir et -qu'il recevait avec une cordialité si vraie, -une satisfaction si engageante de véritables -amis...»</p> - -<p>Le Trosne, le conseiller au siège présidial -d'Orléans,—un des premiers adeptes -de la «secte» économiste,—son collègue -dans la magistrature, M. de la Gueule de -Coince, l'abbé de Reyrac, le chanoine de -Loynes de Talcy en faisaient partie, ainsi -que Claude d'Autroche lui-même. Ce dernier -était un admirateur passionné des -lettres classiques, le futur traducteur des -<i>Odes</i> d'Horace, grand voyageur, que les -richesses artistiques de l'Italie avaient -séduit et qui était déjà assez connu pour -être reçu par Voltaire à Ferney lors de -son retour en France. Propriétaire de -vastes domaines en Sologne et du beau -château de la Porte, qui domine tout le val -<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> -de Loire, il avait orné ses jardins de statues -mythologiques, qui s'y trouvaient -encore il y a cinquante ans, et il n'était -pas éloigné des idées nouvelles, prisant la -vertu des républiques antiques. Au reste, -l'intendant de la province, M. de Cypierre, -baron de Chevilly, passait aussi -pour un novateur, tout comme Turgot, -qui allait devenir ministre, comme Lavoisier, -qui appliquait à la chimie la méthode -même de Condillac, comme Dupont de -Nemours ou l'abbé Baudeau. D'Autroche -et l'abbé de Condillac, qui avait trente -ans de plus que lui, se firent nommer le -même jour membres ordinaires de la Société -royale d'agriculture d'Orléans, le -5 février 1776, sous la présidence de -M. Laisné de Sainte-Marie, un physiocrate -déterminé. M. l'abbé de Condillac -remplaçait M. Mannau<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor"> [61]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> -Cette Société d'agriculture avait été -établie par arrêt du Conseil d'État du -18 juin 1762, en même temps qu'un certain -nombre d'autres. Elles devaient, dans -l'esprit du gouvernement, former une -sorte de fédération et se communiquer -réciproquement leurs travaux: il y en -avait une par généralité. La plus ancienne, -celle de Bretagne, est de 1754. -Elle correspondait avec Orléans, aussi -bien que celles de Paris, Rouen, Nantes, -Bordeaux. Chacune exposait les progrès -réalisés dans la région; et il est très curieux -de voir, dès cette époque, préconiser -l'emploi de la marne, l'établissement des -prairies artificielles, les soins de la vigne.</p> - -<p>Mais à cela ne se bornaient pas les travaux -de la Société d'Orléans. Elle embrassait -les questions d'intérêt général et réclamait, -pour les campagnes, la diminution -des fêtes chômées, la répression du vagabondage, -la réforme de la taille. Sortant -<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> -un peu de ses attributions, elle avait rédigé, -dès le mois d'août 1762, un mémoire -sur l'abolition de toutes les prohibitions -mises à l'entrée et à la sortie des céréales, -sur la liberté du commerce des grains, -mémoire que l'intendant libéral, M. de -Cypierre, devait adresser au contrôleur -général<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor"> [62]</a>. Elle alla plus loin et fonda en -1765 un concours pour récompenser les -meilleurs écrits sur des sujets d'économie -politique qu'elle indiquerait, et elle offrit -en 1773 un prix de 600 livres à l'auteur qui -aurait le mieux répondu à cette question: -«Quel serait l'avantage et le désavantage -d'une nation qui rendrait, la première, -une liberté et une immunité complètes à -son commerce?» On voit que dans l'esprit -de la Société, les doctrines du libre-échange -n'avaient rien d'effrayant<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor"> [63]</a>. Il -<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> -faut ajouter que Malesherbes, un autre -Orléanais, et Turgot étaient alors en faveur -près du pouvoir, et qu'à la cour, non -sans opposition, on les laissait appliquer -leurs idées.</p> - -<p>M. d'Autroche, dans sa notice sur Condillac, -établit d'une façon assez intéressante -et à coup sûr très juste,—si on fait -la part de la phraséologie de l'époque,—la -genèse des doctrines économiques dont -le médecin du feu roi, Quesnay, avait été -naguère l'initiateur.</p> - -<p>«La philosophie, si accoutumée à se -passionner pour des nouveautés, ou des -erreurs, jalouse peut-être que cette science -ne fût pas son ouvrage, ne la regardait -qu'avec mépris, ou du moins avec indifférence. -Les choses en étaient à ce point -lorsque Louis XV mourut: la nation -sembla sortir alors de son long accablement. -Le rayon de l'espérance que parut -suivre son jeune et nouveau monarque -<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> -commença à la ranimer et à lui rendre -moins étrangères les questions qui touchaient -au bonheur public. On s'en occupa -donc davantage: on discuta, on discuta -plus; et, la vérité triomphant de -toutes ces choses, on vit la liberté du commerce -des grains, si combattue, cesser -d'être un fantôme et marcher sans entraves, -revêtue du Sceau de l'Autorité.</p> - -<p>«On peut juger aisément que M. de -Condillac ne pouvait rester spectateur -inutile de tous ces débats...<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor"> [64]</a>.»</p> - -<p>En effet, devenu campagnard, Condillac -s'était intéressé à ces questions. Et -comme il avait l'idée fixe de mettre toute -science et toute philosophie à la portée -du vulgaire, il entreprit de constituer à -l'économie politique sa formule et, comme -il disait toujours, «sa langue».</p> - -<p>C'est l'année même de son entrée à la -<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> -Société d'agriculture, en 1776, qu'il fit -paraître <i>le Commerce et le Gouvernement -considérés relativement l'un à l'autre</i>, un -volume, avec l'indication ordinaire du lieu -de publication: Amsterdam et Paris. Il se -qualifiait sur le titre de «membre de -l'Académie française et de la Société -royale d'agriculture d'Orléans». Et, -d'après la couleur du papier et les caractères -typographiques, il est à peu près -certain que le livre fut imprimé à Orléans, -chez un éditeur très connu à cette époque, -Couret de Villeneuve. L'exemplaire de -l'édition originale, que nous possédons, -porte le nom, à la première page, de -Mme de Sainte-Foy.</p> - -<p>L'ouvrage se divise en deux parties. -Fidèle à son système, Condillac repousse -en principe toute définition de l'économie -politique. «Si, dit-il, au début de -son livre, en définissant, on a l'avantage -de dire en une seule proposition -<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> -tout ce qu'on veut dire, c'est qu'on ne -dit pas tout ce qu'il faut, et que souvent -on ferait mieux de ne rien dire<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor"> [65]</a>.» -Mais, mettant toujours l'homme au premier -rang et appliquant la psychologie -aux besoins de l'homme vivant en société, -il ne considère la richesse et l'échange -qu'au point de vue des services rendus et -des moyens propres à procurer l'abondance. -Il se place dans le monde moderne -tel qu'il est constitué; mais il n'entend pas, -comme les physiocrates, imposer un gouvernement -de son choix. Tous les gouvernements -sont bons qui laissent pratiquer -la liberté. Aussi Condillac, de même qu'il -avait fait pour la philosophie, n'envisage -l'économie politique que relativement à la -satisfaction des nécessités humaines, la -dégageant des principes de morale sociale, -qui échappent à son observation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> -Il était donc très à son aise pour ramener -à la sensation l'origine de la science -économique, qui est d'essence très positive.</p> - -<p>La sensation étant le fait générateur de -l'action et du développement de l'esprit -humain, elle donne à l'individu les facultés -dont il use pour satisfaire ses besoins, -rechercher le plaisir, éviter la peine, en -un mot pour vivre. On dit qu'une chose -est utile, lorsqu'elle sert à quelques-uns -de nos besoins, et qu'elle est inutile, lorsqu'elle -ne sert à aucun ou que nous n'en -pouvons rien faire. Son utilité est donc -fondée sur le besoin que nous en avons. -D'après cette utilité, nous l'estimons plus -ou moins: c'est-à-dire que nous jugeons -qu'elle est plus ou moins propre aux -usages auxquels nous voulons l'employer. -Or, cette estime est ce que nous appelons -<i>valeur</i>. Dire qu'une chose vaut, c'est dire -qu'elle est, ou que nous l'estimons bonne -<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> -à quelque usage. La valeur des choses est -donc fondée sur leur utilité, ou, ce qui -revient au même, sur le besoin que nous -en avons, ou, ce qui revient encore au -même, sur l'usage que nous en pouvons -faire.</p> - -<p>On donnera ainsi, dans un sens, de la -valeur à des choses auxquelles, dans un -autre, on n'en donnait pas. Au milieu de -l'abondance, on sent moins le besoin, -parce qu'on ne craint pas de manquer. -Par une raison contraire, on le sent -davantage dans la rareté et dans la -disette. Or, puisque la valeur des choses -est fondée sur le besoin, il est naturel -qu'un besoin senti donne aux choses une -plus grande valeur, et qu'un besoin moins -senti leur en donne une moindre. La -valeur des choses croît donc par la rareté -et diminue par l'abondance.</p> - -<p>Tout cela est d'une évidence qui nous -semble aujourd'hui bien primitive. Mais -<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> -il faut observer que l'économie politique -était alors dans l'enfance et que personne -n'avait encore rédigé son acte de naissance.</p> - -<p>«Chaque science, dit Condillac au -début de son livre, demande une langue -particulière, parce que chaque science a -des idées qui lui sont propres. Il semble -qu'on devrait commencer par faire cette -langue; mais on commence par parler et -par écrire, et la langue reste à faire. Voilà -où en est la science économique: c'est à -quoi on se propose de suppléer<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor"> [66]</a>.»</p> - -<p>Le genre humain avait perdu ses titres: -M. de Montesquieu les lui a rendus! -C'était un peu le travers du dix-huitième -siècle de croire que rien n'était connu -avant lui. Les philosophes prétendaient -régénérer le monde; et, sur ce point, -l'abbé de Condillac était bien de leur -école. C'est peut-être cette naïve confiance -<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> -dans son génie qui lui a permis de rendre -de véritables services à la science, en se -donnant comme l'homme de deux ou trois -idées, dont il recommençait, sans se lasser, -la très élémentaire démonstration.</p> - -<p><i>Le Commerce et le Gouvernement</i> est -l'application à une science nouvelle—la -science économique—des principes qu'il -a développés dans tous ses autres ouvrages. -N'étant pas économiste, il a voulu se -rendre compte d'une matière inconnue -pour lui: il y a appliqué sa puissance -d'analyse et la clarté naturelle de son -esprit, et il a écrit un livre qui n'est qu'un -manuel, dans lequel est résumée toute la -doctrine. Aucun auteur n'est cité, aucun -nom propre n'est prononcé; c'est une -suite de chapitres qui traitent du prix des -choses, des marchés ou échanges, du -commerce, des salaires, du droit de propriété, -de la monnaie, de la circulation de -l'argent, du change, du prêt à intérêt, de -<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> -la vente des blés, de l'emploi des terres, -du luxe, de l'impôt, des richesses respectives -des nations.</p> - -<p>Quelques morceaux sont tout à fait neufs -pour le temps, comme ceux sur le prêt à -intérêt et le mécanisme du change. Il y -a parfois des vues originales; et, bien -qu'étant, comme tout le monde alors, un -peu physiocrate, Condillac se sépare de la -«secte» sur certains points.</p> - -<p>Produire, dit-il, c'est donner de nouvelles -formes à la matière: «Lorsque la -terre se couvre de productions, il n'y a -pas d'autre matière que celle qui existait -auparavant, il y a seulement de nouvelles -formes, et c'est dans ces formes que consiste -toute la richesse de la nature. Les -richesses naturelles ne sont donc que différentes -transformations<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor"> [67]</a>.»</p> - -<p>Sans doute, il n'est d'autre source de la -<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> -matière que la terre; mais la matière -n'acquiert d'utilité que pour nous, ne -devient richesse que par une suite de -modifications dues à l'action combinée de -la nature et du travail humain, ou bien du -travail humain seul. La terre abandonnée -à elle-même produit surtout des choses -inutiles. Ce n'est qu'à force d'observations -et de travail que nous venons à bout -d'empêcher certaines productions et d'en -faciliter d'autres. C'est donc principalement -au travail du cultivateur que nous -devons l'abondance des richesses naturelles -qui satisfont nos besoins ou servent -de matières premières aux arts. Aussi, -dans l'agriculture, comme dans l'industrie -et le commerce, l'agent productif par -excellence, c'est le travail. La nation la -plus utile sera donc celle où il y aura le -plus de travaux dans tous les genres<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor"> [68]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> -Ces observations si vraies offensèrent -les physiocrates. Leur doctrine était tout -d'une pièce; leur prophète avait un caractère -sacré; les disciples s'empressèrent de -le défendre. L'un des plus acharnés fut -l'abbé Baudeau, qui, dans les <i>Nouvelles -Éphémérides du citoyen</i>, ne consacra pas -moins de deux numéros à combattre l'importun -qui venait troubler leur domination -incontestée.</p> - -<p>«Le nom d'économiste, dit-il, est, je -crois, dans le moment présent, un titre -qu'il ne faut pas donner à ceux qui le refusent, -mais uniquement à ceux qui l'acceptent. -En agir autrement, c'est s'exposer à -calomnier les uns et les autres et par conséquent -à commettre une lourde injustice. -Les vrais économistes sont faciles à -caractériser par un seul trait que tout le -monde peut saisir. Ils reconnaissent un -maître (le docteur Quesnay), une doctrine -(celle de la <i>Philosophie rurale</i> et de l'<i>Analyse</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> -<i>économique</i>),des livres classiques (la -<i>Physiocratie</i>), une formule (le <i>Tableau -économique</i>), des termes techniques, absolument -comme les antiques lettrés de la -Chine<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor"> [69]</a>.</p> - -<p>«Ce corps de doctrine que nous avons -adopté, ce maître que nous suivons, ces -livres fondamentaux que nous développons, -cette formule à laquelle nous sommes -attachés, ce système enfin (car c'en est -un, puisqu'il consiste dans un enchaînement -méthodique de principes et de conséquences), -ce système est-il véritable, -est-il erroné? Est-il pour le souverain et -pour le peuple une source de prospérité -ou de ruine? C'est le temps qui le fera -voir, c'est la postérité qui le jugera.»</p> - -<p>Il n'est pas permis de sortir de la -grande maxime de Quesnay: «Que le -<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> -souverain et la nation ne perdent jamais -de vue que la terre est l'unique source des -richesses et que c'est l'agriculture qui les -multiplie<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor"> [70]</a>!»</p> - -<p>Plus calme et plus raisonnée fut la réfutation -que tenta un collègue de Condillac -à la Société d'agriculture d'Orléans, son -ami Le Trosne, devenu avocat du roi au -présidial, l'élève du grand Pothier. Il l'attaqua -d'abord dans une courte brochure -(1776); puis, l'année suivante, il publia -tout un volume intitulé: <i>De l'Intérêt -social par rapport à la valeur, à la circulation -et au commerce intérieur et extérieur</i>.</p> - -<p>Quelques-unes des critiques qu'il présentait -semblaient assez justifiées. Condillac -avait prétendu qu'un échange suppose -deux choses: production surabondante, -«parce que je ne puis échanger que mon -<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> -surabondant», et consommation à faire, -«parce que je ne fais l'échange qu'avec -quelqu'un qui fait le commerce». Le -Trosne observe que dans une société formée, -où il y a une grande concurrence de -vendeurs et d'acheteurs, toutes les marchandises -obtiennent une valeur qui est -assez constante pour ne point dépendre du -besoin particulier d'un contractant; et -que, d'autre part, le surabondant est très -nécessaire pour répondre aux besoins de -la société, l'entrepreneur de culture qui -produit plus de blé qu'il n'en faut pour -sa consommation étant très assimilable -au marchand qui achète de la marchandise -pour la revendre, à l'horloger, par -exemple, qui a des montres surabondantes -pour ses clients<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor"> [71]</a>. Puis, une longue discussion -<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> -s'élève entre eux pour savoir si les -échanges se font «valeur égale pour valeur -égale», ou si l'échange est la source -d'un avantage réciproque pour chacun -des contractants. On invoque l'opinion de -Turgot; et Condillac finit par admettre -que, dans une société où l'échange est la -condition de la vie commune, la valeur est -à la fois l'estime particulière que chacun -fait des choses et l'estime générale que la -société en fait elle-même dans les marchés.</p> - -<p>Enfin, Le Trosne reproche à Condillac -d'être partisan de l'impôt unique sur la -propriété foncière, d'après cette idée que -tous les citoyens sont salariés les uns des -autres, à l'exception des propriétaires, et -que si l'industrie et le commerce augmentaient -réellement la masse des richesses, on -pourrait admettre d'autre part que le commerce -réduirait le salaire et le profit<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor"> [72]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> -A quoi le physiocrate, qui aurait dû -cependant, selon Quesnay, soutenir que la -terre est la seule source de la richesse, -objecte que l'artisan, dont l'industrie est -autant productive que celle du colon, -doit contribuer lui aussi à la dépense publique<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor"> [73]</a>. -Et M. d'Autroche ajoute qu'il -y a une injustice criante à taxer le laboureur -propriétaire en le forçant à abandonner -un héritage qu'il aurait tant d'intérêt -et de moyens d'améliorer au profit de sa -famille<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor"> [74]</a>.</p> - -<p>Toute la seconde partie de l'ouvrage -de Condillac est consacrée à démontrer -la nécessité de la liberté commerciale. -«Nous avons vu, dit-il, comment les -richesses, lorsque le commerce jouit d'une -liberté entière et permanente, se répandent -partout. Elles se versent continuellement -<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> -d'une province dans une autre. -L'agriculture est florissante: on cultive -les arts jusque dans les hameaux; chaque -citoyen trouve l'aisance dans un travail de -son choix; tout est mis en valeur, et on ne -voit pas de ces fortunes disproportionnées -qui amènent le luxe et la misère.</p> - -<p>«Tout change à mesure que différentes -causes portent atteinte à la liberté -du commerce. Nous avons parcouru ces -causes: ce sont les guerres, les péages, les -douanes, les maîtrises, les privilèges exclusifs, -les impôts sur la consommation, les -variations des monnaies, l'augmentation -des mines, les emprunts de toutes espèces -de la part du gouvernement, la police -des grains, le luxe d'une grande capitale, -la jalousie des nations, enfin l'esprit de -finance qui influe dans toutes les parties -de l'administration.</p> - -<p>«Alors, le désordre est au comble. La -misère croît avec le luxe; les villes se remplissent -<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> -de mendiants; les campagnes se -dépeuplent, et l'État, qui a contracté des -dettes immenses, ne semble avoir encore -de ressources que pour achever sa -ruine<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor"> [75]</a>.»</p> - -<p>Toutes ces considérations, présentées -comme des suppositions, sont en réalité la -peinture fort exacte de l'état des choses à -l'époque même et de l'influence que le -commerce et le gouvernement peuvent -avoir l'un sur l'autre. Une troisième partie, -annoncée par l'auteur, n'avait plus de raison -d'être: son livre présentait un tout -complet, digne de retenir l'attention par -la diversité des sujets traités.</p> - -<p>Peut-être après avoir constaté la valeur -des travaux de Condillac sur ces questions -nouvelles pour lui, comme elles l'étaient -alors pour la plupart, trouvera-t-on exagéré -le jugement de J.-B. Say dans son -<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> -<i>Traité d'économie politique</i>: «Condillac -a cherché à se faire un système particulier -sur une matière qu'il n'entendait pas; -mais il y a quelques bonnes idées à recueillir -parmi le babil ingénieux de son -livre.»</p> - -<p>Il y avait mieux que cela; car, sur certains -points, le «système particulier» de -Condillac était singulièrement en avance -sur son temps, puisque son ouvrage parut -en France avant celui d'Adam Smith, en -Angleterre, la <i>Recherche sur la nature et -les causes de la richesse des nations</i>, qui -devint le véritable évangile de l'économie -politique. J.-B. Say déclare, du reste, que -depuis Adam Smith, les autres économistes, -physiocrates ou non, n'existaient -pas. Il ne faut plus parler de Quesnay, -Le Trosne, Mercier de la Rivière, Cantillon, -Graslin, Condillac: «Leurs erreurs -ne sont pas ce qu'il s'agit d'apprendre, -mais ce qu'il faut oublier.» -<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></p> - -<p>Les contemporains ne furent pas toujours -plus équitables. Grimm, qui n'a pas -oublié ses rancunes ou celles de Diderot, -écrivait, non sans ironie, dans sa <i>Correspondance</i>:</p> - -<p>«Ce livre a fait grand bruit d'abord -pour avoir été arrêté par la Chambre syndicale -des libraires et imprimeurs. La confrérie -doit se féliciter que les lumières du -gouvernement agricole aient trouvé enfin -un vengeur plus illustre que les Rouland, -les Baudeau et toute leur triste cohorte.</p> - -<p>«L'ouvrage de M. de Condillac peut -être regardé comme le catéchisme de la -science: il a le grand mérite d'expliquer -avec une netteté, avec une précision merveilleuse -ce que tout le monde sait, et rien -n'est plus séduisant dans une discussion -de ce genre. Les hommes du monde qui -ont le moins réfléchi sur la matière s'applaudiront -intérieurement de saisir avec -tant de sagacité le principe d'un système -<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> -qu'ils croyaient si supérieur à la capacité -de leurs idées...<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor"> [76]</a>.»</p> - -<p>Beaucoup plus bienveillante est l'appréciation -de La Harpe:</p> - -<p>«Le livre de l'abbé de Condillac est -l'ouvrage d'un bon esprit qui a voulu se -rendre compte à lui-même des matières -dont il entendait parler sans cesse. On -peut l'appeler le livre élémentaire de la -science économique. Ce n'est pas que les -disciples de cette science soient d'accord -avec lui en tout et que les maîtres n'y -aient relevé même ce qu'ils appellent des -méprises et des erreurs; mais tous conviennent -qu'il a posé les mêmes principes -généraux et qu'il est arrivé aux mêmes -résultats. Il a sur eux l'avantage d'une -marche très méthodique et de la clarté la -plus lumineuse.» -<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></p> - -<p>Mais le jugement le plus intéressant, -parce qu'il semble définitif, et qu'un long -espace de temps écoulé lui donne plus de -prix, est celui porté par un publiciste anglais -en 1862, que Michel Chevalier accusa -plaisamment d'avoir «découvert Condillac», -M. Henry Dunning Macleod<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor"> [77]</a>.</p> - -<p>«L'ouvrage de Condillac, dit-il, est -très remarquable et mérite d'attirer l'attention. -Il est entaché en quelques endroits -des erreurs des économistes; mais il -repousse leur classement des artisans, des -manufacturiers, des marchands comme -travailleurs improductifs. Il s'élève ainsi -contre la doctrine affirmant que dans -l'échange, aucune des parties ne perd ni -ne gagne...</p> - -<p>«Les ouvrages de Smith et de Condillac -furent publiés la même année: celui de -Smith, en peu de temps, obtint une célébrité -<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> -universelle: celui de Condillac fut -complètement oublié; cependant, au point -de vue scientifique, il est infiniment supérieur -à Smith. C'est incontestablement le -plus remarquable livre qui ait été écrit sur -l'économie politique jusqu'à cette époque -et il joue un rôle très important dans l'histoire -de la science. La girouette des temps -lui apporte maintenant sa revanche, car -tous les meilleurs économistes d'Europe et -d'Amérique gravitent aujourd'hui autour -de cette opinion que la conception de Condillac -fut la vraie conception de l'économie -politique<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor"> [78]</a>. Il recevra justice après -un oubli de cent vingt ans...»</p> - -<p>Ce que nous pouvons conclure de cet -examen rétrospectif, c'est que Condillac, -<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> -contrairement à la majorité des écrivains -de son temps, appartient à l'école libérale: -il est partisan de la liberté absolue -d'importation et d'exportation, source -pour une nation de la prospérité de l'industrie, -du commerce, de l'agriculture -même. A l'encontre de son frère, l'abbé de -Mably, il regarde le droit de propriété -comme sacré, soit qu'il provienne de la -première occupation, du partage ou de -l'héritage: il combat ainsi par avance -Fourier, Babeuf ou Saint-Simon; il se -déclare enfin de l'école de Turgot plus -que de celle de Rousseau. Il était assez -sagace pour prévoir la Révolution; mais, -s'il avait pu, il aurait été au-devant par des -réformes, que tout le monde demandait -alors et que personne ne voulut faire. -<span class="pagenumh"><a id="Page_194"> 194</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE VIII<br /> -<span class="medium">LES DERNIÈRES ŒUVRES PHILOSOPHIQUES</span><br /> -<span class="medium"><i>LA LOGIQUE</i></span> -<span class="medium"><i>LA LANGUE DES CALCULS</i></span></h2> -</div> - -<p>L'année même qui suivit la mort de -l'abbé de Condillac, M. d'Autroche publiait -les deux lettres suivantes qu'on avait -trouvées dans ses papiers:</p> - -<p><i>Le comte Ignace Potocki, grand notaire -de Lithuanie, à M. l'abbé de Condillac.</i></p> - -<div class="blockquote"> -<p class="dater">De Varsovie, le 7 septembre 1777.</p> - -<p class="titel">Monsieur,</p> - -<p>Vous jouissez du privilège des hommes célèbres: -connu dans les pays les plus éloignés, -vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous -éclairez. On a toujours cherché, consulté et -<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> -quelquefois ennuyé les philosophes. Souffrez -à ce titre le désagrément de votre état. Le -Conseil préposé à l'éducation nationale m'a -chargé, Monsieur, de suppléer aux livres -élémentaires pour lesquels il n'a plus jugé à -propos de publier la concurrence; de ce -nombre est la Logique. Comme je connais -vos ouvrages, et que le Conseil a suivi vos -principes dans le système de l'instruction -publique pour les écoles palatines, personne -ne saurait mieux remplir que vous cette importante -tâche. Vous avez travaillé pour un -prince souverain: refuseriez-vous d'appliquer -votre ouvrage à l'usage d'une nation -qui devrait l'être? Je vous fais part, Monsieur, -du prospectus que nous avons publié. -Nous ne demandons la confection du Livre -élémentaire de Logique français que pour le -mois de décembre 1779. Le Conseil d'éducation -vous assure, Monsieur, qu'il saura -également priser et récompenser votre travail.</p> - -<p>Si vos occupations ne vous permettaient -pas d'entreprendre cet ouvrage, vous me feriez -un plaisir bien sensible de m'indiquer la -personne que vous croiriez en France, aidée -de vos lumières, en état de répondre à nos -vues. Ce ne sera toujours qu'un de vos -élèves: il est à souhaiter pour l'humanité -<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> -que vous en ayez dans toutes les nations.</p> - -<p>Je suis avec une parfaite considération, -etc...»</p> -</div> - -<p>Condillac répondit sans retard:</p> - -<div class="blockquote"> - -<p class="titel">Monsieur,</p> - -<p>Le succès de mes ouvrages passe aujourd'hui -mes espérances, et la lettre que vous -m'avez fait l'honneur de m'écrire sera une -époque bien glorieuse pour moi, si mes talents -répondent à l'estime que vous me témoignez -et à la confiance dont le Conseil -m'honore. Certainement, je ne me refuserai -pas aux vœux d'une nation dont le sort intéresse -tout homme qui dans ce siècle peut -avoir encore l'âme d'un citoyen. Quant à la -récompense, je l'ai déjà reçue; c'est l'invitation -du Conseil, c'est votre lettre. On dira, -si j'ai réussi, que vous m'avez demandé cet -ouvrage, que vous l'avez approuvé et qu'il a -été utile; et les nations libres ne savent-elles -pas que la plus belle des récompenses, c'est -la gloire de les avoir bien servies?</p> - -<p>Ce n'est pas, Monsieur, que je veuille me -refuser à toute autre récompense; par un -refus qui serait plus vain que généreux, je -croirais manquer au Conseil, et je vous déclare -que je recevrai avec reconnaissance le -<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> -prix offert dans le programme. Je voudrais, -Monsieur, pouvoir dès à présent vous dire -avec quelques détails comment je traiterai la -Logique. Il s'agit surtout de bien déterminer -l'objet que je dois me proposer; d'y rapporter -toutes les parties de l'ouvrage et de tracer -un chemin court, dans lequel des obstacles, -faciles à surmonter, donneront la -confiance d'en surmonter de plus grands. Il -faut encore que les jeunes gens qui liront -cette Logique paraissent plutôt la faire eux-mêmes -que de l'apprendre de moi. Les -choses qu'on fait le mieux sont toujours -celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées, -et la méthode d'invention devrait être -employée exclusivement dans les écoles.</p> - -<p>Je travaillerai d'après ces vues générales, -et je finirai cet ouvrage avant le temps pour -lequel vous me le demandez, afin d'avoir -celui d'y faire les corrections et les changements -que vous jugerez nécessaires.</p> - -<p>Je suis, etc...»</p> -</div> - -<p>C'était le moment où la Pologne demandait -à Jean-Jacques Rousseau et à -l'abbé de Mably de lui donner une constitution. -Condillac, retiré dans sa terre de -Flux, se mit aussitôt à l'œuvre, et il avait -<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> -terminé sa tâche à la fin de 1779. <i>La Logique</i> -parut l'année suivante<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor"> [79]</a>. C'était, -d'ailleurs, le résumé de tous ses enseignements, -le dernier mot de sa méthode -applicable à toutes les sciences. Le caractère -de l'œuvre a été très exactement déterminé -par une phrase de Littré: «La -philosophie de Condillac est encore au -fond le guide philosophique de plus d'un -savant qui prétend s'enfermer dans le -cercle de ses études spéciales.»</p> - -<p>Avant lui, Taine avait défini d'une -façon familière, mais très saisissante toute -l'entreprise des philosophes du dix-huitième -siècle, dont Condillac est resté le -maître incontesté:</p> - -<p>«Ils supposent l'esprit de l'homme -plein et comblé d'idées de toutes sortes, -<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> -entrées par cent sortes de voies, obscures, -confuses, perverties par les mots, telles -que nous les avons lorsque nous commençons -à réfléchir sur nous-mêmes, après -avoir pensé longtemps au hasard. Ils débrouillent -ces choses; et d'un monceau -de matériaux entassés, ils forment un édifice. -Ils s'en tiennent là et ne prétendent -point aller plus loin. On les nomme idéologues, -et avec justice: ils opèrent sur des -idées et non sur des faits; ils sont moins -psychologues que logiciens. Leur science -aboutit dès l'abord à la pratique; et ce -qu'ils enseignent, c'est l'art de penser, de -raisonner, de s'exprimer<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor"> [80]</a>.»</p> - -<p>Il suffira donc d'analyser brièvement -cet ouvrage très court, que Laromiguière, -dit-on, lut huit fois de suite, et qui peut se -résumer en quelques pages; car Condillac, -sûr de lui, ne discute pas et se contente -<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> -de procéder par une suite d'affirmations<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor"> [81]</a>. -Dès la première page, l'auteur -déclare qu'il ne commencera pas «cette -logique par des définitions, des axiomes, -des principes». Il commencera par «observer -les leçons que la nature nous -donne». Si nous pouvions retrouver chez -les enfants le premier développement de -nos facultés, ce serait le meilleur moyen -d'étudier l'action de la «nature». Mais, -n'étant plus des enfants, il faut bien examiner -comment nous nous conduisons -nous-mêmes pour acquérir des connaissances -certaines. Pour connaître les -choses, un premier coup d'œil ne suffit -pas; il importe de les observer l'une après -l'autre. L'ordre successif dans lequel on -les considère doit ressembler à l'ordre simultané -<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> -qui est entre elles. Cela constitue -l'analyse, cette opération qui décompose -les choses pour les recomposer.</p> - -<p>Et Condillac, qui aime beaucoup se servir -d'exemples pris dans la nature elle-même, -imagine cette description d'un -château qui domine une vaste campagne -et dont le paysage, confus d'abord, ne -peut apparaître exactement à un voyageur -que quand il examine successivement -toutes les parties. Puis, pour faire juger -de la simplicité de sa méthode, il ajoute -qu'il n'y a pas jusqu'aux petites couturières -qui n'en soient convaincues. «Car -si, leur donnant pour modèle une robe -d'une forme singulière, vous leur proposez -d'en faire une semblable, elles imagineront -naturellement de défaire et de -refaire ce modèle, pour apprendre à faire -la robe que vous demandez. Elles savent -donc l'analyse aussi bien que les philosophes. -<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></p> - -<p>«La nature nous apprend à aller du -connu à l'inconnu. Ainsi, lorsqu'un -homme qui n'a point étudié veut me faire -comprendre une chose, il prend une comparaison -dans une autre que je connais. -Il en est de même quand nous voulons -essayer la classification des êtres. L'enfant, -après avoir eu l'idée d'un arbre, -trouve commode de se servir de ce nom -qu'il connaît et de l'appliquer à toutes -les plantes qui paraissent avoir quelque -ressemblance avec cet arbre. Sans qu'il -eût dessein de généraliser, son idée devient -tout à coup générale; car il forme, -presque naturellement, des classes d'après -ses besoins, c'est-à-dire d'après sa manière -de concevoir, bien mieux que d'après -la nature des choses. Mais les genres -et les espèces sont dans notre esprit -beaucoup plus que dans la nature, où -tout est distinct, et nous ne les multiplions -que pour nous régler dans l'usage -<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> -des choses relatives à nos besoins<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor"> [82]</a>.»</p> - -<p>En observant les objets sensibles, nous -nous élevons naturellement à des objets -qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi, le -mouvement est un effet que je vois, et cet -effet a une cause que je nomme force. -Pour étendre la sphère de nos connaissances, -il nous faut savoir conduire notre -esprit. Et pour apprendre à le conduire, -il faut le connaître parfaitement. Condillac -est ainsi amené à analyser les facultés -de l'âme; il le fait en deux chapitres, -dans lesquels il déploie toutes les ressources -de son talent et même une élégance -de style plus remarquable que celle -qu'il montre d'ordinaire.</p> - -<p>Dans la seconde partie de la <i>Logique</i>, -l'auteur considère «l'analyse dans ses -moyens, dans ses effets, ou l'art de raisonner -réduit à une langue bien faite». -<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></p> - -<p>Nos erreurs, dit-il, «ont toutes la -même origine, et viennent de l'habitude -de nous servir des mots avant d'en avoir -déterminé la signification. Il n'y a donc -qu'un moyen de remettre de l'ordre dans -la faculté de penser, c'est d'oublier ce que -nous avons appris, de reprendre nos idées -à leur origine et de refaire, comme Bacon, -l'entendement humain<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor"> [83]</a>.»</p> - -<p>Le langage est ainsi le vrai moyen de -bien raisonner. «Non seulement toute -langue est une méthode analytique, mais -toute méthode analytique est une langue.»</p> - -<p>Puis, vient l'énumération du langage -d'action ou la sensation analysée, du langage -articulé, qui analyse la pensée. Et -ces premières langues les plus bornées sont -naturellement les plus exactes. Plus tard, -quand on se mit à parler pour parler, les -langues se remplirent d'imperfections; et, -<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> -l'analyse disparaissant, l'art de raisonner -s'est perdu.</p> - -<p>Il faut donc refaire sa langue. Comment? -Par l'analyse. C'est l'analyse qui -fait les langues; c'est à l'analyse à déterminer -les idées<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor"> [84]</a>. C'est l'analyse qui -nous montre d'où viennent les idées -simples et quelles sont les idées partielles -qui entrent dans une idée comparée. Il est -inutile de recourir aux définitions. La -synthèse est une méthode ténébreuse; -et, quoiqu'en disent Messieurs de Port-Royal, -la seule différence qu'il y ait entre -elle et l'analyse, c'est qu'elle commence -toujours mal, tandis que l'analyse commence -toujours bien.</p> - -<p>Pour démontrer combien le raisonnement -est simple, quand la langue est -simple, Condillac prend l'exemple de l'algèbre. -«Tout l'artifice du raisonnement -<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> -algébrique consiste en deux choses: établir -l'état de la question, c'est-à-dire traduire -les données dans l'expression la plus -simple et dégager les inconnues. En métaphysique, -quand on demande quelle est -l'origine de la génération des facultés de -l'âme, la sensation est l'inconnue que nous -avons à dégager pour découvrir comment -elle devient successivement attention, comparaison, -jugement. C'est ce que nous -avons fait, quand nous avons cherché les -différentes transformations par lesquelles -passe la sensation pour devenir l'entendement. -Nos raisonnements, faits avec des -mots, sont aussi rigoureusement démontrés -que pourraient l'être des raisonnements -faits avec des lettres<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor"> [85]</a>.»</p> - -<p>Et cet artifice est le même dans toutes -les sciences.</p> - -<p>La théorie une fois exposée, on est -<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> -conduit tout droit au dernier livre de -l'auteur.</p> - -<p class="space"><i>La Langue des calculs</i> est un des ouvrages -les moins connus de Condillac, ce -qui s'explique par sa forme peu attrayante -et à coup sûr étrange pour ceux qui ne -sont pas initiés. De plus, il est inachevé, -et il faut bien connaître toute l'œuvre -du philosophe pour en comprendre la -portée. Sa première édition eut peu de -succès<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor"> [86]</a>. Son introducteur, Laromiguière, -au commencement de l'écrit qu'il -a intitulé: <i>Paradoxes de Condillac</i>, se demande -assez ingénument «si le talent de -l'auteur, lorsqu'il exprime ses dernières -pensées, était affaibli par l'âge ou s'il avait -acquis ce degré de perfection qui ne laisse -subsister aucune trace de l'art qui le produit; -<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> -si la doctrine qu'il professe n'est -qu'une déduction brillante de paradoxes, -ou bien la théorie la plus vraie, le modèle le -plus parfait du raisonnement». Et il s'en -rapporte au lecteur, disant que s'il avait su -répondre à ces questions, il n'aurait jamais -songé à publier cette œuvre du maître<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor"> [87]</a>.</p> - -<p>C'est cependant son analyse que nous -suivrons, car c'est encore la plus claire -qui ait été faite. Condillac n'avait jamais -été mathématicien, comme Descartes et -Pascal; mais il ne s'en est pas moins proposé -le problème de faire sortir la science -tout entière des mathématiques de la logique. -Il a remarqué, dans les divers -genres de connaissances, que la nature elle-même -nous donne les premières leçons et -que toutes les autres sont dues à l'analogie. -Fort de cette observation, il prétend -<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> -enseigner l'algèbre sans avoir aucune connaissance -de l'algèbre, assuré qu'il est -que l'analogie lui indiquera les développements -successifs, et qu'à l'aide de déductions -il trouvera l'algèbre et toutes ses -méthodes. Il lui faut d'abord constituer la -langue de cette science, puisque selon son -éternel adage «une science se réduit à -une langue bien faite». Il l'appellera <i>la -Langue des calculs</i>: et il la fera, ou la -trouvera par la nature et l'analogie.</p> - -<p>La langue des calculs admet cinq dialectes: -celui des doigts, celui du langage -ordinaire, celui des chiffres et celui des -lettres de l'alphabet, qui en comprennent -deux.</p> - -<p>Le dialecte des doigts, quand il est seul, -est un calcul d'action; et c'est dans ce calcul -avec les doigts que Condillac voit le premier -calcul, comme dans le langage d'action -il avait vu le premier langage. Mais si -les doigts exécutent le calcul, les mots le -<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> -notent et le traduisent. En ouvrant successivement, -l'un après l'autre, les doigts des -deux mains, nous nous représentons une -suite d'unités depuis un jusqu'à dix; c'est -la <i>numération</i>. Si après avoir compté jusqu'à -dix, nous fermons successivement les -doigts, les nombres décroîtront successivement -d'une unité. Cette opération inverse -peut s'appeler <i>dénumération</i>.</p> - -<p>Pour porter au delà de dix la numération -par les doigts, il n'y a qu'à prendre -<i>dix</i> pour unité; et alors, en rouvrant successivement -les doigts, on forme une suite, -qui s'étend jusqu'à dix fois dix, ou <i>cent</i>. -De la même manière, on formera des -suites, qui s'étendront jusqu'à dix fois -cent, ou <i>mille</i>; et c'est à la noter que servent -les mots.</p> - -<p>L'habitude de la numération doit la -rendre plus facile et plus rapide. Pour -compter jusqu'à cinq par exemple, au lieu -d'ouvrir successivement tous les doigts -<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> -d'une main, on en pourra ouvrir deux -tout d'un coup, puis deux encore, et puis -un. Cette manière de numérer prend un -nom particulier; c'est l'<i>addition</i>, qui a -son opération inverse, comme la numération; -et cette opération inverse est la -<i>soustraction</i>.</p> - -<p>On ne saurait faire beaucoup d'additions -qu'on ne rencontre des nombres -égaux à ajouter. Cette espèce d'addition -est encore susceptible d'être abrégée, et -alors elle prend le nom de <i>multiplication</i>, -dont l'inverse est la <i>division</i>.</p> - -<p>Le germe de la science du calcul étant -dans nos doigts, c'est la nature qui nous -donne les premières leçons, puisque l'addition -et la multiplication ne sont qu'une -numération, dérivant de la numération -primitive.</p> - -<p>Mais le dialecte des doigts ne peut suffire -à exécuter les opérations compliquées -qui se présentent; Condillac l'abandonne, -<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> -pour ne conserver que les noms des nombres; -et, par une opération moins simple, -il traite avec ces signes de la formation -des puissances, de l'extraction des racines, -des fractions, des proportions et -progressions. Il rattache d'ailleurs toutes -ces opérations à celles qu'il a exécutées -avec les doigts.</p> - -<p>Allant plus loin, il trouve que les noms -sont embarrassants et expriment trop longuement -les connaissances acquises, et -qu'il serait plus simple de se servir des -signes; de là les chiffres et les lettres de -l'algèbre.</p> - -<p>C'est donc l'analogie qui nous fait trouver -ces nouveaux dialectes; mais il faut en -faire usage peu à peu, comme lorsqu'on -doit apprendre une langue nouvelle, et -traduire d'abord dans les deux dialectes -qu'on veut étudier ce qu'on a appris avec -les deux premiers. Le raisonnement dépend -ainsi du choix des signes; et les opérations -<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> -qui demandent la plus grande -contraction d'esprit se font d'elles-mêmes.</p> - -<p>Tel est le travail de méthode poussé jusqu'à -sa dernière puissance qui a fait l'objet -des méditations de Condillac dans ses -dernières années. Chemin faisant, il critique -nombre de termes à peine français, -qui étaient encore employés de son temps -et qui sortaient absolument des règles de -l'analogie qu'il avait posées, comme des -quantités <i>complexes</i> ou <i>incomplexes</i>, des -parties <i>aliquates</i>, ou des parties <i>aliquantes</i>, -des fractions <i>exponentielles</i>, des -<i>quantités imaginaires</i>, etc...</p> - -<p>Il a sur le système décimal et sa notation -des observations d'une simplicité -admirable. Il établit qu'un <i>dixième</i>, un -<i>centième</i> étant l'inverse de <i>dix</i> et de <i>cent</i>, -leurs expressions doivent être également -inverses, et puisque <i>dix</i> s'écrit 10, <i>cent</i> -100, un <i>dixième</i> doit s'écrire 01, un <i>centième</i> -001. Mais pourquoi <i>dix</i> s'écrit-il par -<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> -l'unité suivie d'un zéro, soit: 10? Il répond -en interrogeant l'analogie et en s'adressant -aux doigts. Dans ce premier dialecte, -pour exprimer 10, il faut fermer le petit -doigt et tenir ouvert le doigt suivant. Pour -exprimer le même nombre avec des caractères, -il suffit de copier ceux que la main -nous offre: 1 représentera un doigt ouvert; -0, que nous appelons zéro, représentera -le petit doigt fermé; et ces deux -caractères accolés, 10, signifieront <i>dix</i>. Si -cette remarque est vraie pour les chiffres -arabes, elle est encore plus frappante -pour les chiffres romains, qu'il suffit de -regarder pour voir que c'est l'analogie qui -les a formés. <i>Un</i>, <i>deux</i>, <i>trois</i>, <i>quatre</i> sont -représentés par I, II, III, IIII, images -visibles des doigts levés. <i>Cinq</i> est représenté -par le caractère V, copie du pouce -et de l'index levés. Et l'on sait qu'anciennement -les Romains, ou les peuples -dont ils avaient emprunté les caractères, -<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> -avaient adopté la progression quintuple, -puisque, après avoir compté jusqu'à <i>cinq</i>, -ils recommençaient, et disaient <i>cinq et un</i>, -<i>cinq et deux</i>, VI, VII, jusqu'à <i>dix</i>, dont -la forme X exprime deux cinq.</p> - -<p>Quant à l'origine de l'algèbre, Condillac -l'attribue à l'emploi des cailloux,—<i>calculus</i>, -<i>caillou</i>,—qui sont venus en -aide aux doigts. Quand on a voulu placer -les unités simples dans un tas, les dizaines -dans un autre, il a été naturel de disposer -ces tas sur une même ligne pour en faire -plus facilement le compte, et dès lors l'habitude -ne tarda pas à lier les centaines -avec le troisième rang, les dizaines avec -le second, et les unités simples avec le -premier. Et, après avoir inventé les -caractères, on a commencé à dire, par -exemple, 4 centaines, 3 dizaines, 5 unités, -et pour abréger on a écrit: 4<sup>c</sup> 3<sup>d</sup> 5<sup>u</sup>. -L'habitude faisant mettre les centaines les -premières, les dizaines ensuite et enfin les -<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> -unités, on aura bientôt supprimé l'annotation -et mis simplement: 435. Mais, lorsqu'il -fallut faire des calculs plus compliqués -et qu'on eut à sa disposition les -caractères d'un alphabet, on se servit probablement -de ces caractères pour distinguer -les cailloux: on les plaça sur chacun -et on dit le caillou <i>a</i>, le caillou <i>b</i>, le caillou -<i>c</i>, ou pour abréger <i>a b c</i>, substituant de la -sorte tout naturellement la lettre aux cailloux, -et formant ainsi un nouveau dialecte.</p> - -<p>Et, après ces ingénieuses démonstrations, -le philosophe se croit en droit de -dire que tout se découvre, tout s'explique, -quand on est docile aux leçons de la -nature et de l'analogie. C'est en rétrogradant -vers les idées fondamentales qui sont -le germe de la science qu'on peut la parcourir -tout entière. Si les inventeurs écrivaient -comment ils font des découvertes, -ils sauraient comment ils peuvent en faire -encore. Mais alors, que devient le génie, -<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> -ou cette faculté créatrice à laquelle les -hommes crurent tant devoir? «Le génie, -répond Condillac, est un esprit simple qui -trouve ce que personne n'a su trouver -avant lui. La nature, qui nous met tous -dans le chemin des découvertes, semble -veiller sur lui, pour qu'il ne s'en écarte jamais; -il commence par le commencement; -et il va devant lui: voilà tout son art.»</p> - -<p>On trouve ce qu'on ne sait pas dans -ce qu'on sait; car l'inconnu est dans le -connu, et il n'y est que parce qu'il est la -même chose que le connu. Aller du connu -à l'inconnu, c'est donc aller du même au -même, d'identité en identité. Une science -entière n'est qu'une longue suite de propositions -identiques, appuyées successivement -les unes sur les autres, et toutes -ensemble sur une proposition fondamentale, -qui est l'expression d'une idée double. -Le génie le plus puissant est obligé de -parcourir, une à une, toute la série des -<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> -propositions identiques, sans jamais franchir -aucun intervalle. Le passage d'une -proposition identique à une autre, c'est le -raisonnement. Le raisonnement n'est qu'un -calcul; donc les méthodes du calcul s'appliquent -à toute espèce de raisonnement; -et il n'y a qu'une méthode pour toutes les -sciences. Or les opérations du calcul étant -mécaniques, le raisonnement l'est aussi. -Et dire que le raisonnement est mécanique, -c'est dire qu'il porte sur les mots, -sur les signes; donc, une suite de raisonnements, -ou une science, n'est qu'une -langue. Elle se compose d'idées générales, -qui sont représentées par des signes, des -mots, des noms; et il importe que toutes -ces démonstrations soient justes.</p> - -<p>Telle est, en substance, la théorie de -la <i>Langue des calculs</i>. Bien que ces idées -soient contenues en germe dans tous ses -ouvrages, jamais Condillac n'a été plus -hardi dans l'affirmation, plus certain de -<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> -son système, plus dédaigneux des observations, -jusqu'à effrayer son plus fidèle -disciple par des «paradoxes». Peut-être -les parties de ce livre qui n'ont pu être -achevées contenaient-elles les développements -nécessaires pour démontrer et faire -accepter une doctrine si nouvelle.</p> - -<p>En tout cas, l'auteur s'était efforcé de -réaliser le plan que quarante ans plus tôt -il avait indiqué dès les premières pages -qu'il ait écrites: «Il me parut qu'on pouvait -raisonner en métaphysique et en -morale avec autant d'exactitude qu'en -géométrie; se faire aussi bien que les -géomètres des idées justes; déterminer, -comme eux, le sens des expressions d'une -manière précise et invariable<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor"> [88]</a>.»</p> - -<p>Il eût été intéressant de lui voir tenir -parole jusqu'au bout et appliquer son système -à la morale.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE IX<br /> -<span class="medium">L'INFLUENCE DE CONDILLAC SUR LA -PHILOSOPHIE FRANÇAISE.<br /> -—L'APOGÉE ET LE DÉCLIN DE SON ÉCOLE.</span></h2> -</div> - - -<p>Quand, en 1780, Condillac mourut, retiré -à la campagne et presque ignoré de -ses contemporains, sa philosophie était -déjà devenue classique. On avait oublié -Descartes, dont les doctrines, magnifiquement -développées par un Bossuet, un -Fénelon ou un Malebranche semblaient -cadrer à merveille avec la théologie chrétienne; -mais les catholiques ne s'en étaient -jamais montrés très enthousiastes. Au -contraire, personne ne songeait à découvrir, -dans la philosophie de l'auteur du -<i>Traité des sensations</i>, des conséquences -<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> -perverses, la morale et la religion ayant -été toujours respectées par lui et ne semblant -alors aucunement intéressées dans -ses théories métaphysiques.</p> - -<p>Tous les collèges enseignaient cette doctrine -simple, facile à comprendre, bien -adaptée à la clarté de l'esprit français et -développée dans une langue correcte et -élégante qui s'adressait au bon sens, bien -plus qu'à l'imagination. Et comme l'instruction -publique était alors, sans exception, -confiée à des mains ecclésiastiques, -tous les disciples de Condillac sortirent des -collèges de jésuites, d'oratoriens, de doctrinaires, -qui faisaient en même temps -l'éducation, sans le savoir, des futurs auteurs -de la Révolution. Qu'on prenne au -hasard les noms des hommes politiques -qui avaient trente ans en 1789, on ne trouvera -parmi eux que des «sensualistes» ou -plutôt, comme on disait alors, des «idéologues». -C'est ce qu'on a appelé d'un -<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> -terme plus vague «la philosophie du dix-huitième -siècle». Sans l'avoir jamais cherché, -Condillac en fut le chef; et il l'est -resté dans l'histoire, parce que tous les -penseurs de ce temps ont commencé par -se réclamer de lui.</p> - -<p>L'extraordinaire succès de son système -ne laisse pas que d'étonner aujourd'hui. -Cette philosophie, qui devait aboutir bientôt -au matérialisme avec Condorcet, Helvétius -et tant d'autres, n'était pas seulement -en vogue en Angleterre, où Locke -l'avait mise au jour: l'archidiacre portugais -Louis-Antoine Vernei la faisait -agréer à Coïmbre et dans les écoles de -Castille; et deux jésuites espagnols, victimes -du comte d'Aranda, réfugiés en -Italie, Antoine Eximeno et Arteaga, la -défendaient dans des livres imprimés à -Madrid en 1789, comme les fameux <i>Investigaciones -filosoficas, sobre la Belleza -Ideal considerada como objeto de todas las</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> -<i>artes de imitacion</i>, d'Arteaga. Eximeno -développe ces idées dans son livre: <i>Del -origen y reglas de la Musica</i>. Il y attribue -le sentiment des beaux-arts à un instinct -ou sensation innée, imprimé en nous originellement -par l'auteur de la nature. Cet -instinct se développe par la répétition -d'impressions venues du dehors<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor"> [89]</a>.</p> - -<p>De même, Mme de Dino nous apprend, -dans ses <i>Souvenirs</i>, que sa mère, la duchesse -de Courlande, lui avait donné pour -précepteur l'abbé Piattoli, laïque, malgré -son titre, un peu libertin et tout à fait incrédule. -«Il estimait Condillac un guide -plus sûr que l'évangile,» et sans attaquer -en rien le dogme catholique, il enseignait -la métaphysique encyclopédiste<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor"> [90]</a>. -C'était l'habitude alors dans toutes les -<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> -familles aristocratiques et jusque dans les -cours d'Europe de goûter cette philosophie -facile, qui se recommandait de la nature -et de l'humanité pour excuser la corruption -croissante des mœurs.</p> - -<p>L'influence de Condillac fut donc très -grande sur ses contemporains; non seulement -Rousseau lui emprunta beaucoup -d'idées; mais Diderot, d'Alembert, tous -les encyclopédistes: Helvétius et Broussais, -dont il repoussait le matérialisme, -d'Holbach, dont il répudiait l'athéisme, -Cabanis et Condorcet, dont il ne partageait -point les doctrines, prirent comme -base sa psychologie et sa logique, que -tout le monde acceptait comme des vérités -qui ne se discutaient plus. Non moins -utiles furent ces enseignements pour les -savants, qui ne se séparaient pas beaucoup -alors des philosophes. Lavoisier, -pour créer la chimie moderne, employa la -méthode féconde de l'analyse et, pour en -<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> -répandre l'enseignement, il s'appliqua à -en bien déterminer le langage et à en simplifier -les définitions et les nomenclatures. -Vicq-d'Azyr, le successeur de Buffon à -l'Académie française, n'hésite pas à rapporter -à la méthode condillacienne une -grande part des progrès qu'il fit faire à -l'anatomie.</p> - -<p>Condillac avait été longuement et justement -apprécié dans le <i>Cours de littérature</i> -composé pour les séances du <i>Lycée</i> -qui fut établi à Paris quelques années avant -la Révolution. Voulant faire ensuite un -«plan sommaire d'éducation publique», -M. de La Harpe publia son projet dans -le <i>Mercure de France</i> de janvier 1791. Arrivant -aux deux années de philosophie, il -déclare sans hésitation qu'il en changera -entièrement le système et le langage: -«Plus de cahiers de logique, de métaphysique, -de morale en mauvais latin; ce -malheureux latin, mal appliqué, a perpétué -<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> -dans les écoles la funeste habitude -de parler sans s'entendre. Parlons français; -nous serons forcés d'avoir du sens. -Un extrait bien fait de la <i>Logique de Port-Royal</i> -et de <i>l'Art de penser</i> du P. Lamy -suffirait pour mettre les jeunes gens au fait -des procédés et des règles du raisonnement; -pour la métaphysique, Locke et -Condillac, les deux seuls philosophes chez -qui l'on trouve ce qu'il nous est possible -de savoir sur l'entendement humain et ce -qu'il y a de plus probable sur les générations -intellectuelles; pour la morale, le -<i>Traité des devoirs</i> de Cicéron: il contient -tout. Quant à Descartes, ajoute-t-il, il -n'est plus permis d'en revenir à ses «rêveries»; -et ce qu'il y a de bon dans ce -philosophe est assez connu pour que tout -professeur instruit «puisse apprendre à -son disciple à le séparer de la mauvaise -physique.»</p> - -<p>Dans la réorganisation de l'enseignement -<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> -public à la fin de la fin de la Révolution, -Lakanal, Volney, Deleyre, Garat -ne connaissent pas d'autre philosophie. -La Harpe, plus littérateur que métaphysicien -et devenu l'adversaire fougueux des -idées révolutionnaires, fait grâce à Condillac, -sur le compte duquel il n'a pas -changé d'opinion, regardant ses ouvrages -comme nécessaires<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor"> [91]</a>.</p> - -<p>Destutt de Tracy n'était pas un philosophe: -il avait commencé par porter -l'épée en servant sous le général La -Fayette. Député à l'Assemblée Constituante, -emprisonné aux Carmes par la -Terreur, il se consola de la politique en -lisant les ouvrages de Locke et de Condillac. -Entré dans l'Institut reconstitué, il se -mit à étudier la formation et la génération -<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> -des idées: de là, ses <i>Éléments d'idéologie</i>. -Dans ce livre, il établit que la faculté de -penser consiste à éprouver une foule d'impressions, -de modifications, auxquelles on -donne le nom général d'idées ou de perceptions. -Toutes ces perceptions pourraient -être nommées sensations. Et ainsi, -penser, c'est sentir. Mais ces pensées ou -perceptions peuvent être divisées en -quatre classes, qui se rapportent à nos -quatre facultés élémentaires: la sensibilité -proprement dite, la mémoire, le jugement -et la volonté. Le souvenir, le jugement -et les désirs dérivent de la sensation -et ne sont que les divers modes de la -sensibilité. Nos idées composées ou générales -se forment à l'aide de ces facultés et -nous permettent en même temps d'avoir -connaissance de notre propre existence. -Et ce système philosophique s'alliait chez -Destutt de Tracy aux idées politiques les -plus modérées, les plus libérales, les plus -<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> -contraires au désordre moral, qui régnait -alors et qu'il a courageusement combattu.</p> - -<p>Garat professait les mêmes opinions; -mais il se laissa toujours guider par les -événements. Suard, quand il arriva à Paris, -lui avait fait connaître d'Alembert, -Rousseau, Condillac, Buffon, Diderot. Le -mouvement des idées le mena à la Révolution, -dont il accepta tout et excusa tout, -jusqu'à faciliter le coup d'État parlementaire -du 31 mai contre ses propres amis de -la Gironde. La tourmente passée, il reprit -tranquillement l'enseignement de la philosophie -de Condillac, ayant de plus accepté -de l'Empire charges et honneurs. -C'est lui auquel Napoléon disait toutes les -fois qu'il le rencontrait à sa cour: «Eh -bien, monsieur Garat, comment va l'idéologie?»</p> - -<p>Très analogue comme caractère fut -Alexandre Deleyre, qui se souvenant de -ses années de collaboration intime à Parme -<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> -avec le précepteur de l'Infant, et ne voulant -plus tenir compte de ses propres -erreurs pendant la Révolution, vint augmenter -encore le nombre de ces adeptes -de Condillac qui lui avaient été plus compromettants -que profitables.</p> - -<p>Cabanis était représentant de Paris aux -Cinq-Cents; c'est en cette qualité qu'en -l'an VII il réclama l'érection de monuments -pour Descartes et Montesquieu, pour Mably -et Condillac. Dans son mémoire à la -seconde classe de l'Institut sur l'<i>Histoire -physiologique des sensations</i>, il continue -la tradition, qu'il reproduit encore dans -son ouvrage sur les <i>Rapports du physique -et du moral</i>.</p> - -<p>Un autre disciple convaincu et raisonné -de Condillac fut François Thurot. Celui-là -est un vrai universitaire, professeur à la -Faculté des lettres à Paris jusqu'en 1823. -Son dernier ouvrage: <i>De l'entendement et -de la raison</i>, ou <i>Introduction à la philosophie</i>, -<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> - est de 1830. C'est lui qui s'élève -avec indignation contre le mot de «sensualisme» -qui, appliqué à la doctrine -philosophique, n'est pas même français. -«Les femmes et les gens du monde, dit-il, -étrangers à ces sortes de spéculations, -jugent de la signification de ce terme -par son analogie avec les mots <i>sensuel</i> et -<i>sensualité</i>, s'imaginant que les auteurs -qu'on appelle «sensualistes» ont composé -des ouvrages obscènes ou licencieux...»</p> - -<p>Avec tant de soutiens, les habitudes et -les traditions sont difficiles à détruire. -Tous les livres classiques étaient faits par -des disciples de Condillac. En 1834, s'imprimait -chez Brunot-Labbé, libraire de -l'Université, un livre intitulé <i>la Logique -complète de Condillac</i>, suivie de celle de -Dumarsais, <i>à l'usage des jeunes gens</i>. En -1842, le <i>Traité des systèmes</i>, <i>l'Art de -penser</i> et <i>la Logique</i> étaient encore compris -<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> -dans les livres désignés pour l'enseignement -de la philosophie. Il fallut tous les -efforts et toute l'éloquence de Cousin pour -en triompher: et le mot <i>sensualisme</i>, -qu'il fit adopter, lui fut en effet très utile, -comme principal argument.</p> - -<p>Pierre Laromiguière, né en Rouergue, -était non seulement élève des jésuites, -mais il entra dans la congrégation, où on -l'employa comme régent de quatrième et -de troisième, à Moissac et à Lavaur; -puis, en 1777, il professe la philosophie à -Toulouse et va de là à Carcassonne et -au collège militaire de la Flèche. Ayant -même autrefois correspondu avec Condillac, -il adopta et conserva ses méthodes. Si -Condillac avait voulu se choisir un disciple, -il n'aurait pu en trouver un plus -capable de le comprendre et de le goûter. -Celui-là était beaucoup plus philosophe -et, si l'on veut, beaucoup plus amoureux -de philosophie. Muni de fortes études -<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> -ecclésiastiques que la Révolution lui fit -abandonner, il avait été un des brillants -disciples de Garat. Entré de bonne heure -dans l'Université impériale et déjà membre -de l'Académie des sciences morales et -politiques, il professa la philosophie à la -Faculté des lettres de Paris de 1811 à -1813. Il avait commencé par se faire l'éditeur -très enthousiaste de <i>la Langue des -calculs</i> et il avait publié en 1810 le petit -volume intitulé les <i>Paradoxes de Condillac</i>. -Un de ses premiers écrits, le <i>Discours -sur la langue du raisonnement</i>, fut justement -composé à propos de <i>la Langue des -calculs</i>.</p> - -<p>Personne plus que Laromiguière ne -s'est appliqué à défendre les opinions spiritualistes -de Condillac. Deux chapitres -entiers de ses <i>Leçons de philosophie</i> sont -consacrés à cette démonstration et ont -pour titre: «<i>Le Système de Condillac, -loin de favoriser le matérialisme, l'anéantit</i><a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor"> [92]</a>.» -<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> -Son raisonnement est, d'ailleurs, -assez solidement établi. Il y a bien peu de -philosophie, dit-il, dans ceux qui refusent -l'existence à tout ce qui n'est pas matière, -opinion fondée uniquement sur le principe -superficiel qu'imaginer et concevoir sont -une même chose. On ne peut imaginer, il -est vrai, que des êtres étendus; mais on -peut concevoir des êtres inétendus, immatériels; -en tout cas, on n'a pas le droit -d'en nier la réalité. La réalité des choses -est indépendante de ce que peuvent ou ne -peuvent pas notre imagination et notre -intelligence. Et il donne, sous forme -d'anecdote, l'exemple de ce roi de Siam -auquel un Hollandais, dans lequel il avait -toute confiance, racontait un jour que -dans son pays en hiver on marchait sur -l'eau. Cet Oriental, qui ne savait pas ce -que c'était que la glace, le chassa comme -<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> -un imposteur. Son esprit se refusait à concevoir -la congélation, que connaissent si -bien les habitants du Nord.</p> - -<p>Au reste, très imbu des doctrines sensualistes, -Laromiguière commença par -vouloir réduire le raisonnement à n'être -qu'une opération purement grammaticale, -autrement dit à faire dériver la pensée des -mots, tandis que c'est elle qui les crée et -que le langage n'a que le devoir de les traduire. -Il ne suivit cependant pas Condillac -jusqu'au bout et affirma que la pensée -existait antérieurement à tout signe et -indépendamment de tout langage. Aussi, -toutes les facultés premières générales, au -lieu de les faire dériver de la sensation, -Laromiguière les attribue à l'attention qui, -avec la comparaison et le raisonnement, -constitue, selon lui, l'entendement. L'entendement -et la volonté sont réunis par -lui sous le nom de pensées. Mais, dans la -génération des idées, les facultés de l'âme -<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> -jouent un rôle que ne leur reconnaît pas -Condillac. Et c'est ainsi qu'il fut conduit, -par la méthode expérimentale, appliquée -par Reid et Dugald-Stewart, à l'étude de -l'esprit humain et devint un adepte de la -philosophie écossaise. Son enthousiasme -se communiqua à un de ses jeunes auditeurs, -Victor Cousin, qui raconte que ce fut -lui qui «l'enleva à ses premières études, -qui lui promettaient des succès paisibles, -pour le jeter dans une carrière où les contrariétés -et les orages ne lui ont pas manqué».</p> - -<p>On pourrait en dire autant de Royer-Collard, -qui avait commencé aussi par la -philosophie de Condillac, et qui, selon la -légende bien connue, se promenant sur -les quais à la recherche d'un maître moins -usé, le trouva un jour dans l'étalage d'un -bouquiniste, en achetant un volume dépareillé -des <i>Essais de philosophie</i> de Thomas -Reid<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor"> [93]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> -Quoi qu'il en soit, ce qui aux yeux -d'honnêtes gens comme Laromiguière, -Royer-Collard ou M. Cousin lui-même, fit -le plus de tort à Condillac, c'est que ses -contemporains, comme ses successeurs, -regardaient l'idéologie, ou la science des -idées considérées en elles-mêmes comme -de simples phénomènes de l'esprit humain, -et que l'idéologie, alliée de la Révolution -française, était née et avait grandi avec elle. -Leurs représentants se trouvaient être les -mêmes hommes à la Convention et à l'Institut, -tous faisant partie de la société -d'Auteuil, chez Mme Hélvétius. Sous ce -rapport, Condillac, resté spiritualiste et -chrétien, a pu sans doute partager les -idées de ses propres adversaires. Mais il -n'est pas juste de dire, avec le <i>Dictionnaire -des sciences philosophiques</i>, «qu'il -n'y a plus aujourd'hui de partisans avoués -de la doctrine de Condillac et que son dernier -représentant est descendu dans la -<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> -tombe avec M. Destutt de Tracy<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor"> [94]</a>».</p> - -<p>Sans parler des Suisses qui restèrent -fidèles, avec Bonnet, à la philosophie -du dix-huitième siècle<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor"> [95]</a>, à l'Université -de Strasbourg, comme à l'Académie de -Berlin, au début du dix-neuvième siècle, -on étudiait encore Bossuet et Maupertuis, -Hume et Condillac. En Angleterre même, -en dépit des Écossais, la philosophie nouvelle -se réclamait aussi des théories de la -sensation. Stuart-Mill<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor"> [96]</a> remarque qu'en -France, pendant presque tout le dernier -siècle où l'Université enseignait la philosophie -à toutes les classes aisées, «la doctrine -officielle était la philosophie surannée -de Royer-Collard, de Jouffroy et de -Cousin, ignorant presque entièrement les -travaux étrangers, enseignée par de -simples médiocrités dont le grand maître -<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> -avait peuplé toutes les chaires de l'État». -La culture scientifique, personnifiée alors -par Comte, se détournait de ces doctrines -«étrangères à la philosophie», et véritablement -indignes des découvertes nouvelles. -Le mérite de Taine, dans son livre -sur l'<i>Intelligence</i>, est d'avoir voulu renouveler -la psychologie en présentant «le -premier essai sérieux pour remplacer par -quelque chose de mieux la philosophie -officielle<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor"> [97]</a>».</p> - -<p>M. Taine reprit donc la tradition de -Locke et de Condillac; il se proposa d'analyser -les idées et les signes, d'étudier les -phénomènes avant les facultés, de rentrer -dans les faits, en dédaignant les développements -littéraires et les descriptions de -fantaisie. Il montra, non sans verve et -sans malice, combien l'école spiritualiste -était restée sans influence et sans autorité -<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> -près des savants. Aussi revint-il au dix-huitième -siècle, faisant sa part à l'idéologie, -à l'analyse verbale, à la psychologie -empirique, repoussant les hypothèses sur -l'âme et sa nature; ce qui est purement -la métaphysique, avec laquelle la psychologie, -science naturelle, n'a rien de commun. -Un de ses chapitres ne traite-t-il pas -«De l'acquisition du langage chez les -enfants<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor"> [98]</a>?» C'est ce qu'il avait déjà -établi dans son spirituel pamphlet sur -les <i>Philosophes français</i>, qui fit scandale -en 1857. Rien d'étonnant si nous avons -depuis vu quelques jeunes philosophes -prendre Condillac pour sujet de thèses -et d'études, sans se laisser arrêter par -la forme assurément vieillie de ses travaux.</p> - -<p>De nos jours encore, des savants comme -Littré ont dit très haut les services que la -<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> -philosophie de Condillac leur a rendus; et -on a écrit un livre entier pour établir l'influence -du <i>Traité des sensations</i> sur la -psychologie anglaise contemporaine, celle -de Herbert Spencer, de Bain, de Hamilton -et de Stuart Mill<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor"> [99]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> -D'où est donc venue la décadence de -cette hégémonie incontestée?</p> - -<p>Il est certain que lorsque Royer-Collard -eut découvert Reid et les Écossais, que Laromiguière -eut tenté une évolution,—que -Cousin avec son ardeur et son éloquence -transformera en une école toute nouvelle, -séduisante par son éclectisme même et répondant -très heureusement aux idées politiques -du moment,—il fallut renoncer à -cette philosophie dont on attaquait beaucoup -plus les conséquences que les principes.</p> - -<p>Maine de Biran, d'abord condillacien, -ne commença à abandonner la philosophie -sensualiste qu'en 1805; «il souleva -alors le joug» et se forma une théorie -<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> -très personnelle, tout entière fondée sur -l'observation interne et l'étude très délicate -et très élevée de la conscience.</p> - -<p>Cousin lui-même débuta par faire une -thèse toute pénétrée de la doctrine condillacienne. -L'étude de la philosophie -allemande de Kant et de Hegel l'inclina -un moment au panthéisme; et c'est -par la politique qu'il arriva à l'éclectisme, -sorte de juste milieu sauvegardant -tous les intérêts. Aussi est-ce au nom -de ces principes qu'il a combattu la -<i>Philosophie sensualiste au dix-huitième -siècle</i>, par son cours de 1819, souvent -réimprimé. Dans la préface de 1855, il -écrivait:</p> - -<p>«Dès qu'en métaphysique on n'admet -pas d'autre principe que la sensation, on -est condamné à n'admettre aussi d'autre -principe de morale que la fuite de la peine -ou la recherche du plaisir; il n'y a plus -ni bien ni mal en soi; point d'obligation, -<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> -point de devoir, partant point de droit... -Et les nations, comme les individus, s'agitent -en vain, roulant sans cesse de l'anarchie -au despotisme et du despotisme à -l'anarchie... Le sage, l'honnête, mais -trop sceptique Locke amène à sa suite -le systématique et téméraire Condillac: -celui-ci à son tour fraye la route au fougueux -et licencieux Helvétius, à l'élégant -et froid Saint-Lambert, auxquels succèdent -les théoriciens de l'anarchie.»</p> - -<p>Et il se plaît à rappeler le «sérieux succès -de ses leçons», parce que, dit-il, «ce -succès venait bien moins du mérite du -professeur que des favorables dispositions -du temps et de l'auditoire». Cela est si -vrai que la réaction fut plus politique que -philosophique. On rendit le sensualisme -de Condillac responsable des erreurs et -des excès de la Révolution; les pires démagogues -passèrent pour ses disciples. Il y a -plus: quelques-uns de ceux qui l'avaient -<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> -pris pour chef le répudièrent, comme ils -répudiaient la Terreur. On eut peur des -conséquences et on rejeta les doctrines en -bloc, sans s'inquiéter de la part de vérité -qu'elles contenaient.</p> - -<p>Et puis, il y eut l'enthousiasme pour les -idées spiritualistes, que suscita Mme de -Staël, et bientôt après l'école religieuse de -Chateaubriand, illustrée par M. de Bonald, -Joseph de Maistre, Lamennais; de -telle sorte que, comme l'a dit très justement -M. P. Janet, «la philosophie française -resta associée aux lettres plutôt -qu'aux sciences pendant toute la première -moitié du dix-neuvième siècle». Durant -près de cinquante ans, elle se personnifia -dans M. Cousin, dont la doctrine devint -un dogme, presque une royauté, son inventeur, -selon l'heureuse expression de -Jules Simon, ayant fait de l'Université un -«régiment», qui subissait ses inspirations -despotiques et lui obéissait comme à un -<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> -grand maître, d'autant qu'il tenait en -mains les destinées de tous.</p> - -<p>Philosophie et religion étaient pour -M. Cousin un instrument de règne, une -nécessité politique, une assurance, si l'on -veut, à l'usage des conservateurs. Il s'en -servit avec une habileté supérieure. Mais -quand, à son tour, il quitta le pouvoir, ses -doctrines autocratiques sombrèrent avec -lui; on leur fit payer la sorte de compression -avec laquelle il les avait imposées.</p> - -<p>La royauté de M. Cousin renversée, -c'est le positivisme, le kantisme, la théorie -nouvelle de l'évolution qui prirent sa -place; mais, par des chemins détournés, -on ne tarda pas à revenir aux vieilles méthodes -qui cadraient si bien avec tout l'appareil -scientifique dont on ne peut plus se -passer. Taine fut le premier qui osa se -réclamer hautement de Condillac. Non -pas qu'en dépit de son originalité il n'eût -pris beaucoup dans Spinoza et Auguste -<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> -Comte; mais il est à la fois observateur -consciencieux et poète imaginatif. En philosophie, -il admet le développement progressif -des idées, il accepte sans objection -la doctrine évolutionniste. En histoire, il -déduit du principe de la souveraineté du -peuple, comparée à l'état social de la -France, toute la théorie de l'État centre -et moteur unique, aboutissant aux institutions -révolutionnaires et despotiques. Mais -il donne proprement la formule de l'idéalisme -quand il écrit: «Ramener toutes nos -connaissances à la sensation, c'est bien ramener -tous les objets à la conscience du -sujet sentant, et ainsi ne leur accorder -d'autre existence que celle que leur confère -cette conscience.»</p> - -<p>En lisant l'œuvre considérable qu'il a -laissée, il est facile de voir que l'instrument -qu'il manie avec le plus d'aisance et de -bonheur, c'est cette puissance de recherches -minutieuses et délicates, qui fait le -<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> -charme et aussi la monotonie de sa manière, -et qu'il a puisée en grande partie -dans un commerce assidu avec l'auteur du -<i>Traité des sensations</i>. Il ne s'en cache -point, du reste; et on en trouverait l'aveu -dans la plupart de ses écrits. A chaque page, -le nom de Condillac apparaît, et Taine -ne le nomme qu'avec une condescendance -et une admiration qu'il accorde à ses seuls -amis. Mais, à la suite des positivistes, il -affecte d'ignorer les questions religieuses -ou morales; et sur ce point il se sépare de -Condillac, dont il ne semble pas avoir pris -au sérieux les déclarations.</p> - -<p>D'autres, au contraire, reprochaient à -l'abbé d'avoir pactisé avec les incrédules. -Double injustice: car il avait tout d'abord -tenté d'établir entre la philosophie et la -religion une séparation qui aurait dû le -mettre à l'abri d'attaques passionnées, -comme celles d'un Joseph de Maistre, écrivant -sans préambule: «Condillac est un -<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> -sot.» Son idée cependant n'était pas si -fausse, de faire une part à la révélation, ou -au dogme, une autre à l'expérience, laissant -les philosophes poursuivre leurs découvertes, -tandis que les théologiens se -bornaient à développer ce que la foi enseigne.</p> - -<p>Et cette théorie, qui lui était propre, -provenait encore d'une réaction contre -Descartes. En établissant la suprématie -absolue de la raison humaine, le cartésianisme -renversait, par une conséquence -forcée, tout édifice religieux. Condillac le -constate, mais il ne s'en préoccupe pas. -C'est une question qu'il laisse en dehors de -sa métaphysique, comme ne tombant pas -sous les sens et échappant absolument -à l'expérience. Le christianisme propose -des mystères à la foi de ses adeptes; il -affirme l'existence historique d'un grand -nombre de miracles; il enseigne que le -gouvernement de la Providence s'étend au -<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> -détail infini des choses et demeure toujours -libre dans ses décisions, sans pour -cela gêner la liberté humaine. Condillac -accepte ces données; mais il ne les discute, -ni ne les prouve: elles sont en -dehors de sa philosophie, au-dessus, si -l'on veut.</p> - -<p>Au contraire, l'essence du cartésianisme -consistait à professer la doctrine de -l'intelligibilité absolue des choses. Si donc -tout est essentiellement intelligible, il ne -saurait y avoir dans le monde de véritable -mystère. Il peut se trouver des obscurités, -des ténèbres; mais c'est le propre de la -science et de la philosophie d'y promener -la lumière, et rien ne doit se dérober à -leurs investigations, pourvu qu'elles soient -méthodiquement conduites. Le miracle -est une dérogation aux lois générales qui -ne peut se comprendre. Il faut affirmer -que les lois naturelles sont rationnelles, -immuables par conséquent, et parfaitement -<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> -intelligibles. Aussi Malebranche, -presque plus cartésien que catholique, ne -veut-il voir que des apparences de mystères -et des apparences de miracles, ramenant -tout au Verbe, c'est-à-dire à l'intelligence. -Bossuet, soucieux du danger, a -toujours combattu les conséquences d'une -doctrine dans laquelle il avait été cependant -nourri, apercevant en elle le germe -du «libertinage», c'est-à-dire de l'incrédulité, -et prévoyant toutes les révoltes -de l'esprit moderne contre le catholicisme, -de même qu'il avait si bien décrit -et annoncé dans l'<i>Histoire des variations</i> -le libre examen protestant aboutissant à la -négation de toute foi religieuse. «N'est-ce -pas une étrange faiblesse, disait-il, que -de ne pouvoir s'assujettir aux règles -exactes de la logique et de ne savoir découvrir -par delà l'intelligibilité abstraite -de la raison mathématique la mystérieuse -puissance de la volonté et de l'amour, le -<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> -lien caché qui unit les choses à une synthèse -admirable, que l'analyse ne peut résoudre -sans y supprimer le mouvement et -la vie!»</p> - -<p>Condillac n'habitait pas sur ces sommets. -Sa philosophie ne s'élève pas au-dessus -de la terre. Que pense-t-il de la -Providence, ce dogme qui renferme presque -toute la doctrine de Bossuet et sur -lequel la controverse venait de s'exercer -pendant un demi-siècle? Ce n'est point un -sujet qui tombe sous ses sens, ni qui -puisse donner matière à son observation. -Il l'écarte de sa métaphysique. Mais il -laisse chacun libre d'y croire au point de -vue religieux; et il y croit lui-même. En -cela encore, il a été quelque peu un précurseur.</p> - -<p>Un mouvement considérable s'est fait, -depuis quelques années, chez les savants -et chez les philosophes, pour séparer la -métaphysique, qui prétend ne s'appuyer -<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> -que sur la science, et la doctrine religieuse -qui se fonde sur le sentiment ou -la révélation. Le conflit séculaire de la -science et de la religion commence à -compter autant de défaites que de victoires. -M. Alfred Fouillée a consacré tout -un livre à ce sujet et il écrit dans l'introduction: -«Les connaissances scientifiques -et philosophiques étant toujours bornées, -il restera toujours au delà une sphère ouverte -à des croyances fondées tout ensemble -sur des appréciations intellectuelles -et sur des sentiments. De là ce qu'on -appelle la loi morale, qui elle-même est -le fondement de toute foi religieuse<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor"> [100]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> -Des penseurs très indépendants n'hésitent -pas à déclarer que «les plus parfaites -théories scientifiques nous laissent aussi -loin d'une explication dernière et définitive -de l'univers que le peuvent faire les -notions les plus grossières et les moins -éclairées; les sciences n'atteignant pas -l'absolu ne font que poser le problème -métaphysique avec plus d'acuité pour le -savant que pour l'ignorant<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor"> [101]</a>.»</p> - -<p>M. Boutroux observe que le besoin métaphysique -se confond avec le besoin religieux -chez les Auguste Comte, les Spencer, -les Hœkel, qui cherchent à rendre la -science religieuse et la religion scientifique. -Il faut alors opter entre la création -et l'évolution, aussi incompréhensibles -scientifiquement l'une que l'autre, entre le -déterminisme et le libre arbitre, entre la -<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> -doctrine de la vie future et celle du progrès -terrestre indéfini<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor"> [102]</a>.</p> - -<p>Le plus grand savant de notre époque, -M. Poincaré, distingue soigneusement entre -la science, qui ne saurait s'aventurer -au delà de ses méthodes et de ses expériences, -et l'hypothèse toujours sujette à -révision; et puis, ajoute-t-il, l'expérience -ne s'applique-t-elle pas aussi bien aux faits -extérieurs qu'à la vie intérieure?</p> - -<p>Les croyances, selon d'autres savants, -sont des hypothèses qui peuvent parfaitement -être vraies et qui, en tout cas, sont -salutaires et nous arment contre les maux -de l'existence. D'après M. Bergson, «les -idées peuvent se comprendre par l'action -autant que par la logique, par l'intuition -autant que par l'analyse. L'enthousiasme -religieux qui a transformé le monde est un -fait indéniable, qui a sa source dans la -<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> -conscience et est inspiré par des forces qui -nous dépassent. Rien ne s'oppose donc à -la coexistence de la science et de la religion. -Souvent même les savants ne se -dévouent à la science que par esprit religieux, -par amour désintéressé de la vérité, -par zèle pour le bien public; et alors on -comprend la foi d'un Christophe Colomb -ou la religion d'un Pasteur. C'est la nécessité -de vivre dans le monde matériel qui -nous force à attribuer plus d'importance -à ce que nous observons avec nos sens. Il -n'est guère de philosophie qui n'admette -aujourd'hui qu'un certain nombre de vérités -primordiales, tout en n'étant pas -susceptibles d'être démontrées par l'expérience -scientifique ou l'expérience psychologique, -n'en présentent pas moins une -certitude morale que la raison peut admettre. -Les vérités scientifiques qui semblent -le plus démontrées n'offrant pas une -certitude absolue, il est aussi raisonnable -<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> -d'admettre des preuves morales qui satisfont -la conscience et dont la fausseté ne -peut pas être établie. Toutes les hypothèses -sont acceptables: elles n'entraînent -pas forcément les conséquences qu'on -pourrait leur imposer.»</p> - -<p>Les découvertes les plus satisfaisantes -pour la raison ne sauraient donc être un -obstacle aux nécessités de la culture intuitive -et sentimentale, que réclament les -besoins de l'esprit et que les plus éminents -philosophes d'aujourd'hui défendent éloquemment.</p> - -<p>Depuis que la science s'est reconnu des -limites, on n'a plus le droit de la mettre en -perpétuelle contradiction avec la foi ou -avec la religion. Elles peuvent continuer à -vivre l'une à côté de l'autre. La science -n'exclut pas plus la religion qu'elle n'exclut -l'art. Le mot de Pascal redevient -vrai: «La dernière démarche de la raison, -c'est de reconnaître qu'il y a une infinité -<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> -de choses qui la surpassent. Les lois qu'enseigne -la science sont et demeurent, non -des affirmations absolues, mais des questions -que l'expérimentation pose à la nature -et dont il faut être prêt à modifier -l'énoncé, si la nature refuse de s'y accommoder.» -«Pourquoi dès lors, dit encore -M. Boutroux, l'homme n'aurait-il pas le -droit de développer pour elles-mêmes -celles de ses facultés que la science n'emploie -qu'à titre accessoire ou même qu'elle -laisse plus ou moins inoccupées?» Telle -est précisément la fonction de l'esprit -religieux. Elle est à la fois légitime et nécessaire; -car la vie a des postulats comme -la science.</p> - -<p>Ainsi l'esprit scientifique ne devrait admettre -que de l'inexpliqué et non de -l'inexplicable, que de l'inconnu et non de -l'inconnaissable. Cette distinction, Condillac -l'avait faite, et c'est ce qui sépare -absolument sa doctrine de celle des philosophes -<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> -du dix-huitième siècle, si imbus -de la toute-puissance de la science; et il a -répété souvent que la seule chance que -l'on avait de ne pas se tromper, c'était -de suivre en tout sa méthode d'observation.</p> - -<p>«Le péché originel, dit-il dans son -premier ouvrage<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor"> [103]</a>, a rendu l'âme si dépendante -du corps, que bien des philosophes -ont confondu ces deux substances... -Avant le péché, elle était dans un système -tout différent de celui où elle se trouve -aujourd'hui. Exempte d'ignorance et de -concupiscence, elle commandait à ses -sens, en suspendait l'action et la modifiait -à son gré... Dieu lui a ôté tout cet -empire... De là, l'ignorance et la concupiscence. -C'est cet état de l'âme que je -me propose d'étudier, le seul qui puisse -<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> -être l'objet de la philosophie, puisque -c'est le seul que l'expérience fait connaître. -D'ailleurs, il nous importe beaucoup -de connaître les facultés dont Dieu -nous a conservé l'usage; il est inutile de -vouloir deviner celles qu'il nous a enlevées -et qu'il doit nous rendre après cette -vie.»</p> - -<p>Il écrit ailleurs: «Il semble qu'il était -temps de soupçonner qu'on s'était engagé -dans une route qui ne conduit pas au vrai; -que trop curieux de savoir comment tout -a été formé, nous nous sommes aussi trop -persuadés que nous étions faits pour le -deviner, et que, par conséquent, au lieu -de commencer par les causes pour descendre -aux effets, il seroit peut-être mieux -de commencer par les effets pour remonter -aux causes; alors, réglant notre curiosité -ou nos facultés, nous irions de phénomènes -en phénomènes; et, ne pouvant pas -connoître tout le système de l'univers, -<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> -nous nous contenterions d'en découvrir -quelques parties<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor"> [104]</a>.»</p> - -<p>Condillac ne croit pas à l'infaillibilité de -la raison humaine. Il borne ses connaissances. -Surtout il ne se fait pas une arme -des découvertes de la science au profit de -tel parti ou de telle doctrine. Il défend -l'indépendance de la philosophie en -quelque sorte contre elle-même. Contrairement -à la plupart des écrivains de son -époque, il ne s'est jamais soucié de l'effet -produit; il n'a jamais travaillé pour la -gloire ni pour le profit. Pour emprunter -une expression toute moderne, il n'avait -l'âme ni d'un politicien ni d'un homme de -lettres. Ses écrits une fois publiés, il ne -s'en occupait plus. «Si l'ouvrage est mauvais, -disait-il souvent, j'aurais beau me -tourmenter pour lui procurer un succès -éphémère, il finira toujours par tomber; -<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> -s'il est bon, au contraire, tôt ou tard il -prendra sa place<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor"> [105]</a>».</p> - -<p>Son panégyriste et ami a dit aussi<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor"> [106]</a>: -«Si quelque chose pouvait troubler la -tranquillité de notre philosophe, c'était -l'aspect des désordres publics; c'était la -vue du luxe insolent des fripons. Sa franchise -alors ne lui permettait aucun ménagement; -et comme il louait franchement -ce qu'il trouvait louable, il blâmait non -moins hardiment tout ce qui lui semblait -blâmable. Avec un tel caractère, il ne devait -pas avoir de flatteurs: aussi n'était-il -point entouré, ainsi que quelques philosophes -jaloux de faire parler d'eux, d'une -jeune milice bourdonnante, toujours prête -à combattre pour les intérêts du chef qui -la dirige».</p> - -<p>Il ne faut donc le juger que sur ce qu'il -a été. On pourra discuter longuement et -<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> -passionnément ses doctrines et leurs effets. -L'appréciation la plus équitable et la plus -complète qui ait été donnée sur lui en -quelques lignes est encore celle M. Villemain -dans sa <i>Littérature au dix-huitième -siècle</i><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor"> [107]</a>:</p> - -<p>«Condillac paraît moins vouloir servir -une cause que fonder une science; l'objet -de cette science étant grand: l'analyse de -l'esprit humain. Il y consacra toute sa -vie.»</p> - -<p class="end">FIN</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_265"> 265</a></span></p> - -<p class="extra">APPENDICE</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_266"> 266</a></span> -<span class="pagenumh"><a id="Page_267"> 267</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<h2 class="normal">I<br /> -<span class="medium">ICONOGRAPHIE DE CONDILLAC</span></h2> -</div> - -<p>Le département des Estampes de la Bibliothèque -nationale, dans son recueil in-fol. n<sup>o</sup> 2, contient treize -portraits de l'abbé de Condillac, dont deux en habit -de cour. Il y en a un en couleur, reproduisant un -portrait peint à Parme par Baldrighi; une gravure, -d'après le même artiste, faite par Jo. Volpate; enfin -un médaillon d'après le buste de E.-G. Lardy.</p> - -<p>Voir: <span class="smallc">G. Duplessis</span>, <i>Catalogue de la collection -des portraits conservés au département des -Estampes</i>, t. <span class="smallc">III</span>, 1898, p. 15.</p> - -<p class="space">Le portrait que nous donnons au frontispice de ce -volume, d'après une épreuve avant la lettre, est indiqué -comme suit dans la collection du cabinet des -Estampes:</p> - -<p>«N<sup>o</sup> 4. <i>En buste, 3/4 à droite dans un médaillon -rond, gravé par R. Delvaux.</i>»</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_268"> 268</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p> -<h2 class="normal">II<br /> -<span class="medium">BIBLIOGRAPHIE</span></h2> - -<p><i>Notice sur M. l'abbé de Condillac, précepteur -de l'infant duc de Parme, membre de l'Académie -française et de celle de Berlin.</i> Sans lieu ni date.</p> - -<p><i>Éloge de M. l'abbé de Condillac</i>, prononcé dans -la Société royale d'agriculture d'Orléans, le 18 janvier -1781 (par <span class="smallc">M. de Loynes d'Autroche</span>). Amsterdam, -1781, in-12.</p> - -<p><i>Esprit de Mably et de Condillac</i>, par <span class="smallc">M. Béranger</span>, -1789, 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p>Lettre de M. l'abbé de Condillac à l'auteur des -<i>Lettres à un Américain</i>. S. l. n. d., in-12 de -12 pages (extrait du <i>Mercure de France</i>, avril 1756).</p> - -<p><i>La Logique complète de Condillac</i>, suivie de celle -de Dumarsais, à l'usage des jeunes gens. Paris, 1834, -Brunot-Labbé, libraire de l'Université, in-18.</p> - -<p><i>Théorie des calculs</i>, ouvrage extrait de celui de -Condillac, par <span class="smallc">C. Chelle</span>, 1837, in-4<sup>o</sup>.</p> - -<p><i>Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence -<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> -et sur les causes et les origines des idées</i>, -par <span class="smallc">M. Laromiguière</span>, professeur de philosophie à la -Faculté des lettres de Paris, 1826, 3 vol. in-12.</p> - -<p><span class="smallc">P. Laromiguière</span>, <i>Leçons de philosophie</i>, 1844, -6<sup>e</sup> édit. 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><i>Mémoire sur Condillac</i>, par <span class="smallc">M. Damiron</span>, lu à -l'Académie des sciences morales en 1861.—<i>Mémoires -de l'Académie</i>, t. XI, 1862, p. 201 à 254.</p> - -<p><span class="smallc">La Harpe</span>, <i>Philosophie du dix-huitième siècle</i>, -1825, 3 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p>Victor <span class="smallc">Cousin</span>, <i>Philosophie sensualiste au dix-huitième -siècle</i>, nouvelle édition.</p> - -<p><i>Mémoires de Garat</i>, préface de M. E. Marron, -1862, in-12.</p> - -<p><i>Dictionnaire philosophique</i> sous la direction de -M. Ad. Franck, 1885, in-4<sup>o</sup>.</p> - -<p><i>Nouveau dictionnaire d'Économie politique</i>, par -MM. Léon <span class="smallc">Say</span> et <span class="smallc">G. Chailley</span>. Paris, 1891, 2 vol. -in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><i>Correspondance de Grimm et de Diderot</i>, publiée -par M. Maurice Tourneux, 1877, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><i>La philosophie de saint Thomas d'Aquin</i>, par le -<span class="smallc">P. Maumus</span>, des Frères prêcheurs. Paris, Bray, 1885, -in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><span class="smallc">F. Réthoré</span>, <i>Condillac ou l'Empirisme et le Rationalisme</i>. -Paris, A. Durand, 1864, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p>Louis <span class="smallc">Robert</span>, <i>les Théories logiques de Condillac</i>, -1869, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><i>L'Intellect actif ou Du rôle de l'activité mentale -dans la formation des idées</i>, par M. l'abbé <span class="smallc">C. Piat</span>, -agrégé de philosophie. Paris, E. Leroux, 1890, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p>Léon <span class="smallc">Dewaule</span>, <i>Condillac et la Psychologie anglaise</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> -<i>contemporaine</i>. Paris, Alcan, 1891, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><i>L'Éducation selon la doctrine pédagogique de -Condillac</i>, thèse pour le doctorat, présentée à l'Université -de Grenoble par <span class="smallc">James-L. Mann</span>.—Grenoble, -Allier, 1903, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><i>Condillac économiste</i>, thèse pour le doctorat, présentée -à la Faculté de droit de Poitiers, le 20 mai -1903, par Auguste <span class="smallc">Lebeau</span>. Paris, Guillaume, 1902, -in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><span class="smallc">P. Picavet</span>, <i>les Idéologues</i>. Paris, Alcan, 1891, -in-8<sup>o</sup>.—<i>Traité des sensations</i>, publié avec notes. -Paris, Delagrave, 7<sup>e</sup> édition, 1905, in-12.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_272"> 272</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span></p> - -<h2 class="normal">III<br /> -<span class="medium">LETTRE INÉDITE DE L'ABBÉ DE MABLY<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor"> [108]</a></span></h2> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel"><i>A Monsieur de Bonnot</i><br /> -à Briançon (Dauphiné).</p> - -<p class="dater">Paris, le 6 janvier 1780.</p> - -<p>Je ne puis trop vous dire, Monsieur mon cher cousin, -combien je suis reconnaissant de la marque de -souvenir ou plutôt d'amitié dont vous m'avez honoré -dans ce renouvellement d'année. Les vœux que je -fais pour vous et pour Monsieur votre frère sont très -sincères et très ardens. Je m'estois flatté de faire -encore un voyage en Dauphiné et d'avoir le plaisir de -vous embrasser; mais il faut renoncer à cette douce -espérance: les années se sont accumulées; un voyage -<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> -me fait peur, et après cinquante-quatre ans de séjour -à Paris, il faut le regarder comme mon pays natal. -Mon frère est toujours dans ses terres, ne vient que -très rarement ici, et n'y passe que peu de jours; je ne -lui laisserai point ignorer vos bontés, et je puis vous -répondre d'avance qu'il y sera très sensible. Je vous -prie, mon cher cousin, de me conserver votre amitié -et d'être persuadé que celle que j'ai pour vous durera -autant que moi.</p> - -<p class="signature"><span class="cap">M</span><span class="smallc">ABLY.</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span></p> -<h2>IV<br /> -<span class="medium">ACTE DE DÉCÈS DE CONDILLAC</span></h2> - -<div class="blockquote"> -<p><i>Extrait des registres de baptêmes, mariages et -sépultures de la paroisse de Lailly pour l'année -1780.</i></p> - -<p class="titre">INHUMATION DE M. ÉTIENNE BONNOT DE CONDILLAC</p> - -<p>L'an mil sept cent quatre-vingt, le quatre août, a -été inhumé par moi, prieur curé, soussigné, le corps -de Étienne Bonnot de Condillac, prêtre, abbé commandataire -de l'abbaye de Mureau, membre de l'Académie -française, mort le deux, âgé de soixante-six -ans.</p> - -<p>L'inhumation faite en présence de Joseph Gombault, -curé de Saint-Laurent-des-Eaux, de Henri -Gourdineau de Montournois, curé de Monçay, de -Simon-Joseph Cahouet, prieur de l'abbaye de Beaugency, -de Mathieu Cosson, prieur curé de Saint-Nicolas -<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> -de Beaugency, qui ont tous signé avec nous.</p> - -<p>Le registre est signé: Cahouet, H. Gourdineau de -Montournois, Gombault, curé de Saint-Laurent-des-Eaux, -Cosson, prieur de Saint-Nicolas, Hutteau, vicaire -de Josnes, Le Gaingneulx, prieur curé de Lailly.</p> - -<p class="i2 titre"><i>Pour copie conforme</i>:</p> - -<p>Mairie de Lailly, le 28 novembre 1891.</p> - -<p class="signature">Le maire:</p> - -<p><span class="cap">F.</span> <span class="smallc">DE</span> <span class="cap">G</span><span class="smallc">EFFRIEB.</span></p> -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_277"> 277</a></span></p> -</div> - -<div class="chapter"> -<div class="footnotes"> -<h2 class="normal">NOTES:</h2> -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Bibliothèque nationale. <span class="cap">D'H</span> <span class="smallc">OZIER</span>, Pièces originales, -413.</p> - -<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <i>Notes historiques sur la famille Bonnot et la -succession de Condillac</i>. Valence, 1905, pet. in-4<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> On lit dans l'<i>Emile</i>, liv. II: «J'ai vu dans -un âge assez avancé un homme qui m'honorait de -son amitié passer dans sa famille et chez ses amis -pour un esprit borné; cette excellente tête se mûrissait -en silence. Tout à coup il s'est montré philosophe, -et je ne doute pas que la postérité ne lui -marque une place honorable et distinguée parmi les -meilleurs raisonneurs et les plus profonds métaphysiciens -de son siècle.» Rousseau écrivait cette appréciation -en 1761 ou 1762.</p> - -<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <i>Confessions</i>, 1<sup>re</sup> partie, liv. VI.—En outre, -deux lettres de Rousseau, l'une de mars ou avril 1740 -à M. d'Eybens, l'autre du 1<sup>er</sup> mai 1740 à Mme la -baronne de Warens, donnent ses impressions sur -le séjour chez les Mably, à Lyon, rue Saint-Dominique. -En voici un extrait: «Madame ma très -chère maman, me voici enfin arrivé chez M. de Mably, -c'est un très honnête homme, à qui un très -grand usage du monde, de la cour et des plaisirs -a appris à philosopher de bonne heure, et qui -n'a pas été fâché de me trouver des sentiments assez -concordans aux siens. Jusqu'ici je n'ai qu'à me -louer des égards qu'il m'a témoignés. Il entend que -j'en agisse chez lui sans façon, et que je ne sois -gêné en rien. Vous devez juger qu'étant livré à ma -discrétion, je m'en accorderai en effet d'autant moins -de libertés, les bonnes manières pouvant tout sur -moi; et si M. de Mably ne se dément point, il peut -être assuré que mon cœur lui sera sincèrement -attaché...»</p> -</div> -<div class="footnote"> -<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Peut-être se rencontrèrent-ils chez Suard qui -réunissait les littérateurs débutants et pourvoyait le -salon de Mme Geoffrin, avant de devenir le plus pur -des réactionnaires.</p> - -<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Garat a écrit dans ses <i>Mémoires</i>: «Je me suis -entretenu avec Condillac dans la maison d'Helvétius.»</p> - -<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Lettre de Mably.—Voir à l'<i>Appendice</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Voir, à l'<i>Appendice</i>, son acte de décès tiré des -registres paroissiaux de Lailly. Condillac devait être -resté en très bonnes relations avec tout le clergé catholique, -à voir le nombre assez inusité de prêtres de -Beaugency et du voisinage qui assistèrent a ses obsèques. -Il y en a jusqu'à sept qui sont cités dans le -registre et quelques-uns venaient d'assez loin.</p> - -<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> En dehors de l'éloge de Condillac par M. de -Loynes d'Autroche, dont nous parlerons plus loin, un -autre de ses compatriotes orléanais, l'abbé de Reyrac, -prieur-curé de Saint-Maclou, l'auteur du fameux <i>Hymne -au soleil</i>, qui devait mourir l'année suivante (21 décembre -1781), composa un <i>Chant funèbre</i>, en vers, -sur l'auteur du <i>Traité des sensations</i>. Cette œuvre -médiocre se trouve conservée dans un recueil contemporain -intitulé: <i>Esprit de Mably et de Condillac</i>, -par <span class="smallc">M. Béranger</span>, citoyen de Toulon, professeur émérite -d'éloquence au collège d'Orléans, censeur royal, -1789, in-8<sup>o</sup> t. II, p. 9.</p> - -<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <i>Essai sur l'origine des connaissances humaines</i>, -t. 1<sup>er</sup> des <i>Œuvres</i>, p. 2.—Nous citons toujours -l'édition de Paris 1798, en 23 volumes in-8<sup>o</sup>. -Elle est meilleure que la réimpression en 21 volumes -faite en 1821-22 et précédée d'une très médiocre notice -de M. A.-F. Théry. Les ouvrages de Condillac, dans -le <i>Catalogue général de la Bibliothèque nationale</i>, -1907, t. XXXI, ne comprennent pas moins de sept -colonnes.</p> - -<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Introduction à l'<i>Essai</i>, p. 15.</p> - -<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <i>Essai</i>, 1<sup>re</sup> partie, chap. 1<sup>er</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <i>Condillac et la Psychologie anglaise contemporaine</i>, -par M. Léon <span class="smallc">Dewaule</span>, Paris, 1904, in-8<sup>o</sup>, -p. 50.</p> - -<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <i>Essai</i>, section seconde, chap. <span class="smallc">II</span>, p. 55.</p> - -<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <i>Essai</i>, p. 78, chap. <span class="smallc">V</span>. <i>De la Réflexion</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <i>Essai</i>, seconde partie, chap. <span class="smallc">XV</span>. <i>Du génie des -langues</i>, p. 1.</p> - -<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Art. <i>Chronologie</i>, t. XXXVIII des <i>Œuvres -complètes</i>, p. 81.</p> - -<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Damiron, séances des 21 et 28 décembre 1861 -de l'Académie des sciences morales et politiques.</p> - -<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <i>Traité des sensations</i>, t. III des <i>Œuvres</i> -<i>complètes</i>, p. 47.</p> - -<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <i>Traité des sensations</i>, t. <span class="smallc">III</span> des <i>Œuvres</i>, p. 54.</p> - -<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <i>Traité des sensations</i>, t. <span class="smallc">III</span> des <i>Œuvres</i>, p. 423.</p> - -<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <i>Correspondance de Grimm et de Diderot.</i> -Edit. Tourneux, t. <span class="smallc">II</span>, Paris, 1877, in-8<sup>o</sup>, p. 738.</p> - -<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <span class="smallc">C. Avezac-Langue</span>, <i>Diderot et la société du -baron d'Holbach</i>, 1875, in-8<sup>o</sup>, chap. <span class="smallc">I</span><sup>er</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <span class="smallc">P. Flourens</span>, <i>De la vie et de l'intelligence</i>. -Paris, Garnier, 1859, in-12, p. 36 et 47.</p> - -<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <span class="smallc">Flourens</span>, <i>ibid.</i>, p. 77 à 79.</p> - -<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <i>Essai sur les fondements de nos connaissances -et sur les caractères de la critique philosophique</i>, -par <span class="smallc">A.-A. Cournot</span>. Paris, Hachette, 1851, t. <span class="smallc">II</span>, -p. 93.</p> - -<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1865.</p> - -<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Première partie, chap. <span class="smallc">IV</span>. T. IV des <i>Œuvres</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <i>Mémoires de Trévoux</i>, 1755, décembre, -p. 2933.</p> - -<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> <i>Correspondance littéraire</i> du 1<sup>er</sup> novembre -1755. Édit. Tourneux, t. <span class="smallc">III</span>, p. 111.</p> - -<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <i>J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis.</i> Correspondances -publiées par <span class="smallc">M. Streckeisen-Moultou</span>, -1861, in-8<sup>o</sup>, t. 1<sup>er</sup>, p. 515.</p> - -<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Le P. Fumeron était gouverneur du jeune -prince, qui avait pour sous-gouverneur M. de Kéralio, -qu'on conserva.</p> - -<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Lettres du 7 novembre 1757. <i>Le Gendre de -Louis XV</i>, par M. Casimir <span class="smallc">Stryenski</span>, 1904, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> <i>Une Fille de France</i>, par <span class="smallc">M. L. de Beauriez</span>, -1887, in-12.</p> - -<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <i>Une Fille de France</i>, p. 147.</p> - -<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Né en 1726, mort en 1797.—Ses lettres adressées -de Parme à J.-J. Rousseau ont été publiées par -<span class="smallc">M. Streckeisen-Moultou</span>, t. 1<sup>er</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <i>J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis</i>, -t. I<sup>er</sup>, p. 201.</p> - -<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Autogr. Archives de famille.</p> - -<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Le comte de Gisors était mort très jeune en 1758.</p> - -<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> Notice sur Alexandre Deleyre par Joachim Le -Breton, lue en 1797 à l'Institut.</p> - -<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <i>Correspondance de Voltaire.</i> Édit. Beuchot, -t. LXII, p. 123 et 125.</p> - -<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Deleyre à Rousseau, <span class="smallc">Streckeisen-Moultou</span>, -t. I<sup>er</sup>, p. 246.</p> - -<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> Ferney, 4 janvier 1765. <i>Correspondance</i>, -t. LXII, p. 164.</p> - -<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> L'abbaye de Mureau (<i>Miræ-Vallis</i>), de l'ordre -des Prémontrés, était située aux confins des duchés -de Bar et de Lorraine, près Neufchâteau. <i>Gallia -Christiana</i>, t. XIII, p. 1161.</p> - -<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Affaires étrangères. <i>Parme</i> 27, f. 27.</p> - -<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> L'<i>Ogre</i>, c'est M. de Kéralio.</p> - -<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Aut. Archives de famille.</p> - -<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <i>Le Duc de Nivernais</i>, par Lucien <span class="smallc">Pérey</span>, 2 vol. -(1891) et <i>la Comtesse de Rochefort et ses amis</i>, par -<span class="smallc">M. de Loménie</span> (1870), in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> <i>Recueil des Instructions, etc.</i> Naples et Parme. -Paris, 1873, in-8<sup>o</sup>, p. 213.</p> - -<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> C'est l'abbé Batteux qui reçut Condillac au -nom de l'Académie, le 22 décembre 1768. Son discours -ne nous apprend rien de particulier.</p> - -<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> <i>Correspondance de Grimm</i>, t. VIII (15 décembre -1768), p. 213.</p> - -<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <i>Correspondance de Grimm</i>, t. XI, p. 15.</p> - -<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> Lettre du 31 octobre 1768. <i>Œuvres complètes -de Voltaire</i>, édit. Garnier, 1882, in-8<sup>o</sup>, t. XIV de la -<i>Correspondance</i>, p. 151.</p> - -<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> Le vol. <i>Ital.</i> 1550 au département des manuscrits -de la Bibliothèque nationale contient (fol. 238 à -260) des variantes et corrections autographes faites -par Condillac sur les épreuves de son édition du <i>Cours -d'études</i>, imprimée à Deux-Ponts.</p> - -<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> Le <i>Cours d'études</i> parut à Parme et à Paris de -1769 à 1773, non sans difficulté; car un instant il -fut interdit en France. <i>Correspondance, etc.</i>, t. XI, -p. 109 (août 1775).</p> - -<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> <i>Correspondance littéraire de Grimm et Diderot.</i> -Édit. Tourneux, t. X, p. 331, 333 (janvier 1774). -Le manuscrit de cet ouvrage se trouve à la bibliothèque -de l'Arsenal, n<sup>o</sup> 3222.</p> - -<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Condillac affirme que les premières leçons de -métaphysique, débarrassées de l'ancien langage des -écoles, sont accessibles à l'intelligence d'un enfant de -sept à huit ans, que l'on a rendu capable de quelque -attention. «Après qu'on lui a fait comprendre de -quelle manière notre esprit acquiert des idées et comment -nous les exprimons par des mots, il n'est plus -effrayé par ces expressions abstraites de substantif, de -genre, de nombre, dont il est aisé de lui rendre l'acception -aussi familière que celle des termes les plus -communs, et alors il peut suivre sans beaucoup de -peine les procédés du langage.» Par la même raison, -Condillac établit qu'il ne faut faire commencer l'étude -des langues anciennes, du latin particulièrement, -qu'à dix ou douze ans, parce que «avant d'entreprendre -l'étude d'une nouvelle langue, il faut savoir -la sienne et surtout avoir assez de connaissance pour -n'être arrêté que par les mots». Et il conseille ensuite -d'apprendre beaucoup de mots à l'enfant, avant de -l'ennuyer par la syntaxe et les règles.</p> - -<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Après les avoir résumés, La Harpe conclut en -disant de leur auteur: «C'est l'esprit le plus juste et -le plus lumineux qui ait contribué, dans ce siècle, aux -progrès de la bonne philosophie.»—<span class="smallc">La Harpe</span>, <i>Philosophie -du dix-huitième siècle</i>, t. <span class="smallc">II</span>, p. 187 et suiv.</p> - -<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> On raconte que Mably ayant présenté au prince -de Parme les vertus de Lacédémone avec une rudesse -toute républicaine, Condillac dut adoucir le passage, -comme il avait corrigé les travaux de Deleyre.</p> - -<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Dernier chapitre de l'<i>Histoire moderne</i>, t. XX, -des <i>Œuvres</i>, p. 540.</p> - -<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> Manuscrits de Dom Gérou, à la bibliothèque publique -d'Orléans, M. 487, t. I<sup>er</sup>, p. <span class="smallc">LXXXIII</span>.</p> - -<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> Registres de la Société royale d'agriculture d'Orléans. -Archives du Loiret.</p> - -<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> Lettre du secrétaire perpétuel à M. de Cypierre -du 2 mars 1773.</p> - -<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <i>Éloge de M. l'abbé de Condillac</i>, prononcé le -18 janvier 1781, p. 73.</p> - -<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> <i>Le Commerce et le Gouvernement</i>, 1<sup>re</sup> partie, -chap. <span class="smallc">I</span><sup>er</sup>, p. 24.</p> - -<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> <i>Le Commerce et le Gouvernement</i>, t. XXV -des <i>Œuvres</i>, p. 7.</p> - -<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <i>Le Commerce</i>, chap. <span class="smallc">IX</span>, p. 73.</p> - -<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> <i>Le Commerce</i>, 1<sup>re</sup> partie, chap. <span class="smallc">XXIX</span>, p. 302.</p> - -<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Année 1776, t. IV et V: «Observations économistes -à M. l'abbé de Condillac sur son livre <i>Du -commerce et du gouvernement</i>.»</p> - -<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <i>Maximes générales du gouvernement économique -d'un royaume agricole</i>; troisième maxime.</p> - -<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> Nous avons beaucoup utilisé pour ce chapitre un -ouvrage récent intitulé justement: <i>Condillac économiste</i> -(Paris, Guillaumin, 1903, in-8<sup>o</sup>). L'auteur, -M. Auguste <span class="cap">L</span><span class="smallc">EBEAU</span>, a traité le sujet avec compétence -et en ne négligeant aucune source d'information.</p> - -<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> <i>Le Commerce</i>, 1<sup>re</sup> partie, chap. <span class="smallc">XXVIII</span>, p. 291, -394, 299.</p> - -<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <span class="cap">L</span><span class="smallc">E</span> <span class="cap">T</span><span class="smallc">ROSNE</span>, <i>De l'intérêt social, etc.</i>, édition des -<i>Physiocrates</i>, 1846, in-8<sup>o</sup>, chap. <span class="smallc">V</span>: «Examen de -la doctrine de M. l'abbé de Condillac...».</p> - -<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <i>Éloge de M. l'abbé de Condillac</i>, p. 79.</p> - -<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <i>Le Commerce et le Gouvernement</i>; conclusion, -p. 527-528.</p> - -<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <i>Correspondance littéraire, philosophique et -critique de Grimm et de Diderot.</i> Edit. Tourneux, -t. XI, p. 53 et suiv.</p> - -<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> <i>The history of economics</i>, London, 1890, -p. 692.</p> - -<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> L'éditeur estimé des physiocrates, M. Eug. Daire, -était bien de cet avis dès 1847, quand dans ses <i>Mélanges -d'économie politique</i>, il reproduisait <i>le Commerce -et le Gouvernement</i> comme un livre classique, -en le faisant précéder d'une remarquable notice, t. <span class="smallc">I</span>, -p. 242 à 248.</p> - -<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Son titre exact était: <i>La Logique, ou les premiers -développements de l'art de penser</i>, ouvrage -élémentaire, que le Conseil préposé aux écoles palatines -avait demandé et qu'il a honoré de son approbation. -Paris, L'Esprit et Debure, 1780, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <i>Les Philosophes français du dix-neuvième -siècle.</i> Paris, Hachette, 1869, p. 17.</p> - -<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> Nous renvoyons pour cette analyse, comme -pour la discussion du système entier du philosophe, à -un livre qui date déjà de plus de quarante ans: <i>les -Théories Logiques de Condillac</i>, par <span class="smallc">M. L. Robert</span>, -agrégé de philosophie, 1869, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <i>Logique</i>, chap. <span class="smallc">XXII</span>, p. 43.</p> - -<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Chap. <span class="smallc">XXII</span>, p. 100 et 107.</p> - -<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> <i>Œuvres</i>, t. XXII, p. 137 et 147.</p> - -<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> T. XXII, p. 160.</p> - -<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> <i>La Langue des calculs</i>, ouvrage posthume et -élémentaire, imprimé sur les manuscrits autographes -de l'auteur. Paris, Ch. Houel, an VI, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> <i>Paradoxes de Condillac et Discours sur la -langue du raisonnement</i>, par <span class="smallc">M. Laromiguière</span>, professeur -de philosophie à la Faculté des lettres de -Paris (nouv. édit., 1825).</p> - -<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> Introduction de l'<i>Essai sur l'origine des connaissances -humaines</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> François <span class="cap">R</span><span class="smallc">OUSSEAU</span>, <i>Règne de Charles III d'Espagne</i>, -2 vol. in-8<sup>o</sup>, 1907, t. <span class="smallc">II</span>, p. 331.</p> - -<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> Duchesse de <span class="cap">D</span><span class="smallc">INO</span>, <i>Chronique</i>, 1908, in-8<sup>o</sup>, -t. I<sup>er</sup>, p. 139, et Appendice <span class="smallc">III</span>; Correspondance de -Piattoli.</p> - -<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> «C'est, dit-il, un philosophe bien supérieur à -la plupart des collaborateurs de l'<i>Encyclopédie</i>. La -saine métaphysique ne date en France que des ouvrages -de Condillac.»—<i>Philosophie du dix-huitième -siècle</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 122.</p> - -<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> <i>Leçons de philosophie</i>, 6<sup>e</sup> édit., t. I<sup>er</sup>, neuvième -et dixième leçons.</p> - -<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> Jules <span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Victor Cousin</i>, 1891, in-12.</p> - -<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Art. <i>Condillac</i> et art. <i>Destutt de Tracy</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Art. <i>Bonnet</i>, par <span class="smallc">M. Picavet</span>, dans la <i>Nouvelle -Encyclopédie</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> <i>Dissertation and Discussion</i>, t. IV, p. 117.</p> - -<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Th. <span class="smallc">Ribot</span>, <i>Revue philosophique</i>, t. VI, 1877, -p. 45.</p> - -<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> <i>Revue philosophique</i> de janvier 1876, p. 3.</p> - -<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> <i>Condillac et la psychologie anglaise contemporaine</i>, -par M. Léon <span class="smallc">Dewaule</span>, Paris, Félix Alcan, -1891, in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p>M. Dewaule a observé très justement que la -philosophie de Condillac est beaucoup moins systématique -que l'on a voulu le prétendre et qu'elle a -embrassé tout l'ensemble des connaissances de l'esprit -humain. Ce qui a donné prise contre lui à une -critique trop facile, c'est le procédé extérieur, l'artifice -de l'écrivain qui, pour rendre plus sensibles et -plus attrayantes les déductions du philosophe, a eu -recours à la fiction de la statue. On a vu là une -hypothèse qui n'avait rien de scientifique, tandis que -ce n'était en réalité qu'une allégorie analogue à la caverne -de Platon, propre à frapper l'imagination. On -lui a retourné le reproche qu'il avait fait lui-même -aux philosophes qui abusent des comparaisons et des -métaphores, et on en a conclu qu'il ne tenait pas un -compte suffisant de la pensée. Au contraire, après -avoir attaché à la genèse, au fait primordial, qui est -selon lui la sensation, une importance que personne -n'avait établie aussi nettement, il a ramené à l'esprit -et à ses opérations, à son activité spontanée, l'origine -successive de toutes nos facultés. La loi de -l'association et de l'habitude développe ensuite ce -germe, qui est l'état de conscience au delà duquel on -ne peut remonter. Mais sans l'esprit, sans l'âme, la -sensation serait sans effet, et Condillac peut ainsi -être regardé comme un idéaliste. (<i>Conclusion</i>, p. 305 -à 307.)</p> - -<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> <i>Le mouvement idéaliste</i>; Sciences positives, par -<span class="smallc">A. Fouillée</span>, 1896, in-8<sup>o</sup>, p. <span class="smallc">VI</span>. M. F. Brunetière a dit -de même: «La physique ne peut rien contre la morale -et l'exégèse; elle ne peut rien contre la révélation. -L'absolue nécessité des lois de la nature n'est après -tout qu'un <i>postulat</i> dont nous avons besoin pour établir -le fondement de la science, et rien ne prouve -que ce postulat soit autre chose que l'expression -d'une loi toute relative de notre intelligence.»—<i>La -Science et la Religion</i>, 1895, in-12.</p> - -<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> <span class="cap">L</span><span class="smallc">ALANDE</span>, <i>Lectures sur la philosophie des -sciences</i>. Hachette, 1908.—<span class="cap">R</span><span class="smallc">AGOT</span>, <i>les Savants et les -Philosophes</i>, Alcan, 1908.</p> - -<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> <i>Science et religion.</i> Paris, Flammarion, 1908.</p> - -<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> <i>Essai sur l'origine des connaissances humaines</i>, -chap. I<sup>er</sup>, p. 24. Tome I<sup>er</sup> des <i>Œuvres complètes</i> -(édit. de 1798).</p> - -<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> <i>Histoire moderne</i>, t. XX des <i>Œuvres</i>, p. 334.</p> - -<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> <i>Éloge de Condillac</i>, par <span class="cap">M.'</span><span class="smallc">D</span><span class="cap">A</span><span class="smallc">UTROCHE</span>, p. 103.</p> - -<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> <i>Ibid.</i>, p. 108.</p> - -<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> <i>Cours de littérature au dix-huitième siècle</i>, -nouv. édit. Paris, 1882, vingtième leçon, t. II, p. 116 -à 151.</p> - -<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> Autogr...,—Archives de famille.—Cette lettre banale -n'a d'autre intérêt que de permettre de constater les relations -intimes qui existèrent jusqu'au bout entre les deux frères.</p> -</div> -</div> -</div> - - - -<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table id="ToC" summary="contents"> -<tr> -<td> </td> -<td class="tdr">Pages</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">P</span><span class="smallc">RÉFACE</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_I">I</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>.—L'homme.—Ses origines.—Sa vie</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— II.—Premiers ouvrages de philosophie</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_27">27</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— III.—Le <i>Traité des sensations</i></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_49">49</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— IV.—Le <i>Traité des animaux</i></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— V.—L'Éducation de l'Infant de Parme</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_109">109</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— VI.—Retour à Paris.—L'Académie.—Le <i>Cours d'études</i></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— VII.—Condillac économiste</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_165">165</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— VIII.—Dernières œuvres philosophiques</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— IX.—L'influence de Condillac sur -la philosophie française.—Apogée -et déclin de son -école </td> -<td class="tdr"><a href="#Page_221">221</a><br /> -<span class="pagenum"><a id="Page_278">278</a></span></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">A</span><span class="smallc">PPENDICE</span>:</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">— I.— <span class="cap">I</span><span class="smallc">CONOGRAPHIE DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">ONDILLAC</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_276">267</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">—II.— <span class="cap">B</span><span class="smallc">IBLIOGRAPHIE</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_269">269</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">—III.— <span class="cap">L</span><span class="smallc">ETTRE DE L'ABBÉ DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ABLY</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">—IV.— <span class="cap">A</span><span class="smallc">CTE DE DÉCÈS DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">ONDILLAC</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_275">275</a> -<span class="pagenum"><a id="Page_279">279</a></span></td> -</tr> -</table> - - -<p class="end">PARIS<br /> -TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup><br /> -8, rue Garancière</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Condillac: sa vie, sa philosophie, son -influence, by Gustave Baguenault de Puchesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONDILLAC: SA VIE *** - -***** This file should be named 55483-h.htm or 55483-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/4/8/55483/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/55483-h/images/cover.jpg b/old/55483-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 354d002..0000000 --- a/old/55483-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/55483-h/images/illus_frontis.jpg b/old/55483-h/images/illus_frontis.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c62587a..0000000 --- a/old/55483-h/images/illus_frontis.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/55483-h/images/plon.jpg b/old/55483-h/images/plon.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index be9948f..0000000 --- a/old/55483-h/images/plon.jpg +++ /dev/null |
