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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'Illustration, No. 3739, 31 October 1914 - -Author: Various - -Release Date: August 27, 2017 [EBook #55446] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 OCT 1914 *** - - - - -Produced by Juliet Sutherland, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites -par le typographe ont été corrigées. - -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - -L'original comporte une notation en exposant "Voies ferrées pr{ies} -et Routes pr{ies}", qui a été préservée dans cette version -électronique. - - - - -L'ILLUSTRATION - -[Illustration: - _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 31 OCTOBRE 1914 _72e Année.--No 3739._] - - -[Illustration: ÉLISABETH, REINE DES BELGES] - - - _Dessin de J. SIMONT._ - - «_Elle est là-bas, avec le roi Albert, au milieu des troupes qui - combattent. Elle est venue de ville en ville, de camp en camp, de - tranchée en tranchée. Elle console de vivre et console de mourir; - elle sourit, elle panse des blessures. Elle est toute la douceur et - toute la pitié dans ce pays de Flandre où la brume lourde enveloppe - le paysage triste, linceul de grisaille sur tant et tant de linceuls - de lin... Reine errante, mais reine comme ne le fut jamais l'épouse - du roi le plus puissant, elle symbolise toute la patrie meurtrie et - qui ne veut pas mourir. Loin des cités orgueilleuses et des palais - somptueux, elle va vers les soldats tombés sous la mitraille et, - quand elle passe près d'eux, les paupières des agonisants se - soulèventpour un dernier regard, une dernière larme..._» - - ROLAND DE MARÈS (_Le Temps_). - - - - - -LES GRANDES HEURES - - - - -LES BLESSÉS - - -Comme un cri étouffé, comme un mot d'ordre, comme un frisson qui se -propage... en un instant cette phrase: «Voilà des blessés!» court du haut -en bas de l'ambulance, traverse les salles ainsi qu'un grand courant -d'air agitant tout sur son passage: les pensées, les êtres et les choses, -les robes et les rideaux. - -Les blessés! D'où viennent-ils? Peu importe. Du feu. Cela suffit. On ne -les attendait pas et cependant leur arrivée ne cause aucune surprise, car -on les espère toujours. Ils n'ont pas d'heure. Ils apparaissent -brusquement le matin, le soir, en pleine nuit, sans prévenir, comme -l'ennemi. Aussi sont-ils reçus de la belle façon: à bras ouverts. Ceux -qui ont été les chercher à une gare de banlieue ou quelquefois très loin, -au _front_, et qui les ramènent à bon port, se secouent, soulagés, en -sautant du siège: «Cristi! Ça n'a pas été sans peine. Enfin, les voilà. -C'est à vous de faire.» - -On les sort donc des voitures et des autos et on les dépose à petits pas, -comme de précieuses cargaisons tirées des flancs d'un navire que l'on -croyait perdu corps et biens et qui arrive du bout du monde. Jamais les -escaliers n'ont été aussi durs et aussi longs à monter qu'avec eux. Tous, -exténués de souffrance ou de fatigue, tombent anéantis, incapables d'un -geste, d'une parole. Ils ne donnent signe de vie qu'en respirant. Même -ceux qui se tiennent sur leurs jambes marchent en plein sommeil et -croulent dès qu'ils s'arrêtent. C'est dans ce lamentable état qu'il faut -d'abord les déshabiller. Que de difficultés et de soins nécessite ce -travail aussi douloureux déjà qu'une «opération»! D'une main délicate et -pourtant résolue on retire, on décolle les vêtements glorieux et en -lambeaux qui font aux soldats des costumes de splendeur épique si bien -adaptés et rompus à tous les actes de la bataille; les pieds gonflés sont -délivrés du boulet des grosses chaussures qui ont foulé tant de routes et -qui, lassées par les étapes, heurtent le sol avec un bruit lourd, comme -des haltères. Les corps meurtris et vigoureux sont mis à nu. Nous voyons -apparaître les larges poitrines, nos seuls et vrais remparts, plus -résistants, que ceux des forteresses. Alors l'eau, l'alcool, répandus sur -les chairs, rafraîchissent et purifient les membres harassés recouvrant -aussitôt sous ce baptême l'instinctif entrain de la vie, et les -infirmières, transfigurées par le respect de ces ablutions, prennent, -sans qu'elles s'en doutent, les nobles attitudes qui agenouillent les -saintes femmes dans les mises aux tombeaux. Près d'elles il y a toujours -debout un vieux brancardier méditatif et grisonnant, qui ressemble à -Joseph d'Arimathie. - -Mais, après que les malheureux ont été emportés, l'étrange sensation -produite tout à coup, dans la pièce vide, par les tas individuels de -leurs vêtements affaissés et réunis! Quoi? Ces monticules de guenilles... -ce sont eux? Oui. Voilà leur dépouille émouvante. Ils ont fondu. Je pense -à des corps consumés dont ces restes seraient les cendrés. Et si petites! -A tenir dans un boisseau! Comment? Ce paquetage?... C'est tout cela un -cuirassier?--Vous l'avez dit.--Et ce résidu?--C'est un zouave... un -chasseur.--Quelle misère! On soulève et l'on trie, le coeur serré, les -pauvres nippes imprégnées de sueurs brûlantes et froides, qui ont bu tant -de sang, l'eau de la pluie et des fleuves passés à gué ou à la nage,... -ces loques si belles qui à la minute pendaient tout le long des blessés -ainsi que des drapeaux noircis dont leur corps était la hampe... Et quand -on les a rassemblées, on ficelle, en inscrivant le nom, pour que les -guéris retrouvent, le jour du départ, ces hardes qui sont tout leur bien. - -Mais eux, en attendant, où sont-ils, les soldats qui n'ont plus -d'uniforme? - -Ils sont couchés, au lit. Dans un lit... - -Ah! ce lit! Ce lit frais, tiède, chaud, dont ils ont rêvé depuis des -jours et des semaines sous les rideaux de balles et d'obus, courbés dans -l'alcôve des tranchées, durant les longues nuits, noires de froid et de -ténèbres... ils le possèdent enfin!... ils y campent... Ces draps de -blancheur, si doux, qui les enveloppent comme un grand pansement... ils -les touchent de tous leurs membres qui les jonchent et craquent d'aise, -de tout leur corps étendu, étalé, de leurs mains aux paumes insatiables, -de leurs pieds remués sans cesse, heureux de se frotter dans tous les -sens à la bonne toile qui vient de l'armoire... Ce lit, c'est l'oasis,... -ils s'y laissent aller, couler, avec la complaisante inertie du plongeur -qui s'enfonce en sécurité, car il sait qu'il remontera. Ils ferment les -yeux et les rouvrent en soupirant: «Oh! qu'on est bien!» Et puis, dans -une confiance absolue, dans une indifférence sereine, à partir de ce -moment redevenus petits, ils font âme neuve. Ce sont des enfants. -L'ambulance opère en une heure cette métamorphose mystérieuse et qui -favorise la guérison. - -Aussitôt couchés dans les draps marqués au chiffre de la Croix-Rouge, les -soldats, qui étaient des hommes, sont ramenés à l'arrière, loin des -lignes de leur âge; ils se replient au temps de leurs jeunes années. Tout -contribue au succès de ce mouvement de retraite: le calme du lieu, -l'éveil et le choix des souvenirs, la position même qui les tient -allongés sur les matelas et les coussins de plume, comme à l'époque de -leurs lits étroits et de leurs premiers songes. Et ils voient de nouveau -se pencher sur eux des femmes aux traits maternels qui leur parlent tout -près, tout bas, qui savent écouter, deviner, comprendre et se taire. Ils -sentent se poser sur leur front, sur leurs cheveux, des mains accoutumées -qui n'ont pourtant pas l'air d'être des mains humaines, dont le contact -est un langage. A travers le voile de leurs paupières, jusque sous le -bandeau qui les isole, ils perçoivent la surveillance des regards et -l'inquiétude des pensées. On prévient leurs moindres désirs et on trouve -le moyen de ne pas les contrarier même quand il est impossible de les -satisfaire. - -Plus que partout ailleurs les blessés se montrent là dans le plein de -leur naturel. Les expansifs «se racontent». Les muets, les fermés, -rabattus sur eux-mêmes, butés à des choses qu'il est inutile d'essayer de -leur arracher, fixent encore du fond de leurs sombres prunelles le champ -de bataille où ils ont langui jusqu'au surlendemain, la cave molle et -fétide où ils gisaient parmi les rats affolés dans un cloaque sans nom, -le bois sinistre et mouillé de sang qui répercutait leur éternelle et -vaine plainte, l'oiseau de proie qui tout à coup, la nuit, s'est posé sur -leur face, dont la patte onglée s'est crispée un instant sur leur nez, -dont ils ont vu le bec tandis qu'il s'apprêtait à leur manger les yeux. -Des bruits leur reviennent aux oreilles: fracas d'obus, sifflements de -fer, miaulements d'acier, crépitements d'incendie, cris rauques, -aboiements d'un chien, tonnerre sec des canons, chute d'une gamelle, -sonnerie d'un clairon mais si loin, si loin... A ceux-là il faut des -heures et même des jours pour se remettre, revenir au temps présent, à la -surface du flot apaisé... Et puis tout à coup, comme on n'y comptait -plus, un sourire se dessine enfin, germe et fleurit sur le visage -douloureux et balaie tous les fantômes... - -[Illustration] - -Il y a les blessés gais, les musiciens du rire, les fifres de l'esprit -français qui forment la fanfare de ce régiment de la souffrance. Leurs -joyeux propos donnent du ton et fouettent la convalescence. Et après les -petits blessés et les moyens... viennent ceux qu'on appelle les grands... -A ces mots, la voix baisse et se teinte de gravité. Les grands blessés! -Dès qu'on entre ils captent l'attention, un peu à l'écart, abrités par -des paravents... Leur immobile vie reste suspendue. Le visiteur fait un -détour, n'ose pas s'avancer près de leur lit plus solennel. Les yeux de -ceux-là, quand ils s'ouvrent avec lenteur, demeurent vagues, brumeux, -lointains... Ils vous regardent et ne vous voient pas... tout leur semble -étranger... Ils sont sans être... On les sauvera. Mais on n'ose pas trop -le dire, en face de leur faiblesse et de leur fragilité. On n'en parle -qu'avec des hochements de tête et des espoirs d'une extrême prudence... - -Et pourtant les blessés rendent tous aux médecins, aux femmes et à ceux -qui les soignent la tâche agréable, facile. D'un incroyable et tenace -courage, ils ne se plaignent jamais. C'est leur façon de s'acquitter. Il -faut leur arracher l'aveu que «ça ne va pas très bien» pour apprendre que -ça va mal. Ils sont candides, sympathiques, touchants, de la plus -familiale gentillesse quand ils ouvrent un portefeuille éreinté, bon à -jeter, pour vous montrer avec orgueil le portrait d'une maman, d'une -femme, d'un bébé... ou bien qu'ils vident leurs inépuisables poches, -extraordinaires de contenance comme des sacs à malice, et dans lesquelles -s'entassent du tabac, de la ficelle, un morceau de sucre, une pipe, un -mouchoir à carreaux, des sous, du chocolat, une caricature «de la tête à -Guillaume...» Et convenables, polis, bien élevés, simples, naturels, sans -affectation d'aucune sorte, d'une qualité d'accueil égale, aimable et -digne, avec un sourire des yeux et de toute la personne, même empêchée, -qui dit bonjour et remercie. Leur immobilité la plus cruelle trouve -toujours ingénieusement la façon de manifester de la reconnaissance. Pour -parler des parents, de la ville «d'où ils sont», de leur champ, de la -maison, d'un cheval, d'une ferme ou d'un clocher, ils emploient sans -effort des termes d'une noblesse grave qui sont saisissants et beaux -comme des paysages. A peine s'approche-t-on de leur lit qu'ils vous font, -ainsi qu'à un chef, l'honneur du salut militaire. Ils adorent les -friandises, la confiture, les bonbons... Si l'on osait, on leur -apporterait des joujoux... des soldats de plomb. Il n'y a nul -inconvénient à les gâter, car ils n'ont pas volé les douceurs qui ne -sauraient les amollir. Ils en prennent à leur appétit... Tiens! Pendant -qu'ils y sont... Et ils font joliment bien... Mais ils repartiront, une -fois rétablis, plus belliqueux et plus ardents, à tel point leur -confiance est inébranlable, vissée: «_Ils_ sont perdus, monsieur. Ça y -est. N'y a qu'à attendre.» - -Ainsi, dans la douleur, dans le repos et la docilité, dans la réparation -physique et le maintien du grand moral, nos blessés, parmi nous, passent -un temps, plus ou moins long, de sanglantes vacances, choyés du moins par -les tendres femmes françaises dont ils ont écouté si souvent, la tête -sur leur poitrine, battre comme une horloge le cœur inaltérable et fort, -la source de bonté régulière, infinie... - -[Illustration: Le grand escalier de l'Hôtel de Ville d'Arras. -Un escalier qui monte dans le vide.] - -Plus tard, dans des années, quand ils feront aux jeunes gens le récit de -leurs campagnes, ils se rappelleront, entre deux batailles: «Ah! -l'ambulance!... mon ambulance de 1914! j'ai été soigné là... non... je ne -peux pas dire! Des femmes!... des dames du Paradis!» - -Et puis ils se tairont, pendant qu'une larme, pour mieux couler, choisira -sur leur joue le ravin d'une cicatrice. - - - HENRI LAVEDAN. - - - - -DANS LES CENDRES D'ARRAS - - -_Nous reprenons la publication du récit, par M. Gaston Chérau, du -bombardement et de l'incendie d'Arras. Les photographies prises par notre -collaborateur augmentent encore l'intérêt de cette émouvante narration_: - - Arras, 16 octobre. - -Les malheureux habitants qui s'étaient réfugiés dans leurs caves, à la -fois guettés par les obus et par l'incendie qui faisaient rage au-dessus -d'eux, ne savaient plus à quelle mort se vouer. L'incendie ne leur donna -pas longtemps le choix: les vieilles maisons s'effondrèrent presque -subitement et les issues des caves furent bouchées... - -De l'une de ces retraites mortelles, sortirent--dans la nuit du jeudi au -vendredi--quarante-cinq personnes; elles y étaient emprisonnées depuis le -mardi matin et, pour se tirer de là, il leur fallut déblayer des -décombres brûlants sur une épaisseur de plus de trois mètres. - -Ce ne fut que le vendredi que le désastre de leur ville fut révélé aux -Artésiens. La mitraille tombait encore, mais, comme me l'a dit l'un -d'eux, «elle n'était plus bien portante... et puis on était _au -courant_». On apprit alors que les Allemands avaient surtout visé les -monuments anciens, les usines et les ambulances. - -Qu'ils s'enorgueillissent du résultat: ils ont encore une fois anéanti -des asiles où l'on endormait les douleurs et des maisons qui parlaient du -génie de la paix. - -Si le beffroi résiste encore, à la date où j'écris, l'Hôtel de Ville est -vidé de ses trésors de bois, de pierre et de fer forgé. Les salles -gothiques se sont volatilisées, les cheminées sculptées ont éclaté, les -frisés se sont émiettées, le balcon d'où l'on regardait la place a reçu à -lui seul plus de plomb qu'il n'en faut pour détruire dix maisons. Les -façades renaissance tiennent, mais ce ne sont plus que des écrans. Des -maisons, du quartier, il n'y a plus que des monceaux de décombres, des -murs menaçants, des escaliers qui montent dans le vide, des poutres qui -ne parviennent plus à rejoindre leur appui, des fûts de colonnes braqués -comme des canons, des enseignes bosselées, des balcons tordus, des amas -de tuiles, d'ardoises, de vaisselle brisée, de cuivres noircis... - -Mais ça n'est pas tout! - -Cinq ambulances étaient installées dans Arras. Les cinq ont été -bombardées! - -Sous la mitraille qui défonçait les toits de l'école des garçons, les -trois médecins militaires descendirent eux-mêmes leurs cent soixante -blessés dans les caves. Au Saint-Sacrement, au Collège communal, aux -Ursulines, les projectiles pleuvaient sans discontinuer. - -A l'hôpital Saint-Jean, dans la matinée du 7 octobre, une sœur venait -d'achever le pansement d'une femme qui avait été blessée la veille, dans -la rue, et qu'on avait recueillie avec ses deux enfants, une fillette de -six ans, un bébé de six mois. Un obus crève la toiture, éclate dans la -salle, blesse une deuxième fois la femme blessée le 6, tue sa fillette, -abat la sœur qui meurt en articulant doucement: «J'offre ma vie à mon -pays!» - -Elle était vouée à la mort, cette souriante et tendre petite religieuse -de vingt-neuf ans! L'obus qui précédait immédiatement celui qui l'a tuée -venait de tomber dans la cellule voisine de l'oratoire, précisément celle -de sœur Sainte-Suzanne, et la supérieure courait, demandant si sœur -Sainte-Suzanne se trouvait chez elle... Sœur Sainte-Suzanne était dans -son service! Mais la mitraille, qui l'avait manquée là, devait la -retrouver ici. - -[Illustration: Salle de l'hôpital Saint-Jean, à Arras, où une sœur et -une fillette de six ans ont été tuées et où d'autres malades ont été -blessés.] - -Et d'autres obus tombaient encore, achevant trois soldats blessés, tuant -un employé, tuant un autre enfant... - -Voilà la besogne des terribles soldats teutons! - -Le bureau de bienfaisance lui-même n'a pas été épargné. Il n'était -pourtant pas facile de le dénicher dans cette rue qu'abritent les hautes -terrasses du jardin de l'évêché! C'était, aussi, une victime bien -innocente, mais il faut croire que son étiquette et sa destination le -désignaient pour le sacrifice. Des obus sont tombés sur lui. - -Le jour où j'ai pu y pénétrer, je n'ai pas été peu étonné d'entendre -chanter dans ce qui restait de la maison voisine. C'était un serin qui -s'en donnait à cœur-joie! Il y avait près de sa cage trois autres cages -où le petit monde qui y était faisait le gros dos, attendant la mort -devant les mangeoires vides et les buvettes desséchées. Depuis onze -jours, les pauvres abandonnés n'avaient pas reçu de visites! Il y avait -une petite perruche qui, les yeux clos, dodelinait de la tête comme si, -au seuil de l'agonie, elle avait réfléchi aux atrocités de cette époque. -La tourterelle, tassée dans ses plumes hérissées, ne bougeait pas; quant -au tarin, ce n'était plus qu'une petite boule accrochée à son -perchoir. Autour d'eux, la cloison était crevée; un rideau, arraché à une -fenêtre, avait été fixé sur le mur par des éclats de vitres; les chaises, -la table, les assiettes, les verres, le linge, le fourneau de la cuisine, -tout était bouleversé ou réduit en miettes. Le plafond était défoncé, et -ce qui demeurait intact après le cataclysme c'étaient précisément les -êtres les plus fragiles! Aidé de l'économe du bureau de bienfaisance, -j'ai recherché la provision de graines et nous leur avons donné à manger. - -[Illustration: Pièce attenante au bureau de bienfaisance écroulé, où -notre collaborateur a trouvé des oiseaux abandonnés depuis le -bombardement.] - -[Illustation: Près de l'une, j'ai aperçu un réveille-matin.] - -Nous étions bien un peu honteux d'avoir une telle préoccupation en un -pareil moment, mais c'est que nous nous imaginions que nous nous -surveillions l'un l'autre. D'ailleurs, dès que nous avons vu de quelle -façon on accueillait notre offre, nous nous sommes regardés et nous nous -sommes compris. - -Quand je suis sorti de là, le serin chantait encore. - -Dans les rues, les ménagères balayaient et lavaient leur maison, et je me -souviens d'avoir vu un commerçant qui frottait avec conviction la glace -de sa porte sans penser que de la devanture de son magasin il ne restait -que les montants. - -Rien ne peut contre l'habitude et il n'y a pas de guerriers qui en aient -raison. - -Les obus ronflaient toujours et occupaient l'air; une maison achevait de -se consumer sur la Grande Place, que des enfants continuaient leur partie -d'_al'-guise_ et que les pigeons s'abattaient sur leur endroit préféré. - -Je poursuivis ma promenade dans les ruines, dans les cendres et dans le -sang et je vis d'autres ruines, d'autres cendres et d'autre sang. Il y en -avait partout, mais partout il y avait des gens qui s'activaient pour -déblayer les lieux. Il fallait faire place nette à la Vie. - -A l'église Saint-Jean-Baptiste, le doyen me fait visiter les dégâts: les -obus ont plu ici comme ailleurs. Les voûtes sont percées à jour, les -vitraux n'existent plus, la toiture est pulvérisée; cela n'empêche pas de -songer à demain et une petite équipe d'ouvriers nettoie la nef. - -Et des ruines, d'autres ruines! Des gens, hier riches, aujourd'hui -ruinés, vont voir la place de leur foyer. Ils n'ont pas de colère, pas de -larmes; ils regardent, fouillent dans les décombres pour essayer de -retrouver quelque chose, et puis, incapables de persévérance, ils s'en -vont, plus fatalistes encore. Ce qui doit être anéanti périt à son jour. - -Dans le quartier de la gare j'ai vu, sur l'emplacement d'un grand -immeuble, douze cheminées que les bombes et l'incendie ont respectées. -Elles sont accrochées comme des nids et, sur certaines d'entre elles, des -cafetières sont encore posées. Près de l'une, j'ai aperçu un -réveille-matin. - -Un peu plus loin, à l'endroit où passait la rue Saint-Géry, s'élevait un -hôtel particulier dont il ne reste plus que la porte monumentale qui -encadre dans le lointain des colonnes et des frontons. On dirait une -riche villa de Pompéi. - -[Illustration: Des cheminées qui sont restées accrochées comme des nids.] - -[Illustration: Une ruine qui ressemble à celles des riches maisons de -Pompéi.] - -Et partout il y a des ruines, ruines de pauvres, ruines de riches, -réunies aujourd'hui dans le sort commun; et partout s'étale cette -épouvantable odeur d'incendie. - -Lorsque tombe le soir sur cette ville anéantie, aux rues encombrées de -fil de fer, aux toits qui, à chaque minute, laissent échapper de leurs -tuiles, les heures deviennent soudain lugubres. Les ménagères sont -rentrées; on n'entend plus le bruit du balai qui lave, le bruit de l'eau -qui coule du seuil sur le trottoir. La vie qui s'essayait vaillamment à -reprendre s'est tout à coup découragée. L'odeur de brûlé devient plus -lourde et plus écœurante, et le canon qui tonne durement tout autour de -la ville ne dissipe pas l'angoisse qui vous étreint. - -Je me rappelle mes promenades du soir dans les rues d'Arras, -autrefois,--il y a quatorze ans. Et je revois ces petites lumières qui -éclairaient le fond des maisons où les cuivres reluisaient, où tout était -rangé selon un ordre invariable, où il semblait que la vie avait raison -du temps... - - -_C'est à Albert, quelques jours après, que l'auteur de ces lignes a -appris qu'un nouveau bombardement avait aggravé l'œuvre du premier_: - - Albert, 23 octobre. - -De nouveau, l'ennemi bombarde la malheureuse petite ville d'Albert, et -c'est là, sur des cendres toutes chaudes et sous les trajectoires des -obus, que j'apprends l'achèvement du désastre d'Arras! Le beffroi est -tombé, le lion des Flandres est abattu; ce qui restait debout de la -Petite Place est, m'affirme-t-on, détruit; les ambulances ont, encore une -fois, servi de cible... - -[Illustration: L'ACHÈVEMENT DU DÉSASTRE D'ARRAS.--Le beffroi détruit par -un nouveau bombardement.] - -Nos ennemis, en effet, ne pouvaient pas se retirer en laissant derrière -eux autre chose que des ruines! C'est un surcroît de torture pour nous, -mais c'est aussi un peu plus de dégoût, un peu plus de mépris, un peu -plus de colère qu'ils ajoutent en nos âmes. - -Que le beffroi soit à bas, que des monuments séculaires soient en -flammes, que des ambulances soient en cendres, le son qu'ont rendu les -vieilles cloches en tombant est le glas de celui qui, criminel insensé, a -outragé toute une histoire et toute l'humanité. - - GASTON CHÉRAU. - - - - -LA PROTECTION DE COMPIÈGNE - - -_Nous avons reçu la lettre suivante_: - - 20 octobre 1914. - - Mon cher directeur et ami, - -Je crois de mon devoir d'apporter une rectification à l'article de M. -Julien Tinayre paru dans _L'Illustration_ du 17 octobre. - -«Compiègne, pendant l'occupation allemande, y est-il dit, n'a presque pas -souffert, grâce au sang-froid et au courage de M. Martin, adjoint au -maire, et de M. Gabriel Mourey, conservateur du Palais.» - -En ce qui me concerne, rien n'est moins exact. C'est à d'autres que -revient tout l'honneur du salut de la ville de Compiègne: d'abord à M. H. -de Seroux, adjoint délégué, dont la prudence, la fermeté et le dévouement -méritent notre admiration et toute notre reconnaissance; ensuite à M. -Lefèvre, qui a assumé et rempli avec un tact et une patience rares les -périlleuses fonctions de chef de la police municipale. - -Quant à moi, je me suis simplement borné à protéger, du mieux que j'ai -pu, le Palais dont j'ai la garde... - - GABRIEL MOUREY, - - Conservateur du Palais national de Compiègne. - -_M. Martin nous a écrit lui-même pour reporter sur M. de Seroux tout -l'honneur de la protection de Compiègne, et le président du tribunal de -cette ville, dans une lettre sur le même sujet, nous prie de citer -également le nom de M. le Dr Wurtz qui, malgré son âge, a soigné nuit et -jour les malades et les blessés._ - - - - -AUMONIERS MILITAIRES - - -Dans notre dernier numéro nous avons montré, unis à l'ombre du drapeau -pour remplir, en se prêtant mutuelle assistance, un même devoir, des -aumôniers militaires appartenant à des religions différentes. A l'exemple -de nos vaillants mobilisés qui ont fait table rase de toutes leurs -querelles, prêtres catholiques, pasteurs protestants et rabbins oublient -leurs dissentiments confessionnels et donnent l'exemple de la plus -parfaite confraternité devant les blessés ou les mourants qu'ils ont -mission d'assister. Le rabbin qui figurait sur notre photographie attesta -cette union de façon aussi glorieuse que tragique. Ses nombreux amis ont, -en effet, reconnu M. Bloch, tué il y a quelques semaines aux environs de -Saint-Dié. On évacuait une ambulance sous le feu de l'ennemi. Un de nos -soldats, dangereusement blessé, aperçoit le rabbin qu'il prend pour un -prêtre catholique; il lui demande un crucifix. Le prêtre israélite court -aussitôt à la recherche du pieux emblème; au moment où il va le remettre -à l'agonisant, il est lui-même mortellement frappé. M. Bloch est le -premier rabbin victime de la guerre; il est tombé en brave, comme tant de -prêtres catholiques tués au feu ou brutalement fusillés. - -_Dessin de CHARLES FOUQUERAY, -d'après un croquis communiqué par un officier blessé._ - -[Illustration: NOS FUSILIERS MARINS A YPRES] - -Les Parisiens, les vieux, ou ceux encore qui possèdent bien leur histoire -de la guerre de 1870-1871 et du grand siège, n'ont pas perdu le souvenir -des services éminents que rendirent alors à la défense les marins, -fusiliers et canonniers. Aussi, lorsque, au début des hostilités -actuelles, on vit reparaître sur les boulevards leurs grands cols bleus, -leurs mâles figures halées, les accueillit-on avec cordialité. Quelques -jours ils furent employés à des besognes de police. Ils pouvaient mieux -faire, et bientôt ils étaient répartis dans certains forts du camp -retranché: la tâche de protéger Paris ne pouvait être confiée à de -meilleures mains. Après la rude alerte on les vit revenir en petit -nombre. A l'approche des froids, on les avait dotés de la longue capote -d'infanterie, qui leur enlevait bien un peu de leur allure dégagée, mais -n'allait point les gêner pour faire, dans les combats du Nord, -d'excellente besogne. On a, pour la première fois, mentionné leur -collaboration efficace, le 13 octobre, à la reprise d'Ypres, où ils -marchaient à côté des Anglais. Ce fut une chaude affaire. Mais les marins -sont bons pour toutes les tâches qui exigent de la vigueur et de -l'agilité, de la vaillance et de l'allant. Leur magnifique entrain, à la -baïonnette, ne le cède même pas à celui des turcos. Ils enlevèrent -alertement les positions dont on leur confia l'attaque. La déroute des -Allemands, repoussés à plusieurs kilomètres au delà d'Ypres, fut -complète; ils firent là des pertes considérables. Cette irrésistible -poussée fut le commencement d'une offensive qui étendit bientôt notre -front jusqu'à la mer, paralysant la marche en avant de l'ennemi. - -[Illustration: -Altmunsterol redevenu Montreux-Vieux: les anciens poteaux frontières -allemands, sur la route et sur la voie ferrée de Belfort à Mulhouse, -repeints aux couleurs françaises.] - - -DEUX MINISTRES AUX ARMÉES - - -M. Aristide Briand, garde des sceaux, vice-président du Conseil, et son -collègue, M. Albert Sarraut, ministre de l'Instruction publique, ont -passé toute la semaine dernière dans l'Est, au milieu de nos soldats, -témoins de leurs généreux sacrifices, de leur magnifique ardeur au -combat, de leur foi inébranlable dans le succès. Mardi ils retournaient -auprès de leurs collègues, auxquels ils allaient rendre compte de la -mission qu'ils venaient d'accomplir, communiquer l'impression -d'admiration et de confiance que leur a laissée tout ce qu'on leur a -montré, faire part aussi des besoins de cette vaillante armée qu'ils ont -vue à la peine, et de l'effort à poursuivre afin de lui permettre de -parfaire son œuvre victorieuse. Il suffit d'avoir causé quelques -instants seulement avec M. Aristide Briand, à son bref passage à Paris, -pour entendre de quelle voix chaleureuse, persuasive, en quels termes -enthousiastes il dut, pour sa part, raconter au Conseil cet émouvant -voyage. Au surplus prêchait-il à des convertis, et il n'aura pas, certes, -besoin de toute son éloquence pour convaincre le gouvernement entier du -devoir qui lui incombe jusqu'au bout, d'aider de tout son pouvoir, de -toutes ses forces vives et sans marchander, ceux qui luttent, de -collaborer de la plus étroite façon, et, pour tout dire d'un mot, de -communier avec eux. - - -[Illustration: -Les deux ministres -D'un point culminant des Hauts de Meuse, MM. Briand et Sarraut assistent -à un vif combat d'artillerie.] - -Les premiers spectacles qui apparurent aux ministres, quand ils -arrivèrent à l'arrière de nos armées, sur les territoires d'où elles -venaient à peine de repousser l'ennemi, furent des tableaux de désolation -et de deuil. Partout des ruines. Et quelles ruines, que celles de villes, -de bourgades, de villages, dont certains tour à tour ont été pris, -repris, reconquis enfin par les nôtres de haute lutte, après les plus -rudes alternatives; que l'ennemi, le plus souvent, a systématiquement -dévastés, mettant au service d'une haine féroce les procédés de -destruction les plus infaillibles; et que, dans la rage que lui causait -sa défaite, il s'est appliqué, avant le décisif recul, à effacer de la -surface du sol comme firent autrefois, de villes maudites, des -cataclysmes dont la mémoire des hommes demeure à jamais horrifiée! Ce fut -ainsi, sous les plus lamentables couleurs, qu'ils aperçurent au passage -de petits pays naguère si florissants et si quiets, Nomeny, Revigny, -Gerbeviller, Clermont-en-Argonne, Lerouville, Sermaize-les-Bains, -Lunéville, Vaubécourt, tant d'autres dont les noms évoquent -d'inoubliables souffrances, et qui portent encore les stigmates de la -sauvagerie raffinée--si les deux mots ne heurtent pas d'être -accolés--dont ils furent les victimes. - -Pourtant, ô miracle de la vitalité, du courage de la race, de sa -confiance inébranlable en l'avenir! pourtant l'activité partout reprend -en ces lieux martyrisés. Les routes qui avaient vu le pitoyable exode de -tous ces pauvres gens chassés de leur foyer par l'invasion se sont de -nouveau animées, à mesure que les nôtres regagnaient le terrain -abandonné, de longs cortèges où des piétons las, inquiets de ce qu'ils -allaient retrouver à la place de leurs maisons délaissées, mais non -découragés, se mêlaient aux chariots chargés en désordre, aux grinçants -véhicules de fortune. Et les voilà, ces pauvres sans feu ni lieu, qui se -remettent à l'œuvre dans leurs champs criblés de trous d'obus, -s'appliquant à réédifier leur toit familial, et attendant la paix, la -paix glorieuse à laquelle leurs âmes croient de toute la ferveur dont -elles sont capables. - -[Illustration: Les nouveaux Pèlerins] - -Cette foi vive, agissante, les représentants du gouvernement allaient la -retrouver, exaltée encore par l'ardeur de la lutte, aux lignes de -bataille qu'ils gagnaient bientôt. - -Ce fut là que les deux ministres apprirent la mort de M. Emile Reymond, -le sénateur de la Loire, leur collègue au Parlement, leur ami, dont nous -racontons d'autre part la fin héroïque. Quelques heures auparavant, ils -lui avaient donné, en se détournant pour cacher leurs larmes, la suprême -poignée de main. Lui, souriait, sans illusion pourtant sur son sort: -«Dites-moi seulement que vous conserverez de moi un bon souvenir», -murmuraient ses lèvres prêtes à se clore à jamais. En évoquant cette -vision, les traits si mobiles de M. Aristide Briand se contractaient -encore. - - -LA MISSION AUX ARMÉES DE MM. ARISTIDE BRIAND ET ALBERT SARRAUT.--Le -généralissime et les deux ministres. - -[Illustration: M. Aristide Briand et le général Dubail.] - -Des Hauts de Meuse, la position que l'ennemi nous a si désespérément -disputée, M. Aristide Briand et M. Albert Sarraut assistèrent à une -action dans laquelle 200.000 hommes, peut-être--100.000 de chaque -côté--étaient engagés. Un temps radieux les favorisait. Dans un ciel bleu -de panorama--ces vieux panoramas devant lesquels germèrent, voilà -longtemps, dans nos âmes d'enfants, et l'horreur du Teuton et l'espoir -des revanches--ils voyaient s'épanouir, puis se dissoudre au vent -d'automne, les blancs flocons des shrapnells. Parfois, dans la terre en -friche, dans les champs désertés, un gros obus s'enfouissait sous leurs -yeux, à quelques centaines de mètres, avec un fracas sourd. Des -crépitements de fusillades alternaient avec les grondements lointains du -canon. Mais la plaine demeurait vide en apparence. Pas un être ne s'y -agitait. Nul autre indice de la bataille que des fumées, de-ci de-là, des -lueurs d'incendies, et du bruit tout alentour. Etrange impression, et si -différente, confessait M. Aristide Briand, de celle qu'on s'attend à -recevoir d'un pareil carnage. On a rêvé d'un classique Wouwerman ou d'un -Van der Meulen, avec de pittoresques groupes épars de cavaliers, des -charges furieuses: on n'a devant soi qu'un immobile paysage de Lorraine. -La tâche, désormais, sera bien difficile pour les peintres de bataille! - -Ce n'est pas de lui, en revanche, que je tiens ce détail: comme, en -compagnie des officiers qui les guidaient dans ce voyage, les ministres -déjeunaient à la hâte, non loin de l'hôpital où agonisait leur ami, un -avion allemand vint planer sur la ville--par hasard, sans doute--et -laissa choir quelques bombes. Un tir violent l'accueillit, si bien réglé -qu'on crut un moment l'avoir descendu et qu'il fut contraint de prendre -la fuite. - -Une émotion plus forte, une émotion indicible, était réservée aux deux -représentants du gouvernement à l'extrême étape de leur randonnée, à -Belfort, la fière cité où l'ombre de Denfert-Rochereau semble exciter et -soutenir encore les dignes héritiers de sa magnanimité. - -De la citadelle dominant la plaine, le gouverneur montrait à ses hôtes la -frontière ancienne, maintenant débordée, effacée par la bravoure de nos -soldats, la terre d'Alsace, hier encore «annexée». Alors, un violent, un -impérieux désir les anima, irrésistible: aller là, être les premiers, -après les vainqueurs, à fouler ce sol reconquis, si longtemps et si -ardemment convoité. On déféra à leur vœu. Et bientôt, avec leurs guides, -avec leur petite suite, ils étaient à «Alt Münsterol» redevenu -Montreux-Vieux. Ces lieux me sont familiers depuis une enquête dont, -autrefois, _L'Illustration_ me chargea par là. Je revois la petite gare, -le passage à niveau, puis, tout proche, le poteau frontière de la route -qui, bariolé de noir et de blanc, semblait porter le deuil de la province -violemment séparée de la patrie, si bien que, par une sorte de timide -pudeur et de fierté, je ne voulus pas même l'atteindre. Plus heureux, les -nouveaux pèlerins français purent éprouver la légitime et la troublante -volupté de se grouper à son pied, de le toucher, de le caresser, pour -mieux dire, de délecter leurs yeux à ses couleurs toutes fraîches... Car -il est maintenant tricolore, comme le mât qui, sur la voie ferrée, -indique encore l'ancienne limite entre la civilisation et la barbarie. De -ce terme, leurs regards purent s'élancer, brillants d'un rêve radieux, -sur la route bientôt libre qui s'enfonce vers l'Est, vers le Rhin. Et il -faut espérer que, quelque jour prochain, dans un de ces frémissants -discours qui soulèvent les foules, M. Aristide Briand dira quels -sentiments à cette heure l'agitèrent, et quelle fierté gonfla sa -poitrine, quel sain orgueil d'avoir été si prévoyant, si vigilant -serviteur du pays, au jour où, à peu près seul contre l'opinion entière, -il se fit le champion passionné du retour «aux trois ans». - - GUSTAVE BABIN. - - -[Illustration: - - M. A. Briand. Général Joffre. M. A. Sarraut.] - - -Un Christ brisé sur une tombe par un des projectiles qui ont atteint le cimetière de Reims. - -Le Christ du calvaire de Drouville (Meurthe-et-Moselle) scié par les soldats allemands et jeté bas. - -«GOTT MIT UNS»!... COMMENT ILS TRAITENT L'IMAGE DE CELUI QU'ILS -INVOQUENT - -EN FRANCE.--Traces de leurs méfaits variés dans la salle -d'honneur de la citadelle d'Arras: ils ont souillé les drapeaux, sali le -buste de la République et couvert les tableaux noirs de dessins grossiers -et d'inscriptions. - -EN BELGIQUE.--Comment ils se sont fait photographier dans -l'auditoire de la cour de cassation au Palais de Justice de Bruxelles. -_D'après «1914 illustré», revue hebdomadaire dont la publication à -Bruxelles a été autorisée._ - -LES INCONVENANCES DE LA SOLDATESQUE ALLEMANDE DANS LES MONUMENTS PUBLICS -DES VILLES OCCUPÉES - -[Illustration: UNE HÉROÏQUE GALOPADE.--Section de mitrailleuses de -dragons allant prendre position, sous les éclatements des shrapnels. - -_Dessin de GEORGES SCOTT._] - -[Illustration: - - _Dessin de LUCIEN JONAS._ L'INTRUS!] - - -_Loger sous son toit l'envahisseur, le soudard grossier et -ivrogne, toujours brutal même s'il n'est pas féroce, qui, -lorsqu'il est repu, se vautre, sans quitter ses lourdes -bottes, sans lâcher son mauser ni sa bouteille, sur le lit -familial,--c'est le martyre des femmes françaises dans les -départements envahis. Trop de foyers de notre pays et de la -malheureuse Belgique ont subi cette souillure... Nulle image ne -saurait, plus que la douloureuse et saisissante composition du -peintre Jonas, exalter la patriotique fureur de nos combattants -et les exciter à redoubler d'efforts pour libérer notre sol et -pour le garder désormais inviolable._ - - - - -LA CHUTE D'ANVERS -_Dessins de R. Caton Woodville et de H. W. Koekkoek, d'après les -croquis de G. Lynch et de H. C. Seppings Wright._ - -[Illustration: - -Un des combats qui ont précédé la chute d'Anvers: le fort de Bornhem (au -centre) bombardé par l'artillerie allemande de gros calibre. -Aux premiers plans, artillerie de campagne belge et infanterie dans les -tranchées, défendant l'intervalle entre le fort et l'Escaut.] - -D'après des récits de témoins et des croquis, des artistes anglais ont -reconstitué des épisodes de la lutte ardente qui a précédé la chute -d'Anvers. - -C'est, d'une part, la suprême résistance du fort de Bornhem. Ce fort -était du même type que tous ceux qui entouraient Anvers, pas très -impressionnant à voir, sans doute, anodin d'aspect en temps de paix, mais -redoutable dans le combat alors que ses tourelles cuirassées échangeaient -leurs lourds obus avec les gros canons de siège allemands. Les lignes de -tranchées se développaient tout autour, sous la protection de -l'artillerie de campagne, dissimulée selon un artifice courant, sous des -branchages qui rendent chaque pièce pareille à un gros buisson. - -Malheureusement, ces défenses ne pouvaient absolument pas préserver -Anvers d'un sort fatal. Sa dernière nuit héroïque fut d'une sinistre -beauté. Toutes les puissances destructrices semblaient liguées contre la -cité illustre des Rubens, des Van Dyck, des Plautus, et le fameux siège -de 1832 apparaît, auprès de ces horreurs, comme un simulacre, un tableau -des grandes manœuvres. A l'horizon, la lueur rouge de l'incendie des -réservoirs de pétrole, auxquels les Belges avaient mis le feu. Au ciel -ardent, les mouvants faisceaux de lumière pâle des projecteurs -électriques. Dans l'Escaut, de hautes colonnes d'eau soulevées par la -chute des obus. Et, dominant ce spectacle de dévastation, la svelte tour -de Notre-Dame, dressée comme un hautain défi aux pires sauvageries qu'ait -vues l'histoire... - -Notre dernière gravure représente le duel d'artillerie qui précéda la -reprise de Malines par les Allemands, avec un épisode assez curieux: la -destruction, par un obus belge, de l'un des deux ballons d'où les -Allemands observaient et dirigeaient le combat, et qu'on voit, à gauche, -retourné comme un gros hanneton qui se serait brûlé les ailes sur la -lampe. - - -[Illustration: Mortiers belges (à gauche) répondant, par-dessus la ville -de Malines, au tir de la grosse artillerie allemande. - -Au loin, à gauche, ballons captifs allemands: au premier plan, -ambulancière de la Croix-Rouge relevant les blessés pour les emmener en -automobiles.] - -Aux premiers plan, artillerie de campagne belge et infanterie dans les -tranchées, défendant l'intervalle entre le fort et l'Escaut.] - -[Illustration: -La nuit terrible d'Anvers, sous les obus et dans les flammes de -l'incendie.] - - - - -AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE - -(_Suite et fin._) - - -Marchant sur ce sol criblé, où la tourmente de mitraille a laissé à peine -une touffe d'herbe çà et là, un peu de mousse, une pauvre fleur, -j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui sera la -seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant, viendrait -à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y travaillent, la pelle -et la pioche en main, tous décidés et joyeux, s'empressant de la finir, -et elle sera terrible, entourée des pires embûches. Ce sont les -Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé, dans leurs cervelles -prudentes et mauvaises, tout ce système de galeries et de pièges; mais, -comme nous sommes plus fins qu'eux et d'esprit plus prompt, en peu de -jours nous les avons égalés, sinon dépassés. - -Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de -monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit et -jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là, terrés à peine -pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les obus recommenceront -leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se risqueraient dehors, -crevant les poitrines ou déchiquetant les entrailles. Ils savent aussi -qu'à n'importe quelle heure imprévue, au pâle soleil ou dans l'obscurité -du milieu de la nuit, il y aura contre eux des ruées de ces barbares, -dont la forêt d'en face est encore pleine; ils savent comment ils -arriveront en courant, avec des cris pour essayer de faire peur, se -tenant tous par le bras en une seule masse enragée, et comment, avant de -s'empêtrer pour la mort dans nos fils de fer barbelés, ils trouveront -moyen, comme chaque fois, de faire beaucoup de mal. Ils savent, car ils -ont déjà vu tout cela, mais quand même ils sourient avec une dignité -grave. Depuis bientôt huit jours ils sont dans cette tranchée, attendant -la relève qui va venir, et ils ne se plaignent de rien: «On est bien -nourri, disent-ils, on mange à sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se -tient chaud la nuit, dans nos trous de renard, avec une bonne couverture. -Mais, des vêtements de dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons -encore pas tous, et il nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à -Paris, mon colonel, vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement -et à toutes ces dames qui travaillent pour nous.» - -(_Mon colonel_, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour les -officiers à cinq galons. Pendant la dernière expédition de Chine, j'avais -déjà été _mon colonel_, mais je ne m'attendais pas à le redevenir un -jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!) - -Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée, -appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des -élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y en -a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière, dont il -vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont devenus ici -quand même, non seulement des garçons braves, mais des braves garçons. -Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos distances, nous -aura tous purifiés et grandis: les Allemands, sans le vouloir, nous -auront fait au moins ce bien-là, qui certes en vaut la peine. Et puis nos -soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se battent, et c'est leur -suprême force; l'indignation les stimulera jusqu'à leur dernier souffle: -«Quand on a vu, me disent deux jeunes paysans de Bretagne, quand on a vu -de ses yeux ce que font ces brutes-là dans les villages où ils passent, -c'est tout naturel, n'est-ce pas, de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne -viennent en faire autant chez nous.» Et la canonnade accompagne d'une -basse incessante et profonde cette déclaration naïve... - -[Illustration] - -Or, il en est ainsi d'un bout à l'autre de la ligne sans fin; partout -même décision et même courage. Ici ou là, causer avec eux est aussi -réconfortant et commande une admiration égale. - -Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous -garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de l'Est -à l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des doubles, des -triples, courant ininterrompues sur des centaines de kilomètres, comme -une sorte de muraille de Chine cent fois plus redoutable que la vraie qui -gardait des Mongols, une muraille qui serpente, presque souterraine, en -tapinois, et que garnit toute une héroïque jeunesse française sans cesse -en alerte et sans cesse ensanglantée... - -Le crépuscule ce soir, sous le ciel épais, se traîne tristement et n'en -finit plus; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux heures, et -cependant on y voit encore. Devant nous se distingue toujours, ou se -devine, le déploiement à perte de vue de deux plans de forêt, dont le -plus lointain n'a presque plus de contours dans les ténèbres. Le vent -continue de se refroidir. Et le cœur se serre dans l'impression plus -poignante encore d'une replongée, sans abri et sans recours, au fond des -primitives barbaries. - ---«Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous les -soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester un -peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.» - -Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été donnée -ailleurs de voir «comme ils tirent vite et presque au hasard». On dirait -quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire qu'ils ont -des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je resterai bien -volontiers un moment de plus, pour revoir ça en leur compagnie. - -Ah!... En effet, voici en l'air une espèce de bruissement de vol de -perdrix,--des perdrix qui passeraient très vite, avec des ailes en métal. -Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et c'est dans -notre direction que cela commence à venir. Mais c'est beaucoup trop haut -et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à gauche que ce n'est -pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il faudrait qu'ils -fussent par trop bêtes... Tout de même nous cessons de causer, l'oreille -aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien. - ---«C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée. Et -c'était pour les camarades là-bas. Vous n'avez pas de chance, mon -colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui écopons... -Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les Boches.» - -Il fait nuit et je devrais déjà être loin. D'ailleurs ils vont se coucher -tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières; des -cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains à la file et je les -quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout à coup, -avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une longue fosse -commune au cimetière. - - PIERRE LOTI. - - - - -LE BOMBARDEMENT DE PAPEETE - - -Tahiti, chère au cœur de Pierre Loti, Tahiti la patrie de la petite -Rarahu, a connu, elle aussi, les horreurs de la grande guerre. «Le 22 -septembre, à 6 h. 45 du matin, nous écrit notre correspondant. M. L. -Gauthier, deux croiseurs allemands, les deux plus fortes unités de la -division de Chine (le _Scharnhorst_ et le _Gneisenau_, sans doute), se -présentèrent devant Papeete. Au coup de canon à blanc tiré par une -batterie de la côte, ils hissèrent leur pavillon, s'approchèrent de la -passe et envoyèrent leur premier obus. Le commandant de la marine à -Tahiti donna aussitôt l'ordre de détruire les balises et amers de la côte -et de mettre le feu aux approvisionnements de charbon. Un bombardement en -règle du port commença aussitôt. La petite canonnière la _Zélée_, bien -inapte à se défendre, paya cher les quelques prises quelle avait pu faire -au début de la guerre. La ville fut fort éprouvée aussi. Elle ne reçut -pas moins de deux cents obus en quatre heures de temps, à peu près. Dix -incendies éclatèrent sur divers points. A la fin de cette canonnade -terrible, les décombres de ses murailles légères, de ses toitures de tôle -ondulée, jonchaient le sol de toutes parts. On s'attendait à un -débarquement de marins allemands, et tous les hommes valides de la -colonie, mobilisés dès le début de la guerre et bien exercés, -s'apprêtaient déjà à résister jusqu'au bout. Ils n'eurent pas l'occasion -de combattre: leur brutale besogne achevée, les deux croiseurs reprirent -le large. - -[Illustration: Les effets du bombardement de Papeete, capitale de Tahiti, -par deux croiseurs allemands. - -_Phot. L. Gauthier._] - - - - - -LES TRANCHÉES ALLEMANDES - - -L'histoire de la guerre de 1914 démontrera combien les Allemands ont -profité des leçons des plus récents conflits. La guerre du Transvaal, la -guerre russo-japonaise et les guerres balkaniques ont été minutieusement -étudiées par eux et toute leur préparation, toutes leurs méthodes de -combat, toutes leurs ruses de guerre sont inspirées des enseignements -qu'ils en ont retirés. - -C'est tout particulièrement en matière de tranchées que nos ennemis ont -beaucoup vu, beaucoup appris et beaucoup retenu. - -Nous nous étions cantonnés depuis 1870 dans les trois types de tranchées -réglementaires: tranchée pour tireur assis, tranchée pour tireur à -genoux, tranchée pour tireur debout. A l'instruction, on a appris à -l'homme à se protéger momentanément, durant les bonds classiques du -combat tel qu'on le prévoyait, en creusant un peu le sol et en se -couchant derrière une toute petite levée de terre. Le soldat devait, en -outre, s'abriter des coups de l'adversaire en dressant son sac devant -lui. - -D'où _protection insuffisante_ et _visibilité extrêmement dangereuse_, -puisque l'ennemi n'a plus qu'à compter les sacs pour connaître l'effectif -qui lui fait face. - -Pour assurer le creusement de ces abris, la compagnie française disposait -de 80 pioches et 80 pelles-bêches, soit 160 outils pour 250 hommes. Ces -outils sont fixés sur le sac, d'où manœuvre assez longue pour disposer -de l'outil. - -Les Allemands ont adopté des méthodes de tranchées défensives et -offensives toutes différentes. Chaque homme a un outil et l'outil est -adapté à l'étui du sabre-baïonnette. - -Dès qu'il y a lieu de combattre, _la ligne se cache_, et, dès qu'elle -combat, _cette ligne prévoit la retraite_. Elle prépare, à cet effet, de -fortes positions qui assureront _le ralliement_, _la défensive à -outrance_, puis _la contre-attaque_. - -Et c'est en vertu de ces principes très substantiels que tous les fronts -de combat sont organisés suivant un ordre qui varie très peu. - -Ces fronts présentent généralement une, deux ou trois lignes de -tranchées-abris de 0 m. 50 à 0 m. 60 de largeur, parallèles, de longueur -proportionnelle aux effectifs qui les occupent, reliées entre elles par -des cheminements tracés en zigzag et reliées en dernier lieu à une ligne -de tranchées fortifiées armées de mitrailleuses. Ces dernières tranchées -renforcées sont à l'abri presque absolu des projectiles des fusils, des -mitrailleuses et des canons. - -Les tranchées légères, dont les dimensions sont indiquées au croquis, -sont absolument invisibles à 300 mètres, distance qui permet déjà un feu -extrêmement meurtrier. On se rend compte que si l'ennemi dispose de trois -lignes successives et d'une ligne de retranchements fortifiés, c'est au -minimum sur un parcours de 600 mètres que la ligne assaillante est -susceptible d'être décimée par un feu d'infanterie déclenché à 300 mètres -et par le feu des mitrailleuses placées dans les retranchements -fortifiés, feu extrêmement rapide et lançant avec une précision absolue -de 300 à 600 balles à la minute et par pièce sur la ligne qui avance. - -Le soldat, dans la tranchée de campagne, jouit d'une sécurité beaucoup -plus grande que le fantassin couché à plat ventre, derrière son sac, dans -une excavation offrant à peine 0 m. 40 de dénivellation. En se baissant -un peu, il disparaît au-dessous du niveau du sol et se trouve garanti -d'une façon absolue du feu de l'infanterie; de plus, il permet à ses -mitrailleuses de tirer sans danger pour lui. Ce même mouvement l'amenant -à faire le gros dos, c'est son sac qui se trouve placé dans le sens -horizontal, et ce sac constitue alors avec le casque une protection -relative contre les shrapnells et les éclats d'obus. - -Derrière la tranchée allemande, des trous sont creusés pour le chef de -l'unité et les sous-officiers. Le trou du chef de l'unité est relié avec -le cheminement. Ceux des sous-officiers ne le sont pas. - -Si l'on ajoute que le talus ou plutôt le déversement des déblais de la -tranchée occupe une largeur de 4 à 5 mètres et qu'il est soigneusement -gazonné ou replanté avec les cultures environnantes, on concevra que -cette très légère dénivellation ne laisse visible qu'à très courte -distance la «saignée» de terre où se trouve _dissimulée_ et _à l'abri_ la -ligne allemande. - -Quant aux tranchées fortifiées, nos dessins en montrent nettement la -conception et le dispositif. Elles sont à l'abri des balles et des -shrapnells. Seuls les obus percutants ont le pouvoir de les pulvériser -et de décimer leurs défenseurs. Les détails à l'intérieur -varient à l'infini, suivant l'ingéniosité des occupants, -la tranquillité relative dont ils jouissent et -aussi la nature du sol. - -[Illustration: Le même dispositif vu par l'assaillant: les lignes de -tranchées se confondent avec le paysage.] - -[Illustration: Les tranchées renforcées; détails du couvert, des créneaux -et de l'excavation et de décimer leurs défenseurs. Les détails à -l'intérieur varient à l'infini, suivant l'ingéniosité des occupants, la -tranquillité relative dont ils jouissent et aussi la nature du sol.] - -[Illustration: Dispositif de tranchées allemandes.] - -[Illustration: Vue perspective d'un dispositif de tranchées allemandes -conforme aux croquis ci-contre.] - -[Illustration: (Sur le croquis perspectif les chambres de repos de la -1re ligne ne sont pas encore couvertes. Coupe suivant A B d'une chambre -de repos.] - -[Illustration] - -C'est ainsi que les trois dernières figures de cette page montrent un -dispositif tout différent où les tranchées sont composées de fossés pour -quatre tireurs chacun, profonds de 1 m. 50, larges de 0 m. 80 environ, -communiquant avec des chambres de repos disposées entre eux et en -arrière. Des cheminements couverts, ici encore, relient les chambres de -la première ligne à celles de la seconde. Tout le système, les chambres -de repos surtout, est installé de façon à procurer aux hommes le maximum -de confort et de sécurité: des volets, des portes arrachés aux maisons -les abritent, ou encore des branchages recouverts de terre. - -Dès le début de la guerre, en Lorraine, et il faut bien le dire, après -quelques dures expériences, nos troupiers ont rapidement compris les -avantages des tranchées allemandes, ce qui prouve en passant que pour les -étudier ils les avaient conquises. Tout aussitôt, les officiers, les -sous-officiers et les soldats du génie furent détachés dans toutes les -unités pour enseigner à nos fantassins la façon de construire ces abris. -L'éducation fut rapide, et très vite aussi on parvint à compléter -l'outillage nécessaire, indispensable à là protection commune. Les outils -des disparus, les pioches et les bêches abandonnées dans les villages, -les outils de parc même furent arrimés sur les sacs par ceux qui -geignaient autrefois sous le poids de la petite pelle-bêche -réglementaire. - -Dès la première accalmie du feu, dès la nuit tombée, les «trous» furent -entrepris. Quelquefois dans le silence de la nuit, à moins de 500 mètres -les uns des autres, les soldats des deux partis entendaient mutuellement -les coups de pioche, les jets de pelle, les paroles d'encouragement des -chefs, et ils s'accordaient tacitement l'armistice nécessaire pour le -creusement du fossé protecteur d'où ils jailliraient en trombe dès le -jour revenu. - -DEUX AVIATEURS BLESSÉS AU-DESSUS DES LIGNES ALLEMANDES - -Ayant le talon traversé par une balle, tandis que l'officier observateur -était lui-même blessé au pied, le pilote Verrier réussit cependant à -ramener son appareil et son passager dans les lignes françaises. - -[Illustration: - - Le pilote Pierre Verrier. Le lieutenant observateur A. Viot. - -Les deux aviateurs soignés à Amiens.] - -[Illustration: La planchette porte-cartes des deux aviateurs, traversée -par une balle allemande à l'endroit précis qu'ils survolaient: -Courcelette.] - -[Illustration: LE RAVITAILLEMENT DE NOS ARMÉES.--Une boulangerie de -campagne.] - -[Illustration: «L'Angleterre compte qu'aujourd'hui chacun fera son -devoir.» (_Paroles de l'amiral Nelson, à Trafalgar._)] - -[Illustration: «Nous combattons pour un noble but et nous ne déposerons -pas les armes jusqu'à ce que ce but soit atteint.» (_Paroles du Roi._)] - - -LE 109e ANNIVERSAIRE DE TRAFALGAR A LONDRES: DEUX INSCRIPTIONS A LA BASE -DU MONUMENT DE NELSON - - - - -LA TREIZIÈME SEMAINE DE GUERRE - -[3 Illustrations: - -Train blindé de l'armée belge, armé de canons, dont un contre les -aéroplanes et les dirigeables, et percé d'embrasures pour les fusils.] - -Voici plus de quinze jours que se poursuit entre la mer du Nord et les -bords de la Scarpe, près d'Arras, la plus violente bataille de cette -terrible et sanglante campagne. Peut-être durera-t-elle une semaine -encore, tant les Allemands mettent d'acharnement à tenter la rupture de -nos lignes, afin de faire une trouée grâce à laquelle ils pourraient -réaliser leur rêve: assiéger Dunkerque et Calais. - -Dans ce but, ils procèdent plus que jamais à la ruée par des masses -énormes, se renouvelant à mesure que le fusil et l'obus renversent les -rangs qui accourent comme les flots sur la plage. Le littoral de la mer -du Nord, les dunes, les rives de l'Yser, les villes de Nieuport, Dixmude -et Roulers offrent le terrifiant spectacle de milliers et de milliers de -cadavres, sans que tant de vies sacrifiées en vain aient brisé la volonté -des chefs qui espèrent, à force de violence, enfoncer sur quelque point -la vivante muraille offerte par les armées des alliés. - -La grande bataille commença vers le 13 par le balayage du territoire -français au Nord de la Lys. La cavalerie allemande qui l'avait envahi fut -rejetée sur la rive droite de la rivière. Nous avons dit, la semaine -dernière, comment, jusqu'au 20, se succédèrent les événements. - -Ce jour-là et le 22 furent marqués par des rencontres très violentes sur -tout le front, sans que nous ayons fléchi. Le 23, seulement, les alliés -perdaient un peu de terrain au Nord de Dixmude et autour de la Bassée; -partout ailleurs nous progressions, surtout sur la côte et entre Ypres et -Roulers. L'Yser ne pouvait être forcé par les Allemands qui, le 24, -cependant, réussissaient le passage sur un point. Le 25, tentative -générale jusqu'à la Somme, par des attaques de nuit que les alliés -repoussaient. Le 26, effort non moins violent de Nieuport à Lens. En même -temps, aux mêmes heures, en Picardie, en Champagne, en Argonne, sur la -Meuse, en Woëvre, les divers corps allemands, obéissant à un évident mot -d'ordre, essayaient de reprendre l'offensive. Sur tous les points cette -attaque a échoué. - -Le communiqué du 28 signalait une sorte d'apaisement dans tes attaques -allemandes au Nord, par contre sur les points où nous avions l'offensive -nos progrès continuaient. - -Voyons maintenant, sur chaque partie du front, comment les événements de -cette tragique semaine se sont déroulés. - - - - -EN BELGIQUE - -C'est dans la Flandre belge que la bataille a pris le pins d'ampleur, la -défense de l'étroit chenal de l'Yser canalisé, la lutte sur la chaussée -d'Ostende à Nieuport, au pied de la dune littorale, eurent un caractère -effroyable. La flotte anglaise et quelques petits navires français ont -participé à la lutte en écrasant de leurs feux les Allemands parvenus -dans les stations balnéaires, si coquettes hier encore, qui se succèdent -d'Ostende à la frontière française. Middelkerke, Westende, Lambaertzyde, -Nieuport-Bains, furent le théâtre de rencontres violentes entre l'armée -belge et les Allemands, dont les masses offraient une cible aux canons de -marine, grâce aux reconnaissances par les ballons captifs et les -hydravions des Anglais. Les plages furent couvertes de cadavres. C'est à -partir du 22 et du 23 surtout que cette coopération de la flotte -s'affirma. - -Le 19, lutte sur tout le cours de l'Yser et le canal d'Ypres; le 20, -violentes rencontres de Nieuport à Dixmude et d'Ypres à Menin; le 21, le -choc s'étend jusqu'à Warnêton et se poursuit le 22 avec la même violence; -le 23, les Belges sont ramenés du Nord de Dixmude sur la ville, mais les -Anglo-Français refoulent l'ennemi au Nord-Est d'Ypres et commencent à se -diriger vers Roulers, qu'ils devaient atteindre, perdre et reprendre. Sur -la côte, la flotte écrase les Allemands; des monitors de rivière embossés -dans l'Yser maritime participent à la bataille. Le 24, a lieu la -traversée de l'Yser par l'ennemi en un lieu non précisé entre Nieuport et -Dixmude, succès suivi d'une destruction partielle des Allemands par les -Anglais. Le 25, continuation de ces farouches assauts; Nieuport, -bombardé, résiste vigoureusement. Sur aucun point les lignes alliées ne -sont forcées. Le 26 et le 27, mêmes infructueux efforts de la part des -Allemands tandis que nous nous maintenons près de Roulers et avançons -même. Et les Belges progressent au Sud de Dixmude. - -Le 28, l'acharnement de l'ennemi semblait s'apaiser sur ce front; par -contre nous continuions à avancer au Nord et à l'Ouest d'Ypres. - - - - -EN FLANDRE FRANÇAISE ET ARTOIS - -Trois zones d'action: entre Armentières et Lille, autour de la Bassée, -vers Lens et Arras. Les communiqués ont été très sobres de détails sur -les événements de ce côté. - -Le 20, les Allemands tenaient les avancés de Lille; le 21, nous -approchions de la grande ville jusqu'à 6 kilomètres des remparts, à -Radinghem; le 22, nouvelle avance; le 24, nos lignes vers Lille sont -attaquées et l'ennemi est repoussé; depuis lors les attaques allemandes -sont demeurées infructueuses. - -Sur la Bassée et Lens, plus vagues encore ont été les indications. Les -Allemands y firent toute la semaine d'énormes efforts, avec des forces -tellement supérieures que, le 25, on annonçait un recul à l'Ouest des -deux villes; depuis lors les Allemands n'ont pu poursuivre ce succès; -nous avons même réalisé de légers progrès. Pendant ce temps, on se -battait toujours aux environs d'Arras; l'artillerie allemande, placée à -grande distance, continuait la destruction méthodique de la vieille cité, -mais nos troupes paraissaient contenir et repousser l'ennemi qui avait -dirigé de violentes attaques au Nord de la ville, du 19 au 22; le 25, la -surprise de nuit échouait comme dans les autres secteurs; le 26, on -apprenait que nous étions à l'Est de la ville, c'est-à-dire, sans doute, -dans la direction de Douai. - -Le 28, le communiqué signalait qu'au Sud-Ouest de la Bassée, vers -Cambrin, petit chef-lieu de canton, l'ennemi avait reculé. Et -l'état-major faisait connaître que les pertes des Allemands étaient -énormes dans les Flandres. - -Au Sud d'Arras, aux confins de l'Artois et de la Picardie, les Allemands -montraient moins d'activité, ils renouvelaient cependant, vers le 20, -leurs tentatives pour percer nos lignes à hauteur d'Albert, mais ne -réussissaient pas à nous entamer. - -[Illustration: Voies ferrées pr{ie}s. Routes pr{ies}. Canaux. -Carte de la région où se poursuit une lutte acharnée à la frontière -franco-belge, près de la mer du Nord et autour d'Arras.] - - - - - -DE LA SOMME A L'ARGONNE - -Sur toute cette ligne sinueuse partant de Bray-sur-Somme pour aboutir à -la Meuse verdunoise, il y eut de nombreux et rudes combats qui se sont -traduits, on en a l'intuition, par de sensibles progrès pour nous. Nous -devons nous borner à marquer, d'après les communiqués, les principales -phases de cet ensemble de rencontres. - -Vers la Somme, c'est, le 22, une attaque infructueuse des Allemands -autour de Rosières-en-Santerre. Au Nord de l'Aisne, on constate des -progrès lents, mais sérieux, sur le réseau des tranchées et des cavernes -allemandes. - -L'artillerie joue un rôle important: le 22, nous détruisons par nos obus -trois batteries ennemies. Pendant que nous remontons ainsi pas à pas dans -la direction de Noyon et de Tergnier, une avance plus sensible se produit -vers Craonne et la plaine champenoise, au Nord de l'Aisne, où il semble -que nous approchons du camp de Sissonne. - - -[Illustration: La princesse Xénie. Mlle Delaroche-Vernet, fille du -consul de France, et le prince Pierre saluent la tombe.] - -[Illustration: -LOIN DES CHAMPS DE BATAILLE DE FRANCE: LES FUNÉRAILLES D'UN SOLDAT -FRANÇAIS AU MONTENEGRO - -Devant la tombe du premier soldat français tué par un obus -autrichien, le capitaine monténégrin Yovitchevitch prononce -une allocation funèbre _Photographies Jovanescovitch._] - -Près de la vallée de la Suippe, dans ce qu'on appelle la région de -Souain, des attaques allemandes sont repoussées le 21. Depuis lors, -silence sur cette zone. A la lisière de la forêt d'Argonne, nous montons -vers le Nord en partant de Vienne-la-Ville. Les Allemands nous avaient -attaqués, le 21, à l'Est de ce bourg, en pleine forêt d'Argonne; au Nord -du hameau du Four-de-Paris, nous les avions rejetés dans les bois; les -jours suivants, on se battait encore au sein de la forêt et, le 24, nos -troupes, cernant un régiment dans le défilé de la Chalade, -l'anéantissaient. - -La veille, au-dessus de Vienne-la Ville, nous avions enlevé brillamment -le hameau de Melzicourt, près de Servon, d'où partent, à travers -l'Argonne, deux chemins conduisant à Varennes. - -Le 19, la forte position de Vauquois, près de Varennes, où nous nous -sommes retranchés face au bourg de Montfaucon fortifié par les Allemands, -avait été attaquée; l'ennemi fut repoussé; de même autour de Malancourt. - - - - -DE LA MEUSE A LA MOSELLE - -Saint-Mihiel continue à être le but de combats acharnés; les Allemands -qui l'occupent sont de plus en plus pressés par nos troupes. Celles-ci -sont parvenues à trois kilomètres à peine de la ville, dans la -presqu'île du Camp des Romains et sur la route d'Apremont, au bois -d'Ailly, non moins proche de Saint-Mihiel. - -Sur les Hauts de Meuse, nous avons eu raison de tous les assauts; la -lutte d'artillerie y semble terrible; une attaque violente fut repoussée -le 19; le 24, nos canons détruisaient trois batteries allemandes dont -une de ces batteries lourdes qui ont une portée si considérable. Tout -le long des Côtes, ce que l'on pourrait appeler la défense mobile du -camp retranché de Verdun tient l'ennemi à distance des forts; elle l'a -repoussé à Champlon et a gagné sur lui, au Nord de la place. - -Dans la plaine de Woëvre même, nous tenons une longue ligne depuis -Apremont jusqu'à Pont-à-Mousson. Le 21 nous pénétrions dans le bois de -Mort-Mare, au Nord de cette ligne; nous faisons un nouveau bond dans ces -bois le 23 et, le même jour, débordions la forêt dite Bois-le-Prêtre, au -Nord de Pont-à-Mousson. Nous paraissons progresser beaucoup sur cette -rive gauche de la Moselle. - -Entre Nancy et la Seille nous reprenons nettement l'offensive. - -Aux dernières nouvelles, nous avions chassé les Allemands entre les -forêts de Parroy, au Nord-Est de Lunéville, et de Bezange-la-Grande, -entre cette ville et la Seille, et nous pénétrions en Lorraine annexée. - - - - -LES OPÉRATIONS RUSSES - -L'extrême importance des combats dans les Flandres nous a obligé -d'insister assez longuement sur cette partie des opérations, il nous -reste peu de place pour les mouvements des armées russes. Ceux-ci, il -est vrai, ont consisté uniquement, pendant la semaine, dans la -poursuite des ennemis battus à Varsovie et Ivangorod. Ces deux -batailles durèrent chacune sept jours, du 13 au 20, sans que les -Allemands aient pu attaquer sérieusement les camps retranchés des deux -villes et celui de Novo-Georgiewsk. - -Les Russes débouchant de ces trois places se sont portés hardiment vers -l'Ouest. Au Nord de la rivière Piliza, leurs colonnes ont atteint -l'ennemi autour des villes de Lowicz, Skernewitz et Rawa et l'ont rejeté -à la baïonnette dans la direction de Lodz; il serait déjà à 130 -kilomètres de la Vistule. Au Sud de la Piliza, les Allemands résistent -plus vigoureusement autour de Radom, grâce aux forêts dont le pays est -couvert, mais les Russes ne les refoulent pas moins vers la Silésie. Au -Sud, sur la rivière San, jusqu'à Przemysl, des combats acharnés ont lieu -entre Russes et Autrichiens: le 22 à Jaroslaw, le 23 et les jours -suivants à Sandomir, autour de Przemysl, et au Sud de Sambor. Les Lignes -autrichiennes ont été rompues et l'offensive russe s'accentue; les -Autrichiens paraissent faire un effort désespéré pour défendre la route -de Cracovie. - - ARDOUIN DUMAZET. - -[Illustration: L'entrée en campagne des cosaques de l'Oural.] - - - - -MORT DU SÉNATEUR ÉMILE REYMOND - - -C'est avec une émotion particulière qu'on a appris la mort glorieuse -devant l'ennemi du docteur Emile, membre du Sénat, qui comptait parmi -nos meilleurs et nos plus anciens aviateurs. Le docteur Reymond avait -réclamé l'honneur d'accomplir une reconnaissance importante, mais que -rendait fort périlleuse l'obligation de voler assez bas; il partit sur -un monoplan avec le brigadier aviateur Clamadieu. Quelques instants plus -tard, ce dernier était tué, le docteur Reymond dangereusement blessé, et -l'appareil tombait doucement entre les deux camps. Les Allemands -occupaient une position, dominant la Woëvre, devant laquelle ils nous -tenaient en échec depuis plusieurs jours. Dans leur joie d'avoir abattu -l'appareil, ils se précipitent hors de leurs tranchées pour s'emparer -des aviateurs qu'ils peuvent supposer encore vivants; nos soldats -s'élancent aussitôt, et, après un corps à corps d'une violence -effroyable, ils réussissent, non seulement à dégager leurs deux -camarades, mais encore à refouler l'adversaire à 3 kilomètres et à -garder la position que les aviateurs avaient été chargés de reconnaître. -Le docteur Reymond fut transporté à l'hôpital de Toul où il expira deux -heures après avoir reçu la visite des deux ministres en tournée sur le -front, MM. Briand et Sarraut. Jusqu'au dernier moment, il conserva une -lucidité parfaite, et, avec un sang-froid magnifique, il indiqua, sans -omettre un détail, le résultat de ses observations. - -Né à Tarbes en 1865, M. Emile Reymond fit ses études de médecine à Paris. -Elève, puis collaborateur du professeur Terrier, il acquiert rapidement -une grande renommée comme chirurgien. A la mort de son père, survenue en -1905, il est élu sénateur de la Loire. - -[Illustration: Le sénateur Émile Reymond, aviateur volontaire, mort -glorieusement dans la Woëvre.] - -Dès le début de l'aviation, il est des premiers à entrevoir l'importance -du rôle militaire qu'elle est appelée à jouer, et il devient le -protecteur officiel de tous ceux qui travaillent à son développement. -Bientôt il se passionne lui-même pour le nouveau sport; il passe son -brevet de pilote en 1910. Ses randonnées audacieuses ne tardent pas à lui -donner dans le monde parlementaire une autorité exceptionnelle et un -prestige original dont il ne tire d'ailleurs aucune vanité. La campagne -électorale de 1912, qu'il s'amuse à faire en aéroplane, achève de rendre -son nom populaire, et, placé à la tête du Comité national d'aviation -militaire, il se voue désormais tout entier à l'organisation de la -quatrième arme. - -Appartenant au service de santé comme médecin major de 1re classe, le -docteur Reymond demanda et obtint, à la déclaration de guerre, son -affectation au corps d'aviateurs et il partit dans une escadrille de -l'armée de l'Est où il rendit de grands services. Quelques jours avant sa -mort, il était cité à l'ordre du jour de l'armée. - -M. Emile Reymond a donné sa vie au pays comme tant d'autres héros -obscurs; il avait peut-être encore mieux servi la France avant la guerre, -car c'est à son énergie et à son dévouement que nous devons en grande -partie d'avoir possédé, dès les premiers jours du conflit, l'armée -aérienne qui, dans une large mesure, aura préparé la victoire. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3739, 31 October -1914, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 OCT 1914 *** - -***** This file should be named 55446-0.txt or 55446-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/4/4/55446/ - -Produced by Juliet Sutherland, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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